The Project Gutenberg EBook of La nouvelle Robinsonnette, by 
Edward Andreyevich Granstrm

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Title: La nouvelle Robinsonnette
       Aventures d'une fillette sur une le dserte

Author: Edward Andreyevich Granstrm

Translator: Lon Golschmann
            Ernest Jaubert

Release Date: October 8, 2020 [EBook #63409]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  E. GRANSTRM

  La nouvelle
  ROBINSONNETTE

  AVENTURES D'UNE FILLETTE
  SUR UNE ILE DSERTE

  ADAPT DU RUSSE
  AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
  Par Lon GOLSCHMANN & Ernest JAUBERT


  PARIS
  LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cie
  IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56




_Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y
compris la Sude et la Norvge._


TYPOGRAPHIE: FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).




[Illustration: Hlne assise au milieu de ses compagnons d'infortune.]




Robinsonnette




CHAPITRE PREMIER

Un vieux loup de mer.--Le dpart pour un pays lointain.--La pche aux
hutres.--En plein Ocan.--Le Gulf-Stream.


Vieux marin, le capitaine S., pendant les quarante annes de sa vie
errante, avait visit presque toutes les mers du globe. Partout on le
connaissait comme un homme droit, honnte et instruit. Ayant atteint sa
soixantime anne, il rsolut de quitter l'lment orageux pour aller
passer le restant de ses jours dans sa ville natale,  Gothenbourg,
auprs de sa famille bien-aime.

Sa femme, bonne et intelligente crature, ressentait pour la mer une
crainte invincible. Lorsque, autrefois, son mari s'embarquait, elle
apprhendait toujours de ne plus le revoir. Cette inquitude continuelle
avait fini par branler fortement sa sant.

Leur fille unique, Hlne, que son pre adorait, tudiait dans un
pensionnat dirig par une amie de sa mre. Son bon coeur et ses
excellentes aptitudes la firent bientt aimer par tout le monde.

La plus grande joie qu'elle donnt  son pre, c'tait quand elle
s'asseyait au piano et lui chantait ses chansons favorites. Il
l'accompagnait souvent de sa voix de basse,  laquelle tant d'annes
d'une vie inquite et agite n'avaient rien t de son charme et de sa
douceur.

Hlne venait  peine d'entrer dans sa quinzime anne, quand son pre
perdit soudainement la vue. A partir de ce moment, la fillette ne le
quitta plus: elle allait avec lui  la promenade, lui faisait la lecture
 haute voix, et s'efforait, par tous les moyens, d'adoucir le malheur
qui l'avait frapp. Lui, de son ct, enseignait  sa fille tout ce
qu'il savait et, grce  une mmoire excellente, elle apprit de lui,
dans l'espace d'une anne, plusieurs langues europennes.

Le vieux capitaine eut recours  tous les mdecins rputs de sa ville,
mais aucun d'eux ne put lui rendre la vue. Enfin, il se souvint que,
pendant un sjour en Italie, il avait fait la connaissance d'un clbre
oculiste, dont le nom tait fameux dans toute l'Europe. Le vieillard
rsolut de s'adresser  lui. Malgr l'amour qu'elle portait  son mari,
la mre d'Hlne ne put surmonter la crainte que lui inspirait la mer,
et se dcida  laisser partir sa fille avec son pre, lequel, de son
ct, estimait qu'il aurait bien de la peine  se passer d'elle,
personne ne sachant comme elle lui faire la lecture, se conformer  ses
habitudes et  ses gots.

Le voyage lointain qu'elle devait entreprendre enchantait Hlne. Son
imagination ardente lui retraait d'avance la joie qu'elle aurait 
contempler les monuments majestueux et sans prix de l'art italien, 
admirer les beauts de la nature mridionale.

Le jour du dpart arriva. Gament elle prit cong de ses amies, qu'elle
esprait revoir dans une anne.

Mais les adieux de sa mre bien-aime lui causrent beaucoup de chagrin.
Ce fut en pleurant qu'elle reut sa bndiction, en pleurant qu'elle lui
promit de soigner le vieillard avec la sollicitude la plus dvoue.

Le pre et la fille se rendirent  bord du brick _Le Neptune_, que
commandait l'un des amis du vieux marin. Un vent favorable les porta
rapidement en pleine mer et les rives de leur pays natal disparurent
bientt derrire l'horizon. A peine la dernire bande de terre se
fut-elle drobe  ses regards, que des larmes brillrent aux paupires
d'Hlne; il lui sembla que jamais elle ne reverrait sa mre, ses amies,
sa patrie... L'ocan immense lui apparut comme un dsert sombre; un
sentiment d'indicible tristesse s'empara de son me.

Le troisime jour, Hlne aperut dans le lointain une flottille
considrable de petits navires, qui tournaient autour d'une seule et
mme place. Ayant regard dans la lunette d'approche, elle s'aperut,
que ces navires, les voiles dployes, pchaient quelque chose au fond
de la mer.

--Voyez, voyez! fit-elle en s'adressant au capitaine; quelle multitude
de pcheurs, l-bas, sur un seul point! Il est  croire qu'il y a l
beaucoup de poisson.

--Non, Hlne, ce n'est pas du poisson qu'on pche l-bas, mais des
hutres. Ici se trouve une des plus riches hutrires.

--Est-ce qu'on peut les pcher  l'aide des filets? Les hutres gisent
pourtant au fond de la mer.

--On emploie pour cette pche un engin peu compliqu, qui rappelle la
drague, et que l'on trane sur le fond de la mer en arrachant ainsi les
hutres qui y adhrent.

--Mais de cette faon on finira par les dtruire toutes?

--Non, mon amie, fit observer le pre d'Hlne, assis non loin de l.
Les hutres se multiplient dans des proportions incroyables. Une seule
hutre reproduit plusieurs millions de ses semblables et pourrait
remplir de sa postrit plusieurs milliers de tonneaux. Malheureusement,
elles sont exposes  bien des dangers pendant leur dveloppement. A un
certain moment, ces petits tres s'lvent par myriades, semblables 
une poussire vivante, au-dessus de leur banc et errent en libert,
jusqu' ce que vienne pour elles le temps de se fixer. Pendant cette
priode, elles prissent en quantit innombrable: les courants marins,
les flux et les reflux les emportent loin du banc et leur enlvent ainsi
la possibilit de trouver le sol ncessaire pour se fixer. Ensuite, les
poissons en dvorent un grand nombre; les crevisses guettent l'instant
o la pauvre hutre ouvrira ses valves pour se rgaler de sa chair
savoureuse; les toiles de mer les sucent avidement, et les limaons,
perant avec leur trompe des trous dans la coquille, se saisissent ainsi
de leur proie. Si la trs sage nature n'avait soin d'augmenter
continuellement leur nombre, elles auraient bien vite disparu de la
surface de la terre.

[Illustration: Autour d'eux s'tendait une immense plaine d'eau.]

Tout en coutant son pre, Hlne suivait curieusement du regard la
petite flottille, jusqu' ce qu'elle se ft vanouie  l'horizon.

Le temps se maintenait toujours trs beau. Le sixime jour de leur
voyage, les voyageurs entrrent dans l'Ocan Atlantique. Autour d'eux
s'tendait une immense plaine d'eau. Alors seulement Hlne comprit,
pour la premire fois, ce que c'tait qu'une mer bleue: la teinte
vert-trouble de la mer du Nord faisait place ici  l'azur le plus
intense. Ce n'tait pas seulement une eau colore lgrement  la
surface, mais une masse paisse de saphir galement bleue au soleil et 
l'ombre.

--Papa, fit la fillette, en s'adressant  son pre assis  ses cts; je
n'ai jamais vu la mer d'un bleu aussi beau. Celle de nos ctes est tout
simplement trouble en comparaison de ce que je vois ici.

--Ce bleu, ma petite amie, rsulte de la prsence du sel dans l'eau de
la mer; il est particulirement visible dans l'eau chaude du courant
quatorial dont font partie le Gulf-Stream et le Currosivo. A ce courant
bienfaisant, des contres entires doivent leur existence. Que
deviendrait sans lui notre Norvge? C'est grce  lui et  lui seul, que
notre climat est relativement si doux. A l'extrme nord de notre pays,
on voit verdir des forts et fleurir des plaines, tandis que dans
d'autres contres, sous la mme latitude, toute la vgtation
s'engourdit sous la glace et les geles. Le Gulf-Stream porte ses dons
mme au lointain Spitzberg, sur les rives duquel on trouve souvent des
arbres venus des contres mridionales de l'Amrique et des bords du
Mississipi. Le Currosivo joue le mme rle  l'gard du littoral
mridional de l'Alaska, et occidental de l'Amrique du Nord. En sortant
du chaud Ocan Indien, il baigne les rivages de l'Asie orientale et
s'avance trs loin vers le Nord. Les Aloutiens, qui habitent le
littoral du nord-est, ne connaissent presque pas d'autres bois que celui
qui leur est fourni par le Currosivo des ctes de la Chine.

Cependant le vaisseau fendait lentement les ondes, en laissant derrire
lui un lger sillage, qui semblait, sous les rayons brillants du soleil
 son dclin, reflter des millions de petites toiles scintillantes. La
mer elle-mme tincelait et s'ensanglantait de pourpre. Des nuages
blancs glissaient sur le ciel d'un rose violac, dessinant les contours
fantastiques et bizarres d'difices feriques, d'animaux et de monstres
qui lentement disparaissaient pour faire place  d'autres. Hlne se
tenait sur le pont, ravie de ce spectacle merveilleux.




CHAPITRE II

Les thons.--Les pcheurs bourreaux.--Les ptrels.--La tempte.--Le
corsaire.--Un incendie en mer.--Sauvs!--La destruction du _Neptune_.


Depuis trois semaines rgnait un temps magnifique.

Le navire se trouvait alors  proximit du dtroit de Gibraltar; il
s'arrta dans la rade de Lisbonne, o le capitaine avait  dbarquer un
petit chargement de marchandises. Sur le rivage, c'tait une activit
fbrile. Des centaines de canots allaient et venaient dans toutes les
directions. On apprit qu'on se livrait  la pche du thon. La pche de
ce poisson norme, qui, comme son pre le disait  Hlne, pouvait
atteindre deux toises de longueur, constitue l'industrie principale de
la plupart des pcheurs espagnols, franais et italiens. A une certaine
poque de l'anne, ils s'approchent des ctes en grandes troupes, pour
frayer.

Hlne s'aperut qu'on tirait sur le bord un norme filet.

--Voulez-vous venir avec moi pour assister  la pche? lui demanda le
pilote en chef. A en juger par la mine rjouie des pcheurs, elle sera
bonne.

--Va, Hlne, fit son pre; c'est un spectacle intressant.

Hlne descendit avec le pilote dans le canot, o se trouvaient dj
quatre matelots; et l'embarcation fila vers l'endroit o se trouvaient
les pcheurs rangs autour du filet qu'on avait tir tout prs du bord.
Sur le rivage tait masse une foule de spectateurs avec des
longues-vues. Lorsque le canot arriva auprs des pcheurs, Hlne
s'aperut qu'ils s'taient dj prpars pour l'attaque et arms de
fortes perches au bout desquelles taient fixes des crochets en fer.
Tous les canots entouraient la chambre de mort qui terminait le filet.
Le filet s'approchait d'un mouvement lent et gal, aux cris incessants
des pcheurs. A mesure que la chambre de mort montait vers la surface,
les canots se rapprochaient les uns des autres; en mme temps
l'agitation croissante annonait l'approche du poisson.

Mais voil que retentit enfin le signal du carnage, et les pcheurs se
rurent sur leurs prisonniers en les massacrant et en les poursuivant.
Dans ce cercle troit il s'leva une telle tempte que les vagues
commenaient  inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec
acharnement, en s'efforant, pour la plupart, de tuer les plus gros des
thons. Si un pcheur tait tomb en ce moment  la mer, personne,  coup
sr, ne ft all  son secours, tant chacun tait absorb par ce
terrible carnage. L'air tout autour tait rempli d'un vacarme si
assourdissant, qu'il tait impossible d'y distinguer une voix humaine.
L'eau, sur une grande tendue, tait teinte du sang des malheureuses
victimes.

Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigrent, en triomphe, vers le
rivage.

Ce massacre cruel fit une impression si pnible sur la jeune fille,
qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite sur le navire.

Dans la journe, le capitaine put dcharger ses marchandises et, vers le
soir, le vaisseau leva de nouveau l'ancre et dploya les voiles.

Mais, le lendemain matin, le vent commena  tomber et bientt rgna le
calme complet. Les voiles pendaient tristement, dgonfles. Le navire
s'arrta, immobile, sur la plaine liquide, unie comme une glace. Un
silence profond et accablant s'tablit. Nulle part on ne voyait aucun
tre vivant. Mme les poissons n'apparaissaient plus sur la surface de
la mer; aussi loin que portt la vue, s'tendaient le ciel et le dsert
immense de l'Ocan.

Mais voil qu'un puissant coup de vent agita la mer: au-dessus de l'eau
apparurent deux petits oiseaux.

--Ce sont des ptrels! fit un des matelots. Ils n'apparaissent qu'
l'approche d'une tempte ou pendant la tempte mme.

Les hirondelles de mer tantt s'levaient dans les airs, tantt
descendaient au ras de l'eau et semblaient imiter tous les mouvements
des ondes. Comme attaches  la vague, elles se maintenaient sur elle
comme par magie, ou bien, les ailes largement dployes, planaient
immobiles au-dessus de l'eau.

Hlne jeta dans la mer un morceau de pain. Une des hirondelles, qui
planait non loin, s'leva instantanment au-dessus de la vague, fila
comme un trait jusqu' l'endroit o il tait tomb et, l'ayant saisi, se
mit de nouveau  se balancer en mesure au-dessus des ondes.

Vers minuit, des nuages noirs apparurent sinistres au ciel; un vent
imptueux souffla et la mer mugit. Un clair brilla et immdiatement
aprs retentirent les roulements assourdissants du tonnerre. Une tempte
effroyable clata. Les vagues gigantesques faisaient rebondir le
btiment comme un copeau; tantt il s'levait sur leurs crtes, tantt
il descendait tout d'un coup dans l'abme, pour reparatre de nouveau
sur la crte d'un autre flot.

Les vagues s'levaient de plus en plus haut et menaaient  chaque
moment d'engloutir le vaisseau. Hlne tchait, de tout son pouvoir, de
surmonter la peur qui s'emparait d'elle, pour ne pas effrayer son pre,
dj assez inquiet sans cela.

La tempte dura trois jours. Tout le monde redoutait  chaque instant la
catastrophe. Les matelots taient  bout de forces et, rduits au
dsespoir, taient dj prts  abandonner les pompes. Heureusement,
vers le matin, l'ouragan se calma et le danger disparut.

Mais le navire avait t entran trs loin au sud du dtroit de
Gibraltar. Il fallait revenir en arrire. Le capitaine jugea ncessaire
de faire escale dans le port le plus proche de l'le de Madre, pour
rparer les avaries qui s'taient dclares.

[Illustration: Hlne faillit perdre connaissance.]

Il se dirigea vers l'le, et il ne s'en trouvait plus qu' une trentaine
de milles, quand soudain, du haut d'un mt, retentit la voix du matelot
de garde: Un navire en vue!

Le capitaine monta sur la passerelle, regarda attentivement avec sa
longue-vue dans la direction indique et, ayant reconnu aussitt un
corsaire dans le navire, donna ordre de mettre immdiatement  la voile,
esprant ainsi pouvoir  temps se mettre  l'abri dans le port.

Mais le corsaire s'approchait rapidement. Une heure s'tait  peine
coule, que de son bord retentit un coup de canon qui signifiait:
carguer les voiles et attendre. Un instant aprs sur le mt du
corsaire s'arborait le pavillon noir.

Le capitaine consulta  la hte son quipage. Tous,  l'unanimit,
dcidrent de se dfendre et de vendre chrement leur vie. Les matelots
prparrent tout pour une dfense dsespre, et chargrent  gros
boulets les quatre canons qui se trouvaient  bord.

Cependant le navire continuait  naviguer vers l'le. Le corsaire, d'un
nouveau coup de canon, lui fit pour la seconde fois le signal de
s'arrter; mais voyant que le navire continuait  fuir toutes voiles
dehors, il ouvrit le feu avec toutes ses pices.

Une salve effroyable clata. L'quipage du brick, malgr la supriorit
de l'adversaire, chargeait rapidement les canons et, sans s'arrter,
rpondait au feu du pirate, en lui causant  son tour un assez grand
dommage.

Hlne restait tout le temps dans la cabine et, serre contre son pre,
essayait de paratre calme, quoique son coeur palpitt d'effroi. Tout 
coup, un boulet du corsaire brisa la vitre de la cabine et, sifflant
au-dessus de leurs ttes, alla s'enfoncer profondment dans le mur.
Hlne faillit perdre connaissance. Ce combat ingal ne pouvait durer
longtemps. La victoire devait rester au corsaire.

Heureusement apparut dans le lointain un grand vaisseau  trois mts
qui, toutes voiles dehors, s'approchait vers le lieu du combat.

En apercevant un adversaire plus fort, le pirate jugea bon d'viter la
lutte. Il fit une dernire dcharge avec toutes ses pices et, dployant
ses voiles normes, s'loigna rapidement.

Pourtant, quelques boulets avaient travers la cale du navire et l'eau
entrait avec bruit par ces ouvertures. Le capitaine envoya sur-le-champ
quelques matelots aux pompes pour vider l'eau et les autres en bas, pour
boucher les ouvertures. Mais cinq minutes s'taient  peine coules que
les matelots remontrent sur le pont en dclarant que l'eau montait dans
la cale avec une rapidit effroyable, et qu'il tait impossible
d'arriver jusqu'aux avaries.

Pour comble de malheur, un incendie clata dans la cuisine du navire. Le
feu enveloppa d'abord l'avant du pont et en quelques instants se
rpandit dans les agrs. Les flammes se propagrent rapidement sur tout
le navire, et le pont retentit de cris d'horreur. Tout le monde se
prcipita vers les canots. En vain le capitaine essayait-il de rtablir
l'ordre, personne ne l'coutait plus. L'un des canots chavira et on ne
put s'en servir. L'autre pourtant fut mis  la mer; une partie des
matelots s'y jetrent avec leurs effets qu'ils avaient trans en
attendant sur le pont. Une odeur suffocante de brl envahit le navire.

Sur le trois-mts on s'aperut  temps du danger qui menaait le brick.
Deux canots s'en dtachrent et vogurent rapidement vers le navire qui
flambait.

Cependant Hlne, quoique trs effraye, avait gard sa prsence
d'esprit. Elle descendit promptement dans la cabine, conduisit son pre
sur le pont, puis  grand'peine y porta une de leurs malles, o se
trouvaient les choses les plus indispensables et les plus prcieuses.

A peine les canots arrivaient-ils auprs du brick, que tout le monde s'y
prcipita. Le capitaine descendit le dernier.

Comme les embarcations s'approchaient du trois-mts, une dtonation
formidable retentit  bord du _Neptune_, et immdiatement aprs, une
colonne de flammes l'enveloppa tout entier. videmment, le feu avait
atteint les tonneaux de poudre. Le spectacle tait vritablement
terrifiant. Quelques instants plus tard, toute cette masse enflamme
commena, en ptillant,  descendre dans la mer et disparut bientt sous
les vagues.

Hlne se sentit frissonner  l'ide que son pre et elle avaient failli
succomber  une mort aussi horrible. Il lui semblait que c'tait la
destine elle-mme qui, au dernier moment, leur avait envoy ce vaisseau
pour les sauver.

Le capitaine accueillit avec bienveillance ses nouveaux passagers et
promit de les dbarquer au cap de Bonne-Esprance.

--L, vous trouverez facilement un navire qui vous ramnera en Europe,
conclut-il.

Mais il faut croire qu'une toile funeste poursuivait Hlne et son
pre. Le capitaine avait eu l'intention de complter au Cap son
quipage, mais les matelots du _Neptune_ ayant consenti  entrer  son
service, il n'avait plus besoin de s'carter de son chemin direct et il
persuada  ses htes de se rendre avec lui dans l'Inde, o il
connaissait un oculiste excellent.

Hlne regrettait beaucoup d'tre oblige de s'en aller dans l'Inde,
plutt que dans la belle Italie, mais son pre ne s'effrayait nullement
de ce voyage et la fillette s'y rsigna bientt; elle commenait mme 
croire que les beauts de la nature indienne, si originale et si riche,
prsentaient un intrt suprieur  celui que lui offrirait un voyage en
Italie. Quant  la mer, l'enfant s'tait dj familiarise avec elle et
cette longue navigation ne lui faisait pas peur.




CHAPITRE III

Aprs le danger.--Cendres, soufre et tnbres.--Les feux
Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses.--La constellation du
Centaure.--Un Ocan en feu.


Le lendemain matin, aprs une journe aussi pleine d'inquitude, Hlne
et son pre montrent tard sur le pont. La matine tait magnifique. Ils
s'assirent sur l'arrire du pont et se disposrent  lire.

--Et pourtant, papa, dit Hlne, je regrette que nous ne voyions pas le
Vsuve; il est en ruption maintenant.

--Il n'y a rien  regretter, mon enfant. Dans l'Inde et sur les les de
l'ocan Indien il se trouve beaucoup de volcans. Peut-tre aurons-nous
l'occasion de voir ce phnomne terrible de la nature.

--Et toi, pre, as-tu vu dj une ruption de volcan?

--Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai surtout
prsente  ma mmoire, c'est l'ruption du Krakatoa.

--Raconte-la-moi, pre, je t'en prie.

--Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions de dpasser les
les des Princes, je m'aperus que la mer autour de nous avait pris une
teinte blanchtre qui bientt devint compltement laiteuse. Le ciel
tait presque sans nuages et tincelait d'une quantit innombrable
d'toiles. Mais voil que, dans la direction du Krakatoa, au nord-est,
s'leva un brouillard blanc et argent et tout le ciel s'claira soudain
d'une faible lueur rougetre. A l'aube nous apermes, dans le lointain,
le Krakatoa. Un norme nuage noir recouvrait son sommet. Nous prmes nos
longues-vues et nous nous mmes  observer le volcan. Une heure s'tait
 peine coule que nous vmes affluer rapidement vers son sommet des
nuages innombrables qui s'entassaient les uns sur les autres. Il se
prparait l, videmment, quelque chose d'extraordinaire. En effet nous
entendmes bientt un bruit sourd et lointain, suivi de fortes
dtonations et de chocs souterrains. La mer frmit et s'agita en vagues
irrgulires, comme une chaudire d'eau bouillonnante, en lanant le
navire de tous les cts. La secousse tait si forte, qu'au premier
moment, nous crmes avoir donn contre un cueil. Les matelots
s'lancrent pour carguer les voiles. Cependant les dtonations du
volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable, que je me vis
oblig de transmettre mes ordres  l'aide du porte-voix. A peine les
voiles furent-elles replies que le ciel s'obscurcit entirement et une
nuit complte s'tablit, en mme temps que nous tions inonds d'une
vraie pluie de cendres et de boue liquide, mle  des dbris de pierre
ponce. En trs peu de temps, la mer autour de nous et le navire lui-mme
se couvrirent d'une paisse couche de cendres,  travers lesquelles il
avanait trs difficilement. L'air tait tellement imprgn de soufre,
qu'il devenait difficile de respirer. Mais voil qu'au milieu de ce
tonnerre retentissant clatrent plusieurs coups plus formidables que
les autres et soudain, des tnbres si paisses nous envelopprent,
qu'il tait impossible de distinguer sa propre main: au mme moment, 
l'extrmit des mts, brillrent les feux rougetres de Saint-Elme. Ce
phnomne imposant dura prs d'une heure. Les secousses souterraines et
les dtonations du volcan continuaient avec la mme force, quand tout 
coup clata une explosion si terrible que le navire craqua dans toutes
ses jointures et s'arrta instantanment, comme s'il s'tait heurt
contre un norme rcif. Un moment plus tard, nous vmes une vague
gigantesque s'lancer avec une rapidit effroyable vers les les qui
apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus d'elles, en entranant tout
ce qui vivait  leur surface et toujours avec la mme imptuosit
s'lana plus loin. Heureusement, le timonier put virer de bord  temps
et conjurer ainsi le danger qui nous menaait. Cependant, les
dtonations et les secousses devenaient plus faibles, mais les cendres
et les pierres continuaient  pleuvoir sur nous. Nous dmes faire de
grands efforts pour sortir de cette espce de champ flottant qu'elles
formaient autour de nous. Mais dans quel tat se trouvait notre navire!
les ponts et les cts taient comme enduits d'une paisse couche de
ciment; les mts, les agrs et les voiles prsentaient le mme aspect.
Heureusement personne ne fut atteint.

--D'o viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda Hlne.

--Ces jolis feux, rpondit le vieux marin, sont dus  un dgagement
abondant de l'lectricit terrestre attire par celle des nuages
orageux. Le plus souvent ils apparaissent sur les objets termins en
pointe, tels que les extrmits des mts, les crocs, etc. Mais une fois
j'ai eu l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles
des chevaux. Cela m'est arriv pendant mon sjour en France. Je m'en
souviens, comme si c'tait  prsent; je sortais de l'htel, pour
prendre place dans la diligence qui devait me conduire dans la ville
voisine. Au-dessus de nous tait suspendu un nuage orageux, noir comme
la nuit. Ayant jet un regard sur les chevaux attels, j'aperus,  ma
vive surprise, des tincelles sur les extrmits de leurs oreilles. Prs
de l stationnait un chariot rempli de paille, dont les pointes
s'taient souleves et paraissaient galement enveloppes de flammes. Le
fouet mme du cocher rpandait une lumire clatante. Au premier moment
j'eus peur, croyant que la paille avait pris feu. Mais bientt le nuage
se dispersa et le phnomne disparut.

--Il m'est arriv,  moi aussi, une fois, d'observer ce phnomne, fit
le capitaine en s'approchant d'eux et en se mlant  leur conversation.
Je me promenais un jour sur une terrasse avec des camarades; la chaleur
tait suffocante et nous avions t nos chapeaux. Tout  coup,  notre
grand tonnement, nous reconnmes que la pointe de nos cheveux brillait
et quand nous emes touch nos ttes, des feux semblables scintillrent
aux extrmits de nos doigts.

                   *       *       *       *       *

En ce moment Hlne s'aperut qu'une troupe de dauphins s'approchait
rapidement du navire.

Elle ne connaissait ces jolis animaux que par les images et regardait
maintenant avec une grande curiosit comme ils tournaient gaiement
autour du navire et avec quelle adresse surprenante ils bondissaient
hors de l'eau, en arquant leur beau corps brillant. Tous leurs
mouvements taient extrmement rapides et enjous; ils semblaient rouler
ou courir sur les vagues plutt qu'ils ne nageaient. Les matelots
eux-mmes se grouprent prs du bord pour voir s'battre ces ptulants
animaux, qui tantt s'lanaient, tantt faisaient la culbute, tantt
sautaient l'un par-dessus l'autre et se cachaient de nouveau dans l'eau;
ou bien, s'approchant du navire, ils avanaient leur tte hors de l'eau,
comme pour mieux examiner l'quipage; puis, plongeant rapidement,
passaient en dessous du navire pour apparatre du ct oppos, et se
mettaient  nager en avant. Chaque fois qu'ils mergeaient  la surface,
ils s'brouaient sourdement et laissaient chapper un petit jet d'eau.
Le dos noir luisant de ces beaux animaux s'irisait au soleil de toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel, tandis que le ventre avait la teinte
blanche et mate de la porcelaine. Aprs s'tre ainsi divertie  son
aise, toute la troupe prit soudain une autre direction et disparut hors
de vue.

                   *       *       *       *       *

Plusieurs jours se passrent. Une fois, en montant sur le pont, Hlne
fut surprise de la lenteur avec laquelle le navire s'avanait.

--Dites-moi, je vous en prie, fit-elle en s'adressant au capitaine,
pourquoi le vaisseau marche-t-il si lentement? La brise semble mme un
peu plus frache qu'hier et cependant voyez comme il se trane!

--Nous sommes entrs dans la mer des Sargasses, rpondit le capitaine;
le fond en est couvert d'innombrables espces d'algues, qui occupent ici
un espace gal  celle de la France entire.

--Que dites-vous! s'cria Hlne. La mer est-elle si basse ici que les
algues arrivent  frler la coque du navire?

--Non, ma fillette chrie, elle est ici d'une trs grande profondeur.
Mais ces algues peuvent atteindre jusqu' 100 toises de hauteur et leurs
touffes paisses s'lvent jusqu' la surface. Les marins n'aiment gure
des endroits pareils, mais pour les animaux du monde sous-marin, cette
vgtation luxuriante a une importance extrme. Sans algues, la mer ne
serait qu'un steppe nu et dsert, incapable de nourrir cette faune
infiniment riche qui remplit maintenant l'Ocan. Ces forts vierges, ces
bois et ces plaines sous-marins servent de grenier d'abondance  tous
les habitants de la mer.

Le navire fendait lentement les flots. Hlne se mit  examiner
attentivement l'eau transparente de la mer et un spectacle merveilleux
s'offrit  ses regards: l-bas, en dessous d'elle, vivait et se
dveloppait tout un monde mystrieux de plantes et d'animaux. Partout
s'tendaient des tiges et des feuilles allonges qui, semblables  de
larges rubans vivants, ondoyaient, agites par l'eau. Au milieu de cette
fort sous-marine nageaient une multitude de poissons, d'toiles de mer,
de mduses et d'autres animaux ignors d'elle.

--Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps que les marins
connaissent cette mer des Sargasses? reprit-elle.

--Oui, trs longtemps. Autant que je sache, les Phniciens connaissaient
dj une mer paisse au del des colonnes d'Hercule,--c'est--dire du
dtroit de Gibraltar--o s'enlisaient les vaisseaux. Ces mmes forts
d'algues ont suscit beaucoup d'embarras  Colomb: en voyant les navires
marcher si lentement, ses quipages prirent peur, et exigrent le retour
immdiat.

Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on et tendu une toile
au-dessus du pont, la chaleur de midi tait insupportable. En revanche,
les nuits taient splendides. A peine le soleil achevait-il de
disparatre  l'occident, qu' l'orient l'horizon se couvrait de
milliers de points brillants. Immdiatement aprs tombait la douce nuit
des tropiques, et  l'oeil bloui s'ouvrait le panorama majestueux du
ciel. A une hauteur vertigineuse, comme  travers les ouvertures d'un
chteau ferique illumin, scintillait une multitude d'toiles de toutes
les grandeurs. Elles brillaient d'un clat si merveilleux, qu'Hlne ne
pouvait dtourner ses regards de ce ciel d'un bleu fonc o
resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle restait
ainsi longtemps, absorbe dans la contemplation de ces feux verts, bleus
et rouges,  reflets changeants, disperss sur l'immense vote des
cieux, jusqu' ce qu'enfin son regard se noyt dans l'abme ros de la
voie lacte.

Pleine d'enthousiasme, Hlne ne manquait pas de faire part de ses
impressions  son pre. Le capitaine lui indiqua les cinq astres qui
composaient la constellation de la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps
ces petites toiles qui,  premire vue, ne se distinguaient presque en
rien des autres. En comparaison avec les deux normes toiles du
Centaure, elles paraissaient mme insignifiantes. Mais plus elle les
observait et plus elle se trouvait charme par leur clat doux et
caressant. Et depuis lors, en montant le soir sur le pont, elle
cherchait toujours du regard d'abord la constellation de la Croix-du-Sud
et, plus tard, aprs avoir admir l'clat des autres astres, elle se
mettait de nouveau  contempler avec amour ces cinq petites toiles,
devenues si chres pour elle.

Dans une de ces soires, Hlne fut frappe d'un phnomne
extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Ocan. La splendeur qui
accompagnait son coucher s'tait teinte. La nuit tombait. Les contours
du vaisseau s'estompaient, de plus en plus incertains et sombres. La
mer, de bleue qu'elle tait, devint d'abord grise, puis d'un noir
impntrable... Tout  coup, une lueur apparut tout autour: soudain,
toute la mer s'alluma, se mit  flamber et bientt ne fut plus qu'une
masse continue de feu. Les crtes cumeuses des vagues se distinguaient
par leur clat particulirement vif. Mais voil qu'une pluie fine se mit
 tomber et tout l'Ocan flamboya avec une telle intensit qu'en dpit
du ciel compltement sombre, on aurait pu distinguer sur le haut du mt
le plus petit insecte.

Les matelots considraient avec indiffrence ce phnomne qui
apparemment leur tait trs familier. Seul un jeune mousse qui, pour la
premire fois, accomplissait une navigation lointaine, s'arrta,
stupfait, prs du bord.

Ce spectacle avait tellement frapp Hlne qu'au premier moment elle
n'en voulut point croire ses propres yeux.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe, au capitaine
qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant la mer.

--C'est la mer qui brle! rpondit en souriant le capitaine, comme s'il
et voulu prolonger sa surprise. Cette lueur, continua-t-il, vient
d'animaux microscopiques, qu'on appelle porte-lumires et qui, en
certains endroits de la mer, se rencontrent en une quantit prodigieuse.
Ils rpandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente rougetre,
qui augmente avec le mouvement de l'eau ou la pluie, et devient si vive
qu'elle permet mme de lire un livre imprim en petits caractres.

Hlne pria le mousse de puiser pour elle de cette eau flamboyante et
lorsque celui-ci, aprs avoir fait descendre le seau, se mit  le
retirer, les gouttes d'eau qui rejaillissaient de toutes parts
parpillrent une vraie pluie de flamme. Dans le seau, l'eau scintillait
de milliers de petits feux, gros comme une tte d'pingle.

--C'est admirablement beau, s'cria la fillette, toute ravie.




CHAPITRE IV

Un homme  la mer.--Une chasse au requin.--Les protgs d'un brigand
des mers.--Les aronautes.--Une pluie d'insectes.--La vitesse du
vent.--Le cap de Bonne-Esprance.--L'attaque d'un monstre marin.


Quelques jours plus tard Hlne, assise avec son pre sur le pont, lui
faisait la lecture. Le vaisseau se balanait lentement en glissant sur
les flots, pouss par une brise lgre.

Tout  coup un cri rsonna sur l'avant: Un homme  la mer! Tous se
prcipitrent vers le bord. Le capitaine donna immdiatement l'ordre de
carguer les voiles et envoya trois matelots au secours de leur camarade
qui, en attendant, se dmenait fort des bras et des jambes et se
maintenait bravement sur les flots. Les matelots mirent aussitt un
canot  la mer et saisirent vigoureusement les rames. Mais en ce mme
moment ils aperurent avec terreur, au-dessus de l'eau, la tte et la
nageoire triangulaire d'un requin, qui filait avec une rapidit
incroyable vers le malheureux. Au bout d'un instant apparut sur l'eau la
queue puissante du monstre, puis un cri pouvantable dchira l'air et le
matelot disparut sous les ondes.

A la vue de cet affreux spectacle, le sang se figea dans les veines des
assistants et l'impression accablante qu'il produisit persista longtemps
dans leurs esprits.

Enfin les voiles furent dployes de nouveau et le navire continua son
chemin. Pour venger leur malheureux camarade, les matelots se mirent 
prparer un hameon de dimensions normes. Sur un grand croc en fer,
fix  un gros cble, ils avaient piqu un bon morceau de viande grasse
et ils l'avaient jet  la mer. Pendant quelque temps, ils observrent
avec impatience si le hideux animal n'apparatrait pas quelque part;
puis, fatigus d'attendre, ils se remirent chacun  sa besogne.

Mais voil que, trois heures environ aprs le douloureux accident, on
entendit, prs du navire, comme un clapotement et on vit l'eau rejaillir
de toutes parts. Les matelots se prcipitrent et s'aperurent que le
cble tait trs tendu.

--Le requin, le requin! s'crirent-ils tout d'une voix.

Et ils se mirent  tirer avec ensemble l'norme hameon. A leur grande
joie, apparut bientt sur l'eau la tte de ce brigand de mer: le croc
avait pntr profondment dans sa gueule.

Le requin se tordait horriblement et se dbattait avec une telle rage
contre le flanc du navire, que les matelots craignaient  tout moment de
le voir se dtacher du croc. Ils purent pourtant, avec de grands
efforts, le hisser sur le pont. Sa gueule norme, garnie de plusieurs
ranges de dents longues et pointues, s'ouvrait et se refermait avec une
telle force que, quand l'un des matelots y enfona une grosse bche,
elle craqua sous leur morsure. Ses yeux verdtres de chat brillaient
d'une fureur impuissante et, de temps en temps, il battait avec sa queue
le navire, avec une force telle qu'il aurait pu tuer un homme d'un seul
coup. Afin d'viter un malheur, un des matelots s'approcha de lui, avec
prcaution, par derrire et, d'un coup de hache adroitement appliqu,
lui coupa la queue, aprs quoi l'animal mourut rapidement d'hmorragie.

[Illustration: Un homme  la mer!]

Cependant Hlne s'tait aperue qu'auprs du navire,  la surface de
l'eau, allaient et venaient deux poissons d'assez petite taille.
C'taient les pilotes, amis et compagnons fidles du requin pris. Hlne
savait par les livres que ces poissons accompagnent toujours les
requins, leur trouvent la proie et les amnent vers celle-ci, se
nourrissant eux-mmes des miettes que leur laisse leur protecteur
puissant auprs duquel ils se sentent  l'abri des autres poissons
carnivores. Sur la prire d'Hlne, un matelot jeta l'hameon et au bout
de quelques instants pcha un pilote. Maintenant Hlne avait l'occasion
d'examiner de prs ce fidle compagnon du requin. C'tait un trs joli
poisson de couleur bleutre, au dos fonc et au ventre argent.

