The Project Gutenberg EBook of Thais, by Anatole France

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Title: Thais

Author: Anatole France

Release Date: August, 2004  [EBook #6377]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on December 3, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THAIS ***




Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online
Distributed Proofreading Team. Image files courtesy of gallica.bnf.fr.





ANATOLE FRANCE

THAS




TABLE

     I.   LE LOTUS
     II.  LE PAPYRUS
     III. L'EUPHORBE




LE LOTUS


En ce temps-l le dsert, tait peupl d'anachortes. Sur les deux
rives du Nil, d'innombrables cabanes, bties de branchages et d'argile
par la main des solitaires, taient semes  quelque distance les unes
des autres, de faon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre
isols et pourtant s'entr'aider au besoin. Des glises, surmontes du
signe de la croix, s'levaient de loin en loin au-dessus des cabanes
et les moines s'y rendaient dans les jours de fte, pour assister  la
clbration des mystres et participer aux sacrements. Il y avait
aussi, tout au bord du fleuve, des maisons o les cnobites, renferms
chacun dans une troite cellule, ne se runissaient qu'afin de mieux
goter la solitude.

Anachortes et cnobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de
nourriture qu'aprs le coucher du soleil, mangeant pour tout repas
leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfonant
dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et
menaient une vie encore plus singulire.

Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule,
dormaient sur la terre nue aprs de longues veilles, priaient,
chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour
les chefs-d'oeuvre de la pnitence. En considration du pch
originel, ils refusaient  leur corps, non seulement les plaisirs et
les contentements, mais les soins mmes qui passent pour
indispensables selon les ides du sicle. Ils estimaient que les
maladies de nos membres assainissent nos mes et que la chair ne
saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcres et les
plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophtes qui avaient dit:
Le dsert se couvrira de fleurs.

Parmi les htes de cette sainte Thbade, les uns consumaient leurs
jours dans l'asctisme et la contemplation, les autres gagnaient leur
subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux
cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en
souponnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se
joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais  la
vrit ces moines mprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus
montait jusqu'au ciel.

Des anges semblables  de jeunes hommes venaient, un bton  la main,
comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des dmons,
ayant pris des figures d'thiopiens ou d'animaux, erraient autour des
solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines
allaient, le matin, remplir leur cruche  la fontaine, ils voyaient
des pas de Satyres et de Centaures imprims dans le sable. Considre
sous son aspect vritable et spirituel, la Thbade tait un champ de
bataille o se livraient  toute heure, et spcialement la nuit, les
merveilleux combats du ciel et de l'enfer.

Les asctes, furieusement assaillis par des lgions de damns, se
dfendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jene, de la
pnitence et des macrations. Parfois, l'aiguillon des dsirs charnels
les dchirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que
leurs lamentations rpondaient, sous le ciel plein d'toiles, aux
miaulements des hynes affames. C'est alors que les dmons se
prsentaient  eux sous des formes ravissantes. Car si les dmons sont
laids en ralit, ils se revtent parfois d'une beaut apparente qui
empche de discerner leur nature intime. Les asctes de la Thbade
virent avec pouvante, dans leur cellule, des images du plaisir
inconnues mme aux voluptueux du sicle. Mais, comme le signe de la
croix tait sur eux, ils ne succombaient pas  la tentation, et les
esprits immondes, reprenant leur vritable figure, s'loignaient ds
l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'tait pas rare,  l'aube,
de rencontrer un de ceux-l s'enfuyant tout en larmes, et rpondant 
ceux qui l'interrogeaient: Je pleure et je gmis, parce qu'un des
chrtiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chass
ignominieusement.

Les anciens du dsert tendaient leur puissance sur les pcheurs et
sur les impies. Leur bont tait parfois terrible. Ils tenaient des
aptres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien
ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamns. L'on contait avec
pouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la
terre s'entr'ouvrait pour engloutir les mchants qu'ils frappaient de
leur bton. Aussi taient-ils trs redouts des gens de mauvaise vie
et particulirement des mimes, des baladins, des prtres maris et des
courtisanes.

Telle tait la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait  son
pouvoir jusqu'aux btes froces. Lorsqu'un solitaire tait prs de
mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint
homme, connaissant par l que Dieu l'appelait  lui, s'en allait
baiser la joue  tous ses frres. Puis il se couchait avec allgresse,
pour s'endormir dans le Seigneur.

Or, depuis qu'Antoine, g de plus de cent ans, s'tait retir sur le
mont Colzin avec ses disciples bien-aims, Macaire et Amathas, il n'y
avait pas dans toute la Thbade de moine plus abondant en oeuvres que
Paphnuce, abb d'Antino. A vrai dire, Ephrem et Srapion commandaient
 un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite
spirituelle et temporelle de leurs monastres. Mais Paphnuce observait
les jenes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers
sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil trs rude,
se flagellait matin et soir et se tenait souvent prostern le front
contre terre.

Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la
sienne, imitaient ses austrits. Il les aimait chrement en
Jsus-Christ et les exhortait sans cesse  la pnitence. Au nombre de
ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, aprs s'tre livrs
au brigandage pendant de longues annes, avaient t touchs par les
exhortations du saint abb au point d'embrasser l'tat monastique. La
puret de leur vie difiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux
l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement
par l'abb d'Antino, ne cessait de rpandre des larmes, et le diacre
Flavien, qui avait la connaissance des critures et parlait avec
adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce tait un
jeune paysan nomm Paul et surnomm le Simple,  cause de son extrme
navet. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en
lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophtie.

Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et
les pratiques de l'asctisme. Souvent aussi, il mditait sur les
livres sacrs pour y trouver des allgories. C'est pourquoi, jeune
encore d'ge, il abondait en mrites. Les diables qui livrent de si
rudes assauts aux bons anachortes n'osaient s'approcher de lui. La
nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa
cellule, assis sur leur derrire, immobiles, silencieux, dressant
l'oreille. Et l'on croit que c'tait sept dmons qu'il retenait sur
son seuil par la vertu de sa saintet.

Paphnuce tait n  Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait
instruire dans les lettres profanes. Il avait mme t sduit par les
mensonges des potes, et tels taient, en sa premire jeunesse,
l'erreur de son esprit et le drglement de sa pense, qu'il croyait
que la race humaine avait t noye par les eaux du dluge au temps de
Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les
attributs et l'existence mme de Dieu. Il vivait alors dans la
dissipation,  la manire des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se
rappelait qu'avec honte et pour sa confusion.

--Durant ces jours, disait-il  ses frres, je bouillais dans la
chaudire des fausses dlices.

Il entendait par l qu'il mangeait des viandes habilement apprtes et
qu'il frquentait les bains publics. En effet, il avait men jusqu'
sa vingtime anne cette vie du sicle, qu'il conviendrait mieux
d'appeler mort que vie. Mais, ayant reu les leons du prtre Macrin,
il devint un homme nouveau.

La vrit le pntra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle
tait entre en lui comme une pe. Il embrassa la foi du Calvaire et
il adora Jsus crucifi. Aprs son baptme, il resta un an encore
parmi les gentils, dans le sicle o le retenaient les liens de
l'habitude. Mais un jour, tant entr dans une glise, il entendit le
diacre qui lisait ce verset de l'criture: Si tu veux tre parfait,
va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres.
Aussitt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumnes et
embrassa la vie monastique.

Depuis dix ans qu'il s'tait retir loin des hommes, il ne bouillait
plus dans la chaudire des dlices charnelles, mais il macrait
profitablement dans les baumes de la pnitence.

Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il
avait vcues loin de Dieu, il examinait ses fautes une  une, pour en
concevoir exactement la difformit, il lui souvint d'avoir vu jadis au
thtre d'Alexandrie une comdienne d'une grande beaut, nomme Thas.
Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer
 des danses dont les mouvements, rgls avec trop d'habilet,
rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle
simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des paens
prtent  Vnus,  Lda ou  Pasipha. Elle embrasait ainsi tous les
spectateurs du feu de la luxure; et, quand de beaux jeunes hommes ou
de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au
seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait  eux. En
sorte qu'en perdant son me, elle perdait un trs grand nombre
d'autres mes.

Peu s'en tait fallu qu'elle et induit Paphnuce lui-mme au pch de
la chair. Elle avait allum le dsir dans ses veines et il s'tait une
fois approch de la maison de Thas. Mais il avait t arrt au seuil
de la courtisane par la timidit naturelle  l'extrme jeunesse (il
avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repouss, faute
d'argent, car ses parents veillaient  ce qu'il ne pt faire de
grandes dpenses. Dieu, dans sa misricorde, avait pris ces deux
moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait
eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-l il savait
mal discerner ses propres intrts et qu'il convoitait les faux biens.
Donc, agenouill dans sa cellule devant le simulacre de ce bois
salutaire o fut suspendue, comme dans une balance, la ranon du
monde, Paphnuce se prit  songer  Thas, parce que Thas tait son pch, 
et il mdita longtemps, selon les rgles de l'asctisme, sur la
laideur pouvantable des dlices charnelles, dont cette femme lui
avait inspir le got, aux jours de trouble et d'ignorance. Aprs
quelques heures de mditation, l'image de Thas lui apparut avec une
extrme nettet. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la
tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une
Lda, mollement couche sur un lit d'hyacinthe, la tte renverse, les
yeux humides et pleins d'clairs, les narines frmissantes, la bouche
entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux
ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait:

--Je te prends  tmoin, mon Dieu, que je considre la laideur de mon
pch!

Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les lvres de
Thas rvlaient peu  peu, en s'abaissant aux deux coins de la
bouche, une mystrieuse souffrance. Ses yeux agrandis taient pleins
de larmes et de lueurs; de sa poitrine glonfle de soupirs, montait
une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cette vue,
Paphnuce se sentit troubl jusqu'au fond de l'me. S'tant prostern,
il fit cette prire:

--Toi qui as mis la piti dans nos coeurs comme la rose du matin sur
les prairies, Dieu juste et misricordieux, sois bni! Louange,
louange  toi! carte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mne
 la concupiscence et fais-moi la grce de ne jamais aimer qu'en toi
les cratures, car elles passent et tu demeures. Si je m'intresse 
cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges eux-mmes
se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas,  Seigneur, le
souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue  pcher avec
tant de citoyens et d'trangers. Une grande piti s'est leve pour
elle dans mon coeur. Ses crimes sont abominables et la seule pense
m'en donne un tel frisson que je sens se hrisser d'effroi tous les
poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la
plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront
durant l'ternit.

Comme il mditait de la sorte, il vit un petit chacal assis  ses
pieds. Il en prouva une grande surprise, car la porte de sa cellule
tait ferme depuis le matin. L'animal semblait lire dans la pense de
l'abb et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa: la
bte s'vanouit. Connaissant alors que pour la premire fois le diable
s'tait gliss dans sa chambre, il fit une courte prire; puis il
songea de nouveau  Thas.

--Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve!

Et il s'endormit.

Le lendemain matin, ayant fait sa prire, il se rendit auprs du saint
homme Palmon, qui menait,  quelque distance, la vie anachortique.
Il le trouva qui, paisible et riant, bchait la terre selon sa
coutume. Palmon tait un vieillard; il cultivait un petit jardin: les
btes sauvages venaient lui lcher les mains, et les diables ne le
tourmentaient pas.

--Dieu soit lou! mon frre Paphnuce, dit-il, appuy sur sa bche.

