The Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, premire srie: de David
 Degas, by Jacques-mile Blanche

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Title: Propos de peintre, premire srie: de David  Degas
       Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Czanne, Whistler,
       Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Prface par
       Marcel Proust

Author: Jacques-mile Blanche

Contributor: Marcel Proust

Release Date: February 28, 2020 [EBook #61528]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, PREMIRE ***




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  JACQUES-MILE BLANCHE

  Propos de Peintre

  DE DAVID A DEGAS

  PREMIRE SRIE:
  Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Czanne, Whistler, Fantin-Latour,
  Ricard, Conder, Beardsley, etc.

  Prface par Marcel PROUST

  PARIS
  MILE-PAUL FRRES, DITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR, 100
  PLACE BEAUVAU

  1919




DU MME AUTEUR


Cahiers d'un Artiste:

  PREMIRE SRIE.--Juin-novembre 1914.

  DEUXIME SRIE.--Novembre 1914-Juin 1915.

  TROISIME SRIE.--_Suite du Printemps  Paris._--_t en Normandie_,
  aot-novembre 1915.

  QUATRIME SRIE.--_Paris_, novembre 1915-aot 1916.

  CINQUIME SRIE.--Aot-dcembre 1916.


Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation rservs pour
tous pays.

Copyright by mile-Paul frres, 1919.




Justification du tirage

N




  Ce livre est ddi  Marcel PROUST
  en souvenir
  de l'Auteuil de son enfance et de ma jeunesse
  et
  comme un hommage d'admiration pour l'auteur de
  Du ct de chez Swan

        son ami J.-E. Blanche.




PRFACE


Cet Auteuil de mon enfance,--de mon enfance et de sa
jeunesse,--qu'voque Jacques Blanche, je comprends qu'il s'y reporte
avec plaisir comme  tout ce qui a migr du monde visible dans
l'invisible,  tout ce qui, converti en souvenirs, donne une sorte de
plus-value  notre pense, ombrage de charmilles qui n'existent plus.
Mais cet Auteuil-l m'intresse encore davantage comme un mme petit
coin de la terre observable  deux poques, assez distantes, de son
voyage  travers le Temps.

Entre ces jours anciens et ceux de maintenant, Auteuil, sans qu'il ait
eu l'air de bouger, a travers plus de vingt annes, pendant lesquelles
Jacques-mile Blanche a conquis la clbrit comme peintre et crivain,
alors que moi, dans les jardins voisins et au bord des mmes vieux
Fontis, je n'ai attrap que la fivre des foins. Tout ce que, dans des
pages qui sont des merveilles d'intelligence et de mlancolie, Jacques
Blanche dit  propos de Manet,--de Manet que ses amis trouvaient
charmants, mais ne prenaient pas au srieux, ne savaient pas si
fort,--je l'ai vu se produire pour Blanche. Ici le milieu n'tait pas
le mme et son lgance donnait une forme diffrente au malentendu, au
fond identique, qui existe toujours entre ceux dont les yeux sont pleins
malgr eux de la peinture d'hier et les auteurs des oeuvres qui seront
dignes du pass parce qu'elles ont t places d'avance dans l'avenir,
des oeuvres qu'il faudrait pouvoir regarder en se mettant  la distance
des annes qu'elles anticipent et avec cette adaptation de la
sensibilit qui exige prcisment du temps.

Souvent, pendant que Jacques Blanche peignait, une belle dame couronne
de fleurs faisait arrter sa victoria devant l'atelier. Elle descendait,
contemplait, croyait juger. Comment et-elle pu supposer qu'un
chef-d'oeuvre naissait sous les doigts d'un homme si bien habill, avec
lequel elle avait dn la veille, qui s'tait montr un causeur si fin
et passait pour si mchant. Le proverbe--par extraordinaire--est faux
qui dit: Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Et il
devrait tre retouch ainsi: Il n'y a pas de grand homme pour ses
amphitryons, il n'y a pas de grand homme pour ses invits. Quant  la
mchancet, pour ma part, je n'ai connu que l'invariable expansion
d'un grand coeur et la srnit d'un juste. Cette mchancet ou
soi-disant telle, ne fut pas inutile  Jacques Blanche et s'il y a eu
dans cette rputation un peu de sa faute, alors rptons le _Felix
Culpa_ qui tait cher  Renan. Le danger pour Blanche c'tait que,
lgant, spirituel, il dissipt sa vie dans la mondanit. Mais la nature
qui invente au besoin des nvroses protectrices, de tutlaires
infortunes, pour que le don ncessaire ne soit pas laiss en friche,
voulut que ce renom de mdisance le brouillt assez vite avec les gens
qui l'eussent empch de peindre, et, les jours o il et peut-tre
mieux aim aller  une garden-party, le rejett de force dans son
atelier avec la rudesse de l'Ange baudelairien: Car je suis ton bon
ange, entends-tu, je le veux.

Si l'on savait mieux dmler ces choses inconnues, o la douleur de
l'homme entre comme lment, on verrait que nous devons beaucoup plus,
dans la vie, aux choses qui nous ont t dsagrables, qu'aux autres.
Cette fois-ci c'est un proverbe qui le dit avec toute la force incluse
en la plupart d'entre eux: A quelque chose malheur est bon.

Je ne peux pas me rappeler exactement si c'est dans l'incomparable salon
de Mme Straus, dans celui de la Princesse Mathilde ou de Mme Baignres
que j'ai fait la connaissance de Jacques Blanche, vers l'poque de mon
service militaire, c'est--dire  peu prs  vingt ans. En tout cas,
c'est dans ces trois salons que je le retrouvais le plus souvent, et une
esquisse au crayon qui a prcd mon portrait  l'huile a t faite
avant le dner,  Trouville, dans les admirables Frmonts qui taient
alors la rsidence de Mme Arthur Baignres et o montaient du manoir des
Roches ou de la villa Persane, la marquise de Galliffet, cousine
germaine de la matresse de la maison, avec la princesse de Sagan,
toutes deux dans leur lgance aujourd'hui  peu prs indescriptible,
d'anciennes belles de l'Empire.

Comme mes parents passaient le printemps et le commencement de l't 
Auteuil o Jacques Blanche habitait toute l'anne, j'allais sans peine
le matin poser pour mon portrait. A ce moment la maison qui s'est
construite en hauteur, sur l'atelier mme, comme une cathdrale sur la
crypte de l'glise primitive, tait rpandue, en ordre dispers, dans
les beaux jardins; et aprs la sance de pose, j'allais djeuner dans la
salle  manger du docteur Blanche, lequel, par habitude professionnelle,
m'invitait de temps  autre au calme et  la modration. Si j'mettais
une opinion que Jacques Blanche contredisait avec trop de force, le
docteur, admirable de science et de bont, mais habitu  avoir affaire
 des fous, rprimandait vivement son fils: Voyons, Jacques, ne le
tourmente pas, ne l'agite pas.--Remettez-vous, mon enfant, tchez de
rester calme, il ne pense pas un mot de ce qu'il a dit; buvez un peu
d'eau frache,  petites gorges, en comptant jusqu' cent. D'autres
fois je rentrais djeuner tout prs de la maison des Blanche, chez mon
grand-oncle, encore  une tape, (comme dirait M. Bourget) moins
avance, que M. et Mme Blanche, ces deux grands bourgeois dont
Jacques-mile a laiss d'inoubliables portraits, qui font penser aux
Rgents et Rgentes de l'Hpital, de Hals. (C'est une opinion courante
et presque banale que l'image de leur mre offre aux artistes une
occasion sans seconde d'exprimer le trfonds d'eux-mmes, a dit Jacques
Blanche, dans ce Whistler qui est la perle dlicieuse et mlancolique,
la verrerie la plus dlicatement irise de la prsente collection.)

Cette maison que nous habitions avec mon oncle,  Auteuil au milieu d'un
grand jardin qui fut coup en deux par le percement de la rue (depuis
l'avenue Mozart), tait aussi dnue de got que possible. Pourtant je
ne peux dire le plaisir que j'prouvais, quand aprs avoir long en
plein soleil, dans le parfum des tilleuls, la rue Lafontaine, je montais
un instant dans ma chambre o l'air onctueux d'une chaude matine avait
achev de vernir et d'isoler, dans le clair-obscur nacr par le reflet
et le glacis des grands rideaux (bien peu campagne) en satin bleu
Empire, les simples odeurs du savon et de l'armoire  glace; quand aprs
avoir travers en trbuchant le petit salon, hermtiquement clos contre
la chaleur, o un seul rayon de jour, immobile et fascinateur, achevait
d'anesthsier l'air, et l'office o le cidre--qu'on verserait dans des
verres d'un cristal un peu trop pais, qui donnerait en buvant l'envie
de les mordre, comme certaines chairs de femme,  gros grains, en les
embrassant--avait tant rafrachi que, tout  l'heure, introduit dans la
gorge, il pserait contre les parois de celle-ci en une adhrence
totale, dlicieuse et profonde,--j'entrais enfin dans la salle  manger
 l'atmosphre transparente et congele comme une immatrielle agate que
veinait l'odeur des cerises dj entasses dans les compotiers, et o
les couteaux, selon la mode la plus vulgairement bourgeoise, mais qui
m'enchantait taient appuys  de petits prismes de cristal. Les
irisations de ceux-ci n'ajoutaient pas seulement quelque mysticit 
l'odeur du gruyre et des abricots. Dans la pnombre de la salle 
manger, l'arc-en-ciel de ces porte-couteaux projetait sur les murs des
ocellures de paon qui me semblaient aussi merveilleuses que les
vitraux--prservs seulement dans les exquis relevs et transpositions
qu'en a donns Helleu--de la cathdrale de Reims, de cette cathdrale de
Reims que de sauvages Allemands aimaient tant, que ne pouvant la prendre
de force ils l'ont vitriole. Hlas! je ne prvoyais pas ce hideux crime
passionnel contre une Vierge de pierre, je ne savais pas prophtiser,
quand j'crivis la Mort des Cathdrales[1].

  [1] On peut aisment deviner que je n'ai pas attendu la dfaite de
    l'Allemagne pour crire ces lignes; elles lui sont antrieures; les
    gens qui crient  mort sur le passage d'un condamn me sont peu
    sympathiques, et je n'ai pas l'habitude d'insulter les vaincus.

Blanche dit bien gentiment de Manet, ce qui est vrai aussi de lui,
Blanche, (et ce qui explique en partie le temps qu'on a mis  le faire
sortir de la catgorie des amateurs distingus), qu'il tait modeste,
humain, sensible  la critique. Il faudrait pouvoir insister sur ces
qualits familires gnralement associes au talent et qui empchent,
pour une forte part, qu'il soit reconnu. Pour montrer que, (sans talent
compensateur, hlas!) je comprends fort bien tout de mme ce genre de
caractre qui, sous une forme ou une autre, est celui de tous les grands
artistes tudis par Jacques Blanche dans ce livre, je dirai en me
laissant aller aux souvenirs de cet Auteuil de mon adolescence, que par
nature et par ducation, il m'et alors sembl du plus mauvais got de
faire tat d'avantages ou de prtendus avantages, que des camarades avec
qui je me trouvais ne possdaient pas. Que de fois, rencontrant  la
gare Saint-Lazare des tudiants qui rentraient aussi  Auteuil, ai-je,
en rougissant, dissimul, pour qu'ils ne pussent pas le voir, mon billet
de premire et suis-je mont en troisime comme eux, avec l'air de
n'avoir jamais connu de ma vie d'autres compartiments. Pour la mme
raison, je me cachais aux yeux des mmes collgiens d'aller dj, et du
reste bien peu  cette poque, dans le monde, si bien que mon manque de
relations excitait chez eux une vritable piti et qu'ils n'eussent pas
cru pouvoir me laisser apercevoir par les gens qu'ils considraient
comme lgants. Je me rappelle qu'une fois, comme je sortais de chez
Blanche, je montai chez un de ces jeunes gens qui, probablement
recevait ce jour-l sans que je le susse. En entendant la sonnette, il
vint ouvrir lui-mme croyant qu'il allait se trouver devant un de ses
invits. Mais, en me voyant, il fut pris de la terreur folle que des
personnes de ses relations pussent rencontrer un tre qui avouait
lui-mme n'en avoir aucune, et avec l'agilit du kangouroo boxeur ou de
l'ami qui dans un vaudeville prcipite le mari hors de la chambre o il
pourrait trouver sa femme avec un amant, il me fit descendre les
escaliers, aussi vite je pense qu'un commandant de sous-marin fait
quitter un navire torpill  ses malheureux passagers, en me criant:
Excusez-moi, mon cher, votre prsence ici est impossible, vous
comprendrez tout d'un mot, j'ai  goter les Dutilleul. Je ne savais
pas et n'ai jamais appris depuis qui taient les Dutilleul et quelles
dflagrations catastrophiques auraient pu natre de mon rapprochement
avec ces personnes glorieuses. Le mme soir, je devais aller  un bal
chez la princesse de Wagram. Mon grand-pre ne se soucia pas de
m'emmener avec lui en voiture. Il quittait d'ailleurs trop tt Auteuil,
car s'il venait y dner tous les soirs, il tenait  rentrer coucher 
Paris. Il ne l'a jamais quitt un seul jour pendant les
quatre-vingt-cinq ans qu'il a vcus (et cet exemple m'aide  comprendre
mieux que tous les commentaires, la sdentarit bourgeoise  laquelle
Jacques Blanche va vous raconter tout  l'heure que Fantin-Latour tait
si passionnment, si maniaquement attach), sauf au moment du sige de
Paris o il alla mettre ma grand'mre en sret  tampes. Ce fut le
seul dplacement qu'il accomplit au cours de sa longue vie. En rentrant
le soir  Paris, il passait devant le viaduc du chemin de fer, et la vue
de wagons capables d'emmener les insenss chercheurs d'inconnu, au del
du Point du Jour ou de Boulogne, lui faisait prouver au fond de son
coup un sentiment d'intense _Suave mari magno_.

--Et dire, s'criait-il, en regardant le train avec un mlange
d'tonnement, de piti et d'effroi, et dire qu'il y a des gens qui
aiment voyager!

Mes parents trouvant qu'un jeune homme ne doit pas dpenser son argent
inutilement, me refusrent pour me rendre au bal de Mme de Wagram, non
seulement la voiture familiale dont les chevaux taient dtels depuis
sept heures du soir, mais mme un modeste fiacre, et mon pre dclara
qu'il tait tout indiqu que je prisse l'omnibus d'Auteuil-Madeleine qui
passait devant notre porte et s'arrtait avenue de l'Alma o tait
l'htel de la Princesse. Comme boutonnire je dus me contenter d'une
rose coupe dans le jardin, sans fourreau en papier d'argent.

Malheureusement, l'hte des Dutilleul tait prcisment dans l'omnibus
quand j'y montai. Il s'excusa, sur l'clat qui les environnait, de la
rude opration  laquelle il avait t oblig de procder dans
l'aprs-midi et se tordant de joie, par comparaison avec sa propre
lgance, il me dit: Alors, comme a, vous ne connaissez personne, vous
n'allez jamais dans le monde, c'est trs drle! Tout d'un coup le
dplacement du col de mon pardessus lui dcouvrit ma cravate blanche.
Tiens! mais puisque vous n'allez jamais dans le monde, pourquoi
tes-vous en habit? Je finis, aprs toutes les dfenses possibles, par
avouer que j'allais au bal. Ah! vous allez tout de mme au bal, mes
compliments, ajouta-t-il sans plaisir. Et peut-on savoir quel est ce
bal? De plus en plus gn et pour ter, comme  un vtement qu'on ne
veut pas porter trop neuf, l'clat qu'il y aurait eu dans le mot
Princesse, je murmurai avec humilit: Le bal Wagram.

J'ignorais qu'il y avait pour les garons de caf et les gens de
maison un bal qui se donnait salle Wagram et qui s'appelait le bal
Wagram. Ah! elle est bien bonne, dit l'ami des Dutilleul, en reprenant
sa gat, puis il ajouta svrement: Mon cher, au moins on ne fait pas
semblant d'tre invit quand on est assez dnu de relations pour en
tre rduit  aller  des bals de domestiques, et payants encore!

                                   *

                                 *   *

La seule numration des portraits que Jacques Blanche fit vers cette
poque (en exceptant le mien) suffit  montrer qu'en littrature aussi,
c'tait l'avenir qu'il dcouvrait, qu'il lisait, et elle est dj, par
l, une premire explication de l'extrme valeur, du charme unique, que
possde le prsent volume. En effet, tandis que les peintres illustres
alors--un Benjamin Constant, par exemple--ne faisaient le portrait que
d'crivains chargs d'honneurs, dpourvus de mrite, et aujourd'hui
aussi oublis que leur peintre, Jacques Blanche peignait les amis dont
il tait seul ou presque seul  clbrer le talent pour faire de
l'originalit, disaient les gens du monde, ou peut-tre par l'effet
d'une mchancet, qui, aprs avoir dnigr les grands hommes, trouvait
un complment satanique de satisfaction  exalter les tenants de
l'cole de l'Incomprhensible. La vrit tait que tout simplement
Jacques Blanche possdait en lui, comme tous les hommes assurs de
l'avenir, cette perspective du temps o il faut savoir se placer pour
regarder les oeuvres. Et de fait, aprs vingt annes traverses par
l'Auteuil de sa jeunesse, les mmes matresses de maison sont trop
heureuses de placer  leur droite tel ou tel de ces amis que Jacques
Blanche portraiturait et encensait alors, un Barrs, un Henri de
Rgnier, un Andr Gide. Jacques Blanche, comme Maurice Denis, a toujours
profess pour Gide l'admiration qui convient et  laquelle il nous est
bien permis d'ajouter de la tendresse. Quant aux natures mortes de
Blanche dont c'tait une plaisanterie dans certains salons, en ce
temps-l, de dire: Il faudrait les mettre un peu plus en lumire, pour
aujourd'hui seulement, parce que nous l'avons invit en quatorzime ou
en cure-dents. On les remettra demain  un endroit o elles ne se voient
pas, elles sont  la place d'honneur aujourd'hui dans les mmes salons.
Et la matresse de maison explique d'un air dlicat: N'est-ce pas?
c'est d'une beaut rare; c'est beau comme le classique. Je vous dirai
que j'ai toujours aim cela, mme au temps o cela m'obligeait  rompre
des lances. Et il serait peut-tre injuste et un peu trop facile de
dire que ces dames se contredisent ainsi parce que la peinture de
Jacques Blanche est maintenant  la mode, mais qu'elles ne l'aiment pas
davantage. Il est probable, au contraire, qu'elles l'aiment, puisque
pour une oeuvre d'art, tre enfin mise  la mode, signifie qu'une telle
volution de l'optique et du got s'est accomplie pendant une priode
plus ou moins longue, que les femmes de ce genre peuvent enfin aimer
cette oeuvre.

Le dimanche, Jacques Blanche se reposait, recevait des amis et causait
quelques-unes des pages qui, crites plus tard, sont runies dans le
volume pour lequel il m'a fait le grand honneur de me demander cette
prface. Ces anciennes causeries du dimanche, j'ai souvent dit  des
amis quand il les eurent lues dans des revues, qu' mon avis elles
taient vraiment les Causeries du Lundi de la peinture. Et je sais
bien tout ce qu'une telle appellation renferme d'loge. Je crois
pourtant que je faisais un peu tort  Jacques Blanche. Le dfaut de
Jacques Blanche critique, comme de Sainte-Beuve, c'est de refaire
l'inverse du trajet qu'accomplit l'artiste pour se raliser, c'est
d'expliquer le Fantin ou le Manet vritables, celui que l'on ne trouve
que dans leur oeuvre,  l'aide de l'homme prissable, pareil  ces
contemporains, ptri de dfauts, auquel une me originale tait
enchane, et contre lequel elle protestait, dont elle essayait de se
sparer, de se dlivrer par le travail. C'est notre stupfaction quand
nous rencontrons dans le monde un grand homme que nous ne connaissons
que par ses oeuvres, d'avoir  superposer,  faire concider ceci et
cela,  faire entrer l'oeuvre immense (pour laquelle au besoin, quand
nous pensions  son auteur, nous avions construit un corps imaginaire et
appropri) dans la donne irrductible d'un corps vivant tout diffrent.
Inscrire les polygones les plus compliqus dans un cercle ou trouver un
mot en losange est un exercice d'une facilit enfantine auprs de celui
qui consiste  _raliser_, comme diraient les Anglais, que le monsieur 
ct de qui on djeune est l'auteur de _Mon frre Yves_ ou de la _Vie
des Abeilles_. Or, c'est cet homme-l, celui qui n'est que le compagnon
de chanes de l'artiste, que cherche (du moins en partie)  nous montrer
Jacques Blanche. Ainsi faisait Sainte-Beuve, et le rsultat, c'est que
quelqu'un qui, ignorant de la littrature du XIXe sicle, essayerait de
l'tudier dans les _Causeries du Lundi_, apprendrait qu'il y eut alors
en France des crivains bien remarquables, tels que M. Royer-Collard, M.
le comte Mol, M. de Tocqueville, Mme Sand, Branger, Mrime, d'autres
encore; qu' la vrit Sainte-Beuve a personnellement connu certains
hommes d'esprit qui eurent leur agrment, leur utilit passagre, mais
qu'il est fou de vouloir transformer aujourd'hui en grands crivains.
Par exemple Beyle, qui avait pris, on ne sait trop pourquoi, le
pseudonyme de Stendhal, lanait des paradoxes piquants et o il y avait
bien souvent de la justesse. Mais nous faire croire que c'est un
romancier! Passe pour ses nouvelles! Mais _le Rouge et le Noir_ et
autres ouvrages pnibles  lire sont d'un homme peu dou. Vous eussiez
tonn Beyle lui-mme en parlant srieusement de cela comme de
chefs-d'oeuvre. Encore plus eussiez-vous surpris Jacquemont, Mrime, le
comte Daru, tous ces hommes d'un jugement si sr chez qui Sainte-Beuve
rencontrait l'aimable Beyle et de l'opinion desquels, protestant contre
l'absurde idoltrie du jour, il peut se porter garant. Sainte-Beuve nous
dit: _la Chartreuse de Parme_ n'est pas l'oeuvre d'un romancier. Vous
pouvez l'en croire, il a un avantage sur nous, il dnait avec l'auteur,
lequel d'ailleurs, homme de bonne Compagnie s'il en fut, et t le
premier  vous rire au nez si vous l'aviez trait de grand romancier.
Encore un gentil garon, Baudelaire, ayant de beaucoup meilleures
manires qu'on n'aurait pu croire. Et pas dnu de talent. Mais tout de
mme l'ide de se prsenter  l'Acadmie, a aurait eu l'air d'une
mauvaise farce. L'ennui pour Sainte-Beuve est d'avoir ainsi des
relations avec des gens qu'il n'admire pas. Quel brave garon que ce
Flaubert! Mais _l'ducation sentimentale_ sera illisible. Et pourtant il
y a des traits bien finement touchs dans _Madame Bovary_. C'est au
fond, quoi qu'on en pense, suprieur  Feydeau.

Ce point de vue est celui auquel Jacques Blanche se place souvent (pas
toujours) dans ce volume. Quelle stupfaction pour les admirateurs de
Manet d'apprendre que ce rvolutionnaire tait ambitieux de dcorations
et de mdailles, voulait prouver  ma grande amie Mme Madeleine Lemaire
qu'il pouvait faire concurrence  Chaplin, ne travaillait que pour les
Salons et regardait plus souvent du ct de Roll que de celui de
Manet, Renoir et Degas. Or toutes proportions gardes, (puisque malgr
tout le jugement d'un peintre sur un peintre est un jugement infiniment
intressant), ce point de vue-l c'est tout de mme celui de la dame qui
dirait: Mais je peux trs bien vous parler de Jacques Blanche; il
dnait tous les mardis chez moi. Je vous assure que personne ne songeait
 le prendre au srieux comme peintre, et lui-mme sa seule ambition,
c'tait d'tre un homme du monde trs recherch.

D'un certain Jacques Blanche peut-tre, mais pas du vrai. Ainsi le point
de vue auquel se placent trop souvent Sainte-Beuve et quelquefois
Jacques Blanche n'est pas le vritable point de vue de l'Art. Mais c'est
celui de l'Histoire. Et l est son grand intrt. Seulement tandis que
ce point de vue-l Sainte-Beuve s'y tient pour tout de bon, ce qui fait
qu'il classe souvent les crivains de son poque  peu prs dans l'ordre
o aurait pu le faire Mme de Boigne ou la Duchesse de Broglie, Jacques
Blanche ne l'adopte qu'un instant, en se jouant, pour multiplier les
contrastes, clairer le tableau, faire revivre la scne. Mais bien au
contraire les peintres, comme les crivains, qu'il a aims, c'taient
ceux qui devaient tre grands un jour, un jour que lui vivait par
anticipation, de sorte que ses jugements resteront vrais et que ce livre
crit sur les peintres par un peintre qui les a vus travailler, qui peut
nous dcrire leur palette et les modifications qu'ont subies leurs
toiles (donnant ainsi de leurs chefs-d'oeuvre une gravure aussi
mouvante que celles qui furent faites jadis de _la Cne_ de Lonard,
par Morgen, avant sa dgradation), mais par un peintre qui est aussi un
tonnant crivain, est  cause de cette dualit, unique. Fromentin?
dira-t-on. Passons l'ponge sur le peintre; et avouons que l'crivain,
au moins dans les _Matres d'autrefois_, avec ses lgances  la George
Sand, sinon  la Jules Sandeau, est infrieur  celui des _Matres de
jadis et de nagure_. Jacques Blanche l'emporte surtout, c'est le point
le plus intressant pour les lecteurs, comme connaisseur en peinture.
Qu'on se rappelle que dans les _Matres d'autrefois_ crits pourtant
plusieurs sicles aprs la mort de ces peintres hollandais, le plus
grand d'entre eux, Ver Meer de Delft, _n'est mme pas nomm_.
Certainement, comme Jean Cocteau, Jacques Blanche rendrait justice au
grand,  l'admirable Picasso, lequel a prcisment concentr tous les
traits de Cocteau en une image d'une rigidit si noble qu' ct d'elle
se dgradent un peu dans mon souvenir les plus charmants Carpaccio de
Venise.

Sur la manire dont Whistler, Ricard, Fantin, Manet prparaient leur
palette, que de rvlations, que peut-tre lui seul pouvait faire!
D'autre part, Blanche fait retourner un instant  leur existence
prissable, tels qu'il les a connus, la table o s'asseyrent les
amoureux chez le pre Lathuile, le miroir  pied de Nana, le mme
meuble de chne o tant de fleurs et de fruits peints par Fantin,
achevrent leur brve destine, le rideau de velours noir tendu,
devant quoi le modle de Whistler posait. Et ainsi, comme si nous
entrions en relations avec la femme vraie d'aprs laquelle Flaubert
peignit _Madame Bovary_, ou Stendhal le _Sanseverina_, faisons-nous la
connaissance de chacun de ces objets de l'atelier que nous avons vus
d'abord dans l'inaltrable beaut du chef-d'oeuvre, chacun tel qu'en
lui-mme enfin l'ternit le change. Et sans doute le retour en arrire
que nous fait faire Blanche est plus que piquant, inpuisablement
instructif. Il montre l'absurdit de certaines formules qui ont fait
admirer les grands peintres pour les qualits contraires de celles
qu'ils avaient. (Opposez le Manet de Blanche  l'irrel Manet de Zola
fentre ouverte sur la nature). Tout de mme ce point de vue de
l'histoire me choque en ce qu'il fait attribuer par Blanche (comme par
Sainte-Beuve) trop d'importance  l'poque, aux modles. Sans doute il
est d'un bien agrable ftichisme de croire qu'une bonne partie du Beau
est ralise hors de nous et que nous n'aurons pas  la crer. Je ne
puis aborder ici ces questions de doctrine. Mais je ne suis pas si
matrialiste que de croire que les modes du temps de Fantin rendaient
plus facile de faire de beaux portraits, que le Paris de Manet tait
plus pictural que le ntre, que la ferique beaut de Londres est une
moiti du gnie de Whistler.

On peut trouver parfois dans les portraits que Blanche donne ici quelque
justification  l'accusation de malice. Le portrait de tel peintre, de
Fantin par exemple, prte  sourire. Mais, je le demande, un tel
portrait, criant de vrit, d'originalit et de vie, ne louera-t-il pas
plus efficacement le matre disparu (malgr les apparences d'irrespect
qui ne peuvent tromper sur la sympathie si relle de l'crivain) que
tant de pages uniformment dithyrambiques crites par des critiques
d'art qui ne connaissent rien  l'art? Ont-ils mieux servi, entretenu
l'intrt et la vie autour de la gloire de Fantin que Jacques Blanche
quand, pour l'atelier de Fantin comme pour celui de Manet, il nous donne
des dtails sans prix? On peut ne pas trouver aimables, dans le sens
banal du mot, des prcisions telles que celle-ci: Fantin tait d'une
maladresse attendrissante dans l'arrangement d'un fond d'appartement ou
le choix d'un sige. Ce raliste scrupuleux pinglait derrire le modle
un bout d'toffe grise, ou dressait un paravent de papier bis charg de
reprsenter les boiseries d'un salon. L'atelier de Fantin n'tait pas
plus subtilement clair que celui d'un photographe de jadis. Sa paresse
et l'effroi qu'il avait de se transporter hors de chez lui le
restreignaient encore. Il souffrait de ce plafond de verre qui d'un bout
 l'autre de la pice baignait galement les personnages d'une lumire
diffuse. La famille Dubourg m'apparat telle que si M. Nadar avait pri
ces braves gens de venir chez lui  la sortie de l'office divin, tout
ankyloss dans leurs vtements dominicaux. Si on faisait encore de ces
devoirs ridicules qui ne sont plus en honneur que dans certaines coles
de jeunes filles et o Plaute crit des enfers  un dramaturge
contemporain pour lui dire ce qu'il pense de sa nouvelle pice, on
pourrait supposer une lettre de Fantin, reconnaissant que Blanche,
quand il parle de lui veille souvent un sourire sur les lvres du
lecteur, mais ce mme sourire plein de vnration qu'on a devant le
portrait de Chardin par lui-mme et o il apparat coiff d'un
abat-jour. Surtout l'lve serait invit  faire ressortir que Fantin
remercie Blanche d'avoir prolong pour lui, ce qui doit paratre le plus
prcieux aux morts, la vie. D'ailleurs Blanche l'a dit: Le jugement
port par des critiques ou par des amis me semble juste en peu
d'occasions, plutt exagr en bien qu'en mal. Juger est un besoin
imprieux de mon esprit, les liens les plus tendres de l'affection ne
m'ont jamais fait changer en cela. Il faut dire ce qu'on pense. Telle
est ma conception de l'honntet,  une poque de disputes et de
troubles universels. On n'admet plus qu'un sentiment: l'admiration
passionne. Or vous n'avez pas toujours l'occasion d'admirer vos
contemporains, si votre idal de beaut est lev. Si j'ai bless ou
tonn certains compagnons de route, j'en suis chagrin pour eux, mais je
me repose sur les plus judicieux, car il en est, ma foi, qui m'ont
devin et ne m'en veulent pas.

Et pourtant quand il y a lieu d'admirer, avec quelle chaleur il admire.
C'est une joie pour moi de trouver dans cet ouvrage (dont le prsent
volume n'est qu'un premier tome) d'enthousiastes loges adresss  un
homme que j'admire et que j'aime entre tous, Jos-Maria Sert. Quel
plaisir et quelle sincrit animent les pages o Blanche le compare 
Michel-Ange,  Tintoret. Chose trange, j'aurais pu vivre dans un autre
temps que Sert, ou dans le mme temps et ne le connatre pas. Mais nous
nous connaissons. Il sait mon admiration pour lui, il ne m'a pas cach
sa sympathie pour moi. Or, chaque fois que part sous bonne escorte une
des magnifiques beauts captives qui, regrettant peut-tre, dans leur
exil prdestin, la rue Barbet-de-Jouy, iront vivre leur vie squestre
dans un palais ou une glise d'Espagne, ou mme s'envoleront sur la mer
comme les Ocanides, moi enchan  mon rocher, _jamais_ je ne peux voir
avant leur dpart les nobles bannies. Il y a dans la vie d'autres
incompatibilits que celles du temps et de l'espace; le mauvais Destin
revt les formes les plus tranges, encore  dcrire pour les
romanciers.

Dirai-je que dans ce livre de minutieuse vrit originale, cre, qui
n'appartient qu' Blanche mme, il ne trahit pas, jusque dans son
impartialit mme, des prfrences qu'on peut ne pas adopter? Ce ne
serait pas vrai. Certes si le vnrable docteur Blanche revenait au
monde, il aurait une joie o il entrerait un peu d'tonnement  entendre
parler de son Jacques comme d'un peintre plus grand que les
acadmiciens de son temps. Car au fond, comme tous les parents, mme les
plus intelligents, il devait dire de son fils l'quivalent de ce que
disait du sien Mme Manet mre: Il a pourtant copi la _Vierge au
lapin_, de Tintoret, vous viendrez voir cela chez moi, c'est bien copi,
il pourrait peindre autrement qu'il ne fait. Seulement, que voulez-vous!
il a un tel entourage! Mais la surprise du docteur Blanche serait plus
grande encore de voir comme au fond son fils Jacques-mile lui ressemble
et le continue. C'est le tragique touchant des oppositions familiales
que ce sont justement des qualits, des gots analogues  ceux de nos
parents, qui pour se dcouvrir, pour s'affirmer, entrent en lutte avec
les leurs. De vieux oncles qui dcident de donner un conseil judiciaire
 leur neveu ont prcisment fait les mmes btises et de la mme
manire, mais s'imaginent que ce n'tait pas la mme chose, de mme
que ceux qui luttrent pour Delacroix, s'indignrent ensuite contre
Manet, contre les impressionnistes, contre les cubistes, se figurant eux
aussi que ce n'tait pas la mme chose. Or, dans deux des plus beaux
morceaux de ce recueil, celui sur la vente Rouart et celui sur Czanne,
on se rend compte que Jacques Blanche tait exactement le contraire de
ce qu'il paraissait vers 1891. Il pousse le traditionalisme jusqu' ne
pas cacher son indulgence, au fond sa sympathie, pour l'appartement o
M. Rouart avait accumul les chefs-d'oeuvre.

Ces appartements si marqus de la touche du second empire, dcelant un
complet mpris de l'arrangement dcoratif comme on le recherche
maintenant... j'y menai un jour Fritz Thaulow. Il se croyait 
l'avant-garde du got du moderne. Entre Munich, Berlin et Copenhague, il
s'tait fait une conception de l'ameublement dont le salon d'automne de
1912 rvla les touchantes audaces. Il ne connaissait de la peinture que
les oeuvres exposes au Salon. Les rapports taient donc embarrassants
avec lui, ds qu'on souhaitait plus que de jouir paisiblement de son
exquise cordialit. Blanche? vous n'aimeriez pas vivre dans cette
maison! Comment! vous dites que M. Rouart est un homme de got? Mais
regardez ces meubles, ces tentures, comme chez un dentiste... les murs
sont prune, les toffes sont chocolat, et ces lampadaires dors. Non,
Blanche, cela c'est de la province et du Louis-Philippe. La copie par
Degas de l'_Enlvement des Sabines_ et le _Pote_ de Delacroix firent
dborder son amertume: Si c'est cela de la peinture, je puis bien me
pendre. Tout cela est _brune_! Au fond comme on sent que Jacques
Blanche prfre cette peinture-l,  la facture _crayeuse_ des
impressionnistes. Chez Manet, ce n'est pas le ct Monet, dj dmod
_selon lui_ (mon got personnel, si je m'y connaissais en peinture, me
porterait  penser exactement le contraire, et j'ai vu chez Gaston
Gallimard un Monet que je trouve le plus beau des Manet), c'est le ct
Goya qu'il aime et par qui Manet est rajeuni, comme Musset par
Shakespeare. Blanche dteste autant les thories littraires des
esthtes que leur got dcoratif. M. Charles Morice, dans un
questionnaire propos  mes confrres, demandait ce que Fantin a
apport, ce qu'il emporte dans la tombe. Cette question parut un peu
dconcertante. Elle ne pouvait venir que d'un homme de lettres, pour qui
les oprations intellectuelles du peintre restent toujours assez
impntrables. La nouveaut, l'invention, en peinture, se dclent
souvent en un simple rapport de ton, en deux _valeurs_ juxtaposes ou
mme en une certaine manire de dlayer la couleur, de l'tendre sur la
toile. Qui n'est pas sensible  la technique, n'est pas n pour les arts
plastiques, et telle intelligence trs dlie passera  ct d'un
peintre pur sans s'en douter.

Aussi semblerait-il d'abord que Jacques Blanche dt adhrer  cette
maxime de Maurice Denis (de Maurice Denis pour lequel je serais tent de
dire, que--comme aussi pour Vuillard--il n'est pas tout  fait juste):
Se rappeler qu'un tableau, avant d'tre un cheval de bataille, une
femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface
plane recouverte de couleurs en un certain ordre assembles. Si, au
contraire, Jacques Blanche proteste contre elle, c'est par excs de
traditionalisme franais. Et pour le montrer, nous voulons finir en
citant quelques lignes des pages magnifiques qu'il crit,  cette
occasion, pour glorifier les vieux matres de notre pays: Protestons
contre la part infime qui reste dans les thories de M. Denis  la
sensibilit,  l'motion qui est tout de mme le plus prcieux de
l'intelligence,  cette facult de nous toucher qu'eurent Delacroix,
Millet, Corot, ces colosses de l'histoire du XIXe sicle. La charge 
fond contre le ralisme et la copie de la nature, si chre aux
no-impressionnistes, aboutirait  des formules o la raison seule
interviendrait, au dtriment du sentiment humain, de la sensibilit, 
un art strictement ornemental et dcoratif,  peine diffrent de celui
des Persans et des Chinois. Ce serait la fin du tableau comme l'ont
conu les hommes de notre race. Fritz Thaulow n'avait pas assez de
sarcasmes pour certaine fabrique de Corot, sous un divin ciel bleu
d'aot qui claire d'un ternel rayon le cabinet o j'cris ces
lignes... Il consiste en un ciel aussi lumineux, aussi transparent qu'un
Fra Angelico, il est fait d'on ne sait quelle matire prcieuse, de
turquoise peut-tre. Sous cet azur immacul, un peu de lumire
inanalysable change en un crin de plusieurs ors les pignons et les
toits d'une sorte de caserne banale; quelques personnages sont assis ou
se promnent sur la place provinciale o s'tendent de longues ombres
limpides. Je juge les soi-disant connaisseurs  leur attitude en
prsence de mon Corot. Les Hollandais seuls et les Franais du temps des
frres Rouart ont fait vibrer cette corde-l. C'est une musique  la
franaise, claire, mlodique, mais si discrte, si intime qu'elle risque
de ne pas se faire remarquer. Aussi bien c'est cette musique de
chambre qui sonnait si juste dans l'htel de la rue de Lisbonne.

Il me semble que de telles pages, dont je ne donne ici que des extraits,
mais que le lecteur trouvera intgralement dans ce volume, ne font pas
seulement admirer Jacques Blanche comme crivain, autant qu'on a fini
par l'admirer comme peintre, mais le feront aussi aimer. Ainsi par
exemple la fin du morceau sur Millet, qui sera aussi celle de cette
prface: Pour le Franais de l'Ouest, jouissant du bienfait de la vie
aux champs il n'est pas une minute de la journe, un moment de chaque
saison, un geste ni une figure de Normand, il n'est pas un arbre, une
haie, un instrument aratoire qui ne s'embellissent de la sainte onction
et de la noble grandeur que J.-F. Millet leur a dparties... Tant que
nos semblables auront un coeur pour s'mouvoir des inquitudes du
paysan, de son labeur sur la terre exigeante, sous le ciel menaant;
tant que l'aube, midi, le crpuscule du soir auront un sens pathtique,
comment pourrait-on contester l'oeuvre de Millet, touchante comme sa
vie, synthse,--plus que de ses modles, si prs eux aussi de la
nature,--de la nature elle-mme.

  Marcel PROUST.




PROPOS DE PEINTRE




FANTIN-LATOUR


_Pour M. Walter Berry, citoyen des tats-Unis, n  Paris en mme temps
que moi._

On me sollicite de rditer _Essais et Portraits_, mon premier volume,
depuis longtemps puis. En relisant l'tude sur Fantin-Latour, je crus
pouvoir, avec quelques corrections, la rendre meilleure; mais il
faudrait la rcrire en entier! Sans exprience, j'avais pris trop de
peine  mettre debout la figure du peintre, et m'attardais  la
nomenclature d'oeuvres clbres en ngligeant mes souvenirs personnels
de l'homme que j'ai connu. Je rpondais aux critiques d'art qui, au
lendemain de sa mort, se demandrent: Qu'a-t-il apport? Qu'a-t-il
emport avec lui?

A ce moment-l, le critique ne se souciait que du _nouveau_. Un artiste
ne comptait que si l'on voyait en lui un mconnu,--et surtout si cet
artiste avait une thorie qui permt au littrateur, au journaliste, de
dfendre des ides sociales, une doctrine. On se servait d'un artiste
comme d'une arme pour en attaquer un autre; c'taient les moeurs des
politiciens, la haine, la perfidie, la surenchre lectorale, la
jalousie: le dsarroi gnral, l'anarchie dans les cerveaux.

Tel fut l'avant-guerre.

Envahie par les esthtes, les tudiants, les spculateurs, les
exploiteurs de sa pense, la France attendait, dans une fivre toujours
croissante, l'heure d'une autre invasion. C'tait le crpuscule de la
paix.

Il est beaucoup trop tt pour tirer des conclusions de nos souvenirs
douloureux, de nos impressions d'avril 1914; mais en relisant mon tude
sur Fantin-Latour, parue en avril 1906 dans la _Revue de Paris_, je me
suis rappel les sentiments pnibles qui se dissimulent sous des phrases
maladroites. Il semble qu'en tchant d'voquer la figure de Fantin,
j'aie rpondu  des adversaires. J'attachais alors trop d'importance 
ces littrateurs et  ces sociologues,  cause peut-tre du malentendu
qu'ils craient, et de leur intolrable partialit. Si je n'avais pas lu
de trop nombreux articles sur Fantin, le mien et t moins mauvais.

Depuis l'affaire Dreyfus, la critique d'art tait devenue, en France,
une branche de la sociologie, et comme en Allemagne, de la philosophie,
de la science.

La sensibilit d'Eugne Carrire, son bel et profond esprit ont inspir
des dvotions, des passions que sa peinture en grisaille, et trop
charge d'intentions extra-picturales, n'aurait pas toutes conquises;
l'influence morale de Carrire fut prpondrante sur les littrateurs.
Carrire donna aux crivains d'art un _point de vue_ et des prtextes 
rhtorique facile. Carrire remplit nagure le rle que joue trop
souvent un peintre, s'il a le got des ides et des thories plus que de
la peinture: le rle d'un Diderot; et pourtant Carrire tait avant tout
un peintre. Il parlait d'humanitarisme, de piti, de justice. Son
thtre populaire, ses ouvriers aux physionomies hves, son amour des
misreux, touchaient les rveurs socialistes, au milieu de la folie du
luxe et des jouissances qui affolait le Paris d'avant la guerre. La
gravit mlancolique de ses camaeux tait la contre-partie du clinquant
et des fanfreluches de l'art trop aimable des salons.

Fantin fut rang, avec Carrire, parmi les intimistes. Ce mot tait
bien agaant pour ceux qui savaient quelles oeuvres il dsignait, sous
la signature des sociologues.

C'est peut-tre par raction contre l'abus du sentiment, de la
sensiblerie humanitaire, du culte de la pauvret, que l'art sensuel, la
frnsie du ton pur, du dcor joyeux, clatrent comme une fuse de fte
dans le ciel nocturne. Mais les mouvements esthtiques s'arrtent court,
 notre poque; le cubisme, qui est encore de l'art crbral, allait
bientt faire son apparition. Il se substituait au no-impressionnisme
des Bonnard, des Vuillard et autres charmants artistes.

Le Salon des Indpendants ouvrait ses portes toutes grandes, prtant ses
kilomtres de cimaise  ceux qui refusent la sanction d'un jury. La
critique, aprs avoir maudit le surcrot de besogne d  un troisime
salon annuel, se rservait pour celui qui parut le plus vivace: pour le
plus jeune, le plus audacieux, le plus avant-garde. L'Allemagne envoya
ses esthticiens et ses marchands de tableaux dcouvrir les talents de
l'avenir; la spculation internationale s'organisa sur les marchs, les
amateurs discutrent ces nouvelles valeurs de bourse; une cote
s'tablissait entre Berlin et Paris pour la production franaise, dont
la contrefaon allait bientt se rpandre dans les quatre parties du
monde.

L'histoire du XIXe sicle offrit trop d'exemples d'oeuvres grandes et
neuves auprs desquelles on passa d'abord sans les apercevoir, pour que
les esthtes ne se prtassent point  courir mille aventures, plutt
qu'au risque humiliant d'avoir ni un gnie dont les ailes pointent dans
la lumire du soleil levant. Tout ce qui semblait neuf passa pour
important. Les pires niaiseries furent discutes. Si tout de mme...?

L'Allemagne est, pour une bonne part, responsable du dsarroi de la
critique qui, ne se rsignant pas  commettre une erreur d'apprciation,
pour ne pas mconnatre un talent original, est toujours prte 
applaudir les promesses,  siffler les vtrans, comme des tnors de
province; nerveuse, inquite, elle se lassait trs vite d'une voix
devenue trop familire  ses oreilles. Elle n'exaltait les uns que pour
abattre les autres, se servant de ses protgs comme d'un bouclier. Elle
tint plus compte des personnes que des oeuvres, commettant d'abominables
injustices, jugeant  tort et  travers avec une feinte impartialit.

Dans l'avant-propos d'_Essais et Portraits_, j'crivais: Les critiques
de profession, s'il en est encore, n'aiment pas assez la peinture, pour
rsister au travail surhumain que leur infligent les incessantes
manifestations, les provocations indiscrtes des artistes.
Plaignons-les, ces condamns au hard-labour... Ils sont rarement lus,
et leurs meilleurs clients sont les artistes qui leur apprtent de la
copie. Ils associaient Fantin avec Manet, Renoir, Monet,  cause de
l'atelier des Batignolles; avec Rimbaud, Verlaine, le Parnasse,  cause
du tableau Un coin de table. Ils avaient l des points de repre.
Duranty, Baudelaire, Champfleury, Whistler de l'Hommage  Delacroix,
taient des _rfrences_ et des rpondants pour Fantin.

Fantin fut  la mode et toujours cit, non pas avec, mais  ct des
novateurs; il fut rclam par chaque clan et il se drobait d'autant
plus qu'on l'y attira davantage... Les impressionnistes avec lesquels il
avait dbut et les acadmiciens qui ne demandaient qu' le recevoir
sous la coupole du Palais Mazarin; tous respectaient ce solitaire, qui
ne gnait personne, entre l'Institut et les Indpendants. Fantin-Latour
fut, jusqu' sa mort, soutenu par les petites revues, et par les
journaux officiels.

On le dfendit _comme s'il tait attaqu_... souvenir persistant du
Salon des Refuss. N'exerant aucune influence avec sa technique
modre, de celles qu'on n'imite pas parce qu'elles sont sans
manirisme; sans lves, sans coterie, seul, toujours seul, il
inspirait, comme M. Ingres jadis, une terreur respectueuse  ceux-l
mmes qui ne regardaient pas ses ouvrages.

Et il fut  la mode  force de mpriser les modes. Il tait de
l'poque lgendaire des grands mconnus. Cela suffit  le nimber
d'une aurole.

Le cas de Fantin est  retenir par ceux qui voudront savoir comment se
formait une rputation  la fin du XIXe sicle.

                                   *

                                 *   *

Lorsqu'on allait frapper  sa porte, c'tait  droite, au fond de la
cour, n 8, rue des Beaux-Arts, non pas  son atelier principal, mais 
une annexe construite en retour, o Mme Fantin travaillait parfois. On
tait pralablement examin au travers d'un judas. Le matre jugeait
s'il devait, ou non, ouvrir. Entre l'instant o il avait aperu le
visiteur, et celui o il l'accueillait, plusieurs minutes s'coulaient:
Fantin se demandait sur quoi il pourrait attaquer l'importun, quelle
opinion il aurait  combattre. Si c'tait  la fin de sa sance, 
l'heure du th, s'il dsirait engager une polmique, vous le voyiez
entre-biller la porte; son bras, rapproch de son torse massif, tenait,
haut dresss, l'appuie-main et la palette; une sorte d'abat-jour  la
Chardin abritait ses beaux yeux enfoncs dans une large face de
Kalmouk; des cheveux abondants se renversaient sur un vaste front que
coupait la ligne suprieure de sa visire. Alors, vous tiez reu dans
une troite galerie,  plafond vitr, sorte d'atelier de photographie
que M. Degas nommait la tente orlaniste, peut-tre  cause des bandes
verticales  deux tons, dont elle tait extrieurement revtue,  la
faon de 1830. C'est l que Fantin, pendant plus de trente ans, chaque
jour, prpara ses couleurs, lava ses pinceaux, balaya le plancher et fit
son oeuvre.

La lumire tait dure, tombait directement du toit un peu lev
au-dessus du sol; point de recul, point d'espace vide o l'on pt se
tenir pour contempler les murailles, qui disparaissaient sous de belles
et charmantes tudes. Un chevalet soutenait, en gnral, une vaste
planche  lavis sur laquelle taient retenus, au moyen de punaises,
cinq ou six carrs de toile, vieilles esquisses qu'il _reprenait_ et
_pignochait_ pour les vendre, ou dont il voulait s'inspirer pour de
nouvelles compositions. Le pole, surmont d'un buste antique de femme,
en pltre, rpandait une chaleur congestionnante. Fantin tait rouge, le
col engonc dans un foulard, il avait plusieurs tricots sous une grosse
vareuse, ses pieds tranaient lourdement des chaussons de lisire. Et il
tait superbe avec son air terrible de vouloir vous souffleter de son
mpris pour des opinions qu'il vous attribuait _a priori_. J'prouvais
toujours, en l'abordant, un sentiment de frayeur,  cause de ses faons
rudes que les artistes de sa gnration affectaient volontiers comme
signe d'une noble indpendance. Fantin avait de la bont et de la
sensibilit, mais il ne tenait pas  en tmoigner dans la conversation.
D'aucuns avaient fini par ne plus le frquenter, non qu'il ne ft
capable de courtoisie, mais parce qu'on le savait toujours prt  partir
en guerre contre des oeuvres ou des hommes dont il vous croyait l'ami,
s'efforant  vous arracher du coeur des affections que vous n'aviez
pas; faons droutantes, surtout pour ceux que Fantin connaissait, comme
moi, de longue date.

Il fut le premier peintre que j'entendis parler de son art; c'est lui
dont j'ambitionnai des leons au sortir du collge. Il m'avait fait
prsent d'une toute petite toile, laquelle je possde encore, et qui
renferme ses meilleures qualits et les plus exquises: un portrait exact
et touchant de deux pommes vertes sur un coin de meuble en chne, o
tant de fleurs et de fruits achevrent leur brve destine. Fantin
peignit devant moi, je lui soumis mes premiers essais. Il les jugea
nuls, ou quelconques. Je lui suis reconnaissant de sa franchise, comme
je remercie tous ceux qui m'ont malmen. Ils ne m'ont pas dcourag, au
contraire!

Fantin est pour moi au nombre de ces figures que nous avons vues au
milieu de notre famille et qui ont avec nous une sorte de parent:
caractre jadis commun  tout un milieu bourgeois.