                   *       *       *       *       *

De tous les animaux, dont Hlne avait fait connaissance pendant sa
navigation, ceux qui l'intressaient le plus taient les poissons
volants. Il arrivait que des troupes entires de ces poissons
entouraient le navire et s'levant soudain hors de l'eau  une hauteur
de deux ou trois toises, parcouraient rapidement dans l'air, avec un
sifflement particulier, un espace d'une centaine de pas environ et
disparaissaient de nouveau dans les flots. Souvent ce jeu se rptait
plusieurs fois de suite.

Hlne apprit de son pre que, quand les poissons volants prenaient
toujours une seule et mme direction, c'tait un indice qu'ils
cherchaient  se soustraire  la poursuite des poissons carnivores. Mais
elle eut aussi souvent l'occasion de constater que ces poissons volaient
dans des directions diffrentes, passant l'un par-dessus l'autre,
s'amusant apparemment  ce jeu. Une fois, ce jeu des poissons volants
attira quelques ptrels, qui leur donnrent la chasse. C'tait un
spectacle minemment curieux. Les poissons voltigeaient avec une
rapidit incroyable et disparaissaient dans l'eau en un clin d'oeil, de
sorte que les ptrels, en dpit de leur adresse surprenante, avaient
grand'peine  en saisir quelques-uns. Cette chasse dura trs peu, parce
que les poissons plongrent bientt compltement dans les flots. L'un
d'eux tomba sur le pont et Hlne put ainsi l'examiner  loisir. Il
avait le dos d'un trs joli roux clair, les flancs d'un rouge tendre 
reflets argents et le ventre d'un rose fonc.

Un jour Hlne, selon son habitude, faisait la lecture  son pre sur le
pont; ce soin l'absorbait  ce point qu'elle ne remarqua pas que le
soleil avait disparu sous un nuage et qu'un vent frais s'tait mis 
souffler. Tout d'un coup elle vit tomber d'en haut, sur la table et le
livre, des insectes inconnus. Stupfaite, elle se leva brusquement de la
table et, sans en croire ses yeux, elle regardait cette grle d'insectes
pleuvoir des nuages dans la mer et sur le pont.

[Illustration: Le requin.]

--Papa, papa, s'cria-t-elle enfin, il se passe autour de nous quelque
chose d'extraordinaire. Des insectes vivants tombent d'un nuage! Mais ce
sont des sauterelles, papa! comment peuvent-elles se trouver ici, au
milieu de l'Ocan?

--C'est une pluie d'insectes, mon enfant, rpondit le vieux marin,
tandis que les matelots balayaient les sauterelles dans la mer. Il est
probable que, quelque part sur le rivage, une trombe marine a rencontr
une troupe de sauterelles et, l'enveloppant dans son tourbillon, l'a
leve dans les nuages o le vent l'a saisie et emporte dans la mer. Tu
sais, n'est-ce pas, que le vent, dans les couches suprieures de l'air,
souffle avec plus de force que dans les couches infrieures, ce qui a eu
souvent pour consquence que des sauterelles ont t emportes au loin,
pendant des centaines et des milliers de kilomtres, jusqu' ce
qu'enfin, rencontrant un endroit plus calme, elle se soient mises 
tomber en pluie sur la terre. Et non pas seulement des sauterelles, des
chenilles et des hannetons, mais mmes diffrentes plantes, comme par
exemple, il y a quelques annes, en Espagne, o tout d'un coup on vit
pleuvoir des graines de froment. Il se trouva que le vent les avait
apportes l de l'Afrique septentrionale, o la tempte avait balay
auparavant plusieurs amas de grains de bl.

--C'est surprenant! Je l'entends dire pour la premire fois. Mais
combien doit-elle tre grande, la vitesse du vent, pour maintenir
l-haut un nuage aussi norme de sauterelles sans le laisser retomber
sur la terre.

--Je crois que cette vitesse doit tre de 12  14 toises par seconde.

--Est-ce que tu sais, papa, quelle est la vitesse du vent en diverses
circonstances?

--Oui, mon enfant, et je te le dirai, si cela t'intresse. Par exemple,
la brise lgre, qui agite  peine les feuilles sur les arbres, n'a
qu'une vitesse d'un mtre environ par seconde. Lorsque sa vitesse est de
7  8 toises par seconde, il soulve dj la poussire et balance les
arbres. Mais quand il atteint celle de 12  14 toises, il se transforme
en tempte, et  17 ou 20 toises par seconde, il devient un ouragan
formidable, qui dracine les arbres et enlve les toits des maisons.
Heureusement, sa vitesse ne va pas au del. Si elle pouvait atteindre
quarante toises par seconde, ce vent balayerait instantanment des
villes entires, comme des tas de poussire.

Encore une semaine de navigation tranquille se passa. Dans le lointain
commena  se dessiner l'extrmit mridionale de l'Afrique. La mer, 
mesure qu'on se rapprochait de la cte devenait, de bleue qu'elle tait,
d'une couleur brune verdtre.

Quelques heures plus tard, le navire avait atteint le cap de
Bonne-Esprance o, au dire des marins, le vent mne une lutte ternelle
contre une montagne gigantesque, o l'ouragan est  demeure. Ce n'est
pas pour rien que ce cap portait autrefois le nom de cap des Temptes.

Cette fois pourtant la mer tait calme,  peine agite d'une houle
lgre.

Hlne se tenait sur le pont avec sa longue-vue et regardait le rivage
peu hospitalier, sur lequel se dressaient trois montagnes normes, tout
 fait diffrentes d'aspect, et de formes bizarres, comme elle n'en
avait jamais vu.

A gauche s'levait une montagne longue, pas trop escarpe, avec un
enfoncement au milieu et le sommet en pente douce. A ct une autre,
galement large  la base, et le sommet comme tronqu, s'tendait en un
large plateau. Elle avait l'aspect d'une norme table ronde. Tout prs,
s'levait perpendiculairement une troisime, dont la forme rappelait une
tour inaccessible.

--C'est la montagne de la Table? demanda Hlne, en indiquant  un
matelot qui se tenait auprs d'elle, celle qui se trouvait au milieu.

--Oui.

--Et comment s'appelle l'autre,  droite?

--Le Pic du Diable.

--Et  gauche?

--La montagne des Lions.

Pareils  trois monstres, ces trois montagnes sombres montaient la garde
autour du rivage mridional de l'Afrique, le protgeant contre la fureur
des temptes et des ouragans.

La montagne de la Table servait aux habitants du Cap d'indicateur exact
du temps: lorsque son sommet s'enveloppait de nuages, une tempte tait
imminente.

--Regardez donc par l! fit le capitaine en passant auprs d'Hlne, et
en lui dsignant le large.

Hlne regarda en arrire. A quelque distance du navire s'agitaient un
grand nombre d'tranges animaux qui, semblables  de minuscules batelets
aux voiles dployes, nageaient avec une grande vitesse. En les
examinant avec plus d'attention, Hlne reconnut en eux des argonautes.
Les gracieux mollusques se mouvaient  l'aide d'un petit tube, qui
rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules, deux, les plus larges,
taient dresss et gonfls, en guise de voiles. Avec sa longue-vue
Hlne put examiner  son aise ces lgantes barquettes.

Mais voil que dans le lointain apparurent quelques ptrels. Les
argonautes, comme s'ils eussent pressenti le danger, s'alarmrent,
replirent leurs voiles, serrrent leurs tentacules et, renversant leur
coquille, disparurent sous l'eau. Tout cela s'effectua d'une manire si
prompte et si adroite, que le meilleur navire aurait pu tre jaloux de
la rapidit de cette manoeuvre.

                   *       *       *       *       *

Le navire avait dj presque dpass le cap de Bonne-Esprance, lorsque
le capitaine qui, en ce moment, explorait l'horizon avec sa lunette,
aperut  un mille  l'avant du navire un norme animal, qui avanait
lentement dans la mme direction que lui. Tout l'quipage se runit prs
du bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint, on
reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires, qui continuait 
naviguer tranquillement en avant, sans faire attention au navire qui
s'approchait de lui. Hlne tressaillit involontairement  la vue de ce
monstre marin. Sa longueur tait de 18 pieds environ, sans compter les
huit terribles tentacules, longs de 5  6 pieds, et munis d'une grande
quantit de ventouses. Ses yeux normes,  fleur de tte, pouvantaient
par leur vivacit. L'norme gueule ressemblait  un bec de perroquet. En
dpit de la grosseur de ce monstre, le capitaine rsolut de s'en
emparer, et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de tirer sur lui.
Mais les balles et les harpons pntraient dans son corps comme dans une
gele. Pour se soustraire aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau,
mais il revint bientt  la surface de l'autre ct du navire, et les
matelots se mirent de nouveau  tirer sur lui et  lui lancer des
harpons. Cela l'obligeait  se replonger dans la mer. Mais il n'y
restait pas longtemps, et au bout de quelques minutes il reparaissait de
nouveau et se mettait  fouetter rageusement l'eau avec ses tentacules
monstrueux. La couleur de l'animal irrit se changea d'un gris clair en
un rouge clatant. Mettre  la mer un canot avec des hommes tait
dangereux, parce que le monstre, avec un seul de ses tentacules, pouvait
le chavirer. Cette chasse se poursuivit ainsi pendant trois heures sans
aucun rsultat. Enfin l'un des matelots russit  faire au monstre, avec
son harpon, une blessure profonde d'o jaillit une sorte d'cume
bouillonnante, mle avec du sang, en mme temps que se rpandait dans
l'air une forte odeur de musc. Aprs bien des tentatives infructueuses,
les matelots parvinrent  jeter un noeud coulant sur le poulpe; mais ce
noeud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour d'un tentacule.
Ce fut parmi les matelots une explosion de joie bruyante; ils se mirent
 tirer en haut ce gant des mers, qui se dbattait et frappait
furieusement avec ses tentacules libres le flanc du navire. Enfin
mergrent  la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps
du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hlaient de toutes
leurs forces sur la corde. Mais  peine avaient-ils hiss hors de l'eau
la moiti de son corps, que le tentacule se dtacha, et le mollusque
gigantesque disparut pour toujours dans l'eau. A en juger par le
tentacule dont le poids tait de 30 livres, on pouvait supposer que
l'animal entier en pesait 2000.

Pendant trois jours, ce monstre servit de thme inpuisable aux
conversations de tout l'quipage. A cette occasion on dbita, il va sans
dire, toutes sortes de contes en l'air sur des monstres marins, qui
auraient enlev des hommes du pont mme des navires et noy des
vaisseaux entiers.




CHAPITRE V

L'le enchante.--Un nuage sinistre.--Le typhon.--L'quipage abandonne
le navire.--L'amour filial en face de la mort.--Noys.


Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hlne
s'aperut que le vent s'apaisait et que le navire avanait trs
lentement.

Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait.

--La terre, la terre! s'cria-t-elle, en apercevant soudain au loin une
troite bande  peine visible.

--Ce n'est pas la terre, c'est un rcif de corail, lui dit un matelot
qui travaillait prs de l.

--Ces les sont la terreur de tous les marins, fit de son ct le
capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une
tempte, il est difficile d'apercevoir cette ceinture troite, et c'est
pourquoi trs souvent ces rcifs deviennent une tombe prmature pour
les marins.

--Est-il possible que des animaux aussi petits puissent riger des
constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille tonne.

--Ils habitent  une profondeur insignifiante en colonies trs
nombreuses et, aprs leur mort, leurs polypiers ptrifis forment ces
bancs menaants de corail. Dans l'Ocan Pacifique on rencontre de ces
vastes rcifs qui occupent une tendue de plusieurs kilomtres.

Hlne examinait curieusement cette le, qui avait surgi, comme par
enchantement, du sein de l'Ocan.

Mais voil que le vent, dj trs faible, tomba tout  fait et le
vaisseau s'arrta. Le rcif n'tait loign du navire que de deux milles
au plus.

--Comme je voudrais voir d'un peu prs ces constructeurs infatigables de
la mer! dit Hlne  son pre.

Le pre exposa le dsir de sa fille au capitaine, qui lui offrit
immdiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis  la
mer et six matelots se mirent  ramer vigoureusement.

Quand ils furent arrivs prs de l'le, le canot fut amarr  un rcif
qui surplombait. Par endroits, l'le tait couverte d'une vgtation
tropicale; par ci, par l, on apercevait des palmiers solitaires. L'le
elle-mme prsentait l'aspect d'un anneau rgulier au milieu duquel se
trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait  un port
tranquille. Le temps tait calme et la mer si transparente qu'Hlne put
examiner  loisir ce jardin sous-marin. Le fond tait tapiss de
centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils  des fleurs
bizarres, se balanaient sur des arbres et des buissons ptrifis. Leurs
intervalles taient remplis par une mousse bigarre, dans laquelle, en
l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de
polypes. Ce spectacle tait d'autant plus merveilleux que le soleil
tropical y mlait son clat. Des poissons magnifiques, des formes et des
couleurs les plus tranges, voluaient autour des coraux, comme des
colibris autour des plantes quatoriales. Les crevisses transparentes y
rampaient aussi en troupes entires avec des crabes bariols, tandis que
les rouges toiles de mer, les noirs oursins et les mduses de toutes
les formes fourmillaient au milieu d'une quantit innombrable de
coquillages.

Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot,
et Hlne,  son grand regret, dut interrompre ses observations.

En remontant  bord, elle s'aperut que le capitaine paraissait trs
inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les
mts et en descendaient avec la rapidit des chats; le capitaine se
multipliait partout et partout rsonnait sa voix forte et imprieuse.

Profitant d'un instant de rpit, Hlne l'interrogea sur le motif de
l'alarme gnrale. Pour toute rponse, il lui indiqua un petit nuage
sombre qui s'levait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil
resplendissait, le ciel tait serein et le temps magnifique. Il sembla 
Hlne que les apprhensions du capitaine taient exagres.

Moins d'un quart d'heure aprs, le nuage montait lentement et
majestueusement, obscurcissait le soleil et bientt couvrait presque la
moiti du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire
et un vent effroyable se dchana. Le vaisseau s'inclina sur le ct et
la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se
dressrent menaantes.

Le nuage sinistre s'avanait rapidement et soudain, en plein jour, une
nuit noire et impntrable s'tablit.

--Le typhon, le typhon! s'crirent les matelots pleins de terreur, en
descendant rapidement des mts sur lesquels ils repliaient les voiles.

Quelques instants plus tard, les tnbres s'illuminrent subitement  la
lueur blouissante d'un clair et tout le ciel s'embrasa. On entendit
des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevrent en
une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre
ce dluge et coulerait  fond. La mer mugissait tumultueuse.

Le navire n'obissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des
vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudire, en dcrivant sur la
mer des cercles normes. Rester sur le pont,--impossible; c'et t
s'exposer  une mort certaine. Tous les passagers s'taient rfugis
dans les cabines et, recommandant leurs mes  la Providence,
attendaient l'issue fatale.

Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'tablit. Tous
croyaient leur dernire heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose
d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement
l'ouragan se dchana avec une force redouble. Sur le pont un coup
formidable retentit qui branla tout le navire. Un instant aprs les
mts taient emports  la mer.

[Illustration: Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.]

Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine
remonta le premier et, navr, contemplait le pont dvast. Heureusement,
il restait sur le navire trois canots qui au dbut de la tempte,
avaient t solidement attachs aux mts et qui maintenant tenaient
encore  leurs dbris.

La tempte reprit, quoique avec une force moindre.

Le troisime jour,  l'approche du matin, elle se calma; mais vers le
soir, un vent violent se remettait  souffler et les vagues s'agitaient
avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses oeuvres vives.

Pour comble de malheur, une voie d'eau se dclara. La catastrophe
paraissait invitable, et Hlne considrait chaque moment comme le
dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots taient  bout de
forces, mais continuaient pourtant, infatigables,  pomper pour loigner
autant que possible la mort.

Encore une nuit effroyable. L'aurore commenait  poindre, quand le
navire retentit soudain de ces cris: terre, terre!

Hlne se prcipita sur le pont. En effet,  quelques milles du brick,
on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chasses
par le vent, y entranaient rapidement le navire. Le salut paraissait
proche.

C'tait,  ce que l'on pouvait croire, une le, de deux milles de long 
peu prs. Du navire on apercevait trs bien la cte sombre et rocheuse,
o s'levaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots
se remirent  pomper avec une nergie dcuple. La vue du rivage si
proche faisait renatre en eux l'espoir d'un prompt salut.

Mais voici qu'clate un craquement effroyable, et le navire s'arrte
instantanment, chou sur un cueil. Un cri de terreur s'chappa de
toutes les poitrines. Les matelots se cramponnrent  ce qu'ils purent,
pour ne pas tre emports dans la mer par les vagues furieuses, qui
s'lanaient par-dessus le pont et menaaient  chaque instant de mettre
le navire en pices; puis ils se prcipitrent vers les canots, dans
l'espoir d'arriver ainsi jusqu' la terre.

Saisie d'une angoisse effroyable, Hlne accourut sur le pont pour
apprendre la cause de la terrible secousse prouve par le vaisseau, et
reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se
sauvaient taient dj loin; il ne restait plus  bord que le capitaine
avec trois matelots qui se prparaient  sauter dans un petit canot.

--Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui
cria-t-il, le vaisseau coule  fond.

Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hlne tendit la main au
capitaine pour descendre; mais au mme instant elle la retira vivement.

--Et mon pre, mon pre! s'cria-t-elle.

--C'est trop tard! rpondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons
sans vous. Vous ne sauverez pas votre pre et le bateau ne peut contenir
une personne de plus! Descendez au plus vite!

--Sans mon pre!... jamais! s'cria la fillette, toute frissonnante  la
seule ide d'une sparation ternelle d'avec son pre.

Si ma prsence peut lui servir de consolation dans ses derniers
moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas t inutile... Non, je ne
quitterai pas mon pre! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!

--Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez piti! emmenez mon pre!
suppliait-elle, en s'efforant de saisir la main du capitaine.

--Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux 
votre pre de savoir que vous tes sauve que de vous sentir mourir 
ct de lui! Descendez, descendez; chaque instant est prcieux.

--Non, non, je ne peux pas m'loigner sans mon pre, rpondit-elle
rsolument.

Et elle se prcipita dans la cabine.

Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais
sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant
abandonn, il faillit perdre connaissance; mais en ce mme moment,
Hlne accourut auprs de lui.

Lorsqu'elle fut remonte sur le pont avec son pre, le capitaine tait
dj loin et les autres embarcations ne se voyaient plus.

Une vague norme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour
toujours.

Poussant un cri dsespr, Hlne se prcipita au cou de son pre et
cacha sa tte sur la poitrine du vieillard.

De tout l'quipage, seuls, le pre et la fille erraient encore sur le
navire bris, dans ce dsert liquide.




CHAPITRE VI

Le naufrage.--La vague fatale.--chapps au pril.--Le reflux.--Sur un
navire bris.--La premire nuit sur un rivage inconnu.


A cette journe terrible succda une calme soire. Mais la mer restait
encore agite. Le navire bris, relev par les flots, errait de nouveau
au milieu des rochers, risquant  chaque minute de donner encore une
fois contre un cueil.

Hlne s'tait rfugie avec son pre sur le pont et regardait avec une
terreur mle d'espoir le navire les emporter peu  peu vers la terre.
La seule ide que le vent pouvait changer et les pousser au large, la
remplissait d'pouvante. En considrant le rivage dsol et rocheux,
vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement
une foule de questions:

tait-il habit, ou non?... Si cette terre tait habite par des
sauvages!... Quel serait alors le sort de son cher pre et le sien?
Peut-tre des supplices, la mort!

Cette ide la faisait frmir. Mais la vue de son pre, tranquillement
assis  ses cts, lui redonna du courage et elle se remit, avec
confiance,  la volont du sort.

En ce moment, son pre interrompit ses tristes penses.

--Mon enfant, surveille d'un oeil vigilant tout ce qui se passe sur le
navire. Si sa coque ne se brise pas contre les rcifs, nous pourrons
tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur,
le chargement en est compos de marchandises qui ne coulent pas
rapidement. Sommes-nous loin du rivage?

--Nous n'en sommes pas loin, pre, et quoique lentement, nous nous en
rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie
d'eau.

Le vieux marin tait un excellent nageur et, s'il avait encore eu
l'usage de ses yeux, il fut arriv aisment jusqu' la terre en nageant
avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait trs bien nager.

--Et de quel ct du navire se trouve la terre?

--Du ct droit, pre.

--C'est bien, ma fille. coute donc maintenant avec attention ce que je
vais te dire. Ds que le navire chouera sur un bas-fond, ou donnera
contre un cueil, conduis-moi tout de suite vers le ct droit et
descends aprs moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre  la nage.
Tiens-toi fortement  moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur
nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement
tu pourrais te noyer.

--Mais peut-tre le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas
mieux attendre?

--Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte
contre un rcif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement.
En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous
serions de nouveau emports en pleine mer, et alors nous serions perdus.

Deux heures environ s'coulrent. Le navire continuait  se rapprocher
lentement du rivage. Hlne suivait avec une attention fbrile chacun de
ses mouvements. La cte tait si voisine, que mme en avanant avec
cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure  peu prs.
Le coeur de la jeune fille se mit  palpiter plus fortement  l'ide du
salut prochain.

Tout  coup un fracas effroyable se fit entendre: c'tait la coque qui
craquait; le navire s'arrta net.

Le pre et la fille se levrent en sursaut. Hlne conduisit rapidement
son pre vers une petite chelle de corde, qui se trouvait sur le ct
droit du navire.

--Tiens-toi, Hlne, tiens-toi fortement  moi, et indique-moi o il
faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant
dans la mer avec sa fille.

En entrant dans l'eau, Hlne saisit convulsivement d'une main la
ceinture de son pre et de l'autre se mit  l'aider. Dans leur
prcipitation, ils oublirent de quitter une partie de leurs vtements
et cela faillit les perdre.

A peine taient-ils arrivs  une cinquantaine de mtres du navire,
qu'une norme vague les recouvrit compltement. Hlne prvint  temps
son pre et retint elle-mme son haleine pendant quelques secondes.
Bientt elle remarqua avec effroi que les forces de son pre
faiblissaient, et que ses vtements tremps l'empchaient de nager.
Elle-mme sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraner
au fond comme une pierre.

En regardant derrire elle, Hlne s'aperut qu'une nouvelle vague
arrivait sur eux; le coeur de la jeune fille se serra et elle avait 
peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les
jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvrent de nouveau 
la surface, le vieillard,  bout de forces, se tenait  grand peine sur
l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'lanait sur eux. Hlne
sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de
rendre les sensations diverses qui envahirent l'me de la jeune fille,
quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.

Voil que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait
ses suprmes nergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la
vie s'coulrent... Enfin il se sentit puis et, laissant tomber ses
bras, il s'abandonna mentalement  la destine...

Mais  ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua
que l'eau ne lui allait que jusqu'aux paules. Il appela Hlne, mais ne
reut point de rponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille
n'et perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que
faiblement. Ramassant ses dernires forces, il la saisit dans ses bras
et alla en avant, au hasard.

Aprs des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec
prcaution sa fille sur le sable. Ayant constat que son coeur battait
encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir 
elle. Hlne reprit bientt ses sens. Mais elle prouvait un grand
malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui
arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvr
compltement ses esprits, son pre lui raconta en quelques mots comment,
alors qu'il avait dj perdu tout espoir de salut, le sort avait eu
piti d'eux.

Saisie d'un muet transport, elle embrassa son pre, les larmes aux yeux,
impuissante  trouver des paroles pour rendre les sentiments qui
l'assaillaient.

S'tant un peu calme, Hlne regarda autour d'elle. Elle reconnut
qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la
vgtation ne ressemblait pas du tout  celle de l'Europe. Un sentiment
de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la
terre et respirait avec dlices l'air tide et parfum. Jetant un regard
sur la mer agite, elle s'aperut que le navire se tenait immobile, loin
du rivage, fortement couch sur le flanc et qu'autour de lui cumaient
furieusement les vagues. Hlne n'en croyait presque pas ses yeux:
tait-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?
Elle se souvint du malheureux quipage du navire, du capitaine qu'elle
avait vu prir sous ses yeux, et elle frissonna.

--Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.

L'ide des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en
lui le sentiment de sa joie primitive.

Hlne semblait avoir devin la pense de son pre.

--Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant
avec effusion. Si cette le est inhabite, je me mettrai  travailler
pour toi et le ciel bnira mes efforts. Je vois que la nature est ici
belle et prodigue, et je suis sre que nous n'aurons pas de privations 
subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!

Cette tendre affection de sa fille mut profondment le vieillard. Il
l'embrassa avec transport et deux larmes coulrent de ses paupires
teintes.

Le rivage rocheux tait recouvert de la vgtation clatante des
tropiques. Sur les arbres levs, aux branches puissantes et larges, on
apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait
de loin une fleur multicolore se mettait tout  coup en mouvement et on
voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des
troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre 
l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient
les sommets grles des palmiers lancs, orns de feuilles gigantesques.

En dpit de la chaleur de midi, Hlne ressentit un frisson dsagrable
qui lui rappela qu'elle tait toute trempe; en mme temps elle sentit
qu'elle avait faim et soif.

Elle emmena son pre un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux,
ramassa  la hte de l'herbe sche et des feuilles et lui prpara ainsi
une couche molle. Le vieillard fatigu se coucha pour se reposer et,
bientt, sa respiration gale lui apprit qu'il s'tait endormi. Hlne
se mit  rflchir  sa situation sans issue. Des penses inquites se
succdaient dans son esprit: tantt il lui semblait que son pre et elle
mourraient de faim ou se verraient astreints  des privations trs
dures, tantt son imagination agite lui reprsentait des sauvages et
des animaux froces, sur lesquels elle avait lu tant de rcits  la
maison. Un profond soupir de son pre endormi la tira de sa rverie.

[Illustration: Hlne se dirigea vers le banc de sable.]

Le reflux commenait. La mer s'tait apaise, et seules, de petites
vagues, dferlant faiblement sur la cte rocheuse, roulaient en arrire
avec un doux bruit. Non loin de l, se dcouvrait peu  peu un troit
banc de sable qui s'avanait trs loin dans la mer. A son extrmit on
voyait, couch sur le flanc, le navire bris, enfonc profondment sur
l'cueil.

Hlne considrait avec une tristesse muette les restes mutils du beau
navire qui, pendant un si grand nombre d'annes, bravant ddaigneusement
les temptes et les orages, avait navigu, superbe, sur l'Ocan immense.
Et maintenant ses cabines et ses cales submerges taient devenues le
refuge de toute sorte de coquillages marins.

Mais voici que le banc de sable se dcouvrit tout  fait; seuls,
quelques coquillages et toiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de
disparatre dans la mer avec le reflux, talaient sur le sable leurs
formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux,
qui s'abattaient sur eux pour s'en rgaler.

La vue du navire bris rappela  Hlne qu'elle devait se procurer des
vtements et des chaussures. Elle rsolut de mettre immdiatement cette
ide  excution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de
sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui
sparait le rivage du navire.

Que ferai-je, si le flux me surprend au retour? pensait-elle.

Elle regarda son pre endormi, et son aspect si triste lui donna le
courage de tenter ce voyage assez prilleux. Retroussant sa robe, pour
pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la cte,
elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent
avaient dj  ce point sch les rochers, qu'elle pouvait sans danger
sautiller de l'un  l'autre. Le banc lui-mme tait tellement sec
qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui,  ce qu'il
semblait, devait tre profondment enfonc sur l'cueil qui se trouvait
 l'extrmit mme du banc de sable. Sur le revtement du navire elle
aperut une foule de coquilles, qui s'y taient attaches. Hlne se
souvint de ses compagnons de voyage, et son coeur se serra  l'ide de
leur perte prmature. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant
sur le navire tout le monde aurait t sauv et aurait gagn
heureusement le rivage.

Saisissant un bout de cble qui pendait, Hlne grimpa pniblement sur
le pont. L, un effroyable spectacle de destruction se prsenta  ses
yeux: sur tout le pont, dans un trange dsordre, s'parpillaient des
dbris de mts, des tonneaux, des cbles rompus et une foule d'autres
objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le
coeur de la jeune fille, mais elle la rprima bien vite et descendit
courageusement dans la cabine. L, elle retrouva les mmes terribles
traces de destruction: la partie suprieure de la poupe avec les
fentres avait disparu. Les murs si lgants autrefois taient
compltement dmolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables,
des chaises, des coffres et toutes sortes de dbris. Tout prs de
l'escalier, dans l'eau, elle aperut,  sa grande joie, la malle de son
pre, o elle tait sre de trouver tout ce qui leur tait indispensable
 elle et  son pre. La saisissant par la poigne, elle la trana
jusqu' l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses
efforts furent inutiles: l'eau qui avait pntr dans la malle avait
tripl son poids. Sans rflchir plus longtemps, Hlne la plaa sur
l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef
qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique tremps, se trouvaient
dans le mme ordre o elle les avait placs. Hlne retira de
l'intrieur tout ce qui tait le plus ncessaire, exprima l'eau du linge
et des vtements, et les tala sur le pont pour les faire scher. Aprs
avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta
tout cela sur le banc de sable et descendit elle-mme.

Malgr son lourd fardeau, Hlne se mit  courir joyeusement vers le
rivage, contente d'avoir trouv tant de choses utiles. Elle arriva
auprs son pre, et elle avait  peine eu le temps de dposer son paquet
 terre, qu'il s'veilla et se mit  l'appeler.

Hlne s'assit  ct de lui et, reprenant haleine, lui raconta le
succs de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin
manifestait une vive inquitude, mais il l'couta en silence jusqu'au
bout.

--Cher pre, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de
dangereux dans cette promenade?

--Mon enfant, rpondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un
coup adulte. Maintenant, tu es oblige de rflchir toi-mme avant de te
rsoudre  une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hlne, qu'en
exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton pre. C'est pourquoi,
sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prvenu; quoique je n'y
voie pas, mon exprience peut t'tre utile dans bien des cas. Je sais,
Hlne, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par
amour pour moi, tu n'entreprennes des tches au-dessus de tes forces. Tu
es encore trop jeune, et tu n'es pas habitue  un travail pnible. Il
se peut que nous soyons obligs de rester ici pendant trs longtemps, et
tu dois te munir de courage et d'nergie. Mais rappelle-toi une chose,
c'est que ma vie dpend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement.

--Sois tranquille, mon pre, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hlne.
Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire;
peut-tre y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour
bien avant le flux.

--Dpche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses  la
fois. Le navire restera bien l jusqu' demain, et tu pourras en
rapporter encore bien des objets.

Hlne se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientt prs du
vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'oeil dans la cuisine
o se trouvait un placard dans lequel on plaait gnralement les
provisions du jour. Le placard se trouva ferm, mais Hlne l'eut vite
ouvert  l'aide d'une hache qu'elle dcouvrit au milieu des outils de
menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un
grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Aprs avoir pris avec
elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur
le banc de sable.

Sur le bord, elle aperut une grande quantit d'hutres apportes par le
flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son
pre aimait beaucoup les hutres.

--Eh bien, Hlne, as-tu trouv du pain? demanda le vieillard en
entendant ses pas.

--J'ai trouv deux sacs de biscuits, pre, et un grand morceau de
fromage. Et que d'hutres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un
peu, tu verras le bon dner que je vais te prparer.

Et posant  ct de son pre les objets rapports du navire, elle
retourna en courant sur le rivage o elle ramassa dans son tablier une
vingtaine d'hutres. Non loin de l, Hlne aperut sur l'un des arbres
des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut trs surprise de
reconnatre des citrons.

Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprs de
son pre. Cette seconde dcouverte surprit agrablement le vieux marin.

--Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est
probable que nous n'aurons pas  souffrir des privations. Il faut croire
qu'on trouve d'autres fruits par ici.

--Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargs! Mais peut-on les manger?
Ne sont-ils pas vnneux?

--Cela, nous le saurons. Tu me les dcriras plus tard.

Aprs qu'ils eurent assouvi leur faim, Hlne se leva, pour aller
chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps dj, et son
pre paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperut
qu'elle n'avait aucun rcipient. Elle se reprochait mentalement son
manque de prvoyance. Mais il tait trop tard pour se rendre sur le
navire, car le flux devait bientt arriver. Son regard rencontra par
hasard les coquilles vides d'hutres jetes dans l'herbe, et sa
physionomie s'illumina de joie. C'taient l des rcipients bien petits,
 la vrit, mais qui nanmoins pouvaient leur rendre service pour le
moment. Elle prit deux coquilles et se mit  marcher le long du rivage,
dans l'espoir de dcouvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientt
elle aperut au loin une herbe d'un vert trs vif, comme on en rencontre
ordinairement prs des sources ou dans les endroits trs humides. En
effet,  peine s'tait-elle approche, qu'elle dcouvrit avec joie un
petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure
clatante du gazon. Hlne puisa de l'eau dans les deux coquilles et les
porta  son pre, puis elle revint et, aprs avoir apais sa soif, lava
avec dlices sa figure brlante avec de l'eau frache.

Le soir tomba. La mare commena  monter. Les flots cumeux
escaladaient avec bruit sur les rochers de la cte. Le soleil baissait
sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commenait 
faiblir, annonant une nuit douce et tranquille.

Voici que le couchant flambloya d'une lueur tincelante, dont les
rayons, en se refltant dans la mer, scintillrent sur les crtes
cumeuses des vagues. En mme temps retentirent dans les arbres les
trilles des chanteurs emplums, qui semblaient envoyer un dernier salut
au jour qui les quittait.

Appuye contre un grand arbre, Hlne se tenait assise, dans une
attitude pensive, auprs de son pre qui s'endormait. A la vue du
spectacle majestueux du couchant, son me se tourna vers la
misricordieuse Destine par la volont de laquelle l'astre du jour
faisait pntrer la vie dans les forts et les montagnes, les mers et
les plaines. Elle savait que par cette volont trs sage les oiseaux qui
tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et
elle esprait que sa toute-puissance ne laisserait pas prir un
vieillard aveugle et une fillette. Ces penses raffermirent dans le
coeur de la jeune fille l'espoir d'une prompte dlivrance.

Mais la dernire clart disparut  l'horizon et, presque instantanment,
sans crpuscule, une nuit noire survint. Sur la haute vote du ciel
s'allumrent d'innombrables toiles d'un clat et d'une puret inconnus
en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,--son pre lui
avait dit que c'tait le rossignol du Sud,--faisait encore retentir ses
trilles sonores l-bas, quelque part, au loin sur la montagne.




CHAPITRE VII

Un sommeil agit.--pouvantes.--Un pays luxuriant.--Les trsors d'un
navire naufrag.


Toute la nuit, Hlne eut des songes alarmants: tantt elle rvait
qu'elle naviguait sur l'Ocan  bord d'un navire magnifique, en
compagnie de ses parents et de ses amis intimes, qu'elle avait laisss
dans sa patrie; tantt il lui semblait que, sur les flancs du navire,
apparaissaient des ailes normes et que celui-ci, d'abord lentement,
puis avec une rapidit vertigineuse, tait emport dans les nuages.
Tantt elle courait toute seule sur un rocher dsert qui s'levait au
milieu de l'Ocan: pas un brin d'herbe n'y croissait; aucun tre vivant;
seules, les vagues mugissantes en interrompaient le silence de mort.
Mais voici que, derrire une vague lointaine, mergeait la tte froce
d'un sauvage, orne de plumes. En l'apercevant, le sauvage saisissait
son arc et au mme instant, de tous les cts, surgissaient des vagues
d'autres figures terribles toutes pareilles  la premire... Ils
brandissaient leur arme meurtrire et s'approchaient d'elle en
ricanant...

Hlne se rveilla de ces songes pleine de terreur; elle regarda autour
d'elle: un brouillard froid et dense l'enveloppait...

Mais voici qu' l'Orient brilla soudain le premier sillon lumineux de
l'aube dore, qui scintilla en larges gerbes de feu sur les vagues
lointaines: les gais chanteurs des forts s'veillrent et l'air du
matin rsonna de leurs premires roulades. Des rochers de la cte
s'levrent les oiseaux de mer qui semblaient dgourdir avec dlices
leurs ailes dans les rayons roses du soleil levant. Une faible brise
agitait les sommets des palmiers, et du rivage arrivait le bruit lger
des vagues se brisant contre les rochers.

Hlne jeta un regard sur son pre tranquillement assoupi et se leva
tout doucement. A deux pas d'elle croissaient plusieurs arbres sveltes 
larges feuilles, dont les sommets taient orns de grands globes d'un
brun fonc. Elle reconnut immdiatement des noix de coco. Non loin de
l, dans un petit bois touffu, les fruits dors des citronniers et des
orangers tranchaient sur le feuillage d'un vert sombre et au-dessus
d'eux, comme des sentinelles, se dressaient les palmiers majestueux,
avec leur panache de feuilles, qui se balanaient dans l'azur.

Au milieu de ce fourr grimpaient les vignes et les lianes, enlaant de
leur feuillage sombre les troncs puissants de la fort vierge, qui
exhalait au loin le suave parfum des fleurs blanches des citronniers.

Jamais encore Hlne n'avait vu une vgtation aussi luxuriante et
involontairement elle demeura quelque temps absorbe dans la
contemplation de cette splendide nature.

