The Project Gutenberg EBook of Le Troupeau d'Ariste, by Laurent Tailhade

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Title: Le Troupeau d'Ariste

Author: Laurent Tailhade

Release Date: March 1, 2020 [EBook #61538]

Language: French

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  PETITE COLLECTION "SCRIPTA BREVIA"

  LAURENT TAILHADE

  Le Troupeau d'Ariste

  PARIS
  BIBLIOTHQUE INTERNATIONALE D'DITION
  E. SANSOT et Cie
  7, RUE DE L'PERON, 7.

  1908



  [Illustration: BIBLIOTHQUE E. SANSOT & Cie, PARIS

  AU
  LECTEUR BNVOLE
  L'AUTEUR ET LES DITEURS
  AVEC
  LEUR SOUHAIT
  QUE
  DE CET OUVRAGE
  LUI ADVIENNENT
  GRAND AGRMENT
  ET
  BON PROFIT

  EX-LIBRIS]




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_Huit exemplaires sur japon imprial numrots de 1  8, et 15
exemplaires sur hollande, numrots de 9  23._

_N_




A

M. ALIN CAILLAS

AU COLLABORATEUR

ET A L'AMI

L. T.

_Paris, le 21 Juin 1908_.




LE TROUPEAU D'ARISTE


Le bachelier qui, frais moulu des tudes classiques, arrive aux champs
et n'a, pour cultiver l'apier de son domaine, d'autre enseignement que
les prescriptions des _Gorgiques_, s'expose  la mme disgrce que le
pasteur de Temp. Il risque fort de voir, comme Aristaeus, les mouches
qu'il possde fondre plus vite que la neige au mois d'avril.

Non que Virgile, observateur attendri et minutieux, ait omis, dans ce
noble pome, quelque chose des leons qu'un apiculteur inform pouvait
donner aux hommes de son temps. Mais l'levage des abeilles s'est
transform, a subi de telles et si ingnieuses modifications; il a,
depuis un quart de sicle, renouvel ses mthodes avec un tel esprit
scientifique et des procds  la fois si commodes et si pertinents, que
la doctrine des vieux sages semble enfantine et pdantesque au regard
des travaux dont s'honorent les modernes apiculteurs.

Nanmoins, la demeure, le site des ruches, les plantes dont il faut les
entourer, les ennemis qu'elles redoutent: lzard, gupe, msange et
Procn, dont la poitrine

    fait les empreintes voir de doigts ensanglants,

y sont dduits avec une certitude judicieuse; tous les conseils qu'il
donne sur ce point ont gard leur valeur intgrale. Mais les ruches ne
sont plus tresses de vmes flexibles ou d'corces enchevtres; on ne
dtruit plus les essaims pour acqurir leur miel. Aux procds barbares
on a substitu des moyens efficaces et doux qui permettent d'enlever aux
abeilles le superflu de leurs trsors, tout en leur faisant la vie plus
confortable et mieux garde.

Trois sicles aprs Virgile, Ambroise, vque de Milan, crivit, dans le
5e livre de son _Hexamron_, un trait des abeilles et de leur
merveilleuse complexion.

L, sont enregistrs avec une complaisance que rien ne fait broncher les
contes  dormir debout mis par l'antiquit au sujet des abeilles.

Quiconque a effleur les tudes classiques est familiaris avec le 4e
chant des Gorgiques. Les cancres eux-mmes, au cours de leurs tudes,
ont effleur, sinon dans le texte, au moins dans les ples traductions
des sorbonagres, l'pisode sublime d'Ariste, ces vers d'une
incomparable harmonie et d'un charme si profond qui donnrent  Glck,
non seulement le sujet, mais la couleur de son _Orphe_. J'ose dire que
j'en ai moi-mme excut plusieurs copies en manire de pensums,  l'ge
heureux o les divers cuistres prposs  l'instruction de la jeunesse
nous transmettent le dgot des chefs-d'oeuvre anciens, que j'ai
honntement ravaud les Nymphes de Cyrne, et la plainte d'Eurydice, et
le vieillard Prote, au milieu de ses phoques.

Saint Ambroise est moins connu. Il fut cependant, au IVe sicle, le plus
haut reprsentant de la pense chrtienne. Il prconisait la libert de
conscience  la faon des vques modernes. Sa lutte pour la _Victoire_
du Capitole contre Symmaque montre  quel point
l'intolrance--dj!--faisait partie des moeurs ecclsiastiques.

Ambroise nanmoins avait l'me romaine. Il fut, autant et plus que
Stilicon, le dfenseur de la cit latine contre l'invasion des Barbares.
Suprieur  son milieu par l'intelligence et par le caractre, il domina
de toute sa hauteur un monde  l'agonie. Il eut,  la faon des forts,
un amour trs vridique de la douceur et de la paix. Comme toutes les
mes nobles, il aima la musique; c'est le plus harmonieux et le plus
mesur des Pres latins. Il fut orateur, musicien, pote; c'est de lui
que procdent le chant ambrosien et les choeurs alterns dans la
liturgie catholique. Son loquence tait pleine de suavit.

Le diacre Paulin raconte qu'un essaim d'abeilles vint se poser sur ses
lvres d'enfant, un jour que sa mre l'avait expos au milieu des fleurs
dans son berceau.

L'_Hexamron_ d'Ambroise est comme un abrg d'histoire naturelle, un
rsum de Pline le Jeune accommod au got chrtien. Nous y retrouvons
de Virgile et de ses prdcesseurs les assertions bizarres  propos des
abeilles. Nanmoins il ne mentionne pas la gnration spontane et mme
htrodoxe dans les flancs d'un taureau en putrfaction.

M. Maurice Mterlinck, que Mirbeau nommait autrefois le Shakespeare de
la Belgique, rva peut-tre aussi d'en tre le Virgile. Dans le
printemps de 1901, il donna 300 pages qui font bonne figure  ct de
Michelet et du divin Mantouan.

Ses connaissances en matire d'apiculture sont infinies. Il a tout lu,
depuis Aristote, Varron et Columelle jusqu'aux _tracts_ lmentaires et
pratiques des Anglais, des Allemands, des Suisses, des Yankees, en
passant par Franois Huber, Raumur et Swammerdam.

C'est un grand crivain, de qui les tableaux magnifiques et prcis ont
le nombre des plus beaux pomes et l'exactitude minutieuse d'un manuel
Roret. Le premier, il a crit sur l'abeille _moderne_ dans une autre
langue que le patois melliflu en honneur chez les curs de village et
les ministres huguenots dvous  la culture apicole.

Ces recommandables pasteurs d'hommes et d'abeilles, assez mal  propos,
agrmentent leurs dissertations techniques d'homlies et de maximes
pieuses. Ils admirent les desseins de la Providence dans leur vermine
aile. Mais ils ont l'avantage d'offrir au jardinier rustique,  la
fermire inculte, des _compendium_ dont le langage est  l'unisson
intellectuel des esprits le plus obtus.

  L'histoire de l'abeille, dit Maurice Mterlinck, ne commence qu'au
  XVIIe sicle, avec les dcouvertes du Hollandais Swammerdam.

Michelet a cont la passion du grand naturaliste, inventeur du
microscope, mort  43 ans, puis moins par le travail que par la
misre.

La _Bible de la nature_, son grand ouvrage, fut traduit en latin par les
soins de Boerhave, dans la premire moiti du XVIIIe sicle.

Vint ensuite Raumur. Puis, en 1770, Franois Huber, de Genve, le
sublime aveugle, qui pntra plus avant que tout autre dans les secrets
de l'apier et qui reste encore le matre, le classique de la science
apicole.

Si vous consultez le premier rpertoire venu, encyclopdie ou lexique,
vous apprendrez que l'abeille est un genre d'insectes appartenant 
l'ordre des hymnoptres, section des porte-aiguillons, famille des
apides sociales. Ce sont les mellifres de Latreille, les mlites de
Dumril, les avettes de Ronsard et les mouches  miel du langage
vulgaire.

