Project Gutenberg's La leon d'amour dans un parc, by Ren Boylesve

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Title: La leon d'amour dans un parc

Author: Ren Boylesve

Release Date: February 9, 2020 [EBook #61351]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC ***




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  REN BOYLESVE

  La Leon d'amour dans un parc

  roman

  PARIS
  DITIONS DE LA REVUE BLANCHE
  23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23

  Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les
  pays, y compris la Sude et la Norvge.




DU MME AUTEUR


  Le Mdecin des Dames de Nans.
  Les Bains de Bade.
  Sainte Marie des Fleurs.
  Le Parfum des Iles Borromes.
  Mademoiselle Cloque.
  La Becque.




  Il a t tir de cet ouvrage:
  Trois exemplaires sur Chine, hors commerce
  et quinze exemplaires numrots, savoir:
  Trois exemplaires sur Japon, de 1  3
  et douze exemplaires sur vlin des Papeteries du Marais
  _fabriqu spcialement_ pour les _ditions de la Revue blanche_,
  de 4  15.

  JUSTIFICATION DU TIRAGE:
  [Illustration]




A CHARLES GURIN,

Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paratra que futile 
beaucoup, mais o votre sr instinct de pote discernera sous le
papillonage de mes poupes, quelques-uns de ces grondements du coeur
humain dont le bruit prolong nous a arrts quelquefois, vous en
souvenez-vous?--tous deux soudain muets, et la gorge un peu
gne,--lorsque vous veniez de me lire une admirable page du _Semeur de
Cendres_, ou simplement lorsque nous avions parl, encore une fois, de
l'ternel et cher sujet, celui o l'ide divine se mle  l'amour,  la
terre,  l'air du soir.

R. B.




LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC




I

CE CHAPITRE EST CRIT EN GUISE DE PRFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE
L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE.


Je sais que votre dsir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un
ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu' vous.
Et moi, quand j'cris, je voudrais composer mes rcits comme une lettre,
o l'on rapporte ce que l'on veut, au gr de son humeur, en ayant
prsente  l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe 
son rveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans
qui sont difficiles, de raconter--une fois--ce qu'il me plaira, comme on
improvise de jolis contes aux enfants.

Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est
toujours ainsi? Dtrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que
c'est la fantaisie, aux trsors infinis, qui nous l'offre; mais la
vrit, principal aliment du roman moderne, est une matire austre et
rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir normment
absorb, l'avoir gote, assimile, l'avoir faite plus chair que notre
chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de
misrables notes de carnet acidules ou rances, aussi loignes de
former oeuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses
crales de France, de vous voquer l'ide du manteau de prairies et de
moissons qui couvre notre beau pays.--Par exemple, je vous avertis,
puisque j'adopte le sujet de mon got, que je me risque  vous raconter
une aventure dlicate. Oh! comme il est prilleux de raconter une
aventure dlicate,  une poque o la licence dans les ouvrages
romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la libert
d'crire, tueront,--si ce n'est dj fait--ce qu'il y avait de charmant
 crire librement, en notre langue, pourvu que l'on ft honnte homme.
Plus srement qu'un rgime oppressif, les excs nous raviront la libert
mme; pis peut-tre que la libert mme: le got de parler d'amour.

En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme
un colier qu'on a laiss faire main basse dans un bazar. Ah! mon
lecteur, foin des cratures viles, des tres coeurants, des louches
tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il
s'agit d'oublier ces misres. Point davantage de personnages
impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'ide pure, comme
toutes les conceptions des pdants, qui ne participent pas de la
gracieuse imperfection des choses cres. Pour moi, je me plais dans la
compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses,
et qui les commettent, mais avec bonne grce, d'une allure aise et
naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au
monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'oeil, sans
trop froncer le sourcil.

Maintenant je vous prie de croire que je ne vais pas placer mon monde
dans des endroits o l'odorat et la vue courent risque d'tre offenss,
ni dans ces maisons pauvres et grises o nous puisons nos documents
quand il s'agit de fixer l'histoire des moeurs, ni dans ces htels
somptueux de Paris qu'il est indispensable de faire habiter par des gens
tars, pour peu que l'on tienne  prouver, ds la premire page, que
l'on est un crivain srieux.

Enfin, je dirigerai les pripties  ma guise, ce qui ne bouleversera
probablement pas beaucoup l'ordre logique des actions humaines, car tout
ce qui contrarie le rythme immuable de cette marche me choque; mais je
ne ferai pas exprs de m'y conformer, et je me rjouis de m'imaginer que
je suis le matre des vnements.




II

LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; UNE JEUNE FEMME DE
CORPS PARFAIT; UN MARIAGE.


Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, appel Foulques, de son
petit nom, qui pousa une jeune orpheline nomme Ninon, hritire d'un
beau chteau.

Ce chteau tait situ sur la pente d'une de ces douces collines, comme
il y en a tant et de si jolies, au bord de la Loire; et il avait t
trs bien amnag, surtout quant  ses jardins, par feu M. Lemeunier de
Fontevrault, qui raffolait des belles alles  la franaise, lances en
droite ligne entre des arbres de haute futaie dont les libres panaches
balaient le ciel, tandis que leurs corps disposs symtriquement, soumis
au ciseau, pars et unis comme une range de courtisans, donnent l'ide
d'une grande politesse de moeurs, d'une entente parfaite sur les choses
primordiales de la vie courante, en mme temps que d'une certaine
rserve de libert non dpourvue d'audaces pour ce qui est des hauteurs,
ou bien ne donnent l'ide de rien du tout, sinon d'un plaisir pour la
vue, ce qui vaut tout autant. Il aimait les perspectives lointaines, la
surprise d'une statue de marbre magnifique et isole sous les ombrages,
ou ayant l'air,  l'automne, de courir avec les feuilles que poursuit le
vent; et les terrasses  l'italienne d'o retombent les pampres et les
vignes-vierges en baldaquins lourds; les balustrades o l'on prend
aisment une pose lgante et o l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut
point ne pas penser  quelque chose de noble et de beau. Aussi avait-il
rpandu  profusion ces ornements sur sa terre de Fontevrault, allant
depuis le sommet du coteau plant de moulins  vent, jusqu'au bac
d'Ablevois, o les gens de Touraine traversent le fleuve pour gagner la
valle d'Anjou.

Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier de Fontevrault, car
son got pour les jardins me l'et fait beaucoup aimer. Mais il est doux
aussi de regretter une belle figure dont un long espace de temps nous
spare; on l'imagine plus pure et plus sduisante, et l'on a le droit de
ne pas douter qu'elle vous et choisi pour ami, ce qui n'est pas sr. Et
puis, je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault ayant plant lui-mme
son parc, vit ses arbres moins hauts, ses berceaux moins touffus, ses
charmilles moins mystrieuses que nous n'allons les contempler. Enfin, 
parler franc, puisque nous avons une dizaine d'annes  passer dans ce
chteau de Fontevrault, je prfre y voir la jeune hritire en sa
pleine beaut, c'est--dire de vingt  trente ans, plutt que de l'y
suivre  l'ge ingrat; d'autant plus qu'elle ne va pas tarder  avoir
une fille qui sera beaucoup plus intressante qu'elle sous le rapport de
l'intelligence. A ce propos, j'avouerai mme que je m'tonne du choix
que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault quand il l'adopta  moins
qu'elle ne ft dj trs belle ou, comme on l'a prtendu, son propre
sang, ne clandestinement de quelque princesse sans doute plus
remarquable par ses formes que par son esprit. Il avait ramen l'enfant
on ne sait d'o, car il tait grand voyageur, l'avait fort mal leve,
ce qui est assez naturel, mme  un homme de valeur; enfin l'avait tenue
chez lui jusqu' sa vingtime anne sans vouloir lui donner un liard de
dot, tandis qu'il la couchait sur son testament et lui laissait toute sa
fortune.

Ninon avait  cette poque-l un visage arrondi, avenant, sans grimaces;
un corps potel, souple, frais, clatant sous la peau. Mais elle n'avait
point de prfrence pour aucun des hommes qui demandrent sa main, et
elle et pous aussi bien un vieux qu'un jeune si on le lui et impos.
Ces messieurs tirrent au sort en buvant gaiement du vin blanc, car il y
a beaucoup de caractres heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui
que la fortune avait dsign, et lui apporta son chteau en change du
titre de marquise de Chamarante.

Foulques se trouvait entre deux ges et n'tait ni beau ni laid. Il
tenait tant de son pre que des vignes de Chinon, Bourgueil,
Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, un sang ardent, mousseux,
propre  l'action, mais vite apais, et ne tirant sa vertu complte
qu'au cours de digestions tranquilles et prolonges. Il fut trs content
de sa femme et dit  tous qu'il ne l'et pas fait faire autrement pour
ses propres mesures. Tous deux s'aimrent pendant plusieurs semaines
sans rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, le marquis retourna 
la chasse, et la marquise, comprenant que la lune de miel tait
termine, eut l'aimable ide de faire lever une statuette au dieu de
l'Amour, afin de lui manifester sa reconnaissance. Elle n'tait donc pas
trop exigeante, prenant la vie comme elle venait et montrant 
l'occasion son excellent coeur.




III

FAITES ATTENTION: VOIL UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A
UN RLE TRS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RCIT.


Ninon confia l'excution de son projet  un M. Franois Gillet, de
Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son pre
adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et
vint la poser lui-mme.

Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des
environs, qui vinrent en quipage ou en chaise, selon leur got ou leurs
moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le
chevalier Dieutegard. Mme de Chteaubedeau vint avec son jeune fils.
Deux cousins du marquis, MM. de la Valle-Chourie et de la
Valle-Malitourne, amenrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le
baron de Chemill, habitant Montsoreau, tout prs, vint  pied, remuant
les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-mme.

Il y avait dans le parc une rotonde d't  ciel ouvert, au milieu d'un
bouquet d'arbres des plus anciens. Elle tait orne d'une colonnade en
hmicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apporte ft  ft de
Rome et laisse inacheve  sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de
ruines doublement vnrables, donnait  l'endroit plus de charme et plus
d'loquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un
demi-pied environ, avec un petit trou ferm d'une cheville de bois.
Quand vous tiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau
de la hauteur de trois toises; mais les conduites tant demeures
longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une
malheureuse pluie d'un effet comparable  l'ternuement. La marquise
dcida que l'on toufferait la mcanique enrhume et que l'on placerait
 cet endroit mme, sur un pidestal, le Fils de Vnus.

La caisse qui le contenait fut mene  bras jusqu' la rotonde, et le
sculpteur, homme vigoureux, arm d'un coin de fer, d'un marteau, cogna
dessus avec prudence et pendant longtemps, forant les planchettes 
biller une  une, comme font les caillres avec leur petit couteau
solide et brch.

Il eut chaud, transpira; sa mle odeur environnait les narines des
personnes qui le regardaient, toutes ranges en rond, dans l'attitude de
gens qui assistent  un baptme.

Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des
minces copeaux friss qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'oeuvre
allt sortir de l-dedans, elle n'en doutait plus.

M. Gillet s'arrta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en
s'pongeant le front avec sa manche de chemise, et prvint que, s'il se
trouvait l de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il
avait profit de son loignement de l'Acadmie pour tailler dans le
marbre une figure libre. Ds lors, chacun eut peur de voir apparatre
une horreur, et l'on pitina d'impatience.

Enfin l'artiste s'enfona  mi-corps, palpa, soupesa, tira  lui,
mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa
et prsenta son ouvrage.

Pris dans l'ge incertain o l'tre pourvu de l'attribut viril semble
encore l'ignorer et hsiter entre un geste d'enfant et celui d'une
femme, Cupidon dcochait une flche au hasard. Et l'exquise
particularit de cette figure tait qu'au lieu de fixer le but o va
voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupires basses, regardait
avec une surprise ingnue cette autre menue flche suspendue au bas de
son joli ventre, et qui, pour la premire fois, rvlait son usage.

Je vous laisse  penser s'il y eut des exclamations et des oh! et des
ah!  croire que tout ce monde, prvenu qu'il allait voir l'Amour,
tait  cent lieues de se douter qu'il pt tre ainsi fait. Au bruit,
les domestiques eux-mmes accoururent, et l'on voyait des servantes
craintives s'arrter en rougissant derrire les fts de la colonnade.
Mme de Matefelon les chassait comme des mouches, avec son ventail d'une
main, son mouchoir de l'autre, et elle faisait de grandes enjambes,
criant au scandale, menaant d'aller chercher le cur.

Ninon semblait la moins courrouce et, comme elle tait d'une grande
sincrit, elle dit fort heureusement qu'elle ne voyait point de mal 
reprsenter les hommes tels qu'ils sont. Et elle se mit  rire de bon
coeur avec tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait dj 
l'image inacadmique, et la grosse belle Mme de Chteaubedeau lui
trouvait de la ressemblance avec son petit garon.

L-dessus, M. de Chemill, qui avait envie de parler depuis longtemps,
s'offrit une prise et abattit les voix du bout de sa canne:

Quant  moi, dit-il, je loue hautement l'artiste d'avoir marqu cette
statuette de l'Amour d'un signe clatant--jusqu' choquer mme--qui
montre bien qu'il ne s'agit pas l d'une amusette, mais d'un dieu
redoutable. Et, loin de faire sortir la jeunesse, je l'amnerais l et
je lui dirais: Voil, en vrit, celui que les menteurs ont partout
figur sous l'aspect d'un bb joufflu, ou de colombes avec des rubans
 la patte. Or vous dtournez la tte: sa premire vue vous pouvante.
Que ft-il advenu si vous l'eussiez rencontr par surprise, au bord
d'un chemin,  la brune? Voyez-le: il a le petit front born et ttu,
la bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent d'une catin, le
doigt court et spatuleux de la brute, l'oeil oblique et le prompt
jarret du lche. C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, un
sanguinaire...--c'est le chrubin secret auquel tout homme ouvre plus
volontiers qu'au plus prouv et au meilleur de ses amis,  qui toute
femme est expose  sacrifier son honneur, son mari loyal, l'avenir de
ses enfants...

--Monsieur, objecta Mme de Matefelon, il se peut que les choses soient
telles que vous le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grce  Dieu,
bon nombre de femmes qui ont trouv  l'amour une autre figure que
celle-l, et qui l'ont pu toucher sans se salir ni se dshonorer. Mais
si c'est vous qui avez raison, que ne laissez-vous cach dans l'ombre ce
vilain dmon, au lieu d'en taler la crudit au grand jour, comme un
objet propre  frapper d'horreur? Exposer la jeunesse  l'motion de la
rencontre brutale, au bord d'un chemin,  la brune, me parat moins
cruel que de l'avertir, ds sa fleur, de cette fatale destine. Pourquoi
assombrir de jeunes fronts? Je serais plutt porte  croire, Monsieur,
que nous leur devons d'innocents mensonges, et qu'en leur voilant les
yeux le plus longtemps possible, nous leur faisons la vie moins
pnible...

M. le baron de Chemill et Mme de Matefelon continurent  parler au
moins dix bonnes minutes sur ce ton; mais j'arrterai l leur discours,
car les dissertations morales m'ennuient normment.

Vous ai-je dit que, pendant que les deux vieillards proraient, Foulques
avait demand  boire, et que le saumur ptait  rendre jalouse la
mousqueterie franaise?

Aprs quoi, des hommes entrs dans l'eau, les jambes nues, tranglrent
les conduites de plomb de l'appareil ancien, hissrent la statuette, et
l'assujettirent solidement sur un socle, en plaquant la chaux vive
qu'ils talaient  la truelle, donnant l'ide d'une mnagre qui
confectionne pour les enfants de belles tartines de beurre. M. Gillet
lui-mme, ayant retrouss ses culottes, avait aux cuisses deux
bourrelets verdtres quand il eut achev sa besogne, et plus d'une dame
les lui et essuys, si elle et os.




IV

D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (LOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE
VIENT LE RCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONN QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON,
ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'OEUVRE, COMME ON POURRAIT TRE TENT
DE LE CROIRE.


Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser,
agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau
pure et courante o elle se baignait volontiers, au coucher du soleil,
avec la grosse belle Mme de Chteaubedeau et Mmes de la Valle-Chourie
et de la Valle-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par
bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait  retenir
loin de l son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune
Chteaubedeau, celui qui ressemblait  l'Amour.

Autour de la margelle fut dpose une paisse couche de sable fin pris
dans le lit de la Loire, et un gazon agrable aux pieds nus, s'tendant
jusqu' l'hmicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de
l'eau.

J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Chteaubedeau ne soit
point jolie  voir en cet tat, parce que j'ai dit qu'elle tait forte.
Ce serait une erreur. Assurment elle avait perdu ce qu'on est convenu
d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gr mal gr
trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet ge, de qui les
charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'anne en anne. Cela menace de
tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe
apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin.
Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces
descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de
l'crivain, lorsqu'elles ne sont pas ncessites rigoureusement,--ce qui
est le cas,--rien ne me serait plus ais que de vous prouver que Mme de
Chteaubedeau tenait encore ferme  l'arbre. C'tait une de ces grandes
femmes si bien proportionnes qu'aucune de leurs parties, qui,
considres  part, semblent de dimensions inusites, n'expose  la
critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent prfre
par exemple  Mme de la Valle-Chourie, de dix ans plus jeune, qui tait
petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garon?
M. de la Valle-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donn
maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ter toute ambigut
touchant les grces relles de cette belle femme. C'est que je serais si
fch de vous avoir donn  considrer au bain une femme mal faite ou
dfrachie!

Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont
toutes jeunes, que vous savez dj quelques particularits de l'une
d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connatre cette petite
merveille physique de Ninon. De Mme de la Valle-Malitourne je n'ai pas
envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche,
onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces btes, dont l'chine
serpentine recherche le frlement d'un pied de la table  l'gal de la
caresse de votre main? Leur grce les sauve, mais c'est donc qu'il en
est besoin.

Les voil couches, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et
dans ce lieu charmant,  l'heure o le soir marche  pas de loup dans
les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le
prsent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a gure d'yeux qui
aient contempl les bassins d'un vieux parc sans voquer un tableau de
ce genre, et les aveugles eux-mmes le voient lorsqu'ils entendent
prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau.
Entendez-vous comme moi le vent lger dans les feuillages qui fait lever
la tte  la plus peureuse, le bruit intermittent et rgulier d'un
insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un
pied nu soulve et qui retombe en grsillant, ayant laiss sa poudre
d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se dchire
l-haut comme une peau d'orange? le vol cleste des hirondelles? la cime
heureuse d'un rable tout frmissant? la grosse perle d'eau qui coule 
regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise
entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant clatant apparat
comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lvent,
effarouches, courent  leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, 
l'abri des colonnes.

Proche de l, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une
compagnie de musiciens et une chaumire rustique o s'abriter en cas de
pluie. Elle aimait les concerts  la nuit tombante, aussitt pouss le
dernier cri d'oiseau. Et elle s'nervait par l'effet de la musique et 
la contemplation du jeune Amour. Parfois mme, elle restait seule ici,
s'asseyait  porte de ses traits, et la crainte fictive de la blessure
de l'enfant pubre l'alanguissait de longues heures durant.

Elle regrettait que son mari passt ses journes  la chasse, rpandt
une si forte odeur et ft si velu. Cependant elle fermait les yeux et
l'imaginait prs d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux
premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rver plus jeune
et plus beau.

Voil le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis--vis
de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'coutais que
cette noble dcence  quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle
me plat infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce
qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier.
Quand j'ai entrepris de faire connatre une crature vivante, il me
semble qu'touffer la source de dsirs secrets qui bouillonne et murmure
dans l'arrire-fonds de sa chair, quivaut  lui retirer ce sang mouvant
et chaud qui la diffrencie des figures de cire, d'ailleurs admirables,
que l'industrie fournit abondamment.

Pourquoi ne pas t'voquer,  trouble pense des femmes oisives et jeunes
que la solitude, l't et le bonheur des choses font fermenter souvent
jusqu' concevoir et jusqu' excuter un dsir que l'on n'avoue pas 
son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncs,
narines fermes, souffle haletant, moue des lvres pareille  celle que
les artistes prtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se
confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire?

Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas
cach qu'elle avait t leve sans principes et qu'elle tait dpourvue
de cette intelligence robuste qui parfois supple  cet inconvnient.
Malgr cela, je suis convaincu que si la Providence n'et pas tant tard
 lui accorder la fillette qui devrait tre ne depuis longtemps pour
que mon conte ft bien compos, rien de regrettable ne se ft produit. A
dfaut de cela, voil ce qui advint:

Quand Ninon allait rver seule auprs du bassin de l'Amour, elle
regardait tomber les feuilles que la fin de l't dtachait une  une;
et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient
l'apparence de grandes mains gantes d'or qui palpaient l'air tide en
ttonnant et souvent s'arrtaient  caresser l'Amour avant de s'aplatir
 la surface de l'eau. Certaines taient gluantes et n'en finissaient
plus de se dtacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette,
 piquer ou fouetter les importunes sur une des paules ou entre les
lvres du marbre.

Or, un jour de chaleur accablante, Ninon tendue sur la mousse,
regardait son Cupidon avec ces yeux btes qui ne nous dplaisent pas
toujours chez les femmes. C'est comme une taie lgre que Dieu dpose,
en passant dans l'air chaud, et en disant: Regard! participe  la
sublime imbcillit de la terre...!; puis il va plus loin rpandre le
mme bienfait. Une meute ft passe l que Ninon ne l'et pas vue: son
front et ses tempes se rtrcissaient comme le haut d'une bourse dont on
serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite ide, la
plus innocente et la plus enfantine en apparence.

Figurez-vous que le mme coup de vent tide o j'ai suppos que le
Seigneur se faisait porter, avait vtu le Cupidon d'une courte culotte
de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle part, n'en tait pas
moins disgracieuse. Et la petite ide de Ninon consistait  aller ter
ce vtement vgtal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette?
Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais
dlicat relief qui valait tant de piquant  l'oeuvre de M. Gillet.

La voici debout; puis elle s'accroupit, prouve l'eau du dos de la main,
se dgrafe, laisse aller ses vtements. Elle est assise sur la margelle;
ses deux belles jambes tout entires s'entr'ouvrent sur le profond
miroir. Hop! elle gagne  la nage les degrs du socle, et surgit,
emperle de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du
jeune dieu, et, d'une main agile, ttant sous la feuille le fragile
objet drob aux regards, le dcouvre, le dbarrasse, en fait jaillir la
pulpe charnue, tout de mme qu'elle s'y ft prise pour peler des
chtaignes.

--Hol! madame la marquise! elles ne sont point mres, vous allez vous
casser les dents!

C'tait le jardinier Cornebille, qui, entre les branches  demi
dgarnies, ne pouvait contenir sa surprise.




V

LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR  L'EXPULSION DE CORNEBILLE,
PUIS ON APPREND  DISTINGUER CE JEUNE HOMME RSERV, DE SON BOUILLANT
CAMARADE CHTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE
LA MARQUISE SONT DESTINS  SE DCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE?
NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCE.


Les vnements les plus graves ont souvent leur source dans de mchants
petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette
rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir
sur la suite de notre histoire des consquences infiniment ramifies.

Pour commencer, Ninon chassa du chteau ledit Cornebille, sans consentir
 en fournir le motif. Le marquis en fut trs fch, car il tait
content des services de cet homme et se montrait gnralement paternel
avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nomme Marie Coquelire,
qui se trouvait en couches au moment o le jardinier fut mis dehors,
faillit avoir les sangs tourns, comme on dit dans le pays, parce
qu'elle savait, prtendait-elle, que Cornebille tait sorcier et fort
capable de jeter  la marquise un mauvais sort: il avait chang un
enfant de quatre ans en un agneau, et engross la fille Martin, de
Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car
il louchait affreusement.

Mais Ninon avait trop de honte  rencontrer dans le parc le tmoin de sa
malheureuse excentricit, et elle et voulu lui payer son transport aux
grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempte chemin faisant, de
prfrence mme  lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle
n'tait cependant pas mchante; eh bien, pour le peu de chose qui tait
arriv, elle et t parfaitement capable de tuer un homme. Les gens
svres ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car
toutes se tiennent troitement par la main, sans distinction de taille.

Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgr l'effroi contagieux
qu'avaient rpandu les craintes de Marie Coquelire. Personne ne se
prtait  signifier  Cornebille l'ordre de la marquise; les gens
s'clipsaient l'un aprs l'autre ou prtendaient qu'ils ne trouvaient
point l'homme au pavillon o il logeait; les htes prtextaient des
migraines; ces messieurs taient sans cesse  la chasse. Alors ce fut la
premire occasion qu'eut Ninon d'prouver le dvouement du jeune
chevalier Dieutegard.

Ce jeune chevalier ayant su que la marquise tait dans la peine et
donn sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec
toute la candeur gnreuse de sa douzime anne. Mais il tait trop
gn, en prsence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il dsirait la
servir, quelle qu'en ft la difficult. Il cherchait en lui-mme mille
moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa
nature, il s'en tint  celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois
le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il russit seulement 
aggraver l'tat de colre o elle n'tait que trop, par suite de la
mauvaise volont ou de la lchet de tous autour d'elle. Elle le bourra
du pied  plusieurs reprises, le traita de paquet, menaa de le jeter
par la fentre. Enfin, comme elle s'exasprait de voir cette petite
figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un
pauvre chien qu'on a fouett, elle lui dit: Tiens! vas-y, toi... Et il
partit aussitt en courant, sans attendre qu'elle lui donnt une plus
longue instruction. Elle s'tonna qu'il l'et comprise  demi-mot et
qu'il lui obt si volontiers, et elle suivit du regard les pas lgers
du chevalier qui s'loignait par l'alle des fontaines, gotant, quant 
lui, dans son me neuve, la saveur du premier ravissement.

Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situ contre le mur de
clture, au fond des jardins bas. Un lierre pais le dissimulait  demi,
la chemine fumait  travers la verdure, un chvrefeuille garnissait
l'entre. Le chevalier porta la main  son coeur en traversant un petit
potager plant de choux bien en ordre, de carottes, de chicores
crases sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte
grande ouverte, o il ne distinguait rien  cause du soleil. Quand il
eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau 
la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant
de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme,
attabls vis--vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre
haleine, que Madame la marquise faisait savoir  Cornebille qu'il et 
quitter le chteau, lui et les siens, aussitt le coucher du soleil.
Alors la femme commena  trembloter de la tte; on voyait remuer les
ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table
et ses larmes coulrent. Les deux petits se mirent  crier et se
rfugirent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son
pain en petits cubes rguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau
et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu' ce qu'elle ft
pleine; puis il mcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin
dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait.

Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement
pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver
et lui annona le bon rsultat de sa mission, sans lui fournir de
dtails, tant il tait mu. Ninon n'envisagea que sa volont accomplie
et la possibilit de descendre dsormais dans le parc sans avoir 
rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garon et le baisa, bien
loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destine. Et
tout continua  aller au chteau comme devant.

Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous difier en vous montrant
les vices des grands et la misre des petits: un tel procd est  cent
lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va
comme cela, et il n'y a rien de plus.

Vous avez remarqu, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les
personnes qui taient venues chez le marquis et la marquise de
Chamarante pour l'rection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien
d'extraordinaire, car, invit  la campagne, on y reste tant que les
matres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils dsirent ardemment
votre dpart; considrez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a
toutes les peines du monde  demeurer seul. Une intrigue est en train de
se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Chteaubedeau et M. de
la Valle-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de
la Valle-Malitourne fleurte avec tout le monde, sans jamais pousser
plus avant, ce qui explique sa perptuelle ardeur. Quant  Mme de
Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne
l'usage du monde; elle ne s'absente gure de Fontevrault que pour aller
surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemill qui
vienne l par intermittence; mais c'est un vieil homme indpendant,
maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison trangre.
Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux
jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce
n'est pas loin, il habite  ct. Il est de ces gens agrables  voir en
passant, mais dont la compagnie prolonge fatigue,  cause d'un got
excessif  moraliser.

Vais-je arriver maintenant  la naissance de la petite fille attendue?
Je voulais la prsenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur
fait  sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du
petit Chteaubedeau.

C'tait le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier
demeurait timide, tendre et doux, autant Chteaubedeau tait hardi et
prcoce. Chteaubedeau,  cent coudes, lanait une pierre de la
grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prtendait
passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de
ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue.

Encore une image que j'eusse prfr viter, d'autant plus qu'elle se
rpte. La marquise de Chamarante toute nue! Voil ce pauvre Cornebille
qui a got la surprise de cette image et l'a paye cher; voil un gamin
qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu' cela!
La vrit m'oblige  dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises
que jamais un homme sain n'imaginera dpouilles de leurs vtements dont
la grce dcente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait
sacrilge de soulever mme jusqu' la cheville. Celles-ci, je les aime
trop pour en introduire seulement une dans un conte o l'on badine un
peu. Mais Ninon n'tait pas de cette espce-l; elle tait de cette
espce que tout homme sain dshabille  premire vue; il faut dire la
chose sans priphrase, parce que cela se passe comme cela et que je
dfie le plus puritain de faire autrement. Malheur  qui aime une de ces
femmes-l par le coeur!

Le chevalier disait  son ami que la seule ide de coucher contre une
femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais,
quoiqu'il en et un grand dsir. Quant au fait de voir Ninon dans l'tat
o Chteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel
spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait
qu'il la voyait frquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de
cette fallacieuse image, il sentait son sang s'couler hors de lui.
Chteaubedeau haussait les paules; il parlait des femmes en prodiguant
des dtails et prononant des mots qui faisaient frmir son ami. Ce que
Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme  femme
prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries
joviales,  tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire,
on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet
d'amour.

Lorsque Chteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thrse, il la
pinait par derrire ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle
et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thrse se retournait et lui
donnait le nom d'un animal rpugnant et Chteaubedeau disait: Comme
elle m'aime! Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague
amre qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez,
les yeux, et il en demeurait tout dfait, longtemps, sans savoir
pourquoi.

Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, les pages,
sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que
l'un et l'autre sduiront de tout temps.

Ce fut Chteaubedeau, l'un des premiers au chteau, qui sut que la
marquise tait grosse. Il l'annona  Dieutegard, non pas en ces termes
qui mnagent le respect que l'on doit  une femme, mais en numrant sur
un ton polisson les symptmes physiologiques qu'il tenait de Thrse. On
en parla pendant quelque temps  mots couverts ou avec des clignements
d'yeux, des dodelinements de la tte trs significatifs. Mme de
Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir  M. l'abb Pucelle, cur de
Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant
du baptme avant que l'vnement ft seulement certain. Par bonheur, la
nature n'osa pas donner au prtre un dmenti, et toutes ces dames
s'employrent  prparer la layette.

Ninon passait ses jours tendue sur une chaise longue, coiffe d'un
petit bonnet de dentelle, bien attriste de sa difformit, mais contente
tout de mme  l'ide de voir bientt un enfant courir autour d'elle,
contente surtout d'chapper aux allusions des uns et des autres:
Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc? Et ce
pauvre marquis par ci, et ce pauvre marquis par l; toutes marques de
sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Valle-Chourie et
de la Valle-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux
yeux  la drobe; Mme de Chteaubedeau secouait son ample poitrine
toutes les fois que son fils commettait une espiglerie; elle l'attirait
 elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, 
lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne
sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les
remplissaient de joie. On confiait  Dieutegard le soin de faire la
lecture, et il se rendait agrable, parce que sa voix tait pure et
parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se
brouillaient si Ninon le regardait; il nonnait et se disait sujet  des
blouissements.

Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands
vnements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort,
restitue leur royaut aux vieillards en mme temps qu'elle met trve aux
folies, et on coute leur parole exprimente. Cette dame, qui abondait
en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien
prche qu'elle tait prise d'une infinit de scrupules touchant la
manire d'lever sa progniture.

Enfin, pour la fte de la Nativit, qu'on nomme dans le pays la
Bonne-Dame de septembre, par une heureuse concidence, la marquise mit
au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en
doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemill, dont le prnom tait
Jacques; c'est pourquoi la petite fut appele Jacquette.




VI

IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE
PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS CARTER DE NOTRE SUJET QUI
EST L'DUCATION PRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX
EXEMPLES D'AMOUR.


Nous voici donc en prsence de Jacquette, qui, j'ai d vous en avertir,
sera notre hrone principale. Aussi, je prie les personnes qui
n'auraient point pu jusqu'ici, malgr toute leur bonne volont, honorer
de leur sympathie quelqu'un des htes du chteau de Fontevrault, de ne
point encore se dcourager.

Jacquette commena par vider trs gloutonnement les grosses bonbonnes
que sa nourrice Marie Coquelire,--cette grosse femme qui craignait le
sorcier Cornebille et qui a accouch une seconde fois depuis que nous
avons parl d'elle,--tirait  discrtion de son corsage; et elle suait
quelquefois le bout du doigt paternel, venu l, en passant, faire
toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir o en est le niveau. A
cet ge-l, elle n'tait pas plus agrable  frquenter que les autres
nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir  vue
d'oeil.

La voici, au bout des lisires, qui trottine sur ses jambes de poupe,
lance en avant, ou virant tout  coup, pareille  un joujou  ressort.
Elle aime  voir,  la cuisine, tourner la broche des rtis par un
marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais,
dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur
toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils
ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas;
les vaches dans une grande salle vote et tendue de toiles d'araignes;
les carrosses des la Valle-Chourie et des la Valle-Malitourne, dont
les cuirs moisissent, et la chaise qui sert  conduire sa marraine  la
messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu' la
Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents
bateaux plats que mnent tantt une voile gonfle, tantt des chevaux
percherons attels  la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour
parvenir l, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer
qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit
oiseau que l'on crase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc,
soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, o l'on
s'amuse  attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au dpart
de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit prs de vous, charg d'une
voiture, d'une couple de boeufs ou d'un troupeau de chvres gnes par
leurs pis brimballants.