--Dieu soit lou! rpondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon
frre!

--La paix soit semblablement avec toi! frre Paphnuce, reprit le moine
Palmon; et il essuya avec sa manche la sueur de son front.

--Frre Palmon, nos discours doivent avoir pour unique objet la
louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui
s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un
dessein que j'ai form en vue de glorifier le Seigneur.

--Puisse donc le Seigneur bnir ton dessein, Paphnuce, comme il a bni
mes laitues! Il rpand tous les matins sa grce avec sa rose sur mon
jardin et sa bont m'incite  le glorifier dans les concombres et les
citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car
rien n'est plus  craindre que les mouvements dsordonns qui
troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes
semblables  des hommes ivres et nous marchons, tirs de droite et de
gauche, sans cesse prs de tomber ignominieusement. Parfois ces
transports nous plongent dans une joie drgle, et celui qui s'y
abandonne fait retentir dans l'air souill le rire pais des brutes.
Cette joie lamentable entrane le pcheur dans toutes sortes de
dsordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'me et des sens nous
jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie.
Frre Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pcheur; mais j'ai prouv
dans ma longue vie que le cnobite n'a pas de pire ennemi que la
tristesse. J'entends par l cette mlancolie tenace qui enveloppe
l'me comme une brume et lui cache la lumire de Dieu. Rien n'est plus
contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de
rpandre une cre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il
ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de
moiti si redoutable. Hlas! il excelle  nous dsoler. N'a-t-il pas
montr  notre pre Antoine un enfant noir d'une telle beaut que sa
vue tirait des larmes? Avec l'aide de Dieu, notre pre Antoine vita
les piges du dmon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous;
il s'gayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la
mlancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frre, m'entretenir d'un
dessein form dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part,
si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.

--Frre Palmon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur.
Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumires et le
pch n'a jamais obscurci la clart de ton intelligence.

--Frre Paphnuce, je ne suis pas digne de dlier la courroie de tes
sandales et mes iniquits sont innombrables comme les sables du
dsert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon
exprience.

--Je te confierai donc, frre Palmon, que je suis pntr de douleur
 la pense qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nomme Thas, qui
vit dans le pch et demeure pour le peuple un objet de scandale.

--Frre Paphnuce, c'est l, en effet, une abomination dont il convient
de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-l parmi les
gentils. As-tu imagin un remde applicable  ce grand mal?

--Frre Palmon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec
le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne
l'approuves-tu pas, mon frre?

--Frre Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pcheur, mais notre pre
Antoine avait coutume de dire: En quelque lieu que tu sois, ne te
hte pas d'en sortir pour aller ailleurs.

--Frre Palmon, dcouvres-tu quelque chose de mauvais dans
l'entreprise que j'ai conue?

--Doux Paphnuce, Dieu me garde de souponner les intentions de mon
frre! Mais notre pre Antoine disait encore: Les poissons qui sont
tirs en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que
les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se mlent aux gens
du sicle s'cartent des bons propos.

Ayant ainsi parl, le vieillard Palmon enfona du pied dans la terre
le tranchant de sa bche et se mit  creuser le sol avec ardeur autour
d'un jeune pommier. Tandis qu'il bchait, une antilope ayant franchi
d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le
jardin, s'arrta, surprise, inquite, le jarret frmissant, puis
s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tte dans le
sein de son ami.

--Dieu soit lou dans la gazelle du dsert! dit Palmon.

Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit
manger dans le creux de sa main  la bte lgre.

Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fix sur les pierres
du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant  ce qu'il
venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.

--Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence
est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me
serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thas au dmon qui la
possde. Que Dieu m'claire et me conduise!

Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les
filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que
c'tait une femelle, car le mle vint  voler jusqu'aux filets et il
en rompait les mailles une  une avec son bec, jusqu' ce qu'il ft
dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne pt s'chapper.
L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa
saintet, il comprenait aisment le sens mystique des choses, il
connut que l'oiseau captif n'tait autre que Thas, prise dans les
lacs des abominations, et que,  l'exemple du pluvier, qui coupait les
fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononant des
paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thas tait
retenue dans le pch. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi
dans sa rsolution premire. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris
par les pattes et embarrass lui-mme au pige qu'il avait rompu, il
retomba dans son incertitude.

Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision.
Thas lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les volupts
coupables et elle n'tait point vtue, selon son habitude, de tissus
diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entire et lui cachait mme
une partie du visage, en sorte que l'abb ne voyait que deux yeux qui
rpandaient des larmes blanches et lourdes.

A cette vue, il se mit lui-mme  pleurer et, pensant que cette vision
lui venait de Dieu, il n'hsita plus. Il se leva, saisit un bton
noueux, image de la foi chrtienne, sortit de sa cellule, dont il
ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le
sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des
critures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre
Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples;
puis, vtu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec
le dessein de suivre  pied la rive Lybique jusqu' la ville fonde
par le Macdonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, mprisant
la fatigue, la faim, la soif; le soleil tait dj bas  l'horizon
quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre
des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux
portes des cabanes isoles, pour l'amour de Dieu, et recevant
l'injure, les refus, les menaces avec allgresse. Il ne redoutait ni
les brigands, ni les btes fauves, mais il prenait grand soin de se
dtourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route.
Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la
maison de leur pre, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en
chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est pril au
solitaire: c'est parfois un danger pour lui de lire dans l'criture
que le divin matre allait de ville en ville et soupait avec ses
disciples. Les vertus que les anachortes brodent soigneusement sur le
tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques: un souffle du
sicle peut en ternir les agrables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce
vitait d'entrer dans les villes, craignant que son coeur ne s'amollit
 la vue des hommes.

Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir,
le murmure des tamaris, caresss par la brise, lui donnait le frisson,
et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beaut
des choses. Aprs six jours de marche, il parvint en un lieu nomm
Silsil. Le fleuve y coule dans une troite valle que borde une
double chane de montagnes de granit. C'est l que les gyptiens, au
temps o ils adoraient les dmons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y
vit une norme tte de Sphinx, encore engage dans la roche. Craignant
qu'elle ne ft anime de quelque vertu diabolique, il fit le signe de
la croix et pronona le nom de Jsus; aussitt une chauve-souris
s'chappa d'une des oreilles de la bte et Paphnuce connut qu'il avait
chass le mauvais esprit qui tait en cette figure depuis plusieurs
sicles. Son zle s'en accrut et, ayant ramass une grosse pierre, il
la jeta  la face de l'idole. Alors le visage mystrieux du Sphinx
exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut mu. En vrit,
l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre tait
empreinte aurait touch l'homme le plus insensible. C'est pourquoi
Paphnuce dit au Sphinx:

--O bte,  l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le
dsert notre pre Antoine, confesse la divinit du Christ Jsus! et je
te bnirai au nom du Pre, du Fils et de l'Esprit.

Il dit: une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes
paupires de la bte tressaillirent et les lvres de granit
articulrent pniblement, comme un cho de la voix de l'homme, le
saint nom de Jsus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, tendant la main
droite, bnit le Sphinx de Silsil.

Cela fait, il poursuivit son chemin et, la valle s'tant largie, il
vit les ruines d'une ville immense. Les temples, rests debout,
taient ports par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la
permission de Dieu, des ttes de femmes aux cornes de vache
attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait plir. Il
marcha ainsi dix-sept jours, mchant pour toute nourriture quelques
herbes crues et dormant la nuit dans les palais crouls, parmi les
chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se mler des
femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce
savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en
faisant le signe de la croix.

Le dix-huitime jour, ayant dcouvert, loin de tout village, une
misrable hutte de feuilles de palmier,  demi ensevelie sous le sable
qu'apporte le vent du dsert, il s'en approcha, avec l'espoir que
cette cabane tait habite par quelque pieux anachorte. Comme il n'y
avait point de porte, il aperut  l'intrieur une cruche, un tas
d'oignons et un lit de feuilles sches.

--Voil, se dit-il, le mobilier d'un ascte. Communment les ermites
s'loignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencontrer
bientt celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix,  l'exemple du
saint solitaire Antoine qui, s'tant rendu auprs de l'ermite Paul,
l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses
ternelles et peut-tre notre Seigneur nous enverra-t-il par un
corbeau un pain que mon hte m'invitera honntement  rompre.

Tandis qu'il se parlait ainsi  lui-mme, il tournait autour de la
hutte, cherchant s'il ne dcouvrirait personne. Il n'avait pas fait
cent pas, qu'il aperut un homme assis, les jambes croises sur la
berge du Nil. Cet homme tait nu; sa chevelure comme sa barbe
entirement blanche, et son corps plus rouge que la brique. Paphnuce
ne douta point que ce ne ft l'ermite. Il le salua par les paroles que
les moines ont coutume d'changer quand ils se rencontrent.

--Que la paix soit avec toi, mon frre! Puisses-tu goter un jour le
doux rafrachissement du Paradis.

L'homme ne rpondit point. Il demeurait immobile et semblait ne pas
entendre. Paphnuce s'imagina que ce silence tait caus par un de ces
ravissements dont les saints sont coutumiers. Il se mit  genoux, les
mains jointes,  ct de l'inconnu et resta ainsi en prires jusqu'au
coucher du soleil. A ce moment, voyant que son compagnon n'avait pas
boug, il lui dit:

--Mon pre, si tu es sorti de l'extase o je t'ai vu plong, donne-moi
ta bndiction en notre Seigneur Jsus-Christ.

L'autre lui rpondit sans tourner la tte:

--tranger, je ne sais ce que tu veux dire et ne connais point ce
Seigneur Jsus-Christ.

--Quoi! s'cria Paphnuce. Les prophtes l'ont annonc; des lgions de
martyrs ont confess son nom; Csar lui-mme l'a ador et tantt
encore j'ai fait proclamer sa gloire par le Sphinx de Silsil. Est-il
possible que tu ne le connaisses pas?

--Mon ami, rpondit l'autre, cela est possible. Ce serait mme
certain, s'il y avait quelque certitude au monde.

Paphnuce tait surpris et contrist de l'incroyable ignorance de cet
homme.

--Si tu ne connais Jsus-Christ, lui dit-il, tes oeuvres ne te
serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie ternelle.

Le vieillard rpliqua:

--Il est vain d'agir ou de s'abstenir; il est indiffrent de vivre ou
de mourir.

--Eh quoi! demanda Paphnuce, tu ne dsires pas vivre dans l'ternit?
Mais, dis-moi, n'habites-tu pas une cabane dans ce dsert  la faon
des anachortes?

--Il parat.

--Ne vis-tu pas nu et dnu de tout?

--Il parat.

--Ne te nourris-tu pas de racines et ne pratiques-tu pas la chastet?

--Il parat.

--N'as-tu pas renonc  toutes les vanits de ce monde?

--J'ai renonc en effet aux choses vaines qui font communment le
souci des hommes.

--Ainsi tu es comme moi pauvre, chaste et solitaire. Et tu ne l'es pas
comme moi pour l'amour de Dieu, et en vue de la flicit cleste!
C'est ce que je ne puis comprendre. Pourquoi es-tu vertueux si tu ne
crois pas en Jsus-Christ? Pourquoi te prives-tu des biens de ce
monde, si tu n'espres pas gagner les biens ternels?