Fantin a sa place dans les vieux albums  fermoir de cuivre, o
s'alignent des cartes de visite d'Alophe et de Bertall, portraits 
gibus,  favoris, mdecins, magistrats, savants, dames  crinolines,
petites filles dont le pantalon dpasse sous les jupes. De Fantin, je
ne puis, hlas! me rappeler ces traits adoucis par le sourire que les
enfants recueillent sur toutes les bouches dont ils attendent un baiser.
Fantin me faisait grand-peur et j'admirais tant l'auteur de mes deux
pommes de Calville!

Je ne saurais dire  quel mange je me livrais, le dimanche soir, quand
il dnait chez mon pre, pour que mon grand ami, M. Edmond Matre, le
plus jeune des convives, attirt l'attention de Fantin sur quelque
nature morte ou quelque portrait que j'avais fait dans la semaine, entre
mes leons. Edmond Matre craignait d'ennuyer Fantin, et ne voulait pas
me faire de la peine; parfois c'tait dans la hte du dpart, dans le
vestibule assez obscur, que Fantin jetait un coup d'oeil sur ma toile,
faisait une remarque insignifiante. Matre me consolait de son mieux, et
je ne dormais pas de la nuit.

Pourtant, un jour, je transportai rue de l'cole-des-Beaux-Arts, un
ballot d'tudes; j'y retournai ensuite, les mains vides, ayant compris
qu'il fallait choisir entre l'honneur insigne, le plaisir dlicieux de
respirer l'atmosphre de l'atelier, et le dsespoir d'en tre banni pour
toujours. On m'appelait alors le petit musicien. Fantin me prenait
plus au srieux comme tel. Grce  lui et  M. Edmond Matre, je fis
connaissance avec Schumann: _Manfred_, _Faust_, _le Paradis et la Pri_,
_Genevive_; avec de mornes oeuvres de Brahms; Schubert, Weber, Wagner,
Bach; toute la littrature musicale de l'Allemagne passa sur le pupitre
de mon piano, et j'accrochais aux murs de ma chambre les lithographies
romantiques de Fantin; ma chre Fe des Alpes! Mystrieuses thophanies!
Toute cette Allemagne qui baignait de posie si touchante l'intrieur de
M. et Mme Fantin-Latour! Ils croyaient au gnie allemand, aux vertus, 
la supriorit allemandes, comme un Allemand y croit.

Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie srieuse et
intellectuelle. En effet, c'est  cette forte classe, honneur du XIXe
sicle, qu'il se rattache surtout. Il y a des traits dans son caractre
et sa pense, qui sont d'un bourgeois lev dans des ides
voltairiennes, libral, c'est--dire sectaire, admirateur de Michelet,
infatigable liseur, casanier et timide, ennemi des gouvernements,
frondeur et partisan de l'ordre. Certains artistes se transforment au
cours de leur existence, les contacts extrieurs modifient leurs
habitudes, et le succs leurs faons. Manet, descendant d'une ligne de
magistrats, quoiqu'il n'ait jamais quitt sa famille, devient un
boulevardier et frquente Tortoni. M. Degas lui-mme a des phases
d'lgance sportive. Mais Fantin, fils d'un peintre trs modeste, fut
immuable dans ses gots; le muse du Louvre, o il fit son
apprentissage, et l'cole buissonnire, furent le but de toutes ses
sorties.

On peut le suivre depuis son adolescence jusqu' sa mort, faisant les
mmes gestes, aux mmes heures, en deux arrondissements de Paris. Mieux
que personne au courant de la littrature et de l'art de France et
d'ailleurs, sa pense voyageait, mais son corps semblait amarr aux
rives de la Seine, entre le pont des Saints-Pres et l'Institut pour
lequel il avait un secret penchant, mais o il ne se dcida pourtant
jamais  briguer un sige, par fiert, et peur du ridicule.

Dans l'atelier, une journe de travail; des repas frugaux, de bonnes
lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons remplis de
reproductions de tableaux clbres--Fantin en dcalquait pour se mettre
des formes dans la mmoire:--que peut souhaiter de plus un sage, s'il
ne tient pas  conserver une taille mince et des mouvements alertes, au
del de la quarantaine?

Fantin, lourd de corps, avait horreur de l'exercice, du mouvement, de
tout ce qui est l'action. La guerre de 70 lui avait laiss un souvenir
d'effroi et il se ft jet parmi l'encombrement de la chausse, plutt
que de coudoyer un militaire sur le trottoir. Violent  l'excs, chez
lui, il et fait un long dtour afin d'viter, dans la rue, une personne
hostile. Aux vernissages de l'ancien Salon, emport par sa passion--pour
ou contre ses confrres--il se faufilait par les galeries, sous la
protection d'une petite phalange de fidles, qui recueillaient ses
terribles verdicts. De son pardessus trs boutonn, de son pais foulard
sortaient des jugements inexorables. Il voyait tout, il n'est pas un
nouveau venu qu'il n'ait dcouvert, surtout parmi les trangers. Il
tait pour ceux-ci d'une indulgence incomprhensible: s'il s'agissait
d'un jeune Scandinave, ou berlinois, il en suivait les progrs ou les
dfaillances avec une sorte d'amiti. Il savait par coeur, comme M.
Bouguereau, le catalogue officiel, les rcompenses, le titre des
ouvrages qui les avait mrites.

Le Salon tait pour Fantin le point culminant de l'anne. S'y
prparant plusieurs mois d'avance, il y envoyait autant d'oeuvres que
possible: deux tableaux  l'huile, deux pastels et des lithographies,
son salon, comme l'on disait alors.

Il refusait de faire partie du jury, mais approuvait les mdailles et
les dcorations.

Par gard pour la hirarchie, il dfendait les acadmiciens, et
redoutait ses amis les impressionnistes comme des ennemis de l'ordre;
toujours irrite et pleine de contradictions, sa critique tait
intransigeante et conservatrice.

Le jour du vernissage venu, c'tait une partie familiale et un acte
rituel, que de dpasser le pont Solfrino, puis de s'engager dans les
Champs-lyses et de djeuner  midi sous l'horloge du Palais de
l'Industrie,  la sculpture--vitant Ledoyen  cause des courants
d'air et du soleil. Fantin prfrait qu'on lui rapportt dans
l'aprs-midi, les mots de Forain, de Braud ou de Duez, qui le
ravissaient, mais auxquels il n'et pas os rpondre. Il faisait aussi
des mots rosses et ne dtestait pas qu'on les redt aux confrres qui
en taient l'objet, quitte  trembler si quelque mauvais peintre plein
de gloire, le regardait ensuite avec des sourcils en courroux. Il
n'tait  l'aise que derrire sa porte au judas si commode pour savoir
qui s'y prsente.

Un jour de lumire et de fte dans toute une anne de claustration
voulue! Aprs le repas, on remontait dans les salles de peinture, puis
on redescendait au jardin, si frais, o les lgantes exhibaient les
modes du printemps parmi les marbres, les pltres, les rhododendrons et
les plantes vertes.

A six heures du soir, la foule, chasse par les gardiens, s'coulait au
cri de On ferme! on ferme! et Fantin rentrait avec une migraine, sous
sa tente orlaniste pour reprendre aussitt ses habitudes de chat
domestique. Il vivait pendant des mois sur ses souvenirs du
vernissage. Fantin jugeait l'tat de la socit franaise d'aprs le
cinmatographe qu'tait pour lui le Salon.

Malgr mon admiration pour Fantin-Latour, j'tais surtout attir par
douard Manet; Edmond Matre m'avait fait connatre Renoir, Monet,
Czanne, Degas, et j'tais surpris que, dans ses entretiens, Fantin,
l'ami et le contemporain de ces grands artistes, et toujours des
rticences, et dcocht des mots ironiques et svres pour eux; Manet,
seul, tait  l'abri des sarcasmes de Fantin. Manet demeurait le grand
peintre, et le gamin amusant auquel on pardonne des frasques; Manet
faisait rire Fantin.

D'autre part, Fantin parlait souvent d'un Lembach, d'un Leibl, d'un
Menzel, voire d'un Max Liebermann, parmi les trangers; de Henner,
d'Harpignies, de Gustave Moreau, de Ribot, de tant d'autres exposants du
Salon des Champs-lyses; et il me semblait qu'il les mt tous au mme
rang.

A cette poque-l, les peintres avaient un amour de leur mtier, qui ne
les empchait pas de regarder, de s'intresser et de rendre justice 
tout confrre auquel ils reconnaissaient une valeur. Degas, Manet,
visitaient aussi le Salon annuel avec soin, tout convergeait vers le
Salon; seuls s'en cartaient ceux qui, comme les impressionnistes,
essayrent, tant dj connus, d'y faire recevoir un tableau. Manet n'y
renona jamais; sa plus grande joie et t d'obtenir la mdaille
d'honneur. Aussi, les membres du jury dont on se moquait entre soi,
avaient-ils malgr tout un prestige national.

Les sances de ce jury pour la prparation des rcompenses  donner,
prenaient des semaines; on voyait ces messieurs, prcds de gardiens,
passer d'une galerie dans l'autre, les rideaux se refermaient  la porte
de la salle, une sonnette tait agite par le prsident. Ces formalits
taient solennelles et des centaines d'artistes tchaient d'apprendre
leur sort, par quelque employ du Ministre des Beaux-Arts; ils rdaient
dans le Palais de l'Industrie, en attendant une mdaille ou une mention
honorable qui leur assurt une anne prospre.

On imagine difficilement aujourd'hui ce qu'il fallut d'audace au petit
groupe dit des _Impressionnistes_, pour exposer,  part, dans un
immeuble dont ils essuyaient les pltres.

Cette audace inquitait Fantin. Or, je ne sais encore si cet homme si
intelligent tait sincre quand il traitait Renoir de malade, les
impressionnistes de dvoys. Il les tenait pour _immoraux_, il en
avait peur comme un homme chaste de la volupt. Je croirais plutt qu'il
les aimait et qu'il se dfendit de se le dire  lui-mme.

Je rappelais, au commencement de cette tude, le dsarroi d'avant 1914,
la rapidit avec laquelle se succdaient les thories d'art. On en tait
 ce point o l'imitation de la nature tait tenue pour inartistique,
le portrait peint, pour infrieur  la photographie, et aussi
commercial.

Or Fantin tait _portraitiste_, un scrupuleux copiste de la nature; s'il
se plaisait  la peinture pour la peinture, il redoutait les excs du
temprament disait-il avec ironie, et prfra l'asservissement du
ralisme, la soi-disant platitude du rendu, aux extravagances
chromatiques,  la dformation de la ligne,  la recherche du ton rare,
et  l'originalit obtenue cote que cote.

Il aurait t fustig par la critique d'avant-garde, ne ft-ce son
pass de rat--disons mieux--de _mconnu_, et s'il avait eu une
clientle d'Amricains ou de personnages officiels.

Sa retraite farouche dans le vieil atelier dont il faisait lui-mme le
mnage--ceci peut sembler ridicule, mais c'est exact--ajoutait  sa
lgende, et rassurait ceux qui croient que le gnie est rserv aux
humbles.

                                   *

                                 *   *

Fantin Latour m'apparat comme un saint ermite dans sa cabane, macrant
sa chair toujours tente, s'imposant des privations; sa vertu ne
rassrnait pas son me.

Craintif et jouissant de sa retraite, mari d'une femme suprieure,
elle-mme peintre de mrite, Fantin avait des coutumes et des principes
de vie, qui expliquent son oeuvre, sans pareille  notre poque. Ce qui
l'a restreinte et attnue, donne aussi  cette oeuvre sa signification
et son originalit. Fantin me fait penser  cette famille Milliet que
Pguy nous fit connatre dans les _Cahiers de la Quinzaine_.

Fantin s'instruisit lui-mme auprs des Matres, sans passer par
l'cole: rare et bon exemple pour les jeunes artistes d'aujourd'hui.
Tel, plus hardi que lui et de plus d'invention, aurait peut-tre fait un
autre usage de la Bible du Louvre. Tout ce qu'il faut savoir, il le
savait. Ses copies sont des chefs-d'oeuvre. Sont-elles des copies? Il
s'y montre personnel, autant qu'ailleurs. Elles traduisent si librement
les originaux, tel est leur accent, qu'elles taient reconnaissables
entre toutes et, ds les dbuts de Fantin, recherches par les amateurs.
Fantin sut rduire aux proportions d'un tableau de chevalet, tout en
leur conservant leur noble envergure, les somptueuses _Noces de Cana_.
Combien en fit-il de rpliques? On les lui commandait, il les excutait
dans la lumire insuffisante du Salon Carr. Si j'excepte les grands
morceaux de Delacroix d'aprs Vronse, je ne sais rien qui soit d'une
pntration plus aigu. Vronse, Titien, Rembrandt donnrent  Fantin
d'autres occasions d'interprtation originale. Comprendre  ce degr un
chef-d'oeuvre, ajouter  une copie autant de soi-mme, ne serait-ce
pas... galer--selon la formule de Balzac? Tout au moins comme peintre
et technicien, Fantin est parmi les matres.

Fantin-Latour, nourri des ouvrages des matres anciens, si varis, si
stimulants, s'est arrt trop tt, en route. Il aurait pu tre un
ducateur, un classique moderne, un reprsentant de la vraie tradition
perdue par l'acadmisme. Dans la premire partie de sa carrire, quel
robuste et _raisonnable_ mtier il avait  sa disposition! Au dbut,
l'influence du pass agit sur lui comme un tonique. Parmi ses camarades,
tous plus ou moins rvolutionnaires,--peintres ou littrateurs--il se
laissa porter, un peu malgr lui, dans un magnifique mouvement
d'indpendance et de protestation contre l'cole. Grce  M. Lecoq de
Boisbaudran, ce professeur et guide clairvoyant, les lves de l'atelier
Lecoq dcouvrirent tt en eux-mmes, et rvlent dans leurs ouvrages,
des dons individuels, qui parfois tardent  se produire, ou sont gchs
par l'ducation.

Si la plupart des artistes de premier rang se dveloppent et largissent
leur vision  la mesure de leur exprience d'homme, d'autres s'puisent
ou se desschent. Fantin portait en soi une faiblesse; pour la pallier,
une vie plus extrieure et t ncessaire, avec moins de petites manies
bourgeoises. Sa peur des tres vivants, sa phobie s'aggravrent avec
l'ge.

Ds ses dbuts, il se claquemure; ses deux soeurs sont presque les
seules femmes qu'il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d'aspect
austre, d'un maintien chaste et prude, particulier  leur classe. Une
certaine suavit se dgage de toute leur personne. Elles taient loin de
la socit lgante et frivole que portraituraient les favoris du jour.

Paris ne prsente plus aujourd'hui ces caractres tranchs qui faisaient
reconnatre  leur mise mme, la classe des individus. Les grands
magasins de nouveauts allaient rpandre dans tous les quartiers de la
ville, et en province, ces confections, ces odieuses formes qu'impose
la rue de la Paix. Nos femmes furent, comme malgr elles, tires 
quatre pingles, coiffes d'absurdes chapeaux... La toilette fminine
prit bientt pour idal le journal de modes, ce qui expliquerait la
lamentable cole de portraitistes dont la fin du XIXe sicle semble
avoir eu le privilge. Nulle distinction ni simplicit; une banale,
universelle lgance, tapageuse ou guinde, que stylisrent les
impressionnistes en les outrant.

O sont les berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes, ou ces
cols rabattus des femmes de Fantin-Latour? Il assiste  la dgradation
progressive d'une beaut qui lui est chre, les modles lui font dfaut,
ou du moins il se l'imagine: de l une retraite anticipe du
portraitiste. Il prtexte d'une gne devant les inconnues, pour refuser
les commandes. Trs nerveux, facilement agac par les conversations,
maniaque comme une vieille fille, la prsence d'autrui le paralyse.
Toute personne trangre  son petit cercle trouble l'atmosphre dans
laquelle il avait conu et ralis ses meilleurs morceaux. Mari, il ne
fit plus poser que sa femme et les membres de la famille de celle-ci,
les Dubourg, ou bien quelques artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne
citerai que Mme Lon Matre, Mme Gravier et Mme Lerolle, et ce furent l
des effigies assez froides et compasses.

Fantin tait d'une maladresse attendrissante dans l'arrangement d'un
fond d'appartement et le choix d'une mise en scne. Ce raliste
scrupuleux pinglait derrire le modle un bout d'toffe grise, ou
dressait un paravent de papier pour tenir lieu de boiseries! Dans
_Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je me
rappelle la peine que prit Fantin pour donner quelque consistance au
dcor. D'ailleurs ce tableau clbre, excellent en quelques-unes de ses
parties, demeure comparable  une scne du muse Grvin. M. Lascoux, M.
Vincent d'Indy, M. Camille Benot, sont des mannequins d'une mollesse et
d'une gaucherie d'attitude tout  fait surprenantes.

L'atelier de Fantin tait clair comme celui d'un photographe de jadis.
Il ne savait pas varier ses effets, donner de l'imprvu  ces runions
d'hommes que les Hollandais auraient baignes dans un clair-obscur. La
_famille Dubourg_, autre toile clbre-- mon avis l'une des moins
bonnes de l'artiste--m'apparat telle que si M. Nadar avait pri ces
braves gens de venir chez lui  la sortie de l'office divin, dans leurs
vtements du dimanche. Le plafond de verre qui, d'un bout  l'autre de
l'atelier, jetait une lumire diffuse, amollissait les plans.

Fantin craignait trop peu la monotonie!

Il est deux exemples cependant de ce qu'il pouvait faire, quand le
hasard collaborait avec lui. Quelques Anglais qui s'adressrent  ce
portraitiste peu sociable, avaient sans doute devin que l'auteur des
Brodeuses saurait rendre leur caractre digne et sans prtention.

Je ne sais dans quelle occasion--sans doute par l'entremise d'Otto
Scholderer, tabli en Angleterre,--l'avocat peintre-graveur Edwin
Edwards et sa femme, avaient t prsents  Fantin, qui alla mme 
Londres et demeura chez eux: ce que dut tre ce dplacement! Prendre le
bateau, traverser la Manche! Cependant il y retourna en 1884 et je l'y
rencontrai. Le premier voyage au del des mers dut s'accomplir aprs
1870. Whistler et plusieurs artistes franais, entre autres Alphonse
Legros, Cazin, Tissot, Dalou, s'taient fixs en Angleterre depuis la
Commune de Paris. Il est presque regrettable que Fantin n'ait pas pris
part aux vnements de la Commune--disait un de ses amis--l'exil et la
lutte l'auraient peut-tre renouvel.

Mr. Edwin Edwards occupait les loisirs de sa retraite  graver de sches
mais curieuses vues de la Tamise, et il possdait une villa  la
campagne, o Fantin fut invit. Je ne sais si c'est l que fut excut
le double portrait, si ce fut dans la dlicieuse lumire opaline de
Golden Square, ce coin vieillot que hante l'ombre de Dickens, ou dans
l'atelier de la rue des Beaux-Arts. C'tait un fort beau couple, ces
Edwards. Ruth Edwards, les bras croiss, avec son visage smite et
anglais, aux bandeaux de cheveux grisonnants, est debout, vtue d'une
robe en gros tissu d'un indfinissable gris bleu, dans le style de
Rossetti et des prraphalites. A ct d'elle, assis, et regardant une
estampe, Mr. Edwards, avec sa barbe de fleuve, ses cheveux blancs de
pre Nol. Cette toile, exceptionnellement savoureuse et forte,
appartient dj  la National Gallery. Mrs. Edwards avait promis de
l'offrir  la Nation ds qu'elle le pourrait. L'preuve tait
redoutable pour notre compatriote et notre contemporain; mais ce morceau
tient sa place au milieu des chefs-d'oeuvre qui l'entourent et avec
lesquels il tait digne de voisiner.

Une autre fois, Mrs. Edwards, qui avait pris l'autorit d'un marchand et
d'un impresario, lui fit entreprendre le portrait d'une jeune fille,
miss B... Aprs beaucoup de rsistance, Fantin consentit  recevoir chez
lui cette trangre, dont la vivacit et les libres allures
bouleversrent le n 8 de la rue des Beaux-Arts. Revtue d'une longue
blouse de travail jaune, d'une cotonnade de William Morris,  menus
dessins ton sur ton, Fantin l'assit de profil, devant l'invitable fond
gris. Elle regarde des crocus jaunes dans un verre et elle s'apprte 
les copier  l'aquarelle. Et ce fut l encore une grande russite,
quoique le matre se ft mis  la tche, furieux et contraint. De quelle
prcieuse galerie il nous priva, en se rpandant si peu au dehors!

Rappelons encore ce beau tableau un peu froid mais si intense: Mlle
Kallimaki Catargi et Mlle Riesner tudiant la tte en pltre d'un des
esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux sombres feuilles. Nous
sommes reconnaissants  ceux qui apprtrent pour Fantin un motif un peu
piquant; que ne furent-ils plus nombreux, ces intrus dont l'apparition
rafrachit la vision du solitaire...

Ce bourgeois, casanier avec enttement, se plaignait de toutes les
choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de
vieux romantique pour l'Allemagne s'accrurent dans une famille
franaise, mais germanique de tendances et d'ducation, o deux femmes
cultivaient par des lectures, de la musique et des discussions, les
penchants de Fantin. Ce n'tait plus l'intrieur du pre et des
soeurs--des Brodeuses  qui nous donnons le premier rang dans son
oeuvre--mais une sorte de petite Genve sectaire  l'entre du Quartier
Latin, un oratoire protestant, jalousement clos, o l'activit
crbrale, les passions allaient s'exasprer. Alors, verrouill chez
lui, Fantin traduisit par la peinture ses impressions littraires et
musicales et, de plus en plus mthodique, quant  la forme, il nous
confia les secrets de son coeur, non plus en de savoureuses esquisses,
mais en des tableaux secs et conventionnels qui occuprent la fin de sa
vie, pour la fortune future des marchands de la rue Laffitte, sinon pour
notre joie.

Les pommes, les pches qui rappelaient, dans ses premires toiles, les
natures mortes de Chardin, devinrent des fruits en cire, d'une excution
dure et mcanique. Mrs. Edwin Edwards en achetait par douzaines, qu'elle
lana plus tard sur le march parisien, parmi les Harpignies et les
Boudin. Notre peintre, ainsi, entrait sur le march.

D'assez bonne heure, Fantin avait frquent des littrateurs, comme
l'indiquent l'_Hommage  Delacroix_, et cette table de potes du
Parnasse o le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit
drle, prs d'une brillante nature morte: deux ouvrages qui, avec
l'_Atelier de Manet_, aujourd'hui au Luxembourg, annonaient un peintre
de la grande ligne hollandaise et flamande. L'excution de ces pages,
comme l'on disait au temps d'Albert Wolff--est trs varie: dans
l'_Hommage_, la pte est transparente, lgre, chaude et rousse. Dans
les deux autres, les ttes, trs ingales de qualit, sont parfois
admirables, plus souvent creuses et de construction molle. On sent que
Fantin excellait surtout  enlever des morceaux, ne parvenant que
rarement  relier dans l'air, les uns aux autres, plusieurs personnages.

Telles quelles, ces pages appartiennent  l'histoire; elles sont trs
prcieuses, quels que soient le convenu des gestes et le morne des
expressions. C'est le temps du Parnasse, c'est l'enfance de
l'impressionnisme, heure significative dans le XIXe sicle. Fantin fut
li avec ces hommes dont il nous importe tant d'avoir l'image qu'il
traa d'un pinceau souvent trs fin, mais dnu de cette puissance dans
le model et le dessin, de cet accent, je dirais _caricatural_, d'un
Manet.

Fantin rendit l'aspect, le teint, les vtements de ses amis, sinon toute
l'individualit de leur structure. Il devait tre nerveux en leur
prsence et ne pouvant ou ne voulant jamais reprendre un morceau;
tenant surtout  la fracheur de la pte, il n'analysait pas toujours
suffisamment les physionomies, dans sa hte de peindre et par peur de
fatiguer l'ami qui est sur la sellette. On dirait qu'il ne parlait pas 
son modle; or, des sances de portrait ne sont fructueuses que si un
rapport intime s'tablit entre le portraitiste et la personne
portraiture.

Les sances de portrait sont puisantes, si l'on n'a pas le got de la
conversation, ou si les gens vous importunent par leur prsence. Il et
fallu que Fantin gardt toujours, auprs de ses semblables, un peu de
cette libert qui lui avait permis de faire, comme nul autre, des fleurs
et des fruits, de la nature morte. Avec la mme sret, semblent avoir
t conduits jusqu'au rendu intense et dfinitif de la vie,
quelques-uns de ses anciens portraits: les _Brodeuses_, le buste de Mlle
Fantin, quelques ttes du matre et les deux portraits de sa femme, dont
l'un est au Luxembourg, l'autre au muse de Berlin. Ces toiles, de la
plus heureuse venue, font penser au style soutenu et ample des
Vnitiens,  Rembrandt aussi, et atteignent le plus haut art du
portraitiste. Il suffirait de les avoir signes pour que Fantin mritt
la gloire. Le peintre s'y montre tel qu'il voulut tre: d'un autre
temps, retardataire rsolu, traditionnel et prudent, mais profondment
original et franais.

Deux personnes aimes, silencieuses dans l'atmosphre chaude d'une
chambre toujours habite, Fantin excelle  rendre leur puret et leur
candeur moniale, se complaisant  les peindre comme des fleurs, dans des
conditions de scurit et de paix domestique.

Ses groupes de littrateurs et d'artistes ne nous satisfont presque
jamais tout  fait. Il semble qu'il y ait eu un moment o Fantin, auprs
d'eux, souhaitt d'tre seul, ne pouvant plus rendre, faute de
recueillement, ce qu'il voyait si bien quand il tait  son aise et ne
mnageait pas le nombre de ses sances. Prises sparment, les ttes
d'douard Manet, de Claude Monet, de Renoir, d'Edmond Matre, de
Scholderer, dans l'_Atelier aux Batignolles_, sont des morceaux
superbes. Peut-on dire que la toile, dans son ensemble, ait une allure
magistrale?

Chaque fois que Fantin multiplie les figures, il pche par la forme, non
qu'il ne pt copier exactement un morceau, mais le dessin, le grand
dessin, n'est pas l'exactitude. La brosse qui remplit d'un bout 
l'autre la surface  couvrir, le pinceau d'un Franz Hals qui, dans
l'huile et la couleur, donne la ressemblance, comme par hasard, en
courant, sans application ni effort; la belle _facilit_ si dcrie de
nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Velasquez, de Fragonard et
de Reynolds, voil ce que Fantin n'eut jamais. Cette brillante
virtuosit que galvaudrent des prestidigitateurs,  mesure que le
faux-semblant, l'adresse se substituaient  la science, personne ne la
possde plus.

Pour le public, l'aspect pauvre des toiles de Fantin, leur scheresse,
leur froideur et leur nudit, signifirent: grandeur, profondeur,
solidit. Plus ses fonds taient tristes, ses figures rigides et les
models menus (portraits de M. Adolphe Jullien, de M. Lon Matre, de la
nice de l'artiste), plus on admirait la manire discrte et honnte
de Fantin. C'est  des raisons morales que Fantin dut ainsi les
faveurs exceptionnelles d'un certain public grave et pdant; mais les
natures mortes et les fleurs, ainsi que les fantaisies mythologiques et
wagnriennes, n'taient pas encore connues de cette clientle.

Nous savons les milieux o sa rputation se forma et quelles personnes
souhaitrent d'tre peintes par lui. S'il et accept des commandes,
nous imaginons sans peine les modles qui se fussent presss  la porte
du portraitiste: je vois leurs redingotes noires; je vois les tailles de
ces dames, point belles, et vtues d'un costume tailleur ou d'une robe 
demi dcollete en coeur; je les imagine tous figs, contre un fond de
terne boiserie grise;--vtements sans attraits pour le coloriste, mais
tant de srieux et de vertu dans ces visages graves!

S'ils avaient connu Fantin, combien n'eussent-ils pas t choqus par
son esprit paradoxal, son ironie! Comme la conversation du peintre et de
ces intellectuels et t vite interrompue. Il et tt pris le
contre-pied des opinions mises par sa clientle. Cet artiste
ddaigneux, avec ses subites boutades, tait un bourgeois aussi, mais
point de ceux-l!

tudiez le portrait de M. Adolphe Jullien: soigneusement dessin, model
jusqu' la fatigue, dans une lumire argente, un monsieur est assis
comme il le serait chez Pierre Petit, une main appuye sur une table
(dont le tapis est d'ailleurs bien joli), et l'autre main sur la cuisse.
Universitaire? ingnieur? magistrat? savant? On ne peut dire ce qu'il
est; mais c'est un homme _srieux_.

Fantin vivait deux vies  la fois; la peinture les maintenait en
quilibre. Sa pense se plaisait avec les philosophes, les potes; les
lettres, la musique enrichissaient son cerveau qui tait aussi actif que
son corps tait lent. Dans son fauteuil d'acajou, assis comme un notaire
de province, prs de l'abat-jour vert d'une lampe Carcel, il poursuivait
un rve que ses compositions, d'inspiration potique ou musicale, ne
traduisent qu'imparfaitement. Il donna rarement une forme digne de sa
pense--par le pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui se
prsentaient  lui pendant les lectures  haute voix, dans des soires
de tte--tte, o son imagination s'exaltait, s'enflammait comme 
l'audition d'un opra ou d'une symphonie. Mais sa main donnait  ses
visions la forme des tres et des choses de ses entours, o il trouva
les lments de ses tableaux de fantaisie. Ses paysages modrs, les
colonnades de ses temples, ses draperies, sortent des innombrables
cartons d'estampes, chaque jour feuillets, tudis amoureusement,
copis mme. Son type fminin, d'une beaut corrgienne, blonde, grasse,
ce visage d'un ovale plein, il l'a vu auprs de lui; ce sourire, cette
bouche, nous les retrouvons dans ses groupes de famille, chez certaine
dame  capote,  rotonde, qui boutonne un gant de chevreau glac. Ce
type est celui des chastes beauts que Fantin fait courir, au clair de
lune, dans les clairires, qu'il couche sur un nuage, enveloppes d'un
mol tulle. Il n'osait regarder que ses proches, parmi les vivants, et,
s'il rvait de parcs et de bois, c'tait des seuls qu'il connt: les
fonds des tableaux de matres...

Un grand peintre n'a pas, ncessairement, une culture universelle; il
lui manque le temps de se la donner, et son gnie devine ce que les
autres apprennent. Si Fantin, dans la retraite qu'il avait choisie, fut
au courant des faits et gestes de chacun, des potins de Paris, il
n'est de grands problmes auxquels il soit rest tranger. S'il sortait
 peine de chez lui, son information et sa culture taient sans cesse
entretenues par ses fidles, par les revues et les livres qu'on lui
prtait. Il supporta mme certain niais fatigant et trop empress, 
cause des nouvelles que lui apportait ce rat de coulisses et de salles
de rdaction. M. Chramy, l'avou, se faisait l'cho du boulevard, de
l'Opra; chaque ami correspondait  une spcialit, rpondait  un
besoin.

Parmi les plus assidus de la rue des Beaux-Arts, fut mon trs cher
Edmond Matre, cet homme ple et maigre qui coute Chabrier au premier
plan du tableau _Autour du Piano_ et que l'on voit dans un coin de
l'_Atelier aux Batignolles_. Je ne puis sparer de celui de Fantin, le
nom de cet homme d'lite qui fut trop orgueilleux ou trop modeste pour
rien signer, et se borna  frquenter les meilleurs d'entre les
peintres, les musiciens, les potes, les philosophes de son temps, et
qui tait consult par eux. Pour avoir un avis, un loge de lui, que
n'et-on donn? Cet admirable esprit avait parcouru tous les domaines de
la connaissance. Il se contenta d'tre un amateur et un dilettante et
avait tellement joui par l'exercice de sa pense, et sa mmoire tait si
riche, que, presque aveugle, il nous disait peu avant de mourir:

Je voudrais que cela n'et pas de fin, tant je me divertis de mes
souvenirs.

Ce prophte est mort trop tt; pendant vingt-cinq ans je l'entendis
prononcer des jugements sur les favoris et les ddaigns de l'art et de
la littrature: nul ne s'est prouv faux par la suite. Edmond Matre
tait le got et l'intelligence mmes; infaillible comme son ami
Baudelaire.

De la rue de Seine, o il demeurait, il se rendait souvent chez son
voisin, et celui-ci avait beaucoup profit des conversations si varies,
si solides, des vastes lectures d'Edmond Matre, son universel
dictionnaire, son bibliothcaire, l'intermdiaire entre le monde
extrieur et la maison de la rue des Beaux-Arts, qui devenait de plus en
plus ombrageuse. Pendant ses dix dernires annes, Fantin ne pouvait se
dcider  aller entendre, au thtre ou au concert, les chefs-d'oeuvre
auxquels il tait le plus sensible, et je me rappelle que, lors d'une
reprise des _Troyens_, place du Chtelet, malgr son dsir de voir un
opra qu'il chrissait entre tous, les billets pris, il ne se dcida pas
 traverser la Seine, le soir. La nuit, le froid, la chaleur, la foule,
tout le troublait, dans la perspective de cette sortie inusite. De
plus, l'tat nerveux, la sensibilit de Fantin le rendaient positivement
malade, quand il prouvait une violente motion d'art. Certaine musique
le faisait pleurer, lui causait des crises de nerfs.

Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, le piano, ou
par des reproductions, si c'taient des oeuvres plastiques. L'Italie, la
Hollande, l'Allemagne taient trop loin, et le chemin de fer trop
dangereux pour tenter un voyage. A part Londres et Bayreuth--o il tait
all en 1875, pour les ftes inaugurales,--Fantin s'tait rsign  ne
rien voir de ce  quoi il songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa
production quotidienne.

Les petites toiles qu'il emptait, grattait, glaait au mdium Roberson,
tages par deux et trois, l'une au-dessus de l'autre sur son chevalet,
sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs de dilection.
Il finit par prendre un tel got pour ce travail de solitaire, qu' la
longue, il se persuada qu'il y mettait l'essentiel, et renona  la
nature. Obstin comme il tait, ayant la sensation d'une sorte de
rserve du public et des artistes, quant  ses oeuvres d'imagination
pure, il se rebiffa et ne consentit plus  rien exposer, qui ft pris
sur le vif. Il donna encore un tour de clef, et sa porte ne s'ouvrit
plus que devant le marchand de tableaux Templaer et les quatre ou cinq
habitus du lundi.

Ce soir-l, de tradition, tait consacr  ces fidles, pour qui
Fantin sortait lui-mme commander un bon plat chez Chiboust, ou l'un de
ces gteaux de Quillet, dont il tait friand, mais qu'il redoutait comme
tant de choses. Edmond Matre me racontait les rites invariables de ces
runions hebdomadaires, intimes et pourtant crmonieuses, et je me
souviens du rle muet de deux dames qu'il y rencontrait une fois la
semaine, qu'il reconduisit vingt ans de suite  l'omnibus vers neuf
heures et demie, et dont, par discrtion, il ne demanda jamais le nom ni
la condition. Fantin remettait  l'une d'elles le journal _le Temps_, au
moyen duquel il prenait soin de distraire la respectable femme, tandis
que s'changeaient, entre les autres, des propos auxquels cette comparse
ne faisait jamais allusion et qu'elle ne paraissait point entendre.

Ce Parisien de Paris, attach  tout ce qui est de Paris, ce prototype
du Franais dnigrait la France, la disait pourrie, appelait de ses
voeux une bonne correction, lui qui et tant souffert de voir son
quartier envahi, comme il commenait de l'tre par les trangers. Il
devait aussi se proccuper du malentendu sur quoi tait fond son
succs; il occupait une de ces positions fausses que l'on tche de ne
pas voir soi-mme, mais dont un nerveux finit par tre incommod. Il
tait tour  tour fier et vex des louanges qu'il recevait dans des
dcoupures de la presse, sous des signatures alarmantes. S'il lui avait
t possible de siger sous la coupole, tout en raillant les membres de
l'Institut! L'pe pacifique qui bat les pans de l'habit vert, lui
semblait tre une arme approprie pour un artiste, dt-il en marchant
s'y prendre les jambes. L'nergie lui manquait pour avouer que le Palais
Mazarin n'est point un lieu  ddaigner. Il raillait et dsirait.

Il fallait connatre Fantin  fond pour jouir de sa socit. Les
contradictions de son esprit rjouissaient ses amis et rendaient sa
socit impraticable pour les autres. Il y avait d'ailleurs en lui deux
personnes destines  ne jamais s'accorder entre elles, comme il y avait
deux peintres qui luttaient entre eux.

Les dners du lundi avaient lieu dans une chambrette  laquelle on
montait de la tente orlaniste par un sombre escalier tournant;
c'tait la salle  manger et le salon. Une seule fois j'y fus conduit et
pus voir l'_Hommage  Berlioz_; Fantin avait un faible pour cette toile
qui n'avait pas eu de succs, qu'il savait n'tre pas russie, qu'il
avait trop travaille. Elle prsidait aux repas. Il y avait un canap
sur lequel les dneurs s'asseyaient, et un piano; on se serait cru dans
une arrire-boutique du faubourg Saint-Germain.

L, en confiance avec le juge d'instruction Lascoux, Amde Pigeon,
l'ancien prcepteur de Guillaume II, M. Adolphe Jullien, le critique
musical des _Dbats_, M. Camille Benoit, ou M. Chramy--et toujours avec
Edmond Matre,--Fantin faisait une revue de la semaine; il s'occupait
beaucoup de politique. Je n'ai jamais eu l'honneur d'tre invit, mais
j'ai cependant vu Fantin en verve et dbrid. Son visage devenait tout 
fait beau; ses yeux lanaient des clairs. Comme je l'ai entendu parler
loquemment de Goethe, de Schopenhauer, de Wagner, de Renan, de Hugo,
d'Ingres et de Delacroix! Quand il parlait de ce qu'il aimait vraiment,
c'tait une joie de l'couter. Je n'ai jamais retrouv, depuis, dans
aucun milieu d'artistes, ce sincre intrt, cette passion, cette
dvotion que les hommes d'alors gardaient jusqu' la tombe. Il est mort
 temps, avant la haute mare d'ignorance, de grossiret et d'anarchie.
Il aurait regrett d'avoir tendu sa main--geste dont il tait trs
avare-- ses dfenseurs qui seraient devenus ses ennemis.

Vers le mois de juin, les motions du Salon dissipes, une voiture 
galerie venait prendre dans la rue des Beaux-Arts les malles et les
menus bagages de la famille Fantin. C'tait le dpart pour la campagne,
pour ce village bas-normand o l'artiste possdait une maisonnette dans
un jardinet aux fleurs classiques, d'aprs lesquelles il peignit ces
toiles dont Mrs. Edwards n'tait jamais assez munie.

C'taient de bonnes journes de travail dans quelque chambre dont la
fentre ouverte laisse entrer les bruits de la route ou du bourg: un
gamin qui chante au sortir de l'cole, le cahot d'une charrette, le
gloussement du poulailler, le mugissement d'une vache, par-dessus le mur
de silex hriss de ravenelles et de scolopendres. Le peintre, sous un
vieux chapeau de paille, le cou envelopp d'un foulard d't, toujours
chauss de pantoufles, ds aprs son petit djeuner va cueillir dans les
plates-bandes ce que la nuit a fait clore de plus color. Il pose sur
le coin d'un meuble de chne, devant un carton gris qui servira de fond,
un de ces rcipients en verre uni que Mrs. Edwards lui envoie de
Londres, fabriqus sur les conseils ingnieux de certaine monomane du
jardinage, et diffrant de forme selon la tige, la fleur et le
feuillage; avec mille soins, aprs de graves conciliabules, on fait un
choix dans la rcolte du matin. Les dlices d'une bonne sance vont tre
savoures, en dpit des mouches importunes et de la chaleur. La palette
a t prpare ds la veille, elle est dj,  elle seule, un bouquet
aux tons composs--bleu tendre, lilas, jaunes roses, jaunes beurre
frais, s'entourant de bruns, d'ocres, de tous les rouges et de
noirs;--une mosaque en pte huileuse, dont il suffira de dranger la
symtrie pour en faire sur la toile le portrait d'un bouquet.

Fantin est trs mticuleux pour la composition de sa palette. C'est un
mouchet de petits tas de couleurs: la palette de Delacroix, mais
enrichie de beaucoup d'lments nouveaux, des tons prpars.

Il enduisait sa toile,  l'avance, d'un ton neutre, transparent, qui
servait de fond, invariablement. Si ce n'tait l'air qui circule autour
d'eux, on dirait certains tableaux de fleurs excuts comme des
ornements en pyrogravure sur une table, ou sur une bote dont le bois
reste visible. Il en est mme parmi les moins bons, qui, en dpit de
leur savante anatomie, ont l'aspect des modles d'aquarelle pour jeunes
pensionnaires. D'autres fois, il gratte le fond avec son canif, comme
pour suggrer le treillis, le trembl, la bue de l'atmosphre, et
allge la matire sans rien enlever  la prcision du contour
qu'amollirait le contact de deux ptes humides se pntrant l'une
l'autre. Sans estompage ni bavochures, c'est une pte plus ou moins
paisse, selon que la chair de la fleur est veloute, soyeuse,
pelucheuse ou lisse, mtallique ou fine comme de la baudruche.

Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son mtal ou son tissu.
Les lis, secs, cassants et glacs comme une hostie, avec leurs pistils
de safran, comportent un autre rendu que les cheveux de Vnus, les
pavots et les roses trmires, minces et plisses comme le papier 
abat-jour; le dahlia, qui est un pompon et un rayon de miel; la
capucine, taille dans le velours, comme le granium, la gueule-de-loup
ou la pense, ne sauraient tre models de mme que le glaeul coupant,
le bgonia ou l'aster. Les fleurs sont tour  tour des papillons, des
toiles de mer, des lvres ou des joues de femme, de la neige, de la
poussire ou des bonbons, des bijoux maills, du verre translucide ou
de la soie floche. Fantin tudiait leur caractre comme celui d'un
visage humain.

Fantin aima surtout celles des vieux jardins de cur qui poussent sans
trop de soins dans les parterres entours de buis. Je ne crois pas qu'il
ait portraitur les pivoines ou les nouveaux chrysanthmes qui ne savent
o arrter les prtentions de leurs falbalas. Il fit des
pieds-d'alouette et de l'oeillet, de petits chefs-d'oeuvre.

Dans sa jeunesse, il avait parfois amoncel et serr dans un vaste pot
blanc, sur un fond sombre de muraille, des bottes de fleurs, comme on
grouperait des cheveaux de laine pour la joie des yeux; mais la plupart
de ses tudes sont d'un seul genre de fleurs  la fois, afin, sans
doute, d'en donner une image plus individuelle: des portraits.

Fantin a d crer ses petites pices de matrise dans la joie tranquille
des journes saines et unies de l't  la campagne. Se mettre au
travail de bon matin, sans crainte d'un visiteur indiscret, c'est la
moiti du succs dans un genre d'ouvrage impossible  interrompre, car
les fleurs sont des modles phmres qui meurent pendant qu'on les
peint.

Laissons Fantin pench sur sa toile et analysant avec ardeur leurs
moindres traits, dont l'expression change avec les heures du jour et
qu'il convient de saisir au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui
fait battre le coeur, de crainte qu'un ptale ne tombe, que des trous ne
se creusent dans l'difice chancelant. Mais la pense de Fantin se
ddouble et, malgr son application  peindre, vagabonde; il se promne
dans des muses lointains, chantonne du Schumann et se redit  lui-mme
certaines phrases de ses auteurs chris.

L'exprience nous apprend  quel moment il sied de couper les fleurs,
afin qu'elles restent plus longtemps sans se faner, et les plusieurs
manires de prolonger leur agonie. Vous pouvez faire un bouquet en
mnageant des vides, o, une fois peintes les premires fleurs, vous en
glisserez d'autres qui les encadreront. C'est tout un art, qui exige
beaucoup d'habitude, d'adresse et de soins. Fantin, qui fit tant de
tableaux de fleurs, devait avoir pour elles les attentions et la
tendresse d'une demoiselle sentimentale. Quel enivrement,  la dernire
sance, quand la fin du jour approche, d'harmoniser, d'orchestrer
l'oeuvre entire et d'y mettre les vigueurs, les clats dcisifs, juste
avant la minute o toutes ces belles chairs, hier encore palpitantes, ne
vont plus former, fltries, qu'un charnier! C'est dans les roses que
Fantin fut sans gal. La rose, si difficile de dessin, de model, de
couleur, dans ses rouleaux, ses volutes, tour  tour tuyaute comme
l'ornement d'un chapeau de modiste, ronde et lisse, encore bouton, ou
telle qu'un sein de femme, personne ne la connut mieux que Fantin. Il
lui garde toute sa noblesse,  elle que tant de mauvais aquarellistes
ont banalise par des coloriages sur le vlin des crans et des
ventails. Il la baigne de lumire et d'air, retrouvant  la pointe de
son grattoir la toile absorbante, sous les paisseurs de la couleur,
et ces vides qui sont des interstices par o la peinture respire. Mtier
tout oppos  celui d'un Courbet, dont le couteau  palette ptrit la
pte, l'enfonce de force et lui donne la surface magnifique, polie et
glace de l'onyx et du marbre.

Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est quelquefois beau et
large, il est toujours sr et incisif. La fleur qu'il copie, il en donne
la physionomie; c'est elle-mme et non pas une autre de la mme tige; il
dissque, analyse, reconstruit la fleur, et ne se contente pas d'en
communiquer l'impression par des taches vives, habilement juxtaposes.
La forme peut tre si loquente  elle seule que, dans une lithographie
trs rare, dont je possde une preuve, Fantin est parvenu avec du blanc
ou du noir,  faire deviner, dans le cornet de verre d'o elles
s'lancent, toutes les couleurs d'une botte de roses. Comme cet art
analytique et raisonn, encore si frais, est de chez nous! Comme ces
toiles sont bien d'un petit-fils de Chardin! C'est par elle que le bon
bourgeois franais Fantin-Latour s'est le plus compltement exprim.
Ici, nulle trace d'austrit ou de lourdeur allemande, mais la logique,
la belle clart de la langue du XVIIIe sicle.

La _Tate Gallery_ possde une toile des plus importantes par sa grandeur
et la perfection du bouquet riche et vari qui s'y dploie. C'est
peut-tre l que Fantin atteignit le plus haut degr de son talent;
encore un don de Mrs. Edwin Edwards, l'infatigable amie qui imposa
Fantin  l'admiration de ses compatriotes, alors que personne, en
France, ne savait qu'il peignt des fleurs.

Chaque automne, de retour  Paris, Fantin rassemblait ses travaux de
l't, et, aprs avoir compar, une  une, ses tudes avec celles qu'il
gardait accroches  sa muraille,--choix de pices parfaitement
russies,--il les posait  plat dans une caisse, les chssis retirs, et
les expdiait  Londres. L, Mrs. Edwards les faisait encadrer, conviait
un public d'amateurs  les venir admirer. Trop longtemps, elles furent
introuvables en France; Fantin ne se rvlait  nous que par de rares
portraits et les fantaisies qu'on avait pris l'habitude respectueuse de
louer. On se demande, d'ailleurs, si les critiques taient sincres,
maintenant que nous assistons  une incohrente explosion d'opinions
contradictoires chez les plus rputs d'entre eux. On peut tout faire
admettre par un homme dont le mtier est de juger un art qu'il n'a pas
pratiqu. Les littrateurs se plaisaient  suivre Fantin rvant en
compagnie de Berlioz, Wagner, Schumann, ou se promenant en pleine
mythologie, sans quitter la rue des Beaux-Arts, et croyaient humer la
fume de sa familiale bouilloire  th, dans les ciels argents de ses
thophanies. Oui, certes, ces tableautins taient bien de Fantin-Latour,
par l'excution, parfois aussi par la couleur; c'taient les visions
d'un romantique attard, troublant les nuits de ce peintre trop prudent.
Ses nymphes et ses desses, au galbe corrgien, ce sont des mnagres
dsirables mais chastes, qui se montrent, mais ne s'offrent pas;
apparitions de figures acadmiques groupes comme des tableaux vivants
d'amateurs. Je ne dis pas que cette partie de l'oeuvre de Fantin soit 
ddaigner. Il est mme de charmants morceaux dans cette srie, la plus
nombreuse en tout cas, et sa favorite; hlas! ce n'taient pas ses
esquisses qu'il envoyait aux expositions, mais des sortes de pices
d'apparat, fabriques en vue des Champs-lyses, et que l'tat ou la
Municipalit lui achetait pour les galeries.

L'cole des Beaux-Arts nous offrira bientt une ample collection des
ouvrages de Fantin-Latour. Il sera intressant de connatre le jugement
port, deux ans aprs sa mort, sur l'honnte artiste qui crut opposer
une si exacte discipline, et son culte de la tradition, aux progrs de
la folie et de l'orgueil, comme il disait[2].

  [2] _Cette tude, crite avant l'exposition posthume de Fantin, 
    l'cole des Beaux-Arts, parut dans _la Renaissance latine_._




JAMES MAC NEILL WHISTLER

_Pour Walter Sickert._


Les littrateurs ont beaucoup crit sur Whistler[3]  l'occasion de sa
mort. Ils prsentrent ce charmant et singulier artiste au public comme
une sorte de Mallarm de la peinture, un ncroman dans sa tour d'bne,
au milieu d'un jardin o le soleil ne pntre point.

  [3] Cette tude a t crite en mars 1905, aprs l'exposition 
    Londres des oeuvres de Whistler. Celle de Paris, trs incomplte,
    mal claire, dans les galeries de l'cole des Beaux-Arts, est
    encore venue brouiller les ides. Il semble qu'on doive toujours
    tre injuste avec cet artiste, dans l'loge comme dans la critique.

Le succs parisien de Whistler clate  une poque d'alanguissement
gnral. En peinture, dominaient les teintes grises, comme en musique et
dans les lettres; un got maladif du factice, de l'sotrisme, de
l'exceptionnel et du bizarre. Ce fut la saison des hortensias bleus et
des chauves-souris, des langueurs et des fivres.

Le whistlrisme et le mallarmisme sont des formules qui
enchantrent notre jeunesse, comme des prciosits dignes de nos
ddaigneuses personnes; ces nologismes veillrent l'attention de la
foule. Le portrait de la mre de l'artiste acquis pour le Luxembourg
est un ouvrage qui plut par ce que certains snobs crurent y dcouvrir de
morbide; ses mrites techniques en font pourtant un des exemples les
plus sains qu'on puisse proposer  l'tudiant, et des plus
traditionnels.

C'est le plus souvent par ce qu'il a de prissable qu'un artiste
s'impose  l'admiration de ses contemporains: d'o tant d'erreurs et de
faux jugements. Les qualits qui nous charment dans certaines toiles
anonymes des sicles passs chappent aujourd'hui  l'amateur bourr de
littrature.

Dans mes plus anciens souvenirs, j'entends encore le nom de Whistler
prononc par les hommes que Fantin-Latour a groups autour de Manet et
du portrait de Delacroix. Au fond de l'atelier de la rue des Beaux-Arts,
on voyait l'hommage  Delacroix, o un jeune dandy, pinc dans sa longue
redingote, les cheveux noirs boucls, avec une mche blanche sur le
front, la bouche ironique, un monocle  l'oeil, se retourne vers le
spectateur; c'est un lgant au milieu de Franais qui sont Baudelaire,
Champfleury, Balleroy, Duranty, Legros, Bracquemond, Fantin. Ce
personnage trange m'intrigua longtemps. Son nom revenait sans cesse
dans la conversation des lves de Lecoq de Boisbaudran et de Gleyre,
les anciens du Salon des Refuss, auxquels j'osais  peine poser des
questions. Le petit Whistler avait t un type original d'Amricain, 
une poque o les trangers venaient moins nombreux faire leurs tudes 
Paris. Whistler avait disparu vite, aprs des dbuts brillants, dont il
tait moins question que de son allure, de son monocle et de son esprit,
de son impertinence et de son dandysme.