Jacquette joue en libert sur les pelouses inclines, dans les rgions
du jardin prives d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des
hurlements de petit porc au dos rose qui va  la foire. Alors Marie
Coquelire s'lance sur la pente, soutenant  deux mains ses mamelles;
elle s'accroupit, relve le rouleau de fanfreluches et sait trs bien
tirer, de la toilette un peu tasse, mille plis nouveaux  coups de
chiquenaudes.

Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil,
qu'elle voit au bout de l'alle, de la largeur d'un chapeau de paille,
et qui vivement se sauve  l'autre bout ds qu'elle va mettre la main
dessus. Elle possde dj de beaux habits; on la poudre et la dcollte,
les grands jours. On lui montre  faire la rvrence lorsqu'elle
rencontre par hasard Madame sa mre ou sa marraine de Matefelon, qui lui
en impose normment; dj elle sait rendre le salut aux pages, de l'air
de dire: Bonjour, gamins.

Son nom, ses cris, son babillage se perdent l't dans l'immensit des
avenues ombreuses et des pelouses; ils gayent, l'hiver, les corridors
et les pices sonores de Fontevrault.

Ah! , est-ce qu'il va falloir que je vous dcrive le chteau?
Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour tre
sincre, je ne le vois pas moi-mme. Chaque scne porte avec elle son
atmosphre et son dcor; je vois clairement jusqu'en ses moindres
dtails ce que chacun de mes personnages voit en mme temps qu'il agit,
mais, si je vous peignais en dix pages un chteau, je devrais en
emprunter les matriaux  quelque manuel d'archologie, et vous
sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce
que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice
allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une fort
d'arbres, l'extrmit pointue d'une vieille tour accommode en colombier
et surmonte d'un pi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais
s'loigner jusqu' perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait
tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'alle descendant
aux fontaines, que distinguaient-elles du chteau? Un pan de muraille
grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers
formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient
entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du
chteau, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'tait
une grosse masse qui s'levait tout droit en l'air, ensuite parce que
l'on avait toujours peur d'tre grondes pour tre en retard.

Dans l'intrieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna ds
sa plus tendre enfance: premirement les anciens appartements de M.
Lemeunier de Fontevrault, o des moulins, armes parlantes, taient
brods au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait
le tour des pices en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se
mettaient  tourner lorsqu'elle avait disparu; deuximement, la tour du
Nord, o l'on montait par un escalier de pierre en colimaon et trs
troit, pour atteindre de petites chambres dalles o il fallait
dchirer de la main les chevaux de soie grise et molle que tendent les
araignes; mais, une fois l, elle grimpait sur un escabeau et
considrait le pays lointain, qui semblait toujours trs joli, pinc
entre le cadre troit des meurtrires; la Loire y ressemblait  un ruban
d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'pingles d'or, quand
c'tait l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes btes, grosses
comme les pucerons des rosiers, et,  l'horizon, une ville de la
dimension d'un cu; lorsqu'il avait plu, on et pu compter les peupliers
sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la
nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous
d'elle les pages jouant  la paume sur la terrasse. On entendait leurs
cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le
front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour;
mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas.

Et ce que Jacquette prfrait  tout cela, c'tait d'couter aux portes,
parce qu'elle avait remarqu que l'on coupait certains mots en deux
lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses
souliers  talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite
borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le
bec-de-cane, l'autre en arrire, au creux de la taille, frtillant comme
la queue d'un roquet.




VII

A L'OCCASION DE CERTAINS DSORDRES DANS LA CONDUITE DES HTES DU
CHTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT NORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION
DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RSOUT ENSUITE  CONFIER
L'ENFANT  UNE GOUVERNANTE.


A l'heure o nous en sommes, il y avait prcisment du grabuge au
chteau, et l'on changeait  table, ou aprs dner, dans les coins, des
expressions trs peu propres  former l'oreille d'une enfant.

Figurez-vous qu'aprs un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs
mesurer  la taille de Jacquette,--Mme de la Valle-Chourie venait
seulement de faire du bruit  propos des relations adultres de son mari
avec la grosse belle Mme de Chteaubedeau. Cela tenait  ce que M. de la
Valle-Chourie avait mis littralement des annes  parvenir  ses fins.

Il est vrai qu'il s'tait produit quelques interruptions dans le sjour
de tout ce monde-l,  Fontevrault. Par dcence, chacun retournait chez
soi l'espace de quelques mois, et c'tait autant de perdu pour la
conqute. Mais cela n'et pas suffi encore  faire ainsi pitiner
l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme
de Chteaubedeau ft une femme  opposer une rsistance opinitre. A
vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Valle-Chourie
tait d'une hsitation extrme. Lui et son frre souffraient d'une
infirmit curieuse, hrite assurment du grand-pre de la Valle, vieux
dbauch du temps de la Rgence, et qui se traduisait chez l'un par une
maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'o le surnom de
Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bgaiement de la volont,
s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacit de se dcider  quoi que
ce ft, malgr certains dsirs violents. M. de la Valle-Chourie
dsirait Mme de Chteaubedeau, quoi qu'il aimt beaucoup sa femme; il se
disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait
minutieusement les consquences, et temporisait. Mais, d'autre part,
quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de
Mme de Chteaubedeau, ses paules arrondies et lisses comme le dos des
otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames
disaient sans dfaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de
sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de
tromper l'apptit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement,
contribuait  lui donner de la patience. Il poursuivrait trs
probablement encore aujourd'hui ce mange, si sa femme elle-mme, lasse
de ses assiduits intempestives, n'en et par ses propres soins driv
le cours vers celle  qui elles taient mentalement destines. Et ce
qu'elle dut encore se donner de mal est inou. Mais elle n'avait pas
plus tt men  bien son entreprise, qu'elle fonait sur le pauvre
Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprcations ordinaires 
l'pouse outrage. En prsence de cette malchance, M. de la
Valle-Chourie dsirait ardemment reconqurir l'amiti de sa femme, mais
en mme temps jugeait indlicat d'abandonner sa matresse sur ce coup
d'essai. Pour lui, dsormais, agir c'tait rompre avec Mme de
Chteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y dcider. Ajoutons que sa femme
courrouce, en se refusant  ses baisers, le rejetait aiguillonn vers
sa matresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve
aspirait l'indcis amant comme une ponge de Venise boit un verre d'eau.

Ces vnements apportaient un certain trouble dans la conversation, car
chacun les avait prsents  l'esprit et s'y intressait si vivement que
l'on prouvait bien de la peine  parler d'autre chose. Aussi, pour un
oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces
messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient  boire. Elle
profitait des geles, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait
humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions
chuchotes  l'oreille auprs d'elle, les rptait tout haut, faisait
scandale, et on la mettait  la porte.

Les choses s'envenimrent un beau jour, par l'intermdiaire de Mme de
Matefelon qui s'indignait de ce dsordre. Usant de son ascendant sur
Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la ncessit
d'expulser les Chteaubedeau, mre et fils? On s'attendait  l'excution
de cette mesure de rigueur, et on s'ingniait  l'viter, car la maman
tait bonne me, et le fils amusant par les sottises mmes qu'il
commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pice de
ptisserie, Jacquette lana une phrase glane par elle on ne sait o et
qui bouleversa la situation:

--Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de
coucher ce vaurien de Chteaubedeau dans le lit de maman.

On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de thtre eut les
consquences les plus imprvues: au lieu de mettre le feu aux poudres,
il les noya.

Soit par un dtour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon
ne retint de cette normit que le fait qu'elle sortait de la bouche de
sa fille, et elle s'alarma  bon droit au sujet de son ducation qu'il
devenait urgent de surveiller de prs. La marraine renchrissant, bien
entendu, on oublia le reste et mme les Chteaubedeau. Chacun d'ailleurs
se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et
ce fut  qui fournirait les plus utiles prceptes de morale.

Mme de Matefelon voulait que l'enfant ft soustraite  toute influence
fcheuse, qu'on lui donnt des appartements, une gouvernante prouve,
des principes et des livres difiants, enfin que tout ce qui participe 
la vie toujours impure du monde ft pargn  la fleur de son me. M. le
baron de Chemill lui fit observer que c'tait tout le contraire qu'elle
semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.

Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un
homme!

--Et de Jacquette?

--Une femme, cela va sans dire.

M. de Chemill remuait le pois chiche qu'il portait  l'aile droite du
nez, et, puisant une pince de poudre blonde dans sa tabatire, il
referma celle-ci d'un coup sec:

--Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font
l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empcher
que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur
cet ingnieux mcanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvnient
n'est pas capital...

Je vous laisse  penser si Mme de Matefelon se trmoussait.

--Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'ge que j'ai
pour entendre blasphmer de la sorte ce qui, depuis que le monde est
monde, fait l'objet du plus cher souci des mres: la pudeur de la jeune
fille!...

--Tout beau! dit M. de Chemill, je me garde bien de mdire, madame, du
dlicat sentiment que vous voquez; je dis seulement que les oeillres
que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les moustiller
davantage, en leur inspirant le dsir du fruit dfendu, qui de tout
temps exera un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur dformer
la figure vritable des choses qu'elles auront tant de mal, aprs, 
remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tt ou tard qu'elles les
envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme
elles vont... La pudeur! dit le baron, en faisant claquer sa langue
comme s'il parlait d'une sauce, quelle chose exquise! Et, tenez, elle
est peut-tre le plus substantiel aliment de l'amour. La ddaigner est
le fait d'un temprament affaibli qui renie par impuissance le noble
dsir de conqute ou le secret apptit du viol qui est le propre de la
virilit. A parler franc, l'homme mprise la femme qui se donne  lui:
il a le got de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive
force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de
l'amour.

--Nous n'entendons pas ces choses-l de la mme oreille, je le vois
bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez  donner
quelque prix  la pudeur, dites-moi donc comment vous viterez que ce
sentiment s'mousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle
de la vie lui fournira, d'aprs votre mthode.

--Il ne s'mousse pas plus, dit le baron, que la bont, par exemple, ou
bien que le caractre grincheux que nous apportons en naissant, et qui
ne nous abandonnent qu'avec notre dernire chemise. Le spectacle du
monde, ou la mode, nous apprennent  faire fi, dans le public, de tel ou
tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu,
dans le particulier. Tantt c'est le bon ton d'tre subtil en amour,
tantt de le faire quasi comme les btes: des mots, des mots, Madame!
bouche  bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mmes
onomatopes que profraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant
le dluge. Il en est de mme de l'effroi pudique, que bien des belles
foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les
entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirs, et contre la
poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mle. La pudeur! elle
renat chez la catin la plus honte, tout  coup, quand elle se met 
aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.

--Il n'y a point  raisonner avec vous l-dessus, reprit la marraine;
vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualit du
rouge dont elles s'ornent le visage pour vous sduire, et l'on dirait
qu'elles ne sont honteuses et rserves que pour aiguillonner vos sens.
Ainsi la femme aurait des qualits garanties bon teint et d'autres qui
risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les
orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me
pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux
Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur
en elle-mme, et nous disons qu'elle mrite de n'tre pas froisse,
uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus dlicate parure
que le Ciel ait donne  la jeunesse, parce qu'il y a pour la crature
qui a reu cette grce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre
trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui,
peut-tre, la rend plus prcieuse encore  notre sexe,--enfin parce que
je ne sais pas de spectacle plus pnible pour quiconque a l'piderme un
peu sensible, que d'tre tmoin de ces chocs...

--Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles
choses et que vous parlez trs bien; mais je ne vois point, dans tout
cela, le parti que je dois prendre vis--vis de ma fille, qui prononce
des mots  faire dresser les cheveux.

--Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle, dit le baron.

--Pour une fois que vous hasardez une chose sense, dit Mme de
Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?

Ninon songea  mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un clbre
dans le pays; mais, outre que Mmes de la Valle-Chourie et de la
Valle-Malitourne y avaient t leves, on n'en disait point de bien.
Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an,  partir de
l'ge nubile, et vtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les
yeux baisss, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant
d'enlever celle-ci, et vous arrachait de mme au sortir de l'eau, aprs
avoir repass la chemise, de telle manire qu' aucun moment le corps ne
pt apparatre  nu, que les mains ne fussent tentes d'en frler les
contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le mme usage tait
pratiqu, disait-on, par les religieuses, et, grce  lui, un homme
avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze
mois durant.

--Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son
sexe?

--En crevant le sac,  la suite de graves dsordres: un certain nombre
de ces dames et plusieurs lves nobles accouchaient.

On en revint  l'ide premire, qui tait de donner  Jacquette une
gouvernante.

--De cette faon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chre enfant
sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilit  couvert.

On avisa le marquis de ce projet. Foulques frona d'abord le sourcil,
comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait 
paratre rouler mille objections dans sa tte. Puis il jugea le projet
convenable.

La difficult tait de trouver la gouvernante, car on ne connaissait
personne qui ft apte  remplir cette fonction.

Mme de Chteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine
demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais
ruine par le Systme, et dont elle savait le plus grand bien quant  la
science et  la moralit.

Le marquis Foulques hassait les figures ingrates et dcrpites; il les
prtendait nfastes  la jeunesse, et pour rien au monde n'et consenti
 ce qu'une d'elles respirt au chevet de sa fille. C'est pourquoi il
avait tout d'abord fronc le sourcil un peu plus longuement qu'
l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.

--Ma fille, dit-il, ne sera point leve par une dugne. Ces vieilles
sottes inculquent  l'enfance des ides d'un autre ge; elles ont des
manies invtres et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur
arrive frquemment de rpandre une aigre odeur.

Mais Mme de Chteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de
Quinsonas runissait prcisment le double avantage d'offrir des dehors
agrables et une docilit parfaite aux exigences des familles touchant
les mthodes d'ducation. Elle tait la propre nice et filleule de Mgr
l'vque d'Angers, et vivait prsentement dans une petite ruelle
avoisinant la cathdrale, d'une maigre rente servie par la munificence
piscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une
personne pleine de mrites, suffit  gagner le coeur excellent de Ninon,
qui ne savait plus comment tmoigner sa reconnaissance  Mme de
Chteaubedeau.

Il fut sensible pour tout le monde que la matresse de M. de la
Valle-Chourie avait aujourd'hui tir la famille de la situation la plus
difficile.

La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tte, s'avisa, le
soir, de faire observer  Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti
bien promptement.

--Croyez-vous? dit Ninon.

--Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est
connue, en somme, que par Mme de Chteaubedeau, qui a rendu elle-mme
son intervention ncessaire par les dsordres de sa conduite.

--Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la
tte...




VIII

ARRIVE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE
JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.


La gouvernante arriva un beau jour de septembre,  la tombe de la
chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoy, tout
exprs, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-C.

Les htes du chteau taient cachs dans une grande pice amnage en
lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'oeil sur la Quinsonas au
moment o elle mettrait pied  terre. Seules, Ninon et Mme de
Chteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avana dans la cour,
en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombs, avec leur coque
pineuse  demi clate, dans les petites rigoles, entre les pavs
ventrus; et, arriv au porche d'entre, il regarda sur la route de
Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaante,  cause du soleil
qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait
sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'o l'on augura
que la voiture tait en vue et que le marquis se souvenait du portrait
avantageux que Mme de Chteaubedeau avait trac de la gouvernante.

Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les
chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet
que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci tait aussitt par terre,
trs simplement, trs vivement, avant que Foulques ft l pour lui
prsenter la main.

L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue tait quelconque.
Cependant M. de la Valle-Malitourne,--qui n'avait rien vu parce qu'on
l'avait post prs de la porte, en sentinelle,--ayant ouvert, avec la
malchance qui le caractrisait, juste de faon  se trouver nez  nez
avec Mlle de Quinsonas, rapparut en se baisant le dessus de la main et
disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui
ft. Son frre Chourie se prcipitait et dessinant dans l'espace une
ample circonfrence:

--Quel derrire! s'cria-t-il.

Il n'en fallait pas plus pour que celle  qui l'on trouvait du mme coup
d'aussi grandes qualits aux antipodes, et contre elle toutes les
femmes prsentes.

On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu
suranns quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situs au
rez-de-chausse, vis--vis un petit parterre, au couchant, bien plant
et tenu frais. Le marquis tint  l'y accompagner, pour lui faire
honneur, cela va sans dire, et lui numrer tout de suite et point par
point ses instructions.

Jacquette, enorgueillie de valoir,  elle seule, un si grand
remue-mnage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, aprs avoir
vu Fleury dteler les chevaux. Elle marchait avec prcaution dans les
sentiers troits garnis d'un sable fin soigneusement ratiss, entre les
bordures de buis, puis jetait un regard en arrire pour voir la trace de
ses chaussures, pareille  un semis de points d'exclamation. Elle piqua
tout  coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-mme, comme
un toton, clignant de l'oeil toutes les fois qu'elle passait en face
d'un rayon de soleil qui venait par l'alle des fontaines et semblait
mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientt
les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut 
imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault tait
bonde de pots de confitures de groseilles et elle et bien voulu y
regarder de plus prs mais c'tait difficile. Alors elle trouva le temps
long et s'ennuya.

Les pigeons excutaient autour du chteau la dernire ronde du jour, et
le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela
s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumire
s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas
menu d'un chat qui se brlait les pattes au bord du toit, en courant sur
les rigoles de plomb chauffes.

Jacquette en revint toutefois  son ide, qui tait de regarder par les
fentres de la gouvernante, et elle appela, dans ce but, le chevalier
Dieutegard qui s'en allait tout seul vers les bassins, en rvant, au
coucher du soleil, selon sa coutume. Jacquette le tenait en une estime
particulire parce qu'il affectionnait les tangs, les fontaines et le
bord du fleuve, hants, au dire de sa nourrice, par des gnies
redoutables, et elle le souponnait de commercer avec les fes.

Il interrompit sa promenade  la prire de sa jeune amie et pntra dans
le parterre en enjambant la clture. Il s'agissait de descendre dans le
foss  demi combl et de se dresser au long de la muraille, avec
Jacquette sur les paules,  l'endroit o une girofle croissait entre
les pierres. La petite surprendrait ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait
de part et d'autre, et ce serait une jolie faon de faire un peu
connaissance.

Le chevalier se prta volontiers  ce caprice d'enfant, et Jacquette,
ayant essuy la semelle de ses souliers sur l'herbe du foss, escalada
le dos d'un habit feuille morte, qui tait renomm  Fontevrault pour
fournir le ton exact des penses du chevalier Dieutegard. L'habit se
tendit; les petits pieds gazouillrent sur la soie et s'tablirent le
plus fermement possible de chaque ct du col. Le chevalier serrait
prudemment contre ses paumes, les fins mollets de Mlle de Chamarante.

Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'alle des fontaines, les
marronniers et un petit bout de clocheton du colombier, qui se
refltaient dans la vitre; mais, en appliquant bien les mains sur chaque
tempe, elle distingua les moulins brods sur les tentures, puis du linge
blanc, une robe au dossier d'une chaise, un guridon portant la bote 
poudre, et soudain Thrse, la femme de chambre, qui parut et disparut,
tirant  soi le linge qui courait aprs elle, dans cette pice
assombrie, comme un fantme. Un rai de lumire jaillit vivement et
s'vanouit, mouvement d'une psych, sans doute. Enfin il fut possible de
reconnatre Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, quasi
dissimule par une grande ombre. Elle s'adossait dans la bergre 
oreillettes, toute coiffe, mais la gorge nue, qu'elle garantissait
pudiquement  deux mains, sans y parvenir, car elle l'avait forte; puis,
s'adossant au sige inclin, elle confiait  Thrse le soin de tirer
ses caleons. A ce moment la grande ombre bougea, et le dos du marquis
couvrit Mlle de Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et entendit
de ses oreilles que la gouvernante souffletait vigoureusement monsieur
son pre.

--tes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait sous elle, et sans
penser  mal, le chevalier Dieutegard.

Elle le pria de la dposer  terre et, quand elle fut dans le foss, lui
raconta fidlement ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit qu'il
regrettait d'avoir servi d'instrument  ce spectacle.

--Pourquoi donc? dit-elle.

--Mais, parce qu'il est trs mauvais de regarder dans une chambre 
coucher o des personnes des deux sexes sont assembles.

--Ah! fit Jacquette.




IX

CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. MAIS L'ESSENTIEL EST
QUE MADEMOISELLE DE QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER  LA
FAMILLE UNE TRANQUILLIT PARFAITE.


Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle put attraper sa gouvernante;
elle lui posa des questions sur quelques points dont l'incertitude lui
pesait:

Comment se fait-il que les grandes personnes disent des horreurs que
les enfants ne doivent pas entendre?

Pourquoi faut-il un monsieur et une dame pour faire des cochonneries?

Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de M. l'abb Pucelle?

Pourquoi avez-vous gifl papa?

Mlle de Quinsonas reut ces interrogations sans sourciller et dit que
les enfants devaient se contenter de ce qu'on leur apprend aux heures de
leon, se garder de chercher au del, et surtout de mettre l'oeil aux
fentres et au trou des serrures, parce qu'on risque de s'y voir par
avance en enfer, grille comme une ctelette.

Jacquette se montra un peu dsappointe, car elle avait pens qu'on lui
donnait une gouvernante pour s'clairer sur ce qui se passait
communment autour d'elle. Elle se demanda si Marie Coquelire n'et pas
suffi encore longtemps aux soins de sa petite personne; au moins la
nourrice savait des histoires de fes et se soumettait  ses trente-six
mille volonts.

C'tait bien mal estimer la valeur de Mlle de Quinsonas, qui lui apprit
 lire,  compter autrement que sur ses doigts,  connatre  fond la
vie des grands hommes de Plutarque, et lui enseigna la religion d'une
manire un peu plus difficile  comprendre que l'on n'avait fait
jusque-l. Songez que Mlle de Chamarante savait tout juste ses prires
du matin et du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui fit apprendre
par coeur un petit trait de morale compos par Mgr de Trlaz, vque
d'Angers, son propre oncle, lequel contenait un appendice indiquant mot
 mot tout ce qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour tre sauv.
Elle jugeait tout commentaire superflu, prilleux pour l'lve et pour
le matre plus encore.

L'tude des textes acheve, Mlle de Quinsonas devenait une longue
personne  dhanchement de fausse maigre, qui se tenait sans cesse aux
cts de Jacquette et la menait promener en lui parlant du beau temps,
de la pluie et,  la rigueur, des beaux exemples que l'antiquit nous
fournit.

On ne pouvait dire ni qu'elle ft jolie, ni qu'elle ft laide, ni
qu'elle ft sotte, ni qu'elle ft intelligente. Instruite par
l'adversit  apprcier l'aubaine d'une place avantageuse, elle
cultivait elle-mme une prudente neutralit et vivait dans la crainte
d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas  sa faim, ne buvait pas  sa
soif, car toute sa personne indiquait qu'elle tait gourmande et porte
vers la satisfaction de nombreuses sensualits. Ses traits, quoique peu
harmonieux, n'taient point vulgaires; elle avait l'oeil vif, ces lvres
rouges et charnues que Malitourne avait remarques  la porte de la
lingerie et dont les dents les plus irrgulires n'arrivaient point 
rompre la sduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout
soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allgrement
des seins pesants qui eussent excd un buste ordinaire.

Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut monte sur jambes,
apprcirent la discrtion de sa tenue, et, malgr les hommages que les
hommes lui rendaient, se rallirent  elle, tant elle semblait les
recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre
un compliment, laissait tomber une oeillade dans son corsage comme en un
puits perdu, et arrtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant
l'air d'attraper des mouches.

Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise,
voire celle de Mme de Matefelon, qui peu  peu se reposrent entirement
sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille  ce
point de vue-l, qu'on ne se gna pas plus qu'avant le fameux esclandre
qui avait motiv l'intervention d'une nice d'vque: la petite allait
et venait dans le chteau, dans les corridors, les jardins,  l'office
ou  table, et il semblait  tous que les influences les plus fcheuses
dussent tre paralyses par la seule prsence de la gouvernante.

De toutes les personnes de la maison, Jacquette tait celle qui
l'apprciait le moins. Elle apprenait  mentir et  dissimuler pour le
plaisir de fcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop
pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa
gouvernante l'alle des fontaines, et, arrive  l'escalier qui mne aux
jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes  son cou,
sous le prtexte qu'elle avait oubli son mouchoir, la passementerie 
parfilage ou le manuel de Mgr de Trlaz. Elle avait tt fait de mettre
une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle
escomptait le train de derrire alourdi, et, quand elle savait ne plus
figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleutre au bout de la longue
alle, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui
la rencontrait essouffle, elle feignait l'motion et disait que sa
gouvernante avait ses vapeurs, l-bas, au pied du grand vase o il y a
des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque ct; et
elle lui faisait porter des lixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui,
en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans
cesse d'tre compromise.




X

ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIRE DE LA CHAISE PERCE DE NINON QUI,
PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE  NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN
PUR AMOUR.


Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu  table et qui
nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il
n'tait pas tomb dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de
Chteaubedeau avait d pour le moins en tirer fortement vanit. L'ide
tait venue  quelqu'un de le donner pour amant  Ninon! Et par le
hasard de la prsence d'un petit perroquet, cette ide tait maintenant
si rpandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier
Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thrse,
qui aimait caresser Chteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la
jalousie, chacun  leur manire. Quant  lui, il n'avait pas hsit 
glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre qu'il n'y a pas de fume
sans feu. Dieutegard, enclin aux interprtations chagrines croyait au
feu, mais non Thrse.

Cette fille servait la marquise de trop prs pour ignorer qu'elle
n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez,
Ninon, qui tout d'abord paraissait si lgre, est la personne de la
maison qui se conduit le mieux.

Thrse se prta donc  l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit
drle de Chteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait 
l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante.

Elle le laissa monter derrire elle, un matin, sans trahir un geste de
dpit ou de jalousie; Chteaubedeau mme en tait vex, et il la pinait
dans les parties protubrantes, ce qui faisait souffler la malheureuse
sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas
crier.

On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy 
vignettes rouges sparait de la garde-robe. Thrse dit  Chteaubedeau
de se faufiler derrire la toile et de s'y tenir coi jusqu' ce que la
marquise vnt  sa toilette et qu'elle-mme quittt la chambre sous un
prtexte qu'elle saurait dnicher, la finaude.

Avant de se cacher, il huma les petits pots pars sur le marbre, toucha
les peignes, enfona le nez dans la poudre et se rougit les lvres. Il
tait plus mu qu'il n'et voulu le dire et prouvait le besoin de faire
beaucoup de choses, successivement ou confusment, plutt que de rester
tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez  nez avec la
marquise, il ne savait rien exactement. Il tait prt  tout, mais
ignorait  quoi. Il ne dbutait pas dans les entreprises; aucune de ses
prouesses passes, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-l. Il
imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous
drobe votre montre au gousset, vous met le feu  la perruque, ou vous
coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait
surtout racontant l'exploit  Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi,
duquel on narre un pisode sur quoi l'on a dormi des semaines.

Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de
l'oeil au trou de la serrure, qu'une cl pose tout de guingois rendait
impropre  laisser distinguer quoi que ce ft; il couta et entendit
Ninon qui nonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: ... ...
... ... bulu... bulu... bulu...; puis, la cuillere de chocolat
passe, la marquise articula: Bougresse! que c'est chaud!... Thrse
murmurait des excuses; Ninon s'emportait et vacuait de ces mots
particuliers  l'humeur du rveil et qui s'allient si peu avec la puret
universelle du matin. Quand Ninon eut mang, elle poussa un petit han!
de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air
frais par la serrure.

Soudain la porte s'ouvre contre Chteaubedeau qui, surpris, tombe  la
renverse.

--Qu'est-ce qu'il y a? demande de son lit la marquise.

--Rien, Madame, dit Thrse, qui a peine  retenir un clat de rire;
c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la
marquise avait sans doute laiss ouvert.

--Ce n'est pas possible! dit Ninon qui saute  bas de son lit et
accourt, tandis que Thrse pousse le garnement derrire la toile, comme
un paquet de linge.

Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura l, un moment, debout.
Elle avait l'oeil brouill encore, et elle se grattait  travers la
chemise qui montait et descendait du genou  mi-cuisse, selon les
mouvements de la main.

Chteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleons
soyeux et parfums. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait
marcher, l, tout prs, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui
trouait le visage d'une bergre assise lgamment sur une gerbe de bl
carlate.

Ninon, coiffe d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le
parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle
semblait faire fi des mules tenues  la main par Thrse.

Elle marchait ainsi jusqu' la fentre situe au fond du cabinet, et
revenait face  Chteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude,
notamment dans la rgion abdominale, comme on fait d'un fruit pour en
prouver la maturit. Elle fronait le sourcil, frappait parfois le sol;
son angoisse tait rpte sur le visage de la fidle Thrse. Tout 
coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard
s'claircit, tandis que la femme de chambre, rassrne, posait les
mules sous les talons de sa matresse.

On entendit un bruit pareil  celui qu'un enfant produit en soufflant,
les lvres serres, dans une bouteille vide, sans en boucher
hermtiquement le goulot. Thrse hocha la tte et dit avec comptence:

--Autant de perdu.

La marquise, d'un mouvement de dpit, envoya promener les deux mules, et
ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets
et des cuisses.

--Madame la marquise reconnatra, dit Thrse, que j'avais prvenu
Madame la marquise que c'tait le jour de sa rhubarbe.

Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuys contre les joues,
rougissait et dardait un oeil cruel. Thrse lui conseilla de se cogner
sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire,
qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette mthode toute
mcanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux
arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter,
la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre,
par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de qurir au
bout de la pice.

Enfin la mthode Goubin fut couronne de succs, et Thrse, se penchant
avec intrt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait 
Madame la marquise, elle et jur que Madame la marquise avait rendu des
noix grollires.

Ceci fait, elle poussa prestement le meuble bant, jusque sous la
tenture de Jouy, selon un dessein assurment prmdit et dont
Chteaubedeau sentit toute la malice  son endroit. D'accroupi qu'il
tait, il se releva d'un bond et pina si fort le bras de la pauvre
fille qu'elle cria.

Ninon, qui se trouvait  califourchon sur un bassin de faence
rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante,
fut rveille en sursaut et surprit la jambe du page au moment o il se
mettait debout. Elle dmla la farce et, comme elle n'tait point femme
 se troubler pour la prsence d'un homme dans sa chambre, elle dit
seulement Sortez, Monsieur! d'un ton qui dfit totalement
Chteaubedeau. Il montra son nez enfarin, ses lvres rougies, et il
n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il tait
penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine
figure, son ponge souille d'une eau saumtre.

Ce n'est pas pour le mdiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond,
que je vous ai racont cette scne, mais bien pour que vous croyiez
davantage  mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne,
que nous avons beau nous monter sur des chasses, encore faut-il
marcher de nos jambes, et, au plus lev trne du monde, ne sommes-nous
assis que sur notre derrire. Les marquises, mme dans les contes, sont
sujettes  cet inconvnient. J'aurais assez, pour ma part, le got des
nobles rcits; j'avoue n'tre tout  fait heureux que lorsque le ton se
hausse et qu'une belle gravit se rpand sur ma page; mais je ne puis
m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien
vivre un homme qu'aprs que j'ai touch quelqu'une de ses petitesses.

Le vritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent
misres du corps et de l'me, qu'il voit de prs, plutt que celui qui
s'exalte de loin  l'ide de princesses sraphiques? Le parler de tous
les jours m'meut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la
posie, comme tout art, doit s'lever vers le ciel sous peine d'tre
renie des hommes  bref dlai, encore faut-il qu'elle touche le sol
d'un talon ferme.

Et vous allez voir tout de suite comme la chaise perce de Ninon va nous
clairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux
que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses.

Voil donc notre Chteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant,
grommelant, tamponnant son jabot; dmoli, honteux, pis qu'abm par la
marquise, raill par une femme de chambre!

Il ne tarda pas  rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rdait
toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Chteaubedeau,
Dieutegard fut tent de fuir et galement tent de s'approcher, de lui
parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes,
il tait dvor de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidit
l'entranait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait
toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine
dfaite, Chteaubedeau ne sortt du lit de la marquise. Il lui souhaita
donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander.

L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lass des
jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla,
en gonflant de grosses joues.

--Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.

Dieutegard ne dit rien. Alors Chteaubedeau ajouta:

--Peste soit des alcves!

Dieutegard ne bronchait pas.

--... Avec leurs poudres et leurs parfums...

--Qui a des poudres et des parfums? dit enfin le chevalier.

Chteaubedeau de ne point rpondre. Il mit les deux pouces aux aisselles
et cracha loin.

--Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai soup!

Dieutegard pensait  Ninon; il rougit que l'autre la mlt au nombre des
femmes. Mais Chteaubedeau tait ouvert; il parla tout net de Ninon et
raconta que cette femme insatiable ne pouvait se rsoudre  se sparer
de lui le matin et l'obligeait  assister  sa toilette intime. Il dit
avec une grande prcision tout ce dont il avait t tmoin
effectivement, et il prenait chaque chose si bien par le menu que
Dieutegard ne doutait pas qu'il dt la vrit.

