The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5, by 
Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5

Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray

Illustrator: Paul Avril

Release Date: April 30, 2020 [EBook #61980]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  TOME DEUXIME

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  _DITION JOUAUST_

  Paris, 1884




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  TOME DEUXIME

  PARIS, M DCCC LXXXIV




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  PAR
  LOUVET DE COUVRAY

  AVEC UNE
  PRFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

  _Dessins de Paul Avril_
  GRAVS A L'EAU-FORTE PAR MONZIS

  [Marque d'imprimeur: IOVAVST]

  PARIS
  LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
  Rue Saint-Honor, 338

  M DCCC LXXXIV




UNE

ANNE DE LA VIE

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

(SUITE)


Vous devez tre, mon cher Faublas, pntr de l'horreur de ma situation.
Le feu, devenu plus violent, alloit se communiquer  la chambre o nous
tions enferms, et dj les flammes battoient au pied de la tour de
Lodoska. Lodoska poussoit de longs gmissemens, auxquels je rpondois
par des cris de fureur. Boleslas parcouroit notre prison comme un
insens; il poussoit d'affreux hurlemens, il essayoit de briser la porte
avec ses pieds et ses mains; et moi, pendu  la fentre, je secouois
avec rage les barreaux que je ne pouvois branler.

Tout  coup ceux qui toient monts redescendent avec prcipitation;
nous entendons ouvrir les portes: Dourlinski lui-mme demande quartier;
les vainqueurs se prcipitent dans le btiment enflamm: attirs par nos
cris, ils enfoncent notre porte  coups de hache. A leur costume, 
leurs armes, je reconnois des Tartares; leur chef arrive, je vois
Titsikan. Ah! ah! dit-il, c'est mon brave homme! Je me jette  ses
genoux: Titsikan!... Lodoska!... Une femme!... la plus belle des
femmes!... dans cette tour!... Elle y va brler vive! Le Tartare dit un
mot  ses soldats, ils volent  la tour: j'y vole avec eux; Boleslas les
suit. On enfonce les portes; prs d'un vieux pilier nous dcouvrons un
escalier tournant rempli d'une paisse fume. Les Tartares pouvants
s'arrtent; je veux monter. Hlas! qu'allez-vous faire? me dit
Boleslas.--Vivre ou mourir avec Lodoska! m'criai-je.--Vivre ou mourir
avec mon matre! rpond mon gnreux serviteur! Je m'lance: il
s'lance aprs moi! Au risque d'tre suffoqus, nous montons  peu prs
quarante degrs. A la lueur des flammes, nous dcouvrons Lodoska dans
un coin de sa prison; elle tranoit foiblement sa voix mourante. Qui
vient  moi? dit-elle.--C'est Lovzinski, c'est ton amant! Sa joie lui
rend des forces; elle se relve et vole dans mes bras; nous l'emportons,
nous descendons quelques degrs; mais une vapeur plus paisse se rpand
dans l'escalier et nous force de remonter prcipitamment;  l'instant
mme une partie de la tour s'croule; Boleslas jette un cri terrible;
Lodoska s'vanouit... Faublas, ce qui devoit nous perdre nous sauva. Le
feu, auparavant touff, se fait jour; il s'tend plus rapidement, mais
la fume se dissipe. Chargs de notre prcieux fardeau, Boleslas et moi
nous descendons promptement... Mon ami, je n'exagre pas, chaque marche
trembloit sous nos pieds! les murs toient brlans! Enfin nous arrivons
 la porte de la tour; Titsikan, tremblant pour nous, y toit accouru.
Braves gens! dit-il en nous voyant parotre. Je pose Lodoska  ses
pieds, et je tombe sans connoissance auprs d'elle.

                   *       *       *       *       *

Je restai plus d'une heure dans cet tat. On craignoit pour ma vie.
Boleslas pleuroit. Je repris enfin mes esprits  la voix de Lodoska
qui, revenue  elle, me nommoit son librateur. Tout toit chang dans
le chteau, la tour toit entirement tombe. Les Tartares avoient
arrt les progrs de l'incendie; ils avoient abattu une partie du
btiment pour sauver l'autre; ensuite on nous avoit transports dans un
vaste salon, o Titsikan toit lui-mme avec quelques-uns de ses
soldats. Les autres, occups  piller, apportoient  leur chef l'or,
l'argent, les pierreries, la vaisselle, tous les effets prcieux que les
flammes avoient pargns. Tout prs de l, Dourlinski, charg de fers,
regardoit en gmissant ce monceau de richesses dont on alloit le
dpouiller. La rage, la terreur, le dsespoir, tout ce qui dchire le
coeur d'un sclrat puni se lisoit dans ses yeux gars. Il frappoit la
terre avec fureur, portoit  son front ses poings ferms, et, vomissant
d'horribles blasphmes, il reprochoit au Ciel sa juste vengeance.

Cependant mon amante pressoit ma main dans les siennes. Hlas! me
dit-elle en sanglotant, tu m'as sauv la vie, et la tienne est encore en
danger! et, si nous chappons  la mort, l'esclavage nous attend!--Non,
non, Lodoska, rassure-toi: Titsikan n'est point mon ennemi; Titsikan
finira nos malheurs.--Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartare:
tu parles bien, brave homme! Oh! je vois que tu n'es pas mort, et j'en
suis fort aise: tu dis et tu fais toujours de bonnes choses, toi! et tu
as l, ajouta-t-il en montrant Boleslas, un ami qui te seconde bien.
J'embrassai Boleslas. Oui, Titsikan, oui, j'ai un ami; ce nom lui
restera toujours. Le Tartare m'interrompit encore: Ah ! dis-moi,
vous tiez tous deux dans une chambre basse; elle toit dans une tour,
elle; pourquoi cela? Je parie, Messieurs les drles, que vous avez voulu
souffler cette enfant  ce butor-l (en montrant Dourlinski); et vous
aviez raison: il est vilain, et elle est jolie! Voyons, conte-moi cela.
J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du pre de Lodoska, de tout
ce qui m'toit arriv jusqu'alors. C'est  Lodoska, lui dis-je
ensuite,  nous apprendre ce que l'infme Dourlinski lui a fait souffrir
depuis qu'elle est dans son chteau.

--Vous savez, dit aussitt Lodoska, que mon pre me fit quitter
Varsovie le jour mme que la dite fut ouverte. Il me conduisit d'abord
dans les terres du palatin de ***,  vingt lieues seulement de la
capitale, o il retourna pour assister aux tats. Le jour que M. de P...
fut proclam roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et m'amena
ici, croyant que j'y serois plus  l'abri de toutes les recherches. Il
chargea Dourlinski de me garder avec soin, et d'empcher surtout que
Lovzinski ne pt dcouvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour
aller, disoit-il, rassembler, encourager les bons citoyens, dfendre son
pays et punir des tratres. Hlas! des soins importans lui ont fait
oublier sa fille! Je ne l'ai pas revu depuis!

Quelques jours aprs son dpart je commenai  m'apercevoir que les
visites de Dourlinski devenoient plus frquentes et plus longues;
bientt il ne quitta presque plus l'appartement qu'on m'avoit donn pour
prison. Il m'ta, je ne sais sous quel prtexte, l'unique femme que mon
pre m'avoit laisse pour me servir; et, pour que personne, disoit-il,
ne st que j'tois chez lui, il m'apportoit lui-mme ce qui toit
ncessaire  ma subsistance, et passoit ainsi les journes entires prs
de moi.

Vous ne savez pas, mon cher Lovzinski, combien je souffrois de la
prsence continuelle d'un homme qui m'toit odieux, et dont je
souponnois les infmes desseins! Il osa me les expliquer un jour; je
l'assurai que ma haine seroit toujours le prix de sa tendresse, et que
son indigne conduite lui avoit attir mes profonds mpris. Il me
rpondit froidement qu'avec le temps je m'accoutumerois  le voir, 
souffrir ses assiduits, et mme  les dsirer. Il ne changea rien  sa
conduite ordinaire; il entroit chez moi le matin et n'en sortoit que le
soir. Spare de tout ce que j'aimois, toujours gne par mon tyran, je
n'avois pas mme la foible consolation de pouvoir me livrer
tranquillement au souvenir de mon bonheur pass. Tmoin de mes
inquitudes, Dourlinski se plaisoit  les augmenter. Pulauski, me
disoit-il, commandoit un corps polonois. Lovzinski, trahissant sa patrie
qu'il n'aimoit pas, et une femme dont il se soucioit peu, servoit dans
l'arme russe. On ne doutoit pas qu'il n'y et bientt un combat
sanglant; au reste, il toit bien certain que dsormais rien ne pourroit
rconcilier mon pre avec Lovzinski. Quelques jours aprs, il vint
m'annoncer que Pulauski avoit attaqu pendant la nuit les Russes dans
leur camp, et que, dans la mle, mon amant toit tomb sous les coups
de mon pre. Le cruel me fit lire cet vnement bien dtaill dans une
espce de papier public, que sans doute il avoit fait imprimer exprs;
d'ailleurs,  la barbare joie qu'il affectoit, je crus la nouvelle trop
vritable. Tyran impitoyable! m'criai-je, tu jouis de mes pleurs, de
mon dsespoir; mais cesse de me perscuter, ou tu verras bientt que la
fille de Pulauski peut bien elle-mme venger ses injures.

Un soir qu'il m'avoit quitte plus tt qu' l'ordinaire, j'entendis vers
le minuit ma porte s'ouvrir doucement. A la lueur d'une lampe que je
laissois toujours allume, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit.
Comme il n'y avoit pas de crime dont je ne le jugeasse capable, j'avois
prvu celui-l, et je m'tois bien promis de le prvenir. Je m'armai
d'un couteau que j'avois eu la prcaution de cacher sous mon oreiller;
j'accablai le sclrat des reproches qu'il mritoit; je lui jurai que,
s'il osoit s'approcher, je le poignarderois de mes mains. Il recula de
surprise et d'effroi. Je suis las de n'essuyer que des mpris, me
dit-il en sortant; si je ne craignois d'tre entendu, tu verrois ce que
peut contre moi le bras d'une femme; mais je sais un moyen sr de
vaincre ta fiert. Bientt tu te croiras trop heureuse de pouvoir
acheter ta grce par les plus humbles soumissions. Il sortit. Quelques
momens aprs, son confident entra le pistolet  la main; je dois lui
rendre justice, il pleuroit en m'annonant les ordres de son matre.
Habillez-vous, Madame, il faut me suivre. C'est tout ce qu'il put me
dire. Il me conduisit dans cette tour, o sans vous j'allois prir
aujourd'hui; il m'enferma dans cette horrible prison: c'est l que j'ai
langui pendant plus d'un mois, sans feu, sans lumire, presque sans
habits; du pain et de l'eau pour ma nourriture, pour mon lit une simple
paillasse. Voil l'tat auquel fut rduite la fille unique d'un grand de
Pologne! Vous frmissez, brave tranger! eh bien, croyez que je ne vous
raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendoit ma
misre moins insupportable: je ne voyois plus mon tyran; tandis qu'il
attendoit tranquillement que je sollicitasse mon pardon, je passois les
journes et les nuits entires  appeler mon pre,  pleurer mon
amant... Lovzinski, de quel tonnement je fus saisie, de quelle joie mon
me fut pntre le jour que je te reconnus dans les jardins de
Dourlinski!...

Titsikan coutoit avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il
paroissoit vivement touch, lorsque sa garde avance donna l'alarme. Il
nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un
grand tumulte. Lovzinski! Lodoska! couple lche et perfide, s'cria
Dourlinski, qui ne pouvoit contenir sa joie, vous avez cru pouvoir
m'chapper; tremblez! vous allez retomber en mon pouvoir: au bruit de
mon malheur, les gentilshommes voisins se sont sans doute rassembls;
ils viennent me secourir...--Ils ne pourront que te venger, sclrat!
interrompit Boleslas en saisissant une barre de fer dont il alloit
l'assommer. Je le retins. Titsikan rentra aussitt. Ce n'toit qu'une
fausse alarme, nous dit-il; c'est une petite troupe que j'ai dtache
hier pour aller battre la campagne: elle avoit ordre de me rejoindre
ici, elle me ramne quelques prisonniers; tout est d'ailleurs
tranquille, rien ne parot encore dans les environs.

Tandis que Titsikan me parloit, on amenoit devant lui les malheureux que
leur mauvais sort avoit livrs aux Tartares. Nous en vmes d'abord
parotre cinq. Ils disent que celui-l leur a donn bien de la peine;
c'est pour cela qu'ils l'ont ainsi garrott, nous dit Titsikan en nous
montrant le sixime.--Dieu! c'est mon pre! s'cria Lodoska en courant
 lui. Je me jetai aux genoux de Pulauski. Tu es Pulauski, toi?
continua le Tartare; eh bien, la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens,
mon ami, il n'y a pas plus d'un quart d'heure que je te connois, je sais
que tu es fier et entt, mais n'importe, je t'estime: tu as du coeur et
de la tte, ta fille est belle et ne manque pas d'esprit, Lovzinski est
brave!... plus brave que moi, je crois. Tiens... Pulauski, immobile
d'tonnement, coutoit  peine le Tartare; et, frapp de l'trange
spectacle qui s'offroit  ses yeux, il concevoit d'horribles soupons.
Il me repoussa avec horreur. Malheureux! tu as trahi ta patrie, une
femme qui t'aimoit, un homme qui se plaisoit  te nommer son gendre; il
ne te manquoit plus que de te lier avec des brigands!... Titsikan
l'interrompit: Avec des brigands, si tu veux; mais des brigands sont
quelquefois bons  quelque chose: sans moi, ds demain, peut-tre, ta
fille n'auroit plus t fille. N'ayez pas peur, ajouta-t-il en se
tournant vers moi, je sais qu'il est fier, je ne me fcherai pas.

Nous avions port Pulauski dans un fauteuil: sa fille et moi nous
baignions de nos larmes ses mains enchanes; il me repoussoit toujours
en m'accablant de reproches. Mais que diable est-ce que tu lui contes
donc? reprit Titsikan. Je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme,
que je veux marier; et ton Dourlinski, un coquin que je vais faire
pendre. Je te rpte que tu es tout seul plus entt que nous trois;
mais coute-moi, et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu
m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de l'pe. Eh
bien! si tu me donnes ta parole de te rconcilier sincrement avec
Lovzinski et de lui donner ta fille, je te rends la libert.--Qui sait
braver la mort peut supporter l'esclavage; ma fille ne sera jamais la
femme d'un tratre.--Aimes-tu mieux qu'elle soit la matresse d'un
Tartare? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours  ce brave
homme, je l'pouse ce soir, moi. Quand je serai las de toi et d'elle, je
vous vendrai aux Turcs; ta fille est assez belle pour entrer au srail
d'un bacha; toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire.--Ma vie est
dans tes mains, fais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski tombe sous les
coups d'un Tartare, on le plaindra; on se dira qu'il mritoit une autre
fin; mais, si je pouvois consentir... Non, j'aime mieux mourir.--Oh! je
ne veux pas que tu meures, moi! Je veux que Lovzinski pouse Lodoska.
Eh! nom d'un sabre! est-ce  mon prisonnier  me faire la loi? Quel
chien d'homme! s'il n'toit qu'entt; mais c'est qu'il raisonne mal.

Je voyois la colre briller dans les jeux du Tartare; je le fis souvenir
qu'il m'avoit promis de ne pas s'emporter. Sans doute! mais cet
homme-l lasseroit la patience d'un favori du prophte! je ne suis qu'un
voleur, moi! Pulauski, je te le rpte, je veux que Lovzinski pouse ta
fille. Nom d'un sabre! il l'a bien gagn: sans lui elle toit brle ce
soir.--Comment?--Eh oui; regarde ces dcombres! Il y avoit l une tour,
cette tour toit en feu, personne n'osoit y monter; il y a t avec
Boleslas, lui; ils ont sauv ta fille.--Ma fille toit dans cette
tour?--Oui, elle y toit: ce coquin l'y avoit mise; ce coquin vouloit la
violer... Allons, vous autres, contez-lui tout cela, et dpchez-vous;
qu'il se dcide: j'ai affaire ailleurs; je ne veux pas que vos
quartuaires[1] me surprennent ici: en plaine, c'est autre chose, je me
moque d'eux.

  [1] Quartuaires, c'est le nom qu'on donne  des chevaliers tablis
    pour veiller  la sret des frontires de la Polidie et de la
    Volhynie, contre les Tartares.

Tandis que Titsikan faisoit charger sur de petits chariots couverts le
butin considrable qu'il avoit fait, Lodoska instruisoit son pre des
forfaits de Dourlinski, et mloit si adroitement le rcit de notre
tendresse  l'histoire de ses malheurs que la nature et la
reconnoissance se firent entendre en mme temps au coeur de Pulauski.
Vivement touch des infortunes de sa fille, sensible au service
important que je venois de lui rendre, il embrassoit Lodoska, et, me
regardant sans colre, il sembloit attendre impatiemment que j'achevasse
de le dterminer. O Pulauski! lui dis-je,  toi que le Ciel m'avoit
laiss pour me consoler de la perte du meilleur des pres!  toi pour
qui j'avois autant d'amiti que de respect, pourquoi as-tu condamn tes
enfans sans les entendre? Pourquoi as-tu souponn de la plus horrible
trahison un homme qui adoroit ta fille? Quand mes voeux portoient sur le
trne celui qui l'occupe maintenant, Pulauski, je le jure par celle que
j'aime, je croyois faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma
jeunesse ne voyoit pas, ton exprience les a prvus; mais, parce que
j'ai manqu de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me
reprocher d'avoir estim mon ami? peux-tu me faire un crime de l'estimer
encore? Depuis trois mois j'ai vu comme toi les maux de ma patrie, comme
toi j'en ai gmi; mais je suis sr que le roi les ignore: j'irai l'en
instruire  Varsovie... Pulauski m'interrompit: Ce n'est pas l qu'il
faut aller. Tu dis que M. de P... n'est pas instruit des malheurs de son
pays, je le veux croire; mais, qu'il les sache ou qu'il les ignore, peu
nous importe aujourd'hui. Des trangers insolens, cantonns dans nos
provinces, s'efforceront de s'y maintenir, mme contre le roi qu'ils ont
lu. Ce n'est pas un monarque impuissant ou mal intentionn qui chassera
les Russes de mon pays. Lovzinski, n'esprons plus qu'en nous-mmes;
vengeons la patrie, ou mourons pour elle. J'ai rassembl dans le
palatinat de Lublin quatre mille gentilshommes qui n'attendent que le
retour de leur gnral pour marcher contre les Russes; suis-moi, viens
dans mon camp... A cette condition je suis libre, et ma fille est 
toi.--Pulauski, je suis prt, je jure de suivre ta fortune et de
partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoska seule m'arrache ces
sermens! Je chris ma patrie autant que j'adore ta fille; je jure par
elle, et devant toi, que les ennemis de l'tat ont toujours t et ne
cesseront jamais d'tre les miens; je jure que je verserai jusqu' la
dernire goutte de mon sang pour chasser de la Pologne des trangers qui
y rgnent sous le nom de son roi!--Embrasse-moi, Lovzinski, je te
reconnois, je reconnois mon gendre. Allons, mes enfans, tous nos
malheurs sont finis.

Pulauski me disoit d'unir mes mains  celles de Lodoska; nous
embrassions notre pre, quand Titsikan rentra. Bon! bon! s'cria-t-il;
c'est cela: voil ce que je voulois; j'aime les mariages, moi! Allons,
papa, je vais te faire dlier. Nom d'un sabre! poursuivit le Tartare
tandis que ses soldats coupoient les cordes dont Pulauski toit
garrott, je fais l une belle action, quand j'y pense! mais aussi elle
me cote bien de l'argent. Deux grands de Pologne! une belle fille! Cela
m'auroit pay une grosse ranon!--Titsikan, qu' cela ne tienne,
interrompit Pulauski.--Eh! non, non, rpliqua le Tartare, c'est une
simple rflexion, une de ces ides dont un voleur n'est pas le
matre!... Mes braves gens, je ne veux rien de vous... Il y a plus: vous
ne vous en irez pas  pied, j'ai de bons chevaux  votre service. Et,
pour cette enfant, si vous le voulez, je vous donnerai un brancard sur
lequel on m'a promen pendant dix  douze jours. Ce garon-l m'avoit si
bien trill que je ne pouvois plus me tenir  cheval... Il est mauvais,
le brancard, grossirement fait avec des branches d'arbres; mais je n'ai
que cela ou un petit chariot couvert  vous offrir; vous choisirez.

Cependant Dourlinski n'avoit pas encore os dire un seul mot, et
baissoit les yeux d'un air constern. Indigne ami, lui dit Pulauski, tu
as pu abuser  ce point de ma confiance! Tu n'as pas craint de t'exposer
 mon ressentiment! Quel dmon t'aveugloit?--L'amour, rpondit
Dourlinski, un amour forcen. Tu ne sais donc pas  quels excs les
passions peuvent porter un homme n violent et jaloux? Que cet exemple
effrayant t'apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle
que la tienne, est un rare trsor dont on ne doit confier la garde 
personne. Pulauski, j'ai mrit ta haine, et pourtant tu me dois quelque
piti. Je me suis rendu bien coupable; mais tu me vois cruellement puni.
Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma
libert, je perds plus que tout cela, je perds ta fille! O vous,
Lodoska! vous que j'ai tant outrage, daignerez-vous oublier mes
perscutions, vos dangers, vos douleurs? Daignerez-vous m'accorder un
gnreux pardon? Ah! s'il n'est pas de forfaits qu'un vrai repentir ne
puisse expier, Lodoska, je ne suis plus criminel; je voudrois pouvoir,
au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez verss.
Dourlinski, dans l'horrible esclavage auquel il va tre rduit,
n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendu lui
dire qu'il ne vous est pas odieux? Fille trop aimable, et jusqu'
prsent trop malheureuse, quelque grands que soient mes torts envers
vous, je puis encore les rparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous,
j'ai un secret important  vous rvler.

Lodoska s'approcha sans dfiance. Soudain je vis un poignard briller
dans les mains de Dourlinski. Je me prcipitai sur lui... Il toit trop
tard, je ne pus parer que le second coup; dj mon amante, frappe
au-dessous de la mamelle gauche, toit tombe aux pieds de Titsikan.
Pulauski, furieux, vouloit venger sa fille. Non, non, s'cria le
Tartare, tu donnerois  ce sclrat une mort trop douce.--Eh bien! me
dit l'infme assassin en contemplant sa victime avec une cruelle joie,
Lovzinski, tu paroissois si press de t'unir  Lodoska! que ne la
suis-tu? Va, mon heureux rival, va joindre ton amante au tombeau. Qu'on
prpare mon supplice, il me parotra doux: je te laisse livr  des
tourmens non moins cruels et plus longs que les miens. Dourlinski ne
put en dire davantage: les Tartares l'entranrent, ils le prcipitrent
dans les dcombres enflamms.

Quelle nuit, mon cher Faublas! que de soins diffrens, que de sentimens
contraires m'agitrent dans son cours! Combien de fois j'prouvai
successivement la crainte et l'esprance, la douleur et la joie! Aprs
tant d'inquitudes et de dangers, Lodoska m'toit remise par son pre,
je m'enivrois du doux espoir de la possder: un barbare l'assassinoit 
mes yeux!... Ce moment fut le plus cruel de ma vie!... Mais
rassurez-vous, mon ami; mon bonheur, si rapidement clips, ne tardera
pas  renatre. Parmi les soldats de Titsikan, il s'en trouvoit un qui
se mloit de chirurgie; nous l'appelmes, il visita la blessure; il
assura qu'elle toit trs lgre: l'infme Dourlinski, gn par ses
chanes, aveugl par son dsespoir, n'avoit port qu'un coup mal assur.

Ds que Titsikan fut sr qu'il n'y avoit plus rien  craindre pour les
jours de Lodoska, il nous fit ses adieux. Je vous laisse, nous dit-il,
les cinq domestiques que Pulauski avoit amens, des provisions pour
plusieurs jours, des armes, six bons chevaux, deux chariots couverts, et
tous les gens de Dourlinski bien enchans: leur vilain matre est mort.
Je pars, le jour commence  parotre: ne sortez d'ici que demain; demain
j'irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens! vous direz  vos
Polonois que Titsikan n'est pas toujours un mchant diable, et qu'il
rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu. A ces
mots il donna le signal du dpart: les Tartares passrent le pont-levis,
et s'loignrent au grand galop.

Il n'y avoit pas deux heures qu'ils toient partis, lorsque plusieurs
gentilshommes voisins, soutenus par quelques quartuaires, vinrent
investir le chteau de Dourlinski. Pulauski lui-mme alla les recevoir:
il leur rendit compte de tout ce qui s'toit pass; et quelques-uns
d'entre eux, gagns par ses discours, se dterminrent  nous suivre
dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandrent que deux jours pour
prparer les choses ncessaires  leur dpart. Ils vinrent en effet nous
rejoindre le surlendemain, au nombre de soixante; et, Lodoska nous
ayant assur qu'elle se sentoit en tat de supporter les fatigues du
voyage, nous la plames dans une voiture commode que nous avions eu le
temps de nous procurer. Aprs avoir rendu la libert aux gens de
Dourlinski, nous leur abandonnmes les deux chariots couverts, dans
lesquels Titsikan avoit eu la singulire gnrosit de laisser une
partie du butin, qu'ils partagrent entre eux.

Nous arrivmes sans accident dans le palatinat de Lublin,  Polowisk, o
Pulauski avoit marqu le rendez-vous gnral. La nouvelle de son retour
s'tant rpandue, une foule de mcontens vint, dans l'espace d'un mois,
grossir notre petite arme, qui se trouva forte d'environ dix mille
hommes. Lodoska, entirement gurie de sa blessure, parfaitement remise
de ses fatigues, avoit repris son embonpoint, sa fracheur, tout l'clat
de sa beaut. Pulauski m'appela dans sa tente; il me dit: Trois mille
Russes ont paru sur les hauteurs,  trois quarts de lieue d'ici; prends
ce soir quatre mille hommes d'lite, va chasser les ennemis du poste
avantageux qu'ils occupent. Songe que du succs d'un premier combat
dpend presque toujours le succs d'une campagne; songe qu'il faut
venger ta patrie, mon ami: que demain j'apprenne ta victoire, demain tu
pouses Lodoska.

Je me mis en marche sur les dix heures du soir. A minuit, nous surprmes
les ennemis dans leur camp; jamais droute ne fut plus complte: nous
leur tumes sept cents hommes, nous fmes neuf cents prisonniers; nous
prmes tous leurs canons, la caisse militaire et les quipages.

A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes;
il amenoit Lodoska: on nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le
camp retentit de chants d'allgresse; la valeur et la beaut furent
clbres dans des vers joyeux; c'toit la fte de l'Amour et de Mars:
on et dit que chaque soldat avoit mon me et partageoit mon bonheur.

Lorsque j'eus donn  l'amour les premiers jours d'une union si chre,
je songeai  rcompenser l'hroque fidlit de Boleslas. Mon beau-pre
lui fit la donation d'un de ses chteaux, situ  quelques lieues de la
capitale. Lodoska et moi nous y joignmes une somme d'argent assez
considrable pour lui assurer un sort indpendant et tranquille. Il ne
vouloit pas nous quitter: nous lui ordonnmes d'aller prendre possession
de son chteau, et de vivre paisiblement dans l'honorable retraite que
ses services lui avoient mrite. Le jour qu'il partit, je le pris 
l'cart. Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque 
Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unit  la fille de Pulauski;
tu lui diras que je me suis arm pour chasser de son royaume des
trangers qui le dvastent; tu lui diras surtout que Lovzinski est
l'ennemi des Russes et n'est pas l'ennemi de son roi.

Je ne vous fatiguerai pas, mon cher Faublas, du rcit de nos oprations
pendant huit annes conscutives d'une guerre sanglante. Quelquefois
vaincu, plus souvent vainqueur, aussi grand dans ses dfaites que
redoutable aprs ses victoires, toujours suprieur aux vnemens,
Pulauski fixa sur lui l'attention de l'Europe, et l'tonna par sa longue
rsistance. Forc d'abandonner une province, il alloit livrer de
nouveaux combats dans une autre; et c'est ainsi que, parcourant
successivement tous les palatinats, il signala, dans chacun d'eux, par
quelques exploits glorieux, la haine qu'il avoit jure aux ennemis de la
Pologne.

Femme d'un guerrier, fille d'un hros, accoutume au tumulte des camps,
Lodoska nous suivoit partout. De cinq enfans qu'elle m'avoit donns,
une fille seulement me restoit ge de dix-huit mois. Un jour, aprs un
combat opinitre, les Russes vainqueurs se prcipitrent dans ma tente
pour la piller. Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous
volmes  la dfense de Lodoska: nous la sauvmes; mais ma fille me fut
enleve. Ma fille, par une sage prcaution que sa mre n'avoit pas
nglige dans ces temps de divisions, porte graves sous l'aisselle les
armes de notre maison; mais j'ai fait jusqu' prsent d'inutiles
recherches... Hlas! Dorliska, ma chre Dorliska, gmit dans l'esclavage
ou n'existe plus!

Cette perte me causa la plus vive douleur. Pulauski y parut presque
insensible, soit qu'il ft dj occup du grand projet qu'il ne tarda
pas  me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le
droit de toucher son coeur stoque. Il rassembla les restes de son
arme, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours  le fortifier,
et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes.
Il falloit pourtant songer  l'abandonner, les vivres commenoient 
nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y
trouvoient; et, ds que nous fmes seuls: Lovzinski, me dit-il, j'ai
lieu de me plaindre de toi. Autrefois, tu supportois avec moi le fardeau
du commandement; je pouvois me reposer sur mon gendre d'une partie de
mes pnibles soins: depuis trois mois tu ne fais que pleurer, tu gmis
comme une femme! Tu m'abandonnes dans un moment critique, o tes secours
me sont le plus ncessaires! Tu vois comme je suis press de toutes
parts: je ne crains pas pour moi, ce n'est pas ma vie qui m'inquite;
mais, si nous prissons, l'tat n'a plus de dfenseurs. Rveille-toi,
Lovzinski! tu partageas si noblement mes travaux! n'en reste pas
aujourd'hui l'inutile tmoin. Nous nous sommes baigns dans le sang des
Russes, nos concitoyens sont vengs; mais ils ne sont pas sauvs; mais
bientt peut-tre nous ne pourrons plus les dfendre.--Tu m'tonnes,
Pulauski! d'o te viennent ces pressentimens sinistres?--Je ne m'alarme
pas sans raison; considre notre position actuelle: je me suis efforc
de rveiller dans tous les coeurs l'amour de la patrie; je n'ai trouv
presque partout que des hommes avilis, ns pour l'esclavage, ou des
hommes foibles qui, pntrs de leurs malheurs, se sont borns cependant
 de striles regrets. Quelques vrais citoyens, en petit nombre, se sont
rangs sous mes tendards; mais huit campagnes les ont presque tous
moissonns. Je m'affoiblis par mes victoires, nos ennemis reparoissent
plus nombreux aprs leurs dfaites.--Je te le rpte, Pulauski, tu
m'tonnes! Dans des circonstances non moins pressantes, je t'ai vu
soutenu de ton courage...--Crois-tu qu'il m'abandonne? La valeur ne
consiste pas  s'aveugler sur le danger, mais  le braver en
l'apercevant. Nos ennemis prparent ma dfaite; cependant, si tu le
veux, Lovzinski, le jour qu'ils ont marqu pour leur triomphe sera
peut-tre celui de leur perte et du salut de nos concitoyens.--Si je le
veux! en doutes-tu? Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire?--Frapper
le coup le plus hardi que j'aie jamais mdit. Quarante hommes d'lite
se sont rassembls  Czenstochow, chez Kaluvski, dont on connot la
bravoure; il leur faut un chef adroit, ferme, intrpide: c'est toi que
j'ai choisi.--Pulauski, je suis prt.--Je ne te dissimulerai pas le
danger de l'entreprise, le succs en est douteux; et, si tu ne russis
pas, ta perte est infaillible.--Je te dis que je suis prt,
explique-toi.--Tu n'ignores pas qu'il me reste  peine quatre mille
hommes: je puis sans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais
avec de si foibles moyens je ne dois pas esprer de les forcer jamais 
quitter nos provinces... Tous nos gentilshommes accourroient sous mes
drapeaux, si le roi toit dans mon camp.--Que dis-tu, Pulauski?
espres-tu que le roi consente  venir ici?--Non; mais il faut l'y
forcer.--L'y forcer...?--Oui: je sais qu'une ancienne amiti te lie avec
M. de P...; mais, depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la
libert, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de sa patrie;
qu'un intrt aussi sacr...--Je connois mes devoirs, et je les
remplirai; mais que me proposes-tu? Le roi ne sort jamais de
Varsovie.--Eh bien, c'est  Varsovie qu'il faut l'aller chercher. C'est
du sein de sa capitale qu'il le faut arracher.--Qu'as-tu prpar pour
cette grande entreprise?--Tu vois cette arme russe trois fois plus
forte que la mienne, campe depuis trois mois devant moi; son gnral,
maintenant tranquille dans ses retranchemens, attend que, forc par la
famine, je me rende  discrtion. Derrire mon camp sont des marais
qu'on croit impraticables: ds qu'il sera nuit, nous les traverserons.
J'ai tout dispos de manire que mes ennemis tromps s'apercevront trop
tard de ma retraite. J'espre leur drober plus d'une marche: si la
fortune me seconde, je puis gagner une journe sur eux. Je m'avancerai
tout droit sur Varsovie par la grande route qui mne  cette capitale,
et  travers les petits corps de Russes qui rdent toujours dans ses
environs. Je compte les battre sparment, ou, s'ils se peuvent runir
pour m'arrter, je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent
t'inquiter. Toi, cependant, Lovzinski, tu m'auras devanc. Tes quarante
hommes, dguiss, arms seulement de sabres, de poignards et de
pistolets cachs sous leurs habits, se seront rendus  Varsovie par
diffrentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais: vous
l'enlverez, vous l'amnerez dans mon camp... L'entreprise est
tmraire, inoue, si tu veux: l'abord est difficile, le sjour
dangereux, le retour d'un pril extrme. Si tu succombes, si l'on
t'arrte, tu priras, Lovzinski, mais tu priras martyr de la libert;
mais Pulauski, jaloux d'un trpas si glorieux, gmira d'tre oblig de
te suivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au
contraire, le Dieu tout-puissant, protecteur de la Pologne, m'inspira ce
hardi projet pour terminer ses maux, si sa bont t'accorde un succs
gal  ton courage, vois quelle prosprit sera le fruit de ta noble
tmrit! M. de P... ne verra dans mon camp que des soldats citoyens,
ennemis des trangers, fidles  leur roi; sous mes tentes patriotiques
il respirera, pour ainsi dire, l'air de la libert, l'amour de son pays.
Les ennemis de l'tat deviendront les siens; notre brave noblesse,
revenue de son assoupissement, combattra sous les drapeaux de son roi
pour la cause commune; les Russes seront taills en pices, ou
repasseront leurs frontires... Mon ami, tu auras sauv ton pays.

Pulauski me tint parole. Ds que la nuit fut venue, il fit heureusement
sa retraite; les marais furent traverss en silence. Mon ami, me dit
alors mon beau-pre, il est temps que tu nous quittes: je sais bien que
ma fille a plus de courage qu'une autre femme; mais elle est pouse
tendre et mre malheureuse; ses pleurs t'attendriroient, tu perdrois
dans ses embrassemens cette force d'esprit, cette fiert d'me qui te
devient aujourd'hui plus ncessaire que jamais: je te conseille de
partir sans lui dire adieu. Pulauski me pressoit vainement, je ne pus
m'y dterminer. Quand Lodoska sut que je partois seul, et nous vit bien
dcids  ne pas lui dire o j'allois, elle versa des torrens de larmes,
elle s'effora de me retenir. Je commenois  balancer. Allons, s'cria
mon beau-pre, partez, Lovzinski, partez: pre, pouse, enfans, il faut
tout sacrifier, quand il s'agit de la patrie!

Je m'loignai. Je fis une si grande diligence que j'arrivai vers le
milieu du jour suivant  Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes
dtermins  tout. Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi
dans sa capitale: les hommes capables de tenter une entreprise aussi
hardie sont seuls capables de l'achever. Le succs ou la mort nous
attend. Aprs cette courte harangue, nous nous prparons  partir.
Kaluvski, prvenu, tenoit prtes douze charrettes charges de paille et
de foin, atteles chacune de quatre bons chevaux. Nous nous dguisons
tous en paysans, nous cachons nos habits, nos sabres, nos pistolets, les
selles de nos chevaux, dans le foin dont nos charrettes sont remplies;
nous convenons de plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des
conjurs, commands par Kaluvski, feront entrer dans Varsovie les douze
charrettes, qu'ils conduiront eux-mmes. Je divise le reste de ma petite
troupe en plusieurs brigades: pour viter tout soupon, chacune doit
marcher  quelque distance, et entrer dans la capitale par diffrentes
portes. Nous partons: le samedi 2 novembre 1771, nous arrivons 
Varsovie; nous allons tous nous loger chez les Dominicains.

Le lendemain dimanche, jour  jamais mmorable dans l'histoire de la
Pologne, Stravinski, couvert de haillons, se place prs de la
Collgiale, et va demander l'aumne jusqu'aux portes du _Palais Royal_:
il observe tout ce qui s'y passe. Plusieurs de nos conjurs parcourent
dans la ville mme les six rues troites qui toutes aboutissent  la
grande place, o je me promne avec Kaluvski. Nous restons en embuscade
pendant la matine entire et une partie de l'aprs-dner. A six heures
du soir le roi sort de son palais; on le suit, on le voit entrer dans le
palais de son oncle P..., grand chancelier de Lithuanie.

Tous nos conjurs sont avertis: ils se dpouillent de leurs mauvais
habits, ils sellent leurs chevaux, ils prparent leurs armes. Dans la
vaste maison des Dominicains nos mouvemens ne sont pas aperus. Nous
sortons tous, les uns aprs les autres,  la faveur de la nuit. Trop
connu dans Varsovie pour hasarder d'y parotre sans travestissement, je
gardai mes habits de paysan: je monte un cheval excellent, mais couvert
d'une housse commune et grossirement harnach. Je vois nos gens prendre
dans le faubourg les diffrens postes que je leur ai dsigns avant de
quitter le couvent: ils sont disposs de manire que toutes les avenues
du palais du grand chancelier sont gardes. Entre neuf et dix heures du
soir, le roi sort; nous remarquons que la suite est peu nombreuse. Le
carrosse toit prcd de deux hommes qui portoient des flambeaux;
suivoient quelques officiers d'ordonnance, deux gentilshommes et un
sous-cuyer. Je ne sais quel seigneur toit dans la voiture auprs du
roi; il y avoit deux pages aux portires, deux heiduques et deux valets
de pied derrire. Le roi s'loigne lentement; nos conjurs se
rassemblent  quelque distance, douze des plus dtermins se dtachent,
je me mets  leur tte, nous avanons au petit pas. Comme il y avoit
garnison russe  Varsovie, nous affectons de parler la langue de ces
trangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles.
Nous joignons le carrosse  cent cinquante pas  peu prs du palais du
grand chancelier, entre ceux de l'vque de Cracovie et du feu grand
gnral de la Pologne. Tout  coup nous passons  la tte des premiers
chevaux, nous coupons brusquement le cortge; ceux qui prcdoient la
voiture se trouvent spars de ceux qui l'environnoient.

Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurs; je
prsente un pistolet au postillon, qui arrte: on tire sur le cocher, on
se prcipite aux portires. Des deux heiduques qui veulent les dfendre,
l'un tombe perc de deux balles, l'autre est renvers d'un coup de sabre
sur la tte; le cheval du sous-cuyer s'abat bless, un des pages est
dmont, et son cheval pris; les balles sifflent de tous cts...
L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la vie
du roi. Celui-ci, conservant dans le pril une tte froide, toit
descendu de sa voiture, et cherchoit  regagner le palais de son oncle.
Kaluvski l'arrte, le saisit aux cheveux: sept ou huit conjurs
l'environnent, le dsarment, le saisissent de droite et de gauche, le
pressent entre leurs chevaux, qu'ils poussent  toute bride jusqu'au
bout de la rue. Dans ce moment, je l'avoue, je crus que Pulauski m'avoit
indignement tromp, que la mort du monarque toit rsolue, qu'il y avoit
un dessein form de l'assassiner. Tout  coup je prends mon parti: je
pars ventre  terre, je joins ceux qui m'avoient devanc; je leur crie
d'arrter, je menace de tuer celui qui n'obira pas. Le Dieu protecteur
des rois veilloit au salut de M. de P... Kaluvski et ses gens
s'arrtrent  ma voix, qu'ils reconnurent. Nous mmes le roi sur un
cheval; nous reprmes notre course au grand galop jusqu'aux fosss qui
entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec
nous.

Alors une terreur panique se rpandit dans ma troupe. A cinquante pas au
del des fosss, nous n'tions plus que sept auprs du roi. La nuit
toit pluvieuse et sombre: il falloit  chaque instant descendre de
cheval pour sonder le terrain dans des marais bourbeux. Le cheval du
monarque s'abattit deux fois, et se cassa la jambe  sa seconde chute;
dans ces mouvemens violens le roi perdit sa pelisse, sa botte et son
soulier gauche. Si vous voulez que je vous suive, nous dit-il,
donnez-moi un cheval et une botte. Nous le remontmes, et, afin de
gagner la route par laquelle Pulauski m'avoit promis de s'avancer, nous
prmes le chemin d'un village nomm Buracow. Le roi nous dit
tranquillement: N'allez pas de ce ct, il y a des Russes.

Je le crus, je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le
bois de Beliany, notre nombre diminuoit. Bientt je ne vis plus avec moi
que Kaluvski et Stravinski, bientt aussi nous entendmes l'appel d'une
vedette russe, nous nous arrtmes alarms. Tuons-le, me dit Kaluvski:
je lui tmoignai sans mnagement l'horreur que m'inspiroit une pareille
proposition. Eh bien, chargez-vous donc de le conduire, s'cria cet
homme froce. Il s'enfona dans le bois, Stravinski le suivit; je restai
seul auprs du roi.

Lovzinski, me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter, c'est
vous: j'ai reconnu votre voix. Je ne rpondis pas un mot; il reprit
avec douceur: C'est vous! qui l'et dit il y a dix ans? Nous nous
trouvions alors prs du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une
lieue  peu prs. Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans
ce couvent, et sauvez-vous.--Il faut me suivre, fut toute ma rponse.
C'est en vain, me dit le monarque, que vous vous tes travesti; c'est
en vain que vous voulez  prsent dguiser votre voix: je vous ai
reconnu, je suis sr que vous tes Lovzinski. Ah! qui l'et dit il y a
dix ans? Il y a dix ans vous auriez donn vos jours pour conserver ceux
de votre ami.

Il se tut. Nous avanmes quelque temps en gardant le silence. Il le
rompit encore: Je suis accabl de fatigue; si vous voulez me mener
vivant, souffrez que je me repose un instant. Je l'aidai  descendre de
cheval: il s'assit sur l'herbe, et, me faisant asseoir auprs de lui, il
prit une de mes mains dans les siennes: Lovzinski, vous que j'ai tant
aim, vous qui conntes mieux que personne la puret de mes intentions,
comment se peut-il que vous vous soyez arm contre moi? Ingrat! ne
devois-je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis? Ne deviez-vous
me revoir que pour m'immoler? Alors il me retraa de la manire la plus
touchante les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes
dans notre jeunesse, la tendre amiti que nous nous tions jure, la
confiance dont il m'avoit toujours honor depuis; il me parla des
honneurs dont il m'auroit combl pendant son rgne, si j'avois voulu les
mriter; il me reprocha surtout l'indigne entreprise dont je paroissois
tre le chef, mais dont il savoit bien, ajouta-t-il, que j'tois
seulement le premier instrument. Il en rejeta toute l'horreur sur
Pulauski, en me reprsentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat
n'toit pas seul coupable; que je n'avois pu sans crime me charger de
son excution, et que cette horrible complaisance, dj si punissable
dans un sujet, toit dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par
me presser de lui laisser sa libert. Fuyez, me dit-il, et soyez sr
que, si l'on vient  moi, j'indiquerai une route oppose  celle que
vous aurez prise.

