The Project Gutenberg EBook of L'homme au masque de fer, by P. L. Jacob

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Title: L'homme au masque de fer

Author: P. L. Jacob

Release Date: September 14, 2020 [EBook #63201]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME AU MASQUE DE FER ***




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  L'HOMME
  AU
  MASQUE DE FER

  PAR
  PAUL L. JACOB,
  BIBLIOPHILE.

      Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.

      tienne Dolet.

  PARIS.
  VICTOR MAGEN DITEUR,
  21, QUAI DES AUGUSTINS.

  1837.




OEUVRES

DE PAUL L. JACOB, BIBLIOPHILE.


HISTOIRE.

HISTOIRE DU SEIZIME SICLE EN FRANCE, d'aprs les originaux, manuscrits
et imprims; premire srie: rgne de Louis XII, 4 vol. in-8.

(Cet ouvrage ayant t dtruit par l'incendie de la rue du Pot-de-Fer,
la publication se trouve suspendue provisoirement. Le cinquime volume
doit complter la premire srie.)

HISTOIRE DE L'HOMME AU MASQUE DE FER, 1 vol. in-8.


ROMANS-HISTOIRES.

1437.--LA DANSE MACABRE, histoire du temps de Charles VII, 1 vol. in-8.

1440.--LES FRANCS TAUPINS, histoire du temps de Charles VII, 3 vol.
in-8.

1514.--LE ROI DES RIBAUDS, histoire du temps de Louis XII, 2 vol. in-8.

1525.--LES DEUX FOUS, histoire du temps de Franois Ier, 1 vol. in 8.

1680.--PIGNEROL, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8.

1692.--LA FOLLE D'ORLANS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8.


ROMANS DE MOEURS.

DE PRS ET DE LOIN, roman conjugal, 2 vol. in-8.

LE DIVORCE, histoire du temps de l'Empire, 1 vol. in-8.

VERTU ET TEMPRAMENT, histoire du temps de la Restauration, 2 vol.
in-8.

UNE FEMME MALHEUREUSE, 1re partie: FILLE, FEMME, 2 vol. in-8.


CONTES ET NOUVELLES HISTORIQUES.

LES SOIRES DE WALTER SCOTT, 2 vol. in-8.

LE BON VIEUX TEMPS, 2 vol. in-8.

QUAND J'TAIS JEUNE, Souvenirs d'un vieux, 2 vol. in-8.

MDIANOCHES, 2 vol. in-8.

CONTES A MES PETITS ENFANS, 2 vol. in-12.

CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR, 1 vol. in-8.


LITTRATURE MLE.

MON GRAND FAUTEUIL, posies et dissertations historiques, 2 vol. in-8.


SOUS PRESSE;

Pour paratre  diffrentes poques:

LA CHAMBRE DES POISONS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8.

HISTOIRE DES FOUS EN TITRE D'OFFICE, 1 vol. in-8.

UNE FEMME MALHEUREUSE, 2me partie: AMANTE, MRE, 2 vol. in-8.

L'AVORTON, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8.

LES VA-NU-PIEDS, histoire du temps de Louis XIII, 2 vol. in-8.

PHYSIOLOGIE DE LA LITTRATURE CONTEMPORAINE, suivie de l'_Histoire des
Acrobates littraires_, 2 vol. in-8.

HISTOIRE DE LA RGENCE DE PHILIPPE D'ORLANS, 6 vol. in-8.


IMPRIMERIE DE Ve DONDEY-DUPR, rue Saint-Louis, 46, au Marais.




A MON AMI

GUILBERT DE PIXRCOURT.


Ce livre vous appartient, mon ami, puisque l'ide premire me vient de
vous, ou du moins  cause de vous, sans que vous vous en doutiez:  ce
titre, j'attache beaucoup de prix  cet ouvrage; et comme je le crois
d'une nature durable, fond qu'il est sur une tude approfondie du point
le plus curieux de l'histoire moderne, je le choisis comme un monument
de marbre, o mon amiti veut inscrire votre nom couronn par cinquante
victoires dramatiques, immortelles dans les fastes de notre thtre!

Mais ce n'est pas au dramaturge, surnomm le _Corneille des boulevarts_
par Charles Nodier, c'est au bibliophile que j'adresse ici un tmoignage
public de mon vieil attachement.

Voici un livre fait avec des livres, et souvent avec ceux de votre
bibliothque, malgr la devise fondamentale crite sur la porte de ce
panthon ddi aux illustrations et aux rarets bibliographiques:

    Tel est le triste sort de tout livre prt:
    Souvent il est perdu, toujours il est gt.

Eh bien! mon ami, je veux, en vous renvoyant les volumes que vous avez
confis  ma tendre sollicitude, y ajouter celui-ci qui en est tir
comme ve de la cte d'Adam. Je serai assez rcompens, si vous recevez
cet intrus dans la famille dont il est issu en ligne plus ou moins
directe, si vous lui faites fte ainsi qu' un enfant de la maison, si
vous lui donnez place dans votre catalogue tout plein de hauts et
puissans seigneurs littraires, si vous l'habillez de maroquin ou de
cuir de Russie, si vous le dorez sur toutes les coutures, ainsi qu'un
chambellan de l'Empire.

L'origine de cet ouvrage vous intressera peut-tre plus que l'ouvrage
mme, dans lequel vous retrouverez _excerpta poet membra_, de mme que
dans la marmite o Mde fit bouillir le vieux pre de Jason, coup par
morceaux, afin de le rajeunir. N'est-ce pas la manire de composer des
livres nouveaux avec des livres anciens, concasss et passs 
l'alambic? Le grand systme de la vie universelle peut s'appliquer 
toutes les crations de la plume: une tragdie morte et lugubre se
reproduit en comdie vive et rieuse; bien plus, on fabrique, selon
l'ordonnance, des extraits, des dcoctions, des mlanges de livres,
assez agrables au got, et fort propres  servir de remde caustique
contre l'ennui. La tche du manipulateur se borne  choisir,  rsumer,
 comparer,  morceler; on respecte le fonds en changeant la forme; on
renouvelle la forme en conservant le fonds; on ressuscite ou l'on
galvanise des cadavres; cela se nommait autrefois: tirer de l'or du
fumier d'Ennius. Les procds intellectuels de notre temps ne sont pas
moins ingnieux que les procds matriels employs par la science et
l'industrie: on est bien parvenu  faire d'excellent bouillon conomique
avec des ossemens humains  demi putrfis, qui ne comptaient pas moins
de cinq sicles! _O tempora, o mores!_

Par un de ces soleils caniculaires que les bibliophiles seuls osent
supporter en face, sans craindre une fivre crbrale ou une ophthalmie,
je me promenais sur le quai Voltaire, en flairant le veau et le mouton
rtis et calcins par une chaleur de vingt-cinq degrs Raumur. Je n'y
prenais pas garde, quoique ma chemise ft colle  mon dos qui attirait
tous les rayons solaires sur son arte culminante; car ma tte, plonge
dans les botes poudreuses des bouquinistes, descendait au niveau de la
poitrine, et s'abritait  l'ombre de mon corps. Je cherchais, parmi des
tas de brochures insignifiantes, quelqu'un de ces petits pamphlets
anonymes que la rvolution parpillait sur le sol de la libert, et que
vous recueillez soigneusement,  l'instar des feuilles de chne qui
s'envolaient de l'antre de la sybille. Mon bonheur,  moi, c'est de
dcouvrir une de ces pices historiques, satiriques, thtrales ou
licencieuses, pour l'apporter en tribut  votre prcieuse collection
rvolutionnaire, et pour remplir un des portefeuilles noirs, orns d'une
tte de mort blanche, monument terrible et philosophique, o vous
rassemblez les dbris de la gat franaise de 93. Mais cette collection
est si complte, que mes plus rares captures vous sont trop souvent
inutiles, et que l o je crois combler un vide, je trouve une montagne
de documens singuliers que je ne souponnais pas mme existans: votre
richesse, qui m'tonne, accrot mon mulation, et je m'en vais, plus
persvrant et plus attentif, fureter tout le vieux papier imprim qu'on
enlve des greniers pour le vendre  la livre et l'taler aux yeux des
passans sur les parapets de la rivire.

J'tais arriv devant l'talage du pre P..., que nous connaissons tous,
nous autres coureurs de bonnes fortunes en matire de bouquins: le pre
P... n'est pas de la force de Techner ni de Crozet, je l'avoue; il ne
sait parler ni ditions, ni reliures, ni bibliotechnie, ni bibliologie,
ni bibliuguiancie; il toucherait cent fois un elzevier non rogn, sans
le distinguer des almanachs ligeois du sicle dernier; il ne mettrait
aucune diffrence de prix entre un almanach royal, en maroquin rouge, et
un _alde_ revtu de la livre magnifique de Jean Groslier, avec
l'inscription clbre: _Jo. Grolierii et amicorum_. Aussi les amateurs
lui ont-ils vou une reconnaissance ternelle,  cause des excellens
marchs faits aux dpens de ce brave homme, qui ne s'en plaint jamais,
et qui n'lve pas mme ses prtentions le lendemain du jour o il a
vendu pour quelques sous un bouquin rare et prcieux; car les livres
n'ont  ses yeux qu'une valeur relative au format et au poids du papier:
tout in-folio est estim trois francs; tout in-quarto trente sous; tout
in-octavo vingt sous; tout in-douze cinquante centimes. Voil le tarif
dont il ne se dpart pas, et qui lui vite la peine de lire les titres
des ouvrages qu'il dbite en plein air.

Cependant ce Diogne de la bouquinerie n'est pas, comme ses confrres,
un ignorant en long et en large; il a, au contraire, un savoir
particulier qu'il doit aux circonstances, et qui tonnerait un
bibliographe de la rvolution. Feu M. Barbier et sans doute ajout un
volume  son excellent _Dictionnaire des Anonymes_, s'il avait dcouvert
cette source vivante de faits et d'anecdotes concernant l'histoire et la
littrature de la fin du dernier sicle. N'interrogez pas le pre P...
sur les vnemens et les livres antrieurs  1770: il croirait que vous
parlez grec; mais  partir de cette poque jusqu' la restauration, vous
imagineriez,  l'entendre, que la bibliothque rvolutionnaire de M.
Deschiens s'est infiltre tout entire et toute catalogue dans la
cervelle de ce fantastique personnage. On supposerait qu'il a t
pendant quarante ans initi aux secrets de la librairie et du
journalisme; bien plus, il vous nommera l'auteur de tel journal
aristocrate, de tel pamphlet terroriste, de telle affiche rpublicaine;
il vous racontera une foule de traits originaux qu'on dirait recueillis
dans le cabinet du lieutenant de police Sartines ou Lenoir, pour amuser
les aprs-soupers de Louis XV.

O donc le vendeur de bouquins a-t-il fait cette curieuse moisson de
noms propres et de dates? je n'en sais rien, s'il le sait: il a vcu, il
a vu, il s'est souvenu. Sa mmoire allait ramassant tout ce que lui
offrit le panorama de la rpublique, et devenait, pour ainsi dire, une
table exacte et dtaille du _Moniteur_. tait-il conventionnel? point;
libelliste? point; membre de la commune de Paris? point; maratiste,
dantoniste, robespierriste, thermidoriste?  d'autres, bon Dieu! il fut,
selon M. Boulard, qui l'avait rencontr bien  propos pour chapper au
sanglant _hors la loi_, simple soldat rquisitionnaire, et pourtant il
eut des rapports intimes avec les chefs du gouvernement, depuis Necker
jusqu' Talien; il se servit du crdit qu'il avait alors pour sauver
diffrentes personnes qui existent encore, riches et puissantes, mais
vers lesquelles se tendrait vainement la main qui les arracha aux
septembriseurs. Cet trange talagiste, dont le visage bronz, la
physionomie rbarbative et la voix rude rappellent certains portraits
terribles de ses contemporains, supporte patiemment l'oubli des hommes,
la pauvret, le froid et la chaleur: je l'ai pris long-temps pour un
frre de Mirabeau, tant il y a de ressemblance entre eux. En tout cas,
fussent-ils du mme sang, le bouquiniste mprise beaucoup l'orateur
qu'il accuse de trahison et de vnalit.

--Avez-vous du nouveau, pre P...? lui dis-je en parcourant de l'oeil
les tiquettes des volumes, espce d'hiroglyphes qu'on devine  force
d'habitude, en dpit des capricieuses abrviations du relieur et des
outrages du hle, qui dvore en huit jours la plus riche dorure de
Hering.

--J'ai l de la rvolution, rpondit-il en me montrant un paquet de
brochures qu'il n'avait pas encore dployes. C'est un cadeau de M...,
de la convention; il a quatre-vingt-six ans, il quitte Paris pour se
retirer en province, et, au lieu de vendre son vieux papier, il me l'a
donn  condition que je l'en dbarrasserais tout de suite.

--Je ne veux rien sur la rvolution, par malheur.

--Vous avez tort; il y a du bon l-dedans.

--Plus tard, je formerai une bibliothque spciale pour ce temps si
fcond en imprims de toute espce; j'attendrai seulement que mon
propritaire veuille ajouter deux ou trois chambres  mon appartement
pour y loger ma rvolution.

--Deux ou trois chambres? il en faudrait bien dix au moins, si l'on
runissait tout ce qui a t crit depuis 89.

--Mais voyons la dfroque de votre conventionnel: je suis fond de
pouvoir de mon ami Guilbert de Pixrcourt qui rassemble la partie gaie
de la rvolution.

--La partie gaie! rpliqua-t-il avec une grimace de chat-tigre: a
prouve en effet que le Franais est n malin.

--Cherchez-moi quelque drlerie?

--Tenez, voici un pamphlet pay par d'Orlans  Brissot de Warville: ce
n'est pas commun.

--_Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine
de France, pour servir  l'histoire de cette princesse_, Londres, 1789.

--Lisez plutt: imprim  Paris, chez Lerouge, si je ne me trompe.

--Comment avez-vous appris ces dtails?

--Prenez-les, ne les prenez pas: ils sont authentiques, et vous pourriez
questionner l-dessus quelqu'un qui ne me dmentira pas.

--Qui donc?

--M. L..., graveur au Palais-Royal: il tait attach au cabinet secret
de M. le lieutenant de police, et il accompagna Brissot  la Bastille,
quand une lettre de cachet suivit la publication clandestine de cette
odieuse satire.

--Eh! vous dites que Philippe d'Orlans ne fut pas tranger  ce
libelle?

--On l'a dit, mais je ne vous nommerai pas mes autorits.

--Au reste, j'ajoute aisment foi  vos paroles; car en cette crise
pouvantable de la socit, tous les partis employaient les mmes armes,
l'injure et la calomnie. Le duc d'Orlans n'tait pas plus pargn par
la cour, qui trempait la plume de Monjoye dans le venin du mensonge pour
empoisonner la rputation de ses adversaires.

--C'est vrai. Voulez-vous du _Masque de Fer_?

--_Grande dcouverte!... l'Homme au Masque de Fer dvoil!_ Qu'est-ce
que cette factie?

--Je ne me rappelle plus l'auteur de cette feuille volante, qu'on a cri
dans les rues pendant tout le mois d'aot 89; on en a vendu plus de cent
mille exemplaires  deux sous.

--Ces sept pages d'impression auront produit  l'auteur plus de bnfice
que je n'en tirerai jamais de mon meilleur ouvrage.

--Oui d, on gagnait gros  faire des papiers publics: c'tait Grang,
imprimeur, rue de la Parcheminerie, qui avait la haute main dans ce
commerce.

--Mais qu'avait-on dcouvert?

--Que l'Homme au Masque de Fer n'tait autre que le surintendant
Fouquet.

--Peste! qu'est-ce qui avait dcouvert cela? Grang, imprimeur, rue de
la Parcheminerie?

--Non, peut-tre ce sournois de Brissot qui avait mis le nez dans les
archives de la Bastille, et qui, dans les _Loisirs d'un Patriote
franais_...

--Son journal s'intitulait simplement _le Patriote franais_.

--Son journal, d'accord; mais il imagina d'annoncer la petite pice en
mme temps que la grande, et il publia un autre recueil dont les
trente-six livraisons parues composent un volume sous ce titre: _Loisirs
d'un Patriote franais_.

--Eh bien! occupa-t-il ses loisirs  chercher ce que pouvait tre le
_Masque de Fer_?

--M. Brissot visita soigneusement la chambre que le prisonnier avait
habite dans la tour de la Bertaudire.

--M. Brissot tait si crdule, qu'il se persuada peut-tre avoir vu le
fantme de cet inconnu?

--Comme je me trouvais en surveillance  la Bastille, pour qu'on
n'enlevt aucun objet pendant la dmolition, je rencontrai Brissot  qui
l'on avait remis une carte ramasse dans la cour; je le menai dans la
troisime chambre de la Bertaudire, et lorsqu'il eut pass en revue
tous les coins et recoins de cette prison, il se frotta les mains en
rptant avec joie: C'est lui! c'est Fouquet!

--Qu'est-ce qui l'engageait  tablir cette opinion?

--Des vers crits avec la pointe d'un couteau sur la serrure et les
verrous de la porte.

--Des vers! le _Masque de Fer_ tait donc un pote?

--Je ne les ai pas retenus tous par coeur, mais vous jugerez qu'ils
taient assez jolis:

    Oronte est  prsent un objet de clmence:
    S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,
    Il est assez puni par son sort rigoureux,
    Et c'est tre innocent que d'tre malheureux!

--L'lgie des _Nymphes de Vaux_! m'criai-je: ce sont des vers de La
Fontaine!

--La Fontaine! reprit le vieillard entich de ses souvenirs
rpublicains. Serait-ce Georges-Antoine Lafontaine qui fut dnonc en
l'an Ier  la commune de Paris, pour avoir fait contribuer des citoyens,
sous prtexte de les mettre  l'abri de la loi des suspects?

--Eh! non, c'est le bon La Fontaine! dis-je, frapp de l'induction qui
ressortait naturellement de l'existence de ces vers dans la prison du
_Masque de Fer_.

--Ce doit tre un Lafontaine qui fut nomm commissaire de la trsorerie,
 la place du citoyen Huber?

--Non! non! c'est le fabuliste.

--Le fabuliste! en effet, par un arrt du directoire, de l'an VII, les
restes de ce Jean La Fontaine furent dposs au Muse des Monumens
franais.

Je quittai si prcipitamment mon bouquiniste, que j'oubliai de lui payer
les deux brochures que j'achetais pour vous; mais j'emportais  la fois
un document qui devait faire la base du systme que j'essayai depuis de
fonder sur le _Masque de Fer_. Il me semblait que le voile qui cachait
la vrit venait de se dchirer devant moi, et toutes les tudes que
j'avais faites du sicle de Louis XIV convergeaient en un point pour y
jeter la lumire de la critique. Ds lors, mon oeuvre commena; je
l'achevai pierre  pierre, entassant note sur note, preuve sur preuve.
Avant de descendre dans la lice contre mes devanciers, je m'armai de
dates, je m'en formai une armure impntrable, et je combattis avec la
certitude de mon bon droit.

Ce fut sous vos regards et dans votre bibliothque, mon digne ami, que
ce tournoi a eu lieu; ce sont vos livres qui m'ont fourni des armes
offensives et dfensives. Soyez  prsent le juge du camp, et dclarez
si la victoire m'est reste, ou bien si elle est encore indcise. Enfin,
je regarde mon entreprise comme la dernire qui sera tente pour arriver
 la connaissance de ce grand mystre historique, et nous serons forcs
de recourir au hasard d'une gageure, dans le cas o vous voudriez
soutenir, contre mon avis, que le _Masque de Fer_ tait le duc de
Beaufort, ou le duc de Montmouth, ou le comte de Vermandois, ou le frre
de Louis XIV, ou le secrtaire du duc de Mantoue; je choisirai dans
votre incomparable collection l'enjeu du pari: soit votre Rapin de
Thoyras, en grand papier de Hollande, avec reliure de Padeloup; soit
votre _Sagesse_ de Charron, le plus parfait de tous les exemplaires
connus; soit vos _Heures_ de Mlle de La Vallire, crites par le clbre
calligraphe Jarry; soit votre _Rgnier_, dition d'Elzevier, broch!!!
soit votre _Chevalier aux Dames_, qui souvent m'empche de dormir; soit
votre lettre autographe de La Fontaine; soit votre _Registre de la
Bastille_, autographe de 1705  1752, soit quelque autre trsor de ce
cabinet qui fait l'envie et le dsespoir de la Socit des Bibliophiles
franais. Mais qu'est-ce qui dcidera le pari? Louis XIV, Louvois ou
Saint-Mars?

Ah! mon ami, revenez vite en sant, reprenez votre verve de jeune homme,
votre feu sacr de bibliophile, et recommenons  nous disputer sur la
hauteur des marges d'un Elzevier, sur les fers d'une reliure, sur le
mrite d'une dition, sur l'authenticit d'un autographe, sur la valeur
relle ou idale d'un volume, sur une gravure avant toute lettre, sur un
carton supprim par la censure, sur l'importance bibliographique du
_Cochon mitr_ ou de la _Sauce au verjus_, mais non jamais sur notre
gale et inviolable amiti.

PAUL L. JACOB,

Bibliophile.




L'HOMME

AU

MASQUE DE FER.




PREMIRE PARTIE[1].

  [1] Un extrait de cette Histoire a t publi dans la _Revue de
    Paris_, mais la forme de ce recueil ne permettait pas de donner
    place aux dveloppemens les plus curieux, et la rapidit de
    l'impression a laiss chapper  l'auteur un grand nombre de fautes
    qui dnaturent son travail.


Ce fut en 1745 que transpira, pour la premire fois, dans le public,
l'histoire mystrieuse et terrible du _Masque de Fer_: jusque-l, les
prisons d'tat, o cet inconnu subit une captivit si extraordinaire
pendant de longues annes, avaient bien gard leur secret, et  peine
une tradition, vague et obscure comme le fait lui-mme, avait-elle
survcu au passage du prisonnier masqu  Pignerol,  Exilles, aux les
Sainte-Marguerite et  la Bastille.

En 1745, la compagnie des libraires associs d'Amsterdam publia un
volume in-12 intitul: _Mmoires secrets pour servir  l'histoire de
Perse_, sans nom d'auteur. C'tait une histoire galante et politique de
la cour de France, sous des noms imaginaires, depuis la mort de Louis
XIV. Ce livre, crit avec lgance et facilit, ne renfermait gure que
des faits dj connus et narrs ailleurs avec moins de dguisemens;
cependant ce livre eut une telle vogue en Hollande, et surtout en
France, qu'on le rimprima la mme anne (in-16, format elzevier), et
qu'on en fit, l'anne suivante, une nouvelle dition in-18, avec des
_augmentations_[2] qui paraissent interpoles par une main trangre, et
avec une _Clef_ aussi fautive qu'incomplte, qui sans doute ne fut pas
rdige par l'auteur de l'ouvrage. Une anecdote vraiment extraordinaire,
qu'on trouve dans ces Mmoires, semble avoir t la principale cause du
bruit qu'ils firent  leur apparition.

  [2] Cette dition, dit l'Avis des libraires, est corrige et
    augmente de plusieurs portraits intressans et qui sont touchs
    _avec la mme force_ que ceux qui ont mrit les suffrages des
    connaisseurs. Ces portraits furent jugs en effet si ressemblans et
    si bien tracs, que Mouffle d'Angerville en a copi quelques-uns
    dans la _Vie prive de Louis XV_, Londres, 1788, 4 vol. in-12.

N'ayant d'autre dessein, disait l'auteur (p. 20 de la 2e dition), que
de raconter des _choses ignores, ou qui n'ont point t crites, ou
qu'il est impossible de taire_, nous allons passer  un fait _peu connu_
qui concerne le prince _Giafer_ (Louis de Bourbon, comte de Vermandois,
fils de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallire), qu'_Ali Homajou_
(le duc d'Orlans, rgent) alla visiter dans la forteresse d'_Ispahan_
(la Bastille), o il tait prisonnier depuis _plusieurs_ annes. Cette
visite n'eut vraisemblablement point d'autre motif que de s'assurer de
l'existence d'un prince cru mort de la peste depuis plus de trente-huit
ans, et dont les obsques s'taient faites  la vue de toute une arme.

Voici maintenant la relation de ce que l'auteur _persan_ nomme un _trait
d'histoire_:

_Cha-Abas_ (Louis XIV) avait un fils lgitime, _Sephi-Mirza_ (Louis,
dauphin de France), et un fils naturel, _Giafer_: ces deux princes,
diffrens de caractre comme de naissance, taient toujours en querelle
et en rivalit. Un jour, _Giafer_ s'oublia au point de donner un
soufflet  _Sephi-Mirza_. _Cha-Abas_, inform de l'outrage qu'avait reu
l'hritier de sa couronne, assemble ses conseillers les plus intimes, et
leur expose la conduite du coupable qui doit tre puni de mort, selon
les lois du pays; mais un des ministres, _plus sensible que les autres 
l'affliction de Cha-Abas_, imagine d'envoyer _Giafer_  l'arme, qui
tait alors sur les frontires du ct du _Feldran_ (la Flandre), de le
faire passer pour mort, peu de jours aprs son arrive, et de le
transfrer de nuit, avec le plus grand secret, dans la citadelle de
l'le d'_Ormus_ (les les Sainte-Marguerite[3]), pendant qu'on
clbrerait ses obsques aux yeux de l'arme, et de le retenir dans une
prison perptuelle.

  [3] Il est remarquable que la _Clef_ de 1746 ne dit pas ce qu'on doit
    entendre par l'_le d'Ormus_; cette omission prouve que l'auteur de
    cette clef et des additions n'est pas l'auteur des Mmoires. Prosper
    Marchand crut reconnatre le _Havre-de-Grce_ dans l'_le d'Ormus_:
    il relve  ce sujet l'erreur d'une autre clef que nous n'avons pas
    vue, dans laquelle on interprtait la citadelle d'Ormus par la
    Bastille de Paris. _Dict. de P. Marchand_, art. LOUIS DE BOURBON.

Cet avis prvalut et fut excut par l'entremise de _gens fidles et
discrets_, de telle sorte que le prince, dont l'arme pleurait la mort
prmature, conduit par des chemins dtourns  l'le d'_Ormus_, tait
remis entre les mains du commandant de cette le, lequel avait reu
d'avance l'ordre de ne laisser voir son prisonnier  qui que ce ft. Un
seul domestique, possesseur de ce secret d'tat, avait t massacr en
route par les gens de l'escorte, qui lui dfigurrent le visage  coups
de poignard afin d'empcher qu'il ft reconnu.

Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son prisonnier avec le
plus profond respect; il le servait lui-mme et prenait les plats,  la
porte de l'appartement, des mains des cuisiniers, dont aucun n'a jamais
vu le visage de _Giafer_. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom
sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave, entre
les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant
au commandant, et se flatta d'en tre rcompens; mais ce malheureux fut
tromp, et on s'en dfit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme
un secret d'une si grande importance.

Les rflexions que l'auteur entremle  son rcit, et auxquelles on n'a
jamais pris garde, sont fort judicieuses et mritent d'tre remarques.
Ainsi le meurtre inutile de l'esclave amne ce commentaire, qui rvle
en quelque sorte la position personnelle de l'auteur: Prcaution
dplace, puisqu'il est plus vraisemblable, par les faits qu'on vient de
rapporter et par ceux qu'on va lire, que _le secret a t mal gard_,
accident trs-ordinaire, surtout dans les affaires des grands, qui sont
exposs  confier leurs secrets  plusieurs gens, parmi lesquels il s'en
trouve toujours d'indiscrets, ou par _temprament_, ou par des vues
d'intrt, et souvent par haine et par ingratitude!

_Giafer_ resta plusieurs annes dans la citadelle d'_Ormus_, disent les
Mmoires. On ne la lui fit quitter, pour le transfrer dans celle
d'_Ispahan_, que lorsque _Cha-Abas_, en reconnaissance de la fidlit du
commandant, lui donna le gouvernement de celle d'_Ispahan_ qui vint 
vaquer.

Ici l'auteur ajoute une observation qui a t souvent faite aprs lui.
Il tait en effet de la prudence de faire suivre _ Giafer_ le sort de
celui  qui on l'avait confi, et c'et t agir contre toutes les
rgles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu tre moins
fidle et moins exact.

Les _Mmoires_ continuent:

On prenait la prcaution, tant  _Ormus_ qu' _Ispahan_, de faire
mettre un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour
quelque autre sujet, on tait oblig de l'exposer  la vue. Plusieurs
personnes dignes de foi ont affirm avoir vu plus d'une fois ce
prisonnier masqu, et ont rapport qu'il tutoyait le gouverneur, qui au
contraire lui rendait des respects infinis.

L'auteur donne des raisons assez plausibles qui ne permirent pas de
ressusciter _Giafer_, lorsque _Cha-Abas_ et _Sephi-Mirza_ furent morts:
Si l'on demande pourquoi, ayant de beaucoup survcu  _Cha-Abas_ et 
_Sephi-Mirza_, _Giafer_ n'a pas t largi comme il semble que cela
aurait d tre, qu'on fasse attention qu'il n'tait pas possible de
rtablir dans son tat, son rang et ses dignits, un prince dont le
tombeau existait encore, et des obsques duquel il y avait non seulement
des tmoins, mais des preuves par crit, dont, quelque chose qu'on pt
imaginer, on n'aurait pas dtruit l'authenticit dans l'esprit des
peuples encore persuads aujourd'hui que _Giafer_ est mort de la peste
au camp de l'arme du _Feldran_. _Ali-Homajou_ mourut peu de temps aprs
la visite qu'il fit  _Giafer_. Ce dernier aurait donc t encore
vivant vers 1723, anne de la mort du duc d'Orlans.

Tel fut le fondement de la plupart des versions qui circulrent depuis
sur l'aventure du prisonnier masqu. Ce sujet devint aussitt l'aliment
des controverses historiques, et ds lors, quelques critiques distingus
adoptrent, sans hsiter, le tmoignage des _Mmoires de la cour de
Perse_, qui semblaient d'accord avec les mmoires authentiques du rgne
de Louis XIV, sur diverses particularits de cette anecdote singulire.

Le comte de Vermandois partit en effet pour l'arme de Flandre, peu de
temps aprs avoir reparu  la cour, dont le roi l'avait exil, parce
qu'_il s'tait trouv dans des dbauches_ avec plusieurs gentilshommes;
or, _le roi_, dit mademoiselle de Montpensier[4], _n'avait pas t
content de sa conduite et ne le voulait point voir_. Le jeune prince,
qui donna par l _beaucoup de chagrin_  sa mre, et qui _fut si bien
prch qu'on croyait qu'il se ft fait un fort honnte homme_, ne resta
que quatre jours  la cour pour prendre cong, arriva au camp devant
Courtray au commencement du mois de novembre 1683, se trouva mal le 12
au soir et mourut le 19 d'une fivre maligne (les _Mmoires de Perse_ en
font la peste, _afin_, disent-ils, _d'effrayer et d'carter tous ceux
qui auraient envie de le voir_). Mademoiselle de Montpensier dit que le
comte de Vermandois _tomba malade d'avoir bu trop d'eau-de-vie_, ce qui
prouverait assez qu'il n'tait pas corrig de ses mauvaises habitudes,
malgr la vie retire qu'il menait  Paris auparavant, lorsque, _ne
sortant que pour aller  l'Acadmie et le matin  la messe_, il avait,
par son repentir, apais la colre du roi.

  [4] _Mmoires de Mlle de Montpensier_, dans la _Collection des Mm.
    relatifs  l'histoire de France_, publie par Petitot, 2e srie, t.
    43, p. 474.

La probabilit d'un enlvement du jeune dbauch, sur des ordres secrets
de Louis XIV, fut nie avec conviction, sinon avec talent, par le baron
de C... (Crunyngen, selon P. Marchand; mais,  notre avis, c'est un
pseudonyme) qui, dans une lettre crite  un de ses amis et insre dans
la _Bibliothque raisonne des ouvrages des savans de l'Europe_, numro
du mois de juin 1745, mit l'aventure du prisonnier masqu au rang _des
bruits populaires et des anecdotes romanesques et absurdes, dans
lesquelles la vraisemblance mme n'est pas observe_.

Cependant le baron de Crunyngen avoue que les _Mmoires de Perse_
avaient _excit la curiosit du public_,  cause des _portraits assez
ressemblans et crayonns avec des traits hardis_. L'auteur est sagement
rest derrire le rideau, dit-il, et fera bien de s'y tenir:  son style
et  ses sentimens, on voit qu'il est Franais de naissance; cependant
M. de la C... (Armand de la Chapelle) pense que personne  Paris ne le
connat. On remarque surtout dans cette lettre une phrase qui donne 
rflchir sur l'auteur du livre et de la lettre: Le clbre M. de V...
assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet
ouvrage. N'est-il pas au moins singulier que l'opinion de Voltaire soit
invoque ici, peu de mois aprs la publication des _Mmoires de Perse_,
et que huit ans plus tard Voltaire parle de ces _Mmoires_  peu prs
dans des termes semblables, en soutenant toujours que personne avant lui
n'avait publi l'anecdote du _Masque de fer_?

Le _Journal des Savans_, qu'on rimprimait en Hollande avec des
additions extraites la plupart des _Mmoires de Trvoux_, ne demeura pas
tranger  cette discussion qui manquait encore de documens certains: un
M. de W... dans une lettre adresse  M. de G... (initiales supposes
sans doute), et ajoute au mois de juillet, p. 348 de l'dition
d'Amsterdam, s'appuya encore du nom de Voltaire et d'une prtendue
lettre de cet crivain clbre, pour rfuter l'opinion du baron de
Crunyngen et pour dfendre la valeur historique de l'anecdote des
_Mmoires de Perse_. Suivant ce M. de W..., Voltaire aurait dit, dans
cette lettre, qu'il _savait  fond_ l'histoire du prisonnier au masque
de fer, _ce que gnralement on a cru dsigner M. de Vermandois_. M. de
W..., dans sa lettre au _Journal des Savans_, qu'on pourrait attribuer 
Voltaire lui-mme, si elle tait d'un meilleur style, ajoute qu'il
connat _quelqu'un_ (Voltaire sans doute) qui a assur avoir lu un
manuscrit intitul _le Prisonnier masqu_; que plusieurs de ses traits
sont bien semblables  l'histoire de _Giafer_; que ce manuscrit avait
t sur le point d'tre rendu public; mais que des ordres suprieurs et
des menaces effrayantes en avaient empch, parce que c'tait
prcisment l'histoire du prince de Vermandois.

La lettre de Voltaire  l'abb D..., que citait M. W... dans la sienne,
non seulement n'tait ni _publique_, ni imprime, mais encore n'avait
jamais exist, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dvoiler le
mystre de l'homme au masque, produisit un dtestable roman du chevalier
de Mouhy, sous le titre du _Masque de fer, ou les Aventures admirables
du pre et du fils_, imprim sans nom d'auteur  La Haye en 1746, chez
Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-12. Ce fut l
probablement ce qui donna lieu au surnom de _Masque de fer_, forg par
l'imaginative du chevalier de Mouhy, espce de spadassin plumitif aux
gages de Voltaire, et scribe non moins fcond que son matre.

Ce roman est un imbroglio espagnol qui ne manque pas d'imagination, mais
dont le style surpasse en barbarie tout ce que le chevalier de Mouhy a
crit; le sujet ne se rapporte nullement  l'anecdote des _Mmoires de
Perse_: Don Pdre de Cristaval, vice-roi de Catalogne, est mari
secrtement avec la soeur du roi de Castille; ce roi s'introduit une
nuit dans l'appartement o sont couchs les deux poux: Il s'tait
muni, raconte l'auteur, de deux masques, en partant de sa cour, dont les
serrures taient faites avec tant d'art qu'il tait impossible de les
ouvrir, ni que le visage qu'ils renfermaient pt jamais tre vu sans
qu'on arracht la vie  ceux  qui ils devaient tre mis: il en couvrit
le visage de don Pdre et de sa soeur, et aprs les avoir ferms selon
le secret qu'il possdait seul, il fit appeler ses officiers. C'est
dans ce style monstrueux que sont narres les aventures de ces poux
masqus et de leurs enfans: Leur fille tait belle comme le jour,
except qu'elle avait un masque parfaitement dessin sur la poitrine et
ressemblant  celui de don Pdre. Malgr ces burlesques sottises, ce
roman fut mis  l'index en France,  cause de son titre, et on le
rechercha beaucoup, parce qu'on le connaissait peu[5].

  [5] Cet ouvrage est trs-rare; la Bibliothque du roi n'en a qu'un
    exemplaire provenant de la Bibliothque particulire de
    Choisy-le-Roi, lequel n'a pu tre class parmi les romans inscrits
    au Catalogue imprim en 1750.

L'_avertissement_ est plus curieux que le livre: l'auteur suppose avoir
trouv, dans un coffre nageant sur l'eau, prs du Pont-Neuf, le
manuscrit qu'il publie d'aprs le texte espagnol, et voici comment il
explique le mystre qui couvrait la tradition sur laquelle il a fond
son roman: L'histoire du _Masque de Fer_ contient des faits si
extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'on dsirerait de
connatre les personnages qui y sont dpeintes. Il y a lieu de croire
qu'on n'est priv de cette connaissance que parce que nous vivons dans
un sicle dont la politesse ne permet pas de faire assez d'honneur au
despotisme et  la tyrannie pour nommer ceux qui en ont fait usage.
Aprs ce beau raisonnement, le chevalier de Mouhy ne cite pas moins de
quatre _masques de fer_, en Turquie, en cosse, en Espagne et en Sude.
Celui qu'il place dans le chteau des Sept-Tours,  Constantinople,
tait le frre d'un empereur turc qui, pour empcher que la douleur et
la majest empreintes sur les traits du prisonnier ne sduisissent ses
gardes, lui couvrit le visage d'un masque de fer fabriqu et tremp de
telle sorte qu'il n'tait pas possible au plus habile ouvrier de
parvenir  le rompre ni  l'ouvrir. On voit dans ce conte le germe du
systme qui fit plus tard de l'homme au masque un frre an de Louis
XIV.

M. de W... trouva un adversaire plus redoutable que le baron de
Crunyngen dans le savant bibliographe Prosper Marchand, qui envoya un
prtendu extrait d'une lettre date de Paris, du 30 dcembre 1745,  la
_Bibliothque franaise_ (t. 42, p. 362), pour convaincre d'erreur, et
mme d'ignorance, l'auteur de la _Clef_ des _Mmoires de Perse_, lequel
avait fait un _duc_ du _comte_ de Vermandois, faute commise aussi par
des historiens contemporains. P. Marchand, qui pensa que _le merveilleux
de cette anecdote la rendait trs-propre  tre avidement adopte par
beaucoup de petits esprits_, s'abstint pourtant de juger le point en
litige, en avouant qu'il n'avait point de _lumires suffisantes, quelque
voisin qu'il ft des lieux_ (il entend sans doute parler de la Bastille,
puisqu'il date sa lettre de Paris) _o la scne s'tait passe_[6].

  [6] P. Marchand a reproduit son article avec des additions dans son
    Dictionnaire historique,  l'article _Louis de Bourbon_.

On voit,  ces rpliques qui se suivirent de prs, combien la rvlation
faite par des mmoires anonymes et satiriques avait mu la curiosit et
proccupait dj les esprits.

Mais, quel tait l'auteur de ces _Mmoires_? Pourquoi se cacha-t-il
obstinment, malgr le succs de son livre?

Serait-ce, selon l'opinion commune, le chevalier de Resseguier[7] qui
fut mis  la Bastille vers cette poque? Mais le motif de son
emprisonnement est mentionn sur les registres de la Bastille: on sait
qu'il avait compos des vers contre madame de Pompadour.

  [7] Fevret de Fontette, qui avait dit  propos des _Mmoires de Perse_
    dans le t. 2 de la _Bibliothque historique de la France_: L'auteur
    de cet ouvrage est le chevalier de _Reseill_, mit cette correction
    dans le t. 4, p. 424: Ces Mmoires sont attribus au chevalier
    Reysseyguier, de Toulouse, officier aux gardes; mais il n'est pas
    sr qu'il en soit l'auteur.

Ne serait-ce point, comme madame Du Hausset l'a consign dans une lettre
indite, cette madame de Vieux-Maisons, _une des femmes les plus
mchantes de son temps_, qui prenait Crbillon fils pour diteur
responsable? Mais Crbillon fils, qui plaait volontiers en Perse les
aventures licencieuses de ses romans, et qui publia mme, en 1746, les
_Amours de Zokinisul, roi des Kofirans_ (Louis XV, roi des Franais),
attribus aussi  madame de Vieux-Maisons, ne se risquait pas dans la
haute satire politique, et se bornait  des rcits galans fort gots 
la cour.

Serait-ce plutt un nomm Pecquet, commis au bureau des Affaires
trangres, embastill, dit-on,  cause de cet ouvrage? Mais le livre
pntrait en France, sans doute par l'entremise des secrtaires
d'ambassade qui faisaient le commerce des livres dfendus, et un seul
exemplaire saisi dans les mains de Pecquet avait pu suffire pour motiver
contre lui une lettre de cachet.

Serait-ce enfin le duc de Nivernais, qui se reposait alors de ses
campagnes en composant des fables dans la compagnie de Voltaire et de
Montesquieu? Mais le duc de Nivernais a eu grand soin de recueillir tout
ce qu'il a crit dans une dition de ses oeuvres (Paris, 1796, 8 vol.
in-8), faite dans un temps o la censure, qui avait poursuivi les
_Mmoires de Perse_, n'tait plus l pour le forcer  l'anonyme;
d'ailleurs, cette histoire allgorique ne prsente aucun point
d'analogie avec les habitudes littraires de Nivernais, pote dlicat,
crivain spirituel, mais faible, timide, et dpourvu d'invention.

Les preuves font donc faute dans cette dclaration de paternit
problmatique, et M. Barbier, en offrant plusieurs conjectures  ce
sujet dans son _Dictionnaire des Anonymes_ (t. 2, p. 400, seconde
dition), n'a point assez motiv sa prfrence en faveur de Pecquet par
la citation d'une note manuscrite en tte d'un exemplaire qu'il
possdait. On sait ce que vaut la garantie d'un faiseur de notes
marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de
Saint-Lger.

Pour moi, je n'avancerai rien de mieux prouv sur le vritable auteur de
ces _Mmoires_, mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple
prsomption: je pense que les _Mmoires de la cour de Perse_ doivent
appartenir  Voltaire.

On y retrouve le style de ses contes avec plus de ngligences, et
quelquefois son esprit caustique: Il ne parat que trop d'ouvrages pour
lesquels on demande grce, dit l'Avertissement, et ce, avec d'autant
plus de raison qu'il n'en est presque point qui mritent qu'on la leur
fasse. L'auteur suppose qu'un de ses amis, Anglais de nation, dans un
voyage  Paris, eut communication de _quantit de Mmoires secrets,
manuscrits, conservs dans la bibliothque d'Ali-Couli-Kan, premier
secrtaire d'tat, seigneur d'un mrite distingu_, et entreprit de
traduire une partie de ceux du rgne de _Cha-Sephi_ (Louis XV): voil
bien les _Mmoires_ indits que M. de W... signale dans sa lettre, en
invoquant le tmoignage de Voltaire, qui n'avait encore rien crit sur
ce sujet; on reconnat, en outre, le duc de Richelieu dans l'loge
d'_Ali-Couli-Kan_, surtout lorsqu'on se rappelle que Voltaire
recueillait alors les matriaux de son _Sicle de Louis XIV_, et
consultait les souvenirs du marchal, son ami et son protecteur.

Dans l'Avertissement, l'auteur annonce avoir traduit de l'anglais ces
_Mmoires_: Je prie le lecteur de considrer que le gnie de la langue
anglaise est bien diffrent de celui de la langue franaise. Celle-ci
est plus claire, plus mthodique, mais moins abondante et moins
nergique que la langue anglaise. Voltaire n'a-t-il pas rpt vingt
fois dans les mmes termes ce jugement sur les deux langues?

En outre, Voltaire tait en relation d'affaires avec la _Compagnie
d'Amsterdam_, depuis le voyage qu'il avait fait en Hollande, dans
l'anne 1740, pour surveiller l'impression de l'_Anti-Machiavel_ du roi
de Prusse; ce fut dans cette circonstance qu'il eut  se plaindre d'un
libraire hollandais, nomm Vanduren, _le plus insigne fripon de son
espce_, disent les _Mmoires_ de Voltaire; il profita de ce voyage pour
publier les _Institutions de Physique_, par madame Duchtelet, avec une
prface de sa faon, et ce livre, auquel le chancelier d'Aguesseau avait
refus un privilge du roi, parut chez les mmes libraires associs qui,
cinq ans plus tard, mirent au jour les _Mmoires de Perse_. Le portrait
satirique de Voltaire, que l'diteur ajouta dans la seconde dition, fut
peut-tre une vengeance de Vanduren, qui aurait trouv plaisant de se
moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoi qu'il en soit, ce
portrait de _Coja-Sehid_ ne peut avoir t trac par Voltaire qui
n'aurait jamais port un pareil jugement sur lui-mme: Aussi tait-il
d'un orgueil insoutenable. Les grands, les princes mme l'avaient gt
au point qu'il tait impertinent avec eux, impudent avec ses gaux et
insolent avec ses infrieurs... il avait l'ame basse, le coeur mauvais,
le caractre fourbe; il tait envieux, critique mordant, mais peu
judicieux, crivain superficiel, d'un got mdiocre... il tait sans
amis, et ne mritait pas d'en avoir. Quoique n avec un bien fort
honnte, il avait un si grand penchant  l'avarice, qu'il sacrifiait
tout, lois, devoirs, honneur, bonne foi,  de lgers intrts. Ne
croit-on pas entendre le libraire qui se venge de l'auteur? Comment
expliquer le silence de Voltaire,  l'gard d'une critique aussi
sanglante, lui qui rendait coup pour coup  ses nombreux ennemis, lui
qui ne pardonnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui,
en l'anne o fut imprim ce portrait si cruellement ressemblant,
s'adressait  Moncrif, lecteur de la reine, pour obtenir la permission
de poursuivre le pote Roi qui avait _combl la mesure de ses crimes_ en
rpandant un libelle diffamatoire dans lequel l'Acadmie tait outrage
et Voltaire _horriblement dchir_[8]?

  [8] _Correspondance gnrale de Voltaire_, lettre  Moncrif, mars
    1746.

Enfin il est incontestable qu' l'poque de la publication des _Mmoires
de Perse_, Voltaire travaillait sur des matires analogues: il prparait
le _Sicle de Louis XIV_, et traitait en contes des sujets orientaux que
les _Lettres Persanes_ avaient mis  la mode. _Babouc_, _Memnon_,
_Zadig_, sont contemporains des _Mmoires de Perse_, et Voltaire enviait
probablement  Montesquieu la popularit des _Lettres Persanes_.

Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n'a-t-il pas plus tard avou
un ouvrage digne de sa naissance  quelques gards? Si Voltaire et fait
cet aveu, tous les doutes seraient levs, et je n'aurais pas besoin
maintenant de chercher  dchirer le voile de l'anonyme sous lequel je
crois apercevoir l'auteur du _Sicle de Louis XIV_, ouvrant les voies,
pour ainsi dire,  un fait nouveau qu'il voulait tirer de vive force des
archives de la Bastille.

Veut-on une pure supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la
vraisemblance? Je suppose que le marchal de Richelieu, possesseur du
secret de l'homme au masque, se laissa surprendre par les prires et les
adroites manoeuvres de Voltaire, qui fut initi, sous la foi du serment,
dans ce tnbreux mystre, que possdaient seuls quelques serviteurs
intimes de Louis XIV; c'est l du moins ce qu'on peut infrer de ce
passage des _Mmoires de Perse_, o il est dit que _le secret a t mal
gard_, et que _les grands sont exposs  confier leurs secrets 
plusieurs gens parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets_.

Voltaire, qui tait indiscret, n'eut pas plus tt connaissance de
l'nigme, sinon du mot de cette nigme commis  la fidlit de trois ou
quatre personnes, qu'il se sentit tourment d'un dsir immodr de
rvler ce qu'il savait, et peut-tre de deviner davantage; mais c'tait
encourir la vengeance du roi et la haine ou le mpris du duc de
Richelieu; d'ailleurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu dans
ses entrailles de pierre l'existence et le nom d'un prisonnier d'tat,
pouvait ensevelir une seconde fois et  jamais l'imprudent crivain,
pour le punir d'avoir ajout une nouvelle strophe aux _J'ai vu_.

Or, Voltaire trouvait bons tous les moyens capables de faire triompher
la vrit et la raison; il ne craignait pas mme de recourir au mensonge
et de s'affubler d'un dguisement quelconque, avec la certitude d'tre
reconnu  son style et  son esprit: ainsi, tour  tour il s'intitulait
Aaron Mathatha, Jacques Aimon, Akakia, Akib, Aleths, Alethof,
Aletopolis, Alexis, Arty, Aveline, et crait cent autres pseudonymes
plus ou moins transparens; ou bien, gardant l'anonyme dans ses ouvrages
les plus importans comme dans ses plus minces opuscules, il employait
sans cesse les presses clandestines de Hollande.

On comprend qu'il n'ait pas revendiqu l'honneur d'un livre qui aurait
pu le brouiller avec ses protecteurs, le marchal de Richelieu et madame
de Pompadour, dans la plus brillante priode de sa fortune de courtisan,
lorsque les grces de Louis XV l'arrtaient  Versailles, lorsqu'il
tait l'hte de la reine d'tioles, lorsqu'il se prosternait devant le
soleil de Fontenoy, lorsqu'il talait avec orgueil ses titres de
gentilhomme ordinaire du roi et d'historiographe de France[9]!

  [9] Voyez sa _Correspondance_, notamment la lettre  Vauvenargues, du
    3 avril 1745, et les lettres  M. d'Argenson, crites la mme anne.

Je pense donc que Voltaire a voulu mettre en circulation, par une voie
dtourne, l'histoire du _Masque de Fer_ pour avoir le droit de
s'expliquer sur un sujet qu'il n'et point os aborder en face, si
quelqu'un n'avait pris l'initiative avant lui. Ce _quelqu'un_ ne fut
autre que lui-mme; par cette tactique, il devint matre de traiter en
public un point historique fort singulier, qu'il n'avait pu aborder
encore qu'en particulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du
secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beaucoup  ce barbier du
roi Midas, que la fable nous reprsente creusant la terre pour se
soulager d'un secret confi, et pour rpter dans ce trou: Le roi Midas
a des oreilles d'ne! Voltaire publiait volontiers tout ce qu'il savait,
et mme souvent ce qu'il ne savait pas, bien diffrent de Fontenelle
qui, la main pleine de vrits, refusait de l'ouvrir. Ds lors, le
prisonnier masqu passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire
fut peut-tre autoris par Richelieu lui-mme  confirmer ce fait
extraordinaire, au lieu de le dmentir. Voil pourquoi l'auteur des
_Mmoires de Perse_ ne se dvoila pas.

Six ans aprs que l'homme au masque eut t signal  la curiosit des
anecdotiers, Voltaire fit paratre, sous le pseudonyme de _M. de
Francheville_, le _Sicle de Louis XIV_ en deux volumes in-12, _Berlin_,
1751: on chercha aussitt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps,
quelques dtails sur le prisonnier mystrieux qui faisait alors le sujet
de tous les entretiens.

Voltaire s'tait hasard enfin  parler de ce prisonnier plus
explicitement qu'on n'avait fait jusqu'alors, et  faire entrer dans
l'histoire _un vnement que tous les historiens ont ignor_[10]; il
assignait une date au commencement de cette captivit: _quelques mois
aprs la mort du cardinal Mazarin_ (1661); il donnait le portrait de
l'inconnu, qui tait, selon lui, _d'une taille au-dessus de l'ordinaire,
jeune et de la figure la plus belle et la plus noble, admirablement bien
fait_, ayant _la peau un peu brune_, et qui _intressait par le seul son
de sa voix, ne se plaignant jamais de son tat, et ne laissant point
entrevoir ce qu'il pouvait tre_; il n'oublia pas de dcrire _le masque
dont la mentonnire avait des ressorts d'acier, qui laissaient au
prisonnier la libert de manger avec ce masque sur son visage_; enfin il
fixa l'poque de la mort de cet homme, _enterr_, disait-il, _en 1704,
la nuit,  la paroisse Saint-Paul_.

  [10] T. 2, p. 11, de la premire dition. Cette anecdote, dans toutes
    les ditions, se trouve au chapitre 25 de l'ouvrage.