Mais, par le merveilleux privilge de l'amour, le chevalier ne retenait
rien des ralits dcevantes dont un balourd affligeait une personne
chrie, et l'injure faite  son idole l'levait encore plus haut dans la
rgion imaginaire o il avait coutume de l'honorer.

Il pensa un moment souffleter son camarade; il en fut retenu, non par la
peur, mais par la crainte de perdre  jamais Ninon s'il endommageait ce
garon aim d'elle. Il le pria donc seulement de ne plus lui parler de
ce sujet; et, s'tant calm, il lui demandait aussitt aprs des dtails
nouveaux, car il s'enivrait d'entendre parler de Ninon, mme de cette
manire.

La voix de la marquise, au-dessus de leurs ttes, fit fuir Chteaubedeau
et retint au contraire le chevalier. Cette voix se rpandait sur toute
sa personne comme un baume, et, toutes les fois qu'il l'entendait, il
avait l'ide que, si elle ne s'adressait pas  lui, pour le combler
d'expressions de tendresse, c'tait par suite d'un malentendu qui ne
saurait tarder  tre dissip, car il le mritait bien. Et il tait sans
cesse repossd par l'esprance.




XI

LE BARON DE CHEMILL DONNE  JACQUETTE UNE POUPE NOMME POMME D'API.


M. le baron de Chemill arriva un matin avec un paquet sous le bras, et
demanda o tait Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa leon sous les
charmilles, et il l'aperut en effet, en mme temps qu'il entendait un
petit son de voix aigrelet maintenu sur la mme note, puis interrompu
soudain, pour se relever identique: le bruit d'une mcanique, si vous
voulez bien, dont le mouvement serait gn  intervalles gaux par un
mchant grain de sable. En avanant, le baron observa que Jacquette, qui
marchait  ct de sa gouvernante, perdait le pas, comme par hasard,
environ toutes les deux minutes, et tirait  Mlle de Quinsonas une
langue rose, de la longueur de la main. Il retint lui-mme son pas, pour
ne point empiter sur le temps consacr  l'tude, et s'assit sur le
premier banc. L, il posa  ct de lui le paquet, tira sa tabatire et
s'offrit une prise. Puis il parla haut, selon sa coutume.

Je suis content, dit-il, d'avoir dcid de donner  ma filleule une
poupe, car j'estime que la figure de carton peinturlur qui est
enferme l-dedans sera plus profitable  cette enfant que quatre
demoiselles de Quinsonas. Ce qu'il faut  Jacquette, ce n'est pas un
prcepteur, c'est une amie, ou,  dfaut, une bonne, mais  qui elle
puisse parler  coeur ouvert. La femme ne se dveloppe qu'autant qu'elle
peut pancher les petites affaires de sa tte et de son coeur, et elle
ne s'ouvre tout  fait qu' quelqu'un qu'elle sent infrieur ou tout au
plus gal  elle. C'est  cette condition qu'elle ne ment point. Il est
inutile, lorsque nous causons, que notre interlocuteur nous coute et
nous rponde: qui ne sait que de cela nous ne tenons nul compte? Qu'il
ait l'air de nous entendre, c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes
assurs,  partir d'un certain ge, que les poupes ne nous entendent
point: c'est pourquoi nous les dlaissons. Mais ma filleule ne sait pas
cela encore; elle formulera devant cette figure complaisante ses
impressions et sa pense; elle apprendra par l qu'elle a des
impressions et une pense, autrement dit prendra conscience de soi-mme,
ce qui n'est jamais facile sans le miracle des mots et la magie de la
forme. Car, contrairement  beaucoup d'esprits distingus, je suis port
 croire que rien n'existe, mme au plus profond de notre intimit, tant
que l'expression verbale ne l'a pour ainsi dire fcond et fait clore 
la lumire. Mais c'est l un sujet qui m'entranerait fort loin.
Contentons-nous d'avoir l'air d'un bon parrain qui paie un joujou  sa
filleule, sans plus.

Le baron remit sous son bras le paquet et s'avana vers ces demoiselles
au moment o Jacquette venait de recevoir une verte semonce, pour tre
incapable de citer dans leur ordre les trois vertus thologales.

--Mademoiselle, dit-il en saluant Jacquette aussi bas que possible,
je vous fais bien mes compliments, car une fille vous est ne.

--Comment! dit Jacquette; mais je ne suis pas marie?

--C'est juste, dit le baron, aussi cette fille n'est-elle qu'une
poupe.

--Ah! dit Jacquette, voyons-la.

--Quel nom allez-vous lui donner?

Jacquette rpondit sans hsiter, comme si ce nom et t choisi de toute
ternit:

--Pomme d'Api.

--C'est un nom qui lui va bien, opina Mlle de Quinsonas, car elle a
joliment bonne mine.

--Oh! dit Jacquette, c'est sans doute qu'elle vient de natre; les
petits lapins sont bien plus rouges que cela... Quand est-elle ne, mon
parrain?

--Heuh!... Hier au soir,  la brune.

--C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais tant de mal  boutonner
ma ceinture, ces jours derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je
vous lverai svrement. Et, pour commencer, vous ne verrez personne au
chteau.

--Oh! pourquoi cela? dit le baron.

--Ah bien! merci! elle en apprendrait de belles!

--Mfiez-vous, dit le baron; c'est une fille intelligente.

--Qu'est-ce qu'elle sait dj? demanda Jacquette.

--Rien du tout.

--Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est intelligente?

--L'intelligence ne consiste pas  avoir appris beaucoup, mais  tre
apte  tout deviner.

Jacquette fut trs contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle
s'amusa beaucoup  la gronder et  la battre. Elle la prenait sans cesse
en dfaut. Le plus grave qu'elle lui reprocht tait une curiosit sans
rpit. Pomme d'Api, prtendait-elle, la questionnait sur toutes choses,
et, comme les enfants ne doivent rien connatre, ce n'tait pas une
sincure que de faire entendre raison  cette poupe.

Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu
dois continuer  vouloir t'informer de tout, je te donnerai une
gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes,
tu ne dois m'interroger que depuis la cration du monde jusqu' No,
parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant  ce qui est des
personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas ide de
l'normit que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font
avec leurs cachotteries, leurs mystres, leurs chamailleries, leurs yeux
en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrire
des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit
de faire entre elles les plus grosses malproprets. Je ne sais pas ce
qu'elles font; mais aux prcautions qu'elles prennent pour nous le
cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'tre une
poupe, toi, tu resteras toujours honnte... Tu me demandes s'ils sont
tous ainsi? Ah! ma chre! depuis l'ge de douze ans, sauf M. le Cur et
Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te
doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemill! C'est  ce point
que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le souponne de t'avoir eue
d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu
as des odeurs de graillon!




XII

MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE
BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET  PAPILLONS. ELLES FONT
DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRVUE ET EXCUTENT UNE OPRATION
TRANGE, CRUELLE ET DLICATE.


Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un trs mauvais oeil
la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se
baigner en t. Ses apprhensions vis--vis du petit dieu impudique
augmentrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en tat de courir
dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne
demandait qu' recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour
faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours.
Elle se piquait d'avoir hrit de M. Lemeunier de Fontevrault le respect
des beaux ouvrages d'art,--quoique, entre nous, elle n'y entendt
goutte,--et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tte, le
souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-tre et d'ennui mls,
o elle avait prouv une si vive tentation d'approcher du Cupidon
pubre.

--Que l'on fasse enclore l'endroit! insistait Mme de Matefelon.
--Allons donc! avait rpliqu le baron de Chemill qui se trouvait
toujours l au moment voulu, c'est une solution disgracieuse. Et il
fournit l'ide qui sduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation
de Mme de Matefelon: tablir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il
tait de mode d'en avoir dans les anciens jardins franais.

Un matre jardinier de Chinon apporta des dessins  choisir; on adopta
le plus compliqu, et le petit bois inextricable fut plant le prochain
hiver.

On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la
colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connatre le secret du
labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journe dans un ddale
d'alles et de contre-alles sans issue. Le systme de clture fut
efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux  triompher de la difficult,
et elle ne retourna plus jamais au bassin.

Mme de Matefelon prit un jour  part la gouvernante et lui confia ses
angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'lment de
scandale enferm dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle
tremblait que sa filleule ne s'aventurt par hasard dans la tortueuse
alle et ne tombt sur la statue narguant le ciel d'un geste obscne
qu'une femme ne saurait imiter, telles taient ses expressions.

Cela fait, elle lui proposa, en qualit d'allie, une campagne non
dpourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager
autant que possible l'oeuvre d'art, rendue par cette opration aussi
inoffensive  contempler qu'un saint Sbastien, par exemple, bien que
les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent
beaucoup trop,  son gr, de la nature.

A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas
partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et
d'un filet  papillons pouvant servir  donner le change sur leurs
intentions, si elles taient rencontres, destin en ralit 
recueillir les pices  l'instant de leur chute, afin qu'elles ne
s'garassent point dans le bassin pour en tre exhumes quelque jour 
la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes,
si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici.

C'tait le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures
dans la rose en trottinant par l'alle des fontaines, comme des dames
qui vont  la messe. Mme de Matefelon tant sche de nature, ayant de
grands pieds et une forte ide morale, allait plus vite; Mlle de
Quinsonas, malgr sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien,
et elle tait partage entre l'apprhension des risques de l'escapade,
et le dsir de voir et toucher de prs l'objet qui mritait une
entreprise si romanesque.

Pour gagner l'entre du labyrinthe, on tournait  droite, au lieu de
descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitt sous
une charmille taille en vote, qui vous menait fort loin; aprs quoi on
pntrait dans un bois de chnes o la direction tait repre au moyen
de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de
Petit Poucet; l commenaient insensiblement les fourrs d'ormes,
d'abord clairsems et libres, puis pais et taills, enfin
s'entr'ouvrant en une alle bien dessine, qui bientt se ddoublait, se
mlait, se nouait en mystrieux enchevtrements.

Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitt arrive sous le bois de
chnes; elle portait la main  son coeur, ouvrait la bouche plus qu'
l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour
gagner un banc aussi clatant de blancheur que les petites lunes, et que
l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit  leur approche, et un lapereau
leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante,  cause de
ce bout de queue blanche qui sautillait en s'loignant comme un morceau
de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas
son sujet, parla de cette sorte de malignit d'esprit, propre aux
artistes, et qui semble les pousser tous  violenter la morale dans
leurs peintures et dans leurs crits,  tel point qu'il est peu d'hommes
ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'oeuvre, qui ne porte, en sa
vie et en ses travaux, la marque de cette possession dmoniaque.

A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises
images chez son oncle Mgr de Trlaz, l'auteur du _Manuel_. Et comme
elle tait peu familiarise par son ducation premire avec le langage
travesti des libertins, elle dcrivait ce qu'elle avait vu dans les
cartons de l'vch, en termes crus  vous faire dresser les cheveux. La
vieille dame ne savait o s'en mettre, et elle crut devoir prendre la
dfense de ces messieurs ecclsiastiques, qui parfois prfrent souiller
leur propre appartement d'immondices, plutt que de les laisser dans la
rue, exposs  corrompre des yeux innocents.

Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du
filet  papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de
son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces esprits de
malignit qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans
bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait
ses belles lvres humides, et son regard rejoignait quelque rve de la
nuit, interrompu par la croisade.

Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'levait, et l'on reprit
son chemin. Aussitt engags dans le labyrinthe, on apercevait la
statuette par des fentres machiavliques, mnages dans l'paisseur des
arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il et suffi d'tendre le bras
dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux
qui n'arrivaient point  gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour
que de dos. En vrit, ce travail avait t trs bien fait. Et,  tout
touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destins 
vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettrent bien d'avoir t
en chercher un si loin, dans le bois de chnes. Vous devinez qu'elles
avaient donn du premier coup dans le pige, le banc du bois de chnes
n'tant fait que pour vous loigner du labyrinthe. A combien d'autres
piges ne se fussent-elles pas heurtes, si un incident surprenant, qui
faillit avoir des consquences plus fcheuses encore, ne se ft produit
sous leurs pas incertains.

Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantt
chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu' presque
le toucher avec le bambou, mais rejetes par derrire par trois pas de
plus en avant, lorsque, enfonant la tte dans l'une des fentres de
verdure comme on le ferait dans l'me d'un canon, la gouvernante observa
que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux
qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la
vue et dit que de telles illusions se produisent frquemment lorsqu'on
s'est lev trs matin. Cependant, ayant regard  son tour, elle fut
tmoin du mme phnomne. Mlle de Quinsonas hasarda l'oeil de nouveau et
poussa un cri. Le quelque chose de roux tait une tignasse humaine.
Cette tignasse humaine grossissait  chaque apparition nouvelle. Au
bruit, elle s'arrta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes
qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait.
Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'cria: C'est le diable! et tomba.
Mlle de Quinsonas tait dj affaisse sur le banc voisin.

La tignasse humaine, c'tait Cornebille.

Que venait faire Cornebille,  cette heure, en plein coeur d'un parc o
la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela,
sur le lieu mme o sa prsence malencontreuse lui avait valu ce
malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tt ou tard.
Toujours est-il que la figure qu'il prsentait n'tait pas pour faire
bien augurer de ses intentions. Son aspect tait misrable, ses
vtements trous, ses pieds nus, sa tte hirsute, son visage dcharn,
ses yeux, dj disgracieux par leur dfaut naturel, dvors d'un
terrible feu.

Non, jamais on n'et cru qu'un tel monstre se ft pench avec des gestes
de bont vers deux femmes en dfaillance. Il le fit cependant, au lieu
de profiter de cette circonstance pour se sauver  toutes jambes, ce
qui, il me semble, ft rapidement venu  l'esprit d'un malfaiteur.
Cornebille donc les secourut, en commenant toutefois par la plus jeune.
Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui et
fait feu  frotter du bois, et, tout en se livrant  cette besogne
charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutt,
demandant  ces demi-mortes de ne point trahir son secret.

Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses
traits, ds qu'elle put ouvrir l'oeil, et elle l'appela par son nom pour
l'adoucir; mais c'tait lui qui tait  ses genoux. Cette attitude
rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandrent  l'homme:

--Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?

Cornebille n'expliquait rien et continuait  implorer de ces dames
qu'elles gardassent le secret.

--Mais que faites-vous l? rptaient-elles.

Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hsiter
sur le choix des alles, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe
lui tait familier et furent en mme temps trs tonnes de trouver en
si bon tat un endroit  peu prs abandonn, et depuis si longtemps, par
la marquise. Le marbre du Cupidon tait pur et luisant comme au premier
jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe
le tapis de sable, pas un dfaut le tapis de gazon. Tout cela, sans
doute, et t beaucoup plus beau livr aux seuls soins de la nature;
mais Mme de Matefelon tait fort sensible  cette propret, et elle la
faisait remarquer  Mlle de Quinsonas, qui ne l'et peut-tre point vue,
occupe qu'elle tait de dcouvrir enfin l'autre face du jeune Amour.

La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer
la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la
main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa
mission. Elle dit  Cornebille:

--coutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je rvle votre
prsence dans le parc; c'est trs bien: quoique je ne comprenne
absolument rien  l'intrt qui vous pousse  entretenir cet endroit
aussi net qu'une armoire  linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce
mystre. Je me tairai donc,  condition que vous me rendiez le petit
service d'atteindre le pidestal de la statuette, selon le moyen que
vous possdez, puisqu'elle est si bien poussete. Je vous confierai cet
outil et guiderai moi-mme votre travail.

Cornebille, qui n'tait pas une bte, comprit ce qu'on exigeait de lui.
Il demanda s'il s'agissait l d'un ordre de la marquise. Mme de
Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en prsence de la gouvernante,
rpondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il
prfrait que l'on traht son secret. Il se redressa en prononant ces
mots, et sa physionomie, d'ordinaire si dplaisante, s'ornait, ma foi,
d'une certaine beaut, tant il tait ferme et respectueux dans toute son
attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un cu de six livres. Il
demanda si c'tait Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent,
pour prix des services rendus nuitamment  l'endroit prfr de Mme la
marquise. On lui rpondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit
que c'tait son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un
mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour
un hbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allt.

Une fois seules, elles se regardrent, ou, pour tre plus exact, Mme de
Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait gure de vue le but
prcis de la croisade.

La marraine de Jacquette considrait les ravages que la statuette et pu
produire sur l'me de sa filleule, puisque l'effet en tait si grand sur
une personne dj mre et de vertu prouve. Elle en fut fortifie dans
son dessein et conut par l mme le moyen de le raliser.

Elle toucha l'paule de la gouvernante et lui dit qu'il fallait passer
cette eau et faire  elles deux l'ouvrage.

--Veuillez retirer vos habits, dit-elle; pendant ce temps je me
dtournerai et prierai Dieu qu'il bnisse notre entreprise.

Nous imiterons la discrtion de la vieille dame, bien que plusieurs
puissent regretter  bon droit de ne pas faire plus ample connaissance
avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai pas un mot parce que le tableau
que je dcouvrirais en ce moment ferait un hors-d'oeuvre au cours de mon
rcit.

Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, elle en gravit les degrs
sous-marins, puis sortit de l'eau en se cramponnant  l'Amour. Elle
attrapa adroitement le marteau, quoique bien mue,  plusieurs titres,
car elle avait aussi grand peur de perdre sa place si jamais Ninon
apprenait ce qu'elle s'apprtait  faire. Elle poussa un gros soupir et
chercha la position la plus favorable. Mais voil que, lorsqu'elle l'eut
trouve, elle n'osait pas porter sa main sur l'objet. Mme de Matefelon
l'excitait du rivage et tendait  bout de bras le filet.

--Courage, Mademoiselle Dieu vous voit! lui cria-t-elle.

Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, qui tait pieuse et pudique,
fut gne; sa figure, comme celle des petites filles, prenait une
expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle ne se mouillt de larmes.

Enfin, saisissant  pince le relief, elle l'abattit d'un coup sec,
comme fait un matre d'htel d'une pice monte de nougat. Un second
coup suffit  l'achvement de l'oeuvre. Les tristes dbris creusrent la
gaze du filet en un longue pointe que retira vivement Mme de Matefelon.

Mais l'Amour, tout meurtri qu'il tait, en regardant la blanche petite
plaie de son ventre, souriait, soit du nant d'un endroit nagure si
riche de fruits, soit du nant de l'ouvrage de ces femmes.




XIII

LE CHTIMENT INFLIG  CHTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU
NORD. ON PIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE
QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIRE DONT FINISSENT
SOUVENT LES SCNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.


Revenons  l'affaire de Chteaubedeau.

Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut
saisie d'un clat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de
Chteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M.
de la Valle-Chourie sous la main, dpcha celui-ci aux nouvelles. La
mre du coupable fut donc informe promptement et rsolut de se montrer
trs fche, quoiqu'elle ne regrettt intimement qu'une chose,  savoir
que son fils n'et pas men  bien son entreprise, ce dont elle et t
fire.

Pendant ce temps, Thrse racontait en bas l'vnement,  sa faon.
Marie Coquelire allait le dire  Fleury, qui pansait les chevaux;
Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup
de pied au derrire de Fleury pour lui apprendre  parler quand c'tait
l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en
retard et, aprs un coup d'oeil satisfait  son quipage, s'loignait
allgrement du ct des bois de Bourgueil.

Mme de Chteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses
regrets et son dsir de punir son fils svrement. Elle avait si peur
qu'on ne la prit de retourner  sa terre, qu'elle se hta d'indiquer
elle-mme le chtiment le plus pnible  l'amour-propre du jeune homme,
et c'tait de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir.

L'ide parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une
petite pice situe tout en haut de la vieille tour du Nord, non point
tout  fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrires,
d'aspect rbarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques
huguenots.

Ce fut madame sa mre qui le mena l, en le tenant par les poignets, car
il et envoy promener toute autre personne, et  cette poque c'tait
une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il
faut dire que Mme de Chteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu
lev, car elle eut beaucoup de mal  grimper jusqu'au haut de la tour,
par un escalier troit, en colimaon, et tant oblige, la malheureuse,
de marcher  reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa
mre, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un vritable
cul-de-plomb  traner.

Tout le domestique mle suivait pour prter main-forte, le bon Fleury en
tte, portant la main  son endroit meurtri, mais nanmoins goguenard,
mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait  chtier, et
traitant volontiers de fameux luron le page qui avait eu le front de
tter la peau de la marquise.

La porte de la gele tait munie d'un judas o tout le monde se haussa
pour voir le prisonnier, ds que les gros verrous furent tirs.
Chteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques
pas de danse sur le sol ingal de la cellule; puis il se mit  cracher
par les meurtrires, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage,
dispos contre la muraille une cruche  eau et un petit sige de bois 
trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de
donner  ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne
se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on djeuna
tranquillement, malgr l'absence du marquis et de Chourie partis pour la
chasse.

On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frapp  la porte, vint
prvenir la marquise que le jeune Chteaubedeau faisait un grand vacarme
dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrires,  donner 
croire qu'il avait dchauss la muraille. Ces pierres tombaient dans la
cour des communs; l'une d'elles avait atteint  la tte un petit de
Marie Coquelire qui braillait comme un damn dans l'enfer. Ces dames
voulurent aussitt voir le pauvre petit bless et jouir en mme temps du
coup d'oeil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord.

Marie Coquelire tenait entre ses jambes le moutard barbouill de mres
jusqu'aux yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une chatire et d'o
sortaient sans rpit des beuglements assourdissants. La mre prvoyante
lui appliquait sur la tempe une pice de deux sols fermement lie avec
un mouchoir, dans le but d'empcher la chair de se soulever en bosse.

L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre celui de la cour, o tous
les gens du chteau, abrits de leur mieux, taient runis et
regardaient comme un prodige cleste la mince fente de muraille d'o
s'chappaient,  intervalles presque gaux, des cailloux de la grosseur
du poignet, lancs vigoureusement et qui, suivant une trajectoire
invariable, frappaient les vitres des curies, o l'on entendait les
chevaux hennir et ruer sans qu'il ft possible de les secourir sous ce
feu.

Ninon dit  Fleury de monter chez le prisonnier et de transiger avec
lui, au besoin de lui ouvrir la porte; car enfin,  tout prendre, mieux
valait un chtiment incomplet que les dgradations de ce forcen. Mme de
Chteaubedeau joignait ses lamentations  celles du jeune Coquelire et
envisageait avec angoisse la ncessit de hisser de nouveau jusque
l-haut ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait point.

Fleury revint, un oeil poch, les doigts en sang, un grand couteau
pointu  la main. On crut qu'il avait tu le page. Mais il raconta, en
soufflant, qu'au contraire il avait arrach  celui-ci le prsent
couteau, moyennant lequel le luron dgradait un pan de muraille
rcemment restaur en petit appareil, lorsqu'on avait coiff la tour
d'un pignon d'ardoises. Le prisonnier rduit  ses seules mains, on
pouvait esprer la paix. Marie Coquelire pansa le pauvre Fleury. Et 
mesure que l'on considrait les linges blancs dont s'enveloppaient les
deux premires victimes de Chteaubedeau, une sorte de considration
naissait dans les esprits pour ce garnement qui, du haut de la tour,
mettait tout le chteau en moi.

On profita du calme pour aller voir par le judas. Mmes de la
Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne,--dont je ne parle pas souvent
parce que leur conduite prive me dplat,--furent les premires dans
l'escalier; Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, et la grosse
belle maman elle-mme,  son corps dfendant, y allrent. On gravissait
malaisment et une  une les marches troites, peu claires, et les
pieds enfonaient dans la fiente des colombes, ou crasaient comme des
grains de millet les petites crottes dessches des souris. Soudain
l'une des deux belles-soeurs poussait un cri parce qu'elle avait touch
un insecte mou qui rampait sur la muraille, l'autre parce qu'elle avait
senti un baiser sur le cou, ou bien c'tait Mlle de Quinsonas qui
geignait parce que M. de Malitourne la pinait, dans les sombres
passages.

Fut-ce le grand bent qui lui communiqua sa malchance? Voil-t-il pas
qu'aprs que tout le monde eut mis l'oeil au judas et contempl
Chteaubedeau, et tandis que dj la plupart redescendaient faute
d'intrt, Chteaubedeau s'avise qu'il est pi par la grille
tratresse. Il rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen de jouer
un tour fameux qui demeure inscrit dans les mmoires. Il ne se frappe
pas le front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne pas la cruche 
eau. D'un geste rapide, il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux
et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrte ouverture.

C'tait Mlle de Quinsonas qui regardait dans le moment, et d'autant plus
attentivement que le geste premier du jeune homme l'avait intrigue,
captive mme, on peut le dire, et qu'elle s'tait appliqu les deux
mains en oeillres, sur chaque tempe, afin d'en accaparer tout pour
elle.

Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe et l'interrogeait sur le
spectacle, fut trs surprise de la voir s'carter du judas si vivement
et la figure trempe comme une lessive. Prcisment, la gouvernante
venait de la prier de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant
rien, disait-elle, que tirer de sa poche son tui  chapelet. Le liquide
coulait en trois grosses larmes ingales et dores, le long de la porte
du cachot, et Mlle de Quinsonas, au comble du dpit, tamponnait  l'aide
de son mouchoir sa gorge abondante, o de minces ruisselets charriaient
la poudre.

--Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez pris pour l'tui 
chapelet.

Malitourne se trouva encore assez haut dans l'escalier pour recueillir
le propos. Il remonta quelques marches pour en avoir l'explication et la
trouva sur la figure humide et dcompose de la pauvre gouvernante.
Quatre  quatre il redescend les marches et jette la nouvelle qui
dgringole en spirale dans le colimaon.

Mme de Chteaubedeau ne put s'empcher de pouffer, malgr son
essoufflement et malgr l'outrecuidance de l'action commise par son
fils. Les deux belles-soeurs ne se tenaient pas de gaiet. M. de la
Valle-Malitourne croyait avoir enfin, une fois en sa vie, eu la langue
heureuse. Mais, quand le propos heurta Mme de Matefelon et la marquise,
l'infortun reprit conscience de son destin.

Ninon, qui, personnellement, n'tait rien moins que bgueule, reut un
coup trs pnible. Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle souffrit
plus que Mme de Matefelon, qui n'tait choque que dans ses principes,
tandis que Ninon l'tait dans sa pudeur maternelle. Il faudrait tre une
bien vilaine femme pour ne pas admettre ce sentiment. Ninon fut lgre
et souvent coupable,--vous n'avez pas fini de vous en apercevoir,--par
suite de son dfaut d'ducation, mais le fond de sa nature tait bon et,
presque toujours, son premier mouvement excellent.

Elle entra donc dans une grande colre, et, en dpit du fcheux tat o
se trouvait la gouvernante, elle la gourmanda vivement pour n'avoir pas
su prvenir une telle inclination d'esprit chez Jacquette, et la somma
de lui indiquer o sa fille avait puis une documentation physique aussi
scandaleuse.

Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux qu'elle n'enseignait pas 
l'enfant un iota qui ne ft contenu dans le Manuel de Mgr de Trlaz;
que, d'autre part, elle ordonnait  Jacquette de baisser les yeux en
passant devant les tapisseries ou les toiles reprsentant des figures
immodestes, et qu'enfin elle lui faisait vivement prendre une
contre-alle ds qu'elle apercevait dans le parc soit un de ces
messieurs, soit un homme de peine, rendus pareils par le commun besoin
des panchements naturels, plants en chalas contre un tronc d'arbre,
ou immobiles comme une fontaine.

Mme de Matefelon, qui connaissait le beau dvouement de la gouvernante,
voulait venir  son secours et ne savait comment faire. Ninon
trpignait, devenait rouge, parlait  tort et  travers, voulait  toute
force que l'on rpondt  la seule ide qui lui demeurt dans son
emportement,  savoir comment sa fille avait eu connaissance de ce que
Mlle de Quinsonas prenait pour un tui  chapelet.

Tout  coup Malitourne, inspir, se frappa le front et dit:

--La statuette!

Mme de Matefelon et la gouvernante tremblrent. Mais la colre de Ninon
redoublait, car l'vocation de la statuette lui prouvait qu'elle avait
pu elle-mme, par sa complaisance pour l'ouvrage de marbre, contribuer
 molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on pas prvenue
de ce danger, ds avant la naissance de l'enfant? Plus elle tait
convaincue de la culpabilit de la statuette, plus elle s'acharnait
 dmontrer l'innocuit du lointain Cupidon.--Et le labyrinthe?
disait-elle.--Beau jeu pour une enfant! Sa nourrice a d l'y mener tous
les jours! Enfin, chacun chargeait l'Amour de marbre afin d'innocenter
la pauvre gouvernante. Un sombre remords se dissimulait maintenant sous
la colre de la marquise. Mme de Matefelon s'en aperut, et comme elle
tait la conscience mme, elle se rsolut, afin de tout concilier,  un
coup de thtre.

Elle portait sans cesse sur elle, pour plus de scurit, les vestiges du
marbre mutil. Elle les tira de sa poche, envelopps soigneusement d'un
papier de soie bien ficel, et les montra  Ninon et aux personnes
prsentes entre ses deux mains creuses en noix de coco, comme on tient
un petit oiseau vivant.

--Ci-gt le mal, dit-elle.

On ne comprenait point tout d'abord. Elle dit l'expdition du
labyrinthe, tala le zle de la gouvernante. Celle-ci se mit  pleurer.
L'aventure stupfia  tel point Ninon, dj fort nerve, qu'elle fit
comme la gouvernante. Pour ne point s'expliquer davantage, on se spara.

Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurrent seules vis--vis du
vestige de marbre qui jouait le rle d'un presse-papier sur la feuille
de soie. La gouvernante, entre deux sanglots, le regardait encore; elle
le toucha du doigt.

--Il me sauve, dit-elle.

--Il a tant perdu de vos pareilles! dit Mme de Matefelon.

Ainsi se terminent bien des scnes, dans le cours de la vie,
c'est--dire par de vritables coq--l'ne. Remarquez qu'on n'a rien
clairci, rien rsolu. La marquise est offense des connaissances
prmatures de sa fille. Elle en demande raison  la personne qu'elle
paie pour que l'enfant reoive une ducation parfaite. Elle est saisie
d'une violente colre, trs probablement,--soit dit entre nous,--parce
que c'tait le jour o elle et d prendre sa rhubarbe, vous vous en
souvenez. L'aigreur de son sang l'gare; il lui faut un coupable. On lui
montre qu'elle-mme eut peut-tre le plus grand tort dans l'affaire.
Puis on la suffoque par le rcit de l'expdition la plus romanesque et
l'exhibition des pices les plus inattendues. On pleure, on a oubli le
point de dpart de l'aventure, et chacun vaque  ses affaires.




XIV

NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE AVEC LE PETIT
PAQUET CONTENANT LES VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILE, EST POSSDE DU
DSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE HOMME. ELLE RENCONTRE LE
CHEVALIER DIEUTEGARD ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENT QUI NE
S'ACHVE, MALHEUREUSEMENT, AU GR DE L'UN NI DE L'AUTRE.


Au bout d'un quart d'heure  peine, l'esprit de Ninon avait tourn,
comme les girouettes des tourelles, et ne tenait plus compte que des
avaries infliges au gracieux Cupidon de Franois Gillet par le zle
stupide des deux femmes. Et elle s'tonna de ne pas s'tre irrite
davantage en apprenant cette mutilation.

Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut de l'Amour pubre entre
les mains de Mlle de Quinsonas, o il tait encore, et sortit sans mot
dire, au grand dsappointement de la gouvernante, qui croyait que la
marquise venait lui demander pardon de ses vivacits.

--Les raccommodements ne vont pas si vite, dit Mme de Matefelon, car on
ne s'entend jamais: c'est le temps qui est le remde.

Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'tendue
de la dgradation et de voir s'il tait possible de rappliquer les
dbris. Que voulez-vous! cette femme tait ainsi faite. Tout  l'heure
elle se reprochait comme un crime d'avoir laiss la statuette au grand
jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la
voil qui va rdifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant
ordinairement sur une trangre du soin d'lever sa fille, avait parfois
des accs de sensibilit pour ce qui touchait cette enfant, mais elle
revenait promptement  ses habitudes. Et c'tait une de ses habitudes,
depuis bien des annes dj, de penser de temps en temps au Cupidon de
Franois Gillet.

Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas brch.

Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnte femme rejette
la mmoire d'un soir de griserie o elle a failli commettre une grosse
faute. Petit  petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre
qu'elle avait entoure de ses bras et baise, prenait un peu des airs
d'amant. Si Cornebille ne se ft pas trouv l pour glacer de honte la
petite folle, qui sait si cette premire excentricit n'et pas t le
dbut d'une vie dsordonne!

Elle ne songeait pas  cela sans sourire, car elle cherchait en vain
quel complice elle et trouv  ces dsordres. Elle voyait peu de monde;
des chtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodit du
voyage; M. de la Valle-Chourie tait extnu par son ardente matresse,
et son frre et fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mrite
rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gr? C'tait un bonhomme
qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien
serein pour le reste des ventualits.

Elle descendait doucement l'alle des fontaines, son petit paquet  la
main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taills par
en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tte, et, tout
au bout de l'alle, un bouquet de graniums plants dans le vase au
bas-relief de satyres simulait un vol de papillons carlates sur un doux
ciel de soie grise.

Vous savez que ce vase tait situ  droite de l'escalier qui menait aux
jardins bas; vis--vis il n'y avait qu'un socle servant de table
rustique lorsqu'on avait quelque chose  dposer au cours de sa
promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait
tout grand son parasol noir. Au del, mais assez loin, comme un horizon
de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les
pieds baignaient dans la Loire.