Que peignait-il vers 1860?

Nous connaissons, si nous en prenons la peine, la manire, avant 1870,
d'un Manet, d'un Renoir, d'un Fantin ou d'un Carolus Duran, ses amis.
Mais, de Whistler, rien  voir, dans Paris! Toujours tait cite la
Demoiselle en blanc, _symphonie de blancs_  laquelle il avait
travaill pendant des mois dans un atelier dmeubl, tout tendu
d'toffes blanches. Je sais maintenant, pour l'avoir vu rcemment, ce
qu'tait ce pauvre essai maladroit et informe; je ne me rends pas compte
de la profonde sensation qu'il cra quand il parut: Gleyre fut irrit
par cette audace et les prtentions de son rtif lve; mais les
camarades virent quelque chose d'tonnant, d'exceptionnel, dans cette
figure blanche, d'une valeur si veule, sur un fond inconsistant. Ils
parlrent d'harmonies, de nocturnes et de symphonies. tait-ce un
musicien ou un peintre, ce Whistler?

Un jour, me promenant, collgien en cong, dans un de ces entresols de
l'avenue de l'Opra o les impressionnistes groupaient leurs oeuvres,
parmi lesquelles une danseuse juponne de tarlatane, que Degas avait
modele, je vis un petit homme noir avec un chapeau haut de forme 
bords plats; un pardessus  taille tombait sur ses souliers  bouts
carrs; il maniait un appuie-main de bambou en guise de canne; poussait
des cris aigus; gesticulait devant la vitrine qui renfermait la figurine
de cire. Je pensai tout de suite  Whistler. C'tait lui, en effet, et
je le rencontrai bientt chez Degas, comme Ludovic Halvy m'avait
introduit dans ce sanctuaire redoutable. Whistler avait apport un
carton de vues de Venise  la pointe sche, qu'il tirait avec mille
prcautions d'un tui de vlin  rubans blancs... beaucoup de papier,
pour quelques gratignures simulant de vagues reflets de lampes dans
l'eau. Les gravures et les lithographies de Whistler--je les ai, depuis,
presque toutes vues--ne me semblent pas dignes de leur rputation. Les
premires, celles de Paris, sont franches, appuyes, et rappelleraient
Mryon; les autres sont plus libres, jolies parfois, mais faibles, sans
caractre dans leur pittoresque de vignette, genre o Mariano Fortuny,
trop oubli, excella plus tard.

Vers 1885, pendues haut,  la Grosvenor Gallery, en quelque sorte mises
en pnitence, j'aperus deux toiles, longues, troites, dans leur cadre
d'or mat, stri et plat comme la peinture de ces deux portraits, pour
ainsi dire enfonce, rentre dans un gros canevas  tapisserie. Les
figures semblaient se tenir  plusieurs mtres en arrire du cadre.
L'une tait rose et grise: une femme en robe d'un ton de coquillage, un
grand chapeau de paille  la main; le tout d'une pleur chaude de
pivoine fane. C'tait lady Meux, arrangement n 2. L'autre tableau,
tout noir, mais d'un noir translucide, comme de l'encre sur de l'or,
tait une figure anguleuse, au long col par de perles de corail: Maud,
la premire femme de Whistler, son modle prfr, l'inspiratrice de
quelques-unes de ses toiles les plus caractristiques.

Jamais je n'avais eu pareille rvlation d'un art nouveau.

Helleu et moi voyagions en Angleterre; nous n'emes plus qu'un dsir:
voir Whistler. Nous allmes frapper  la porte de la White House, Tite
Street, Chelsea. On passait, pour se rendre  l'atelier, par une srie
de petites chambres peintes en jaune bouton d'or, sans meubles; des
nattes japonaises  terre. Dans la salle  manger bleue et blanche, des
porcelaines de la Chine et de vieilles argenteries gayaient une table
toujours garnie, dont le centre tait un bol bleu et blanc, o nageait
un poisson rouge.

Sur les murs du studio, nul ornement. Dans un coin, loin de la fentre,
un rideau de velours noir devant lequel le modle pose. Deux chevalets
attendent prs d'une immense table-palette, avec une srie de tons
prpars. Ce sont des mixtures diffrentes pour chaque toile, et dont
l'artiste se sert, de la premire  la dernire sance, pour excuter
son arrangement ou sa symphonie: tons de chair, blanc et rouge
indien, ou rouge de Venise, broys ensemble; tons sombres pour les
vtements; puis un gros tas de couleurs pour le fond; et les drivs de
ce ton pour la demi-teinte: et tous des provisions telles qu'un
peintre en btiment en rserve dans ses seaux, afin de coucher de
vastes surfaces unies et sans taches. Whistler, avec un couteau 
palette souple, ptrit cette pte mlange dans de subtiles proportions;
il la dlaye dans le ptrole avec des brosses rondes  longs manches.

Sur la chemine du studio, un chapelet de cartes d'invitations  dner,
soires, rceptions mondaines, nous rappellent que nous sommes chez un
lion de la saison. Et le petit homme s'agite, parle fort, avec des
crescendo de oh! oh! et un accent amricain de parodie; rajustant sans
cesse son monocle  ruban de moire, de sa belle main fine et nerveuse de
prestidigitateur, il semble prt  chtier le critique imbcile ou le
milliardaire qui hsite  sortir des dollars de sa poche.

S'il consent  montrer quelque chose, c'est aprs d'interminables
prliminaires et non sans s'tre fait prier comme un virtuose. Enfin, la
reprsentation commence. Le chevalet est plac en bonne lumire;
Whistler, en sifflant, fouille dans les casiers d'un meuble  secret:
lente recherche qui exaspre notre impatience. Enfin, deux index aux
ongles de mandarin tendent en avant un minuscule panneau de bois ou de
carton, le dposent sur le chevalet, le fixent en tremblant derrire la
glace d'un cadre. Deux souliers  talons intrieurs vont et viennent,
des cheveux boucls s'agitent, une bouche rit, d'o sort un oh! oh!
perant; le visiteur sursaute, et Whistler le frappe sur l'paule en lui
demandant, en lui ordonnant, plutt, une approbation enthousiaste:
Pretty?

Et c'est un petit nuage gris dans une bordure d'or mat: une note, un
arrangement, une harmonie, un scherzo ou un nocturne que tu
devras admirer sous peine d'tre tenu pour un philistin! Sinon... prends
le chemin de la porte, malheureux! et ne reviens plus  Tite Street!

Une autre anne, Boldini nous conduit, Helleu et moi, chez Whistler.
Arrivs bien avant l'heure du th auquel il nous convie tous les trois,
nous avons l'indiscrtion d'insister pour qu'il retourne et nous montre
toutes les toiles dont on aperoit les hauts chssis troits, empils 
l'ombre d'un paravent; et ces tudes lgres que renferme le mystrieux
meuble  tiroirs. Whistler, en bonne disposition, et que nous avons mis
en confiance, se dcide  tout sortir, de ce qu'un artiste garde pour
lui et livre aprs sa mort au jugement de la postrit. J'ai peur que,
de ces esquisses dlicieuses qui passrent trop rapidement devant nous
ce jour-l, la plupart ne soient dtruites, ou qu'elles n'aient t
reprises, gches, dfinitivement abandonnes.

Cette visite nous fit comprendre les procds de l'artiste qui nous
confessait involontairement ses joies et ses tristesses, ses russites
et ses checs. Nous le surprenions dans l'intimit, preuve  laquelle
un homme trs fort, que Whistler n'tait point, peut seul se soumettre
sans pril. Mes compagnons et moi aurions voulu  certains moments
arrter l'imprudent qui en livrant trop de secrets, nous enlverait
aussi quelques illusions.

D'abord la revue de toute la srie des grands portraits: Whistler qui
n'en a pas _achev_ plus d'une dizaine pendant sa vie, en commenait
sans cesse de nouveaux. La premire sance tait une recherche de
l'harmonie, de la composition, et un effleurement, une caresse de la
toile o la figure se dessine  peine dans un lger brouillard. A la
seconde, il prcisait les formes du personnage tout en rpandant une
deuxime couche de peinture mince et fluide, qui nourrissait la premire
sans l'alourdir. L'oeuvre tait, ds lors, acheve en tant que
_tableau_: l'artiste y avait mis le meilleur de lui-mme. Un scrupule
l'empchait de livrer, tel quel, le portrait qui et t sauv ainsi.
Mais Whistler le gardait en vue d'amliorations que la centime sance
apporterait peut-tre. Le plus souvent, il le gtait ou l'effaait. Nous
emes la bonne fortune de voir quelques-uns des plus beaux. C'taient
_Connie Gilchrist_, la danseuse de music-hall, arrangement en jaune et
or; _Lady Archibald Campbell_; _Henry Irving_, dans le rle de
Philippe d'Espagne, les jambes du maillot blanc coules dans l'huile,
 la faon de Vlasquez; _Mrs. Forster_, arrangement en noir; _Maud_,
en noir et rouge; un acteur en costume d'Incroyable, harmonie opaline
de gris et de roses; certains portraits de la srie des arrangements en
noir et en brun, comme la _Rosa Corder_, _Mrs. Cassatt_, _les Leyland_,
_Mrs. Waldo Story_.

Il y en avait aussi de trs sommaires et de moins heureux. Whistler,
entran et s'amusant de notre surprise, nous fit dguster la bonne
comme la mauvaise cuve et, aprs des harmonies dans les tons les plus
prcieux, en apparaissaient de moins rares, jolies encore, mais un peu
fades. C'taient aussi des tudes d'aprs ces charmantes filles
anglaises au pur galbe grec dont il entourait les formes graciles
d'charpes au coloris attnu[4].

  [4] A l'cole des Beaux-Arts, il n'y avait que de sommaires esquisses
    pour ces toiles. Les lacunes taient telles, qu'on aurait mieux fait
    de s'abstenir d'un hommage  Whistler, qui ne fut jamais trait avec
    plus de ddain que dans cette exposition posthume, organise en
    France pour rparer une injustice.

Un autre chevalet tait destin  la srie des esquisses o de petites
cratures falottes, Mousms-Bilitis, affectes et hiratiques (mot
d'alors) agitent ventails et parasols sur un ciel de turquoises
malades, le long de quelque grve marine; tandis que d'autres rigent
leur joli petit corps  ct d'un grle arbuste de paravent japonais.

De cette srie ancienne, quelques grandes figures nues ou un peu
drapes, charmantes par la sensualit de leurs formes pleines et
mignonnes de femmes-enfants; Whistler les dessinait d'abord au crayon
sur du papier d'emballage, ou, d'un pinceau plat, troit, tranait sur
la toile une pte translucide comme l'mail. Ces sortes de frises, o
des thories de petites promeneuses voilent leur nudit de draperies
malicieuses, font penser aux dessins hebdomadaires que Grvin donna au
_Journal amusant_, et  ses projets de costumes aguicheurs. Whistler
raffolait de ces pimpants croquis, et je me le rappelle, dbarquant 
Boulogne, qui se dirige vers la marchande de journaux  la recherche du
Grvin de la semaine et m'assurant que c'est de l'art le plus
exquis! Son ancien camarade, P.-V. Galland, un des artistes franais
dont il apprciait le dessin et le got lgants, tait un des rares
contemporains qu'il citt volontiers avec Grvin. Tintoret, Vlasquez,
Canaletto, les statuettes de Tanagra, les estampes japonaises, Grvin et
Galland: singulire association!

En flnant au British Museum avec son confrre Albert Moore, Whistler
avait t frapp par l'analogie que prsentent certains marbres grecs et
le type anglais: beaut qu'on chercherait en vain dans la Grce
d'aujourd'hui, et dont il s'inspira comme Leighton, Alma-Tadma, pour ne
citer que les plus clbres champions de l'acadmisme grco-britannique,
ses ennemis, et ceux-l mmes qu'il bafouait le plus.

Dans ses tudes antiques, aux prcieuses figurines lgres comme du
verre de Venise, Whistler s'essayait  la dcoration, art pour lequel il
se disait fait; mais il n'eut pas assez de courage ou de force, pour
s'attester dcorateur dans une grande oeuvre dont il parla longtemps,
qu'il prpara, mais n'excuta point: la bibliothque de la ville de
Boston fut ainsi prive d'un panneau qu'esquissa Whistler, qu'on et
aim voir auprs de ceux de Puvis de Chavannes et de Sargent. Le projet
en tait admirable.

Mais revenons  l'atelier de Tite Street et  notre visite de 1884.

Sur un troisime chevalet, un cadre encore plus petit attendait des
notes de ciel et de mer; paysages urbains, ruelles et pauvres
boutiques de Chelsea, cours dieppoises, animes de bambins croqus au
hasard de ses promenades. Il ne sortait jamais sans une bote  pouce
toute prte pour fixer, en une arabesque ornementale, le rapprochement
de quelques tons fugitifs. Il collectionnait, tiquetait ces planchettes
dont il demandait un prix extravagant et qui s'entassaient dans des
caisses, faute d'amateurs assez clairvoyants ou assez riches pour se les
offrir.

Dans l'exercice quotidien de la notation, comme musicale, d'un nuage, de
l'cume d'une vague, d'un reflet dans une vitre d'chope, il atteignait
la perfection de sa technique. Sa science et ses moyens taient en une
juste relation avec la taille de ces oeuvrettes o il fut sans rival.
D'ailleurs, il insistait sur ces notes et ces nocturnes, et devant
le chevalet, nous tions prts  partager sa prfrence, car la plupart
des grands portraits taient des promesses, plutt qu'un
accomplissement. Pour se donner le change  lui-mme, il reprochait au
modle un manque d'assiduit et aux circonstances de l'avoir arrt en
route. Sans facilit, son travail tait lent, il se trouvait souvent
gn, fallt-il reprendre une figure en plein, de haut en bas, dans la
sance. Or, il n'admettait que le portrait _en pied_; ou la tte, seule.

Cinq ou six fois et  de longs intervalles, il avait sign de son
orgueilleux papillon-monogramme de grandes toiles totalement ralises;
mais chaque jour il livrait un assaut o son doigt tait plus sr.

Whistler n'tait pas un dessinateur trs savant. Il lui manquait cette
aisance dans la construction du corps humain, qui,  un Rembrandt ou
mme  un Hals, permet de se jouer des difficults et de mettre mme
dans un groupe nombreux de figures et sans se fatiguer en cours
d'excution, le brillant des dernires touches, l'piderme. Ses
russites heureuses dpendaient du hasard qu'implique le manque
d'obissance de la main au cerveau. De plus, son systme de minces et
lgres couches superposes, l'une  chaque sance recouvrant la
prcdente, comporte des transformations de hasard, heureuses ou
dplorables. Le modle se dcourageait parfois, le peintre aussi; on
remettait  plus tard la suite du travail, et je sais telle jeune fille
qui eut le temps de se marier, d'avoir cinq enfants en Amrique et de
revenir dix ans aprs  l'atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour
y voir achever pniblement par un vieillard un portrait commenc  Tite
Street.

Quand il est au-dessous de lui-mme, il l'est comme un amateur
distingu. Voyez la princesse de la porcelaine (autrefois dans le
Peacock room, chez Mr. Leyland): banalit de la tte, habile et faible,
mal btie; mauvaise qualit du dessin, superficiel et banal. Voyez
encore le Sarasate, le Duret ou le Montesquiou en coton...

Dans le portrait o Whistler se prsente de face, la main en avant,
certains critiques crurent voir des pices d'or qu'elle soupse, au lieu
d'un mauvais model qui la dforme. On devine des irritations et des
impatiences cruelles dans une lutte corps  corps avec le modle, et son
dpit de n'atteindre plus souvent  ce rendu qu'il obtint avec sa mre,
par exemple, avec Carlyle, miss Alexander, lady Archibald Campbell, lady
Meux, Maud ou Rosa Corder.

La chance, qui tient une si large place dans la cration d'un
chef-d'oeuvre, Whistler la niait ou ne voulait pas l'admettre, alors que
c'tait trop souvent du hasard qu'il tait le jouet, pensions-nous dans
l'atelier mlancolique et dj envahi par le crpuscule, o le matre
tait debout, avec ses rides, la bouche pince sous sa moustache de
d'Artagnan, soucieux et interrogateur, quoi qu'il se donnt pour le plus
impeccable, le plus savant, le plus _conscient_ des peintres. S'il avait
tonn, scandalis, en des procs retentissants, couvert Ruskin de
ridicule et ni tous ses contemporains, il n'avait point _l'autorit_.
Chaque rare commande de millionnaire tait prtexte  chicanes. Il
aurait voulu, malgr son intransigeance, avoir _le succs_. Ses oeuvres
taient pour nous, peintres de Paris, et pour ses lves qu'il rduisait
au rle de simples compagnons de plaisir, mais qui du moins le
comprenaient aussi.

Son monogramme, sa mche blanche, la couleur de ses murs, ses ten
o'clock, son excentricit: voil ce qui frappe le public anglais en
1885. Whistler voudrait gagner beaucoup d'argent, il en dpense sans
compter. Non, comme on dit, qu'il soit agit de soucis pcuniaires;
Whistler, homme aux forts et imprieux besoins, s'est toujours offert
tranquillement ce qu'il dsirait. Il n'hsite pas  choisir une pice
d'argenterie rare ou de vieux Chine blue and white, quitte,
l'intimidant par sa faconde,  renvoyer le marchand qui ose lui rappeler
la ralit d'une chance. Il donne des repas o la socit la plus
lgante, autour du bol au poisson rouge, s'esclaffe ds qu'il parle.
Pour ses convives, il est Jimmy et Jimmy veut tre encore un dandy 
la d'Aurevilly, et qui fait le jeune. Il a franchi la soixantaine.

Une soire passe avec lui au Caf Royal ou dans le monde, laissait une
impression douloureuse. Ce diable d'homme, bruyant en public, hbleur,
vaniteux enfantinement, voulait donner le change sur lui-mme. Son art
tant ni, il profitait au moins de ses avantages de causeur paradoxal
et accentuait ses bizarreries pour retenir l'attention du public.
L'effet qu'il s'irrita parfois de ne pas produire dans la socit
parisienne, tait toujours sr  Londres. Son succs comme confrencier,
plaideur ou essayiste, remplissait les journaux, tendait sa popularit,
le lionisait.

Il donna  ses confrres le conseil--cela devint une mode--de rpondre
aux articles des critiques par des lettres ouvertes, et mme d'intenter
procs  ceux qui les avaient svrement jugs. Whistler, d'esprit
combatif, plein d'ironie, aussi habile  s'exprimer par la plume que par
la parole, poursuivait sans rpit ses ennemis, c'est--dire les
journalistes, les amateurs, la society. Il crivait beaucoup, d'une
criture fine, charmante, ornementale qui, du moindre billet aux
savantes rserves de blanc, sur un papier spcial, faisait un objet
d'art. Son aspect extrieur autant que le dcor de sa maison, ses
opuscules imprims, ses lettres: tout portait un cachet individuel,
faisait partie de son esthtique. Son extrme raffinement tait trop
ostensible, et l'on tait pein qu'il prt  tche de se masquer sous
des dehors un peu charlatanesques, devant la foule grossire et nave
qu'il intriguait du moins, puisque sa peinture ne pouvait la conqurir.
L'excentricit qui chez nous lasse, a pour les Anglais un prestige
ternel.

Il s'entourait volontiers de jeunes gens. A Walter Sickert qui
l'interrogeait sur les grands hommes de son temps, les Carlyle, les
Disraeli, et s'tonnait des mdiocres inconnus qui encombraient
maintenant l'atelier de Tite Street: Je prfre les jeunes fous aux
vieux imbciles, rpondit-il. En vrit, il n'avait aucune curiosit en
dehors de son art et de la culture de sa personnalit, ne lisait pas,
riait de toute peinture moderne, sauf de la sienne. Ds qu'il avait
accompli sa tche journalire, il ne pouvait demeurer seul, et ayant
gard tard le besoin de sortir, de s'afficher dans les lieux publics, il
lui plaisait qu'un cortge tapageur de disciples l'accompagnt par la
ville. Le soir en habit, mais sans cravate, soigneusement coiff et sa
mche blanche en point d'interrogation sur le front, il se rpandait
dans Londres, dnait excellemment et faisait des mots cruels, qu'on
colportait ensuite.

Comment celui qui avait une si noble conception de sa mission artistique
et qui ft mort de faim plutt que de cder et de se mentir  lui-mme,
ne s'acquittait-il pas autrement de son rle de chef d'cole? Car il en
tait un! Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonns
taient attendus et suivis avec conviction, pourquoi les traitait-il en
reporters chargs de rpandre au loin ses pigrammes? De l'esprit, des
mots pour les autres; pour lui, des rgles sur lesquelles il fut
intransigeant.

A le voir parader en dehors de l'atelier, on l'et pris pour un mule en
dandysme d'Oscar Wilde, qu'il mprisait pourtant et dont il ne cessait
de faire remarquer la vulgarit, l'inintelligence esthtique et
l'insincrit.

Les manifestations, je dirais sportives, du whistlrisme d'alors, il en
tait trs fier et s'en amusait comme d'une bravade de grand peintre
incompris, gar parmi de demi-professionnels. Avec les rats et les
mondains tapageurs de sa bande, il se grisait, redressait sa taille de
major de cavalerie. Mais si, rentrant tard de leurs balades nocturnes,
ceux-ci passaient chez le matre, ils le retrouvaient pench, ds
l'aurore, sur une plaque de cuivre, ou camp devant sa toile. Le lion
d'hier soir tait redevenu un vieillard  grosses lunettes, courb sur
son ouvrage, fervent devant la nature, l'artiste nourri dans les muses,
passionn pour la puret de la matire. Il voulait que petit ou grand,
son ouvrage ft  toutes ses phases digne de lui; beau ds la premire
sance, parfait dans tous ses tats; que le dessin ft d'une subtilit
nerveuse, les valeurs exactes; il dfendait  ses lves de donner un
coup de pinceau en l'absence du modle. La probit de ses intentions
tait magnifique, ce barbouilleur fut un des derniers  se proccuper
des conditions matrielles sans lesquelles la peinture  l'huile _se
plombe_ vite et n'a pas de dure. Il avait retrouv la transparence des
matres--avec une technique nouvelle et sans ces dessous en monochrome
qui exigent que l'artiste peigne d'aprs des dessins, et non pas d'aprs
nature.

Dans une exposition d'ensemble, on remarque des techniques trs
diffrentes,  ses dbuts et dans sa maturit. Avant 1860, Whistler,
pour fuir l'autorit de ses parents qui le destinent  tre un
ingnieur, quitte l'Amrique, vient  Paris quand l'cole raliste est
dans son plein panouissement; il reoit la bonne leon de Courbet, puis
va se fixer  Londres au moment o le prraphalitisme, avec Ruskin,
ranime les passions. C'est ainsi qu'il put suivre ces deux batailles de
la seconde moiti du XIXe sicle. Ces deux mouvements, comme tout
renouveau d'art, rpondirent  un besoin de sincrit, d'interprtation
plus fidle de la nature. Ce souci, tous les rvolutionnaires du XIXe
sicle l'ont eu, David comme Manet, Holman Hunt comme Courbet. On
pourrait dire que tous les novateurs, depuis Cimabue, ont cru se
soumettre  la Nature.

Dans les crits thoriques et les conversations du Preraphaelite
Brotherhood (confrrie), il n'est question que d'tudier la vie en ses
moindres effets, tous dignes du pinceau ou du crayon de l'artiste. Le
prraphalitisme que devaient prcher des hommes plus littrateurs, plus
potes que peintres, fut un acte d'adoration devant la Nature.
Remontons aux candides primitifs, oublions les conventions, dessinons
comme un enfant les tres et les objets. La plante, le brin d'herbe,
l'insecte, les plus humbles choses seront rendues avec une tendresse
nave. Dans la figure humaine, ce sera le caractre, l'attitude juste;
les sujets de tableaux, si modestes soient-ils, seront ennoblis par la
conscience du bon ouvrier.

Des tempraments trs divers distinguaient entre eux chacun des
frres-aptres. Le robuste John Everett Millais n'tait que par un
hasard de camaraderie enrl sous la bannire de Rossetti, de Madox
Brown et de Holman Hunt, avec lesquels Whistler vcut ds son arrive 
Londres; il fit poser les mmes modles, se mla  ce groupe, le plus
intressant d'alors, mais il n'en fut pas mieux compris que par les
Academicians. Pour une partie de son oeuvre, l'histoire le rattachera
pourtant  cette cole de la Queen's House o Whistler fut reu par
Rossetti et se lia d'amiti avec le pote-peintre dont il subit une
influence indniable.

L'Amricain ne devait plus gure quitter ce coin de Chelsea. La Tamise,
qui coule dj plus paisible dans cette ancienne banlieue de Londres,
entre les quais ombrags de quinconces et construits de maisons du
XVIIIe sicle  la brique violette, aux noires ferronneries, passait
nagure sous des ponts de bois, communs dans les images d'Hokousa. En
sortant de la Queen's House, o des assembles d'esthtes et de belles
femmes  la lourde chevelure, au long col gonfl, avaient clbr la
Blessed Damozel et la Florence mdivale, Whistler entrevoyait dans la
brume de l'aurore ses futurs nocturnes: les pilotis du Battersea
bridge, une pniche sur le fleuve, une chemine d'usine en deux tons
attnus; motifs pour de fantastiques harmonies. tait-il donc
ncessaire d'aller chercher l'inspiration dans de vieux livres italiens?
Pourquoi tant de littrature, de penses pour en faire un tableau?

Whistler garda un souvenir affectueux du sduisant Dante Gabriel: mais
leurs rapports n'avaient pas toujours t trs paisibles. A propos d'un
sonnet crit par le pote pour une composition qu'il tardait  peindre,
son terrible ami avait demand: Pourquoi faire le tableau? Transcrivez
le sonnet sur la toile, au lieu de le graver sur le cadre!... Cela
suffira!...

D'autre part, l'esprit de Ruskin dominait le cnacle et Ruskin n'avait
aucune considration pour le Yankee. Dans le clbre procs
Whistler-Ruskin, le grand prosateur demande aux juges comment 5.000
guines pouvaient tre le prix d'une pochade faite en deux heures.
Whistler rplique: Je ne sais pas si j'ai mis deux heures ou une
demi-heure  la faire! Mon nocturne m'a peut-tre pris dix minutes 
peine; mais il rsume une vie d'observation.

Sous les dehors d'une cordiale camaraderie, il y avait, entre ces
hommes, simples habitudes de voisinage, avec quelques gots en commun,
mais au total inintelligence rciproque. C'est pourtant dans ce cercle
si prcieusement littraire, que Whistler dveloppe ses qualits de
bon peintre, l'enseignement qu'il rapporta de Montmartre.

A Paris, il avait frquent les ateliers o la riche palette et la mle
technique taient encore en honneur; celui qui agit d'abord sur
l'Amricain fut l'norme et sain Courbet. Dans la premire manire de
Whistler, l'emploi du couteau  palette prcde celui du pinceau. Il est
intressant de voir dans la collection d'Edmund Davis Esq. la Femme au
piano, si forte dans sa lourdeur un peu maonne,  ct d'un
tableautin presque aussi ancien, mais dj fluide: des jeunes filles en
robes blanches,  la Rossetti. Ces deux toiles rvlent le double apport
de la France et de l'Angleterre dans la formation de Whistler, qui
trouva, entre l'un et l'autre pays, le chemin de son propre domaine.

Les camarades franais de Whistler taient pour la plupart lves de M.
Lecoq de Boisbaudran.

Il est regrettable qu'on n'ait pas crit une monographie de M. Lecoq,
professeur modeste, mais d'une rare intelligence. Fantin racontait les
promenades de tout l'atelier  la campagne. Quelqu'un jetait dans un
champ une loque blanche, afin d'en tudier les valeurs, variables selon
l'incidence de la lumire, et le matre tirait de ces expriences, au
bnfice de ses lves, des exemples qui les aidaient  la comprhension
de lois immuables.

Whistler parlait plus souvent de M. Lecoq que de Gleyre; d'ailleurs le
vritable ducateur de Whistler fut non pas un homme, mais un endroit:
Londres, le point du monde le plus pittoresque pour ceux qui savent
regarder. Whistler, le premier, en dcouvrit les mille merveilles, les
effets changeants d'une atmosphre prismatique et diapre; les lignes de
l'architecture massive et trs sobre, majestueuse mme en ses
constructions modernes o la brique et le fer s'offrent nus, sans ces
mesquins festons dont nous croyons devoir charger nos faades. Whistler,
quoique professant de la dtester, ne se plaisait qu' Londres. Il eut
une tendresse pour ses femmes  la chair de fruit, coiffes de cheveux
plus ambrs que ceux des Vnitiennes et des Svillanes, belles comme des
statues grecques. La marmaille des rues, si drlement costume d'toffes
aux tons crus, clatant dans la brume humide qui les exalte; les pauvres
devantures de boutiques peinturlures, furent les thmes de
merveilleuses variations et Whistler trouva runies au bord de la
Tamise une Venise, une Hollande et toutes les parties du monde.

Son art m'est plus cher et plus comprhensible peut-tre que pour un 
qui rpugne la saveur britannique, amre et sucre comme le gingembre;
Whistler eut une prdilection pour des aspects urbains que je garde au
fond de ma mmoire depuis les heures de ravissement que je passai 
Londres, comme enfant, puis comme homme, sans jamais me lasser
d'admirer.

                                   *

                                 *   *

C'est  Cheyne Walk que Whistler accomplit son oeuvre d'lection: Le
portrait de la mre de l'artiste.

Si vous voyez ce portrait de vieille femme, votre admiration pour
Whistler ira d'emble l o le peintre et l'homme se surpassrent. Ce
profil fin, sous les bandeaux d'acier, le petit bonnet d'impalpable
dentelle, avec ses brides rigides qui tombent sur une plate poitrine de
vieille femme dj prte pour le suaire; l'atmosphre glace de la
chambre austre,  la tenture de deuil, aux sparteries nettes; la chaise
anguleuse, et ce tabouret sans capitons o s'appuient les deux pieds
colls l'un  l'autre, comme ceux d'une figure tombale; et ces traits
dlicieusement aristocratiques, ce nez si joli, cette bouche tremblante,
ce regard lointain, terni, mais si vivant, cet oeil relev dans un
visage dj presque d'une morte, et retombant sur le col qui flchit...
On a dit que l'image de sa mre est pour un artiste une occasion sans
seconde de se surpasser lui-mme. A l'habituelle motion de Whistler
s'ajoutent la tendresse filiale et le pathtique des heures qui
prcdent la dchirante sparation. Ce portrait est un grand paysage
d'me, un nocturne humain.

A ct de ce chef-d'oeuvre, je placerais le Thomas Carlyle. Une trs
belle peinture, mais infrieure cependant au portrait de la mre de
l'artiste. La donne tait  peu prs la mme: une figure de profil sur
un fond uni, la mme chaise, la mme natte sur le plancher. La ligne de
cette redingote marron, bouffante sur le devant, conduit  la tte du
grand vieillard, incline elle aussi, comme lasse de penser. L'oeil
doux, triste et inquiet, s'carte du spectateur. Ce portrait est beau,
mais on y sent l'effort, la matire y est alourdie, dans le visage
surtout qui fut peint et repeint jusqu' la fatigue. Le model, non sans
quelque ressemblance avec celui de Courbet, s'est amolli dans les
reprises, il est trop empt pour la main de Whistler qui, comme Titien
et parfois Vlasquez, ne garde tous ses moyens qu'autant que la trame de
la toile reste visible, invitant le pinceau  jouer avec elle.

Ds que les trous se bouchent, les gris cessent de tinter comme de
l'argent, le mtal perd sa rsonnance. Dans un clairage de ct, les
reprises rendent vite la couleur cotonneuse. C'est peut-tre pour
pallier cet inconvnient et parce qu'il prouvait une gne dans les
models  relief, que Whistler cessa soudain d'clairer le modle
autrement que de face, et en plein. Un objet plac dans l'axe de la
fentre n'a plus ni son volume ni son relief, puisque les saillies,
marques par l'ombre et les lumires, donnent seules la sensation de
l'paisseur. Comme les valeurs de cet objet sont  peu prs gales 
celles du fond, l'image est plate comme une feuille de papier. De plus,
chez Whistler, le clair et les luisants sont attnus par la distance
qui spare le modle de la fentre.

Il chercha beaucoup la position que doit occuper une figure dans une
chambre, en vue d'un bel effet tranquille et uniforme; il dnona
l'clairage conventionnel qui projette les personnages en avant du
cadre, leur prte une apparence de ronde bosse et en fait un
trompe-l'oeil. Le tableau qui rappelle le panorama et amne le modle
au premier plan, choquait Whistler comme une concurrence dloyale  la
ralit. Il avait un geste de la main, comme pour repousser ce que la
plupart des peintres, mme Rembrandt, attirent en avant. Le relief ne
lui semblait pas digne de la peinture, ni compatible avec ses moyens.
Il tait trs occup du fond, dans ses portraits: la qualit du fond
fait le tableau, comme tache, et harmoniquement. Holbein et les
primitifs remplissent leurs fonds par des objets, des paysages qui ne
nuisent pas au contour de la tte, quoique les dtails en soient aussi
visibles que ceux de la bouche et des yeux. Les Vnitiens, Vlasquez,
les Flamands, employrent tour  tour le fond uni, la draperie d'un
rideau, les ciels de convention, des morceaux d'architecture. Les
Anglais du dix-huitime sicle, obissant au got pompeux de leurs
clients, presque toujours les placrent dans des parcs ou sous le
portique d'un chteau. Il importe peu que le fond soit uni ou compliqu,
s'il s'quilibre avec le sujet. M. Degas a dit avec ironie de telle dame
se prsentant trs pare, comme sous un projecteur lectrique, devant un
noir frottis  la Bonnat: Elle pose devant l'infini et l'ternit!
boutade qui n'a plus de sens si cet infini est un ton juste.

Si le modle est intressant par lui-mme, laissons-lui tout son intrt
individuel, sans l'adjuvant des meubles, des accessoires de son
intrieur. Un mur gris peut tre d'une grande loquence, selon la faon
dont la lumire s'y glisse; ou veule ou muet, comme si souvent dans tels
portraits mesquins de Fantin-Latour. L'important, c'est que le peintre
trouve, tt ou tard, ce qui convient  son procd. Le fond lui est en
quelque sorte impos par sa faon de peindre, une figure ne pouvant tre
reprise dans une sance, sans que le fond le soit aussi. Les
portraitistes rapides et trs fconds, comme Van Dyck et les Anglais, se
firent une formule de paysages ou de draperies, qui se prtent  des
orchestrations varies, selon le ton du costume et des chairs, faciles 
tablir en l'absence du modle.

Une occasion donna une nouvelle direction  Whistler. C'tait dans sa
premire maison de Cheyne Row. Miss Rosa Corder, toute de brun vtue,
passe devant une porte de l'appartement, qui se trouve tre noire.
Whistler admire la simplicit des grands plans bien distincts, quoique
attnus, de la silhouette. Il se met  l'ouvrage, et bientt surgit ce
merveilleux portrait, arrangement en brun et noir, exemple accompli de
sa manire dfinitive. J'insiste sur ce fait, qu'il se trouva, comme
l'on dit aujourd'hui, par hasard, mais qu'il ne chercha point  se
singulariser par une tranget de vision arbitraire. On peut toujours
_prparer_ la nature avant de la _copier_.

Son excution ne changea plus gure. J'en dsignerais les lments dans
certain portrait d'un amiral par Vlasquez au muse de Madrid. Parfaite
justesse, solidit sans emptements. On confond souvent solidit avec
paisseur de la matire. Les Allemands modernes, par exemple, et les
plus mauvais parmi nous, crurent qu'une forte technique doit tre
brutale, martele et lourde, et traiteront de veule, de superficielle la
peinture transparente et fluide qui laisse visible le grain de la toile.
Pourtant, ce n'est pas l'paisseur qui donne la solidit, et les fines
coules de trbenthine d'un Whistler sont plus consistantes que la
matire rugueuse de certains Van Gogh. Il n'y a, comme dit Corot, que
la forme et les valeurs. C'est pour ne plus s'occuper que du _ton_,
abstraction faite des valeurs, que les impressionnistes firent de plus
en plus de la peinture creuse, en ne se souciant plus de la
_matire_[5]. Whistler pensait qu'un objet d'art, peinture, pastel,
gravure, dessin, doit tre un objet prcieux, dans sa matire et son
excution.

  [5] (Claude Monet, Sisley depuis 1880, et mme Pissarro.)

Il me semble que je parle d'un anctre!

La lutte engage depuis dix ans entre les dfenseurs de la peinture
soi-disant claire et la peinture prtendue noire, ajoute  l'oeuvre de
Whistler un sens historique. Dans le cyclone des thories, la question
risquait de s'garer ou de ne pas tre tranche du tout. Est-il
d'ailleurs bien utile qu'elle le soit? Selon Whistler, l'impressionnisme
tait la ngation de la lumire.

Nier le noir est aussi puril que nier le bleu et le mauve; dire de
Whistler qu'il eut une mauvaise action sur son temps, serait comme
d'accabler Claude Monet ou Czanne d'un pareil reproche. Pourquoi ce qui
n'est pas fleur serait-il donc suie?

L'exposition de Whistler, dont nous allons avoir le rgal, servira de
prtexte  des controverses professionnelles, embarrassera certaines
consciences inquites. Un mois aprs la fermeture des Indpendants, il
faudra analyser un autre Indpendant, qui propose,  ct des
partisans du _ton entier_, un impressionnisme dans le _clair-obscur_.

Qui et prvu que Czanne et Whistler seraient, au XXe sicle, des chefs
de file?

Whistler aurait pu tre un guide comme Corot en fut un pour Pissarro,
Monet, Sisley, Manet mme. Corot ne cessa de prcher l'tude des
valeurs, c'est--dire l'exacte proportion des tons, les uns
relativement aux autres, compars au blanc pur qui est, sur la palette,
l'extrme lumire, et au noir qui en est le contraire. Whistler possda
la logique, le got, la distinction. Ne confondons pas ce mot si
discrdit avec fadeur, mivrerie, affectation acadmique ou mondaine.
La distinction whistlrienne allait, hlas! sduire des demoiselles
distingues et surtout svir dans une sorte de renouveau du style
dcoratif qui, d'ailleurs, dbarrassa nos habitations de dtails
inutiles et du genre Morris, odieux succdan du moyengeux. Avec
quelques pots de couleurs bien choisies, on apprit  faire du plus
ordinaire appartement, un intrieur dcent. Ce got, tout japonais,
reposait un public las des formules no-gothiques de ce William Morris,
qu'avait inspir Rossetti. Mais  part Walter Sickert, aucun peintre
vritable ne comprit ce qu'avait accompli Whistler en rduisant la
palette  ses lments primaires, la dbarrassant des laques, des
mauvais verts, des chromes et des cadmiums, pour la charger de solides
et immuables terres qui, mlanges, lui donnent tout ce qu'il requiert,
grce  une transposition nullement plus arbitraire que celle de Claude
Monet. Les tons prpars et le noir recevaient de nouvelles lettres de
crance,  l'heure mme o l'impressionnisme franais n'employait, en
tons purs, que les couleurs de l'arc-en-ciel[6].

  [6] Walter Sickert devait, vingt ans aprs, fonder une cole  lui,
    sur le whistlrisme et l'impressionnisme franais (avril 1918).

Deux expositions rcentes,  Londres, nous ont permis de comparer entre
elles un grand nombre de toiles faites avec l'une et l'autre palette. A
la New Gallery, la Socit Internationale fonde par Whistler et que
prside aujourd'hui M. Rodin, rendait un hommage solennel  son
fondateur, tandis qu'un marchand parisien avait dball dans la _Grafton
Gallery_ les rserves de son magasin.

Il s'agissait d'tablir de l'autre ct du dtroit un dbouch pour le
syndicat qui veut conqurir le vieux et le nouveau monde. La tentative
fut bonne, elle et t meilleure encore si le choix et t plus
judicieux; cette chasse au noir, comme disait Sickert, fut mal
conduite. Manet, noir et blanc, comme le Greco, triompha; mais M. Degas,
l'incomparable dessinateur, n'avait que faire dans un ensemble de
paysages de Monet, de Sisley et de sous-impressionnistes, souvent jolis,
mais dont la couleur uniformment grise, terne et dj plombe, nous
lassait vite. Quelle erreur, cette collection de petites tudes toutes
pareilles, plottes et _sans lumire_, o les effets de soleil, les
ciels bleus tendres de l'Ile-de-France, comme les ciels d'orage,
offraient l'aspect dfrachi et rance qu'a dj prise la salle
Caillebotte! Le dfaut de composition, le manque de choix, le hasard de
la mise en page et plus que tout la _monotonie_ de ces coins quelconques
de banlieue au printemps ou sous le givre, finissaient par irriter. Au
contraire, Renoir s'affirmait avec sa fameuse loge, si riche des plus
somptueux noirs, de bruns et de rouges que Delacroix n'et pas renis.
C'taient aussi des natures mortes, macres et saumtres de Czanne,
d'une lourdeur de marbre, mailles comme de vieilles cramiques; mais
on subissait une nouvelle srie de paysages tout fleuris des bords de la
Seine ou de la Marne. Cette prtendue peinture gaie tait morne; la
claire chanson promise ne s'levait pas. Somme toute, point de joie de
vivre, point de fentre ouverte, rien de strident, car la patine du
temps a dj fondu et recouvert d'une poussire tenace cette peinture
claire qui devait le dfier. Si l'on n'avait pas,  la _Grafton
Gallery_, la sensation de lumire, c'est que la puissance lumineuse
d'une toile ne vient pas des tons choisis pour la peindre, mais des
_oppositions_ de clair et de sombre d'o tous les matres, depuis les
Vnitiens jusqu' Manet en passant par Rembrandt, Vlasquez, Watteau,
Delacroix, Diaz et Courbet, ont tir leurs effets.

Il est inexplicable que l'on se soit imagin soudain que la lumire ne
pt s'obtenir que par des tons clairs. L'histoire de la peinture prouve
qu'il n'en est pas ainsi, et je ne crois pas que la Saskia de Rembrandt
le cde en rien, pour l'clat,  l'_homme  la mentonnire_ de Van
Gogh. J'ai sous mes yeux une matine d'avril sur les collines
d'Argenteuil par Monet et qui voisine avec d'anciens Corots d'Italie.
Or, ce sont les Corots qui restent jeunes, frais, lumineux.

Toute peinture, aprs vingt ans, baisse de ton. Elle se soutient par la
distribution des valeurs. Un paysage de Gainsborough, un Canaletto, un
Manet de 1867 et fait avec les vieilles recettes, j'en ai la preuve
devant moi, ont plus de puissance lumineuse qu'un Sisley. Les tons
entiers, apposs par taches pures, mme chez Seurat et Signac, passent,
se ternissent; ds que leur puissance colorante s'anantit, le tableau
meurt. _Le ton pur_ est aussi dangereux que le bitume tant reproch
aux peintres de 1830. Et Czanne? me dira-t-on. Celui-l est unique, la
puret de ses tons et de sa touche, un prodige.

L'exposition Whistler  la New Gallery tait _lumineuse_ par une autre
puret de touche. La dlicieuse Miss Alexander, ds le seuil, recevait
les visiteurs avec sa grce de petite princesse espagnole. Je sache peu
de toiles plus claires que celle-ci. Les cheveux de l'enfant, fondus
comme la croupe des chevreuils de Courbet, les verts de jade et les
blancs laiteux de la jupe sont d'une matire dont les pigments ne
sauraient se dsagrger, et sa pte unie est du cristal.

Quel repos, quelle sobrit, quel got sr! Whistler sait ce que la
nature permet  l'homme de reproduire avec quelques poudres. Vouloir
rivaliser avec le soleil est absurde, disait-il, et il a crit quelque
part:

Quand le vent souffle d'est et que le Palais de Cristal tincelle,
l'artiste ferme les yeux et rentre dans son atelier.

Le premier devoir du paysagiste, c'est de choisir un motif dont il y ait
un tableau  tirer. Whistler n'essaye pas de peindre ce qui est
au-dessus du ton o son instrument est accord.

S'il peignit des feux d'artifice, ce fut pour prouver la justesse de sa
thorie. Pour ces seuls tableaux, d'ailleurs, Whistler usa de sa
mmoire, regardant longuement; puis, fermant les paupires, il redisait
 un lve charg d'observer le mme spectacle, les dtails qui l'en
avaient frapp, pour les enregistrer de force. Dans ses cinq ou six
nocturnes--souvenirs de Cremorne Gardens--Whistler a illumin la nuit.

                                   *

                                 *   *

Whistler, dans les dernires annes de sa vie, revient  Paris. Il avait
pous la veuve de l'architecte Godwin. Le couple s'tablit 110, rue du
Bac, dans un pavillon dont les fentres donnaient sur des jardins de
couvents. L'ameublement et la dcoration taient les mmes qu' Londres,
des murs peints en jaune, des porcelaines bleues et blanches de la
Chine--et quelques siges. L'artiste avait son atelier rue
Notre-Dame-des-Champs. Mallarm lui amena la jeunesse littraire, et ce
fut un beau jour que celui o le pote lut sa traduction franaise du
_Ten o'clock_ dans le salon de Mme Eugne Manet (Berthe Morisot).

Je vis trs peu Whistler  cette poque, car il tait entre les mains
d'entrepreneurs de gloire et devenu le favori des petites revues,
transform, travesti, dpays. Il reut le ruban rouge de la Lgion
d'honneur. J'espre qu'il fut heureux. Mais ce n'est pas ainsi qu'il
avait ambitionn de l'tre, et les hommages officiels dont on le
gratifia taient bien lourds pour sa fine personne. En tout cas, ce
bonheur ne dura pas longtemps.

Je l'aperus pour la dernire fois, veuf lamentable, bris, qui errait
dans la rue de Paris,  Trouville, pendant la saison des courses. Je
n'osai plus lui parler. Je l'avais beaucoup aim et, j'ose croire,
compris. Il ne s'en doutait pas.

MARS 1905.


Note: mai 1909.--_Ces souvenirs, je les relis quatre ans aprs les avoir
donns  mon ami Brancovan pour la _Renaissance Latine_, revue qu'il
dirigeait alors. Une exposition de l'oeuvre de Whistler a eu lieu depuis
 l'cole des Beaux-Arts. Elle n'a mme pas eu les honneurs d'une
discussion. Cette oeuvre d'lgance, de distinction, de demi-teinte, fut
malmene par la critique d'avant-garde et laissa la jeunesse artiste
indiffrente. Ce n'est que cela? dit-on un peu partout... C'est que
dj Gauguin tait le dieu du jour et les toiles du peintre amricain ne
devaient pas passer en vente publique. M. Matisse prparait ses
thories. On tait prt  le suivre. Carrire allait mourir et l'on
n'osait pas encore le malmener. Quatre ans se sont couls. Whistler et
Carrire appartiennent  des temps dj lointains, les morts vont
vite._

Note de 1918: _Une note de Whistler se vend 50.000 francs.
Attendons-nous  une exhumation!_




CHARLES CONDER

_Pour Mme Misia Godebska-Edwards_.


Au coin de Cheyne Walk et de la rue qui dbouche sur le vieux pont de
Chelsea, une maison  balcons de treillage vert, coiffs de toits  la
chinoise, se dissimule sous le lierre et les arbustes d'un jardinet. L
je veux me rappeler, vivant, affair et endormi, l'artiste dlicieux,
l'ami parfait que nous venons de perdre.

En t, ce coin de la Tamise est inond de soleil; les fentres des
demeures riveraines dominent une grande tendue de ce fleuve qui va,
quelques mtres plus loin, devenir une rivire;  Cheyne Walk, encore
presque un bras de mer dont la rive est comme la Marine Parade de
Brighton. Vers midi, en juin, par un temps chaud comme il y en a si
souvent  Londres, arriver chez Conder, c'tait une dtente et un
rafrachissement. Le matin, je peignais le portrait de mon ami dans son
parloir de cottage, alors que la mousseline des rideaux, gonfle par
les courants d'air, se relevait sur le paysage whistlrien de cette
banlieue londonienne hrisse de chemines d'usines, de grues et de
mts.

Rouge mais amaigrie, les cheveux longs et se sparant en baguettes comme
au sortir du tub, la tte de Conder se dcoupait en sombre sur les
lambris jaunes que tachaient de noir quelques vieilles gravures en
mezzo-tinte. Il tait vtu comme ces Messieurs qui dans les estampes
de Boutet de Monvel et de Drsa, semblent prts  jouer Il ne faut
jurer de rien.

Ses doux yeux bleu sombre, au travers de la fume de la cigarette,
regardaient au loin comme dans un rve, quelqu'un de ces sites
coloniaux, indiens ou australiens, o se promenait sa nostalgie. Il
imaginait l, de l'autre ct du pont de la Tamise, des palais
enchants, des bayadres, des fontaines et des esclaves noires dont il
avait rapport de son enfance passe au del des ocans, le souvenir et
le regret, l'ternel dsir.

Conder posait comme une statue, s'efforant de me donner le moins de
mal possible; il me racontait, de sa sourde et lasse voix, en mots
difficiles  percevoir, des faits sans importance, de soi-disant
_grossirets_ de ses camarades; d'imaginaires manques d'gard, des
disputes de socits et de clubs artistiques; puis il passait  la
description d'un meuble de laque aperu chez un bric--brac; d'un
nouveau dessin de Chintz; d'une toilette de femme; de Mlle Adeline
Gene, la ballerine de l'Empire; ou encore il me parlait de la Fille
aux yeux d'or, de Balzac, de Guys, d'Anquetin, qu'il tenait pour son
matre et le matre de sa gnration. La cendre couvrait son pantalon de
nankin, le tapis, toute la pice: il fumait soixante normes cigarettes
par jour.

A chaque repos, furtivement, il montait  son atelier o il allait
barbouiller et dtruire, en une seconde, quelque admirable esquisse, ds
sept heures du matin jete sur la toile; et redescendait tout tremblant,
d'une agitation fivreuse qui le consumait, sentant qu'il ne lui restait
plus que peu de mois  vivre pour accomplir tant de projets merveilleux
que son imagination formait pour lui-mme et pour les autres. La plupart
des ides nouvelles que s'attribuent les illustrateurs  la mode
aujourd'hui, viennent de Charles Conder.

A deux heures, le lunch tait servi dans la salle  manger, frache sous
ses votes de crypte. Il y faisait honneur en vritable ogre, toujours
reprochant  Mrs. Conder qu'il n'y et pas sur la table plus encore de
bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore entrait, qui contaient 
notre hte des anecdotes de notre jeunesse et de Paris, jusqu'
l'instant o, n'y rsistant plus, Charles Conder s'lanait au deuxime
tage et se remettait  peindre,  dessiner ou  effacer.

Ce printemps-l, j'avais pris un atelier  Londres. Pnibles heures de
la season: dans la chaleur crasante d'une vaste pice sous le toit,
des hommes et des femmes, mes trop inexacts modles, amenaient des
parents et des amis, prenaient le th, critiquaient la ressemblance d'un
portrait.

Dans un dfil de ces aimables importuns, Conder me dit un soir, en
regardant le portrait d'une dame:

--Comment? Vous faites encore poser Mrs. X...? Et il nomme une
personne aussi rose et blonde, que noire et jaune tait mon modle: je
suis surpris, et alors le pauvre garon s'excuse: Je me trompe
peut-tre? ne vous tonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je
dis!...

C'taient les prodromes de l'horrible dmence o il s'est dbattu deux
longues annes.