Outre l'abeille domestique, cette riche famille aile comprend les
bourdons, les psytires, les mlipones, les trigones, sans compter les
varits d'Amrique et le petit peuple des rochers, les abeilles noires
sauvages de l'Inde, toujours affaires et furieuses, qui rgnent sur la
jungle au point que le tigre ou l'lphant s'cartent de leur chemin
(Rudyard Kipling, _Chien rouge_).

Les bestioles que cultivent Maurice Mterlinck et l'abb Duquenois se
montrent de complexion moins farouche.

Quand elles frappent, c'est pour dfendre leur vie ou leur postrit
contre un danger, tantt rel, tantt imaginaire. Elles font  la Cit,
 la Rpublique, aux enfants  venir, le sacrifice de leur personne;
elles recommencent les dvouements d'lius Tubero ou de Mucius Scvola,
sachant qu'elles ne survivront pas  leur coup de poignard, que la
blessure de l'adversaire entranera leur mort, douloureuse et certaine.

Barbel, en forme d'hameon, leur poignard pntre dans la plaie, y
porte l'acide formique et sa brlure vsicante, mais il n'en peut
sortir. Il faut, par un arrachement brutal qui enlve une partie de son
arrire-train, que l'insecte abandonne l'arme empoisonne au plus
profond de la blessure pour, quelques pas plus loin, mourir dans
l'aisselle d'une feuille ou le calice d'une fleur.

Un pote a clbr leurs ailes d'or et leurs flches de flamme.

Ces flammes vives ont, comme celles de la cantharide, et suivant la
dose, une action nfaste ou curative sur l'organisme humain. Les piqres
d'abeilles, aprs la rvulsion cruelle du premier moment, procurent aux
goutteux, aux arthritiques, un bien-tre que les mdecins prconisent 
l'gal des sources les plus vantes.

Le formol, qui joue un rle si notable dans la thrapeutique moderne,
agit avec une puissance dcuple alors qu'il est fourni, labor par un
organisme vivant; de mme, les eaux thermales, suprieures mille fois
aux produits obtenus par synthse dans le but de les remplacer.

Qui n'a vu, prs des fermes de Bretagne, sous le couvert des pommiers;
qui n'a vu, parmi les fleurs odorantes et sauvages des Pyrnes, adosse
aux murs de schiste et d'ardoise o la gupe suspend son nid pareil 
une fleur de papier bleu turquin, la ruche conique, la ruche
virgilienne, d'osier, de trone, de lattes ou de paille? Les gteaux y
sont fixs par le soin mme des abeilles. C'est le type archaque, dont
la routine a si longtemps prvalu et dont l'incommodit faisait la
rcolte  la fois plus dangereuse et moins rmunratrice.

L'apiculture moderne substitue  ces cloches anciennes des huttes
spacieuses, ares, commodes aussi bien pour le travail que pour la
collecte de la cire et du miel. Ruche universelle, ruche Layens, ruche 
sections amricaines, ruche de l'abb Sagot, toutes se construisent sur
la mme donne,  savoir: que le toit de la ruche doit tre mobile,
ainsi que les cadres ou rayons destins  recevoir le gteau de miel.

On peut voir,  l'automne, chez la plupart des marchands de comestibles,
ces rayons d'un beau blanc crmeux, qui renferment la nourriture
parfaite, lixir de la vie animale et de la vie florale. Plus hardis que
les vgtariens d' prsent, les Sages de la Grce osaient substituer le
miel aux aliments pais qui sustentent le commun des hommes.

La rcolte du miel, d'empirique, est devenue scientifique. Un
propritaire de ruches calcule, d'aprs la temprature de l't, d'aprs
la floraison plus ou moins riche de telle ou telle essence vgtale,
d'aprs la vigueur des essaims et le poids des ruches, le rendement
exact de ses abeilles. Il n'ignore pas que telle ou telle fleur donne un
miel plus ou moins pur, que les acacias et le sainfoin du mois de juin
fournissent le produit de luxe, tandis que le miel jaune fonc recueilli
sur la fleur de sarrazin, ne vaut gure, sinon pour fabriquer le pain
d'pice. Il n'a garde d'ignorer que certaines fleurs communiquent un
arme dsagrable ou trop spcial, qu'il faut aimer beaucoup le parfum
du tilleul pour se plaire au miel butin dans sa fleur, que le miel du
chtaignier manifeste un got dsagrable et que celui que donne le
vernis du Japon (ailante) exhale une odeur absolument nausabonde.

Les moeurs des abeilles ont, de Virgile  Mterlinck, prt aux
variations les plus magnifiques, aux traits des moralistes, aux
descriptions enthousiastes des amateurs de plein air.

Cependant, et malgr leur amour du paysage, les Romantiques paraissent
les avoir mconnues.

Lamartine,  et l, nomme les abeilles de l'Hymette, qu'il semble
tenir pour des animaux fabuleux ou tout au moins allgoriques, ayant
leur place dans la langue lgiaque au mme titre que l'aigle, le cygne
et autres animaux de style soutenu.

Victor Hugo, bien qu'il tmoigne des environs de Paris une vision si
juste et si pittoresque, ne semble avoir pris connaissance des mouches 
miel que pour les chasser du manteau imprial.

Musset n'avait, en fait d'animaux, connu que les _kingcharles_ et les
perruches vertes en honneur chez Mmes de Bausant ou de Langeais.

Seul, parmi ses contemporains, Michelet eut l'horreur de l' peu prs.
Quand le got lui vint d'tudier les sciences naturelles, pour se
reposer d'avoir chemin si longtemps les routes poudreuses de
l'Histoire, il appliqua les mmes procds, la mme conscience
d'investigation; il regarda la Nature comme il avait autrefois regard
les archives. Son livre des abeilles est,  coup sr, le meilleur de
l'_Insecte_. Il vulgarise la doctrine des savants; il clbre en pote
le geste des infiniment petits qui montrent l'exemple des vertus
civiques, de l'abngation, du dvouement, du sacrifice perptuel que
l'Individu fait de soi-mme  la Collectivit.

Dans _Gulliver_, Swift, rduisant  la taille des insectes l'ambition,
la noirceur et la btise humaines, en donne la plus cuisante satire. Ne
pourrait-on affirmer, par contraste, que la ruche est une sorte de
Lilliput  rebours dont les infimes citoyens apprennent au roi des
animaux le travail, la concorde et l'amour de la paix?

Quels sont les fondateurs, les appuis, les dignitaires, les ouvriers de
cette Rpublique irnienne, dont le calme, la vertu, les sages
institutions, l'esprit de labeur et de concorde montrent  l'humaine
inquitude un si touchant exemple et de si fermes leons?

Quel pasteur de peuples a dfini les bornes de la Cit? Quel dieu en a
promulgu les lois? Quel snat, quels tribunaux maintiennent l'ordre,
imposent  chaque citoyen le dvouement le plus absolu, un dvouement de
toutes les heures,  la tche collective?

L'apier forme une sorte de couvent industriel et militaire o les
vierges qui produisent le miel se consacrent ds l'enfance au travail,
au renoncement et  la chastet.

Esclaves, par le dur mtier qu'elles exercent, mais reines sans conteste
de la ruche opulente o, dans leurs berceaux ambrs, dorment les essaims
de l'avenir, elles observent la dure obdience qu'impose l'amour des
fleurs et l'orgueil d'laborer leurs nectars.

Trois groupes d'individus composent l'effectif de la ruche: ce sont les
reines, les mles ou faux bourdons, et les ouvrires, asexues ds leur
berceau.