Que tout cela tait donc gal  Ninon! Elle regardait la pointe de ses
petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de
la peine  penser  quelque chose de suivi.

Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier,  l'ombre
du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estims heureux 
jouir seulement d'une si belle vue!

C'tait l,--il faut que je vous en parle!--que M. Lemeunier de
Fontevrault avait mnag sous les pins, une terrasse longue d'une
demi-lieue, qu'agrmentait  main droite une balustrade dominant ces
jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau
avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se droulait
dans le lointain, et l'on dcouvrait, par les jours clairs, les toits
miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'tre pique par un dsir qui
ne lui laissait  peu prs rien voir des beauts du ciel et de la terre.

Elle s'enfona sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle
enviait le sort des femmes qui sont presses dans leur lit par le bras
d'un homme.

M. Lemeunier de Fontevrault ne se gnait pas, autrefois, pour raconter
des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces
aventures se reprsentaient  elle en vives couleurs, comme les livres
d'enfance que l'on vient  feuilleter, par hasard,  trente ans. Et elle
ne pouvait s'empcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivt.

Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon
l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale
tait ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'apptit
dtermin qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui
appliquerait son corps tout entier contre le sien.

Je ne sais pas si ce qu'elle tenait  la main, dans le papier de soie,
contribuait  cette dmangeaison, ou bien si la seule approche du bassin
de l'Amour y suffisait, mais son cas prsent avait une grande analogie
avec la crise qui lui avait fait perdre la tte, une aprs-midi
d'automne, Dieu sait combien il y a d'annes! Il ne faut pas incriminer
une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-l!

Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe.
Comme celui-ci tait rest exactement dans le mme tat depuis le jour
qu'elle l'avait vu pour la dernire fois, elle ne remarqua pas les soins
secrets qui lui taient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle
atteignit le bassin, de trouver l le chevalier Dieutegard.

Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment
mme o la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau
jeune homme; ce serait un procd trop facile. J'ai pris la prcaution
de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les
tangs, les rivires, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller 
peu prs tous les jours, un petit livre  la main, dans les rgions du
parc ornes d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelire, qui croyait
aux fes et  toutes les choses merveilleuses le rvrait  cause de ses
gots aquatiques qui s'allient volontiers  la posie et aux mystres
nocturnes. C'est elle qui l'avait engag  venir l, et voici comment:

Mlle de Quinsonas, aprs sa fameuse expdition au bassin de l'Amour,
n'avait pu tenir compltement sa langue, malgr la prire de Cornebille,
et, sans trahir toutefois la personnalit de cet homme soi-disant
sorcier, elle avait dit un matin  la femme de chambre qu'elle tait
parvenue par hasard, en se promenant, jusqu' un bel endroit o l'on
n'allait jamais et qui, malgr cela, demeurait aussi propre que s'il et
t entretenu par des anges. Marie Coquelire, ayant su cela, l'avait
redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien
qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'loignait du bassin, ainsi
que Chteaubedeau, sous le prtexte que la marquise s'y baignait; il y
tait revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il
n'avait point fait de difficult  croire  quelque miracle d 
l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de frquents
plerinages.

Il tait l, tendu tout de son long sur le sable tide, et tenant  la
main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les
feuillets, comme pour mditer ou pour boire avidement les paroles
potiques qui, sans doute, charmaient son coeur. Ninon le considra un
moment et le vit baiser pieusement,  la margelle du bassin, la pierre
o elle s'tait maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de
son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle ft aime du chevalier,
elle y prit plaisir pour la premire fois, et appela aussitt le jeune
homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du
Cupidon.

Ninon lui dit ce qu'elle venait faire l et lui conta, non sans se
moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle
dsignait du doigt l'ouvrage de Franois Gillet priv de sa fleur. Elle
tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra  Dieutegard.

Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle
qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il tait l, il n'avait seulement pas
remarqu que la statuette ft mascule, quoiqu'il la regardt beaucoup
parce qu'il savait qu'elle avait t jadis chre  Ninon. Celle-ci lui
demanda pourquoi il faisait la grimace. Il et t en peine de le dire,
mais il se sentait bless dans la rgion de son grand amour.

Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une me pure,
et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilit de rappliquer
l'objet  sa place, soit par le moyen d'une colle spciale, soit par
quelque habile procd. Il dit que ce n'tait point l'affaire d'une
femme de s'occuper de ces dtails et offrit de s'en charger lui-mme,
pour lui tre agrable,  la condition qu'elle voult bien lui confier
le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans
sa poche.

Alors Ninon le considra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui
trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu,
de beaux cheveux bruns, une peau  peine hle,  peine ombre d'un
duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse
souhaiter d'un homme. Par cette dernire particularit, quelquefois il
lui avait plu; elle avait repos les yeux sur ses lvres quand il
faisait la lecture  haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie
de recevoir un baiser sur la bouche.

A vrai dire, cela ne lui tait arriv qu'une seule fois,  quinze ans,
de la part d'un officier qu'hbergea une nuit M. Lemeunier de
Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son dpart, l'avait
prise  pleins bras entre deux portes, et laisse ahurie, sans aucune
autre motion. Quant  Foulques, il tait trop rustaud pour goter ce
genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment
faire pour obtenir que le chevalier la baist ainsi. S'il ne l'et pas
tant aime, il et bien vu ce dsir dans ses yeux.

Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'tait peu de chose et
glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en
empcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientt l'un
aprs l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents
du jeune homme, lui troubl, perdu de mriter son attention. Il
trbuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon
contre lui et le souffle chri lui effleurer le visage, il porta la main
 son coeur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans
ses bras pour qu'il ne tombt pas. Elle s'assit  l'endroit que tout 
l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, 
demi pm, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait
dans le creux de sa main.

Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le
regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon mme en fut
intimide, et, si prs de lui, si autorise  le baiser qu'elle ft par
son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand
dsaccord entre l'apptit qu'elle avait de ses lvres et le beau
sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un
instant, sans que cela mme lui laisst de souvenir, mais assez pour
contenir un geste, enfin par ce moyen qui empche souvent les femmes de
commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir
gr.

Aussi, presque aussitt aprs ce gracieux hommage rendu par les sens 
l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait
attrap chaud en courant. Il rpondait:

--Mais non, madame.

--Si, si, disait-elle.

Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.

Elle tait de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle
n'y rsisterait pas longtemps; mais elle esprait que Dieutegard la
devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-mme,
et le mouvement et la parole lui taient retirs.

Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux paules, et elle
attendit, comme lorsqu'on sollicite une bote  musique. Le coeur du
chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les
expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien
que l. Alors Ninon le baisa goulment, comme si elle l'et voulu
manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa
chevelure  la faon d'une houppe qui rpandait une poudre blanche sur
les paules de Dieutegard.

Elle avait chavir sur lui en dsordre; un de ses seins avait jailli
hors du corsage ouvert trs bas, et sa fleur, sensible et menue,
pareille  une rose th cueillie depuis le matin, semblait attendre la
goutte d'eau qui ramne la fracheur premire. Ninon le vit bien et ne
le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit point, tant il tait
descendu profondment dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait
cueillir au dedans de lui un trange ravissement, comme les personnes
qui viennent de mourir. Ninon le froissait tout entier de ses caresses,
molestait son visage de vierge,  deux mains; lui crevait contre les
dents sa gorge gonfle. Mais elle se rajusta tout  coup, en faisant une
vilaine grosse moue de petite fille, puis elle lana un clat de rire et
dit schement:

--Venez-vous?

Elle prit les devants dans la tortueuse alle du labyrinthe, et il la
suivit en silence.

Tout  coup, alors qu'ils allaient sortir, Dieutegard lui sauta au cou
et l'embrassa avec l'audace stupfiante des jeunes gens trs timides et
trs mus, et il essayait de la palper comme pte de pain dans la huche.
Elle l'carta de mme que si elle ne l'avait connu de sa vie, et parut
hautement offense. Alors il demanda pardon, et fut tellement malheureux
qu'il vaut autant n'en pas parler.




XV

BON! VOIL CHTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE PLUS BELLE! LE PRISONNIER
SANGLANT. NINON DANS LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU ZLE
INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVE DU
MARQUIS. LE MARQUIS MONTE  LA TOUR. HORRIBLE VNEMENT ACCOMPLI DANS LA
PHARMACIE.


Ninon tait encore toute chaude de cette aventure quand elle s'entendit
hler  grands cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient
l'alle des fontaines en courant. Elle apprit d'eux que Chteaubedeau
tait en proie  une sorte d'attaque de folie dans la tour.

Vers les cinq heures, aprs un grand calme, il avait recommenc le
charivari de la matine. Fleury, toujours dvou, tait remont l-haut
et avait vu par le judas que le prisonnier maniait un grand couteau
pointu pareil  celui qu'il lui avait retir prcdemment. Il s'tait
taill dans la figure une longue balafre qui prenait  un pouce de
l'oreille droite, dvalait jusque sous le menton et laissait couler le
sang en gouttire sur les dentelles du jabot. Fleury avait tent
d'ouvrir; mais Chteaubedeau, on ne savait comment, s'tait barricad 
l'intrieur et annonait  haute voix son intention de terminer ses
jours. Tout le monde tait  la tour, vis--vis de la porte
inbranlable, et Mme de Chteaubedeau, remonte une fois encore,
emplissait l'escalier de ses cris et n'attendait plus, des personnes
assez hardies pour risquer un oeil au judas, que la funbre nouvelle. Or
on n'osait mme pas regarder, parce qu' chaque fois qu'il apercevait
quelqu'un, Chteaubedeau se faisait une entaille. Thrse, qui avait vu
cela, gisait sur les marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue
tomber ne valaient pas mieux qu'elle.

Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba tous ces corps, prit le
temps de souffler et pronona d'une manire trs intelligible:

--Monsieur de Chteaubedeau, reconnaissez-vous ma voix?

Chteaubedeau rpondit de l'intrieur:

--Oui, madame.

--Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de la marquise de Chamarante, je
jure de vous passer vos caprices, pour peu que vous consentiez 
m'ouvrir la porte.

Chteaubedeau, qui ne faisait rien, mme en se tailladant la figure, que
par amour-propre, fut flatt, et il ouvrit.

Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles historiques, il est bien
difficile de savoir si Ninon, en se liant par ce serment, y attacha le
sens que personne n'hsita  entendre. Que dit-elle, en somme? La
premire parole qui vient  l'esprit d'une maman rduite  composer avec
un enfant rebelle. Je me refuse  croire  des rsolutions tragiques de
sa part. C'tait une si pauvre petite tte que celle de Ninon! Ajoutez
qu'elle devait avoir peine  contenir les motions diverses accumules
depuis le matin.

Toujours est-il que, peu aprs, on vit Ninon passer le bras par la porte
entre-bille et sa main s'agita en manire de balai, signifiant:
Allez-vous-en, et tout ira bien.

On releva les malades; on les descendit; l'escalier se vida et le calme
se rtablit dans la tour. On et dit qu'il n'y avait plus l-haut que
les pigeons, dont les petites pattes ongles grattaient les ardoises, et
qui imitaient avec leur arrire-gorge le bougonnement des cultivateurs
risquant le nez dehors aprs l'orage.

Cependant vous vous imaginez peut-tre, avec tous les gens du chteau,
que les plus folles orgies s'accomplissent en haut de cette tour:
Chteaubedeau, incarcr pour avoir tent de violer la marquise dans la
matine, reoit en ses bras la mme marquise, rendue, corps et biens,
avant le coucher du soleil. Dtrompez-vous! Chteaubedeau s'tait si
bien arrang la figure qu'il ressemblait  un homme sauvage tout
croisillonn des tatouages les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas plus
tt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa sur le grabat, sans
mouvement. Et celui qui devait la mettre  mal lui tapa dans le creux
des mains pendant un petit quart d'heure, exercice qui calma sa propre
exaltation. Quand elle reprit possession de ses sens, le jour tait dj
bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas  subir l'horrible spectacle. Elle
se hta seulement d'entraner Chteaubedeau, par le plus court,  la
pharmacie, et l le pansa de ses mains et l'embobelina de linges. Il
avait l'aspect de ces paquets qu'on voit traner dans les coins, les
jours de lessive.

Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet appareil que Chteaubedeau
consomma son forfait. Mais, avant d'exposer  vos yeux une telle
extrmit, il faut vous informer de ce qui se passait en bas, chez nos
gens.

Tous les tmoins de la scne de l'escalier s'taient sentis soulags
d'un grand poids, lorsque Ninon les avait rassurs en agitant son bras
par la porte de la cellule. La prompte dtermination de la marquise, et
son succs, les sauvait de voir un garon se suicider sous leurs yeux,
ce qui n'tait pas un mince avantage, et personne ne songea  en trouver
tout d'abord le prix trop lev, dt ce prix tre le sacrifice de
l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs, regagnait ses affaires, et le
reste des vnements se ft accompli sans bruit, trs probablement, si
Mme de Matefelon, de qui les intentions taient pourtant excellentes,
n'y et mis la main.

Je suis port  croire qu'il n'y a pas de plus grands perturbateurs de
la paix publique que les personnes pourvues d'une conscience morale,
pour peu que leur esprit soit, malgr cela, demeur mdiocre. Mme de
Matefelon arrta tout son monde au bas de la tour, et le conduisit  la
chapelle, afin d'attirer par ses prires le pardon de Dieu sur madame la
marquise, en raison de l'hrosme dont sa faute s'tait, pour ainsi
dire, embellie; et elle chargea Fleury de faire tinter la cloche comme
les jours o M. l'abb Pucelle venait officier au chteau. Elle rcita
le chapelet  haute voix et en donnant beaucoup de chaleur  son accent.

Le marquis Foulques arriva de la chasse avec Chourie tandis que les
prires duraient encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva ni
Fleury ni un garon d'curie  qui remettre les chevaux. Il en confia
donc la garde  son compagnon et monta  la chapelle afin de savoir ce
qu'il y avait.

Une grande obscurit comblait la nef; un pauvre lumignon brillotait
seulement dans le choeur, et quand les gens rpondaient tout d'une voix
 Mme de Matefelon, on et jur qu'ils taient pour le moins une
centaine.

Foulques pina par le bras la premire forme agenouille qu'il heurta et
l'interrogea sans songer  contrefaire sa voix. C'tait une pauvre fille
de basse-cour, qui reconnut parfaitement son matre, fut terrorise et
ne sut dire que:

--Monsieur le marquis!... Monsieur le marquis!...

Le bruit que le marquis tait l se rpandit aussitt, et Foulques avait
beau demander: Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f...?
personne n'osait lui avouer le sujet des prsentes prires. Malitourne
crut de son devoir de faire quelque chose; il se leva, prit le marquis
par le bras et lui souffla:

--Sortons, je vous dirai.

L'assistance tremblait et rpondait tout de travers. Mme de Matefelon
s'inquita  son tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hsita pas
 penser que le maladroit tait sur le point de commettre une sottise.

Elle s'lance, renverse Jacquette qui rcitait elle aussi son _Ave_,
d'une petite voix pointue, la relve, l'embrasse et trouve le temps de
lui glisser  l'oreille:

--Ma chre enfant, quoi qu'il arrive, tu ne dois pas mpriser ta mre.

Quand elle atteignit le seuil de la chapelle, le marquis tait inform.
Il tirait son grand nez et disait simplement:

--Bougre de bougre de bougre!

Mme de Matefelon lui dit

--Soyez misricordieux!

Il demanda:

--O a se passe-t-il?

On le lui apprit. Tout le monde sortait de la chapelle. On le vit
s'acheminer vers la tour du Nord.

Il tait dans une vive colre en gravissant les premires marches; le
sang lui injectait le visage, et ses deux globes oculaires semblaient
repousss au dehors par l'indignation. Il ne savait  qui en vouloir
davantage,  sa femme ou  ce bandit de gamin. Il prouvait surtout le
besoin de cogner quelqu'un; il et aussi bien abm le premier venu.

A la vrit, ses ides, taient brouilles. Puis il fut incommod par
les tnbres de la tour. Il se traitait d'imbcile pour ne pas avoir
song  se munir d'un flambeau. Petit  petit, il commena  souffler,
car il avait beaucoup couru  la chasse; et l'escalier, on le sait,
tait souill d'excrments d'animaux. Il ne serait pas exagr
d'affirmer qu' un moment il ne dsirait plus rien au monde que de tenir
un bougeoir  la main.

En vain il essayait de se reprsenter mentalement la scne qu'il se
donnait tant de mal  aller interrompre; en vain s'enfonait-il plus
avant qu' l'ordinaire dans sa conscience afin de juger avec
discernement l'acte qu'il se disposait  chtier. Il dtestait
absolument les problmes psychologiques. Par-dessus tout il aimait la
paix.

Il s'arrta, pour respirer, devant une petite fentre o le vent
soufflait, et il jugea que le ciel serait favorable ce soir  la pche
aux crevisses. Depuis qu'il montait, cette ide tait la premire qui
lui sourt.

Si l'on voulait aller ce soir aux crevisses, il tait urgent de
commander les polettes.

Peut-tre n'et-il pas eu l'audace de redescendre, dans le but de
commander les polettes, mais une issue s'offrait  lui par o la tour
communiquait avec les tages suprieurs du chteau. C'tait par l que
Ninon avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea, heureux de
poser les pieds l'un devant l'autre sur un sol gal.

Tout  coup, il entendit pleurer et distingua une petite lueur.

Nous avons vu que Ninon avait pans soigneusement Chteaubedeau. Elle
s'tait servie pour cela de bandelettes toutes prpares que l'on
rencontrait sous la main, dans une bote spciale, en entrant  la
pharmacie. Mais le malheureux s'tait taill la chair en de si nombreux
endroits que la toile se trouva puise alors qu'il avait encore tout un
avant-bras sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon appelait en
vain ses gens. Le trajet tait long de l  son appartement. Elle ne
savait comment se procurer du linge.

Elle eut l'obligeante ide d'employer celui qu'elle portait sur elle.
Elle dit  la chose informe qu'tait devenu Chteaubedeau de demeurer
tranquillement sur la chaise; elle prit la lumire et s'en alla 
l'autre bout de la pice, derrire un gros buffet. L, posant le pied
sur une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon et se mit en devoir
d'atteindre le fin linge de corps, sans trop l'endommager, c'est--dire
en l'courtant seulement d'une mince bande, tout autour: car elle avait
de l'ordre en ses affaires.

Dj le lin craquait entre ses deux paumes, quand elle se sentit saisie
 bras-le-corps d'une manire trs vigoureuse. Elle poussa un cri, se
retourna et se trouva nez  nez, si on peut le dire, avec une grosse
boule blanche comparable aux bonshommes de neige que construisent les
enfants l'hiver, d'o sortait l'clat de deux yeux, mais d'o
n'mergeait ni nez ni apparence de lvres humaines. Elle reconnut bien
que c'tait son malade, son oeuvre mme, dont le singulier aspect la
faisait plutt sourire un instant auparavant, mais elle ne fut pas moins
effraye de l'attitude qu'il adoptait et dont elle tait  cent lieues
d'avoir conu le moindre soupon. Ce paquet de Chteaubedeau semblait
aussi loin de se douter du ridicule qu'il joignait  l'odieux de son
attentat. De son moignon ficel et de sa main sanglante, il achevait de
dchirer le linge de la marquise, mais non par bandes rgulires, je
vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il travaillait  cet ouvrage,
que la cloche de la chapelle tinta. Ces sons insolites  pareille heure,
joints  l'effroi et  l'horreur de l'attaque que subissait Ninon,
achevrent de lui soustraire le restant de ses forces, et elle succomba,
comme toute autre  sa place et t force de le faire.

Elle en eut aussitt un grand chagrin, ce qui arrive assez communment
aux femmes qui pchent pour la premire fois; mais elle se disait qu'il
tait vraiment triste de le faire d'une manire aussi disgracieuse,
lorsque prcisment on y a t si bien dispose en d'autres
circonstances, dans la mme journe. Et elle se mit  pleurer, de si bon
coeur et si abondamment que Chteaubedeau avait presque regret de son
audace. Il retourna s'asseoir sur sa chaise, et, de sa main blesse,
faute de savoir que faire, il souillait la muraille et les tiquettes
des bocaux, par une habitude de mal agir.

C'est  ce moment que le marquis passait dans le corridor. Il ouvrit la
porte de la pharmacie, vit d'abord sa femme qui tait demeure derrire
le buffet, puis l-bas, le bonhomme de neige assis, du sang, des pleurs.
Ce spectacle ressemblait aussi peu que possible  une scne d'adultre.
Foulques s'en montra tout de suite satisfait, et, dans le premier moment
de plaisir, il demanda  sa femme si elle ne l'accompagnerait pas ce
soir aux crevisses. Elle bgayait  travers ses larmes et tchait de
dire qu'elle pleurait de dsespoir parce qu'elle manquait de linge pour
achever de panser M. de Chteaubedeau, l-bas.

--Ah! dit le marquis, c'est l Monsieur de Chteaubedeau!

Et, quelles que fussent les atrocits qu'on lui et rapportes du page
rebelle, il ne put s'empcher de rire vis--vis de ce qui restait de lui
sur la chaise. Il tournait autour, en se demandant par o prendre cette
chose pour lui faire entendre ou en tirer parole humaine, et la gat
l'emportait sur tout autre sentiment. Il alla lui-mme chercher du linge
et soutint la main pendant que Ninon achevait le pansement.




XVI

NOUS FAISONS NOS ADIEUX  MADAME DE MATEFELON. BON VOYAGE! MAIS LE
CHEVALIER DIEUTEGARD EST BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE,
POSSIBLE, APRS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE D'UN SATYRE SUR LA
DESTINE DU PAUVRE CHEVALIER.


Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit apparatre, au seuil de la
salle  manger, le marquis et sa femme tenant chacun par en haut une
momie emmaillote qui s'avanait en sautillant. Foulques n'avait pas
manqu de descendre le bougeoir, et il en clairait de son mieux
l'tonnant bagage.

L'aventure eut tant de succs que chacun oubliait mme qu'elle avait
failli tourner si mal. Chteaubedeau se portait assez bien l-dessous,
riait mme, tait fier comme un paladin. Sa grosse maman embrassait ses
linges et y taillait adroitement une petite ouverture sur la bouche, que
Ninon, dans son empressement et son inexprience, avait couverte de
bandelettes. Enfin on allait se mettre  table assez dispos, lorsque
Jacquette, se dtachant d'un groupe, alla vers sa mre, avec le srieux
d'un ambassadeur et lui dit:

--Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive, je ne te mpriserai pas.

Ninon n'en crut pas immdiatement ses oreilles. A la rflexion, elle se
demanda si cette enfant innocente n'avait pas reu, par faveur du ciel,
l'intuition miraculeuse de ce qui s'tait pass  la pharmacie.
Finalement, elle prit Jacquette  part et lui demanda d'o elle tenait
ses paroles. Jacquette rpondit qu'elle les tenait de sa marraine de
Matefelon.

Ninon contint sa colre tant qu'elle put; mais elle ne le pouvait gure.
Le temps du dner, pendant qu'elle faisait seulement grise mine  Mme de
Matefelon, elle combinait mille plans afin de lui tre dsagrable.

Je vous avoue, moi qui imagine pour vous ces choses, que je vois
approcher avec plaisir le moment o la vieille dame va payer les pots
casss. Ses intentions, me direz-vous, sont toujours bonnes; c'est bien
possible; mais je ne mprise rien tant que les intentions. Ce sont les
rsultats qui comptent. Et j'ai remarqu, d'ailleurs, que les gens zls
 l'excs sont presque toujours maladroits. La maladresse est la pire
chose du monde; je prfrerais, pour mon compte, encourir la haine dont
vous poursuivez la mchancet, plutt que de bnficier du pardon
misrable que vous ne manquez pas d'accorder  celui qui se trompe en
ses calculs, qui joue mal, ou qui vous casse le bras ou la jambe juste
en volant  votre secours.

Ninon lana donc quelques mots amers  Mme de Matefelon ds avant la fin
du repas. Il est inutile de vous les rpter. Ce sont toujours, en
pareil cas, des allusions voiles, c'est--dire beaucoup plus nues que
si elles taient dcouvertes, et o le pronom vous est remplac par
on ou bien par il y a des gens qui. Cet emploi du style indirect, ou
mthode du ricochet, tait usit aux sicles prcdents comme au ntre,
afin d'atteindre son adversaire plus srement.

Mme de Matefelon comprit fort bien et fut trs digne. Sans manifester la
moindre mauvaise humeur, elle annona, tandis qu'on se levait de table,
qu'elle avait reu tantt des nouvelles de sa terre de Rochecotte et que
sa prsence y tait ncessaire pour les vendanges. Elle demanda sa
chaise pour le lendemain dans la matine, qui tait prcisment le jour
du passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle ajouta qu'elle emmnerait
avec elle son neveu Dieutegard.

Et voil comment les vnements s'imposent les uns aux autres, et
comment un conteur n'est pas du tout libre de faire la pluie et le beau
temps. Je tiens beaucoup  ce que Mme de Matefelon s'en aille, parce
qu'elle m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me parat trs bonne
pour l'loigner. Mais, pan! du mme coup elle nous emmne le petit
chevalier. Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas faire autrement que
de l'emmener. Mon Dieu! qu'il va avoir de chagrin!

Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant le lendemain, parce que,
selon un phnomne de l'esprit que vous avez d observer maintes fois,
Ninon se radoucit ds qu'elle se fut aperue que ses paroles avaient
port, et elle insista aussitt pour garder Mme de Matefelon. Celle-ci,
de son ct, tait galement trs en colre, et si elle et obi  son
premier mouvement, elle et secou incontinent ses sandales sur le seuil
de la marquise de Chamarante; mais l'amour-propre, en elle, fut plus
fort que le ressentiment, et elle prfra simuler vingt-quatre heures de
plus la meilleure entente avec Ninon, afin que personne ne s'avist
qu'en somme on la mettait  la porte.

Mieux et valu pour le chevalier s'en aller tout de suite. Il passa une
affreuse nuit  pleurer, sur son lit, les mains croises sur les genoux,
vis--vis un petit motif sculpt compos d'un carquois mis en X avec
trois flchettes aigus qui lui entraient dans le coeur.

Il ne s'tait gure proccup, lui, de ce qu'on avait pu dire touchant
la rencontre de la marquise et de Chteaubedeau dans la tour, puisqu'il
les croyait amants depuis longtemps dj. Et il avait l'habitude de
souffrir de cette ide. Mais il se souvenait de la scne du bassin, o
Ninon l'avait positivement accabl de ses caresses, puis, peu aprs,
s'tait moque de lui. Et il tirait de cette double attitude une srie
de motifs d'esprance et de dsespoir. Il faut avouer qu'il avait
prouv un secret plaisir, quoiqu'il ne ft pas mchant,  voir
Chteaubedeau redescendre si mal en point de la tour. Il se disait en
lui-mme que, malgr son admiration pour son rival, il n'avait pu se
dfendre de dsirer, pendant que Chteaubedeau se tailladait la figure,
qu'il se tailladt plus avant. Il n'tait ni fier ni trs satisfait
d'avoir souhait cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait tout
ordinaire de l'avoir souhait.

Lorsque sa tante lui annona qu'elle l'emmenait avec elle et qu'il ne
reviendrait plus, il n'prouva pas cette douleur mortelle que l'on
pouvait craindre pour lui; non, il ne l'prouva pas, parce qu'il ne crut
pas possible d'tre spar dfinitivement d'une personne qu'il aimait si
fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir du monde ne saurait le
contraindre  une si dure extrmit. Sa tante pouvait bien lui ordonner
de garnir sa valise, le pousser avec elle dans le coche; mais,  moins
qu'il ne ft solidement maintenu dans une prison du roi, il pourrait
toujours s'chapper et revenir. Allons au pire:  supposer que Ninon le
mt lui aussi  la porte, il aurait la consolation de demeurer  cette
porte, de savoir Ninon peu loigne de lui, de l'apercevoir peut-tre
quelquefois au travers des lames disjointes, ou bien quand elle
passerait en faisant craquer le sable sous ses petits pieds, ou en
jouant du mouvement de ses deux jambes chries contre la soie des
jupons, musique divine tant de fois savoure, qui retentissait encore 
ses oreilles amoureuses.

Et cela lui vita de s'abandonner compltement au dsespoir. Il passa la
matine  s'imaginer que Ninon aurait de la peine  le voir partir et
qu'elle insisterait encore auprs de Mme de Matefelon pour la garder, ou
bien, tout au moins, qu'elle lui dirait  lui, gentiment, la peine
qu'elle avait. Oh! certainement il se ft content de cela.

Mais Ninon ne s'occupa que des soins  donner  Chteaubedeau.

Le chirurgien vint de Saumur; toutes les femmes furent employes 
dcouper,  rouler et  drouler des bandages,  ptrir des onguents, 
faufiler le vieux linge.

Mme de Chteaubedeau commandait  tous. Telle est la vertu mystrieuse
du sang rpandu: un garnement qui, hier, dshonorait le nom de sa mre,
aujourd'hui, pour quatre gratignures, lui vaut d'abord l'oubli du pass
et quasiment cette aurole ou ce bonnet glorieux que tout le monde voit
sur la tte de la maman des hros.

Le chevalier rencontra Jacquette sous les marronniers, l'aprs-midi, et
la salua. Les enfants distinguent trs bien  leurs traits les personnes
qui ne sont pas  leur affaire, et la petite, qui sautait et riait, se
tut soudain  l'approche de Dieutegard. Dans l'intention de lui tre
agrable, elle l'invita  l'accompagner  la promenade.

Ils descendirent ensemble l'alle des fontaines, puis l'escalier des
jardins bas, o sont le vase au bas-relief de satyres et le beau pin
d'Italie. Mlle de Quinsonas tait avec eux. On poussa jusqu'au bac
d'Ablevois. L, ils s'assirent sous un grand arbre, au bord de la Loire,
et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait le bac que l'on voyait
quitter l'autre bord. Le chevalier prtendait voir souvent ce bac dans
ses rves, et il disait que ce frle assemblage de planches avanant
doucement sur le fleuve lui versait parfois des dlices, parfois lui
amenait des objets grouillants, visqueux, le plus souvent de ton
verdtre, dont le toucher et la vue, de la plus vive rpugnance,
l'veillaient et le laissaient en proie  une longue pouvante. Mlle de
Quinsonas disait:--Oh! Monsieur le chevalier est un dlicat! Jacquette
affirmait qu'elle toucherait  des grenouilles,  des couleuvres, voire
 des crapauds, si laids fussent-ils, sans dgot. Elle s'ingniait 
chercher dans l'herbe toutes sortes de btes qu'elle rapportait au creux
de la main, et elle faisait pousser des cris  la gouvernante en
menaant de les introduire dans son corsage. Mais elle n'osait pas
plaisanter avec Dieutegard.

Les arbustes du bord se miraient dans l'eau unie; de temps en temps un
poisson piquait la surface aussi paisible en apparence que celle d'un
tang, et la blessure lgre inflige au calme des choses s'largissait
en ondes arrondies, promptement dformes, puis effaces par le courant
invisible, pareil au temps qui gurit tout.

Le chevalier, assis contre un tronc d'orme et les genoux dans ses mains
croises, regardait au loin; et, comme il tait joli  voir, dans les
moments surtout o l'motion l'animait, la gouvernante et l'enfant se
tenaient tranquilles et reposaient les yeux sur lui. Il les sentit et en
fut troubl par une sorte de pudeur exquise qu'il avait. C'est pourquoi
il voulut mettre son trouble sur le compte des choses extrieures, et il
dit que l'on tait  une de ces minutes bien tonnantes o le ciel et la
terre s'arrtent pour couter battre le coeur de l't.

Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme le ciel et la terre; et
l'on entendait en effet distinctement un coeur qui battait, mais c'tait
celui du chevalier.

Il ne put pas se contenir longtemps et pleura. Il avait quinze ans; il
versait de chaudes et belles larmes, sans compter, comme il donnait son
coeur.

A ce moment commena de grincer la poulie sur laquelle le long cble
barrant la Loire s'enroulait pour amener le bac; et l'on distingua sur
l'autre rive un lourd chariot charg de foin qui, en touchant le radeau,
produisit un coup sourd dont l'branlement imitait le bruit du canon. Et
le cheval, la voiture et le conducteur immobiles vinrent vers eux, en
grossissant peu  peu. Ils ne pouvaient s'empcher de les regarder, 
cause de cet attrait naturel qu'ont les choses qui glissent  la surface
de l'eau.

Quand le radeau fut tout proche, le conducteur ta son chapeau, et la
gouvernante reconnut,  son oeil louche, Cornebille. Alors, elle poussa
un grand cri et entrana Jacquette, que le chevalier suivit, tandis
qu'on entendait ricaner le sorcier. Jusqu'au chteau, en remontant 
travers les jardins, ils parlrent de cet homme trange, dont Mlle de
Quinsonas n'osait pas dire ce qu'elle savait.

Dieutegard regardait les bassins allongs dans la verdure, o pleuraient
les saules au feuillage tremblant. Il avait beaucoup aim marcher le
soir sur les pelouses, son petit livre  la main, ou bien laisser
endormir sa pense, au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant les
marches, sous le sombre parasol du pin d'Italie, son coeur se serra
davantage encore, parce qu'il avait souvent vu la silhouette de Ninon se
dcouper l contre le ciel. Et il ne la verrait plus jamais, puisqu'il
ne lui restait gure que le temps de surveiller son bagage avant le
souper.