Elle s'approcha du rivage, mais  peine avait-elle mont sur un des
rochers, que de dessous ses pieds un oiseau, vivement, prit son vol.

[Illustration: Elle prit les oeufs et courut vers son pre.]

Hlne poussa un cri d'effroi: ce cri veilla son pre.

--Hlne! appela-t-il.

--Je viens, je viens, papa! rpondit-elle. Ne t'inquite pas; c'est un
oiseau qui m'a fait peur.

Alors seulement elle aperut un nid sur le rocher. Dans ce nid se
trouvaient six grands oeufs. Elle en prit trois et courut vers son pre.

Aprs avoir entendu le rcit de sa petite aventure, il lui expliqua que
l'oiseau devait appartenir au genre des canards,  en juger par la
situation du nid sur un rocher.

--Maintenant tu pourras, pendant plusieurs semaines, prendre au nid,
chaque matin, une couple d'oeufs, fit-il en terminant.

--Mais o nous procurer du feu et des ustensiles pour les cuire?
demanda-t-elle avec perplexit.

--La nature elle-mme a muni ces oeufs d'un ustensile propre  les
cuire, rpondit en souriant le vieux marin. N'as-tu pas remarqu,
Hlne, combien leur coquille est dure et solide? Quant au feu, ne t'en
inquite pas. Fort heureusement, j'ai dans ma poche un caillou et un
briquet. Ramasse le plus possible de bois sec, qui ne peut manquer par
ici. La matine est assez frache et nous nous chaufferons en mme temps
 la flamme.

Hlne ramassa bien vite une brasse de feuilles et de bois sec qu'elle
mit en tas. Le vieux marin battit le briquet d'une main habile et passa
 sa fille l'amadou allum, qu'elle plaa, en soufflant dessus, dans le
tas de feuilles sches. Au bout d'un instant, un feu gai flambait devant
eux.

Pendant que son pre se chauffait, Hlne alla cueillir des fruits. Mais
quel ne fut pas son tonnement, quand elle s'aperut que certains arbres
taient en mme temps couverts de fleurs et de fruits mrs.

Elle revint auprs de son pre avec une norme grappe de raisin et deux
oranges.

--Quel arbre trange j'ai vu tout prs d'ici, papa! fit-elle. Son tronc
est trs haut et ses feuilles sont plus grandes que moi. Sur
quelques-uns de ces arbres croissent de belles fleurs bleues, tandis que
sur d'autres, tout  fait semblables, on voit de gros fruits mrs d'une
couleur jaune, ayant l'aspect de plusieurs concombres souds ensemble.

--Ce sont des bananes, mon enfant, fit observer le vieux marin, les
fruits les plus prcieux du midi. Dans les contres tropicales, ils
jouent un rle tout aussi important que le bl dans celles du Nord. Les
indignes se nourrissent presque exclusivement de ces fruits. Mais ils
croissent  une hauteur telle, qu'il ne te sera gure facile de les
atteindre.

--Ah! si j'tais plus haute au moins de deux mtres, fit en riant
Hlne, je te rgalerais immdiatement, pre, de ces fruits. Leur
apparence est assez belle et ils doivent tre trs savoureux.

--Ils ne sont pas seulement savoureux, ils sont aussi trs nourrissants.
Mais regarde, Hlne, si notre feu a achev de brler. Tu pourras alors
cuire les oeufs. Tu n'as qu' faire une ouverture  l'un des bouts et
poser l'autre dans la cendre: ils seront vite cuits.

Ayant achev avec son pre ce modeste djeuner, Hlne rsolut
d'apporter aussitt du navire sur le rivage tout ce que ses forces lui
permettraient d'enlever.

Si ce pays est inhabit, se disait-elle, il n'y a pas d'objet qui, un
jour ou l'autre, ne nous soit d'une grande utilit.

Elle attendit avec impatience la mare basse, et se hta vers le navire.
La mer tait parfaitement calme et elle parcourut en sret le banc de
sable presque  sec.

Monte sur le pont, Hlne rassembla tout ce qu'elle esprait de pouvoir
emporter sur le rivage avant la mare haute. Ayant jet sur le banc de
sable, entre autres choses, deux casseroles en fer-blanc, une hache, une
pelle, des chaussures et des vtements pris dans les coffres, la
fillette descendit et commena  transporter ces effets sur le rivage.
La perspective de se trouver munie d'une foule de choses ncessaires et
utiles lui donnait du courage et, sans mnager ses forces, elle
travaillait avec une hte fbrile.

Vers le soir, il y avait sur le rivage quantit d'objets de toutes
sortes, et tous paraissaient prcieux  Hlne.

Cependant le soleil ardent avait sch tout ce qui tait mouill: Hlne
prpara pour son pre une couchette de feuilles sches sur lesquelles
elle tendit une couverture de laine. Avec un sentiment indicible de
satisfaction et de bonheur, elle embrassa le vieillard et, s'enveloppant
dans sa molle couverture, se coucha auprs de lui. Ce travail
inaccoutum l'avait tellement fatigue, que, sans presque faire
attention au beau clair de lune, elle s'endormit instantanment du
sommeil profond de la jeunesse.

Cependant la lumire argente de la lune, presque aussi vive que celle
du jour, brillait d'un clat si blouissant, que les oiseaux mmes y
furent tromps. Au-dessus de la jeune fille endormie et de son pre
rsonnrent longtemps encore, dans le silence de la nuit, les trilles
sonores du rossignol du Bengale et d'autres habitants emplums de l'le
dserte.




CHAPITRE VIII

Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe dvastatrice.--Apprhensions.


Vers minuit, Hlne fut rveille soudain par un bruit terrible. Autour
d'elle rgnait une obscurit tellement profonde et impntrable, qu'il
tait impossible de distinguer mme les objets les plus proches. Saisie
de terreur, elle se tourna instinctivement vers son pre et, sentant sa
main dans la sienne, elle se serra, apeure, contre lui.

--Prpare-toi, ma fille,  un spectacle effroyable, fit le vieillard
d'une voix mue. Nous allons essuyer un ouragan violent.

A ce moment, tout prs d'eux, brilla un clair qui les blouit, et la
foudre frappa les rochers du rivage avec une telle force, que des
tincelles se mirent  pleuvoir de tous les cts; puis elle tomba avec
un fracas assourdissant sur la mer agite. Il semblait que le sol ft
branl par ce choc terrible dont les chos rpts se rpercutrent
avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes. Immdiatement aprs
se fit entendre dans les sommets des arbres un bruit trange.

--C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'clair.

Les gouttes taient si grosses et frappaient avec une telle force contre
les rochers, qu'on et dit une pluie de cailloux.

Mais bientt la situation du pre et de la fille sur le rivage devint
encore plus critique. L'averse avait inond les gorges des montagnes et
roulait maintenant en large torrent imptueux vers la mer, submergeant
tout sur son passage.

--Aide-moi  me cramponner  un arbre, Hlne, dit le vieillard, d'une
voix frissonnante; essayons de nous y tenir pour ne pas tre entrans
dans la mer.

Les clairs se succdaient avec un clat si blouissant qu'Hlne
pouvait distinguer, jusque dans les moindres dtails, tout ce qui se
passait autour d'eux.

Cependant les torrents qui descendaient des montagnes inondaient de plus
en plus le rivage. Avec une rapidit et un bruit formidables, ils
arrivaient, semblables  des cataractes, et se brisant en cume contre
les rocs du rivage, entranaient dans la mer mugissante les arbres
briss et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas
pouvantable. Par surcrot de terreur, les clairs se succdaient avec
une rapidit telle, que le ciel et la terre semblaient embrass d'un
vaste incendie.

Hlne, pouvante, regardait comme, sous la pression de l'ouragan, les
hauts palmiers se courbaient jusqu' terre, tandis que leurs feuilles
frissonnaient et se tordaient comme dans une agonie mortelle. Il
semblait que la dernire heure ft venue pour toute la nature.

Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer, se leva,
semblable  une tte de gant, une vague immense qui, tournoyant et
cumant, se mit  monter de plus en plus haut, comme si elle et voulu
saisir le nuage noir et pais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage
paraissait galement prt  se mesurer avec l'lment marin, qui avait
os entrer en lutte avec le porteur des ouragans clestes:--de son
milieu commena lentement  descendre, vers la vague qui montait, une
mince colonne pointue qui ressemblait  une gigantesque main noire; et
un moment aprs le ciel et la terre s'treignirent. Il semblait que ces
deux lments eussent, d'un commun accord, rsolu de dvaster la terre.
Avec un fracas formidable, les flots se dressaient contre le nuage qui
descendait vers eux et, aspirs par lui, formrent soudain une colonne
gigantesque, illumine  tout moment par la lueur sanglante des clairs.

Le coeur palpitant, tremblante d'effroi, Hlne dcrivait  son pre ce
qui se passait, interrompue  chaque parole par la clameur sinistre de
l'ouragan.

--C'est un typhon, mon enfant... Une trombe marine! expliqua le
vieillard.

--Elle s'approche de nous! s'cria Hlne glace de terreur. Elle
accourt vers nous... oh! avec quelle rapidit.

--O mon enfant! Notre perte est invitable. Recommandons-nous au sort.
Il aura piti de nous, dit le vieillard d'une voix frmissante.

Hlne se serra plus fortement contre la poitrine de son pre. L'enfant
tremblait comme une feuille.

Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec un bruit
terrifiant, en continuant d'aspirer d'normes masses d'eau. Elle
atteignit le banc de sable, qu'Hlne avait parcouru il y avait si peu
de temps, s'avana vers le rivage et, lentement, se retourna vers le
navire bris. Au bout de quelques minutes s'levrent vers le nuage noir
des dbris de mts, des poutres, des solives; et un instant plus tard la
trombe marine courait vers le cap qui s'avanait au loin dans la mer. Le
danger imminent s'loignait et la pauvre fillette respira plus
librement.

Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur  la vue de ce
terrible phnomne de la nature. Avec une attention fbrile, elle
suivait des yeux la trombe gigantesque qui avait gravi sur le cap et,
entranant avec elle des pierres et des dbris de rochers, labourait la
terre, dracinait les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans
les nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit de
nouveau dans la mer et commena  s'loigner rapidement du bord. Mais
voil qu'elle s'arrta brusquement et la mer bouillonna autour d'elle.
Elle trembla, chancela et, comme sous l'influence d'une force invisible,
se dchira soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le flot
gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage qui s'en tait spar
continuait toujours  chanceler. Le rayon aigu d'un clair le poignarda
et le fendit dans toute sa longueur. Avec le mme fracas horrible, toute
cette norme masse d'eau se prcipita subitement sur l'le et pour un
instant inonda tout le rivage.

Hlne poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine inondation
allait l'emporter avec son pre dans la mer. Mais le vieillard
s'accrocha fortement  l'arbre, sans lcher sa fille.

Bientt le danger disparut compltement. Le nuage noir se dissipa, le
ciel redevint serein et la lune illumina de nouveau de sa douce lueur ce
lieu de dvastation. Le vent commena  tomber et sur la haute vote
cleste brillrent de nouveau des millions d'toiles. Le silence rgna
dans l'le: seule, la mer agite mugissait encore en lanant au pied des
rochers d'normes vagues cumantes.

Hlne se mit  chercher des yeux un endroit sec o reposer, mais
partout son regard rencontrait des traces du terrible orage. Le seul
point o l'on pt tant soit peu s'abriter, tait prcisment celui o
ils se trouvaient.

Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait le coin o
elle avait plac les objets apports du navire: ils avaient t emports
dans la mer--tout son travail tait perdu. La tempte les avait privs
de tout, et les mettait encore une fois dans la mme situation critique
o ils se trouvaient en dbarquant.

Cette dcouverte causa tant de chagrin  Hlne, qu'elle clata en
sanglots. En apprenant le motif des larmes de sa fille, le vieillard
aveugle soupira profondment et l'attira contre lui avec tendresse.

--Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmne-moi loin du
rivage, derrire les montagnes. Nous ne pouvons pas rester ici!

Hlne tait galement dsireuse de quitter ce rivage maudit.

--Peut-tre trouverons-nous l-bas une hutte et des gens qui nous
donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas remarqu sur la cte ou sur
les arbres des traces quelconques de la prsence des hommes? demanda le
vieillard.

Un frisson parcourut le corps de la jeune fille  cette question.

--Et s'il y a ici des sauvages! s'cria-t-elle avec terreur. Nous sommes
perdus alors, ils nous tueront  coup sr.

--N'aie pas peur, ma chre fillette. Les sauvages ne deviennent
sanguinaires que lorsqu'ils sont irrits ou trs affams: il leur arrive
alors d'attaquer les trangers et quelquefois mme de les manger. Mais
tu ne rponds pas  ma question: as-tu aperu quelques vestiges humains?

--Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espces de marques ou plutt des
gratignures, rpondit Hlne aprs un moment de rflexion; mais il me
semble que c'est plutt la foudre qu'une main humaine qui les a faites
sur l'corce de cet arbre norme qui, semblable  un fantme, se tient
l-bas avec son feuillage sombre et impntrable.

--Si tu n'as pas remarqu d'autres indices, tu peux bien avoir raison.
Si j'avais seulement mes yeux, soupira amrement le vieux marin, je
n'hsiterais pas un instant  prfrer une existence dans une le
inhabite  toute autre. Nous serions, il est vrai, privs de la socit
des hommes et livrs  nous-mmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas
 craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais
maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas
la force de travailler pour deux. Voil pourquoi je voudrais rencontrer
des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de prs des
peuplades  demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces
enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que
partout ailleurs. Ah! Hlne, qu'il m'est dur de penser que tu auras
tant  souffrir  cause de moi!

Mais sa fille se hta de calmer son inquitude en l'assurant tendrement
de son amour.

--Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous
n'avons pas  craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je
dsirerais qu'il ft inhabit, conclut-elle.

--Laisse l tes dsirs et tes rves, mon enfant, interrompit le
vieillard. Tiens-toi plutt prte  tout. D'abord il faut explorer cette
contre et s'assurer si elle est habite ou non; puis nous dciderons ce
qu'il y a  faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne
leve. Est-elle trop escarpe! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De
l, il te serait facile d'examiner tout le pays.

--La montagne n'est pas trs escarpe, rpondit Hlne, mais il nous
sera tout de mme trs difficile de la gravir; toute la pente en est
couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables  un
rseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord,
j'examinerai le rivage pour voir s'il y est rest quelque chose des
objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en
attendant, pre, repose-toi et rassemble tes forces.

--Tu as raison, ma fille; aprs une aussi terrible nuit, nous avons tous
deux besoin de repos.

Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha. Hlne suivit
l'exemple de son pre, mais les apprhensions que lui inspirait leur
avenir l'empchrent longtemps de fermer les yeux.

Pourtant le silence majestueux qui rgnait autour d'elle, aprs les
terreurs de la nuit, respirait une srnit et une paix si profondes que
la jeune fille,  son tour, se calma et s'assoupit.




CHAPITRE IX

Une trouvaille prcieuse.--Premire tape.--Sur une le dserte.--Le
figuier du Bengale.--Au sommet d'une montagne.--Une riante valle.


A peine les premiers rayons du soleil eurent-ils effleur le visage de
la jeune fille endormie, qu'elle s'veilla et regarda avec surprise
autour d'elle. Il lui semblait presque miraculeux qu'elle et pu
survivre  cette nuit, dont les terreurs revenaient maintenant  son
esprit comme un effroyable cauchemar. Son pre dormait d'un sommeil
profond; sa tte blanche reposait sur la terre et les traits vnrables
de sa physionomie exprimaient la douceur, le calme, mme le
contentement. On aurait pu croire que devant son me passaient les rves
heureux de la patrie lointaine, de la famille chrie, ou peut-tre ses
yeux ferms  ce monde s'extasiaient-ils  la vue d'images radieuses
d'un monde diffrent et suprieur.

Hlne regarda longuement ces traits si chers pour elle, puis elle se
leva doucement et alla vers le rivage pour voir ce qu'taient devenus
ses effets.

Tout le sol tait dj sec et resplendissait d'une verdure frache et
luxuriante. La tempte,  ce qu'il semblait, avait produit un effet
bienfaisant sur la vgtation. Tout autour d'Hlne se rpandait le
parfum vivifiant des fleurs et de la verdure frache. Elle pensait avec
tristesse aux effets emports par l'eau. Deux grands paquets de
vtements avaient disparu sans laisser de traces, mais par bonheur
quelques objets indispensables taient demeurs sur le bord: entre
autres la hache, la pelle et les couteaux.

Hlne prit le chemin qui ctoyait le rivage, dans l'espoir de retrouver
quelques objets rejets par la tempte; elle ne se trompait point: non
loin de l elle dcouvrit une grande partie du chargement du navire
bris. Les coffres, les caisses, la vaisselle en grande partie casse,
gisaient disperss dans un dsordre extrme sur le sable. Ce qui lui fit
le plus de plaisir, ce fut une grande pice d'toffe. Heureuse, elle la
saisit et avec de grands efforts la roula en haut sur le rivage, comme
si elle et craint que la mer ne lui enlevt une seconde fois sa
prcieuse trouvaille. Les autres objets lui parurent galement si
inapprciables qu'elle se mit avec ardeur  les hisser sur les rochers
du bord.

Absorbe par ce travail, elle oubliait compltement le temps. S'tant
arrte pour reprendre haleine, elle pensa  son pre et courut vers
lui.

Il tait tranquillement assis sous un arbre, convaincu qu'elle se
trouvait non loin de lui. Aprs avoir racont  son pre l'histoire de
ses prcieuses dcouvertes, elle retourna sur le rivage.

Quand elle s'approcha du nid, dont elle avait retir la veille plusieurs
oeufs, elle vit avec tristesse qu'il avait disparu, tandis qu'au-dessus
du rocher voletait un oiseau solitaire, en poussant des cris plaintifs.

[Illustration: Hlne puisa de l'eau douce  un ruisseau.]

Hlne ramassa quelques hutres, puisa dans une tasse de l'eau douce 
un petit ruisseau qui coulait d'une montagne en pente et revint de
nouveau vers son pre.

Aprs s'tre rconforts avec ce modeste djeuner, le pre et la fille
commencrent  gravir la montagne. Le chemin tait trs fatigant. Toute
la pente de la montagne tait couverte de broussailles et de plantes
grimpantes qui gnaient la marche. Par endroits, les rochers qui
faisaient saillie les obligeaient  des dtours pnibles; parfois ils se
trouvaient dans la ncessit de chercher sous les arbres un abri contre
les rayons ardents du soleil.

Cette traverse leur prit prs de deux heures, et presque toute la
provision d'eau qu'Hlne portait avec elle se trouva puise. Malgr la
soif qui la tourmentait, elle rsolut de garder ce qui lui en restait
pour son pre.

Enfin, ils atteignirent le sommet. La vue qui se prsenta  la jeune
fille la consterna: de tous les cts bleuissait une mer immense, qui se
confondait  l'horizon lointain avec le ciel.

--Pre, nous nous trouvons dans une le. Aussi loin que l'oeil peut
porter, nous sommes entours par l'eau! s'cria Hlne, avec l'accent
d'un espoir du dans la voix.

L'ardeur insupportable du soleil l'obligea de conduire son pre 
l'ombre d'un arbre immense qui, sur la cime de la montagne, tendait ses
branches normes. C'tait le figuier de l'Inde ou plutt du Bengale,
l'un des reprsentants les plus grandioses de la vgtation tropicale.
Sous la vote verdoyante de ces arbres, les Hindous tablissent
ordinairement leurs demeures et leurs pagodes. Les grosses branches
retombaient, enfonaient leurs extrmits dans la terre et, poussant des
racines, formaient autour de lui une range de colonnes, qui semblaient
un temple vivant, lev par la nature mme.

--Notre le est borde d'une chane continue de montagnes, disait Hlne
 son pre, et nous nous trouvons maintenant sur l'une des plus hautes.
En bas, on aperoit une valle verdoyante d'une beaut telle que tu ne
saurais te l'imaginer. L, au fond de la valle, je vois un petit lac;
c'est de l probablement que sort le ruisseau, o tantt j'ai puis de
l'eau sur le rivage.

--C'est bien, ma fille. Tes paroles calment mes inquitudes. Il est
vident, que nous n'aurons pas  souffrir de la faim: le sol des volcans
teints est d'ordinaire trs fertile.

--Que dis-tu, pre! Est-ce que nous sommes maintenant sur un volcan?
demanda Hlne effraye.

--Oui, mais sur un volcan teint, fit en souriant le vieillard, en la
rassurant. Tu viens de dire que dans la valle se trouve un lac. Et
quelle en est la vgtation? Regarde donc les arbres; y en a-t-il parmi
eux de grands et de vieux?

--Il y a l beaucoup d'arbres levs, rpondit la jeune fille dont
l'inquitude s'tait dissipe, et  droite on aperoit une fort entire
de palmiers. Je vois mme d'ici,  leurs cimes, des noix de coco. Au bas
du lac, on dcouvre de grands arbres levs, apparemment de la mme
espce que ce figuier, et parmi eux croissent en grande quantit des
bananiers. Quelle magnifique verdure dans toute la valle! Oh! papa,
comme il fait bon ici! Je n'aurais jamais cru qu'il pt exister au monde
une vgtation aussi merveilleuse.

--Dis-moi, mon enfant, la valle est-elle profonde? Les cimes des arbres
qui y croissent atteignent-elles les sommets des collines?

--Non, elles sont beaucoup plus basses.

--Et les montagnes? Sont-elles toutes aussi hautes que celle-ci?

--Elles paraissent toutes de la mme hauteur, mais il est probable que
nous nous trouvons sur la plus leve, car on aperoit d'ici la mer tout
autour.

--Par o peut donc s'couler l'eau du lac, s'il est entour de tous les
cts par des hauteurs?

--Je ne sais, pre, rpondit Hlne. Il est vrai que d'ici il semble que
la chane de montagnes entoure l'le sans interruption; mais il faut
bien que le petit ruisseau sur le rivage ait sa source quelque part.
Peut-tre aussi n'a-t-il rien de commun avec le lac. Maintenant, je
m'aperois que l, entre les arbres, apparat une petite bande argente.
Il se peut cependant que je me trompe et que ce ne soit autre chose
qu'une crique du lac.

Le vieux marin devint pensif.

--Si nous nous tablissions dans la valle!... fit Hlne, en
interrompant ses rflexions. Il semble que tout y soit si doux et si
calme! ajouta-t-elle d'une voix irrsolue, comme si elle craignait que
son pre ne refust d'accder  son dsir.

Le lac cristallin et la valle verdoyante avec ses figuiers sculaires
attiraient invinciblement la jeune fille.

--Soyons prudents, mon enfant! rpondit le vieillard. Si le lac n'a pas
d'coulement, il n'est pas sans danger de nous tablir dans son
voisinage. Nous pouvons tre surpris par une inondation et alors que
deviendrions-nous! Cela peut arriver facilement. Dans cette zone, comme
tu as pu le voir, il clate frquemment des orages qui inondent en
quelques minutes les lieux bas. D'ailleurs, ce lac peut bien tre tout
bonnement un reste de la terrible averse qui, la nuit dernire, a
submerg la valle. S'il en est ainsi, nous devons nous tablir sur une
pente, d'o l'eau s'coulerait rapidement.

Hlne couta en silence les arguments de son pre. Elle comprenait
qu'il avait raison, mais elle prvoyait en mme temps qu'il lui serait
trs difficile de s'tablir avec son pre aveugle sur un versant. Dans
la valle on voyait verdir des prairies, dans lesquelles,  ce qu'elle
croyait, elle pourrait se promener souvent avec lui.

--Repose-toi un peu, mon enfant, tu dois tre bien fatigue, ajouta le
vieillard avec sollicitude. Puis, descends dans la valle et examine-la.
Nous n'avons pas besoin d'y aller tous les deux: je ne ferais que te
gner. Observe avec attention les fruits et les arbres, mais ne gote 
aucun fruit avant de me l'avoir dcrit. Dans cette zone torride, on
rencontre beaucoup de produits vnneux. Mais tout d'abord, sache si le
lac s'coule dans la mer ou non.

--Il n'est pas grand, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour en
faire le tour, dit Hlne.

--Ne cours pas, ma fille, ne te fatigue pas. Je t'attendrai patiemment.
Dis-moi seulement, dans combien de temps comptes-tu revenir  peu prs?

--Dans une heure, tout au plus.

--C'est trop peu, mon enfant! fit avec un sourire le vieillard. Tu as
oubli qu'il nous a fallu plus de deux heures pour gravir la montagne.
Eh bien, va, ma chrie, je n'attendrai pas ton retour avant trois heures
d'ici, et je resterai l bien tranquille.

Hlne embrassa son pre et se dirigea rapidement vers la valle.




CHAPITRE X

Les colibris.--Un berceau trange.--Les cygnes  col noir.--Les frayeurs
d'une petite exploratrice.--Les chiffres nigmatiques.--Une grotte
mystrieuse.


Avec une curiosit inquite, Hlne descendait la pente de la montagne.
La varit de la vgtation tropicale et la vie, le mouvement qui
rgnaient autour d'elle la frappaient de surprise  chaque pas.
Quoiqu'elle n'et jusqu' prsent aperu aucun quadrupde, elle
tressaillait  chaque bruit qu'elle entendait dans les broussailles et
regardait attentivement autour d'elle. Elle reconnut que les oiseaux et
les insectes fourmillaient: d'normes papillons, des hannetons et des
milliers d'autres bestioles aux formes les plus bizarres et les plus
varies resplendissaient au soleil de toutes sortes de couleurs
tincelantes. Dans le feuillage pais de chaque arbre semblait vivre,
remuer et frtiller tout un monde d'oiseaux qui faisaient retentir la
valle de leurs gazouillements et de leurs cris.

Elle fut particulirement frappe par la vue de papillons merveilleux
qui, avec un bourdonnement pareil  celui des abeilles, voltigeaient
avec une rapidit extraordinaire d'une fleur  une autre, rivalisant
avec celles-ci d'clat et de fraches couleurs. Mais quelle ne fut pas
sa surprise quand, en regardant de plus prs, elle s'aperut que ce
n'taient pas des papillons, mais des oiseaux minuscules. L'un deux
passa avec la vivacit de l'clair auprs de sa figure, l'effleurant
presque de son aile, et l'instant d'aprs il se balanait dj au loin
sur une fleur. Ses plumes veloutes s'irisaient de toutes les couleurs
du prisme, se teintaient d'or, de topaze, de rubis et d'meraude; il
semblait que la nature et concentr sur ces oiselets toutes les
richesses qu'elle ne distribuait que sparment aux autres oiseaux.

Hlne comprit immdiatement que c'taient des colibris. Le vol trange
de ces tres merveilleux la frappa. Ils ne volaient pas du tout comme
des oiseaux: leurs mouvements taient ingaux et saccads et
ressemblaient au vol des papillons nocturnes. Voil que l'un d'eux
s'lana avec la rapidit d'une flche vers la fort; mais soudain, il
s'arrta, suspendu en l'air devant quelque fleur, en agitant si vivement
les ailes qu'on ne voyait plus leur mouvement. Un instant plus tard il
revenait, tournait sur place et tantt s'levant, tantt s'abaissant,
instantanment, comme lanc, prenait son essor et disparaissait.

Partout autour d'elle Hlne voyait une telle quantit de fruits
savoureux gayant le feuillage des arbres, que les apprhensions que lui
inspirait l'avenir se dissiprent bientt. Son imagination commenait
mme  lui peindre le tableau d'une vie calme et douce en compagnie de
son pre bien-aim.

Une fois dans la valle, elle prit le chemin qui ctoyait le pied de la
montagne et s'arrta tout d'un coup, stupfaite, devant un rocher  pic,
supportant une treille plantureuse, couverte de grandes grappes mres de
raisin blanc et rouge. Quand elle en fut plus prs, elle se recula,
pouvante: plusieurs ceps se trouvaient retenus par des liens de tiges.

Cela n'a pu tre fait que par un homme, pensa-t-elle.

Et son visage se couvrit instantanment d'une pleur mortelle. Un moment
elle demeura fige dans une sorte de stupeur devant ce mur mystrieux;
mais elle rprima bientt sa crainte. A peine touch, le lien tomba en
poussire. Ayant regard attentivement autour d'elle et ne voyant rien
qui lui rappelt la prsence d'tres humains, Hlne se rassura. Et un
instant aprs elle jugeait mme que ce qu'elle avait aperu n'tait
qu'un jeu de la nature, un simple hasard.

Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin son ombre paisse
sur le bord du lac. Ses grosses branches qui descendaient sur la terre
taient entrelaces de plantes grimpantes, formant ainsi de trois cts
comme des murs naturels, tandis que le feuillage touffu et impntrable
servait de plafond solide  cette lgre habitation.

Hlne regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par se convaincre
que la nature seule, sans l'aide de l'homme, n'aurait jamais pu le
construire avec une telle symtrie.

Une sensation mlange de peur et de joie l'envahit  cette ide.
Pensive, elle resta quelques instants devant ce berceau nigmatique,
puis elle s'approcha du rivage. Sur le lac cristallin nageaient
lentement et majestueusement plusieurs cygnes  cou noir et autres
oiseaux aquatiques. Les cygnes attirrent son attention d'une faon
toute particulire: elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et
savait que dans l'hmisphre Sud il existait des cygnes noirs; mais elle
n'avait jamais entendu parler des cygnes blancs  cou et  tte noirs.

De ce ct, le rivage tait vierge de toute vgtation et  travers
l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le fond uni et pur, couvert
de sable, tandis que du ct oppos s'levait toute une fort de
roseaux, derrire lesquels, dominant d'autres arbres fruitiers,
apparaissaient des palmiers majestueux. videmment, la vgtation la
plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre ct
du lac. Hlne aurait voulu explorer cette fort magnifique, mais elle
craignait que cette exploration ne lui prt trop de temps; c'est
pourquoi elle s'achemina vers le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y
prenait pas sa source.

Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre qu'en effet le
petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait de l. En cet endroit
s'ouvrait dans la montagne une gorge profonde  parois perpendiculaires,
entre lesquelles murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau.
Entour de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux
limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se perdait dans
la ravine profonde creuse dans la montagne.

La jeune fille, dont l'me dlicate vibrait profondment devant les
beauts de la nature, s'absorba involontairement dans la contemplation
de ce coin pittoresque.

En suivant les sinuosits du ruisseau, elle atteignit bientt
l'extrmit de la gorge, d'o se dcouvrait une vue immense sur la mer.
En cet endroit, le ruisseau imptueux se transformait en une petite
cataracte qui, en se prcipitant, se brisait avec bruit sur les rochers
du rivage et se perdait entre eux en cumant. Au-dessus de la cataracte
croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre paisse drobait aux
regards le cours ultrieur du ruisseau.

Prs de la cataracte, dans le rocher  pic, Hlne aperut tout d'un
coup une caverne  l'entre de laquelle se dressaient plusieurs cyprs.
Elle s'approcha. A la caverne menait un vritable escalier, taill dans
le roc. Hlne en montant s'arrta plusieurs fois et examina, avec
perplexit, les marches rgulires et gales. Elle ne pouvait croire que
ce ft l un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin qu'elles
avaient t tailles par la main de l'homme. Et soudain elle s'aperut
avec terreur qu' l'entre de la caverne, dans le roc, tait grave une
date: 1729. Sa vue se troubla; ses jambes se drobrent sous elle et
elle dut se retenir  la saillie du roc. Sa mmoire lui retraait le
songe terrible qu'elle avait fait sur le bord de la mer...

Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la caverne,
s'attendant  chaque instant  voir surgir un sauvage qui, avec un cri
de triomphe, se prcipiterait sur elle.

Quelques minutes se passrent dans cette attente douloureuse.

Autour d'elle retentissaient le mme bruit monotone de la cataracte et
le murmure des arbres sculaires sur le sommet de la montagne.

Peu  peu, la jeune fille revint  elle et sa physionomie s'illumina
soudain d'espoir et de joie: elle se souvint que les sauvages
n'employaient pas les chiffres europens.

--Il est probable que des Europens ont vcu ici, fit-elle presque en
criant. Et elle s'lana rapidement sur l'escalier.

Il n'y avait me qui vive dans la caverne. La premire chose qui frappa
sa vue fut une table faite avec des pierres superposes et un sige
pareil. Les parois ingales avaient videmment t quelque peu niveles
par la main de l'homme. Sur la table se trouvaient une ancienne
longue-vue et une flte d'une forme particulire. Hlne prit ces objets
dans sa main et aprs les avoir examins, les remit  la mme place.
Elle dsirait communiquer au plus vite  son pre cette dcouverte
importante et le consulter sur ce qu'il y avait  faire. Ayant jet
encore un coup d'oeil attentif sur la caverne, elle sortit et, longeant
de nouveau la rive gauche du ruisseau, se dirigea vers le berceau de
verdure form par le figuier. Maintenant elle tait compltement
convaincue que ce berceau avait t faonn par une main d'homme,
quoique, depuis lors, il se ft coul videmment beaucoup d'annes.

Familiarise avec l'ide qu'elle se trouvait dans un endroit habit
autrefois par des tres humains, Hlne en aperut bientt d'autres
vestiges. Dans le tronc du figuier s'ouvrait une cavit, selon toute
apparence pratique au moyen d'une hache, et que le temps avait presque
compltement recouverte d'corce.

[Illustration: Il n'y avait me qui vive dans la caverne.]

Quand, au retour, Hlne s'approcha du rocher couvert de ceps de vigne,
elle put tout de suite se convaincre que ceux-ci avaient t galement
plants par un homme.

Aprs avoir cueilli quelques belles grappes de raisin, elle se remit en
route et aperut bientt, sur le sommet de la montagne, son pre qui,
assis  l'ombre de l'arbre sacr, prtait l'oreille au moindre bruit.
Hlne d'une voix joyeuse l'appela de loin et le vit se lever
brusquement, au premier son de sa voix.

--J'espre, papa, que tu ne t'es pas inquit de moi? fit-elle gament,
en accourant vers lui toute essouffle.

--Non, mon enfant. Je savais que tu suivrais mon conseil et que tu
serais prudente.

Aprs avoir entendu le rcit dtaill de sa fille, le vieux marin se mit
 rflchir.

--Tu dis que tout ce qui se trouve l est dans l'abandon? demanda-t-il
aprs quelques instants de mditation.

--Oui, dans la caverne tout tait recouvert d'une couche paisse de
poussire et de sable; quant aux marches de l'escalier, elles sont
compltement dissimules sous la terre et la mousse. Tout indique
qu'elles n'ont pas t foules par le pied depuis un grand nombre
d'annes.

--A en juger par la date grave dans le roc, des hommes ont vcu ici il
y a plus de cent ans, fit observer le vieux marin. Si quelqu'un
demeurait ici en ce moment, tu trouverais des traces plus videntes.
Peut-tre, dans ce temps loign, un malheureux avait-il, comme nous,
fait naufrage sur cette rive et, si ma supposition tait vraie, nous
tirerions beaucoup de profit de son sjour dans cette le. Il est
probable, que c'est lui qui avait plant le raisin et lev le berceau
au bord du lac dont tu m'as parl.

--Qu'il serait bon de nous tablir dans le berceau, sous le figuier!
Tout y respire un calme et un apaisement que rien ne trouble.

--Nous verrons, mon enfant. Ce soir, tu m'y conduiras, et demain tu
exploreras la rive oppose du lac.




CHAPITRE XI

Installation dans la valle.--Une soire tropicale.--Une lettre
trange.--Penses inquites.


Le soleil s'abaissait dj sur l'horizon, lorsque le pre et la fille,
aprs un court repos, commencrent  descendre dans la valle. Et quand
ils s'approchrent du berceau de verdure sous le figuier, les hauts
palmiers de la valle jetaient de grandes ombres,  chaque instant
accrues.

Hlne fit entrer son pre dans le berceau, ramassa des feuilles sches
et lui fit ainsi une couchette molle, en tendant par-dessus une
couverture de laine qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle. Lorsque
le vieillard fut couch, elle voulut aller visiter la fort voisine,
mais son pre lui fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin.

La soire tait d'un calme extraordinaire. Aucune brise ne ridait la
surface unie du lac; pas un souffle n'agitait les cimes des arbres;
seul, le bruit lger de l'eau que fendaient les cygnes et d'autres
oiseaux aquatiques, troublait par moments le silence solennel de cette
soire tropicale.

L-haut, sur les montagnes qui entouraient la valle, se balanaient
doucement les feuilles gigantesques des palmiers lancs. De loin
arrivait le murmure cadenc de la cataracte, et sur la rive oppose du
lac, dans la fort sombre, retentissait le chant de deux rossignols du
Bengale qui, dans leurs trilles varis, rivalisaient d'ardeur et
d'clat.

La nature entire respirait une paix et un calme absolus. Hlne s'assit
sur une pierre au bord du lac. A ses pieds gisait une grande feuille de
palmier: sa verte surface lisse semblait avoir t faonne pour
l'criture par la nature elle-mme. Se rappelant que les Hindous
crivaient en effet sur ces feuilles, Hlne se mit  tracer au hasard
des caractres avec une pingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces
traits taient d'une nettet telle, que l'ide lui vint d'crire une
lettre. Elle comprenait trs bien que celle-ci ne tomberait jamais dans
les mains de la destinataire, mais elle ne pouvait nanmoins surmonter
son dsir invincible d'pancher dans ces lignes les sentiments qui
l'agitaient.