                                   *

                                 *   *

O avais-je connu Charles Conder? Il y a trs longtemps,  Paris, mais
je l'y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit  Montmartre, avec
des camarades trop jeunes pour moi; mais,  Dieppe, nous nous limes,
certain t que Beardsley et son set y passrent. Jusque-l, Conder
tait rest, pour moi, un amateur qui s'occupe de bibelots et qui a de
bonnes adresses d'antiquaires; particularit: il tait l'_lve
d'Anquetin_. Pourtant, j'avais t frapp, au premier jury auquel
j'assistai comme membre de la Socit Nationale, par ses paysages
dcoratifs avec des personnages modernes,  l'allure romantique et
balzacienne; mais bientt, je perdis la trace de ce jeune Australien
noctambule. Nul catalogue d'exposition ne mentionnait plus son nom.
J'ignorais ce qu'il tait devenu, et pourtant il vivait en plein Paris.

Je fus bien surpris en retrouvant Conder chez les Fritz Thaulow, hberg
par ces braves gens, recueilli comme le serait un petit orphelin dans un
asile. Il venait d'avoir une de ses crises d'alcoolisme, on le soignait
en le mettant sous cl avec une bouteille de lait, des pinceaux et des
couleurs.

Thaulow et Conder avaient d se rencontrer dans la maison de l'Art
Nouveau de Bing. Ce japonisant ayant commis l'imprudence de renoncer 
l'Extrme-Orient, commanda des tableaux, des dcorations d'ensemble, des
tapis et des modles de meubles,  des hommes tels que Maurice Denis,
Besnard, Cottet, de Faure, Thaulow ou Conder. La tentative de Bing eut
le sort rserv aux enfants trop intelligents: elle ne vcut pas. Il y
eut pourtant  l'Art Nouveau, rue de Provence, quelques russites, et
l'une des plus remarquables, mais assurment la moins remarque, fut un
boudoir en soie d'un blanc crmeux, que Charles Conder illustra de
capricieuses aquarelles bordes de franges en perles; le tout, d'un
raffinement exquis de couleur: ingnieuse transposition dans une forme
moderne, des bergeries, des galants dcamrons poudrs du dix-huitime
sicle. En des mdaillons et des compartiments asymtriques, c'tait
Jeanne-d'Arc, Marie-Antoinette, Chinon, Trianon et Hampton-Court; des
satyres, des nymphes, Mimi-Pinson, Dame Peluche, Bajazet; des sultanes,
des bergres, des Faunes; Carmen, Esmeralda et le Postillon de
Lonjumeau!

La maison de l'Art Moderne,  ct d'objets fort beaux de la Chine et
du Japon, groupa les premiers produits des artisans et des architectes
qui renouvelrent le style de nos intrieurs: ce qu'on appellerait plus
tard le style munichois mais ce qui fut, en somme, une importation
anglaise d'objets, de tissus, de verre, de dinanderie encore inconnus 
Paris. On entendait vendeuses et employs parler art avec un accent
germanique. Je crois que le trop fameux gallophobe Meier Graef, avant de
fonder, rue de la Paix, une autre maison de Modern Style, avait t le
collaborateur de Bing.

Telle quelle, l'entreprise de la rue de Provence eut de l'influence sur
le rapprochement si fructueux des artistes et des ouvriers d'art. Le
got de Charles Conder tait trop fin, trop dlicat, pour s'imposer 
des amateurs qui n'eussent pas donn place, chez eux,  un vieux bibelot
franais.

A propos de Conder, le nom de Watteau fut prononc (Watteau, pourquoi
Watteau?), on cria au pastiche; et les dlicats panneaux de soie furent
mis de ct comme un lot d'accessoires pour cotillon. Achets par Mme
Thaulow, puis mis en vente  la mort du paysagiste norvgien, je les
signalai maintes fois  d'inquites personnes qui construisaient un
htel: nul n'en a voulu, en attendant que ces peintures charmantes
passent un jour sous le marteau du commissaire-priseur, chez Christie,
et soient couvertes de banknotes, car la rputation de Conder, qui
commence  rayonner dans son pays, dpassera celle d'Aubrey Beardsley.
Les dessins de Beardsley, qu'on ne peut dj plus se procurer,  quelque
prix que ce soit, ne sont pas d'une qualit aussi rare que les
aquarelles de Conder, dont il subit si fort l'influence; Conder n'avait
pas, d'Aubrey, la sret de main et le fini qui plat tant aux
bibliophiles, mais son art est bien plus naturel, plus vari, plus
riche. Beardsley ne fut qu'un illustrateur mais Conder tait un vrai
peintre.

L'oeuvre de Conder est numriquement considrable: peintures  l'huile,
peintures sur soie, ventails (il y excella), pastels, sanguines,
lithographies (illustrations pour un Balzac), chles, robes peintes,
meubles, dcorations de chambres entires (maison de Edmund Davis Esq.,
de Mrs. Halford, etc.). Les cinq dernires annes, mon ami travaillait
jour et nuit, dans une sorte de rage, remplissait ses armoires de
projets, de croquis d'une sensualit de malade; d'o cette farandole o
il entrana Hogarth, Rowlandson, Beaumarchais, Mrger, Fragonard, Goya,
Henri Monier, Longus, Ovide, Pierrot, Dunois, Shakespeare et Verlaine,
comme en un bal d'enfants.

Ses ventails sont des chefs-d'oeuvre d'invention et d'arrangement, dans
une gamme tendre de pastel; en camaeu, ou coloris comme des images 
deux sous, sans fignolage de miniaturiste, avec des  plat
qu'adoucit un trait spongieux du pinceau. A quoi les comparer? Point
certes aux ventails franais du XVIIIe sicle. Conder fleurit, rompt,
allge les festons et les astragales des frres Adam, ces artistes de
gnie classique qui s'inspirrent du grec, comme les dessinateurs de la
fabrique de Wedgwood. Ses figures maladroites et pimpantes sont d'un
dessin impressionniste, sensible, capricieux comme celui de Constantin
Guys, ou mme de Goya.

La dformation, donc la vision et l'criture de Conder, aurait d
ravir les critiques d'avant-garde, dont le pauvre garon attendit en
vain les suffrages, toujours surpris de n'avoir pas l'honneur d'un
paragraphe de louanges dans le _Mercure de France_--car il tait du
quartier latin, et il se dpitait d'tre exclu par le milieu avanc
(advanced set) o il croyait avoir sa place. Son exposition, chez
Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de laquelle il
m'avait imprudemment demand une prface, fut sa dernire tentative
publique dans son dear old Paris, et la cause de ses premiers troubles
crbraux. Cet chec le confondit. Ensuite, de son subit succs 
Londres, il ne put jouir, car les applaudissements s'adressaient alors 
un malade.

trange fut le destin de ce dracin, tendre, toujours amoureux, bohme,
et museur malgr son trs excessif travail. Ses excentricits, comme
pour Whistler, plaideront plus en sa faveur auprs des Anglais que
n'aurait fait une existence normale. On voit dj comment sa lgende
s'organisera  ct d'Aubrey Beardsley, d'Oscar Wilde. Le peintre sera
connu plus tard.

Jusqu' son heureux mariage avec l'Amricaine dvoue qui mit sa fortune
 la disposition de Conder, celui-ci fut, tant  Paris qu' Londres, une
sorte de Verlaine, passant de l'tat d'brit  un demi-sommeil lucide,
ne travaillant jamais avec plus d'inspiration que sous l'empire de
l'alcool. Il serait douloureux de retracer ses prgrinations dans les
taudis des deux villes o il connut la misre et l'abandon, lui qui
attachait tant de prix  tous les luxes, aux rarets d'un joli intrieur
et  l'lgance de ses habits. Il tait fait pour un sicle enrubann,
galant--et je ne puis m'empcher de le voir soupirer une srnade sous
la fentre de sa belle, coiff du bret  la Watteau et la cape sur
l'paule.

Je viens d'assister, dans son quartier de Chelsea,  une de ces
mascarades qu'il savait si bien monter, et je pensais  lui pendant
qu'un orchestre d'instruments  vent accompagnait les chants, les danses
des Cydalises et des Corisandes. La musique de Gabriel Faur me parut
plus fivreuse encore sous les guirlandes de fleurs, parmi les jets
d'eau et les bosquets qu'clairait la pleine lune de juin. Le ciel de
minuit, toujours si pur  Londres mme aprs une journe brumeuse,
dressait une coupole bleu sombre sur les murs des mews et des maisons
dont le jardin est encadr. Quelques vieux camarades de Conder, tandis
que le fltiste Fleury jouait en plein air, nous nous tenions mus, dans
un salon o nous avaient attirs des ventails de notre ami, que nous
sentions prsent, qui aurait d tre l dans l'orchestre ou les choeurs,
parmi ces Indiffrents et ces Mignonnettes sortis de la Galerie Lacaze.

Les personnages de la Comdie italienne, de Molire et de Balzac taient
tous un peu confondus dans le cerveau de l'Australien, qui mlangeait
volontiers l'poque de Louis XIV et celle d'Alfred de Musset; et chez
qui un joli bric--brac de chaises  porteur, de berlines, de
coquillages, de miroirs chinois, de cabinets de laque vnitien rococo,
des gondoles, des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize
chatouills par Zphir, taient autant d'accessoires qui reviennent
sans cesse dans ses compositions, o le chapeau de Rastignac s'aplatit
en tricorne, o la souquenille du valet poudr a presque les mmes pans
que la rheingrave de la Restauration. Postillons au fouet claquant,
facchini, soubrettes, jeunes seigneurs courtisant une alme  la Coypel,
ngres au turban  plumes, fifres et tambours: tous les invits au bal
d'Esther, dans la Chausse d'Antin, sont les favoris de ce citoyen des
Batignolles, de Dieppe et de Chelsea.

Conder ayant achet une des anciennes maisons de Cheyne Walk, il y
entassa des objets italiens si chers  Henri de Rgnier, des tableaux et
des meubles dont il faisait un dcor riant  son labeur et  sa maladie.
Certaines chambres de parade taient, les soirs de rception, les
aquarelles mmes de Conder, ralises et vivantes. Des couleurs acides
rveillaient ces vieux lambris, ces chambres obscures qui, par les
aprs-midi brumeuses de Londres, ne s'clairent qu'aux lampes. Un salon
bleu, tout miroitant de satins draps et de glaces vnitiennes, tait
ddi  Watteau et  Whistler. Conder peignait dans toutes les pices,
la nuit comme le jour, sous des lustres  bougies.

L'apoge de la vie du pauvre Conder fut la redoute masque qu'il donna
pendant le carnaval de 1904. Cette fte avait pour thme la mise en
action de The Rape of the Lock de Beardsley. Chacun de ses admirateurs
s'y rendit dans un quipage qui plut au peintre, et le souper, au matin,
runit sous les guirlandes du plafond et les arcs de trellis, les
actrices  la mode, les littrateurs pour qui Conder tait alors devenu
un matre.

On tait loin dj des jours de lutte o il s'acquittait envers Thaulow
d'une hospitalit cossaise, en brossant sur le gros coutil des siges
et des portires, des compositions mythologiques et improvisait avec
quelques pots de couleurs un dcor somptueux et bon march; dans le
jardin de la villa, il dessinait des parterres, accrochait aux arbres
des grappes de lanternes en papier, dont la lueur n'claira que les
tristes repas o Conder, aprs l'une de ses premires attaques,
misrable, s'attablait auprs d'Oscar Wilde, furtif  sa sortie de
prison et hsitant sur l'attitude  prendre. Nous redoutions alors que
Conder ne glisst comme le pauvre Llian vers des bas-fonds que dorait
son gnie naf. La maladie avait dj min son corps. La gnreuse Mme
Thaulow et l'enthousiaste Fritz taient toujours prts  secourir, 
protger,  accueillir,  donner. Wilde, de Berneval-sur-Mer, venait
clandestinement se rchauffer  leur foyer, contant de ses belles
histoires symboliques dans un cercle de petits enfants qui l'coutaient
bouche bante. Conder suivait un rgime svre et, enferm dans la villa
de Caude-Cte, il reprit des forces. Je me le rappelle un jour,
agenouill aux pieds de son htesse, dans une attitude que je ne
m'expliquai pas au premier abord; et la dame le dominant de sa puissante
stature, tait vtue d'une trange robe: Conder essayait sur elle une
jupe de sa faon, qu'il avait agrmente de mdaillons, de figures, de
rinceaux et dont la finesse et mieux convenu pour un dessus de
bonbonnire qu' pouser les formes plantureuses d'une Walkyrie.

Mon ami me parlait souvent de Miss X... qui, croyait-il, tait  Paris.
J'avoue que j'coutais avec mlancolie les projets matrimoniaux du
malade. Pourtant, il devait rebondir encore une fois, se marier et
connatre, pour de trop courts instants, mais en jouir pleinement aussi,
la scurit et une pleine libert pour raliser ses rves de peintre et
de collectionneur.

Aubrey Beardsley, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons, ces
protagonistes du _Yellow Book_ et du _Savoy_, sont aujourd'hui tous
disparus, aprs avoir, chacun dans son genre, accompli des oeuvres
soeurs. Ils eurent tous une passion: l'esprit franais, et aussi notre
langue que Whistler leur apprit  aimer. Ils forment une petite phalange
indissolublement lie dans la mmoire et la reconnaissance des quelques
Franais qui frquentrent l'Angleterre dans les dernires annes du
XIXe sicle. En littrature, en musique, en peinture, ce qu'il y eut de
plus significatif et de plus neuf chez nous trouva en eux des cerveaux
rceptifs et des voix enthousiastes pour clbrer la France moderne et
classique.

Si aucun de ceux-ci ne fut vritablement un grand homme, ils auront eu
de l'influence sur leurs contemporains. Il est remarquable que, depuis
une trentaine d'annes, ce soient de moindres artistes qui aient indiqu
des directions, exerc une influence, et par un rayonnement assez
nouveau de la pense, qui fait qu'un peintre ou un sculpteur inspire des
littrateurs; ou un crivain, des peintres et des musiciens.

Charles Conder et Beardsley ont, comme Whistler avant eux, orient une
gnration pour qui le got exera peut-tre plus de prestige qu'il n'en
aurait eu dans un ge de discipline et d'ordre. Les choses que ces
artistes ont aimes, ou qui les ont divertis, sont celles dont j'ai vu
faire ensuite le plus grand tat par une foule incertaine et avide du
nouveau.

Nous ne pouvons cependant rayer de l'histoire la priode d'inquitude,
grave pour quelques-uns, mais de snobisme chez la plupart, o c'tait un
point d'avoir sur sa table le dernier livre; en sa demeure, l'toffe ou
le papier, les meubles nouveaux que les artistes conseillaient. On se
souciait davantage de ne pas faillir, sans doute parce qu'il n'y avait
ni principes, ni rgles, ni style. _On cherchait un style_, comme s'il
suffisait d'en dsirer un, pour le trouver!

L'homme de got n'a jamais eu une situation comparable  celle de
quiconque semblait en avoir _un_. L'on crut que le got s'enseignait
comme l'esthtique. Point de vue trs allemand.

Whistler, Charles Conder, Aubrey Beardsley, les artistes russes que M.
de Diaghilew nous a fait connatre, resteront parmi ceux qui, dans la
priode d'avant 1914, ont modifi le _got_.

J'ai tenu  montrer Charles Conder prparant les formules d'un
style qu'exploitent et rpandent aujourd'hui d'innombrables
artistes-dcorateurs pour lesquels mon ami reste un inconnu.

Je devais  la mmoire de cet initiateur, l'hommage de ces quelques
lignes et j'inscris  dessein son nom avant celui de Beardsley, et afin
de rparer une injustice.


Note de 1917: On doit se mfier, en relisant ces notes qui datent dj,
de dprcier des ouvrages qui charmrent nos heures de paix. Aujourd'hui
nous risquons d'tre injustes envers les lgances de la vie, qui
occuprent nos loisirs.




AUBREY BEARDSLEY[7]

  [7] J'aurais voulu faire,  nouveau, un portrait d'Aubrey Beardsley
    pour qu'il rentrt dans le cadre de ce volume; mais le temps m'a
    fait dfaut et je donne ici la prface, crite en 1907, pour la
    traduction de _Under the Hill_ que me demandrent les diteurs
    Arthur Herbert, Limited, de Bruges.

_Prface  Under the Hill_.


Il fut peut-tre sage de ne traduire pas plus tt l'oeuvrette que voici.
Avant que la gloire ne vnt  Aubrey Beardsley, il ne fallait pas offrir
au grand public, et prive de ses grces originales, l'esquisse qu'est
_Sous la Colline_, et qui vaut par le style peut-tre plus que par la
pense. Qu'est-ce que l'auteur a prtendu dire? Qu'il reste pour moi
l'artiste trange, l'intelligence merveilleuse, l'enfant prodige que
j'eus la joie de connatre pendant deux ans et qui m'a tant bloui que
je craindrais de le diminuer  mes propres yeux, en me livrant 
l'analyse de mon plaisir!

Quelques-uns virent dans _Under the Hill_ une manire de paraphrase  la
Laforgue de _Tannhuser_, spirituelle et lgre, de ce caprice trs
britannique qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant
d'un piment moderne, en les dpaysant si l'on peut dire, ou mieux, en ne
les situant pas. Le petit abb Fanfreluche et la belle Hlne
appartiennent  Beardsley, grand lecteur de Voltaire, et au XVIIIe
sicle franais.

Beardsley, dessinateur, eut une technique presque parfaite;--crivain,
il aurait peut-tre atteint une gale perfection. Dans ce conte, il
n'est encore qu'un amateur plein de projets et de recherches
ambitieuses, mais un amateur  la veille de passer matre ouvrier.

Prenons _Sous la Colline_ pour un caprice sans commencement ni fin,
comme des phrases jetes par un adolescent qui croit  la forme et la
cisle sans autre souci que la beaut. J'en ai entendu maintes, scandes
par lui alors qu'il venait de les griffonner sur une table de caf, au
Casino de Dieppe. Il en riait, il en tait heureux et fier, tel un
collgien d'une rime riche. Dans sa prose, je retrouve son procd
prcieux, des trilles, des vocalises perles comme les entrelacs
pointills de ses dessins. Nulle signification profonde ne se cache sous
ces mots qu'un dlicat enfile l'un aprs l'autre comme des paillettes
multicolores sur de la soie;--plaisir des yeux; plaisir de musicien
aussi, que les harmonies pures ou bizarres captivent.

Beardsley est un dilettante, un vrai produit de fin de sicle. Le
caractre tourment et malsain de son art, qui attirait certain public,
me repousserait si le hasard ne m'et fait voir de prs le petit malade.
Sa grande intelligence tincelait comme ses yeux; il avait une charmante
culture, un got dlicat et vari, beaucoup d'esprit.

Ce qui me touche avant tout chez Beardsley, crivain, c'est son amour de
la langue franaise, laquelle il ne parlait pas volontiers bien qu'elle
et peu de secrets pour lui. Il rvait d'incorporer  la sienne certains
de nos mots qui l'enchantaient. Mais comment tait-il parvenu  se
faire, dans notre littrature classique, une ducation dont il donnait
la preuve le plus simplement du monde,  la vrit? La connaissance
superficielle des choses de chez nous, qui nous flatte chez les
trangers pour la bonne volont dont elle tmoigne, elle nous irrite
parfois aussi un peu. Aubrey la dpassa vite. _Le Courrier franais_,
auquel il collabora, reprsente assez l'article de Paris, cette
fantaisie dont la mousse grise les cerveaux des Amricains, des Anglais
et des Allemands; mais le flair et la lucidit de Beardsley le menrent
plus loin, et comme il n'tait pas un  se contenter de peu, s'tant
mis, avec sa soeur Mabel,  lire du franais, ils allrent tous deux au
meilleur et au plus difficile.

Ai-je jamais entendu l'un de mes compatriotes parler de Molire et de
Racine, comme Beardsley, de Racine, surtout, qui reste obscur aux
trangers? Et il rcitait les choeurs d'_Athalie_ et d'_Esther_ comme
des prires. Il vivait dans le dix-septime et le dix-huitime sicles.
On sait qu'il songea  traduire les _Confessions_,  crire un ouvrage
sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_. Il tudia 
fond George Sand, Chateaubriand, Balzac. Il connaissait les personnages
de _la Comdie humaine_ comme des membres de sa famille.

Nous passions des heures dans sa chambre o Charles Conder excutait ses
ingnieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d'or_. Conder voyait
en Dieppe un dcor pour tous les actes de la _Comdie Humaine_; il
n'tait alors question que de Balzac; et dans ce petit monde o certains
taient  peine capables de dsigner par son nom un objet dans un
magasin, Balzac tait discut comme par des lettrs franais. Gautier,
Baudelaire, Verlaine furent les autres dieux de Beardsley.

La _Dame aux Camlias_ prenait  ses yeux de malade une importance
spciale, il la parait de sa propre posie. Il exigea que je le menasse
 Puys chez Alexandre Dumas, bien touchante visite o le romancier, qui
n'aimait pas les trangers, fut conquis par le charme juvnile du
visiteur dont je traduisais au cours de l'entretien les questions et les
habiles compliments. Mrs. Mabel Beardsley-Wright doit avoir encore, sur
quelque rayon de sa bibliothque, le volume de la _Dame aux Camlias_
que Dumas offrit  Aubrey, et prcd d'une belle ddicace.

Mais me voici tent de conter mes souvenirs et, pour ce, suis-je dans
l'embarras, car c'est une prface qu'on m'a fait l'honneur de me
demander. D'abord, je m'en tais rjoui, mais une prface pour _Under
the Hill_ serait l'entreprise d'un homme de lettres!... Cependant, comme
on m'assura que tout ce que je savais de l'homme mriterait d'tre dit,
ma mmoire  contribution fut mise.

Des souvenirs surgirent en foule et pendant quelques jours je revcus
par la pense avec le cher garon dont j'avais fait la connaissance,
deux ans avant sa mort, dj atteint d'un mal qui ne pardonne pas, mais
encore enthousiaste et brillant  ses heures de rpit. J'voquais nos
journes de flnerie ou de travail, les bavardages que nous avions
ensemble le matin sur la plage, au milieu des baigneurs; l'aprs-midi,
en arpentant les pelouses de la rue Aguado, et  l'htel des trangers
o sa mre, bonne et tendrement inquite, attendait toujours, regardait
son fils en frmissant, quand nous rentrions d'une promenade trop
fatigante pour lui.

J'avais dj rdig ces souvenirs quand je repris le livre d'Arthur
Symons sur mon ami: je ne faisais que rpter des choses si bien dites
avant moi! En effet nous passmes, Symons et moi, l't de 1895 
Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le voyions  chaque instant; une
perptuelle agitation et la terreur de la solitude lui faisaient saisir
le moindre prtexte d'abandonner les dessins dont il avait la commande,
seules ressources pour faire vivre une famille qui dpendait de lui. Et
Aubrey n'avait pas des gots modestes! Il venait nous chercher ou nous
le rencontrions dehors, portant sous son bras la vieille reliure Louis
XIV de maroquin rouge  fers dors, qui lui servait d'enveloppe pour ses
notes crites. Symons et moi tions les auditeurs attentifs de ses
boutades et des paradoxes d'une libert telle, qu'il les faudrait dire
en latin. Peut-tre, en ma qualit de Franais, ai-je t plus touch
que Symons par l'tranget du personnage et m'apparut-elle plus
exceptionnelle, si habitu que je sois  l'humeur britannique, 
l'excentricit anglo-saxonne. Le dcor de notre vieille ville normande,
si provinciale, en dpit de son Casino et de ses bains cosmopolites, o
je vis passer tant de curieuses figures depuis trente ans; la lumire de
cet endroit o s'coulrent toutes mes vacances, mettaient en un vif
relief la silhouette du fin artiste, de cet lgant et anguleux dandy
encore tout imprgn de la forte odeur de Londres.

Son visage maci prsentait un nez fort busqu et trs osseux, entre
deux petits yeux perants, couleur de noisette, sous des cheveux de ce
blond acajou dit auburn, que sparait en bandeaux, sur un front bomb,
une raie soigneusement faite. Deux grains de beaut me semblaient
arrondis par lui comme des mouches. Il ressemblait au jeune hros du
_Mariage  la mode_ de Hogarth. Toujours vtu, le jour, d'un costume
gris clair, une fleur  la boutonnire, gant, il tenait verticalement,
par le milieu, une grosse canne de jonc dont il frappait le sol pour
scander ses phrases et affirmer ses paradoxes. Il avait de l'esprit de
mots  la franaise, un langage recherch, des faons crmonieuses. Un
peu vot, il tchait de redresser sa haute taille dans un sinistre
effort de ne pas paratre malade. La maladie lui faisait horreur, et ds
que le sourire retombait, son expression devenait poignante. A la
moindre brise, il s'enveloppait d'un plaid de voyage ou dans un
mac-farlane dont les ailes gonfles par le vent du large le faisaient
ressembler  une norme chauve-souris.

Beardsley vint sonner  ma porte, accompagn par des amis qui ont dj
presque tous disparu et dont certains--lui le premier--auraient  peine
atteint  la maturit aujourd'hui.

Le bon gant Fritz Thaulow--mort, lui aussi--vivait  Dieppe avec son
heureuse et blonde famille. Il ouvrait sa maison aux artistes de
passage. Thaulow et Charles Conder me prsentrent le groupe d'Anglais
que le mme bateau avait amen. C'tait le pote Alfred Dowson, bohme 
la Verlaine, qui fut vite enlev, aprs avoir sign de beaux vers;
c'tait Arthur Symons et quelques autres, suivis de l'diteur Smithers,
 l'ternel gibus, au nez rouge d'Agoust et flanqu d'une demoiselle de
bar ensevelie sous un immense chapeau de plumes. On aurait dit une
troupe venue sur le continent pour une Bank Holiday. C'taient pourtant
les rdacteurs et les principaux artistes du magazine _Savoy_, dont
j'attendais avec impatience chaque nouveau fascicule  la couverture
rose et pare d'un dessin d'Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens
s'ingniaient  scandaliser leur pays et n'auraient recul devant rien
pour se signaler.

Intressante poque de l'histoire artistique et littraire de
l'Angleterre: 1895. Le long rgne de la pieuse et svre Victoria,
impratrice des Indes, dcline. Burne-Jones vient d'tre cr baronnet;
Whistler commence  faire cole, aprs ses batailles livres  la
Grosvenor Gallery, o les snobs se pment de confiance devant toute
oeuvre que refuse la Royal Academy, et recueillie par Comyns Carr. Oscar
Wilde, triomphant, se promne dans Piccadilly, un grand tournesol  la
main. Les opras de Wagner sont donns dans deux thtres  la fois o
se presse religieusement ce public d'esthtes, si bien croqus par
Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah
Bernhardt et Rjane jouent des pices franaises; George Moore clbre
Manet, Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de
ceux-l mmes qui n'ont rien lu de lui; William Morris, pote,
sociologue et tapissier, poursuit de sa haine l'acajou victorien et met
dans le home du bourgeois un ameublement dans le got des
prraphalites.

La socit anglaise se rveille d'un long sommeil et secoue son
indiffrence pour tout ce qui n'est pas le sport. Un nouveau snobisme va
la jeter dans les bras des artistes; elle attend un miracle et se
prpare  s'amuser d'autre faon que nagure. Dans cette aube
rafrachie, parmi les rvolts et les novateurs, voici venir le jeune
Beardsley. D'un pas mesur, il va, lgant et fluet, allonger
subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace,
d'o la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que
sa majestueuse indulgence ne s'accorde qu'aux Philistins. Beardsley,
grave et ironique, s'avance, tenant au-dessus de sa tte des plats et
des corbeilles chargs de paons, de poissons rares et de fruits
exotiques. Des parfums nervants fument dans des cassolettes. En
cadence, suivi d'un cortge de masques, de nains, de mauvais drles, il
prsente, en une bouffonne entre de ballet, des objets bizarres qu'on
dirait tirs du fourgon des rois mages, des mets  l'arome inquitant...
Aussi bien le chef qui en prpare les sauces et en dresse la parure,
ddaigne la cuisson classique des rtis nationaux.

Beardsley rnove la fantaisie anglaise, cruelle et potique, froide, ou
qui dissimule ses motions; il fait la chasse au sentimentalism d'un
art dsuet; il est cynique, gouailleur et pote  la faon d'un clown
shakespearien, exubrant tour  tour et retenu, amer dans ses clats de
gaiet.

Beardsley me rappelait un autre trs cher de mes amis, le candide et
mystrieux Jules Laforgue que j'avais vu dix ans plus tt passer,
toussant lui aussi et blme comme ce Pierrot qu'ils aimrent tous deux.
L'humour de _Under the Hill_ reoit un reflet lointain des _Moralits
Lgendaires_. J'imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans la
nuit lysenne, qui se saluent avec crmonie, dansent un grave menuet
dans un ple rayon de la lune, puis s'vanouissent comme deux ombres...

Ils ont beaucoup souffert et beaucoup ri tous les deux quand ils taient
parmi les vivants et si la mort n'avait pas si vite convoit ces deux
frles proies, l'un ne serait pas devenu le Chrtien, ni l'autre
l'amoureux candide et sanctifi qu'ils devinrent avant de nous dire
adieu. Beardsley et Laforgue furent les fleurs de bitume de deux
grandes capitales modernes. Laforgue, quoique provincial du Midi,
incarne le gavroche parisien de l'heure inquite qu'il vcut. Quant 
Beardsley il est un blackguard de Londres, le vrai cockney au rire
bref et qui retombe dans une morne tristesse aprs les bonds d'une
gaiet de parade foraine.

On ne peut dire de lui: Il n'eut pas le temps de s'exprimer; que
serait-il devenu? En quelques annes, comme suivant la marche rapide de
l'aiguille sur le cadran, il donna, haletant mais avec mthode, tout ce
qu'il avait peut-tre en lui. Il eut la chance, dans ce temps de fbrile
course au clocher, de choisir sa piste et l'arabesque qu'il y tracerait.
L'enfant prodige des soires de Brighton, le petit pianiste faiseur de
_Christmas cards_ et de _Menus_  l'aquarelle, trouve  quinze ans sa
formule.

lve de Burne-Jones, admirateur de Leighton, il fut l'un des premiers
qui les rapprochent de Whistler--c'tait alors marier le feu  l'eau.
Les deux Acadmiciens donnrent  Aubrey sa vision tout anglaise de
l'antiquit classique, de la Renaissance italienne; Whistler lui rvla
les estampes japonaises, le pittoresque et le style qu'un artiste peut
mettre dans les costumes contemporains; puis Beardsley alla, avec
Conder, aux grands sicles franais; son got du grotesque moderne et
du masque fit le reste. Il dforme les gens de son temps, les habille 
l'antique ou  la Louis XIV, les dvt ou les pare d'atours emprunts,
mais leurs gestes sont d'aujourd'hui, comme les personnages des romans
d'Henri de Rgnier. Les salles bizarres et les jardins fantastiques o
ces comdiens minaudent, en des galanteries poudres, donnent sur la rue
bruyante de hansom cabs et d'omnibus. Ses dessins sont prts  tre
agrandis en affiches pour les murs de Londres. Malgr les paraphes et
les prciosits calligraphiques dont il la charge, son criture, mme de
loin, reste lisible et se reproduit bien. Beardsley, l'inventeur du
blanc et noir[8] est stimul par la feuille de papier; le graveur
hraldique et l'imagier mdival prtent leurs moyens exacts au caprice
du jeune dcadent. Ce satiriste irrespectueux n'est pas peintre, mais un
matre _en blanc et noir_, c'est pour l'imprimerie qu'il travaille.

  [8] Le blanc et noir, dont je parle ici, est celui dont la mode nous
    est venue peu avant la guerre, dans les toilettes et l'ameublement,
    et qui, en 1918, apparat sur la scne dans la Revue du Casino de
    Paris--chambre  coucher de Mlle Gaby Deslys.

L'illustration et l'affiche ne sont-elles pas l'art mme de ce temps?
disait souvent Beardsley, que les tableaux ennuyaient un peu.

Il ne fit pas de peinture  l'huile, mais projeta d'en faire quand il
tait avec moi. Qu'aurait t sa peinture? Un jour, le sachant tent par
ma bote  couleurs, je le laissai seul dans l'atelier du Bas-Fort-Blanc
dont la baie laisse voir les rochers o les enfants pchent la crevette.
C'tait un aprs-midi glorieux d'aot. Je partis en promenade afin de ne
le dranger pas. Quand je rentrai, la grande toile que j'avais mise  sa
disposition tait couverte d'un trs beau dessin au fusain que je ne me
console pas encore d'avoir vu effacer d'un coup de gant. C'tait un
pisode rapport par George Sand: Liszt marche dans la campagne,
s'enfonce dans un champ de pavots dont les ttes sont pour lui autant
d'instrumentistes. Le musicien inspir brandit sa canne comme un bton
de kappelmeister et bat la mesure, croyant conduire un orchestre
innombrable.

Ce fantastique personnage aux longs cheveux boucls, coiff d'un feutre
mou, avait un geste superbe; en vrit, le bton dirigeait une symphonie
macabre, et l'on et dit qu'il voult faucher ces ttes aux corolles
impertinentes de fracheur. Tout ce que faisait Beardsley exhalait
l'odeur de la mort.

Je ne le connus qu'affaibli et se prparant  prendre cong de nous,
implorant avec rsignation le Crucifix qu'avait mis entre les doigts
moites du malade un prtre catholique. La Foi rendit moins dchirantes
ses rveries de jeune condamn,  la porte du cimetire.

Je le surpris souvent pench sur sa table, dessinant dans sa chambre
d'htel; il tait rentr las de ses marches d'un bout  l'autre de la
terrasse du Casino. Gris des flonflons du bal et du bruit des Petits
chevaux dans lequel _Under the Hill_ fut crit presque en entier, il
revenait sagement  son ouvrage command, attendu par ses diteurs.
Travail appliqu, minutieux, sans ratures, conduit comme celui d'un
moine enluminant une page de missel. Ainsi courb sur la feuille de
papier bristol, des petites plumes d'or, des grattoirs rangs avec
ordre, Aubrey accomplissait une tche au-dessus de ses forces, sous le
regard du Christ accroch au mur. Ce nouveau Tannhuser tait obsd par
des visions du Venusberg, de la bacchanale dont les cuivres et les
tambourins vibrant dans ses oreilles, ramenaient sur ses joues deux
taches de sang. Il y a comme la dformation d'une cagoule de frre de la
Misricorde, dans certains de ses personnages ambigus, arlequins,
dominos qu'il faisait rder dans ses mascarades, o ils rpandent une
odeur de cadavre et l'pouvante de l'Enfer. Ces crations sont autant de
doubles de sa personne.

Mme affaibli, comme il l'tait en 1895, et tenaill par l'effroi du
lendemain, son imagination d'illustrateur tait follement libertine,
hante de monstres aux gestes douteux, qui offrent  la malveillance
toute libert de graveleuse interprtation. Les amateurs ne furent
indulgents que pour les lgres vignettes de la _Mort d'Arthur_, et son
premier public devait tre bien peu naf, car il attribua un sens
obscne aux moindres dtails des dessins parus dans le _Savoy_ et dans
le _Yellow Book_; on voulut dcouvrir des intentions et des symboles
jusque dans les fruits et les fleurs de la si curieuse Madone, peut-tre
le chef-d'oeuvre de Beardsley. Tant de choses taient contes sur sa vie
prive, et il s'tait volontairement cr une telle rputation de
dprav et de blasphmateur, qu'on le voyait toujours plus ou moins
clbrant une messe noire. On pouvait se demander si la ferveur du
catchumne n'tait pas trop souvent attise par le souffle des satyres
et des dmons. Il ne s'expliquait point sur sa pit et demeura plein de
retenue, la seule fois que je lui avouai mon malaise  ce sujet.

Il y eut vers les annes quatre-vingt, beaucoup de conversions 
Londres. Ce fut une mode et un engouement dans le monde des arts,
d'embrasser le catholicisme au moment o s'achevait la surprenante
cathdrale byzantine, le plus bel difice moderne de la ville sinon la
plus belle glise leve de nos jours; thtrale, sombre--elle n'tait
pas encore revtue de ces mosaques  fond d'or, des marbres et des onyx
sous lesquels doit disparatre sa paroi de briques, mais elle tait
pleine d'encens et d'une mise en scne somptueuse. Ce temple dont les
coupoles rappellent le dcor de _Parsifal_, attirait ceux que le culte
protestant rebute par sa froideur. Amfortas et la dmoniaque Kundry
semblaient se cacher derrire les piliers de la nef. Aubrey trempait son
doigt dans le bnitier de la basilique, au retour de ses randonnes
nocturnes. Pour d'aucuns, le plaisir est d'autant plus vif qu'il sera
suivi de prires et de repentir; l'Anglais imagine volontiers l'ombre du
pasteur rdant dans la ruelle du lit comme une menace.

Je rejoignis Aubrey dans l'automne 97,  Paris, avant son dpart pour le
Midi, o il devait hiverner. Il tait descendu  l'htel Foyot, au
milieu du Quartier Latin, dont il tait si curieux. Nous dnions parfois
ensemble dans le restaurant. Les lumires et les conversations de nos
voisins de table lui communiquaient une passagre excitation,  peine
suffisante pour chasser pendant quelques secondes ses lugubres visions
de mort. Il tenait alors les propos qui m'aidrent  le mieux
comprendre. C'est un crivain, surtout, qu'il ambitionnait d'tre;
apparemment chez lui, une sorte de coquetterie. Sa passion pour l'art
franais du XVIIIe sicle tait alors dans toute son intensit et
l'influence de notre littrature le dominait. Notons que les meilleurs
artistes anglais, depuis un quart de sicle, ont subi l'influence
franaise, comme nos romantiques de 1830 celle de l'Angleterre.

Si l'on tablit aisment sa gnalogie artistique et si son oeuvre de
dessinateur se suffit  elle-mme, telle qu'il nous la laisse, qu'est-ce
donc qu'il souhaita d'tre comme crivain? Il m'a parl de longs pomes
qu'il comptait crire, qui eussent tenu de Dante, de la _Lgende Dore_
et de Choderlos de Laclos! Il tait de cette gnration crbrale
raisonneuse, trop instruite de ce qui a t fait avant elle, qui ne
voyait la nature qu'au travers de l'art, et dont la spontanit fut
retenue par le poids d'une trop lourde chane de souvenirs. Surtout
avide de jouir vite et beaucoup,--trait commun  la plupart des Anglais
d'alors,--Beardsley n'tait attir dans la vie que par ce qu'elle a
d'excitant, de brillant, de rare et par le grotesque, le monstrueux, le
comique. Le commun des tres et des choses tait inexistant pour lui. La
piti n'tait pas son fait; mais il faut attribuer  son tat physique
une part de son gosme. Il tait personnel et d'une faon presque
risible, tant il y avait de l'enfant chez lui. Je me rappelle qu'il
disait: Ce dont j'aurais besoin, ce serait d'une bonne nourrice qui me
dorloterait. Et il avait pourtant avec lui son excellente mre et sa
soeur Mabel, l'ex-compagne plus que complaisante de ses heures de joie,
alors esclave de ses caprices funbres, et s'ingniant  rendre plus
douce sa longue agonie. Une fois je le vis encore,  Londres, plus
faible et plus creus, et me disant: Je ne puis plus me supporter chez
moi! J'irai jouer  Monte-Carlo. Les mdecins le firent voyager. Il
voulait aller  Venise, tudier Longhi.

Aubrey, chass par le climat de son pays, passerait l'automne  Paris,
o il avait tant souhait de venir  ses dbuts. Les bouquinistes des
quais de la Seine l'occuprent, les plaisirs auxquels il ne prit point
part, mais qu'il devinait autour de lui, lui donnrent l'illusion de
l'activit et de la vie brillante. Chaque jour, c'tait un nouvel
ouvrage dont il tablissait les plans. Il notait des phrases dtaches
d'abord, des mots d'esprit, comme les motifs dont un musicien composera
une partition. Avant de composer son grand pome dantesque, il voulait
faire des essais en prose, dont les sujets avaient beaucoup d'analogie
avec ceux des _Moralits lgendaires_; sachant qu'il ne connaissait pas
Laforgue, je m'interdis de les lui signaler. Si affectueux qu'il ft
pour moi et quelques autres amis, je dois  la vrit qu'il n'y avait
pas dans les belles histoires qu'il voulait conter, l'motion et la
tendresse humaine de Laforgue. Je n'y distinguai jamais une philosophie,
une doctrine--et, pourtant, l'heure avait sonn, pour lui, des
rflexions graves. Mme dans ses livres, il est probable qu'il et t
un pur et simple amant de la forme et de l'art pour l'art. Peut-tre,
aprs tout, craignait-il de se faire trop connatre, peut-tre se
dissimulait-il, par artisterie.

Celui qui doit vivre peu de temps a le droit de beaucoup garder pour
soi-mme: Beardsley s'arrtait en route pour tout voir et peut-tre trop
souvent pour en rire. Il y a assez de beaut autour de nous, et de
hideur aussi, pour se rjouir ou se moquer avant d'atteindre le terme,
ou que la lassitude ne vienne; mais l'ironie est l'esprit des tres
tristes. Le dgot ne vint pas au pauvre Beardsley, car les dernires
lettres que je reus de lui rvlaient une curiosit de plus en plus
vive, et il ne croyait plus  son mal. Il mourait.




QUELQUES NOTES SUR MANET.

_Pour George Moore._


Une vieille amie de Mme Manet mre me montrait une photographie: la
_Charlotte Corday_ de Tony-Robert Fleury, fils d'une autre de ses
camarades d'enfance. Mme X... me proposait cet exemple:

--Regarde! Au moins, cela, c'est distingu! Ce n'est pas comme ce pauvre
douard! Il est bien gentil garon, douard; mais ce qu'il fait est si
commun! C'est pnible pour une femme comme Mme Manet, d'avoir un tel
fils. Voil le portrait de ses parents; on dirait deux concierges!

Pourtant cela me semblait trs beau,  moi! J'aimais la tte fine de
cette bourgeoise en bonnet  rubans, debout  ct de son vieux
magistrat de mari, renfrogn, l'air furieux et ttu, sous sa calotte de
soie brode de grecques, et  gland.

Mon pre me dit une fois:

--Oui, c'est drle, cette peinture! _Il y a quelque chose l dedans._
J'ai t en pourparlers pour acheter  douard son _Djeuner sur
l'herbe_, il y avait un panneau de mesure, dans notre salle  manger. Ta
maman a craint la nudit de la baigneuse. Aprs tout, elle avait
peut-tre raison; mais on aurait pu mettre ce tableau de ct, et tu
l'aurais eu pour toi, plus tard, puisque tu aimes cette peinture. Je
crois que tu n'as pas tort.

Il est au Louvre, aujourd'hui, grce  Moreau-Nlaton.

Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans
l'atelier de Manet, son premier atelier de la rue Saint-Ptersbourg, et
qui donnait sur le pont de l'Europe, en plein midi. C'tait un salon 
boiseries brunes et dores, un rez-de-chausse de dentiste. Sur le mur,
une toile reprsentait M. et Mme Astruc, jouant de la mandoline. Nous
tions convis  voir un portrait de Desboutin, et de son fameux lvrier
rose; mais je me rappelle,  droite du personnage, une chaise de jardin,
verte, et d'un genre appel X, qui m'avait beaucoup frapp: il n'y en a
plus trace dans la toile, telle qu'elle existe aujourd'hui.

Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis sur le chevalet, _le Linge_,
tout frais alors, et si blouissant de clart, d'un bleu si vif et si
gai, qu'on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne se plombe!
A peine quelques annes, et un tableau, le plus brillant, est dj
calcin, dtruit. Nous admirons des ruines, des ruines d'hier. Vous ne
savez pas ce que fut _le Linge_,  son apparition! Je croirais devoir
m'en prendre  moi-mme, ou  dplorer l'tat de mes yeux si, depuis
cinq ans, je n'avais assist  la destruction d'un chef-d'oeuvre, _le
Trajan_ de Delacroix, au muse de Rouen. Je l'ai vu se ternir, se
craqueler, et maintenant, il n'est qu'une bouillie brune. Chez Raymond
de Madrazo, une copie qu'il fit vers 1860, de l'_Entre des Croiss 
Constantinople_, et peignit sur pltre, perptuera le souvenir d'une
palette claire dont les jus de Delacroix ont corrompu la pte.
L'_Entre des Croiss_ fut un bouquet de fleurs.

Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu'envahissait le
soleil? Est-ce l que furent achevs _le Linge_, _le Chemin de fer_,
_Argenteuil_? L'cole du plein-air, se tenait souvent  l'intrieur.

_Le Bal de l'Opra_, _Le Bar_ furent peints dans l'atelier, sans que
Manet prtendt mme de donner l'illusion d'un effet du soir: cela au
moment o Zola professe le ralisme, ce romantique, oui, la _vrit
crue_! Or, Manet n'est ni un romantique attard et dform par le
naturalisme de Zola, ni un raliste, mais un peintre classique; ds
qu'il met une touche de couleur sur une toile, il pense toujours  des
tableaux, plus qu' la nature. Ce n'est pas un excs de ralisme qui
le faisait passer pour _vulgaire_, mais la _distinction_ de son style et
sa vision trop spciale pour tre apprcie tout de suite.

Leur vieille amie n'aurait pas trouv _commun_ le portrait du pre et de
la mre de Manet, si Manet et t un peintre faible et vulgaire.

                                   *

                                 *   *

On connat le visage de Manet, ce joli homme blond, gracieux, lgant, 
la cravate Lavallire bleue,  pois blancs. Un agent de change? Un homme
de cercle? oui, charmant, spirituel, aimable, souriant. Sa voix un peu
enroue avait des caresses, sa parole, l'accent du gamin de Paris.

Qu'il ft un artiste, mettait dans l'embarras ses familiers, qui
l'aimaient, mais l'admiraient peu et ne savaient quelle attitude choisir
quand il leur fallait s'exprimer sur son compte, ne prenant pas le
peintre au srieux. M. Degas qui, depuis, a souvent rpt: Nous ne
savions pas qu'il tait si fort!, M. Degas parlait de lui avec une
ironie malveillante. Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?. Il
tait trop connu et l'on ne pouvait le lui pardonner, mme sur les cimes
altires o M. Degas construisait son aire.

Manet, lui, tait ici-bas, beaucoup plus modeste, plus humain, sensible
 la critique comme les autres, ambitieux de mdailles, de dcorations.
Il dsirait faire des portraits de jolies femmes, et plaire. D'un autre
artiste qui aurait fait de la peinture comme la sienne, Manet et
peut-tre parl comme ses amis parlaient de lui.

                                   *

                                 *   *

Une sance: Mlle Suzette Lemaire pose pour un pastel; Manet peine, se
courbe, se retourne vers le petit miroir qu'il tient  sa gauche, et o
se reflte, inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut
prouver  Mme Madeleine Lemaire qu'il peut faire concurrence  Chaplin,
le matre portraitiste de ces dames. Il croit enjoliver, flatter, il
choisit les roses les plus tendres, fond les couleurs du pastel. Il
efface, recommence: le model est de plus en plus raboteux, le noir
domine, cerne les contours. C'est un corbeau! dit Aurlien Scholl.
Vous tes dur, pour les femmes!

                                   *

                                 *   *

Manet ne travaillait gure que pour le Salon. Les tableaux qui restent
de lui sont _ses Salons_ ou des projets de Salons abandonns. Il fit
relativement peu d'tudes, presque pas de dessins ou de croquis; ses
petites natures mortes de fruits, de fleurs trs soignes taient encore
des tableaux par lesquels il esprait tenter les marchands. Ses
esquisses sont des tableaux arrts en route. Sans commandes, sans
acqureurs, sans dbouchs, disait sa mre, il peignait cependant,
parce que peindre est sa fonction sur terre. Les dfauts qui
cartaient de lui le public taient ses qualits essentielles, la
fatalit de son don. Et il voulait tre un portraitiste _agrable_!

Ses chefs-d'oeuvre manqus se couvraient de poussire, dans une soupente
o personne ne songeait  les retourner, car on n'allait chez lui que
pour la conversation. On croyait qu'il cherchait quelque chose, que
d'autres plus habiles trouveraient. On croyait qu'il donnait des
ides dont les plus habiles tireraient parti. Au contraire, il prit
les ides des impressionnistes, tout en restant, inconsciemment,
peintre de muse. Il fut, avec Courbet, le dernier peintre de tradition.
Au lieu d'tre un _prcurseur_ il tait un _aboutissant_. Il n'y eut
peut-tre jamais d'artistes plus incompris, plus mal dfinis de leur
vivant: incompris des autres, et de lui-mme. Et un _amateur_, dans le
vrai sens du mot; clbre pour des thories qu'il n'avait pas, mais que
des journalistes et des littrateurs formulaient pour lui un peu par
blague, ou par intrt, comme Zola. La noblesse de ses oeuvres les plus
sommaires--non pas lgres, car elles ont toute une singulire
pesanteur--chappait encore, mme  M. Degas, un autre _amateur_, mais
aussi _intellectuel_ que Manet l'tait peu.

                                   *

                                 *   *

En dehors du Louvre, Manet ne connut gure que l'Ile de France, le
paysage des bords de la Seine dans la banlieue, les villas blanches et
roses, les plates-bandes fleuries de graniums, autour d'une boule
miroir; les bancs verts et les arrosoirs, les canots  voile sur la
rivire, chez lui la riche qualit de la pte et la nervosit de son
pinceau, son dessin surtout, donnent le style et la noblesse des
matres, aux choses que les impressionnistes ont dilues dans
l'atmosphre. Sa touche est brusque et rflchie  la fois. C'est avec
un soin extrme qu'il borde sa pte soigneusement applique. Tandis
que Courbet beurrait au couteau  palette, un beau ton qui bientt
noircit, Manet se sert de pinceaux de martre, ou de brosses carres,
fines; et si tout ce qui vient de sa main est _pein_, on dirait
pourtant d'esquisses; la fracheur de ton d'une premire heure d'bauche
n'est salie ni par ses dessous, ni par les demi-ptes qu'il accumule; il
sait _reprendre_ sans que se fane la fleur de sa palette.

Et je ne l'ai vu peindre que lorsqu'il tait dj malade,  la fin de sa
vie, longtemps aprs sa priode espagnole, qui fut le beau temps. Il
gardait encore sa matire drue et comme conserve dans un appareil
frigorifique. On ne respire pas dans ses tableaux, qui ne sont que de
la peinture.

Ces souvenirs sont du second atelier de la rue Saint-Ptersbourg. J'ai
vu peindre _le Pertuiset_, _le tueur de Lions_; _Jeanne_; _le Bar_. Les
ractions chimiques qui se produisent dans ces tableaux-l tiennent du
prodige: la violence et la crudit des couleurs furent d'abord presque
inharmoniques. Les colorations se calment en prenant la patine de
l'mail (tels _le Pertuiset_, _Jeanne_ et _le Bar_). Les tons de la
lourde pte se sont harmoniss et clarifis _comme des glacis_. Les gris
actuels du _Pertuiset_ furent des violets fouetts de rose; les chairs
taient rouges comme la tomate, le paysage tait fait de carmin, de
lilas vineux et de verts bleuts assez dsagrables. Le temps travaille
_pour_ Manet et _contre_ les autres peintres modernes.

Aprs des sances laborieuses, mais courtes, Manet, vite fatigu, allait
s'tendre sur un canap bas,  contre-jour sous la fentre, et
contemplait ce qu'il venait de peindre, en tordant sa moustache, ayant
le geste d'un gamin qui dirait: Chic! chouette! On riait; on le
menaait des foudres du jury, il se ferait encore recaler au Salon. Il
ne s'en dsolait plus, parce qu'alors son nom tait un drapeau; il
tait chef d'cole, sans cole. Il tait soutenu par un parti qui se
servait de lui comme d'un candidat auquel on fait signer des professions
de foi rvolutionnaires, pendant la priode lectorale, pour ouvrir la
voie  d'autres plus srieux.