La reine, qu'une longue erreur, transmise par l'antiquit, fit longtemps
prendre pour un chef, pour un roi, pour un dynaste guerrier, pour une
sorte d'Agamemnon  six pattes, au corselet brillant, n'a d'autre
besogne que d'enfanter le peuple et de faire couler dans les alvoles
prtes le ruisseau de fcondit qui jaillit de ses flancs.

Ce roi, chant par Virgile, saint Ambroise l'a vant pour des raisons
moins prgnantes aujourd'hui. Ce qu'il admire avant tout chez les
avettes pour employer la langue de Ronsard, c'est la parthnogense,
le fait de se reproduire sans avoir recours au stratagme que Daphnis
apprend de Lycenion.

  --Silence! arrtez-vous, dit Wagner, le famulus du docteur Faust, 
  Mphistophls.

  --Qu'y a-t-il?

  --Un homme va se faire.

  --Un homme? Vous avez donc enferm des amants quelque part.

  --Bon! dit Wagner. Une femme et un homme, n'est-ce pas? C'tait
  l'ancienne mthode. Nous avons trouv mieux.

Saint Ambroise ne parle pas autrement.

  Ce communisme est grand,--dit-il,--mais combien plus chez les
  abeilles que chez les hommes! Chez les abeilles qui, seules de tous
  les tres anims, _ont une postrit commune_, hantent la mme demeure
  et bornent  un seuil unique la limite de leur patrie, les abeilles
  pour qui toute chose est indivise, travail, nourriture, entreprise,
  usage et fruit; les abeilles, de qui le vol mme appartient  la
  communaut.

  Que dirai-je de plus? La gnration appartient  la Rpublique.
  L'intgrit de leur corps virginal est aussi commune  tous les
  citoyens, puisqu'ils ne s'unissent par aucune treinte, puisqu'ils ne
  sont terrasss ni par le dsir, ni par les maux de la parturition,
  puisqu'ils mettent spontanment les essaims adultes que leur bouche a
  butins dans les feuillages et les herbes.

Ambroise avait assist  la grandeur, puis  la chte d'Eutrope. L'air
vibrait encore des invectives de Claudien et des adjurations de
Chrysostme. Il flicite les abeilles de donner la couronne au plus
digne, au Roi form par la nature, et de ne pas instaurer au pouvoir les
eunuques plus soucieux de leurs bnfices que du bien de l'Etat. Car il
ignore que toute la politique du rucher est prcisment fonde sur
l'eunuchisme comme celle des Empereurs byzantins.

Grande, mince, plus fine et plus forte que les mles et que les obscures
travailleuses, la reine-mre des abeilles est construite en longueur,
haute sur ses pattes, comme tous les animaux de race, comme le cheval de
course ou le rossignol.

Plus tard, dforme par la maternit, son ventre acquerra des
proportions monstrueuses, la retiendra prisonnire dans la ruche, alors
mme que sa garde d'honneur, toujours attentive et prsente, ne serait
pas l pour neutraliser son inconstance et la ramener au devoir.

Mais, telle qu'on l'observe d'abord dans sa parure de fiance, clatante
d'une chaude couleur brune et dployant aux souffles de l'avril ses
ailes virginales, c'est un des plus beaux insectes dont s'merveillent
les regards humains.

Maurice Mterlinck a clbr les noces de l'abeille, son vol nuptial 
travers les parfums, dans l'azur du mois de mai, la communion de tout un
peuple avec l'amour que sa royale enfant va connatre pour lui.

Passagres dlices! Le vol qui porte la mre du peuple dans le libre
espace ne dure qu'un instant.

Dsormais fconde, la reine appartient  la Cit. Aprs la brve et
joyeuse treinte de l'hymen, voici venir pour elle une re de maternit
claustrale qui ne finira qu'avec ses jours. Ds qu'elle a pris contact
avec son dbile poux elle regagne pour n'en plus sortir sa prison de
topaze et d'or.

Les faux bourdons tiennent dans la ruche le mme emploi que les princes
consorts dans les tats o la loi salique n'est pas en vigueur. Ils
jouissent de quelques-unes des prrogatives dcernes aux talons de la
reine par les peuples civiliss. Ils gaspillent le trsor commun,
s'occupent  des travaux ineptes et se gorgent de boissons enivrantes,
comme s'ils avaient eu l'honneur d'pouser Wilhelmine. Ils sont presque
aussi infatus d'eux-mmes qu'un gentleman  bonnes fortunes. L'oisivet
les engraisse et les enlaidit, leur profession tant de celles qui
manquent un peu de gloire quand se montre la maturit.

Aussi, ds les premiers jours de septembre, aux approches de l'quinoxe,
marquant le terme de l'anne apicole qui est brve et dont l'activit ne
s'tend gure que d'avril  octobre, quand les fleurs deviennent rares,
quand

    le dahlia met sa cocarde
    et le souci sa toque d'or,

les ouvrires en font un grand carnage. Elles transpercent de leurs
aiguillons et rejettent hors de la demeure commune ces amants officiels
qui n'ont pu faire usage de leurs brillantes facults, ces maris
dsormais superflus, qui grvent la communaut sans lui fournir aucun
apport.

L'ouvrire concentre en elle tout l'intrt du rucher. Elle ne paie pas
de mine. Cette mouche velue, aux couleurs ternes, au vol bas et comme
appesanti du lourd attirail qu'elle porte, n'a pas l'clat des insectes
mondains, papillons somptueux, clatantes libellules.

Sa livre est celle du travail qui cre et qui fconde; elle rappelle
ces cotes, ces bourgerons de proltaires, noirs de graisse, lourds de
pltre et tachs de poussires, que portent sur leurs membres robustes
ceux qui enfantent la richesse et btissent des palais.

Ces vierges sages, dont,  partir du berceau, un aliment restreint
atrophia les organes, assument travaux responsabilits, dfense et
maintien de l'ordre public.

Les cirires, aux chatons des sapins, aux bourgeons des peupliers, des
bouleaux, des trembles et surtout des marronniers, demandent le
propolis, la forte rsine convenable aux gros ouvrages, aux murs de
soutnement, aux assises du rucher. Elles trouvent la cire dans les
menues fleurs dont le nectaire comble de miel une autre catgorie
d'ouvrires. Elles recueillent aussi le pain des abeilles sur les
houppes dont leurs jambes sont pourvues et, dans leur vol fcondant,
insrent au pistil des fleurs femelles quelque chose de la poussire
mle tombe des tamines.

Elles fomentent les noces du jardin.

Quand elles sont approvisionnes de liquide sucr et qu'elles ont garni
leur jabot avec la mielle prise dans les corolles, bien vite elles
regagnent leur domaine pour dgorger la prcieuse substance dans les
alvoles dj prpares par les cirires.

Mais ce n'est pas uniquement le suc des fleurs qu'elles laborent ainsi.
Elle ajoutent au prcieux liquide leur acide formique; ce liquide
puissant donne au miel, dont il neutralise les ferments, quelque chose
de son pre vertu et ce got fauve, cette odeur de mouche apprcie
par tous les connaisseurs.

L'abondance de nourriture et l'ampleur du dortoir, o l'insecte, d'abord
 l'tat de larve, broute la mielle en attendant la mtamorphose
suprme, dort son sommeil de chrysalide, suffit pour lui confrer les
stigmates de l'hritier prsomptif, du prtendant  la royaut.

Les ouvrires ont des cellules plus troites, une provende moins
gnreuse, une bouillie de sevrage d'o le miel est  peu prs absent.

Elles pondent quelquefois; c'est la parthnogense, la parturition
virginale rvle, peu de temps aprs Huber, par le cur silsien
Dzierzon de Carlsmark.

Ainsi, chez les abeilles, androgynes au dbut, la dpense de bouche,
dterminant le sexe, tablit la fonction.