Le rcit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui
des _Mmoires de Perse_, hormis le roman qui amne dans ce livre
l'emprisonnement de _Giafer_: Quand ce prisonnier fut envoy  l'le
Sainte-Marguerite,  la Bastille, sous la garde de Saint-Mars, _officier
de confiance_, il portait son masque dans la route; on avait ordre de
le tuer s'il se dcouvrait; le marquis de Louvois alla le voir dans
cette le, et lui parla debout et avec une considration qui tenait du
respect; il fut men en 1690  la Bastille o il fut log aussi bien
qu'on peut l'tre dans ce chteau; on ne lui refusait rien de ce qu'il
demandait; son plus grand got tait pour le linge d'une finesse
extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare; on lui
faisait la plus grande chre, et le gouverneur s'asseyait rarement
devant lui. On voit que Voltaire avait emprunt une partie de ces
dtails, et souvent les expressions mme, aux _Mmoires de Perse_, sans
s'approprier encore l'aventure dramatique du plat d'argent; il dclara
en outre que plusieurs particularits lui avaient t fournies par M. de
Bernaville; successeur de Saint-Mars, et par _un vieux mdecin de la
Bastille_, qui avait soign le prisonnier dans ses maladies, et n'avait
jamais vu son visage, _quoiqu'il et souvent examin sa langue et le
reste de son corps_. Il raconta que _M. de Chamillard fut le dernier
ministre qui et cet trange secret_, et que son gendre, le marchal de
La Feuillade, l'ayant conjur _ genoux_ de lui apprendre _ce que
c'tait que le Masque de Fer_, Chamillard mourant (1721) rpondit qu'il
avait fait serment de ne rvler jamais ce secret d'tat. A ces dtails
certifis par le duc de La Feuillade, Voltaire joignait une rflexion
bien remarquable: Ce qui redouble l'tonnement, c'est que, QUAND ON
ENVOYA CET INCONNU DANS L'LE SAINTE-MARGUERITE, IL NE DISPARUT DANS
L'EUROPE AUCUN PERSONNAGE CONSIDRABLE.

Cette rflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne; mais tout
le monde tait saisi d'tonnement et de terreur en lisant ce petit
roman, crit de manire  faire dsirer qu'on le compltt bientt.

_Le Sicle de Louis XIV_ fut surtout recherch  cause de ces deux pages
relatives au _Masque de Fer_, que Voltaire augmenta de nouveaux dtails
dans les ditions suivantes, publies en 1753 et 1760. Il n'eut garde
d'omettre une anecdote dont il tait peut-tre l'inventeur:

Ce prisonnier tait sans doute un homme considrable, car voici ce qui
arriva les premiers jours qu'il tait dans l'le de Sainte-Marguerite:
le gouverneur mettait lui-mme les plats sur la table, et ensuite se
retirait, aprs l'avoir enferm. Un jour, le prisonnier crivit avec un
couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fentre,
vers un bateau qui tait au rivage, presque au pied de la tour. Un
pcheur,  qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta
au gouverneur. Celui-ci, tonn, demanda au pcheur: Avez-vous lu ce
qui est crit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos
mains?--Je ne sais pas lire, rpondit le pcheur; je viens de la
trouver, personne ne l'a vue. Ce paysan fut retenu jusqu' ce que le
gouverneur ft bien inform qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette
n'avait t vue de personne. Allez, lui dit-il, vous tes bien heureux
de ne savoir pas lire! Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet
emprunt aux _Mmoires de Perse_: Parmi les personnes qui ont eu
connaissance _immdiate_ de ce fait, il y en a une trs-digne de foi,
qui vit encore. Il voulait dsigner sans doute le duc de Richelieu, car
s'il entendait parler d'un tmoin oculaire, ce tmoin aurait eu au moins
quatre-vingt-dix ans, le prisonnier masqu ayant quitt en 1698 l'le de
Sainte-Marguerite, o l'vnement eut lieu.

De ce moment, le fait du _Masque de Fer_ passa pour constant, appuy par
l'autorit de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et
du ministre Chamillard; mais quel tait le personnage cach sous ce
masque?

La Beaumelle, qui avait rencontr Voltaire  la cour du roi de Prusse,
et qui n'attendait qu'une occasion de dclarer la guerre  ce despote
littraire, imagina de critiquer le _Sicle de Louis XIV_, parce qu'il
connaissait  fond cette poque, peinte avec got et juge un peu
superficiellement par Voltaire. La Beaumelle mit donc au jour, en 1753,
ses _Notes sur le Sicle de Louis XIV_, in-8, dans lesquelles il ne
manqua pas de dire que l'histoire du _Masque de Fer_ tait tire des
_Mmoires de Perse_.

L'anne prcdente, un autre critique, Clment, moins savant, mais plus
fin que La Beaumelle, avait rpondu de mme  la prtention de Voltaire,
qui se donnait partout comme le premier rvlateur du _Masque de Fer_.
M. de Voltaire, disaient les _Nouvelles littraires_ du mois de mai
1752, se trompe quand il dit que tous les historiens ont ignor ce fait.
Vous le trouverez un peu diffremment cont, et d'environ _vingt ans
plus jeune_, dans les _Mmoires secrets pour servir  l'histoire de
Perse_, publis il y a huit ou neuf ans. Mais de qui s'agit-il? Suivant
l'auteur des _Mmoires_, c'est de M. le comte de Vermandois. Le rcit de
M. de Voltaire ne souffre point cette explication et ne s'en permet
aucune. Reste  savoir lequel des deux est le plus sr: pour moi, je
crois en M. de Voltaire[11].

  [11] _Cinq Annes littraires, ou Nouvelles littraires des annes_
    1748, 1749, 1750, 1751 et 1752, t. 2, lettre 99.

La _Rfutation des Notes de La Beaumelle_[12] ne se fit pas attendre, et
Voltaire prit  coeur de montrer qu'il tait mieux instruit que personne
sur le _Masque de Fer_. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la
nouveaut de l'anecdote, convint qu'elle se trouvait dans les _Mmoires
de Perse, libelle obscur et mprisable o les vnemens sont dguiss
ainsi que les noms propres_; mais il prtendit que son ouvrage tait
compos _en partie long-temps avant ces Mmoires, qui n'ont paru qu'en
1745_, et il n'eut pas de peine  les rfuter en ce que le conte de
_Giafer_ renfermait de contraire  la vrit historique et
chronologique. Depuis la publication des _Mmoires de Perse_, Voltaire
avait rassembl des renseignemens plus positifs, entre autres, la date
de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une
visite du rgent  la Bastille[13].

  [12] Rimprime sous le titre de _Supplment au Sicle de Louis XIV_,
    dans toutes les ditions de Voltaire.

  [13] La ngation expresse de Voltaire, qui dit que le duc d'Orlans
    n'alla _jamais_  la Bastille, est pourtant contredite par un
    manuscrit trouv dans ce chteau et imprim en tte de la premire
    livraison de la _Bastille dvoile_; on y lit ce qui suit: Du temps
    de la rgence, j'ai vu entrer dans la cour de l'intrieur du chteau
    M. le duc de Lorraine et M. le duc d'Orlans, accompagns d'un
    seigneur de la cour, dont il ne me souvient pas du nom.

Voltaire, dans cette _Rfutation_ du livre de La Beaumelle, avoua
pourtant qu'il tait _surpris_ de trouver dans les _Mmoires de Perse_
une anecdote _trs-vraie parmi tant de faussets_. Il crut devoir nommer
encore quelques personnes recommandables, pour constater l'authenticit
des documens qu'il avait eus, notamment au sujet de l'assiette d'argent
trouve par un pcheur: M. Riousse, ancien commissaire des guerres 
Cannes, avait t, dans sa jeunesse, tmoin de la translation du
prisonnier masqu  la Bastille; le marquis d'Argens assurait qu'en
Provence, les _aventures_ de ce prisonnier taient _publiques_, et qu'il
avait entendu conter l'histoire de l'assiette _aux hommes les plus
considrables de la province_; M. Marsolan, chirurgien du duc de
Richelieu, et gendre du _vieux mdecin de la Bastille_, se faisait
garant des faits raconts par son beau-pre; MM. de La Feuillade et de
Caumartin avaient appris de la bouche mme de Chamillard l'existence de
l'homme au masque; enfin le tmoignage des _vieillards qui en avaient
entendu parler aux ministres_ rendait ce fait, _fond sur des ou-dire,
plus authentique qu'aucun autre fait particulier des quatre cents
premires annes de l'histoire romaine_.

Voltaire, pour tenir en haleine la curiosit de ses lecteurs, niait que
ce prisonnier ft le comte de Vermandois, mort de la _petite-vrole_ au
camp de Courtray, en 1683; ou le duc de Beaufort, tu par les Turcs, qui
lui avaient coup la tte au sige de Candie, en 1669. Mais, au lieu
d'opposer son opinion personnelle  ces deux opinions qui avaient cours
alors, il se bornait  ouvrir une nouvelle porte aux conjectures, par ce
paragraphe dont tous les mots veulent tre pess pour en dfinir le
vritable sens: M. de Chamillard disait quelquefois, pour se
dbarrasser des questions pressantes du dernier marchal de La Feuillade
et de M. de Caumartin, que C'TAIT UN HOMME QUI AVAIT TOUS LES SECRETS
DE M. FOUQUET. Il avouait donc au moins, par l, que cet inconnu avait
t enlev quelque temps aprs la mort du cardinal Mazarin. _Or,
pourquoi des prcautions si inouies pour un confident de M. Fouquet,
pour un subalterne?_ _QU'ON SONGE QU'IL NE DISPARUT EN CE TEMPS-LA AUCUN
HOMME CONSIDRABLE._ Il est donc clair que c'tait un prisonnier de la
plus grande importance?

C'tait la seconde fois que Voltaire appuyait sur l'impossibilit de
faire concider le commencement de la captivit du _Masque de Fer_ avec
la disparition d'un _homme considrable_. C'tait la premire fois qu'il
nommait Fouquet dans la discussion de cet vnement, et il le nommait en
rptant les paroles de M. de Chamillard, _le dernier ministre qui et
cet trange secret_! Mais personne n'y prit garde, et on ne pensa pas
mme  tirer une nouvelle induction de la place que Voltaire avait
assigne dans le _Sicle de Louis XIV_  la disgrce de Fouquet,
immdiatement aprs l'anecdote du _Masque de Fer_.

Le judicieux Prosper Marchand, qui runissait alors les matriaux de son
_Dictionnaire historique_ publi en 1756, deux ans aprs sa mort,
regarda le rcit fait dans le _Sicle de Louis XIV_ comme une
_reproduction_ de celui des _Mmoires de Perse_, _revue, augmente et
retranche  divers gards_[14].

  [14] _Dictionnaire historique_ de Prosper Marchand, p. 143.

La critique avait commenc  retourner en tous sens le champ fertile des
conjectures historiques. On carta bientt la premire interprtation
qui avait tent de reconnatre le comte de Vermandois dans le _Masque de
Fer_, et quelques savans de Hollande se runirent pour accrditer un
paradoxe bas, tant bien que mal, sur l'histoire: ils avancrent que le
prisonnier masqu tait certainement un jeune seigneur _tranger_,
gentilhomme de la chambre d'Anne d'Autriche, et _vritable pre_ de
Louis XIV.

La source de cette singulire et scandaleuse anecdote semble avoir t
un petit livre assez rare, imprim  Cologne, chez Pierre Marteau, en
1692, in-12, sous ce titre: _les amours d'Anne d'Autriche, pouse de
Louis XIII, avec M. le C. D. R., le vritable pre de Louis XIV, roi de
France; o l'on voit au long comment on s'y prit pour donner un hritier
 la couronne, les ressorts qu'on fit jouer pour cela, et enfin le
dnouement de cette comdie_. La troisime dition de ce libelle,
imprime en 1696, porte sur son titre: _Cardinal de Richelieu_, au lieu
des trois lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre,  la
lecture de l'ouvrage, qu'un imprimeur ignorant a mal traduit ces
initiales, puisque le ministre joue dans l'ouvrage un rle bien distinct
de celui de pre[15]. On a donc pens que _le C. D. R._ signifiait _le
comte de Rivire_[16], et que ce comte pouvait tre le _Giafer_ des
_Mmoires de Perse_.

  [15] Il y a eu cinq ditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722,
    1738; celle de 1696 est la seule dont le litre porte le nom du
    _cardinal de Richelieu_.

  [16] N'est-ce pas plutt le _Comte de Rochefort_, dont les _Mmoires_,
    rdigs par Sandras de Courtilz, offrent aussi ces initiales: C. D.
    R.?

En effet, le roman des _Amours d'Anne d'Autriche_ avait tout ce qu'il
fallait d'extraordinaire pour servir d'introduction aux malheurs du
prisonnier inconnu. L'auteur, dont la plume tait aux gages du roi
Guillaume, comme tous les libellistes hollandais de cette poque,
annonce, dans son _Avis au Lecteur_, qu'il veut dvelopper _le grand
mystre d'iniquit de la vritable origine de Louis XIV_: Quoique cette
relation, dit-il, soit ici quelque chose d'assez nouveau et d'assez
inconnu, elle n'est rien moins que cela en France. La froideur reconnue
de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis-Dieudonn, ainsi
nomm parce qu'il naquit aprs vingt-trois ans de mariage strile, sans
compter plusieurs autres circonstances remarquables, prouvent si
clairement et d'une manire si convaincante cette gnration emprunte,
qu'il faut avoir une effronterie extrme pour prtendre qu'elle soit la
production du prince qui passe pour en tre le pre. Les fameuses
barricades de Paris et la formidable rvolte qui se fit contre Louis XIV
 son avnement au trne, et qui fut soutenue par des chefs si
distingus, publirent si hautement sa naissance illgitime, que tout le
monde en parlait; et comme la raison le confirmait,  peine y avait-il
quelqu'un qui et des doutes et des scrupules l-dessus. Cet auteur,
sous l'anonyme duquel on trouverait peut-tre le fameux Sandras de
Courtilz[17], avait pourtant tir de son imagination la fable de son
livre, qu'il essaie dans sa prface de mettre sur le compte de
l'histoire.

  [17] M. Leber attribue ce livre  un sieur Le Noble, autre que
    l'auteur des satires contre le roi Guillaume, puisque l'_Avis au
    lecteur_ fulmine contre les _derniers ouvrages du Noble_. Voyez le
    _Supplment au Manuel du libraire_, par M. Brunet, t. 1, p. 49.

Voici cette fable assez habilement conue:

Le cardinal de Richelieu, glorieux de voir sa nice _Parisiatis_ (Mme de
Combalet) aime de Gaston, duc d'Orlans, frre du roi, propose  ce
prince la main de cette belle personne; mais Gaston, indign de tant
d'orgueil chez le premier ministre, rpond par un soufflet  cette offre
de mariage. Le cardinal et sa nice ne rvent plus que vengeance, et le
pre Joseph, capucin, leur inspire le projet de frustrer Gaston de la
couronne que lui promettait l'impuissance de Louis XIII. En consquence,
ils introduisent, la nuit, dans la chambre de la reine, un jeune homme,
le C. D. R., qui tait amoureux, sans espoir, de la femme de son roi.
Anne d'Autriche, qui avait remarqu cet amant tendre et discret, le
reconnat  ses faons de faire, et lui oppose peu de rsistance;
ensuite elle va rvler au cardinal ce qui s'est pass: Eh bien! lui
dit-elle, vous ayez gagn votre mchante cause; mais prenez-y garde,
monsieur le prlat, et faites en sorte que je trouve cette misricorde
et cette bont cleste dont vous m'ayez flatte par vos pieux sophismes.
Ayez soin de mon ame, je vous en charge; car je me suis abandonne!
_Cet excessif dbordement de vie continuant, la bienheureuse nouvelle de
la grossesse de la reine ne fut pas long-temps  se dbiter dans le
royaume. Ainsi naquit Louis XIV, fils de Louis XIII, par voie de
transsubstantiation._ Quant  l'instrument docile de ce miracle, le
libelliste n'en parle que dans une note o il annonce que si cette
histoire plat au public, on ne tardera pas  donner la _Suite_, qui
contient _la fatale catastrophe du C. de R., et la fin de ses plaisirs
qui lui cotrent cher_.

Cette Suite n'a point paru, mais on a prtendu que _la fatale
catastrophe_ devait tre la dcouverte de l'amant de la reine par Louis
XIII, et l'enlvement de ce seigneur masqu et emprisonn. Alors,  quoi
bon un masque? Mieux et valu un billon pour l'honneur du mari et du
fils.

L'autorit de ce pamphlet _orangiste_ n'tait point assez imposante pour
accrditer en France une opinion qui entachait de btardise la gloire de
Louis-le-Grand; la critique ddaigna donc de s'en servir, et prfra
s'attacher au systme, plus honnte pour la dynastie des Bourbons, mais
aussi peu vraisemblable, qui reprsentait le duc de Beaufort comme le
prisonnier inconnu de l'le Sainte-Marguerite, malgr les dngations
formelles de Voltaire.

Lenglet Dufresnoy, qui ne perdait jamais une occasion de jeter dans la
publicit un paradoxe hardi, et qui d'ailleurs avait pu dans ses
frquens voyages  la Bastille recueillir le souvenir du _Masque de
Fer_, en dit quelques mots dans son _Plan de l'histoire gnrale et
particulire de la Monarchie franaise_, publi en 1754. C'est au sujet
de la disparition du duc de Beaufort devant Candie (t. 3, p. 268 et
269), qu'il rappelle l'_anecdote singulire_  laquelle donnrent lieu
les doutes existant sur la mort de ce prince. Aprs avoir racont ce
qu'on savait du prisonnier masqu, il ajoute cette rflexion: Quelle
raison y avait-il d'user de tant de mystre pour le duc de Beaufort? Il
mentionne ensuite l'opinion qui attribuait cette anecdote au comte de
Vermandois pour de prtendues causes rapportes dans les _Anecdotes
persanes_; mais je pense, dit-il, que _cela vient de plus haut_; sur
quoi il y aurait bien des particularits  examiner. Ce prisonnier fut
inhum non  Saint-Paul, mais aux _Clestins_. Cette assertion errone
prouve l'incertitude qui rgnait encore  cette poque pour les faits
principaux de la captivit du _Masque de Fer_. Lenglet Dufresnoy ne cite
pas Voltaire comme _le premier_ qui et parl de l'anecdote, et Voltaire
lui garda sans doute rancune de cet oubli, puisqu'il traita depuis avec
un injuste mpris _le trs-savant_ auteur de la _Mthode pour tudier
l'histoire_[18].

  [18] Voyez, dans les OEuvres de Voltaire, _Doutes sur quelques points
    de l'Histoire de l'Empire_; _Mlanges historiques_; _Correspondance
    gnrale_.

Voltaire rencontra un adversaire plus redoutable dans Lagrange-Chancel.
Ce vieux satirique, qui devait  ses _Philippiques_ l'avantage d'avoir
puis quelques documens traditionnels aux lieux mmes o le prisonnier
inconnu avait habit vingt ans avant lui, crivit, du fond de son
chteau d'Antoniat en Prigord, une lettre publie dans l'_Anne
littraire_ de 1759 (t. 3, p. 188), pour rfuter certains points de la
narration du _Sicle de Louis XIV_.

Cette lettre, que le nom de son auteur, alors g de quatre-vingt-neuf
ans, fit lire avidement, participait  la haine de Frron contre
Voltaire, et n'avait pas d'autre but que de contredire celui-ci, en
rvlant des particularits qu'un historien plus _exact dans ses
recherches_ que M. de Voltaire aurait pu savoir, s'il s'tait donn la
peine de s'en instruire. L'intention de Lagrange-Chancel tait,
disait-il, d'arrter le cours des ides que chacun s'est forges  sa
fantaisie, sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande rputation
par le merveilleux joint  l'_air de vrit_ qu'on admire dans la
plupart de ses crits; mais ce ton dur et tranchant contrastait avec la
pauvret des faits que le libelliste avait rapports de sa prison aux
les Sainte-Marguerite.

Il disait que M. de Lamotte-Gurin, gouverneur de ces les, du temps
qu'il y tait dtenu (en 1718), lui avait _assur_ que le prisonnier
tait le duc de Beaufort, _amiral_ de France, qu'on croyait mort au
sige de Candie, et qui fut trait de la sorte parce qu'il _paraissait
dangereux_  Colbert et qu'il traversait les oprations de ce ministre,
charg du dpartement de la marine. Beaufort en effet eut pour
successeur  l'amiraut le comte de Vermandois alors g de vingt-deux
mois.

Les ou-dires que citait Lagrange-Chancel, sur la foi de plusieurs
contemporains de sa captivit, taient peu dignes de balancer la version
adopte par Voltaire: comme Voltaire, Lagrange-Chancel raconte que le
commandant Saint-Mars _avait de grands gards pour son prisonnier, le
servait lui-mme en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des
habits aussi riches qu'il le dsirait_; mais le prisonnier tait oblig,
sur peine de la vie, _de ne paratre qu'avec son masque de fer en
prsence du mdecin ou du chirurgien_, dans les maladies o il avait
besoin d'eux; pour toute rcration, _lorsqu'il tait seul, il pouvait
s'amuser  s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier
trs-luisantes et trs-polies_. Lagrange-Chancel avait vu une de ces
pincettes entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mars, et
lieutenant de la compagnie franche des les Sainte-Marguerite.

Suivant plusieurs personnes, on aurait entendu, lors du dpart de
Saint-Mars pour la Bastille, le colloque suivant: Est-ce que le roi en
veut  ma vie? dit le prtendu duc du Beaufort _qui portait son masque
de fer_.--Non, mon prince, reprit Saint-Mars, votre vie est en sret:
vous n'avez qu' vous laisser conduire.

Enfin, le nomm Dubuisson, caissier du clbre Samuel Bernard, avait t
dtenu aux les Sainte-Marguerite en mme temps que le _Masque de Fer_,
et occupait avec d'autres prisonniers une chambre prcisment _au-dessus
de celle de cet inconnu_. Ce Dubuisson conta depuis  Lagrange-Chancel,
que ses camarades de prison taient parvenus, _par le trou de la
chemine_,  s'entretenir avec le mystrieux voisin et  _se communiquer
leurs penses_; mais que ceux-ci, lui ayant demand la cause de sa
dtention si rigoureuse, ne purent le faire expliquer l-dessus, car il
leur rpondit que, s'il rvlait son nom, on lui terait la vie ainsi
qu' toutes les personnes qui sauraient son secret. Voil un
prisonnier-d'tat bien gard! Les conversations par les chemines
taient fort en usage  la Bastille; mais on devait prendre plus de
prcautions pour un homme dont il importait tant de cacher le nom.

Voltaire et probablement relev les critiques acerbes de cette lettre,
si Lagrange-Chancel n'tait mort la mme anne[19]; mais il se promit de
faire payer les frais de la guerre  Frron, qu'il immola en plein
thtre, en 1760, dans la comdie de l'_cossaise_: il connaissait
toutes les menes que Frron avait faites pour lui enlever sa dcouverte
du _Masque de Fer_. Voltaire rentra une dernire fois dans la lice,
aprs que Saint-Foix et le pre Griffet y furent descendus arms de
citations irrcusables; mais ce ne fut pas pour se mesurer avec eux:
semblable  un combattant qui ddaigne un adversaire trop ais 
vaincre, et reste immobile malgr tous les dfis qu'on lui adresse, il
se contenta de faire cette dclaration: L'auteur du _Sicle de Louis
XIV_ est le _premier_ qui ait parl de l'homme au masque de fer dans une
histoire _avre_. C'est qu'il tait _trs-instruit_ de cette anecdote,
qui tonne le sicle prsent, qui tonnera la postrit et qui n'est que
trop vritable[20]. Voltaire tenait  honneur d'avoir _le premier_
livr  l'opinion publique et incorpor dans l'histoire la prcieuse
confidence du marchal de Richelieu.

  [19] La _Biographie universelle_, comme la _France littraire_ et
    d'autres ouvrages contemporains, place cette mort sous la date du 5
    dcembre 1758; mais comment aurait-il crit  Frron en 1759? Son
    loge ncrologique se trouve dans le huitime volume de l'_Anne
    littraire_ de 1759. D'aprs ces rapprochemens, on pourrait bien
    croire que la lettre posthume fut suppose par Frron.

  [20] L'_Anecdote sur l'Homme au Masque de fer_, dans laquelle se
    trouve cette dclaration, ne fut ajoute  l'article _Ana_ que dans
    les ditions du _Dictionnaire philosophique_ postrieures  la
    publication de l'ouvrage du Pre Griffet (1769).

En 1768, le paradoxe s'empara encore du _Masque de fer_: ce fut Frron,
qui, tout meurtri des coups terribles que son ennemi lui avait ports en
face dans l'_cossaise_, lana contre Voltaire un nouveau champion, plus
redoutable que Lagrange-Chancel, dans l'espoir d'amener une grande
querelle o l'auteur du _Sicle de Louis XIV_ aurait le dessous: le
_Masque de fer_ tait une sorte d'appt bien capable d'attirer Voltaire
dans une embuscade o Poullain de Saint-Foix l'et mis  mal, avec ce
caractre irascible et provocateur qui faisait l'effroi de la basse
littrature.

Saint-Foix, par une lettre insre dans _l'Anne littraire_ (1768, t.
4), essaya de faire valoir une hypothse qui avait du moins le mrite de
la singularit, et qui russit  ce titre auprs des amis du
merveilleux: il imagina que le prisonnier masqu tait le duc de
Monmouth, fils naturel de Charles II, condamn pour crime de rbellion
et dcapit  Londres le 15 juillet 1685.

Cette ide bizarre lui vint d'un passage de _l'Histoire d'Angleterre_,
par Hume, d'aprs lequel on voit en effet que le bruit courut  Londres
que le duc de Monmouth tait sauv, et qu'un de ses partisans, qui lui
ressemblait beaucoup, avait consenti  mourir  sa place, pendant que le
vritable condamn, secrtement transfr en France, devait y subir une
prison perptuelle.

Saint-Foix citait  l'appui de son systme un petit ouvrage anonyme de
la mme famille que les _Amours d'Anne d'Autriche_, sans toutefois
vouloir accorder une confiance aveugle aux _Amours de Charles II et de
Jacques II, rois d'Angleterre_, quoique l'auteur ait mis ces paroles
dans la bouche du Colonel Skelton, ancien gouverneur de la tour de
Londres: La nuit d'aprs la _prtendue_ excution du duc de Monmouth,
le roi, accompagn de trois hommes, vint lui-mme le tirer de la tour;
on lui couvrit la tte d'une espce de capuchon, et le roi et les trois
hommes entrrent avec lui dans un carrosse. Saint-Foix invoquait un
tmoignage plus respectable: Le pre Tournemine tant all avec le pre
Saunders, confesseur de Jacques II, rendre visite  la duchesse de
Portsmouth aprs la mort de ce prince, la duchesse eut occasion de dire
qu'elle reprocherait toujours au roi Jacques d'avoir laiss excuter le
duc de Monmouth au mpris du serment qu'il avait fait sur l'hostie, prs
du lit de mort de Charles II, qui lui recommanda de ne jamais ter la
vie  son frre naturel, mme en cas de rvolte; le pre Saunders reprit
avec vivacit: Le roi Jacques a tenu son serment!

Deux circonstances moins importantes semblaient  Saint-Foix propres 
fortifier son opinion et  fixer celle du public. Un chirurgien anglais,
nomm Nelaton, _qui allait tous les matins au caf Procope_, rendez-vous
habituel des gens de lettres, avait souvent racont qu'tant _premier
garon_ chez un chirurgien prs de la porte Saint-Antoine, on l'envoya
chercher pour une saigne, et qu'on le mena  la Bastille; que le
gouverneur l'introduisit dans une chambre o tait un prisonnier qui _se
plaignait_ de grands maux de tte; que ce prisonnier avait l'accent
anglais, tait vtu d'une robe de chambre jaune et noire  grandes
fleurs d'or et ne montrait pas son visage cach par une _longue
serviette noue derrire le cou_. Mais on ne peut prendre cette
serviette pour un masque de fer, et l'on sait que les prisonniers de la
Bastille n'avaient aucune communication avec les personnes du dehors
sans un ordre sign du ministre; d'ailleurs, il y avait un chirurgien,
un mdecin et un apothicaire attachs au service de la prison et y
demeurant: le viatique mme n'entrait  la Bastille qu'avec la
permission du lieutenant de police[21].

  [21] Voyez _Observations concernant les usages et rgles du chteau
    royal de la Bastille_, 1re livraison de _la Bastille dvoile_.

Saint-Foix admettait aussi lgrement un bruit rpandu autrefois en
Provence o l'on avait parl d'un prince nomm _Macmouth_, enferm dans
la citadelle de l'le de Sainte-Marguerite et gard avec beaucoup de
prcautions. L'identit du nom de _Macmouth_ avec celui de _Monmouth_
aurait t une prsomption favorable  ce systme, si l'on et constat
l'poque o ce bruit avait circul; aujourd'hui nous pouvons l'expliquer
par une autre captivit postrieure[22]  celle du _Masque de Fer_.

  [22] Celle du patriarche armnien Arwedicks; voyez la suite de cette
    Histoire.

Ce roman, soutenu par l'imperturbable aplomb de Saint-Foix et par
l'lgance manire de son style, eut beaucoup de vogue et raviva la
discussion qui durait depuis vingt-trois ans et qui changeait de terrain
tous les jours, sans que la victoire pencht d'aucun ct.

Un partisan du nouveau systme l'appuya par des _remarques_ insres
dans le _Journal Encyclopdique_ (1768, novembre, p. 112), et tira ses
inductions d'un petit libelle anonyme qui contient la relation du
supplice de Monmouth: les _Rvolutions d'Angleterre sous le rgne de
Jacques II_, Amsterdam, 1680, in-12, ajoutaient peu de valeur 
l'opinion de Saint-Foix.

Cependant Saint-Foix, ce fougueux et ptulant batailleur qui maniait
aussi volontiers l'pe que la plume, ne rencontra pas d'abord de
contradiction dans son paradoxe; seulement un M. de Palteau, sans doute
petit-neveu de Saint-Mars[23] et seigneur de la terre de Palteau en
Champagne, qui avait appartenu  son grand-oncle, publia dans le volume
suivant de _l'Anne littraire_ quelques traditions de famille, qu'il
avait dj transmises  Voltaire, sans que celui-ci juget le moment
venu d'en faire usage. M. de Palteau, dont l'avis tait d'un grand poids
dans ce dbat, s'appuyait de l'autorit d'un de ses parens, le sieur de
Blainvilliers, officier d'infanterie _qui avait accs chez M. de
Saint-Mars_  Pignerol et aux les Sainte-Marguerite: les
correspondances de Saint-Mars avec Louvois, publies depuis, et les
titres de la maison de Palteau[24], font foi de l'existence de cet
officier en 1670; mais il tait mort long-temps avant que l'anecdote du
_Masque de fer_ ft publique.

  [23] Il devait tre fils de Guillaume de Formanoir, neveu de
    Saint-Mars; ce Formanoir, qu'on nommait _Corb_  la Bastille, parce
    que son nom de terre tait _Corbest_, hrita d'une partie des biens
    immenses de son oncle: Il s'est retir, dit l'_Histoire de la
    Bastille_ par Renneville, dans une des terres que son oncle avait
    achetes prs de Villeneuve-le-Roi, en _Bourgogne_, en changeant son
    nom infme de _Corb_ en celui de _Palletot_ (Palteau), qui est
    aussi celui de la terre. T. 5, p. 406.

  [24] Je rapporterai plus loin les noncs de ces titres que je dois 
    l'obligeance de M. Ed. Barbier d'Aucourt, rfrendaire honoraire,
    propritaire actuel du domaine de Blainvilliers, prs Montfort
    l'Amaury.

Selon les confidences de Blainvilliers  M. de Palteau, l'homme au
masque tait connu sous le nom de _Latour_ dans ses diffrentes prisons;
mais rien n'indiquait que son masque ft _de fer et  ressorts_; il
avait toujours ce masque sur de visage dans ses promenades (sans doute
sur les plate-formes ou les boulevarts de la forteresse) _ou lorsqu'il
tait oblig de paratre devant quelque tranger_; il tait toujours
_vtu de brun_, portait de beau linge et obtenait des livres et _tout ce
qu'on peut accorder  un prisonnier_; le gouverneur et les officiers
_restaient debout devant lui et dcouverts jusqu' ce qu'il les ft
couvrir et asseoir_; ceux-ci _allaient souvent lui tenir compagnie et
manger avec lui_. Quand il mourut en 1704 (il fallait dire 1703), on mit
dans le cercueil _des drogues pour consumer le corps_.

Cette lettre contient deux passages qui fixrent alors l'attention, mais
qui ne sont pas galement dignes de foi.

Le sieur de Blainvilliers, curieux de voir  visage dcouvert le
prisonnier avec lequel il dnait et parlait souvent aux les
Sainte-Marguerite, puisqu'il fut lieutenant de la compagnie franche pour
la garde des prisonniers, avait pris, racontait-il, les habits d'une
sentinelle qu'on plaait dans une galerie _sous_ les fentres de la
prison de _Latour_, et tait rest _toute une nuit_  examiner l'inconnu
qui se promenait sans masque par sa chambre: cet homme, _blanc de
visage, grand et bien fait de corps_, quoiqu'il et _la jambe un peu
trop fournie par le bas_, semblait tre dans la force de l'ge, malgr
sa chevelure blanche. Les observations d'une nuit _presque entire_
n'auraient pas produit des renseignemens plus positifs, si l'on en croit
ce vieil officier qui savait sans doute la valeur d'un secret d'tat et
qui ne se ft pas expos  le trahir au risque de sa vie.

Lorsqu'en 1698, M. de Saint-Mars se rendit des les Sainte-Marguerite 
la Bastille, dont il tait nomm gouverneur, il sjourna avec _son
prisonnier_  sa terre de Palteau, et les paysans, qui vinrent au-devant
de leur seigneur et l'accompagnrent jusqu'au chteau, furent tmoins de
ce singulier voyage: l'homme au masque arriva dans une litire qui
prcdait celle de Saint-Mars, sous l'escorte de plusieurs gens 
cheval. Le dner eut lieu dans la salle  manger du rez-de-chausse:
l'homme tournait le dos aux croises ouvertes sur la cour, et
Saint-Mars, assis en face, avait deux pistolets auprs de son assiette;
un seul valet de chambre les servait et fermait derrire lui la porte de
la salle, chaque fois qu'il allait chercher les plats dans
l'antichambre. Le prisonnier tait de grande taille; il avait un masque
_noir_ qui permettait d'apercevoir ses dents et ses lvres, sans cacher
ses cheveux blancs: les paysans le virent plusieurs fois traverser la
cour avec ce masque sur le visage. Saint-Mars se fit dresser un lit de
camp auprs de celui o coucha son hte. Les particularits frappantes
de cet vnement avaient laiss des traces profondes dans la mmoire des
vieillards que M. de Palteau interrogea lui-mme, bien des annes aprs
le passage de Saint-Mars.

Saint-Foix, qui souffrait impatiemment la contradiction, s'empressa de
combattre avec une fine ironie les assertions contenues dans la lettre
de M. de Palteau, et n'eut pas de peine  infirmer le tmoignage du
sieur de Blainvilliers[25]: il remarqua qu'un officier tait incapable
de corrompre un soldat pour satisfaire une curiosit blmable, qui les
et amens tous deux devant un conseil de guerre, et que d'ailleurs les
sentinelles ne demeuraient que trois heures  leur poste; mais lors mme
que cet officier et manqu de la sorte  son devoir et ft parvenu 
tromper la vigilance des rondes qui se succdent de demi-heure en
demi-heure dans les prisons d'tat, comment aurait-il pu, de la galerie
o il tait, au-dessous de la chambre du prisonnier, voir _le bas de la
jambe_ de cet inconnu, surtout  travers les barreaux de fer qui
garnissaient les fentres?

  [25] La rponse de Saint-Foix  M. de Palteau et celle qu'il adressa
    plus tard au Pre Griffet se trouvent dans les _Annes littraires_
    de 1768 et 1769; mais elles furent recueillies en un seul volume
    sous ce titre: _Rponse de M. de Saint-Foix au R. P. Griffet, et
    Recueil de tout ce qui  t crit sur le prisonnier masqu_,
    Londres, 1770, in-12 de 131 pages. Nous renverrons donc, pour nos
    citations,  cet ouvrage qui a t rimprim avec des additions dans
    le tome 5 des _OEuvres compltes de Saint-Foix_, Paris, 1778, in-8.

Saint-Foix, qui avait raison de penser qu'un prisonnier de cette
importance tait sans doute mieux gard, ajoutait, d'aprs la
_Description de la France_, par Piganiol de la Force (d. de 1753, t. 5,
p. 376), que Saint-Mars fit construire, dans le fort de l'le de
Sainte-Marguerite, la prison la plus _sre_ qui ft en France. En effet,
cette prison, que l'on montrait par tradition  l'poque o Saint-Foix
crivait, n'tait claire que par une seule fentre regardant la mer,
et ouverte  quinze pieds au-dessus du chemin de ronde; en outre, cette
fentre, perce dans un mur trs-pais, tait dfendue par _trois_
grilles de fer places  distance gale, ce qui faisait un intervalle de
deux toises entre les sentinelles et le prisonnier[26].

  [26] _Voyage littraire en Provence_, par le pre Papon, 1780, in-12,
    p. 247.

Le conte du sieur de Blainvilliers, qui avait peut-tre voulu par l
mettre son secret  l'abri d'une dangereuse indiscrtion, ne rsista pas
 cet examen logique. Ensuite Saint-Foix saisit l'occasion de fortifier
son systme relatif au duc de Monmouth, en s'emparant d'un dtail de la
lettre qu'on ne saurait appliquer au duc de Beaufort, puisque Mme de
Choisy rpondit malignement  une pigramme de ce prince: _M. de
Beaufort voudrait mordre et ne le peut pas!_ or le duc de Beaufort
n'aurait pas eu la bouche mieux garnie  quatre-vingt-sept ans qu'
cinquante. Ce n'tait donc pas lui dont les paysans de Palteau avaient
vu les dents  travers le masque.

Saint-Foix revint encore  la charge pour achever de dtruire les
prsomptions qui pouvaient exister en faveur du duc de Beaufort, qu'on
aurait enlev au sige de Candie et emprisonn jusqu' sa mort. Le
systme de Lagrange-Chancel ne reposait que sur un ou-dire, et
Saint-Foix fit observer, entre autres choses, que le prince, surnomm le
_roi des halles_, autant  cause de la grossire trivialit de ses
manires que de son extrieur malpropre et nglig, ne ft sans doute
pas, vieux et captif, devenu soign de sa personne et curieux de _riches
habits_. Saint-Foix cependant aurait pu s'appuyer d'autorits plus
recommandables que les _Mmoires du marquis de Montbrun_[27], supposs
par Sandras de Courtilz, pour prouver que le duc de Beaufort ayant t
tu dans une sortie, sa tte fut coupe par les Turcs et envoye par le
grand-visir  Constantinople, o on la promena au bout d'une pique
pendant trois jours.

  [27] Ces mmoires cependant sont curieux, et il est certain que
    Sandras de Courtilz les a rdigs sur les documens authentiques qui
    lui ont servi  narrer les mmes faits dans les _Mmoires de M.
    d'Artagnan_, dans ceux du _comte de Rochefort_, etc. Courtilz tait
    instruit  fond de l'histoire particulire du dix-septime sicle et
    il travaillait souvent sur des notes trs-prcieuses.

Le systme prsent par Saint-Foix, avec la verve spirituelle qui
caractrise son talent, semblait prvaloir, lorsque le pre Griffet,
savant diteur de l'_Histoire de France_ du pre Daniel, et auteur
lui-mme d'une bonne _Histoire de Louis XIII_, publia son _Trait des
diffrentes sortes de preuves qui servent  tablir la vrit dans
l'histoire_, in-12, Lige, 1769, excellent ouvrage d'rudition et de
critique, o le ch. 13, destin  l'_examen de la vrit dans les
anecdotes_, est rempli tout entier par celle du _Masque de Fer_.

Ce jsuite, qui avait exerc  la Bastille le ministre de confesseur
durant neuf ans, tait plus que personne en tat de lever le voile
tendu sur le prisonnier masqu, que bien des gens regardaient comme une
cration romanesque sortie du cerveau de Voltaire ou du chevalier de
Mouhy; car on ne connaissait encore aucune pice authentique constatant
que cet homme et exist. Le pre Griffet surpassa encore ce qu'on
attendait de son esprit juste et impartial, en citant, pour la premire
fois, le journal manuscrit de M. Dujonca, lieutenant du roi  la
Bastille en 1698, et les registres mortuaires de la paroisse de
Saint-Paul.

Suivant ce journal, dont l'authenticit ne fut point rvoque en doute,
Saint-Mars, arrivant des les Sainte-Marguerite pour prendre le
gouvernement de la Bastille, avait amen avec lui (jeudi 18 septembre
1698,  trois heures aprs midi), dans sa litire, UN ANCIEN PRISONNIER
QU'IL AVAIT  PIGNEROL, _dont le nom ne se dit pas, lequel on fait
toujours tenir masqu_. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la
Bazinire, _en attendant la nuit_, jusqu' ce que M. Dujonca le
conduisit lui-mme, _sur les neuf heures du soir_, dans la troisime
chambre de la tour de la Bertaudire[28], _laquelle chambre on avait eu
soin de meubler de toutes choses_[29]. Le sieur Rosarges, qui venait
aussi des les Sainte-Marguerite,  la suite de Saint-Mars, _tait
charg de servir et de soigner ledit prisonnier, qui tait nourri par le
gouverneur_.

  [28] Cette chambre tait au troisime tage: Les chambres ont toutes
    leur numro; elles portent le nom du degr de leur lvation, comme
    leurs portes se prsentent  droite et  gauche en montant: ainsi la
    _premire bazinire_ est la premire chambre de la tour de ce nom,
    au-dessus du cachot; puis la _seconde bazinire_, la _troisime_, la
    _quatrime_ et la _calotte bazinire_. _Remarques historiques et
    anecdotes sur la Bastille_, d. de 1774, p. 13. Les tours de la
    _Bazinire_ et de la _Bertaudire_ portaient les noms des
    architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers
    qui les avaient habites.

  [29] Ce n'tait sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de
    la Bastille, o il y avait dans chacune un lit de serge verte avec
    rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches
    d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'tain et un gobelet de
    mme mtal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot
    de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.
    _Rem. hist. et anec. sur la Bastille_, p. 14. Le pre Griffet dit
    positivement que ces chambres sont _toujours meubles, mais fort
    simplement_. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre
    de la Bertaudire pendant que le _Masque de Fer_ tait renferm dans
    la troisime (en 1702), a fait de sa prison un tableau aprs lequel
    on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne ft plus
    habitable, grce au soin qu'on avait pris de la _meubler de toutes
    choses_:

    C'tait un petit rduit octogone large environ de douze  treize
    pieds en tous sens, et  peu prs de la mme hauteur. Il y avait un
    pied d'ordure sur le plancher, qui empchait de voir qu'il tait de
    pltre; tous les crneaux taient bouchs,  la rserve de deux qui
    taient grills. Ces crneaux taient du ct de la chambre larges
    de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cne, dans
    l'paisseur du mur, jusqu' l'extrmit qui, du ct du foss,
    n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce mme ct ils taient
    ferms d'un treillis de fer fort serr. Comme c'tait  travers ce
    treillis que venait le jour, qu'il tait encore obscurci par cette
    paisseur de mur qui de ce ct a dix pieds, par la grille et par
    une fentre qui fermait au-dedans de la chambre  volet garni d'un
    verre trs-pais et trs-sale, il tait si faible que, quand il
    entrait dans la chambre,  peine servait-il  distinguer les objets
    et ne formait qu'un faux jour... Les murs de la chambre taient
    trs-sales et gts d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre tait
    un plafond de pltre trs-uni et trs-blanc (sans doute pour que les
    moindres trous percs dans ce plafond par le prisonnier de l'tage
    suprieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une
    petite table pliante, trs-vieille et rompue, et une petite chaise
    enfonce de paille, si disloque qu' peine pouvait-on s'asseoir
    dessus. La chambre tait pleine de puces... cela provenait de ce que
    le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans faon contre
    les murs: ils taient tapisss des noms de quantit de
    prisonniers... Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de
    camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de
    plumes, une mchante couverture verte toute perce et si pleine
    d'une pouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine  l'en
    purger. _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 105. Un prisonnier que
    M. de Saint-Mars amenait _dans sa litire_, et qui allait tre
    _nourri par le gouverneur_, ne fut certainement pas si mal log que
    l'auteur de l'_Inquisition franaise_.

La mort de ce prisonnier tait mentionne dans le mme journal,  la
date du lundi 19 novembre 1703. Le prisonnier inconnu, _toujours masqu
d'un masque de velours noir_, que M. de Saint-Mars avait amen avec lui,
venant des les Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis long-temps,
s'tant trouv hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort
aujourd'hui sur les dix heures du soir, _sans avoir eu une grande
maladie, il ne se peut pas moins_. M. Giraut, notre aumnier, le
confessa hier: surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens, et
notre aumnier l'a exhort un moment avant que de mourir. Il fut enterr
le mardi 20 novembre,  quatre heures du soir, dans le cimetire de
Saint-Paul: son enterrement cota quarante livres.

Voici donc enfin des dates prcises.

L'extrait des registres de spulture de l'glise Saint-Paul confirmait
l'exactitude du journal de M. Dujonca: L'an 1703, le 19 novembre,
_Marchialy_, g de _quarante-cinq ans, ou environ_, est dcd dans la
Bastille; duquel le corps a t inhum dans le cimetire de Saint-Paul,
sa paroisse, le 20 dudit mars, en prsence de M. Rosarges, major de la
Bastille, et de M. Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont sign. Cet
extrait fut collationn sur le registre original o le nom de
_Marchialy_ tait crit avec beaucoup de nettet. On ne pouvait donc
plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut
enterr aux _Clestins_.

Le pre Griffet, qui mettait ainsi hors de doute le mystre de l'homme
au masque sans prtendre toutefois le dcouvrir, crut devoir relater
quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la
Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749.

Le souvenir du prisonnier masqu s'tait conserv parmi les officiers,
les soldats et les domestiques de cette prison; et nombre de tmoins
oculaires l'avaient _vu passer dans la cour_ pour se rendre  la messe.
Ds qu'il fut mort, on avait brl _gnralement tout ce qui tait  son
usage_, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc.; on avait
regratt et reblanchi les murailles de sa chambre, chang les carreaux
et fait disparatre les traces de son sjour, de peur qu'il n'et cach
_quelque billet ou quelque marque_ qui et fait _connatre son nom_.
Enfin, long-temps aprs, le lieutenant de police, Voyer-d'Argenson, qui
visitait souvent la Bastille, soumise  son inspection, ayant appris
qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier, voult savoir ce qu'on en
pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures
auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de rpondre: On
ne saura jamais cela!

Aprs avoir rapport ces nouvelles pices, d'un procs qu'on avait
dbattu en l'air jusque-l, le pre Griffet examina et rfuta tour 
tour les _Mmoires de Perse_ et les lettres de Lagrange-Chancel, de M.
de Palteau et de Saint-Foix: il vita de se prononcer sur le rcit de
Voltaire, qu'il ne nomme mme pas en citant ce rcit comme tir d'un
livre _trs-connu et trs-bien crit_ (_le Sicle de Louis XIV_); il se
borna  rapprocher les diffrentes _traditions_, pour en faire ressortir
les contradictions et les invraisemblances: il en tira seulement deux
faits, incontestables  ses yeux, savoir, que _LE PRISONNIER AVAIT LES
CHEVEUX BLANCS_, et que son masque tait de velours noir.

Quant aux trois opinions mises au sujet du personnage condamn  rester
masqu toute sa vie, il ne voulut reconnatre ni le duc de Beaufort, ni
le duc de Monmouth dans cette victime d'tat, et il prfra pencher du
ct de la version des _Mmoires de Perse_, parce que le comte de
Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystrieuse
captivit, dont il fixa le commencement  l'anne 1683, plutt qu'
l'anne 1661, comme avait fait Voltaire; plutt qu' l'anne 1669, comme
le prtendait Lagrange-Chancel; plutt qu' l'anne 1685, comme
l'exigeait le systme de Saint-Foix.

La date avance par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les
trois systmes qui retrouvaient, dans le _Masque de Fer_, le duc de
Beaufort, le duc de Monmouth et le comte de Vermandois: Il n'y a aucune
de ces dates (1669, 1683, 1685), dit le pre Griffet, qui, une fois bien
constate, ne rfutt invinciblement une des trois opinions.

Mais le pre Griffet ne donnait aucune raison particulire qui
l'autorist  choisir la date de 1683 avec l'opinion qu'on y rattachait:
il rpta les motifs que Saint-Foix avait dvelopps avec une solide
logique contre la lettre de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de
Beaufort, non seulement n'tait pas capable d'entraver les projets du
roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions  celles
de _grand-matre, chef et surintendant de la navigation et commerce de
France_, la charge d'amiral ayant t supprime par le cardinal de
Richelieu. Il traita d'_absurde_ la supposition de Saint-Foix, parce
qu'un faux duc de Monmouth, quelle que ft sa ressemblance avec le
condamn, n'aurait pas russi  tromper les vques qui l'assistrent 
ses derniers momens, et les officiers de justice qui le conduisirent au
supplice en plein jour,  dix heures du matin, dans une place publique
de Londres; et que d'ailleurs le vritable duc, aurait-il t soustrait
 l'chafaud, ne pouvait demeurer ignor  la Bastille aprs la
rvolution d'Angleterre et la mort de Jacques II, en 1701. Le tmoignage
du pre Tournemine, que Saint-Foix invoquait avec confiance, ne semblait
pas d'un aussi grand poids au pre Griffet qui accusa de crdulit
excessive ce bon jsuite connu pour son _imagination toujours vive et
enflamme_.

Le pre Griffet s'tendit avec plus de complaisance sur le fait racont
dans les _Mmoires de Perse_, et, malgr une lettre de la prsidente
d'Osembray, qui parle des _regrets infinis_ que laissa le comte de
Vermandois, lequel avait _donn tant de marques d'un prince
extraordinaire que le regret de sa mort fut une douleur publique_, et
qui dit positivement que le roi fut _fort touch_ de cette perte pleure
par Mme de La Vallire aux pieds du crucifix[30]; malgr la pompeuse
pitaphe grave  la louange du dfunt dans le choeur de l'glise
cathdrale d'Arras, il n'hsita point  soutenir que le comte de
Vermandois, aprs des dbauches avres, s'tait rendu coupable de
quelque _grand attentat_ avant son dpart pour l'arme, tel qu'un
soufflet donn au dauphin. On en avait parl, dit-il, long-temps avant
que les _Mmoires secrets_ aient paru, sur une de ces traditions qui
ont,  la vrit, besoin d'tre prouves, mais qui ne sont pas toujours
fausses. _Le souvenir de celle-ci s'tait toujours conserv_, quoiqu'on
n'en ft pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de
lui dplaire: c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vcu sous son
rgne, pourraient rendre tmoignage. On ne prtend pas soutenir que
l'attentat en question soit un fait indubitable, _on soutient seulement
que l'on ne l'a pas rfut jusqu' prsent par des preuves sans
rplique_.

  [30] _Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, d. de 1716, t. 6,
    p. 135.

Le pre Griffet allguait enfin une induction, bien futile, il est vrai,
tire du nom suppos de _Marchiali_ (le registre porte _Marchialy_),
dans lequel on avait dcouvert _Hic amiral_ (_c'est l'amiral_), sans
prtendre que cette mauvaise anagramme, moiti latine et moiti
franaise, pt tre range mme parmi les probabilits; cependant, aprs
avoir inclin vers l'opinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme
au masque, il dclara vouloir attendre, _pour former une dcision_,
qu'on et la date certaine de l'arrive de ce prisonnier  la citadelle
de Pignerol; car, jusque-l, on ignorerait la vrit: _il y a grande
apparence qu'on ne la saura jamais!_ disait-il  l'exemple du lieutenant
de police Voyer-d'Argenson.

Saint-Foix se hta de faire imprimer sa _Rponse_ au pre Griffet, et
s'attacha surtout  dmontrer que le prisonnier masqu ne pouvait tre
le comte de Vermandois: il s'effora de prouver par des raisonnemens,
plutt que par des autorits contemporaines, que ce prince tait
incapable d'avoir port la main sur le dauphin, et que Louis XIV n'avait
pu se prter  une _momerie_ aussi indcente que celle des obsques et
de l'enterrement d'une _bche_  la place de son fils; il se moqua de
l'anagramme de _Marchiali_[31], et soutint,  tort, qu'on n'tait pas
dans l'usage d'appeler le comte de Vermandois _M. l'amiral_[32]: il
cita, sans propos et sans but, un passage trs-remarquable d'une
_Histoire de la Bastille_, imprime en 1724, lequel concide en effet
avec l'anecdote du _Masque de Fer_; mais il ne songea pas  profiter
d'une dcouverte aussi neuve, qui pouvait tre la base d'un nouveau
systme et servir en tous cas  constater les prcautions qu'on prenait
pour la garde du prisonnier inconnu.

  [31] On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqu avec
    l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3e livraison de _la
    Bastille dvoile_, p. 79: _Villeman_, c'est encore M. Jean de
    _Manville_ revenu des les de Sainte-Marguerite  la Bastille: M.
    Delaunay avait renvers son nom et l'avait fait inscrire de mme sur
    les registres, pour drober  tout le monde le lieu de la dtention
    du prisonnier.

  [32] Prosper Marchand rapporte dans son _Dictionnaire_ plusieurs
    pices de vers de Benserade, adresses  _Monsieur l'Admiral_, en
    1681.

Ensuite il prsenta de nouveaux faits  l'appui d'une substitution de
victime sur l'chafaud du duc de Monmouth: il faillit se croire
personnellement offens du trait de satire que le pre Griffet avait
lanc contre son confrre, le pre Tournemine, _clbre dans toute
l'Europe, aim, estim, considr  la cour et  la ville_. Mais les
plus forts argumens du systme de Saint-Foix ne reposaient que sur des
ou-dire plus ou moins croyables; l'histoire lui fournissait  peine
quelques vagues allgations.