--tranger, je ne me prive d'aucun bien, et je me flatte d'avoir
trouv une manire de vivre assez satisfaisante, bien qu' parler
exactement, il n'y ait ni bonne ni mauvaise vie. Rien n'est en soi
honnte ni honteux, juste ni injuste, agrable ni pnible, bon ni
mauvais. C'est l'opinion qui donne les qualits aux choses comme le
sel donne la saveur aux mets.

--Ainsi donc, selon toi, il n'y a pas de certitude. Tu nies la vrit
que les idoltres eux-mmes ont cherche. Tu te couches dans ton
ignorance, comme un chien fatigu qui dort dans la boue.

--tranger, il est galement vain d'injurier les chiens et les
philosophes. Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous
sommes. Nous ne savons rien.

--O vieillard, appartiens-tu donc  la secte ridicule des sceptiques?
Es-tu donc de ces misrables fous qui nient galement le mouvement et
le repos et qui ne savent point distinguer la lumire du soleil d'avec
les ombres de la nuit?

--Mon ami, je suis sceptique en effet, et d'une secte qui me parat
louable, tandis que tu la juges ridicule. Car les mmes choses ont
diverses apparences. Les pyramides de Memphis semblent, au lever de
l'aurore, des cnes de lumire rose. Elles apparaissent, au coucher du
soleil, sur le ciel embras comme de noirs triangles. Mais qui
pntrera leur intime substance? Tu me reproches de nier les
apparences, quand au contraire les apparences sont les seules ralits
que je reconnaisse. Le soleil me semble lumineux, mais sa nature m'est
inconnue. Je sens que le feu brle, mais je ne sais ni comment ni
pourquoi. Mon ami, tu m'entends bien mal. Au reste, il est indiffrent
d'tre entendu d'une manire ou d'une autre.

--Encore une fois, pourquoi vis-tu de dattes et d'oignons dans le
dsert? Pourquoi endures-tu de grands maux? J'en supporte d'aussi
grands et je pratique comme toi l'abstinence dans la solitude. Mais
c'est afin de plaire  Dieu et de mriter la batitude sempiternelle.
Et c'est l une fin raisonnable, car il est sage de souffrir, en vue
d'un grand bien. Il est insens au contraire de s'exposer
volontairement  d'inutiles fatigues et  de vaines souffrances. Si je
ne croyais pas,--pardonne ce blasphme,  Lumire incre!--si je ne
croyais pas  la, vrit de ce que Dieu nous a enseign par la voix
des prophtes, par l'exemple de son fils, par les actes des aptres,
par l'autorit des conciles et par le tmoignage des martyrs, si je ne
savais pas que les souffrances du corps sont ncessaires  la sant de
l'me, si j'tais, comme toi, plong dans l'ignorance des sacrs
mystres, je retournerais tout de suite dans le sicle, je
m'efforcerais d'acqurir des richesses pour vivre dans la mollesse
comme les heureux de ce monde, et je dirais aux volupts: Venez, mes
filles, venez, mes servantes, venez toutes me verser vos vins, vos
philtres et vos parfums. Mais toi, vieillard insens, tu te prives de
tous les avantages; tu perds sans attendre aucun gain: tu donnes sans
espoir de retour et tu imites ridiculement les travaux admirables de
nos anachortes, comme un singe effront pense, en barbouillant un
mur, copier le tableau d'un peintre ingnieux. O le plus stupide des
hommes, quelles sont donc tes raisons?

Paphnuce parlait ainsi avec une grande violence. Mais le vieillard
demeurait paisible.

--Mon ami, rpondit-il doucement, que t'importent les raisons d'un
chien endormi dans la fange et d'un singe malfaisant?

Paphnuce n'avait jamais en vue que la gloire de Dieu. Sa colre tant
tombe, il s'excusa avec une noble humilit.

--Pardonne-moi, dit-il,  vieillard,  mon frre, si le zle de la
vrit m'a emport au del des justes bornes. Dieu m'est tmoin que
c'est ton erreur et non ta personne que je hassais. Je souffre de te
voir dans les tnbres, car je t'aime en Jsus-Christ et le soin de
ton salut occupe mon coeur. Parle, donne-moi tes raisons: je brle de
les connatre afin de les rfuter.

Le vieillard rpondit avec quitude:

--Je suis galement dispos  parler et  me taire. Je te donnerai
donc mes raisons, sans te demander les tiennes en change, car tu ne
m'intresses en aucune manire. Je n'ai souci ni de ton bonheur ni de
ton infortune et il m'est indiffrent que tu penses d'une faon ou
d'une autre. Et comment t'aimerais-je ou te harais-je? L'aversion et
la sympathie sont galement indignes du sage. Mais, puisque tu
m'interroges, sache donc que je me nomme Timocls et que je suis n 
Cos de parents enrichis dans le ngoce. Mon pre armait des navires.
Son intelligence ressemblait beaucoup  celle d'Alexandre, qu'on a
surnomm le Grand. Pourtant elle tait moins paisse. Bref, c'tait
une pauvre nature d'homme. J'avais deux frres qui suivaient comme lui
la profession d'armateurs. Moi, je professais la sagesse. Or, mon
frre an fut contraint par notre pre d'pouser une femme carienne
nomme Timaessa, qui lui dplaisait si fort qu'il ne put vivre  son
ct sans tomber dans une noire mlancolie. Cependant Timaessa
inspirait  notre frre cadet un amour criminel et cette passion se
changea bientt en manie furieuse. La Carienne les tenait tous deux en
gale aversion. Mais elle aimait un joueur de flte et le recevait la
nuit dans sa chambre. Un matin, il y laissa la couronne qu'il portait
d'ordinaire dans les festins. Mes deux frres ayant trouv cette
couronne, jurrent de tuer le joueur de flte et, ds le lendemain,
ils le firent prir sous le fouet, malgr ses larmes et ses prires.
Ma belle-soeur en prouva un dsespoir qui lui fit perdre la raison,
et ces trois misrables, devenus semblables  des btes, promenaient
leur dmence sur les rivages de Cos, hurlant comme des loups, l'cume
aux lvres, le regard attach  la terre, parmi les hues des enfants
qui leur jetaient des coquilles. Ils moururent et mon pre les
ensevelit de ses mains. Peu de temps aprs, son estomac refusa toute
nourriture et il expira de faim, assez riche pour acheter toutes les
viandes et tous les fruits des marchs de l'Asie. Il tait dsespr
de me laisser sa fortune. Je l'employai  voyager. Je visitai
l'Italie, la Grce et l'Afrique sans rencontrer personne de sage ni
d'heureux. J'tudiai la philosophie  Athnes et  Alexandrie et je
fus tourdi du bruit des disputes. Enfin m'tant promen jusque dans
l'Inde, je vis au bord du Gange un homme nu, qui demeurait l
immobile, les jambes croises depuis trente ans. Des lianes couraient
autour de son corps dessch et les oiseaux nichaient dans ses
cheveux. Il vivait pourtant. Je me rappelai,  sa vue, Timaessa, le
joueur de flte, mes deux frres et mon pre, et je compris que cet
Indien tait sage. Les hommes, me dis-je, souffrent parce qu'ils sont
privs de ce qu'ils croient tre un bien, ou que, le possdant, ils
craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient
tre un mal. Supprimez toute croyance de ce genre et tous les maux
disparaissent. C'est pourquoi je rsolus de ne jamais tenir aucune
chose pour avantageuse, de professer l'entier dtachement des biens de
ce monde et de vivre dans la solitude et dans l'immobilit, 
l'exemple de l'Indien.

Paphnuce avait cout attentivement le rcit du vieillard.

--Timocls de Cos, rpondit-il, je confesse que tout, dans tes propos,
n'est pas dpourvu de sens. Il est sage, en effet, de mpriser les
biens de ce monde. Mais il serait insens de mpriser pareillement les
biens ternels et de s'exposer  la colre de Dieu. Je dplore ton
ignorance, Timocls, et je vais t'instruire dans la vrit, afin que
connaissant qu'il existe un Dieu en trois hypostases, tu obisses  ce
Dieu comme un enfant  son pre.

Mais Timocls l'interrompant:

--Garde-toi, tranger, de m'exposer tes doctrines et ne pense pas me
contraindre  partager ton sentiment. Toute dispute est strile. Mon
opinion est de n'avoir pas d'opinion. Je vis exempt de troubles  la
condition de vivre sans prfrences. Poursuis ton chemin, et ne tente
pas de me tirer de la bienheureuse apathie o je suis plong, comme
dans un bain dlicieux, aprs les rudes travaux de mes jours.

Paphnuce tait profondment instruit dans les choses de la foi. Par la
connaissance qu'il avait des coeurs, il comprit que la grce de Dieu
n'tait pas sur le vieillard Timocls et que le jour du salut n'tait
pas encore venu pour cette me acharne  sa perte. Il ne rpondit
rien, de peur que l'dification tournt en scandale. Car il arrive
parfois qu'en disputant contre les infidles, on les induit de nouveau
en pch, loin de les convertir. C'est pourquoi ceux qui possdent la
vrit doivent la rpandre avec prudence.

--Adieu donc! dit-il, malheureux Timocls.

Et, poussant un grand soupir, il reprit dans la nuit son pieux voyage.

Au matin, il vit des ibis immobiles sur une patte, au bord de l'eau,
qui refltait leur cou ple et rose. Les saules tendaient au loin sur
la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle dans
le ciel clair et l'on entendait parmi les roseaux le cri des hrons
invisibles. Le fleuve roulait  perte de vue ses larges eaux vertes o
des voiles glissaient comme des ailes d'oiseaux, o, a et l, au
bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles flottaient au
loin des vapeurs lgres, tandis que des les lourdes de palmes, de
fleurs et de fruits, laissaient s'chapper de leurs ombres des nues
bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche,
la grasse valle tendait jusqu'au dsert ses champs et ses vergers
qui frissonnaient dans la joie, le soleil dorait les pis, et la
fcondit de la terre s'exhalait en poussires odorantes. A cette vue,
Paphnuce, tombant  genoux, s'cria:

--Bni soit le Seigneur, qui a favoris mon voyage! Toi qui rpands ta
rose sur les figuiers de l'Arsinotide, mon Dieu, fais descendre la
grce dans l'me de cette Thas que tu n'as pas forme avec moins
d'amour que les fleurs des champs et les arbres des jardins.
Puisse-t-elle fleurir par mes soins comme un rosier balsamique dans ta
Jrusalem cleste!

Et chaque fois qu'il voyait un arbre fleuri ou un brillant oiseau, il
songeait  Thas. C'est ainsi que, longeant le bras gauche du fleuve 
travers des contres fertiles et populeuses, il atteignit en peu de
journes cette Alexandrie que les Grecs ont surnomme la belle et la
dore. Le jour tait lev depuis une heure quand il dcouvrit du haut
d'une colline la ville spacieuse dont les toits tincelaient dans la
vapeur rose. Il s'arrta et, croisant les bras sur sa poitrine:

--Voil donc, se dit-il, le sjour dlicieux o je suis n dans le
pch, l'air brillant o j'ai respir des parfums empoisonns, la mer
voluptueuse o j'coutais chanter les Sirnes! Voil mon berceau selon
la chair, voil ma patrie selon le sicle! Berceau fleuri, patrie
illustre au jugement des hommes! Il est naturel  tes enfants,
Alexandrie, de te chrir comme une mre et je fus engendr dans ton
sein magnifiquement par. Mais l'ascte mprise la nature, le mystique
ddaigne les apparences, le chrtien regarde sa patrie humaine comme
un lieu d'exil, le moine chappe  la terre. J'ai dtourn mon coeur
de ton amour, Alexandrie. Je te hais! Je te hais pour ta richesse,
pour ta science, pour ta douceur et pour ta beaut. Soit maudit,
temple des dmons! Couche impudique des gentils, chaire empeste des
ariens, sois maudite! Et toi, fils ail du Ciel qui conduisis le saint
ermite Antoine, notre pre, quand, venu du fond du dsert, il pntra
dans cette citadelle de l'idoltrie pour affermir la foi des
confesseurs et la constance des martyrs, bel ange du Seigneur,
invisible enfant, premier souffle de Dieu, vole devant moi et parfume
du battement de tes ailes l'air corrompu que je vais respirer parmi
les princes tnbreux du sicle!