Dans les moments o l'on n'est plus spar d'un terme fatal que par une
heure rapide, il arrive souvent que l'on prenne tout  coup des
rsolutions insouponnes.

Pendant que le chevalier gravissait ces marches,  l'instant prcis o
son oeil se fixait sur la petite queue pointue d'un des satyres du vase
de marbre, il rsolut d'avoir une entrevue avec Ninon, cote que cote.

Et aussitt arriv au chteau, il s'informa de l'endroit o se trouvait
la marquise. On lui rpondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantt deux
heures, mais qu'elle tait trs fatigue de la nuit passe prs de M. de
Chteaubedeau et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur une
chaise longue. Dieutegard et fui au bout du monde, en temps ordinaire,
plutt que de risquer de troubler la marquise en pareille circonstance;
mais il obissait  une puissance suprieure; il lui semblait maintenant
que la petite queue pointue du satyre le piquait aux reins, comme un
dard; et il allait malgr lui en avant.

Il connaissait le chemin de la chambre de Ninon par les confidences de
Chteaubedeau. Il entra, comme lui, par le cabinet de toilette, reconnut
la tenture de Jouy, la chaise, les petits pots de porcelaine. Mais il ne
s'arrta pas; il allait trs vite  son but. Il frappa  la porte de la
chambre  coucher et contint son coeur avec sa main. On ne lui rpondit
point. Il tourna le bouton et entra. Une glace lui offrit son image; il
recula, car il ne se reconnaissait pas; mais, s'tant rassur, il
avana.

                   *       *       *       *       *

Maudite petite queue pointue de satyre sculpte en bas-relief sur le
vase de marbre, qu'tes-vous? N'tes-vous qu'un objet avec quoi le
hasard se plat  jouer, ou bien l'artiste qui vous apointucha de son
joyeux ciseau a-t-il laiss en vous une tincelle du feu divin que tout
homme libre qui cre, porte et rpand? De quel venin avez-vous piqu
notre pauvre chevalier? Ce jeune homme n'tait que malheureux de la
grande douleur de son coeur, mais la suavit de sa peine, j'en suis sr,
lui et t comme un baume au parfum doux, et il se ft endormi bien des
soirs, mme en l'exil qui l'attend, en souriant  des souvenirs purs et
reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle qui arracha  jamais la
paix de son corps et de son esprit.

                   *       *       *       *       *

Ninon s'tait en effet sentie trs fatigue, ce qui est bien naturel 
la suite des vnements nombreux auxquels nous l'avons vue prendre part
en aussi peu de temps. Et elle avait t se jeter sur son lit, tout
habille probablement, comme l'attestaient sa jupe et son corsage tombs
sur la descente de lit, en dsordre, et arrachs dans cette impatience
de bien-tre que le corps rclame  l'approche du sommeil. Ninon dormait
profondment, la tte tourne vers la muraille, l'paule et le bras nus,
et une main, une jolie main ballante, agite par cette portion de l'me
qui en nous ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle veillait
alors  ce qu'une vilaine mouche n'incommodt point Ninon dans la chair
superbe qui se gonfle si agrablement pour les yeux, au-dessous des
reins.

Le chevalier vit cette chose-l, ainsi que le bras, l'paule et le
commencement de la pente grasse d'un sein. Ce n'tait rien: il vit la
pose abandonne d'une femme qui se vautre tout  son aise!

Et il demeura bouche be, clou sur pieds, tonn comme un mort qui,
ayant t rgulirement administr, croit s'veiller en face de la
figure de Dieu et voit le diable. Quelle qu'et t son motion avant de
voir cela, il sentait sa poitrine battre plus fort maintenant; mais il
lui semblait que c'tait un autre coeur qui y battait. Et il ne se
rjouissait pas, comme l'et fait un autre; il ne se rjouissait pas;
mais il ne pouvait pas s'en aller de l, ni poser les yeux sur un autre
objet que celui qu'il voyait. On lui et offert de retourner au moment
d'avant qu'il entrt dans la chambre, il et refus. D'ailleurs, il
tait bien loin d'en penser si long. Son oeil tait stupide, ses joues
carlates, et, m par l'instinct souverain qui gouverne toutes les
cratures, il allait se jeter sur l'endroit de Ninon o la chair lui
semblait le plus abondante, et le baiser ou le dvorer.

Il en fut empch par une voix qui venait de la pice voisine, et qu'il
reconnut pour tre celle de Jacquette en conversation anime avec sa
fille Pomme d'Api. Mais comme il avait fait un pas, la dormeuse, au
bruit, se retourna lgrement, et Dieutegard vit cette fois le fleuron
du sein, couleur d'une rose th, qui avait t sous ses yeux, le jour de
son extase au bord du bassin, sans qu'il l'et vu ce jour-l. Il se
donna le prtexte de tter, au fond de sa poche, si la clef de sa valise
s'y trouvait bien; il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de
s'tre menti  lui-mme, car il ne se souciait pas de la clef de sa
valise. Mais un de ces gnies qui nous entourent et que nous ne voyons
pas, tait le matre de la main du chevalier.

Jacquette, qui chantonnait pour endormir Pomme d'Api, ouvrit doucement
la porte et surprit Dieutegard, les deux mains dans ses poches, l'oeil
hagard, la lvre boudeuse, et qui fixait comme un chien  l'arrt le
derrire de la marquise de Chamarante. Elle en fut trs saisie et, sans
comprendre rien  ce qui se passait, jugea prudent de ne pas exposer
Pomme d'Api  cette scne. Elle remporta sa fille dans sa chambre,
revint, referma la porte sans que le chevalier entendt rien; puis sans
plus tergiverser, d'un instinct sr et d'un mouvement charmant, elle
alla droit au lit, tira le drap, et en couvrit le corps de sa mre.

Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant de ses jours. Il n'attendit
pas sa tante pour partir. Il sortit du chteau par la premire porte,
sans se retourner, sans penser mme  son bagage; et il marcha
longtemps, devant lui, jusqu' ce que le soleil ft couch. Il y avait
une belle rivire  sa gauche,  sa droite des collines semes de
verdure et au haut desquelles des moulins agitaient leurs ailes; il
croisa un carrosse, plusieurs moines, des troupeaux de moutons et de
vaches, des charrettes qui allaient lentement et dont les conducteurs,
dvisageant un jeune homme si bien mis, le saluaient; mais il ne vit
rien, rien que l'image de Ninon vautre sur son lit,  demi nue. La nuit
tomba. Il ne savait ni o il tait ni o il allait. Il continua 
marcher tant que le sol de la route se distingua d'avec les tnbres.




XVII

BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME D'API. EFFETS INATTENDUS
DE LA DISPARITION DE LA VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. SES
ANGOISSES LA PORTENT  DEMANDER LES CONSEILS DU BARON DE CHEMILL,
TANDIS QUE TOUT S'ARRANGE DE SOI-MME.


--Tu me demandes, dit Jacquette  Pomme d'Api, pourquoi le chevalier
Dieutegard a disparu. Oui ou non, est-ce que cet vnement est situ
entre la cration du monde et No? Je t'ai dfendu, il me semble, de
m'interroger plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au sacrifice
d'Abraham, mais c'est tout ce que je puis faire pour toi... Alors tu
insistes? En vrit, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y a plus de
poupes! --Mais, me dis-tu, c'est une affaire qui a encore une fois
boulevers le chteau! On a t chercher le chevalier aux lanternes dans
le parc; on a vid les bassins, o il aurait pu se noyer; on a parcouru
tous les greniers, on est descendu dans les caves, parce qu'on avait
peur qu'il ne se ft pendu; enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en
aller... Et je pourrais, toute poupe que je suis, ne pas m'intresser 
ce mystre? Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me fait pas prendre
des vessies pour des lanternes: ce qui t'intresse dans tout cela, c'est
que tu sais que je sais quelque chose que je n'ai pas dit.

Tel tait le sujet de conversation entre Jacquette et sa fille depuis le
dpart de Dieutegard. Jacquette aurait pay cher pour que Pomme d'Api
lui post rellement une question de plus, car elle souponnait la
poupe d'avoir ouvert un oeil au moment o elle poussait la porte
communiquant avec la chambre de la marquise, et elle et voulu que Pomme
d'Api lui demandt: Alors vous croyez que c'est pour cela que le
chevalier s'est sauv et qu'on n'a plus entendu parler de lui? En
discutant avec Pomme d'Api, peut-tre se ft-elle claire elle-mme sur
ce qu'tait _cela_. Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette
question-l de Pomme d'Api, malgr tout le dsir qu'elle en avait, et
ceci, uniquement parce qu'elle avait dj un grand respect de la pudeur
de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant vis--vis de Pomme
d'Api d'avoir un secret et de le garder. Il lui en cotait beaucoup, 
la pauvre petite, de garder un secret; mais elle ne le livrait 
personne autre non plus, parce que la marquise se trouvait mle  cette
affaire et d'une faon bien dlicate; or Jacquette avait aussi un grand
respect de la pudeur de sa mre.

Il en rsulta qu'on ne sut jamais pourquoi Dieutegard avait fui.
Quelques-uns le souponnaient de s'tre seulement cach pour ne point
partir avec sa tante, et pensaient qu'il se montrerait, un jour ou
l'autre, au chteau. Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme de
Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, bien qu'elle et fait
battre le pays  sa recherche. On parla beaucoup de cette disparition
pendant quelque temps. Le marquis, plutt optimiste de nature,
prtendait que le chevalier, lass de vivre dans le giron des femmes,
avait t prendre du service  l'arme. La marquise ne disait pas
grand'chose de plus que Ce pauvre chevalier!... ce pauvre
chevalier!... Elle pensait bien que le chevalier avait pu prouver par
elle un grand chagrin, mais elle chassait vite cette pense, parce
qu'elle lui tait pnible. L'avis de Mme de Chteaubedeau tait que ce
jeune garon avait d poursuivre quelque fille de campagne, et que l o
il l'avait poursuivie, il demeurait, parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle
de Quinsonas rappelait qu'elle avait vu le chevalier pleurer au bord de
l'eau. Jacquette ne disait rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des
deux jeunes femmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne,
parce que ces deux petites btes, rendues tout  fait stupides par la
manie de se becquotter dans les coins, ne sauraient rien penser qui
vaille. Leurs maris sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,--que
je vous le dise en passant,--je ne vous parle pas souvent de ces
personnages-l. Ne vous tonnez pas que je les emploie cependant: c'est
que partout o l'on va, on rencontre de ces espces d'tres qui ne
comptent que par leur prsence physique. Je ne veux pas trop m'loigner
de la vraisemblance. Par contre, je vous citerai encore l'opinion de M.
le baron de Chemill: il disait que le chevalier Dieutegard tait marqu
au front d'un signe tragique, et il aimait  rappeler  propos de lui
les paroles qu'il avait prononces lors de l'rection du petit Amour de
Franois Gillet. Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il
parlait de Dieutegard.

On se distrayait par les soins que l'on donnait  Chteaubedeau, le page
emmaillot. Ninon l'avait install dans une jolie chambre d'o la vue
s'tendait sur le parc et, au del, sur les belles prairies qu'arrosent
la Loire et la Vienne, mles tout prs de l. Ces dames se runissaient
dans cette chambre pour causer, jouer, goter, travailler  l'aiguille.
On coiffait le page avec de petits bonnets, on le pansait, on lui
changeait sa chemise, on lui donnait  boire des tisanes. Il payait ces
soins avec des propos d'un cynisme hont qui amusaient normment les
jeunes femmes et dont sa mre seule le grondait, en profitant de
l'occasion pour s'loigner, les jours o Chourie n'allait pas  la
chasse.

Ninon tait la plus assidue auprs de Chteaubedeau, et elle ne savait
pas au juste ce qu'elle prouvait pour lui. Elle avait, trs
sincrement, jug sa conduite odieuse dans la pharmacie, et elle avait
quelque temps conserv contre lui un courroux secret qui s'attnuait de
jour en jour,  force de vivre avec l'ide que ce gamin avait abus
d'elle.

Il est bien rare qu'une femme ne pardonne pas un attentat peu ou prou du
cousinage de celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs au milieu
de ses soins charitables. Il se loge aussi, facilement, un peu de
tendresse entre un malade et la femme qui le panse, le fait manger,
boire, le voit dormir, le voit tout nu, se laisse faire presque, par
lui, on peut le dire, pipi dans la main.

Au lieu de recourir  la violence pour renouveler son acte audacieux,
Chteaubedeau, lorsque le sang recommena  circuler vivement dans ses
veines, n'eut au contraire qu' employer la douceur la plus inoffensive,
et cette fois-l, en vrit, Ninon n'eut pas plus de secousse que s'il
se ft agi de se faire ramasser son ventail. Petit  petit, elle y prit
plaisir, et au bout de trs peu de temps, il lui arriva mme, tant elle
avait de franchise, de remercier Chteaubedeau de la satisfaction qu'il
lui donnait.

Nous pouvons nous rendre compte,  prsent, des effets de l'absence de
Mme de Matefelon. Ils taient assez singuliers. La disparition de cette
vieille dame avait donn un regain de vigueur aux amours de la grosse
maman Chteaubedeau et de Chourie,  l'ardeur dont le marquis brlait
pour la gouvernante,  l'amiti exagre de ces deux petites perruches
de belles-soeurs; enfin il n'y avait pas jusqu'au baron de Chemill qui
ne crt devoir fter la libert nouvelle en propos d'une grillardise
assez malsante pour un bonhomme de son ge.

C'est trs bien. Voil chaque couple qui s'enflamme: on croirait tout
notre monde embarqu pour Cythre.

Point du tout! Sachez qu'aucun de ces amours n'tait avou vis--vis des
autres; chacun pour soi recherchait le mystre, et tous tant sortis de
l'ombre o les maintenait la prsence de la vieille dame, se gnaient
mutuellement, se heurtaient sans cesse, s'obligeaient  des simagres
beaucoup plus difficiles que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez que
Ninon, dsormais coupable, se montrait moins indulgente pour les
dportements de ses htes.

Car il est tout  fait inexact de croire que ce sont les personnes
immorales qui ont le plus de tolrance: les plus tolrants sont les
grands saints, espce rare, ou les simples bonnes gens dont la conduite
sans prtention est pure et parfume comme la violette des bois.

Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait des allures de perscuts,
on prenait les uns pour les autres des airs de considration. La
tortionnaire tant partie, les victimes se perscutaient mutuellement.

Le marquis Foulques, qui, sous des manires brutales, cachait le naturel
craintif d'un enfant, avait toujours redout que l'oeil aigu de la
vieille Minerve ne surprt la flamme dont il brlait pour la bouche en
cerise et les hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas. Mme de Matefelon
n'avait pas tourn les talons qu'il empoignait  pleines mains cette
ample chute de reins dont les oscillations lui causaient des
blouissements. Au cri que poussait la gouvernante, trois personnes, par
hasard en ces environs, retournaient la tte, et le galant demeurait
tout penaud, ouvrant de grands yeux, une grande bouche, au lieu d'ouvrir
ses grands doigts referms sur ce fruit plantureux et pesant qu'il avait
l'air de porter  l'office.

Foulques tait trs ennuy qu'on l'et vu et que la gouvernante
s'enttt dans une rsistance aussi puritaine. Mais, malgr ces
inconvnients, il ne pouvait plus apercevoir son dhanchement, sa forte
poitrine ou ses lvres humides, sans tendre les mains en avant. Quand il
ne touchait que le vide, par suite d'un adroit mouvement de la belle, il
portait sa main honteuse vers son nez, et en tirait la pointe arrondie
et rougeaude, comme on fait d'un gland de sonnette.

Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se couvrir de Jacquette comme d'une
gide; mais le marquis, fouett par la lutte, ne connaissait plus
d'obstacles, et il ouvrait ses grandes mains jusqu'en prsence de
Jacquette. L'enfant, pour excuser son pre devant Pomme d'Api, confiait
 celle-ci que Mlle de Quinsonas portait deux gros ballons sous ses
jupes--ce qui tait bien vraisemblable,--et que le marquis les lui
voulait prendre parce qu'il raffolait de ce jeu.

La pauvre gouvernante, ne sachant plus que faire de son corps, se
rfugiait l'aprs-midi dans les alles du labyrinthe, dont elle avait
retenu le secret, et elle ne craignait pas d'y emmener Jacquette,
jugeant que l'Amour, depuis l'opration, tait devenu inoffensif pour la
fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi du trouble trange que
le damn petit homme de marbre lui avait caus  elle-mme, soit par
crainte de revoir  vif la blessure qui avait tant excit la colre de
la marquise, elle n'osait plus lever les yeux sur la statuette et
s'arrangeait de telle sorte que Jacquette et le moins possible
l'occasion de l'envisager de face. Quelle ne fut pas sa surprise, un
beau jour, lorsque, prtant l'oreille au bavardage de Jacquette avec sa
poupe, elle entendit ces paroles souffles au nez de la curieuse Pomme
d'Api:

--Tu me demandes, disait Jacquette, pourquoi ce jeune homme tout nu est
muni d'un tuyau qui ressemble  une lance d'arrosage; eh bien! ma fille,
pour me poser une telle question, tu mriterais que je te misse au pain
et  l'eau!

La gouvernante fut aussitt debout, saisit Jacquette par la main et
l'entrana hors de ce lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'alle
serpentante, elle se pencha en arrire et vit le profil du jeune Amour.
Il tait intact, et tel exactement que M. Franois Gillet l'avait fait.

Lorsque la stupfaction de Mlle de Quinsonas commena de s'attnuer au
cours du ddale des alles, elle pensa  la responsabilit qu'elle avait
encourue vis--vis de Jacquette par sa ngligence  regarder elle-mme
en quel tat se trouvait la statuette de l'Amour; elle ne savait par
quels antidotes combattre l'empoisonnement de cette jeune imagination.
Elle dit  Jacquette:

--Mon enfant, les oeuvres d'art comportent des dtails insolites qu'un
oeil chrtien doit...

--Chut! interrompit Jacquette; Pomme d'Api nous entend!

Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a jamais  revenir en
arrire, et que l'on n'efface point par des paroles le sens premier
qu'une image a revtu, ft-ce dans un oeil chrtien. Elle se tut donc
devant Pomme d'Api, dont Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et
s'adonna de nouveau  l'tonnement que lui causait une si parfaite
rparation de la statuette, car la marquise n'avait point dit qu'elle
l'et fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda simplement 
Ninon si elle tait parvenue  rtablir la statuette dans son premier
tat.

--Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier qui en a emport les
morceaux!

Mlle de Quinsonas faillit s'crier: --Madame! ces morceaux sont en
place! Mais elle ne dit rien et fut beaucoup plus tonne encore
qu'avant d'interroger Ninon, car si les morceaux avaient t remis aux
mains du chevalier, qui avait disparu, comment pouvaient-ils avoir t
rtablis  leur place?

Mais passons sur cet pisode qui est venu nous distraire des poursuites
amoureuses qu'avait  subir la gouvernante, du matin au soir. La pauvre
fille les vitait de son mieux, et avec d'autant plus de soin,
peut-tre, qu'elle commenait  en tre trouble. Non que la figure du
marquis ft fort affriolante, mais en somme c'tait un gaillard, bti
solidement, vigoureux et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se
mouvoir ces mains immenses qui convoitaient voracement sa chair
inquite, elle sentait quelque chose de comparable  une fourmilire qui
lui grouillait avec des millions de petites pattes autour des reins,
puis partait en campagne, dgringolait, enveloppait le pays alentour,
monts et valles, enfin lui causait une telle fatigue des membres
infrieurs, que parfois elle s'arrtait dans sa fuite, comme si
quelqu'un lui et jet le lasso.

Mais elle avait rsolu de ne sacrifier jamais l'quilibre de sa
situation  la rapidit d'un plaisir, et elle prouvait une grande
tristesse des imprudences du marquis, parce qu'elle savait que l'opinion
a tt fait de loger dans le mme sac une femme qu'on courtise et une
femme qui a succomb. Et elle souhaitait trouver un moyen de se
soustraire au danger imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter du
jour au lendemain dans la petite maison humide due  la gnrosit de
son oncle l'vque et situe dans une mchante ruelle, derrire la
cathdrale. Elle craignait aussi beaucoup, d'autre part, que Jacquette
n'allt parler de ce qu'elle avait vu au bassin de l'Amour, et elle
n'osait pas interdire  la petite d'en parler, de peur qu'elle ne le
racontt plus vite encore, et  tout venant.

Voil donc o en est notre infortune gouvernante. Que va-t-elle faire?

Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller  quelque chose de mauvais,
ou qui vous doit causer de graves ennuis, on va demander conseil 
quelqu'un dont on connat  peu prs exactement l'avis par avance, et
qui vous engagera  vous abstenir de l'action rprhensible ou
dangereuse. On sort de chez cette personne en se disant: Cette personne
a certainement raison. On fait quatre pas en admirant comme elle pense
conformment aux principes selon lesquels nous avons t levs, puis au
cinquime pas on se dit: Mais, tout de mme, je serais curieux de
savoir ce que ferait cette personne si elle se trouvait exactement dans
mon cas. Ce qu'elle ferait? Mais, elle viendrait vous demander conseil.

Mlle de Quinsonas se ft adresse  Mme de Matefelon, si la vieille se
ft trouve l; cela va sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout
aussi bien,  M. l'abb Pucelle, son confesseur. Je n'affirmerais pas
qu'elle ne lui parla pas de ses embarras; mais si je la mne  confesse,
le moyen, s'il vous plat, d'avoir l'air de connatre la rponse du
vnrable ecclsiastique, puisqu'aucun prtre n'a jamais trahi le secret
de la confession? Que diriez-vous de conduire la gouvernante chez le
baron de Chemill? Il y a quelque temps que nous n'avons vu ce bonhomme,
et je me suis engag, il me semble,  vous mener une fois chez lui.
Pourquoi Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu l'ide de consulter,
dans la dtresse, un philosophe, malgr que la tournure d'esprit de
celui-ci ft tenue pour paradoxale?

Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger le baron de Chemill, parce
qu'elle se promit, en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, qui
taient au rebours du sens commun. Elle prit Jacquette par la main, et
toutes deux s'engagrent dans un sentier conduisant, en raccourci, 
Montsoreau, o le baron habitait. Elles sonnrent  sa petite maison. Le
portail tait ombrag par un tilleul, et les fentres du rez-de-chausse
garnies de glycine. Une trs jolie soubrette les introduisit dans la
bibliothque de M. de Chemill. Une odeur de poussire et de tabac y
tait rpandue, bien que les deux fentres fussent ouvertes sur un
jardinet fleuri des roses de l'arrire-saison.

M. de Chemill leva ses besicles et fit fte  ses visiteuses. Il donna
aussitt des livres d'images  Jacquette, et ayant compris que Mlle de
Quinsonas avait quelque chose de confidentiel  lui dire, il lui fit
signe qu'il l'coutait.

Mlle de Quinsonas ne se dfendit point d'tre un tantinet intimide;
aussi, comme elle avait l'intention de dbuter par l'aveu de son
intrigue avec le marquis, elle parla de tout autre chose et raconta le
phnomne de la statuette restaure.

--Ne vous merveillez point, dit le baron, que ce marbre ait t
restaur, mme par l'effet d'un miracle; car cette image--que je ne
cesse d'admirer, pour ma part,--est le symbole d'une force vive,
ternelle sans doute, et qui prvaudra contre tous les petits coups de
marteau de l'honorable Mme de Matefelon et les vtres, ma belle enfant.
Je prise tant l'oeuvre de M. Franois Gillet, que je me refuse  y voir
un marbre prissable! Non! Vraiment, c'est une divine substance qui
s'lve au milieu de ce bassin; et vous me viendriez raconter demain que
vous avez vu le Cupidon se mouvoir, venir  vous et vous faire frmir,
mademoiselle, par un contact, non froid, mais chaud, que je n'en serais
pas le moins du monde tonn.

Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, et la nef arrondie de
son sant tanguait et roulait dans la mer de duvet d'une grande bergre
o elle tait assise. De la main, elle chassait la vision de ce coquin
d'Amour s'avanant vers elle, non froid, mais chaud.

--Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez aisment la libert dans
l'amour!...

--La libert! dit le baron, non point, car il est le plus farouche et
le plus puissant despote; mais l'aisance dans les rapports amoureux,
c'est notre revanche, mademoiselle, contre les coups de force de ce
butor. Il nous terrasse: plions les reins avec lgance.

--Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne au premier satyre...

--Je m'indigne, dit M. de Chemill, que l'on fasse tant d'affaires
d'une intrigue amoureuse. Un rendez-vous ne prend d'importance que par
les difficults dont on s'ingnie  l'embarrasser. Que n'y met-on plus
de simplicit et de bonne grce! il ne pserait pas sur notre vie le
poids d'un grain de tabac sur la main.

--Ah! Monsieur, puisque vous y allez de ce ton, permettez-moi de vous
exposer un cas.

Et la voil qui glisse  propos sa petite histoire.

Le baron lui dit aussitt que pour ce qui tait du dsir amoureux du
marquis, il le comprenait fort bien, du moment que Foulques ngligeait
sa femme, ce qui tait son seul tort. Mais, tant donn qu'il tait
vraisemblable que la marquise s'gayait avec le jeune page, le marquis
ne pouvait mieux diriger son choix...

--Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je sais comment il se fait que je
vous coute!

--Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle, ce que vous devez
faire: je vous expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend seulement
la forme d'un gamin, nous fouette comme de vils esclaves,  plus forte
raison quand il adopte les apparences d'un matre.

--Mais, Monsieur, en admettant que nous fassions taire nos prjugs ou
nos rpugnances, il reste un trouble public, un scandale!

--Il est, dit le baron, un attribut de l'amour que les artistes
oublient de joindre  son petit bagage ordinaire et que je tiens pour le
plus joli et le plus prcieux: c'est le silence.

Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il ajouta:

--Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il ne se fait presque rien
d'efficace en ce monde, qui ne soit le fruit d'une opinion tmraire.

En rentrant au chteau, Mlle de Quinsonas et Jacquette virent une
personne noire qui se promenait de long en large sur le perron avec la
marquise. Et elles reconnurent le vnrable cur de Montsoreau, l'abb
Pucelle.

M. l'abb Pucelle tait venu demander  Mme la marquise si elle
entendait faire prparer Jacquette  la premire communion, car elle
courait sur ses dix ans.--Comme le temps passe!--Ninon rpondit que
telle tait en effet son intention, et M. le cur lui donna quelques
avis touchant la manire de vivre qu'il lui semblait dcent d'adopter
pour Jacquette pendant les deux annes qui la sparaient du grand jour.
Il conseilla de ne lui laisser voir le monde que le moins possible et de
l'entourer d'exemples difiants. Ninon, qui tait trs contrarie de se
livrer au pch si prs de sa fille, trouva que le cur disait des
choses justes et dcida de clotrer Jacquette et sa gouvernante dans les
anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se
trouvaient pour ainsi dire isols. On les prpara donc de faon que
Jacquette et sa gouvernante y pussent demeurer  l'abri du va-et-vient
de la maison.

En un clin d'oeil toutes les difficults contre lesquelles essayait de
lutter Mlle de Quinsonas se trouvaient rsolues, ou du moins
paraissaient bien l'tre, et la bonne fille se demandait s'il n'tait
pas prfrable, en toute occasion, au lieu de se mettre martel en tte,
de s'abandonner aux soins excellents de la Providence.




XVIII

LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.


Bien que je n'aie de ddain pour aucune des classes de la socit, je
prfre viter la compagnie des maons, pltriers, peintres et bnistes
que l'on emploie  l'heure qu'il est, et pour longtemps encore, c'est
probable, aux anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, afin
de les transformer en gynce. Nous aurons l'occasion de revenir 
loisir en ce lieu, o dsormais deux vierges,--non compris Pomme
d'Api,--vont vivre  l'abri du sicle, selon l'expression de M. l'abb
Pucelle. D'autre part, j'ai bonne envie de revoir le pauvre chevalier,
que nous avons laiss dans un triste tat, au moment o la nuit devenait
noire et lorsque l'infortun jeune homme tomba sur la route.

Cette route tait celle de Chinon, une petite ville bien jolie, btie au
pied et sur la pente d'une colline qui porte les dbris d'un chteau
clbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros Shakespeare  nous.
C'est un endroit qui me plat tant, que je n'en finirais pas de le
dcrire, si mon sujet me le permettait; mais avouez qu'il serait absurde
de vous chanter une ville dans laquelle aucun de nos personnages ne
s'est aventur.

Dieutegard tait tomb sur le bord du chemin, succombant plutt au
chagrin qu' la fatigue, et il s'tait endormi, l mme, trs
profondment. Il y fut rveill, ds les premires heures du jour, par
un roulier qui faisait claquer fort son grand fouet et conduisait un
bruyant attelage. Le chevalier se frotta les yeux et revit la scne
mmorable de la veille, qui, pour lui, semblait fidlement retrace sur
les sacs de bl entasss dans le chariot du roulier. Sur ces sacs, il
voyait nettement le dos de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein tout
 coup. Et Jacquette s'avanait  petits pas et tirait le drap sur tout
cela. A la place il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de fillette
qui n'osait pas se retourner vers lui. Il eut parfaitement le temps de
voir tout, sur les sacs, avant que la lourde voiture et disparu vers la
gauche, derrire un rideau de peupliers. Et il se leva et fit quelques
pas pour retrouver sur les sacs de bl les images qui l'avaient
poursuivi, la veille, en sens inverse, et l'avaient amen si loin.

Mais la honte le ressaisit en mme temps que l'air vif du matin lui
dbrouillait les yeux, et il pensa gagner Chinon, puis y louer un cheval
et se faire conduire  Rochecotte, chez sa tante de Matefelon, qui
devait y arriver ce jour-l mme.

Alors il se reprsenta en esprit, Rochecotte, qui tait un beau chteau,
assurment, sur le bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, mais o
Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le pauvre petit: un chteau
superbe o Ninon ne viendrait jamais. Et  aucun moment de sa vie il
n'avait pens quelque chose qui lui et fait plus de mal. Les pelouses,
les terrasses, les charmilles, o Ninon ne viendrait jamais; le son de
la cloche au porche d'entre, le ramage des oiseaux, l'aboiement des
chiens, que Ninon n'entendrait jamais!... chaque nuit que l'on verrait
tomber avec la certitude que Ninon n'apparatrait pas!... chaque journe
de soleil, chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, n'tant pas
fait pour elle!...

Voil comment Dieutegard n'alla pas jusqu' Chinon, ne loua pas de
cheval et ne se trouva pas  Rochecotte au moment de l'arrive de Mme de
Matefelon, ce dont celle-ci eut une surprise trs vive et dsagrable.

C'tait une excellente femme, qui aimait beaucoup son neveu; mais vous
n'attendez pas de moi que je vous tienne au courant de ses angoisses.
Que voulez-vous? on ne peut s'occuper de tout le monde. Peut-tre, le
hasard aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! J'avoue que la vieille
dame m'est plus sympathique depuis que je ne la vois plus bourdonner
comme une mouche autour de ma table  crire. Mais nous sommes
d'implacables btes, et quel que soit le respect que nous professions
pour les vieillards, nous ne donnons notre coeur qu'au sang qui bout,
qu' la fleur qui s'panouit, qu' ce qui s'lve vers la plnitude de
la vie; et tout ce qui penche la tte, et tout ce qui se fltrit, et
tout ce qui est sur le revers de la colline, environn par nous de soins
hypocrites, ne reoit  aucun instant la flamme vive de notre attention.

Dieutegard suivit la voiture du roulier qui le ramenait vers
Fontevrault. Tout seul il n'et peut-tre pas eu la triste audace de
retourner aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les sacs de
bl de sa lchet amoureuse; il se laissait traner par ce brutal
chariot. Le chariot ayant pass la rivire au premier bac, il la passa
avec lui; il marchait dans le voisinage du roulier et il rpondait au
bavardage grossier de cet homme avec cette condescendance que nous avons
pour le cocher qui nous mne  un rendez-vous heureux.

Cependant, ayant abord l'autre rive, le roulier prit un mchant chemin
qui descendait vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une grande
indcision sur le parti qu'il allait adopter. Car il se plaisait 
s'imaginer qu'un dcret de la Providence avait fait passer cette voiture
pour l'engager  revenir vers Fontevrault; mais du moment que la voiture
s'loignait de Fontevrault, il cessait de croire au dcret de la
Providence. En outre, il ne voulait pas, vis--vis du roulier, avoir
l'air d'un jeune homme qui ne sait pas o il va; or, comme trois chemins
s'ouvraient prcisment, en patte de canard,  l'endroit du bac, il et
t curieux, pour le moins, que son chemin ft juste celui du roulier.
Il dit donc trs haut  l'homme: --Ah! vous allez par l, vous? moi,
non. Et il s'lana rsolument  ct, en jetant un dernier coup d'oeil
aux images qui lui semblaient peintes sur les sacs de bl.

Alors il s'aperut que ces images avanaient maintenant devant lui sur
sa nouvelle route: le dos de Ninon prolong en deux parties gonfles,
son paule, un sein, puis la fleur de ce sein tout  coup.

Et il s'arrta pour les voir plus  l'aise; il s'assit mme. D'une main
il faisait signe  Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, mue par
un ressort secret, ouvrait invariablement la porte, allait dposer sa
poupe, revenait et rabattait le drap d'une main rsolue. Il est vrai
que c'tait toujours  recommencer. Bientt ce jeu l'nerva. Il dardait
en face de lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant un
troupeau de dindons, et il se sentait attir vers cette crature au
cotillon ignoble qu'il et volontiers retrouss. Mais celle-ci s'tant
moque de lui, un flot de larmes emplit sa poitrine et il se jeta sur le
bord du foss en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se passait
en lui, mais c'tait son coeur qui lui faisait mal; son coeur,
c'est--dire son grand amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer
Ninon comme quelque chose de magnifique, de saint, d'auguste, de plus
beau que tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme un bon Dieu
charmant. Et cet amour semblait perdu et remplac par quelque chose
qu'une gardeuse de dindons et t presque aussi apte  satisfaire que
la marquise de Chamarante!