Saint-Foix essaya pourtant de rpondre au dfi du pre Griffet, en
tablissant, d'une manire irrcusable, que le prisonnier n'avait t
amen qu'en 1685  Pignerol, et, faute de pices authentiques, il se
jeta dans des suppositions souvent errones.

Il fixe d'abord avec justesse, et pour la premire fois, l'poque 
laquelle M. de Saint-Mars fut nomm au commandement de la _citadelle_
(ou plutt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut
envoy dans cette forteresse, aprs son arrt du 20 dcembre 1664, sous
la garde spciale de Saint-Mars.

En 1681, une anne environ aprs la mort de Fouquet, Saint-Mars devait
conduire lui-mme son second prisonnier d'tat, le comte de Lauzun, aux
eaux de Bourbon; mais il fut exempt de cette commission  cause de ses
frquens dmls avec Lauzun, et remplac par Maupertuis,
sous-lieutenant des mousquetaires du roi[33]: si l'homme au masque et
t enferm  Pignerol en 1681, se demande Saint-Foix, Saint-Mars
aurait-il t charg de suivre Lauzun dans un voyage de _trois_ mois?

  [33] _Mm. de Mlle de Montpensier_, collection Petitot, 2e srie, t.
    42, p. 424.

En 1684, les rjouissances pour la naissance du duc d'Anjou furent
l'objet d'une contestation assez vive entre M. d'Herleville, gouverneur
de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Rissan,
lieutenant du roi: cette contestation pouvait-elle avoir lieu, se
demande Saint-Foix, sinon en l'_absence_ de Saint-Mars, qui _avait
encore les lettres de commandement_ pour la citadelle, et Saint-Mars
pouvait-il s'loigner, si le prisonnier masqu lui et t dj confi?
Par malheur, Saint-Foix ignorait que Saint-Mars avait pass de Pignerol
 Exilles, dont il fut nomm gouverneur au mois de mai 1681[34].

  [34] Sa Majest, ayant connu l'extrme rpugnance que vous avez 
    accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouv bon
    de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M.
    le duc de Lesdiguires. Lettre de Louvois  Saint-Mars, du 12 mai
    1681. Extr. des archives des Affaires trangres, par M. Delort.

Saint-Foix signala, malgr ces erreurs, plusieurs points intressans,
surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy,
dont il avait pous la soeur: or, madame Dufresnoy, femme du premier
commis de la guerre et matresse de Louvois, tait  porte de servir
son beau-frre auprs du ministre qui avait la surintendance des places
de guerre et des prisons d'tat. Saint-Foix raconta, en outre, comme un
fait _certain_, que madame Lebret, mre de feu M. Lebret, premier
prsident et intendant de Provence, _choisissait  Paris,  la prire de
madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus
belles dentelles_, et les envoyait  l'le de Sainte-Marguerite pour le
prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette
circonstance, que le lendemain de l'enterrement de _Marchialy_, une
personne ayant engag le fossoyeur  le dterrer et  le lui laisser
voir, ils trouvrent un gros caillou  la place de la tte.

Un _ami du pre Griffet_, lequel sans doute n'tait autre que ce jsuite
lui-mme, crivit  _l'Anne littraire_ de Frron, thtre principal de
ce dbat o Voltaire tait mis en cause, une lettre au sujet des _pices
du procs_, runies et publies par Saint-Foix en 1770: il pensait que
_ce procs n'tait pas encore assez instruit pour pouvoir tre jug_.
Cependant il ne paraissait pas loign de croire  la _disparition_ du
comte de Vermandois, plutt qu' sa mort devant Courtray; et il mit en
avant une de ces traditions, qu'on peut toujours fabriquer sans crainte
d'tre convaincu de mensonge.

On _assure_, dit-il, que le jour mme o le corps du comte de
Vermandois dut tre transport  Arras, il sortit du camp une litire,
dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance,
quoiqu'on rpandt le bruit que la caisse militaire y tait renferme;
et l'on ajouta que cette litire prit un chemin dtourn. J'ai lu,
_quelque part_, que le caveau, dans lequel on dit que le comte de
Vermandois fut inhum,  Arras, a t gard trs-soigneusement. Il me
semble encore qu'il y avait dans le mme crit diverses anecdotes qui
annonaient un mystre enseveli dans cette tombe.

L'auteur de la lettre, adoptant, sans examen, l'_absence_ de Saint-Mars
hors de Pignerol,  la fin de l'anne 1683 et au commencement de la
suivante, comme Saint-Foix avait tenu  la constater, en interprtant
mal l'_tat de la France en 1684_, s'efforait de la rapporter 
l'enlvement mme du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait all
chercher en secret au camp de Courtray, pour le transfrer masqu 
Pignerol.

Enfin l'_ami du pre Griffet_, d'un ton semi-srieux et semi-plaisant,
avanait une nouvelle conjecture, et proposait de chercher, sous le
masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, dtrn en 1687, puisque le
sort de ce sultan tait _assez incertain_ depuis sa dposition, et que,
le prisonnier passant pour un prince turc en Provence, le nom de
_Marchialy_ tant quasi turc, tout s'accordait  soutenir un systme non
moins vraisemblable que les autres.

Saint-Foix rsolut de fermer la bouche  tous les _amis_ que le pre
Griffet pouvait avoir encore: il fit venir d'Arras l'extrait des
registres capitulaires de la cathdrale, constatant que Louis XIV avait
crit lui-mme au chapitre pour lui enjoindre de _recevoir le corps_ du
comte de Vermandois, dcd _en_ la ville de Courtray; qu'il avait
dsir que le dfunt ft inhum, au milieu du choeur de l'glise, dans
le mme caveau qu'lisabeth, comtesse de Vermandois, et femme de
Philippe d'Alsace, comte de Flandre, morte en 1182; qu'une somme de dix
mille livres avait t donne au chapitre pour la fondation d'un obit 
perptuit en mmoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les
officiers municipaux de la ville taient avertis d'assister  ce service
clbr solennellement; et que, quatre ans aprs l'enterrement, 
l'occasion de cet anniversaire, le roi avait fait don  la cathdrale
d'un _ornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un
dais aux armes du comte de Vermandois, brodes en or_. Il n'tait pas
probable, en effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV et
cherch un _caveau de famille_ pour y enterrer une _bche_, et qu'il et
fond un obit perptuel avec une telle solennit en prsence d'un
cercueil vide.

Saint-Foix, peu tolrant en matire de plaisanterie, accusa de mensonge
l'_ami du pre Griffet_,  cause d'une citation tronque que l'anonyme
avait faite des _Mmoires de Mlle de Montpensier_[35], et avoua
ddaigneusement que cet _ami_ tait _trs-capable de soutenir, par des
citations aussi vraies_, que _le prisonnier au masque tait Mahomet IV_.

  [35] Il s'agissait de cette phrase: _Ce sont des histoires qu'on ne
    sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir_. Mme Montpensier veut
    parler des dbauches italiennes qu'on avait attribues au comte de
    Vermandois: _l'Ami du pre Griffet_ applique ces paroles au dml
    que le prince aurait eu avec le dauphin.

La mort du pre Griffet, arrive l'anne suivante (1771), mit un terme 
cette longue et curieuse discussion: aucun _ami_ ne sortit de ses
cendres pour argumenter  sa place.

Un nouveau systme, qui ne devait prendre faveur qu'un demi-sicle aprs
son apparition, fut livr  la publicit dans cette mme anne o
Saint-Foix se flattait d'avoir fond le sien sur des bases
inbranlables.

Le baron d'Heiss, ancien capitaine au rgiment d'Alsace, qui ne nous est
connu que par le catalogue de sa bibliothque et son amiti
bibliographique avec Mercier de Saint-Lger, adressa au _Journal
Encyclopdique_ une lettre date de Phalsbourg, 28 juin 1770, avec un
ancien document qu'il regardait comme une explication de l'nigme du
_Masque de Fer_: ce document tait une lettre traduite de l'italien, et
insre dans l'_Histoire abrge de l'Europe_ (par Jacques Bernard),
qu'on publiait  Leyde, chez Claude Jordan, 1685  1687, en feuilles
dtaches.

Par cette lettre, copie scrupuleusement dans l'ouvrage priodique de
Jacques Bernard (mois d'aot, 1687  l'article _Mantoue_), on apprend
que le duc de Mantoue, ayant dessein de _vendre_ sa capitale au roi de
France, son secrtaire l'en dtourna et lui persuada mme de s'unir aux
autres princes d'Italie, pour s'opposer  l'ambition de Louis XIV. En
consquence, ce secrtaire fit plusieurs voyages auprs des souverains,
afin de les entraner dans cette ligue; mais,  la cour de Savoie, ses
complots furent dnoncs au marquis d'Arcy, ambassadeur de France.
Celui-ci accabla de civilits cet agent de trahison, le _rgala_ fort
souvent, et l'invita enfin  une grande chasse  deux ou trois lieues de
Turin. Ils partirent ensemble; mais  peu de distance de la ville, ils
furent envelopps par douze cavaliers qui enlevrent le secrtaire, _le
dguisrent, le masqurent et le conduisirent  Pignerol_. Le prisonnier
ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui tait _trop prs de
l'Italie_, et _quoiqu'il y ft gard trs-soigneusement, on craignait
que les murailles ne parlassent_: on le transfra donc aux les
Sainte-Marguerite, _o il est  prsent sous la garde de M. de
Saint-Mars_, dit la lettre. Voil une nouvelle bien surprenante, mais
qui n'en est pas moins vritable!

Le baron d'Heiss, sans faire grand fracas de sa dcouverte, en tait
fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu'_aucun prince ni personne
de marque_ n'avait disparu en ce temps-l, il n'hsitait point  penser
que ce secrtaire du duc de Mantoue dt tre le prisonnier masqu.

Cependant cette opinion ne trouva pas d'abord beaucoup de partisans,
soit que le _Journal Encyclopdique_ ft peu lu, soit plutt que les
ingnieuses dissertations de Saint-Foix eussent puis pour un temps la
curiosit des juges de ce procs plein de tnbres. A peine si le
document historique, qui mettait au jour un acte odieux du _grand roi_,
sembla digne d'attention, et nul crivain ne hasarda un commentaire sur
un fait relgu dans le chaos des calomnies forges par la presse de
Hollande.

Quelques annes aprs (1779), le _Journal de Paris_ reproduisit
l'extrait de l'_Histoire abrge de l'Europe_, et le rdacteur, qui
tait probablement Snac de Meilhan, fort habile  imaginer des
travestissemens littraires, alla jusqu' dire que l'original italien de
cette lettre existait  la Bibliothque du roi. Mais personne n'eut la
patience de l'y chercher ni le bonheur de le dcouvrir.

Voltaire tait demeur neutre durant ces dbats, o son nom fut  peine
prononc de part et d'autre; peut-tre s'y mla-t-il sous le voile d'un
pseudonyme, selon son habitude, semblable  ces preux chevaliers qui
venaient couverts d'armures noires dans les tournois, et ne s'y
faisaient reconnatre que par leurs beaux coups de lance. Seulement,
dans un supplment ajout  une nouvelle dition de l'_Essai sur les
moeurs_, et intitul _Nouvelles remarques sur l'histoire_, il avait
rpt que l'anecdote du _Masque de fer_ tait _aussi vraie
qu'tonnante_, et il avait consign (12e _remarque_) une partie des
faits relats dans la lettre de M. de Palteau, en remarquant que _cette
nouvelle preuve n'tait pas ncessaire, quoiqu'il ne faille rien
ngliger sur un fait si loign de l'ordre commun_.

Il voulut en finir avec deux systmes qu'il avait dj rfuts
ddaigneusement, et comprendre dans cette dernire rfutation celui de
Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la
septime dition du _Dictionnaire philosophique_, rimprim sous le
titre de _la Raison par alphabet_, 1770, 2 vol. in-8, o il fit entrer
dans l'article ANA l'anecdote sur le _Masque de Fer_, il rectifia les
erreurs qu'il avait commises lui-mme, faute de documens authentiques,
et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publi par le pre
Griffet, qui avait, dit-il, _l'emploi dlicat_ de confesser les
prisonniers de la Bastille. Il traita de _rve_ l'opinion qui faisait du
prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois; il se
moqua plus srieusement des _illusions_ de Saint-Foix, en disant que,
pour les admettre, il faudrait croire que le duc de Monmouth ft
ressuscit et et chang l'ordre des temps, substitution plus difficile
que celle d'un patient livr au bourreau. On voit que Voltaire donnait
toujours la date de 1661 ou 1662 au commencement de la prison du _Masque
de Fer_. Il railla surtout la condescendance qu'on supposait  Louis
XIV, de _servir de sergent et de gelier_ au roi Jacques II, puis au roi
Guillaume, puis  la reine Anne.

Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier dclara _lui-mme_ 
l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il _croyait
avoir environ soixante ans_. Au sujet de ce renseignement que rien ne
constate, un plaisant dit que l'auteur de la _Henriade_ en tait rduit
 faire des _comptes_ d'apothicaire. Il est impossible en effet de s'en
rapporter  ce ou-dire, outre que cet infortun, captif depuis tant
d'annes, et priv des moyens de calculer exactement la marche du temps,
se trompait peut-tre dans ses conjectures sur son ge: on sait que
Latude, aprs une longue dtention, n'avait plus aucune ide prcise
relativement aux annes qui s'taient coules pendant sa captivit.

Voltaire se demandait encore: Pourquoi donner un nom italien  ce
prisonnier? On le nomma toujours _Marchialy_! M. de Palteau avait
pourtant fait connatre que le nom de _Latour_ fut affect  l'inconnu
de son vivant. Quant au nom port sur le registre des spultures,
quiconque tait instruit du rgime administratif des prisons d'tat
pouvait apprcier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire
n'eut pas t intrigu du nom italien de _Marchialy_, s'il avait lu ce
passage des _Remarques historiques sur le chteau de la Bastille_,
imprimes quatre ans plus tard: Le ministre n'aime pas que les gens
connus meurent  la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer
 la paroisse de Saint-Paul sous le nom d'un domestique, et ce mensonge
est crit sur le registre mortuaire pour tromper la postrit. Il y a un
autre registre o le nom vritable des morts est inscrit (p. 33). Ce
registre n'a point t retrouv dans les archives de la Bastille.

Voltaire finissait son article par cette espce de proclamation dans
laquelle on peut voir la conscience d'une vrit cache ou l'orgueil
d'un esprit qui dguise son ignorance sous un silence prudent: Celui
qui crit cet article en sait peut-tre plus que le pre Griffet et n'en
dira pas davantage.

Cependant cet article fut suivi d'une _Addition de l'diteur_, beaucoup
moins discrte, attribue  Voltaire par _bien des gens de lettres_ et
par les diteurs de Kehl: cette _addition_ parut dans une nouvelle
dition du _Dictionnaire philosophique_, sous le titre de _Questions sur
l'Encyclopdie distribues en forme de dictionnaire, par des amateurs_,
Genve, 1771, 9 vol. in-8. _L'diteur_, ou Voltaire qui prenait souvent
ce titre dans ses ouvrages pour faire passer quelque vrit audacieuse,
sans en tre personnellement responsable, dit: Rien n'est plus ais
non-seulement de concevoir quel tait le prisonnier, mais qu'il est mme
difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de
cet article aurait communiqu plus tt _son sentiment_, s'il n'et cru
que cette ide devait dj tre venue  bien d'autres et s'il ne se ft
persuad que ce n'tait pas la peine de donner comme une dcouverte une
chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette
anecdote. C'tait ne plus mme admettre le doute dans une question si
obscure et si peu claircie jusque-l. L'_diteur_, qui s'appelle ici
l'_auteur_, par distraction, s'tonne que tant de savans et tant
d'crivains, pleins d'esprit et de sagacit, se tourmentent  deviner
qui peut avoir t le fameux _Masque de Fer_, sans que l'ide la plus
simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais
prsente  eux; en consquence, il se dcide _enfin  dire ce qu'il en
pense depuis plusieurs annes_.

Il rejette sans rfutation les diverses opinions qui taient en lutte,
sans oublier la dernire, celle du baron d'Heiss,  propos de laquelle
cette _addition_ semble avoir t faite, et il juge impossible de
concilier le personnage d'un secrtaire du duc de Mantoue _avec les
grandes marques de respect_ que Saint-Mars donnait  son prisonnier; il
_ne s'amuse pas_  prouver que ce prisonnier ne saurait tre le comte de
Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le
secrtaire du duc de Mantoue: _l'auteur conjecture que Voltaire est
aussi persuad que lui du soupon qu'il va manifester, mais que
Voltaire,  titre de Franais, n'a pas voulu publier tout net, surtout
en ayant assez dit pour que le mot de l'nigme ne dt pas tre difficile
 deviner_.

Selon le _soupon_ de l'_diteur_, le _Masque de Fer_ tait un frre
an de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant, et la
naissance de ce fils aurait dtromp la reine sur sa prtendue
strilit. Aprs cette couche secrte, par le conseil du cardinal de
Richelieu, un hasard avait t adroitement mnag pour _obliger
absolument le roi  coucher en mme lit avec la reine_; un second fils
fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignor
jusqu' sa majorit l'existence de son frre adultrin. La politique de
Louis XIV, affectant un gnreux respect pour l'honneur de la royaut,
avait sauv de grands embarras  la couronne et un horrible scandale 
la mmoire d'Anne d'Autriche, en imaginant un _moyen sage et juste_
d'ensevelir dans l'oubli la preuve vivante d'un amour illgitime. Ce
moyen dispensait le roi de commettre une cruaut, qu'_un monarque moins
consciencieux et moins magnanime que Louis XIV_ et estime
_ncessaire_.

Il me semble, poursuit toujours _notre auteur_, que plus on est
instruit de l'histoire de ce temps-l, plus on doit tre frapp de la
runion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette
supposition.

tait-ce bien l rellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet t
initi  ce secret d'tat par le duc de Richelieu ou par Mme de
Pompadour? Est-ce lui-mme qui a rdig cette note assez mal crite? Ne
serait-ce pas plutt une interpolation d'un vritable diteur, qui
aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de
Voltaire? En tout cas, il est certain que, depuis cette dclaration
publie sous la responsabilit d'un _diteur_ anonyme, Voltaire
s'abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du
_Masque de Fer_, comme s'il et dit tout ce qu'il savait, ou peut-tre
tout ce qu'il en pouvait dire. Le systme de Voltaire s'enracina dans
les esprits, sans que personne ost songer  le renverser; et celui de
Saint-Foix, au contraire, qui n'avait triomph un moment qu' force
d'esprit et de tmrit, ne survcut pas  son brillant auteur, mort
deux annes avant Voltaire (1776).

En 1774, un crivain anonyme fit paratre sous le manteau un petit
ouvrage sur la Bastille[36], dans lequel l'anecdote de l'_Homme au
Masque de Fer_ ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de
rigueur cet crit qui contenait bien des particularits secrtes sur le
rgime intrieur de la prison d'tat, que peu d'exemplaires chapprent
aux saisies et au pilon: on n'en connat gure que deux ou trois de
l'dition originale portant les armes de France au frontispice, comme
pour signaler les oeuvres de la royaut. Ces _Remarques historiques_ ne
sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie descriptive de
l'_Inquisition franaise_ de Constantin de Renneville, avec des
additions curieuses. La note V est consacre  un rapide examen des
divers systmes auxquels le mystre du _Masque de Fer_ avait donn lieu
jusque-l: l'auteur penche visiblement du ct de l'opinion du pre
Griffet en disant: Ce jsuite, confesseur des prisonniers de la
Bastille, n'atteste pas que l'_Homme au Masque de Fer_ ft le comte de
Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilits en
faveur de cette opinion, et _il semble que sur cette matire le suffrage
du pre Griffet doit tre d'un grand poids_.

  [36] _Remarques historiques et Anecdotes sur le chteau de la
    Bastille_, 1774, petit in-12. Ce livre tait si rare en 1789, qu'un
    diteur (peut-tre l'imprimeur Grang qui a fait sortir de ses
    presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le _Masque de
    Fer_) le rimprima sous ce titre: _Remarques et Anecdotes sur le
    chteau de la Bastille, suivies d'un dtail historique du sige, de
    la prise et de la dmolition de cette forteresse_, in-8 de 106
    pages, et y ajouta une prface dclamatoire contre les prisons
    d'tat, _ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de
    la justice et de l'humanit_! J'ai eu en possession, pendant bien
    peu de temps  la vrit, dit l'auteur de cette prface, un
    manuscrit prcieux sur cette matire. Je pourrais mme me prvaloir
    de sa raret, puisque sans tre trs-volumineux, dix louis n'ont pu
    m'en rendre propritaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-tre
    d le copier en entier. Ce mme ouvrage fut encore reproduit en
    1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions: _Remarques
    historiques sur la Bastille; sa dmolition et Rvolutions de Paris
    en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intressantes et
    peu connues_, Londres, in-8, deux parties, 199 et 137 pages.

Le gouvernement, qui avait toujours redout et contrari les recherches
relatives au prisonnier masqu, espra enfin que ce sujet tait puis
pour la curiosit publique. Soulavie nous apprend que le garde des
sceaux, Hue de Miromesnil, n'avait jamais laiss discuter les anecdotes
du mystrieux personnage, lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de
la famille royale, et M. de La B... (La Borde, premier valet de chambre
du roi) fut oblig d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mmoire
manuscrit  Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis 
ce sujet que d'amuser le tapis et de dire, avec le pre Griffet ou ses
semblables, que le prisonnier tait le duc de Monmouth, le duc de
Beaufort ou quelque autre de cette classe[37]. Ce petit ouvrage,
intitul pompeusement l'_Histoire de l'Homme au Masque de Fer, par
Voltaire_, in-12 de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que
Voltaire avait parpill dans ses oeuvres au sujet du prisonnier, et
Linguet, qui, dans son sjour  la Bastille, recueillit quelques
lointaines traditions chappes  ses devanciers, en avait fait part 
M. de La Borde, sans oser les mentionner lui-mme dans ses _Mmoires de
la Bastille_, imprims  Londres la mme anne.

  [37] _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. 6, p. 6. Soulavie ne
    laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous
    avions attribu  quelque libraire spculateur. Dans le 3e vol. des
    mmes _Mmoires_, p. 104, il s'tait expliqu plus clairement
    encore: Les dernires anecdotes qu'on a puises sur le _Masque de
    Fer_ nous ont t donnes par M. Linguet, qui, long-temps dtenu 
    la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens
    officiers ou serviteurs du chteau; il donna ses notes  M. de La
    Borde, qui les a publies en ces termes, dans un petit ouvrage sur
    ce _Masque_.

Selon Linguet, le prisonnier portait un masque de velours et non de fer;
le gouverneur lui-mme le servait et _enlevait son linge_; lorsqu'il
allait  la messe, il avait les dfenses les plus expresses de parler et
de montrer sa figure: l'ordre tait donn aux invalides qui
l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas o il et enfreint ces
dfenses; lorsqu'il fut mort, on brla tous ses meubles, on dpava sa
chambre, on ta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous
les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot _on
voulait dcouvrir s'il n'y aurait pas laiss quelque signe de ce qu'il
tait_. Les personnes de la Bastille, qui avaient rapport ces faits 
Linguet, les tenaient de leurs pres, anciens serviteurs de la maison,
lesquels y avaient vu l'_Homme au Masque de Fer_. On a peine 
comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrtaire dans cette
circonstance et se priva d'un thme aussi fertile en dclamations, lui
qui, dans ses _Mmoires de la Bastille_, raconte srieusement qu'on
l'_empoisonnait_, lui qui fait un drame horrible et tnbreux de
l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la
sienne, lui enfin qui accumule tant de maldictions contre les
_souffrances inconnues_ et les _peines obscures_ de cette prison d'tat.

La plupart des faits raconts par Linguet et par M. de La Borde
entrrent dans les _remarques_ sur le _Masque de Fer_ publies en 1783
par le marquis de Luchet dans le _Journal des Gens du monde_, t. 4, n
23, p. 282 et suiv. Ce journal, qui paraissait en Allemagne, n'tait pas
oblig de garder des mnagemens avec la mmoire d'Anne d'Autriche, et le
rdacteur de ce journal, attach  la cour du prince de Hesse-Cassel,
avait toute libert d'amuser ses lecteurs, en mettant  profit ses
rminiscences des ouvrages et des conversations de Voltaire.

Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas entirement le systme de
l'_diteur_ anonyme des _Questions sur l'Encyclopdie_, qui d'ailleurs,
en proposant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche, ne s'tait
point expliqu sur la personne du pre; il fit honneur  Buckingham de
cette paternit en litige, et rclama, en faveur de son opinion, un
nouveau tmoignage, celui de Mlle de Saint-Quentin, ancienne matresse
du ministre Barbezieux, laquelle, retire  Chartres o elle mourut dans
un ge avanc vers le milieu du dix-huitime sicle, avait dit
_publiquement_ que Louis XIV condamna son frre an  une prison
perptuelle, et que la _parfaite ressemblance_ des deux frres ncessita
l'invention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pens aussi que
ce masque cachait une ressemblance _trop frappante_; mais d'o vient que
Voltaire,  qui l'on crivit de Chartres le bruit qu'on y avait rpandu
sous le nom de Mlle de Saint-Quentin[38], ne le consigna pas dans ses
oeuvres et se contenta d'en parler  Genve?

  [38] 9e liv. de la _Bastille dvoile_, p. 145.

Certes, Barbezieux avait un caractre lger et dissip, bien diffrent
de la fermet et de l'esprit politique de Louvois son pre; mais il
n'et point os divulguer  une matresse ce formidable secret d'tat,
qui ne transpirait pas mme dans les indiscrets libelles de Hollande,
avant la mort de l'homme au masque: Barbezieux mourut en 1701 et
_Marchialy_ en 1703. Le marquis de Luchet n'tait-il pas bien capable de
supposer cette demoiselle de Saint-Quentin[39], comme il supposait un
fils de Buckingham, comme il supposa plus tard _Mlle de Baudeon_, _la
comtesse de Tersan_, _la duchesse de Morsheim_, et plusieurs autres
dames dont il rdigea les _Mmoires_, toujours pour l'amusement des
_gens du monde_?

  [39] Les auteurs de la _Bastille dvoile_ voulurent constater par un
    _procs-verbal_ le sjour de la demoiselle de Saint-Quentin 
    Chartres, et l'anecdote raconte par elle  plusieurs personnes de
    cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce
    procs-verbal et attestrent seulement la _notorit_ du fait.

Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqu le
tmoignage, n'osa pas confirmer ces assertions dans les _Annales
politiques_, et craignit peut-tre de fournir  ses ennemis le prtexte
d'une nouvelle lettre de cachet: le silence de Linguet est inexplicable.
Certes, l'abb Lenglet-Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de
publier des vrits ou des mensonges hardis, aurait lev la voix s'il
et encore vcu, lorsque le prieur Anquetil le cita dans une compilation
historique, sans critique et sans style, intitule: _Louis XIV, sa cour
et le rgent_, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du
_Masque de Fer_, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoir
_vu_  la Bastille, et mme lui avoir _parl_. Lenglet, malgr cet
entretien, ne jeta aucune lumire sur l'histoire de ce prisonnier qui
avait _l'esprit vif et orn_, disait-il, parlait trs-bien d'affaires,
de politique, d'histoire, de religion, tait au fait des nouvelles
courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyag dans toute
l'Europe (tome I).

Le crdule Anquetil,  qui l'auteur du _Trait des Apparitions_
racontait ces belles choses recueillies dans un de ses nombreux sjours
 la Bastille, eut la bonhomie de le _presser_ de dire ce qu'il pensait
de cet inconnu: Voudriez-vous me faire aller une neuvime fois  la
Bastille? rpondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie
littraire, comme l'a prouv son biographe Michault, de Dijon. En outre,
il n'y tait all pour la premire fois qu'en 1718,  moins qu'on
veuille infirmer les recherches et les calculs de Michault par une note
imprime dans la _Bastille dvoile_ (1re livr., p. 113), o il est dit
que Lenglet _est entr six fois  la Bastille_, la premire en 1696.
Quelle que soit la date de cette premire entre, l'abb Lenglet, qui
tait en bon rapport de connaissance avec les officiers de ce chteau,
avait pu apprendre d'eux ce qu'il prtendait savoir du _Masque de Fer_
lui-mme.

Le _Masque de Fer_, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux
d'esprit, les journaux et les cafs, avait fait aussi l'entretien de la
cour, o les mystres des lettres de cachet et des prisons d'tat
divertissaient quotidiennement le petit lever du roi et de ses
matresses. Le rgent Philippe d'Orlans avait, disait-on, refus la
confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses
favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier
masqu n'tait sorti de ses lvres, mme au milieu des plus
tourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi
discret, assure-t-on, et les caresses de Mme de Pompadour eurent tout
l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait
le censeur Jolyot de Crbillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme
de la chambre Voltaire se mettre  ses genoux, garda peut-tre ce secret
mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait:
elle n'avait pourtant pas  craindre la destine du pcheur des les
Sainte-Marguerite.

Louis XV fut souvent questionn par ses courtisans sur un sujet qu'il
abordait sans rpugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir
devant lui. Mais,  l'occasion des deux systmes dbattus avec une gale
probabilit par Saint-Foix et le pre Griffet, Louis XV hocha la tte et
dit: Laissez-les disputer; personne n'a dit encore la vrit sur le
_Masque de Fer_.

Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde,
essayant de mettre  profit un moment d'abandon et de familiarit de son
matre, pour s'approprier sans pril ce secret qui avait caus la mort
de plusieurs personnes, Louis XV l'arrta dans ses conjectures par ces
mots non moins nigmatiques que le _Masque de Fer_ lui-mme: Vous
voudriez que je vous dise quelque chose  ce sujet? Ce que vous saurez
de plus que les autres, c'est que _la prison de cet infortun n'a fait
tort  personne qu' lui_[40].

  [40] Soulavie ajoute de son cr une explication de ces paroles
    amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: car il
    n'a jamais eu ni femme ni enfans. _Mm. du marchal de Richelieu_,
    t. 3, p. 109.

Les ministres de Louis XVI n'taient pas comme ceux de Louis XIV,
confidens du secret de leur matre; car le vertueux Malesherbes, pendant
son premier ministre qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de
tirer la vrit du tombeau de _Marchialy_ et de venger la mmoire de cet
infortun, seule rparation que pt inventer l'humanit du ministre
insatiable de faire le bien; mais ses recherches, secondes par Amelot,
ministre de Paris[41], ses visites  la Bastille, ses enqutes dans les
papiers de la police[42], demeurrent sans rsultat.

  [41] On voit par une lettre du major Chevalier  M. Amelot, imprime
    dans la 9e livraison de la _Bastille dvoile_, p. 28, que cet
    officier lui avait envoy, ds le 30 septembre 1775, les mmes
    extraits historiques qu'il adressa ensuite  Malesherbes.

  [42] Voy. _la Bastille dvoile_, 1re livraison, p. 54.

Chevalier, major de la Bastille, le mme qui avait invent, dit-on, le
grand registre des prisonniers, fut charg spcialement de fouiller les
archives et d'crire l'histoire secrte du chteau depuis son
origine[43], quoique un pareil travail demandt plus de lumires et
d'instruction qu'il n'en avait: il recueillit pourtant des documens
originaux trs-curieux, et il les envoya au ministre le 19 novembre
1775, en lui disant, dans un style hriss de barbarismes et de fautes
d'orthographe: Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse tre
utile, soit pour le service, soit pour la curiosit, de mme que pour
tout ce que vous pouvez dsirer, je serai toujours  vos ordres. La
pice concernant le _Masque de Fer_ tait rdige d'aprs le journal de
Dujonca et la dissertation du pre Griffet. M. de Malesherbes n'en fit
aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il
esprait toujours arriver  la solution de ce grand problme
historique[44].

  [43] Voy. _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 32.

  [44] Ces pices crites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui
    dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a
    eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes.

En 1780, le pre Papon, de l'Oratoire, qui avait visit les les
Sainte-Marguerite au commencement de l'anne 1778 pour y chercher des
dtails de localit utiles  son _Histoire de Provence_ (4 vol. in-4,
1777-1786), publia de nouvelles anecdotes sur le _Masque de Fer_ dans
son _Voyage littraire de Provence_, Paris, 1780, in-12, compos avec
des notes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire ddie  M.
de Boisgelin, archevque d'Aix. Il avait recueilli ces renseignemens
dans la citadelle, o un officier de la compagnie franche, g de
soixante-dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son pre, lequel
tait _pour certaines choses l'homme de confiance_ du gouverneur
Saint-Mars.

Un jour Saint-Mars s'entretenait avec son prisonnier, en restant hors de
la chambre, _dans une espce de corridor pour voir de loin ceux qui
viendraient_. Le fils d'un de ses amis venait d'arriver pour passer
quelques jours dans l'le; ce jeune homme s'avance du ct o il
distingue des voix. Le gouverneur, surpris  l'improviste, ferme
aussitt la porte de la prison, court au-devant de l'indiscret et lui
demande _d'un air troubl_ s'il n'a rien entendu; rassur par la rponse
du jeune homme, il le fit pourtant repartir le jour mme en crivant 
son ami que peu s'en tait fallu que cette aventure n'et cot cher 
son fils, et qu'il le lui renvoyait de peur de quelque nouvelle
imprudence.

Un autre jour, un _frater_ (garon de chirurgien) aperut, sous la
fentre du prisonnier, _quelque chose_ de blanc flottant sur l'eau:
c'tait une chemise trs-fine, plie avec assez de ngligence et sur
laquelle on avait crit d'un bout  l'autre. Le pauvre homme la prit et
l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tt examine qu'il
demanda, _d'un air fort embarrass_, au frater, s'il n'avait pas eu la
curiosit de lire ce qui tait crit dessus; celui-ci protesta plusieurs
fois qu'il n'avait rien lu; mais deux jours aprs, il fut trouv mort
dans son lit. N'est-ce pas l l'origine de l'anecdote du plat d'argent?

Le valet qui servait le prisonnier, et qui partageait ainsi sa
captivit, mourut dans la prison, et ce fut le pre de l'officier, que
Papon interrogeait, qui chargea sur ses paules le corps du dfunt et
qui le porta de nuit au cimetire. On chercha une femme pour remplacer
ce valet: une paysanne du village de Mongins alla se prsenter au
gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue
de cet emploi, renoncer  ses enfans et au monde, elle refusa de
s'enfermer pour le reste de ses jours.

Il n'y avait que peu de personnes qui eussent la libert de parler au
_Masque de Fer_, et sa prison, que l'paisseur des murs et la force des
grilles protgeaient contre toute tentative d'vasion, tait garde au
dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux
qui s'approcheraient  une certaine distance.

Mais le pre Papon n'essaya pas mme de dcouvrir quel tait ce
prisonnier _dont on ne saura peut-tre jamais le nom_, dit-il. M.
Dulaure, qui tudiait alors les antiquits nationales et surtout les
fautes de la royaut pour en faire une leon au peuple, reproduisit
textuellement, dans sa _Description des principaux lieux de la France_,
Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1re partie, p. 184), les anecdotes rapportes
dans le _Voyage littraire de Provence_; il les accompagna des autres
faits rvls par Voltaire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d'adopter
une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des
partisans, il avoua qu'elles _ne valaient pas la peine d'tre rptes_,
et il exposa nettement que si l'on ne dcouvrait quelques _monumens_
ignors du temps de la rgence d'Anne d'Autriche et du ministre du
cardinal Mazarin, ou bien quelques _mmoires crits par les personnes
inities dans le secret_, le nom de ce prisonnier, inconnu  ses
contemporains, le serait aussi  la postrit. Cette phrase semble une
annonce indirecte du _mmoire_ apocryphe que Soulavie prparait  cette
poque dans son cabinet enrichi des matriaux drobs  la bibliothque
du marchal de Richelieu; on peut, sans faire injure  la mmoire de
Dulaure, que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu'il avait vu
cette pice dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme
authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans son _Histoire de Paris_.

Cependant un nouveau systme s'laborait en silence, et plusieurs hommes
trs-judicieux taient ports  lui donner la prfrence. Le chevalier
de Tauls, secrtaire d'ambassade  Constantinople, ramassait
mystrieusement les matriaux de ce systme qui tendait  inculper les
jsuites chasss de France et poursuivis de tous cts avec la fureur
des reprsailles. On ne peut apprcier quel sentiment de prudence ou de
gnrosit l'empcha de publier son livre, qui tait ds lors connu dans
les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqu ds 1783  M. de
Vergennes, ministre des affaires trangres.

Duclos prit les devans sur M. de Tauls, en imprimant qu'un jsuite
_gros collier de l'ordre_ lui avait avou que le _Masque de Fer_ tait
une sottise de la Socit, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli. Cette
insinuation n'eut pas de suite  cette poque, et l'on ne demanda pas
compte du prisonnier masqu  la socit de Jsus, qui avait tant
d'autres comptes plus graves  rendre.

C'tait sous les dcombres de la Bastille qu'on esprait retrouver les
preuves de cette iniquit du _grand roi_, et quand la vieille prison
fodale s'croula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le
premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrs au jour
clatant de la justice et de l'humanit, pour dlivrer au moins son nom
encore captif dans ces tnbres, ce devait tre le _Masque de Fer_!

Ds que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons
furent brises  coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes 
dlivrer, au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies
au fond de cette sinistre forteresse: on prtendit que, peu de jours
auparavant, la plupart des dtenus avaient t transports ailleurs
secrtement.

Les souvenirs de plusieurs captivits clbres planaient au-dessus des
ruines, qu'on avait hte de faire disparatre pour placer cette
inscription: _Ici l'on danse_,  l'endroit mme o tant de larmes
avaient coul depuis des sicles; le fantme du _Masque de Fer_ tait
sans doute prsent aux yeux des dmolisseurs patriotes, et quand un des
_vainqueurs_ apporta en trophe au bout d'une baonnette le grand
registre de la Bastille[45], l'assemble municipale de l'Htel-de-Ville
attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal
tombt de ces pages sanglantes[46]: le folio 120, correspondant 
l'anne 1698 et  l'arrive du prisonnier masqu venu des les
Sainte-Marguerite, avait t enlev et remplac par un feuillet d'une
criture rcente!

  [45] C'est un in-folio immense ou plutt une suite de cahiers qui
    augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un
    trs-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant  clef,
    lequel est encore renferm dans un double carton. Ces feuilles,
    distribues en colonnes, portent des titres imprims  chacune. Ire
    colonne: _Noms et qualits des prisonniers_. IIe col. _Dates des
    jours d'arrive des prisonniers au chteau._ IIIe col. _Noms des
    secrtaires d'tat qui ont expdi les ordres._ IVe col. _Dates de
    la sortie des prisonniers._ Ve col. _Noms des secrtaires d'tat qui
    ont sign les ordres d'largissement._ VIe col. _Causes de la
    dtention des prisonniers._ VIIe col. _Observations et Remarques._
    Le major remplit la sixime colonne suivant les indications qu'il
    peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions
    quand il veut et comme il veut. La septime colonne contient
    l'historique des faits, gestes, caractres, vie, moeurs et fin des
    prisonniers. Ces deux colonnes sont des espces de mmoires secrets
    dont l'essence et la vrit dpendent du jugement droit ou faux, de
    la volont bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi;
    plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernires
    colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major
    actuel. _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 31 et 32.
    La distribution des colonnes indique dans cet ouvrage n'est pas
    tout--fait la mme que celle du registre qui a servi  la rdaction
    de la _Bastille dvoile_: ce dernier est un registre de 280 pages
    in-folio, broch et soigneusement renferm dans un portefeuille de
    maroquin; d'un ct est crit en lettres d'or le mot _Bastille_; de
    l'autre, sont graves les armes du roi: ledit portefeuille fermait 
    clef. Chaque page de ce registre est divise en onze colonnes. Voici
    ce qui se trouve imprim en tte de chaque colonne: Ire _Noms et
    qualits des prisonniers_. IIe _Dates de leur entre_. IIIe _Noms de
    MM. les secrtaires d'tat qui ont contresign les ordres_. IVe
    _Tomes_. Ve _Pages_. VIe _Dates de leur sortie_. VIIe _Noms de MM.
    les secrtaires d'tat qui ont contresign les ordres_. VIIIe
    _Tomes_. IXe _Pages_. Xe _Motifs de la dtention des prisonniers_.
    XIe _Observations_. Nota. Nous n'avons aucune connaissance des TOMES
    et PAGES auxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8e et 9e. Premire
    livraison, p. 44.

  [46] Chap. 14 et 15 de _la Bastille, ou Mmoires pour servir 
    l'histoire du gouvernement franais_, par Dufey de l'Yonne; 3e
    livraison de la _Bastille dvoile_; les _Journes mmorables de la
    Rvolution franaise_, t. 1, p. 21.

Dans les souterrains de la Bastille, on dcouvrit des squelettes
entiers; dans les latrines, des ossemens briss et putrfis[47]: alors
on se souvint avec terreur des horribles assertions que Constantin de
Renneville avait avances dans son _Histoire de la Bastille_, et qu'on
avait trop lgrement traites de fables calomnieuses; on pensa que bien
des crimes, bien des vengeances, taient rests enfouis dans les ombres
impntrables de cette prison d'tat, et que les murs, tout couverts de
noms et de dates[48], offraient des listes de proscription plus amples
et plus vridiques que les registres du greffe.

  [47] Quelques prisonniers ont pri  la Bastille par des voies
    secrtes, mais ces exemples sont rares. _Rem. hist. sur la
    Bastille_, p. 33. Voyez _Antiquits nationales_, par Millin, t. 1,
    art. de la Bastille, p. 15.

  [48] On trouve dans les _Rvolutions de Paris_,  la suite des
    _Remarques historiques sur la Bastille_, le _Relev exact des noms
    et inscriptions graves sur les murs des cachots_, et le _Langage
    des murs ou les cachots de la Bastille dvoilant leurs secrets_.

Quelques curieux se mlrent donc aux travaux rapides de la dmolition,
et visitrent en dtail la tour de la Bertaudire que le _Masque de Fer_
avait habite cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de
son passage; mais on eut beau dchiffrer tout ce qui tait crit avec la
pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les
planchers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des
vitres, rien dans ces archives funbres n'avait un rapport plus ou moins
direct avec le malheureux _Marchialy_, et l'on ne douta plus que les
ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette trange mascarade
n'eussent t ponctuellement excuts.

Plusieurs personnes pourtant se demandrent par quelle raison le cadavre
du prisonnier n'avait pas, comme ceux dont on retrouvait les dbris, t
confi aux oubliettes infectes de la Bastille plutt qu' la terre
bnite du cimetire de Saint-Paul: on pouvait rpondre  cette
objection, que les restes humains dcouverts dans les fouilles
appartenaient sans doute  une poque antrieure aux formalits de la
prison d'tat, ou n'accusaient que la sclratesse des officiers
subalternes, capables d'un assassinat pour dpouiller un prisonnier;
d'ailleurs en 1703, quand mourut _Marchialy_, Louis XIV, entirement
livr  Mme de Maintenon et  son confesseur le pre Lachaise, avait une
dvotion si scrupuleuse, qu'il n'et pas refus les secours de l'glise
et la spulture chrtienne  son plus grand ennemi.

Cependant toutes les recherches ne furent pas infructueuses, s'il faut
en croire la dernire feuille des _Loisirs d'un Patriote franais_,
recueil priodique[49], qui cita, le 13 aot 1789, une carte qu'un
homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers:
cette carte contient, ajoute le rdacteur, le numro 64389000 et la note
suivante: FOUCQUET, ARRIVANT DES ILES SAINTE-MARGUERITE, AVEC UN MASQUE
DE FER; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, KERSADION. Le journaliste
attestait avoir vu la carte, et prsentait de rapides observations 
l'appui de ce systme, que la dcouverte vraie ou prtendue de la carte
avait mis au jour.

  [49] M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la rvolution,
    ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu
    plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au
    13 aot 1789). Ne pourrait-on l'attribuer  Brissot de Warville, et
    le regarder comme un annexe littraire du _Patriote Franais_ que
    rdigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir t
    pensionnaire du roi  la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort
    rare et ne se trouve pas  la Bibliothque royale.

Cette carte singulire, dont l'usage est aussi obscur que le chiffre,
exista-t-elle rellement? La situation politique du moment tait trop
grave pour qu'on donnt beaucoup d'attention  ce document, dont
l'authenticit est maintenant impossible  prouver, et d'ailleurs, les
_Loisirs d'un Patriote franais_ avaient un fort petit nombre de
lecteurs; car la rvolution, qui marchait dj au son du tocsin en
suivant la tte du gouverneur de la Bastille, M. Delaunay, et celle de
M. de Flesselles, prvt des marchands, n'accordait plus de _loisirs_
aux patriotes enrls dans la milice citoyenne.

Nanmoins cette carte fut reproduite avec les rflexions du rdacteur,
sous ce titre pompeux et trompeur: _Grande Dcouverte! l'homme au Masque
de Fer dvoil_, in-8 de sept pages d'impression. Ce n'est pas la
seule carte qu'on ait tir de la Bastille, lit-on dans cette feuille, il
y en avait plusieurs signes de quelques ministres ou de quelques
personnes inconnues avec des ordres relatifs au prisonnier. Quant 
celle que je cite, _je l'ai vue_! L'anonyme, aprs avoir cherch 
tablir que Fouquet ne mourut pas  Pignerol, prsume, d'aprs le
tmoignage de cette carte, que ce prisonnier d'tat russit  se sauver,
fut _repris_, ramen en secret dans sa prison, masqu et condamn 
passer pour mort, en chtiment de sa tentative d'vasion.

Cet imprim se vendit dans les rues, o la libert de la presse faisait
affluer une prodigieuse quantit de brochures et de feuilles volantes,
et cette opinion nouvelle, jete au public sans preuves, sans nom
d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique, produisit toutefois
certaine impression, en prsence mme des autorits de Voltaire, de
Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du pre Griffet et du baron d'Heiss,
qui n'avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discussions.

On se rappela toutefois une phrase du _Supplment du Sicle de Louis
XIV_, d'aprs laquelle le ministre Chamillart aurait dit que le _Masque
de Fer_ _tait un homme qui avait tous les secrets de Fouquet_. Des
gens fort judicieux allrent jusqu' croire que Chamillart, que
Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractre _vrai, droit,
aimant l'tat et le roi comme sa matresse, opinitre  l'excs_, avait
dit la vrit sans pourtant manquer  son serment ni trahir un secret
qui et pu compromettre l'honneur de son matre; selon une ide que
d'autres ont eue avant nous, Chamillart voulait dsigner Fouquet et ne
le pas nommer, par un accommodement de conscience assez frquent dans
ces temps de morale jsuitique: en effet, qui tait mieux instruit des
secrets de Fouquet que Fouquet lui-mme?

Quant  la carte qui servait de base  ce systme, elle ne me parat
point aussi absurde que l'ont juge diffrens critiques.

1 Le numro inintelligible de 64389000 renfermait peut-tre un sens
qu'on ne pouvait traduire par des lettres; car l'emploi des chiffres
tait trs-usit dans les affaires d'tat; ou bien encore, ce nombre
extraordinaire avait-il t mal rapport par ngligence, sinon par suite
de la dtrioration de cette carte foule aux pieds, mouille, tache de
boue: dans cette seconde hypothse, il faudrait lire d'abord, au lieu de
6438, l'anne de l'entre du prisonnier  la Bastille, 1698, et
immdiatement aprs le numro de l'crou, 9000 ou plutt 900.

2 Ces trois X.X.X. peuvent aussi s'interprter de diverses manires
galement plausibles: est-ce la dsignation d'un registre, d'une srie,
d'une armoire? car les archives de la Bastille taient si considrables,
que le rgent y avait cr, en 1716, une place de _garde_ sous la
surveillance immdiate du gouverneur[50]; or, dans tous les grands
dpts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des
lettres, suivant l'ordre alphabtique, que l'on rpte plusieurs fois au
besoin. Tel est le systme de classement usit  la Bibliothque du Roi.

  [50] Pices envoyes par le major Chevalier  M. de Malesherbes.
    Cabinet de M. Villenave.

3 Quant au nom propre de _Kersadion_, qui est un nom breton, et qu'on
doit lire de prfrence _Kersadiou_ ou _Kersaliou_, c'est peut-tre
celui qu'on avait impos  Fouquet, selon la rgle des prisons d'tat o
de frquens changemens de noms droutaient la curiosit des indiffrens
et les dmarches actives des intresss: ainsi M. de Palteau prtend que
l'homme au masque tait connu sous le nom de _Latour_  la Bastille, et
nous le voyons dsign par le nom de _Marchialy_ sur les registres de la
paroisse de Saint-Paul. Le fameux Latude, qui est rest trente-quatre
ans  la Bastille, a subi deux ou trois baptmes de cette espce.

Cette carte aurait donc fait partie d'un catalogue gnral des
prisonniers, destine qu'elle tait  indiquer le nom vritable, le faux
nom, le numro du volume contenant le dtail des faits et les
observations relatives, le numro du carton des pices  l'appui, la
date et tous les renvois correspondant  une vaste collection de
documens qui n'existent plus[51].

  [51] Les _Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille_, nous
    autorisent  supposer une classification semblable: Lors de
    l'arrive de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et
    qualits, le numro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de
    ses effets dposs dans la case du mme numro. Le livre de sortie
    contient un protocole de serment et protestation de soumission, de
    respect, de fidlit pour le roi... Le troisime livre en feuilles
    contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs
    dpenses... Enfin, le quatrime livre est un in-folio immense (le
    grand registre dcrit plus haut)... On runit en registre tous les
    ordres  jamais donns et adresss au gouverneur de la Bastille,
    toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli
    soigneusement, et se retrouve au besoin. P. 30 et suivantes.

Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui taient
immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d'tat, ont
t pilles avant et pendant le sige, ananties et disperses aprs le
dpt fait  l'Htel-de-Ville:

1 la troisime livraison de la _Bastille dvoile_ (par Charpentier),
page 152, cite des lettres tires de ces archives, et concernant le
chteau de Pierre-Encise,  Lyon. On a lieu de croire que la police
envoyait  la Bastille toutes ses correspondances secrtes pour y tre
conserves en sret.

2 Cette mme livraison prsente des renseignemens qui sont d'accord
avec nos suppositions, et que le rdacteur tenait du chevalier de
Saint-Sauveur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. Nous avons
appris que les mots _tome_ et _page_, qui sont deux fois rpts dans
les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient  de _gros
volumes relis_ qui renferment _simplement_ les ordres d'entre et de
sortie de chaque prisonnier. Cette dcouverte nous a fait moins
regretter la perte de ces mmes volumes; nous nous tions imagins
qu'ils renfermaient des objets bien plus intressans. Comment ces _gros
volumes_ ont-ils disparu? le gouvernement avait donc intrt  leur
destruction? Quand ils n'auraient contenu que les _ordres d'entre et de
sortie de chaque prisonnier_, n'tait-ce point assez pour claircir
beaucoup de faits obscurs, pour en rvler d'autres tout--fait ignors?
On conoit la perte de feuilles volantes, runies en liasse, mais non
celle de gros volumes qui taient couverts sans doute en parchemin, et
capables de rsister mme  un incendie tel que celui qui consuma ou
plutt attaqua le dpt des livres saisis et les archives, lorsque les
assigeans eurent mis le feu  l'htel du gouvernement.

3 Mon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le
lendemain de la prise, se souvient d'avoir remarqu dans les cours une
norme quantit de papiers  demi-brls; il en ramassa quelques-uns,
manuscrits et imprims, qu'il conserve encore dans sa prcieuse
collection de pices relatives  la rvolution; mais il se souvient
aussi que des sentinelles empchaient les curieux d'emporter ces papiers
qu'on enlevait sous les yeux des commissaires nomms par la ville. La
vrit est, dit Cubires dans son _Voyage  la Bastille_, que M. de
Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits,
et je ne doute pas qu'il n'en ait rapport plusieurs de trs-curieux.
J'aurais bien voulu en ramasser  mon tour; mais je n'en avais _ni
permission ni ordre_.

4 Charpentier nous apprend avec quel soin l'autorit faisait recueillir
les papiers de la Bastille, qui furent dposs  l'Htel-de-Ville, et
_couverts d'un voile aussi impntrable que celui qui les drobait au
jour quand ils taient sous les votes de la Bastille_. Le bruit courut
mme _qu'on ferait une perquisition  main arme chez les personnes
souponnes de garder des pices trouves  la Bastille_.
L'Htel-de-Ville n'tait pas le seul dpt de ces papiers; le district
de Saint-Germain-des-Prs en possdait un grand nombre[52]. Ces papiers,
tombs dans les mains des particuliers, _se dispersaient tous les
jours_, passaient en province et mme dans les pays trangers. Trente
commissaires, choisis pour entreprendre le dpouillement du dpt de
l'Htel-de-Ville, s'arrtrent effrays devant les difficults et la
longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les
archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot, avait dj
publi six livraisons de la _Bastille dvoile_,  l'aide d'une
collection particulire, rassemble au Lyce, laquelle ne formait pas
_la millime partie_ des papiers dposs  l'Htel-de-Ville[53].
Charpentier ne fit paratre que neuf livraisons de son livre; le reste
des documens conquis le 14 juillet 1789 a t dtourn depuis par
l'adresse des agens de l'ancien gouvernement, ou perdu par l'incurie des
gardiens de ce vaste rpertoire d'iniquits morales et politiques.