Le roi me pressoit vivement: son loquence naturelle, augmente par le
pril, portoit la persuasion dans mon coeur; elle y rveilloit des
sentimens bien doux. Je fus branl, je balanai d'abord; mais Pulauski
triompha. Je crus entendre le fier rpublicain me reprocher ma
foiblesse. Mon cher Faublas, l'amour de la patrie a peut-tre son
fanatisme et ses superstitions. Mais, si je fus coupable, je le suis
encore; vous me voyez plus que jamais persuad qu'en forant le monarque
de monter  cheval, je fis une action courageuse et bonne. Ainsi,
s'cria-t-il douloureusement, vous rejetez la prire qu'un ami vous
adresse! Vous refusez le pardon que votre roi vous offre! Eh bien,
partons; je me livre  mon mauvais destin, ou je vous abandonne au
vtre.

Nous recommenmes  marcher; mais les reproches du monarque, ses
instances, ses menaces mme, les combats que j'avois soutenus
intrieurement, m'avoient tellement troubl que je ne voyois plus mon
chemin. Errant dans la campagne, je ne tenois aucune route certaine;
aprs une demi-heure de marche, nous nous trouvmes  Marimont[2]: je
m'tois gar, nous tions revenus sur nos pas.

  [2] Marimont: c'est une maison de campagne appartenant  la cour de
    Saxe; elle est plus prs de Varsovie d'une demi-lieue que Beliany.

A un quart de lieue de l nous tombmes dans un parti russe. Le roi se
fit reconnotre  celui qui le commandoit, ensuite il ajouta: Ce soir
je me suis gar  la chasse; ce bon paysan que vous voyez vouloit,
avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumire un
frugal repas; mais, comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski
rder dans les environs, je voudrois rentrer promptement dans Varsovie,
et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusque-l. Quant  toi, mon
ami, me dit-il, je ne suis pas fch que tu aies pris une peine inutile:
car j'aime autant retourner dans ma capitale, accompagn de ces
messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant il seroit singulier
que je te laissasse sans rcompense: que veux-tu? Parle, je t'accorderai
la grce que tu me demanderas.

Faublas, vous concevez combien je fus troubl: je doutois encore des
intentions du roi. Je cherchois  dmler le vritable sens d'un
discours quivoque, plein d'une ironie bien amre ou d'une adresse bien
magnanime. M. de P... me laissa quelque temps ma pnible incertitude.
Je te vois bien embarrass, reprit-il enfin avec un air de bont qui me
pntra; tu ne sais que choisir! Allons, mon ami, embrasse-moi: il y a
plus d'honneur que de profit  embrasser un roi, ajouta-t-il en riant;
cependant il faut convenir qu' ma place bien des monarques ne seroient
pas aujourd'hui aussi gnreux que moi. Il partit  ces mots et me
laissa confondu de tant de grandeur d'me.

Cependant le pril auquel le roi venoit de me drober si gnreusement
alloit renatre  chaque instant pour moi. Il toit plus que probable
qu'un grand nombre de courriers expdis de Varsovie rpandoient de tous
cts l'tonnante nouvelle de l'enlvement du monarque. Dj sans doute
on poursuivoit chaudement les ravisseurs; mon quipage remarquable
pouvoit me trahir dans ma fuite; et, si je retombois entre les mains des
Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourroient me sauver.
En supposant que Pulauski et obtenu tout le succs qu'il se promettoit,
il devoit tre encore loign; dix lieues au moins me restoient  faire,
et mon cheval toit rendu. J'essayai de le pousser: il n'eut pas couru
cinq cents pas qu'il creva sous moi. Un cavalier bien mont passoit dans
ce moment sur la route; il vit tomber l'animal, et, croyant pouvoir
s'amuser aux dpens d'un pauvre paysan, il me dit: Mon ami, je
t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien. Piqu de la
bouffonnerie, je rsolus aussitt de punir le railleur et d'assurer ma
fuite en mme temps. Je lui prsentai brusquement un de mes pistolets,
je le forai de me livrer sa monture; et je vous avouerai mme que,
press par la circonstance, je le dpouillai d'un bon manteau, aussi
ample que lger, sous lequel je cachai mes habits grossiers, qui
m'auroient pu faire reconnotre. Je jetai ma bourse pleine d'or aux
pieds du voyageur dmont, et je m'loignai de toute la vitesse de mon
nouveau cheval.

Il toit frais, vigoureux; je fis douze lieues d'une traite; enfin je
crus entendre le bruit du canon, je conjecturai que mon beau-pre
n'toit pas loin et combattoit les Russes. Je ne m'tois pas tromp;
j'arrivai sur le champ de bataille au moment o l'un de nos rgimens
lchoit pied. Je me fis reconnotre des fuyards; et, les ayant rallis
derrire une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis,
auxquels Pulauski faisoit face avec le reste des troupes. Nous
chargemes si  propos et avec tant de vigueur que les Russes furent
enfoncs, aprs un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer
l'honneur de leur dfaite. Ah! me dit-il en m'embrassant, aprs avoir
entendu les dtails de mon expdition, si tes quarante hommes t'avoient
gal en courage, le roi seroit  prsent dans mon camp! Mais le Ciel ne
l'a pas voulu: je lui rends grces de ce qu'au moins il t'a conserv
pour nous; je te rends grces du service important que tu m'as rendu;
sans toi Kaluvski assassinoit le monarque, et mon nom toit couvert d'un
opprobre ternel. J'aurois pu, ajouta-t-il, m'avancer encore l'espace de
deux milles; mais j'ai mieux aim asseoir mon camp dans cette position
respectable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taill en pices un
parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs dtachemens; un autre
corps considrable, ayant recueilli les dbris de ceux-l, a profit des
tnbres pour m'attaquer. Mes soldats, fatigus d'une longue marche et
de trois combats conscutifs, commenoient  plier: la victoire est
rentre avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici, attendons-y
l'arme russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.

Cependant le camp retentissoit de cris d'allgresse; nos soldats
victorieux mloient mes louanges  celles de Pulauski. Au bruit de mon
nom que mille voix rptoient, Lodoska accourut  la tente de son pre.
Elle me prouva l'excs de sa tendresse par l'excs de sa joie: il fallut
recommencer le rcit des dangers que j'avois courus. Elle ne put, sans
rpandre des larmes, apprendre la rare gnrosit du monarque. Qu'il
est grand! s'cria-t-elle avec transport; qu'il est digne d'tre roi,
celui qui t'a pardonn! Que de pleurs il pargne  l'pouse que tu
dlaissois,  l'amante que tu ne craignois pas de sacrifier! Cruel!
n'est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque
jour?... Pulauski interrompit durement sa fille: Femme indiscrte et
foible! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours?--Hlas!
rpondit-elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un
pre et d'un poux? Lodoska m'adressoit ainsi ses plaintes touchantes,
et soupiroit aprs un avenir meilleur, tandis que la fortune nous
prparoit les plus affreux revers.

Nos Cosaques venoient de tous cts nous avertir que l'arme russe
approchoit. Pulauski comptoit qu'il seroit attaqu au point du jour, il
ne le fut pas; mais au milieu de la nuit suivante on vint m'annoncer que
les Russes se prparoient  forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours
prt, les dfendoit dj: il fit, dans cette funeste nuit, tout ce qu'on
pouvoit attendre de son exprience et de sa valeur. Nous repoussmes les
assaillans cinq fois; mais ils revenoient sans cesse  la charge avec
des troupes fraches, et leur dernire attaque fut si bien concerte
qu'ils pntrrent dans le camp par trois endroits en mme temps.
Zaramba fut tu  mes cts; une foule de noblesse prit dans cette
action sanglante: les ennemis ne faisoient point de quartier. Furieux de
voir prir tous mes amis, je voulois me jeter dans les bataillons
russes. Insens! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t'gare? Mon
arme est entirement dtruite; mais mon courage me reste. Pourquoi
mourir inutilement ici? Viens: je veux te conduire dans des climats o
nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque
nous pouvons encore servir notre pays; sauvons-nous, sauvons Lodoska.
Lodoska! j'allois l'abandonner! Nous courmes  sa tente, il toit
encore temps: nous l'enlevmes, nous nous enfonmes dans les bois
voisins.

Aprs y avoir err le reste de la nuit et une partie de la matine, nous
nous hasardmes d'en sortir et de nous prsenter  la porte d'un chteau
que nous crmes reconnotre. C'toit en effet celui d'un gentilhomme
nomm Micislas, qui avoit servi quelque temps dans notre arme. Micislas
nous reconnut et nous offrit un asile qu'il nous conseilla de n'accepter
que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien tonnante
s'toit rpandue la veille, et paroissoit se confirmer; qu'on avoit os
enlever le roi dans Varsovie mme; que les Russes avoient poursuivi les
ravisseurs et ramen le monarque dans sa capitale; et qu'enfin il toit
question de mettre  prix la tte de Pulauski, souponn d'tre l'auteur
de la conjuration. Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez, ou non,
tremp dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous
trahiroient, je vais vous faire donner des habits moins remarquables;
et, quant  Lodoska, je me charge de la conduire moi-mme au lieu que
vous aurez choisi pour sa retraite.

Lodoska interrompit Micislas. Le lieu de ma retraite, ce sera celui de
leur fuite; je les accompagnerai partout. Pulauski reprsenta  sa
fille qu'elle ne pourroit supporter les fatigues d'une longue route, et
que d'ailleurs nous serions exposs  des dangers toujours renaissans.
Plus le pril est grand, lui rpliqua-t-elle, plus je dois le partager
avec vous. Vous m'avez rpt cent fois que la fille de Pulauski ne
devoit pas tre une femme ordinaire; depuis huit ans je n'ai vcu qu'au
milieu des alarmes, je n'ai vu que des scnes de carnage et d'horreur:
la mort m'environnoit de toutes parts, elle me menaoit  chaque
instant, vous ne me permettiez pas de la braver  vos cts; mais la vie
de Lodoska ne tenoit-elle pas  celle de son pre? Lovzinski, le coup
qui t'auroit frapp n'auroit-il pas entran ton amante au tombeau? et
depuis quand ne suis-je plus digne... J'interrompis Lodoska, je me
joignis  son pre pour lui dtailler les raisons qui nous dterminoient
 la laisser en Pologne; elle m'coutoit avec impatience. Ingrat!
s'cria-t-elle, vous partirez sans moi!--Oui, rpliqua Pulauski, vous
resterez avec les soeurs de Lovzinski, et je lui dfends... Sa fille,
hors d'elle-mme, ne le laissa pas achever: Mon pre, je connois vos
droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrs; mais vous n'avez
pas celui d'enlever une femme  son poux!... Ah! pardon! je vous
offense, je m'gare, mais plaignez ma douleur,... excusez mon
dsespoir... Mon pre! Lovzinski! coutez-moi tous deux: je veux vous
accompagner partout... Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous
suivrai malgr vous! Lovzinski, si ton pouse a perdu tous les droits
qu'elle eut sur ton coeur, ressouviens-toi du moins de ton amante.
Rappelle-toi cette nuit effrayante o j'allois prir dans les flammes,
ce moment terrible o tu montas dans la tour embrase en criant: Vivre
ou mourir avec Lodoska! Eh bien! ce que tu sentois alors, je l'prouve
aujourd'hui! Je ne connois pas de plus grand malheur que celui d'tre
spare de vous; je dis  mon tour: Vivre ou mourir avec mon pre et
mon poux! Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Rduite 
vous pleurer tous deux, o trouverai-je des adoucissemens  ma peine?
Mes enfans me consoleront-ils? Hlas! en deux ans la mort m'en a enlev
quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arrach le
dernier! je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez
m'abandonner! O mon pre!  mon poux! que deux noms si chers ne vous
trouvent pas insensibles! ayez piti de Lodoska!

Ses sanglots lui couprent la parole. Micislas pleuroit, mon me toit
dchire. Tu le veux, ma fille? eh bien, j'y consens, dit Pulauski;
mais veuille le Ciel ne pas me punir de ma complaisance! Lodoska nous
embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avoient t
finis. Je laissai  Micislas deux lettres qu'il se chargea de remettre.
L'une toit adresse  mes soeurs, et l'autre  Boleslas. Je leur disois
adieu, je leur recommandois de ne rien ngliger pour retrouver ma chre
Dorliska. Il fallut dguiser ma femme: elle prit des habits d'homme;
nous changemes les ntres, nous employmes tous les moyens connus pour
nous dfigurer en apparence. Ainsi travestis, arms de nos sabres et de
nos pistolets, chargs d'une somme assez considrable en or, de quelques
bijoux, et de tous les diamans de Lodoska, nous prmes cong de
Micislas, et nous nous htmes de regagner les bois.

Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avoit form de se rfugier en
Turquie. Il esproit obtenir du service dans les armes du
Grand-Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenoit contre la Russie une
guerre malheureuse. Lodoska ne parut point effraye du long trajet que
nous avions  faire; comme elle ne pouvoit tre ni reconnue ni
recherche, elle se chargea du soin d'aller  la dcouverte et de nous
apporter nos provisions. Ds que le jour paroissoit, nous nous retirions
dans les bois; cachs dans des troncs d'arbres ou dans des touffes
d'pines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre
marche. C'est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous chappmes aux
recherches des Russes, qui nous poursuivoient vivement.

Un soir que Lodoska, toujours dguise en paysan, revenoit d'un hameau
voisin, o elle avoit t acheter des vivres qu'elle nous apportoit,
deux maraudeurs russes l'attaqurent  l'entre de la fort dans
laquelle nous nous tions cachs. Aprs l'avoir vole, ils se
prparrent  la dpouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortmes de
notre retraite: les deux brigands se sauvrent ds qu'ils nous virent;
mais nous craignmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont
ils faisoient partie, et que, cette rencontre singulire ayant excit
les soupons, on ne vnt nous arracher de nos asiles. Nous rsolmes de
changer de route; et, pour qu'on ne pt souponner celle que nous avions
prise, il fut dcid qu'au lieu de nous avancer directement sur les
frontires de la Turquie, nous gagnerions, par un long dtour, la
Polsie, ensuite la Crime, d'o nous passerions  Constantinople.

Aprs les marches les plus pnibles, nous entrmes dans la Polsie.
Pulauski pleura en quittant son pays. Au moins, s'cria-t-il
douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte
que pour le servir encore!

Tant de fatigues avoient puis les forces de Lodoska. Arrivs 
Novogorod, nous nous y arrtmes  cause d'elle. Notre dessein toit de
l'y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous
questionnmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouroient
les environs pour arrter un certain Pulauski qui avoit fait enlever le
roi de Pologne. Justement alarms, nous ne restmes que quelques heures
dans cette ville, o nous achetmes des chevaux. Nous passmes la Desna
au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la
traversmes  Perevoloczna, o nous apprmes que Pulauski, reconnu 
Novogorod, n'avoit t manqu que de quelques heures  Nzin, et qu'il
toit suivi de prs. Il fallut fuir et changer encore de route: nous
nous enfonmes dans les immenses forts qui couvrent le pays entre la
Sula et la Sem.

Nous vmes une caverne, dans laquelle nous voulmes nous tablir; un
ours nous disputa l'entre de cet asile aussi affreux que solitaire:
nous le tumes, nous mangemes ses petits. Pulauski toit bless;
Lodoska, puise, se soutenoit  peine; le froid toit dj rigoureux.
Poursuivis par les Russes dans les endroits habits, menacs par les
animaux froces dans ce vaste dsert, sans autres armes que nos pes,
bientt rduits  manger nos chevaux, qu'allions-nous devenir? Le danger
de mon beau-pre et de ma femme toit si pressant qu'aucun autre ne
m'effraya plus. Je rsolus de leur procurer,  quelque prix que ce ft,
le secours qu'exigeoit leur situation, plus dplorable encore que la
mienne; et, les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientt
les rejoindre, j'emportai une partie des diamans de Lodoska, et je
suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un
voyageur gar dans ces vastes contres, rduit  y errer sans boussole
et sans guide, est oblig de suivre les rivires, parce que c'est sur
leurs bords que se rencontrent plus communment les habitations. Il
m'importoit de gagner le plus tt possible une ville marchande; je
suivis donc les bords du Varsklo, et, marchant jour et nuit, je me
trouvai  Pultava  la fin de la quatrime journe. Je me fis passer
dans cette ville pour un marchand de Bielgorod: je sus qu'on y cherchoit
Pulauski, que l'impratrice de Russie avoit envoy son signalement de
tous les cts, avec ordre de le saisir mort ou vif partout o on le
trouveroit. Je me htai de vendre mes diamans, d'acheter de la poudre,
des armes, des provisions de toute espce, diffrens outils, des meubles
grossiers mais ncessaires, tout ce que je jugeai le plus propre 
adoucir notre misre: je chargeai tout cela sur un chariot attel de
quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi
difficile que fatigant; huit jours entiers se passrent avant que
j'arrivasse  la fort.

C'toit l que se terminoit mon voyage pnible et dangereux: j'allois
secourir mon beau-pre et ma femme, j'allois revoir ce que j'avois de
plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer
 la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentimens... Mon
ami, je vous assure que j'prouvois une inquitude involontaire; mon me
toit consterne; je ne sais quoi sembloit m'avertir que je touchois au
moment le plus douloureux de ma vie.

J'avois, en partant, plac par intervalles des cailloux pour reconnotre
ma route, je ne les trouvai plus; j'avois enlev avec mon sabre quelques
parties de l'corce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnotre.
J'entrai dans la fort, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps
en temps des coups de fusil: personne ne me rpondit. Je n'osois
m'engager trop avant de peur de me perdre; je n'osois m'loigner
beaucoup de mon chariot, si ncessaire  Pulauski,  sa fille, 
moi-mme.

La nuit, qui survint, m'obligea de cesser mes recherches; je passai
celle-l comme les prcdentes. Envelopp de mon manteau, je me couchai
sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont
je me faisois ainsi un rempart contre les btes froces. Je ne pus
dormir, le froid se faisoit vivement sentir, la neige tomboit en
abondance; au point du jour la terre en toit couverte. Je ressentis
alors un mortel dcouragement: mes cailloux, qui auroient pu m'indiquer
ma route, toient tous enterrs; il paroissoit impossible que je
retrouvasse mon beau-pre et ma femme.

Le cheval qui leur restoit  mon dpart les avoit-il nourris
jusqu'alors? La faim, l'horrible faim, ne les avoit-elle pas forcs 
sortir de leur retraite? toient-ils encore dans ces affreux dserts?
S'ils n'y toient plus, o pourrois-je les trouver? o tranerois-je
sans eux ma misrable vie?... Mais pouvois-je croire que Pulauski et
abandonn son gendre, que Lodoska et consenti  se sparer de son
poux? Non, sans doute. Ils toient donc dans cette affreuse solitude,
et, si je les abandonnois, ils alloient y mourir de faim et de froid!
Cette rflexion dsesprante me dtermina; je n'examinai plus si, en
m'loignant beaucoup de mon chariot, je ne courois pas le danger de ne
pouvoir plus le retrouver. Porter quelque secours  mon beau-pre et 
ma femme, voil ce qui pressoit le plus.

Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de
mes chevaux: je m'engageai dans la fort beaucoup plus avant que la
veille; je criai de toutes mes forces; je fis avec mon fusil de
frquentes dcharges... Le plus morne silence rgnoit autour de moi!

Je me trouvois dans un endroit de la fort trs pais, il n'y avoit plus
de passage pour mon cheval; je l'attachai  un arbre, et, mon dsespoir
l'emportant sur toute autre considration, je m'avanai toujours avec
mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures
encore, et mon inquitude ne faisoit que redoubler, lorsqu'enfin
j'aperus des pas humains empreints sur la neige.

L'esprance me rendit des forces; je suivis des traces toutes fraches.
Bientt je vis Pulauski  peu prs nu, extnu par la faim, presque
mconnoissable  mes propres yeux. Il faisoit des efforts pour se
traner vers moi et pour rpondre  mes cris. Ds que je l'eus joint, il
se jeta avec avidit sur les alimens que je lui offris, et les dvora.
Je lui demandai o toit Lodoska. Hlas! me dit-il, tu vas la voir!
Le ton dont il pronona ces paroles me fit trembler. J'arrivai  la
caverne, trop prpar au funeste spectacle qui m'y attendoit. Lodoska,
enveloppe de ses habits, couverte de ceux de son pre, toit tendue
sur un lit de feuilles  moiti pourries. Elle souleva avec effort sa
tte appesantie; et, refusant les alimens que je lui offrois: Je n'ai
pas faim, me dit-elle, la mort de mes enfans, la perte de Dorliska, nos
marches si longues, si pnibles, vos dangers toujours renaissans, voil
ce qui m'a tue. Je n'ai pu rsister  la fatigue et au chagrin... Mon
ami, je suis mourante... J'ai entendu ta voix, mon me s'est arrte...
Je te revois! Lodoska devoit mourir dans les bras de l'poux qu'elle
adore! Secours mon pre... Qu'il vive!... Vivez tous deux,
consolez-vous, oubliez-moi... Cherchez partout ma chre... Elle ne put
prononcer le nom de sa fille: elle expira. Son pre lui creusa un
tombeau  quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce
que j'aimois!... Quel moment!... Pulauski veilla sur mon dsespoir: il
me fora de survivre  Lodoska.

                   *       *       *       *       *

Lovzinski voulut continuer: ses sanglots l'interrompirent. Il me demanda
un moment, passa dans un cabinet voisin, et ne tarda pas  rentrer, une
miniature  la main. Voil, me dit-il, le portrait de ma petite
Dorliska; voyez comme elle toit dj belle! Dans ses traits  peine
dvelopps je reconnois tous les traits de sa mre... Ah! si du
moins... J'interrompis Lovzinski. La charmante figure! m'criai-je:
elle ressemble  ma jolie cousine!--Voil bien le propos d'un amant!
rpondit-il: l'objet qu'il adore, il le voit partout!... Ah! mon ami, si
du moins Dorliska m'toit rendue! Mais, depuis douze ans qu'on la
cherche inutilement, je ne dois plus l'esprer.

Ses yeux se remplissoient encore de larmes, qu'il s'effora de retenir;
il reprit, d'un ton pntr, l'histoire de ses malheurs.

                   *       *       *       *       *

Pulauski, que son courage n'abandonnoit jamais, et dont les forces
s'toient ranimes, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre
subsistance. En suivant sur la neige l'empreinte de mes propres pas,
nous arrivmes au lieu o j'avois laiss mon chariot, que nous
dchargemes aussitt, et que nous brlmes ensuite, pour ter  nos
ennemis le plus lger indice de notre retraite. A l'aide de nos chevaux,
pour lesquels nous trouvmes un passage en faisant plusieurs dtours,
nous parvnmes  transporter dans notre caverne nos meubles et nos
provisions, qu'il falloit mnager si nous voulions rester longtemps dans
cette solitude. Nous tumes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir.
Nous vcmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva pendant
quelques jours: elle se corrompit enfin, et, notre chasse ne nous
procurant que des secours insuffisans, il fallut entamer nos provisions,
qui se trouvrent, au bout de trois mois, entirement consommes.

Quelques pices d'or et la plus grande partie des diamans de Lodoska
nous restoient encore. Ferois-je un second voyage  Pultava, ou bien
nous hasarderions-nous  quitter notre retraite? Nous avions dj si
cruellement souffert dans cette solitude que nous prmes le dernier
parti.

Nous sortmes de la fort, nous passmes la Sem prs de Rylks, nous
achetmes un bateau, et, dguiss en pcheurs, nous descendmes la Sem,
nous entrmes dans la Desna. Notre bateau fut visit  Czernicove: la
misre avoit tellement dfigur Pulauski qu'il toit impossible de le
reconnotre. Nous entrmes dans le Dniper; nous traversmes Kiove 
Drylow. L, nous fmes obligs de recevoir dans notre bateau et de
passer  l'autre bord des soldats russes qui alloient joindre une petite
arme employe contre Pugatchew. Nous apprmes  Zaporiskaia la prise de
Bender et d'Oczakow, la conqute de la Crime, la dfaite et la mort du
visir Oglou. Pulauski, dsespr, vouloit traverser les vastes contres
qui le sparoient de Pugatchew, et se joindre  cet ennemi des Russes;
mais nos fatigues nous forcrent de rester  Zaporiskaia. La paix, qui
fut conclue bientt aprs entre la Porte et la Russie, nous laissa les
moyens d'entrer en Turquie.

Nous traversmes  pied, et toujours dguiss, le Bondsiac, une partie
de la Moldavie, de la Valachie; et, aprs des fatigues inoues, nous
arrivmes  Andrinople. On nous arrta; on nous accusa devant le cadi
d'avoir voulu vendre sur notre route des diamans que nous avions
apparemment vols: les mauvais habits dont nous tions couverts avoient
donn lieu  ce soupon. Pulauski se dcouvrit au cadi, qui nous envoya
sous sre garde  Constantinople.

Nous fmes admis  l'audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un
logement, et nous assigna sur son trsor un honnte revenu. Alors
j'crivis  mes soeurs et  Boleslas: nous apprmes par leurs rponses
que les biens de Pulauski toient saisis; qu'il toit dgrad et
condamn  perdre la tte. Mon beau-pre fut constern: il s'indigna
qu'on l'et accus d'un rgicide; il crivit pour sa justification.
Toujours dvor de l'amour de son pays, toujours guid par la haine
mortelle qu'il avoit jure  ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre
ans que nous restmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte
dclart la guerre  la Russie. En 1774, il reut avec des transports de
rage la nouvelle de la triple invasion[3] qui enlevoit  la rpublique
le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les
insurgens se dcidrent  soutenir par les armes leurs droits viols.
Mon pays a perdu sa libert, me dit Pulauski; ah! du moins, combattons
pour celle d'un peuple nouveau!

  [3] Dmembrement de la Pologne fait par l'impratrice de Russie,
    l'Empereur et le roi de Prusse.

Nous passmes en Espagne, nous nous embarqumes sur un vaisseau qui
faisoit voile pour la Havane, d'o nous nous rendmes  Philadelphie. Le
congrs nous employa dans l'arme du gnral Washington. Pulauski,
consum d'un noir chagrin, exposoit sa vie comme un homme  qui elle
toit devenue insupportable; on le trouvoit toujours aux postes les plus
dangereux: vers la fin de la quatrime campagne, il fut bless  mes
cts. On l'emportoit dans sa tente. Je sens que ma fin s'approche, me
dit-il; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays! Cruelle
bizarrerie de la destine! Pulauski tombe martyr de la libert
amricaine, et les Polonois sont esclaves!... Mon ami, ma mort seroit
affreuse, s'il ne me restoit un rayon d'esprance. Ah! puiss-je ne pas
m'abuser!... Non, je ne m'abuse point, poursuivit-il d'une voix plus
forte. Un Dieu consolateur offre  mes derniers regards l'avenir,
l'heureux avenir qui s'approche: je vois l'une des premires nations du
monde sortir d'un long sommeil et redemander  ses oppresseurs son
honneur et ses droits antiques, ses droits sacrs, imprescriptibles,
ceux de l'humanit. Je vois dans une immense capitale longtemps avilie,
dshonore par toutes les espces de servitudes, une foule de soldats se
montrer citoyens, et des milliers de citoyens devenir soldats. Sous
leurs coups redoubls la Bastille s'croule, le signal est donn d'une
extrmit de l'empire  l'autre, le rgne des tyrans est fini; un peuple
voisin, quelquefois ennemi, mais toujours gnreux, mais toujours digne
juge des grandes actions, vient d'applaudir  ces efforts inattendus,
couronns d'un si prompt succs. Ah! puisse une estime rciproque
commencer et affermir entre les deux peuples une inaltrable amiti!
puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons que les
cours ont appele _Politique_ ne pas apporter d'obstacle  cette
fraternelle runion! Nobles rivaux de talens et de philosophie,
Franois, Anglois, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes
sanglantes dont la fureur s'est trop souvent tendue sur les deux
mondes; ne vous partagez plus l'empire de l'univers que par la force de
vos exemples et l'ascendant de votre gnie. Au lieu du cruel avantage
d'pouvanter les nations et de les soumettre, disputez-vous la gloire
plus solide d'clairer leur ignorance et de briser leurs fers.

Approche, ajouta Pulauski, regarde  quelques pas de nous, au milieu du
carnage, parmi tant de guerriers fameux, un guerrier clbre entre tous
par son mle courage, ses vertus vraiment rpublicaines et ses talens
prmaturs. C'est l'hritier d'un nom depuis longtemps illustre, mais
qui n'avoit pas besoin de la gloire de ses aeux pour illustrer son nom;
c'est ce jeune La Fayette, dj l'honneur de la France et l'effroi des
tyrans: cependant il commence  peine ses immortels travaux. Envie son
sort, Lovzinski! tche d'imiter ses vertus, marche le plus prs que tu
pourras sur les pas d'un grand homme. Celui-ci, digne lve de
Washington, sera bientt le Washington de son pays. C'est  peu prs
dans le mme temps, mon ami, c'est  cette mmorable poque de la
rgnration des peuples, que la justice ternelle doit ramener aussi
pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la libert. Alors,
Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se rveille! Tu
combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos
injures et de nos exploits chauffe ton courage! Que ton pe, tant de
fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs!
Qu'ils frmissent en te reconnoissant! qu'ils tremblent en se rappelant
Pulauski!... Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassin ta femme,
ils t'ont arrach ta fille, ils ont fltri mon nom!... Les barbares! ils
se sont partag nos provinces! Lovzinski, voil ce qu'il ne faut jamais
oublier. Quand nos perscuteurs ont t ceux de la patrie, la vengeance
devient indispensable et sacre. Tu dois aux Russes une haine ternelle,
tu dois  ton pays la dernire goutte de ton sang.

Il dit[4], il expira. La mort, en le frappant, m'enleva ma dernire
consolation.

  [4] Pulauski fut tu au sige de Savannah, en 1779.

Mon ami, j'ai combattu pour les tats-Unis jusqu' l'heureuse paix qui
vient d'assurer leur indpendance. M. de C..., qui a longtemps servi en
Amrique, dans le corps que commandoit le marquis de La Fayette[5], M.
de C... m'a donn une lettre de recommandation pour le baron de Faublas.
Celui-ci a pris  mon sort un intrt si vif que bientt nous nous
sommes lis d'une troite amiti. Je n'ai quitt sa province que pour
venir m'tablir  Paris, o je savois qu'il ne tarderoit pas  me
suivre. Cependant mes soeurs ont rassembl quelques foibles dbris de ma
fortune, jadis immense. Mes soeurs, instruites de mon arrive ici et du
nom que j'y ai pris, m'crivent que dans quelques mois elles viendront
consoler par leur prsence l'infortun Duportail.

  [5] Un jeune hros. J'ai compris fort aisment que Lovzinski me
    parloit du marquis de La Fayette.

                   *       *       *       *       *

Lovzinski resta comme abm dans ses rflexions douloureuses; enfin il
me dit qu'il avoit mis en moi ses plus chres esprances; que le dessein
de mon pre toit de me faire voyager l'anne prochaine. J'interrompis
M. Duportail pour l'assurer que je passerois quelques mois en Pologne,
et que je ne ngligerois rien pour me procurer quelques lumires sur le
sort de Dorliska.

Il toit tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin,
en rentrant  l'htel, fut d'appeler M. Person. Il accepta avec
reconnoissance la bague que j'avois achete le matin, et, sans se faire
beaucoup presser, il m'avoua que, la veille, il avoit instruit Adlade
de l'trange visite que Mme de B... m'avoit rendue chez moi. J'avois
remarqu ce joli cavalier, me dit-il; et vous devez vous souvenir que je
me trouvai sur l'escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B...
Je priai M. Person d'tre  l'avenir plus rserv: il me quitta en me
renouvelant les assurances de son dsintressement et de sa discrtion.

Rosambert avoit donc raison! Sophie m'aimoit! une indiscrtion de M.
Person avoit fait tout le mal. Sophie jalouse!... Mais comment
l'apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir?... J'aurois pu
me dispenser de me mettre au lit; l'inquitude chassa le sommeil: toute
la nuit je m'occupai de mes peines, des peines de Sophie. Il faut avouer
cependant que je songeai quelquefois au vicomte de Florville; mais la
marquise toit si malheureuse! les momens que je donnai  son souvenir
furent si courts! les ides qu'il me fit natre furent si
diffrentes!... On seroit bien svre si l'on ne m'excusoit pas.

Je ne savois encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon
conseiller arriva enfin pour me dterminer. M. Person a fait la faute,
me dit Rosambert, c'est  lui de la rparer. Faites une lettre pour Mlle
de Pontis; que le cher gouverneur s'en charge, et la remette  Mlle de
Faublas, qui ne manquera pas de la porter  son adresse. J'crivis[6].
M. Person, devenu le plus complaisant des hommes, accepta sans
difficult la commission dlicate que je confiois  son zle. Il la fit
assez promptement; il m'apporta une rponse de ma jolie cousine.

  [6] Le lecteur a peut-tre cru que j'allois lui donner, par ordre de
    date, le journal de ma correspondance amoureuse. Qu'il se rassure:
    de toutes les lettres que nous nous sommes crites, il ne verra que
    celles dont la lecture est absolument ncessaire pour l'intelligence
    des faits.

Elle toit courte; elle fut bientt lue... Rosambert, sautez de joie,
baisez ces deux lignes; coutez:

  _Vous dites que vous n'aimez pas la marquise; ah! si je pouvois en
  tre sre!_

Dans l'excs de ma joie, je sautai au cou de M. Person. Vous tes
content de cette rponse? me dit-il; eh bien, j'ai encore une nouvelle
plus heureuse  vous apprendre.--Dites, mon cher gouverneur, dites
vite.--Monsieur, mademoiselle votre soeur m'a d'abord demand de vos
nouvelles avec beaucoup d'intrt. Elle a rougi quand je l'ai prie de
remettre votre lettre  Mlle de Pontis: Monsieur Person, vous direz 
mon frre que depuis hier Sophie, dsole, m'a tout cont; vous lui
direz que maintenant je connois mieux que lui la maladie de sa cousine,
et mme que j'ai lu la recette en question. Je ne suis plus tonne que
le baron se soit fch!... Monsieur, attendez un moment, je vais porter
la lettre... C'est peut-tre pousser la complaisance bien loin; mais mon
frre se chagrine, ma bonne amie souffre, je n'examine que cela. Elle
est revenue quelques momens aprs avec ce billet. En me le donnant, elle
m'a demand, d'un air embarrass, si l'on ne vous verroit pas. Je lui ai
object l'expresse dfense du baron. Elle m'a observ, en rougissant
beaucoup, que Mme Munich se levoit rarement avant dix heures; que le
baron ne se levoit jamais plus tt; et qu'enfin la porte du couvent
s'ouvroit  huit heures prcises. Eh bien, Mademoiselle, lui ai-je dit,
demain matin monsieur votre frre... Elle m'a interrompu: Oui, demain
matin, qu'il n'y manque pas.

Que la journe s'coula lentement! quelle mortelle nuit la suivit! Cent
fois je fus tent d'arrter mon horloge et d'avancer mes montres! Enfin
j'entendis sonner l'heure tant dsire. Je volai au couvent: Adlade
vint au parloir, Sophie l'accompagnoit.

Ah! ma soeur! ah! Mademoiselle! Je joignis leurs jolies mains, que je
baisai tour  tour. Sophie, trop mue, fut oblige de s'asseoir. Vous
nous avez donn bien du chagrin! me dit-elle; et je vis ses yeux se
remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai!
Vous souffrez? me dit Adlade.--Non, ma soeur; jamais un moment plus
heureux...--Mais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit
Sophie en tremblant.--Ma jolie cousine, ma chre Sophie, croyez-vous que
je puisse l'aimer?--Pourquoi donc la voyez-vous si souvent?--Je ne la
verrai plus, je vous promets que je ne la verrai plus.--Ah! si vous me
trompez!...--Pourquoi donc te tromperoit-il, ma bonne amie? Puisqu'il
t'aime, il est clair qu'il ne peut pas aimer cette Mme de
B...--Adlade, tu ne sais donc pas...?--Si fait, je sais ce que c'est
que la jalousie, tu me l'as dit hier; mais c'est un sentiment qui fait
du mal et qui n'est pas raisonnable. Pourquoi mon frre te diroit-il
qu'il t'aime, s'il ne t'aimoit pas?--Et pourquoi le dit-il  la
marquise?--Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que
je vous vis; vous seule m'avez fait prouver ce sentiment tendre et
respectueux qu'inspirent l'innocence et la beaut, cet amour vritable
dont il faut brler pour Sophie. C'est vous, c'est vous seule qui m'avez
fait sentir que j'avois un coeur, et je n'aimerai jamais que vous.--Si
vous saviez combien j'ai de plaisir  vous croire!

Sophie se pencha sur le sein d'Adlade qu'elle embrassa. Comme ton
frre te ressemble! lui dit-elle: il a tes yeux, ton teint, ta bouche,
ton front! Elle l'embrassa une seconde fois. En vrit, rpondit
Adlade d'un petit ton boudeur, autrefois vous m'aimiez pour moi;
maintenant je crois que vous ne m'aimez plus qu' cause de lui... Voil
donc ce qu'on appelle de l'amour! J'avoue que, si je le trouvai triste
hier, il me parot aujourd'hui bien sduisant... Mon frre, quand est-ce
que vous pouserez ma bonne amie?--Le baron prtend que je suis trop
jeune; mais, si mademoiselle le permet...--Pourquoi donc m'appelez-vous
mademoiselle? ne suis-je plus votre jolie cousine?--Ah! jolie, plus
jolie que jamais! plus que jolie! Si vous le permettez, j'irai parler 
M. de Pontis; je lui dirai que j'adore sa fille, que sa fille m'a
choisi; je lui dirai qu'il me donne ma femme, qu'il m'unisse 
Sophie.--Mon pre n'est point  Paris... Des affaires de famille... Je
vous conterai tout cela: mais il faut que je vous quitte.--Quoi!
dj?--Oui, il faut que je rentre avant que Mme Munich se
rveille.--Demain, j'aurai donc le bonheur!...--Demain! tous les
jours...--Non, cela ne se peut pas. Non, cela ne se peut pas, rpta
Adlade, on s'en apercevroit... Mon frre, une fois par semaine.--Oh!
mais, rpliqua Sophie, tu sais bien comme Mme Munich dort quand elle a
bu, et elle boit souvent.--Quoi! ma jolie cousine, votre
gouvernante...--Aime le vin et les liqueurs fortes; c'est une
Allemande.--Eh bien, en ce cas, je puis venir ici...--Dans trois ou
quatre jours, interrompit encore ma soeur; plus souvent ce seroit nous
exposer... Sophie soupira. Hlas! oui, dit-elle, si l'on alloit nous
sparer!... Adieu, mon cher cousin. (Elle s'loignoit; elle revint.) Ah!
je vous en prie, n'allez pas chez la marquise.--N'y allez pas, mon
frre, me dit aussi Adlade; n'y allez pas, entendez-vous? et, si elle
vient chez vous, renvoyez-la.

Lecteurs septuagnaires et goutteux, c'est  vous que je m'adresse. La
vieillesse et ses infirmits n'ont pas toujours roidi vos jambes et
glac vos coeurs. Il fut un temps o vous etes aussi vos rendez-vous;
alors vous partiez plus lgers, plus prompts que les vents, et vous
reveniez de mme. Vous ne l'avez pas oubli sans doute, et par
consquent vous jugez que mon pre dormoit encore quand je rentrai chez
moi.

Je ne m'occupai le reste de la journe que de mon bonheur; la nuit
suivante fut aussi courte que la dernire m'avoit paru longue. Les
songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil; ils me montrrent
ma Sophie; et, ce qu'on croira difficilement peut-tre, ils ne me
montrrent qu'elle.

                   *       *       *       *       *




Il toit prs de midi quand je sonnai Jasmin. Tu ne m'as pas rendu
rponse hier. Comment se porte Mme de B...?--Hier, Monsieur? vous ne
m'avez pas dit d'y aller.--Comment! Jasmin, vous n'y avez pas t! vous
savez qu'elle est malade!... Courez-y donc vite.

Envoyer chez la marquise, ce n'toit pas y aller, ce n'toit pas manquer
de parole  Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de socit qu'un
galant homme ne peut se dispenser de remplir.

Jasmin revint une heure aprs: Monsieur, Mlle Justine m'a dit que
madame toit plus mal, et qu'on craignoit que la fivre ne se
rglt.--On craint que la fivre ne se rgle; mais cela est donc
srieux?--Oui, Monsieur, Mlle Justine m'a dit tout bas de vous avertir,
de sa part, que monsieur le marquis toit parti ce matin pour
Versailles, o il doit rester trois jours.--C'est bon, Jasmin, allez.

[Illustration: FAUBLAS CHEZ CORALIE]

La fivre va se rgler!... Pauvre vicomte de Florville!... Ce sont les
propos du baron,... c'est mon ingratitude:... car au fond elle a  se
plaindre de moi. Je l'ai trompe... Je n'avois qu' lui dire que j'en
aimois une autre... Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore
plus grand! Si la marquise,  la fleur de son ge, prissoit consume
d'une maladie lente!... J'aurois ternellement sa mort  me
reprocher!... Cette ide est insupportable... O ma Sophie, tu m'es bien
chre! mais faut-il,  cause de toi, laisser la marquise mourir de
chagrin?

J'appelai Jasmin: Retourne  Justine, demande-lui si, dans l'absence du
marquis, je ne pourrois pas voir Mme de B..., la calmer,... la consoler
un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure,... de la
porte par laquelle je dois entrer;... enfin tu arrangeras cela avec
Justine.--Oui, Monsieur.--Va vite.

Il ne tarda pas  revenir. Justine lui avoit dit qu'elle ne croyoit pas
que madame ft en tat de recevoir personne; qu'elle ne savoit pas si
madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que,
cependant, il n'y avoit qu'une scne  risquer. Je savois le chemin: ce
soir, sur les neuf heures, je n'avois qu' me glisser par la porte
cochre, gagner promptement l'escalier drob, ouvrir la porte du
boudoir avec la clef qu'elle donnoit. Au reste, si madame se fchoit,
Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.

A neuf heures prcises je frappai  l'htel du marquis. Qui
demandez-vous? cria le suisse. Je rpondis: Justine, et je me coulai
rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: Comment
va-t-elle?--Bien doucement.--Elle est l, dans sa chambre 
coucher?--Oh! mon Dieu, srement, et au lit.--Elle est alite?--Oui,
Monsieur.--Cet imbcile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Est-elle seule?
ses femmes...--Elle est seule, Monsieur; mais je n'ose vous annoncer,
ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par
distraction. Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-l? je ne
l'oublierai de ma vie, et, toujours par distraction, je poussai Justine
dessus. Elle parut vritablement effraye. Mon Dieu! madame va
entendre, elle ne dort pas. Effectivement la marquise, forant sa voix
un peu teinte, demanda qui toit l. Justine ouvrit la porte de la
chambre  coucher: Madame, c'est... J'approchai du lit, je pris la
belle main qui entr'ouvroit les rideaux: C'est moi, c'est votre amant,
qui, plein d'inquitude...--Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte?
qui vous a permis?...--J'ai cru que vous excuseriez...--Eh bien!
Monsieur, que voulez-vous? insulter  ma douleur? redoubler mes
chagrins? augmenter mon mal?--Je viens pour le calmer.--Le calmer!
Monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre pre a dit,
que je n'aie pas lu ce que vous avez crit? (La marquise fit quelques
efforts pour me cacher ses larmes.)--Madame, devez-vous m'imputer les
torts du baron? Et quant  la lettre...--Monsieur, je ne vous demande
pas d'explication, je n'en veux pas.--Au moins, dites-moi si depuis hier
vous vous sentez un peu mieux.--Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que
vous importe? Quelle espce d'intrt prenez-vous  ce qui me
touche?--Pouvez-vous le demander!--Sans doute j'ai tort; je dois tre
assez convaincue que vous ne m'aimez pas.--Ma chre maman!...--Laissez
ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hlas! trop court; ce
nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aim! un enfant dont la
fausse candeur me sduisit, dont les charmes peu communs garrent ma
raison... Je me flattois qu'au moins sa tendresse toit le prix de la
mienne... Hlas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore,
vous possdez  ce point l'art de tromper!--Non, je ne vous trompe
pas.--Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un
mrite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement
sacrifie, gmit de vous avoir connu, et, pour qu'il ne manque rien 
mon humiliation, allez trouver votre pre, votre pre qui ose me faire
un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m'en
a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins,
souvenez-vous toujours que cette femme qu'on vous a dite ardente, vive,
emporte, uniquement dvore de la soif du plaisir, que cette femme ne
put rsister au chagrin d'avoir t si cruellement traite, et ne se
consola jamais de vous avoir perdu.--Ma chre maman, pouvez-vous
mconnotre le sentiment qui me ramne?--Oui, la piti que vous ne
pouvez refuser  mes peines! l'offensante piti!--Non: l'amour, l'amour
le plus vif.

Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer
combien ses plaintes m'avoient mu, combien je souffrois de l'tat o je
la trouvois.

Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crdulit!
Allons, Faublas, asseyez-vous l. (Je me plaai sur le bord de son lit.)
Eh mais, si quelqu'un entroit! si l'on vous voyoit! Faites-moi le
plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir... Petite, que ma
porte soit ferme  tout le monde... Tu diras  mes femmes que je
repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse
entrer personne... Mon ami, vous souperez ici.--De tout mon
coeur.--Petite, demande une volaille... Tu leur diras que je suis
assoupie, fatigue; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie
d'entamer une aile... Surtout je veux tre tranquille. Toi, Justine, tu
auras un apptit excessif: tu m'entends bien?--Oui, Madame, rpliqua la
soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.

Ds que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et,
aprs avoir prlud par de petites caresses, je voulus pousser trs loin
mes entreprises. On m'opposa une rsistance  laquelle je ne m'attendois
pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me fora de suspendre
l'attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dpeant
l'animal, je considrois l'appartement avec une attention que ma belle
matresse remarqua. Mais que regarde-t-il donc ainsi?--Cet appartement
que je reconnois avec plaisir, il me semble que c'est ici... La
marquise me comprit: Oui, c'est ici que la figure de Mlle Duportail m'a
jou un vilain tour.--Pourquoi vilain?--Pourquoi? parce que Faublas est
un trompeur.--Ah! vous allez recommencer la querelle! En vrit, maman,
vous tes ce soir bien singulire. Vous voulez qu'on dispute, et vous ne
voulez pas qu'on se raccommode.--Justement, Monsieur le libertin et
l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le
contraire: c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la
dispute. Au reste, puisque nous en sommes l-dessus, demandez au baron
s'il ne faut pas...--Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon pre a
dit...? Ce seroit l ce qui empcheroit...?--Que ce soit cela ou autre
chose, toujours est-il certain, Monsieur le conqurant, que ce soir il
n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-l!--Ah! ma
petite maman, c'est prcisment dans ce sens-l qu'il y en aura.--Je
vous assure que non.--Je vous proteste que si.

L'air dtermin dont j'affirmois parut effrayer la marquise: je la vis
s'arranger de la manire qu'elle jugea la plus propre  me contrarier.
Oui, oui, faites vos dispositions; mais, ds que j'aurai soup, quand
Justine ne sera plus l, vous verrez!--Justine ne s'en ira pas...
Petite, ne quitte pas mon appartement... Chevalier, asseyez-vous ici,...
un peu plus prs de nous... L, bien, j'ai quelque chose  vous dire.

Elle passa un bras derrire moi, appuya sa tte sur mon paule; et,
aprs m'avoir donn un baiser: Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en
baissant la voix.--Maman, n'en doutez plus.--Je vous en demande une
preuve.--Quoi donc? m'criai-je avec inquitude.--De ne pas insister ce
soir sur le raccommodement...--Pourquoi cela?--Mon ami, j'ai la fivre,
vous la gagneriez.--Eh bien! qu'importe?--Qu'importe! rpta-t-elle en
m'embrassant; j'aime cette rponse-l: que n'est-elle aussi sage qu'elle
me parot flatteuse!... Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas
d'un bonheur qui vous coteroit votre sant! Quelle femme assez peu
dlicate pourroit acheter  ce prix quelques instans rapides d'une
jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus rpte? Quelle femme
assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant  toi, ne cder
qu' l'attrait du plaisir? Qui! moi! j'nerverois tes forces!
j'puiserois ta jeunesse! j'altrerois un des plus beaux ouvrages de la
nature! je dtruirois un de ses chefs-d'oeuvre les plus sduisans! Non,
mon cher Faublas, non. Pour t'pargner des regrets, je combattrai tes
dsirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prte
 m'immoler pour ton bonheur; et, loin de te prparer des jours tristes
ou douloureux, je donnerai, s'il le faut, ma vie, pour prolonger, pour
embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aim! ce
n'est pas pour moi seulement que je te chris; va, quoi qu'on en puisse
dire, c'est toi, c'est toi-mme que j'adore en toi... Mon bon ami,
promets-moi de ne pas insister ce soir... Je renverrai Justine; tu seras
l, je te verrai, je t'entendrai, je m'endormirai peut-tre sur ton
sein; je serai trop heureuse... Mon bon ami, donne-moi ta parole
d'honneur... Chevalier, rpondez-moi donc... Mais voyez comme il
rflchit pour une chose si simple!

La marquise avoit raison: je rflchissois. Je pensois  Sophie; je
faisois  ma jolie cousine l'hommage des privations qu'on m'imposoit;
et, cette ide m'inspirant le courage de les supporter, je promis  sa
rivale d'tre sage. Aussitt Justine reut l'ordre de s'loigner.

Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de
satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-l, s'il est moins vif
qu'un autre, est plus durable... De quoi riez-vous?--D'une ide
peut-tre singulire.--Dites, mon ami, dites.--Si l'on pouvoit imposer 
une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux
heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq
minutes qu'alors elle emploieroit  son gr?...--Mon ami, beaucoup de
belles dames trouveroient l'alternative embarrassante. On dit qu'il y en
a pour qui le plaisir de parler sentiment est le _nec plus ultra_ de
l'amour; toutes les autres fonctions d'une matresse cotent
singulirement  leur complaisance: d'honneur, je crois que, s'il en
existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous
assure qu'il s'en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup,  qui ce
bavardage et cette inaction de deux heures parotroient fort ridicules.
J'en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur
vie.--Ce n'est pas vous, maman.--Moi, je serois du parti qui accorderoit
les deux autres.--Oui?--Oui, mon ami. Les deux heures de conversation,
ce seroit pour aujourd'hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur,
je les garderois pour demain.--Pour demain? souvenez-vous-en
bien.--Ah!...--Ah! vous l'avez dit.--Oui, mais ce n'toit qu'une
supposition.

La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous emes
ensemble; et je lui dcouvris mille perfections que je n'avois pas
encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'tonna par une foule de traits
satiriques, ingnieux ou brillans; il lui chappa mme quelques penses
un peu philosophiques, mais pas une seule rflexion morale. J'admirai
surtout en elle cette locution lgante et facile que l'usage du grand
monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s'acquiert
jamais; un got pur, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux
esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communment
une femme belle ou jolie.

Je ne croyois tre auprs d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous
entendmes sonner minuit. Voici le moment de la retraite, mon ami, me
dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-mme jusqu' la
porte,  cause de mon suisse qui n'entend pas raison. (La suivante
attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas
reconduire ton amoureux.--Comment? son amoureux!--Eh! sans doute; vous
ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui
le reconduit  minuit, a tout  fait l'air d'avoir une affaire de coeur?
Je suis sre que demain on le dira tout haut dans l'office; mais la
petite sait bien que je la ddommagerai amplement de ce qu'elle pourra
souffrir  cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain
sur les huit heures?--Au plus tard.--Mon ami, je serai malade pour tout
le monde... Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut mnager un
peu ta rputation; plus il s'en ira tard, et plus on s'gayera sur ton
compte... Allez sans lumire, pour qu'on ne vous voie pas dans le petit
escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.

Justine et moi nous entrmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer
la porte de la chambre  coucher qui y communiquoit, tandis que Justine
ouvroit  ttons celle qui conduisoit  l'escalier drob. Au lieu de
suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je
l'attirai doucement vers moi. Mon enfant, lui dis-je si bas qu' peine
elle entendit, tu te souviens bien de la scne de l'ottomane; je veux me
venger: aide-moi, ne dis mot. Justine, toujours dispose  me servir,
me seconda si bien sur l'ottomane que la marquise elle-mme n'auroit pu
mieux faire; jamais je n'prouvai mieux combien eut raison celui qui, le
premier, crivit: La vengeance est le plaisir des dieux!

Si l'on veut se pntrer de mon esprit, considrer mon ge, examiner ma
position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du
lendemain. La marquise m'attendoit avec impatience: elle me prodigua les
caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit
mme ma curiosit, toujours empresse, avec une complaisance qui me
parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrta mes
transports au moment de les couronner, et, prtextant encore sa fivre
maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la
tendresse d'une amante, cette preuve si chre  tous les jeunes gens, si
ncessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez
patiemment, dans l'esprance qu'au moins la jolie suivante, au moment du
dpart, auroit piti de moi; point du tout, la marquise, qui n'toit
plus alite, me reconduisit elle-mme jusqu' l'escalier drob. Je
voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me
consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien dsol.

Rosambert, que j'instruisis des rigueurs de ma belle matresse, n'en
parut point tonn. Il me dit: Je vous ai prvenu que Mme de B...
rgloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les
vnemens. Quelles que soient les qualits physiques et les facults
morales de Mlle de Pontis, puisque le chevalier l'aime, elle est  ses
yeux spirituelle et jolie. Cette passion est lgitime, honnte et
vertueuse; c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de
privations; il crotra par les obstacles, l'habitude et l'esprance.
Mlle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voil, n'en doutez pas,
ce que s'est dit la marquise; mais, aprs avoir examin les moyens de
son ennemie, elle a calcul ses propres forces et la foiblesse du jeune
Adonis dont il s'agit de disputer le coeur irrsolu...--Irrsolu,
Rosambert!--Eh! oui, irrsolu quant  prsent. Vous adorez l'une; mais
vous ne pouvez vous dcider  lui sacrifier l'autre... A votre ge,
l'attrait du plaisir a une force irrsistible. Vous savez de quel
plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l'offrir, celui-l! C'est
Mme de B... qui en est la dispensatrice intresse; eh bien! mon ami,
irriter sans cesse vos dsirs, les satisfaire quelquefois, ne les
puiser jamais, en deux mots voil son plan. C'est pour rendre ses
faveurs plus prcieuses qu'elle en sera dsormais avare. Croyez qu'elle
souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imposer; mais, 
quelque prix que ce soit, la marquise a jur de vous conserver.

Enfin, il est temps de retourner  Sophie! Elle luit enfin la troisime
journe! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme
depuis trois jours elle toit encore embellie!

Pendant deux mois,  peu prs, j'eus le bonheur de l'entretenir au
parloir rgulirement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des
vertus et de la beaut runies! en quittant ma Sophie, j'imaginois
toujours qu'il toit impossible que je l'aimasse davantage, et, chaque
fois que je la voyois, je sentois que mon amour toit encore augment.

Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis
souvent la belle marquise, qui, toujours attache au plan de rforme
qu'elle avoit en effet adopt, conomisoit nos plaisirs, au point de me
refuser quelquefois le ncessaire. Il faut avouer encore que ma jolie
petite Justine, qui savoit trs bien mon adresse, venoit _incognito_
chez moi recueillir les pargnes de sa matresse.

M. Duportail, impatient de retrouver sa chre fille, toit parti depuis
six semaines pour la Russie, dans l'esprance de s'y procurer quelques
lumires sur le sort de Dorliska.

Un jour que j'tois avec Rosambert  l'Opra, nous y rencontrmes le
marquis de B... Il salua le comte d'un air froidement poli, mais il me
fit l'accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus
de deux mois, il n'avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il
me demanda comment mon pre se portoit. Fort bien, Monsieur le
marquis: il est actuellement en Russie.--Ah! ah! cela est donc
vrai?--Assurment.--Monsieur, et Mlle Duportail?--Ma soeur se porte 
merveille.--Toujours  Soissons?--Oui, Monsieur.--Et quand revient-elle
dans ce pays-ci?--Au carnaval prochain, rpondit aussitt Rosambert.

Pour dtourner cette plaisanterie dont je craignis l'effet, j'assurai au
marquis que ma soeur viendroit passer l'hiver  Paris. Mais, reprit M.
de B..., vous ne demeurez donc plus  l'Arsenal?--Toujours,
Monsieur.--En ce cas, recommandez donc  vos gens d'tre un peu plus
civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre pre
toit all en Russie; mais, quand je leur ai demand de vos nouvelles et
de celles de mademoiselle votre soeur, ils m'ont rpondu brusquement que
M. Duportail n'avoit pas d'enfans.--C'est que son pre le gne beaucoup,
interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne.--Oui,
Monsieur, la rponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des
ordres que mon pre aura donns.--Eh bien! je croyois monsieur votre
pre plus raisonnable; un jeune homme doit avoir un peu de libert. Une
demoiselle! oh! c'est diffrent! on ne sauroit veiller les filles de
trop prs! et je connois des demoiselles trs comme il faut, qu'on ne
tient pas assez...,  qui on laisse faire de mauvaises connoissances (en
disant cela, il regardoit Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est
trop rigoureux! Tenez, je veux vous procurer quelque agrment, quelque
dissipation. La marquise est ici: je veux vous prsenter  la
marquise.--Monsieur, je ne puis...--Venez, venez, elle vous recevra
bien.--Je ne doute pas que, prsent par vous... Mais, Monsieur...--Eh!
mais, pourquoi toutes ces faons? me dit Rosambert. Madame la marquise
est trs aimable.--N'est-il pas vrai, Monsieur, reprit le marquis en
s'adressant d'abord au comte et ensuite  moi, n'est-il pas vrai qu'elle
est trs aimable, ma femme?... elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne
l'aurois pas pouse sans cela.--La vrit est que madame la
marquise a beaucoup d'esprit; et monsieur le sait bien! s'cria
Rosambert.--Monsieur le sait bien? rpta le marquis.--Oui, Monsieur, ma
soeur me l'a dit.--Ah! mademoiselle votre soeur! oui... Je vous assure,
Monsieur, qu'il ne manque  ma femme que d'tre un peu plus
physionomiste; mais cela viendra, cela viendra,... j'ai dj remarqu
qu'elle a un got naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail,
la vtre est trs prvenante, et puis vous ressemblez singulirement 
mademoiselle votre soeur, que la marquise aime beaucoup. Venez,
suivez-moi, je vais vous prsenter  la marquise.--En vrit, Monsieur
le marquis, je suis dsol de ne pouvoir mieux rpondre  tant
d'honntets; mais je me suis, pour ainsi dire, drob de chez moi; je
vais me cacher dans le parterre,... je ne puis parotre dans une loge...
Si quelqu'un des amis de mon pre me voyoit, il le lui criroit
srement, et vous n'avez pas d'ide de la scne que M. Duportail me
feroit  son retour.--Il y a des parens bien ridicules!... Je savois
bien que j'avois quelque chose  vous demander, Monsieur...
Connoissez-vous un certain M. de Faublas? Je rpondis schement non.
Mais le comte le connot peut-tre? continua le marquis.--De Faublas?
rpliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-l,... j'ai
vu cela quelque part. Il prit le marquis par la main, et, affectant de
parler plus bas: Ne parlez jamais des Faublas devant les Duportail: ces
deux familles-l sont ennemies!... Il y aura du sang rpandu au premier
jour.--Tout cela s'est donc dcouvert? rpliqua le marquis 
demi-voix.--Quoi, tout cela? rpondit Rosambert.--Bon! vous m'entendez
de reste.--Non, le diable m'emporte!--Oh! que si; mais vous avez raison:
 votre place, je serois aussi discret que vous.--D'honneur! si je
comprends un mot!...--Allons, brisons l, dit le marquis. Il leva la
voix. Oh , dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais
pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines,
tu n'es pas venu nous voir.--Des affaires.--Bon! des affaires; des
matresses!... On ne m'attrape pas, va! J'espre qu'au moins tu voudras
bien venir saluer la marquise!--Assurment... Chevalier, vous voulez
bien m'attendre ici un moment?

Le marquis, en me quittant, me rpta qu'il regrettoit fort de ne
pouvoir me prsenter  sa femme.

Un quart d'heure aprs Rosambert revint  moi en riant. Mme de B... n'a
pas paru fche de me voir, me dit-il: elle m'a reu poliment; nous nous
sommes traits rciproquement comme des gens de connoissance qui se
souviennent de s'tre rencontrs souvent dans le monde. Pourtant la
marquise a t un peu tonne quand son bon mari lui a dit que j'tois
ici avec M. Duportail le fils, qui n'avoit jamais os lui venir
prsenter ses devoirs. Vous concevez que, tout tant fini entre Mme de
B... et moi, je n'ai pas cherch  augmenter l'embarras de sa position;
au contraire, je l'ai charitablement aide  me tromper moi-mme: je
suis entr dans toutes ses ides aussi bonnement que son cher poux. Ce
qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouv de temps en temps de
grandes obscurits dans cette plaisante scne, qui m'a d'ailleurs
beaucoup amus. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de
B... parlt bas dans ce moment-l, j'ai pourtant bien entendu qu'il
disoit  la marquise: Madame, je vous le disois bien que cette Mlle
Duportail n'toit pas une fille honnte. Tout cela s'est dcouvert; les
Duportail sont furieux; et, s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui
feront un mauvais parti. Je suis sr que le voyage de la demoiselle 
Soissons et celui du pre en Russie ne sont que des prtextes. Aussi ce
pre a bien mrit cela: il gne horriblement son fils, et il laisse
faire  sa fille tout ce qu'elle veut. Voil  peu prs, continua le
comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous tes au fait, faites-moi
le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie.

Je contai  Rosambert comment le marquis avoit trouv mon portefeuille
dans un _mauvais lieu_, comment il avoit prouv  sa femme que Mlle
Duportail toit une p....., comment la marquise s'toit fait rendre mes
lettres sur son ottomane, moi prsent. Le comte donna un libre cours 
sa gaiet et finit par me demander pourquoi je n'avois pas voulu tre
prsent  Mme de B... Mon ami, lui rpliquai-je, si j'tois follement
pris de la marquise et qu'il n'y et pas eu d'autres moyens de la voir
que celui-l, je l'aurois employ; mais, puisque nous nous joignons
facilement, tantt d'un ct, tantt d'un autre, puisque les rendez-vous
ne nous manquent pas, pourquoi aurois-je encore t chercher des dangers
sous un travestissement nouveau?--Quoi donc! cela auroit produit des
scnes plaisantes! A votre place, la marquise n'auroit pas balanc.

Aprs le spectacle, je suivis Rosambert  la loge de Mlle ***, qu'il
connoissoit particulirement. Une danseuse toit avec la princesse. Il
est joli, dit celle-ci aprs m'avoir majestueusement tois.--C'est
l'Amour, rpondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas! Je
remerciai vivement l'honnte personne qui m'adressoit un compliment si
flatteur. Chevalier, me dit-elle, je vous ai entrevu quelque part, et
depuis plusieurs mois j'entends parler de vous presque tous les jours.
Vous pouvez tre une trs belle fille; mais, quant  moi, j'aime mieux
un joli garon. Je fixai le comte: Rosambert, il me parot que vous
m'aviez annonc! Rosambert me donna sa parole d'honneur que non.
Cependant les deux dames se parloient  l'oreille; et Coralie (c'est le
nom de la danseuse), Coralie rioit comme une folle.

Ai-je besoin de dire que dj la partie carre se dcidoit; que nous
soupmes chez la desse; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y
partageai son lit? Qui ne sait pas qu' l'Opra les divinits sont de
bien foibles mortelles; que c'est le pays du monde o les passions se
traitent le plus lestement; que c'est l surtout qu'une affaire de coeur
commence et s'achve dans la mme soire?

Coralie n'toit ni belle ni jolie; mais elle avoit la vivacit qui
plat, les grces qui attirent: on coutoit avec plaisir son petit
jargon galant. Sur sa figure mutine rgnoit la gaiet; son maintien, un
peu _dvergond_, provoquoit le dsir. Au reste, grande et bien faite,
belle main, joli pied, superbe peau! Coralie, d'ailleurs, possdoit si
bien l'art des volupts secrtes! elle puisoit avec tant de
discernement toutes les ressources du mtier!... J'oubliai dans ses bras
Justine et Mme de B...

Mais, par une singularit que je n'entreprendrai pas d'expliquer,
l'image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage, se
prsenter  mon esprit troubl; et, ce qui n'est pas moins digne de
remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces momens o l'homme
le plus tourdi, exempt de toute distraction, ne laisse chapper que de
trs courts monosyllabes ou de longs soupirs touffs. Ah! Sophie!
m'criai-je. J'aurois d dire: Ah! Coralie!... Sophie! rpta la
nymphe sans se dranger; Sophie! vous la connoissez? Eh bien, c'est une
sotte, une bgueule, une pcore, qui n'a jamais t jolie, qui est
fane, et  qui il est arriv la semaine passe... Elle ne put en dire
davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avoit si
bien employ son temps que je ne savois lequel admirer le plus, ou de
l'tonnante agilit de ce corps si souple, ou de l'extrme volubilit de
cette langue si dlie.

Il toit dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, inform
de mon absence, attendoit impatiemment mon retour. Il me fit souvenir,
d'un ton svre, qu'il m'avoit pri de ne jamais coucher ailleurs qu'
l'htel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendoit. J'allois lui
reprocher sa trahison, il me prvint: il m'observa qu'il toit
impossible que le baron ignort cette chappe nocturne; qu'en pareil
cas, le devoir d'un gouverneur toit d'avertir un pre, et que se
laisser prvenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'et
t fort maladroitement dcouvrir notre intelligence. Je n'avois rien 
rpondre  de si bonnes raisons, et puis j'tois dj occup de toute
autre chose. Jasmin venoit de me remettre une lettre qu'on lui avoit
laisse depuis plus d'une heure. Je voyois avec surprise qu'elle toit
adresse  Mlle Duportail. Je dcachetai promptement, et je lus:

  _Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que Mlle
  Duportail n'est point  Soissons, et que sans doute elle se cache dans
  les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit
  se souvenir de moi, montera demain matin  cheval, avec son habit
  d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit
  bourgeois, me joindre,  huit heures prcises, au bois de Boulogne, 
  la porte de Boulogne mme. Je suis, s'il faut l'en croire, celui
  qu'elle aime encore, etc._

  Le vicomte DE FLORVILLE.

En effet, m'criai-je, j'ai depuis longtemps parole avec le vicomte:
allons, ce sera pour demain matin... Jasmin, tu vas venir avec moi.

J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de
le porter de ma part  Mlle Coralie, rue Meslay, porte Saint-Martin.

Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avoit dit Mlle
Coralie: Monsieur, elle m'a fait rpter plusieurs fois votre nom:
C'est bien de la part du chevalier de Faublas? Un jeune homme... tout
jeune... qui a tout au plus dix-sept ans?--Mais, Mademoiselle, lui ai-je
dit, est-ce que vous ne le connoissez pas? Elle a rpondu: Si fait;
mais il est bon de s'expliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que
je l'attends demain  souper.

Demain  souper, Jasmin! mais cela s'arrange assez mal: je passerai la
journe avec le vicomte de Florville! Allons, n'importe, je ne veux pas
dsobliger Coralie.

Jasmin me laissa, et je me livrai  mes rflexions: O ma jolie cousine,
que d'injures, que d'infidlits je te fais!... Des infidlits! mais
non. J'offre  mes matresses un hommage impur, que ma vertueuse amante
rejetteroit, qui profaneroit les charmes de Sophie... Mais... Mme de
B...! Justine! Coralie en mme temps! trois  la fois!... Eh bien,
fussent-elles cent, qu'importe? ou plutt mon excuse n'est-elle pas dans
le nombre? Si Mme de B... toit aime, lui donnerois-je des rivales? La
marquise m'occuperoit-elle, si j'avois un attachement srieux pour
Justine ou pour Coralie?... Non, non. Ces trois intrigues-l ne
signifient rien,... ce ne sont que des gots passagers,... c'est
l'effervescence de la jeunesse... La marquise, il est vrai, me parot
beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma
jolie cousine qui m'inspire un amour pur et dsintress... Oui, ma
Sophie, ma chre Sophie, il est clair que je n'aime que toi!

Le lendemain, Jasmin et moi, nous tions,  huit heures prcises,  la
porte de Boulogne! j'avois l'amazone angloise et le chapeau de castor
blanc. Les passans s'arrtoient pour me regarder. Les uns s'crioient:
Voil une jolie femme!--Cette Angloise se tient bien  cheval,
disoient les autres; et mon petit amour-propre toit flatt de ces
exclamations frquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas longtemps
attendre; il montoit un trs joli cheval, qu'il manioit avec plus de
grce que de vigueur. Belle demoiselle, nous allons, si bon vous
semble, djeuner  Saint-Cloud.--Trs volontiers, Monsieur; mais o
descendrons-nous? dans une auberge?--Non, non, mon bon ami.--Comment,
votre bon ami? oubliez-vous, Monsieur, que vous parlez  Mlle
Duportail?--Oui, mon ami, je l'oubliois; et mme je ne songeois pas que
je suis aujourd'hui le vicomte de Florville... Moi, un jeune tourdi; et
vous, une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela
singulier?--Trs singulier! Mais enfin vous voil pour toute la journe
le vicomte de Florville, et moi Mlle Duportail. Souvenons-nous-en bien.
Celui des deux qui se trompera...--Donnera un baiser  l'autre.--J'y
consens, Monsieur le vicomte.

Quand nous arrivmes  Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement
cinquante baisers au moins. A une porte de fusil du pont, le vicomte
m'invita  mettre pied  terre. Nous entrmes dans une maison, petite et
jolie, o je ne vis personne. Il n'y avoit qu'un premier tage.
L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode
qu'lgant. Pardon, Mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les
chevaux  l'curie. Il remonta l'instant d'aprs et m'apprit qu'il
avoit ordonn  Jasmin d'aller djeuner de son ct et de revenir nous
prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des
viandes froides, quelque dessert et de bon vin. Mademoiselle, nous
ferons maigre chre; mais au moins nos gens ne nous troubleront
pas.--Fort bien, Vicomte; commenons par payer nos amendes.--Fi donc!
une demoiselle! que dites-vous l?... Moi! je veux d'abord manger un
morceau.

Le vicomte de Florville, un peu petite-matresse, sua un aileron. Mlle
Duportail, fort mal leve, mangea comme un clerc de procureur.

Ces amendes qu'il falloit acquitter me tracassoient. Je voulus donner un
baiser au vicomte. Mademoiselle, me dit-il, c'est  moi qu'appartient
l'attaque. Il me prit par la main, me fit quitter la table, et voulut
m'embrasser. Je le repoussai vivement. Monsieur, laissez-moi; vous tes
un impertinent! Le vicomte, plus obstin qu'entreprenant, sembloit
vouloir ne drober qu'un baiser, et rioit beaucoup de la rsistance
qu'on lui opposoit. Apparemment plus accoutum  rsister qu'
poursuivre, il dployoit dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de
vigueur. Mlle Duportail, au contraire, renversant tous les usages reus,
mettoit dans la dfense peu de grce et beaucoup de force.

Le vicomte, bientt puis, se laissa tomber sur un canap. C'est un
dragon que cette fille-l! s'cria-t-il; il faudroit un Hercule pour la
subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces
et foibles! Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne
demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B..., le
vicomte de Florville vous cde tous ses droits.

Pour cette fois j'usai de la permission sans en abuser. Nous nous
remmes bientt  table. Faublas, vous trouverez peut-tre que j'ai de
singulires fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser.--Le
pourrois-je? De quoi s'agit-il?--Mon bon ami, donnez-moi votre
portrait.--Maman, vous appelez cela une fantaisie! C'est un dsir bien
naturel que je partage. Seroit-ce une indiscrtion que de vous demander
le vtre?--Non, mon ami; mais c'est celui de Mlle Duportail que je
veux.--Ah! j'entends; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me
donnerez?--Prcisment.--Ma petite maman, je m'en occuperai ds demain;
nous verrons lequel des deux sera plus tt fait.--Le vtre assurment.
Vous n'tes pas gn, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner  mon
peintre que quelques momens drobs. Vous sentez bien que ce n'est pas 
l'htel que cette miniature se fera?--O donc, maman?--Chez cette
marchande de modes,... au boudoir que vous connoissez. Les habits que
vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la
clef.--Quoi! c'est donc l que vous vous tes habille ce matin?--Sans
doute, mon ami. Sous prtexte de prendre l'air aux Champs-lyses, je
suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez
ma marchande de modes, o la mtamorphose s'est opre; une voiture de
place m'a conduite chez un loueur de chevaux, et voil comme d'une
marquise on fait un vicomte. Justine a cong pour toute la journe: elle
ne doit se retrouver qu' sept heures chez ma marchande de modes, o
j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans affectation que
j'ai rencontr aux Champs-lyses la comtesse de... Mais je crois
entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas:
nous reviendrons dner ici.

Nous remontmes  cheval. Aprs de longs circuits nous nous trouvmes,
vers le midi, au pont de Svres, que nous passmes, pour nous promener
sur la grande route qui conduit  Paris. Une fort belle voiture, attele
de quatre chevaux, et prcde d'un domestique bien mont, venoit 
nous. Le brillant quipage n'toit plus qu' dix pas de distance, quand
la marquise tourna bride et repassa le pont au grand galop. Je crus que
son cheval l'avoit emporte. Au moment o je donnois un coup d'peron
pour la suivre, je vis, du fond du carrosse, se jeter  la portire un
homme qui, m'ayant reconnu, m'appela: Mademoiselle Duportail! C'toit
le marquis de B...! Je partis ventre  terre sur les traces de la
marquise, qui couroit  travers champs. Jasmin galopoit derrire moi: il
me cria que nous tions poursuivis.

Bientt j'entendis notre ennemi, dj bien prs de nous, exciter encore
l'excellent cheval qu'il montoit. Je tournai bride brusquement, et,
piquant droit vers le zl postillon, je le saluai d'un grand coup de
fouet. Jasmin, brlant d'imiter son matre, avoit dj le bras lev. Le
pauvre domestique, tonn qu'une jeune dame et frapp aussi rudement,
retenu sans doute par le respect qu'il croyoit devoir  mon sexe autant
qu' mon rang, ou peut-tre par l'ide d'un combat trs ingal, puisque
Jasmin se tenoit prt  me seconder; le pauvre domestique, ne sachant
s'il devoit fuir ou se dfendre, me regardoit d'un air stupfait. Je
dterminai promptement ses rsolutions par cette fire harangue,
prononce cependant d'une voix fminine: Maraud, je te coupe le visage
si tu poursuis; si tu retournes sur tes pas, voil de quoi boire  ma
sant. Il prit mon cu, en louant  sa manire ma vigueur et ma
gnrosit. Je le vis s'en retourner aussi vite qu'il toit venu.

Ainsi dbarrass de mon ennemi, je promenois mes regards au loin pour
dcouvrir la marquise. Ou elle avoit beaucoup modr la course de son
cheval, ou elle s'toit arrte: car je vis qu'elle avoit peu d'avance
sur nous. En peu de temps nous la joignmes. Je lui rendis compte de la
manire dont je venois de recevoir l'envoy du marquis. Il toit temps
que je partisse, me dit-elle; je n'ai reconnu qu'un peu tard les chevaux
et le cocher.--Maman, mais pourquoi vous tes-vous loigne sans
m'avertir?--Parce qu'il toit trop tard; nous tions serrs de trop
prs. Cette amazone que le marquis connot nous auroit trahis; j'ai
voulu qu'il ft tout d'un coup sr de son fait.--Je ne comprends pas
trop la raison...--Elle est pourtant bien simple, mon ami: il
m'importoit peu que le marquis vous vt, pourvu qu'il ne me vt pas,
moi! Je sentis que ds qu'il auroit reconnu Mlle Duportail, il ne
s'occuperoit plus que d'elle. En vous laissant l, j'assurois ma
fuite.--Ah! bien vu... Mais que va dire de moi le marquis? La marquise,
s'approchant de moi, me dit bien bas, en souriant: Il dira que Mlle
Duportail est une p..... Il m'annoncera d'un ton capable qu'elle est
effectivement dans les environs de Paris; qu'il l'a rencontre avec ce
M. de Faublas; et le plaisir d'avoir devin tout cela le consolera de la
petite mortification que lui cause le bonheur de son rival... Mais,
ajouta-t-elle d'un ton plus rflchi, mon tendre poux me rend bien les
infidlits que je lui prte.--Comment donc?--Vous ne voyez pas cela! Il
est parti hier au soir pour Versailles, o il ne se rend qu'aujourd'hui.
Il a couch  Paris... Il m'attrape, poursuivit-elle en riant de toutes
ses forces, il m'attrape!... Au reste, mon cher Faublas, je ne me sens
pas le courage de lui en vouloir.--Gardez-vous bien de lui pardonner
cette offense, maman; venez vous venger  Saint-Cloud.--A Saint-Cloud!
non, non; ce seroit aussi trop hasarder, ce seroit nous livrer comme des
enfans. Dans ce moment-ci M. de B... est peut-tre encore  Svres; le
pauvre La Jeunesse...--Maman, il s'appelle La Jeunesse, ce monsieur que
j'ai trill?--Oui, mon ami; si c'est celui qui prcdoit la voiture, il
s'appelle La Jeunesse.--Mais, puisque vous l'avez vu d'assez prs pour
le reconnotre, il vous a peut-tre reconnue aussi?--Impossible, mon
ami: cet habit de cavalier, ce chapeau rabattu sur mes yeux! non; je
suis tranquille... Je prsume donc que ce pauvre La Jeunesse, dj
revenu, raconte au marquis le malheureux vnement de sa course.
Maintenant, mon pntrant mari commente, rflchit, devine. Il devine,
j'en suis sre, que vous demeurez  Svres, ou non loin de l. Je
parierois que, curieux de dcouvrir votre retraite, il charge La
Jeunesse de rder dans les environs, de chercher, d'attendre, de
s'informer, de bien examiner toutes les physionomies. Non, mon ami, ce
n'est pas  Saint-Cloud qu'il faut aller. Regagnons Paris. Je ferai le
moins long dtour pour arriver la premire chez ma marchande de modes,
o vous ne tarderez pas  me venir retrouver. C'est au boudoir que nous
dnerons; c'est l que vous me ferez compagnie jusqu'au retour de
Justine.

A un quart de lieue de la capitale, nous nous sparmes. La marquise, 
qui je voulois donner Jasmin, m'observa qu'un jeune cavalier pouvoit se
promener seul, mais qu'il ne seroit pas dcent qu'une jolie femme,
surtout dans l'quipage o j'tois, ne ft pas suivie au moins d'un
domestique. Mme de B... entra par la grille de la Confrence; Jasmin et
moi, nous allmes gagner la barrire du Roule, et de l la rue de... A
la porte de la marchande de modes, nous trouvmes un petit Auvergnat qui
tenoit un cheval par la bride, et qui remit  Jasmin un bout de papier,
sur lequel toient crits ces mots: _Jasmin reconduira mon cheval chez
M. T..., loueur de chevaux, rue..., de la part du vicomte de Florville._

Je ne sortis du boudoir qu' huit heures du soir. La marquise, toujours
fidle  ses principes conomiques, me renvoya dans un tat honnte, qui
me laissoit encore l'esprance de me prsenter devant Coralie d'une
certaine faon. Je retournai d'abord  l'htel, o je me dbarrassai de
mon accoutrement fminin. Avant dix heures j'tois chez la danseuse.

Bonsoir, mon petit chevalier: mettons-nous vite 
table.--Volontiers.--Sais-tu qu'il y a plus d'une demi-heure que je
t'attends pour te gronder?--Parce que?--Parce que tu me traites mal.
Chevalier, j'ai toujours un homme entre deux ges qui me paye pour tre
aim, et un joli garon qui m'aime sans me payer. Quelques-unes de mes
camarades joignent  cela un grand laquais  large poitrine, une manire
d'Hercule, qu'elles payent pour les aimer. Moi, qui n'ai pas de si
grands besoins, je ne veux pas de satyre, je me contente de mon joli
garon.--Eh bien! Coralie, qu'a cela de commun avec la querelle que tu
veux me faire?--Attends donc. Le monsieur qui paye, je l'ai, et j'ai de
bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garon
qui m'aime, n'est-il pas vrai?--Aprs la querelle...--Tu vas voir. Je
t'ai pris, parce que tu me plaisois, et je te quitterai quand tu ne me
plairas plus.--Enfin?--Enfin, je n'attends pas de cadeaux de toi; tu
m'en as fait un dont je ne veux pas.--Quoi! ce cabaret de
porcelaine?--Oui.--Je ne le reprendrai pourtant pas. D'ailleurs,
Coralie, tes arrangemens ne me conviennent point; je veux tre seul et
payer.--Bon! Chevalier, tu es trop jeune et tu n'es pas assez riche. Et
puis, tiens, tu ferois un mauvais march. Tu es beau, tu as de l'esprit;
eh bien, ds que tu payerois, je ne t'aimerois plus. Je ne sais pas
comment cela se fait; mais voil comme nous sommes toutes! Un billet de
caisse d'escompte est pour celui qui le donne le gage d'une
infidlit.--Je ne te donne pas d'argent, ce n'est qu'un petit
prsent...--Je n'en veux point.--Je te rpte que je ne le reprendrai
pas.--En ce cas, je le jetterai par la fentre.--Si cela t'amuse!...

Nous nous disputions beaucoup, lorsqu'une espce de femme de chambre 
Coralie entra d'un air effray et cria: C'est lui!--C'est lui? rpta
la matresse. Les deux femmes me saisirent par les bras, m'entranrent
dans la chambre  coucher, ouvrirent, dans le fond de l'alcve, une
petite porte par laquelle elles me firent passer; et je me trouvai dans
un couloir qui faisoit le tour des appartemens. Je me fchois et je
riois en mme temps. L'une me tiroit par le bras, l'autre me poussoit
par les paules: elles firent si bien qu'elles parvinrent  me mettre 
la porte. J'allai dormir tranquillement chez moi: le baron n'toit pas
rentr.

Le lendemain, je fis avertir un peintre habile, qui donna toute la
journe  Mlle Duportail. Comme il me quittoit, il m'arriva une
invitation de Coralie pour le soir mme. La scne de la veille m'avoit
paru fort dsagrable; mais qu'on se souvienne que je n'ai pas dix-sept
ans. A dix-sept ans, refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une
fille aimable?... Un adolescent prtend-il qu' ma place il auroit
rsist? qu'il se montre; et, s'il n'est pas malade, je lui dirai qu'il
ment.

L'homme le plus robuste n'est pas infatigable. Au milieu de la nuit, je
m'endormis dans les bras de la danseuse, et le bruit d'une sonnette
vigoureusement tire me rveilla en sursaut  sept heures du matin. Je
parie, s'cria Coralie, que ces deux sottes-l sont sorties en mme
temps, et qu'elles n'ont pas pris leur clef; cependant je me tue de le
leur dire tous les jours!... Chevalier, fais-moi le plaisir d'aller
ouvrir la porte.

J'y cours en chemise, et mme sans pantoufles: j'ouvre, je vois un
homme!... je vois!... Je crois me tromper, je me frotte les yeux, je
regarde encore! Je m'crie: Quoi! se peut-il?... quoi! c'est vous, mon
pre! Le baron recule de surprise en me reconnoissant; il m'adresse
avec violence cette question au moins inutile: Que faites-vous ici,
Monsieur? Qu'aurois-je rpondu? Je garde un profond silence.

Cependant, au son d'une voix qu'elle a cru reconnotre, Coralie est
accourue aussi lgrement vtue que moi; mais, trop presse pour y
regarder de bien prs, au lieu de mettre ses pantoufles, elle a fourr
ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu
de la scne, s'est pntre tout d'un coup des comiques effets d'une
rencontre aussi inattendue. Elle admire le pre, muet d'tonnement,
immobile de fureur, appuy sur la rampe de l'escalier. Elle admire le
fils, presque nu, plant comme une idole au milieu de l'antichambre. Le
moyen qu'une fille naturellement folle se contienne en pareil cas! La
danseuse me jette les bras au col; elle penche sa tte sur la mienne. On
croiroit qu'elle m'embrasse: elle ne fait que rire pourtant; mais elle
rit si fort que tous les voisins peuvent l'entendre. Le baron rougit et
plit successivement: il entre, il ferme la porte, il met les verrous.
Coralie se sauve en riant toujours; je vole sur ses pas; mon pre se
prcipite en mme temps que nous dans la chambre  coucher. Il fait un
geste menaant, il va briser les meubles. Je me jette sur sa canne dj
leve, je la saisis, je m'crie: Ah! mon pre, oubliez-vous que votre
fils est l?

Cette exclamation, peut-tre un peu hardie, produisit tout l'effet que
j'en avois attendu. Le baron, encore mu, mais beaucoup plus calme, se
jeta sur un fauteuil et m'ordonna de m'habiller. Coralie s'toit
enferme dans son cabinet de toilette, o elle rioit  son aise, et dont
elle voulut bien entr'ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et
reprendre la sienne. Je fus bientt prt; nous descendmes. Le baron
toit venu  pied et sans domestiques: nous montmes dans un fiacre; et,
quoique le trajet ft long, mon pre, triste et pensif, ne me dit pas un
mot sur la route; mais, en arrivant  l'htel, il me pria de le suivre
chez lui. Ce jour toit un de ceux marqus pour mes visites au couvent,
et, comme je voyois s'couler l'heure  laquelle Sophie m'attendoit au
parloir, j'essayai de prtexter quelques affaires pressantes. Mon pre
insista d'un ton presque suppliant. Nous montmes dans son appartement;
il ordonna qu'on nous y laisst seuls, me fit asseoir, se plaa prs de
moi, garda quelque temps le silence, et me dit enfin: Faublas, oubliez
pour un moment que je suis pre, et rpondez-moi comme  votre ami.
Avant-hier, entre dix et onze heures du soir, tiez-vous chez
Coralie?--Oui, mon pre...--C'toit donc vous qui soupiez avec elle
quand je suis arriv?--Cela est vrai.--Le bruit que vous avez fait en
sortant m'a donn quelques soupons, que j'ai dissimuls. J'ai prtext
un voyage  la campagne, afin de surprendre mon rival prfr; je
n'imaginois pas que ce ft le chevalier de Faublas.--Monsieur le baron
me feroit-il l'injure de croire que je savois qu'il y et entre nous
rivalit?--Non, mon ami, non. Je sais qu'au milieu des garemens de
votre ge vous vous tes rarement cart du respect que vous devez  un
pre qui vous aime, je sais que vous n'tes pas capable de me prparer
de sang-froid des chagrins, des humiliations. Faublas, il me reste peu
de questions  vous faire. Y a-t-il longtemps que vous connoissez
Coralie?--Depuis quatre jours.--Et vous avez pass avec elle?...--Deux
nuits, mon pre.--Deux nuits en quatre jours! Deux nuits entires! Ah!
jeune insens! Et comment avez-vous rcompens ses bonts?--Je ne lui ai
fait qu'un trs petit prsent.--Quoi! seroit-ce vous qui lui auriez
donn ces porcelaines de Svres que j'ai vues chez elle... avant-hier,
je crois?--Oui, mon pre.--Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le
malheur d'avoir une fille de thtre, il doit la payer plus
gnreusement. Restez ici, tout  l'heure je suis  vous.

Il me fit attendre assez longtemps, et revint enfin, tenant un papier 
la main. Tenez, Faublas, lisez:

  _Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les bijoux, les
  diamans que je vous ai donns, et que je vous laisse, m'acquittent
  assez envers vous._

Quand j'eus fini de lire cette courte ptre, mon pre la cacheta.
Ensuite, il me prsenta une feuille de papier blanc. J'crivis sous sa
dicte:

  _Coralie, je vous quitte; et, comme j'ai valu  vingt-cinq louis les
  deux nuits que vous m'avez donnes, je vous envoie trois billets de
  caisse de deux cents francs chacun._

Mon pre envoya les deux lettres par le mme commissionnaire. Je croyois
tout fini, je me disposois  sortir: le baron me pria d'attendre la
rponse de Coralie.