Les trompes des trois sortes d'abeilles, par leur forme et leur
dispositif, suffiraient  expliquer leur vie. Atrophie ou presque, chez
la Reine gorge, ds avant sa naissance, de la pte royale, du
savoureux mlange fait de pollen et de miel, on la voit se dvelopper
chez les mles qui, dans leurs loisirs, butinent  et l, font en
amateurs des incursions  travers les prs et les jardins fleuris. Quand
ils ont assez de leur couvert habituel, quand les prend un dsir de
vagabondage et de prtentaine, ils sont pourvus d'un outil qui leur
permet de manger  mme le nectaire des sainfoins ou des pommiers.

La trompe de l'ouvrire est un engin d'une autre envergure. Longue
trangement, si vous la comparez  la tte, elle peut fouiller jusque
dans les recoins les plus secrets la chambre nuptiale des corolles,
arracher le pollen aux tamines et, le transportant sur le pistil,
prsider aux changes d'amour entre les plantes loignes.

Il est ais de voir l'conomie admirable de cet organe. Une image
fortement grossie en donne le dtail, montre les rudes soies qui le
hrissent, assez comparables aux brosses dont les fumeurs de pipes se
servent pour entretenir leur calumet. Ces soies irritantes accrochent
les fertiles poussires, les transportent de calice en calice, paient
aux fleurs solitaires la ranon du miel en fcondit.

La configuration de l'abeille tout entire porte au plus haut degr ce
caractre de spcialisation.

Ouvrez attentivement le corps de la bestiole; regardez  la loupe ce
microcosme, cet univers en raccourci que dvoile aux regards le plus
humble des tres organiss.

La structure de l'abeille, avec ses dix mille paires d'yeux presbytes et
ses trois ocelles myopes implants sur le front comme l'oeil unique de
Polyphme, avec sa tte, son thorax, son abdomen dont les stigmates
s'ouvrent  l'air du dehors (car l'insecte respire par le flanc), est 
peu de chose prs semblable  l'anatomie des autres hymnoptres, de la
gupe, sa soeur et de la mouche, sa cousine.

Mais l'appareil digestif, laboratoire du miel, est  peu prs unique
dans l'anatomie des insectes.

Voici, dominant l'estomac proprement dit et les intestins lovs en
mandres, voici le jabot, assez comparable au deuxime estomac des
ruminants. C'est la pice antrieure dans laquelle tombe directement le
nectar  peine dgluti. Il y subit une transformation immdiate, se
ddouble en lvulose et en glucose. Anim par l'acide formique, il prend
la riche saveur, ce got pre et dlicieux qui fait du miel un
incomparable aliment.

Enfin les anneaux de l'abdomen, par un mcanisme fort simple, rejettent
la cire liquide, que l'insecte ptrit en boulette, puis labore avec ses
fortes mandibules pour en former les rayons.

L'abeille est en sueur, disent les profanes, quand tout entire elle
ruisselle des matriaux fluides encore qui serviront  difier les murs,
le Capitole des infiniment petits.

La patte de l'insecte ne manifeste pas une moindre adaptation 
l'industrie.

Compose de trois articles: tharse, cuisse et jambe, elle porte  son
extrmit des houpettes velues qui rappellent, tant par la qualit du
poil que par son implantation, les brosses de la langue et correspondent
aux mmes utilits.

Dans les espces florales o le pollen s'agglomre en pelote, il faut
une intervention assez nergique pour le dtacher. Toutes les plantes ne
possdent pas la facult suprme dvolue au palmier de jeter aux
souffles du dsert une semence toujours fconde que le hasard seul peut
faire proviguer.

Entre la cuisse et le tharse, la corbeille est employe  recueillir le
pollen que l'ouvrire emportera dans la ruche.

Une vie active, en plein soleil, les pnibles travaux des champs, les
acres parfums qu'elles butinent, l'acide formique, principe et
gnrateur de leur activit, donnent aux abeilles une soif
inextinguible. Leur temprament aduste, pour parler comme Michelet,
fait qu'elles se plaisent aux fontaines, aux sources mystrieuses qui,
parmi les caltas et les myosotis, jaillissent au fond des cressonnires.

Tantt sur une feuille, tantt sur un caillou branlant, elles se
baignent au milieu des fleurs, sans craindre le destin de Narcisse ou
d'Ophlie.

Ayant examin sous un aspect gnral et cursif l'abeille individuelle,
entrons dans la Cit que rgit une politique intelligente et svre dont
l'institution et t accueillie avec faveur par les phores de
Lacdmone ou les compagnons philosophiques de l'Empereur Julien.

L'organe fait la fonction. Mais, chez les abeilles, le berceau cre
l'organe,--on ne saurait trop insister sur ce point. La simple larve
qui, dans une cellule ordinaire, nourrie de vivres plbiens accomplit
le cycle des mtamorphoses pour,  l'tat d'insecte parfait, assumer la
qualit d'ouvrire, devient, suivant la mesure de son appartement et la
vigueur de son alimentation, reine ou faux bourdon.

A ct des cellules vulgaires voici le dortoir des mles, voici le dme
spacieux o l'aspirante  la royaut parcourt la premire tape de sa
vie et, comme une Belle-au-bois-dormant, passe les deux semaines de
tnbres ncessaires  sa formation. Le palais qui l'abrite a dj la
forme de son abdomen, de ce ventre sacr, objet du culte, de la
vnration et de l'amour de tout un peuple.

Quand elle retourne dans la ruche, ensemence et prolifique, ses dames
d'honneur, ses mnines la conduisent dans les cadres bants sur les
alvoles dsertes. Elle tourne en cercle, et, dans chacune, elle dpose
un oeuf, jusqu'au temps o, le cadre rempli et chacune des cellules
opercules, ses gardiennes vigilantes la conduisent vers un autre
quartier, qu'elle peuplera d'espoir et d'avenir.

L'homme intervient dans le pacte social des abeilles depuis le temps o
les rois d'Isral gotaient le miel sauvage  la cime des arbres, o le
polythisme hellnique peuplait d'abeilles d'or la barbe de Dionysos,
pre de la vendange et des fruits savoureux.

La ruche fut d'abord loge au creux d'un arbre, dans l'infractuosit
d'un rocher, sous des corces mal jointes. Plus tard, le vannier
assouplit en corbeilles les vmes flexibles et les baguettes de l'osier.
Quand les sculpteurs du IIe sicle dguisent le bel Antinous en berger
d'Arcadie, ils ne manquent pas de le montrer  ct d'une ruche qui
ressemble aux modles employs encore dans les villages du sud-ouest.

L'cole d'agriculture de Grignon, dont le rucher, administr par MM.
Mamelle et Poujol, suscite l'admiration des visiteurs, garde,  titre de
document, les modles archaques de l'ancien rucher.

La hutte primitive, coiffe d'un paillasson qui la prserve du froid et
de la pluie, ainsi qu'en usent les jardiniers pour les plantes
d'orangerie  qui l'on fait passer l'hiver en pleine terre, apparat
avec tous ses inconvnients; elle rappelle, dirait-on, les htels du
vieux Paris, ces logis inconfortables que la maison moderne, are et
spacieuse, chasse peu  peu des quartiers civiliss.

Voici les huttes modernes: ruche horizontale de Layens, ruches Dadant.
Avec leurs cadres mobiles, avec leurs portes, leurs tiroirs, ces
demeures nouvelles permettent aux abeilles de donner au matre, sans
inquitude ni danger, une rcolte plantureuse, tandis que celui-ci
respecte dans tous leurs droits les mouches aux oeufs d'or qui fondent
sa prosprit.

La mouche, en dpit de sa rserve professionnelle, semble nanmoins user
quelquefois pour son propre compte des breuvages rcolts. Est-ce le
soleil qui l'enivre ou bien les odeurs de ce premier printemps? La
saison pleine de joie et de promesses ouvre les portes de l'anne et
couronne de timides fleurs l'adolescence de la terre.

