The Project Gutenberg EBook of Bric--brac, by Alexandre Dumas
(#31 in our series by Alexandre Dumas)

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Title: Bric--brac

Author: Alexandre Dumas

Release Date: August, 2004  [EBook #6319]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on November 25, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, BRIC--BRAC ***




Produced by Philippe Chavin, Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image files courtesy of
gallica.bnf.fr.






                             BRIC-A-BRAC

                                 PAR

                           ALEXANDRE DUMAS



   TABLE

   DEUX INFANTICIDES
   POTES, PEINTRES ET MUSICIENS
   DSIR ET POSSESSION
   UNE MRE
   LE CUR DE BOULOGNE
   UN FAIT PERSONNEL
   COMMENT J'AI FAIT JOUER  MARSEILLE LE DRAME DES FORESTIERS
   HEURES DE PRISON
   JACQUES FOSSE
   LE CHTEAU DE PIERREFONDS
   LE LOTUS BLANC ET LA ROSE MOUSSEUSE




DEUX INFANTICIDES

On s'est normment occup, depuis quelque temps, d'un animal de ma
connaissance, pensionnaire du Jardin des Plantes, et qui a conquis sa
clbrit  la suite de deux des plus grands crimes que puissent
commettre le bipde et le quadrupde, l'homme et le pachyderme,-- la
suite de deux infanticides.

Vous avez dj compris que je voulais parler de l'hippopotame.

Toutes les fois que quelque grand criminel attire sur lui la curiosit
publique,  l'instant mme, on se met  la recherche de ses
antcdents; on remonte  sa jeunesse,  son enfance; on jette des
lueurs sur sa famille, sur le lieu de sa naissance, enfin sur tout ce
qui tient  son origine.

Eh bien, sur ce point, j'ose dire que je suis le seul en France qui
puisse satisfaire convenablement votre curiosit.

Si vous avez lu, dans mes _Causeries_, l'article intitul: _les Petits
Cadeaux de mon ami Delaporte_ [Footnote: Tome II, p. 41], vous vous
rappellerez que j'ai dj racont comment notre excellent consul 
Tunis, dans son dsir de complter les chantillons zoologiques du
Jardin des Plantes, tait parvenu  se procurer successivement vingt
singes, cinq antilopes, trois girafes, deux lions, et, enfin, un petit
hippopotame, qui, parvenu  l'ge adulte, est devenu le pre de celui
dont nous dplorons aujourd'hui la fin prmature.

Mais n'anticipons pas, et reprenons l'histoire o nous l'avons
laisse.

Le petit hippopotame offert par Delaporte au Jardin des Plantes avait
t pris, il vous en souvient, sous le ventre mme de sa mre.

Aussi fallut-il lui trouver un biberon.

Une peau de chvre fit l'affaire; une des pattes de l'animal, coupe
au genou et dbarrasse de son poil, simula le pis maternel. Le lait
de quatre chvres fut vers dans la peau, et le nourrisson eut un
biberon.

On avait quelque chose comme quatre ou cinq cents lieues  faire avant
que d'arriver au Caire. La ncessit o l'on tait de tenir toujours
l'hippopotame dans l'eau douce forait les pcheurs  suivre le cours
du fleuve; c'tait, d'ailleurs, le procd le plus facile. Un firman
du pacha autorisait les pcheurs  mettre sur leur route en
rquisition autant de chvres et de vaches que besoin serait.

Pendant les premiers jours, il fallut au jeune hippopotame le lait de
dix chvres ou de quatre vaches. Au fur et  mesure qu'il grandissait,
le nombre de ses nourrices augmentait.  Philae, il lui fallut le lait
de vingt chvres ou de huit vaches; en arrivant au Caire, celui de
trente chvres ou de douze vaches.

Au reste, il se portait  merveille, et jamais nourrisson n'avait fait
plus d'honneur  ses nourrices.

Seulement, comme nous l'avons dit, les pcheurs taient pleins
d'inquitude; le pacha leur avait demand une femelle, et, au bout de
quatre ans, au lieu d'une femelle, ils lui apportaient un mle.

Le premier moment fut terrible! Abbas-Pacha dclara que ses missaires
taient quatre misrables qu'il ferait prir sous le bton. Ces
menaces-l, en Egypte, ont toujours un ct srieux; aussi les
malheureux pcheurs dputrent-ils un des leurs  Delaporte.

Delaporte les rassura: il rpondait de tout.

En effet, il alla trouver Abbas-Pacha; et, comme s'il ignorait
l'arrive du malencontreux animal  Boulacq, il annona au pacha qu'il
venait de recevoir des nouvelles du gouvernement franais, lequel,
prouvant le besoin d'avoir au Jardin des Plantes un hippopotame mle,
faisait demander au consul s'il n'y aurait pas moyen de se procurer au
Caire un animal de ce sexe et de cette espce.

Vous comprenez...

Abbas-Pacha trouvait le placement de son hippopotame, et tait en mme
temps agrable  un gouvernement alli.

Il n'y avait pas moyen de faire donner la bastonnade  des gens qui
avaient t au-devant des dsirs du consul d'une des grandes
puissances europennes.

D'ailleurs, la question tait presque rsolue: en vertu de l'entente
cordiale qui existait entre les deux gouvernements, il tait vident
qu' un moment donn, ou la France prterait son hippopotame mle 
l'Angleterre, ou l'Angleterre prterait son hippopotame femelle  la
France.

Delaporte remercia Abbas-Pacha en son nom et au nom de Geoffroy
Saint-Hilaire, donna une magnifique prime aux quatre pcheurs, et
s'occupa du transport en France de sa mnagerie.

D'abord, il crut la chose facile: il pensait avoir _l'Albatros_  sa
disposition; mais _l'Albatros_ reut l'ordre de faire voile pour je ne
sais plus quel port de l'Archipel.

Force fut  Delaporte de traiter avec un bateau  vapeur des
Messageries impriales.

Ce fut une grande affaire: l'hippopotame avait quelque chose comme
cinq ou six mois; il avait normment profit; il pesait trois ou
quatre cents, exigeait un bassin d'une quinzaine de pieds de diamtre.

On lui fit confectionner le susdit bassin, qui ft amnag  l'avant
du btiment; on transporta  bord cent tonnes d'eau du Nil afin qu'il
et toujours un bain doux et frais; en outre, on embarqua quarante
chvres, pour subvenir  sa nourriture.

Quatre Arabes, un pcheur, un preneur de lions, un preneur de girafes
et un preneur de singes furent embarqus avec les animaux qu'ils
avaient amens.

Le tout arriva en seize jours  Marseille.

Il va sans dire que Delaporte n'avait pas perdu de vue un instant sa
premire cargaison.

 Marseille, il mit sur des trues appropris  cette destination
l'hippopotame et sa suite.

Les trente, quadrupdes, dont vingt quadrumanes, arrivrent  Paris
aussi heureusement qu'ils taient arrivs  Marseille.

 leur arrive j'allai leur faire visite. Grce  Delaporte je fus
admis  l'honneur de saluer les lions, de prsenter mes respects 
l'hippopotame, de caresser les antilopes, de passer entre les jambes
des girafes, et d'offrir des noix et des pommes aux singes.

Le domestique de Delaporte, qui tait le favori de tous ces animaux,
semblait jaloux de me voir ainsi fraterniser avec eux.

 propos, laissez-moi vous dire un seul petit mot du domestique de
Delaporte.

C'est un magnifique enfant du Darfour, noir comme un charbon et qui a
dj l'air d'un homme, quoiqu'il n'ait, selon toute probabilit, que
onze ou douze ans. Je dis _selon toute probabilit_, parce qu'il n'y a
pas d'exemple qu'un ngre sache son ge. Celui-l... Pardon,
j'oubliais de vous dire son nom. Il se nomme Abailard. En
outre,--chose assez commune, au reste, d'un ngre  l'gard de son
matre,--il appelle Delaporte _papa_.

Vous allez voir pourquoi il se nomme Abailard et appelle Delaporte
_papa_.

Abailard, qui, en ce temps-l, n'avait pas encore de nom, ou qui en
avait un dont il ne se souvient plus, fut fait prisonnier, avec sa
mre, par une tribu en guerre avec la sienne.

Sa mre avait quatorze ans, et lui en avait deux.

On les spara et on les vendit.

La mre fut vendue  un Turc, l'enfant  un ngociant chrtien.

Nul ne sait ce que devint la mre.

Quant  l'enfant, son matre habitait Kenneh; il vint  Kenneh avec
son matre.

Nous avons dit que son matre tait ngociant; mais nous avons oubli
de spcifier l'objet de son commerce.

Il vendait des toffes.

Un jour, il s'aperut qu'une pice d'toffe lui manquait, et il
souponna le pauvre petit, alors g de six ans, de l'avoir vole.

Le procs est vite fait dans toute l'gypte, et dans la haute gypte
surtout, entre un matre et un esclave.

Le marchand d'toffes coucha l'enfant sur le dos, lui passa les jambes
dans des entraves et lui appliqua lui-mme, afin d'tre sr qu'il n'y
aurait point de tricherie, cinquante coups de bton sous la plante des
pieds.

Puis, comme le sang s'y tait naturellement amass et que l'on
craignait des abcs, qui se terminent souvent par la gangrne, on fit
venir un barbier qui entailla chaque plante des pieds de deux ou trois
coups de rasoir, lesquels permirent au sang de s'pancher.

L'enfant fut un mois sans pouvoir marcher et boita deux mois.

Au bout de ces trois mois, le malheur voulut qu'il casst une
soupire. Cette fois, comme le ngociant avait reconnu qu'il y avait
prodigalit  endommager la plante des pieds d'un ngre, les blessures
le rendant impropre au travail pendant trois mois, ce fut sur une
autre partie du corps qu'il lui appliqua les cent coups.

Les ngres ont cette partie du corps, que nous ne nommerons pas, fort
sensible,  ce qu'il parat; la punition fut donc encore plus
douloureuse  l'enfant que la premire; si douloureuse, qu'au risque
de ce qui pourrait lui arriver, le lendemain de la punition, il
s'enfuit de la maison et se rfugia chez l'oncle de son matre.

L'oncle tait un brave homme, qui garda le fugitif jusqu' ce qu'il
ft guri, c'est--dire environ un mois.

Au bout d'un mois, il lui annona qu'il pouvait rentrer chez son
matre. elui-ci avait jur qu'il ne lui serait rien fait, et mme il
avait pouss la dfrence pour son oncle jusqu' lui promettre que son
protg serait vendu dans les vingt-quatre heures.

Or, la promesse de cette vente tait une bonne nouvelle pour le
malheureux enfant. Il ne croyait pas,  quelque matre qu'on le
vendt, qu'il pt rien perdre  changer de condition.

En effet, aucune punition ne fut applique au fugitif, et, le
lendemain, un homme jaune tant venu et l'ayant examin avec un soin
mticuleux, aprs quelques dbats, le prix fut arrt  mille piastres
turques, c'est--dire  deux cents francs,  peu prs. Les mille
piastres furent comptes et l'homme jaune emmena l'enfant.

Celui-ci suivit sans dfiance son nouveau matre, qui demeurait dans
un quartier loign de la ville; ou plutt  un jet de flche de la
dernire maison de la ville.

Cependant, arriv -la maison, une certaine rpugnance instinctive le
tirait en arrire; mais son matre lui envoya un vigoureux coup de
pied, dans une partie encore mal cicatrise. L'enfant poussa un cri et
entra dans la maison.

Il lui sembla que des cris plaintifs rpondaient  son cri.

Il regarda derrire lui si la porte tait encore ouverte. La porte
tait ferme et la barre dj mise.

Il se prit  trembler de tous ses membres.

Les cris qu'il avait cru entendre devenaient plus distincts.

Il n'y avait pas  en douter, on infligeait un supplice quelconque 
un ou plusieurs individus.

Son nouveau matre, au frisson qui parcourait son corps et au
claquement de ses dents, devina ce qui se passait en lui.

Il le prit par le bras et le poussa dans la chambre d'o partaient les
cris.

Une douzaine d'enfants de six  sept ans taient attachs sur des
planches comme des pigeons  la crapaudine; le barbier qui avait dj
ouvert la plante des pieds du pauvre petit esclave tait l, son
rasoir ensanglant  la main.

Le ngociant chrtien avait tenu, parole  son oncle: il avait, comme
il le lui avait promis, vendu son esclave; seulement, il l'avait vendu
 un marchand d'eunuques!

En jetant les yeux autour de lui, en voyant le sort qui lui tait
rserv, l'enfant se trouva mal.

Le barbier jugea la disposition mauvaise pour faire l'opration, et il
invita le ngociant en chair humaine  la remettre au lendemain.

Le matre, qui craignait de perdre les mille piastres, y consentit.

Il lcha l'enfant, qui tomba  terre vanoui.

L'enfant tait tomb prs de la porte.

Quand il revint  lui, il conserva l'immobilit de l'vanouissement.

Il esprait que cette porte s'ouvrirait, et que, par cette porte, il
pourrait fuir.

Il avait remarqu un escalier clair par le haut; il calcula que cet
escalier devait donner sur une terrasse.

La porte s'ouvrit; l'enfant ne fit qu'un bond, gagna l'escalier, monta
les degrs quatre  quatre, gagna la terrasse leve de quinze ou
dix-huit pieds, sauta de la terrasse  terre, et, avec la rapidit du
vent, se dirigea vers la ville.

Son matre l'avait poursuivi; mais il n'osa faire le mme saut que
lui. Il fut oblig de descendre et de le poursuivre par la porte.

Pendant ce temps, le fugitif avait gagn plus de deux cents pas.

Son matre tait rsolu  le rattraper; lui, tenait  ne pas se
laisser reprendre.

Au reste, sa course avait un but: il s'enfuyait du ct du consulat
franais.

Le beau nom, que le nom de France, qui, quelque part qu'il soit
prononc, signifie libert!

L'enfant se prcipita haletant dans la cour.

Aveugl par son avarice, le marchand d'eunuques l'y suivit.

Or, de mme que le pape Grgoire XVI a rendu un dcret qui dfend de
faire des castrats  Rome, Mhmet-Ali a rendu un dcret qui dfend de
faire des eunuques dans ses tats.

L'enfant n'eut donc qu' dire  quel pril il venait d'chapper pour
que Delaporte, qui par hasard voyageait dans la haute gypte et se
trouvait chez son collgue de Kenneh, le prt sous sa protection.

D'abord, et avant tout, il paya les mille piastres au marchand; puis
il livra le marchand  la justice du pacha.

Le marchand reut cinq cents coups de bton et fut condamn aux
galres.

L'enfant tait libre; mais, comme suprme faveur, il demanda 
Delaporte de le prendre pour son domestique.

Delaporte y consentit et en fit son _sas_.

C'est en souvenir de ce qu'il a gagn  ce changement de condition que
l'enfant appelle Delaporte _papa_.

C'est en mmoire de ce qu'il a failli perdre chez son avant-dernier
matre que Delaporte appelle l'enfant Abailard.

Cela nous a quelque peu loign de l'histoire de notre hippopotame;
mais nous y revenons.


II


La France n'eut pas plus tt la huitime merveille du monde, quelle se
mit  en dsirer une neuvime.

Ce ne fut qu'un cri, qu'un gmissement, qu'une lamentation parmi les
savants. Comme la voix de Rachel dans Rama, on entendait pendant la
nuit des voix venant du Jardin des Plantes, et qui criaient:

-- quoi nous sert un hippopotame mle, si nous n'avons pas un
hippopotame femelle?

Ces voix traversrent la Mditerrane et firent tressaillir
Halim-Pacha au milieu de son harem.

--Ne laissons pas se dsoler ainsi un peuple chez lequel nous avons
fait notre ducation, dit-il  son frre Sad, et prouvons-lui que
nous sommes rests Turcs en nous montrant reconnaissants.

Et il ordonna qu' tout prix une femelle d'hippopotame ft prise dans
le Nil blanc et envoye au Caire.

Il y a un pays o le mot _impossible_ est bien autrement inconnu qu'en
France, c'est l'gypte.

Au bout d'un an, on annona par un messager,  Halim-Pacha, que ses
dsirs taient remplis. Au bout de seize mois, la femelle, ge de six
mois et quelques jours, arriva au Caire; enfin, dans le commencement
de son septime mois, elle fut embarque  bord d'un navire de l'tat,
avec de l'eau du Nil pour trente jours, et trente-cinq chvres, dont
le lait servait  sa nourriture.

Au bout de dix-sept jours, le btiment aborda  Marseille.

Pendant ce temps, j'avais fait plus ample connaissance avec le mle.

Delaporte, qui tait rest quatre mois en France, tait all passer
trois de ces quatre mois dans sa famille, et tait revenu  Paris.

Aussitt son retour, il tait venu me chercher pour aller voir son
hippopotame au Jardin des Plantes.

Son hippopotame pouvait avoir de huit  neuf mois.

Il y avait trois mois qu'il n'avait vu Delaporte.

Voici ce que je puis constater  l'honneur de l'hippopotame, et c'est
 regret que je contredis sur ce point l'opinion de mon honorable et
savant ami Geoffroy Saint-Hilaire, qui prtend que l'hippopotame est
une crature prive de tout sentiment gnreux:

Ds que nous entrmes dans l'enceinte rserve, l'hippopotame, qui
tait au fond de l'eau, reparut  la surface; puis, lorsque Delaporte
l'eut appel de son nom arabe, l'animal accourut avec les
dmonstrations de joie les plus vives, et avec des grognements de
satisfaction pouvant quivaloir  ceux que pousserait un troupeau
d'une trentaine de porcs.

Rappelons un fait que le lecteur n'a pas oubli, c'est que le pre et
l mre du susdit hippopotame s'taient fait tuer l'un aprs l'autre
en dfendant leur petit.

Il y a loin de l,  cet axiome si hardiment avanc par notre savant
ami Geoffroy Saint-Hilaire,  qu'il est commun que les femelles des
mammifres abandonnent leurs petits et mme les dvorent, et qu'il n'y
a pas d'animaux aussi brutaux et aussi colres que les hippopotames. 

On verra l'explication que nous donnerons (nous qui ne sommes pas un
savant) de cette brutalit de notre hippopotame femelle,  l'endroit
de son petit.

 peine fut-elle arrive  Paris, au bout de dix-sept jours, ayant
encore, par consquent, pour treize jours d'eau du Nil, que,
quoiqu'elle n'et que sept mois, l'hippopotame mle, qui en avait
dix-sept, se rua sur elle avec une brutalit qui faisait plus
d'honneur  sa passion qu' sa courtoisie.

Il rsulta de cette brutalit une premire gestation qui dura quatorze
mois.

Au bout de quatorze mois, c'est--dire  vingt-deux mois, la femelle
mit bas un petit hippopotame; la parturition eut lieu dans l'eau,
soudainement, sans que la femelle et annonc par aucun signe que
cette parturition ft si proche.

 peine eut-elle mis bas,  peine le petit fut-il venu  la surface de
l'eau pour respirer, que les savants furent prvenus et accoururent.
Bien leur en prit de s'tre hts; car, dix ou douze heures aprs sa
naissance, la femelle se jeta sur son petit et, d'une de ses dfenses,
le blessa mortellement.

Disons en passant que, lorsque la gueule de l'hippopotame s'ouvre dans
sa plus grande tendue, soit en jouant, soit en billant, soit en
absorbant une gerbe de carottes, elle mesure un mtre d'tendue d'une
mchoire  l'autre.

Les savants taient dsols de cette mort, attendu que les
naturalistes avaient gnralement affirm qua l'hippopotame tait
unipare, c'est--dire ne mettait bas qu'une seule fois.

Il est vrai qu'unipare veut aussi bien dire,  mon avis, que
l'hippopotame ne met bas qu'un seul petit  la fois.

La dsolation, au reste, ne fut pas longue. Le gardien des deux
animaux annona bientt  ces mmes savants que, si ses prvisions ne
le trompaient pas, la femelle hippopotame donnerait dans quatorze mois
un nouveau produit. Quatorze mois aprs, jour pour jour, la femelle
manifesta l'intention d'aller au bassin prpar pour faire ses
couches, et, aprs une seule douleur, qui se manifesta par une
violente crispation, elle mit au monde son second petit.

Les savants furent prvenus de nouveau. Ils accoururent, virent le
petit animal nageant  la surface du bassin, se couchant dlicatement
sur le cou et sur le dos de sa mre, qui--l'allaitait en levant la
cuisse; seulement, du lundi au mercredi matin, c'est--dire pendant
l'espace de quarante-huit heures environ, ni le petit ni la mre ne
sortirent de l'eau.

Le mle paraissait indiffrent, mais non pas hostile  sa progniture.

Le mercredi matin, le petit commena de sortir du bassin et de se
coucher au soleil. On envoya aussitt chercher les savants, qui
vinrent, qui l'examinrent et le mesurrent. Il portait prs d'un
mtre trente-cinq centimtres d'une extrmit  l'autre, et
grossissait  vue d'oeil, et _comme si on l'et souffl_. Rapport d'un
tmoin oculaire.

Au nombre des savants, est un fort bon et fort aimable homme, M.
Prvost, que la femelle hippopotame, malgr toutes les avances qu'il
lui a faites et lui fait journellement, a pris en grippe. Elle ne peut
pas le voir, et, sitt qu'elle le voit, sort de son bassin et essaye
de le charger.

M. Geoffroy-Saint Hilaire lui-mme, malgr la haute position qu'il
occupe, non-seulement au Jardin des plantes, mais encore dans la
science, n'a jamais pu familiariser avec le pachyderme; ce qui
pourrait bien avoir eu une influence sur le jugement un peu svre
qu'il en porte, contradictoirement  l'opinion de son confrre le
savant allemand Funke, qui dit, dans son _Histoire naturelle_, dition
de Leipzig, 1811, que la nature de l'hippopotame est douce et
inoffensive.

Ajoutons que, pendant la soire qui prcda le meurtre commis par
l'hippopotame sur son petit, MM. les savants se livrrent  une grande
chasse aux rats. Les moyens de destruction tant le pistolet, et les
savants, chose reconnue, ne maniant pas cette arme avec une
supriorit remarquable, il y eut peu de rats tus, mais beaucoup de
coups de pistolet tirs et beaucoup de bruit fait.

Ce bruit parut vivement inquiter la femelle de l'hippopotame.

Vers une heure du matin, le gardien de veille vit sortir de l'eau le
petit hippopotame se tranant  peine, et paraissant visiblement
souffrir. Au bout de quelques pas, il se coucha, avec un gmissement,
au bord de son bassin; le gardien courut  lui, et reconnut six
blessures, dont une mortelle traversant le poumon.

Il courut  M. Prvost, le rveilla, et lui annona que, s'il voulait
voir le petit hippopotame vivant, il lui fallait se hter.

M. Prvost se hta et reut le dernier soupir du petit hippopotame,
sans que la mre,  ce triste spectacle, manifestt autre chose que
son mcontentement de l'introduction d'un tranger dans son domicile.

Vers deux heures du matin, le petit hippopotame rendit le dernier
soupir.

Maintenant, nous qui n'avons jamais eu aucune prtention  la science,
mais qui sommes un homme pratique, ayant vcu parmi les animaux
domestiques et sauvages, prsentons une bien humble observation  MM.
les savants.

C'est que les animaux domestiques seuls tolrent la prsence et
l'attouchement de l'homme  l'endroit de leurs petits; encore a-t-on
remarqu que les chiens et les chats, dont on avait tu, comme cela
arrive souvent trois ou quatre petits pour ne leur en laisser qu'un ou
deux, ou se cachaient pour mettre bas lors d'une nouvelle parturition,
ou, voyant que l'on avait touch  leurs petits, les emportaient et
les cachaient du mieux qu'il leur tait possible pour les enlever  la
main destructrice de l'homme.

Mais il en est bien pis des animaux sauvages. Beaucoup de quadrupdes,
voyant l'endroit o ils ont dpos et o ils allaitent leurs petits
dcouvert, les abandonnent et les laissent mourir de faim.

Quant aux oiseaux des forts et mme des jardins, il suffit de toucher
 leurs oeufs pour qu'ils renoncent,  l'incubation et que ces oeufs
soient perdus; il est vrai qu'ils tiennent davantage  leurs petits.

Cependant, citons un fait qui se passe frquemment  l'endroit de
ceux-ci.

Souvent, des enfants, ayant dcouvert,  quelques pas de la maison
qu'ils habitent, dans le jardin qu'ils frquentent, un nid soit de
chardonneret, soit de pinson, soit de fauvette, et voulant se
dispenser de la peine d'lever les petits ou croyant les faire lever
plus srement par la mre, mettent les oisillons dans une cage, 
travers les barreaux de laquelle les parents viennent les nourrir
pendant un certain temps; mais, lorsque le moment est venu o les
petits devraient les suivre et en sont empchs par leur captivit,
les parents les abandonnent et les laissent mourir de faim.

Aussi n'terez-vous pas de l'ide des petits paysans que, lorsqu'un
amateur d'ornithologie emploie ce moyen conomique de se procurer des
oisillons, le pre et la mre, plutt que de laisser leurs petits en
captivit, _les empoisonnent_.

L'infanticide existerait donc, dans ce cas, chez ces innocents
chanteurs que l'on appelle le chardonneret, le pinson, la fauvette,
comme chez ce froce amphibie qu'on appelle l'hippopotame?

Non. Mais le fait irrcusable est celui-ci: tout animal sauvage a
horreur de la captivit et de l'homme, qui la lui impose. Tant qu'il
est petit, tant qu'il a besoin des soins de l'homme, il semble oublier
qu'il tait fait pour la libert. Mais, en grandissant, il redevient
sauvage, et l'oiseau qui, lorsqu'il ne mangeait pas seul, venait
chercher sa nourriture dans votre main, aprs un an de cage,
c'est--dire lorsqu'il devrait tre habitu  la captivit, se dbat,
s'effarouche et essaye de fuir lorsque cette mme main, dont, petit,
il se faisait un perchoir, va le chercher et essaye de le prendre dans
sa cage.

Eh bien, il est arriv pour l'hippopotame, animal essentiellement
sauvage et farouche, ce qui arrive aux oiseaux dont on touche la
couve, ce qui arrive mme aux animaux domestiques dont on a dcim
les petits: acceptant la captivit et l'attouchement de l'homme pour
elle-mme, l'hippopotame ne les a pas accepts pour sa progniture;
elle a tu son petit, non point parce qu'elle tait mauvaise mre,
mais parce qu'elle tait trop bonne mre.

Maintenant, quoique peu de temps se soit coul depuis ce crime,
l'hippopotame femelle se trouve dj, comme disent nos voisins
d'outre-Manche, dans un tat intressant. Que MM. les savants
attendent patiemment le quatorzime mois de gestation, qu'ils sparent
l'hippopotame mle de l'hippopotame femelle, qu'ils laissent cette
dernire seule avec son petit, sans la regarder, sans la toucher, en
lui jetant ses carottes et ses navets par une ouverture quelconque;
qu'ils prennent un autre moment que celui de la naissance de leur
jeune pachyderme pour faire  coups de pistolet la chasse aux rats, et
ils verront que, dans la solitude, loin du regard, de l'attouchement
et de la curiosit de l'homme, la mauvaise mre redeviendra bonne
mre, et qu'ils auront, comme on dit en termes de science, la
satisfaction d'obtenir un produit.

Terminons ce rcit par une anecdote sur MM. les savants, qui
rappellera, d'une singulire faon, la spirituelle fable de _la Poule
anx oeufs d'or_.

Un de mes amis, le clbre voyageur Arnaud, avait, au pril de sa vie,
ramen de l'ancienne Saba un ne hermaphrodite, tranchant, comme
Alexandre, ce noeud gordien de la science, qui avait dclar que
l'hermaphrodisme tait un des rves de l'antiquit.

L'ne hermaphrodite rpondait victorieusement  tous les doutes: il
pouvait fconder, il pouvait tre fcond.

Les savants n'y ont pas tenu; au lieu de conserver prcieusement un
pareil sujet, bien autrement rare que l'hippopotame, puisqu'il tait,
sinon unique, du moins le seul connu, ils l'ont tu, ouvert et
dissqu.

Avouez que la femelle de l'hippopotame, qui connat peut-tre
l'anecdote de l'ne hermaphrodite, a bien raison de ne pas permettre
aux savants de toucher  son petit.



POTES, PEINTRES ET MUSICIENS


Avez-vous remarqu ceci:

Tous les peintres aiment la musique, tandis que tous les potes, ou la
dtestent, ou la comprennent mal, ou disent comme Charles X:  Je ne
la crains pas! 

Essayons d'expliquer ce fait.

La peinture et la musique sont deux arts essentiellement sensuels.

Les musiciens et les peintres idalistes sont des exceptions assez peu
apprcies des autres peintres et des autres musiciens.

Voyez Scheffer, voyez Schubert.

Les musiciens existent dans un pays en raison inverse des potes.

Ainsi, la Belgique, qui n'a pas un pote, pas un romancier, pas un
historien, a des compositeurs respectables et des excutants
suprieurs: madame Pleyel. Vieuxtemps, Briot, Batta, que sais-je,
moi! dix autres encore. Elle a d'excellents peintres: Gallait,
Wilhems, les deux Stevens, Leys.

La France, qui a des potes  foison: Hugo, Lamartine, de Vigny,
Barbier, Brizeux, mile Deschamps, madame Desbordes-Valmore, n'a, en
compositeurs, qu'Auber et Halvy.

Je ne nomme pas plus Hrold et Adam que je ne nomme Chateaubriand et
de Musset: tous deux sont morts.

Maintenant, pourquoi les, peintres aiment-ils la musique?

C'est que, comme nous l'avons dit, la musique et la peinture sont deux
arts sensuels.

La musique entre par les oreilles et chatouille les sens.

La peinture entre par les yeux et rjouit le coeur.

C'est la peinture et la musique qui sont soeurs, et non pas, comme le
dit Horace, la peinture et la posie.

Nous dirons pourquoi la peinture et la posie ne
sont pas soeurs.

C'est que la peinture est goste.

La posie dcrit un tableau: elle n'aura jamais l'ide d'y rien
changer, d'en altrer les lignes, d'en transformer les personnages.

La peinture traduit la posie: elle ne s'inquite ni des traits
arrts, ni des costumes traditionnels, ni des contours tracs par la
plume.

Plus le peintre sera grand et individuel, plus la traduction
s'loignera de l'original.

Tant que les peintres ont t idalistes comme Giotto, Orcagna,
Benezzo Gozzoli, Beato Angelico, Mazaccio, Prugin, Lonard de Vinci
et Raphal dans sa premire manire, la posie biblique et vanglique
a t aussi bien rendue que possible.

Mais, quand Raphal eut fait _les Sibylles_; Michel-Ange, _le Jugement
dernier_; quand la peinture paenne, sous le pinceau de Carrache, se
fut substitue  la peinture chrtienne; quand la Vierge fut une Niob
pleurant ses fils et non plus Marie s'vanouissant au pied de la
croix; Jsus, un Minos qui juge les vivants et les morts au lieu d'un
aptre qui pleure et pardonna; le Pre ternel un Jupiter Olympien
clouant implacablement Promthe sur son rocher au lieu d'un matre
compatissant se contentant de chasser Adam et Eve du paradis
terrestre, la posie et la peinture rompirent l'une avec l'autre.

 l'heure qu'il est, il est impossible qu'un pote et un peintre
jugent de la mme faon.

Le peintre peut voir juste  l'endroit du pote, et le pote le
reconnatre; mais le peintre n'admettra jamais que le pote voie juste
 l'endroit du peintre.

Ainsi, prenons, par exemple, _la Pche miraculeuse_ de Rubens.

Le pote dira:

--C'est admirablement peint; c'est un, chef-d'oeuvre d'excution. Le
ct matriel de la couleur et de la brosse est irrprochable du
moment que ce sont des pcheurs d'Ostende ou de Blankenberghe qui
tirent leurs filets; mais, si c'est le Christ avec ses aptres, non!

--Pourquoi non?

--Dame, parce que j'ai dans l'esprit la posie traditionnelle, du
Christ, de l'homme au corps mince, aux longs cheveux blonds,  la
barbe rousse, aux yeux bleus et doux,  la bouche consolatrice, aux
gestes bienveillants; parce que mon Christ,  moi, c'est celui qui
prche sur la montagne; qui plaint Satan de ne pouvoir aimer; qui
ressuscite la fille de Jar; qui pardonne  la femme adultre, et qui,
de ses deux bras clous sur la croix, bnit le monde, et que je ne
vois rien de tout cela dans le Christ de _la Pche miraculeuse_, pas
plus que je ne vois un Arabe des bords du lac de Gnzareth, dans ce
gros et puissant gaillard  vareuse rouge qui tire la barque  lui.

Le peintre vous rpondra:

--Vous n'avez pas le sens commun, mon cher ami; Rubens a vu le Christ
comme l'homme au manteau rouge, et l'Arabe comme l'homme  la vareuse.

Que voulez-vous rpondre  cela? Rien. Il faut admirer le ct
matriel de la peinture, convenir que Rubens et Rembrandt sont les
deux plus habiles peintres, qui aient jamais exist, mais se dire 
soi-mme; tout bas:

--Si j'avais  prier devant un Christ ou devant une Vierge Marie, ce
ne serait point devant un Christ de Rubens ou une Vierge Marie de
Rembrandt que je prierais.

Voil pourquoi le peintre peut apprcier le pote au point de vue, de
la posie; voil pourquoi le pote n'apprciera jamais le peintre au
point de vue de la peinture.

Maintenant, pourquoi les potes sont-ils si froids  l'endroit de la
musique, qu'ils se contentent de ne pas la craindre, quand ils ne la
hassent pas?

Ce sera encore plus simple que ce que je viens de vous expliquer.

La posie n'aime pas la musique, parce qu'elle est elle-mme une
musique. Quand la posie a affaire  la musique, elle n'a donc point
affaire  une soeur, mais  une rivale.

En effet, que la musique fasse les honneurs d'une partition  la
posie, sous prtexte de donner l'hospitalit  la posie, elle la
conduira dans le chteau de Procuste; elle la couchera sur son lit,
c'est--dire sur un vritable chafaud.

Les vers qui seront trop courts, elle les tirera, au risque de les
disloquer, jusqu' ce qu'ils aient la longueur voulue.

Les vers qui seront trop longs, elle les rognera, au risque de les
estropier, jusqu' ce qu'ils soient raccourcis  sa convenance. Elle
aura besoin d'une syllabe en plus, elle l'ajoutera.

Le pote a crit:

     L'or est une chimre,
     Sachons nous en servir.

Le musicien mettra:

     Oh! l'or est une chimre.
     Eh! sachons nous en servir.

Elle aura besoin d'une, de deux, de trois, de quatre syllabes en
moins, le musicien les retranchera. Et il aura raison.

Quand les potes voudront tre lus comme potes, ils feront les _Odes
et Ballades_, les _Mditations potiques_, les _Contes d'Espagne et
d'Italie_. Quand ils voudront tre couts comme librettistes, ou
plutt ne pas tre couts, ils feront _Guillaume Tell_, _le
Prophte_, _la Marchande d'oranges_.

On a dit qu'on ne pouvait faire de bonne musique que sur de mauvais
vers.

C'est exagr peut-tre. Certains musiciens font d'excellente musique
sur de beaux vers. Preuves: _le Lac_, de Lamartine, musique de
Niedermayer; _le Navire_, de Souli, musique de Monpou.

Mais, en gnral, la puissance humaine ne va pas jusqu' couter et
comprendre  la fois de belle musique et de beaux vers.

Il faut absolument abandonner l'un pour l'autre.

Les mlomanes suivront les notes, les potes suivront les paroles;
mais les paroles dvoreront les notes ou les notes mangeront les
paroles.

Supposez que l'on sorte d'un opra de Scribe, on fredonnera la
musique. Supposez que l'on sorte d'un opra de Lamartine, on redira
les vers.

Ce qui signifie que, sans tre un grand pote, et justement parce
qu'il n'est pas un grand pote, Scribe sera, pour Meyerbeer, Auber et
Halvy, un librettiste prfrable  Hugo ou  Lamartine.

Et la preuve, c'est qu'ils n'ont pas fait un seul opra avec Hugo ou
Lamartine, et qu'ils ont fait  peu prs tous leurs opras avec
Scribe.



DSIR ET POSSESSION


La mode des charades est passe. Oh! le beau temps pour les potes
sphinx que celui o _le Mercure_ apportait, tous les mois, tous les
quinze jours, et enfin toutes les semaines, une charade, une nigme ou
un logogriphe  ses lecteurs!

Eh bien, moi, je vais faire revenir cette mode.

Dites-moi, donc, cher lecteur ou belle lectrice,--c'est pour l'esprit
perspicace des lectrices surtout que sont faites les charades,
--dites-moi de quelle langue est tir l'apologue suivant.

Est-ce du sanscrit, de l'gyptien, du chinois, du phnicien, du grec,
de l'trusque, du roumain, du gaulois, du goth, de l'arabe, de
l'italien, de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, du franais ou
du basque?

Remonte-t-il  l'antiquit, et est-il sign Anacron?--Est-il
gothique, et est-il sign Charles d'Orlans?--Est-il moderne, et
est-il sign Goethe, Thomas Moore on Lamartine?--Ou plutt, ne
serait-il pas de Saadi, le pote des perles, des roses et des
rossignols?--Ou bien...?

Mais ce n'est pas mon affaire de deviner; c'est la vtre.

Devinez donc, chez lecteur.

Voici l'apologue en question:


Un papillon avait runi sur ses ailes d'opale la plus suave harmonie
de couleurs: le blanc, le rose et le bleu.

Comme un rayon de soleil, il voltigeait de fleur en fleur, et, pareil
lui-mme  une fleur volante, il s'levait, s'abaissait, se jouait
au-dessus de la verte prairie.

Un enfant qui essayait ses premiers pas sur le gazon diapr, le vit,
et se sentit pris tout  coup du dsir d'attraper l'insecte aux vives
couleurs.

Mais le papillon tait habitu  ces sortes de dsirs-l. Il avait vu
des gnrations entires s'puiser  le poursuivre. Il voltigea devant
l'enfant, se posant  deux pas de lui; et, quand l'enfant,
ralentissant sa course, retenant son haleine, tendait la main pour le
prendre, le papillon s'enlevait et recommenait son vol ingal et
blouissant.

L'enfant ne se lassait pas; l'enfant suivait toujours.

Aprs chaque tentative avorte, au lieu de s'teindre, le dsir de la
possession augmentait dans son coeur, et, d'un pas de plus en plus
rapide, l'oeil de plus en plus ardent, il courait aprs le beau
papillon!


Le pauvre enfant avait couru sans regarder derrire lui; de sorte que,
ayant couru longtemps, il tait dj bien loin de sa mre.

De la valle frache et fleurie, le papillon passa dans une plaine
aride et seme de ronces.

L'enfant le suivit dans cette plaine.