                                   *

                                 *   *

Le deuxime atelier de la rue Saint-Ptersbourg fut le sige de grandes
runions politiques. Il recevait le jour du nord, il tait banal et
froid, au fond d'une cour qu'habitaient de nombreux artistes;  ct,
c'tait celui d'Henry Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait
de la trompe, jouait du tambour et amusait tout le monde avec son esprit
de sous-officier tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet,
quelques pots de fleurs et des bacs verts avec des lauriers, comme  la
terrasse des restaurants de ce temps-l. Une grande promiscuit rgnait
entre voisins, mais aprs la sance, tout le monde avait rendez-vous
chez Manet.

Je le revois s'appuyant sur une canne plombe, se tenant difficilement
en quilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il tait vain de son joli
pied, chauss de bottines anglaises; il tait souvent vtu d'une
Norfolk jacket  plis et  ceinture, comme un sportsman anglais. Il
dtestait le genre rapin. Dans un coin,  droite de l'entre, affals
sur un divan rouge, Albert Wolff, Aurlien Scholl, des boulevardiers et
des demi-mondaines l'entouraient. Charles Ephrussi et quelques
financiers isralites commenaient  acheter ses pastels, non qu'ils
jugeassent la peinture de Manet digne de figurer  ct des gouaches de
Gustave Moreau, sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aimait
Manet et puis on ne savait pas, aprs tout, ce que rservait l'avenir.
On pouvait tenter le coup!...

Emmanuel Chabrier faisait des mots. Manet adorait les calembours, dont
la mode est si passe. Vers cinq heures, on pouvait  peine trouver
place auprs de l'artiste. Sur un guridon de fer, accessoire qui
revient souvent dans l'oeuvre de Manet, un garon servait des bocks de
bire et des apritifs. Les habitus montaient du boulevard tenir
compagnie  leur camarade, qui ne pouvait plus descendre au caf de
Bade.

Un jour, Manet me dit:

--Apportez une brioche, je veux vous en voir peindre une: la
nature-morte est la pierre de touche du peintre.

J'ai encore chez moi la petite toile que je barbouillai sous ses yeux et
dont il parut content.

--Cet animal-l, dit-il, il vous fait une brioche comme pre et mre!

La toile est date 27 octobre 1881, 77, rue Saint-Ptersbourg.

                                   *

                                 *   *

Je crois bien que si Manet approuvait les intentions de Czanne, c'tait
plutt pour un maniaque qu'il le prenait. Je portai chez Manet les
paysages et la nature-morte (pommes rouges et pot au lait en fer-blanc)
que j'avais achets chez Tanguy, convaincu qu'il aimait, comme Renoir,
la raret de leur pte et de leur ton, comme d'un mail ou d'un fragment
de poterie persane. La forme mme m'en paraissait curieuse. Manet me
dit:

--C'est de la peinture, comme la musique de Cabaner[9] est de la
musique. Et il se tourna vers Chabrier: n'est-ce pas, Emmanuel?

  [9] Cabaner, musicien bohme et excentrique qui avait alors, 
    Montmartre, une rputation analogue un peu  celle de M. Erik Satie,
    avant qu'on rendt justice  ce pr-debussyste.

Pendant les deux ans que j'ai frquent Manet, il jouissait d'tre le
chef d'une cole dont se rclamaient Gervex, Duez, Bastien Lepage, Roll,
et autres peintres de plein air et dont le succs allait grandissant
au Salon. Il avait vers eux les yeux plus souvent tourns que vers
Renoir, Monet, Pissarro, ou Degas, dont l'acharnement spirituel le
torturait. On tait trs simple dans ce temps-l. Quel serrement de
coeur quand j'entendis: Il tait plus grand que nous le croyions!
consenti par M. Degas, alors qu' cinquante ans, Manet s'en alla dans un
corbillard o tait pingle une croix de la Lgion d'honneur. Opinion
trop tardive et qu'on ne se permit qu'en allant au cimetire de Passy!

L'atelier du 77, rue de Saint-Ptersbourg n'tait gure, comme l'on
voit, celui o l'on se figure un matre dont le nom remplit la fin du
XIXe sicle et le commencement du XXe: Hangar  vieilles toiles oublies
alors, roules pour la plupart, il ressemblait  ceux o mes camarades
faisaient semblant de travailler, mais recevaient des femmes. Quelques
rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, o appuya ses mains la
fille au corsage bleu du _Bar aux Folies-Bergre_; quelques vases 
fleurs, des litres, des fioles  liqueurs, quelques bouteilles de
champagne sur une table o s'assirent les deux amoureux de _chez le pre
Lathuile_; le miroir  pied de _Nana_, un tub de zinc. Sur des
chevalets, quelques pastels, dont George Moore et Mry Laurent, l'amie
de Henry Dupray et de Mallarm, visiteuse quotidienne de Manet, 
l'heure o l'on vient bavarder et rire. Sur les chaises, un corsage de
soie, un chapeau, qu'aprs le dpart du modle, Manet copie avec effort
et application pour le faire tenir sur la tte.

--Un chapeau haut de forme, c'est ce qu'il y a de plus difficile 
dessiner, disait Manet.

Celui d'Antonin Proust fut bien recommenc vingt fois en ma prsence! Je
me rappelle la robe de _Jeanne_ et son ombrelle tranant longtemps 
ct des rhododendrons fans qui avaient servi de fond; et combien
diffrente du modle tait l'interprtation de Manet! Le matre me
disait:

--N'est-ce pas, c'est bien a? C'est soyeux, riche, _c'est bien d'une
lgante_?

Et son gentil geste du bras, comme fauchant l'air, et la main droite
faisant claquer ses doigts, donnait plus d'autorit  une voix affaiblie
de malade. Il y avait peu de gne, peu de respect, trop peu, autour de
cet ami qu'on aimait, mais qu'on ne pouvait dcidment pas prendre au
srieux, sans doute  cause de sa gentillesse. Marcel Bernstein, le pre
d'Henri, Manet une fois mort, me donna le _Moine en prire_ en change
d'une pochade de Daubigny.

--Eh! l, l'amateur! Voil qu'il file avec son cadre sous le bras...!
Allez donc dire aux marchands que ce n'est tout de mme pas plus mal que
Duez... et Manet riait de me voir emporter une tte au pastel, Mry
Laurent coiffe d'une toque de lophophore, vtue d'une jaquette grise
garnie de skungs; comme j'avais obtenu que mon pre achett pour moi
cette jolie chose.

Je regrette de n'avoir pas mieux connu l'excellent Manet, de ne pas lui
avoir parl avec la tendresse et la vnration qu'il mritait. Mais
peut-tre prfrait-il alors,  ma rserve silencieuse de petit jeune
homme bien dress, la camaraderie libre et gouailleuse qui me choquait
tant chez les autres. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon
peintre, jadis, mais d'intelligence trop limite, et qui ne travaillait
plus que pour le commerce, paraissait le pontife dans ce milieu artiste,
un pontife au chapeau pench sur l'oreille, type de prfet du second
Empire, ou de colonel de cavalerie en goguette.

Fanfin avait une affection fraternelle pour Manet, mais... distante et
effraye! Il ne se serait pas risqu au 77, rue de Saint-Ptersbourg. Il
avait t quelquefois, jadis, chez M. et Mme Manet aux sances de
musique de chambre, que donnait le vieux magistrat; Mme douard Manet ne
paraissait jamais  l'atelier qui tait, selon elle, une annexe du caf
de Bade. douard, dans son antre, n'tait plus le fils de M. et Mme
Manet. Celle-ci disait:

--Pourtant, il a copi la _Vierge au Lapin_, de Tintoret, vous viendrez
voir cela chez moi, c'est bien copi. Il pourrait peindre autrement;
seulement il a un mauvais entourage!... S'il pouvait, au moins, peindre
des portraits comme Tony-Robert Fleury!

douard n'aurait pas demand mieux, peut-tre, mais avec le caractre,
le dessin appuy et dur de ses ttes, c'tait malgr lui et  son insu
qu'il dfigurait ses modles et faisait des chefs-d'oeuvre.

M. Degas fut bless et cessa de voir son ami. Degas avait peint un
portrait double de M. et Mme douard Manet. Mme douard Manet, vue de
profil, jouait du piano. Manet coupa la toile en deux, supprima l'image
enlaidie de sa femme. Quant  la ressemblance de Manet, assis en boule
sur un canap, si j'en juge par une photographie de ce beau fragment,
c'tait la vie, c'tait l'homme que j'ai connu. _La femme au gant_ que
j'achetai 500 francs chez Durand-Ruel, en 1884, un monstre de laideur,
fut reconnue par un enfant de ma famille:--Ah! c'est la tante Aurore!...
dit-il. Les parents firent taire le petit sot: mais je sus que _La femme
au gant_ tait bien Mme de X..., clbre beaut du Second Empire, la
tante Aurore. Herr von Tschudi, qui la convoitait pour Berlin, me
disait:--C'est la Joconde franaise.

Si l'on aime la peinture de Manet, on l'aime comme Corot, comme
Tourgueneff, a crit George Moore, l'Anglais des Batignolles, ainsi
qu'on dsigna Moore quand Manet fit de lui l'tonnant pastel aux yeux
mauves, au teint vert de noy. Plus d'un quart de sicle aprs la mort
du peintre, Moore parle encore de lui comme si Manet venait de
disparatre; pour lui Paris est vide sans Manet et l'on n'y fait plus de
peinture.

                                   *

                                 *   *

Manet pasticheur?

Il n'y a pas deux tableaux dans toute son oeuvre, qui n'aient t
inspirs par un autre tableau, ancien ou moderne. Manet prenait
rsolument la composition d'une toile de matre, la traduisait  sa
faon, la recrait; les Espagnols dont il a t si impressionn dans sa
plus belle manire, il les pastichait avec une volont de faire des
tableaux de muse. Personne plus que lui n'a dmarqu, et personne
n'est plus original. Plus tard, influenc par Claude Monet, il fera du
plein air, aussi polychrome que ses premires oeuvres taient blanches
et noires; mais toujours et partout, la _touche_ est du Manet, sa pte
est unique; la maladresse, la prcision et la dcision  la fois du
pinceau n'appartiennent qu' lui. C'est _bien fait_ jusque dans le lch
apparent. Il y a une plnitude dans son dessin simplifi et gauche, il y
a une dformation dans le sens de la grandeur. Son model plat qui
supprime certains plans, donne une qualit unique  la nature-morte, aux
objets. Rappelez-vous le _Jambon_ sur un plateau d'argent, la _Botte
d'asperges_. On n'a jamais peint comme cela avant lui. Cela parat plus
simple et plus mystrieux que la pte de Chardin.

Du _Guitariste_ au _Linge_, une rvolution s'est opre chez Manet; on
croit  peine que les mmes yeux aient pu voir,  quelques ans de
distance, si diffremment. Toutefois, la main est reconnaissable. Toutes
mes prfrences sont pour la priode espagnole et surtout pour
l'_Olympia_ qui m'apparat comme une oeuvre sans rivale dans notre ge,
un rservoir de lumire, un soleil blanc dans la Salle des tats
qu'elle claire, avec son trange, mtallique beaut de chair, sa
_stylisation_ involontaire, sa sensualit moderne, baudelairienne--et
combien plus femme par la vie qu'elle dgage, que la _Matresse du
Titien_, ou que l'_Odalisque_ d'Ingres,  laquelle elle fait pendant, au
Louvre!

On a parl de Goya,  propos de l'_Olympia_ qui serait un pastiche de la
Duchesse d'Albe, nue sur un lit. Il existe aussi une Duchesse d'Albe en
costume de Maya; Manet a peint une Espagnole travestie en torero; le
_Balcon_ est compos comme un des Caprices de Goya. Nul doute que
Manet avait song  l'Espagnol dans ses scnes de Plaza et sa _Lola de
Valence_; mais je ne crois pas qu'il ait connu les originaux, ni qu'il
soit mme all en Espagne, et ses toiles sont trs suprieures  celles
dont il se serait inspir. Ses pastiches sont des crations aussi
originales que _le Linge_.

Un peintre de grand mtier peut s'inspirer, doit s'inspirer de ce qu'il
aime et le recrer  sa faon. Il y a des artistes sans nulle invention
ni personnalit, dont la manire n'voque le souvenir d'aucune autre
manire, et qui sont pourtant banals et sans intrt. L'originalit
rside moins dans la _conception_ que dans l'_excution_. Les moyens
sont _tout_ en peinture. Ingres a pill--puisque l'on dit ainsi--tout ce
qui lui semble en valoir la peine. Son admirable _Thtis_ est comme un
agrandissement d'une pierre grave antique du muse de Naples. Les
statues grecques, les miniatures persanes taient familires  Ingres.
L'_OEdipe et le Sphinx_ est fait d'aprs un patron trs frquent sur les
vases trusques. L'_OEdipe_ n'est-il pas cependant le tableau le plus
caractristique du matre franais?

C'est par la faon dont elle est faite que l'oeuvre de Manet s'impose
et vivra. C'est par son _mtier_[10] que Manet aurait d influer sur ses
contemporains. Or, de sa matrise de technicien, il n'tait pas
question, jusqu' ce que nous l'ayons dcouverte, beaucoup plus tard.

  [10] L'atelier de Vlasquez, que je possde, est un exemple curieux
    du _pastiche-original_ de Manet.

Nous voyons donc le mme fait se reproduire pour tous les peintres.
Certains hommes bnficient de l'heure  laquelle ils ont paru, d'une
circonstance fortuite de leur carrire; pourquoi le nom de Manet est-il
devenu une sorte de rfrence pour les impressionnistes et les
no-impressionnistes? Il n'a pas de parents dans l'art moderne. Claude
Monet combina une palette nouvelle, Manet crut l'emprunter. N'tant pas
thoricien, ses phrases coutumires sur l'art taient d'aimables
enfantillages; il parlait d'art comme un _communard_ amateur, de la
rvolution.




GUSTAVE RICARD[11]

  [11] Exposition de Ricard et de Carpeaux,  la salle du Jeu de Paume,
    15 mai-15 juin 1912. Article paru dans la _Revue de Paris_.


Il est mort trop tt pour que j'aie pu le connatre; mais on m'en a tant
parl dans ma jeunesse, qu' l'aide de mes souvenirs j'essaierai
d'voquer cette figure mlancolique, si peu pargne par l'injustice de
ceux qui aiment les nouvelles formules, la spontanit, la lumire, la
vie joyeuse. Enferm dans son atelier, par crainte de ses contemporains,
Ricard vcut presque ignor du public, et adul de quelques-uns.
L'exprience  laquelle nous assistmes ce temps-ci prouve l'inutilit
de certains essais de rparation. Moi-mme, qui possde plusieurs de ses
oeuvres, recherches et entoures de vnration par ma famille, cette
runion de plus de cent portraits m'a d'abord du autant que les gens
presss qui n'ont pas pris la peine de forcer la porte de ce reclus
volontaire. Ricard a fait la nuit autour de lui: munissez-vous d'une
lanterne et pntrez  pas discrets dans son laboratoire de chimiste.

On lui refuse la personnalit. Il faudrait pourtant s'entendre sur cette
question: en quoi consiste l'originalit? Il nous arrive trop souvent de
prendre pour de l'originalit une simple transposition de ton, comme
dans un orchestre l'usage d'un instrument au son bizarre et nouveau.
Nous sommes en pleine brutalit. Nos yeux sont assaillis par les pires
extravagances de colorations crues, de tons entiers, raction toute
lgitime contre un excs de fadeur et de demi-teinte. Le soin dans le
mtier est sacrifi  la recherche de la couleur pure, qui, moins on
la travaille, mieux elle chante. Aussi bien une exposition de Ricard,
aprs la malencontreuse rtrospective de Whistler, laisse froid un
public perverti par les savantes roueries de la rclame, et qui veut 
tout prix dcouvrir des matres  bon march, et fconds, dont la
spculation s'empare.

Ce que nous appelons couramment originalit, est-ce le piment qui
rveille, pour un temps, un apptit endormi? D'autre part, le retour 
des proccupations plastiques dcoratives ne fut, dans plus d'un cas,
qu'une confusion du tableau avec le dcor, un entranement des sens
souvent assez heureux, et qui semble trs particulier aux races
orientales et smitiques.

Or, l'on choisit cette heure pour rouvrir la chapelle dsaffecte de
Gustave Ricard et sonner des carillons au lieu d'un glas. Nous voici
chez un homme qui fermait les rideaux de son atelier pour peindre dans
la pnombre, arracha du cadran de son horloge les aiguilles--symbolisme
qui vous fera sourire--s'exerce  y voir dans les tnbres comme un
oiseau de nuit, au moment o Czanne se fixait  Aix dans le soleil de
sa Provence.

                                   *

                                 *   *

Un vieil ami de Ricard crit: C'tait un tre exquis, un causeur
charmant, curieux de toutes choses. Trs modeste, il n'tait jamais tout
 fait content de ses oeuvres, qu'il comparait en admirateur forcen des
matres, avec celles de Titien, de Velasquez, Rubens et Van Dyck, ses
dieux. Il adorait les primitifs allemands et surtout italiens.

Cette modestie-l n'est qu'une douloureuse ambition cache dont meurent
ceux  qui manque une robuste vitalit.

Ricard, dans un sombre rez-de-chausse de Montmartre, mlange les huiles
et les siccatifs, compose des tons de prparation et des glacis, d'aprs
des recettes retrouves du XVIe sicle. Il fait peu poser et peint sans
relche aprs le dpart du modle, corrigeant, effaant les traces trop
vulgaires du travail d'aprs nature; la sance continue dans la
solitude; le peintre suit son ide et s'gare comme dans un labyrinthe
o nul gardien ne le dirigera vers l'issue, en cas de dcouragement; il
revient sur ses pas, parcourt des kilomtres, harass, en pure perte. Il
y a dans ce travail solitaire une jouissance morbide, dangereuse comme
la morphine; pour le portraitiste, presque un non-sens; tout de mme,
qui en essaie y reviendra, inconscient des heures et de leur fuite...
et, la nuit, quelle tentation de prendre une lampe, de retourner au
chevalet revoir dforme par le pinceau l'image que l'imagination
dforme plus encore, lui prtant des beauts dont l'aurore dissipera le
mirage! Et le lendemain, de recommencer! Si les matres d'autrefois ne
peignaient pas d'aprs le modle, ils dessinaient d'aprs lui; les
portraits, aussi, taient peints avec des recettes, coloris  la faon
des gravures que les enfants enluminent. Ces recettes, on les
enseignait. Pour les retrouver, Ricard a fait un ouvrage de Pnlope.
Par ses recherches, ses essais, son inquitude, il est d'aujourd'hui, et
peut-tre le premier portraitiste qui, au lieu d'avoir exploit une
formule, ne laissera que des tudes.

Ricard a mis trop de _sentiment_ dans ses portraits. C'est la qualit du
sentiment qui a le plus de chance de faire dater un tableau. Rien ne
se dmode comme le sentiment, cause des succs rapides et des chutes
dans l'oubli; pril pour un J.-F. Millet, si grand artiste tant qu'il
n'est pas sentimental. Ricard fait penser dans certaines de ses toiles,
mais avec un plus beau mtier,  ce Lembach dont le sentiment est pour
beaucoup dans l'illusion que ses contemporains se firent sur le peintre.
Sans prfrer la lourdeur d'esprit d'un Courbet ou d'un Alfred Stevens,
mfions-nous des psychologues sentimentaux. Ricard, cependant, va
parfois assez loin et exprime l'me d'un temps dont Stevens nous
conserva les costumes. Nous lui devons, comme  Carpeaux, nombre
d'images typiques de cette poque impriale qui rapparat sur la scne
quand des directeurs de thtre tentent de rajeunir les pices de Dumas
fils, d'Augier ou de Sardou, en revtant les acteurs de toilettes
oublies depuis quarante ans.

Dans les familles moisissent, au fond d'armoires, les mouvants albums
de photographies qui devraient avoir leur place dans les bibliothques.
Je m'y retrouve dans les bras d'une nourrice bourguignonne  bonnet
tuyaut et couronn des coques d'un immense ruban cossais; puis petit
garon en chapeau de paille de riz, orn d'une charpe  franges, et,
sur les oreilles, deux pompons,  l'effet de me garantir des courants
d'air si redouts alors par de tendres mres en crinoline. Nos pres
taient charmants, mais un peu comiques, avec leurs favoris boucls,
leur cravate  trois tours, et fort bien pris, ma foi! dans leurs
redingotes et leurs troits pantalons  sous-pieds. La photographie ne
nous permet plus d'ignorer nos propres avatars ni la tournure de nos
ans; mais les cartes-albums se dtruisent, l'image plit, et seules
survivent les oeuvres peintes, ou modeles par le sculpteur. Et les bons
portraitistes sont rares,  cause mme du portraitur; car si le
portrait command par une famille est jug d'une prsentation flatteuse,
les intresss sont contents et surpris d'un rsultat toujours incertain
dans l'aventure qu'est le choix d'un artiste; au point que si je devais
en prendre la responsabilit, je frmirais, et peut-tre
m'abstiendrais-je,  moins de dsirer un simple morceau, peint pour
moi seul d'aprs l'infortun que je condamnerais  subir des sances de
pose, qui sont un peu du viol.

En gnral, les considrations relatives  un portrait peuvent se
rduire  celles-ci: ressemblance, prsentation satisfaisante, valeur
d'art, mrite technique. Qui ne demande  un portrait que la
ressemblance flatte et l'agrment, le destine  une prochaine
relgation dans le grenier, une fois disparu le Monsieur ou la Dame, et
si la toile ne possde les mrites intrinsques d'une oeuvre d'art.
Celles de Ricard taient ensemble un portrait et un tableau grave,
digne; Ricard tait qualifi pour peindre un beau portrait qui ne passe
pas de mode. Le cercle de ses clients, presque tous ses amis, fut
restreint, mais une lite; son nom, ignor des cours qui s'taient
attach Winterhalter, Chaplin, Dubufe le pre, Prignon et Cabanel;
quelques autres encore taient assaillis de commandes et recueillaient
une fortune. A ct d'eux, n'exposant point au Salon, Ricard excutait
un portrait, non sans se faire beaucoup prier, car il craignait de ne
pas russir. A dfaut d'une couleur chatoyante et claire, agrable sur
les boiseries d'un appartement luxueux, il vous donnait de la
distinction et une certaine expression rveuse fort au got des clients
dont l'idal sera toujours de passer  la postrit, non sous leur
aspect vritable, mais idalis. Moins affect qu'Ernest Hbert, le
peintre des ttes penches, maladives, aux yeux chargs de nonchaloir,
Ricard inclinait sur des poitrines plates des visages de mlancolie o
couve la passion. Aux hommes, il donnait une langueur rveuse,
romantique, un front charg de fatalit; il nouait joliment une
cravate sous une barbe soigneusement brosse, rpandue en ventail sur
une veste de chambre en velours; il prtait  un financier l'allure
d'Alfred de Musset. Un monsieur du temps de Bertall et de Cham, qui se
voit tel accommod, ne craint plus le jugement de ses petits-fils; ils
ne le renieront point. Enfin, les gens du monde qui se piquaient d'tre
connaisseurs, croyaient faire preuve d'audace en allant  Ricard, comme
en achetant des meubles anciens qu'on commenait de rechercher, ainsi
que les vieux tableaux; or, le plus vif dsir de Ricard tait que les
siens parussent, sitt finis, dater au moins d'un sicle. Il tait prt
 faire de vous un Rembrandt, un Titien ou un Reynolds. Chenavard,
infatigable causeur, devait aviver, avec cette loquence  laquelle nul
de ses confrres ne rsista, le mpris de Ricard pour la peinture
moderne; nanmoins, une toile de Ricard est reconnaissable de loin,
avant mme qu'on ne dchiffre le monogramme G. R., et malgr le dsir
qu'eut le peintre de faire du Vnitien, du Flamand ou de l'Anglais. La
dure de la peinture  l'huile, sa conservation: grand souci de Ricard
qui fut si malheureux dans la recherche des procds chimiques et de la
fabrication des couleurs, des vernis, des vhicules, des enduits pour
panneaux, alors que Monticelli, le grand coloriste marseillais, son
compatriote, avec des couleurs mdiocres et sur des planches de sapin
mal rabotes, obtint une matire si durable!

                   *       *       *       *       *

Aprs la tentative d'une runion aussi complte de ses ouvrages, le
peintre nous laisse dans le malaise et l'incertitude; sa peinture
prpare s'assombrit au point qu'elle recouvre certaines toiles comme
d'un suaire. A l'aide de mes souvenirs, je dgage de son enveloppe cette
oeuvre non pas difficile, mais qui veut tre nigmatique. Une petite
sant; des chairs grises ou jaunes se corrompent dans des vernis pais
et craquels. D'ici cinquante ans que restera-t-il de cet artiste
incomplet, trop peu spontan, qui ralisa si rarement son beau rve?
Ricard a dit un mot typique  propos d'un portrait datant dj de
quelques annes: Mme X... commence de ressembler  son portrait. A
force de scruter les visages, d'y vouloir lire entre les lignes, il
croyait pntrer des secrets qui ne se rvlent que plus tard. Les yeux,
dont il fit une tude spciale, n'ont-ils pas tous de l'analogie avec
les siens, qui, dans son bel et ardent visage, semblent faire pencher
par leur poids la tte sur la poitrine?

La plupart de ses portraits sont comme une reconstitution posthume
d'aprs des souvenirs et des photographies. La tte de _Mlle Louise
Baignires_ enfant, n'aurait pas plus de ralit que Ricard ne lui en
accorda, ce dlicieux portrait et-il t peint de mmoire. On a dit un
Reynolds; non point! un Ricard.

L'opration d'esprit qu'inconsciemment il recommena en face de chaque
modle, substitue Ricard  son modle. Or, ce n'est point la
personnalit de l'artiste qui doit primer dans un portrait si c'est la
ressemblance qu'on lui demande; et tout de mme nous devons reconnatre
 la fois l'artiste et le modle. Si le peintre veut avant tout
s'exprimer, il risque de faire oeuvre de mauvais portraitiste, ou de
ne pas faire de portrait du tout. On dit couramment aujourd'hui:
Qu'importe la ressemblance? Il est puril de la chercher. Mais le
client a sa conception  lui de la ressemblance, et cette conception est
mdiocre, exigeante,  la fois terre  terre et d'un idalisme
assurment fort confus. Enfin le modle refuse son secret 
l'investigation du peintre,  moins que celui-ci ne le force.

Un Courbet, un Renoir ou un Monet sont exalts par le plaisir de manier
de la pte; un ton les contentera par sa seule beaut. Ricard,
psychologue portraitiste, effacera un joli ton, le gtera pour
exprimer la vrit psychologique ou plutt son idal. Mais cette vrit
psychologique, le dessin seul la cre. Un dessin sans caractre de
vrit est ncessairement faible. Un dessinateur comme Ingres, qui
autant que Ricard songe  un matre,  un style devant un visage, sa
main lui obissant sans peine trace une effigie ressemblante o se
marque sa griffe.

L'intelligence sans l'outil de l'ouvrier fait d'un peintre une sorte de
martyr. Ricard s'tiole dans son cabinet d'alchimiste o il manipule les
dangereuses prouvettes qui contiennent des poisons. Voici Armand Rolle,
le galant conseiller d'tat et dput du second Empire: nous l'avons
connu g mais portant beau, quand le dos tourn  une chemine, il
contait une anecdote, un pouce pass dans son gilet, la main droite
soulignant d'un geste lgant une jolie phrase qu'il arrondit. Dans un
cadre ovale d'bne, Ricard nous prsente ce beau tnbreux en hros
d'Octave Feuillet; ceci est juste; mais le peintre a voulu mettre une
nigme dans ces yeux vifs du Bourguignon, et nous donne un
agrandissement de Nadar, qui aurait le sourire de la Joconde!

La Joconde?... Le sourire de la Joconde et ses yeux? Je me rappelle une
visite de Gustave Moreau chez une jeune fille dont je peignais le
portrait. Le vieil artiste au lieu de me donner un conseil technique
comme Degas ou Manet, me dit: C'est bien, vous aimez la Joconde!
Retournez au Louvre, interrogez encore ce chef-d'oeuvre, non pour le
mtier invisible que nul ne peut imiter, mais pour la Beaut, le
Mystre... J'avais vingt ans et du respect, je faillis obir, mais
qu'est-ce que Moreau appelait la beaut? Ricard qui frquentait
assidment l'ermite de la rue de La Rochefoucauld, trop de fois tenta de
recommencer la toile du Vinci.

Il faudrait pourtant mettre  part des portraits plus directs que ces
Jocondes des Tuileries et retenir _MM. Charles Le Senne_, _Paul
Chenavard_, _Gustave Dreyfus_, _Heilbuth_, _Ziem_, _Diaz_, _Hamon_,
_Marcotte de Quivires_, les trois membres de la _famille Abram_;
plusieurs encore, sont de dlicats portraits vivants et de la plus jolie
facture. Dans l'exposition o nous les admirions une fois de plus, ils
taient un repos  ct de plus clbres, telle la _madame de Calonne_,
inspiratrice et amie passionnment aime de Ricard, figure blme, dont
les yeux trop grands sont aussi sombres que le halo de bistre qui
s'tend jusqu'aux minces narines. Ce sont des gouffres, ces yeux
ardents, fixes, terribles, de goule en mantelet. _L'enveloppe_
savoureuse de cette face lunaire voque pourtant un cadavre plus qu'une
belle femme amoureuse. Il semble qu'un spectre s'interpose entre Mme de
Calonne et le peintre qui,  force d'voquer une me, n'est plus
conscient d'une trs charnelle prsence. Ce tableau si connu, et qui
tablit la rputation de Ricard, est, je crois, l'oeuvre la plus
irritante qu'il ait acheve. Laissons cette erreur d'amoureux pour
considrer les toiles o l'artiste fut plus dsintress et plus calme.
Il existe de lui quelques chefs-d'oeuvre complets: le portrait de _Mme
Paul Borel, ne Formeville_; celui de son fils _Maurice Borel_, le
dlicieux petit garon en velours noir et  bas rouges que l'on admirait
 l'exposition.

Mme Paul Borel, au fin visage de blonde macie porte un petit livre
rouge dans ses belles mains, parfaites de dessin et de model plat, qui
reposent sur une jupe du noir le plus dlicat; les manches de mousseline
blanche, o transparaissent les bras, relient  un fond gris de perle la
gorge dcouverte et les mains. Cette toile me rappelle  la fois Holbein
et Whistler.

Un autre chef-d'oeuvre: _la mre de Mme Borel, Mme de Formeville_, reste
 l'tat de prparation dans une bue grise qui fait pressentir les
vapeurs et l'ouate de Carrire; mais Carrire n'a jamais eu cette
finesse spirituelle, ce charme fminin, et quand il ponctuait son
camaeu d'une lvre rouge, il le dsaccordait.

Rappelons encore: _la Marquise de Carcano, Mlle de Carcano_ (Muse
municipal de la ville de Paris); _l'Inconnue_ de la collection Sarlin;
_Mme Henry Fouquier_; _Mme Gaston Pris_; _Fromentin_; _Mme Flix
Abram_; _le Comte et la Comtesse de Brigode_; _Mme Charles Roux_ et
surtout _Mistress Stephenson et son enfant_ (collection de M. le Duc de
Guiche) qui font oublier les _Mme Szarvady_ et autres dames d'une
agaante mivrerie ou d'une passion trop littraire.

Il n'et pas t pour dplaire au modeste et orgueilleux Ricard qu'un
jour  venir une partie de son oeuvre dtruite, une seule de ses toiles
ft retrouve par quelque amateur, chef-d'oeuvre impossible  attribuer
 aucun peintre moderne et  propos duquel des experts savants
discuteraient comme d'un Giorgione ou d'un Lonard. Supposons que ce ft
la tte vritablement nigmatique de Mlle de Carcano, ou qu'au fond
d'un magasin ft dcouvert le portrait de Mistress Stephenson. Quelle
surprise!... La composition en est classique; une mre tient sur ses
genoux un enfant nu, la main sur la bouche comme le divin Bambino; la
jeune femme tourne vers son fils une petite tte fine aux mchoires
accuses d'Anglaise; cette madone porte un canezou de velours noir, de
mode  la fin de l'Empire. Le fond est un paysage fantastique et rel de
primitif italien, sur un ciel de Gainsborough.

Le portrait de la marquise de Carcano est d'une somptueuse polyphonie.
Le rouge, le jaune bouton d'or et le bleu de lapis-lazuli dansent une
ronde joyeuse autour d'un blanc moir et lam de laque rose, de gris
bleut et de mas,  peine plus clair que le visage, seul irrel au
milieu d'accessoires trs rendus. Cet trange et captivant tableau tait
le dbut d'un dveloppement original, que la mort interrompit quand la
lumire allait peut-tre faire irruption dans la caverne du sorcier.

Ricard, qui fut le portraitiste de l'cole de Fontainebleau, des Diaz,
des Thodore Rousseau, n'appartient pas plus  leur poque qu' la
ntre; on ne sait comment le classer. Aussi bien, son exposition
rtrospective fut inopportune  ct d'une collection radieuse de
l'cole dite impressionniste, cole o les lves bnficient du
prestige de leurs matres; or, parmi ces lves, combien d'eux
infrieurs, en tant qu'hommes,  Ricard sont dj classs dans
l'histoire!

Le malchanceux Ricard est comme une nbuleuse dans un ciel charg
d'toiles. Il plit mme  ct du fragile Fromentin et de ses camarades
dont il se serait plus tard spar: liaisons que son amiti l'empcha de
juger dangereuses.




APRES UNE VISITE A LOUIS DAVID

Paru dans _la Nouvelle Revue Franaise_, 1913.


Si l'on dressait une liste d'artistes franais qui ne pouvaient tre que
des Franais, il faudrait inscrire le nom de Louis David en premire
ligne. Aucun n'eut, autant que lui, les caractres particuliers  notre
race. J'en fus deux fois frapp au retour d'un voyage en Toscane. Je
m'tais arrt  Avignon, o je savais trouver une tude de nu pour le
_Bara_ de David. Une journe pluvieuse dans l'affaire ville de Lyon, me
permit encore de voir un portrait plus qu'aucun autre significatif: _la
Marachre_, dit le catalogue, mais en vrit une Tricoteuse de la
Rvolution.

Je ne sais pourquoi, Lyon me parut un cadre appropri pour la sche et
dplaisante figure de ce grand peintre, de cet homme qui repousse notre
sympathie, malgr l'admiration qu'il commande. Lyon offre l'aspect dur
de notre vie nationale et, dans les rues, les visages ont l'expression
tendue des gens d'affaires et des ouvriers d'usines, pour qui le repos
n'est pas un loisir. Je passai plusieurs heures dans le magnifique
muse, si riche en oeuvres de toutes sortes, si bien class, et gal aux
meilleurs d'Italie. Mais parmi tant de chefs-d'oeuvre, c'est la
Tricoteuse de David qui me retint. Encore pntr de beaut voluptueuse,
tendre ou noble, la mmoire remplie de souvenirs charmants, je rentre
chez moi pour tre accueilli par cette virago: une Parisienne de
93.--Ah! ces cheveux en broussailles sous la fanchon, ce cou, cet oeil
envieux, le rictus de cette bouche faubourienne prte  lancer
l'invective! Regardez cette mgre: David,  certaines minutes, sentit
comme cette femme, agit peut-tre comme elle. Ils eurent les mmes
haines de parti.

Ds mon arrive  Paris, je m'en fus au Petit-Palais, o l'on expose,
deux ans aprs l'oeuvre d'Ingres, celle de son matre, et quelques
toiles de l'cole davidienne. Il parat que cette exposition est un
triomphe; elle tonne. Ne vous tiez-vous pas aviss que David ft un
grand peintre?

Et cependant _la Distribution des Aigles_ est  Versailles, et _le
Sacre_ au Louvre, avec tant de portraits aussi vivants dans leur
simplicit un peu froide, que les plus beaux qui jamais aient t
peints... Vous croyez rhabiliter David? Vous l'aviez oubli. Vous
retrouvez, dans un local nouveau, David entour de son cole et ce fort
ensemble comme toute oeuvre ordonne s'impose aujourd'hui dans
l'attente, l'inquitude et la division.

Je croise Pierre Bonnard, qui me dit devant _la Lecture de l'Enide_,
par Ingres:--C'est la rvlation de David! Dans cette cole, Ingres est
le commencement de la dcadence: avec lui la littrature et l'affterie
vont tout gter...

Loin de partager cette opinion, je sens crotre mon admiration pour
Ingres, pour son got, sa volupt, son trouble d'artiste, je l'aime
encore plus, de le voir ici prs de son matre et de ses camarades. Tout
de mme, une visite  David aura peut-tre en nous des rpercussions
plus directes et je comprends la surprise de P. Bonnard, qui sort des
Indpendants et rencontre Louis David, le colonel des pompiers, le
rotulard, le Romain, l'acadmique contempteur de notre XVIIIe sicle
pimpant, facile et fminin, dont Renoir et Bonnard sont l'ultime
descendance. On ne se souvenait que des _Horaces_ et du _Blisaire_,
gravures relgues dans les arrire-boutiques du bric--brac avec des
pendules de bronze de la Restauration. Verhaeren n'crivait-t-il pas ici
mme: Je sais combien le bibelot sculaire voque de joie rare et
discrte; je sais la beaut des ruines: je leur prfre pourtant
_n'importe quoi_ de ce qui vit et se cre  cette heure et tout ce qui
resplendit grce  l'effort d'aujourd'hui? Or David est avant tout
vivant, ce farouche doctrinaire affirme, et c'est du doute que nous
souffrons.

J'avais eu l'imprudence de faire un tour au Salon en me rendant au
Petit-Palais. Aprs l'Italie, les Salons sont toujours une preuve
pnible. Que j'y participe, ou que plus sage je les aie vits, je n'y
pntre jamais sans angoisse. Pourquoi tant de talent et de travail
jets comme  plaisir dans le torrent qui emporte tout indistinctement
vers l'oubli dfinitif? Sensation d'inutilit dcourageante,
insupportable, d'tre dans une bande de cosmopolites, les bateleurs
d'une permanente rue des Nations o se tient notre thtre: Entrez!
Admirez-nous, promeneur! nous sommes si faciles et si complaisants!...
Mais le promeneur s'loigne, car il ne sait pas choisir dans ce concert
de voix discordantes.

J'ai travers l'avenue Alexandre-III pour saluer Louis David, un vrai
Franais, celui-l. Dsagrable, dur, oui! comme la Marachre ou la
Tricoteuse du muse de Lyon. Je regimbe, j'ai peine  reconnatre en lui
un anctre. Sommes-nous faits de mme? Avons-nous cette scheresse et ce
prosasme raisonneur? Mais si j'carte le politicien, le triste
politicien  la franaise que fut David, faible et versatile, comme
l'crit navement Delcluze--je ne puis m'empcher de me dire tout bas:
voil peut-tre _notre_ vrit: un art direct, facile mme quand il
parat tendu, un art raliste, un bon mtier d'ouvrier consciencieux 
la Jacob ou  la Riesener; quelque chose de bien fait, de discret, qui
ne jette pas de la poudre aux yeux; une langue qui exprime au plus prs
ce qu'elle veut dire, avec prcision, la bonne langue franaise, qui
dans sa pauvret de mots, a toujours raison contre l'crivain prt 
s'en plaindre.

La technique franaise se signale pendant deux sicles par sa
simplicit, sa logique et sa clart. A part quelques peintres
qu'influrent les Flandres ou Venise, tel que Watteau, la technique
franaise n'a pas beaucoup de saveur, ddaigne ou ignore les jus, les
ptes compliques et les pices. C'est Delacroix, le romantique, qui
traverse la Manche, dcouvre Constable, Reynolds et nous rapporte
d'Angleterre des faons plus mystrieuses de rendre le clair-obscur
ambr, le jeu des reflets et les chaudes harmonies. Le bitume alors
coulera avec les huiles et les siccatifs; ce ne seront plus que recettes
tonnantes de fonds de jus dans des cuisines de gourmets. Et les
tableaux commenceront  mal se conserver, car les sauces trop savantes
sont nocives. Le mtier du XVIIe et du XVIIIe sicle, celui d'un
Lesueur, d'un Poussin, d'un David, c'est souvent, sur un dessous
rousstre, un dessin plus ou moins nerveux, qui laisse transparatre le
panneau ou la toile. C'est un dessin colori, du dessin au pinceau,
plutt que de la peinture  proprement dire; non pas un coloriage
d'imagier  la manire des primitifs, mais une sorte d'improvisation sur
un thme trs simple; de la libert que rglent l'intelligence, les lois
apprises et la Raison.

Jusqu' 89, David eut beaucoup en commun avec ses prdcesseurs
immdiats. Mettez  part le temprament et l'esprit de l'homme, vous
discernerez dans maintes de ses compositions acadmiques, des procds,
des tours de main o Fragonard lui-mme s'est complu dans sa jeunesse.
Un frottis monochrome recouvre d'abord la toile entire; ensuite, les
accents de la lumire sont poss en touches vives; puis une demi-teinte
plate; une ombre chaude, ponctue de touches froides et moins emptes.
Pour finir, la forme est cerne par des indications rouges qui
dlimitent la lumire et l'ombre: excellent systme enseign dans les
ateliers et le meilleur pour donner rapidement du relief aux figures.

Regardez le _Snque_, le _Blisaire_, l'_Andromaque_, le _Stanislas
Potocki_, _Apollon et Diane_; mme dans _Pris et Hlne_, David est
encore un peintre du XVIIIe sicle.

D'o vient l'ennui que dgagent ces toiles conues dans le mme temps,
ou peu aprs, que le matre de Grasse vaporisait ses parfums sur les
murs des boudoirs? J'ai relu l'histoire du thoricien et de l'odieux
sectaire, l'un de ces bourgeois franais de la Rvolution, qui crurent
tre de sublimes Catons et portrent le bonnet phrygien comme une tiare
pontificale. Le grave et pompeux Homais! capable d'ailleurs de s'adapter
aux diffrents rgimes, ayant le temprament du classique fonctionnaire
franais. La Rvolution allait donner  cet homme ennuyeux une occasion
de manifester ses plus vilains penchants. Quel Prudhomme brutal et sans
piti! Il clbre le Bien, le Beau et le Vrai, un pistolet dans sa
poche. Ce moralisateur a une mission. Il purifiera l'atmosphre; il
morigne la socit et en la dcapitant croit ramener l'Age d'Or. Je
pense  David en lisant les pages papelardes de Michelet: _Religion
nouvelle. Fdrations. Juillet 89-90: Le vieillard entour d'enfants a
pour enfants tout le peuple. Les hommes se voient alors, se
reconnaissent semblables, ils s'tonnent d'avoir pu s'ignorer si
longtemps, ils ont regret aux haines insenses qui les isolrent tant de
sicles, ils les expient, s'avancent les uns au-devant des autres, ils
ont hte d'pancher leur coeur.... Les coeurs dbordrent, la prose
n'y suffit pas, une ruption potique put soulager, seule, un sentiment
si profond; le cur entonna un hymne  la Libert; le maire rpondit par
des stances; sa femme, mre de famille respectable, au moment o elle
mena ses enfants  l'autel, rpandit aussi son coeur dans quelques vers
pathtiques..._

Il tait fatal que David inventt le no-romain, le faux grec de
tragdie et rpudit le XVIIIe sicle aimable. D'un coeur tranquille, il
et conduit son meilleur ami  l'chafaud, et, soignant les plis de sa
toge, et cru d'agir en hros de l'antiquit. David, sans sa peinture,
et t le type le plus mdiocre d'un rvolutionnaire du second plan.

Michelet et combien d'autres grands artistes, issus de gnrations
leves dans le culte anti-clrical de la Rvolution, la parrent pour
nous d'une beaut pique et sentimentale. Une terreur sacre paralysa
les cerveaux; depuis cent ans, toute critique tait interdite; mais ces
hros, nous les voyons maintenant plus prosaquement humains. Dans _Les
dieux ont soif_, ce curieux livre de M. Anatole France, le drame ne se
joue plus derrire les feux de la rampe, mais bien parmi nous; et nous
reconstituerions vite un David prparant sans inquitude le portrait de
Mme Chalgrin, tandis que le couperet, sur l'ordre du peintre, s'apprte
 trancher cette maigre gorge.

Ce portrait est rest  l'tat d'bauche, parce que la tte du modle
tomba sur l'chafaud avant que...? et ainsi emes-nous l'occasion
d'apercevoir les dessous d'une peinture de David, qui n'eut pas le
temps de l'achever et de la refroidir: la violence des convictions du
Terroriste avait ananti celles du peintre.

Dans les temps modernes, nous nous lassons vite des Muses et des Hros,
mme si ceux-ci revtent la forme no-impressionniste; qu'est-ce qui
nous prouve que le nouveau style dcoratif, le plus en faveur, ne se
dmodera pas plus rapidement que les Blisaires et les Sabines de David?
Ce grand artiste n'avait pas d'hsitations, il savait ce qu'il voulait
et ses toiles acadmiques devaient servir de dcor  d'normes
vnements.

Je sens d'odieuses ractions se prparer dans la coulisse; on va tenter
de galvaniser les Grecs et les Romains acadmiques; dj certains
dlicats sortent de sous son globe  ganse de peluche, la pendule au
_Serments des Horaces_; casques et boucliers nous menacent d'un regain
de popularit. Pas plus que M. Verhaeren, nous ne voulons de ce
bibelot-l. Gardons un peu de mesure et jugeons. David, en tant que
peintre d'histoire, perd dans cette exposition une part de notre
admiration, si complte d'ailleurs pour le portraitiste. Je vois bien ce
qu'il y a de raisonnable, d'quilibr, d'_organis_, dans cet art de la
composition; mais qu'on ne nous dise pas que le Blisaire est un
chef-d'oeuvre. Si l'cole franaise devait se soumettre au dogmatisme de
David, elle serait encore plus menace qu'elle ne l'est de dcadence.

La doctrine que David a professe sur les arts et dont on peut chercher
l'ensemble dans ses divers discours prononcs  la Convention, elle est
toute thorique et se rapproche des doctrines dogmatiques que quelques
philosophes de l'antiquit et surtout les corps ecclsiastiques ou
sacerdotaux des temps modernes ont voulu tablir. L'art dans ce cas
n'est plus un but, mais un moyen... crit Delcluze.

Ceci serait d'ailleurs au got d'aujourd'hui, mais le systme et les
ides de David sont d'un primaire et d'un cuistre  la fois.
D'enthousiastes disciples allrent jusqu' tablir un parallle entre
David et Platon, comparer leur gnie, parce que chacun d'eux avait
adopt un principe et soi-disant inattaquable. La peinture tendant de
plus en plus vers le systme, j'entrevois la faon dont on va travestir
le solennel faiseur de discours, le rhteur. Nous sommes toujours prts
 crer de nouveaux malentendus, nous nous complaisons dans les
paradoxes. Les no-impressionnistes vont rclamer David: ne riez pas!
Ils dfendront David _stylisateur_. Attendons ces jeunes rformateurs 
ce qu'ils appellent _le tableau_, _la composition_, _la logique_ et
ctera et ctera... David et Poussin!

David fut d'une inconcevable indigence d'imagination. Sa vision de
l'antiquit n'a ni la grce du XVIIIe sicle ni le piquant orientalisme
et la saveur archaque--comme d'un primitif--de J.-D. Ingres.--David,
sans le soutien de la nature, ds qu'il doit _imaginer_, fait
banqueroute. Il lui fallut les pompes du Premier Empire, pour rassembler
et crer des chefs-d'oeuvre, tels que _Le Sacre_ et _La Distribution des
Aigles_. Combl d'honneurs par Napolon, on le sent trop heureux de
troquer la tunique du Romain contre les galons et le frac 
passementeries du fonctionnaire de l'Empire. Son pauvre esprit de
parvenu, brigueur, amoureux des grades, est plus  l'aise dans les
ralits de la gloire impriale que dans ses rves et les visions
antiques. J'aime David quand il cesse de styliser consciemment, j'aime
le raliste un peu terre  terre, mais vigoureux. Je l'aime quand il
n'arrange pas la nature, mais la copie avec cette belle navet lourde
de la plupart des bons artistes franais. Ayant  peindre le tambour
Bara, que fait-il? D'aprs une jeune fille nue, il modle comme un bon
lve une tude de chairs palpitantes (muse d'Avignon); pour _Le
Serment du Jeu de Paume_, il dessine soigneusement des acadmies
destines  tre ensuite revtues de costumes historiques:  toutes les
tapes de sa longue carrire, le bon lve devenu professeur est l, qui
veille. David est consciencieux, srieusement attel  sa tche comme un
brave ouvrier d'autrefois, dont il a le visage grave, l'expression dure
et tendue vers un seul objet. Ne discutons point avec lui, car il
n'admettra pas qu'il puisse se tromper. Oui, c'est le type ternel du
sectaire politicien, l'homme d'une seule ide  la fois--si naf et si
faible, souvent, dans son idalisme humanitaire de gros mangeur.

En visitant le Petit-Palais, mes souvenirs encore tout frais, je
comparais l'image de la Tricoteuse de Lyon avec celles que David nous a
laisses de lui-mme: chez cette femme du peuple, et chez le Terroriste,
je vois surtout l'obstination et l'opinitret. C'est bien cet homme
dfigur par une tumeur, qui dnonait Mme Chalgrin au moment o il
croyait l'aimer.

N'a-t-il pas voulu faire dtruire une madone de Houdon, laquelle et t
brise sans l'-propos de la femme du statuaire, protestant que cette
Vierge tait une Minerve? Houdon dcapit, son oeuvre rduite en
poussire par David, David iconoclaste par passion politique: pourquoi
pas? Le culte de la Raison!

Mais ne nous rappelons que le grand peintre de visages. C'est dans le
portrait qu'il excelle. En prsence du modle, le thoricien s'anantit,
il ne se croit plus oblig pour tre grec comme il disait, de
supprimer l'expression; il redevient l'enfant aux yeux veills, que
doit tre le portraitiste; et l'on peut tre un magnifique artiste,
comme il le prouve, sans avoir le gnie qu'implique l'oeuvre de pure
imagination.

Un ton gris, plat, que ce soit un ciel ou un mur, peu importe; sur ce
fond une personne vivante, que David fait comme sortir de la toile,
avec les plus simples moyens. Il descend sa figure, une fois la
silhouette indique d'un exact trait au bistre, peignant d'abord les
cheveux, puis le visage, les vtements et enfin les mains un peu  la
manire de M. Vallotton: Un ouvrage mcanique de M. Vallotton, qui peut
s'arrter quand bon lui semble, aller djeuner, puis revenir  son
chevalet, et continuer sans nulle trace de la reprise, sans
nervement. C'est mathmatique, propre et trs froid: du _style_ pour
les Indpendants. Pourquoi, nanmoins, ce mtier impersonnel, mais si
sr et si uniforme, peut-il recrer de la vie palpitante? Comment David
atteint-il  la plus grande beaut? A ce point de ralisation, n'est-ce
pas en somme du grand art, cette copie de la nature? Sans le savoir, il
arrive  David, au moment o il ne prtend rien prouver, de nous faire
penser  la statuaire antique dont il fait, ailleurs, du biscuit de
Svres. Aucun peplum, mme d'_Andromaque_ ou des _Sabines_, n'a le style
de la robe  l'antique de la bonne grosse _Madame de Verninac_, ou de
l'admirable portrait de _Madame Rcamier_; d'ailleurs une prparation.