O ma chre mre--ainsi commenait la lettre--il est probable que la
nouvelle de notre perte est dj arrive jusqu' toi. En ce moment, tu
verses des larmes amres sur les morts chers  ton coeur, et dont la
tombe se trouve dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait
des ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans l'Ocan.
Pourquoi n'es-tu pas auprs de moi? Ton bon sourire me donnerait du
courage et m'inspirerait des forces nouvelles. Mais tu es loin. Les
flots immenses de l'Ocan nous sparent.

Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je partageais mes
joies et mes douleurs! Vous reverrais-je jamais? Jenny, ma chrie, es-tu
toujours aussi gaie? Et toi, ma bonne chre Marthe, ne m'as-tu pas
oublie? Te souviens-tu de notre amiti, conserves-tu mes lettres? Les
tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin de vous, et
peut-tre suis-je spare de vous  jamais!

Les larmes aux yeux, Hlne relut cette ptre originale, qui veilla
dans son me tout un monde de souvenirs.

Cependant les dernires lueurs du soleil clairaient les fates des
montagnes et, comme une brume lgre, le crpuscule descendait sur la
valle. La nuit tombait.

Hlne ne pouvait se dcider  dchirer la feuille o elle avait crit.
Il lui semblait que celle-ci servait d'intermdiaire entre elle et sa
mre et sa patrie. Elle la roula avec prcaution, l'enfouit dans le
sable et mit quelques pierres par-dessus, pour la retrouver plus
facilement  l'occasion. De retour dans le berceau, elle se coucha non
loin de son pre, qui reposait tranquillement. Malgr sa lassitude,
Hlne ne put fermer l'oeil de longtemps: elle tait trs inquite des
dcouvertes de la journe. La supposition de son pre, relative au
sjour de l'homme dans cette le cent ans auparavant, tait trs
vraisemblable. Mais il se pouvait que quelqu'un y demeurt encore 
prsent. Qu'arriverait-il alors? tait-ce  un ami ou  un ennemi que
l'on aurait affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une rponse
 ces questions dans le bois touffu de l'autre ct du lac, o
l'habitant de l'le, s'il existait vritablement, devait avoir tabli sa
demeure.

Toutes ces ides se pressaient en foule dans le cerveau de la jeune
fille, jusqu' ce qu'enfin, fatigue de ces rflexions, elle s'endormt
d'un sommeil agit.

[Illustration: La nature entire respirait un calme et une paix
absolues.]




CHAPITRE XII

Examen de la caverne.--Une trouvaille agrable.--Fatigue
inaccoutume.--Traces effaces.


Hlne fut sur pied ds les premiers rayons du soleil qui illuminrent
le berceau de verdure. Pour ne pas rveiller son pre, elle sortit avec
prcaution et se dirigea vers le lac, o elle se rafrachit la figure.

Au retour, trouvant son pre debout, elle courut  lui et lui offrit de
goter au raisin succulent qu'elle venait de cueillir, mais il refusa et
demanda seulement un peu d'eau.

--Je pense, fit-il, qu'il vaut mieux nous rendre ensemble de l'autre
ct du lac. Tu me feras part de tout ce que tu apercevras et nous
dciderons sur place ce qu'il y aurait  faire. Mais je veux d'abord
visiter la caverne mystrieuse. Conduis-moi l-bas.

Aprs s'tre rconforts avec un djeuner frugal, le pre et la fille se
dirigrent vers la caverne.

L, Hlne lui dcrivit en dtail la forme des chiffres, gravs 
l'entre ainsi que la situation exacte de l'endroit.

Aprs quelque temps de rflexion, le vieillard finit par se convaincre
qu'en ce moment l'le tait inhabite.

--Les traces, trouves par toi, tmoignent avec vidence que, dans des
temps trs loigns, un malheureux a demeur ici, un malheureux que le
sort avait jet dans cette le dserte, fit-il en terminant.

Hlne fit entrer son pre dans la caverne et lui remit la lunette et la
flte. Le vieux marin tta et mesura longuement ces objets.

--Ce sont des instruments trs anciens, dit-il finalement en rendant 
sa fille la lunette. Je me rappelle en avoir vu de pareils dans ma
jeunesse.

Il approcha la flte de ses lvres et en tira des sons amples et
agrables.

--Quel bel instrument, fit-il. Il me servira de distraction dans mes
moments de tristesse, et occupera mes loisirs.

--Oui, oui, papa, ajouta Hlne. Et quand je m'en irai dans la fort, tu
pourras, toujours  l'aide de cet instrument, me rappeler auprs de toi.
C'est une agrable trouvaille.

--Mais il est temps, mon enfant, de continuer notre route, interrompit
le vieillard: autrement, nous ne pourrons visiter grand'chose avant le
soir.

--Permets-moi seulement de voir d'abord o se jette ce petit ruisseau et
s'il ne coule pas vers l'endroit o se trouvent nos effets. Repose-toi
ici, en attendant. Il y fait si bon et si frais.

--Va, ma petite, fit le vieillard, mais reviens promptement.

Quelque temps aprs, Hlne atteignait la cataracte, d'o les eaux du
ruisseau, en mugissant et en cumant, se prcipitaient sur les rochers
du bord. D'un ct de la cataracte s'ouvrait un sentier pratiqu par la
nature mme, et qui descendait jusque sur le rivage.

En suivant le courant du ruisseau, Hlne arriva bientt  un endroit o
il se partageait en deux bras, dont le plus grand se jetait directement
dans la mer; tandis que l'autre, tournant de ct, coulait tout
doucement, en serpentant entre les rochers, jusqu'au point o ils
avaient abord. Non loin de l gisaient les effets sauvs par elle.

Hlne se mit  marcher le long du rivage et, soudain, s'arrta,
stupfaite, devant des rochers o se trouvaient accrochs presque tous
les objets et vtements emports, quelque temps auparavant, par les
torrents des montagnes dans la mer.

Craignant que la mare ou la tempte ne la privt de nouveau de ces
trsors, elle les ramassa et les porta plus haut, vers le pied de la
montagne. Par surcrot de prcaution, elle les attacha mme  un arbre
avec des lianes solides, qui remplaaient parfaitement les cordes.

Ce travail inaccoutum fatiguait beaucoup Hlne, de sorte qu'elle se
voyait oblige de s'arrter souvent, pour reprendre haleine. Mais aussi
avec quel plaisir s'assit-elle pour se reposer, une fois sa tche finie!

De retour dans le berceau, elle trouva son pre endormi: il tait assis
prs de la table, la tte appuye contre le mur.

De peur de le dranger, elle se dirigea tout doucement vers la sortie.
Mais ce bruit lger rveilla le vieillard.

--Est-ce qu'il y a longtemps que tu es revenue? demanda-t-il tonn.
Pourquoi ne m'as-tu pas veill?

--Ton sommeil paraissait si doux, et tu as tant besoin de repos! Nous
avons beaucoup  marcher aujourd'hui.

Pour toute rponse, le vieillard embrassa avec reconnaissance sa fille,
si remplie de sollicitude pour lui.

Ils descendirent dans la valle et se dirigrent, en longeant le lac,
vers le bois mystrieux.

L, Hlne,  sa vive surprise, aperut une grande quantit d'arbres,
disposs dans un ordre remarquable.

--La plupart des arbres, dit-elle  son pre, sont ordonns en ranges
symtriques, qui ont videmment t plantes par une main d'homme. Les
uns sont couverts de beaux fruits savoureux, d'autres sont encore en
fleur!...

--Ne vois-tu pas  proximit une habitation quelconque? demanda
prcipitamment le vieillard, en l'interrompant.

--Non, papa, mais il y a ici beaucoup de jolis berceaux. Allons les
visiter.

--Attends, mon enfant, explorons d'abord ce bois, puis nous jetterons un
coup d'oeil dans les berceaux.

Hlne conduisit son pre plus loin en lui dcrivant, avec les dtails
les plus minutieux, tout ce qu'ils rencontraient. Enfin elle dboucha
sur une clairire: au milieu se trouvait un champ, couvert d'une
vgtation paisse.

En s'approchant davantage, Hlne reconnut quelques-unes des plantes.

--Papa, papa, s'cria-t-elle soudain, figure-toi,... dans ce champ, au
milieu d'une foule de mauvaises herbes, il y a des tiges de mas et des
haricots... Mais comme ce champ parat nglig!

--C'est une nouvelle preuve que nous nous trouvons seuls dans l'le! fit
observer le vieux marin.

Enfin ils arrivrent  l'extrmit du bois et se trouvrent devant une
montagne leve et escarpe.

--Nous sommes en face d'un difice bizarre! murmura craintivement
Hlne, en s'arrtant tout d'un coup.

--N'aie pas peur, lui dit le vieillard pour la rassurer, conduis-moi.

--C'est, je crois, une grotte, dit Hlne quand ils se furent avancs.
Le toit lger de l'entre s'appuie contre le roc perpendiculaire, et il
est soutenu par quatre colonnes. Il y a aussi une inscription au-dessus
de la grotte, seulement il est difficile de la lire  cette distance.

Hlne s'approcha encore plus de la grotte.

--Albert Neuville, 1729, lut-elle enfin, dchiffrant avec peine
l'inscription  demi efface par le temps. C'est la mme date, pre, qui
est grave  l'entre de la caverne auprs de la cataracte,
ajouta-t-elle en jetant un regard investigateur autour d'elle. Plus
loin, l-bas, appuys contre la paroi de la montagne, je vois encore
plusieurs difices semblables. Apparemment ce n'est pas un seul homme
qui a vcu ici, mais plusieurs.

--Conduis-moi, mon enfant,  la grotte la plus voisine. Je veux me
reposer un peu. Mais ne me quitte pas!

[Illustration: Hlne lut l'inscription.]




CHAPITRE XIII

Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.--Dcouverte d'un
journal.--Un ennemi emplum.


Ils entrrent dans la grotte. La vote et les parois en avaient t
aplanis par-ci par-l, mais assez ngligemment. Il y avait l une table
de pierre, et par-dessus un grand livre. Frmissante de curiosit,
Hlne se prcipita sur ce livre et l'ouvrit si brusquement que la
reliure s'en dtacha et,  sa grande surprise, lui resta dans les mains.
Il se trouvait que le temps l'avait rendu tellement fragile, que ses
feuilles se dchiraient et se dtachaient au moindre contact imprudent.
Hlne conta, avec une expression de regret, cet insuccs  son pre.

--Ne sois pas aussi impatiente, ma fille, lui dit-il. Tourne les
feuilles avec prcaution et alors on pourra lire le livre. Et voil une
preuve de plus, que des tres humains ne demeurent plus depuis longtemps
dans l'le. Par la volont du sort, nous recueillons inopinment leur
hritage.

Hlne se mit  feuilleter le livre avec prcaution et,  sa grande
joie, s'aperut que c'tait un exemplaire du Robinson Cruso. Le
vieillard fut aussi trs content de cette trouvaille: aucun livre
n'aurait pu le charmer davantage que celui-l,  cause des nombreux
points de ressemblance qu'offrait la destine de son hros avec la leur
propre.

--Je vois maintenant que tu peux sans danger explorer toute seule les
environs, fit le vieux marin. Je suis fatigu et je me reposerai ici.
Toi, si tu veux, poursuis tes investigations, va visiter les autres
grottes. Laisse-moi seulement la flte. Quand j'aurai besoin de toi, je
t'appellerai. Aussi longtemps que je jouerai, tu pourras sans inquitude
errer aux alentours. Mais ne t'loigne pas trop.

Hlne tendit une couverture sur le plancher obstru de sable, posa une
tasse remplie d'eau  ct du vieux livre et sortit, en emportant avec
elle  tout hasard une petite hache.

La grotte qu'elle vit tout d'abord tait vide et sans aucune trace de
travail humain. Il semblait que celui qui habitait l'le autrefois
n'avait pas eu assez de force pour la dbarrasser des blocs de pierre
qui l'encombraient.

Plus loin, elle rencontra encore deux cavernes sombres et compltement
obstrues et finalement arriva auprs d'une autre qui sans doute avait
servi de logis  l'ancien habitant. Dans le coin se trouvait une
couchette garnie de feuilles qui tombaient en poussire et,  ct, une
table en pierre, charge de toutes sortes d'ustensiles qui tmoignaient
du genre de vie modeste et des besoins peu nombreux de celui qui avait
jadis demeur l autrefois: haches, pelles, couteaux et autres
instruments semblables.

Hlne examina attentivement tous les recoins, dans l'espoir de
dcouvrir des papiers renfermant des renseignements sur l'existence et
le sort de l'ancien habitant. Mais elle ne trouva rien de semblable.

Dans une caverne voisine elle aperut,  sa grande joie, plusieurs
livres dissmins en dsordre sur une grande table de pierre, et, en
outre, une quantit de feuilles sches de palmiers. Hlne allait dj
les jeter par terre, quand elle reconnut avec surprise qu'elles taient
entirement revtues de signes bleus. Il se trouva que le malheureux
habitant de l'le s'tait servi du mme moyen qu'elle pour exposer ses
impressions,  cette diffrence prs, qu'il avait enduit son criture
avec une espce de couleur, qui permettait de la lire facilement.

Hlne prit avec prcaution la feuille qui se trouvait au-dessus des
autres et se mit  la dchiffrer. Mais cette sorte de lettre tait
crite en ancien franais et elle avait de la peine  lire. Peut-tre
son excitation entrait-elle pour une bonne part dans cet insuccs. Elle
dcida de remettre cette lecture  un autre moment, et sortit de la
grotte pour visiter les autres parties du bois.

Sous un figuier colossal, Hlne trouva un petit berceau, dont les
parois lgres taient faites de perches  demi pourries et couvertes
d'une luxuriante vgtation de plantes grimpantes. Sur le toit tait
tendue une couche paisse de feuilles sches. Un des murs et la moiti
du toit avaient t dtruits par le temps. Sur la paroi du fond on
voyait suspendus un sabre, un fusil, deux pistolets avec la poire 
poudre et des effets militaires,  ce qu'il semblait. Les armes taient
couvertes de rouille et les effets si uss qu'il aurait manifestement
suffi du moindre contact pour les faire tomber en poussire.

A ct du berceau, entre deux arbres, on remarquait un petit foyer sur
lequel, au milieu des cendres et du charbon, taient poss plusieurs
pots en argile, de fabrication grossire, qui avaient apparemment servi
pour la prparation de la nourriture.

Plus loin elle trouva encore un berceau  moiti ruin et s'y arrta,
songeuse.

--Dans quelle caverne faudra-t-il nous tablir? O mon pre serait-il le
mieux?

Telles taient les questions qu'elle se posait; enfin elle dcida, 
part soi, que le mieux serait de s'installer dans la valle, o existait
dj une habitation toute faite. La dernire grotte surtout lui
paraissait le mieux adapte  ce but, d'autant plus que, devant, se
trouvait un petit pr, dans lequel son pre pourrait se promener tout
seul.

En ce moment des sons de flte arrivrent jusqu' elle. Hlne
tressaillit et prta l'oreille pour s'assurer si son pre l'appelait.
Mais le vieillard jouait un air dont les sons cadencs se mariaient avec
le joyeux gazouillis des oiseaux.

Hlne rsolut d'employer le reste de la journe  la cueillette des
fruits pour le dner et  la lecture des notes qu'elle avait dcouvertes
et, ds le lendemain, de transporter les effets laisss sur le rivage.
De la pice d'toffe qu'elle avait trouve elle voulait confectionner
des habits pour elle et pour son pre.

La perspective des travaux qui l'attendaient l'animrent quelque peu.
Elle pensait avec joie aux soins,  la tendre sollicitude dont elle
allait entourer son pre g et aveugle.

Mais ces plans d'avenir taient obscurcis par la tristesse que suscitait
en elle le souvenir de sa mre et de sa patrie lointaine. Son
imagination lui retraait le tableau des jours sans nombre qu'elle
aurait  passer dans cette le dserte.

Mais en mme temps une voix mystrieuse lui disait qu'elle ne devait pas
se laisser aller au dcouragement et perdre son temps dans des rves
inutiles, quand elle avait le devoir sacr de prendre soin de son pre
dont elle tait l'unique soutien.

Longtemps elle demeura plonge dans une mditation profonde. Tout  coup
elle entendit derrire elle un bruit lger. Elle se leva brusquement,
saisie de peur, et aperut devant elle,  travers les lianes qui
couvraient la paroi du berceau, un norme cygne  cou noir, dont le nid
se trouvait  l'extrieur du berceau. Il paraissait trs irrit. Hlne
voulut fuir, mais en ce moment l'oiseau se leva prcipitamment de son
nid et fixa sur la jeune fille effraye des yeux tincelants de fureur.
Hlne vit que le mchant oiseau avait l'intention de se jeter sur elle
et se rappela qu'un cygne avait ainsi attaqu autrefois une de ses amies
et avait failli la tuer.

Elle n'avait pas eu le temps de se reconnatre, que le cygne passait son
long cou  travers le feuillage, et, la saisissant par sa robe, en
arrachait un grand morceau.

Hlne fut prise d'une grande peur et s'lana hors du berceau, mais au
mme moment elle sentit que l'oiseau, devenu furieux, avait attrap le
volant de sa robe et le tirait fortement  lui. Hlne poussa un cri et,
sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, prit la petite hache qui se
trouvait  ct d'elle et en porta un coup sur la tte de son ennemi. Le
cygne la lcha immdiatement: il tait mort.

Au mme instant retentit dans la grotte le cri du vieillard aveugle.
Hlne se prcipita et vit de loin qu'il accourait  son secours, les
bras tendus, en s'accrochant aux branches et en trbuchant contre les
racines.

Hlne se hta de venir  sa rencontre.

--C'est encore bien que tout se soit termin d'une faon si heureuse,
lui dit-il aprs qu'elle lui eut cont son aventure. Maintenant tu
pourras facilement et sans danger apprivoiser les petits.

L'ide suggre par son pre d'lever de jeunes cygnes causa une grande
joie  la jeune fille.

--Et leur pauvre mre!... dit-elle avec un soupir. Elle est morte en
dfendant ses petits.

--Que faire, ma fillette? Toi aussi, tu te dfendais, lui dit son pre
pour la consoler. Mais maintenant va et enfouis l'oiseau. Dans ce
climat, il ne faut pas laisser longtemps  l'air les animaux tus: ils
commencent trs vite  se dcomposer. Ramne-moi seulement dans la
grotte avant de repartir.

Aprs avoir reconduit son pre, Hlne revint vers le berceau, d'o
arrivaient jusqu' elle les cris inquiets des oisillons, rests
orphelins. Dans le nid se trouvaient deux de ces petits qui commenaient
dj  se couvrir de plumes. Avec des cris plaintifs ils tendaient leurs
minces cous noirs vers leur mre morte, gisante  ct du nid.

Hlne ressentit une grande compassion pour le cygne tu. Pour calmer
les petits, elle emporta son corps loin du berceau, cueillit des baies
et se mit  leur donner la becque; ils prenaient avidement de ses mains
les baies mres et, quand ils furent rassasis, Hlne creusa avec sa
pelle une fosse peu profonde o elle enfouit le malheureux cygne.




CHAPITRE XIV

Journal de l'ancien habitant de l'le.


Vers le soir, Hlne avait nettoy du sable et de la terre la caverne
qu'elle s'tait assigne pour demeure.

--Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont t laisses par
l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son sort. Peut-tre
trouverons-nous dans ce journal quelques indications utiles pour nous.

Hlne s'assit  l'entre de la grotte et, disposant les feuilles de
palmier suivant les numros dont elles taient marques, se mit en
devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait dchiffrer du premier coup,
elle le mettait de ct.

Actuellement--ainsi dbutaient les notes--je suis seul, perdu, dans
cette le. J'ai perdu l'espoir de revoir jamais ma chre patrie et ma
mre bien-aime, et c'est pourquoi j'ai rsolu d'crire ici ce qui m'est
arriv, tant pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes
tomberont entre les mains de personnes qui apprendront  ma mre le sort
dont je fus victime.

J'avais vingt ans lorsque je rsolus de tenter la fortune et partis
pour de lointains pays, dans l'espoir d'acqurir des richesses et de
venir ainsi en aide  ma pauvre mre. Elle m'aimait tendrement, et
m'avait donn une instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut
la cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un got trs vif pour les
sciences mathmatiques et la physique. Je m'adonnais surtout
passionnment  l'architecture.

Dans ce temps-l, on demandait beaucoup aux Indes Orientales des
architectes habiles, et je rsolus d'y chercher fortune. Pour me
perfectionner dans cet art, je travaillai pendant deux ans  Toulon,
sous la direction du clbre architecte B.

Survint le jour douloureux o je dus quitter ma mre. Le coeur rempli
de crainte et versant d'amres larmes, elle laissait partir son fils
unique pour un pays inconnu et loign. Pour m'quiper en vue de ce
voyage, elle avait d non seulement contracter des dettes, mais engager
d'avance pour une anne sa petite pension. Aprs qu'elle m'eut fourni
tout ce qui m'tait ncessaire, il ne lui resta presque rien. Je
l'embrassai convulsivement et fondant en pleurs, j'allais renoncer 
l'ide de me sparer d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait
bien plus longtemps encore  subir des privations  cause de moi.

A Marseille, je me prsentai  l'amiral Dugagnier, qui tait un parent
de ma mre. Il m'accueillit avec beaucoup de bienveillance, approuva ma
rsolution et promit de me recommander au capitaine Sernette, qui
commandait le navire o je devais m'embarquer. En outre, il me dlivra
un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majest; grce  ce brevet,
je pouvais tout de suite occuper une certaine situation dans un pays
inconnu.

Plein d'un espoir radieux, je me rendis  bord du navire et, me
prsentant au capitaine Sernette, je lui remis mes papiers. Mais
c'tait, il faut croire, un homme sans coeur et mchant. Aprs les avoir
examins, il me regarda d'un air svre et malveillant.

--Est-il possible que vous soyez dj lieutenant! dit-il, d'une voix
qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez quoi que ce soit du
service? Moi et d'autres officiers, nous avons d acqurir,  l'aide
d'un labeur infatigable, et parfois mme au pril de la vie, cette
exprience dont les grades et les honneurs sont le prix! Et vous?
Avez-vous mrit d'une faon quelconque ce grade?

Je lui rpondis que je dsirais sincrement accrotre mes
connaissances, et je le priai en grce de m'apprendre pendant le voyage
les rgles fondamentales du service maritime.

--Tous vos ordres seront strictement excuts! dis-je en terminant.

--Bien, nous verrons cela, rpondit-il.

Et il m'ordonna de m'installer le jour mme sur le navire, qui devait
prendre la mer le lendemain.

--Vous devez vous trouver en temps utile  votre poste et prendre
connaissance des devoirs que vous impose le service maritime!
conclut-il.

Quand, le lendemain matin, je m'veillai dans ma cabine, on me remit
une lettre de ma mre, une lettre pleine d'amour tendre et d'ardents
souhaits de bonheur, et en mme temps un billet de l'amiral, o il me
disait qu'il m'envoyait mon nouvel uniforme.

Aprs avoir rpondu  ma mre et  l'amiral, je revtis mon beau
costume pour recevoir en grande tenue le capitaine, qui s'tait rendu 
l'amiraut pour y prendre les instructions ncessaires.

Il revint bientt sur le navire et remarqua tout de suite mon uniforme
neuf. Je constatai qu'en l'apercevant une expression de mcontentement
se peignit sur sa rude physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les
matelots, causant  voix basse, se dire:

--Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine Sernette
est trop svre.

Ces paroles m'affectrent dsagrablement, et je rsolus de ne plus
revtir l'uniforme avant d'avoir quitt le navire.

Au dbut, notre voyage fut magnifique. Mais  peine emes-nous doubl
le cap de Bonne-Esprance, qu'une tempte effroyable nous surprit et
entrana notre navire bien loin de son chemin direct. Le capitaine,
toujours d'une svrit inflexible et mme cruel envers ses subordonns,
avait cette fois outr sa cruaut au point d'en oublier tout sentiment
humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser des reproches au sujet
des traitements barbares qu'il infligeait aux matelots, mais cela ne fit
que l'irriter encore plus et devait avoir pour moi les consquences les
plus funestes.

Dans l'Ocan Indien, nous emes  soutenir plusieurs ouragans trs
violents. Un jour, la tempte venait de s'apaiser; devant nous apparut
une petite le rocheuse; le capitaine se promenait d'un air sombre sur
le pont en examinant les avaries. L'un des matelots, qui jusque-l avait
travaill avec tant de zle que le sang lui sortait des ongles, venait
de se coucher, compltement puis, au pied du mt pour reprendre
haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit un bout de cble et, se
jetant sur le malheureux, se mit  le battre avec une telle violence que
le sang lui jaillit du nez et de la bouche.

Le matelot, dsespr, se leva brusquement et se jeta  mes pieds.

--Vous tes un officier au service du roi, s'cria-t-il! Je vous en
conjure, dfendez-moi! Votre devoir est de protger les sujets de Sa
Majest contre les violences et la brutalit. Je vous en conjure,
accomplissez votre devoir!

Je me troublai et ne savais que faire. Mais  ce moment le capitaine
s'empara du malheureux, qui s'tait cramponn  mes genoux, et donna
ordre aux matelots de le lier.

--Si le lieutenant le permet, rpondit l'un deux, en me regardant comme
s'il attendait mes instructions.

Je me mis  intercder pour l'infortun; mais le capitaine Sernette,
d'un air menaant, m'intima l'ordre de me taire et de descendre
immdiatement dans ma cabine.

Ces paroles grossires me rvoltrent. Je m'emportai, et j'accablai le
capitaine de reproches pour ses agissements cruels envers ses
subordonns.

A peine avais-je achev, que retentit l'aigre coup de sifflet du
capitaine, au son duquel tout l'quipage se rassembla sur le pont.

Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer en cercle autour
de lui et tira son pe.

--Seules, ma svrit et ma ponctualit vous ont prservs du naufrage,
pronona-t-il d'un air solennel. Je suis le commandant de ce navire et
je ne rponds de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant,
je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi contre la violation de la
discipline! Ce jeune homme a eu l'audace de me rsister alors que je me
trouvais dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service
du roi, il devait savoir que ce crime est passible de mort. Matelots!
j'ai le droit de le percer de mon pe ici mme, sur place. Mais il est
trop jeune, il ne connaissait pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui
fais grce de la vie. Pilote, qu'on mette un canot  la mer et qu'on le
dbarque dans l'le.

J'tais trop indign pour demander grce  cet homme sans coeur et je
rsolus de subir firement mon sort.

--Est-ce que cette le est habite? demandai-je au pilote.

--Non, rpondit-il brivement.

--Faites immdiatement vos malles, m'ordonna le capitaine Sernette.

[Illustration: Le navire s'loigna du rivage.]

Je laissai sans rsistance emporter ma malle et la bote d'instruments
que ma mre m'avait donns au moment de notre sparation. Avec l'argent
qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la
poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient ncessaires.
Le pilote m'aida  cette occasion de ses conseils.

Le capitaine ne s'tait pas oppos  ce trafic, mais il nous pressait
d'en finir au plus vite.

Je ne pus me contraindre  dire un seul mot d'adieu au capitaine et je
descendis silencieusement dans le canot, o se trouvaient dj une
douzaine de matelots, sous le commandement du pilote.

A prsent encore je me sens incapable de dcrire tous les sentiments
qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage dsert; mais j'eus assez
de courage pour dissimuler devant les matelots le dsespoir qui m'avait
envahi. Pour la dernire fois, je serrai la main au bon pilote et,
l'ayant rcompens avec quelques louis, je le priai de saluer ma mre et
de lui apprendre mon sort.

--Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon coeur; tout autre,
 la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonn votre
intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obir. Peut-tre un
jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauv. Et
maintenant, adieu.

Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra
encore une fois la main et le canot s'loigna du rivage.

Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'chapprent de
ma poitrine et plein de dsespoir je me jetai par terre.

Tout d'abord je voulais me prcipiter du haut du rocher dans la mer et
de cette faon en finir  la fois avec ma vie et mes souffrances, mais
la voix de ma conscience me prserva de ce crime et je trouvai la force
de supporter avec rsignation ma destine.

Lorsque le navire se fut drob  mes regards, je me dcidai  faire la
connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai
trs belle.

Je passai les premires semaines de mon sjour ici dans une sorte de
dsespoir muet. Je ne puis prciser avec exactitude combien de temps je
demeurai dans cet tat, car je m'embrouillai bientt dans le compte des
jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en
regardant avec tristesse le lointain dsert, o la mer se fondait avec
le ciel;  chaque instant je croyais apercevoir  l'horizon la voile
dsire, mais mon espoir tait vain: devant moi s'tendait toujours la
mme mer dserte et immense.

Enfin, aprs avoir longtemps et infructueusement espr mon salut, la
vue de cette mer monotone avec son agitation continuelle me devint
odieuse. Je descendis dans la valle qui constitue la partie intrieure
de l'le et je me mis  me construire un berceau sous un norme figuier.

Ds que je me fus livr au travail, toute ma tristesse disparut
instantanment. Le travail a cette admirable vertu de ranimer l'esprit
et les forces de l'homme.

Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites cavernes,
obstrues de sable et de terre. Je jugeai qu'elles pouvaient me fournir
un abri plus sr que le berceau sous le figuier, et sans hsiter je me
mis  l'ouvrage; au bout de quelques jours je parvins  en approprier
une pour mon habitation.

Je n'avais pas  me proccuper de ma nourriture; la richesse de l'le
satisfaisait abondamment  mes modestes besoins et c'est pourquoi
j'employai la plus grande partie de mon temps  orner ma nouvelle
demeure: je construisais des berceaux, des grottes et plantais des
arbres dans les bois.

Une fois, pendant la saison pluvieuse,--c'est dj la quatrime ou la
cinquime que je passe ici,--l'ide me vint d'crire ces notes.

Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma prire suprme et
de les remettre  ma chre mre qui probablement verse encore des larmes
sur le sort de son malheureux fils...

                   *       *       *       *       *

Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu.

Hlne et son pre furent profondment touchs de cette confession
crite depuis si longtemps. Ils se perdaient en conjectures sur la
destine de leur malheureux prdcesseur et finalement ils commencrent
 dresser des plans pour leur propre vie future. Hlne esprait qu'avec
le temps ils s'installeraient commodment et que son pre se rsignerait
 sa nouvelle existence.

--Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer sur le sommet de
la montagne, dans un endroit bien en vue, un pavillon ou quelque autre
signal. Si un navire passe devant notre le, ce signal fixera son
attention et nous serons ainsi ramens dans la socit des hommes.

--Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquitude Hlne.
Ils dcouvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus!

Mais son pre la rassura, en certifiant que dans ces parages ne
naviguaient que des navires europens.

La soire se passa dans ces conversations et l'laboration de leurs
plans  venir. Ils ne s'aperurent qu'alors que le jour touchait  sa
fin et que les derniers rayons du soleil commenaient dj  dorer les
cimes occidentales des montagnes. Bientt, au-dessus de la valle, monta
lentement la lune, qui rpandit sa lumire argente sur les hautes
montagnes, les forts et les plaines. La surface unie du petit lac qui
refltait le ciel bleu toil ondulait sous une brise lgre descendue
des sommets, attire, on et dit, par les manations parfumes de la
valle.

Longtemps Hlne demeura absorbe dans la contemplation de ce tableau
ferique d'un clair de lune tropical, jusqu' ce qu'enfin le sommeil ft
venu clore ses yeux fatigus.




CHAPITRE XV

Les tortues.--La fort de bambous.--Le pavillon.--Le lotus.--L'chelle.


Son pre dormait encore, lorsque Hlne sortit doucement de la caverne,
avec la hache et un morceau d'toffe de soie  la main. La matine tait
calme et sereine. Descendue sur la plage, elle aperut derrire une
grosse pierre deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de
sable, que l'eau recouvrait  peine. Hlne s'approcha avec prcaution
de l'animal qui se trouvait le plus prs d'elle; mais au premier
mouvement qu'elle fit pour le renverser sur le dos afin de s'en emparer,
il plongea subitement dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps de
s'y rfugier plus tt.

Hlne, quelque peu dpite de sa maladresse, alla chercher une perche
pour planter son pavillon. Dans le lointain, prs du rivage, on
apercevait une fort forme d'arbres trs minces et trs lancs, dont
quelques-uns atteignaient jusqu' cinquante pieds de hauteur.

En s'approchant de cette fort, Hlne vit  sa grande surprise que ces
arbres ressemblaient de tout point  la canne en bambou de son pre,
qu'elle avait vue  la maison. Elle n'et jamais suppos que le roseau
pt atteindre une aussi norme hauteur. C'est maintenant seulement
qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle avait lu
quelque temps auparavant, et o l'on parlait des forts vierges de
bambous, dans lesquels des fauves guettent leur proie et dont les
Chinois, avec une habilet surprenante, fabriquent non seulement du
papier, des meubles, et une foule d'autres objets, mais construisent
mme des maisons, des ponts, des navires.

Dans le mme endroit,  ct du bambou, croissait une autre espce de
roseau, plus basse, avec de longues feuilles troites et de petites
fleurs violettes, dans laquelle Hlne reconnut la canne  sucre. Aprs
avoir coup quelques perches, elle les dbarrassa de leurs branches et
les porta sur la montagne, d'o se dcouvrait une large vue sur la mer.
Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua dans son coeur,
l'espoir d'apercevoir une voile blanche sur l'Ocan. Mais en vain
dirigeait-elle sa longue-vue sur tous les points de l'horizon, en vain
explorait-elle l'espace immense, aussi loin que portait sa vue, nulle
part sur la vaste tendue des eaux on ne dcouvrait la moindre tache.
Devant elle s'talait seule la mer d'un bleu verdtre, qui se confondait
au loin avec la vote azure du ciel.

En poussant un profond soupir, elle dplia le morceau de soie bleue et
l'attacha  l'extrmit d'une perche, comptant employer les autres en
guise de supports. Mais elle chercha en vain sur la montagne une
crevasse ou tout autre emplacement favorable pour y planter le pavillon.
Les pierres et les dbris des roches, disperss autour d'elle, lui
inspirrent l'ide de les rassembler dans ce but en un tas.

[Illustration: Nulle part on ne dcouvrait la moindre tache sur la vaste
tendue des eaux.]

Une heure s'tait  peine coule que la longue perche tait entoure de
tous les cts d'un monceau de pierres, au-dessus duquel flottait
firement un grand pavillon.

Hlne considra encore quelques instants, non sans une certaine
motion, ce morceau d'toffe qui semblait vivre; puis jetant encore un
coup d'oeil sur l'horizon lointain, elle redescendit, l'espoir dans le
coeur, sur le banc de sable.

Elle y ramassa une vingtaine d'hutres et s'en revint: De loin, elle
aperut son pre qui se tenait  l'entre de la caverne et avait l'air
de l'attendre avec inquitude.

Hlne rsolut de se mettre tout de suite  transporter les effets du
rivage, dans la crainte d'une nouvelle tempte.

Ce travail lui prit toute la journe, pendant laquelle elle eut  peine
le temps de cueillir quelques fruits pour son pre. Un ballot d'toffe
imbib d'eau l'embarrassa particulirement. A grand'peine elle put le
rouler le long de la plage. Mais quant  le passer par-dessus les
rochers, il n'y fallait pas songer. Aprs un court moment de rflexion,
elle le dplia, le coupa en grands morceaux, et de cette faon put le
transporter dans la caverne.

Alors seulement elle pensa  ses petits oisillons, qui taient rests
toute la journe sans nourriture et sans doute mouraient de faim, et
elle se reprocha amrement sa distraction. En dpit de l'heure tardive,
elle cueillit rapidement une poigne de baies mres et courut vers le
berceau. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, quand elle
trouva le nid vide. La faim avait videmment pouss les petits  le
quitter.

Le lendemain elle descendit sur le bord du lac pour chercher de l'eau.
Au milieu des plantes aquatiques  fleurs blanches elle aperut,  sa
grande joie, deux cygnes  peine couverts de plumes, dans lesquels elle
reconnut tout de suite ses nourrissons. Elle se mit  leur jeter des
baies; mais les cygnes ne s'approchaient pas d'elle et se tenaient 
distance. Hlne regretta beaucoup d'avoir laiss passer l'occasion
d'apprivoiser ces oiseaux intressants, mais il tait trop tard pour
rparer le mal.

Son attention fut fixe par la belle plante aquatique, autour de
laquelle nageaient les cygnes. Ses fleurs magnifiques, d'un blanc ros,
se dressaient au milieu des grandes feuilles clypiformes  reflet
mtallique d'argent qui s'talaient  la surface de l'eau.

Hlne arracha une de ces fleurs avec sa racine et, aprs avoir puis de
l'eau, revint auprs de son pre,  qui elle dcrivit cette fleur
remarquable.

--C'est le lotus, fit le vieux marin en en palpant la longue tige et la
racine. J'ai vu cette fleur en Chine, o des centaines, des milliers
d'hommes se nourrissent avec les racines de cette plante remarquable,
qui renferment une grande quantit de farine. Mais en outre il faut que
tu saches, mon enfant, que cette plante a aussi une importance
historique. Dans les anciens temps, les potes l'ont chant et les
artistes l'ont figur sur les monuments comme le symbole de la
fertilit. En gypte, sur les colonnes des ruines de Karnak, on peut
encore voir l'image de cette fleur. Te souviens-tu, Hlne, des lectures
d'Homre, que tu me faisais  la maison? Je me rappelle le passage o ce
pote parle du lotus comme de la plante nourricire de tout un peuple.

