The Project Gutenberg EBook of La colline inspire, by Maurice Barrs

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Title: La colline inspire

Author: Maurice Barrs

Release Date: February 28, 2020 [EBook #61527]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COLLINE INSPIRE ***




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  MAURICE BARRS
  DE L'ACADMIE FRANAISE

  LA
  COLLINE INSPIRE

        _... etsi nemo scit hominum qu sunt hominis, nisi spiritus
        hominis qui in ipso est; tamen est aliquid hominis quod nec
        ipse scit spiritus hominis qui in ipso est._

        (Les Confessions de Saint-Augustin.)

  PARIS
  MILE-PAUL FRRES, DITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR, 100
  PLACE BEAUVAU

  1913




OEUVRES DE MAURICE BARRS

Collection  3 fr. 50


  LE CULTE DU MOI

    * SOUS L'OEIL DES BARBARES                                1 vol.
   ** UN HOMME LIBRE                                            --
  *** LE JARDIN DE BRNICE                                     --

  LE ROMAN DE L'NERGIE NATIONALE

    * LES DRACINS                                           1 vol.
   ** L'APPEL AU SOLDAT                                         --
  *** LEURS FIGURES                                             --

  LES BASTIONS DE L'EST

    * AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE                               1 vol.
   ** COLETTE BAUDOCHE, Histoire d'une Jeune Fille de Metz      --

  L'ENNEMI DES LOIS                                           1 vol.
  DU SANG, DE LA VOLUPT ET DE LA MORT                          --
  AMORI ET DOLORI SACRUM (_La Mort de Venise_)                  --
  LES AMITIS FRANAISES                                        --
  SCNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME                           --
  LE VOYAGE DE SPARTE                                           --
  GRECO OU LE SECRET DE TOLDE                                  --
  LA COLLINE INSPIRE                                           --

  ADIEU A MORAS. Une brochure                            Prix 1 fr.
  UN DISCOURS A METZ (15 aot 1911). Une brochure          --  1 fr.


_Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation reservs
pour tous pays._

_Copyright by mile-Paul frres, 1913._


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--24586-12-12.




JUSTIFICATION DU TIRAGE

N




LA COLLINE INSPIRE[1]

  [1] Plusieurs des personnes qui furent mles aux vnements que nous
    allons raconter existent encore; d'autres ont disparu depuis trop
    peu de temps pour qu'il soit sans inconvnient de les mettre en
    scne. Aussi l'auteur prendra la libert de substituer  certains
    noms propres des noms imaginaires.




CHAPITRE PREMIER

IL EST DES LIEUX OU SOUFFLE L'ESPRIT


Il est des lieux qui tirent l'me de sa lthargie, des lieux envelopps,
baigns de mystre, lus de toute ternit pour tre le sige de
l'motion religieuse. L'troite prairie de Lourdes, entre un rocher et
son gave rapide; la plage mlancolique d'o les Saintes-Maries nous
orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire
tout baign d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux
terres sanglantes; l'hroque Vzelay, en Bourgogne; le Puy-de-Dme; les
grottes des Eyzies, o l'on rvre les premires traces de l'humanit;
la lande de Carnac, qui parmi les bruyres et les ajoncs dresse ses
pierres inexpliques; la fort de Brocliande, pleine de rumeur et de
feux follets, o Merlin par les jours d'orage gmit encore dans sa
fontaine; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une
pluie presque constante, autel o les Gaulois moururent aux pieds de
leurs dieux; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des
sables mouvants; la noire fort des Ardennes, tout inquitude et
mystre, d'o le gnie tira, du milieu des btes et des fes, ses
fictions les plus ariennes; Domremy enfin, qui porte encore sur sa
colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et
prs de l'glise la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air.
Ici nous prouvons, soudain, le besoin de briser de chtives entraves
pour nous panouir  plus de lumire. Une motion nous soulve; notre
nergie se dploie toute, et sur deux ailes de prire et de posie
s'lance  de grandes affirmations.

Tout l'tre s'meut, depuis ses racines les plus profondes jusqu' ses
sommets les plus hauts. C'est le sentiment religieux qui nous envahit.
Il branle toutes nos forces. Mais craignons qu'une discipline lui
manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent
aussitt, et des places dsignes pour tre des lieux de
perfectionnement par la prire deviennent des lieux de sabbat. C'est ce
qu'indique le profond Goethe, lorsque son Mphistophls entrane Faust
sur la montagne du Hartz, sacre par le gnie germanique, pour y
instaurer la liturgie sacrilge du _Walpurgisnachtstraum_.

D'o vient la puissance de ces lieux? La doivent-ils au souvenir de
quelque grand fait historique,  la beaut d'un site exceptionnel, 
l'motion des foules qui du fond des ges y vinrent s'mouvoir? Leur
vertu est plus mystrieuse. Elle prcda leur gloire et saurait y
survivre. Que les chnes fatidiques soient coups, la fontaine remplie
de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas dchues
de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s'exhale, mme s'il n'est plus de
prophtesse pour la respirer. Et n'en doutons pas, il est de par le
monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore
rvls, pareils  ces mes voiles dont nul n'a reconnu la grandeur.
Combien de fois, au hasard d'une heureuse et profonde journe,
n'avons-nous pas rencontr la lisire d'un bois, un sommet, une source,
une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos penses et
d'couter plus profond que notre coeur! Silence! les dieux sont ici.

Illustres ou inconnus, oublis ou  natre, de tels lieux nous
entranent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits
suprieurs  ceux o tourne  l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent
 connatre un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est
familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une
interprtation religieuse de notre destine. Ces influences longuement
soutenues produiraient d'elles-mmes des vies rythmes et vigoureuses,
franches et nobles comme des pomes. Il semble que, charges d'une
mission spciale, ces terres doivent intervenir, d'une manire
irrgulire et selon les circonstances, pour former des tres suprieurs
et favoriser les hautes ides morales. C'est l que notre nature produit
avec aisance sa meilleure posie, la posie des grandes croyances. Un
rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains.
Comme si la raison pouvait mpriser aucun fait d'exprience! Seuls des
yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces
ternels buissons ardents. Pour l'me, de tels espaces sont des
puissances comme la beaut ou le gnie. Elle ne peut les approcher sans
les reconnatre. Il y a des lieux o souffle l'esprit.


I

La Lorraine possde un de ces lieux inspirs. C'est la colline de
Sion-Vaudmont, faible minence sur une terre la plus use de France,
sorte d'autel dress au milieu du plateau qui va des falaises
champenoises jusqu' la chane des Vosges. Elle porte sur l'une de ses
pointes le clocher d'un plerinage  Marie, et sur l'autre la dernire
tour du chteau d'o s'est envol jusqu' Vienne l'alrion des
Lorraine-Habsbourg. Dans tous nos cantons, ds que le terrain s'lve,
le regard dcouvre avec saisissement la belle forme immobile, soit toute
nette, soit voile de pluie, de cette colline, pose sur notre vaste
plateau comme une table de nos lois non crites, comme un appel  la
fidlit lorraine. Et sa prsence inattendue jette dans un paysage
agricole, sur une terre toute livre aux menus soins de la vie pratique,
un soudain soulvement de mystre et de solitaire fiert. C'est un
promontoire qui s'lve au milieu d'un ocan de prosasme. C'est comme
un lambeau laiss sur notre sol par la plus vieille Lorraine.

De quel charme bizarre, aussitt que je l'aperois, ne saisit-elle pas
mon esprit et mon coeur, cette montagne en demi-lune,  la fois
charmante et grave! Je songe  notre nation trs positive, mais o
clatent le courage guerrier et la grandeur dans l'infortune; je songe 
nos femmes lorraines qui deviennent en vieillissant si aisment des
prophtesses, et je vois les cheveux au vent de Jeanne d'Arc, de Marie
Stuart et de Marie-Antoinette, ces filles royales que notre race fournit
 la posie universelle; j'entends l'clat de rire de Bassompierre,
l'extravagance de Charles IV: c'est le point o l'imagination peut le
mieux venir se poser pour comprendre le gnie propre de la Lorraine.
Quel symbole d'une nation o s'allient au bon sens le plus terre--terre
l'audace de la grande aventure et l'esprit qui fait les sorciers!

Ici, jadis, du temps des Celtes, la desse Rosmertha sur la pointe de
Sion faisait face au dieu Wotan, honor sur l'autre pointe  Vaudmont.
C'tait deux pardres, deux divinits jumelles. Wotan tayait Rosmertha,
et l'un et l'autre protgeaient la plaine. La desse  la figure jeune,
aux cheveux courts, au sein nu, s'est vanouie; elle fut chasse par la
Vierge qui allaite l'Enfant-Dieu, cependant que les seigneurs de
Vaudmont btissaient leur maison forte sur l'ancien sanctuaire de
Wotan. Mais Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudmont restrent,
l'un envers l'autre, dans les mmes rapports o avait vcu le couple
primitif des deux pardres celtiques. Ceux-ci s'taient entr'aids pour
protger le vieux peuple des Leukes, et les comtes de Vaudmont,
proclamant Notre-Dame de Sion souveraine du comt, mirent leur couronne
sur la tte de l'image vnre. De telle sorte qu' travers les sicles
la pense de la montagne s'est droule et s'est amplifie sans que la
tradition ft rompue.

Aujourd'hui, de Vaudmont rien ne subsiste qu'un haut mur sous
d'antiques frnes, o l'on a vu, plerine inconnue, passer l'impratrice
lisabeth, et dans Sion, la Vierge noire, l'image antique associe au
pouvoir politique du pays, a disparu sous le marteau impie d'une bande
venue de Vzelise en 1793. Les grands souvenirs de la colline sont
voils ou dchus. Pourtant la plus pauvre imagination ne laisse pas de
percevoir qu'autour de ce haut lieu s'organise l'histoire de la
Lorraine. Il nous dit avec quelle ivresse une destine individuelle peut
prendre place dans une destine collective, et comment un esprit
participe  l'immortalit d'une nergie qu'il a beaucoup aime. Les gens
du pays, qui montent encore aux dates sculaires de septembre sur la
montagne, ne savent gure ses annales; ils s'bahiraient aux noms de
Rosmertha et de Wotan; ils ignorent quel pacte unissait la Vierge de
Sion  la maison de Lorraine; ils ne songent plus  demander au vieux
sanctuaire qu'il prenne la dfense de leurs intrts nationaux, mais
seulement celle de leurs intrts domestiques. Et pourtant, par un
sentiment profond du rle tutlaire de la colline, c'est au milieu des
dcombres de Vaudmont qu'avec un instinct magnifique ils ont ramass,
pour remplacer  Sion la statue brise, une vierge de pierre qui tient
dans sa main l'alrion de Lorraine et en amuse l'enfant Jsus.

Cette image que les comtes de Vaudmont honoraient dans leur chapelle,
demeure sur l'autel du plerinage comme un signe extrme de l'entente
sculaire, et l'on croit voir, dans cette substitution de la Vierge de
Vaudmont  l'ancienne Vierge de Sion, une fusion des deux forces dans
la dtresse. A dfaut d'un savoir clair, nous gardons une vnration
obscure de ce double pass qui ne peut pas mourir, et les Lorrains,
quand ils font en procession le tour de l'troite terrasse, obissent 
la vertu permanente, toujours active, de cette acropole.


II

En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardois, dans une
atmosphre pntre par une douce lumire d'un jaune mirabelle. J'aime y
monter par les jours dors de septembre et me rjouir l-haut du
silence, des heures unies, d'un ciel immense o glissent les nuages et
d'un vent perptuel qui nous frappe de sa masse.

Une glise, un monastre, une auberge qui n'a de clients que les jours
de plerinage, occupent l'une des cornes du croissant;  l'autre
extrmit, le pauvre village de Vaudmont, avec les deux aiguilles de
son clocher et de sa tour, se meurt dans les dbris romains et fodaux
de son pass lgendaire, petit point trs net et prodigieusement isol
dans un grand paysage de ciel et de terre. Au creux, et pour ainsi dire
au coeur de cette colline circulaire, un troisime village, Saxon,
rassemble ses trente maisons aux toits bruntres qui possdent l tous
leurs moyens de vivre: champs, vignes, vergers, chnevires et carrs de
lgumes. Sur la hauteur, c'est un plateau, une promenade de moins de
deux heures  travers des chaumes et des petits bois, que la vue
embrasse et dpasse pour jouir d'un immense horizon et de l'air le plus
pur. Mais ce qui vit sur la colline ne compte gure et ne fait rien
qu'approfondir la solitude et le silence. Ce qui compte et ce qui
existe, o que nous menions nos pas en suivant la ligne de fate, c'est
l'horizon et ce vaste paysage de terre et de ciel.

Si vous portez au loin votre regard, vous distinguez et dnombrez les
ballons des Vosges et de l'Alsace; si vous le ramenez plus prs sur la
vaste plaine, elle vous tonne et, selon mon got, vous charme par ses
superbes plissements, par de longs mouvements de terrains pareils  des
dunes. C'est un pays sans eau en apparence, mais o l'eau sourd et
circule invisible. Des prairies qui s'gouttent un ruisselet se forme et
se dbrouille vivement dans les rides enchevtres du terrain. Au fond
de ravins sinueux, le Madon, l'Uvry, le Brenon dveloppent en secret les
beauts les plus touchantes, cependant qu'ils rafrachissent une
multitude de champs bombs et diversement colors, des pturages, des
vignobles clairs, des bls dors, de petits bois, des labours bruns o
les raies de la charrue font un grave dcor, des villages ramasss,
parfois un cimetire aux tombes blanches sous les verts peupliers
lancs. Sur le tout, sur cet ensemble o il n'est rien que d'ternel,
rgne un grand ciel voil. Les appels d'un enfant ou d'un coq apports
de la plaine par le vent, le vol plan d'un pervier, le tintement d'un
marteau qui l-bas redresse une faucille, le bruissement de l'air
animent seuls cette immensit de silence et de douceur. Ce sont de
paisibles journes faites pour endormir les plus dures blessures. Cet
horizon o les formes ont peu de diversit nous ramne sur nous-mmes en
nous rattachant  la suite de nos anctres. Les souvenirs d'un illustre
pass, les grandes couleurs fortes et simples du paysage, ses routes qui
s'enfuient composent une mlodie qui nous remplit d'une longue motion
mystique. Notre coeur prissable, notre imagination si mouvante
s'attachent  ce coteau d'ternit. Nos sentiments y rejoignent ceux de
nos prdcesseurs, s'en accroissent et croient y trouver une sorte de
perptuit. Il tale sous nos yeux une puissante continuit, des moeurs,
des occupations d'une mdiocrit ternelle; il nous remet dans la pense
notre asservissement  toutes les fatalits, cependant qu'il dresse
au-dessus de nous le chteau et la chapelle, tous les deux faiseurs
d'ordre, l'un dans le domaine de l'action, l'autre dans la pense et
dans la sensibilit. L'horizon qui cerne cette plaine, c'est celui qui
cerne toute vie; il donne une place d'honneur  notre soif d'infini, en
mme temps qu'il nous rappelle nos limites. Voil notre cercle ferm, le
cercle d'o nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail
manuel, du sacrifice militaire et de la mditation divine. Des sicles
ont pass sur le paysage moral que nous prsente cette plaine, et l'on
ne peut dire qu'une autre conception de la vie, tant soit peu
intressante, ait t entrevue. Voil les plaines riches en bl, voil
la ruine dont le chef est parti, voil le clocher menac o la Vierge
reoit un culte que, sur le mme lieu, nos anctres paens, adorateurs
de Rosmertha, avaient dj entrevu. Paysage plutt grave, austre et
d'une beaut intellectuelle, o Marie continue de poser le timbre ferme
et pur d'une cloche d'argent. Tous ceux qui ne subissent pas, qui
dfendent leur sentiment et se rattachent aux choses ternelles trouvent
ici leur reposoir. C'est toujours ici le point spirituel de cette grave
contre; c'est ici que sa vie normale se relie  la vie surnaturelle.


III

O sont les dames de Lorraine, soeurs, filles et femmes des Croiss, qui
s'en venaient prier  Sion pendant que les hommes d'armes, l-bas,
combattaient l'infidle, et celles-l surtout qui, le lendemain de la
bataille de Nicopolis, ignorantes encore, mais pouvantes par les
rumeurs, montrent ici intercder pour des vivants qui taient dj des
morts? O la sainte princesse Philippe de Gueldre,  qui Notre-Dame de
Sion dcouvrit, durant le temps de son sommeil, les desseins ambitieux
des ennemis de la Lorraine? O le singulier Charles IV qui, rduit 
l'extrmit par les troupes de Louis XIV, s'avisa de faire donation et
transfert irrvocable de son duch  Notre-Dame de Sion, en s'criant:
On n'osera pas guerroyer la mre de Dieu! O sont nos chefs
hrditaires, toute notre famille ducale qui, lorsqu'elle quitta pour
toujours, par la dfaillance de Franois III, le vieux duch et des
sujets dont le loyalisme n'avait jamais failli, voulut une dernire fois
s'agenouiller au sanctuaire de Sion?...

    O sont-ils, Vierge souveraine?
    Mais o sont les neiges d'antan?

Ces puissantes figures ont disparu qui combattaient pour la Vierge de
Sion, leur dame et leur protectrice, et qui mettaient Dieu dans leurs
conseils. Il est ferm, ce beau thtre de Sion-Vaudmont, vritable
scne de gloire o nous voyons, comme en perspective, une longue suite
de hros qui trouvaient dans la pense d'une alliance avec le ciel un
principe d'action. Aujourd'hui, la colline ne fait plus monter vers les
nues ses prires pour en obtenir des oracles. Rosmertha et Wotan ont
cess de recevoir sur leur ancien domaine aucune pense de fidlit.
Chose curieuse, attendrissante, les derniers soins leur furent donns
dans le couvent de la colline: les Pres oblats y conservaient et
tenaient en belle vue, il y a peu de temps encore, une pierre votive,
hommage rendu  la desse paenne par de pieux Gallo-Romains dont elle
avait guri le fils. Mais la pierre a disparu; cette inscription, cette
suprme voix, qui tmoignait en faveur de la desse dpossde, a pris
avec les religieux l'injuste chemin de l'exil. Quel magnifique symbole,
ce cortge d'un double dpart! L'ancienne bannire des chevaliers de
Notre-Dame de Sion n'a pas eu un sort plus heureux. Cet tendard
glorieux, par le secours de qui Ren II dconfit les Bourguignons et
leur tmraire chef devant sa ville de Nancy; par qui le bon duc Antoine
affronta et mit en pices les Rustauds avec une poigne seulement de
Lorrains; par qui Charles V, la terreur des Turcs et le sauveur de la
chrtient, remporta presque autant de victoires qu'il livra de
batailles, il s'est dfait obscurment dans une poussire sans gloire.
Et maintenant l'lite de la province, les riches et les intellectuels
abandonnent  des paysans l'office de processionner autour du
sanctuaire, comme hier ils leur laissaient l'honneur d'en dfendre le
parvis.

Et pourtant,  chaque fois qu'un Lorrain gravit la colline, des ombres
l'accueillent. Naissent-elles de son coeur, des ruines seigneuriales, de
la mince fort ou des trois villages? Elles sont faites d'esprance,
l'esprance de revoir encore ce qui une fois a t vu. Sur les pentes de
cette acropole, d'ge en ge ont retenti tous ces grands cris de vigueur
et de confiance indtermine: _Hic, ad hoc, spes avorum... Non inultus
premor... C' n'o me po tojo..._ qui sont l'me de notre nation. Ombres
silencieuses, j'entends votre message! Le secret de Sion doit tre
cherch dans ce regard tourn vers les nues qu'il y eut toujours sur
cette colline. Elle est dvaste, dpouille, toute pauvre. Rien n'y
rend sensible l'histoire, rien n'y raconte avec clart la succession des
sicles. Qu'est-ce que la tour de Brunehaut, la chapelle du plerinage
o si peu de parties sont vieilles, et trois, quatre pierres sculptes
parses dans Vaudmont? Mais ainsi dnude, la colline nous propose
toujours, au milieu de la plaine, sa vtust sereine, son large abandon,
sa terrasse  demi morte, sa gravit, sa tristesse vaste et nue en
hiver, sa force en toute saison, pareille  celle d'une falaise dans la
mer, son indiffrence  ce que nous pensons d'elle, sa rsignation qui
ne rclame rien, qui ne prtend mme pas  la beaut. Elle demeure, elle
reste  sa place, pour tre un lieu de recueillement o nous rassemblons
nos forces, pour nous remuer d'un pressentiment, nous enlever  l'heure
passagre,  nos limites,  nous-mmes, et nous montrer l'ternel.

Les quatre vents de la Lorraine et le souffle inspirateur qui s'exhale
d'un lieu ternellement consacr au divin, ravivent en nous une nergie
indfinissable: rien qui relve de la pense, mais plutt une vertu.
Ici, l'homme de tout temps fit connatre aux dieux ses besoins par la
prire et sollicita leur protection. Ici, nous retrouvons l'allgresse
de l'me et son orientation vers le ciel. L'me! le ciel! vieux mots
dont la magie garde encore sa force. Ici ne peut planer Mphistophls,
l'esprit qui nie: la lumire l'absorberait et le grand courant d'air lui
briserait les ailes. C'est ici l'un des thtres mystrieux de l'action
divine et l'un des antiques sjours de l'Esprit. La plus simple mlodie,
une voix jete au vent de la falaise nous en rouvrirait les chemins,
tant nous sommes ns pour ressentir sa grandeur, sa solitude, sa
constance et la suite brillante de ceux qui la foulrent, bref,
l'indfinie posie, la vertu qui dort dans ce haut refuge. Arche sainte,
un mot!... Tout se tait! Quel silence dans cet immense espace qui
surveille, attentif, son haut lieu!


IV

Un homme a souffert de ce silence de Sion. Un homme, un prtre, encadr
de ses deux frres, prtres eux-mmes, les trois frres Baillard, au
sicle dernier. On ne peut pas dire que ces personnages sont venus se
placer dans la srie des noms dignes de mmoire sur la colline
nationale, et qu'ils forment le dernier anneau de la belle chane
interrompue qui gt sur les friches de Sion-Vaudmont; mais je suis
attir prs d'eux, parce qu'une partie de mes penses ou de mes
impressions les plus instinctives sont celles-l mmes pour lesquelles
ils se dvourent, et que ces barbares sont ainsi mes parents. Ce sont
eux qui, au lendemain de la Rvolution et quand la charrue avait pass
sur des lieux consacrs par une vnration sculaire, se donnrent pour
tche de relever la vieille Lorraine mystique et de ranimer les flammes
qui brlent sur ses sommets.

Si par une belle aprs-midi d'automne, sous notre ciel triste, je visite
quelque ruine fodale, ou bien dans une glise froide une pierre de
tombe sculpte, je sens s'veiller en moi toute une rumeur, le dsir de
savoir et l'motion du mystre. C'est une pareille pit largie, o se
mlent les plaisirs de la mlancolie, qui m'attire sur les quatre
domaines o les Baillard ont port leur grande passion de btisseurs.
Flavigny et Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, quelles sonorits pour
un historien! Tous ces chteaux de l'me, reconstruits au milieu des
angoisses de la faillite par un mystique procdurier, donnent un sens
aux divers cantons de ce petit pays et y fleurissent, au mme titre que
les burgs de jadis, comme des signes, comme des relais de l'activit de
notre nation. Une volont a marqu ici la terre; un cachet s'est enfonc
dans la cire.

Ce que les Baillard imprimaient  la terre lorraine, c'tait le
caractre de leur me fidle  une double tradition, catholique et
lorraine. Comment ne pas aimer les personnages qui entreprennent de
rtablir une magistrature spirituelle et de raviver le surnaturel sur
les cimes de leur pays?

Et pourtant, c'est un lourd silence autour des trois frres Baillard, un
double silence, celui de l'oubli naturel et celui voulu par l'glise.
Vous pouvez passer et repasser  Flavigny,  Mattaincourt, 
Sainte-Odile et  Sion, aucun indice ne vous dira ce qu'ils ont jet de
jeunesse, d'argent, de temps, d'activit et d'amour dans les fondations
de ces btiments. Pourquoi leur nom n'est-il inscrit nulle part sur les
pierres qu'ils ont releves? Pourquoi mme en est-il proscrit? Qu'est-ce
que cette vapeur de soufre et cette odeur de damnation, aujourd'hui
rpandues sur ces trois figures qui furent un moment bnies?

J'ai souvent interrog sur les Baillard mon regrett ami, le chanoine
Pierfitte, le savant cur de Portieux. A chaque fois il se taisait,
dtournait la conversation. Un jour, il s'en est expliqu en deux mots:
C'est encore trop tt pour parler des Baillard. Trouvait-il que
l'autorit s'tait montre bien dure envers ces vieux Lorrains? Rien ne
m'assure que telle fut son opinion. Je crois plutt qu'il distinguait le
rle du Diable dans cette affaire, et qu'il redoutait de remuer des
souvenirs d'o pouvaient encore maner des malfices. La rserve de
Monsieur Pierfitte ne pouvait, faut-il l'avouer, qu'exciter ma
curiosit. Comment accepter de ne rien savoir d'un mystique,
mtamorphos par sa passion mme et qui entre dans le cercle du noir
enchanteur?

Pendant longtemps, ces trois prtres furent dans mon esprit une sorte de
brouillard mystrieux. Ils flottaient devant moi aux parties les plus
solitaires et les plus solennelles de la cte de Sion, surtout les jours
o la brume l'enveloppe et l'isole. Ils m'attiraient. Pendant des
annes, dix, vingt ans peut-tre, je me suis renseign sur Quirin, sur
le grand Franois, sur le fameux Lopold. Je m'tonnais que ce dernier
ne ft mort qu'en 1883, et je cherchais  me souvenir si, enfant, je ne
l'avais pas rencontr.

Bien que cette histoire se ft concentre sur quelques lieues de
terrain, mon enqute n'tait pas aise. La tradition orale s'efface
vite, ne dpasse jamais le sicle, et ds maintenant c'est comme une
mare d'indiffrence qui s'est paissie sur la mmoire des Baillard, aux
lieux mmes o ils ont le plus agi. A Flavigny,  Mattaincourt, 
Sainte-Odile, il n'y a que leurs btiments qui mergent de l'oubli et
autour de ces grandes murailles, dont le pied trempe dans la plus noire
ingratitude, personne pour me renseigner. Sur la montagne de Sion, la
figure des Baillard demeure plus vivante. L'branlement y fut si fort
qu'il a laiss une longue vibration dans les mmoires paysannes. Mais
dj le chercheur,  la place des faits exacts qu'il sollicite, ne
trouve plus qu'une matire lgendaire. On lui propose trois frres
Baillard aux figures simples, contrastes et fortement dessines, qui
rappellent la manire mi-pique, mi-gouailleuse des _Quatre fils Aymon_.
Ils ne sont pas seuls. Autour d'eux on voit s'empresser des
femmes--sont-ce des paysannes? sont-ce des religieuses?--qui les aident
et que la lgende ne respecte pas plus que des nonnes du moyen ge. Et
je me dis parfois que si l'imprim n'aboutissait pas, de nos jours, 
tuer toute production spontane du gnie populaire, l'aventure de ces
trois prtres viendrait tout naturellement se placer dans la srie de la
geste lorraine.

Ma longue curiosit n'avait gure de chance d'tre jamais satisfaite.
Elle s'endormait presque. Le hasard d'un coup d'oeil jet sur le
catalogue de la bibliothque de Nancy vint un jour la rveiller. Sous
les numros 1.592  1.635, je dcouvris un trsor, toute une collection
de manuscrits excuts par les soins des frres Baillard et contenant
des lettres, des visions, des entretiens, des rvlations divines, des
annales, des pices de procdure, des prires, des livres de comptes,
les plus beaux thmes dont ils se nourrissaient, un immense grimoire.
Tous ces registres quadrills et grossirement relis en basane noire ou
verte sont de l'espce que l'on emploie pour les livres de compte, et
sans cesse au milieu d'effusions surnaturelles on voit apparatre un
chiffre, une opration arithmtique, de prosaques doit et avoir...
Toute l'me, toute la passion, tout le mystre des Baillard gisaient l.
Ma curiosit tait remplie, les trois prtres tirs de leur coin
d'ombre, et l'effort, que fit pour renatre une vieille acropole
religieuse, ramen  la lumire.

Voici ce livre, tel qu'il est sorti d'une infinie mditation au grand
air, en toute libert, d'une complte soumission aux influences de la
colline sainte, et puis d'une tude mthodique des documents les plus
rebutants. Voici les trois frres Baillard. J'ai relev leur histoire
avant que personne les et dfigurs et quand la platitude et
l'enthousiasme s'y mlaient inextricablement. Je puis dire que je suis
arriv auprs de ces phnomnes religieux et sur le bord de cet tang
aux rives indtermines, quand personne n'en troublait encore le
silence. J'ai surpris la posie au moment o elle s'lve comme une
brume des terres solides du rel.




CHAPITRE II

GRANDEUR ET DCADENCE D'UN SAINT ROYAUME LORRAIN AU DIX-NEUVIME SICLE


Je me souviens du jour d'octobre, couvert et grave, o je suis all 
Borville visiter le pays des Baillard. Dans un canton rural de la
vieille Lorraine, entre pinal et Lunville, c'est un village immobile,
abrit contre une faible cte, non loin de la fort de Charmes, un
village trs pieux,  juger d'aprs les vierges qui protgent la porte
de la plupart des maisons, et rempli d'lgants motifs de style
renaissance (dats du dix-septime sicle, ce qui prouve que les modes
arrivaient lentement  Borville). J'ai vainement cherch la tombe du
pre des Baillard, cette tombe o ses fils avaient grav ces quatre mots
rvlateurs de leur orgueil; Ci-gt Lopold Baillard, pre de trois
prtres. Le cimetire est petit autour de l'glise, et, sous l'immense
sycomore qui les ombrage, les morts, depuis 1836, ont d faire place 
de nouveaux venus. On n'a pu que m'indiquer sous la grande croix la
place qu'occupait la pierre disparue. Mais au centre du village j'ai
retrouv intacte la maison de famille, remarquable par ses caves
profondes, o, sous la grande Rvolution, fut recueilli plus d'un
ecclsiastique pourchass... C'est ici, c'est  Borville, c'est dans cet
troit sillon que l'on s'enfonce jusqu'aux racines des trois Baillard.
Tous les dtails que j'y ai recueillis nous rendent compte de leur gnie
vigoureux et bizarre, comme un petit sac de graines explique la moisson
future.

Les trois frres Baillard sortirent d'une ligne profondment
religieuse,  l'heure dramatique o la perscution exaltait cette
religion hrditaire. Dans tous nos villages, on voit de ces familles
dvoues au cur de la paroisse. Ce sont elles qui fournissent le
sacristain et les enfants de choeur; les femmes y veillent  l'entretien
des linges sacrs et des ornements sacerdotaux; elles dcorent l'glise
aux approches des grandes ftes, et si la servante du cur vient 
manquer, elles font l'intrim. Les plus zles de ces familles gardent
une vague tradition de la dme: les premiers fruits du jardin sont
ports au presbytre, et chaque gnration donne un de ses fils 
l'glise. Vienne des temps difficiles, ces amis de la cure s'lvent le
plus simplement du monde aux vertus du sacrifice.

A la fin du dix-huitime sicle, les Baillard de Borville taient une de
ces familles quasi sacerdotales. Lors de la Rvolution, ils cachrent
chez eux, au pril de leur vie, plusieurs prtres rfractaires, et ce
fut l'un de ceux-ci, un Tiercelin du couvent de Notre-Dame de Sion, qui
baptisa secrtement, en 1796, leur premier-n Lopold. Cet enfant,
dclara-t-il, s'lvera par ses qualits au-dessus de ses concitoyens;
il fera l'ornement et la consolation de sa famille, il sera l'honneur de
sa patrie, _honor et decus patri_. Et durant des mois, dans la
demi-lueur des caves profondes o je suis descendu, il prodigua au fils
de ces fidles chrtiens les bndictions et les prophties que lui
suggrait la reconnaissance. La sant du petit garon donnait-elle des
inquitudes, il rassurait ses parents mieux que n'et fait un mdecin.
L'enfant de tant de prires, disait-il, ne peut pas prir.

Les heureux poux recueillirent avec un religieux respect ces souhaits
de bienvenue, et  mesure que Lopold grandissait au milieu de ses
frres et soeurs, ils aimaient les lui rappeler pour l'encourager dans
le chemin de la vertu. Le grand-pre Baillard, plus encore, veillait
dans ces enfants une imagination hroque. Souvent il les groupait
autour de son tabli de cordonnier, et leur racontait intarissablement
les histoires locales et domestiques dont il avait t le hros:

--Voyez, petits, disait-il, c'est dans cette chambre o je vous parle
qu'tait l'glise en ce temps-l. Quand le Tiercelin de Sion, revenant
de quelque tourne dangereuse, rentrait chez nous  la nuit tombante,
vite votre grand-mre disait  votre pre: Va, cours avertir les bons;
la messe aura lieu sur le coup de minuit. Les bons arrivaient l'un
aprs l'autre en se glissant le long des maisons. Au coup de minuit, ils
tombaient  genoux pour l'lvation,  la place mme o vous tes assis.
Une nuit, les sans-culottes entrrent ici par surprise et en armes.
Votre grand-pre tait absent, et votre grand-mre avec vos parents
n'eut que le temps de pousser le prtre dans la cachette, au bout du
jardin, et de courir dans les champs. Mais par malheur elle avait mal
compt ses petites-filles et oubli votre tante Franoise, qui demeura
seule pour tenir tte  ces bandits. L'un d'eux lui appliqua le canon de
son fusil sur la gorge. Tu n'oserais pas! cria-t-elle, et le brigand
se trouva dsarm. Mais ils brisrent tout, burent, mangrent, pillrent
et sortirent enfin en hurlant: Vive la Libert! Vive la Raison! Car il
faut vous dire que la Raison, c'tait leur desse.

Le bonhomme leur racontait encore l'installation de l'Arbre de la
Libert sur la place de l'glise. C'tait un beau peuplier, qu'on tait
all chercher dans la prairie communale. Il fallait le baptiser:

--On prit un de vos parents malgr ses rsistances. Les sans-culottes
lui passrent au ct l'charpe tricolore et lui appliqurent avec
violence la tte contre le peuplier, tellement que le sang jaillit. Ce
sang de chrtien, ils l'offrirent  leur desse Raison, et soudain, pris
de dlire, se formrent en rond, hommes, femmes et enfants, chantant,
criant des couplets en l'honneur de leur desse. Puis le cur asserment
(qu'il soit maudit, l'apostat!) vint asperger le peuplier d'eau
soi-disant bnite. Et pendant ce temps, mes petits, que faisaient vos
bons parents? Ils priaient et se tenaient la face contre terre, pour ne
pas voir le loup-garou oprer ses profanations.

Des enfants conus dans de telles motions, forms de ce sang et bercs
par des rcits d'un si ferme caractre hagiographique, taient
prdestins. Ils taient le fruit d'une longue pense sacerdotale, ils
ne pouvaient avoir qu'un rve, qu'une mission: Lopold Baillard entra au
sminaire, ses deux frres l'y suivirent.

Lopold se distingua, au cours de ses tudes, par l'pret avec laquelle
il soutenait les opinions philosophiques et thologiques qu'il avait une
fois adoptes. D'ailleurs bon latiniste et grand amateur de beau
langage. Moins brillant, Franois se faisait peut-tre plus aimer. Ses
condisciples s'amusaient, dans les rcrations,  former le cercle
autour de lui, pour l'entendre dclamer d'une voix trs forte et trs
souple le clbre exorde du Pre Bridaine: A la vue d'un auditoire
aussi nouveau pour moi... Quant au jeune Quirin, leur cadet, c'tait
une figure pointue, rapide  argumenter. Il offrait sous la soutane un
singulier mlange de fantassin et d'avocat de justice de paix. Est-il
besoin de dire qu'aucune objection ne se forma jamais dans l'esprit de
ces jeunes clercs? Ce qu'on leur enseignait rassemblait en corps de
doctrine les sentiments profonds et les bribes d'ides sur lesquelles
vivaient, depuis toujours, leurs familles. Le monde et l'histoire leur
taient clairs. Ils savaient comment l'univers a commenc et comment il
finira; ils savaient aussi que leur double existence, temporelle et
ternelle, allait tre assure dans les oeuvres de l'glise. D'ailleurs,
pour avoir la soutane, ils n'en gardaient pas moins, de corps et
d'esprit, les moeurs de leurs camarades en blouse. Tout brillants de
jeunesse, de sant physique et morale, ils demeuraient les frres de ces
robustes garons de ferme que l'on voit, le dimanche, devant l'glise
sur la place. Ils taient la fleur du canton, trois bonnes fleurs
campagnardes, sans tranget, sans grand parfum ni raret, mettons trois
fleurs de pomme de terre.

Quelles vacances charmantes on passait dans la vieille maison de
Borville! Comme ils taient contents, le pre et la mre Baillard, 
l'arrive de leurs abbs! La table se couvrait de quiches, de tourtes 
la viande, de tartes de mirabelles, de fruits de toute sorte et du bon
vin rcolt dans la vigne paternelle, sur le coteau de Vah. Au dessert,
les abbs,  l'merveillement de leurs plus jeunes frres et soeurs,
chantaient quelques couplets sur le bonheur des vacances ou quelque
cantique, car tous les trois, et surtout Lopold, taient sensibles  la
beaut des voix.

Souvent des camarades du sminaire et des prtres du voisinage venaient
prendre leur part de ces minutes heureuses. Mais le plus beau jour, ce
fut quand Mgr de Forbin-Janson, en tourne de confirmation, voulut
s'asseoir  la table d'une famille si recommandable. Madame Baillard
avait fait toilette. Ah! dit Sa Grandeur agrablement, la mre Baillard
a mis sa robe de soie gorge de pigeon.

Dans cette journe, qui marque peut-tre le plus haut moment de cette
famille clricale, nul des Baillard ne sentit la condescendance du grand
seigneur chez l'vque, pas plus que celui-ci ne souponna les charbons
cachs sous la cendre et qui chauffaient l'me de ces serviteurs
obscurs. Il ne vit pas les deux faces de l'orgueil des Baillard: orgueil
devant tout le pays d'tre reconnus par les autorits hirarchiques
comme des soutiens de la religion, et orgueil devant ces autorits
d'tre la profonde Lorraine catholique. Ces paysans ne doutent pas
d'avoir servi l'glise sur leur sol, mieux que n'a fait aucun de ces
grands dignitaires qui se succdent au sige piscopal de Nancy. Ils
sont fiers de recevoir le noble prlat, ils l'entourent d'un profond
respect, mais ils connaissent leurs propres actions et saluent dans sa
grandeur un effet de leurs sacrifices.

Ces sacrifices, Lopold, Franois, Quirin sont prts, indiffremment, 
les renouveler ou bien  en rcolter le fruit. Tout ensemble paysans,
prtres et soldats, ils s'avancent pour conqurir dans les armes du
ciel, comme ils eussent fait dans les armes de l'Empereur, les grades,
les titres, les dotations, la gloire. Fermes dans leur foi d'ailleurs,
comme ils eussent t fermes au feu.

Au sortir du sminaire,  l'ge de vingt-quatre ans, Lopold fut nomm
cur de la belle et importante paroisse de Flavigny-sur-Moselle. Il y
arriva en 1821, tout impatient de se distinguer, d'autant que son
journal le faisait participer aux fivres du grand effort catholique
auquel la Congrgation a donn son nom. Ce mouvement, qui fut ailleurs
une politique, se prsentait au jeune prtre comme le sentiment le plus
haut et le plus vrai, comme une rparation due  des convictions
proscrites,  des oeuvres perscutes,  des ruines sacres par le
malheur. Du premier regard, il s'avisa qu'un monastre de Bndictines
avait exist sur ce bord de la Moselle, avant la Rvolution. Ce lui fut
une indication de la Providence.

L'imagination de Lopold tait maigre, sans gnie, je veux dire
incapable d'invention, mais d'une force prenante extraordinaire. Qu'on
lui fournt un point de dpart  son gr, il n'en dmordait plus. Il se
tenait sur l'ide qu'il avait une fois faite sienne avec cette
application obstine, minutieuse et si souvent bizarre que l'on voit
chez les dessinateurs lorrains. Quand il fut parvenu,  force de
dmarches,  repeupler de Bndictines l'ancienne maison de Flavigny,
qui devint rapidement par ses soins le plus prospre pensionnat de
jeunes filles, il se plongea, pour tre digne de diriger ces dames, dans
l'tude des matres de la vie mystique et des fondateurs d'ordre. Et nul
d'eux ne lui plut autant que le grand saint de la Lorraine, l'mule de
saint Franois de Sales, le prcurseur de saint Vincent de Paul, bref,
le Bienheureux Pierre Fourrier de Mattaincourt, le Bon Pre, comme on
l'appelait. Il s'enthousiasma pour ce beau gnie pratique, d'une
imagination inpuisable dans le bien, qui fonda les douces filles
congrganistes, dont les phalanges, blanches et bleues de ciel, donnent
encore aux villages lorrains tant de caractre, qui organisa
l'enseignement primaire et jeta le germe des socits de secours
mutuels; il fraternisa avec le grand patriote lorrain, capable de mettre
en chec Richelieu; enfin le thaumaturge l'blouit.

Lopold Baillard,  Flavigny, fait peut-tre sourire, quand, le cerveau
en feu, il se penche sur l'histoire du Bon Pre. Il rappelle don
Quichotte qui, dans son village dsol de Castille, s'enflamme en lisant
les romans de chevalerie et se propose d'galer Amadis des Gaules.
N'empche qu'un jeune prtre de vingt-cinq ans, qui emploie  se hausser
vers un magnifique modle d'esprit et de vertu l'motion reue d'une
communaut de femmes dont il est le bienfaiteur, c'est une belle image
du romantisme lorrain.

A cette poque, les ducs que l'on avait tant aims ayant disparu 
l'horizon, et les primes superbes que l'Empereur donnait au courage
heureux n'tant plus disponibles, la nation lorraine, diminue par les
malheurs rpts de la guerre et les dsillusions de sacrifices sans
gloire, commenait  se dshabituer du sentiment de la grandeur. Ce
jeune paysan chappe  cette mdiocrit. Il a rsolu d'aider Dieu en
Lorraine. Il croit qu'il n'y a rien au monde de plus important que de
rouvrir sur sa terre les fontaines de la vie spirituelle. Dans sa
pense, l'idal et le rel s'emmlent de la manire la plus vraie, et je
ne me choque pas de voir, un peu  l'arrire-plan, mais trs nette dans
son esprit de paysan, cette seconde ide que les fondateurs ont de plein
droit le gouvernement des couvents et des plerinages qu'ils
tablissent.

A quelques lieues de Flavigny, dans Mattaincourt, achevait de s'crouler
la vieille maison du pre Fourrier et de sa glorieuse compagne, la mre
Allix. Lopold jugea qu'il tait de son plus lmentaire devoir de ne
pas laisser sans gloire le sanctuaire de son grand patron. Il racheta
ces pierres dlaisses, les rdifia sur un plan plus vaste, puis se mit
en campagne pour retrouver quelques filles de la Congrgation de
Notre-Dame. Tche malaise, qu'il lui fut donn de mener  bien. Dans
ces murs neufs, il eut la chance de ramener un essaim.

De toutes parts, un murmure flatteur entourait, enorgueillissait le
jeune cur de Flavigny et ses deux frres, qui, chargs chacun de
paroisses dans son voisinage, trouvaient le temps de l'assister.
Cependant Lopold pressentait qu'il n'avait pas rempli toute sa
destine. Au milieu de ses russites, il prtait une oreille attentive
aux rudits de Nancy,  tout un petit groupe d'esprits curieux qui se
consolaient de vivre sous l'influence de Paris (et de l'esprit du
dix-huitime sicle) en construisant une philosophie de l'histoire
lorraine. Notre nation, disaient-ils, a toujours rempli dans le monde un
rle bien suprieur  l'importance de son territoire. Elle avait une
mission. C'est sous le commandement d'un prince lorrain, Godefroy de
Bouillon, que les croisades ont commenc; c'est sous le commandement
d'un duc de Lorraine, Charles V, qu'elles ont fini. Et comme nous avons
arrt l'Islam, nous avons servi de rempart, avec le duc Antoine et les
Guise, contre les protestants. Ces lotharingistes s'exprimaient ainsi en
haine du rationalisme, qu'ils accusaient de substituer au culte chrtien
de la justice l'idoltrie de la force et du succs. Lopold fit siennes
leurs thses. Il commena de vaticiner que la Lorraine n'avait pas
puis sa destine et que cette hroque racine allait rejeter une
pousse. Chaque fois qu'il passait sous la colline de Sion, il ne
manquait pas d'y monter pour solliciter les inspirations de la Vierge
protectrice de la Lorraine. Un jour de l'anne 1837, l'abandon o
gmissait ce lieu sacr le frappa au coeur; il contempla ce repos, cette
patience, cette longue songerie de la colline et jura d'en faire sortir
une pense arme, agissante, et conqurante; de grandes ombres lui
parlrent et lui dfinirent avec une force divine quelle oeuvre
souveraine lui tait ici rserve.

Il se mit aussitt en campagne, trouva de l'argent ou plutt du crdit,
et, dans l'anne mme, acheta les divers lots de terre et de btiments
qui jadis avaient compos le domaine du plerinage. Saint domaine!
Territoire de la Vierge! Quand ce haut royaume fut entre ses mains, il
sentit avec violence qu'il avait t  l'troit, comme un aigle dans une
cage, dans ses premires fondations, et qu'il trouvait enfin l'air et
l'espace que sa nature exigeait. _Hinc libertas_, s'cria-t-il,
reprenant sur le sommet de Sion la devise des Guise. C'est d'ici que
part, que partira la libert. Et dsormais pour lui, il ne s'agira plus
de relever simplement des abris de la contemplation, il veut construire
des ateliers spirituels o reformer une milice catholique, o faonner
pour tous les ordres de l'activit pratique des travailleurs religieux.
Il va peupler le monde avec des Lorrains qui seront le ferment de Dieu.
C'est un conservatoire du vieil esprit austrasien qu'il veut crer sur
la colline sainte, d'o partira une croisade continuelle pour la vraie
science contre le rationalisme.

Rien n'arrte cet tonnant improvisateur, rien ne l'inquite. Il n'admet
pas que la plante lorraine ait pu dgnrer et devenir impropre  faire
quelque chose de grand. Il ne lui vient pas  l'esprit d'examiner s'il
reste dans nos campagnes beaucoup d'exemplaires du puissant type
lorrain, large d'paules, haut de stature, panoui de visage et de
propos, bizarre, audacieux, qui fournit  toutes les armes de l'Europe
de si beaux hommes d'armes. Il va de l'avant, comme si l'esprit de cette
terre tait une essence d'une nature absolument indestructible et qui
continut toujours d'agir. C'est qu'il est anim, en vrit, ce fils de
cultivateurs, par un mobile bien autrement vrai et puissant que la
philosophie historique dont il parle le langage. Plus qu'un noble got
intellectuel, sa passion pour les lieux saints est une concupiscence
paysanne de possder la terre. Lopold, de toute bonne foi, prche le
sublime et veut transfigurer la nature, mais le positivisme villageois,
sous les traits de Franois et de Quirin, trouve accs dans ses
conseils. De l d'ailleurs, le rel succs de leurs entreprises: ils y
apportent des qualits de terriens, une exprience, une aptitude. Les
trois frres lvent des btiments, recrutent des novices et des
religieux, des bons frres et des bonnes soeurs, pour la gloire de la
Croix et pour la renaissance de la Lorraine,--comme simples cultivateurs
ils eussent construit des mtairies et engag des valets ou des filles
de ferme.

Vers 1840, sous l'tiquette d'_Institut des frres de Notre-Dame de
Sion-Vaudmont_, la sainte montagne, grce  l'impulsion des messieurs
Baillard, prsentait l'image d'une ruche active et industrieuse, o la
prire et le travail se succdaient avec bonheur. Beaux btiments
conventuels, jardins vastes et bien entretenus, ferme modle au village
de Saxon, pensionnat de jeunes gens, grands ateliers pour menuisiers,
marchaux ferrants, charrons, peintres et sculpteurs, tailleurs de
pierre, tailleurs d'habits, maons, fabricants de bas au mtier, et mme
une petite librairie pour la propagande des bons livres. Aux jours de
ftes, de belles crmonies, des prdications mouvantes, des chants et
de la musique attiraient de toutes parts les fidles blouis autant
qu'difis. Et pour couronner la visite de Sion, une surprise charmante
tait rserve aux plus distingus des plerins. Jamais les prtres ou
les laques considrables qui avaient suivi les pieux offices ne s'en
seraient retourns sans tre descendus  Saxon. L, dans la paix
profonde du village enfoui au milieu de ses vergers,  l'intrieur de la
courbe et pour ainsi dire dans le sein de la colline, ils trouvaient les
religieuses, assises sur des bancs  l'ombre de leur couvent. Elles
formaient un petit jardin virginal. C'taient les soeurs quteuses,
celles du moins qui, pour l'instant, se reposaient entre deux voyages.

Ainsi dans les crations de ces Messieurs, il y avait de quoi mouvoir
toutes les sortes d'imagination. A cette poque, en Lorraine, les
souvenirs d'une indpendance proche et glorieuse taient encore vifs.
Les sentiments qui transportaient Lopold trouvaient de l'cho, sinon
dans le haut personnel ecclsiastique, du moins dans le petit clerg,
issu tout entier des familles rurales les plus attaches  la tradition.
Ceux que laissaient insensibles ces grandes vues patriotiques et
religieuses admiraient les Baillard pour leur prosprit clatante et
rapide. Les trois frres faisaient de l'or. C'est la plus belle chose en
tous lieux. Quand les gens montaient sur la colline, en septembre, pour
les ftes de la nativit de la Vierge, et que la superbe procession
dployait son cortge, ils se montraient les soeurs quteuses et
disaient: Voil celles qui rapportent des mille et des mille...
Pourtant les paysans voyaient avec inquitude cet homme trange, dj
accabl de charges, toujours tirer des traites sur l'avenir. Bien
souvent, au retour de Sion, les plus sages rptaient le mot du pre
Baillard  son lit de mort: Mon fils, tu veux trop en faire.

Juste prudence villageoise. Mais chacun meurt de son gnie. Napolon
veut toujours vaincre. Dans les forts des Vosges et sur les sommets qui
sparent la Lorraine de l'Alsace, rgne, depuis des sicles, le
monastre qui garde les reliques de sainte Odile. Ce haut lieu protge
l'Alsace, comme la colline de Sion la Lorraine. Pour cinquante mille
francs Lopold l'achte. Il prend possession du grand couvent, de
l'glise, des chapelles, de l'htellerie, des curies, d'une quantit de
terres et de prs, d'une admirable fort et des reliques. Et dans ce
domaine princier il installe son jeune frre Quirin.

Voil tout le pays d'entre Rhin et Meuse sous l'influence de Lopold
Baillard. C'est le grand Austrasien, le dernier des ducs de Lorraine.
Les trois frres se font connatre dans tout l'univers, on peut dire.
Infatigables et persuasifs, ils parcourent la France, le Luxembourg, la
Belgique, l'Angleterre en clbrant les services que l'_Institut des
Frres de Notre-Dame de Sion-Vaudmont_ est appel  rendre au monde
entier. Le cadet Quirin s'en va en Amrique solliciter les Yankees, et
Lopold pntre jusqu' la Burg impriale de Vienne. Il y obtint une
audience et des subsides. Quelle belle image quand Lopold Baillard
apparat au pied du trne des Habsbourg-Lorraine et qu'il s'adresse
comme  son suzerain, au petit-fils des comtes de Vaudmont! Lui, le
chef spirituel de la sainte colline, il fait appel au chef temporel.
Dmarche pleine de coeur et d'une imagination magnifique!

Les Baillard eussent t invincibles s'ils s'taient fait une ide du
monde moderne. Ils l'ignoraient totalement. Lopold ne tenait compte des
gens qu'autant qu'ils mritaient de prendre place dans le coin d'un
vitrail ou d'un tableau en attitude de donateurs. Il parcourait le monde
sans rien y remarquer que ce qui aurait pu, tant bien que mal, figurer
dans une biographie du Pre Fourrier. Ils ne virent pas se former contre
eux une terrible coalition de leurs suprieurs hirarchiques avec les
libraux.

La libre pense devait dtester ces oeuvres o le particularisme lorrain
s'alliait troitement  l'ide catholique et qui formaient,  bien voir,
des citadelles contre le rationalisme. Quant  l'vque concordataire,
pouvait-il goter beaucoup cette religion locale? Il y devinait des
mouvements d'illuminisme, un fond trouble, qui apparut quand ce
singulier Lopold se crut favoris d'un miracle en la personne de soeur
Thrse Thiriet.

Les religieuses de Saxon, nous l'avons dit, taient dvoues corps et
me  Lopold Baillard. C'taient des jeunes paysannes du pays, qu'il
avait d'abord places auprs des religieuses de Mattaincourt. Mais ces
dames trouvrent ces simples filles bien grossires et les traitrent en
servantes. Lopold voyant qu'elles n'taient pas heureuses les fit
revenir, les organisa prs de lui en petite communaut, composa pour
elles un rglement et les employa pour ses qutes. Elles lui vourent
une grande reconnaissance et reportrent  lui seul toutes leurs
penses. Leur mtier mme les y invitait. N'avaient-elles pas  faire
son loge tout le jour? N'tait-ce pas entre ses mains qu'elles
apportaient l'argent, et de sa bouche qu'elles attendaient une
approbation? Entre elles rgnait une constante mulation pour lui
plaire. Et tout cela avait produit des personnes tout  fait rares, mais
qui n'avaient en dfinitive pour rgle certaine que la seule volont de
Lopold. A leur tte marchait la soeur Thrse. Active, intelligente et
gracieuse, cette religieuse exceptionnelle avait fait le succs de
Notre-Dame de Sion  travers toute l'Europe. Lopold, qui vivait les
yeux fixs sur la biographie des saints, se figurait qu'elle tenait
auprs de lui le rle admirable qu'a jou la mre Allix aux cts de
Pierre Fourrier. De fait, elle tait le grand instrument financier de
son oeuvre. Or il advint qu'elle tomba malade, et durant plusieurs mois
ne put bouger de son lit. L'argent se faisait rare. Dans cette
extrmit, Lopold ne put rsister  l'attrait du surnaturel, et
considrant que la malade avait tant fait pour Notre-Dame que celle-ci
pouvait bien le lui rendre, il la fit porter devant la statue
miraculeuse. O merveille! Aussitt dpose dans le choeur de la
chapelle, la religieuse se leva et se mit  marcher.

L'vque de Nancy ne voulut pas ordonner une enqute sur ce miracle, et
le mdecin de Vzelise refusa un certificat  la malade. Cet accord de
l'glise et de la libre pense contre les Baillard tait grave, mais
eux, sans prendre souci des nuages qui s'amassaient des deux cts de
l'horizon poussaient toujours de l'avant et se livraient  un dsir
immodr d'lvation.

Lopold Baillard avait l'me trs haute; le choix des oeuvres auxquelles
il s'appliqua est  cet gard tout  fait rvlateur. Mais pour raliser
nos desseins les plus purs, nous sommes bien obligs de recourir  des
moyens humains qui peuvent tre dtestables. J'ai tenu dans mes mains
les comptes des Baillard; on y assiste, jour par jour et morceau par
morceau,  la constitution de chacun des beaux domaines o ils
satisfaisaient tout ensemble leur instinct de paysan pour la terre et
leur sentiment de l'idal. C'est  la fois admirable et bien fcheux.
Rien de plus inquitant que certaines pages de ces registres o l'on
voit l'audace spciale de ces Messieurs, et comment des messes qui leur
taient payes trois francs, ils les revendaient, les faisaient dire
pour dix sous.

L'vque, inquiet des bruits qui couraient sur les folles dpenses, les
charges et les expdients des trois prtres, voulut s'immiscer dans
leurs affaires. Ils se crurent atteints dans leur honneur sacerdotal et
dans leurs intrts vitaux. L'Institut qu'ils prsidaient, n'tait-ce
donc pas leur cration? La Vierge ne leur avait-elle pas donn des
tmoignages directs de sa complaisance? Ils ne voulaient rien savoir de
plus. Tout aussi bien qu'ils eussent t incapables de se dgager des
conceptions qui dominaient avant Descartes et d'expliquer les problmes
de la vie autrement que par une perptuelle intervention divine, ils
taient incapables de comprendre la prudence d'un chef ecclsiastique
qui ne veut pas que de bonnes intentions deviennent un sujet de
scandale. Cette grande parole que l'vque laissa un jour chapper:
J'aimerais mieux que Lopold ft un mauvais prtre, ils ne pouvaient
pas se l'expliquer. Ils ne sentaient ni la ncessit, ni la beaut de la
discipline. Sans l'avouer, sans le savoir peut-tre, ils se tenaient
pour des forces autochtones et rejetaient la hirarchie. Il y a l un
cas saisissant d'individualisme religieux et xnophobe. Lopold
Baillard, seigneur de Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion,
c'est un fodal qui a conquis sa terre et qui fait tte  son suzerain.
Dix ans, ils menrent la lutte, une triple lutte,  la fois contre la
libre pense, contre la hirarchie ecclsiastique et contre leurs
cranciers. L'vque dut les contraindre, chapitre par chapitre, leur
demandant d'abord un compte des aumnes qu'ils avaient recueillies, puis
une dclaration que tous leurs acquts appartenaient  la congrgation,
puis l'engagement de lui soumettre leurs livres chaque anne, enfin la
promesse de ne plus rien acheter sans autorisation. Autant de
perscutions que le ciel, jugeaient-ils, permettait pour les prouver,
et auxquelles ils rpondirent avec un gnie d'hommes d'affaires
endetts. Ils firent sur tous leurs domaines une dfense de thaumaturges
et de clercs d'avou. Une position perdue, ils en dressaient une autre.
A suivre toute la srie que j'ai pu reconstituer, et Dieu sait qu'elle
est varie! des brochures d'attaque et de dfense qui intressent ce
drame de leur ruine, on se trouve au milieu de sentiments que l'on
croirait teints depuis deux ou trois sicles, et au milieu d'affaires
de banque, de ngoce et de chicane qu'un avou seul pourrait bien
comprendre. On se perd dans ce maquis de mmoires et de rpliques,
d'apologies et de libelles. Mais on y voit de trs loin la faillite
s'approcher  pas srs. Une dpense inoue d'efforts, les plus longs
voyages et de folles inventions ne purent que la retarder.

L'interdiction de faire des qutes mit les Baillard dans l'impossibilit
de soutenir, au jour le jour, leurs frais immenses et de remplir leurs
engagements pour tous ces domaines achets  crdit. Les cranciers
assigrent leur porte, les contraignirent  des ventes dsastreuses. Le
domaine de Sainte-Odile, la ferme de Saxon, les terres de Sion furent
mis aux enchres. Ces grands biens, que l'on estimait trois cent
cinquante mille francs, ne firent pas cent vingt mille, parce que les
vnements de 1848 venaient de dprcier les terres et surtout les biens
conventuels. Dans cette dbcle, le patrimoine des Baillard disparut. Et
par surcrot, leur honneur de prtre ne demeura pas intact. En effet,
sur l'affiche de vente des biens de Sainte-Odile, au scandale universel,
on put voir, entre le cheptel et les btiments des granges, les reliques
de la sainte patronne de l'Alsace livres  l'encan.

C'est l'glise elle-mme qui jugea ncessaire de venir donner  son
champion Lopold le coup de mort. Il subit un dur traitement, un
traitement injuste si l'on regarde ses tats de service, mais qu'il
fallait qu'on lui appliqut pour protger un plus vaste ensemble. Dans
le moment o se consommait la ruine matrielle de Lopold Baillard,
l'vque lui enleva son titre de Suprieur gnral de la Congrgation
des Frres de Sion-Vaudmont, et fit connatre aux religieux du couvent
qu'ils eussent  descendre immdiatement de la sainte colline.

Quel naufrage! A cinquante ans,  l'ge normal des rcoltes, le
fondateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile, le Suprieur
des Frres de Sion-Vaudmont n'est plus rien que le cur de la toute
petite paroisse de Saxon, o l'assistent ses deux cadets Franois et
Quirin. De leur temporel, de tout ce qu'ils ont construit avec tant de
peine,  la sueur de leur front et au prix mme de leur patrimoine,
c'est tout juste si les trois frres peuvent, sous le prte-nom de
quelques pauvres soeurs demeures fidles, sauver le couvent de Sion
pour leur servir d'abri. De leur spirituel, rien ne leur reste que le
droit de dire la messe, et voici que l'vque, pour en finir, va le leur
arracher et dj lve la main...

Lopold s'attarde au lieu de se courber. Il cherche  retenir ses
sujets, tous ces frres et toutes ces soeurs qui fuient sa ruine, qui
glissent sur les pentes de Sion, qui s'envolent comme des feuilles
d'automne. Voil qu'il veut solliciter du peuple cette dsignation, ce
droit mystique que ses chefs lui retirent. En 1848, il se prsente  la
dputation. Qu'il soit l'lu de la nation lorraine, ses forces
matrielles et morales seront radoubes, sa mission consacre. Il
choue... Alors,  bout de souffle et vraiment aux abois, les trois
frres se jettent aux pieds de leur vque.

Le prlat vainqueur entonne l'_Alleluia_. Il proclame la bonne nouvelle.
Il pardonnera. Il daigne relever de toutes censures ces trois enfants
prodigues, mais pour retremper leurs esprits, pour les laver de la
poussire du sicle, selon un usage constant  l'issue de ces grandes
crises, il leur ordonne, en juillet 1850, d'aller faire une retraite 
la chartreuse de Bosserville. Il plonge ces mes brlantes dans la
tranquillit du clotre comme un fer rouge dans l'eau froide.