David eut plusieurs manires, correspondant aux rgimes qu'il servit. Le
David ami de Marat dcoupe une silhouette comme avec une pointe sche;
sous Napolon, le courtisan s'toffe un peu et voil ces fortes
effigies, un peu comiques peut-tre, de sa femme, sorte de Madame
Sans-Gne, embarrasse dans la peluche incarnate, sous ses plumets de
cour; voici celles de la _Baronne Jeannin_ et de la _Baronne Meunier_,
les filles de l'artiste, car David est devenu pre de ces grandes
pimbches. En se haussant dans la socit, il semble engraisser sa
pte, s'amuser, la brosse en main. Voici l'ambitieux satisfait, qui a
rejet bien loin sa vertu et qui abandonne ses principes. L'histoire
entire des premires annes du XIXe sicle est lisible dans ces
portraits. L'me du modle se reflte dans le miroir de l'impassible
observateur.

Tout de mme, un souffle hroque fait claquer les drapeaux, les Aigles
impriales fulgurent dans le ciel d'orage; et ce souffle traverse
l'oeuvre du peintre qu'il anoblit. Aprs la Rvolution, l'austre
politicien ne ddaigne pas de descendre dans le cirque o vont dfiler
les cortges et les chars dors du nouveau monarque. Il tient son
srieux, sous l'uniforme du courtisan. Il semble que la Lgion
d'Honneur, l'Institut, tous les nouveaux titres aient t conus et
dcrts pour rcompenser le type de Franais qu'incarne Louis David.

Oui, David est Franais, jusqu' nous troubler de le voir tel, ce grand
artiste, et ressemblant  tant d'autres que nous prfrerions oublier.
Aussi bien, ses faiblesses peut-tre autant que ses exceptionnels
mrites, servirent le chef d'cole qu'il est si important qu'il ait t.
Ne lui devons-nous pas l'hommage de notre reconnaissance, plus que pour
son oeuvre personnelle, d'avoir prpar la venue d'Ingres, donc le
retour de la Beaut, redescendue enfin du nuage o elle s'tait trop
longtemps cache pendant les heures o la terre tait sombre? David le
rvolutionnaire apprte le XIXe sicle, met dans la main du peuple de
France une clef pour ouvrir les grilles du magnifique parc royal o les
jardiniers feront des planches de lgumes sous les arbres taills des
quinconces, et cultiveront, dans les serres chaudes, des fleurs
nouvelles et rares comme les prcieuses orchides.




QUELQUES MOTS SUR INGRES

Pour la _Revue de Paris_.


En rentrant d'Italie aprs un assez long sjour d'tudes  Rome et 
Florence, je trouve  Paris une petite exposition de peintures et de
dessins d'Ingres. Le nom de Ingres, avec celui de Corot, m'a poursuivi
pendant ces derniers mois dans l'enchantement des visites aux muses et
les promenades dans la campagne et les villes d'Italie.

Pour un Franais de mon ge, un peu du plaisir toujours nouveau qu'offre
cette terre de beaut et de joie, est d au souvenir de conversations,
de rcits familiaux o certains noms de potes, de romanciers,
d'artistes depuis longtemps morts, revenaient sans cesse. Quant  moi,
je ne puis songer  Rome, sans qu'aussitt la figure de M. Ingres
m'apparaisse, entre Corot et Stendhal.

Il y a peu de semaines de cela, par des matines grises et douces de fin
d'hiver, un jeune pensionnaire de la Villa Mdicis me contait ses
troubles, ses inquitudes, en faisant les cent pas dans les alles
bordes de buis, sous les sombres chnes-liges. Tous les laurats ne
sont pas des sots et certains de nos jeunes compatriotes, forcs de
demeurer quatre ans sur les hauteurs du Pincio, souffrent d'une pnible
indcision. Ils n'ont plus de direction, car nul matre n'oserait, s'il
le pouvait, en donner une  des chapps de l'cole des Beaux-Arts, le
plus souvent sans culture, sans notions de ce que la Ville ternelle
comporte d'enseignements pour tout homme de pense: musicien, peintre,
sculpteur, crivain, mme architecte d'aujourd'hui.

La vie  la Villa Mdicis est devenue une sorte d'anomalie.

Je l'ai connue du temps de M. Hbert, dj somnolent; mais M. Hbert,
quoique fort g, continuait une tradition qui lui venait de M. Ingres.

Plusieurs hommes, aujourd'hui disparus, surtout Gounod dont les rcits
taient si vifs et imags, savaient sur M. Ingres  Rome, des anecdotes
qui ont rjoui notre enfance. Le vieux peintre reste pour nous une
figure bourgeoise, tenant du matre d'cole, de Joseph Prudhomme et du
notaire de province; non sans ridicules, solennel, l'air toujours
furieux, nous l'imaginons haut cravat dans sa redingote  la grosse
rosette rouge, se courbant bien bas pour saluer la comtesse
d'Haussonville ou Mme la duchesse de Broglie, mais sujet  emportements
et aux caprices, susceptible et pinc comme il le fut avec M. le duc de
Luynes; comique dans l'expression de ses ides, entier, but, partial et
injuste... et, avec tout cela, sublime, touchant, admirable. M. Ingres a
dit plus de paroles importantes dans leur solennit pontifiante et
bourgeoise, que le romantique Delacroix, avec tout son gnie et sa
culture.

Du petit volume d'Amaury Duval et des autres souvenirs qui furent
recueillis par des lves ou amis du matre, il se dgage plus de sens
que de tout le journal d'Eugne Delacroix.

M. Ingres est un prodige.

On donnerait beaucoup pour avoir t gourmand par lui, avoir nettoy sa
palette ou subi ses exercices sur le violon que M. Jan Kubelik vient de
faire vibrer  nouveau dans les galeries de Georges Petit--non que cet
hommage naf ne prte un peu  rire, comme d'ailleurs tout ce qui se
rapporte au singulier et vnrable bonhomme.

M. Ingres fut un professeur, un tyran, sans hsitation, sans un doute
sur les vrits qu'il enseignait et dont il s'tait fait un code. Il eut
une cole, des disciples, dont nul ne saurait nous tre indiffrent,
parce que tous surent obir et admirer dans une absolue communion
d'ides et de foi avec le matre. Malgr ses airs guinds de pdagogue
intransigeant et troit, il eut l'esprit le plus original et le plus
personnel... et du trouble!... Ingres fut un motif voluptueux.

Son oeuvre est le produit de ses vertus et de ses passions cultives
jusqu' la folie. Nous ne voyons aujourd'hui qu'un seul peintre, M.
Degas, qui incarne de mme toutes les particularits d'un matre
moderne,  la fois indpendant et original et profondment, troitement
et pieusement traditionnel.

Rappelez-vous ce beau dessin qui reprsente M. Ingres de face, les
sourcils froncs, prt  bondir sur le premier romantique qui va passer:
il crit au-dessous: _Ingres  ses lves_.

Quel bienfait serait-ce aujourd'hui pour les jeunes gens de la Villa
Mdicis ou d'ailleurs, d'tre ainsi regards par un matre furieux, qui
sait pourquoi il l'est, contre quoi il va partir en guerre et devant
l'autel de quel dieu il s'agenouillera pour demander la victoire!

Nous connaissons au moins l'une de ces figures divines du culte le plus
cher  J.-D. Ingres: c'est la Madone aux pieds de laquelle il
agenouilla, dans le _Voeu de Louis XIII_, le monarque anguleux et froid,
sous le manteau fleurdelis. Nous savons de quel sanctuaire sont sortis
les deux petits anges qui hanchent et tournent des yeux dessins comme
des nombrils, dans le coin droit de cette toile officielle, sans charme
mais si intressante! C'est en Italie, c'est  Rome que se produit cette
thophanie. Et M. Ingres pourrait tre, lui-mme, sous les plis du
velours royal, en extase, ravi d'admiration et d'amour, en face de la
Vierge et de l'Enfant divin, tels que le Sanzio nous en donna la
reprsentation.

Le type fminin--idal--de M. Ingres, c'est un compos de la Fornarina
et de la premire Mme Ingres. Fornarina de 1830,  moiti italienne, 
moiti franaise, une bonne grosse dame ronde.

Un model uni et plein, qui largit les visages, arrondit les plans dans
les tableaux de fantaisie--je veux dire dans ceux qui ne sont pas des
portraits--prend une apparence souffle, au premier abord repoussante.
Le model simplifie tout, mais arrondit les formes, dveloppe le cou,
les joues, au dtriment des traits. Les nez n'ont point d'ossature ou de
cartilages apparents; les yeux rentrent dans la formule d'une amande
dont le fruit serait dtach de l'corce, tout en y tant laiss. Les
oreilles, remontes dans les tempes, deviennent des schmas d'hutre
trs fine.

La rondeur--le plus souvent dplaisante et molle--(elle l'est parfois
mme chez J.-D. Ingres)--garde le vrai grand style. Ses odalisques,
modles d'atelier, mannequins que recre le magicien, quand il dpose
son crayon et se met  peindre en tournant le dos  la nature.

Il appartient  la grande famille des matres qui auraient souri d'un
tableau excut, sance aprs sance, car la nature arrte l'lan du
peintre et le distrait de son idal. On dirait que M. Ingres portait
toujours sur sa rtine l'arabesque que fait la Vierge  la Chaise dans
la sphre o elle se love comme l'enfant dans le sein de sa mre.

Il se rgale  suivre ces volutes qui se fondent l'une dans l'autre
comme des vagues: l'ininterruption de la ligne courbe, du mol paraphe
qui descend du turban de la Madone le long de son chle, et remonte avec
le bras droit pour devenir l'Enfant Jsus; il semble qu'Ingres s'en
souvienne dans la plupart de ses compositions; et mme dans quelques-uns
de ses portraits (Mme Rivire, Mme de Snonnes). Mais surtout dans ses
toiles de chevalet, il s'abandonne comme un ornemaniste, qui
supprimerait de la gomtrie les angles.

Dans le _Saint Symphorien_, l'arabesque va jusqu'au vice et la
dformation est sur le point de devenir difformit. Cette toile reste
pourtant la dernire expression d'une manire. Les corps masculins d'une
anatomie michelanglesque, des sortes d'corchs styliss, avec des
muscles que nous ne connaissons plus: tout est concert en vue de
l'effet et du style, tout est rduit presque  des formules. L'artiste
semble donner les rgles du rythme qui allait dans l'avenir proccuper
tant de peintres et de sculpteurs.

Malheureusement, ce surprenant tableau n'est pas  la galerie Georges
Petit. Rappelez-vous la mre qui serre son bb dans ses bras enfls;
les autres enfants bouffis et caricaturaux; le cheval de bois du
soldat-joujou qui domine la composition pyramidale. Chaque figure, en
vue de l'quilibre gnral, n'est plus qu'un signe dans un langage
convenu, nouveau, cr par le peintre.

Le _Bain turc_, commande du Prince Napolon, carr d'abord, fut coup en
un rond: la cause en fut, soi-disant, l'indcence de l'alme qui, 
droite, dans une esquisse dont j'ai la photographie, se renverse avec
une attitude si voluptueuse, que l'auteur dut par la suite supprimer les
parties basses du corps. Ici, la dformation est plus marque, si c'est
possible, que dans le _Saint Symphorien_. C'est un trange tableau,
froid d'aspect et pourtant aussi capiteux qu'un ballet russe ou qu'une
miniature persane. Ces dames aux yeux hagards sont des chattes
amoureuses dont les membres se confondent dans un grouillement de vers
de terre, si j'ose m'exprimer ainsi  propos de ces damnes... Les
pomes de Baudelaire n'ont pas plus de fivreuse emprise, que cette
toile singulire; vision rotique d'un vieillard qui fut un prtre
exalt de la beaut fminine. OEuvre morbide, sensuelle et peinte avec
la continence d'un primitif. Dans la premire version (carre), deux
ngresses coiffes de pointus capuchons, les yeux blancs brillant dans
l'encre de leur peau, ajoutent encore  la bizarrerie de ce savoureux et
glacial tableau. Qui possde donc, et qui nous montrera cette
prparation?

La perle de l'Exposition n'est-ce pas l'exquise _Odalisque_  l'esclave,
rduction de l'_Odalisque_ de la collection Preire? Ici, la couleur a
la sduction et l'inattendu, le piquant d'un Piero della Francesca ou
d'une gouache hindoue. Et quel mtier invisible! Mtier de miniature
et de fresque.

Terburg, Vermeer de Delft, Giorgione, Titien, enfin tous les plus
prestigieux excutants sont battus par le raphalisant J.-D. Ingres.

Dans l'_Anglique_,--dont la rduction est belle comme un prcieux joyau
d'mail,--dans les diffrentes Odalisques, dans la Thtis, il sirait de
distinguer, sous l'excution qui dconcerte nos yeux--et que Grome
enseigna plus tard.--Sous ce _linoleum_, admirez la sensibilit de la
ligne et la transposition si subtile de formes classiques, grecques, en
une chinoiserie qui choqua tant les contemporains de M. Ingres,
auxquels il s'imposa par une apparence d'acadmisme. Incompris, il
fallut la perspicacit de Baudelaire pour rendre justice  M. Ingres--et
un peu  contre-coeur, semble-t-il.

Ingres est  la mode... enfin! Lui aussi, comme Poussin? Mais... Ingres
aurait un accs de colre, s'il voyait la peinture de ceux qui se
rclament de lui[12].

  [12] Dans ce livre, fait d'articles de revues, l'auteur ne s'est pas
    cru permis de supprimer les redites. Ces articles s'adressaient 
    des publics diffrents et traitaient d'une matire o ces redites
    sont invitables,  propos d'artistes modernes.

Pourquoi est-il  la mode? Toutes les coles le revendiquent.
Connaissez-vous quelqu'un,  l'heure prsente, qui le nie?... Il faut
beaucoup de courage ou de navet, ou venir de la province, pour
attaquer le grand homme, soit dans un atelier, soit dans le monde.
Ingres est tabou!

Il sera tenu pour un initiateur, _surtout_ pour n'avoir pas cherch 
rendre en peinture la troisime dimension... On ne veut plus de la
troisime dimension dans la reprsentation des objets sur une surface
verticale... Ingres sera lou par l'avant-garde pour son sens de la
_dformation_.

M. Bernard Berenson, historien amricain de l'art italien, dans un
brillant morceau sur Raphal, aboutissant de la Renaissance, ne
dnie-t-il pas  Raphal le gnie? A ct de Michel-Ange et de Paul
Czanne,--favoris en 1911,--M. Ingres est assis de force par nos
thoriciens. Est-ce donc pour les raisons qu'en donnent les plus
audacieux dformistes, que, l'oeuvre de M. Ingres est si
important[13]?

  [13] _Important_--comme tant d'autres mots que je souligne sont dans
    le jargon du jour. M. Druet l'emploie, dans son magasin, comme ses
    prdcesseurs le mot _amusant_--au temps o la peinture s'achetait
    dans la rue Laffitte.

Il faudrait, en faisant le tour des galeries Georges Petit, commencer
par le torse d'homme qui obtint le prix de la demi-figure peinte 
l'cole des Beaux-Arts de Paris en 1800. Ce torse explique l'oeuvre
entier du matre. Un lve, presque un enfant, en 1800, a vu ainsi, et
rendu avec cette noblesse, ce scrupule, un modle d'atelier. Pas le
moindre trompe-l'oeil; point de bitume, aucune trace de l'enseignement
en faveur chez David. Regardons cette acadmie de rapin, car cet
colier sera l'auteur des portraits de Mme de Snonnes et de M. Bertin,
de l'_Hmicycle_ et de l'_Age d'or_. Attardons-nous devant ces
innombrables petits cadres de dessins,--ttes ou nus. Ingres est
transport d'une frnsie sacre ds qu'il est en face de la nature,
mais il ne donne pas un coup de crayon sans se rfrer  l'antique, 
Raphal; il est de Florence et de Rome. Voyez deux paysages minuscules
de la Ville ternelle: deux Fra Angelico modernes. Un dessin, tude de
femme nue pour cet _Age d'or_ qui est  Dampierre: la ralisation, tout
ingnue, de ce que Puvis de Chavannes a poursuivi sans jamais
l'atteindre. Ne laissez passer aucun des portraits  la mine de plomb
qui vont de 1797  1840, surtout! Car ce sont les tours de force d'un
virtuose  la Paganini, et qui aurait l'me d'un Holbein.

Il faut se placer au milieu de la grande salle, de faon  voir
d'ensemble tous tes panneaux: puis comparer le portrait de la _Duchesse
de Broglie_ (1853)  celui de _Madame de Snonnes_, ou  la _Vicomtesse
de Tournon_ (1812); le _Bartolini_ (Florence, 1820), au _Comte Mol_
(1834). Le sculpteur, avec ses tons chauds, la matire grasse de ses
chairs, de son habit, des breloques pendues  sa chane, est trait
comme un tourdissant morceau de nature morte, o la rigidit de la
forme cerne ne nuit point  la puissance vocatrice de la physionomie.
_Le comte Mol_, au contraire, lisse et comme en toile cire, est par
endroits d'un model creux; sa main exagrment corche, comme une
pice anatomique, se tend en avant... L'harmonie serait terne et
ennuyeuse, sans ce surprenant fauteuil de damas amarante et vert,
qu'aurait pu peindre Van Eyck; ce meuble assez banal, joue dans tout ce
gris-olive, le rle d'une verrire dans la nef d'une cathdrale.

Ce portrait du _Duc d'Orlans_, fils de Louis-Philippe, fait qu'on
oublie les lithographies et autres documents sur la famille royale de
France. Du type si falot, si dulcor de ce prince blond, aux yeux
vagues, qui dans ses habits civils tait un dandy  la manire anglaise
de 1830, voil ce que M. Ingres a fait: un Alcibiade, un prince Charmant
et plein de majest dans son froid uniforme, la tte prise dans un
carcan. Le gnie du portraitiste a su donner  un bras,  un gant,  un
pantalon, la majest, et par le mme prestige d'interprtation qui fait
du _Fifre_ de Manet une figure aussi noble qu'un Masaccio: par _le
dessin_.

Ces ors, dont pas un dtail de passementerie n'est omis, sembleraient
fastidieux, n'tait leur mystrieuse enveloppe, et l'on ne
supporterait pas ce drap rouge, les bandes noires du pantalon, si Ingres
ne modelait les vtements comme  la fresque. Le fond lie-de-vin, si
bien harmonis, est de la mme excution, et au mme plan que la figure,
et nanmoins tout imprgn d'atmosphre; oh! ce motif d'or vert, comme
les volutes des cheveux calamistrs du Prince! M. Ingres fait d'une
gravure de mode quelque chose comme une statue d'Antinos.

Dirigeons-nous, en sortant, vers le portrait de la seconde madame
Ingres,--peint alors que l'artiste avait soixante-dix neuf ans!--Le plus
rebutant de tous,  premire vue, mais qui vous fera vite penser 
Vermeer, pour la franchise de la couleur. De mme, avec la _Duchesse de
Broglie_ dont la robe bleu acide, donnerait l'ide de ce qu'tait le
_Linge_ de Manet, quand il fut expos pour la premire fois.

Un doyen de la critique d'art envoy par un journal officiel de Londres,
pour prendre le rythme de Paris au Salon des Indpendants, m'avoua en
s'en retournant aprs une visite qui ne l'avait point rajeuni: Je suis
pass  la Galerie de la rue de Sze... quel malheur que votre Ingres
ait,  ce point, manqu de got!

Pour conclure, il suffirait peut-tre d'affirmer le contraire. Mais que
vaut une affirmation, en matire d'art? Ce que vaut le critique.




SUR LES ROUTES DE LA PROVENCE DE CZANNE A RENOIR

_Revue de Paris_, 15 janvier 1915.


I

_Pour Joachim Casquet._

_Arrive._--Quelle bonne fortune, Olive, que faute de temps pour aller
jusqu'en Italie, ces Pques m'aient conduit sur votre route provenale!
Avec vous, ce pays admirable m'apparat bien plus sduisant encore. Je
le vois, enfin, sous un ciel oriental et l'on a pu se dvtir aprs
l'hiver, s'abriter d'un chapeau de paille. Aux gorges du Loup,  Vence
et  Tourette, les femmes filent au crpuscule sur le pas de leur porte,
hument la fracheur du soir dj charge, mais non point suffocante, des
premires fleurs de l'oranger.

La Mditerrane est bleue comme dans les mauvais tableaux;
conventionnelle, diriez-vous, napolitaine; douce telle que la
souhaitent, apparemment, les malades et les oisifs. A l'approche de la
pluie, une trame d'acier, une gaze de robe de danseuse, pntre des
rayons d'un soleil boudeur, transforme le dcor, scintille et s'argente
comme la feuille de l'olivier. C'est dj presque l't; dans quelques
jours je ne supporterais plus ce faste et les langueurs qui prolongent
la sieste. Dj les papillons jaunes strient de leur vol le rideau
d'azur  ma fentre, les mouches bourdonnent, et vous m'annoncez la
visite des insidieux moustiques. La bonne crme Chantilly de madame
Pibarot va tourner, je vous laisserai donc, Olive, toute  vos rcoltes
de cerises,  vos baignades nocturnes dans les vagues phosphorescentes.
Htons-nous.

_Vers Czanne._--C'est avec vous qu'il convient de faire le plerinage
au Jas de Bouffan, puisque Czanne est votre matre prfr,  jeune
fille d'aujourd'hui. Vous avez su faire table rase des prjugs de vos
bons parents, et vous voil en quipage pour attendre frmissante tout
ce que l'avenir vous rserve de surprises. Vous croyiez me choquer,
mais, chre amie, il y a trente ans de cela, des jeunes gens se
dlectaient dj dans une petite boutique de Montmartre,  remuer les
toiles dont Czanne paya son marchand de couleurs. Pour vingt francs,
vous auriez eu un paysage, une tte, une de ces natures mortes qui
valent maintenant la ranon d'un roi.

Marseille n'tait point encore un centre du no-impressionnisme. Nous
admirions Czanne comme un prestigieux coloriste; les demoiselles
taient plus familiarises, alors, avec les aquarelles de Madeleine
Lemaire. Mais puisque vous voulez bien me prter votre automobile,
allons! nous reparlerons de tout cela, car la route est longue, de
Toulon au Jas de Bouffan.

Nous avons laiss pour une autre fois les bois de pins de la
Sainte-Baume, comme il nous fallait arrter, par convenance, 
Saint-Maximin. Dans les replis de la montagne, nous avons grimp au
milieu des vergers assoupis, des villages silencieux. Tout le monde est
aux champs. Point de signes du printemps, rien de cette floraison
neigeuse des environs de Paris. Les feuilles sont vert-cru, ce serait
plutt un mois de juin de l'Ile-de-France. Arrivs au plateau d'o l'on
redescend sur Aix, c'est dj la puret d'une toile de Czanne. Je
reconnais, au loin, le profil familier de ces crtes de pierre violete,
la Sainte-Victoire, les lignes classiques de terrasses naturelles, la
terre rose, les cyprs, la route. Point un paysage sublime, mais d'une
ordonnance pleine de mesure. Ce n'est partout que blondeur,
transparence, tranquillit. Aot embrasera ce qui est froid encore, un
peu ple, _pur_ surtout, et ce matin dans la gamme mineure du matre
d'Aix.

Il fut un peintre propre, mticuleux, habile  rserver des blancs; le
contraire d'un barboteur; on le crut grossier et violent, alors qu'il
eut la main d'un vieil officier  la retraite, les scrupules d'un novice
et l'oeil d'un premier communiant. Je le vois, un linge dans sa main
gauche, qui tient la palette et des martres, pench sur son chevalet,
essuyant aprs chaque touche son pinceau, de peur que ne se mlange un
ton avec un autre. Il pose sa touche, comme un mosaste ses petits cubes
de verre. Et s'il n'est pas content, il efface, il gratte, il nettoie,
pour retrouver le canevas vierge, il le veut immacul. Maintes fois, il
laisse l'tude, par crainte de la ternir par des reprises et des
surcharges. Cependant, trs capable aussi d'empter. Ses sances sont
nombreuses, il retourne sans cesse au mme motif, et reprend l'tude.
Alors, comme Manet, Czanne a le don si rare d'accumuler les
stratifications, conservant tout de mme la fracheur de l'piderme. A
l'aquarelle, ou brandissant le couteau, il a l'air d'effleurer.

La magie de cette matire colorante est propre  Czanne. C'est par elle
qu'il exera son incroyable influence, son rgne tyrannique. Avec les
moyens les plus humbles, les matriaux les plus vulgaires, il se
rapprocha des primitifs. Ses couleurs  l'huile ont la diaphanit de la
peinture  l'oeuf et le mat de la dtrempe. Pas un coin, dans aucun de
ses tableaux, qui ne soit enrichi d'un beau ton; pas un ton de hasard,
mme dans une pochade. S'il hsite, alors il laisse voir le blanc de la
prparation; s'il recouvre cette nappe de cruse, c'est de marbres
prcieux, d'un revtement d'orfvre et de joaillier.

Ce sol a produit l'artiste qui devait, seul entre tous, trouver sur sa
palette l'quivalent de ces rapports si unis, si soutenus, ncessaires
dirait-on, entre le ciel et la terre, la vgtation et l'architecture.
L'art de Czanne fait corps avec le pays qui se droule devant nous, 
mesure que les bornes kilomtriques nous annoncent qu'approche l'heure
du djeuner.

Dans le jardin public de Prouse, d'o l'on domine l'pre plaine
ombrienne, je pensais nagure  la majest un peu farouche de Czanne.
Il me semblait le retrouver l, comme, un matin d'avril, je regardais du
ct d'Assise l'ondulation des Apennins, les lilas, les bleuts et les
roses, que nul matre de jadis n'a comme lui rendus: le gris, le mat,
obtenus par des tons entiers. Corot nous donne des gris forts, colors,
mais d'o les noirs, les ocres, les bruns ne sont pas exclus. Dans cette
Provence idyllique et paenne, le noir et le brun? des inconnus! Il n'y
a que du bleu, du jaune, du rouge, les tons primaires, affaiblis ou
renforcs par l'heure ou la saison. Ces tons, Olive, vous m'avez
aujourd'hui donn de les goter en plein air, comme d'un miel ple et
Czanne me les avait fait pressentir par ses subtils quivalents.

_Aix._--La situation de la ville est sans attraits. Midi sonnait quand
nous entrmes dans Aix. Le cours Mirabeau, sinon ses deux ranges de
platanes, ses htels svres et endormis, m'a, vous l'avouerai-je un peu
du. J'attendrai, pour le mieux connatre, que vous m'ayez, Olive, men
chez vos cousines. Vous dcrivez les stucs, les plafonds peints, les
vastes escaliers des demeures aristocratiques d'o se sont rpandues sur
toute la France des gnrations aux noms illustres, aux blasons 
partager. J'entr'ouvre une porte, je cogne un heurtoir en cuivre
reluisant, comme en Hollande astiqu. Une chaise  porteurs s'miette
dans le vestibule. On troqua les Gobelins du mur contre des tapisseries
du Bon March. Un relent d'huile chaude dans la loge du concierge. Vos
cousines sont sorties.

Encore que cette sous-prfecture soit tombe dans l'uniforme mdiocrit
dmocratique, une tradition s'y perptue de coutumes mondaines. Visites,
rceptions, ftes. Une socit ne pntre pas l'autre, le grand plaisir
d'tre  part et au-dessus est ici souverain; mais chacun sait
toujours ce que font ceux qu'il ne saluerait pas. Des ttes, derrire
les grilles du rez-de-chausse, se penchent et observent les promeneurs
du Cours: Marius est pass tout  l'heure, en avance pour se rendre chez
la cousine Sidonie. Le baron de D. revient de chez madame de Y.
Commrages.

Puisque les cousines ne sont pas chez elles, allons au muse; les
_Aeules_ de ces Dames, peintes par Largillire, nous accueilleront dans
leurs cadres vermoulus. Je sais, Olive, car vous me l'avez dit avec
emportement: vous ne pouvez souffrir Largillire, il vous parat
pompeux, tourment, conventionnel (ah! c'est l le grand mot!). Vous
n'aimez pas, non plus, les portraits de vos autres tantes de Marseille,
alanguies par Gustave Ricard.

A Aix, Largillire, portraitiste d'apparat, dploie tous ses avantages,
toute l'intensit de la _matire colorante_ que Czanne obtint si
discrtement. Comme les toffes du XVIIe sicle, ces tableaux sont bon
teint. Et trouvez-vous que les draperies manires de ces Dianes
chasseresses, nuisent au caractre du visage? La grosse, la maigre, la
brune et la blonde, mettez-leur une jaquette de M. Poiret, et ce sera
l'une de vos cousines de Nice, Olive: je ne les connais pas, mais je
suis sr qu'elles ne sont autres que celles-ci... Vous-mme... oh! ce
bistre ros comme l'Orient des perles fines...

Une station dans un muse de province, toujours dprimante, l'est plus
encore si une Olive y bille d'ennui. J'ai tent de rveiller ma jeune
amie, et la _Thtis_ de M. Ingres fut notre prochaine station.

--Je ne comprends pas! a dclar Olive.

--Une no-impressionniste doit rflchir devant cette arabesque bizarre.
Ingres est un matre difficile, mais, Olive, pour cela mme, vous
finirez par le comprendre,  moins que vous ne compreniez pas votre
Czanne non plus. D'ailleurs, laissez-moi croire que vous tes, quant 
lui, suggestionne. tes-vous sre que vous l'ayez de vous-mme compris,
Olive?

Puisque la dformation, la stylisation, sont les rgles de votre
cole, que dites-vous de ce gotre? Et ce bras de Thtis, si fminin, si
sensuel, qui monte droit vers la barbe de Jupiter roule en feuille
d'acanthe? Et ce Zeus ridicule et homrique? Et cette polychromie
sauvage? Vous trouvez cela trop ralis, c'est le fini qui vous en
choque?

Une barre, d'un centimtre paisse, si elle cerne une blouse de carrier,
vous l'appelleriez stylisation; ici, la volont savante du mdailliste
vous met en dfiance. L'habilet de la main-d'oeuvre ne compte pas pour
vous, jeunes filles qui ne faites plus de longs travaux  l'aiguille,
mais tenez un journal de vos sensations. Qu'une chose soit difficile 
accomplir, qu'importe? la difficult vaincue, la matrise, sont lettre
morte pour votre gnration. Votre morale et votre esthtique ne datent
pas de loin. Elles se formrent devant moi depuis le dbut de ce sicle,
dans les ateliers d'lves et sous la pousse de vos camarades,
munichoises, polonaises, hongroises et finlandaises. Mais vous, Olive,
attendez; attendez! retournez en arrire, s'il coule encore dans vos
veines un peu du sang bleu des modles de Largillire. Je ne vous
demande pas de bouder au temps prsent dans les htels moisis du Cours
Mirabeau; mais rflchissez, et n'allez pas trop vite comme
dmolisseuse! Vous dplairiez  votre matre Czanne.

_Chez mademoiselle Czanne._--Sous de plus humbles lambris, de l'autre
ct de la place, mademoiselle Czanne, la soeur de Paul, nous fera
montrer par sa servante, entre la pannetire arlsienne et le buffet de
chne, une toile de son frre, vis--vis d'un crucifix qui prside au
Benedicite. Croyez-vous que cette dvote, si elle ne cultivait en son
coeur le respect du nom et la soumission domestique, et donn la place
d'honneur  ce qu'elle doit appeler un barbouillage?

La servante, elle, ne savait pas bien.--Ce doit tre ceci,--disait-elle,
en dsignant de l'index deux gravures d'aprs Rubens. Peut-tre que
Czanne fit de ces estampes, prsent  sa soeur. Par crainte du modle
vivant, l'on rapporte qu'il s'inspirait de gravures, les copiait mme,
tout en s'exerant  intensifier la plnitude de la coloration. _Le
Magasin Pittoresque_ (admirable recueil, ma chre Olive), tait le fond
de sa bibliothque.

Vos amis marseillais, les lettrs d'avant-garde, vont, dans l'lan de
leur enthousiasme, fausser l'image du grand vieillard de Bouffan.
D'ailleurs, les gens de votre ge ignorent ce que fut nagure un
bourgeois ais, un notable de son village ou de sa sous-prfecture,
latiniste, lettr et grossier en paroles, fin et lourdaud  la fois. Ce
type a disparu.

Que put assimiler de Paris, dans ses visites furtives  la capitale, un
Paul Czanne? Qu'est-ce qu'il prit  ses confrres, les Renoir, les
Monet, les Manet? Que leur laissa-t-il voir du vrai lui-mme? Les et-il
reus chez lui? Ils n'ouvraient pas comme cela leur porte, eux autres,
les cauteleux fils de tabellions et de marguilliers, gourms au fond de
leur province!

Eut-il conscience du don qu'il avait reu de Dieu? Je reste sceptique
quand les historiographes me content qu'un jour, quelque indiscret
s'attardant  le regarder peindre dans la campagne, impatient il cria:
Ne sait-il donc pas qu'il est devant Czanne? Nervosit.

Fier de lui-mme, soit! et d'o qu'ils viennent, l'on ne refuse pas
toujours les tardifs applaudissements. Vers la fin de sa vie, le battage
commenait, et la pernicieuse spculation. Tant mieux, s'il prta
l'oreille aux hommages, alors que nul souffle ne pouvait embuer son
enfantine candeur. Il en fut quitte pour lcher quelques gros mots de
plus. Ses biographes enregistrent les jurons de Czanne. Chacun a sa
manire de garder l'incognito. Il fut jaloux de rester jusqu'au bout,
son pliant sous le bras, sa pipe  la bouche, le maniaque qui s'en va,
grommelant, au motif, s'entretenir avec la nature. Ses colloques avec
elle sont dans chacune de ses toiles.

Je m'attarde dans ce logis, malgr votre hte d'aller au Jas. Je vois le
peintre  cette table, mangeant la bouillabaisse. J'aime l'odeur
d'encaustique, la bonne aux mains jointes sur son tablier bleu, ce
mnage de cur, les fleurs de papier dans les cache-pots, ce silence; je
suis sr que l'me de Czanne flotte l, tout prs de nous.

J'aime  penser qu'il en soit si souvent ainsi: les plus terribles, les
plus intransigeants, semblent avoir vcu rangs, simples, rguliers, de
vrais petits fonctionnaires. Czanne fait son oeuvre comme l'on dcoupe
du bois avec un tour, comme l'on met du vin en bouteille.

Y a-t-il encore de ces hommes-l? L'me d'un Czanne serait-elle
maintenant _viable_?

Revenir  la grande tradition: on nous assure que tel tait son but.
Mais son esthtique de bonhomme, ami du _Magasin Pittoresque_, dut tre
moins raisonne que ne le dit M. Vollard. Je voudrais qu'elle et t
moins consciente. Il fut classique comme un ptre provenal prend un air
grec dans le crpuscule.

J'essayerai, Olive, de vous dire plus tard ce qui diffrencie un Gauguin
d'un Paul Czanne, l o la littrature entre en jeu, o j'aperois le
manirisme. Mais Czanne? C'est le tuf. D'aviss horticulteurs plantent,
dans une terre rapporte, mille boutures, autour du sauvage pin parasol.

Qu'ils prennent garde de draciner le grand arbre. Pour un peu vous le
mettriez en serre, comme un arbuste nain du Japon. Laissez-le seul, rien
ne pousse  l'ombre du gant.

La vision de Czanne n'en condamne aucune autre, ni les formules d'hier,
ni celles de demain. Czanne est  part. Si sa musique, Olive, avait le
triste effet de vous rendre les autres fades, cela ne prouverait que
l'indigence de votre rceptivit. Excusez ma franchise. J'ai l'air de
rtrcir le champ de votre admiration, si je rduis Czanne  la taille
d'un beau peintre, d'un coloriste subtil et fort, mais d'un incomplet.
Non pas! Si sa couleur me donne des jouissances nonpareilles, certains
de ses groupes de figures nues sont, quoique chaotiques, raboteuses,
monstrueuses, d'un rythme magnifiquement cadenc. Mais je sais, moi,
comment il me fait penser  Poussin.--Pour vous, Olive, que Poussin
ennuie, je ne m'aventurerais pas en des analyses prmatures; si je me
reconnais un droit d'tablir la filiation, vous me permettrez, gentille
amie, de le refuser  vous. Je distingue mal le bl, de l'orge en
graines, et ne m'en cache point comme d'une honte. Il est des enfants
dont les dessins voquent les dieux de l'Olympe mieux que ne font les
plus savants acadmiciens. Dcidez du rang que doit occuper la science
par rapport  l'instinct... Vous donnez l'avantage  l'instinct? Mais
que faites-vous de la _crbralit_, jeune imprudente? Vous ne venez
plus assez  Paris! Donc, vous tes pour l'_instinct_? Dans le cas
Czanne, vous avez raison. Sa sensation, sa couleur, sa matire, son
instinct: plus qu'assez pour faire de lui un grand artiste--mais  la
faon d'un manchot ou d'un innocent de village. Vos louanges nous
rendraient injustes.--Je demande  ne pas abdiquer mon sens critique. Je
voudrais examiner ses oeuvres, tout seul, comme jadis chez le pre
Tanguy, ou dans la salle  manger de la vieille demoiselle; pour un peu,
ma chre Olive, je vous prierais de ne m'en plus parler... Pardon.

_Au Jas de Bouffan._--Nous quittons la ville d'Aix par une route
poudreuse. Au loin, toujours les fonds lilas et roses dont Czanne
divisa si finement les nuances de nacre. On tourne  gauche, la grille
est ouverte: c'est le Jas. Une alle droite conduit  une maison
blanche, simple au dehors, mais lgante, parfaite de proportions,
provenale et italienne. Toujours de caractre mixte, cette rduction
d'un grand style  des besoins modestes, fait l'agrment de notre
Toscane gauloise. La bastide est cossue, agreste et souriante. A
l'intrieur, que reste-t-il intact, des chambres habites par Czanne?
Voici un vestibule en stuc, que peuplent des statues et des vases; le
grand salon inond de lumire; l'ancien atelier du matre fut une
buanderie ou un fruitier, aujourd'hui converti en galerie de
bric--brac, brocards au mur, encombr de meubles de Boulle, de
paravents, de chinoiseries, de dorures et de laques. Le nouveau
propritaire, industriel et collectionneur, est devenu l'aimable
entrepreneur et le cicerone de la gloire de Czanne. On va me faire la
leon, m'apprendre ce que je sais depuis longtemps. Des photographies,
par Druet, tranent sur les siges, il y a des livres partout, bientt
ce seront aussi des _Guides Conti_.

Au fond de la pice, les fresques de l'hmicycle, que le peintre signa
Ingres 1811 (touchante plaisanterie), furent nettoyes de leur couche
de pltre[14]. Pastiches sans intrt, elles ont ici l'aspect triste
d'un dcor de caf 1830. A ct, c'est le portrait noirtre et
caricatural du pre de Czanne; un Christ, une Madeleine, oeuvres de
jeunesse, romantiques, violentes et sans accent; encore, une copie
d'aprs Lancret, un vaste panneau inspir par une gravure du cher
_Magasin Pittoresque_. Ces exercices d'colier se guindent jusqu'au
chef-d'oeuvre, d'tre ainsi prsents dans des bordures  volutes
dores, entre des bandes de soie trop riche. Sommes-nous  Chicago, chez
un milliardaire? Chez un auteur dramatique trs chic? Ces toiles
partiront un jour pour l'autre ct de l'Ocan ou plutt pour Berlin. Il
a suffi qu'elles prissent une valeur marchande, pour qu'on les installt
solennellement dans ce mobilier de luxe. Et voil le Jas de Bouffan,
presque un tourniquet  la porte; la gloire y construit une lgende. Et
c'est ainsi que s'crit l'histoire, Olive! Allez donc au jardin, pendant
que votre mcanicien fera chauffer l'auto. On vous montrera les motifs
favoris de Czanne, l'abreuvoir aux lions de pierre, les cyprs, les
peupliers et certain coin, l-bas... mais ne croyez que la moiti de ce
qu'on vous dira; le monsieur transplanta la range d'ifs en vue d'un
meilleur effet; il ajoute des mascarons au-dessus du porche, la
maisonnette du bonhomme se travestit et fait la coquette en l'honneur
des touristes. Les tableaux de Czanne sont des valeurs en banque; il
est temps qu'ils appartiennent  qui ne les comprend pas.

  [14] Aujourd'hui, 1918, tableaux acquis par des marchands parisiens.

Tiens! voici une bande de professeurs  lunettes; ils parlent
l'allemand... J'oubliais les vacances de Pques!

Avouez, Olive, que l'on tait mieux, tout  l'heure, dans la salle 
manger cire  l'encaustique, sous le regard de la servante...

                   *       *       *       *       *

En regagnant Toulon, vous tes d'abord reste silencieuse, j'ai devin
que vous m'en vouliez, Olive. Enfin, vous vous tes trahie:

--Est-ce donc cela? Vous avez le droit d'admirer Czanne, vous, et ce
droit vous me le refusez. Voil qui est humiliant!

Non, pardon si j'ai t trop loin--non! je ne vous dnie aucun droit. Ce
qui me gne vis--vis des personnes de votre ge, c'est qu'elles aiment
les oeuvres d'art pour leurs imperfections. Votre ami Suarez crit:

En temps de dcadence, tout le monde est anarchiste et ceux qui le sont
et ceux qui se vantent de ne pas l'tre, car chacun prend sa rgle en
soi.

Lisez donc la parfaite tude de Maurice Denis, qui cite aussi cette
phrase d'Andr Suarez. Rflchissez. Laissez Czanne aux muses et aux
bibliothques. Il est dplac partout ailleurs. Je crains que vous ne
deveniez comme certaine baronne de la finance qui, mettant la main sur
son coeur, soupirait:

--Si je n'avais en face de mon lit l'esquisse de la _Maison du Pendu_,
je ne me sentirais pas la force, tout le jour, d'accomplir mes devoirs
de socit.

Il y a vingt ans, la mme dame, qui n'est plus une petite fille, je vous
assure, pinglait tranquillement sa voilette prs de deux pastels de
Jacquet et son pre et sa mre l'ont fait peindre par Lembach, en
Cendrillon, quand  cinq ans, elle tait encore viennoise.

Votre cerveau est de trop bonne qualit pour qu'il ne vous retienne et
ne tombiez dans le pige. Czanne est aussi grave que Poussin. Mais!
mais! mais! attendez... Nous y reviendrons tout  l'heure.

_Retour._--Le crpuscule allait se fermer sur les gorges d'Ollioules.
L'automobile ralentissait sa course, c'tait dj les faubourgs de la
ville, et les ouvriers revenaient de leurs chantiers, tranant dans la
poussire leurs pieds douloureux, l'chine courbe par le travail.--Vous
avez dit:--Ce soir je vous ferai entendre de la musique, c'est un
enseigne de vaisseau qui sait par coeur toutes les compositions
modernes; lui ferez-vous grise mine, si vous apprenez qu'il achte des
Vuillemancin? Ne faut-il pas tre de son temps? M. X... vient dner  la
maison.

La soire fut charmante. D'habiter un sous-marin ne semble pas empcher
un jeune Basque d'tudier son piano. Malgr les objurgations de M. votre
pre, si entich du _bel canto_ et des mlodies qui se prolongent en une
courbe molle et voluptueuse, l'officier, pour vous plaire, excuta des
pices de Debussy, de Stravinsky, de Sverac et d'Albeniz, enfin toutes
musiques dont vous tes curieuse. Vous approuviez, vous tiez ravie et
vous me crtes prendre en dfaut de logique, comme je plaidais pour ces
musiciens, auprs de M. l'amiral.

--Ce n'est pas juste! vous vous moquez de nos paysages de Vuillemancin,
avec papa--vous le flattez!--et maintenant, vous voudriez lui expliquer
Stravinsky!

Ah! L, prcisment, que je comptais en venir, je n'attendais qu'une
occasion de me mieux faire entendre.

A vous, Olive, je dirai toujours que Czanne fut un manchot. Ceci vous
fait bondir. Cent autres que vous, que choquerait ce crime de
lse-majest! Avec les czannisants, on est oblig d'enfler la voix,
d'en venir aux gros mots. La peinture est plus inaccessible que les
autres branches de l'art. Vous la regardez, comme les littrateurs. Ce
qui, d'elle, meut votre sensibilit, n'est point ce qui, pour nous,
fait son prix: d'o notre presque fatale droute, si nous autres
professionnels en discutons avec vous.

Gasquet (nous aurons bientt son livre sur Czanne) nommant les plus
grands peintres de la fin du XIXe sicle, propose Manet,
Czanne.--Jusqu'ici nous sommes d'accord--puis Seurat, contre Puvis de
Chavannes; il le substituerait  ce matre, comme Lautrec  Degas, qui
ne tardera plus  tre trait de photographe par les esthticiens
d'avant-garde. Ne nous fchons pas, ds lors, si le portrait du pre de
Czanne est confondu avec un Rembrandt. Il n'y a plus de valeurs que
vous jugiez incommensurables.

Jeunes liseurs de revues, vos esprits furent initis  la peinture
moderne par des Charles Morice, des Commandeur Roger Marx et des
professeurs de rhtorique dtogs. Peut-tre un jour, plus mris, vous
rendrez-vous compte que Lautrec est  Degas ce que fut Bertall  Daumier
(je force un peu la note, je mets de lourds points sur les I) et que le
chtif Seurat fut une de ces chandelles des bords de la Seine, dont le
moindre souffle de septembre parpille le frle duvet.

Ce sont les mmes critiques qui virent en Chret un successeur de
Watteau; en Willette un Fragonard; en Carrire, un Michel-Ange; en
Constantin Meunier, un Verrocchio. A quoi n'a-t-on pas cru ces temps
derniers? Combien de procs politiques  reviser, Olive! vous aurez de
quoi occuper vos loisirs jusqu' votre mariage et aprs...

Et le cas si bizarre d'un Czanne s'lucidera pendant ce temps-l, cas
unique, cas tragique.

Czanne sent que la peinture  l'huile est un art moribond et il se
dbat, dgot, au milieu de la production moderne; mcontent de son
ouvrage: pleurant sur son impuissance, mais fier de ce qu'il veut et ne
peut raliser. Il prche dans le dsert, obstin, ivre de foi, passionn
pour les matres qui ne sont plus; humble et mprisant, sans doutes
quant au but qu'il poursuit, mais dsarm. L'outil se brise trop souvent
dans sa main. Il reconstruit comme un maon amateur, moellon  moellon,
le temple aboli, croit qu'il retrouvera sous les dcombres la voie
sacre; mais quels lves seront dignes de l'y suivre?

Il s'tonne devant Claude Monet.

Le drame se passe aux champs et  l'atelier des Batignolles, prs de son
clocher ou dans le faubourg parisien, ici ou l, dans le silence et
l'abandon. On le comparera  Gustave Flaubert, on voudra le canoniser.
La littrature est grosse de menaces, autant que la peinture des
imitateurs. Une jeune arme munie de tubes et de pinceaux, marche
derrire le vieux capitaine  la barbiche de grognard. Vous tes, Olive,
enrle dans le bataillon de Provence, le plus bruyant de tous. Comment
ne vous en fliciterais-je, tout en riant un peu? Vous avez vos clients,
vous croyez en Vuillemancin le plus avanc des Czannistes de Marseille.
Dj, douze, quinze toiles gayent votre logis comme des accessoires de
cotillon, vous les piquez au mur, convaincue, dcide, jalouse de
provoquer les algarades paternelles. Mais ces bauches truculentes et
faciles, croyez-vous que Czanne les et approuves? Ne le rendez pas
responsable de ces amusettes.--Attendez, je vous le rpte. Olive,
attendez.

Voil ce  quoi je pense, pendant que l'enseigne de vaisseau-pianiste
voque si bien des paysages, des atmosphres, des reflets, des ombres
lgres. Vous, Olive, ne paraissiez plus couter, lasse de notre
expdition  Aix.

La pendule marqua minuit. M. votre pre, qui avait un peu sommeill,
teignit quelques lampes. Nous allions nous coucher, quand, le pianiste
faisant l'obscurit complte, attaqua le sublime opus 102. Ce serait
lche  moi, ma chre amie, de me prvaloir ici de Beethoven.

M. votre pre s'tant tout  fait rveill, traverse le salon, au risque
de briser les verres d'orangeade sur les guridons. Dans un lan de
reconnaissance, il veut embrasser le jeune enseigne de vaisseau, car
l'opus 102, c'est pour M. l'amiral comme si l'on avait brl du sucre.

Et vous, quand je descendis l'escalier:

--Cette musique moderne est dlicieuse, mais trop extrieure...
Beethoven va plus loin.

Oui, Olive, mais le moindre de ces impressionnistes de la musique
pourrait crire une fugue comme Bach; ils sont aussi savants dans leur
technique que le grand Ludwig Van Beethoven. Nos peintres le sont moins,
croyez-moi. Ne dcrochez pas, malgr cela, les Vuillemancin de la salle
 manger. Ils n'y font pas plus mauvais effet que des bibelots de chez
Martine et font penser  Sacha Guitry. Qu'ils dcorent, c'est tout ce
que vous dsirez.

_Dans la villa de San Salvadour._--La route d'Hyres, les Salines, les
bois de pins parasols, sont si drus, si presss l'un contre l'autre, que
ce soir, comme le rouge du couchant les clairait d'en dessous, nous
nous crmes transports dans les environs d'Ostie. Combien cela tait
beau! Pourquoi n'y aurait-il pas une Renaissance de la peinture, sur
cette cte mditerranenne?

Dans sa villa de San Salvadour, un parent de mon amie exhibe trois cent
soixante et onze toiles par le Marseillais Vuillemancin. Mais avant
d'assister les dbuts du jeune Phocen, l'amateur acheta des Diaz, des
Monticelli, des Ziem; il possde des Corot, des Daumier, des pices
fameuses de l'cole franaise, de 1830 jusqu' nos jours. Deux cents
cadres  canaux se dbordent du haut en bas de la galerie. Quand Olive
m'y introduit, la baie vitre qui donne sur la mer, est barricade--car
les Mridionaux vivent dans les tnbres; inexperte  manoeuvrer la
manivelle, Olive renonce  soulever le tablier de fer. Le jour tombait
de vasistas inscrits dans la haute corniche, il faisait sombre dehors et
des branches d'eucalyptus obscurcissaient encore la chambre. Ces
tableaux sont discrets, ils ne vous sautent pas aux yeux. Olive
ngligemment me les signala; mais, a-t-elle dit:--Mon oncle n'a pu
rsister  la tentation, voyez ces Vuillemancin: quel temprament!

Une frise, au-dessus des cadres, est faite de vues de Marseille, de
l'Estaque, de La Seyne, toutes signes Vuillemancin. Et qui pourraient
tre des maquettes pour le ballet russe. A distance, cela est lisible,
dcoratif extrmement, gai, amusant.

--N'est-ce point joli, ces tons vifs, ces tartanes, ces tas d'oranges,
ces maisons barioles, ce ciel indigo? Rien ne tient  ct! Je vous
dfie de dnicher un Corot, dans les coins; pourtant mon oncle en
possde de magnifiques... Les Vuillemancin les tuent!

Oui, mais, Olive, un Corot peut passer inaperu, un beau tableau n'est
point du papier de tenture. Je n'ai pas mon binocle. Si vous voultes me
faire subir la premire preuve de votre franc-maonnerie, vous auriez
aussi bien pu me bander les yeux... un tableau est autre chose qu'une
affiche; encore un point  lucider; vous vous contentez de l'affiche.
Un Degas est parfois un tableau, un Lautrec est une affiche. Nous
reparlerons de cela une autre fois.

Les Vuillemancin tapissent les murs comme de la vigne vierge. Les
chambres  coucher en sont pleines jusqu' la ruelle des lits; les
cabinets de toilette, les corridors en regorgent. Dans la lingerie, une
brave femme repasse des chemises devant des Vuillemancin. C'est cela,
Olive, que vous appelez l'cole de Czanne?