  [52] Voyez les _Rvolutions de Paris_ cites plus haut, p. 34.

  [53] _Bastille dvoile_, premire livraison, p. 7; 4e livraison, p.
    3; 6e livraison, p. 1.

On concevra l'intrt que la royaut avait  l'anantissement des
preuves crites de ses abus de pouvoir, en se reprsentant l'effet
produit alors sur les masses par la dnonciation du moindre fait nouveau
relatif  la Bastille, dont le fantme pouvantait encore les Parisiens.
Ces papiers accusateurs taient autant de pierres que le peuple avait en
main pour lapider la monarchie.

Nous dmontrerons plus loin que le grand registre, qu'on n'eut pas le
temps ni l'ordre de dtruire au moment du sige, avait subi de
nombreuses mutilations ou altrations  une poque antrieure, et que
des officiers franais avaient t chargs de rechercher et d'enlever,
vers 1770, tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de
Pignerol.

Mais puisque cette carte n'a pas t conserve et que son existence ne
fut point constate par une exposition publique qui aurait attir la
foule en aussi grande affluence que l'chelle de Latude et les portes de
fer de la Bastille, nous nous abstiendrons de la citer au rang des
preuves, et mme de dfendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la
prise de la Bastille ayant accoutum les esprits  l'imprvu et au
merveilleux, on ne s'tonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un
nouveau systme sur le _Masque de Fer_: les prisons rpublicaines
allaient bientt offrir des mystres plus inexplicables et plus
horribles.

Le prisonnier masqu tait encore une fois redevenu un objet de mode et
d'engouement: les systmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du pre
Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassrent tour  tour sur la
scne, sans qu'aucune dcouverte vnt les fortifier; les crivains de
places et de carrefours s'emparaient  l'envi de ce sujet dj si
populaire et toujours aussi mal connu.

On imprima et l'on colporta dans le mme mois une quantit de misrables
imprims qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de
Chartres,  laquelle le _Masque de Fer_ valut de bons profits. Il y eut
d'abord _le vritable Masque de Fer, d'aprs les archives de la
Bastille_, in-8 de huit pages: c'tait le duc de Monmouth, d'aprs
Saint-Foix; ensuite, d'aprs Voltaire et les _Mmoires de Perse_,
l'_Histoire du Fils d'un roi, prisonnier  la Bastille, trouve sous les
dbris de cette forteresse_, in-8 de seize pages: c'tait le comte de
Vermandois, et le compilateur de cette notice, _trouve_, disait-il,
_parmi une foule d'autres papiers, lors de la prise de l'asile de la
tyrannie_, se vantait de rsoudre le problme, _grce aux rvolutions de
Paris_.

L'effronterie du faussaire alla plus loin dans le _Recueil fidle de
plusieurs manuscrits trouvs  la Bastille, dont un concerne
spcialement l'homme au Masque de Fer_, in-8 de 32 pages; c'tait
encore le comte de Vermandois; mais l'auteur avait la hardiesse de dire
qu'il donnait la _copie exacte_ d'une feuille dcouverte dans le mur
d'une chambre de la tour de la Bertaudire, et que cette feuille avait
t crite par le comte de Vermandois, et cache par lui _le 2 octobre
1701,  six heures du soir_[54]. Ce mensonge ridicule et impudent
devait, selon le libraire, servir de _supplment aux trois livraisons de
la Bastille dvoile_, qui commenait  paratre avec un succs bien
mrit.

  [54] Plusieurs dcouvertes de ce genre eurent lieu cependant  la
    dmolition de la Bastille; le nomm Mauclerc trouva, en visitant les
    cachots, un morceau de papier taill en pointe, aux deux cts,
    roul et plac dans un petit trou  gauche de la chemine. Sur ce
    papier tait crite une sentence politique qui fut attribue 
    Linguet. Le mme Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme
    lui ces cachots, aperut la longueur du petit doigt d'un suif
    noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et
    dcouvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de
    toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe 
    l'une des extrmits, sur lequel lambeau sont tracs en fil blanc
    trs-fin ces trois lignes:

        + + + + + + | ans
        J'ai respect les jours de mon roi
            Voil mon crime.

    Ce morceau de linge tait roul et contenait un bout de ce mme fil
    blanc, attach  un brin de crin noir trs-fort. _Rvolutions de
    Paris_,  la suite des _Remarques historiques sur la Bastille_, p.
    136.

Plusieurs autres crits, cachant leur pauvret ou leur niaiserie sous de
magnifiques intituls, circulrent dans Paris encore tout mu de
l'enfantement d'une rvolution; mais le public, tromp par ces
mystifications mprisables, n'tait que plus impatient de pntrer ce
secret, dont les dpositaires avaient tous disparu de mme que les murs
de la Bastille.

L'diteur anonyme de la troisime dition des _Remarques historiques sur
la Bastille_ qui reparurent en 1789 comme un ouvrage nouveau, sous la
rubrique de Londres, n'ajouta rien pour fixer l'_incertitude o l'on
sera probablement toujours_  l'gard du prisonnier inconnu, pensait-il;
mais il ne se fit pas scrupule de renchrir sur ce qu'on savait du
masque et de l'enterrement de _Marchialy_: Son masque tait simplement
de velours noir, garni de baleines trs-fortes et attach par derrire
avec un cadenas scell; il tait fait de manire qu'il lui tait
impossible de l'ter ou de l'arracher lui-mme et qu'il pouvait manger
avec sans beaucoup d'incommodit. O l'diteur avait-il trouv ces
dtails minutieux qu'il dbitait avec tant d'effronterie ou de nave
crdulit? Il est _trs-certain_ que le tronc seul du cadavre fut
enterr, et que la tte coupe, puis partage en divers morceaux, pour
la dfigurer, fut enterre en plusieurs autres lieux. L'diteur ne nous
dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition
recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait, tait une
mine inpuisable.

Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait  crire un ouvrage
historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des
claircissement singuliers, eut l'ide d'taler au grand jour les
injustices que cette prison d'tat avait caches dans son ombre. Un
comit de gens de lettres s'tait form au Lyce, sous la direction de
Charpentier, pour dpouiller et analyser tous les papiers de la
Bastille, qu'on leur confierait, afin de _conserver des pices
intressantes, dj parses, et qui, dans peu, seraient perdues sans
ressource, si on ne les conservait au plus tt_. Ce fut en quelque sorte
un acte d'opposition contre la municipalit de Paris qui avait invit
les possesseurs de ces pices  en faire le dpt  l'Htel-de-Ville, et
qui ne se mettait pas en peine de les rendre publiques. _La Bastille
dvoile, ou Recueil de pices authentiques pour servir  son histoire_,
fut donc publie par livraisons, en 1789 et 1790, reproduisant et
commentant le grand registre, dans lequel les entres et les sorties des
prisonniers taient rgulirement marques par ordre chronologique.

Ce travail fut excut avec autant de conscience que de clrit; mais
les pices contenant l'entre et la sortie des prisonniers ne
remontaient pas au-del de l'anne 1663;  partir de cette poque,
Charpentier avait puis ses documens dans de petits feuillets
manuscrits enfils par un lacet, qui paraissaient tre les dpositaires
des notes relatives aux prisonniers jusqu' ce que le temps permt de
les mettre au net sur le grand registre. Ces notes prsentaient
pourtant bien des lacunes. Il en tait de mme du grand registre, dans
lequel on avait _enlev avec beaucoup de prcaution_ le folio 120,
correspondant  l'anne 1698 et  l'arrive du prisonnier inconnu  la
Bastille; on avait aussi _dchir_ et _mutil_ les feuillets qui
comprenaient la fin de l'anne 1703 et les suivantes, comme pour effacer
tout ce qui pouvait avoir rapport  _Marchialy_.

L'absence du folio 120 fit croire naturellement  Charpentier qu'on
avait mis autant de soin pour anantir aprs la mort du prisonnier tout
ce qui aurait pu donner quelques lumires sur son sort, qu'on en avait
mis pendant sa vie pour drober aux regards des curieux le mystre cach
sous ce masque de fer; il dsespra donc de trouver dans les papiers de
la Bastille la moindre indication  ce sujet, et il dut se borner 
faire une dissertation historique  l'aide des tmoignages existant;
mais cette dissertation ne parut que dans la neuvime livraison de la
_Bastille dvoile_, qu'elle occupe tout entire.

Durant cet intervalle de temps, signal par la publication de plusieurs
ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqu, le folio 120 du grand
registre fut remis entre les mains de Charpentier, non pas l'original,
mais _un feuillet semblable, entirement crit de la main propre_ du
major Chevalier.

On obtint la certitude qu'en 1775 M. Amelot, ministre de la ville de
Paris, s'tait fait communiquer toutes les pices qui concernaient
directement ou indirectement l'homme au masque: le major Chevalier, qui
avait rempli les fonctions de sa charge  la Bastille depuis 1749,
dclara lui-mme qu'il avait, par l'ordre du ministre, opr cette
soustraction et envoy  M. Amelot les feuillets dchirs du grand
registre: on avait lieu de croire que ces feuillets taient anantis,
mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval, ancien
secrtaire de la police, et leur authenticit fut  peine mise en doute,
lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rdig avec modration
et plein d'une sage critique, qu'on traduisait au fur et  mesure en
Allemagne et en Angleterre.

Il est remarquable que ce folio o l'entre du prisonnier a t relate
dans la forme ordinaire des crous est divis par colonnes, et en
contient plusieurs rserves pour marquer les renvois aux tomes et pages
d'un journal, d'une correspondance ou d'un recueil trs-volumineux (37
volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre) qu'on n'a plus, ce qui
s'accorde assez bien avec la disposition de la carte dcrite dans les
_Loisirs d'un Patriote franais_.

Voici le tableau figur de cette feuille, copi d'aprs l'original
autographe du major Chevalier[55] et reproduit avec une scrupuleuse
fidlit, sans omettre les fautes de franais et d'orthographe qu'on
remarque dans la rdaction de cet trange historien de la Bastille.

  [55] Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoy  M.
    de Malesherbes, et presque entirement semblable  celui que
    Chevalier avait fait passer  M. Amelot, peu de mois auparavant, et
    qui tomba dans les mains de l'diteur de la _Bastille dvoile_.

  NOMS ET QUALITS DES PRISONNIERS
    Ancien prisonnier de Pignerol, obligs de porter toujours un masque
    de velours noir d'ont on n'a jamais sc le nom ni ses qualits.

  DATES DE LEURS ENTRES.
    18e 7bre. 1698  3 heures aprs midy

  NOMS DE MESSIEURS LES SECRTAIRES D'TAT QUI ONT CONTRESIGN LES
  ORDRES.
    ...

  TOM.
    Dujonca

  PAG.
    v. 37

  DATES DE LEURS MORTS.
    le 19e 9bre 1703

  TOM.
    Dujonca

  PAG.
    v. 80[56]

  MOTIF DE LA DETENTION DES PRISONNIERS.
    on ne l'a jamais sc.

  OBSERVATIONS
    C'est le fameux homme au masque que jamais personne n'a jamais sc
    ni conn. Mort le 19e 9bre. 1703. ag de 45 ans ou environs, enterr
     St. Paul le lendemain  4 heures aprs midy, sous le nom de
    _Marchiali_, en prsence de M. Rosarges major dud. chateau et
    M. Reilhe chirurgien major de la Bastille qui ont signs sur les
    registres mortuaires de Saint Paul. Son enterrement a cout 40 l.
    Ce prisonnier a rest  la Bastille cinq annes et soixante et deux
    jours non compris celuy de son enterrement.

  _Nota._ Ce prisonnier  est ammens  la Bastille par M. de Saint
  Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est ven prendre possession du
  gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de
  Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant  Pignerol.

  Ce prisonnier estoit traits avec une grande distingtion de M. le
  Gouverneur, et n'estoit v que de luy et de M. Rosarges major dud.
  chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point t malade que quel
  heures, mort comme subitement; il a t enseveli dans un linceuil de
  toille neuve et genralement tout ce qui s'est trouvs dans sa chambre
   est bruls, comme son lit tout entier y compris des matelats,
  tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres,
  et jetts dans les latrines, le reste a est fondu comme argenterie,
  cuivre ou tain.

  Ce prisonnier estoit logs  la troisime chambre de la tour
  Bertodierre, laquelle chambres a est regratts et piqus jusqu'au vif
  dans la pierre et blanchie de neuf de bout  fonds, les portes,
  chassis et dormant des fenetres ont est bruls comme le reste.

    _Il est  remarquer que le nom de MARCHIALI
    que lon lui a donns sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y
    trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre franois,
    HIC AMIRAL, c'est l'Amiral._

  [56] La _Bastille dvoile_, 9e liv. p. 34, porte: _vol._ 8e; la
    plupart des ouvrages o cette feuille a t copie depuis offrent en
    toutes lettres: _volume_ 8me.

Ce feuillet est videmment compos avec le journal de Dujonca et les
anciennes notes que le pre Griffet avait employes dans sa
dissertation; il y a entire analogie de faits et souvent d'expressions
entre ces documens et la rdaction assez peu littraire de Chevalier.
Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre
diffrait de celui qui fut reprsent comme une copie; car dans le
registre les feuilles sont divises en _onze_ colonnes (voyez ci-dessus,
la note [45]), tandis que le folio envoy  messieurs Amelot et de
Malesherbes ne contient que _dix colonnes_, l'une desquelles porte ce
titre imprim: _Dates de leurs morts_, au lieu de _Dates de leurs
sorties_. La colonne qui manque dans le folio est intitule au grand
registre: _Noms de messieurs les secrtaires d'tat qui ont contresign
les ordres_. Comment d'ailleurs expliquer l'enlvement de ce folio,
autrement que par l'intention de cacher ce qu'il renfermait et mme d'en
dtruire la preuve?

Rien ne fait supposer que le grand registre, o n'existait plus le folio
120, ft celui dont on attribue l'invention  Chevalier, major de la
Bastille depuis 1749: le grand registre commence  l'anne 1686 et ne
parat pas plus moderne; au contraire, on est bien certain que le major
est l'auteur du feuillet apocryphe, remis par M. Duval aux diteurs de
la _Bastille dvoile_, soit qu'il l'ait imagin en entier, soit qu'il
l'ait copi sur le feuillet original avec de notables modifications,
d'aprs des ordres suprieurs. Comment aurait-on crit au commencement
du 18e sicle: _C'est le fameux homme au masque_, tandis que cet homme
ne devint _fameux_ qu'en 1751, aprs la publication du _Sicle de Louis
XIV_?

On reconnat la main de la police de Sartines et de Lenoir, dans la
perte de ce feuillet et dans la manire dont il fut remplac; peut-tre
avait-il disparu avant que Chevalier ft charg de recherches dans les
archives. Les minutieuses prcautions qu'on avait prises  la mort de
_Marchialy_ donnent assez  entendre qu'on n'et pas laiss subsister
quelque pice crite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier.
En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca, auxquels renvoyaient
les colonnes des _tomes_ et des _pages_ dans le feuillet crit par le
major, ne vinrent  la connaissance de personne, et  peine put-on
obtenir quelques tmoignages pour constater qu'une collection de _gros
volumes_ avait figur dans les archives de la Bastille.[57]

  [57] On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et
    de ruse pour touffer toutes les accusations qui pouvaient sortir
    contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des diffrens
    ouvrages publis alors sur cette prison d'tat ne trouvrent de
    renseignemens qu'auprs d'anciens officiers qui avaient t,  une
    poque antrieure, loigns du service, et qui gardaient rancune 
    l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu,
    taient attachs  la Bastille par des fonctions leves ou
    subalternes, refusrent de se faire dnonciateurs: on doit prsumer
    qu'ils furent indemniss gnreusement, d'aprs ce seul fait
    (autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant
    perdu ses effets dans le sac du chteau, adressa une ptition 
    Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi crivit de sa main, au
    bas de la ptition: _Bon pour quatre mille livres_.

A propos de ces renvois, dignes de prter aux conjectures, quelqu'un eut
l'ide de rectifier ainsi le numro de la carte cite dans les _Loisirs
d'un Patriote franais_, 6-4-37-8-9000, pour le rendre comprhensible
par l'addition d'un seul chiffre, et par cette explication: la carte,
faite aprs la mort du prisonnier, aurait renvoy au volume 6e pour
l'entre de Fouquet  la Bastille en 1663; au volume 4e pour sa sortie
en 1664, lorsqu'on le transfra  Pignerol; au volume 37e, pour son
retour  la Bastille en 1698; au volume 8e, pour sa mort en 1703; et
enfin au numro d'ordre 9000, dsignant le nombre de prisonniers
enregistrs avant lui.

Mais l'auteur de _la Bastille dvoile_ n'eut pas recours  ces calculs
problmatiques: dans sa neuvime livraison, il fit un examen succinct,
mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir
jusqu'alors  l'gard du _Masque de Fer_, en discutant pour la premire
fois celle de M. de Tauls, qui ne rvlait son _secret_  ses amis que
_sous la foi du serment_ (p. 171 de la 9e liv.); mais il retomba dans le
systme de l'_diteur_ des _Questions sur l'Encyclopdie_, ou du
libelliste des _Amours d'Anne d'Autriche_, en s'efforant de prouver
que, suivant la solution _la plus vraisemblable_, le prisonnier tait
fils naturel d'Anne d'Autriche et frre an de Louis XIV.

Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes, les moins
respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que l'_approbation_
des censeurs royaux et le _privilge du roi_ n'taient plus ncessaires
pour les nombreux ouvrages que la presse lanait de toutes parts, depuis
que la police avait renvers son encre rouge et que le pilon ne faisait
plus la guerre aux livres.

La Bastille fut encore le prtexte de plusieurs compilations moins
importantes, dans lesquelles figurait le _Masque de fer_ sous diffrens
noms.

Le chevalier de Cubires, qui mena la muse de Dorat  la Bastille, le 16
juillet 1789, voulut aussi dire son mot sur le _Masque de Fer_, dans le
rcit de son _Voyage_ en prose et en vers[58], sans doute pour justifier
les qualits de _citoyen et soldat_ qu'il avait prises en tte de sa
brochure: Cubires aspirait dj  devenir pote rpublicain, afin de se
venger des pigrammes de Rivarol, auxquelles il devait son unique
clbrit. Ce fut dans les notes de cet opuscule, qui rappelle seulement
par la forme le spirituel _Voyage de Chapelle et Bachaumont_, que
Cubires se vanta d'tre mieux instruit que ses contemporains au sujet
du prisonnier masqu. Le bruit a couru d'abord, dit-il avec la lgret
d'un faiseur de posies fugitives, que, dans cet immense et redoutable
dpt des secrets de la monarchie, on avait trouv des pices qui
renfermaient celui du clbre _Masque de Fer_: ce bruit a cess
tout--coup, et l'on a mme dit qu'on n'avait rien trouv de relatif 
cet illustre prisonnier. On m'a rvl ce secret long-temps avant la
prise de la Bastille; et comme on ne m'a point fait une condition de
n'en rien dire, et que le temps est venu de ne plus rien dissimuler, je
vais crire ce que je sais, et l'crire avec la franchise qui me
caractrise.

  [58] _Voyage  la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adress  Mme
    de G...  Bagnols, en Languedoc_, par Michel de Cubires, citoyen et
    soldat, in-8; Paris, 1789.

Aprs cet exorde charlatanique, crit de ce style qui tait bien digne
d'tre appliqu plus tard  l'_loge de Marat_, Cubires raconte que, le
5 septembre 1638, Anne d'Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et
une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d'un second fils _pendant
le souper du roi_, et que Louis XIII rsolut de cacher la naissance de
cet enfant, pour viter les prtentions d'un frre jumeau  la couronne
de France. Cubires a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas
davantage. On doit lui tenir compte de la rserve qu'il a mise dans sa
prtendue rvlation: il pouvait ne pas se contenter d'un mensonge de
quinze lignes, lui qui avait dj publi dix ou douze volumes sans y
faire entrer une ide!

Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de l'anonyme, qui fut lev
par le _Moniteur_ du 6 juillet 1790, publia les _Mmoires historiques et
authentiques sur la Bastille, dans une suite de prs de trois cents
emprisonnemens, dtaills et constats par des pices, notes, lettres,
rapports, procs-verbaux, trouvs dans cette forteresse, et rangs par
poques, depuis 1475 jusqu' nos jours_; 1789, 3 vol. in-8.

Les noms de l'auteur et du libraire-diteur (Buisson) de ces _Mmoires_
nous avaient d'abord mis en dfiance contre leur caractre
d'authenticit, si hautement rclam dans le titre de l'ouvrage;
l'esprit et le style des _observations_ qui entrecoupent les pices
historiques n'eussent pas servi  nous faire changer d'avis, et nous
supposions que ce livre avait t fabriqu par les scribes de Soulavie,
avec des documens plus ou moins falsifis, sous les yeux de Carra, qui
aurait crit le _Discours prliminaire_, o la dclamation va jusqu'au
burlesque. Rois imbcilles, rois fanatiques, Sardanapales franais,
sortez un instant des abmes de la mort, pour subir le plus grand des
supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et
vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime!... Mais nous
nous sommes convaincus que ces _Mmoires_ sont aussi exacts et non moins
curieux peut-tre que la _Bastille dvoile_. Les pices cites
existaient rellement dans les archives de la Bastille, et les plus
anciennes qui sont aussi les plus considrables avaient t copies ds
1775, et transmises par le major Chevalier  M. de Malesherbes[59].

  [59] Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conserves dans
    le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de
    l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu
    importantes dans l'imprim. On voit  l'article du _Masque de Fer_,
    p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du
    folio 120 du grand registre, crit par le major Chevalier, et des
    autres pices envoyes  Malesherbes en 1775. On a lieu de
    souponner que ces pices taient fournies  l'diteur par
    Malesherbes lui-mme, dans les papiers duquel on les a trouves.

L'article du _Masque de Fer_ reproduit presque textuellement, sans avoir
gard aux colonnes imprimes du grand registre, le folio 120, tel que
Chevalier l'avait envoy  Malesherbes; l'diteur ajoute seulement que
le masque de velours noir tait _attach sur le visage_ du prisonnier,
et _qu'un ressort le tenait par derrire_. Il passe rapidement en revue
les versions des _Mmoires de Perse_, de Voltaire, de La Grange-Chancel
et de Saint-Foix: il en conclut que _tous se sont galement tromps sur
les dates, et vraisemblablement sur leurs conjectures_. Ensuite il cite,
dans ses propres _observations_, l'extrait d'une lettre que nous
rapporterons ailleurs, aprs laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691
le prisonnier ft _sous la garde_ de Saint-Mars depuis _vingt ans_ au
moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieux de phrases
que de faits, ait nglig d'indiquer la source de cette lettre qui nous
semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pices
originales publies avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le
dclamateur Carra n'tait point assez adroit pour inventer un pareil
artifice; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un
document si extraordinaire et si prcieux, qu'il dt en justifier  ses
lecteurs. Au reste, il croyait rsoudre le problme, en adoptant le
sentiment de _beaucoup de personnes_ qui pensaient que le prisonnier
masqu tait un frre an de Louis XIV.

Louis Dutens, dont la rputation de pote et de littrateur franais
tait fort accrdite en Angleterre, ne s'amusa pas  runir dans la
lettre sixime de sa _Correspondance intercepte_, in-12, 1789, les
systmes de ses devanciers: il en choisit un, celui du baron d'Heiss,
qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva
qu'un ministre du duc de Mantoue avait t enlev par ordre de Louis
XIV, vers 1685, croyait-il, et enferm secrtement  Pignerol, parce que
le cabinet de Versailles craignait l'habilet et la perfidie de cet
Italien dans les ngociations entames avec la cour de Pimont.
L'enlvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles
l'et toujours ni, malgr la dnonciation de l'_Histoire abrge de
l'Europe_; mais Dutens prtendait que la victime de cet attentat contre
le droit des gens tait un comte Girolamo Magni.

Dutens dit que ce fut  Paris, en 1778, peut-tre en fouillant les
archives des affaires trangres, qu'il acquit des lumires sur ce
sujet; il avait recueilli aussi la tradition  Turin, o il alla ensuite
avec lord Mount-Stuard, envoy extraordinaire du roi d'Angleterre; mais
il ne put compulser les archives de Mantoue, qu'on avait transportes 
Vienne en 1707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, o une lacune
de quarante annes (1660  1700) ne permettait pas de constater un fait
qui avait sans doute mis en jeu les ressorts de la diplomatie italienne.

Durant le sjour de Dutens  Paris, l'abb Barthlemy, dont la bonne foi
ne peut tre suspecte, lui montra un mmoire fait  l'instance du
marquis de Castellane, gouverneur des les Sainte-Marguerite, par un
nomm Claude Souchon, alors g de soixante-dix-neuf ans, fils d'un
homme qui avait t _cadet_ de la compagnie franche des les, du temps
de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est certainement le mme officier que
Papon avait interrog en 1778; mais, dans son Mmoire, il fut moins
rserv qu'il l'avait t dans ses paroles. Instruit par les confidences
de son pre et du sieur Favre, aumnier de la prison, il rapporta en
dtail les circonstances de l'enlvement du prisonnier masqu (en 1679)
qu'il appelait un _ministre de l'Empire_; et son rcit s'accorde si
fidlement avec les Correspondances officielles relatives  cette
affaire, publies depuis, qu'on est forc de l'admettre comme vritable
dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier _mourut
aux les Sainte-Marguerite, neuf ans aprs sa disparition_.

Dutens dmentait par l, disait-il, les assertions de Voltaire, et
faisait vanouir le _merveilleux_ de l'anecdote, en tablissant que le
_Masque de Fer_ n'tait autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique
celui-ci, mort _neuf ans aprs sa disparition_, c'est--dire en 1697,
aux les Sainte-Marguerite, ne pt avoir t transfr  la Bastille en
1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens,  l'appui de
son opinion, cite de plus le tmoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant
pu arracher  Louis XV le secret du _Masque de Fer_, pria Mme de
Pompadour de le demander elle-mme au roi, et apprit par l'entremise de
la favorite que ce prisonnier tait _un ministre d'un prince italien_.

Ce petit crit, qui avait pass inaperu en 1789, reparut avec de lgers
changemens dans le deuxime volume (p. 204 et suiv.) des _Mmoires d'un
Voyageur qui se repose_, publis  Paris, en 1806, par Dutens, qui n'osa
pas nanmoins rpter cette conclusion qu'il avait tire d'abord de ses
recherches: Il n'y a aucun point d'histoire mieux tabli que le fait
que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue
enlev  Turin.

Le _Masque de Fer_ inondait encore une fois le public de dissertations
plus ou moins hypothtiques; et ce sujet tenait aussi occups les
meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quentin Crawfurd publia, en
1790, un article anglais, dans lequel, aprs avoir compar les systmes
soutenus jusqu' cette poque, il opinait en faveur de celui de
Voltaire, avec tant de conviction, qu'il ne pouvait douter, disait-il,
que le prisonnier masqu ft le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois
dterminer la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans
un ouvrage franais cette discussion judicieuse, mais plus forte
d'inductions morales que de preuves crites.

Ce prtendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors runir toutes les
probabilits en sa faveur, et devoir mettre fin aux conjectures que
l'homme au masque soulevait depuis quarante-cinq ans: aussi ne
s'occupait-on plus que de dcouvrir son pre infortun.

M. de Saint-Mihiel, qui travaillait  la recherche de cette paternit,
fit paratre  Strasbourg, en 1790, une brochure in-8, que nous n'avons
pas vue, intitule: _Le vritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage
dans lequel on fait connatre, sur des preuves incontestables,  qui ce
clbre infortun dut le jour, quand et o il naquit_. M. de
Saint-Mihiel avait imagin un _mariage secret_ entre la reine-mre et le
cardinal Mazarin!

C'tait sans doute un bel exemple  suivre pour les prtres ennemis du
clibat; mais on ne tint pas compte  l'auteur d'avoir lgitim la
naissance du _Masque de Fer_: la critique refusa de prendre part aux
noces de Mazarin. N'et-il pas t plus logique d'imiter l'avocat
Bouche, qui, dans son _Essai sur l'Histoire de Provence_, 2 vol. in-4,
publi en 1785, regardait l'histoire du _Masque de Fer_ comme une
_fable_ de l'invention de Voltaire, ou bien n'tait pas loign de
conclure que ce prisonnier ft _une femme_?

La vrit historique n'existait plus dans ces temps de rvolution
sociale, o les vnemens du jour contredisaient ceux de la veille, o
les hommes ne se reconnaissaient plus eux-mmes, o le prsent,
semblable  un volcan en ruption, jetait son reflet et ses laves sur le
pass. Le faux rgnait dans les sentimens, dans les ides, dans les
moeurs; l'exagration gtait les meilleures choses, et personne n'y
prenait garde, puisque chacun participait  ce vertige gnral. Le fait
extraordinaire du _Masque de Fer_ avait t jusque-l soumis  une
analyse chimique, pour ainsi dire, et dgag de tout l'alliage mensonger
que lui prtait la tradition: en 1790, on ne disserta pas davantage, on
supposa un document d'aprs lequel la question tait rsolue, sans
appel, sous les auspices de ce marchal de Richelieu qui passait pour
avoir t dpositaire du secret de Louis XIV.

L'abb Soulavie, qui trouvait moyen de changer en roman les pices les
plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossires
impostures, ne manqua pas de faire entrer le _Masque de Fer_ dans les
_Mmoires du marchal de Richelieu_[60], et prtendit avoir dcouvert de
quoi expliquer cette nigme, dans les papiers du marchal. Celui-ci, en
effet, avait eu l'imprudence de confier sa bibliothque, ses notes et
ses correspondances  Soulavie, qui s'en servit avec une insigne
mauvaise foi, comme le dclara le duc de Fronsac dans une protestation
nergique contre le secrtaire de son pre; mais on peut assurer que la
ridicule _relation_, insre dans le troisime volume des _Mmoires_,
ch. IX, ne fut pas trouve par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le
dit la _Correspondance_ de Grimm (t. 16, p. 234, de la premire
dition), dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce
morceau suffirait pour le dmentir, en prouvant l'inexprience de
l'auteur qui a voulu dguiser son style et qui n'a pas su viter ces
mauvaises locutions que l'cole encyclopdiste avait introduites dans la
langue: Relation de la naissance et de l'ducation du _prince
infortun, soustrait_ par les cardinaux de Richelieu et Mazarin  la
_socit_, et renferm par l'ordre de Louis XIV; compose par le
gouverneur de ce prince _au lit de la mort_.

  [60] _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, pour servir  l'histoire
    des cours de Louis XIV, de la minorit et du rgne de Louis XV:
    ouvrage compos dans la bibliothque et sur les papiers du marchal,
    et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres,
    1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq
    derniers. Le succs de ce livre fut si grand, qu'on en fit une
    seconde dition cette anne-l.

Quelques citations, choisies dans le rcit o le changement
d'orthographe ne dguise pas l'imitation maladroite du style du
dix-septime sicle, ne laisseront aucun doute sur la fausset de cette
pice aussi grossirement fabrique que les posies de _Clotilde de
Surville_.

Le _prince infortun_, que j'ai lev et gard _jusqu' la fin de mes
jours_, naquit le 5 septembre 1638,  huit heures et demie _du soir_
pendant le souper du roi; son frre,  prsent rgnant (Louis XIV),
tait n le matin  midi pendant le dner de _son pre_; mais _autant la
naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son frre
fut triste et cache avec soin_. Le gouverneur, quoique _au lit de la
mort_, se souvient de sa rhtorique! Selon lui, Louis XIII fut averti
par la sage-femme que la reine devait _faire un second enfant_, et cette
double naissance lui avait t annonce depuis long-temps par deux
ptres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux
_dauphins, ce serait le comble du malheur de l'tat_. Le cardinal de
Richelieu, consult par le roi, rpondit que dans le cas o la reine
mettrait au monde deux jumeaux, _il fallait soigneusement cacher le
second, parce qu'il pourrait  l'avenir vouloir tre roi_. Louis XIII
tait donc _souffrant dans son incertitude_; quand les douleurs du
second accouchement commencrent, il _pensa tomber  la renverse_. Ayant
runi en prsence de la reine l'vque de Meaux, le chancelier, le sieur
Honorat, la dame Pronette sage-femme, il leur dit que celui d'entre eux
qui publierait l'existence d'un second dauphin en rpondrait sur sa
tte. La reine accoucha donc d'un dauphin plus _mignard_ (voil une
expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne cessa
de se plaindre et de crier, _comme s'il et dj prouv du regret
d'entrer dans la vie o il aurait ensuite tant de souffrances 
endurer_. (Ah! Monsieur le gouverneur, vous avez lu les _preuves du
sentiment_ de Baculard d'Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le
procs-verbal de cette _merveilleuse_ naissance, _unique dans notre
histoire_, et tous les tmoins le signrent avec serment de ne jamais
rien rvler de ce qui s'tait pass; la sage-femme fut _charge_ de cet
enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'ducation du prince
destin  remplacer le dauphin, si celui-ci venait  dcder. Quant aux
bergers qui avaient prophtis au sujet des couches d'Anne d'Autriche,
le gouverneur n'en a plus entendu parler; d'o il conclut que le
cardinal _aura pu les dpayser_. (Le verbe _dpayser_ pris dans cette
acception figure ne se trouverait pas avant la cinquime dition du
_Dictionnaire de l'Acadmie_, publie l'an VII de la Rpublique.)

Dame Pronnette leva comme son fils le prince qui passait pour le
btard de quelque _grand seigneur du temps_; le cardinal le confia plus
tard au gouverneur _pour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en
secret_, et ce gouverneur l'emmena en Bourgogne dans sa propre maison.
La reine-mre paraissait craindre que, si la naissance de ce jeune
dauphin tait connue, les mcontens ne se rvoltassent, parce que
plusieurs mdecins pensent que le dernier n de deux frres jumeaux est
le premier conu, et par consquent qu'il est roi de droit; nanmoins
Anne d'Autriche ne put se dcider  dtruire les pices qui constataient
cette naissance. Le prince,  l'ge de dix-neuf ans, apprit ce secret
d'tat, en fouillant dans la cassette de son gouverneur, o il trouva
des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu et Mazarin; mais
pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu
roi et du roi rgnant: le gouverneur rpondit qu'_on en avait de si
mauvais_, qu'il attendait qu'on en ft de meilleurs pour les placer chez
lui. Le jeune homme projetait d'aller  Saint-Jean de Luz o tait la
cour,  cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660), et de
_se mettre en parallle avec son frre_: son gouverneur le retint et ne
le quitta plus.

Le jeune prince alors tait _beau comme l'amour, et l'amour l'avait
aussi trs-bien servi_ pour avoir un portrait de son frre; car une
servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un.
Le prince se reconnut et courut chez son gouverneur en lui disant:
Voil mon frre et voil qui je suis! Le gouverneur dpcha un
messager  la cour pour rclamer d'autres instructions; l'ordre vint de
les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n'oublie rien si ce n'est de
se nommer, termine ainsi sa confession gnrale crite en manire de
nouvelle sentimentale: J'ai souffert avec lui dans notre prison,
jusqu'au moment que je crois que l'arrt de partir de ce monde est
prononc par mon _juge d'en haut_, et je ne puis refuser  la
tranquillit de mon ame ni  mon lve une espce de dclaration qui lui
indiquerait les moyens de sortir de l'tat ignominieux o il est, si le
roi venait  mourir sans enfans. _Un serment forc peut-il obliger au
secret sur des anecdotes incroyables qu'il est ncessaire de laisser 
la postrit?_ Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe
 clairer la _postrit_ sur des _anecdotes incroyables_!

Cette belle histoire fut tellement gote, que Champfort, en rendant
compte des _Mmoires du marchal de Richelieu_ dans le _Mercure de
France_, s'criait avec une bonhomie assez peu digne de son caractre
_mordicant_: Il est enfin connu ce secret qui a excit une curiosit si
vive et si gnrale! Certes, rien ne cotait  Soulavie en fait de
mensonges, _grce au sentiment patriotique dont il tait anim_, disait
Champfort; car Soulavie prtendait, que la _relation_ avait t remise
par le rgent lui-mme  Mlle de Valois, sa fille, pour prix d'une
complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qui s'immolait
ainsi  la curiosit du duc de Richelieu, son amant, avait donn 
celui-ci le manuscrit, pay en monnaie fort dshonnte, comme il appert
d'un trange billet en chiffres que l'abb, biographe du marchal, n'a
os traduire que dans sa seconde dition: _Le voil le grand secret;
pour le savoir, il m'a fallu me laisser_ 5, 12, 17, 15, 14, 1, _trois
fois par_ 8, 3[61]. L'abb Soulavie ne se faisait pas faute d'un
inceste de plus ou de moins, pour ajouter du piquant  ses rvlations,
rdiges dans d'excellens _principes_ que Champfort louait de prfrence
au style nglig de l'ouvrage.

  [61] Ce billet obscne courait dj manuscrit en 1789, comme je l'ai
    suppos d'aprs une phrase de Dulaure. On lit dans la sixime
    livraison de la _Bastille dvoile_, qui parut en janvier 1790:
    Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annonc la
    dcouverte prochaine du secret tant dsir, tant attendu, de l'homme
    au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pice sur laquelle cette
    esprance est fonde. C'est une lettre en chiffres, de sept  huit
    lignes, crite  M. le marchal duc de Richelieu, par Mlle de Valois
    d'Orlans. Charpentier, dans sa neuvime livraison, ne jugea pas
    que cette _monstrueuse_ anecdote ft digne d'une rfutation
    dtaille.

On peut croire que M. de La Borde, qui aimait  inventer des
mystifications historiques et qui avait dj fait un roman de ce genre
dans la _Lettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Paris_[62],
prit la plume au nom du _gouverneur_ d'un _prince infortun plus beau
que l'amour_, et fournit ce mchant pastiche aux compilations de
Soulavie. Cependant on ne contesta pas l'authenticit de ce conte fait 
plaisir, parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrter sur un sujet
aussi frivole  l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme.

  [62] On sait que dans cette factie, imprime en 1780, in-12, Laborde
    essaya de prouver que la clbre Marion Delorme tait morte le 5
    janvier 1748,  l'ge de cent trente-quatre ans et dix mois.

D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-mme comme trs-convaincant le
rcit qu'il avait suppos, car il ne se dispensa pas de rassembler, avec
des commentaires contradictoires, tous les faits rapports tour--tour
par les _Mmoires de Perse_, par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par
l'abb Papon, par M. de Palteau et par le pre Griffet: il en tira cet
argument que le prince devait avoir une ressemblance qui l'et fait
reconnatre _pendant un demi sicle et d'un bout de la France 
l'autre_. Soulavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une
circonstance que le chevalier de Cubires avait avance dans son _Voyage
 la Bastille_: il raconte que Louis XV tait impatient de savoir les
aventures du _Masque de Fer_, et que le rgent lui rpondait toujours
que _Sa Majest ne pouvait en tre instruite qu' sa majorit_; la
veille mme du jour o cette majorit devait tre dclare en parlement,
le duc d'Orlans refusa encore de dvoiler ce secret, en prtextant
qu'_il manquerait  son devoir_, s'il parlait avant le terme fix. Le
lendemain, le roi, en prsence des seigneurs de la cour, tirant ce
prince  l'cart pour tre instruit du secret, tous les yeux
accompagnrent le roi, et on vit le duc d'Orlans mouvoir la
sensibilit du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre;
mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orlans: Eh bien! s'il
vivait encore, je lui donnerais la libert! Cette anecdote, ft-elle
vraie, n'ajoute aucune prsomption en faveur de l'opinion dfendue par
Soulavie, car le malheur d'un tranger pouvait _mouvoir_ le jeune roi
de quinze ans, sans que sa _sensibilit_ ft mise en jeu par les
infortunes d'un personnage de sa famille.

Mais une note, dont l'authenticit semble d'autant plus incontestable
que Soulavie n'y attache presque pas d'importance, mrite bien plus de
crance que les quarante pages prcdentes: c'est le rsum d'un
entretien de l'auteur avec le marchal de Richelieu, qui avait toujours
t _trs-rserv_ sur le secret du prisonnier masqu. Soulavie, dans un
entretien particulier, lui demande _ce qu'on doit croire du Masque de
Fer_ et lui dit: Il serait bien intressant de laisser dans vos
mmoires ce grand secret  la postrit! vos liaisons avec le feu roi,
avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute
l'ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mystrieux prisonnier, ont
pu vous l'apprendre, et vous avez vous-mme instruit Voltaire _qui n'osa
jamais publier le secret en entier_. N'est-il pas vrai, monsieur le
marchal, que ce prisonnier tait le frre an de Louis XIV, n 
l'insu de Louis XIII? Ces questions embarrassrent visiblement le vieux
courtisan, qui se jeta dans une rponse vasive: il avoua que le _Masque
de Fer_ n'tait ni le frre adultrin de Louis XIV, ni le duc de
Monmouth, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort; il appela
_rveries_ ces diffrens systmes, quoique leurs auteurs eussent relat
des anecdotes _trs-vritables_, et convint qu'il y avait ordre de tuer
le prisonnier s'il essayait de se faire connatre. Tout ce que je puis
vous dire, monsieur l'abb, continua-t-il, C'EST QUE CE PRISONNIER
N'TAIT PLUS AUSSI INTRESSANT, QUAND IL MOURUT, AU COMMENCEMENT DE CE
SICLE, TRS-AVANC EN AGE; MAIS QU'IL L'AVAIT T BEAUCOUP, QUAND, AU
COMMENCEMENT DU RGNE DE LOUIS XIV PAR LUI-MME, IL FUT RENFERM POUR DE
GRANDES RAISONS D'TAT.

Cette rponse remarquable fut recueille par Soulavie qui l'crivit sous
les yeux du marchal et qui lui en soumit la rdaction; M. de Richelieu
corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette
observation plus nigmatique: Lisez ce que M. de Voltaire a publi en
dernier lieu sur ce _masque_, ses dernires paroles surtout, et
rflchissez! Quelles sont ces _dernires paroles_ de Voltaire? faut-il
les prendre dans les _Questions sur l'Encyclopdie_, dans l'article mme
consacr au _Masque de Fer_ ou dans l'_addition de l'diteur_ de 1771?
faut-il plutt entendre par l les _dernires paroles_ du principal
endroit o cette anecdote est discute dans les ouvrages de Voltaire, et
recourir au _Sicle de Louis XIV_ et au _Supplment_ de cette histoire?
en ce cas, ce seraient celles-ci: Pourquoi des prcautions si inoues
pour un confident de M. Fouquet, pour un _subalterne_? qu'on songe qu'il
ne _disparut_ en ce temps-l aucun homme considrable!

Ces _dernires paroles_ pouvaient fortifier, il est vrai, le systme de
Soulavie, en mme temps qu'elles en indiquaient un autre  tablir.

Soulavie finit peut-tre par se persuader que sa dcouverte tait
relle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des
_Mmoires du marchal de Richelieu_, qu'il augmenta de cinq volumes en
1793. Mais ses _Nouvelles considration sur le Masque de Fer_, imprimes
en tte du 6e vol. de ces _Mmoires_, ne mritent pas plus d'estime que
le manuscrit du _gouverneur_ anonyme.

Il tait si plein de son opinion, qu'il la regarda comme adopte
gnralement, et qu'aprs avoir dcid ainsi le fond de la question, _le
prisonnier fut un frre de Louis XIV_, il s'occupa seulement de
rechercher si ce frre tait lgitime ou adultrin, et il s'en tint au
texte mme de sa fameuse _relation_ qu'il certifiait _sortie de la
maison d'Orlans_. Cette dissertation semble avoir t faite pour
combattre l'_addition_ ajoute  l'article du _Masque de Fer_ dans le
_Dictionnaire Philosophique_ par l'_diteur_ de 1771, addition que les
diteurs de Kehl avaient attribue  Voltaire, en rfutant avec une note
assez vive la pice fausse produite depuis peu dans les _Mmoires du
marchal de Richelieu_.

Conoit-on que Soulavie, qui avait sacrifi si lgrement l'honneur de
Mlle de Valois  une accusation infme, s'riget en champion de la
vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivt en faux contre le systme qui
tendait  faire du _Masque de Fer_ le fils naturel de cette reine et de
Buckingham, ou de Mazarin, ou de tout autre amant?

Soulavie, comme on voit, tenait beaucoup  son roman, non moins
mystrieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des
Mmoires apocryphes publis chez le libraire Buisson, entrepreneur du
scandale de l'ancienne monarchie; on a lieu de supposer, d'aprs nombre
d'inductions, que cet abb dfroqu avait un intrt occulte 
dshonorer la maison d'Orlans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le
parti de Philippe-galit.

Un crivain spirituel, qui s'tait fait un nom dans la littrature avec
les Mmoires supposs d'_Anne de Gonzague, princesse palatine_, fut
dgot de ce genre facile par les succs peu honorables de Soulavie, et
lorsqu'il voulut traiter le sujet du _Masque de Fer_, il choisit exprs
l'opinion du baron d'Heiss, comme la moins romanesque, pour s'y
rattacher dans un article fort sens, qui fait partie de ses _OEuvres
philosophiques et littraires_, 2 vol. in-12, imprimes  Hambourg en
1795.

Snac de Meilhan, pendant son migration, retournait ainsi en France,
par la pense,  la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour
le secrtaire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre italienne
traduite dans l'_Histoire abrge de l'Europe_, il invoqua le tmoignage
des journaux italiens de 1782, qui avaient rapport de la mme manire
l'anecdote de l'enlvement de Matthioli, trouve dans les papiers d'un
marquis de Pancalier de Prie, mort  Turin cette anne-l.

L'opinion de Snac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens
de faits et de dates, dans un article intitul: _Mmoires sur les
problmes historiques et la mthode de les rsoudre, appliqu  celui
qui concerne l'Homme au masque de fer_, et sign C. D. O., que le
_Magasin encyclopdique_ publia en 1800 (6e anne, t. VI, p. 472.) Cet
article, surcharg de considrations vagues et verbeuses, est crit par
une personne qui n'avait point approfondi la question, et qui annonce
que des notes dcouvertes  la bibliothque de Turin prouvent l'identit
du _Masque de Fer_ et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de
Mantoue.

Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil o parut cet article,
avait prcdemment, dans ses _Antiquits nationales_ (in-4, t. I, art.
I, la _Bastille_) examin les systmes mis sur le _Masque de Fer_, et
adopt de prfrence celui qui donnait  Louis XIV un frre an, fruit
des galanteries d'Anne d'Autriche: c'tait pour lui une occasion
d'envisager ce fait _sous un point de vue politique_ et de comparer
Louis XIV aux _despotes asiatiques_. Aussi fut-il _accueilli
favorablement_, quand il prsenta en 1790  l'Assemble Nationale son
ouvrage, qui devait servir de liste de proscription aux monumens mis
hors la loi!

Le systme de Soulavie ent sur sa ridicule _relation_, avait pourtant
trouv des partisans en Allemagne; non seulement on reprsentait 
Berlin un drame, _le Masque de Fer_, o Louis XIV, amoureux de la femme
de son frre, voyait les deux poux s'empoisonner devant lui, pour
chapper l'un  sa haine et l'autre  son amour, mais encore M. Spittler
avait, dans le _Magasin de Gottingue_, essay d'tablir, avec toute la
conscience de son rudition germanique, une opinion qui n'tait dj
plus admissible en France, et qui reposait principalement sur un livre
franais que nous ne connaissons pas, intitul: _Mmoires secrets du
Masque de Fer_.

Ce fut alors que le systme que Snac de Meilhan avait dfendu en
dernier lieu prvalut en France par la seule force des pices qu'on
dcouvrit  Paris dans les archives des Affaires trangres, et il a t
presque seul soutenu jusqu' ce jour, avec quelque apparence de vrit,
il faut l'avouer.

M. Roux-Fazillac fit paratre le premier, en 1800, ces pices
authentiques dans les _Recherches historiques et critiques sur l'Homme
au masque de fer, d'o rsultent des notions certaines sur ce
prisonnier_, in-8 de 142 pages. Ces recherches, puises  des sources
que la Rvolution avait pu seule mettre  la discrtion des curieux, se
composent de correspondances secrtes relatives aux ngociations, aux
intrigues et  l'enlvement d'un secrtaire du duc de Mantoue, nomm
Matthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet
enlvement excut en 1679, avec les circonstances rvles dj par
l'_Histoire abrge de l'Europe_, mais le plus mince esprit de critique
et tabli des diffrences capitales dans la position humiliante de ce
prisonnier _subalterne_  Pignerol, et dans les respects que Saint-Mars
tmoignait pour le prisonnier masqu, suivant le consentement unanime de
toutes les traditions.

Un anonyme, qu'on croit tre le baron de Servire, revint deux ans aprs
sur la plupart des faits que les _Recherches_ de Roux-Fazillac avaient
constats; mais il ne fit aucune mention de l'ouvrage de son devancier,
dans cette _Vritable clef de l'Histoire de l'Homme au masque de fer_,
in-8, de onze pages, sous la forme d'une lettre signe _Reth_, adresse
au gnral Jourdan et date de Turin, 10 nivose an XI (31 dcembre
1802), o l'on trouve de nouveaux dtails historiques sur la personne et
la famille de Matthioli.

Reth rapporte que dnant un jour chez le gnral, on lui demanda son
avis sur le _Masque de Fer_ et qu'il ne voulut pas s'expliquer avant que
toutes les pices  l'appui de son systme fussent runies entre ses
mains: il annonce dans sa lettre la publication de ces pices en un
ouvrage spcial qui n'a point paru, et prie le gnral de lui _garder le
secret_, quoique ce prtendu secret et t mis en circulation publique
par le baron d'Heiss, depuis plus de trente ans.

Au milieu des documens authentiques cits dans cette notice, l'auteur a
gliss plusieurs faits hasards qui ne reposent que sur une tradition
vague: selon lui, en 1723, le lendemain de la majorit de Louis XV, le
rgent, _en prsence de la cour_, aurait rvl _mystrieusement_ au roi
le secret du prisonnier masqu. Il est  peu prs avr que la cour
ignorait en 1723 l'existence de ce prisonnier; autrement, une anecdote
si singulire ft arrive plus tt  la publicit.

L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la ressemblance qui
existe en effet entre le nom de Matthioli et celui de _Marchialy_, crit
sur le registre mortuaire de Saint-Paul; il ajoute cette particularit,
qui n'a pas l'importance qu'il y attache pour son systme, savoir que
Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, dfigure le nom de son
prisonnier en crivant _Marthioly_, ce qui se rapprocherait davantage de
_Marchialy_: mais comment supposer qu'on ait presque divulgu le
vritable nom du _Masque de Fer_ dans les actes publics d'une paroisse?

Enfin le pseudonyme Reth dmontre jusqu' l'vidence que le secrtaire
du duc de Mantoue a t enlev, masqu et emprisonn par ordre de Louis
XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrtaire et l'homme au
masque de fer ne sont qu'une seule et mme personne, sous deux noms
diffrens et  des poques diffrentes.

Les Anglais n'taient pas moins curieux que les Franais de connatre 
fond ce terrible pisode du rgne du _grand roi_: la dissertation que M.
Crawfurd avait dj publie fut augmente considrablement et incorpore
dans un ouvrage anglais sur la Bastille, traduit en franais et imprim
 Londres, sous la date de 1798[63]. Cette histoire, tire en partie des
_Remarques historiques sur la Bastille_, semble avoir t crite par un
homme d'tat, peu partisan de la rvolution franaise et surtout fort
oppos  la politique du Directoire: nous croyons pouvoir l'attribuer 
M. Crawfurd, tant on remarque d'analogie entre la _discussion_ sur le
_Masque de Fer_, insre dans ce livre, et la notice plus dtaille
qu'il donna depuis dans la premire dition de ses _Mlanges d'histoire
et de littrature_, in-4. Ces deux notices, rdiges dans le mme
esprit de critique et souvent avec les mmes expressions, doivent tre
parties de la mme main. L'auteur inconnu de cette _Histoire de la
Bastille_ achve en ces termes l'examen des divers systmes: Je ne puis
douter que l'homme au masque n'ait t le fils d'Anne d'Autriche; mais
sans pouvoir dcider s'il tait frre jumeau de Louis XIV et s'il tait
n pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pendant
son veuvage. Les abbs Barthlemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup
de recherches sur ce prisonnier, le pensaient _comme moi_. M. Crawfurd
s'appuie aussi de l'autorit des abbs Barthlemy et Beliardy, qu'il
avait interrogs  ce sujet, aprs la publication de la _Correspondance
intercepte_, pour tablir une opinion tout--fait conforme sur la
naissance du _Masque de Fer_.

  [63] Cet ouvrage, extrmement rare en France, est intitul: _Histoire
    de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une
    discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la
    seconde dition de l'original anglais_, 1798, sans nom de lieu,
    in-8 de 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original;
    mais on peut juger avec certitude, d'aprs le type des caractres et
    la qualit du papier, que la traduction a t imprime en
    Angleterre.