Ainsi finit la vie publique des trois frres Baillard. C'est  partir de
ce moment que s'installe sur eux ce silence hostile, ce mystre qui
m'avait tant frapp quand j'entendis, pour les premires fois, prononcer
 voix basse leurs noms. Suivons-les, entrons sur cette arrire-scne de
plus en plus obscurcie, o quelques rares tmoins les ont vus prolonger
des vies de plus en plus singulires.




CHAPITRE III

LA CHARTREUSE DE BOSSERVILLE


La chartreuse de Bosserville est un des plus nobles monuments qui
dcorent la Lorraine. Dresse non loin de Nancy, sur des terrasses
auprs de la Meurthe, elle ralise l'ide d'une belle solitude
monastique, mais d'une solitude o rien n'est farouche. La rivire qui
la baigne entrane naturellement l'me  la rverie, tandis que la
dignit de son btiment et son vaste domaine de bois invitent au
recueillement. Rien n'gale la douceur et la majest nue de ses
clotres, le Grand Clotre et celui, plus petit, qui sert de cimetire.
Ce dernier n'est qu'un gazon o de lgers renflements sont plants d'une
trentaine de croix en bois noir, sans aucune inscription. Les Pres y
viennent prendre,  certains jours, une courte rcration o il est
permis de causer, et c'est pourquoi ce petit clotre s'appelle encore le
Colloque.

En invitant les Baillard  se rendre dans ce vnrable sjour, l'vque
se trouvait avoir choisi, avec la sagesse d'un vrai prlat, l'abri qui
pouvait le mieux convenir  la convalescence de volonts puises. La
retraite devait durer trente jours, qui furent en effet, pour Franois
et pour Quirin, le temps de repos dont ils avaient besoin aprs une
tension douloureuse de tant d'annes. Ce repos, ils le prennent avec
l'insouciance de bons soldats, heureux de penser  autre chose qu'
leurs ennuis. Quirin a trouv son asile dans la vieille bibliothque.
Toujours proccup des grandes savanes de l'Ouest amricain, o il a
pass plusieurs annes et qui lui ont appris qu'un point d'eau est un
trsor, il a demand au Pre bibliothcaire l'ouvrage de l'abb
Paramelle concernant la recherche des sources, et l'ayant lu il dclare:

--La fortune de Saxon est l.

Le bon Franois, lui, s'adonne aux travaux manuels de la maison avec les
frres convers, auprs de qui, trs vite, sa simplicit cordiale et
rustique conquiert une petite popularit. Voyez-le dans la cuisine qui
rpare le grand tournebroche actionn par un petit personnage en costume
de moine. Le Frre cuisinier a nglig cette plaisante mcanique.

--A quoi bon? dit-il, il n'y a ici que les malades qui mangent de la
viande, et les Pres ne sont jamais malades. L'air est si pur!

--Mais quand vous avez des htes?... rplique Franois. Et puis moi--et
il riait de son franc rire--je ne suis pas chartreux!

Aprs des dboires qui les avaient atteints physiquement, les deux
cadets se refaisaient dans cette bienfaisante monotonie du clotre,
comme des surmens dans une cure de repos. Quant  leur an, il est
d'une autre essence; il a pass ces quelques semaines dans sa chambre 
se laisser glisser au plus profond de la dtresse. C'est un soir
d'enterrement, quand l'orphelin se retrouve seul. Sous le silence
prodigieux du couvent, il est comme un malade qui, la nuit,  l'heure o
les bruits de la rue se sont tus, peroit les battements de son coeur.
Des souvenirs, des ides, toujours les mmes, lui tiennent compagnie,
nets et pressants comme des fantmes, il voit la haute figure de Sion
sur la colline, Sainte-Odile au milieu des bois et riche de ses
prairies, Mattaincourt dans un fond, plus svre, paul contre son
glise, et Flavigny rieuse au bord de la rivire. Non seulement il se
rappelle ces beaux sjours, mais il se souvient des dispositions de son
me pendant le temps qu'il y passa. Il les revoit clairs et colors
comme ils l'taient dans les minutes les plus hautes de sa carrire
d'aptre, depuis le premier jour qu'il aborda ces grands sites jusqu'aux
heures de la catastrophe. C'est un riche et douloureux trsor qu'il
possde dans l'me et dont il tire, pour se faire souffrir, une foule
d'images admirables d'clat. Ces lieux privilgis lui semblent autant
de violons, hier d'un chant magique, abandonns sans voix sur la
prairie. Tout se compose devant lui avec une intensit fivreuse. Il
entend, voit son pass comme une suite de strophes intenses et
dessches, de palmes rigides dans le dsert, de pierres leves sur une
lande. Ces visions forment autant d'arguments dont il presse, dont il
assige Dieu. Je voulais de grandes et belles choses, pourquoi m'avoir
abandonn, Seigneur?

Et ce cri de dtresse pouss sans cesse par la voix intrieure donnait 
sa bouche et  ses yeux une si farouche expression de tristesse que le
Pre prpos par le Prieur pour exercer auprs des Messieurs Baillard le
devoir de l'hospitalit, le bon Pre Magloire,--un aimable Tourangeau
pourtant, trs sociable, bon latiniste et que sa grande culture avait
paru dsigner comme plus capable qu'un autre de tenir compagnie au
fameux Suprieur de Sion.--aprs vingt-huit jours, n'avait pas encore
os engager avec lui une vraie conversation.

Lopold approchait du terme de sa retraite, et ses obsessions allaient
grandissant. Autour de Bosserville les grands vents tourmentent le ciel
et balayent la Lorraine, dont le coeur sommeille. Au bout de la prairie,
la petite ville de Saint-Nicolas couvre de fume sa cathdrale dchue,
que personne ne songe plus  plaindre; la rivire s'coule indiffrente
et presse; Nancy au couchant travaille, sans plus s'inquiter de ce
patriote sacrifi que des vieux Lorrains ensevelis dans les caveaux de
la chapelle ducale. Et lui, pour se soustraire au torrent de ses visions
trop nettes et trop fortes, pareilles  ces dmons qui voltigent autour
des religieux solitaires, il se rfugie dans les Saintes critures: il y
allait chercher un alibi pour sa pense. La nuit qui devait tre
l'avant-dernire de son sjour, il prit l'Ancien Testament, et l'ayant
ouvert au hasard il lut: _Il y avait dans la terre d'Us un homme nomm
Job; cet homme tait intgre, droit, craignant Dieu et loign du mal.
Il lui naquit sept fils et trois filles et il possdait sept mille
brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de boeufs, cinq cents
nesses et de nombreux domestiques..._

Ces lignes clatrent en traits de feu sous ses yeux. Comme tous les
dtails du pome s'accordaient bien avec sa tragique aventure! Cet homme
d'Us, c'tait lui. Cette prosprit du plus opulent des Orientaux,
'avait t la sienne; et poursuivant sa lecture il vit avec
saisissement qu'il pouvait s'approprier tous les moments de ce pome
ternel du juste perscut. Comme Job, n'avait-il pas t riche, puis
dnonc, puis ruin et enfin livr  la froide sagesse de ses collgues?
N'tait-ce pas de lui qu'il avait t murmur  l'vch avec un pre
sentiment de jalousie: _Vous avez bni l'oeuvre de ses mains, et ses
troupeaux se rpandent de tous cts sur la terre_? Oui bien, les Soeurs
et les Frres de Sion s'taient rpandus  tous les coins de l'horizon,
mais Dieu avait sacrifi son serviteur en disant: _Je te livre tout ce
qui lui appartient._ Et successivement tous les messagers du malheur
taient venus le trouver. Sa puissante imagination les mettait tous
d'une manire sensible, quasi en chair et en os, devant ses yeux:
rationalistes ricaneurs conduits par le mdecin de Vzelise et le
journaliste de Mirecourt, curs de la plaine qui s'loignent le bras
tendu et le regard dtourn, cranciers qui montent en longue file la
colline, parents des saintes filles de Sion qui viennent les arracher au
bercail... et toujours, pour finir, la mme pnible vision des Frres et
des Soeurs descendant, pour ne plus jamais les remonter, les sentiers de
la colline.

Ah! les amis de Job, les a-t-il assez connus, ces personnages qui se
prsentent avec des paroles de consolation et qui cachent l-dessous le
sarcasme! Parmi tous ces curs qui jadis, les jours de fte,
gravissaient les sentiers de Sion et venaient s'asseoir  sa table
heureuse, combien s'en est-il trouv pour lui rester fidles et le
dfendre?

D'un nouvel lan, il s'enfonait dans sa lecture et sa douleur: _Je
proteste contre la violence, nul ne me rpond; j'en appelle, nul ne me
rend justice. Dieu m'a priv de ma gloire, il a enlev la couronne de ma
tte, il me dmolit de toutes parts, il a arrach comme un arbre mon
esprance._

A ce moment une cloche tinta, elle appelait les Chartreux au grand
office de nuit... Aussitt, dans leurs petits logis, les Pres allument
leurs lanternes, et chacun d'eux commence  rciter l'office de la
Vierge. Ah! qu'Elle daigne protger le cur de Sion et ses frres!
Tandis que le pauvre Lopold s'enfivre et envenime sa plaie, chaque
cellule ressent sa dtresse et prie en sa faveur le ciel...

La cloche tinte une seconde fois. A travers les clotres obscurs, le
capuchon rabattu sur la tte, leur lanterne  la main, les moines
gagnent la chapelle, que n'claire aucune lumire, sauf la veilleuse du
Saint-Sacrement. Les uns aprs les autres, tous arrivent au choeur,
rvrends pres, profs en habits blancs, novices aux chapes noires. Ils
se prosternent et s'tant relevs sonnent quelques coups de la cloche
dont la corde pend auprs de l'autel, cloche au son merveilleux, la
clbre cloche d'argent des Chartreux.

Maintenant, rangs dans leurs stalles, les Pres ouvrent les gros
antiphonaires et dirigent sur les pages notes la mince lumire de leurs
lanternes. Les voix graves s'lvent dans la nuit glaciale, sans
qu'aucun orgue les soutienne. Le plain-chant loue, gmit, supplie. A
l'heure o les tnbres couvrent le monde, ces religieux veillent et
prient pour rparer les crimes et tous les dsordres nocturnes. Ils
prient spcialement pour trois prtres tourments qu'ils savent l,
derrire eux, dans la tribune rserve aux trangers.

Durant trois heures, nul mouvement ne troublera le cours majestueux de
leurs intercessions, nul mouvement, sinon parfois toutes les lanternes
qui s'teignent ou se cachent, et la petite lampe du sanctuaire jetant
seule ses vacillantes clarts dans le choeur o l'on distingue des
fantmes blanchtres. Grand drame immobile et par l d'autant plus
mouvant, grand drame tout gonfl de volonts et de rves d'une qualit
hroque. Il nous ramne sur nous-mmes, nous convainc de mpriser
toutes les puissances du dehors et de chercher le triomphe dans notre
monde intrieur. Il clbre en images violentes l'emprise de la volont
sur toutes les forces qui assigent la conscience des meilleurs. En mme
temps il nous soumet  un ordre, nous dispense de chercher notre voie et
nous introduit dans l'harmonie divine, comme chacune de ces notes se
place dans ce concert  la louange de l'ternel.

Lopold est debout entre ses deux frres demi-somnolents. Il ne laisse
rien chapper de ce profond tableau, de ces couleurs de nuit et de feu.
Cette psalmodie vient le chercher jusque sur les bords du dsespoir et
le ramne au combat. Ces proses dans ces tnbres accourent le frapper
et le soulever comme des vagues. Mais si elles l'excitent, elles ne le
disciplinent pas. Il demeure ferm  ce qu'il y a de meilleur dans
l'office surnaturel qui s'accomplit l sous ses yeux et qui tend  faire
rgner un ordre souverain sur les parties les plus indomptes de l'me.
Pas plus que la paix de Bosserville n'a refroidi son coeur, cette grande
image de discipline monastique ne l'invite  baisser la tte. C'est le
contraire qui arrive. Et sur cette imagination trop frmissante, cette
incomparable mise en oeuvre de tout ce qui peut agir sur l'me
religieuse n'a pour effet que d'veiller en lui sa nature humaine la
plus profonde, l'homme de dsir qu'il a toujours t.

Coeur gonfl, angoisse, douleur irradie jusqu'aux parties les plus
mornes et les plus obscures de l'tre, prodigieux empoisonnement des
amoureux dus et des ambitieux trahis par le sort! D'un coup de talon,
du fond de l'abme, Lopold veut remonter, retrouver l'air pur, l'espace
libre, le vaste ciel, un nouveau destin, sa revanche. Lopold  cette
minute, c'est le Mort dress et sculpt par Ligier Richier pour servir
d'affirmation hroque  ceux qui, plutt que d'abdiquer l'esprance,
nient les lois de la vie. Comme le squelette de Bar-le-Duc qui ne se
rend pas, qui rejette son suaire, qui en appelle  Dieu contre la
destruction, qui tend vers le ciel son coeur intact et toujours vif,
Lopold s'crie: Vois mon coeur incorrompu, Seigneur; juge-le, dis s'il
mrite de vivre...

A force de frapper, soutenu par l'enthousiasme et l'amour,  la porte de
la compassion divine, Lopold l'allait voir s'ouvrir.

Est-ce l'aube dj ou sa mmoire surexcite qui lui fait distinguer
vaguement sur les murailles, dans leurs grands cadres, les portraits des
saints fondateurs d'ordre? Ils sont l une dizaine: Ignace de Loyola,
avec ses premiers compagnons; saint Romuald, le fondateur des
Camaldules; saint Bernard, favoris d'une vision de la Vierge; saint
Franois d'Assise, instituteur des Frres Mineurs; saint Benot au
Mont-Cassin; saint Nicolas Albergate, chartreux, quand il reoit le
chapeau de cardinal; enfin saint Thomas d'Aquin, qui meurt dans l'abbaye
de Fossa-Nova. Et parmi ces formes incertaines, celle que l'esprit de
Lopold saisit pour ne plus s'en dtacher, c'est l'image de sainte
Roseline, des Religieuses Chartreusines, que le peintre a reprsente
vtue de l'tole et du manipule, ornements rservs aux prtres, mais
que la prieure des Chartreusines a le privilge de porter deux fois, le
jour de son installation et sur son lit mortuaire. Et cette image lui en
rappelle une autre infiniment agrable  son esprit, plus prcieuse que
tout ce qu'il a laiss derrire lui, o il met toute sa confiance dans
l'avenir, l'image de soeur Thrse, la premire de ses quteuses, celle
qui sur la colline fut favorise d'un miracle.

Que d'injustes mfiances et de perscutions ces personnages vnrs
n'ont-ils pas d souffrir dans l'glise mme et du fait de leurs
suprieurs hirarchiques! Mais pour eux comme pour Job, l'heure de la
justice, un jour, a sonn. Et l'esprit de Lopold, ramen au texte
biblique, se dlecte du dernier verset:

_Jehovah bnit les derniers temps de son serviteur plus encore que ses
premiers temps, et il possda quatorze mille brebis, six mille chameaux,
mille paires de boeufs et mille nesses. Et il eut sept fils et trois
filles..._

L'office a cess, les religieux regagnent leurs petites maisons. Lopold
dit  ses frres:

--Suivez-moi dans ma chambre.

Et la porte referme sur eux trois, il commence de leur expliquer, par
l'exemple de Job et du Bienheureux Pierre Fourrier, que Dieu ne les a
abaisss que pour les prouver:

--C'est un fait constant dans toutes les vies de saints, insiste-t-il,
que la plus haute prosprit succde immdiatement aux pires
catastrophes.

Franois et Quirin le regardent avec stupeur.

Ils sont en vrit trs diffrents de leur an, ces deux frres.
Franois reprsente assez bien un chevalier rustaud, ou plutt un cuyer
loyal et emport, tout en mouvement, bon pour se dvouer, mais de petit
jugement. Son gros visage enfantin et d'une confiance joyeuse inspire de
la sympathie. Quirin est plus terre  terre. Tout ce qu'il y a de
positif  l'ordinaire chez les Lorrains, et que la nature n'avait pas
employ pour ptrir ses deux ans, semble lui tre rest pour compte et
d'une manire excessive. Lopold tait vraiment leur chef, et il l'et
t de bien d'autres. Il continuait de parler; son visage sec tremblait
d'animation et ses yeux brillaient. Quand il se tut, Quirin, d'un ton
tout laque, qui faisait un contraste affreux avec les paroles inspires
de son an, dclara:

--C'est bon, c'est bon, nous parlerons de Job une autre fois...

Puis avec aigreur et clart, comme et pu le faire un avou, il exposa
qu'il ne leur restait absolument qu'une ressource, c'tait d'abandonner
la colline pour toujours.

--J'en mourrais, dit Lopold avec une expression admirable de vrit.

--Allons donc, s'cria Quirin, tu ne connais pas l'Amrique!

--Il faut relever Sion, reprit Lopold se parlant  lui-mme.

Mais Quirin brutalement:

--Tu l'avais releve, et c'est toi qui l'as dtruite.

Et il se mit  rcriminer.

Franois ne put en entendre davantage.

--Assez, Quirin! s'cria-t-il. Homme de peu de foi et de moins de
mmoire! Pour que vous parliez ainsi, il faut que vous ayez le coeur
bien peu lev. Avez-vous donc oubli tout ce que notre frre a fait
pour nous?

Lopold les coutait, tous deux debout, et lui assis, ses larges mains
aux ongles noirs tendues comme mortes sur sa soutane couverte de
taches. A son habitude, son regard passait au-dessus de ses
interlocuteurs, et au coin des lvres il avait un sourire inexplicable,
un mince sourire orgueilleux et acquiesant. Quand ils se turent, il les
regarda avec cette autorit qui exerait sur eux une sorte de
fascination, et le feu secret qui semblait avoir dessch tout son tre
jetait des flammes par ses yeux.

--Toute maison divise contre elle-mme prira. Demeurons unis, et la
colline nous sauvera. Ce qu'on nous a pris, c'est l'eau qui jaillit de
la fontaine, mais la fontaine nous demeure. Ne suis-je pas toujours le
chef du plerinage? N'avons-nous pas gard les meilleurs instruments de
Marie, la meilleure de nos quteuses?...

Et l-dessus, il se mit  rappeler les voyages les plus productifs
qu'avait faits Thrse Thiriet et certain jour o elle avait crit:
Notre Dame nous protge, envoyez-moi votre ceinture  or. Il racontait
tout cela comme un pcheur rappelle les beaux coups d'pervier qu'il a
faits ou bien un chasseur ses battues, mais avec le pouvoir d'ouvrir,
derrire les images prosaques qu'il mettait au premier plan, de larges
troues de rve.

Quirin l'observait avec des yeux o l'inquitude se mlait  un vague
espoir. Il surveillait les mouvements de la pense de son frre, comme
il et surveill les coups de bche d'un chercheur de trsors:

--Ah! oui, dit-il, les qutes! Si nous avions toujours la ressource des
qutes! Mais Monseigneur nous les a dfendues.

--Monseigneur! Monseigneur! reprit Lopold avec une violence soudaine,
il ne peut pourtant pas nous barrer la voie que Dieu nous a trace. Le
ver de terre lui-mme se remue quand on l'crase. Nous avons fait plus
que Monseigneur pour la Vierge, et s'il a pu tromper le ciel un instant,
c'est Elle qui se chargera d'y dfendre ses chevaliers. Mon frre, lisez
dans les vies des saints toutes les preuves qu'ils eurent  subir. Vous
verrez qu'ils en rapportent toujours de magnifiques moissons. Pour moi,
j'ai fait le ferme propos que jamais mon coeur ne sera coupable d'un
pch contre l'esprance.

Mais le bon Franois, maintenant, billait sans respect pour les
sublimits de Lopold:

--Ah! dclara-t-il ingnument, que j'avalerais volontiers une bonne
tasse de caf au lait!

Lopold les laissa partir. Il se mit au lit, souffla sa bougie et se
rfugia vers Dieu. Du fond de sa dtresse, il le supplia de lui envoyer
un signe, comme tant de fois les saints en avaient reu, un signe auquel
il reconnt qu'il ne s'tait pas tromp et qu'il pouvait avoir confiance
dans son coeur.

Telle tait son exaltation et son ide toute simple des moyens de Dieu
qu'il retourna son lit, de faon  surveiller la porte, car il tait
persuad qu'un signe viendrait, et si la Vierge ou le Seigneur
daignaient se dranger en personne, ils pouvaient entrer sans ouverture,
mais s'ils dlguaient un messager, il voulait le voir ds le seuil. En
mme temps il ne cessait de rpter la lamentation du patriarche
foudroy: _Le Trs-Haut m'a renvers dans la boue, je suis confondu avec
la poussire et la cendre. Je crie vers toi,  Dieu, et tu ne m'exauces
pas._

Soudain, il sentit quelque chose entrer dans sa chambre et s'arrter
auprs de son lit. Une sueur d'effoi couvrit tout son corps, mais il ne
pensa pas  lutter, ni  appeler. Ce qu'il sentait l, prs de lui,
vivant et se mouvant, c'tait abstrait comme une ide et rel comme une
personne. Il ne percevait cette chose par aucun de ses sens, et pourtant
il en avait une communication affreusement pnible. Les yeux ferms,
sans un mouvement, il ressentait un dchirement douloureux et trs
tendu dans tout son corps, et surtout dans la poitrine. Mais plus
encore qu'une douleur, c'tait une horreur, quelque chose
d'inexprimable, mais dont il avait une perception directe, une
connaissance aussi certaine que d'une crature de chair et d'os. Et le
plus odieux, c'est que cette chose, il ne pouvait la fixer nulle part.
Elle ne restait jamais en place, ou plutt elle tait partout  la fois,
et s'il croyait par moment la tenir sous son regard, dans quelque coin
de la chambre, elle se drobait aussitt pour apparatre  l'autre bout.

Deux minutes aprs que cette chose mystrieuse tait entre, elle se
retira; elle s'chappa avec une rapidit presque instantane  travers
la porte ferme.

Lopold respira profondment. Il rouvrit les yeux et ne vit rien autour
de lui. La sensation horrible avait disparu.

Au bout de quelques instants, il se leva et alla rejoindre ses frres.

Il les trouva qui dormaient.

Alors il revint dans sa chambre et se recoucha. Mais  peine avait-il
teint qu'aussitt la chose inexprimable se rinstalla prs de lui, et
accompagne de la mme horrible sensation. Cette fois, il concentra
toute sa force mentale pour sommer cette chose de partir, si elle tait
du Diable, sinon de lui dire la parole de Dieu. Il ne reut aucune
rponse. Et comme elle avait dj fait, la prsence s'vanouit au bout
d'un court temps. Mais cette fois, Lopold s'lana vivement  la porte
et cria dans le couloir:

--Fais tout ce que tu voudras, missaire de Dieu; tais-toi, drobe-toi,
mauvais serviteur; je saurai bien m'arranger pour que tu me rejoignes et
sois oblig d'accomplir ton message.

Au moment o le petit jour parut, Lopold, affreusement du de n'avoir
pas reu le mot d'ordre qu'il implorait, quitta sa chambre et se mit 
errer sous le Grand Clotre.

Les vingt-sept petites maisons abrites par de grands toits rouges, de
l'effet le plus touchant, enfermaient la prairie d'arbres  fruits. La
ligne simple des arceaux, le calme du verger, la lumire matinale
composaient une douceur, un repos dont jouissaient, sans les troubler,
quelques petits oiseaux sur les mirabelliers. Au milieu du clos, le
puits symbolique signifiait l'abondance des grces et de la charit.
Mais tout ce bel ordre et cette paix ne pouvaient rien,  cette minute,
sur le malheureux prtre.

Le Pre Magloire, que l'imminence du dpart de Lopold ne laissait pas
sans remords, et qui l'piait malgr lui, entendit ce dur pas rsonner
sur les dalles. Il vint le rejoindre, et apprenant qu'il ne pouvait pas
dormir, il lui offrit de faire un tour dans le domaine. Le bonhomme
avait de la finesse, et trs vite il sentit que son hte traversait une
crise plus aigu. Qui sait, songea-t-il, si ce n'est pas le dernier
effort du Mauvais Esprit? C'est maintenant qu'il faut lui parler. Mais
il tait timide, et son effort d'apostolat n'aboutit qu' lui dire:

--Monsieur Baillard, je voudrais avoir votre avis sur nos nourrins.

Les nourrins ou petits cochons  l'engrais taient les favoris de pas
mal de Pres dans le couvent--affection toute dsintresse, puisque
aucune viande ne parat jamais dans l'cuelle du Chartreux.

Lopold acquiesa, avec cet habituel sourire poli sous lequel il
dissimulait la plus haute ide de soi-mme, et selon sa coutume il passa
de plein-pied, avec une parfaite aisance, de ses mysticits aux
proccupations les plus plates. Il se mit  marcher au ct du petit
vieillard  la tte chauve et  l'oeil doux,  peu prs comme Napolon
Ier  ct du maire de l'le d'Elbe. Ils circulrent dans la vaste
clture, le pre Magloire montrant les terres, les vignes, la
houblonnire, le petit bois de chne o les religieux ont dress une
grande croix. Ces riches dpendances, ces cultures si bien protges par
des murs, ce personnel nombreux rappelaient au dchu sa ferme de Saxon.
Le bon pre Magloire sentait l'amertume de son compagnon, et il ne
trouvait pas les mots ncessaires. Cependant, comme ils approchaient de
l'table, il insinua:

--On a caus de vous, Monsieur le Suprieur, dans toute la Lorraine.

L'autre rpondit d'un coup de boutoir:

--Dans toute la Lorraine! Que dites-vous? Dans toute la France!... Mais
il ne s'agit pas de moi, voyons vos nourrins.

Ils taient arrivs en effet  la porcherie. Lopold regarda les btes
sans bienveillance et dit durement:

--Je regrette que vos frres n'aient pas visit notre ferme de Saxon;
ils y auraient vu des tables...

Cependant les nourrins, qui avaient reconnu le bon Pre, se pressaient
autour de lui en reniflant, et la joie qu'il en tirait l'empchait
d'enregistrer ces paroles dsagrables. Mais Lopold insistait:

--Ces btes sont en mauvais tat. On les nourrit mal. Pour faire venir 
bien un nourrin, il faut lui donner du petit lait. C'est ce que je
faisais  Saxon. Les rsultats de notre ferme modle, avant que
Monseigneur crt devoir intervenir, taient de premier ordre. Mais vous,
mes Pres, ne vous mlez pas de l'lve du cochon, vous buvez le petit
lait!

Le pre Magloire ne put s'empcher de marquer son mcontentement. Il
rpondit:

--Je ne doute pas que ces petites btes ne trouveraient du profit 
suivre le rgime que vous prconisez, mais pour nous, il nous serait
difficile de renoncer  la simplicit de nos anciens Pres. Notre
premier soin doit tre de mettre en pratique ces paroles de la
Sainte-criture: Mourons dans notre simplicit.

Sur ces mots, il referma la porte de l'table et s'excusa en disant 
Lopold qu'il lui et bien volontiers tenu compagnie davantage, mais
qu'il fallait qu'il allt cultiver son petit jardin, et qu'il pensait
que Monsieur Baillard ne trouverait pas mauvais qu'il sacrifit
l'occasion de s'instruire sur le grand levage  la ncessit de bcher
une petite plate-bande dont il avait la charge.

Comme le bon Pre regagnait sa cellule, il rencontra le Pre Abb, qui
lui demanda o il allait et o il avait laiss le cur Baillard:

--Je l'ai laiss, dit-il, qui circule dans nos tables et qui trouve 
blmer partout, et j'ai pris cong de lui pour aller bcher mon jardin,
et aussi, je l'avoue, parce que ses ddains me blessent pour notre cher
couvent.

--Vraiment reprit le Pre Abb, je vous rappellerai ce que disait un
jour saint Franois de Sales: vous vous entendez fort  la seule culture
qui importe, celle des mes! Vous aurez toujours assez de loisir pour
tirer parti de votre jardin, mais ce pauvre monsieur Baillard ne fait
que passer au milieu de nous, et il ne faut pas ajourner d'essayer de
bien agir sur lui.

Le pre Magloire fit demi-tour et, du mme pas, s'en fut  la recherche
de Lopold. Il ne le trouva plus aux tables. Le frre porcher lui dit
qu'il s'en tait all dans la direction du bois. Incontinent le pre
Magloire se dirigea de ce ct; il traversa le potager, les prairies, et
comme le discours de l'abb avait voqu en lui l'image du grand vque
de Genve, il se rappelait que le saint avait fait jadis un acte pareil.
Je suis donc un petit Franois de Sales aujourd'hui, pensait-il, et je
puis dire, moi aussi: _Ecce elongavit fugiens et mansit in solitudine._
Voil qu'il s'est loign en fuyant et qu'il est rest dans la
solitude. Il trouva Lopold qui se promenait dans la partie la plus
mlancolique de la petite chesnaie, et il lui dit tout bellement:

--Monsieur le Suprieur, je viens de rencontrer le Rvrend Pre Abb
qui m'a dit que j'avais fait une impertinence en vous laissant seul et
que je ne manquerais pas de trouver, derrire ma cellule, mon jardin,
autant de fois que je voudrais, mais que nous n'avions pas tous les
jours le restaurateur de Sion, de Flavigny, de Mattaincourt et de
Sainte-Odile. Je l'ai cru et je m'en viens tout droit vous prier
d'excuser ma sottise, car je vous avoue que _ignorans feci_.

A ces mots, les traits contracts de Lopold Baillard s'attendrirent et
deux larmes coulrent de ses yeux. Sur ce visage de fivreux apparut
l'expression la plus touchante d'une tristesse en qute d'une
consolation. Lopold, contraint de plier devant les reprsentants de
Dieu, en appelait depuis vingt jours  Dieu mme. Et soudain ces bonnes
paroles, qui semblaient lui tomber du ciel, venaient fondre sa duret.
Toute trace d'orgueil disparut de sa figure pour ne plus laisser voir
que cette face de son me qui aspirait  l'amour. Le bon pre Magloire
en fut bloui, et devinant que toute explication blesserait un coeur si
malade, il eut un geste plus humain que religieux, et lui serra
simplement la main.

Tous deux se turent quelques minutes, puis comme ils rentraient dans la
Chartreuse, Lopold la montrant d'un geste:

--Cette maison, mon Pre, savez-vous comment elle a t construite? Par
notre duc Charles IV, avec les pierres de nos forteresses lorraines,
quand Richelieu nous contraignit  les dtruire. Eh bien! moi aussi, on
m'a ordonn de dtruire de grandes forteresses lorraines que j'avais
releves de mes mains...

Et il les ouvrait toutes grandes, ajoutant:

--Comment voulez-vous que j'aie pu trouver la paix ici?

Jamais le bon Chartreux n'avait entendu de semblables paroles. Son
imagination, dconcerte par un pareil rapprochement, se rfugia dans un
humble conseil dont il ne pouvait pas souponner les redoutables
consquences.

--Votre retraite touche  sa fin, monsieur Baillard. Allez-vous rentrer
tout droit  Saxon? A votre place, j'essayerais d'un petit voyage. Il ne
faut pas, comme vous faites, corcher votre plaie. Il n'est bruit dans
les journaux que d'un homme extraordinaire, un certain Pierre Michel
Vintras et de son _OEuvre de la Misricorde_. Il passe pour un grand
prophte. C'est du moins la qualit que lui attribue monsieur Madrolle,
dont je vous prterai les brochures et que j'appelle le Jrmie de la
France. L'_OEuvre de la Misricorde_ serait l'accomplissement de la
promesse faite aux hommes par le Sauveur de leur envoyer lie pour
rtablir et reconstituer toutes choses. Que valent ces ides? L-dessus,
je fais toutes rserves, car on dit que ce Vintras n'est pas tendre pour
Nos Seigneurs les vques. Mais enfin, il donne un beau et grand rle au
coeur. Intelligent comme vous l'tes, vous devriez aller voir.

Lopold ne rpondit rien. Il s'enfona dans une immense rverie. Le mot
gnrateur de toute une nouvelle vie venait d'tre prononc.

Quelques jours plus tard, la retraite des trois frres Baillard
atteignit  sa fin, et le temps arriva pour eux de rejoindre leur poste
sur la colline de Sion. Mais Lopold, sitt les portes de la Chartreuse
ouvertes, tourna le dos  la Lorraine pour s'en aller d'un vol rapide
tout droit sur Tilly, auprs de Vintras. La lecture de l'ouvrage de M.
Madrolle, _Le voile lev sur le systme du monde_, venait de l'exciter
prodigieusement, et comme le lui avait conseill l'imprudent pre
Magloire, il allait voir, laissant  ses deux frres le soin de
gouverner en son absence sa paroisse de Saxon et le plerinage.




CHAPITRE IV

IPSE EST ELIAS QUI VENTURUS EST


Arrire ces yeux mdiocres qui ne savent rien voir, qui dcolorent et
rabaissent tous les spectacles, qui refusent de reconnatre sous les
formes du jour les types ternels et, sous une redingote ou bien une
soutane, Simon le magicien et le sorcier moyengeux! Ils amoindriraient
l'intrt de la vie. Qu'est-ce donc, disent-ils avec ddain, que ce
Vintras, cet enfant naturel, lev par charit  l'hpital de Bayeux,
successivement commis libraire  Paris, ouvrier tailleur  Gif et 
Chevreuse, marchand forain, domestique chez des Anglais  Lion-sur-Mer,
commis chez un marchand de vins  Bayeux, puis en dernier lieu associ 
la direction d'une petite fabrique de carton  Tilly-sur-Seulles, et qui
reoit un beau jour la visite de l'archange saint Michel! Cela ne mrite
pas de retenir une minute notre attention. Un mauvais drle de
trente-quatre ans, dont toute la science se borne  la lecture, 
l'criture et au calcul,  qui l'Archange, sous la forme d'un beau
vieillard, vient annoncer que le Ciel lui confie une mission, qui
prtend rformer l'glise, qui se dit le prophte lie rincarn!
Laissez-nous rire de piti. Certainement nous sommes en prsence d'un
alin doubl d'un escroc... Soit! Va pour escroc et alin, mais
pourtant autour de ce Vintras des gens s'amassent. Ils disent: _Ipse est
Elias qui venturus est_; voici le prophte lie, l'organe de Dieu, qui
va rgnrer le christianisme.

... Oui, mais vient-il de Dieu? se demande Lopold Baillard, dans la
diligence qui l'emporte de Lorraine en Normandie. Vais-je trouver
l'appui que j'ai implor du Ciel? Va-t-il me tromper aussi, comme cette
chose mystrieuse qui est entre dans ma chambre pour me dcevoir?
Pourtant, cette charit du pre Magloire ressemblait tant  la rponse!
Pourquoi m'a-t-il nomm Vintras, si ce n'est parce que le salut est l?

Cette question s'interposait pour lui entre les paysages et sa
sensibilit. D'ailleurs, qu'auraient pu lui reprsenter les tapes de ce
voyage, sinon des images de sa vie passe, des qutes fructueuses 
Bar-le-Duc, Vitry, Chteau-Thierry, Meaux,  Paris mme,  vreux. Ce
qu'il voudrait, sur l'impriale de la diligence qui le secoue le long
des routes, c'est faire parler de Vintras celui-ci ou celui-l. Mais ce
nom, la premire fois qu'il le prononce, en traversant les plaines de
Champagne, n'veille mme pas un regard d'tonnement dans les yeux du
bourgeois,  figure pourtant fine, qu'il a choisi parce qu'il a su que
c'tait un professeur du collge de Reims allant prendre ses vacances
dans un village normand.

--Oh! vous savez, monsieur l'Abb, lui rpond le professeur, je respecte
toutes les opinions, mais je suis un fils de Voltaire.

Il n'est pas plus heureux aux approches de Paris avec un commis voyageur
en ornements d'glise, un Marseillais qui a essay aussitt de lui
placer un chemin de croix de la Socit fonde en ce temps-l,--
ironie!--par Savary duc de Rovigo, Villemessant et Jules Barbey
d'Aurevilly.

--a m'intresse, donnez-moi donc l'adresse, monsieur l'Abb. Il aurait
peut-tre besoin de quelques petites choses, ce monsieur Vintras.

Lopold Baillard aurait pu se renseigner  Paris, mais il ne fait qu'y
passer. Il redoute d'y rencontrer quelques-unes des personnes qui
l'accueillaient si bien autrefois, quand il qutait aux Oiseaux, par
exemple, chez les filles du Bienheureux Pre Fourrier. Il ne veut pas
entendre les conseils de soumission qu'on lui donnerait certainement. La
diligence roule toujours. Les rubans de queue succdent aux rubans de
queue, comme les postillons d'alors disaient en parlant des routes.
C'est seulement  Caen que, descendu dans la rotonde par un temps de
pluie, il se trouve en tte  tte avec un chanoine dont la physionomie,
bonasse et fine  la fois, lui rappelle celle du pre Magloire. Aprs
avoir dit chacun leur brviaire, les deux prtres ont commenc par
parler du temps, de la prochaine rcolte, de l'esprit des populations.

--Il parat que vous avez un saint dans votre pays? se hasarde 
demander Baillard.

--J'espre que nous en avons plusieurs, rpond le chanoine; mais les
saints sont comme les diamants: ils se cachent.

--Oh! celui-l est clbre.

--Et qui donc?

--Mais Vintras, le Voyant de Tilly.

La figure du prtre normand exprima soudain l'horreur profonde et le
ddain tout ensemble.

--Vintras! dit-il. On vous a dit cela, et vous l'avez cru! Vous ne savez
donc pas que Monseigneur de Bayeux l'a fait condamner  cinq ans de
prison pour escroquerie, et qu'il n'a t relch que par le juif
Crmieux, devenu ministre  la rvolution? Et pourquoi? Pour lancer dans
le diocse un ennemi de l'glise, un instrument de Satan. Je ne vous
engage pas  faire son loge  Caen, monsieur l'Abb! On l'y a connu
domestique.

--Notre-Seigneur, rpondit Lopold, s'est bien servi des publicains. Ce
qu'il a t n'importe pas.

--Mais ce qu'il est? rpliqua le chanoine. Un scandale vivant, qui
d'ailleurs ne durera pas, quand un gouvernement d'ordre sera enfin
revenu. Oh! le coquin est adroit; il joue la comdie de l'humilit et de
la pauvret; il ne veut rien devoir qu' son travail; il a une petite
place, soi-disant dans une fabrique de carton, que dirige un niais de
ses amis. Mais il faut voir ce que sa seule prsence a fait de cette
charmante petite ville normande de Tilly, infeste maintenant d'escrocs
et d'alins comme lui. Il y a l un certain Charvaz, un malheureux,
monsieur l'Abb, cur de Montlouis, du diocse de Tours, un interdit; un
certain Le Paraz, un interdit encore; et des vieilles filles qui vont
perdre l leurs quatre sous; et des infirmes persuads qu'ils vont tre
miraculs. C'est du vilain monde, allez, monsieur l'Abb. Et tout cela
spcule, vocifre, emprunte, ne paye pas ses dettes, blasphme, monsieur
l'Abb, blasphme toute la journe. Et le soir! Le soir, il y a pis que
les blasphmes, dit-il en baissant la voix; nous savons qu'il y a eu des
sacrilges. Enfin! l'glise a connu ces tristesses dans tous les temps.
Rappelez-vous les convulsionnaires de Saint-Mdard. Peut-tre
compte-t-on parmi eux des mes de bonne foi. Dieu leur fasse
misricorde!

La conversation tomba. Le prtre normand observait son compagnon avec
une curiosit mfiante maintenant. Visiblement, il tait tonn de
l'expression qu'avait prise la physionomie, si frappante dj de
Lopold, pendant qu'il lui donnait ces renseignements, et de l'espce
d'avidit avec laquelle il les avait couts, sans donner cependant
aucun signe d'acquiescement. Comme il tait arriv au terme de sa route:

--Voil ma paroisse, dit-il, monsieur l'Abb, en nommant un village. Si
jamais vous la traversez, je serai trop heureux de vous montrer notre
glise, et je m'appelle le chanoine Lambert... Puis-je savoir,
ajouta-t-il, avec qui j'ai eu l'honneur...

--L'abb Lopold Baillard, cur de Saxon, rpliqua le Lorrain.

Il et considr comme une espce de lchet de ne pas rpondre
franchement  la curiosit de son interlocuteur.

L'exclamation aussitt rprime du chanoine lui prouva qu'il tait connu
et que ses dmls avec son vque taient arrivs jusque-l. Il se
redressa plus firement, tandis que l'autre, sans rien ajouter,
s'inclinait avec une politesse froide.

Lopold le vit s'loigner de la diligence d'un pas htif, et remarqua
qu'au dtour de la route il se retourna pour le regarder avec une espce
d'inquitude, o il y avait comme de l'pouvante.

Qu'est-ce que cela prouve? se disait-il. Tous les saints ont t
calomnis. Pourquoi Vintras, s'il est un saint, comme l'a dit Magloire,
ne le serait-il pas? Son entourage est ignoble: pourquoi pas? Tout
prophte doit avoir ses pharisiens, ses grands prtres et ses Pilate 
sa poursuite. Dieu est constant dans ses desseins. S'il a choisi jadis,
comme l'a dit saint Paul, pour sauver le monde ce qu'il y avait de plus
vil et de plus mprisable, pourquoi ne choisirait-il pas aujourd'hui,
pour le renouveler, un malheureux, un coupable mme, afin que les
qualits de son opration divine en soient plus manifestes? Son vque
l'a fait condamner? Et le mien? Est-ce qu'il ne m'a pas condamn?

Ce raisonnement et d'autres semblables n'empchaient pas que les propos
du chanoine Lambert l'eussent singulirement travaill quand il
descendit  Tilly. C'tait le soir. Il demanda une chambre dans l'unique
auberge. On lui en donna une dont la fentre ouvrait au couchant. Le
suintement rouge du ciel  l'horizon lui parut d'un si funbre augure
qu'il referma la croise, ouverte d'abord pour voir la campagne, et il
descendit s'asseoir  une petite table d'hte, autour de laquelle
riaient haut quelques habitus.

Les propos grossiers de ces individus laissrent le prtre indiffrent
jusqu'au moment o, un vieux monsieur de mine falote tant entr dans la
salle, un d'eux l'interpella:

--Eh bien? monsieur le Baron, est-ce aujourd'hui que le roi Louis XVII
revient?

--Monsieur, dit le baron, le roi reviendra  la date qui a t annonce.

--Ma foi, si je vois a, intervint un autre, je crois  votre Vintras.

--Monsieur, dit celui qu'ils avaient appel baron, monsieur Vintras ne
s'est jamais tromp. Les archanges lui parlent.

--Ils prennent quelquefois la figure des gendarmes, les archanges,
observa un troisime.

--Monsieur, repartit le baron indign, si vous connaissiez comme moi les
circonstances du procs qu'un indigne vque a fait  monsieur Vintras,
vous ne parleriez pas ainsi.

--Il a tout de mme t condamn, dit un autre convive.

--Notre-Seigneur et Jeanne-d'Arc l'ont bien t, dclara solennellement
le baron.

Pendant que ces phrases s'changeaient, Lopold regardait le vieillard.
Il y avait dans la mine de ce Naundorffiste, videmment abus, une telle
sottise! C'tait si visiblement un faible d'esprit! Son visage dcharn
tait secou par des tics; un sourire d'une bate stupidit relevait de
temps en temps ses lvres sur ses gencives. C'tait une loque humaine,
une pave dont le seul aspect illustrait d'une manire probante les
confidences du chanoine sur la basse qualit des recrues du prophte. Le
prtre lorrain, si suprieur lui-mme par certains cts, ne put pas
supporter ce nouvel indice de la dsillusion qui l'attendait. Il se leva
de table sans achever son dner.

La chambre o il remonta s'enfermer lui sembla encore plus funbre. Il
se coucha sans lumire, comme si les tnbres eussent d l'empcher de
distinguer les ruines de son esprance croule.

--Je retournerai demain  Sion sans l'avoir vu, se dit-il. a n'tait
pas la rponse de Dieu.

Telle tait la fatigue de son long voyage qu'il s'endormit, malgr le
trouble extrme de sa pense, de ce sommeil obscur de la bte recrue, o
il n'y a plus place mme pour le rve.

A son rveil, le ciel tait tout bleu. La vivifiante fracheur d'un
matin d't en Normandie entra dans tout son tre, une fois la croise
ouverte, avec la brise o il flottait, comme partout l-bas, un peu
d'air de mer. Ces climats voisins de l'Ocan ont une action mystrieuse
sur les nerfs des terriens du Centre et de l'Est, qui n'ont jamais
respir que l'atmosphre des montagnes et des bois. Eh! bien, non,
songea soudain Lopold, il ne sera pas dit que je n'aurai pas tout
essay. Et s'habillant  la hte il descendit pour faire la visite dont
il avait la veille, vigoureusement repouss l'ide.

La premire personne  laquelle il demanda o demeurait monsieur Vintras
tait une boulangre, dont la figure avenante exprima un profond respect
quand il eut prononc le nom du Voyant.

--Ah! monsieur l'Abb, dit-elle, que vous avez raison! Vous allez voir
un saint. Et un brave homme! Je connais sa femme, Monsieur; elle se
fournit chez nous. Ah! il n'est pas fier, quoiqu'il fasse des miracles.
Et si vous l'entendiez parler!

Ce naf suffrage n'tait pas fait pour rsoudre les doutes de Lopold.
O est la vrit? se demanda-t-il.

Cependant il avait suivi la rue indique, et il arrivait devant une
maison qui portait cette enseigne:

  _Lenglum, cartonnier en tous genres._

Il frappa  la porte.

--Entrez, dit une voix profonde, une voix d'orateur.

Elle contrastait avec l'aspect frle de celui qui la possdait. Lopold
se trouva en face d'un petit homme occup devant une table d'architecte
 coller des feuilles de papier de paille.

--Monsieur Vintras? demanda-t-il.

--C'est moi, dit le petit homme. Et vous, vous tes monsieur l'abb
Baillard.

Lopold avait une finesse paysanne. Il comprit aussitt que le baron
ayant appris son nom  l'htel ds la veille, tait venu l'annoncer 
Vintras. La brusquerie de l'accueil lui donna une sensation de
charlatanisme qui lui fit rpondre avec brusquerie:

--Eh bien! quand je le serais?

--Vous l'tes... Et je sais ce qui vous amne ici... Mais du moment que
vous avez les penses que je lis dans votre me, ce n'tait pas la peine
de venir: l'Esprit ne vous parlera pas.

--Quelles penses ai-je donc? Vous ne les connaissez pas, dit Baillard
qui, habitu  commander, supportait impatiemment un tel accueil.

Il avait ressenti la mme irritation quand il avait comparu devant son
vque. Seulement il l'avait dompte, parce que l'vque lui parlait au
nom de l'glise. Mais de quel droit le prenait-il de si haut, cet
ouvrier qui n'tait mme pas consacr, et qui continuait avec une
insolence suprieure  taler tranquillement sa colle sur son papier
jaune? Sans mme lever les yeux, Vintras disait:

--Quelles penses? Vous avez quitt vos oeuvres, vous avez obi au faux
reprsentant de Dieu, quand la voix de Dieu vous avait parl 
vous-mme. Qu'est-ce qu'un vque? Rien, quand il n'a pas Dieu avec lui.
Qu'est-ce qu'un pauvre tre comme moi, quand il a Dieu avec lui? Tout.
Qu'est-ce que vous tiez, quand vous aviez Dieu avec vous? Plus encore
que moi. Mais vous avez dout. Voil pourquoi vous avez souffert. Vous
doutez encore. Vous venez de vous dire: Qu'est-ce que c'est donc que ce
pauvre ouvrier qui me parle comme un matre? En pensant cela, vous avez
insult l'Esprit. L'Esprit ne vous parlera plus. Allez-vous-en.

En mme temps, il fit un geste  Lopold Baillard pour lui montrer la
porte, en lui jetant un regard plus imprieux encore.

Mais cette fois, le Suprieur de Sion n'opposa plus orgueil  orgueil.
Les quelques phrases prononces par le Voyant avaient veill un cho
trop profond dans cette me de rebelle qui, depuis des semaines, voulait
et n'osait pas se formuler cet appel de rvolte: Dieu est avec moi, et
quand on a Dieu on ne peut pas avoir tort. Un magntisme manait du
Voyant, par lequel le prtre se sentait subjugu. Placs ainsi vis--vis
l'un de l'autre, ils reprsentaient  cette minute les deux types
ternels du rvolutionnaire et de l'hrtique: l'un, Baillard, homme de
passion et d'entreprise, ayant besoin de certitudes extrieures pour y
accrocher un fanatisme qui, chez lui, tait surtout un temprament;
l'autre, vritable maniaque, possd par l'abstrait, par l'ide au point
qu'il la projetait dans l'espace, qu'il la _voyait_. Et comme il arrive
toujours, c'tait la volont la plus fanatique qui allait dominer
l'autre.

--Mais, dit Baillard, croyez-vous que ce soit mon vque qui m'a envoy
ici?

--Ah! Lopold, s'cria Vintras, il y a longtemps que l'Esprit et moi,
nous t'attendions. Tu as dis le mot librateur. Maintenant, tu vois
enfin... tu vois... tu vois.

Il le rpta trois fois, et chacun de ces trois cris, prononcs avec une
exaltation grandissante, inonda le coeur de Lopold d'un flot de sang
plus chaud. C'tait comme si le caractre auguste de sa personnalit lui
tait soudain rvl. Un roi croyant, sur les marches de l'autel, 
Reims, quand l'huile sainte touchait son front, devait prouver cette
sensation: Lopold se sentait soudain sacr.

A ce moment, un homme boiteux,  grosse figure poupine et qui tait
Lenglum, le patron dvou, sortit de la pice voisine et entra dans
l'atelier.

--Monsieur est monsieur l'abb Baillard que nous attendions, dit le
Voyant. Il va rester avec nous quinze jours, et dans quinze jours il
saura ce que l'Esprit veut de lui.




CHAPITRE V

LA COLLINE FTE SON ROI


Cependant, sur la colline, aux heures du soir de ce long mois d'aot,
assises dans le grand jardin de Sion, devant les autels de la sainte
Vierge et de saint Joseph que l'on voit encore aujourd'hui, un groupe de
femmes se chagrinent qu'il tarde tellement, celui qui savait donner un
aliment  leurs mes. Soeur Thrse, soeur Euphrasie, soeur Lazarine,
soeur Quirin, soeur Marthe, les cinq religieuses restes fidles 
Lopold dans le malheur, du matin au soir vont et viennent de la cuisine
au puits, du puits aux carrs de lgumes, du poulailler aux tables, et
du couvent aux quelques champs pars, pour revenir  la niche de la
chienne aime de Lopold, la Mouya, comme elle se nomme, ce qui veut
dire, en patois, la meilleure. Elles travaillent pour que leur matre
soit satisfait quand il reviendra. Elles dpensent de l'amour 
poursuivre la moindre poussire dans les recoins des immenses corridors,
et ne posent le balai que pour saisir la bche et le rteau; puis
toutes, elles abandonnent bches, rteaux et balais pour prendre le fil
et l'aiguille et repriser les chasubles et les nappes de l'autel. Mais
c'est en vain que le coeur de ces femmes cherche son repos dans les
longues habitudes rurales et mnagres de leur race, l'inquitude les
ronge.

La vie matrielle est dure dans les campagnes, et la vie de l'me
presque absente. Ds que l'on construit une arche, il y vient 
tire-d'ailes, de tous les environs, des tres plus faibles ou plus
dlicats. Les jeunes paysannes accourues dans les abris de Lopold
taient naturellement de l'espce qui a peur de la vie et de ses
efforts, et qui dsire vivre comme des enfants  qui Dieu donne la
pture; mais les plus faibles, les plus dpourvues, on peut croire,
taient celles-l qui, l'heure venue de l'parpillement, n'avaient pas
os prendre leur vol et s'taient rapproches de leur Suprieur avec
plus de confiance. Qu'elles sont aujourd'hui dsorientes, mal  l'aise!
Prives de courir le monde, comme elles avaient coutume pour leurs
qutes, et prives en mme temps des soins mystiques de leur chef, ces
colombes paysannes gmissent dans leur cage de Sion. Tandis que les
frres Hubert et Martin, bonnes btes de somme, se demandent simplement
ce que l'on deviendra demain, l'inquitude des soeurs s'en va bien au
del. Les rves de Lopold les ont veilles  d'autres sensations qu'
la vie machinale du village, et cette maison sans matre, ce couvent
sans directeur, ce travail et ce repos sans me les accablent.

Franois et Quirin sont loin de pouvoir suppler auprs d'elles Lopold.
Platement, ils se plaignent d'avoir  tenir la paroisse, au lieu et
place de leur an, quand ils auraient pu gagner beaucoup d'argent par
la dcouverte des sources selon la mthode de l'abb Paramelle. Ils
pestent d'ajourner l'exploitation de la baguette magique, parce que
Lopold, maintenant, imagine de s'intresser  un visionnaire.

Les jours passaient, l'absent ne donnait aucun signe de vie. Enfin une
longue lettre arriva. C'tait le soir, dans le grand jardin,  l'heure
o les soeurs et les frres versaient les derniers arrosoirs sur les
carrs de lgumes.

Tout le monde se rapprocha. Quirin et Franois, l'ayant lue  voix
basse, firent de grands clats de rire mprisants. Puis ils commencrent
 relire tout haut, avec drision, ces feuillets enthousiastes o
Lopold leur racontait au milieu de quels prodiges il vivait. En vrit,
il choisissait bien son temps pour faire de la mystique! Soeur Thrse
qui les coutait ne put se contenir. Dans le jardin rempli d'ombres,
elle clata en reproches vhments. Que trouvaient-ils d'impossible aux
faveurs prodigieuses que Dieu accordait  leur frre? Elle-mme, elle
avait t favorise d'un miracle, et c'tait lui faire une offense
personnelle que de tenir en suspicion des faits merveilleux.

Mais bientt, sur de nouvelles lettres, Franois et Quirin changrent
insensiblement d'attitude. Ils les lisaient et relisaient durant des
heures, sous les tilleuls de la terrasse, et si l'on s'approchait, ils
se taisaient. Un beau matin, ils annoncrent qu'ils partaient pour
Tilly. Peu aprs, ce fut le tour de soeur Thrse qui, mande par eux
trois, s'en alla prendre la diligence  Nancy.

Tous les voeux de la petite contre les accompagnrent, bien que l'on ne
st pas au juste ce qu'ils allaient chercher si loin. On en esprait du
bien pour la rgion. Tant de fois dj, ils taient revenus avec des
ressources nouvelles de ces mystrieuses expditions! Dans tous ces
villages que l'on aperoit du haut de la colline, il n'y avait quasi
personne qui n'et intrt  la prosprit des messieurs Baillard. La
diminution de leurs oeuvres et du plerinage atteignait du mme coup les
aubergistes, les voituriers, les fournisseurs, tous ceux qui avaient
aventur de l'argent dans les entreprises de Lopold, mille intrts
troitement lis  la prosprit de Sion. Et puis, la foule des mes
dvotes vnrait dans les trois prtres d'incomparables directeurs de
conscience. A ce double titre, au spirituel et au temporel, ils avaient
dans toute la rgion une vaste clientle. Pour se rendre compte de cet
tat de choses, il faut avoir entendu un vieux paysan dire avec un
respect et un regret merveills: A Sion, du temps des messieurs
Baillard!... Dans ces villages, Lopold possdait la double force
seigneuriale et sacerdotale. Beaucoup de braves gens fondaient sur lui
leur salut dans cette vie et dans l'autre. Et chacun, durant ces
quelques semaines d'absence, attendit leur retour avec une vive
impatience et toutes les nuances de l'esprance, depuis l'esprance
mystique des soeurs jusqu' l'esprance toute positive des cranciers.

Aussi vers la mi-aot, quand les trois frres et Thrse annoncrent
leur arrive, ce fut une satisfaction gnrale et l'on prpara une
petite fte. Le jour venu, dans l'aprs-midi, M. le maire Munier, qui
d'ailleurs tait leur parent, monta au couvent pour recevoir les
voyageurs, et des notables l'accompagnaient. M. Haye, d'treval, homme
de bon conseil, universellement estim dans le pays, tait l, avec M.
le matre d'cole Morizot et une douzaine de braves gens un peu simples,
comme Pierre Mayeur, Pierre Jory, dit le Fanfan, le jeune Bibi ou Barbe
Cholion, le sceptique du village, et avec toutes les dvotes, au premier
rang desquelles Mme Pierre Mayeur, Mme Jean Cholion, Mme Mlanie Munier,
Mme Sguin, la jeune Marie Beausson, la mre Poivre et bien d'autres. Un
des frres disperss, qui venait de s'tablir comme menuisier 
Lunville, le jeune frre Navelet, avait fait plus de trente kilomtres
pour fliciter son toujours vnr Suprieur. En attendant l'arrive de
la voiture, ils circulaient tous dans le couvent,  travers le jardin,
en habits du dimanche, mais libres de ton et d'allures, puisque les
matres n'taient pas l, et jugeant tout en paysans. On admirait comme
les chres soeurs et les deux frres avaient bien travaill le jardin.
Et c'tait vrai, les pommes de terre taient magnifiques et les choux
donnaient les plus belles esprances.

--Ah! le pauvre cher homme, soupira Mme Mayeur pensant  Lopold,
va-t-il tre content en voyant son beau jardin!

Cependant, le long de la grande alle, les mains croises derrire le
dos avec une dignit villageoise, le matre d'cole et M. Haye se
promenaient en causant.

--Monsieur le Suprieur va rentrer dans une Sion bien rduite, disait
avec un soupir M. Morizot.

--Peuh! rpondit M. Haye, les cinq religieuses leur sont dvoues; ils
ont les deux frres, bien vigoureux. A eux sept, voyez, ils ont pas mal
travaill le jardin.

--Sans doute, voil des pommes de terre pour leur hiver, mais entre
nous, ce n'est pas dans leur champ qu'elles ont pouss...

--Que voulez-vous dire, Morizot? interrompit M. Haye en arrtant ses
yeux francs sur le visage un peu chafouin du matre d'cole.

--Ce que vous savez comme moi. Pour chapper aux cranciers, Lopold a
tout mis au nom des soeurs, et de plus rien n'est pay. Tout ici
appartient  la prteuse, une prteuse pas commode, mademoiselle
L'Huillier, vous savez bien, La Noire Marie, de Gugney.

Oui, M. Haye savait tout cela aussi bien que le bonhomme, mais il
coutait avec dplaisir ce bavardage o perait une secrte envie. Et
posant sa lourde main sur les frles paules de son interlocuteur:

--Monsieur Morizot, dit-il pour couper au court, une seule chose est
vraie, et vous avez trop de bon sens pour ne pas le voir: c'est
l'intrt de tout le pays que monsieur le Suprieur rtablisse ses
affaires.

A cette minute, Bibi Cholion accourut au jardin annoncer qu'on
distinguait dans la plaine la voiture. Il fallait encore une bonne
demi-heure avant qu'elle atteignt le plateau. Les gamins et,  leur
tte, une fillette d'une douzaine d'annes, Thrse Beausson, se
portrent  sa rencontre au bas de la cte. Et toutes les personnes
d'ge se grouprent devant le couvent, sous les tilleuls, pour recevoir
les voyageurs chez eux et leur faire ainsi plus d'honneur. Dans leurs
costumes du dimanche et avec leurs attitudes compasses, ces clients et
amis avaient un peu l'air de ces groupes qui, sur le seuil de l'glise,
attendent la famille pour une messe du bout de l'an, aprs un dcs.
Mais quand la voiture parut, ce fut tout de suite, un changement.

--Bonnes nouvelles! criait Franois en agitant son chapeau.

Il sembla qu'un courant d'air balayait le brouillard, et, dans le mme
moment, Bibi Cholion sonnait la cloche pour avertir les gens occups
dans les champs du retour de leur pasteur.

Lopold, beau comme un vque, tendait les mains  droite,  gauche,
solide, et tout rayonnant de merveilleuses esprances. Quirin, Franois,
Thrse, en sautant  terre avant lui, disaient de toutes les manires:

--Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles! comme des chasseurs qui rentrent
avec leurs carniers pleins.

Quelles taient ces bonnes nouvelles qui transfiguraient les Baillard?
Ni le maire, ni M. Haye, ni M. Morizot ne posrent de questions:
c'taient des paysans bien levs, et puis Lopold savait maintenir des
distances entre lui et les plus fidles de ses paroissiens. Sous les
tilleuls devant l'glise, on avait port le fauteuil o s'asseyait dans
ses tournes de confirmation Monseigneur de Nancy. Lopold y prit place
et commena de poser des questions au maire et aux notables sur l'tat
spirituel de Sion et de Saxon, comme et pu le faire Sa Grandeur. Ses
yeux de feu et qui s'en allaient toujours vers l'invisible, faisaient le
plus tonnant contraste avec son parler plein de douceur et d'onction.
Il tait manifestement moins soucieux de connatre de fcheux dsordres
que de louanger ceux qui, par leur prsence, venaient lui apporter une
preuve de fidlit.

Sur l'appel des cloches, on continuait d'arriver. Bien qu'au mois d'aot
les travaux de la culture retiennent aux champs les villageois, il n'y
eut gure de maison qui ne dlgut l'un des siens pour aller fliciter
de son retour Monsieur le Suprieur. Aux yeux de tous ces paysans, la
prsence de celui-ci, l'absence de celui-l, taient d'une grande
signification, et ils voyaient dans ce petit cercle, non pas seulement
sur qui les Baillard pouvaient compter, mais sur quoi, et quel crdit
leur demeurait.

Les trois prtres se multipliaient en bonne grce, chacun avec son gnie
propre. Au soir tombant, les gens redescendirent au village, fort
satisfaits de la rception, bien influencs par le grand air de Lopold,
qui ne leur avait jamais paru si piscopal, et surtout trs intrigus,
se demandant quelles pouvaient bien tre ces bonnes nouvelles sur
lesquelles les voyageurs avaient t si discrets.