Combien avais-je raison, l'autre jour, de ne vous rien cder! Vous
n'tes pas encore capable de juger Czanne d'ensemble, attendez pour
prendre un point de vue, car il vaudrait mieux que vous discerniez
l'_esprit_ de la _lettre_, vous arrtant aux stations de ce chemin de la
Croix, par o le matre a progress vers sa gloire paradoxale et
confuse. Vous doutez-vous du sens vrai de cet trange gnie, qui clt
une priode, au lieu d'en ouvrir une, comme vous dites? Sur sa tombe,
on aurait pu crire: _Ci-gt l'tat organis._ Victime expiatoire de
la peinture, lui qui tant peina et, orgueilleux, convaincu, dnona la
dcadence, que pense-t-il, si de L-Haut o monta son me catholique, il
entend les prcheurs de sa bonne parole? Vous ne voyez en Czanne que
les plaies dont il saigna de ne pouvoir se gurir, sa faiblesse, sa
paralysie. Un initiateur? Jusqu'ici, un troubleur de consciences, un
fauteur de dsordre, malgr lui.

Son oeil est un isolateur, comme les pieds de verre du tabouret o
l'enfant grimpe pour des expriences de physique amusante. Gare  celui
qui reoit l'tincelle lectrocutrice! L'oeuvre de Czanne est un pige
aux innocents tendu. Vous qui avez de la lecture, Olive, rappelez-vous
la correspondance de Flaubert! Il y avoue ses difficults, souhaite
qu'un autre, mieux dou que lui, puisse russir l o il choua. Si
l'esprit de Czanne devait un jour se rincarner en un peintre mieux
quip qu'il ne le fut, ce serait  une poque lointaine et moins
inquite, o l'art ne serait plus un passe-temps d'amateur, un rayon de
magasin de nouveauts.

Nous nous promenons sur les routes de Provence, vous toute neuve 
l'esthtique, moi, qui le suis moins, hlas! et pendant que nous
discutons, se droulent les panoramas familiers au no-impressionnisme,
dont c'est ici la patrie d'lection. De Marseille  Vintimille, sur la
cte et dans les terres, il n'est gure de bourg o quelqu'un ne soit
venu planter un chevalet en songeant  Czanne. Je ne vois que motifs
connus, couleurs, lignes banalises par les peintres. On nous a rendu
votre terre plus insipide que la fort de Fontainebleau. Toutes les
bicoques, aux Indpendants, comme chez votre Vuillemancin, m'ont l'air
d'tre sur le point de tomber. Ai-je le vertige? Arbres, montagnes,
nuages, d'horizon, la mer, tout danse!--et c'est pour cette farandole
que Czanne aurait battu la mesure? Je ne respire  l'aise que si la
pluie efface le bleu du ciel. Entre Toulon et Hyres, la route du cap
Brun et de San Salvadour est, cet aprs-midi, d'un vert de salade
confite, coeur de laitue, concombre, pastque  peine rose, blanc
d'amande, grise en somme, et fait songer  Corot, plus qu' nul autre.
Pourtant il fut sensible, celui-l,  toutes les harmonies, rendit tous
les ciels, du nord et du midi; quant  construire, il me semble qu'il ne
fut pas un mdiocre architecte... Qu'entendez-vous par construction
dans le cas de Czanne? Lui, un _constructeur_? Entendons-nous.

Peu de peintres se sont, autant que lui, embrouills dans les plans.
Vous ne me citerez gure de visages ou de corps, dans l'ensemble de son
oeuvre, qui ne signent l'aveu d'un pnible effort, d'un chec. La _Femme
au chapelet_? les _Joueurs de cartes_? Laissons ces mauvais tableaux aux
milliardaires. L'apparence de plans et de construction est due 
l'unit,  la qualit du ton et de la pte. Ses toiles sont _pleines_,
_unes_, la composition y forme bloc, remplit la surface de bord  bord.
Mme en un visage dont les yeux, le nez, la bouche se situent dans des
plans dsaccords, il y a _ensemble_, _masse_,--mais c'est par un
miracle du prodigieux, de l'unique et inimitable coloriste. Le ton
quilibre les volumes. La recherche du ton rare et pur fait crouler un
compotier de pommes, choir une serviette, zigzaguer les dessins du
papier dans le fond de la nature morte, mais rapproche un ton de celui
qui l'appelle et l'harmonie chromatique est,  elle seule, une sorte de
construction.

Dangereux exemple, Czanne est un matre pour des matres, non pour des
lves.

Les plans, chez Czanne, s'organisent dans l'atmosphre, par la magie
d'une couleur inanalysable de cramiste et d'mailleur, d'une matire
aussi prcieuse que le radium, lentement accumule ou qu'chantillonne
une main de brodeur oriental. Quelques coups de pinceau,  l'aquarelle,
ou un kilo de pte sur la panse d'une pomme, et il obtient la surface
irradiante des coquilles de nacre ou des verres iriss qu'un long sjour
dans la terre y dposa. L'ordre ne s'tablit que par le mariage des
tons, toutes _valeurs_ supprimes.--Je ne connais pas un beau dessin
de Czanne, en dehors de croquis griffonns, quelques compositions
mythologiques, dont je jurerais qu'elles suivirent une premire version
en couleurs. La noblesse? Oui, elle est partout, car Czanne tait un
noble esprit qui ne retenait des muses que des rythmes majestueux. Ici,
la _beaut_ n'est que suggre par une main qui tremble. De respect? Par
infirmit? Peu m'importe,  moi essayiste d'une poque dcadente, car je
suis de mon temps, tout comme vous, ma chre Olive.

Mes sens sont autrement satisfaits que ma raison, qui parfois cde... 
la minute mme o je me veux comme un diable dfendre. La chair est
faible, Olive, me permettrez-vous ce truisme?

Mais, Olive, vous m'avez alors dit:--Je ne vous comprends plus. Vous
vous contredisez tout le temps. Vous donnez, puis vous retirez votre
don! Vous abusez de la restriction mentale.

Le cas Czanne gare le fidle, parce qu' ct du Dieu, il y a les
grands-prtres, les diacres, les acolytes porteurs d'encens, et,
jusqu'au bas de la nef, des paroissiens pouvants. Il en est de mme
dans toutes nos glises. Excusez-moi et reprenons l'auto! Nous irons
voir, un de ces jours, le peintre de Cagnes. Montrez-moi d'autres coins,
d'autres horizons.

                   *       *       *       *       *

Ce soir-l, nous rentrmes fort tard. Les cafs de Toulon regorgeaient
de buveurs au boulevard de la Rpublique. Nous sommes alls sur le quai,
au bord de l'eau, c'tait une Ripa dei Schiavoni, toute gaye de
fanaux. Les deux figures marines que modela Puget, comme tout d'ailleurs
ici, compliquent l'ambigut de l'impression. Vous ne savez jamais si
vous tes d'un ct ou de l'autre des Alpes. Ayant insist pour aller
chez Mme Pibarot choisir les ptisseries de notre dessert, nous
longemes des ruelles peu avouables, o vous ne vous seriez aventure si
votre dsir n'et t aussi vif de m'entendre qui m'exclame: Ce sont
des _calli_ de Venise. N'eussiez-vous t l, j'aurais dit un mot  ces
filles  la coiffure de perles, fardes et grasses, qui se tenaient sur
le pas de leur porte... j'ai feint de croire que c'taient des choppes
de coiffeur et vous avez ri de mon inexprience.

                   *       *       *       *       *

_Vers Grasse._--La corniche d'or forme la vraie limite de la cte
provenale et de la Riviera; c'est en sortant de l'Esterel que le
paysage change; il va s'largir et perdre, petit  petit, le peu qui lui
restt encore de franais. Hlas! les boulevards maritimes de Cannes,
les palmiers en zinc, les villas anglaises et le casino municipal font
de cette plage cosmopolite une sorte de Brighton qui voudrait tre
Alger. Nous avons hte de nous enfoncer dans les terres et de gravir le
long lacet qui aboutit  Grasse. Le monument  Fragonard, devant ce
charmant htel du XVIIIe sicle, blanc et majestueux dans ses
proportions bourgeoises, rappelle seul au passant l'lgance du peintre
des Nymphes et des Cupidons. Je ne sais pourquoi,  toute heure du jour,
la ville de briques cuites et de tuiles rousses, a quelque chose de
mauresque. Elle est dure et peu accueillante, il faut s'habituer  elle,
lui faire des avances de toutes sortes. Elle offre aux trangers peu
d'accommodations modernes, et c'est peut-tre pourquoi l'on s'y sent si
loin de tout et, au premier abord, dpays.


II

_Sur la terrasse d'Andon._--Soyons francs: ceci est plus grand et plus
touchant encore que Florence. La fontaine Louis XVI, le jet d'eau du
bassin rustique, les platanes qui laissent filtrer le soleil, talant
ses pices d'or sur le sable, c'est, plus que les fastes mdicens,
proche de nos coeurs modernes; petits paliers retenus par des cailloux,
tages d'arbrisseaux gris, cyprs, eucalyptus, bordures de fleurs
potagres le long de la balustrade, vous tmoignez d'un ordre mnager,
gal pour la cuisine et la bibliothque. La fracheur, dans cette
bastide que Fragonard dcora, imbibe tous nos sens: c'est le bruit sans
arrt du jet d'eau sous les platanes, c'est le vert d'aquarium, les
persiennes mi-closes, le marbre de l'escalier, le carrelage du salon
surbaiss, et l'orangeade. Derrire les balustres de la terrasse, un sol
volcanique, convuls, o l'habitacle humain ne joue point de rle; plus
loin l'Esterel, la baie de Cannes. Le rococo de la villa d'Andon,
cinraires, graniums, lys en touffes rutilantes, le peign, bross,
astiqu des premiers plans, laisse sa valeur aux lointains d'un
dramatique revche,  la romaine. Je respire plus librement prs de
Frago qu' l'ombre des Pan de Vignola, ces moussus joueurs de flte sur
le rocher de Caprarola.

_Vers Nice._--Partons!--L'automobile attend  la grille. C'est la route
de Cagnes, une Normandie provenale, des bois, des prairies piques de
boutons d'or. Les bergres, couleur de bronze sous l'norme cloche de
paille des pastourelles, paissent leurs brebis maigres, brunes aussi,
patines par le mistral. C'est ici que Renoir est venu rassortir ses
pelotons de soie. Je voudrais, ce matin, surprendre le vieux matre au
milieu de sa niche d'enfants... mais mon conducteur n'entend pas qu'on
s'arrte, car nous sommes dus vers midi, du ct de Menton. Peut-tre
serai-je plus heureux ce soir?

A partir de Cagnes, c'est la banlieue de Nice, bouchons, auberges,
affiches, rclames pour les touristes, bientt l'entre d'une grande
ville, Suresnes, Puteaux au bord de la mer. Deauville aussi bien; et les
gens ont l'air de n'avoir rien  faire, qui tranent leur oisivet sur
cette cte bnie, comme si le ciel ne pardonnait qu'on cesst un instant
de le regarder. A ces gens en une ternelle vacance, leur paresse
donnera l'allure de la contemplation.--Mais je devine vos penses,
promeneurs qui difiez vos maisons de plaisance, ces mosques pour
ex-cocottes, ce simili Orient d'exposition universelle; je douterais de
la beaut du site,  voir l'architecture qu'il inspire. Pourtant, Nice
dsemplie par sa fin de saison, reprend, vue du Montboron, cousinage
avec Gnes. C'est une Gnes o les palais sont des sanatoriums, fire de
rues  l'instar de Paris, aguichantes et bondes de tout ce qui est
inutile.

Blanche et rose, Nice rendue  elle-mme, lave ses fards, redevient la
contadine au fichu bariol...

_Retour._--Nous repassmes par Nice; avons long la mer. Un court orage
humecta l'atmosphre, lavant toute la poussire qui poudrait la route.
Dans l'cume des vagues, joujou de sportsman, qui a des prtentions
belliqueuses pour des combats  la Wells, un hydravion s'exerait!

Quand nous parvnmes  Cagnes, le soleil avait reparu dans un ciel de
turquoise plie, claironnant la fin de la journe; comme il tait tard,
j'osais  peine m'arrter pour saluer Renoir; mais j'aurais un remords,
venu si prs, de n'entrer pas. Comment le trouverais-je, aprs tant
d'annes, le bon conseiller de mes dbuts, l'ami, l'encourageant ami
dont l'indulgence  mon zle obtint de mes parents que je fisse de la
peinture, sans plus d'entraves? Il est peu de peintres pour l'oeuvre de
qui j'aie eu, d'abord, plus d'admiration, puis des doutes plus cruels,
de nouveau une admiration un peu inquite, sans toujours me dpartir
d'une certaine gne.

Il faut prendre Renoir comme un bloc et ne jamais le discuter, ni
l'analyser, ds que le sortilge du coloriste vous a conquis. Jeune
homme, je dus subir ce charme et cette puissance, peu soucieux de la
forme ronde, molle, flottante, qu'il emprisonnait dans de l'mail, ou
tricotait avec des bouts de soie et de laine. J'assistais  ses
recherches successives d'excution.

La premire fois que je le vis peindre, c'tait  Berneval-sur-Mer, prs
de ce chteau de Normandie o M. Paul Brard lui donnait, chaque saison,
l'hospitalit. Il faisait poser des enfants de pcheurs, en plein air;
de ces blondins  la peau rose, mais hle, qui ont l'air de petits
norvgiens. Il dcorait, cette anne-l, des panneaux de la salle 
manger de Wargemont et avait entrepris une srie de fleurs, des
graniums surtout, dans des bassines de cuivre; tantt, pour se
dlasser, il faisait du paysage: alors un travail singulier, comme d'un
pastelliste, des hachures, du treillis multicolore, o les laques
envahissaient les bleus et les verts de la confiture de groseille,
disait-on, mais le temps a fondu dj en une seule surface riche et
unie, d'indiscrtes couleurs dont Renoir savait, apparemment, qu'elles
se soumettraient plus tard  leurs voisines.

Le visage de Renoir tait dj ravag, creux, pliss, les poils de sa
barbe clairsems, et deux petits yeux clignotants brillaient, humides,
sous des sourcils que cette broussaille ne parvenait  rendre moins doux
et moins bons. Son parler tait d'un ouvrier parisien, qui grasseye et
trane; chaque phrase tait accompagne d'un geste nerveux: il frottait,
par deux fois, son nez avec l'index, son coude appuy sur l'un de ses
genoux qu'il avait toujours, ds qu'il tait assis, croiss; son corps
en boule, et vot par habitude de se pencher vers le chevalet. Renoir,
ptrisseur de la chair fminine, caresse la toile, comme cette chair
mme; fleurs, ciels, arbres, fruits, tout est pour lui sujet  colloques
amoureux, prtexte  satisfaire sa violente sensualit paenne.

Un sein, c'est rond, c'est chaud! Si Dieu n'avait cr la gorge de la
femme, je ne sais si j'aurais t peintre!--a-t-il dit.

La nature lui offre des tentations trs prosaques du gourmand. Les
Parisiennes, ses modles d'lection, trottins, blanchisseuses, modistes,
flore mousseuse du ruisseau faubourien, sont, dans son oeuvre, comme des
pches, des pommes et des cerises en une corbeille de fine sparterie; il
tresse des guirlandes de pivoines ples ou cramoisies, il souffle et en
gonfle les ptales,--en ajoute mme, tant il a de plaisir  ce
jeu,--jusqu'aux proportions d'normes choux; des ondes colores, de plus
en plus vibrantes, autour du ton central qu'il jette comme une pierre
dans l'eau, propagent jusqu'au cadre des cercles mouvants.

Vous niez Renoir dessinateur? Sans doute, Olive, son dessin n'est pas
une ossature, mais un vtement bigarr, que son pinceau amplifie quitte
 trahir le corps. Si le corps est nu, la forme est le plus souvent
magnifique de sant, dbordante de plnitude et l'idal mme du grand
amant toujours inassouvi. Plus il se dveloppe, plus Renoir renforce et
nourrit ses volumes, jusqu' souvent atteindre l'quilibre d'un
bas-relief antique. Entre la Grce et le XVIIIe sicle franais, il
btit un temple o, aprs ses douze lustres de joyeux labeur, il
installera sa Desse. Pygmalion frmit devant son idal incarn: une
Aphrodite qui est  lui:--la Vnus des bords de la Seine.

Son tableau _les Baigneuses_, que j'ai le bonheur de possder (1889),
marque la fin de la libre course dans les Bougivals et les Argenteuils,
annonce, malgr sa scheresse, si exceptionnelle dans l'oeuvre de
Renoir, de nouvelles tendances vers le style. Ces _Baigneuses_
inspires, comme l'on sait, par une sculpture de Coysevox, sur une
fontaine de Versailles, se placent juste  mi-chemin, entre les ftes
ensoleilles du Moulin de la Galette et les Panathnes du village de
Cagnes.

Le grand admirateur de Czanne (car Renoir eut pour lui une relle
dvotion), le voil, lui aussi, tabli dans ce pays o l'hiver
n'embrunit pas les ateliers.

J'tais mu, Olive, en attendant  la barrire, au seuil de la
proprit. Je n'avais pas revu Renoir depuis si longtemps! Il y a
quelques annes de cela,  une reprsentation des Russes, je fus frapp
par la prsence inattendue dans une loge, d'un manteau et d'une
casquette de voyageur, sur un visage de vieillard qui s'y enfouissait.
Autour de ce singulier spectateur, des femmes en robe de bal,
s'empressaient comme des courtisans auprs d'un souverain. Je pris ma
lorgnette: c'tait Renoir avec Misia. Des amis avaient tenu  lui offrir
le rgal d'un de ces ballets qui enchantent les peintres. Depuis lors,
je le savais malade et de plus en plus retir. Comment, malade? Celui
dont l'oeuvre chaque an s'enrichit, se renouvelle en une moisson plus
copieuse? Je n'ai jamais voulu le croire que jeune, et aprs l'avoir
retrouv si tard, je me demande s'il ne fait pas semblant de ne l'tre
plus, pour nous tonner davantage.

Son fils, un bambin, s'avance  ma rencontre dans le jardin; comme il
m'assure que son pre vient d'tre plus malade et ne reoit personne, je
donne ma carte, et j'allais vous rejoindre dans l'auto, mais l'enfant
ayant lu mon nom, me dit:--Venez, venez, monsieur, venez voir
maman.--Celle-ci n'hsita pas: je ne pouvais passer si prs et n'entrer
point. Renoir ne me l'et pardonn.

--Il parlait de vous hier encore, venez, vous lui ferez plaisir...

Elle me poussa devant elle...

La villa, toute gaie, est  mi-cte, dans des vergers; une ferme, une
exploitation agricole. Renoir se livre  la culture de l'oranger.

Entre les villages de Cagnes et de Saint-Paul-du-Var, une valle
fertile, verdoyante s'tend: une oasis dans ce pays aux lignes pres qui
fait songer, dit-on,  la Palestine. Les Alpes, au loin s'tagent et le
soleil en illumine les cimes neigeuses. Les premiers plans sont intimes,
Virgile y aurait crit ses _Gorgiques_, Renoir peint et peindra les
siennes: lavandires savonnant et tapant la lessive dans le ruisseau,
caracos rouges, chaperons de paille, oliviers nains, qui retombent sur
l'eau comme des saules de chez nous. Il picote de touches polychromes
toutes ces rondeurs, ces gentillesses  la _Paul et Virginie_. Il y a du
Bernardin de Saint-Pierre chez le peintre de Cagnes; sa mythologie  la
bonne franquette se transporte souriante au milieu de ces bergeries  la
Longus.

Je savais de quelles difficults s'accompagne aujourd'hui l'acte de
peindre, pour Renoir. C'est  peine si la main, noue par les
rhumatismes, peut encore diriger le pinceau.

--Tantt,--me dit madame Renoir,--il acheva, en plein air, un _Jugement
de Pris_.

Enfin, me voici devant mon vieil ami. Il est assis, protg par un
paravent, immobile et qui regarde une fois de plus le couchant derrire
l'Esterel. Est-ce lui qui, tout  l'heure, travaillait encore? J'ai
envie de l'embrasser, je balbutie...

Comment remercier ces tres magnifiques, nergiques et enthousiastes,
pour la leon qu'ils nous donnent? La maladie ne compte, pour qui porte
en son coeur cette foi, cet amour d'adolescent. L'art a vaincu la
souffrance ou l'ignore. Les yeux du septuagnaire de Provence, sont
encore les mmes que ceux du Renoir de Berneval. Il n'y a plus que ces
yeux dans ce visage immatrialis, ils sont exquis de bont, et tels que
des primevres dans un pr dnud par le gel.

Renoir ordonne qu'on me fasse passer par l'atelier; je prends cong.

C'est cette main, noueuse comme un bois de poirier mort (je la touche,
mais elle ne pourrait serrer la mienne), qui emmanche d'une brosse
qu'une courroie attache au bras droit, voque des thophanies, donne un
nouveau galbe au jeune Anacharsis, coupe la ceinture des bacchantes et
dvoile le sein des Hlnes.

Dans des casiers de bois blanc, les chssis se pressent l'un contre
l'autre, des douzaines de toiles attendues  Paris. Pour chacune, le
matre, aid de collaborateurs bnvoles, recommence l'exercice
indescriptible d'une sance d'aprs le modle. Quelqu'un lve, l'autre
baisse le chevalet, on le pousse  droite,  gauche, selon l'ordre du
matre, pour conomiser les mouvements et les cris de douleur. Chaque
fois que le pinceau doit tre recharg sur la palette, c'est un travail,
comme de soulever une pierre. Mais l'oeuvre s'achve, blonde, sereine,
robuste. L'esprit a triomph de la matire.

Que n'ai-je os, vous emmenant avec moi, chre Olive, vous donner la
rconfortante vue de ces choses, de la patriarcale existence d'un
artiste dj install dans la gloire!

Dans la salle, des hommes, des jeunes filles; ces gens semblaient
attendre l pour servir, surveiller, aider le Patron. Des lves, des
admirateurs? On ne sait qui sont ces satellites; matres et domestiques,
enfants et adultes, sont l _pour lui_, chacun joue son rle utile et
anonyme.

Et nous ne pmes retrouver votre chauffeur, Olive, car le vin du cru 
pleins verres tait vers dans la cuisine; la villa de Cagnes est une
bonne halte.

Rentrons! Aprs-demain, je serai  Paris; vous reprendrez vos visites
aux bric--brac de Toulon; vous achterez des Vuillemancin. Nous nous
crirons.

AVRIL 1914.




NOTES SUR LA PEINTURE MODERNE

(A PROPOS DE LA COLLECTION ROUART[15])

DEGAS.--_Revue de Paris_, 1913.

  [15] Deux ventes aux enchres ont dispers la collection Rouart, du 9
    au 18 dcembre 1912.

_Pour Paul Valry._


I

Il est de trs inoffensifs rvolutionnaires...

Nous n'tions pas retourn, depuis dix ans, dans l'htel qui porte le
deuil de M. Henri Rouart. Peu avant la dispersion, sous le marteau du
commissaire-priseur, des oeuvres d'art qui nous attiraient jadis  la
rue de Lisbonne, il fut une fois encore permis  d'anciens habitus, de
revoir cette incomparable collection de peintures et de dessins,
accrochs aux murs que nul d'entre eux n'avait plus quitts depuis qu'il
y avait trouv sa place. Ces appartements, marqus au coin du second
Empire et dcelant un total mpris de l'arrangement dcoratif comme on
le recherche aujourd'hui, avaient l'aspect un peu nglig des maisons
sans femmes; les cadres se chevauchaient l'un l'autre ou venaient bord 
bord, crant une confusion. Il fallait prendre de la peine, pour ne voir
qu'une chose  la fois et, l'ayant trouve, l'isoler, la mettre en
valeur. Tout ici, d'ailleurs, semblait hors de notre temps, appartenait
 des hommes qui pensaient, parlaient, agissaient d'autre faon que
nous.

Pt-on laisser intacte cette collection, comme un muse Plantin, pour
apprendre ce que fut hier  ceux de demain, qui n'auront pas connu cette
race d'amis maniaques de la peinture: leurs gots, les ides qu'ils
eurent de l'art et de la vie; et les fils Rouart nous diraient dans
quelles conditions leurs pres ont form leurs trsors, comment ils
vivaient. Il y a autant de dissemblances entre ce type d'hommes et les
amateurs du XXe sicle, qu'entre la peinture du milieu du XIXe sicle et
celle de 1912. Aujourd'hui tout s'tale. Hier, on cachait ses biens et
ses amours.

Voici quelques notes, sans ordre, quelques rflexions que nous inspire
une dernire et trs mlancolique visite  la rue de Lisbonne.

                   *       *       *       *       *

Le commencement du XXe sicle aura marqu une sparation brusque entre
une certaine manire d'tre artiste _pour soi_ (qui ne se prolonge plus
que comme un malade,  force de soins) et la condition d'une socit o
la peinture semble livre au litige indfini d'innombrables certitudes.

A force de tirer sur la chane, des maillons cdent, que rien ne
ressoudera. Pour les traditionalistes, si le branle-bas sonne au
milieu de leur carrire, et s'ils ne sont pas endormis, qu'ils collent
l'oreille au sol et coutent le bruit de la jeunesse en marche; curieux,
intresss, proccups mme; mais non sans piti pour leurs ans ou
leurs cadets, qui restent impassibles comme des sourds devant une
locomotive d'express.

Il y a des artistes pour qui toute nouveaut est ngligeable et
mauvaise; d'autres qu'attire _a priori_ l'inconnu et qui, d'avance,
applaudissent mme l'inventeur dont l'exprience infirme la leur. Bien
peu qui ne se sentent infods  un parti et ne deviennent les esclaves
d'amitis, de camaraderies ou d'habitudes. Parmi les plus intelligents
et les plus fiers, combien osent confesser leur moi? Ils ont peur;
aussi est-ce la louange aussi emphatique que l'insulte, ou bien le
silence pusillanime des timides qu'on dirait tapis dans leurs demeures
pendant que les coups s'changent dans la rue. Plus rpandue et plus
grave encore, l'indiffrence. Elle augmente chaque jour: l'indiffrence
du spectateur, las d'entendre trop parler d'art, de voir trop de choses
et qui se retire,  mesure qu'on le sollicite plus de se mler aux
acteurs et aux auteurs du drame; car on ne peut longtemps parler de ce
qu'on feint seulement de connatre et d'aimer, et l'on passe vite sur un
autre terrain o le pied est plus solide; enfin l'indiffrence du
producteur dont le mouvement devient machinal au milieu des disputes et
des thories qui se succdent. J'allais omettre celui qu'ahurit le zle
mme de ses suivants, qui le dpassrent si vite!

Afin d'aider le public artiste  s'y reconnatre, il serait de saison
que ceux qui consacrrent l'exercice de leur esprit  l'tude de ces
questions d'hier et d'aujourd'hui, essayassent d'y mettre un peu
d'ordre. levs dans une religion qui priclite, certains pourraient du
moins clbrer les douceurs qu'ils y gotrent, dplorer la tideur de
ses fidles et rappeler  ses dtracteurs quels furent son clat et sa
beaut. Plaidons pour de nobles victimes. pargnez-les, messieurs les
bourreaux!

Quelques-uns chrissent encore ces vieilles rues chaque jour menaces,
abattues, dcor dans lequel ils furent levs, auquel ils souhaitent
qu'on ajoute tout ce que commande la vie moderne, mais jugent nfaste
qu'on anantisse au lieu de construire plus loin. Hlas! le terrain
manque; il faut de plus larges voies, de l'air, et,  ct des faades
d'un intrt rtrospectif, celles qui accusent le dispositif intrieur
dict par des usages rcents. Mais ne nions pas le charme des boiseries
sombres et des pignons sans prtention de jadis. Fussions-nous enclins 
prfrer  ces choses dsutes la clart des couleurs fragiles et des
combinaisons  la mode, il convient qu'une pudeur nous retienne d'en
faire trop tat.

Il est dur d'tre l'expropri d'un bel htel qu'on transformera pour le
commerce. La mlancolie de Chateaubriand est lgitime, d'embrasser deux
mondes et de pouvoir comparer deux sicles dont il est. Parfois on
prfrerait d'tre n plus tt ou plus tard et s'pargner des doutes et
l'inquitude particulire  l're prsente. C'est une sorte de devoir,
semble-t-il, pour ceux qui ont un pied dans deux socits, de saluer
celle qui s'en va, d'essayer de la rendre comprhensible et aimable 
ceux qui viennent. L'occasion leur est fournie, par la mort des deux
frres Rouart, de revoir comme un album de photographies tout un monde
franais, parisien de bonne souche, des visages, des intrieurs, des
runions animes par le plus vif sentiment de l'art, dans une atmosphre
qu'on ne respire plus; celle o vivaient les modles de Fantin-Latour.

                                   *

                                 *   *

La maison de M. Henri Rouart se ferme aujourd'hui aprs celle de M.
Alexis Rouart. Hlas! les collections fameuses, comme les terres, ne
passent plus de pre en fils. Les fortunes plus fluctuantes, l'humeur
changeante, un dsir immodr d'essais, d'aventures, de voyages, les
distances abolies par des moyens de transport rapides et divertissants,
nous dsaccoutumrent de la stabilit. Des tribus sans cesse en
migration emportent avec elles et dposent le long de la route, au
hasard des relais et des rencontres, leurs fragiles possessions. Un
objet, si prcieux soit-il par lui-mme, ou par des souvenirs qui
devraient tenir  la chair de son propritaire, qui sait o il ira?
Nulle oeuvre que nous puissions croire destine  se dtruire
normalement sur le coin de terre pour lequel l'artiste la cra.
Mlancolique destin des pierres de nos glises, des meubles de nos
chteaux, de nos portraits d'aeux et de nos parchemins qui, chaque
jour, passent la frontire ou l'Ocan, perdant de ce fait la plus belle
part de leur sens et de leur valeur profonde de racine.

Reconnaissons avec gratitude la contre-partie de cette migration
quotidienne: des tres gnreux ou peut-tre mus par un dsir d'attacher
leur nom  quelques glorieux noms d'artistes, et pour laisser une trace
d'eux-mmes, comme l'acteur en qute de photographes ou de biographes 
fin de se prolonger aprs que sa voix se sera tue, des collectionneurs
magnifiques lguent aux muses des trsors inestimables. Mais la
spculation et la monte scandaleuse des prix offerts pour les oeuvres
d'art classes, rendent souvent irralisable le dsir d'un
collectionneur. Il faudrait que celui-ci ft toujours un clibataire!
Oui, mais il y a plus: lguer une collection  l'tat n'est point un
geste simple  faire. Vous ne savez jamais qui dcidera de l'acceptation
ou du rejet de votre don, quel esprit inspirera les Comits dont dpend
l'avenir de votre legs--du moins dans notre pays de France. Je me
rappellerai toujours les pathtiques prcautions et les craintes
touchantes dans leur exagration, celles de M. Degas, alors qu'il
combinait les systmes les plus extravagants afin d'hospitaliser, de son
vivant, les toiles et les dessins d'Ingres, les Delacroix, les Manet et
autres pices choisies avec une admirable sagacit pour sa plus intime
satisfaction. Tout plutt qu'une _vente publique_, de ses tudes, de ses
cartons pleins de chefs-d'oeuvre.

Nous n'avons pas un vrai Muse moderne; on sait les lenteurs
administratives  construire un nouveau Luxembourg. Quant au Louvre, il
faudrait qu'il pt s'tendre en tous sens. Des grincheux se plaindraient
d'un norme cimetire au coeur de Paris, dont les manations vicient
l'air. Vous savez le lieu commun sur le muse-tombeau. Les muses ont,
du moins, des vitrines gardes! La Joconde?... dira-t-on. Les gardiens
somnolent... Oui certes; la Commune de 1871 a failli incendier le
Louvre.

Une guerre est  craindre... Les dangers sont partout.

L'cole des futuristes, dans un retentissant manifeste, a demand la
fermeture des muses ou leur suppression par mesure d'hygine. Tout ce
qui date, tout ce qui a dur est dsormais menac dans un monde qui
bille d'ennui et voudrait oublier son pass.

                                   *

                                 *   *

Si l'htel Henri Rouart tait devenu un muse,  nos esprits il et
donn une direction et des assises. Les collections Henri et Alexis
Rouart ne devraient point quitter la France. Nous avons eu l'espoir
pendant quelque temps de garder parmi nous, dans son intgralit, celle
de Henri, grce  la pit unanime de ses enfants. Puisque tout
arrangement fut impossible, disons adieu  tant d'oeuvres d'art qui sont
l'honneur de notre XIXe sicle. Pour ceux qui ont connu ces messieurs
Rouart, et plus, fait partie de cette classe de vieux Parisiens, grands
bourgeois, artistes, les images et les souvenirs qu'voque leur nom
seront doux et prcieux. Avec ces amateurs  l'ancienne manire,
disparaissent  peu prs les derniers d'une gnration forte et l'on
saura peut-tre plus tard l'importance du rle qu'ils auront utilement
jou dans notre pays. Bientt la trace s'effacera des Marcotte, des F.
Moreau, des Dutuit, des Tomy Thierry, des Doria, continuateurs des
Lacaze; et sous la rue des milliardaires irresponsables d'Amrique,
aussi bien que de la nouvelle aristocratie industrielle et financire
d'Allemagne et de Russie, le type si agrable du modeste chasseur de
peinture sera ananti, du chasseur ddaigneux des rabatteurs et de
l'appareil un peu thtral qu'exhibe le propritaire de Seine-et-Marne
pour abattre beaucoup de pices, sans quitter presque la salle o il
mange dans de la vaisselle plate. Aujourd'hui, les gens du monde, les
plus authentiques aristocrates, s'ils n'ont pas hrit, avec les
portraits d'anctres dont ils se sparent d'un coeur lger, une ample
fortune, non seulement se font marchands de curiosits,--mais
intermdiaires. Dans une socit o tout est  vendre, d'aimables gens
de cercle, jadis contempteurs de tout, hormis les sports, accourent, le
monocle  l'oeil, tchent de distinguer un Fragonard d'un Dubufe le
pre, au premier appel d'une famille dans la gne et que tente l'appt
d'une grosse somme. Ils accourent pour se charger de placer le
chef-d'oeuvre et tendre la main. Peut-tre, d'ailleurs, l'ducation de
ces singuliers professionnels (inavous!) se fera-t-elle avec le temps.
Les ventes clbres, les catalogues illustrs, l'incessante rclame des
marchands qui publient les cotes d'une nouvelle Bourse artistique: voil
plus que de ncessaire pour se faire une opinion de club. Il y aura,
cependant, cet obstacle  se prononcer sur des ouvrages un peu anciens:
les pedigrees dont on se munissait nagure seront fausss ou l'on en
fabriquera, comme on fabrique des meubles anciens, des Boucher et des
Gainsborough.

Le public commence  s'inquiter. Les originaux qui, dans les familles,
furent dj remplacs par d'adroits fac-simile, seront bientt confondus
avec ceux-ci et de successives copies, de moins en moins fidles,
tiendront sur les panneaux du salon la place de l'anctre, exil aux
Amriques. Chacun sait qu'il y a dans le Paris moderne trois catgories
de peintres: 1 ceux qui font du no-impressionnisme et en vivent plus
ou moins bien, mais clbres ou en passe de le devenir; 2 ceux qui
languissent, attachs  l'acadmisme; 3 les plus habiles, qui prfrent
l'incognito, et travaillent  la manire des matres--sans signer.

Je connais en province un brave notaire tout fier de possder un faux
Corot qu'il tient d'un parent _ami intime du matre_. Ici l'histoire et
la vrit sont dans des rapports mystrieux, mais comment le dtromper,
l'excellent homme? Je ne m'tonne plus de ce que me disait un
rparateur auquel j'avais port un pastel  nettoyer. Ne l'ayant pas
trouv chez lui, j'avais d crire l'objet de ma visite sur une
feuille imprime, que je remis  un serviteur en habit et cravate
blanche. Le rparateur venant ensuite chez moi me demanda si, en
l'attendant, j'avais jet un regard sur les murs de son appartement
particulier. Comme j'excipais de ma discrtion, il me pria de revenir
dans son somptueux rez-de-chausse, qu'gayent ses enfants, de
charmantes jeunes filles souvent au piano, et de prendre la peine de
considrer sa collection: Il n'y a pas un de mes tableaux--dit-il--qui
ne soit l'oeuvre de _mes jeunes artistes_, monsieur, et vous devez avoir
eu plusieurs d'entre ceux-ci parmi vos lves. Ils sont assez pratiques,
maintenant, pour prfrer une carrire lucrative aux difficults o
s'nervent des garons plus ambitieux.

Et comme je lui exprimais mon dgot, qui le faisait rire, il ajouta:
Je ne trompe personne; je ne les vends pas, ces arrangements, pour des
originaux. Plus tard, au loin, ce qu'ils deviennent... serait-ce  nous
de nous le demander?

Mais si ce rparateur ne veut rien savoir; ce que deviennent ses faux,
nous, nous le savons. Ils peuplent les collections et achvent de semer
le soupon dans l'me dj trop inquite de ceux qui collectionnent.

                                   *

                                 *   *

Les frres Rouart taient des ingnieurs, anciens lves de l'cole
Polytechnique; Henri, l'an, celui dont nous dplorons que l'admirable
galerie soit mise en vente, gagna dans l'industrie une fortune dont il
fit l'emploi que vous savez. Il se destinait au mtier des armes et
comptait faire, en amateur au moins, de la peinture, pour laquelle il
avait un got trs vif et des dispositions; tel semblait tre son
avenir, si des vnements ne l'eussent plac  la tte d'un
tablissement mtallurgique, ensuite prospre sous son intelligente
direction. On cite de lui plusieurs dcouvertes dans l'ordre de la
mcanique. Il apporte aux problmes de la science nouvelle--crit M.
Arsne Alexandre dans une excellente tude--le mme instinct prcurseur
qu'il a prouv  l'gard des questions artistiques. C'est ainsi que
successivement, les applications du froid, les tubes pneumatiques pour
la correspondance, les moteurs  gaz et  ptrole, attirent ds la
premire heure ses facults d'invention et de comprhension.--Sa vie
active a t voue  la science, sa vie idale s'est complue dans
l'art--harmonie que l'on voyait jadis couramment, ajoute M. Alexandre.
En effet, c'est l un des traits si significatifs des gnrations qui
nous ont prcds. J'ai connu nombre d'amis de mon pre dont le
principal souci tait la musique et la peinture, quoiqu'ils fussent,
quant  elles, d'une modeste rserve, dans leurs entretiens, par une
jolie crainte, si souvent dnue de fondement, de parler d'art  la
lgre. Ils taient respectueux, parce qu'ils _comprenaient_ et
_sentaient_, mais ils vitaient le jargon d'atelier pour ne pas assumer
un ridicule si frquent parmi nous. Les convives de M. Henri Rouart
taient presque tous d'anciens polytechniciens, ingnieurs, officiers
d'artillerie, ou des industriels comme leur hte; et ces messieurs
avaient l'habitude de la _prcision_, ils taient des spcialistes dont
le langage technique, les connaissances scientifiques, l'esprit d'ordre
et de discipline plaisaient tant  M. Degas. Aux dners du mardi, ils
coutaient M. Degas: ces _hommes de la partie_ coutaient l'homme _de la
partie_.

Passionn d'art, M. Henri vcut  l'poque o, avec quelques moyens, il
tait encore possible d'acqurir des tableaux, sans avoir  passer par
l'intermdiaire, professionnel ou non. Henri et Alexis, lis avec M.
Degas dont nous parlerons tout  l'heure, durent connatre la plupart
des grands artistes de leur poque; et quelle poque fut la leur! Ces
Messieurs se trouvrent au milieu de l'cole dite de Fontainebleau,
assistrent  la fin de l'cole de 1830,  l'apparition des
Impressionnistes, puis  celle de leurs continuateurs. C'est--dire que
la plus race production du gnie franais, ils l'ont vue clore.
Ingres, Delacroix, Th. Rousseau, Barye, Decamps, Diaz, Corot, J.-F.
Millet, Daumier, Degas, Renoir, Manet, Puvis de Chavannes: voil
quelques-uns de ceux qu'ils ont connus, d'abord contests et ignors,
puis montant vers la gloire; et c'est dans le grenier de ces peintres-l
que les Rouart firent leur choix, paisiblement, sans la fivre ni le
trouble de leurs continuateurs. Ils collectionnrent, comme des peintres
fortuns, pour leur joie et leur instruction.

L'htel Drouot, o ils passaient tous les jours, si l'on considre ce
qu'il est encore aujourd'hui pour les fureteurs qui savent voir et qui
ont les loisirs du pcheur  la ligne--fut l'abri temporaire
d'inpuisables viviers. La rue Laffitte, Durand-Ruel, comme les magasins
borgnes de Montmartre, surtout les ateliers d'artistes, les meilleurs en
relations avec les Rouart: voil une vaste zone d'exploration. Le tout
est qu'on ne se disperse en de vaines curiosits et d'avoir un _got
dtermin_. Or les deux frres, sans tre exclusifs, avaient de fortes
prfrences, je dirais, des vices. Alexis, tout dvou aux petits
matres de 1830--peintres, graveurs, sculpteurs,  la cramique et  la
gravure chinoise et japonaise; Henri, le peintre amateur, se cantonnait
dans la peinture et le dessin.

Comment dfinirons-nous ce qu'il appelait un tableau? Eh! quoi?
simplement: ce qui est _de la peinture_ et ne veut tre que cela. Celui
qui a le sens inn _de la peinture_, s'il commet des erreurs, elles ne
sont jamais btes. Son intrt se portera peut-tre quelquefois vers des
pices de moindre valeur, pour une simple qualit de vision ou de
coloris; mais il sera toujours en garde contre les faux-semblants et les
charmes phmres des laurats du Salon et des gros succs de presse. On
serait tent de dire qu'au temps des Rouart, il n'y et encore que deux
genres; le succs acadmique tait celui de la seule mauvaise peinture,
des toiles qui racontent une histoire amusante, touchante ou noble, dans
une langue banale--le reste (la bonne peinture) tant la cible du
public. Au choix du collectionneur s'offrait un espace plus circonscrit
qu'il ne l'est devenu, o l'on ne s'attendait point  rencontrer 
chaque pas un jeune matre en herbe. Le collectionneur savait o il
allait, sans tourment  la pense qu'aprs tout, il y a peut-tre du
gnie dans une _tache_, dans une _intention_. On se faisait d'une
peinture une ide trs dfinie; une certaine correction grammaticale
tait de rigueur. Les gnralits extra-picturales, on s'en souciait
peu; on tait ignifug contre le terrible snobisme et peu dfiant de son
propre instinct. Le problme avait moins de facteurs qu'aujourd'hui; il
se bclait beaucoup moins de tableaux, il y a trente ans, et les
thoriciens ne primaient point le peintre.

Deux ou trois toiles de Czanne, dans l'htel de la rue de Lisbonne,
signalent la clairvoyance de Henri Rouart; mais son fils Louis me dit
que son pre, charm par les dons du coloriste, n'y attachait pas trop
d'importance. Je me rappelle en effet, comment on discutait alors
Czanne. A part Renoir, je ne crois pas que les Impressionnistes aient
prvu l'avenir de l'tonnant peintre d'Aix. Ils n'taient pas des
thoriciens.

Ceci m'amne  parler d'un homme que j'aime et que j'admire, mon
confrre M. Maurice Denis; son livre _Thories_, remarquable par le fond
et la forme, est d'un grand artiste et d'une intelligence merveilleuse,
mais il est fort dangereux--comme aurait dit M. Ingres. Denis s'est
fait une _Thorie_ logiquement issue de son talent et applicable  son
oeuvre. Sa fertile moisson de dcorateur et d'incomparable illustrateur
est l qui nous l'atteste.

Mais la charge  fond contre _l'imitation_, dada des
no-impressionnistes, aboutirait  des formules o la raison seule
interviendrait, ou  un art strictement ornemental et dcoratif,  peine
diffrent de celui des Persans et des Chinois. Ce serait la fin du
tableau comme l'ont conu les hommes de notre race sensible.

Le plus exact rendu des objets: c'est ce  quoi s'appliquent les Grecs,
les Romains et les Occidentaux en particulier. Des exemples historiques
si connus qu'il serait oiseux de les rappeler ici, abondent chez les
auteurs. Depuis le collge nous les savons. Le trompe-l'oeil _date de
l'Antiquit_. Les Italiens du XVIe sicle s'y dlectent et le dcor
architectural en tire de trs heureux effets. Or c'est contre
_l'imitation_ que les susceptibilits doctrinales du no-impressionnisme
se dclarent.

                                   *

                                 *   *

La collection H. Rouart aura t l'une des dernires  passer sous nos
yeux, et que ne dshonora nulle trace de complaisance  _la mode_, d'un
dsir de paratre audacieux, averti, avanc, _fauve_. Le bourgeois
franais qui la forma, qui aurait pu tre peintre professionnel et dont
la vie avait fait un mtallurgiste, n'tait pas un homme d'argent, et
qui achte des oeuvres d'art ainsi que des valeurs de bourse. Ces braves
gens-l avaient de la tendresse--qu'ils cachaient souvent comme l'objet
de cet amour--pour des tableaux, pour des bibelots.

Je crois que tous les matres de la galerie H. Rouart furent sans
thories, sans manifestes, et leurs oeuvres sont d'avant l'heure o le
peintre devint _conscient_ et commena de tenir plus  ses ides qu'
l'acte joyeux de peindre, sans obir  d'autres ordres que ceux de son
instinct. D'o cette diversit, et certain air de famille aussi, chez
des artistes d'une mme ducation. Vous lasserez-vous moins vite de la
palette monotone des no-impressionnistes et de l'unique emploi des tons
complmentaires ou systmatiquement diviss? Le jour o Gauguin ramena
le tableau au brutal coloriage d'un Calvaire breton ou d'un jouet russe,
plus de toiles de chevalet, et le beau mtier de peintre tombe en
dsutude. Que l'on ne dise plus, de grce! que notre technique, sre
dsormais d'tre infrieure  celle des matres, il est inutile de s'en
proccuper; si l'on a dcrt cela, ce fut dans les premires heures
d'une allgresse nouvelle de nophytes. La nouveaut des effets subtils
qui frappaient une rtine ultra-sensible, enivra des hommes librs
rcemment de vieux idaux; leur hte  rendre des mouvements et une
qualit de lumire tenus pour extra-picturaux par leurs prdcesseurs,
leur prsomption d'initiateurs encenss par la camaraderie et la
littrature, la ncessit de se singulariser  tout prix: voil ce qui,
en quelques ans, fit du peintre cette sorte de monstre qu'il est devenu.

La vie et le rle de l'artiste actuel sont d'un _hallucin_. Il ne lui
reste plus rien des conditions naturelles du peintre. La socit lui
demande de produire des oeuvres pour lesquelles il n'y a l'emploi, d'o
rapide transformation en une sorte de dcorateur tapissier, que rend
mdiocre la mdiocrit de son employeur et de l'habitacle moderne. Je ne
jetterai pas la pierre  ceux qui ramenrent notre art vers des
proccupations nouvelles, vers un got des couleurs pures et
dcoratives. Mais il semble que la peinture actuelle soit, plus
qu'aucune autre, un mode d'hallucination (comme dit M. Denis) o l'on
veuille mettre trop d'esthtique, o le calcul, la mathmatique se
glissent malencontreusement. Cette menace ne sera-t-elle pas plus
alarmante,  mesure que la raison voudra contrler, pis encore:
rclamera des thories? Ici se pose  nous un problme dont nous pouvons
 peine entrevoir la solution, dans le tohu-bohu de nos incessantes
rformes. Et c'est en considrant le calme o il semble qu'aient produit
nos prdcesseurs  l'poque des Rouart, que l'on dplore davantage
notre trouble et notre trpidation.

On ne saurait trop insister sur ceci: de nos jours, il n'y a plus
d'opinion en matire d'art. Celle des peintres est plus que suspecte,
elle est tenue pour nulle par cette meute de critiques professionnels ou
d'hommes de lettres-critiques qui reoivent une demi-information du
peintre qu'ils expliquent ensuite  lui-mme. Artistes, critiques d'art,
marchands de tableaux, amateurs et financiers, runis en un syndicat de
publicit et d'affaires, prcipitent la droute; et bientt s'ouvrira
une re de dsintressement total de l'art, et d'industrialisme, d'o
l'artiste sera chass comme un parasite indiscret et encombrant.

                                   *

                                 *   *

Dans la galerie Henri Rouart, tout tait serein et lucide, logique,
stable et rassurant. Je ne devrais pas dire galerie, car les
innombrables cadres, presss l'un contre l'autre dans cette maison si
vieux-jeu, semblaient faire corps avec le mur et les meubles. L'argent
dpens par le richard de la veille ne donnera pas cet attrait
charmant des chambres o chaque chose a son histoire dans la famille.
Les tableaux chez les frres Rouart, on sentait qu'ils taient comme des
parents aims, mais discuts. Ce n'taient pas des numros de catalogue,
des pices de vitrine, ni ces fantmes de livres prcieux, dans des
bibliothques-cercueils o l'on dirait que le dos de la reliure compte
plus que le texte. Le long de l'escalier, de la basse cimaise jusqu'au
plafond, des tages de cadres ternis, _ canaux_. Une soixantaine de
dessins ou pastels de J.-F. Millet. Avec Corot, Daumier et M. Degas,
notre cher Millet fut au plus prs du coeur d'Henri Rouart--et quel plus
tendre compagnon pourrait-on s'lire? Pourtant le nom de Millet aura
connu les oscillations de la mode. Une gloire tardive, aprs les pires
angoisses, gloire dj plie, et suivie d'une pdante ingratitude.
Millet commence d'_ennuyer_, avec sa palette monotone; on le trouve
sentimental, terne et un peu factice! Or, pour le Franais de l'Ouest,
s'il jouit du bienfait de la vie aux champs, point une minute de la
journe, de chaque saison, un geste ni une figure de Normand; et point
d'arbre, de haie, d'instrument aratoire qui ne s'embellissent de la
sainte onction et de la majest que J.-F. Millet leur a dparties. Il
semble que ce matre peintre soit un des plus grands classiques de notre
race. Il eut tout pour lui: l'imagination, la sensibilit, une me de
pote et une forte intelligence directe (lisez ses lettres)! et dou si
magnifiquement pour la plastique, qu'on ne sait s'il n'et fait un aussi
beau sculpteur qu'un peintre. A l'huile? sa matire est prcieuse,
robuste et dlicate comme celle des Hollandais et pourtant l'excution
est moderne, vibrante, aux tons plus savamment ponctus que ceux de
Pissarro, parfois _diviss_. Sans doute sa couleur est souvent roussie
ou grise. M. Signac qui s'autorise de Delacroix pour pointiller et
diviser des tons de chromo-photographie, des confetti niois, l'auteur
du plus rcent manifeste post-impressionniste, reprochera  Millet de
l'attrister et de n'tre pas dcoratif. Non, Millet n'est pas
dcoratif dans le sens actuel de ce mot. Mais n'est-il pas plus que
cela? Tel que les autres artistes de la collection H. Rouart, Millet ne
prtendait qu' exprimer dans un cadre, ses joies, sa sympathie, ses
tristesses, son motion en prsence de l'homme rural, son frre. Tant
que nos semblables auront un coeur pour s'mouvoir des inquitudes du
paysan, de son labeur sur la terre exigeante, sous le ciel menaant;
tant que l'aube, midi, le crpuscule du soir auront un sens pathtique,
comment J.-F. Millet saurait-il tre contest? Son oeuvre, touchante
comme sa vie, est, plus que ses modles si prs eux aussi de la nature,
une synthse de la nature elle-mme. Il a supprim les dtails
secondaires, pour faire un bas-relief dont le style nous fait songer 
l'antique.