Mon fils, me dit-il, vous voyez si je profite des leons que vous me
donnez. Pourquoi, moins docile que moi, vous obstinez-vous  rejeter mes
conseils paternels? Avant-hier encore vous tes sorti avec cet habit
d'amazone que je vous ai dfendu de porter: vous voyez tous les jours la
marquise! Vous aviez Coralie en mme temps! vous en avez peut-tre
encore une autre que je ne sais pas!... Soyez donc sage; mnagez donc
votre sant. Vous ne savez pas comme il est prcieux, ce bien que vous
prodiguez! Et, d'ailleurs, depuis que nous sommes  Paris, vous ngligez
singulirement vos tudes. Il ne suffit pas de briller dans ses
exercices, il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez  faire
des armes,  la bonne heure! Il faut qu'un gentilhomme sache se battre,
et malheur  celui qui aime  verser du sang! Mais la passion de la
chasse, la fureur de la danse, la manie des chevaux, tout cela n'a qu'un
temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut
remplir agrablement quelques heures de loisir; mais tout cela ne suffit
pas. Si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer
un coup de fusil, manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre
automne sera fastidieux et long! que vous trouverez de momens d'ennui
dans la journe! que vous regretterez votre jeunesse perdue dans les
vains plaisirs!... Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence, je vous
connois des dispositions... Mnagez-vous ds  prsent, dans l'tude des
belles-lettres et de la philosophie, ces ressources toutes-puissantes et
respectes qui embellissent l'ge mr, abrgent la vieillesse, occupent
les dsoeuvremens du riche, allgent les travaux du pauvre, consolent
nos infortunes ou perptuent notre bonheur... Mon ami, commencez par
aller moins frquemment chez Mme de B...; vous trouverez  cela le
double avantage d'employer plus de temps  des travaux utiles et d'en
donner moins  des plaisirs dangereux. Vous formerez le moral et vous
n'puiserez pas le physique. Quant  votre passion du couvent, je ne
vous en parle pas; je sais que, sur ce point trs essentiel, vous tes
dj raisonnable. Mme Munich,  qui j'ai parl l'un de ces jours, m'a
dit qu'il y avoit plus de deux mois qu'elle ne vous avoit vu. Je suis
content de vous, Faublas: que vous trompiez la marquise ou quelque autre
folle, on ne sauroit les plaindre d'un malheur qu'elles cherchent. S'il
y a, par rapport  vous, quelques inconvniens, ils ne touchent pas 
l'honneur. Mais abuser la foible innocence!... je ne vous l'aurois
jamais pardonn.

Tandis que le baron me flicitoit de mon indiffrence pour Mlle de
Pontis, j'avois peine  contenir mon impatience: je gmissois de voir
s'chapper le moment du rendez-vous.

Le domestique envoy chez la danseuse revint enfin; Coralie avoit
beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remercioit le baron; et, quant au
chevalier: J'accepte ce qu'il m'envoie, avoit-elle dit; mais, en
vrit, il ne falloit rien pour a.

Je remontai chez moi, dsespr d'avoir manqu ma visite au couvent. Mon
peintre m'attendoit pour finir le portrait, beaucoup avanc la veille.
Il fallut endosser l'habit d'amazone pour reprsenter Mlle Duportail, et
ensuite redevenir M. de Faublas pour aller dner avec le baron. Quand je
sortis de table, je trouvai chez moi la vieille femme aux petits cus.
Elle me dit qu'Adlade, tonne de ne m'avoir pas vu ce matin, envoyoit
savoir de mes nouvelles et me prioit de passer tout  l'heure au
couvent. J'y courus. Adlade m'amena sa bonne amie, accompagne de Mme
Munich, qui ne parut pas fche de me revoir aprs une aussi longue
absence. J'en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues, que
j'eus l'air d'entendre; et comme,  tout hasard, il m'importoit de
gagner l'amiti de la gouvernante, dont je connoissois les gots, je lui
promis de lui envoyer une bouteille d'excellente eau-de-vie d'Hendaye
dont on m'avoit fait prsent.

Ce jour malheureux toit celui des rencontres. En sortant du parloir, je
trouvai mon pre qui alloit y entrer. C'est donc ainsi qu'on m'obit!
me dit-il tout bas; c'est donc ainsi qu'on me joue! Monsieur, je vous
dclare que, si vous ne renoncez pas  ce fol amour, vous me forcerez 
user de rigueur.

De retour chez moi, j'enveloppai soigneusement mon portrait, qui toit
fini. J'appelai Jasmin, je lui recommandai de porter, le lendemain, de
bonne heure, ce petit paquet  Justine, qui le remettroit  Mme de B...,
et cette bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye  Mme Munich, au couvent de
***. Mon trs exact domestique partit de bonne heure et revint tard. Il
avoit tant bu que je ne pus tirer de lui aucune rponse satisfaisante;
mais la manire dont il avoit fait sa double commission me valut, dans
la soire, un billet et un message.

Un billet de Mme de B..., qui, en me remerciant beaucoup de mon charmant
cadeau, me demandoit ce que je voulois qu'elle en ft.

Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut
dire.--Et moi, Monsieur, je l'ignore; mais elle s'expliquera sans doute
demain matin chez sa marchande de modes: ne manquez pas de vous y rendre
 huit heures prcises, parce qu' dix heures elle part pour
Versailles.--Madame Dutour, vous pouvez l'assurer que je n'y manquerai
pas.

Une heure aprs vint cette vieille femme  qui je ne donnois jamais un
petit cu sans tressaillir de joie. Elle m'apprit que Mlle de Pontis,
qui avoit quelque chose de trs press  me dire, me prioit de venir au
parloir le lendemain matin,  huit heures au plus tard. Ah! ma bonne
dame, j'aimerois mieux passer la nuit entire  la porte du couvent que
de faire attendre Mlle de Pontis un quart d'heure.

La vieille, ds qu'elle eut son argent, me tira sa petite rvrence et
s'en alla.

Demain,  huit heures prcises, au couvent! Demain au boudoir,  huit
heures prcises! Oh! cette fois, Madame de B..., vous aurez tort! Si
vous voulez que j'aille  vos rendez-vous, ne les donnez jamais aux
heures que Mlle de Pontis aura choisies pour les siens. Croyez-moi,
n'essayez pas de soutenir la concurrence. Un regard, un seul regard de
ma jolie cousine, m'est plus doux, plus prcieux que toutes les faveurs
de la plus belle femme,... d'une femme aussi belle que vous! et toutes
les marquises de l'univers ne valent pas ensemble un cheveu de ma
Sophie!

                   *       *       *       *       *




Ds que les portes du couvent s'ouvrirent, je demandai Adlade. Elle
vint au parloir; sa bonne amie ne tarda pas  l'y joindre. Bonjour,
Monsieur, me dit Sophie.--Monsieur! m'criai-je.--Tenez, Monsieur, dit 
son tour Adlade, en me prsentant un petit paquet.--Et vous aussi, ma
soeur! Monsieur!--Prenez donc. Hier, votre Jasmin toit gris; il a remis
ce portrait  Mme Munich.--Et la bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye,
poursuivit Sophie, il l'a porte  la marquise de B...!--Oui, mon frre,
oui; vous abusez de mon amiti, vous trompez la tendresse de Sophie:
cela n'est pas bien. Sophie, qui s'expose tous les jours pour vous! Moi,
 qui le baron a fait hier encore une scne terrible! Monsieur, cela
n'est pas bien.--Quand il nous aura fait mourir de chagrin, reprit
Sophie en sanglotant, il regrettera sa cousine et sa soeur. (Je voulus
prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, Monsieur; elles
sont douces, mais elles sont trompeuses.--Oui, Monsieur, oui, elles vous
ressemblent, s'cria Adlade: ma bonne amie a raison. (Elle passa son
mouchoir sur les yeux de Sophie, qu'elle embrassa ensuite.) Console-toi,
ma Sophie, lui dit-elle, ne pleure pas si fort: je t'aime, je t'aimerai
toujours; je ne te tromperai pas; je ne trompe personne, moi!--Adlade,
vois s'il prend seulement la peine de se justifier!--Ah! Sophie, mon
agitation, mes larmes, mon silence mme, tout ne vous annonce-t-il pas
le remords dont mon coeur est dchir? Oui, je vous l'avoue, ce
portrait, ce fatal portrait toit pour Mme de B...--Vous nous l'avouez
parce que nous le savons, me dit Adlade.--Il toit pour Mme de B...!
s'cria Sophie d'un ton douloureux.--Mais, ma jolie cousine,
n'excuserez-vous pas un moment d'erreur?--Un moment d'erreur! Depuis
qu'il me connot, il me trahit! Un moment d'erreur!... Adlade, depuis
plus de deux mois, tu le sais, il me dit presque tous les jours, tous
les jours il m'crit qu'il m'adore, qu'il n'adore que moi!... Un moment
d'erreur!--Sophie, ma jolie cousine!...--Et j'ai la foiblesse de le
croire! et j'ai le malheur de l'aimer!... et il le sait! Hlas! il le
sait... Mais, dis-moi, ma chre Adlade, ce qu'il attend de ses
trahisons. Qu'en attend-il? qu'espre-t-il?... Ingrat que vous tes! je
ne l'ai pas exig, votre amour! n'en ayez pas pour moi, si cela vous est
impossible; mais au moins ne dites point...--Ah! Mademoiselle!... Ah! ma
jolie cousine, vous ne savez pas combien vous m'tes chre! Le jour,
votre image me suit partout; la nuit, elle embellit tous mes songes.
Sophie, vous tes ma vie, mon me, mon Dieu! Je n'existe que par vous!
je n'adore que vous!--Eh bien! Adlade, tu l'entends! Comme le cruel se
plat  redoubler mes agitations, mon trouble, mes incertitudes! Ses
discours sont toujours les mmes; mais sa conduite... Il veut ma mort!
il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de Mlle de Pontis.)--Mon frre,
que faites-vous! Si quelqu'une de nos religieuses passoit! si l'on nous
voyoit!... (Sophie se leva tout effraye.)--Monsieur, si vous ne vous
asseyez pas, je m'en vais. (Je me remis  ma place en pleurant
amrement.)--Ma bonne amie, dit Adlade, ce qu'il te dit parot bien
vrai, pourtant! et il l'assure d'un ton bien naturel!--Va! tu ne le
connois pas. En sortant d'ici, il va courir chez cette marquise pour lui
en dire autant.--La marquise! Je vous jure que je ne la reverrai jamais,
jamais.--Mon frre, foi de gentilhomme?--Foi de gentilhomme, ma soeur!
foi de gentilhomme, ma Sophie!--Mon Dieu! dit-elle d'une voix foible, en
posant sa main sur son coeur, mon Dieu! Elle pencha la tte sur son
sein et s'appuya sur sa chaise; ses sanglots, qui redoubloient, lui
couprent la parole. Ma chre Adlade, elle se trouve mal!--Non, non,
dit Sophie. Adlade essuyoit les larmes dont le visage de son amie
toit couvert. Laissez-les couler, continua Sophie, laisse, ma bonne
amie; elles sont de plaisir celles-l! elles sont de joie!... Mon Dieu!
mon Dieu! quel pesant fardeau j'avois sur le coeur! comme je me sens
soulage!

Je pris sa main, sur laquelle je posai mes lvres brlantes. Ce nuage de
douleur dont ses charmes avoient paru voils se dissipa tout d'un coup.
Tant de joie brilla sur son visage embelli! Ses yeux s'animrent d'un
feu si doux! Elle laissa tomber sur moi un regard si tendre!... Avec
quelle ardeur je renouvelai le serment de lui tre  jamais fidle!
comme elle prit plaisir  me faire entrevoir dans l'avenir un hymen
fortun!

Adlade, cependant, tenoit toujours le portrait de Mlle Duportail. Mon
frre, Mme Munich m'a bien recommand de vous renvoyer cela. Vous l'avez
mise dans une belle colre, Mme Munich! Voyez donc ce fou, m'a-t-elle
dit, qui m'envoie son portrait! est-ce que je suis d'un ge...? Mais
c'est sans doute pour Mlle de Pontis; il l'aime, le baron a raison de le
dire. Ah! que M. le chevalier revienne ici! qu'il y revienne!... Tenez,
mon frre, reprenez-le, votre vilain portrait!--Vilain! mais non, dit ma
jolie cousine en l'tant des mains d'Adlade; il est joli ce portrait!
on diroit que c'est le tien.--Eh bien! ma bonne amie, garde-le.--Oui,
gardez-le, ma jolie cousine.--Ce portrait! Monsieur de Faublas! Oh! non,
il me feroit mal! il me rappelleroit toujours cette Mme de B...! Je n'en
veux pas, je n'en veux pas!... D'ailleurs, ces habits de femme... C'est
un portrait qui vous ressemble, ce n'est pas le vtre!--Ma Sophie, si
vous vouliez!...--Quoi?--Mon peintre est habile et discret: il feroit
mon portrait et le vtre.--Et le mien aussi? rpliqua-t-elle d'un air
incertain, en regardant Adlade.--Oui, ma bonne amie, lui rpondit
celle-ci, le tien et mme le mien, et peut-tre une copie de chacun:
nous ferons des changes.--Eh bien! mon jeune cousin, quand
l'amnerez-vous, votre peintre?--Mais demain, depuis huit heures jusqu'
dix. Et tous les jours pareille sance jusqu' ce que cela soit
fini.--Tous les jours! mais ma gouvernante... Il est vrai qu'elle dort,
et que jusqu' prsent elle ne s'est aperue de rien.--Oui, interrompit
Adlade, elle dort! Mais le baron! prenez-y garde, mon frre.--Le
baron, ma chre Adlade! S'il lui arrivoit de se lever un jour plus tt
que de coutume, il m'en coteroit beaucoup sans doute, mais je
remettrois la sance au lendemain.--A demain donc, mon cher
cousin.--Sans faute.

Au moment o je lui disois adieu, au moment o elle paroissoit lire avec
attendrissement sur mon visage le vif plaisir que me causoit une trs
lgre faveur qui m'toit plutt donne que permise, au moment mme une
religieuse entra brusquement. Elle commena par jeter sur toute ma
personne un regard curieux, mais rapide; puis, avec une douceur mle de
quelque fermet: Il me semble, Adlade, qu'il y a longtemps que vous
causez avec monsieur votre frre! et vous, Mademoiselle de Pontis,
comment ne vous apercevez-vous pas que je dois avoir commenc la leon
depuis plus d'un quart d'heure? Je retourne au clavecin, o je vous
attends. Les disciples vouloient bgayer une excuse: la matresse se
retira sans les couter. Mon Dieu! dit Sophie qui trembloit, ne vous
a-t-elle pas vu me baiser la main?--Je ne sais, ma cousine!...--Je ne
sais pas non plus; mais voulez-vous que je le lui demande? Je ne pus
m'empcher de sourire. Sophie parut d'abord s'en offenser; puis, ayant
un peu rflchi: Que je suis bonne! s'cria-t-elle. Allez, allez, soyez
tranquille, je ne le lui demanderai pas.--Ma jolie cousine, c'est la
matresse de musique, cette religieuse?--Oui, mon cher cousin; on
l'appelle Dorothe.--Elle est forte sur le clavecin?--Assez forte.
Cependant quelqu'un lui a dit que vous en touchez beaucoup mieux
qu'elle.--Mais elle est toute jeune?--Toute jeune, oui.--Et elle m'a
sembl fort jolie?--Et il me semble,  moi, rpondit-elle avec chagrin,
il me semble que, dans les circonstances les plus fcheuses, vous pouvez
encore faire trs promptement beaucoup de curieuses remarques,
d'intressantes dcouvertes et de questions... dsolantes.

A ces mots, elle partit en pleurant et sans vouloir m'entendre.
Adlade, tout occupe du chagrin de son amie, ne vit point ma douleur;
Adlade vola sur les pas de Sophie. Je restai moins surpris de mon
tourderie qu'afflig du prompt dpart qui la punissoit. Les peines de
ma jolie cousine m'offroient sans doute plus d'un motif de consolation;
cependant j'tois au dsespoir quand je rentrai chez moi.

                   *       *       *       *       *




Jasmin, que j'interrogeai  mon retour, m'avoua que, la veille, il
n'avoit pu rsister  la tentation de goter l'eau-de-vie d'Hendaye.
Elle lui avoit paru si bonne qu'il en avoit bu  plusieurs reprises. Il
avoit rempli avec de l'eau ordinaire la bouteille diminue d'un bon
quart, et puis il avoit t faire mes commissions. Je ne m'tonnai plus
qu'il les et faites de travers, et je lui pardonnai son infidlit en
faveur de la sincrit de l'aveu. Cependant les nouveaux chagrins de
Sophie ne devoient point me faire oublier les promesses que je lui avois
faites.

Il toit vraisemblable que la marquise, tonne de ne m'avoir pas vu,
alloit envoyer chez moi; je rappelai Jasmin pour lui dire qu'il ne
falloit laisser entrer que mon pre, M. de Rosambert et mon gouverneur.
Mais, Monsieur, si Mlle Justine vient?--Vous lui direz que je n'y suis
pas.--Monsieur, mais Mme Dutour, le vicomte de Florville?--Vous direz
que je n'y suis pas.--Ah! ah!--Restez dans mon antichambre pour ne
laisser passer personne, et envoyez chez mon peintre pour le prier de
venir ici tout  l'heure.

L'artiste vint dans l'aprs-dne: il commena mon portrait; il vint
avec moi le lendemain pour baucher celui de ma jolie cousine. Ai-je
besoin de dire que, dans cette entrevue, l'entretien commena par une
explication sur Dorothe? Sophie ne concevoit pas qu'auprs de la
personne aime un jeune homme pt regarder quelque autre femme et la
trouver jolie. Je croyois me justifier compltement par cette rponse
qu'une religieuse  mes yeux n'ayant plus de sexe, ce que j'aurois pu
dire d'une belle statue, je l'avois dit de Dorothe. Mais Adlade,
ouvertement dclare contre moi, la cruelle Adlade aussitt m'observa
que celle qui toit venue troubler nos doux entretiens auroit d me
parotre laide  faire peur. Sans doute, il me fallut plus d'une
subtilit pour affoiblir cette objection trop solide. Enfin je n'obtins
grce qu'en reprsentant, les larmes aux yeux, qu'une tourderie n'toit
pas un crime, et qu'au surplus une remarque flatteuse pour Dorothe ne
devoit en aucune manire inquiter Sophie, dont les charmes toient,
comme la passion qu'ils m'avoient inspire, suprieurs  toute espce de
comparaison. Alors ma jolie cousine console me rendit toute sa
tendresse; alors ma soeur, pour me tmoigner le retour de sa confiance,
me dit: Croyez, mon frre, que vous n'avez pas t vu baisant la main
de ma bonne amie, puisque notre matresse de clavecin, qui, dans la
journe d'hier, est venue souvent causer avec Sophie et moi, et nous a
mme deux ou trois fois parl de vous, n'a pourtant rien dit qui
indiqut le moins du monde qu'elle se ft, le matin, aperue de quelque
chose.

Ainsi tous trois, rconcilis, nous nous occupmes du portrait de
Sophie; nous nous en occupmes plusieurs jours de suite; et voyez de
quelle patience les artistes ont besoin de s'armer contre les amans!
d'abord je gourmandai le peintre, parce que la charmante miniature ne se
faisoit pas assez vite; bientt je me plaignis de ce qu'elle toit
presque acheve.

Ce fut mon portrait qui se trouva fini le premier; je ne possdai celui
de ma jolie cousine que la semaine d'aprs.

Cependant Justine et Mme Dutour se prsentoient successivement  ma
porte tous les jours, et ne remportoient jamais que cette rponse
inquitante: Il n'y est pas. Le comte, qui apprit avec tonnement ce
qu'il appeloit ma conversion subite, me soutint qu'elle ne dureroit pas.
Rosambert, j'ai dit: Foi de gentilhomme!--Oui; mais croyez-vous que
Mme de B... restera tranquille? Elle n'a fait jusqu' prsent que des
dmarches mesures, peu dcisives. Ne vous fiez pas  ce calme apparent;
il couvre quelques desseins secrets. La marquise mdite en silence les
grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le rveil du lion.

Un matin que j'allois au couvent comme  l'ordinaire, je crus
m'apercevoir que j'tois suivi. Un homme assez bien couvert se tenoit 
quelque distance, rgloit sa marche sur la mienne, et sembloit craindre
de me perdre de vue; en sortant du couvent, je le vis encore sur mes
pas.

Rosambert,  qui je fis part de mes soupons, m'envoya deux de ses gens
pour m'accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue
dans laquelle toit situ le couvent.

Un secret pressentiment sembloit m'avertir des malheurs qui menaoient
nos amours. Ce jour-l, plus qu' l'ordinaire, je pressai Sophie de
m'apprendre quelles affaires si importantes tenoient son pre loign, 
quelle poque le retour de M. de Pontis toit fix, quels moyens il me
faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, aprs
avoir hsit quelques momens, prit la main de ma soeur et la mienne. Ma
chre Adlade, toi en qui j'ai trouv une soeur tendre, une vritable
amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m'avez fait aimer l'exil o je
languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est
connu que de Mme Munich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je
ne suis pas Franoise, le nom que je porte est suppos. Mon pre, le
baron de Gorlitz, possde des biens considrables dans l'Allemagne sa
patrie, o ma famille est puissante et considre. Je ne sais pourquoi
l'on m'a prive du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientt
huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amene.
Un domestique franois, vieilli  son service, a pris dans le temps le
train d'un homme de qualit; il s'est fait appeler M. de Pontis: il a
dit qu'il toit mon pre, et m'a laisse sous la garde de Mme Munich,
dans ce couvent o, depuis, il est venu exactement tous les six mois
savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n'ai
joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon pre. Quand je demande 
Mme Munich pourquoi l'on m'a leve en France, pourquoi le baron de
Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille,
elle me rpond tranquillement que ces prcautions sont ncessaires; que
je bnirai un jour la sagesse d'un pre qui m'aime tendrement. Depuis
quelques mois elle me rpte souvent que le moment de mon retour en
Allemagne s'approche. Hlas! je ne sais plus si mon coeur le souhaite!
Qu'il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon pre! Mais,
Adlade, Faublas, qu'il me seroit cruel d'tre spare de
vous!--Spare! jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l'Allemagne,
ds demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron: s'il aime
sa fille, il ne s'opposera point  notre bonheur.

Comme il se prolongea dlicieusement l'entretien qui suivit
l'intressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adlade,
lasse de nous avoir rpt vingt fois qu'il toit plus de dix heures,
que Mme Munich nous surprendroit, Adlade fora ma jolie cousine de me
quitter. Je sentis mon coeur se serrer quand j'embrassai ma soeur, je le
sentis frmir quand je dis adieu  Sophie.

En sortant du couvent, j'aperus mon Argus de la veille en sentinelle
dans une alle voisine. Quand il me vit  quelque distance, il quitta sa
retraite, apparemment pour m'pier jusque chez moi. Je le laissai se
rapprocher quelques pas, et tout  coup je me retournai sur lui: il ne
m'attendit pas; mais, s'il couroit bien, je courois mieux. Au dtour de
la rue je le saisis par la jambe,  l'instant o l'un de mes hommes
aposts l'alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l'quilibre,
tomba par terre, poussa de grands cris, et s'effora d'intresser pour
lui la populace aussitt ameute. Dj quelques sditieux crioient
vengeance, et se prparoient  me faire un mauvais parti, quand je
m'criai: Messieurs, c'est un espion. A ce mot de proscription, mon
ennemi, abandonn de tous ses dfenseurs, vit qu'il ne lui restoit
d'autre moyen de s'pargner les coups de bton dont je le menaois que
de dclarer celui qui le payoit pour m'observer; il me nomma Mme Dutour.
Je le renvoyai en l'exhortant  ne plus revenir.

Le lendemain, de trs bonne heure, mon pre me mena,  huit lieues de
Paris, voir une maison de campagne qu'il avoit achete depuis plus d'un
mois. Nous visitmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens,
que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort
agrable, fort gaie, mais dont les fentres toient grilles. J'en fis
faire la remarque au baron. Il me rpondit froidement: Ces fentres-l
sont grilles, parce que cet appartement sera dsormais le vtre.--Le
mien, mon pre!--Oui, Monsieur: j'avois achet cette maison pour y jouir
de la belle saison, mais vous m'avez forc de faire d'un lieu de
plaisance une prison.--Une prison!--Vous m'avez tromp, Monsieur; ce
n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme,
c'est le sducteur de Sophie. Quand je m'applaudissois de votre
obissance, vous abusiez de ma scurit! vous alliez au couvent tous les
jours. Quelqu'un qui s'intresse apparemment  vos dmarches m'en a
donn l'avis secret. Lisez cet crit anonyme, lisez.

  _Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis
  huit heures jusqu' dix, monsieur son fils va voir au couvent Mlle de
  Faublas et Mlle Sophie de Pontis._

Je sais, Monsieur, continua mon pre, le peu de foi que mrite un crit
anonyme... Je ne vous ai pas condamn sur un titre aussi mprisable;
mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien
ngliger, je me suis inform: j'ai appris qu'on m'avoit crit la vrit.
Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous tes un lche suborneur:
cette captivit domestique est pour vous un chtiment trop doux; si vous
l'aimez, au contraire, je dois travailler  vous gurir de cette passion
que je n'approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre.
Trois hommes que je laisse ici seront en mme temps vos domestiques et
vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.

L'tonnement dans lequel ce discours m'avoit jet ne peut se comparer
qu' la douleur qu'il me causa. J'avois d'abord cout sans pouvoir dire
un seul mot, je fis ensuite d'inutiles efforts pour rpondre modrment:
Mon pre, oserois-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon
amour pour Sophie?--Parce que le pre de cette jeune personne l'ignore,
parce qu'il se pourroit qu'il ne voult pas vous donner sa fille, parce
que moi-mme je vous destine une autre femme.--Et quelle est donc cette
infortune que vous avez choisie, mon pre?--M. Duportail est mon intime
ami, il vous estime...--Ah! c'est Dorliska que j'pouserai? une fille
perdue, ou peut-tre morte!--Pourquoi morte? Je crois que mon ami
retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux
des pres. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils,
quand l'absence et le temps, qui usent toutes les passions folles,
auront dtruit la vtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en
Pologne...--Oui, et l, comme les chevaliers errans, j'irai de porte en
porte chercher une fille pour l'pouser!--Monsieur, vous ne remarquez
pas que vos rponses sont d'une indcence!...--Pardon, mon pre, vingt
fois pardon. L'excs de ma douleur...--Mon fils, je n'ai plus qu'un mot
 vous dire. Prparez-vous  rparer les longues infortunes d'un
gentilhomme pour qui mon amiti ne doit pas tre vaine...--Mon pre, je
tiendrai parole  Lovzinski; j'irai jusqu'au bout du monde, s'il le
faut, chercher sa Dorliska.--Et vous renoncerez  Mlle de
Pontis?--Plutt mourir mille fois!--Jeune homme!--Mon pre, je ne
partirai pour la Pologne qu'aprs avoir obtenu la main de Sophie. Je le
jure par vous, par elle, par ce qu'il y a de plus sacr.--Respectez mon
autorit, ou craignez...--Eh! qu'ai-je  craindre, Monsieur? Vous me
sparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la
vie, cruel que vous tes; tez-la-moi, vous me rendrez service.

Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me
laissa en prison.

Que de rflexions pnibles m'agitrent en cet affreux moment! Perdre la
libert, c'et t peu de chose; mais perdre Sophie!... Sophie!... Mon
absence rveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidle et parjure!
Et si son pre venoit la chercher, si elle se htoit de quitter un pays
que ma perfidie lui auroit fait dtester! Si Mlle de Gorlitz, paroissant
 la cour de Vienne dans tout l'clat de sa beaut, alloit choisir un
poux parmi tant de jeunes seigneurs bientt pris de ses charmes! Si
elle alloit me trahir en croyant se venger!... Mlle de Pontis dans les
bras d'un autre!... Oh! non, jamais. Sophie dsespre me resteroit
fidle! Mais son barbare pre ne pourroit-il pas la forcer de contracter
un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit
prisonnier, dans un village ignor, son fils mourant d'inquitude et de
douleur?

Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours
fortunes. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide crit! Que tu me
fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donns! Ah! du moins,
si ta vengeance n'avoit poursuivi que moi!

Il est vrai que j'ai sacrifi Mme de B...; et, si mes torts ne
justifient pas tout  fait sa haine, ils font au moins qu'elle ne
m'tonne pas. Mais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir: il
exige que je sacrifie mon bonheur  son amiti pour M. Duportail! Il
punit comme le crime le plus inexorable un penchant lgitime et
vertueux! il me spare de tout ce qui m'est cher! il m'enlve  Sophie!
il m'enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne
tarderai pas  le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon
supplice qu'ils ont cart tout ce qui pouvoit aider  me dbarrasser du
fardeau de mon existence; mais, s'ils parviennent  m'empcher
d'attenter  ma vie, ils ne peuvent m'obliger  m'occuper du soin de sa
conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'apportent...,
je jette les plats par la fentre, tout ira dans le jardin,  travers
ces infmes barreaux.

Je persistai dans cette rsolution violente, jusqu' ce qu'un vif
apptit, dtermin par une dite de cinq heures, m'et fait envisager
les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une
plaisanterie! A tout ge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque
situation qu'on se trouve, l'estomac influe prodigieusement sur le
cerveau. Un malheureux qui est  jeun ne raisonne pas du tout comme un
malheureux qui vient de faire un bon repas.

Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour
mon dner, et je me disois tout bas en les dvorant: Vraiment, j'allois
faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j'tois
mort? Qui lui diroit que la dernire palpitation de mon coeur fut un
soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour
revoir, pour adorer, pour pouser Sophie.

Le troisime jour de ma dtention, le baron m'envoya mes livres, mes
instrumens de mathmatiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de
rendre grces  sa clmence paternelle, qui me mnageoit dans ma
retraite quelque dissipation; mais, quand je vins  rflchir que les
soins qu'on prenoit d'adoucir ma captivit m'annonoient combien elle
seroit longue, je sentis un vif dsir de la terminer promptement. Tandis
qu'on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m'vader
une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je
demeurai convaincu, aprs avoir examin la situation de ma prison et le
rgime tabli pour sa sret, que, loin de ngliger les prcautions
ncessaires, on en prenoit de fort inutiles. J'avois encore dans ma
bourse trois morceaux de ce mtal tout-puissant qui ouvre les portes et
brise les grilles, j'offris mes soixante-douze livres  mes geliers,
que je m'efforai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon
or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon pre avoit fait,
mais il avoit trouv trois domestiques incorruptibles.

Je fus bientt honor des visites de ceux que le baron me permettoit de
recevoir. Parlerai-je d'un marchand retir, qui citoit sa conscience 
tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me rpta cent fois le nom de
ses chiens et l'ge de sa jument, avant de me dire qu'il avoit une femme
et des enfans; d'un moine  rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin
mdiocre, quoiqu'il prfrt le meilleur, de son camarade joufflu,
clbre par son adresse  dcouper une volaille, et qui servoit chacun
de manire que le meilleur morceau, oubli, je ne sais comment, dans un
coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-l, qui se
trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires,
qu'un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B...
C'toit un cur qui avoit de l'esprit! un rgent de collge qui n'toit
pdant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire
qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la
vrit!

Quelle socit pour l'ami de Rosambert, pour l'lve de Mme de B...!
quelle socit pour l'amant de Sophie! Je souffrois moins quand je
restois seul: alors, ma jolie cousine, j'tois avec vous; les yeux fixs
sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image.
Image consolatrice et rvre, de combien de larmes je t'arrosai! que de
baisers tu reus! que de fois, pose sur mon coeur, tu le sentis
tressaillir d'impatience et d'amour!

Je dois nanmoins l'avouer, les belles-lettres aussi contriburent 
charmer l'ennui de ma solitude. Mais,  ma Sophie! pour chapper
quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien
moins que les plus estimables talens ou les plus beaux gnies dont notre
moderne littrature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le
Monier et Imbert, Deshoulires et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni,
Colardeau et Lonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chnier, Crbillon
fils et de La Clos[7], Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel,
Destouches et de Bivre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvtius
et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le
Brun, Gessner et Delille[8], Voltaire et _Philoctte_ et _Mlanie_[9],
ses lves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de
Saint-Pierre.

  [7] _Les Liaisons dangereuses._

  [8] Gessner n'est pas des ntres; mais  quel pote franois aurois-je
    compar le chantre des _Jardins_?

  [9] Qui ne connot pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

Mais, lorsqu' la fin d'un jour si heureusement abrg, mon esprit et
mon coeur avoient besoin d'un gal repos; lorsqu'il falloit tout  coup
rompre le double charme, tout  coup et en mme temps oublier les
lettres et l'amour; lorsqu'il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre
littrature, qui avoit fait le mal, toit l pour le rparer. J'allois
demander  d'autres crivains le bienfaisant sommeil, et c'toit de mes
contemporains, je dois le dire  leur gloire, oui, c'toit de mes
contemporains que j'obtenois ordinairement les plus violens narcotiques.
Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la gnration prsente! Que
de Scudrys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscits! Que
d'crivains fameux pendant un jour! hlas! hlas! et que de rputations
plus longtemps usurpes!... Quoi! mme dans le sanctuaire! jusqu'au sein
de l'Acadmie! Eh! Monsieur S..., qui donc y pourra-t-on recevoir aprs
vous? Nanmoins je vous rends mille grces! vos crits si plats et si
barbares sont tout-puissans contre l'insomnie. Depuis huit jours ils
m'endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus,
quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.

Toute communication m'toit ferme au dehors; je ne recevois aucune
lettre; on ne me permettoit d'crire  personne. Le baron vint me voir:
je m'efforai de le flchir, il fut inexorable.

Aprs cette visite de mon pre, quatre jours s'coulrent encore. Au
milieu de la cinquime nuit, je fus rveill par un bruit sourd qui
partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fentre, sous laquelle je vis une
chelle plante. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir
conseil. L'un d'eux monta hardiment, une pioche  la main: Vous tes le
chevalier de Faublas?--Oui, Monsieur.--Habillez-vous promptement tandis
que je vais travailler le plus doucement que je pourrai  lever un
barreau. Si vos gardes m'entendent, s'ils viennent  vous, voici deux
pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir.
Dpchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste,  la
petite porte du jardin.--Mon ami?--Oui, Monsieur. Le comte de
Rosambert.--Quel service!...--Chut!... Habillez-vous.

Il ne fallut pas me le rpter une troisime fois. Je n'y voyois goutte;
mais je cherchois mes vtemens  ttons: jamais toilette ne fut plus tt
faite. Cependant mon librateur frappoit  petits coups redoubls; quand
le barreau fut t, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une
jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau; j'appuyai le bout de mes
pieds sur l'chelle, et, quelque mince que ft mon individu, j'eus peine
 passer par l'troite ouverture. J'en vins  bout cependant. Ds que je
me vis dehors et parvenu au milieu de l'chelle, je ne m'amusai point 
compter combien d'chelons me restoient  descendre: je sautai sur la
terre frachement remue. Nous gagnmes  toutes jambes la petite porte
du jardin, que mes librateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un
petit ravin me restoit  traverser, je le franchis d'un saut, je me
prcipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du
comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m'embrassa!
Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de
fouet du dpart; mes quatre librateurs, aussitt remonts  cheval,
suivoient ventre  terre la rapide voiture qui nous emportoit.

                   *       *       *       *       *




Je ne rpondois rien aux questions dont la marquise m'accabloit.
Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce  l'excs de votre reconnoissance
que je dois attribuer ce silence inquitant?--Madame...--Ah! je le sais
bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et
cependant je m'expose  tout pour finir votre captivit!--Ma captivit!
c'est vous qui l'avez cause!--Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que
je fais aujourd'hui suffiroit pour ma justification; mais coutez-moi,
car je ne veux pas laisser le plus petit prtexte  votre ingratitude.
J'ai pleur votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant, j'ai fait
pier ses dmarches: voil mes crimes. La femme Dutour, charge de mes
ordres, les a passs. J'ai su trop tard qu'une lettre anonyme avoit
instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientt appris que votre
absence n'toit plus feinte, qu'on vous tenoit enferm; je ne pouvois
deviner o. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le pre  son tour.
Pendant quatre jours entiers, le baron n'a pas fait un pas dont je ne
fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier.
On a examin les environs, le jardin, la maison; vos fentres grilles
ont t remarques. J'ai profit du premier voyage du marquis. Sous les
habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai
tout risqu pour vous dlivrer. Faublas, si vous me rendez responsable
des fautes commises par les gens que vous me forcez d'employer, vous
conviendrez du moins que l'heureuse hardiesse du vicomte de Florville a
bien rpar la fatale imprudence de la femme Dutour.--Madame, croyez que
je n'oublierai jamais le service...--Cruel! ces protestations froidement
polies m'annoncent que je suis absolument sacrifie. Ainsi donc ce
qu'une autre femme n'auroit os seulement imaginer, je l'aurai
entrepris, je l'aurai excut pour mettre dans les bras de ma rivale le
plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!... Eh bien! s'il
n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amiti, il faudra se
rendre justice, il faudra s'immoler... Faublas, j'en aurai le courage...
Monsieur, je renonce  vous, je vous rends  votre Sophie... Prive de
tout ce qui me fut cher, je serai peut-tre heureuse de votre bonheur;
peut-tre que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par
cette consolante ide que du moins j'ai contribu  assurer votre
flicit... Monsieur, o voulez-vous qu'on vous reconduise?

Elle attendit ma rponse  cette question, qui ne laissoit pas de
m'embarrasser. Aprs un moment de silence, elle reprit: Retourner chez
monsieur votre pre, ce seroit aller chercher une captivit nouvelle...
M. Duportail est encore en Russie... Il n'y avoit que M. de Rosambert;
mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi,
je crois qu'il vous cherche. Monsieur, o voulez-vous donc qu'on vous
reconduise?

Pntr de la gnrosit de la marquise, touch de son attachement, en
mme temps si noble et si tendre, je ne rsistois qu' peine au dsir de
la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lvres, que
cependant j'avois poses bien lgrement. Rpondez-moi donc, me
dit-elle d'une voix presque teinte... Hlas! ma tendresse inquite vous
avoit dj prpar un asile aussi sr que charmant, et vous n'y viendrez
pas! Et vous n'y viendrez pas! continua-t-elle d'un ton plus anim; je
vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois
tranquillement!... Non, Faublas, ma douleur a pu m'garer, j'ai pu le
dire; mais jamais, jamais je n'y consentirai. Moi, vous cder  une
rivale! mon ami, ne l'esprez pas. Cet effort est au-dessus d'une
mortelle, il est au-dessus de moi.

Les foibles rayons du crpuscule tremblant commenoient  laisser
distinguer les objets. Depuis prs de quinze jours je n'avois aperu que
de rondes villageoises, dont les gros charmes, brls par un soleil
ardent, fltris par un travail opinitre, toient peu faits pour me
tenter; encore n'avois-je pu les considrer qu' travers une grille et 
plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit prs
de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus
beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vnus enchante! Et puis
la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intressante! Je
voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux
se rencontrrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosit fatale gara
mes mains... O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et
j'en dois faire ici l'aveu, si ton coupable amant ne consomma pas 
l'instant son infidlit, c'est que ta rivale attentive ne lui permit
pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture troite,
incommode et cahote en tous sens, sur un pav ingal, n'ont jamais
qu'un demi-succs.

Maman, nous retournons donc  Paris?--Oui, mon ami, parce qu'on
n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des
prcautions si sres que vous chapperez  toutes les recherches. Tandis
qu'on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent
que sous le nom du comte de Rosambert, je m'occupois  chercher un
logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici
solliciter un procs considrable. Elle s'appelle du Cange, et cette
dame du Cange, mon ami, c'est vous; mais, comme il n'auroit pas t
dcent que vous vinssiez seule  Paris, la femme Dutour, impatiente de
rparer sa faute, s'essaye depuis quatre jours  jouer le personnage
important de Mme de Verbourg. C'est ainsi que se nommera, si vous le
voulez bien, la respectable mre de Mme du Cange. Dj pare d'une robe
franoise de gros de Tours broch,  colonnes rapproches,  grandes
fleurs rembrunies, Mme de Verbourg se donne des airs de qualit qui vous
feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rle, si
elle parvient  adoucir quelques expressions nergiques qui chappent
frquemment  sa brusque franchise. Elle a naturellement les manires
gauches et empeses de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitt
leur chteau provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame
votre mre. On vous trouvera aisment un cuisinier et une femme de
chambre. L'htel de *** est situ  deux cents pas au-dessus du mien:
c'est l que je vous ai lou et meubl un appartement que nos amours
embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin,
dont je me rserve la jouissance. Il a une porte sur _les
Champs-Elyses_; c'est par l que je me rendrai chez vous presque tous
les jours. Mon docteur, prvenu que je n'irai point  la campagne cette
anne, m'a dj ordonn de prendre l'air tous les matins de bonne
heure.

Les gens qui nous escortoient nous quittrent  la barrire du Trne. Le
vicomte de Florville et moi nous allmes descendre chez la marchande de
modes, o nous attendoient ma mre, Justine et mon nouveau laquais. La
Dutour commena par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et
Justine, charme de me revoir, n'acheva pas ma coiffure sans m'avoir
fait plus d'une espiglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu  tous
mes besoins. Je me mis dans le simple nglig d'une jolie voyageuse. On
chargea mes malles derrire ma chaise de poste, o Mme de Verbourg se
plaa prs de moi. Nous allmes descendre  l'htel de ***, rue du
Faubourg-Saint-Honor.

Deux heures aprs, Mme la marquise de B..., suivie de sa femme de
chambre, vint savoir si Mme du Cange toit arrive. Nous nous
embrassmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien, quand il y a
longtemps qu'elles ne se sont vues. Ma mre, qui savoit vivre, nous
laissa seuls. L'amour entra dans ma chambre  coucher au moment o Mme
de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.

Il est bientt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On
sait  l'htel que je devois souper et coucher  la campagne; mais on
m'attend  dner... A propos, vous tes galant! dites-moi donc ce que
c'est qu'une certaine bouteille...?--Maman, une tourderie de
Jasmin!...--Et le portrait de Mlle Duportail, quand me le
donnerez-vous?--Tout  l'heure; il est dans une poche de veste du
chevalier de Faublas... Tenez, ma chre maman, le voici.--Demain, je
vous apporterai celui du vicomte de Florville.--Maman, le marquis ne
vous a-t-il pas parl de Mlle Duportail?--Assurment, mon ami. Vous
vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis
que vous tes bien prs! Au reste, il est fort scandalis de la manire
dont vous avez trait son La Jeunesse. Comment! Madame, m'a-t-il dit,
un coup de fouet  tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une
jeune personne doit rosser les gens de cette faon-l? Tenez, Madame, le
jour que je m'tois fait cette meurtrissure et qu'elle m'appuyoit une
pice d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier!
vous avez cru que j'tois dlicat, que je faisois le dameret? Eh bien,
Madame, je souffrois comme un damn. Elle a un poignet d'enfer! c'est un
vrai petit dmon que cette fille-l, et on le voit bien dans sa
physionomie.

Ds que Mme de B... fut partie, Mme de Verbourg rentra. Je la priai
d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. Madame ma fille, monsieur le
comte n'est pas  Paris.--Madame ma mre, je crois qu'il doit y tre;
et, s'il n'y est pas, je veux du moins en tre sr.--Mais, Monsieur,
madame la marquise n'a pas ordonn...--Madame la marquise n'a pas
ordonn! Mais, ma chre, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez
donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour,
apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va
pas tout  l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-mme... Madame
Dutour, coutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont  vous si
le comte me vient voir aujourd'hui.--Mais s'il est  la
campagne?--Vraiment, j'en aurai bien du regret, mais les trois louis me
resteront. Ma chre, vous savez crire, prenez une plume et du papier.