Quiconque a got  la plante du lotus etc. Cette plante est connue
depuis un temps immmorial, non seulement en Perse, en gypte et en
Chine, elle fleurit mme dans toute sa splendeur  l'embouchure du
Volga. Mais nulle part on ne l'honore autant qu'en Chine. L, elle jouit
non seulement de l'amour du peuple, mais elle est considre comme la
plante favorite du dieu Bouddha, dont les temples sont toujours orns de
ces fleurs, symbole de la beaut et de la puret! Le peuple croit que
les mes des trpasss s'assemblent au jour fix au milieu des lotus et
leur prpare un accueil solennel: on fixe aux tiges et aux feuilles un
grand nombre de petites bougies et on place, tout autour, de la
nourriture et de la boisson. Tard dans la nuit arrive le dieu Bouddha;
il s'asseoit sur une feuille et se met  juger les mes des dfunts, les
rcompensant ou les punissant selon ce qu'ils ont mrit.

Aprs qu'elle eut cout avec curiosit ce rcit si intressant de son
pre, lui expliquant en quelques mots la croyance de tout un peuple,
Hlne se mit en devoir de cueillir des fruits et de pcher des hutres
pour le djeuner.

Aucun souffle n'agitait les hauts palmiers du rivage. Involontairement,
elle s'arrta devant ces arbres magnifiques, dont les larges feuilles
s'levaient  une hauteur inaccessible, ne laissant passer que de rares
rayons de soleil. Au milieu de cette sombre verdure on voyait les fruits
mrs qui attiraient les regards.

Hlne se prit  songer. Atteindre les cimes des palmiers sans chelle
tait chose impossible. Aprs quelques instants de rflexion, elle
courut vers la fort de bambous et voulut casser quelques perches, mais
le bambou pliait sans se briser. Elle revint alors chercher la hache
dans le berceau du Franais, et coupa de longues perches. Aprs les
avoir branches, elle abattit plusieurs autres bambous, les fendit en
une trentaine de traverses et se mit  les attacher fortement avec des
lianes minces, qui remplaaient trs bien les cordes.

Elle tait tellement absorbe par la construction de son chelle qu'elle
ne s'aperut pas que midi tait arriv. La sueur tombait  grosses
gouttes de son visage hl. Aprs quelques tentatives infructueuses,
elle russit enfin  attacher fortement les traverses, et l'chelle se
trouva prte. Il n'y avait qu' l'appuyer contre l'arbre et  cueillir
les fruits. Mais aprs quelques efforts inutiles, Hlne dut renoncer 
cette ide. Quoique l'chelle ft relativement lgre, elle ne parvenait
pas  la soulever et  l'appuyer contre l'arbre.

Dpite, elle se dirigea vers le banc de sable, prit quelques hutres et
rejoignit son pre, qui commenait dj  s'inquiter de cette longue
absence.

--Ne te chagrine pas, mon enfant, lui dit-il par manire de consolation,
lorsqu'elle lui eut cont sa tentative infructueuse pour parvenir
jusqu'aux noix de coco: je t'aiderai  placer l'chelle. Tu as eu tort
de n'avoir compt que sur tes seules forces. Nous irons ensemble.




CHAPITRE XVI

Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard.--Coucher de soleil.
Les toiles filantes.


Lorsque, trois heures environ plus tard, ils arrivrent  l'endroit o
Hlne avait laiss l'chelle, le vieux marin s'assura d'abord de la
solidit des liens qui retenaient les traverses, puis il se mit en
mesure d'aider sa fille  appuyer l'chelle contre un palmier. Hlne
prit la hache et commena  monter avec prcaution. L'chelle pliait et
se balanait sous elle. Enfin, elle arriva jusqu' la cime. Triomphante,
elle l'entoura de ses bras et jeta un regard autour d'elle. Au-dessous
s'tendait, comme dans un panorama, le lac qui miroitait au soleil, le
petit bois qu'elle connaissait si bien avec ses cavernes et ses berceaux
et, dans le lointain, la fort vierge avec son feuillage sombre et
touffu. A droite, le bois de palmiers ondulait comme une mer. Les
palmiers solitaires qui s'levaient sur les rochers escarps offraient
un aspect particulirement beau. Une brise frache soufflait du large
et, comme s'ils causaient entre eux, ces sveltes et puissants palmiers,
qui contemplaient avec srnit les eaux immenses de l'Ocan,
inclinaient doucement leurs cimes. Hlne ne comprenait pas comment un
arbre aussi lanc pouvait rsister aux temptes et comment les ouragans
ne le prcipitaient pas dans la profondeur des flots.

--Hlne, que fais-tu donc l? appela son pre, tonn du silence
prolong de sa fille.

--Rien, papa, je me suis oublie dans la contemplation du paysage! fit
en sortant de son rve la jeune fille.

Elle leva la hache et  peine eut-elle touch la branche flexible, que
les fruits mrs qui y taient suspendus, fendirent l'air en sifflant et
vinrent frapper la terre en roulant loin de l'arbre.

Au premier moment, le vieillard eut srieusement peur, lorsque cette
masse lourde tomba avec fracas  ct de lui, mais en entendant d'en
haut la voix de sa fille, il se rassura aussitt.

Aprs avoir abattu une seconde branche charge de fruits, Hlne
redescendit et, avec l'aide de son pre, transporta les noix dans la
caverne.

Pour les empcher de se gter, Hlne, sur le conseil de son pre,
rsolut de construire une cave. A quelques pas de la caverne qu'ils
avaient choisie pour leur habitation, il s'en trouvait une autre plus
petite, encombre de terre, de sable et de pierres et, par sa situation,
trs approprie  cet usage. La nettoyer ne prsentait pas,  ce que
l'on pouvait supposer, trop de difficults, et c'est pourquoi Hlne se
mit tout de suite  la besogne, esprant d'achever l'installation de la
cave avant le soir.

Mais cette tche n'tait pas si aise qu'elle l'avait d'abord imagin.

Aprs un travail de deux heures, elle avait  peine russi  nettoyer
une partie peu considrable de la caverne. Le transport de la terre dans
un tablier, par petits tas, lui prenait beaucoup trop de temps. Hlne
comprit qu'ainsi il lui faudrait consacrer  cette tche des jours
nombreux. La difficult principale consistait dans l'absence de tout
ustensile qui pt servir au transport de la terre et du sable. Son pre
lui conseilla de fabriquer une sorte de brancard. Sans hsiter
longtemps, elle courut sur la plage et coupa deux btons en bambou,
d'une toise de longueur  peu prs. Revenue auprs de son pre, elle
plia en deux une couverture de laine et en attacha solidement les bouts
aux btons. Le brancard se trouva tre solide et commode.

En trois heures de temps, Hlne put, avec l'aide de son pre, nettoyer
 moiti la caverne; mais elle se sentit si fatigue, qu'elle dut
consacrer une couple d'heures au repos. Aprs avoir apais  la hte
leur faim, le pre et la fille se remirent au travail et quelques heures
plus tard, la caverne tait propre. Il ne restait plus qu' creuser une
fosse d'un mtre, un mtre et demi de profondeur et la cave serait
prte. Mais le soir vint. Hlne avait pass la plus grande partie de
cette journe brlante  travailler dans la caverne suffocante et
ressentait maintenant le besoin de prendre un peu le frais. S'tant
munie de sa lunette, elle se rendit sur la montagne, pour contempler de
l le tableau majestueux du soleil couchant.

Devant ses regards transports descendait d'une hauteur inaccessible
dans l'Ocan infini cette source intarissable de feu, qui portait en
tout lieu la vie et le bonheur. Elle se rappela avec quelle effroyable
rapidit les rayons du soleil arrivent jusqu' la terre, franchissant en
huit minutes 20.682.320 milles gographiques, tandis que le son mettrait
quatorze ans  parcourir une telle distance. Aucun mortel n'a os
jusqu' prsent fixer impunment  l'oeil nu ce globe de feu
gigantesque; il rveillait dans l'esprit de la jeune fille le souvenir
de la lgende de la malheureuse Sml, qui avait voulu contempler
Jupiter dans toute sa splendeur et que l'clat divin de son Matre avait
foudroye.

Mais le soleil disparut et ses derniers rayons s'teignirent dans
l'occident lointain. Hlne descendit. A peine fut-elle en bas, que,
dans le ciel compltement pur, prs de la constellation du Lion, apparut
tout  coup un grand globe de feu et immdiatement aprs, d'un petit
nuage sombre et immobile, partirent des roulements de tonnerre qui
ressemblaient au bruit de la canonnade et au crpitement des coups de
fusil. Soudain, tout le ciel s'claira et du nuage jaillit une vraie
pluie de feu. A chaque dtonation une vapeur se dgageait du nuage,
suivie d'une grle d'toiles filantes  longues queues phosphorescentes.
Les unes clataient en gerbes de feu et se dchiraient en crpitant dans
l'air, tandis que les autres s'teignaient lentement. Mais la plupart
traversaient l'atmosphre avec une vitesse incroyable et disparaissaient
dans la mer. Ce spectacle majestueux dura un quart d'heure  peu prs.

Hlne fut frappe et effraye en mme temps par ce spectacle si rare,
dont elle n'avait jusqu'ici entendu que des rcits trs vagues.

A peine avait-elle le temps de rentrer dans la grotte, que son pre
s'informa anxieusement de la cause de ce bruit trange. Hlne lui
dcrivit le phnomne dont elle venait d'tre tmoin.

[Illustration: Les derniers rayons du soleil s'teignirent 
l'Occident.]

--Moi-mme, dit le vieux marin, j'ai eu l'occasion, il y a une trentaine
d'annes, d'assister  une chute aussi abondante d'toiles filantes, et
ce phnomne m'a beaucoup intress. Il n'y a pas trs longtemps encore,
des savants eux-mmes croyaient que ces toiles n'taient autre chose
que des pierres rejetes par les volcans de la lune. Mais maintenant on
a fini par reconnatre en elles des dbris de plantes, qui ne tombent
sur la terre que lorsqu'ils s'approchent de sa sphre d'attraction. Il
est mme arriv que ces arolithes, en tombant du ciel, aient incendi
des maisons et tu des gens. Pendant un grand nombre de sicles, les
hommes ont vu choir du ciel ces glaives flamboyants, sans pouvoir
expliquer ce phnomne qui jetait la terreur parmi eux. De l, des
rcits superstitieux. Les anciennes chroniques parlent de ces glaives
qui apparaissaient au ciel pour annoncer l'approche des grandes
calamits, et une lgende irlandaise fait mention des pleurs de feu de
saint Laurent, qu'il versait tous les ans le 10 aot, jour de sa mort.
Particulirement potique est cette tradition populaire de Lithuanie,
suivant laquelle le fil de la vie de chaque nouveau-n est fil au ciel
et se termine par une toile brillante:  la mort de l'enfant, le fil se
casse et l'toile, s'teignant, tombe par terre. Les habitants des les
de la Socit voient dans ces toiles les mes des dfunts et leur
donnent les noms de leurs proches. Selon leur croyance, ces mes fuient
les poursuites d'une divinit maligne et cherchent un refuge sur la
terre parmi leurs parents bien-aims.




CHAPITRE XVII

La fort vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les chvres.


Le lendemain, Hlne se leva ds l'aube. Son pre s'veilla aussi en
mme temps. Elle prit une bche et s'en alla creuser sa cave. Ce travail
fut bien plus pnible que le prcdent. Hlne se fatiguait bien vite et
tait oblige de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait russi
 creuser une fosse de 1m,50 de largeur et d'un mtre de profondeur, et
 en recouvrir les parois avec de grandes feuilles de palmier. Aprs y
avoir dispos par couches les noix de coco et les autres fruits cueillis
par elle, elle recouvrit soigneusement la fosse avec des branches et des
feuilles.

Hlne se disposait depuis longtemps  pntrer plus profondment dans
l'intrieur de l'le, afin de se familiariser avec sa nouvelle patrie,
mais elle n'en avait jamais eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque
besogne pressante l'avait retenue auprs de la caverne ou sur la plage.
Cette fois, elle rsolut de profiter du temps pendant lequel son pre
reposait et elle se dirigea vers la fort.

La majest de la fort vierge frappa la jeune fille. Au-dessus de tous
les autres arbres, s'levaient des palmiers grandioses d'espces
varies, chargs de fruits lourds;  ct se dressaient dans toute leur
beaut des mimosas gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien
d'autres essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu offrait
toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants s'enroulaient en
anneaux des lianes  fleurs d'une blancheur virginale et tombant jusqu'
terre; elles s'entrelaaient avec d'autres plantes grimpantes ou
enfonaient dans le sol de nouvelles racines, en formant une sorte de
lacis autour de ces gants de la fort. Il semblait que, parmi ceux-ci,
il n'y et pas de place pour de plus petits qu'eux. Tous, comme  l'envi
l'un de l'autre, ils se dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant,
dont les rares rayons clairaient faiblement les tnbres perptuelles,
qui rgnaient dans la fort. Par terre gisaient, entasss les uns sur
les autres, des arbres sculaires couverts de mousse, qui servaient
d'abri  une quantit innombrable d'insectes. Et toute cette fort
vivait; toute, elle retentissait des hurlements des singes, des cris des
perroquets, des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre infini
d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la fort tait mme tout  fait
impraticable, de sorte qu'Hlne devait se frayer un chemin avec la
hache. Afin de ne pas s'garer au retour, elle pratiquait des incisions
sur les troncs; elle prenait aussi toutes les prcautions possibles,
pour ne pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte tait vaine:
elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci,  son approche,
s'loignaient tranquillement sous les buissons. Elle finit par ne plus
avoir peur de ces reptiles, et elle passait paisiblement  ct d'eux,
quand ils se chauffaient au soleil.

[Illustration: Un troupeau de chvres sauvages passa  ct d'Hlne.]

Dans la crevasse d'un arbre  moiti pourri, Hlne aperut tout  coup
une norme araigne, dont le corps tait couvert de poils gris-bruns. A
ct d'elle tranait une toile paisse dans laquelle se trouvaient pris
deux oiseaux-mouches. L'un d'eux tait dj mort, mais le second battait
encore des ailes entre les pattes du brigand, qui l'enduisait d'une
sorte de mucosit sale. Mue par une sensation instinctive de dgot,
Hlne saisit une branche qui gisait sur l'herbe et, ayant tu
l'araigne, dlivra la malheureuse victime. Mais il se trouva que le
secours tait venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau
tait mort.

Cette petite aventure avait quelque peu mu la jeune fille: elle avait
grand'piti des pauvres oiselets; elle les enterra et poursuivit son
chemin. La fort paraissait monter. Tout  coup arriva  ses oreilles
une sorte de bruit extraordinaire, et elle s'arrta, prise de peur.
Cependant le bruit se rapprochait; bientt, tout prs d'elle, des
branches craqurent comme si des centaines d'animaux les brisaient en
courant, et un instant plus tard passa  ct d'elle un troupeau de
chvres sauvages qui disparut dans le fourr oppos. Elle continua
d'avancer et s'aperut bientt que les arbres commenaient 
s'claircir, comme il arrive sur les lisires des forts. Tournant ses
pas de ce ct, elle se trouva bientt au haut d'un talus escarp,
au-dessous duquel s'tendait une large plaine verte: l paissait
paisiblement un troupeau entier de chvres sauvages. Les unes broutaient
l'herbe succulente, d'autres se rgalaient de leur mets favori, les
feuilles. La jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse
quelques-uns de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient des
arbres les jeunes bourgeons, tandis que les autres, juchs sur un roc
escarp, se tenaient sans peur au-dessus de l'abme, et regardaient
hardiment au-dessous d'eux.

Mais il tait temps de revenir. Le soleil tait dj tout prs de son
dclin, lorsque Hlne sortit enfin de la fort. Ayant aperu de loin
son pre qui tait assis  l'entre et paraissait prter l'oreille avec
inquitude au moindre bruit, elle courut  lui et, avec un tendre
baiser, rassura le vieillard.




CHAPITRE XVIII

La vie dans l'le.--Un monument nigmatique.--La saison
pluvieuse.--L'orage.--La maladie.


Plusieurs semaines s'coulrent ainsi. Rien ne troublait la tranquillit
du pre et de la fille. Leurs jours se passaient les uns aprs les
autres dans leurs occupations ordinaires.

Chaque matin, Hlne descendait vers le lac et, aprs s'tre rafrachie
la figure avec l'eau limpide, donnait  manger aux jeunes cygnes, qui
peu  peu s'taient tellement habitus  elle, qu'en l'apercevant ils
s'empressaient d'accourir. Puis, elle conduisait son pre dans la
grotte, o ils avaient trouv le Robinson Cruso, lisait un chapitre de
ce livre qui leur rappelait si bien leur propre situation; puis elle se
mettait  ranger leur logis,  cueillir des fruits,  pcher des truites
et  prparer leur modeste dner.

Pendant la chaleur de midi, Hlne emmenait son pre dans le berceau,
sous l'ombrage du figuier sacr au bord du lac, o soufflait
ordinairement une brise lgre, qui rpandait partout la fracheur. Ils
dnaient trs souvent l. Dans les heures de l'aprs-midi, alors que son
pre reposait, elle se rendait avec sa lunette sur le rivage, ou montait
sur la montagne, ou bien se dirigeait vers la fort. Au retour, elle
retrouvait d'habitude son pre content et enjou et s'asseyait avec son
travail  ct de lui, lui parlant des animaux et des plantes qu'elle
avait dcouverts ou rencontrs pendant ses promenades, ou bien encore
elle lui lisait  haute voix. Le vieillard de son ct lui contait aussi
ses voyages et ses aventures, en choisissant de prfrence celles qui
avaient trait aux phnomnes de la nature ou  la vie des animaux et des
plantes. Il dcrivait les fruits et les vgtaux avec une telle
exactitude, qu'Hlne tait sre de les reconnatre immdiatement, s'ils
se trouvaient dans l'le. Il s'arrtait particulirement sur les choses
qui pouvaient leur tre utiles dans leur situation actuelle.

Dans une de ses promenades, Hlne arriva par hasard sur le sommet d'une
montagne, qui s'levait du ct oppos  l'endroit o ils avaient abord
la premire fois, et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperut
tout d'un coup, au milieu de hauts cyprs antiques, un monument de
pierre avec cette inscription: Rosalie Neuville, ma mre. Tout autour,
des fleurs avaient t videmment plantes jadis,  la place desquelles
ne croissaient maintenant que des mauvaises herbes. Hlne nettoya les
abords du monument mystrieux et l'orna de fleurs fraches.

Le destin du Franais demeurait pour elle une nigme: ni ses notes, ni
ses autres vestiges ne lui donnaient aucun espoir de dissiper jamais les
tnbres qui cachaient sa fin.

Hlne n'avait jamais pens qu'un changement quelconque pt survenir
dans sa vie si uniforme. Il lui semblait que ce printemps ternel et ces
beaux jours, ces nuits magnifiques devaient durer ternellement.

Mais voil qu'une fois,  minuit, elle fut veille brusquement par un
bruit trange. Se soulevant sur son lit elle prta l'oreille et, tout 
coup, elle sentit le sol osciller lgrement sous elle. Tout d'abord
elle crut qu'elle s'tait trompe, qu'elle n'avait eu qu'un simple
vertige. Mais en ce moment rsonna dans la caverne la voix de son pre:

--Hlne, tu ne dors pas?

--Non, pre!

--Sais-tu, mon enfant, que ces lgers tremblements de terre annoncent
l'arrive de la saison pluvieuse et sont toujours accompagns de
violents orages et de temptes!

Hlne, apeure, quitta son lit et s'lana vers la sortie. Le vent
mugissait avec une force terrible; la nuit tait sombre: de temps en
temps seulement la lune perait, pour un instant, les nuages noirs qui
fuyaient dans le ciel au-dessus de la valle.

--Tu auras maintenant beaucoup  faire, fit le vieillard, en
s'approchant d'elle. Si tu ne t'es pas approvisionne de vivres,
dpche-toi de le faire: la saison pluvieuse qui, dans ces pays,
survient deux fois par an, va durer presque un mois.

Les paroles de son pre alarmrent la jeune fille, et elle se demanda de
quelle sorte de fruits elle remplirait sa cave. L'exprience lui avait
dj appris que la plupart des fruits se gtent trs vite: plus d'une
fois, ceux qu'elle avait cueillis la veille n'taient plus bons  rien
le lendemain. Elle prit conseil de son pre.

--Le mieux est de faire provision de noix de coco, de figues et de
dattes! rpondit-il. Ces fruits se conservent trs bien, mme  l'tat
sec.

Hlne regarda le ciel. Il tait entirement couvert de nuages noirs qui
cachaient la lune. Bientt survinrent des tnbres telles, qu'on ne
distinguait pas sa propre main. L'ouragan continuait  mugir sur les
sommets des montagnes, tandis que dans la valle rgnait un calme
sinistre, interrompu de temps  autre par un coup de vent et les
gmissements de la tempte.

Mais voici que le ciel noir s'entr'ouvrit et s'illumina soudain d'un
clat tellement blouissant, qu'Hlne faillit pousser un cri et ferma
involontairement les yeux. Aussitt aprs retentirent des roulements de
tonnerre si violents que l'le entire en parut secoue.

--Mon enfant! fit le vieillard, et sa voix tremblait, quelle est cette
lueur trange? Quelque chose a pass devant mes yeux aveugles! Il me
semble que c'tait un clair!

--Oui, pre; mais calme-toi, je t'en supplie! s'cria Hlne saisie
d'effroi, en lui prenant la main et en fixant ses regards sur la figure
ple du vieillard.

--Ce n'est rien! Tout est fini! fit-il d'une voix sourde, au bout d'un
instant: je ne vois plus rien.

Toute la nuit Hlne, sans fermer les yeux, resta assise  l'entre de
la caverne en attendant avec impatience le matin. En dpit des nuages
noirs, pas une goutte de pluie n'tait tombe. Enfin, vers l'aube, la
tempte commena  s'apaiser, les nuages se dissiprent et les clarts
matinales du soleil brillrent sur les cimes. Mais combien sombre et
sinistre tait ce lever du soleil! Entour de nuages  reflets de plomb,
il clairait la valle de lueurs bizarres.

--Est-ce que la nuit est passe? demanda le vieillard.

--Il fait jour, rpondit Hlne. Mais je n'ai jamais vu un ciel aussi
menaant.

--Dpche-toi, ma fille, de cueillir le plus grand nombre possible de
fruits. Il faut pouvoir s'approvisionner de tout avant le commencement
des pluies.

Hlne courut au pied de la montagne afin d'y cueillir du raisin. Elle
s'aperut alors que la tempte qui l'avait si fort effraye lui avait
rendu un grand service: par terre gisait un grand nombre de noix de coco
et d'autres fruits que l'orage avait fait tomber des arbres. Elle n'eut
qu' les ramasser et  les porter dans la caverne.

Aprs avoir travaill jusqu' midi, elle apaisa  la hte sa faim et,
avec un nouveau zle, se remit  l'oeuvre. Chaque fois qu'elle revenait
avec sa charge dans la caverne, son pre l'encourageait d'un mot tendre
ou d'une plaisanterie. Cependant le ciel se rassrna, mais en mme
temps Hlne s'aperut avec inquitude que sur l'horizon, semblable 
une montagne norme, s'tait lev un nuage solitaire qui, en s'tendant,
avait recouvert d'une sorte de brouillard l'horizon tout entier. Des
roulements lointains de tonnerre se firent entendre, prsageant la
pluie. Un seul regard sur ce nuage sinistre rappela  la jeune fille
qu'il fallait se hter, et malgr sa fatigue, rassemblant toutes ses
forces, elle courut hors de la caverne.

Une heure ne s'tait pas coule que le nuage lointain apparut au-dessus
de la valle, et un coup de tonnerre clata, d'une violence telle
qu'Hlne faillit, de peur, laisser tomber les fruits qu'elle avait
ramasss dans son tablier. Une pluie torrentielle se mit  tomber.
Jamais Hlne n'en avait vu de pareille. Les gouttes, grosses comme un
oeuf de pigeon, se pressaient avec une telle rapidit qu'il semblait
qu'une colonne d'eau continue ruisselt du ciel. Hlne se rfugia sous
un arbre  feuillage touffu, esprant d'y trouver un abri contre cette
pouvantable averse, mais ce fut en vain; le flot continu trouait le
feuillage pais et l'inondait de la tte aux pieds. Elle saisit
solidement le bout de son tablier et se mit  courir  la maison avec sa
charge. Mais  peine et-elle fait quelque pas, qu'un frisson parcourut
tout son corps, et elle se sentit tout  coup envahie par une sensation
dsagrable de froid.

Elle runit toutes ses nergies et s'lana en avant; mais elle reconnut
bientt avec terreur qu'elle s'tait gare. La terrible averse
l'empchait de reconnatre son chemin. Elle n'avait pas le temps de
rflchir. Sans reprendre haleine, elle continuait de courir tout droit
devant elle, mais elle sentit bientt que ses jambes se drobaient sous
elle et que le froid sinistre paralysait de plus en plus ses membres. Il
lui semblait que ses forces l'abandonnaient compltement et qu'elle
allait s'affaisser, puise. Faisant un effort surhumain, elle reprit sa
course en avant.

[Illustration: Hlne, tombant de fatigue, atteignit enfin la caverne.]

Enfin, tombant presque de fatigue, elle atteignit la caverne, o son
pre inquiet l'accueillit avec un cri de joie et les bras ouverts.

--Papa, la pluie m'a mouille d'outre en outre! dit-elle, en se
dirigeant vers le fond de la caverne pour changer de vtements.

--Change-toi bien vite, mon enfant! fit le vieillard.

Toute tremblante, Hlne posa son fardeau par terre, mit d'autres
vtements et voulut s'approcher de son pre; mais une faiblesse insolite
paralysait ses membres: elle sentait qu'elle ne pouvait plus faire un
pas.

--Je suis trs fatigue, fit-elle, en s'efforant de raffermir sa voix,
et je vais me coucher pour me reposer.

--Ta voix tremble, mon enfant! O es-tu? Viens, embrasse-moi.

--Je me sens seulement un lger frisson aprs cette averse glace,
rpondit-elle, mais je me rchaufferai bientt.

A grand'peine, elle s'approcha de son pre et l'embrassa. Le vieillard
remarqua tout de suite le frisson qui secouait le corps dlicat de sa
fille, et un noir pressentiment envahit son me. Il lui dit de se
coucher tout de suite et de s'envelopper chaudement.

Aprs avoir souhait bonne nuit  son pre, Hlne se trana en
chancelant vers sa couchette et s'y laissa presque tomber.

Mais alors, un vertige la prit, ses yeux se troublrent. Elle vit encore
que son pre l'enveloppait avec soin de sa couverture, et l'entendit lui
dire doucement:

--Comment vas-tu, mon enfant? N'as-tu besoin de rien?

Ici, ses ides s'embrouillrent. Elle ne vit, n'entendit plus rien.
Toutes ses sensations furent enveloppes de tnbres paisses, o, comme
dans un rve, arrivait jusqu' elle la voix de son pre qui, toute la
nuit, la consolait doucement.




CHAPITRE XIX

Rveil.--Un nouveau printemps.


Environ trois semaines plus tard, par une belle matine, Hlne ouvrit
les yeux et regarda autour d'elle avec tonnement. L'entre de la
caverne tait claire par les rayons dors du soleil levant. Une brise
lgre soufflait du lac et rpandait tout autour les parfums de la fort
verdoyante et de la valle. Le ciel tait serein et un clair gazouillis
d'oiseaux retentissait dans l'air.

A sa vive surprise, elle s'aperut qu'elle tait couche dans son lit
sous deux couvertures en laine;  son chevet tait assis, la tte
appuye contre la main, un inconnu aux traits vieillis.

Pendant quelques instants, Hlne regarda fixement l'inconnu.

Qui est-ce?... O suis-je?... Pourquoi est-il l? se demanda-t-elle.

Tout  coup, comme dans un songe, cette ide lui traversa l'esprit
qu'elle avait t malade, que cette maladie avait dur longtemps. Dans
sa mmoire rsonnaient confusment les tendres paroles d'amour et de
consolation que lui adressait son pre lorsque ses souffrances
redoublaient d'intensit.

--Oh! murmura-t-elle d'une voix  peine intelligible, j'ai t malade et
il m'a soigne. Mais comme il est chang et vieilli!

Elle souleva pniblement sa main et l'appliqua sur sa tte.

--Oh! comme ma tte est lourde! Oui,  quoi pensais-je donc? Pourquoi
reste-t-il si immobile? Il dort probablement... Mes ides se
troublent... Mais o est-il donc? Je veux aussi dormir!...

Un courant frais d'air parfum entra de nouveau dans la caverne. La
poitrine de la jeune fille se dilata, ses ides s'claircirent. Elle
rouvrit les yeux et fixa de nouveau son pre. Il restait l sans changer
d'attitude, toujours immobile. Sa figure maigrie, ainsi que sa barbe
devenue toute blanche, lui donnaient un aspect tellement g, qu'il lui
faisait l'effet d'avoir au moins cent ans.

Puis ses ides se reportrent involontairement  sa patrie lointaine, 
sa mre qui l'attendait avec dsespoir. Alors seulement elle se rendit
un compte exact de sa situation; elle se rappela qu'elle se trouvait
dans une le dserte au milieu de l'Ocan et qu'elle aurait bientt 
travailler pour son pre aveugle, priv de tout soutien. Mais la
conscience de son devoir et le sentiment de satisfaction qu'elle prouva
 cette ide raffermirent ses forces. Elle se leva, non sans peine, sur
son sant et jeta un regard hors de la grotte.

La valle resplendissait d'une riante verdure, et les fleurs qui
s'panouissaient sur les arbres remplissaient l'air de parfums
insolites. Le soleil jetait son clat sur ce nouveau printemps, et ses
rayons se jouaient et scintillaient sur la surface mouvante du lac qui
apparaissait, par chappes, entre les arbres.

Qu'il fait beau l-bas maintenant! pensa Hlne, en tendant
involontairement ses mains amaigries vers l'entre, d'o la nature
veille semblait lui envoyer un salut et l'appeler  une vie nouvelle
avec son haleine parfume.

Mais voici que son pre fit entendre un profond soupir. Il se leva
lentement et tendit ses bras, comme pour se rendre compte de l'endroit
o il se trouvait.

--Hlne,... murmura-t-il d'une voix qui exprimait la crainte et une
tendre sollicitude.

--Pre, cher pre! s'cria-t-elle, en lui saisissant la main qu'elle
porta  ses lvres.

--Mon enfant! fit-il presque en criant d'motion. Tu vas mieux? Tu me
reconnais? Eh bien, te voil donc sauve!

Il tomba lentement  genoux devant le lit de sa fille et l'entoura de
ses bras tremblants. Elle inclina doucement sa tte sur la poitrine de
son pre, et une treinte chaleureuse runit ces deux tres qui avaient
tant souffert.

--Mon enfant, dit enfin le vieillard, j'entends,  ta voix, que tu vas
mieux, bien mieux qu'auparavant. Le sort m'a rendu ma fille! Dis,
Hlne, comment te sens-tu?

--Cher et bon papa! rpondit la jeune fille. Il me semble que j'ai t
trs mal, mais je vais me rtablir bientt!

--Doucement, doucement, ma chrie! interrompit le vieillard. Aprs une
telle secousse, les forces ne se rtablissent pas aussi vite. Ne te
fatigue pas, ne parle plus. Recouche-toi.

--Mais est-ce que j'tais bien malade, papa?

--Ah! je commenais dj  perdre tout espoir, fit le vieillard avec un
profond soupir! Mais le destin a eu piti de moi et te rend  la vie, si
triste qu'elle soit.

--Que de soucis je t'ai donns! dit Hlne avec tendresse. Est-ce que
j'ai t longtemps malade?

--Je ne saurais te le dire, rpondit le vieillard. Je sais seulement que
la saison pluvieuse vient de passer, et que tu es reste longtemps dans
un tat inconscient et dsespr. Mais assez, ma fille. Ne te fatigue
pas  parler. Dis-moi plutt si tu n'as besoin de rien? Ne veux-tu pas
boire? J'ai encore de l'eau.

--Oui, je voudrais un peu d'eau, dit Hlne. Mais comment te l'es-tu
procure?

Il se leva, se dirigea en ttonnant vers la sortie et revint bientt
avec une coquille de noix de coco remplie d'une eau limpide.

La boisson frache et parfume, un peu acide, ranima et fortifia la
fillette.

--C'est de l'eau de pluie avec du citron, lui dit son pre. Et
maintenant, repose-toi, ma fille.

Mais Hlne pria son pre de lui permettre de jeter un coup d'oeil au
dehors de la grotte. Elle voulait contempler le tableau que prsentait
la nature aprs la saison pluvieuse.

[Illustration: Hlne, comment te sens-tu?]

--Pourvu que tes forces ne te trahissent pas! lui dit son pre. Sois
prudente. Il le faut, surtout au dbut de la convalescence.

Hlne se leva, non sans peine, mais elle sentit aussitt qu'elle ne
pouvait se tenir sur ses jambes. Pourtant, elle s'effora de persuader 
son pre qu' l'air elle se sentirait mieux et que ses forces lui
reviendraient plus vite. Il se laissa convaincre et la porta presque
dehors.

Avec quelle volupt ineffable elle aspirait l'air frais du matin! il lui
semblait que chaque bouffe lui donnt de nouvelles forces. Son pre lui
offrit une datte sche qu'elle mangea avec plaisir.

Mais elle ne put s'abandonner longtemps  cette volupt. Bientt une
grande lassitude la prit et le sommeil la gagna.

Son pre la reconduisit dans la grotte o elle se laissa tomber sur son
lit. Voyant que le vieillard avait galement besoin de repos, elle lui
dit qu'elle ne s'endormirait pas, tant qu'il ne lui en donnerait pas
l'exemple lui-mme.




CHAPITRE XX

Le rtablissement.--La seconde lettre.--Un danger inattendu.--Le mirage
du bonheur.


Le lendemain, Hlne s'veilla de trs bonne heure. Un sommeil calme et
rparateur avait rtabli ses forces et elle se sentait toute
ragaillardie. Se levant avec prcaution, elle s'approcha du lit de son
pre et le considra quelques instants avec tendresse; puis elle s'assit
sans bruit  l'entre de la grotte, pour respirer l'air frais du matin.

Bientt, elle entendit derrire elle un bruit lger et vit que son pre,
 son tour, se soulevait sur son sant et se mettait  couter. Le
silence absolu qui rgnait dans la caverne fit apparatre sur sa
physionomie une expression d'inquitude et Hlne s'empressa de lui
adresser la parole. Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la
maladie d'Hlne, il se dirigea d'un pas assur vers l'entre, et
s'assit  ct d'elle.

Hlne, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre  l'ouvrage,
et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait le plus press.

Le vieillard coutait, un sourire sur les lvres, son gai babil; il lui
donna quelques conseils utiles et pour le reste s'en remit 
l'intelligence et  la raison de la fillette.

Les forces d'Hlne se rtablissaient trs vite: il lui semblait qu'elle
avait tout  fait chang depuis sa maladie. Elle se sentait plus forte
qu'auparavant et s'tonnait elle-mme de la facilit avec laquelle elle
excutait maintenant ses travaux.

Au bout de quelques jours, elle rsolut de se rendre sur la plage. Comme
elle se sentait assez vigoureuse, son pre la laissa partir.

Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hlne. Elle se mit  errer
dans la valle, en coutant, rveuse, le gai gazouillement des oiseaux
qui voltigeaient avec insouciance autour d'elle, et en contemplant avec
amour la surface miroitante du lac limpide, qui refltait les cimes des
palmiers luxuriants:

Est-il possible que la maladie m'ait change  ce point? pensa-t-elle
en se livrant tout entire au ravissement qui la transportait.

Son regard s'arrta sur le figuier grandiose de l'autre ct du lac.
Elle se souvint de la feuille de palmier, sur laquelle elle avait crit
le soir o elle tait descendue pour la premire fois dans la valle, et
un dsir la prit de relire cette lettre.

A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la pierre et
creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut. En ce moment, de la
rive oppose du lac, arrivrent jusqu' elle les doux sons de la flte.
Il semblait que son pre aveugle et trouv l'expression mlodique de
ses jeunes rves, et un dsir insurmontable d'pancher ses sentiments
l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et crivit:

[Illustration: Un coffre avec toutes sortes de vtements se trouvait 
proximit du navire.]

Autour de moi tout respire l'allgresse et le bonheur! Dans les arbres,
 ct de leurs nids, voltigent les htes de ce royaume verdoyant. Comme
ils sont heureux! Leur vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi
donc cette peine qui me serre le coeur? Mon pre chri n'est-il pas avec
moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique soutien? Pourquoi
donc m'abandonner  de vaines rveries? En mon me, malgr moi, surgit
tout un monde de rves. Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive,
j'entends les ides et les sentiments de mon pre bien-aim. Mais aussi
la nostalgie de la patrie... O ma mre adore, te reverrai-je jamais?...

Hlne jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en larmes
amres. Plus que jamais elle ressentait la tristesse de son isolement.

Pourtant les larmes la soulagrent. Elle se calma et se dirigea vers la
plage. C'tait le moment de la mare basse, et Hlne rsolut de faire
une petite promenade sur le banc de sable, afin d'examiner l'endroit o
tait le navire bris.

Elle arriva bientt jusqu'au navire dont il ne restait plus que le fond
profondment enfonc sur le rocher. A proximit gisaient quantit
d'objets,  moiti ensabls. Parmi eux, se trouvait un coffre avec toute
sorte de vtements.