M. Crawfurd ne changea pas d'opinion depuis la publication des documens
authentiques sur lesquels se fondait le systme de Roux-Fazillac: il le
rfuta d'une manire assez satisfaisante dans les _Mlanges d'histoire
et de littrature, tirs d'un portefeuille_, 1809, in-4, rimprims 
petit nombre sous le mme titre en 1817, in-8. M. Crawfurd confirmait
la rponse de Louis XV  M. de Choiseul, rapporte par Dutens, et
ajoutait cette circonstance, que le duc de Choiseul avait,  la prire
des abbs Barthlemy et Beliardy, adress des questions au roi, qui
parut _fort embarrass_, en disant qu'il croyait que _le prisonnier
tait un ministre d'une des cours d'Italie_.

M. Crawfurd rfuta aussi le systme de M. de Tauls, d'aprs le
manuscrit encore indit dont il avait eu communication. Ce systme, que
M. de Tauls avait soumis sans doute  Voltaire, qui lui fut en effet
redevable d'un grand nombre d'anecdotes sur le sicle de Louis XIV[64],
tendait  prouver que le _Masque de Fer_ tait un patriarche des
Armniens, nomm Arwedicks, enlev de Constantinople, et conduit
secrtement aux les Sainte-Marguerite par les intrigues des jsuites.
M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable  l'opinion de M. de Tauls
qu' celles qu'il avait dj combattues avec beaucoup de logique; il
persvra dans la sienne plus fortement, et rpta que le prisonnier
masqu ne pouvait tre qu'un fils d'Anne d'Autriche et sans doute de
Buckingham.

  [64] Voyez les lettres indites de Voltaire  M. de Tauls, tome 70 de
    l'dition des _OEuvres de Voltaire_, publie par Dupont.

On peut mentionner ici que cette supposition, purement romanesque, avait
t mise  sa place dans un roman de M. Regnault-Warin, lequel eut
quatre ditions  cause de son titre: _l'Homme au masque de fer_, 1804,
4 vol. in-12; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne runit
mieux les conditions voulues d'un imbroglio faux, invraisemblable et
sentimental. L'auteur avait essay de faire de sa prface une espce de
dissertation, dans laquelle il donnait son thme de romancier comme un
fait incontestable: il avait mme fait graver en taille-douce le
portrait de son hros pour tenir lieu de pice justificative.

Napolon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux
victoires, puisa peut-tre dans celui-ci une vive impatience de
connatre le secret de Louis XIV; il ordonna mme de grandes recherches
qui demeurrent sans rsultat, malgr le zle des courtisans empresss 
satisfaire la volont impriale. Durant plusieurs annes, le secrtaire
de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires trangres, et
M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumires de son esprit
judicieux  claircir les abords de ce tnbreux mystre historique. Ils
ne trouvrent l'un et l'autre que des suppositions  mettre sous les
yeux du grand homme qui exprima tout haut son dpit, en songeant qu'il
serait matre de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli
dans le tombeau de ses prdcesseurs. Il comprit alors que la puissance
avait des bornes[65].

  [65] Mme la duchesse d'Abrants nous a communiqu ces dtails; elle se
    souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet 
    la Malmaison en prsence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait
    part. Napolon tait sombre et pensif pendant ces dbats qui
    l'intressaient vivement.

Aprs que le soldat de fortune fut tomb prisonnier  Sainte-Hlne,
comme le _Masque de Fer_ aux les Sainte-Marguerite, le sort du premier
proccupa seul l'attention publique.

_La Biographie universelle_ admit dans sa nomenclature le _Masque de
Fer_, faute de pouvoir le classer sous un autre nom; et le laborieux M.
Weiss, de Besanon, dans un article du tome 27, publi en 1820, imagina
de rassembler, en abrg, une monographie de cet illustre prisonnier,
sans toutefois se prononcer pour un des systmes qu'il cataloguait comme
les livres de sa bibliothque. Cet article est curieux, malgr les
fautes[66] qu'on ne peut attribuer  l'rudit biographe, qui termine sa
nomenclature en reconnaissant qu'une lettre de Barbezieux, o ce
ministre dit  Saint-Mars: _Sans vous expliquer  qui que ce soit de ce
qu'a fait votre ancien prisonnier_, semble renverser tous les systmes
suivant lesquels cet infortun n'aurait d son malheur qu'au hasard de
sa naissance.

  [66] L'_Histoire gnrale de Provence_ de Papon est cite au lieu du
    _Voyage littraire en Provence_; _Marchialy_ est nomm _Marthioli_,
    etc.

La froide impartialit de M. Weiss ne fut pas imite par M. Dulaure. Ce
vieux savant, qui consacrait  l'tude de l'histoire philosophique la
fin d'une vie  demi-dpense dans les travaux de la rvolution,
n'oublia pas d'accorder une place au _Masque de Fer_ dans l'_Histoire de
Paris_, prpare depuis quarante ans et publie en 1821, 7 vol. in-8.
Cette histoire populaire, malheureusement trop passionne et trop
superficielle, produisit une si longue motion de scandale, qu'on ne
s'arrta pas particulirement au chapitre destin  prouver que l'homme
au masque tait fils d'Anne d'Autriche et frre de Louis XIV. Mais M.
Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, dclara qu'il
citait les faits _sans les garantir_, et avoua mme que si cette
relation contenait quelques vrits, elles sont dfigures par des
fictions qui n'amnent que des doutes. Il avait  coeur de dmontrer
que la captivit de cet inconnu tait un des crimes inhrens aux
gouvernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent  justifier comme
ncessaires, et que le tribunal de l'histoire ne manque jamais de
dcouvrir et de condamner.

On tait alors trop absorb par les vnemens de chaque jour et par
leurs consquences pour ne pas laisser reposer le _Masque de Fer_; il y
eut un petit journal occulte qui prit ce nom pour donner  entendre que
le rdacteur garderait l'anonyme _quand mme_, et qui rentra dans le
nant sous les coups de _la Foudre_, instrument priodique des
vengeances de la Congrgation. Le _Masque de Fer_ n'tait pourtant pas
us, aprs avoir si long-temps et de tant de manires occup la
curiosit publique.

En 1825, faute d'aliment plus nouveau, ou plus digne de repatre cette
insatiable avidit de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta
tout  coup sur le mystre du prisonnier masqu, et l'on essaya d'en
finir avec cette grande abstraction historique: les systmes anciens se
remurent comme des tronons de serpens, et ne russirent pas  renouer
leurs trames rompues par la critique; ils n'avaient plus mme de
principe vital.

M. Delort, qui passait sa vie  chercher et  comparer des autographes,
fut amen, par sa passion exclusive,  dcouvrir dans les Archives du
Royaume diverses lettres qu'il crut relatives  Matthioli, et par suite
au _Masque de Fer_, selon la prtention de Roux-Fazillac. M. Delort,
aussi persuad de l'infaillibilit de ses conjectures que l'avait t
son devancier, ne se fit aucun scrupule de les intituler: _Histoire de
l'homme au Masque de Fer_, et de les publier en 1825, in-8, avec un
pompeux appareil de pices justificatives, qui, plus prcieuses par leur
contenu que par le commentaire de l'diteur, ajoutaient  peine quelques
probabilits au systme du baron d'Heiss.

Ce volume, vraiment utile et intressant, quoique diffus et mal crit,
eut du retentissement jusqu'en Angleterre, o l'honorable George Agar
Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses
amliorations et quelques additions importantes puises dans l'ouvrage
de Roux-Fazillac. La traduction ou plutt l'imitation d'Ellis fut
retraduite en franais et imprime  Paris en 1830: _Histoire
authentique du prisonnier d'tat connu sous le nom du Masque de Fer_,
in-8. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort
tablissaient le nom de ce prisonnier _d'une manire claire et
certaine_, ne daigna discuter aucune opinion contraire, et affirma que
le _Masque de Fer_ tait _rellement_ le malheureux secrtaire du duc de
Mantoue.

On lit avec surprise dans cette histoire que, suivant le sentiment de
l'historien Gibbon, beaucoup de savans anglais persistaient encore 
croire que l'homme au masque pouvait bien tre Henri, second fils
d'Olivier Cromwell, gard en otage par la royaut de Louis XIV.

Aux affirmations de M. Delort, le chevalier de Tauls rpondit par un
opuscule posthume, ou du moins cet opuscule, rdig nagure contre le
systme du baron d'Heiss, fut rajeuni par ce titre charlatanique: _Du
Masque de Fer, ou Rfutation de l'ouvrage de M. Roux-Fazillac, et
Rfutation galement de l'ouvrage de M. J. Delort, qui n'est que le
dveloppement de celui de M. Roux-Fazillac_, in-8, 1825.

L'diteur, propritaire des manuscrits de M. de Tauls, mort peu
d'annes auparavant, mettait sous presse, en mme temps, l'ouvrage
indit que ce dernier avait prpar pendant sa vieillesse. L'ouvrage
parut quelques mois aprs, avec ce titre appropri aux circonstances:
_l'Homme au Masque de Fer, Mmoire historique o l'on rfute les
diffrentes opinions relatives  ce personnage mystrieux, et o l'on
dmontre que ce prisonnier fut une victime des jsuites_, in-8.

Cet diteur avait, comme on le voit, l'imagination des titres; mais
quoiqu'il se flattt d'attirer l'attention en accusant les jsuites sur
la couverture verdtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce
dluge de mauvais crits qui proclamaient la rsurrection des _rvrends
pres_, annonce par une chanson de Branger.

Le _Masque de Fer_ avait t l'ide fixe du chevalier de Tauls, qui se
plaisait  rassembler des anecdotes singulires et peu connues. Voltaire
lui crivait en 1768[67]: Je ne doute pas que, si vous dites un mot 
M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de m'envoyer des vrits: il
les aime; il sait qu'il est temps de les rendre publiques. Voltaire
avait dit de M. de Tauls: C'est un homme fort instruit, et le seul
capable de fournir des anecdotes vraies sur le sicle de Louis XIV.

  [67] Voyez les lettres indites de Voltaire, t. 70 de l'dition de
    Dupont.

Ds cette poque, M. de Tauls _dterrait de vieilles vrits dans le
fatras du dpt des Affaires trangres_: il avait probablement d'abord
un systme diffrent de celui qu'il soutint plus tard sur le _Masque de
Fer_; car ce ne fut qu' la lecture d'un mmoire manuscrit de M. de
Bonac, ambassadeur de France  Constantinople en 1724, qu'il aperut une
identit remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche
Arwedicks.

Ce patriarche, _ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle
perscution que les Armniens catholiques avaient soufferte_, fut enfin
exil, et enlev  la sollicitation des jsuites, par une barque
franaise, pour tre conduit en France et _mis dans une prison d'o il
ne pourrait jamais sortir_. L'entreprise russit; Arwedicks fut men aux
les Sainte-Marguerite, _et de l  la Bastille, o il mourut_. Le
gouvernement turc rclama instamment la dlivrance du patriarche
jusqu'en 1713, et le cabinet franais nia toujours sa participation 
cet enlvement.

M. de Tauls avait trouv, au dpt des Affaires trangres, une foule
de dpches concernant ce fait extraordinaire, qui tait rest
jusqu'alors ignor en France, mais non en Turquie, o les agens
subalternes des jsuites avaient avou leur crime en subissant la
question: ces dpches concordaient parfaitement avec le rcit de M. de
Bonac; et M. de Tauls les avait fait servir  l'appui de son systme,
qu'il prtendait lever sur les ruines des prcdens; il tait si bien
convaincu de la ralit de ce systme, qu'il commence son livre par
cette fire dclaration: J'ai dcouvert le _Masque de Fer_, et j'ai cru
de mon devoir envers la France, pour faire taire des bruits injurieux
rpandus au prjudice de ma patrie, de rendre compte  l'Europe et  la
postrit de ma dcouverte.

Le chevalier de Tauls rapportait aussi certaines paroles, chappes
devant lui au pre Brottier et  l'abb de Nolhac, recteur du noviciat
des jsuites  Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la socit de
Jsus dans l'affaire du prisonnier masqu; il accusait enfin le pre
Griffet d'avoir falsifi le journal de M. Dujonca, et d'avoir appuy
exprs sur la fable des _Mmoires de Perse_, pour donner le change aux
conjectures et cacher l'attentat des jsuites; il allait mme jusqu'
supprimer d'autorit le masque de fer ou de velours, comme une _mesure
impolitique, inutile et dangereuse_.

Cependant le trait de M. de Tauls opra peu de conversions, puisque,
six ans aprs l'apparition bruyante de ce livre, MM. Fournier et Arnould
ne lui empruntrent aucun dtail pour leur drame du _Masque de Fer_,
reprsent avec un brillant succs au thtre de l'Odon en 1831: ils
suivirent de prfrence la donne de Soulavie, et se vantrent de s'tre
conforms  une tradition conserve dans la famille de M. le duc de
Choiseul; ils firent une pice plus pathtique qu'historique, et le
public qui les applaudit se souciait peu d'tre instruit, mais bien
d'tre intress.

Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier fut signal comme
renfermant la vrit sur le _Masque de Fer_, et M. Auguste Billiard,
ancien secrtaire gnral au ministre de l'intrieur, dans une lettre
adresse  l'_Institut historique_, et insre en 1834 au journal de
cette socit, nous apprit qu'il avait copi, par ordre de feu M. le
comte de Montalivet, ministre de l'intrieur sous l'Empire, aux archives
des Affaires trangres, une relation crite par M. de Saint-Mars
lui-mme, et conforme  celle des _Mmoires du marchal de Richelieu_.

Suivant ce _prcieux document_, dont l'_authenticit_, dit-il, _ne peut
inspirer le moindre doute_, M. de Saint-Mars aurait t le gouverneur du
fils d'Anne d'Autriche,  qui l'on cachait sa naissance pour empcher
l'accomplissement d'une funeste prdiction; mais le frre jumeau de
Louis XIV ayant devin ce secret d'tat, on l'avait envoy aux les
Sainte-Marguerite, dont le commandement fut remis _alors_ (en 1687) 
son gouverneur.

Cette pice n'est autre qu'une des nombreuses copies de la _Relation_ de
Soulavie, qu'on faisait circuler en 1789[68] et dans laquelle on avait
donn le nom de Saint-Mars au gouverneur anonyme du _prince infortun_,
sans rflchir que les dates dmentaient hautement cette nouvelle
fausset, puisque Saint-Mars avant 1687 ne pouvait tre  la fois
_gouverneur_ d'un prince en Bourgogne et commandant du fort d'Exilles en
Dauphin. Ce n'tait donc qu'un roman mprisable saisi avec les papiers
posthumes de quelque personnage suspect, ainsi que cela se pratiquait
par prcaution sous le rgne de Louis XV et de Napolon: les innocens
Mmoires de Dangeau n'ont pas mme t exempts de cette proscription,
que motivait un simple soupon de vrit et de scandale. On a lieu de
prsumer que le manuscrit que M. de Montalivet fit copier, sans doute
pour le mettre sous les yeux de l'empereur, s'tait trouv dans le
cabinet de Soulavie aprs sa mort en 1813, et avait t transport aux
archives des Affaires trangres, _par ordre_, avec ses collections de
brochures et de caricatures historiques[69].

  [68] Voyez dans les OEuvres de Voltaire, d. de Kehl, une note du t.
    70 qui parut en 1789: Aujourd'hui il _se rpand_ une lettre de Mlle
    de Valois crite au duc de Richelieu, o elle se vante d'avoir
    appris du duc d'Orlans, son pre,  d'tranges conditions, quel
    tait l'homme au _Masque de Fer_, et cet homme, dit-elle, tait un
    frre jumeau de Louis XIV, n quelques heures aprs lui.

  [69] La _relation_ signale par M. A. Billiard a t imprime depuis,
    sous le titre de _Mmoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de
    l'homme au Masque de Fer_, dans le t. 3 des _Mmoires de Tous_,
    Levasseur, 1835, in-8.

Le dernier ouvrage o le problme du _Masque de Fer_ ait t trait avec
quelque dtail et quelque critique parut en 1834: _La Bastille, Mmoires
pour servir  l'histoire secrte du gouvernement franais depuis le XIVe
sicle jusqu'en 1789_, in-8. L'auteur, M. Dufey, de l'Yonne, a fait
preuve, ici comme ailleurs, d'une prodigieuse lecture, mais d'une
partialit systmatique. Les dates et les faits ne sont pas toujours
respects dans cette chaude compilation qui se sent,  chaque page, de
l'esprit rpublicain de 1789: la rvolution de juillet 1830 devait
encore chercher le prisonnier masqu  la place o fut la Bastille.

M. Dufey, aprs avoir rapidement reproduit les opinions prcdentes sur
ce clbre inconnu, prsente la sienne avec chaleur, et s'autorise
surtout de plusieurs passages des _Mmoires de Mme de Motteville_, pour
dmontrer que la passion de Buckingham fut partage par Anne d'Autriche:
il cite particulirement certain tte--tte des deux amans dans un
jardin _o une palissade les pouvait cacher au public_. La reine, dans
cet instant, surprise de se voir seule, et apparemment importune par
quelque sentiment trop passionn du duc de Buckingham, _s'cria_ et
appela son cuyer, et le blma de l'avoir quitte.

D'aprs ces paroles expresses de Mme de Motteville, M. Dufey croit
pouvoir infrer que ce _cri_ fut celui de la pudeur aux abois, et que
les suites de cette scne furent d'une part l'exil, la disgrce ou
l'emprisonnement des personnes qui avaient si mal gard la vertu de la
reine, et, d'autre part, la naissance d'un fils que Louis XIII ne connut
jamais. M. Dufey va jusqu' insinuer que l'assassinat de Buckingham
ressemble  une vengeance de mari tromp, et que la tendresse d'Anne
d'Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu'elle lui avait
faite du mystre de l'enfant,  qui Louis XIV donna plus tard une prison
et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article du _Journal
des gens du monde_, qu'il nomme aussi un _document prcieux_, pour
_rsoudre_ cette question pose en titre du chapitre IV de son livre:
_L'homme au Masque de Fer tait-il frre an de Louis XIV, ou son frre
jumeau?_

Voil donc jusqu' ce jour quel est l'tat de ce _procs_, qu'on n'a pas
encore termin, ce me semble.

En attendant qu'un nouveau _dcouvreur_, plus audacieux et mieux arm de
paradoxes, vienne proclamer que le _Masque de Fer_ fut certainement par
anticipation le dauphin, fils de Louis XVI, qu'on dit mort  la prison
du Temple, et qui reparat tous les ans sur les bancs de la police
correctionnelle, je vais battre en brche les systmes que j'ai examins
chronologiquement et les renverser, s'il se peut, avec des faits et
surtout des dates qu'on a surnommes _inexorables_, avant d'lever, 
mon tour, sur des dates et sur des faits, un systme solide et capable
de rsister  une attaque rgle de la critique. Dans un procs
d'histoire, la confrontation des dates est aussi puissante que les
interrogatoires des tmoins dans les causes ordinaires.


I.

ARWEDICKS.

Le manuscrit de M. de Bonac dit positivement que ce patriarche fut
enlev _pendant l'ambassade de M. Feriol  Constantinople_, et M. Feriol
succda dans cette ambassade  M. de Chteauneuf, en 1699: or,
Saint-Mars arriva, en 1698,  la Bastille avec son prisonnier masqu.

En outre, on sait maintenant qu'Arwedicks se convertit au catholicisme,
recouvra sa libert, et mourut libre  Paris, comme le prouve son
extrait mortuaire conserv aux archives des Affaires trangres.


II.

MATTHIOLI.

L'enlvement du secrtaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien
prouv que celui d'Arwedicks; mais, quoique Matthioli, arrt en 1679
par l'entremise de l'abb d'Estrades et de Catinat, ait t conduit 
Pignerol dans le plus grand secret et emprisonn sous la garde de M. de
Saint-Mars, on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec le
_Masque de Fer_.

Catinat dit de lui, dans une lettre  Louvois: _Personne ne sait le nom
de ce fripon_[70]; Louvois crit  Saint-Mars: _J'admire votre patience,
et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le
mrite, quand il vous manque de respect_; Saint-Mars rpond au ministre:
_J'ai charg Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin,
qu'avec cela l'on rendait les extravagans honntes_; Louvois crit une
autre fois: _Il faut faire durer trois ou quatre ans les habits de ces
sortes de gens_, etc. Ce n'est point l certainement ce prisonnier
inconnu qu'on traitait avec tant d'gards, devant qui Louvois se
dcouvrait,  qui l'on donnait de beau linge, des dentelles, etc.

  [70] Cette citation et les suivantes sont tires des pices mises au
    jour par MM. Roux-Fazillac et Delort.

En lisant avec attention les correspondances publies par M. Delort, on
reste convaincu qu'il a tort de rapporter  ce Matthioli les lettres
postrieures  1680, o Saint-Mars n'emploie que cette dsignation: _mon
prisonnier_. Ces lettres concernent videmment l'homme au masque de fer;
car, dans celles qui regardent Matthioli, Saint-Mars ne se fait aucun
scrupule de l'appeler par son vrai nom ou bien par celui de _Lestang_,
qu'on lui avait impos pour mieux cacher ce qu'il tait devenu. Tout
semble mme indiquer dans ces correspondances que ce malheureux, enferm
avec un jacobin alin, devint fou lui-mme et succomba vers la fin de
l'anne 1686. Le mmoire de Claude Souchon, que Dutens avait vu, dit
positivement que Matthioli mourut _neuf ans_ aprs son enlvement.

Telle tait aussi l'opinion de M. le comte de V-l-i (BIOGR. UNIV.,
article _Masque de Fer_), qui devait l'appuyer sur des preuves
recueillies  Pignerol, et qui, dans un ouvrage mis sous presse en
1820[71], se proposait de dmontrer que le prisonnier masqu n'tait pas
Matthioli, mais don Juan de Gonzague, frre naturel du duc de Mantoue.
Ce don Juan, qui accompagnait Matthioli, aurait t enlev avec lui et
retenu en prison, parce qu'en le relchant on et craint de divulguer
une violation du droit des gens, que le gazetier de Hollande ne
souponne que huit ans aprs.

  [71] Nous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru, du moins en France.

Mais on ne voit nulle part, dans les pices connues jusqu' ce jour,
qu'une autre personne ait partag le sort de Matthioli, et sans doute le
duc de Mantoue et lev plus haut la voix pour rclamer la libert de
son frre naturel. J'arrtai hier (2 mai 1679), crit Catinat 
Louvois,  trois milles de Pignerol, sur les terres du roi, Matthioli,
dans une entrevue que l'abb d'Estrades avait adroitement mnage, pour
en faciliter les moyens, _entre lui, Matthioli et moi_. Je me suis
seulement servi, pour l'arrter, du chevalier de Saint-Martin et de
Villebois, officiers de M. de Saint-Mars et de quatre hommes de sa
compagnie. Cela s'est pass sans aucune violence. Il est donc certain
que Matthioli tait venu seul  cette confrence.

En attendant donc que le systme de M. de V-l-i soit prsent, il suffit
de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que Saint-Mars choisit _
son got_ pour surveiller et btonner Matthioli, n'aurait pas pris les
habits d'une sentinelle pour voir le _Masque de Fer_ aux les
Sainte-Marguerite, comme M. de Palteau le raconte dans sa lettre, si ces
deux prisonniers eussent t le mme personnage: en tous cas, M. de
Blainvilliers et reconnu le secrtaire qui voulut lui faire prsent
d'une bague de diamant  Pignerol.


III.

HENRI CROMWELL.

Il est trange en effet que ce second fils du Protecteur soit rentr en
1659 dans une obscurit si complte, qu'on ne sait ni o il a vcu, ni
o il est mort: Henri Cromwell avait un _trs-bon caractre_, selon
Rapin de Thoyras, avec _plus de feu_ que Richard son frre an, selon
Burnet; pourquoi se rsigna-t-il  descendre de la scne politique? Mais
aussi pourquoi serait-il devenu prisonnier d'tat en France, o son
frre avait le privilge de sjourner sans tre inquit? Le probable ne
supple pas ici  l'absence de toute espce de preuves.


IV.

LE DUC DE MONMOUTH.

Sans mettre en question le plus ou moins de vraisemblance qu'on
trouverait dans une substitution de personne au supplice de Monmouth, il
suffit d'opposer  la date du 15 juillet 1685, jour de l'excution de ce
prince, cette phrase d'une lettre de Barbezieux  Saint-Mars, crite le
13 aot 1691: _Lorsque vous aurez quelque chose  me mander du
prisonnier qui est sous votre garde _DEPUIS VINGT ANS_, je vous prie
d'user des mmes prcautions que vous faisiez quand vous criviez  M.
de Louvois_[72].

  [72] _Mmoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 321.


V.

UN FILS NATUREL OU LGITIME D'ANNE D'AUTRICHE.

Barbezieux crivait  Saint-Mars, le 17 novembre 1697: _Sans vous
expliquer  qui que ce soit de ce qu'_A FAIT_ votre ancien
prisonnier_[73]. Ce prisonnier avait donc _fait_ quelque chose qui
motivt sa rigoureuse prison? Le ministre ne se ft pas servi de cette
locution prcise, dans le cas o l'inconnu n'aurait eu que sa naissance
 expier.

  [73] M. Weiss, dans son article de la _Biographie universelle_, cite
    cette phrase si dcisive sans indiquer la source d'o il l'a tire;
    nanmoins on peut s'en rapporter  M. Weiss pour l'exactitude d'une
    citation.

Au reste, ce systme n'a jamais produit un seul document authentique, et
ne repose que sur des prsomptions romanesques: on pourrait se dispenser
de le combattre.

Saint-Mars aurait donc reu par crit communication d'un si grave
secret, puisqu'il ne quitta pas son poste depuis l'anne 1665, o il fut
envoy  Pignerol pour la garde spciale de Fouquet, jusqu'en 1684 o il
eut un cong pour aller  la cour, suivant l'_tat de la France_ de
cette anne-l? son lieutenant Rosarges commandait  Exilles en son
absence.

Certes un fils d'Anne d'Autriche n'tait point  Pignerol en 1680,
lorsque Louvois crivait  Saint-Mars aprs avoir donn des ordres pour
_l'entretiennement_ de Lauzun: _A l'gard des _AUTRES_ prisonniers dont
vous tes charg, Sa Majest vous en fera payer la subsistance  raison
de _QUATRE LIVRES_ pour chacun par jour_. Ces _autres_ prisonniers
taient  peine de _bons bourgeois_, si on juge leur _tat_ au tarif de
leur nourriture[74].

  [74] Un tarif rglait la dpense des prisonniers ( la Bastille) pour
    la table, le blanchissage et la lumire, selon leur tat. Un prince
    du sang tait  50 livres par jour; un marchal de France,  36
    livres; un lieutenant-gnral,  24 livres; un conseiller au
    parlement,  15 livres; un juge ordinaire, un prtre, un financier,
     10 livres; un bon bourgeois, un avocat,  5 livres, un petit
    bourgeois,  3 livres, et les membres des moindres classes taient 
    2 livres 10 sols: c'tait le taux des gardes et des domestiques.
    _Bastille dvoile_, 2e livraison, p. 40.

Est-ce au sujet d'un fils de Louis XIII ou d'un btard d'Anne d'Autriche
que Louvois aurait crit  Saint-Mars en 1687: _Il n'y a point
d'inconvnient de changer le chevalier de Thezut_ (C'est un faux nom
comme _Marchialy_) _de la _PRISON_ o il est, pour y mettre votre
prisonnier jusqu' ce que celle que vous lui faites prparer soit en
tat de le recevoir[75]_? Est-ce en parlant d'un prince, que Saint-Mars
aurait dit, la mme anne,  l'exemple du ministre: _Jusqu' ce qu'il
soit log dans la _PRISON_ qu'on lui prparera ici, o il y aura
joignant une chapelle[76]_?

  [75] _Mmoires historiques sur la Bastille_, par Carra, p. 323.
    Saint-Mars, qui fut gouverneur de la citadelle de l'le
    Sainte-Marguerite avant que de l'tre de la Bastille, obtint la
    permission d'y faire btir des prisons pour les criminels d'tat.
    _Description de la France_, par Piganiol, t. 5, p. 376.

  [76] La lettre entire se trouve dans l'ouvrage de Roux-Fazillac,
    ainsi que celle dont est extraite la citation suivante.

Enfin, ce prisonnier n'tait donc pas plus important  garder que
Fouquet et Lauzun, puisque Saint-Mars mandait  Louvois en 1683: _Pour
son linge et autres ncessits, _MMES_ prcautions que je faisais pour
mes prisonniers du pass_.


VI.

LE COMTE DE VERMANDOIS.

La fameuse lettre de Barbezieux, du 13 aot 1691, qui met en chec tous
les systmes, ne laisse pas mme discuter l'identit du comte de
Vermandois, mort en 1683, avec l'inconnu, prisonnier _depuis vingt ans_
en 1691.


VII.

LE DUC DE BEAUFORT.

Ce systme, il faut l'avouer, est plus raisonnable que tous les
prcdens, et on aurait pu le soutenir d'une manire presque victorieuse
en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mmoires
contemporains.

Ds l'anne 1664, le duc de Beaufort, par son insubordination et sa
lgret, avait compromis plusieurs expditions maritimes; en octobre
1666, Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoup de mnagemens,
et l'invite  se rendre _de plus en plus capable de le servir par
l'augmentation des talens_ qu'il possde, et par _la cessation des
dfauts qu'il peut y avoir dans sa conduite_: Je ne doute pas,
ajoute-t-il, que vous ne profitiez de l'avis que je vous donne, et que
vous ne reconnaissiez que vous m'tes d'autant plus oblig de cette
marque de bienveillance, _qu'il y a peu d'exemples de rois qui en aient
us de la sorte_[77]. On citerait plusieurs occasions o le duc de
Beaufort fut trs-funeste  la marine du roi. L'_Histoire de la Marine_,
par M. Eugne Sue, laquelle renferme une foule de renseignemens neufs et
curieux sous une forme dramatique et colore, a fort bien prcis la
position du roi des Halles vis--vis de Colbert et de Louis XIV.
Colbert, de son cabinet, voulait diriger toutes les oprations
militaires et pour ainsi dire les manoeuvres de la flotte que commandait
le grand-matre de la navigation avec toute l'inconsquence de son
caractre frondeur et _matamore_, comme dit M. Eugne Sue (pices
justificatives du 1er volume).

  [77] _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce
    recueil les autres lettres du roi  M. de Beaufort, dans lesquelles
    perce souvent un grave mcontentement qui n'ose clater.

En 1669, Louis XIV envoya le duc de Beaufort pour secourir Candie
assige par les Turcs; Beaufort fut tu dans une sortie, le 26 juin,
sept jours aprs son arrive: le duc de Navailles, qui commandait avec
lui l'escadre franaise, dit seulement dans ses Mmoires (liv. 4, p.
243): Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient
quelques-unes de nos troupes; il se mit  leur tte, et combattit avec
beaucoup de valeur; mais il fut abandonn, et _l'on n'a jamais pu savoir
depuis ce qu'il tait devenu_.

Le bruit de sa mort se rpandit rapidement en France et en Italie, o,
dans les magnifiques obsques qui lui furent faites  Paris,  Rome et 
Venise, on pronona diverses oraisons funbres; nanmoins, comme son
corps n'avait pas t retrouv parmi les morts, bien des gens crurent
qu'il reparatrait. Plusieurs veulent gager ici, crivait Guy-Patin le
26 septembre 1669, que M. de Beaufort n'est pas mort: _O utinam!_

Guy-Patin, dans une autre lettre du 14 janvier 1670, nous atteste que
cette croyance n'tait pas abandonne six mois aprs la nouvelle de la
disparition du duc de Beaufort: On dit que M. de Vivonne a, par
commission, la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il y
en a encore qui veulent que M. de Beaufort n'est point mort, et qu'il
est seulement prisonnier dans une le de Turquie. Le croie qui voudra!
pour moi, je le tiens mort, et ne voudrais pas l'tre aussi certainement
que lui.

Plusieurs relations du sige de Candie, crites par des tmoins
oculaires et imprimes  cette poque, avaient rapport que les Turcs,
selon leur usage, couprent la tte du duc de Beaufort sur le champ de
bataille, et que cette tte fut expose  Constantinople: de l les
dtails que Sandras de Courtilz rpta dans les _Mmoires du marquis de
Montbrun_ et dans les _Mmoires de d'Artagnan_; et, en effet, on conoit
bien que le corps nu et sans tte n'ait pas t reconnu parmi les morts.
M. Eugne Sue, dans son _Histoire de la Marine_ (t. 2, ch. 6), a adopt
cette version conforme au rcit de Philibert de Jarry et du marquis de
Ville, qui ont laiss des lettres et des mmoires manuscrits conservs 
la Bibliothque du roi.

Mais sans faire valoir le danger et les difficults d'un enlvement que
le cimeterre des Ottomans pouvait d'ailleurs remplacer d'un jour 
l'autre dans ce mmorable sige, on se bornera ici  dclarer
positivement que la correspondance de Saint-Mars avec Louvois depuis
1669 jusqu'en 1680[78] ne permet pas de supposer que le gouverneur de
Pignerol et sous sa garde, pendant cet intervalle de temps, quelque
grand prisonnier d'tat, outre Fouquet et Lauzun.

  [78] M. J. Delort a publi cette correspondance, dont les originaux
    sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de l'_Histoire
    de la dtention des philosophes et des gens de lettres  la Bastille
    et  Vincennes, prcde de celle de Fouquet, Pellisson et Lauzun,
    avec tous les documens authentiques et indits_, Paris, 1829, 3 vol.
    in-8.

                   *       *       *       *       *

Quel tait donc cet _ancien_ prisonnier masqu que Saint-Mars _avait 
Pignerol_, suivant le journal authentique de M. Dujonca?




SECONDE PARTIE.


D'aprs ma conviction forme par l'tude du rgne de Louis XIV et par la
minutieuse comparaison des faits et des dates, l'homme au masque de fer
tait Fouquet, ce malheureux surintendant des finances, victime de tant
de noires intrigues de cour, que l'histoire n'a pas encore claircies;
Fouquet, qui fut arrt en 1661, condamn  la prison perptuelle en
1664, et enferm depuis au chteau de Pignerol, sous la garde de
Saint-Mars; Fouquet enfin dont la mort a t faussement enregistre au
23 mars 1680!

Avant d'appuyer de preuves, qui me semblent irrcusables, une opinion
que je donne comme nouvelle, puisqu'elle n'a jamais t prsente 
l'tat de systme tay de pices authentiques, je vais rfuter par
avance une autre opinion qui est en germe dans le vaste champ des
probabilits, et qui s'en va sans doute sortir de terre, si ce sol
fertile n'est point assez fouill.

Cette dernire opinion que je combats pourrait offrir nombre
d'assertions remarquables qui viendraient  l'appui d'un document fort
curieux, regard avec raison par Saint-Foix comme la premire mention
imprime qu'on ait faite d'un prisonnier inconnu, qui se trouvait  la
Bastille en 1705 (plutt 1703), selon un tmoin oculaire: ce prisonnier
a en effet certaine analogie avec le _Masque de Fer_, et l'on doit
s'tonner qu'on n'ait pas plus tt song  s'en tenir  la lettre d'un
ouvrage publi ds 1715, douze ans aprs la mort de _Marchialy_, et bien
antrieurement aux _Mmoires de Perse_ et au _Sicle de Louis XIV_.

Je suis tent de croire que M. de Tauls avait d'abord naturellement
adopt cette solution du mystre de l'homme au masque, et qu'il se
servit de la plupart des mmes argumens prpars  cet effet, lorsqu'il
imagina, pour _l'honneur de la France_ et pour son propre intrt de
courtisan, de masquer le patriarche Arwedicks. Le ministre M. de
Vergennes lui avait crit en 1783: C'est surtout _pour dtruire les
soupons odieux_ auxquels l'homme au masque a donn lieu, par les
prcautions qu'on a prises pour le drober  tous les regards, qu'il est
important d'avoir sur ce personnage des notions certaines.

M. de Tauls rejeta donc sur la compagnie de Jsus les _soupons odieux_
arrts sur Louis XIV, et ne voulut voir qu'une correction de collge
dans cette vengeance de roi, dans ce crime contre le droit des gens.

Les jsuites, s'il faut en croire les insinuations de plusieurs des
leurs et l'aveu mme d'un _gros collier de l'ordre_, auraient eu l'ide
de l'trange captivit du _Masque de Fer_, et Louis XIV se serait fait
leur docile instrument.

En 1702, un gentilhomme normand, nomm Constantin de Renneville, fut mis
 la Bastille, non seulement pour avoir compos des bouts rims
injurieux au gouvernement du roi, mais parce qu'on l'accusait
d'espionnage au profit des ennemis de la France[79]. Ce Renneville resta
emprisonn jusqu'en 1713, et ds qu'il eut sa libert, avec l'ordre de
quitter la France, il rdigea une relation chaleureuse de ses malheurs:
elle parut  Amsterdam, chez tienne Roger, en 1715, sous ce titre
capable de fixer l'attention: _l'Inquisition franaise, ou l'Histoire de
la Bastille_, deux volumes in-12.

  [79] _Mmoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 389.

Ce livre, tir  mille exemplaires, eut beaucoup de peine  pntrer en
France o il se vendait jusqu' deux louis, sous le manteau, et o il
fut contrefait, dit la prface de la seconde dition (5 vol. in-12,
Amsterdam, Balthazar Lakeman, 1724), tandis qu'on le traduisait  la
fois en hollandais, en anglais, en allemand et en italien. L'dition
originale est tellement rare, que la Bibliothque du Roi ne la possde
pas et que je ne l'ai jamais vue; la contrefaon ne se trouve pas
davantage; mais la seconde dition est assez commune, eu gard aux
actives recherches de la police pour la dtruire. On ne conoit pas que
les judicieux auteurs du _Catalogue de la Vallire_ aient attribu sans
examen cet ouvrage  Sandras de Courtilz, suivant une supposition mise
dans la _Bibliothque historique de la France_.

Dans la prface de l'dition en cinq volumes (p. 46 et suiv.),
Renneville raconte qu'en 1705 il vit un prisonnier _dont il n'a jamais
pu savoir le nom_, dans une salle de la Bastille, o il avait t
introduit _par mprise_. Les officiers m'ayant vu entrer, dit
Renneville, ils lui firent promptement tourner le dos devers moi, _ce
qui m'empcha de le voir au visage_. C'tait un homme de moyenne taille,
mais bien traverse, portant des cheveux d'un crp noir et fort pais,
dont pas un n'tait encore ml. (Peut-tre a-t-il pris pour des
cheveux un masque de velours noir?) Renneville, surpris de ce qu'on lui
cachait le visage d'un dtenu, interrogea, pendant qu'on le reconduisait
 sa chambre, le porte-clef Ru qui lui apprit que cet infortun tait
_prisonnier depuis _TRENTE-UN ANS_, et que Saint-Mars l'avait amen avec
lui des les Sainte-Marguerite, o il tait condamn  une prison
perptuelle pour avoir fait, tant colier, g de douze ou treize ans,
deux vers contre les jsuites_.

Renneville, dont la curiosit fut pique davantage par cette rvlation
du porte-clef, demanda de plus amples dtails  Reilh, chirurgien de la
Bastille, qui lui conta _toute l'histoire_.

Lorsque les jsuites du collge de Clermont, enrichis des bienfaits de
Louis XIV qu'ils fournissaient de confesseur, voulurent attirer sa
protection plus particulirement sur leur collge, ils invitrent le roi
 honorer de sa prsence une tragdie latine compose exprs pour
clbrer sa gloire: le roi se rendit avec sa cour  ce spectacle, o les
principaux coliers jourent leurs rles avec une intelligence que ne
surpassrent pas plus tard les demoiselles de Saint-Cyr dans les
reprsentations d'_Esther_ et d'_Athalie_. Le roi fut tellement
satisfait de la tragdie et des acteurs, qu'il dit tout haut: C'est mon
collge! Ce mot-l ne fut pas perdu, et le lendemain on ta l'ancienne
inscription: _Collegium Claromontanum societatis Jesu_, pour la
remplacer par celle-ci, qui fut grave en lettres d'or, sur une table de
marbre noir: _Collegium Ludovici Magni_.

Un colier, par pit ou par malice, ne pardonna pas aux rvrends pres
d'avoir substitu le nom du roi  celui de Jsus, et fit ce distique
qu'il placarda le soir mme sur la porte du collge et en divers
endroits de Paris:

    Abstulit hinc Jesum, posuitque insignia regis,
      Impia gens: alium non colit illa Deum!

Une autre main apposa cette traduction franaise au bas des criteaux:

    La croix fait place au lis, et Jsus-Christ au roi:
    Louis,  Race impie, est le seul Dieu chez toi!

La compagnie de Jsus cria au sacrilge; l'auteur fut dcouvert, et
quoique appartenant  une famille noble et riche, on le condamna, _par
grce_,  une prison perptuelle, et on le _transfra aux les
Sainte-Marguerite pour cet effet, d'o Saint-Mars le ramena  la
Bastille avec des prcautions extraordinaires, ne le laissant voir 
personne par les chemins_. Ce pauvre colier ne mourut pas toutefois en
prison, si l'on peut ajouter foi au tmoignage de Reilh: il hrita des
grands biens de ses parens et russit  intresser en sa faveur,  force
de promesses, le pre Riquelet, confesseur des prisonniers, qui se
chargea de solliciter la clmence royale et d'obtenir l'largissement de
son pnitent. Ce dernier _sortit deux ou trois mois aprs_ que
Renneville l'eut entrevu, sans doute dans le courant de 1703 et non
1705.

Plusieurs traits de ce rcit s'accordent bien avec diverses
particularits de l'histoire du _Masque de Fer_, le _seul_ prisonnier
que Saint-Mars amena des les Sainte-Marguerite  la Bastille, _avec des
prcautions extraordinaires, ne le laissant voir  personne par les
chemins_; mais on a tout lieu de croire que l'aventure de l'colier,
vieille tradition du collge de Louis-le-Grand, o nous l'avons
nous-mme recueillie, fut applique mal  propos  ce prisonnier, dont
on cachait le visage.

En effet, n'et-il pas t plus rationnel de cacher la cause d'un
emprisonnement si odieux, plutt que la figure de cet homme enferm
depuis l'enfance et certainement inconnu  tous ses compagnons de
captivit? D'ailleurs, il n'y a pas d'identit possible entre l'colier
des jsuites et ce prisonnier dont Renneville n'a _jamais pu savoir le
nom_.

Ce fut le 10 octobre 1681 que le collge de Clermont devint celui de
Louis-le-Grand, par suite d'un adroit changement d'inscription, qui
tonna assez Paris pour qu'on en ait conserv la date; or, il n'y a
aucune concordance entre cette date et les _trente-un ans_ de captivit
qu'aurait subis, en 1705, cet colier. En outre, on trouve nombre de
reprsentations dramatiques donnes par les coliers et leurs rgens, au
collge de Clermont; et mme en 1658, une tragdie d'_Athalia_ y fut
joue avec tant de pompe, que Loret en fit mention dans sa _Muse
historique_; mais on n'indique nulle part que Louis-le-Grand soit all 
la comdie dans _son_ collge: c'est une invention des jsuites pour
balancer la clbrit du thtre de Saint-Cyr, fond sous les auspices
de Racine et de Mme de Maintenon. Lorsque les jsuites obtinrent depuis
la permission de faire jouer leurs lves devant le roi Louis XV, en
1721, ce fut dans le chteau des Tuileries que ces jeunes comdiens
reprsentrent solennellement _les Incommodits de la grandeur_, comdie
du pre Ducerceau, dans laquelle tous les personnages sont des hommes.

Le nombre des annes (trente-une) que cet inconnu avait passes en
prison vers 1705, ou plutt 1703, s'accorderait presque avec le passage
de la lettre de Barbezieux, qui constate que le _Masque de Fer_ tait
prisonnier _depuis vingt ans_ en 1691.

Comme la date de 1705 donne par Renneville ne se concilie pas avec
celle de la mort de _Marchialy_ en 1703, je suis  peu prs convaincu
que cette date n'est fautive que par une erreur, du fait de l'imprimeur,
qui aura lu sur le manuscrit un 5 au lieu d'un 3: cela me parat
d'autant plus vraisemblable, que Renneville ne sortit jamais de la
chambre o il tait prisonnier, que pour passer dans une autre prison
immdiatement, et qu'il ne fut mand par le gouverneur que dans les
premiers temps de son entre  la Bastille; on chercherait en vain dans
sa relation, aprs l'anne 1703 jusqu'en 1713, quelque circonstance qui
concidt avec cette translation en une _salle_ o il ne fut introduit
que _par mprise_. Renneville, ce me semble, n'a parl de cette
mystrieuse rencontre dans sa prface, que pour rparer un oubli, sinon
par l'embarras o il aurait t de la placer dans le livre sous cette
date de 1705, que la suite des vnemens n'et point justifie.

Cette _Histoire de la Bastille_, que certains critiques ont traite avec
un mpris que n'autorisait pas une lecture rapide et superficielle,
n'est certainement point un roman farci de contes ridicules; cet
ouvrage, au contraire, me parat aussi vrai, aussi authentique, aussi
prcieux pour l'histoire, que peut l'tre un livre crit sous
l'influence d'un profond ressentiment, par un homme honnte et
religieux.

Aussi adopterais-je tout--fait les termes mmes de la prface, si je
pouvais avoir la moindre confiance dans le rcit du chirurgien Reilh,
qui tait intress  dtourner du prisonnier inconnu l'attention de
Renneville, et qui rpondit par une fable aux questions qu'on lui
faisait sur un sujet de cette importance. Le prisonnier tant mort _deux
ou trois mois aprs_ que Renneville l'eut rencontr sans _le voir au
visage_, Reilh imagina de publier la prtendue dlivrance de cet
inconnu, quoique le gouvernement de Louis XIV n'et garde de dvoiler
ses iniquits par une clmence tardive et dangereuse, et Renneville a
rapport avec bonne foi ce qu'il savait par les communications
officieuses de Ru et de Reilh.

Renneville tait d'un caractre passionn et vindicatif, mais il avait
un fond de dvotion solide qui l'aidait  supporter son infortune, et
qui l'inspirait dans la composition de ses _Cantiques de l'criture
sainte_, de ses _OEuvres spirituelles_ et de son _Trait des devoirs
d'un fidle chrtien_: on se persuadera facilement, au ton fervent de
ses ouvrages pieux, que Renneville n'et pas t capable de mentir avec
impudence en invoquant sans cesse la justice de Dieu; mais, en mme
temps, on concevra, en voyant ce qu'il a souffert pour expier deux
bouts-rims satiriques, l'indignation furieuse qu'il fait clater contre
ses bourreaux et surtout contre le gouverneur de la Bastille,
Bernaville: Ce cruel tyran, dit-il dans son style trivial, incorrect,
mais nergique, me laissa trs-long-temps pourrir sans paille, sans une
pierre o reposer ma tte, couch sur le limon du cachot et la bave des
crapauds, avec du pain et de l'eau pour toute nourriture, et d'o il ne
me retira que lorsque je fus crev. J'avais les yeux presque hors de
tte, le nez gros comme un moyen concombre; plus de la moiti des dents,
que j'avais auparavant trs-saines, m'taient tombes du scorbut; la
bouche m'tait enfle et toute en gale, et mes os peraient ma peau en
plus de vingt endroits.

Je regarde donc l'_Histoire de la Bastille_ comme trs-digne de crance
pour tous les faits o Renneville se pose lui-mme en tmoin oculaire
avec quelque apophthegme biblique  la bouche; quant aux nombreuses
aventures des prisonniers qu'il a frquents tour  tour pendant onze
ans, il ne donne pas ces aventures, souvent romanesques et ridicules,
pour des faits avrs; il les rpte telles qu'il les a entendues, et
quelquefois seulement la passion l'emporte jusqu' se faire l'avocat de
ses amis de prison.

Un faussaire, un faiseur de pamphlets n'et pas os ddier au roi
d'Angleterre, George Ier, un tissu de mensonges grossiers et de brutales
calomnies: L'oeil de Votre Majest, dit-il dans cette ddicace,
empchera bien que la Tour de Londres, qui ne fait trembler que les
criminels, ne se convertisse en Bastille, qui crase plus d'innocens que
de coupables; et, comme mon protecteur, Sire, vous me dfendrez de mes
perscuteurs, qui se font gloire de poursuivre jusque dans le sanctuaire
ceux qui dvoilent leurs crimes ou qui ont le malheur de leur dplaire.
Enfin, un lche calomniateur n'et pas os inscrire son nom au
frontispice d'un acte d'accusation contre la Bastille, et se mettre en
danger de la vie, ou du moins de la libert. Renneville courait risque
d'tre enlev et replong  la Bastille pour le reste de ses jours; il
fut mme attaqu  Amsterdam par trois _coupe-jarrets_, qui ne lui
firent que de _lgres blessures_: Je n'alongerai pas mon pe d'un
pouce, dit-il dans sa prface. _Si Deus pro nobis, quis contra nos?_ Il
est beau de mourir pour la vrit et le bien public! Ce langage peint
l'homme.

Au reste, on ignore ce que devint Renneville depuis la publication de sa
seconde dition, en 1724, et l'on peut prsumer qu'il eut le sort de
Matthioli et d'Arwedicks, qu'il fut secrtement arrt en Hollande ou
peut-tre en France, o l'on s'efforait de l'_attirer_, et qu'il prit
au fond de ces affreux cachots dcrits pour la premire fois dans les
annales de l'_Inquisition franaise_[80].

  [80] On peut fonder cette supposition par ce qui arriva au bndictin
    Franois de la Bretonnire, auteur de plusieurs pamphlets dans
    lesquels Louvois et son frre, l'archevque de Reims, taient
    gravement insults. La Bretonnire fut enlev en Hollande, par
    l'entremise d'un juif hollandais, et livr  la merci de Louvois,
    qui le fit transporter secrtement en France, au mont Saint-Michel,
    et enfermer dans une cage de fer o il mourut. _La Bastille
    dvoile_, 9e livraison, p. 76.

La date (1681) du baptme royal que reut le collge de Clermont
rfuterait suffisamment l'anecdote invente par Reilh, qui donnait
trente-un ans de captivit, en 1705,  l'colier des jsuites, si la
vraisemblance ne contredisait pas cette terrible histoire. En effet,
l'offense ayant t publique, raison tait que la rparation le ft
pareillement, et dans le cas o les rvrends pres se fussent contents
d'une vengeance secrte, auraient-ils eu recours aux prisons d'tat et 
la puissance de Louis XIV, qui, d'ailleurs, n'et pas considr comme
une injure bien grave ce distique, dans lequel sa royaut tait mise
presque au niveau de la divinit de Jsus?

Les jsuites avaient en main des moyens plus srs et plus formidables de
se venger, sans qu'il ft besoin d'importuner le roi pour un si mince
objet. Le collge de Louis-le-Grand renfermait des souterrains profonds,
non moins impntrables que les prisons d'tat: l, s'expiaient, dans
les tnbres et le silence, des crimes que les lois n'eussent pas punis
et que la socit de Jsus frappait d'une dtention perptuelle; ces
crimes consistaient surtout en imprudences capables de compromettre la
fortune et la dignit de l'ordre. Les coupables avaient, d'ordinaire,
fait partie de cette socit, qui s'arrogeait le droit de retrancher
elle-mme ses membres nuisibles.

Quand les jsuites furent chasss de France, leurs collges fouills et
leurs turpitudes tranes au grand jour de l'opinion, le collge de
Louis-le-Grand offrit une preuve manifeste des violences qui
s'exeraient impunment sous la rgle de Loyola: on y trouva, raconte
Dulaure dans son _Histoire de Paris_[81], des espces d'oubliettes,
caveaux sans portes et ouverts  la vote pour descendre le patient avec
des cordes, comme dans les anciens _in-pace_ des couvens. Un anneau de
fer scell dans le mur, des chanes ronges de rouille et des ossemens
ne permettaient pas de douter de la destination de ces tombeaux, o plus
d'une victime avait succomb au dsespoir, peut-tre  la faim. Les
vengeances des jsuites taient occultes, selon l'esprit de cette
socit,  qui les oubliettes n'eussent pas manqu pour l'insolent
auteur du distique.

  [81] Troisime d. in-12, t. 5, p. 440 et 441. Ce furent des coliers
    qui dcouvrirent ces cachots au-dessous des btimens de
    l'infirmerie. Arms de btons et de flambeaux, ils pntrent dans
    un caveau servant d'atelier au menuisier de la maison, frappent le
    sol et reconnaissent qu'en un certain endroit il rsonne sous leurs
    coups; il remuent la terre, dcouvrent une trappe en bois, la lvent
    avec peine, aperoivent un bel escalier, le descendent et se
    trouvent dans une vaste salle vote; elle tait borde d'environ
    dix caveaux, aussi vots, de sept  huit pieds de longueur, garnis
    chacun d'un fort anneau de fer scell dans le mur. La vote de la
    salle tait soutenue au milieu par un gros pilier dont les quatre
    faces prsentaient autant d'anneaux de fer. A la vote, ils virent
    une ouverture troite, ferme par une grille de fer. Par cette
    ouverture, la seule qu'ils aient aperue dans ce souterrain, on
    descendait videmment la nourriture destine aux malheureuses
    victimes.