Et, quoique la distance ft dj longue et la course rapide, l'enfant,
ne sentant point sa fatigue, suivait toujours le papillon, qui se
posait de dix pas en dix pas, tantt sur un buisson, tantt sur un
arbuste, tantt sur une simple fleur sauvage et sans nom, et qui
toujours s'envolait au moment o le jeune homme croyait le tenir.

Car, en le poursuivant, l'enfant tait devenu jeune homme.

Et, avec cet insurmontable dsir de la jeunesse, et avec cette
indfinissable besoin de la possession, il poursuivait toujours le
brillant mirage.

Et, de temps en temps, le papillon s'arrtait comme pour se moquer du
jeune homme, plongeait voluptueusement sa trompe dans le calice des
fleurs, et battait amoureusement des ailes.

Mais, au moment o le jeune homme s'approchait, haletant d'esprance,
le papillon se laissait aller  la brise, et la brise l'emportait,
lger comme un parfum.


Et ainsi se passaient, dans cette poursuite insense, les minutes et
les minutes, les heures et les heures, les jours et les jours, les
annes et les annes, et l'insecte et l'homme taient arrivs au
sommet d'une montagne qui n'tait autre que le point culminant de la
vie.

En poursuivant le papillon, l'adolescent s'tait fait homme.

L, l'homme s'arrta un instant, ne sachant pas s'il ne serait pas
mieux pour lui de revenir en arrire, tant ce versant de montagne qui
lui restait  descendre lui paraissait aride.

Puis, au bas de la montagne, au contraire de l'autre ct, o, dans de
charmants parterres, dans de riches enclos, dans des parcs verdoyants,
poussaient des fleurs parfumes, des plantes rares, des arbres chargs
de fruits; au bas de la montagne, disons-nous, s'tendait un grand
espace carr ferm de murs, dans lequel on entrait par une porte
incessamment ouverte, et o il ne poussait que des pierres, les unes
couches, les autres debout.

Mais le papillon vint voltiger, plus brillant que jamais, aux yeux de
l'homme, et prit sa direction vers l'enclos, suivant la pente de la
montagne.

Et, chose trange! quoiqu'une si longue course et d fatiguer le
vieillard, car,  ses cheveux blanchissants, on pouvait reconnatre
pour tel l'insens coureur, sa marche,  mesure qu'il avanait,
devenait plus rapide; ce qui ne pouvait s'expliquer que par la
dclivit de la montagne.

Et le papillon se tenait  gale distance; seulement, comme les fleurs
avaient disparu, l'insecte se posait sur des chardons piquants, ou sur
des branches d'arbre dessches.

Le vieillard, haletant, le poursuivait toujours.


Enfin, le papillon passa par-dessus les murs du triste enclos, et le
vieillard le suivit, entrant par la porte.

Mais  peine et-il fait quelques pas, que, regardant le papillon, qui
semblait se fondre dans l'atmosphre gristre, il heurta une pierre et
tomba.

Trois fois il essaya de se relever, et retomba trois fois.

Et, ne pouvant plus courir aprs sa chimre, il se contenta de lui
tendre les bras.

Alors, le papillon sembla avoir piti de lui, et, quoiqu'il et perdu
ses plus vives couleurs, il vint voltiger au-dessus de sa tte.

Peut-tre n'taient-ce point les ailes de l'insecte qui avaient perdu
leurs vives couleurs; peut-tre taient-ce les yeux du vieillard qui
s'affaiblissaient.

Les cercles dcrits par le papillon devinrent de plus en plus troits,
et il finit par se reposer sur le front ple du mourant.

Dans un dernier effort, celui-ci leva le bras, et sa main toucha enfin
le bout des ailes de ce papillon, objet de tant de dsirs et de tant
de fatigues; mais,  dsillusion! il s'aperut que c'tait, non pas un
papillon, mais un rayon de soleil qu'il avait poursuivi.

Et son bras retomba froid et sans force, et son dernier soupir fit
tressaillir l'atmosphre qui pesait sur ce champ de mort...

Et cependant, poursuis,  pote, poursuis ton dsir effrn de
l'idal; cherche,  travers des douleurs infinies,  atteindre ce
fantme aux mille couleurs qu fuit incessamment devant toi, dt ton
coeur se briser, dt ta vie s'teindre, dt ton dernier soupir
s'exhaler au moment o ta main le touchera.



UNE MRE

(CONTE IMIT D'ANDERSEN)


Une mre tait assise prs du berceau de son enfant. Il n'y avait qu'
la regarder pour lire sur sa physionomie qu'elle tait en proie  la
plus vive douleur.

L'enfant tait pale, ses yeux taient ferms, il respirait
difficilement, et chacune de ses aspirations tait profonde comme s'il
soupirait.

La mre tremblait de le voir mourir, et regardait le pauvre petit tre
avec une tristesse dj muette comme le dsespoir.

On frappa trois coups  la porte.

--Entrez, dit la mre.

Et, comme on avait ouvert et referm la porte, et que cependant elle
n'entendait point le bruit des pas, elle se retourna.

Alors elle vit s'approcher un pauvre vieillard, le corps  moiti
envelopp, dans une couverture de cheval.

C'tait un triste vtement pour qui n'en avait pas d'autre. L'hiver
tait rigoureux; derrire les vitres blanchies et ramages par le
givre, il faisait dix degrs de froid et le vent coupait le visage.

Le vieillard tait pieds nus; c'tait sans doute pour cela que ses pas
ne faisaient pas de bruit sur le parquet.

Comme le vieillard tremblait de froid, et que, depuis qu'il tait l,
l'enfant paraissait dormir plus profondment, la mre se leva pour
ranimer le feu du pole.

Le vieillard s'assit  sa place et se mit  bercer l'enfant, en
chantant une chanson mortellement triste dans une langue inconnue.

--N'est-ce pas que je le conserverai? dit la mre en s'adressant  son
hte sombre.

Celui-ci fit de la tte un signe qui ne voulait dire ni oui ni non, et
de la bouche un sourire trange.

La mre baissa les yeux, de grosses larmes coulsent sur ses joues, sa
tte tomba sur sa poitrine. Il y avait trois jours et trois nuits
qu'elle n'avait ni dormi ni mang!

Son front devint si lourd, qu'un instant elle s'assoupit malgr elle;
mais bientt elle se rveilla en sursaut et toute glace.

Le vieillard n'tait plus l.

--O donc est le vieillard? cria-t-elle.

Et elle se leva et courut au berceau.

Le berceau tait vide.

Le vieillard avait emport l'enfant.

En ce moment, la vieille horloge qui tait pendue dans un coin contre
le mur sembla se dtraquer; le poids en plomb descendit jusqu' ce
qu'il et touch le sol, et l'horloge s'arrta.

La mre se prcipita hors de la maison en criant:

--Mon enfant! qui est-ce qui a vu mon enfant?

Une grande femme vtue d'une longue robe noire, et qui se tenait dans
la rue en face de la maison, les pieds dans la neige, lui dit:

--Imprudente! tu as laiss la Mort entrer chez toi et bercer ton
enfant, au lieu de la chasser. Tu t'es endormie pendant qu'elle tait
l; elle n'attendait qu'une chose: c'tait que tu fermasses les yeux;
alors elle a pris ton enfant. Je l'ai vue s'enfuir rapidement et
l'emportant entre ses bras. Elle allait vite comme le vent, et ce
qu'emporte la Mort, pauvre mre, elle ne le rapporte jamais!

--Oh! dites-moi seulement le chemin qu'elle a pris, s'cria la mre,
et je saurai bien la retrouver, moi.

--Certes, rien ne m'est plus facile, dt la femme noire; mais, avant
de le faire, je veux que tu me chantes toutes les chansons que tu
chantais  ton enfant en le berant. Je suis la Nuit, et j'ai vu
couler tes larmes lorsque tu les chantais.

--Je vous les chanterai toutes, depuis la premire jusqu' la
dernire, dit la mre, mais un autre jour, mais plus tard; laissez-moi
passer maintenant, afin que je puisse les rejoindre et retrouver mon
enfant.

Mais la Nuit resta muette et inflexible; alors la pauvre mre, en se
tordant les bras, lui chanta toutes les chansons qu'elle avait
chantes  son enfant. Il y avait beaucoup de chansons, mais il y eut
encore plus de larmes. Quand elle eut chant sa dernire chanson et
que sa voix se fut teinte dans son plus douloureux sanglot, la Nuit
lui dit:

--Va droit  ce sombre bois de cyprs; j'ai vu la Mort y entrer avec
ton enfant.

La mre y courut; mais, au milieu du bois, le chemin bifurquait. Elle
s'arrta, ne sachant si elle devait prendre  droite ou  gauche.

 l'angle des deux chemins, il y avait un buisson d'pines qui n'avait
plus ni feuilles ni fleurs, car c'tait l'hiver; il tait couvert de
givre, et des glaons pendaient  chacune de ses branches.

--N'as-tu pas vu la Mort passer avec mou enfant? demanda la mre au
buisson.

--Oui, rpondit l'arbuste; mais je ne te dirai point le chemin qu'elle
a pris que tu ne m'aies rchauff  ton sein; car, tu le vois, je ne
suis qu'un glaon.

La mre, sans hsiter, se mit  genoux et pressa le buisson contre son
sein, afin qu'il dgelt; les pines pntrrent dans sa poitrine, et
le sang coulait  grosses gouttes.

Mais, au fur et  mesure que le sein de la mre tait dchir et que
son sang coulait, il poussait au buisson, qui tait une aubpine, de
belles feuilles vertes et de belles feuilles roses, tant est chaud le
coeur d'une mre!

Et le buisson, alors, lui indiqua le chemin qu'elle devait suivre.

Elle le prit en courant, et parvint ainsi au rivage d'un grand lac,
sur lequel on ne voyait ni vaisseau ni barque; le lac tait trop gel
pour qu'on essayt de le passer  la nage, pas assez pour qu'on pt le
passer  pied.

Il fallait cependant, tout impossible que cela paraissait au premier
abord, que cette mre afflige le traverst.

Elle tomba  genoux, esprant que Dieu ferait un miracle en sa faveur.

--N'espre pas l'impossible, lui dit le gnie du lac en levant sa tte
blanche au-dessus de l'eau. Voyons plutt,  nous deux, si nous en
viendrons  bout. J'aime  amasser les perles, et tes yeux sont les
plus brillante que j'aie vus; veux-tu pleurer dans mes eaux jusqu' ce
que tes yeux tombent? Car alors tes larmes deviendront des perles et
tes yeux des diamants. Aprs cela, je te transporterai sur mon autre
bord,  la grande serre chaude o demeure la Mort, et o elle cultive
les arbres et les fleurs dont chacun reprsente une vie humaine.

--Oh! ne veux-tu que cela? dit la pauvre dsole. Je te donnerai tout,
tout, pour arriver  mon enfant.

Et elle pleura, elle pleura tant, que ses yeux, n'ayant plus de
larmes, suivirent les larmes, qui taient devenues des perles, et
tombrent dans le lac, o ils devinrent des diamants.

Alors le gnie du lac sortit ses deux bras de l'eau, la prit, et en un
instant la transporta de l'autre ct de ses eaux.

Puis il la dposa sur la rive, o tait situ le palais des fleurs
vivantes.

C'tait un immense palais tout en verre, ayant plusieurs lieues de
long, doucement chauff l'hiver par des poles invisibles, et l't
par le soleil.

La pauvre mre ne pouvait le voir, puisqu'elle n'avait plus d'yeux.

Elle chercha en ttonnant, jusqu' ce qu'elle en trouvt l'entre;
mais sur le seuil se tenait la concierge du palais.

--Que venez-vous chercher ici? demanda la concierge.

--Oh! une femme! s'cria la mre; elle aura
piti de moi.

Puis,  la femme:

--Je viens chercher la Mort, qui m'a pris mon enfant, dit-elle.

--Comment es-tu venue jusqu'ici et qui t'y a aide? demanda la
vieille.

--C'est le bon Dieu, dit la mre. Il a eu piti de moi. Toi aussi, tu
auras piti de moi et tu me diras o je puis retrouver mon enfant.

--Je ne le connais pas, rpondit la vieille, et, toi, tu ne peux plus
le voir. Beaucoup de fleurs et d'arbres sont morts cette nuit. La Mort
va bientt venir pour les replanter; car tu n'ignores pas que chaque
crature humaine a son arbre ou sa fleur de vie, suivant que chacun
est organis. Ils ont la mme apparence que les autres vgtaux, mais
ils ont un coeur, et ce coeur bat toujours; car, lorsque les hommes ne
vivent plus sur la terre, ils vivent au ciel. Et, comme les coeurs des
enfants battent comme les coeurs des grandes personnes, peut-tre au
toucher reconnatras-tu le battement du tien.

--Oh! oui, oui, dit la mre, je le reconnatrai, j'en suis sre.

--Quel ge avait ton enfant?

--Un an; il souriait depuis six mois, et avait dit pour la premire
fois _maman_, hier au soir.

--Je vais te conduire dans la salle des enfants d'un an; mais que me
donneras-tu?

--Qu'ai-je encore  donner? demanda la mre. Rien, vous le voyez;
mais, s'il faut aller pour vous pieds nus au bout du monde, j'irai!

--Je n'ai rien  faire au bout du monde, rpondit schement la
vieille; mais, si tu veux me donner tes longs et beaux cheveux noirs
en change de mes cheveux gris, je ferai ce que tu dsires.

--Ne vous faut-il que cela? dit la pauvre femme. Oh! prenez-les,
prenez-les!

Et elle lui donna ses longs et beaux cheveux noirs, et reut en
change les cheveux gris de la vieille.

Elles entrrent alors dans la grande serre chaude de la Mort, o
fleurs, plantes, arbres, arbustes, sont rangs et tiquets selon leur
ge.

Il y avait des jacinthes sons des cloches de verre, des plantes
aquatiques nageant  la surface des bassins, quelques-unes fraches et
bien portantes, d'autres malades et  demi fanes; des serpents d'eau
se couchaient enrouls sur celles-ci, et des crevisses noires
grimpaient aprs leurs tiges. Il y avait l de magnifiques palmiers,
des chnes gigantesques, des platanes et des sycomores immenses; il y
avait des bruyres, des serpolets, du thym en fleurs. Chaque arbre,
chaque plante, chaque fleur, chaque brin d'herbe avait son nom et
reprsentait une vie humaine, les unes en Europe, les autres en
Afrique, celles-ci en Chine, celles-l au Groenland. Il y avait de
grands arbres dans de petites caisses qui paraissaient sur le point
d'clater, tant devenues trop troites. Il y avait aussi maintes
petites plantes dans de trop grands vases, dix fois trop grands pour
elles. Les caisses trop troites reprsentaient les pauvres, les vases
trop grands reprsentaient les riches. Enfin, la pauvre mre arriva
dans la salle des enfants.

--C'est ici, lui dit la vieille.

Alors la mre se mit  couter battre les coeurs et  tter les coeurs
qui battaient.

Elle avait mis si souvent la main sur la poitrine du pauvre petit tre
que la Mort lui avait pris, qu'elle et reconnu ce battement du coeur
de son enfant au milieu d'un million d'autres coeurs.

--Le voil! le voil! s'cria-t-elle enfin en tendant les deux mains
sur un petit cactus qui se penchait tout maladif sur un ct.

--Ne touche pas  la fleur de ton enfant, lui dit la vieille, mais
place-toi ici tout prs. J'attends la Mort  chaque instant, et, quand
elle viendra, ne lui laisse pas arracher la plante; mais menace-la, si
elle persiste, d'en faire autant  deux autres fleurs: elle aura peur;
car, pour qu'une plante, une fleur ou un arbre soient arrachs, il
faut l'ordre de Dieu, et ella doit compte  Dieu de toutes les plantes
humaines.

--Ah! mon Dieu, dit la mre, pourquoi ai-je si froid?

--C'est la Mort qui rentre, dit la vieille; reste l et souviens-toi
de ce que je t'ai dit.

Et la vieille s'enfuit.

 mesure que la Mort approchait, la mre sentait le froid redoubler.

Elle ne pouvait la voir, mais elle devina qu'elle tait devant elle.

--Comment as-tu pu trouver ton chemin jusqu'ici? demanda la Mort;
comment surtout as-tu pu tre ici avant moi?

--Je suis mre! rpondit-elle.

Et la Mort tendit son bras dcharn vers le petit cactus; mais la
mre le couvrit de ses mains avec tant de force et tant de prcaution,
qu'elle n'endommagea point une seule de ses feuilles.

Alors la Mort souffla sur les mains de la mre, et elle sentit que ce
souffle tait froid comme s'il sortait d'une bouche de marbre.

Ses muscles se dtendirent et ses mains se dtachrent de la plante,
sans force et sans chaleur.

--Insense! tu ne saurais lutter contre moi, dit la Mort.

--Non; mais le bon Dieu le peut, rpondit la mre.

--Je ne fais que ce qu'il me commande, rpliqua la Mort. Je suis son
jardinier, je prends les arbres et les fleurs qu'il a plants sur la
terre et les replante dans le grand jardin du paradis.

--Rends-moi donc mon enfant, dit la mre en pleurant et en suppliant;
ou arrache mon arbre en mme temps que le sien.

--Impossible, dit la Mort: tu as encore plus de trente annes  vivre.

--Plus de trente annes! s'cria la mre dsespre; et que veux-tu, 
Mort, que je fasse de ces trente ans? Donne-les  quelque mre plus
heureuse, comme j'ai donn mon sang au buisson, mes yeux au lac, mes
cheveux  la vieille.

--Non, dit la Mort, c'est l'ordre de Dieu et je n'y puis rien changer.

--Eh bien, dit la mre,  nous deux alors.--Mort, si tu touches  la
plante de mon enfant, j'arrache toutes ces fleurs.

Et elle saisit  pleines mains deux jeunes fuchsias.

--Ne touche pas  ces fleurs, s'cria la Mort. Tu dis que tu es
malheureuse, et tu veux rendre une autre mre plus malheureuse encore
que toi; car ces deux fuchsias sont deux jumeaux.

--Oh! fit la pauvre femme.

Et elle lcha les deux fleurs.

Il se fit un silence, pendant lequel on et dit que la Mort prouvait
un mouvement de piti.

--Tiens, dit la Mort en prsentant  la mre deux beaux diamants,
voici tes yeux: je les ai pchs en passant dans le lac; reprends-les;
ils sont plus beaux et plus brillants qu'ils n'ont jamais t. Je te
les rends: regarde avec eux dans cette source profonde qui coule 
ct de toi. Je te dirai les noms de ces deux fleurs que tu voulais
arracher, et tu y verras tout l'avenir, toute la vie humaine de ces
deux enfants. Tu apprendras alors ce que tu voulais dtruire; tu
verras ce que tu voulais refouler dans le nant.

Et, reprenant ses yeux, la mre regarda dans la source. C'tait un
magnifique spectacle que de voir  quel avenir de bonheur et de
bienfaisance taient rservs ces deux tres qu'elle avait failli
anantir.

Leur vie s'coulait dans une atmosphre de joie, au milieu d'un
concert de bndictions.

--Ah! murmura la mre en mettant la main sur ses yeux, j'ai failli
tre bien coupable.

--Regarde, dit la Mort.

Les deux fuchsias avaient disparu, et,  leur place, on voyait un
petit cactus qui prenait la forme d'un enfant; puis l'enfant
grandissait et devenait un jeune homme plein de brlantes passions;
tout tait chez lui larmes, violences et douleur.--Il finissait par le
suicide.

--Ah! mon Dieu, qu'tait-ce que celui-l? demanda
la mre.

--C'tait ton enfant, rpondit la Mort.

La pauvre femme poussa un gmissement et s'affaissa sur la terre.

Puis, aprs un instant, levant les bras au ciel:

--O mon Dieu, dit-elle, puisque vous l'avez pris, gardez-le. Ce que
vous faites est bien fait.

La Mort, alors, tendit le bras vers le petit cactus.

Mais la mre lui arrta le bras d'une main, et, de l'autre, lui
rendant ses deux yeux:

--Attends, dit-elle, que je ne le voie pas mourir.

Et la pauvre mre vcut trente ans encore, aveugle mais rsigne.

Dieu avait mis l'enfant au rang des anges;--il mit la mre au rang des
martyrs.



LE CUR DE BOULOGNE


Voici une petite histoire gui est populaire dans la
marine franaise, et que je meurs d'envie de populariser
parmi les _terriens_.

Vous me direz si elle valait la peine d'tre raconte.


Le 14 novembre de l'anne 1766, une calche dcouverte, attele de
chevaux de poste, emportant trois officiers de marine, dont l'un tait
assis sur la banquette du fond, et les deux autres sur la banquette de
devant, ce qui indiquait une diffrence notable dans les grades,
traversait le bois de Boulogne, venant de la barrire de l'toile, et
suivant l'avenue de Saint-Cloud.

 la hauteur du chteau de la Muette, elle croisa un prtre qui se
promenait  petits pas, lisant son brviaire, dans une contre-alle.

--H! postillon, cria l'officier assis au fond de la calche, arrtez
donc un peu, s'il vous plat.

Le postillon s'arrta.

Cette invitation donne  haute voix, et le bruit que fit le postillon
en arrtant ses chevaux, amenrent naturellement le prtre  lever la
tte, et  fixer les yeux sur la calche et les trois voyageurs.

--Pardieu! je ne me trompais pas, dit l'officier assis au fond de la
voiture, c'est toi, mon cher Rmy?

Le prtre regardait avec tonnement; cependant, peu  peu son visage
s'clairait du jour qui se faisait en lui-mme, et sa bouche passait
de l'tonnenient au sourire.

--Ah! dit-il enfin, c'est vous?

--Comment, _vous_?

--Non... c'est toi, Antoine!

--Oui, c'est moi, Antoine de Bougainville.

--Mon Dieu! qu'es-tu donc devenu depuis vingt-cinq
ans que nous nous sommes quitts?

--Ce que je suis devenu, cher ami? dit Bougainville; viens t'asseoir
un instant prs de moi, et je te le dirai.

--Mais...

Le prtre regarda autour de lui avec inquitude, comme s'il avait peur
de s'carter de son domicile.

Bougainville comprit sa crainte.

--Sois tranquille; nous irons au pas, rpondit-il.

Un valet descendit du sige de derrire, et abaissa le marchepied.

--C'est qu'il est onze heures un quart, dit le prtre, et Marianne
m'attend pour dner.

--O demeures-tu, d'abord?... Mais assieds-toi donc!

Et Bougainville tira lgrement par sa soutane le prtre, qui s'assit.

--O je demeure? dit celui-ci.

--Oui.

-- Boulogne... Je suis cur de Boulogne, mon ami.

--Ah! ah! je t'en fais mon compliment; tu avais toujours eu la
vocation.

--Aussi, tu vois, suis-je entr dans les ordres.

--Et tu es content?

--Enchant, mon ami! La cure de Boulogne n'est pas une cure de premier
ordre: elle ne rapporte que huit cents livres; mais mes gots sont
modestes, et il me reste encore quatre cents livres par an  donner
aux pauvres.

--Cher Rmy!... Vous pouvez aller au petit trot, afin que nous
perdions le moins de temps possible.

Le postillon fit prendre  ses chevaux l'allure demande, laquelle, si
modre qu'elle ft, n'en amena pas moins un nuage d'inquitude sur la
physionomie du cur.

--Mais sois donc tranquille, dit Bougainville, puisque nous allons du
ct de Boulogne.

--Mon ami, dit en riant l'abb Rmy, il y a vingt ans que je suis cur
 Boulogne; il y a quinze ans que Marianne est avec moi, et jamais, 
moins d'tre retenu prs d'un mourant, je ne suis rentr  midi cinq
minutes; aussi,  midi juste, la soupe est sur la table, et... tu
comprends?...

--Oui; ne crains rien, je ne voudrais pas inquiter Marianne...  midi
juste, tu seras chez toi.

--Voil qui me rassure... Mais parlons un peu de toi-mme: n'est-ce
pas l'uniforme de la marine que tu portes l?

--Oui, je suis capitaine de vaisseau.

--Comment cela se fait-il? Je te croyais avocat.

--Vraiment?

--Dame, en sortant du collge, ne t'tais-tu pas mis  l'tude des
lois?

--Que veux-tu, mon cher Rmy! toi, l'lu du Seigneur, tu dois mieux
que personne connatre le proverbe: L'homme propose et Dieu dispose!
C'est vrai, j'ai t reu, en 1752, avocat au parlement de Paris.

--Ah! je savais bien, moi! dit le bon prtre on tirant de son
brviaire son doigt, qui indiquait la place o il en tait rest de sa
lecture. Ainsi, tu as t reu avocat?

--Oui; mais, en mme temps que j'tais reu avocat, continua
Bougainville, je me faisais inscrire aux mousquetaires.

--Oh! en effet, tu avais toujours eu du got pour les armes, et
surtout des dispositions pour les mathmatiques.

--Tu te rappelles cela?

--Tiens, par exemple! N'tas-je pas ton meilleur ami au collge?

--Ah! c'est bien vrai!

--Est-ce toi ou ton frre Louis qui est de l'Acadmie?

Bougainville sourit.

--C'est mon frre, dit-il, ou plutt c'tait mon frre; car il faut
que tu saches que j'ai eu le malheur de le perdre, il y a trois ans.

--Ah! pauvre Louis... Mais, que veux-tu! nous sommes tous mortels, et
il fait bon ne regarder cette vie que comme un voyage qui nous mne au
port... Pardon, mon ami, il me semble que nous passons Boulogne.

Bougainville regarda  sa montre.

--Bah! dit-il, qu'importe! il n'est que onze heures et demie, et, par
consquent, tu as encore vingt bonnes minutes devant toi. Plus vite,
postillon!

--Comment, plus vite?

--Puisque tu es press, mon ami!

--Bougainville!...

--Quoi! le dsir de savoir ce que je suis devenu ne l'emporte pas en
toi sur la crainte d'inquiter Marianne par un retard de cinq
minutes?... Oh! le triste ami que j'ai l!

--Tu as raison... ma foi, cinq minutes de plus ou de moins...
Raconte-moi cela, mon cher Antoine. D'ailleurs, quand je dirai 
Marianne que c'est pour toi et par toi que je suis en retard, elle ne
grondera plus.

--Marianne me connat donc?

--Si elle te connat? Je le crois bien! Vingt fois je lui ai parl de
toi... Mais, voyons, dpche-toi, et achve de me dire comment il se
fait que, ayant t reu avocat, et t'tant fait inscrire dans les
mousquetaires, je te retrouve officier de marine.

-C'est bien simple, et, en deux mots, je vais t'expliquer tout cela.
En 1753, j'entrai comme aide-major dans le bataillon provincial de
Picardie; l'anne suivante, je fus nomm aide de camp de Chevert, que
je quittai pour devenir secrtaire d'ambassade  Londres et me faire
recevoir membre de la Socit royale; en 1756, je partis comme
capitaine de dragons avec le marquis de Montcalm, charg de dfendre
le Canada...

--Bon! bon! bon! interrompit l'abb Rmy, je te vois venir!...
Continue, mon ami, continue, je t'coute.

Compltement captiv par le rcit de Bougainville, l'abb n'avait pas
remarqu que les chevaux taient passs tout doucement du petit trot
au grand trot.

Bougainville continua:

--Une fois au Canada, j'tais presque matre de mon avenir; je n'avais
qu' bien faire pour arriver  tout. Je fus charg par le marquis de
Montcalm de plusieurs expditions, que je menai  bonne fin; ainsi,
par exemple, aprs une marche de soixante lieues  travers des bois
que l'on jugeait impntrables, et tantt sur un terrain couvert de
neige, tantt sur les glaces de la rivire de Richelieu, je m'avanai
jusqu'au fond du lac du Saint-Sacrement, o je brlai une flottille
anglaise sous le fort mme qui la protgeait.

--Comment, dit l'abb, c'est toi qui as fait cela? Oh! j'ai lu la
relation de cet vnement; mais je ne savais pas que tu en fusses le
hros...

--N'as-tu pas reconnu mon nom?

--J'ai reconnu le nom, mais je n'ai pas reconnu l'homme... Comment
veux-tu que je reconnaisse, dans un basochien que je quitte tudiant
les lois, et aspirant  tre avocat au parlement, un gaillard qui
brle des flottes au fond du Canada?... Tu comprends bien que ce
n'tait pas possible.

En ce moment, la voiture s'arrta devant une maison de poste.

--Oh! dit l'abb Rmy, o sommes-nous, Antoine?

--Nous sommes  Svres, mon ami.

-- Svres!... Et quelle heure est-il? Bougainville regarda  sa
montre.

--Il est midi dix minutes.

--Oh! mon Dieu! s'cria l'abb; mais jamais je ne serai  Boulogne
pour midi.

--C'est plus que probable.

--Une lieue  faire!

--Une lieue et demie.

--Si, au moins, je trouvais un coucou...

L'abb se leva tout droit dans la voiture, porta ses regards autour de
lui aussi loin que la vue pouvait s'tendre, et n'aperut pas le plus
mince vhicule.

--N'importe, j'irai  pied.

--Mais non, tu n'iras pas  pied, dit Bougainville.

--Comment, je n'irai pas  pied?

--Non, il ne sera pas dit que tu auras attrap une pleursie pour
avoir fait la conduite  un ami.

--J'irai doucement.

--Oh! je te connais; tu craindras d'tre grond par mademoiselle
Marianne, tu presseras le pas, tu arriveras en sueur, tu boiras froid,
tu te donneras une fluxion de poitrine... un imbcile de mdecin te
purgera au lieu de te saigner, ou te saignera au lieu de te purger,
et, trois jours aprs, bonsoir... plus d'abb Rmy!

--Il faut pourtant que je retourne  Boulogne. H! postillon!
postillon! arrtez... arrtez donc! La voiture, relaye, repartait au
trot.

--coute, dit Bougainville, voici ce qu'il y a de mieux  faire.

--Ce qu'il y a de mieux  faire, mon bon ami, mon cher Antoine, c'est
d'arrter les chevaux, afin que je descende et que je regagne
Boulogne.

--Mais non, dit Bougainville; ce qu'il y a de mieux  faire, c'est de
venir avec moi jusqu' Versailles.

--Jusqu' Versailles?...

--Oui, puisque tu as manqu le dner de mademoiselle Marianne, tu
dneras avec moi  Versailles. Pendant que j'irai prendre les derniers
ordres de Sa Majest, un de ces messieurs se chargera de trouver un
coucou qui te ramnera  Boulogne.

--En vrit, mon ami, ce serait avec grand plaisir, mais...

--Mais quoi?

L'abb Rmy tta les poches de sa veste, plongea alternativement les
deux mains jusqu'au fond de ses goussets.

--Mais, continua-t-il, Marianne n'a pas mis d'argent dans mes poches.

--Qu' cela ne tienne, mon cher Rmy:  Versailles, je demanderai au
roi cent cus pour les pauvres de Boulogne; le roi me les accordera,
je te les donnerai; tu leur emprunteras un petit cu afin de retourner
en coucou  Boulogne, et tout sera dit.

--Comment, tu crois que le roi te donnera cent cus pour mes pauvres?

--J'en suis sr.

--Parole d'honneur?

--Foi de gentilhomme!

--Mon ami, voil qui me dcide.

--Merci! tu ne serais pas venu pour moi, et tu viens pour tes pauvres;
mieux vaut,  ce qu'il parat, tre ton pauvre que ton ami.

--Je ne dis pas cela, mon cher Antoine; mais, tu comprends, un cur
qui se drange, il lui faut une excuse.

--Une excuse?... Oh! si tu dcouchais, je ne dis pas...

--Comment, si je dcouchais? s'cria l'abb Rmy effray; aurais-tu
donc l'intention de me faire dcoucher?... Postillon! h! postillon!

--Mais non, n'aie donc pas peur... Au train dont nous allons, nous
serons  Versailles  une heure; nous aurons dn  deux; tu pourras
partir  trois.

--Pourquoi  trois, et pas  deux?

--Mais parce qu'il me faut le temps de voir le roi et de lui demander
les cent cus.

--Ah! c'est vrai.

--Trois heures pour revenir en coucou de Versailles; tu seras chez
toi  six heures.

--Que dira Marianne?

--Bah! quand Marianne te verra revenir avec cent cus manant
directement du roi, Marianne sera heureuse et fire de ton influence.

--Tu as, ma foi, raison... Tu me raconteras tout ce que le roi t'aura
dit; elle en aura pour huit jours, avec ses voisines,  parler de
cette aventure.

--Ainsi, c'est convenu, nous dnons  Versailles?

--Va pour Versailles! Mais, au moins, dis-moi la fin de ton histoire.

--Ah! c'est vrai!... Nous en tions  mon expdition sur le
Saint-Sacrement. Elle me valut le grade de marchal des logis de l'un
des corps d'arme, et la mission d'aller  Versailles expliquer la
situation prcaire du gouverneur du Canada et demander pour lui du
renfort. Je restai deux ans et demi en France sans rien obtenir de ce
que je demandais; il est vrai que j'obtins ce que je ne demandais pas,
c'est--dire la croix de Saint-Louis et le grade de colonel  la suite
du rgiment de Rouergue. J'arrivai au Canada juste pour recevoir du
marquis de Montcalm le commandement des grenadiers et des volontaires
dans la fameuse retraite de Qubec, que je fus charg de couvrir.
Arriv sous les murs de la ville, Montcalm crut pouvoir risquer une
bataille; les deux gnraux furent tus: Montcalm, dans nos rangs;
Wolf, dans ceux des Anglais. Montcalm mort, notre arme battue, il n'y
avait plus moyen de dfendre le Canada. Je revins en France, et je
fis, en qualit d'aide de camp de M. de Choiseul-Stainville, la
campagne de 1761, en Allemagne...

--Mais alors, c'est donc  toi, interrompit le cur de Boulogne, que
le roi a fait cadeau de deux canons?

--Qui t'a appris cela?

--Mais je l'ai lu, mon ami, dans la _Gazette de la Cour_.. Aurais-je
pu penser que ce Bougainville-l tait mon ami Antoine?

--Et qu'as-tu dit du cadeau?

--Dame, il m'a paru bien mrit... mais, pourtant, j'ai trouv que le
roi aurait pu donner  ce M. Bougainville, que j'tais si loin de me
douter tre toi, quelque chose de plus facile  transporter que deux
canons... car enfin, c'est trs-honorable, deux canons, mais on ne
peut pas conduire cela partout o l'on va.

--Il y a du vrai dans ce que tu dis l, reprit Bougainville en riant;
mais, comme en mme temps le roi venait de me nommer capitaine de
vaisseau et de me charger de fonder, pour les habitants de Saint-Malo
et aussi pour moi-mme, un tablissement dans les les Malouines, je
pensai que mes deux canons pourraient avoir l leur utilit.

--Ah! cela, c'est vrai, dit l'abb Rmy; mais, excuse mon ignorance en
gographie, mon cher Antoine, o prends-tu les les Malouines?

--Pardon, mon ami, dit Bougainville, j'aurais d les appeler les les
Falkland, attendu que c'est moi qui leur ai donn ce nom d'les
Malouines, en l'honneur de la ville de Saint-Malo.

-- la bonne heure! dit l'abb Rmy en souriant, sous ce nom-l, je
les reconnais! Les les Falkland appartiennent  l'archipel de l'ocan
Atlantique; je les vois d'ici, prs de la pointe mridionale de
l'Amrique du Sud,  l'est du dtroit de Magellan.

--Par ma foi, dit Bougainville, Strong, qui les a baptises, n'aurait
pas mieux dtermin leur gisement... Tu t'occupes donc de gographie
dans ta cure de Boulogne?

--Oh! mon ami, tant jeune, j'avais toujours ambitionn une mission
dans les Indes... J'tais n voyageur, moi, et je ne sais pas ce que
j'aurais donn pour faire le tour du monde... autrefois, pas
maintenant.

--Oui, je comprends, dit Bougainville en changeant un coup d'oeil
avec ses deux compagnons, aujourd'hui, cela te drangerait de tes
habitudes... Alors, tu as voyag?

--Mon ami, je n'ai jamais dpass Versailles.

--Ainsi, tu ne connais pas la mer?

--Non.

--Tu n'as jamais vu un vaisseau?

--J'ai vu le coche d'Auxerre.

--C'est quelque chose; mais cela ne peut te donner qu'une ide
trs-imparfaite d'une frgate de soixante canons.

--Je le crois, comme toi, ajouta navement l'abb Rmy. Et tu dis
donc que tu partis pour les les Malouines, o le gouvernement t'avait
autoris  fonder un tablissement,--que tu fondas, je n'en doute pas?

--En effet... Malheureusement, les Espagnols, aprs la paix de Paris,
firent valoir leurs droits sur ces les; leur rclamation parut juste
 la cour de France, qui les leur rendit,  la condition qu'ils
m'indemniseraient des frais que j'avais faits.

--Et t'ont-ils indemnis, au moins?

--Oui, mon cher ami, ils m'ont donn un million.

--Un million?... Peste! joli denier.

Le bon abb avait presque jur, comme on voit.

--Et, aujourd'hui, continua-t-il, tu vas?...

--Je vais au Havre.

--Pour quoi faire?... Mais, pardon, mon ami, peut-tre suis-je
indiscret...

--Indiscret? Ah! par exemple!... Je vais au Havre pour visiter une
frgate dont le roi vient de me nommer capitaine.

--Et elle s'appelle, ta frgate?

--_La Boudeuse_.

--Ce doit tre un beau btiment?

--Superbe.

L'abb Rmy poussa un soupir.

Il tait vident que le pauvre prtre pensait au plaisir qu'il et
prouv, du temps qu'il tait libre,  voir la mer et  visiter une
frgate.

Ce soupir amena entre Bougainville et les deux officiers un nouvel
change de regards accompagns d'un sourire.

Sourire et regards passrent inaperus du digne abb Rmy, qui tait
tomb dans une si profonde rverie, qu'il ne revint  lui que lorsque
la voiture s'arrta devant un grand htel.

--Ah! il parait que nous sommes arrivs, dit-il. J'ai trs-faim!

--Eh bien, nous n'attendrons pas, car le dner doit tre command
d'avance.

--L'agrable vie que celle de capitaine de vaisseau! dit l'abb: on
reoit des millions des Espagnols; on court la poste dans une bonne
calche, et, quand on arrive, on trouve un dner qui vous attend! ...
Pauvre Marianne! elle a dn sans moi, elle!

--Bah! dit Bougainville, une fois n'est pas coutume ... Nous allons
dner sans elle, nous, et j'espre que son absence ne t'tera pas
l'apptit.

--Oh! sois tranquille... C'est que j'ai vritablement trs-faim.

--Eh bien, alors,  table!  table!

-- table! rpta gaillardement l'abb Rmy.


Le dner tait bon; Bougainville tait un gourmet; il ne buvait que du
vin de Champagne; la mode venait d'tre invente de le glacer.

Tout cur--ft-ce le cur d'une bourgade ou d'un hameau, ft-ce le
desservant d'une chapelle sans paroissiens--est aussi un tant soi peu
gourmet; l'abb Rmy, si modeste qu'il tait, avait ce ct sensuel
dont la nature a dot le palais des hommes d'glise. Il voulut d'abord
ne boire que quelques gouttes de vin dans son eau; puis il mlangea le
vin et l'eau en parties gales; puis, enfin, il se dcida  boire son
vin pur.