On voudrait pouvoir s'tendre sur le cas de Millet. L'indiffrence d'une
notable partie du public artiste  son gard nous dsesprerait, si nous
ne nous rappelions qu'il faut au moins un demi-sicle aprs la mort d'un
gnie--un gnie reconnu de son vivant, ft-ce trop tard--pour que l'on
rapprenne  le vnrer. Il n'est pas une des phrases courantes du
critique contemporain sur Czanne, dont on ne puisse dcrire Millet;
mais pour Czanne, afin de mettre en vidence ce qu'il a parfois de
suprieure navet, pour ne voir que sa noblesse, on ferme les yeux
sur ses dfaillances, tandis que pour Millet, matre ouvrier qui se
ralise au total dans un tableau complet comme dans un croquis au crayon
noir, sa perfection se dresse entre lui et nous, telle qu'une grille
entre le religieux clotr et ses parents.

Je rapproche ces deux noms  dessein, parce qu'il me semble que
l'appellation de grand classique, devenue banale, chaque fois que
revient une toile de Czanne dans une exposition, le mot _classique_ (si
_utile_ dans les manifestes et les doctrines du post-impressionnisme),
nul peintre qui ne le portt mieux que Millet. Poussin, autre
nom-bouclier d'avant-garde, n'est-il pas un anctre de Jean-Franois?

Tant pis pour ceux que ne touche plus la symphonie pastorale de J.-F.
Millet. Nulle part je ne l'ai mieux entendue que dans l'htel de la rue
de Lisbonne,  la dernire visite que j'y fus.

M. Henri Rouart, malade et pouvant  peine se lever d'un fauteuil
qu'entourait la famille anxieuse du vieillard, tint  me reparler de
Millet, et s'appuyant sur mon bras, se trana jusqu' un coin obscur o
il alluma une bougie, pour me montrer un tout petit dessin dont
j'avouais ne pas me souvenir. Ce jour-l, plus encore que de coutume
attir par des vues de Rome par Corot et par sa _Femme en bleu_,
avais-je cout plus froidement certain discours mu sur le moderne
Virgile? Je ne m'en souviens. Mais je parus tide au matre de la
maison, dont le ton ne permettait point une pareille inconvenance, et
heureusement je me ressaisis.

Pas une de ces feuilles d'album, nul de ses lgers croquis  l'encre ou
au crayon Cont, qui ne soit _un tout_ construit, ralis. Agrandi  la
lanterne magique, le dessin de Millet, loin qu'il se dforme, prend plus
de force encore et de cohrence. Ses paysages ne sauraient tre mis en
parallle qu'avec les pointes sches de Rembrandt. Est-ce du
trompe-l'oeil? Non, mais c'est si caractris, si dfini, vu d'un oeil
si juste! ceci est un bouleau; l, c'est un htre; derrire ce htre, le
dme des marronniers autour du manoir normand, dont on pourrait
reconnatre la brique, le grs, le silex. Pourtant, comme cela est
libre, large, synthtique!...

Un autre matre de la galerie Rouart, Barye, aussi remarquable dans ses
gouaches et ses tudes dessines, que dans sa sculpture, s'apparente aux
mdailleurs grecs et florentins. Ses fauves sont si savamment copis,
que parfois dans un dessin au trait, le model, l'paisseur de l'animal,
son poil, sa couleur presque, ses zbrures sont suggrs par la justesse
de ce trait.

Il fallait voir encore Daumier, chez Henri Rouart: Delacroix, Millet,
Barye et Daumier, les vices du collectionneur.

                                   *

                                 *   *

Cette galerie fut, bien auparavant, l'occasion d'une scne que je me
reproche encore d'avoir provoque. Fritz Thaulow ne connaissait de la
peinture que les oeuvres des deux Salons. Quant aux muses, ils
attristaient Fritz. Les rapports taient donc embarrassants avec lui,
ds qu'on souhaitait plus que de jouir paisiblement de son exquise
cordialit. Ce Wotan scandinave tait un enfant. Heureux de ses succs,
dans toutes les parties du monde expdiant des paysages enlevs en
quelques coups de brosse pour les pinacothques et les collections
particulires, le bon Thaulow tait trop dcor, trop assis dans la
gloire pour s'tre inquit sur son propre mrite. Mais vers la fin de
sa vie, Thaulow eut le malheur de vouloir enfin connatre ce que nous
appelions peinture et qui jamais ne semblait dsigner ni la sienne ni
celles des laurats des concours internationaux. Les mots de M. Degas
rpts devant lui l'nervaient, car il devinait du mpris et un blme
pour ce dont il tait la plus mondiale personnification. Alors il me
pria de lui faire voir _de la peinture_, et, un mardi, je l'accompagnai
chez M. Henri Rouart. Ds l'entre, il ne put retenir cette exclamation:

--Planche! vous n'aimeriez pas vivre dans cette maison! comment, vous
dites que M. Rouart est un homme de got? Mais regardez ces meubles, ces
tentures, comme chez un dentiste... les murs sont prune, les toffes
sont chocolat; et ces lampadaires dors? Non, Planche, cela c'est de la
province et du Louis-Philippe.

Thaulow se croyait  l'avant-garde. Entre Munich, Berlin, Copenhague, il
s'tait fait une conception de l'ameublement dont le salon d'automne de
1912 rvla aux Pouvoirs publics les teutonnes audaces. Mettez un
tableau de Delacroix dans une chambre modern-style, et vous saurez
incontinent qu'un foss s'est creus entre l'art de nagure et l'art
d'une socit en formation. Thaulow (le beau-frre de Gauguin!) tait
bat devant les plus violentes recherches de couleur. Les tons vifs et
frais le charmaient, comme les verroteries les sauvages. J'insinuai 
mon cher Thaulow que certains meubles taient signs Jacob, que Jacob le
fameux bniste tait l'aeul de ces messieurs Rouart. Thaulow erra dans
le vaste atelier o M. Rouart avait peint au milieu des Chardin, des
Corot, des Goya et des Greco. La copie par Degas de l'_Enlvement des
Sabines_ du Poussin et _le Pote_ de Delacroix, firent dborder
l'amertume de Fritz, qui dit:

--Si c'est cela de la peinture je puis bien me pendre. Tout cela est
_prune_! (brun).

Thaulow ne se pendit pas. Mais,  dater de cette visite, s'inquita; il
voulut faire de la peinture et il mourut mcontent, soucieux. Il y a
des choses qu'on ne dit pas aux enfants.

J'ai plusieurs fois parcouru la collection Rouart avec des trangers que
l'esprance de voir du Degas excitait, et, s'ils taient francs, la
plupart s'avouaient dus. C'est que, dans son ensemble, cette
collection avait un aspect sombre et srieux auquel on n'est plus
accoutum. Mises  part quelques oeuvres de l'Amricaine Mary Cassatt,
qui doit  l'amiti de son matre, Degas, l'honneur d'y avoir t
admise, l'ensemble tait purement franais et de ce style qui tonne et
loigne par ses qualits mmes, par son maintien austre. Non, les
personnes dsireuses de choisir quelques coloriages propres  orner une
demeure moderne, n'taient pas allches; Corot lui-mme les rfrigrait
par la merveilleuse srie des vues d'Italie et autres tudes datant
plutt de sa jeunesse et pourtant de la mme main qui, plus tard,
enlevait trop rapidement ces paysages flous et trop gentils, lesquels
montent, en tous pays,  des prix fantastiques: le Corot de la
collection Chauchart, le Corot qui voisine sous les lambris dors, avec
Ziem, Meissonier et Henner, enfin les Corots chers, M. Rouart les
vita, tant trop artiste pour ne leur prfrer ces petits prodiges de
vrit, de dlicate posie du matre au seuil de la popularit.

Ces Corot de 1830  1880, les muses les recherchent aujourd'hui; mais
le temps n'est pas loin o l'on n'en voulait pas. Fritz Thaulow n'avait
assez de sarcasmes pour certaine fabrique sous un divin ciel bleu
d'aot, qui claire le cabinet o j'cris ces lignes. Le propritaire de
cette fabrique avait command  Corot, en 1831, deux tableaux de mme
dimension, deux pendants: l'usine de ce filateur de Beauvais, et la
fameuse _Cathdrale_. L'_usine_ fut  la porte de mes modestes
ressources; pour la _Cathdrale_, le marchand savait qu'il ne manquerait
de la caser plus avantageusement; mais c'est moi qui possde le
chef-d'oeuvre: un ciel aussi lumineux, aussi transparent qu'un Fra
Angelico, fait d'on ne sait quelle matire prcieuse, de turquoise
peut-tre. Sous cet azur immacul, un jeu de lumire inanalysable change
en un crin de plusieurs ors, les pignons et les toits d'une sorte de
caserne banale; quelques personnages sont assis ou se promnent sur la
place provinciale o s'tendent de longues ombres limpides. Je juge les
soi-disant connaisseurs  leur attitude en prsence de mon Corot. Les
Hollandais seuls et les Franais du temps des frres Rouart ont fait
vibrer cette corde-l. C'est une musique  la franaise, claire,
mlodique, mais si discrte, si intime, qu'elle risque de ne pas se
faire entendre.

Aussi bien est-ce cette musique de chambre, qui sonnait si juste dans
l'htel de la rue de Lisbonne. Rien de surprenant  ce que des visiteurs
venus de loin sans bagage, fussent, sur le seuil un peu tristes. Les
oeuvres d'art, les meubles, les tentures, comme les habitants, avaient
le caractre du Paris qui s'en va. Libre  vous de ne pas le regretter.
Il vous et t moins accueillant que le Paris cosmopolite
d'aujourd'hui--mais ne lui refusez pas le mrite d'une pre saveur.


II

L'utopie du Progrs a mis un bandeau sur toutes les intelligences.

RENOUVIER, _Derniers Entretiens_.

Aprs la fermeture des Salons du printemps--combien de fois ne vous
a-t-on fait cette question: O vont tous ces tableaux? D'o
viennent-ils? Qu'esprent,  quoi tendent ceux qui les exposent?
N'est-ce rien qu'un plaisir, un sport, puisque c'est si rarement un
mtier lucratif?

La pense ne prend sa valeur totale que sur le papier, crite, quand, de
vague, il lui faut devenir prcise, ou s'vaporer en quelque sorte:
preuve la plus concluante  laquelle nous puissions soumettre notre
cerveau.

L'acte de peindre, pour des tres intelligents, est une preuve
analogue, et qui se mle, comme pour le pianiste,  la satisfaction d'un
exercice physique o le corps est engag comme l'esprit. Elle
matrialise la pense, lui donne une forme que nos sens contrlent.
Elle grave dans la mmoire, le contour et la couleur des sites qui se
droulent devant nous, le volume des tres et des choses. L'acte de
peindre, dessiner ou crire est un adjuvant mnmotechnique. Aussi bien,
les arts graphiques auraient leur place dans un programme rform de
classes pour les enfants, au mme titre que l'criture. En couvrant une
feuille de papier horizontale de lettres, afin de m'exprimer moi-mme,
ou si je reproduis l'apparence des objets sur une surface verticale, au
moyen d'un jeu de signes qui suggrent le volume de ces objets, j'ai la
conscience de pntrer plus avant dans la connaissance de l'univers dont
je fais partie, et ceci est mon droit. Je ne commence  dpasser ce
droit, que si je soumets aux autres ces devoirs d'lves. Or ces devoirs
vont aujourd'hui chez le marchand de tableaux et aux expositions.

Avant la photographie et la carte postale, le voyageur tenait, soit un
carnet de poche, journal relu plus tard en famille, ou un album de
croquis de route.--Cela tait charmant. Parmi les incomparables
dessins choisis par les frres Rouart et signs des grands noms de
l'cole franaise du XIXe sicle, maint lger feuillet ne semble pas
avoir eu d'autre ambition.

Laissons les crayons, trs pousss, de J.-F. Millet. La plupart d'entre
ceux-ci prcdent des peintures  l'huile ou des pastels, qui en donnent
la formule dfinitive. Degas a dit que ces dessins rehausss, d'aprs
lesquels tait peint le tableau, n'taient pas _tachs en peintre_ et ne
se prtaient pas au jeu d'une riche et chaude palette, comme ceux d'un
Delacroix. Le cavalier qui lutte, sur sa monture essouffle, contre la
rafale,--magnifique invention d'ailleurs,--aurait plus d'autorit
encore, si la valeur du ciel et de la mer tait autre; la gamme
manque d'une note claire, aigre, que Delacroix et fait chanter dans ce
gris. Il y a parfois trop d'galit dans ces tudes. Tout de mme,
c'est en noir et blanc, que Millet dit l'essentiel, et d'un style
laconique et dense. Ce sont tour  tour d'aigus analyses ou de fortes
synthses. Millet reste en pleine nature loin de ce symbolisme
rudimentaire et de cette dformation soi-disant dcorative que M.
Maurice Denis dcrit avec tant de bonheur, mais un peu trop de
complaisance, peut-tre, dans ses Thories  la gloire de l'poque o
l'art allait choir dans la littrature, l'abstraction, l'algbre. Le
Salon d'Automne annonait dj des expositions de dessins d'enfants,
source de fracheur et de renouvellement. Bon, pour les dessins de
vrais petits enfants! je les adore; mais  moins d'tre le charmant
douanier Rousseau, les grands enfants sont bien ennuyeux!

Qu'un homme ait pu, avec une plume, de l'encre et un chiffon de papier,
en quelques traits exacts et dfinitifs, suggrer l'immensit d'une
plaine, la lumire, la distance, comme Millet; ou encore Thodore
Rousseau  travers d'paisses frondaisons taill son chemin, la plume 
la main, parmi les ronces et les pines d'un de ses paysages favoris:
c'est un mystre, pour nous autres maladroits, du moins. Or ils
faisaient cela en se jouant.

Quelle avait donc t l'ducation de ces grands rustiques? A l'origine,
le peintre tant un artisan, aprs avoir dbut par un long
apprentissage,  l'ge o d'apprendre est un amusement, sans
proccupations d'avenir, sans plus que ses camarades des autres mtiers,
il savait o le mnerait la route dans laquelle il s'engageait, quels
ouvrages lui seraient commands. Et quant  la faon de les excuter,
n'avait-il pas  ct de lui l'exemple du Patron?

Le titre d'lve dont nous ne voulons plus, l'on s'en targuait. Et comme
cela devait rendre toutes choses unies!

Les tours de force, la science  la fois de l'architecte, du
perspecteur, du paysagiste, celle aussi de l'anatomie; le dessin, le
model, la prparation des tons, les glacis, la composition, le _got_,
dont il ne devait mme pas tre question, taient enseigns
successivement, en allant du plus simple au plus complexe.

Les lettres de matrise reues, le jeune artiste n'allait pas avoir  se
demander: Quoi faire? Et les murs des demeures  dcorer taient si
nombreux, et les brevets du certificat si rares, que le talent trouvait
son emploi.

Mais soudain, chaque manieur du pinceau et de l'bauchoir s'avisa
qu'tant un citoyen libre, il tait un gnie; l'originalit moderne
tait, du coup, _invente_, _codifie_.

Nous aurons pu suivre le dveloppement de cette maladie: _la recherche
de l'originalit_. Celle-ci se transforma trs vite et eut ses accidents
secondaires et mme tertiaires, tels que la _sincrit (moderne!)_.
tre sincre a signifi tour  tour faire de l'idal, de la beaut
classique, puis de l'acadmique; copier la nature servilement; peindre
en plein air et fuir les noirceurs de l'atelier; prendre pour modle des
types populaires ou grossiers; claircir les colorations; diviser les
tons; que l'artiste n'ait pour but que d'extrioriser plastiquement
ses incomparables sensations et les transcendantales visions de son
gnie... et nous ne sommes qu'au dbut du sicle!

Toute personne passe pour manquer de sincrit, dont le talent est de
tendances contraires aux vtres. Un jeune cubiste me dit: je ne sais
pas ce qu'on appelle _tendances_, je ne connais que les ntres...
Comment donc et _pour qui_ tre sincre? Comment tre original, se
singulariser? Tel est le cauchemar qui trouble les nuits du quartier
latin et de Montparnasse o de ples jeunes gens et de fivreuses jeunes
filles venus des steppes de la Russie, des fjords et des pampas,
s'anmient entre le pole ronflant et le modle italien des acadmies de
peinture.

Ces tudiants donnent le change au premier abord; mais leur ouvrage est
celui d'un servile imitateur de quelque peintre moderne, et chaque
semestre ils en prfrent un autre. C'est ce qu'on appellera dsormais
_voluer_.

Ce qu'on attend d'un professeur, c'est une Esthtique, une Philosophie
ou une formule verbale, pour le moins, comme  l'acadmie Ranson, o
professe M. Maurice Denis. Des estafettes de Munich, de New-York et
surtout de la Slade School de Londres, viennent de prendre le train pour
la France afin d'y pntrer les arcanes du grand _Rythme_. Et la revue
Rhythm fonde  Londres, est inspire par Paris qui n'a jamais cess
d'tre le pays de la peinture; et c'est encore sur Paris que comptent
les dbutants pour y dvelopper leur _sincrit_ et leur _originalit_,
y trouver leur _rythme_.

                                   *

                                 *   *

On a pu remarquer, en parcourant les articles de journaux crits au
lendemain de la vente Henri Rouart, le ton des reporters qui avaient
couru sonner  la porte de M. Degas afin d'apprendre de lui quelles
sensations lui avaient donnes les enchres (400.000 francs pour une
danseuse  la dtrempe)--c'est--dire, ce que le public, jusqu'auquel le
nom de Degas parvenait enfin, appela son triomphe, puisqu'il fallait des
chiffres pour en dcider. L'un de ces futurs journalistes arrta le
matre, au seuil de sa maison et se mit en devoir _de lui prendre une
interview_. Malheureusement, le dialogue ne nous fut pas transmis; mais
il ressortait de l'article, que le signataire tait un enfant, qu'il
avait jug M. Degas, un redoutable alin, et qu'apparemment, si la
jeunesse ne comprenait pas le langage de ce Mathusalem, celui-ci ne
russissait pas  l'entendre, elle non plus.

Qu'et pens M. Degas de conversations de banquette  banquette, entre
les curieux et les professionnels de toutes espces qui se pressaient 
moiti asphyxis dans la galerie Manzi, pendant les premires vacations?
C'tait la tour de Babel. Je ne crois avoir souvent eu une preuve aussi
affligeante de la complte incomptence des spcialistes mmes et de
leur purile assurance. Les opinions s'accrochent l o elles peuvent,
au petit bonheur. Les noms sont cits ple-mle, les plus grands avec
les plus infrieurs. On affiche d'crasants ddains pour tel artiste que
vous croyiez dfinitivement  l'abri de l'opprobre; ou l'on est
condescendant  son gard, on le protge, on plaide les circonstances
attnuantes en faveur d'une rputation qui a trop dur. Sans les Degas,
les Renoir, les Czanne et les Gauguin, la vente Rouart ft passe
inaperue.

L'artistomanie et le _Got_ moderne, c'est un peu  des trangers que
nous en sommes redevables. Depuis vingt ans, les gens qui se piquent de
raffinement et souhaitent d'avoir autour d'eux un dcor distingu,
n'ont eu  choisir qu'entre deux styles: le franais du XVIIIe sicle,
dont on a abus au point de le rendre hassable; le style
anglo-amricain qui dgnra en un modern-style international, plus
insupportable encore que le Louis XV et Louis XVI de chez Dufayel.
J'insiste sur ceci, parce que, j'en suis convaincu, c'est ce bon got
moyen, qui,  mesure qu'il faisait nos appartements peut-tre plus
confortables, rendait presque impossible la peinture telle que les
Rouart l'aimrent. Les gens fortuns n'eurent plus de cesse qu'ils ne
possdassent un Fragonard, un Watteau, au moins un Saint-Aubin ou un
Hubert Robert; les plus modestes choisirent des estampes japonaises,
puis s'verturent  dcouvrir des jeunes peintres d'avenir. Les
bariolages, les pochades gaies des Indpendants rehaussrent, pour
quelques louis, des papiers de tenture de Maple ou des voiles des Indes.
L'orientalisme nous avait prpars  recevoir la visite des Russes.
Ceux-ci, en une saison de ballets, firent une victorieuse invasion,
achevrent de nous tourner la tte.

Le peintre des nouveaux intrieurs parisiens aura t M. douard
Vuillard. Celui-ci, avec une mesure et un tact qui sauve tout, a fait de
l'art, et du plus exquis parfois, avec les bambous et les nattes des
Galeries Lafayette. Il cueillit des fleurs dans les ples parterres du
square Vintimille et en composa de dlicats bouquets  sa faon. Son
got n'est pas sans rappeler en France, celui de Whistler. Il procde
du japonisme et continue Degas, comme observateur de la vie moderne.
Il a faonn de fragiles bibelots, parfois des panneaux dcoratifs qui
tiennent de l'affiche, de l'estampe, du laque de Coromandel, de la
vignette et de la cretonne, mais avec tant d'-propos et d'adresse, que
ses ouvrages prendront dans l'avenir une valeur documentaire,  ct de
ceux de son camarade Pierre Bonnard, peut-tre plus peintre que lui--et
de Maurice Denis, imagier de la chambre d'enfant. Maurice Denis est 
Puvis de Chavannes, ce que Vuillard et Lautrec sont  Degas. La
facilit, l'adresse de main, le charme, rendent leur esthtique plus
accessible au public que celle de ces deux matres svres. Ils ont su
plaire et pourtant gardent leur quant  soi. Ceci n'est pas le moindre
mrite de Vuillard et de Denis. Ces artistes dlicieux portent en
eux-mmes quelque chose qui rpond si bien aux dsirs des amateurs
d'aujourd'hui, qu'ils obtinrent ds leur apparition le succs unanime,
le prestige, jusqu'ici rcompense tardive comme pour Degas, quand elle
ne venait pas aprs la mort.

                                   *

                                 *   *

Rue de Lisbonne, lorsqu'une porte s'ouvrait dans l'htel Rouart, on
s'attendait  voir entrer M. Degas. En effet, autant que le matre du
logis, M. Degas tait ici chez lui. M. Henri Rouart et M. Degas,
condisciples  Sainte Barbe, s'taient retrouvs sur les remparts de
Paris, pendant le sige de 1870-71. M. Degas en couchant comme moblot
dans une cabane au toit trou et qui laissait filtrer la pluie, s'tait
aperu qu'il n'y voyait plus que d'un oeil; voulant servir tout de mme,
il demanda  M. Rouart de le prendre dans sa batterie; et depuis lors,
les deux patriotes ne se quittrent plus, ils attisrent rciproquement
leur nationalisme intgral.

M. Degas donnait un surcrot de prestige et l'appt du fruit dfendu 
la fameuse collection. De lui, plus que d'aucun des peintres de H.
Rouart, il serait ncessaire de tracer un portrait afin de complter ces
notes. C'est  peine cependant si l'on ose, puisque chacun sait que M.
Degas est barbel contre toute approche du public. Mais comment se taire
plus longtemps sur un homme vers qui tous les yeux se sont tourns?

M. Edgar Degas tait dj vieux, que son nom connu de beaucoup, son
oeuvre l'tait  peine. Une vie solitaire, la haine de la rclame, une
hautaine et farouche modestie, le tenaient dans son atelier de la rue
Fontaine-Saint-Georges, avec des modles d'aprs lesquels il dessinait
rageusement avec le fusain, les pastels, le pinceau... ou la cire 
modeler, car sa sculpture est aussi du dessin. Tout lui tait bon pour
martyriser la forme, en extraire une cruelle synthse faite  la fois de
l'observation d'un misogyne et d'un chirurgien. Ce Parisien lev 
Naples voit l'homme et la vie contemporaine avec l'oeil d'un moderne et
d'un Italien du XVe sicle. Les plus rcents procds le trouvent prt 
les essayer; il n'a un intrt bienveillant que pour la tentative
audacieuse o il dcouvre un mrite, lui qui a surmont tant de
difficults et se dit un ignorant. Il a jet un pont entre deux
poques, il relie le pass au plus immdiat prsent... est la phrase
courante, en parlant de lui.

M. Degas n'a point  se repentir de s'tre dissimul aux amateurs,  ses
amis presque, au lieu de se laisser envahir. C'est autour de 1875 que
les amateurs commencrent  s'attribuer le droit de taper sur l'paule
des artistes et de cambrioler leur atelier. M. Degas comprit la
ncessit d'tre seul, et les fausses blandices de la publicit, des
expositions. Le sauvage isolement de M. Degas, sa sauvegarde d'abord,
est devenu dramatique, mais il est trop tard, mme s'il en souffre
parfois, pour qu'il change. Si nous fmes nagure quelques lvites 
mendier humblement l'aumne de ses vrits didactiques, la file des
dvots  sa porte verrouille menaait de faire sauter la serrure; et le
bel obstin au visage de vieil Homre ne consentit point  se
contredire: il ne serait point visible. D'o l'admiration que l'on a
pour sa figure! Son oeuvre ne nous suffit pas: c'est lui, c'est sa vie,
c'est son maintien d'artiste qui nous meuvent encore plus que son art,
et c'est sa prsence qu'il nous faut. De le savoir l, encore debout 
ct de nous, et qui juge, nous nous sentons moins dsaxs. Nous
voudrions tout de mme qu'il appart  sa fentre, que sa voix se ft
entendre, cette voix de patriarche redoutable et de brave homme.

Et ce qu'il nous dirait!...

Dans l'htel de la rue de Lisbonne, M. Degas se montra compltement
lui-mme, jusqu'au jour o la mort faucha l'un de ses derniers
camarades. Il se sentait  l'aise au sein de cette famille de grands
travailleurs. Auprs de sa copie de l'_Enlvement des Sabines_ et
quelques autres de ses oeuvres prfres, sa modestie tait moins
inquite qu'auprs de son chevalet et de ses bauchoirs.

Chez ses amis, dont il tait sr, il dbridait sa frnsie de justicier,
de fanatique et de patriotard des temps rvolus; on y flattait ses
manies, on partageait ses prjugs. Hors de telles confrries, on n'est
plus sr de ceux  qui l'on parle. Le manque de convictions et
d'opinions appuyes sur le savoir et le bon sens national, s'opposent 
ce qu'un tel rabcheur de vrits s'exprime  sa faon. Pareil 
Czanne, son nom restera sur l'tiquette de certaines formules d'art,
les plus antitraditionalistes en apparence, alors que l'homme, par
discipline autant que temprament, restait un classique; d'o l'attrait
de ses maximes et de ses boutades pour les jeunes gens avant le jour o
la peinture allait devenir abstraite et thorique.

Si M. Degas et t moins solitaire, son influence aurait t combien
plus bienfaisante que celle de Gustave Moreau.--Car le bel esprit de la
rue La Rochefoucauld est responsable d'une bonne part de notre
inquitude. Comme son ancien ami Degas, il tait une sorte de Savonarole
de l'esthtique; mais le peu d'humanit qui tait en lui et le tour
littraire de son esprit, l'cartrent de la vie, de la laideur, il
se rfugia dans les mythes, le symbole et les abstractions
philosophiques; il fit de son atelier un souterrain sans issues o,
d'abord, quelques fervents tels des premiers Chrtiens baissaient la
voix en des rites occultes. Le grand officiant prit toute son ampleur
didactique quand on lui eut propos d'avoir une classe. Moreau devait
sduire ses lves, et il y en eut de fort distingus, d'Ary Renan  M.
Desvallires et aux fauves. Au contraire, M. Degas ne sduisait pas:
il faisait peur.

On crira plus tard sur les dbuts, le dveloppement et les
transformations de cette cole[16] o Czanne succda au
peintre-orfvre, comme leader. De Gustave Moreau  Czanne: voil un
chapitre piquant dans l'histoire de la peinture  la fin du XIXe sicle.
Cette influence de l'intelligence et du savoir sur la jeunesse dsireuse
d'apprendre, n'est-ce pas M. Degas qui aurait d l'exercer?

  [16] Je veux parler des no-impressionnistes, Indpendants... les
    avant-garde de M. Druet.

Il n'avait pas reu des leons d'Ingres, mais la parole lui fut
transmise par son professeur, Lamothe, de l'cole des Beaux-Arts. Le
livre d'Amaury Duval _l'Atelier d'Ingres_ nous prouve la domination,
religieuse en quelque sorte, sous laquelle se courbaient toutes ces
ttes d'adolescents. Les maximes, les rgles, la Foi ingresque devaient
se transmettre par des aptres, assez effacs. M. Degas les reut de
seconde main, mais s'il assimila cette manne, il ne s'en tint pas
exclusivement  ce rgime trop frugal. M. Degas, malgr ses parti pris,
a tout regard avec un tel intrt pour l'art et la vie, que je dirais
presque qu'il n'est de peintres auxquels il n'ait rendu justice, si mme
ceux-ci taient  l'oppos de ses tendances personnelles. Voir de la
peinture, en excuter, en parler, jamais il ne s'en lasse, parce qu'il
l'aime  la fois en homme de mtier, en critique et en amateur,
presque en moraliste. Oui, M. Degas est un moraliste; sa vie entire et
son esthtique intime sont celles, aussi, d'un homme de moralit.

Delacroix l'occupa autant que Ingres. M. Degas sut jouir du gnie
romantique autant que du classicisme bizarre de Jean Dominique; aussi,
quand se fit le groupement des premiers Impressionnistes aprs 1870,
l'ancien lve de Lamothe s'entoura de ceux qui reprsentaient alors
l'avant-garde. Du Salon des Refuss, avec Manet, Fantin, Courbet,
Renoir, Czanne; des expositions Martinet, o passrent les vrais
chefs-d'oeuvre de l'cole franaise (du milieu du sicle dernier), il
dcouvrit une  une les nouveauts importantes que l'acadmisme
repoussait comme un couteau qu'on ft venu planter dans son sein. M.
Degas n'avait personne  mnager; les arrivistes et les pdants ne
rencontraient que sa lacrante ironie. De mon temps, monsieur, on
n'arrivait pas. Ce mot rebattu est comme un leitmotiv, dans les
philippiques de M. Degas.

Il est trs rare qu'un homme de l'ducation de cet aristocrate runisse
 une culture aussi classique, un tel sens du moderne. Comme sujets,
il n'y en a de si vulgaires que M. Degas ne juge dignes d'tre traits.
Par l, surtout, il prend la place, en tte des ralistes, puisque
_ralisme_, comme locution courante, voque l'ide de sujets triviaux,
communs et dits laids. Il est un des premiers  sentir, en face de la
laideur, une beaut frache et non encore vue par les peintres.
Avant lui, le paysan, l'ouvrier avait eu ses potes et Millet l'avait
ennobli; Degas, Parisien, s'occupe du peuple des villes, du paysage
urbain, du rat d'opra fille de concierge, de la modiste, de la
blanchisseuse, de la femme de caf-concert et de plus bas encore; dans
son style classique, ragissant ainsi contre la conception idaliste des
autres lves d'Ingres. S'il fait du nu: des filles et des mnagres
dans leur tub, s'pongeant, s'essuyant avec leurs serviettes, nous
convient au spectacle de leurs lamentables tailles dlivres du busc. M.
Degas est un cruel ennemi de la femme. On dirait qu'il garde rancune...
Il ne voit en elle que l'animal. Une de ses amies, d'une beaut clbre,
lui demandant s'il ne lui permettrait pas de poser chez lui:--Oui,
rpond-il, je voudrais faire un portrait de vous; mais vous mettrez un
tablier et un bonnet comme une petite bonne.

Au contraire, dans sa srie des _courses_, c'est la race, la finesse,
qui l'attirent. Ses chevaux sont des pur sang dont il connat
l'anatomie, en sportsman; et la plupart de ses jockeys, vous eussiez en
eux reconnu des amis du peintre, des gentlemen riders  qui M. Degas
donne des bottes de chez le bon faiseur; il les habille avec leur
_genre_ si particulier et ne se trompe jamais, comme tailleur sur les
coupes de pardessus correctes, sur le chic: le portrait du Comte Lepic
en est un exemple. L'observation, chez M. Degas qui, tout de mme, ne
fut pas toujours un ermite, s'amusa des dlicatesses subtiles de la
mode,  l'poque o il tait un des habitus de l'Opra et du pesage. Il
y a eu du vieil abonn, chez M. de Gas (comme il signait
autrefois)[17], et mme de l'homme du monde... mais on ose  peine
rappeler des souvenirs qu'il veut effacer!

  [17] Le grand-pre d'Edgar, un M. de Gas du XVIIIe sicle, poursuivi
    sous la Terreur, s'enfuit  Naples o il s'tablit. Le royaume lui
    doit l'importation du Grand Livre.

                                   *

                                 *   *

M. Degas, peintre par volont et intelligence, est un dessinateur par
instinct. Son dessin cruel est reconnaissable  travers de multiples
transformations, dans ses analyses et ses synthses. Il faudrait
remonter jusqu' l'origine de sa carrire, comparer ses derniers pastels
aux tableaux  l'huile de ses dbuts: les _Jeux de Jeunes Spartiates_,
la _Didon_ et quelques autres toiles sches, macies, lesquelles
taient dissimules dans la soupente de la rue Fontaine; je ne les ai
pas revues depuis que j'eus l'impudence, lve naf, de monter certain
escalier en chelle que je redescendis, une fois, plus vite qu' mon
gr.

Je voulais apprendre  dessiner et il me semblait qu'auprs de Degas
l'on devrait recueillir quelques parcelles de son savoir. Il ne trouvait
jamais la forme assez tudie. Faites un dessin, calquez-le,
recommencez et calquez de nouveau, toujours la mme phrase revenait
dans mes rves mme, laissant le but  atteindre lointain, perdu dans
les brouillards de l'avenir. Il ne faut pas peindre d'aprs nature.
Ceci restait incomprhensible pour moi. En effet, duqus comme nous
l'tions, les dits de M. Degas demeuraient sans application possible.
Sa forme tait un mystre. Ce dessin n'est ni gomtrique, ni une
arabesque comme celui d'Ingres, ni construit par de grands plans,  la
faon du sculpteur. Les plans sont mme quelquefois arbitraires, sans
rapport rigoureux les uns avec les autres. M. Degas est si sensible et
si observateur qu'il n'a pas de canons, pas mme de ces tics qui
sont rflexes de la plupart des artistes aussi nerveux que lui. Ses
figures ont la qualit de certaines maquettes de sculpteur, dont
l'armature intrieure est si d'aplomb que, mme si une jambe manque, la
figure pse sur son socle comme s'il y avait deux jambes. Je me rappelle
M. Degas frappant le sol de ses deux pieds alternativement,
s'affermissant sur le plancher et disant d'un croquis qu'on lui
soumettait: Non a n'a pas de prise, et il frappait de nouveau le sol
comme pour s'y ancrer.

Pendant qu'il excutait ce grand groupe (inachev) o je suis reprsent
avec plusieurs amis, dont Sickert, Gervex et Ludovic Halvy, il se
levait et, par le mme geste nous indiquait comment affirmer nos
attitudes; et ces attitudes sont si bien saisies, que, mme sans les
visages, d'ailleurs  peine bauchs, l'on nous reconnatrait. La tte
de Daniel Halvy, garonnet qui se penche en avant, pour regarder entre
ses deux voisins, est typique de la manire de Degas: un nez camard, un
menton cass, la bouche vers l'oreille gauche: pourtant, la figure se
complte et c'tait Daniel Halvy, dans son volume, ses aplombs, son
caractre. Le dessin n'a jamais cess de s'largir; non pas pour cette
seule raison, que la vue de M. Degas, mauvaise de bonne heure, ait
naturellement noy les dtails dans un ensemble, mais pensons-nous par
le dveloppement logique de son intelligence plastique. Ses
dformations, ses faiblesses aussi, sont _ ct_ mais point _dans_
l'image qu'il trace, un peu comme ce morceau que M. Rodin laissera 
l'tat de moignon, tout contre un sein, un ventre, une omoplate que son
pouce aura amoureusement caresss. Quand on a asservi la forme, on peut
se dtourner de la nature. Vous verrez plus tard les cartons et les
albums de M. Degas. Portraits prcieux, sous l'influence d'Ingres,
draperies aussi belles que les fameuses tudes de plis de Lonard, mais
recouvrant un corps vivant; chevaux, jockeys, silhouettes de vtements
contemporains.

Le systme de composition, chez lui, fut _la_ nouveaut. On lui
reprochera peut-tre un jour d'avoir anticip le cinma et
l'instantan--et d'avoir, surtout entre 1870 et 1885--ctoy le tableau
de genre. La photographie instantane, avec ses coupes inattendues, ses
diffrences choquantes dans les proportions, nous est devenue si
familire, que les toiles de chevalet de cette poque-l ne nous
tonnent plus; mais les _Foyers de la danse_, le _Ballet de Robert le
Diable_, et autres scnes chorgraphiques, les courses, les
blanchisseuses, les gymnasiarques, enfin tant de tableaux que se
disputent aujourd'hui les collectionneurs, personne n'avait song avant
lui  les faire, personne, depuis, ne mit cette gravit--(encore une
fois!)--dans une sorte de composition qui profite des hasards du kodak.
Toulouse-Lautrec, Forain marchrent sur les traces de leur matre; mais
leurs peintures sont plus amusantes que solides, et de la notation
artiste  la Huysmans ou  la Goncourt. Je ne parle pas des
lithographies o Forain est unique, et Lautrec quelquefois tonnant.

Les clairages artificiels du soir, l'clairage de bas en haut que donne
la rampe de la scne, renversant les lumires et les ombres; la
danseuse, l'acteur, qui cessent d'tre nymphe, ou papillon ou un hros,
pour retomber dans leur misre et trahir leur vraie condition; la
tristesse, sous le fard des ples misreux qu'ils seront  Montmartre,
les quinquets une fois teints: encore l'illustrateur caricaturiste, le
chroniqueur. M. Degas ne s'arrte pas  ces traits pittoresques. Il a
invent ces sujets mais il les traite en peintre d'intrieur, comme un
Hollandais du XVIIe sicle (tableaux de chevalet, de 1870  1880); c'est
l'poque d'Alfred Stevens, de James Tissot, et de l'Anversois Henri Leys
qui, je ne sais pourquoi, tait alors admir pour sa facture de
primitif. M. Degas, pour retenir sa trop grande facilit de main,
essaie de la dtrempe, de la colle, procds qui conviennent moins  son
expression plastique que le pastel qu'il manie en grand dessinateur et
qui excite le coloriste aux harmonies plus audacieuses. Les tableaux
peints  l'huile--danseuses surtout--auront dans cette oeuvre de
recherches, la place que les Corot, de 1860  1870 tiennent dans celle
de l'exquis paysagiste; ils partiront pour le cabinet des Chauchart de
l'avenir. On appelle M. Degas un impressionniste, parce qu'il fut de
ce groupe de peintres que Claude Monet baptisa ainsi; mais M. Degas y
tait  part. Il appuie, au lieu de suggrer par signes sommaires, ou
quivalents, comme font ces paysagistes qui n'osant encore donner leurs
esquisses pour des tableaux, les catalogurent impression.

                                   *

                                 *   *

Il fallait couter, lors de l'exposition de la collection Rouart, avant
la vente, les propos des visiteurs que dcevaient des ouvrages si vants
par nous autres et qui leur paraissaient de simples tudes d'atelier,
ternes, vieillotes et embtantes. C'est que, si renseigns que
soient les amateurs, ils passeront toujours  ct des notes intimes o
l'artiste ne songe qu' lui-mme. D'ailleurs, prsente telle qu'elle
fut par les experts, le sens de la collection tait fauss, un esprit
tendancieux ayant prsid  l'accrochage. Tels Millet taient cachs sur
des panneaux noirs, o l'on avait peine  les retrouver. La partie la
moins intressante pour le public, de cette revue gnrale de l'cole
moderne, si loquente, rue de Lisbonne: les tudes, taient touffes
par des pices de grandes enchres.

Une pareille collection est une confession; faut-il dire les raisons
qu'eurent ces Messieurs Rouart de commettre certains petits pchs?
Nous pardonnions leurs partialits, quand nous tions reus par eux,
nous nous rappelions qu'un Cals, un Gustave Colin, un Tillaux avaient
vcu avec les matres de maison, modestement, faisant partie de la vie
d'une famille passionne, fidle, donc partiale. Certains voudraient
expurger le vnrable capharnam du Louvre, le rduire, en faire un
pendant au muse de Berlin,  la National Gallery de Londres, ou 
telles galeries d'Amrique formes vite et  coup de millions. Certes,
celles-ci montrent plus de tenue, mais nous gardons une tendresse pour
notre vieux Louvre, plus libre o l'on est de s'carter de la foule des
touristes et de leurs _ciceroni_.

Les collections Rouart avaient un intrt historique et social, plus
mme peut-tre que pictural; aussi dplorons-nous leur dispersion.
Combien le petit cadre carr o Czanne a reprsent des baigneurs dans
un paysage lysen, prenait plus de signification rue de Lisbonne--en
dpit de ce qu'Henri Rouart en avait pu penser--que tant d'autres,
jets, aprs avoir t acquis au poids de l'or, ple-mle dans ces
collections de mode et de vanit que rassemble, pour une trs courte
dure, un spculateur avide!... J'aime ces perles entoures de
marcassite, qu'elle sertit et fait valoir. Grce  Dieu! les Rouart
n'avaient pas que des chefs-d'oeuvre; mais rien n'tait indiffrent chez
eux.

Il faudrait dcrire ces Messieurs, avec leurs amis, livrs  eux-mmes,
causant avec cette grce et cette libert dans la conviction, que
l'intrus changeait en malaise silencieux. Ils ne supportent pas les
opinions d'occasion et les faux-fuyants; ces intransigeants en morale et
en politique n'attendent rien de personne, hormis l'estime qu'ils
commandent. Un Ingres, un Delacroix sont pour leurs admirateurs et leurs
lves, comme le gnral pour ses soldats: tel fut M. Degas dans son
milieu. Ses faons de capitaine ne conviendraient ni  notre
complication, ni  notre souplesse d'esprit. Je gage que les jeunes
prcieux d' prsent jouiraient peu du commerce avec les survivants de
ce monde qui finit. Ils ne sentiraient que le froid de la cuirasse.

L'artiste, le genre artiste trop rpandu aujourd'hui: voil l'objet
des fameux quolibets de Degas et de sa plus profonde horreur. Il n'admet
pas l'artiste au-dessus des autres citoyens, une exception et un
privilgi. L'homme de bonnes faons ne se fait remarquer ni par ses
gestes ni par sa mise. Point de compliments inutiles, point de
flatteries. On se disait chez les Rouart ce que l'on pensait l'un de
l'autre, sans se mnager; mais aussi l'on s'entr'aidait mieux.

J'ai eu les derniers chos de la socit d'artistes  qui Degas succda
et par celui-ci nous avons connu les braves hommes qu'taient Millet,
Rousseau, Daumier, Corot, Fromentin, Marilhat. Avant l'envoi au Salon,
ils faisaient le tour des ateliers de confrres, critiquant ensemble les
derniers ouvrages du camarade chez qui ils se rencontraient, trop
heureux de dcouvrir le dfaut  corriger, prolongeant ainsi des moeurs
d'tudiants qui n'ont pas encore de concurrence  viter.

On a reproch  Degas de n'avoir pas donn  Manet--qu'il tenait en si
haute estime comme peintre--toute l'approbation dont l'ternel insult
lui aurait eu de la gratitude. C'est que l'atelier de la rue
Saint-Ptersbourg fut un des premiers rendez-vous de littrateurs et de
publicistes. Quand le portrait d'Albert Wolff tait encore sur le
chevalet, attendant des sances trop espaces: De quoi vous
plaignez-vous? Il crit un article sur vous, c'est pour cela qu'il n'est
pas venu poser... Le cabotinage parisien lui semblant tre le plus bas
des vices, Degas s'est gourm de plus en plus, jusqu' devenir
impitoyable, sanglant, zlateur et martyr de la solitude. Aussi bien les
mardis de la rue de Lisbonne taient-ils des dlassements bienfaisants
aprs des journes de tte--tte avec le modle et la fidle servante
Zo. Causeur blouissant, spirituel, il connaissait son public. Plus
souvent encore que de peinture, il parlait des gens, racontait des
anecdotes de l'poque de Napolon, dont le Mmorial tait, avec de
Maistre, une de ses lectures favorites.

Pour qui travaillait-il? Voil ce qu'on demande souvent, de celui qui
n'exposait jamais et refusait de vendre ses tableaux. En vrit une
pudeur excessive finissait par le contracter dans une paradoxale
attitude comme d'un Liszt qui n'et voulu jouer que sur un piano au
clavier muet. Il parat que de tous ses tableaux passs dans les
collections Rouart, pas un seul ne fut achet directement  lui-mme. Je
crois avoir discern chez lui une mfiance, des doutes, qui augmentrent
avec sa clbrit; il ne fut jamais content de lui. Hier encore, comme
quelqu'un l'abordait  la galerie Manzi et lui demandait s'il tait fier
d'une de ses toiles de trois cent et quatre cent mille francs, il
s'approcha, dit-on, et montra ce qu'il aurait voulu y corriger.

Pathtique promenade, un matin d'hiver, du vieil artiste inspirateur et
conseiller de ses amis dfunts, qui vient assister  son procs et  sa
vente dans une salle o son plus secret dsir et ses esprances vont
s'vanouir. Le matre revoit une dernire fois ses peintures qu'il
croyait pour toujours chez ses amis, protges contre les indiscrets,
les snobs et les spculateurs, surtout contre les prtendus dlicats qui
l'impatientent comme les applaudisseurs d'Oronte, Alceste. Le
misanthrope de Molire, aussi bien, n'est pas sans parent avec M.
Degas.

    Le mchant got du sicle en cela me fait peur,
    Nos pres, gens grossiers, l'avaient beaucoup meilleur.

Suivons ce jeune lgant, riche intellectuel  pelisse de fourrure,
qui prend des notes, non sur le catalogue de la vente, mais dans son
album de poche. Quelqu'un lui dit:--Que choisissez-vous? Vous allez
faire de nombreuses acquisitions demain?--Oh! non, je me cultive... je
tche de comprendre comment il _amne_ le rouge, rpond-il avec une
nave emphase.

Un monsieur aborde Degas qui est en train de critiquer le fond de la
toile _Danseuses  la barre_ pour laquelle un milliardaire de Boston a
donn une commission de 500.000 francs--toile que Degas a voulu toujours
retravailler, mais que Rouart ne lui a voulu confier, par crainte de ne
plus jamais la revoir; le monsieur juge  propos de demander au peintre
s'il est fier de lui:--Nous le sommes de vous--et nous prfrons vos
tableaux au Degas du nationalisme qu'ils nous aident  oublier.

Il ne tient pas  ce genre d'hommages, le solitaire, le misanthrope.
Ceux qui l'apprcient comme homme, le touchent infiniment plus que ceux
qui ont tabli sa gloire d'Indpendant, de soi-disant Rvolutionnaire,
en mme temps qu'ils rabaissaient ses matres _ lui_. Donc, tant
d'tudes de Corot,  leur place sur les murs d'un atelier, elles vont
partir emportes par de faux fervents, se refroidir, faire parler des
assoiffs de lucre, elles ne seront plus qu'autant de billets de banque
dans des bordures d'or. La suite d'Oronte dont les expressions ne sont
point naturelles, au langage appris et qui sonne faux, l'a-t-il vite
pendant plus d'un demi-sicle pour s'en voir sur le tard, suivi comme
par un cortge de thurifraires? Et il a ses raisons de dire qu'il a t
mconnu. Il y a un foss entre le public et lui.

Le magnifique enseignement qu'est la gloire tardive, la subite
popularit du nom de M. Degas! Le fait est si singulier et si beau,
qu'on se demanderait volontiers s'il n'a pas lui-mme combin, comme un
extraordinaire metteur en scne, les dernires aprs les premires
scnes de sa propre histoire.

M. Degas sentait venir ce qui est venu; ce grand et noble artiste fut
coeur avant les autres, de la folle mascarade qui s'organisait au
dehors.--Monsieur, ne m'appelez pas cher matre, s'il vous plat: c'est
ainsi qu'il interrompait hier les questions des reporters venus  son
logis, excits par les enchres de la vente Rouart. Ensuite, de sa main
qui est maintenant un oeil supplmentaire pour lui, ttant un de ses
tableaux fameux d'autrefois, comme on lui demandait son opinion:--Je ne
crois pas que celui qui l'a fait soit un sot; mais je sais bien que
celui qui l'a achet si cher est un... c...

S'il est vrai que chacun a le visage qu'il mrite, combien celui de M.
Degas nous le prouve!--Je ne l'avais pas revu depuis les sances qu'il
m'accorda pour son portrait:  peu prs le seul qui existe. C'est  la
galerie Manzi que je l'aperus de nouveau, assis droit sur sa chaise, au
milieu des tableaux prpars dans la coulisse avant d'tre prsents au
public. Le matre me sembla plus peut-tre qu'il y a dix ans, avoir une
beaut grave et presque sacerdotale. Une grande paix, un air de sant
ont galis les traits allongs et lourds de cette blanche physionomie
concave o clate le vermillon de deux lvres saines. Les lourdes
paupires s'abaissent sur ces yeux qui ont t si perants et ne
distinguent plus, depuis trop longtemps, qu'une partie  la fois des
objets: ancienne proccupation, combien angoissante! de l'inlassable
observateur.

Il se leva pour s'en aller; et soudain se profila devant moi la
silhouette entire de son corps;  certains moments l'attitude de M.
Degas est celle d'un chef d'escadron sur le terrain de manoeuvre; s'il
fait un geste, ce geste est imprieux, expressif comme son dessin; mais
il reprend bientt une position dfensive comme d'une femme qui
cacherait sa nudit, habitude de solitaire qui voile sa personnalit ou
la protge. Et une profonde tristesse m'envahit  nouveau, de ne pouvoir
aller saluer cet homme irrductible qui me rendit responsable d'avoir
laiss reproduire dans _le Studio_ (sans que j'aie su comment s'tait
commise l'erreur), son portrait, lequel il m'avait fait promettre que je
ne livrerais de son vivant  la curiosit du _public_![18].

  [18] Offranville, 20 octobre 1918.

    J'achve de corriger les preuves de ce vol. I, le jour que s'ouvre
    l'_Emprunt de la Libration_--dans le triomphe de nos armes. Degas
    aura travers les plus terribles phases de cette guerre en
    l'ignorant, et erra comme un aveugle et un sourd par les rues noires
    de Paris. Le fonds de son atelier fut vendu sous les obus du
    _canon-monstre_. Il n'eut pas le bonheur d'assister  _la Revanche_!
    quand Siegfried, qui feint d'avoir tu Fafner, demande ses lettres
    de grande naturalisation, pour entrer dans la Compagnie Limited que
    fonde le Prsident Wilson!


FIN




TABLE DES MATIRES


                                                        Pages.
  Prface                                                    I
  Fantin-Latour                                              1
  James Mac Neill Whistler                                  51
  Charles Conder                                            93
  Aubrey Beardsley                                         111
  Quelques notes sur Manet                                 133
  Gustave Ricard                                           153
  Aprs une visite  Louis David                           169
  Quelques mots sur Ingres                                 187
  Sur les routes de la Provence.--De Czanne  Renoir      201
  Notes sur la peinture moderne                            245


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Notes du transcripteur

On a rectifi les erreurs typographiques manifestes, homognis les
incohrences de graphie des noms propres (Duprey/Dupray, Lecocq/Lecoq,
Pissaro/Pissarro, etc.) et apport les corrections suivantes:

    saignent > signent (qui ne signent l'aveu d'un pnible effort)
    dessein > dessin (Je ne connais pas un beau dessin de Czanne)

Les passages en italique sont transcrits _entre caractres souligns_.





End of the Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, premire srie: de
David  Degas, by Jacques-mile Blanche

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, PREMIRE ***

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Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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