Et maintenant c'est l'heure intime, l'heure du crpuscule. Il ne reste
plus au couvent que les soeurs et les frres, pauvres gens, fleurs de
fidlit et de timidit devant la vie. Le moment du souper est venu et
les rassemble tous dans la cuisine. Frre Martin et frre Hubert se sont
placs modestement au bas bout de la table. Lopold a mis  sa droite
soeur Thrse,  sa gauche la soeur Euphrasie, une grande fille de
vingt-quatre ans, au regard ferme et triste. De chaque ct de Quirin,
s'assoient ses collaboratrices de Sainte-Odile, soeur Quirin et soeur
Marthe; auprs de Franois, la soeur Lazarine, qui tient l'cole de
petites filles de Saxon.

Comme ils sont contents! Pour la premire fois, depuis la grande
dispersion et depuis qu'ils ont form un nouveau foyer, ils reoivent
leur Suprieur. Autour de la table, sous la pauvre lumire d'une lampe,
ils forment une petite socit d'amis vrifis par le malheur. Paysage
charmant et singulier que cette table de prtres, de frres et de
nonnes, un trs vieux paysage. Tous ces gens rassembls l, avec leurs
soutanes fatigues, leurs robes  lisers bleus, leurs collerettes,
leurs larges manches retrousses et leurs cornettes, font moins penser 
des gens d'glise qu' des terriens de l'ancienne France. A leurs
traits,  la rudesse de leurs manires,  la franchise salubre de leurs
attitudes, on croirait voir un de ces tableaux o le grand artiste Le
Nain peignait des paysans du dix-septime sicle, assis autour d'une
table avec du vin et des femmes pour les servir.

Toutes ces religieuses semblaient avoir le mme ge, une trentaine
d'annes environ. Dj la vie avait us leurs traits et fan chez elles
toute beaut physique, mais dans le fond de leurs yeux demeurs jeunes
on voyait la plus charmante simplicit rustique, une sensibilit douce
et le dsir de prvenir toutes les volonts de leurs prtres. De fois 
autre, l'une d'elles se levait pour aller prendre un plat sur le feu et
pour remplir un pot de vin qu'elle versait dans les verres. On entendait
crier sous les couteaux les larges miches de pain de mnage. Ils
mangeaient grossirement et fortement, en vrais ruraux; ils eussent
fourni  des citadins une impression un peu animale et comme d'un
troupeau dont toute la beaut tient dans la sant et dans la robustesse.
Mais qu'il y a de srieux et mme de noblesse dans leurs physionomies et
dans leurs attitudes! Ce qui donne sa couleur unique et profonde au
tableau, c'est que ces gens sont rassembls pour dbattre les intrts
matriels les plus terre  terre, en mme temps que les plus folles
aspirations religieuses. Ils boivent, ils mangent, mais surtout ils sont
penchs vers Lopold, dans un mme mouvement d'admiration et de
curiosit.

Un sourire d'extrme bienveillance ne quitte pas ses lvres, le sourire
des images de pit, celui que les petits livres d'hagiographie prtent
aux saints personnages de jadis. Tout  coup, il frappe avec son couteau
sur son verre. Chacun se tait et lui, d'une voix solennelle:

--Rjouissez-vous, mes chers fils et mes chres filles; nous vous
rapportons des trsors matriels et moraux qui dpassent vos plus
audacieuses prires. Avant peu, nos ennemis et ceux qui nous ont renis
vont cruellement se mordre les doigts. Nous aurons  prier pour eux.
Trop tard, peut-tre! et je ne rponds pas de la complaisance de Dieu...
Mais tout cela, je l'expliquerai bientt dans le dtail; je le
dploierai, le 8 septembre, pour la fte de la Nativit de la Vierge,
devant tout le peuple assembl. Ce soir, comme je ne veux pas vous
laisser dans une trop cruelle attente, et pour rpondre  vos filiales
impatiences, mes chers enfants, j'autorise notre cher et loquent
Franois  soulever un peu le voile.

Alors le grand Franois commena de drouler, sous les yeux de ce petit
cercle prdispos  tout croire par le mysticisme et la dtresse, le
rcit merveilleux de leur sjour  Tilly, un long chapitre de la
_Lgende dore_ ou des _Mille et une Nuits_, l'numration des prodiges
qu'ils venaient de voir au sanctuaire de Vintras: voix mystrieuses
venues du ciel, hosties sanglantes et couvertes d'emblmes apparues tout
 coup sur l'autel, calices vides soudain remplis de vin, colombe qui
venait se poser sur l'paule du prophte et frler du bec son oreille
quand il parlait  ses disciples, parfum de lis, de rose et de violette
envahissant le sanctuaire. Tous ces miracles, Franois les contait avec
de beaux mots caressants et brillants, comme il y en a sur les images de
pit, des mots qui sont de la posie pour les chres soeurs et qui
soulevaient leur tonnement et leur admiration, qui leur arrachaient des
exclamations en patois et des remerciements  la Vierge. Puis, petit 
petit,  mesure qu'il s'loignait des belles phrases qu'il avait
prpares,  mesure qu'on l'interrompait de questions, mangeant et
parlant tout  la fois, il reprenait ses mots rudes, ses images  lui,
et, au lieu du ton de prdicateur, son accent de terroir:

--Bien sr, mes chres soeurs, qu'il y en a dans le pays qui diront:
Qu'est-ce que nous raconte l ce grand, avec son imagination aussi
haute et pas plus sage que sa tte? Vous leur rpondrez ce que vous
savez bien, qu' l'arrive des lettres de Lopold j'ai d'abord ri dans
le grand jardin, et que j'ai engag avec lui un combat quasi  l'pe,
par correspondance. Enfin, j'ai voulu voir de mes yeux. Je suis all 
Tilly. Me revoil. Tout ce que je vous raconte, j'ai l'ai vu et entendu,
et avec moi, avec nous quatre, plus de quarante-six personnes, parmi
lesquelles des prtres, des comtes et des marquis. Vintras, aussi vrai
que je regarde cette chandelle, c'est un miracle! et je crois en lui
comme je crois en Dieu. Il n'a pas fait plus d'tudes que vous, mon bon
frre Hubert, et tous les jours, pendant deux heures et demie, il parle
sur toutes les matires de la thologie, sans prouver aucun besoin de
tousser ni de cracher, ni paratre jamais plus fatigu  la fin qu'au
commencement. Mais ce qui prouve tout  fait qu'il est inspir de Dieu,
c'est qu'il ne sait lui-mme ce qu'il dit et qu'il ne l'apprend qu'aprs
son discours de ceux qui l'ont entendu et  qui il le fait rpter...

C'tait charmant d'couter Franois et de voir comment, au fond limpide
de ces sortes de nature qui ne pensent qu' admirer et  servir, se
forme une inbranlable conviction. Il prsentait le type idal du clerc
et de l'cuyer. On l'aurait vu indiffremment sur la paille de la rue du
Fouarre, coutant les leons d'Ablard, ou couch en travers de la tente
du chevalier son suzerain. Mais, en mme temps, c'tait un beau diseur,
un voyageur qui arrive de loin et dsireux de produire son effet. Aussi
avait-il bien soigneusement gard pour la fin l'numration des hautes
dignits dont ils revenaient revtus:

--Il y aura vingt nouveaux pontifes pour la Rgnration, qui arrivera
bientt, et nous sommes du nombre, nous trois! Mon frre Suprieur (il
montrait Lopold) est tabli par Dieu Pontife d'Adoration, et mon jeune
frre (il dsignait Quirin) Pontife de l'Ordre. Notre soeur Thrse est
sacre miraculeusement, elle aussi, pour tre la fondatrice et la
suprieure d'un nouvel ordre de femmes, peut-tre le seul qui existera
dans le nouveau rgne de Jsus-Christ. Ce sera la _Congrgation des
Dames libres et trs pieuses du misricordieux amour du Coeur divin de
Jsus_. Dsormais notre soeur s'appelle Madame Lopold-Marie-Thrse du
Saint-Esprit de Jsus. Et moi, qu'est-ce que je suis? Je suis tabli
Pontife de Sagesse.

Pontife de Sagesse! Sur ces mots, Franois clata d'un gros rire.

--Vous tes bien tonns! Je l'ai t plus que vous. Mais le prophte
m'a dit: On vous a appel fou, parce que vous tiez fou de la folie de
Jsus-Christ. En voil des merveilles!

Ce fut un transport d'admiration. Les soeurs et les frres se pressaient
avec dlice  l'entre de cette vie de flicit, sans aucun tonnement
car la sainte Vierge devait bien ces rtributions au zle de son
serviteur Lopold, mais avec une jubilation de spectateurs que le drame
satisfait. Assise aux pieds de Franois, la chienne Mouya participait
joyeusement au tapage. Elle ne le perdait pas des yeux et, sans souci
des paroles,  chaque fois que l'orateur lanait le bras en avant, elle
s'lanait elle aussi, comme pour happer un morceau. Quand tout le monde
s'exclamait, elle ne se gnait pas pour aboyer...

Franois n'avait garde de s'arrter. Excit par l'effet qu'il produisait
et par l'excellence du modeste repas, il retrouvait sa drlerie de jeune
paysan, une drlerie toute-puissante sur des assembles de village, o
le got du merveilleux n'a d'gal que le got de la farce. Aprs avoir
entran ses auditeurs dans la rgion des prestiges, il les ramena tout
d'un coup dans une ralit plaisante. Ce fut Thrse Thiriet qui fournit
une matire  sa verve aimable et rieuse.

--Vous savez qu'autrefois je ne m'entendais gure avec notre soeur
Thrse. J'ai mme eu des mots,  cause d'elle, avec mon frre
Suprieur. Aujourd'hui, tous les nuages sont dissips; nous sommes
devenus, elle et moi, de grands amis. Vintras a fait encore ce miracle.
Mais a n'a pas t tout seul, n'est-ce pas, ma soeur?

Soeur Thrse fixait sur lui en souriant un regard indfinissable, o il
pouvait y avoir les sentiments complexes d'une religieuse pour un
prtre, d'une jeune paysanne pour un loustic, et surtout un sentiment
royal de supriorit bienveillante.

--Notre soeur, continuait le grand Franois, a t humilie dans un
discours extatique, comme elle ne l'a jamais t. Son orgueil, sa
dsobissance, ses mensonges, sa mauvaise tte lui ont t reprochs. Le
prophte l'a confesse publiquement, cependant en termes gnraux. Je
n'ai jamais vu accabler quelqu'un de la sorte. Elle disait dans ce
moment: Voil bien ce que monsieur Franois Baillard m'a si souvent
reproch; il est sans doute bien content d'entendre tout cela.

On assistait l  une de ces sances plaisantes, comme on en voit aux
veilles lorraines, o les filles et les garons changent des facties
et des bouts rims. C'tait une vritable sance de _dae_, o Franois
_daait_ la religieuse. Tous ces paysans taient enchants; Quirin
lui-mme avait drid son petit visage srieux d'avou, et l'allgresse
gnrale avait gagn Lopold.

Un fumet barbare s'exhalait de la scne. Et, beaut profonde, son
caractre lui venait, non pas du dcor, mais des mes. Dans ce couvent,
remis en tat peu avant par les frres Baillard, certains objets trop
neufs, telle mcanique, un moulin  caf, un rveil-matin, dtonnaient,
mais on y respirait, comme une chose vivante et dans la forme la plus
spontane, la foi des populations primitives de cette terre.

Cependant Lopold n'tait pas homme  supporter longtemps le caractre
profane que prenait la petite runion. Et pour relever les esprits:

--Soeur Thrse, dit-il, chantez-nous le cantique de nos processions.

La religieuse se leva. C'tait une fille de taille moyenne et dont les
formes gracieuses se rvlaient sous la bure paisse de sa robe. Les
voyages et la gloire de son miracle avaient un peu gt son bon naturel
en lui donnant un certain got de la mise en scne et de l'effet. Elle
se tint droite et silencieuse plusieurs minutes. Sa personne lance,
ses yeux bleus et fixes lui donnaient l'apparence d'une statue d'glise.
Mais on la voyait respirer doucement, et il semblait que sous les yeux
de tous l'enthousiasme l'envaht. Enfin, elle commena:

        Par les chants les plus magnifiques,
        Sion clbre ton Sauveur;
        Exalte dans tes saints cantiques
        Ton Dieu, ton chef et ton pasteur;
        Prodigue aujourd'hui pour lui plaire
        Tes transports, tes soins empresss.
        Jamais tu n'en pourras trop faire,
        Tu n'en feras jamais assez.

Et tous reprirent en choeur les dernires paroles:

        Jamais tu n'en pourras trop faire,
        Tu n'en feras jamais assez.

La mdiocrit de ces strophes composes pour les plerins, qui les
grnent encore en parcourant les sentiers de la colline, ne pouvait
pas, non plus que l'accent lorrain de la chanteuse, dsenchanter ce
petit monde. La soeur Thrse avait dans toute sa personne une sorte de
perptuelle motion trop puissante, et sa voix traduisait si bien ce
frmissement intrieur! C'tait la fille de Jepht qui s'en va au-devant
de son pre avec des tambours et des fltes; c'tait la confiance, la
jeunesse, la fantaisie prcdant, accompagnant les mornes et dures
passions; c'tait une fille spirituelle clbrant le retour et la
victoire de l'homme dont nul n'a pu courber le front. Et lui, en la
regardant, il songeait aux prophtesses de la Bible,  Myriam, soeur de
Mose, qui fut une musicienne exalte, chantant et menant, un tambourin
 la main, le choeur des femmes dansantes;  Deborah, la vierge
guerrire, que l'on appelait l'abeille d'phram et qui sigeait sous un
palmier dans la montagne;  Oulda qui pardonnait;  Noadja de qui l'on
ne sait que le nom cit par Nhmie, et il demandait  cette me
favorise de l'lever dans les voies du ciel.

Ce fut l le haut moment de la soire, un de ces moments sonores o
l'tre le plus morne connat, sent palpiter son me. L'Esprit de la
colline remplissait cette pauvre cuisine. A cette minute, ces
religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu'on ne
les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les
Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu'une lumire, visible 
travers leurs visages et venue des profondeurs de l'me, les
transfigurt. Et Thrse, entre toutes, brillait avec le plus d'clat,
les yeux plus vastes et toute traverse par des clairs d'amour et de
plaisir. Laissant les autres soeurs verser le vin et faire le service,
elle dposait aux pieds de son matre le globe tincelant des motions
de ce petit cnacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne
coiffe du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa
coiffe de nonne la mche chevele que nos vieilles prophtesses
lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre
tous, ce mot de Sion, perptuellement rpt de strophe en strophe,
exerait sur Lopold une action prestigieuse. Sion, c'tait pour ce
grand imaginatif la Jrusalem terrestre et la Jrusalem cleste; c'tait
sa montagne, son glise et son plerinage; c'tait plus encore, et, dans
ce beau mot, il plaait le sentiment de l'infini qu'il portait en lui.
Lorsque ces magiques syllabes, charges d'une si riche motion, se
mlaient au souffle harmonieux de la miracule, il semblait qu'il subt
une incantation.

Dehors, sous la nuit, rgnent la dfiance, l'hostilit, et aux quatre
coins du plateau s'tend le beau domaine perdu qui trouble en Lopold
l'homme de dsir. Mais comme une action de grce, le chant de Thrse
clate pour annoncer  la sainte colline l'intervention mystrieuse du
ciel. L'univers en est modifi. Une Saga du Nord raconte qu'une
devineresse chantait  midi l'air de la nuit, et si loin que son chant
portait, les tnbres s'tablissaient. Ainsi de Thrse: tant qu'elle
chante et si loin que va son chant, Lopold est Pontife et Roi.

Quand la religieuse, puise, se tut, Lopold rouvrant les yeux se leva
et dit avec un accent profond:

--Mes chers frres et mes chres soeurs, allons remercier la Vierge.

Son coeur dborde d'amour. A Tilly, dans un clair, il vient de recevoir
toute fulgurante la rponse  la terrible question qui depuis des mois
se posait devant lui et qu'il n'osait mme pas se formuler nettement:
Pour quelle tche dsormais puis-je vivre? Que construirai-je? Au nom
de quoi vais-je quter? Cette doctrine mystrieuse de Tilly, la
justification par l'amour, c'est de toute antiquit qu'elle repose dans
ce coeur clrical form  Borville par des gnrations catholiques. Elle
a fait explosion dans cet homme malheureux, au fond de sa pauvre cellule
de Bosserville, quand il rptait  Dieu: Ne suis-je pas un coeur
juste? Vois mon coeur, juge-le et donne moi un signe. A Tilly, il l'a
reconnue comme un dsir, comme une foi qui reposait en lui depuis
toujours. Vintras l'a confirme, taye par des prodiges. En quelques
semaines, auprs de l'Organe, une certitude mystique vient de l'envahir
avec une puissance prodigieuse, et de le mettre tout en moi. Elle va
veiller en lui quelque chose de tout nouveau et d'idyllique, l'ide du
bonheur; elle la dgage, la fait monter  la surface. Maintenant Lopold
conoit comment pourrait se faire la satisfaction de son me. Ce n'est
plus de construire des difices, mais de construire des temples vivants.
Le prtre btisseur s'lve  un degr suprieur: il veut former des
mes, prsenter  Dieu une compagnie de saints. Et quel beau sens
nouveau  donner au plerinage! Quel fructueux motif de qute!

Tous s'taient agenouills dans les tnbres de la chapelle. Les trois
Baillard remercirent  haute voix la Vierge de la profusion des grces
qu'ils avaient trouves  Tilly, et de les avoir choisis pour tre sur
cette colline les aptres du rgne de l'Esprit.

C'est ainsi qu'aux jours de jadis, ici mme, les chevaliers revenus de
la croisade, et dont les dames pouvaient croire que leurs prires les
avaient soutenus, racontaient, sous de beaux regards merveills, les
prodiges et les profits de leur expdition, tout en buvant force hanaps,
puis dvotement priaient Notre-Dame de Sion, avant derrire eux un dmon
narquois.




CHAPITRE VI

LA PROCESSION DU 8 SEPTEMBRE


Ces confidences singulires des frres Baillard ne tardrent pas 
glisser le long des pentes de la colline, et l'on se rptait dans les
villages que Lopold allait dire des choses extraordinaires le jour de
la fte de Sion, qui a lieu, chaque anne, pour la Nativit de la
Vierge.

Ce jour-l, au temps des ducs, c'tait une fte nationale, organise et
prside par les pouvoirs publics. Les notables de Vzelise invitaient
le sieur Cur et les Rvrends Pres Minimes et Capucins, et
enjoignaient aux corps de mtiers d'assister, chacun sous leur bannire,
 la procession, pour obtenir de Dieu un temps favorable aux fruits de
la terre et pour porter  Notre-Dame de Sion un cierge de cire blanche.
Dfense  tous de causer ni de quitter les rangs,  peine de deux francs
d'amende, pendant ladite procession longue de seize kilomtres. Des
citoyens dlgus y veillaient avec les sergents de ville...
Aujourd'hui, c'est en toute libert que la foule vient  la date
traditionnelle processionner sur le plateau; les antiques disciplines
ont t rompues, mais les mmes forces demeurent.

Malgr la curiosit excite par tous les bruits qui couraient sur les
rvlations attendues, on rpondit peu  l'appel des Baillard. Une des
premires personnes arrives fut un excellent prtre, monsieur Magron,
cur de la petite paroisse de Xaronval, jadis camarade de Lopold au
sminaire, et qui n'avait jamais cess de lui tmoigner une dfrence
affectueuse, d'anne en anne, toutefois, plus timide et plus
pouvante.

Sans discerner l'anxieuse tristesse dont tait empreint le visage
naturellement chtif et souffreteux de son ami, Lopold s'approcha de
lui, les mains tendues:

--Merci, mon trs cher, d'tre venu, lui dit-il.

--Ne me remerciez pas, rpondit l'autre, mais coutez-moi.

Et le tirant  part:

--Je serai peut-tre le seul prtre ici aujourd'hui, et si je ne suis
pas le seul, nous serons bien peu nombreux parmi nos confrres. Soyez
prudent, Lopold; vous ne savez pas ce qui vous menace: Monseigneur est
de nouveau exaspr contre vous. Il a su votre sjour  Tilly. L'vque
de Bayeux lui en a crit, averti par un chanoine avec qui vous avez
voyag. Est-ce vrai? Vous voyez que notre vque est bien renseign. Que
la crmonie, aujourd'hui, soit comme toutes les autres; qu'il n'y ait
rien  y reprendre; qu'il ne s'y passe rien que l'on puisse rapporter
l-bas contre vous. Ne parlez pas surtout, c'est votre frre qui vous en
supplie.

--Vous avez donc oubli, Magron, cette phrase que nous admirions tant au
sminaire: Le silence est le plus grand des supplices; jamais les
saints ne se sont tus.

--Et vous, Lopold, vous oubliez le grand mot de saint Paul que nous
admirions galement: tant li, je suis libre.

Mais dj Lopold, hautain et rsolu, allait  d'autres arrivants.

Deux ou trois cents personnes au plus taient venues des villages
voisins ou des petites villes, de Vzelise, de Bayon, mme de Charmes et
de Mirecourt. Au pied de la cte trop raide, leurs voitures  chelles
les attendaient, ranges sur le bord de la route, prs de la ferme de la
Cense Rouge. Et sur l'troit plateau, c'tait le dcor habituel, le
dcor de chaque jour d'ailleurs, sauf que l'on voyait,  et l, des
tables couvertes de serviettes blanches o reposaient des paniers, et
quelques pauvres choppes qui talaient des images pieuses, des saints
d'pinal, maintenus contre le vent par des cailloux. L't venait d'tre
extrmement pluvieux, et, au 8 septembre, c'tait dj un grand ciel
froid d'extrme automne, o le plus faible soleil mettait une teinte
dore, dilue dans la pluie suspendue. L'horizon, ferm par les brumes,
respirait la tristesse, une sorte de grce voisine de la maussaderie.

Vers deux heures, conduite par les trois frres Baillard, la procession
sortit de l'glise. Et tandis que les derniers retardataires se
pressaient de gravir gaiement les raidillons, elle commena de tourner
lentement autour du couvent et sur les bords de l'troite terrasse,
au-dessus de l'immense tendue.

Franois Baillard, qui avait beaucoup de talent pour les crmonies,
avait rgl les moindres dtails, et il surveillait tout avec une
exactitude et un entrain admirables. La face et le cou congestionns, il
jetait dans l'air  haute voix les prires  Notre-Dame de Sion, puis il
se retournait, battait la mesure et disait: A voix large, sans respect
humain, rptez les invocations avec toute votre nergie. Ou bien
encore: Je compte que messieurs les Ecclsiastiques soutiendront les
rpliques des fidles.

Ils ne sont pas nombreux, messieurs les Ecclsiastiques! Et M. le cur
de Xaronval n'a eu que trop raison dans ses fcheux pronostics. L'vch
n'a pas envoy de reprsentant, et presque personne n'est venu des
presbytres voisins. Voil des annes qu'on n'a vu une procession si
chtive, et dans ce jour mlancolique quelques-uns pourraient croire
qu'ils assistent  une revue d'aprs la dfaite,  la revue de troupes
toujours fidles, bien dcimes. Certains corps d'armes ont t
anantis. Il reste bien peu de tout ce peuple militant que les Baillard
avaient rassembl et organis pour le service de la Vierge. O sont-ils,
les frres instituteurs que Lopold aspirait  rpandre dans tous les
diocses de France? les frres laboureurs qui travaillaient  la ferme
modle de Saxon? et les frres ouvriers, menuisiers, marchaux ferrants,
charrons, cordonniers, peintres, tailleurs de pierres, tailleurs
d'habits? O sont-elles, les soeurs de Flavigny, de Mattaincourt, de
Sainte-Odile et de Saxon? La tempte a tout dispers. Les cadres, du
moins, subsistent. Voil frre Hubert et frre Martin, vtus de la robe
brune aux bandes bleues; voil les soeurs Euphrasie, Quirin, Marthe et
Lazarine, parmi lesquelles s'avance la soeur Thrse d'un pas qui ne
fait qu'effleurer la terre. Fbrile, inquite, nerveuse, la sensitive a
peru des choses invisibles pour tout autre que pour elle; elle sent des
inimitis dans cette foule, des animosits qui n'attendent qu'une
occasion pour se produire avec clat. Elle tressaille au milieu de ce
cortge et sous ce grand ciel dcouvert, comme si des souffles, un
esprit, un monde mystrieux l'entouraient. Des paysans, des paysannes
surtout composent le gros du cortge. Les hommes s'en vont, le chapeau 
la main, les bras ballants, d'un pas embarrass par cette marche trop
lente, et les femmes,  ct d'eux, trs abrites sous la coiffe,
portent, pass  leur bras, un panier  provisions d'o sort le goulot
d'une bouteille.

Lopold venait le dernier. Il s'avanait, entour de quelques prtres,
un tat-major bien mince, au regard de la vritable cour ecclsiastique
qui l'enveloppait aux ftes prcdentes! Il n'en perd pas un pouce de sa
dignit. Et le vent qui agite les surplis de ses confrres ne fait pas
remuer son lourd brocard violet.

La procession, qui souffre de sa maigreur, essaye de se rattraper par le
bruit. Les deux jeunes messieurs Baillard et le cur de Xaronval mnent
avec zle le choeur, chacun dans une partie du cortge. Qu'importe si
parfois le vent jette les cantiques du groupe Lopold sur le groupe
Quirin, qui va devant et dont les prires  leur tour se rabattent sur
le groupe Franois! Cette lgre cacophonie ne saurait gter le haut
caractre spirituel de cette fte. Arrachs pour un jour  leur vie
matrielle, tous ces paysans se rjouissent de dployer, de drouler
leurs sentiments de vnration et de se donner leur me en spectacle 
eux-mmes. Ils contentent d'obscurs, d'insaisissables dsirs en
invoquant sur ce haut lieu la Divinit. Sur cette falaise leve au
milieu des labours de leur race, ils prouvent une motion, qui
s'exprime par cette marche grave et lente et par ces accents suppliants
ou louangeurs.

Et maintenant, ils s'installent tous sur des bancs de bois devant la
chapelle, autour d'un autel en plein air, pour couter le sermon. Ils
tiennent leurs coiffures sur leurs genoux; le soleil blanc, charg de
pluie, ne gne pas leurs visages endurcis au froid et au chaud, et s'ils
froncent le front, c'est moins  cause des rayons qui percent le
feuillage des tilleuls que pour mieux se prparer  saisir les fameuses
explications, qui surexcitent, depuis plusieurs semaines, toute la
curiosit de la contre.

Lopold Baillard gravit les trois marches d'une estrade en bois blanc
dcore de tapis, et faisant face  son public qu'il enveloppe d'un
profond regard, il dbute avec un accent bas et tendre:

--Mes biens chers amis, enfin, nous nous retrouvons! Et moi, qui ai
toujours partag avec vous mes trsors, je viens mettre  votre
disposition mon coeur, mon coeur plus savant, mon coeur rempli
aujourd'hui d'incomparables richesses...

Et d'une voix rapide, il entonna son propre loge, dveloppant 
l'infini cette ide:

--C'est moi qui ai relev votre plerinage et rtabli au milieu de vous
ce qu'avaient institu vos pres.

Il continua sur ce ton, puis soudain coupa court, se tut deux longues
minutes, comme s'il attendait un contradicteur, et s'avanant d'un pas,
il dit avec solennit:

--Les dangers que court le monde m'pouvantent...

Ces dangers, il les numra: la France allait tre humilie; trop avare,
elle aurait  livrer son or; incapable d'honorer la vraie grandeur
spirituelle, elle serait prive d'hommes suprieurs...

Bien qu'il se dt pouvant, la force de sa voix, son martellement sur
chaque mot, son insistance, son rayonnement indiquaient trop quel
surcrot d'nergie et mme quelle allgresse il recevait de ses sombres
visions. Il semblait qu'il et  son ct, tandis qu'il parlait, un des
anges chargs des coupes remplies de la colre de Dieu, celui mme qu'a
vu l'aptre de l'Apocalypse, et que par instant il bt un long trait de
ce breuvage de colre et de mystre.

--... Mais je ne romprai pas, mes amis, mon alliance avec vous. Je viens
avant la tempte, avant que les eaux de Dieu s'lvent. Je vais vous
assembler comme des pices de bois prises dans une fort, travailles et
prouves, afin de composer l'arche de ce nouveau dluge.

Alors se tournant vers les ecclsiastiques et fixant des yeux M. le cur
de Xaronval, il dclara:

--Je vais vous mettre au courant des rapports spciaux qui existent en
ce moment entre le ciel et la terre.

Il parla de Tilly. Sa manire de comprendre Vintras, plus leve que
celle de Franois, l'autre soir, tenait dans ce thme: les vques ont
laiss la religion descendre au niveau de la nature humaine; le
rationalisme les a pntrs. Or un prophte s'est lev. Vintras nous a
rouvert les sentiers qui mnent  l'invisible; il nous fait rentrer dans
la sphre du surnaturel.

Mais Lopold avait trop de hte d'pancher son coeur. Il oubliait
d'tablir les faits les plus essentiels, de donner un historique de son
voyage; il supposait connus Vintras et Tilly. Dans le prodigieux effort
qu'il faisait pour traduire les sentiments qui venaient depuis trois
mois d'merger de son me profonde, et pour tenter avec eux une
ducation nouvelle de ses paroissiens, il ne pensait plus  raconter son
aventure, mais simplement  exprimer le frisson lyrique dont elle
l'avait remu. Ses paroles pleines de son et de cadence, plus qu' leur
ordinaire, car la passion la plus vraie l'enfivrait, mais trop
obscures, passaient par-dessus la tte des auditeurs, et s'envolant du
plateau, au del des buissons des pentes, allaient au loin retomber
comme des semences invisibles.

Tandis que Lopold exhale ses appels au surnaturel, toute la nature
semble remise  sa place, silencieuse, immobile, pensive. Au loin se
tait la grande plaine paisible. Elle a envoy ses dlgus sur le
plateau. Ils coutent avec patience et ne s'tonnent point qu'un prtre
soit obscur. Parfois une note trange passe comme un clair dans les
profondeurs de ce discours et leur rvle de sa rapide lueur des formes
bizarres; ils lvent les yeux comme un troupeau devant le train qui
passe. Trop tard. La machine a disparu dans la nuit. Messieurs les
Ecclsiastiques, eux, ne comprennent que trop; ils donnent des signes
visibles d'inquitude et puis de dsapprobation. Ils s'agitent, se
penchent les uns sur les autres, se murmurent des mots  l'oreille.
Thrse ne les quitte pas des yeux; elle suit avec anxit leur
mcontentement qui grandit avec le droulement du discours. Elle rougit,
plit, s'attriste et s'indigne que l'on puisse chapper  l'action de
Lopold. Sur les bancs occups par les femmes, l'effet est puissant; les
dvotes sont au ciel. A ces zlatrices s'associent de confiance une
clientle de voituriers, d'aubergistes, de gens de journe, de
fournisseurs qui, les yeux, les oreilles, la bouche dmesurment
ouverts, admirent dans le prdicateur le puissant esprit qui fera leur
prosprit.

trange pyramide qui se construit sur ce haut lieu! Un petit peuple lve
son regard vers Lopold, et lui-mme est tout tendu vers un monde
mystrieux qu'il distingue dj par clair, derrire le monde des
apparences. Ses yeux brillants erraient, dpassaient l'assemble, ne
voyaient plus que les fantmes qui flottent au-dessus du couvent et
l-bas, sur l'autre pointe de la colline, au-dessus des ruines de
Vaudmont.

--... _Quod isti et ist, cur non ego?_ Ce que ceux-ci et celles-l ont
fait, pourquoi ne le ferais-je pas?

Lopold ne doutait pas que les anciens chevaliers de Notre-Dame de Sion
et les comtes de Vaudmont, s'ils taient sortis de la tombe, ne
l'eussent reconnu, entour comme l'un d'eux, et que, tous ensemble, ils
auraient march pour le service de Dieu. Maintenant il prche la
croisade. Comme sa figure s'illumine! Il se voit chevauchant  la tte
des nouvelles cohortes de Sion contre la Jrusalem du Diable, qui, dans
l'espce, se trouvait tre le palais piscopal de Nancy... Ah!
Monseigneur...

Mais soudain une voix s'lve du milieu du public. Lopold est tir de
son rve et brutalement ramen  la ralit. Il voit un homme qui
gesticule et tout le monde debout. C'est le matre d'cole, M. Morizot.
Qu'a-t-il cri? Il a cri:

--tes-vous donc devenu fou, monsieur le Suprieur?

Lopold lve la main d'un geste sacerdotal pour pacifier ses amis qui
entourent dj M. Morizot avec des parapluies menaants. Son mince
visage rayonne d'un sourire de toute-puissance et d'indulgence: c'est le
sourire de celui qui sait et qui possde un talisman, le sourire d'un
guerrier de lgende, son pe enchante  la main. Que les princes des
prtres mobilisent leurs armes, que M. Morizot passe au service du
Diable, Lopold repose derrire ses mrites comme un saint-Georges
derrire son cu.

Cependant Quirin a caus poliment avec le matre d'cole, qui cde  la
majest du caractre sacerdotal et se retire. Hlas! tous les curs le
suivent.

Dans le mme moment la pluie commence de tomber. Pour Lopold qui vient
de reprendre la parole, ce bruissement de pluie c'est la colline qui
frmit sous le courant de l'Esprit. Elle redevient ce que Dieu de toute
ternit a voulu qu'elle ft, le centre de la nature et le sige du
Paraclet. Lopold prouve une jubilation qui se manifeste dans tous ses
gestes. Mais Quirin le tire par sa chasuble; il lui montre l'motion de
la foule qui s'est leve et divise en petits groupes gesticulants; il
lui montre M. le cur de Xaronval qui s'loigne.

Lopold regarde et dit avec tranquillit:

--Mon frre, _Si Deus pro nobis, quis contra nos?_ Si Dieu est avec
nous, qui sera contre nous?

Il rentre  grands pas au couvent, men, press, quasi embrass par son
fidle troupeau. Toutes les pices y taient prtes pour la rception
traditionnelle, et dans le rfectoire attendait une collation que les
soeurs avaient prpare de leur mieux. Mais il n'y a pour y faire
honneur que des personnages secondaires, et pas un ecclsiastique.
Comment le petit cnacle chapperait-il  une impression d'angoisse en
se voyant ainsi dlaiss? Comment les esprits ne se reporteraient-ils
pas aux annes passes? Alors, aprs la procession, tous les collgues
des messieurs Baillard venaient s'asseoir  leur table, heureux,
allgres de cette me religieuse qu'ils avaient senti palpiter sur la
colline et profondment satisfaits d'une journe qui avait t pour eux
un succs professionnel. Et tous, ils s'entendaient pour dire de
Lopold: Il n'y a pas dans le diocse un prtre dont on puisse faire
mieux un vque. Et quand ils s'taient rafrachis, en se retirant, ils
ne manquaient jamais de faire promettre  monsieur le Suprieur qu'il
amnerait dans leur paroisse, quelque prochain dimanche, les lves de
son pensionnat et qu'il prcherait  la grand'messe. Mais aujourd'hui,
quel affront! Les voil qui partent tous sans un mot d'amiti, sans un
signe de politesse.

Et c'est vrai que sur la pente et sur les raidillons, on les voyait qui
se butaient  grands pas, sans mme retourner la tte.

Lopold ne se laisse pas dominer par ces lches regrets. Il vient de
prsider au rtablissement des rapports qu'il doit y avoir entre ce lieu
saint et la population. Plus d'glise impose par l'tranger, mais une
glise qui sorte de ce sol miraculeux. La fausse religion de l'vch,
mdiocre, sans me, semblait invincible; du premier coup il l'a jete
par terre, tant est puissante la force d'une argumentation vridique.
Victoire! Lopold est ivre de plaisir. Un nouveau pacte, une nouvelle
amiti se fonde sur la colline. C'est le dbut d'une re de flicit.

Ainsi la pense de Lopold, que la fivre de son discours tient encore,
s'chappe de ce pauvre rfectoire et vole sur les sommets; non pas
seulement sur les hauts lieux qu'il a restitus au culte, mais elle
rejoint ses plus hautes esprances.

--La qute a t dsastreuse, dit Quirin qui fait des piles de gros sous
sur la nappe. Je ne sais pas si nous aurons dix francs.

Cette phrase pntra brusquement au milieu des songeries et des images
de Lopold, comme une boule dans un jeu de quilles; elle jeta tout par
terre, et d'une manire si basse qu'il en fut exaspr.

On vit alors un fait inou, incomprhensible pour qui n'est pas entr
dans la pense de l'an des Baillard, un fait bizarre qui rejette le
personnage tonnamment loin dans le pass et qui donne un accent barbare
 cette solennit, o tout avait t jusqu' prsent, au moins en
apparence, une suite d'actions rgulires, traditionnelles et quasi
protocolaires.

Lopold regarda Quirin, rpta machinalement: La qute a t
dsastreuse... Puis soudain, se levant, il entrana vers la chapelle,
par le passage intrieur, tous ceux qui l'entouraient, et l, sans
monter en chaire, depuis la premire marche du choeur, il se mit
derechef  prcher.

C'tait toujours le mme rappel des services rendus  la Vierge de Sion
et du droit que les trois frres Baillard possdaient  sa gratitude.
C'tait une litanie, une supplication, de plus en plus pressante,
imprieuse, comme si la Mre de Dieu rsistait et qu'il fallt la
vaincre  force de prires et d'objurgations. Et voici qu'enfin une
parole prcise sort de la bouche de Lopold, une parole saisissante et
claire qui remue tous les coeurs:

--Notre-Dame de Sion, l'heure est venue de montrer que vous n'abandonnez
pas ceux qui esprent en vous.

Il dit, et au milieu du profond silence qui s'tablit, il va prendre la
bourse des qutes. Il se dirige vers le fond de l'abside o la Vierge
miraculeuse trne dans le petit monument  coupole et  colonnades lev
par ses soins. Il saisit une chelle, l'appuie  la console, gravit les
chelons, et la bourse qu'il tient  la main, il la dpose aux pieds de
Notre-Dame. Puis il descend  reculons, en cherchant avec quelque peine
les barreaux, et sa soutane embarrasse laissait voir au-dessus de ses
souliers ses grosses chevilles de paysan.

Cela fait, il se remit en prire dans l'glise o la nuit tombait.

Alors un frisson mortel s'empara de chacun. A cette minute, ils
sentirent qu'il y avait quelque chose de chang dans la religion du
plerinage, et de tout coeur ils adhrrent  cette foi inconnue. Sous
ce geste dcisif de leur matre, la qualit religieuse de leurs mes se
rvla, comme une terre retourne par le soc de la charrue laisse voir
ses profondeurs.




CHAPITRE VII

LA PETITE VIE HEUREUSE


Dans la nuit, soeur Thrse eut un songe. Notre-Dame la visita et lui
tendant la bourse lui dit: Une moisson natra de mon plateau de Sion,
qui vous nourrira tous surabondamment.

Lopold trouva dans ces paroles une rponse  sa pressante interrogation
de la veille, et son gnie bizarre entendit que la Vierge ordonnait de
mettre en culture le plateau.

Mais d'abord il fallait couper les arbres. C'taient de magnifiques
tilleuls de trente  quarante ans, que les Baillard avaient vu grandir.
Avec l'glise et le cimetire, ils constituaient un des lments du
plerinage, et, pour avoir si bien russi sur cette terrasse vente,
ces arbres dlicats semblaient favoriss d'une protection spciale du
Ciel. Leur petite arme, dans la force de l'ge, entourait l'glise de
ses troncs presss et lui faisait une sorte de bouclier contre le vent.
Ces belles alles circulaires taient le vritable luxe de la contre,
l'image du repos dominical et du loisir heureux, aprs les semaines de
travail. Pourtant Lopold n'hsite pas; il dcide de les couper et de
mettre en culture les terrains de la promenade, afin de se conformer au
songe de soeur Thrse et aux paroles de Notre-Dame qui, dans sa bont,
avait bien voulu se rendre compte qu'il fallait crer des ressources 
ses fidles serviteurs.

C'est l'automne, la saison o, sous un soleil refroidi, chacun recueille
ce qu'il a sem. Mais Lopold,  cinquante ans, jette bas ses oeuvres,
coupe ses ombrages et promne le soc de la charrue sur ce qui faisait
l'objet de sa tendresse. Rien, pas mme sa rupture avec ses confrres et
avec son vque, ne permet mieux de mesurer la puissance de ses
nouvelles esprances que de le voir ainsi couper ses tilleuls, sans un
mot de regret, sans un soupir de tristesse. Il communique autour de lui
sa flamme dvastatrice. Ses fidles de Saxon accourent  la rescousse.
Et huit jours aprs la fte de Sion et le message de la Vierge, tout un
monde de paysans, de frres et de soeurs, arms de haches, de pioches et
de scies, se dmenait sur le plateau, au milieu des arbres surpris de
l'effroyable aventure.

Chose admirable, ces barbares travaux s'accomplirent dans l'allgresse.
On vit se dployer sur la colline une activit toute virgilienne, mais
pntre d'accents chrtiens. Une perptuelle prire, ou plutt une
constante exaltation de l'me l'accompagnait,  peu prs comme le chant
des orgues soutient une prose mdiocre. Le matin, l'escouade des frres
et des soeurs partait en chantant pour l'esplanade. Ils y trouvaient
dj rassembls les amis de Saxon, venus avec leurs outils. Ces ingrats
enfants de la colline commencent par couper arbres et arbustes  ras de
terre, ensuite ils enlveront les souches avec des haches et des
pioches, et quand les beaux tilleuls seront dbits en bches pour
chauffer le couvent cet hiver, ils laboureront l'esplanade et la
smeront de pommes de terre.

Ces destructions, qui allaient prendre tout leur temps durant les mois
de septembre, d'octobre et de novembre, se prsentaient  eux avec les
attraits du sentiment. Tout le long du jour, chacun, par un signe de
croix ou par une prire, faisait hommage  Dieu de ses actes un peu
importants, que ce ft le premier coup dans un tilleul ou la premire
tranche coupe dans un pain. C'est un tat dont l'allgresse se
traduirait par des hymnes, mais o il serait absurde de vouloir chercher
des ides claires. A quoi songent des cultivateurs couchs  l'ombre
d'une haie, auprs de leurs bouteilles vides,  l'heure rapide de la
sieste, entre deux tapes d'un dur travail? Et ceux-ci, religieuses,
pauvres frres, villageois dvots, avaient reu dans l'atmosphre des
Baillard une vritable culture de la sentimentalit. Paysans et
mystiques, ils taient soumis, ouverts  plus d'influences de la terre
et du ciel que nous n'en connaissons.

L'me du travail, c'tait Thrse. Elle venait aux champs avec les
autres, mais Lopold ne la laissait pas travailler, de peur de
contrarier en elle la grce de Dieu et de Marie. Et vraiment ses
dispositions taient merveilleuses pour saisir, sur le moindre indice,
l'invisible  travers le visible. Elle coutait avec amour la
respiration paisible et presque insaisissable de la sainte colline, et
savait donner aux choses les plus humbles une signification touchante.
Voyait-elle jonchant le sol les branches coupes des tilleuls: Les
feuilles pourrissent, disait-elle, mais nous sommes les vainqueurs de la
mort. Quand apparurent les tristes et charmantes fleurs de l'automne,
les colchiques violets, elle y vit une image de l'tat religieux:
Parfois, disait-elle, un semis de veilleuses, comme une douce
congrgation, peut sembler inutile, mais elles servent de parure au
milieu de l'humble prairie et chantent la louange de Dieu. Des groupes
de papillons qui s'lvent et se poursuivent lui semblaient des mes qui
se librent. Des vols de corbeaux qui passaient en croassant, elle les
insultait, les moquait comme des dmons dsarms.

Parfois des plerins se scandalisaient de ces beaux arbres abattus et de
ces terres de la Vierge o l'on menait la charrue. Des invectives
s'changeaient, un vrai combat de gros mots. Mais soeur Thrse marche 
ct de l'attelage et vaticine: Ils croient que nous cultivons la terre
et nous cultivons le ciel.

Les brumes d'automne fermaient l'horizon et limitaient ce royaume
privilgi. Sur la colline rendue au calme divin, on vivait tout le jour
un rustique cantique des cantiques, qui se prolongeait dans la nuit.
Chaque soir, les soeurs et les frres, auxquels se joignaient les amis
de Saxon, faisaient la veille autour du feu de la cuisine. Tout en
cossant les lgumes pour l'hiver, on causait des menus vnements du
jour, et Bibi Cholion faisait des plaisanteries dont les soeurs
s'amusaient. C'tait le couarail ordinaire des villages lorrains. Mais,
pour Lopold, c'tait bien autre chose! Il croyait prsider une de ces
agapes fraternelles comme en tenaient les premiers Chrtiens. Et pour se
conformer  l'usage des petites chrtients primitives d'phse,
d'Antioche, de Pergame, qui avaient coutume de lire  haute voix les
lettres de saint Paul, il se plaisait  communiquer  son auditoire
quelque ptre de Vintras, toute pleine de maldictions contre les
Princes de l'glise et d'effroyables prophties. Puis, tirant son
journal de sa poche, il y cherchait la confirmation de ces sombres
pronostics. Jamais en aucun lieu du monde on n'entendit lecture
pareille. Lopold, ses lunettes sur le nez, dployait largement la
feuille; il la parcourait du regard, et tout de suite tombait en arrt
sur l'accident, sur la catastrophe du jour. Soeur Thrse, debout
derrire lui, se penchait pour regarder si nulle calamit ne lui
chappait, et avant de tourner la page, il attendait qu'elle lui ft un
signe de tte. Cette anne-l, Lopold fut particulirement bien servi;
en septembre, on eut des cas de cholra; en octobre, la peste dans le
golfe Persique; en novembre, des pidmies sur le btail et de grandes
pertes d'argent  la Bourse. A chaque flau, Soeur Thrse battait des
mains, et l'on voyait apparatre sur les lvres de Lopold un sourire
d'une batitude ineffable. Quand le _vomito negro_ se rveilla  Rio
Janeiro, le grand Franois s'cria qu'il donnerait bien dix sous pour
voir  ce moment la tte du cur de Xaronval, car aucun d'eux ne doutait
que M. Magron et tous leurs confrres ne fussent comme eux uniquement
occups  vrifier les prophties de Vintras. A dix heures Lopold
distribuait le pain bnit, auquel les soeurs parfois ajoutaient un
supplment de vin chaud.

Et c'est ainsi que chaque soir, l-haut, autour d'une table de cuisine,
des villageois se penchent sur un journal ploy pour y chercher, avec
une fivre joyeuse, les signes avant-coureurs du cataclysme o s'allait
engloutir ce monde d'iniquit, hormis la poigne de justes groups dans
l'ombre de Lopold et de Vintras.

A la fin de la semaine, le dimanche, Lopold prchait solennellement. On
accourait de trs loin comme pour un thtre. Les Baillard avaient
imagin d'organiser des dialogues o Franois tenait le rle d'un prince
de l'glise,--il ne demandait pas mieux que l'on reconnt l'vque de
Nancy,--accabl par le rquisitoire vintrasien de Lopold. On riait du
grand Franois; on applaudissait Lopold.

Celui-ci avait pris  Tilly, comme par une sorte de contagion, le
systme de se livrer aux flots de ses paroles. Souvent il semblait le
jouet de son inspiration. Puis au retour de ces lancements dans les
rgions qui s'tendent par del les limites de notre esprit, il parlait
du ton le plus plat. Ses discours, plus qu' demi incomprhensibles, du
moins n'taient pas des soporifiques, des marmottements confus comme il
pouvait y en avoir  la mme heure dans les glises de la plaine. Il en
sortait une voix vivante, d'un positif dconcertant. Ah! c'tait simple.
Du milieu de ses obscures redondances, assez pareilles aux
orchestrations d'un charlatan de foire, il terrifiait son monde en
prdisant la grande catastrophe finale, puis il le rassurait en offrant
de donner aprs l'office, dans la sacristie, un mot de passe qui
garantirait le salut.

Ces ardeurs insenses touchaient beaucoup les femmes. Elles venaient,
chaque dimanche, plus nombreuses. Lopold attendait beaucoup d'elles
pour la propagation de ses vues sur le rgne du coeur. Aussi ne
ngligeait-il rien pour leur plaire, et par exemple, il aimait  rpter
que l'excs de leur amour de Dieu leur a caus, dans la suite des temps,
une palpitation si violente que plusieurs de leurs ctes ont chang de
place pour donner de l'espace  leurs coeurs, formant ainsi sur leurs
poitrines une douce minence.

En l'coutant, elles rvaient. Cet aptre extravagant de l'Esprit-Saint
ouvrait  ces paysannes, mduses d'tonnement, les royaumes du
romanesque. Beaucoup s'mouvaient. Quirin qui les surveillait en prenait
bonne note. M. le Suprieur gardait toujours un certain _Noli me
tangere_; il ne descendait gure les gradins de l'autel, mais les deux
cadets, eux,  la sortie de la messe, se multipliaient en conversations
sur le parvis et jusqu'au milieu des labours du plateau. Qu'est-ce que
vous risquez? disaient-ils. Ils ramenaient ceux-ci et ceux-l dans la
sacristie. Lopold s'y tenait en permanence, ayant  ses cts soeur
Thrse. On s'asseyait comme dans une maison de village. C'tait encore
une glise, mais plus familire que l'autre. Trs vite, la causerie
tournait  la confession, et Thrse s'loignait, s'occupait des
enfants, s'il y avait lieu, les caressant, les approchant de l'autel,
joignant la puissance de la tendresse fminine  l'effet de la doctrine
prche par le Pontife. Puis revenant  la sacristie:

--Monsieur le Suprieur, disait-elle, montrez donc  Madame l'hostie
miraculeuse que vous avez reue de Tilly.

Lopold exhibait alors une de ces hosties taches de sang et divinement
parfumes, comme on en voyait par miracle apparatre, de fois  autre,
sur l'autel de Vintras.

De la sacristie, les nophytes passaient dans le couvent, o Franois et
Quirin offraient leurs services. C'tait comme un second cabinet de
consultation. Ils se proposaient pour trouver des sources, des trsors.

Les gens s'en allaient enchants, un monde nouveau ouvert devant eux, un
monde nullement ennuyeux, o l'me de quelques-uns se satisfaisait, o
l'imagination de tous se trouvait fort  son aise. Leurs rcits
agitaient toute la contre avec force, car ils flattaient le got du
merveilleux et le got du comique. Et beaucoup qui n'auraient pas voulu
pntrer dans la sacristie de Lopold venaient pousser des pointes
jusque sur la colline, o ils avaient parfois la bonne fortune de
rencontrer Franois et Quirin Baillard occups  de singulires
besognes. Le grand Franois errait dans les ruines de Vaudmont, tenant
du bout des doigts la chane de sa montre balance. Il attendait qu'elle
lui rvlt les trsors enfouis des anciens seigneurs du donjon. Quant 
Quirin, une baguette de coudrier dans les mains, il cherchait une source
sur la partie dsertique du plateau, autour de l'arbre penderet.

La colline apparaissait au loin comme le plus rare des trteaux, o des
scnes de miracle se joignaient  une vritable comdie. Et pour achever
d'intresser le populaire, voici que des effets de drame s'annonaient.
Des nuages gros de menaces accouraient vers Sion, et tout le pays disait
que l'vque allait interdire les trois frres.

Un jour, soeur Thrse, qui souffrait d'une rage de dents, se rendit 
Vzelise, en compagnie des soeurs Euphrasie et Lazarine, pour consulter
le docteur Contal. Mais d'abord toutes trois entrrent chez l'picier.
La servante du cur s'y trouvait.

--Bonjour, mademoiselle Mlanie, lui dirent-elles le plus civilement du
monde.

--Bonjour, mesdemoiselles, rpliqua l'autre, qui leur fit sa rvrence,
et sans plus leur tourna le dos.

Mesdemoiselles! Appeler ainsi des religieuses! Mais ce qui acheva de les
confondre, c'est le regard mprisant de la servante, quand l'picier
refusa de leur livrer du savon  crdit.

Le mdecin, chez qui elles sonnrent ensuite, leur dit ds le corridor:

--Que venez-vous faire, mes bonnes Soeurs, chez un simple praticien?
Lopold vous gurira: il fait des miracles  la pelle.

Il les poussa poliment dehors.

Soeur Thrse en fut suffoque, et si heureusement que son mal de dents
disparut.

Cet accord inattendu de la cure et de la facult aurait d pouvanter
les pauvres filles. Le croire, ce serait mal comprendre la divine
irrflexion qui rgnait dans le cercle des Baillard. Les trois femmes,
comme Lopold et fait  leur place, virent seulement dans l'insolence
de la servante et la mauvaise grce du mdecin deux nouveaux signes,
deux nouvelles preuves par o se manifestait la sollicitude du
Seigneur. Cette humiliation et la disparition subite, mystrieuse, de la
nvralgie de Thrse, exaltrent chez elles le sentiment d'un accord
avec la divinit. Elles revinrent en disant alternativement des prires
et des cantiques. Cette plaine leur semblait un temple et non pas
immense, un temple domestique, familier, o les villages taient autant
de petits autels, les travaux des champs une suite de crmonies
pieuses, et la faible rumeur des btes et des gens une large action de
grces.

Soeur Thrse ne pouvait se retrouver en pleine campagne, au milieu du
dcor et des soins agricoles, sans tre envahie par les souvenirs de son
enfance de bergre. Elle se rappelait le temps o, petite fille et
gardant avec une branche effeuille  la main ses vaches sur la prairie,
elle chantait ses premires chansons. Lopold l'avait initie  de plus
mystrieuses effusions. Elle tait bien convaincue aujourd'hui qu'il
n'est pas indiffrent de chanter telle ou telle parole, et si elle
jetait dans les airs les louanges de la Vierge et les magiques syllabes
de Sion, c'est qu'elle voulait s'envelopper, crer autour d'elle une
zone de protection. Croyance vague et profonde. Les trois filles
s'avanaient dans une colonne divine; leur allgresse soulevait leur
marche. Elles devaient aux voyages,  l'habitude des sollicitations et
des remerciements une souplesse, une aisance rare chez les villageoises.
La mchoire serre d'un bandeau, heureuse de n'avoir plus mal, associe
 cette nature par une fracheur, un parfum, des couleurs dont la
suavit s'accordait avec les parties les plus inexprimables de son me,
cette soeur paysanne tait une image de la fantaisie. Toutes les fes
taient dehors; Silne et les bacchantes dans les vignes. Un chasseur
sonnait son chien sur la lisire du bois. Dans cette journe de bonheur,
l'esprit de Thrse avait les virevoltes d'un martin-pcheur, tout bleu,
tout or, tout argent, sur un paisible tang de roseaux. Avec une cadence
un peu balance, les trois religieuses chantaient:

      Sainte Sion, demeure permanente,
      Sacr palais, qu'habite le grand roi,
      Dans tes parvis se plat l'me innocente,
      Quoi de plus doux que de penser  toi!
            O ma patrie,
            O mon Sauveur.

En traversant les villages quasi dserts, o retentissaient dans les
granges les coups rpts des batteurs au flau, elles se taisaient, et
par un innocent gnie de comdie, pour raffermir le crdit de Lopold,
elles s'appliquaient  laisser paratre sur leurs visages l'innocente
joie dont elles avaient le coeur rempli. Comment la mchancet de
Vzelise troublerait-elle leur confiance? Un temps gris, silencieux,
humide, enveloppe les vergers, les prairies o schent les regains, les
bons chevaux paisibles qui ramnent les voitures charges de rcoltes,
et les grands sacs de pommes de terre qui s'alignent debout le long des
champs. Avant de quitter leur travail, arracheurs et arracheuses font
des tas avec les fanes, y mettent le feu, et ces brasiers solitaires
achvent de brler quand la nuit est dj tombe sur la campagne. C'est
la tristesse d'une fin de journe o dj perce l'hiver. Mais devant
elles, la colline semble si ferme et assure des faveurs du ciel vers
lequel elle se soulve! Parfois, une nue lumineuse vient l'envelopper,
la baigner de jeunesse, comme un signe de la complaisance divine. Sur
leur beau couvent veille une influence surnaturelle.

Du haut de la terrasse, Lopold guettait leur retour. Il leur mnageait
une surprise, et se rjouissait de les voir venir dans le lointain. En
dpit de la nuit, maintenant qu'elles s'taient engages  la file dans
l'troit sentier,  travers les broussailles des pentes, il devinait 
sa lgret soeur Thrse qui marchait en avant, et il s'attendrissait
qu'une si longue course n'et pas alourdi sa grce. Avec son ternelle
manie de se retrouver dans les grands saints du pass, il se disait:
Saint Chrysostome s'est appuy sur la sainte veuve Olympias, et saint
Jrme sur Marcelle qu'il chargea, lors de son dpart pour la terre
sainte, d'arbitrer les difficults d'exgse; le nom de sainte
Scolastique est li  celui de saint Benot, et nul ne peut penser 
saint Franois de Sales sans voir  son ct sainte Jeanne de Chantal.
Soeur Thrse est digne d'tre une Olympias, une Marcelle, une
Scolastique, une Jeanne de Chantal... Auprs d'elle, il sentait son
tre s'panouir, se rapprocher du ciel. Quand les trois religieuses
atteignirent l'esplanade, Lopold les pressa sur son coeur avec respect
et dilection comme trois filles bien-aimes, et les bnit d'un signe de
croix. Puis soudain, il les entrane dans la sacristie, et prenant un
calice pos sur la crdence:

--Mes chres filles, leur dit-il, le Prophte de Dieu daigne vous
envoyer ces hosties miraculeuses descendues sur son autel et qu'il vous
sera permis de porter en scapulaires sous vos vtements.

Il dit et les leur fait baiser. Quel trouble, quelle motion! Elles
prouvent le sentiment des juifs qui croyaient mourir si une fois ils
avaient touch l'Arche. Rgulirement, nulle religieuse ne peut mettre
la main sur le ciboire vide et les linges sacrs sans une permission
spciale. D'o une certaine minence de la religieuse sacristine. Mais
Lopold, avec une audace dont elles dfaillent de reconnaissance, leur
fait monter les marches de l'autel. Ce prtre chaste, et chez qui les
forces physiques et les puissances de foi taient intactes, devait
ncessairement faire des prtresses. Sa profonde raison, inconnue de
lui-mme, quand il prte un tel rle  de pauvres religieuses, hier
encore de simples paysannes, c'est qu'aujourd'hui, au lieu de chercher
sa loi dans l'glise, il va la chercher en lui-mme, et que tout homme,
 mesure qu'il donne une place  l'inspiration dans la conduite de sa
vie, est amen  honorer davantage la femme,  croire qu'elle pntre
par ses intuitions dans l'au-del et que illumine par l'lectricit de
son coeur, elle dchiffre le livre divin.

Les jours d'un novembre lorrain, son ciel abaiss, son horizon rtrci
composent l'atmosphre la plus favorable  l'panouissement des
puissances religieuses de l'me. La pluie, le grand vent qui nous
enferment entre quatre murs nous obligent, pour peu que nous en soyons
capables,  couter les palpitations de notre vie. Tout ce qui reposait
dans l'me de Lopold se rveillait, se dployait, jetait ses lumires.
Il coutait les irrsistibles tendances de son coeur et disait: Ce sont
l des prophties pareilles  celles de Vintras. Aussi vrai que je suis
l'effet des dsirs de mon pre et de ma mre, et la couronne de leurs
esprances, mes aspirations sont vraies. Ce que ma nature rclame et que
ma prire sincre sollicite me sera ncessairement donn. Dans sa
jeunesse et hier encore, en battant tous les chemins de l'Europe, il
avait diminu son tre; il s'tait senti jour par jour refroidi, gn,
peut-tre dgrad. A courir le monde et surtout  lutter contre
l'vque, il avait failli perdre sa vritable nature. Maintenant rendu 
lui-mme, il va se raliser, panouir les penses dposes dans son
coeur par les gnrations qui l'ont prcd, et, dans ce dbut de
novembre consacr aux trpasss, son esprit s'oriente avec plus de force
qu'aucune autre anne vers le souvenir de ses parents pour y trouver un
appui.

Le jour des morts, Lopold s'en alla s'agenouiller au cimetire de
Borville. Ni Franois, ni Quirin, appels au loin pour dcouvrir des
sources, ne l'accompagnaient. Cette longue route, il la fit seul, 
pied, sous un ciel bleu, divin de douceur, par le soleil le plus
enchanteur, au milieu de ces vieilles campagnes paisibles comme la mort
et pourtant pleines d'esprance. Son bton dans la main, le vigoureux
cur parfois pensait  ses ennemis et faisait un dur moulinet, tantt et
le plus souvent, se livrant aux songes, il pressait le pas pour
atteindre le but des dsirs de son me. Une prire se formait en lui
qu'il pronona sur la tombe de son pre, dans l'troit cimetire
blouissant de bouquets de fleurs, o dans cette extrme saison
bourdonnaient encore les abeilles:

Mes parents, je viens vous trouver, vous dire mes penses qui sont les
vtres, largies, colores par des expriences plus audacieuses.
M'entendez-vous respirer et frapper votre terre de mon bton? C'est moi,
Lopold, votre an. Vous avez construit dans Borville une maison, et
couch sous le sycomore une pierre au titre honorable: _pre et mre de
trois prtres_. Et moi, je ne laisserai pas annuler la maison ni la
tombe qu' mon tour je dois difier. Esprits clestes, accompagnez-moi:
je viens vous qurir. Votre tche de Borville est remplie; c'est sur la
sainte colline maintenant que tous les Baillard combattent...

Des groupes pieux circulaient, priaient sur les tombes. Nul ne parla 
Lopold de lui-mme, car on savait qu'il tait dans l'ennui, mais de ses
dfunts et avec des mots qui surent trouver dans ce coeur exalt la
source des larmes.