Quand Bougainville le vit arriv  ce point, il se leva, annonant que
l'heure tait venue pour lui de se prsenter chez le roi, auquel il
allait adresser la requte relative aux pauvres de Boulogne.

Les deux officiers devaient, pendant ce temps, tenir compagnie 
l'abb Rmy.

Comme il l'avait dit, Bougainville fut absent une heure.

Malgr les instances des officiers, le digne prtre s'tait tenu dans
un tat d'quilibre qui faisait honneur  sa volont.

--Eh bien, dit-il en apercevant Bougainville, et mes pauvres?

--Ce n'est pas trois cents livres que le roi m'a donnes pour eux, dit
Bougainville en tirant un rouleau de sa poche; c'est cinquante louis!

--Comment, cinquante louis? s'cria l'abb Rmy tout bouriff de la
largesse royale; douze cents livres?...

--Douze cents livres.

--Impossible!

--Les voici.

L'abb Rmy tendit la main,

--Mais le roi me les a remises  une condition.

--Laquelle?

--C'est que tu boiras  sa sant.

--Oh! qu' cela ne tienne!

Et il prsenta son verre, sur le bord duquel Bougainville inclina le
goulot de la bouteille.

--Assez! assez! dit l'abb.

--Allons donc! reprit Bougainville, un demi-verre? Eh bien, le roi
serait content s'il voyait boire  sa sant dans un verre  moiti
vide!

--Le fait est, dit gaiement l'abb Rmy, que douze cents livres, cela
vaut bien un verre entier... Verse tout plein, Antoine, et  la sant
du roi!

-- la sant du roi! rpta Bougainville.

--Ah! dit l'abb Rmy en posant son verre sur la table, voil ce qui
s'appelle une vritable orgie!... Il est vrai que c'est la premire
que je fais, et que de longtemps je n'aurai pas l'occasion d'en faire
une seconde.

--Sais-tu une chose? dit Bougainville en posant ses coudes sur la
table.

--Non, rpondit l'abb Rmy, dont les yeux brillaient comme des
escarboucles.

--Une chose que tu devrais faire.

--Laquelle?

--Tu m'as dis que tu n'avais jamais vu la mer.

--Jamais.

--Eh bien, tu devrais venir au Havre avec moi.

--Moi?... au Havre avec toi?... Mais tu n'y songes pas, Antoine.

--Au contraire, je ne songe qu' cela... Un verre de vin de Champagne.

--Merci, je n'ai dj que trop bu!

--Ah!  la sant de tes pauvres... c'est un toast que tu ne saurais
refuser.

--Oui, mais une goutte.

--Une goutte! quand tu as bu le verre plein pour le roi? Ah! cela
n'est pas vanglique, mon cher Rmy; Notre-Seigneur a dit: Les
premiers seront les derniers...  Un verre plein pour les pauvres de
Boulogne, ou pas du tout.

--Va donc pour le verre plein, mais c'est le dernier!

Et l'abb, bon catholique, vida aussi gaillardement son verre  la
sant des pauvres qu'il l'avait vid  la sant du roi.

--La! dit Bougainville; et, maintenant, c'est dit, nous partons pour
le Havre.

--Antoine, tu es fou!

--Tu verras la mer, mon ami... et quelle mer! pas un lac, comme celte
pauvre Mditerrane: l'Ocan, qui enveloppe le monde!

--Ne me tente pas, malheureux!

--L'Ocan, que tu avoues toi-mme avoir eu envie de voir toute ta vie!

--_Vade retr_, _Satanas_!

--C'est l'affaire de huit jours.

--Mais tu ne sais donc pas que, si je m'absentais huit jours sans
cong, je perdrais ma cure!

--J'ai prvu le cas, et, comme monseigneur l'vque de Versailles
tait chez le roi, je lui ai fait signer ta permission, en lui disant
que tu venais avec moi.

--Tu lui as dit cela?

--Oui.

--Et il a sign ma permission?

--La voici.

--C'est, parbleu! bien sa signature!... Bon! voil que je jure, moi!

--Mon ami, tu es marin dans l'me.

--Donne-moi mes cinquante louis; et laisse-moi m'en aller.

--Voici les cinquante louis; mais tu ne t'en iras pas.

--Pourquoi cela?

--Parce que je suis autoris par le roi  t'en remettre cinquante
autres au Havre, et que tu ne seras pas assez mauvais chrtien pour
priver tes pauvres,--c'est--dire tes enfants, ton troupeau, ceux dont
le Seigneur t'a donn la garde,--de cinquante beaux louis d'or!

--Eh bien, s'cria l'abb Rmy, va pour le voyage du Havre! mais c'est
uniquement pour eux que j'y consens.

Puis, s'arrtant tout  coup:

--Mais non, dit-il avec explosion, c'est impossible!

--Comment, impossible?

--Et Marianne!...

--Tu vas lui crire qu'elle ne soit pas inquite.

--Que lui dirai-je, mon ami?

--Tu lui diras que tu as rencontr l'vque de Versailles, et qu'il
t'a donn une mission pour le Havre.

--Ce sera mentir, cela!

--Mentir pour un bon motif n'est pas pch, c'est vertu.

--Elle ne me croira pas.

--Tu lui montreras ta permission signe de l'vque.

--Tiens, c'est vrai... Ah! ces avocats, ces militaires, ces marins,
ils ont rponse  tout.

--Voyons, veux-tu une plume, de l'encre et du papier?

L'abb Rmy rflchit un instant, et sans doute se dit-il qu'un
mensonge crit tait un plus gros pch qu'un mensonge de vive voix,
car, tout  coup:

--Non, dit-il, j'aime mieux lui conter cela  mon retour... Mais elle
me croira mort.

--Elle n'en sera que plus joyeuse de te revoir vivant.

--Alors, mon ami, ne me laisse pas le temps de la rflexion,
enlve-moi!

--Rien de plus facile!

Puis, se tournant vers les deux officiers:

--Les chevaux sont attels, n'est-ce pas?

--Oui, capitaine.

--Eh bien, en voiture, alors!

--En voiture! rpta l'abb Rmy, comme un homme qui se jette tte
baisse dans un pril inconnu.

--En voiture! rptrent gaiement les deux officiers.

On monta en voiture, on courut la poste toute la nuit; le lendemain, 
cinq heures du matin, on tait au Havre.

Bougainville choisit lui-mme la chambre que devait occuper son ami,
lequel, fatigu de la route, et un peu alourdi encore du dner de la
veille, s'endormit, et ne se rveilla qu' midi.

Juste comme il se rveillait, Bougainville entra dans sa chambre et
ouvrit les fentres.

L'abb jeta un cri de surprise et d'admiration: les fentres donnaient
sur la mer.

 un quart de lieue en rade se balanait gracieusement _la Boudeuse_,
affourche sur ses ancres.

--Oh! demanda l'abb Rmy, qu'est-ce que ce magnifique btiment?

--Mon ami, dit Bougainville, c'est _la Boudeuse_, o nous sommes
attendus pour dner.

--Comment, tu veux que je m'embarque?

--Bon! tu serais venu au Havre, et tu t'en retournerais sans avoir
visit un btiment? Mais, cher ami, c'est comme si tu allais  Rome
sans voir le pape.

--C'est vrai, dit l'abb Rmy; mais quand revenons-nous?

--Cela te regarde... aprs dner, quand tu voudras... Tu donneras tes
ordres; c'est toi qui seras capitaine  mon bord.

--Eh bien, partons plus tt que plus tard... Nous avons mis quatorze
heures pour venir; mais je mettrai bien cinq ou six jours pour m'en
aller.

--Que t'importe, puisque tu as permission pour une semaine?

--Je sais bien; mais, vois-tu, c'est Marianne...

--Te figures-tu les cris de joie qu'elle poussera en te revoyant?

--Tu crois que ce seront des cris de joie?

--Mordieu! je l'espre bien!

--Moi aussi, je l'espre, dit l'abb d'un air qui prouvait qu'il y
avait dans son esprit plus de doute que d'esprance.

Puis, en homme qui a jet son bonnet par-dessus les moulins:

--Allons, allons, dit-il,  la frgate!

Bougainville semblait tre servi par des gnies, et ces gnies
semblaient obir  l'abb Rmy. De mme que, lorsque celui-ci avait
cri:  Au Havre!  il avait trouv la calche tout attele, de mme,
en criant:   la frgate  il trouva la yole du capitaine toute
pare.

Il descendit dans la barque, s'assit prs de Bougainville, qui prit le
gouvernail. Douze matelots attendaient, les rames leves.

Bougainville fit un signe; les douze rames retombrent, battant l'eau
d'un mouvement si gal, qu'elles ne frapprent qu'un seul coup.

La yole volait sur la mer comme ces araignes des eaux qui glissent
sur leurs longues pattes.

En moins de dix minutes, on tait  bord.

Il va sans dire que cette merveille maritime qu'on appelle une frgate
veilla au plus haut degr l'enthousiasme du bon abb Rmy; il demanda
 Bougainville le nom de chaque mt, de chaque vergue, de chaque
agrs.

De voiles, il n'en tait pas question: toutes taient cargues.

Au milieu de la nomenclature des diffrentes pices qui composent un
btiment, on vint prvenir le capitaine qu'il tait servi.

L'abb et lui descendirent dans la salle  manger.

La salle  manger pouvait le disputer en commodit et en lgance 
celle du plus riche chteau des environs de Paris.

L'abb marchait d'tonnement en tonnement.

Par bonheur, quoiqu'on ft au 15 novembre, la mer tait magnifique: il
faisait une de ces belles journes d'automne qui semblent un adieu
envoy  la terre par ce soleil d't que l'on ne reverra que dans six
mois.

L'abb Rmy n'avait pas le moindre mal de mer, ce qui lui valut les
flicitations des officiers suprieurs admis  la table du capitaine,
et celles du capitaine lui-mme.

Cependant, vers le milieu du dner, il lui sembla que le mouvement de
la frgate augmentait.

Bougainville rpondit que c'tait le reflux, et se livra  l'expos
d'une savante thorie sur les mares.

L'abb Rmy couta avec la plus grande attention et le plus vif
plaisir la dissertation scientifique de son ami, et, comme il n'tait
pas tranger aux sciences physiques, il fit, de son ct, des
observations qui parurent ravir en admiration les officiers.

Le dner se prolongea plus longtemps que les convives ne le croyaient
eux-mmes.

Rien ne trompe sur la dure des heures comme une conversation
intressante arrose de bon vin.

Puis arriva le caf, ce doux nectar pour lequel l'abb Rmy avouait sa
prdilection.

Celui du capitaine Bougainville offrait un si savant et si heureux
mlange de moka et de marlinique, qu'en le sirotant,  petites
gorges, l'abb Rmy dclara n'en avoir jamais pris de pareil.

Puis, aprs le caf, vinrent les liqueurs, ces fameuses liqueurs de
madame Anfoux, qui faisaient les dlices des gourmets de la fin du
dernier sicle.

Enfin, les liqueurs savoures, l'abb Rmy proposa de remonter sur le
pont.

Bougainville ne fit aucune opposition  ce dsir; seulement, il fut
oblig, dans l'escalier, de donner le bras  son ami, lequel
attribuait navement son dfaut d'quilibre au vin de Champagne, au
caf moka et aux liqueurs de madame Anfoux.

La frgate marchait bbord amures, le cap au nord-nord-ouest, ayant le
vent grand largue, toutes voiles dehors, des bonnettes basses aux
bonnettes de perroquet.

Il n'y avait pas jusqu'aux voiles d'tai qui ne fussent dployes.

On pouvait filer onze noeuds  l'heure.

Le premier sentiment du bon abb fut tout  l'admiration que lui
causait ce chef-d'oeuvre d'architecture maritime endimanch de toutes
ses voiles.

Puis il s'aperut que la frgate marchait.

Puis il regarda autour de lui.

Puis il poussa un cri de terreur.

La terre de France n'apparaissait plus que comme un nuage  l'horizon.

Il regarda Bougainville d'un air qui contenait toute la gamme des
reproches que peut faire  un ami la confiance trompe.

--Mon cher, lui dit Bougainville, j'ai eu tant de bonheur  te revoir,
toi, mon plus ancien et mon plus cher camarade, que j'ai rsolu que
nous ne nous quitterions que le plus tard possible... Il me fallait un
aumnier  bord de ma frgate; j'ai demand pour toi cette place  Sa
Majest, qui t'a fait la grce de te l'accorder avec mille cus
d'appointements... Voici ton diplme.

L'abb Rmy jeta un regard effar sur sa nomination.

--Mais, dit-il, o allons-nous?

--Faire le tour du monde, mon cher.

--Et combien de temps cela peut-il demander, de faire le tour du
monde?

--Oh! de trois ans  trois ans et demi tout au plus... Mais compte
plutt trois ans et demi que trois ans.

L'abb se laissa tomber ananti sur le banc de quart.

--Oh! murmura-t-il, je n'oserai jamais me reprsenter devant
Marianne!...

--Je te promets de te reconduire jusqu'au presbytre, et de faire ta
paix avec elle, dit Bougainville.


Le 15 mai 1770, la frgate _la Boudeuse_ rentrait dans la port de
Saint-Malo.

Il y avait juste trois ans et demi qu'elle avait quitt le Havre;
Bougainville ne s'tait pas tromp d'un jour.

Dans l'intervalle, elle avait fait le tour du monde.

Dieu seul sait ce qui se passa dans la premire entrevue qui eut lieu
entre l'abb Rmy et Marianne!



UN FAIT PERSONNEL


Parlons d'une lettre de moi qui a fait beaucoup plus de bruit que je
ne dsirais qu'elle en fit, et surtout qu'elle n'tait appele  en
faire.

Un jour, un de mes amis vint me dire, tout indign, que mademoiselle
Augustine Brohan, correspondante du _Figaro_, sous le nom de Suzanne,
venait sinon d'insulter, du moins d'attaquer Victor Hugo.

Je voudrais qu'une fois pour toutes on comprt bien le triple
sentiment qui m'attache  Victor Hugo.

Je le connais depuis la soire de _Henri III_, c'est--dire depuis le
11 fvrier 1828; depuis ce jour, il est mon ami; depuis longtemps,
j'tais son admirateur: je le suis toujours.

Seulement, aujourd'hui  ces deux sentiments s'en joint un troisime,
pour lequel je cherche inutilement un nom. C'est au coeur de le
comprendre; mais la langue ne peut l'exprimer.

Victor Hugo est proscrit.

Qu'prouve de plus, pour un homme proscrit, celui qui dj l'aime et
l'admire?

Quelque chose comme une religion.

Eh bien, c'tait contre cette religion que,  mon avis, venait d'tre
commis un acte qui ressemblait  un sacrilge, surtout de la part
d'une artiste dramatique, surtout de la part d'une actrice qui a jou
dans les pices de Hugo, surtout de la part d'une femme!

Le coup qui ne pouvait atteindre Hugo me frappa profondment.

Je pris la plum, et, sans intention aucune de publicit, j'crivis 
M. le directeur du Thtre-Franais la lettre suivante:

   Monsieur,

   J'apprends que le courrier du _Figaro_, sign Suzanne, est de
  mademoiselle Augustine Brohan.

   J'ai pour M. Victor Hugo une telle amiti et une telle admiration,
  que je dsire que la personne qui l'attaque au fond de son exil ne
  joue plus dans mes pices.

   Je vous serai, en consquence, oblig de retirer du rpertoire
  _Mademoiselle de Belle-Isle_ et _les Demoiselles de Saint-Cyr_, si
  vous n'aimez mieux distribuer  qui vous voudrez les deux rles qu'y
  joue mademoiselle Brohan.

   Veuillez agrer, etc.

     ALEX. DUMAS. 


Je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes
pices du rpertoire; je savais parfaitement que je n'avais pas le
droit de retirer mes rles  mademoiselle Brohan.

Je protestais, voil tout.

Si j'eusse eu le droit de retirer pices ou rles, je les eusse
retirs par huissier, et n'eusse point crit au directeur.

Je crus, en effet, un instant, que l'on avait accd  ma prire. On
joua _les Demoiselles de Saint-Cyr_, et mademoiselle Fix avait repris
le rle de mademoiselle Brohan.

Mais on joua _Mademoiselle de Belle-Isle_, et mademoiselle Brohan
avait conserv son rle.

C'est alors seulement que je crus que ma lettre devait tre publie,
et que je la publiai.

Cette lettre fit un effet auquel j'tais loin de m'attendre. Je n'y
avais vu qu'un acte d'amiti: on y vit un acte,-- peine oserai-je le
dire--un acte de courage.

De courage, bon Dieu! on est courageux  bon march, par le temps qui
court!

La lettre eut un cho rapide dans un grand nombre de coeurs.

Je reus cinquante cartes, je reus vingt lettres.

Je me contenterai de citer trois de ces lettres.

   Monsieur Alexandre Dumas,

   Ce sont d'obscurs citoyens inconnus de vous, inconnus de M. Victor
  Hugo, qui, au nom de la gloire et de l'infortune insultes par une
  femme, viennent, dans toute l'effusion de leur coeur, vous remercier
  de votre noble lettre  M. Empis.

   Gnral TRAVAILLAUD; AUGUSTE OLLIER; SALVADOR BER; J. GAUDARD. 


   Cher Dumas,

   Du fond de notre chartreuse, o votre souvenir est vivant comme
  partout o nous vivons, je vous embrasse avec la plus vive
  tendresse; c'est un lan de soeur qui vous remercie de vous
  ressembler toujours, fidle ami du malheur. Pauline a bondi pour
  m'apprendre cette sublime et simple protestation qui soude ensemble
  les deux plus grands coeurs du monde et nos deux plus chres
  gloires: la sienne s'appelle _Souffrance_ et la vtre _Bont_,

   Merci pour nous tous de la part du bon Dieu.

   MARCELINE [Footnote: Madame Desbordes-Valmere.].


   Cher Dumas,

   Les journaux belges m'apportent, avec tous les
  commentaires glorieux que vous mritez, la lettre
  que vous venez d'crire au directeur du Thtre-Franais.

   Les grands coeurs sont comme les grands astres: ils ont leur
  lumire et leur chaleur en eux; vous n'avez donc pas besoin de
  louanges; vous n'avez donc pas mme besoin de remerciments; mais
  j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours
  davantage, non-seulement parce que vous tes un des blouissements
  de mon sicle, mais aussi parce que vous tes une de ses
  consolations.

   Je vous remercie.

   Mais venez donc  Guernesey; vous me l'avez promis, vous
  savez. Venez y chercher le serrement de main de tous ceux qui
  m'entourent, et qui ne se presseront pas moins filialement autour de
  vous qu'autour de moi.

   Votre frre,

   VICTOR HUGO. 


N'est-ce pas trop, en vrit, de trois lettres pareilles, en
rcompense d'avoir accompli un simple devoir, cd  un premier
mouvement de coeur?

Ah! monsieur de Talleyrand, vous avez profr un grand blasphme,
quand vous avez dit:  Ne cdez pas  votre premier mouvement, car
c'est le bon. 

Mais, comme vous vous tes enlev une grande joie en le mettant en
pratique, j'espre que Dieu ne vous a pas impos d'autre punition en
l'autre monde que celle que vous vous tiez faite  vous-mme en
celui-ci.

Le choeur de dsapprobation qui s'tait lev contre mademoiselle
Augustine Brohan tait tel, qu'elle crut devoir me rpondre.

Un matin, on m'apporta _le Constitutionnel_, et j'y lus cette lettre:

   Monsieur le Rdacteur,

   J'ai lu, dans _l'Indpendance belge_, une lettre par laquelle M.
  Alexandre Dumas pre invite M. l'administrateur gnral de la
  Comdie-Franaise  retirer du rpertoire les pices de
  _Mademoiselle de Belle-Isle_ et des _Demoiselles de Saint-Cyr_, ou 
  distribuer  une autre artiste les rles dont je suis charge dans
  ces ouvrages.

   M. Dumas sait trs-bien qu'il n'a le droit, ni de retirer les
  pices du rpertoire, ni d'en changer la distribution.

   Il doit savoir galement que, depuis plus d'un an, j'ai
  spontanment renonc, en faveur de mademoiselle Fix, au rle, un peu
  trop jeune pour moi, de la pensionnaire de Saint-Cyr.

   Ce qu'il ignore, peut-tre, c'est que je n'ai jou le rle
  secondaire de la marquise de Prie dans _Mademoiselle de Belle-Isle_,
  pour les dbuts de mademoiselle Stella Colas, qu' regret et sur les
  instances ritres de M. Empis.

   J'y renoncerai avec empressement, le jour o le jugera convenable
  M. l'administrateur du Thtre-Franais,  qui j'ai t heureuse de
  prouver en cette occasion mon dsir de lui plaire.

   Quant  la leon que M. Dumas prtend me donner, je ne saurais
  l'accepter. J'ai pu, dans un moment inopportun peut-tre, porter un
  jugement consciencieux sur des actes et des crits que leur auteur
  lui-mme livrait au public; je ne blessais ni d'anciennes amitis,
  ni mme d'anciennes admirations. Mais, dans ces questions dlicates,
  moins qu' personne il appartient de prendre la parole  l'homme qui
  n'a pas su respecter dans ses anciens bienfaiteurs un exil
  doublement sacr.

   Agrez, etc.,

     A. BROHAN. 


Nous ne sommes de l'avis de mademoiselle Brohan, ni sur le rle de
mademoiselle Mauclerc, ni sur celui de madame de Prie.

Mademoiselle Augustine Brohan, ge de trente-sept ans  peine, et
toujours jolie, pouvait parfaitement jouer la pensionnaire de
Saint-Cyr, puisque mademoiselle Mars,  cinquante, jouait celui de la
duchesse de Guise, et,  cinquante-huit, celui de mademoiselle de
Belle-Isle.

Quant au rle _secondaire_ de madame de Prie, qu'elle a jou par
complaisance, dit-elle, peut-tre est-il devenu un rle secondaire
aujourd'hui; mais, du temps de mademoiselle Mante, c'tait un premier
rle; j'en appelle  tous ceux qui l'ont vu jouer  cette minente
actrice.

Passons  mon ingratitude envers _mes bienfaiteurs_.

Je ne discuterai pas avec mademoiselle Brohan la signification
multiple de ce mot bienfaiteur. Je le prends dans son sens ordinaire
et moral. Donc, quant  mon ingratitude envers _mes bienfaiteurs_, je
remercie mademoiselle Augustine Brohan de me placer sur ce terrain. Je
vois que, malgr ma lettre, elle est toujours reste mon amie.

Attaqu, je dois rpondre.

Ceux qui ont lu mes _Mmoires_ savent qu'entr dans les bureaux du duc
d'Orlans, en 1823, sur la recommandation du gnral Foy, j'y restai
sept ans:

Une anne, comme expditionnaire,  1,200 francs;

Trois ans, comme employ au secrtariat,  1,500 francs;

Deux ans, comme commis d'ordre,  2,000 francs;

Deux ans, comme bibliothcaire adjoint,  1,200 francs.

L se sont borns  mon gard les bienfaits du duc d'Orlans
(Louis-Philippe), bienfaits en change desquels je lui consacrais neuf
heures de mon temps par jour.

En 1830, je donnai ma dmission de bibliothcaire adjoint, afin
d'avoir le droit non-seulement d'avoir une opinion, mais encore de la
dire tout haut.

Je perdis immdiatement la protection de mon bienfaiteur couronn, et
jamais depuis je ne la reconquis, ni n'essayait de la reconqurir.

Mais, en compensation, je conservai une amiti bien prcieuse: celle
du prince royal.

Ah! celui-l fut mon vritable _bienfaiteur_.

J'obtins de lui la grce d'un homme condamn aux galres.

J'obtins de lui la vie d'un homme condamn  mort.

Aussi, envers celui-l, ma reconnaissance ne s'est point dmentie: je
l'ai aim et respect vivant; mort, je le vnre.

Racontons en deux mots comment se nourent plus tard les relations que
j'eus l'honneur d'avoir avec M. le duc de Montpensier.

C'tait  la premire reprsentation des _Mousquetaires_,  l'Ambigu,
le 27 octobre 1845.

La pice en tait au huitime ou dixime tableau, et tait en train de
conqurir le succs qui se traduisit par cent cinquante ou cent
soixante reprsentations conscutives.

Le duc de Montpensier assistait  la reprsentation.

Pasquier, son chirurgien, vint frapper  ma loge.

--Le duc de Montpensier te demande, me dit-il.

--Pour quoi faire?

--Mais pour te faire ses compliments.

--Je ne le connais pas.

--Vous ferez connaissance.

--Je suis en redingote et en cravate noire.

--Un jour de triomphe, on n'y regarde pas de si prs.

Je suivis Pasquier.

Trois mois aprs, la direction du Thtre-Historique tait accorde 
M. Hostein.

Un an plus tard, le Thtre-Historique jouait la _Reine Margot_, comme
pice d'ouverture.

Je paye aujourd'hui deux cent mille francs _ce bienfait_ de M. le duc
de Montpensier; mais je ne lui en suis pas moins reconnaissant.

Et la preuve, c'est que, le 4 mars 1848, c'est--dire sept jours aprs
la rvolution de fvrier, au milieu de l'effervescence rpublicaine
qui remplissait les rues de bruit et de clameurs, j'crivis cette
lettre dans le journal _la Presse_:

      _ monseigneur le duc de Montpensier_.

     Prince,

   Si je savais o trouver Votre Altesse, ce serait de vive voix, ce
  serait en personne que j'irais lui offrir l'expression de ma douleur
  pour la grande catastrophe qui l'atteint personnellement.

   Je n'oublierai jamais que, pendant trois ans, en dehors de tout
  sentiment politique et contrairement aux dsirs du roi, qui
  connaissait mes opinions, vous avez bien voulu me recevoir et me
  traiter presque en ami.

   Ce titre d'ami, monseigneur, quand vous habitiez les Tuileries, je
  m'en vantais; aujourd'hui que vous avez quitt la France, je le
  rclame.

   Au reste, monseigneur, Votre Altesse, j'en suis certain, n'avait
  point besoin de cette lettre pour savoir que mon coeur est un de
  ceux qui lui sont acquis.

   Dieu me garde de ne pas conserver dans toute sa puret la religion
  de la tombe et le culte de l'exil.

     J'ai l'honneur d'tre avec respect,

        Monseigneur, de Votre Altesse royale,

            Le trs-humble et trs-obissant
                      serviteur,

                   ALEX. DUMAS. 


 cette poque, et pendant le moment d'effervescence o l'on se
trouvait, il y avait quelque danger  crire une pareille lettre.

Et vous allez le voir, chers lecteurs.

Le lendemain ou le surlendemain du jour o cette lettre parut, il y
avait,  la Bastille, inhumation des citoyens tus pendant les trois
jours de 1848.

Ils allaient rejoindre les patriotes de 1789 et de 1830.

J'assistai  cette fte, avec mon costume de commandant de la garde
nationale de Saint-Germain.

Je revenais de la Bastille.

Depuis quelque temps, j'entendais une rumeur grossissante derrire
moi.

 l'entre de la rue de la Grange-Batelire, je crus m'apercevoir que
j'tais l'objet de cette rumeur, et je me retournai.

En effet, un homme avait ameut une cinquantaine d'individus et me
suivait avec eux.

En voyant que je me retournais, cet homme vnt  moi.

--C'est donc toi, citoyen Alexandre Dumas, me dit-il, qui appelle
Montpensier _monseigneur_?

--Monsieur, lui rpondis-je avec ma politesse accoutume, j'appelle
toujours un exil _monseigneur_; c'est une mauvaise habitude
peut-tre; mais, que voulez-vous! elle est prise ainsi.

--Eh bien, tiens, continua le citoyen X..., voil pour ta peine.

Et,  ce mot, il tira un pistolet de dessous son paletot, et me le mit
sur la poitrine.

Un jeune homme que je ne connaissais pas, M. mile Mayer, qui demeure
aujourd'hui rue de Buffaut, n 17, releva avec son bras le pistolet du
citoyen X...

Le pistolet partit en l'air.

J'avais tir mon sabre du fourreau; je pouvais le passer au travers du
corps du citoyen X...; je jugeai la reprsaille inutile; je rentrai
chez moi.

L'vnement se passa en plein jour et devant deux cents personnes; il
est donc incontestable, et, s'il tait contest, vingt tmoins
seraient l pour affirmer ce que je raconte.

Le bruit n'en est pas venu jusqu' mademoiselle Brohan.

Cela n'a rien d'tonnant; on faisait tant de bruit  cette poque,
surtout au Thtre-Franais, o mademoiselle Rachel chantait _la
Marseillaise_.

Mais le bruit en vint jusqu' M. le prince de Joinville.

Lorsqu'il fut question de former l'Assemble constituante, un de ses
aides de camp vint me trouver de sa part.

C'tait un capitaine de frgate.

--Monsieur Dumas, me dit-il, le prince de Joinville dsire se mettre
sur les rangs pour la dputation.

Je m'inclinai, attendant la suite de l'ouverture.

Le capitaine continua.

--Il me charge de vous demander votre avis sur la faon dont doit
tre rdige sa profession de foi.

--Ah! rpondis-je, monsieur, c'est bien simple! Et je pris une feuille
de papier, et j'crivis:

     Saint-Jean d'Ulloa.--Tanger.--Mogador.
        Retour des cendres de Sainte-Hlne.
                                JOINVILLE. 

--Voil, dis-je en remettant la feuille de papier au capitaine, la
meilleure profession de foi que,  mon avis, puisse faire M. le prince
de Joinville.

Le prince de Joinville adopta une autre rdaction.

Je crois qu'il eut tort.

L'Assemble nationale runie, on discuta la loi d'exil.

J'avais alors un trait avec le journal _la Libert_. J'y tais entr
au mois de mars, lorsqu'il tirait  douze ou treize mille exemplaires.

Au 15 mai suivant, il tirait  quatre-vingt-quatre mille.

_La Libert_ tait devenue une puissance.

C'tait un M. Lepoitevin Saint-Alme qui en tait rdacteur en chef.

Je crus devoir protester contre la loi d'exil, qui frappait tous les
membres de la famille d'Orlans.

J'apportai ma protestation  M. Lepoitevin Saint-Alme, qui refusa de
l'insrer.

Je rompis mon trait avec _la Libert_.

Puis j'allai porter ma protestation de journal en journal.

Tous refusrent.

J'allai  _la Commune de Paris_, c'est--dire dans la gueule du lion.
J'attaquais tous les jours Sobrier et Blanqui.

_La Commune de Paris_ fit ce qu'aucun journal n'avait os faire, elle
insra ma protestation.

Ce n'est pas tout.

Lorsque le prince Louis-Napolon fut nomm prsident de la Rpublique,
je lui adressai, le 19 dcembre 1848, une lettre sur le mme sujet, et
qui fut publie par le Journal _l'vnement_.

trange concidence, _l'vnement_, dans lequel je demandais le rappel
de tous les exils, tait le journal de Victor Hugo!

Ceux qui dsireront lire cette lettre la trouveront  la date du 19
dcembre.

Enfin, lorsque le roi Louis-Philippe mourut, je fis le voyage de Paris
 Claremont pour assister  son convoi, comme, dix ans auparavant,
j'avais fait le voyage de Florence  Dreux pour assister  celui du
duc d'Orlans.

Selon toute probabilit, ces diffrents faits ne sont point parvenus 
la connaissance de mademoiselle Augustine Brohan.

Il n'y a rien l d'tonnant;  cette poque, mademoiselle Augustine
Brohan n'tait pas encore journaliste.

Une dernire anecdote.

On se rappelle que c'est sous l'influence du duc de Montpensier que le
Thtre-Historique s'tait ouvert.

Le duc de Montpensier avait sa loge au Thtre-Historique.

La rvolution de fvrier termine, le duc de Montpensier parti, sa
loge, dont il n'avait pas renouvel la location, se trouvait vacante.

J'allai trouver M. Hostein et le priai de ne louer cette loge 
personne, la prenant pour mon compte.

M. Hostein y consentit.

Pendant prs d'un an, la loge du duc de Montpensier resta vide, et
claire aux premires reprsentions, comme si elle l'attendait.

Il y a plus: le duc de Montpensier,  chaque premire reprsentation,
recevait, avec une lettre de moi, son coupon de loge  Seville.

Au bout d'un an, son secrtaire intime, M. Latour, vint faire un
voyage  Paris.

 peine arriv, il accourut chez moi.

Il venait me faire des compliments de la part du prince.

Aprs avoir caus de beaucoup de choses,--les sujets de conversation
ne manquaient point  cette poque,--nous en arrivmes au
Thtre-Historique.

-- propos, me dit-il, ai-je encore mes entres?

--O cela?

--Au Thtre-Historique.

--Parbleu!

--Je veux dire mes entres sur la scne.

--Avez-vous toujours votre clef de communication?

--Oui.

--Eh bien, cher ami, servez-vous-en ce soir; les rvolutions changent
les gouvernements, mais elles ne changent pas les serrures. Seulement,
 mon tour.-- propos...

--Quoi?

--Le prince reoit ses coupons de loge, n'est-ce pas?

--Certainement.

--Qu'a-t-il dit quand il a reu le premier?

--Il s'est mis  rire en disant: Ce farceur de Dumas!

--Tiens, c'est singulier, rpondis-je;  sa place, je me serais mis 
pleurer.

J'allai  mon bureau.

--Vous crivez? me demanda Latour.

--Oh! rien, un mot.

J'crivais, en effet.

J'crivais  M. Hostein:

   Mon cher Hostein,

   Vous pouvez,  partir de demain, disposer de l'avant-scne de
  M. le duc de Montpensier. Je trouve que c'est un peu trop cher, de
  payer une loge  l'anne pour faire rire un prince.

   Tout  vous,

   ALEX. DUMAS. 



COMMENT J'AI FAIT JOUER  MARSEILLE LE DRAME DES _FORESTIERS_


Un jour,--il y a dix-huit mois de cela,--je reus une lettre de
Clarisse Miroy. Vous vous rappelez bien Clarisse Miroy, n'est-ce pas?
vous l'avez assez applaudie dans _la Grce de Dieu_ et dans _la
Bergre des Alpes_.

L'excellente artiste me priait de lui envoyer, pour elle et pour
Jenneval, dont elle me vantait le talent, un _Antony_ censur.

Le prfet ds Bouches-du-Rhne, ignorant que l'on jout _Antony_ 
Paris, refusait de le laisser jouer  Marseille.

J'avais beaucoup entendu parler du talent de Jenneval, qui a une
grande rputation en province. Je venais d'crire les derniers mots
d'un drame tir d'un roman anglais, _Jane Eyre_; j'eus l'ide, au lieu
d'envoyer _Antony_  Clarisse et  Jenneval, de leur offrir _Jane
Eyre_.

Peut-tre la pice ne valait-elle pas _Antony_, qui, du temps de
l'cole idaliste, passait pour une assez bonne pice; mais, en tout
cas, c'tait moins connu. Jenneval et Clarisse acceptrent. Ils
allrent trouver MM. Tronchet et Lafeuillade, les directeurs des deux
thtres, et leur firent part de ma proposition.

Poste pour poste, je reus de ces messieurs prire de leur envoyer mes
conditions.

J'tais fatigu, j'avais un norme besoin de cette grande amie  moi
que l'on nomme la solitude, je rsolus de porter mes conditions
moi-mme.

Je sautai en wagon; vingt-deux heures aprs, j'tais  Marseille.

Avec des ambassadeurs comme Jenneval et Clarisse, qui tenaient les
recettes du thtre de Marseille entre leurs mains, les conditions ne
furent pas longues  dbattre.

Le jour de la lecture aux acteurs fut fix.

 mon grand tonnement, je trouvai chez M. Tronchet, l'un des deux
directeurs, non-seulement les artistes qui devaient jouer dans
l'ouvrage, mais encore une partie de la presse et une fraction du
conseil municipal.

Vous jugez si cette solennit m'effraya, moi, l'homme le moins
solennel du monde.

Enfin, je tirai mon manuscrit de _Jane Eyre_, et lus, tant bien que
mal, le prologue et les trois premiers actes.

Par malheur ou par bonheur,--vous allez voir combien les desseins de
Dieu sont impntrables,--le copiste qui m'avait promis de m'apporter
les deux derniers actes de mon drame me manqua de parole.

Je fus donc oblig de faire  l'honorable socit un discours dans
lequel je lui exposais la situation, en l'invitant  revenir le samedi
suivant.

L'honorable socit fut de bonne composition; elle m'assura qu'elle
s'tait trop amuse aux trois premiers actes pour ne pas revenir aux
deux derniers, et partit, en apparence fort satisfaite.

C'est ce qu'il nous faut,  nous, qui ne vivons que d'apparences.

Mais, pendant ces deux jours, il devait se passer un grand vnement.

Une artiste mcontente de son rle, et qui, par consquent, dsirait
que la pice ne fut pas joue, vint trouver Jenneval et, en
confidence, lui glissa tout bas que ma pice avait dj t joue 
Bruxelles.

J'avoue qu' cette ouverture de Jenneval, mon tonnement fut grand.

J'allai aux sources; voici ce qui tait arriv:

J'avais lu le roman de miss Currer Bell sur l'original. J'ignorais
qu'il et t traduit, et, par suite, j'ignorais que deux jeunes
Belges de beaucoup de talent, ce qui n'arrangeait pas mon affaire, en
avaient fait un drame pour le thtre des galeries Saint-Hubert.

C'tait ce drame que l'on m'accusait tout simplement de vouloir faire
jouer sous mon nom  Marseille. L'accusation tait absurde. Mais vous
connaissez l'axiome, chers lecteurs: _Credo quia absurdum_.

 l'instant mme, mon parti fut pris; je remerciai l'artiste de sa
bienveillante dmarche  mon gard, j'arrivai  la runion du samedi,
je demandai la parole et je racontai toute l'histoire, dclarant qu'il
m'tait impossible de laisser jouer maintenant _Jane Eyre_.

Ce fut un concert de dsolation. Comme il paraissait sincre:

--Messieurs et mesdames, demandai-je, car il y avait des dames,
voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire?

Ma proposition souleva une tempte.

--Ce n'est pas une histoire que nous voulons, me fut-il rpondu de
tous cts, c'est un drame, ou, tout au moins, une comdie.

--Laissez-moi toujours vous raconter l'histoire, insistai-je.

On me fit cette concession, mais bien en rechignant, je vous jure.

--Messieurs, dis-je, il n'est point que vous n'ayez entendu parler
d'un grand lgiste nomm Cambacrs, qui avait l'honneur d'tre
archichancelier sous Napolon Ier.

La plupart des personnes qui se trouvaient l, de si mauvaise humeur
qu'elles fussent, furent obliges de convenir qu'elles retrouvaient
dans leurs souvenirs quelque chose qui n'tait aucunement en dsaccord
avec ce que je disais.

Je continuai.