Mme de Verbourg crivit sous ma dicte:

  _Mme du Cange dsireroit entretenir monsieur le comte seulement
  pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un
  mauvais dner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire
  est trs press._

J'appelai La Fleur: Mon ami, tu vas porter ce billet  M. de Rosambert.
Aux questions qu'il te fera, tu rpondras seulement que ta matresse est
jolie et demeure faubourg Saint-Honor,  l'htel de ***. Si par hasard
le comte n'toit point  Paris, tu demanderas dans laquelle de ses
terres il est all... Madame Dutour, songez aux trois louis.

Mon domestique, en revenant, m'annona que monsieur le comte le suivoit.
Quelques instans aprs, Rosambert entra chez moi d'un air leste et
galant. Belle dame... Il s'arrta tout  coup, et, poussant de longs
clats de rire: Le diable m'emporte, s'cria-t-il, si je n'accourois
triomphant! mais je ne regretterai pas ma prtendue bonne fortune,
puisque j'embrasse mon ami. Je m'adressai  Mme de Verbourg: Madame ma
mre, voulez-vous bien nous laisser?--Madame ma mre! rpta Rosambert;
ah! voyons donc madame ma mre! (Il pirouetta plusieurs fois autour
d'elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mre, vous tes
charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe
majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.

Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade? Rosambert ne put
couter le dtail de mon enlvement et mon travestissement nouveau sans
l'interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. Enfin, me dit-il
quand j'eus fini, la marquise a si bien fait que vous voil dsormais en
son pouvoir!--Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?--Nous y voil!
Eh bien! que voulez-vous lui faire  votre Sophie? Elle est toujours au
couvent.--Vous le savez?--Oui, je le sais; je sais aussi que
mademoiselle votre soeur n'est plus avec elle.--Le baron...?--L'a
retire de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congdi
l'honnte M. Person.--Rosambert, mais, si je reste ici, comment
verrai-je ma jolie cousine?--Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma
maison; mais cet asile ne seroit pas respect, Mme de B... vous y
poursuivroit.--Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu.--Chevalier,
doutez-vous de mon amiti?--Non; mais je crains de trop exiger
d'elle.--Comment! si j'tois  votre place et que vous fussiez  la
mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me
demander?--Assurment, non.--En ce cas, parlez hardiment.--Rosambert,
quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie,
quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, 
laquelle je vous avoue que je suis encore attach, je vous assure
cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma
Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent o
elle est...--J'entends. La marquise vous a vol au baron; il faut, moi,
que je vous enlve  la marquise! Je ne vois  cela aucun inconvnient.
Je n'ai pu l'empcher de s'approprier Mlle Duportail; eh bien! je lui
soufflerai Mme du Cange! cela est juste et consolant. D'ailleurs, je ne
serai pas fch de voir comment celle qui m'a expos aux rigueurs du
clibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas,
comptez sur moi.

Il toit temps de nous mettre  table. Pendant le dner, qui fut long,
le comte s'amusa beaucoup aux dpens de Mme de Verbourg. Nous tions au
dessert quand le propritaire de l'htel, M. de Villartur, financier
parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si
sa visite ne nous gneroit pas. Qu'on se figure l'ignorance et la btise
personnifies, on aura de M. de Villartur une ide encore trop
avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avoit pas tromp quand on lui avoit
dit que j'tois jolie. On conoit que ce lourd personnage m'auroit
beaucoup ennuy, si le ton prtendu galant qu'il prit avec moi ne
m'avoit laiss une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin
compagnon m'aida charitablement  persifler le pauvre homme, qui me
promit, en s'en allant, de revenir bientt me voir. Rosambert avoit
affaire; en me quittant il me dit: En attendant que j'aie trouv ce que
vous dsirez, j'espre, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter
quelque argent, dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que je serai
bien aise de retrouver dans un autre moment. Le soir mme il m'envoya
deux cents louis.

Mme Dutour me donna un compte exact des frais qu'avoit occasionns mon
enlvement, et de ceux que ncessitoit mon sjour dans l'htel que
j'occupois. Le lendemain, ds que la marquise arriva, je la priai d'en
vouloir bien recevoir le remboursement. Beaucoup de femmes, me dit ma
belle matresse, prtendent qu'entre amans une affaire d'intrt doit
s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser,
et mme je crois devoir me justifier du silence que j'ai gard sur cet
article dlicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitt les
avances que j'avois faites; ainsi, je n'osois vous en parler de peur de
vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu'en les
taisant j'offensois votre dlicatesse; mais enfin j'ai mieux aim
mriter les reproches du chevalier que de m'exposer  chagriner mon
ami... Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour
vous un trsor, si je vous suis chre autant que je vous aime.

C'toit le portrait du vicomte de Florville. J'adressai  la marquise
des remercmens nergiques; elle partagea d'abord les transports de ma
reconnoissance, dont bientt elle se crut oblige de modrer l'excs. Il
ne m'toit plus permis que de parler, quand on annona M. de Villartur.
Mme de B... fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot
hommage entre la marquise et moi, et nous dbita la fleurette  sa
manire. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties
dont l'pais financier l'assaisonnoit, nous remarqumes que ce monsieur
croyoit  l'astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit mme vu
des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu'il amneroit un de
ses amis,  moiti sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passes,
prsentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos
mains et notre visage. Pardieu! s'cria Mme de Verbourg, qui venoit
d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera...? Je marchai
si rudement sur le pied de ma chre mre qu'elle ne put achever. La
marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchant, sortit,
en nous disant qu'il amneroit ds demain l'astrologue.

Je ne vis pas Rosambert ce jour-l. La marquise vint le lendemain, de
trs bonne heure, et prsida  ma toilette, que je fis belle  cause de
l'astrologue, aux dpens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant
midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenoit le sorcier. Je
pensai tomber  la renverse quand, derrire le financier, j'aperus le
marquis de B... Il vit sa femme, et fut tonn; il reconnut Mlle
Duportail, et s'arrta stupfait. Quoi! s'cria-t-il, c'est l Mme du
Cange?--Oui, rpondit Villartur.

M. de B..., les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr'ouverte,
sembloit n'avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considrer.
Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l'a
frapp. Voyez comme il travaille dj! La marquise, qui conservoit
toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la
marquise alla  son mari, le prit par le bras, et le tira vers une
fentre assez prs de moi. Votre amie est plus presse que vous,
continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien
regarde. Votre physionomie l'a frapp, l'a frapp!... Oh! elle l'a
frapp! rptoit-il toujours, en riant d'un gros rire.

Pendant ce temps-l je prtois une oreille attentive  ce qui se disoit
derrire moi; et la marquise, si elle n'avoit pas voulu que je
l'entendisse, auroit recommand  son mari de parler plus bas. Ne
l'ai-je pas devin, Madame? disoit le marquis. Ah , elle est donc
enceinte?--Ne vous en tes-vous pas aperu? rpliqua la marquise.--Moi?
tout de suite. Elle n'est pas avance, la grossesse?... Quatre ou cinq
mois, peut-tre?--Tout au plus.--Je le vois bien. Comme je vais me
venger!--Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.--Oh! je ne casserai pas
les vitres.

M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommenoit  me parler,
m'empcha d'entendre le reste.

Savez-vous bien, me dit le marquis en venant  moi, savez-vous bien que
je vous trouve un peu change?--Ah! ah! interrompit Villartur, vous la
connoissez donc?--Oui, quand j'ai connu madame, elle toit encore
fille... Ah ! mais vous vous tes marie tout de suite?--Oui,
Monsieur.--Et vous voil dj veuve!--Hlas! oui.--Tout cela en trois ou
quatre mois, c'est bien prompt, au moins!... Il ne faut pas demander si
le dfunt toit aimable?... Mais pourquoi donc n'tes-vous pas en
deuil?--Pour des raisons qu'on vous dira, rpondit Mme de B...--Moi, je
crois que le pauvre mari est dj oubli.--Pourquoi donc cela,
Monsieur?--Parce que le chagrin ne vous a pas empche de faire des
parties de campagne.--Moi, Monsieur!--Vous direz peut-tre que non? Ne
vous ai-je pas rencontre sur le chemin de Versailles, au pont de
Svres?--Oui,... mais, Monsieur...--Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui
dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la
mortifiez?--Madame du Cange, reprit le marquis, charm de l'embarras que
j'affectois, savez-vous qu'il n'est pas prudent de monter  cheval dans
l'tat o vous tes? Prenez bien garde aux fausses couches.--Monsieur,
vous croyez donc que je suis enceinte?--J'en suis sr. Mais tenez, au
carnaval dernier, je me suis aperu... Gageons que le mariage toit dj
fait? On le tenoit secret, n'est-il pas vrai?--Mais, Monsieur...--Tout
ce que je puis vous dire, ma belle dame, c'est qu' cette poque il y
avoit dj quelque chose dans vos yeux... Je ne vous ai pas parl de mes
talens pour l'astrologie, parce que j'tudiois, je n'tois pas encore
assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste... Eh bien, au
carnaval dernier, j'ai remarqu dans votre figure quelque chose qui
annonoit un sang... Demandez  madame, je lui ai dit... D'honneur, j'ai
senti le mariage. Quant  la grossesse, je ne pouvois pas tout  fait
deviner... coutez donc, cela toit encore bien frais!... Mais
aujourd'hui, cela est diffrent! On ne peut plus s'y mprendre!... Belle
dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,...
mais ce visage est un peu fatigu; et puis, voyez-vous ici? Un soupon
d'embonpoint, une nuance d'arrondissement, cela commence  pointer.

M. de B..., encourag par les rires que la marquise ne pouvoit touffer
sous son ventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon.
Sans doute monsieur votre pre? Je tchai de rougir; et, prenant un
ton humili: Monsieur, mon pre ignore mon mariage...--J'avois donc
raison!--Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon pre ou mon
frre, je vous prie de ne pas leur dire que vous m'avez vue.--Ne
craignez rien.--Mais M. de Villartur!--Villartur, ma belle dame, il ne
sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous
votre nom de femme. D'ailleurs, il est discret, Villartur.

--Certainement, interrompit celui-ci. D'abord moi, je ne me mle jamais
de dire ce que je ne sais pas... Oh! , Monsieur le marquis, je vous
avois amen pour dire la bonne aventure  ces dames: vous en connoissez
une, cela empche-t-il...?--Non, non; vous avez raison, je vais leur
dire leur bonne fortune. (Il s'approcha de sa femme.) Allons, Madame,
commenons par vous.

La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues,
courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et,
aprs l'avoir regarde tendrement: Madame, lui dit-il d'un ton qui
annonoit combien il toit content de lui, vous avez un mari qui vous
amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez  la folie.--Fort
bien, Monsieur, rpondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas
en savoir davantage, je vois que vous tes un grand sorcier.

--A vous, belle dame! Quand il m'eut considr avec la mme attention,
il me demanda si mon mari n'avoit pas deux noms? Il n'en avoit qu'un,
Monsieur, il ne s'appeloit que du Cange.--Cela est singulier!--Pourquoi
donc, Monsieur?--C'est qu'il parotroit que le pauvre dfunt a t...--A
t quoi, Monsieur?--Ah! vous vous fcheriez. Comment vous dirai-je
cela?... Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me parot
que le fruit qui est maintenant sur l'arbre de vos amours y a t greff
par... par un nomm Faublas, puisqu'il faut vous le dire.--Monsieur,
vous m'insultez!--Oh! qu'elle est drle quand elle est en colre!
s'cria l'pais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit
agit de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit 
terre par flocons. Il parot mme, reprit le marquis, que cela est
arriv dans un boudoir lou chez une marchande de modes,
rue...--Monsieur, ce que vous me dites l est fort impertinent.

Mme de Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce
moment. Elle fut trs dconcerte en voyant le marquis de B... Aprs
avoir fait une rvrence comique, elle vint  moi; je lui dis tout bas
de quoi il s'agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit
alors  sa femme; mais j'entendis celle-ci lui rpondre: C'est une mre
suppose. Le marquis salua Mme de Verbourg, qu'il regarda beaucoup.
C'est l madame votre mre? Mais je crois,... en vrit, Madame, je
crois avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?--Cela se peut bien,
Monsieur, rpondit la Dutour qui perdoit la tte, cela se peut bien; j'y
vais quelquefois.--O cela, Madame?--_Ousque_ vous disiez,
Monsieur.--Comment, Madame? est-ce que vous m'avez entendu parler du
boudoir? c'toit une plaisanterie.--Quoi! du boudoir? Quoi que vous me
rabchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?--Rien, rien, Madame. Nous
ne nous entendons pas.--Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne
comprends plus rien  ce qu'ils disent.

Ma belle matresse rioit de tout son coeur, et moi, qui tois las de me
contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours  ma gaiet.

Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!... Madame, madame
votre fille est un peu folle; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse
couche.--Une fausse couche! rpondit Mme de Verbourg, une fausse couche!
elle! pardieu! je voudrois bien voir a!--Madame, prenez-y garde, vous
dis-je; madame votre fille monte  cheval, et cela est dangereux.--Sans
doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m'est arriv l'autre
jour.--Tomber! rpondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour
elle.--Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tomb,
moi!--Pourquoi? parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez
pas comme elle est forte, cette jeune dame-l! Mon ami Villartur,
quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas
de vous battre avec elle.--Bon! voyons donc a! s'cria le financier en
venant  moi.--Monsieur, lui dis-je, tes-vous fou? Il voulut me
prendre au corps, je le saisis par le bras droit. Quoi que c'est donc
que cet homme-l qui veut tripoter madame ma fille? dit la Dutour. Elle
empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir
fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton
travers d'une mince allumette. M. de Villartur, m par une double
secousse, fit, comme ce frle jouet[10], plusieurs tours sur lui-mme en
chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques
accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqu, se releva
et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler,
et Mme de B..., qui donnoit  dner chez elle, ne tarda pas  me
quitter.

  [10] Le grand nombre des coliers appelle cela un toton.

                   *       *       *       *       *




J'tois tonn de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la
surveille. Il arriva le soir mme, un peu avant la nuit ferme. Il me
dit en m'embrassant: Je vous flicite de votre bonheur, mon ami, tout
succde  vos voeux, tout est prt, suivez-moi.--Quoi! tout 
l'heure?--A l'instant mme. (Je sautai  son cou.)--Mon ami, que de
remercmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi...--Je
vous dirai tout cela l-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un
moment  perdre, suivez-moi.--Mon ami, je vais donc abandonner la
marquise?--Oui, pour revoir Sophie.--Pour revoir Sophie! partons,
Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie
cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chre, faites prparer le souper.
Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le
jardin.

Au lieu d'aller au jardin, nous montmes dans la voiture du comte.
Prends par les boulevards, dit-il  son cocher, ventre  terre jusqu'
la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine  la place Maubert,
doucement. Ds que les stores furent abaisss, Rosambert m'apprit que,
depuis notre dernire entrevue, il avoit dcouvert, retenu et meubl
pour moi un petit logement plac si prs du couvent de Sophie que, de
mes fentres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit
que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit dsormais
Mme Firmin.

Tout  coup la voiture, qui depuis cinq minutes brloit le pav, ne
roula plus que trs lentement. Rosambert me dit: Nous voil dj prs
de la Bastille; allons, belle enleve, cette superbe parure, qui sied si
bien  une femme de qualit, ne convient pas du tout  une bourgeoise.
Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, tons ce brillant
chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le
pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple
_baigneuse_ que voici;  cette robe galante substituons ce petit
_caraco_ blanc. Belle dame, mettez ce _jupon_ hardiment: je ne serai pas
tmraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort
bien: allons, couvrez votre sein de ce _fichu_ de mousseline; arrangez
ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample
_thrse_. Voil qui est fait, et vous tes encore gentille  croquer!
Quant  moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tt fini. Tenez. Il
ta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.

Nous descendmes  la place Maubert, nous gagnmes  pied la rue de ***.
Arrivs chez mon propritaire, nous traversmes une longue cour et un
grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bti contre un mur
mitoyen, qui me parut avoir  peu prs dix pieds de hauteur. Je
remarquai que des fentres de mon premier tage il toit fort ais de
descendre,  l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin.
Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin toit celui du
couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit
pas nglig l'agrable. Un _forte-piano_ toit prs de ma fentre; on
avoit dispos l'instrument de manire qu'en faisant de la musique je
pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert
m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous
serions privs du plaisir de nous voir tant que je resterois cach dans
cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas
d'aposter des gens qui claireroient toutes ses dmarches, et que ma
retraite seroit bientt dcouverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y
visiter. Nous convnmes que nous nous cririons par la petite poste, et
que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres  l'adresse de M.
de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.

Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient
beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu' l'impatience, en mme
temps pnible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai
 ma chre Adlade, qui, depuis prs d'un mois, spare de sa bonne
amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frre... Hlas! je
songeai au baron,  qui ma fuite devoit causer de mortelles inquitudes,
au baron qui devoit m'accuser d'indiffrence et de cruaut... Mais
l'amour, l'amour plus fort que la nature touffa mes remords naissans.
Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je,
en retournant chez un pre irrit, exposer mon amante au danger d'une
ternelle sparation?

A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle  ma fentre, et je
disposai la _jalousie_ de manire que je pusse voir sans tre vu. Je
devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m'ayant admir autrefois
sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-tre reconnu malgr mon
travestissement nouveau. Un corps de logis considrable toit devant
moi,  cinquante pas de distance. Il y avoit l tant de chambres! O
toit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le
btiment d'un bout  l'autre, et ne savoient o se fixer.

A sept heures du matin je fus oblig de quitter mon poste. Mes htes
venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinire,
qui se chargea du soin de faire le petit mnage de Mme Firmin. Quant 
ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre
de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour,  me fournir
exactement mes trois repas. M. Fremont, propritaire du petit pavillon
que j'occupois, fut tonn des arrangemens que je prenois pour tre
toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne
devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une
servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me
coteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces
reprsentations trs justes, que Mme Fremont appuyoit de son
approbation, je rpliquai que, dgote du monde, j'avois choisi un
logement isol dans un quartier solitaire, tout exprs pour y vivre
absolument retire. Mes htes me quittrent, dsols, me dirent-ils,
qu'une jeune personne aussi aimable et pris la violente rsolution de
s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma mnagre,
ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre
trs succinctement, et de me laisser tranquille.

J'allai m'asseoir derrire ma jalousie ds que je fus seul. Beaucoup de
demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'toit pas avec
elles. Je les vis courir, danser, s'amuser  ces petits jeux qu'inventa
la paisible innocence. Que ces jeunes filles toient jolies! mais,
hlas! Sophie n'toit pas avec elles. Si je parvenois  les attirer prs
de mon pavillon, peut-tre que ma jolie cousine viendroit se joindre 
ses compagnes? Une musique tendre affecte si agrablement un coeur
amoureux! Sophie viendroit sans doute... Je la verrois!... Elle
reconnotroit la voix de son amant! Je me mis  mon _forte-piano_, et je
chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:

    Jeunes beauts, je vous supplie
    De terminer vos jeux si doux:
    Venez, venez; et parmi vous
    Amenez-moi la plus jolie.
    La plus jolie et la plus belle!
    Celle-l m'a donn sa foi!
    O la verrai-je? o donc est-elle?
    Jeunes beauts, montrez-la-moi.

    Montrez-la-moi, ma voix l'appelle;
    Mes yeux la cherchent vainement:
    Je ne pourrois que foiblement
    Vous peindre ma crainte mortelle.
    La plus modeste et la plus belle,
    Celle-l m'a donn sa foi!
    O la verrai-je? o donc est-elle?
    Jeunes beauts, montrez-la-moi.

Je m'accompagnois de mon _forte-piano_. Aux premiers accords les
demoiselles toient accourues sous mes fentres. Je finissois le second
couplet, quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya.
L'une des deux toit vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse,
attentive  mes chansons. Eh! laissons ces enfans s'amuser, dit
l'autre. Je crus la reconnotre; elle toit jeune et jolie. Voyez, la
musique a cess depuis que nous sommes l! Il semble que notre aspect
seul effarouche les plaisirs. Allons-nous-en, ma soeur, laissons ces
enfans s'amuser. L'heure de la rcration est si courte! Et puis, elles
n'ont pas l'agrment d'entendre cela tous les jours. Ces morceaux ne
sont pas ceux que je touche, et d'ailleurs, je ne touche pas,  beaucoup
prs, aussi bien; laissons ces enfans s'amuser. Quand les deux dames
furent loin, je continuai:

    Le doux penchant qui nous entrane,
    Vous aussi, vous l'prouverez!
    Un jour, un jour vous sentirez,
    Vous sentirez toute ma peine.
    La plus sensible et la plus belle,
    Celle-l m'a donn sa foi!
    Jeunes beauts, volez prs d'elle,
    Et daignez lui parler de moi.

    Dites-lui que, spar d'elle,
    Je n'ai vcu que pour souffrir;
    Dites-lui que je vais mourir
    Si je ne la revois fidle.
    La plus aimable et la plus belle,
    Celle-l m'a donn sa foi!
    Jeunes beauts, volez prs d'elle
    Et daignez lui parler de moi.

Elles m'coutoient avec attention, elles m'applaudissoient avec
transport; mais, hlas! Sophie, ma Sophie n'toit pas avec elles.
Dsespr de ne la pas voir, je quittai l'instrument. Triste et rveur,
je restois debout derrire ma jalousie; enfin j'aperus,... je crus
entrevoir... une jeune personne se promener seule dans une alle
couverte, qui se prolongeoit jusque sous mes fentres. Je chantai ce
dernier couplet:

    Mais dans ce bois quelle est donc celle
    Qui se promne en soupirant?
    Quand on poursuit son jeune amant,
    Ainsi gmit la tourterelle.
    Amour me dit: C'est la plus belle
    Qui t'a toujours gard sa foi.
    Jeunes beauts, volez prs d'elle,
    Amenez-la, rendez-la-moi.

Je ne voyois la demoiselle que par derrire. Cette taille charmante,
c'est la sienne!... Cette alle couverte est celle o, si j'en crois
Adlade, ma jolie cousine venoit jadis soupirer son amour naissant et
malheureux... Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi sans doute: avance donc
un peu... Tu t'loignes!... Reviens, viens par ici!... Tourne-toi vers
ton amant, montre-moi ton visage ador!

Une cloche maudite donna  l'instant mme le signal de la retraite et
m'enleva mes esprances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.

Le lendemain,  sept heures du soir, la mme personne revint au mme
lieu. Plac derrire ma jalousie, je suivois tous ses mouvemens d'un
oeil inquiet. Sa dmarche lente et mesure annonoit sa mlancolie
profonde; elle sembloit craindre le grand jour, elle cherchoit dans
cette promenade solitaire l'endroit le plus sombre. O vous qui
m'inspirez un intrt si tendre, mon coeur me dit qu'il voit en vous ce
qu'il adore! Mais, si mes pressentimens me trompoient, s'il toit
possible que vous ne fussiez pas Sophie, ah! du moins, j'en suis sr,
vous aimez comme elle, et, comme elle, vous tes spare de celui que
vous aimez!

Je chantai le dernier couplet de ma romance: toutes les demoiselles
accoururent; celle que j'appelois ne m'entendit pas: que faire pour
attirer Sophie et pour loigner ses compagnes? Si je continue de
chanter, les jeunes filles resteront sous mes fentres, et ma jolie
cousine, trop proccupe, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut
d'un oeil impatient suivre tous les pas de la charmante rveuse; il faut
attendre.

Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersrent dans
le jardin. Cach par ma jalousie, agenouill sur mon balcon, je ne
perdois pas de vue l'intressante demoiselle, qui se promenoit toujours
 pas lents... Enfin, elle fit quelques pas de mon ct: je la vis,...
c'toit elle!... un peu ple, un peu change, mais toujours si belle!...
Elle toit encore trop loigne pour que j'osasse hasarder de lui faire
aucun signe; mais je m'enivrois du bonheur de la regarder. La cloche
fatale donna alors le signal maudit!

Dj toutes les pensionnaires sont sorties du jardin; Sophie retourne
sur ses pas et s'loigne tristement. Dsespr de voir s'chapper encore
l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'carte
ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance  ma jolie cousine son
portrait: il tombe sur son paule. Sophie reconnot la miniature, et,
dans l'excs de sa surprise, s'arrte pour regarder de tous les cts:
le moment me parot dcisif. Trop amoureux pour tre bien prudent, je
lve ma jalousie. Sophie voit  la fentre du pavillon une femme dont
les traits la frappent; elle avance quelques pas, me nomme et tombe
vanouie.

Dans ce moment critique, mon traiteur frappoit  ma porte; je lui criai
que je n'avois pas faim; et, sans considrer quelles suites terribles
pouvoit avoir mon extrme imprudence, pouss d'ailleurs d'un mouvement
involontaire, je m'lanai par ma fentre dans le jardin du couvent.
Heureusement pour moi, il n'y avoit dj plus personne, personne que ma
Sophie. Quoiqu'un peu tourdi du saut prilleux que je venois de faire,
je courus sous l'alle couverte me jeter  ses pieds. Mes baisers lui
rendirent l'usage de ses sens. Ah! mon cher Faublas, quel moment!...
Mais, hlas! qu'avez-vous fait? vous avez saut par la fentre:
n'tes-vous pas bless?--Non, ma Sophie, non.--Mais si l'on vous a vu...
Mais comment rentrerez-vous dans ce pavillon? Nous sommes perdus tous
deux... Faublas, dites-moi la vrit, n'tes-vous pas bless?--Non, ma
Sophie, non. Je trouverai quelque moyen de remonter chez moi...--Vous
voulez dj me quitter?...--Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai
souffert!--Et moi! Faublas, vous n'en avez pas d'ide.

Comme elle me parloit, nous entendmes retentir dans les airs le nom de
Pontis, que plusieurs femmes rptoient en glapissant. J'avoue que je
fus pouvant; je me jetai  plat ventre derrire une charmille. Sophie,
 qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la
venoient chercher. N'entendez-vous pas la cloche, Mademoiselle?
Faudra-t-il tous les soirs courir aprs vous? lui dit aigrement Mme
Munich, dont je reconnus la voix sche. Quelques religieuses, qui
avoient accompagn la gouvernante, grondrent aussi ma jolie cousine:
elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermrent la
grille. Je me vis absolument seul, mais fort embarrass.

Ds que Sophie ne fut plus l, je ressentis un malaise gnral, sans
doute produit par la secousse violente que je m'tois donne. Ce n'toit
pas cette douleur passagre qui m'inquitoit le plus, il s'agissoit de
rentrer chez moi. Je ne pouvois tenter l'escalade du mur que lorsque la
nuit seroit tout  fait venue, que lorsque tout le monde seroit couch
dans le couvent; et la circonstance exigeoit qu'en attendant le moment
de m'vader, je prisse au moins la prcaution de me cacher quelque part.
Un vieux marronnier, dont les branches toient basses et le feuillage
pais, m'offroit un asile plus sr que commode: comment monter sur cet
arbre, dans l'quipage o je me trouvois? Je pris le parti d'ter mes
jupons: je les roulai fortement ensemble, et, me glissant derrire les
arbres, le long du mur, jusqu' mon pavillon, je lanai le petit paquet
dans ma chambre, par la fentre reste entr'ouverte. Ensuite je revins
au marronnier, sur lequel je grimpai lestement; mais son corce
raboteuse fit de longs accrocs au lger caleon dont mes cuisses
restrent plutt embarrasses que couvertes.

Je demeurai l trois heures entires, esprant toujours que la lune,
dont quelques nuages pars affoiblissoient dj les rayons, me
retireroit tout  fait sa lumire importune; cependant, sur les onze
heures, le calme profond qui rgnoit partout m'enhardit  descendre. En
vain j'essayai de remonter chez moi, en vain je cherchai, le long du mur
nouvellement crpi, quelque endroit d'un accs facile. Lorsque, parvenu
 quelques pouces de hauteur, je voulois, avec mes mains pniblement
accroches, m'lever davantage, mes pieds restoient pendans, je ne
trouvois plus o les cramponner; il falloit bien retomber.

Je me livrai pendant prs d'une heure  ce rude exercice; enfin mon
courage m'abandonna avec mes forces. Les doigts en sang, le corps
froiss, je me couchai par terre et m'abandonnai tristement  mes
rflexions. Comment ferois-je, lorsque le jour, bientt revenu,
montreroit aux religieuses un homme enferm dans leur jardin? un homme!
car je n'avois plus de jupons, et mon trs mince caleon, dchir en
plusieurs endroits, trahiroit mon sexe: ces femmes effrayes iroient
chercher main-forte. Mme Munich me reconnotroit; je retomberois au
pouvoir d'un pre svre, jaloux de son autorit: le baron me
renfermeroit encore, il m'enlveroit pour toujours  Sophie,  Sophie
cruellement compromise, et peut-tre dshonore!... Dshonore!... Cette
horrible ide redoubloit mon dsespoir, quand j'entendis un petit cri
aigu et prolong, tel  peu prs que le produit une grille qu'on
s'efforce d'ouvrir doucement.

Je me prcipitai vers mon marronnier protecteur; je n'atteignis sa cime
qu'aux dpens de mon pauvre caleon, qui pendoit par lambeaux. Aprs
quelques minutes de calme, un lger bruit frappa mon oreille: une femme,
dont le clair de la lune me laissoit distinguer le costume remarquable,
s'avanoit avec prcaution sous l'alle couverte, en regardant de tous
les cts. A l'instant mme je vis un homme parotre sur le chaperon du
mur, le long duquel il descendit avec une agilit qui me surprit. Il se
glissa derrire les arbres, et vint sous l'alle couverte joindre celle
qui l'attendoit. Tous deux s'assirent au pied du marronnier, sur lequel
je demeurois immobile et attentif. Je les entendis s'applaudir
mutuellement du succs de leur tmrit, se faire les plus tendres
protestations, confondre leurs soupirs, et accompagner de ces douces
pithtes consacres par l'amour leurs noms, qu'ils rptrent plusieurs
fois. Je reconnus dans l'amant l'unique rejeton d'une maison illustre. A
son vritable nom, que je dois taire, on me permettra de substituer
celui de Derneval. L'amante, ce n'toit pas une pensionnaire, ce n'toit
pas une dame en chambre; l'amante, je l'appellerai...: c'toit
Dorothe... Amour! quelles nobles familles tu runissois dans ces deux
personnes! mais quel temps! quel lieu tu avois choisis! Il est donc vrai
que tu pntres quelquefois dans ces maisons de paix o l'on t'a jur
une haine ternelle! il est donc vrai que tu as des autels partout! Je
vis le couple heureux que tu brlois de tes flammes te faire,  l'ombre
d'un arbre qu'il croyoit discret, le plus doux, le moins chaste des
sacrifices.

Puisque Derneval toit entr volontairement dans le jardin, et qu'il ne
tmoignoit aucune inquitude sur les moyens d'en sortir, il avoit une
retraite assure, et je le forcerois bien  me laisser sortir avec lui.
Cette rflexion toute simple se prsenta tout  coup  mon esprit, je
n'en attendis pas une autre. Je saisis l'extrmit de la branche qui me
parut la plus longue et la plus flexible; je m'lanai: la branche se
courba, et, quoiqu'elle m'et port  peu de distance de la terre, je
tombai lourdement. Au bruit de ma chute,  l'apparition subite d'une
figure aussi trange que la mienne, Dorothe frmit; Derneval se releva
brusquement, me saisit par le bras, et soudain m'appuya sur la poitrine
le bout d'un pistolet. Oh! ne la tuez pas! s'cria Dorothe d'une voix
trs altre. Je regardai mon ennemi tranquillement, et je lui dis d'un
ton calme: Je ne crains rien, Monsieur, je sais bien que Derneval ne
m'assassinera pas; mais soyez tranquille aussi, je ne trahirai pas vos
amours fortuns. Tandis que je lui parlois, Derneval me regardoit de
prs. D'abord il fut tromp par ma coiffure fminine, par le petit
_caraco_ blanc; mais le caleon dchir attira aussi son attention, et
une toile trs fine, modelant certaine forme dlatrice, lui donna de
terribles soupons. Est-ce une femme? s'cria-t-il. D'un coup de main
rapide il claircit ses doutes, et, ds qu'il fut sr de mon sexe:
Crature amphibie, vous me direz qui vous tes!--Derneval, je suis
amant comme vous.--Amant de qui?--De la fille la plus belle et la plus
vertueuse que ce couvent renferme.--Monsieur, comment s'appelle-t-elle?
comment vous nommez-vous? Je les regardai tous deux. Je sais vos noms;
mais je ne vous les ai pas demands. Derneval, qu'il vous suffise
d'apprendre que je suis gentilhomme.--Vous tes gentilhomme! Monsieur,
je ne vous demande qu'un moment!

Il remit son pistolet dans sa poche, et, tandis qu'il rparoit certaine
partie de son habillement fort en dsordre, Dorothe, qui s'toit, avant
tout, occupe du soin de se rajuster, me fixoit avec une attention que
je pris pour de la hardiesse. Son amant revint  moi. Monsieur, quelle
que soit votre matresse, vous l'aimez apparemment autant que j'adore la
mienne, il faut que la mort de l'un de nous deux assure  l'autre un
ternel secret.--Derneval, sortons ensemble, je suis prt  vous
satisfaire.--Et vous croyez que je le souffrirai! interrompit Dorothe
en se prcipitant dans les bras de son amant. Mon cher Derneval! et
vous, Monsieur de Faublas!...--De Faublas! qui vous a dit?...--Je vous
reconnois; vous tes le chevalier de Faublas, vous tes le vivant
portrait d'Adlade, je vous ai vu quelquefois au parloir; vous y
demandiez votre soeur; votre soeur n'y alloit jamais sans cette jolie
Mlle de Pontis... Un jour, un jour je vous ai surpris lui baisant la
main... Ah! c'est Mlle de Pontis que vous aimez! c'toit vous qui
chantiez hier cette romance dont j'ai retenu le refrain:

    La plus modeste et la plus belle,
    Celle-l m'a donn sa foi!

Souvenez-vous qu'hier l'une de nos dames a pass avec moi prs de votre
pavillon; vous avez d l'entendre gronder nos jeunes filles qui vous
coutoient, vous avez d m'entendre les excuser... Chevalier, c'toit
vous qui chantiez cette romance; c'toit pour Mlle de Pontis que vous la
chantiez... Derneval, Faublas, poursuivit-elle en unissant nos mains
dans les siennes, la conformit de vos aventures doit vous inspirer une
gale confiance. Chacun de vous doit trouver dans l'autre un compagnon
discret, un ami fidle, et vous iriez vous gorger! et Sophie ou
Dorothe seroit bientt rduite  pleurer son amant!... Monsieur de
Faublas, jurez-moi une inviolable discrtion.--Je jure par Sophie!--Et
moi, par Dorothe! s'cria Derneval. Nous nous prcipitmes dans les
bras l'un de l'autre, et cet embrassement rciproque fut le gage de la
fraternit que nous nous prommes.

Les deux amans coutrent patiemment le rcit des vnemens qui
m'avoient amen dans le lieu o je les avois surpris. Derneval me dit
ensuite: La lune se cache de plus en plus; nous sortirons d'ici quand
l'orage qui se prpare clatera, permettez que Dorothe et moi nous vous
laissions seul un moment.

Le moment fut long. Lass d'attendre, je m'endormis sous l'arbre au pied
duquel je m'tois jet. Quand je me rveillai, de rapides clairs
sillonnoient une paisse nue, au sein de laquelle le tonnerre rouloit
avec un pouvantable fracas; le ciel vomissoit des torrens d'eau. Je me
levai trs surpris de ne pas voir parotre Derneval. Je m'avanai avec
inquitude sous l'alle couverte, du ct qu'ils avoient pris pour
s'loigner. Que les amans sont distraits et proccups! Tandis que les
lmens paroissoient prts  se confondre, Derneval et Dorothe
s'amusoient  des bagatelles!

Le ciel est en feu, me dit Derneval, on nous dcouvriroit peut-tre 
la lueur des clairs, il faut attendre encore.--Derneval, vous en parlez
 votre aise! je suis presque nu!--Mon cher compagnon, croyez-vous que
cette pluie ne me mouille pas aussi?--Ah! Dorothe est avec vous!

Je m'loignai triste et pensif. Une demi-heure aprs il fallut retourner
 Derneval, pour l'avertir qu'il ne tonnoit plus et qu'une obscurit
profonde favorisoit notre retraite. Il fit enfin ses adieux  Dorothe.

Amans heureux! leur dis-je alors, ayez piti d'un couple amant! Ah!
Dorothe! ah! vous qui savez comme il est doux de voir ce qu'on aime!
vous n'ignorez pas sans doute combien il est affreux d'en tre spar!
Ah! montrez-moi ma Sophie, vous le pouvez... Derneval me prit par la
main, il me dit: Dorothe vous estime, elle aime Mlle de Pontis, nous
sommes frres, vous verrez votre Sophie, vous la verrez.--La nuit
prochaine, mon cher compagnon?...--Non, notre imprudence, heureuse cette
nuit, pourroit ne pas l'tre toujours. Je tremble d'exposer Dorothe,
vous ne voudriez pas compromettre Sophie? Chevalier, nous ne nous voyons
ici que deux fois par semaine  peu prs, et la nuit du rendez-vous est
toujours une nuit pluvieuse ou sombre. Un signal dont nous sommes
convenus ne me trompe jamais; et, quant  vous, il ne sera pas difficile
de vous avertir, puisque vous logez dans ce pavillon. Soyez tranquille;
dans trois jours au plus tard vous verrez Mlle de Pontis: partons.

Il me conduisit vers la partie du mur o son chelle de corde toit
attache. Nous vmes que de l je gagnerois bien mon pavillon, mais que
je ne pourrois atteindre  ma fentre, sous laquelle nous retournmes.
Derneval toit d'une grande taille, il me fit monter sur ses paules,
et, soutenant ensuite mes pieds avec ses mains, il me poussa
vigoureusement au moment o je saisissois les cordes de ma jalousie. Ds
qu'il me vit chez moi, il retourna  son chelle, au moyen de laquelle
il escalada le mur en un instant.

J'tois fatigu, j'avois faim, je m'endormis profondment en attendant
mon djeuner, qui m'arriva sur les dix heures du matin. On me remit en
mme temps une lettre venue pour moi par la petite poste: elle toit de
Rosambert. Il m'apprenoit que, le soir mme de mon enlvement, madame ma
chre mre avoit os venir lui demander ce que Mme du Cange toit
devenue. Pour consoler cette mre dsole, et pour la dterminer en mme
temps  croire qu'il n'avoit jamais connu sa fille, il avoit employ
l'un de ces argumens victorieux qui ne manquoient jamais leur effet sur
la Dutour. Au reste, il me recommandoit de ne pas sortir de chez moi, et
d'y garder l'incognito le plus absolu. Mme de B... me faisoit chercher
partout; des gens aposts rdoient toute la journe autour du couvent;
mon pre ne pouvoit faire un pas sans tre observ, et l'htel du comte
toit investi mme pendant la nuit.

Infortune marquise! m'criai-je, comme je vous ai dlaisse! de quelle
ingratitude j'ai pay vos soins gnreux et tendres! Pourrois-je vous
faire un crime des mouvemens que vous vous donnez pour dcouvrir ma
retraite? Si vous ne me cherchiez pas, vous m'aimeriez moins!

Je tirai de ma poche le portrait du vicomte de Florville, et je le
baisai. Je n'entreprendrai pas de justifier ces rflexions, peut-tre
dplaces, quoique justes, et ce mouvement, sans doute condamnable,
quoique involontaire; tout ce que je puis dire au lecteur, pour
l'engager  me continuer son indulgence, c'est qu'un moment aprs je ne
songeai plus qu' ma Sophie.

Je la vis parotre  sept heures du soir; elle toit accompagne d'une
femme dont l'habit m'effraya d'abord, mais que je reconnus bientt pour
Dorothe. Toutes deux passrent sous ma fentre. Dorothe pouvoit-elle
tre belle auprs de Sophie, auprs de Sophie qui brilloit entre toutes
ses compagnes comme une rose au milieu des autres fleurs? Je ne pus me
modrer en la voyant si prs de moi. Elles entendirent toutes deux le
cri de ma jalousie que j'allois lever: leur prompte retraite prvint mon
imprudence et m'en fit repentir. Elles eurent du moins l'attention de
s'asseoir sous l'alle couverte,  peu de distance et vis--vis de mon
pavillon. Sans doute elles s'entretenoient de moi, car ma jolie cousine
parloit avec feu et regardoit toujours ma fentre. Bientt, aux gestes
de Dorothe, je compris qu'elle montroit  ma Sophie le ct du mur par
lequel Derneval s'introduisoit dans le jardin. Mon coeur toit pntr
de la plus douce joie.

Le lendemain, mme promenade, mme imprudence, mme chtiment, mme
plaisir.

Cependant le ciel toit calme et serein. Plus impatient qu'un laboureur
dont une scheresse de deux mois brle les terres inutilement
ensemences, j'invoquois les vents du Midi, j'allois sans cesse de la
girouette au baromtre. Le troisime jour enfin, de gros nuages
obscurcirent les rayons du soleil couchant. La nuit sera pluvieuse, dit
Dorothe en passant sous ma fentre.--Et moi, je crois qu'elle sera
belle, rpondit ma jolie cousine.--Ah! oui, bien belle! m'criai-je
assez haut. Les deux amies, qui redoutoient toujours ma vivacit,
s'loignrent promptement.

A minuit prcis, Derneval fut au pied de mon pavillon; il me jeta une
chelle de corde, que je fixai sur ma fentre, et bientt j'embrassai
mon frre. Nous avanmes sous l'alle couverte: ma jolie cousine et sa
tendre amie nous y attendoient. La voil, me dit Dorothe; je vous la
livre avec confiance, Monsieur de Faublas; elle ne vous aimeroit pas
tant si vous n'tiez pas digne d'elle. Ah! croyez-moi, respectez sa
timide jeunesse; prolongez cette poque dlicieuse de l'amour vertueux
et pur. Que votre union soit innocente, puisqu'elle peut l'tre encore!
qu'un jour un heureux hymne... Hlas! cet espoir vous est permis,
belle Sophie: cette odieuse enceinte ne vous renferme pas pour
toujours... D'affreux sermens... Ses sanglots lui couprent la parole.
Derneval, impatient de la consoler, l'entrana; je restai avec ma
Sophie.

Qu'il me soit permis de rpter ici ce qu'on a dit mille fois: le
vritable amour est timide et respectueux. Passer des heures entires
avec une matresse adore, tenir sur ses genoux la plus jolie des
filles, respirer son haleine, sentir palpiter son coeur et se contenter
de presser doucement sa main, ne prendre qu'en tremblant un baiser sur
ses lvres, ne pas oser solliciter des faveurs plus prcieuses, qui
semblent rserves pour l'amant aim: voil ce que le jeune Faublas
n'auroit jamais cru possible! voil l'tonnante vrit dont sa jolie
cousine le convainquit dans ce premier rendez-vous! J'approchois de
Sophie, son me purifioit la mienne.

    C'est avec cette ardeur et ces voeux purs
    Que, sans doute, les dieux veulent tre adors!

VOLTAIRE, _Smiramis_.

Et Derneval,  qui la tendresse de Dorothe ne laissoit plus rien 
dsirer, Derneval toit peut-tre moins heureux que moi. Ce fut lui,
cette fois, qui vint m'avertir qu'il toit temps de nous retirer, que
l'aurore ne tarderoit pas  parotre. L'aurore! il n'y a pas une heure
que nous sommes ici!--Allons, Chevalier, interrompit Dorothe, prenez
courage; nous nous reverrons dans trois jours.--Ah! Sophie, je tremble
toujours que Mme Munich...--Mon cher cousin, quand, aprs souper, ma
gouvernante a bu quelques verres de ratafia, elle ne songe plus qu'
dormir: c'est moi qui reste charge du soin de fermer la porte de notre
petit appartement...--Allons, le temps se passe, interrompit encore
Dorothe, il ne faut pas que le crpuscule nous surprenne ici. Derneval!
dans trois jours, peut-tre un peu plus tt,... hlas! peut-tre un peu
plus tard!--Adieu, ma Sophie; dans trois jours: un peu plus tt, si cela
se peut; mais, je vous en prie, jamais plus tard. Adieu, ma Sophie.