Hlne se mit  retirer du coffre les objets qui lui paraissaient
ncessaires et  les dposer sur le banc de sable. Elle tait si
proccupe de sa besogne, qu'elle ne s'aperut pas que la mare avait
commenc  monter. Le bruit croissant des flots attira pourtant son
attention, et elle reconnut avec terreur que ces flots menaants
s'avanaient de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de
sable qu'ils avaient quitt, il y avait quelques heures  peine. De
toutes parts la mer cumait et bouillonnait. Les vagues grimpaient avec
furie sur le banc de sable, comme pour engloutir la jeune fille
imprudente.

Hlne se mit  courir vers le rivage, mais le flux montait avec une
telle rapidit et une telle violence qu'il l'eut bientt atteinte et
dpasse. Entoure de tous les cts, elle ne perdit cependant pas la
tte. Quoique l'eau lui arrivt jusqu'aux genoux, elle courait bravement
en avant, s'efforant de ne pas perdre de vue le vrai chemin.

Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta un regard en
arrire sur la mer mugissante et elle frissonna. Au-dessus du banc
qu'elle avait parcouru nagure sans mme mouiller ses pieds, cumaient
et grondaient les flots menaants.

En partant, elle s'arrta devant la cataracte, pour jeter encore un coup
d'oeil sur la mer, et tout  coup elle remarqua,  la limite de
l'horizon, une petite tache blanche.

--Qu'est-ce que je vois? s'cria-t-elle dans un lan de joie, un navire!

Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de dtacher son
regard de la tache blanche, et tout un monde d'esprances envahit son
me. Elle fixa, avec une attention soutenue, ce point blanc; mais n'y
apercevant aucun changement, elle se hta de revenir auprs de son pre,
pour lui communiquer la nouvelle merveilleuse.

Je reviendrai  l'instant mme, se dit-elle. Puis, on apercevra bien du
navire le pavillon qui flotte sur la montagne.

Elle traversa rapidement la valle, laissa de ct le lac et arriva,
tout essouffle, auprs de la grotte, o elle avait laiss son pre.

Mais  peine y et-elle jet un regard qu'elle s'arrta, terrifie. Le
vieillard tait tendu par terre, la tte penche sur le Robinson, et
une pleur mortelle couvrait ses traits. Hlne se prcipita vers lui,
et lui saisit la main: elle tait froide.

Une pouvante indicible s'empara de la jeune fille, et un terrible
pressentiment s'insinua dans son me. Ses jambes se drobrent sous
elle, elle perdit connaissance et tomba sur la poitrine de son pre.




CHAPITRE XXI

Espoir du.--Un triste pressentiment.--La mort du pre.


La faible voix du vieillard, qui l'appelait par son nom, finit par faire
revenir  elle la jeune fille. Elle reprit ses sens, se leva, et jetant
un regard autour d'elle, se ressouvint de son sinistre pressentiment. En
apercevant son pre, elle s'lana vers lui et se mit  lui embrasser
les mains et la tte.

Mais elle reconnut bientt que la faiblesse de son pre tait bien plus
grande qu'elle ne le croyait. Il ne pouvait mme pas se soulever sans
son secours, et il avait d tomber de faiblesse pendant l'absence de sa
fille.

--Hlne, murmura-t-il, emmne-moi dans la grotte la plus obscure. La
lumire me fait mal aux yeux.

--Oh, pre, tu as, avant tout, besoin de repos, objecta avec sollicitude
la jeune fille. Je vais tout de suite voiler l'entre avec quelque
chose, afin que la lumire ne t'importune pas. Et sais-tu? je viens
d'apercevoir une voile en mer.

--Une voile! s'cria presque le vieillard.

Et il se leva brusquement, mais retomba tout aussitt, puis.

--Ne te trompes-tu pas?

--Il m'a sembl que c'tait une voile, quoique je n'en sois pas
absolument sre.

--Hlne, couvre-moi la tte et retourne au plus vite sur le rivage.

--Mais comment te laisser l tout seul? demanda Hlne avec inquitude.

--Je veux me reposer, fit son pre. Va, mon enfant.

Hlne recouvrit le visage de son pre et se mit  courir vers la
cataracte, d'o s'ouvrait une vue sur la mer.

Ses regards glissaient avec une inquitude mle d'un espoir secret sur
la plaine immense des eaux,  la recherche de la tache blanche. Mais
hlas! partout ils ne rencontraient que le flot uniforme, qui roulait
dans le lointain infini. Avec une affliction profonde, elle contemplait
l'horizon, en essuyant les larmes qui troublaient sa vue. Mais ce fut en
vain. La mer tait vide jusqu'au plus loin de la vaste tendue o se
perdaient ses regards fatigus.

La fillette rprima ses sanglots et, l'me accable par son espoir du,
revint auprs de son pre.

En s'approchant de la grotte, elle entendit la faible voix du vieillard.

--Je comprends, mon enfant,  ta dmarche, que tu t'tais trompe.

Pour toute rponse, Hlne soupira profondment.

--Tu vas m'emmener hors d'ici! continua le vieillard.

--Pourquoi donc, pre, ne veux-tu pas rester l? Je tcherai de boucher
l'entre de manire que la lumire ne t'incommode pas!

--Non, non, mon enfant! Je veux que tu m'emmnes dans un endroit
solitaire et obscur, loin de la valle, du lac et de tous ces sites
riants, dont tu m'as tant parl. Je sens que j'ai besoin de respirer un
peu l'air des montagnes. Penses-tu que je pourrai gravir la montagne o
tu as trouv le monument de la mre du Franais?

--Le chemin qui y mne n'est pas trop rude, rpondit Hlne, tonne par
ce dsir de son pre; mais le site est si triste, entre les cyprs
sombres et les rochers nus!

--Bien, ma petite, je vais me reposer d'abord, puis tu me conduiras
l-bas.

Le vieillard se coucha et commena  sommeiller. Avec une tristesse
indicible, Hlne considrait son pre dont la physionomie ple et
fatigue attestait la souffrance.

Un quart d'heure s'tait  peine coul, que le vieillard s'veilla et
se leva lentement.

--Il est temps, ma fille, allons! fit-il en s'appuyant sur le bras de sa
fille.

Cette insistance de son pre surprenait grandement la jeune fille, mais
elle se soumit en silence  sa volont.

Ils sortirent de la caverne et se dirigrent lentement vers la montagne.
Chemin faisant, le vieillard fit porter la conversation sur la patrie
lointaine, il parla de la compagne de sa vie et de ses autres proches.
Puis il conseilla  sa fille de ne pas perdre l'espoir. Il tait
convaincu qu'un navire devait aborder dans un prochain avenir.

Lorsqu'ils firent halte un moment pour se reposer, il se mit  parler de
l'ternit et de l'immortalit de l'me humaine. Jamais encore Hlne ne
l'avait entendu prononcer des discours semblables, et c'est pourquoi ils
lui firent une impression trs douloureuse.

Elle avait peine  contenir ses larmes. Un sentiment vague lui disait
qu'elle devait s'attendre  une grande douleur.

Ils gravirent la montagne et s'arrtrent  l'ombre des cyprs.

Sur la prire de son pre, elle lui dcrivit l'endroit o ils se
trouvaient, puis elle lui proposa de se reposer sous ces arbres
sculaires avant de se remettre en marche pour revenir  la maison. Elle
ramassa  cet effet, vivement, un tas de feuilles sches et de mousse et
le recouvrit de la couverture qu'elle avait emporte avec elle.

--Mon enfant, lui dit le vieillard d'une voix faible et tremblante, en
se laissant tomber sur la couchette ainsi prpare, j'ai choisi 
dessein cet endroit. Ma dernire heure est arrive. C'est la couche
funbre de ton pre que tu as arrange avec tant de sollicitude!

Hlne poussa un cri et, terrifie, se prcipita vers le vieillard; les
larmes ruisselaient sur ses joues. Elle lui avait pris les mains et le
suppliait de ne pas l'abandonner.

--Soumettons-nous  la volont du sort, fit-il avec un profond soupir,
en posant sa main sur la tte de sa fille.

[Illustration: Hlne resta agenouille prs du corps de son pre.]

Des sanglots s'chapprent de la poitrine d'Hlne. Elle comprit que son
pre allait la quitter pour toujours, et qu'en choisissant cet endroit,
il lui donnait un dernier tmoignage de son amour et de sa prvoyance.

--Recueille toutes tes forces, mon enfant, continua le vieillard, et
coute ma dernire volont. Demeure auprs de moi, tant qu'il me restera
encore un souffle de vie. Puis, ferme-moi les yeux, voile-moi le visage
et recouvre ma tombe avec de la mousse qui se trouve ici en grande
quantit. Puis, aprs m'avoir rendu ce dernier service, va-t'en d'ici.
Dans ce moment suprme, je te dfends de ne plus jamais t'approcher de
ce lieu. Mais quand tu seras de l'autre ct de la montagne ou dans la
valle prs du lac, et que ton regard s'arrtera par hasard sur ces
cyprs, rappelle-toi que ton pre t'a bnie dans son dernier soupir.

A ces dernires paroles, prononces d'une voix  peine intelligible, la
tte du vieillard se pencha dfaillante sur son chevet. Hlne
sanglotait: ses larmes amres tombaient sur la main de son pre qui
devenait de plus en plus froide.

--Je... te... bnis... mon... enfant!... murmura-t-il faiblement.

Et il rendit le dernier soupir.

Hlne demeura ptrifie d'pouvante. Agenouille, elle regarda
longtemps, sans comprendre, le corps inanim de son pre. Revenue 
elle, elle tendit avec dsespoir ses mains vers le ciel, en le suppliant
de mettre fin  sa vie.

Longtemps, la malheureuse jeune fille resta plonge dans sa douleur
profonde et inconsolable. Le soleil se cachait dj derrire les
montagnes. Alors seulement elle pensa  la dernire volont du dfunt.

Aprs avoir recouvert d'une couche paisse de mousse les restes sacrs
de son pre, elle quitta, le coeur bris, ce lieu si triste, mais si
cher pour elle.

Chancelante, les yeux remplis de larmes, elle descendit dans la valle
qu'enveloppaient dj des tnbres paisses. Devant cette nuit obscure,
il lui semblait que toute sa vie future et solitaire se passerait dans
des tnbres semblables.




CHAPITRE XXII

Dsespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la montagne.--Frayeur.--Le
Terre-Neuve.--Pain et sel.--Fausse alerte.


Longtemps, Hlne erra dans la valle tnbreuse, en proie  un affreux
dsespoir. Elle n'avait pas le courage de revenir dans la caverne o
autrefois son pre l'accueillait avec des caresses. Lorsque enfin ses
forces l'eurent trahie, elle se coucha sur la rive sablonneuse du lac et
pleura jusqu' l'aube.

Le jour parut. Hlne se leva et s'achemina vers la caverne. Vide et
sombre lui paraissait maintenant tout ce qui autrefois l'intressait et
l'enchantait. La valle splendide, inonde des rayons du soleil matinal,
lui semblait un triste dsert. Autour d'elle, les oiseaux gazouillaient
joyeusement, mais elle ne les entendait pas. Une brise lgre rpandait
mille parfums dans l'atmosphre, mais Hlne ne remarquait rien de tout
cela.

Longtemps, elle demeura immobile, assise  l'entre de la grotte, o
elle passait de si longues, de si douces heures avec son vieux pre;
elle se rmmorait toutes les preuves qu'ils avaient traverses
ensemble; puis elle se leva et se dirigea vers la caverne prfre de
son pre, o se trouvait le Robinson. La vue du livre dont elle lui
avait lu si souvent des pages fit venir les larmes  ses yeux. Elle se
souvint que, plus d'une fois, elle y avait puis une consolation et un
encouragement et, l'ouvrant, elle se mit  le lire, en dpit des larmes
qui lui montaient aux yeux et troublaient sa vue. Par une naturelle
association d'ides, elle songea ensuite  l'ancien habitant de l'le et
se rappela ce passage de ses notes: Le travail est ce qui apaise le
mieux tous les chagrins et toutes les douleurs.

Et elle rsolut de suivre son exemple.

Elle pensa  la saison pluvieuse et rsolut avant tout de mettre en
ordre sa case. Elle en enleva les fruits gts et s'achemina vers le
cocotier, contre lequel tait appuye l'chelle. Elle fut trs chagrine
de reconnatre qu'il n'y restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait
pas songer  poser l'chelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix
de quels efforts, et cela encore grce  l'aide de son pre, elle avait
russi  l'appuyer contre ce palmier. Aprs avoir jet  bas les
dernires noix, Hlne s'en vint cueillir des dattes et des figues. Elle
rsolut de faire scher la plupart de ces provisions pour les empcher
de se gter.

Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur la haute
montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon bleu. La vue de ce
phare, vivant en quelque sorte, ranima l'espoir dans son me. Une force
invisible l'entranait vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en
courant la montagne. D'un oeil perant, elle examina l'horizon lointain.
Mais hlas, nulle part elle n'aperut la moindre tache. Devant elle
s'tendait toujours la mme plaine d'eau immense et ondoyante... Elle
tourna ses yeux vers la montagne oppose o, parmi les cyprs
sculaires, reposaient les cendres de son pre, et, le coeur gros,
redescendit.

Toute la journe elle erra sans but dans la valle et le bois, ne
sachant comment se soustraire au sentiment pnible de son isolement.
Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le bord du lac, elle ne s'apercevait
mme pas que les jeunes cygnes s'approchaient tout prs d'elle, dans
l'attente de leur becque habituelle. Elle ne put triompher de son
chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se mettait 
coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle s'en allait dans la
fort, un dsir la prenait de retourner  la caverne. Mais l, chaque
coin, chaque caillou veillait en elle tant de souvenirs, chers
autrefois, douloureux maintenant, qu'elle s'en allait de nouveau dans
les environs, pour s'oublier un peu, jusqu' ce qu'enfin le sommeil et
la fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne.

Deux jours elle resta dans cet tat douloureux. Le troisime elle n'eut
presque pas  quitter la caverne. L'orage avait grond toute la journe
et quoique, vers le soir, la pluie et cess, la tempte continuait 
gmir. Elle sortit seulement pour cueillir quelques fruits. Cette
nuit-l, elle ne put fermer l'oeil de longtemps. Les images sereines de
sa mre et de ses amies passaient en esprit devant elle. Elle oubliait
compltement qu'elle se trouvait dans une le inhabite et non dans sa
patrie lointaine, au milieu de ses proches.

Tout  coup, au milieu des mugissements du vent, un fracas trange
arriva jusqu' elle. Elle tressaillit et prta l'oreille. Au loin
retentit de nouveau un bruit qui ressemblait  un tonnerre.

Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne se peut pas.
C'est une illusion, murmura-t-elle sans vouloir ajouter foi au
tmoignage de ses sens.

Mais au bout de quelques instants, retentirent presque simultanment
encore deux coups de canon.

Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade. Cette ide, avec la
rapidit de l'clair, lui traversa l'esprit: c'tait videmment un
navire que la tempte avait pouss contre les cueils et qui faisait des
signaux de dtresse.

Hors d'elle-mme, elle s'lana hors de la caverne. La nuit tait si
sombre, qu'elle distinguait  peine son chemin. Tout essouffle, elle
gravit en courant la montagne et vit, en ce moment prcis, au milieu des
flots mugissants, briller une lueur. Un coup de canon rsonna
immdiatement aprs. D'paisses tnbres empchaient d'apercevoir quoi
que ce ft en mer, mais Hlne savait que c'tait l un signal de
dtresse. Elle se souvint que, dans des occasions pareilles, on allumait
des feux sur le rivage et le coeur palpitant, elle se mit  ramasser
htivement des branches sches, des brindilles et des feuilles. Au bout
de quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un grand feu;
le vent en lanait des tincelles de tous les cts. Hlne examinait
d'un oeil perant la mer, essayant de reconnatre la prsence du navire
au milieu des flots. Mais ce fut en vain: autour d'elle rgnait une
obscurit impntrable. Elle ne pouvait mme distinguer le rivage qui se
trouvait au pied de la montagne.

Elle demeura ainsi quelques instants, dans une attente pleine
d'angoisse. Et voil qu'une nouvelle lueur apparut, suivie d'un nouveau
coup de canon. Hlne tressaillit et, avec une impatience fivreuse, se
mit  aviver le feu. De nouvelles lueurs brillrent au loin,
accompagnes d'autres coups de canon. Le coeur de la jeune fille
frmissait d'espoir et de crainte... Mais tout redevint muet: seuls le
bruit des flots et le hurlement du vent troublaient comme auparavant le
silence de la nuit.

Longtemps, elle demeura immobile devant le feu qui flambait, mais elle
ne put saisir le moindre bruit venant du navire. Elle serait
probablement reste jusqu'au matin sur la montagne, si la pluie qui se
mit  tomber en abondance ne l'avait oblige de se rfugier dans la
caverne.

Mais  peine le jour fut-il apparu, qu'Hlne se trouvait de nouveau sur
la montagne. Le feu tait teint depuis longtemps. Au loin, au milieu
des cueils, on voyait un vaisseau que les flots mugissants
recouvraient. Hlne eut beau l'examiner avec sa lunette, elle n'y put
apercevoir aucun signe de vie.

Est-il possible qu'aucun des naufrags n'ait pu se sauver? se
demanda-t-elle. Peut-tre quelqu'un d'entre eux se trouve-t-il dj sur
ce rivage, non loin de moi, et a-t-il besoin de mon aide.

Cette ide l'mut profondment. Les mains tremblantes, elle braqua sa
lunette sur le littoral. Mais partout,  perte de vue, elle n'apercevait
que cette mme plage dserte, dont chaque buisson, chaque arbrisseau lui
tait si familier. Seulement, prs de la fort de bambous, gisaient des
objets rejets par la mer.

Hlne se dirigea de ce ct, mais elle ne dcouvrit rien, que quelques
planches et quelques dbris. La vue de ces tmoins muets de la mort
prmature de ces malheureux causa  la jeune fille un tel chagrin,
qu'elle se dtourna et s'achemina tristement vers sa demeure.

Elle ne remarqua mme pas qu'elle arrivait enfin  la caverne, et ce ne
fut qu' son entre mme qu'elle sortit de sa triste rverie.

Son regard glissait, indiffrent, sur le lac, la valle verte et la
lisire de la fort qui apparaissait au loin.

Tout  coup Hlne vit sortir de la fort un norme animal velu. Elle
tressaillit et se prcipita dans la caverne. L'animal s'arrta sur la
lisire et, baissant la tte, semblait flairer la terre, comme s'il
cherchait les traces de quelqu'un. C'est alors seulement qu'Hlne
s'aperut avec frayeur que l'animal tait sorti de la fort, juste 
l'endroit par o elle avait l'habitude d'y entrer. L'instant d'aprs, il
courait dj sur ses traces le long du lac et, le dpassant, se jetait
droit dans la direction de la caverne. Saisie de terreur, la jeune fille
se rfugia dans le coin le plus loign; mais se rappelant qu'elle tait
sans dfense, elle courut vers l'entre o elle avait pos sa hache. A
la vue de l'animal qui s'tait arrt  quelques pas du seuil, ses yeux
se troublrent. Ne se sentant plus de peur, elle leva la hache,
attendant l'attaque. Mais le terrible animal demeurait sur place et,
remuant doucement la queue, la regardait, en poussant par moments des
faibles cris plaintifs.

[Illustration: Au bout de quelques instants flambait un grand feu.]

Se remettant de sa frayeur, Hlne regarda plus attentivement son
prtendu ennemi et,  sa grande surprise, reconnut que la bte velue qui
lui avait caus une telle peur tait un norme terre-neuve.

Il est probable que voil le seul tre qui se soit sauv du navire
naufrag, pensa Hlne, en appelant le chien.

Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement et elle caressa la pauvre
bte qui, en signe de reconnaissance, se mit  lui lcher les mains et,
sans dtacher d'elle ses yeux bons et intelligents, exprima sa joie par
des aboiements bruyants. Hlne se sentit trs heureuse d'avoir acquis
un ami fidle et dvou, quoique muet. Il lui sembla mme qu'elle se
trouvait moins seule qu'elle ne l'tait quelques minutes auparavant.

Cependant l'ide du navire naufrag et de la triste destine de son
quipage ne cessait de la tourmenter, et elle se dirigea de nouveau vers
le rivage en compagnie de son nouveau compagnon. Petit ami,--c'est
ainsi qu'elle surnomma le chien,--courait en avant, se retournant 
chaque pas pour regarder Hlne, comme s'il voulait avoir la certitude
qu'elle le suivait.

A peine fut-elle sur la plage que son compagnon, en apercevant dans la
mer le navire naufrag, se mit  hurler lamentablement. A grand'peine,
elle russit  calmer l'animal, et remarquant au loin un objet rond,
s'achemina de ce ct. C'tait un petit tonneau solidement ferm. Hlne
le retourna avec curiosit, puis elle le dfona. Elle y trouva des
biscuits de mer, dont une petite partie seulement tait un peu mouille.
Cette trouvaille causa une grande joie  la jeune fille. Elle croyait
avoir oubli jusqu'au got mme du pain, et elle dvora un biscuit avec
un grand plaisir. Elle ne s'aperut pas que Petit ami la regardait
avec des yeux de convoitise, jusqu' ce qu'enfin les aboiements eussent
attir son attention. Le pauvre terre-neuve devait avoir faim depuis
longtemps car, ds qu'elle lui eut donn un biscuit, il l'avala
avidement.

Hlne en mangea plusieurs et trouva qu'ils manquaient de saveur, faute
de sel. Jusqu'alors, elle ne s'tait nourrie que de fruits, et par
consquent, n'en avait pas ressenti le besoin; mais le pain sans sel lui
rappela aussitt la ncessit de cet assaisonnement. Elle se souvint
qu'on trouve parfois sur la plage de petites anses ou flaques o,  la
mare haute, pntre l'eau de mer, qui en s'vaporant forme un dpt de
sel.

Aprs avoir donn  manger  son ami, Hlne se mit  suivre le rivage.
Aprs de longues et vaines recherches, et dj sur le point de les
abandonner, elle remarqua sous un rocher une petite flaque, dont le fond
tait recouvert d'une poussire blanche. Ayant got un grain de cette
poudre elle reconnut,  sa vive joie, que c'tait du sel. Hlne en
remplit sa poche et revint vers le tonneau qu'elle roula jusqu' la
caverne, toute heureuse de ces trouvailles si prcieuses. Mais aussi, en
arrivant  la grotte, elle pouvait  peine se redresser de fatigue.
Ayant rpandu les biscuits sur l'herbe, elle en retira ceux qui taient
mouills et les mit  scher au soleil, puis elle replaa le reste dans
le tonneau qu'elle posa dans la caverne.

[Illustration: Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement.]

Les derniers rayons du couchant venaient de s'teindre. Petit ami ne
quittait pas un instant sa jeune matresse. Lorsqu'elle se coucha, il
s'tendit  ct d'elle en prtant l'oreille au moindre bruit. Hlne
s'assoupissait dj, quand tout  coup le chien sursauta et s'lana
hors de la caverne en aboyant. Hlne, inquite, se leva et jeta un coup
d'oeil  l'extrieur. Mais on n'entendait que le mme sifflement du vent
et le mme bruissement des arbres. Quant au chien, il avait disparu.

C'est ce bruit qui, probablement, aura induit en erreur Petit ami,
pensa-t-elle, en s'enveloppant de nouveau dans sa couverture.

Tout  coup, au seuil mme de la caverne, retentit l'aboiement continu
du chien. Hlne se prcipita vers lui.

Cette fois, c'tait une fausse alerte: Petit ami se tenait  l'entre
et aboyait avec zle contre la lune. Hlne sourit involontairement.
Elle se souvint d'avoir vu dans sa patrie nombre de chiens qui ne
pouvaient considrer la lune avec indiffrence. Ayant calm Petit ami,
elle se recoucha et s'endormit bientt d'un profond sommeil.

Lorsqu'elle se rveilla, au matin, le soleil tait dj haut dans le
ciel. Petit ami tait tranquillement couch  l'entre; mais en
entendant du bruit, il s'lana joyeusement vers elle.

Aprs avoir caress et fait manger son nouvel ami, Hlne se rendit sur
la plage pour voir ce qu'tait devenu le navire naufrag; mais, ayant
gravi la montagne, elle ne put,  sa grande surprise, en distinguer
aucune trace en mer. Triste, elle revint chez elle.




CHAPITRE XXIII

Les chvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du chevreau.


Hlne dsirait dj depuis longtemps visiter la plage de l'autre ct
de l'le. Mais il fallait pour cela traverser la fort vierge o,
jusqu' prsent, elle n'avait pas os s'aventurer toute seule. La
prsence du terre-neuve lui donna maintenant le courage de raliser son
dessein.

S'tant leve presque avec les premiers rayons du soleil, Hlne pntra
dans la fort. Il y rgnait la mme demi-obscurit mystrieuse, trouble
par les cris des singes et les gazouillements des oiseaux.

Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie de son
compagnon fidle, qui battait les buissons autour d'elle.

Aprs deux heures de marche, elle remarqua que la fort commenait 
s'claircir et laissait filtrer la lumire  travers le feuillage moins
touffu. S'tant dirige de ce ct, Hlne se retrouva bientt prs du
talus d'o elle avait aperu des chvres pour la premire fois.
Maintenant encore, l-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait un
grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se trouvaient plusieurs petits
chevreaux ptulants. Les chvres broutaient tranquillement l'herbe
succulente, tandis que les cabris foltraient autour d'elles et avec une
agilit et une lgret surprenantes gravissaient les rochers escarps.
Rien n'tait si amusant que de les voir, avant de bondir sur le rocher,
s'en loigner en courant  petits pas et, comme s'ils voulaient mesurer
la distance, revenir plusieurs fois  la mme place, s'en carter de
nouveau et enfin, prenant leur lan, escalader en trois bonds le rocher.
Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et voler en haut comme
une balle qu'on aurait lance. L'adresse extraordinaire de ces beaux et
gais animaux ravissait la jeune fille.

Mais voici que soudain les chevreaux s'lancrent vers le troupeau, et
les chvres inquites se serrrent l'une contre contre. Hlne comprit
bien vite le motif de cette alarme: un aigle avait apparu dans l'air et,
planant au-dessus du troupeau, y choisissait manifestement une victime.

Les chevreaux se dissimulrent sous une saillie de roc et les chvres
pointrent bravement leurs cornes contre leur ennemi, en changeant de
posture suivant que l'ombre projete par l'aigle leur indiquait o il se
trouvait. Hlne suivit longtemps les pripties de cette lutte
intressante, jusqu' ce qu'enfin l'aigle se ft drob  ses regards. A
peine le danger eut-il disparu que les chevreaux s'lancrent
joyeusement au-devant des chvres, qui se mirent  les lcher avec
tendresse, en blant doucement comme pour calmer leurs inquitudes.

Hlne descendit dans la valle, afin de gravir le versant oppos, d'o
elle pouvait poursuivre directement son chemin. A son approche, les
gracieux animaux, toujours aux aguets, sortirent de leur immobilit; ils
se mirent  renifler de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes.
Les chevreaux les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientt
tout le troupeau se trouva hors de vue.

Mais  peine la jeune fille fut-elle arrive dans la valle, que Petit
ami, en aboyant furieusement, se jeta sous une saillie du roc et
s'arrta en grondant. Hlne s'approcha de lui, mais n'aperut rien de
suspect. Cependant Petit ami continuait  gronder et ne dtachait pas
son regard de cet endroit.

Il y a quelque chose l-dessous, pensa Hlne, en examinant
attentivement le roc.

Enfin, elle y dcouvrit un petit chevreau. Il se tenait coi, l'oreille
aux aguets et flairant l'air. La couleur grise de son poil se confondait
 tel point avec celle du rocher qu'Hlne ne se serait jamais aperue
de sa prsence, si Petit ami, avec son flair, n'avait pas dcouvert
son refuge.

Le coeur de la jeune fille battit de joie quand elle russit enfin 
saisir le chevreau et  le tirer de dessous le rocher. L'animal effray
rsistait, ruait et s'efforait de lui chapper, mais Hlne le tenait
solidement. Elle esprait pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle
rsolut de le porter immdiatement dans ses bras jusqu' la caverne.
Mais son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dgager,
qu'elle dut renoncer  l'ide de le porter. Sans le lcher, elle arracha
une longue liane et, faisant un noeud, le passa au cou du chevreau,
comptant l'emmener ainsi chez elle.

Mais  peine l'eut-elle lch qu'il se mit  gambader de tous les cts,
en essayant de se dbarrasser du noeud. Ce qui l'effrayait surtout,
c'tait la prsence de Petit ami. Fatigu, enfin, de cette lutte
inutile, il se coucha et ne bougea plus. En vain, Hlne l'appelait-elle
doucement en lui jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle
attention et, ds que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau
 gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hlne le fit poursuivre
par Petit ami. Ce moyen se trouva tre efficace. Pour fuir l'animal
qui lui causait une si grande peur, le chevreau s'lana en avant avec
une telle rapidit qu'Hlne eut grand'peine  le suivre. Mais,  la
longue, le pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure.

De cette faon, Hlne put le conduire dans la caverne la plus proche o
elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses, mit de l'eau dans une
coquille de noix de coco et posa le tout  l'entre, devant son petit
prisonnier qui,  son approche, se fourra dans le coin le plus recul.
Par prcaution, Hlne barra l'entre avec des perches de bambous.

Le soir vint. Ce jour-l Hlne, contrairement  son habitude, n'avait
pas eu le temps de descendre sur la plage, c'est pourquoi elle s'y
rendit. C'tait au moment de la mare basse. Au-dessus du banc de sable
tournoyaient comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se rgalaient
d'toiles de mer, de mduses et de mollusques, que la mare avait ports
l. Aprs avoir examin l'horizon  l'aide de sa longue-vue, Hlne
ramassa quelques hutres et rappelant Petit ami, qui courait sur le
banc de sable aprs les oiseaux, elle revint  la maison.

En passant auprs de la caverne, elle entendit le blement plaintif de
son petit prisonnier et jeta un coup d'oeil dans l'intrieur. Le pauvre
animal n'avait mme pas touch  la nourriture. Ayant barr l'entre
avec soin, Hlne revint  son logis.

Quoiqu'elle n'et pas sommeil du tout, elle fut oblige, comme toujours,
de se coucher  la tombe de la nuit. Depuis longtemps dj Hlne
rvait  une sorte de lampe, dont la lumire lui permettrait de lire ou
de coudre pendant les longues soires sombres, mais elle n'avait pu rien
trouver jusqu' prsent. Selon son calcul, la saison pluvieuse allait
revenir dans trois semaines environ, et elle tait heureuse de penser
qu'elle ne resterait plus seule des journes entires dans la caverne.
Elle esprait que, d'ici l, elle aurait apprivois le chevreau, ce qui
augmenterait encore sa socit. Au milieu de ces rflexions elle
s'endormit enfin.

Vers le matin, elle fut subitement veille par l'aboiement de Petit
ami. Elle se leva vivement et sortit de la caverne. Devant la saillie
du roc se tenait le chien qui, par de sonores abois, semblait appeler au
secours. Elle accourut et aperut sous le roc le chevreau tendu avec
une jambe casse, d'o coulait le sang. Sans doute Petit ami l'avait
surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur le roc, d'o il tait
tomb. Hlne releva le pauvre animal et le porta dans sa caverne, o
elle lui prpara une couchette d'herbe frache; puis apportant de l'eau,
elle lava soigneusement la plaie et la banda avec un chiffon propre.




CHAPITRE XXIV

Pauvre chevreau!--Le traneau.--Un Terre-Neuve attel.--L'enclos.--Les
nouveaux prisonniers.


Les premiers jours, le prisonnier avait peur de sa jeune matresse, mais
bientt il en vint  ne plus craindre son approche. Mme l'aspect
menaant de Petit ami ne lui causait plus de frayeur, et ds que le
chien faisait mine de s'approcher de lui, le chevreau bondissait et
pointait bravement ses petites cornes. Les soins empresss que lui
donnait la jeune fille l'eurent bientt compltement familiaris avec
elle: il la laissait tranquillement laver et bander sa blessure, prenait
de ses mains les jeunes pousses, et non seulement accueillait
gracieusement ses caresses, mais parfois mme frottait son petit museau
contre les mains d'Hlne.

L'enfant ne pouvait se lasser d'admirer son gentil prisonnier; elle se
creusa longtemps la tte pour trouver le moyen de l'apprivoiser si bien
qu'il ne la quittt plus aprs sa gurison. Le tenir toujours 
l'attache lui semblait trop cruel. Rflexion faite, Hlne rsolut
d'difier une sorte de clture. Tout d'abord elle pensa que des buissons
 croissance rapide serviraient trs bien  cet effet; mais elle ne put
se souvenir d'avoir jamais vu des plantes semblables dans l'le.

Enfin, son choix s'arrta sur le bambou dont on pouvait, croyait-elle,
faire facilement une clture solide. Amener ces matriaux de la plage ne
prsentait pas non plus de grandes difficults. Hlne rsolut de ne pas
remettre cet ouvrage  un autre temps, et se rendit immdiatement sur la
rive. L, elle coupa une centaine de perches, les unes grosses, pour les
pieux, les autres minces, pour les traverses. Il n'y avait qu' traner
les perches au lieu de leur destination.

Mais aprs qu'elle eut apport les premires perches, elle acquit la
conviction que ce travail fatigant lui prendrait  peu prs trois jours.
Sans hsiter longtemps, elle se mit en devoir de construire un traneau.
Aprs quelques tentatives infructueuses, elle russit  attacher
plusieurs traverses entre deux grosses perches et, au bout de deux
heures, le traneau tait prt. Elle posa dessus une vingtaine de pieux
et les trana ainsi jusque chez elle. Mais le traneau tait lourd et
elle dut s'arrter plus d'une fois, pour reprendre haleine. Petit ami
sautillait tout le temps  ses cts en aboyant, et ne faisait que la
dranger dans sa besogne. Arrive devant une petite colline, elle tait
dj sur le point de dcharger la moiti de ses perches, lorsque l'ide
lui vint que Petit ami pouvait bien lui tre utile dans cette
circonstance. L'ayant appel auprs d'elle, elle passa  son collier une
forte liane qu'elle attacha au traneau et de cette faon, tous deux, en
runissant leurs efforts, russirent  gravir la colline avec leur
lourde charge.

[Illustration: Le chevreau se laissait panser par Hlne.]

Hlne fut ravie de son auxiliaire qui, sans grand effort, tranait la
charge comme un bon cheval de trait, en rlant seulement de temps 
autre,  cause du collier qui lui serrait la gorge. Lorsque la premire
charrete fut apporte, Hlne modifia les harnais. Pliant en quatre un
morceau d'toffe assez long, elle le noua sur la poitrine de son ami et
attacha des lianes  ses extrmits. De cette faon, toute la charge
portait non sur le cou, mais sur la poitrine du chien. Sous son nouveau
harnais Petit ami marchait encore mieux qu'auparavant. Lorsqu'elle eut
charg encore une fois son traneau, il le tira tout seul avec une telle
facilit qu'elle n'eut mme pas  l'aider.

Vers le soir, la plus grande partie des perches tait transporte, et le
lendemain matin Hlne se mit  lever la clture. Elle creusa des
trous, y planta les gros pieux et les recouvrit solidement de terre. Le
soir tombait quand ce travail fut achev.

Le lendemain, elle commena  poser les traverses, mais elle vit bientt
que ce travail minutieux lui demanderait plusieurs jours. Pourtant elle
rsolut de ne pas s'occuper d'autre chose avant d'avoir achev cette
clture, et de ne consacrer qu'une heure ou deux  la cueillette des
fruits.

En revenant de la fort avec les fruits, elle aperut de loin, auprs de
son prisonnier, une chvre avec un autre chevreau. C'tait videmment la
mre qui avait retrouv son petit. Hlne se cacha derrire un arbre et
rappela Petit ami auprs d'elle, pour ne pas troubler cette heureuse
entrevue. La chvre donnait tendrement  manger au chevreau prisonnier.
Hlne considra cette scne touchante en cherchant dans son esprit le
moyen de s'emparer aussi de la mre, et enfin elle rsolut de terminer
au plus vite la clture, esprant d'une faon quelconque y surprendre la
chvre et lui barrer le passage. Elle tait convaincue que cette
premire visite ne serait pas la dernire. Il fallait seulement ne pas
trop effrayer l'animal et, pour sa prochaine venue, lui prparer en
guise d'appt la friandise prfre des chvres, du sel.

Hlne sortit de son embuscade et se dirigea lentement vers la caverne
pour que la chvre pt l'apercevoir  temps et s'enfuir. En effet, 
peine la jeune fille eut-elle fait quelques pas, que la chvre avec le
chevreau qu'elle avait amen se jetrent de ct et disparurent bientt
dans le fourr. Le petit bless qui tait attach, bondit aussi pour les
suivre. Hlne le calma avec ses caresses et se remit de nouveau  sa
construction.

Elle travailla ainsi sans relche pendant quatre jours, et lorsque enfin
la clture fut prte, elle y laissa le chevreau en libert.

Hlne considrait son ouvrage avec un vif sentiment de satisfaction.
Maintenant son petit pupille avait un coin o il pouvait s'battre et
bondir librement. Mais la jambe du chevreau n'tait pas encore tout 
fait gurie et il boitait fortement. Hlne tait ravie de possder ce
gentil animal qui la suivait partout comme un petit chien. Quant 
Petit ami, il continuait  le traiter toujours en ennemi.

Cependant Hlne remarqua que la chvre, en son absence, rendait
journellement visite  son petit. Le sel qu'elle laissait se trouvait
toujours mang.