--Il n'est point que vous n'ayez entendu dire encore que cet
archichancelier, que Napolon tourmentait tant avec son vote du 20
janvier 1793, tait non-seulement un grand lgiste, mais encore un
grand gastronome, chose bien autrement rare; car on peut tre un grand
lgiste avec une bonne mmoire, mais on ne peut tre un grand gastronome
qu'avec un bon estomac. Or, Son Excellence l'archiehancelier, ayant
t doublement dou, et d'une bonne mmoire et d'un bon estomac, tait
donc  la fois un grand lgiste et un grand gastronome...

Ici, je fus interrompu pour tout de bon.

--Qui tes-vous? demandai-je, un jour que je mettais en scne le drame
des _Girondins_ au Thtre-Historique,  un homme que je trouvais
constamment entre mes jambes, et dont la figure, sans m'tre
compltement inconnue, ne m'tait pas tout  fait trangre, et
pourquoi tes-vous toujours l?

--Parce que j'ai le droit d'y tre, monsieur, me rpondit-il, comme
un homme sr de son droit.

--Qui tes-vous donc?

--Je suis _le premier murmure_,

J'inclinai la tte sous cette rponse. Cet homme, mon chef de
comparses, tait, en effet, le premier murmure.

Que de fois je l'avais dj entendu, ce malheureux premier murmure,
qui a toujours le droit d'tre l! que de fois je devais l'entendre
encore!

--Ah! lui rpondis-je, je te connais, tu es l'esclave qui suivait 
Rome le char du triomphateur, et qui lui criait, au milieu des
couronnes, des fanfares, des bravos, des applaudissements, des palmes:
 Csar, souviens-toi que tu es mortel! Seulement, tu ne t'appelles
pas le premier murmure, tu t'appelles l'Envie; seulement, tu n'es pas
un homme, tu es un serpent!

Eh bien, ce premier murmure, je venais de l'entendre derrire moi, 
cette seconde priode de mon histoire de Cambacrs.

--Messieurs, dis-je, par grce, laissez-moi achever.

On concda.

--Un jour, continuai-je, que ce grand lgiste donnait un de ces dners
dont lui seul et son cuisinier avaient le secret, il reut un si
magnifique poisson, que cuisinier et matre restrent en admiration
devant lui.

--Oh! nous connaissons l'anecdote, dit une voix:

      Et le turbot fut mis  la sauce piquante.

--Messieurs, vous vous trompez: ce n'tait point un turbot, c'tait un
saumon, et il fut mang, non pas avec une sauce piquante, mais avec
une sauce hollandaise.

Le silence se rtablit; l'interrupteur avait vu qu'il tait dans son
tort.

--Mais, au moment, continuai-je, o matre et cuisinier taient en
admiration, voil que l'on annonce un second saumon. On le dballa
ngligemment, et seulement  cause de la longueur de sa bourriche, qui
semblait exagre. L'tonnement fut grand lorsqu'on le mettant  ct
du premier, on vit qu'il avait trente-deux centimtres de plus, et
lorsqu'on le placant dans une balance, on reconnut qu'il l'emportait
sur l'autre de deux livres et demie. Jamais on n'avait vu saumon de
pareille taille.

--Pardon, monsieur, me dit une voix, mais il me semble que vous vous
loignez de plus en plus de la question.

--Au contraire, je m'en rapproche. Laissez-moi dire, et vous verrez.

Le premier murmure devint second murmure.

Je fis comme on fait au bal de l'Opra; je lui dis:  Je te connais,
beau masque, et je continuai.

--Que faire de deux pareils poissons? L'archichancelier en tait
presque  regretter le second, qui le mettait dans un pareil embarras.
Enfin il se frappa le front, un sourire s'panouit sur ses lvres
loquentes et gourmandes:

--Le dner a lieu demain, dit-il au matre d'htel; faites cuire les
deux poissons, vous recevrez des ordres subsquents.

 Oh tait habitu  ne plus s'inquiter de rien en politique et en
cuisine, quand l'archichancelier avait dit:

--Soyez tranquille.

 On ne s'inquita plus de rien.

 Le mme soir, les ordres furent donns.

 Le lendemain,  six heures prcises, les convives taient  table.

 Pendant le potage, qui tait une bisque aux crevisses, on leur
avait annonc le saumon comme un monstre marin dont ils n'avaient
aucune ide.

 Les convives de Cambacrs, qui avaient vu ce qu'il y a de mieux en
poissons de tout genre, et qui croyaient naturellement n'avoir plus
rien  voir sous ce rapport, attendaient donc avec une ddaigneuse
confiance l'apparition du prtendu monstre.

 On n'avait pas longtemps  l'attendre, il devait venir en relev de
potage.

 Au moment solennel, la porte de la salle  manger s'ouvrit, on
entendit rsonner dans le lointain la marche des Samnites.--Un chef
parut, un candlabre  la main, suivi de quatre marmitons en costume
d'une entire blancheur, portant sur leurs paules une planche de cinq
pieds de long sur laquelle, au milieu d'une mer d'herbes
odorifrantes, dormait le saumon attendu.

 Quoique ce ft le moins grand des deux, sa vue excita une clameur
universelle.

 Les convives, pour mieux voir, se levrent; les plus petits
montrent sur leur chaise, et la procession commena sa promenade
autour de la salle  manger.

 On en tait au plus fort de l'admiration, quand un marmiton
maladroit glisse et tombe, entranant son compagnon dans sa chute.

 Il n'y eut qu'un cri, cri de terreur, non pas pour les deux
marmitons,--qui s'inquitait de deux pareils drles!--mais pour le
saumon.

 Le saumon, en effet, tait cuit trop  point pour supporter
impunment une pareille chute.

 Il se brisa en dix morceaux.

--Ah! firent les convives d'un seul cri, mais en modulant leur
sensation sur vingt tons diffrents qui remplirent la gamme de la
douleur, depuis le soupir jusqu'au sanglot.

 Au milieu de ce concert de dsolation, on entendit une voix qui
disait:

--Que voulez-vous, messieurs! c'est un petit malheur.

 Chacun se retourna vers celui qui venait de prononcer ce blasphme.

 C'tait le matre de la maison, qui, au milieu de ce dsastre, tait
rest le front calme et le visage souriant.

 Tous les bras devinrent des points d'interrogation et se dressrent
vers lui.

--Qu'on en apporte un autre! dit-il d'un air impratif et avec un
geste de commandement qui rappelait le grand Cond.

 Chacun resta stupfait.

 Au mme instant, la musique, qui avait cess comme si elle et t
frappe du mme coup que les convives, reprit plus anime que jamais.

 On entendit le pitinement d'une nouvelle procession.

 Un nouveau chef entra, portant deux candlabres au lieu d'un.

 Il tait suivi, non plus de quatre, mais de huit marmitons, portant,
non plus une planche de six pieds, mais de dix, et sur cette planche
gisait, non plus au milieu du cerfeuil, de la pimprenelle et du
persil, mais sur un lit des fleurs les plus rares, le vritable
colosse, le vritable monstre, le saumon gigantesque destin  tre
mang, et dont l'autre n'tait que la miniature.

 L'esprit des gourmands est ordinairement d'une grande finesse.

 Il n'y eut pas un des convives qui ne comprt l'admirable comdie
culinaire qui venait d'tre joue devant lui.

 Toutes les voix clatrent en un seul cri:

--Vive monseigneur l'archichancelicr! vive le soutien de l'Empire!

 Cambacrs se rassit modestement et ne dit que ces deux mots:

--Messieurs, mangeons.

--Eh bien, me demanda une voix, que signifie votre histoire?

--Cela signifie, messieurs, que le saumon de cinq pieds a fait une
chute, et que l'on va vous en servir un de sept. Voulez-vous vous
trouver ici jeudi prochain? D'ici l, je ferai une autre pice, que
j'aurai l'honneur de vous lire.

--Et ce drame, comment s'appellera-t-il? demanda la mme voix
interrogative.

-Il s'appellera _le Salteador_, _Pascal Bruno_ ou _les Gardes
forestiers_,  votre choix.

--Va pour _les Gardes forestiers_, dit la mme voix.

-- jeudi donc _les Gardes forestiers_, messieurs.

Le grand saumon avait fait son effet; on m'entoura, on m'applaudit, on
me flicita.

--Que cherchez-vous? me demanda Jenneval.

--Je cherche le premier murmure.

--Oh! soyez tranquille, me dit-il en riant, il est all vous attendre
dans la salle.


Au nombre des personnes qui assistaient  la lecture tait un de mes
vieux amis, nomm Berteau.

Nous tions dj amis avant de nous connatre.--Nous sommes rests
amis aprs nous tre connus, et nous nous sommes connus en 1834, voil
de cela tantt vingt-quatre ans.

Une amiti qui a ge d'homme, c'est respectable.

Comment tait-il mon ami sans me connatre? comment m'avait-il prouv
son amiti?

Je vais vous raconter cela.

Berteau avait vingt-quatre ans en 1830; comme tous les Marseillais, il
avait le coeur chaud, la tte potique, et de l'esprit jusqu'au bout
des ongles.

Je ne sais pas comment font ces diables de Marseillais, ils ont tous
de l'esprit, et il en reste encore pour les autres.

Il s'tait fait non-seulement un adepte, mais un fanatique de la
nouvelle cole.

Malheureusement, tout le monde n'tait pas de son opinion littraire 
Marseille. Il y avait bon nombre d'opposants, et les opposants taient
mme en majorit.

Madame Dorval y vint en 1831 pour jouer _Antony_.

Or, _Antony_ tait l'expression la plus avance du parti. Victor Hugo,
plus romantique que moi par la forme, tait plus classique par le
fond.

L'effet d'_Antony_ sur les Marseillais devait tre dcisif.
Continuerait-on de parler la langue d'Oc  Marseille? Y parlerait-on
la langue d'Oil?

Telle tait la question.

_Antony_ allait la dcider.

Chers lecteurs qui courez les boulevards un agenda  la main, non pas
pour y inscrire vos penses,--mais vos diffrences;--et vous
surtout, belles lectrices qui portez ces crinolines immenses et ces
imperceptibles chapeaux, dont l'un est ncessairement la critique de
l'autre, vous n'avez pas connu ces reprsentations de 1830, dont
chacune tait une bataille de la Moscova,  la fin de laquelle chacun
chantait son _Te Deum_, comme si les deux partis taient vainqueurs,
tandis qu'au contraire, souvent les deux partis taient vaincus; vous
ne pouvez donc vous faire une ide de ce que fut, ou plutt de ce que
ne fut pas la premire reprsentation d'_Antony_  Marseille.

Ds le premier acte, il y eut lutte dans le parterre, non pas lutte de
sifflets et de bravos, d'applaudissements et de chants de coqs, de
cris humains et de miaulements de chats, comme cela se pratique dans
les reprsentations ordinaires, non; lutte d'injures, lutte  coups de
pied, lutte  coups de poing.

Berteau,  son grand regret, fut un peu empch de prendre part 
cette lutte.

Pourquoi?--ou plutt par quoi?

Par une couronne de laurier qu'il avait apporte toute faite, et qu'il
cachait sous une de ces immenses redingotes blanches, comme on en
portait en 1831.

Peut-tre un combattant de plus, et surtout un combattant de la force,
de l'enthousiasme et de la conviction de Berteau, et-il chang la
face de la bataille.

Or, quoi qu'il doive m'en coter, il faut bien que je l'avoue, la
bataille fut perdue, non pas comme Waterloo, au cinquime acte, mais
comme Rosbach. au premier.

Force fut de baisser la toile avant la fin de ce malheureux premier
acte.

Que fait Berteau, ou plutt que fera Berteau de sa couronne?

Berteau s'lance sur le thtre, crie: Au rideau! d'une si
majestueuse voix, que le machiniste la prend pour celle du rgisseur;
le rideau se lve, et que voit le parterre, encore en train de se
gourmer?

Berteau sur le thtre avec sa redingote blanche, et sa couronne  la
main.

Berteau, secrtaire de la prfecture, tait connu de tout Marseille.

Que va faire Berteau?

 peine chacun s'tait-il adress cette question, que Berteau arrache
la brochure des mains du souffleur, allonge son double laurier sur la
brochure, et,  haute et intelligible voix:

--Alexandre Dumas, dit-il, puisque tu n'es pas ici et que je ne puis
te couronner, permets que je couronne ta brochure.

Je vous demande,  vous qui connaissez Marseille, quel fut le tonnerre
d'injures, de cris, d'imprcacations qui s'lana de ce volcan que
l'on appelle un parterre marseillais.

Vous croyez que Berteau, vaincu, va se retirer?

Vous ne connaissez pas Berteau.

Il se retire, en effet, mais pour aller chercher dans le cabinet des
accessoires la plus immense perruque du _Malade imaginaire_, la fait
poudrer  blanc par le coifleur, la dissimule derrire sa redingote
blanche, rentre sur la scne et crie:  Au rideau!  pour la seconde
fois.

Tromp pour la seconde fois, le machiniste lve la toile.

Encore Berteau; cette fois, seulement, Berteau fait trois humbles
saluts.

On croit qu'il vient faire des excuses, on crie:  Silence!  on se
rassied.

Berteau tire sa perruque de derrire son dos, et, d'une voix articule
de faon  ce que personne n'en perde un mot:

--Tiens, parterre de perruquiers, dit-il, je t'offre ton emblme.

Et il jette sa perruque poudre  blanc au milieu du parterre.

Cette fois, ce ne fut pas une rvolte, ce fut une rvolution; ce
n'tait plus assez de proscrire Berteau comme Aristide, il fallait
l'immoler comme les Gracques.

On se prcipita sur le thtre.

Berteau n'eut que le temps de disparatre, non par une trappe, mais
par le trou du souffleur.

Un pompier, qui lui avait des obligations, lui prta son casque et sa
veste pour sortir du thtre et rentrer chez lui.

Le lendemain, en venant  son bureau, il trouva le prfet plein
d'inquitude; on lui avait annonc que son secrtaire particulier
tait fou, et comme,  part son enthousiasme romantique, Berteau tait
un excellent employ, le prfet tait au dsespoir.

Or, j'avais retrouv Berteau aussi chaud en 1858 qu'il l'tait en
1832.

Prsent  l'engagement que je prenais de lire une nouvelle pice le
jeudi suivant, il pensa que j'aurais besoin de solitude, et m'offrit
sa campagne de la Blancarde.

En sortant du thtre, nous montmes en voiture et allmes  la
campagne.

Imaginez-vous la plus dlicieuse retraite qu'il y ait au monde, avec
des forts de pins qui au mois d'aot, ne laissent point passer un
rayon de soleil, avec des vergers d'amandiers qui, au mois de mars,
quand  Paris tombe la vritable neige, froide et glace, secouent,
eux, leur neige parfume et rose sur des gazons qui n'ont pas cess
d'tre verts.

La maison tait garde par un simple jardinier nomm Claude, comme au
temps de Florian et de madame de Genlis,

Le matin, au poste  feu de la Blancarde, il avait tu un oiseau qui
lui tait inconnu.

Il apportait cet oiseau  son matre.

Berteau poussa un cri de joie.

--Eh! mon ami, dit-il, c'est pour vous, c'est en votre honneur que cet
oiseau s'est fait tuer.

Je pris l'oiseau, je l'examinai, le tournant et le retournant.

--Je ne lui trouve rien d'extraordinaire, dis-je, et,  moins que ce
ne soit le _rara avis_ de Juvnal ou le phnix qui vient dguis en
simple particulier pour le carnaval  Marseille...

Berteau m'interrompit.

--Eh! mon ami, c'est bien mieux que tout cela: c'est l'oiseau
contest, l'oiseau fabuleux, l'oiseau que l'on vous a accus d'avoir
trouv dans votre imagination, l'oiseau qui n'existe pas,  ce que
prtendent les savants; c'est un chastre, mon ami; voil vingt ans que
j'en cherche un pour vous l'envoyer. Tiens, Claude, voil cent sous.

--Un chastre!

Je vous avoue que, moi-mme, j'tais rest stupfait; on m'avait tant
dit que j'avais invent le chastre, que j'avais fini par le croire.

Je m'tais dit que j'avais t mystifi par M. Louet, et je m'tais
consol, ayant t depuis mystifi par bien d'autres.

Mais non, l'honnte homme ne m'avait dit que la vrit; peut-tre
n'avait-il pas t  Rome en poursuivant un chastre, mais il avait pu
y aller, puisque, ornothologiquement parlant, la cause premire
existait.

Je mis le chastre dans une bote faite exprs, et je l'expdiai 
Paris pour le faire empailler.

Puis je m'occupai de mon installation.

La premire chose qui m'tait ncessaire tait une cuisinire.

Je m'informai  Berteau.

--Diable! me dit-il, je vous en donnerais bien une, mais....

--Mais quoi?

--Mais elle a un dfaut.

--Lequel?

--Elle ne sait pas faire la cuisine.

Je jetai un cri de joie.

--Eh! mon ami, lui dis-je, c'est justement ce que je cherche! Une
cuisinire qui ne sait pas faire la cuisine, mais c'est un oiseau bien
autrement rare que votre chastre, que je souponne d'tre le merle 
plastron, ce qui, soyez tranquille, ne m'te aucunement de ma
considration pour lui. Une cuisinire qui ne sait pas faire la
cuisine est un tre sans envie, sans orgueil, sans prjugs, qui
n'ajoutera pas de poivre dans mes ragots, de farine dans mes sauces,
de chicore dans mon caf; qui me laissera mettre du vin et du
bouillon dans mes omelettes sans lever les iras au ciel, comme le
grand prtre Abimeleck. Allez me chercher votre cuisinire qui ne sait
pas faire la cuisine, cher ami, et n'allez pas vous tromper et m'en
amener une qui la sache.

Berteau partit comme si c'tait la veille qu'il et jet une perruque
au parterre, et revint ramenant au petit trot derrire lui une bonne
grosse Provenale de trente-cinq  quarante ans, avec un sourire sur
les lvres, une tincelle dans les yeux, et un accent que, prs
d'elle, la capitaine Pamphile parlait le tourangeau.

Elle s'appelait madame Cammel.

Nous nons entendmes en quelques paroles.

Il fut convenu qu'elle ferait le march et que je ferais la cuisine.

La seule part qu'elle prendrait  cette prparation chimique serait de
gratter les lgumes, d'cumer le pot-au-feu et de vider les volailles;
je me chargeais du reste.

Il n'est pas, chers lecteurs,--dtournez-vous, belles lectrices qui
mprisez les occupations du mnage, et n'coutez pas,--il n'est pas,
chers lecteurs, que vous ne sachiez que j'ai des prtentions  la
littrature, mais qu'elles ne sont rien auprs de mes prtentions  la
cuisine.

J'ai, de par le monde, trois ou quatre grands cuisiniers de mes amis,
que je me mnage pour collaborateurs dans un grand ouvrage sur la
cuisine, lequel ouvrage sera l'oreiller de ma vieillesse.

Ces grands cuisiniers, ces illustres collaborateurs, sont Vuillemot,
mon ancien hte de la Cloche et de la Bouteille, qui tient aujourd'hui
le restaurant de la place de la Madeleine, l'homme chez lequel on boit
le meilleur vin, on mange les hutres les plus fraches, et l'on
dguste les hollandais les plus fins; enfin Roubion et Jenard de
Marseille, les seuls praticiens chez lesquels on mange la vritable
bouillabaisse aux trois poissons.

Et, remarquez-le bien, chers lecteurs, mon livre ne sera pas un livre
de simple thorie. Ce sera un livre de pratique. Avec mon livre, on
n'aura plus besoin de savoir la cuisine pour la faire; au contraire,
moins on la saura, mieux on la fera.

Car, si potique que sera l'oeuvre, l'excution sera toute matrielle.
Comme en arithmtique, ds que j'aurai indiqu une recette, je
donnerai la preuve de son infaillibilit.

Tenez,--exemple,--le premier venu, et bien simple; vous allez toucher
la chose du doigt.

Il s'agit de faire rtir un poulet.

Brillat-Savarin, homme de thorie, qui n'a, au fond, invent que
l'omelette aux laitances de carpes, a dit:

     On devient cuisinier, mais on nat rtisseur.

C'est une maxime, c'est mme plus ou moins qu'une maxime, c'est un
vers.

Mais, au lieu d'une maxime, au lieu d'un vers, il aurait bien mieux
fait de nous donner une recette.

Coutry, autre grand praticien, aujourd'hui retir, a dit:

 Je prfre le cuisinier qui invente un plat  l'astronome qui
dcouvre une toile; car, pour ce que nous en faisons, des toiles,
nous en aurons toujours assez. 

Revenons  la manire de faire rtir un poulet.

--Pardieu! c'est bien simple! me direz-vous, surtout avec nos cuisines
conomiques. Vous mettez votre poulet dans un plat, sur une couche de
beurre, vous glissez le plat dans votre four, et, de temps en temps,
vous arrosez le poulet.

--Pouah!--ne causons pas ensemble, s'il vous plat, ce serait du temps
perdu.--Un rti au four! c'est bon pour des Esquimaux, des Hottentots
et des Arabes.

--Alors,  la broche! soit  la broche au tourniquet, soit dans une
cuisinire, avec une coquille devant.

--C'est dj mieux; mais ne vous fchez pas si je vous dis que c'est
l'enfance de l'art que vous pratiquez l.

--L'enfance de l'art?

--Eh! oui. Savez-vous combien vous faites de trous  votre poulet en
le faisant cuire de cette faon? Quatre: deux avec la broche, deux
horizontalement, deux verticalement. Eh bien, c'est trois de trop. Ah!
vous commencez  rflchir, n'est-ce pas, chers lecteurs? Vous vous
dites:  Le matre, en somme, pourrait bien avoir raison: plus le
poulet a de trous, plus il perd de jus, et le jus du poulet, une fois
tomb dans la lchefrite, n'est plus bon qu' faire des pinards;
encore, pour les susdits pinards, la graisse de caille vaut-elle
mieux. 

Pas de broches, mes enfants, pas de brochettes! Une simple ficelle!

coutez bien ceci:

Tout animal a deux orifices, n'est-ce pas? un suprieur, un infrieur;
c'est incontest.

Vous prenez votre poulet, vous lui faites rentrer la tte entre les
deux clavicules, de manire  ce qu'elle pntre dans les cavits de
l'estomac (mthode belge), vous recousez la peau du cou de manire 
fermer hermtiquement les blessures de la poitrine.

Vous retournez votre poulet, vous faites rentrer dans son orifice
infrieur le foie, vous introduisez avec le foie un petit oignon et un
morceau de beurre mani de sel et de poivre, et, devant un bon feu de
bois, vous pendez votre poulet par les pattes de derrire  une simple
ficelle, que vous faites tourner comme sainte Genevive faisait
tourner son fuseau.

Puis vous versez dans votre lchefrite gros comme un oeuf de beurre
frais et une tasse  caf de crme.

Enfin, avec ce beurre et cette crme mls ensemble, vous arrosez
votre poulet, en ayant soin de lui introduire le plus que vous pourrez
de ce mlange dans l'orifice infrieur.

Vous comprenez bien qu'il n'y a pas mme  discuter la supriorit
d'une pareille mthode. Il y a  faire cuire deux poulets, et mme
trois poulets, si vous y tenez,  votre four, et  goter.

Eh bien, dans mon livre, tout sera de cette simplicit, et, j'ose le
dire, de cette supriorit.

Au bout de quatre jours de cette cuisine simple et substantielle, les
_Gardes forestiers_ taient faits.--Le jeudi, ils furent lus.--Quinze
jours aprs, ils furent jous avec le succs que vous ont dit les
journaux de Marseille.

Berteau retrouva, le soir de la reprsentation, le premier murmure
dans la salle; mais il le fit taire.

--Par quel moyen?

--Ah! quant  cela, je n'en sais rien... Par les moyens connus de
Berleau.


Le jour mme o j'arrivai  Marseille, je pris Jenneval et Clarisse,
et je les emmenai au chteau d'If.

 propos, je ne vous ai pas dit de moi et de ma pice tout le bien que
j'en pense, et je vous ai modestement renvoy aux journaux de
Marseille; mais ne point parler de la faon dont Jenneval et Clarisse
jourent, l'un le pre Vatrin et l'autre la mre Vatrin, ce serait une
ingratitude.

Vous connaissez Clarisse, je n'ai donc rien  vous en dire, ou plutt
je n'ai  vous en dire que ce que vous en savez: que c'est une de ces
rares organisations qui ont reu de Dieu le privilge de vous faire
rire et pleurer.

Mais vous ne connaissez pas Jenneval. C'est un beau garon de
trente-quatre  trente-cinq ans, un type qui tient  la fois de
Clarence et de Mlingue, et qui a, surtout dans le grand drame, dans
_Richard Darlington_, dans _Buridan_, dans _Kean_, de magnifiques
emportements.

Cette fois, il perdait une partie de ses avantages, jouant un vieux
garde dont les paules,  force de porter son fusil, sont un peu
rentres dans la poitrine, dont les jambes,  force de marcher, sont
un peu rentres dans le ventre.

Eh bien, il y avait t tout simplement parfait.

Quand il y aura, dans un des thtres de Paris, un directeur qui ne
fera pas ses pices lui-mme, et que j'aurai un peu d'influence dans
ce thtre, j'y ferai entrer Jenneval.

Alors vous verrez et vous jugerez.

J'avais, en outre, retrouv dans la troupe un garon d'un grand
talent, qui avait cr  Bruxelles le rle de Mazarin dans mon drame
de _la Jeunesse de Louis XIV_, arrt par la censure parisienne.

On l'appelle Romanville.

Encore un qui devrait tre  Paris, et qui n'y est pas.

En outre, taient venues de Paris: mademoiselle Henriette Nova,
charmante actrice dj applaudie  l'Ambigu, et la petite Dubreuil,
qui tient  neuf ans ce que les autres actrices promettent  peine 
dix-huit.

Carr et M. Herbeley compltaient cet ensemble, auquel la meilleure
troupe de drame de Paris et port envie.

Donc, grce  eux, succs et grand succs. Maintenant, n'en parlons
plus, et revenons au chteau d'If.

Ce n'tait pas que je ne connusse le chteau d'If, si j'tais press
d'y aller. Je le connais depuis 1834; en 1834, j'y fis une visite avec
le mme Berteau, que vous avez vu en 1858 m'accompagner  la
Blancarde, et Mry, que nous laissmes sur le rivage, comme une Ariane
volontairement abandonne.

C'est que Mry a le mal de mer rien qu' regarder le balancement d'un
bateau; aussi mmes-nous sa peur  ranon; il ne fut rachet du voyage
qu' la condition qu'au retour il y aurait deux cents vers faits.

Au retour, il y en avait deux cent cinquante. Mry est de bonne mesure
et donne toujours plus qu'on ne lui demande.

 l'poque o je visitai pour la premire fois le chteau
d'If,--1834--l'ombre de Mirabeau y rgnait en souveraine. On n'y
montrait que le cachot de Mirabeau; on n'y parlait que de Mirabeau; on
n'y racontait que les faits et gestes de Mirabeau.

Depuis 1834, tout est bien chang.

      Canaris! Canaris! nous t'avons oubli!

s'crie Victor Hugo.

Hlas! Mirabeau est aujourd'hui bien plus oubli au chteau d'If que
Canaris en Grce.

Qui est cause de cet oubli?

Votre serviteur, qui a eu le malheur de faire un roman en une douzaine
de volumes, intitul _Monte-Cristo_.

Avant d'tre Monte-Cristo, Monte-Cristo fut Dants.

Vous vous en souvenez bien; Dants passe quatorze ans avec l'abb
Faria dans les cachots du chteau d'If, et n'en sort qu'en se
substituant  celui-ci dans le sac qu'on jette  la mer.

Or, voil que la lgende fausse a pris la place de l'histoire vraie;
voil qu'on ne raconte plus au chteau d'If la captivit de Mirabeau,
mais la fuite de Dants.

Dj, en 1847, quand j'ai fait reprsenter _Monte-Cristo_ en deux
journes, au Thtre-Historique, j'avais crit  Marseille pour avoir
une vue du chteau d'If.

Le dessin me fut envoy avec cette exergue:

_Vue du chteau d'If, prise de l'endroit o Dants a t prcipit._

Depuis ce temps, la tradition n'a fait que crotre et embellir. Un
concierge fait sa fortune au chteau d'If--fortune de concierge, bien
entendu--en six  sept ans, vend son fonds comme Boissier fait de son
magasin, Philippe, de son restaurant, madame Prvost, de sa boutique
de fleurs, et se retire avec des rentes.

Un journal a mme t plus loin: il a annonc qu'un de ces concierges
enrichis m'avait, reconnaissant  son dernier soupir, laiss cent
mille francs.

C'est possible, mais aucun notaire ne m'a encore crit pour jne faire
des communications  ce sujet.

Tant il y a que j'arrivai au chteau d'If pour me faire raconter
l'histoire de Dants comme  un tranger, et que, comme  un tranger,
le concierge, ou plutt la concierge, dans un baragouin espagnol
impossible  comprendre, il faut lui rendre cette justice, me raconta
l'histoire de Dants.

Rien n'y manquait, je dois le dire, ni le corridor creus d'un cachot
 l'autre, ni la mort de Faria, ni la fuite du prisonnier.

Quelques pierres avaient mme t tires de la muraille pour donner
plus de vraisemblance  la chose.

En sortant, je donnai au concierge un certificat constatant que toute
cette histoire tait parfaitement conforme au roman.

Mais j'avoue que j'coutais le rcit de la digne concierge avec une
certaine distraction.

Au moment o j'avais pris une barque sur la Canebire,--la premire
venue,--un des bateliers qui taient amarrs au quai avait dit
quelques mots tout bas  l'oreille de son camarade, c'est--dire 
celui que j'avais choisi. Il s'en tait suivi une rponse de la part
de mon batelier, puis une transaction qui avait eu pour rsultat de
mettre dix francs dans la poche du patron de ma barque.

Moyennant ces dix francs, le batelier tranger s'tait tabli 
l'avant, avait pris un aviron de chaque main, et, tandis que son
confrre restait les bras croiss sur la Canebire, il avait fait
force de rames vers le chteau d'If, o, aprs une demi-heure de
navigation, il nous avait heureusement dposs.

Il tait clair que le bonhomme m'avait achet  son collgue, et que
le march avait eu lieu  forfait pour dix francs.

Aussi, en mettant pied  terre, tirai-je quinze francs de ma poche,
pensant que c'tait le moindre bnfice que je pusse donner  un homme
qui avait estim  dix francs l'honneur de me conduire.

Mais lui, secouant la tte:

--Non, monsieur Dumas, dit-il, ce n'est rien.

--Ah! ah! dis-je, vous me connaissez?

--Eh! tron de l'air, si je ne vous avais pas connu, je ne vous eusse
pas achet.

--Mais raison de plus, puisque vous m'avez achet, pour que je vous
rembourse au moins le prix que je vous ai cot.

--Ah! sous ce rapport-l, je suis pay.

--Comment cela?

--Par le plaisir de vous avoir conduit. Ah a! vous croyez donc que,
parce qu'on est un pauvre batelier, on est une brute? Point. Oh! oh!
on vous a lu, allez! La femme vous a lu, les enfants vous ont lu.

--Mais, mon ami, tout cela n'est pas une raison pour que vous me
conduisiez gratis au chteau d'If; qu'est-ce que je dis, gratis! pour
que vous donniez dix francs pour me conduire.

--L'imbcile! dit-il avec cet accent provenal qui prend une si grande
expression dans la bouche d'un Marseillais; quand je pense qu'il ne
vous connat pas! Moi, vous seriez descendu dans mon bateau, et l'on
ft venu m'offrir cent francs pour cder mon bateau, que je ne l'eusse
pas cd.

--Mais, mon Dieu, fis-je en me grattant l'oreille, cela m'embarrasse
beaucoup.

--Oh! il n'y a pas d'embarras l-dedans. Voil mon bateau, _la
Ville-de-Paris_. Vous tes  Marseille pour huit jours, quinze jours,
un mois; _la Ville-de-Paris_ est  votre disposition pendant tout le
temps que vous serez  Marseille.

--Mais pas comme aujourd'hui, pas gratis, cher ami?

--Gratis, au contraire, ou, sans cela, l'affaire ne se fait pas.

--Cependant...

--Voil comme je suis; seulement, si vous tes trop fier pour
accepter, eh bien, vous ferez de la peine  un de vos meilleurs amis,
voil tout.

Je lui tendis la main.

--J'accepte, lui dis-je.

--Alors, donnez vos ordres pour demain.

--Demain,  onze heures, je vais djeuner  la Rserve.

-- onze heures, on vous attendra. Mais ne vous gnez pas, si ce n'est
que pour midi, on vous attendra encore, on vous attendra toute la
journe.

--Mais je vais vous ruiner, mon ami!

--Bah! vous ne me ferez jamais tant perdre que vous m'avez fait
gagner! Mais vous tes notre boulanger; c'est vous qui nous avez cuit
notre pain avec votre roman de _Monte-Cristo_.  partir du mois
d'avril jusqu'au mois de novembre, on n'entend sur la Canebire que
cette phrase-l, avec dix accents diffrents:  Batelier, au chteau
d'If!  Mais, si nous n'tions pas un tas d'ingrats, nous vous ferions
une pension.

--Alors, n'en parlons plus;  demain onze heures.

-- demain onze heures.

Le lendemain,  onze heures, j'tais sur la Canebire; mon homme
m'attendait. Je me fis conduire  la Rserve; je commandai un
excellent djeuner pour deux; puis, quand le djeuner fut servi:

--Faites prvenir mon batelier que je l'attends, dis-je  Isnard.

On prvint mon batelier, qui monta en tordant son chapeau entre ses
doigts.

Mais, de mme que, sur l'eau, j'avais t oblig d'accepter ses
conditions, sur terre, il fut forc d'accepter les miennes.

Or, ces conditions taient qu'il se mt  table et djeunt; ce qu'il
fit, du reste, d'excellente grce.

Maintenant, chers lecteurs, c'est  vous de m'acquitter avec ce brave
homme.

Si jamais vous allez  Marseille, et qu' Marseille il vous prenne
fantaisie de faire une promenade sur l'eau, demandez le batelier de
_la Ville-de-Paris;_ ne lui dites pas que vous me connaissez, pour
Dieu! il ne vous laisserait pas payer.

Demandez-lui seulement si l'anecdote est vraie.

Je n'avais pas vu Marseille depuis 1842.

Or, depuis 1842, Marseille, grce  nos colonies d'Afrique, grce au
commerce, qui chaque jour devient plus actif avec le Levant; grce au
port de la Joliette, grce au quai Mirs, dont on peut rire  Paris,
mais qu'il faut admirer  Marseille,--Marseille compte cinquante ou
soixante mille habitants de plus, sans compter que la population
flottante a doubl. Il est vrai qu'au contraire de la fille du Phocen
Protis, qui engraisse, profite et fleurit, la fille de Sextius
Calvinus, la pauvre Aix maigrit, plit, s'tiole.

Le chemin de fer qui,  la suite du beau discours de Lamartine, a
pass  Arles au lieu de passer  Aix, a achev de tuer la pauvre
ville poitrinaire; Aix, qui avait autrefois vingt-quatre mille
habitants, n'en a pas quinze mille  cette heure.

Aussi Berteau, qui est aujourd'hui secrtaire, non plus du prfet,
mais de la chambre de commerce, ce qui lui vaut dix-huit mille francs
au lieu de cent louis, avait-il fait une proposition au conseil
municipal de Marseille.

C'tait d'acheter Aix.

Il avait calcul que c'tait une affaire de cinq  six millions: on
achetait toutes les maisons d'Aix; on les rasait, on passait la
charrue sur leur emplacement, et on y plantait des oliviers.

Les Aixois, sans feu ni lieu, taient obligs de venir  Marseille.

Bonne affaire pour les propritaires auxquels tombait du ciel un
surcrot de quatorze mille locataires avec de l'argent tout frais en
poche. En outre, la cour royale, l'acadmie, l'universit, les
archives, suivaient naturellement les habitants.

Marseille hritait de tout cela; cela valait bien six millions, et il
n'y avait rien d'norme  faire une pareille proposition  une ville
qui vient de dpenser quarante millions pour emprunter un filet d'eau
 la Durance.

La municipalit refusa.

Les esprits senss en sont encore  se demander pourquoi.

Berteau pense que c'est son affaire de 1831--vous savez, la fameuse
affaire de la couronne de laurier et de la perruque--qui lui a fait du
tort.

Il pourrait bien avoir raison: rien n'est rancunier comme un
classique.

Il y a tel acadmicien qui ne peut pas encore pardonner au public du
Thtre-Franais le succs de _Henri III_ et la chute d'_Arbogaste_.

 propos, on dit qu'il est question de le reprendre.--Oh! soyez
tranquilles! _Arbogaste_,--pas _Henri III_.



HEURES DE PRISON


Un livre me tombe sous la main, qui rveille en moi de vieux
souvenirs, un livre comme ceux de Plisson, de Latude, du baron de
Trenck, de Silvio Pellico et d'Andriane.

Celle qui l'a crit n'est plus qu'un cadavre froid et insensible; le
coeur qui a battu sous tant de douloureuses impressions s'est arrt;
l'me qui a jet de si lamentables cris est remonte au ciel.

Marie Capelle tait-elle coupable ou non? Ceci est maintenant une
affaire entre ses juges et Dieu. Elle disait obstinment,
ternellement: _Non!_ La loi a dit une seule fois: _Oui,_ et cette
seule affirmation l'a emport sur toutes ses dngations.

Nous l'avons connue enfant, pare de la double robe virginale, de la
jeunesse et de l'innocence. Si notre conscience avait  prendre un
parti, peut-tre, comme la loi, dirait-elle: _Oui;_ si notre coeur et
notre imagination avaient  absoudre ou  condamner, peut-tre, comme
la victime, diraient-ils: _Non._

En tout cas, coupable ou innocente, Marie Capelle est morte; elle a
pour elle aujourd'hui l'expiation du cachot, la rhabilitation de la
tombe. Recueillons donc les larmes qui, pendant onze ans, sont tombes
goutte  goutte de ses yeux. Que ce soit le remords, l'injustice ou le
dsespoir qui les ait fait couler, celle qui les versait, pcheresse
ou martyre, est maintenant  la droite du Seigneur; ses larmes sont
pures comme le liquide cristal qui sort du rocher.

Aussi accorderons-nous au livre un peu plus d'espace,  la prisonnire
un peu plus de temps que d'autres ne leur en ont accord. Ni la
prisonnire ni le livre ne nous sont trangers. J'tais li au
grand-pre de Marie Capelle, mon tuteur; je suis li  sa mre par les
liens de la famille: Antonine, sa soeur, a pous un de mes parents.

On me dit que sa famille, qui l'avait abandonne avant son mariage,
l'a renie aprs son crime.--Remarquez que je parle au point de vue de
la loi, et que je la tiens coupable, du moment que le jury a dit
qu'elle l'tait.

Mais, de mon ct, il n'en a pas t ainsi: au moment du procs, j'ai
fait ce que j'ai pu pour la sauver; condamne et captive, j'ai fait ce
que j'ai pu pour la faire sortir de prison.