Pour cette fois, le Ciel s'intressoit aux voeux d'un amant. Un temps
couvert me fit croire, le second jour, que le rendez-vous seroit avanc.
Ma jolie cousine, passant sous ma fentre  l'heure ordinaire, confirma
mon espoir. La nuit sera pluvieuse! dit-elle.--O ma Sophie!... Elle
n'attendit pas la fin de ma rponse.

Une heure aprs, mon traiteur frappa  ma porte. Je soupois, quand un
inconnu me remit une lettre, en me disant qu'il toit charg d'apporter
rponse. Voici ce que Rosambert m'crivoit:

  _Je crains de tomber malade, mon ami, je suis ce soir d'une
  tristesse!... Il y a plus de deux heures que je n'ai ri. Aussi ai-je
  l'me pntre de ce que j'ai vu. Imaginez qu'en attendant l'heure de
  la comdie j'ai t ce soir faire un tour de promenade au Luxembourg.
  Une femme qui n'avoit pas mauvais tour se promenoit seule dans une
  alle carte; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la jolie
  rveuse. J'ai pass derrire deux hommes assis sur un banc isol. L'un
  d'eux avoit un mouchoir  la main: Ah! s'crioit-il douloureusement,
  je croyois qu'il m'aimoit; le cruel! il me livre volontairement aux
  plus mortelles inquitudes! Mon cher chevalier, la voix de cet homme
  m'a frapp. J'ai laiss pour un moment la petite que j'allois
  atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fix les deux amis, trop
  proccups pour m'apercevoir. Faublas, celui que j'avois entendu se
  plaindre pleuroit amrement: c'toit votre pre!... L'autre, je crois
  l'avoir rencontr quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail,
  c'est un homme qui lui ressemble beaucoup... Mon ami, le baron
  pleuroit! cela m'a tant affect que je n'ai plus song  la qute du
  galant gibier que je courois d'abord. Je suis rentr chez moi pour
  vous crire. Faublas, j'ai naturellement beaucoup d'amiti pour les
  jolies femmes, je sacrifierai dans l'occasion mille petits scrupules
  au dsir d'avoir celle qui m'aura plu; mais il y a des devoirs!... Je
  conviens que Sophie mrite bien qu'on fasse quelques fautes pour elle;
  mais enfin votre pre pleuroit! Chevalier, rflchissez-y._

Je me recueillis un moment, et puis, appelant l'inconnu: Monsieur, vous
direz  celui qui vous envoie que je lui ferai rponse demain.

Je n'attendis pas que minuit ft sonn pour descendre au jardin; mais
mon impatience ne pouvoit avancer l'horloge du couvent. Les deux
charmantes recluses ne vinrent qu' l'heure marque. Aussitt que
Derneval se fit entendre, Dorothe courut au-devant de lui. Je fus
tonn de les voir revenir tous deux une demi-heure aprs. Chevalier,
me dit Dorothe, vous avez le secret de ma vie, mais je vous dois une
histoire dtaille de mes amours, longtemps infortuns. Elle en
commena le touchant rcit, qu'elle ne put finir sans verser un torrent
de larmes[11]. Console-toi, ma chre Dorothe, console-toi, s'cria
Derneval; tu n'as pas longtemps encore  gmir dans ta prison: bientt
je t'arracherai  l'esclavage, bientt tes indignes parens frmiront de
ton bonheur, qu'ils ne pourront empcher. Et vous, Chevalier,
poursuivit-il avec chaleur, vous que nos malheurs ont touch, vous
m'aiderez  les finir. Je rends grces au hasard qui m'a donn un ami,
un frre d'armes, un compagnon tel que vous. Anims des mmes motifs,
exposs  peu prs aux mmes dangers, dans notre intime union nous
trouverons notre sret commune. Les ennemis de Dorothe sont les
vtres: je jure une haine ternelle  ceux de Sophie; et malheur  qui
troublera dsormais nos amours mutuellement protgs!--Derneval, j'y
consens volontiers. J'embrassai Dorothe; Derneval embrassa ma Sophie.

  [11] Au moment o j'cris, je ne puis rvler les tragiques aventures
    de ces amans. Un jour le lecteur les saura, et c'est alors que je
    l'instruirai des raisons qui me forcent  les lui taire aujourd'hui.

Il n'toit pas quatre heures du matin quand je rentrai dans mon
pavillon; cependant j'allai frapper au corps de logis qu'habitoit mon
propritaire. Je le rveillai pour demander un _passe-partout_, et pour
lui dire qu'une affaire importante m'obligeoit de retourner  la
campagne, que peut-tre mon absence seroit longue, mais que je me
rservois toujours son pavillon, pour avoir, dans tous les cas, un
_pied--terre_  Paris.

Avant cinq heures je fus  la porte de Rosambert. Les domestiques ne
vouloient point rveiller leur matre, qui venoit de se coucher. Je fis
tant de bruit que le plus hardi alla dire au comte qu'une femme
demandoit  lui parler. A cette heure-ci? qu'elle aille au diable!...
coute, coute: est-elle jolie?--Oui, Monsieur.--C'est autre chose! il
n'est pas trop tt! qu'elle entre... Eh! c'est Mme Firmin! ce tour-ci
vaut l'autre! (Il se jeta  mon col.) Il me parot que ma
lettre...--Rosambert, faites-moi donner des habits d'homme, et je vais
de ce pas chez M. Duportail.--Je crois que vous le trouverez, mon ami.
Il est srement revenu, c'est srement lui que j'ai vu hier au
Luxembourg. En vrit, le baron m'a singulirement touch. Savez-vous
qu'il est venu ici dix fois, le baron? il ne m'a jamais trouv, j'avois
donn des ordres si prcis!--Rosambert, faites-moi donner des habits.

On me choisit parmi les siens ceux qui se trouvrent les plus courts. Je
volai chez M. Duportail qui fut aussi charm que surpris de me voir.
Lovzinski, lui dis-je, je viens vous livrer le fils de votre ami; je me
remets en vos mains sans condition. Daignez seulement tre mdiateur
entre mon pre et moi: voulez-vous bien me conduire chez le baron?--A
l'instant mme, mon ami. Quel plaisir nous allons lui faire! Mon cher
baron, quel doux moment tu vas passer!

En chemin, Lovzinski m'apprit que, sur un faux avis, il avoit t faire
 Saint-Ptersbourg un voyage inutile. Sensible  son malheur, je ne pus
m'empcher pourtant de faire tout bas cette rflexion: Tant que
Dorliska sera perdue, on ne pourra me la faire pouser.

Nous arrivmes  l'htel: M. Duportail me pria d'attendre dans le salon
et de le laisser entrer seul dans la chambre  coucher du baron. Il me
dit que c'toit une prcaution qu'il devoit prendre, moins pour engager
mon pre  me pardonner que pour le prparer par degrs  la joie de mon
retour.

Je fus bientt environn des gens de la maison, ravis de revoir leur
jeune matre; Jasmin, surtout, ne pouvoit contenir sa joie.

Il n'y avoit pas deux minutes que M. Duportail parloit au baron, quand
j'entendis celui-ci s'crier: Il est l, mon ami; allons, je suis sr
qu'il est l. Mais qu'il entre, qu'il entre donc. Je m'avanois vers la
porte, elle s'ouvrit avec violence: mon pre, presque nu, se prcipita
dans le salon; les domestiques s'loignrent par respect. Le baron me
prit dans ses bras et me couvrit de baisers. Je n'avois pas la force de
dire un seul mot. Tout  coup mon pre, comme s'il se ft repenti de
m'avoir montr toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrsolu. Je me
jetai  ses pieds, et, lui montrant une bourse encore pleine d'or: Mon
pre, vous voyez que ce n'est pas la ncessit qui me ramne  vous. Il
se rejeta dans mes bras, me pressa contre son sein, m'embrassa vingt
fois, et mouilla mon visage de ses larmes. Je n'avois plus que cette
crainte, disoit-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai
que tu m'aimes? J'avois peine  croire que cela ne ft pas! Faublas, mon
cher fils, tu ne sais pas comme ce moment me ddommage des maux que j'ai
soufferts! Cependant, mon ami, tu seras pre un jour; ah! puissent tes
enfans t'pargner ces chagrins que tu m'as donns!

Mon pre vit bien que mon coeur toit plein, que mes sanglots
touffoient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondoient sur mon
visage avec les siennes. Console-toi, mon cher enfant, me dit-il, je ne
t'en veux pas; sois bien persuad que je ne t'en veux pas. Tu m'as
quitt, il est vrai; mais la circonstance t'excusoit. Tu m'as laiss
plusieurs jours dans l'inquitude, mais enfin tu es revenu
volontairement. Va, j'tois plus inquiet que dfiant; je n'ai jamais
dout de la bont de ton coeur... Tiens, je t'aime peut-tre plus encore
que je ne t'aimois. Eh! qui ne fait pas de fautes  ton ge? Quel jeune
homme a jamais rpar les siennes mieux que toi? Quel pre plus heureux
que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur fils?... Allons, mon ami,
le pass est oubli, reprends ton appartement, rentre dans tous tes
droits.

M. Duportail s'toit jet dans un fauteuil, et nous regardoit tous deux
avec un plaisir ml de douleur: nous l'entendmes murmurer le nom de sa
fille. Le baron, emport par sa joie, se leva brusquement, alla  son
ami, prit sa main, et lui dit: Elle se retrouvera, ta fille, elle se
retrouvera, et mon fils... Il n'acheva pas, et s'adressant  moi:
Faublas, vous renoncerez  Sophie?--A Sophie, mon pre?--Oh! oui, je
l'exige, sur ce point-l je serai toujours inflexible: il faut me
promettre de ne plus aller au couvent.--Ne pas aller au couvent!--Mon
fils, je vous rpte qu'il faut me le promettre.--Eh bien, mon pre,
puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au
parloir.--Voil ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer.--Mais
Adlade?--Oui, elle est dans l'inquitude. (Il crivit un moment.)
Tiens, voil le nom du couvent dans lequel elle est maintenant; cours-y,
cours-y vite: tu n'as pas d'ide du plaisir que tu lui feras.

Je remontai chez moi pour y changer d'habits, et j'allai voir ma soeur,
qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignoroit le bonheur.

Je me rendis ensuite chez Derneval,  qui j'appris le changement de ma
demeure, et les raisons qui l'avoient dtermin. Il loua beaucoup la
sage prcaution que j'avois prise de nous mnager, en tout vnement, un
asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journe
Dorothe seroit instruite de ces vnemens, qu'elle ne manqueroit pas
d'apprendre  Sophie. Nous arrtmes que la nuit du surlendemain nous
irions au couvent, s'il faisoit beau. On sait que les nuits pluvieuses
ou sombres toient pour nous les belles nuits; on sait que, sur ce
point, les amans et les voyageurs n'ont jamais t d'accord.

                   *       *       *       *       *




[Illustration: FAUBLAS CHEZ JUSTINE]

Le mme soir Justine vint chez moi. Bonsoir, ma petite Justine; il y a
bien longtemps que nous ne nous sommes rencontrs seuls!--Oh! Monsieur,
y et-il cinquante ans, je vous prie d'abord d'couter ce que j'ai 
vous dire. Madame la marquise...--Tu es toujours bien jolie, mon
enfant!--Monsieur, ma matresse m'envoie...--Elle sait dj que je suis
ici, ta matresse?--Oui; ce matin vous tes rentr par la grande porte,
on est venu le lui dire aussitt... Mais finissez, Monsieur;
souvenez-vous de nos conventions.--De quelles conventions
parles-tu?--Vous oubliez tout. Il y a quelque temps, il a t dcid
entre nous que, lorsque je viendrois ici de la part de ma matresse, je
commencerois toujours par ma commission.--Eh bien, dpche-toi donc de
parler, ma petite Justine.--Monsieur, ma matresse a t bien surprise,
bien afflige de votre fuite... Mais finissez donc.--Eh! finis toi-mme:
tu fais des prfaces comme un auteur siffl. Ta matresse a t bien
surprise!... crois-tu que je n'aie pas devin cela?--Un instant,
Monsieur.--Tiens, les exordes m'ennuient toujours, mais dans ce
moment-ci surtout... Au fait, ma petite Justine, au fait.--Ma matresse
m'a charge de vous annoncer que vos amours secrets...--Mes amours
secrets!... que veut-elle dire?--Mais vos amours avec elle ne sont pas
publics, j'espre?--Tu as raison; oui, oui.--Elle dit que vos amours
sont menacs d'un grand malheur; elle prvoit un vnement fcheux qui
pourroit dcouvrir au marquis le secret de votre dguisement.--Le secret
de mon dguisement! Mais ma belle matresse seroit perdue!--Aussi elle
se dsole, elle pleure, elle gmit. Au moins, s'crie-t-elle
quelquefois, si je pouvois le voir!--Eh bien, o est-elle? o faut-il
aller?--L! voyez: tout  l'heure je ne pouvois finir assez tt;
maintenant le voil qui veut me quitter!--Ah! Justine, excuse; mais tu
me dis que ta matresse se dsole! quel est donc cet vnement qu'elle
craint?--Monsieur, je n'en sais rien. Demain,  dix heures du matin,
elle vous le dira chez sa marchande de modes: vous y viendrez, n'est-ce
pas?--Trs certainement; je n'abandonnerai pas la marquise dans une
situation aussi critique... Ah ! mon enfant, voil ta commission
faite.

Depuis si longtemps j'tois priv du plaisir de voir la jolie femme de
chambre qu'on ne sera pas tonn qu'elle soit reste un quart d'heure
avec moi.

La situation de la matresse toit si triste qu'on ne sera pas plus
surpris de l'empressement avec lequel je courus au rendez-vous, le
lendemain,  dix heures du matin.

Ds que j'entrai dans le boudoir, la marquise s'effora de cacher le
mouchoir dont elle s'essuyoit les yeux. Monsieur, me dit-elle, je vous
prie d'excuser mes importunits; je n'abuserai pas de votre
complaisance, je ne vous demande qu'un moment d'attention. Je ne vous
rappellerai pas, Monsieur, le service important que je vous ai rendu il
y a quelques jours; je ne vous parlerai pas de l'ingratitude extrme
dont vous l'avez pay; je ne vous demanderai point o vous avez pass le
temps qui s'est coul depuis le jour de votre fuite jusqu' celui de
votre retour chez le baron: je sens qu'il ne me convient plus de
m'informer de votre conduite; je sens que mes plaintes, mes reproches et
mes questions seroient galement inutiles. J'ai perdu tous mes droits
sur votre coeur, je veux au moins conserver votre estime: un danger
commun nous menace, je veux vous le montrer pour vous l'pargner. Jetez
avec moi les yeux sur le pass, Monsieur: je prtends me justifier 
vous-mme de ma tendresse pour vous; et, pourvu que votre amiti me
reste... De grce, ne m'interrompez pas... Pourvu que votre amiti me
reste, pourvu que vos jours soient en sret, je verrai tranquillement
le pril auquel sont exposs mon honneur et peut-tre ma vie.

Monsieur, vous vous rappelez sans doute comment le hasard qui seconda
si bien votre adresse vous mit dans mon lit?... Hlas! vous n'avez pas
oubli de quel prix votre audace fut rcompense! mais vous excuserez ma
foiblesse, si vous songez qu' ma place aucune femme n'et t plus
forte que moi[12]. Le lendemain, cependant, quand je vins  rflchir
qu'un jeune homme que je connoissois  peine possdoit mon coeur et ma
personne, je fus pouvante. Mais ce jeune homme brilloit de mille
qualits runies: sa beaut m'avoit tonne, j'tois charme de son
esprit, il paroissoit sensible, il n'avoit pas seize ans! Je me flattai
de captiver sa tendre jeunesse, de former son coeur docile; j'osai
concevoir l'esprance de me l'attacher pour toujours. Je n'pargnai rien
pour serrer davantage des noeuds trop prcipitamment forms, mais que je
voulois rendre indissolubles. Toutes mes esprances furent cruellement
trompes; j'avois une rivale, je le dcouvris malheureusement trop tard;
je fis de vains efforts pour ramener l'infidle. Cependant il gmissoit
dans l'esclavage, j'osai former le projet de le dlivrer. L'excs de mon
imprudence lui prouveroit l'excs de mon amour; ma tmrit me rendroit
peut-tre mon amant! Je n'examinai plus rien, j'excutai l'entreprise la
plus hardie que jamais femme ait tente!... Hlas! je l'excutai pour le
bonheur de ma rivale, de ma rivale que sans doute le perfide a vue, pour
qui l'ingrat m'a trahie!... Ah! pardon, Monsieur, ma douleur m'gare; ce
ne sont pas l les expressions..., ce n'est pas ce que je voulois
dire... Monsieur, vous m'avez quitte: une autre vous haroit peut-tre;
moi, je vous demande votre estime et votre amiti.--Oh! mon amie... Je
me jetai  ses genoux, je voulus prendre sa main, qu'elle retira.

  [12] C'est elle qui le dit.

Votre amiti, Monsieur, elle m'est bien ncessaire... Relevez-vous, de
grce, relevez-vous, daignez m'entendre jusqu' la fin, Monsieur. Votre
ancien travestissement a ncessit des travestissemens nouveaux, mille
imprudences ont suivi la premire. Quelques prcautions nous ont sauvs
jusqu' prsent, mais on ne sauroit tromper longtemps le public curieux
et malin. Le hasard qui nous a servis pourra nous perdre; il ne faut
qu'une indiscrtion de nos gens, qu'une rencontre imprvue, qu'un mot
chapp. Voil les rflexions que j'aurois d faire plus tt; mais je
n'ai pas t sage, parce que je me croyois heureuse. Tant qu'un doux
espoir a pu m'abuser, je me suis tourdie sur le danger; mes yeux ne se
sont ouverts que lorsque l'tonnante fuite de Mme du Cange a pntr mon
coeur de cette affreuse vrit que je n'tois pas aime... Ah! si mon
erreur m'toit reste, je serois encore au fond de l'abme, sans l'avoir
aperu!

La marquise versoit un torrent de larmes; je me jetai encore  ses
genoux: O ma tendre amie, je vous aime! je vous aime!

--Non, non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire.
Relevez-vous, Monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie
de m'couter. Tt ou tard, je le prvois, notre liaison sera dcouverte,
la multitude appellera mon amour une aventure galante; et cette
aventure, si les dtails en sont trouvs piquans, fera un clat
terrible! ce sera l'histoire du jour! Le marquis saura ses affronts, il
les saura... Chevalier, je vous demande une grce, une unique grce.
Songez ds  prsent  vous drober au ressentiment de M. de B...; je
l'attendrai courageusement quand j'y resterai seule expose. Partez,
Faublas, partez! emmenez ma rivale, soyez heureux autant que vous m'tes
cher, autant que je suis malheureuse!

--Qui! moi? je ferois une double lchet! je fuirois le marquis, je
laisserois la plus gnreuse des femmes en butte  sa fureur!... Mais,
ma chre maman, pourquoi ces alarmes cruelles?...

--Elles sont trop bien fondes, Monsieur; apprenez l'embarras o je
suis. Un vnement tout simple va bientt veiller les soupons du
marquis et l'engager  chercher des claircissemens dont le rsultat me
sera funeste. Monsieur, vous n'oublierez pas plus que moi cette fatale
aventure de l'ottomane, cette scne bizarre qui dans le temps nous a
tant chagrins tous deux; vous paroissiez alors ne me voir qu'avec peine
au pouvoir d'un autre, et moi-mme je souffrois d'tre oblige de
partager un bien qui me sembloit n'tre d qu' l'amant aim. Je pris le
parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus
incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisoit de frquentes
querelles, que je supportois  cause de vous. A cette poque, nos
rendez-vous se sont multiplis, et je n'ai pas toujours conserv dans
vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette prsence d'esprit si
ncessaire  une femme qui ne vit pas avec son mari. Enfin, Monsieur, il
y a prs de trois mois que le marquis n'a couch dans mon appartement,
et cependant je suis... je suis enceinte.

--Enceinte! rptai-je avec un cri de joie; enceinte! je suis pre! et
je vous abandonnerois!... Maman, ma chre maman, je vous ai toujours
aime, vous me devenez plus chre que jamais.

--Je suis enceinte, rpta aussi la marquise, mais d'un ton si
douloureux que mon coeur en fut dchir. Malheureuse mre! enfant plus
malheureux! A ces mots elle s'tendit plutt qu'elle ne se renversa sur
le canap o je m'tois assis prs d'elle. Ses yeux se fermrent, sa
tte retomba mollement sur son sein; mais le mouvement gal de ce sein
doucement agit, ses lvres toujours vermeilles, les roses de son teint
que me laissoit voir la toilette nglige du matin, et qui, loin de se
fltrir, brilloient d'un clat plus doux; tout m'annona que l'tat de
foiblesse dans lequel je la voyois n'auroit pas de suites fcheuses. Mes
baisers brlans ne purent la rendre  la vie: je me prcipitai dans ses
bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement
produites, la tirrent enfin de sa lthargie. D'abord ses bras voulurent
me repousser, bientt ils m'attirrent: mon amante partagea mes
transports et me prodigua les noms les plus doux.

Me voil donc expose  de nouvelles perfidies! me dit-elle, ds
qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations
ritres d'un attachement toujours durable. Elle tmoigna pourtant
quelque dfiance, quand je lui dis que Mme du Cange s'toit rfugie
chez le comte de Rosambert; mais enfin elle parut me croire. Elle
m'apprit, en m'accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyoit
au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'aprs
avoir pris jour pour y revenir.

Depuis deux heures, cependant, je me croyois un autre homme. Quelle
nouvelle la marquise venoit de m'apprendre! comme des ides de paternit
flattent l'amour-propre d'un adolescent! Dj Faublas n'est plus ce
jeune tourdi faisant siffler dans ses mains une frle baguette,
fredonnant l'ariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les
femmes sous le nez, devanant  la course un char lger, passant comme
un clair au milieu de deux commres qui jasent au coin d'une rue,
marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant
sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant
comme un fou des burlesques accidens causs par sa vivacit! Non, la
dmarche du chevalier, maintenant grave et mesure, annonce un homme
raisonnable; la noble audace qui brille sur son visage est tempre par
la douce joie dont son front rayonne; son regard fier avertit les
passans du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est
rpandu je ne sais quel air de dignit, qui semble leur dire: Honorez
un pre de famille[13].

  [13] _Honorez un pre de famille!_ Jeune tourdi! qu'oses-tu penser?
    que dis-tu? Faublas, mon cher Faublas, prends garde  toi. C'est
    surtout ici qu'ils te blmeront amrement, s'ils n'ont pas piti de
    ton ge. C'est ici qu'ils t'accuseront d'avoir plus de gaiet que de
    dlicatesse, plus de feu que de sensibilit, plus d'esprit que de
    jugement. D'abord ils te diront que, de tous les sentimens, le plus
    imprieux, le plus exclusif, l'amour, le vritable amour, ne souffre
    ni direction ni partage; ils soutiendront que le volage amant de Mme
    de B... n'eut jamais un attachement bien srieux pour Mlle de
    Pontis.

  Toi qui adoras toujours ta Sophie, lors mme que tu ne cessois de lui
    donner des rivales, tu rpondras, dans l'innocence de ton coeur, que
    l'amant heureux d'une belle dame peut tre aussi l'amant tendre
    d'une jolie demoiselle. Ils contesteront: tu aimes  disputer, un
    combat polmique s'engagera; peut-tre que, selon l'usage de tout
    temps pratiqu par les gens de lettres, ils te feront de beaux
    complimens le premier jour, pour te dire de grosses injures le
    lendemain. Si tu n'es pas plus modr, plus poli, ou moins malin
    qu'eux, le peuple oisif des cafs s'amusera, et la question restera
     juger. Mais un article plus dlicat leur fournira contre toi des
    armes victorieuses. Ils te diront que cet engagement sacr, command
    par la religion, avou par les lois, le mariage, est de tous les
    liens le plus respectable, quoique le moins respect; que ceux-l
    seulement mritent d'tre _honors_, qui, dans une union paisible et
    chaste, embrassent des enfans dont la naissance ne donne aucun
    soupon  l'heureux poux, ne cote aucun remords  l'pouse
    vertueuse. Ils te diront que jamais le coupable pre d'un enfant
    adultrin ne dut tre appel _pre de famille_; que violer un
    serment fait au pied des autels, c'est transgresser les lois
    divines; que placer dans une famille abuse des hritiers
    illgitimes, c'est troubler de la manire la plus inexcusable
    l'ordre de la socit. Jeune homme, ils te feront mille autres
    observations non moins pressantes, et, quand tu seras plus form, tu
    conviendras, oui, tu conviendras qu'ils avoient raison; mais tu
    n'admettras leurs principes que pour en tirer d'autres consquences:
    tu soutiendras la ncessit du divorce.

J'esprois trouver chez moi Rosambert,  qui je brlois d'apprendre mon
bonheur. Jasmin me dit que le comte toit, en effet, venu, mais qu'il
n'avoit pu m'attendre longtemps. Une maladie dangereuse tout  coup
survenue  l'un de ses oncles, dont il toit seul hritier, l'obligeoit
d'aller s'enterrer sur-le-champ au fond de la Normandie, dans une terre
dont cet oncle toit le seigneur. Rosambert n'avoit pu dire  Jasmin si
son retour seroit prompt; mais, au cas que son exil se prolonget, il me
prioit de venir passer quelques jours avec lui, si j'en avois le
courage, et si mes amours me le permettoient.

O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journe, et,
durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nbuleux m'annona
la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron; ensuite, au lieu de
remonter chez moi, je descendis sous la porte cochre. Le suisse, enfin
gagn par mes libralits, ne me vit pas sortir. Je me rendis derrire
le couvent, dans une rue carte, o Derneval, accompagn de deux
fidles domestiques, m'attendoit dj. Les chelles de corde furent
bientt attaches, bientt j'embrassai celle que j'adorois. Il faut
avouer qu'elle eut cette nuit-l de grands combats  soutenir. Je
n'osois aspirer encore  l'entire possession d'une amante aussi honore
que chrie; mais je voulois obtenir des faveurs plus prcieuses que
celles qui m'avoient t jusqu'alors accordes. Il fallut toute la vertu
de Sophie pour arrter mes entreprises  chaque instant renouveles. A
quatre heures du matin nous nous donnmes le baiser d'adieu. Jasmin,
muni d'une grosse clef, attendoit mon retour et m'ouvrit doucement les
portes de l'htel ds qu'il entendit le signal convenu.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, qui
dormoit tranquille, tandis que Sophie, ayant  combattre sa propre
foiblesse et mes dsirs toujours renaissans, m'tonnoit par sa longue
rsistance, me foroit d'admirer les efforts heureux de sa vertu sans
cesse exerce, me renvoyoit chaque matin mcontent d'elle, me revoyoit
chaque nuit plus amoureux, et redoubloit mon supplice en m'avouant que
tant de privations ne lui parotroient gure moins douloureuses qu'
moi, si elle n'en trouvoit un ddommagement bien doux dans le tmoignage
de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la jalousie de Mme de
B...,  qui mes journes toient consacres. La marquise me recevoit
souvent chez sa marchande de modes, quelquefois  sa maison de
Saint-Cloud, quelquefois aussi chez elle. J'arrivois rarement le dernier
aux rendez-vous. Ma belle matresse, charme de mes empressemens, et
peut-tre tonne de ma constance, sembloit craindre surtout d'puiser
mon amour. Son tat, qui exigeoit tant de mnagemens, fournissoit
diffrens prtextes aux refus frquens dont elle aiguillonnoit mes
dsirs. C'toient des foiblesses d'estomac, des migraines, des maux de
coeur, mille autres indispositions, qui toutes, me rappelant qu'elle
toit mre, la rendoient plus intressante  mes yeux. tonn cependant
de voir sa taille, toujours aussi belle, garder les mmes proportions,
j'attendois impatiemment cette _nuance d'arrondissement_ qui devoit
m'assurer la paternit. Aux questions pressantes que je lui faisois de
temps en temps, la marquise rpondoit qu'il toit possible qu'elle se
ft trompe d'un mois; que bien des femmes atteignoient le quatrime et
le cinquime avant que leur taille arrondie et dcel leur grossesse;
enfin que le drangement de sa sant et d'autres signes plus certains ne
lui permettoient pas de douter de son tat.

Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en
mourant, l'avoit mis dans l'embarras des richesses; les Normands,
naturellement plaideurs, l'avoient chican; les jolies filles du pays de
Caux l'avoient consol. A la nouvelle de la grossesse de Mme de B..., le
comte me flicita d'abord; mais, au rcit des circonstances singulires
qui avoient accompagn la tardive confidence qu'on m'en avoit faite, il
sourit, et secoua la tte d'un air dfiant.

Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes
de la marquise n'ont pas d vous inquiter beaucoup, et son tat me
parot au moins problmatique. D'abord, s'il est vrai qu' l'poque de
cette aventure de l'ottomane elle ait renonc  M. de B..., et c'est un
effort dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux
premiers indices d'une fcondit tratresse elle se sera arrange de
manire que son heureux poux puisse s'attribuer tout l'honneur du
chef-d'oeuvre qui seroit mis en lumire huit mois aprs. Ainsi, vous
concevez qu'elle n'a jou l'inquitude que pour attendrir davantage
votre coeur compatissant. Mais il y a plus: je crois, mon cher Faublas,
que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'tre pre. Qu'est-ce, je vous
prie, que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux
mois? L'accident, heureux ou sinistre, ne vous intressoit-il pas assez
pour qu'on vous l'apprt ds la premire lune? Falloit-il, pour vous
avertir, attendre pendant trente jours que le second courrier manqut?
Et puis, remarquez que trois mois se sont couls depuis la confidence:
trois et deux font bien cinq. Cinq mois rvolus, et rien ne parot
encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint! Que
diable! mon ami, voil de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper
un amant. Mon cher Faublas, je vous assure que ce petit chevalier-l est
avort... Mon ami, cette grossesse a t imagine pour vous ramener,
vous retenir et vous intresser. Au reste, la ruse n'est pas mauvaise;
je n'en veux d'autre preuve que le grand succs qu'elle a eu.

Les observations de Rosambert me paroissoient pressantes; mais il m'en
cotoit beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'tois berc depuis
plusieurs mois. Je me promis de ne rien ngliger pour claircir les
faits le soir mme.

Justine toit venue me dire qu' l'entre de la nuit je pourrois me
rendre chez sa matresse; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de
frapper aux portes de l'htel, elles toient ouvertes; mais le suisse me
vit, je nommai Justine, et, me coulant derrire une voiture qui venoit
apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier drob. Arriv au boudoir,
j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris
d'entendre M. de B..., qui parloit trs haut dans la chambre  coucher
de la marquise. A l'instant mme, Justine, sans doute effraye du bruit
que j'avois fait en ouvrant la porte, se prcipita de la chambre 
coucher dans le boudoir.

Il rentre dans le moment, me dit-elle en me poussant dehors. J'eus
bientt descendu quelques degrs. Mais voyez donc cette sotte qui
s'enfuit quand je lui parle, s'cria M. de B..., qui poursuivit
Justine. Il entra dans le boudoir  l'instant o elle tenoit d'une main
le flambeau dont elle m'clairoit et de l'autre la porte entr'ouverte.
La ruse suivante, sans rpondre un seul mot, acheva de tirer la porte,
qu'elle ferma  double tour, et puis elle me fit signe de l'attendre.
N'ayez pas peur, me dit-elle ds qu'elle fut prs de moi, il ne peut
plus nous joindre; mais, Monsieur, ce boudoir vous est funeste!

Ici Justine laissa chapper des clats de rire que le marquis entendit.
L'impertinente! s'cria-t-il, elle rit de sa sottise, et elle me ferme
la porte au nez. Je n'entendis pas le reste: car Justine, qui faisoit
d'inutiles efforts pour modrer sa gaiet, recommena  rire plus haut
qu'auparavant.

Je la pris dans mes bras: Friponne, tu vas payer pour ta matresse! A
ces mots je soufflai la bougie, je donnai un baiser  la rieuse, et je
l'assis doucement sur les marches. Eh mais, Monsieur, que faites-vous
donc?... Quoi! sur un escalier? Au lieu de rpondre, je prparois le
moment fortun; mais Justine, un peu trop vive, fit un mouvement brusque
et si malheureux que le flambeau, qui se trouvoit  ct d'elle, roula
du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. Qu'est-ce que cela?
cria le marquis  travers la porte. Justine, vous avez fait un faux
pas?--Oh! ce ne sera rien, rien du tout, lui rpondit-elle d'une voix
tremblante.--Oui! rien! rpliqua-t-il, et elle ne peut pas parler!
Pendant ce court dialogue, Justine s'efforoit de me chasser du poste
que j'occupois et que je m'obstinois  garder. Quoiqu'il me part fort
dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remport la victoire,
il fallut m'y dcider pourtant. Le marquis venoit de sonner ses gens, et
nous l'entendmes leur ordonner d'aller relever Justine qui venoit de
faire un faux pas dans l'escalier drob. Je n'avois pas un moment 
perdre. Au risque de me rompre vingt fois le col, je descendis
l'escalier dans un dsordre extrme. J'aperus prs de l une remise, o
je courus, non sans peine, me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me
disposois  sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les
domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouroient avec des
lumires; je n'eus que le temps d'ouvrir la portire d'un carrosse dans
lequel je me prcipitai.

De l je vis que Justine pargnoit la moiti du chemin  ceux qui la
venoient secourir. Elle fut ramene comme en triomphe par les laquais,
charms de l'avoir trouve saine et sauve aprs une aussi terrible
chute. Dj ces messieurs remontoient le grand escalier en faisant mille
exclamations joyeuses. Dj je me prparois  profiter du moment pour
m'chapper; mais mon destin bizarre m'avoit rserv, pour cette soire,
les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe se dtacha tout  coup
un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la
remise, commena par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse o
je restois dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture
remise prs de la mienne (c'toit apparemment celle qui venoit de
ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise, et,
revenant enfin s'asseoir sur le commode marchepied, aprs avoir t sa
chandelle, qu'il souffla: Elle ne peut tarder  venir, dit-il,
attendons-la. Ds que cette lumire, qui me gnoit cruellement, fut
teinte, je me sentis plus tranquille. La nuit toit si sombre, il
faisoit un brouillard si pais, qu'on ne distinguoit rien  quatre pas
de distance. Cependant un grand quart d'heure s'toit coul, la
personne dsire n'arrivoit pas: je m'impatientois dans ma prison autant
que mon gelier, qui juroit tout bas sur son marchepied.

Enfin, j'entendis un lger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit
aussi, car il se leva en toussant doucement; on lui rpondit sur le mme
ton, on s'avana, on lui parla tout bas. C'est bon, rpta-t-il assez
haut pour que je l'entendisse; dans celui-l, ajouta-t-il, et il frappa
sur mon carrosse. A ces mots, on quitta l'intelligent domestique, qui,
rest seul, vint  ma portire, la ferma  clef, passa de l'autre ct,
en fit autant, et ferma de mme l'autre voiture remise prs de la
mienne. Maintenant, se dit-il  lui-mme, je puis allumer ce
rverbre; et, comme s'il y avoit eu un parti pris de me dsoler, il
alla prcisment en face de la remise allumer un trs gros fanal, qui,
dans le fond de cette cour, moins large que profonde, jetoit, malgr le
brouillard, un assez grand jour pour qu'on pt aisment distinguer tout
ce qui s'y passoit. Aprs cette belle opration, il s'loigna en
sifflant.

Vous qui lisez cette funeste aventure, si vous aimez Faublas,
plaignez-le. On le chasse d'un boudoir, on le drange sur un escalier,
on le poursuit sous une remise, on l'emprisonne dans un carrosse; il est
inquiet, il est morfondu, et, pour comble de malheur, il n'a pas soup.

L'odeur des mets qu'on prparoit dans les cuisines venoit jusqu' moi,
et je n'en ressentois que plus vivement combien il est douloureux
quelquefois d'avoir bon apptit. Ma situation cependant me paroissoit si
triste que ce n'toit pas la faim qui me tourmentoit le plus. Ces mots,
_dans celui-l_, me faisoient faire de terribles rflexions. Avois-je
t dcouvert? le marquis, enfin bien instruit, prparoit-il sa
vengeance?

O mon ange tutlaire!  ma Sophie! ce fut toi que j'invoquai dans ce
moment critique! Il est vrai que, toujours sduit par l'objet prsent,
je t'avois oublie pendant quelques heures; il est vrai que j'tois dans
l'infortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on
moins dans son coeur le Dieu dont on nglige quelquefois le culte, et
n'est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent
la Divinit?

J'eus tout le temps de songer  ma jolie cousine. J'aurois pu m'vader
peut-tre, mais je n'osois le tenter, parce que les domestiques alloient
et venoient sans cesse dans la cour, parce que le fatal rverbre et
clair tous mes mouvemens, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne
m'et dcouvert et qu'on ne me guettt au passage, j'aimois mieux
attendre l'ennemi que de l'aller chercher.

L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.

Le bruit de la porte cochre qui crioit sur ses gonds me rveilla sur le
minuit. Le suisse, un trousseau de clefs  la main, fermoit toutes les
serrures et barricadoit toutes les portes. C'toit l'instant que je
redoutois, c'toit sans doute celui qu'on avoit attendu pour me venir
assiger! J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement
dans sa loge; un domestique teignit les rverbres; chacun s'alla
coucher.

Le silence profond qui rgna bientt dans l'htel me rassura totalement.
Il toit clair qu'on ne songeoit pas  moi, et que ces mots _dans
celui-l_, qui m'avoient tant inquit, indiquoient seulement une
aventure nocturne, dont j'allois tre le tmoin. Cependant je sortois
d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paroissoit devoir
tre le lieu de la scne qui se prparoit. Dans un espace aussi troit,
un tiers ne pouvoit qu'incommoder les acteurs, et j'tois d'ailleurs
trs intress  ce que ceux-ci, quels qu'ils fussent, ne me
dcouvrissent pas. Je ne pouvois donc sortir trop tt du carrosse. Je
voyois encore de la lumire dans les appartemens; mais il n'y en avoit
plus dans la cour, mais le brouillard toit toujours fort pais. Je
pouvois, sans craindre d'tre aperu, tenter enfin la descente: je
l'excutai fort heureusement. Quel plaisir j'prouvai, quand je sentis
le pav de la cour! un jeune Parisien, engag pour la premire fois de
sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en
rentrant dans le port.

Un lger retour sur moi-mme calma l'ivresse de ce premier transport.
Puisque tout toit ferm, je m'tois procur seulement une prison moins
incommode; j'avois faim, j'avois froid; et, pour comble d'ennuis, une
horloge ternelle, sonnant des quarts quand je croyois compter des
heures, me fatiguoit de son bruit monotone, et me promettoit la plus
longue des nuits. Les bougies s'teignoient peu  peu dans les
appartemens, une profonde obscurit rgnoit partout; cependant personne
ne paroissoit encore! mon impatience toit gale  ma curiosit.

Il est enfin trois heures du matin. J'entends quelque mouvement dans la
cour. Un homme dont je ne puis distinguer les traits s'avance doucement;
je recule avec prcaution; il ouvre la portire et monte dans le
carrosse au moment o, press d'un dsir curieux, je m'assieds
modestement derrire.

Aprs un quart d'heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et tout
d'un coup, apostrophant  la fois la nuit, le froid, le brouillard, et
une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse, se promne
sous la remise, et, pour se distraire apparemment, il vient  deux pas
de moi satisfaire un besoin trs malhonnte. Ce monsieur, ds qu'il a
fini, donne de nouveaux signes d'impatience.

La chienne! s'crie-t-il  tout moment; et il accompagne cette
exclamation de quelques autres expressions plus nergiques. Enfin il
ajoute: Que c'est bte de me donner rendez-vous ici, de ne pas vouloir
que j'aille dans sa chambre comme les autres fois! elle vient me conter
que, la nuit dernire, madame a entendu du bruit, et que a tache son
honneur. Son honneur! je dis, a se peut bien; mais faut-il pour cela
qu'elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume?
la chienne de femelle ne sait donc pas que, quand un homme est gel...

La complainte de l'amoureux (on devine que c'en toit un) fut
interrompue par un lger bruit, qui attira son attention et la mienne.
Il se leva, alla au-devant de la personne aime, la joignit  peu de
distance, et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser
bien appuy. Cette faon de rpondre plut apparemment beaucoup 
l'amant; il rpliqua de la mme manire, et la conversation s'anima au
point que le choc gal et soutenu de leurs lvres amoureusement presses
forma bientt un concert dont un tiers observateur devoit peu goter
l'harmonie.

A la crainte que j'avois d'tre dcouvert se joignoit alors un dsir
inquiet de savoir quelle toit la beaut facile dont le langage avoit 
la fois tant de douceur et d'nergie; mais les tnbres paisses qui
m'avoient protg contre l'amant droboient l'amante  mes regards
curieux. L'heureux couple qui s'entendoit si bien sans parler monta dans
le carrosse. Il en partit aussitt des soupirs touffs, des gmissemens
tendres, et la caisse, violemment pousse, fit en une minute vingt
soubresauts, qui m'apprirent assez  quelle espce d'exercice se
livroient ceux qui toient dedans. trangement cahot derrire, je
songeois  quitter ma place, quand la voiture, remise par degrs dans
son parfait quilibre, m'annona que les athltes reprenoient haleine.
Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix dont je reconnois les accens
si doux... hlas! et si trompeurs,... mon cher La Jeunesse!...--Ma chre
Justine! rpond aussitt le butor; et je sens la caisse reprendre son
balancement perfide.

J'essaye de me glisser en bas, un grain de sable se rencontre sous mes
pieds, et s'crase en criant. Mon Dieu! dit Justine, qu'est-ce?
j'entends du bruit!... Vois dans la cour... Nous sommes surpris!

La Jeunesse tonn descend, passe prs de moi sans me voir, marche au
hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que
vive, est reste immobile dans le carrosse. Je me montre  la portire.
C'est moi, charmante enfant, j'ai tout entendu; renvoie La Jeunesse
tout  l'heure; songe surtout qu'il me faut un gte, et que je n'ai pas
soup.--Quoi! Monsieur de Faublas, vous tiez l?--Oui, j'tois l; mais
renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne-moi  souper. Je te
dirai aprs ce qui m'est arriv, ce que j'ai entendu, ce que tu as
fait.

A ces mots je regagne mon poste en ttonnant. La Jeunesse revient, il
assure  Justine qu'elle s'est trompe, qu'il n'y a personne. Justine
soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est lev dans
l'htel. Elle a la cruaut de renvoyer son triste amant, qui ne la
quitte qu'aprs l'avoir embrasse plusieurs fois, et sur la parole qu'on
lui donne que, ds le lendemain mme, on lui offrira sa revanche  une
heure et dans un lieu plus commodes.

Ds qu'il se fut loign, Justine me dclara qu'elle ne savoit o me
conduire. Monsieur, me dit-elle, passe la nuit chez madame.--Quoi! le
marquis?...--Il l'a voulu absolument.--Ah! ah! mais tu as une chambre,
toi, Justine?--Oui, Monsieur, tout prs de l'appartement de madame.--Eh
bien, mon enfant, conduis-moi dans ta chambre. Il y a sept mortelles
heures que je m'enrhume et que je jene ici; voudrois-tu m'y laisser
mourir de faim et de froid?--Oh! non, Monsieur de Faublas, oh! srement
non; mais c'est que... si ma matresse entend du bruit?--Bon! je n'en
ferai pas autant que La Jeunesse en a fait la nuit dernire.