Il dit et reprit sa route. Il entra dans la ville par la porte du
Soleil. Cette porte tait de pierre et s'levait avec orgueil. Mais
des misrables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des
citrons et des figues ou mendiaient une obole en se lamentant.

Une vieille femme en haillons, qui tait agenouille l, saisit le
cilice du moine, le baisa et dit:

--Homme du Seigneur, bnis-moi afin que Dieu me bnisse. J'ai beaucoup
souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l'autre. Tu
viens de Dieu,  saint homme, c'est pourquoi la poussire de tes pieds
est plus prcieuse que l'or.

--Le Seigneur soit lou, dit Paphnuce.

Et il forma de sa main entr'ouverte le signe de la rdemption sur la
tte de la vieille femme.

Mais  peine avait-il fait vingt pas dans la rue qu'une troupe
d'enfants se mit  le huer et  lui jeter des pierres en criant:

--Oh! le mchant moine! Il est plus noir qu'un cynocphale et plus
barbu qu'un bouc. C'est un fainant! Que ne le pend-on dans quelque
verger, comme un Priape de bois, pour effrayer les oiseaux? Mais non,
il attirerait la grle sur les amandiers en fleurs. Il porte malheur.
Qu'on le crucifie, le moine! qu'on le crucifie!

Et les pierres volaient avec les cris.

--Mon Dieu! bnissez ces pauvres enfants, murmura Paphnuce.

Et il poursuivit son chemin songeant:

--Je suis en vnration  cette vieille femme et en mpris  ces
enfants. Ainsi un mme objet est apprci diffremment par les hommes
qui sont incertains dans leurs jugements et sujets  l'erreur. Il faut
en convenir, pour un gentil, le vieillard Timocls n'est pas dnu de
sens. Aveugle, il se sait priv de lumire. Combien il l'emporte pour
le raisonnement sur ces idoltres qui s'crient du fond de leurs
paisses tnbres: Je vois le jour! Tout dans ce monde est mirage et
sable mouvant. En Dieu seul est la stabilit.

Cependant il traversait la ville d'un pas rapide. Aprs dix annes
d'absence, il en reconnaissait chaque pierre, et chaque pierre tait
une pierre de scandale qui lui rappelait un pch. C'est pourquoi il
frappait rudement de ses pieds nus les dalles des larges chausses, et
il se rjouissait d'y marquer la trace sanglante de ses talons
dchirs. Laissant  sa gauche les magnifiques portiques du temple de
Srapis, il s'engagea dans une voie borde de riches demeures qui
semblaient assoupies parmi les parfums. L les pins, les rables, les
trbinthes levaient leur tte au-dessus des corniches rouges et des
acrotres d'or. On voyait, par les portes entr'ouvertes, des statues
d'airain dans des vestibules de marbre et des jets d'eau au milieu du
feuillage. Aucun bruit ne troublait la paix de ces belles retraites.
On entendait seulement le son lointain d'une flte. Le moine s'arrta
devant une maison assez petite, mais de nobles proportions et soutenue
par des colonnes gracieuses comme des jeunes filles. Elle tait orne
des bustes en bronze des plus illustres philosophes de la Grce.

Il y reconnut Platon, Socrate, Aristote, picure et Znon, et ayant
heurt le marteau contre la porte, il attendit en songeant:

--C'est en vain que le mtal glorifie ces faux sages, leurs mensonges
sont confondus; leurs mes sont plonges dans l'enfer et le fameux
Platon lui-mme, qui remplit la terre du bruit de son loquence, ne
dispute dsor mais qu'avec les diables.

Un esclave vint ouvrir la porte et, trouvant un homme pieds nus sur la
mosaque du seuil, il lui dit durement:

--Va mendier ailleurs, moine ridicule, et n'attends pas que je te
chasse  coups de bton.

--Mon frre, rpondit l'abb d'Antino, je ne te demande rien, sinon
que tu me conduises  Nicias, ton matre.

L'esclave rpondit avec plus de colre:

--Mon matre ne reoit pas des chiens comme toi.

--Mon fils, reprit Paphnuce, fais, s'il te plat, ce que je te
demande, et dis  ton matre que je dsire le voir.

--Hors d'ici, vil mendiant! s'cria le portier furieux.

Et il leva son bton sur le saint homme, qui, mettant ses bras en
croix contre sa poitrine, reut sans s'mouvoir le coup en plein
visage, puis rpta doucement:

--Fais ce que j'ai demand, mon fils, je te prie.

Alors le portier, tout tremblant, murmura.

--Quel est cet homme qui ne craint point la souffrance?

Et il courut avertir son matre.

Nicias sortait du bain. De belles esclaves promenaient les strigiles
sur son corps. C'tait un homme gracieux et souriant. Une expression
de douce ironie tait rpandue sur son visage.  la vue du moine, il
se leva et s'avana les bras ouverts:

--C'est toi, s'cria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon
frre! Oh! je te reconnais, bien qu' vrai dire tu te sois rendu plus
semblable  une bte qu' un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du
temps o nous tudiions ensemble la grammaire, la rhtorique et la
philosophie? On te trouvait dj l'humeur sombre et sauvage, mais je
t'aimais pour ta parfaite sincrit. Nous disions que tu voyais
l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'tait pas
surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme,
mais ta libralit n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni  ton argent
ni  ta vie. Et il y avait en toi un gnie bizarre, un esprit trange
qui m'intressait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce,
aprs dix ans d'absence. Tu as quitt le dsert; tu renonces aux
superstitions chrtiennes, et tu renais  l'ancienne vie. Je marquerai
ce jour d'un caillou blanc.

--Crobyle et Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes,
parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hte.

Dj elles apportaient en souriant l'aiguire, les fioles et le miroir
de mtal. Mais Paphnuce, d'un geste imprieux, les arrta et tint les
yeux baisss pour ne les plus voir; car elles taient nues. Cependant
Nicias lui prsentait des coussins, lui offrait des mets et des
breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mpris.

--Nicias, dit-il, je n'ai pas reni ce que tu appelles faussement la
superstition chrtienne, et qui est la vrit des vrits. Au
commencement tait le Verbe et le Verbe tait en Dieu et le Verbe
tait Dieu. Tout a t fait par lui, et rien de ce quia t fait n'a
t fait sans lui. En lui tait la vie, et la vie tait la lumire des
hommes.

--Cher Paphnuce, rpondit Nicias, qui venait de revtir une tunique
parfume, penses-tu m'tonner en rcitant des paroles assembles sans
art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oubli que je suis
moi-mme quelque peu philosophe? Et penses-tu me contenter avec
quelques lambeaux arrachs par des hommes ignorants  la pourpre
d'Amlius, quand Amlius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire,
ne me contentent pas? Les systmes construits par les sages ne sont
que des contes imagins pour amuser l'ternelle enfance des hommes. Il
faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone
d'phse ou de toute autre fable milsienne.

Et, prenant son hte par le bras, il l'entrana dans une salle o des
milliers de papyrus taient rouls dans des corbeilles.

--Voici ma bibliothque, dit-il; elle contient une faible partie des
systmes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde.
Le Srapum lui-mme, dans sa richesse, ne les renferme pas tous.
Hlas! ce ne sont que des rves de malades.

Il fora son hte  prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit
lui-mme. Paphnuce promena sur les livres de la bibliothque un regard
sombre et dit:

--Il faut les brler tous.

--O doux hte, ce serait dommage! rpondit Nicias. Car les rves des
malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait dtruire tous
les rves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses
formes et ses couleurs et nous nous endormirions tous dans une morne
stupidit.

Paphnuce poursuivait sa pense:

--Il est certain que les doctrines des paens ne sont que de vains
mensonges. Mais Dieu, qui est la vrit, s'est rvl aux hommes par
des miracles. Et il s'est fait chair et il a habit parmi nous.

Nicias rpondit:

--Tu parles excellemment, chre tte de Paphnuce, quand tu dis qu'il
s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se
promne dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est
tout  fait un homme. Comment penses-tu croire  ce nouveau Jupiter,
quand les marmots d'Athnes, au temps de Pricls, ne croyaient dj
plus  l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour
disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher
condisciple?

--Une chose tout  fait bonne, rpondit l'abb d'Antino. Me prter
une tunique parfume semblable  celle que tu viens de revtir. Ajoute
 cette tunique, par grce, des sandales dores et une fiole d'huile,
pour oindre ma barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me
donnes une bourse de mille drachmes. Voil,  Nicias, ce que j'tais
venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre
ancienne amiti.

Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique; elle
tait brode, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les
deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement
les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirt le cilice dont
il tait couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant dclar qu'on
lui arracherait plutt la chair que ce vtement, elles passrent la
tunique par-dessus. Comme ces deux femmes taient belles, elles ne
craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se
mirent  rire de la mine trange qu'avait le moine ainsi par. Crobyle
l'appelait son cher satrape, en lui prsentant le miroir, et Myrtale
lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait
pas. Ayant chauss les sandales dores et attach la bourse  sa
ceinture il dit  Nicias, qui le regardait d'un oeil gay:

--O Nicias! il ne faut pas que les choses que tu vois soient un
scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emploi de
cette tunique, de cette bourse et de ces sandales.

--Trs cher, rpondit Nicias, je ne souponne point le mal, car je
crois les hommes galement incapables de mal faire et de bien faire.
Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour
raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux prjugs
qui rgnent  Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnte
homme. Va, ami, et rjouis-toi.

Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hte de son
dessein.

--Tu connais, lui dit-il, cette Thas qui joue dans les jeux du
thtre?

--Elle est belle, rpondit Nicias, et il fut un temps o elle m'tait
chre. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de bl et j'ai
compos  sa louange trois livres d'lgies fidlement imites de ces
chants si doux dans lesquels Cornlius Gallus clbra Lycoris. Hlas!
Gallus chantait, en un sicle d'or, sous les regards des muses
ausoniennes. Et moi, n dans des temps barbares, j'ai trac avec un
roseau du Nil mes hexamtres et mes pentamtres. Les ouvrages produits
en cette poque et dans cette contre sont vous  l'oubli. Certes, la
beaut est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous tions
faits pour la possder toujours, nous nous soucierions aussi peu que
possible du dmiurge, du logos, des ons et de toutes les autres
rveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes
du fond de la Thbade me parler de Thas.

Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec
horreur, ne concevant pas qu'un homme pt avouer si tranquillement un
tel pch. Il s'attendait  voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abmer
dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux,
le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse
envole. Le moine, s'tant lev, reprit d'une voix grave:

--Sache donc,  Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette
Thas aux immondes amours de la terre et la donnerai pour pouse 
Jsus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thas quittera
aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastre.