Il repartit, convaincu d'entendre auprs de lui le vol glacial de ses
ombres chries, et pour leur parler, il s'arrtait parfois sous les
bouquets d'aulnes qu'aiment les trpasss. Dans cet extrme tat
d'motion, il prouva le besoin de revoir un ami. Le cher visage du cur
de Xaronval lui revint  l'esprit. Celui-l, comme les autres, l'avait
abandonn le jour de la procession, mais n'tait-ce pas un malentendu?
Il saurait bien le convaincre. Sans hsiter, il fit un dtour afin de
l'aller voir et de lui demander l'hospitalit pour la nuit. Mais la
route tait plus longue qu'il n'avait calcul. Quand il arriva 
Xaronval, il tait recru de fatigue, et dj les tnbres tombaient.

Une petite fille vint ouvrir. Il se nomma. En entendant ce nom, Lopold
Baillard, l'enfant se glaa d'effroi, comme si elle et vu Belzbuth
dguis en prtre, et reculant vers la porte, elle dit que son oncle
tait absent, mais sans doute allait bientt rentrer. Puis, rapidement,
elle disparut et s'en alla s'asseoir au bord de la route, sur un tas de
cailloux.

Comment Lopold interprta-t-il la terreur de l'enfant? Y dcouvrit-il
un refus dguis? Le certain, c'est qu'une heure aprs, quand M. Magron
rentra dans son presbytre, et s'en vint tout droit  la cuisine o il
pensait trouver son ami auprs du feu, la pice tait vide. Avec sa
nice, il chercha vainement dans tous les coins de la cure Lopold
Baillard. Ils montrent jusque sur le grenier, l'appelrent devant sa
porte; personne ne leur rpondit... Et pourtant Lopold tait l, dans
l'ombre. Le lendemain on dcouvrit, contre une meule du champ voisin, la
forme de son corps dans la paille.

La petite fille se demanda toujours si c'tait Lopold ou le Diable qui
avait couch dans cette meule.

Non, ce n'tait pas le Diable, mais c'tait un Lopold que M. Magron ni
aucun de ses confrres n'avait connu, un Lopold que ne touchaient plus
les paisibles voix de la vie. Il avait bien entendu les cris du cur et
de l'enfant, mais ses chimres le tenaient et d'une telle force qu'aucun
appel ne pouvait plus le leur arracher. Au pied de la meule o il
s'tait laiss choir, extnu de fatigue, il restait sans mouvement avec
une prodigieuse lucidit d'esprit. Il regardait comment, sous la nuit
descendante, Sion prenait des accents plus mystrieux et l'aspect d'un
grand autel par de lumires pour le divin sacrifice; il coutait les
bruits du village, l'aboiement des chiens, la douce activit du
presbytre tout proche; il se prtait surtout  ce souffle de Dieu qui
glisse le soir  travers les campagnes. Auprs de lui se tenaient avec
tendresse les deux ombres de son pre et de sa mre, telles qu'il les
ramenait de Borville, et dans sa longue mditation nocturne, le coeur et
la pense envahis de puissants effluves nouveaux, il cessait de se
tourner vers l'ancienne vie lorraine pour en appeler  la vie
surnaturelle. Il n'appartenait plus  la terre... Force universelle,
amour, puissance qui s'veille en nous pour donner des couleurs et des
sonorits au monde, dsir, voici que tu te redresses, une fois encore,
chez Lopold! L'trange homme a trouv son bonheur, le seul bonheur qui
jamais, il le jure, ait t digne de sacrifice. Un nouvel amour vient de
s'emparer de son me, d'anantir toutes ses expriences antrieures, de
le laver, de le rgnrer, et naf comme un jeune homme, ce vigoureux
quinquagnaire s'lance, le coeur en feu, vers des rgions inconnues. Ce
n'est pas qu'il ait dcouvert une jeune figure mouvante dans l'ombre
d'un soir d't et qu'un regard plein d'me ait paru rpondre  son
regard, et qu'une soeur cleste soit venue vers lui pour le guider aux
rgions du sublime. La jeunesse et la beaut ne songent pas  faire
leurs cruels miracles dans le cercle de ce paysan, qui porte au front le
signe du sacerdoce ternel. Lopold reste obsd par les seuls problmes
de son tat. La grande et l'unique affaire demeure pour lui de saisir le
problme divin du monde. Il ne va pas en demander la solution au
plaisir,  la volupt d'un coeur qui se brise,  l'clair d'un tendre
visage. Le dur rveur est rempli de confiance, a repris avec plus de
force son bton de route pour le voyage de la terre au ciel, parce qu'il
a reu de Vintras un mythe  sa porte, le mythe pour lequel il avait
t conu.

Dans un tel enivrement, que pouvait faire  Lopold le soulvement de
tout le pays, que pouvait lui faire l'interdiction?

Elle clata contre les trois frres vers la fin de l'anne.

A l'heure mme o l'vch dcrtait la sentence, Lopold se promenait
avec soeur Thrse sur le plateau. Il calculait le moment et priait
Dieu, disant:

--Je ne sens pas le coup d'une houlette brise.

Quirin et Franois descendirent aussitt dans le village, en rptant de
porte en porte:

--Dieu soit lou! Nous ne verrons plus nos confrres; Sion n'y perd que
des pique-assiettes... D'ailleurs nous sommes interdits avec manque de
formalit dans la sentence. Elle ne compte pas.

Et les dvotes s'parpillaient dans les champs, tourbillonnaient autour
des laboureurs, en marmonnant avec passion le mot de soeur Thrse:

--Il en sera de nous comme des grains que vous jetez. Le bl que l'on
sme au printemps ne donne jamais rien que de maigre, mais nous
produirons beaucoup, parce que la neige va nous passer dessus.




CHAPITRE VIII

UN SOLDAT DE ROME


Aucune rverie des longues soires d'automne, quand la pluie cingle nos
carreaux et que la plainte du vent nous fait tressaillir dans notre
premier sommeil, ne nous prsente rien d'aussi trange que ces prtres
et leurs compagnes qui circulent sur le haut lieu de Rosmertha, y
cherchant des sources spirituelles et qui voient les anges planer
au-dessus de leurs ttes en mme temps que les eaux courir dans
l'paisseur du sol. Toute la Lorraine a les yeux tourns vers l'antique
sommet qui porte dans le brouillard une mystrieuse couronne fminine.
Mais cet automne de Sion peut-il se prolonger? Ce chteau de brouillard,
tout tincelant des prestiges du Diable, jouira-t-il encore longtemps
des faibles rayons d'un soleil qui s'incline? Est-ce une le nouvelle
qui monte  la surface et que le vaste flot de l'glise officielle ne
parviendra pas  submerger? De toutes parts on se le demande...

Le 11 novembre 1850, jour de la fte de saint Martin, un religieux de
l'ordre des Oblats de Marie, le Rvrend Pre Aubry, gravissait  pied
la sainte colline. Le cur de Chaouilley le guide; un paysan porte sa
mince valise. C'est le nouveau cur, un jeune homme de vingt-quatre ans,
choisi, dlgu par Monseigneur de Nancy. Je te donne, lui a dit
l'vque, les mes de Sion et de Saxon. A toi de les arracher aux
dmons. Va reconstruire l-haut l'difice de la vraie foi, et fonde ton
action sur la parole inbranlable de saint Bernard: _Melius est ut
pereat unus quam unitas_.

Ce jour-l, sous le porche de Sion, un bquillard attendait fortune. En
voyant s'avancer les deux prtres, il se hta vers eux, mais soudain,
frapp d'un mal inconnu, il s'affaissa dans les bras de l'Oblat, qui eut
tout juste le temps de l'aider  bien mourir.

Le jeune prtre fit un rapprochement entre cette charit qu'il lui tait
permis d'accomplir et la lgende du saint que l'on ftait ce jour-l. Il
vit dans ce petit drame l'annonce que Dieu lui permettrait de recevoir
un jour dans ses bras les schismatiques, comme il venait de faire pour
le pauvre boiteux.

En attendant, il fallait trouver un logis. Les cinq maisons o il frappa
successivement, et qui sont avec le couvent toute la vie du plateau, lui
fermrent, l'une aprs l'autre, impitoyablement leurs portes. A Saxon o
il descendit, la mme hostilit l'accueillit, et, de guerre lasse, il
dut s'accommoder d'une mauvaise chambre  l'auberge.

Cependant les Baillard, indigns qu'on leur arracht l'glise,
achevaient de la dmnager. Depuis huit jours, il s'y employaient. Ce
dernier soir, ce fut un vrai pillage. Frres et soeurs, ils s'y mirent
tous, excits jusqu' la folie par l'arrive de l'Oblat, ne laissant pas
une fleur, pas un ornement, pas mme un linge pour offrir le saint
sacrifice.

C'est dans cette glise dsole que le Pre Aubry, le lendemain, qui
tait un dimanche, prit le contact de ses paroissiens. Au moment o il
se prsentait  l'autel, Lopold, Franois, Quirin, escorts des deux
frres Hubert et Martin, des religieuses et des villageois les plus
fidles, arrivrent glorieusement dans le sanctuaire par le corridor qui
fait communiquer l'glise et le couvent. Ils se placrent debout, les
bras croiss, au fond de l'glise. Sous le regard de ces trois pontifes,
immenses dans leurs grands manteaux noirs  collet de velours et 
triple plerine, et qui ne perdaient pas un seul de ses gestes, une
seule de ses paroles, le jeune cur, non sans motion, monta dans la
chaire, et prit texte du mort qu'il avait administr la veille sous le
porche pour clbrer les vertus de la charit. Il ne parla que
d'indulgence et d'amour du prochain.

A la sortie, sur le plateau, les trois Baillard l'attendaient, et devant
tous les paroissiens Lopold l'aborda:

--Je suis heureux, dit-il, d'offrir mes hommages et mes flicitations au
jeune missionnaire qui a si bien dbut  Sion.

Mais l'Oblat, lui lanant un regard irrit, s'cria:

--_Vade retro, Satana!_ Retire-toi Satan.

--Vraiment, rpondit Lopold, est-ce donc l cet esprit de charit que
vous recommandiez dans votre prne?

Aussitt des murmures dsapprobateurs s'levrent contre l'Oblat, qui,
sans se troubler, commena de se justifier en disant qu'il avait agi
selon les paroles de saint Jean: Si quelqu'un vient vers vous et
n'apporte pas la vraie doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et
ne le saluez pas, car celui qui le salue participe  ses oeuvres
perverses. Il s'appuyait encore sur un texte de saint Mathieu: Si
quelqu'un n'coute pas l'glise, regardez-le comme un publicain et un
paen.

Mais les Baillard allaient de groupe en groupe, rptant que cet
tranger mprisait les gens de Saxon et qu'il venait d'insulter Lopold.
Pouss par eux, Bibi Cholion osa interpeller l'Oblat:

--On dit que vous tes de Limoges?

--Peu vous importe, rpliqua l'autre, je suis le cur lgitime dsign
par l'vque du diocse.

La rplique tait forte, Lopold, press par Franois et Quirin, fit
donner ses rserves: il annona solennellement que l'Organe de Dieu
viendrait bientt  Sion et qu'on y verrait ses miracles.

Ce fut d'un effet magique. Tout le monde se presse autour de Lopold. Il
vaticine, il recommence ses discours passionns et mystrieux; il
appelle avec une impatience frmissante le jour prochain o Dieu jugera
la colline de Sion, la vengera de ses ennemis et mettra au-dessus de
tous la tribu des justes. Cependant son jeune adversaire descendait tout
seul la pente de Saxon pour regagner son gte. Il fallut retenir
Franois qui voulait le poursuivre et qui, au milieu d'autres injures,
lui criait un reproche trs propre  toucher l'auditoire:

--a n'a pas quarante sous  dpenser  l'auberge, et a veut ruiner un
plerinage qui a rapport des mille et des mille au pays!

Ainsi la guerre tait dclare. Deux chefs se sont jet le gant. Voil
que s'affrontent deux puissances, l'tranger et l'indigne, ou mme
pourrait-on dire, le Romain et le Celte. Tout le pays est divis.

Les frres Baillard rgnent sur le plateau. Ils y occupent le monastre,
son grand jardin, les promenades transformes en labours et quelques
champs pars. Leurs fidles habitent toutes les maisons avoisinantes.
Dans Saxon, ils peuvent compter sur la plus grande partie des habitants,
parmi lesquels le maire et son conseil municipal. Mme les attributions
du cur, est-il exact qu'ils les aient abandonnes, restitues?
Nullement, puisqu'en qualit de propritaires du couvent, ils jouissent
du droit d'entrer librement dans la sacristie et dans le choeur par un
corridor intrieur; ils dtiennent les clefs des troncs, les clefs du
clocher o ils sonnent l'angelus et les clefs de l'glise (qu'ils
ouvrent le matin, qu'ils ferment le soir et qu'ils balayent); enfin ils
ont en leur possession tous les ornements et mme des objets sacrs,
tels que le fer  hostie. Bref, ils demeurent les gardiens, les
vritables matres du sanctuaire dont l'vque les a dclars indignes.

Quant au jeune Oblat, considr comme un intrus par ceux-l mme qui
sont le plus attachs  leurs devoirs religieux, il va habiter en bas, 
Saxon, dans une misrable auberge, distante d'un quart de lieue, d'o
chaque matin il grimpera la cte sous le vent, la pluie, la neige d'un
rigoureux hiver, pour aller dire la messe dans son glise qui, plutt
que la sienne, demeure l'glise des schismatiques.

Qu'ils semblent forts sur la montagne o depuis trente ans ils
travaillent, les trois frres Baillard! Mais derrire le pauvre isol de
Saxon, il y a la puissance de son ordre, il y a toutes les rserves de
l'glise, dont les files profondes s'tendent  perte de vue jusqu'au
Vatican. Je suis Romain. En ces trois mots, tiennent sa force, son
droit et l'ternelle posie d'une sentinelle avance de Rome. C'est un
lgionnaire au milieu des Celtes.

L-haut, les Baillard et leurs fidles prparent la rsistance. Leur
premier soin est d'organiser, dans le rfectoire du couvent, une
chapelle  l'imitation de celle o Vintras officie  Tilly. Ils tendent
sur le plancher tous les tapis dont ils disposent, recouvrent d'un damas
rouge bord de soie jaune l'autel construit en bois sans pierre
consacre. Aux portes du tabernacle, ils suspendent quatre coeurs en
vermeil renfermant des hosties miraculeuses. Une girandole  trois
branches claire ce curieux oratoire. Et Vintras leur envoie un linge
odorifrant, qui avait servi  essuyer la coupe de son premier
sacrifice. Les Pontifes y abritrent pieusement les reliques de saint
Gerbold, qu'ils placrent sur le tabernacle. Et l'ensemble faisait le
plus bel effet.

Appuye sur cette arche sainte, la congrgation dfiait les assauts de
l'tranger. Chacun de ses membres prouvait cette impression excitante
et gaie qui accompagne les dbuts d'une action militaire. Les anciens
rglements ne valent plus; c'est une vie de guerre et d'aventures qui
commence.

Quirin se multiplie chez les hommes d'affaires de Vzelise, de Lunville
et de Nancy, faisant les chemins de jour et de nuit par les temps les
plus affreux; Franois court les villages pour entretenir l'enthousiasme
et lutter contre la dfection; quant  Lopold, il demeure dans sa
chambre et, les pieds sur les chents, s'entretient avec les astres. Par
une dchirure des tnbres qui nous emprisonnent et nous glacent, il
voit, il entend, il respire les parfums, la musique, la couleur et les
secrets du ciel. Assist de Thrse, il surveille l'arrive des secours
surnaturels.

La vie du couvent est bouleverse. Tout le monde s'y mle de commander
les deux frres Hubert et Martin. Autrefois excellents travailleurs, les
pauvres gens paraissent maintenant dtestables. Dcourags, ahuris par
des ordres contradictoires, ils ont fini par perdre la tte. Les soeurs
ont rompu les observances de leur vie de religieuses, sans pouvoir
retrouver les conditions d'une vie paysanne. Pour elles s'ouvrent de
nouveaux horizons; elles laissent se rveiller des dsirs contre
lesquels, autrefois, elles se seraient rfugies dans la prire. Soeur
Lazarine, d'accord avec Quirin, cherche  prendre la haute main sur
l'administration domestique. Naturellement dure et pre et le redevenant
 mesure qu'elle perdait ses allures conventuelles, elle et voulu
transformer le monastre en une simple exploitation agricole. Quant 
soeur Euphrasie, grosse fille aux yeux bleutres, aux joues pleines, et
dont toute la confiance s'en allait  Franois, elle avait renonc 
apprendre l'A. B. C. aux petites filles de Saxon, et durant les heures
de classe elle se promenait avec elles dans les champs, pour leur
montrer comment on trouvait les sources avec la baguette magique,
d'aprs la mthode de Franois.

Ainsi chaque soeur s'tait modele sur celui des Baillard qu'elle avait
choisi. Des oppositions de nature qui existaient prcdemment entre
elles, et que dissimulait la rgle, apparaissaient maintenant,
compliques par les caractres nouveaux qu'elles empruntaient de l'homme
qui les dominait.

Dans cette anarchie, on ne s'entendait que sur un point: faire la guerre
au Pre Aubry, rendre la vie impossible au malheureux isol. Quelle joie
pour les bonnes soeurs si elles entendent qu'on a cri Au corbeau! sur
son passage, qu'il s'est  moiti dmis le bras  la descente de Sion en
butant contre une corde tendue le soir sur son chemin, qu'on lui refuse
des oeufs, qu'il n'a pas trouv de charrette pour le mener  Nancy! La
nuit de Nol vit clater leur malice.

Pour cette fte solennelle, l'Oblat ne put dcorer son sanctuaire
qu'avec des lambeaux de vieilles robes d'enfant de choeur, des
chandeliers rouills et des fleurs noires de poussire; et tandis qu'il
officiait pour un tout petit groupe de fidles, il entendait les
Baillard et leurs partisans chanter la messe dans leur chapelle toute
brillante des dpouilles de l'glise.

Les soeurs avaient rassembl tous leurs pots de fleurs, qu'elles avaient
garnis de la plus belle varit de roses en papier, et tous les
chandeliers du couvent, des chandeliers grands et petits, et mme ceux
de la cuisine. Cette centaine de feux projetait de magnifiques moires
sur le damas rouge et jaune. Quatre anges, l'pe fleurdelise  la
main, occupaient les gradins de l'autel et faisaient une garde d'honneur
 un tincelant candlabre  trois branches.

Cette messe de minuit, dans un dcor si nouveau, fut un rel succs pour
les Baillard. Presque tout le village tait l, attir par la crmonie
et par l'espoir du rveillon que, sous le nom d'agape exceptionnelle,
Lopold promettait  ses fidles depuis la premire semaine de l'Avent.
Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrgation se
bornant  offrir un gteau bnit, dont chacun des assistants emportait
un morceau pour sa famille. Cette fois, vu la solennit, l'agape eut un
caractre plus gnreux. Ds le dbut, le Pontife d'Adoration fit sauter
le champagne. Fort expansive dj, la joie des fidles clata avec
violence au moment o les orthodoxes sortirent de leur misrable messe
et de leur glise dmeuble.

Au nombre d'une douzaine, leurs lanternes  la main, ils s'en allaient
dans la nuit; ils redescendaient  Saxon en faisant cortge  l'Oblat.
Soudain les fentres du couvent s'ouvrirent, et les religieuses
apparurent, riant et chantant  gorge dploye. Elles chantaient un
vieux Nol en patois lorrain, un Nol gothique, comme on dit dans le
pays, tout plein d'images paysannes de guerre et de pillage:

    Alarme, Compagnons,
    Car je vois de bien loin
    Une grosse troupe de gendarmes et soldats
    Qui nous prendront nos troupeaux tout  l'heure.
    Hlas! ils sont partout,
    Tout en est noir,
    Ils sont drus et menus,
    Ils feront la guerre  riche et  pauvre.
    Ah! Dieu! je suis pris
    S'ils nous trouvent ici.

Ce vieux chant populaire, o s'exprimait jadis la dtresse des paysans
du duc Charles IV fouls par les Sudois, les Baillard l'ont retrouv,
et tout spontanment le prennent pour chant de guerre. Cette plainte
villageoise et guerrire leur plat par son caractre de dfiance et
d'hostilit contre l'tranger. Le sentiment profond qui les anime y
trouve une forme saisissante. La soeur Thrse les enflamme tous quand
elle chante, avec l'accent des paysans qui voient apparatre sur
l'horizon une petite troupe d'inconnus:

    Filles et ptureaux,
    C'est pas le moment de parler;
    Vite, au plus tt, courez parmi les champs
    Pour ramasser nos troupeaux tout d'un temps.
    Envoyez le chien Brissaud aprs,
    Et vous, Fidle,
    Pour les faire retourner
    Pendant que je ferai la sentinelle.
    Car je serai pris,
    S'ils nous trouvent ici.

Mais les bergers se rassurent: il y avait une mprise. Ce ne sont pas
les terribles soudards de Gustave-Adolphe qui arrivent, ce sont les Rois
Mages, et tout le monde part d'un grand rire quand soeur Euphrasie
chante  son tour:

    Mais Colas n'avez-vous pas vu
    Un des rois si camus
    Et qui est encore plus noir qu'un cramail?
    Voil bien longtemps qu'il n'a pas lav son visage,
    Il fera peur  l'Enfant.
    Il n'a que les dents qui soient un peu blanches,
    Ses lvres se retroussent des deux cts,
    Et ses gens lui ressemblent aussi.

Le ngre, c'est l'Oblat, tout de noir vtu, qui se tient l, clou dans
la neige par la surprise et le scandale. Les soeurs le montrent du
doigt. Elles jettent les strophes comme des filles de village, un
dimanche, en regardant passer les voitures, narguent, raillent et font
les cornes aux promeneurs venus de la ville. Dans leur fidlit
mystique, elles ont trouv,  leur insu, un moyen qui, s'il n'est pas de
leur tat, est tout  fait de leur race, de dire au Rgulier l'homme que
leur coeur a choisi.

L'Oblat et ses compagnons ne peuvent supporter une telle audace. Ils
invectivent contre les chanteuses qui, ravies de leur succs, reprennent
en choeur une strophe nouvelle de la chanson:

          Jean, je vois un goujat
          Dessus un dromadaire
          . . . . . . . . . . . .

Le Pre Aubry et ses gens s'loignent dans la nuit vers Saxon, en mlant
aux injures populaires les plus savants exorcismes. Mais que leur fait
tout ce latin, aux trois religieuses exaltes et qui se sentent si bien
 l'abri au milieu du cercle qui les applaudit!

Le lendemain, dans le pays, on raconta que tout le couvent tait ivre.
Plusieurs n'y virent pas de honte. Mieux vaut faire envie que piti,
disaient-ils en patois. Mais le scandale exaspra les orthodoxes.

Un soir de janvier, deux femmes dvoues au couvent rencontrrent le
nouveau maire, qui venait chercher des pierres au sommet de la colline,
au lieu dit le _Cul du Coq_, _Coudjo_, en patois lorrain. Elles le
suivirent et s'tonnrent qu'il ft ranger le tombereau dans sa cour
sans le dcharger. Ds le soir, elles contaient la chose aux Baillard,
qui leur recommandrent de bien surveiller la cour du maire et de les
tenir au courant.

Peu aprs, un matin, comme Lopold achevait de dire sa messe, une des
bonnes femmes accourut tout essouffle, annonant que le tombereau de
pierres montait. Et bientt, il apparut escort du maire, de quelques
conseillers et du maon du village.

Tout ce monde venait murer la fameuse porte du corridor.

Cette porte, qui permettait aux Baillard de pntrer librement dans
l'glise, c'tait le dernier vestige des droits qu'ils avaient eus sur
la paroisse et le plerinage. La murer, c'tait clore dfinitivement
leur vie passe. Ils ne pouvaient y consentir.

Quirin accourut devant l'htel, entour des cinq soeurs. Il commena par
exposer froidement, avec cette clart d'homme de loi qui lui tait
naturelle, que mesdames Thrse Thiriet (en religion soeur Thrse),
Jeanne Masson (en religion soeur Euphrasie), Marguerite Cherrire (en
religion soeur Quirin), Marguerite Viardin (en religion soeur Marthe),
et Marie-Claire Boulanger (en religion soeur Lazarine) taient lgitimes
propritaires du couvent; qu'elles le tenaient de l'acquresse,
demoiselle L'Huillier, de Forcelles sous Gugney, communment dite la
Noire Marie, et qu'elles s'opposaient, conformment  leur droit,  ce
que la jouissance leur ft supprime d'une servitude qui appartenait 
leur immeuble.

Cependant qu'il parlait comme un notaire, les cinq femmes poussaient des
cris.

Intimids par l'argumentation juridique et redoutant un scandale dans
l'glise, les magistrats se retirrent, et le parti des Baillard, mass
sur le haut de la cte, couvrit de hues leur retraite.

L'Oblat fit honte aux vaincus. Il leur reprocha de s'tre arrts aux
subtilits juridiques d'un imposteur, et il annona partout que
l'opration allait tre reprise sans dlai. Mais une affreuse tourmente
de neige survint qui rendit les chemins impraticables durant plusieurs
semaines. Les Baillard virent l un signe de la protection cleste.

A la nouvelle lune toutefois, le temps passa au sec. Par une belle
matine de gel, des charrettes amenrent de nouveau des pierres devant
le porche, et des maons, traversant la nef et la sacristie, les
portrent  l'entre du fameux corridor.

Cette fois, les soeurs s'taient abstenues de pntrer dans l'glise;
elles se tenaient sur leur proprit, debout dans le couloir. Mais 
peine les ouvriers avaient-ils pos un moellon, qu'une soeur le
saisissait, le soulevait et l'envoyait rouler par del l'troite
sacristie jusque dans le sanctuaire. Le Pontife de Sagesse, Franois,
entendant tout ce vacarme, n'y peut tenir. Il survient comme un
tourbillon. Sa vue centuple le courage des cinq nonnes; les maons
reculent. Le Conseil municipal, maire, adjoint en tte, apparat.
Ramens au combat, les ouvriers commencent de construire leur mur sous
les injures et les coups. Mais,  merveille, soeur Lopold-Marie-Thrse
du Coeur de Jsus se couche tout de son long en travers de la porte et
s'crie:

--Vous me maonnerez sur le corps, mais je garderai le passage!

Une bataille acharne s'engagea sur la religieuse tendue. Un conseiller
municipal y perdit son sabot, dont les soeurs s'emparrent comme d'un
trophe pour le briser sur la muraille. Tant et si bien que les
assaillants se retirrent en droute sous la conduite de l'Oblat,
abandonnant pierres et mortier.

Sans plus attendre et pour prvenir un retour offensif, les soeurs
entassrent les moellons contre la porte de la sacristie, y ajoutrent
force bches et fagots, et dressrent ainsi une vraie barricade.

Hrosmes superflus! Six jours plus tard, la prfecture envoya deux
gendarmes,  l'abri desquels les maons accomplirent leur travail.

Tout Saxon tait mont l-haut, et les enfants eux-mmes. Ces scnes
frntiques firent sur eux une si vive impression qu'ils en furent
agits dans leur sommeil plus de dix ans aprs. Ils crurent avoir vu des
saintes transformes en sorcires. Thrse avait perdu sa coiffe de
toile; ses yeux, ses gestes, sa voix avaient l'garement de l'ivresse.
La pieuse et gentille ide qu'un enfant chrtien de village se fait des
chres soeurs les persuada que celles-ci n'avaient pu tre ainsi
dfigures que par le Diable.




CHAPITRE IX

VINTRAS AU MILIEU DES ENFANTS DU CARMEL


Vintras, qui voit de loin le pril de son peuple, accourt. Depuis
longtemps son coeur brlait de visiter son glise lorraine. Il arriva
sur la sainte montagne par les jours les plus sombres de l'anne. Il
arriva comme une idole dans un char, men par Lopold et Franois qui
taient alls l'attendre  Nancy. C'tait un jour d'hiver  quatre
heures, et une neige glace couvrait de sa blancheur la montagne et tout
le pays. Sa voiture ne parvenant pas  dmarrer de Saxon, il dut monter
 pied la pnible cte. Les objets, dj  demi effacs par la brume,
semblaient reculer vers un pass lointain, dans un espace immense. Tout
jusqu'au vent terrible de Lorraine, jusqu'au vague scintillement de la
lune, semblait s'accorder pour donner au paysage une teinte de
sauvagerie bizarre et presque fantastique, un vrai _dies ir_.

Lui-mme, immdiatement, introduisit dans cette maison dj prpare par
la fivre et l'attente une atmosphre d'oiseau de nuit. C'tait un petit
homme chauve-souris. Il voyait dans le noir, il voyait l'invisible. Ses
htes le menrent tout droit dans sa chambre, o il commena, en dpit
de la tempte glaciale, par ouvrir la fentre sur les tnbres, et fit 
voix haute cette invocation:

--Des clairs couvrent le clos mortuaire, que l'on a nomm pour nos
maisons d'argile le champ du repos; de ples lueurs glissent furtivement
sur les pentes violes du sanctuaire; les morts tressaillent. Ils
sortent de leurs tombeaux, ils s'lvent et leurs mes blanchissent. Il
se fait un grand travail. Depuis que nous sommes entrs dans Sion, les
rues des villages pleurent; des gmissements indescriptibles descendent
de la colline, sur laquelle le Seigneur m'envoie crier aux villes et aux
campagnes de l'Est: Retirez-vous du nombre des adorateurs qui offrent
l'encens divin au colosse de domination, cessez de vous donner  la
grande prostitue,  la Babylone romaine. Cette minute est solennelle
pour les vivants et pour les morts.

Il appela les morts dans les nuages chargs de neige que roulait le
ciel, et le petit cnacle, bouche be, le vit qui rangeait, avec des
gestes de la main, les esprits par catgories dans l'espace.

A neuf heures, dans cette tourmente de neige et de vent,--une vraie nuit
de sabbat,--les fidles arrivrent au couvent. Ils furent pris de se
tenir jusqu' nouvel ordre dans la cuisine, car l'Organe--c'est ainsi
que Vintras voulait qu'on l'appelt--s'tait enferm, pour prier tout
seul, dans le rfectoire transform en chapelle.

Devant cette porte close, ils taient tous fort mus et l'imagination
surexcite: mais quelques-uns faisaient les braves.

--Tu l'as vu, Bibi, disait avec merveillement la mre Munier; il a
saut  terre devant ta maison.

--Oui dame! et mme qu'il avait des bottes de veau! Je croyais que les
prophtes allaient nu-pieds.

Mais les trois Pontifes vtus avec magnificence apparurent  ce moment,
et en passant Franois crasa du regard le sceptique du village.

Un profond silence s'tait tabli. Lopold frappa trois fois  la porte
de la chapelle. L'Organe l'ouvrit toute grande... Lui aussi est
magnifiquement vtu. Il porte une robe rouge, une ceinture blanche; il
est chauss de rouge.

--Prophte de Dieu, dit avec solennit Lopold, les Enfants du Carmel de
Sion vous sollicitent par nos bouches de leur accorder l'entre.

Mais l'Organe, en fronant le sourcil, lui rpond:

--C'est ici la porte de Rome, et Dieu a dcid de la fermer en punition
de l'orgueil romain. Il y a plac l'Ange de la Force et du Courroux, et
les fidles doivent se prsenter  la porte du Carmel.

Les Pontifes s'en vont alors frapper  la porte du Carmel, qui est en
ralit celle de la cuisine. L'Organe leur ouvre, et s'en retourne 
l'autel, il fait un pas et baise la terre, un nouveau pas et se
prosterne encore. Derrire lui, les trois Pontifes s'avancent, rglant
tous leurs mouvements sur les siens, et suivis eux-mmes des fidles qui
les imitent dans toute leur gymnastique.

Dans ce bel ordre, chacun gagne la place qui lui est assigne: les trois
Pontifes, trois siges dans le choeur; Thrse, un trne en face du
tabernacle;  ses pieds, sur quatre tabourets, les soeurs Marthe,
Quirin, Euphrasie, Lazarine. Les autres fidles ont retrouv leurs bancs
habituels.

Et la crmonie de l'Initiation commena, emportant les villageois en
plein mystre.

Successivement l'Organe fait avancer devant l'autel les Pontifes, les
religieuses et les fidles. A chacun il demande de lui donner la main
droite, et avec une aiguille trempe dans l'huile sainte, par trois
fois, il leur dessine dans la paume une croix, en disant:

--Au nom de Jehovah, au nom de Sabaoth, au nom d'Andomnie.

Quand tous eurent dfil, reu les trois onctions et regagn leurs
places, l'Organe dclara:

--Notre premire pense doit aller aux morts, en forme d'amende
honorable pour la longue attente o les gnrations dfuntes ont t de
la parole de salut, que je leur apporte aujourd'hui.

Debout devant l'autel et face  l'auditoire, il fit une longue
mditation. Il regardait par-dessus les ttes, et paraissait voir des
esprits qui venaient se nourrir de sa parole.

--Mes frres, dit-il, malgr le refus de vos yeux, il faut que vos
coeurs voient et entendent la ralit. Vous croyez n'tre ici qu'une
trentaine. Eh bien! la chapelle est pleine des morts de Sion. Relevez
vos regards,  mes frres,  mes soeurs, voici vos parents depuis la
huitime gnration qui planent au-dessus de nous! Je vois le Seigneur;
il a  sa droite et  sa gauche le pre et la mre de nos trois
Pontifes. Puis voici feu madame Jory: elle porte sur sa poitrine la
croix de grce, que les cieux lui ont donne...

Se tournant vers Fanfan Jory:

--Ta mre te bnit, mon enfant... Je vois l'avenir. Je vois les cieux
tels qu'ils seront dans les sicles. J'y vois ces pauvres femmes qui ont
t victimes de la perscution et qui me font ce soir un si bel accueil.
L'une d'elles est comme un lis...

--Sans doute Marie Beausson, dit  mi-voix le bon Franois.

--... La seconde est comme un jasmin...

--Probablement la mre Poivre...

--... Et la troisime comme une tubreuse.

--Madame Jean Cholion ou madame Seguin, intervint encore le Pontife de
Sagesse.

Et l'Organe finit en disant:

--Nous ne ferons entendre aujourd'hui ni _Hosannah_, ni _Alleluia_, ni
_Gloria in excelsis_. Nos coeurs gonfls de bonheur veulent conserver
cette joie, en jouir longtemps, et des chants la leur feraient perdre.
Restons avec l'amour qui nous remplit.

Il exhorta les fidles  profiter chacun d'un moment de silence qui
allait leur tre donn, pour couter les paroles que le Paraclet leur
murmurait au fond du coeur.

Pendant ce temps, il prit l'ostensoir, donna la bndiction aux
assistants, et d'une voix plus basse aux tres invisibles. Il se
rpandait en paroles dsordonnes, souvent inintelligibles, parfois mme
inarticules. Il voyait l'au-del. Mais loin d'entrer victorieusement en
lutte avec l'Ange des Tnbres, il semblait s'en pouvanter lui-mme.
Tout  coup, on l'entendait qui criait: Ah! Ah! Ah! et on croyait le
voir courir comme un phalne dans la nuit. Ce fut ce soir-l un papillon
tte de mort. Il ne rendit pas le royaume des ombres saisissable, mais
par ses sursauts d'enthousiasme et ses accablements, par ses soupirs et
ses cris, et aussi par des illuminations trop brves, il fournissait une
sorte de musique expressive et bizarre. Il la poursuivit trs avant dans
la nuit; il en bouleversa son auditoire. Avec cela, par brusques
rveils, la nettet plate, le terre  terre d'un charlatan. Et pour
finir, reprenant ses esprits, il donna le programme, dit qu'il ne
resterait  Sion que trois jours, que le lendemain serait un jour trs
solennel et qu'on y connatrait les rigueurs de Dieu, et que le
surlendemain serait un jour plus solennel encore.

Les Enfants du Carmel se retirrent dans un grand trouble, et beaucoup
firent paratre des tats tranges qui allaient du rire nerveux jusqu'
un effroi vritable. Mais les Pontifes et Thrse enivre orientaient
tout cela vers l'enthousiasme et volatilisaient les terreurs en disant:

--L'Organe, c'est un instrument sur lequel l'Esprit divin opre comme un
virtuose sur son violon. C'est le violon du Paraclet.

Dans la nuit, Vintras eut un ravissement. Il fut enlev par la lumire
divine au del de nos horizons et hors des limites de nos sens. Il
assista  un conseil de Dieu. Il y avait l tous les Archanges et tous
les voyants de la terre. Dieu, qui avait l'intention de dtruire
l'Univers, demandait l'avis de chacun. Les Anges s'inclinrent
d'approbation et les Voyants crirent tous: A mort!  mort! Quand vint
le tour de l'Organe, il plaida la cause de la terre: Soit! conclut-il,
vous la mettrez en poudre, Seigneur. En serez-vous plus honor?--Je
garderai ceux qui m'honorent vraiment, rpondit le Trs-Haut; j'en ai
assez de cette messe romaine o mon fils est crucifi tous les jours.
Il expliqua  l'Organe ce que doit tre la messe nouvelle. C'est
maintenant  l'humanit de prendre la place du divin Sacrifi; c'est aux
hommes de se faire victimes, de s'offrir tout entiers, de s'anantir.
L'Humanit est le Christ nouveau. Jsus va enfin entrer dans son repos.

Ce second jour, il vint encore plus de fidles qu'il n'en tait venu 
l'office de la veille. Au fur et  mesure de leur arrive  la cuisine,
Franois rayonnant de bont heureuse passait au cou de chacun un ruban
rouge o pendait une croix de bois blanc, de la grandeur de celles que
les soeurs portent sur leur poitrine.

--Gardez bien a, disait-il, c'est un paratonnerre contre la colre
divine.

La petite troupe ainsi arme pntra dans la chapelle, magnifiquement
pare et illumine. Le Prophte avait revtu la robe blanche, l'phod
adamique et le diadme rouge; les trois Pontifes, la ceinture bleue,
l'tole en baudrier et la grande charpe blanche; Thrse portait en
sautoir une charpe bleue brode d'un coeur rouge, sur laquelle tait
trac en lettres de soie: _Voici venir l've nouvelle_. Autour d'elle,
tous les enfants de l'OEuvre l'entouraient radieux sous leurs insignes
de protection. Sur l'autel resplendissait le grand calice rserv  la
communion de la nouvelle Jrusalem; derrire, dans un abandon mprisant,
le calice et la patne ternis du sacrifice romain. On voyait encore, du
ct de l'ptre, et avec une intention symbolique, le missel romain
recouvert, cras par l'vangile de saint Jean largement ouvert.

Le premier geste de l'Organe fut de dposer son diadme. Le bandeau
royal ne convient pas  qui va s'offrir en sacrifice. Il dposa
galement le cordon rouge de Jacques le Patriarche, sur lequel repose un
mystre et que devront porter tous les patriarches  travers les sicles
comme marque distinctive. Puis il entonna le _Veni Sancte Spiritus_,
clatant appel au Paraclet. Et sur la dernire strophe, levant les
mains et les tournant alternativement vers l'Orient, vers le Nord, vers
le Couchant et vers le Midi, il bnit les mondes. Le plus beau moment
fut celui o, prenant la patne du sacrifice romain sur laquelle tait
un pain, il dit:

--Je ne l'offrirai pas, ce pain, parce qu'il est charg des crimes de la
Jrusalem romaine, mais je le consommerai.

Il le brise en effet et le mange avec courage, mais avec une extrme
rpugnance. Lorsqu'il l'avale, il en est comme malade. Il prend le
calice et le regarde avec horreur; il y voit toutes sortes de reptiles.
Il supplie le ciel de ne pas le contraindre  le boire. Il demande qu'au
moins il ne voie pas les horreurs qu'il renferme et qu'alors il le
boira. Il hsite quelques secondes, puis il boit comme on fait pour la
plus rpugnante mdecine. Il jette alors le calice et tombe quasi mort,
piqu par le serpent qui se cachait au fond...

Quelques minutes s'coulent, chacun se lve et, sur un signe des
Pontifes, tous s'approchent de l'autel. Ils y contemplent avec
merveillement un semis d'hosties, d'hosties miraculeuses dcores de
coeurs roses, d'o sortent des flammes et des majuscules A. M. qui
signifient Aimer Marie.

L'office se termina par un _De profondis_ avec _Requiem_ sur la Rome
administrative.

On se retrouva le soir pour l'agape. Comme Vintras se faisait un peu
attendre, Lopold en profita pour adresser des observations  Bibi
Cholion et  la mre Munier.

--Bonne Mre, et vous, Bibi, hier au soir, avant la crmonie, vous
n'tiez pas convenables. Qu'est-ce que ces plaisanteries sur le Prophte
et les bottes de veau? Tchez, ce soir, de bien vous tenir devant
l'Organe, car il est nreux[2]... Dlicatesse bien naturelle, ajoute
Lopold en levant les yeux au ciel, chez un homme assist dans toutes
les circonstances de sa vie,  sa droite par l'ange Gabriel,  sa gauche
par l'ange saint Michel, et suivi de soixante-dix mille esprits clestes
qui, distribus en choeur, chantent les louanges de Dieu.

  [2] Nreux, vieux mot du patois lorrain: il s'entend au moral d'une
    personne qui rpugne  manger avec des gens malpropres.

L'agape fut trs russie. Au dessert, Lopold pria l'Organe de chanter
certains cantiques qu'il se souvenait avec attendrissement d'avoir
entendus  Tilly. L'Organe tourna vers son disciple des yeux pleins
d'affection et rpondit:

--Tu me demandes, fils, des cantiques de Tilly? C'est demander  un
fugitif qu'il cherche  se rappeler ce que la bont divine s'est plu 
vouloir effacer dans le souvenir de ses douleurs.

Cependant il chanta, d'une voix pleine de magie.

Ces chants murent vivement Thrse, et son motion apparut aussitt sur
son visage qui ne cachait rien de ce qui se passait dans son coeur.
Pique de jalousie, Lazarine, qui n'avait pas t du voyage de Tilly,
osa interrompre l'Organe pour lui dire que ses chants taient bien
tristes et lui demander quelque chose de plus gai.

L'Organe en fut saisi au point qu'il tomba dans un discours extatique:

--Lazare, on ne saurait tre impunment factieux et lger dans une
terre dsole. Le coeur peut clater en sanglots sur une ruine sacre,
mais il ne peut se livrer  une complaisante allgresse. Chanter
gaiement  Sion! Chanter avec des femmes qui sont forces de peser de
tous leurs membres dlicats sur le tranchant du fer, seul moyen mis en
leur pouvoir pour contraindre le sein de la terre  leur fournir la
nourriture! chanter avec un coeur heureux devant des spolis et des
honnis! Non, Lazare! Notre chant ne peut tre qu'une cordiale tentative
d'engourdir des douleurs ou des souvenirs. De la gat, Lazare! il nous
faudrait plutt un thrne o chacun de nos frres et soeurs disperss
apportt sa note de douleur et d'esprance. Il nous faudrait des paroles
d'ouragan ou de tempte, des menaces comme en hurlent les aquilons, des
indignations brlantes comme la foudre! Pour chanter les saisissements,
les douleurs, les dgots, la faim, le froid, les humiliations, les
injures et les brutalits de tous genres dont furent victimes celles et
ceux qui restent  la garde de la foi que nous confessons tous, il
faudrait de ces mots et de cette posie que nous connatrons un jour,
mais qui nous sont encore profondment cachs! Ah! ma chre Lazare, vous
voulez plaire au coeur de votre pre et pontife, craignez des chants qui
ne lui rappelleraient que ces rcrations o la vanit fminine se
chantait elle-mme, plutt qu'elles ne rendaient les inspirations
spontanes du coeur.

La pauvre Lazarine, que le Prophte s'enttait  appeler Lazare, elle ne
savait pas pourquoi, tait grandement humilie sur sa chaise, mais ce
qui la consola un peu, ce fut la scne qui suivit.

Aprs ce discours qui n'avait pas dur moins d'une heure, l'Organe
s'tant arrt tout court demanda pourquoi on ne chantait plus.
Convaincu qu'il n'avait encore rien dit, et que c'tait pour lui le
moment de prendre la parole, il s'excusa, en termes qui surpassaient son
humilit habituelle, de ce qu'il ne pouvait pas parler parce que la
sueur lui dcoulait d'une manire extraordinaire et qu'il tombait de
fatigue.

Ce n'est qu'un quart d'heure aprs qu'il se rendit  l'assurance que lui
donna toute l'assemble, et soeur Lazarine la premire, qu'il avait
parl, et mme surnaturellement.

Le lendemain, qui tait la troisime et dernire journe de ces ftes,
Thrse, suivie des quatre religieuses et des zlatrices, prsenta 
l'autel un pain magnifique. L'Organe ayant saisi un couteau, dont il
dclara que c'tait un glaive, invita les cinq religieuses  l'enfoncer
dans la miche.

--Rjouissez-vous, mes filles, leur dit-il, car cet acte rituel efface
toutes les humiliations de la femme et la rtablit dans ses droits
originels. Rjouissez-vous, et moi, pendant ce temps, j'irai
m'entretenir avec Dieu.

Alors l'extase le prit et il discourut sous l'influence de l'Esprit.

--Pauvres femmes, pauvres prtres! C'est mon coeur qui vous parle. Ah!
je voudrais que mes paroles s'levassent comme un cantique. Pauvres
femmes, je les vois dans leur ministre si peu comprises, si chtives.
Je crois voir une Marie Salom, une Marie Marthe, une Marie de Clophas.
Elles vont, elles suivent leurs prtres, elles disent: Ils entrent l,
allons-y avec eux. Ah! chres femmes, chres soeurs! On vante la reine
de Saba venant dans la majest de sa pompe, et Salomon lui tendant la
main, lui, pourtant le roi de la Sagesse. Ah! mon bon matre, que cela
me parat petit auprs de ce qui attend ces pauvres femmes que l'on a
honnies, conspues. Et cette autre femme, c'est notre Madeleine  nous
(et en ce moment il se tournait vers Thrse); comme elle veille avec
sollicitude sur ce qui regarde le sanctuaire! Comme elle accueille les
Pontifes qui viennent ici servir les besoins de leurs frres! Quand donc
les hommes t'aimeront-ils de cet amour? L'heure est venue de les
rcompenser, je les appelle toutes au sanctuaire.

A ce moment, il se retourna vers l'autel pour prendre le ciboire et, par
une dlicatesse que comprit tout le cnacle, il le remit entre les mains
de Lopold:

--Pontife d'Adoration, dit-il, communiez les saintes et fidles
compagnes de votre preuve, de votre perscution et de votre triomphe.

Aprs Lopold, l'Organe donna la communion  son tour. Seulement, lui,
au lieu d'une simple distribution de pain tremp dans du vin, il faisait
boire,  mme le calice, une gorge de vin, et c'tait un vin de
Bordeaux excellent. Il accompagna chaque communion d'une courte
exhortation. A Thrse, il dit ces paroles qu'elle recueillit dans son
coeur:

--Renoncez  vous-mme. Vous cherchez le bonheur et presque toujours
vous prenez le chemin qui vous en loigne. Aimez, c'est la mission qui
vous est dvolue.

Sur ces mots, une seconde fois, l'Esprit le saisit:

--Sion, sjour enchant d'o mon destin m'entrane! Que de fois les
prophtes m'avaient port vers toi! Quand je lisais dans les livres
sacrs les cantiques du Psalmiste, devant ces appels qui ressemblent 
des cris passionns adresss par l'Esprit Saint aux filles de Sion, mon
coeur tressaillait, mes soeurs. Je prfrais mille fois ces vierges
enveloppes de leurs voiles clestes  la trop visible pouse du
cantique des cantiques. J'aimais  voir ces ravissantes idalits
planant entre le ciel et la terre, leurs pieds cachs sous la rose des
blanches glantines qui couronnent les sommets du Maria et du Nebo, et
leurs chevelures ardentes plissaient de leurs reflets dors les
rayonnements qui prcdent l'aurore. La vie ne m'a jamais montr de
grces comparables  tout ce que mon coeur croyait appartenir aux
vierges de Sion! Hlas! le premier soir de mon arrive, est-ce l'empire
de cette potique croyance qui m'a fait trouver Sion-Saxon si sombre et
si lugubre? Je regrettais la beaut du nom de Sion ainsi attach comme
une moquerie  ce pays perdu pour tout ce qui est de bon accueil. Et
malgr moi, je me rptais: Non, oh! non, tu n'es pas Sion. Comme nous
entrions dans ce village, j'aperus  leurs portes et  leurs vitrages
cette partie de la race humaine qui fait souvent  elle seule le charme,
l'animation et l'attrait d'un pays. Presque tout occup de notre
vhicule qui semblait lui-mme effray des efforts qu'il fallait faire
pour avancer dans la seule voie ouverte aux charrettes, aux voitures,
aux troupeaux de brebis, de chvres et de pourceaux, je me disais plus
fort que jamais encore: Oh! non, tu n'es pas Sion. Mais victoire, mes
soeurs! La lumire s'est faite dans ma pense. Ici enfin, je vois les
filles de Sion dont parle l'criture. C'est Saxon qui est dure, sale,
brutale, grossire; ce sont les femmes et les filles de Saxon, ce sont
les habitants de Saxon qui ont injuri, qui injurieront, outrageront,
vilipenderont, maltraiteront et voleront les htes que le ciel voulait
revtir et parfumer des grandeurs, des beauts et des splendeurs de la
vritable Sion. Mais ici! La vierge Marie avant de quitter la terre
distribua ses vtements  des femmes pieuses qui l'entouraient. Ici,
nous avons plus que ses humbles et vnrables vtements, nous avons les
roses trouves dans son spulcre aprs son Assomption. Thrse, vous
tes les roses sous le ciel entr'ouvert. Filles de Sion, persvrez avec
courage, et un jour vos noms seront rpts avec respect et admiration.
Vous croyez n'avoir qu'un homme  qui vous donnez vos soins. C'est plus
qu'un homme, c'est un Pontife. Ah! ne rougissez pas, les reines
rougiront devant vous. Si vous gardez les trois ministres du Trs-Haut
comme les saintes femmes gardaient Jsus, on dira de vous ce qu'on a dit
d'elles. Filles de Sion, je vous le dclare au nom du Seigneur: vous
tes grandes et belles devant Dieu. Vous suivez le sacrifice de vos
Pontifes; vous les savez innocents et justes, et vous leur donnez tout
ce qui peut leur rassrner le coeur. Est-ce dans le clotre que vous
auriez su grandir ainsi? Vous vous fussiez perdues, comme tant d'autres,
sous la domination d'une morne rgle; vous vous fussiez donnes  Baal.
Je vous le dis: vous tes les saintes femmes de Sion. Vous avez entendu
insulter dans le Temple vos Pontifes. Eh bien! les saintes femmes
n'entendirent-elles pas insulter Jsus? Elles ne l'abandonnrent pas
pour cela; elles lui firent un rempart de leurs coeurs. Ah!
rjouissez-vous. Votre nom est connu dans le ciel et ne sera pas oubli
jusqu'au jour o vous serez averties que l'heure est venue et qu'il faut
vous parer, pour le repas cleste, de vos robes et de vos manteaux.

Jamais la posie n'a puis plus compltement un thme sentimental, ni
pntr plus avant dans les coeurs que ne faisait ce pote baroque dans
ces coeurs barbares. Toutes les femmes avaient les yeux baigns de
pleurs qui coulaient sans arrt de leurs yeux agrandis.

Le Prophte, aprs avoir longuement parl, fit un mouvement de corps
subit et violent, comme s'il tombait du ciel, et parut tout tonn de sa
position. Il se signa et commena d'une voix plus douce un second
discours sur le sacrifice, o il dmontrait de quelle manire les
Enfants du Carmel doivent se victimer, se sacrifier et dtruire en
eux-mmes tous les faux prtextes de se soustraire  l'amour. D'une voix
onctueuse et douce, il prouva que le sacrifice est l'unique preuve de
l'amour, et que l'amour demande rciprocit. Et en prononant avec
force, pour le faire passer dans le coeur de ceux qui l'coutaient, le
mot amour, il tomba tendu sur les marches de l'autel.

Vintras resta quelques secondes dans cet tat de dfaillance, sous une
influence surnaturelle. Mais bientt rendu  son tat humain, il se
relve, donne la bndiction du Saint Sacrement et entonne une sorte de
cantique: C'est par un fait d'amour coupable que dans l'Eden
s'accomplit notre chute, mais par des actes d'amour religieusement
accomplis va s'oprer notre rdemption.

--Amour, amour, rptent toutes les femmes, depuis Thrse, brillante,
excite, jusqu' la veuve Marie-Anne Sellier.

A minuit, l'Organe retournait  Nancy, accompagn des trois Pontifes. En
s'loignant de Sion, il laissait  tous une impression extraordinaire,
l'ide qu'ils n'avaient pas vu un tre fait de chair et d'os, ou plutt
qu'entre eux et lui flottait un brouillard. Et c'tait comme s'ils
avaient entendu une musique supranaturelle dans le crpuscule.

Au milieu de la nuit, dans les cahots de la voiture que menait Franois,
Vintras parla en raliste, en homme clair par sa propre exprience. Il
annona  ses amis la raction politique qui s'annonait dj pour les
esprits clairvoyants, et dont il prvoyait que leur oeuvre serait une
des premires victimes. Enfin, il les engagea  considrer comme
certaine et prochaine leur excommunication par le pape.

--C'est la rvolution de 48, dit-il, qui m'a tir de prison. Nous
sombrerons avec elle. Mais soyez sans crainte, ajouta-t-il, toujours sur
le mme ton raisonnable: vous serez sauvs par les anges, car, ne
l'oubliez pas, vos tphilins pontificaux mettent  votre service les
ordres angliques auxquels vous appartenez et les harmonies clestes.




CHAPITRE X

LES DRAGONS DU PAGANISME RAPPARAISSENT


On voudrait s'arrter; on se dit que personne ne vit d'un mensonge,
qu'il y a l sans doute une ralit  demi recouverte, un terrain de
tourbe o jadis un beau lac refltait le ciel. On s'attarde auprs de
cette vase, on rve de saisir ce qui peut subsister d'un Verbe dans les
bgaiements de Vintras. Ah! si nous pouvions pntrer en lui jusqu' ces
asiles de l'me que rien ne trouble, o repose sans mlange, encore
prserv des contacts de l'air et des compromis du sicle, ce que notre
nature produit d'elle-mme avec abondance!

Lui, il se tient pour une nergie primitive. A l'en croire, il a
retrouv ce qu'Adam et ve possdaient avant la chute: l'intelligence de
toute la Cration, les relations spirituelles avec les Mondes, les
communications sensibles avec Dieu. Toute cette insanit ne laisse pas
de parler  certaines parties de notre imagination. Mais quelle
maladresse d'invoquer ici les figures d'Adam et d've, et de nous
rappeler la minute glorieuse o les premiers des hommes s'agenouillrent
devant le jour naissant! Ce lever du soleil sur la jeunesse du monde, 
l'heure o nos premiers parents rendaient grce au Crateur, c'est le
triomphe de la lumire et la fte de l'ordre, au lieu que la tare de
Vintras, c'est d'tre redescendu au chaos. L'atmosphre qu'il laisse
derrire lui  Sion n'est pas saine ni fconde. On y sent le renferm,
la migraine, la prison, le triste cnacle o se pressent des
demi-intelligences. Vintras exprime des thmes qui ont us leur vie,
dpass la premire mort, accompli leur dissolution. Loin d'tre une
aube, une aurore, c'est le souvenir d'un triste chant de crpuscule.

L'univers est peru par Vintras d'une manire qu'il n'a pas invente, et
qui jadis tait celle du plus grand nombre des hommes. Il appartient 
une espce quasi disparue, dont il reste pourtant quelques survivants.
Quelle n'est pas leur ivresse! Vintras est all jusqu' cette mlodie
qu'ils souponnaient, dont ils avaient besoin. Il l'a reconnue, saisie,
dlivre. Elle s'lve dans les airs. Ils palpitent, croient sortir d'un
long sommeil, accourent. Vintras exprime l'ineffable. Ses vibrations
veillent chez eux le sens du supranaturel. Il renverse, nie les
obstacles levs contre l'instinct des mes et le mouvement spontan de
l'esprit. Il fournit  ses fidles le chant librateur.

Sur la sainte colline souille, c'est une rsurrection des forces de
jadis. Les dragons du paganisme, vaincus sur le haut lieu par le
glorieux aptre de Toul, saint Grard, y rapparaissent. S'taient-ils
depuis tant de sicles engourdis dans les anfractuosits de cette
vieille terre, dans les mines abandonnes qui creusent encore ses pentes
du ct de Fresnelles, dans les souterrains de la tour demi-croule de
Vaudmont, ou plutt n'ont-ils pas survcu dans les profondeurs de ces
mes de paysans, derniers souvenirs d'anctres lointains? C'est l que
Vintras est venu les ranimer. Voici que se rveillent des puissances
spirituelles que l'on pouvait croire puises. La circonstance rend sa
virulence au poison,  la boue qui demeure aprs le dcantage. Autour du
sanctuaire de la Vierge, c'est une prodigieuse ronde, qui ne peut se
comparer qu' certaines ftes paennes dans la saison des vendanges.
Puisque la fin du monde tait arrive et qu'ils taient prservs,
pourquoi les Enfants du Carmel se fussent-ils gns? Ce ne sont plus des
prtres, des frres, des soeurs, d'humbles paysannes, des cultivateurs
matois, autant de gens rflchis et prudents, forms par les disciplines
hrditaires, mais une trange petite glise abandonne  ses humeurs et
prenant son plaisir avec un manque inattendu de vergogne.

Personne d'eux ne rsiste plus aux affinits qui les entranent les uns
vers les autres. Vintras leur a donn l'effusion, le don des larmes, de
l'loquence, la confiance en soi, une audacieuse irrflexion, la
jeunesse du monde. Il leur a rappris  laisser bondir leur coeur.

Dans ces pauvres filles, hier si douces, le Prophte de Tilly a veill
de vritables tres parasitaires, des dmons et des vampires qui leur
mangent l'me. Elles viennent de respirer les fleurs d'une beaut
sauvage et fatale qui tincellent sur les ravins de la perdition; elles
connaissent dsormais la posie du mal, dont les premiers rayonnements
agissent sur des tres neufs avec une force presque irrsistible.

Un vnement surprenant manifesta tout  coup dans quelle atmosphre,
amis et ennemis, orthodoxes et hrtiques, paysans et religieuses, tous
vivaient sur la montagne empoisonne.

Aprs le dpart de Vintras, Monseigneur de Nancy avait envoy  Sion un
de ses secrtaires, monsieur l'abb Florentin, enquter sur l'abominable
scandale. Cet envoy de Monseigneur tait un jeune prtre, fort instruit
des sciences sacres et spcialement des choses infernales. Il parcourut
dans l'aprs-midi le village, avec l'Oblat, pour recueillir quelques
dpositions, puis ce fut le dner, suivi d'une longue veille.

Sans un mouvement, sinon de quelques rides qui, de minute en minute,
s'accusaient avec plus de force sur sa figure ronde, le dlgu de
Monseigneur coutait avec une attention intense son hte lui dtailler
les scnes excrables. Parfois il posait une brve question. Son effort
tait manifestement de rattacher les faits qu'on lui racontait  un
chapitre prcis de l'histoire des hrsies. Quand l'Oblat tira de sa
poche un petit objet de bois blanc, l'une de ces croix de grce que
Vintras avait distribues  foison:

--Parfait! s'cria-t-il, Monsieur le Cur, nous y sommes! L, Satan
s'est trahi. C'est lui qui par l'intermdiaire de Vintras a imagin
cette petite croix de grce, une croix sans Christ, notez-le bien,
Monsieur le Cur, pour remplacer notre crucifix... Comment ne pas
reconnatre l son rve ternel de se substituer  Dieu!

--Je vous le disais ce matin, Monsieur l'Abb. Tout ce que je vois
depuis des semaines me prouve que Satan veut reprendre possession de
notre montagne sainte.

--De votre montagne et de vos mes. Prenez garde! Vous personnellement,
mon bien cher monsieur Aubry, vous tes le plus expos. Satan veut
chasser le Christ du sanctuaire; il veut aussi le chasser des
consciences, surtout des consciences de prtres. Pour cela, tous les
moyens lui sont bons.

Et indfiniment, les deux ecclsiastiques poursuivirent ainsi leur
dialogue, le pre Aubry racontant d'une faon saisissante tout ce qu'il
avait vu  Sion, et l'abb Florentin confrontant ces tmoignages avec ce
qu'il avait lu dans les livres. Tous deux se riaient de la pauvret
d'invention du Diable, car enfin, disaient-ils, ce qui se passe l-haut,
c'est ce qu'on a vu dans tous les pays,  toutes les poques. Mais ils
admiraient que le Malin recourt toujours aux fascinations de la femme,
et ils se rptaient d'un ton pntr une phrase de Monseigneur: Ces
nouveaux Montanus sont environns et seconds de nouvelles Priscilles.

Vers minuit, l'Oblat reconduisit son hte jusqu' l'auberge, et lui
souhaita bon repos.

Tout le monde tait dj couch dans la maison. L'abb Florentin prit un
bougeoir et gagna sa chambre qui tait au rez-de-chausse. Il se
dshabillait quand il lui sembla entendre un lger bruit dans l'alcve.
Il regarda, sans rien voir de net, car la pice tait grande, et la
faible lueur qui flottait autour de la chandelle ne servait qu' peupler
d'ombres troublantes les tnbres. Il crut entendre soupirer. S'armant
de courage, il osa s'approcher et vit avec terreur dans le lit la forme
d'une femme, une femme au regard de feu, qui lui tendait des bras
suppliants. Sans mme prendre le temps de distinguer les traits de cette
impudique, convaincu que l'on en voulait  sa vertu et  sa rputation,
il se jeta hors de la chambre et courut avertir l'Oblat. Mais quand les
deux prtres accompagns d'honorables tmoins revinrent, la crature,
comprenant l'chec de sa tentative diabolique, avait eu tout le temps de
gagner le jardin et de se perdre dans la nuit.