Justine me prit par la main, et tous deux, marchant sur la pointe du
pied, allongeant le cou et prtant l'oreille, nous gagnmes  ttons la
petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hta de faire
du feu. Elle n'osoit me fixer; mais son regard timide et dtourn
sembloit me demander grce, et je voyois sur le minois chiffonn de la
friponne un petit air boudeur et confus qui le rendoit plus piquant qu'
l'ordinaire. Oh! que j'tois tent de lui pardonner! oh! qu'un jeune
homme de dix-sept ans a peine  garder sa colre dans la chambre d'une
jolie fille de son ge! Je ne pouvois douter que La Jeunesse ne ft
heureux; mais je l'tois aussi; il ne s'agissoit donc plus que de savoir
lequel des deux on aimoit davantage. Oui; mais avoir un rival dans les
curies de l'htel! partager mes plaisirs avec un valet! il ne falloit
en vrit rien moins qu'une ide aussi repoussante pour m'empcher de
faire, en ce moment, une infidlit de plus  la marquise, une injure
nouvelle  ma Sophie.

Aussitt que les rflexions dlicates eurent touff les dsirs
naissans, je sentis ma faim davantage: Donne-moi donc  souper,
Justine.--Je n'ai rien, Monsieur de Faublas.--Quoi! rien du tout?--Ah!
si fait, dans ma commode deux pots de confitures.--Que deux,
Justine?--Oui, les voil; je n'en donne qu' mes bons amis, au
moins!--En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entam
celui-l. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas trill ton La
Jeunesse, le jour qu'il galopoit aprs moi au pont de Svres.--Ah! vous
lui avez donn un coup de fouet! il avoit le bras tout noir!--Je ne
m'tonne plus de l'intrt que tu pris dans le temps  cette
rencontre... Mon enfant, donne-moi du pain.--Je n'en ai point.--Pas une
bouche?--Pas une miette.--Et  boire?--Oh! de l'eau plein ce pot 
l'eau.

Deux pots de confitures! c'est le souper d'une religieuse. Il est sain,
mais il est lger; mais mon estomac n'toit pas content, et, pour le
rconforter, il fallut avaler un malheureux verre d'eau, qui me gela le
palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paroissoit souffrir de
ma dtresse. _Le feu n'alloit pas assez bien_; elle tisonnoit et
souffloit sans cesse. _Je devois geler_; elle boutonnoit mon habit. _Ce
chapeau ne suffisoit pas pour me garantir du froid_; il fallut me
laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. _On sentoit des vents
coulis partout_; elle alloit, pour me les pargner, fourrer du papier
sous la porte. Justine, infatigable, prvenoit les besoins que j'avois,
et ceux mme que je n'avois pas; Justine enfin me prodiguoit les
attentions fines et recherches, les petits soins dlicats, toutes ces
caresses empresses dont vous accable toujours une femme qui vous trompe
ou qui va vous tromper.

Monsieur, me dit enfin la ruse suivante, curieuse de savoir comment je
m'tois trouv l'espionnant  trois heures du matin, je croyois que vous
aviez eu le temps de regagner la porte cochre, je vous connois si
prompt, si leste! je n'avois pas song que, dans le dsordre o vous
tiez, il vous falloit quelques minutes... Je l'interrompis pour lui
conter de point en point ce qui m'toit arriv dans l'htel depuis que
j'y tois entr. Elle se contraignit pour ne pas rire, quand je lui
parlai du boudoir; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque
rougir; un faux air de commisration parut sur sa maligne figure quand
je lui racontai mon emprisonnement dans le carrosse; mais, lorsque j'en
vins  la dernire partie de mon rcit, que je comptois gayer par
quelques pigrammes, il se fit dans tout son maintien la plus prompte
des rvolutions. La pauvre fille baissa les yeux, pencha la tte, plit
un peu, et, de sa main droite, comptant les uns aprs les autres les
cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda timidement quelques mots
d'une justification fort difficile.

Monsieur de Faublas, ne me dites pas ce qui s'est pass dans le
carrosse, je le sais, j'y tois.--Tu veux donc bien en convenir?--Oui;
mais je ne vous ai pas fait une infidlit.--Comment! es-tu bien sre de
ce que tu dis l, mon enfant?--Certainement, je ne vous ai pas quitt
pour La Jeunesse, c'est, au contraire, La Jeunesse que j'ai tromp pour
vous.--Ah! ah!--Oui, Monsieur de Faublas, vous ne m'aimez que depuis
quelques mois, vous!--Et La Jeunesse?--Il y a plus de deux ans. Je vous
ai prfr ds que je vous ai vu, mais je n'ai pas voulu rompre tout 
fait avec lui, parce que je le mnage pour le mariage.--Tu t'y prends
bien!--Vous riez, mais soyez sr qu'il m'pousera.--Sans doute, Justine,
il t'pousoit il y a une demi-heure!--Que je suis malheureuse! je vois
que vous tes fch contre moi, et peut-tre que demain ma matresse me
chassera.--Quoi! tu penses que je lui dirai...?--Non, Monsieur, ce n'est
pas cela; mais madame la marquise n'est pas contente de ma chute sur
l'escalier; elle n'en a pas t la dupe. Quand je suis rentre, monsieur
le marquis est venu  moi, il avoit l'air de me plaindre; mais madame
m'a regarde de travers. Elle mrite cela, a-t-elle dit schement, elle
n'avoit qu' descendre tout de suite, au lieu de s'amuser sur
l'escalier. Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas
quitte; mais elle a reu mes services avec beaucoup d'humeur, et je
crains bien que demain...--Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'
venir me le dire chez moi, je te chercherai une place,  une condition
cependant. Depuis cinq mois la marquise prtend qu'elle est
enceinte...--Ah! Monsieur, je vous assure...--Oui, ce que tu m'as assur
plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hte pas de rpondre: je saurai
tt ou tard la vrit, et, si tu ne me l'as pas dite, je
t'abandonne.--Mais, Monsieur, si je vous la dis...--Alors, ne crains
rien, je ne te compromettrai pas. Ainsi, Justine, il est donc vrai que
ta matresse n'est pas enceinte?--Monsieur, elle vous a cont cela dans
le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous
faire tant de plaisir que depuis elle n'a jamais pu se dcider... Vous
auriez tort de lui en vouloir. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour vous
plaire.--Oui, oui,... Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une
place, et, en attendant, tiens.

Je la forai d'accepter les dix cus que je lui prsentai. Vous feriez
bien, me dit-elle, de vous jeter sur mon lit.--Mon enfant, je ne suis
pas mal sur cette chaise. Justine insista; mais mon malheureux sort me
poursuivoit. Je refusai, en lui observant qu'elle devoit tre plus
fatigue que moi; que son lit lui toit ncessaire; qu'un simple matelas
me suffiroit, si elle vouloit bien m'en faire le sacrifice pendant
quelques heures.

Justine, docile  regret, tendit par terre, prs de la chemine, sa
paillasse, sur laquelle elle mit un matelas; ensuite elle se jeta tout
habille sur son lit, beaucoup diminu par le partage; puis, me
souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long
soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgr moi; mon
imagination, toujours vive, garoit ma foible raison; j'allois
succomber, quand tout  coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que
je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au
lieu d'aller au lit de Justine, je me prcipitai sur celui qu'elle
venoit de me faire. Je posai ma tte sur mon bras devenu mon oreiller,
je m'endormis profondment, et je laisse au lecteur  dcider si ce fut
le dgot qui touffa le dsir, ou si, pour cette fois, l'amour tendre
triompha de l'amour libertin.

Il y avoit un peu plus de deux heures que je gotois les douceurs d'un
repos bien ncessaire, quand je fus rveill par cet horrible cri: _Au
feu!_

Je me lve, je me frotte les yeux; c'toit moi qui brlois, c'toit
Justine qui crioit de toutes ses forces. Lui ordonner de se taire,
touffer dans mes mains cruellement chauffes le feu qui a dj consum
la moiti du pan gauche de mon habit; rejeter dans la chemine le tison
enflamm, qui, ayant roul jusqu' la paillasse, y avoit mis le feu
aussi bien qu'au matelas; saisir prs de la toilette de Justine un grand
seau de faence, qui, heureusement, se trouva plein d'eau; imbiber du
fluide presque glac la paillasse et le matelas; d'un coup de main
arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume
d'un ct, le second matelas de l'autre; renverser le bois de lit d'un
coup de pied, ce fut l'affaire d'un moment: je fis tout cela plus vite
qu'on ne le lira.

Cependant plusieurs personnes, attires par les cris de Justine,
accouroient  sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut
que je ne perde la tte en reconnoissant la voix de ma belle matresse
et celle de son sot poux. O me cacher? il n'y a point de lit, il n'y a
point d'armoire! je ne vois que la chemine, je m'y fourre: Justine
approche une chaise pour m'aider  y monter.

Mais ouvrez donc, Justine, s'crie le marquis. Justine, en tenant la
chaise, rpond que le feu est teint. N'importe, ouvrez, rplique la
marquise, ou je vais faire jeter la porte en dedans!--Encore faut-il que
je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise.--Vous vous
habillerez demain, rpond son matre furieux.

Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte.
A l'instant mme je m'lance et je me cramponne. Justine retire la
chaise, elle court  la porte, elle ouvre, on entre. La chambre se
remplit de gens, qui tous  la fois interrogent, rpondent, commentent,
s'effrayent, se rassurent, se flicitent et ne s'entendent pas. Parmi
tant de voix confondues je distingue aisment la voix grle du marquis.
Cette impertinente! qui met le feu  mon htel! qui nous fait de ces
peurs-l! qui trouble mon sommeil et celui de sa matresse! La
marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fentre la
paillasse et le matelas qui avoient fait tout le mal; elle visite la
chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. Que chacun se retire!
dit-elle. Les hommes obissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses
peut-tre que zles, offrent leurs services  ma belle matresse, qui
leur ordonne une seconde fois de se retirer.

Comment avez-vous mis le feu ici? crie le marquis toujours en
colre.--Un moment, donc! lui dit la marquise; attendez donc qu'ils
soient tous partis.--Eh! parbleu, Madame, quand ils entendroient! Le
beau mystre!--Eh! mais, Monsieur, ne voyez-vous pas que cette enfant
est encore tremblante? Croyez-vous d'ailleurs qu'on se brle
exprs?--Madame, vous voil avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh
bien! moi, je soutiens que c'est une sotte, une tourdie, qui finira
mal, je vous en avertis! Tenez, j'ai toujours remarqu dans sa
physionomie qu'elle toit un peu folle. Voyez cette figure, n'y a-t-il
pas quelque chose d'gar? n'aperoit-on pas...?--Allons, Justine,
interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident...--Madame, je
lisois.--Une belle heure pour lire! s'cria le marquis: l! ne faut-il
pas avoir perdu la tte?--Madame, reprit Justine, je me suis endormie;
la lumire, que je n'avois pas teinte, et qui toit trop prs du
matelas...--Y a mis le feu, interrompit encore le marquis; le
grand miracle! Et que lisiez-vous donc de si beau la nuit,
Mademoiselle?--Monsieur, rpliqua la maligne suivante, c'est un livre
qui s'appelle... _le Physionomiste complet_. Le marquis s'apaisa tout 
coup et se mit  rire. C'est _le Physionomiste parfait_ qu'elle veut
dire.--Oui, Monsieur, oui, _le Physionomiste parfait_.--Eh bien!
Justine, n'est-il pas vrai que ce livre-l est amusant?--Oui, Monsieur,
bien amusant... C'est pour cela...--Et ce livre, o est-il? demanda la
marquise. Aprs quelques instans de silence, Justine rpondit: Je ne
le trouve pas, il est apparemment brl.--Comment, brl!
s'cria le marquis, mon livre est brl! vous avez brl mon
livre?--Monsieur...--Et pourquoi prenez-vous mes livres, Mademoiselle?
qui vous a permis de prendre mon livre et de le brler?--Eh! Monsieur,
lui dit la marquise, vous criez  me rompre la tte.--Comment! Madame,
l'impertinente brle mon livre!--Eh bien! Monsieur, vous en achterez un
autre.--Oui, vous en achterez! vous en achterez! vous croyez donc,
Madame, que cela se trouve comme un roman! il n'y avoit peut-tre que
cet exemplaire dans le monde! et cette sotte le brle!--Eh bien!
Monsieur, rpliqua vivement la marquise, si ce livre est brl, s'il ne
s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez, je ne vois pas grand mal
 cela.--En vrit, Madame, l'ignorance... Tenez, je m'en vais, car je
vous dirois... Et vous, Mademoiselle, je vous le rpte, vous tes une
sotte, une tourdie, une folle; et il y a longtemps que je l'ai vu dans
votre physionomie. Il s'en alla.

Pos en travers dans une chemine troite et sale, forc d'appuyer la
tte et les paules d'un ct, de roidir les jambes de l'autre, et, pour
plus grande sret, de tenir les bras carts, je me trouvois dans la
plus incommode des situations. Je commenois  me fatiguer beaucoup.
Cependant il falloit prendre patience, il falloit savoir comment tout
cela finiroit; je recueillis mes forces et je prtai l'oreille.

La marquise commena. Le voil parti! c'est ce que je voulois. Nous
sommes seules; j'espre, Mademoiselle, que vous voudrez bien m'expliquer
votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus
de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas  cette petite
histoire du livre brl, je me flatte que vous daignerez
m'apprendre aussi par quel accident le feu vient de prendre
ici.--Madame...--Rpondez, Mademoiselle, vous n'tiez pas seule
chez vous?--Madame, je vous assure...--Justine, vous allez
mentir!...--Madame, je lisois... comme je vous l'ai dit...--Vous mentez,
Mademoiselle; le livre dont vous parliez tout  l'heure est dans mon
cabinet.--Eh bien! Madame, je travaillois,... je cousois... Mais vous
toussez, Madame, vous vous enrhumez.--Oui, je m'enrhume, cela est vrai.
Je vois que je ne pourrai pas savoir la vrit ce soir. Je vous laisse,
Mademoiselle, demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien... (Elle
revint sur ses pas.) Il faut, de peur d'un nouvel accident, teindre
cela tout  fait, dit-elle.

Elle prit en mme temps le pot  l'eau, qui se trouva sous sa main, et
le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumoient dans les coins
de la chemine. Aussitt s'leva une paisse fume qui, entrant  la
fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit m'touffer. Mes forces
m'abandonnrent, je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi.
Je sortis promptement de la chemine; la terreur fit place 
l'tonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.

Mademoiselle, dit enfin la marquise  Justine, en la fixant d'un oeil
courrouc, il n'y avoit personne chez vous! Et puis m'adressant un doux
reproche: Faublas! Faublas! Justine se jeta aux genoux de sa
matresse: Ah! Madame, je vous assure...--Quoi! Mademoiselle, vous osez
encore!... Pendant que la pauvre Justine tchoit de flchir et de
persuader la marquise, je considrois avec attention la simple parure de
celle-ci. Un seul jupon, mal attach, couvroit ngligemment des charmes
que mon imagination auroit devins, que mes yeux avoient vus, que ma
mmoire me rappeloit. De longs cheveux noirs pars couvroient ses
paules d'albtre, et retomboient mollement sur sa gorge entirement
dcouverte... Que ma matresse toit belle!... j'oubliai la supposition
de grossesse, et, saisissant une main que je baisai: Ma chre maman,
les apparences sont souvent trompeuses.--Ah! Faublas,  qui m'avez-vous
sacrifie?--A personne; un mot d'explication, et ma justification ne
sera pas difficile. Justine voulut m'appuyer de son tmoignage. Vous
tes bien audacieuse, lui dit sa matresse...--Oui, vous avez raison,
bien audacieuse, s'cria le marquis de B..., qui, lass d'attendre sa
femme, la venoit chercher.

La marquise souffle la lumire, me donne un baiser sur le front, et me
dit tout bas: Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un
instant. Elle lve la voix et s'adresse  Justine: Mademoiselle,
sortez, venez avec moi. Justine, qui connot les tres, ne fait qu'un
saut; la marquise sort, repousse son mari qui alloit entrer, tire la
porte, la ferme  double tour, retire la clef, et me voil encore une
fois en prison!

Pour cette fois, mon esclavage me parut supportable; un doux espoir au
moins m'toit permis. Mes comiques tribulations, si trangement varies,
prolonges si cruellement pendant la nuit entire, alloient sans doute
finir, et la marquise, bientt revenue, ne pourroit me refuser le juste
ddommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante ide
ranima mon courage, je pris une chaise que j'adossai contre la porte,
et, comme un chasseur  l'afft, j'attendis ma proie.

Bientt j'entendis du bruit dans l'appartement des poux; on parloit
vite, on parloit haut; on disputoit avec aigreur. Je jugeai que la
marquise, ne pouvant se dbarrasser de son mari, avoit pris le parti de
le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne russt bientt 
l'impatienter assez pour l'obliger  quitter la place: il en arriva tout
autrement. Aprs d'assez longs dbats, la marquise accourut de sa
chambre vers la mienne. Voil bien, disoit-elle avec feu, la scne la
plus scandaleuse! ne me suivez pas! Monsieur, gardez-vous de me suivre!

Elle toit dj au bout du corridor, tout prs de ma prison. Je ne sais
si elle s'accrocha quelque part; mais le pied lui manqua, et elle tomba
si rudement que la clef de ma chambre, s'tant chappe de sa main, vint
rebondir contre ma porte. Mon amante infortune jeta un cri terrible.
Son mari, qui la suivoit de prs, la releva; plusieurs femmes
accoururent, on la ramena chez elle. Un moment aprs le marquis s'cria:
Elle est blesse! que mes gens se lvent! que le suisse ouvre les
portes! qu'on amne le premier chirurgien!

Oh! comme mon coeur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la
marquise me causa d'inquitude! qu'alors il me parut douloureux d'tre
ainsi renferm, de ne pouvoir apprendre si sa blessure toit dangereuse,
si ses jours n'toient pas menacs! Mon impatience s'accrut par mes
rflexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident alloit causer,
dans ces momens de trouble et d'agitation, Justine pourroit-elle quitter
sa matresse? songeroit-elle  me dlivrer? Le temps toit prcieux, le
jour commenoit  parotre. Si je parvenois  m'chapper, si je pouvois
rentrer chez moi, Jasmin, le premier venu que j'enverrois  l'htel du
marquis, me rapporteroit des nouvelles de sa femme. Il falloit donc
tenter tous les moyens possibles de me procurer ma libert. Le bruit de
la porte cochre qu'on ouvrit avec fracas, m'annonant qu'un des plus
grands obstacles tait lev, me donna l'esprance de pouvoir surmonter
ceux qui me restoient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de tirer 
moi, par-dessous la porte, la clef reste dans le corridor. Je voulus
ensuite dmonter la serrure en dtachant les vis qui la fixoient; mais
elles toient rives en dehors.

J'examinois la serrure avec attention, je tchois de l'ouvrir avec mon
couteau, quand La Jeunesse, dont je reconnus la voix, me dit tout bas:
C'est toi, Justine? je te croyois chez ta matresse. Ouvre-moi donc.
L'occasion toit trop belle pour la laisser chapper; je prends mon
parti sur-le-champ, et, rsolu de donner quelque chose au hasard, je
dguise ma voix en la diminuant. Je contrefais de mon mieux celle de
Justine, et, glissant, pour ainsi dire, les mots  travers la serrure,
je rponds: C'est toi, La Jeunesse? dis-moi donc comment va ma
matresse?--Ta matresse va bien, la peau est  peine corche: monsieur
vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'toit rien; mais
comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc.--Je ne puis pas, mon
bon ami; Madame m'a enferme.--Bah!--Oui, tiens, la clef est par terre
dans le corridor: cherche.

La Jeunesse regarde et trouve la clef, il ouvre la porte et me regarde:
Ah! mon Dieu, c'est le diable! dit-il. Je tente le passage, il
m'adresse un grand coup de poing: je pare et je riposte. Le coup est si
prompt, si heureux, que le coquin tombe  la renverse avec une balafre
sur l'oeil. Je saute par-dessus lui, je me prcipite sur l'escalier; mon
ennemi se relve et me poursuit. Plus agile que lui, parce que je ne
suis pas clop, parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse
rapidement la cour, et dj j'ai franchi le seuil de la porte cochre,
quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il dsespre de m'atteindre,
s'avise de crier de toutes ses forces: Arrte! au voleur!

J'avois enfil une rue de traverse: la peur me donnoit des ailes. La
Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, crioit encore; mais tous
toient loin derrire moi. Je me croyois sauv, lorsqu'au dtour d'une
rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent
m'arrta sur ma mine. En effet, il toit impossible d'en prsenter une
plus trange. Tant de soins m'avoient occup sur la fin de cette nuit
qu'alors seulement je m'aperus du grotesque quipage dans lequel je
courois les rues. Une partie de mon habit brle, l'autre bariole de
suie, toute ma personne barbouille de fume, et enfin ma tte enterre
dans un bonnet de nuit de Justine: je ne m'tonnai plus qu'en me voyant
La Jeunesse et dit: C'est le diable!

Malgr la surprise que me causoit  moi-mme ce costume rembruni,
j'assurai au sergent que j'tois un honnte homme. Il paroissoit peu
dispos  m'en croire sur ma parole; et d'ailleurs La Jeunesse arriva
sur ces entrefaites, avec sa squelle essouffle. Tous les valets
m'environnrent, et crirent  tue-tte aux soldats qui me serroient:
Arrtez-le, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le  l'htel. Je
demandai qu'on me conduist chez le commissaire du quartier: ma requte
fut trouve si juste qu'on y satisfit sur-le-champ.

Le commissaire attendoit un scell; quand il sut qu'il ne s'agissoit que
de recevoir une plainte, il parut mcontent d'avoir t rveill si
matin. Mon ami, me dit-il, qui tes-vous?--Monsieur, je suis le
chevalier de Faublas, votre trs respectueux serviteur.--Ah! pardon,
Monsieur. O logez-vous?--Chez mon pre, le baron de Faublas, rue de
l'Universit.--Que faites vous?--Pas grand'chose, comme tant de jeunes
gens de famille.--D'o sortez-vous?--Dispensez-moi de rpondre 
cette question-l.--Je ne le puis. D'o sortez-vous?--D'une
chemine.--Monsieur, voil de mauvaises plaisanteries que vous pourriez
payer cher.--Non, Monsieur, ce sont des vrits que mon habit prouve:
regardez.--O alliez-vous?--Me coucher.--Belles rponses! o est le
plaignant?

La Jeunesse se montra. Mon ami, comment vous nommez-vous? Je rpondis
pour lui: La Jeunesse.--Monsieur,... de grce, me dit l'homme de loi,
je parle  ce garon. (_A La Jeunesse._) O logez-vous, mon ami?--Dans
le coeur d'une des femmes de madame la marquise, rpliquai-je
aussitt.--Monsieur, ce n'est pas vous que j'interroge. (_A La
Jeunesse._) Que faites-vous, mon ami?--Il caresse les demoiselles dans
les carrosses.

Le commissaire frappa du pied; La Jeunesse me regarda d'un air interdit.
Le pauvre garon, troubl, ne savoit plus que rpondre aux questions
dont l'accabloit notre juge bourgeois. Il dposa cependant qu'il m'avoit
trouv enferm chez Mlle Justine, dans une chambre de l'htel du marquis
de B...; que je forois une serrure, qu'en sortant _je l'avois
apostroph, lui plaignant, d'un coup de poignet sur l'oeil_.

L'homme de loi, qui voyoit dans tout cela des choses trs graves, me
pria de m'asseoir un moment; il parla bas  son clerc; quelques minutes
aprs, je vis arriver le marquis de B...

(_Il lve la voix en entrant._)

On vient de m'avertir qu'un voleur... Ah! ah! c'est M. Duportail!

LE COMMISSAIRE.

Monsieur Duportail! Ce n'est pas l le nom que monsieur nous a fait
crire.

LE MARQUIS, _riant_.

Pardon, Monsieur Duportail; mais je vous vois dans un tat!...
Comment?... Pourquoi?...

FAUBLAS, _se penchant  l'oreille du marquis_.

Il m'est arriv l'aventure la plus plaisante!... Je vous conterai
cela,... mais ce n'est pas l le moment.

LE MARQUIS, _le regardant beaucoup_.

Oui,... oui,... mais comment diable arrive-t-il que vous vous trouviez
chez moi dans cet quipage?

LE COMMISSAIRE.

Monsieur le marquis, je vais vous lire la dposition.

FAUBLAS.

Inutile... (_Bas au marquis._) Je vous conterai tout cela.

LE MARQUIS, _le fixant d'un air incertain_.

Oui, oui; mais voyons la dposition.

Le commissaire alloit la lire; je tirai le marquis dans un coin de
l'tude, et, affectant de lui parler bas: Tirez-moi d'ici promptement,
lui dis-je. Vous savez comme mon pre me gne; s'il apprenoit jamais!...
si le commissaire s'avisoit de l'envoyer chercher!

LE MARQUIS, _haut_.

Il est donc enfin revenu de Russie, monsieur votre pre?

FAUBLAS.

Oui.

LE MARQUIS.

Parbleu! c'est un homme bien singulier; il est introuvable, et vous
aussi. J'ai t vingt fois  l'Arsenal!...

LE COMMISSAIRE.

Mais monsieur ne demeure pas  l'Arsenal.

LE MARQUIS.

M. Duportail ne demeure pas  l'Arsenal?

LE COMMISSAIRE.

Monsieur ne se nomme pas Duportail.

LE MARQUIS.

Ne se nomme pas Duportail?... En voil bien d'une autre!

LE COMMISSAIRE.

Riez, Monsieur, riez tant qu'il vous plaira; mais monsieur nous a
dclar demeurer rue de l'Universit, et s'appeler Faublas.

LE MARQUIS, _reculant tout tonn_.

Hein?... quoi?... comment?... qui parle de Faublas?

FAUBLAS, _ l'oreille du marquis_.

Chut! chut! j'ai donn ce nom-l, parce qu'il est fort dsagrable de
dcliner le sien chez un commissaire.

LE MARQUIS.

Je comprends!... Comment se porte mademoiselle votre soeur, Monsieur?

FAUBLAS, _d'un ton triste_.

Assez bien.

LE MARQUIS.

Un jour que je vous rencontrai  l'Opra, vous me dites que vous ne
connoissiez pas ce M. de Faublas.

FAUBLAS.

Ah! c'est que vous me parliez du fils!... qui est un mauvais sujet...
Mais le pre!... brave gentilhomme!

LE MARQUIS.

Ah ! dites-moi donc par quel hasard mes gens vous ont poursuivi...

LE COMMISSAIRE.

Monsieur le marquis, coutez la dposition, elle est srieuse.

LE MARQUIS.

Eh bien! voyons: lisez, j'coute.

FAUBLAS, _au marquis_.

Monsieur, le temps se passe.

LE MARQUIS.

Cela ne sera pas bien long.

FAUBLAS.

Mais je vous raconterai tout cela.

LE MARQUIS.

Sans doute; mais voyons ce que mes gens ont dpos... Vous pouvez tre
tranquille; je sais bien que vous n'tes pas un voleur.


Le commissaire lut la dposition tout entire; le marquis fit rentrer La
Jeunesse, rest dans la cour avec les autres domestiques. La Jeunesse
confirma tout ce qu'il avoit dit, et entra dans de nouveaux dtails,
bien propres  claircir les faits que je ne pouvois nier.


LE MARQUIS.

Monsieur toit enferm dans la chambre de Justine!... Mais comment,
diable! J'y suis entr, et je ne l'y ai pas vu!

FAUBLAS.

Preuve que je n'y tois pas, Monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Mais ma femme y est entre aussi, elle y est mme reste assez
longtemps. Monsieur, elle ne vous a pas vu non plus, ma femme.

FAUBLAS.

Autre preuve que je n'y tois pas!... (_Au commissaire._) Monsieur, vous
voyez combien est vague l'accusation dont on me charge; trouvez bon que
je me retire.

LE COMMISSAIRE.

Non pas, Monsieur, non pas. Sentinelle, barrez la porte.

FAUBLAS.

Quoi! Monsieur, vous pourriez...

LE COMMISSAIRE.

J'en suis bien fch, Monsieur; mais vous entrez dans un htel, on ne
sait comment ni par o; on vous trouve enferm dans la chambre d'une
demoiselle... Cela n'est pas clair... Moi, je vois qu'on pourroit rendre
plainte en sduction.

FAUBLAS.

Juge de paix, recevez les dpositions, coutez les tmoins, attendez les
preuves, et, toujours fidle au voeu de la loi, rejetez surtout les
perfides probabilits. Ce que vous appelez une conjecture n'est jamais
qu'une incertitude, surtout quand il y va de l'honneur, je ne dis pas
d'un noble, mais d'un citoyen, d'un homme, quel qu'il soit.

LE MARQUIS.

Permettez... Monsieur, o avez-vous connu Justine?

FAUBLAS.

Monsieur, je pourrois me dispenser de rpondre  cela; cependant je veux
bien vous donner une preuve de ma complaisance. J'ai connu Justine en
mme temps qu'une certaine femme Dutour, dont elle toit l'amie, et qui
servoit ma soeur.

LE MARQUIS, _d'un air satisfait_.

Oui, qui servoit Mlle Duportail.

FAUBLAS.

Oui, Monsieur.

LE COMMISSAIRE, _avec humeur_.

Si mademoiselle votre soeur se nomme Duportail, vous vous nommez
Duportail aussi. Pourquoi faites-vous de fausses dclarations?

LE MARQUIS.

Il n'y a pas grand mal  cela; je sais pourquoi, moi, je sais pourquoi.
Laissez, Monsieur, laissez sur votre procs-verbal ce nom de Faublas...
(_Il vint  moi._) Je ne veux pas vous compromettre; mais dites-moi
amiablement ce que vous tes venu faire chez moi.

FAUBLAS.

Quoi! vous ne devinez pas? J'ai connu Justine  cause de ma soeur; on
m'a trouv dans la chambre de Justine: cette petite est si jolie...

LE MARQUIS.

Ah! petit libertin, vous avez pass la nuit avec elle! La marquise
seroit bien contente, si elle savoit que le frre d'une de ses bonnes
amies vient dbaucher ses femmes!... Ah ! mais, quand le feu a pris
chez Justine...

FAUBLAS.

Nous tions fatigus, nous dormions.

LE MARQUIS, _en riant_.

Vous avez d avoir une belle peur, quand j'ai frapp  votre porte.

FAUBLAS.

Vous n'en avez pas d'ide.

LE MARQUIS.

Mais nous ne vous avons pas vu, o diable vous tiez-vous cach?

FAUBLAS.

Dans la chemine.

LE MARQUIS.

Mais ma femme retournoit dans la chambre de Justine... Alors elle vous
auroit vu.

FAUBLAS.

Point du tout, je l'entendois venir, _je regrimpois_ dans la chemine.

LE MARQUIS.

Et vous faisiez bien. Oh! ma femme ne peut souffrir chez elle le plus
petit dsordre. Ce n'est pas qu'elle soit moins indulgente qu'une autre;
mais coutez donc, une femme honnte ne veut pas tre compromise. Qu'on
fasse tout ce qu'on voudra, pourvu que ce ne soit pas chez elle; elle
n'y trouve pas  redire. Et mme, sur cet article, elle pousse
quelquefois l'indiffrence trop loin; quelquefois elle excuse dans ses
amies des foiblesses... Monsieur, mademoiselle votre soeur est-elle
encore  Soissons?

FAUBLAS, _paroissant hsiter_.

Oui, Monsieur.

LE MARQUIS.

Quoi! vraiment! toujours dans ce couvent?

FAUBLAS, _jouant l'embarras_.

Oui, Monsieur,... oui... Pourquoi non?

LE MARQUIS.

Je vous demande cela parce que quelqu'un m'a dit l'avoir rencontre dans
les environs de Paris.

FAUBLAS.

Dans les environs de Paris!... Ce quelqu'un-l s'est tromp, Monsieur,
ce n'toit srement pas ma soeur... Mais, Monsieur le marquis, tout est
fini, je pense; allons-nous-en.

LE COMMISSAIRE.

Monsieur, tout n'est pas fini, j'attends quelqu'un.


Ce quelqu'un entra au moment mme: c'toit mon pre. L'homme de loi lui
dit: A qui ai-je l'honneur de parler, Monsieur?

LE BARON DE FAUBLAS.

Monsieur, je suis le baron de Faublas.

LE COMMISSAIRE.

En ce cas, Monsieur, j'ai mille excuses  vous faire. Je vous avois fait
avertir, parce que ce jeune homme, charg d'une accusation assez grave,
avoit pris votre nom et se disoit votre fils; mais sa dclaration toit
fausse. Je suis fch qu'on vous ait drang.

LE MARQUIS, _au commissaire_.

Comment! sa dclaration toit fausse? Mais ne vous ai-je pas pri,
Monsieur, de laisser ce nom de Faublas sur votre procs-verbal? (_Tout
bas au chevalier._) Vous ne sentez donc pas les consquences de cela,
vous? Si une fois ce commissaire crit votre vritable nom, il enverra
chercher votre vritable pre, et cela fera une scne... Priez ce
monsieur de Faublas de vous laisser son nom, cela finira tout.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS, _au marquis_.

Je n'ose.

LE MARQUIS.

Je vais lui dire, moi!... (_Au baron._) Dites qu'il est votre fils.


Cependant le baron, stupfait de tout ce qu'il voyoit, regardoit tour 
tour le commissaire, le marquis et moi. Monsieur, rpondit-il enfin au
juge attentif, vos soins ne sont pas perdus, ma peine n'est pas inutile.
Dans l'tat o je vois ce jeune homme, je devrois peut-tre le
mconnotre; mais le lieu mme o je le trouve sollicite mon indulgence
pour lui. Je le connois sensible et fier; s'il a fait quelque sottise,
un interrogatoire ici l'en a sans doute assez puni... Monsieur, ce jeune
homme vous a dit son vritable nom, il est mon fils.

LE MARQUIS, _au baron_.

Bien! trs bien!

LE COMMISSAIRE.

Mais je n'entends plus rien  cela; je vais envoyer chercher ce M.
Duportail.

LE MARQUIS, _au chevalier_.

Il n'entend plus rien  cela? je crois bien.

LE BARON, _avec fiert au commissaire_.

Monsieur, quand je dis qu'il est mon fils.

LE MARQUIS, _au baron, le tirant par son habit_.

A merveille. (_Au chevalier._) Il joue son rle  merveille.

LE CHEVALIER, _au marquis_.

Oh! le baron est un homme d'esprit; et puis il a de grands torts 
rparer envers nous.

LE COMMISSAIRE, _au baron_.

Monsieur, tout cela est fort bon; mais il y a une plainte.

LE MARQUIS _crie de toutes ses forces_.

Je m'en dsiste.

LE COMMISSAIRE, _au marquis_.

Cela ne suffit pas, Monsieur, l'affaire est d'une nature... Le ministre
public est intress.

LE BARON, _avec violence_.

Le ministre public intress!... De quoi s'agit-il donc?

LE MARQUIS.

Bah! d'une misre,... d'une intrigue d'amoureux.

LE COMMISSAIRE.

Une intrigue d'amoureux!

LE MARQUIS, _au commissaire_.

Eh! oui, Monsieur! une aventure galante.

(_Au baron._)

Ce n'est pas autre chose qu'une aventure galante, je vous le certifie,
moi!

LE COMMISSAIRE, _au marquis_.

Monsieur, il y a fausse dclaration, effraction, svices, sduction.

LE BARON, _avec le plus grand emportement_.

Cela n'est pas possible; qui dit cela? qui ose attaquer ainsi l'honneur
de mon fils et de ma maison?

LE MARQUIS, _au chevalier_.

Ah! mais comme il joue donc son rle! cela n'est pas concevable... (_Au
pre._) Allez, Monsieur, tranquillisez-vous, il ne s'agit que d'un
rendez-vous galant. Monsieur votre fils a couch avec une des femmes de
ma maison, et pour se sauver il a ross un de mes laquais, voil tout.

LE BARON, _au commissaire_.

Monsieur, vous savez mon nom, ma demeure; vous trouverez bon que
j'emmne mon fils, en vous rpondant de lui.

LE MARQUIS.

Oui, et moi aussi j'en rponds. (_Au chevalier._) Ah! c'est qu'il ne
faut pas perdre la tte!

LE COMMISSAIRE.

Messieurs, vous serez tenus de le reprsenter en temps et lieu, mme par
corps.

LE BARON.

Ah! mme par corps?

LE MARQUIS.

Oui, par corps, par corps; allons-nous-en.


Nous sortmes tous trois. Ah! Monsieur, dit alors le marquis  mon
pre; ah! Monsieur, comme vous jouez la comdie! Que de naturel! que de
vrit! vous donneriez des leons  ceux qui s'en mlent! (_Il s'adressa
 moi._) L'avez-vous entendu, quand il s'est cri: Qui ose ainsi
attaquer l'honneur de mon fils?... De son fils! il me l'auroit persuad
 moi-mme, qui sais si bien ce qui en est.

Tandis que le marquis parloit, le baron le regardoit d'un air qui
m'auroit beaucoup amus, si je n'avois pas connu l'extrme vivacit de
mon pre. Je tremblois que les bizarres complimens dont M. de B...
l'accabloit n'chauffassent sa bile; il se contint. Sa voiture
l'attendoit  la porte. Point de faons, me dit-il, montez le premier.
Le marquis voulut me retenir. Eh bien! continua le baron, allez-vous
causer dans la rue, fait comme vous tes? Je m'lanai dans le
carrosse; le baron s'y plaa prs de moi: nous salumes poliment le
marquis; mais nous le laissmes retourner chez lui  pied.

Mon pre dit alors: Pourquoi voulez-vous absolument passer des nuits
hors de l'htel? Les journes ne sont-elles pas assez longues? Voyez 
quels dangers vous expose votre indocilit! Je m'excusai de mon mieux.
Votre sant que vous dtruisez! poursuivit le baron.--Ah! mon pre,
jamais reproche ne fut moins mrit; si vous saviez comme j'ai t sage
cette nuit!--Mon fils, croyez-vous parler encore au marquis de
B...?--Assurment non, mon pre; mais je vous assure que je pourrois
passer dans l'anne trois cent soixante-cinq nuits comme la dernire,
sans que ma sant en souffrt la moindre altration; et si vous me
permettiez de vous faire le dtail...--Non, mon ami, gardez cela pour M.
de Rosambert. Le baron ajouta: Adlade, M. Duportail, vous et moi,
nous sommes invits pour demain  dner chez M. le duc de ***, 
l'entre du boulevard Saint-Honor. Si le temps change, s'il fait beau,
nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de
promenade dans les Tuileries; moi, je monterai un instant au chteau:
j'ai  parler  M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela, je vous
prie, et soyez prt de bonne heure.

Justine toit chez moi quand j'y arrivai. La marquise avoit ressenti de
mortelles inquitudes en apprenant qu'un voleur, cach dans la chambre
de Justine, avoit t arrt et conduit chez un commissaire, o M. de
B... s'toit aussitt transport. Elle avoit charg sa femme de chambre,
non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de
me prier de l'instruire exactement d'une rencontre dont les suites
pouvoient tre srieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avois
sacrifie pour sauver sa matresse. Je sens bien, me dit-elle, que cela
ne pouvoit se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me
chasse; et madame, dj fche contre moi, saisira peut-tre avec
plaisir cette occasion de me renvoyer. Je consolai la pauvre fille en
l'assurant que je lui trouverois une place, et que, dans tous les cas,
je ne l'abandonnerois pas.

Ds que Justine fut partie je changeai d'habits, je me dbarbouillai, et
je courus chez Rosambert,  qui je racontai les joyeux accidens de la
nuit passe. Je lui dis ensuite que, s'il vouloit voir Adlade, il se
trouvt le lendemain aux Tuileries, dans l'alle qu'on appelle _l'alle
du Printemps_. Le comte me promit qu'il y seroit avant midi.

                   *       *       *       *       *




Dans l'aprs-dner je reus une visite de Derneval, qui m'annona que la
nuit du lendemain nous verroit au couvent, quelque temps qu'il ft. Mon
cher Faublas, ajouta-t-il, nous allons nous sparer!--Comment?--Les
affaires qui me retenoient ici sont termines; tout est prpar pour la
grande entreprise que je mdite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de
demain j'enlve Dorothe.--Ah! Derneval, et comment verrai-je ma Sophie
quand vous nous aurez abandonns?--N'avez-vous pas votre pavillon?--Mais
la grille du jardin?--Vraiment vous avez raison, je n'y songeois
pas.--Derneval, pourriez-vous livrer au dsespoir votre ami et l'ami de
votre amante?--Non, Chevalier, non, je parlerai  Dorothe, nous ne
partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le
faut, je diffrerai d'un jour l'excution de mes projets.

[Illustration: RECONNAISSANCE DE DORLISKA]

Derneval me laissa livr  des rflexions cruelles, qui m'agitrent
toute la soire et toute la nuit suivante. Il part, me disois-je, il
part avec ce qu'il aime! et moi je reste, et peut-tre ne verrai-je plus
ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir cette grille? osera-t-elle venir
seule au jardin? Et puis l'enlvement de Dorothe ne fera-t-il pas dans
ce couvent un clat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages
prcautions pour empcher qu' l'avenir un pareil attentat ne se
renouvelle? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gard qu'auparavant? Ah! ma
jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois
 travers les jalousies de mon pavillon. Ah! Derneval! ah! Dorothe!
vous nous abandonnez! est-ce l ce que vous nous aviez promis?... C'est
ainsi que, ne prvoyant pas les grands vnemens qui se prparoient, je
reprochois  Derneval son dpart prcipit, que bientt j'allois dsirer
plus ardemment que lui.

Il y eut encore cette nuit un brouillard pais, qui tomba au lever du
soleil. Le baron, plus tt veill qu' l'ordinaire, trouva que le temps
toit humide et froid. Il ne savoit s'il iroit chercher Adlade, il
craignoit que sa chre fille ne s'enrhumt. J'observai  mon pre que le
soleil alloit chauffer l'air, et qu'aucune journe de l'automne ne
seroit plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de
mon avis: nous allmes tous trois chercher ma soeur  son couvent, et
bientt nous descendmes aux Tuileries. Le baron ordonna  ses gens
d'aller nous attendre au _Pont-Tournant_. Je monte, nous dit-il, chez
M. de Saint-Luc, promenez-vous...--Dans l'alle du Printemps, mon
pre?--Oui. Je suis  vous tout  l'heure.

Nous fmes plusieurs tours d'alle: Rosambert parut enfin; il remercia
le hasard qui lui procuroit une aussi heureuse rencontre. Il fit 
Adlade tous les complimens qu'elle mritoit, et pendant un quart
d'heure il s'occupa tellement de la soeur que le frre toit oubli.
Cependant je faisois mille efforts pour m'attirer son attention.
Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaoient mes
amours, je le pris par le bras, et le priai de m'accorder un moment. Il
daigna enfin m'entendre: nous doublmes le pas sans nous en apercevoir.
Ma soeur, qui ne pouvoit rgler sa marche sur la ntre, resta derrire,
accompagne seulement de M. Duportail. Nous ne songemes  revenir sur
nos pas que quand nous fmes au bout de l'alle. En nous retournant,
nous vmes Adlade fort loin de nous, au milieu de trois hommes: nous
nous htmes d'approcher. A quelque distance nous reconnmes dans les
deux nouveaux venus mon pre et M. de B...; ils se parloient avec
chaleur. Courons vite, me dit Rosambert, il se fait l-bas quelque
quiproquo. Au moment o nous arrivmes, le marquis disoit  mon pre:

De quoi vous mlez-vous, Monsieur?

LE BARON DE FAUBLAS.

De quoi je me mle! Connoissez-vous celle que vous insultez?

LE MARQUIS.

Si je connois Mlle Duportail!

LE BARON, _avec emportement_.

Ce n'est pas Mlle Duportail, Monsieur, c'est ma fille. M. Duportail n'a
pas d'enfans.

LE MARQUIS, _trs vivement_.

M. Duportail n'a pas d'enfans! et qui est-ce donc qui a couch avec ma
femme?

LE BARON.

Que m'importe?

LE MARQUIS.

Il m'importe  moi, et je sais bien que c'est Mlle Duportail que
voil... (_en montrant ma soeur_). Elle est un peu change, par la
raison que je disois tout  l'heure.

LE BARON, _furieux_.

Par la raison que vous disiez tout  l'heure! Vous osez rpter!...
Morbleu! Monsieur, mettez un habit d'amazone  cet tourdi (_en montrant
le chevalier de Faublas_), et la demoiselle Duportail que vous avez vue,
vous la verrez encore.