    Le temps n'est pas encore venu des glantines,
    Des parfums rpandus dans les baisers du vent,
    Des raines changeant leurs chansons argentines
    Avec le cri du merle et de l'engoulevent.

    Mais les frnes dj ravivent leurs squelettes
    Et chauffent leurs bourgeons impatients du ciel,
    Les sylphes ont repris leur place aux violettes
    Et l'abeille commence  mditer son miel.

    Mais dans chaque ravin du blanc amphithtre,
    Une source aux bouvreuils a rouvert son miroir;
    Mais la nue est blonde  l'horizon bleutre,
    Mais c'est mieux qu'un bonheur encor: c'est un espoir!

Certaines abeilles dvastent les corymbes jaune ple du mahonia, ces
fleurettes qui font le printemps, pour parler comme Thophile Gautier.
On n'en composerait pas un bouquet au mois de juin; mais, quand elles
s'panouissent, les corolles du mahonia attestent mme aux gens qui
n'ont pas lu Horace que l'cre hiver se dlie et que les zphyrs sont de
retour.

Les orchides indignes et, nommment, le groupe des ophris, tiennent
dans la ferie du mois de mai l'emploi des travestis. Aussi justement
qu'une autre famille botanique, ces tranges fleurs pourraient assumer 
bon droit le nom de personnes. Porteuses de masques, elles imitent
les hymnoptres communs dans nos pays avec un mimtisme surprenant.

D'aprs Darwin, ce carnaval des fleurs a le but le plus srieux; par
leur conformit avec le type de leur race, les ophris invitent mouches
et papillons  se poser sur eux,  consommer l'hymen dont ils rvent.

Ce sont les _porte-insectes_, frelon velu et mordor, mouche importune
et volage, abeille vgtale prenant comme paranymphe l'insecte fraternel
et, pour en clbrer la fte, lui tendant une coupe de nectar.

La concurrence vitale qui donne aux abeilles de gnreux amis dans les
tribus de la prairie ou du jardin leur suscite en mme temps de sombres
et redoutables ennemis.

Dans le climat tempr de l'Europe occidentale croissent des plantes
sclrates qui, pareilles  la dione, aux _saracenas_ de la zone
tropicale, se repaissent de meurtre, des vgtaux carnassiers dont la
mort alimente les forces et l'clat.

La drosre nomme,  cause des gouttes fraches qui toujours emperlent
son feuillage: rose du soleil, _rossolis_, saisit les mouches et les
digre. Sa rose est un suc gastrique, acide aprs le repas, comme
celui des mammifres, qui dissout les substances animales et prpare
leur absorption par les organes de la plante.

Mais plus que tout autre vgtal des prs ou des coteaux l'abeille
redoute un gramen, l'accroche-abeille, qui se nomme, de son nom
d'acadmie, _staire verticille_.

Ses panicules accrochent les pattes de l'insecte comme les mains des
gnomes barbus qui, dans la fort des lgendes, saisissent au passage les
vagabonds attards.

Prs des ennemis enracins au sol qu'un peu de prudence et la mmoire
des localits permet de fuir avec succs, l'abeille voit se dresser une
autre arme, effrayante, d'adversaires ails, griffus, pleins de vigueur
et d'apptit:

L'homme, d'abord, l'touffeur sinistre qui dilapide son propre bien et
tue avec acharnement l'insecte profitable, pour le plaisir de tuer;

Ensuite, le moineau plbien et la noble hirondelle, tous deux friands
de miel;

Puis, la tribu des insectes guerriers: libellules, demoiselles, qui,
dans leur vol harmonieux, pourchassent la proie abondante l'insecte
alourdi par un trop riche butin.

Le philante apivore, mouche qui volte sur les reines des prs, les
flouves odorantes et autres plantes fourragres, le philante d'aspect
modeste, sans avoir l'air de suivre un mchant dessein, ds qu'il
aperoit une abeille regagnant sa colonie aprs rcolte faite, la
poignarde gentiment et porte  sa larve qu'elle enterre l'abdomen rempli
de miel.

Un autre bandit non moins redoutable, c'est le sphynx atropos, ainsi
nomm  cause des stigmates qu'il porte sur son corselet et qui figurent
assez exactement une tte de mort, comme le _scarabe d'or_ d'Edgar Po.
L'Europe le doit  M. de Parmentier. Sa larve, en effet, vit dans les
tubercules de la pomme de terre dont Louis XVI, comme chacun sait,
portait une fleur  sa boutonnire.

Le sphynx atropos entre dans les ruches ainsi que dans une ville
conquise. Il effondre les alvoles, pitine le couvain; il se gorge de
miel comme un lecteur, de sandwiches, au bal de l'Htel de Ville.

Pareil aux guerriers de Guatimozin, il est couvert d'une armure qui le
met  l'abri de la dague et du poison. L'acier de damas qui d'un revers
tranche les ttes les plus fires s'mousse dans un dredon. L'aiguillon
des avettes ne transperce pas la fourrure du monstre. Le brlant acide
formique glisse comme averse d'orage sur sa lourde toison.

Aussi, quel zle pour garder les portes de la ville et dresser devant
l'intrus des obstacles dcisifs!

Les abeilles se pressent; des pattes, des mandibules, de tout leur tre,
elles s'efforcent de le saisir, de trouver dans sa cuirasse capitonne
une place vulnrable.

D'autres voleurs encore menacent la richesse de l'apier. Je nomme pour
mmoire l'ours, car ce plantigrade est assez peu frquent aux environs
de Paris.

Viennent ensuite les divers rongeurs qui, s'il faut en croire la
_Batracomyomachie_, ne redoutent que deux ennemis sur toute la terre,
l'pervier et la belette, et aussi la ratire lamentable o veille une
destine pleine de ruse: la lgion des souris, mulots, campagnols,
voleurs de miettes, rongeurs de pain, troueurs de jambons et lcheurs de
meule, dont les fortes dents dchiqutent le bois, ouvrent dans les murs
de la cit des brches funestes, pillards sans foi qui vivent du travail
d'autrui et pour qui l'on prend avec raison  la lettre le _Sic vos non
vobis_ de l'inepte quintil imput  Virgile.

Voici, l'oreille au vent, une jeune souris, un hamster qui font des
mines comme une lgante de province ou bien, se glorifiant de leurs
ventres, grignotent un chanteau de fromage et mritent le beau nom de
_Tyroglyphos_ que n'et pas manqu de leur dcerner l'aveugle Homre.

Aussi, les mouches guerrires, les petites walkyries aux ailes d'or,
comme elles fondent sur l'envahisseur et le transpercent de leurs
glaives! Et, quand il est mis  mort, avec quelle prudence elles
embaument le cadavre, qui bientt empoisonnerait l'atmosphre et serait
pour la Rpublique un mal pareil  ce flau que les apiculteurs nomment,
je crois, la loque, c'est--dire la dcomposition du couvain!

  S'il est impossible d'expulser le rat ou la limace ou de les dpecer,
  les abeilles l'enferment mthodiquement et hermtiquement dans un
  vritable spulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement
  parmi les monuments ordinaires de la cit (Les adverbes joints de M.
  Maurice Mterlinck font admirablement). J'ai rencontr, l'an
  dernier,--poursuit-il, dans une de mes ruches, une agglomration de
  trois de ces tombes, spares comme les avoles des rayons par des
  parois mitoyennes, de faon  conomiser le plus de matire possible.
  Les prudentes ensevelisseuses les avaient leves sur les restes de
  trois petits escargots qu'un enfant avait introduits dans leur
  phalanstre (_La Vie des Abeilles_).

L'pe ennoblit ce qu'elle touche. La bte immonde mise  mort par le
dvouement civique de l'abeille mrite d'tre embaume dans les
aromates, comme un Pharaon, sous les monuments de la Cit victorieuse,
de dormir ternellement au milieu des parfums dans un tombeau d'ambre,
d'agathe et de cristal.