Il n'y a pas cinq ans qu'un professeur du collge Charlemagne eut l'ide
de visiter avec soin les caves de cette maison-professe des jsuites,
pour y dcouvrir quelque trace de l'effrayante chambre des
_mditations_, toute remplie de peintures diaboliques, telle, du moins,
que Voltaire nous l'a montre par ou-dire; ce professeur fouilla le sol
dans un endroit qu'il avait jug suspect; il rencontra sous sa pioche
une vote dont il dtacha plusieurs pierres, de manire  pratiquer un
passage; il planta une chelle dans le trou, et eut le courage de
descendre au fond d'un caveau sans issue,  moiti combl. Il ramassa,
parmi les dcombres, une lampe en terre cuite et un crne humain.
D'autres fouilles semblables produisirent la dcouverte d'autres
cellules votes, que l'eau des fosss de la Bastille avait envahies.

C'est dans ces cachots-l qu'on doit rechercher les vestiges de la
punition du pauvre colier, et non dans les archives d'une prison
d'tat. A quoi et servi un masque sur la figure d'un enfant de treize
ans, qui ne pouvait tre reconnu que par ses parens et ses rgens de
classe?

Eh bien! on ne manquera pas sans doute, tt ou tard, de nous reprsenter
cet colier comme le vritable homme au masque, sans gard pour les
dates et pour la vraisemblance. Mais on aura de la peine  faire un
secret d'tat, d'une affaire de collge, et l'on n'expliquera pas
pourquoi Louis XVIII disait, en causant du _Masque de Fer_: Je sais le
mot de cette nigme, comme mes successeurs le sauront; c'est l'honneur
de notre aeul Louis XIV que nous avons  garder[82].

  [82] Plusieurs personnes dignes de foi nous ont attest cette rponse
    que Louis XVIII eut peut-tre la malice de faire pour tenir en
    haleine la curiosit des courtisans: le secret du _Masque de Fer_
    lui semblait sans doute une condition aussi ncessaire que le sacre
    de Reims pour sa royaut.

Pour tablir maintenant d'une manire satisfaisante que le _Masque de
Fer_ et Fouquet ne sont qu'une seule et mme personne avec deux noms
diffrens et  des poques diffrentes, il suffira de prouver,

1 Que les prcautions apportes dans la garde de Fouquet  Pignerol
ressemblent en tout point  celles qu'on dploya plus tard pour l'homme
au masque  la Bastille, comme aux les Sainte-Marguerite;

2 Que la plupart des traditions relatives au prisonnier masqu
paraissent devoir se rattacher  Fouquet;

3 Que l'apparition du _Masque de Fer_ a suivi presque immdiatement la
prtendue mort de Fouquet en 1680;

4 Que cette mort de Fouquet, en 1680, est loin d'tre certaine;

5 Que des raisons politiques et particulires ont pu dterminer Louis
XIV  le faire passer pour mort, plutt que de s'en dfaire par un
empoisonnement ou d'une autre faon;

6 Enfin, que l'poque de la mort de Fouquet en 1680 tant reconnue
fausse, les faits et les dates, les inductions et les probabilits
viennent  l'appui de mon systme, qui serait incontestable, si
l'authenticit de la carte trouve  la Bastille en 1789 pouvait tre
justifie par la production de cette pice que je n'ai pas invoque
cependant comme une preuve, en mentionnant sa dcouverte.


I.

Ds que la _chambre de justice_, par son arrt du 20 dcembre 1664, eut
dclar Fouquet _atteint et convaincu d'abus et malversations par lui
commises au fait des finances dans les fonctions de surintendant_, et
l'eut _banni  perptuit hors du royaume_ en confisquant tous ses
biens, le roi _jugea qu'il pouvait y avoir grand pril  laisser sortir
ledit Fouquet hors du royaume, vu la connaissance particulire qu'il
avait des affaires les plus importantes de l'tat_. En consquence, la
peine de bannissement perptuel fut _commue_ en celle de la prison
perptuelle, et trois jours aprs l'arrt rendu, Fouquet monta en
carrosse _avec quatre hommes_, et partit escort de cent mousquetaires,
sous la conduite de M. d'Artagnan, pour tre men au chteau de
Pignerol, o Saint-Mars devait le garder prisonnier.

On retint  la Bastille le mdecin et le valet de chambre de Fouquet
(Pecquet et Lavalle), _de peur qu'tant en libert ils ne donnassent
avis de sa part  ses parens et  ses amis pour sa dlivrance_[83]. Mme
de Svign crivit  M. de Pomponne, le 22 dcembre: Si vous saviez
comme cette cruaut parat  tout le monde, de lui avoir t ces deux
hommes: c'est une chose inconcevable; on en tire mme des consquences
fcheuses, dont Dieu le prserve; voil une grande rigueur. _Tantne
animis coelestibus ir!_ Mais non, ce n'est point de si haut que cela
vient. De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d'un
coeur comme celui de notre matre. On se sert de son nom et on le
profane! Ce fut pourtant le roi qui signa l'_Instruction_[84], date du
24 dcembre, et remise  M. de Saint-Mars, laquelle n'et pas t plus
svre pour le _Masque de Fer_.

  [83] _Recueil des Dfenses de M. Fouquet_, 15 vol., 1665-1668, t. 13,
    p. 235: _Relation de ce qui s'est pass dans la chambre de justice
    au jugement de M. Fouquet_. Il y a une autre dition en 16 vol.,
    1696, sous ce titre: _OEuvres de M. Fouquet_.

  [84] Cette pice a t imprime en partie, pour la premire fois, dans
    le t. 6 des _OEuvres de Louis XIV_, p. 371. Elle y est prcde d'un
    _Avis de l'diteur_, rempli d'aperus neufs et piquans sur les
    causes du procs de Fouquet. M. Delort, dans le premier volume de
    l'_Histoire de la dtention des philosophes et des gens de lettres_,
    p. 24 et suiv., rimprima en entier cette instruction dont
    l'original existe aux Archives du Royaume.

Cette Instruction dfend que Fouquet ait communication avec qui que ce
soit, de vive voix ni par crit, et qu'il soit visit de personne, _ni
qu'il sorte de son appartement_ pour quelque cause ou sous quelque
prtexte que ce puisse tre, pas mme pour se promener; elle refuse des
plumes, de l'encre et du papier  Fouquet, mais elle permet que
Saint-Mars lui fasse fournir des livres, s'il en dsire, observant
nanmoins de ne lui en donner qu'un  la fois, et de prendre
soigneusement garde, en retirant ceux qu'il aura eus en sa disposition,
_s'il n'y a rien d'crit ou de marqu dedans_; elle charge Saint-Mars
d'acheter les habits et le _linge_ dont Fouquet aura besoin, et de lui
choisir un valet qui _sera pareillement priv de toute communication, et
n'aura non plus de libert de sortir que ledit Fouquet_; elle assigne un
fonds de six mille livres par an pour la _subsistance_ de Fouquet et de
son valet; elle autorise Saint-Mars  lui faire tenir un confesseur
lorsqu'il _voudra_ se confesser, en observant nanmoins de n'avertir
ledit confesseur qu'un moment avant qu'il doive entendre ledit Fouquet,
et de ne lui pas donner toujours la mme personne pour le confesser;
elle recommande enfin  Saint-Mars de _tenir Sa Majest avertie de temps
en temps de ce que fera_ le prisonnier.

Ds que Fouquet fut arriv  Pignerol le 10 janvier 1665 et enferm dans
le donjon, sous la garde de Saint-Mars, capitaine d'une compagnie
franche d'infanterie compose de cinquante hommes, avec le titre de
_commandant_ de ce donjon en l'absence du gouverneur, le marquis de
Piennes, les inquitudes du roi et les prcautions de surveillance
s'accrurent successivement: Louvois, qui reut la prison de Fouquet dans
ses attributions de secrtaire d'tat de la guerre, enjoignit 
Saint-Mars d'envoyer des nouvelles _toutes les semaines, quand bien mme
il n'aurait rien  mander_[85].

  [85] Lettre du 29 janvier 1665, dans le 1er vol. de l'_Histoire de la
    dtention des Philosophes_, ainsi que les lettres dont j'ai extrait
    les phrases suivantes: on les trouvera sous leur date, sans qu'il
    soit ncessaire de renvoyer sans cesse  l'ouvrage ci-dessus.

La dfiance de Louvois se porte sur tout, dans ses lettres  Saint-Mars:

C'est  vous  veiller  ce que ceux qui approchent M. Fouquet ne se
laissent pas corrompre, et que, quand mme quelqu'un aurait assez de
bassesse pour cela, il ne pt excuter son mauvais dessein: il est
ncessaire que vous empchiez qu'il n'ait ni plume ni encre. (10
fvrier 1665.)

Le confesseur, que vous avez choisi pour lui, a des talens qui ne
doivent pas donner beaucoup de sujet de craindre qu'il lie quelque
ngociation contraire au service de Sa Majest. Vous ne sauriez manquer
de faire observer la conduite de cet ecclsiastique, pour reconnatre si
les apparences ne sont point trompeuses. (20 fvrier.)

Il n'y a point de difficult  donner en mme temps deux livres  M.
Fouquet: ce que vous avez  faire observer est que ceux de qui vous les
prendrez ne sachent point que ce soit pour lui, et que vous les visitiez
ou fassiez visiter avant que de les lui donner. (3 mars.)

On est bien aise ici de voir que l'ecclsiastique que vous avez choisi
(pour confesseur) soit de l'humeur que vous marquez. Vous ne sauriez
mieux faire que de l'entretenir dans les sentimens o il est, et de lui
promettre que Sa Majest reconnatra ses services; et certainement,
aprs les prcautions que vous prenez, il semble que ce soit le seul
homme qui puisse lui donner des nouvelles, s'il tait assez infidle
pour le faire. Aprs ce que cet ecclsiastique vous a dit, vous avez eu
raison de croire que M. Fouquet dsire se confesser, plus pour apprendre
des nouvelles que toute autre chose, et Sa Majest souhaite que vous ne
lui donniez cette permission que toutes les quatre bonnes ftes de
l'anne et le jour de la Notre-Dame d'aot... Il vaut mieux acheter
qu'emprunter des livres pour lui... Lorsqu'il vous demande des lunettes
d'approche, il a vraisemblablement dessein de s'en servir  quelque
chose qui est contre le service de Sa Majest: aussi ne veut-elle pas
que vous lui en fournissiez. (24 avril;  cette poque la compagnie de
Saint-Mars fut augmente de dix soldats et d'un sergent.)

Sa Majest approuve que vous ayez refus de lui donner un crayon. (26
octobre.)

Vous ne sauriez apporter trop de prcautions pour empcher que M.
Fouquet n'crive ou ne reoive des lettres, et le roi approuvera
toujours toutes celles que la raison voudra que vous pratiquiez pour
vous empcher d'tre tromp. (13 novembre.)

Le roi approuve les diligences que vous faites pour ter  M. Fouquet
toutes sortes de moyens d'crire, ni de recevoir des lettres, et
trouvera bon toutes les prcautions que vous croirez devoir prendre 
l'avenir. (12 dcembre.)

Vous devez faire savoir ici les moindres choses qui se passent au sujet
de M. Fouquet, et lorsque vous croirez  propos de donner avis par
avance de quelques prcautions que vous voudrez prendre pour la garde de
sa personne, vous le pouvez faire en toute libert. (26 janvier 1666.)

Les gens qui sont dans la condition o il se trouve tentent toutes
sortes de voies pour parvenir  leur fin, et les gens qui sont chargs
de leur garde doivent prendre toutes sortes de prcautions contre eux
pour s'empcher d'tre tromps. (3 mars.)

Sa Majest sera bien aise que de temps en temps vous mandiez ici de
quelle manire vit le prisonnier; s'il supporte sa dtention avec
tranquillit ou avec inquitude; ce qu'il dit et ce qui se passe dans sa
garde. (11 avril.)

Si la maladie de M. Fouquet continuait, il serait juste de le faire
assister de mdecins et de chirurgiens du pays, mais bien assurment le
mdecin Pecquet ne lui rendra jamais ses services, soit dans sa
profession, soit dans le mtier d'un simple valet. (4 juin.)

Comme on pourrait, pour procurer  M. Fouquet sa libert ou quelque
soulagement, vous exposer des dpches du roi ou des lettres de M.
Letellier ou de moi, contrefaites, je vous prie de n'en excuter aucune
signe de lui ou de moi, qui ne soit crite de sa main ou de la mienne,
que vous pourrez confronter contre ces sept lignes qui en sont. (4
juin.)

Si M. Fouquet continue  vous demander des livres italiens, vous
pourrez lui en faire venir de Paris ou de Lyon. (18 juin.)

Vous avez raison de dire qu'il est mal ais de vous prcautionner
contre le prtre qui confesse M. Fouquet, puisqu'tant seuls par
ncessit, ils peuvent s'entretenir ensemble des choses qui ne regardent
point la confession; mais, puisque le confesseur est homme de bien ou
que vous le croyez tel, vous devez avoir en quelque faon l'esprit en
repos. A votre imitation, je me dfie de tout. (30 juin.)

Il est inutile que je vous explique toutes les prcautions que Sa
Majest prend pour la sret du prisonnier durant sa marche (Fouquet
avait t transfr de Pignerol au fort de Prouse pendant les
rparations du dgt fait par la foudre dans sa prison), et pour sa
garde durant sa dtention. (17 juillet.)

Si aprs la gurison du valet de M. Fouquet, il ne veut plus continuer
ses services au prisonnier, la prudence veut que vous le reteniez dans
le donjon trois ou quatre mois, afin que, s'il avait agi contre son
devoir, le temps fasse rompre les mesures prises avec M. Fouquet. (23
septembre.)

Comme vous me marquez que M. Fouquet profite de ses vieux habits pour
se concilier le valet qui est auprs de lui, le roi dsire qu' mesure
que vous lui en fournissez de nouveaux, vous donniez ceux qu'il quitte
aux pauvres. (23 octobre.)

Le roi estime que l'on ne peut mieux faire que d'enfermer avec M.
Fouquet deux valets _qui ne sortiront que par la mort_. Les avantages
que vous tirerez de ces deux valets ainsi renferms, sont qu'ils
pourront se veiller l'un l'autre et que vous connatrez, en les
questionnant ou par les rapports qu'ils vous feront, s'ils vous disent
vrai. (14 fvrier 1667.)

Votre lettre du 29 du mois pass m'apprend la continuation et l'tat de
la maladie de M. Fouquet. Je vous prie de continuer  m'en informer par
tous les ordinaires. En faisant ce qui peut lui tre utile, vous ne
devez pas ngliger la moindre des choses qui peuvent aller contre la
sret de la garde de sa personne. (9 octobre 1668.)

Vous avez bien fait de ne pas donner aux Rcollets la pistole que le
valet de M. Fouquet vous a pri de leur dlivrer par charit, puisque
vous apprhendez qu'il n'y ait  cela quelque mystre. (26 mars 1669.)

Il faut vous consoler du chagrin que M. Fouquet peut avoir contre vous
des nouvelles prcautions que vous avez prises pour la sret de sa
garde. (22 avril 1669.)

Vous avez dcouvert que vos soldats avaient commerce avec M. Fouquet:
il faut qu'il y ait encore quelque chose de plus que ce que vous me
mandez qu'ils vous ont avou; car il n'aurait pas fait donner six
pistoles  un soldat qu'il nommait par son nom, s'il ne lui et
auparavant rendu quelque service. Le roi ne fera aucune difficult de
vous permettre de faire justice de vos soldats en assemblant vos
officiers et sergens; et s'il n'y a point de preuves assez sres pour
punir un crime de cette qualit  l'gard du valet, vous ne pouvez que
le bien maltraiter et l'enfermer pour long-temps. Cependant vous ferez
fort bien de mettre les fentres de M. Fouquet en tat que pareille
chose ne lui puisse plus arriver, et veiller toujours si exactement,
qu'il ne puisse rien voir sans que vous le dcouvriez. (7 dcembre.)

Il faut faire une grille, vis--vis de chacune des fentres de _votre_
prisonnier, qui soit en demi-cercle en saillie hors du mur extrieur de
deux ou trois pieds, et entourer chacune desdites grilles d'une claie
fort serre, et assez haute pour empcher qu'il ne puisse voir autre
chose que le ciel; et quand il sera nuit, que vous fassiez descendre des
nattes dessus ses fentres, que vous relverez  la pointe du jour:
ainsi l'on ne pourra plus lui faire signe, ni lui en faire faire  qui
que ce soit, et il ne pourra plus rien jeter ni recevoir. (17
dcembre.)

Il faut observer que si vous donnez  M. Fouquet des valets que l'on
vous amnera d'ici, il pourra bien arriver qu'ils seront gagns par
avance, et qu'ainsi ils seraient pis que ceux que vous en teriez
prsentement. (1er janvier 1670.)

Les prcautions que vous avez rsolu de prendre pour empcher que M.
Fouquet ne donne de ses nouvelles  personne, ni n'en reoive de qui que
ce soit, sont bonnes. (16 janvier 1670.)

La punition que vous avez fait faire des cinq soldats qui vous avaient
trahi ne saurait produire qu'un trs-bon effet. (26 janvier.)

J'ai reu le plan des jalousies que vous faites faire pour les fentres
de M. Fouquet; ce n'est pas comme cela que j'ai entendu qu'elles doivent
tre, mais bien des claies ordinaires qu'il faut mettre autour des
grilles, en saillie et en hauteur ncessaire pour empcher qu'il ne voie
les terres des environs de son logement. (28 janvier.)

Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu o
M. Fouquet est enferm, et de le mettre en tat que le prisonnier ne
puisse voir ni tre vu de personne. (26 mars.)

Votre lettre du 5 de ce mois me fait connatre que M. Fouquet
dsirerait lire la Bible. Vous pouvez lui en acheter une et mme les
livres pour l'usage de son valet, ne doutant pas que, avant de les leur
dlivrer, vous ne vous prcautionniez. (14 juillet.)

Vous jugerez facilement par la grandeur du mmoire du sieur Pecquet,
pour la composition de l'empltre que M. Fouquet demande, qu'il n'a pu
le faire dans mon cabinet, en ma prsence, et qu'il l'a dress chez lui;
cette raison m'oblige de vous dire qu'aussitt que vous l'aurez reu,
vous en fassiez une copie bien exacte, et en montriez l'original  M.
Fouquet, et que vous en collationniez avec lui la copie, laquelle vous
lui laisserez, et brlerez ensuite l'original; par ce moyen, ledit sieur
Fouquet, l'ayant vu, n'aura aucun doute; et vous, l'ayant brl, n'en
aurez aucune inquitude. (13 dcembre.)

Sa Majest, que l'on pourrait voir, a empch que M. de Lauzun
(nouvellement arriv  Pignerol) ne puisse parler  M. Fouquet par la
mme chemine. (20 dcembre 1671.)

A la fin de l'anne 1672, la prison de Fouquet commena de s'adoucir; on
lui rendit une lettre de sa femme avec permission d'y rpondre _en
prsence_ de Saint-Mars; ds lors, d'autres lettres de Mme Fouquet lui
parvinrent de mme par l'entremise de Louvois, qui faisait examiner et
visiter ces lettres soumises  des analyses chimiques pour qu'on n'y pt
cacher quelque criture faite avec une encre invisible.

Fouquet obtint successivement d'crire au roi et  Louvois; d'tre
instruit des principaux vnemens politiques; de recevoir par crit les
consultations de son mdecin Pecquet et de plusieurs praticiens de
Paris; de _prendre l'air, de deux jours l'un_, pendant deux heures
chaque jour, sous la menace de _retourner dans sa chambre pour
toujours_, s'il essayait de lier des intelligences avec quelqu'un; de
communiquer avec le comte de Lauzun, prisonnier d'tat comme lui 
Pignerol; de lire le _Mercure galant_; d'adresser des mmoires cachets
au roi; de _jouer et converser_ avec les officiers de Saint-Mars  _tous
les jeux honntes_ qu'il pouvait dsirer; de se promener _dans l'tendue
de la citadelle_, accompagn de quelques soldats; de dner avec Mme de
Saint-Mars, _quand mme il y aurait des trangers_; de passer _des
matines et des aprs-dners_, enferm dans son appartement, en
compagnie des officiers de la garnison du chteau; enfin, d'embrasser sa
femme, ses frres et ses enfans[86].

  [86] Tous ces faits rsultent de la correspondance secrte de Louvois,
    publie par M. Delort, et notamment d'une lettre du 1er novembre
    1677 et d'un mmoire du 18 janvier 1679.

Mais nonobstant ces adoucissemens progressifs dans la captivit de
Fouquet, la surveillance de Saint-Mars tait aussi active et aussi
minutieuse.

Fouquet ayant demand la permission d'crire _une pense_ qu'il avait,
laquelle, disait-il, serait _fort utile au service du roi_, Saint-Mars
lui donna six feuilles de papier, aprs avoir _tir de lui parole de les
rendre crites ou blanches_ au bout de quatre jours, pour les cacheter
et les adresser au roi. (30 janvier 1673.)

Fouquet ayant dsir savoir _des nouvelles_, Saint-Mars fut autoris 
lui en dire du progrs des armes du roi, sans que _cela s'tendt 
autre chose, sous quelque prtexte que ce ft_. (2 juillet 1673.)

Fouquet ayant voulu avoir du th, on le lui envoya de Paris, mais
Saint-Mars eut soin d'enlever la bote, aprs l'avoir vide devant lui,
ainsi que le papier et le plomb qui enveloppaient le th. (Novembre
1677.)

Louvois crit  Saint-Mars: Vous ne devez point donner d'autres lettres
 M. Fouquet que celles que je vous adresse dans mes paquets avec une de
moi. (13 mars 1679.) Il est  propos que M. d'Herleville (gouverneur
de la ville de Pignerol) et sa femme ne rendent visite  M. Fouquet que
trois ou quatre fois l'anne;  l'gard du pre jsuite qui vous est
suspect, ne souffrez point qu'il entre dans le donjon. (23 octobre.)
Vous rpondez toujours  Sa Majest de la sret de la personne de M.
Fouquet. (18 dcembre.) Je crois devoir vous rpter que les ordres de
Sa Majest restreignent les visites qui peuvent tre rendues  votre
prisonnier, aux officiers et habitans de la ville et de la citadelle.
(25 dcembre.)

On voit videmment dans la correspondance de Louvois qu'en 1679 on
accordait un peu plus de libert  Fouquet, mais qu'on n'pargnait rien
pour l'empcher de parler sur certains sujets que le roi avait fort 
coeur: l'pe de Damocls tait sans cesse au-dessus de sa tte!


II.

L'anecdote de l'assiette d'argent, que Voltaire emprunta aux _Mmoires
de Perse_, est rapporte d'une autre manire par le pre Papon, dans le
_Voyage en Provence_. Ici, ce n'est plus un pcheur ni un esclave, mais
un frater; ce n'est plus une assiette, mais une chemise trs-fine, sur
laquelle le prisonnier aurait crit _d'un bout  l'autre_.

L'origine de cette anecdote n'existe-t-elle pas dans ces passages de
deux lettres de Louvois  Saint-Mars? Votre lettre m'a t rendue avec
le nouveau mouchoir sur lequel il y a de l'criture de M. Fouquet. (18
dcembre 1665.) Vous pouvez lui dclarer que s'il emploie encore son
linge de table  faire du papier, il ne doit pas tre surpris si vous ne
lui en donnez plus. Il me semble qu'il n'est pas fort difficile de
s'apercevoir s'il en consomme  cet usage, puisqu'il n'y a qu' le
donner par compte  ses valets et les obliger  le rendre par compte
aussi, et quand il en manquera, ce sera une marque infaillible qu'il
s'en sera servi. (21 novembre 1667.)

Fouquet, qui crivait sur son linge, pouvait bien imaginer d'crire sur
sa vaisselle. Ce fut peut-tre dans cette intention qu'il demanda et
obtint de faire faire des assiettes et une salire, avec deux flambeaux
d'argent qui avaient t briss dans l'explosion de la poudrire. (7
aot 1665.)

Le pre Papon apprit d'un vieil officier de l'le de Sainte-Marguerite,
qu'une femme du village de Mongins vint se prsenter  Saint-Mars pour
tre admise en qualit de servante auprs du prisonnier inconnu, mais
qu'elle refusa de se condamner  une captivit lucrative, lorsqu'on lui
eut annonc que cette captivit serait perptuelle.

N'est-ce pas l cette mesure prise  l'gard des valets de Fouquet,
lesquels ne devaient sortir de sa prison que _par la mort_? Peut-tre la
femme que Saint-Mars voulait prendre  gages n'est-elle autre que la
blanchisseuse qu'on logea dans le donjon pour laver le linge de Fouquet
qui mettait de l'criture _partout_, mme sur ses rubans et la doublure
de son pourpoint, tellement qu'on fut oblig de l'habiller d'une couleur
sombre et de ne lui donner que des rubans noirs (lettre de Louvois du 14
fvrier 1667). On se souvient que, selon M. de Palteau, le prisonnier
tait _toujours vtu de brun_.

Le pre Papon out dire encore que le valet du prisonnier tant mort
dans la chambre de son matre, un officier de Saint-Mars alla lui-mme,
la nuit, prendre le corps pour le porter au cimetire: un valet de
Fouquet, emprisonn comme lui  perptuit, mourut aussi au mois de
fvrier 1680 (lettre de Louvois du 12 mars de cette anne-l). Les faits
qui s'taient passs  Pignerol durent avoir un cho aux les
Sainte-Marguerite, lorsque Saint-Mars y transfra son _ancien
prisonnier_.

Quant aux gards que Louvois montrait pour le _Masque de Fer_, en se
dcouvrant devant lui, on peut penser que ce ministre, malgr son
orgueil, accordait ces marques de dfrence au malheur et  la
vieillesse, s'il se rencontra jamais avec Fouquet dans un des voyages
rapides et mystrieux qu'il faisait souvent.

Il a quelquefois visit une partie de la France, quand le bruit de son
dpart commence  tre sem, dit le _Mercure galant_ du mois de mai 1680
(un mois aprs la prtendue mort de Fouquet! On a des motifs de croire
que Louvois tait all  Pignerol); et comme dans son retour il devance
ordinairement les plus prompts courriers, ceux qui se plaisent 
raisonner perdent leurs mesures.

Le _Mercure galant_ du mois de juin laisse encore mieux pntrer l'objet
de ce voyage qui conduisit sans doute le ministre  Pignerol: M. de
Louvois est de retour  Fontainebleau _aprs avoir parcouru beaucoup de
pays_. Vous savez jusqu'o le zle qu'il a pour le service du roi
l'emporte et avec quelle rapidit on le voit agir pour les intrts de
l'tat. _Son voyage n'a pas tant t pour le besoin qu'il avait des eaux
de Barge, que pour voir les travaux de quelques places o les grandes
lumires qu'il a sur toute chose rendaient sa prsence ncessaire._
Voil, ce me semble, en quelle occasion Louvois se dcouvrit devant le
_Masque de Fer_.

Louvois, dans ses lettres  Saint-Mars, ne s'exprime jamais qu'avec
beaucoup de politesse en parlant de Fouquet: Vous pouvez lui dire que
j'ai fait, jusqu' prsent, tout ce qui a pu dpendre de moi pour lui
rendre service dans les choses o je l'ai pu sans blesser mon devoir, et
que je continuerai avec plaisir. (30 janvier 1673.) Je vous prie de
faire  M. Fouquet un remerciement de ma part sur toutes ses
honntets. (26 dcembre 1677.) Voil bien un salut par crit.

Les beaux habits, le linge fin, les livres, tout ce qu'on prodiguait au
prisonnier masqu pour lui rendre la vie moins pnible, n'taient pas
non plus refuss  Fouquet: l'ameublement de sa seconde chambre 
Pignerol cota plus de douze cents livres (lettre de Louvois, 20 fvrier
1665); les habits et le linge que Saint-Mars lui fournit en treize mois
cotrent, d'une part 1042 livres, et de l'autre, 1646 livres (lettres
de Louvois, 12 dcembre 1665 et 22 fvrier 1666); Fouquet avait des
flambeaux d'argent (lettre de Louvois, 7 aot 1665); on renouvela
plusieurs fois son ameublement et ses _tapis_ pendant seize ans de
prison; il avait par an deux habits neufs, l'un d'hiver et l'autre
d't; on lui achetait la plupart des livres qu'il dsirait: Vous avez
bien fait, crit Louvois  Saint-Mars, de lui donner les choses
ncessaires pour contribuer  son divertissement; mais vous devez
toujours prendre vos prcautions pour la sret de sa garde. (21
fvrier 1669.)

Fouquet, dans le dsoeuvrement d'une si longue captivit, tait bien
capable d'imiter l'homme au masque, qui, selon le rapport de
Lagrange-Chancel, s'_amusait_  piler sa barbe avec des pinces d'acier;
non-seulement Fouquet apprenait le latin et la _pharmacie_  ses
domestiques[87], composait des vers pieux  l'aide du _Dictionnaire des
rimes franaises_, imaginait des onguens et des remdes pour diffrens
maux[88], mais encore il se livrait on ne sait  quelles occupations
frivoles qui faisaient dire  Louvois, le 16 juin 1666: Cette
occupation marque bien l'oisivet dans laquelle il se trouve
prsentement. Il ne faut pas s'tonner qu'un homme qui a eu une longue
habitude du travail s'applique  de petites choses pour s'occuper[89].

  [87] _Histoire de la dtention de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun_,
    par M. Delort, en tte de l'_Histoire de la dtention des
    philosophes et des gens de lettres_, p. 33.

  [88] Fouquet avait appris de sa mre, auteur du clbre _Recueil de
    recettes choisies_ tant de fois rimprim depuis l'dition originale
    de 1675, une foule de recettes singulires. Louvois, ayant mal aux
    yeux, lui fit demander de l'_eau de casselunette_ et un _Mmoire de
    la manire dont elle se fait_ (lettres du 13 juin et 5 juillet
    1678).

  [89] Ne doit-on pas rapporter  ce passage la clbre histoire de
    l'araigne que tant de biographes ont introduite  tort dans la
    captivit de Pellisson, et dont Renneville, mieux instruit des
    traditions de la Bastille, a fait honneur au comte de Lauzun, trop
    lger et trop insouciant nanmoins pour se crer des _occupations_
    de cette espce? Ce serait donc Fouquet et non Lauzun,  qui nous
    attribuerions cette touchante anecdote: Sans livres, sans
    occupation, n'tant visit que de son barbare surveillant, lorsqu'il
    lui portait du pain, le comte (Fouquet) ne sachant  quoi s'amuser,
    avait appris  une petite araigne  descendre dans sa main pour y
    prendre du pain qu'il lui tendait. Un jour Saint-Mars entra dans le
    moment que le comte tait dans cette amusante _occupation_ avec son
    araigne; il lui fit le dtail de ce beau divertissement, et ce
    brutal, voyant que le comte y prenait une espce de plaisir, lui
    crasa l'araigne dans la main en lui disant que les criminels comme
    lui taient indignes du moindre divertissement. _Inquisition
    franaise_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 74.

On pourrait encore appliquer  Fouquet une partie de ce que la tradition
nous fait connatre de la taille, de l'air majestueux, de la voix
intressante et mme de l'esprit _vif et orn_ du prisonnier masqu.

Fouquet n'tait pas beau de visage, il est vrai; mais l'abb de Choisy,
dans ses _Mmoires_[90] nous le montre savant dans le droit, et mme
dans les belles-lettres; la conversation lgre, les manires aises et
nobles; rpondant toujours des choses agrables. Bussy-Rabutin ne le
juge pas autrement, et avoue  contre-coeur qu'_il avait l'esprit fin et
dlicat_[91]. Ses portraits lui donnent une figure spirituelle, un
regard fier, une superbe chevelure: en un mot, sa bourse n'tait pas le
seul aimant qui lui gagnt les coeurs, puisque Mme de Svign, qu'il
avait courtise sans succs comme amant, l'estimait assez pour en faire
un ami.

  [90] Collection Petitot, t. 63 de la seconde srie, p. 210.

  [91] _Mmoires de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, d. de 1696,
    in-12, t. 2, p. 428.


III.

Il est certain qu'avant l'anne 1680, Saint-Mars ne gardait  Pignerol
que deux prisonniers importans, Fouquet et Lauzun; cependant, l'_ancien
prisonnier qu'il avait  Pignerol_, suivant les termes du journal de M.
Dujonca, dut se trouver dans cette forteresse avant la fin d'aot 1681,
poque du passage de Saint-Mars au fort d'Exilles, o le roi l'envoyait
en qualit de gouverneur, pour le rcompenser de son zle dans la garde
de Fouquet.

Ce fut donc dans l'intervalle du 23 mars 1680, date suppose de la mort
de Fouquet, au 1er septembre 1681, que le _Masque de Fer_ parut 
Pignerol, d'o Saint-Mars n'emmena que _deux_ prisonniers  Exilles[92];
or, l'un de ces prisonniers tait probablement l'homme au masque;
l'autre, qui tait sans doute Matthioli, mourut avant l'anne 1687,
puisque Saint-Mars, ayant eu, au mois de janvier de cette anne-l, le
gouvernement des les Sainte-Marguerite, ne conduisit qu'_un seul_
prisonnier dans cette nouvelle prison[93].

  [92] Louvois crit  Saint-Mars, 12 mai 1681: Je demande au sieur
    Duchanoy d'aller visiter avec vous les btimens d'Exilles, et d'y
    faire un mmoire des rparations absolument ncessaires pour le
    logement des deux prisonniers de la tour d'en bas, qui sont, je
    crois, les seuls que Sa Majest fera transfrer  Exilles. Extrait
    des Archives des Aff. tr. par M. Delort.

  [93] Saint-Mars crit  Louvois, 20 janvier 1687: Je donnerai si bien
    mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en
    rpondre pour son entire sret. Extrait des Archives des Aff.
    tr., par Roux-Fazillac.


IV.

La correspondance de Louvois avec Saint-Mars[94] fait mention, il faut
l'avouer, de la mort de Fouquet, que lui aurait annonc une lettre de
Saint-Mars, crite le 23 mars 1680. Les lettres de Louvois, dates des
8, 9 et 29 avril, rptent plusieurs fois: _feu M. Fouquet_, en
ordonnant de remettre le corps du dfunt aux _gens_ de Mme Fouquet, et
de transfrer Lauzun dans la chambre mortuaire, meuble et tapisse 
neuf; mais il est remarquable que, dans les lettres suivantes, Louvois
dise comme  l'ordinaire, _M. Fouquet_, sans faire prcder ce nom de la
qualification de _feu_ qu'il employait auparavant.

  [94] Dans l'_Histoire de la dtention des philosophes_, t. 1, p. 317
    et suiv.

Mme de Svign crit  sa fille, le 3 avril 1680: Le pauvre M. Fouquet
est mort, j'en suis touche... Mlle de Scudry est trs-afflige de
cette mort. Elle crit  la mme, le 5 du mme mois: Si j'tais du
conseil de la famille de M. Fouquet, je me garderais bien de faire
voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont le faire: je le
ferais enterrer l; il serait  Pignerol; et, aprs dix-neuf ans, ce ne
serait point de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison.

Elle crit encore  peu prs dans les mmes termes  M. de Guitaud: Si
la famille de ce pauvre homme me croyait, elle ne le ferait point sortir
de prison  demi; puisque son ame est alle de Pignerol dans le ciel,
j'y laisserais son corps aprs dix-neuf ans: il irait de l tout aussi
aisment dans la valle de Josaphat, que d'une spulture au milieu de
ses pres, et comme la Providence l'a conduit d'une manire
extraordinaire, son tombeau le serait aussi. Ce passage de cette lettre
a t seul conserv, d'o l'on peut prsumer que Mme de Svign y
donnait carrire hardiment  des soupons sur les causes de la mort de
son ami.

La _Gazette de France_, dans son numro XXVIII, contient cette nouvelle,
date de Paris, 6 avril: On nous mande de Pignerol que le sieur Fouquet
y est mort d'_apoplexie_. Enfin, d'aprs l'autorit de la _Gazette_,
Haudicquer de Blancourt, dans ses _Recherches historiques de l'ordre du
Saint-Esprit_, imprimes en 1695, avance que Fouquet est mort le 23 mars
1680.

Mais les contradictions des contemporains au sujet de cette mort ne sont
pas moins extraordinaires que celles des dates; et l'absence, presque
complte, de pices y relatives, laisse beaucoup  prsumer.

Conoit-on, par exemple, que Louvois n'accuse rception de la lettre
d'avis de Saint-Mars que le 8 avril, tandis que la _Gazette_ du 6
publiait cette nouvelle et que Mme de Svign la savait cinq jours
auparavant? Le courrier, portant les dpches du ministre, serait donc
rest plus de quatorze jours en chemin, tandis que la poste de Pignerol
aurait fait la mme route en moins de huit jours?

D'o vient que Bussy-Rabutin et Mme de Svign, qui taient tous deux 
Paris alors, et qui se voyaient sans cesse, ont donn une cause
entirement oppose  la mort de Fouquet, leur ami commun? Est-il
possible que Bussy, dans sa lettre  Mme de M..., ait crit, le 25 mars
(le mois, sinon le jour, est  l'abri d'une controverse  lever sur la
fidlit de l'diteur, le pre Bouhours, ami de Bussy et de Fouquet):
Vous _savez, je crois_, la mort d'apoplexie de M. Fouquet, dans le temps
qu'on lui avait permis d'aller aux eaux de Bourbon? Cette permission est
venue trop tard: la mauvaise fortune a avanc ses jours. Une phrase
d'une autre lettre du mme, date du 6 avril, et adresse au marquis de
Trichteau, semble faire entendre aussi que Fouquet avait obtenu sa
grce: La fortune a ri trop tard  notre pauvre ami; cela n'a fait
qu'augmenter son regret de quitter la vie.

Mais si Fouquet mourut d'_apoplexie_, comment interprter alors le sens
de ces paroles de Mme de Svign: Voil cette vie qui a tant donn de
peine  conserver! _Il y aurait beaucoup  dire l-dessus!_ Sa maladie a
t des convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir.

Comment, enfin, expliquer le silence du _Mercure galant_ sur la mort
d'un personnage aussi clbre, quand on trouve dans ce journal le fidle
relev des dcs principaux de chaque mois, quand le volume d'avril
annonce les morts de Mrs Feydeau et Gailloire, chanoines de Notre-Dame,
de M. Bourdon, docteur en Sorbonne, et d'autres individus aussi obscurs?
tait-ce une omission volontaire du journaliste de Vis qui n'osait pas
mcontenter Colbert ou les amis de Fouquet, en portant un jugement sur
la personne du dfunt, en rappelant ses malheurs ou ses fautes? tait-ce
la censure occulte de Versailles qui condamnait  l'oubli la mmoire du
surintendant?

trange mort que celle-ci, qui eut lieu  Pignerol le 23 mars, et qui
tait sue le 25  Paris!

Pas un acte authentique pour constater la fin d'un homme qui avait fait
autant de bruit par sa disgrce que par sa fortune, pour imposer silence
aux soupons toujours prts  chercher un crime dans une mort entoure
du mystre de la prison d'tat, pour forcer l'histoire  enregistrer le
terme de cette grande et illustre captivit! Rien qu'une dpche,
presque nigmatique, du ministre de la guerre; rien que la restitution
d'un cadavre dans un cercueil; rien que l'extrait, peut-tre suppos,
d'un obituaire de couvent constatant l'inhumation un an aprs la mort!

Le 9 avril, Louvois crit de Saint-Germain  Saint-Mars: Le roi me
commande de vous faire savoir que Sa Majest trouve bon que vous fassiez
remettre aux gens de Mme Fouquet le corps de feu son mari, pour le faire
transporter o bon lui semblera. Or,  cette poque, Mme Fouquet
demeurait  Pignerol dans la maison du sieur Fenouil[95], et sa fille
devait bientt habiter le donjon au-dessus de la chambre du prisonnier,
avec laquelle un escalier intrieur, construit exprs, aurait permis de
communiquer[96].

  [95] On apprend cette particularit de la procuration retrouve par M.
    Modeste Paroletti, et cite plus bas.

  [96] Lettre de Louvois, du 18 dcembre 1679, dans le t. 1 de
    l'_Histoire de la dtention des philosophes_.

Cependant ce n'est qu'un an plus tard que le corps, transport  Paris,
fut inhum, dit-on, le 28 mars 1681, en l'glise du couvent des
Filles de la Visitation-Sainte-Marie, dans la chapelle de
Saint-Franois-de-Sales o Franois Fouquet, pre du surintendant,
reposait sous les marches de l'autel depuis quarante et un ans. Franois
Fouquet avait une fastueuse pitaphe[97], qui numrait ses titres, et
ses vertus,  demi efface par les pieds du prtre officiant; mais
Nicolas Fouquet n'eut pas mme son nom grav sur une lame de cuivre,
dans un temps o l'Acadmie des inscriptions et des mdailles secondait
la sculpture pour immortaliser les tombeaux! Nicolas Fouquet, _qui fut
lev  tous les degrs d'honneur de la magistrature, conseiller du
parlement, matre des requtes, procureur-gnral, surintendant des
finances et ministre d'tat_, dut se contenter de cette oraison funbre
crite dans les registres mortuaires des Visitandines, si toutefois on
peut s'en rapporter  l'extrait de ces registres mentionn dans les
_notes_ du major Chevalier, bien que la suprieure du couvent de la
Visitation ait dclar en 1790 qu'il n'existait _aucun registre de
spulture antrieur  l'anne 1737_[98].

  [97] Voici cette pitaphe rapporte par Piganiol de la Force,
    _Descript. de Paris_, d. de 1765, t. 5, p. 42:

    A L'HEUREUSE MMOIRE

    De messire Franois Foucquet, chevalier, conseiller du roi ordinaire
    dans tous ses conseils, fils de messire FRANOIS FOUCQUET,
    conseiller au parlement de Paris, lequel, aprs avoir pass par les
    charges de conseiller audit parlement et de matre des requtes
    ordinaire de son htel, fut nomm pour ambassadeur de Sa Majest
    vers les Suisses, et puis retenu pour tre employ aux plus secrtes
    et plus importantes affaires de l'tat, dans le maniement desquelles
    il a vcu avec tant d'intgrit et de modration, qu'il peut tre
    propos pour exemple  tous ceux qui sont admis aux conseils des
    princes. Sa naissance, sa vertu, sa capacit, son zle au service du
    roi, lui ont acquis un nom honorable en cette vie, d'o il passa en
    une meilleure, trop tt pour les siens et pour le public, laissant
    douze enfans de dame MARIE DE MAUPEOU, sa femme, fille de messire
    GILLES DE MAUPEOU, seigneur d'Ableiges, conseiller d'tat, intendant
    et contrleur gnral des finances. Il mourut le 22 avril 1640, g
    de 53 ans.

    Le cercueil qui se trouve encore dans le caveau porte cette autre
    pitaphe plus modeste que je transcris.

        CY GIST LE CORPS DE Mr
        FRANOIS FOUQUET
        VIVANT CHer CONSr
        ORDINre DU ROY EN
        SON CONSEIL D'ESTAT
        LEQUEL DCDA LE XXIIe
        JOUR D'AVRIL 1640
        AAG DE 53 ANS.

  [98] Cette suprieure adressa la lettre suivante aux auteurs de la
    _Bastille dvoile_, qui lui avaient demand de collationner sur
    l'original l'extrait mortuaire de Fouquet.

    Monsieur,

    La dclaration du roi du 9 avril 1736 qui oblige d'avoir deux
    registres de spulture, et d'en dposer un au greffe, tous les ans,
    est l'poque prcise des _Actes mortuaires_ dont nous sommes en
    possession; _d'aprs les plus exactes recherches_, nous n'en avons
    trouv _aucun_ antrieur  l'anne 1737. Il se pourrait bien que
    celui de M. Foucquet ft  la paroisse Saint-Paul, parce que c'est
    le cur de ladite paroisse qui fait tous nos enterremens; nous
    voyons _par diffrentes notes_ que ledit sieur est mort  Pignerol,
    au mois de mars 1680; qu'il a t inhum dans notre glise
    extrieure le 28 mars 1681, dans la cave o M. son pre avait t
    enterr quarante ans auparavant; _son_ pitaphe est dans la chapelle
    de Saint-Franois de Sales, au-dessus de ladite cave. La messe dont
    il a t parl a t fonde par M. son pre, en 1640.

    J'ai l'honneur d'tre, etc. Soeur Anne-Madeleine Chalmette.

    Cette lettre, imprime dans la 9e livraison de la _Bastille
    dvoile_ pour prouver que Fouquet ne fut pas l'homme au masque,
    prouve surtout que les registres cits par Chevalier n'ont jamais
    exist, ou bien ont t enlevs  l'poque (vers 1770) o l'on fit 
    Pignerol et  la Bastille des perquisitions secrtes, afin
    d'anantir les traces de la captivit du surintendant.

    Quant  _son_ pitaphe qui, selon cette lettre, _tait_ dans la
    chapelle de Saint-Franois de Sales, on est autoris  croire que la
    suprieure a t trompe par une des pitaphes de la famille
    Fouquet, dans lesquelles le nom du surintendant se trouvait
    plusieurs fois rpt avec l'numration de tous ses titres et
    dignits.

    Un historien moderne (Dufey, de l'Yonne) a bien fait la mme
    confusion en disant dans le _Mmorial parisien_: Sous les marches
    de la chapelle  gauche, a t inhum Nicolas Fouquet, M. Dufey
    avait mal lu Piganiol qui dit: Dans une chapelle qui est  gauche
    en entrant et sous les marches, a t inhum Franois Fouquet.
    L'pitaphe de Nicolas Fouquet n'a jamais exist: elle n'est relate
    nulle part dans les _pitaphiers_ manuscrits de la ville de Paris,
    pas mme dans le grand recueil en 9 vol. in-fol, avec les armoiries
    colories, lequel fait partie du Cabinet des Chartes et Titres form
    par M. Champollion-Figeac,  la Bibliothque du roi.

    Au reste, cette lettre est fort amphibologique, et les _diffrentes
    notes_ sur lesquelles la suprieure appuie ses indications mritent
    peu de confiance  cause de leur analogie avec les _notes_ du major
    Chevalier.

Quoi! dans cette chapelle dote par Franois Fouquet, orne par Nicolas
Fouquet, remplie des pitaphes de la famille Fouquet, le prisonnier de
Pignerol fut enterr obscurment, sans une pierre tumulaire, sans une
inscription, sans un obit! quoi! ses deux frres qui lui survcurent,
Louis, vque d'Agde, et Gilles, premier cuyer de la grande curie; ses
enfans, Louis-Nicolas comte de Vaux, Charles Armand, prtre de
l'oratoire, Louis, marquis de Belle-Isle, chevalier de Saint-Jean de
Jrusalem; ses filles et ses gendres, Armand de Bthune, duc de Charost,
et Emmanuel de Crussol, marquis de Montgalez; sa femme; sa mre qui
vivait encore et qui passait pour une sainte toute charge d'oeuvres
pies et charitables; ses amis, encore nombreux et puissans, qui le
pleuraient comme une victime innocente immole  l'ambition de Colbert
et  la jalousie de Louis XIV, ne vengrent pas du moins sa mmoire en
publiant sur sa tombe l'histoire de ses infortunes et le triomphe de sa
fin chrtienne!

Est-ce que dans ce temps-l les inscriptions funraires avaient besoin,
comme un livre, d'une _approbation du roi_? Les filles de la Visitation
craignirent-elles de se mettre mal en cour, si elles souffraient dans
leur glise l'loge public de leur bienfaiteur dfunt, proscrit mme
aprs sa mort? Les Visitandines taient pourtant quelquefois
trs-expansives dans leur gratitude, lorsqu'elles ajoutaient, par
exemple,  l'pitaphe de frre Nol Brulart de Sillery, que ce fondateur
de leur glise avait voulu, _pour comble de tout_, y tre enterr.
L'pitaphe de Fouquet disparut-elle sous le marteau, par un ordre man
de Versailles? Dfense fut-elle faite d'offrir aux yeux des personnes
dvotes le moindre signe extrieur qui rappelt le terrible martyre de
ce pauvre homme, et sollicitt pour lui des indulgences dans l'autre
vie? ou plutt, la famille de Fouquet, suspectant l'identit du corps
qu'on lui remettait, et n'osant approfondir le mystre d'une
substitution de cadavre, prfra-t-elle garder le silence et ne pas se
faire complice de cette odieuse fraude invente par la haine ou par la
politique?

La plupart des historiens des monumens de Paris[99] ont rpt que
Fouquet avait t enterr dans le mme caveau que son pre, mais pas un
n'y est descendu pour dcouvrir la place occupe autrefois par un
cercueil, vide peut-tre, ou du moins ne contenant que des ossemens qui
n'avaient jamais appartenu au prisonnier de Pignerol.

  [99] Voyez Dulaure, Germain Brice, Piganiol de la Force, Hurtaut,
    Thiry, Auguste Poullain de Saint-Foix, etc.; mais les histoires de
    Paris, publies  la fin du dix-septime sicle, telles que la
    premire dition de G. Brice, (1684), _Paris ancien et nouveau_, par
    Lemaire (1685) ne parlent pas de cette spulture.

Quant  nous, qui avions soulev tant de preuves morales contre la
prtendue inhumation de Fouquet dans l'glise des filles de
Sainte-Marie, nous pensions que la vrit ne serait plus reconnaissable
aujourd'hui sur un squelette, sur une tte de mort; nous ne songions pas
 desceller ce cercueil de plomb pour y remuer une poussire muette. Eh
bien! un fait est venu par hasard justifier, surpasser nos inductions:
Fouquet n'a pas t inhum  la Visitation, comme on l'a cru; son
cercueil n'a mme jamais t transfr de Pignerol  Paris; les
registres du couvent ou les gens qui invoquaient leur tmoignage ont
menti!

La _cave_ de la chapelle de Saint-Franois-de-Sales n'avait pas t
ouverte depuis l'anne 1786 o l'on y enterra la dernire des Sillery,
Adlade-Flicit Brulart; le couvent supprim en 1790, les btimens
vendus depuis et l'glise concde au culte protestant en 1802, on
respecta cependant les tombes et on n'alla pas chercher du plomb pour
fondre des balles, dans le caveau des bienfaiteurs du monastre. Il y a
cinq mois environ que la cathdrale de Bourges rclama le corps d'un de
ses archevques, le _bienheureux_ Andr Fremiot, qui avait t inhum
chez les filles de Sainte-Marie, fondes par sa soeur, la clbre Mme de
Chantal, au commencement du 17e sicle: on fit de longues recherches
avant de dcouvrir les restes du prlat catholique oublis sous la
sauve-garde de la _Confession de Genve_; ce fut dans la spulture de
Fouquet qu'on trouva le cercueil de l'_illustrissime et rvrendissime
pre en Dieu, patriarche, archevque de Bourges, primat des Aquitaines_;
tous les cercueils que contenait le caveau furent examins par une
commission de la ville, toutes les pitaphes furent releves avec soin:
celle de Nicolas Fouquet manque!

Son pre Franois, ses frres Yves, seigneur de Mzires, conseiller du
parlement, et Basile, commandeur des ordres du roi, abb de Barbeaux et
de Rigni, sa premire femme Louise Fouch dame de Quehillac, deux de ses
enfans dcds en bas ge, son fils an Louis-Nicolas comte de Vaux,
sont les seuls habitans de ce caveau o retentit, comme un cho
plaintif, le nom de _trs-haut et trs-puissant seigneur messire Nicolas
Fouquet, chevalier, vicomte de Vaux et de Melun, ministre d'tat et
surintendant-gnral du roi_; nom fameux par les malheurs plutt que par
la fortune qu'il rappelle, nom imposant surtout dans l'pitaphe de deux
hritiers de cette haute prosprit frapps au berceau, avant que le
_trs-haut et trs-puissant seigneur_ ft devenu un grand criminel
d'tat devant la chambre de justice de 1661!

Cette censure royale, qui refusait une pitaphe  la victime de
Pignerol, mit un billon sur la bouche de l'histoire pour l'empcher de
faire entendre le jugement de la postrit. Voyez: Fouquet mort, ou
passant pour tel, comme on a peur qu'une voix indiscrte ne s'lve de
sa tombe ou de sa prison! comme on a soin d'imposer silence aux regrets
de ses amis! comme on s'efforce d'effacer jusqu'au souvenir de
l'illustre captif! Pellisson, qui achevait en ce temps-l son _Histoire
de Louis XIV_, s'excusa de ne pas s'arrter sur la disgrce du
surintendant, qu'il avait partage, et ne donna aucun dtail concernant
une affaire qu'il devait connatre  fond; M. de Riencourt, dans son
_Histoire de la monarchie franaise sous le rgne de Louis-le-Grand_,
imprime en 1688, ne mentionna pas mme la condamnation de Fouquet, sans
doute pour viter de le plaindre, car il ne manifestait que des doutes
au sujet de la culpabilit de ce ministre.

La gnreuse Mme Fouquet (Marie-Madelaine de Castille-Villemareuil,
morte en 1716, ge de quatre-vingt-trois ans) qui, depuis dix-huit ans,
assigeait le roi de placets[100] et de sollicitations, invoqua en 1680
une promesse que Louis XIV lui avait faite pour se drober sans doute 
ses importunits, et voulut rendre cette promesse plus solennelle par la
publicit; mais la _Harangue de Mme Fouquet au roi_ ne put tre imprime
qu' l'tranger,  Utrecht, chez Jean Ribius, et les exemplaires de ce
petit livre in-16, intitul _Formulaire des inscriptions et
soubscriptions des lettres dont le roi de France est trait par tous les
potentats de l'Europe, et dont il les traite rciproquement_, eurent
beaucoup de peine  s'introduire en France, quoique le sujet adulateur
de l'ouvrage et t imagin sans doute pour servir de recommandation 
la harangue.