En 1848, j'tais prs d'obtenir du roi Louis-Philippe, qui, aux yeux
de la nature, lui tait plus proche parent que moi, la grce de Marie
Capelle. J'avais parole du ministre de la justice qu'elle passerait de
la prison de Montpellier dans une maison de sant, et, de la maison de
sant,  l'air libre. Pauvre hirondelle, comme elle et secou ses
ailes en deuil! comme elle et chant son plus joyeux chant!

Maintenant, pourquoi, en 1847 et 1848, avais-je redoubl d'efforts
pour rendre la libert  la pauvre prisonnire? d'o vient que je
m'tais expos  toutes les avanies auxquelles s'expose un
solliciteur, moi qui redoute tellement les avanies, que je n'ai jamais
rien sollicit pour moi?

Je vais vous le dire.

Au mois de dcembre 1846, je voyageais en Afrique avec mon fils,
Auguste Maquet, Louis Boulanger, Giraud et Desbarolles. Nous avions
quitt, cinq ou six heures auparavant, ce nid d'aigle qu'on appelle
Constantine, et nous tions forcs de faire halte et de passer la nuit
au camp de Smendou.

Le camp de Smendou avait des murailles, mais n'avait point de maisons.
On avait d songer  se dfendre avant de songer  se loger.

Je me trompe: il y avait une grande barraque en bois qui portait le
nom pompeux d'auberge, et une petite maison en pierre modele en
miniature sur le fameux htel de Nantes, qui est rest si longtemps
debout et isol sur la place du Carrousel, laquelle maison tait
habite par le payeur du rgiment en garnison au camp de Smendou.

C'est remarquable comme il fait froid en Afrique! c'tait  croire que
le soleil, roi des Saharas, avait abdiqu, et faisait faire son
intrim par Saturne ou par Mercure. Il avait plu, et gel par-dessus
la pluie; de sorte que nous arrivions au terme de notre tape tout
mouills et tout transis.

Nous entrmes  l'auberge et nous nous pressmes autour du pole, tout
en commandant le souper.

Il faisait une bise atroce, et cette bise passait par les planches
gerces, de manire  nous faire craindre d'tre obligs de souper
sans chandelle. Smendou, en 1846, n'en tait pas arriv encore  ce
degr de civilisation, de se servir de lampes ou de bougies.

Je demandai deux hommes de bonne volont pour se mettre en qute d'une
chambre, tandis que je veillerais sur le souper.

Quoiqu'on manget mieux qu'en Espagne, cela ne voulait pas dire que
l'on manget agrablement et abondamment.

Giraud et Desbarolles se dvourent. Ils prirent une lanterne: tenter
de parcourir les corridors avec une chandelle, c'tait une entreprise
insense qui ne se prsenta mme point  leur esprit.

Au bout de dix minutes, les intrpides explorateurs revinrent; ils
rapportaient cette nouvelle, qu'ils avaient trouv une espce de
galetas par les interstices duquel le vent pntrait de tous les
cts. Le seul avantage que prsentait une nuit passe l sur une nuit
passe  la belle toile, c'est qu'on avait chance d'y attraper des
coups d'air.

Nous coutions mlancoliquement le rcit de Giraud et de
Desbarolles,--je dis de Giraud et de Desbarolles, parce que nous
esprions toujours, en les interrogeant l'un aprs l'autre, apprendre
de celui qui s'tait tu quelque chose de mieux que de celui qui avait
parl;--mais ils avaient beau alterner, comme Mlibe et Damtas, leur
chant tait d'une effroyable monotonie et d'une lamentable uniformit.

Tout  coup, notre hte, aprs avoir chang quelques paroles avec un
soldat, vint  moi, me demanda si je ne m'appelais pas M. Alexandre
Dumas, et, sur ma rponse affirmative, me prsenta les compliments de
l'officier payeur, lequel le chargeait de m'offrir l'hospitalit dans
le rez-de-chausse de la petite maison en pierre sur laquelle, ds
notre arrive et en la comparant  la barraque en bois, nous avions
tourn des regards d'envie.

L'offre tait donc on ne peut plus opportune. Seulement, je demandai
s'il y avait des lits pour six personnes, ou, tout au moins, si le
rez-de-chausse tait assez grand pour nous contenir tous. Le
rez-de-chausse avait douze pieds carrs et ne contenait qu'un lit.

J'envoyai tous mes compliments  l'obligeant officier; mais, du moment
qu'il n'y avait qu'un lit, je priai notre hte de lui dire que je ne
pouvais accepter.

C'tait du dvouement; mais ce dvouement fut repouss par ceux en
faveur de qui il se produisait. Mes compagnons de voyage s'crirent
d'une seule voix qu'ils n'en seraient pas mieux parce que je serais
plus mal, et ils insistrent en choeur pour que j'acceptasse l'offre
qui m'tait faite.

La logique de ce raisonnement me touchant d'un ct, le dmon du
bien-tre me sollicitant de l'autre, j'tais tout prs d'accepter,
quand j'objectai un dernier scrupule.

Je privais l'officier payeur de son lit.

Mais mon hte semblait avoir une carte d'arguments comme il avait une
carte de mets; seulement, la premire tait mieux fournie que la
seconde. Il me rpondit que l'officier avait dj fait dresser un lit
de sangle au premier, et qu'au lieu de le priver de quoi que ce ft,
je lui faisais, au contraire, le plus grand plaisir en acceptant.

Rsister plus longtemps  une offre faite avec tant de cordialit et
t chose ridicule. J'acceptai donc; seulement, je mis pour condition
que j'aurais l'honneur de lui prsenter mes remercments.

Mais l'ambassadeur me rpondit que l'officier payeur tait rentr
trs-fatigu, qu'il s'tait immdiatement couch sur son lit de
sangle, en priant que l'on me transmt son offre.

Ds lors, je ne pouvais plus le remercier qu'en le rveillant, ce qui
faisait de ma politesse quelque chose qui ressemblait fort  une
indiscrtion.

Je n'insistai donc pas davantage, et, le souper fini, je me fis
conduire au rez-de-chausse qui m'tait destin.

La pluie tombait  torrents, et un vent aigu sifflait  travers
quelques arbres dpouills de leurs feuilles, la barraque de
l'aubergiste, la maison du payeur et les tentes des soldats.

J'avoue que je fus agrablement surpris  la vue de mon logement.
C'tait une jolie petite cellule, parquete en sapin, o l'on avait
pouss la recherche jusqu' couvrir les murs d'un papier. Cette petite
chambre, toute simple qu'elle tait, s'offrait  moi avec un parfum de
propret aristocratique.

Les draps taient d'une blancheur clatante et d'une finesse
remarquable; une commode, aux tiroirs ouverts, laissait voir, dans
l'un, une lgante robe de chambre, dans l'autre, des chemises
blanches et de couleur.

Il tait vident que mon hte avait prvu le cas o je dsirerais
changer de linge, sans prendre la peine d'ouvrir mes malles.

Tout cela avait un caractre de courtoisie presque chevaleresque.

Il y avait bon feu dans la chemine. Je m'en approchai.

Sur la chemine, il y avait un livre. Je l'ouvris.

Ce livre tait l'_Imitation de Jsus-Christ_.

Sur la premire page du livre saint taient crits ces mots:

_Donn par mon excellente amie la marquise de..._

Le nom venait d'tre ratur il n'y avait pas dix minutes, et de faon
 le rendre illisible.

trange chose!

Je levai la tte pour regarder autour de moi, doutant que je fusse en
Afrique, dans la province de Constantine, an camp de Smendou.

Mes yeux s'arrtrent sur un petit portrait au daguerrotype.

Ce portrait reprsentait une femme de vingt-six  vingt-huit ans,
accoude  une fentre et regardant le ciel  travers les barreaux
d'une prison.

La chose devenait de plus en plus trange; plus je regardais cette
femme, plus j'tais convaincu que je la connaissais.

Seulement, cette ressemblance, qui ne m'tait pas trangre, flottait
dans les vagues horizons d'un pass dj lointain.

Quelle pouvait tre cette femme prisonnire?  quelle poque
tait-elle entre dans ma vie? de quelle faon s'y tait-elle mle?
quelle part y avait-elle prise, superficielle ou importante? Voil ce
qu'il m'tait impossible de prciser.

Cependant, plus je regardais le portrait, plus je demeurais convaincu
que je connaissais ou que j'avais connu cette femme.

Mais la mmoire a parfois de singuliers enttements: la mienne
s'ouvrait parfois sur des chappes de ma jeunesse, mais presque
aussitt une paisse brume envahissait le paysage, brouillant et
confondant tous les objets.

Je passai plus d'une heure la tte appuye dans ma main; pendant cette
heure, tous les fantmes de mes vingt premires annes, voqus par ma
volont, reparurent devant moi: les uns rayonnants comme si je les
avais vus la veille; les autres dans la demi-teinte; les autres,
pareils  des ombres voiles.

La femme du portrait tait parmi ces derniers; mais j'avais beau
tendre la main, je ne pouvais soulever son voile.

Je me couchai et m'endormis, esprant que mon sommeil serait plus
lumineux que ma veille.

Je me trompais.

Je fus rveill  cinq heures par mon hte, qui frappait  ma porte,
et qui m'appelait.

Je reconnus sa voix.

J'allai ouvrir, et je le priai de demander pour moi, au propritaire
de la chambre, au propritaire du livre, au propritaire du portrait,
la permission de lui prsenter mes remercments. En le voyant,
peut-tre tout ce mystre, qui m'et sembl un rve si les objets qui
occupaient ma pense n'eussent point t sous mes yeux; en le voyant,
dis-je, peut-tre tout ce mystre me serait-il expliqu. En tout cas,
si la vue ne suffisait pas, il me restait la parole; et, au risque
d'tre indiscret, j'tais rsolu  interroger.

Mais c'tait un parti pris: mon hte me rpondit que l'officier payeur
tait parti depuis quatre heures du matin, exprimant le regret de
partir si tt, _ce qui le privait du plaisir de me voir._

Cette fois, il tait vident qu'il me fuyait.

Quelle raison avait-il de me fuir?

C'tait plus difficile encore  tablir que l'identit de cette femme,
au portrait de laquelle je revenais sans cesse. J'en pris mon parti et
je tchai d'oublier.

Mais n'oublie pas qui veut. Mes compagnons de voyage me trouvrent,
sinon tout soucieux, du moins tout pensif; ils me demandrent la cause
de ma proccupation.

Je leur racontai cette contre-partie du voyage de M. de Maistre autour
de sa chambre.

Puis nous remontmes en diligence, et nous dmes adieu, probablement
pour toujours, au camp de Smendou.

Au bout d'une heure de marche, une cte assez roide se dressa sur
notre chemin; la diligence s'arrta, le conducteur nous faisant cette
galanterie,  laquelle ses chevaux taient encore plus sensibles que
nous, de nous offrir de descendre.

Nous acceptmes ce dlassement. La pluie de la veille avait cess, et
un ple rayon de soleil filtrait entre deux nuages.

Au milieu de la monte, le conducteur de la diligence s'approcha de
moi d'un air mystrieux.

Je le regardai d'un air tonn.

--Monsieur, me dit-il, savez-vous le nom de l'officier qui vous a
prt sa chambre?

--Non, lui rpondis-je, et, si vous le savez, vous me feriez grand
plaisir de me l'apprendre.

--Eh bien, il se nomme M. Collard.

--Collard! m'criai-je; et pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce nom-l
plus tt?

--Il m'avait fait promettre de ne vous le dire que lorsque nous
serions  une lieue de Smendou.

--Collard! rptais-je comme un homme  qui l'on te un bandeau de
devant les yeux.--Ah! oui, Collard.

Ce nom m'expliquait tout.

Cette femme qui regardait le ciel  travers les barreaux de sa prison,
cette femme, dont ma mmoire avait gard une image indcise, c'tait
Marie Capelle, c'tait madame Lafarge.

Je ne connaissais qu'un Collard, Maurice Collard, avec qui j'avais,
aux jours de notre jeunesse, couru tant de fois, insoucieux, dans les
alles ombreuses du parc de Villers-Hellon. Pour moi, cet homme retir
du monde, rfugi dans un dsert, payeur d'un rgiment, ne pouvait
tre que celui que j'avais connu, c'est--dire l'oncle de Marie
Capelle.

De l le portrait de la prisonnire sur la chemine. La parent
expliquait tout.

Maurice Collard! Mais pourquoi donc s'tait-il priv de ce sympathique
serrement de main qui nous et rajeunis tous deux de trente annes?

Par quel sentiment de honte mal entendue s'tait-il si obstinment
drob  mes yeux, aux yeux d'un compagnon de son enfance?

Oh! sans doute, de peur que mon orgueil ne lui ft an reproche d'tre
le parent et l'ami d'une femme dont j'avais t moi-mme l'ami et qui
tait presque ma parente.

Que tu connaissais mal mon coeur, pauvre coeur saignant, et comme je
t'en voulais de ce doute dsespr!

J'avais prouv peu de sensations aussi navrantes que celle qui, en ce
moment, m'inonda le coeur de tristesse.

Je voulais retourner  Smendou; je l'eusse fait si j'eusse t seul;
mais, en faisant cela, j'imposais deux jours de retard  mes
compagnons.

Je me contentai de dchirer une page de mon album, et d'crire au
crayon;

   Cher Maurice,

   Quelle folle et dsolante ide t'a donc pass par l'esprit au
  moment o, au lieu de venir te jeter dans mes bras, comme dans ceux
  d'un ami qu'on n'a pas vu depuis vingt ans, tu t'es cach, au
  contraire, pour que je ne te rencontrasse point? Si ce que je crois
  est vrai, c'est--dire que ta douleur vienne de l'irrparable
  malheur qui nous a frapps tous, par qui pouvais-tu tre consol si
  ce n'est par moi, qui _veux_ croire  l'innocence de la pauvre
  prisonnire, dont j'ai trouv le portrait suspendu  ta chemine?

   Adieu! je m'loigne de toi, le coeur gros de toutes les larmes
  enfermes dans le tien.

   Alex. DUMAS. 


En ce moment, deux soldats passaient; je leur remis mon billet 
l'adresse de Maurice Collard, et ils me promirent qu'il l'aurait dans
une heure.

Quant  moi, arriv au sommet de la monte, je me retournai, et je vis
une dernire fois, dans le lointain, le camp de Smendou, tache sombre,
tendue sur la rouge verdure du sol africain.

Je fis de la main un signe d'adieu  l'hospitalire maison, qui
s'levait, pareille  une tour, et de la fentre de laquelle l'exil
suivait peut-tre notre marche vers la France.


Trois mois aprs mon retour  Paris, je reus par
la poste un paquet au timbre de Montpellier.

Je brisai l'enveloppe: elle contenait un manuscrit d'une petite
criture, fine, rgulire, dessine plutt qu'crite; plus, une lettre
d'une criture ardente, fivreuse, presse, arrache, comme par
secousses et comme dans des accs de Jlire  la plume qui l'avait
trace.

La lettre tait signe:  Marie Capelle. 

Je tressaillis. Je n'avais pas compltement oubli la douloureuse
aventure du camp de Smendou. Sans doute, cette lettre de la pauvre
prisonnire tait le complment, la postface, l'pilogue de cette
aventure.

Voici ce que contenait la lettre. Aprs la lettre viendra le
manuscrit.

   Monsieur,

   Une lettre que je reois de mon cousin Eugne Collard,--car c'est
  mon cousin Eugne Collard (de Montpellier), et non mon oncle Maurice
  Collard (de Villers-Hellon), qui a eu le plaisir de vous donner
  l'hospitalit au camp de Smendou,--m'apprend toute la sympathie que
  vous lui avez tmoigne pour moi.

   Et cependant, cette sympathie est incomplte, car il vous reste un
  doute sur moi. Vous _voulez_ croire  mon innocence, dites-vous?...
   Dumas! vous qui m'avez connue tout enfant, vous qui m'avez vue
  dans les bras de ma digne mre, sur les genoux de mon bon
  grand-pre, pouvez-vous supposer que cette petite Marie  la robe
  blanche,  la ceinture bleue, que vous avez rencontre un jour
  cueillant des pquerettes dans les prs de Corcy, ait commis le
  crime abominable dont elle tait accuse? car, de ce honteux vol de
  diamants, je ne vous en parle mme pas. Vous voulez croire,
  dites-vous?...  mon ami, vous qui pouvez tre mon sauveur, si vous
  le voulez; vous qui, avec votre voix europenne; vous qui, avec
  votre plume puissante, pourriez faire pour moi ce que Voltaire a
  fait pour Calas, croyez, je vous en supplie, croyez, par l'me de
  tous ceux que vous avez connus et qui vous aimaient comme un enfant
  ou comme un frre, par la tombe de mes vieux parents, par celle de
  mon pre et de ma mre, je vous jure, mon ami, les bras tendus vers
  vous,  travers les barreaux de ma prison, je vous jure que je suis
  innocente!

   Pourquoi donc Collard ne vous a-t-il pas, ou pourquoi ne s'est-il
  pas, en vous parlant, assur de votre opinion sur la pauvre
  prisonnire qui tremble en vous crivant? Ah! lui, sait que je ne
  suis pas coupable; lui, si vous doutiez encore, vous et convaincu.
  Oh! si je pouvais vous voir, si jamais vous passiez 
  Montpellier,--car, que vous y veniez exprs, je n'ai point cet
  espoir,--je suis bien sre qu'en voyant mes larmes, en entendant mes
  sanglots, en sentant mes mains brlantes de fivre, d'insomnie, de
  dsespoir, prendre vos mains, je suis sre que vous diriez, comme
  tous ceux qui me voient, comme tous ceux qui me connaissent:  Non!
  oh! non, Marie Capelle n'est point coupable! 

   Vous rappelez-vous, dites, que nous avons dn ensemble chez ma
  tante Garat, deux ou trois mois avant ce malheureux mariage? Il n'en
  tait point question encore. Oh! j'tais bien heureuse alors!
  heureuse comparativement; car, depuis la mort de mon cher
  grand-pre, je n'ai jamais t heureuse.

   Eh bien, Dumas, rappelez-vous l'enfant, rappelez-vous la jeune
  fille; la prisonnire est aussi innocente que l'enfant et que la
  jeune fille; seulement, elle est plus digne de piti, car elle est
  martyre.

   Mais coutez bien une chose dont je ne vous ai point encore parl
  et dont il faut que je vous parle. Ce qui me dsespre, ce qui
  m'tendra bientt morte dans une des troites cellules de la mort ou
  dans une des cellules horribles de la folie, c'est l'inutilit de
  l'existence, c'est le doute de moi-mme, c'est tour  tour ma
  confiance dans ma force et ma mfiance dans les moyens de la
  rvler.  Travaillez,  me dit-on. Oui; mais la publicit est aussi
  ncessaire aux germes de l'esprit que le soleil  ceux des moissons.
  Suis-je ou ne suis-je pas? Pauvre Hamlet, qui met en doute la
  justice humaine! Est-ce ma vanit qui m'gare dans des sentiers qui
  ne devaient pas tre les miens? N'est-ce pas seulement dans le coeur
  de mes amis que j'ai de l'esprit et du talent? Tantt je me
  surprends faible, hsitante, variable, femme enfin comme personne ne
  l'est, et je m'assigne ma place au coin du feu; je rve des joies
  douces et ples, j'emprisonne dans mon coeur seul la flamme que je
  sens si souvent monter  mon front; je caresse le rve de devoirs si
  charmants et si ombrags par la solitude, que nul tre humain ne
  pourrait m'y venir chercher pour m'y faire ressouvenir du pass.
  Tantt c'est ma tte qui a la fivre; mon me semble se presser aux
  parois de mon cerveau pour l'largir; mes penses ont une voix: les
  unes chantent, les autres prient, les autres se lamentent; mes yeux
  mmes semblent regarder en dedans. Je me comprends  peine moi-mme,
  et cependant, grce  l'tat d'exaltation dans lequel je suis, je
  comprends tout, le jour, la nature, Dieu. Si je veux m'occuper des
  soins de la vie, si je veux lire, par exemple, eh bien, je suis
  oblige d'achever les penses du livre qui me paraissent
  incompltes. Je les mne avec mon imagination ou mon coeur pour
  guide, je ne sais pas bien lequel, une tape plus haut que l'auteur
  ne les a conduites. Les mots, ceux-l mmes qui n'ont que des
  significations vulgaires aux yeux des autres, m'ouvrent,  moi, des
  horizons sans bornes qui se creusent, s'allument et m'attirent
  invinciblement dans leurs lumineuses voies. Je me souviens de choses
  que je n'ai jamais vues, mais qui, peut-tre, se sont passes dans
  un autre monde, dans une vie antrieure. Je suis comme un tranger
  qui, ouvrant un livre d'idiome inconnu, y trouverait la traduction
  de ses propres oeuvres, et qui continuerait  lire ainsi en
  lui-mme, non pas la forme, mais l'me, mais la pense, mais le
  secret de ces caractres tranges qui restent des hiroglyphes
  indchiffrables  ses yeux.

   Si, au lieu de lire, je veux travailler  quelque ouvrage de
  femme, mon aiguille tremble dans ma main, comme si c'tait une plume
  aux mains d'un grand crivain ou un pinceau aux mains d'un grand
  peintre. Artiste jusqu'au fond de l'me, il me semble alors que je
  mettrais de l'art jusque dans un ourlet.

   Enfin, si, au lieu de coudre et de lire, je continue  rver, si
  je m'abme dans une contemplation qui s'lve jusqu' l'extase,
  alors ma fivre devient plus intense et se ravive, et ma pense
  escalade les toiles.

   Maintenant, comment dcider,--tirez-moi de mon doute,
  Dumas,--comment dcider lequel de tous ces tats est celui auquel
  Dieu m'a destine? Comment savoir si ma vocation est la faiblesse ou
  la force? Comment choisir entre la femme de la nuit et celle du
  jour, entre l'ouvrire de midi ou la rveuse de minuit, entre
  l'indolente que vous aimez et la courageuse que vous avez bien voulu
  quelquefois louer et admirer? Ah! mon cher Dumas, ce doute de moi
  est le plus cruel des doutes! J'ai besoin d'encouragement et de
  critique; j'ai besoin que l'on choisisse pour moi entre l'aiguille
  et la plume; rien ne me coterait pour arriver au but si je me
  sentais des aides. Mais la mdiocrit me fait horreur, et, s'il n'y
  a en moi _qu'une femme_, je veux brler de vains jouets, et borner
  mon ambition  rester bien aime et  savoir moi-mme sublimement
  aimer. Le mdiocre dans les lettres, mon Dieu! c'est la roideur
  plate et vulgaire, c'est le corps sans l'me, c'est l'huile qui
  tache quand elle n'claire pas.

   La grenouille de la Fontaine nous fait piti lorsqu'elle crve
  d'orgueil en voulant imiter le boeuf; peut-tre nous ferait-elle
  envie coassant d'aise dans son palais de nnufars ou dans sa haute
  futaie de roseaux.

   Le travail latent et muet auquel je suis condamne n'a pas
  seulement pour danger de me tromper sur ma valeur et de m'induire
  peut-tre dans des rves de la moins inexcusable vanit. Si j'ai du
  talent, il l'nerve et m'impose encore des doutes dont la paresse
  fait trop amplement profit. Je fais, je dfais, je refais, je
  rature, je gratte, je brle  propos de rien. Il est vrai que, dans
  ma prison, j'en ai tout le temps; j'abandonne beaucoup et je termine
  avec une peine infinie. Sans doute, l'artiste doit tre svre pour
  son oeuvre et la mener aussi loin, vers la perfection, que ses
  forces le lui permettent; mais,  ct des grandes oeuvres, doivent
  s'excuter  plume leve les causeries d'un jour, des tudes, des
  bagatelles enfin, travaux, ou plutt distractions intermdiaires qui
  reposent des grands travaux, qui utilisent le trop plein de la
  pense, qui donnent enfin un corps  nos rves du jour, plus
  douloureux souvent, par le malheur, plus rels que ceux de la nuit.
  Autrefois, la causerie charmante des salons gaspillait ce trop plein
  dont je vous parle; les hommes suprieurs allaient dans le monde
  semer les perles inutiles de leur esprit, et chacun pouvait les
  ramasser, comme les courtisans de Louis XIII faisaient de celles qui
  ruisselaient du manteau de Buckingham. Aujourd'hui, la presse a
  remplac la causerie aristocratique: c'est sur elle, c'est en elle
  que s'abattent les penses venues des quatre coins de l'horizon,
  c'est l que fleurissent ces impressions fugitives, nes de
  l'vnement du jour, ces souvenirs, ces larmes que le lendemain ne
  retrouve pas, enfin ces fantmes diaprs de la vie extrieure, si
  brlants, mais si fragiles.

   Vous le voyez, Dumas, je me crois dj libre, je me crois dj
  auteur, je me crois dj pote, je vis en libert, j'ai de la
  rputation, du bonheur, et tout cela, tout cela grce  vous.

   En attendant, laissez-moi vous envoyer quelques penses fugitives,
  quelques fragments dtachs, et dites-moi si la femme qui fait cela
  a l'esprance de vivre un jour honorablement de sa plume.

   Ami de ma mre, ayez piti de sa pauvre fille!

                            MARIE CAPELLE. 


On a lu la lettre de la prisonnire. Maintenant, on va lire les
penses que contenait le manuscrit joint  cette lettre.


SOUVENIRS ET PENSES D'UNE EXILE.


                               ITALIE.

 Italie, qui empruntes  deux mers la ceinture bleue des vagues pour
voiler tes beaux flancs!

 Italie, qui, pour orner ta tte, possdes le fier bandeau de toutes
les neiges alpines!

 Terre double de volcans, terre revtue de roses, je te salue, et je
pleure rien qu'en pensant  toi.

 Ton ciel radieux d'toiles, tes brises parfumes, dont une seule
haleine effacerait un deuil; ton crin de beaut, prsent de la
nature; ton crin de gnie, hommage de tes enfants; tes harmonies, tes
joies et jusqu' tes soupirs appartiennent aux heureux!

 Moi, je suis malheureuse, je ne te verrai plus!

 1844. 


                            VILLERS-HELLON.

 Bon ange gardien des jours de mon enfance, toi que ma prire, le
soir, appelait vers mon berceau, bon ange, aujourd'hui ma voix
t'invoque encore! Va, retourne sans moi l o je fus aime.

L'tang sert-il toujours de miroir aux tilleuls? Les nnufars d'or
voguent-ils toujours sur les eaux  l'approche du soir? Bon ange, ta
douce gide veille-t-elle toujours, prs de ces rives fatales, aux
jeux des petits enfants?

 Vois-tu le tronc noueux de l'aubpine rose qui fleurit la premire
au retour du printemps? Chre aubpine... J'atteignais ses rameaux
avec le bras de mon pre pour en saluer la fte de l'aeul bien-aim.

Retrouves-tu les roses prfres de ma mre, les peupliers plants le
jour o je suis ne? Nos noyers bordent-ils encore les chemins du
village, et leur ombre voit-elle passer les pompes de Marie?

Le temps respecte-t-il l'humble glise gothique, dont l'autel est de
pierre, dont le christ est d'bne? Une autre,  ma place et en mon
absence, suspend-elle en festons les bluets et les roses aux frles
arceaux du sanctuaire?

Bon ange, parmi les fleurs, sous un rideau de saules, vois-tu la
tombe o dorment mes morts tant pleurs? Leur bont leur survit, les
pauvres les visitent, et mon me s'envole de l'exil pour y prier.

Je vais o va la feuille que le tourbillon entrane.... Je vais o va
le nuage que la tempte emporte. En deuil de ma vie, morte 
l'esprance mme, je ne reviendrai plus o j'ai laiss mon coeur.

 Bon ange; sme les roses sur les tombes de mes pres! donne les
parfums aux fleurs qui s'effeuillent  leurs pieds! Fais que ce soit
moi qui pleure, non-seulement mes larmes, mais encore celle des vies
soeurs de ma vie, afin que l'on reste heureux l o je fus aime! 


                            O vous tous qui passez sur le chemin,
                            regardez et voyez s'il est une douleur
                            comparable  ma douleur.
                                                        JRMIE.

                           AFFLICTION.


Seigneur, voyez mon affliction! Je compte avec mes larmes les jeunes
heures de ma vie. Je n'attends rien au matin, et, quand, aprs l'ennui
du jour, revient la tristesse du soir, Seigneur, je n'attends rien
encore.

 Mon berceau fut bni. Je fus aime, enfant. Jeune fllle, je vis le
respect des hommes s'incliner sur mon passage. Mais la mort prit mon
pre, et son dernier baiser glaa le premier sourire sur mon front.

 Malheur aux orphelins!... trangers sur la terre, ils savent aimer
encore et ne sont plus aims. Ils rappellent aux hommes le souvenir
des morts, et les heureux les jettent dans les luttes du monde sans
mme les armer d'une bndiction.

 Malheur aux orphelins!.... Les nuages s'amassent vite sur ces
pauvres existences que nul ne protge, que nul ne dfend.  la veille
de vivre, moi, je pleurais ma vie.  la veille d'aimer, hlas! je
portais dj le deuil de mon bonheur.

 Tous ceux qui m'taient chers ont dtourn la tte; ils se sont
isols dans un superbe mpris, Quand je criais vers eux, ils
m'appelaient maudite, parce que je criais du fond de l'abme; et
cependant, mon Dieu, vous le savez, vous, je n'ai point chang ma
robe d'innocence contre la ceinture d'or du pch.

 Seigneur, mes ennemis m'insultent. Dans leur triomphe, ils bravent
le remords et se rient de mes pleurs! Mon Dieu, hte pour moi le jour
de la justice! Mon Dieu, daigne servir de pre  l'orpheline! Mon
Dieu, daigne servir de juge  l'opprime!

                    _(Deuixime anniversaire.)_


                                 Minuit, 15 juillet 1845.


 Les haleines de la nuit apportent les rves  l'homme et la rose
aux fleurs. Dans les bois, la source murmure un cantique au sommeil.
Sous les lilas, le rossignol chante, et sa voix, qui dit  la rose:
_Je t'aime!_ fait sourire l'esprance, fait pleurer le regret.

  travers les nuages, la lune glisse et projette mille visions
d'opale sur les prs. L'cho rpond par un soupir au soupir qu'il
coute. La pense se souvient, le coeur aime, l'me prie, et les anges
recueillent, pour les confier  Dieu, nos plus nobles penses, nos
plus saintes prires, nos plus chastes amours.

J'aime le soir; j'aime les brises parfumes qui portent mes larmes
aux morts, mes regrets aux absents.

 J'aime le soir; j'aime ces ples tnbres qui retranchent un jour
aux jours de mon malheur. 


                          AMITI.

 L'amiti consiste dans l'oubli de ce que l'on donne, et dans le
souvenir de ce que l'on reoit. 


                                                  Fvrier 1847,

 Le soleil, astre roi du bonheur et du jour, blouit les regards de
l'homme.

 Les toiles, douces filles de la solitude et de la nuit, attirent
les penses vers le ciel.

 Le soleil, c'est l'amour qui fait vivre.

 L'toile, c'est l'amiti qui nous aide  mourir.

 Jeune, j'ai salu le bonheur, j'ai salu l'esprance. Aujourd'hui,
je ne crois plus qu'en la douleur et qu'en l'oubli. Le temps a effac
la chimre de mes rves. O mon toile!  ma sainte amiti! je n'aime
plus que toi!

 Toutes mes larmes se schaient au rayon d'un sourire.

 Le sourire s'est teint.

 Un coeur battait pour moi, et, seul contre la haine, savait bien me
dfendre.

 J'coute, la haine s'agite encore; mais le coeur ne bat plus. 


                           A.G.


 Enfant, vous demandez pourquoi ma tte penche sur mes froids
barreaux, et vers quelles rgions ma pense s'lance,  cette heure
o, le jour s'teignant dans la nuit, la nature s'endort, et
l'_Angelus_ chante l'hymne sainte de Marie.

 Mes penses, oh! combien elles sont loin de la terre! Pour elles,
plus d'esprances, pas mme un regret. Je suis morte ici-bas, et, pour
revivre encore, je souffre, je pleure, je prie, et doucement aux
mchants je pardonne, pour que Dieu, en m'aimant, bnisse mon malheur.

 Je ne veux pas har. L'amour, c'est l'harmonie qui fait vibrer nos
mes au saint nom du Seigneur; l'amour, c'est notre loi et notre
rcompense; c'est la force du martyre, la palme de l'innocence.--Je ne
veux pas har; la haine teint l'amour, et l'amour, c'est la vie.

 Jeune me qui m'aimez, puissiez-vous tre heureuse! Ma prire vous
garde, ma pense vous bnit. Esprez un bonheur, et, s'il faut que vos
yeux connaissent aussi les larmes, hlas! souvenez-vous que, sur la
terre d'exil, le sentier le plus rude est celui qui conduit tout droit
vers notre patrie du ciel.

 La vie est une preuve: nous vivons pour mourir. Peu importe la vie,
et, quand viendra le soir, si ma tte se penche tristement sur mes
froids barreaux, enfant, ne pleurez pas, mon coeur est innocent; le
ciel a des toiles, et Dieu a la justice pour le triomphe de la
vrit! 


                       MORT.

                                                2 novembre 1848.


 Heureux, vous calomniez la mort. Aveugls par la peur de la
libratrice, vous faites une homicide de la vierge des tombeaux. Vous
lui donnez pour tunique la toile du linceul. Vous dites ses ailes si
noires, son regard si terrible, qu'il ptrifie vos joies.

 Mensonge, calomnie! La mort, C'est le repos, la paix, la rcompense;
c'est le retour au ciel, o les larmes sont comptes. La mort, c'est
le bon ange qui fait grce de la vie  toutes les mes en peine, 
tous les coeurs briss.

 Souvent, quand vient la nuit, quand les heureuses femmes sourient
avec amour  leurs petits enfants, moi qui ne suis pas mre, je
t'appelle, je pleure, et, si j'avais des ailes,  Mort, je m'enfuirais
vers toi.

 Tu ne m'effrayes pas; visite l'exile, murmure  mon oreille les
promesses d'en haut; confie-moi tes secrets, dis-moi les harmonies;
viens, je t'coute. Dis-moi si, pour trancher nos existences, tu te
sers d'un glaive, d'un souffle ou d'un baiser.

 Mort, tu n'as d'aiguillons que pour les coupables; Mort, tes
dsespoirs n'atteignent que l'impie. Terreur du mchant, refuge de
l'opprim, si tu cites le crime au tribunal du Christ, Mort, tu
ramnes au ciel l'innocence et la foi! 

Et maintenant, croyez-vous que le coeur o sont closes ces penses
ait mdit un empoisonnement? Maintenant, croyez-vous que la main qui
a trac ces lignes ait prsent la mort  un homme, entre un sourire
et un baiser?

Oui?

Alors, comment Dieu n'a-t-il pas foudroy l'hypocrite, au moment mme
o elle le prenait  tmoin de son innocence!


Arrive, aprs son jugement prononc,  Montpellier, le 11 novembre
1841, Marie Capelle en est sortie le 19 fvrier 1851, c'est--dire
aprs neuf ans et demi de captivit.

Ce sont ces neuf ans et demi de captivit que racontent, jour par
jour, heure par heure, minute par minute, les _Heures de Prison_.

C'est dans ce livre, je ne dirai pas, dont nous rendons compte, on ne
rend pas compte d'un pareil livre, on le lit et l'on dit aux autres: 
Lisez-le!  c'est l que vous trouverez jaillissant, plaintive, 
chaque ligne, une de ces grandes vrits morales que nos lgislateurs
appellent un paradoxe:  savoir que la prtendue galit devant la loi
n'existe pas.

galit de la peine, bien entendu.

J'ai t li avec le vieux docteur Larrey, celui que Napolon,  son
lit de mort, appelait le plus honnte homme de France, aussi li qu'un
jeune homme peut l'tre avec un vieillard; eh bien, je comparerai
l'ingalit de la punition morale  ce qu'il m'a dit de l'ingalit de
la douleur physique.

Larrey tait peut-tre, depuis Esculape jusqu' nous, l'homme qui
avait coup le plus de bras et le plus de jambes. Napolon l'avait
promen sur tous les champs de bataille de l'Europe, de Valladolid 
Vienne, du Caire  Moscou, et Dieu sait la besogne qu'il lui avait
donne! Il avait amput des Arabes, des Espagnols, des Franais, des
Prussiens, des Autrichiens, des Russes, des Cosaques.

Eh bien, il prtendait que la douleur n'tait qu'une question de
nerfs; que l'opration qui faisait jeter des cris aigus  l'homme
irritable du Midi tirait parfois un soupir  l'organisation apathique
de l'homme du Nord; que, couchs l'un  ct de l'autre sur leur lit
de douleur, l'un mettait en morceaux, entre ses mchoires crispes, un
mouchoir ou une serviette, tandis que l'autre, fumant tranquillement,
ne brisait pas mme le tuyau de sa pipe.

 notre avis, il en est de mme de la punition morale.

Ce qui est une simple punition pour une femme vulgaire, pour une
organisation commune, devient une torture atroce, un supplice
insoutenable pour une femme du monde, pour une organisation
distingue.

Remarquez que le crime chez madame Lafarge,--et, vous le voyez, je
continue de me mettre au point de vue de la loi, qui a dcid que le
crime existait,--remarquez, dis-je, que le crime a t commis par
l'exaspration d'une extrme dlicatesse, d'un aristocratie exquise.

Une jeune fille qui, comme les Monmouth et les Berwick, compte des
princes, des rois mme parmi ses aeux, une jeune fille qui a t
leve dans la soie, la batiste et le velours, dont les petits pieds
ont foul, ds qu'ils ont pu marcher, les tapis ouats d'Aubusson, et
les tapis autrement doux d'un gazon anglais dont un jardinier
prvoyant a enlev d'avance jusqu'au moindre caillou, jusqu' la plus
petite ortie, qui a toujours vu l'avenir comme un paysage d'Orient
encadr dans les rayons d'or du soleil; figurez-vous cette jeune
fille, jete tout  coup dans une condition infrieure, en face d'un
homme sale, squalide, grossier, dans une habitation qui n'est qu'une
ruine, et quelle ruine! non pas la ruine pittoresque des bords du
Rhin, des montagnes de la Souabe ou des plaines de l'Italie, mais la
ruine plate, humide et vulgaire de la fabrique; oblige de disputer
aux rats, qui la visitent la nuit, les pantoufles brodes d'or, les
cornettes garnies de dentelle qui se sont gares avec elle dans cette
espce de dsert sauvage, inculte, inhospitalier, o la pousse un des
mauvais vents de la vie. Eh bien, ce milieu dans lequel grouille,
respirant, parlant, agissant  son aise la famille Lafarge, il lui
faut,  elle, un effort surhumain pour y vivre. C'est une lutte de
tous les jours, c'est une dception de toutes les heures. L o
l'autre nature, la nature vulgaire, basse, commune, trouve le
bien-tre, l'amlioration relative, sa nature  elle trouve le
dsespoir. Puis un jour arrive o la vertu de la, femme est teinte,
o la force de la chrtienne est puise, o la colombe devient
vautour, la gazelle tigresse; o l'on se dit:  Tout, tout, tout! la
prison, l'exil, la mort, tout, plutt que cette vie impossible, o la
main de la fatalit a mis, non pas un mur de fer, de bronze ou
d'airain, mais un lac, une mer, un ocan de boue entre moi et
l'avenir! 