Dieutegard n'avait plus de got pour rien. Il resta longtemps o il
tait. Le soleil n'avait plus l'air d'avancer; les heures taient
interminables. Heureusement pour le pauvre chevalier, il eut faim, car
autrement il avait chance de se laisser abtir tout  fait, ce qui est 
craindre quand l'amour vous a touch de cette faon-l. Mais grce au
besoin de manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva et se
retrouva plein d'nergie et de volont, au moins pour un but dtermin:
djeuner.

Dans ce pays-l c'est bien facile, car les maisons ne sont pas rares,
ni, dans les maisons, les poulets, les fromages exquis, le beurre frais,
le vin blanc ou le rouge, aussi dlicieux l'un que l'autre, voire mme
l'amnit chez les gens.

Vous pensez que le chevalier, qui tait fort bien mis, et dont l'air
tait si distingu, trouva crdit sans grande peine. Et il mangea bien,
malgr son malheur. C'tait de son ge. Oui, oui, il mangea bien et but
de mme. La bonne femme qui le servait le regardait avec le paradis dans
les yeux, tant elle tait contente de voir un si gentil monsieur faire
honneur  sa cuisine. Elle tenait ses deux poings appuys sur les
hanches et racontait qu'elle aussi avait un joli gars, mais non si
blanc, ni si mignon que lui.

Quand Dieutegard se fut bien restaur, il eut une pense joyeuse, et se
dit que s'il rentrait en ce moment-ci tout bonnement au chteau, il y
serait probablement fort bien accueilli de tout le monde, et qu'il tait
superflu de faire tant d'affaires pour ce qui lui tait arriv. Mais
cette pense lui venait tout droit du vin de Bourgueil qu'il avait bu et
qui est la plus divine liqueur que l'homme puisse goter. L'ivresse que
ce vin contient et communique ne dure qu'un moment, ce qui est dj trs
bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier demanda alors  son htesse
comment elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans le pays la mre
Martin et que son fils et sa bru taient pour le moment  la foire de
Beaufort, qui se tient pendant cinq jours. Aprs quoi, Dieutegard fut
sur le point de raconter toute son histoire  la mre Martin. Par
bonheur, il songea  temps qu'il ne fallait pas compromettre la
marquise. Il raconta nanmoins son histoire, mais en changeant les noms
et les lieux et en omettant, bien entendu, tous les dtails qui eussent
pu tre dsavantageux pour lui. La mre Martin l'coutait avec
admiration et disait de temps en temps en joignant les mains: Mon Dieu!
faut-il; mon Dieu! faut-il avoir tant de malheur quand on est si riche
et qu'on a une figure si avenante!

Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard entendit le galop d'un
cheval, et alla voir  la fentre. Il plit tout  coup, et, pinant la
manche de la mre Martin, il lui promit une grosse somme d'argent si
elle ne parlait pas de lui  l'homme qui montait ce cheval. Puis il alla
se blottir dans le cellier.

L'homme tait le bon Fleury. Il parcourait le pays, tant par ordre du
marquis que de Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier disparu.

Il mit pied  terre et demanda  la mre Martin si elle n'avait pas vu
un jeune gentilhomme.

--Non, dit la mre Martin; mais quel gentilhomme cherchez-vous donc?

Et elle offrit un verre de vin  Fleury, qui accepta et raconta tout ce
qu'il savait du chevalier Dieutegard, de la marquise de Chamarante, de
Chteaubedeau et du reste. De sorte que la vieille n'eut qu' rpartir
les vrais noms selon leur place, pour connatre l'aventure de son
pensionnaire. Celui-ci, qui entendait tout, pestait trs fort dans son
cellier, et, sachant d'ailleurs que sa grand'tante se courrouait
aisment, il s'imaginait qu'elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir
ainsi abandonne, au moment o elle quittait Fontevrault dans des
circonstances aussi dsobligeantes pour son amour-propre. Enfin il
s'estima heureux que la mre Martin ne l'et point trahi, et, quand
Fleury eut tourn les talons, il la remercia et lui promit autant
d'argent pour avoir t discrte qu'il lui en avait promis pour qu'elle
le ft.

De cette heure-l, Dieutegard n'osa plus sortir. Il se montait la tte
sous mille prtextes; il croyait aussi qu'au chteau, Jacquette avait
racont la scne de la chambre de Ninon et que celle-ci le faisait
rechercher afin de lui infliger une humiliation exemplaire.

Le pauvre garon n'tait cependant point lche; il et affront de
grands prils; mais le terrible amour l'avait jet dans une situation
honteuse, o toute fiert se dissout. Rflchissez  ceci, je vous prie,
que si ce jeune homme s'tait prcipit sur le corps de la marquise et
l'et viol comme un soudard, il n'et pas prouv de honte du tout, et
au contraire se ft taill une belle renomme aux yeux des autres et
mme aux siens. Car l'amour ne sourit qu'alli  l'audace et 
l'irrespect. Celui qui flchit le genou devant l'objet des dsirs de son
coeur s'engage  souffrir les plus nobles douleurs, certes, mais les
pires.

Le chevalier faisait de bons repas chez la mre Martin, et couchait dans
une chambre assez propre o il y avait deux lits: l'un pour le fils
Martin et sa femme, encore  la foire de Beaufort, l'autre pour les
htes de passage. Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs ou sur
les rideaux d'indienne, sur n'importe quoi; et, loin qu'il s'accoutumt
 cette image, il en tait troubl davantage.

A l'heure o la nuit barbouille les murailles, quand les petits crapauds
tapent sur leur enclume dans les champs, et que la lune, marchande
d'images, nous donne  choisir entre mille esquisses fantasques, le
corps de Ninon sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier se
dressait sur son sant pour l'treindre. Si cette belle masse de chair
tait en retard, il l'appelait en fermant les yeux et disant: Viens,
chre paule, cher sein, etc., car il nommait chaque partie par son
nom. Mais, chose trange, quand il nommait quelque endroit de cette
chair bien-aime, il ne prononait pas le nom de Ninon; il s'en
apercevait bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le comblait d'un
ravissement incomparable. Il lui paraissait sacrilge de mler ce nom 
sa dbauche imaginaire.

Franchement, c'tait bien dommage qu'une me si dlicate et qu'une si
tendre jeunesse de corps fussent rduites  embrasser des fantmes. Une
femme en et reu tant d'agrment!

Comme il n'avait aucune occupation, la longueur des journes favorisait
son malheureux penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon rendait
ceux-ci plus aigus. Il commenait  sentir les effets de l'affreux
poison de l'absence, qui pntre le sang et la moelle petit  petit et,
au bout de peu de temps, vous ronge la chair et les os. Il crivait les
initiales de Ninon sur l'corce des arbres, ou sur la terre, en la
labourant de son pied; il les imprima aussi sur son linge de corps, en
lettres de sang, grce  une piqre qu'il se fit  la main avec une
longue pine. Et, toutes les fois qu'il traait une de ces lettres, il
s'arrtait dans sa besogne, les yeux intimids, les gestes gauches, gn
dans toute sa personne comme par l'arrive d'un tre tranger, qui se
blottissait contre son ventre. Il se roulait par terre, agit d'une
ivresse sombre et farouche, dont il ne savait s'il devait souhaiter la
prolongation ou la fin.

Des petits porcs, qui erraient en libert dans la cour de la mre
Martin, ou galopaient en grognant, l'approchaient et le touchaient
quelquefois de leur groin dgotant, et lui, qui d'ordinaire et fui ces
vilaines btes, ne faisait pas un mouvement pour les loigner, car il se
croyait vou aux perscutions immondes. Quand sa folie le prenait, il
attendait les porcs; le seul aspect des porcs provoquait aussi sa folie.
Peu  peu ces cochons se lirent aux reprsentations qu'il se faisait du
corps de Ninon, et la colre, l'horreur et le dgot qu'il prouvait de
ce mlange aggravaient son enivrement.

Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonaient dans des puits aux
margelles gristres. La mre Martin lui disait de prendre garde et qu'il
se pourrait bien qu'il couvt une maladie.

Enfin, le quatrime jour, la bru revint de la foire de Beaufort,
conduisant elle-mme une charrette o il y avait six veaux. C'tait une
forte femme, jeune, sentant l'ail et portant sous sa cotte un sac d'cus
de la grosseur d'un jambon, qui lui frappait les cuisses,
alternativement, quand elle marchait ou tirait les veaux par la corde
pour les faire entrer dans l'table. Ce fut un divertissement. Il fallut
lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui lui parut extraordinaire
et peu croyable. Elle n'ajoutait point foi  la vrit, mais croyait
Dieutegard,  son habit et  son air distingu, un prince, pour le moins
un btard du roi. Elle dit qu'elle avait laiss son homme saol, 
Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement pas avant vingt-quatre
heures.

Le chevalier alla se coucher aprs souper et s'endormit plus aisment
qu' l'ordinaire, parce que la bru de la mre Martin, ou Josphine,
l'avait amus un peu avec ses veaux, son sac d'cus, son incrdulit, sa
crdulit et son mari ivre-mort.

Mais, vers le milieu de la nuit, ses rves habituels, dont la turpitude
augmentait sans cesse, vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il
voyait la pauvre petite Jacquette dans un rle odieux, juste contraire 
celui qu'elle avait jou, qui venait le chercher pour le mener dans la
chambre de sa mre et qui, au lieu d'abriter chastement le corps de
celle-ci comme elle l'avait fait, relevait le drap entirement et
dvoilait au chevalier haletant tous les retraits d'une chair admirable
devenue par l'horrible circonstance une source d'impudicit.

Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accs de fivre que la luxure lui
causait, l'infortun chevalier vit contre le lit voisin une femme trs
grasse qui s'puait  la lueur fumeuse de la chandelle. tait-il
compltement veill? ce n'est pas certain. Il saute  bas du lit,
saisit  bras-le-corps Josphine qui pousse un cri, lche la lumire,
puis se laisse rouler sur le lit et sur le corps perdu du chevalier.

De toutes les causes de tristesse que nous offre le spectacle du monde,
je crois bien qu'une des plus dtestables est l'apptit bestial qui, par
la permission d'un dieu cruel, envahit parfois de prfrence une me et
un corps dlicats. J'ai tant de piti de mon pauvre chevalier que je
voudrais ne pas m'tendre sur une preuve  ce point odieuse. Vous
rappelez-vous la suavit de ses impressions et de ses sentiments, au
bord du bassin de l'Amour, alors que les caresses de Ninon, sans
atteindre ses sens, faisaient dborder les parfums dont son jeune coeur
tait plein? Ne semblait-il pas cr pour goter ce que l'amour a de
dlicieux? Et le voil sur ce lit, tenant la place d'un ivrogne, contre
une crature aussi loigne de son noble sang que l'et t la gnisse
que l'on entend beugler dans l'table. Cette maritorne mal odorante et
souille de vermine, il la presse de ses fines mains; cette croupe
difforme et bleuie par le choc des cus, il la baise de ses lvres;
devant un corps qu'il n'a jamais dsir ni vu mme, il s'agenouille, il
l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu' cette rgion cleste o
l'illusion que l'on se confond en la matire universelle ou bien en
Dieu, nous fait hoqueter et dfaillir d'extase. Mais le pauvre petit,
las d'embrasser d'idales ombres, palpe enfin quelque chose de rel.
Mystre profond! Dfaite du rve! Abdication de la splendeur des
crations de l'esprit en faveur du plus abject morceau de viande, mais
vivant!

De ce que cette femme prouva, vous pensez bien que je ne vais pas vous
entretenir: cela lui est bien gal!

Quand le dmon qui gonfle la misrable chair de l'homme se fut coul de
son corps, le chevalier sentit dans sa bouche un got plus amer que s'il
avait mang des excrments; il eut des nauses et vomit. Puis il pleura
abondamment et voulut retourner dans son lit. Mais Josphine, trop fire
de possder un prince entre ses draps, ne le laissa pas s'en aller. Elle
le caressa de nouveau. Il se dbattait et mchait le drap pour ne point
hurler sa rpugnance. Mais la femme ramena le dmon sous sa rude main,
et Dieutegard embrassa une seconde fois et aima jusqu'au dlire ce qui
lui soulevait le coeur.

Enfin les images de Ninon vinrent couvrir l'horreur de ces dgradants
plaisirs; la chandelle teinte et les narines serres, il ne
reconnaissait plus la femme de l'ivrogne de Beaufort, et il criait de
volupt entre ses gros bras, croyant embrasser Ninon elle-mme, quand
l'ivrogne entra, plus tt qu'on ne l'attendait.

Cet homme tait de taille  briser le chevalier entre ses doigts. Par
bonheur,  la vue de ce qui se passait dans son lit, cette brute, au
lieu de chtier les coupables, rompit les meubles qui se trouvaient sous
sa main, ce qui lui occasionna sans doute une grande fatigue, car il
tomba aprs cela tout de son long et ronfla presque aussitt.

Et voil notre chevalier oblig de fuir en pleine nuit, malgr la mre
Martin qui s'tait leve en chemise et courait aprs lui, pieds nus,
pareille  une vieille sorcire, et lui rclamant son d. Mais les
proccupations de Dieutegard n'taient point de cet ordre-l; il ne
pensait qu' l'paisse honte dont son coeur dbordait.

Il se trouva par hasard au bord de la Loire, qui jetait une lueur par
endroits, comme un miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le
jour.

Il pensait  tout ce qu'il avait dsir de pur et de splendide, durant
plusieurs annes, sous les charmilles et prs des bassins du parc de
Fontevrault, en lisant des potes. En vrit, il s'tait cr un monde
de beaut qui depuis longtemps environnait son front et le suivait
partout. Il n'avait jamais aperu la vilaine face des choses. Il se
rappelait son orgueil, lorsque enivr de posie, il remontait les
marches de marbre sous le pin parasol, vis--vis le vase au bas-relief
de satyres; et tout lui semblait mener  un royal amour, d'une manire
aussi sre que les belles et droites alles du parc convergeaient au
pied du chteau o vivait Ninon.

A ce moment, il osa lever son esprit vers Dieu et lui dit:

Mon Dieu, qui passez probablement en ce moment-ci  travers les
toiles, trop haut pour m'entendre, j'prouve cependant le besoin de
vous parler. J'ai le coeur si gros, si gros, qu'il n'est pas possible
que vous ne vous en aperceviez pas, mme de loin. Alors prenez-moi en
piti, parce que je ne suis pas mchant et n'ai jamais eu de mauvaise
intention en ce que j'ai fait. J'aime  en mourir Mme la marquise de
Chamarante, la plus belle de vos cratures. Cette femme merveilleuse m'a
caress un jour au bord du bassin, et j'ai t trop mu pour faire comme
cela,  l'improviste, ce que vous avez dcid de toute ternit qu'un
homme doit faire en pareil cas pour plaire aux femmes. Et je crois que
Ninon ne me l'a pas pardonn. A ct de cela, il y a Chteaubedeau qui
n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie jusque-l avec la marquise,
sans l'aimer, je le sais. Lui est l-bas, au chteau; et moi je couche
dehors, comme vous voyez, au bord de la Loire. Et il m'est arriv des
choses abominables! Voil tout; je tenais seulement  vous prvenir...
Maintenant vous savez, mon Dieu, combien je suis un admirateur fervent
de tout ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai anim
pour vous d'un invincible amour et d'une respectueuse terreur.

Dieutegard n'avait pas du tout espoir en l'efficacit de sa prire; mais
il la faisait cependant, comme feront toujours la plupart des hommes
jusque dans les temps les plus avancs. Il se releva aussitt aprs et
vit l'aube qui rpandait la rose sur les collines de Chinon. Le frais
et charmant dbut du jour donne de l'esprance  l'homme le plus
dcourag; aussi le chevalier sentit le jeune soleil animer ses jambes
et partit, suivant au bord de l'eau le chemin de halage. Il ne
souhaitait plus gure autre chose, dans le domaine du possible, que de
voir, par-dessus les arbres, le sommet du gros colombier de Fontevrault.

La puret du matin lui permit de penser  Ninon comme autrefois. Ce fut
peut-tre aussi la bont de Dieu qui lui accorda ces quelques minutes
exquises, durant lesquelles il fit beaucoup de chemin. Les oiseaux
chantaient, les troupeaux descendaient dans les prairies, les poissons
de la Loire montaient baiser  la surface de l'eau la lumire du jour,
et le chevalier encadrait l'image de sa bien-aime dans les ondes qu'ils
laissaient sur l'eau paresseuse.

Tout  coup Dieutegard vit une tte d'homme roux, et il reconnut
Cornebille. Mais, au lieu de concevoir l'effroi que le sorcier rpandait
habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur de son coeur de
retrouver quelqu'un qui avait approch de prs Ninon. Et au lieu de
l'viter, il alla vers lui.

Cornebille n'prouva pas  le revoir le mme plaisir que lui, car il
tait en train de retirer ses verveux sans avoir aucun droit au
privilge de la pche. Mais le mcontentement qu'il reut de ce chef fut
mlang  la surprise de voir le chevalier, que l'on cherchait dans tous
les coins du pays. Enfin vint  l'esprit de Cornebille le souvenir d'une
aprs-midi d'autrefois, bien marque dans sa mmoire,  savoir celle o
le chevalier descendit au fond du parc et entra dans la petite maison du
jardinier pour lui signifier le cong de la marquise. A cause de cela,
Cornebille ne lui voulait pas de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se
souvenait pas de cette circonstance, parce qu'il n'avait pens qu'
faire plaisir  Ninon, nullement  ennuyer Cornebille.

Le chevalier dit simplement:

--Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez bien, Cornebille?

Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il tait prudent et pesait ses
paroles.

Il rflchit, tout en faisant passer dans un sac de toile le poisson
qu'il avait pris, et dit au chevalier qu'il s'tonnait beaucoup de le
voir l, pendant qu'on avait tant de mal  savoir o il tait.
Dieutegard lui demanda si les recherches duraient encore.

--Pas plus tard que tout  l'heure, dit Cornebille, un nomm Martin est
pass l,  bride abattue, en demandant M. le chevalier; mme que le
voil bien arriv au chteau  l'heure qu'il est, s'il court encore.

Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car
les paroles de Cornebille lui avaient retir d'un coup tout le sang du
corps.

Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au chteau
l'aventure de la nuit, comment jamais--en admettant qu'il ost
reparatre devant Jacquette et devant la marquise,--comment jamais faire
accroire  celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras
d'une femme de campagne, nomme Josphine? Ce n'tait pas de Martin
qu'il avait peur, mais de cela!

Et Cornebille, de son oeil louche, voyait bien que le chevalier se
rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune
homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se
trouverait volontiers  l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de
venir chez lui, sous le prtexte que le matin tait frisquet. Et il
pensait, par derrire la tte, que moyennant l'hospitalit, le chevalier
serait discret sur sa pche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit.

Cornebille habitait  prsent une toute petite cabane, dissimule sous
les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa
femme avait d s'engager comme servante depuis le malheur qui avait
chass du chteau le paisible mnage, et ses petits enfants eux-mmes
s'taient lous dans les fermes. Lui seul demeurait l, vis--vis les
pignons de Fontevrault, empch de travailler, prtendait-il, par un
sort qu'on lui avait jet et qui le faisait tomber du haut mal s'il
touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa
personne dguenille inspirait l'inquitude et la piti; quant  son
toit, il tait sordide.

Ce fut l, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de
l'tat d'esprit du chevalier, que celui-ci choua et vint achever de
briser son frle coeur.

Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes,
Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui
jamais et song  les runir? Celui-l mme qui a cr le coeur de
l'homme plein de mystre, y avait song. Car vous savez dj que l'amour
d'une mme femme avait pntr l'me et le sang de Cornebille et du
chevalier.

Cornebille n'avait pas recouvr la paix depuis le jour nfaste o le
corps de la marquise lui tait apparu enlac  l'Amour de marbre, au
travers des arbustes dgarnis par l'automne; et le fait d'avoir t
chass du chteau n'avait t qu'un mdiocre pisode au prix de la
terrible perturbation apporte dans sa cervelle par un regard indiscret.
Tel tait le sort qu'on lui avait jet. Ses forces et son courage
taient  bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et
lui-mme vgtait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de coeur que la
nuit, pour pntrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se
faufiler au long des alles du labyrinthe et rendre son culte  l'Amour
qui l'avait bless, mais que Ninon avait enserr de ses bras et bais,
un jour.

Dieutegard dcouvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut
pas jaloux, contrairement  ce qui arrive ordinairement en pareil cas.
C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu' souffrir
d'une passion si disproportionne et qu'il ne serait jamais un rival
pour lui. Il avait t  peine jaloux de Chteaubedeau, parce qu'il ne
lui semblait pas possible que Ninon pt l'aimer comme elle l'et aim,
lui.

Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de
fondre sur lui  coups de pieds et  coups de poings et de le jeter,
bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais
rien paratre de la dmangeaison qu'il avait. Tantt son oeil brillait
comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantt
c'taient des cajoleries maternelles, car il esprait sans doute tirer
parti de lui.

D'ailleurs, il hassait Chteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les
fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise,
Cornebille tranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses
doigts noueux.

Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient
de longtemps et venaient lui lcher les mains. Ils firent bon accueil 
Dieutegard.

Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par
les nuits noires, ils s'approchaient du chteau, le plus prs possible.
Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient o taient places
les fentres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans
parler et sans souffler, heureux d'tre moins loigns d'elle, jusqu'aux
premires lueurs du jour.

Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie
Coquelire, femme crdule qu'il avait dompte par la peur, grce  sa
renomme de sorcier. Elle s'aventurait  certains jours jusqu'au bord de
la rivire, et Cornebille, surgissant l comme par, enchantement, lui
tirait mille dtails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie,
jusqu' la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le
prit pour un revenant. Puis, ayant recouvr ses sens, elle se mit 
pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa  dire qu'elle avait
grande piti de l'tat dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea
sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vrit tait que
Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps dj on avait cess de
prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Chteaubedeau.
Mlle Jacquette tait clotre avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa
communion.

Vous savez que la premire impression qu'ont les bonnes gens en prsence
d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelire avait, il
est vrai, t surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu.
Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander
pourquoi il tait l et ce qui l'obligeait  demeurer dans le bouge
infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit 
pleurer quand l'ide lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut
tonn  son tour, car il tait maintenant accoutum  sa misre et
n'prouvait plus gure d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit
sous les fentres de Ninon.




XIX

VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE D'VNEMENTS! ON VOUS
TRANSPORTE AU GYNCE OU APPARTEMENT RSERV DE CES DEMOISELLES, ET VOUS
Y TES TMOINS D'UN ENCHANEMENT DE FAITS QUI NOUS AMNE  UNE
CONCLUSION MORALE, UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT NINON EN
LEVANT LES DEUX JAMBES  LA FOIS.


Marie Coquelire fut bien plus trouble, une fois revenue au chteau,
que lorsqu'elle reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. Elle
ne parlait jamais de ses entrevues avec le sorcier, parce que celui-ci
inspirait l'pouvante, et ce secret lui tait si dur  porter qu'elle en
avait maigri de treize livres depuis que cela durait, et que sa figure,
auparavant prospre, se plaquait de teintes jauntres. Mais ne pas dire
qu'elle avait vu le chevalier lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle
tait au lit, au milieu de ses touffements, elle rendit cette nouvelle
et respira enfin.

On la crut folle personne n'ajouta foi  ses sornettes. Cependant l'ide
tait si cocasse du chevalier Dieutegard croupissant par amour dans la
vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, que l'on s'en empara comme
d'une lgende tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment des
plaisanteries.

Une nuit mme, que Chteaubedeau et la marquise roucoulaient, la fentre
ouverte, le page se plut  renverser le vase de nuit au pied de la
muraille, par drision, en disant hautement qu'il compissait le Sorcier
et le Chevalier des contes de Marie Coquelire. Mais Ninon, ayant pench
la tte  ce moment, crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle plit
aussitt et se trouva mal. Pendant le reste de la nuit elle crut  la
vrit de la lgende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses
de son esprit.

La lgende avait pntr dans le gynce, o il faut vous mener, 
prsent que les maons en sont partis.

Si parfaits qu'eussent t leurs travaux, vous voyez donc qu'ils
laissaient transpercer quelques bruits du dehors. A la vrit, Marie
Coquelire, en qualit d'ancienne nourrice, y jouissait d'un droit de
passage. C'tait elle qui apportait le petit djeuner du matin et
servait les autres repas. Hormis elle, le marquis et la marquise seuls,
ainsi que le vnrable abb Pucelle, devaient,  jours et heures
dtermins, franchir la petite porte conduisant aux appartements
rservs de Jacquette, et de Mlle de Quinsonas.

De toutes les personnes de la maison, Mlle de Quinsonas tait l'unique
qui ost ne point traiter de balivernes les histoires de Marie
Coquelire. C'est qu'elle se souvenait de la rencontre de Cornebille, au
petit jour, dans les alles du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux
de ce lieu ainsi que de la statuette de l'Amour, ce qui, effectivement,
pouvait tre le fait d'une grande passion. Et Jacquette s'tait beaucoup
enflamme sur l'aventure,  cause de ce qu'elle contenait de romanesque,
ce qui ne lui semblait pas oppos au caractre de son ancien ami le
chevalier Dieutegard. Et elle disait  Pomme d'Api:

Tu me demandes, ma chre Pomme d'Api, de te raconter l'histoire du
chevalier Dieutegard. Je n'y vois pas d'inconvnient, parce que tu n'es
pas, toi, sur le point de faire ta premire communion; mais, quand tu en
seras l, je te prviens que je te renfermerai dans une bote et sous
clef. Voil: ce jeune homme tait tomb amoureux de maman. Quand un
jeune homme est amoureux,-- moins que ce ne soit d'une jeune fille 
marier,--il est convenable qu'il se tienne cach parce qu'il lui devient
impossible de chausser ses culottes. C'est comme cela. Voil pourquoi
tous nos galants s'enferment; voil pourquoi on ne doit pas regarder la
statuette de marbre qui est au milieu du bassin: le petit coquin est
tout nu, et c'est l'Amour lui-mme. Or, Dieutegard ayant reconnu son
tat, un jour, dans la chambre de maman, s'est sauv, et depuis ce
temps-l il se cache. C'est un jeune homme trs comme il faut.
L-dessus, comme sur tout le reste, chacun btit des histoires; mais ce
n'est pas la peine que tu ailles te monter la tte  ton tour. Je sais 
quoi m'en tenir.

L'aile du chteau affecte depuis des mois dj  abriter l'innocence de
Jacquette, se composait, comme on sait, des anciens appartements de feu
M. Lemeunier de Fontevrault, mis d'abord en partie  la disposition de
la gouvernante, puis restaurs, isols et abandonns totalement 
Jacquette,  Mlle de Quinsonas et  Pomme d'Api. Vers la fin de
l'automne, on permit qu'une chatte s'y tablt  demeure, pour y
dtruire les souris d'abord, ensuite pour apporter un peu de gaiet aux
solitaires. C'tait une chatte noire, de poil ras, qui avait deux yeux
d'un jaune clatant et l'air d'un diable: M. le cur lui-mme la nomma
Belzbuth, nom d'un dmon; c'est pourquoi Marie Coquelire l'appela
aussitt la belle Zbute.

Vous vous souvenez sans doute que, des fentres de cet appartement
situes au couchant, l'oeil plongeait obliquement dans l'alle des
fontaines, termine par le pin parasol; que l'on voyait aussi,
par-dessus les marronniers, le ventre rond et le haut toit moussu du
colombier; enfin, qu'au bas des fentres s'talait un petit parterre 
la franaise, bord d'une grille. C'est ce jardin qui tait dsormais
rserv aux promenades et aux jeux de Jacquette. Encore avait-on fait
grimper de hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer l'enclos
qu'occupaient ces demoiselles, au milieu d'une demeure et d'un parc
livrs au dsordre de la vie profane.

M. le cur venait deux fois la semaine donner sa leon de catchisme; M.
de Chemill faisait le dimanche  sa filleule une visite de crmonie,
ainsi que les htes de Fontevrault, tous un peu guinds, rangs en
cercle et ne sachant que dire,  cause du ton chti qui leur tait
recommand. Les jours paraissaient parfois longs dans le gynce, et
Jacquette aspirait avec ardeur  la date de sa communion, d'autant plus
qu'on lui avait promis qu'elle ferait, aussitt aprs, son entre dans
le monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait, dans un assez bref
dlai.

Quand le vent d'automne faisait courir les feuilles mortes dans l'alle
des fontaines, on pouvait voir,  l'une des fentres du petit parterre,
une haute personne soufflant une forte bue sur les vitres: c'tait Mlle
de Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui jouait le rle d'un
baldaquin toff, une tte aplatie au front, au nez, et dont la bouche,
lippue comme celle d'un affreux ngre, donnait assez bien l'aspect d'un
gros et gras limaon vu en dessous et rampant: c'tait la tte de
Jacquette, dforme pour le plaisir de s'appliquer contre la vitre.
Elles demeuraient l jusqu' ce qu'il ft l'heure d'allumer les lampes.

M. l'abb Pucelle avait fait suspendre la lecture de Plutarque, juge
pour le moment un peu paenne, et l'on se contentait de lire le Nouveau
Testament ou de rpter le catchisme, du matin au soir. Pomme d'Api,
qui assistait  toutes les leons, se montrait  l'gard du catchisme,
d'une inaptitude allant parfois jusqu' la rbellion; aussi Jacquette
coupait-elle ces exercices ardus par de grands mouvements de colre
contre sa fille et par des chtiments corporels, tel celui qui
consistait  la livrer, corps et biens,  la belle Zbute figurant
Satan. La belle Zbute roulait Pomme d'Api comme pelote de laine, lui
labourait la poitrine de ses ongles fins, et mettait ses vtements en
lambeaux. Ces scnes amusaient normment Jacquette et trouvaient grce
devant la gouvernante, qui se relchait un peu de sa gravit depuis
qu'elle avait recouvr la paix  l'abri du gynce.

Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de Quinsonas avait recouvr la
paix. Qu'est-ce que l'on peut jamais affirmer de ces natures-l et de
malheureuses filles dans une situation aussi trange que celle de
gouvernante? Tout au plus pourrai-je hasarder, pour ne point m'loigner
de la vraisemblance, que Mlle de Quinsonas devait ressentir un
apaisement dans ses sens, parce qu'elle tait garantie de la poursuite
du marquis, dont je vous ai dit qu'elle avait eu beaucoup  souffrir.

Mais il y a mille circonstances infimes qui prennent pour les recluses
une importance considrable.

Quand le marquis venait voir sa fille, par exemple,  des heures
rglementaires, je le veux bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner
sa canne entre ses doigts, ou bien en jouant, pour se donner contenance,
avec le bout de son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il chappait
 Mlle de Quinsonas, que ce papa d'apparence dbonnaire, piquait,  la
drobe, ses formes plantureuses, d'un dsir aigu comme une alne?

Notez qu'il y a quantit de menus faits que je ne puis relater et qui se
sont passs pendant que nous suivions le chevalier Dieutegard: un
esclandre entr'autres, caus par les deux perruches, Mmes de la
Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne, que l'on a surprises 
l'entre de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me garderai bien
d'attirer votre attention.--Mon Dieu! que ces deux sottes sont
exasprantes!--Si encore elles taient jolies  tel point que l'on
pardonne tout! Mais, outre que leur grce ne fut jamais qu'ordinaire, je
suis port  croire que les amours dvies du droit chemin
n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas moi qui regrette que le bruit
fait autour d'elles ne soit pas parvenu jusqu' nous!

Mais il faudrait possder l'me chaste du bon abb Pucelle ou la crdule
simplicit de Ninon pour goter l'illusion que le mur lev entre le
chteau et le gynce est de taille  barrer la route au subtil et malin
fluide qu'est l'esprit du sicle. Telle la belle Zbute se faufilait, en
se faisant toute petite, par le trou de la chatire mnage dans la
porte de chne, tel le scandale, par les lvres candides de Marie
Coquelire, pntra, amenuis, tir en longueur, dans la demeure des
vierges, et s'y prsenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs, et
d'aspect satanique.

Je ne reconstituerai pas le rcit de la nourrice, auquel nous avons
chapp et dont, aussi bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en
passant que pour vous apitoyer sur le cas de notre pauvre gouvernante
qui, tant de chair sensible, dut prouver des picotements cruels 
l'audition de ces lascives historiettes, agrandies une fois encore par
une imagination solitaire.

Des relations de la grosse maman Chteaubedeau avec Chourie, des
relations de Chteaubedeau le fils avec la marquise, elle tait informe
quotidiennement, mieux que par la gazette, vous n'en doutez pas: de quoi
donc et parl Marie Coquelire? De ce qui advint  Dieutegard, vous
savez qu'elles n'ont rien ignor. Enfin, la dernire nouvelle tait que
le marquis redevenait amoureux de sa femme.

Ah! , n'allez pas croire cependant que la digne nourrice racontait
tout cela au plein air, et sans souci des oreilles de Jacquette! Non.
Elle excellait  employer un langage imag qui agrmentait d'un voile
fleuri le sens dangereux de la vrit, et elle savait aussi profiter des
moments o la fillette tait absorbe par l'avidit des interrogations
de Pomme d'Api.