--Crains d'offenser Vnus, rpondit Nicias; c'est une puissante
desse. Elle sera irrite contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre
servante.

--Dieu me protgera, dit Paphnuce. Puisse-t-il clairer ton coeur, 
Nicias, et te tirer de l'abme o tu es plong!

Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la
main sur l'paule et lui rpta dans le creux de l'oreille:

--Crains d'offenser Vnus; sa vengeance est terrible.

Paphnuce ddaigneux des paroles lgres sortit sans dtourner la tte.
Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mpris; mais ce qu'il
ne pouvait souffrir, c'est l'ide que son ami d'autrefois avait reu
les caresses de Thas. Il lui semblait que pcher avec cette femme,
c'tait pcher plus dtestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait
une malice singulire, et Nicias lui tait dsormais en excration. Il
avait toujours ha l'impuret, mais certes les images de ce vice ne
lui avaient jamais paru  ce point abominables; jamais il n'avait
partag d'un tel coeur la colre de Jsus-Christ et la tristesse des
anges.

Il n'en prouvait que plus d'ardeur  tirer Thas du milieu des
gentils, et il lui tardait de voir la comdienne afin de la sauver.
Toutefois il lui fallait attendre, pour pntrer chez cette femme, que
la grande chaleur du jour ft tombe. Or, la matine s'achevait 
peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait rsolu de
ne prendre aucune nourriture en cette journe afin d'tre moins
indigne des grces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse
de son me, il n'osait entrer dans aucune des glises de la ville,
parce qu'il les savait profanes par les ariens, qui y avaient
renvers la table du Seigneur. En effet, ces hrtiques, soutenus par
l'empereur d'Orient, avaient chass le patriarche Athanase de son
sige piscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les
chrtiens d'Alexandrie.

Il marchait donc  l'aventure, tantt tenant ses regards fixs  terre
par humilit, tantt levant les yeux vers le ciel, comme en extase.
Aprs avoir err quelque temps, il se trouva sur un des quais de la
ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires
aux sombres carnes, tandis que souriait au large, dans l'azur et
l'argent, la mer perfide. Une galre, qui portait une Nride  sa
proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en
chantant; dj la blanche fille des eaux, couverte de perles humides,
ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit,
conduite par son pilote, l'troit passage ouvert sur le bassin
d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrire elle un sillage
fleuri.

--Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai dsir jadis m'embarquer en
chantant sur l'ocan du monde. Mais bientt j'ai connu ma folie et la
Nride ne m'a point emport.

En rvant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et
s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla
entendre le son d'une trompette clatante et, le ciel tant devenu
couleur de sang, il comprit que les temps taient venus. Comme il
priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bte norme qui venait
 lui, portant au front une croix de lumire, et il reconnut le Sphinx
de Silsil. La bte le saisit entre les dents sans lui faire de mal et
l'emporta pendu  sa bouche comme les chattes ont accoutum d'emporter
leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant
les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu
dsol, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol,
dchir en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une
haleine embrase. La bte posa doucement Paphnuce  terre et lui dit:

--Regarde!

Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abme, vit un fleuve de feu
qui roulait dans l'intrieur de la terre, entre un double escarpement
de roches noires. L, dans une lumire livide, des dmons
tourmentaient des mes. Les mes gardaient l'apparence des corps qui
les avaient contenues, et mme des lambeaux de vtements y restaient
attachs. Ces mes semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une
d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un
sceptre  la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le strile
rivage; elle disait les dieux et les hros. De petits diables verts
lui peraient les lvres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre
d'Homre chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et
chenu, traait au compas des figures sur la poussire. Un dmon lui
versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre
la mditation du sage. Et le moine dcouvrit une foule de personnes
qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou
mditaient avec tranquillit, ou conversaient en se promenant, comme
des matres et des disciples,  l'ombre des platanes de l'Acadmie.
Seul, le vieillard Timocls se tenait  l'cart et secouait la tte
comme un homme qui nie. Un ange de l'abme agitait une torche sous ses
yeux et Timocls ne voulait voir ni l'ange ni la torche.

Muet de surprise  ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bte. Elle
avait disparu, et le moine vit  la place du Sphinx une femme voile,
qui lui dit:

--Regarde et comprends: Tel est l'enttement de ces infidles, qu'ils
demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les sduisaient sur
la terre. La mort ne les a pas dsabuss, car il est bien clair qu'il
ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-l qui ignoraient la
vrit parmi les hommes, l'ignoreront toujours. Les dmons qui
s'acharnent autour de ces mes, qui sont-ils, sinon les formes de la
justice divine? C'est pourquoi ces mes ne la voient ni ne la sentent.
trangres  toute vrit, elles ne connaissent point leur propre
condamnation, et Dieu mme ne peut les contraindre  souffrir.

--Dieu peut tout, dit l'abb d'Antino.

--Il ne peut l'absurde, rpondit la femme voile. Pour les punir, il
faudrait les clairer et s'ils possdaient la vrit ils seraient
semblables aux lus.

Cependant Paphnuce, plein d'inquitude et d'horreur, se penchait de
nouveau sur le gouffre. Il venait de voir l'ombre de Nicias qui
souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Prs de
lui Aspasie de Milet, lgamment serre dans son manteau de laine,
semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant
l'expression de son visage tait  la fois douce et noble. La pluie de
feu qui tombait sur eux leur tait une rose rafrachissante, et leurs
pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embras. A cette vue,
Paphnuce fut saisi de fureur.

--Frappe, mon Dieu, s'cria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure!
qu'il gmisse! qu'il grince des dents!... Il a pch avec Thas!...

Et Paphnuce se rveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule
qui le tirait sur le sable en criant:

--Paix! paix! l'ami. Par Prote, vieux pasteur de phoques! tu dors
avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos.
Aussi vrai que ma mre vendait des poissons sals, je t'ai sauv la
vie.

--J'en remercie Dieu, rpondit Paphnuce.

Et, s'tant mis debout, il marcha droit devant lui, mditant sur la
vision qui avait travers son sommeil.

--Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle offense la
bont divine, en reprsentant l'enfer comme dnu de ralit. Sans
doute elle vient du diable.

Il raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu
envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel
discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entour
d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sr de rencontrer les
esprits. Les dserts sont peupls de fantmes. Quand les plerins
approchaient du chteau en ruines o s'tait retir le saint ermite
Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en lve aux
carrefours des villes, dans les nuits de fte. Et ces clameurs taient
pousses par les diables qui tentaient ce saint homme.

Paphnuce se rappela ce mmorable exemple. Il se rappela saint Jean
d'gypte que, pendant soixante ans, le diable voulut sduire par des
prestiges. Mais Jean djouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant
le dmon, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du
vnrable Jean et lui dit: Jean, tu prolongeras ton jene jusqu'
demain soir. Et Jean, croyant entendre un ange, obit  la voix du
dmon, et jena le lendemain, jusqu' l'heure de vpres. C'est la
seule victoire que le prince des Tnbres ait jamais remporte sur
saint Jean l'gyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il
ne faut pas s'tonner si Paphnuce reconnut tout de suite la fausset
de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil.

Tandis qu'il reprochait doucement  Dieu de l'avoir abandonn au
pouvoir des dmons, il se sentit pouss et entran par une foule
d'hommes qui couraient tous dans le mme sens. Comme il avait perdu
l'habitude de marcher par les villes, il tait ballott d'un passant 
un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'tant embarrass dans les
plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Dsireux de savoir
o allaient tous ces hommes, il demanda  l'un d'eux la cause de cet
empressement.

--tranger, ne sais-tu pas, lui rpondit celui-ci, que les jeux vont
commencer et que Thas paratra sur la scne? Tous ces citoyens vont
au thtre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner?

Dcouvrant tout  coup qu'il tait convenable  son dessein de voir
Thas dans les jeux, Paphnuce suivit l'tranger. Dj le thtre
dressait devant eux son portique orn de masques clatants, et sa
vaste muraille ronde, peuple d'innombrables statues. En suivant la
foule, ils s'engagrent dans un troit corridor au bout duquel
s'tendait l'amphithtre blouissant de lumire. Ils prirent leur
place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la
scne, vide encore d'acteurs, mais dcore magnifiquement. La vue n'en
tait point cache par un rideau, et l'on y remarquait un tertre
semblable  ceux que les anciens peuples ddiaient aux ombres des
hros. Ce tertre s'levait au milieu d'un camp. Des faisceaux de
lances taient forms devant les tentes et des boucliers d'or
pendaient  des mts, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de
chne. L, tout tait silence et sommeil. Mais un bourdonnement,
semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait
l'hmicycle charg de spectateurs. Tous les visages, rougis par le
reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se
tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand
espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes
riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux
s'interpellaient gaiement, d'un gradin  l'autre.

Paphnuce priait au dedans de lui-mme et se gardait des paroles
vaines, mais son voisin commena  se plaindre du dclin du thtre.

--Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs dclamaient sous le masque les
vers d'Euripide et de Mnandre. Maintenant on ne rcite plus les
drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora
dans Athnes nous n'avons gard que ce qu'un barbare, un Scythe mme
peut comprendre: l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont
l'embouchure, arme de lames de mtal, enflait le son des voix, le
cothurne qui levait les personnages  la taille des dieux, la majest
tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est all. Des
mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius.
Qu'eussent dit les Athniens de Pricls, s'ils avaient vu une femme
se montrer sur la scne? Il est indcent qu'une femme paraisse en
public. Nous sommes bien dgnrs pour le souffrir.

 Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme
et la honte de la terre.

--Tu parles sagement, rpondit Paphnuce, la femme est notre pire
ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est
redoutable.

--Par les Dieux immobiles, s'cria Dorion, la femme apporte aux hommes
non le plaisir, mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis!
L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. coute, tranger:
Je suis all dans ma jeunesse,  Trzne, en Argolide, et j'y ai vu un
myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles taient couvertes
d'innombrables piqres. Or, voici ce que rapportent les Trzniens au
sujet de ce myrte: La reine Phdre, du temps qu'elle aimait Hippolyte,
demeurait tout le jour languissamment couche sous ce mme arbre qu'on
voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tir l'pingle
d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en perait les feuilles de
l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi
cribles de piqres. Aprs avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait
d'un amour incestueux, Phdre, tu le sais, mourut misrablement. Elle
s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or 
une cheville d'ivoire. Les dieux voulurent que le myrte, tmoin d'une
si cruelle misre, continut  porter sur ses feuilles nouvelles des
piqres d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles; je l'ai place
au chevet de mon lit, afin d'tre sans cesse averti par sa vue de ne
point m'abandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la
doctrine du divin picure, mon matre, qui enseigne que le dsir est
redoutable. Mais  proprement parler, l'amour est une maladie de foie
et l'on n'est jamais sr de ne pas tomber malade.

Paphnuce demanda:

--Dorion, quels sont tes plaisirs?

Dorion rpondit tristement:

--Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est
la mditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher
d'autres.

Prenant avantage de ces dernires paroles, Paphnuce entreprit
d'initier l'picurien aux joies spirituelles que procure la
contemplation de Dieu. Il commena:

--Entends la vrit, Dorion, et reois la lumire.

Comme il s'criait de la sorte, il vit de toutes parts des ttes et
des bras tourns vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand
silence s'tait fait dans le thtre et bientt clatrent les sons
d'une musique hroque.