Et un sombre matin, un soir lugubre, le crime se trouve avoir t
commis, inexcusable aux yeux des hommes, mais peut-tre excusable aux
yeux de Dieu.

Je demandais  un jur:

--Croyez-vous Marie Capelle coupable?

--Oui.

--Et vous avez vot pour la prison?

--Non.

--Expliquez-moi cela.

--Eh! monsieur, la malheureuse n'avait fait que se venger!

Le mot est terrible. Mais, en supposant Marie Capelle coupable, il
rsume bien, ce nous semble, les circonstances attnuantes au milieu
desquelles il a t commis.

Eh bien, voyez: la mme peine, la peine de la dtention  perptuit,
est impose  cette femme d'une organisation suprieure, dont le crime
mme est le fils de cette organisation; la mme peine est impose 
cette femme qui serait impose  une vachre,  une balayeuse des rues
ou  une revendeuse  la toilette.

C'est juste, puisque le Code porte:  galit devant la loi. 

Mais est-ce quitable? L est la question.

Marie Capelle sort de Tulle; Marie Capelle arrive  Montpellier, au
milieu des populations qui se pressent autour d'elle, qui s'amassent
autour de sa voiture, qui brisent ses glaces, qui lui montrent le
poing, qui l'appellent voleuse, empoisonneuse, homicide. En arrivant 
Montpellier, en entendant gronder la grille de la prison sur ses
gonds, grincer dans les tenons les verrous des portes, elle
s'vanouit, et cela pour se rveiller dans une cellule  la fentre
grille, aux carreaux de pierre, au plafond de lattes, tremblant la
fivre dans un lit de fer, entre des draps grossiers et humides, sous
une couverture de laine grise qui a dj us deux ou trois prisonniers
sans que les prisonniers soient parvenus  l'user. Eh bien, cette
chambre aux murs blancs,  la fentre grille, au pav de pierre, au
plafond de lattes, c'est un palais pour beaucoup de pauvres gens;
c'est un cachot pour elle. Cette couche de fer, ces draps grossiers et
humides, cette couverture grise, use, troue, dans le tissu de
laquelle le froid tue la vermine, c'est un lit pour la mre Lecouffe;
c'est un grabat immonde pour Marie Capelle.

Ce n'est pas le tout. Cette femme, qui a autour d'elle la dgradation,
la misre, le froid, a au moins sur elle un peu de chaleur, du linge
fin, des habits comme tout le monde? Elle peut croire qu'elle est l
par hasard, qu'un jour cette porte massive s'ouvrira pour la laisser
passer, qu'un jour les barreaux de cette fentre s'ouvriront, sinon
pour son corps, du moins pour son me, qui aspire au ciel? Non, cette
dernire illusion qu'elle doit  une chemise de batiste,  une robe de
soie noire,  une collerette de linge blanc,  un ruban de velours mis
dans ses cheveux, le rglement de la prison vient la lui ter.

Une soeur lui arrache son bonnet; deux autres veulent la revtir de la
robe de bure, de la robe pnitentiaire, de la robe de la prison.

Alors, comme Charles XII  Bender, elle se couche; elle dclare
qu'elle restera dans son lit, dans ce lit misrable o elle a tant
hsit d'abord  s'tendre; qu'elle vivra dans son lit, qu'elle mourra
dans son lit, plutt que de revtir la robe infme.

Veut-on voir la lettre qu'elle crivait  cette occasion  son oncle,
M. Collard, au pre de M. Eugne Collard, mon hte en Afrique? Tenez,
la voici:

   Mon cher oncle, si c'est folie de rsister  la force quand on est
  renvers, de combattre encore quand on est vaincu, de protester
  contre l'injustice quand nul ne l'entendra; si c'est folie que de
  vouloir mourir debout, quand, pour mesure d'une vie, il ne reste,
  hlas! que la longueur d'une chane, plaignez-moi, mon oncle, je
  suis folle!

   J'ai pass toute la soire d'hier et toute cette nuit 
  familiariser mon coeur et ma concience avec le joug nouveau qu'on
  leur impose. Il est trop lourd; mon coeur et ma conscience se
  rvoltent. J'accepterai de la loi des rigueurs qui peuvent me tuer
  plus vite, je n'en accepterai pas les humiliations, qui n'ont qu'un
  but, me dgrader et m'avilir.

   coutez-moi, mon bon oncle, et, croyez-le, ce n'est pas devant la
  douleur que je recule.

   De mon lit  la chemine, il y a seize de mes pas; de la porte 
  la fentre, il y en a neuf, je les ai compts. Ma cellule est vide;
  entre ses quatre murs froids et nus, entre son pav de grs et son
  plafond de lattes, il reste un lit de fer et un tabouret de bois.

   Je vivrai l...

   Du dimanche o vous serez venu jusqu'au dimanche o vous
  reviendrez, il y aura six jours de souffrances solitaires, pour une
  heure de souffrances partages.

   Je vivrai ces six jours.

   Mais porter les insignes du crime, sentir se dbattre ma
  conscience sous cette fatale robe de Nessus, qui ne s'attache pas au
  corps seulement, qui brle et qui tache l'me?...

   Jamais!

   Je vous entends me dire que c'est l'humilit qui fait les martyrs
  et les saints.

   L'humilit, mon oncle, je la comprends dans les hros, je l'adore
  dans le Christ! Mais je ne donne pas ce nom  l'asservissement de ma
  volont,  la violence, au sacrifice forc, au renoncement de la
  peur. L'humilit, c'est la vertu du Calvaire, c'est l'amour des
  abaissements, c'est le miracle de la foi... Je m'honorerais d'tre
  vritablement humble; mais je rougirais de le paratre, si je ne
  l'tais qu' demi.

   Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire,  cette heure, je ne suis
  pas assez forte pour m'lever si haut. J'ai des dfauts, des
  prjugs, des faiblesses. Hier encore, enfant du monde, je n'ai
  point dpouill toutes ses ides; je n'ai pas dsappris tontes ses
  maximes. Je me proccupe de l'opinion des hommes plus que je ne
  devrais peut-tre; j'ai la vanit de l'honneur humain;--mais je
  suis femme, trs-femme. J'ai du moins appris du malheur  ne pas
  mentir  moi-mme. Je me connais, je me juge, et c'est parce que je
  me suis juge, que je repousse le vtement infme dont on a voulu me
  salir.

    titre d'innocente, je ne dois pas le porter.

    titre de chrtienne, je ne suis pas digne encore de le revtir.

   Mon oncle, je veux souffrir... je le veux. Seulement, je vous en
  supplie, intervenez auprs du directeur pour qu'il m'pargne les
  tortures inutiles et les coups d'pingle anodins, les grandes
  pauvrets et les petites misres, qui semblent tre ici la trame
  mme de la vie des captifs. J'ai tant  souffrir dans le prsent,
  j'ai tant  souffrir dans l'avenir! Obtenez qu'on mnage mes forces;
  hlas! je n'aurai pas trop de tout mon courage pour subir toutes mes
  douleurs.

   Adieu, mon cher oncle; crivez-moi, ce sera fortifier mon me;
  aimez-moi, ce sera faire vivre mon coeur.

                                                Votre MARIE CAPELLE.

   _Post-scriptum_.--On prtend que la pense d'une femme est toute
  dans le _post-scriptum_ de ses lettres. Je rouvre la mienne, mon
  oncle, et je vous dis: Je suis innocente! et je ne prendrai le
  vtement d'infamie que le jour o il sera pour moi, non plus le
  signe du crime, mais celui d'une vertu.

Croyez-vous que la femme qui a crit ces lignes ait plus souffert que
les filles qu'on envoie  la Salptrire, ou les voleuses qu'on
renferme  Saint-Lazare?

Oui.

Croyez-vous, par exemple, que Marie-Antoinette; archiduchesse
d'Autriche, reine de France et de Navarre, descendante de trente-deux
Csars, pouse du petit-fils de Henri IV, de Louis XIV et de saint
Louis, emprisonne au Temple, conduite  l'chafaud dans la charrette
commune, excute sur la guillotine de he place Louis XV, en compagnie
d'une fille publique, ait plus souffert que madame Roland, par
exemple?

Oui.

Croyez-vous que, moi dont la vie est un incessant labeur, que moi qui,
grce  un travail de quinze heures par jour, travail ncessaire
non-seulement  mon existence intellectuelle, mais encore  ma sant,
ai produit huit cents volumes, fait jouer cinquante drames;
croyez-vous que, si j'tais condamn  rester ce que j'ai encore de
jours  vivre dans une prison cellulaire, sans livres, sans papier,
sans encre, sans lumire, sans plumes, croyez-vous que je soufirirais
plus qu'un homme  qui l'on refuserait plumes, lumire, encre, papier
et livres, mas qui ne saurait ni lire ni crire?

Oui, incontestablement oui.

Il y a donc galit devant la loi, mais il n'y a pas galit devant la
punition.

Maintenant, les mdecins, en inventant le chloroforme, ont supprim
cette ingalit devant la douleur physique, qui proccupait si fort le
bon docteur Larrey.

Lgislateurs de 1789, de 1810, de 1820, de 1830, de 1848 et de 1860,
n'y aurait-il pas moyen d'inventer quelque chloroforme intellectuel
qui supprimt l'ingalit devant la douleur morale?

C'est un problme que je pose, et qui mriterait bien, il me semble,
de concourir au prix Montyon.


Maintenant, vous connaissez le thtre o s'accomplissait ce drame de
douleur morale: Marie Capelle elle-mme vient de vous en faire la
description.

Eh bien, dans cette chambre vide, dans ce lit o la prisonnire reste
couche toute la journe pour ne pas revtir la livre de la prison,
voulez-vous la voir errant sur les limites de la folie?

coutez, c'est elle qui parle:

   L'automne a vu tomber la dernire feuille de sa couronne. Il fait
  froid, et, quoiqu'on allume un peu de feu dans ma chambre, mon
  mantelet de lit est insuffisant  me couvrir; il faut que je reste
  couche tout le jour. C'est bien long, dix heures solitaires et
  inoccupes! Je veux m'essayer  vivre quand tout repose et
  sommeille. La nuit est le domaine des morts... Je veux m'allier 
  ces mes errantes qui frissonnent dans l'ombre, et qui empruntent
  aux vents les soupirs dsols que leurs voix ne peuvent plus
  _gmir_. Une langueur anxieuse s'est empare de moi; je la bnirais
  si c'tait le repos; mais ce n'est que le cauchemar de ma vie, ce
  n'est que le rve de ma douleur. Il me semble parfois que mon moi
  sensitif et souffrant chappe  l'action de mon me. Je me surprends
   prononcer des mots qui ne sont pas l'expression de ma pense. Des
  larmes m'touffent; je veux pleurer, et je ris. Mes ides revtent
  des formes vagues et fuyantes; je ne les sens plus jaillir de mon
  front; je les vois s'tirer, se traner au dedans de mon cerveau;
  d'clairs, elles se sont faites ombres. On dirait l'cho sans le
  son, on dirait l'effet sans la cause; on dirait presque... Non, je
  ne suis pas folle; non, ma peur ment, car les fous n'aiment pas, et
  j'aime; car les fous ne croient pas, et je crois! 

La torture alla jusqu' l'agonie. Dans les premiers jours de fvrier
1842, la prisonnire reut l'extrme-onction, et vint frapper de sa
main amaigrie  la porte du tombeau.

Le jour de la dlivrance n'tait pas venu, la porte resta ferme.

Enfin la rigueur des hommes se lassa.

Un matin, on annona  la prisonnire qu'on lui accordait la faveur
d'une autre cellule.

Elle vous a racont la premire, voici la description de la seconde:

   Ma cellule est carre; une morte y respire. Je viens de dire  ma
  garde d'aller en droite ligne de la porte  la fentre et de compter
  ses pas. Ses pieds sont grands; les miens, dans le mme espace, se
  placeront deux fois. J'appelle cela tre au large, et vous?

   Les murs ont t passs  la chaux mle d'une pince de noir.
  C'est de la vrit locale.

   Voici le mobilier:

    ct de la porte, une chemine en tle dont le tuyau monte
  obliquement contre le mur, avec des airs de boa constrictor: c'est
  fort laid, mais c'est chaud.

   En face de la chemine, une tagre qui attend mes livres; sous
  l'tagre, une table  deux fins; prs de la fentre, une commode,
  et, vis--vis de la commode, mon lit cach sous une niche de percale
  lisere de gris.

   Plus, deux chaises et un fauteuil en chemise de toile.

   Voil tout. Mais n'est-ce pas du luxe pour une pauvre femme qui a
  pass prs de deux ans sans autre ameublement qu'une chaise.

   J'allais oublier ce que j'avais de plus prcieux, la sainte et
  petite chapelle de mes souvenirs.

   Vers le milieu du lit, j'ai une statuette de la Vierge adosse au
  mur, sur une tablette recouverte d'un napperon blanc; de chaque ct
  sont suspendus les portraits, cercls en velours noir (l'or est
  prohib) de mon pre, de ma mre, de mon aeule et de mon
  grand-pre.

   Devant moi, au-dessus de la chemine, j'ai fait placer le crucifix
  qui tait d'abord  mon chevet; il faut que le regard divin m'aide 
  porter ma croix. Sous le crucifix se croisent pieusement deux
  branches de cyprs, cueillies dans le cimetire de Villers-Hellon.

   Le cimetire de Villers-Hellon!  mes amis, ne me demandez plus
  rien... J'achve avec des larmes ce que j'ai d commencer avec un
  sourire. On ne remonte pas longtemps le flot de la douleur! 

Les _Heures de Prison_ sont les battements du coeur de la prisonnire
pendant ces neuf annes.

Maintenant, ce n'est plus elle qui va parler; ce sont les voix qui
murmureront autour de sa seconde et dernire agonie, qui soupireront
sur sa tombe.

D'abord, c'est son bon oncle, M. Collard, le pre d'Eugne, vieillard
de soixante-quinze ans.

coutons-le.

   Dans les premiers jours d'octobre 1848, dit-il, un dprissement
  notable se manifesta dans la sant de la prisonnire. La fivre ne
  la quittait plus. Son mdecin, si bon, si dvou, fit part de ses
  craintes au prfet. Quatre professeurs de la facult de mdecine
  furent chargs de visiter la malade et de constater son tat. Ils
  conclurent  la mise en libert, comme la seule chance de gurison.

   Ce rapport resta sans rsultat. Cependant le mal empirait
  rapidement. Aprs quinze ou seize mois d'attente, une nouvelle
  expertise eut lieu. Les conclusions furent les mmes, et peut-tre
  plus pressantes encore. Enfin, la translation de la prisonnire  la
  maison de sant de Saint-Rmy fut ordonne.

   Elle y arriva le 22 fvrier 1851, accompagne de ma fille.

   Il n'tait plus temps!

   Les bons et nobles offices du directeur, M. de Chabran, les soins
  incessants du mdecin, le concours charitable de l'aumnier et de la
  soeur hospitalire, la salubrit du climat, la beaut du lieu, tout
  fut impuissant: la maladie s'aggravait toujours.

   Averti de l'imminence du danger, je me rendis en toute hte 
  Paris. J'tais porteur d'une supplique pour le prince-prsident:
  j'en fis une autre que je signai. Je me plaai sous le patronage
  d'un homme minent dont je souffre de taire le nom, et, trois jours
  aprs, une lettre m'apprit que ma fille allait tre libre.

   Ma joie devait tre plus courte que ma reconnaissance. Arriv en
  trente-six heures  Saint-Rmy, je pressai entre mes bras, non plus
  une femme, mais un squelette vivant que la mort venait disputer  la
  libert.

   Le 1er juin 1852, l'infortune posait son pied libre dans ma
  demeure. J'avais mes deux filles avec moi. Le 7 septembre, l'une
  mourait aux eaux d'Ussat, l'autre lui fermait les yeux.

   L'humble cimetire d'Ornolac a reu les restes de la morte; une
  croix renverse couvrira sa tombe: qu'on ne me demande plus rien. 

Et, en effet, le noble vieillard se tait; il ne donne aucun dtail sur
la mort de sa seconde fille. Ce n'est donc pas  lui que nous nous
adresserons pour en avoir, nous n'en avons pas le courage; c'est au
prtre qui a ferm les yeux de la mourante.

Au milieu des phrases de convention avec lesquelles un tranger parle
toujours au coeur dchir de la famille, on reconnatra les traces de
cette influence trange que Marie Capelle prenait sur tout ce qui
l'entourait.

   Monsieur,

   Se suis charg, d'une mission bien pnible au-prs de vous.
  L'intressante, l'excellente mademoiselle Adle Collard vient encore
  une fois d'tre frappe de la manire la plus cruelle dans ses
  affections les plus intimes; le bon Dieu vient d'exiger de son coeur
  le plus grand des sacrifices: sa chre et digne amie, la pauvre
  Marie Capelle, lui a t ravie comme par miracle. Je vous laisse 
  penser, monsieur, quel rude coup 'a t pour un coeur si aimant, si
  parfait, vous qui avez eu tant de fois l'occasion d'apprcier,
  depuis longues annes, sa sensibilit et son affectueux et
  incomparable dvouement pour sa bonne cousine! Si les sentiments de
  religion qui l'animent ne l'eussent soutenue, je crois qu'elle
  n'aurait pas rsist  la douleur que lui a cause le terrible
  vnement que je suis forc de vous annoncer.

   Madame Marie Capelle, que j'ai eu _l'honneur_ de voir souvent et
  qui avait, par ses _vertus religieuses_ et ses autres qualits
  distingues, captiva toutes mes sympathies, a rendu son me  Dieu
  ce matin  neuf heures et demie. Elle a eu le bonheur de recevoir
  toutes les consolations que notre sainte religion puisse accorder.
  En ce moment suprme, _elle a t admirable de rsignation, de foi,
  de pit et surtout de charit. Jamais, depuis dix-huit ans que
  j'exerce le saint ministre, je n'avais eu le bonheur d'tre si
  profondment difi. Jamais on n'a t tmoin de plus beaux et de
  plus pieux sentiments._ Le bon Dieu a sembl vouloir la ddommager,
   sa dernire heure, de tout ce qu'elle avait endur de tourments et
  de souffrances pendant douze ans. Encore une fois, elle a t
  admirable aux approches de la mort.

   Soyez assez bon, monsieur et vnr confrre, pour faire part de
  tout ceci  la bonne famille de cette pauvre mademoiselle Adle. Je
  n'ai pas besoin de vous prier de prendre vos prcautions pour
  mnager la sensibilit louable de ses dignes parents. Vous tes trop
  sage et trop prudent pour ne pas savoir ce que vous avez  faire 
  cet gard.

   Veuillez bien rassurer cette excellente famille sur la position de
  mademoiselle Adle. Nous tcherons de contribuer tous de notre mieux
   la lui rendre aussi facile que possible.

   Qu'on ne se mette pas surtout en peine sur la manire dont
  mademoiselle Adle se rendra  Montpellier. Sans difficult d'abord,
  elle se rendra  Toulouse, o elle ira descendre chez la cousine de
  madame Marie Capelle, et, de l, elle continuera sans peine son
  voyage pour se rendre au sein de sa famille.

   Sa sant est parfaite, et elle vous prie de faire agrer  sa
  famille l'expression de ses meilleurs sentiments.

   Pardon, monsieur, de mon importunit, et daignez recevoir
  l'hommage, etc.

                                                B...,

                        Cur, aumnier des bains d'Ussat. 

       Ornolac, 7 septembre 1853.


Maintenant, voici la lettre de la personne dans les bras de laquelle
Marie Capelle a rendu le dernier soupir, la fidle amie de la
prisonnire, Adle Collard ayant t force de la quitter deux heures
avant sa mort.

Ds les premires lignes, vous reconnatrez, non plus le prtre,
consolateur par tat, mais la femme consolatrice par nature:

   N'est-ce pas qu'en voyant le long retard que j'apporte  vous
  crire [Footnote: La lettre est du 27 septembre, c'est--dire crite
  vingt jours aprs l'vnement.], vous ne vous tes pas dit une seule
  fois qu'il pouvait y avoir de ma faute? Merci, chers amis. Si je
  vous connaissais moins, c'et t pour moi une souffrance de plus.
  J'eus, mardi dernier, la visite de M. D... La sensation que sa vue
  me cause toujours, l'opration douloureuse qu'il m'a fait subir,
  tout cela a fait de moi une bien pauvre femme, et, tous ces derniers
  jours, j'en tais  perdre  chaque instant connaissance. On trouve
  pourtant de l'amlioration dans la maladie principale. Dans trois
  mois, dit-on, il n'y aura plus  cautriser. Si grande que soit ma
  confiance en M. D..., je vous avoue que j'ai peine  y croire.

   Mais parlons d'_elle_. Je l'coutais avec mon coeur, et ce
  souvenir sera pour moi ineffaable. C'tait vous sa seule douleur.
  Pour vous seule, elle regrettait la vie.  C'est l qu'est le
  sacrifice,  disait-elle.  Pauvre Adle, quand je songe qu'elle
  sera seule demain, sa vue me fait mal. Encore, encore un peu de vie,
   mon Dieu! pour que j'aille mourir au milieu des miens pour que je
  rende la pauvre Adle  sa famille. Pour moi, je ne regrette pas la
  vie. Je serai si bien sous ma pierre! Comme on souffre pour vivre!
  comme on souffre peur mourir! Je ne murmure pas,  mon Dieu! je vous
  bnis; mais je vous supplie, en m'envoyant le mal, envoyez-moi aussi
  le courage de le supporter. 

   Puis, comme les douleurs redoublaient:

   Mais c'est trop souffrir... c'est trop! Et pourtant, mon Dieu,
  vous savez bien que je n'ai rien fait. Oh!, mes ennemis, ils m'ont
  fait bien du mal; mais je leur pardonne, et demande  Dieu qu'il
  leur rende en bien toutes les douleurs qu'ils m'ont causes! 

   Puis c'tait vous, Adle, qu'elle appelait, qu'elle recommandait 
  tous. Puis c'tait une prire, et toujours la rsignation la plus
  grande.

   Ai-je bien tout recueilli? Je n'oserais en rpondre; je souffrais
  tant de la voir souffrir! j'tais si malheureuse de mon impuissance
   la soulager! Et puis je sentais si bien tout ce que je perdais;
  j'tais si fire de cette affection qu'elle me tmoignait; je lui
  tais si reconnaissante de ce qu'elle avait su lire en moi ce
  qu'avec mon naturel timide je n'aurais jamais os lui dire,  elle
  si suprieure.

   Que vous tes bonne de m'avoir envoy ce prcieux souvenir! Vous
  m'crirez quelquefois, n'est-ce pas? Nous parlerons d'elle. Vous me
  parlerez aussi beaucoup de vous, comme  l'amie la plus vraie.

   Je vous prie d'offrir  votre bonne famille mes sentiments les
  plus respectueux.

   Ma soeur et ma mre me chargent de vous dire combien vous leur
  tes sympathique! C'est que je leur ai dit quel ange vous tes.

    bientt, n'est-ce pas, ma bonne amie? Je vous embrasse de tout
  mon coeur.

   CLMENCE.

   Lundi 27. 


Un an aprs, c'est--dire le 20 septembre 1853, M. Collard recevait
cette seconde lettre du brave cur d'Ussat.

Nous la citons entirement; elle est caractristique dans sa nave
bont:

   Mon cher monsieur,

   La confusion que j'prouve du long silence que j'ai gard  votre
  gard ne saurait tre gale que par la contrarit qu'il vous aura
  cause  vous-mme. Vous devez m'avoir trouv bien peu honnte de ne
  pas avoir rpondu plus tt  votre bonne lettre du 22 juillet.
  J'avoue que jamais accusation n'a t mieux fonde que celle-l.
  Cependant, quand vous aurez connu les raisons qui m'ont forc  ce
  silence, vous conviendrez que je n'ai t que malheureux, mais pas
  coupable.

    peine eus-je connu vos intentions, relativement aux objets que
  vous dsirez placer sur le tombeau de la pauvre madame Marie, que je
  m'empressai de traiter avec Blazy pour la confection et le prix de
  la grille. Il voulut absolument cent vingt francs: je consentis 
  les lui donner. Il la fit pour le temps indiqu, et bien
  conformment au plan; elle ft aussi mise en place avant la fin de
  juillet.

   Le travail de cet ouvrier m'aurait parfaitement convenu, s'il
  n'avait us de ruse en refusant de peindre la grille, allguant
  qu'il n'avait t tenu de faire que ce qui avait t convenu; et
  parce que j'avais oubli de faire la rserve que le fer serait
  peint, afin qu'il ne s'oxydt point, il n'a point voulu mettre cette
  dernire main  son oeuvre. Mais que cela ne vous tourmente pas; je
  la ferai peindre, et ce ne sera qu'une petite dpense de plus.
  Toujours est-il que je suis trs-fch contre Blazy, qui a manqu de
  dlicatesse en ce point.

   Quant  la croix, voil l'objet qui a caus toute ma douleur, et
  m'a empch de vous donner plus tt de mes nouvelles.

   Pour qu'elle ft bien confectionne, j'eus le malheur de
  m'adresser  un trs-habile ouvrier de Pamiers qui se trouvait 
  Ussat, vers la dernire quinzaine de juillet. Il fut convenu que je
  la lui payerais douze francs,  la condition qu'il la soignerait
  beaucoup, et qu'il me l'enverrait vers la fin de la semaine. Nous
  traitmes le mardi; loin de la recevoir au temps indiqu, deux
  semaines aprs, elle ne m'tait pas encore, arrive. Contrari de ce
  retard, je lui crivis par la poste pour la lui rclamer. Il me
  rpondit qu'elle arriverait le samedi suivant, et que je la fisse
  prendre au bout du pont des Bains. Elle n'arriva pas plus cette
  fois-l que l'autre. Fch fortement de ce nouveau dlai, je lui
  crivis une autre lettre, dans laquelle je lui exprimais toute mon
  indignation sur son manque de parole. Enfin, aprs m'avoir fait
  enrager plus d'un mois et demi, il a fini par me l'apporter
  lui-mme, et, certes, celui-l n'a pas t comme Blazy; il a fini
  son travail en tout point, et je puis vous assurer qu'il a fait une
  jolie pice. Elle est maintenant en place et produit un bel effet
  par l'originalit de la pose et par la confection de l'objet.

    toutes ces contrarits, je vais en ajouter encore une autre, ou
  plusieurs autres, desquelles vous allez prendre part. Je vous avais
  annonc que le saule plant par moi sur la tombe avait bien russi,
  et qu'il tait trs-beau. Eh bien, il a fallu qu'il entrt pour sa
  part dans le chagrin que j'ai prouv. Chaque tranger qui est venu
  visiter le tombeau, et tout le monde y est venu, le chemin d'Ornolac
  est constamment encombr, chaque personne, dis-je, a voulu avoir,
  son morceau du malheureux saule, et l'on a fini par le faire scher.
  J'ai eu beau adresser des prires, j'ai eu beau me fcher pour qu'on
  le respectt, menaces et prires, tout a t inutile. Les fleurs
  galement ont t enleves; chacun a voulu emporter une relique.
  Mais que ceci ne vous afflige pas; au contraire, vous devez tre
  flatt de la vnration dont les dpouilles de la pauvre dfunte
  sont honores. Le mal fait  l'arbre et aux fleurs est facile 
  rparer.

   Je planterai un nouveau saule et de nouvelles fleurs, et tout sera
  fini. 

Qu'ajouter  cela?

Les dernires lignes crites par le digne M. Collard, par ce vieillard
qui proteste, au nom de ses soixante-quinze annes et de ses cheveux
blancs, contre le jugement qui a frapp sa nice.

   Et maintenant, veut-on savoir si j'ai cru cette femme coupable?

   Je rponds:

   Retenue prisonnire, je lui avais donn pour compagne ma fille.

   Devenue libre, je lui aurais donn pour mari mon fils.

   Ma conviction est l.

   COLLARD,

   Montpellier, 17 juin 1853. 


Marie Capelle est morte  l'ge de trente-six ans aprs douze ans de
captivit.



JACQUES FOSSE


Il y a quelque chose comme trois ou quatre mois qu'ayant d prendre ma
place  un grand dner que donnait la Socit de sauvetage, je fus
empch de m'y rendre par je ne sais quelle affaire.

Le lendemain matin, je vis entrer dans mon cabinet un homme de
trente-quatre  trente-cinq ans, aux cheveux courts, aux traits
vigoureusement accentus, aux membres musculeux.

--Monsieur Dumas, me dit-il, je devais dner hier avec vous; vous
n'tes pas venu au dner. Je repars aujourd'hui, et je n'ai pas voulu
repartir sans vous voir.

-- qui ai-je l'honneur de parler? lui demandai-je.

--Je suis Jacques Fosse, me dit-il, marchand de grains  Beaucaire, et
sauveteur dans mes moments perdus.

En disant ces mots, il ouvrit son paletot et me montra sa poitrine,
couverte de mdailles d'or et d'argent qui lui faisaient comme une
clatante cuirasse, sur laquelle, suspendue  son ruban rouge,
clatait comme une toile la croix de la Lgion d'honneur.

Je suis peu sensible  l'entranement des mdailles, des croix et des
plaques, quand je les vois sur certaines poitrines; mais j'avoue que,
lorsque c'est sur la poitrine d'un homme du peuple qu'elles brillent,
j'prouve un certain respect, convaincu que je suis qu'il faut que
celui-l les ait gagnes pour les avoir obtenues.

Je me levai donc comme je n'eusse certainement point fait devant un
ministre, et j'invitai mon visiteur  s'asseoir.

Ce que j'appris de cet homme dans la conversation qui suivit,
laissez-moi vous le dire, chers lecteurs. J'ai plaisir  vous raconter
cette vie de luttes, de travail et surtout de dvouement.

Jacques Fosse naquit  Saint-Gilles;-- ce seul nom, vous vous
rappelez Raymond de Toulouse et la belle glise de Saint-Trophime.--Il
naquit le 14 juin 1819; ce qui lui constitue aujourd'hui quarante ans,
ou  peu prs.

Il tait fils de Jean Fosse et de Genevive Duplessis.

Il perdit son pre en 1820. Il avait un an.

La veuve, sans fortune, quitta aussitt Saint-Gilles, pour aller
habiter chez sa mre,  Beaucaire.

En 1822, elle se remaria, pousa un nomm Perrico, duquel elle eut
douze enfants, dont trois sont morts.

En 1828, le beau-pre de Fosse devint infirme et cessa de travailler.
Il y avait dj six enfants de ce second lit  nourrir.

L commena le travail du petit Jacques. Il avait neuf ans. Il s'en
alla sur les routes avec un panier et une pelle; ramassant du crottin.

Le pain n'tait pas cher  cette poque. Le produit du travail d'un
enfant de neuf ans suffit  nourrir toute la pauvre famille.

Certes, on ne vivait pas bien avec les douze ou quinze sous qu'il
gagnait par jour; mais enfin on vivait.

Il fit ce mtier pendant un an.

Mais, comme,  dix ans, il tait aussi fort qu'un enfant de quinze, il
entra comme manoeuvre chez un maon.

Jusqu' douze ans, il porta le mortier sur ses paules.

En 1830, le 18 juin, il entend crier: Au secours! C'tait le nomm
Chaffin, un garon de dix-huit ans, qui se noyait.

Fosse pique une tte du haut du quai, le ramne vers un radeau, manque
de passer dessous, accroche une main qu'on lui tend, et, au lieu de
passer sous le radeau, arrive  monter dessus.

Il avait onze ans. Ce fut son prospectus: courage et dvouement.

Jamais programme ne fut mieux suivi.

En 1832,  treize ans, il commena  travailler dans les carrires en
qualit d'apprenti mineur.

Il y gagnait vingt-cinq sous par jour.

Deux ans il fit ce mtier. Mais, comme le mtier devenait mauvais, 
quatorze ans il se fit portefaix sur le port.

 quatorze ans, Fosse portait sept cents.

Il y avait alors de grands mouvements  la foire de Beaucaire: elle
durait deux mois, amenait cinquante mille personnes, et talait un
immense commerce de soie, de draperie et de cuir.

Pendant cette anne 1834, Fosse sauva trois personnes qui se noyaient
dans le Rhne: un marchand de planches,--puis un soldat,--puis le
fils d'un charcutier nomm Cambon.

Le soldat se noyait au vu de toute la compagnie, qui se baignait en
mme temps que lui et n'osait lui porter secours. C'tait au-dessus de
Beaucaire, au milieu de ce qu'on appelle le tourbillon du Rhne; le
danger tait donc immense. Fosse ne s'y arrta point.--Par bonheur,
le soldat, qui avait dj beaucoup bu, tait  peu prs vanoui.

Fosse le ramena au rivage au milieu des applaudissements de toute la
compagnie.

Le jeune Cambon, que nous avons nomm le dernier, s'amusait, lui, en
se balanant dans une nacelle; la nacelle chavire; il ne savait pas
nager et allait tout simplement passer sous le bateau  vapeur,
lorsque Fosse l'atteignit et le sauva.

Fosse, en prenant pied au fond du Rhne, avait touch un morceau de
bouteille casse et s'tait bless  un doigt. Depuis ce jour, ce
doigt est inerte, le nerf en a t coup.

En 1836, Fosse entra dans la compagnie des bateaux  vapeur, en
qualit de pisteur. C'est le nom que l'on donne  ceux qui appellent
et dirigent les voyageurs.

Dans le courant du mois de juillet, c'est--dire en pleine foire de
Beaucaire, on vint appeler Fosse au moment o il tait dans un caf
chantant.

Un ours et deux saltimbanques se noyaient.

Voici le fait:

Deux saltimbanques montraient un ours qu'ils faisaient danser.

Le menuet fini, les saltimbanques pensrent que leur ours avait besoin
de se rafrachir. Ils le menrent au Rhne.

Sollicit par la fracheur de l'eau, l'ours ne se contenta pas de
boire, il se mit  la nage, entranant celui des deux saltimbanques
qui tenait la chane.

Le second saltimbanque voulut retenir son camarade, mais fut entran
avec lui.

Quand le premier lcha la chane, il tait trop tard, il avait perdu
pied. Ni l'un ni l'autre ne savaient nager.

Quant  l'ours, il nageait comme un de ses confrres du ple.

Fosse courut d'abord aux saltimbanques.

Seulement, comme il craignait d'tre saisi par quelque membre
essentiel et paralys dans ses mouvements en se jetant  l'eau, Fosse
avait pris  tout hasard un cercle de tonneau; il prsenta le cercle
aux saltimbanques; un d'eux, en se dbattant, s'y accrocha, et, comme
le second n'avait pas lch le premier, Fosse, en nageant vers le
bord, les trana tous deux aprs lui.

Malgr cette prcaution, l'un d'eux parvint  le saisir par la jambe;
mais, heureusement, le nageur avait pied.

Il poussa les deux hommes sur la berge, et s'lana  la poursuite de
l'ours, qui se gaudissait au beau milieu du fleuve.

Il s'agissait non-seulement, cette fois, de sauver l'ours, mais encore
de l'empcher de s'enfuir.

Ce n'tait pas chose facile. Tout musel qu'il tait, l'ours se
sentait en libert, et tenait bravement le milieu du fleuve. Fosse
s'lana  sa poursuite.

Lorsque l'ours vit approcher le sauveteur, il se douta que c'tait 
lui qu'il en voulait, et se retourna contre lui.

Fosse plongea et s'en alla chercher la chane de fer de l'animal, qui,
entrane par son poids, pendait de cinq  six pieds sous l'eau.

Il prit l'extrmit de la chane et nagea vers le bord, entranant
l'ours, qui rsistait, mais rsistait inutilement, entran qu'il
tait par une force suprieure.

Cependant Fosse fut oblig de revenir  la surface de l'eau pour
respirer.

C'tait l que l'ours l'attendait.

Il allongea sa lourde patte, dont Fosse sentit le poids sur son
paule.

Par bonheur, il avait eu le temps de respirer; il replongea, reprit la
chane qu'il avait abandonne un instant, et refit une dizaine de
brasses vers le bord, entranant toujours l'animal aprs lui.

Le mme mange se renouvela dix fois, quinze fois, vingt fois,
peut-tre, Fosse plongeant, esquivant,  son retour sur l'eau, le coup
de patte de l'ours, replongeant et tirant de nouveau l'animal  terre.

Enfin, il reprit pied, remit la chane aux mains des saltimbanques, et
se jeta hors de la porte de l'animal, furieux et rugissant.

Il va sans dire que tout Beaucaire tait sur les ponts et les quais
pour assister  cet trange sauvetage.

En 1839, Fosse sauva la vie  cinq personnes; deux d'entre elles
taient tombes dans le Rhne en franchissant la planche qui
conduisait au bateau  vapeur.

C'taient deux hommes de Grenoble, des marchands de bras de charrette.

Fosse entend crier, fait carter la foule qui se pressait sur le quai,
et, tout habill, saute de douze pieds de haut.

Il fallait remonter le fleuve et aller chercher sous les bateaux ceux
qui s'y noyaient.

Les deux marchands s'taient cramponns l'un  l'autre.

En ouvrant les yeux, Fosse les vit au fond du fleuve, se roulant et se
dbattant.

Il nagea droit sur eux; mais l'un le saisit par la jambe, l'autre par
les paules.

Tout empch qu'il est par eux, il les trane du ct du quai,
s'accroche aux pierres saillantes, finit par sortir la tte hors de
l'eau, et crie qu'on lui envoie une corde.

 peine en a-t-il saisi l'extrmit, qu'il y attache celui qui le
tient par les paules, puis l'autre, et crie:

--Tire!

On les monta tous deux comme un colis. Celui qui lui tenait la jambe,
tant rest le plus longtemps sous l'eau, tait vanoui; l'autre avait
conserv toute sa tte; aussi,  peine sur le quai, s'aperut-il que
son portemanteau tait rest au fond du Rhne.

Ce portemanteau contenait quinze cents francs.

Fosse replonge, rattrape le portemanteau et reparat avec lui.

Le marchand, pour ce double sauvetage, offrit cinquante francs 
Fosse.

Il va sans dire que celui-ci refusa.

Le 28 septembre de la mme anne, madame de Sainte-Maure, belle-mre
de M. de Montcalm, arrivait de Lyon avec son fils; elle allait chez
son gendre  Montpellier.

En passant du bateau au quai, son pied glissa sur la planche humide et
elle tomba dans le Rhne.

Fosse plonge tout habill, passe avec elle sous le bateau, et reparat
de l'autre ct.

Mais le Rhne est gros et rapide, il entrane le nageur et celle qu'il
essaye de sauver.

Un nomm Vincent dtache un batelet et rame au secours de Fosse.