  [100] On en trouve un, prsent au roi _le jour de sa fte_, dans le
    premier volume des _Mmoires historiques et authentiques sur la
    Bastille_, p. 62.

Votre Majest, disait Mme Fouquet dans cette requte, a bien voulu me
faire l'honneur de me dire _qu'elle tait fche d'tre oblige de faire
ce qu'elle a fait_. Mme Fouquet, tout en implorant la clmence royale,
avait la hardiesse de rappeler les iniquits du procs de son mari,
particulirement les papiers de l'accus _pris contre toutes les formes
ordinaires, et beaucoup mme soustraits_; elle ne demandait point une
_absolution glorieuse_, mais une _abolition_, l'exil au lieu de
l'emprisonnement perptuel... Le roi rpondit sans doute en ordonnant de
lui annoncer la mort du prisonnier!

Les ouvrages de dvotion que Fouquet avait rdigs  Pignerol, et que
son fils enleva contre l'intention de Louis XIV[101], n'eurent pas le
droit de paratre avec le nom de l'auteur. Le pre Boutauld,
jsuite[102], qui publia le premier volume des _Conseils de la Sagesse,
ou Recueil des maximes de Salomon_, aprs avoir obtenu un privilge dat
du 13 fvrier 1677, pour Sbastien Mabre-Cramoisi, imprimeur du roi, et
directeur de l'imprimerie royale du Louvre, ne put obtenir qu'en juin
1683 une _permission d'imprimer la Suite des Conseils de la Sagesse_,
trouve dans la prison de Fouquet.

  [101] Louvois crit  Saint-Mars, 8 avril 1680: Vous avez eu tort de
    souffrir que M. de Vaux ait emport les papiers et les vers de M.
    son pre, et vous deviez faire enfermer cela dans son appartement.
    T. 1 de l'_Histoire de la dtention des philosophes_.

  [102] Le catalogue de la Bibliothque du Roi le nomme _Btaut_, mais
    c'est une erreur. Le pre d'Avrigny, dans les _Mmoires pour servir
     l'histoire universelle de l'Europe_, 1725, t. 3, p. 113, nie que
    Fouquet et compos cet ouvrage. Je ne sache que les _Conseils de
    la sagesse_ qu'on lui ait attribus. Ce livre eut beaucoup de vogue,
    mais le P. Boutauld, jsuite, en tait l'auteur. L'ide qu'on eut
    qu'il tait d'un surintendant prisonnier et pnitent ne gta rien 
    l'ouvrage et contribua au dbit. Mais il suffira de comparer entre
    eux les diffrens livres publis par le pre Boutauld, depuis 1680
    (il avait alors quatre-vingts ans), pour s'assurer qu'ils partent
    tous de la mme main et qu'ils ont t crits sous la mme
    inspiration: on y retrouve  chaque page Fouquet et le prisonnier de
    Pignerol. Voyez BOUTAULD dans la dernire dition de Morri. Les
    _Conseils de la sagesse_, contrefaits en Hollande avec les
    caractres d'Elzevier, chez Abraham Trojel et Abraham de Hondt  la
    Haye, ont eu depuis quatre ou cinq ditions. Il y a aussi des
    traductions en espagnol et en italien.

Le premier volume avait t publi  Paris en 1677: on ne tarda pas 
reconnatre Fouquet sous le masque de Salomon, quoique le _Journal des
Savans_, n XVII, de l'anne 1677, n'ost pas soulever un coin du voile
de l'anonyme, en rendant compte de cet ouvrage qui tait alors dans
toutes les mains. Il y a long-temps, lit-on dans la prface, Thotime,
que vous me faites la grce de me plaindre et de sentir pour moi les
peines de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silence affreux du
dsert o la fortune me retient encore n'empchent pas que les heures
n'y passent bien vite... Vous savez que je me consolais autrefois en
livres, vous allez voir dans l'crit que je vous envoie, que je m'occupe
maintenant  les expliquer... Salomon aimait  se trouver seul, autant
que les princes de sa cour  se trouver auprs de lui et  l'entendre
parler. L'heure o aspiraient ses dsirs tait lorsqu'aprs les travaux
du soir, las des affaires, des honneurs et des bruits du monde, il se
retirait de la vue des compagnies, et allait s'entretenir avec Dieu dans
une maison de campagne nomme _Hetta_, assez proche de la ville.
(N'est-ce pas une allusion  la maison de Saint-Mand?) Ce fut dans ce
dsert magnifique, et  la vue des beauts de Dieu, que ses
contemplations lui dcouvraient, qu'il conut de si grands mpris des
beauts mortelles, et qu'aprs les autres plaintes qu'il fit contre la
trahison de leurs promesses et de leurs flatteries, il chanta ce fameux
cantique que les grottes et les eaux de son palais entendirent les
premires, mais que les chos ont fait depuis entendre partout, et
qu'ils feront retentir jusqu' la fin des sicles: _Vanitas vanitatum,
cuncta vanitas!_

Dans le courant de cette paraphrase toujours noble et touchante, souvent
loquente et sublime, Fouquet se rappelle sans cesse ce qu'il a t en
comparaison de ce qu'il est: le prisonnier de Pignerol s'adresse
toujours au surintendant des finances. Peut-tre que ceux qui nous
verront ce soir heureusement tablis dans une puissante et haute fortune
nous trouveront le matin ensevelis sous ses ruines... Accoutumez-vous 
regarder sans tonnement et sans frayeur tout ce qui arrive; lorsque
l'affliction survient, ne vous fchez pas contre Dieu... Salomon croyait
que la fidlit et l'amour des serviteurs ne peuvent tre justement
rcompenss que par l'amour de leur matre... Il se regardait comme leur
pre; et un des plus beaux exploits de sa sagesse fut d'avoir fait en
sorte que personne n'entrt et ne demeurt chez lui pour le servir, qui
ne ft fidle, et que personne n'en sortt, qui ne ft riche. Leur
fortune entrait dans le nombre de ses propres affaires... Votre grandeur
et votre gloire ne sont pas d'abaisser les autres devant vous, mais
d'tre grand en vous-mme et d'avoir au-dessus d'eux une lvation
indpendante de leur chute et de leur malheur... L'amiti nous plat,
mais l'intrt est notre matre... Ils devraient savoir que de se
dclarer l'ami de quelqu'un, c'est s'obliger de n'avoir ni argent dans
le temps de ses ncessits, ni loisir dans le temps de ses affaires, ni
sang et vie dans le temps de ses dangers... Dans les affaires de
l'amiti, aussi bien que dans celles de l'tat, les moindres
indiscrtions et lgrets de langue sont des crimes irrmissibles... Si
le malheur veut que nous ayons des ennemis, croyons qu'il nous est moins
glorieux de renverser leur maison et leur fortune, que d'adoucir leur
colre, et tous ces soins que nous employons  gagner sur eux un procs,
employons-les  gagner leur coeur.

Dans ces deux volumes, inspirs par la lecture mdite de la Bible[103],
Fouquet se montre, suivant l'expression d'un contemporain, _revtu de sa
seule vertu, et pur de la plus pure lumire de la foi_[104]. Ses
ennemis durent grincer des dents en voyant ce calme vanglique et cette
patience chrtienne, ce ddain pour le _nant des grandeurs humaines_ et
ce pardon des injures: Colbert sentit peut-tre un remords en quittant
avec la vie ce pouvoir qu'il avait achet au prix de la perte de
Fouquet.

  [103] On voit par la correspondance de Louvois (_Histoire de la
    dtention des philosophes_) que l'on donna deux exemplaires de la
    Bible  Fouquet, avec les oeuvres de Clavius et de saint
    Bonaventure, mais on lui refusa les oeuvres de saint Jrme et
    celles de saint Augustin.

  [104] Manuscrits envoys par le major Chevalier  Malesherbes. Cabinet
    de M. Villenave.

Le second ouvrage posthume de Fouquet, intitul _Mthode pour converser
avec Dieu_, 1684, in-16, qui n'tait pourtant qu'un extrait des
_Conseils de la Sagesse_, fut _supprim_, malgr l'approbation de la
socit de Jsus, comme on le voit par une note manuscrite de
l'exemplaire de la Bibliothque du roi.

Le pre Boutauld, il est vrai, n'avait pas mis ce petit livre  couvert
par une ddicace au roi, comme il fit pour un autre ouvrage recueilli
aussi dans les papiers de Fouquet et publi sous le titre: _Le
Thologien, dans les conversations avec les sages et les grands du
monde_, Paris, 1683, in-4. Ce _thologien_, qu'on a pris pour le pre
Cotton parce que l'diteur le fait vivre sous _Henri-le-Grand_, n'est
autre que Fouquet, _sage et matre de sa colre, sincre, magnanime,
incorruptible, fidle  sa promesse et impntrable en ses secrets_: Il
fut appel  la cour et y eut un emploi des plus honorables; le roi fit
tat de sa personne et de ses conseils et se plut  ses entretiens: il
lui fit mme la grce de l'honorer de sa confiance intime et de lui
tmoigner des bonts trs-singulires et qui furent enfin trop
glorieuses pour n'tre pas insupportables  la jalousie. L'diteur
annonce presque l'origine de l'ouvrage: Quelques uns de ses amis, qui
hritrent de ses papiers et qui furent tmoins de ses penses les plus
secrtes, conurent le projet de mettre ses crits en ordre; s'il se
trouve ici quelques fautes, on ne doit les attribuer qu' ma seule
plume. Les lumires que j'ai reues des personnes qui le connurent
familirement lorsqu'il fut loign de la cour m'ont beaucoup aid. Je
n'eus le bonheur de lui parler et de l'approcher, qu'environ deux ans
avant qu'il mourt. (Ce ne peut tre le pre Cotton mort en 1626.) Il
faudrait savoir si le jsuite Boutauld n'a pas t confesseur de
Fouquet,  Pignerol.

Mais la partie la plus curieuse du volume est une loquente
justification de ce prisonnier d'tat, sous la forme d'une nouvelle
historique _Adelas_, dans laquelle on dcouvre peut-tre toute
l'histoire secrte du procs de Fouquet.

Marie, fille du roi d'Aragon, femme de l'empereur Othon, devint
amoureuse d'un gentilhomme, et crut qu'il suffisait d'_avertir par ses
regards qu'elle permettait qu'on l'aimt_; ce gentilhomme feignit de ne
pas l'entendre, mais un jour, celle-ci parla si clairement, qu'il
s'chappa des bras de cette femme honte. Marie, pour se venger, accusa
ce nouveau Joseph d'avoir attent  l'honneur du lit imprial et obtint
de son mari que le coupable prirait. Il fut arrt et conduit en
prison: La nouvelle de cet emprisonnement se rpandit aussitt  la
cour, mais on n'en sut pas le sujet; la chose demeura secrte entre
l'empereur et l'impratrice, les autres devinrent et souponnrent
comme ils purent, et ils en furent d'autant plus empchs qu'il ne
paraissait nullement que ce sage gentilhomme se ft oubli de son
devoir. Adelas, mre d'Othon, conseillait  son fils de se borner 
exiler l'accus, faute de pouvoir prouver le crime dont la preuve serait
d'ailleurs un dshonneur pour l'empire; mais Othon n'couta que les
prires de sa femme: il publia l'affaire et voulut que les juges s'en
mlassent. Le gentilhomme prit sur un chafaud; car la voix de la
calomnie eut plus de force que celle de l'innocence; mais son sang
rpandu parla mieux que lui et fit retentir jusqu'au ciel des cris que
la justice de Dieu couta. La femme de ce malheureux gentilhomme tait
alors absente; elle ne put que demander le corps du condamn pour le
faire inhumer, et ayant obtenu qu'on le lui rendt, elle cacha sous sa
robe la tte sanglante et alla elle-mme la jeter aux pieds de
l'empereur, en criant justice et en accusant l'impratrice. Cette veuve
plore jura que son mari n'tait pas coupable du crime pour lequel on
l'avait fait mourir, et le ciel confirma ce serment par un miracle,  la
suite duquel l'impratrice fut brle, pour expier la mort inique dont
elle tait l'auteur.

On ne peut manquer de reconnatre tous les personnages de ce roman:
_Othon_, c'est Louis XIV; l'_impratrice Marie, fille du roi d'Aragon_,
c'est Marie-Thrse d'Autriche, infante d'Espagne, reine de France, ou
bien Mlle de La Vallire, matresse du roi; le _gentilhomme_, c'est
Fouquet; _Adelas_, mre d'Othon, c'est la reine-mre Anne d'Autriche.
La vraisemblance ne contredit pas ces suppositions qui d'ailleurs sont
indiques  peu prs par l'histoire, et qui n'chapprent pas sans doute
aux contemporains. A coup sr, cette nouvelle, dont les allusions sont
fort claires, ne se trouve pas, sans dessein, dans un livre de dvotion,
ddi au roi. Reste  savoir si le pre Boutauld, en ajoutant  sa
publication ce plaidoyer indirect en faveur de Fouquet, prtendait
justifier un mort ou un vivant. Pour moi, je pense que _le Thologien
dans les conversations_ n'a t imprim que pour servir de passeport 
la leon renferme dans _Adelas_. Cette leon fut-elle tout--fait
perdue?

Un savant Pimontais, M. Paroletti, lut  l'Acadmie de Turin un mmoire
(_Sur la mort du surintendant Fouquet, Notices recueillies  Pignerol_)
imprim en 1812, dans le recueil in-4 de cette Acadmie, pour claircir
la date de la mort de Fouquet; mais l'enqute qu'il poussa dans cet
objet  Pignerol n'eut d'autre rsultat que de mieux attester
l'obscurit de cette question: il fouilla dans les archives de la ville,
du chteau, des glises et des notaires; il trouva seulement chez un de
ces derniers une procuration passe au _donjon de la citadelle_, le 27
janvier 1680, devant Lantri, notaire royal, par laquelle Mme Fouquet
autorisait l'avocat Despineu  toucher pour elle une rente  Paris; M.
Paroletti ne rencontra pas ailleurs le nom de Fouquet, pas mme parmi
les actes des dcs qui avaient eu lieu dans la citadelle et qui
relevaient de la paroisse de Saint-Maurice. Il eut beau pntrer dans
les caveaux du monastre de Sainte-Claire, o les morts de la citadelle
taient tous apports en vertu d'une vieille coutume, il ne tira aucune
lumire de ses recherches parmi les anciennes pierres tumulaires.

La mmoire des hommes avait gard, mieux que la pierre et le papier, les
traces du sjour de Fouquet  Pignerol, dont le chteau, ras en vertu
des capitulations qui rendirent cette place  la Savoie, tait alors
cach sous l'herbe: beaucoup d'habitans de la ville se rappelaient avoir
ou dire dans leur jeunesse qu'_un prisonnier de grande importance_
avait termin sa vie dans ce chteau, et plusieurs d'entre eux
_confondaient ce personnage avec l'homme au masque de fer_; une vieille
religieuse de Sainte-Claire se souvenait de l'arrive de quelques
officiers franais venus exprs, cinquante ans auparavant (1760  1770),
pour dchiffrer une inscription spulcrale et recueillir des notes sur
un prisonnier d'tat mort  la citadelle; le secrtaire de la mairie se
souvenait aussi de ces officiers qui avaient demand au couvent des
Feuillans certains mmoires sur la vie de Fouquet, parce que les moines
de ce couvent prenaient soin, autrefois, des prisonniers et les
assistaient dans leurs maladies. Qui avait envoy ces officiers, et quel
tait le but de leur mission?

La mort de Fouquet n'tait donc pas avre de son temps, surtout pour
ses amis:

Puisque La Fontaine, qui avait eu de si touchantes inspirations pour
plaindre le malheur d'_Oronte_ et implorer la grce du surintendant par
la voix des _Nymphes de Vaux_, ne donna pas un vers de regret  son
bienfaiteur;

Puisque Gourville, qui fut en correspondance avec son ami Fouquet
jusqu'au dernier moment, a dit dans ses _Mmoires_, plus estimables par
leur franchise que par leur ordre chronologique: M. Fouquet, _quelque
temps aprs_ (la mort de Langlade qui survcut au duc de La
Rochefoucault, dcd au mois de mars 1680), _ayant t mis en libert_,
sut la manire dont j'en avais us avec sa femme, et m'crivit pour m'en
remercier[105];

  [105] Page 461 de ces _Mmoires_ dans la collection Petitot, seconde
    srie, t. 52. Le commentaire que fait sur ce passage l'auteur de la
    _Bastille dvoile_, 2e liv., p. 71, est spcieux, mais erron:
    Serait-ce rsoudre la difficult de dire qu'il faut entendre par l
    que Fouquet fut moins troitement resserr, puisqu'il eut la libert
    d'crire et que Gourville en reut une lettre de remerciement des
    secours qu'il avait donns  sa famille? Ne serait-il pas plus
    naturel de dire que Fouquet a t vritablement libre, mais si peu
    de temps, que Mme de Svign a pu ou l'ignorer, ou dire, par une
    faon de parler, qu'il est mort prisonnier. En effet, Gourville ne
    parle de la libert du surintendant qu'aprs la mort de M. de la
    Rochefoucault, arrive le 17 mars 1680, et il fait mourir Fouquet le
    26 du mme mois de la mme anne. Cette date de la mort de Fouquet
    ne se trouve dans aucune dition des _Mmoires_ de Gourville:
    l'aurait-on tire d'un manuscrit?

Puisque le comte de Vaux, fils de Fouquet, publia en 1682 une nouvelle
dition de l'ouvrage de son pre: _Les Conseils de sagesse, ou recueil
des Maximes de Salomon, nouvelle dition_, REVUE ET AUGMENTE PAR
L'AUTEUR;

Puisque Mme Fouquet, cette fidle pouse qui n'avait pas cess un seul
jour de travailler  la dlivrance du prisonnier de Pignerol, adressait
encore des placets au roi en 1680;

Puisque un ami de cette famille malheureuse, le pre Boutauld, jsuite,
ddiait  Louis XIV, en 1683, une espce de justification allgorique en
faveur de Fouquet;

Puisque enfin la famille Fouquet elle-mme tait incertaine du sort de
cet infortun!

CE QUI EST TRS-REMARQUABLE, dit Voltaire dont les paroles doivent tre
bien peses dans une question qu'il tait plus que personne en tat de
rsoudre, _C'EST QU'ON NE SAIT PAS O MOURUT CE CLBRE
SURINTENDANT_[106]. Le premier historien du _Masque de Fer_ dit
ailleurs (au ch. 25 du _Sicle de Louis XIV_): Tous les historiens
disent qu'il mourut  Pignerol en 1680; mais Gourville assure qu'il
sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa
belle-fille, m'avait dj confirm ce fait; cependant on croit le
contraire dans sa famille: ainsi _ON NE SAIT PAS O EST MORT CET
INFORTUN_!

  [106] _Dictionnaire philosophique_,  l'article ANA, ANECDOTES.

Le sentiment de Voltaire, appuy sur la tradition et confirm par les
descendans de Fouquet, fut gnralement adopt, quoique la plupart des
dictionnaires historiques, entre autres celui de Morri, eussent assign
une date  la mort de Fouquet; quoique le prsident Hnault et dj
adopt cette date dans son excellent et judicieux _Abrg chronologique
de l'histoire de France_, o il dit: Ce fut dans la citadelle de
Pignerol que Fouquet fut enferm, et il y mourut en 1680. On avana ds
lors plusieurs systmes plus ou moins plausibles  l'appui de l'opinion
qui faisait mourir Fouquet hors de Pignerol: selon les uns, il aurait eu
sa grce, et serait mort des suites du saisissement que cette nouvelle
lui avait caus; selon les autres, il aurait obtenu la permission
d'aller aux eaux de Bourbon, aprs une attaque de paralysie, et aurait
succomb pendant le voyage.

Le _Mercure de France_ du mois d'aot 1754 publia une lettre
trs-singulire, signe C. Lap... M. On serait port  croire, dit-on
dans cette lettre qui n'a pas l'air d'une supposition faite  plaisir,
que cet illustre infortun est mort dans la capitale des Cvennes
(Alais). Si on n'a point de preuves videntes de cela, du moins les
doutes qu'on en a paraissent assez bien fonds. Il parut ici, en 1682,
un homme singulier, d'une trs-belle figure, qui, pour mieux cacher son
tat, prit l'habit d'ermite. Le bruit tait commun alors que c'tait un
illustre personnage retir de la cour. Il s'adonnait  la chimie, et
distribuait des remdes gratis aux pauvres; il avait toujours de
l'argent. Il avoua qu'il avait eu l'honneur de manger avec le roi. Deux
ou trois jours avant sa mort, qui arriva par une rtention d'urine, en
1718, il dclara  son confesseur qu'il tait de la maison de Fouquet,
et qu'il avait eu des raisons pour porter la robe d'ermite. Sans doute,
ce personnage mystrieux n'tait pas M. Fouquet, ni le comte de Moret,
qu'on voulut aussi reconnatre sous ce dguisement d'ermite; mais cette
ardeur  chercher ce que Fouquet pouvait tre devenu depuis sa sortie de
prison indique assez que le doute mis par Voltaire avait plus de poids
dans la balance que les dates officielles fournies par l'cho du
ministre de Louvois.

Les archivistes de la Bastille n'taient pas mieux instruits par
l'organe du gouvernement, puisqu'ils avaient crit sur des feuilles
volantes cette note: Fouquet est mort au chteau de Pignerol sur la fin
de 1680, ou au commencement de 1681; (_la Bastille dvoile_, 1re
livraison, p. 36); et cette autre note plus dcisive: Il parat que M.
Fouquet est mort  Pignerol vers la fin de fvrier ou au commencement de
mars 1681. (_Mmoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 53.)

Pourquoi aurait-on d'ailleurs tard une anne entire  transfrer la
dpouille mortelle de ce martyr politique dans la spulture de son
choix, sans funrailles, sans pitaphe, sans bruit, comme si ce corps
inanim ne ft que changer de prison?


V.

Quiconque approfondit le procs de Fouquet, et pntre ce mystre
d'iniquit, ne peut tre tonn du dnouement sombre et tragique d'une
captivit, qui tait insuffisante pour satisfaire la haine de Colbert,
la vengeance du roi et la malignit des envieux.

Voici comme Louis XIV, dans ses _Mmoires et instructions pour le
dauphin son fils_, s'applaudit d'avoir renvers son surintendant des
finances: La vue des vastes tablissemens que cet homme avait projets,
et les insolentes acquisitions qu'il avait faites, ne pouvaient manquer
qu'elles ne convainquissent mon esprit, du drglement de son ambition;
et la calamit gnrale de tous mes peuples sollicitait sans cesse ma
justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi,
tait que, bien loin de profiter de la bont que je lui avais tmoigne
en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle
esprance de me tromper; et bien loin d'en devenir plus sage, tchait
seulement d'en devenir plus adroit. Mais quelque artifice qu'il pt
pratiquer, je ne fus pas long-temps sans reconnatre sa mauvaise foi;
car il ne pouvait s'empcher de continuer ses dpenses excessives, de
fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales, et de
mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur
achetait  mes dpens, dans l'espoir de se rendre bientt l'arbitre
souverain de l'tat. (_OEuvres de Louis XIV_, t. 1, p. 101 et suiv.) La
suite de cette violente rcrimination contre un ennemi humili et vaincu
prouve assez la haine implacable que lui portait le roi, et l'on frmit
d'indignation en pensant que Pellisson a prt au ressentiment de Louis
XIV une plume immortalise par la dfense de Fouquet.

Louis XIV, _ne voulant plus de surintendant, afin de travailler lui-mme
aux finances_[107], et craignant l'ascendant de Fouquet qui aspirait 
remplacer Mazarin, le fit arrter  Nantes, le 5 septembre 1661, aprs
trois ou quatre mois de sourdes manoeuvres et de perfides caresses. La
reine-mre avait t la seule confidente, et peut-tre,  la
sollicitation de sa favorite Mme de Chevreuse, l'instigatrice de ce
projet, mri dans une noire et profonde dissimulation. On prtend
qu'Anne d'Autriche avait reu en cachette de Fouquet beaucoup d'argent
dont celui-ci demandait quittance, et que Mazarin, au lit de mort, avait
invit le jeune roi  commencer son rgne par ce coup d'tat; aussi,
pendant le procs de Fouquet, fit-on circuler une pice intitule _la
Passion de M. Fouquet_, dans laquelle Mazarin _mourant_ disait comme
Judas: Celui que je baiserai, c'est celui mme: prenez-le![108]

  [107] Lettre du roi  sa mre pour lui annoncer l'arrestation de
    Fouquet, _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 50. Cette lettre montre 
    quel point Louis XIV craignait le surintendant. L'arrestation de
    Fouquet est fort bien raconte dans les _Mmoires de Choisy_,
    collection Petitot, seconde srie, t. 63, p. 258 et suiv.

  [108] _Le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Richelieu
    et Mazarin et de M. Colbert, reprsent en diverses satires et
    posies ingnieuses, avec un recueil d'pigrammes sur la vie et la
    mort de M. Fouquet_, Cologne, Pierre Marteau, 1694, in-12. Toutes
    les pices relatives  Fouquet datent de son procs et aucune ne
    fait mention de sa _mort_. Un quatrain sans titre, imprim parmi ces
    pices, pourrait bien faire allusion  quelque mystre dont la
    nouvelle d'_Adelas_ contient le mot:

        Il n'est rien qui dure si peu
        Qu'une ardeur lgitime et sage:
        On ne dit point qu'en mariage
        Amour ait jamais fait grand feu.

    Si cette pigramme se rapporte au mariage du roi, on peut croire que
    la galanterie de Fouquet s'tait leve jusqu' la reine. Quant au
    conseil donn au roi par Mazarin _mourant_, il est attest par les
    historiens; les _Mmoires du comte de Rochefort_, p. 211 et 212,
    rapportent ce fait avec beaucoup de particularits.

Les griefs et l'antipathie du roi contre l'ambitieux ministre taient
encore accrus et envenims par l'audace que Fouquet avait eue de porter
ses vues galantes sur Mlle de La Vallire, que Louis XIV aimait en
secret. Ce fut sans doute ce qui dtermina la perte de cet insolent
rival de puissance et d'amour.

La magnifique fte de Vaux (17 aot 1661, voyez la _Muse historique_ de
Loret et les _Lettres_ de La Fontaine) n'avait t donne que pour les
doux yeux de Mlle de La Vallire,  qui Mme Duplessis-Bellire, l'amie
et l'entremetteuse du surintendant, osa faire des propositions au nom de
Fouquet, qui se vantait d'avoir dans son coffre-fort le tarif de toutes
les vertus. En effet, peu de personnes de la cour, dit Mme de
Motteville (_Mmoires_, coll. Petitot, 2e srie, t. 40, p. 144), furent
exemptes d'avoir t sacrifier  ce veau d'or; et dans sa maison de
plaisance  Saint-Mand, des nymphes que je nommerais bien si je
voulais, dit l'abb de Choisy (_Mmoires_, p. 211), et des mieux
chausses, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or.

Les poursuites de Fouquet vis--vis Mlle de La Vallire eurent tant
d'clat, que cette chanson passa de bouche en bouche aux oreilles du roi
offens:

      Nicolas va voir Jeanne:
      --Oh! Jeanne, dormez-vous?
      --Je ne dors ni ne veille.
    Je ne pense point en vous:
        Vous perdez vos pas,
          Nicolas!

      Nicolas la cajole
      Et lui fait les yeux doux,
      Lui offre la pistole,
    Et lui veut tter le poulx:
        --Vous perdez vos pas,
          Nicolas![109]

  [109] Cette chanson, qui a deux autres couplets, se trouve, avec une
    autre sur le mme sujet, dans le fameux recueil manuscrit de
    chansons historiques, recueillies par ordre du comte de Maurepas, en
    plus de quarante volumes in-4. Ce recueil est  la Bibliothque du
    roi.

Louis XIV entendit aussi les plaintes de sa matresse, qui lui demandait
une sauvegarde contre les outrages du surintendant. Louis XIV, qui peu
d'annes aprs exila et embastilla Bussy-Rabutin pour la chanson de
_Deodatus_, ne souffrit pas que Mlle de La Vallire ft expose plus
long-temps aux sductions de Fouquet, et s'rigea en vengeur des maris
qui ne pardonnaient pas  l'amant de leurs femmes, quoiqu'ils fussent
ses pensionnaires.

A la tte de ces nombreux ennemis qui s'acharnaient  la perte de
Fouquet, Colbert n'tait pas le moins acharn, sans que l'on sache le
motif de cette haine furieuse qui semblait altre du sang de ce
malheureux: Il a affaire  une rude partie, crivait Guy-Patin le 21
mars 1662; et je sais de bonne part que M. Colbert fera ce qu'il pourra
pour le perdre. Guy-Patin crivait encore le 30 mai 1664: Les parens
de M. Fouquet sont ici en grande alarme et ont peur de l'issue du
procs: la haine que lui porte M. Colbert poussera les choses bien
loin. Colbert avait tissu de ses mains les filets o le surintendant
tait venu tomber en aveugle; Colbert dirigeait les ressorts secrets de
cette vaste procdure, soufflait sa haine dans l'esprit des juges,
assistait aux inventaires des papiers trouvs sous les scells: Fouquet
l'accusa mme d'avoir fait subir  ces papiers une foule
d'altrations[110].

  [110] Voyez l'_Inventaire des pices bailles  la Chambre de justice
    par matre Nicolas Fouquet contre M. le procureur-gnral,
    concernant les dfauts des inventaires_, dans le _Recueil des
    dfenses de M. Fouquet_, imprimes en Hollande par les Elzeviers,
    1665 et 1667, 15 vol. in-12. Les _Dfenses de Fouquet_ ont t
    crites par lui-mme ou corriges tout entires de sa main, comme on
    le voit aux annotations marginales de plusieurs exemplaires de
    l'dition in-4 conservs  la Bibliothque du roi et chez M.
    Villenave. Pellisson et Levayer de Boutigny cooprrent  ces
    admirables dfenses.

Pendant ce procs mmorable, qui dura plus de trois ans avec un menaant
appareil de rigueurs judiciaires, les amis de Fouquet luttrent de
dvouement et de courage contre les manoeuvres de ses ennemis: toute la
haute littrature, Molire, Corneille, La Fontaine, Saint-Evremond, Mmes
de Svign et de Scudry, taient en deuil; des crivains d'un ordre
moins lev, Loret, Hesnaut, avaient pris la plume pour la dfense de
leur Mcne; les pigrammes les plus injurieuses pleuvaient sur Colbert;
des missaires parcouraient les provinces, afin d'chauffer la piti en
faveur de l'accus; les financiers rpandaient de l'argent pour sauver
leur patron: Gourville distribua plus de cent mille cus  cet objet; la
magistrature tournait toutes ses sympathies vers son ancien
procureur-gnral, qui rclama toujours ses _juges naturels_ et refusa
de reconnatre les pouvoirs extraordinaires de la Chambre de justice.

Colbert feignit de mpriser le sonnet satirique d'Hesnaut, mais il
poursuivit avec fureur tout ce qui osait se dclarer pour Fouquet et
tout ce qu'il pouvait frapper impunment. Les courtisans, quoique
chargs des bienfaits du surintendant, n'eurent garde de prendre parti
pour un ministre en disgrce; mais une foule de subalternes, moins
prudens et plus gnreux, furent victimes de leur zle pour le malheur:
pendant que la famille de Fouquet tait tenue  distance de la prison
sans pouvoir communiquer mme par lettres avec le prisonnier d'tat;
pendant que la mre, la femme, les gendres, les frres de cet infortun
attendaient l'issue de son long procs, la Bastille tait encombre de
gazetiers, d'imprimeurs, de colporteurs, de marchands qui avaient voulu
servir la cause de l'opprim et qui passaient des cachots aux
galres[111].

  [111] _Bastille dvoile_, premire livraison, p. 34 et suiv. Les
    notes relatives aux annes 1661, 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas
    trouves compltes. Voici la traduction d'une inscription latine qui
    tait grave sur les murs d'un cachot de la Bastille: Simon
    Martin, prdicant trs-impie et se disant le fils de Dieu, aprs
    dix-huit ans de captivit, fut brl vif. Ses disciples, Remelly fut
    envoy aux galres, et Jaubert Hubart au gibet de la Bastille, pour
    avoir falsifi... Ils eurent ce sort  cause de l'incarcration de
    Nicolas Fouquet, ministre d'tat, tous les agens du trsor ayant t
    trs-troitement enferms ici. _Rvolutions de Paris_, ddies  la
    nation, in-8, p. 119. Voyez les pices satiriques contre Colbert et
    les juges de Fouquet dans le _Nouveau sicle de Louis XIV_, in-8,
    t. 2 p. 40 et suiv.

On vit alors se raliser l'allgorie que la peinture avait multiplie
dans l'ornement du chteau de Vaux: l'cureuil, qui figurait aux
armoiries de Fouquet, avec cette devise: _Quo non ascendam?_ (o ne
monterai-je pas?) avait  combattre le serpent hraldique de Colbert et
les trois lzards de Letellier[112]. Colbert est tellement enrag,
crivait Mme de Svign le 19 dcembre 1664, qu'on attend quelque chose
d'atroce et d'injuste qui nous remettra au dsespoir. Les lettres de
Mme de Svign  Arnauld de Pomponne sont la plus touchante histoire de
ce procs, o se montre partout la _rage_ de Colbert.

  [112]

        Le petit cureuil est pour long-temps en cage;
        Le lzard plus adroit fait mieux son personnage;
        Mais le plus fin des trois est un vilain serpent
        Qui s'abaissant s'lve, et s'avance en rampant.

    Ce ne furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de
    Fouquet; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allgorique.
    _Lettre de Guy-Patin_, du 6 mars 1663.

L'avocat-gnral Talon avait requis que l'accus ft condamn  tre
_pendu et trangl tant que mort s'ensuive, en une potence qui, pour cet
effet, sera dresse en la place de la cour du Palais_; enfin le
tribunal, clair par la noble conduite de MM. d'Ormesson et de
Roquesante, repoussa les conclusions furibondes de Pussort et de
Berryer, en prononant le bannissement  la majorit de treize voix
contre neuf, qui opinrent pour la mort.

Le roi, Colbert, Letellier, et les grands ennemis de Fouquet,
s'indignrent de n'avoir pas t mieux servis dans leurs esprances. On
s'attendait  la cour que par le crdit de M. Colbert, sa partie, M.
Fouquet serait condamn  mort, ce qui aurait t infailliblement
excut sans esprance d'aucune grce. (Lettre de Guy-Patin, du 23
dcembre 1664.)

Anne d'Autriche, qui devait une demi-gurison  un des remdes secrets
de Mme Fouquet, mre du surintendant, avait rpondu  cette dame, quatre
jours avant le jugement: Priez Dieu et vos juges tant que vous pourrez
en faveur de M. Fouquet, car, du ct du roi, il n'y a rien 
esprer[113]. Aprs le jugement, Louis XIV dit chez Mlle de La
Vallire: S'il avait t condamn  mort, je l'aurais laiss
mourir[114]! Le bruit courait mme que le roi tait _fch contre ceux
qui n'avaient point condamn  mort M. Fouquet_[115].

  [113] _Lettre de Guy-Patin_, du 23 dcembre 1664. Mme de Svign
    raconte aussi ce qui se passa entre Mme Fouquet et la reine-mre.

  [114] Ce mot cruel, rapport par Racine dans ses _Fragmens
    historiques_, est rvoqu en doute par Voltaire; cependant Racine
    n'tait pas capable de rien crire qui pt dplaire au roi, et Louis
    XIV, dans ses _Mmoires_, ne parle pas de Fouquet en des termes qui
    ressemblent  de la clmence.

  [115] _Lettre de Guy-Patin_, cite ci-dessus. Le recueil pistolaire
    de Guy-Patin est rempli de dtails curieux relatifs  l'affaire de
    Fouquet.

La _commutation_ de l'exil en prison perptuelle, le choix de cette
prison dans un chteau loign sur les frontires du Pimont, le brusque
dpart du condamn, donnaient matire  bien des craintes pour les jours
du surintendant. Une prophtie de Nostradamus et l'apparition d'une
comte alimentrent la rumeur sinistre qui accompagna le prisonnier 
Pignerol[116].

  [116] _Lettres de Guy-Patin_, du 24 et du 25 dcembre. Dans la
    premire: On dit que les mousquetaires sont commands pour mener
    demain M. Fouquet  Pignerol: _Musa, locum agnoscis, et quamdi vero
    sit hsurus illic, apud nos arcanum est; soli Deo et regi cognitum
    est tantum negotium._

Quand on est entre quatre murailles, dit Guy-Patin dans une lettre du
25 dcembre 1664, on ne mange pas ce qu'on veut et on mange quelquefois
plus qu'on ne veut; et de plus, Pignerol produit des truffes et des
champignons: on y mle quelquefois de dangereuses sauces pour nos
Franais, quand elles sont apprtes par des Italiens. Ce qui est bon
est que le roi n'a jamais fait empoisonner personne; mais en
pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorit? Mme
de Svign, qui n'avait pas le caractre frondeur du mdecin antagoniste
de l'antimoine, crivit aussi, dans les premiers jours de janvier 1665:
Notre cher ami est par les chemins. Le bruit a couru qu'il tait bien
malade; tout le monde disait: Quoi! dj!...

Cependant la catastrophe qu'on redoutait n'eut pas lieu, et mme la vie
du prisonnier fut protge _miraculeusement_, lorsque (juin 1665) la
foudre tomba en plein midi sur le donjon de Pignerol, mit le feu aux
poudrires, et fit sauter une partie de la prison avec bien des victimes
crases sous les ruines: Fouquet, _presque lui seul sain et sauf,
conserv dans la niche d'une fentre_, fournit  ses amis une occasion
de rpter que souvent ceux qui paraissent criminels devant les hommes,
ne le sont pas devant Dieu[117].

  [117] T. 13 du _Procs de Fouquet_, p. 326.

Il est clair que Fouquet, dtenu  Pignerol, inspirait encore de la
haine  Colbert, et des apprhensions continuelles  Louis XIV: on et
dit qu'il possdait quelque grand secret dont la divulgation pouvait
tre funeste  l'tat, ou du moins blesser mortellement l'orgueil du
roi; aussi, Saint-Mars tait-il d'autant plus actif  l'empcher
d'crire, que Fouquet s'ingrait sans cesse  le faire.

Fouquet fabriquait des plumes avec des _os de chapon_, et de l'encre
avec de la suie dlaye dans du vin; il inventait par des combinaisons
chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier qu'_en les
chauffant_; quand on lui eut retir toute espce de papier, il crivit
sur ses rubans, sur la doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, sur
ses serviettes, sur ses livres, et tous les jours Saint-Mars, qui le
_fouillait_ lui-mme par ordre du roi, dcouvrait des critures dans le
dossier de sa chaise et dans son lit[118]. Le roi _approuvait les
diligences_ de ce gelier pour ter  Fouquet _toutes sortes de moyens
d'crire_.

  [118] Voici une lettre de Louvois  Saint-Mars, dans laquelle on voit,
    et les tentatives de Fouquet pour tromper ses geliers, et les
    prcautions de ceux-ci: J'ai reu vos lettres avec des billets
    crits par M. Fouquet et avec un livre (crit sans doute sur les
    marges); le roi a vu le tout, et n'a pas t surpris de voir qu'il
    fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts
    pour empcher qu'il n'en reoive. Comme il se sert, pour crire, de
    choses qu'on ne lui peut ter, comme d'os de chapon pour faire une
    plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre, il est bien
    difficile d'apporter un remde efficace pour l'en empcher.
    Nanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez
    mis auprs de lui, de ce qu'il a crit, non seulement les papiers
    que vous m'avez envoys, mais encore ceux qui taient dans le
    dossier de sa chaise, sans qu'il vous en ait averti. Vous devez
    l'exhorter  tre plus fidle dsormais, et comme quelque chose que
    fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela
    lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon
    que vous le fouilliez, que vous lui tiez tout ce que vous lui en
    trouverez, et lui fassiez entendre que, s'il s'avise de faire de
    nouveaux efforts pour corrompre vos gens, vous serez oblig de le
    garder avec bien plus de sret et de le fouiller tous les jours. Il
    faut que vous essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a
    crit les quatre lignes qui ont paru dans le livre en le chauffant,
    et de quoi il a compos cette criture. 26 juillet 1665. Voyez
    aussi, dans le premier volume de l'_Histoire de la dtention des
    Philosophes_, les lettres du 21 aot, 12 et 18 dcembre 1665, et
    surtout celle du 21 novembre 1667.

Enfin, au bout de deux ans, le prisonnier, renonant  lutter de ruse
avec Saint-Mars, se contenta d'_exercer ses beaux talens  la
contemplation des choses spirituelles_, et composa, de mmoire,
plusieurs traits de morale, _dignes de l'approbation de tout le monde_,
pour imiter le ver  soie dans sa coque, dont il avait fait son emblme
avec cette devise: _Inclusum labor illustrat_. Le noble usage que
Fouquet fit alors de son temps donna lieu de dire qu'on n'avait _bien
connu sa capacit, que depuis sa prison_[119].

  [119] T. 13 du _Procs de Fouquet_, p. 365.

Nanmoins, l'inquitude du roi tait toujours en veil sur ce que
pouvait dire et crire le prisonnier: on espionnait les personnes qui se
rendaient de Paris  Pignerol, et on enjoignait  tous les individus
suspects, de quitter cette ville, avant que Fouquet pt entrer en
relation avec eux; plusieurs de ses valets, qu'il avait mis dans sa
confidence, furent retenus au secret pendant sept ou huit mois, et _bien
maltraits_ ayant d'tre expulss de la citadelle; plusieurs soldats de
la compagnie-franche passrent devant un conseil de guerre, pour lui
avoir _parl_: deux ou trois furent pendus, d'autres envoys aux
galres. Ces malheureux avaient t arrts sur le territoire du duc de
Savoie, et livrs  Saint-Mars par le major de Turin, qui reut une
rcompense de la part du roi. Fouquet, mme aprs les adoucissemens
apports  son sort, dans les dernires annes de cette dtention, ne
pouvait s'entretenir avec personne, sinon en prsence de Saint-Mars ou
de ses officiers; on ne lui permettait pas de _communication
particulire_ avec Lauzun: ces deux compagnons d'infortune
communiquaient par un _trou_,  l'insu du gouverneur[120].

  [120] _Histoire de la dtention de Fouquet_, par M. Delort, et
    correspondances relatives, t. 1 de l'_Histoire de la dtention des
    Philosophes_. Voyez dans les _Mmoires de Saint-Simon_, t. 20, p.
    439, comment s'tablirent les rapports secrets de Fouquet avec
    Lauzun, et la haine qui s'ensuivit entre eux.

Un trait inou de Saint-Mars tmoigne assez jusqu'o s'tendaient les
pouvoirs que le roi lui avait confrs, et avec quelle duret il en
usait quelquefois pour obliger Fouquet  renoncer aux projets de fuite
que celui-ci nourrissait sans cesse. Au mois de novembre 1669, Fouquet
avait jet des tablettes par sa fentre; un soldat, nomm Lafort, les
avait ramasses et se prparait  les remettre  _quelqu'un_ qui lui
tait indiqu par Champagne, valet du prisonnier: six pistoles avaient
t les arrhes du march; mais Saint-Mars dcouvrit cette intrigue,
saisit les tablettes, les envoya au roi, demanda et obtint l'extradition
de Lafort, rfugi en Savoie, et le fit _excuter_ sur-le-champ: les
complices de cet homme furent pareillement jugs et condamns; le valet
Champagne n'eut pas une meilleure fin que Lafort[121]. Saint-Mars
voulut ajouter aux disgrces de son prisonnier _celle d'attacher le
cadavre de ce valet aux crneaux du cachot, afin qu'il et
continuellement devant les yeux cet horrible spectacle_[122].

  [121] Voyez la preuve de cette justice expditive dans les lettres de
    Louvois de dcembre 1669 et janvier 1670, _Histoire de la dtention
    des Philosophes_, t. 1.

  [122] _Histoire de la Bastille_, par Renneville, t. 1, p. 74.
    Renneville avait appris cette affreuse anecdote du neveu mme de
    Saint-Mars, lequel la racontait _comme un acte fameux de l'hrosme
    de son oncle_, mais dsignait Lauzun au lieu de Fouquet pour la
    victime de cette atrocit. Nous accueillons la tradition de la
    Bastille avec confiance, parce qu'elle s'accorde avec l'autorit
    absolue que le roi avait donne  Saint-Mars, en lui recommandant
    toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et
    rserve vis--vis de Fouquet. Si Lauzun avait eu  se plaindre d'un
    pareil raffinement de cruaut  son gard, il n'aurait pas manqu de
    le publier aprs sa sortie de prison, et ce trait et sembl assez
    neuf pour qu'on prt la peine de le conserver dans les anecdotes du
    temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part  personne des
    mystres de douleur qu'il offrait  Dieu. On demeure convaincu en
    lisant l'histoire de l'araigne, attribue aussi  Lauzun, que
    Fouquet est bien rellement le seul contre qui Saint-Mars employait
    ces ressources de barbarie.

Aprs la mort vraie ou fausse de Fouquet en 1680, on eut la certitude de
ses intelligences avec Lauzun, qui devait savoir _la plupart des choses
importantes dont M. Fouquet avait connaissance_: dfense fut donc faite
 Saint-Mars d'_entrer en aucun discours ni confidence avec M. de
Lauzun, sur ce qu'il peut avoir appris de M. Fouquet_. Les papiers et
les vers de ce dernier avaient t _emports_ par son fils, ce qui
dplut fort au roi; mais d'autres papiers, trouvs _dans les poches des
habits_ de Fouquet, furent envoys _en un paquet_  Louvois, qui les
remit  Louis XIV, intress sans doute  les connatre et  les
anantir. Enfin, les deux valets de Fouquet, nomms Larivire et
Eustache d'Angers, qui n'ignoraient pas sans doute les secrets de leur
matre, furent enferms dans une chambre o ils n'avaient communication
avec qui que ce ft, _de vive voix ni par crit_, et Saint-Mars eut
ordre de dire qu'ils avaient t _mis en libert_, si quelqu'un venait 
_demander de leurs nouvelles_[123]. Ces prcautions extraordinaires ne
ressemblent-elles pas  celles qui furent prises en 1703,  la Bastille,
pour faire disparatre les vestiges de _Marchialy_?

  [123] Lettres de Louvois, des mois d'avril, mai et juin 1680, t. 1 de
    l'_Histoire de la dtention des Philosophes_.

L'accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur des chimres. Ses
ngociations secrtes avec l'Angleterre; ses projets pour se rendre
indpendant et se retirer, en cas de disgrce, dans sa principaut de
Belle-Ile, qu'il faisait fortifier; son empressement  gagner des
cratures, qu'il achetait  tout prix, en mettant des charges
importantes sous leur nom, et en leur donnant des pensions secrtes; le
nombre de ses amis et de ses _habitudes_; les prodigieuses ressources de
son gnie actif et audacieux[124] devaient ncessairement laisser, aprs
sa condamnation, des germes de trouble dans l'tat et d'inquitude dans
l'esprit de Louis XIV.

  [124] Tous ces faits rsultent de la lecture des pices du procs,
    malgr l'adresse de la dfense.

Fouquet, durant sa dtention, n'tait pas aussi oubli que l'a dit
Voltaire: bien des personnes, qui avaient dtourn l'issue funeste d'une
accusation de lze-majest, s'occupaient encore de sa dlivrance, au
risque de partager sa prison. Guy-Patin dit, dans une lettre du 16 mars
1666: Le surintendant de jadis a eu le soin de se faire plusieurs amis
particuliers qui voudraient bien encore le servir, et, en attendant
l'occasion, ils travaillent  faire un grand recueil de diverses pices
pour sa justification, en quatre volumes in-folio.

C'taient ces amis courageux qui, ne pouvant russir  trouver des
presses libres en France, allrent chercher celles d'Elzevier, en
Hollande, pour publier l'innocence du surintendant[125], et qui, malgr
les ngociations menaantes de Colbert avec les tats-Gnraux, firent
paratre successivement les quinze volumes in-12 contenant tout le
procs de Fouquet, prcd de son loge non quivoque: On ne saurait
assez admirer qu'un homme comme M. Fouquet, dchu d'une haute et
puissante fortune, jet dans une prison, dpouill de ses biens, loign
de ses amis, priv de ce qu'il avait de plus cher, et enfin accabl
d'une infinit d'adversaires, (qui sont des disgrces capables d'abattre
et d'tourdir les esprits les plus forts), a pu vaincre tant de
difficults, surmonter tant d'obstacles, souffrir si constamment, se
dfendre avec tant d'esprit, et rsister si vigoureusement, que jamais
homme n'a parl plus pertinemment que lui, qu'il n'a jamais mieux
dfendu sa cause, ni tant embarrass ses accusateurs, et que les raisons
qu'il emploie pour faire clater son innocence, invalider les argumens
de son antagoniste, et pour rtorquer sur ses parties les crimes qui lui
sont imposs, semblent trs-concluantes, et comme autant de
dmonstrations,  la force desquelles il est impossible de ne pas se
rendre. (Tome 1, _Au lecteur_.)

  [125] Le ministre plnipotentiaire de Hollande  la cour de France
    crit au grand-pensionnaire Jean de Witt: On a _ici_ avis de bonne
    part qu'on imprimait  Amsterdam quelques pices du procs de M.
    Fouquet, o, comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et
    quelques autres seigneurs pourraient tre attaqus. Il est certain
    que cela ne peut tre agrable au roi. (27 fvrier 1665.) Je suis
    fch que les actes du procs de M. Fouquet aient t publis avant
    qu'on en ait pu arrter l'impression. On m'a rapport que M. Colbert
    s'en est plaint avec aigreur. (13 mars 1665). _Lettres et
    ngociations de Jean de Witt_, t. 3.

Guy-Patin dit, au mois de septembre 1670: Il est certain que le roi
d'Angleterre a crit au roi en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas
d'apparence que M. Colbert consente  cette libert, contre laquelle il
a fait tant de machines: _Intere patitur justus_. Guy-Patin dit
ailleurs que les jsuites,  qui Fouquet, _leur grand patron_ du temps
de ses richesses, avait donn tant de marques de munificence (_plus de
six cent mille livres_), s'employaient aussi, par reconnaissance, 
secourir leur bienfaiteur, dont les chiffres brillaient toujours en
caractres d'or sur les reliures des livres du collge de Clermont, 
Paris[126].

  [126] Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna
    au collge de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres
    qui manquaient  la bibliothque. Piganiol de la Force, _Description
    de Paris_, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeitz, dans son _Sjour de
    Paris_, Leyde, 1727, 2 vol. in-12, dit que cette pension annuelle
    s'levait  mille cus. Les livres qu'on achte pour cet argent
    sont marqus au dos de deux Phi grecs, qui doivent signifier
    _Franois_ Fouquet. t. 1, p. 261. Ce n'est pas _Franois_, mais
    _Fouquet_ tout court, que signifie cette lettre grecque, puisque la
    fondation tait l'oeuvre de Nicolas Fouquet et non de son pre. Au
    reste la Socit de Jsus essaya de servir Fouquet dans sa prison,
    car le pre Des Escures, suprieur des jsuites  Pignerol, parut
    _suspect_ et n'eut plus la permission d'entrer au donjon; Fouquet ne
    put mme obtenir que ce suprieur le vnt entendre en _confession
    gnrale_. V. le 1er volume de l'_Histoire de la dtention des
    Philosophes_.

Certes, les jsuites, tout-puissans par le canal du pre La Chaise,
auraient obtenu la grce de leur patron, si la prison perptuelle
n'avait puni que les fautes politiques de Fouquet. C'tait son
amour-propre d'homme et d'amant que Louis XIV vengeait par cette cruelle
captivit; car, sans parler de la supposition entirement dnue de
preuves, qui s'est prsente  nous dans l'examen de la nouvelle
d'_Adelas_, il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les
prmices de trois amours du roi.

Mlle de Beauvais, Mlle de La Vallire et Mme de Maintenon, autrefois Mme
Scarron, furent en butte aux galanteries du surintendant, ainsi que le
prouvrent non seulement des brouillons de lettres crites en son nom
par son secrtaire Pellisson, et trouvs dans ses poches au moment de
son arrestation, mais encore des lettres de presque toutes les femmes de
la cour, dcouvertes dans une cassette  Saint-Mand. Le roi, qui
dpouilla lui-mme les papiers de Fouquet[127], ne voulut pas que ces
tendres correspondances, parmi lesquelles fut compris le nom de la prude
Mme de Svign[128], figurassent dans l'_inventaire_ des papiers du
surintendant.