                                   *

                                 *   *

Si l'on passe de l'Histoire naturelle au monde lgendaire, le domaine de
l'abeille s'agrandit. Les peuples indo-europens la font participer aux
mtamorphoses des dieux.

Elle butine sur la bouche des potes le miel de la sagesse. Elle prte
au jeune Eros, au Dsir qui peuple les terres et les mers, son
irrsistible aiguillon. Tantt, sous les myrthes du cap Sunium et les
cyprs d'Acadmus, elle cherche les lvres de Platon; tantt, amoureuse
et lgre, elle bourdonne, dans les vers de Mlagre, et, plus tard, se
pose, au milieu des fleurs champtres, sur le bouquet d'Antinos.

La _Bible_ juive est comme une alvole remplie de miel, toute bruissante
d'ailes et de rumeurs guerrires.

Les textes abondent.

Jonathas, fils de Sal, est condamn  la mort pour avoir, un jour
d'abstinence prescrite par le Roi, touch au miel des abeilles sauvages.
Sa plainte douloureuse et charmante sert d'interprte  la mlancolie
ternelle des tres jeunes frapps dans leur matin. Elle symbolise cette
amertume qui jaillit, dit Lucrce, de la fontaine des plaisirs:

  Gotant, j'ai got un peu de miel au bout de ma baguette, et voici
  que je meurs!

Dborah (l'abeille), prophtesse et femme de Lapidoth, jugeait Isral.
Elle rsidait sous le palmier de l'abeille, entre Rama et Bet-Hel,
dans la montagne d'Ephram. Vers elle montaient, pour terminer leurs
diffrends, les Bene-Isral. Deborah fut l'inspiratrice de Jahel qui,
sur le Thabor, tua, dans sa tente mme, le chananen Sisara,
gnralissime du roi d'Ashur.

L'histoire de Samson clate d'ironie et de frocit. Il n'en est pas de
plus juive. Elle contient, comme la plupart des contes orientaux, une de
ces propositions quivoques, de ces lemmes ambigus, o se plut toujours
la goguenarde subtilit d'Isral.

Prs d'Ascalon, dans le bourg de Thamnata, gardant les vignes des
Philistins, Samson aperoit une fille trangre. Tu as bless mon coeur
d'un regard de tes yeux, dit-il  cette jeune belle dont, malgr les
objurgations paternelles, il ne tarde pas  demander la main. Tandis
qu'il fait sa cour, il rencontre, chemin faisant vers la demeure de sa
fiance, un lion de forte taille. Mais, soutenu par l'esprit d'Iaveh et
sans rien avoir dans la main, il abat le fauve comme un chevreau.

Revenant, quelque temps aprs, chez la femme qui plut  ses regards, il
se dtourne pour voir ce qui reste du lion. Voici qu'un essaim
d'abeilles a fait son miel dans la gueule du cadavre. Samson recueille
ce miel et le mange en allant vers Thamnata.

Bientt le festin des noces a lieu o trente jeunes hommes lui servent
de paranymphes.

  Samson leur dit:

  --Je vais vous proposer une nigme. Si vous me la devinez pendant les
  sept jours du festin et que vous la rsolviez, je vous donnerai trente
  tuniques de lin et trente habits de couleurs varies.

  --Propose ton nigme, lui rpondent-ils, que nous l'entendions.

  Et Samson leur dit:

  --La nourriture est sortie de celui qui mange et du fort est venue la
  douceur.

  Ils passrent trois jours sans rsoudre l'nigme. Vint le septime
  jour du festin sans qu'ils fussent plus heureux. Mais, ayant suborn
  la femme de Samson, les jeunes Philistins s'approchent de lui avant le
  coucher du soleil et lui demandent:

      Quoi de plus doux que le miel?
      Quoi de plus fort que le lion?

  --Si vous n'aviez pas labour avec ma gnisse, leur rpond le jeune
  Isralite, dans ce style figur qui avait le don d'exasprer M. de
  Voltaire, vous n'auriez pas rsolu mon problme.

Et soudain, pour acquitter sa dette de jeu, il descend vers Ascalon,
dcervle trente Philistins, prend leurs dpouilles et les donne, comme
habits de couleurs varies, aux jeunes hommes qui avaient rpondu  sa
question.

Le commerce des vtements dfrachis, des costumes hors d'usage et des
redingotes d'occasion tait dsormais fond en Isral...

Salomon faisait entrer des abeilles dans son palais, pour discerner la
rose vritable de la rose artificielle que Balkis, reine de l'Yemen, lui
avait apporte afin d'prouver sa sagesse.

Dans l'vangile selon Mathieu, Jsus mange avec ses aptres un rayon de
miel, ce qui permet aux thologiens d'affirmer, avec le srieux des
baudets qu'on trille, que ce rayon, compos de miel et de cire, figure
la double nature de Jsus, faite d'humanit et de divinit.

Dans les rpons de la liturgie catholique, Ccile est qualifie _apis
argumentosa_, c'est--dire abeille pleine d'arguments. L'Eglise traduit
par abeille industrieuse; mais c'est une interprtation videmment
errone. En effet, Ccile, jeune, riche, patricienne, rudite et
raisonneuse, discutant avec ses juges, prtendait les convaincre. Elle
s'estimait leur gale, tenait tte  leurs objections. On n'a pas de
peine  comprendre que le jeune Valre, poux d'une femme si
argumenteuse et ferre en thologie, ait acquiesc de grand coeur et
tout de suite au voeu de chastet dont il tait requis.

Les erreurs charmantes des anciens qui observaient la nature avec des
yeux encore tout blouis par la prsence de dieux imaginaires ont
fourni aux hagiographes populaires un certain nombre de thmes, dont
quelques-uns gardent encore un parfum d'idylle antique et de noble
posie.

Au XIIe sicle, Pierre le Vnrable, abb de Cluny, au XVIIe, le P.
Pietra Santa (_Thaumasia ver religionis_, 1665, Rome) ont dduit le
conte du _Ciboire_ ou du _Tabernacle de cire_, lgende immuable pour le
fond, mais, quant  la forme, assez diapre, et que les hagiographes
modernes, abb Postel, P. Giry, etc. ont affadie extraordinairement de
mucilages sulpiciens.

Jacques de Voragine et les Bollandistes aprs lui ont nglig ce miracle
dont les leveurs d'abeilles eussent pu faire un tableau corporatif au
beau temps des jurandes, matrises et corps de mtiers.

Pntrant, une nuit, dans je ne sais plus quelle glise de Bohme, des
malfaiteurs drobaient des ornements et les vases sacrs, chasubles,
dalmatiques, toles de drap d'or et surplis de dentelle. Toutes les
magnificences du chapier, les trsors de la sacristie taient dj
tombs entre leurs mains sclrates. Mais l'un d'eux, plus hardi ou plus
avide, fora le tabernacle et larronna le ciboire contenant les hosties
consacres. Epouvants, ses compagnons prirent la fuite. Alors, moiti
pour les rassurer, moiti pour ne charger point sa conscience d'un
forfait improductif, le mauvais garon, en gagnant au pied, jeta les
saintes espces non loin du rucher qu'entretenait le cur du lieu. A
l'aube du matin, le clerg, terrifi, constatait avec horreur le larcin
et le sacrilge. Puis, ce fut le tour des personnes pieuses qui toutes,
 grands cris et de tous cts, se mirent au pourchas des malfaiteurs.
Soudain, un enfant de douze ans, renomm pour la douceur et la pit de
son me, entendit, prs des ruches, un murmure inusit. Il approche. O
miracle! dans un ostensoir de cire vierge, resplendissaient, intactes,
les parcelles abandonnes sur le chemin, tandis que les insectes, autour
d'elles, bourdonnaient un cantique d'amour dans le soleil levant.