Fosse s'accroche d'une main au bordage du batelet; de l'autre, il
soutient madame de Sainte-Maure.

Le poids fait chavirer le batelet, qui, non-seulement chavire, mais
encore se retourne.

Fosse laisse Vincent, qui sait nager, se tirer de l comme il pourra;
il place madame de Sainte-Maure sur la quille du bateau, pousse le
bateau vers la terre, et aborde  deux kilomtres de l'endroit o il
avait saut  l'eau.

L, madame de Sainte-Maure est dpose dans la maison d'un
constructeur de bateaux, nomm Raousse.

Les deux autres personnes sauves par Fosse, en 1839, taient un
garon cafetier de Beaucaire, et un nomm Soulier.

Peu de temps aprs, Fosse fut mand chez M. Tavernel, maire de
Beaucaire.

M. Tavernel tait charg de lui remettre une mdaille d'argent de
deuxime classe, ou cent francs,  son choix; Fosse prfra la
mdaille; elle valait quarante sous.

Il avait dj sauv la vie  une quinzaine de personnes; une mdaille
de quarante sous pour avoir sauv la vie  quinze personnes, ce n'est
pas trois sous par personne.

Fosse s'en contenta.

En 1840, il tomba  la conscription.

Mais, avant de se rendre au rgiment, il sauva encore la vie  deux
personnes: l'une se noyait dans le canal, c'tait une femme; l'autre
dans le Rhne, c'tait un employ de MM. Cuisinier, ngociants  Lyon.

Ces nouveaux sauvetages lui valurent une deuxime mdaille de seconde
classe.

Dsign comme canonnier au 6e d'artillerie, il arriva au corps le 1er
septembre 1840.

Choisi pour faire partie du camp de Chlons, il fut envoy 
Strasbourg, o se runissaient les hommes dsigns pour Chlons.

Pendant son sjour  Strasbourg, il sauve deux chevaux et deux hommes
du mme rgiment que lui. Malheureusement, sur les deux hommes, un
seul arrive vivant  terre; l'autre a t tu d'un coup de pied de
cheval.

Le marquis de la Place avait promis  Fosse, une fois au camp, de lui
faire donner la croix par le duc d'Orlans; mais le camp n'eut pas
lieu,  cause de la mort du duc d'Orlans.

En 1841, Fosse se trouve  Besanon: un soldat se noyait dans le
Doubs; deux autres soldats s'lancent  son secours; tous trois
tombent dans un trou, tous trois allaient s'y noyer, quand Fosse les
en retire tous les trois, et vivants.

Ce fut  ce propos qu'il obtint sa troisime mdaille de deuxime
classe.

En tirant de l'Ill les deux canonniers et les deux chevaux, Fosse
s'tait ouvert le flanc avec une bouteille casse.

Au mois de mai 1845, Fosse revint en cong  Beaucaire. La famille
avait fort souffert de son absence: il se remit immdiatement au
travail; elle s'tait augmente: Fosse avait maintenant  nourrir son
beau-pre, sa mre et neuf frres et soeurs.

Mais ce n'tait plus le beau temps des portefaix: la foire de
Beaucaire,  peu prs morte aujourd'hui, ds ce temps-l s'en allait
mourant.

Il se fit scieur de long, et, admirablement servi par sa force
herculenne, gagna de six  sept francs par jour. Il profita de cette
augmentation dans sa recette pour se marier.

En 1847, Fosse entra comme facteur chef  la gare des marchandises 
Beaucaire; une des conditions de la place tait de savoir lire et
crire. On demanda  Fosse s'il le savait; Fosse rpondit hardiment
que oui. Tout ce qu'il connaissait, c'taient ses chiffres jusqu'
100. Fosse prit deux professeurs: un de jour, un de nuit.

M. Renaud tait son professeur de jour; il venait chez lui de midi 
deux heures; Fosse lui donnait six francs par mois.

M. Dejean tait son professeur de nuit; Fosse lui donnait douze
francs.

Au bout de deux ans, l'ducation de l'colier de vingt-huit ans tait
faite.

Dans ses moments perdus, Fosse continuait de sauver les gens.

Un marinier de Condrieux veut accoster le quai avec son bateau; en
sautant de son bateau sur un radeau, le pied lui manque, il tombe dans
le Rhne et passe sous le radeau.

Par bonheur, il y avait un trou au radeau.

Fosse, qui entend crier  l'aide, accourt; on lui explique qu'un homme
est pass sous le radeau: il plonge par le trou et sort avec l'homme
par l'une des extrmits.

Au mois de juillet suivant, il sauve la vie  un garon boulanger qui,
en essayant de nager, avait perdu  la fois pied et tte.

Quelques jours aprs, il se jetait dans le feu,--il faut bien
varier,--pour tirer des flammes un enfant qui tait sur le point
d'tre asphyxi. L'escalier tait en feu; il s'agissait d'aller
chercher l'enfant au second tage, la compagnie des pompiers avait
jug la chose impossible. Fosse, sans hsiter, se jeta dans les
flammes, et cette chose juge impossible, il la fit.

Le 20 avril 1848, Fosse fut nomm  l'unanimit porte-drapeau de la
garde nationale de Beaucaire.

Quelque temps aprs, il obtint l'entreprise des travaux de remblai sur
les bords de la Durance.

Au commencement de 1849, il reut sa cinquime mdaille; mais tout
cela ne satisfaisait pas son ambition.

C'tait la croix de la Lgion d'honneur que voulait Fosse. Il part
pour Paris, le 19 mai, se faisant  lui-mme le serment de ne pas
revenir sans sa croix.

Il avait, en effet, la croix lorsqu'il revint  Beaucaire, le 15 juin
suivant, c'est--dire prs d'un mois aprs en tre parti.

 son retour, il cra un tablissement de bains sur le Rhne, et se
mit  faire le commerce des vieilles cordes et des vieux chiffons.

Un tablissement de bains, c'tait le vrai port de notre sauveteur!

Aussi, en 1849, sauve-t-il la vie  trois ou quatre personnes qui se
noient dans le Rhne, et, entre autres,  un garon confiseur et  un
commis d'une maison de commerce.

En 1830, la compagnie du chemin de fer l'appelle  diriger le
transport du charbon, entre Beaucaire et Tarascon.

Comme il n'y a que le Rhne  traverser pour aller d'une ville 
l'autre, Fosse, tout en dirigeant son charbon, continue  tenir son
tablissement de bains, et  faire son commerce de vieilles cordes et
de vieux chiffons. Cela dure jusqu'en 1854.

Le 30 janvier 1852, il reut une mdaille en or de premire classe.

Le 1er octobre 1852, il fut nomm membre de la commission charge de
l'examen des machines  vapeur, et obtint par le prfet un bureau de
tabac.

Le 1er janvier 1853, Fosse est nomm par le ministre des travaux
publics matre du port  Beaucaire.

Dans le courant de l'anne, Fosse sauve encore deux personnes qui se
noient dans le Rhne: un maquignon, nomm Saunier, et un danseur
espagnol qui croyait se baigner dans le Mananarez.

En 1854, le cholra se dclare en pleine foire de Beaucaire; Fosse
soigne les malades et essaye de soutenir ses compatriotes par son
exemple.

Mais compatriotes et trangers prennent peur et s'enfuient. Fosse
achte, au prix qu'ils veulent les lui vendre, tous les bois des
fuyards; et, tout en se conduisant avec son courage habituel, ralise
un bnfice considrable.

Possesseur d'un petit capital, Fosse donne sa dmission de matre du
port, et met de ct le commerce de bois pour le commerce de grain.

Son dernier acte comme matre du port fut de sauver un bateau de vin
charg pour la Crime. Ce bateau venait de Mcon: il se heurte  une
jete sur la digue de Beaucaire, et se brise par le milieu. Sur quinze
ou seize cents pices de vin dont il tait charg, il ne s'en perdit
qu'une quarantaine.

Fosse sauva le reste.

Au milieu de tout cela, un enfant se noie dans le canal; Fosse sauve
l'enfant.

Au mois de mai 1836, le Rhne monte si rapidement et si obstinment,
que l'on comprend que l'on va avoir  lutter contre un de ces
dbordements terribles qui portent la dsolation sur les deux rives du
fleuve. Pour tre libre de ses actions, Fosse envoie femme et enfants
 l'htel du Luxembourg,  Nmes.

Le Rhne monte toujours, et atteint une hauteur de vingt-trois pieds
au-dessus de son cours ordinaire.

Cet vnement concidait avec un envoi de grains d'Odessa. Les grains
arrivrent  Marseille; mais, quelle que ft la ncessit de sa
prsence dans cette dernire ville, Fosse resta  Beaucaire.

C'est que Beaucaire tait cruellement menace.

L'eau passait par la porte Beauregard, malgr tous les obstacles qu'on
lui opposait, Fosse eut l'ide de boucher la porte avec des sacs de
terre.

Il travailla vingt-quatre heures avec de l'eau jusqu' la ceinture.

De Boulbon  la montagne de Cannes, l'inondation avait deux lieues
d'tendue, et,  la surface de l'eau, flottaient des berceaux
d'enfant, des toits de maison, des meubles de toute espce.

Le prfet arrive, et demande des nouvelles du village de Vallabrgues,
compltement envelopp d'eau, et avec lequel toute communication est
interrompue.

--Vous voulez des nouvelles, monsieur le prfet? dit Fosse. Vous en
aurez, ou je ne reviendrai pas.

Fosse, sauf de mourir, venait de promettre plus qu'un homme ne pouvait
faire. C'tait une seconde reprsentation du dluge. Vallabrgues est
 six kilomtres en amont de Beaucaire. Impossible de remonter
l'inondation: elle suivait le cours du Rhne, charriant des dbris de
maison, des arbres arrachs, des barques  moiti sombres.

Il prend le convoi du chemin de fer  la station du Graveron avec le
commissaire central de Nmes, M. Christophe; il se met en route avec
lui pour Boulbon. Au quart du chemin, M. Christophe, qui s'est dmis
le pied et qui boite encore, casse la canne sur laquelle il s'appuie.

Le trajet dura de neuf heures du soir  cinq heures du matin;--cinq
heures.--On allait  Boulbon  vol d'oiseau, sans suivre la route, 
travers rochers et ravins. Pendant prs de la moiti du chemin, Fosse
porta M. Christophe, qui ne pouvait pas marcher.

L'eau tait dj  Boulbon lorsque Fosse et son compagnon y
arrivrent.

Or, Boulbon est  une lieue de Vallabrgues, et, de Boulbon 
Vallabrgues, c'tait, non pas un lac, mais une inondation furieuse,
pleine de courants, de tourbillons et de remous.

Le maire et le conseil municipal taient en permanence.

Fosse requit un bateau. On lui en amena un qui pouvait contenir huit
personnes. Il y monta avec le commissaire central et se lana au
milieu du courant.

Il fallait tout le courage et toute la force du clbre sauveteur pour
viter ou repousser tous ces dbris flottants sur cette mer o l'on ne
voyait apparatre que des cimes d'arbre et des toits de maison; de
temps en temps, des branches d'un de ces arbres ou du toit d'une de
ces maisons, retentissait un coup de feu, signal de dtresse. Fosse
ramait du ct o on l'appelait, recueillait le naufrag dans sa
barque et continuait son chemin.

Enfin on arriva  Vallabrgues; on ne voyait plus que les tages
suprieurs des maisons et le clocher. Un homme, qui tait  sa croise
et qui avait de l'eau jusqu' la ceinture, apprend  Fosse, que tous
les habitants taient rfugis dans le cimetire: c'tait le point le
plus lev du pauvre village.

Fosse dirigea son bateau  travers les rues inondes, et arrive au
lieu indiqu. Quinze ou dix-huit cents personnes avaient t chercher
un refuge au milieu des croix et des tombeaux; le cimetire tait le
seul endroit de la ville qui ne ft pas inond. Il tait minuit.

Ces dix-huit cents personnes taient l, sans pain, depuis
vingt-quatre heures.

Il n'y avait pas de temps  perdre pour leur porter secours.

Fosse laisse avec eux le commissaire central, afin qu'ils sachent bien
qu'ils ne seront pas abandonns, abandonne son bateau au cours de
l'eau, aborde  l'extrmit de l'inondation, et court  Nmes, o
l'attendait le prfet.

--Je vous donne carte blanche, rpondit celui-ci; mais alimentez-les.

Aussitt Fosse lance des rquisitions de pain et de vin, et organise
un convoi qui suivra la montagne, remontera plus haut que Vallabrgues
et descendra ensuite comme Fosse a fait lui-mme.

Le 1er juin, il arriva  Vallabrgues avec une barque pleine de
vivres.

Pendant huit jours, il fit le service des approvisionnements, que nul
n'osait faire.

Le 3 juin, monseigneur l'vque de Nmes voulut accompagner Fosse,
afin de porter des paroles de consolation aux pauvres inonds.

Fosse le prit dans sa barque, et, comme, chemin faisant, Sa Grandeur
manifestait quelque crainte sur la fragilit de l'embarcation:

--Bon! monseigneur, rpondit Fosse, qu'avez-vous  craindre, vous qui
ne quittez ce monde que pour aller directement au ciel? Par malheur,
je n'en puis dire autant. Aussi, je vous recommande mon me.

On arriva sans accident.

Monseigneur Plantier a consacr cette dangereuse navigation par cette
lettre qu'il crivit  Fosse, en manire d'attestation:

 En 1856, le Rhne tait horriblement dbord. De Beaucaire, nous
voulmes aller  Vallabrgues, village de notre diocse, situ sur la
rive gauche du fleuve. Nous dsirions en consoler les habitants,
chasss de leurs domaines, et forcs de se rfugier sur une pointe de
terre, par une inondation sans exemple. La navigation qui devait nous
mener jusqu' eux n'tait pas sans danger. M. Fosse, de Beaucaire,
s'est offert  nous conduire, et nous a conduit, en effet, avec la
mme intrpidit qu'il avait dj dploye en mille autres
circonstances prilleuses.--C'est une attestation que nous nous
plaisons  lui donner, autant par justice que par reconnaissance.

 HENRY, vque de Nmes. 

L'inondation continuait: le 10 juin, une commission d'ingnieurs se
rendit  une brche en aval de Beaucaire, afin d'tudier les moyens
les plus prompts de rparer la chausse et d'arrter la chute des eaux
dans la campagne.

La commission,  la tte de laquelle se trouvait le prfet, consulta
Fosse, afin de savoir si la chute d'eau de cinq ou six mtres qui se
prcipitait en cet endroit permettait la manoeuvre d'une barque.

--On peut voir, rpondit simplement Fosse; seulement, il me faut deux
hommes de bonne volont.

Deux pilotes se prsentrent.

La possibilit de la manoeuvre, malgr la chute d'eau, fut dmontre.

Les deux pilotes, pour avoir aid Fosse en cette circonstance,
reurent tous deux la mdaille en or, et de premire classe.

Pas une seule fois, pendant tout le temps des inondations, o tous les
jours Fosse risquait sa vie, pas une seule fois il ne s'inquita des
pertes que subissait son commerce, compltement abandonn par lui.

Le 19 aot 1856, il reut une nouvelle mdaille d'or de premire
classe.

Le 7 juin de l'anne suivante, un incendie clata dans la grande rue
de Beaucaire.

Fosse fut, comme toujours, un des premiers sur le lieu du sinistre.

Il entendit les spectateurs dire qu'une femme tait dans la maison.

Il tait impossible de monter par l'escalier, qui tait en flammes.

Fosse applique une chelle  la faade de la maison, entre par une
fentre, brise les portes, et enfin trouve une femme tendue sans
connaissance sur le carreau.

Il la prend dans ses bras, traverse les flammes qui, derrire lui, se
sont fait jour, regagne son chelle, dpose la femme entre les mains
des spectateurs merveills, remonte, malgr les instances de tous,
dans la maison, pour voir s'il n'y a plus personne  sauver, et n'en
redescend que lorsqu'il s'est bien assur qu'elle est dserte.

Alors il demanda des nouvelles de la femme; il tait arriv trop tard,
elle tait dj asphyxie: Fosse n'avait sauv qu'un cadavre.

Le 15 janvier 1858, se promenant dans la rue de l'Arbre,  Marseille,
il entend crier:   l'assassin! 

Il se retourne et aperoit un homme  figure suspecte, courant comme
une trombe et renversant tout ce qui se trouvait sur son passage.

Fosse tend la main sur le fuyard, lutte avec lui et le terrasse.

C'tait un forat vad qui, depuis sa fuite du bagne, avait dj
commis bon nombre de vols.

Fosse le remit aux agents de la police, doux comme un mouton. Cette
mtamorphose s'tait opre lorsqu'il avait senti craquer ses os entre
les mains de Fosse.

Fosse, en sa qualit de membre de la Socit des sauveteurs de France,
se rendit  Paris  la fin de l'an dernier.

Une runion des sauveteurs de tous les dpartements devait avoir lieu
le 16 dcembre.

Ce fut alors que je le vis.

Fosse fut, de la part de cette Socit, l'objet d'une vritable
ovation: le prsident de la Socit le proclama le premier sauveteur
de France, et fit insrer dans _l'Illustration_ un portrait de lui,
suivi de l'numration de ses actes de courage et de dvouement.

J'envoie cet article  l'impression; mais, avant qu'il soit imprim,
je m'attends  recevoir le rcit de quelque nouveau sauvetage de
Fosse. Si cela arrive, chers lecteurs, vous le trouverez en
post-scriptum.



LE CHTEAU DE PIERREFONDS


Pierrefonds est un pays que j'ai dcouvert en rdant autour de
Villers-Cotterets, vers 1810 ou 1812.

Christophe Colomb de huit  dix ans, je faisais trois lieues et demie
en allant, trois lieues et demie en revenant, total: sept lieues, pour
aller jouer une heure dans _les ruines_.

Et les fortes ttes du pays disaient:

--Voyez, le paresseux, il aime mieux vagabonder sur les grandes routes
que d'aller au collge. Il ne fera jamais rien.

Je ne sais pas si j'ai fait grand'chose; mais je sais que j'ai
diablement travaill depuis.

Il est vrai que ce travail n'a pas eu un brillant rsultat: j'eusse
mieux fait, je crois, au lieu d'entasser volumes sur volumes,
d'acheter un coin de terre, et d'y mettre cailloux sur cailloux.
J'aurais au moins aujourd'hui une maison  moi.

Bah! n'ai-je pas la maison du bon Dieu, les champs, l'air, l'espace,
la nature, ce que n'ont pas, enfin, les autres qui ne savent pas voir
ce que je vois.

Je lisais dernirement, dans un petit volume dont les critiques n'ont
point parl, probablement  cause de sa haute valeur, de fort beaux
vers, qu'il faut que je vous dise, chers lecteurs.

Ils sont intituls: _le Partage de la Terre_.

Les voici:

     Alors que le Seigneur, de sa droite fconde,
     Eut, dans les champs de l'air, laiss tomber le monde;
                 Qu'il eut trac du doigt,
     Comme fait le pilote  la barque qui passe,
     La route qu'il devait parcourir dans l'espace,
                 Il dit:  Que l'homme soit! 

      sa voix s'agita la surface du globe;
     La terre secoua les plis verts de sa robe,
     Et le Seigneur alors vers lui vit accourir,
     Comme des ouvriers demandant leur salaire,
     De l'quateur en flamme et des glaces polaires,
     Ces atomes d'un jour, qui naissent pour mourir.

      Cette terre est  vous, dit le Matre suprme,
     Ainsi que fait un pre  ses enfants qu'il aime;
                 Les lots vous sont offerts.
     Chaque homme a droit gal au commun hritage;
     Allez! et faites-vous le fraternel partage
                 De la terre et des mers.

     Alors, selon sa force ou bien son caractre,
     L'homme, petit ou grand, prit sa part de la terre:
     Le noble eut le donjon aux gothiques arceaux,
     Le laboureur le champ o la rivire coule,
     Le commerant la route o le chariot roule,
     Le nautonnier la mer o glissent les vaisseaux.

     Dj, depuis longtemps, le prince avait le trne,
     Le pape la tiare et le roi la couronne;
                 Et le ptre craintif
     Sur les monts gazonneux les troupeaux qu'il fait patre;
     Quand, venant le dernier, le Seigneur vit paratre
                 Un homme  l'oeil pensif.

     D'un rve sur son fronton voyait flotter l'ombre
     Il marchait lentement, triste sans tre sombre;
     Parfois il s'arrtait pour cueillir une fleur;
     Enfin, au pied du trne il releva la tte,
     Et dit, en souriant:  Moi, je suis le pote;
     N'avez-vous rien gard pour votre fils, Seigneur? 

     Dieu dit:  Tu viens trop tard!  Lui rpondit:  Peut-tre!
     --Non: tu vois qu'ici-bas toute chose a son matre,
                 De son avoir jaloux;
     Mais o donc tais-tu, tte en rves fconde,
     Quand on faisait sans toi le partage du monde?
     --J'tais  vos genoux!

      Mon regard admirait la splendeur infinie;
     Mon oreille coutait la cleste harmonie;
     Pardonnez donc, mon pre,  l'esprit contempteur
     Qui, perdu tout entier dans l'immense mystre,
     S'est laiss prendre, hlas! sa part de cette terre,
     Tandis qu'il adorait son divin Crateur.

     --Et pourtant tout est pris, dit le Matre sublime,
     La cte et l'Ocan, la valle et la cime:
                 Que veux-tu! c'est la loi.
     Mais, en change, viens, en tout temps,  toute heures,
     Je te garde, mon fils, place dans ma demeure,
                 Et mon ciel est  toi. 


Vous voyez que la part du pote est encore la meilleure.

Puis il a les ruines.

Revenons aux ntres.

Ce sont de magnifiques ruines que celles de Pierrefonds,--les plus
belles de France, peut-tre, sans en excepter celles de Coucy.

Elles dominent un petit lac que j'ai connu tang, mais qui a fait son
chemin comme celui d'Enghien, et qui s'est fait lac  la manire dont
beaucoup de gens se font nobles. Elles couronnent un charmant village,
plus charmant autrefois, quand ses maisons taient couvertes de
chaume, qu'il ne l'est aujourd'hui avec ses villas couvertes
d'ardoises. Enfin, elles sont situes entre deux des plus belles
forts de France, c'est--dire entre la fort de Compigne et la fort
de Villers-Cotterets.

Le chteau dont elles sont les restes a t bti par un de ces hommes
qui, l'on ne sait trop pourquoi, laissent  la postrit un souvenir
sympathique.

Louis d'Orlans, premier duc de Valois, le commena en 1390 et
l'acheva en 1407.

Les Arabes disent:  La maison acheve, la mort y entre.  Aussi
laissent-ils toujours quelque chose  faire  leurs maisons, d'o il
rsulte que, d'habitude, leurs maisons tombent en ruine sans avoir t
acheves.

Le chteau de Louis d'Orlans achev, les Bourguignons voulurent y
entrer. C'tait  peu prs la mme chose que la mort. Mais aux
Bourguignons on pouvait rsister, quoique ce ft difficile; et
Bosquiaux, capitaine orlaniste, dfendit bravement Pierrefonds.

C'tait au plus fort des guerres entre le duc d'Orlans et Jean,
surnomm par ses flatteurs Jean Sans-Peur. C'tait Jean Sans-Foi qu'il
et fallu l'appeler.

Singulire poque que cette poque. Le roi tait fou, le royaume tait
fou.

Lequel avait donn sa folie  l'autre? On ne sait.

Les familles des vieux barons croiss taient teintes, ou  peu prs.
On cherchait, sans les pouvoir trouver, les grands fiefs souverains
des ducs de Normandie, des rois d'Angleterre, des comtes d'Anjou, des
rois de Jrusalem, des comtes de Toulouse et de Poitiers.  la place
de cette puissante moisson fauche par la mort, avait surgi une
noblesse douteuse, aux cussons surchargs d'armes parlantes ou
d'animaux monstrueux, et entours de devises qui rendaient plus
contestable encore la noblesse qu'elles taient charges de soutenir.

Puis les costumes, comme les blasons, taient devenus tranges,
inous, fantastiques.

Il y avait les hommes-femmes, gracieusement attifs, tranant des
robes de douze aunes.

Il y avait les hommes-btes, aux justaucorps brods de toutes sortes
d'animaux.

Il y avait les hommes-musique, qui pouvaient servir de pupitre aux
mnestrels et aux troubadours.

Il y a, au catalogue imprim de la collection de M. de Courcelles, une
ordonnance de Charles d'Orlans, le fils de celui dont nous nous
occupons, qui autorise  payer une somme de deux cent soixante-seize
livres sept sous six deniers tournois pour neuf cents perles destines
 orner une robe.

Voulez-vous savoir ce que c'tait que cette robe, chers lecteurs?

Le voici:

 Sur les manches est escript de broderies tout au long le dict de la
chanson _Madame, je suis plus joyeux_, et nott tout au long sur
chacune desdites deux manches, cinq cent soixante-cinq perles, pour
servir  former les nottes de ladite chanson, o il y a cent
quarante-deux nottes. C'est assavoir, pour chaque notte, quatre perles
en quarr. 

Mais ceci n'tait rien, et, quoique les prtres prchassent contre ces
modes insolites, leurs anathmes taient rservs surtout  ceux et 
celles qui mettaient pour leurs toilettes le diable  contribution.

Il y avait des cornes partout.

Les femmes, grce  leurs hennins, les portaient sur la tte; les
hommes, grce  leurs poulaines, les portaient aux pieds.

La crinoline, que nos modernes coquettes portent  leurs jupons, les
femmes du XIVe sicle la portaient  leur bonnet.

 Les dames et demoiselles, dit Juvnal des Ursins, menaient grands et
excessifs tats et cornes merveilleuses, haultes et larges, et avaient
de chaque ct, au lieu de bourres, deux grandes oreilles si larges,
que, quand elles voulaient passer l'huis d'une porte, il fallait
qu'elles se tournassent de ct et baissassent. 

Or, au nombre des plus lgants cavaliers faisant la cour  toutes ces
belles dames, grasses, dcolletes et cornues, taient le jeune roi
Charles VI et son frre, plus jeune encore, le duc Louis d'Orlans.

Le premier, le roi, venait d'pouser son impudique Bavaroise Isabeau;
le second, Louis, venait d'pouser sa douce et fidle Valentine de
Milan.

Elle lui avait apport en dot Asti, avec quatre cent cinquante mille
florins.

L'autre avait apport  son poux l'adultre, la guerre civile, la
folie.

Le pauvre jeune roi tait pourtant bien gai, bien heureux, bien
courtois, ne demandant qu' rire et  s'amuser.

Aprs son mariage, il avait fait son tour de France, et, gai compagnon
du trne qu'il tait, sa royale chevauche. Il partait de Paris, o
l'on venait de clbrer l'entre de la reine, entre depuis quatre
ans; mais, pour ce coeur joyeux, pour cet esprit couleur de ros, tout
tait matire  fte. Le vin et le lait avaient coul dans Paris par
la bouche de toutes les fontaines; aux carrefours, les frres de la
Passion avaient jou de pieux mystres;  la rue Saint-Denis, deux
anges avaient pos une couronne sur la tte de la reine; au pont
Notre-Dame, un homme tait descendu par une corde tendue aux tours de
la cathdrale, avec deux flambeaux  la main; et, pour mieux voir,
pour mieux entendre, pour mieux tre partout, le roi et son frre
Louis d'Orlans s'taient mls  la foule des bourgeois, et, trop
presss d'tre au premier rang, avaient reu des sergents maints bons
horions dont ils montrrent le soir les marques aux dames de la cour.

Paris s'tait fort rjoui de cette entre de la reine. On lui avait
promis une diminution d'impts: tout au contraire, il fallait payer la
fte; ce fut Paris qui la paya; en outre, on dcria les pices de
douze et de quatre deniers, avec dfense de les passer sous peine de
la corde. Or, s'tait la monnaie du peuple, le seul argent du pauvre,
de sorte que le pauvre, c'est--dire le peuple, ne sachant plus
comment ni avec quoi acheter du pain, puisque sa monnaie n'avait plus
court, cria famine, dans ces mmes rues o les fontaines faisaient
jaillir la veille du vin et du lait.

Le prtexte de ce voyage  travers la France, ce fut d'aller  Avignon
s'entendre avec le pape sur les moyens d'teindre le schisme.

Le vritable motif, c'tait le plaisir.

Or, pour que le plaisir ft complet, le roi Charles VI ne prit ni ses
deux oncles, deux illustres voleurs, les ducs d'Anjou et de Berry, ni
la reine, qui trouva moyen de se faire, dans un autre genre, une
illustration non noins grande que ses deux oncles.

D'abord, on s'arrta  Nevers, o l'on fut reu par le duc de
Bourgogne,--pas le duc Jean, mais son pre, avec lequel on tait en
paix.

Puis on gagna Lyon, la ville demi-italienne; on y passa quatre jours
en jeux, bals et galanteries.

Enfin, on arriva  Avignon, chez le pape. Avignon tait devenue une
seconde Rome, aussi dissolue que la premire, o Giotto peignait, o
Ptrarque chantait, o Vaucluse murmurait. On tait  la source des
indulgences, comment n'et-on pas pch? Pas une jeune et jolie
Avignonaise qui ne se souvnt de ce passage, dit Froissard.

Le schisme ne fut pas teint du tout; mais le pape donna au duc
d'Anjou le titre de roi de Naples, et, au roi Charles, la disposition
de sept cent cinquante bnfices.

On passa en Languedoc.

L commencrent de s'teindre les bruits joyeux des instruments, et
les cris, les plaintes, les murmures, les remplacrent et les
couvrirent.--Le pauvre Languedoc tait non-seulement ruin, pressur,
mang, mais encore dpeupl par le duc de Berry, son gouverneur.
Quarante mille habitants avaient migr dans l'Aragon. Avide et
prodigue, il prenait aux uns pour donner aux autres. Son bouffon,
d'une seule fois, avait touch deux cent mille livres. Puis il aimait
les chteaux aux tourelles anciennes, et faisait creuser ces dentelles
de pierre que les glises du XIVe et du XVe sicle jetaient comme un
mantelet sur leurs paules. Il aimait les prcieux manuscrits, les
brillantes enluminures, les miniatures  fond d'or, et il jetait l'or
aux architectes et aux artistes. Cet or, il fallait le prendre quelque
part, et le bon gouverneur du Languedoc le prenait o il le trouvait.
Enfin, il venait d'avoir une dernire fantaisie, non moins coteuse et
bien autrement folle que les autres:  soixante-six ans, il avait
pous une enfant de douze, la nice du comte de Foix.

Il fallait une justice  ce pauvre peuple. Le roi, tandis qu'il tait
retenu pendant douze jours  Montpellier  par les vives et frisques
demoiselles du pays, auxquelles il donnait, dit Froissard, annelets et
fermaillets d'or,  ordonna d'arrter et de faire le procs de
Btisac. Btisac tait lieutenant du duc de Berry; il fut reconnu
coupable et condamn  tre brl vif. Le roi quitta son harem de
Montpellier pour l'aller voir brler vif  Toulouse.

Le duc de Berry, le vritable dilapidateur, sentit-il la chaleur du
bcher? J'en doute.

Pendant qu'il tait en train, le bon roi Charles, qui venait de _faire
justice, fit faveur_: il accorda _aux abbayes de filles de joie_ que
leurs pensionnaires ne portassent plus de costume, sauf une jarretire
d'autre couleur que leur robe, au bras.

Comment n'et-on pas ador un pareil roi, qui brlait les voleurs et
qui habillait les filles de joie comme les honntes femmes?

Il tait si las de ftes, qu'il vita celles qu'on lui prparait  son
retour. Sa rentre fut tout simplement un steeple-chase. Il gagea avec
son frre que, partant au galop en mme temps que lui, il arriverait
avant lui. C'est le roi qui gagna.

Pauvre roi, ce fut sa dernire chance au jeu.  vingt-deux ans, il
avait tout us;  vingt-deux ans, la tte tait morte et le coeur
vide.

 vingt-trois ans, il tait fou.

Ses deux oncles prirent le royaume. Louis, qu'il venait de faire duc
d'Orlans, prit sa femme.

Il est vrai que la prenait  peu prs qui voulait.

Par malheur, le beau jeune prince ne se contenta point de la femme de
son frre Charles le fou. Il prit encore celle de sou cousin Jean de
Bourgogne.

L'anecdote est-elle vraie? On dit qu'un soir que Jean de Bourgogne et
Louis d'Orlans avaient soup ensemble, il passa une singulire ide
dans l'esprit fantasque du jeune prince.

C'tait de faire voir au mari tromp le corps de sa femme, moins la
tte. Ce corps tait charmant, et Jean de Bourgogne envia fort le
bonheur du duc d'Orlans.

Eugne Delacroix a fait un charmant petit tableau de ce fait, qui n'a
jamais acquis une valeur historique, et auquel on attribua cependant
la mort du duc d'Orlans.

Nous croyons que les causes d'antagonisme politique taient
suffisantes entre les deux princes, sans qu'on y mlt une jalousie
amoureuse.

En somme, les deux cousins taient fort brouills, lorsque le vieux
duc de Berry, croyant faire merveille, dcida le duc de Bourgogne 
faire une visite  Louis d'Orlans.

Celui-ci tait malade  son chteau de Beaut, charmant sjour, comme
l'indique son nom, perdu dans les replis de la Marne, belle et
dangereuse rivire, sur les bords de laquelle Frdgonde eut un
palais, et du sein de laquelle un pcheur, raconte Grgoire de Tours,
retira le corps du jeune fils de Chilpric, noy par sa martre.

C'tait  la fin de l'automne, les feuilles tombaient.

C'est l'poque des sombres pressentiments; Louis avait t visit de
l'esprit de Dieu; depuis quelque temps, il pensait beaucoup  la mort.

Il avait de sa main, et fort chrtiennement, fait un testament o il
recommandait ses enfants  son ennemi le duc de Bourgogne. Il y
demandait d'tre port  son tombeau sur une claie couverte de
cendres.

Il avait eu non-seulement des pressentiments, mais encore une vision.

Une nuit que, log au couvent des Clestins, il allait  matines, il
rencontra la Mort en traversant un dortoir; l'ange sombre tenait une
faux  la main, et, avec cette faux, elle lui fit lire sur la muraille
cette inscription latine: _Juvenes ac senes rapio_.

Il fut dans ces circonstances que le duc de Befry eut l'ide de
rconcilier ses deux neveux.

Au commencement de novembre, il conduisit, comme nous venons de le
dire, le duc de Bourgogne au chteau de Beaut, o Louis le reut
courtoisement; puis il les fit communier le 20 et les invita  diner
pour le 22.

Le 20, ils avaient partag l'hostie; le 22, ils partagrent le repas.

Depuis le 17, le duc de Bourgogne avait tout prpar pour l'assassinat
du duc d'Orlans.


Je ne sais, chers lecteurs, si ce que j'ai vu il y a deux ou trois ans
existe encore aujourd'hui, au milieu des bouleversements dont Paris
est le thtre.

Ce que j'ai vu, c'tait une petite tourelle qui s'levait au coin de
la vieille rue du Temple et de la rue des Francs-Bourgeois.

Cette petite tourelle, lgre, lgante, gracieuse, et qui contrastait
fort avec la lourde maison  laquelle elle tait accroche, cette
petite tourelle, noire et lzarde aujourd'hui, tait blanche et neuve
lorsqu'elle vit s'accomplir l'vnement que nous allons raconter.

Elle fermait de ce ct le grand enclos de l'htel Barbette, occup
alors par la reine Isabeau.

Cet htel s'levait dans un quartier peu frquent  cette poque,
hors de l'enceinte de Philippe-Auguste et entre les deux juridictions
de la Ville et du Temple.

Il avait t bti par le financier tienne Barbette, dont il avait
gard le nom. tienne Barbette tait matre de la monnaie sous
Philippe le Bel, le roi de France qui a le plus travaill  la monnaie
de son pays, non pas pour la rendre meilleure et plus pure, bien
entendu.

En gnral, lorsqu'on refond les monnaies, ce n'est point pour en
enlever l'alliage.

Ce mme htel, quatre-vingts ans aprs la mort d'tienne Barbette,
appartenait  un autre parvenu, le grand matre Montaigu.

Montaigu tait des bons amis de Louis d'Orlans. Ce dernier obtint de
lui qu'il cdt son htel  la reine Isabeau, qui dtestait l'htel
Saint-Paul, o elle tait sous les yeux de son mari.

Tout au contraire, la voluptueuse Allemande adorait son petit logis;
elle l'avait embelli  l'intrieur, agrandi au dehors, tendu jusqu'
la rue de la Perle.

Elle y tait accouche, le 10 novembre, d'un fils qui tait mort en
naissant; le peuple avait fort murmur; on la savait depuis fort
longtemps loigne de son mari, et l'on avait attribu au duc
d'Orlans les honneurs de cette intempestive fcondit.

On avait t jusqu' faire un crime  la mre de cette douleur; on
avait trouv qu'elle avait pleur cet enfant plus qu'on ne pleure un
enfant d'un jour.

C'tait injuste: un enfant n'a point d'ge pour la mre; c'est son
enfant, c'est--dire la chair de sa chair, voil tout.

Nous avons dit que, ds le 17, Jeah de Bourgogne avait dcid
l'assassinat du duc d'Orlans.

Depuis longtemps, il le mditait.

Ds la Saint-Jean, c'est--dire quatre mois auparavant, il cherchait
dans Paris une maison pour y dresser son guet-apens; un de ses agents
tait en course  cet effet, et, comme cet agent tait clerc de
l'Universit, il donnait pour prtexte  cette location le besoin
qu'il avait d'un magasin o mettre le vin, le bl et les autres
denres que les clercs recevaient de leur pays et avaient le privilge
de vendre sans droits.

Le 17, la maison tait trouve et livre.

C'tait la maison de l'_Image Notre-Dame_, situe vieille rue du
Temple, et ainsi nomme d'une image de la Vierge incruste dans une
niche au-dessus de la porte.

L'homme qui devait frapper tait un valet de chambre du roi;
l'histoire n'a pas conserv son nom.

L'homme qui devait trahir tait Raoul d'Auquetonville, ancien gnral
des finances, que le duc avait chass autrefois pour malversation.

Le 20, nous l'avons dit, les deux princes avaient communi  la mme
hostie. Le 22, nous l'avons dit encore, ils avaient dn  la mme
table.

Le mercredi, 23 novembre, le duc d'Orlans avait soup chez la reine,
et soup gaiement, afin d'adoucir sa douleur, lit le religieux de
Saint-Denis,--_dolorem studens mitigari_,--lorsque tout  coup le
valet de chambre du roi, celui qui s'tait charg de trahir, vint dire
au prince que le roi le demandait  l'instant mme.

Le duc avait six cents chevaliers qu'il pouvait runir, et dont il
pouvait se faire une escorte dans les occasions d'apparat; mais, pour
aller chez la reine, visite mystrieuse, il ne prenait d'ordinaire
qu'un ou deux pages et quelques valets. Aussi l'assassin avait-il
compt sur cette circonstance, et avait-il dcid que ce serait  la
sortie du duc d'Orlans de l'htel Barbette qu'il accomplirait son
crime.