Un ptureau qui revenait avec ses btes affirma qu'il croyait bien avoir
reconnu  la mme heure soeur Lazarine, qui regagnait  travers champs
le couvent.

Comment interprter cette circonstance singulire? Nouvelle Judith,
soeur Lazarine avait-elle essay de sduire l'abb nancien pour qu'il
ft  Monseigneur un rapport moins dfavorable aux Baillard? Voulut-elle
provoquer un esclandre et perdre l'homme de l'vch en se perdant
elle-mme? Prit-elle de sa propre initiative l'une ou l'autre de ces
dcisions? Ne fut-elle pas plutt dirige par Quirin, qui avait exerc
de tout temps sur son esprit un ascendant absolu? Ou furent-ils l'un et
l'autre calomnis de tous points par un pays surexcit et dispos  les
croire capables de tout? Le champ reste ouvert aux hypothses. Retenons
seulement que cette indcence, relle ou imaginaire, est une trace du
passage de Vintras et de son action dltre sur la paix publique. C'est
une des vapeurs infernales qui, par bouffes, du sommet du Sion,
s'pandent sur la plaine.

Toute la Lorraine ne parle plus que des scandales de Sion. Toute la
Lorraine regarde la ronde satanique mene sur la colline, dans les
brouillards de l'hiver, par les trois prtres et leurs religieuses
cheveles. Dans chaque village, le prne retentit de saintes
imprcations: Satan impose ses prestiges  vingt pas de Notre-Dame de
Sion. C'est autel contre autel et chaire de pestilence en face de chaire
de vrit. Le serpent se dresse au parvis o la Vierge lui crase la
tte... Mais que les fidles se rassurent. Rome va parler.

Un dimanche, l'Oblat monte en chaire avec une solennit inaccoutume. Il
tient en main le bref pontifical qui excommunie les Baillard. Les trois
frres taient l, debout comme d'habitude au fond de l'glise, draps
dans leurs grands manteaux noirs: Lopold, immobile et souverain;
Franois, gouailleur; Quirin, ses lunettes sur le nez et qui grommelait
d'une manire continue. A plusieurs reprises, levant la voix, il
prtendit, avec un prodigieux sang-froid de pdant, que l'Oblat faisait
des contresens de traduction. Cette suspicion jete sur la science de
leur pasteur indigna les assistants, et le cordonnier Joseph Colin se
levant de son banc interpella le Pontife de Prudence:

--Taisez-vous donc, malappris, vous empchez de comprendre le
prdicateur.

Le troupeau des fidles sortit affol de l'glise. En vain les Pontifes
les firent-ils entrer au couvent pour leur expliquer qu'ils taient
condamns d'une manire qu'on appelle en thologie subreptice,
c'est--dire par suite de faux renseignements et contre la vrit, et
qu'une telle condamnation, d'aprs une dcision du pape Innocent III,
tait sans effet. Ils y perdirent leur latin. Une terreur divine agitait
les consciences. La parole du pape dchirait la robe des trois prtres,
les dpouillait de tous les services qu'ils avaient rendus, les livrait
quasi tout nus aux reniements de la foule inconstante. Ds le soir,
Lopold, allant avec Thrse visiter un malade  Saxon, entendit sur son
passage monter d'une haie le cri: Au loup! au loup! C'tait la premire
fois qu'un de ses paroissiens levait contre lui une parole de haine. Il
en prouva une profonde amertume, et surtout il put voir que personne ne
se levait pour le dfendre. Mais le lendemain, ce fut pis.

Le lendemain, les Baillard entendirent de grands cris qui venaient du
fond de la plaine. S'tant avancs jusqu'au bord du plateau, ils
aperurent une troupe d'enfants qui gravissaient la cte en courant, 
travers les champs et les broussailles, prcds d'un drapeau et d'un
clairon qui sonnait la charge, et chacun d'eux brandissant un chalas de
vigne. Ds qu'ils aperurent le grand Franois, ils poussrent des
clameurs sauvages et ramassrent des pierres. Le Pontife d'Adoration
jugea prudent de battre en retraite. A peine avait-il ferm la porte du
couvent derrire lui qu'une grle de projectiles s'abattait contre, et
peu aprs des coups de bton faisaient clater les vitres, cependant que
de jeunes figures animes de vaillance se hissaient le long du mur avec
une agilit et une malice toutes simiesques. C'taient les enfants de la
premire communion de Vzelise qui, pour lendemain de fte, s'en
venaient en plerinage, conduits par le vicaire, et tout brlants
d'ardeur religieuse jouaient contre les Baillard la prise de la Smala
d'Ald-el-Kader.

La congrgation eut bien du mal  repousser ce premier assaut.
Heureusement on sonna la messe, et toute la bande s'y rendit. Sur
l'ordre de Lopold, Franois les rejoignit, assista  l'office, et sur
le parvis,  la sortie, s'adressant  quelques parents qui avaient
accompagn les enfants, il essaya de leur faire honte. On lui rpondit
grossirement:

--Des excommunis! Est-ce que a compte, a!

Franois serra les poings. Il fut pris d'une violente envie de disperser
toute cette racaille, mais  ce moment soeur Euphrasie, qui surveillait
la scne du haut de la fentre, prise d'inquitude, le rappela. Pour lui
obir, le bon Franois se dgagea, non sans peine, de ce peuple de
Lilliput qui se pendait  sa robe, et disparut dans le couvent. Toutes
les hues se tournrent contre la soeur, avec les mots les plus libres.
Franois ne put l'entendre sans fureur, et, dans la mme seconde,
rouvrant la porte, il s'lana de nouveau sur la place. D'immenses rires
de jeunesse accueillirent cette rentre de clown et redoublrent quand,
sur un nouvel ordre de soeur Euphrasie, avec mille gesticulations, il
s'engouffra de nouveau dans la maison, que la Congrgation barricada
solidement derrire lui.

Les enfants continurent la bataille. Une de leurs patrouilles dcouvrit
dans la campagne un des frres travailleurs, le pauvre frre Hubert,
qui, terrifi par le vacarme et n'osant regagner le couvent, se tenait 
plat ventre dans un champ, comme un livre entre deux sillons. Ils
firent lever le malheureux qui, pouss, bouscul, dchir, se rfugia 
grand'peine chez la bonne Marie-Anne Sellier dans Saxon. Mais leur grand
succs fut quand ils brisrent les palissades leves par les Baillard
sur l'emplacement des anciennes promenades de la Vierge. Les nombreux
plerins qui taient monts  Sion ce jour-l applaudirent. Marie tait
enfin rtablie dans ses droits de proprit! Et les enfants, de plus en
plus excits par leur victoire, entonnrent sous les fentres des
schismatiques, une manire de chant de triomphe. C'tait, sur l'air de
_Matre Corbeau_, une chanson satirique oeuvre de monsieur Marquis, cur
de Vandoeuvre, qui courait depuis quelques jours le pays:

    Venez, petits et grands! Que tout homme s'empresse.
    Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse.
    Aprs avoir vendu les reliques des saints,
    Ils changent d'industrie et se font magiciens.

Il y avait quatorze couplets de ce ton. Les assigs ne purent les
supporter jusqu'au bout. Aprs un rapide conseil de guerre, Quirin fut
dlgu vers le vicaire de Vzelise.

--Prenez garde, Monsieur, lui dit-il, vous avez pntr par bris et
effraction dans une proprit prive.

--Pas de grands mots, monsieur Quirin, lui rpondit le vicaire avec une
bonhomie mprisante; on ne veut pas vous manger.

Pourtant il sonna la retraite.

La mauvaise troupe, en descendant  Saxon pour le retour, s'attaquait 
tous ceux qu'elle savait tre de l'OEuvre, et notamment fit un charivari
 l'excellente Marie-Anne Sellier chez qui tremblait encore le frre
Hubert, donna la chasse  la jeune Apolline Bertrand, et culbuta dans la
boue du foss le sceptique Bibi Cholion.

Cette expdition, qui fut dnomme dans les cures du voisinage la
croisade des enfants, l'autorit ecclsiastique, avec un sens profond de
la vie du village, la jugea dcisive. Personne sur la colline ne s'tait
dress pour dfendre les Baillard. Le dimanche qui suivit, au prne de
la messe paroissiale, le pre Aubry glorifia les jeunes vainqueurs:

--Ce serait faire trop d'honneur au Diable, dit-il, que de le redouter
encore aprs que le pape vient de le frapper. Les enfants suffisent
maintenant  le mater. La simplicit de ces innocents fera crever
l'orgueil du Serpent qui est log dans ces dmoniaques.

C'tait livrer les lions aux moustiques.

Les abjurations commencrent. La jeune Apolline Bertrand, agenouille
avec six tmoins au pied de la Vierge, dans un magnifique dcor de
lumires et de fleurs, rejeta les erreurs de l'infme secte. Les
cranciers apparurent, et en tte le plus considrable et le plus
dangereux, la Noire Marie, de Forcelles-sous-Gugney,  qui le couvent
n'tait pas pay. Leurs derniers amis les abandonnaient. M. Magron, le
cur de Xaronval, ayant rencontr Quirin dans une rue de Nancy, dtourna
la tte pour ne pas le saluer. L'honnte M. Haye lui-mme les avait,
parat-il, blms nettement. Ils ne pouvaient plus faire un pas hors du
couvent sans que des polissons se missent  crier Cra! Cra! de toutes
leurs forces. Et mme des personnes notables n'hsitaient pas  leur
jeter  la face le terrible Au loup! Au loup! qui les mettait hors la
loi. Les pauvres frres Hubert et Martin taient poursuivis  coups de
pierres, et les soeurs entendaient souvent grommeler sur leur passage
les mots que l'on rserve aux femmes de mauvaise vie. Leurs biens
taient saccags. Si quelque tranger se dtournait pour ne pas fouler
leurs rcoltes, il se trouvait toujours un mchant drle pour dire:
Passez dedans, allez! c'est de l'avoine de cochons. Dans le village,
il ne leur restait plus qu'une poigne de fidles, fort insensibles aux
dbats thologiques et bien incapables d'y trouver un sens, mais griss
par ces crmonies tranges, dociles comme d'excellentes btes
domestiques  leur pasteur, attachs aux Baillard par une sorte
d'instinct de troupeau. Les pauvres gens disaient: Il est temps que le
ciel vienne  notre secours, monsieur le Suprieur, car nous n'y
tiendrons pas.

Les trois Baillard, aujourd'hui, sont trois tabernacles d'o l'on a
retir le ciboire. Mais l'hostie infme de Vintras y flamboie, et
l'opinion publique exige que ces trois coffres damns soient jets sous
la pluie, dans la boue, au bas de la colline.




CHAPITRE XI

LA SEMAINE DE LA PASSION


Un matin,--c'tait le samedi, veille du dimanche des Rameaux,--Quirin
tant descendu  Saxon vit la Noire Marie au milieu d'un groupe de leurs
ennemis. Il y avait l Apolline Bertrand, M. Morizot, et tous le
regardaient venir. Que devait-il faire? Saluer et passer, sans plus?
C'tait avouer publiquement la tension de leurs rapports avec leur
propritaire. Quirin, le sourire aux lvres, marcha droit au pril. Il
calcula dans un clair que la Noire Marie, comme toutes les vieilles
filles, aimait les gards, et sans tenir compte du peu de sympathie qui
se marquait sur cette face noiraude et parchemine, il l'invita 
djeuner.

Elle ne se dcidait pas. Alors, pour gagner la partie devant ces
malveillants, il lui dit:

--Justement, Lopold voulait aller  Forcelles. Il a quelque chose pour
vous.

Ce dernier mot arracha un affreux sourire de plaisir  la vieille
avaricieuse, qui suivit assez gracieusement l'aimable Quirin  travers
le village et le long de la cte jusqu'au couvent.

L-haut, ils furent bien surpris de les voir venir ensemble; et lorsque
Quirin dit que Mademoiselle leur faisait l'honneur d'accepter 
djeuner, toute la congrgation le regarda atterre, car depuis beau
jour, au couvent, on ne vivait que de lgumes et d'eau claire. Mais,
d'un regard circulaire, il obligea tout le monde  prendre une mine
rjouie. Sa chaleureuse assurance tait telle que les bonnes soeurs
crurent qu'il devenait fou.

--Chre Mademoiselle, disait-il, si nous avions su votre visite, nous
aurions eu soin de tout prparer pour que vous soyez reue avec les
gards que nous devons  notre propritaire.

Et s'arrtant de faire des grces, il enjoignit aux soeurs d'aller tout
prparer pour qu'on et un bon repas.

D'un mme mouvement, la congrgation, laissant l Quirin et sa maudite
invite, se mit  courir de la cave au grenier.

Le cadet, rest seul avec la Noire Marie, entreprit de lui expliquer que
la situation n'avait jamais t si brillante et que c'tait
extraordinaire de voir l'affection qu'ils inspiraient dans le pays.

--Mais pourtant, repartit la vieille,  Saxon il y en a beaucoup qui se
sont spars de vous. Apolline, tout  l'heure, vous arrangeait bien!

--Bah! des jeunesses qui aiment  rire! mais le coeur n'est pas mauvais.
Comme je les connais, elles viendront dimanche rparer par une belle
offrande la peine qu'elles font  la Vierge.

Cependant que le prestigieux Quirin essayait ainsi de duper une femme
plus maligne que lui, les soeurs, les frres et Franois revenaient de
leur battue  la cuisine, ne rapportant qu'une corde d'oignons, des
choux et des pommes de terre germes, et ils tenaient un triste conseil
de guerre sur la manire d'en tirer le meilleur parti, quand le frre
Hubert, pour la premire fois de sa vie, mit une opinion personnelle:

--Je sais que madame Marne, ce matin, cuisait une carpe. C'est une bonne
femme. J'y cours.

Il se glissa jusqu' Saxon par le raccourci et fut assez heureux pour
changer avec la vieille femme une hotte de bois et deux journes de
travail qu'il lui promit contre le gros poisson. Tout essouffl, un
quart d'heure plus tard, il faisait  la cuisine une rentre triomphale.

Cependant, les bonnes soeurs avaient tendu sur la table une nappe
d'autel. Et, sans plus tarder, soeur Lazarine vint annoncer  Quirin et
 Mademoiselle que le dner tait prt.

En passant dans le couloir, la Noire Marie remarqua que toutes les
vitres taient brises.

--C'est l'ouragan d'il y a huit jours, dit Quirin. Mais que faire avec
les ouvriers d'aujourd'hui! Voici une grande semaine que nous les
attendons.

La vieille visiteuse ne formula aucune objection, mais si elle n'ouvrit
gure la bouche que pour profiter du bon dner, ses yeux fureteurs ne
cessaient d'espionner tout ce qui se passait autour d'elle. Rien ne lui
chappa de l'amabilit force de Quirin, ni de l'agitation de Franois,
ni du sombre chagrin de Thrse, ni de la maigreur de tout ce monde.
C'tait un festin o chacun jouait la gaiet, et par l singulirement
triste. Au dessert, s'adressant  Lopold:

--Monsieur le Suprieur, dit-elle, votre frre m'a dit, ce matin, que
vous aviez mis quelque chose de ct pour moi.

--Oui-da, rpondit l'autre, avec le plus grand srieux.

Et, se levant de table, il alla chercher dans un placard une bote
soigneusement enveloppe de papier d'argent.

La Noire Marie le dplia. Il y avait dedans un petit chapelet de saint
Hubert.

Une bouffe de sang monta au visage de la vieille fille indigne et
colora faiblement ses joues de moricaude.

--Quand on fait des banquets avec des carpes de dix livres, c'est
vraiment malheureux, dit-elle, de ne rien mettre de ct pour sa
propritaire.

Et sans toucher aux noix et aux pommes fripes, dont les soeurs avaient
 grand'peine rempli un compotier, elle prit brusquement la porte.

Les trois frres sortirent avec Thrse. Aucun vent ne soufflait et
toute la colline demeurait immobile sous le grand ciel paisible. C'tait
un beau temps printanier, mais les trois Pontifes se sentaient bien
tristes. Ils se voyaient au bord d'un prcipice, dont jamais Lopold
n'avait permis qu'on lui parlt. Parfois, Quirin avait bien essay de
reprsenter  son an que la Noire Marie pouvait les expulser, mais
chaque fois Lopold avait annonc qu'ils reprendraient bientt leurs
qutes et que tout s'arrangerait au mieux. Comme ils passaient dans les
prairies au-dessus de Saxon, ils furent aperus par une bande de jeunes
filles de seize  vingt ans, qui se mirent  les suivre en chantant des
cantiques  Marie. Ils tournrent  droite, elles tournrent avec eux
jusqu' la rive du bois, d'o l'on voyait briller sur la pente la source
Sainte-Catherine protge par des aulnes. L, ils s'arrtrent et
s'assirent sur l'herbe, dans l'ombre mince des buissons tout chargs de
sansonnets, tantt perchs, tantt bruissant des ailes, congrgation des
airs qu'animait une suite de caprices rapides. Alors les mchantes
enfants entonnrent les chansons insultantes, et se tenant par le bras
elles passaient et repassaient effrontment. C'taient des filles
charmantes, des bergres et des dentellires. Mais pour les Pontifes
insults, c'taient, nes du trou boueux de Saxon, des sorcires
enivres, toutes bonnes pour danser le sabbat sur la ruine de Vaudmont.

Toutes les vignes de la cte taient remplies d'ouvriers qui
regardaient, entendaient et riaient. Les trois Pontifes n'opposaient
qu'un silence majestueux  toute cette audace. Enfin, au bout de deux
heures, les filles se retirrent, sauf trois, et ces trois taient de
celles  qui le Pontife d'Adoration avait fait faire la premire
communion, l'anne prcdente, aprs leur avoir donn des soins sans
pareils. Ces ingrates dpassrent en insolence toutes les autres, mais
c'tait  Thrse qu'elles en voulaient surtout. Elles la montraient du
doigt, assise sur l'herbe entre les Pontifes, avec sa robe de religieuse
gracieusement tale. Et sa figure dlicate, plus triste et toute fane,
ne les attendrissait pas:

--Voyez la belle prophtesse! C'est  hausser les paules de piti!
Dites, monsieur le Suprieur, c'est donc elle qui nous fera voir cette
incarnation que vous nous promettez?

Elles parlaient ainsi par allusion aux bruits rpandus sur la vie
drgle que l'on menait au couvent. Elles criaient encore:

--Oh! la mre du Saint-Esprit!

Thrse tremblait de colre. Mais cette irritation cda bientt pour
faire place  un frmissement mystrieux. Une vague et terrible
sensation la traversa. Pour la premire fois,  cette minute, elle
venait d'avoir la rvlation de son tat. Le voile de posie, qui,
jusqu'alors, lui avait cach les misres de sa situation, se dchira
tout  coup; elle se trouva face  face avec les rudesses de la vrit
nue. Et se tournant vers Lopold, elle regarda avec pouvante l'homme
fatal qui l'avait perdue.

Quand les Pontifes regagnrent le couvent, ils rencontrrent encore
leurs perscutrices  la porte. Avec une prcipitation forcene, en
quelques minutes, elles dgoisrent les injures qu'elles avaient mis
deux heures  chanter. Les Baillard n'avaient qu'une ide, s'abriter
derrire leurs murailles. Ils y trouvrent un hte trop attendu,
l'huissier de Vzelise, M. Libonom en personne. La Noire Marie n'avait
pas perdu de temps! Il venait signifier aux soeurs d'avoir  payer 
Mlle Lhuillier le prix de l'acquisition du couvent sous trois jours,
faute de quoi, ladite demoiselle saisirait leurs biens, meubles et
immeubles.

Aussitt, les frres Hubert et Martin coururent avertir les Enfants du
Carmel et les convoquer pour la premire heure du lendemain. Il
s'agissait de sauver ce qu'on pourrait du mobilier et de rpartir entre
les dvous du village les objets les plus prcieux.

--Eh! disait la bonne soeur Marthe, y pensez-vous! Travailler demain,
c'est le dimanche des Rameaux!

--Ma soeur, dit Quirin, Lopold donne  tous et  toutes une dispense.

Le sommeil de Lopold fut travers de pnibles insomnies. Pour se donner
du coeur, il respira  plusieurs reprises le dlicieux parfum
qu'exhalait son hostie pontificale. Cette nuit-l, il en sortait une
odeur d'encens extraordinaire, l'odeur mme que l'on respire au
sanctuaire de Tilly, les jours de fte, une odeur suave et pntrante,
qui ne pouvait tre compare qu' celle de cette huile de nard d'un
grand prix que Marie-Madeleine en cette mme veille de Pques fleuries,
rpandit aux pieds du Sauveur.

Ces sensations miraculeuses et l'approche du danger eurent pour effet
d'exalter chez Lopold le sentiment de la personnalit. Son esprit
chauff fit une construction singulire: il se persuada que la Semaine
Sainte qui s'ouvrait allait reproduire pour lui, sur cette montagne, au
milieu de paysans ingrats, tout ce que le Christ avait souffert, en
Jude, d'une foule ameute par les princes des prtres et les
pharisiens. Imagination qui n'a rien pour surprendre, chez un homme dont
le rve fut toujours de calquer sa vie sur des patrons sublimes. Et pour
commencer, ce dimanche allait tre vraiment son dimanche des Rameaux:
entour de ses fidles-- l'occasion de son dmnagement--il allait
faire son entre dans Jrusalem.

Malgr les bruits inquitants qu'on rpandait dans le village, trente
personnes accoururent ds l'aube. A l'issue de l'office, Lopold les
leva, toutes, d'un grade dans les dignits de l'OEuvre. Il confia le
bouclier de Marie  madame Marne, et une hostie que Vintras avait porte
 madame Marie-Anne Sellier. Ces deux veuves dvoues, dont la premire
avait fourni la carpe pour la rception de la Noire Marie, venaient
d'arriver avec des corbeilles d'osier et s'engageaient solennellement 
ne pas quitter le couvent que tout ft emball. Le Pontife
d'Adoration donna encore la croix de grce  ses deux nices,
Marie-Rose-lisabeth-Lopoldine et Marie-Hubertine Baillard. Enfin, 
ceux qui n'taient pas sortis des rangs infrieurs, il remit des petits
sachets renfermant de la terre de Tilly. C'tait autant d'armes dont il
attendait qu'elles fortifiassent les courages.

Il s'en trouva bien. Les Enfants du Carmel furent admirables de
dvouement. En vain le vent soufflait-il avec rage, multipliant les
ravages d'une pluie battante qui dura tout le jour. Ils n'y voulurent
voir qu'une faveur spciale de la Providence qui empchait les curieux
effronts de venir espionner le dmnagement. Tout ce jour de fte, les
dvotes ne cessrent d'aller et venir de la cave au grenier, et de
rpartir les richesses de la congrgation chez les dvous de Saxon. Les
objets les plus prcieux, les papiers de Lopold, les vtements
sacerdotaux, les objets du culte et la grosse truie du couvent furent
confis  l'un des meilleurs fidles,  M. Mathieu, qui allait louer sa
maison  la petite congrgation. Une sorte d'enthousiasme religieux
planait sur ces soins misrables. Et Lopold remarqua, avec le
douloureux sourire de l'homme qui sait et que n'tonnent pas les apprts
de son martyre, que tous ses fidles avaient coup des rameaux pour
activer les attelages, en sorte que, sur les onze heures, il descendit
entre les palmes sur une charrette conduite par un ne et charge de
meubles, de paillasses, de tonneaux, de pommes de terre, de betteraves,
de bois de chauffage, de planches vieilles et neuves. Du haut de cet
entassement, il regardait l'non qui pliait dans les brancards, il
regardait ses frres, ses religieuses, ses enfants dvous, tout ce
dpart magnifique, et il trouvait la force de sourire avec srnit,
cependant qu'il disait dans son coeur: Dernire joie, jour de Pques
fleuries, et dans cinq jours la descente au tombeau.

Les mmes soins du dmnagement se poursuivirent toute la journe du
lundi. Du matin jusqu'au soir, la congrgation trembla de voir
apparatre l'huissier, mais la nuit approchant, on commena de dire que
la justice n'tait pas  la disposition de la Noire Marie. Seul Lopold
ne partageait pas cette confiance insense. Il savait que Pilate allait
venir dans une heure. Et en effet,  six heures moins dix, M. Libonom se
prsenta  la porte du couvent. Trois des plus mauvais habitants de
Saxon l'accompagnaient, et, parmi eux, le maire. Soeur Lazarine courut
avertir Lopold qui s'habillait dans la chapelle pour la bndiction du
soir. Le Pontife d'Adoration se dvtit paisiblement de ses ornements
sacrs, et s'en alla aussitt les rejoindre, en rptant  haute voix,
dans les couloirs dserts, le texte d'Isae que l'glise a mis dans
l'ptre de ce jour:

--_Stemus simul_... Allons ensemble devant le juge. Quel est celui qui
se dclare mon adversaire? Qu'il approche de moi. Le Seigneur Dieu est
mon secours. Qui osera me condamner?

Dans le couvent c'tait une panique. Les soeurs prises d'pouvante
s'enfuirent d'abord dans la chambre  lard, puis rflchirent,
inventrent toute une comdie. Soeur Euphrasie courut se coucher comme
si elle tait malade; soeur Quirin s'assit auprs d'elle en jouant
l'infirmire, et soeur Lazarine se cacha derrire le lit. La bonne soeur
Marthe alla dans l'table tenir socit  la vache. Thrse, elle,
continua de prier devant la Vierge, dans l'glise du plerinage.

On sut bien vite sur toute la colline l'arrive de M. Libonom. Le
dmnagement fut suspendu, et les fidles, hommes, femmes, jeunes
garons et jeunes filles se dirigrent en hte sur le couvent.

Cependant Quirin, sur le seuil, disait  M. Libonom qu'il tait six
heures passes et qu'il n'avait plus le droit d'instrumenter.

--Pardon, cher Monsieur, rpliqua l'huissier en tirant sa montre. Il est
six heures moins trois minutes, nous pouvons entrer jusqu' six heures,
et, une fois dans la place, nous agissons aussi longtemps qu'il nous
convient.

Puis il pria les messieurs Baillard de le guider  travers la maison.

M. Libonom n'tait pas un mchant homme. A la cave, il ne saisit pas les
lgumes ni le peu de vin qui restait encore au fond du tonneau, et dans
l'table il ne calcula pas strictement la part que la loi accorde au
pauvre homme pour la nourriture de sa vache. Mais par malheur, auprs de
la bte, on trouva soeur Marthe, et avisant cette figure innocente, le
maire lui demanda brusquement:

--Ma soeur, n'est-il pas vrai qu'on a conduit  pleines charrettes des
meubles d'ici  Saxon?

La bonne soeur fit signe que oui.

En vain Quirin protesta-t-il qu'un huissier n'avait pas le droit
d'ouvrir une enqute et que c'tait l'affaire du juge d'instruction, le
maire, haussant la voix, numra les maisons o il avait vu dcharger
les charrettes, et invita l'huissier  dresser sance tenante un
procs-verbal que la pauvre soeur Marthe eut la simplicit de signer.

Le jeudi saint, au matin, Lopold faisait sa mditation et se pntrait
de la tristesse de ce jour, sur lequel la liturgie rpand la teinte
sombre des funrailles, quand les jeunes filles du village, qui
sortaient de l'glise, entrrent au nombre de quinze  vingt dans le
jardin du couvent, comme autant d'valtonnes, riant, dansant, courant 
toutes jambes, venant faire sous les fentres de grands saluts, de
grandes inclinaisons de tte et de corps. Lopold jeta sur elles un
regard pntrant, et les reconnut comme les soeurs de cette populace de
Jrusalem, qui faisait des gnuflexions insultantes devant le Christ, au
moment o les princes des prtres le tenaient en leur pouvoir.

Il fut tir de cette mditation, dont l'amertume l'enivrait, par les
cris affreux que poussaient les saintes femmes de Sion. M. Libonom
venait d'apporter le commandement d'avoir  vider les lieux dans les
vingt-quatre heures, et toutes les instances chouaient devant le marbre
de son coeur. Derrire l'huissier, la Noire Marie avait pntr dans le
jardin. Elle y trouva soeur Marthe et la gourmanda devant tous en la
tutoyant avec mpris. Elle amenait avec elle quatre ou cinq des ennemis
de l'OEuvre, qui parcoururent le terrain en faisant des offres de
location. Et durant toute cette aprs-midi, les Baillard furent comme
assigs. Ils se tenaient reclus dans leurs chambres vides, regardant
avec dsespoir les beaux carrs de lgumes si bien soigns, dont ils ne
feraient pas la rcolte, et o leurs ennemis se pavanaient insolemment.

Dans cette journe, nulle consolation ne leur vint de Saxon.
L'assignation lance par Monsieur Libonom  tous ceux qui avaient reu
des dpts dans leurs maisons produisait un effet terrible. Six d'entre
eux coururent  Vzelise tout rvler au juge de paix. Mathieu lui-mme
se distingua par sa couardise. Il livra tout, les papiers de Lopold,
les ornements d'glise, un fourneau et jusqu' la grosse truie.

Les autres fidles se terraient. Et Lopold considrant combien il avait
peu de monde autour de lui se disait que cela encore devait tre ainsi
et que le Christ n'en avait pas davantage au pied de sa croix.

Comme s'il devait boire le calice jusqu' la lie, au soir, Mathieu le
fit prvenir qu'il reprenait sa parole et ne louerait pas sa maison. Sa
femme lui avait fait honte de loger des sataniques.

Ce fut autour de Lopold un concert de plaintes et de gmissements, mais
lui, poursuivant toujours sa rverie intrieure, dit avec le plus grand
calme:

--Cessez de vous agiter, mes frres, car Joseph d'Arimathie et Nicomde
ont trouv, dans le lieu mme o le Christ avait t crucifi, un
spulcre tout neuf pour le recevoir.

Ce soir-l, dans le couvent demi-vide, le souper fut bien triste. La
lampe du rfectoire s'tant teinte faute d'huile, on dut achever le
repas et s'aller coucher sans chandelles. Il faisait un grand clair de
lune; Quirin et la soeur Quirin veillaient  une fentre du premier
tage, tous deux seuls, et ils voyaient une vive lumire  la maison de
l'Oblat. Quirin, considrant longuement cette petite maison, o
frquentaient maintenant les plus importants de la commune, fut pris
d'une soudaine angoisse, et lui, d'ordinaire si rserv, il demanda  la
soeur Quirin si elle pensait que l'on pouvait encore vivre en
communaut.

Elle lui rpondit:

--Pourquoi voulez-vous me tendre un pige? Vous tes rsolu  lutter et
vous voulez me renvoyer si je n'ai pas confiance en Lopold et en vous.
Alors que deviendrais-je?

Mais il jura sur la Vierge de Sion qu'elle pouvait lui rpondre en toute
franchise, et mme qu'il suivrait son avis.

Alors, elle lui dit:

--Les frres Hubert et Martin ont dcid de s'en aller d'ici, et soeur
Thrse, ne le voyez-vous pas, a des raisons pour ne plus demeurer
longtemps avec nous.

Quirin ne rpondit rien. Il restait assis dans le fond de la pice, la
tte entre ses mains. Et la soeur, en se penchant sur lui, vit qu'il
tait pouvant de ces paroles raisonnables. Elle reprit:

--Je vous ai obi. Je vous ai dit ce que je voyais et ce que je croyais.
Quoi que vous dcidiez, je suis prte  demeurer ici ou bien  partir
avec vous.

Au petit jour, Quirin, sans faire d'adieux  personne, se glissa hors du
couvent avec la religieuse. Un sac de nuit sur le dos, qui contenait un
calice et quelques effets, il se mit en route vers la Bourgogne, se
rendant chez monsieur Madrolle, celui qu' Bosserville le bon pre
Magloire avait appel le Jrmie de la France.

Tous les coqs de la colline chantaient quand Lopold apprit ce reniement
de saint Pierre... Le jour terrible tait arriv: le jour de tnbres,
le jour de la descente au tombeau! Encore quelques minutes et il
faudrait quitter le couvent pour toujours...

L'huissier vint interrompre cette mditation. Son arrive matinale
pouvanta les soeurs au milieu de leurs derniers prparatifs. Soeur
Lazarine prit dans ses bras le petit Jsus de la chapelle, si charmant
avec son visage de cire et sa perruque d'toupe; soeur Euphrasie, la
rtissoire, et soeur Marthe deux pots de beurre fondu. Mais M. Libonom
avait post  toutes les issues des sentinelles armes de sabres, qui se
mirent  courir aprs les pauvres religieuses. Soeur Euphrasie eut une
illumination. Sur le point d'tre prise, elle sacrifia la rtissoire
qui, tintinnabulant sur la pente avec un bruit de ferraille, fit
trbucher celui des estafiers qui les serrait de plus prs. Le Jsus de
cire et les pots de beurre furent sauvs. Ce fut la dernire victoire.
Les Enfants du Carmel ne purent plus emporter que les lits, et
prcipitamment. On les poussait, l'pe dans les reins.

Dehors, la foule s'amassait. Les Baillard n'taient pas sortis de leurs
chambres que dj les hommes de Mademoiselle Lhuillier, impoliment, s'y
installaient. Franois rclamait ses pincettes, sa pelle  feu et son
soufflet; Euphrasie sollicitait de la paille pour la litire de la
vache; les autres soeurs cherchaient  emporter deux corbeilles de
pommes de terre qui restaient encore  la cave; Lopold ne se proccupa
que de soins spirituels. Il alla dire adieu au petit sanctuaire. Une
troupe de garons et de filles vinrent l'y rejoindre et se mirent 
danser autour de lui. M. Libonom apparut  son tour, et comme le
Pontife, abm dans sa prire, ne bougeait pas, il le toucha sur
l'paule et le conduisit dehors.

Lorsque Lopold et son petit monde, encadrs par les gens de l'huissier,
sabre au clair, sortirent du couvent, il y eut une bousculade et des
hues chez les curieux rassembls pour les voir, mais d'un groupe de
femmes montrent ces mots de piti: Le pauvre homme! Ils ne furent pas
perdus pour Lopold. Touch de l'intrt courageux de ces femmes qui,
dans la faiblesse de leur sexe, montraient plus de grandeur d'me que le
peuple entier de Sion, il leur adressa un regard superbe de bont, et
reprenant toute la dignit de son langage de prophte, il leur annona,
comme avait fait le Christ sur les pentes du Calvaire, l'pouvantable
chtiment qui suivrait bientt l'attentat dont elles taient tmoins:

--Filles de Sion! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, c'est sur
vous et sur vos enfants.

Ils descendirent la cte de Saxon, derrire la voiture charge de leur
pauvre literie. La queue entre les jambes, la chienne Mouya fermait la
marche. O allaient-ils? Leur faudrait-il passer la nuit  la belle
toile? Pousser jusqu' des villages lointains? Comme ils arrivaient aux
premires maisons, la bonne Marie-Anne Sellier sortit de sa demeure, la
premire que l'on trouve  droite, et comme autrefois la femme qui se
prcipita au-devant du Sauveur pour lui essuyer la face, elle courut 
Lopold, et lui montrant la porte ouverte:

--Venez, Monsieur le Suprieur. Tant que Marie-Anne aura un toit et du
pain, il ne sera pas dit que Lopold Baillard en aura manqu sur la
sainte montagne.

Lopold prit rapidement cong des frres, qui continurent leur route,
et des soeurs Lazarine et Marthe, qui furent recueillies un peu plus
loin par des fidles. Puis avec Franois, Euphrasie et Thrse, il
pntra chez Marie-Anne. C'tait justement l'heure o Notre Seigneur
expira, et le petit cercle descendit dans le tombeau de Saxon quelques
minutes aprs trois heures.

Et pour clore la journe, l-haut, Bibi Cholion, tratre aux Baillard et
rengat, crivait  la craie, sur la porte de la chapelle: Ferm pour
cause d'pizootie, conformment aux arrts impriaux sur les tables.




CHAPITRE XII

OU THRSE SE PERD DANS L'OMBRE


Huit jours passrent. Huit jours sans que l'on vt au dehors personne
des Baillard. Ils se terraient dans la petite maison de la veuve
compatissante. Des bandes venaient, de dix lieues  la ronde, chaque
jour, aprs le travail, les y relancer. C'tait alors un charivari,
pareil  celui que l'on fait, le soir de leurs noces, aux veuves qui se
remarient, un tam-tam assourdissant, des cris, des hues, de grands
clats de joie, un vacarme d'arrosoirs, de casseroles et de tonneaux,
sur lesquels on frappait comme sur des tambours. Puis soudain, tout le
tapage s'arrtait, et Alfred Sguin, juch sur une barrique, entonnait,
 la manire d'un charlatan, et d'un tel gosier qu'on pouvait l'entendre
d'un bout  l'autre du village, l'oeuvre de M. Marquis, la fameuse
chanson des _Pontifes_, largement revue et augmente par tous les beaux
esprits du pays:

    Venez, petits et grands, que tout homme s'empresse
    Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse.
    Aprs avoir vendu les reliques des saints,
    Ils changent d'industrie et se font magiciens.
          Sur l'air du tra la la,
          Sur l'air du tra la la.

    De miracles nombreux, les voil fabricants,
    Et d'emblmes dvots habiles traficants:
    Ils sont alls, dit-on, apprendre en Normandie
    L'art de duper les gens en grande compagnie.
          Sur l'air du tra la la, etc.

    Depuis longtemps dj, ils ont  nos regards
    Le talent merveilleux de plumer les jobards;
    Il ne fallait donc pas, je crois, un grand prophte
    Pour les rendre savants des pieds jusqu' la tte.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Vous, grossiers paysans, ah! vous ne savez rien,
    Vous croyez ce qu'enseigne un vangile ancien;
    Mais si vous contemplez la lumire nouvelle,
    a vous retournera joliment la cervelle.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Voyez ces trois oiseaux accoutums au vol:
    Autrefois, vrais dindons, ils ont ras le sol;
    Mais  voler bien mieux, instruits par leur grand matre
    S'ils ne sont pas des aigles, ils peuvent le paratre.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Peuples, coutez donc. Voil le grand pontife!
    Grand, ma foi! c'est bien vrai. Monsieur! quel escogriffe!
    Il est sacr, dit-on, miraculeusement,
    Et de fou qu'il tait, il est sage  prsent.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Le chef de la boutique est un rus compre;
    C'est lui qui fait l'article avec sa commre.
    Pontifie et prophtesse et toute la niche,
    Des farces de Tartuffe sont trs fort entichs.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Si vous ne croyez pas, imbciles humains,
    Ma foi, tant pis pour vous, je m'en lave les mains,
    La fivre, la colique et la dysenterie
    Et tous les maux, sur vous, viendront avec furie.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    La lune et le soleil vont se battre en duel.
    De nombreuses toiles manqueront  l'appel,
    La terre engloutira et les gens et les btes,
    Except de Sion les fortuns bipdes.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Ainsi le Dieu-Vintras, n'ayant aucun gard,
    Fera du genre humain une omelette au lard.
    Ote-toi, dira-t-il, et laisse-moi la place,
    Pour danser la polka sans gne dans l'espace.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    Ah! ce sera bien beau de voir polker Quirin,
    Popol et grand Francis, dbris du genre humain,
    Thrse, Lazarine, avec ces libres dames,
    Prtresses de l'amour et brlant de ses flammes.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

    C'est alors que du ciel tombera sur la terre,
    D'alouettes rties une pluie salutaire.
    Merci, messieurs, merci,  savants bacheliers.
    Avec ces beaux discours, payez vos cranciers.
    Vous n'tiez pas sorciers avant d'tre prophtes,
    Mais vous tes depuis devenus bien plus btes.
          Sur l'air du tra, la, la, etc.

Les sinistres couplets! C'est un prtre, un ami de la veille qui les a
composs! La prose paysanne vient d'tre cruelle, une fois de plus, et
de mconnatre le mystre de Lopold Baillard. Lopold prsentait un
mlange de platitude et d'extravagance, mais en lui le pass tait plein
de vitalit. En lui, comme des plus vieilles couches de la sensibilit
et du tuf ternel de l'homme, jaillissent des sources quasi taries.
Cette posie des lments primitifs de la race ne pouvait pas rsister 
une force galement primitive et plus vigoureuse,  l'ironie ternelle
de ces villages. Quelque chose d'antique vient d'tre tu par quelque
chose d'antique et de plus fort. Il n'y eut personne autour de Sion
d'assez complet pour comprendre le danger de ce grand duel, pour en
prouver l'ingratitude, pour en voir le sacrilge. Les meilleurs taient
dans la joie.

Sous cette meurtrire ironie, la petite maison de Marie-Anne Sellier
restait les volets clos, mouvante de silence et de tristesse. A
l'intrieur mme, rien ne bougeait; les Enfants du Carmel rcitaient
leurs pieuses litanies dans la cuisine transforme en chapelle, et,
chaque demi-heure, le Pontife de l'Adoration bnissait  travers les
murs ses perscuteurs.

Le huitime jour, ds l'aube, Thrse et Euphrasie, suivies de la Mouya,
se glissrent pour la premire fois au dehors. Presses par la faim,
elles allaient  Lunville, pour essayer d'y vendre aux religieuses du
Bienheureux Pierre Fourier quelques ouvrages consacrs  leur saint
fondateur et qu'on avait sauvs de la tourmente.

Le voyage en diligence, de Vzelise  Lunville, n'alla pas sans
incidents. On tait au lendemain du coup d'tat et la marchausse
exerait sur toutes les routes une surveillance rigoureuse. Dans la
petite ville de Bayon, les soeurs furent arrtes un instant par les
gendarmes, parce qu'elles portaient des livres sans avoir une
autorisation de colportage. Relches aussitt, elles continurent leur
route. A Lunville, elles eurent la dception de ne pas trouver M.
Navelet, sur qui elles comptaient pour leur donner l'hospitalit. Cet
ami fidle faisait en ce moment la menuiserie d'un chteau des environs,
o sa femme l'avait suivi.

Les deux religieuses, bien en peine, se rendirent au couvent,
accompagnes de leur chienne qui les attendit  la porte. Quand elles
eurent expliqu qu'elles venaient de Sion la tourire s'en alla chercher
la Mre Suprieure, qui leur dit, en cartant les livres, que rien de
bon ne pouvait venir aujourd'hui des messieurs Baillard. Et comme elles
demandaient  rester cette nuit au couvent, la Suprieure les regardant
avec autorit leur dit:

--Ce n'est pas ici une auberge.

Puis, aprs cette dure parole, et comme si elle et devin quelque
profond dsir de Thrse, elle ajouta:

--On entre ici pour toujours ou jamais.

Les soeurs baissrent la tte avec une humilit vraie. Sans rien
rpondre, elles se retirrent. Il leur sembla que la porte mettait un
temps infini  se refermer derrire elles.

Et maintenant, o trouver un abri? Elles entrrent dans la cathdrale et
se mirent  prier, et toutes deux,  mesure que le soir tombait,
sentaient leur me remplie d'effroi. A leur sortie, c'tait tout  fait
la nuit. Un agent de police voyant ces deux minces formes noires,
suivies d'une bte, qui battaient toutes les portes, s'approcha. O
surprise! A la lueur d'un quinquet, ils se reconnurent. C'tait un
ancien frre de Sion, qui avait partag la prosprit des Baillard et
qui s'mut de la dtresse des deux religieuses. Il leur indiqua une
mauvaise auberge, o elles furent rduites  coucher sur un matelas, par
terre, dans une grande salle qu'encombraient dj des rouliers.

Pendant la nuit, un de ces hommes s'approcha d'elles, mais la Mouya, qui
veillait sur les deux femmes, bondit devant et montra des dents si
froces, que l'insolent regagna, sans plus, sa paillasse.

Quelles rflexions fit Thrse, aprs un tel moi, durant sa longue
insomnie? Les mots qu'avait prononcs la Mre Suprieure lui revenaient
sans cesse  l'esprit: Toujours ou jamais. Elle reprit les penses qui
ne la quittaient pas depuis des semaines: sa vie dtourne de sa voie
naturelle, la poursuite de rves qui n'avaient peut-tre aucune ralit
vritable, et par-dessus tout le dsir de retrouver le calme, la rgle,
et de se mettre en paix avec la vie qui tait devant elle. A travers les
fentres, la lune versait sa lumire dans cette salle misrable et, de
temps en temps, disparaissait sous les nuages. Thrse, les yeux grands
ouverts, regardait l'astre glisser. Elle repoussait avec horreur les
images sordides qui l'environnaient, et se rfugiait dans ces
mystrieuses alternatives d'ombre et de clart.

--Ah! lune charmante, disait-elle, prends-moi, soulve-moi jusqu' la
bont de Dieu, ou du moins guide ma prire auprs des tres spirituels
qui vivent dans les espaces bleutres au-dessus de nous, afin qu'un
rayon de la paix des anges descende sur leur trs humble servante
repentante.

Ds le petit jour, soeur Thrse se leva. Sa figure toute ple exprimait
 la fois la douleur, la rsignation et la confiance. L'picier auquel
elles proposrent les prcieux livres de Lopold leur en donna par piti
quelques sous. Il permit encore  Thrse d'crire sur son comptoir une
lettre, qu'au sortir de la boutique elle remit  soeur Euphrasie, en
disant:

--C'est pour notre pre Suprieur.

Soeur Euphrasie comprit tout et que Thrse ne raccompagnerait pas 
Saxon. Elle dit dans son amertume:

--Il y a des belles qu'on ne voit plus quand les violons sont partis.

Mais Thrse, en se penchant sur la soeur Euphrasie, murmura:

--Ne m'en voulez pas, ma soeur; il vaut mieux que je ne rentre pas 
Saxon: j'y serais un sujet de honte pour vous tous. Ah! si quelquefois
vous m'avez trouve orgueilleuse, j'en suis bien punie maintenant, et je
ne pense plus qu' m'aller cacher avec mon fardeau.

Alors la soeur Euphrasie, comprenant ce qu'elle souponnait depuis des
semaines et que tout le pays dnonait, embrassa Thrse. Les deux
pauvres filles pleurrent ensemble, et tandis que soeur Thrse s'en
allait au couvent de Notre-Dame, soeur Euphrasie reprenait  pied, avec
la Mouya, le chemin de Saxon.

Lopold, au reu du billet de Thrse, dont il devina le contenu avant
que de l'ouvrir, se leva. Mais il n'y avait pas de pice o il pt aller
pleurer en secret; il dut rester l, sous les yeux de Franois, des
soeurs Euphrasie et Lazarine, et de la vieille mre Sellier. Malgr son
violent dsir de dominer sa douleur, des larmes roulrent sur ses joues.
Mais il ne fit aucune rflexion et jamais ne demanda de dtails  soeur
Euphrasie.




CHAPITRE XIII

LE MARTYRE DE LA SAGESSE


Les schismatiques taient chasss du plateau, mais ils s'accrochaient
avec l'nergie du dsespoir aux pentes de la colline. Ni le prfet, ni
l'vque ne pouvaient se satisfaire d'un succs incomplet; un ferment de
dsordre restait toujours  Saxon; il fallait dbarrasser le pays des
Baillard. C'est ce qu'un gendarme dit un jour tout bonnement au grand
Franois qui s'en revenait de Vzelise. Il l'aborda avec un mlange de
raideur et de bonhomie, et une familiarit qui ne disait que trop la
dchance des Baillard, et lui tint ce petit discours:

--Je vous avertis dans votre intrt. Cessez toutes vos histoires. Mon
chef a reu des plaintes de la brigade de Nancy. On lui reproche de
n'avoir fait aucun rapport sur vous autres, malgr tous les mauvais
bruits qui courent sur votre compte. Le chef a rpondu: Je ne peux
pourtant pas inventer, mais soyez sr que je les tiens  l'oeil. Pour
moi, je ne dis pas que vous soyez des mauvaises gens. Mais il y en a
dj plusieurs des vtres qui ont fil; vous devriez en faire autant.

Quand Franois lui rapporta cette conversation, Lopold fut terrifi. Il
aurait voulu suspendre pour un temps toutes les crmonies. Mais la
Pentecte approchait, la plus grande fte de l'anne, pour tous ceux qui
substituent aux commandements de l'glise leur inspiration personnelle:
c'est le jour o l'Esprit descendit. Les Enfants du Carmel pouvaient-ils
lui refuser un culte solennel?

Le matin de ce grand jour,  dix heures, on se runit dans la grange de
Pierre Mayeur. Il y avait l une dizaine de personnes: les soeurs
Lazarine, Euphrasie et la bonne Marie-Anne Sellier, la mre Poivre, les
veuves Munier et Seguin, Amlie Mayeur et le fanfan Jory. Lopold
clbra la messe, assist de Franois. Au moment du prne, il commenta
de la manire la plus loquente ce grand texte essentiel de l'vangile
selon saint Jean, qui est le point de dpart de toutes les doctrines
gnostiques: _Cum autem venerit ille spiritus veritatis, docebit vos
omnem veritatem_. Il insistait sur cet _omnem_, plnitude et complment
de la vrit, qu'une seconde rvlation doit nous apporter, quand
soudain, par-dessus les ttes de son petit auditoire, il aperut des
ombres suspectes qui rdaient dans le jardin. Il se troubla, balbutia.
Au mme moment, on frappait  la porte. Tous les Enfants du Carmel
s'lancrent pour la fermer. Trop tard! M. le maire Janot faisait
irruption avec l'adjoint et le garde champtre.

--Monsieur, dit-il, en s'adressant  Lopold, avez-vous la permission du
procureur imprial pour faire la runion que vous tenez ici?

Lopold rflchit un instant et rpliqua:

--Je suis dans mes fonctions sacres, et ce n'est pas le moment pour moi
de rpondre  vos questions.

Alors le maire s'emporta:

--Il faut en finir avec toutes vos simagres.

De son accent le plus sacerdotal, Lopold rpondit:

--Nous prions, nous ne faisons aucun mal.

Cependant le garde champtre, avant avis un tableau de saintet qui
ornait le mur au-dessus du tabernacle, le prit pour un portrait de
Vintras et voulut le saisir comme un objet dlictueux. Dans le mme
temps, le maire se jeta sur le calice en argent et l'enleva de l'autel.
Ce que voyant, le Pontife de Sagesse s'lance, bouscule le maire, lui
met le pied sur le ventre et lui arrache des mains l'objet sacr tout
tordu. Aussitt, l'adjoint et le garde champtre s'crient:

--Un coup de pied  monsieur le maire! Un coup de pied  monsieur le
maire!

Et tous trois se htent de sortir de la grange. M. Janot parcourt les
rues, les mains sur le ventre, se plaignant de fortes douleurs et
proclamant qu'il venait de mander les gendarmes de Vzelise. Tout le
village menaant accourt devant la maison. A l'intrieur, autour de
Lopold, il ne reste plus que Franois, Euphrasie et Marie-Anne Sellier.
Les autres avaient fui. Franois se dvoua. Il rsolut de sortir pour
aller chercher du secours. Mais avant de s'lancer dans la rue, il se
mit  genoux devant son frre et lui demanda sa bndiction.

A peine eut-il paru sur le seuil de la grange que les hues clatrent
et les cris de: Au loup! Au loup! Les jeunes gens s'lancent pour
l'arrter au nom de la loi. Ils le rejoignent devant la maison du petit
Henry, qui, courageusement avec sa femme, veut le faire entrer chez lui.
Mais on lui barre la porte. Il prend sa course. D'autres surviennent et
se mettent en travers de la route. Il se jette dans les champs. Toute la
troupe compose de plus de cinquante hommes, garons, filles, enfants,
lui donne la chasse  toutes jambes, avec des cris et des rires, car ils
ne le dtestaient pas, mais saisissaient avec plaisir l'occasion de
lutter avec un homme si fort. Ils l'atteignent, lui sautent au collet.
Il se dbarrasse des premiers assaillants et fait le vide autour de sa
personne avec son parapluie. Alors ce fut fini de rire. Sous les coups,
ils deviennent furieux, et tous ensemble ils montent  l'assaut. Son
chapeau vole dans la boue; sa ceinture est arrache; sa soutane, mise en
pices. Ils s'enivrent de dchirer des insignes respects et de taper au
nom du vrai Dieu sur le serviteur rejet de Dieu. Enfin le voil culbut
dans un bourbier; ses agresseurs tiennent sous leurs genoux sa poitrine,
son ventre, ses pieds, et lui frappent la tte contre les pierres,
toutes les fois qu'il veut la lever. C'est Gulliver par-dessous les
habitants de Lilliput.

Lopold s'tait rfugi dans le grenier de Pierre Mayeur. Du haut de sa
lucarne, bien cach, il vit revenir Franois. Dans quel tat, grand
Dieu! Couvert de boue, il avait la tte nue, les mains lies derrire le
dos; le jeune Rouyer, fils d'Alexis et un valet de ferme, Antoine
Mounier, le tenant chacun au collet, le poussaient en avant. Toute une
troupe hurlante suivait. Deux dentellires marchaient sur le ct, l'une
un brin de muguet aux lvres, les yeux brillants, et l'autre plus
excite encore chantait. Parfois elles couraient par derrire pour lui
piquer les mains avec les aiguilles qu'elles prenaient  leur corsage.

L-haut,  sa lucarne, Lopold invisible et tremblant regardait
toujours. Franois, qui devina sa prsence plutt qu'il ne l'aperut,
dtourna de lui ses yeux pour ne pas le trahir.

Il n'y eut dans tout le village que deux personnes pour dfendre le
martyr: Marie-Anne Sellier et une enfant de sept ans, la propre nice
des pontifes, qui jetait les hauts cris en appelant: Mon Nonon! mon
Nonon! Elles furent brutalement repousses, et la veuve courageuse
jete dans le ruisseau du chemin.

On mena Franois dans la maison commune, o trente  quarante personnes
se relayrent pour l'insulter et monter la garde autour de lui.
Euphrasie et Lazarine, qui voulurent s'approcher pour le consoler et lui
donner quelque nourriture, furent impitoyablement cartes, jusqu' une
heure de l'aprs-midi, o soeur Euphrasie russit  lui remettre un peu
de sucre et  lui glisser un billet de son an qui lui disait:
Courage, martyr du ciel. J'ai prvenu la gendarmerie.

Vers cinq heures, le prisonnier, en regardant par la fentre, vit venir
deux gendarmes  cheval. Il ne douta pas que l'instant de sa revanche ne
ft arriv, et, cartant ses gardiens, il s'installa dans la chaire du
matre d'cole pour exposer ses plaintes aux reprsentants de la force
arme avec plus d'autorit. Mais le brigadier, comme en fureur lui-mme,
le fit taire aussitt:

--Sclrat, vous avez donn un coup de pied au maire.

--Moi! moi! j'ai donn un coup de pied  monsieur le maire! s'cria le
grand Franois suffoqu d'indignation. Mais avec ma force et ma taille
et la prise que me donnait sa corpulence, je l'aurais ventr! Le fait
d'ailleurs est contraire  mon caractre sacerdotal et  mon caractre
personnel, connu de tous pour tre trop bon et misricordieux.

Pour toute rponse, le brigadier lui passa les menottes, et, s'apprtant
 monter  cheval, lui dit avec simplicit:

--En route, mon garon.

Franois, tout endolori des coups qu'il avait reus le matin, se dclara
incapable de marcher.

--Il le faudra pourtant bien, rpondit le brigadier exaspr.

Et aussitt, il dnoua la longe qui pendait  l'aron pour attacher
Franois par les menottes  son cheval. Puis il se mit en selle.

Ds le premier pas, le malheureux chancela et vint tomber sur la croupe
de la bte qui fit tte--queue.

--Qu'on m'apporte une corde, hurla le brigadier, je la lui passerai au
cou.

C'est alors que survint l'honnte monsieur Haye, qui, de sa voix ferme
et pose s'adressant au gendarme:

--Mais, Monsieur, ce n'est pas ainsi que l'on traite le monde. Vous
voyez bien que monsieur l'abb a de la peine  se tenir droit.

--Eh bien! qu'y faire? repartit l'autre, un peu honteux d'avoir t
surpris en colre par un homme si raisonnable. Je n'ai pas de voiture.
Voulez-vous lui en payer une?

--Volontiers, rpondit monsieur Haye. Combien faut-il?

--J'en fournirais une pour trente sous, dit un des plus acharns
bourreaux qui saisit l'occasion d'un profit.

Monsieur Haye lui remit sur l'heure une pice de quarante sous, et il
ajouta en s'adressant  tous:

--Aprs tout, ces messieurs n'en valent ni plus ni moins que quand vous
buviez leur bon vin.

Il y eut un moment d'accalmie. On conduisit Franois dans la maison de
Marie-Anne Sellier. Il y prit un bouillon et un verre de vin, et se
disposait  manger un peu de viande, quand le brigadier donna l'ordre de
le renchaner et de le mettre sur la voiture. Ils partirent. A peine
taient-ils sortis du village que le brigadier, tout en cavalcadant, dit
 son prisonnier d'un air satisfait:

--Ah! mon gaillard, il y a longtemps que je vous surveille!

A Vzelise, on tait averti. Les rues, sur le passage du cortge,
taient couvertes de monde, et les gamins accompagnrent le grand
Franois de leurs insultes. Parmi les spectateurs, beaucoup tmoignaient
leur joie de voir enfin le canton dlivr d'intrigants effronts, qui
faisaient des dupes et jetaient la division dans les familles.

En arrivant  la prison, Franois trouva une blouse que le juge de paix,
par respect pour la soutane, lui faisait parvenir. Mais il demanda
vainement qu'on le mt dans un cachot encore inoccup. On le poussa avec
un autre dtenu, auquel il abandonna la paille hache et la couverte.

A cette mme heure,  dix heures du soir,  Saxon, la porte de derrire
de la maison Mayeur s'ouvrait sur le jardin. Un homme apparut sur le
seuil, et, aprs avoir observ quelques instants la campagne
silencieuse, s'enfona dans la direction de Vaudmont. C'tait Lopold
Baillard, vtu de pauvres vtements laques et portant au bout d'un
bton, sur son paule, un maigre ballot nou dans une serviette. On et
dit le conscrit classique, mais le conscrit sans la jeunesse. vitant
les sentiers ordinaires, le fugitif traversa les chnevires, les
prairies, les fonds humides dont l'habitude lui avait rendu les dtours
familiers. Il se dirigeait en grande hte, avec des mouvements de
terreur, vers le pays de Langres. Comme il passait au pied de la cte de
Vaudmont, la lune, sortant d'un nuage, claira avec plus de force la
vaste campagne muette, o quelques bouquets d'arbres mettaient seuls, 
et l, des tnbres. Craignait-il cette lumire? prouvait-il trop de
fatigue d'une si terrible journe? Sous les frnes battus du vent, 
travers les buissons d'aulnes et de cytises, Lopold gravit la pente et
s'en alla s'abriter dans la grande ombre de la tour de Brunehaut, prs
du petit cimetire.

Elle est bien romantique, cette nuit, la vieille ruine des comtes de
Vaudmont, avec ses pauvres tombes paysannes, son glise, ses grands
arbres et l'immense horizon sur la plaine nocturne! C'est une de ces
solitudes o s'attarde aux heures de crise un hros malheureux; c'est l
qu'un vaincu, par les exclamations de son dsespoir, appelle les esprits
infernaux et leur livre son me contre une promesse de revanche. On n'y
entendait que le coassement des marcages et la respiration mystrieuse
de la nuit. Mais Lopold eut bientt fait de remplir ce dsert des
fantmes conjurs par sa propre imagination. En leur compagnie, jusqu'
l'aube, il erra sous les grands arbres. Il s'levait contre ses
perscuteurs, et pour soutenir et raviver sa passion, l-bas, sur le
plateau du couvent, il voyait briller une petite lumire, la lampe de
l'Oblat qui veillait dans la cure. Autour de cette flamme, se ralliaient
tous ses ennemis, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.

Les plus coupables, disait-il, les responsables de tout le mal, ceux qui
en sont la cause premire quoique loigne, ce sont les chansonniers,
ceux qui ont compos et rpandu ces affreux couplets si puissants sur le
peuple, o sont dprcies et vilipendes les choses les plus
respectables et les personnes d'un caractre sacr. Les plus coupables,
ce sont les chanteurs habituels de ces chansons, femmes, filles, jeunes
gens qui en ont fait couler le poison mortel dans les coeurs. Les plus
coupables, ce sont ces parents cruels qui, au lieu de rprimer ces
chants moqueurs, aussi pernicieux pour leurs enfants qu'insultants pour
ceux qu'ils attaquaient, les ont soufferts complaisamment et souvent
mme les excitaient par leurs clats de rire. Les plus coupables, les
premiers coupables, les grands coupables, ce sont surtout les prtres de
toutes les paroisses voisines qui, au lieu de la doctrine de paix et
d'amour, n'ont su faire entendre du haut de la chaire que des discours
de mpris et de haine contre leurs confrres. Mais par-dessus tous
encore, le coupable par excellence, le coupable de tous les autres
coupables, c'est l'vque, qui suspend, interdit, condamne, foudroie par
tous les moyens trois prtres, jusque-l honors, et qui, lanant contre
eux les premires et les plus solennelles insultes, autorise, excite,
commande toutes celles qui les ont suivies...

La nuit tait magnifique. La pleine lune versait les flots de sa lumire
magique sur la plaine et sur la colline rendue plus mystrieuse. Les
toiles se levrent au-dessus du donjon, des branchages et des croix
funraires. Lopold sentait se rompre le cercle ordinaire de ses ides.
Au terme d'une journe si amre, qui venait de l'atteindre aux sources
de son me, il gotait une consolation de cette tour millnaire et de
ces pierres tombales. Leur solitude l'invitait  se faire une solitude
dans son coeur. Il renia ses paroissiens, tous les vivants de Sion, de
Saxon, de Vaudmont et de toute la plaine, hormis une poigne de justes,
pour n'aimer que les morts et le ciel. Il se glorifia en songeant qu'il
s'tait perdu dans le monde visible pour le service du monde invisible.
Et sans dtacher son regard de la petite lumire de son ennemi, il se
jeta  genoux dans l'herbe des tombes; il pria Dieu; il lui demanda que
la Vierge indigne par l'ingratitude des paysans n'abandonnt pas son
trne de Sion.