Le lendemain, en quittant comme d'habitude la caverne, la jeune fille
enleva d'abord de la clture deux traverses, dans le but de fournir  la
chvre le moyen d'entrer dans l'enceinte, attacha le chevreau tout prs
de la caverne et se cacha elle-mme avec Petit ami dans les buissons
du voisinage.

Au bout d'une heure  peu prs, sur la lisire du bois apparut la chvre
en compagnie de son petit.

L'animal souponneux regarda avec inquitude autour de lui, en reniflant
l'air, comme s'il pressentait un malheur. Hlne retint son souffle.
Petit ami tait couch  ct d'elle, suivant avidement des yeux la
chvre, qui demeurait immobile  la mme place. Quelques instants se
passrent dans cette attente pleine d'angoisse. Enfin la chvre
s'approcha avec prcaution de la clture et se mit  chercher l'entre.
Hlne vit, de derrire son arbre, que la chvre se rapprochait d'elle.
Mais tout  coup,  quelques pas de l'endroit o les traverses taient
enleves, la chvre s'arrta et, ayant renifl de nouveau l'air,
s'loigna avec effroi. Elle avait videmment flair la proximit
d'Hlne et de Petit ami, et elle se serait sans doute enfuie dans la
fort si, en ce moment, le blement plaintif du prisonnier ne l'avait
arrte. Le sentiment maternel l'emporta sur sa frayeur; le nez au vent,
elle se rapprocha lentement de la clture et, regardant avec inquitude
autour d'elle, s'arrta devant l'entre. De nouveaux blements de son
petit la dcidrent  courir vers le chevreau, qui immdiatement se mit
 la tter. Son exemple fut suivi par l'autre chevreau.

Hlne ne voulut point empcher la chvre d'apaiser la faim de ses
petits et demeura sans bouger pendant quelques instants. Puis elle
sortit brusquement de derrire le buisson et courut vers la clture. A
peine la chvre se fut-elle aperue du danger, qu'elle se prcipita vers
l'entre. Encore un moment et elle tait en libert; mais Petit ami
lui barra  temps le chemin. Il s'lana en avant et montrant les dents,
s'arrta  l'entre, tandis que l'animal effray se prcipitait  la
recherche d'une autre issue. Pendant ce temps, Hlne put arriver et
remettre les traverses en place. La chvre apeure courait de tous les
cts et, ne trouvant pas de sortie, cherchait mme  sauter par-dessus
les pieux; mais tous ses efforts furent inutiles, la clture tait
solide et trop leve.

Laissant Petit ami en dehors, Hlne dtacha le chevreau bless qui
courut aussitt auprs de sa mre. Mais la chvre ne faisait plus
attention aux chevreaux qui la suivaient avec des blements plaintifs et
courait, comme une folle, le long de la palissade en cherchant une
issue.

[Illustration: La chvre apparut, en compagnie de son petit.]

Hlne plaa auprs de la clture une coquille de noix de coco remplie
d'eau, mit du sel  ct et s'assit tranquillement  l'entre de la
caverne pour voir ce qui se passerait. La chvre, aprs avoir couru
jusqu' ce qu'elle ft  bout de forces, se calma enfin, laissa venir 
elle les chevreaux et mme les lcha. Plusieurs fois, elle s'approcha de
l'eau, la flaira, mais sans oser y toucher; quant au sel, elle n'y
prtait nulle attention, et ds qu'Hlne faisait un mouvement, elle se
remettait de nouveau  courir.

Pour lui laisser le temps de se rassurer et de se familiariser avec son
nouveau milieu, Hlne rsolut de laisser les animaux seuls pendant
quelques heures; elle se rendit sur la plage et ne revint que vers le
soir. La chvre tait tranquillement couche  l'ombre d'un arbre et les
chevreaux foltraient joyeusement autour d'elle. En apercevant Hlne,
elle se leva apeure et courut se rfugier dans le coin le plus loign,
tandis que le petit chevreau apprivois s'approchait bravement de sa
matresse et lui prenait des mains une brasse de pousses fraches. Le
second chevreau le suivit avec curiosit, mais il s'arrta, craintif, 
quelques pas de la jeune fille. Hlne caressa son pupille et, pour ne
pas effaroucher la chvre, rentra dans la caverne, en laissant Petit
ami en dehors de la clture.

La nuit se passa tranquillement. Par moments arrivaient  l'oreille de
la jeune fille les blements plaintifs de la chvre.

Le lendemain, Hlne se leva de bonne heure et son premier soin fut de
porter  ses prisonniers de l'eau frache et du fourrage. La vieille
chvre manifestait toujours une grande apprhension  son gard, mais
Hlne faisait semblant de ne pas la voir, et, caressant son chevreau,
essayait en mme temps d'apprivoiser aussi le petit sauvage.




CHAPITRE XXV

Un concert dans les airs.--Combat entre singes et fillette.--Les
fournisseurs quadrumanes.--L'arbre  pain.


La construction de la clture avait pris tant de temps  la jeune fille
que sa provision de fruits commenait  s'puiser. Il fallait se
remettre  la cueillette et remplir la cave vide, car la saison
pluvieuse tait proche.

Appelant Petit ami, elle se rendit dans la fort, mais par un chemin
autre que celui qu'elle prenait d'habitude. L encore elle reconnut la
mme vgtation varie des tropiques, avec ses gigantesques arbres
sculaires enlacs de plantes grimpantes, les mmes cris de singes, les
mmes chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient ici
une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait mme pas songer  arriver
jusqu'aux fruits qui en garnissaient les cimes.

Hlne suivait cette paisse fort depuis une heure environ, lorsque,
non loin d'elle, retentirent des hurlements assourdissants de singes.
Elle appela Petit ami et se dirigea de ce ct. Elle n'avait pas fait
une centaine de pas qu'elle se trouvait dans une petite clairire. Sur
l'un des arbres qui l'entouraient, couvert de fruits normes, tait
assise une troupe de singes, qui excutaient un concert tellement
effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves rassembls l pour une
lutte mortelle. D'ailleurs, dans ces hurlements sauvages, on remarquait
pourtant une certaine consonance.

Hlne s'tait cache derrire un arbre et examinait curieusement ces
chanteurs bizarres. Brusquement toute la socit qui sigeait sur
l'arbre se tut. Mais une minute ne s'tait pas coule, que l'un des
chanteurs se mit de nouveau  hurler et, aussitt aprs, tout le choeur
l'accompagna avec un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantt le
grognement du cochon, tantt le rugissement du jaguar. Ces chanteurs 
longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air si pos et, en se
regardant l'un l'autre, hurlaient  tue-tte avec une mine si srieuse,
qu'Hlne n'y tint plus et clata de rire.

Instantanment, les chanteurs se turent et examinrent les nouveaux
arrivants, mais, une minute aprs, ne les jugeant plus dignes de leur
attention, ils se mirent  se rgaler avec les fruits qui garnissaient
l'arbre.

Hlne comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre  pain, dont les
fruits forment presque la seule nourriture des habitants de la plupart
des pays tropicaux. Cette trouvaille lui causa une vive joie: elle
savait que la pulpe tendre et sucre de ces normes fruits, grille en
tranches paisses, remplace parfaitement le pain. Mais il lui tait
difficile de se les procurer, l'arbre tant trs haut. Il y avait, il
est vrai, par terre quelques fruits trop mrs, mais ils se trouvaient
dj gts. Quant  se contenter des restes jets par les singes, Hlne
n'en avait nullement envie.

[Illustration: Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.]

Avisant un fruit qui pendait assez bas, Hlne prit une grosse branche
et la jeta en l'air, dans l'espoir de l'abattre. Mais elle n'eut pas
plus tt lev la main qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur
elle toute une avalanche de ces fruits normes. Cela s'effectua d'une
manire si inattendue, qu'au premier moment Hlne ne sut que rsoudre.
Mais une nouvelle grle de projectiles la fit reculer en toute hte. Une
de ces balles de pain avait atteint Petit ami et le pauvre chien se
jeta de ct en hurlant. Une fois hors de la porte du tir des singes,
Hlne s'aperut que toute la socit se tenait, avec un calme parfait,
sur l'arbre, se prparant videmment  la rgaler d'une nouvelle
dcharge.

Mais c'est un trs bon moyen pour se procurer les fruits des arbres
trop levs! S'ils voulaient m'en jeter encore une vingtaine!... disait
 part soi, en riant, Hlne.

Et elle lana un autre petit rameau aux singes qui, en effet,
ripostrent immdiatement, en la lapidant de fruits. En trs peu de
temps, elle en avait devant elle un grand tas. Hlne en prit quatre
qu'elle emporta  la maison, mais ce fardeau se trouva tre trs lourd:
chaque fruit pesait prs de dix livres. Pour en rendre le transport plus
facile, elle fabriqua  la hte un sac, attela Petit ami au traneau
et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna dans la
fort, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre; ils s'taient
cachs quelque part.

En quatre fois, Hlne put transporter les fruits chez elle et elle
alluma tout de suite un feu pour se prparer du pain grill  la faon
des sauvages. Lorsque le feu eut achev de brler, la jeune fille coupa
le fruit en grosses tranches et les posa sur les charbons ardents. Au
bout de quelques instants, elles exhalaient une odeur parfume de pain
frais. Hlne retira du feu les tranches noircies, en enleva la crote
carbonise et gota  ce pain. Le got en tait excellent, et ne
diffrait presque en rien de celui du pain de froment.

L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour avoir, au moins
dans les premiers temps, du pain frais, et laissa le reste fermenter au
soleil. Elle se rappelait ce que son pre lui avait racont  ce sujet
sur les sauvages, qui prparaient ainsi, avec ces fruits, une pte
qu'ils conservaient dans des fosses et dont ils usaient au fur et 
mesure de leurs besoins.

Cependant Hlne n'oubliait pas ses btes. Chaque fois qu'elle revenait
 la maison, le chevreau apprivois courait joyeusement  sa rencontre,
tandis que le petit sauvage le suivait avec curiosit. Soit qu'elle
rentrt dans la caverne ou qu'elle en sortt, les chevreaux ptulants
tournaient toujours autour d'elle. Les choses en vinrent l que mme le
petit sauvage commena  prendre de ses mains les pousses qu'elle lui
offrait. La vieille chvre s'tait aussi videmment rassure et elle
mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait pas encore approcher par
la jeune fille.




CHAPITRE XXVI

Exploration de l'le.--Les mimosas.--L'arbre des voyageurs.--Les
scarabes luisants.--Une nuit en pleine fort vierge.--Le terre-neuve
conducteur.


Durant tout son sjour dans l'le, Hlne n'avait pu encore visiter le
bord de la mer, dans la partie oppose de l'le, de l'autre ct de la
fort. Sachant que dans quelques jours devait commencer la saison
pluvieuse, pendant laquelle elle ne pourrait plus sortir, elle rsolut
de se mettre en route le lendemain mme.

Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais  peine avait-elle fait
un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie d'horreur. Devant
l'entre mme tait tendu un gros serpent. Pourtant, en l'examinant
plus attentivement, Hlne s'aperut qu'il avait la tte broye. Sans
doute il avait voulu, la nuit, ramper dans la caverne et Petit ami
l'avait tu. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu,  travers son
sommeil, les grondements de Petit ami. Hlne souleva le serpent au
bout d'un bton, le trana loin de la caverne et l'enfouit dans le
sable.

Aprs avoir donn du fourrage  ses prisonniers et caress les
chevreaux, Hlne prit quelques biscuits et se mit en route, accompagne
de Petit ami. Au bout de deux heures de marche, elle se trouva devant
la Valle des chvres,--c'est ainsi qu'Hlne avait surnomm la valle
o elle avait aperu pour la premire fois ces animaux. Cette fois elle
tait dserte. Hlne gravit la montagne oppose. De l se droulait une
large vue sur le pays qui s'tendait  ses pieds. Comme on respirait
librement au milieu de cet espace dcouvert, aprs la sombre fort!
Au-dessus d'elle brillait un ciel d'un bleu fonc et une brise lgre
rpandait une fracheur agrable.

Hlne jeta un regard autour d'elle. En avant,  ses pieds, s'tendait
une autre fort vierge, derrire laquelle s'apercevait dans le lointain
le bord de la mer et, plus loin, une immense plaine d'eau. Jamais encore
la jeune fille ne s'tait aventure si loin. Pour atteindre le rivage,
il fallait traverser une partie de la fort qui s'tendait au pied de la
montagne.

Hlne se dirigea de ce ct. L elle retrouva la mme vgtation
vierge, dont l'clatante verdure formait un contraste clatant avec le
feuillage sombre des gants sculaires. Chemin faisant, elle rencontra
divers palmiers, des fougres, des bananiers et des mimosas aux feuilles
si fines et si lgantes.

Hlne cueillit en passant une fleur de mimosa: mais  peine eut-elle
touch cette plante si dlicate qu'elle se mit  replier pudiquement ses
feuilles et ses ptales. Quelle ne fut pas sa surprise, en s'apercevant
que les autres mimosas, mme les plus loigns du premier, avaient,
comme s'ils s'taient concerts, suivi son exemple et l'un aprs l'autre
repli galement leurs feuilles. Par la suite, Hlne eut bien des fois
l'occasion d'observer comment cette plante sensible dpliait ses
feuilles aux premiers rayons du soleil et les repliait vers la nuit.

Hlne marcha longtemps dans la fort. Le soleil dclinait dj
lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand elle et Petit ami eurent
apais leur faim, elle regarda autour d'elle, dans l'espoir de
rencontrer  proximit un cocotier pour en boire le lait excellent.

En route elle n'avait pas rencontr le moindre petit ruisseau. A une
cinquantaine de pas d'elle se trouvait un groupe de cocotiers, mais, 
son grand chagrin, les fruits en taient suspendus trop haut. Elle tait
dj sur le point de s'loigner, lorsque son attention fut attire par
plusieurs beaux arbres dont les cimes taient ornes de grandes feuilles
de deux toises de long disposes en forme d'ventail. Hlne examinait
curieusement ce bel arbre, en essayant de se rappeler o elle en avait
vu le dessin.

L'arbre des voyageurs! s'cria presque, dans sa joie, la jeune fille,
en se souvenant que sur le navire encore elle avait lu  son pre une
description de cette espce. Sachant que dans les grandes feuilles
enroules de cet arbre merveilleux s'accumule jour par jour une eau
excellente, qui plus d'une fois avait apais la soif des voyageurs,
Hlne se mit  la recherche d'un ustensile quelconque. Auprs d'elle,
gisaient plusieurs noix de coco, brises et  moiti pourries. Elle
ramassa un dbris de coquille, le vida soigneusement, et la tasse se
trouva prte. Puis elle coupa une perche fine, en amincit le bout et,
posant la tasse contre l'arbre, pera  la base le ptiole d'une
feuille. Un jet d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit dborder
la tasse. Hlne colla avidement ses lvres  la coquille et but avec
dlice de cette eau claire comme du cristal. Il semblait que ces
feuilles normes avec leurs longs ptioles servaient de filtre  ce
rservoir cr par la nature. Ayant apais sa soif, Hlne donna  boire
 Petit ami et se remit en marche.

Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour baissait dj.
Des arbres gigantesques encadraient sur une trs grande tendue ce
rivage pittoresque. Mais la mer tait toujours le mme dsert immense se
confondant  l'horizon avec le ciel bleu. Hlne longea le rivage dans
l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait l-bas. Mais
lorsque, aprs une heure de marche, elle l'eut atteint, elle vit que,
derrire le cap, le rivage s'tendait trs au loin vers la droite. Aller
de l'avant, et revenir  la maison par le ct oppos  celui qu'elle
avait pris en partant, c'tait chose impossible en un seul jour. Il en
aurait fallu au moins deux.

Hlne s'aperut alors avec inquitude que la nuit tait prte  tomber
et qu'il tait temps de s'en retourner. A pas rapides, elle se dirigea
vers l'endroit de la fort d'o elle avait dbouch sur la plage. En
s'en approchant, elle fut trs alarme en voyant que le soleil avait
dj disparu, et qu' l'horizon lointain s'teignaient les dernires
lueurs du crpuscule, tandis que derrire la fort mystrieuse les
ombres s'paississaient rapidement.

[Illustration: Le jour baissait dj.]

Hlne s'arrta  la lisire: un silence sinistre rgnait dans le bois.
Une sensation pnible de peur s'empara de la jeune fille, mais, ne
pouvant se rsoudre  passer l la nuit, elle marcha vivement en avant.

Elle se trouva bientt au milieu de la plus profonde obscurit. Ces
tnbres impntrables, o elle pouvait marcher sur quelque serpent,
remplissaient d'effroi le coeur de la jeune fille.

Elle tait dj sur le point de rebrousser chemin et de passer la nuit
sur le rivage, quand elle vit tout  coup briller  travers les arbres
de petits feux verts qu'elle connaissait bien et qui illuminaient par ci
par l les tnbres. A une cinquantaine de pas d'elle, un buisson entier
brillait comme envelopp de flammes. La vue de ces magnifiques insectes
phosphorescents lui donna l'ide de s'en servir pour clairer sa route.
Elle s'approcha avec prcaution du buisson illumin, saisit deux normes
scarabes de trois pouces de long environ et, en tenant un dans chaque
main, se remit bravement en marche. Pourtant cette lumire lui parut
bientt insuffisante: elle ne voyait pas bien o poser son pied et c'est
pourquoi, sans y rflchir longtemps, elle attacha les deux scarabes 
ses pieds, puis, en ayant pris encore deux autres, elle les porta dans
ses mains, en guise de lanternes. Maintenant la lumire tait assez
intense pour lui permettre d'apercevoir le moindre brin d'herbe  ses
cts. Hlne pressait le pas et marchait maintenant presque sans
crainte dans la fort sombre, en regardant attentivement devant elle et
surtout sous ses pieds. Un quart d'heure se passa. Rien ne troublait le
silence de la nuit qui l'entourait.

Mais tout  coup, comme sur un signal, retentit dans la fort le
sifflement aigu de quelque oiseau de nuit; immdiatement aprs, toute la
fort se remplit de hurlements tellement effroyables, qu'Hlne
tressaillit involontairement et s'arrta. Jamais elle n'avait rien
entendu de pareil. Il semblait que des milliers de singes-crieurs se
rveillaient subitement pour remplir de leurs hurlements les halliers de
la fort. Au milieu de ces clameurs pouvantables se faisait entendre
parfois le cri sinistre du hibou. Pour comble de terreur, Hlne
s'aperut qu'elle s'tait gare.

--Petit ami,  la maison! A la maison, Petit ami! s'avisa-t-elle de
dire au chien, se fiant  son flair.

L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on lui demandait. La tte
basse, il revint sur ses pas et, ayant apparemment retrouv le chemin,
prit de ct et se mit  courir en avant. Hlne pouvait  peine le
suivre et tait oblige de le rappeler de temps en temps.

Cependant le silence se fit dans la fort, un silence que troublait seul
le bourdonnement des scarabes et d'autres insectes qui tournoyaient
autour de la jeune fille; Hlne s'aperut plusieurs fois que Petit
ami s'lanait en avant en aboyant, et qu'immdiatement aprs quelque
chose de long remuait dans l'herbe et disparaissait dans le fourr. Elle
tait convaincue que c'taient des serpents dont ils avaient troubl le
repos.

Mais la fort vierge prit fin, et Hlne revit au-dessus de son front le
ciel sombre et toil. Devant elle se trouvait la montagne du haut de
laquelle, quelques heures auparavant, elle avait regard la plage.

A partir de l elle se reconnaissait. Laissant de ct la montagne et la
valle, la jeune fille pntra dans l'autre fort. Mais celle-ci lui
tait familire, puisqu'elle y tait venue plus d'une fois.

Elle la franchit sans encombre et se retrouva auprs du lac, derrire
lequel on apercevait sa caverne. Le ciel tait couvert de sombres
nuages, de derrire lesquels la lune jetait, de temps en temps, des
regards furtifs. La jeune fille posa avec prcaution  terre les
scarabes qui lui avaient rendu un service si important, et se hta de
revenir  la maison. Devant la clture, les chevreaux l'accueillirent
avec des blements. La vieille chvre se tenait  l'entre de la caverne
et regardait tranquillement Hlne caresser ses petits. Voyant que les
pauvres animaux n'avaient plus ni fourrage, ni eau, la jeune fille, en
dpit de l'heure tardive, leur cueillit de l'herbe et leur apporta de
l'eau.

Malgr sa grande fatigue, elle fut longtemps  s'endormir. Elle tait
fortement proccupe de l'ide d'une lampe dont la lueur lui permettrait
de lire et de coudre pendant les longues soires de la saison pluvieuse.
Jusqu'alors elle devait se mettre au lit avec le coucher du soleil.
Maintenant elle avait la conviction que plusieurs scarabes
phosphorescents lui tiendraient trs bien lieu d'une lampe. Ils ne
restait plus qu' trouver pour eux un vase transparent et commode o ils
seraient  leur aise.

Aprs avoir longtemps rflchi, Hlne rsolut ds le lendemain
d'employer  cet effet une courge.




CHAPITRE XXVII

La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent et le perroquet.--Un
prisonnier emplum.


Le lendemain, Hlne en se levant aperut de gros nuages qui lui
rappelrent que la saison pluvieuse arrivait. Sans perdre de temps, elle
se mit  ramasser de l'herbe et  la scher au soleil, comme elle avait
vu faire dans sa patrie; puis elle transporta le foin sec dans la plus
proche caverne. En travaillant sans relche, la jeune fille avait pu, le
soir venu, runir une provision considrable de fourrage pour ses
prisonnires les chvres. Il n'y avait plus qu' se munir de leur
friandise prfre, le sel, et  complter quelque peu ses vivres  elle
avec des dattes et d'autres fruits. Le soir mme elle se rendit sur le
bord de la mer, y ramassa un sac de sel et, l'ayant plac sur le
traneau, le transporta chez elle  l'aide de Petit ami.

Le mme jour, elle trouva une grosse courge, en coupa le haut, en enleva
la pulpe et y pera plusieurs petits trous pour l'entre de l'air. Il ne
restait plus qu' prendre les flambeaux vivants pour avoir une lampe
toute prte.

A la nuit, Hlne se rendit sur la lisire de la fort o elle voyait
ordinairement une grande quantit d'insectes phosphorescents, et bientt
elle revint avec plusieurs gros scarabes.

La lumire de cette lampe originale tait si intense que la jeune fille
y voyait assez, non seulement pour coudre, mais mme pour lire. Elle
tait ravie et sautait presque de joie. Son rve le plus cher se
trouvait ralis. Elle ne se proccupait pas de la nourriture qu'elle
aurait  fournir  sa lampe, car elle savait que les scarabes n'taient
pas difficiles sur le choix de leurs aliments et mangeaient, non
seulement des fruits, mais mme du pain et des dbris de bois pourri.

En se levant le lendemain, Hlne s'aperut avec chagrin qu'il pleuvait
fortement. Mais en revanche, ds qu'elle eut fait un pas hors de la
caverne, les chevreaux accoururent au-devant d'elle. Ils eussent depuis
longtemps sans doute pntr dans sa caverne, si Petit ami n'avait pas
t couch  l'entre mme. Hlne prit une grosse poigne de sel et
alla vers la chvre. Cette fois, la craintive prisonnire l'accueillit
gracieusement. Non seulement elle la laissa s'approcher d'elle,
mais-elle lcha mme tout le sel dans sa main. Cette premire vellit
de rapprochement causa une grande joie  la jeune fille; elle vit que la
prisonnire s'apprivoisait, et elle conut l'esprance de pouvoir
bientt user de son lait.

[Illustration: Le serpent allait saisir sa victime.]

Cependant la pluie avait cess et le soleil se montrait de nouveau de
derrire les nuages. Hlne voulut profiter de cette accalmie et,
prenant une longue perche de bambou, se rendit dans la fort pour
chercher des dattes et d'autres fruits. Elle tait si absorbe par sa
cueillette, qu'elle ne fit pas attention aux cris aigus d'un perroquet,
accompagns des aboiements de Petit ami; le chien jappait rageusement,
la tte leve et les pattes de devant appuyes contre un tronc d'arbre.
Ayant enfin remarqu cette agitation insolite de Petit ami, Hlne se
hta de s'approcher et vit sur une grosse branche un serpent brillant,
qui fixait de ses yeux immobiles un petit et trs gentil kakatos:
celui-ci, les ailes tendues, manifestait par des cris perants son
effroi du danger qui le menaait.

Le serpent tait dj prt  saisir sa victime, lorsque Hlne lui porta
vivement un coup sur la tte, en frlant par mgarde le perroquet
lui-mme qui tomba  ses pieds. Sans s'en apercevoir, elle porta un
second coup au serpent, et cette fois si bien assn, que le reptile
demeura immobile, suspendu  la branche, semblable  une corde qu'on
aurait lance par-dessus. C'est alors seulement qu'Hlne remarqua  ses
pieds le perroquet. Petit ami se tenait  ct, sans dtacher ses yeux
de lui, prt, videmment,  le saisir  la moindre tentative de fuite,
tandis que le petit oiseau, les ailes tendues et le bec ouvert, se
prparait rsolment  la dfense.

Profitant d'un moment favorable, la jeune fille saisit le perroquet.
Mais celui-ci, se voyant pris, se mit  la griffer et lui mordit le
doigt jusqu'au sang. Hlne tait si contente de sa prise, qu'au premier
moment elle ne sentit mme pas la douleur de sa morsure. Un autre de ses
plus vifs dsirs tait ralis: elle possdait maintenant un perroquet,
auquel elle pouvait apprendre  parler. Mais le prisonnier emplum
continuait  se dbattre et  mordre les mains de la jeune fille, de
sorte qu'elle fut oblig de le mettre dans un sac et de le porter
vivement  sa caverne, o elle l'attacha par le pied.

Hlne retourna dans la fort pour la cueillette des fruits, et s'y
livra avec tant de zle qu'elle ne s'aperut pas que des nuages orageux
s'taient peu  peu amoncels au-dessus de la valle. Mais un clair
brilla et des roulements de tonnerre retentirent. La jeune fille avait 
peine regagn son logis, qu'une pluie torrentielle se mit  tomber.

La saison pluvieuse commenait. Mais elle trouva la jeune fille en
mesure de satisfaire  ses propres besoins et  ceux de ses animaux.
Elle n'avait qu' aller chaque jour chercher de l'eau au bord du lac; le
reste du temps, elle pouvait parfaitement le passer chez elle. Elle
avait maintenant, il est vrai, moins  travailler, encore ne
pouvait-elle rester inactive. Ses vtements taient compltement uss et
il fallait en confectionner de neufs. En outre, les soins  donner aux
chvres devaient lui rclamer aussi pas mal de temps. Quant aux soires,
elle voulut les consacrer au repos et les passer  lire,  la lueur de
sa nouvelle lampe, les livres laisss par le malheureux Franais.

Quand, le jour suivant, Hlne jeta un regard au dehors, il pleuvait 
verse. Elle tira du coffre le ballot d'toffe et se mit  en dcouper
des vtements.

Vers midi, la pluie cessa et le ciel se rassrna quelque peu. Hlne se
hta de s'approvisionner d'eau frache pour elle et ses animaux. Aprs
avoir donn du fourrage  ses chevreaux, elle tendit  la mre une main
remplie de sel, et se mit  la flatter et  la caresser avec l'autre. A
la grande joie de la jeune fille, la chvre non seulement accueillit
avec calme ses caresses, mais elle lui permit mme de la traire un peu.
Avec quel plaisir Hlne gota de ce bon lait! Elle avait l'habitude,
dans sa patrie, d'en boire beaucoup et elle souffrait depuis longtemps
d'en tre prive. Aprs avoir encore caress ses chevreaux, elle les
amena dans sa caverne. Ainsi, dans un court espace de temps, Hlne
avait russi  apprivoiser non seulement les chevreaux, mais mme la
vieille chvre.

Lorsque l'averse recommena, Hlne prit place prs du seuil et se remit
de nouveau  son ouvrage. Petit ami s'tendit  ses pieds. D'abord,
les chvres le considraient avec hostilit, mais voyant qu'il ne leur
accordait pas la moindre attention, elles se calmrent. Les chevreaux se
mirent  jouer avec insouciance et la chvre se coucha paisiblement
auprs de la jeune fille. Hlne vit avec plaisir que tous ses amis
commenaient  s'habituer les uns aux autres. Seul, le perroquet
continuait  tmoigner de l'animosit envers tous. Hlne rsolut de ne
lui donner  manger que de ses mains et de le tenir attach, esprant
ainsi l'apprivoiser plus vite et lui apprendre  parler.




CHAPITRE XXVIII

Clotre!--Un lve qui fait des progrs.


Une longue srie de journes tristes et uniformes s'ensuivit. La pluie
continuait  tomber presque sans interruption. Dans les courts
intervalles qu'elle laissait, Hlne n'avait que le temps de courir
chercher de l'eau et elle tait oblige de passer le reste de la journe
dans sa grotte; mais elle s'efforait de l'employer utilement.

D'ordinaire, elle distribuait son temps de la faon suivante. Le matin,
elle se levait de bonne heure, se dbarbouillait et allait porter du
fourrage frais et de l'eau  ses chvres. Puis, elle trayait la mre,
allumait un feu, sur lequel elle grillait quelques tranches de pain pour
elle et Petit ami et djeunait avec du lait, du pain et des fruits
secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplum s'tait tellement
familiaris avec sa jeune matresse, que non seulement il l'accueillait
par des cris joyeux, mais se perchait volontiers sur son doigt ou sur
son paule. En prenant de ses mains les dattes sches, son mets de
prdilection, le perroquet semblait couter chaque mot de la jeune fille
avec une attention soutenue. Puis Hlne se mettait  coudre des
vtements et  confectionner des chaussures, les siennes s'tant, dans
les derniers temps, compltement uses. Hlne, avait dj pens  cette
partie de sa toilette, avant l'arrive de la saison pluvieuse, et fait
provision d'corces solides d'un des arbres de la valle; et elle
commena maintenant  s'en prparer des sandales. Cette chaussure tait
trs peu complique. Aprs avoir bien poli un ct du gros morceau
d'corce, qui servait de semelle, la jeune fille en arrondissait les
bords et passait par les trous qu'elle y avait percs des filaments
d'une plante grimpante flexible. Mais cette chaussure tait aussi trs
peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hlne en
confectionna une dizaine de paires; elle devint  la longue si habile
que ses sandales, malgr leur simplicit, n'taient pas dpourvues d'une
certaine lgance.

Tout en travaillant, elle causait souvent avec son Joli,--ainsi
avait-elle nomm le perroquet,--qu'elle tenait toujours attach  ct
d'elle, ou bien se divertissait  regarder les gambades amusantes des
chevreaux qui, dans l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la
caverne, malgr la pluie, mais pour rentrer aussitt, tandis que la
vieille chvre demeurait paisiblement tendue  ct d'elle en mchant
le foin parfum.

Mais quoique Hlne aimt beaucoup ses petites chvres, elle ne pouvait
les garder la nuit auprs d'elle, parce qu'elles rpandaient une odeur
dsagrable; pour ne pas les priver de leur libert pendant la nuit,
elle se garantit contre leurs visites nocturnes par la prsence de
Petit ami, qu'elle faisait coucher  l'entre de la caverne. Dans les
premiers temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chvres
s'approcher et l'appeler par leurs blements; mais Petit ami, qui
avait l'oue fine, les chassait en aboyant; par la suite, ces
intelligents animaux finirent par n'arriver que le matin devant l'entre
de la caverne o ils veillaient leur jeune matresse en blant.

L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de succs. Le bel
oiseau ne prononait pas encore une seule parole et ne faisait entendre
que des cris aigus.

Mais une fois, de grand matin, Hlne out  travers son sommeil les
blements des chvres, et aussi une voix qui d'abord disait svrement:
Arrire, Petit ami! puis, tendrement: Ah! mes chres petites
chvres! Elle fut saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle
s'aperut aussitt que c'tait son jeune lve qui rptait la phrase
habituelle que prononait chaque matin sa matresse.

Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrs qu'il surprenait
souvent Hlne par sa facilit de conception. Il tait maintenant si
habitu  la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attach. Elle n'avait
qu' tendre la main pour qu'il vnt immdiatement se percher sur son
doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette
position, en prononant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il
prtait une attention soutenue. En dpit de la libert complte dont il
jouissait, il ne songeait videmment pas  la fuite. Il sortait parfois
de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps
rptait  haute voix les paroles qu'il avait apprises.

Vers la fin de la saison pluvieuse, Joli avait retenu un grand nombre
de phrases et il les employait, la plupart du temps,  propos. Il aimait
surtout  causer le matin. Ds qu'Hlne se levait, derrire elle
retentissait la voix sonore du perroquet: Bonjour, Hlne!--Bonne nuit,
Hlne!--Joli veut manger, petit perroquet a faim!--Petit ami!
silence!--Ah, mes chres petites chvres!--B............!--Mon
gentil petit perroquet!--Est-ce que les petites chvres ont faim?--Petit
ami veut du lolo avec du pain?--Eh bien, bravo, mon perroquet
intelligent! s'criait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa
matresse. Et quand les chevreaux se mettaient  jouer et  s'battre
dans la caverne, il disait avec bonhomie: Ah! quels polissons vous
tes!--Mais vous m'empchez de travailler!--Petit perroquet veut-il des
dattes?--B............--Maintenant, il est temps de vous en aller.
Il continuait  voir Petit ami d'un mauvais oeil. En l'entendant
aboyer, il commenait  aboyer lui-mme et, en signe de colre,
hrissait sa jolie huppe.

Quand Hlne se mettait  table, tous ses compagnons se runissaient
autour d'elle. Petit ami posait humblement sa tte sur ses genoux,
Joli se perchait sur son paule droite, et la chvre examinait
curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout
autour avec insouciance. En mangeant, Hlne n'oubliait pas de donner de
temps en temps  chacun d'eux quelque morceau friand. Les chvres
taient particulirement avides de pain saupoudr de sel, tandis que le
perroquet adorait les dattes sches et veillait rigoureusement  ce
qu'Hlne ne ft aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait
et donnait  manger deux fois de suite  la chvre ou  Petit ami, il
se mettait  dire: Joli veut manger, et lui becquetait doucement
l'oreille. Si, aprs cela, elle ne le satisfaisait pas immdiatement, il
criait  tue-tte: Perroquet veut des dattes, et lui mordait l'oreille
plus fortement. Quand il avait reu son d, il se calmait, tout en
continuant pourtant sa surveillance.

A la nuit tombante, Hlne emmenait les chvres dans une autre caverne
et se mettait  crire son journal ou  lire  la lumire de sa lampe
improvise. Elle lisait avec un grand intrt les livres de voyages et
d'histoire naturelle.

Durant ces longues soires, elle se rappelait son pre bien-aim, qui
lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu
intelligibles; et souvent ses penses s'envolaient aussi au loin, vers
sa patrie, vers sa mre!...




CHAPITRE XXIX

Le printemps.--Peur mal fonde.--La caverne du vieux bouc.--Une grotte
enchante.--Le coton.


Trois semaines plus tard environ, Hlne s'aperut que les accalmies
devenaient plus frquentes et plus longues. Toute la nature semblait
revivre. Elle comprit que la saison pluvieuse touchait  sa fin.

Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied dehors, elle vit
au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages et un soleil clatant de
printemps. L'air tait embaum. Hlne promenait ses regards tout autour
et n'en croyait presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa
splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie. Toute la
terre tait gazonne d'une herbe frache et diapre de fleurs de toutes
les couleurs.

En s'approchant du lac, o elle allait chercher de l'eau, elle s'arrta
frappe de surprise. Il semblait que tous les habitants de cette le
dserte s'y fussent donn rendez-vous  cette heure matinale. Des
milliers de perroquets, de colibris chatoyants et d'autres oiseaux,
d'innombrables singes de toutes sortes s'taient runis sur le bord du
lac pour se rafrachir  son eau limpide. Un bruit confus semblait
flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris, de tous ces chants,
de tous ces bourdonnements. D'normes papillons de toutes les nuances
passaient en tournoyant au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient
joyeusement, plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi
lesquels, lents et majestueux, glissaient les cygnes avec leurs niches.
Ravie, Hlne contemplait ce monde bouillonnant de vie. Petit ami
restait immobile  ses cts et examinait avec des regards avides cette
socit si nombreuse.

Hlne donna un coup d'oeil  la fort; l aussi, elle se vit plonge
dans un torrent de parfums. Au milieu de la verdure clatante des arbres
et des arbrisseaux, tincelaient toutes sortes de fleurs varies. Des
perroquets multicolores grimpaient sur les branches en poussant des cris
joyeux. Les colibris foltraient dans l'air et voletaient d'une branche
 une autre. Les oiseaux gazouillaient, les insectes bruissaient, les
singes en liesse hurlaient. Il semblait que non seulement la fort mme,
mais tous ses habitants sortaient d'un long sommeil et se ruaient
joyeusement  une nouvelle existence. Depuis longtemps Hlne s'enivrait
du parfum des plantes et du chant des oiseaux, quand tout  coup
au-dessus d'elle retentit la voix sonore d'un perroquet:

Les petites chvres veulent manger!--Petit perroquet a faim!

Hlne aperut son Joli, qui, se balanant sur une branche, lui
rappelait les devoirs qu'elle avait oublis. En effet elle tait
tellement absorbe par la contemplation de la nature que, contre son
habitude, elle tait sortie de la maison sans avoir donn  manger  ses
amis.