Les jeux commenaient. On voyait des soldats sortir des tentes et se
prparer au dpart quand, par un prodige effrayant, une nue couvrit
le sommet du tertre funraire. Puis, cette nue s'tant dissipe,
l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. tendant le
bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: Quoi! vous partez,
enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai plus
et vous laissez mon tombeau sans offrandes? Dj les principaux chefs
des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thse, le
vieux Nestor, Agamemnon, portant le sceptre et les bandelettes,
contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, tait
prostern dans la poussire. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'o
s'chappait sa chevelure boucle, montrait par ses gestes qu'il
approuvait l'ombre du hros. Il disputait avec Agamemnon et l'on
devinait leurs paroles:

--Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'tre honor parmi
nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la
fille de Priam, la vierge Polyxne soit immole sur sa tombe. Danaens,
contentez les mnes du hros, et que le fils de Pele se rjouisse
dans le Hads.

Mais le roi des rois rpondait:

--pargnons les vierges troiennes que nous avons arraches aux autels.
Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam.

Il parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la soeur de
Polyxne, et le sage Ulysse lui reprochait de prfrer le lit de
Cassandre  la lance d'Achille.

Tous les Grecs l'approuvrent avec un grand bruit d'armes
entre-choques. La mort de Polyxne fut rsolue et l'ombre apaise
d'Achille s'vanouit. La musique, tantt furieuse et tantt plaintive,
suivait la pense des personnages. L'assistance clata en
applaudissements.

Paphnuce, qui rapportait tout  la vrit divine, murmura:

--O lumires et tnbres rpandues sur les gentils! De tels
sacrifices, parmi les nations, annonaient et figuraient grossirement
le sacrifice salutaire du fils de Dieu.

--Toutes les religions enfantent des crimes, rpliqua l'picurien. Par
bonheur un Grec divinement sage vint affranchir les hommes des vaines
terreurs de l'inconnu...

Cependant Hcube, ses blancs cheveux pars, sa robe en lambeaux,
sortait de la tente o elle tait captive. Ce fut un long soupir quand
on vit paratre cette parfaite image du malheur. Hcube, avertie par
un songe prophtique, gmissait sur sa fille et sur elle-mme. Ulysse
tait dj prs d'elle et lui demandait Polyxne. La vieille mre
s'arrachait les cheveux, se dchirait les joues avec les ongles et
baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable
douceur, semblait dire:

--Sois sage, Hcube, et cde  la ncessit. Il y a aussi dans nos
maisons de vieilles mres qui pleurent leurs enfants endormis  jamais
sous les pins de l'Ida.

Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant
esclave, souillait de poussire sa tte infortune.

Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge
Polyxne. Un frmissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient
reconnu Thas. Paphnuce la revit, celle-l qu'il venait chercher. De
son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tte la lourde toile.
Immobile, semblable  une belle statue, mais promenant autour d'elle
le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fire, elle
donnait  tous le frisson tragique de la beaut.

Un murmure de louange s'leva et Paphnuce l'me agite, contenant son
coeur avec ses mains, soupira:

--Pourquoi donc,  mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir  une de tes
cratures?

Dorion, plus paisible, disait:

--Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme
prsentent une combinaison agrable  l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la
nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se spareront un
jour avec la mme indiffrence qu'ils se sont unis. O sont maintenant
les atomes qui formrent Las ou Cloptre? Je n'en disconviens pas:
les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises  de
fcheuses disgrces et  des incommodits dgotantes. C'est  quoi
songent les esprits mditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y
fait point attention. Et les femmes inspirent l'amour, bien qu'il soit
draisonnable de les aimer.

Ainsi le philosophe et l'ascte contemplaient Thas et suivaient leur
pense. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hcube, tourne vers sa
fille, lui dire par ses gestes:

--Essaie de flchir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta
beaut, ta jeunesse!

Thas, o plutt Polyxne elle-mme, laissa retomber la toile de la
tente. Elle fit un pas, et tous les coeurs furent dompts. Et quand,
d'une dmarche noble et lgre, elle s'avana vers Ulysse, le rythme
de ses mouvements, qu'accompagnait le son des fltes, faisait songer 
tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle ft le
centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et
tout le reste tait perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action
continuait.

Le prudent fils de Larte dtournait la tte et cachait sa main sous
son manteau, afin d'viter les regards, les baisers de la suppliante.
La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles
disaient:

--Ulysse, je te suivrai pour obir  la ncessit et parce que je veux
mourir. Fille de Priam et soeur d'Hector, ma couche, autrefois juge
digne des rois, ne recevra pas un matre tranger. Je renonce
librement  la lumire du jour.

Hcube, inerte dans la poussire, se releva soudain et s'attacha  sa
fille d'une treinte dsespre. Polyxne dnoua avec une douceur
rsolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre:

--Mre, ne t'expose pas aux outrages du matre. N'attends pas que,
t'arrachant  moi, il ne te trane indignement. Plutt, mre bien
aime, tends-moi cette main ride et approche tes joues creuses de mes
lvres.

La douleur tait belle sur le visage de Thas; la foule se montrait
reconnaissante  cette femme de revtir ainsi d'une grce surhumaine
les formes et les travaux de la vie, et Paphnuce, lui pardonnant sa
splendeur prsente en vue de son humilit prochaine, se glorifiait par
avance de la sainte qu'il allait donner au ciel.

Le spectacle touchait au dnouement. Hcube tomba comme morte et
Polyxne, conduite par Ulysse, s'avana vers le tombeau qu'entourait
l'lite des guerriers. Elle gravit, au bruit des chants de deuil, le
tertre funraire au sommet duquel le fils d'Achille faisait, dans une
coupe d'or, des libations aux mnes du hros. Quand les sacrificateurs
levrent les bras pour la saisir, elle fit signe qu'elle voulait
mourir libre, comme il convenait  la fille de tant de rois. Puis,
dchirant sa tunique, elle montra la place de son coeur. Pyrrhus y
plongea son glaive en dtournant la tte, et, par un habile artifice,
le sang jaillit  flots de la poitrine blouissante de la vierge qui,
la tte renverse et les yeux nageant dans l'horreur de la mort, tomba
avec dcence.

Cependant que les guerriers voilaient la victime et la couvraient de
lis et d'anmones, des cris d'effroi et des sanglots dchiraient
l'air, et Paphnuce, soulev sur son banc, prophtisait d'une voix
retentissante:

--Gentils, vils adorateurs des dmons! Et vous ariens plus infmes que
les idoltres, instruisez-vous! Ce que vous venez de voir est une
image et un symbole. Cette fable renferme un sens mystique et bientt
la femme que vous voyez l sera immole, hostie bien heureuse, au Dieu
ressuscit!

Dj la foule s'coulait en flots sombres dans les vomitoires. L'abb
d'Antino, chappant  Dorion surpris, gagna la sortie en prophtisant
encore.

Une heure aprs, il frappait  la porte de Thas.

La comdienne alors, dans le riche quartier de Racotis, prs du
tombeau d'Alexandre, habitait une maison entoure de jardins ombreux,
dans lesquels s'levaient des rochers artificiels et coulait un
ruisseau bord de peupliers. Une vieille esclave noire, charge
d'anneaux, vint lui ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.

--Je veux voir Thas, rpondit-il. Dieu m'est tmoin que je ne suis
venu ici que pour la voir.

Comme il portait une riche tunique et qu'il parlait imprieusement,
l'esclave le fit entrer.

--Tu trouveras Thas, dit-elle, dans la grotte des Nymphes.



II

LE PAPYRUS


Thas tait ne de parents libres et pauvres, adonns  l'idoltrie.
Du temps qu'elle tait petite, son pre gouvernait,  Alexandrie,
proche la porte de la Lune, un cabaret que frquentaient les matelots.
Certains souvenirs vifs et dtachs lui restaient de sa premire
enfance. Elle revoyait son pre assis  l'angle du foyer, les jambes
croises, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux
Pharaons que clbrent les complaintes chantes par les aveugles dans
les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mre, errant
comme un chat affam dans la maison, qu'elle emplissait des clats de
sa voix aigre et des lueurs de ses yeux de phosphore. On contait dans
le faubourg qu'elle tait magicienne et qu'elle se changeait en
chouette, la nuit, pour rejoindre ses amants. On mentait: Thas savait
bien, pour l'avoir souvent pie, que sa mre ne se livrait point aux
arts magiques, mais que, dvore d'avarice, elle comptait toute la
nuit le gain de la journe. Ce pre inerte et cette mre avide la
laissaient chercher sa vie comme les btes de la basse-cour. Aussi
tait-elle devenue trs habile  tirer une  une les oboles de la
ceinture des matelots ivres, en les amusant par des chansons naves et
par des paroles infmes dont elle ignorait le sens. Elle passait de
genoux en genoux dans la salle imprgne de l'odeur des boissons
fermentes et des outres rsineuses; puis, les joues poisses de bire
et piques par les barbes rudes, elle s'chappait, serrant les oboles
dans sa petite main, et courait acheter des gteaux de miel  une
vieille femme accroupie derrire ses paniers sous la porte de la Lune.
C'tait tous les jours les mmes scnes: les matelots, contant leurs
prils, quand l'Euros branlait les algues sous-marines, puis jouant
aux ds ou aux osselets, et demandant, en blasphmant les dieux, la
meilleure bire de Cilicie.

Chaque nuit, l'enfant tait rveille par les rixes des buveurs. Les
cailles d'hutres, volant par-dessus les tables, fendaient les
fronts, au milieu des hurlements furieux. Parfois,  la lueur des
lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir.

Ses jeunes ans ne connaissaient la bont humaine que par le doux
Ahms, en qui elle tait humilie. Ahms, l'esclave de la maison,
Nubien plus noir que la marmite qu'il cumait gravement, tait bon
comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thas sur ses genoux et
il lui contait d'antiques rcits o il y avait des souterrains pleins
de trsors, construits pour des rois avares, qui mettaient  mort les
maons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes,
d'habiles voleurs qui pousaient des filles de rois et des courtisanes
qui levaient des pyramides. La petite Thas aimait Ahms comme un
pre, comme une mre, comme une nourrice et comme un chien. Elle
s'attachait au pagne de l'esclave et le suivait dans le cellier aux
amphores et dans la basse-cour, parmi les poulets maigres et hrisss,
tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des
aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la
paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thas des petits
moulins  eau et des navires grands comme la main avec tous leurs
agrs.

Accabl de mauvais traitements par ses matres, il avait une oreille
dchire et le corps labour de cicatrices. Pourtant son visage
gardait un air joyeux et paisible. Et personne auprs de lui ne
songeait  se demander d'o il tirait la consolation de son me et
l'apaisement de son coeur. Il tait aussi simple qu'un enfant.

En accomplissant sa tche grossire, il chantait d'une voix grle des
cantiques qui faisaient passer dans l'me de l'enfant des frissons et
des rves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux:

  --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu l d'o tu viens?

  --J'ai vu le suaire et les linges, et les anges assis sur le
  tombeau.

  Et j'ai vu la gloire du Ressuscit.

Elle lui demandait:

--Pre, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau?

Et il lui rpondait:

--Petite lumire de mes yeux, je chante les anges, parce que Jsus
Notre Seigneur est mont au ciel.

Ahms tait chrtien. Il avait reu le baptme, et on le nommait
Thodore dans les banquets des fidles, o il se rendait secrtement
pendant le temps qui lui tait laiss pour son sommeil.