La tradition raconte que quelques-uns de ceux qui, le matin, s'taient
acharns sur Franois, avaient guett Lopold, qu'ils l'avaient vu
s'enfuir et s'abriter dans les ruines du chteau et, que n'osant pas
l'arrter, ils coururent avertir la cure. On dcida qu'il n'y avait qu'
laisser faire le schismatique si de lui-mme il quittait le pays...
Ainsi dans l'heure o Lopold, sur une des pointes de la colline, priait
Dieu en surveillant la maison claire de l'Oblat, celui-ci, entour des
vainqueurs, rendait grce au ciel et, depuis la terrasse de Sion,
cherchait  distinguer  travers l'espace les mouvements du rprouv.

Je ne vais jamais  Vaudmont m'asseoir sur la ruine, auprs du
cimetire, que je ne songe au fugitif contemplant la petite lumire de
son ennemi dans son domaine perdu...

A l'aube, Lopold Baillard, non sans tourner la tte, s'loigna sur la
route de l'exil en jurant de revenir.




CHAPITRE XIV

LA COLLINE RESPIRE


Reposons-nous, la colline est tranquille, dlivre des Baillard. Le
monde a rejet ces trois audacieux. Voici Quirin en Bourgogne, sous un
toit prcaire, oblig  des travaux indignes de sa clricature; voici
Franois enferm pour trois mois dans la prison de Nancy; voici Lopold,
enfin, qui arrive tout puis  Londres, auprs de Vintras, et  qui une
condamnation par dfaut interdit pour cinq annes de rentrer en France.

La montagne respire du dpart de ces insenss. Ils ont follement
dpens, prodigu, gch ses forces religieuses accumules. Ils
l'puisaient et la compromettaient. Il faut qu'elle se refasse, qu'elle
rpare; il faut que la solitude et le silence recomposent les prestiges
et l'autorit qu'un cortge de carnaval en quelques mois vient de
dilapider. Un beau silence se rinstalle sur la colline. C'est le grand
silence du nouveau rgime imprial; c'est, mieux encore, le silence des
nuits, des matines, des brouillards. Jouissons de cet apaisement. La
Reine ternelle de Sion est reine des batailles; nous l'honorons comme
une Victoire sur son acropole, quand elle anantit une barbarie
renaissante; mais elle est aussi la figure de la fcondit, le symbole
de la terre inpuisable sous la caresse des quatre saisons. Gotons-la
dans un dcor qui varie des diamants d'une gele d'hiver aux
illuminations d'un coucher de soleil en automne.

Connaissez-vous la rude allgresse de gravir les pentes de la colline
par une courte aprs-midi glaciale de l'hiver? Il semble que vous
remontiez dans les parties les plus recules de l'histoire. Le ciel est
couvert d'pais nuages qui naviguent et sous lesquels des troupes de
corneilles, par centaines, voltigent, allant des sillons de la plaine
jusqu'aux peupliers des routes, ou bien s'levant  une grande hauteur
pour venir tomber d'un mouvement rapide, au milieu des arbres qui
forment, sur le sommet, le petit bois de Plaimont. Par intervalles, un
vent glac balaye la colline en formant des tourbillons d'une force
irrsistible, et il semble que tous les esprits de l'air se donnent
rendez-vous l-haut, assurs d'y trouver la plus entire solitude. C'est
un royaume tout arien, tincelant, agit, o la terre ne compte plus,
livr aux seules influences inhumaines du froid, de la neige et des
rafales.

Mais vienne le printemps et ses longues journes molles, charges de
pluie, charges de silence. Sur les branches encore nues et sur la terre
brune, tout se prpare  surgir, prcd, annonc par l'aubpine dans
les ronces et par l'alouette dans le ciel. La pluie, toujours la pluie!
La plaine et les villages, autour de la colline, se recueillent sous les
longues averses qui flattent leur verdure. Journes d'indiffrence et de
monotonie, o les vergers et les prairies et toutes les cultures, sous
un grand ciel charg d'humidit, sommeillent et nous prsentent un
visage de douceur, de force et de maussaderie. Le printemps est triste
en Lorraine, ou du moins svre: la neige,  tous instants, passe encore
dans le ciel et prolonge ses derniers adieux. Vers la fin des plus
belles journes, il n'est pas rare que l'hiver, dans un dur coup de
vent, revienne montrer sa figure entre les nuages du soleil couchant.
N'importe! Nous gotons une sensation de scurit; au fond de nous, un
tre primitif connat le cycle de la nature et se rjouit avec confiance
d'une suite de jours qui vont verdir et, de semaine en semaine,
embellir. Quand le soleil brille au-dessus de la terre mouille et que
les oiseaux s'lancent et font our la fracheur toute neuve de leurs
voix, nous respirons, dans l'averse qui vient de passer, une force prte
 se dvelopper, une vigoureuse esprance, un long espace de plaisir,
qui va depuis les coucous et les marguerites d'avril jusqu'aux
veilleuses de septembre.

Par les grands jours d't, le promeneur gravit la cte de Praye jusqu'
la Croix de Sion, en cherchant le peu d'ombre qu'y mettent le talus et
les minces peupliers. De temps  autre, il se retourne, en apparence
pour admirer le vaste panorama, au vrai, pour reprendre haleine. Mais
l-haut, tout est facile, agrable; c'est la saison pour errer vers
Vaudmont,  travers les friches et sous les futaies de charmes, de
noisetiers et de chnes, dans le joli bois de Plaimont. Bois charmant,
dsert et civilis, o les sentiers sont amnags en charmilles, o l'on
s'attend,  chaque pas,  dboucher sur un dcor de vieilles pierres,
sur quelque chteau entour d'ifs taills en boulingrins. En flnant, en
rvant, on gagne le Signal, le mamelon herbu qui marque le plus haut
point de la colline.

Ici l'immense horizon imprvu, la griserie de l'air, le dsir de retenir
tant d'images si pures et si pacifiantes obligent  faire halte. C'est
une des plus belles stations de ce plerinage. On passerait des heures 
entendre le vent sur la friche, les appels lointains d'un laboureur 
son attelage, un chant de coq, l'immense silence, puis une reprise du
vent ternel. On regarde la plaine, ses mouvements puissants et
paisibles, les ombres de velours que mettent les collines sur les terres
laboures, le riche tapis des cultures aux couleurs varies. Aussi loin
que se porte le regard, il ne voit que des ondulations: plans successifs
qui ferment l'horizon; routes qui courent et se croisent en suivant avec
une mollesse les vallonnements du terrain; champs incurvs ou bombs
comme les raies qu'y dessinent les charrues. Et cette multitude de
courbes, les plus aises et les plus varies, ce motif indfiniment
repris qui meurt et qui renat sans cesse, n'est-ce pas l'un des secrets
de l'agrment, de la lgret et de la paix du paysage. Cette souplesse
et le ton salubre d'une atmosphre perptuellement agite, analogue 
celle que l'on peut respirer dans la haute mture d'un navire, donnent
une divine excitation  notre esprit, nous dgagent, nous purent, nous
disposent aux navigations de l'me.

Mais sur ce haut Signal, mme au coeur de l't, la brise nous pntre
et nous glace. On se remet en route sur l'troite et longue crte qui
mne  Vaudmont. Un berger nous salue, seul au milieu de ce dsert, o
rien, pas mme un arbre, ne lui tient compagnie. Comme le soir qui vient
donne aux choses un caractre d'immensit! La rverie s'gare, dans ce
paysage infini, sur les formes aplanies sur la douceur et l'usure de
cette vieille contre. Et soudain,  nos pieds,  l'extrmit du
promontoire, surgit un noble chteau ruin, au milieu de toits rouges.
L-bas, ne vais-je pas apercevoir un cavalier qui monte vers la
forteresse inconnue? Des sentiments romanesques, depuis longtemps
perdus, se rveillent en nous: l'espoir de quelque inattendu, le
souvenir d'images aimes bien effaces. C'est dans notre esprit un
besoin indfinissable de lgende et de musique. Mais la nuit vient, et
je connais la ruine de nos ducs: je sais que, plus morte que la maison
du Matre de Ravenswood, elle n'a mme pas de Caleb; il est temps de se
proccuper du repas et d'un gte: il est temps de retrouver notre
voiture dans la plaine.

Cependant l'anne s'achve. Rien n'gale les grandes journes de
septembre, si douces que l'on voudrait y ralentir l'coulement des
heures, et sans fin les respirer et les remercier. Dans ces journes
clmentes, d'une qualit si fine de lumire et d'air, le passant ne
croit pas aux svrits prochaines de la nature, et dj toute la
montagne se prpare soucieusement  l'hiver. Sous le dernier soleil, les
manoeuvres scient et prparent les bches pour le chauffage des oblats.
Le grand jardin mthodiquement dpouill prend sous les derniers soleils
son aspect hivernal, et l'oeil n'y trouve plus que de hautes tiges de
choux qui peuvent impunment subir les geles. Autour des deux auberges
et dans les chnevires, o courent une multitude de volailles, l'humble
vie rustique du plateau termine son cycle. Les petits bois nombreux
frissonnent sous le vent qui les dpouille et rpondent aux mouvements
d'un grand ciel nuageux. Tout cherche son sommeil. Et devant cette sorte
de rsignation, de mdiocrit pastorale, on s'tonne navement que soit
ici le lieu d'un grand panouissement spirituel.

Qu'elle est charmante dans ses quatre saisons la colline bleutre! Mais
l'on s'ennuierait  la longue de cette solitude. Le coeur s'y gonfle
d'air pur, mais reste sans mouvement, inactif, inerte; il voudrait
aimer, rprouver, agir. Cette nature toute seule nous communique mille
sentiments qui ne savent que faire d'eux-mmes dans ce dsert. Il manque
ici une prsence, quelque forme qui incorpore les nergies de ce haut
lieu. O sont les fils de la colline? Que deviennent les Baillard? Au
milieu de ces splendeurs physiques, pouvons-nous ne pas apercevoir
Franois, si mince,  peine respirant, tapi dans le creux de Saxon; et
le regard de l'esprit peut-il ne pas chercher l-bas, dans le brouillard
de la Tamise, Lopold assis sur la rive trangre, qui rcite
inlassablement les psaumes de l'exil? Les fontaines qui s'enfuient de
ces pentes, o qu'elles aillent se perdre, participent de la colline qui
les mit au jour. Les anciens donnaient le mme nom, rendaient le mme
culte au sommet et  la source qui en sortait. Elle et lui ne formaient
qu'un seul principe divin. Une force invincible unit toujours les
Baillard  la montagne sainte. C'est assez pour que nous maintenions sur
eux notre regard, durant ces misrables annes d'un hivernage sans
sommeil, durant ces cinq annes o spars les uns des autres, il vivent
en veilleuses.

                   *       *       *       *       *

Trois mois aprs la journe de la Pentecte, qui avait vu l'crasement
des Enfants du Carmel, sur la fin d'une aprs-midi d'octobre, une ombre
se glissait dans Saxon et jusqu' la maison de Marie-Anne Sellier, une
ombre misrable: c'tait Franois, mis en libert aprs avoir subi sa
peine, Franois, maigre, efflanqu, demi-fou, qui regagnait son gte.
Chez la veuve compatissante, il retrouva la pauvre soeur Euphrasie, et
tous trois, baissant la voix, passrent la nuit  causer de Lopold qui,
depuis Londres, avait enjoint  son cadet de rentrer sur la sainte
colline pour y donner ses soins  la petite communaut.

Le grand Franois qui est revenu! Cette nouvelle fit une prodigieuse
explosion dans tout le village. Les enfants, avertis au sortir de
l'cole, s'lancrent joyeusement, leurs sabots  la main, sur les
pentes du plateau et attendirent le pauvre homme, l-haut, devant
l'glise o son premier soin avait t de monter pour y prier et pour
s'y dchirer le coeur. Il apparut. Quelle mascarade! Dfense lui avait
t signifie de porter dornavant le costume ecclsiastique. Il tait
vtu d'une longue redingote noire et d'un vieux pantalon, chauss de
gros souliers crevs et coiff d'un gibus informe. Une abondante
chevelure retombait presque sur ses paules. Son nez s'tait allong,
ses joues fltries et creuses, sa haute taille vote. Entour,
assailli par cette nue sans piti, on et dit un mannequin des champs
qui a cess d'effrayer les oiseaux. L'Oblat, un peu cach dans le
corridor de la cure, comparait ce cortge de carnaval avec les
processions que les Baillard menaient jadis sur le plateau, et il
admirait la justice de Dieu.

Pour le pauvre revenant, ainsi bafou par des polissons  qui rcemment
encore il faisait le catchisme, ce qui lui retourna le coeur, c'est
quand il vit la chienne de Lopold, la Mouya, la Meilleure, qui se
tenait la queue basse sur le seuil de la cure o, depuis la grande
catastrophe, elle avait trouv sa pte. Effraye par tout ce tapage, la
bte n'eut aucun mouvement vers son ancien matre, qui, lui-mme,
sentant l'impossibilit d'une nouvelle rixe, tchait de regagner au plus
vite sa niche.

Il et voulu s'y terrer, ne plus bouger d'entre ses deux femmes. La faim
l'obligea de sortir. On le vit circuler dans les fermes en qute de
travail. Ce fut des affronts qu'il trouva. Le malheureux cassa des
cailloux sur les routes. Il lisait son brviaire, cach derrire une
haie. Partout les enfants le suivaient, s'amusaient  le mettre en
colre,  s'en pouvanter,  lui jeter des quolibets et des pierres. Il
devint le souffre-douleur qu'il y a toujours dans un village.

L'hiver s'avana, et au dbut du printemps, il se louait avec la soeur
Euphrasie, pour les travaux des champs. Une vieille demoiselle
septuagnaire, Mlle lise Magron, m'a donn une image saisissante de
leur misre. tant jeune fille, m'a-t-elle racont, je descendais avec
mon oncle, le cur de Xaronval, par une chaude aprs-midi, la cte de
Sion. Un homme et une femme, prs de la route, bchaient les pommes de
terre. L'homme avait un pantalon de treillis, comme les soldats  la
corve, et un vieux chapeau de paille. La femme, une pauvre jupe
raccourcie, ainsi qu'on en voit aux mendiantes devant les fermes. Tous
deux, les pieds nus dans des sabots. Ils salurent profondment mon
oncle, qui leur rendit le salut et passa. Je vis bien qu'il tait
troubl et, aprs un temps, je lui dis: Ils vous ont salu, mon oncle,
comme des gens qui vous connaissent. Il me rpondit: C'est le grand
Franois et la soeur Euphrasie. Je n'ai pas voulu m'arrter, mais tout
de mme, a m'a fait quelque chose.

Voici donc en quel tat un familier des jours heureux et la petite fille
que Lopold avait tant effraye, quand il s'tait nomm devant elle sur
le seuil du presbytre, retrouvaient un collgue, jadis charg d'oeuvres
et d'estime! J'ai senti, dans ce souvenir de soixante ans que je
ranimais sous les cendres, ce qu'eut de retentissement pathtique la
chute des Baillard dans le coeur des plus nobles de leurs anciens amis.
Mais ceux-ci pour un bien suprieur devaient touffer leur sentiment. Si
quelque piti s'leva dans la plaine de Sion, elle ne prit pas de voix.
Personne ne mit en question le droit de tous  lancer des pierres au
chien galeux.

Le pauvre Pontife de Sagesse! Il est l, tapi dans la maison de
Marie-Anne Sellier, pas une maison confortable comme celle des parents
Baillard  Borville, ni comme les presbytres de village, ni comme le
couvent de Sion! S'il pleut, on entend l'eau sans rpit ruisseler sur
les murs et percer des gouttires dans le toit; aux temps de dgel, on
est transi d'humidit. Le grand vent de Lorraine, quand il enveloppe et
pntre cette masure de ses sifflements, l'isole encore du monde. Et
l-haut, sur le sommet, la ruine est pire, plus dsolante que tout pour
le coeur de Franois.

Ceux qui virent  cette poque le plateau de Sion ne l'ont jamais
oubli. C'est une image qui, dans ce pays tout de repos et d'imagination
assoupie, a exerc une influence norme sur la formation de toute une
jeunesse. Lorsqu'on nous menait en promenade  Sion, me raconte un
sexagnaire, ancien lve du collge de Vzelise, nous passions devant
la chtive maison des Baillard; on se la montrait du doigt et l'on
disait tout bas: C'est l qu'ils demeurent, car ils nous paraissaient
marqus au front par le doigt de Dieu; ils taient hors de l'glise et
pour lors des damns. Et arrivs sur le plateau, nous faisions
irruption, en vrais sauvages, dans leur grand couvent, ouvert  toutes
les pluies et pas gard. Nous nous croyions les vengeurs de la sainte
glise, les soldats de Dieu. Nous salissions et brisions tout. Quel
bonheur de jeter indfiniment des dbris, des pierres, des tuiles dans
le puits trs profond, pour couter le temps qu'ils mettaient  toucher
l'eau. Quelle volupt encore de faire crouler une poutre, un plafond
branlant...

Dans cet effondrement, comment l'me de Franois put-elle subsister?
Cette me religieuse, exclue de l'glise et vide de tout son contenu
dogmatique, a d devenir la proie des spectres qui se lvent de la
solitude. Srement le choc de la catastrophe a fait surgir en elle de
folles terreurs. Jet hors de son ordre et, l'on peut dire, hors de la
loi, spar de toute socit, sauf de quelques pauvres gens qui se
serrent contre lui, Franois est retourn  cette sorte de fatalit qui
pse sur un paysan ignorant... C'est du moins ce qu'on croit au
presbytre. On imagine que chez Marie-Anne le prtre schismatique est
sur la paille avec le Diable. Eh bien! non, il est avec les anges. Il
lit  ses deux compagnes blouies les messages prophtiques que depuis
l'exil lui envoie Lopold.

C'est l'esprit qui souffle de Londres qui maintint Franois au-dessus de
l'animalit. Il vcut des lettres de son frre et d'une correspondance
intarissable. Pendant cinq annes, Lopold projeta jusqu' Sion les
grandes rveries que Vintras laborait. Elles consolrent, enivrrent le
pauvre solitaire de la colline. Ce qu'il y avait d'enthousiasme et
d'amour au fond de ces extravagances le sauva. Dans sa niche de Saxon,
Franois Baillard est un chien pouvant par des ombres, que son coeur
fidle sauvegarde, et qui se rassure s'il entend d'incomprhensibles
paroles, pourvu qu'elles viennent de ceux qu'il aime.

Et Lopold lui-mme, comment aurait-il pu vivre, si tous les liens
avaient t rompus pour lui avec cette colline o il puisait depuis
toujours les aliments ncessaires  sa vie morale? Install dans un
faubourg de Londres, le petit cercle extravagant des Vintrasiens
partageait les privations des proscrits de l'Empire et semblait se
confondre avec eux. Mais  mieux voir, c'tait un cercle de derviches
tourneurs. Pendant cinq annes, Lopold, un coude sur le genou, la tte
appuye dans la paume de sa main, contempla de son regard intrieur les
milliers de songes qui se levaient incessamment de sa conscience, comme
des nues de moustiques d'une eau morte, ou bien, soulevant ses
paupires, il surveillait le prophte Vintras. L'homme positif, l'homme
d'entreprises qu'avait t le restaurateur de Flavigny, de Mattaincourt,
de Sainte-Odile et de Sion, cet homme si actif, qui venait d'tre
jusqu' la cinquantaine anim par des soucis d'argent et de domination,
semblait s'tre vanoui. On l'avait chass de toutes ses entreprises; il
se rfugia vers le fond de ce mouvement lumineux qu'il entrevoyait en
lui. Il ne vivait plus que pour pressentir l'invisible. Ces cinq annes
ne furent pour lui que de grands espaces remplis du seul mouvement de
son coeur. Dans cette preuve de la ruine et de l'exil, il se rfugiait
sur son trsor intrieur, dans la rgion de l'me o il n'y a plus de
raisonnement, aucune pense formule.

A certaines heures toutefois, il se plaignit qu'au milieu des
brouillards de l'exil, il n'et plus d'effusion, plus de dsir, plus une
raison de vivre. Il se tournait alors en esprit vers la colline et son
petit cnacle. A cette ide seule de Sion, il se remettait 
tressaillir. Pour recharger sa conscience, que la perptuelle
contemplation du Dieu de Vintras aurait pu puiser, il suffisait d'un
mot de Franois. Cette voix de la sainte montagne ravivait en lui toutes
les forces de l'Esprance.

Ainsi les deux frres vcurent rellement en deux endroits  la fois:
Franois auprs de Lopold  Londres et Lopold  Sion aux cts de
Franois. Chacun d'eux tait dans l'exil et sur la colline. Et leurs
lettres, ce sont des strophes alternes qui s'emmlent et se rpondent,
les hymnes de la captivit.

Et Quirin? Il participe  cette vie de ses deux ans,  leur change
perptuel de regrets et de dsirs. Le bon M. Madrolle a mis libralement
 sa disposition une maison agrable avec un beau jardin de fruits et de
lgumes, et lui donne du vin  volont. Il n'est pas  plaindre.
Pourtant, lui aussi, il pense  Sion. La nature pour le faonner n'avait
plus trouv que trs peu de la riche pte dont elle avait fait Lopold
et Franois, mais, plus mince, il est de la mme farine et du mme
levain. Comme eux, il subit l'attrait de la colline; il y veut voir leur
fortune rtablie. Et que Lopold s'lance vers Sion, il abandonnera les
petits avantages que M. Madrolle lui a mnags, il accourra avec son
insparable soeur Quirin.

Un jour, en effet, le captif de Londres n'y tient plus. Il veut sortir
du dur exil de son me. Cette ville noire, confuse, inexistante pour
lui, cette ville que son regard n'a jamais fixe, o son me n'a rien
puis, il l'abandonne dans un coup de passion: il court vers sa montagne
de Sion, claire, mlodieuse et vraie; il dserte le lieu strile et qui
jamais ne produira pour lui de feuilles ni de fruits, et d'un tel lan
qu'il ne calcule pas et qu' peine dbarqu en France, on l'arrte, on
le jette en prison pour qu'il y purge sa condamnation...

Une anne encore, une anne o il ne voit rien, ne reoit rien de
l'extrieur, o il ne fait que se durcir et se ramasser dans sa pense
comme dans une plus troite caverne. Mais au sortir de cette prison
d'Angers, en 1857, aprs une anne de dtention et quatre d'exil, cinq
ans aprs la nuit de tragdie qu'il a passe dans les ruines de la
vieille tour, il ne fait qu'une envole jusqu' Saxon. Ses deux frres
l'y attendent avec Marie-Anne Sellier, avec les soeurs Euphrasie et
Quirin, avec quelques fidles, tout un petit peuple, plein de modestie,
de bonne volont et d'motion. Le pauvre Franois, bien chang, bien
affaibli, mais tout heureux, le serre dans ses bras. Ce beau jour est
son oeuvre. Une fois encore, Ariel a ranim les flammes teintes dans
l'le de Prospero. Charmant Franois! Il a fait l'office du bon chien de
berger, au coeur fidle, rest seul sur le domaine abandonn et qui
saisit avec un bond joyeux le moment de rassembler ses moutons
disperss.

La colline de Sion Vaudmont a rellement fascin les Baillard. Lopold
l'a aime d'un amour qui venait quasi des arrire-fonds de sa nature
animale. Quel pouvoir exerait-elle sur cette me primitive? On songe 
ce lac bleu des Vosges dont les eaux glaces avaient infatu
Charlemagne. Le vieil empereur n'en pouvait plus dtacher son esprit,
son regard. C'est qu'il y avait laiss choir son anneau, nous raconte la
lgende. Lopold Baillard a jet, dans le pli que forme Saxon au milieu
de la sainte colline, sa jeunesse, sa fidlit de clerc, d'immenses
espoirs et peut-tre sa vie ternelle. C'est  Sion qu'il a t le plus
puissant de corps et d'esprit. C'est l qu'il a msus de ses forces et
que, par cette faute, par cette fissure de son me, les plus amers
sentiments et les plus inoubliables l'ont pntr. Mais il lui doit de
garder l'enthousiasme et l'lan.




CHAPITRE XV

LOPOLD SUR LES RUINES DE SION


Une heure aprs son arrive, Lopold gravit la colline de Sion. L-haut,
son couvent l'appelle. Il dfend qu'on le suive, il laisse au village la
petite communaut et s'achemine tout seul, vers le soir, sur les pentes
sacres.

Quel spectacle l'attendait! De la ruine et du sublime. Le plateau avait
repris sa dignit religieuse. A l'infini, l'immuable et magnifique
horizon, rempli du repos de l't, avec ses villages et ses moissons,
entourait gravement la colline, et toute cette nature silencieuse
semblait adorer son lieu saint. Sous les feux du couchant, la petite
plate-forme avait l'aspect croulant et hiratique des sanctuaires de la
valle du Nil. On y rentendait l'esprit ternel, maintenant que les
disputes s'taient tues.

Lopold resta longtemps auprs de l'glise dserte  contempler son
couvent ruin. Les toits taient effondrs, les portes brises battaient
sous la pousse du vent, les fentres manquaient de vitres, les pierres
croules jonchaient le sol au milieu des ronces et des orties. Cette
chre et sainte demeure, qu'il avait vue pendant une suite d'annes
toute pleine de richesse et de gloire, lui apparut, en cette soire de
juillet, silencieuse comme un spulcre. Mais cette solitude, bien faite
pour affliger son coeur, eut cet effet inattendu de surexciter son
orgueil. Ces ruines dsespres affirmaient la grandeur de ses
conceptions et l'injustice de son exil; elles parlaient pour lui. Les
annes avaient pass sans qu'il ft remplac. Chacune de ces pierres, en
tombant, jetait un amer reproche  l'vque de Nancy: Vous nous avez
prises  celui qui nous aimait, et vous ne savez rien faire de nous.
Monseigneur, comme tout cela vous accuse!

Dans le grand jardin o il pntra par une brche du mur, c'tait la
mme impression de dsastre. Plus d'alles dessines, plus une bordure
de buis, plus une tuile sur les murs. Seuls quelques vieux arbres
subsistaient encore au milieu du terrain mis en prairie. Lopold se
glissa dans la maison abandonne. Il n'eut mme pas  pousser la porte,
le vent l'ouvrit devant lui. Il s'en alla tout droit  la chapelle. Un
renard effray se leva sous ses pieds et s'enfuit sur les dalles du
corridor, o avaient pass les robes des religieuses. Des chauve-souris
voletaient en le frlant de leurs ailes pouvantes. Et sur ces
murailles sacres au milieu de _graffiti_ obscnes, s'talait l'ignoble
crayonnage de Bibi Cholion: Ferm pour cause d'pizootie. L'exil
tomba  genoux, au milieu des gravats, sur la place o avait t l'autel
honor par tant de preuves de la faveur divine, et rcita avec
exaltation le psaume de la captivit: Seigneur, vos serviteurs aiment
de Sion les ruines mmes et les pierres dmolies; et leur terre natale,
toute dsole qu'elle est, garde leur tendresse et leur compassion.

Il voulut revoir la chambre de Thrse et, gravissant avec prcaution
l'escalier branlant, il s'engagea dans le couloir du premier tage. Pour
sa nature craintive, ces tnbres, ces crevasses du plancher, ces rats
qui s'enfuyaient dans ses jambes, ces toiles d'araigne o il se prenait
le visage donnaient  cette promenade quelque chose de fantastique.
Enfin il arriva, mais la porte qu'il poussait ne s'ouvrit pas sous sa
main, et comme il insistait:

--Qui m'appelle, s'cria une voix sche et furieuse, qui m'appelle?

Et de la porte brusquement ouverte, Lopold vit surgir avec pouvante
une vieille femme, grande et squelettique, enveloppe d'un drap de lit
et arme d'un bton.

--Malheureux! Imprudent! cria-t-elle, arrire!

C'tait la Noire Marie. Elle n'avait pas russi a vendre le couvent, et
trop pauvre pour l'entretenir, elle y trouvait un abri croulant, o elle
se chauffait avec ses planchers et ses poutres.

Quand Lopold se fut ressaisi:

--Je ne veux dplaire  personne, mademoiselle, dit-il, avec cette
grande politesse qui lui venait de la haute ide qu'il se faisait de son
personnage. D'ailleurs, reconnaissez-moi, je suis monsieur le Suprieur
Lopold.

--Suprieur de quoi? reprit la vieille, courrouce. Allez! vous tous,
les prtres, vous ne valez pas mieux les uns que les autres.

Ce que ces paroles trahissaient de rancune contre ses collgues mut
d'un profond bonheur Lopold.

--Mademoiselle Marie, dit-il, c'est la Providence qui me met en face de
vous ds mon retour dans le pays. De grandes choses vont arriver.
Bientt, je vous rachterai Sion au meilleur prix.

La Noire Marie poussa un profond soupir, et invita honntement Lopold 
se reposer un instant chez elle.

La chambre tait dmeuble, mais encombre d'une quantit de provisions.
Ils s'assirent l'un en face de l'autre, sur des sacs de pommes de terre.

Quand le vieil homme se vit dans la chambre de Thrse, devenue l'antre
d'une sorcire, il fut pris d'une sorte d'enthousiasme:

--Je suis Lopold Baillard, disait-il, et je reviens d'exil pour relever
la gloire de Sion.

D'une voix douce, sans une hsitation, avec une parfaite platitude de
termes, mais avec l'autorit du visionnaire qui dcrit ses ides fixes,
il annona que l'_Anne Noire_ tait proche. On en serait averti par
l'apparition de flammes dans le ciel, que mieux que personne, depuis ses
fentres, la Noire Marie tait bien place pour voir venir.

--Le couvent sera peut-tre dtruit, disait-il, qu'importe! Je n'attache
d'importance qu' l'emplacement. Vous savez si je sais construire! Je
dresserai ici ce qu'on n'a vu nulle part.

La vieille l'coulait avec mfiance, en clignotant des yeux, et dans son
visage d'un jaune de cire, o les lvres avaient disparu, la bouche
n'tait plus qu'une fente transversale. Mais  la longue, elle subit cet
art de parler, cette haute grce que Lopold possdait comme aucun
prtre qu'elle et jamais entendu.

--C'est vrai, dit-elle que des emplacements, il n'y en a pas deux dans
l'univers qui conviennent aussi bien pour un monastre. Et cet vque
qui refuse d'y mettre le prix!

Ses cheveux voltigeaient par mches diaboliques.

Soudain, Lopold devint plus solennel encore:

--Mademoiselle Marie, promettez-moi que vous ne vendrez  personne sans
que nous ayons caus.

Elle le lui promit. Alors, il se leva avec une profonde motion et lui
serra les deux mains. Mais soudain, se frappant les genoux, comme s'il
se punissait d'avoir fait un grave oubli, il chercha dans ses poches et
en tira une petite croix de bois blanc:

--Veuillez prendre cette croix de grce chrmatise; elle vous protgera
personnellement,  l'heure de la grande catastrophe.

La vieille fille fit une atroce grimace:

--Merci, dit-elle, vous m'avez dj donn un chapelet de saint Hubert
qui ne m'a pas port bonheur. Il ne m'a mme pas prserv des mauvais
locataires.

Pourtant elle ne lui tint pas rigueur. Quand il se leva pour partir,
elle lui dit de prendre garde, que certaines planches pouvaient
s'effondrer. Et le tenant par la main, elle le mena  travers les
tnbres sur une poutre dont elle tait sre et qui faisait comme un
pont au-dessus du vide.

Quand Lopold, dans l'ombre, redescendit de Sion  Saxon, il fut
longuement suivi, de la fentre du presbytre, par des yeux qui, durant
des annes, n'allaient perdre aucune de ses dmarches. Les Baillard
revenus sur la colline taient plus que jamais sous la surveillance de
la haute police de l'Oblat.

Ds le lendemain, la vie des trois frres fut rgle. Ils se mirent 
courir le pays: Quirin pour placer des vins de Bourgogne, et Franois
pour solliciter des assurances. Quant  Lopold, il se rservait le
commerce des esprits clestes et des mes. L'heure tait solennelle et
les conjonctures d'une exceptionnelle gravit. Le feu du ciel pouvait
tomber demain; il fallait que tout le monde ft sous les armes. Il
s'employa sans dlai  se refaire une arme et  battre le rappel de ses
anciens partisans.

Pour dbuter, il s'en alla visiter ceux qui avaient assist  sa
dernire messe dans le fameux jour de la Pentecte, ou plutt, comme il
disait, le jour du martyre de la Sagesse. A chacun d'eux il apportait,
par un privilge spcial, et par une attention de Vintras, un nom
d'ange. C'tait soulever pour eux le voile d'un grand mystre auquel
l'Apocalypse a dj fait allusion. Lors de la rvolte des anges, les uns
sont rests fidles, d'autres mritrent d'tre prcipits dans l'abme,
d'autres enfin, disait l'Organe, se sont tenus dans une coupable
abstention, et de ce fait furent relgus sur la terre. Les fidles de
Saxon appartenaient  cette troisime catgorie. En leur rvlant leurs
noms d'anges et le secret de leurs origines, Lopold pensait les
enflammer d'une nouvelle ardeur pour le service de Dieu. Soeur Euphrasie
devint Vhudolhael, ange des voix attractives qui portent  Dieu;
Marie-Anne Sellier, Phrumelhael, voix centuple des monts divins; madame
Munier, Prodhahael, leve dans les flammes qui environnent le
tabernacle de Dieu; Pierre Mayeur, Fulsdhelhael, cho des remparts
divins.

Les crmonies reprirent. Aux heures sombres du soir, les Enfants de
l'OEuvre venaient par deux, par trois, chez Marie-Anne Sellier, et quand
cette poigne de zlateurs tait rassemble, le Pontife d'Adoration leur
donnait le dernier tat de la doctrine de Vintras:

--Les catastrophes prochaines se partageront en deux phases: dans la
premire, il n'y aura que le conflit de l'Homme contre l'Homme: ce sera
la grande guerre, l'_Anne Noire_; Sion verra les massacres et les
incendies. Alors les Enfants du Carmel prieront sans agir; ils devront
s'abriter dans leurs demeures sous la protection des armes de dfense,
croix de grce chrmatises, thphilins, hosties personnelles, dictames,
eaux de salut et lgendes bnies pour clore les issues de leurs
demeures. Mais dans la seconde phase, les Enfants de Dieu, qu'ils soient
de la terre, des mondes ou des cieux, auront une action extrieure de
secours, de consolation, de protection, aussi active et tendue que les
malheurs dont ils seront tmoins...

Et il tenait  prciser.

--La premire phase sera annonce par des flammes apparues dans le ciel;
la seconde, par Michal, qui surgira au znith et lancera le mot
d'ordre: _Quis est Deus?_ A cet appel, nous tous, Enfants de la
Misricorde, nous nous prcipiterons au milieu de la lutte comme anges
consolateurs. Notre rle sera sublime. Nous servirons d'intercesseurs
entre la Divinit irrite et l'Humanit corrompue, puis nous btirons
dans les ruines du plateau le Temple de la Rconciliation: _Satiabor cum
apparuerit gloria tua_; je serai rassasi quand la beaut apparatra.

Pendant des annes, Lopold parcourut infatigablement tout le pays. Les
villages le revirent avec stupeur. Vtu tout de noir avec un lger filet
blanc autour du col,  la manire des clergymen, l'trange homme
passait, droit et rapide, un peu vot, la tte incline  gauche, sans
arrter sur personne son regard fulgurant. Il allait, annonant l'_Anne
Noire_ et distribuant sur son passage les noms d'ange, les croix de
grce et les thphilins. Ses adeptes, peu nombreux, mais bien entrans,
se tenaient sous les armes. Ils savaient ce qu'ils auraient  faire ds
la premire apparition du feu dans le ciel. Chacun d'eux tenait dans sa
poche son billet de mobilisation. Il n'y avait plus qu' attendre le
signe annonciateur des vengeances de Dieu. Et Lopold, avec ses yeux
d'une vivacit brusque, qu'il fut chez lui ou en tourne, le guettait,
de jour et de nuit, aux quatre coins de l'horizon.

Jamais d'ailleurs les cieux ne furent plus explicites. Ces crmonies
bizarres, cette distribution d'armes mystiques, cette promotion de
quelques villageois  l'anglit semblaient ravir les puissances
ariennes. En Pologne,  cette date, on remarqua que la pleine lune
portait dans son centre une grande macule noire. Cette lune tragique se
penchait, tantt vers la droite, tantt vers la gauche, se balanant
plus rapidement  mesure qu'elle s'levait au-dessus de l'horizon. Tout
 coup, elle tomba avec une rapidit extraordinaire et remonta
immdiatement. Deux heures plus tard, elle cessa ses balancements, mais
se mit  changer continuellement de figure, tantt s'aplatissant, tantt
prenant une forme elliptique ou carre, mais toujours conservant sa
couleur de sang avec sa macule noire au milieu. Bientt elle fut prise
de tremblements et de mouvements spasmodiques, qui durrent jusqu' ce
que la tache noire dispart. Et pendant tout ce temps, la lune ne jeta
aucun rayon. Elle semblait une grande boule ardente suspendue tristement
dans les airs.

En mme temps que le firmament prodiguait  la petite communaut de
telles consolations, les pestes et les cholras faisaient rage. Le
cercle de menaces et de promesses se resserrait autour de Sion. Et
Lopold, vtu de ses oripeaux d'vque vintrasien, au milieu de son
petit peuple pouvant et ravi, alliait  sa figure trs nette de
visionnaire quelque chose d'un roi de la foire.

Il vivait au centre d'un royaume que son imagination agrandissait sans
mesure. La colline de Sion en demeurait la ville sainte, et le vieux
chteau d'treval y tenait lieu de forteresse.

treval est un des rares chteaux que les guerres du dix-septime sicle
aient laisss  peu prs intacts en Lorraine. Intact, c'est trop dire:
il meurt; mais cette fois les soldats de Richelieu n'y sont pour rien;
il s'effondre de vieillesse. Cette demi-ruine, ancienne rsidence d't
des Bassompierre, encore charmante avec ses trois cours successives,
avec ses linteaux de porte ouvrags et le joli encadrement de ses
fentres, constitue aujourd'hui une petite cit agricole, o plusieurs
familles de paysans se sont organiss des logis. M. Haye, de son vivant,
avait t le personnage le plus important et, en quelque sorte, le maire
sans titre de cette sorte de phalanstre. Hlas! ce vieil ami de la
prosprit et des mauvais jours venait de mourir; les Baillard ne le
revirent pas, mais sa femme, sa fille veuve et ses petits-enfants, 
l'exception de l'an qui tudiait pour tre prtre au grand sminaire
de Nancy, demeuraient encore l, et Lopold venait souvent les visiter
dans ce singulier et plaisant sjour.

Il arrivait gnralement sur les trois heures de l'aprs-midi, envelopp
t comme hiver de son ternel pardessus. Avant le souper, il allait
causer, de porte en porte, dans les trois cours; on lui faisait partout
bon accueil, en considration de ses htes. Vers sept heures, il
rentrait chez Madame Haye. Avant de se mettre  table, quand la jeune
femme se prparait  coucher les enfants, jamais il n'aurait manqu de
leur faire rciter la prire du soir, pour s'assurer qu'ils taient bien
instruits de leur religion. Et ces petits bords dans leurs lits, la
soupe pose sur la nappe blanche, c'tait d'abord une simple et aimable
causerie, jusqu'au moment o, d'une pente fatale, il exigeait qu'on en
vnt  ce qui lui tenait tellement au coeur... Jusqu'alors son sourire
avait t fin et doux; c'tait une figure de bon vieux cur, ou encore
d'ancien officier, anguleuse, sans duret. Mais  mesure qu'il parlait
de l'_Anne Noire_ et des flammes dans le ciel, de la comte et de
l'ange Michal, son extrieur se transformait; les yeux qui clignotaient
un peu devenaient fixes, et le regard brillant; la voix, naturellement
douce et paisible, prenait les accents de la prdication et s'levait 
des effets dramatiques.

--Laissez donc tout cela, Monsieur le Suprieur, disait la vieille Mme
Haye pouvante. Prenez encore une assiette de soupe.

Charmantes soires d'treval! Elles taient l'oasis des tournes
pontificales de Lopold. Mais quelle amertume pour lui de passer oubli
dans les lieux o il avait t puissant. Flavigny, Mattaincourt,
Sainte-Odile! Dans ces villages, c'tait le roi Lear chez ses filles,
plein de douleurs lyriques et de chants  remplir le monde. Un jour
qu'il traversait Mattaincourt, il fut arrt par un homme qu'il avait
jadis plac comme jardinier chez les religieuses. Cet homme, lui ayant
offert un verre de vin, le mena admirer la belle glise qu'on venait
d'lever  la gloire du Pre Fourier, une glise d'un got manir qui
laisse fcheusement dans l'ombre la pauvre maison paysanne du
bienheureux. Il tait entr autrefois dans les plans de Lopold de la
btir, cette basilique, et la vue admirable de ces pierres neuves,
gentiment agences et dores  la mode du jour, lui serra le coeur. Il
resta un long temps immobile et dit tristement:

--Cela restera et mes oeuvres sont tombes.

Mais ces instants de faiblesse taient rares, et toujours l'Ange de la
Certitude venait le relever, et le soutenait sur les routes o il
repartait en frappant la terre de son bton.

Pour se redonner du coeur, pour rafrachir en lui l'ide qu'il se
rinstallerait prochainement sur la sainte colline, il montait au
couvent, se complaisait dans ses ruines, y prolongeait sa ronde
romantique et reprenait avec la Noire Marie le mme ternel dialogue, o
il se faisait assurer qu'elle ne vendrait jamais sans l'avoir averti.

Un jour, il appela la vieille femme, comme il avait coutume, sous les
fentres du jardin. Elles taient grandes ouvertes, et pourtant personne
ne lui rpondit. Il se retira. Mais au cours de la journe, une certaine
inquitude lui vint, et ds le lendemain il retournait l-haut. Les
fentres taient toujours ouvertes, et dans la chambre, la pluie tombait
comme sur la place. Il appela de nouveau, jeta une poigne de terre
contre les vitres, et puis, dcidment inquiet de tant d'immobilit et
de silence, il pntra  travers les couloirs jusqu' la chambre. La
Noire Marie tait l, couche sur le dos et les yeux largement
ouverts... Son arrive mit en fuite toute une arme de rats qui
couraient sur le corps de la vieille femme et qui lui avaient dj mang
les pieds.

vnement d'immense importance! Il sautait aux yeux que le couvent, si
ruin qu'il ft,  cause de sa position minente et de sa longue
histoire, devait redevenir un bien d'glise. Et sur-le-champ un bruit
arriva de Nancy que l'vque en faisait son affaire. Les pauvres
Baillard n'taient pas prts  lui disputer cette acquisition au feu des
enchres. Ils prvirent avec angoisse l'installation solennelle sur la
colline de leurs ennemis les oblats. Ils comprirent clairement ce que
Lopold avait discern ds son retour, que leur vieille ennemie, en
s'obstinant  garder sa ruine, avait favoris leurs chances et collabor
aux plans de la Providence. O drision, mystre! Que les moyens de Dieu
sont cachs! Celle qui avait dcid de leur dchance, ils durent la
pleurer. Ils furent mme les seuls. Tout le pays la traitait de
sorcire; chacun reportait sur ce cadavre saisissant l'horreur
qu'inspirait maintenant le noble couvent disqualifi par les
schismatiques. Lopold, assist de Franois et de Quirin, clbra en
l'honneur de la vieille fille un service funbre selon Vintras. Il
l'introduisit dans la sainte nomenclature des femmes dignes de mmoire,
et proclama devant les Enfants du Carmel que, sous des aspects
dcevants, mademoiselle L'Huillier tait une des faces de l've
Rgnre, une des hosties du monde, sacrifie pour racheter les crimes
de Saxon. _O salutaris hostia!_

Ces pieux devoirs ne purent pas arracher un mot de douceur au sombre
Quirin, ni dissiper la profonde inquitude de Lopold. Au quitter de
l'autel, celui-ci s'en alla seul  travers la campagne. L'ide que
Monseigneur allait possder le couvent le troublait jusqu'au fond de
l'me. Certes, il ne doutait pas des promesses du ciel, mais il ne
pouvait supporter l'ide qu'en attendant les jours annoncs de la Grande
Rparation, la colline ft souille par la prsence du prince-vque de
Nancy, de ses vassaux et de ses vavassaux.

Ses pas le conduisirent du ct d'treval. tait-ce, sans plus, un
instinct du coeur, le dsir d'apaiser son angoisse auprs d'amis
fidles, ou bien accueillait-il un espoir de trouver, dans ce centre de
son diocse, quelques fonds miraculeux pour racheter les btiments de
Sion? Dans un champ, au bas du ravin que domine le chteau, la vieille
Mme Haye tendait son foin avec ses gens. Elle interpella cordialement
Lopold:

--Montez chez nous, Monsieur le Suprieur. Justement vous trouverez
notre petit sminariste qui vient d'arriver en vacances.

Et Lopold trouva l-haut l'an des petits-fils de Mme Haye, celui-l
qui se destinait  la prtrise.

--Ah! dit Lopold, avec sa bonne grce accoutume, vous voil maintenant
avec la soutane.

Il lui en fit des compliments, et sans paratre remarquer la rserve du
jeune homme, il commena de le questionner affectueusement sur ses
tudes:

--Quel trait avez-vous fait cette anne?

--_Le Trait de l'glise_, Monsieur Baillard.

--C'est un trait qui a ses difficults, mais qui est bien intressant.

--Oui bien, Monsieur Baillard, dit avec rudesse le jeune ecclsiastique;
on y apprend qu'il y a des gens qui dchirent la tunique de l'glise.

--Oh! rpondit le vieillard, je vous vois venir... (Il disait cela sans
amertume et mme d'un air souriant.) On vous a endoctrin contre nous.
Nous sommes des damns.

--Parfaitement, Monsieur Baillard.

De sa belle voix noble et tranquille, Lopold commena de se justifier.
Mais le jeune abb visiblement suivait une consigne:

--Monsieur, il y a assez de temps que vous venez ici pour dtourner mes
parents de la vraie foi...

--Je comprends ce que vous voulez, dit alors Lopold.

Et sans rien ajouter, il quitta la maison.

Au bas de la cte Mme Haye le vit revenir avec surprise.

--Comment, Monsieur le Suprieur, vous ne demeurez pas comme d'habitude
pour le souper?

--Bonne mre, on m'a chass.

--Chass! Et qui donc?

--Votre petit-fils.

La vieille femme fut indigne.

--Comment! Chasser Monsieur le Suprieur! Un saint! Un homme  la
cheville duquel ce gamin n'ira jamais! Il ne sait donc pas qu'on venait
pour vous entendre de sept lieues  la ronde!

--Que voulez-vous, bonne mre, il coute ce qu'on lui dit... Il en aura
des compliments  la cure de Sion.

En vain essaya-t-elle de ramener son vieil ami  treval. Lopold ne se
laissa pas convaincre, et, rempli d'amertume, il reprit le chemin de
Saxon.

Ce n'tait pas pour y trouver la paix. Sous le pauvre toit de Marie-Anne
rgnait une atmosphre d'angoisse et de grandeur. Quirin et la soeur
Quirin, qui considraient qu'eux seuls subvenaient aux besoins de la
communaut, ne cessaient de rcriminer sur les repas, sur toute la vie
qu'ils trouvaient trop misrable. Leur dispute remplissait la maison,
rumeur sourde et servile d'ailleurs, au-dessus de laquelle se tenait le
silence souverain de Lopold.

Ce soir-l, aprs qu'ils eurent mang leurs pommes de terre et termin
leur chtif dner, les trois frres demeurrent runis, Lopold assis
prs de la fentre,  travers laquelle se montrait, derrire les arbres
fruitiers, la pente qui glisse de Sion vers Chaouilley, et les autres,
comme  l'ordinaire, n'osant gure causer qu' voix basse. On entendait
dans les chnevires les chiens du village aboyer. Il n'y avait pas de
chandelle allume dans la pice, mais elle tait tout claire par la
pleine lune, et l'on distinguait en silhouette la figure de Lopold,
immobile sur la chaise o il tait venu s'asseoir en sortant de table.

A quoi rvait-il, le vieux prtre, son coude appuy sur le bord de la
croise, et ne quittant pas du regard les nuages? Y voyait-il les
contours de ses domaines perdus, les formes de Sainte-Odile, de
Flavigny, de Mattaincourt? Tenait-il les toiles comme autant d'mes
restitues  la pure lumire par sa propagande? Ou bien, se dpassant
d'un nouvel chelon, s'levait-il au-dessus des dsirs terrestres,
au-dessus du souci plus noble des mes, pour atteindre, sur l'chelle de
Jacob, le point d'o le Voyant participe aux songeries du ciel? Hlas!
il fallait que de ses ambitions, de son apostolat et de ses hautes
folies, il redescendt au niveau de son petit monde divis, mcontent,
insatisfait, et qu'il entendt  ses pieds, au ras du sol, la dispute:

Marie-Anne dnonait que Quirin et soeur Quirin buvaient en cachette le
vin dont ils faisaient commerce pour la communaut.

--Menteuse! rpliqua la soeur Quirin. Qui est-ce qui travaille ici?
Aujourd'hui encore, Quirin a plac quatre barriques.

Tout cela murmur, chuchot plutt que parl.

Le bon Franois chercha une diversion. Il demanda qu'on ft lecture de
la dernire lettre de Vintras. Soeur Euphrasie la prit sur le bureau de
Lopold, alluma une chandelle et lut  haute voix:

Sion pleure, Sion est abattue. Mais il n'en sera pas toujours ainsi, et
le Seigneur la relvera, et ceux qui ont souffert, qui ont t repousss
 cause de la Sion que le Seigneur veut difier, se rjouiront, et ils
feront retentir le lieu saint de leurs cantiques d'allgresse.

Tous furent merveills de cette prdiction, qui venait si bien  propos
pour proclamer la vanit des projets de l'vque sur le couvent, et
Marie-Anne, qui avait un got dcid pour le gnie enthousiaste des
lettres de l'Organe, s'cria, comme devant le fait le plus tonnant:

--Il parat qu'il ne boit jamais une goutte de vin?

--Et comment en boirait-il? observa Quirin avec aigreur. Ils n'ont
l-bas que de la bire.

Le bon Franois, en toute innocence, suggra alors qu'il serait
convenable d'envoyer une barrique  Londres pour faire une politesse 
Vintras.

Quirin rpondit froidement qu'il enverrait bien volontiers un trs bon
ordinaire, mais qu'il voulait savoir comment il rentrerait dans ses
frais.

A ces mots Franois clata, quoique toujours en se gardant de trop
lever la voix:

--N'avez-vous pas honte, mon frre, de rclamer de l'argent?
Oubliez-vous tout ce que l'Organe a fait pour notre an et ce que,
nous-mmes, nous lui devons au spirituel? Allez-vous lui marchander un
peu de vin dans le moment o il nous garantit le relvement de Sion?
Tenez, ce n'est pas une pice de vin commun que nous devrions lui
envoyer  titre gracieux, mais une pice de vin fin.

Lopold n'eut pas un mot qui le mlt  cette dispute. Il semblait plus
concentr et plus inabordable que jamais. Sa pense fuyait de telles
bassesses. Son visage ne se tourna mme pas vers les querelleurs. Il ne
voyait pas les tres humbles et doux qui s'abritaient dans son ombre: il
ne les voyait pas davantage s'ils s'avilissaient. Et il se mit  marcher
dans la chambre en profrant, comme pour lui-mme, des choses terribles,
des injures sur Saxon:

--Saxon la brutale, Saxon la huronne, ville de pillards et d'Amalcites!
Tes cavernes sont remplies des dpouilles ravies  tes bienfaiteurs de
Sion. Et maintenant ton esprit d'iniquit, d'un flot grossi, vient
envahir la maison du Juste d'treval et souiller jusqu'ici les esprits
consacrs par Vintras. Le doute m'environne, m'assaille et me flagelle.
La Noire Marie, bien qu'elle ft l'instrument de grands desseins
providentiels, a dout. Pour la purifier, le ciel a d la livrer aux
btes immondes, que seul j'ai chasses. Un doute gisait dans l'me du
plus juste des hommes et l'a fait prir, et j'ai vu aujourd'hui ce germe
mortel se trahir, s'panouir odieusement dans les actes et les propos de
son malheureux petit-fils. Plus prs de moi, le doute fait ses ravages.
Ceux qui l'accueillent dans leur me mourront. Que la hache se lve et
s'abaisse  coups rpts; elle m'branche, mais c'est pour que j'lance
ma tte plus haut.

Aux accents de cette grande voix, il semblait qu'une clart spulcrale
ft projete sur un rprouv. Tous s'cartaient de Quirin et de soeur
Quirin. Franois se reculait dans l'ombre du lit. Son souffle fort et
entrecoup rvlait un tat d'motion violente. Dans cette hypertension,
les trois paysannes aux cheveux gris, aux paules courbes, taient
prtes  enfourcher le manche  balai, et par la chemine, dans un
tourbillon,  s'enfuir vers la ronde des sorciers. Lopold s'en retourna
prendre, contre la fentre, son poste ternel de guetteur du ciel.

L'atmosphre dans cette masure devenait irrespirable. A la fin de la
semaine, la nouvelle arrivait de Nancy, certaine et dfinitive:
Monseigneur achetait le couvent, et l'on ajoutait que les oblats
sollicitaient d'y tablir des pres de leur congrgation. Aux yeux de
Quirin, c'tait la partie perdue. Il prit la dcision de ne pas
s'attarder davantage. Et bientt, ce prtre paysan,  la figure jaune et
maigre, avec quelque chose  la fois de chtif et d'inusable, quitta
Saxon pour se remettre avec la soeur Quirin sur la route de l'aventure.
Il tait las d'une religion dont l'autel ne nourrissait plus ses
prtres. C'est qu'il ne se faisait pas un sentiment assez potique de
lui-mme pour se consoler de cette vie misrable, en songeant qu'il
tait un pontife errant sur les chemins et qui cache ses pouvoirs divins
sous les fatigues d'un voyageur de commerce. N'accusons pas son
prosasme. La vie auprs de Lopold voulait une me trop tendue. Lopold
n'tait pas le prtre qui lit et mdite les psaumes, mais le prophte
qui les ressuscite dans sa propre destine. Quirin voulait vivre, il
devait s'en aller. Franois, tendre et soumis comme il l'tait, ne
pouvait que mourir.

Toutes les preuves, qui avaient tann et durci Lopold, avaient dlabr
l'organisme, jadis si puissant, de Franois. Maintenant il se sentait 
la merci d'un battement de son coeur affaibli. Il dut peu  peu renoncer
 ses tournes de courtier d'assurances, et pour tuer l'ennui, il
recourait aux distractions d'un vieux paysan. Il allait chercher des
salades de pissenlit dans les herbes de la colline, ou bien  la saison
cueillir les prunelles sur les haies de Vaudmont. Le bon gant avait
toujours t un peu port sur la bouche; il excellait  distiller de ces
petites baies une savoureuse eau-de-vie, et volontiers il faisait des
politesses avec son lixir. Assis prs de la fentre, dans les longues
journes o Lopold tait absent, il cherchait  entrer en conversation
avec les passants. Ceux-ci taient-ils dsarms par la transformation
qui s'tait produite dans le pauvre homme  mesure que l'on s'loignait
du temps o il tait tout jovialit? La maladie et la misre
avaient-elles purifi  leurs yeux cette grosse figure, hier rjouie et
maintenant toute bouffie? Il y en avait qui ne faisaient plus difficult
pour entrer dans la maison de Marie-Anne, et certains mme, comme Bibi,
le sceptique du village, en recherchaient l'occasion.

--Bibi, lui dit un jour Franois, notre adhsion  l'oeuvre de la
Misricorde est tout ce que l'on peut nous opposer. Eh bien! c'est une
affaire de conscience. Pourquoi ceux qui ignorent ce que nous savons
voudraient-ils nous condamner? Nous nous chargeons de notre fardeau et
ne l'imposons  personne. C'est Dieu qui sera ici le juge comme il l'est
ailleurs.

Puis il se mit  lui expliquer la doctrine de Vintras.

Bibi avait cout sans mot dire, en sirotant sa liqueur, et quand le
grand Franois lui dit pour finir:

--tes-vous persuad, Bibi?

Il rpondit:

--Je suis persuad que je n'ai jamais bu de si bonne prunelle.

Et si l'interlocuteur ne trouvait pas l'chappatoire de ce farceur de
Bibi, s'il rpliquait  la Sagesse par quelque argument de bon sens, la
scne tait encore plus comique: le grand Franois expliquait trs
srieusement qu'il tait en possession de quatre cent dix-neuf raisons
prouvant la vrit de sa cause, et qu'il se sentait particulirement
appuy par le prophte Isae, sans parler d'zchiel et de Jrmie. Il
ne s'arrtait que vaincu par ses battements de coeur.

Aucun des propos du pauvre garon, nulle des dmarches de Lopold
n'chappait  la cure de Saxon. Le Pre Aubry, sachant avec quelle force
rejettent, sur un vieux sol religieux, les plus profonds instincts que
semblaient avoir chasss les prires et l'eau bnite, aurait voulu vider
l'abcs, y mettre le fer et le feu. C'tait bien l'avis de l'vque.
Nulle transaction avec le diable, pas d'armistice avec l'enfer! Mais en
sage prlat, il ajoutait: C'est avant tout sous le silence que vous
devez les craser. Fidle  cette consigne, l'Oblat ne bougeait pas, se
bornait  se tenir sur le qui-vive et  se procurer, quasi chaque jour,
une sorte de rapport militaire sur ce qui se passait dans la secte.

Un matin, le facteur, en montant le courrier au presbytre, avertit la
servante que Franois Baillard venait de passer une nuit trs mauvaise
et qu'il tait au plus mal. La bonne femme prvint aussitt son matre,
qui, laissant l son djeuner, se hta de descendre chez Marie-Anne.

Ce n'tait pas la premire fois que l'Oblat assistait  l'agonie d'un
Enfant du Carmel. Jamais il n'prouvait de rsistance et tout se passait
comme si le moribond avait t un paroissien ordinaire. Mais un prtre
hrtique et qu'il faut ramener dans la communion de l'glise! L'Oblat
ne mconnat pas la difficult; seulement il compte sur la Providence
pour l'assister, cette fois encore, comme elle n'a jamais cess de le
faire depuis son arrive sur la colline. Grce au ciel, toutes les
positions des Baillard n'ont-elles pas t successivement emportes? Le
couvent vient de leur tre repris sans espoir de retour; ils sont bannis
de leur forteresse d'treval; Quirin a fait dfection. L'extrmit o se
trouve Franois, c'est une nouvelle tape dans la voie que la Providence
a marque au Pre Aubry, et qui est d'installer son ordre dans
l'ancienne demeure des Tiercelins. C'est pour la gloire de Dieu et pour
la grandeur de l'Institut des Oblats de Marie qu'il demande de surmonter
l'endurcissement de Franois. Il se rappelle, comme un heureux prsage
la faveur qu'il a reue du ciel, le jour dj lointain de son arrive,
quand il a recueilli dans ses bras un mendiant moribond. Il va assainir,
purifier l'me d'un mourant, quoi de plus simple! C'est jeter du chlore
dans une maison o vient de s'achever une maladie infectieuse. Ainsi
raisonne le Pre Aubry; il descend la colline avec une haute conscience
de son devoir, mais sans inquitude sur le rsultat final; il se fie
dans la valeur de ses arguments et dans les sentiments qui naissent
naturellement  l'approche de la mort.

Marie-Anne Sellier lui ouvrit.

--Il va mourir, dit-elle. Monsieur le Suprieur est absent depuis trois
jours; nous ne savons o le prvenir.

Soeur Euphrasie, entendant des voix, arriva dans le couloir. Elle
pleurait et elle dit:

--Depuis ce matin il touffe. Ce sont toutes ces histoires avec
Monseigneur qui lui ont bris le coeur.

Toutes deux menrent l'Oblat dans une pice au premier tage.

Le bon Franois, envelopp de couvertures, gisait dans un fauteuil, la
barbe trs longue et la face toute violette.

Le prtre s'approcha et lui prit la main:

--Cher Monsieur Franois, c'est moi, votre cur, votre ami.

Puis, voyant que le temps pressait, il lui demanda s'il ne voulait pas
recevoir les derniers sacrements.

Franois indiqua par signe qu'il le voulait bien.

Alors l'Oblat lui dit avec une sorte de jovialit, en dsignant au mur
les thphilins et les croix de grce:

--Eh bien! Monsieur Baillard, nous nous entendons, n'est-ce pas, pour
renoncer  tous ces prestiges qui vous ont abus?

Franois fit un effort pour parler et visiblement pour dfendre Vintras.
Mais l'Oblat l'interrompit et lui reprsenta qu'il n'y avait que deux
moyens de recevoir une mission divine: le premier par la voie
hirarchique, qui vient des aptres, et le second par un appel spcial
de Dieu, prouv par des miracles irrcusables, et il finit son discours
en disant:

--Les prodiges de Tilly avaient-ils les conditions de vracit divine
exiges par la thologie?

--Ils en taient redondants! s'exclama pniblement le moribond.

L'Oblat fut interloqu. En vain reprit-il ses arguments un par un: il ne
trouvait pas l'entre du coeur de Franois, non plus que du coeur des
deux vieilles femmes, qui se tenaient debout de chaque ct du fauteuil.
Il sentit qu'il faisait fausse route, battait les buissons, laissait
s'couler des minutes irrparables; il s'irrita, leva trop la voix. Et
comme Euphrasie se penchait, Franois lui dit avec son dernier sourire,
o l'on crut voir un indicible mpris.

--C'est Gros-Jean... qui veut... en remontrer  son cur.

Puis il entra en agonie.