D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne heure, et, tout au bout de
l'immense pice o flottaient encore les tentures  moulins brods de M.
Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelire et la gouvernante
chuchotaient longuement, la porte entr'ouverte, un lger courant d'air
semblant agiter les ailes des moulins.

Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, tirait le verrou et s'avanait
sur la pointe des pieds, afin de voir si Jacquette tait endormie. Et,
quand elle s'en tait assure, elle poussait devant le feu la
bouillotte, afin de faire ses ablutions  l'eau chaude, car elle tait
frileuse.

C'tait une de ces grosses bonnes bouillottes ventripotentes, goitreuses
et cabosses par un long usage, vieilles servantes tasses sur jambes,
mais souriantes et honores de servir, telles enfin que l'on n'en voit
plus aujourd'hui que tout devient mince, triqu, anguleux et chagrin.
Et cette bouillote chantait dlicieusement sur les cendres. Mlle de
Quinsonas en aimait la musique tour  tour plaintive et ardente,
mlancolique ainsi qu'une voix entendue le soir dans la campagne, et
gaillarde tout  coup, frtillante, rieuse, d'une fantaisie sans cesse
renouvele; puis elle courait au secours de la chanteuse suffoque par
un vomissement de glouglous qui lui soulevaient le couvercle et
inondaient le brasier parmi des nuages de fume.

Elle se dshabillait lentement devant les flammes d'un grand feu de
htre, dont les bches normes taient elles-mmes un spectacle. A cette
heure-l, la pice tait chaude, et il faisait bon s'tirer les membres,
une fois dvtue, dans la pnombre  peine viole de temps en temps par
une grande flamme tmraire qui se cassait rapidement le cou  vouloir
s'lever trop haut.

Mlle de Quinsonas se mettait volontiers  cheval sur une chaise qu'elle
approchait du feu le plus possible; elle conservait alors ses mules,
pour s'accrocher par leurs talons  l'un des barreaux; et, les yeux
larges ouverts sur quelque point brillant, elle envoyait sa main  la
promenade, sur le devant des jambes et sur l'envers de ses longues et
belles cuisses qui rtissaient agrablement.

Que lui disait le feu de bois, qui parle comme un ballet d'opra, comme
un coucher de soleil? Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rv, des
soires entires,  la campagne, devant ses inimitables feries. Et que
lui disait la chanson de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait
le silence? A parler franc, je crois que le cerveau de Mlle de Quinsonas
tait trop strictement disciplin pour entendre, de la part de la
nature, quoi que ce ft qu'on ne lui et appris  entendre. Mais
lorsqu'une personne a le cerveau si bien lev et, d'autre part, le
corps mr et parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me plais 
croire qu'une entente secrte s'tablit entre le chuchotement innocent
des choses cres par la main de Dieu, et notre chair, leur soeur.

Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne saisissait pas un tratre
mot de ce langage, et cependant qui sait si la vie mme de Mlle de
Quinsonas ne rsultait pas de cet change de vues, de ces panchements
purils entre son corps et l'eau et le feu et les milliers d'lments
invisibles qui flottaient entre les moulins brods des anciennes
tentures? La nature et notre chair rparent,  elles seules, bien des
dsordres que l'esprit humain a introduits dans nos affaires. Aussi je
prie que l'on me permette de ne pas m'loigner si tt de cette opration
merveilleuse qui a lieu ce soir d'hiver devant le feu du gynce, au
bnfice d'une pauvre gouvernante prive des expansions les plus
lgitimes, et que Dieu cependant avait forme, assurment,--eu gard 
sa belle sant et  sa plnitude,--pour s'panouir dans l'acte d'amour,
comme tout ce qu'il se plat  faire sortir du nant.

Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte, qu'une fivre agite ses
flancs, et que l'on sent approcher le moment o un spasme violent va
projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas empoigne la queue
emmaillote d'osier, et emplit  demi un bassin haut sur pieds qu'elle
enjambe prestement, car elle adore, avant de toucher l'eau, se sentir
embrasse par la vapeur brlante. Tel est mme parfois son bien-tre,
qu'elle ne retient pas un cri suffisant  rveiller Jacquette; et
l'enfant, un oeil entr'ouvert, assiste, au hasard de la complaisance des
flammes mourantes, au dialogue mystrieux de l'eau avec la chair de sa
gouvernante.

Mlle de Quinsonas semble chevaucher une nue, et je suis bien certain que
nombre de romanciers saisiraient l'occasion pour vous dire que Jacquette
croit voir en rve Junon ou quelque desse acadmique reproduite par une
gravure du temps. Mais point du tout. Jacquette se moque bien de Junon!
Jacquette se demande ce qu'elle dira  Pomme d'Api, si Pomme d'Api, par
hasard, dsire savoir pourquoi la gouvernante apporte  sa toilette du
soir un temps et une attention qu'on ne tolrerait pas aux enfants.

Mlle de Quinsonas reoit de la vapeur de terribles caresses; le nuage
brutal la frappe, la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes
flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient clin, flatteur,
l'embrasse  la fois de toutes parts d'une lvre humide et douce,
commande  ses flocons de suivre troitement les courbes du corps; et
ceux-ci, comme cent doigts avides, rdent, glissent, frlent, se
nichent, se blottissent, s'extnuent; et c'est cent, c'est mille amants
que cette fille refuse aux hommes reoit ainsi des lments, sans
provocation de sa part, croyez-moi:--elle n'et pas invent ces
attentats multiples;--sans responsabilit aussi, croyez-moi
encore:--elle se ft reproch comme un crime de ne les pas
repousser.--Non, non, cela se fait par une permission spciale du
Crateur, qui veille  ce que l'humble matire participe au divin
plaisir.

Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la main, Mlle de Quinsonas ose
toucher l'eau brlante encore; et,  voir ces petits doigts agiles
barboter, vous diriez une couve de canards prenant leurs bats sous
l'arche ogivale d'un pont.

Ces jeux sont sans mchancet, il le faut reconnatre; et nous, qui
avons le bonheur de nous endormir le soir contre une bonne personne
vivante, soyons indulgents aux belles gouvernantes prives par un destin
cruel de la douce secousse qui procure le sommeil paisible.

Mais plaignons plutt la petite Jacquette, qui se torture l'esprit sur
son oreiller afin de donner de ces phnomnes une explication plausible
 Pomme d'Api; car elle sait bien qu' elle-mme personne ne la donnera,
quoique tout ce qui se passe  l'intrieur du gynce ne puisse tre
qu'avouable et dcent. Enfin, pour avoir la paix, elle bcle  la hte
cette opinion qu'elle transmet aussitt  sa fille:

Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle, pourquoi Mlle de Quinsonas
s'chaude ainsi le soir, nue comme la main, en roulant des yeux de
poisson cuit au bain-marie? Elle expie par ce moyen les pchs de
gourmandise qu'elle a commis dans la journe et qui la font engraisser
si fort par derrire.

Pomme d'Api se dclare satisfaite; Jacquette reprend son sommeil
interrompu, et la gouvernante, ayant pass sa chemise de nuit et tant
venue voir si la fillette reposait chastement, les deux mains sur les
couvertures, se glisse dans son lit et s'endort.

Vous croyez le gynce en paix? Ah! que non!

Vers minuit, une petite porte drobe qui communique avec le chteau, a
t pousse furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds nus et sans
lumire, est entr. La marquise seule, pourtant, a la clef de cette
porte. Marie Coquelire va la recevoir de ses mains le matin et la lui
remet le soir...

Mais avant de vous conter qui vient ainsi violer le repos de nos
vierges, il nous faut retourner en arrire, vers des personnages que
nous avons dlaisss depuis plusieurs chapitres, et vous verrez comment
cette incursion, qui semble nous loigner du gynce, au contraire nous
y ramne.

Vous vous souvenez de la manire toute fortuite dont Ninon est devenue
la matresse de Chteaubedeau frachement ligott, emmaillot comme un
panaris, et comment elle s'est accoutume  une situation qui, tout
d'abord, l'avait non pas prcisment choque, car sa nature n'tait pas
d'une dlicatesse  se froisser pour des accidents de ce genre, mais
enfin l'avait un peu secoue, tourmente tout au moins, dans la rgion
d'honntet fondamentale qu'elle avait. Petit  petit, le fait de
presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros paquet de muscles
qu'tait Chteaubedeau, devenait un besoin aussi imprieux que celui de
boire et de manger. Elle recevait donc son page dans sa chambre, aprs
que l'on s'tait assur du coucher du marquis, et ceci, de la faon
suivante:

On se rendait  pas de loup sur la terrasse o donnait la chambre de
Foulques, qui allait volontiers au lit de bonne heure. Sa fentre
s'clairait soudain, et, comme elle tait un peu haute, on n'apercevait
que le plafond et un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, dj
allonge dmesurment, se haussait presque aussitt d'une sorte de tiare
pointue,--effet d  un beau bonnet de soie,--et simulait une pantomime
invariablement rpte.

La noire figure gante avisait un coffre d'aspect imposant, et en tirait
une urne enfle, au moins d'apparence,  contenir la cuve de trois
arpents de vigne, puis la soutenait  mi-corps dans cette attitude
d'expectative propre au pichet que l'on prsente  la chantepleure.
Aprs quoi, tout devenait inerte, ptrifi, solennel. On et eu le temps
de rciter trois _Pater_. Une chauve-souris coupait parfois le spectacle
de sa petite tache tremblotante. Enfin quelque chose pointait: une ligne
d'ombre vigoureuse, dcrivant l'arc de cercle, joignait l'urne patiente
 la fontaine monumentale, et l'oreille reconnaissait  s'y mprendre le
gargouillis de la gouttire du Nord vomissant une pluie d'quinoxe.

Lorsque le marquis avait procd  cette opration et renferm le
liquide dans la table de nuit, on pouvait tre assur qu'il ne ferait
plus un pas pour s'loigner de ce dpt, et qu'il se coucherait et
s'endormirait l contre, en vertu de quelque chose de plus fort que sa
volont ou son caprice: une habitude, singulire  la vrit, mais
hrite de ses pres.

Ninon n'assistait pas  cette sance de trs bon gr, car ni la
mchancet ni l'espiglerie n'avaient de part dans ses actes. Elle
aimait son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir ne s'augmentait
point de la disgracieuse situation qu'il crait au marquis. Elle et
beaucoup donn pour ne point songer qu'elle endommageait son mari en
passant des quarts d'heure dlectables avec Chteaubedeau. Mais
Chteaubedeau au contraire, s'baudissait royalement  voir le marquis
coucher le nez sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, lui, le
souffle agrable de Ninon; elle s'y prtait par bont d'me et
faiblesse, mais elle tait trs contente lorsque c'tait fini et qu'elle
allait se mettre au lit.

Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'tait rgulirement couch
comme  l'ordinaire, se leva, ta son bonnet, prit une chemise propre,
son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha droit, d'un air guilleret, 
l'appartement de la marquise. Et, arriv par le cabinet de toilette, il
gratta  la porte.

Ninon reconnut aussitt la prsence de son mari et fut ennuye, non
qu'elle redoutt quelque consquence tragique, que les caractres de
Foulques et de Chteaubedeau rendaient peu probable, mais parce qu'il
lui rpugnait intimement de savoir son mari si proche et lui demandant
une hospitalit lgitime, dans le moment prcis o son amant l'enlaait
avec une vive ardeur.

Le pire fut que Chteaubedeau, qui n'tait qu'un bravache, perdit la
tte en mme temps que toute contenance; et il allait et venait tout nu
dans la chambre, essayant d'ouvrir les placards pour s'y cacher, au
moyen d'une clef qu'il avait trouve sur la table, au risque de
compromettre Ninon, qui simulait un profond sommeil pour se dispenser
d'ouvrir.

Foulques, vous le savez, n'aimait pas se mettre martel en tte; mais,
lorsqu'une envie le dmangeait, il tait tenace comme un roc de
Bretagne. Il ne s'inquitait aucunement, pour l'heure, de savoir si sa
femme recevait un amant dans son lit; mais il avait l'envie bien nette
d'occuper la place qui lui tait due dans le lit de sa femme, et il
s'armait seulement de patience en attendant que sa femme lui ouvrt.

Ninon faisait  Chteaubedeau des gestes dsesprs pour lui donner 
entendre qu'il pousst tout bonnement l'autre porte et s'en allt.

--Moi, m'en aller, fuir! exprimait Chteaubedeau d'un geste noble, que
sa nudit rendait plus solennel,--jamais!

Il prfrait entrer dans l'armoire et reparatre quand Ninon se serait
explique avec son poux. Et il introduisait la clef dans une serrure et
puis dans une autre.

--Mais, malheureux! soufflait Ninon, c'est la clef des appartements de
ma fille!

Enfin, comme le temps pressait et que le marquis grattait toujours  la
porte du cabinet, Ninon se leva et fit mine de se rsoudre  le laisser
entrer. Elle jeta au page ses vtements et courut toucher le verrou.

Chteaubedeau fut saisi d'une telle venette qu'il dcampa aussitt, sans
mme prendre soin d'emporter ses vtements, et muni seulement de cette
clef qu'il avait garde  la main.

Beaucoup de lecteurs vont certainement m'accuser de recourir ici  un
procd bien vulgaire en mettant dans la main de Chteaubedeau tout nu
la clef du gynce. Je vous assure que vous avez tort. Rien n'est plus
conforme au caractre de ce jeune homme que de vouloir s'introduire dans
un placard lors de l'arrive du mari de sa matresse, ce qui quivaut 
s'abriter du danger, et fournit une occasion de se flatter, aprs, qu'on
en a couru un colossal. Rien de plus naturel  quelqu'un qui souhaite
s'introduire dans une armoire ferme, que d'essayer de l'ouvrir avec la
premire clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, tant donn
l'esprit aventureux et hont de Chteaubedeau, que de profiter de ce
qu'on a la clef de l'appartement des vierges et de ce qu'on est nu, pour
s'y diriger tout droit.

Chteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors de la chambre de Ninon
qu'il tait rsolu  aller jouer un tour pendable  Mlle de Quinsonas.

Il n'eut pas de peine  se diriger  ttons jusqu' la petite porte
qu'il connaissait pour l'avoir vu percer par les maons. Il tourna la
clef et entra, ne sachant plus o il se trouvait, par exemple, car
l'obscurit tait complte. Il interrogea de la main un pan de mur, puis
un autre, et toucha une lourde portire de tapisserie qu'il souleva.
Alors il sentit plutt qu'il ne vit qu'il tait dans une pice vaste, et
il marcha plus librement. Deux petites lueurs demeuraient dans le foyer,
comparables  des vers luisants; elles n'clairaient aucun objet. Le pas
de Chteaubedeau, un peu lourd, car c'tait un gaillard rbl, faisait
osciller la cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, et une grande
armoire craquait.

Mlle de Quinsonas s'veilla au milieu d'un cauchemar. Son premier acte,
en pareil cas, tait de faire de la lumire. Elle se dressa sur le coude
et alluma sa bougie selon la mthode qu'on employait en ce temps-l.
Mais, comme elle tait peureuse, la bougie tant allume, elle hsita
encore  regarder autour d'elle, dans la crainte de dcouvrir quelque
chose d'effrayant. Chteaubedeau la regardait flegmatiquement; il ne
bougeait plus. Parfait silence. La gouvernante se rassura et consentit 
explorer des yeux la chambre.

Alors elle vit,  moins de deux pas de son chevet, un grand et gros
homme qui la regardait, nu comme un ver.

Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'vanouit instantanment.

Jacquette,  l'autre bout de la pice, fut rveille par le cri de la
gouvernante et aperut, en pleine clart, le favori de sa maman. Elle le
remit aussitt, parce qu'elle ne s'mouvait pas, elle, de le voir en cet
appareil, et elle conservait toute sa prsence d'esprit. Elle s'inquita
seulement et demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Chteaubedeau? Est-ce que maman est
malade?

Chteaubedeau n'avait point vu Jacquette. En entendant sa voix
innocente, ce malappris effront connut quelque chose de plus fort que
son impudique forfanterie,  savoir la loi naturelle qui commande 
l'homme de respecter la jeunesse; et il fut en proie  un trange
malaise: il couvrit rapidement, de ses mains, ce qu'il put couvrir de
son corps.

Et il s'en alla plus vite qu'il n'tait venu, en se tenant le derrire 
deux mains. Il tait tout  fait ridicule.

Ds qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit. Mlle de Quinsonas demeura
je ne sais combien de temps sans connaissance. Quand elle s'veilla, il
faisait bien plus grand jour que de coutume, parce que Marie Coquelire,
n'ayant pas trouv la clef du gynce chez la marquise, n'avait pu
ouvrir et apporter le djeuner de ces demoiselles.

A dfaut du tmoignage de la bougie qui tait consume jusqu'au bout, la
clef gare et suffi  prouver  Mlle de Quinsonas qu'elle n'avait pas
rv en voyant l'homme nu: quelqu'un s'tait empar de la clef du
gynce et s'y tait introduit; ce n'tait pas un monstre, car l'motion
lui avait laiss le temps de l'estimer bien fait, sinon celui de lui
examiner la figure.

Tout autre que Mlle de Quinsonas et promptement souponn
Chteaubedeau; mais elle tait si bien leve qu'elle ne se ft pas
permis, mme au plus secret de sa pense, d'accuser un hte du chteau
de la double infamie d'avoir drob une clef prs du chevet de la
marquise et de s'tre montr  ses yeux dans un si outrageant appareil.
Par une de ces gnrosits d'esprit que procurait autrefois une
ducation accomplie, elle jugea que quelqu'un de ces messieurs tait
sujet  des accs de somnambulisme et que le parti le plus prudent
serait de ne point parler de l'aventure, qui pouvait aussi, hlas! la
desservir personnellement. Jacquette tant dresse  ne dire jamais rien
de ce qu'elle avait vu, demeura muette vis--vis du monde, se rservant
d'en philosopher  son aise avec Pomme d'Api. Marie Coquelire attribua
la disparition de la clef  un tour de sorcellerie et en accusa
Cornebille.

Chteaubedeau, pour ajouter une farce  une farce, porta la clef sous
l'oreiller de sa mre, endormie d'un puissant sommeil.

La grosse maman Chteaubedeau se rveilla, la clef quasiment dans la
main. Mais, ayant presque aussitt entendu dire par la femme de chambre
que l'on avait d enfoncer la porte des appartements de feu M. Lemeunier
de Fontevrault, elle se tut  son tour, par sa prudence de femme adonne
aux amours coupables.--Vous voyez que les fautes comme l'innocence
concourent  nous rendre circonspects.--Cependant, aiguillonne tout le
jour par une curiosit bien lgitime, elle ne put tenir, vers le soir,
contre le dsir de savoir si la clef qu'elle possdait n'tait point
celle du gynce. Et elle alla, avec toutes sortes de prcautions,
jusqu' la petite porte.

La nuit tombait, le corridor tait dans l'ombre; une grande paix
semblait rpandue dans le chteau comme dans l'appartement des vierges.
Mme de Chteaubedeau tira de sa poche la clef, l'introduisit, la tourna
dans la serrure sans rencontrer de rsistance. Soudain, un bruit au fond
du corridor... Elle songe  revenir sur ses pas; mais on s'expliquera
mal sa prsence  cet endroit: le plus sr moyen d'viter la personne
qui s'approche est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse la porte,
elle est dans l'antichambre mais elle n'a pas le loisir de refermer! son
amant Chourie, sans cesse sur ses pas, a pntr derrire elle.

Elle s'affaisse sur le premier sige qui se rencontre, et elle comprime
les battements de son coeur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; elle
croit touffer. Son amant aux abois cherche de l'air; il ouvre une
porte: c'est la salle d'tude, actuellement dserte. Il y entrane sa
forte matresse et, l'ayant dpose sur une chaise longue, prs d'une
fentre, il dlace amoureusement son corsage gorg  pleins bords.

Elle revient  elle, se laisse cajoler, tourne de gros yeux langoureux;
cette femme vieillissante oublie tout sous le charme magique des
caresses. Son regard va de son amant au petit parterre si bien dessin,
si bien plant,  l'alle des fontaines, au bon vieux pigeonnier. Ce
n'est que peu  peu qu'elle songe  la qualit de l'endroit o elle est:
on entend, dans une pice voisine qui sert d'oratoire, la voix de
Jacquette, et celle de M. le cur qui lui donne sa leon de catchisme.

Quel dommage que ces appartements-ci soient rservs! Quelle
tranquillit on y gote! Chourie fait observer que la poussire envahit
les meubles, que des toiles d'araigne doublent les tentures, de leur
tissu lger. En effet, depuis que l'on avoisine l'poque de la premire
communion, la salle d'tude est dlaisse en faveur de l'oratoire.
Peut-tre ne vient-on jamais par ici?

Et Mme de Chteaubedeau se reprsente son existence au chteau, o le
pauvre Chourie est pi sans rpit par sa femme, par son frre
maladroit, par la marquise qui emploie ses scrupules  sauvegarder les
apparences o elle-mme a quelque rpugnance  s'exhiber en galante
aventure aux yeux de son fils, quelque vaurien qu'il soit; enfin o
chacun, portant le fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant comme
un renard qui frle le mur du poulailler. --Chourie, si nous y
revenions?...

Elle garda donc la clef et revint chaque jour ici,  la mme heure, avec
Chourie. Pour elle, d'une nature grasse et abondante, cette combinaison
offrait l'avantage d'une grande paix amoureuse; pour le pauvre Chourie,
devenu maigre et efflanqu par un rude service d'amant, il s'y joignait
un adjuvant qui puait bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en
somme, et qui provenait d'une sorte de viol d'un lieu saint, rendu plus
sensible par le murmure des voix de la fillette et du vieux prtre, dans
l'oratoire, et par la prsence, parfois, de l'inquitante belle Zbute,
dardant dans un coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou anime
tout  coup d'une danse barbare, arrive l par quelque trou mystrieux,
disparue de mme.

Moins de huit jours aprs, les deux amants, jamais troubls, tenaient
cette pice du gynce pour un pavillon  eux; ils y apportaient des
friandises, y croquaient des gteaux secs, et muaient le pupitre de Mlle
de Quinsonas en une cave  liqueurs et  vins varis. Chourie, ayant
drob  l'office un petit plumeau, commenait  pousseter par ci par
l,  nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa matresse pt, en
se retirant, mettre de l'ordre dans sa toilette et dans sa chevelure.

Tout se passait au gynce avec la rgularit des couvents. M. le cur
arrivait au chteau  quatre heures et demie; un petit bonjour  la
marquise quand il la rencontrait, un brin de causette avec celui-ci ou
celui-l:  cinq heures moins dix, invariablement, la leon tait
commence dans l'oratoire. Elle se poursuivait jusqu' six heures et
demie prcises. A six heures et demie la marquise entrait  l'oratoire,
prenait cong du bon cur et accompagnait sa fille dans la salle 
manger du gynce, o le dner de ces demoiselles tait servi. Elle
s'informait du menu, chatouillait d'un doigt le cou de Jacquette et
disait bonsoir.

Mlle de Quinsonas assistait  la leon, ainsi que Pomme d'Api et, du
moins en principe, la belle Zbute. Quand le laps de temps jug
suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le cerveau de la jeune
catchumne tait coul, M. le cur tolrait qu'une aimable dtente
succdt  l'attention soutenue, et il prolongeait en causerie difiante
la partie dogmatique de son enseignement. Quelques sauts taient mme
permis  Jacquette, dont le temprament enjou s'accommodait mal des
longues stations, et elle en profitait pour se livrer  maintes
cabrioles avec la belle Zbute.

M. l'abb Pucelle contemplait ces bats avec indulgence et les
encourageait volontiers de sa franche et cordiale hilarit, encore qu'il
lui arrivt souvent de se mettre  croppetons, sa soutane tordue entre
les deux genoux, afin de saisir plus prestement la chatte, par la queue,
au passage. Puis il se relevait, la figure rouge comme une tranche de
boeuf, et s'entretenait avec la gouvernante, soit de Mgr l'vque
d'Angers, vnrable parent de celle-ci, soit de la satisfaction que
donnait  son coeur l'difiante prparation  la communion de Mlle de
Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de sa collaboration intelligente
et zle, et, parcourant de son honnte regard les murs blanchis du
petit oratoire, les pieuses images qui l'ornaient et l'auditoire rare et
charmant, compos premirement, disait-il, d'une sainte gouvernante qui
portera aux pieds de Dieu le mrite d'avoir soustrait une enfant aux
embches du sicle; deuximement, de cette enfant, tabernacle de toutes
les grces, hritire des plus beaux biens de ce monde et candidate aux
ineffables richesses de l'autre; troisimement, de Mlle Pomme d'Api,
exemple de sagesse et de modration dans l'exubrance de la sant et de
la belle mine; quatrimement, enfin, de cette chre bte, digne joujou
de l'homme, et  qui il ne manque qu'une me pour tre notre soeur en
gentillesse et en agilit, il levait son me vers le ciel et lui
offrait avec une touchante sincrit son pur contentement.

Il arriva que Jacquette, le moment venu de cette courte rcration, ne
trouva plus la belle Zbute  son poste ordinaire et la chercha en vain
dans les coins et recoins de l'oratoire. Elle s'en affligeait; et elle
trpignait de l'envie de dcouvrir par quelle issue la chatte noire
avait pu ainsi lui fausser compagnie. M. le cur, lui aussi, regrettait
la perte de la belle Zbute.

Voil donc Jacquette  quatre pattes, M. le cur  genoux, Mlle de
Quinsonas elle-mme ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol de
cette pesante poitrine qui avait troubl le marquis de Chamarante et qui
faillit plus d'une fois, sous les chastes regards du vieux prtre,
s'chapper du corsage ouvert,  la mode du temps. On remue le prie-Dieu,
les chaises, le confessionnal rococo, joli comme une pice de nougat; on
drange la statue des saints; on met en lambeaux les toiles d'araignes.

Tout  coup, Jacquette,  plat ventre contre un vieux panneau de
boiserie, les deux menottes en abat-jour, semble attentive ou ptrifie
comme un chien  l'arrt. Elle a trouv!

Mlle de Quinsonas se relve en tenant sa gorge  deux mains; le bon cur
ajuste ses lunettes et, dsignant du doigt la petite, qui a t la plus
heureuse  la chasse, il rit de tout son coeur et de tout ce qu'il lui
reste de dents, peu nombreuses, mais longues comme des btons de sucre
d'orge.

C'tait une chatire, trou rond, dissimul par un clapet mobile ouvrant
de ci de l, au gr des alles et venues de l'animal. Lorsque Jacquette
eut pes du doigt sur cette porte secrte, elle vit, droit devant elle,
au beau milieu de la salle d'tude, la belle Zbute qui la regardait de
ses deux yeux jaunes, ayant l'oreille fine et sensible au plus menu
bruit. Puis, quelque chose de compact intercepta l'image de la chatte
noire. Puis celle-ci reparut, lchant goulment une timbale de
ptisserie qui bavait de bien belle crme. Puis elle disparut de
nouveau. Puis Jacquette la revit qui se pourlchait les babines avec une
petite langue rose et friande; des miettes de pte gluante lui restaient
colles entre trois longs crins de moustache.

C'est trs bien. Jacquette tait au comble de la joie et annonait tout
haut les dtails du spectacle. Mais elle tait curieuse de savoir la
nature de l'cran opaque qui lui drobait,  intervalles presque
rguliers, la vue de cette coquine de belle Zbute. Peu  peu son oeil
discerna un soulier, un grand soulier de monsieur, et aussi un soulier
plus petit et qui semblait de satin blanc. Le grand soulier tait
emmanch au bout d'une jambe maigre, et le soulier blanc attenait  un
fort gros mollet. La jambe maigre s'entortillait au gros mollet comme un
lierre mince et vorace s'enroule autour de la verrue d'un orme et
l'touffe en lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait, si vous
voulez, une sorte de balancier de pendule, en style de colonne torse,
pos horizontalement et oscillant d'une manire franchement hostile aux
lois de la pesanteur.

Rien n'est plus parfait que n'tait la joie du bon cur lorsque
Jacquette disait qu'elle voyait un pied noir et un pied blanc. Il en
toussait, il se pliait en deux la bedaine, il communiquait sa gaiet 
la gouvernante, qui, penche sur le corps de Jacquette, la main tale 
l'chancrure du corsage, interrogeait elle-mme:

--Et aprs, Mademoiselle? que voyez-vous? que voyez-vous? Qui donc aura
laiss un pied noir et un pied blanc dans la salle d'tude, avec des
friandises?... Aprs? aprs?

--Aprs... dit Jacquette; oh! ce n'est pas bien!

Elle se releva d'elle-mme et s'en alla dans un coin de l'oratoire en
faisant la moue comme s'il lui tait arriv quelque chose de
dsagrable.

Mlle de Quinsonas fut sur le point de s'allonger pour mettre l'oeil  la
chatire. M. l'abb Pucelle, trs ingambe encore malgr son ge, ne le
souffrit pas.

--Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!

En un instant, voil M. le cur  quatre pattes, fermant un oeil,
ouvrant l'autre  la chatire, se souvenant d'avoir t gamin. Sa vue
est bonne; il distingue  merveille, mais il ne peut en croire ses sens;
il faut qu'il soit bien troubl pour qu'une telle expression lui
chappe: --Bon dieu de bois! s'crie-t-il.

Car il voit plus non un pied noir et un pied blanc, mais une paule de
femme grasse, un cou, un sein pareil  de la pte bien leve, qu'une
main prouve par pressions interrogatives ou bien flatte par petits
tapotements amicaux,  l'instar du mitron qui va porter son pain au
four.

Il se redresse, retombe aussitt sur un sige, s'essuie le front du
revers de la main; puis il se frictionne vigoureusement les yeux, comme
pour en chasser quelque chose d'immonde. L'indignation, la stupeur
l'emportent, en sa vieille me probe, sur la prudence et la diplomatie,
et il ne songe plus qu' la petite catchumne qui a vu ce que lui-mme
a vu. Il se prcipite vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise le
front; il invoque au plus haut du ciel la grce d'un divin oubli sur
cette jeune imagination; il voudrait qu'une source clarifie jaillt de
quelque part afin d'y laver sa petite amie  grande eau; il a tant de
chagrin, le digne prtre, qu'il en pleure, et,  dfaut de source
miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent peut-tre par la permission
de Dieu, se rpandent sur les cheveux blonds de Jacquette.

Mais, sous cette tempte morale, Jacquette, dont les proccupations sont
bien diffrentes, dit tout simplement:

--C'est la belle Zbute que je voudrais bien ravoir!

Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est sur le gril. C'est qu'elle a la
fringale de regarder par la chatire, et qu'elle n'ose; et c'est aussi,
toute curiosit mise  part, qu'il faudrait bien qu'elle st ce que
Jacquette a vu dans la salle d'tude, car s'il y a dommage, qui, sinon
elle, paiera les pots casss? Elle attend que M. le cur l'autorise 
pntrer dans cette salle. Mais M. le cur est tout  ses lamentations
et  ses exorcismes.

Il se fait tard; l'heure a sonn; et la marquise entre dans l'oratoire
avant que l'on ait eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est
opportun de lui dire.

Elle trouve la gouvernante dfaite; elle voit Jacquette essuyer
tranquillement avec son mouchoir les larmes que M. le cur rpand, et le
cur encore en feu, levant les mains au ciel ou les abaissant pour
dsigner du doigt, dans la boiserie, le trou drob de la chatire.

Ninon interdite ouvre vainement les yeux; elle ne comprend rien. Tout 
coup le clapet se soulve comme un couvercle de tabatire, et les deux
chandelles jaunes de la belle Zbute illuminent sa frimousse de
ngrillon. Ninon veut rire, mais le cur l'arrte d'un geste, et dit:

--Madame, cet animal est l'image du dmon qui s'est introduit dans ce
saint asile, selon un usage qui lui est familier et que Dieu permet, car
ses desseins sont insondables: Satan est votre hte, Madame la marquise;
il rampe et s'agite immodrment de l'autre ct de cette cloison!

Ninon les croit devenus fous: elle va tout droit  la porte de la salle
d'tude, veut l'ouvrir, l'branle, mais en vain: un verrou est pouss 
l'intrieur; elle court  l'autre porte communiquant  la chambre 
coucher: mme obstacle.

La voici possde d'une de ses grandes colres, maintes fois provoques
sous vos yeux par le souci de la bonne ducation de sa fille. En outre,
elle n'aime point avoir fait de vains frais de clture et
d'amnagements;--c'est une sensibilit de propritaire;--disons aussi
que, malgr sa personnelle faiblesse vis--vis de l'amour, elle commence
 ressentir un pais dgot de ces cratures partout vautres et qui
souillent sa maison. Non,  la fin, cela vous coeure! Or elle se doute
bien qu'il s'agit encore de tels dportements.

Elle tente de dfoncer la porte  coups de talon, elle crie, elle
pitine. On l'a entendue on vient. Voici son mari qui la suit maintenant
de prs comme il faisait jadis de Mlle de Quinsonas; voici
Chteaubedeau; voici Malitourne l'empress, toujours prt  se rendre
serviable. Il fait blier de ses reins, heureux de plaire  la marquise.
Le verrou a saut; la porte s'ouvre. Malitourne tomb net sur son sant,
demeure aplati comme pellete de terre.