Elle appela le perroquet, et quand il se fut perch sur son paule, elle
se hta de revenir chez elle. Ses chvres avaient l'air de l'attendre.
Hlne caressa les gentils animaux, leur donna du fourrage et reprit ses
occupations habituelles.

Avec l'arrive du printemps, elle pouvait de nouveau, sans craindre la
pluie ou la tempte, errer des journes entires dans la fort, se
promener au bord de la mer et monter  son observatoire favori, o
flottait, comme auparavant, son pavillon bleu.

Munie de sa longue-vue, Hlne gravit de nouveau la haute montagne d'o
elle tait descendue si souvent avec une douloureuse dception. La jeune
fille s'y rendait maintenant plutt par habitude que dans l'esprance
d'apercevoir la voile dsire.

Elle examina l'horizon: comme toujours son oeil n'y dcouvrit pas la
moindre tache. Aprs avoir assujetti la perche qui supportait le
pavillon et que les dernires pluies avaient un peu incline, elle s'en
fut sur la plage. Au-dessus du banc de sable si familier pour elle
tournoyaient des oiseaux de mer; alarms par Petit ami qui les
poursuivait, ils remplissaient la plage de leurs cris perants.

Hlne porta ses pas vers la valle. En passant devant un norme rocher,
elle vit avec surprise que Petit ami s'tait arrt et, comme s'il et
trouv des traces quelconques, se jetait, en grondant sourdement, dans
les buissons pais qui croissaient au bas du rocher. Il continuait 
aboyer de loin, et comme du fond d'un souterrain. Hlne rappela 
plusieurs reprises son chien, qui finit par dbucher des buissons et
accourut vers elle. Mais au bout d'un instant, il disparut de nouveau et
on l'entendit encore aboyer au loin.

Qu'est-ce que cela peut bien tre? se dit la jeune fille alarme. Il y
a l assurment quelque tre vivant, autrement Petit ami ne gronderait
pas pendant si longtemps. Avec cela il n'aboie pas d'un air fch, mais
juste comme le jour o le petit chevreau tomba du rocher.

Hlne carta doucement les buissons et vit devant elle une entre de
caverne. Aprs tre reste perplexe un instant, elle ramassa des
branches sches et, non sans apprhension, entra en rampant dans la
grotte o rgnaient d'paisses tnbres. Quelque part, non loin d'elle,
elle entendait gronder Petit ami. Elle tira rapidement de sa poche le
caillou et le briquet et se prparait dj  l'allumer, quand tout 
coup elle vit deux yeux normes briller dans l'obscurit et perut
aussitt un soupir profond et un gmissement plaintif. Hlne
tressaillit et faillit laisser tomber, de frayeur, le fagot et le
briquet, mais elle surmonta sa peur et se mit  battre le briquet.

En ce moment, au fond de la caverne s'exhala encore un gmissement
profond suivi d'un murmure inintelligible.

--Qui est l? s'cria Hlne, remplie de terreur, convaincue qu'un homme
s'tait rfugi dans la grotte.

Elle rpta sa question. Mais le mme silence profond continuait 
rgner, troubl uniquement par les grondements de Petit ami.

Malgr la prsence d'un dfenseur aussi sr, une sueur froide inonda le
front de la jeune fille.

Est-il possible qu'un sauvage se soit abrit ici? pensa-t-elle. Mais
que signifie ce gmissement? Il est probablement bless!

Le fagot s'enflamma et Hlne aperut avec surprise, dans un angle de la
caverne, un norme vieux bouc. Il tait tendu par terre et, accabl de
vieillesse, luttait videmment contre la mort. A la vue de la jeune
fille et de la flamme, il voulut se relever, mais ses forces le
trahirent et il retomba de nouveau, puis. Petit ami se tenait auprs
de lui et ne le quittait pas des yeux. Hlne eut piti du pauvre
animal, qui mourait probablement de faim et de soif. Elle sortit
rapidement et, revenant tout aussi vite dans la caverne avec de l'eau et
quelques bottes d'herbe, posa le tout devant l'animal. Le pauvre bouc
mourait en effet de soif, et il se mit  boire avidement l'eau qu'elle
avait apporte. En jetant un regard autour d'elle, Hlne reconnut
qu'elle se trouvait dans une petite caverne. Mais elle aperut, dans un
coin loign, une autre ouverture troite,  hauteur d'homme  peu prs,
qui videmment donnait dans une seconde caverne. L un spectacle
merveilleux s'offrit aux yeux de la jeune fille. La grotte tait vaste
et haute. La vote et ses parois scintillaient comme si elles eussent
t recouvertes de pierres prcieuses, et la lumire de la torche s'y
refltait en milliers de feux iriss. Hlne demeurait en extase. Jamais
elle n'avait vu une telle splendeur. Le plafond de la vote tait comme
poli et le plancher parsem d'un sable brillant et sec. Nulle part on
n'apercevait la moindre trace d'animaux ou d'insectes vnneux. Tout
tait l extraordinairement sec et propre.

Cette grotte si vaste avait tellement charm Hlne qu'elle eut regret
de ne pouvoir venir demeurer l. Son inconvnient principal consistait
en ce que la lumire du jour ne pouvait y pntrer. Mais en cas de
danger, cette grotte pouvait parfaitement lui servir de refuge.

Aprs s'tre assure que le pauvre bouc avait suffisamment de fourrage
et d'eau, Hlne se rendit chez elle, avec l'intention d'en rapporter
une provision frache le soir.

Mais lorsqu'elle revint dans la caverne, le vieux bouc n'existait plus.
Elle le trana au dehors et, aprs avoir creus une fosse non loin de
l, enfouit l'animal.

Quelques semaines se passrent, durant lesquelles Hlne s'occupait
activement de son mnage et de ses animaux. Lorsqu'elle avait du temps
libre, elle se rendait dans la fort ou sur la plage, ou bien gravissait
la montagne. Dans l'une de ces promenades, elle cueillit des graines
d'une plante,  laquelle elle n'avait pas d'abord prt d'attention.
Ayant examin attentivement les flocons de duvet blanc qui recouvraient
ces graines, elle reconnut le cotonnier.

Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie. Son linge tait en fort
mauvais tat par suite des blanchissages frquents, et plus d'une fois
elle avait song avec inquitude aux moyens de le remplacer, quand il
serait compltement us. Avec quelle reconnaissance elle pensa  sa
chre mre qui lui avait appris  filer!

Sans plus attendre, elle rsolut de tenter un essai le jour mme et
cueillit  cet effet plusieurs branches de cotonnier. Le soir,  la
lueur de la lampe, elle enleva le duvet qui recouvrait les graines,
l'plucha, le peigna et se mit  le filer  l'aide d'un petit bton
pointu qui lui tenait lieu de fuseau. Comme ce travail lui tait
familier, elle parvint  fabriquer des fils minces, gaux et solides.
Elle rsolut de consacrer  cette besogne une heure par jour et
d'employer la future saison pluvieuse  la confection de son linge.




CHAPITRE XXX

Une araigne extraordinaire.--Les crevisses gantes.--Victoria
regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du Brocken.--Le journal d'une
fillette.


Depuis longtemps, Hlne nourrissait le projet de faire le tour de
l'le, pour achever la connaissance de son royaume. Sachant que cette
exploration lui prendrait au moins deux jours, elle approvisionna, ds
la veille, ses chvres de fourrage et de sel.

Le lendemain, elle se leva ds l'aube, prit pour deux jours de pain et
de dattes sches et, accompagn de son insparable Petit ami, se
rendit dans la fort par le mme chemin qu'elle avait pris trois mois
auparavant pour revenir la nuit, avec les scarabes phosphorescents.

La matine tait splendide. Pas un nuage dans le ciel. Hlne traversa
la fort et la Valle des Chvres et gravit le versant oppos. Partout
ses regards rencontraient de grands bois, coups de petites clairires 
la verdure frache et veloute.

Elle descendit la montagne et fit halte auprs d'un petit ruisseau pour
se rconforter avec un djeuner frugal. A ses pieds tait couch Petit
ami, qui suivait curieusement du regard les petits oiseaux voltigeant
au-dessus de la jeune fille.

Tout  coup Hlne vit,  deux pas d'elle, la terre remuer, et une sorte
de petit couvercle se souleva, d'o mergea une petite araigne.

La jeune fille retint son souffle, sans dtacher son regard de ce point.
Mais l'araigne s'tait videmment aperue d'un voisinage dangereux;
elle disparut rapidement et le couvercle de terre retomba sur elle. Ce
couvercle s'harmonisait si bien avec la couleur du sol que, si Hlne ne
l'avait pas vu s'ouvrir, elle ne l'aurait jamais remarqu.

Elle essaya de le soulever, mais elle sentit tout de suite que l'animal
le retenait en dedans. En jetant un regard par dessous, elle vit que
l'araigne avait saisi avec ses pattes de devant le couvercle recouvert
d'une toile soyeuse et, avec les autres, s'arcboutait contre les parois
de sa fosse. Quand Hlne l'ouvrit, l'araigne disparut vivement dans la
profondeur du trou. Cet insecte intressa fortement la jeune fille et
elle rsolut d'en explorer l'habitation. Ayant saisi lgrement les
bords, elle fut trs surprise de retirer du trou tout le nid qui avait
l'aspect d'un sac transparent, au fond duquel tait couche l'araigne.
Ce sac ressemblait  un bas et tait tiss d'une toile solide et
soyeuse. Aprs avoir admir le logis de l'insecte, construit avec tant
d'art, la jeune fille le replaa avec prcaution dans le trou.

Lorsqu'elle eut enfin atteint le rivage, le soleil tait dj haut dans
le ciel. Elle se dirigea vers le promontoire, o elle tait dj venue
une fois, en s'efforant de se tenir tout le temps  l'ombre.

Au del du promontoire se trouvait une langue de sable, qui s'avanait
au loin dans la mer. Pour ne pas faire un trop grand dtour, Hlne
rsolut de suivre la fort en ligne droite et d'arriver ainsi  la plage
qui s'tendait au del. Mais  peine avait-elle parcouru une centaine de
pas, qu'elle s'arrta, frappe de surprise: devant elle, sous un groupe
de cocotiers, rampaient d'normes crevisses, d'une longueur de 0m,80.
Les unes tenaient dans leurs pinces immenses des noix de coco et, les
frappant contre une pierre, les brisaient et en mangeaient le contenu.
D'autres enfonaient simplement la pointe de la pince dans la petite
cavit qui est  la base de la noix et l'ouvraient de cette faon.
Jamais Hlne n'avait vu d'crevisses d'une taille aussi gigantesque,
vivant non dans l'eau, mais sur la terre. Elle remarqua que
quelques-unes d'entre elles entraient  reculons dans leurs trous
creuss sous les racines d'arbres sculaires.

Mais quelques-uns de ces gants  carapace brune, s'tant videmment
aperus de la prsence des nouveaux arrivs, se dirigrent lentement
vers eux. Petit ami s'lana  leur rencontre, mais Hlne le rappela
et s'loigna rapidement, fuyant le voisinage dangereux des crevisses
gantes.

Longtemps, elle suivit cette fort vierge. Les rayons obliques du soleil
qui y pntraient annonaient le soir. Craignant d'avoir  passer la
nuit dans la fort sombre, elle pressa le pas, dans l'espoir d'atteindre
encore de jour quelque clairire.

L-bas apparut,  travers les arbres, le ciel bleu. Hlne se dirigea de
ce ct et se trouva bientt au bord d'un petit lac, dont les eaux
tranquilles taient couvertes de plantes aquatiques d'une grosseur
extraordinaire. Au milieu de feuilles gigantesque apparaissaient
d'normes fleurs violettes, blanches et jaunes, qui rpandaient un
parfum dlicieux. La beaut et la majest de ces plantes, dans
lesquelles elle reconnut immdiatement la Victoria regia, frapprent
d'admiration la jeune fille. Les feuilles, qui ressemblaient  un plat
dmesur, avaient une longueur d'une toise environ et, lgrement
recourbes sur leurs bords, taient soutenues par un ptiole trs fort.
Le dessus tait d'un vert clatant, tandis que la partie infrieure
avait un reflet rouge. Au loin on apercevait sur une de ces feuilles
magnifiques un oiseau qui s'y promenait en cherchant des insectes.

Hlne rsolut de passer la nuit au bord de ce lac et vivement ramassa
des brindilles pour griller du pain. Lorsque le feu flamba, elle
s'achemina de nouveau vers la plante magnifique pour en admirer encore
la beaut, mais la plupart des fleurs avaient dj repli leurs ptales
et quelques-unes mme avaient disparu sous l'eau. En les examinant avec
plus d'attention, elle s'aperut que peu  peu, toutes les autres fleurs
se fermaient et l'une aprs l'autre s'enfonaient dans le lac.

Aprs avoir apais sa faim et donn  manger  son compagnon fidle,
Hlne s'endormit bientt d'un profond sommeil. Elle savait que Petit
ami garderait jalousement son repos et ne laisserait s'approcher d'elle
ni un serpent, ni aucun autre animal.

Le matin, elle se leva avec le soleil et la premire chose qui frappa
ses regards, ce furent les splendides fleurs de Victoria regia qui,
mergeant de nouveau sur la surface du lac, l'une aprs l'autre,
dpliaient leurs ptales.

En mme temps son attention fut attire par plusieurs petits poissons,
qui voluaient tranquillement tout prs du bord. Leur dos bleu fonc
tait ray de bandes argentes et bleu clair qui s'irisaient au soleil.
Ils pouvaient rivaliser par l'clat de leurs couleurs avec les oiseaux
et les insectes les plus brillants. Mais voici qu'un de ces poissons
aperut une petite mouche, qui s'tait pose sur une plante suspendue
au-dessus de l'eau: il s'approcha vivement d'elle et, soudain,  une
distance d'une toise, lui lana quelques gouttes d'eau. Le coup avait
t dirig avec tant de justesse, que la mouche tomba immdiatement 
l'eau, o elle fut avale par le petit poisson. A cette manoeuvre,
Hlne reconnut que ces petits poissons appartenaient au genre des
jaillisseurs.

Aprs avoir teint le feu, elle s'achemina courageusement en avant avec
son fidle Petit ami. Elle rencontrait, de-ci, de-l, des plantes et
des arbres inconnus, mais elle ne s'arrtait pas, voulant tre de retour
chez elle au moins vers le soir.

Bientt elle se trouva sur la lisire d'un bois devant une montagne
haute et escarpe. La matine tait d'une srnit dlicieuse. Aucune
brise ne soufflait. A grand'peine Hlne gravit le versant et, tout
essouffle, s'arrta au sommet. Le ciel tait parfaitement pur;
seulement en bas, prs du bord, flottait une sorte de brouillard  demi
transparent. Une vue magnifique se droulait sur tout le pays avoisinant
et sur la mer. L-bas, au milieu des forts sculaires qui s'tendaient
sur un grand espace, scintillaient par endroits de petits lacs et des
ruisseaux qui, semblables  des fils d'argent, serpentaient parmi la
verdure frache des clairires et des forts.

Tout  coup Hlne faillit crier de peur. Sur le ciel absolument limpide
se dessinait une silhouette gigantesque de femme, auprs de laquelle se
tenait un norme animal. L'apparition mystrieuse planait dans l'air et,
semblable  un fantme, s'levait au-dessus de la montagne. Hlne,
terrifie, fit un pas en arrire, mais  sa vive surprise, la gante
effectua le mme mouvement. Revenue de son tonnement et de sa frayeur,
Hlne se mit  observer curieusement comment cette image colossale
imitait tous ses gestes: qu'elle levt ou abaisst un bras, qu'elle
tendt les deux, la gante excutait les mmes mouvements. Hlne se
ressouvint de tout ce qu'elle avait lu ou entendu dire des mirages et
des phnomnes semblables  celui qui se passait devant elle, et se
rappela que son pre lui avait fait le rcit d'une apparition semblable,
qu'il avait vue en Allemagne, sur la montagne du Brocken. En se
remmorant les paroles de son pre, elle s'aperut alors qu'elle-mme
tournait le dos au soleil et que la silhouette colossale se trouvait
au-dessus du lger brouillard qui flottait sur le rivage, et que, par
suite, c'tait sa propre ombre qui se rfltait si extraordinairement
dans l'air  ct de celle de son chien. Bientt le brouillard se
dissipa et l'apparition s'vanouit.

[Illustration: L'apparition mystrieuse planait dans l'air.]

Une fois au bas de la montagne, Hlne s'arrta  la lisire du bois et
alluma de nouveau un feu pour griller des tranches de pain; mais  ce
moment elle s'aperut que Petit ami se tenait devant un arbre qui lui
tait inconnu et lchait avidement la liqueur blanchtre qui en
dcoulait. Voyant avec quelles dlices son ami se rgalait de cette
liqueur, Hlne fit d'un autre ct une incision sur le tronc, d'o se
mit immdiatement  dgoutter une liqueur paisse, douce et parfume,
dont la saveur ne diffrait presque pas de celle du lait de vache.
Hlne en remplit une coquille de noix de coco et but avec plaisir cette
boisson agrable et rafrachissante, quoique un peu visqueuse. Elle
devina aussitt que c'tait l'arbre  lait, dont la sve nourrit des
provinces entires. Petit ami trouva cette sve tellement  son got
qu'il en savoura plusieurs coquilles que lui avait remplies sa
matresse.

Durant son voyage, Hlne put se convaincre, autant que le lui
permettait sa longue-vue, qu'il n'existait aucune autre terre 
proximit de son le. L'le tait inhabite.

En dehors du canton o elle s'tait tablie, on n'apercevait aucune
trace de l'homme.

Ce fut seulement vers le soir, lorsque le soleil tait  son dclin,
qu'Hlne atteignit sa valle.

--Bonjour, Hlne! Petit perroquet a faim.

C'tait Joli qui la saluait ainsi de son cri familier; et un instant
aprs son ami emplum se perchait sur son paule et, de joie, lui
becquetait l'oreille et les cheveux.

Devant l'enclos, les petites chvres coururent  sa rencontre en blant
tendrement.

Cependant le soleil s'tait couch. Ses derniers rayons s'teignirent et
l'obscurit s'paissit rapidement autour de la valle o rgnait le
calme et la paix.

Hlne entra dans la caverne, l'claira avec sa lampe et, fatigue, se
laissa tomber sur un banc de gazon. Jamais encore elle n'avait si
profondment senti son isolement. Il lui semblait mme qu'elle avait
dsappris de parler et une angoisse l'envahit, un dsir intense de se
retrouver de nouveau dans la socit des hommes et d'entendre une voix
humaine.

Depuis ce moment, l'ide de la patrie ne la quittait plus. Chaque jour,
matin et soir, elle gravissait la montagne, et chaque fois s'en
retournait plus triste.

Voulant laisser aprs elle un souvenir dans l'le, et dans la vague
esprance de pouvoir un jour, dans sa patrie, rappeler  sa mmoire tout
ce qu'elle y avait endur, elle avait rsolu de suivre l'exemple du
malheureux Franais et d'crire son journal.

Elle employait les heures du matin aux occupations ordinaires de mnage
et consacrait celles de l'aprs-midi aux promenades et  la lecture.
Entre temps, elle crivait dans son journal tout ce qui lui tait arriv
depuis qu'elle avait quitt sa ville natale.




CHAPITRE XXXI

La voile dsire.--Les marins.--Les prparatifs de dpart.--La
sparation.--Encore sur l'Ocan.--Au pays natal!


Deux autres mois s'coulrent. Un soir, avant le coucher du soleil,
Hlne, selon son habitude, monta  son observatoire et braqua sa
lunette sur l'horizon lointain. Tout  coup elle tressaillit et faillit
laisser tomber la longue-vue.

--Oh!... une voile! s'cria-t-elle dans un lan d'allgresse.

Au loin s'apercevait en effet un point blanc. Hlne sentit ses mains
trembler et sa vue se troubler. Matrisant son motion, elle regarda de
nouveau dans sa lunette. Son coeur palpitait  grands coups, et ses
tempes battaient fivreusement. Elle revit de nouveau le mme point
blanc qui paraissait immobile. Longtemps elle s'effora de reconnatre
dans ce point un navire. Il lui semblait mme que ce point s'loignait,
s'vanouissait. Mais immdiatement aprs, elle le revoyait de nouveau.

Est-il possible que ce soit un navire? se demandait-elle? Non, je suis
folle, je me trompe... Si pourtant?...

A cette ide son coeur se mit  battre avec une telle violence, qu'elle
porta involontairement la main  sa poitrine.

Mais le soleil commenait  dcliner sur l'horizon, et ses derniers
rayons s'teignirent dans le lointain. Hlne ne se dcidait pas 
revenir dans sa caverne.

Et si c'est un navire, et qu'il s'en aille dans une autre direction
pendant la nuit?... pensa-t-elle, tandis qu'un frisson glac parcourait
son corps. Non, je vais tout de suite allumer un feu, et je leur ferai
savoir ainsi que quelqu'un a ici besoin de leur secours!

Avec une hte fbrile, elle ramassa des brindilles qu'elle alluma
rapidement. La mer tait depuis longtemps noye dans les tnbres, mais
elle continuait toujours  entretenir le feu. Il flambait avec un tel
clat, qu'on devait l'apercevoir mme  la distance o se trouvait le
navire. Avec un espoir ml de crainte, Hlne coutait si un coup de
canon n'allait pas retentir, en signe que le feu avait t aperu. Mais
ce fut en vain. La mer, enveloppe d'obscurit, restait silencieuse et
seul le bruit lger des vagues qui se brisaient contre le rivage,
troublait le silence qui rgnait autour d'elle. Elle resta longtemps sur
la montagne dans cette attente douloureuse, puis accable de fatigue,
elle revint dans la caverne. Mais elle ne put fermer les yeux. Des ides
plus alarmantes les unes que les autres se succdaient sans cesse dans
son esprit: tantt il lui semblait que le feu s'tait teint et que le
navire, ne le voyant plus, s'loignait pour jamais, tantt elle croyait
le voir se briser contre les cueils qui entouraient l'le.

Ces ides bouleversaient tellement la jeune fille, qu'elle n'y tint plus
et se prcipita hors de la caverne. Il commenait  faire jour. Sans
reprendre haleine, elle gravit la montagne et faillit s'vanouir de joie
et de bonheur. Les premiers rayons du soleil clairrent un grand navire
qui s'approchait de l'le toutes voiles dehors. Muette d'extase, elle
contemplait cette apparition miraculeuse, les yeux remplis de larmes, de
larmes d'allgresse...

Cependant le navire s'arrta  un mille de la cte et, quelques minutes
plus tard, un canot s'en dtacha qui se dirigea vers la grve.

Hlne tait tellement mue, qu'elle eut  peine la force de descendre
sur le rivage pour aller  la rencontre du canot. Un vague sentiment de
crainte  l'gard de ces inconnus se glissa dans son me et elle dut
recueillir toute son nergie pour ne pas s'enfuir dans sa caverne.

[Illustration: Un navire s'approchait de l'le.]

Le premier qui sauta du canot fut un marin  forte carrure, frisant la
cinquantaine,  la physionomie rude et svre, videmment le chef des
matelots.

--Qui tes-vous? fit-il en s'adressant  Hlne en anglais?

La jeune tille s'tait  ce point dshabitue de la vue d'tres humains,
qu'elle perdit compltement la tte  cette simple question et ne put
prononcer un seul mot.

--Dites-moi, mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? tes-vous
seule dans cette le? rpta doucement le rude marin, tandis que les
matelots qui l'accompagnaient entouraient Hlne avec curiosit.

Mais la vue d'un si grand nombre d'hommes intimidait la jeune fille, et
elle put  peine murmurer en rponse quelques paroles inintelligibles.

--Eh, matre! cria le capitaine  l'un des hommes qui l'accompagnaient.
A l'oeuvre! Donnez des ordres pour qu'on remplisse les tonnes d'eau.

Sur un signe du matre d'quipage, tous les matelots se dirigrent vers
le canot, o se trouvaient plusieurs tonnes vides.

--Eh bien, mademoiselle, voulez-vous bien me dire maintenant si vous
tes seule dans cette le et comment vous y tes venue?

La voix douce du marin donna du courage  la jeune fille. En quelques
mots, elle lui conta son histoire simple et douloureuse et finit par le
prier timidement de l'emmener avec lui et de la rapatrier.

[Illustration: La voix douce du marin donna du courage  la jeune
fille.]

--Soyez tranquille, mon enfant, fit le capitaine en lui frappant
doucement sur l'paule. Je vous aiderai  revenir dans votre patrie. Par
mon entremise, le sort vous dlivre de cette captivit! La dernire
tempte a entran notre navire loin de notre route directe et balay du
pont presque tous les tonneaux d'eau douce. En apercevant cette petite
le qui ne se trouve mme pas marque sur la carte marine, j'ai dirig
de ce ct mon navire pour l'approvisionner d'eau, et le feu que vous
avez allum cette nuit m'a aid  me guider. Et maintenant, ma chre
fillette, faites vos prparatifs de dpart. Je vois que mes matelots
terminent leur besogne. Dans une heure, nous levons l'ancre.

--Est-ce que vous voudrez bien me permettre d'emmener avec moi Petit
ami, Joli et mes chvres? demanda timidement Hlne.

--Vous pouvez emmener Petit ami et Joli, mais je vous conseille de
laisser ici vos chvres: elles ne supporteraient pas un aussi long
voyage. Montrez-moi maintenant votre habitation.

Le capitaine donna ordre  l'un de ses matelots de le suivre et se
rendit avec la jeune fille dans sa caverne.

Joli vola de loin  la rencontre de sa matresse, tandis que les
chvres l'attendaient devant la clture en blant.

Le vieux marin fut trs tonn  la vue du mnage d'Hlne, si bien
organis et o rgnait un ordre et une propret exemplaires.

--Comme il fait bon ici! quel pays bienheureux! s'cria-t-il en
promenant ses regards sur la colline verdoyante, le lac cristallin et le
bois luxuriant. Je porterai cette le sur la carte et je conseillerai
aux migrants de venir habiter ici. Chez eux ils souffrent du manque
d'ouvrage et s'en vont par centaines en Amrique, o il devient aussi
trs difficile de gagner son pain quotidien, tandis que, avec de petites
ressources et relativement trs peu de travail, ils peuvent, dans un
court espace de temps, transformer cette le en un grenier d'abondance,
qui assurera  tout jamais leur existence... Mais il est temps de nous
mettre en route. Je retourne sur le navire et vous, mademoiselle, donnez
vos effets au matelot, il vous aidera  les porter jusqu'au canot. Ne
tardez pas; tchez de vous trouver dans une heure sur le rivage o vous
attendra une embarcation.

A ces mots, le capitaine s'loigna.

Hlne recueillit soigneusement son journal, emballa le peu d'effets
qu'elle possdait et expdia le tout sur le rivage avec le matelot en
lui disant qu'elle allait bientt le rejoindre.

Tristes furent ces prparatifs et profondment pnibles ses adieux  ces
lieux chris o tout lui rappelait si vivement son pre. Aprs avoir
embrass  plusieurs reprises ses chvres, elle ouvrit la clture et
leur rendit la libert. Mais les animaux aimants ne voulaient pas la
quitter et la suivaient partout. Pour la dernire fois, elle visita, en
compagnie de ses favorites, ces sites si familiers et gravit la haute
montagne de l'autre ct de laquelle, semblables  des sentinelles
silencieuses, se dressaient les sombres cyprs, qui abritaient sous leur
ombrage les cendres vnres de son pre. Les yeux inonds de larmes,
elle tomba  genoux et, disant un dernier adieu  cet endroit sacr,
elle descendit, le coeur gros, sur la grve o l'attendait le canot.

Aprs avoir, pour la dernire fois, caress ses chvres, elle s'embarqua
dans le canot, o elle fut aussitt suivie par Petit ami. Joli tait
perch sur son bras. Le canot dmarra et se dirigea rapidement vers le
navire. Hlne regardait avec tristesse ses chvres qui saluaient son
dpart de blements plaintifs.

Elle fut accueillie sur le navire par le capitaine et sa femme, une
personne d'un certain ge dont la physionomie respirait la bont.

--Eh bien, voil la jeune fille dont je viens de te parler! fit-il d'un
ton badin, en prsentant Hlne  sa femme.

La bonne dame lui sourit affectueusement et l'emmena dans sa cabine.

L, tout en lui cherchant un costume plus convenable et des chaussures
neuves, afin de remplacer ses vtements uss et ses sandales incommodes,
elle la pria de lui conter en dtail sa vie dans cette le dserte. Avec
un intrt profond, elle couta le rcit douloureux de la jeune fille,
dont les yeux, au souvenir de son pre, se mouillrent plus d'une fois.

Lorsqu'elle eut termin son rcit, la femme du capitaine l'embrassa avec
effusion et s'effora de calmer sa douleur en lui prodiguant des paroles
de rconfort et d'encouragement. Cette sollicitude maternelle et cette
chaude consolation touchrent profondment Hlne. Dans un lan de
reconnaissance, elle embrassa sa mre adoptive et se serra avec
confiance contre son coeur.

--Et maintenant, mon enfant, dit l'excellente dame, j'ai  m'occuper de
mon mnage. Vous pouvez vous promener, en attendant, sur le pont ou bien
vous occuper  quelque chose ici. Voil la chambre qui vous est
destine, ajouta-t-elle, en indiquant une porte entr'ouverte qui menait
dans une petite cabine gentille et proprette.

                   *       *       *       *       *

Cependant le navire avait lev l'ancre et, toutes voiles dehors,
s'loignait de l'le. Lorsque Hlne monta sur le pont, elle n'aperut,
dans le lointain, qu'une mince bande de terre qui bientt disparut  son
tour hors de vue.

Elle se retrouvait de nouveau sur cet ocan immense et perfide qui avait
failli la sparer  tout jamais de sa patrie et de sa mre bien-aime,
et qui maintenant la sparait pour toujours du coin de terre o son pre
dormait son dernier sommeil.

Elle se transportait par la pense dans son pays natal o,  l'extrmit
de la ville, au milieu d'un jardin fleuri, s'levait une petite maison
proprette, sous le toit de laquelle elle avait pass les annes
insouciantes de son enfance. Puis elle se remmorait les belles annes
d'cole, les devoirs prpars en compagnie d'amies aimantes, les jeux si
gais  l'air froid et piquant, les courses en traneaux, le patinage,
etc. Puis, elle se rappelait la maladie de son pre, leur dpart, et des
larmes roulaient sur ses joues.

--Eh bien, pourquoi cette rverie, mademoiselle? lui dit le capitaine en
interrompant le cours de ses sombres penses. Si le temps continue 
nous tre aussi favorable, et que nous n'ayons pas  combattre contre
les vents contraires, dans cinq semaines nous serons chez nous.

Quelques jours plus tard, un matin, se dessinrent au loin les contours
familiers du cap de Bonne-Esprance.

Pendant la route, Hlne passait presque tout le temps sur le pont, sa
lunette  la main. Ses amis, Petit ami et Joli, devinrent bientt
les favoris de tout l'quipage; le dernier surtout amusait tout le monde
avec son bavardage.

Grce au vent favorable, le navire atteignit les rivages de l'Angleterre
en quatre semaines.

L, le capitaine trouva le jour mme un navire qui devait se rendre le
lendemain dans la ville natale d'Hlne, et dont le capitaine consentit
volontiers  emmener la jeune fille.

Avec un sentiment de reconnaissance profonde, Hlne prit cong du
capitaine et de sa femme, qui lui promirent de revenir la voir ds que
l'occasion s'en prsenterait.

Il est impossible de dcrire la joie de la pauvre mre qui, d'une faon
aussi inattendue, revoyait sa fille, qu'elle pleurait depuis si
longtemps. Mais les premiers lans de joie  peine passs, les larmes
montrent aux yeux de la pauvre femme, au souvenir de son cher compagnon
perdu, dont la tombe tait si loin, au milieu des eaux immenses de
l'ocan orageux... La malheureuse femme, qui avait tant souffert, se
rsigna sans murmurer  son sort, et concentra tout son amour sur le
seul tre aim qui lui restt, sur sa fille chrie.

La mre fut trs surprise du changement qui s'tait opr chez Hlne.
Enfant insouciante au dpart, elle revenait jeune fille forte et
courageuse. Prive pendant un long temps de la socit des hommes, elle
se mit  les aimer maintenant d'un amour rflchi, et rsolut de
consacrer sa vie au service et au bonheur de son prochain. Se rappelant
ses propres faiblesses et ses erreurs, elle considrait avec indulgence
les dfauts d'autrui et tait prte  secourir chacun en parole et en
acte. Les privations qu'elle avait endures et les dangers qu'elle avait
courus avaient dvelopp son nergie, lui avaient appris  trouver une
issue  n'importe quelle situation difficile, en l'habituant en mme
temps au travail et  l'esprit d'initiative, tandis que son bon coeur et
son dsir sincre de servir son prochain la faisaient bientt aimer et
respecter dans toute la ville, o elle fut connue depuis lors sous le
nom de Robinsonnette.


FIN.




TABLE DES MATIRES


  Chapitre Ier.--Un vieux loup de mer.--Le dpart pour un pays
    lointain.--La pche aux hutres.--En plein ocan.--Le
    bleu-saphir.--Le Gulf-Stream.                                      1

  Chapitre II.--Les maquereaux gigantesques.--Les
    pcheurs-bourreaux.--Les ptrels.--La tempte.--Le corsaire.
    --Un incendie en mer.--Sauvs!--Destruction du _Neptune_.          9

  Chapitre III.--Aprs le danger.--Cendres, soufre et tnbres.
    --Les feux Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses.
    --Laconstellation du Centaure.--Un ocan en feu.                  19

  Chapitre IV.--Un homme  la mer!--Une chasse au requin.--Les
    protgs d'un brigand des mers.--Les aronautes.--Une pluie
    d'insectes.--La vitesse du vent.--Le cap de Bonne-Esprance.
    --L'attaque d'un monstre marin.                                   29

  Chapitre V.--L'le enchante.--Un nuage sinistre.--Le typhon.
    --L'quipage abandonne le navire.--L'amour filial en face de
    la mort.--Noys!                                                  41

  Chapitre VI.--Le naufrage.--La vague fatale.--chapps au pril!
    --Le reflux.--Sur un navire bris.--La premire nuit sur un
    rivage inconnu.                                                   51

  Chapitre VII.--Un sommeil agit.--L'effroi.--Un pays luxuriant.
    --Les trsors d'un navire naufrag.                               67

  Chapitre VIII.--Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe
    dvastatrice.--Apprhensions.                                     75

  Chapitre IX.--Une trouvaille prcieuse.--La premire tape.--Sur
    une le inhabite.--Le figuier de Bengale.--Sur la cime d'une
    montagne.--Une valle attrayante.                                 83

  Chapitre X.--Les colibris.--Un berceau trange.--Les cygnes 
    col noir.--Les frayeurs d'une petite exploratrice.--Les
    chiffres nigmatiques.--Une grotte mystrieuse.                   91

  Chapitre XI.--Installation dans la valle.--Une soire tropicale.
    --Une lettre trange.--Penses inquites.                        101

  Chapitre XII.--Examen de la caverne.--Une trouvaille agrable.
    --Fatigue inaccoutume.--Traces effaces.                        107

  Chapitre XIII.--Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.
    --Dcouverte d'un journal.--Un ennemi emplum.                   115

  Chapitre XIV.--Journal de l'ancien habitant de l'le.              123

  Chapitre XV.--Les tortues.--La fort de bambous.--Le pavillon.
    --Le lotus.--L'chelle.                                          135

  Chapitre XVI.--Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard.
    --Coucher de soleil.--Les toiles filantes.                      143

  Chapitre XVII.--La fort vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les
    chvres.                                                         149

  Chapitre XVIII.--La vie dans l'le.--Un monument nigmatique.
    --La saison pluvieuse.--L'orage.--La maladie.                    155

  Chapitre XIX.--Rveil.--Un nouveau printemps.                      165

  Chapitre XX.--Le rtablissement.--La seconde lettre.--Un danger
    inattendu.--Le mirage du bonheur.                                171

  Chapitre XXI.--Espoir du.--Un triste pressentiment.--La mort
    du pre.                                                         177

  Chapitre XXII.--Le dsespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la
    montagne.--Frayeur.--Le terre-neuve.--Pain et sel.--Fausse
    alerte.                                                          183

  Chapitre XXIII.--Les chvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du
    chevreau.                                                        195

  Chapitre XXIV.--Pauvre chevreau!--Le traneau.--Un terre-neuve
    attel.--L'enclos.--Les nouveaux prisonniers.                    201

  Chapitre XXV.--Un concert dans les airs.--Combat entre singes et
    fillette.--Les fournisseurs quadrumanes.--L'arbre  pain.      209

  Chapitre XXVI.--Exploration de l'le.--Les mimosas.--L'arbre
    des voyageurs.--Les scarabes luisants.--Une nuit en pleine
    fort vierge.--Le terre-neuve conducteur.                        215

  Chapitre XXVII.--La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent
    et le perroquet.--Un prisonnier emplum.                         223

  Chapitre XXVIII.--Clotre!--Un lve qui fait des progrs.        229

  Chapitre XXIX.--Le printemps.--Peur mal fonde.--La caverne du
    vieux bouc.--Une grotte enchante.--Le coton.                    235

  Chapitre XXX.--Une araigne extraordinaire.--Les crevisses
    gantes.--Victoria regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du
    Brocken.--Le journal d'une fillette.                             243

  Chapitre XXXI.--La voile dsire.--Les marins.--Les prparatifs
    de dpart.--La sparation.--Encore sur l'ocan.--Au pays
    natal!                                                           253





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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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