L'Oblat regagna sa cure plein de tristesse et se reprochant d'avoir t
le mauvais champion de Dieu. Par lgret, par imprudente confiance en
soi-mme, il avait oubli le charme puissant qu'il a plu au Crateur de
laisser  Satan, et il n'avait pas su faire clater aux yeux du pauvre
abus la force de la vrit. Toute la nuit, bourdonna  ses oreilles la
plainte de cette me qu'il n'avait pas su atteindre, qu'il avait laisse
s'enfuir, opinitre et non rconcilie...

Les portes de l'glise se fermrent devant le cercueil du schismatique.
Cette rigueur, conforme au droit canonique, fit un immense effet dans
toute la population. Le jour de l'enterrement, soeur Euphrasie, navre,
humilie  la pense que l'homme qu'elle vnrait s'en irait au
cimetire sans tre accompagn de personne, alla trouver une vieille
femme pauvre et lui offrit vingt francs pour suivre le convoi.

--Mes fils, ma famille ne me le pardonneraient pas, rpondit celle-ci 
la soeur. Gardez vos vingt francs.

Les Enfants de l'OEuvre se tapirent au fond de leurs maisons. Soeur
Euphrasie, Lopold et Marie-Anne Sellier, tous les trois seuls,
accompagnrent et portrent le corps au petit cimetire de Sion. Le
maire, toutefois, marchait devant le cercueil. tait-il donc  quelque
degr son adepte? ai-je demand  l'un des survivants de cette
lointaine poque. A quoi pensez-vous? Non, certes! m'a-t-il rpondu;
mais c'tait comme reprsentant de l'autorit et pour qu'un homme
baptis, un ancien cur, ne ft pas enterr comme un chien.

On planta une haie entre la tombe de Franois et les autres tombes pour
tmoigner que, mme dans la mort, le prtre schismatique demeurait
spar des fidles.




CHAPITRE XVI

LES SYMPHONIES SUR LA PRAIRIE


Ni l'abandon de Quirin, ni la mort de Franois n'abattent Lopold. Bien
au contraire. Tous les liens qui retenaient encore son imagination
semblent briss: il se livre  son coeur. Franois tait son moyen de
communiquer avec les vivants. Il ne les connatra plus. Il en sera
ddommag. Milton ayant perdu les yeux voit se drouler dans sa
conscience le monde des formes ternelles; Beethoven devenu sourd n'est
plus importun par le bruit de la vie, ne prte plus l'oreille qu'aux
harmonies intrieures. Lopold a toujours voulu crer, terniser son
me. Par la pierre, d'abord: il btissait des murs, murs d'glises et de
couvents. Le jour o, faute d'argent, il dut cesser d'assembler des
pierres, il ne renona pas  construire: il assembla et tailla des
pierres vivantes. Et maintenant que le cnacle de ses fidles s'est
dlit sous l'action du temps, de la misre et de la mort, maintenant
qu'il est seul, dmuni de tout et de tous, il construit encore: il btit
avec ses rves. C'est l'homme aux trois recommencements, qui se
parachve, s'prouve, et, de deux formes imparfaites, se dgage pour
surgir rare et bizarre et monter dans les cieux. Il a rompu violemment
le cble qui le rattachait  la terre ferme; il a lev les ancres; il va
 travers les nues,  la merci des quatre vents.

La ncessit matrielle l'oblige  reprendre la suite des affaires de
Franois, pour les assurances, et de Quirin, pour la maison Galet, vins
et vinaigres,  Dijon. Toute la semaine, il court les villages; du lundi
au samedi soir, il est un commis voyageur qui fait des assurances et qui
vend du vin. Ces fastidieuses besognes ne le dnaturent pas. Excd,
abaiss, il se tourne avec d'autant plus de force vers les solitudes du
ciel; il y guette les signes qui vont annoncer l'intervention vengeresse
de Dieu; et la pense de sa colline le remplit, comme la pense du
tabernacle remplissait l'me de David au dsert. C'est le cerf qui
soupire aprs l'eau des fontaines.

Le dimanche tait le jour bni o, sur la cte de Sion, il rechargeait
d'esprance son me. Dans la plaine, toute la semaine, le monde lui a
paru couvert de tnbres, mais depuis les hauteurs de Sion-Vaudmont, le
septime jour, la vie va lui apparatre resplendissante de lumire. Ds
la premire heure, en prsence de Marie-Anne Sellier, de soeur
Euphrasie, de Madame Mayeur et de quelques autres, il clbre la messe
selon Vintras. Il prie pour ses anciennes paroisses, pour les
religieuses de Flavigny et de Mattaincourt, pour les frres et soeurs de
Saxon, pour tous ceux dont il a reu jadis dans ses qutes les
offrandes. Ces ombres fidles l'entourent, comme les souvenirs des jours
heureux se pressent pour le consoler, autour d'un vieillard. A ces mes
clientes, il promet la meilleure part des prosprits qu'il attend, et
sitt l'office achev, il les entrane. Il s'achemine avec leur troupe
invisible vers le sommet de la sainte montagne. Non pas vers son cher
couvent, vers son glise de jadis! Depuis la reprise des ruines par
l'vque, la belle terrasse de Sion ne dit plus rien au coeur de
Lopold. En toute saison, par tous les temps, il gravit l'un des
sentiers qui mnent aux parties les plus dsertes du haut lieu. Il
chappe  l'empire du raisonnement. Les ftes sans frein de
l'imagination commencent.

Sitt que Lopold arrive sur les chaumes, c'est comme si de toutes parts
se levait une assemble de choristes. Le vent perptuel, la plaine
immense, les nuages mobiles veillent la grande voix de ses ides fixes.
S'il baisse les yeux, il dplore son domaine perdu; s'il les lve, il
attend le signe divin. En sorte que c'est un continuel vertige, sur ce
double gouffre de la terre et du ciel, de ses regrets et de ses
esprances. Et si, par aventure, les lments le laissaient insensible
et dans un tat d'atonie, il avait pour s'mouvoir un moyen en quelque
sorte mcanique. Chacune des phrases de l'criture o se trouvent les
promesses que Jehovah adresse  Sion exerait sur lui une puissance
magique. La sonorit seule de cette syllabe de Sion suffisait  soulever
son me. Il se rptait indfiniment la monotone et puissante posie des
psaumes, jusqu' ce qu'il ft parvenu  un certain degr de chaleur et
que son coeur se mt en mouvement.

Vieux coeur sacerdotal, rose de Jricho! Cette musique orientale, en
mme temps qu'elle le ranime, le jette  la divagation. Il semble que le
malheur ait t pour lui cette coupe magique pleine de vertus, de chants
et de prires, ce breuvage enchant qui confre la possession des
mlodies. Un vieux dessin reprsente le pape saint Grgoire crivant ses
neumes tandis que la colombe du Saint-Esprit lui introduit son bec dans
l'oreille. Lopold reoit son inspiration d'un oiseau fou. Le paysage
tient au vieux prophte de longs discours universels. Lopold est le
lieu d'une multitude de rveries intenses, de la plus haute
spiritualit, mais perdues, abmes sous une avalanche de choses
informes, obscures, enchevtres. C'est tantt une posie gale, pleine
et presse comme le dbit d'un fleuve, tantt une suite d'envoles,
d'lans triomphants au-dessus de la plaine, de longues fuses perdues.
Rien qui puisse se transmettre comme une notion terrestre ou cleste,
rien de concevable et d'intelligible, mais lui, il s'y retrouve; il a
ses points cardinaux, les points autour desquels indfiniment tournoie
sa pense: le repaire des renards (entendez le couvent o gtent les
oblats), les faux amis (entendez l'universel abandon dans la mauvaise
fortune), le fond de Saxon et toutes les humiliations accumules l
depuis vingt ans; trois, quatre ides, toujours les mmes, trois, quatre
thmes qu'il mdite et qu'il nourrit des couleurs du ciel et de la
plaine, mles avec tous ses chagrins.

Ces motions, ces grandes symphonies d'un vaincu, s'il avait su les
recueillir et leur donner l'expression musicale (qui, mieux qu'aucune
autre, leur et, semble-t-il, convenu), le vieillard aurait pu, comme
faisait Beethoven en tte de ses partitions, mentionner les scnes
relles et les jours de sa vie d'o elles taient sorties; il aurait pu,
comme le grand Allemand inscrivait Souvenir de la vie champtre,
inscrire sur telle et telle rverie Village des ingrats vu par un jour
de novembre ou bien Visite de l'exil aux domaines dont il est
dpouill. Lopold avait des dimanches pareils  Thrse, d'autres
pareils  son frre Franois,  Vintras, et des petits jours de mars qui
rappelaient l'aigre Quirin. Les sentiments mystrieux qui s'veillaient
dans cette me extravagante s'en allaient se mler aux bues de la
terre, des arbres, des villages lointains, des cieux chargs de neige.
Oui, l'on imagine que, d'une telle matire morale et physique, Beethoven
et cr des symphonies, Delacroix des tableaux sublimes, et Hugo les
pomes bruissants de sa vieillesse. Mais il s'agit bien de cela pour
Lopold! Il fait sur son plateau, le dimanche, une vritable veille
d'armes. Demain vont clater les grands vnements annoncs par Vintras;
demain, c'est l'_Anne Noire_. Dj les temps s'assombrissent. Des
crevasses s'ouvrent dans le soleil. L'Organe les a vues. Et dans ses
grandes solitudes dominicales, Lopold ne s'gare pas en libre posie:
mthodiquement il dnombre dans les nues ses lgions de secours, chaque
semaine augmentes, qui s'assemblent...

Au milieu du plateau,  l'ore du bois de Plaimont, et non loin de la
croix rige par Marguerite de Gonzague, on trouve une lande o les
bergers disposent sur l'herbe rare, pour leurs jeux, des pierres dont
les amoncellements rappellent les cromlechs de Bretagne. Sur un bois de
pins familiers aux oiseaux de nuit, des pins d'un noir presque bleu, le
vent gmit, et  l'cart, dans un isolement qu'on dirait volontaire, un
vieux poirier se dresse, g peut-tre de trois cents ans, et que j'ai
lieu de prendre pour un arbre penderet. Ils commencent  se faire trs
rares, ces arbres, choisis pour servir de gibet parmi les poiriers
sauvages les plus robustes et les plus hauts placs de la seigneurie, et
qui formaient autrefois un des lments officiels du paysage lorrain.
(Callot les a souvent reprsents avec leurs fruits.) Les services du
vieux poirier de la colline sont oublis des nouvelles gnrations, mais
des corbeaux, non. Ils viennent toujours en grand nombre se poser et
croasser sur ses branches. Par un temps bas, sur cette lande, il y a du
mystre. Lopold s'y complaisait; il y retrouvait ces grands
pressentiments d'un nouvel ordre du monde qu'il avait eus  Tilly, quand
il parcourait avec son matre Vintras le plateau qui domine la riante
valle de la Seulles, un plateau o des petits bois encadrent des
labours, un lieu agrable et bucolique et, bien que peu loign du
village, d'une solitude intense. Impossible de rver un endroit plus
loign du grand aspect austre de Sion, et pourtant les deux paysages
adressaient les mmes discours au sombre promeneur. L-bas et ici, le
Dieu de misricorde et de vengeance tait de la mme faon sensible 
son coeur.

C'est auprs du vieux poirier penderet et de la sombre pinde que
Lopold, dans ses magnifiques concerts du dimanche sur la montagne,
trouve le chant liquide, la cantilne la plus suave et la plus
immatrielle. C'est ici qu'une mlodie s'lve de la masse symphonique.
Le pontife franchit les degrs sur l'chelle invisible, et de motif en
motif s'lve au monde des esprits. Nous ne rencontrons plus de fes au
bord des fontaines, ni de fantmes sur les cimetires; pourtant ces
esprits flottent toujours sur leurs domaines, et nous les verrions
encore si notre me avait reu l'ducation approprie. Pour Lopold
Baillard, au centre du mystrieux univers, la colline est peuple
d'tres surnaturels. Il les appelle les anges. Il peroit leurs
prsences invisibles  la traverse du bois de Plaimont, ou s'il respire
la fracheur des trois sources. Et quand du fond de son me s'lvent
des rveries non influences par sa raison, il ne doute pas que ce ne
soient les voix des messagers ariens, avant-coureurs de l'arme runie
pour la dlivrance prochaine. Voil ses vengeurs qui s'assemblent. Le
visionnaire assiste  la mobilisation de ses allis clestes. Il
contemple les phalanges divines, il assiste au conseil des chefs, il
glorifie les ordres de Dieu.

Et le soir, aprs ces grandes randonnes, Lopold, de retour chez lui et
attabl devant une table pauvrement servie, raconte son aprs-midi,
passe au milieu des cohortes angliques, avec des dtails tout plats et
un accent patois, comme il ferait le rcit d'une revue sur le plateau de
Malzville. Quel trange, quel dconcertant spectacle, ce prophte qui
mange une soupe et une salade, en racontant tout  son aise  deux
vieilles femmes de campagne les extrmes folies de l'imagination
humaine!

Lopold a trouv le bonheur, son bonheur. Ce n'est plus de construire
des chteaux, c'est de dlivrer le chant qui sommeille dans son coeur.
Jadis, il voulait l'exprimer, cette musique profonde, en btiments, en
crmonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux que s'il
l'et ralise dans une forme sensible. A cette heure, il s'enivre de ce
qui faisait dans son me le support mystrieux et puissant des oeuvres
qu'il rvait de crer. Marie-Anne dessert la table, lave la pauvre
vaisselle, mais ne cesse pas un moment de prter l'oreille aux propos de
son matre, et entre ces deux tres, des intuitions et des visions d'un
caractre si tendu et si solennel deviennent un paisible bavardage, un
peu commun, qui dure jusqu' ce que la vieille femme se couche.

Alors le pontife prend le recueil des lettres qu'il amasse prcieusement
de Vintras, et fort tard dans la nuit, sous la lumire d'une pauvre
lampe, la seule allume  cette heure dans Saxon, il mdite leur sens
cach et suppute le moment o tous les corps de l'arme cleste
entreront en campagne.

Le lendemain, le cycle de la vie terre  terre recommenait. Lopold
retournait se charger de dsirs mystiques dans la mdiocrit de ses
occupations professionnelles. Il reprenait ses courses pour le vin de
Narbonne et pour les assurances. En sorte qu'il en tait de cette vie,
o les dimanches taient ainsi espacs au milieu des soins les plus
prosaques, comme de ces vieilles popes o, dans l'entre-deux des
beauts, le pote s'endort.

Quand ils faisaient leurs qutes  travers l'Europe, les frres Baillard
aimaient visiter les champs de batailles napoloniens. Aujourd'hui
Lopold, en vendant du vin, en plaant des assurances, prouve toujours
le mme besoin de s'mouvoir, mais plus spiritualis; il aime visiter
les glises, les vieilles forts, les valles solitaires, les sources...
Il allait  pied le plus souvent. Pour se reposer, il n'entrait gure 
l'auberge. Certes, il aurait donn du srieux, voire quelque noblesse 
la table du cabaret par ses grands _benedicite_, et les paysans si
graves, si polis, ne l'auraient pas distrait, mais il prfrait
s'asseoir sur les bancs de l'glise ou, mieux encore, dans la belle
saison, sous les vieux arbres qui poussent prs des tombes. Il
s'accordait tout naturellement avec les morts, puisque comme eux il se
trouvait mis hors de la vie. Il partageait leurs grandes esprances et
rptait avec les inscriptions funraires: Mon corps repose en
attendant la Rsurrection.

tranger aux soucis et aux joies de la famille, exclu des soins de la
vie publique, priv d'amiti particulire, ddaigneux d'aucune
distraction vulgaire, il ne voyait et n'entendait, au cours de ses
monotones tournes, que ce qu'il y a d'ternel et quasi d'essentiel en
Lorraine. Il s'accordait avec tout ce qui est silence et solitude; il
ramassait et ranimait tout ce qui lui faisait sentir le mystre et la
divinit. Lopold vivait comme un moine: Saxon tait sa cellule, toute
la Lorraine son promenoir.

Chaque jour, la cloison qui sparait ses dimanches et ses jours de
travail cdait sous la pousse de ses forces intrieures; il ralisait
l'unit de sa vie, il pntrait tout de religion. Rejet par les
prtres, il prenait pour sa part ce qu'ils laissent, tout ce qui flotte
de vie religieuse et sur quoi l'glise n'a pas mis la main. Avec un
amour dsespr, ce maudit, toujours marqu pour le service divin,
ramassait les pis ddaigns.

Lopold aimait prier auprs des sources. Ces eaux rapides, confiantes,
indiffrentes  leur souillure prochaine, cette vie de l'eau dans la
plus complte libert le justifiait de s'tre libr de tout bien
dogmatique. C'est un miroir des cieux. Qu'en va-t-il devenir? Elles
jaillissent et d'un bond ralisent toute leur perfection. A deux pas,
elles se perdent. Il songeait  Thrse, il songeait  ces vies trop
parfaites qui se corrompent sitt qu'elles sont sorties de l'ombre. De
ces eaux courantes mles  ses penses hrsiarques et  ses souvenirs,
Lopold faisait spontanment des prires. Peu  peu, il se donna mission
de bnir et d'absoudre les rprouvs qui reposaient dans les champs
mortuaires des lieux sur son passage. Il rejoignit au fond des tnbres
les ombres de ceux qui naquirent trop tt pour connatre Vintras et
recevoir sa consolation. Souvent, il lui arrivait de chercher les
vestiges des maladreries et de rver indfiniment sur les villages o
furent allums le plus de bchers. Son coeur s'panouissait dans cette
compagnie imaginaire des lpreux et des sorciers. C'tait une arme
invisible qu'il levait. Il recrutait  travers les sicles la troupe
immense de ceux qui veulent tre vengs.

Parfois, au soir de ses longues journes exaltes, l'trange commis
voyageur de la maison Galet  Dijon voyait les tertres funraires les
plus abandonns, ceux que ne dcore aucun marbre, mais seulement un
gazon inculte, voler en poussire, et ce nuage emport par la tempte
dcouvrait  l'infini une plaine de fontaines jaillissantes, sorte de
rponse  son ardente nostalgie et de promesse solennelle d'un prochain
apaisement.

Qu'importe  Lopold qu' cette date les Oblats se multiplient sur la
montagne et qu'ils entreprennent d'y rebtir le couvent! Ils n'occupent
de cette terre religieuse que la largeur de leurs semelles, et sous
leurs pieds comme sur leurs ttes, c'est une immense protestation. Les
imprudents trangers! ils viennent offenser le fils de la colline,
qu'entourent les plus puissantes amitis souterraines et clestes! Le
vieillard, au coeur de qui se multiplient les gages de victoire, ne
tourne mme pas vers eux son regard. Que leurs architectes et leurs
maons s'empressent  profaner les murs des Enfants du Carmel,
l'injustice ne prvaudra pas. Les murs et le sol mme le clament; la
montagne de Sion s'entr'ouvre et dlgue un mystrieux messager.

Des ouvriers, qui tiraient de la pierre pour les constructions des
Oblats, dcouvrirent dans un champ du plateau,  quelques pas du chemin
que les processions et les thories ont suivi de toute ternit, des
monnaies, des plats en bronze, des fibules, des agrafes, des pingles
d'os et d'ivoire et puis une petite statuette de bronze qui souleva dans
tout le pays une grande curiosit et un peu de scandale. C'tait un
hermaphrodite. On monta des villages pour le voir. Lopold y vint comme
les autres. Marie-Anne Sellier et soeur Euphrasie l'accompagnaient. Les
ouvriers avaient install l'idole sous l'abri o ils mettaient leurs
outils. Elle se tenait debout; sa tte tait d'une femme, au profil
charmant, avec de longs cheveux retenus en chignon par une bandelette;
sa poitrine d'un jeune homme: elle cambrait son petit corps et tendait
les bras avec langueur.

Lopold n'tait pas archologue; il restait devant le petit Dieu sans
penses claires, mais il le respectait. Il voyait l un puissant repos
exprim d'une manire qui, pour ce vieillard grave, gardait un caractre
sacr. Il regardait sans songer  s'tonner et encore bien moins 
railler, en homme du sanctuaire et en paysan, pour qui tout ce qui sort
de sa terre devient un trsor. Autour de lui, on faisait des
plaisanteries grossires. Voil leur ancien dieu, et nul d'eux ne lui
fait accueil. En reparaissant  la lumire, le dieu, qu'un fidle jadis
enterra, ne rencontre de sympathie que dans le coeur de Lopold. C'est
qu'il retrouve dans ce grand vieillard quelqu'un de sa race. Ce dieu
immobile, chez qui les deux types de l'humanit sont runis, qui
sommeille dans sa perfection, ne convient-il pas  celui qui a toujours
vcu de sa propre substance, qui maintenant vieillit dans deux ou trois
cavernes, je veux dire deux ou trois penses immmoriales, et chez qui
rien du dehors ne vient plus veiller le dsir?

Lopold prit entre ses mains le petit corps de bronze, et il en
prouvait une chaleur secrte, une sorte d'enthousiasme. Il le tenait
avec gravit et le faisait voir aux deux vieilles femmes.

A cette minute arrivrent les Oblats. Les deux clergs ne se salurent
pas. Aprs un rapide coup d'oeil, le Pre Suprieur, d'un ton qui
n'admettait pas de rplique, ordonna de transporter cette obscnit au
couvent.

Personne ne fit opposition. Seule, une pense inexprimable, o se
mlaient la vnration et la nostalgie et puis la haine contre
l'tranger, se formait, sorte de romance sans paroles, du ton le plus
grave, au fond de la conscience sacerdotale du vieil amant de la
colline. Ils ne reviendront jamais, les sicles de jadis, mais ils sont
blottis, tout fatigus et dnaturs contre nos mes, et que dans un cri,
dans un mot, dans un chant sacr, ils se lvent d'un coeur sonore, tous
les coeurs en seraient bouleverss.

Ce mme jour, aprs le souper, les Oblats se promenant sur la terrasse,
par cette belle soire d't, aperurent une forme qui longuement errait
autour de la cachette viole. Ils se penchrent et reconnurent Lopold;
il tait l, seul avec l'esprit de la solitude, et ils cherchrent 
deviner la nature de l'attrait et du sortilge qui retenait le rprouv
auprs de cette fosse.

Lopold songeait  l'ensevelisseur de l'idole. Quel tait-il, le fidle
qui, jadis,  l'heure o la foi nouvelle, avec des cris menaants,
escaladait la colline, saisit et coucha son Dieu dans ce trou? Avec
l'image divine, ce pieux serviteur enterrait des penses, des
sentiments, toute une humanit. La nuit enveloppe ce suprme disciple
qui, le dernier, possda le dpt d'une science divine. Quand il mourut,
ce fut une lumire sacre qui s'teignit.

La pense de Lopold, du vieux prtre excommuni, bondit dans les vastes
espaces. Jadis il et voulu des crmonies et des formules de liturgie
qui fussent propres au plerinage, qui vinssent rveiller dans le coeur
lorrain la tradition des grands jours historiques de Sion. Maintenant il
remonte jusqu'au bout la perspective ouverte sur le pass: il dsire de
recueillir les ppites d'or que roulent mystrieusement les ruisseaux de
la colline; il s'chappe d'un vol incertain, mal guid,  travers les
sicles; il remonte vers les autels indigtes, vers un monde inconnu
qu'il ne sait pas nommer, mais qu'il aspire  pleine me.

Les malheurs et les passions, ces fleuves de Babylone, comme les appelle
l'criture, ont entran les vgtations et les terres friables, tout le
dessus de Lopold: rien ne reste chez ce vieil homme que le granit, les
formations ternelles, les penses essentielles d'un paysan et d'un
prtre, les souvenirs de la vieille patrie et les aspirations vers la
patrie ternelle. Depuis trente ans que son christianisme est en
dissolution, du fond de son tre montent de vagues formes, tous les
dbris d'un monde. Conoit-il que son me a t forme, il y a des
sicles, et qu'elle baigne dans un mystique pass, qu'elle fleurit  la
surface du vieux marais gaulois  demi dessch? Qu'il le sache ou qu'il
l'ignore, c'est un fait qui le commande. Son orgueil n'est si solide,
son tre ne se durcit au passage des Oblats, il ne les sent comme des
trangers sur la colline que parce qu'il les tient pour des Romains et
que, lui, il y a des annes, avant que saint Grard y installt la
Vierge, il tait dj l-haut avec Rosmertha.

De l-haut, les Oblats le regardent toujours. Ils ne peuvent pas deviner
ses penses et ils ne peuvent pas davantage dtacher de lui leur regard.
C'est, dans cette nuit de la montagne, le ver luisant qui brille sans
laisser voir sa forme. Mais le pre Aubry rompt le silence:

--Tant qu'il fait jour, la terre est aux vivants; le soir venu, elle
appartient aux mes dfuntes. Lopold Baillard se promne la nuit, parce
qu'il est un mort.

--C'est surtout un vieux fou, ce me semble, dit un des pres
nouvellement installs. Vous l'avez fait mettre en prison, jadis. Entre
nous, un asile d'alins lui aurait mieux convenu.

Et le plus jeune des religieux intervenant  son tour:

--Regardez donc, regardez donc! Ma parole, le bonhomme fait des
rvrences  la lune.

Et tous de rire, sauf le pre Aubry. Offens par la vulgarit du ton et
par des railleries qui risquaient d'atteindre, par del Lopold, la
conception mme du surnaturel, il repartit vivement:

--Ne parlez pas ainsi! Ce n'est pas nous qui pouvons ignorer  quoi
s'occupe Lopold Baillard. Le malheureux s'occupe des choses dont le Bon
Dieu s'est rserv le secret.

Dans cette nuit si calme, comme un son lger glisse  l'infini sur une
eau sonore, ou plutt comme une onde lectrique s'en va mouvoir 
travers l'espace un enregistreur, la pense de Lopold tait-elle donc
alle mystrieusement frapper l'me du pre Aubry? Ce religieux tait-il
de ces organisations exceptionnelles qui possdent des facults
divinatoires et qui peuvent vibrer de ce qui chappe aux sens grossiers
des autres hommes? Non, c'tait une nature de paysan, d'corce assez
rude, mais il avait une conscience de prtre, et,  l'gard de Lopold,
depuis des annes, un remords affinait, aiguisait son sentiment. Il se
reprochait d'avoir interprt d'une manire trop basse la faute des
Baillard, de n'y avoir pas vu le pch contre l'Esprit-Saint. Il se
demandait si  son arrive sur la colline, tout jeune prtre
inexpriment, il s'tait bien rendu compte de la qualit spirituelle
des soucis qui tourmentaient les trois frres. Depuis son chec au lit
de mort de Franois, des scrupules, des remords le rongeaient. Et d'un
ton ferme, il coupa court  l'entretien en dclarant:

--Voil vingt ans que j'ai vu Dieu abandonner Lopold Baillard  Satan,
pour des causes qui nous sont inconnues, vingt ans que le malheureux va
recueillant et ravivant sur cette colline ce qui subsiste des idoles et
qui n'a pas t purifi par les prtres du Christ. A cette minute, il
tourne dans le cercle maudit; prions pour lui, prions Notre-Dame de Sion
qu'Elle assure  son me le secours surnaturel dont il a besoin.

Les trois prtres se mirent en prire et firent une longue mditation
devant ce paysage nocturne, dont la beaut tait si grande qu'ils le
regardrent bientt comme ils eussent cout de la musique d'glise.

C'tait une nuit d't calme et profonde, une de ces nuits o nos rves
s'enfoncent pour nous revenir plus chargs de mystre. Les rumeurs de la
plaine et les couleurs du ciel entraient dans les mes. Toutes les
inspirations des cultes dont la colline avait t l'autel s'exprimaient
en quelque sorte d'une manire visible, l'enveloppaient d'une atmosphre
magique, encore accrue par le thme nigmatique exhal de la fosse d'o
venait de surgir le petit dieu inconnu. Cette nuit de Sion formait un
vaste drame musical o, sur le fond d'un large motif de religion
ternelle, se dtachaient le chant catholique des Oblats et le thme en
rvolte de Lopold. Eux et lui taient  coup sr insuffisants pour
recueillir tout ce qui s'exhalait de cette terre mystique, mais ils
l'aspiraient, l'agitaient, y produisaient d'admirables ondulations de
rveries. Et dans les hauteurs de cette nuit, les anges qui planaient
pouvaient entendre, mlant les couleurs d'une ferveur divine  celles
d'une vhmence diabolique, les prires des Oblats et de Lopold jaillir
de cette vieille terre religieuse et y retomber en tristesses et en
secours.

--Arche sainte, Porte du ciel, murmuraient les Oblats, Vierge dont le
pied crase l'antique Serpent, vous nous avez donn pour mission de
servir votre gloire sur votre colline, prtez-nous la force et les
moyens de relever les pieux btiments crouls; recevez-y nos frres en
grand nombre, afin d'craser sous leur masse la tte de l'ternel
Ennemi.

Et Lopold, assis auprs de la fosse vide, sur l'amas de pierres et de
sable que les ouvriers en avaient retir, regardait les toiles. Il
portait sous sa poitrine une pense aussi dure, aussi tincelante
qu'aucune d'elles: l'espoir de la rsurrection, l'attente du jour divin
des rparations, le dsir d'une large communion o seraient appels
toutes les forces indignes, tous les souffles de la colline:

--Esprit-Saint, Paraclet, qu'attendez-vous de pis pour agir? Comment
pouvez-vous supporter que des trangers fassent la loi sur votre haut
domaine, qu'ils osent excommunier une pense de nos pres et confisquer
le fruit de la colline?

Ainsi les deux prtres priaient et s'absorbaient dans un magnifique duel
religieux, comme si les vanits du sicle se fussent vanouies dans
cette nuit. Lopold Baillard ne voyait dans toute la montagne que le
pre Aubry, pareil  un soldat en faction et qui se dessinait, au clair
de lune, l-haut, sur la terrasse. Et l'Oblat, de son ct, ne regardait
que le schismatique. Toutes les maisons taient closes dans Saxon et
dans Sion; pas une lumire a l'horizon, pas un passant sur les routes.
Les deux serviteurs de la divinit taient seuls, l'un devant l'autre,
dans cette vaste solitude, et soutenus, remplis par un prodigieux
sentiment tragique. L'Oblat sentait derrire lui toutes les forces de la
hirarchie chelonnes jusqu' Rome, et Lopold se savait assist par
une immense arme des morts et par les cohortes clestes. Autour d'eux,
les villages dormaient. Ils dormaient comme les moissonneurs autour de
Booz qui songe, comme les compagnons de Jacob quand celui-ci lutte avec
l'Ange. A tous instants, des clairs, pareils aux signaux d'un grand
phare invisible, parcouraient cette nuit brlante, et chacun des deux
prtres, en se signant, appelait, attendait contre l'autre une
intervention surnaturelle.

C'tait aux premiers jours du mois de juillet 1870.




CHAPITRE XVII

L'ANNE NOIRE


Juillet 1870! Les derniers jours du mois de juillet, les petites villes
de Lorraine les passrent toutes tendues vers la voie du chemin de fer 
regarder courir les trains qui, sans interruption, emportaient nos
troupes  la frontire. Des zouaves, des soldats de toutes armes, des
chevaux dont on voyait les ttes haletantes en haut des claires-voies
des wagons. Quelle chaleur d'orage et quel enthousiasme! Les populations
se pressaient dans les gares pour offrir  ces braves enfants du vin, de
la bire, du caf, du tabac. Trop de vin, trop de bire! Et l'on criait:
A Berlin! Sbastopol, Solfrino, Publa sonnaient dans les mmoires,
il n'y avait qu' faire donner nos mitrailleuses, et puis  pousser
droit devant soi, la baonnette en avant. La gloire de la France et
l'pope impriale dj resplendissaient d'un clat nouveau. Les images
d'pinal rpandaient, clbraient la fureur  l'emporte-tout de nos
turcos, ces moricauds hroques... Soudain, on apprend Forbach,
Wissembourg, Reischoffen. Et voici qu'une fois de plus, l'immense flot
germain se soulve, accourt sur la Gaule, frmissant d'une joie
dvastatrice. Aux champs de bataille ternels de l'Alsace, le barrage
gallo-romain vient de cder. Sauve qui peut! Les Prussiens! les
Prussiens!

Sous une pluie diluvienne, c'est l'effroyable dfil de la retraite
franaise. Nos malheureux soldats! Aprs quelques heures, ils se lvent
des prairies souilles o ils se sont laisss tomber pour la nuit, et
quand on a vu leurs derniers fourgons disparatre au tournant du chemin,
chacun n'a plus que le temps d'enfouir au jardin ou bien de descendre au
fond du puits ses couverts d'argent, quelques napolons, de vieilles
armes de famille. Maintenant la petite ville impuissante attend les
Prussiens.

Il n'a gure vari, le crmonial de leur entre dans nos petites villes
lorraines en 1870. Le plus souvent, quatre uhlans prcdent la colonne;
ils arrivent seuls  la hauteur des premires maisons. Autour d'eux, la
foule accourt et s'amasse, d'autant plus nombreuse qu'ils ne sont que
quatre. Brusquement ils choisissent un individu, qu'ils jugent sur sa
mise un notable, et lui commandent de les conduire  la mairie. Ils
l'encadrent, et s'avancent, la carabine sur la cuisse, en mesurant d'un
dur regard que rien ne dtourne la file des fentres. Ce coup de feu
tout prt calme dj bien des curiosits. Les voici  la mairie:
Monsieur le Maire, il nous faut tant de pain, tant de viande, tant de
voitures. Et, Monsieur le Maire, il faut comprendre l'allemand.

Quelques heures aprs, c'est la rue torrentielle. Du matin jusqu' la
nuit, le fleuve s'coule, un dfil ininterrompu de Bavarois, Prussiens,
Wurtembourgeois, hussards de la mort, hussards de Blcher, uhlans,
cuirassiers, fantassins, cavaliers, canons, d'o se dtachent soudain
des patrouilles vers le boulanger, vers le boucher, vers la poste, vers
le percepteur, vers la recette municipale. Ils saisissent l'argent des
caisses publiques; ils font charger toute la viande, tout le pain, tous
les lgumes sur des voitures qu'ils rquisitionnent... Le monde assez
nombreux qu'il y avait d'abord pour les voir passer a disparu. Peu 
peu, chacun est rentr chez soi, et maintenant plus personne, la rue est
tout aux Prussiens. Leur flot sans trve, cet immense silence, cet ordre
puissant, cette force rythme inspirent de sinistres penses. Des fifres
prcdent les longues files sombres de l'infanterie, o les pointes des
baonnettes tincellent. Les longues et lourdes pices noires de
l'artillerie aux caissons bleu-de-ciel roulent sur le pav avec un bruit
tragique. Nul cri, nul dsordre dans ces troupes en marche; elle
respirent l'abondance, et la petite ville, derrire ses persiennes,
songe, le coeur serr, aux Franais du corps de Failly ou de Mac-Mahon,
qui ont pass l'avant-veille, toutes les armes mles, troupeau puis,
dmuni de tout, au point que les quincailliers ont vendu aux officiers
ce qui restait dans leurs tiroirs de vieux pistolets et les perons
qu'on ne demandait plus depuis la cration des chemins de fer. Le flot
coule toujours; les maisons semblent mortes; l'angoisse de la petite
ville ressemble  de la paralysie. Les vieux sont encore nombreux qui
ont vu l'occupation de 1815  1818, et ils font savoir que cela pourrait
bien recommencer comme au temps des Cosaques et qu'il ne faut sortir de
chez soi sous aucun prtexte.

Au soir seulement, quand les Prussiens ont pass, sont dj loin et,
rapides, poursuivent les Franais sur Chlons et Sedan, la petite ville
se reprend, rapparat dans ses rues, pour constater que le drapeau de
sa mairie, ses chevaux d'attelage et toutes ses provisions ont disparu.

Mais bientt, c'est un deuxime flot qui arrive, le flot des troupes
rendues libres par la prise de Strasbourg. La nuit est tombe; la
famille est runie autour de la table; on vient d'achever le souper, et
l'on cause. De quoi? de la guerre, des chances qui demeurent de vaincre.
Voici l'heure du coucher; une des filles de la maison ou bien la
servante a pass dans la pice voisine pour clore les volets. Tout d'un
coup, elle revient et d'une voix touffe: Les Prussiens! On cache les
lumires, on se met sans bruit aux fentres. Une longue colonne monte la
rue, tellement silencieuse qu'elle semble glisser. A droite,  gauche,
les portes des maisons s'ouvrent, et des groupes se dtachent pour y
entrer d'un bloc. C'est d'un effet saisissant, ce long serpent dont la
tte s'avance et qui se coupe, disparat par fractions dans les granges
et les portes cochres, aussitt refermes, sans que la marche de
l'ensemble soit arrte un moment... Mais on frappe en bas violemment,
avec un pommeau de sabre. Le chef de famille dit aux femmes de
s'enfermer dans une mme chambre, et lui il descend. C'est
l'envahissement de toute la maison, le vacarme le plus brutal, puis le
silence des soldats extnus...

Ces nouveaux venus sont plus redoutables que les premiers. Quelques
semaines de campagnes les ont ensauvags. Au quitter de Strasbourg en
flamme, dans la traverse des Vosges, ils ont subi les attaques
nombreuses des francs-tireurs et des mobiles, qu'ils appellent des
paysans arms. Ils n'en cachent pas leur peur maladive. Ce sont des
demi-brutes dchanes, qui ont fait l'apprentissage du sang et de
l'incendie. Que les autorits municipales prennent garde! Elles restent
seules, puisque tous les fonctionnaires et jusqu'aux gendarmes sont
partis. Ah! c'est fini, l'agrment d'tre monsieur le Maire, et le
bien-tre d'avoir de la fortune, de la considration! Maintenant les
notables sont tenus pour otages. Si l'on touche au moindre cheveu d'un
soldat prussien et s'il plat  quelque patriote de devenir un hros,
c'est M. le notaire, c'est M. le docteur, c'est M. le gros propritaire
qui seront colls au mur.

Nul homme n'est aussi peu tonn que Lopold Baillard. C'est bon 
Napolon III, sur le trottoir o il est descendu avec angoisse pour
avoir plutt des nouvelles, sur le trottoir devant la petite
sous-prfecture de Sedan, de murmurer: Quelle suite de fatalits
inexplicables! Pour Lopold, rien de plus clair, rien de plus attendu.
Ces fatalits inexplicables accomplissent la terrible prophtie, dont
voil dix ans qu'il guette avec frnsie les signes avant-coureurs dans
le ciel de Lorraine.

Pendant des semaines, le petit village de Saxon,  l'cart des grandes
routes qui mnent vers Paris et sur lesquelles se htaient les troupes
prussiennes, subit la guerre sous la forme la plus primitive, sous la
forme de la razzia, entendez qu'il fut dpouill de ses grains,
fourrages, btail, chevaux, bref rquisitionn sans merci. On n'y connut
que de ou-dire les grandes catastrophes de la France. Mais un soir
enfin, Lopold obtint sa rcompense: un soir, il vit de ses yeux le
dsastre vengeur, et sous les couleurs de feu que son imagination avait
toujours annonces.

Dans la nuit du 1er au 2 octobre,  quatre heures du matin, six hommes
de la landwehr, logs dans diffrentes maisons de Vzelise pour assurer
le service des approvisionnements, avaient t surpris et enlevs par
une bande de francs-tireurs qui, dans la mme nuit, turent deux autres
Prussiens  Flavigny. Ds le lendemain, par reprsailles, les Prussiens
incendiaient les maisons o la surprise avait eu lieu...

Hlas! hlas! La ville qui mconnut les saints, la ville qui enchana la
Sagesse est purge par le feu! Que celui qui n'a point flchi le genou
devant Baal fuie du milieu de Babylone! Depuis la terrasse de Sion,
Lopold, ce soir, regarde les longues flammes jaillir du fond o se
cache Vzelise. Il les regarde avec un sentiment d'horreur sacre et la
brutale certitude d'avoir t le confident de Dieu. Il n'en a jamais
dout, certes, mais  cette minute, il en tient sous ses yeux toute la
tragdie, et sur le haut plateau il se glorifie et remercie le Seigneur.

Et derrire lui, un effroyable enthousiasme soulve ses deux compagnes,
Marie-Anne Sellier et mme la douce soeur Euphrasie. Les dsastres de
tous temps ont excit les vieilles femmes. A cette minute, ces deux-ci
ne rpondent pas au rve de paix et de recueillement que leur proposait
Vintras dans ses instructions catastrophiques; elles ne se prparent pas
 s'lancer entre les hommes comme des anges de misricorde! Tout ce
qu'elles ont souffert depuis vingt ans semble trouver une issue, jaillit
et rclame vengeance.

Par quel surprenant rveil, du fond de sa jeunesse, Marie-Anne Sellier
retrouva-t-elle les vieux couplets, qu'ici-mme, un soir de Nol, aux
derniers temps de leur vie heureuse avait chants soeur Thrse? C'est
la joie de la vengeance, c'est l'odeur de la guerre, c'est la secousse
quasi physique de l'incendie qui concourent  ranimer chez la paysanne
casse ces images des retres de jadis:

    Basselles et ptureaux,
    . . . . . . . . . . . .
    Vite, au plus tt, courez parmi les champs,
    Pour ramasser nos troupeaux tout d'un temps,
    Pour les faire retourner
    Pendant que je ferai la sentinelle,
    Car je suis pris
    S'ils nous trouvent ici.

Ce dernier vers du refrain, qui dans le patois est bien autrement
saisissant de peur et de narquoiserie mles:

    Ca je serin pris
    Si nous traurin toussi.

les deux sorcires les grommelaient, souleves par une telle excitation
qu'elles ne pouvaient pas tenir en place et qu'elles faisaient une danse
autour de Lopold. Et lui, press par son imagination et par la terrible
ralit, assur que cet incendie dardait ses flammes contre les oblats
profanateurs, il parcourait sans cesse du regard le ciel immense,
esprant y voir les anges de la dsolation se frayer une route lumineuse
 travers les tnbres de la nuit.

Personne jamais n'enregistra les coups et les redoublements d'une
catastrophe avec l'ivresse qu'prouvrent les Vintrasiens de la colline.
A chaque coup des canons de Toul ou de Langres, dont le bruit sourd
branlait toute la Lorraine, le petit peuple des Baillard entonnait un
furieux _Gloria in excelsis_,  se faire massacrer par les villages,
s'ils l'avaient entendu. Lopold retrouva une seconde jeunesse. C'tait
comme s'il avait soulev la pierre d'un caveau pour revenir  la
lumire.

Chose trange d'ailleurs et difficilement croyable, il y eut  ce
moment, sous le drap de deuil,  ras de terre, un frmissement de
libert. Quelque chose s'tait desserr. Sous cette dure discipline
trangre s'panouissait une certaine licence, tout humble, toute
plbienne, un affranchissement des simples et des enfants. La
disparition des agents de l'tat donnait aux contribuables une batitude
inconnue. Le vin et tous les produits imposs circulaient sans droits;
le sucre et le caf qu'on faisait venir de la Suisse se vendaient pour
rien; on voyait les paysans apporter leurs tonnelets d'eau-de-vie et les
dbiter sur la place. Pour tous les enfants commenait une inoubliable
priode de vagabondage, de rveries, de terreurs et de hardiesses.
Tandis que les bonnes soeurs runissaient les tout petits pour faire des
montagnes de charpie, les moyens et les plus grands passaient leurs
journes entires  polissonner au milieu des soldats,  drober des
poignes de riz ou de chlore aux sacs ventrs,  lancer des pierres
dans le ventre des vaches abandonnes par les rgiments et qui
pourrissaient au foss des routes. Dans ce dsordre universel, Lopold
se multipliait autour de la colline. Il allait rptant partout que
Vintras et que lui-mme, depuis vingt ans, annonaient tous ces
malheurs, et personne n'avait rien  lui opposer. Du coup, il
reconqurait son prestige. Dans ce village o ne restaient que les
enfants et les vieilles gens, il tait devenu un personnage formidable
qui inspirait un mlange de vnration et d'effroi. Chez Marie-Anne
Sellier, devant la fentre ouverte sur le ciel profond, au milieu d'un
petit cercle form quasi de toutes les gens de la colline, il annonait,
 la terreur gnrale, qu'on n'avait encore rien vu et que maintenant on
allait voir dans la nue le visage de Dieu.

--Aujourd'hui, prchait-il, c'est le jour de la hache et du canon! Aprs
ce jour, la nuit qui viendra sera la nuit de feu! Et le jour qui suivra
cette nuit sera le jour de l'empoisonnement des fontaines! Et la nuit
qui natra aprs ce jour sera la nuit des mains lies et le supplice des
rois! Puis viendra l'inexorable pillage! Puis les drapeaux noirs! Puis
les cent parlements et le travail des tombeaux! Puis la croix de grce,
le dictame, l'eau de salut, les liaques! Puis la fte des
Eucharistiques! Puis les fanfares clestes. Puis les parfums qui
viennent du Midi! Les quatre arcs-en-ciel! Les chants d'en haut!
L'tendard des anges! Le nouveau temple!

Et si on lui demandait:

--Mais quand donc arriveront ces grands vnements?

Il rpondait:

--Quand le dernier Prussien sera sorti de France.

Tout le petit village soupirait aprs ce moment, qu'il fallut attendre
trois longues annes.

Au fur et  mesure qu'arrivaient de France en Allemagne les wagons d'or,
les Prussiens vacuaient pas  pas la Lorraine. Ils quittrent Mirecourt
le 25 juillet 1873, Charmes le 27, Saint-Nicolas et Nancy le 1er aot.
Rien aujourd'hui ne peut faire comprendre  ceux qui ne l'ont pas
prouve, l'motion patriotique, d'une qualit religieuse, qui souleva
toutes ces petites villes au dpart de leurs garnisons prussiennes. Il
en alla partout  peu prs de mme. Ds le matin, un caporal sapeur de
la compagnie des pompiers tait dans le clocher avec la mission de
surveiller les Prussiens. Toute la matine, on en voyait encore dans les
rues. Vers midi, ils commenaient  disparatre. Bientt le guetteur
annonait la formation de la colonne. Un prodigieux silence de toute la
population se faisait. A cinq heures sonnant, leur chef poussait trois
hourras, et la troupe s'branlait. Quand le soldat de tte dbouchait
sur la grand'route, les cloches de l'glise se mettaient  sonner en
vole; le caporal sapeur accrochait son drapeau en haut du clocher, prs
du coq; instantanment la petite ville se pavoisait, et chacun se
prcipitait dans la rue. C'tait une fourmilire heureuse, une famille
dont tous les membres se congratulent, une espce de victoire, une
premire revanche. Un seul mot frmissait dans les airs: Esprance!
Esprance!

Et ce cri patriotique, sur toute la France, fut soutenu d'un immense
mouvement mystique. Des voix inspires s'levrent de toutes parts; on
ne rvait que miracles et prophties; plusieurs Voyants annoncrent le
rgne de l'Antchrist et la fin du monde; d'autres, au contraire, le
triomphe dfinitif du grand Roi et du grand Pape. Un vaste mouvement de
supplications commena. Des multitudes enflammes par les appels de
leurs prtres s'en allrent chanter, prier, s'agenouiller  Lourdes, 
La Salette,  Pontmain,  Paray-le-Monial, au mont Saint-Michel, 
Sainte-Anne-d'Auray,  Saint-Martin-de-Tours,  Chartres. Le premier
mouvement de la Lorraine rendue  sa libre respiration fut d'organiser 
Sion un grand plerinage national, une fte religieuse et patriotique,
en l'honneur du couronnement de Notre-Dame, patronne de la province.

--Nous y voil! dit Lopold.

Ce jour-l, 10 septembre 1873, ds le matin, le vieux pontife fut sur la
colline. La pluie tombait  verse; un vent froid faisait rage; mais,
bravant le mauvais temps, un peuple immense s'acheminait. Tous les
sentiers, toutes les routes fourmillaient de plerins,  pied, en
carrioles ou bien entasss dans les voitures omnibus que les petites
villes avaient appareilles pour ce jour. Quand tout le monde se
dsolait de cette inclmence du ciel, soudain,  huit heures et demie,
les nuages se dchirrent, et s'merveilla de voir apparatre
miraculeusement le soleil au-dessus de la sainte montagne.

Sur une estrade dresse devant le porche, un cardinal et sept vques
bnirent trente mille plerins qui dfilrent au chant des cantiques, au
bruit des fanfares, en agitant leurs bannires, parmi lesquelles la
foule saluait avec religion celles de Metz et de Strasbourg en deuil. Au
centre du cortge, porte sur un coussin de soie blanche, tincelait une
splendide couronne offerte  la Vierge de Sion par les familles
lorraines. Et le moment solennel, ce fut quand les Pres Oblats
soulevrent la statue miraculeuse, de faon  ce qu'on l'aperut de tous
les points du plateau, et que le cardinal, ayant reu la couronne des
mains du Pre Aubry, la dposa sur la tte de la Vierge. Alors les
plerins poussrent une immense clameur de vivats, entonnrent un
_Magnificat_ d'une puissance incomparable.

Lopold Baillard mlait sa voix  ce formidable concert et animait du
regard et du geste son petit cnacle enflamm. On se le montrait du
doigt.

Bien qu'il et, toute sa vie, obstinment tourn son visage vers le
ciel, le vieillard, maintenant presque octognaire, tait courb, cass
comme ceux qui ont pass leurs jours  lier la vigne ou bien  arracher
les pommes de terre. Il portait son ternel pardessus sur sa lvite
noire; un feutre  larges bords jetait de l'ombre sur ses yeux
tincelants; un gros cache-nez de laine entourait son cou; une immense
gibecire, retenue aux paules par une large courroie en cuir jaune, lui
battait sur les reins. Elle tait gonfle des armes clestes, croix de
grce et thphilins dont il s'tait largement pourvu, en prvision de la
tragdie divine qui allait se drouler...

On se le montrait... Quelques-uns ricanaient, un petit nombre se
scandalisaient, mais ce n'tait pas un mouvement d'horreur qu'prouvait
 son endroit cette foule exalte: chez la plupart, il touchait des
parties obscures de l'me ranimes par la tristesse qui s'exhale d'un
malheur national et par le caractre de cette journe de supplication.
Et les prtres eux-mmes, rpandus par centaines dans cette foule,
disaient: Le voil donc, ce fameux Lopold Baillard! d'un ton o il
entrait plus de curiosit que d'animosit.

Quant  lui, l'ancien prtre-roi de Sion, quel haut sentiment n'a-t-il
pas de sa prsence au milieu de cette procession suppliante et
expiatoire sur le plateau de la Vierge! Constamment il s'est tenu au
premier rang, auprs de M. Buffet, prsident de l'Assemble nationale,
en face des sept vques et du cardinal, et maintenant que l'heure du
sermon est arrive, il est debout au pied de l'estrade o l'orateur, au
milieu du vent qui s'est remis  souffler en tempte, apparat dominant
la multitude qui se presse pour l'entendre.

Au sentiment de Lopold, le moment dcisif est venu. Il somme dans son
me le prdicateur de confesser la Vrit. Il attend. Quoi donc? Que
tous fassent leur soumission, reconnaissent les signes de Dieu et
l'autorit de l'Esprit. Quand l'orateur dclare dans un grand mouvement
d'loquence que Dieu a frapp la France pour ses fautes, Lopold dit:
Eh bien! Eh bien! en frappant la terre de son bton. Il exige des
conclusions pareilles  celles que lui-mme a tires des vnements, et
comme elles ne viennent pas, lui et son petit peuple se dmnent.

Cependant la violence du vent, augmente sur le soir, ne laissait plus
entendre le sermon. Des centaines d'auditeurs dcourags se retiraient
et allaient s'installer par groupes sur les pelouses pour s'y restaurer
des provisions qu'ils avaient apportes. Le vieillard, lui, ne bougea
pas. Il resta immobile sous la bourrasque, et il encourageait avec une
frnsie intrieure la tempte, comme il et applaudi une cabale cleste
couvrant la voix d'un indigne comdien.

Ce vent qui disperse et teint les paroles du prdicateur, qui domine et
rabat l'enthousiasme de la foule, ces groupes lasss qui s'assoient et
mangent pendant le discours sacr, toutes ces forces de nature insurges
contre cette apothose du clerg, c'est une tragdie qui chappe au
vulgaire, mais qui soulve Lopold: une fois de plus, dans cette
tempte, il rejette la hirarchie, il rpudie l'ordre humain et se
proclame le fils de l'Esprit qui souffle.

A quoi bon s'attarder plus longtemps au milieu de cette foule trahie par
ses pasteurs! Il ne sait  cette minute qui dtester le plus de ces
vques mitrs ou de cette multitude aveugle et sourde  tous les
clairs et  tous les tonnerres. En descendant de la colline, il s'cria
avec amertume:

--Les Franais n'ont pas t assez malheureux... C'est  recommencer.




CHAPITRE XVIII

UN HIVER DE DIX ANNES


Et maintenant quel silence, quelle indiffrence autour de Lopold
Baillard! La guerre a rejet tant de choses au fond des sicles!
L'histoire des Baillard fait dsormais partie d'un monde aboli. On n'en
voit plus au milieu des broussailles que l'espce de tour ruine qu'est
la vieillesse de Lopold. Des lgendes flottent dessus. Comme les
Raymond Lulle et les Nostradamus, ce maudit a connu l'art de tirer l'or
des poches obscures o il sommeille. Dans les veilles, on parle de ses
grands voyages, comme des aventures que coururent toujours les
chercheurs de trsors. Sa visite surtout, chez l'Empereur,  Vienne,
blouit. Nul ne voit les anges et les fantmes au milieu desquels il
vit, mais beaucoup admettent qu'il sait de grands secrets. Les dernires
rveries du moyen ge le rejoignent. Et lui, toujours pareil  lui-mme,
il reprend son ternelle songerie et son dialogue avec Dieu. Des annes
encore, son rve bizarre va jaillir de son me, monotone et rgulier
comme le bourdonnement d'une coquille d'oeuf sur le jet d'eau d'un vieux
jardin. Rien de la vie, pas mme les appels de la mort, ne peut plus le
distraire. Et pourtant,  coups redoubls, la destine l'assaille.

C'est d'abord Quirin, Quirin l'infidle, qui rend l'me, dans l'hospice
rserv aux vieux prtres,  Rozires-aux-Salines, aprs une abjuration
complte de la doctrine vintrasienne. Depuis longtemps on ne recevait de
lui  Saxon que de vagues et lointaines nouvelles. Lopold a-t-il gard
de son cadet plus d'images que nous n'en possdons nous-mmes? Jusqu'
ces derniers temps, dans les sminaires lorrains, on avait coutume de
raconter aux jeunes diacres l'histoire d'un prtre, magnifiquement dou
d'loquence et d'intelligence, qui avait cout les suggestions du dmon
de l'orgueil. A quel degr de misre tait-il tomb! Un jour, dans les
rues de Nancy, on l'avait rencontr, vtu d'une longue blouse et le
fouet  la main, conduisant un haquet de marchand de vins. C'tait
Quirin, pass  l'tat d'image exemplaire pour pouvanter les jeunes
sminaristes... Par ailleurs, on racontait l'avoir vu dans le petit
village vosgien de Rugney, camp dans une roulotte, sur la place, entre
la fontaine et l'glise, avec une femme et des enfants. tait-ce soeur
Quirin? On ne sait. Elle portait un bonnet noir; elle entrait peu ou pas
 l'glise. Mais Quirin, lui, ne manquait pas un office. Couvert d'une
longue plerine noire, et coiff d'un vaste chapeau de mme couleur, il
se plaait prs du confessionnal et suivait les prires sur son livre
avec un grand recueillement. Sa roulotte tait un thtre de
marionnettes. C'tait lui qui tirait les fils et faisait parler les
pantins, en contrefaisant sa voix.

Aprs Quirin, c'est Euphrasie qui meurt. On tait si bien accoutum  la
voir humble devant tous, dvoue  Lopold et soumise aux oblats, que
personne ne prenait la peine d'apprcier cette vieille femme, Lopold et
Marie-Anne Sellier pas plus que les autres gens du village. Elle
s'teint. C'est un _miserere_ qui se tait, une imploration que la mort
accueille, une forme chtive qui s'en va humblement sous la terre.

Quirin, Euphrasie disparaissent; les larmes ne montent pas aux yeux du
vieillard insensible; elles pourraient l'empcher de voir clair dans le
ciel et de saisir le moment o apparatra la comte. Mais Vintras qui
meurt! Tout son tre s'meut. Quel vide immense dans l'univers! C'est
l'orchestre du monde soudain qui se tait.

L'annonciateur de la nouvelle loi n'est plus. Que la cration entire
prenne le deuil! Il tait entr dans la vie des Baillard comme un coup
de vent dans la pauvre cabane, comme le messager de Dieu. Et ce grand
favori du ciel, aux heures o l'Esprit le laissait en repos, se montrait
le plus simple des artisans et le plus tendre des amis. Sa maison
respirait les vertus de l'atelier de Nazareth... Vintras est mort.
Lopold pleure; il a perdu son bon matre, son consolateur, celui qu'il
tenait par la main pour le dur voyage de la vie.

Avec quelle ardeur, faite de tendresse humaine et de sentiment de
l'infini, au milieu de la toute petite glise assemble, le Pontife
d'Adoration clbre une messe solennelle pour celui qui mena son peuple
 deux pas de la Terre de Chanaan sans pouvoir y pntrer lui-mme.
D'une voix toujours forte, il entonne le cantique de la Misricorde et,
aussitt aprs, un triomphant _alleluia_. Il affermit sur sa tte la
mitre qu'y a dpose Vintras. Le prophte disparu, les promesses divines
subsistent. Pas un instant, Lopold ne doute de relever un jour les murs
de Sion. Dans son naufrage, quasi seul sur l'ocan, le vieillard ne se
dtourne pas une minute de sa ligne. Il continue de nager vers la rive
promise en tenant au-dessus des flots son pome d'esprance[3].

  [3] Vintras mourut  Lyon, la ville religieuse, la ville humide o
    champignonnent autour de la foi nationale toutes les varits de la
    flore mystique. A son lit de mort, semble-t-il, il lut pour son
    successeur le fameux abb Boullan. Il lui chuchota les secrets que
    lui-mme avait reus de Martin de Gallardon et probablement aussi
    quelques noires penses de derrire la tte, que le vieillard de
    Sion, tout limit au drame de sa colline, ne souponna jamais.

Tous les soirs, durant des annes, Marie-Anne couche, le vieil homme
reste seul debout jusqu' minuit, non pour rver devant les cendres
teintes, mais pour attendre les mes de ses morts. Saxon repose, tous
les villages dorment; le vent tournoie avec un bruit lugubre autour de
la maison maudite; les voix de Vintras, de Franois, d'Euphrasie, de
Thrse passent dans ces grands espaces dsols, dans ces bourrasques
lorraines, leur donnent une me et transforment des forces physiques en
un immense sentiment de douleur. Lopold appelle devant l'tre de sa
cuisine ses trpasss. Il les accueille, converse avec eux, et s'il les
a vainement attendus, avant de se coucher, il prend soin de ranimer le
feu et de disposer des chaises devant, car ils viendront tout transis
finir la veille chez lui.

Ces interminables divagations mortuaires o le vieux pontife s'garait,
plus frquentes  mesure qu'il cdait  l'assoupissement du grand ge,
qui pourrait nous en donner la clef? Il y laisse abmer sa raison. Il ne
fournit plus rien au monde et n'accueille plus rien du monde, sinon le
souffle des temptes dans sa cime. Par son seul tronc il fait encore
l'effet le plus imposant, mais il a pass la saison des feuilles. Les
temptes l'ont branch; nul oiseau, mme d'hiver, ne vient se reposer
sur lui, et la seule touffe verdoyante qu'il tende vers le ciel, c'est,
comme un bouquet de gui parasitaire, la pense vintrasienne. Dans cette
intelligence entoure de brumes, quelques souvenirs, toujours les mmes,
passent  de longs intervalles, rappelant ces vols de buses qui, sous un
ciel neigeux, s'lvent des taillis de la cte, y reviennent, en
repartent, obissent  quelque rythme indiscernable. Un vent froid et
sonore commence  souffler continment sur la colline; le soleil ne
l'claire plus que bien rarement d'une franche lumire. Dans ce vieux
coeur, la vie prend les couleurs dsoles d'un fvrier lorrain, tout de
vent, de dgel et de pluie; l'horizon se rapproche, le silence se fait,
les formes s'enveloppent de brouillard. C'est l'hiver plus en rapport
avec sa dfaite, avec la monotonie de son me, avec le repliement de son
gnie monocorde. Lopold semble aux yeux de tous un vieillard plus aride
et plus pierreux que le sommet de Sion, mais sur cette lande, les
esprits dansaient. C'est l'ge et c'est l'heure o Victor Hugo produit
le _Pape_, l'_Ane_, la _Piti suprme_. Personne ne tient plus les
orgues, mais elles continuent de vibrer et d'emplir les votes.

Un soir glacial de l'anne 1883, au milieu d'une tempte de neige, un
jeune paysan qui se rendait  cheval de Vzelise  treval, entendit
dans un champ des appels dsesprs. Il se dirigea vers l'endroit d'o
partaient les cris et trouva un vieil homme, affol de terreur et de
froid, qui battait les champs au hasard. C'tait Lopold Baillard.