Tolsto, dans le mythe des _Deux Vieillards_ fait intervenir les
abeilles en un rcit digne d'tre cont par les rdacteurs de la
_Lgende Dore_,

L'un et l'autre vieillard ont fait le voeu d'un plerinage en
Terre-Sainte. Ils partent de conserve. Mais voici que l'un d'eux, petit
homme jovial, grand buveur et mme un peu ivrogne, qui transforme
volontiers en wodka le miel de ses abeilles, s'arrte,  quelques
verstes de son village, pour accomplir les oeuvres de misricorde chez
de tristes paysans que la famine a visits. L'autre, plus littral,
strict observateur des engagements pris, ne s'arrte gure et poursuit
le voyage. Arriv dans Jrusalem, il gagne le Saint-Spulcre et, parmi
la foule, assiste  l'office du matin. Or, devant le matre-autel, sous
un rayon de soleil qui l'enveloppe comme le nimbe d'une icne, il
aperoit, transfigur, le compagnon quitt l-bas, dans le dsert. Des
abeilles d'or voltigent autour de sa barbe blonde, comme on en voit aux
images de Dionysos, le Christ du paganisme, ou parfumant de leur
ambroisie le banquet d'Agathon. Le vieillard, tonn, cherche partout
son camarade et ne le peut trouver. Enfin, il reprend le chemin de la
sainte Russie.

Un soir,  la nuit tombante, il atteint la demeure famlique o son
compagnon et lui firent halte au dpart. Tout en est chang; le travail
a ramen la prosprit, la vigueur et la joie. Devant la porte, un
enfant joue avec le petit vieillard qui s'arrta pour secourir de
pauvres gens.

--Mais, dit le plerin, je t'ai vu pourtant, agenouill devant le
Saint-Spulcre?

--Chut! dit l'autre. Ne parlons plus de ces choses.

Et le premier vieillard comprend enfin ceci: que les oeuvres d'amour
sont plus efficaces que les pratiques rituelles et que la Foi ne compte
gure sans la Charit.

La Russie aime les abeilles. Nicola Gogol met ses plus jolis contes
dans la bouche de Roudiy Panko, l'leveur d'abeilles de l'Ukraine.

Ronsard a interprt dlicieusement l'pigramme de l'Anthologie o
_l'Amour piqu_ se plaint  sa mre du tort que lui fit la cuisante
mouche qui visite les fleurs.

Les tristes vers de l'abb Delille traduisent imparfaitement l'erreur de
Virgile. Pour crer un essaim nouveau, le Mantouan conseille de tuer un
boeuf et d'abandonner ses restes  la putrfaction dans un enclos
parfum de sauge, de mlilot, de verveine et de romarin.

    ... le berger dans ses nombreux troupeaux
    Va choisir  l'instant quatre jeunes taureaux,
    Immole un nombre gal de gnisses superbes
    Qui des prs maills foulaient en paix les herbes.
    Pour la neuvime fois quand l'aurore parut,
    Au malheureux Orphe il offrit son tribut,
    Et rentra plein d'espoir dans la fort profonde.
    O prodige! le sang par sa chaleur fconde,
    Dans le flanc des taureaux forme un nombreux essaim;
    Des peuples bourdonnants s'chappent de leur sein,
    Comme un nuage pais dans les airs se rpandent
    Et sur l'arbre voisin en grappe se suspendent.

Michelet explique d'une faon ingnieuse et touchante l'erreur du grand
pote. Dans ce chant, crit pour Varus et deux fois sacr, par le
malheur et l'amiti, il a confondu avec les troupeaux d'Ariste les
insectes dors qui vivent leur innocente vie, exempts de travail, aprs
avoir tran leur premire existence dans les liquides effroyables de la
putrfaction.

Il les a vues pour la premire fois, ces abeilles innocentes, par un
jour indcis d'octobre, sur les asters dbiles et les rudes cyprs de la
spulture familiale.

  Tous les modernes ont triomph de l'ignorance de Virgile et de sa
  fable d'Ariste, qui tire la vie de la mort et fait natre ses
  abeilles du flanc des taureaux immols, moi, je n'en ai jamais ri. Je
  sais, je sens, que toute parole de ce grand pote sacr a une valeur
  trs-grave, une autorit que j'appellerais augurale et pontificale. Le
  quatrime livre des _Giorgiques_, spcialement, fut une oeuvre sainte,
  sortie du plus profond du coeur. C'tait un pieux hommage au malheur
  et  l'amiti, l'loge d'un proscrit, de Gallus, le plus tendre ami de
  Virgile. Cet loge fut effac, sans doute, par le prudent Mcne. Et
  Virgile y substitua sa rsurrection des abeilles, ce chant plein
  d'immortalit, qui, dans le mystre des transformations de la nature,
  contient notre meilleur espoir: Que la mort n'est pas une mort, mais
  une nouvelle vie commence.

  Aurait-il pris le vain plaisir de faire un conte populaire  ce lieu
  consacr du pome qu'avait occup le nom d'un ami? Je ne le croirai
  jamais. La fable, si c'en est une, a d avoir quelque base srieuse,
  un ct de vrit. Ce n'est pas ici le pote mondain, le chanteur
  urbain, comme Horace, l'lgant favori de Rome. Ce n'est pas
  l'improviseur charmant de la cour d'Auguste, le lger, l'indiscret
  Ovide, qui trahit les amours des dieux. Virgile est l'enfant de la
  terre, la noble et candide figure du vieux paysan italique, religieux
  interrogateur, soigneux et naf interprte des secrets de la nature.
  Qu'il se soit tromp sur les mots, qu'il ait mal appliqu les noms,
  cela n'est pas impossible; mais pour les faits, c'est autre chose: ce
  qu'il dit, je crois qu'il l'a vu,

  Un hasard me mit sur la voie. Le 28 octobre 1856, nous montions au
  cimetire du Pre-Lachaise pour visiter avant l'hiver les spultures
  de ma famille, la tombe qui runit mon pre et son petit-fils. Ce
  dernier n m'tait venu l'anne mme qui terminait la premire moiti
  de ce sicle, et je l'avais nomm Lazare dans mon espoir religieux du
  rveil des nations. J'avais cru voir sur son visage comme une lueur
  des penses fortes et tendres qui me remplissaient le coeur  ce
  dernier moment de mon enseignement. Vanit de nos esprances! Cette
  fleur de mon automne, que j'aurais voulu animer de la vitalit
  puissante qui a commenc tard pour moi, elle disparut presque en
  naissant. Et il me fallut dposer mon enfant aux pieds de mon pre,
  dj mort depuis quatre annes. Deux cyprs que je plantai alors dans
  cette mauvaise terre d'argile n'en ont pas moins pris en si peu de
  temps une tonnante croissance. Deux fois, trois fois plus hauts que
  moi, ils dressent des branches vigoureuses d'un jeune et riche
  feuillage qui veut toujours pointer au ciel. Qu'on les baisse avec
  effort, elles se relvent fires et fortes, vivantes d'une incroyable
  sve, comme si ces arbres avaient bu dans la terre ce que j'y mis, le
  cher trsor de mon pass et mon invincible esprance.

  Au milieu de ces penses, montant la colline, avant d'arriver  la
  tombe qui est dans l'alle suprieure, je faisais cette observation,
  qu'ayant eu tant d'occasions de frquenter ce beau et triste lieu,
  ayant t  un autre ge le plus assidu visiteur des morts, je n'avais
  presque jamais vu d'insectes au Pre-Lachaise. A peine, au grand
  moment des fleurs, lorsque tout en est couvert et que mme nombre de
  vieux tombeaux abandonns sont comme engloutis dans les roses, je n'ai
  pas remarqu que la vie animale y abondt, comme elle fait ailleurs.
  Peu d'oiseaux, trs-peu d'insectes. Pourquoi? Je ne pourrais le dire.