LE MARQUIS, _regardant le chevalier d'un air stupfait_.

Se pourroit-il?


Cependant M. Duportail et Rosambert partageoient leur attention entre
Adlade, qui paroissoit prte  pleurer, et le baron, dont leurs
reprsentations ne pouvoient modrer la fureur.


LE CHEVALIER DE FAUBLAS _s'approche du baron_.

De grce, mon pre!

LE MARQUIS, _regardant toujours le chevalier_.

Son pre!

LE BARON _lance un regard terrible  son fils_.

Taisez-vous, Monsieur; savez-vous ce qu'on dit  votre soeur? J'arrive
au moment o on la flicite de ce qu'elle est accouche avant terme et
de ce qu'il n'y parot gure. Morbleu! dguisez-vous en femme, attrapez
des sots, mais ne compromettez pas votre soeur.

LE MARQUIS _regarde le chevalier avec la plus grande attention_.

Plus je l'examine... (_Il lui fait un geste menaant, et court  M.
Duportail._) Si tu n'es pas un lche, rponds-moi. (_En montrant
Adlade._) Cette demoiselle est-elle ta fille? (_En montrant le
chevalier._) Est-ce ce jeune homme que j'ai vu chez toi en habit
d'amazone?

M. DUPORTAIL, _avec le plus grand sang-froid_.

Monsieur, vous ne savez pas que ma naissance est au moins gale  la
vtre; mais je suis trop heureux de pouvoir conserver sur vous quelque
avantage. Je me souviendrai des gards que se doivent encore des
gentilshommes quand ils deviennent ennemis, Monsieur: je ne vous
tutoierai pas; quant  vos questions, je voudrois bien n'tre pas oblig
d'y rpondre... Marquis, cette demoiselle n'est pas ma fille; c'est ce
jeune homme que vous avez vu chez moi en habit d'amazone.


M. de B... garda quelque temps un morne silence; il vint  moi, il prit
ma main, qu'il serra fortement: d'un coup d'oeil je lui fis comprendre
que je l'entendois. Mon pre aperut ces signes meurtriers, car je
l'entendis qui se disoit tout bas: Ne pourrai-je jamais matriser mes
premiers transports? Colre aveugle! funeste emportement! si tu allois
me coter mon fils!--Tu m'as indignement jou, me dit le marquis en
baissant la voix. Demain,  cinq heures du matin, trouve-toi  la _Porte
Maillot_. Je n'ai pas  me plaindre de ton pre; mais Duportail et
Rosambert sont tes complices: dis-leur que j'emmnerai deux de mes
parens pour les punir. Adieu. Tu verras si je sais me venger.

A ces mots il s'loigna. Nous tions environns d'une foule de gens que
le bruit de notre querelle avoit attirs. Adlade, tonne et
tremblante, se soutenoit  peine; nous gagnmes, aussi vite que sa
foiblesse put nous le permettre, le _Pont-Tournant_ o deux voitures
nous attendoient. Le baron monta dans la ntre avec ma soeur; Rosambert
nous reut, M. Duportail et moi, dans la sienne; et, pour chapper  la
foule qui nous suivoit, les cochers eurent ordre de nous mener ventre 
terre, et de ne regagner l'htel du baron qu'aprs avoir fait de longs
dtours.

M. Duportail nous dit alors: Messieurs, pourquoi faut-il que vous nous
ayez quitts? vous tiez  peine  trente pas, quand M. de B... nous a
abords. Il m'a accabl de politesses, et a fait mille questions 
mademoiselle votre soeur, qui ne savoit que rpondre. Je vous assure que
moi-mme je comprenois peu de chose aux discours qu'il lui tenoit.
J'esprois que vous alliez revenir et m'aider  sortir de l'embarras
dans lequel je me trouvois. M. de B..., qui dj m'avoit flicit vingt
fois du retour de ma fille et de la bonne sant dont elle paroissoit
jouir, M. de B... s'est adress  mademoiselle votre soeur: D'honneur,
Mademoiselle, vous vous portez fort bien; je vous trouve peu change.
Ici le marquis a baiss la voix; mais, comme je n'tois pas sans
inquitude, j'ai prt l'oreille. Cela est tonnant, a-t-il dit, car,
si je calcule bien, vous tes accouche avant terme. Mlle de Faublas a
fait un cri; je me suis cri avec indignation: Accouche avant terme!
Monsieur, vous osez!... Malheureusement le baron toit dj derrire
nous; tout  coup il s'est jet entre sa fille et le marquis, et d'un
ton furieux il a dit  celui-ci: Qu'appelez-vous _accouche avant
terme_? vous me ferez raison de cet insolent propos.

Messieurs, vous savez  peu prs le reste, et cette cruelle scne,
ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites
fcheuses.--Oui, Monsieur, oui sans doute, elle en aura. Demain,  cinq
heures du matin, M. de B..., accompagn de deux de ses parens, nous
attendra tous trois  la _Porte Maillot_.--Encore un duel! encore du
sang! s'cria Rosambert.--Voyez, Faublas, me dit M. Duportail; voyez
quels sont les fruits d'une passion criminelle! Demain six braves hommes
vont s'gorger  cause de la marquise de B...! Demain, quel que soit
l'vnement du combat, monsieur le comte et moi, nous serons punis
d'avoir particip  vos garemens; nous en serons punis, car, tout
guerrier que je suis, je l'ai cent fois prouv, il est bien cruel de ne
sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M. de
Rosambert et moi, nous allons bientt verser le sang de deux hommes que
nous ne connoissons peut-tre pas, qui jamais ne nous ont fait le
moindre mal...--Ah! Monsieur, je suis plus  plaindre que vous; je me
bats avec le marquis, avec le marquis,  qui j'ai fait tout le mal
possible!...--Il est fort singulier, interrompit Rosambert, que, dans
cette affaire-ci, je soutienne votre querelle! il est fort singulier que
je me batte pour vous parce que vous m'avez souffl ma matresse...
Mais, Messieurs, trve de rflexions, s'il vous plat, nous n'avons pas
de temps  perdre. Demain,  six heures du matin, si nous ne sommes pas
morts, il faudra que nous sortions du royaume.--Franois, s'cria M.
Duportail, vous qui m'avez donn l'hospitalit, je ne vous quitterai
donc qu'aprs avoir transgress la plus sage de vos lois!--Messieurs,
poursuivit Rosambert, o nous retirerons-nous? Je rpondis vivement:
En Allemagne.--Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous dit M.
Duportail.--En Allemagne, soit, rpliqua le comte.

Nous arrivmes  l'htel. Adlade et le baron montoient dj le grand
escalier: M. Duportail courut  eux, croyant que j'allois le suivre. Je
dis adieu  Rosambert. Comment! o allez-vous donc?--Chez Derneval. Mon
ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige, songez  assurer
notre fuite.--Mais ne vous verra-t-on pas dans la soire?...--Je ne puis
rpondre de rien; peut-tre ne serai-je ici que demain  quatre heures
du matin. Je m'loignai au moment o M. Duportail revenoit sur ses pas
pour me chercher.

J'entrai chez Derneval d'un air si effar que d'abord il me demanda quel
malheur m'toit arriv.

Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur; demain je meurs, ou Sophie
quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle
vous devez enlever Dorothe emporte aussi Mlle de Pontis. Derneval ne
fut pas mdiocrement surpris; nous nous occupmes le reste de la journe
des prparatifs de toute espce que ncessitoit notre grande entreprise.
J'aurois pu, dans la soire, passer un moment  l'htel; mais je
craignis que le baron ne m'y retnt. Un peu avant minuit je cachai mon
pe sous un ample manteau; Derneval prit la mme prcaution. Nous
sortmes accompagns de trois domestiques dont mon ami me garantissoit
la bravoure et la fidlit. Arrivs sous les murs du couvent, nous
jetmes dans le jardin un gros paquet qui contenoit tout ce qu'il faut
pour habiller deux hommes de la tte aux pieds; et, ds que notre
chelle de corde fut attache, nous ordonnmes  deux de nos domestiques
de faire sentinelle  quelque distance, et au troisime, de s'en aller
pour nous amener notre chaise de poste  quatre heures prcises.

Nous descendmes au jardin: Derneval et Dorothe me laissrent sous
l'alle couverte avec ma jolie cousine. Nous allmes nous asseoir au
pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardois Sophie sans
lui rien dire, et j'arrosois ses mains de mes larmes.

Que signifie donc ce silence? me dit-elle. Que veulent dire ces
pleurs?--Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs affreux. Ne sais-tu
pas que Dorothe nous quitte?--Oui, mais son dpart est diffr d'un
jour,  cause de nous.--Non, ma Sophie, non, son dpart n'est pas
diffr, Derneval l'emmne cette nuit.--Cette nuit!--Oui, je ne puis te
voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin: nous voil
spars pour jamais. Ma Sophie, cette nuit est la dernire que nous
ayons  passer ensemble.--La dernire! s'cria-t-elle d'un ton
douloureux.--Oui, la dernire: Dorothe nous quitte, Dorothe
t'abandonne; elle sacrifie tout  sa tendresse pour Derneval! Derneval
est plus heureux que moi!--Ah! mon ami, pouvez-vous dsirer un bonheur
qui me coteroit le mien?--Sophie! voici la dernire nuit que nous ayons
 passer ensemble!--Mon ami, passons-la de manire que nous n'ayons
aucun reproche  nous faire demain.--Demain! demain nous gmirons
spars! et cependant Derneval et Dorothe seront sur la route de
l'Allemagne.--De l'Allemagne!... Ils vont en Allemagne?--Oui, ma
bien-aime.--Ils vont en Allemagne!... Eh bien, mon cher Faublas, nous
irons bientt les rejoindre; Mme Munich m'assure que le baron de Gorlitz
ne tardera pas  me venir chercher.--Le baron de Gorlitz arrivera trop
tard.--Pourquoi trop tard?--Il arrivera trop tard, ma bien-aime!--De
grce, expliquez-vous.--Sophie, le dpart de Dorothe est le moindre
malheur dont nos amours soient menacs.--Mais apprenez-moi donc...
Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu' l'arrive du comte de
Gorlitz vous iriez vous jeter  ses pieds pour lui demander sa
fille?--En vain le baron de Gorlitz me l'accorderoit-il, si mon pre ne
veut pas consentir  cet hymen.--Mais votre pre l'approuvera ds que le
mien...--Sophie, je ne dois pas vous abuser; mon pre me destine une
autre femme.--Une autre femme! et c'est vous qui me l'annoncez! cruel!
je vous entends trop bien!... je suis sacrifie! je suis
sacrifie!--Non, ma Sophie, non, rassure-toi. Je te renouvelle ici mes
sermens mille fois rpts; jamais une autre ne portera le nom de mon
pouse; mais, si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que toi.--Moi!--Oui,
cet hymen si dsir, tu n'as pas voulu le rendre ncessaire.--Je ne vous
entends pas.--Ah! si depuis trois mois, moins rebelle aux voeux de ton
amant...--Mon cher Faublas, que me dites-vous?--J'aurois prsent ma
Sophie au baron de Faublas, je lui aurois dit: Elle a reu ma foi; nos
sermens sont crits dans le ciel: j'ai sduit sa foible jeunesse, il ne
lui manque que le titre de mon pouse...--Qui? moi!... Faublas!
j'aurois achet par mon dshonneur...--Par ton dshonneur! tu ne m'aimes
donc gure, puisque tu te croiras dshonore de m'appartenir!...
Cruelle! qu'attends-tu donc pour couronner l'amour le plus tendre? Nous
allons tre spars! bientt on te conduira dans une terre trangre,
loin de ton amant dsol! Sophie, ouvre les yeux sur les dangers qui
nous menacent: tu peux les prvenir, tu peux t'unir  moi par des liens
indissolubles et sacrs; daigne, ma tendre amie, daigne...--Non, non,
jamais je n'y consentirai; jamais.

Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Dsespr d'une
rsistance opinitre qui ne me laissoit aucun espoir, je me livrai 
toute ma douleur. Vos sanglots me dchirent le coeur, me dit Sophie,
mais qu'exigez-vous de moi?--Je n'exige plus rien.--Dans quel
accablement je vous vois plong, mon ami, mon bon ami! (Elle serra mes
mains dans les siennes.)--Sophie! jamais douleur ne fut plus profonde et
plus juste. Sophie, les heures s'coulent, le jour parotra trop tt,
et, je vous le rpte, cette nuit est la dernire que nous ayons 
passer ensemble.--O ciel! de quel ton il me parle! quel sombre dsespoir
respire dans toute sa personne!... O mon ami! que vos larmes paroissent
douloureuses! (Elle les essuyoit avec son mouchoir.)--Elles sont
cruelles... Elles annoncent la mort.--Dans quel funeste
garement!...--Ma bien-aime, mon me est dvore d'un noir chagrin;
mais ne croyez pas que ma raison s'altre. Sophie, je pleure maintenant,
bientt vous pleurerez aussi, bientt une affreuse nouvelle, rpandue
dans toute la ville, pntrera jusque dans cette enceinte, et vos
tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant.--Cruel! vous pourriez
attenter  votre vie?--Non, ce ne sera pas de ma main que partira le
coup mortel... Sophie! si ma vie vous toit chre, je la dfendrois
contre le marquis de B...--Grand Dieu! vous allez vous battre!

Elle tomba en foiblesse, je lui prodiguai les soins que sa situation
exigeoit; mais, ds qu'elle commena  reprendre ses esprits, je
profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientt m'assura la
victoire.

Dernier combat de la pudeur vaincue, premier triomphe de l'amour
rcompens, moment de la possession, moment de volupt suprme! le plus
loquent des crivains a consacr vos dlices dans un ouvrage
immortel[14]: il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi
bien.

  [14] Tout le monde sent qu'il est ici question de la _Nouvelle
    Hlose_.

Quatre heures et les matines venoient de sonner, quand Derneval s'avana
sous l'alle couverte. Je courus au-devant de lui: il me dit que la
chaise de poste toit arrive; que Dorothe, oblige de le quitter pour
une demi-heure, rentreroit bientt au jardin, et ne mettroit pas
beaucoup de temps  changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de
s'loigner. Ma Sophie est  moi, lui dis-je, il faut maintenant que je
la dtermine  partir.

Je retournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'homme que
j'avois apports pour elle, je la conjurai de s'en vtir et de laisser
les siens. Comment? pourquoi?--Derneval et Dorothe partent pour
l'Allemagne, ton coeur ne te dit-il pas que nous partons avec eux?--Moi!
je donnerois  mon pre l'affreux chagrin... Hlas! ne suis-je donc
assez coupable?--coute-moi, ma Sophie.--Non, je ne veux pas vous
couter; non, cruel, vous m'avez perdue! Mon dshonneur toit prpar...
(Elle se jeta dans mes bras.) Faublas, maintenant tu peux tout sur ton
pouse; mais prends piti d'elle! ah! n'abuse point de tes droits! ah!
ne rends pas son dshonneur public!--O ma chre Sophie! je voudrois
t'pargner des alarmes cruelles; mais tu me forces  te rappeler que le
marquis...--Hlas!--Ne tremble plus pour des jours auxquels les tiens
sont attachs; ton poux sera victorieux, ton poux... La famille
entire du marquis, il la dfieroit maintenant! Mais tu ne connois pas
les lois du royaume, Sophie: si aprs avoir vaincu mon ennemi je reste
ici, je suis expos  perdre la tte sur un chafaud.--Ah! malheureuse!
o suis-je? qu'ai-je fait?--Sophie, il faut partir: nous irons en
Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser  ton amant, et mon
pre confirmera mon bonheur... Ma chre Sophie, souffre que ton poux
t'habille.

Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entirement travestie.
Dorothe vient nous joindre; Derneval, impatient, me reprsente qu'il ne
faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire  la
_Porte Maillot_.

Quoi! nous ne partons pas tous quatre ensemble? s'crie Sophie.--Ma
bien-aime, l'honneur m'appelle; je te laisse avec Dorothe, je te
remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera gure qu'une
poste sur moi; il doit m'attendre  Meaux: dans deux heures je vous
rejoins. Sophie se jette dans mes bras. Je ne vous quitte pas! je ne
vous quitte pas! Derneval frappe du pied. Le brouillard nous favorise
encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici. Je m'arrache des
bras de Sophie. Faublas! si vous me quittez, je ne partirai pas.--Eh
bien, Sophie, je ne te quitterai pas, htons-nous de sortir d'ici.

Derneval avoit prvu que nos deux amies auroient trop de peine 
escalader le mur avec des chelles de cordes, il s'toit pourvu de deux
courtes chelles de bois. Dorothe, depuis longtemps prpare  son
enlvement, fut bientt dans la rue; mais Sophie seroit tombe vingt
fois si je ne l'avois suivie de prs. Arrive  la chaise de poste, elle
voulut m'y voir monter le premier. Mais, Sophie, l'honneur
m'appelle!--L'honneur! eh! ne vous ai-je pas sacrifi le mien? Ingrat
que vous tes! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas! je ne
veux pas que vous vous battiez!

Voil ce qu'elle me disoit, quand j'entendis sonner cinq heures. Jamais
situation ne fut plus cruelle que la mienne! Dans mon dsespoir, je tire
mon pe pour m'en frapper. Derneval m'arrte. Sophie, tremblante,
s'crie: Eh bien! je vous obis, je pars! Tandis qu'on la place prs
de Dorothe, je dis  Derneval: Il est cinq heures: s'il faut que je
m'en aille  pied, j'arrive trop tard, je suis dshonor. Je vais
dmonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il
pourra  l'htel, o je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le
cheval que sans doute on a prpar pour moi. Sophie, presque mourante,
se penche  la portire. Mon ami, me dit-elle; ah! du moins, menez-moi
sur le champ de bataille.--Mes chers amis! ma Sophie! dans deux heures
je vous rejoins.--Barbare! cher amant, cher poux, songe  toi, dfends
ma vie!

Je vis partir la chaise de poste, et je gagnai au grand galop la rue de
l'Universit. Jasmin m'attendait  la porte de l'htel: Htez-vous, mon
cher matre, htez-vous. Monsieur le baron vous a fait chercher de tous
les cts; dsespr de votre absence, il s'est fait seller un cheval,
il a pris son pe; je crains bien qu'il ne soit all se battre pour
vous.--Ah! mon Dieu!

Je partis ventre  terre; Jasmin galopoit sur mes pas: Monsieur, vous
ne prenez donc pas votre bon coureur?--Va-t'en au diable,... retourne 
l'htel, un homme va venir te demander un cheval, donne-lui le mien.

Je poussai si vigoureusement celui que je montois qu'en peu de temps je
dcouvris la _Porte Maillot_. Bientt j'aperus le baron environn de
plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il
dfioit le marquis. Il me parut que M. Duportail, Rosambert et les deux
parens de M. de B... s'opposoient  ce combat.

Ds qu'on me vit, on se spara. J'en tois sr, s'cria
Rosambert.--Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard!--Trop
tard, mon pre, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos
jours. M. de B... m'interrompit: S'il n'avoit t question que de
faire la jolie femme, tu te serois lev plus matin. Viens donc,
femmelette lche et perfide, ta mort va tout  l'heure venger mes
affronts.

Nos pes se croisrent. La grande supriorit que j'avois acquise dans
l'art de l'escrime et le sang-froid que j'opposois  la fureur du
marquis balanoient en ma faveur l'immense avantage que donnoit 
celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi, je m'tois
rappel mes torts envers lui, et, quoique excusable  bien des gards,
je sentois que j'avois plus d'un reproche  me faire. Je ne pouvois me
dterminer  menacer la vie d'un homme dont j'avois afflig
l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le
laissois se consumer en efforts inutiles, et, me fiant absolument sur
mon adresse, je me flattois que, bientt puis de fatigue, il seroit
trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon esprance fut
trompe. Mon pre, demeur spectateur d'un combat si affreux pour lui,
se tenoit  dix pas de l; je pouvois le voir suivre d'un oeil inquiet
le mouvement rapide de nos pes. Plus d'une fois je crus qu'emport par
son impatience, il alloit s'lancer dans la lice; bientt il courut  un
arbre prochain, et, l'embrassant avec force, il s'y tint pniblement
cramponn. M. de B..., la menace et l'injure  la bouche, ne cessoit de
provoquer ma colre, et me pressoit toujours avec une vigueur dont
j'tois tonn. Il n'avoit pu cependant me faire perdre un pouce de
terrain, et jusqu'alors ma tranquille rsistance n'avoit fait
qu'augmenter sa fureur. Tout  coup, matrisant les transports de sa
rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard  la
parade, le fer ennemi, trop lgrement cart, glissa le long de ma
poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon pre jeta un cri d'effroi
et tira son pe; mais aussitt il s'arrta et la brisa comme indign;
puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains, et se jetant 
genoux: O Ciel!  Ciel! s'cria-t-il, mon Dieu! ayez piti de moi! Dieu
tout-puissant, conservez-moi mon fils!

Je ne pus soutenir le spectacle dchirant du dsespoir de mon pre. Le
marquis,  son tour, vivement press, se dfendit vaillamment, mais ne
retarda que de quelques instans le coup fatal. Sa chute devoit finir les
mortelles anxits du baron. Cependant je vis mon pre tomber sur le
gazon presque en mme temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me
croyoit grivement bless; je courus  lui, et, dcouvrant ma poitrine:
Rassurez-vous, ce n'est qu'une lgre meurtrissure. Mon pre, sans
dire un seul mot, se releva, regarda ma blessure et la baisa. Je voulus
me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.

Je promenai mes regards autour de moi; je vis que l'un des parens du
marquis toit tendu sans mouvement, et que l'autre faisoit bander la
plaie qu'il avoit dans le flanc. Un chirurgien pansoit Rosambert, que
soutenoient M. Duportail et plusieurs domestiques. Nous avons fait coup
pour coup, me dit le comte, ds que je fus prs de lui: mon adversaire
ne me parot pas trop bless, j'en suis bien aise; mais il m'a jet par
terre, j'en suis fch. Le baron ne tarda pas  nous joindre; il
entendit le chirurgien nous assurer que le comte n'toit pas
mortellement bless, mais qu'il ne pouvoit sans danger s'exposer aux
fatigues d'un long voyage. J'aurai soin de lui, s'cria le baron,
sauvez-vous.--Oui, sauvez-vous, rpta Rosambert; allons, Faublas,
embrassons-nous et va-t'en. Mon pre me tint longtemps press contre
son sein. Voil une malheureuse affaire qui drange nos projets, dit-il
 M. Duportail: Lovzinski, sers-lui de pre jusqu' ce que je puisse
vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez:
voici d'excellens coureurs qui vous porteront en moins d'une heure 
Bondy, o vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'
Claye, vous ne prendrez des chevaux de poste qu' Meaux; faites la plus
grande diligence jusqu' ce que vous soyez en lieu de sret; ne vous
arrtez qu' Luxembourg.

Enfin nous partons, nous trouvons  Bondy la chaise de poste, le
postillon de mon pre, et mon fidle Jasmin. Les relais se succdent
rapidement jusqu' Meaux; c'toit  Meaux aussi que Derneval devoit
prendre des chevaux de poste; c'toit l qu'il avoit promis de
m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes
gens suivis de trois domestiques. On me rpond qu'ils sont partis depuis
une demi-heure. Mmes questions, mmes rponses  Saint-Jean les
Deux-Jumeaux,  la Fert-sous-Jouarre,  Montreuil-aux-Lions. Derneval
avoit toujours une demi-heure sur moi, il craignoit apparemment qu'on ne
le poursuivt, il se htoit; avoit-il tort? Mais quelle devoit tre
l'inquitude de Sophie!

M. Duportail, tonn de m'entendre multiplier les questions et de me
voir prodiguer l'argent, me demande quel intrt si vif je prends  ces
jeunes gens. Monsieur, ce sont trois frres qui ce matin ont eu, comme
nous, une affaire d'honneur; il faut absolument que je les joigne. Ah!
je vous en prie, courons  franc trier.--Mais, mon ami, si nous
laissons notre chaise, il faudra peut-tre faire le reste de la route 
cheval.--Ah! je ne crains pas la fatigue.--Et moi, Faublas, j'y suis
accoutum.

A Vivray, nous laissons notre chaise et Jasmin, nous montons  cheval.
Derneval toit bien servi; nous ne le joignons qu' une demi-lieue
au-dessus de Dormans. Sophie pousse un cri de joie ds qu'elle
m'aperoit; elle se jette  la portire, elle me tend les bras. Chre
pouse, chre amie, modre l'excs de ta tendresse, elle te trahiroit:
M. Duportail me suit, songe que tu es le frre de Derneval.

A Port--Binson, Derneval descendit, salua M. Duportail, le pria
d'excuser ses frres qui ne se montroient pas, et nous dit: Comme il
est intressant qu'on perde nos traces, si par hasard on nous poursuit
sur cette route, j'ai pris des prcautions que sans doute vous
approuverez. A deux milles au-dessous d'pernay, nous renverrons les
chevaux qu'on nous aura fournis  la poste prochaine, pour en prendre de
meilleurs qu'un de mes amis, prvenu depuis plusieurs jours, a srement
fait prparer. Un chemin de traverse nous conduira  Jalons, par un
dtour qui n'est pas trs long. Des relais en nombre suffisant doivent
tre poss sur la route jusqu' Sainte-Menehould, o nous reprendrons la
poste. Mais, Messieurs, quand j'ai pris ces mesures pour assurer ma
fuite, je ne comptois pas sur vous. Dmonter mes gens pour vous donner
leurs chevaux, ce seroit fort inconsidrment affoiblir notre escorte.
Heureusement ma chaise est grande et commode, vous voudrez bien y monter
tous deux, et moi je me charge de la mener, je serai votre postillon.

M. Duportail se fit presser, et finit par accepter. Je dis tout bas 
Derneval que j'allois me trouver dans un trange embarras. Mon ami, vos
prtendus frres sont si jolis! je crains surtout leurs voix douces et
les tendres distractions de Sophie: M. Duportail ne pourra longtemps s'y
mprendre. Derneval, recommandez  nos deux amies de dormir bien
profondment, quand M. Duportail et moi nous prendrons place dans la
voiture. Il n'y a que ce moyen-l; une imprudence seroit si dangereuse
que c'est le cas de se sauver par une impolitesse.

Tout se passa comme Derneval nous l'avoit fait esprer. Nous trouvmes
un relais  quelque distance d'pernay. Quelle motion j'prouvai, quand
je me vis plac dans la chaise de poste, vis--vis de ma Sophie! Sophie
paroissoit dormir, mais de mes genoux je pressois les siens, qui
rpondoient  ce doux appel, et quelques soupirs  peine touffs
m'annonoient encore que ma jolie cousine veilloit pour son amant.

Ces deux jeunes gens sont les frres de M. Derneval? me dit Lovzinski
trs tonn.--Il l'assure au moins. M. Duportail ne me fit pas alors
d'autres questions: je remarquai seulement qu'il ne regarda plus
Dorothe, et qu'il ne cessa de considrer ma Sophie, qui, plus
tranquille depuis que j'tois prs d'elle, s'endormit rellement en
feignant de dormir.

Aprs une demi-heure de silence, M. Duportail me dit qu'il ne croyoit
pas tre avec les frres Derneval. Je rpondis tranquillement: Ni moi
non plus.--Comment! vous me disiez...--Oui, parce qu'il me l'avoit dit;
je ne connois pas ses frres, moi!--Eh bien, Faublas, il y a du louche
dans cette aventure.--Ma foi! je le crois.--Faublas,... ce sont des
femmes dguises.--D'honneur, Monsieur, je le parierois comme vous.

M. Duportail se tut, et pendant un quart d'heure encore regarda ma
Sophie avec une attention toujours plus marque. Enfin, il me montra
Dorothe et me dit: Celle-ci est jolie; mais celle-l... (il me
montroit ma jolie cousine, et ses yeux s'animoient) est mieux, n'est-il
pas vrai?--Beaucoup mieux...--Et puis sa figure... (la voix de M.
Duportail s'altroit) est charmante, qu'en dites-vous? oh! oui...
charmante! sa figure... (Il poussa un long soupir, et n'acheva pas.)

Les yeux toujours attachs sur mon amante, M. Duportail resta plong
dans une profonde rverie jusqu'au moment de notre arrive 
Sainte-Menehould. L, tandis que le matre de poste faisoit atteler et
tchoit de persuader  nos gens que ses rosses toient d'excellens
chevaux, M. Duportail aborda Derneval, et, d'un ton proccup, lui
demanda si les deux dames qui dormoient encore dans la chaise toient
ses parentes. Puisque leur dguisement n'a pu vous tromper, rpondit
Derneval, tonn comme moi de cette question au moins indiscrte, il
faut vous dire, Monsieur, que l'une est ma femme, et l'autre... ma
soeur, ajouta-t-il en me regardant.--Votre soeur? Laquelle des deux,
Monsieur? reprit M. Duportail.--Celle qui est de ce ct-ci. (Derneval
montroit ma Sophie.)--Monsieur, vous avez une soeur bien intressante;
sa figure... Monsieur, je vous flicite d'avoir une telle soeur...

Ma surprise augmentoit  chaque mot que disoit M. Duportail. Je ne sais
s'il s'en aperut, mais il me tira un moment  l'cart; il me dit:
Faublas, admirez le pouvoir prodigieux d'une grande passion qui survit
 son objet. L'aimable soeur de Derneval m'intresse singulirement, et
savez-vous pourquoi? c'est qu'en la voyant j'ai cru revoir l'pouse que
je pleure tous les jours. Oui, mon cher Faublas, au premier coup d'oeil
je me suis dit: Voil Lodoska! Je me le suis dit encore lorsque j'ai
dtaill avec plus d'attention tous les traits de cette figure  la fois
belle et jolie. Oui, mon ami, telle vous auroit paru la fille de
Pulauski, lorsque, sous des habits d'homme, elle fuyoit avec son pre et
son poux les Russes perscuteurs. Un peu moins jeune, mais non moins
belle, toit alors Lodoska; Lodoska tout entire respire dans cette
charmante personne!

J'coutois M. Duportail avec un plaisir secret. Persuad qu'il cherchoit
 se tromper lui-mme sur la nature des sentimens qu'il prouvoit, je ne
pouvois m'empcher de plaindre intrieurement un homme sensible, que son
ge et son exprience dfendoient mal contre les charmes dangereux d'un
amour naissant, et pourtant je m'applaudissois de l'excs de mon
bonheur, qui sans doute me susciteroit mille rivaux.

Cependant on n'attendoit plus que nous; le jour baissoit, nous courmes
toute la nuit; le lendemain,  huit heures du matin, nous entrmes dans
Luxembourg: nous descendmes  la premire auberge. Pendant la courte
collation que nous y fmes, M. Duportail prodigua  ma jolie cousine les
complimens les plus flatteurs. Il ne sentit qu'il avoit besoin de repos
qu'au moment o nos amies, fatigues d'un voyage si long pour elles,
tmoignrent le dsir de se retirer. Derneval s'toit occup avec l'hte
du soin de nous faire prparer quatre chambres, une pour les deux dames,
les deux ntres contigus  la leur, celle de M. Duportail tout au fond
du corridor.

Derneval prit la main de Dorothe; Lovzinski, plus prompt que moi,
s'empara de celle de Sophie: il conduisit mon amante jusqu' la porte de
la chambre prpare pour elle, et soupira en se retirant dans celle
qu'on avoit rserve pour lui. Ds que nous le crmes endormi, Derneval
et moi nous entrmes dans la chambre de nos pouses. Dorothe venoit de
se mettre au lit; Sophie, encore habille, coutoit en pleurant quelques
mots de consolation que lui adressoit son amie. Derneval me dit tout bas
de l'emmener. Viens, ma Sophie, viens, laissons ces amans ensemble; ils
ont, comme nous, mille choses  se dire. Je la pris dans mes bras et la
portai dans ma chambre: quel doux fardeau pour un amant!

Il est donc vrai, me dit-elle en sanglotant, qu'une premire faute
entrane toujours une faute plus grave! Il est donc vrai qu'une fille
malheureuse, trahie par son coeur, abuse d'un fol espoir, quand elle a
commenc par hasard quelques dmarches inconsidres, peut finir par
violer ses devoirs les plus sacrs! Pourquoi suis-je venue si souvent 
ce fatal parloir? Pourquoi vous ai-je reu dans ce jardin plus fatal
encore? Ah! je n'aimois pas la vertu, puisque je lui ai prfr mon
amant! Ah! j'ai mrit mon opprobre, puisque je m'y suis si lgrement
expose!--Sophie, que dis-tu? quelles horribles rflexions empoisonnent
ton bonheur!...--Mon bonheur!... Est-ce donc au sein des remords que je
puis le goter?--Sophie! ds ce soir, quelle que soit l'intention de M.
Duportail, je pars avec toi pour Gorlitz: nous irons nous jeter aux
pieds de ton pre...--Jamais, jamais je n'oserai me prsenter devant
lui.--Tu ne m'aimes donc pas?--Je ne t'aime pas! moi! Faublas, mon ami!
Sophie, maintenant avilie  ses propres yeux, bientt dshonore aux
yeux de sa famille entire, ta Sophie pourroit-elle supporter la vie, si
son amour ne lui restoit pas?... Cher amant! cher poux! mon repentir
t'offense? mes remords t'outragent? eh bien! pardonne-moi mes remords et
mon repentir: va, dans ce moment mme o ma conscience alarme gmit,
ah! je le sens bien, ma raison gare, ma foible raison, cde encore 
ma passion fatale!

Sophie se jeta dans mes bras: un mme lit nous reut tous deux. Il toit
plus de midi quand nous nous endormmes; un bruit affreux nous rveilla
quelques heures aprs.

Ne vous en avisez pas, crioit Derneval, je brle la cervelle 
quiconque ose entrer ici! Au moment mme on m'ordonne d'ouvrir ma
porte; j'entends, avec autant de surprise que d'effroi, la voix de mon
pre. Sophie, tremblante, se cache sous la couverture; je m'habille  la
hte et trs ngligemment, j'ouvre ma porte. M. Duportail entre avec le
baron de Faublas. Vos indignes projets sont donc remplis! me dit
celui-ci: vous avez donc os... A l'instant mme ceux qui frappoient 
la porte de Derneval entrent dans ma chambre. Je reconnois Mme Munich.
Le voil! c'est lui! dit-elle  un vieillard qui la suit. L'inconnu
m'appelle infme ravisseur, et met l'pe  la main. Je saute sur la
mienne, je m'crie: Quel est cet insolent tranger? Le baron m'arrte,
il me dit: Malheureux! c'est un pre qui vient chercher sa fille 
Paris le jour mme que vous l'enlevez!--Quoi! Monsieur seroit... Le
vieillard m'interrompt: Je suis le baron de Gorlitz.

A ce nom, Sophie jette un cri terrible; elle carte la couverture et les
rideaux, se soulve avec effort, tend les bras vers son pre, et
s'vanouit. Ainsi le crime est consomm! s'crie M. de Gorlitz  la
vue de Sophie presque nue. M. Duportail a peine  retenir mon pre qui
m'accable de reproches. Le baron de Gorlitz me crie de me mettre en
garde. Tu as dshonor ma vieillesse, vil sducteur, je veux me venger
ou mourir. Il dirige vers moi la pointe de son pe; je jette la mienne
 ses pieds. Frappez, je ne me dfendrai pas contre le pre de Sophie;
mais plaignez votre fille, coutez-moi, coutez sa justification. Sophie
se meurt, secourons-la.--La secourir? rpond M. de Gorlitz; que cent
coups mortels me vengent et la punissent. Il court  sa fille l'pe
haute; je me prcipite sur lui, je le saisis au corps. Barbare! prends
ma vie; mais garde-toi d'approcher de Sophie, je la dfendrois mme
contre son pre! Monsieur, daignez m'entendre, votre fille est
innocente, c'est moi qui l'ai perdue, je suis seul coupable.

Tandis que je m'efforce de flchir M. de Gorlitz, tandis que M.
Duportail essaye de calmer les fureurs de mon pre, Mme Munich prodigue
 ma Sophie des secours inutiles. Sophie vient de pousser un long soupir
et d'ouvrir les yeux; mais, en voyant ceux qui l'environnent, elle est
retombe dans un vanouissement plus profond.

C'est alors que Derneval, suivi de trois hommes arms, se prcipite dans
ma chambre; il demande firement de quel droit on vient troubler le
repos des voyageurs. Et quel intrt prenez-vous  nos querelles? lui
rpond mon pre sur le mme ton. Je ne sais quelle rplique Derneval lui
prpare; mais, forc de partager mon attention entre plusieurs objets
galement chers, je crie  Derneval: Mon ami, modrez-vous, voil mon
pre, et voil le pre de Sophie. Derneval et ses gens se retirent,
mais ils s'arrtent dans le corridor.

Cependant M. de Gorlitz s'est assis; aux emportemens de sa colre a
succd tout  coup un calme apparent. Il garde un effrayant silence;
d'un oeil sec il contemple tour  tour mon pre, sa fille et moi. Je le
crois livr au plus affreux dsespoir, car je sais que les grandes
douleurs sont muettes et n'ont pas de larmes.

Mon pre s'approche et tche de le consoler. Je vole  Sophie, que Mme
Munich veut rappeler  la vie. M. Duportail est au chevet de son lit, il
n'a pas l'air moins mu, moins agit, moins tremblant que moi. En un
instant je rpte cent fois le nom de mon amante;  ma voix, elle ouvre
un oeil mourant: Hlas! tu m'as perdue! me dit-elle; et ce reproche
trop mrit augmente pour moi l'horreur de cet affreux moment.

Mon pre continue de dire  M. de Gorlitz ce qu'il croit le plus propre
 calmer sa douleur. Celui-ci l'interrompt sans cesse par cette
exclamation si cruelle: Elle n'est point ma fille! M. Duportail unit
ses prires  celles de mon pre; il dit  M. de Gorlitz: Du moins,
coutez sa justification! il ne se peut gure que votre fille soit tout
 fait innocente, mais peut-tre est-elle excusable. Sous des dehors
aussi intressans cache-t-on un coeur corrompu? coutez sa
justification.

LE BARON DE GORLITZ.

Messieurs, je vous rpte  tous deux qu'elle n'est point ma fille.

M. DUPORTAIL.

Mais...

LE BARON DE GORLITZ.

Elle n'est pas ma fille, sa gouvernante le sait bien. Mme Munich vous
dira que j'avois adopt cette enfant pour lui donner une partie de mes
biens. Elle avoit  peine sept ans quand mes collatraux avides et
jaloux tentrent de l'empoisonner; c'est pour cela que je l'ai fait
lever en France.

M. DUPORTAIL, _mu_.

Elle n'est pas votre fille? Connoissez-vous ses parens?

LE BARON DE GORLITZ.

J'aurois pu les dcouvrir sans doute, je ne les ai point cherchs; c'est
un crime dont le Ciel ne permet pas que je recueille le fruit.

M. DUPORTAIL, _vivement_.

Monsieur!...

LE BARON DE GORLITZ, _avec humeur_.

Monsieur, daignez me donner un moment d'attention.


Qu'on se figure l'inquitude que j'prouve pendant cette trange
explication. Sophie voudroit parler, sa foiblesse ne le lui permet pas;
mais elle coute pniblement. Son visage se couvre d'une pleur
mortelle; une sueur froide coule sur son front dcolor.

Messieurs, continue le baron de Gorlitz, j'ai pass ma vie au milieu
des armes. En 1771, je servois dans les armes russes, nous faisions la
guerre  des Polonois rvolts.

M. DUPORTAIL.

A des Polonois? en 1771?

LE BARON DE GORLITZ.

Oui, Monsieur; mais vous m'interrompez  chaque instant... Aprs une
sanglante victoire remporte sur eux, je ne demandai pour ma portion
d'un butin considrable qu'un enfant g de deux ans  peu prs.

M. DUPORTAIL _se lve et court vers Sophie_.

Ah! ma chre Dorliska!

LE BARON DE GORLITZ, _le retenant_.

Dorliska? c'est le nom que j'ai trouv crit au bas d'une miniature
attache sur sa poitrine.

M. DUPORTAIL _tire promptement un portrait de sa poche_.

Monsieur, voil le pareil portrait... O ma fille! ma chre fille!

LE BARON DE GORLITZ, _le retenant encore_.

Votre fille, Monsieur? quelles sont les armes de votre maison?

M. DUPORTAIL, _montrant son cachet_.

Les voil.

LE BARON DE GORLITZ.

C'est cela mme; elle les porte graves sous l'aisselle.

Sophie pousse un cri, recueille ses forces, tend les bras  M.
Duportail; Lovzinski l'embrasse et pleure.

Ah! ma chre fille, tu m'es enfin rendue! mais, hlas! en quel lieu,
dans quel tat je te trouve! Quelle amre douleur empoisonne le moment
le plus heureux de ma vie! Dorliska! sais-tu quelle toit ta mre? Ta
mre brla pendant plusieurs annes d'un amour lgitime et chaste;
amante vertueuse, elle fut digne de devenir pouse; mre tendre, elle ne
cessa de pleurer ta perte; ton souvenir remplit ses derniers momens.
Cherche partout ma chre Dorliska; ce furent les derniers mots que
pronona Lodoska mourante. Moi, depuis douze ans je me suis occup d'un
soin si cher  mon coeur; depuis douze ans je n'ai pas imagin de plus
grand bonheur que celui de retrouver ma fille adore... Hlas! et, quand
je la tiens dans mes bras, je gmis sur elle et sur moi!... O la plus
sage des pouses!  la plus respectable des mres! Lodoska, tes mnes
fidles errent sans doute autour de nous. Que tu dois plaindre Dorliska
sduite, maintenant au pouvoir d'un ravisseur! que tu dois plaindre
Lovzinski, devenu, par un destin bizarre et cruel, le complice de
l'enlvement de sa fille, le tmoin de son dshonneur!

M. Duportail se jette dans un fauteuil; sa fille, perdue, oublie
qu'elle est presque nue; elle se prcipite hors de son lit, et tombe aux
pieds de son pre. Mme Munich, attentive, saisit la _courte-pointe_ dont
elle enveloppe Sophie. Celle-ci s'crie:

Ah! vous tes mon pre; mon coeur me le dit, votre gnrosit me le
prouve, vous daignez reconnotre une fille indigne de vous!

M. Duportail repousse sa fille, il dtourne le visage: Cruelle enfant!
lui dit-il.

Sophie tient une de ses mains, je m'empare de l'autre, je me jette aux
genoux de Lovzinski.

Monsieur, votre douleur me tue! Je ne suis plus heureux, puisque vous
souffrez; mes fautes deviennent plus graves, puisqu'elles cotent des
larmes  mon ami,  l'ami de mon pre, au pre de ma Sophie! Lovzinski,
vous tes outrag; mais que votre colre retombe tout entire sur celui
qui l'a mrite:... votre fille est innocente. Votre fille! si vous
saviez dans quels piges elle fut attire, combien de temps elle rsista
 la sduction, par combien de combats elle m'a fait acheter ma coupable
victoire!... Lovzinski, votre fille est innocente; lavez vos affronts
dans mon sang,... ou plutt, vous qui portez un coeur sensible et
tendre, vous qui connoissez le pouvoir d'un amour vif et mutuel, vous
qui savez combien les passions peuvent garer un jeune homme ardent, une
fille abuse; Lovzinski, ne soyez pas inexorable, ayez piti de notre
ge: excusez-la,... pardonnez-moi. D'un mot vous pouvez rparer nos
erreurs et lgitimer nos foiblesses; conduisez-nous au pied des autels:
l je rpterai les sermens qui m'unissent  ma Sophie; l vous
retrouverez votre Dorliska.

Mon pre joint ses prires aux miennes: M. Duportail parot mu, il se
tait pourtant; mais on voit qu'il mdite sa rponse. Enfin il embrasse
sa fille avec un mouvement passionn, il me regarde sans colre, et d'un
ton calme il demande que tout le monde se retire, qu'on le laisse passer
le reste de la soire avec sa fille.

Le lendemain j'pousai Dorliska.

                   *       *       *       *       *




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    grav. de Flameng.                                         _puiss._
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tome 2/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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