  [127] Mlle de Scudry blme indirectement la conduite de Louis XIV,
    dans les _Considrations nouvelles sur divers sujets_, 1684, 2 vol.
    in-12, qu'elle ddia pourtant au roi. Aprs la bataille de
    Pharsale, dit-elle au chapitre _de la Magnificence_, on remit entre
    les mains de Csar des cassettes qui contenaient tous les papiers de
    Pompe. La politique et la prudence eussent peut-tre voulu qu'il
    les et examines soigneusement. Comme il avait rsolu, aprs cette
    grande victoire, de gagner les coeurs par la douceur et la clmence,
    il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort, il
    ne voulut point savoir les noms des amis particuliers de son ennemi
    et fit brler tous ses papiers sans les lire.

  [128] Bussy-Rabutin raconte dans ses _Mmoires_ que le chancelier lui
    dit que les lettres de Mlle de Svign taient des lettres d'une
    amie qui avait eu de l'esprit, et qu'elles avaient bien plus
    _rjoui_ le roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que
    le surintendant avait mal  propos ml l'amour avec l'amiti. Mme
    de Svign nanmoins fut trs-contrarie de cette dcouverte: Que
    dites-vous de _tout_ ce qu'on a trouv dans ses cassettes? dit-elle
    dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire
    que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais
    eu avec lui d'autre commerce que celui-l, je ne laisse pas d'tre
    sensiblement touche de me voir oblige de me justifier et peut-tre
    fort inutilement  l'gard de mille personnes qui ne comprendront
    jamais cette vrit. Je pense que vous comprendrez bien aisment la
    douleur que cela fait  un coeur comme le mien.

Celui-ci nia pourtant, avec une nergique et noble indignation, avoir
rien reu ni rien crit de semblable  _certaines_ lettres qu'on lui
attribuait:

Ce que je ne puis dissimuler, dit-il (t. 12, p. 94 du _Procs de M.
Fouquet_), c'est l'horreur des outrages que mes ennemis ont vomi contre
mon honneur, au moment o j'ai t arrt, ayant mchamment, et par un
complot qui ne peut avoir t concert qu'avec les dmons les plus
enrags, suppos des lettres scandaleuses que les plus perdues de toutes
les femmes publiques ne voudraient pas avoir crites ni penses, et
d'avoir eu l'effronterie de les publier sous des noms de personnes de
qualit qu'on a voulu diffamer par-l, et me rendre odieux au roi et au
public, encore que tout ft calomnieusement forg dans la boutique de
ces abominables forgerons qui n'viteront jamais le chtiment de leurs
mchancets, puisqu'elles sont si dtestables, qu'elles ne sauraient
tre venges que par l'enfer mme qui les a produites, ou par une
pnitence publique qui rpare la rputation de toutes les personnes qui
peuvent y avoir intrt.

On a eu l'impudence de dire que ces lettres dissolues avaient t
trouves sous mes scells, et ceux qui les avaient mises dans leur
poche, en sortant de leur propre maison, ont feint de les avoir trouves
dans la mienne. _Ils y ont ml le nom des personnes qui pouvaient
animer le roi contre moi_, et pendant que j'tais rigoureusement dtenu
et sans commerce, on distribuait par tout le royaume les copies de ces
infmes compositions d'un infme auteur!

_Peut-on bien seulement entendre le rcit de _CRIMES SI NORMES_, sans
que les cheveux en dressent sur la tte?_ peut-on s'tonner assez de
l'excs d'une telle rage? et peut-il rester quelque action  laquelle
des gens capables d'avoir commis cette excration aient fait scrupule de
se porter pour satisfaire leurs intrts et leur ambition, puisqu'ils
ont bien pu se rsoudre  celle-l, qui est le comble de toute la
malignit la plus diabolique?

L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a
supposs malicieusement entre les miens; les coupables ont eu recours 
l'autorit du roi pour les mettre  couvert d'une recherche qu'ils ont
eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire
connatre la vrit. Mais je prie le Dieu vivant, svre vengeur des
parjures, en la prsence duquel j'ai dict et sign ceci, de me perdre
sans misricorde, si ces infmes lettres qu'on a fait courir par le
monde ne sont des pices mchamment et calomnieusement fabriques par
mes ennemis, lesquelles n'ont jamais t du nombre de mes papiers, et je
conjure en mme temps la justice divine de rendre cette vrit si connue
et si manifeste, que le roi puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a
faite, non seulement  moi, mais  sa majest, et les honteux artifices
dont on s'est servi pour surprendre sa bont et pour l'animer  ma
perte!

A cette loquente dclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signe
de sa main: _En crivant ceci, j'en ai jur sur les saints vangiles de
Dieu, en prsence de mon conseil et de M. d'Artagnan_ (qui le gardait 
vue).

Quelles taient donc ces lettres _infmes_ qui pouvaient _animer_ le roi
 la perte de Fouquet? Ce n'taient point assurment ces billets remplis
de _douceurs fades_, qui avaient _rjoui_ le roi, selon Bussy-Rabutin.
Quels taient ces _crimes si normes_ dont on ne pouvait entendre le
rcit, _sans que les cheveux en dressent sur la tte_? Fouquet n'et
point qualifi de la sorte des propositions galantes adresses  Mlle de
La Vallire. Que contenait cette cassette, si secrtement ouverte, que
Letellier avait vu _seul avec le roi_ les lettres qui taient
dedans[129]? Pourquoi ce serment fait sur l'vangile avec tant de
solennit, pour nier toute participation  des lettres _scandaleuses_?
Fouquet paraissait moins mu lorsqu'il avait  rpondre aux accusations
de lze-majest, de _voleries_ et de complots contre l'tat.

  [129] Cette particularit se trouve dans un fragment des _Mmoires_
    manuscrits de Bussy-Rabutin, cit par M. de Monmerqu dans son
    dition des _Lettres de Svign_, t. 1: ce fragment a t supprim
    dans toutes les ditions de ces _Mmoires_. Quant aux lettres de la
    cassette, Mme de Motteville dit que le roi et la reine sa mre les
    ayant toutes lues, y virent des choses qui firent tort  beaucoup de
    personnes.

Ici l'imagination se perd en conjectures, pour deviner les _crimes
normes_ qu'on imputait au surintendant et qui ne furent pas articuls
contre lui dans son procs. On est entran malgr soi  rflchir sur
la nouvelle d'_Adelas_, cette justification posthume de Fouquet.

Le roi, qui tait sans doute juge et partie dans cette cause, plus
scandaleuse que criminelle, se garda bien d'ordonner les informations
que rclamait Fouquet. Mais les copies de ces lettres[130] se
multiplirent toutefois, de mme que les originaux qu'on fabriquait
exprs tous les jours pour affliger les personnes les plus respectables
par leurs moeurs. Par ces lettres, dit Mme de Motteville (_Mmoires_,
Collect. Petitot, 2e srie, t. 40, p. 143), on vit qu'il y avait des
femmes et des filles qui passaient pour sages et honntes, qui ne
l'taient pas. Il y en eut mme de celles-l qui souffrirent pour lui,
qui firent voir que ce ne sont pas toujours les plus aimables, les plus
jeunes ni les plus galans, qui ont les meilleures fortunes, et que c'est
avec raison que les potes ont feint la fable de Dana et de la pluie
d'or.

  [130] Quelques-unes de ces curieuses lettres nous ont t conserves:
    elles taient dans les archives de la Bastille, avec cette note
    crite sur la liasse: Toutes ces copies ont t donnes  Limoges 
    M. de La Fresnaye, le 17 novembre 1661. Les diteurs des _Mmoires
    historiques sur la Bastille_ ont recueilli ces copies, dont
    l'authenticit est incontestable; t. 1, p. 55 et suivantes.

La pourvoyeuse ordinaire de Fouquet, Mme Duplessis-Bellire, qui s'tait
charge de marchander les faveurs de Mlle de La Vallire, fut exile 
Montbrison, et les demoiselles de Menneville et de Montalais, qui
avaient tremp dans la conspiration contre la fidlit de la belle
matresse du roi, furent envoyes dans un couvent, malgr leur condition
de filles d'honneur de la reine.

Cependant les soupons restrent dans les jeunes ttes de la cour, au
sujet des relations de Fouquet avec Mlle de La Vallire; car, si d'une
part on montrait une lettre de Mme Duplessis au surintendant: Je ne
sais plus ce que je dis ni ce que je fais, lorsqu'on rsiste  vos
intentions. Je ne puis sortir de colre, lorsque je songe que cette
demoiselle a fait la capable avec moi; pour captiver sa bienveillance,
je l'ai encense par sa beaut qui n'est pourtant pas grande, et puis
lui ayant fait connatre que vous empcheriez qu'elle ne manqut de rien
et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma
contre moi, disant que vingt-cinq mille n'taient pas capables de lui
faire faire un faux pas; et elle me rpta cela avec tant de fiert,
que, quoique je n'aie rien oubli pour la radoucir avant que de me
sparer d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au roi; de sorte qu'il
faudra prendre le devant; pour cela, ne trouvez-vous pas  propos de
dire, pour la prvenir, qu'elle vous a demand de l'argent et que vous
lui en avez refus[131]? d'une autre part, on donnait une
interprtation contraire  cette lettre de Fouquet, qu'on supposait
adresse  mademoiselle de La Vallire: Puisque je fais mon unique
plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne fasse ma joie
de vous satisfaire; j'aurais pourtant souhait que l'affaire que vous
avez dsire ft venue purement de moi: mais je vois bien qu'il faut
qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble ma _flicit_, et
j'avoue, ma chre demoiselle, qu'elle serait trop grande, si la fortune
ne l'accompagnait quelquefois de quelques traverses. Vous m'avez caus
aujourd'hui mille distractions, en parlant au roi; mais je me soucie
fort peu de ses affaires, pourvu que les ntres aillent bien[132]. Le
voile des carmlites fut depuis jet sur ces souvenirs, qui n'avaient
pas de quoi plaire  l'orgueilleux prince.

  [131] Toute la lettre est imprime  la p. 58, du t. 1 des _Mmoires
    historiques sur la Bastille_. M. de Monmerqu, qui ne hasarde jamais
    une citation sans remonter  la source originale, a pourtant
    reproduit cette lettre dans une note des _Mmoires de Conrard_, ce
    qui fait prsumer qu'il l'avait trouve dans les manuscrits de ce
    laborieux compilateur.

  [132] C'est l'abb de Choisy qui rapporte cette lettre (_Mmoires_,
    Coll. Petitot, 2e srie, t. 63, p. 264); il la croit adresse  Mlle
    de Montalais, l'une des matresses du surintendant; mais cette fille
    d'honneur ne parlait pas au roi, de manire  causer _mille
    distractions_  Fouquet. Les diteurs ont lu dans le manuscrit les
    _vtres_ au lieu des _ntres_, ce qui ne rpond pas au sens gnral
    de la lettre.

Mais lorsque, vers l'anne 1680, la veuve Scarron, devenue marquise de
Maintenon, parvint,  force de finesse, d'intrigue et de fausset, 
supplanter Mme de Montespan, et  se guinder jusqu'au lit royal, Louis
XIV eut tout--coup les oreilles rebattues de ces anciennes lettres
dcouvertes dans la cassette de Fouquet, pices de conviction des
mystres voluptueux de Saint-Mand.

Alors on reproduisit ce billet de Mme Scarron: Je ne vous connais point
assez pour vous aimer, et quand je vous connatrais, peut-tre vous
aimerais-je moins. J'ai toujours fui le vice, et naturellement je hais
le pch; mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvret.
J'ai reu vos dix mille cus: si vous voulez en apporter encore dix
mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai  faire.

On commenta cet autre billet, plus concluant que le premier: Jusqu'ici
j'tais si bien persuade de mes forces, que j'aurais dfi toute la
terre; mais j'avoue que la dernire conversation que j'ai eue avec vous
m'a charme. J'ai trouv dans votre entretien mille douceurs,  quoi je
ne m'tais pas attendue: enfin, si je vous vois seul jamais, je ne sais
ce qui arrivera[133].

  [133] Ces deux billets sont dans les _Mm. hist. sur la Bastille_, t.
    1, p. 57. La Beaumelle, dans les _Mmoires de Mme de Maintenon_, t.
    1, ch. 15, raconte, avec ses rticences ordinaires, l'anecdote 
    laquelle ces lettres ont rapport. Aprs la mort de Scarron, sa
    veuve alla demander au surintendant la survivance de la pension
    qu'il faisait au pauvre pote, et Fouquet voulut avoir les bnfices
    de sa libralit: il envoya un crin magnifique  la belle veuve,
    qui, claire sur les intentions de ce protecteur intress, refusa
    les diamans et garda sa vertu. La Beaumelle n'a pas russi
    cependant  innocenter la dmarche de Mme Scarron auprs du sultan
    de Saint-Mand.

Ces billets-doux et d'autres prirent des voix offensantes propres 
chagriner le roi, qui avait disgraci son favori Lauzun pour le punir de
s'tre cach sous le lit de Mme de Montespan, et qui sentait les
vieilles piqres d'amour-propre aussi cuisantes que de nouvelles.

Ce fut bien pis quand on tira des lettres de Scarron une preuve assez
malhonnte des rendez-vous de Franoise d'Aubign et de Fouquet: Mme
Scarron, crivait le cul-de-jatte au marchal d'Albret, a t 
Saint-Mand. Elle est fort satisfaite de la civilit de Mme la
surintendante, et je la trouve si frue de tous ses attraits, que j'ai
peur qu'il ne s'y mle quelque chose d'impur?

On se rappela une foule de passages des lettres de Scarron, qu'on avait
recueillies autrefois comme des chefs-d'oeuvre de got dans les ruelles
de l'htel Rambouillet. Ici, Mme Scarron avait gagn des flacons
d'argent aux loteries du surintendant; l, le mari rclamait l'excution
des promesses faites  sa femme par Fouquet; Scarron recommandait l'un
aprs l'autre tous les parens de sa femme, et mettait toujours sa femme
en avant pour obtenir des _dons_ et des grces de son _hros, le plus
gnreux de tous les hommes, aussi bien que le plus habile homme du
sicle_[134].

  [134] Voyez les lettres de Scarron dans ses _Dernires oeuvres_,
    Paris, 1752, in-12, t. 2. La requte que je vous envoie, crit-il 
    Fouquet, est pour un parent de ma femme, qui a toujours t bon
    serviteur du roi, et qui est persuad que vous me faites l'honneur
    de m'aimer. Il crit une autre fois: Cette affaire est la dernire
    esprance de ma femme et de moi. Il ne se lasse point de demander:
    Je vous prie de vous souvenir de la promesse que vous avez faite 
    ma femme touchant le marquisat de son cousin de Circe. Il ne rougit
    pas mme de son rle d'importun: Je crois qu'il ne se passe point
    de jour que quelque chevalier ou quelque dame afflige ne vous aille
    demander un don.

Mais ce qui fournit surtout des armes  la malignit contre Mme de
Maintenon, ce fut le souvenir de la querelle de Scarron contre Gilles
Boileau, qui avait peu _mnag_ la femme du cul-de-jatte dans cette
pigramme:

    Vois sur quoi ton erreur se fonde,
    Scarron, de croire que le monde
    Te va voir pour ton entretien:
    Quoi! ne vois-tu pas, grosse bte,
    Si tu grattais un peu ta tte
    Que tu le devinerais bien[135]?

  [135] Malgr les apologies de La Beaumelle, qui reprsente la jeunesse
    de Franoise d'Aubign comme trs-difiante, il parat certain que
    cette amie de Ninon menait une vie peu rgulire, et frquentait une
    compagnie o les exemples de libertinage ne lui manquaient pas,
    tmoin ce passage d'une lettre de son mari: L'honneur de votre
    souvenir, crivait-il au duc d'Elbeuf, me consolera de l'absence de
    Mme Scarron, que Mme de Montchevreuil m'a enleve. J'ai grand'peur
    que cette dame dbauche ne la fasse devenir sujette au vin et aux
    femmes, et ne la mette sur les dents devant que me la rendre. Au
    reste, Scarron savait  quoi s'en tenir sur la conduite de sa femme,
    qu'il rvla lui-mme dans une chanson, avec laquelle on tympanisait
     la cour Mme de Maintenon: cette chanson finit ainsi:

          Pour porter  l'aise
          Votre chien de cu,
        Tous les jours une chaise
          Cote un bel cu
        A moi, pauvre cocu.

Scarron, piqu au vif d'avoir _devin_, ne s'tait pas content de
rpondre par un dbordement d'pigrammes grossires; il avait appel 
son aide la protection de son bienfaiteur, qui fit cesser ce combat
potique o Mme Scarron tait expose  de rudes vrits; car Gilles
Boileau menaait de ne plus _garder de mesures pour le sexe_; mais on
lui ferma la bouche en lui remontrant que _les coups d'pigramme
pourraient dgnrer en coups de bton_. Mme Scarron avait eu l'esprit
de ne pas _daigner s'offenser_ de l'pigramme _fort insolente_ dcoche
contre elle; Fouquet s'en offensa et fora Boileau de rcuser ses vers,
avant que des _personnes de qualit_ se chargeassent _d'office_ de
venger l'honneur des dames. Scarron avoua qu'il n'y avait _rien de
commun_ entre lui et sa femme, comme le lui reprochait son adversaire,
et il adressa le rcit du dbat satirique au surintendant qui en tait
la cause indirecte[136].

  [136] _Dernires oeuvres_ de Scarron, d. de 1752, t. 2, p. 198 et
    suiv.

Les ennemis de Mme de Maintenon eurent beau jeu pour la dcrier, en
exhumant ses anciennes galanteries et en faisant sonner haut la somme
dont Fouquet avait pay, vingt ans auparavant, ce que le roi payait
alors plus chrement de sa gloire et de sa couronne. Mme de Montespan
n'a rien oubli pour me nuire, crivait en 1679 Mme de Maintenon: elle a
fait de moi le portrait le plus affreux. Elle crivait  son frre vers
la mme poque: Il n'y a _rien de nouveau_ dans les dchanemens que
l'on a contre moi[137]; et dans une autre lettre: Ne prenez point feu
sur le mal que vous entendez dire de moi. On est enrag, et on ne
cherche qu' me nuire. Si on n'y russit pas, nous en rirons; si l'on y
russit, nous souffrirons avec courage. Veillez  vos discours par
rapport  moi. On vous en fait tenir de bien insenss, qu'on me rpte
avec complaisance; du reste on s'accoutume  tout[137].

  [137] _Lettres de Mme de Maintenon_, 1756, t. 1, p. 178 et suiv.

En 1676, la Brinvilliers avait accus Fouquet de tentatives
d'empoisonnement, sans doute sur la personne du roi: Admirez le
malheur, s'crie Mme de Svign  cette occasion (lettre du 22 juillet),
cette crature a refus d'apprendre ce qu'on voulait et a dit ce qu'on
ne demandait pas; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoy
Glazel, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir une herbe
qui fait du poison: elle a entendu dire cette belle chose 
Sainte-Croix. Voyez quel excs d'accablement, et quel prtexte pour
_achever_ ce pauvre infortun! Tout cela est bien suspect; on ajoute
encore bien des choses. Cette dnonciation, que les ennemis de Fouquet
avaient souffle sans doute  l'empoisonneuse sur la sellette, rappela
qu'on avait trouv des poisons sous les scells mis en 1661 dans la
maison de Saint-Mand, et qu'on avait autrefois souponn le
surintendant de s'tre dfait du cardinal Mazarin[138].

  [138] On a dit qu'on avait trouv des poisons chez lui, et on eut
    quelque soupon qu'il avait empoisonn le feu cardinal. _Mmoires
    de Mme de Motteville_, Coll. Petitot, 2e srie, t. 40, p. 145. On
    lit dans les _Lettres_ de Guy-Patin, 7 mars 1661: Il court un bruit
    que je tiens faux, que l'on a dcouvert que le cardinal Mazarin est
    mort empoisonn; ts les petits grains d'opium et un peu de vin
    mtique que l'on peut lui avoir donns, ses veilles perptuelles,
    sa tumeur oedmateuse, ses faiblesses inopines, ses suffocations
    nocturnes, son dgot universel et la perte d'apptit, en voil plus
    qu'il n'en faut pour mourir sans poison, mais c'est que l'on ne peut
    empcher les sots de parler.

Au commencement de 1680, la Voisin, dont le procs fut la continuation
de celui de la Brinvilliers, ne manqua pas sans doute d'accuser aussi
Fouquet, elle qui imputait des homicides  Racine et  La Fontaine!

Un vieux prtre, tienne Guibourg, complice et co-accus de la Voisin,
dclara devant la _Chambre ardente_ de l'Arsenal, qu'_on avait form le
complot d'empoisonner M. Colbert_, et qu'un nomm Damy avait t charg
d'excuter ce crime qui ne russit pas, la dose du poison n'tant point
assez forte pour causer la mort; il dclara en outre que M.
Pinon-Dumartray, conseiller au parlement, avait des liaisons avec lui,
et qu'il lui avait dit qu'il avait dessein d'empoisonner le roi, contre
lequel il avait, disait-il, beaucoup de ressentiment de ce qu'il avait
fait emprisonner M. Fouquet, dont M. Pinon tait parent[139].

  [139] _Mmoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 138. J'ai
    cherch  dcouvrir les interrogatoires et les procdures de la
    Chambre des poisons; j'esprais y puiser de plus amples dtails sur
    l'accusation porte contre Fouquet; mais j'ai su de M. Villenave que
    les pices les plus importantes avaient t dtruites avant la
    rvolution. Cependant beaucoup de papiers relatifs  cette affaire
    restaient encore, tirs des archives de la Bastille; M. de Monmerqu
    les avait tris et analyss en partie  la Bibliothque de
    l'Arsenal, lorsqu'il s'occupait de sa prcieuse dition des _Lettres
    de Mme de Svign_; depuis quinze ans, ces papiers sont rentrs dans
    les greniers, et nous n'avons pas russi  les dcouvrir de nouveau,
    malgr de nombreuses dmarches pour en retrouver la trace.

Le nom de Fouquet figura donc dans ce lugubre et mystrieux procs dont
les pices furent ananties avec soin, comme pour effacer les vestiges
des iniquits de la justice. Quelle devait tre la fureur du roi contre
Fouquet, quand on voit Louis XIV, fanatis par Mme de Maintenon, envoyer
 la Bastille son brave marchal de Luxembourg, exiler son ancienne
matresse, la comtesse de Soissons, et laisser traner sur la sellette
les plus illustres personnages de sa cour, confronts avec de vils
sclrats qui, dans l'espoir de se soustraire au bcher, se rattachaient
 tout ce qui tait puissant et honorable en France! Qu'on juge le
fanatisme de Louis XIV par ces paroles: J'ai bien voulu que Mme la
comtesse de Soissons se soit sauve; peut-tre un jour en rendrai-je
compte  Dieu et  mes peuples[140]!

  [140] _Lettres de Mme de Svign_, 24 janvier 1680. On peut apprcier
    quelles intrigues avaient lieu dans le sein de la Chambre ardente,
    par ce passage d'une autre lettre du 14 fvrier 1680 (quinze jours
    avant la prtendue mort de Fouquet): La Chambre de l'Arsenal a
    recommenc... Il y eut un homme qui n'est point nomm, qui dit  M.
    de la Reynie: Mais, monsieur,  ce que je vois, nous ne travaillons
    ici que sur des sorcelleries et des diableries dont le parlement de
    Paris ne reoit point les accusations. Notre commission est pour les
    poisons; d'o vient que nous coutons autre chose? La Reynie fut
    surpris et lui dit: Monsieur, nous avons des ordres
    secrets.--Monsieur, dit l'autre, faites-nous une loi et nous
    obirons comme vous; mais, n'ayant pas vos lumires, je crois parler
    selon la raison de dire ce que je dis. Je pense que vous ne blmez
    pas la droiture de cet homme, qui pourtant ne veut pas tre connu.

Ce fut le dernier coup contre le pauvre prisonnier. Mais Louis XIV avait
reu de belles leons de pit dans ses confrences mystiques avec Mme
de Maintenon: il n'ordonna pas la mort relle de Fouquet.


VI.

L'histoire du gelier peut servir encore  claircir celle du
prisonnier.

M. Saint-Mars, qui eut tour  tour la garde de Fouquet et du _Masque de
Fer_, s'appelait Bnigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars. C'tait un
petit gentilhomme champenois, des environs de Montfort-l'Amaury, qui
n'avait aucune ressource de patrimoine lorsqu'il fut admis dans la
premire compagnie des mousquetaires du roi. Son exactitude dans le
service lui fit obtenir le grade de marchal-de-logis  l'ge de
trente-quatre ans, et, en cette qualit, il contribua avec son capitaine
d'Artagnan  l'arrestation de Fouquet.

Durant tout le procs, il remplit rigoureusement l'emploi de surveillant
auprs de l'accus, et l'ardeur avec laquelle il s'acquittait de son
devoir attira sur lui l'attention du roi, qui s'applaudit d'avoir trouv
l'homme qu'il cherchait pour l'attacher irrvocablement  la garde de
Fouquet, condamn  une dtention perptuelle. On le nomma, en dcembre
1664, capitaine d'une compagnie-franche, avec le titre de commandant de
la prison de Pignerol et les appointemens de gouverneur de place forte
(6000 livres), pour garder Fouquet. Son autorit,  peu prs absolue
dans le _donjon_, se trouvait indpendante de celle du lieutenant du
roi, M. Lamothe de Rissan, comme de celle du gouverneur de la ville, M.
d'Herleville.

A peine install dans son commandement, Saint-Mars, qui ne voulait pas
s'arrter au dbut de sa fortune, se mit en mesure de poursuivre ce
chemin, en pousant une demoiselle de Moresant, fille d'un simple
bourgeois de Paris, mais soeur du commissaire des guerres de Pignerol,
et de la belle Mme Dufresnoy, matresse du marquis de Louvois, qui avait
fait crer pour elle une charge de _dame du lit de la reine_. Il gagna
donc les bonnes grces de Louvois par l'entremise de M. Dufresnoy,
premier commis au dpartement de la guerre; et l'appui de Mme Dufresnoy
_ne lui a pas nui dans l'occasion_.

Tant que dura ostensiblement la prison de Fouquet, Saint-Mars jouit d'un
crdit considrable  la cour: il procurait des places, des grades et
des pensions aux gens qu'il recommandait  Louvois; il balanait sans
cesse l'autorit du lieutenant du roi et du gouverneur de Pignerol
runis; il recevait tous les ans d'normes _gratifications_ sur la
cassette du roi. Enfin la manire dont il avait gard Fouquet, malgr
toutes les tentatives faites pour sa dlivrance, invita le roi 
remettre dans les mains de ce gelier infatigable un nouveau prisonnier
plus difficile  conserver. Les ruses du comte de Lauzun chourent
encore contre la vigilance de Saint-Mars,  qui la mort enleva, dit-on,
le malheureux Fouquet en 1680; un an aprs, Lauzun lui fut enlev aussi
par des lettres de grce[141].

  [141] _Mmoires de M. d'Artagnan_ (par Sandras de Courtilz), Cologne,
    1701, 3 vol. in-12, t. 3, p. 222 et 385. _Annales de la cour et de
    Paris pour les annes 1697 et 1698_ (par le mme), Cologne, 1701, 2
    vol. in-18, t. 2, p. 380. Ces deux ouvrages nomment _la Moresanne_,
    la famille  laquelle appartenait la femme de Saint-Mars. Ce nom est
    crit _Damorezan_ dans les correspondances de Louvois; _Histoire de
    la dtention des Philosophes_, t. 1. C'est d'aprs une lecture
    attentive de ces correspondances, qu'on peut se fixer sur la nature
    des pouvoirs confis  Saint-Mars.

Cependant Saint-Mars, exclusivement occup de la prison qu'il gouvernait
depuis plus de seize ans avec autant d'ordre que d'adresse, refusa, en
1681, le commandement militaire de la citadelle de Pignerol, que le roi
lui offrait en rcompense de ses services, et n'accepta qu' regret le
gouvernement du fort d'Exilles, vacant par la mort de M. de
Lesdiguires: il s'y rendit la mme anne avec _deux_ prisonniers
seulement, amens de Pignerol chacun dans une litire ferme. Ces
prisonniers, qui _n'avaient aucun commerce_, furent certainement le
secrtaire du duc de Mantoue et l'homme au masque. Comme il y a
toujours quelqu'un de mes deux prisonniers malades, crivait-il le 4
dcembre 1681, ils me donnent autant d'occupation que jamais j'en ai eue
autour de ceux que j'ai gards[142]. Ils restrent _dans les remdes_
pendant plusieurs annes, et Matthioli mourut  Exilles:
certainement Saint-Mars ne transfra qu'un seul prisonnier aux les
Sainte-Marguerite, dont il fut institu gouverneur en 1687.

  [142] Voyez les lettres de Louvois et de Saint-Mars recueillies aux
    archives des Affaires trangres par MM. Roux-Fazillac et Delort.

Ces changemens de rsidence n'taient peut-tre pas sans dangers et sans
inconvniens, puisque Saint-Mars les souhaitait peu; et il ne se ft pas
press de se rendre  son nouveau poste, sans un ordre de Louvois, qui
le fora de partir immdiatement avec son prisonnier malade. La mort du
ministre qui avait toujours favoris en lui le beau-frre de Mme
Dufresnoy n'influa pas sur son crdit  la cour; car il avait mari son
fils unique, qu'il perdit bientt aprs,  la fille de M. Desgranges,
premier commis du comte de Pontchartrain, secrtaire-d'tat de la
marine, puis chancelier de France; mais Saint-Mars, qui tait _dj fort
vieux et gras_[143], dsirait du repos: il essaya de refuser, en 1698,
le gouvernement de la Bastille, vacant par la mort de M. de Bessemaux,
et rpondit que s'il plaisait  Sa Majest de le laisser o il tait,
il y demeurerait volontiers. Barbezieux le fora d'accepter sa
nomination, et le roi cassa, quelques jours aprs, une compagnie qui
avait t cre tout exprs pour la garde de Fouquet, et que Saint-Mars
avait mene avec lui aux les Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat,
quoique la prtendue mort de Fouquet semblt devoir motiver le
licenciement de cette compagnie. Saint-Mars alla donc  Paris avec _son
prisonnier_ et toutes les personnes qui possdaient ce secret.

  [143] Cette pithte doit s'entendre de la richesse de Saint-Mars, car
    il est impossible de l'appliquer au portrait physique de cet
    officier, que Renneville a peint de couleurs tout--fait
    diffrentes: C'tait un petit vieillard, dit-il dans le rcit de la
    rception que lui fit ce gouverneur de la Bastille en 1703, de
    _trs-maigre_ apparence, branlant de la tte, des mains et de tout
    son corps. _Hist. de la Bastille_, t. 1, p. 32.

Ces personnes taient aussi les mmes qui avaient eu part  la garde de
Fouquet, et par consquent leur fidlit se trouvait garantie par
l'preuve du temps, non moins que par des raisons d'intrt ou de
famille.

Saint-Mars, ds l'origine de son commandement  Pignerol, s'tait
entour de plusieurs de ses parens[144] qui le secondrent avec zle,
dans l'espoir de faire leur fortune: son cousin-germain, M. de
Blainvilliers, mousquetaire du roi, et _lieutenant  la garde de M.
Fouquet_, tait souvent l'entremetteur des rapports confidentiels du
gouverneur au ministre, et des ordres du ministre au gouverneur: il
allait frquemment de Pignerol  Versailles et  Saint-Germain[145],
pour y porter des dpches secrtes concernant les _affaires_ de la
prison; il suivit Saint-Mars au fort d'Exilles; mais tout fait supposer
qu'il mourut avant le passage de son parent au gouvernement de la
Bastille.

  [144] Voici l'indication de quelques titres trouvs parmi d'anciens
    papiers relatifs  la terre de Blainvilliers; M. Barbier d'Aucourt,
    qui les a dcouverts, a bien voulu nous les communiquer pour ajouter
    aux renseignemens que nous avions puiss dans l'ouvrage de
    Renneville sur la famille de Saint-Mars, laquelle ne figure pas dans
    les gnalogies de Champagne, publies en 1673 d'aprs les
    _Recherches faites sous la direction de M. de Caumartin_, 2 vol. gr.
    in-f.

    Le 20 juillet 1670, le sieur Zache de Byot, cuyer, seigneur de
    Blainvilliers, mousquetaire du roi et lieutenant  la garde de M.
    Fouquet dans la citadelle de Pignerol, prte foi et hommage pour le
    fief de Blainvilliers.

    Le 22 juillet 1670. Quittance de 500 liv. au nom de M. de
    Blainvilliers, lieutenant  la garde de M. Fouquet dans la citadelle
    de Pignerol, pour droits de lots et ventes,  cause de l'acquisition
    qu'il a faite de Bnigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars, son cousin
    germain, des hritages qui lui appartenaient de la succession du
    sieur de Blainvilliers, leur oncle, duquel ledit seigneur de
    Saint-Mars tait hritier pour une sixime portion, suivant le
    partage qui en a t fait avec le sieur de Formanoir.

    Le 12 mars 1671. Eloy de Formanoir, seigneur de Corbest, tant en
    son nom  cause de damoiselle Marguerite d'Auvergne, son pouse, que
    comme ayant les droits cds par crit sous seing-priv, en date du
    22 novembre 1664, de Bnigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars,
    marchal-des-logis des mousquetaires du roi et son lieutenant dans
    la citadelle de Pignerol, fait une dclaration d'aveu pour le mme
    fief.

    Le 23 dcembre 1714. Transaction pour une pice de terre entre le
    sieur Jean Presle, laboureur, et messire Guillaume de Formanoir,
    chevalier, seigneur de Palteau, demeurant ordinairement en ladite
    terre de Palteau, en Bourgogne, messire Louis Joseph de Formanoir,
    seigneur de Saint-Mars et chevalier de l'ordre militaire de
    Saint-Louis, demeurant ordinairement  Montfort, et le sieur Salmon,
    prtre, fond de procuration de messire Louis de Formanoir,
    chevalier, seigneur d'Erimont, commandant une compagnie pour le
    service de Sa Majest aux les Sainte-Marguerite.

  [145] Voyez la correspondance de Louvois, notamment les lettres du 29
    juillet 1678, 18 aot 1679, 1er octobre 1679, etc., t. 1 de
    l'_Histoire de la dtention des Philosophes_: J'ai entretenu le
    sieur de Blainvilliers, crit Louvois le 1er dcembre 1678, et je
    continuerai  lui parler de temps en temps dans les heures de loisir
    que je pourrai avoir.

Un neveu de Saint-Mars, nomm Guillaume de Formanoir, dit _Corb_, parce
qu'il avait d'abord port le titre de la seigneurie de Corbest, fut,
pendant plus de trente ans, le confident et l'auxiliaire de son oncle,
qu'il accompagna de Pignerol  la Bastille, en qualit de
sous-lieutenant, puis de lieutenant, dans la compagnie-franche charge
de la surveillance des prisonniers: il tait encore _plus laid et plus
mchant_ que Saint-Mars, dont il esprait tre le successeur; mais,
tromp dans son attente, il quitta le service du roi, et sortit alors de
la Bastille, o il tait abhorr, pour se retirer en Champagne, dans la
terre de Palteau que son oncle en mourant lui avait laisse avec
d'autres biens. Ses friponneries, ses crimes, sont marqus au fer rouge
par Constantin de Renneville, qui en avait tant souffert; mais l'infme
_Corb_ tait devenu M. de Palteau, pour _jouir en paix du sang et des
larmes de mille malheureux dont ses richesses taient le prix_[146].

  [146] _Inquisition franaise_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
    76; t. 5, p. 406.

D'autres neveux de Saint-Mars remplirent long-temps des grades presque
hrditaires dans les compagnies-franches des prisons d'tat, en
rcompense du dvouement prouv de ce vieux gardien de Fouquet et du
_Masque de Fer_.

Le major Rosarges, dont le nom figure dans le Journal de Dujonca et dans
l'extrait mortuaire de _Marchialy_, tait encore une crature de
Saint-Mars, qui l'amena des les Sainte-Marguerite  la Bastille, et le
fit major du chteau. Ce provenal, _le plus brutal des hommes_, avait
pass toute sa vie auprs du gouverneur, et il mourut le 19 mai 1705,
_les intestins brls par la quantit excessive d'eau-de-vie qu'il avait
bue_[147]. Rosarges remplaait Saint-Mars dans les rares et courtes
absences que celui-ci fut forc de faire avec la permission du ministre,
et c'est lui sans doute que Saint-Mars dsigne sous ce titre: _mon
officier_, en faisant mention de la personne de confiance qui avait soin
du prisonnier masqu, et qui ne devait _jamais lui parler_[148].

  [147] _Inquisition franaise_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
    43, p. 79; t. 3, p. 393.

  [148] Lettres de Louvois, du 4 dcembre 1681, et de Saint-Mars 
    Louvois, du 11 mars 1682 et du 20 janvier 1687; dans l'ouvrage de
    Roux-Fazillac.

Saint-Mars, arrivant  la Bastille, tait encore accompagn du nomm
Lcuyer, qui le servait depuis trente ans, et qu'il fit capitaine des
portes. Ce vieillard, _bien moins mchant que le major, avait encore
quelque espce de crainte de Dieu_. Le porte-clef Ru, provenal, venait
aussi des les Sainte-Marguerite,  la suite du _Masque de Fer_[149].
L'abb Giraut, qui confessa cet inconnu  l'article de la mort, _ce bouc
excrable_, comme l'appelle Renneville, avait t confesseur des
prisonniers aux les Sainte-Marguerite, et probablement  Pignerol,
avant de passer comme aumnier  la Bastille, o ses dbauches et ses
dilapidations eurent grand besoin de la faveur spciale de Saint-Mars
pour n'tre pas dmasques et punies[150]. Il savait sans doute le nom
et la condition du prisonnier qu'il confessait.

  [149] _Inquisition franaise_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
    54 et 79.

  [150] _Inquisition franaise_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
    82.

Quant  Reilh, qui signa l'acte de dcs sur les registres de
Saint-Paul, ce chirurgien tait entr  la Bastille par la
recommandation de l'abb Giraut; et comme il avait t _frater_ dans une
compagnie d'infanterie, on peut prsumer que l'apprentissage de ce
_frater_ eut lieu aux les Sainte-Marguerite sous les yeux de
Saint-Mars, qui donnait ses _vieilles perruques_ et _ses vieux
justaucorps_  ce sinistre oprateur, aussi mal fam que sa mdecine
parmi les pensionnaires de la prison[151]. Abraham Reilh, complaisant du
gouverneur, qui ajouta pour lui le titre et les appointemens
d'apothicaire  ceux de chirurgien du chteau, devait peut-tre cette
faveur  sa discrtion, en cas qu'il ft le mme _frater_ qui trouva au
bord de la mer une chemise couverte d'criture, et l'apporta
sur-le-champ  Saint-Mars, sans avoir rien lu de ce qu'elle contenait.
Mais alors il ne faudrait pas admettre le reste de la tradition qui
raconte que ce _frater_ fut trouv mort dans son lit.

  [151] _Idem_, t. 1, p. 79.

Saint-Mars, en se rendant  la Bastille, avait obi  contre-coeur,
comme s'il craignait de perdre bientt _son_ prisonnier, qui ne survcut
que quatre annes et demie  sa translation, et Saint-Mars, qui avait
plus de quatre-vingts ans  cette poque, resta gouverneur jusqu' sa
mort. Quand elle arriva, le 26 septembre 1708, il tait entirement
oubli du monde, auquel il avait dit adieu depuis 1661, pour partager
pendant prs d'un demi-sicle la captivit d'une grande victime[152].

  [152] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381.
    _Inquisition franaise_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 73 et
    suiv.

Le caractre de Saint-Mars a t jug diversement, selon les temps et
les personnes. On dit que celui qui gardera M. Fouquet  Pignerol est
un fort honnte homme, crivait Mme de Svign, le 25 janvier 1665.
C'tait un homme sage et exact dans le service, disent les _Mmoires
de d'Artagnan_. On jeta les yeux sur lui, dit Constantin de Renneville
qui ne pouvait qu'tre partial au sortir de la Bastille, parce qu'on
crut ne pouvoir pas trouver d'homme, dans tout le royaume, plus dur et
plus inexorable. La frocit brutale avec laquelle ce tyran traita cet
illustre malheureux a quelque chose de si terrible, qu'elle serait
capable de faire rougir les Denis et les Nron. Il faut avouer que ce
portrait est bien loin de ressembler  celui qu'on peut extraire des
correspondances de Louvois. Saint-Mars tait, ce me semble, d'une humeur
sombre, froide, silencieuse, d'une dfiance continuelle et d'une fermet
inflexible: un secret d'tat ne courait aucun risque avec un pareil
homme.

Il fit une _fortune prodigieuse_ dans ses diffrens commandemens, o il
avait, _sans compter le tour du bton_, des appointemens considrables.
Certains prisonniers, qui avaient t enferms aux les
Sainte-Marguerite, l'accusaient d'avoir pouss la fureur jusqu' laisser
mourir de faim et mme faire touffer plusieurs de ses prisonniers, dont
il ne laissait pas de toucher la pension, comme s'ils eussent t
vivans, long-temps aprs leur mort. Quelles que fussent les sources de
ses richesses _immenses_, elles lui permirent d'acheter en Champagne
plusieurs terres seigneuriales, entre autres celles de Dimon et de
Palteau. Il fut nomm chevalier des ordres du roi, bailli et gouverneur
de Sens. Ces honneurs, ces dignits, ces richesses, rcompensaient le
gelier de Fouquet et du _Masque de Fer_[153].

  [153] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381.
    _Inquisition franaise_, t. 1, p. 75 et 76. Voyez dans le tome 1er
    de l'_Histoire de la dtention des Philosophes_, plusieurs
    ordonnances du roi pour paiement de gratifications  Saint-Mars, _en
    considration de ses services et pour lui donner moyen de les
    continuer_. L'un de ces _bons_, du 30 janvier 1670, est de _quinze
    mille livres_.

Les lettres de Saint-Mars prouvent qu'il dsignait Fouquet par cette
qualification: _mon prisonnier_, quoique bien d'autres prisonniers
fussent sous sa garde, et qu'il continua toujours  employer le mme
terme  l'gard du _Masque de Fer_, depuis la prtendue mort de Fouquet:
Il y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses, crivait-il de
Pignerol  Louvois (le 12 avril 1670), de me demander des nouvelles de
_mon prisonnier_, ou le sujet pourquoi je fais faire tant de
retranchemens pour ma sret, que je suis oblig de leur faire des
_contes jaunes_ pour me moquer d'eux[154]. Il lui crivait d'Exilles,
le 20 janvier 1687: Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de
_mon prisonnier_, que je puis bien vous en rpondre[155]. Il lui
crivait des les Sainte-Marguerite, le 3 mai 1687: Je n'ai rest que
douze jours en chemin,  cause que _mon prisonnier_ tait malade,  ce
qu'il disait n'avoir pas autant d'air qu'il l'aurait souhait. Je puis
vous assurer, monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la
manire dont je l'ai gard et conduit pendant toute ma route fait que
chacun cherche  deviner qui peut tre _mon prisonnier_. Or, quel tait
en effet le vritable _prisonnier_ de Saint-Mars, qui avait t nomm 
la _garde_ de Fouquet en 1664, et qui ne fut charg que par accessoire
de garder d'autres prisonniers? N'est-ce pas toujours le mme personnage
 diffrentes poques?

  [154] T. 1 de l'_Histoire de la dtention des Philosophes_, p. 169.

  [155] Voyez cette lettre et les suivantes dans les ouvrages de MM.
    Roux-Fazillac et Delort.

Les ministres, dans leur correspondance, se servaient aussi d'une
dnomination semblable pour Fouquet et le _Masque de Fer_; Louvois, en
parlant du surintendant  Saint-Mars, dit frquemment: _votre
prisonnier_, ou _le prisonnier_, comme faisait en 1691 Barbezieux,
parlant de l'homme au masque.

Quant  cette lettre de Barbezieux, date de 1691, par laquelle on fixe
le temps de la captivit du _Masque de Fer_, ce temps ne se rapporte pas
absolument  celui que Fouquet aurait pass en prison, dans le cas o il
et vcu jusqu' cette anne-l; mais Barbezieux, en disant 
Saint-Mars: _Le prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans_,
n'a pas prtendu donner une date prcise; et, lger d'esprit comme il
l'tait, il a fort bien pu mettre _vingt ans_ au lieu de _vingt-sept
ans_; d'ailleurs, ce jeune ministre, n en 1668, n'avait pas vu
commencer la dtention de Fouquet, s'en tait peu inform comme d'un
vnement tout--fait indiffrent, et savait seulement par ou-dire que
ce malheureux tait  Pignerol depuis plus de vingt ans.

Le transport de Fouquet au fort de la Prouse, en 1665, aprs le
dsastre de l'explosion des poudrires  Pignerol, et son retour dans
cette prison en 1666, ressemblent de tout point aux passages du
prisonnier masqu au fort d'Exilles,  l'le de Sainte-Marguerite et 
la Bastille.

L'Instruction du roi, du 29 juin 1665, porte: Capitaine Saint-Mars,
vous transfrerez ledit Fouquet au fort de la Prouse, vous faisant
escorter par les officiers et soldats de votre compagnie, et vous
servant, pour cet effet, de la voiture que vous jugerez la plus
convenable.

Lorsqu'il s'agit de ramener Fouquet  Pignerol, Louvois crit 
Saint-Mars, le 17 juillet 1666: Il est inutile que je vous explique
toutes les prcautions que Sa Majest prend pour la sret du prisonnier
durant sa marche, mais je dois seulement vous assurer que Sa Majest se
remet  votre prudence du temps et de la forme de votre dpart; elle se
promet que vous prendrez si bien vos prcautions, que M. Fouquet ne
pourra s'chapper de vos mains, et qu' l'exception de ceux qui ont
travaill  l'excution desdits _ordres_, et qui sont gens discrets et
fidles, personne n'a connaissance qu'ils soient faits et envoys[156].

  [156] Voyez le premier volume de l'_Histoire de la dtention des
    Philosophes_, p. 94 et 131.

Saint-Mars crit au ministre, le 20 janvier 1687: Si je mne mon
prisonnier aux les, je crois que la plus sre voiture serait une chaise
couverte de toile cire, de manire qu'il aurait assez d'air, sans que
personne le pt voir ni lui parler pendant la route, pas mme mes
soldats, que je choisirai pour tre proche de la chaise, qui serait
moins embarrassante qu'une litire qui pourrait se rompre[157]. Durant
ce voyage, le _Masque de Fer_ tait dans cette chaise ferme, et
Saint-Mars le suivait en litire, comme lors de la translation du
prisonnier  la Bastille. N'est-ce pas en effet un pareil voyage que M.
de Palteau a dcrit dans sa lettre?

  [157] Cette lettre a t extraite des archives des Affaires trangres
    par Roux-Fazillac.

Enfin les prcautions qu'on prenait pour rendre sre la prison du
_Masque de Fer_ avaient t aussi employes pour Fouquet.

Voici ce que Saint-Mars crivait du fort d'Exilles,  Louvois, le 11
mars 1682: Mes prisonniers (l'un des deux tait l'homme au masque)
peuvent entendre parler le monde qui passe au chemin qui est au bas de
la tour o ils sont; mais eux, quand ils voudraient, ne sauraient se
faire entendre; ils peuvent voir les personnes qui seraient sur la
montagne qui est devant leurs fentres; mais on ne saurait les voir, 
cause des grilles qui sont au-devant de leurs chambres. J'ai deux
sentinelles de ma compagnie, nuit et jour, des deux cts de la tour, 
une distance raisonnable, qui voient obliquement la fentre des
prisonniers: il leur est consign d'entendre si personne ne leur parle
et si ils ne crient pas par leur fentre, et de faire marcher les
passans qui s'arrteraient dans le chemin ou sur le penchant de la
montagne. Ma chambre tant jointe  la tour, qui n'a d'autre vue que du
ct de ce chemin, fait que j'entends et vois tout, et mme mes deux
sentinelles qui sont toujours alertes par ce moyen-l. Pour le dedans de
la tour, je l'ai fait sparer d'une manire o le prtre qui leur dit la
messe ne les peut voir,  cause d'un tambour que j'ai fait faire, qui
couvre leurs doubles portes. Les domestiques, qui leur portent  manger,
mettent ce qui fait de besoin aux prisonniers sur une table qui est l,
et mon lieutenant (Rosarges, sans doute) leur porte (en prsence de
Saint-Mars)[158].

  [158] Extraite des mmes archives par le mme.

Louvois crivait  Saint-Mars, le 30 juillet 1666: Il ne se peut rien
ajouter aux prcautions que vous prenez pour la garde de M. Fouquet, et
je ne saurais vous donner d'autre conseil que de vous convier 
continuer comme vous avez commenc. Le 14 fvrier 1667: Comme par les
critures du prisonnier, il parat qu'il souhaite qu'il ait vue du ct
des chapelles qui sont sur la montagne, il sera de votre soin d'empcher
qu'il ne puisse rien voir de ce ct-l. Le 7 dcembre 1669: Vous
ferez fort bien de mettre les fentres de M. Fouquet en tat que
pareille chose ne puisse plus arriver (Fouquet avait parl aux
sentinelles), et veiller exactement qu'il ne puisse rien voir sans que
vous le dcouvriez. Le 1er janvier 1670: Les jalousies de fil d'archal
que vous ferez mettre  ses fentres ne feront point l'effet que celles
de bois,  moins que vous ne les fassiez faire de mme forme,
c'est--dire qu'il y ait autant de plein que de vide. Le 26 mars 1670:
Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu o
il est enferm, et de le mettre en tat que le prisonnier ne puisse voir
ni tre vu de personne, et ne puisse parler  qui que ce soit, ni
entendre ceux qui voudraient lui dire quelque chose[159]. La _garde_ de
Fouquet semblait donc aussi difficile et non moins importante que celle
du _Masque de Fer_.

  [159] Ces lettres se trouvent dans le t. 1 de l'_Histoire de la
    dtention des Philosophes_.

M. Dujonca, que Mme de Svign traite d'_ami_, avait, ce semble, des
qualits humaines et sociales qu'on n'apprciait gure chez un
lieutenant du roi  la Bastille: Ses bonnes qualits l'emportaient
beaucoup sur les autres. Il tait officieux, affable, doux, honnte;
mais ceux qui se plaignaient de lui l'accusaient d'tre inquiet, vif,
remuant, d'une svrit outre, et de ne dire jamais la vrit. M.
Dujonca avait consign sur son journal l'entre du _Masque de Fer_  la
Bastille: peut-tre chercha-t-il  pntrer ce secret d'tat qui avait
t mortel  plusieurs personnes indiscrtes.

Le 29 septembre 1706, il fut, nous apprend Renneville, attaqu
brusquement _des douleurs de la mort, que l'on feignit tre cause par
une colique_. Corb (Blainvilliers ou Formanoir) ne permit jamais que
personne parlt  ce malade, qui mourut sans administration de sacremens
et sans aucune consolation.

Renneville revient ailleurs sur cette mort, qu'il attribue  Corb,
lequel aurait voulu s'emparer d'une somme considrable reue par M.
Dujonca, peu de jours avant sa soudaine maladie. Ru disait hautement 
tous les prisonniers que c'tait Corb qui avait fait empoisonner M.
Dujonca. M. d'Argenson, soit qu'il se doutt du sujet d'une mort si
inopine, ordonna qu'on ft l'ouverture du corps; mais pas un des parens
n'y fut appel, et l'opration fut faite par le mme chirurgien (Reilh,
sans doute) que Ru protestait avoir prpar la mdecine fatale[160].

  [160] L'_Inquisition franaise_, t. 1, p. 77 et 78; t. 2, p. 351, et
    t. 4, p. 212.

On pourrait penser que M. Dujonca avait reconnu Fouquet sous le masque
de velours noir, et confi ce terrible mystre  Mme de Svign, qui
alla elle-mme voir le lieutenant du roi  la Bastille, le 6 aot 1703,
trois mois avant la mort de _Marchialy_!

Ne saurait-on invoquer,  l'appui de cette prsomption, l'amiti qui
existait, entre Mme de Grignan, fille de Mme de Svign, et cette dame
Lebret, femme de l'intendant de Provence, charge des acquisitions de
linge fin et de dentelles  Paris, pour l'usage du prisonnier des les
Ste-Marguerite[161]? N'tait-ce pas un dernier service que Fouquet
retranch de la vie par anticipation, recevait encore de ses anciens
amis, qui n'osaient nanmoins mettre en doute sa mort, de peur de la
rendre ncessaire et irrcusable?

  [161] _OEuvres_ de Saint-Foix, t. 5, p. 271, note.

Il serait facile d'tendre ainsi les inductions qui ajouteraient sans
doute quelque crdit,  une opinion fonde plus solidement sur des faits
et des dates.

  LE MASQUE DE FER TAIT LE SURINTENDANT FOUQUET!

Nous avons foi en notre systme: nous regardons Colbert comme
l'inventeur de la nouvelle captivit de Fouquet, mort de son vivant,
sous le masque d'un prisonnier inconnu, et nous pensons que ce
raffinement de vengeance ou de politique contre le malheureux
surintendant est un fait moins important, mais plus honteux  la mmoire
de Louis XIV, que les dragonnades et la rvocation de l'dit de Nantes.
Voil pourquoi les descendans du _grand roi_ l'ont cach avec tant de
soin pour l'honneur de la royaut.

Tel est le coeur humain: il tale avec orgueil un crime hardi et
brillant; mais il couvre de ses plus sombres replis une mauvaise action
entache de lchet et de bassesse.


FIN.





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1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
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unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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