  En faisant cette rflexion, nous avions achev de gravir la colline;
  nous tions devant la tombe. J'y trouvai avec admiration, le dirai-je?
  avec une sorte de saisissement, un surprenant dmenti  ce que je
  venais le dire.

  Une vingtaine environ de trs brillantes abeilles voletaient sur le
  jardinet, aussi troit qu'un cercueil, dpouill et pauvre de fleurs,
  attrist de la saison. Il ne restait gure dans tout le cimetire que
  les dernires fleurs d'automne, quelques dfaillantes roses du
  Bengale, demi-effeuilles. Le lieu mme o nous tions, plein de
  constructions nouvelles, de maonnage et de pltre, tait une Arabie
  dserte. Sur la tombe enfin, il n'y avait, vers la tte du grand-pre,
  que quelques blancs asters, fort ples, et sur mon enfant les cyprs.
  Il fallait bien que ces asters, dans ce mauvais sol argileux, nourris
  ou des souffles de l'air, ou des esprits de la terre, gardassent un
  peu de miel, puisque ces petites glaneuses y venaient rcolter encore.

  Je ne suis pas superstitieux. Je ne crois qu' un miracle, le miracle
  permanent de la Providence naturelle. J'prouvai pourtant combien une
  vive surprise de coeur peut branler l'esprit. Je me sentis
  reconnaissant de voir les mystrieux petits tres animer cette
  solitude, o moi-mme, hlas! je viens rarement. L'entranement
  croissant du travail o les jours poussent les jours, la flamme
  haletante de cette forge o l'on forge de plus en plus vite, doutant
  si l'on vivra demain, tout cela nous tient plus loin des tombeaux que
  nous n'y fmes aux temps rveurs de la jeunesse. Je fus saisi de voir
  celles-ci me suppler, tenir ma place. En mon absence elles
  peuplaient, vivifiaient le lieu, consolaient mes morts, les
  rjouissaient peut-tre. Mon pre leur aurait souri avec sa bont
  indulgente; elles auraient fait le bonheur, la premire joie de mon
  enfant.

  L'intrt ne les menait gure. Il y avait si peu  prendre pour elles!
  Cependant, quand nous suspendmes aux cyprs des couronnes
  d'immortelles que nous apportions, elles eurent la curiosit d'aller
  voir si ces nouvelles rieurs avaient en elles quelque chose. La dure
  et piquante corolle les rebuta vite, et les renvoya aux asters fans.
  J'en fus triste, et je leur dis: Tard, bien tard, vous venez, amies,
  et sur la tombe du pauvre!... Que n'ai-je  vous rcompenser d'un
  petit banquet d'amiti, qui vous soutienne et vous rchauffe aux
  premiers froids qui dj soufflent sur ces hauteurs glaciales,
  exposes au vent du nord!

  Comme si elles m'avaient compris, leurs mouvements rpliqurent juste.
  J'en vis qui, de leurs petits bras, adroitement tourns en arrire, se
  frottaient le dos au soleil; elles voulaient s'imbiber  fond de ce
  rayon tide et s'en pntrer. Elles profitaient de l'heure
  malheureusement bien courte o le soleil tourne si vite; on le sent 
  peine, et il est pass. Leur geste, trs significatif, disait
  manifestement: Oh! la froide matine que nous avons eue!...
  Htons-nous! Avant une heure commence la soire non moins froide, la
  nuit glace, qui sait? l'hiver! et bientt la mort pour nous.

  Elles taient trs vives encore, merveilleusement propres et nettes,
  je dirai presque lumineuses, sous leurs ailes lustres, glaces d'or.
  Je ne vis jamais de plus beaux insectes, plus visiblement anims d'une
  vie suprieure. Une chose m'embarrassait, c'est qu'elles taient trop
  belles, trop luisantes, n'ayant point leur costume industriel, leur
  habit velu, leurs pinceaux, leurs brosses. Enfin, j'aperus une chose,
  c'est qu'elles n'avaient pas non plus les quatre ailes de l'abeille,
  mais seulement deux.

  Je reconnus mon erreur. Celles-ci sont justement celles qui tromprent
  aussi Virgile. Comme moi, il les crut abeilles et leur a donn ce faux
  nom. Raumur avoue que lui-mme il y ft un moment tromp.

  Mais le fait cont par Virgile n'est pas inexact. On comprend qu'il
  ait vivement mu l'antiquit et qu'elle y ait vu un type de
  rsurrection. Elles semblent les filles de la mort. Des trois ges de
  leur existence, elles passent le premier dans les eaux morbides et
  mortelles, funestes  tous les autres tres, que laissent chapper les
  rsidus de la vie en dissolution; par une tendresse ingnieuse, la
  nature les y prserve, les maintient vivantes et les fait respirer en
  pleine mort. Le second ge, elles le passent sous la terre, dans les
  tnbres, pour y dormir leur sommeil de chrysalide. Mais, quittes de
  cette spulture, elles sont bien ddommages de leur abaissement
  antrieur; une vie lgre, arienne, exempte des travaux de l'abeille,
  glorifie par des ailes d'or, comme celle-ci n'en eut jamais, leur est
  accord, avec des moeurs douces. Innocentes et sans aiguillon, elles
  vivent leur saison d'amour sous le soleil et dans les fleurs. Loin de
  rougir de leur origine, nobles abeilles virgiliennes, elles ne
  ddaignent pas les fleurs du cimetire, elles font socit aux morts,
  et, pour les vivants, recueillent ce miel de l'me, l'espoir de
  l'avenir.

L'Empire choisit pour blason les abeilles, assez semblables aux fleurs
de lys propres  la maison de France; Napolon porta le manteau imprial
de sinople aux abeilles d'or.

M. Freppel, vque d'Angers, ennemi personnel de Gambetta, et qui fut 
la Chambre, aprs la guerre, un des lutteurs les plus autoriss dans le
parti du boucan, suivit cet exemple auguste. Il se donna pour
armoiries: d'azur aux trois abeilles d'or, avec la devise:

    _Sponte favos, gre spiculum_,
    De grand coeur les rayons,  regret la blessure.

Pour un homme aussi acaritre, c'tait l, peut-on dire, un programme
bien melliflu.

Les abeilles du manteau imprial ont inspir  l'auteur des _Chtiments_
l'un de ces morceaux  la fois sublimes et cocasses qui justifient le
surnom de Jocrisse  Pathmos dont Barbey d'Aurevilly l'avait gratifi.
Quand on relit, aprs cinquante ans, ses invectives contre Napolon III,
qui fut un homme de coeur et le modle des gentlemen, on comprend quelle
dchance frappe l'artiste quand il quitte son pur domaine, descend
parmi les rumeurs de la place publique, pour y mler sa voix aux cris de
la plbe immonde et fraterniser avec les tueurs de dieux.

Ainsi les abeilles nourricires dlectent les hommes de leur miel, de
leur sagesse et de leur beaut. Ces guerrires symbolisent les arts de
la paix, le culte du foyer. Elles montrent l'exemple des plus hautes
vertus. Elles enseignent  l'homme le travail et le dsintressement, la
concorde et la frugalit. Elles proposent  son humeur inquite leur
fidle attachement  la rgle des aeux.

Pour accoiter la douleur invitable, pour expliquer notre raison d'tre,
nous conformer  la Loi du Monde, pour, sans amertume, accepter la
vieillesse et la mort, elles apprennent  l'individu que le meilleur
stratagme est de vouer ses jours  quelque sublime entreprise, d'aimer
en dehors de soi-mme et, pour une oeuvre collective, de rechercher dans
son existence phmre un principe d'immortalit.

    _At genus immortale manet multosque per annos
    Stat fortuna domus et avi numerantur avorum._


21 fvrier 1907.


_Imp. Nol Texier. La Rochelle_





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