En ces jours-l l'glise subissait l'preuve suprme. Par l'ordre de
l'Empereur, les basiliques taient renverses, les livres saints
brls, les vases sacrs et les chandeliers fondus. Dpouills de
leurs honneurs, les chrtiens n'attendaient que la mort. La terreur
rgnait sur la communaut d'Alexandrie; les prisons regorgeaient de
victimes. On contait avec effroi, parmi les fidles, qu'en Syrie, en
Arabie, en Msopotamie, en Cappadoce, par tout l'empire, les fouets,
les chevalets, les ongles de fer, la croix, les btes froces
dchiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, dj clbre
par ses visions et ses solitudes, chef et prophte des croyants
d'gypte, fondit comme l'aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la
ville d'Alexandrie, et, volant d'glise en glise, embrasa de son feu
la communaut tout entire. Invisible aux paens, il tait prsent 
la fois dans toutes les assembles des chrtiens, soufflant  chacun
l'esprit de force et de prudence dont il tait anim. La perscution
s'exerait avec une particulire rigueur sur les esclaves. Plusieurs
d'entre eux, saisis d'pouvante, reniaient leur foi. D'autres, en plus
grand nombre, s'enfuyaient au dsert, esprant y vivre, soit dans la
contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahms frquentait
comme de coutume les assembles, visitait les prisonniers,
ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du
Christ. Tmoin de ce zle vritable, le grand Antoine, avant de
retourner au dsert, pressa l'esclave noir dans ses bras et lui donna
le baiser de paix.

Quand Thas eut sept ans, Ahms commena  lui parler de Dieu.

--Le bon Seigneur Dieu, lui dit-il, vivait dans le ciel comme un
Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses
jardins. Il tait l'ancien des anciens et plus vieux que le monde, et
n'avait qu'un fils, le prince Jsus, qu'il aimait de tout son coeur et
qui passait en beaut les vierges et les anges. Et le bon Seigneur
Dieu dit au prince Jsus:

 --Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines
vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. L tu seras
semblable  un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La
souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant
d'abondance que tes larmes formeront des fleuves o l'esclave fatigu
se baignera dlicieusement. Va, mon fils!

 Le prince Jsus obit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un
lieu nomm Bethlem de Juda. Et il se promenait dans les prs fleuris
d'anmones, disant  ses compagnons:

 --Heureux ceux qui ont faim, car je les mnerai  la table de mon
pre! Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du
ciel! Heureux ceux qui pleurent, car j'essuierai leurs yeux avec des
voiles plus fins que ceux des princesses syriennes.

 C'est pourquoi les pauvres l'aimaient et croyaient en lui. Mais les
riches le hassaient, redoutant qu'il n'levt les pauvres au-dessus
d'eux. En ce temps-l Cloptre et Csar taient puissants sur la
terre. Ils hassaient tous deux Jsus et ils ordonnrent aux juges et
aux prtres de le faire mourir. Pour obir  la reine d'gypte, les
princes de Syrie dressrent une croix sur une haute montagne et ils
firent mourir Jsus sur cette croix. Mais des femmes lavrent le corps
et l'ensevelirent, et le prince Jsus, ayant bris le couvercle de son
tombeau, remonta vers le bon Seigneur son pre.

 Et depuis ce temps-l tous ceux qui meurent en lui vont au ciel.

 Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit:

 --Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince, mon fils.
Prenez un bain, puis mangez.

 Ils prendront leur bain au son d'une belle musique et, tout le long
de leur repas, ils verront des danses d'almes et ils entendront des
conteurs dont les rcits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les
tiendra plus chers que la lumire de ses yeux, puisqu'ils seront ses
htes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravansrail
et les grenades de ses jardins.

Ahms parla plusieurs fois de la sorte et c'est ainsi que Thas connut
la vrit. Elle admirait et disait:

--Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur.

Ahms lui rpondait:

--Ceux-l seuls qui sont baptiss en Jsus, goteront les fruits du
ciel.

Et Thas demandait  tre baptise. Voyant par l qu'elle esprait en
Jsus, l'esclave rsolut de l'instruire plus profondment, afin
qu'tant baptise, elle entrt dans l'glise. Et il s'attacha
troitement  elle, comme  sa fille en esprit.

L'enfant, sans cesse repousse par ses parents injustes, n'avait point
de lit sous le toit paternel. Elle couchait dans un coin de l'table
parmi les animaux domestiques. C'est l que, chaque nuit, Ahms allait
la rejoindre en secret.

Il s'approchait doucement de la natte o elle reposait, et puis
s'asseyait sur ses talons, les jambes replies, le buste droit, dans
l'attitude hrditaire de toute sa race. Son corps et son visage,
vtus de noir, restaient perdus dans les tnbres; seuls ses grands
yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable  un
rayon de l'aube  travers les fentes d'une porte. Il parlait d'une
voie grle et chantante, dont le nasillement lger avait la douceur
triste des musiques qu'on entend le soir dans les rues. Parfois, le
souffle d'un ne et le doux meuglement d'un boeuf accompagnaient,
comme un choeur d'obscurs esprits, la voix de l'esclave qui disait
l'vangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l'ombre qui
s'imprgnait de zle, de grce et d'esprance; et la nophyte, la main
dans la main d'Ahms, berce par les sons monotones et voyant de
vagues images, s'endormait calme et souriante, parmi les harmonies de
la nuit obscure et des saints mystres, au regard d'une toile qui
clignait entre les solives de la crche.

L'initiation dura toute une anne, jusqu' l'poque o les chrtiens
clbrent avec allgresse les ftes pascales. Or, une nuit de la
semaine glorieuse, Thas, qui sommeillait dj sur sa natte dans la
grange, se sentit souleve par l'esclave dont le regard brillait d'une
clart nouvelle. Il tait vtu, non point, comme de coutume, d'un
pagne en lambeaux, mais d'un long manteau blanc sous lequel il serra
l'enfant en disant tout bas:

--Viens, mon me! viens, mes yeux! viens mon petit coeur! viens
revtir les aubes du baptme.

Et il emporta l'enfant presse sur sa poitrine. Effraye et curieuse,
Thas, la tte hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami
qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires; ils
traversrent le quartier des juifs; ils longrent un cimetire o
l'orfraie poussait son cri sinistre. Ils passrent, dans un carrefour,
sous des croix auxquelles pendaient les corps des supplicis et dont
les bras taient chargs de corbeaux qui claquaient du bec. Thas
cacha sa tte dans la poitrine de l'esclave. Elle n'osa plus rien voir
le reste du chemin. Tout  coup il lui sembla qu'on la descendait sous
terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un troit
caveau, clair par des torches de rsine et dont les murs taient
peints de grandes figures droites qui semblaient s'animer sous la
fume des torches. On y voyait des hommes vtus de longues tuniques et
portant des palmes, au milieu d'agneaux, de colombes et de pampres.

Thas, parmi ces figures, reconnut Jsus de Nazareth  ce que des
anmones fleurissaient  ses pieds. Au milieu de la salle, prs d'une
grande cuve de pierre remplie d'eau jusqu'au bord, se tenait un
vieillard coiff d'une mitre basse et vtu d'une dalmatique carlate,
brode d'or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait
l'air humble et doux sous son riche costume. C'tait l'vque
Vivantius qui, prince exil de l'glise de Cyrne, exerait, pour
vivre, le mtier de tisserand et fabriquait de grossires toffes de
poil de chvre. Deux pauvres enfants se tenaient debout  ses cts.
Tout proche, une vieille ngresse prsentait dploye une petite robe
blanche. Ahms, ayant pos l'enfant  terre, s'agenouilla devant
l'vque et dit:

--Mon pre, voici la petite me, la fille de mon me. Je te l'amne
afin que, selon ta promesse et s'il plat  ta Srnit, tu lui donnes
le baptme de vie.

A ces mots, l'vque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains
mutiles. Il avait eu les ongles arrachs en confessant la foi aux
jours de l'preuve. Thas eut peur et se jeta dans les bras d'Ahms.
Mais le prtre la rassura par des paroles caressantes:

--Ne crains rien, petite bien-aime. Tu as ici un pre selon l'esprit,
Ahms, qu'on nomme Thodore parmi les vivants, et une douce mre dans
la grce qui t'a prpar de ses mains une robe blanche.

Et se tournant vers la ngresse:

--Elle se nomme Nitida, ajouta-t-il; elle est esclave sur cette terre.
Mais Jsus l'lvera dans le ciel au rang de ses pouses.

Puis il interrogea l'enfant nophyte:

--Thas, crois-tu en Dieu, le pre tout-puissant, en son fils unique
qui mourut pour notre salut et en tout ce qu'ont enseign les aptres?

--Oui, rpondirent ensemble le ngre et la ngresse, qui se tenaient
par la main.

Sur l'ordre de l'vque, Nitida, agenouille, dpouilla Thas de tous
ses vtements. L'enfant tait nue, un amulette au cou. Le pontife la
plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes prsentrent
l'huile avec laquelle Vivantius fit les onctions et le sel dont il
posa un grain sur les lvres de la catchumne. Puis, ayant essuy ce
corps destin,  travers tant d'preuves,  la vie ternelle,
l'esclave Nitida le revtit de la robe blanche qu'elle avait tissue de
ses mains.

L'vque donna  tous le baiser de paix et, la crmonie termine,
dpouilla ses ornements sacerdotaux.

Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahms dit:

--Il faut nous rjouir en ce jour d'avoir donn une me au bon
Seigneur Dieu; allons dans la maison qu'habite ta Srnit, pasteur
Vivantius, et livrons-nous  la joie tout le reste de la nuit.

--Tu as bien parl, Thodore, rpondit l'vque.

Et il conduisit la petite troupe dans sa maison qui tait toute
proche. Elle se composait d'une seule chambre, meuble de deux mtiers
de tisserand, d'une table grossire et d'un tapis tout us. Ds qu'ils
y furent entrs:

--Nitida, cria le Nubien, apporte la pole et la jarre d'huile, et
faisons un bon repas.

En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau de petits poissons
qu'il y tenait cachs. Puis, ayant allum un grand feu, il les fit
frire. Et tous, l'vque, l'enfant, les deux jeunes garons et les
deux esclaves, s'tant assis en cercle sur le tapis, mangrent les
poissons en bnissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu'il
avait souffert et annonait le triomphe prochain de l'glise. Son
langage tait rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il
comparait la vie des justes  un tissu de pourpre et, pour expliquer
le baptme, il disait:

--L'Esprit Saint flotta sur les eaux, c'est pourquoi les chrtiens
reoivent le baptme de l'eau. Mais les dmons habitent aussi les
ruisseaux; les fontaines consacres aux nymphes sont redoutables et
l'on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l'me et
du corps.

Parfois il s'exprimait par nigmes et il inspirait ainsi  l'enfant
une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin 
ses htes dont les langues se dlirent et qui se mirent  chanter des
complaintes et des cantiques. Ahms et Nitida, s'tant levs,
dansrent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se
dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers ges du monde.
C'tait une danse amoureuse; agitant les bras et tout le corps balanc
en cadence, ils feignaient tour  tour de se fuir et de se chercher.
Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents
tincelantes.

C'est ainsi que Thas reut le saint baptme. Elle aimait les
amusements et,  mesure qu'elle grandissait, de vagues dsirs
naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes
avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait,  la nuit,
la maison de son pre, en chantonnant encore:

  --Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison?

  --Je dvide la laine et le fil de Milet.