On l'enjambe; on se rue dans la pice. Qu'y voit-on? Personne, mais les
dbris d'une collation. Ah! regardez  la fentre! Qu'est cela? Un vol
d'outardes? une armoire  chiffons? le panier de la blanchisseuse? Non:
une femme qui a saut par le balcon! On s'y porte. Ciel! un amas de
chairs innombrables dans une corbeille de linge et de dentelles,
titanesque bouquet jet des nues  un long pieu fourchu qu'on voit fich
en terre au fond du foss! C'est Mme de Chteaubedeau, toutes jupes en
l'air, qui va rejoindre Chourie par la route arienne frquente des
classiques amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles.

Vous croyez que l'accident va tourner  la confusion de cette grosse
dame? Elle l'et mrit, car, franchement,  l'ge qu'elle a, il sied de
garder plus de pudeur. Mais je ne sais si Celui qui a rgl les affaires
du monde raisonne comme nous et j'incline  le croire, au contraire,
dispos  prendre toujours et aveuglment le parti de l'amour. Du haut
de son sige, il n'aperoit gure le ridicule,--il est possible aussi
qu'il le nglige,--et, pour peu qu'il souponne qu'un couple a quelque
chance de contribuer  cette prolificit des races qui est vraiment
tourne chez lui  la manie, il tend sur ce couple sa main du pouce et
de l'index, il en rapproche les lments et, du restant de ses doigts,
couvre l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour enflammer une allumette
contre le vent.

Mme de Chteaubedeau eut la chance, en l'occasion, de se casser la
cuisse. Vaste cassure! Les personnes qui regardaient tomber par la
fentre cette grande quantit de chair nue et qui se flicitaient ou se
courrouaient d'assister  un dlit si flagrant, prouvrent un bref
retour dans leurs sentiments quand ils purent vrifier que ce qu'ils
apercevaient de Mme de Chteaubedeau renversait par son poids M. de la
Valle-Chourie, le couvrait tout entier--quoiqu'il ft fort long,--enfin
que le tout demeurait au fond du foss, aussi inerte qu'un pot  fleurs
aplati par la chute d'un troisime tage. On ne songea plus qu' voler
au secours. Les deux complices se mtamorphosaient en victimes.

Ninon, elle-mme, si furieuse, n'couta que son bon coeur, et elle
soigna Mme de Chteaubedeau comme elle avait soign son fils. Chourie en
tait quitte pour une cte enfonce, mais il faisait si mauvaise mine
que sa femme lui pargna les invectives multiples amonceles dans son
acide arrire-gorge.

Et M. le cur? direz-vous.--M. le cur ne consentait plus  s'en aller
sans avoir administr les deux malheureux qu'il voulait croire punis par
la Providence. Ils n'eurent pas besoin de cette sollicitude suprme, et
l'accident, qui et pu avoir les consquences les plus graves, se
termina  la satisfaction de tous.

Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son coeur maternel, de ce que
Jacquette et assist, par la chatire,  la scne de la salle d'tude,
et elle se reprochait de ne pas rparer l'outrage fait  des yeux
innocents, par un chtiment exemplaire. Une expulsion impitoyable de
ceux qui y avaient jou un rle, telle tait vraiment la solution qui
s'imposait  son esprit logique.

Elle ressentait un grand chagrin, mais elle s'avouait qu'elle en aurait
un plus grand encore  se priver de presser contre sa poitrine les gros
muscles de Chteaubedeau. Et la pauvre marquise en devenait toute
tnbreuse, car ces contradictions crent, pour une femme, une vilaine
situation. Elle se maudissait, mais courait  son plaisir avec un
entrain plus farouche.

Elle adopta donc la mesure de rparation que lui proposait M. le cur.

Cela consistait en une retraite de neuf jours, prche spcialement pour
Jacquette, mais  laquelle le bon prtre exhortait Mme la marquise 
assister, car elle tait aux yeux de Dieu, disait-il, responsable de la
souillure inflige  l'me de sa fille par l'incontinence de ses htes.
Pour donner  la chose plus de solennit et lui faire porter plus de
fruit, M. l'abb Pucelle tait dcid  confier la parole  un saint
moine de l'abbaye de Ligug, en Poitou, qui, par hasard, se trouvait 
Saumur et qu'il comptait au nombre de ses amis.

On vit un noir bndictin aux yeux de braise ardente. Son froc tait
rp, ses poignets crasseux, ses pieds crotts;  sa taille tait nou
un cuir gras dont les bouts superflus ballaient devant les jambes, en
lanires menaantes. Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et sa
figure osseuse et blme tait sillonne de rides profondes imitant le
dessin des fleuves et des canaux sur une carte de Hollande. Il n'avait
point de dents: quand il fermait la bouche, de molles membranes tendues
des narines au menton, se plissant  mille plis, se rduisaient en une
boulette de papier froiss qu'il avalait d'une seule gorge et
restituait presque aussitt, fidlement. Quand il ouvrait la bouche, le
dfaut d'articulation donnait  sa parole caverneuse un air lointain,
parent des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on imagine la voix des
spectres; et la moindre chose qu'il disait produisait une grande
pouvante.

Il parla dans le petit oratoire, en prsence de ces demoiselles, de la
marquise et de M. le cur. Ni Pomme d'Api ni la belle Zbute n'avaient
t admises. Jacquette en voulait beaucoup au capucin d'tre cause qu'on
la privait de sa compagnie ordinaire; elle se vengeait en se moquant du
vieil dent et en pouffant de rire derrire l'cran de ses mains
jointes, toutes les fois que le bonhomme mchait la moiti de sa figure,
entre son menton et son nez.

Ds la premire confrence, Ninon fondit en larmes, se priva de dner et
eut la force de fermer la porte de sa chambre  Chteaubedeau. Elle le
recevait encore jusque-l, car elle n'avait pas t en peine d'opposer
aux desseins amoureux de son mari des fins de non-recevoir irrfutables,
et le brave homme retournait dormir chaque soir le nez sur sa table de
nuit, comme par le pass. Mais il ne pouvait matriser le regain d'amour
qu'il prouvait pour sa femme, et il la poursuivait d'agaceries tout le
long du jour, ouvrant ses grandes mains comme du temps que la
gouvernante vivait en libert, et tirant le bout de son nez comme un
gland de sonnette.

Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le lendemain, foudroya la
dbauche et les plaisirs illgitimes. Il ne faisait pas normment de
bruit, mais le souffle de sa voix semblait venir du ciel mme, par une
petite fissure, et ce chuchotement divin, dans l'ombre de l'oratoire,
pour les mes de bonne volont, tait plus bruyant que le tonnerre.

Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de peine,  vrai dire n'en
profitait gure. Les batitudes clestes et les tourments de l'enfer
taient sans prise sur son esprit positif et pur. Elle en faisait le
rcit fidle  Pomme d'Api avant de s'endormir, mais de la mme faon
qu'elle lui et rpt un conte de fes ou une lgende de Marie
Coquelire. Elle rangeait cela dans sa tte parmi les choses qu'on
dit. Et cela prenait place  ct des choses qu'on fait et des
choses qu'on voit, sur une ligne bien droite et bien unie. Des unes
comme des autres elle ne tirait ni motif d'dification ni matire 
s'indigner. Elle avait une me docile et courageuse, qui acceptait le
monde tel qu'il est.

Mlle de Quinsonas tait  l'preuve de l'loquence sacre, ayant entendu
d'illustres prdicateurs  la cathdrale d'Angers, alors qu'elle
habitait la petite ruelle. Mais il n'en tait pas de mme de Ninon, qui,
hormis les remontrances de Mme de Matefelon, n'avait jamais t atteinte
par une parole mouvante. Elle se crut une grande coupable ayant mrit
une ternit de supplices affreux, tant par son inconduite particulire
que pour avoir favoris dans sa maison les dbordements de la luxure.
Elle voulait couvrir sa fine peau d'un cilice; elle inaugura ce rgime
par de gros torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs supporter. Elle
jena, passa des heures en prires, s'abma les genoux. Enfin, comme la
retraite touchait  sa fin, elle se jeta aux pieds du capucin et lui dit
de disposer de sa vie selon la volont de Dieu: elle tait toute
prpare, s'il le fallait,  se retirer dans le dsert.

Le capucin lui dit que Dieu tait touch d'un si beau repentir, mais
qu'il se contentait  moins de frais. Il ne l'appelait point au dsert,
il ne lui demandait point de mortifications surhumaines, mais bien de
vivre dignement et de remplir avec ponctualit ses devoirs d'pouse et
ceux de mre.

Ninon respira et s'estima bien heureuse d'tre quitte  si bon compte.
Une grande paix descendit dans son me quand le moine la bnit, et elle
souriait doucement et remerciait Dieu, car il lui semblait maintenant
qu'elle ferait son salut trs srement et avec une grande facilit.

Ninon tait demeure assez longtemps avec le capucin dans l'oratoire,
aprs la dernire instruction. Les auditeurs s'taient retirs, M.
l'abb Pucelle le dernier, tout rayonnant de l'issue inespre de cette
retraite; car par la purification de Ninon, il estimait que les
dernires traces du scandale taient effaces. Le moine laissa lui-mme
Ninon abme sur son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait de
son oeuvre.

Pendant ce temps-l, le marquis cherchait sa femme, car il la dsirait
sans cesse plus violemment, et, quant  lui, il envoyait aux cinq cents
diables ces tonnerre de d... de capucins, qui,  son sens, n'taient
bons qu' dtourner les femmes de l'amour.

Il vint donc rder autour de l'oratoire et gratta  la porte, selon la
coutume que vous lui connaissez quand il veut entrer chez sa femme.
Ninon prta l'oreille et reconnut son mari. Elle fit le signe de la
croix, alla vers l'poux que le ciel lui avait dparti et lui ouvrit les
bras en lui disant:

--Mon ami, je suis votre servante; faites de moi ce qu'il vous plaira.

Foulques, qui tait loin de s'attendre  de si agrables paroles,
demeura un tantinet stupide mais il accueillit galamment sa femme, et en
peu de temps, tandis qu'il la baisait dans le cou, il rsolut de
parachever l'aubaine. Il enveloppait Ninon dans ses grands membres et la
pressait comme une belle vendange. Elle avait clos les yeux et elle
balbutiait: Pas ici!... Non... non... pas ici!... je vous en prie! Il
la souleva  trois pieds du sol, quoiqu'elle ft lourde de chair, et,
ayant franchi l'antichambre avec la rapidit d'un courant d'air, il la
jeta sur le premier lit qu'il entrevoyait dans la pnombre du soir.

Ninon continuait de crier: Pas ici! Pas ici! Mais le marquis guignait
ce moment-l depuis trop longtemps pour tre en tat de discerner un
lieu de l'autre; la pice semblait solitaire; et d'ailleurs il soufflait
fort par ses narines, faisait grand bruit, n'entendait rien.

Et Jacquette, qui tait en train de rciter  Pomme d'Api le dernier
sermon du capucin, baissa la voix pour ne pas gner son papa et sa
maman. Mais elle ne s'interrompit pas, afin d'viter que Pomme d'Api lui
demandt pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle ft le moins du monde
trouble par ce qu'elle et d rpondre  sa fille, mais enfin elle
aimait autant n'avoir pas  en parler.

Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api dans son tablier, et gagna la
porte  pas de loup, lorsqu'elle eut fini de rpter le sermon du
capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite cervelle, qu'il tait plus
convenable de s'en aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour
atteindre le verrou que son papa avait eu soin de pousser; mais, en se
haussant sur son tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec
Pomme d'Api.

La marquise sa mre se leva d'un bond, comprit ce qui tait arriv, et
un mot trs juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment justifi par
le machiavlisme qui prside parfois  l'enchanement des vnements de
ce monde:

--Ah! zut, alors!...

Et elle retomba sur le dos, jetant  la fois ses deux jambes en l'air,
ce qui signifiait bien clairement: Que le diable m'emporte si je me
casse la tte dsormais pour garantir l'innocence d'une jeune fille!




XX

LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP DE FUSIL DANS LE
LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE
CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET AFFREUX. QUELQUES MOTS DE
PHILOSOPHIE; VANIT DE CES MOTS. LA LEON D'AMOUR EST FINIE.


Tout porte  croire qu'il y a dans le monde un principe malin que l'on
nomme communment le diable et qui s'introduit  travers nos affaires,
pour nous dcourager de pratiquer la vertu. Les mfaits de ce fcheux
sont de tous les instants: n'allez donc pas prtendre que je l'aie fait
intervenir arbitrairement dans les aventures du gynce.

M. de Chemill, vieux libertin qui ne croit ni  Dieu ni  diable, vous
dirait que dans le cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention
surhumaine, mais la manifestation de la toute-puissance de l'Amour, qui
rgne sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au plus petit lieu, qui
culbute les tempraments les mieux tablis et djoue les combinaisons
les plus subtilement machines. Serait-ce  cause de cette grande force
de l'Amour que nos vieux pres le confondirent souvent avec le prince
des Tnbres, c'est--dire avec la seule puissance qui pt se mesurer 
Dieu? Je vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir ce mystre.
Retenons seulement que les bonnes gens et messieurs les esprits forts
recourent  des termes diffrents pour dsigner une mme chose qui nous
surpasse les uns et les autres, et de haut, c'est trop vident.

A la faon dont la marquise a prononc les mots significatifs, rappels
 la fin du dernier chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il
tait facile de prvoir que sa conversion ne porterait pas tous ses
fruits. Elle fut, en effet, tellement dpite du maudit hasard qui
l'avait fait,--elle, mre dvoue et pleine des meilleures
intentions,--mettre le comble aux scandales de sa maison dans le moment
mme o elle accomplissait, je ne dirai pas la pnitence, mais le devoir
impos par le saint prdicateur, qu'elle et voulu se livrer
sur-le-champ  quelque action abominable, qui l'expost  tre montre
au doigt par l'humanit tout entire. Elle n'en trouva pas l'occasion,
mais elle courut presque tout de suite se pelotonner contre son amant,
et se moqua avec lui des terreurs que lui avait causes la retraite.

Chteaubedeau, pendant ses loisirs, s'tait adonn au divertissement de
la chasse. Il chassait au dehors, chassait au dedans: forts, landes,
vignes, moissons, enclos du parc; il tirait partout, tirait au hasard,
ayant jur de dpeupler Fontevrault de tous les lapins, de tous les
oiseaux, de toutes ces jolies btes qu'il est si agrable de voir passer
effarouches dans la campagne ou dans les bois.

Ninon ne tarda pas  prendre got  cet exercice. Ce que disait ou
faisait Chteaubedeau tait merveille. Elle avait mme abdiqu la pudeur
qui lui tait naturelle et ne craignait pas qu'on la vt  toute heure
de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait
avec lui; c'tait, dans le chteau, un vrai carnage. Les paons, les
cygnes des bassins, au moins la moiti des colombes, d'inoffensifs,
agneaux, des chvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les
daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en
peu de temps.

Ces fous, un jour nous turent la belle Zbute!

Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis
des annes, car il n'tait venu  personne l'ide de troubler leurs
bats. Chteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne ft atteint.
Aprs les avoir poursuivis, traqus, massacrs durant des semaines, il
arriva, lors d'une des dernires belles journes de l'automne, qu'on eut
la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.

C'tait au commencement de la tombe du jour. Chteaubedeau et la
marquise traversaient ce bois de chnes dont je vous ai parl, vous vous
en souvenez peut-tre, lorsque je vous ai racont la croisade matinale
de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y taient assises
un moment sur un banc avant de pntrer dans le labyrinthe. Les deux
amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y
exprimrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui,
selon toute apparence, avait d venir se rfugier dans ces parages.

Le pauvre Fleury, bon  tout faire et  qui, pour le moment, taient
dvolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens
s'taient rallis dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie
 faire avant nuit noire dans ces b...... d'alles aussi habiles 
tromper les btes que le monde.

Chteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voil dans le
labyrinthe, dont Ninon sait par coeur les mandres.

Elle s'arrta devant une de ces lunettes mnages dans les fourrs, 
peu prs  hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas
avait aperu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua trs
nettement encore, malgr l'approche du soir, la statuette de marbre, et
elle la montra  Chteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'tonna
que ces lunettes demeurassent si bien tailles dans des fourrs
d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en mme temps le bon tat des
alles, o cependant personne ne frquentait. Ninon, qui n'avait point
pens  cela, s'en merveilla  son tour. Elle alla  une autre lunette,
y mit l'oeil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier
jour; et cependant ce jour remontait maintenant  bien des annes.
Chteaubedeau se souvint en effet qu'il n'tait qu'un gamin lorsque Mme
de Matefelon le tenait loign du bain des dames ainsi que le chevalier
Dieutegard.

--Pauvre chevalier!... soupira Ninon.

Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue l, toute nue, un
soir d'automne presque pareil  celui-ci.

Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la
lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de
son fusil dans ce cylindre creus  mme le feuillage. Elle se disposa 
tirer  premire vue sur ce qu'elle jugeait tre le daim bondissant  la
gueule des chiens.

Elle paula donc son arme, et attendit, un oeil clos, l'autre brillant
d'une cruelle ardeur, ses belles lvres recroquevilles comme pour
saisir un grain de mil.

Tel tait  ce moment, son apptit de dtruire, qu' dfaut du passage
de l'innocent animal, elle avait rsolu de massacrer la statuette.

Mais, pan!... Elle a tir.

Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon,
dans son coeur de femme, et son imbcile amant lui-mme, ont tressailli,
en reconnaissant que l'me d'un homme s'chappait.

Ils courent vers le bassin,  travers le ddale du labyrinthe. Faisons
comme eux. Ah! mais, nous voil perdus...

Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrire et nous
retrouver l-bas, au bord de la Loire, prs de la maison du passeur,
dans la cabane de Cornebille, o nous avons laiss le chevalier
Dieutegard.

Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste mnage! Ils dormaient le
jour, par honte de se montrer dans leur dnuement, et aussi parce qu'ils
passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantt sous les fentres de
Ninon, tantt  entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette
baise un jour par Ninon, tantt enfin  pcher au verveux dans la
Loire, au risque de se faire prendre par la marchausse, ou bien
encore,--il faut l'avouer  la confusion de notre chevalier amoureux,--
voler la volaille et les oeufs frais dans les fermes. Le reste du temps,
Dieutegard faisait redire  Cornebille la scne du bain de Ninon, et il
prouvait un sombre plaisir  voir tinceler les prunelles de son rival
barbare. Cornebille excitait Dieutegard  parler de la marquise, et il
avait sans cesse l'envie de se prcipiter sur lui et de l'trangler,
quand il tait question des faveurs qu'elle lui avait tmoignes, mais
il ne l'tranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de
Ninon, le lendemain. Alors il faisait dvier l'entretien sur
Chteaubedeau, et c'tait celui-l de qui il tranglait le fantme.

Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie
Coquelire apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette
honnte femme n'et os voler une aune de drap  ses matres. Elle ne
s'aventurait d'ailleurs plus gure  la cabane, car elle se mourait du
regret d'avoir parl, aprs avoir failli mourir de ne point parler, et
elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui
la consumait.

Dieutegard avait eu son habit feuille morte trs endommag par le
contenu du vase de nuit reu sous les fentres de Ninon; il avait fallu
le laver parce qu'il tait imprgn d'une mauvaise odeur, et sa belle
soie rtrcie, ride, tait pareille maintenant  la pelure d'une pomme
de reinette qui a pass l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des
taches, ni de la guenille qui provient de porter un vtement jour et
nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin,  la gueule des chiens.
Il fallait signaler cette misre parce qu'elle a de l'importance: il est
pnible  un homme bien n d'tre mal mis. Le chevalier en souffrait
beaucoup.

Il ne prvoyait pas de terme  sa dtresse, car son amour s'aggravait
avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait
jamais, et par l'mulation diabolique qu'il recevait du froce amour de
son compagnon.

L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas dtourn du besoin d'approcher
Ninon, car lorsqu'on a commenc de souffrir par un grand amour, toute
douleur nouvelle est plus avidement souhaite qu'un rendez-vous par un
amant heureux. Il tait retourn sous les fentres; il avait pass des
nuits dans la volupt amre d'un bien-aim voisinage. Il avait aussi
pris got  la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille
et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du
parc connu d'eux, taillaient, mondaient, ratissaient; ils entretenaient
la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faence; ils se
jetaient  l'eau et poussetaient l'Amour de marbre avec les soins
qu'une mre a pour son enfant.

Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort  faire, parce que les
pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y
tenaient attaches, enfin parce que les nuits taient noires, par les
temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premires lueurs
du jour, en courant de grands dangers.

C'est ainsi qu'ils avaient t surpris un matin par les coups de fusil
de la chasse de Ninon et de Chteaubedeau. On tirait dans le bois o le
bassin se trouvait enclos, et ils avaient d demeurer cachs dans le
labyrinthe. Une balle perant les fourrs avait bless Cornebille 
l'paule.

Cet homme, dont la vie tait pire que la mort, aprs s'tre lav dans le
bassin, et pans de son mieux, conseilla  Dieutegard de monter sur un
arbre lev, o l'on aurait moins de risques d'tre atteint et plus de
chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la
premire fois depuis le jour fatal o il avait vu Ninon  demi nue sur
son lit, il la vit, de trs loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et
il fut tout  coup plus ple que s'il avait reu la blessure dont
souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui
tait sur un chne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui
demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de
savourer davantage, en lui-mme, sa douleur ou sa joie. Comme il ne
soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura
sur sa branche, boulevers par une motion immense. Son coeur faisait le
bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans
le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.

Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un
tre qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperu de loin,
soit cause que le sang s'arrte dans les veines d'un homme. Aussi, pour
si peu, le chevalier sentit que la mort avait touch ses membres, un 
un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris
qu'il tait, c'est--dire entour d'anges magnifiques, de prophtes
barbus et de saints  la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait
point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait
excellent accueil dans cette belle assemble. Bien entendu, il n'osait
pas avancer trop, mais il entendait que l'ternel en personne lui
parlait du haut de son trne et lui disait:

Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir port dans votre
coeur la pure flamme d'amour qui soulve les hommes au-dessus de la
terre, et qui vous a amen ici ainsi que toutes les personnes que vous y
voyez runies. Je vous ai trs bien entendu, le matin o vous m'avez
pri, au bord de la rivire. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la
marquise de Chamarante... Il est curieux que les hommes en soient encore
 se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se
tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.--Non,
Monsieur! votre me brlait du feu qui distingue les plus valeureux de
ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des
meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous levait vers la beaut, qui
revt mille formes; vous avez t sensible  mon soleil,  ma nuit, aux
eaux, aux bassins qui refltent mon ciel et mes toiles, au charme de
mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous
avez got les potes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de
ma cration; vous avez cru  quelque chose de superbe qui flotterait
au-dessus du monde, et pour cette chose qui,  vos yeux d'enfant,
n'tait encore que confuse, vous eussiez donn votre vie aussi gentiment
que votre mouchoir. Vous eussiez pu tre un martyr, un aptre, un grand
soldat. Le hasard vous a plac en prsence d'une femme de frache figure
et de corps engageant, et vous l'avez pare de toute la beaut qui tait
en vous. Et, tenez!  vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne
suis pas fch que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le
derrire; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le got de
la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la
part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde
le conoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des
hros, qui brille, Monsieur,  ce point qu'on le peut distinguer d'ici,
 l'oeil nu... Penchez-vous plutt, je vous prie...

A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien
voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui vita
de se casser les reins, mais le tira du songe o il avait entendu Dieu
le pre lui parler. Et comme il tait fort jeune, il fut content de
n'tre pas mort, malgr la belle rception qui semblait lui tre
destine au Paradis, car les paroles du Crateur ne lui plaisaient qu'
demi, et pour lui, il demeurait fermement dans l'illusion d'aimer
Ninon d'une flamme qui tait hroque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra,
mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empchait mme de sentir
qu'il tait tremp de la tte aux pieds.

Il sourit donc encore  la vie, quelle qu'elle ft, et envoya de la main
un baiser  Ninon qu'il savait n'tre pas loin de l; puis il profita de
ce qu'il tait prs de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place
o Ninon, un jour, avait pos ses lvres.

Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le
marbre, vis--vis de la lunette o Ninon paulait son fusil, que le coup
tir par elle l'atteignit en plein coeur. Et il retomba,  demi dans
l'eau,  demi sur les marches du socle de l'Amour.

Ninon, qui accourait avec Chteaubedeau par le plus court chemin, arriva
au bassin presque aussitt le malheur accompli, et elle vit ce jeune
homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tte exsangue
renverse sur la dure marche de pierre. Elle ne se pma point, car elle
avait de l'nergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu
souvent; mais elle croyait avoir bless un malandrin. Ce fut en
s'inclinant  la margelle, dans une attitude inquite et charmante qui
et rappel  la vie le chevalier s'il l'et pu voir, qu'elle reconnut
la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait
le visage de Dieutegard,--presque pareil, quoique amaigri et fltri, 
celui qu'il avait en ce lieu mme, le jour o elle avait voulu d'abord
le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout  fait et
vigoureusement contre lui,--le pass se reprsenta  sa courte mmoire
de femme, et elle eut aussitt une douleur aigu et bien sincre qui lui
arracha un cri dchirant.

Mais, sans perdre la tte, elle commanda  Chteaubedeau de se jeter 
l'eau et de secourir son ancien ami; puis elle cria Au secours, au
secours! et s'enfuit afin de guider les gens  leur arrive dans le
labyrinthe.

Chteaubedeau jeta son habit, en rflchissant que ce qui venait de se
passer l tait dplaisant. Il prouva l'eau, du gras de l'orteil, et
s'lana.

Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une masse d'os, lourde
comme un tronc de chne vert, lui tomba du haut d'un arbre, entre les
paules, et le fit plonger jusqu'au fond de l'eau. Il revint  la
surface en mme temps que ce bolide et vit, en s'brouant, un visage
horrible qui s'brouait aussi, et si prs du sien, qu'ils se soufflaient
de grandes eaux au nez l'un de l'autre.

Chteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, et le souponna aussitt
de ne lui vouloir pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, en lui
tombant dessus, lui avait fait trs mal. Il ne songea donc plus qu' se
sauver. Mais Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, et il
tait hors de l'eau quand Chteaubedeau mettait le pied sur l'chelle
marine. Cornebille l'attrapa par une jambe et le rejeta  l'eau; ensuite
il lui empoigna l'autre jambe, et,  genoux sur la margelle, il le
secouait, la tte en bas, comme on voit les laveuses tremper dans la
rivire une longue chemise de nuit.

Mais Chteaubedeau tait si souple qu'il se redressa avec la vigueur
d'une vipre. Il parvint, d'un lan,  ressaisir ses jambes  poignes,
et il trancha d'un seul coup de dents deux phalanges de la main du
monstre qui lui broyait les chevilles. Cornebille lcha prise  cause de
l'atroce douleur; le page bondit dans l'eau comme une otarie, et en
sortit sans chelle, d'un saut d'animal traqu.

Mais aussitt Cornebille se reprsenta  lui, saignant de l'paule,
dgouttant d'eau, et secouant sa main rompue, retenue par une peau
coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux hommes se rurent l'un
sur l'autre  bras-le-corps.

Chteaubedeau tait affaibli de sa secousse et de la terreur, Cornebille
par la douleur physique et le sang perdu; Chteaubedeau dfendait sa
vie, mais Cornebille assouvissait sa haine, ce qui le rendait trs fort.

Ils tombrent sur le sable qui saupoudra leurs dos humides d'une
poussire d'or. Un dernier rayon descendait de la cime des grands
arbres. Chaque fois que le sorcier voyait la figure du page, il gonflait
son cou et ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. Quand ils
taient tous deux par terre et qu'ils roulaient, en un seul tronc,
contre la margelle de marbre, leurs os craquaient.

Enfin on arriva: les domestiques, les htes du chteau, M. de Chemill,
le marquis, et jusqu' Jacquette et sa gouvernante, tous essouffls,
Ninon avec eux.

Elle pensait trouver Dieutegard tendu sur la mousse et Chteaubedeau
genoux  ct de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle fut trs
stupfaite de ce qu'elle dcouvrait: le pauvre chevalier tait toujours
tendu, immobile, sur les degrs de l'Amour, et quelque chose de
terrifiant, un animal bicphale, informe et sans nom, se tordait, en
soufflant, et hurlant, sur un sol de boucherie.

Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce
qui se passait, s'employrent  sparer les combattants. Chteaubedeau
demandait grce; mais Cornebille le tenait serr dans un garrot et
disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus,
comme  un marc de raisin. Ils taient sanglants et hideux. Tout effort
pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre tait
vain.

Ninon parvint  se faire jour  travers le groupe d'hommes qui voulaient
lui pargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son coeur;
elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y russir, tant elle tait
mue; enfin elle pronona sur un ton suppliant:

--Cornebille!

Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes
 la voix de son matre, le monstre, en entendant son nom tomber de
cette bouche, dtourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant
s'garer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il
voyait, car la passion sauvage de cet homme me dpasse. Cependant, il ne
lchait point les membres de Chteaubedeau, qui, lui, si peu digne
d'intrt qu'il ft, faisait piti, je vous assure.

Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander
imprieusement du doigt  Cornebille, en rptant son nom. Cornebille
releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, pench sur lui, le
visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se
fixa sur le doigt.

Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lcha tout pour
le porter  sa bouche. Ninon dfaillait d'horreur. On voulait,  coups
de pieds, faire lcher prise  la brute odieuse. Mais Ninon eut l'me 
endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Chteaubedeau pendant que
le monstre lchait le doigt.

Il lchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant
entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglante du sol,
en lchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et
de sa tte inhumaine sortaient des hoquets incomprhensibles parmi
lesquels on distinguait Merci! Puis cela devint des grondements
d'orage apais; il consacrait tout son restant de vie  se soutenir afin
d'atteindre le doigt et le lcher encore. Enfin il retomba tout d'un
bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin.

Alors les uns donnrent des soins  Chteaubedeau qui en avait grand
besoin, les autres au malheureux chevalier qui tait maintenant
au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le dshabilla pour
examiner sa blessure. La petite balle l'avait touch au coeur, comme je
vous l'ai dit. Quand on eut pass dessus un linge humide, on vit le nom
de Ninon crit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait traces.
De sorte que Ninon apprit en un mme moment la grande passion de ce
jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient
l,--gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des
mes--furent fort tonnes. Marie Coquelire ne put se retenir de
rpter ce qu'elle avait dj dit sur la vie mystrieuse des deux tres
qui gisaient l, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur
l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il
fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires.

La nuit tait venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets,
sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumire,
et qui se dressait intacte, indiffrente et impudique, au milieu des
vnements.

                   *       *       *       *       *

M. le baron de Chemill crut le moment venu de prendre Jacquette par la
main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non
seulement en cette journe, mais depuis le temps qu'on s'efforait de
lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillt de
tout cela matire  se dgoter de l'amour, qui est un sentiment trs
noble et trs beau quand il vient  son heure et dans des conditions
telles que rien ne le fasse dvier de sa route droite. Il lui dit
qu'elle tait grande  prsent et qu'on pouvait lui parler comme  une
femme. Et il se donna en effet la peine de lui claircir diverses
particularits du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui
en demeurt inconnu et n'excitt sa jeune imagination par l'attrait du
mystre.

Avec des termes qu'il s'effora de trouver mesurs, il toucha devant sa
filleule  ce grand sujet qui bat comme un coeur au centre de l'univers
et l'alimente, et que seule la mchancet des hommes et des moeurs
parvient  rabaisser et  avilir. Enfin il s'leva trs haut l-dessus
et dit des choses superbes.

En effet, c'tait un philosophe; et il s'tait construit, comme ses
pareils, sur toutes choses, des systmes ingnieux et sduisants.

Jacquette l'coutait, car elle tait toujours attentive  ce qu'on lui
disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui
lui fut cach, rien de ce qui lui fut clairci, ce modifia la contenance
que Jacquette devait prendre vis--vis de l'amour lorsque celui-ci se
prsenta.

Car elle pousa, vers l'ge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle
aima tendrement ds qu'il eut demand sa main, quoiqu'elle ne l'et
jamais vu auparavant. Et, aussitt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle
fut si pudique, que le moindre mot malsant, qu'il lui tait bien gal
d'entendre jusque-l, lui devint dsagrable: elle rougissait et croyait
trs volontiers que son mari tait un ange; elle oublia tout ce qu'elle
avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgr elle et tout ce que son
parrain le philosophe lui avait enseign, et il n'y eut jamais de femme
plus vertueuse  la fois et plus agrable  son mari, car elle tait
venue au monde avec une me simple dans une chair bien portante.

Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix
d'une gouttelette de beau sang.




TABLE DES MATIRES


  Chapitre I.          1
  Chapitre II.         5
  Chapitre III.       11
  Chapitre IV.        19
  Chapitre V.         29
  Chapitre VI.        43
  Chapitre VII.       51
  Chapitre VIII.      65
  Chapitre IX.        73
  Chapitre X.         79
  Chapitre XI.        91
  Chapitre XII.       97
  Chapitre XIII.     113
  Chapitre XIV.      127
  Chapitre XV.       141
  Chapitre XVI.      153
  Chapitre XVII.     173
  Chapitre XVIII.    195
  Chapitre XIX.      225
  Chapitre XX.       279


6892.--Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XVe).




Note du transcripteur


Les corrections suivantes ont t effectues:

    n'meut > m'meut (m'meut plus que la langue des dieux)
    borne > bonne (une amie, ou,  dfaut, une bonne)
    repaire > repre (o la direction tait repre)

ainsi que quelques coquilles non dtailles.







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START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
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States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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  License. You must require such a user to return or destroy all
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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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