L'hiver, cette anne-l, tait particulirement rude. Depuis trois
semaines, la neige et le froid tenant Lopold bloqu dans sa pauvre
masure, il passait ses journes avec Marie-Anne, tous deux serrs dans
l'tre de la cuisine, et de fois  autre, dsireux de regarder au
dehors, ils approchaient un fer chaud de la vitre pour fondre la glace
qui se reformait aussitt. Cependant l'argent manquait  la maison, et
ce matin-l, bravement, Lopold avait d se mettre en route pour aller
recouvrer une crance  Vzelise. Son affaire s'y rgla plus vivement
qu'il n'avait os l'esprer; trois heures achevaient de sonner; la
soire dans la petite ville s'annonait pnible et coteuse. Quoique la
nuit en cette saison vienne avec rapidit, il calcula qu'il avait le
temps de regagner Saxon, et sans plus tarder il prit les sentiers 
travers champs. A cette heure o le crpuscule commenait de tomber la
plaine offrait un spectacle plein de tristesse. La neige pousse par le
vent s'tait amasse aux points o quelque obstacle l'arrtait, contre
une clture de haie, contre un revers de talus et donnait au pays un
aspect inconnu. Sous ce linceul argent, les objets perdaient leur
apparence relle. La nuit descendait rapidement. Bientt il n'y eut plus
de clart que celle qui sortait du sol blouissant de blancheur. Une
brume glaciale qui s'abattit sur le plateau acheva de brouiller et de
confondre toutes choses. Le vieillard perdu en plein champ, extnu,
transi de froid, aveugl par la neige, n'entendait ni un pas, ni un
aboiement, ni une sonnerie de cloche. Il n'apercevait aucune lueur. Tout
ce qui faisait depuis des semaines, l'objet de ses entretiens avec
Marie-Anne lui revint  l'esprit: les loups, pousss par la faim, venant
rder jusque dans les villages; plusieurs facteurs tombs de froid dans
le foss des routes; le vin gel dans les tonneaux, les pommes de terre
dans les caves et les porcs dans les rduits. Aucun doute, cette fois,
c'tait la vritable _Anne Noire_ qui commenait. La terreur envahit le
coeur de cet homme vieux, fatigu et qui avait toujours t d'un naturel
craintif. Il se mit  crier dsesprment, et ses longs cris qui lui
revenaient dans le silence nocturne eurent pour effet de redoubler son
pouvante. Lopold tournoyait sur lui-mme, assez pareil  quelque
oiseau gar et perdu, unique survivant d'une espce envole, d'une
troupe disparue derrire les nuages d'un soir d'hiver. A la fin, puis,
 bout de force, il se laissa tomber... C'est alors que le paysan le
trouva, attir par ses gmissements. Ce bon Samaritain, qui tait un
jeune et vigoureux garon, prit le pauvre pontife dans ses bras, le
hissa sur son cheval et l'emmena en croupe dans la direction d'treval
o il habitait. Mais chemin faisant, quand il eut reconnu dans ce
passant gar le fameux M. Lopold Baillard, il fut pris d'un vague
malaise, comme s'il portait le diable en croupe, et ma foi! la force
avec laquelle le vieillard avait nou ses bras dcharns autour de son
cavalier donnait quelque vraisemblance  ce soupon. Il ne se soucia pas
d'introduire chez lui ce bizarre compagnon, et avec une courtoisie
prudente, il lui demanda s'il ne lui serait pas agrable de passer la
nuit au chteau d'treval, chez les enfants de Monsieur Haye.

treval!... Monsieur Haye!... Souvenirs lointains, mots magiques! Ils
ranimrent Lopold et lui donnrent de l'imagination.

Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas vu une arrive aussi
romanesque, la charmante ruine Renaissance, aux fentres sculptes de
feuillages et de fruits, qui couronne la hauteur d'treval. Elle put
frmir joyeusement,  l'apparition de ce cheval efflanqu et de ce jeune
paysan qui lui amenaient en croupe le plus vieux et le plus trange
rveur de cette terre. Jamais Walter Scott, le chantre des races
opprimes, n'imagina un rendez-vous nocturne plus romantique que celui
de ces vieilles pierres dchues et de ce reprsentant des antiques
chimres. L'arrive des deux cavaliers et le pas du cheval sonnant sur
la terre durcie par le gel, dans le silence de cette heure tardive,
rvolutionnrent les trois cours du chteau. Des portes s'ouvrirent en
dpit du froid, et Lopold se trouva tout  coup au milieu d'un cercle
de lumire.

--Prenez-le, vous autres, dit le jeune paysan qui l'amenait; il est 
moiti mort de froid.

Des bras se tendent vers Lopold, qui se laisse glisser du cheval. On le
porte dans la cuisine, auprs d'un grand feu. Il remercie, et toujours
sous l'empire de ses grandes imaginations, il se persuade que tous ces
gens l'entourent avec pouvante, qu'ils lui demandent de les protger,
dans l'effroyable tourmente de neige et de froid o, ce soir, le monde
va prir. Avec un esprit magnanime, il les rassure tous:

--Ne craignez rien, dit-il, je viens marquer la porte de vos demeures,
afin que la colre de Dieu ne s'exerce pas sur vous.

tonns d'une si bizarre espce de folie, chacun se pressait et
changeait les diverses interjections par lesquelles se tmoigne la
stupeur lorraine.

Mais Lopold peu  peu reconnaissait Mme Haye, la petite-fille de son
vieil ami, et prs d'elle, dans ce cercle qui l'entourait, il
retrouvait, hommes faits et pres de famille, ceux qu' cette mme
place, vingt-cinq annes auparavant, il avait vus enfants. On les lui
nommait, il s'attendrissait.

--Bonne dame, disait-il, voil bien longtemps que je n'ai franchi le
seuil de votre maison, mais je suis pass souvent prs de votre
cimetire, et je n'ai jamais manqu d'y entrer pour bnir les tombes des
vtres, la tombe de mon vieil ami, celle de la bonne maman, et vous
savez, quand j'tends les mains, je dlivre les pauvres mes.

Cependant, la matresse de maison avait prpar une grande soupire de
vin chaud. Elle en prsenta un verre  Lopold. Il n'en but qu'un doigt,
mais c'en fut assez pour le ranimer et pour le lancer plus avant.
Maintenant, il ne lui suffisait plus d'avoir cart de cette maison la
colre du ciel, il voulait y apporter un bonheur miraculeux. Avisant un
petit garon qui se tenait dans un coin sombre avec un bandeau autour
des joues, Lopold le prit dans ses bras et le regarda avec
bienveillance.

--Mon fils, lui dit-il, tu ressembles au bon Monsieur Haye.

--C'est son arrire-petit-fils, lui dit-on, le petit-fils de sa fille.
Voil deux jours qu'il a le mal d'oreilles.

Le vieillard s'attarda devant cette ravissante figure d'enfant, o
revivaient, avec quelque chose de cleste, les traits du plus sr de ses
amis. prouva-t-il  cette heure le trouble d'une vieille me qui ne se
survivra dans aucune postrit? Peut-tre. Mais ce sentiment paternel,
s'il exista dans son coeur, il l'exprima  sa manire bizarre et par un
acte de pontife.

--Le Christ, dit-il, a donn  ses aptres le pouvoir de gurir les
malades, puisqu'il a dit: _Super gros manus imponent et bene habebunt_.
Attention, petit! je vais te gurir.

A ces mots, l'enfant prit peur et se rfugia vivement dans les jupes de
sa mre. Mais celle-ci lui dit tout bas  l'oreille d'couter monsieur
Baillard qui n'tait pas mchant. L'enfant revint alors auprs de
Lopold qui lui demanda pourquoi il s'tait sauv et ce que sa mre lui
avait dit. Il le rpta navement. Le vieillard fut attendri de plaisir.
Il embrassa l'enfant, lui imposa les mains, pronona la formule: _Super
gros manus imponent et bene habebunt_, et ajouta avec autorit en lui
enlevant son bandeau:

--Maintenant, tu ne souffres plus.

Et l'enfant, au milieu de l'assistance merveille, convint avec une
joie mle d'pouvante que sa douleur tait partie.

Scne d'un caractre ternel, pareille  mille autres qu'elle ranime au
fond de l'me paysanne. Les gens rassembls, ce soir,  treval, sont
aussi prts  gouailler qu' croire cette chose extraordinaire qui vient
de se passer sous leurs yeux. Quant  Lopold, refermant ses lourdes
paupires pour cacher l'clair orgueilleux de ses yeux, il ne voit pas,
n'entend pas les mouvements divers qu'il suscite; plus enivr par sa
russite que par le doigt de vin qu'il a bu, il jouit de sa
toute-puissance. Bonne mre, dit-il en son coeur et tournant son regard
vers l'tre o les trpasss se chauffent, invisibles et voyant tout,
bonne mre, avait-il raison, le jeune prtre trop mchant qui m'a chass
de votre maison? Ainsi pense-t-il et, sans un mot de rcrimination, il
distribue  tous des croix de grce, que chacun accepte parfaitement,
car dans le doute qu'est-ce qu'on risque? Puis il leur dit qu'ils
peuvent se retirer et s'aller coucher tranquilles.

Quant  lui, il refuse le lit qu'on lui offre, en disant qu'il ne veut
pas dormir, mais veiller sur le sommeil de tous, tant donn les grandes
chances qu'il y a pour que cette nuit ce soit la fin du monde.

Aprs avoir un peu insist, ils le laissrent auprs du grand feu,
puisque c'tait sa volont, et chacun s'en alla chez soi sans attacher
autrement d'importance aux prophties de cet trange visiteur.

Bientt, tout treval dormait, enchant d'une si curieuse soire. Seul,
l'enfant miracul ne pouvait fermer les yeux. Ce n'tait pas que son mal
d'oreilles et repris, mais son petit lit touchait  la cuisine, et 
travers la cloison il entendait le vieillard qui marmonnait des choses
inintelligibles, entrecoupes de profonds soupirs. La curiosit,  la
fin, l'emportant sur la terreur, il se leva, et  travers une fente de
la porte regarda.

Lopold se tenait debout, tourn vers la partie la plus obscure de la
pice, et s'adressant alternativement  des personnages invisibles, il
disait:

--Je vous attendais, Vintras... Te voici, Franois... O repose Thrse?
Est-elle  l'abri du froid, du vent, de la tempte? O t'a mene la vie,
Thrse?

Ces tnbres et ces soupirs, ces flammes de l'tre et ces adjurations
remplissent l'enfant du sentiment qui nous saisirait devant une
assemble infernale au fond des bois. Aucune pense dans son esprit,
aucune rflexion, rien qu'une attente anxieuse: il attend comme semble
attendre le feu dansant de l'tre. Impossible d'tre plus en accord avec
l'ombre qui bouge et avec le vent qui gmit, que ne l'est ce coeur
palpitant dans cette poitrine de petit garon pouvant.

--O t'a mene la vie, Thrse? poursuivait Lopold. Es-tu plus noble ou
dgrade? Dans l'ombre o tu m'chappes, ton regard cherche-t-il nos
souvenirs? Ton visage brillant, terni par l'ge, est-il tourn vers la
colline de ta jeunesse et de ta saintet? O Thrse, messagre de mon
esprit, pareille  moi, mais plus lgre, tu volais plus audacieusement.
O ma prophtesse, souviens-toi des prairies o je t'ai mene et qu'avec
la force d'un petit faucon soudain tu quittais et tu dominais, les ailes
battantes et le gosier sonore...

L'accent de la voix communiquait  ces mots un irrsistible pouvoir.
L'enfant n'entendait rien de ce que disait, de ce que chantait ce vieux
ncromancien. Mais c'tait une musique dont il possdait un
pressentiment, c'tait une rponse obscure aux penses qui se forment
dans un petit garon, au milieu des tnbres et de la solitude. Le
vieillard fou emportait l'enfant aux pays mortels du songe et du dlire:
il lui rvlait soudain l'attrait de ces rgions dlaisses qui
subsistent toujours au fond de nos coeurs et de ces rves brouills
auxquels personne aujourd'hui, dans notre monde intellectuel, ne donne
plus de sens ni de voix: il lui parlait la langue secrte, la langue
natale de ceux qui sont prdestins pour entretenir dans leur me le feu
des curiosits maudites. En dix minutes, cette cuisine de campagne
venait d'tre transforme en une chapelle de visionnaire. L'enfant avait
la certitude de voir un sorcier--en savait-il le nom?--un roi Mage,
bref, l'tre mystrieux qu'un coeur de paysan ne sera jamais tonn de
voir surgir  la corne d'un bois ou dans un chemin creux. Il vivait l
une de ces minutes qui ne laissent pas pareil  lui-mme l'tre qui les
a vcues. Il en sort branl pour toujours, dtach de la vie relle,
faonn pour les plus dangereuses rveries. O sagesse de l'glise, qui
rejette les Lopold et veut les craser!

Tout  coup, et comme s'il allait arriver quelque chose
d'extraordinaire, la flamme cessa de danser dans la chemine, l'ombre
s'arrta de bouger et le vent de gmir: le vieillard se tut. Il se fit
un profond silence et l'enfant lui-mme retint sa respiration. Lopold
s'avanait du ct de la fentre, de telle faon que le petit garon ne
pouvait plus le voir. Et brusquement un choc d'une violence inoue
bouleversa la pice. Tout le vent qui soufflait autour de la maison, sur
cette cte leve, s'engouffra dans la cuisine avec un bruit sauvage. Il
teignit la lumire, sans parvenir  couvrir la voix de Lopold qui
appelait les morts:

--Entre, Vintras! Oh! viens une fois encore.

Et l'enfant, persuad qu'une troupe de dmons chapps de l'enfer
envahissait la cuisine, poussa un cri qui rveilla toute la maison, et
tomba dans des convulsions, en mme temps que le vieillard de plus en
plus, divaguait:

--Vintras! Voici ton heure! Du sein de ta gloire, songe  Thrse! Elle
s'est confondue parmi les pcheurs. Que nos anges la sauvent, qu'ils
l'pargnent et qu'ils la transportent avec nous au-dessus des flots qui
vont recouvrir la terre!




CHAPITRE XIX

LA MORT DE LOPOLD


C'est la fin d'une triste aprs-midi, le crpuscule envahit Saxon. Pour
la premire fois, depuis quinze jours qu'on l'a ramen d'treval,
Lopold a quitt le lit. Assis dans son fauteuil, envelopp de sa longue
lvite de couleur brune, comme il convient aux Enfants du Carmel, et
coiff d'une calotte de soie noire, il tient sur ses genoux un panier de
pommes de terre qu'il pluche pour le souper. A cette minute, il s'est
arrt dans sa besogne, il rve, tandis que Marie-Anne, en face de lui,
dans la mme embrasure de fentre, fait de la dentelle. Les yeux  demi
ferms, ses lunettes glisses sur le bout de son grand nez maigre, il
demeure immobile avec une expression solennelle et regarde  travers les
vitres le soir descendre sur la boue du chemin. Rve-t-il aux anges qui
viendront construire la nouvelle Jrusalem sur la colline, ou bien 
ceux qui nous prennent, l'un par les paules et l'autre par les
pieds--visiteurs certains et toujours inattendus--et qui ne peuvent
manquer de venir bientt par cette fentre ferme?...

Soudain, les deux vieilles gens sursautent: un grand bruit d'ailes et de
gloussements perdus remplit tout le couloir, suivi de l'irruption d'une
demi-douzaine de poules et d'un ecclsiastique, dans un nuage de
poussire. C'est un jeune prtre, resplendissant de sant, la figure
panouie, fort  son aise et qui dit:

--Monsieur Baillard, je vous prsente mes respects.

Il y eut une seconde d'tonnement.

--Monsieur l'abb, observa le vieillard, je vous salue, mais je ne sais
pas qui vous tes.

--C'est un de ces messieurs du couvent, le Pre Clach, dit sans bonne
grce Marie-Anne.

L'Oblat s'tait arrt sur le seuil de la chambre; dans son coeur, il
demandait au bienheureux Pierre Fourier, dont il apercevait un portrait
pendu au mur, de lui dicter les paroles propres  toucher le vieux
rebelle.

--Monsieur Baillard; je viens au nom de nos Pres prendre de vos
nouvelles. Voil dj plusieurs jours que le Pre Aubry serait venu vous
voir lui-mme, s'il n'tait retenu par la maladie dans sa chambre. Vous,
du moins, je vois avec plaisir que vous allez mieux, et je vous souhaite
de pouvoir bientt monter  l'glise de Notre-Dame de Sion.

--Ah! cette glise de Sion, rpondit Lopold, combien de fois j'y ai
prch jadis!

--C'tait alors le bon temps, Monsieur Baillard, il faut y revenir...

Et aprs un silence:

--Il faut rentrer dans l'glise.

--Rentrer dans l'glise, dit avec humeur le vieillard, mais je n'en suis
jamais sorti.

--Tant mieux, Monsieur Baillard, ainsi votre croyance est identique 
celle de Monseigneur?

--Oui, Monsieur.

--Et absolument la mme que celle de Lon XIII?

--Oui, Monsieur.

--Et ni plus ni moins que celle de l'glise entire fonde par
Notre-Seigneur Jsus-Christ?

--Oui, Monsieur.

--Mais c'est admirable, Monsieur Baillard! Ainsi vous admettez tous les
dogmes tels que l'glise catholique les croit et les enseigne?

--Oui, Monsieur.

--Oh! alors a va bien. Parfait, parfait! Mais dites-moi, Monsieur
Baillard, j'ai l'honneur d'tre au courant de votre histoire, j'ai lu
des ouvrages de Vintras et j'ai pris connaissance de votre chef-d'oeuvre
littraire, qui est votre polmique avec Monseigneur.

A ces mots flatteurs, Lopold, qui se tenait affaiss dans son fauteuil,
se redressa avec une joyeuse confiance et dit vivement:

--Eh bien! dans ce cas vous voyez...

--Je vois que les doctrines de Vintras ont t condamnes par les
souverains pontifes.

--Et combien de temps, Monsieur l'abb, avez-vous pass  cette tude?

--Huit jours pleins, Monsieur Baillard.

--Eh bien! moi, rpliqua le vieillard avec une haute dignit, j'y ai
pass trente-sept ans.

--Monsieur Baillard, tout vrai catholique doit dire comme le pape, et
Vintras, pour sr, n'enseigne pas absolument comme le pape.

--Le pape! le pape! dit Lopold en haussant les paules.

--Je parie, Monsieur Baillard, que vous ne croyez pas  l'infaillibilit
du Saint-Pre.

--Ah! pour cela par exemple, non, je ne l'admets pas.

--Et naturellement, vous ne croyez pas davantage 
l'Immacule-Conception?

--J'y fais des rserves, dit Lopold d'un air entendu.

--Et l'enfer ternel, Monsieur Baillard, l'admettez-vous?

--Je ne puis pas l'admettre, car Dieu est infiniment bon; il cesserait
de l'tre, s'il condamnait  un supplice sans fin.

L'Oblat tait difi. Il crut le moment venu de faire avancer toute
l'artillerie de son apologtique.

--Mon cher Monsieur Baillard, quelle peine vous me faites! Comment un
homme comme vous, un prtre, un thologien, un savant crivain n'a-t-il
pas pntr le vrai sens de tout ce qui s'est pass  Tilly? Il
s'agissait de dtrner le Christ.

--Assez, assez! s'cria Lopold, j'ai bien vu, j'ai bien entendu: Tilly
embaumait de vrits et retentissait de miracles. Oui, Monsieur, je
monterais sur l'chafaud et je donnerais vingt fois ma vie pour affirmer
la ralit des faits qui ont eu lieu  Tilly.

--Monsieur Baillard, distinguons! Nul homme instruit dans ces questions
ne niera la possibilit des faits surnaturels de Tilly. Mais quelle est
l'origine de ces faits? J'ai lu six normes volumes crits par un
avocat, M. Bizouard. Il traite _in extenso_ des rapports du dmon avec
l'homme, depuis l'origine jusqu' nos jours. Chacune des manifestations
sataniques est examine par lui juridiquement,  la manire d'un procs;
or, arriv  l'OEuvre de la Misricorde, il dcouvre que l'esprit qui
parlait et crivait par Vintras n'est autre que celui qui, par
Cagliostro et d'autres mdiums en foule, sur tous les points de la
terre, travaille  ramener le monde  l'ancien paganisme ou culte de
Satan, en refoulant le rgne de Jsus-Christ.

Entendant dire que M. Bizouard range Vintras au nombre des possds,
Lopold se dressa comme un ressort.

--Non, non, s'cria-t-il d'une voix indigne et plaintive, mon bon
matre ne m'a pas tromp.

A ce moment, et comme s'il et sonn au drapeau. Marie-Anne, Fanfan Jory
et plusieurs autres de ceux qu'il appelait ses bons enfants, poussrent
la porte de la cuisine et firent irruption dans la chambre.

Le vieillard s'tait lev, et prenant la main de son jeune visiteur, il
le poussait doucement, mais irrsistiblement vers la porte.

Celui-ci ne se tint pas pour battu. Dans le corridor il fit de longs
discours  Marie-Anne, pour qu'elle obtnt de son matre qu'il se
confesst. Mais le visage de la vieille femme restait ferm. Le
vieillard qu'elle admirait n'avait pas besoin de ce vicaire ni de
personne pour faire son salut.

--Eh! rpliqua-t-elle avec vivacit, que voulez-vous lui demander? Il
n'a jamais fait de mal  personne, mais toujours du bien  tous, autant
qu'il l'a pu, et il passe son temps  prier.

--Marie-Anne, un chrtien, un prtre surtout, qui ne se confesse jamais,
c'est un genre de saint que l'glise n'a pas encore canonis. Vous
feriez un pch mortel si vous laissiez mourir monsieur Baillard sans
m'avoir appel.

Marie-Anne acquiesa de la tte, mais ds que l'Oblat se fut loign,
elle regagna sa cuisine en maugrant contre ce jeune prtre trop hardi.

Cependant le Pre Clach remontait au couvent dans un tat d'esprit bien
diffrent de celui o il se complaisait une demi-heure auparavant. Il
tait descendu chez le vieux Baillard,  peu de chose prs, comme
autrefois, dans l'Afrique du Sud, il s'acheminait vers la paillotte d'un
chef Zoulou. Maintenant il voit son erreur et qu'il n'a trouv aucune
prise sur l'me du vieillard. Il gravit soucieusement les pentes
ruisselantes de dgel, dont l'aspect influe encore sur son esprit
attrist, et malgr le vent et le froid, il n'est pas press d'arriver 
Sion o un autre malade attend son rcit avec la plus vive anxit.

Le Pre Aubry sentait qu'il allait mourir, mais depuis qu'il avait
appris l'tat dsespr de Lopold, une activit fivreuse et sans
sommeil avait succd  son abattement. Une srie de souvenirs
s'veillaient dans son imagination, coups par ces grands lans
qu'excitent dans une me les approches de la mort. Il revoyait toutes
les tapes de son triomphe sur la colline, il en rappelait toutes les
minutes, mais le coeur moins assur, inquiet maintenant d'y sentir plus
d'amour-propre que de charit. Il revivait ce premier jour o, sur le
parvis de l'glise, il avait rencontr et repouss Lopold, et lui avait
devant tous jet  la face le terrible _vade retro, Satana_; il
entendait galoper sur les pentes, aux talons des Baillard le cruel
troupeau des enfants, et il savait bien qu'il les avait continuellement
encourags; il se rcitait la complainte, qui, loin de le faire rire
aujourd'hui, l'humiliait et le peinait. Les images se pressaient dans
son esprit: la Noire Marie expulsant les schismatiques du couvent; le
maire Janot les livrant aux violences de la rue; le jeune sminariste
d'treval chassant de sa maison le vieux prtre, l'ami de son pre.
Voil ce qu'il a jadis appel des succs! Il s'est rjoui sans scrupule
de tous ces chagrins de ses frres, comme d'autant de victoires de Dieu!
Tout cela lui parat maintenant petit, mince, priv d'amour. Il tremble
de paratre avec cet indigne bagage devant le Souverain Juge. Sur ce lit
de mort, il n'a rien plus  coeur que le salut de Lopold, pas mme son
propre salut, car il croit qu'ils se confondent. Ah! que ne peut-il
courir au chevet du schismatique, le supplier, vaincre sa rvolte, et
d'un mme mouvement, s'lever avec lui jusqu'aux pieds du trne de Dieu.

A peine fut-il averti du retour du Pre Clach, qu'il le pria de venir
dans sa chambre, et minutieusement se fit raconter son entrevue avec
Lopold, tous les propos du vieil homme et de sa compagne.

Il l'coutait en se frappant la poitrine, et quand son jeune confrre
eut achev son rcit:

--Je vois ce qui vous est arriv, lui dit-il. Il y a vingt-cinq ans,
j'ai commis la mme faute que vous. Ce n'est pas avec des arguments que
l'on touche le coeur... Ah! que ne puis-je, mon cher ami, vous
accompagner auprs du malheureux obstin! Que Dieu qui me refuse cette
grce m'accorde au moins la force de vous communiquer l'exprience de ma
vie, et qu'elle soit en mme temps la confession de ma faiblesse.

Et comme on voit parfois un foyer, avant de s'teindre, lancer de
grandes lueurs, cette nergie expirante exhala en paroles presses sa
flamme intrieure, une flamme qui avait tout purifi dans son me.

--Vous ne pouvez pas savoir, mon ami, les penses qui assigent le lit
d'un mourant. Toute mon existence est prsente devant moi. Comment
vais-je justifier au tribunal de Dieu mon passage sur cette terre
privilgie de Sion? Ai-je su y respirer et y servir l'esprit de vie? Il
y a trente-quatre ans, presque au lendemain de mon ordination, j'ai t
envoy sur cette sainte colline; j'ai t charg de la reconqurir pour
la gloire de Notre-Dame. Puis-je dire que j'ai russi? L'me des
Baillard m'a chapp. Ah! se prsenter devant Dieu avec quelqu'un que
l'on tient par la main et qu'on lui amne, c'est bien, mais arriver
seul! J'ai vu Franois me repousser  son lit de mort. Si cette me que
j'ai laiss partir irrite et dsole m'attendait l-haut, j'accepterais
la mort avec moins d'apprhension, j'entonnerais avec confiance le
psaume du sacrifice. Sauvons Lopold, mon Pre! Alors, je pourrai
murmurer: _Introbo ad altare Dei_.

Il s'interrompit un instant comme pour reprendre haleine, tandis que le
jeune Oblat se tenait prs de lui, silencieux et mditatif, et d'une
voix quasi intrieure il reprit:

--Ai-je su comprendre Lopold? Il y avait en lui quelque chose qui
l'empchait de trouver la paix. Mais dans notre paix,  nous, n'y a-t-il
pas une atonie de l'me? Il a perverti un magnifique lan qui lui venait
de Dieu. Avec tous j'ai ri et puis anathmatis. N'aurais-je pas d
l'aider  purifier cette inspiration qui s'agitait au fond de son coeur
et dont il abusait d'une manire coupable? N'tait-ce pas mon rle de
prtre de reconnatre, au milieu de ses erreurs, le mouvement de Dieu?
Il s'appuyait sur la colline; il l'aimait comme aucun de nous n'a fait;
il voulait y puiser sans mesure. Ce n'est pas le crime d'une me vile.
Nous ne devons pas le laisser  Satan, mon Pre; il faut le rendre au
Christ qui m'en a donn la charge. Sauvez-moi en le sauvant.

Le jeune Oblat coutait sans interrompre, et de toute son me il croyait
ce que lui disait ce mourant. Tout l'mouvait dans ce discours, et plus
que les paroles, les vibrations de la voix entrecoupe, les yeux
brillants, l'ardeur de ce pauvre corps soulev d'enthousiasme religieux
et de fivre. Ces paroles du Pre Aubry donnaient un sens aux
extravagances de Lopold Baillard,  la fidlit de cette vieille
Marie-Anne Sellier et de leurs pauvres adeptes, mais elles allaient bien
plus loin dans la conscience du jeune Oblat. Elles y rveillaient
quelque chose d'endormi et qui surgissait tout  coup, joyeux et fort,
dans cette me de lvite. Ces paroles lui donnaient une mission de
prtre.

--Mais comment m'y prendre, mon Pre? Quel moyen pratique? demanda-t-il
avec tout son coeur.

--Ah! si nous les avions aims, murmura le moribond.

Et aprs un silence:

--Certes, vous devez maintenir l'intgrit de la doctrine, de la
hirarchie et tous les droits. Mais aprs avoir t inflexible pour le
mal et l'erreur, soyez gnreux pour l'homme. Beaucoup de charit,
d'indulgence et de condescendance. Et ce n'est pas assez; j'ose vous
demander plus. Ce n'est pas assez d'adoucir les solides raisons que vous
lui proposez. Je vous demande de l'estimer. Je vous en supplie, mon
Pre, apprenez de moi  ne plus regarder Lopold Baillard qu'au travers
de son amour pour le domaine de la Vierge de Sion. Le moyen pratique,
dites-vous? Ah! je le vois maintenant, c'est de lui montrer que nous
l'aimons, et d'une telle manire qu'il n'en puisse douter.

Aprs ces paroles, le Pre Aubry, puis, ferma les yeux, et l'on voyait
qu'il priait.

Le jeune Oblat regardait ce visage transfigur, et pensait: Va-t-il
mourir sans achever de me conseiller? Va-t-il me laisser seul et sans
aide?

Lopold Baillard lui apparaissait comme une forteresse, qu'il fallait
cote que cote emporter. Certainement,  cette minute, les lgions de
Satan taient ranges autour de ce malheureux hrsiarque. Que pouvait
un pauvre prtre? Il fallait une intervention de Dieu. Le jeune Oblat
l'attendait. Jamais il n'avait senti en lui cette source vivifiante qui
maintenant l'emplissait de force et d'attendrissement. C'est sous cette
influence et par une inspiration divine que soudain il dit au pre
Aubry:

--Mon cher et vnr Pre, vous le sentez bien, tous les moyens humains
choueront. L'obstin a besoin d'une intervention exceptionnelle.

Il s'arrta un instant, cherchant sur la figure du moribond s'il pouvait
continuer, et puis il dit:

--Quand vous serez devant le bon Dieu...

Le Pre Aubry comprit et ne s'effraya pas de cette vision de mort qu'on
lui proposait si crment. Il ouvrit sur son jeune interlocuteur ses
grands yeux doux et profonds.

--Oui, tout  l'heure, pensa-t-il, quand je paratrai devant Dieu, je le
supplierai pour Lopold.

Puis levant au ciel son regard, il pria tout haut avec simplicit:

--Seigneur, dit-il, prenez ma vie, appelez-moi tout de suite devant
vous, afin que j'obtienne de votre misricorde une bonne mort pour
Lopold Baillard.

                   *       *       *       *       *

Le voeu du Pre Aubry fut exauc, il mourut dans la nuit.

Le Pre Clach se sentit soulev par une esprance et une confiance
invincibles. La conversion de Lopold tait une tentative qui dpassait
les moyens humains; le pacte qui liait ce malheureux  Satan ne pouvait
tre rompu que par le pacte suprieur d'une me sainte avec Dieu: le
miracle s'tait produit. Dieu avait accept le sacrifice du Pre Aubry.

Au quitter de l'enterrement, le jeune Oblat descendit tout droit chez
Marie-Anne Sellier. Dans la cuisine, il trouva la vieille femme avec
quelques Enfants du Carmel, et il apprit d'eux que M. Baillard, aprs
une nouvelle attaque, avait manqu mourir l'avant-veille  l'aube.
C'tait prcisment l'heure o le Pre Aubry paraissait devant Dieu.
L'Oblat ne douta pas que son vnrable ami n'et obtenu de la compassion
divine un rpit pour Lopold. Alors, du ton d'un homme qui ne demande
pas une permission, avec une gravit et une autorit qu'on ne sentait
pas dans sa voix  sa premire visite, il dit qu'il dsirait demeurer
seul avec le malade.

Lopold tait tendu dans son lit, tout un ct du corps paralys. A la
place de l'expression svre et militaire qui lui tait habituelle, il y
avait quelque chose de timide, et le pauvre regard de son oeil droit, le
seul qu'il pt tourner vers son visiteur disait trs clairement: Ne
voyez-vous pas dans quel tat je suis? Est-ce le moment de venir
discuter?

Mais l'Oblat:

--Rassurez-vous, Monsieur Baillard, je ne viens pas discuter avec vous;
je viens vous apprendre que le pauvre Pre Aubry est mort.

Cette nouvelle ne parut pas autrement intresser le malade. Il tenait
les yeux ferms, et sa main valide s'agitait impatiemment sur la
couverture.

Cependant le Pre Clach continuait, et encore tout vibrant des motions
qu'il ressentait depuis trois jours, il commena de rapporter le suprme
entretien qu'il avait eu avec le vieil oblat.

Quelle surprise pour Lopold d'entendre ces paroles et cet accent, et de
sentir fix sur lui avec une infinie amiti et mme avec admiration le
regard de son jeune visiteur. Il n'tait donc plus seul; on s'occupait
de lui autrement que pour lui jeter la pierre; au couvent, la vrit se
faisait jour, enfin! L'ide qu'il avait t aim fondit les glaces
contre lesquelles tous les anathmes avaient chou. Il coutait avec
ravissement l'Oblat lui rpter les paroles du Pre Aubry: Personne
plus que Lopold Baillard n'a aim la colline de Sion. Et il sentait
que de tous les hommes qu'il avait connus, trs peu auraient pu le
comprendre aussi bien que cet adversaire dont il avait tant souffert.
Comment n'ai-je pas vu, pensait-il, que nous pouvions nous aimer? Deux
grosses larmes coulrent sur ses joues, quand l'Oblat lui rvla que le
Pre Aubry avait offert sa vie pour arriver le premier au tribunal de
Dieu et intercder en faveur du Restaurateur de Sion. A plusieurs
reprises, il interrompit pour dire:

--Cela est d'un vrai prtre.

Et l'Oblat poursuivait:

--Vous avez fait de grandes choses sur la colline, Monsieur Baillard;
nous l'avons trop mconnu, mais la sainte Vierge, Elle, ne peut pas
l'oublier.

--Maintenant, dit le malade, je sens que je ne pourrai plus rien faire
en ce monde, je suis content de mourir.

--Avec saint Paul, Monsieur Baillard, vous formez ce souhait: _Capio
dissolvi_...

--Oui, _et esse cum Christo_.

--Ne donnez de place dans votre coeur qu' deux sentiments, celui du
regret et celui de l'esprance: regret pour le pass...

--Et esprance pour l'avenir, acheva le malade.

Quelques instants aprs il ajouta:

--Je voudrais bien revenir comme j'tais avant les affaires de l'vch,
mais je ne puis pas dire que je n'ai pas vu ce que j'ai vu.

--Laissez-donc tout cela dsormais, Monsieur Baillard; on vous demande
tout simplement de faire un acte de foi complet avec votre vque, avec
le souverain pontife Lon XIII et avec l'glise catholique, et puis que
vous ayez un regret parfait du pass et une confiance inbranlable dans
l'infinie misricorde de Dieu.

--Dieu est mon esprance, _Spes mea Deus_, telle a toujours t ma
devise.

Un tumulte s'levait dans l'me du Pre Clach; maintenant il voyait
dans le pauvre Lopold un frre an malheureux, et mieux encore un
prtre plus rapproch que lui-mme de la divinit.

--Mon vnrable et vieil ami, dit-il (et il ne savait pas d'o il tirait
ses paroles, et tandis qu'il les prononait il s'en tonnait lui-mme),
je vous aime et je vous respecte. Pour le salut ternel de votre me je
vais vous confesser: _In nomine patris_...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand ce fut fini, les deux prtres s'embrassrent. Et le Pre Clach,
retenant les larmes d'motion et de bonheur qui l'touffaient, ouvrit la
porte de la cuisine pour annoncer aux Enfants du Carmel que monsieur
Baillard s'tait confess. Ils en furent stupfaits, mais ne cachrent
pas leur mcontentement.

--Ah! dit Mme Mayeur, si vous n'aviez que du monde comme a  convertir,
vous seriez heureux! Malgr sa maladie, il n'a pas manqu une seule fois
de nous rassembler pour la prire. Quelques petites erreurs, oui, je ne
dis pas, mais  part cela, quel saint!

L'Oblat ne s'en mut pas; il avait hte de remonter au couvent et d'y
prendre toutes choses pour administrer le mourant.

Marie-Anne le suivit dans le corridor et lui dit:

--Nous sommes pauvres; il me sera impossible de faire un grand
enterrement comme on en fait pour les messieurs prtres...

--Ma pauvre Marie-Anne, lui rpondit-il, quittez ce souci, tout
s'arrangera pour le mieux et vous serez contente.

Que lui importaient  cette heure l'opposition de ce pauvre petit monde
gar et les mesquins soucis de Marie-Anne! Tout cela lui semblait si
misrable auprs de ce sentiment de charit qui remplissait son coeur.
Comment se serait-il mu de quelques murmures hostiles, alors qu'il
avait encore sur lui le regard reconnaissant de Lopold, un regard de
mourant panoui pour une nouvelle vie!

Au couvent, o il arriva comme port par deux ailes, on ne partagea pas
tout son enthousiasme. Certes, on apprciait le rsultat obtenu: Lopold
s'tait confess. Mais l'attitude de la cuisine donnait grandement 
rflchir. On rappelait la tactique constante de Vintras et des
pontifes: clairer ou illuminer les fidles et leur permettre ensuite de
se conformer  la liturgie catholique.

--Lopold est de bonne foi, rptait le jeune Oblat.

On lui montra une lettre de l'vque, trs sage et trs nette, qui
prcisait bien le double problme: sauver une me et purifier la
colline. Il fallait une rtractation solennelle.

Trs troubl, le Pre Clach s'en alla prier devant la Vierge de Sion,
tandis qu'on courait en hte avertir MM. Morizot et Joseph Colin, le
cordonnier, les deux anciens du village, pour qu'ils servissent de
tmoins  la rtractation solennelle de Lopold. Puis il prit le Saint
Sacrement et, prcd de la sonnette, se dirigea vers la demeure de
Marie-Anne. On le suivit, et bientt presque tout le village fut
rassembl devant la porte. Avant de laisser entrer ce monde, l'Oblat
pntra chez Lopold, et quand il n'y avait encore dans la chambre
qu'eux deux, pauvres prtres, et le divin Sauveur, il s'agenouilla et
fit dans son me cette prire:

--Ne permettez pas, Seigneur, que je commette un indigne abus de votre
Sacrement! Ne permettez pas que la dernire communion de ce malheureux
prtre soit un sacrilge! Si vous le voulez, vous pouvez le purifier!
Venez, Seigneur Jsus, voil que votre ami est malade! Si vous
l'abandonnez, qui donc le sauvera?

Puis se relevant, il dclara  Lopold que son devoir tait, avant de
lui administrer le saint viatique, de lui faire signer publiquement un
acte de rtractation et de le relever des censures.

--Je le veux bien, dit le malade.

Cependant, les gens du village se glissaient, les uns aprs les autres,
dans la chambre. Comme  l'glise, les femmes formaient un groupe spar
de celui des hommes. Tous se taisaient. L'Oblat, d'une voix lente et
solennelle, commena la lecture de l'acte de rtractation:

Au nom de la Trs Sainte-Trinit, Pre, Fils et Saint-Esprit, moi,
Lopold Baillard, prtre, domicili  Saxon-Sion, je dclare  tous et
en particulier  Sa Grandeur Monseigneur de Nancy, mon suprieur
ecclsiastique, que je veux, moyennant la grce du Bon Dieu, vivre et
mourir dans le sein de la sainte glise catholique, apostolique et
romaine, en parfaite communaut de foi avec mon vque et le souverain
pontife Lon XIII. Je suis et je demeure dans la foi que j'ai reue au
baptme, et professe au jour heureux de ma promotion au sacerdoce.
Aujourd'hui comme alors j'admets et je crois tout l'enseignement de
l'glise catholique, notamment le dogme de l'enfer; je condamne avec
elle sans restriction tout ce qu'elle condamne en qui que ce soit, en
quelque ouvrage que ce puisse tre, en toute sorte d'OEuvre ou de
socit quel qu'en soit le nom. Je dclare souscrire  la condamnation
porte par le souverain pontife Grgoire XVI contre les erreurs de
Pierre-Michel Vintras et l'OEuvre de la Misricorde, et je dsapprouve
absolument et je rtracte tout ce que l'glise, notre Sainte Mre,
blmerait et condamnerait dans mes enseignements, mes crits et mes
actes. Que la divine Misricorde, par l'intercession de Notre-Dame de
Sion, notre Mre immacule, mon suprme recours  cette heure, daigne me
venir en aide!

Plusieurs fois pendant cette lecture, Marie-Anne fut subitement saisie
d'une toux insolite, mais l'Oblat reprenait impitoyablement les phrases
qui pouvaient n'avoir pas t entendues de tous, dt le supplice du
pauvre monsieur Baillard en tre prolong.

Celui-ci, avec quelle dtresse il coutait ce long texte qui cachait
sous chaque formule le reniement de sa vie! L'expression ardente des
yeux proclamait toujours l'influence exerce sur ce mourant par une
imagination insense, mais ce fut sans un mot qu'il signa son
abdication.

Alors monsieur Morizot, l'ancien matre d'cole, celui-l mme qui,
trente-sept ans auparavant, s'tait indign contre le premier discours
vintrasien de Lopold, s'avana en donnant les marques de la plus grande
vnration:

--Monsieur le Suprieur, dit-il, permettez-moi de vous serrer la main et
de vous offrir l'expression de mes sentiments de condolance pour l'tat
de souffrance o je vous vois, et de flicitation pour l'acte que vous
venez d'accomplir.

Lopold lui serra la main en lui disant affectueusement:

--Je vous remercie bien, Monsieur Morizot.

L'ancien magister aurait continu son discours, mais l'Oblat, qui
sentait que le malade allait s'affaiblissant et que le temps pressait,
continua la crmonie. Il releva le prtre repentant des censures, de
l'excommunication et de l'interdit pour hrsie et schisme, et pronona
la sentence d'absolution. Puis, l'ayant rtabli dans tous ses pouvoirs,
il lui donna le Saint Viatique.

A cette minute, la pense que le Pre Aubry lui avait lgue jeta une
longue flamme dans l'me du Pre Clach. Le vieil Oblat avait dit vrai.
Au fond de sa longue erreur, ce malheureux hrsiarque avait connu un
enthousiasme du divin et un lan d'adoration que le meilleur croyant
devait envier et dsirer d'ajouter  sa foi. Le jeune Oblat se mit 
genoux et, devant la petite assemble, demanda au pnitent de lui donner
sa bndiction.

Lopold, levant aussitt la main, pronona la formule:

--Que le Dieu trs haut et trs bon, Pre, Fils et Saint-Esprit, vous
accorde sa bndiction, et qu' jamais elle demeure sur vous et sur les
vtres.

C'tait son premier acte de prtre rtabli dans ses droits, et ce devait
tre le dernier.

Quand l'Oblat voulut se retirer, il lui tint longuement la main, en
rptant  deux ou trois reprises:

--Vous tes mon ami! C'est vous qui tes mon ami!

A l'apparition du pre Clach sur le seuil de la pauvre maison, ce fut
un long murmure d'admiration. Tout le village tait rassembl dans la
rue. Mme Pierre Mayeur, rsumant le sentiment gnral, lui dit:

--C'est vous qui avez les lauriers.

Au couvent, on alla rendre grce  Notre-Dame de Sion. La chapelle
rayonna de feux et de cantiques. Un dlgu partit en hte porter 
Monseigneur la rtractation de Lopold. Et pendant que tout brillait
l-haut, et que dans chaque maison du village, c'tait un bavardage
merveill; que le pasteur du diocse lisait  ses grands vicaires le
bulletin de victoire; que partout enfin ce n'tait que triomphe et
sainte allgresse, et sur la colline nocturne, la mme ternelle
grandeur, Lopold, pour sa dernire nuit, demeurait seul, en proie  ses
gardes-malades.

Tant d'motions et tant de fatigues avaient puis Marie-Anne; elle dut
renoncer  veiller et se coucha sur un matelas contre le lit de Lopold.
Elle esprait ainsi protger son vieux compagnon contre les importunits
d'une quantit de visiteurs, qu'amenaient le zle ou la curiosit. Mais
quoi qu'en et la pauvre femme, ces indiscrets ne cessrent pas de
circuler dans la maison et dans la chambre, et toute la nuit se passa en
pitinements, en chuchoteries et en disputes. Sous prtexte d'emporter
un souvenir, ou d'purer un lieu maudit, ou peut-tre encore de mettre
en sret les objets du culte vintrasien, la maison fut livre au
pillage. Chacun saisissait dans l'ombre ce qui lui faisait envie. Au
milieu de la nuit, Lopold,--tait-ce un effet de ses rflexions ou bien
le geste machinal d'un fivreux,--laissa glisser de son lit la ceinture
de protection que lui avait donne Vintras pour le jour du grand
cataclysme. Trois bonnes catholiques s'en saisirent. Mais redoutant que
le vieil homme, dans un moment si redoutable, se trouvt sans protection
d'aucune sorte, elles lui passrent au cou leurs trois scapulaires,
noir, bleu, rouge, que du fond de ses brumes Lopold accepta avec les
marques d'une profonde vnration. Elles allrent brler dans la cuisine
le morceau de flanelle aux insignes bizarres, aprs l'avoir
triomphalement agit sous les yeux de Marie-Anne. Celle-ci alors, se
tournant vers Lopold qui gmissait, lui dit douloureusement:

--Vous avez abandonn Dieu, Dieu vous abandonne!

Que leur faut-il? pensait Lopold en regardant ces ombres. Sa petite
glise, ses contradicteurs, tous les vivants,  cette minute suprme, il
les avait distancs; il arrivait tout seul devant les portes dernires.
Y trouverait-il l'appui promis et le tmoignage du Pre Aubry? Les
problmes dont il avait toute sa vie respir la posie se prsentaient 
lui comme un fait, qu'il allait maintenant,  ses risques et prils
ternels, prouver. Il prononait par intervalles des paroles que
personne ne pouvait comprendre. Vers le matin, comme la premire lueur
de l'aube apparaissait  la vitre, il s'agita et dit d'une voix haute
avec un grand effort:

--Vintras, tu as pass par ces preuves.

Indication obscure et magnifique sur la fidlit de son coeur.

Et dans le mme moment, il fut pris d'une troisime et dernire attaque.

On alluma un seul cierge au pied de son lit.

Quand le Pre Clach arriva, la nice de Lopold emportait la longue
robe rouge du Pontife d'Adoration, en disant qu'elle en ferait
d'excellents couvre-pieds. Les hosties, grandes et petites, les croix de
grce, les tphilins gisaient  terre. M. Navelet les ramassait et
expliquait que le calice lui revenait de droit, parce que Lopold, de
longtemps, l'avait dsign pour son successeur. Tous se disputaient ces
pauvres trsors, et Marie-Anne essayait en vain de s'opposer au pillage.

Le premier mouvement de l'Oblat fut de saisir, lui aussi, ces insignes
idoltres, mais chacun se rangeait pour lui laisser le chemin du lit
mortuaire, et il rougit d'avoir pens d'abord aux choses secondaires. Il
alla jeter l'eau bnite sur le corps de Lopold et tombant  genoux:

--Puisse le Souverain Juge, dit-il, ratifier la sentence d'absolution
qu'en son nom je viens de prononcer sur une me captive de Satan. J'ai
confiance que le Seigneur accueillera le prtre qui s'est perdu par un
amour excessif de Sion. Un monologue de quarante annes, un si long cri
du coeur, une telle supplication  l'Esprit ont-ils pu s'abmer tout
entiers dans le vide? Fleuve troubl par les orages, va t'engloutir dans
l'ocan divin.

Le jour mme, Marie-Anne monta au couvent et dclara aux oblats que M.
Baillard avait exprim le dsir de reposer dans la tombe de Franois,
qui avait t enterr civilement et par consquent sans frais d'glise.
Quel tait le sentiment de la vieille femme? tait-ce avarice, dsir de
ne payer ni tombe ni service? Les oblats l'ont cru. N'tait-ce pas
plutt fidlit aux anciennes croyances de Lopold, dsir de runir les
deux frres dans la mort?

On l'carta. Monseigneur donna pour mot d'ordre des funrailles: dcence
et simplicit. Le corps fut recouvert d'un linceul, comme c'est l'usage
au pays de Sion. Sur ce drap blanc on avait sem des fleurs champtres.
Le cierge unique brlait  la tte du lit. Bien peu de personnes
allrent prier auprs de cette pauvre dpouille. Et nul ecclsiastique
ne s'en approcha, hormis le Pre Clach qui fit la leve du corps. Au
long de cette rude monte, que tant de fois Lopold avait parcourue, la
tte en feu et tout enivr par ses passions, une cinquantaine de
villageois suivirent le cercueil. Combien d'entre eux portaient sous
leurs vtements une croix de grce, une hostie de Vintras? Les oblats
n'osaient pas en faire le calcul. Au cimetire, sous le vent ternel du
plateau, il n'y eut pas un mot d'oraison funbre. Le Pre Clach se
borna  recommander de prier ardemment. C'tait en effet ce qui
convenait  la circonstance: peu d'honneurs et beaucoup de prires.

Le corps de Lopold fut plac  ct de celui de soeur Euphrasie et 
trois pas du Pre Aubry. Sur sa tombe, comme le mt d'un navire naufrag
au-dessus des flots, se dressait une croix de bois. On y avait attach
une couronne de lierre, et sur les croisillons tait grave sa devise:
_Spes mea Deus_.




CHAPITRE XX

PILOGUE


L'me de Lopold dlivre revient-elle sur la sainte colline,
voltige-t-elle autour de ces murs o, pendant un demi sicle, il crut
entendre un appel, et parmi ces landes pleines pour lui d'tranges
merveilles? Personne, aucun berger, nul plerin attard, ft-ce par les
temps de tnbres et de tempte, n'a crois sur la haute prairie les
fantmes de Lopold, de Thrse, de la Noire Marie, de Franois, de
Quirin. De leurs tertres dcris, la croix plante en grande piti a
disparu. Dans le cimetire, contre l'glise, je n'ai ramass au milieu
des orties, qu'un dbris d'ardoise qui porte leur nom. Mais l-haut, on
respire toujours l'esprit qui cra les Baillard.

Aujourd'hui, jour de jeudi saint, ce long rcit termin, je suis mont
sur la colline. Dans le lointain, la longue ligne des Vosges tait
couverte de neige, et de l-bas venait un air froid qui, sous le soleil,
glaait les tempes. Nulle feuille encore sur les arbres, sinon quelques
dbris desschs de l'automne, et c'est  peine si les bourgeons  et
l se formaient. Pourtant des oiseaux se risquaient, essayaient, moins
que des chansons, deux, trois notes, comme des musiciens arrivs en
avance  l'orchestre. La terre noire, grasse et profondment dtrempe
par un abondant hiver, semblait toute prte et n'attendre que le signal.
Ce n'est pas encore le printemps, mais tout l'annonce. Une fois de plus,
la nature va s'lancer dans le cycle des quatre saisons; le Dieu va
ressusciter; le cirque ternel se rouvre. Combien de fois me sera-t-il
donn de tourner dans ce cercle qui, moi disparu, continuera
infatigablement?

Soudain, un trange bruit de crcelles s'lve du fond de Saxon, suivi
aussitt d'un concert de voix enfantines qui chantent sur un ton
tranard: Voil... voil... pour le premier. Et puis encore le bruit
des crcelles... Je sais bien ce que c'est, je connais la vieille
coutume lorraine: c'est la tourne traditionnelle des enfants qui
remplacent les cloches envoles pour Rome durant la semaine sainte; ils
vont de maison en maison annoncer que l'heure de l'office est venue. En
me penchant, je les vois sur la cte,  peu prs en face de la masure
des Baillard. Ils sont deux, trois, de moyenne taille, et puis deux tout
petits. Je regarde s'loigner ce mince groupe des derniers survivants du
plus lointain paganisme. Leur petit cortge veille mon imagination du
pass. Voil... voil... pour le second.

Ces vieux mots que lancent ces voix si jeunes m'meuvent. Le gnie du
pass vient m'assaillir avec des accents tout neufs. Il me conduit aux
couches les plus profondes de l'histoire et jusqu'au temps de Rosmertha.
Je me retrouve en socit avec des milliers d'tres qui passrent ici.
C'est un ocan, une paisseur d'mes qui m'entourent et me portent comme
l'eau soutient le nageur. Me voici sur la prairie o l'on trouve la clef
d'or, la clef des grandes rveries.

Nulle brume, nul brouillard germanique. Quelque chose de calme, de
pauvre et de fort enveloppe la colline. Tout est clair et parle sans
artifice  l'me. Mais le mystrieux, le sublime naissent et jaillissent
du coeur. Nos sentiments sont agrandis; les voil mens soudain bien
plus avant que la raison. Quelle est cette fleur qui veut s'panouir? Je
vais presque aussi loin que mes pressentiments. Le monde intrieur
s'lance, reconnat la nature et l'on voit paratre la surabondance
cache. Belle colline, tu fais sortir la pense voile, toute prte avec
son pur dsir pour le mariage du divin. Une fois encore le site a
produit son effet.

C'est ici, par un jour semblable, que Lopold errait avec Thrse
dsespre, et qu'incapable de se soumettre aux vnements comme  des
leons de Dieu mme, il rejetait les entraves du bon sens aussi bien que
celles de son ordre et de la hirarchie; c'est par un jour semblable,
quand les ruisseaux avaient rompu leurs prisons de glace au souffle du
printemps et quand les cloches de Pques sonnaient, que le docteur Faust
s'insurgea contre les limites de l'intelligence et ne vit plus qu'une
duperie dans son long esprit de sacrifice  la science; c'est ici, sous
l'excitation de l'Esprit des sommets, que l'orgueilleux Manfred, qui se
flatte de n'avoir jamais courb la tte, entre en lutte avec la nature
elle-mme et prtend violenter, lui mortel, les lois souveraines de la
vie; c'est sur une prairie toute pareille, que Prospero, ce Faust et ce
Manfred assagis par l'ge, fuit le monde, se drobe  la ralit, et ne
la croit supportable que voile des fumes de la haute magie.

Faust, Manfred, Prospero! ternelle race d'Hamlet, qui sait qu'il y a
plus de choses sur la terre et dans le ciel qu'il n'en est rv dans
notre philosophie, et qui s'en va chercher le secret de la vie dans les
songeries de la solitude! Je crois les avoir rencontrs dans les
sentiers de la colline; ils s'arrtaient pour regarder les bonnes gens
qui gagnent l'glise du plerinage. S'ils les moquaient ou s'ils les
enviaient, je ne sais. L'Esprit des hauts lieux les faisait vibrer avec
l'infini et leur mettait au coeur l'orgueil de ne compter que sur
soi-mme pour rsoudre l'nigme de l'univers.

Les suivrai-je? Nous avons besoin d'harmonie, d'un pome qui se fasse
croire et d'une toile fixe au ciel. Ces hros sauront-ils gouverner
notre sentiment du divin, notre dsir de perfection, le soutenir et le
conduire  un but prcis? Seront-ils nos guides?

Lopold Baillard, quand il veut s'lancer dans le monde invisible, se
brise au fond de Saxon. Et ces autres, ports sur des ailes plus fortes
et qui s'lvent plus heureusement, o donc atteignent-ils? Le
laboratoire de Faust, le burg de Manfred, l'le de Prospero brillent
dans les nuages empourprs de l'horizon, mais ces fameux difices, ces
grands vaisseaux de clart, balancs sur le noir couchant, ne diffrent
pas tant de la pauvre masure mystique des Baillard, debout, l en bas,
sous mes yeux. Ce sont des chteaux de feu, des chteaux de musique,
autant d'artifices qui se rsolvent en baguettes brles dans la nuit.

Fugitives vibrations, accord d'une seconde avec la plus belle vie
mystrieuse, hautes fuses rapides, franges multicolores au sommet d'une
vague aussitt aplanie. O dposer le noble trsor qui n'est pas en
scurit au fond d'un gnie phmre? Le chant de l'oiseau divin d'une
minute  l'autre va se taire. Quel coeur accueillera ces longs cris dans
la nuit?

Quand le rossignol prlude, on n'entend pas une parole, un chant, mais
une immense esprance. Des accents d'une vrit universelle s'lvent
dans les airs. Il louange sa femelle, l'humble rossignole invisible dans
les feuillages, cependant il atteint tous les coeurs et, par-del les
coeurs, la divinit. Sonorit dans le jardin, plnitude dans nos mes!
Et puis soudain, ce grand sentiment, cette immortelle esprance, voil
qu'ils sont engloutis dans la mort. Les taillis du jardin se taisent,
une sensation indfinissable d'angoisse nous remplit. Toute la magie
s'est dissipe. Regarde l-haut les toiles avec qui nous sommes
accords: l'infini les spare de notre destin! A quoi bon nos grandes
ailes de dsir?

Nous sommes-nous gars? L'esprit de la colline serait-il un esprit de
perdition? Faut-il demander  la raison d'exorciser cette lande? Faut-il
laisser en jachre les parties de notre me qu'elle est capable
d'exciter? Faut-il se dtourner de Lopold, quand il se laisse soulever
par le souffle de Sion?

Non pas! C'est un juste mouvement de la part la plus mystrieuse de
notre me qui nous entranait avec sympathie derrire Lopold sur les
sommets sacrs. Nous sentons justement quelque similitude entre ces
hauts domaines et les parties les plus dessches de notre me. Dans
notre me, comme sur la terre, il existe des points nobles que le sicle
laisse en lthargie. Ayons le courage de marcher  nouveau, hardiment,
sur cette terre primitive et de cultiver, par-dessous les froides
apparences, le royaume tnbreux de l'enthousiasme. Rien ne rend
inutile, rien ne supple l'esprit qui palpite sur les cimes. Mais
prenons garde que cet esprit meut toutes nos puissances et qu'un tel
branlement, prcisment parce qu'il est de tout l'tre, exige la
discipline la plus svre. Qu'elle vienne  manquer ou se fausse,
aussitt apparaissent tous les dlires. Il s'est toujours jou un drame
autour des lieux inspirs. Ils nous perdent ou nous sauvent, selon
qu'ayant cout leur appel nous le traduisons par un conseil de rvolte
ou d'acceptation. Allons sur l'antique montagne, mais laissons sa pense
drouler jusqu'au bout ses anneaux, coutons une exprience si vaste et
sachons suivre tous les incidents d'une longue phrase de vrit.

Un beau fruit s'est lev du sein de la colline. Dans ce vaste ensemble
de pierrailles, d'herbages maigres, de boqueteaux, de halliers toujours
balays du vent, tapis barbare o depuis des sicles les songeries
viennent danser, il est un coin o l'esprit a pos son signe. C'est la
petite construction qu'on voit l-haut, quatre murailles de pierres sur
une des pointes de la colline. L'ternel souffle qui tournoie de
Vaudmont  Sion jette les rumeurs de la prairie contre cette maison de
solidit, et remporte un message aux friches qu'il dvaste.

--Je suis, dit la prairie, l'esprit de la terre et des anctres les plus
lointains, la libert, l'inspiration.

Et la chapelle rpond:

--Je suis la rgle, l'autorit, le lien; je suis un corps de penses
fixes et la cit ordonne des mes.

--J'agiterai ton me, continue la prairie. Ceux qui viennent me respirer
se mettent  poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine,
le jour qu'il est de loisir et qu'il dsire contempler. Un instinct me
l'amne. Je suis un lieu primitif, une source ternelle.

Mais la chapelle nous dit:

--Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rves pour que je les pure,
vos lans pour que je les oriente. C'est moi que vous cherchez, que vous
voulez  votre insu. Qu'prouvez-vous? Le dsir, la nostalgie de mon
abri. Je prolonge la prairie, mme quand elle me nie. J'ai t
construite,  force d'y avoir t rve. Qui que tu sois, il n'est en
toi rien d'excellent qui t'empche d'accepter mon secours. Je
t'accorderai avec la vie. Ta libert, dis-tu? Mais comment ma direction
pourrait-elle ne pas te satisfaire? Nous avons t prpars, toi et moi,
par tes pres. Comme toi, je les incarne. Je suis la pierre qui dure,
l'exprience des sicles, le dpt du trsor de ta race. Maison de ton
enfance et de tes parents, je suis conforme  tes tendances profondes, 
celles-l mme que tu ignores, et c'est ici que tu trouveras, pour
chacune des circonstances de ta vie, le verbe mystrieux, labor pour
toi quand tu n'tais pas. Viens  moi si tu veux trouver la pierre de
solidit, la dalle o asseoir tes jours et inscrire ton pitaphe.

ternel dialogue de ces deux puissances! A laquelle obir? Et faut-il
donc choisir entre elles? Ah! plutt qu'elles puissent, ces deux forces
antagonistes, s'prouver ternellement, ne jamais se vaincre et
s'amplifier par leur lutte mme! Elles ne sauraient se passer l'une de
l'autre. Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une fantaisie
individuelle? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus
animer? L'glise est ne de la prairie, et s'en nourrit
perptuellement,--pour nous en sauver.

Charmes-sur-Moselle, 1912.




TABLE DES MATIRES


  Chapitre I                                                      Pages.
  Il est des lieux o souffle l'Esprit                                 1

  Chapitre II
  Grandeur et dcadence d'un saint royaume lorrain au XIXe sicle     25

  Chapitre III
  La Chartreuse de Bosserville                                        53

  Chapitre IV
  Ipse est Elias qui venturus est                                     81

  Chapitre V
  La colline fte son roi                                             97

  Chapitre VI
  La procession du 8 septembre                                       123

  Chapitre VII
  La petite vie heureuse                                             141

  Chapitre VIII
  Un soldat de Rome                                                  165

  Chapitre IX
  Vintras au milieu des enfants du Carmel                            185

  Chapitre X
  Les dragons du paganisme rapparaissent                            207

  Chapitre XI
  La semaine de la Passion                                           223

  Chapitre XII
  O Thrse se perd dans l'ombre                                    245

  Chapitre XIII
  Le martyre de La Sagesse                                         255

  Chapitre XIV
  La colline respire                                                 269

  Chapitre XV
  Lopold sur les ruines de Sion                                     289

  Chapitre XVI
  Les symphonies sur la prairie                                      323

  Chapitre XVII
  L'anne noire                                                      347

  Chapitre XVIII
  Un hiver de dix annes                                             367

  Chapitre XIX
  La mort de Lopold                                                 385

  Chapitre XX
  pilogue                                                           415


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Lorilleux).






End of the Project Gutenberg EBook of La colline inspire, by Maurice Barrs

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

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    Chief Executive and Director
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