Il tait huit heures lorsque cette fausse nouvelle, qu'il tait
attendu par le roi, parvint au duc d'Orlans.

De l'htel Barbette  l'htel Saint-Paul, il n'y avait qu'un pas;
aussi le duc d'Orlans, comptant revenir chez la reine, y laissa-t-il
une partie de sa suite.

Il sortit, n'emmenant avec lui que deux cuyers monts sur le mme
cheval, un page et quelques valets portant des torches.

C'tait de bonne heure pour un homme de cour, habitu, comme Louis
d'Orlans,  faire de la nuit le jour; mais c'tait tard pour ce
quartier sombre, solitaire et retir.

Cependant le duc ne songeait  rien, ou, s'il avait quelque pense,
c'tait une pense joyeuse. Il s'en allait par la vieille rue du
Temple, un peu en arrire de ses gens, chantonnant  demi-voix une
gaie chanson, et jouant avec son gant.

Deux personnes le voyaient, et remarquaient ces dtails sans se douter
que ce joyeux jeune homme,--le duc d'Orlans tait jeune encore,
ayant trente-six ans  peine,--sans se douter que ce joyeux jeune
homme allait au-devant de la mort, qui, quelque temps auparavant, lui
tait apparue.

Ces deux personnes taient un valet de chambre de l'htel de Rieux, et
une pauvre femme nomme Jacquette Riffard, dont le mari tait
cordonnier, et qui logeait dans une chambre du mme htel.

Jacquette le suivit quelque temps des yeux au milieu de la nuit,
enviant probablement le sort de ce riche qui avait des torches pour
l'clairer dans l'obscurit. Puis, comme elle quittait la fentre pour
aller coucher son enfant, elle entendit crier:   mort!  mort! 

Elle revint aussitt vers la fentre, son enfant entre ses bras.

Le prince tait dj prcipit de son cheval. Il tait  genoux dans
la rue, et sept ou huit hommes masqus frappaient sur lui  coups de
hache et d'pe.

Et lui criait:

--Qu'est ceci? d'o vient ceci? Que me voulez-vous?

Et, pour parer les coups, il mettait sa main, en avant.

Mais un coup d'pe lui abattit la main, en mme temps qu'un coup de
hache lui fendait la tte.

Alors il tomba; mais on continua de frapper. La pauvre femme qui
voyait celle boucherie criait de toutes ses forces:

--Au meurtre!

Un des assassins tourna la tte, la vit  sa fentre, et, avec un
geste de menace:

--Tais-toi, lui dit-il, vilaine femme!

Elle se tut, pouvante, mais continua de regarder. Alors, de l'_Image
Notre-Dame_, elle vit sortir un homme de haute taille, avec un
chaperon rouge abaiss sur les yeux; cet homme se pencha vers le duc,
et, aprs l'avoir examin avec soin, dit;

--teignez tout et allez-vous-en; il est mort.

Pour plus grande sret, un des assistants donna encore un coup de
masse au pauvre duc; mais celui-ci ne fit aucun mouvement.

Seulement, prs de lui, un enfant, tout ensanglant, se souleva, et,
sans penser  lui-mme;

--Ah! monseigneur mon matre!... dit-il.

Un coup de pommeau d'pe le recoucha mort  ct du mort.

C'tait le page, un blond enfant d'Allemagne donn au prince par
Isabeau.

L'homme au chaperon rouge avait eu raison de dire qu'on pouvait
teindre les torches et s'en aller.

Louis d'Orlans tait mort en effet, et bien mort.

Le bras droit tait coup  deux endroits, au poignet et au-dessous du
coude. La main gauche tait dtache et avait vol  dix pas de l; la
tte tait fendue de l'oeil  l'oreille en avant, et, derrire, d'une
oreille  l'autre.

La cervelle en sortait.

Au milieu de la consternation et de la terreur gnrales, ces pauvres
restes furent ports, le lendemain,  l'glise des Blancs-Manteaux.


Et maintenant, pourquoi la France a-t-elle tant aim et tant regrett
ce beau prince? Qu'avait-il fait, le dbauch, l'amoureux, le
prodigue, pour mriter une pareille affection? Vivant, il avait
terriblement vex le peuple et avait t bien souvent maudit par lui.

Mort, tout le monde le pleura.

La France la premire.

 Si l'on me presse d'expliquer pourquoi je l'aimais, dit Montaigne,
je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en rpondant:  Parce que
c'tait lui; parce que c'tait moi. 

Interrogeons la France  l'endroit de son deuil, eile rpondra comme
Montaigne:

-Je l'aimais.

La France, si souvent martre, fut pour lui tendre mre. Elle aima
celui-ci, ml de bien et de mal qu'il tait, et quoique ses dfauts
et ses vices l'emportassent sur ses vertus.

Il faut dire que ses dfauts taient charmants et ses vices aimables.
L'esprit tait lger, mais gracieux et doux; derrire l'esprit tait
le coeur, un coeur bon et humain.

Puis ce fut le pre de Charles d'Orlans, le prince pote, le
prisonnier d'Azincourt; ce fut le pre de Dunois, cet illustre btard
qui, avec Jeanne d'Arc, chassa l'Anglais de la France; ce fut l'aeul
de Louis XII, qu'on appela le Pre du peuple.

Puis les larmes de sa femme,  qui il avait tant fait verser de
larmes, firent beaucoup pour lui; quand on la vit, vtue de deuil,
tenant d'une main son fils, de l'autre Dunois, demander justice au
roi,  la France,  Dieu, tous les assistants clatrent en sanglots.

Les pleurs appellent les pleurs.

Et moi-mme, aprs cinq sicles, ce n'est point sans une certaine
tristesse que je regarde les ruines de ce chteau, mutil comme celui
qui l'a bti; ces tours sont ouvertes comme l'tait son front; ces
murailles sont troues comme l'tait sa poitrine; ces dbris sont
disperss comme cette main, ce morceau de bras et cette cervelle qu'on
ne rejoignit que le lendemain au pauvre corps auquel ils avaient
appartenu.

C'est que celui qui a renvers ce chteau, qui a ventr ces tours
tait un rude lutteur.

Lui aussi, avec sa robe rouge, s'est pench sur le cadavre de la
fodalit qu'il avait gorge, et, comme Jean de Bourgogne, il a dit:

--teignez tout, et allez-vous-en; elle est morte.

Ce lutteur, c'tait le cardinal de Richelieu.


 l'poque o, tout enfant, je venais de Villers-Cotterets 
Pierrefonds pour jouer deux heures dans les ruines, je ne savais pas
ce que c'tait que Louis d'Orlans qui les avait bties,--ce que
c'tait que de Rieux qui les avait tenues au nom de la Ligue,--ce que
c'tait que le comte d'Auvergne qui les avait prises,--ce que c'tait,
enfin, que le cardinal de Richelieu qui les avait faites.

Mais ces ruines ne m'en paraissaient pas moins splendides.

Elles appartenaient alors  M. Radix de Sainte-Foix, qui les avait
achetes quinze cents francs  M. Canis, qui, lui, les avait achetes
de M. Longuet, lequel les avait achetes de la Nation, laquelle les
avait confisques  la maison d'Orlans.

Ce n'est qu'en 1813 qu'elles firent retour  l'tat, achetes par
l'empereur  M. Heu, qui les tenait de M. Arnould, gendre et hritier
de M. de Sainte-Foix.

L'empereur les paya deux mille sept cent cinquante francs.

Elles taient alors  peu prs inconnues, et le chemin n'tait pas
meilleur pour y venir de Compigne que pour y aller de Villers-Cotterets.

Arriv  Pierrefonds par un chemin  peu prs impraticable, il fallait
monter aux ruines par un sentier  peu prs impossible.

 cette poque, il n'y avait pas d'escalier pratiqu au sommet des
tours, pas de harpe olienne vibrant au fate des donjons.

Les chemins n'en taient pas ratisss, les murs poussets, les cours
esherbes.

C'tait quelque chose de sauvage et de rude comme le spectre du moyen
ge.

Les premiers qui dcouvrirent Pierrefonds, aprs moi, bien entendu,
furent des paysagistes: mon vieil ami Rgnier, Jadin, Decamps, Flers.

On se montrait les uns aux autres les tudes faites, on se
renseignait, on s'orientait, et, la boussole d'une main, la palette de
l'autre, on arrivait  doubler le cap de Prlaville ou le promontoire
de Rhtheuil, et l'on se trouvait en face des ruines.

Il y avait alors  Pierrefonds une seule auberge: _Au Grand
Saint-Laurent_. Le saint y tait reprsent sur son gril au moment o
il prie qu'on le retourne sur le ct gauche, se trouvant assez cuit
sur le ct droit;--ce qui tait l'emblme du sort rserv aux
voyageurs.

Un jour, vint un artiste qui, trouvant sans doute un peu trop vif ce
feu de l'htel, acheta un terrain et se fit btir une maison.

 partir de ce moment, Pierrefonds fut un pays dcouvert.

Cet artiste, c'tait M. de Flub.

Comme tous les artistes, il avait dit:  Je vais poser l ma tente
pour un mois ou deux mois, et y dpenser cinq cents francs. 

Il y est depuis trente ans et y a dpens cinq cent mille francs.

Vers ce temps, un second htel s'tablit, faisant concurrence  celui
du _Grand Saint-Laurent_, aujourd'hui disparu, de telle faon, que,
moins heureux que l'ancien chteau, il n'a pas mme sa ruine.

Ce second htel existe encore; aujourd'hui comme alors, il s'appelle
l'_htel des Ruines_.

Il tait signal par un drapeau blanc, qui devint tricolore en 1830.

Le drapeau surmontait cette inscription:


                    CONNTABLE-TERJUS
                   _Montre les ruines
                      Aux amateurs._


Vous le voyez, ds 1828, la civilisation avait pntr 
Pierrefonds.--On montrait les ruines!

Bienheureux temps o j'allais les voir et o personne n'tait l pour
me les montrer!

Peu  peu la lumire et la vie pntrrent  Pierrefonds. Pierrefonds
n'tait qu'un village, il devint un bourg.

Ce village avait un tang, cet tang devint un lac.

Bien plus, sur ce lac, M. de Flub fit construire un brick de cinq ou
six tonneaux.

Ce brick s'appela _l'Artiste_.

Alors s'leva un troisime htel, destin  faire concurrence 
l'_htel des Ruines_, comme l'_htel des Ruines_ avait t destin 
faire concurrence  l'_htel du Grand Saint-Laurent_.

Il fut inaugur sous la dnomination expressive d'_htel des
trangers_.

Donc, les trangers commenaient  affluer  Pierrefonds, puisqu'un
spculateur hardi n'hsitait pas  crire sur le fronton du nouvel
difice:


                    HTEL DES TRANGERS.


Sur ces entrefaites, M. de Flub, dans un des voyages d'exploration
qu'il fit aux environs de sa proprit, dcouvrit une source d'eau
sulfureuse.

Ds lors, Pierrefonds tait complet:

Historique par ses ruines,

Pittoresque par sa position,

Sanitaire par sa Source.

Plusieurs flacons bouchs avec soin furent envoys au ministre de
l'agriculture, dans le dpartement duquel se trouvent les eaux
minrales.

Ces eaux furent dcomposes par M. O. Henry, le fameux dcompositeur
d'eaux; il dclara que la source de Pierrefonds, comme celles
d'Enghien, d'Uriage, de Chamouni, etc., etc., devaient leur sulfuration
 la raction de matires organiques sur les sulfates, et devaient
tre ranges parmi les eaux hydrosulfates-hydrosulfuriques-calcaires.

Ds lors, elles eurent leur brevet d'eaux sanitaires et furent ranges
dans la catgorie des eaux aristocratiques et sentant mauvais.

Ce fut alors que M. de Flub, pour donner toute facilit aux malades
de venir prendre les eaux, fit btir des bains et convertir sa maison
en un btel qui a pris le titre d'_htel des Bains_.

Un autre htel vint, brochant sur le tout, et s'intitula _grand htel
de Pierrefonds_.

La route de Compigne  Pierrefonds se macadamisa; celle de
Pierrefonds  Villers-Colterets se pava.

Le chemin de fer du Nord, qui avait dj tabli des trains de plaisir
pour Compigne, n'eut que cette petite adjonction  faire: _et pour
Pierrefonds_.

Pierrefonds, qui, il y a trente ans, tait une solitude dans le genre
de celle des pampas ou des montagnes Rocheuses, est donc aujourd'hui
une colonie d'artistes, de voyageurs, de touristes et de malades,
situe  l'extrmit d'un des faubourgs de Paris.

Pierrefonds a une salle de spectacle o viennent jouer les acteurs de
Compigne, une salle de concert o viennent chanter les acteurs de
Paris.

Enfin, Pierrefonds, parvenu au dernier degr de la civilisation, vient
d'avoir son feu d'artifice.

--Oui, direz-vous, un feu d'artifice, c'est--dire quatre chandelles
romaines et un soleil clou contre un arbre.

Non pas, chers lecteurs, un vritable feu d'artifice avec ses feux du
Bengale en manire de prologue, ses cinq actes et son pilogue.

Son pilogue tait un magnifique bouquet.

Le tout apport, ordonn, tir par Ruggieri.

Racontons comment s'accomplit ce grand vnement.

Aprs avoir pass quelques jours  Compigne, chez mon ami Vuillemot,
le meilleur cuisinier du dpartement, dans la collaboration duquel je
compte faire, un jour, le meilleur et le plus savant livre de cuisine
qui ait jamais t fait, j'tais venu finir je ne sais plus quel roman
ou quel drame au _grand htel de Pierrefonds_, o je ne pensais pas le
moins du monde  un feu d'artifice, je vous jure.

Un matin, deux jeunes gens se prsentent chez moi avec une liste de
souscription.

Il s'agissait d'illuminer les ruines avec des feux du Bengale, le soir
du dimanche suivant.

Je donnai mon louis pour la contribution  l'oeuvre pittoresque.

Ils me remercirent et descendirent l'escalier. Ils n'taient pas
encore au premier tage, qu'il m'tait venu une ide. Je les rappelai.

--Messieurs, leur demandai-je, sans indiscrtion, o allez-vous
acheter vos artifices?

-- Paris.

--Chez qui?

--Chez Ruggieri.

--Attendez.

J'crivis une lettre.

--Tenez, leur dis-je, remettez cette lettre  mon ami Dsir.

--Qu'est-ce que votre ami Dsir?

--Ruggieri en personne. Non-seulement je contribue au feu d'artifice,
mais encore je fournis l'artificier.

Les deux jeunes gens restrent stupfaits.

--Comment! me demandrent-ils, vous croyez que M. Ruggieri se
drangera?

--J'en suis sr.

--Pour nous?

--Pour vous un peu, beaucoup pour moi.

Ils se retirrent en hochant la tte.

Et, moi, je me remis  mon travail en murmurant:

--Je crois bien qu'il se drangera! il se drangeait bien, ce cher
ami, pour venir me faire des feux d'artifice  Bruxelles, et
m'illuminer le bouleard de Waterloo et la fort de Boitsfort, Je crois
bien qu'il se drangera!

Tout  coup, je me mis  rire tout seul. Cela m'arrive quelquefois,
plus souvent mme que lorsque je suis en compagnie.

Je me rappelais comment, dans la fort de Boitsfort, non-seulement
l'artifice, mais encore l'artificier avaient pris feu, et combien peu
il s'en tait fallu que Buggieri ne s'vanout en flamme et en fume
comme sa marchandise.

Vous comprenez bien, chers lecteurs, que le bruit s'tait rapidement
rpandu que M. Alexandre Dumas avait crit  M. Ruggieri, et que M.
Ruggieri devait venir.

Il se manifestait dans tous les environs un mouvement inaccoutum.

Des paris s'taient ouverts:

Ruggieri viendra-t-il?

Ruggieri ne viendra-t-il pas?

On accourut me demander:

--Est-il bien vrai que M. Ruggieri viendra?

--Pourquoi cela?

--Parce que j'crirais  num cousin  Attichy,  mon frre 
Villers-Cotterets,  mon oncle  Vic-sur-Aisne.

--crivez  votre oncle  Vic-sur-Aisne,  votre frre 
Villers-Cotterets,  votre cousin  Attichy.

--Et il viendra, nous pouvons y croire?

--Aussi certainement que s'il tait arriv.

Et chacun partait en criant:

--J'cris qu'il viendra.

Mais, me direz-vous, chers lecteurs, comment pouviez-vous rpondre
avec une pareille certitude?

Est-ce que je ne connais pas mon artiste? Vous croyez que Ruggieri
fait des feux d'artifice parce qu'il est artificier?

C'est tout le contraire.

Il est artificier parce qu'il fait des feux d'artifice.

Ce n'est pas un tat qu'il fait, c'est un plaisir qu'il se donne.

Les ruines de Pierrefonds  illuminer, et Ruggieri ne viendrait pas!

Allons donc! vous ne connaissez pas Ruggieri.

Le dimanche,  midi prcis, on frappa  ma porte.

--Entrez, Ruggieri! criai-je.

Et Ruggieri entra.

Il y a entre nous autres une franc-maonnerie d'art qui fait que nous
pouvons rpondre les uns des autres.

Une heure aprs, on savait,  trois lieues  la ronde, que Ruggieri
tait arriv, qu'il y aurait feu d'artifice sur la pelouse et
illumination des ruines.

 sept heures du soir, dix mille personnes attendaient au bord du lac.

 huit heures et demie, le canon du brick donna le signal.

C'tait une vritable nuit de feu d'artifice, noire, sombre, sans
toiles,  ne pas voir le bout de son nez.

Bientt,  bord d'une barque invisible jusque-l, un feu rouge
s'alluma.

La barque glissa sur le lac, clairant ses rameurs, en se refltant
dans l'eau.

Les premiers cris de joie commencrent.

Ce premier feu teint, une autre barque lui succda  un autre endroit
avec un feu vert.

Puis une troisime avec un feu blanc.

Puis ce troisime feu s'teignit comme les deux autres, et, cette
fois, tout rentra dans l'obscurit.

Tout  coup, les dix mille spectateurs poussrent un grand cri.

Les ruines comme un spectre gigantesque, semblaient sortir de la
montagne et se dresser dans la nuit.

La ple apparition dura dix minutes.

Aprs le premier cri pouss, chacun s'tait tu.

L'apparition vanouie, les bravos clatrent.

Trois fois le fantastique mirage se renouvela, et, chaque fois, avec
une teinte diffrente.

Pour mon compte, je n'ai rien vu de plus merveilleux.

Songez-y donc: un lac, des ruines et Ruggieri!


Le feu d'artifice tir, la dernire fuse teinte, la dernire boite 
feu brle, on fit irruption dans le parc de M. de Flub.

C'tait  qui remercierait le grand artiste auquel on devait cette
magnifique soire.

Je le trouvai soucieux au milieu de son triomphe.

--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je.

--Je ne connais pas bien les ruines, de sorte que je n'en ai pas tir
tout le parti possible, rpondit Ruggieri. Mais, ajouta-t-il, je
reviendrai.


S'il revient et que je sois encore  Pierrefonds, chers lecteurs, je
vous promets de vous en faire part  temps, pour que vous puissiez
venir.



LE LOTUS BLANC ET LA ROSE MOUSSEUSE


Dans un de ses spirituels feuilletons du _Sicle_, Alphonse Karr
crivait, il y a quelque temps, ce qui suit,  propos d'une fleur dont
j'avais orn la serre de Rgina de Lamotte-Houdan, l'hrone des
_Mohicans de Paris:_

   J'tais bien surpris qu'Alexandre Dumas, le brillant auteur de
  tant de volumes, ne m'et jusqu'ici fourni que deux fleurs pour mon
  _jardin des romancier_.

   Mon jardin des romanciers est un jardin que j'ai compos des
  arbres et des fleurs que les crivains contemporains, trop 
  l'troit dans le monde rel, ont placs dans leurs livres.

   Ce jardin doit  madame Sand un chrysanthme  fleurs bleues;

    Victor Hugo, un rosier de Bengale sans pines;

    Balzac, l'azala grimpante;

    Jules Janin, l'oeillet bleu;

    madame de Genlis, la rose verte;

    Eugne Sue, une varit de cactus qui fleurit en plein air sous
  le climat de Paris;

    M. Paul Fval, une varit de mlzes qui gardent leurs feuilles
  pendant l'hiver;

    M. Forgues, une jolie petite clmatite rose qui grimpe et
  fleurit sur les fentres du quartier Latin;

    M. Rolle, un camellia  odeur enivrante;

    Dumas, dj nomm, une certaine tulipe noire qui, venue de
  graine, fleurit l'anne mme du semis, et qui, de ses caeux,
  produit des fleurs qui ne lui ressemblent pas. De plus, un tournesol
  qui s'ouvre le matin et, consquemment, se ferme le soir.

   Dumas vient d'enrichir le jardin d'un _lotus blanc_ comme la
  neige,  ptales transparen_tes_ (lui ont fait dire les imprimeurs.)

   Ah! mon cher Dumas, c'est sans contredit une de tes plus belles
  crations.

   Recevons donc solennellement ton lotus blanc  ptales
  transparents dans le jardin des romanciers.

   L'ancien lotus, reprsent dans les monuments gyptiens sur la
  tte d'Osiris, tait rose ou bleu, suivant Athne.

   Les Chinois reprsentent le lotus avec des fleurs pourpres sur
  leurs papiers de tapisserie, dont les fleurs, qui ont pass
  longtemps pour des rves, ont fini par venir dans nos climats.

   M. Savigny, qui a fait l'expdition d'gypte, et le savant matre
  M. Porret, le dclarent rose. Thophraste est du mme avis, ainsi
  que Barthlmy. L'empereur Adrien ayant tu un lion  la chasse, un
  pote essaya de lui faire croire qu'un _lotus rose_ qu'il lui
  prsenta devait son coloris au sang de ce lion.

   Le seul botaniste qui se rapproche un peu de ton avis sur le lotus
  est M. Lemaout, qui,  la page 319 d'un trs beau volume dit par
  Curmer, parle du nymphaea lotus, qui est, dit-il, le lotos des
  gyptiens; il le reprsente comme blanc avec un bord ros. C'est le
  lotus le plus blanc dont il ait jamais t fait mention, et il n'est
  pas si blanc que le tien, que tu donnes comme aussi blanc que la
  neige de l'Himalaya. D'ailleurs,  la page 322 du mme volume, M.
  Lemaout n'est plus du tout de ton avis, ni de son avis de la page
  319.

   Le _nelumbo_, dit-il, est le lotos sacr qui couronne
  le front d'Osiris; il a la fleur rose.

   Nulle part il n'est question du lotus  ptales transparents ni 
  ptales fminins. Ce lotus t'appartient donc entirement; on ne l'a
  jamais vu, ainsi que la tulipe noire, que dans tes livres.

   Je suis dans mon droit en te faisant cette chicane, comme l'tait
  le savetier qui critiqua la chaussure reprsente par ce peintre de
  l'antiquit: _Ne sutor ultr crepidam_. J'admire le reste comme je
  le dois.

   ALPHONSE KARR. 


_Rponse d'Alexandre Dumas_.


Tu comprends, cher ami, combien je suis sensible
 l'honneur que tu me fais en me plaant en
si bonne compagnie; mais cet honneur, non point
par fiert, mais par honntet, au contraire, je suis
forc de m'y soustraire.

J'ai enrichi, dis-tu, ton _jardin des romanciers_ d'un
lotus blanc comme la neige qui couronne le sommet
de l'Himalaya, et c'est  ce lotus de mon invention
que je dois d'tre prsent par toi au chrysanthme
 fleurs bleues de madame Sand, au rosier sans pines
de Victor Hugo et  l'azala grimpante de Balzac.

Cher ami, tu sais bien que l'homme n'invente pas.
Hlas! je suis homme, et n'ai pas mme invent le
lotus blanc.

C'est Dieu, le grand inventeur de toute chose, qui
a encore invent celle-l.

Et je vais t'en donner la preuve, contre-signe par
M. Belfield-Lefvre.

coute ce que dit, dans le _Dictionnaire de la Conversation_,
article _lotus_, ce savant botaniste:

                         LOTUS, LOTOS.

   Les crivains de l'antiquit, naturalistes, historiens et
  philosophes, font frquente mention d'une espce vgtale, qu'ils
  dsignent sous le nom de _lotos_...

   1 Plante arborescente.

   2 Plante aquatique.

   Trois espces vgtales distinctes qui croissaient dans les eaux
  du Nil et y formaient des bouquets de verdure, taient dsignes et
  vnres par les anciens gyptiens, sous le nom de lotos.

   La premire de ces espces, surnomme par quelques naturalistes
  anciens, le _cyamue aegyptiacus_, a t dcrite par Hrodote sous le
  nom de _lis rose_. Sa racine, paisse et charnue, servait d'aliment;
  sa fleur avait deux fois la grandeur de celle du pavot, et son
  fruit, que l'on comparait  un rayon circulaire de miel, renfermait,
  dans des alvoles creuses  sa face suprieure, une trentaine de
  fves arrondies. Il y a tout lieu de croire que cette plante
  aquatique, qui a aujourd'hui compltement disparu des eaux du Nil et
  qu'on ne retrouve que dans l'Inde, n'est autre que le _nymphaea
  nelumbo_ de Linn, le _nelumbium speciosum_ de Wildenow.

   La deuxime espce,--attention, mon cher Alphonse, _nous brlons_,
  comme on dit dans les jeux innocents;--la deuxime espce offrait,
  selon Hrodote, des racines tubreuses et charnues; des fleurs
  GRANDES ET BLANCHES comme celles du lis, des fruits semblables 
  ceux du pavot et renfermant une multitude de grains dont on faisait
  une sorte de pain. Au coucher du soleil, elle fermait sa corolle et
  se retirait sous les eaux, pour ne reparatre  la surface qu'au
  retour de cet astre. Cette espce, diffrencie de l'espce
  prcdente, et par la forme de la racine, et par la COULEUR DE LA
  FLEUR, et par la structure du fruit, tait, suivant toute
  probabilit, le _nymphaea lotus_ de Linn, QUI CROIT ENCORE
  AUJOURD'HUI dans les eaux du Nil.

   Enfin, une troisime espce croissait dans le Nil, et se
  distinguait de la prcdente par ses feuilles non dentes, et par
  ses fleurs plus petites et d'une belle teinte bleue; c'est la plante
  que les Arabes dsignent sous le nom de _linoufar_. 


Tu vois, cher ami, que je suis,  regret, oblig de sortir de ton
paradis terrestre,  moins que, comme Adam, mon aeul, je ne veuille
m'exposer  en tre chass.

 Et cela m'est d'autant plus pnible, que les honneurs de ce jardin
embaum m'eussent t faits par une rose que tu viens d'inventer, et
qui,  l'heure qu'il est, est le plus bel ornament de ce fantastique
parterre, par la ROSE MOUSSEUSE.

Dans le mme feuilleton o tu me chicanes sur mon lotus blanc, tu
disais, cher ami, passant de la botanique au Code pnal, du _jardin
des romanciers_ au palais de justice:

 Un magistrat a rendu aux roses un hommage que je ne puis passer sous
silence. Un gredin mrite, galrien vad, paraissait devant le
tribunal. Il avait un habit noir, une chane  son gilet, des gants de
couleur claire, des cheveux gras et friss, et une ROSE MOUSSEUSE
ornait sa boutonnire...

Excuse-moi, mon cher Alphonse; je connais la rose du Caucase, la rose
du Kamtschatka, la rose bractiole de Chine, la rose Turneps, de la
Caroline, la rose luisante des tats-Unis, la rose de mai, la rose de
Sude, la rose des Alpes, la rose de Sibrie, la rose jaune du Levant,
la rose de Nankin, la rose de Damas, la rose du Bengale, la rose de
Provence, la rose de Champagne, la rose de Saint-Cloud, la rose de
Provins, la rose MOUSSUE mme; je connais enfin les trois mille
varits de roses du _Bon Jardinier_, mais je ne connais pas la ROSE
MOUSSEUSE.

Est-ce une rose nouvelle, cher Alphonse, que tu aurais obtenue en
l'arrosant avec du vin de Champagne MOUSSEUX A-Mot ou Clicot?

C'est possible, aprs tout.

En ce cas, si ce n'est point par trop indiscret de te demander une
pareille faveur,  la sve d'aot, c'est--dire  l'poque o ta ros
_mousseuse_ MOUSSERA, envoie-m'en quelques greffes pour un jardin que
je suis en train de faire sur ma fentre.


_Rplique d'Alphonse Karr_.

Tu m'as bien l'air, mon cher Dumas, de vouloir t'chapper de mon
jardin des romanciers.

Tu n'as pas espr que je te laisserais ainsi partir sans faire
quelques efforts pour te retenir;--comme j'ai fait, il y a quelques
annes, dans ce petit jardin au bord de la mer, o nous avons pass
ensemble quelques bonnes heures tendus sur l'herbe.

Tu prtends avoir prouv que tu n'as pas invent de  lotus  ptales
transparents, blancs comme les neiges de l'Himalaya. 

Voyons ta preuve.

C'est une preuve par champions comme l'ancien jugement de
Dieu.--Voyons donc les champions:

     _Pour le lotus blanc._        _Contre le lotus blanc._

                                        Thophraste.
       Hrodote. . . . . . . .
                                        Athne.

                                        Porret.
       Belfield-Lefebvre . . .          Barthlemy.
                                        Savigny.

       Lemaout, p. 319   . . .          Lemaout, p. 322.

       Alexandre Dumas   . . .          Alphonse Karr.

Je ne veux pas abuser de l'avantage du nombre; je ne compterai pas les
champions;--je les pserai: d'abord, tu produis un ancien,
c'est--dire une de ces opinions quasi religieusement respectes, ds
notre enfance, sous peine de pensums.

Je sais qu'Hrodote a une grande rputation de vracit.

Aussi je lui oppose deux anciens,--Thophraste, qui a fait une
histoire des plantes, et un peu notre Labruyre, et Athne, un
grammairien, et ensuite un savant moderne et vivant;--je mets trois
savants dont un est mort, ce qui lui donne un minent avantage,--les
morts ne gnent personne, et on se sert d'eux contre les vivants qui
vous gnent.

--Mes deux anciens valent-ils ton ancien? Mes trois savants, dont un
vivant, valent-ils ton savant vivant?

 M. Lemaout, p. 319, j'oppose M. Lemaout, p. 322;--il y a quilibre.

L'quilibre est plus difficile  tablir entre A. Dumas et A. Karr.

Mais je vais diminuer deux de tes champions et m'augmenter de ce que
je leur terai.

D'abord, Hrodote, malgr une vracit reconnue, commet une erreur
dans le passage que tu cites de lui; il affirme que le lotus descend
sous l'eau au coucher du soleil.--C'est une chose que l'on dit
gnralement de tous les nymphaeas;--mais il y a vingt ans que je les
regarde, et j'affirme qu'ils ne redescendent sous l'eau que lorsqu'ils
ont perdu leur fracheur, et vont s'occuper de mrir leurs graines; un
soir, en effet, le nymphaea, qui comme le dit Hrodote, renferme chaque
soir sa corolle, redescend sous l'eau, c'est vrai, mais il ne remonte
pas le lendemain.--La fleur pense, comme la marquise de Lambert, qu'il
faut quitter les salons quand on ne peut plus les orner; elle va, loin
des yeux, s'occuper dans la retraite de sa future famille.

Or, un tmoin qui commet une erreur sur un point connu, rend
trs-suspect son tmoignage sur un point en litige.

D'autre part, je t'ai compt comme nul le tmoignage de M. Lamaout;
mais il ne t'appuie qu' moiti; son _lotus_ de la page 319 est blanc
et rose;--il ne ressemble donc pas  aux neiges de l'Himalaya, 
--mais  une glace de chez Tortoni,--crme et framboise.

Et je ne parle pas des Chinois, qui sont de mon avis;--les Chinois, ce
grand peuple de faence qui est en train de se casser.

Elle est belle, ta preuve!

Supposons cependant que tu aies prouv que le _lotus_  est blanc
comme la neige de l'Himalaya. 

Tu resterais encore avoir invent _lotus_  ptales transparents,--car
tous les autres ont la feuille paisse et mate:--a serait dj bien
gentil!

Remarque que, plus gnreux que toi, je ne te reproche pas d'avoir dit
ptales transparen_tes_; toi qui me tances si rudement pour une rose
mousseuse, que dirais-tu, si je rpondais:  Mousseuse? Faute
d'impression comme transparen_tes_.

Mais non, j'ai crit _mousseuse_, et je vais me dfendre sur ce point,
maintenant que je t'ai un peu replant dans mon jardin,--me rservant
de t'y planter dfinitivement tout  l'heure.

Et, d'abord, je n'ai pas invent la rose mousseuse;

--Mille, jardinier anglais, a invent la _rosa muscosa_; mais madame
de Genlis, qui l'a apporte en France,  cause de quoi il lui sera
beaucoup pardonn, la produisit sous le nom de ros _mousseuse_,--voir
dans ses Mmoires;--lis-les, pendant que je relirai les tiens, je
serai veng.

 cheval donn, on ne regarde pas  la bride; on ne chicana pas
madame de Genlis sur le nom qu'elle donnait  cette belle fleur,
et ce nom fut accept; pas plus qu'on ne la chicana sur le nom de
Pamla,--qu'elle a bien donn  cette belle lady Fitz-Grald, qu'elle
avait galement rapporte d'Angleterre, en mme temps que la rose ...
moussue.

Tu partages l'opinion des Arabes, qui poussent si loin l'hospitalit
et la gnrosit, qu'ils disent qu'on peut voler pour donner. Tu
dpouilles cette pauvre vieille pour orner ton ami.

Je suis bien de ton avis, moussue serait mieux que mousseuse,--mousseuse
est une faute de franais; aussi, dsormais, je dirai rose moussue;
c'est par lchet que je prononais mousseuse. Je me disais:  Il faut
hurler avec les loups.  Ces jardiniers, et quels jardiniers!--tu vas
le voir tout  l'heure,--disent rose mousseuse.

Tu me rirais au nez si je te disais: le dictionnaire de l'Acadmie
accepte rose mousseuse, en protestant, il est vrai, mais il
l'accepte;--mais coute un peu si ceux qui disent rose mousseuse ont
le droit d'avoir voix au chapitre.

M. Hardy, qui a cr trois roses au moins, la _rose Hardy, le triomphe
du Luxembourg, et madame Hardy_,--la plus belle des roses blanches,--
dit rose mousseuse.

De mme que:

M. Vibert, auquel on doit _Cristata, Adle Mauz, Jacques Laffitte_;

M. Laffay,--le pre du _prince Albert_, de la _duchesse de
Sutherland_, de la _rose de la Reine_ et de la _rose Louis-Bonaparte_,
qui, ne en 1842, tait alors ddie au roi de Hollande;

M. Portmer, qui a obtenu de semis la _rose duchesse de Galliera_, et
une autre qui me fait l'honneur de porter mon nom,--de mme qu'une
rose ne chez M. Van Hout, de Gand, qui a mis au jour, en outre, la
_marbre d'Enghien_ et _Narcisse de Salvandy_, le plus beau des
Provins.

M. Van Hout met sur ses catalogues: rose mousseuse;

Comme M. Oudin, de Lisieux, qui a vu natre dans son jardin la belle
rose _gnie de Chateaubriand_;

Comme feu Desprs, auquel on doit la _noisette Desprs_ et la _baronne
Prvost_;

Comme M. Guillot, qui a produit rcemment le _gant des batailles_;

Comme M. Beluze, qui, prs de Lyon, a gagn de semis la splendde rose
_souvenir de la Malmaison_.

Remarquons en passant que la rose est un peu bonapartiste, par
mauvaise humeur, sans doute, contre le lis, que l'on a cru longtemps
tre son rival et son comptiteur dans  l'empire de Flore. --Ce
n'est ni toi ni moi.

Et Margotin, et Levque, et Souchet, et Verdier, ces autres matres
des roses, ils disent rose mousseuse.

Et Bixio, donc, ton ami Bixio, dit rose mousseuse dans sa _Maison
rustique_.

Ce seraient de terribles autorits contre nous deux.

Bah! nous acceptons d'autres fautes,--Veux-tu que nous acceptions
celle-l?

_Orgue_:--masculin au singulier, fminin au pluriel; ce qui amne la
phrase: un des plus belles orgues.

_Hymne_:--masculin dans les livres, et fminin dans les livres de
messe.--Boileau dit: _un hymne vain_;--et l'Acadmie: _aprs que
l'hymne fut chante_.

Pendant vingt ans, en Normandie, j'ai appel foss la berge du foss,
ou plutt la terre sortie du foss, c'est--dire ce qui en est le
contraire, sous peine de ne pas tre entendu.

Si,  Gnes et  Nice, on appelait l'hliotrope autrement que vanille,
on ne saurait pas ce que vous voulez dire, et pourtant l'hliotrope
n'est pas la vanille.

Hliotrope me rappelle tournesol;--c'est le mme mot.--Et, tant pis
pour toi, nous allons en reparler tout  l'heure.

Revenons un peu au  lotus  ptales transparents, blanc comme les
neiges de l'Himalaya. 

Je suppose, malgr l'avantage remport par mes champions, qu'un des
lotus est blanc.

Eh bien, tu n'aurais pas eu le droit encore de dire: blanc comme le
lotus.

Car il y a, tu ne le nies pas, des lotus roses, des lotus bleus et des
lotus blancs,--prtends-tu.

J'ajouterai qu'il ressort de notre dbat que, si le lotus blanc
existe, c'est le plus rare et le moins connu des trois.

Prendrais-tu la rose pour type du jaune?

Dirais-tu: jaune comme une rose?

Cependant il y a des roses jaunes, _chromatella, persian-yellow,
noisette Desprs, ophyre, solfatare, la pimprenelle jaune_, etc.

Parce qu'il n'est pas logique de prendre une exception pour type.

Je suis bien bon de te retenir dans mon jardin par les longs blizomes,
par les racines de ton  lotus  ptales blancs et transparents. 

Mais, malheureux, tu y es plant irrvocablement depuis quatre ans,
par ta fameuse  tulipe noire;  tu y vgtes par ton  tournesol qui
s'ouvre le matin et se ferme  la fin du jour. 

Notons que tu n'as pas rpondu sur ces deux points.

Ah! tu veux t'en arracher, t'en sarcler comme une mauvaise herbe en
m'y plantant moi-mme.

Tu ne peux pas plus t'en draciner que les soeurs de Phaton ne purent
se draciner de leurs peupliers, Syrinx de ces roseaux, et Daphn de
son laurier.

Tu resteras dans mon jardin des romanciers, et tu en feras malgr toi
le plus bel ornement.

Je te serre bien cordialement les deux mains.

                                                   Alphonse KARR.






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, BRIC--BRAC ***

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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

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These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04

Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

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We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

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***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

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**The Legal Small Print**


(Three Pages)

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They tell us you might sue us if there is something wrong with
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     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

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*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