  --Torti tortu, comment ton fils a-t-il pri?

  --Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer.

Maintenant elle prfrait  la compagnie du doux Ahms celle des
garons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami tait
moins souvent auprs d'elle. La perscution s'tant ralentie, les
assembles des chrtiens devenaient plus rgulires et le Nubien les
frquentait assidment. Son zle s'chauffait; de mystrieuses menaces
s'chappaient parfois de ses lvres. Il disait que les riches ne
garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques o
les chrtiens d'une humble condition avaient coutume de se runir et
l, rassemblant les misrables tendus  l'ombre des vieux murs, il
leur annonait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de
la justice.

--Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins
frais et mangeront des fruits dlicieux, tandis que les riches,
couchs  leurs pieds comme des chiens, dvoreront les miettes de leur
table.

Ces propos ne restrent point secrets; ils furent publis dans le
faubourg et les matres craignirent qu'Ahms n'excitt les esclaves 
la rvolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il
dissimula soigneusement.

Un jour, une salire d'argent, rserve  la nappe des dieux, disparut
du cabaret. Ahms fut accus de l'avoir vole, en haine de son matre
et des dieux de l'empire. L'accusation tait sans preuves et l'esclave
la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins tran
devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le
juge le condamna au dernier supplice.

--Tes mains, lui dit-il, dont tu n'as pas su faire un bon usage,
seront cloues au poteau.

Ahms couta paisiblement cet arrt, salua le juge avec beaucoup de
respect et fut conduit  la prison publique. Durant les trois jours
qu'il y resta, il ne cessa de prcher l'vangile aux prisonniers et
l'on a cont depuis que des criminels et le gelier lui-mme, touchs
par ses paroles, avaient cru en Jsus crucifi.

On le conduisit  ce carrefour qu'une nuit, moins de deux ans
auparavant, il avait travers avec allgresse, portant dans son
manteau blanc la petite Thas, la fille de son me, sa fleur
bien-aime. Attach sur la croix, les mains cloues, il ne poussa pas
une plainte; seulement il soupira  plusieurs reprises: J'ai soif!

Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n'aurait pas cru la
chair humaine capable d'endurer une si longue torture. Plusieurs fois
on pensa qu'il tait mort; les mouches dvoraient la cire de ses
paupires; mais tout  coup il rouvrait ses yeux sanglants. Le matin
du quatrime jour, il chanta d'une voix plus pure que la voix des
enfants:

  --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu l d'o tu viens?

Puis il sourit, et dit:

--Les voici, les anges du bon Seigneur! Ils m'apportent du vin et des
fruits. Qu'il est frais le battement de leurs ailes.

Et il expira.

Son visage conservait dans la mort l'expression de l'extase
bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis
d'admiration. Vivantius, accompagn de quelques-uns de ses frres
chrtiens, vint rclamer le corps pour l'ensevelir, parmi les reliques
des martyrs, dans la crypte de saint Jean le Baptiste. Et l'glise
garda la mmoire vnre de saint Thodore le Nubien.

Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un dit
par lequel il assurait la paix aux chrtiens, et dsormais les fidles
ne furent plus perscuts que par les hrtiques.

Thas achevait sa onzime anne, quand son ami mourut dans les
tourments. Elle en ressentit une tristesse et une pouvante
invincibles. Elle n'avait pas l'me assez pure pour comprendre que
l'esclave Ahms, par sa vie et sa mort, tait un bienheureux. Cette
ide germa dans sa petite me, qu'il n'est possible d'tre bon en ce
monde qu'au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit
d'tre bonne, car sa chair dlicate redoutait la douleur.

Elle se donna avant l'ge  des jeunes garons du port et elle suivit
les vieillards qui errent le soir dans les faubourg; et avec ce
qu'elle recevait d'eux elle achetait des gteaux et des parures.

Comme elle ne rapportait  la maison rien de ce qu'elle avait gagn,
sa mre l'accablait de mauvais traitements. Pour viter les coups,
elle courait pieds nus jusqu'aux remparts de la ville et se cachait
avec les lzards dans les fentes des pierres. L, elle songeait,
pleine d'envie, aux femmes qu'elle voyait passer, richement pares,
dans leur litire entoure d'esclaves.

Un jour que, frappe plus rudement que de coutume, elle se tenait
accroupie devant la porte, dans une immobilit farouche, une vieille
femme s'arrta devant elle, la considra quelques instants en silence,
puis s'cria:

--O la jolie fleur, la belle enfant! Heureux le pre qui t'engendra et
la mre qui te mit au monde!

Thas restait muette et tenait ses regards fixs vers la terre. Ses
paupires taient rouges et l'on voyait qu'elle avait pleur.

--Ma violette blanche, reprit la vieille, ta mre n'est-elle pas
heureuse d'avoir nourri une petite desse telle que toi, et ton pre,
en te voyant, ne se rjouit-il pas dans le fond de son coeur?

Alors l'enfant, comme se parlant  elle-mme:

--Mon pre est une outre gonfle de vin et ma mre une sangsue avide.

La vieille regarda  droite et  gauche si on ne la voyait pas. Puis
d'une voix caressante:

--Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumire, viens avec moi et
tu n'auras, pour vivre, qu' danser et  sourire. Je te nourrirai de
gteaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux.
Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe
lgre; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon
d'Acharn.

Thas rpondit:

--Je veux bien aller avec toi.

Et, s'tant leve, elle suivit la vieille hors de la ville.

Cette femme, nomme Moero, conduisait de pays en pays des filles et
des jeunes garons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait
ensuite aux riches pour paratre dans les festins.

Devinant que Thas deviendrait bientt la plus belle des femmes, elle
lui apprit,  coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle
flagellait avec des lanires de cuir ces jambes divines, quand elles
ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton
dcrpit, sans ge et sans sexe, accablait de mauvais traitements
cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entire des
femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grce, il
enseignait  Thas l'art de feindre, dans les pantomimes, par
l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments
humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec dgot
les conseils d'un matre habile; mais, jaloux de son lve, il lui
griffait les joues, lui pinait le bras ou la venait piquer par
derrire avec un poinon,  la manire des filles mchantes, ds qu'il
s'apercevait trop vivement qu'elle tait ne pour la volupt des
hommes. Grce  ses leons, elle devint en peu de temps musicienne,
mime et danseuse excellente. La mchancet de ses matres ne la
surprenait point et il lui semblait naturel d'tre indignement
traite. Elle prouvait mme quelque respect pour cette vieille femme
qui savait la musique et buvait du vin grec. Moero, s'tant arrte 
Antioche, loua son lve comme danseuse et comme joueuse de flte aux
riches ngociants de la ville qui donnaient des festins. Thas dansa
et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table,
dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait  tous, ne sachant pas
le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait dans devant les
jeunes hommes les plus lgants de la ville, le fils du proconsul
s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupt, et lui dit
d'une voix qui semblait mouille de baisers:

--Que ne suis-je, Thas, la couronne qui ceint ta chevelure, la
tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied!
Mais je veux que tu me foules  tes pieds comme une sandale; je veux
que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle
enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers.

Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu'il tait beau.
Soudain elle sentit la sueur qui lui glaait le front; elle devint
verte comme l'herbe; elle chancela; un nuage descendit sur ses
paupires. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En
vain, il lui jeta des regards ardents, des paroles enflammes, et
quand il la prit dans ses bras en s'efforant de l'entraner, elle le
repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses
larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle
rsista.

--Quelle folie! disaient les convives. Lollius est noble; il est beau,
il est riche, et voici qu'une joueuse de flte le ddaigne!

Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier
d'amour. Il vint ds le matin, ple et les yeux rouges, suspendre des
fleurs  la porte de la joueuse de flte. Cependant Thas, saisie de
trouble et d'effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans
d'elle-mme. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se
demandait pourquoi elle tait ainsi change et d'o lui venait sa
mlancolie. Elle repoussait tous ses amants: ils lui faisaient
horreur. Elle ne voulait plus voir la lumire et restait tout le jour
couche sur son lit, sanglotant la tte dans les coussins. Lollius,
ayant su forcer la porte de Thas, vint plusieurs fois supplier et
maudire cette mchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme
une vierge et rptait:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Puis, au bout de quinze jours, s'tant donne  lui, elle connut
qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus.
Ce fut une vie dlicieuse. Ils passaient tout le jour enferms, les
yeux dans les yeux, se disant l'un  l'autre des paroles qu'on ne dit
qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires
de l'Oronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se
levaient ds l'aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes
du Silpicus. Ils buvaient dans la mme coupe, et, quand elle portait
un grain de raisin  sa bouche, il le lui prenait entre les lvres
avec ses dents.

Moero vint chez Lollius rclamer Thas  grands cris:

--C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur
parfume, mes petites entrailles!...

Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle
revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit
mettre en prison, et les magistrats, ayant dcouvert plusieurs crimes
dont elle s'tait rendue coupable, elle fut condamne  mort et livre
aux btes.

Thas aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et
toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la
vrit de son coeur:

--Je n'ai jamais t qu' toi.

Lollius lui rpondait:

--Tu ne ressembles  aucune autre femme.

Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thas se
sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle
songeait:

--Qui me l'a ainsi chang en un instant? Comment se fait-il qu'il
ressemble dsormais  tous les autres hommes et qu'il ne ressemble
plus  lui-mme?

Elle le quitta, non sans un secret dsir de chercher Lollius en un
autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi
que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aim serait moins
triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se
montra, en compagnie des riches voluptueux,  ces ftes sacres o
l'on voyait des choeurs de vierges nues dansant dans les temples et
des troupes de courtisanes traversant l'Oronte  la nage. Elle prit sa
part de tous les plaisirs qu'talait la ville lgante et monstrueuse;
surtout elle frquenta assidment les thtres, dans lesquels des
mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux
applaudissements d'une foule avide de spectacles.

Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comdiens et
particulirement les femmes qui, dans les tragdies, reprsentaient
les desses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimes des
dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la
foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle
alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'tre admise dans sa
troupe. Grce  sa beaut et aux leons de la vieille Moero, elle fut
accueillie et parut sur la scne dans le personnage de Dirc.

Elle plut mdiocrement, parce qu'elle manquait d'exprience et aussi
parce que les spectateurs n'taient pas excits  l'admiration par un
long bruit de louanges. Mais aprs quelques mois d'obscurs dbuts, la
puissance de sa beaut clata sur la scne avec une telle force, que
la ville entire s'en mut. Tout Antioche s'touffait au thtre. Les
magistrats impriaux et les premiers citoyens s'y rendaient, pousss
par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les
ouvriers du port se privaient d'ail et de pain pour payer leur place.
Les potes composaient des pigrammes en son honneur. Les philosophes
barbus dclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases;
sur le passage de sa litire, les prtres des chrtiens dtournaient
la tte. Le seuil de sa maison tait couronn de fleurs et arros de
sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compt, mais
mesur au mdimne, et tous les trsors amasss par les vieillards
conomes venaient, comme des fleuves, se perdre  ses pieds. C'est
pourquoi son me tait sereine. Elle se rjouissait dans un paisible
orgueil de la faveur publique et de la bont des dieux, et, tant
aime, elle s'aimait elle-mme.

Aprs avoir joui pendant plusieurs annes de l'admiration et de
l'amour des Antiochiens, elle fut prise du dsir de revoir Alexandrie
et de montrer sa gloire  la ville dans laquelle, enfant, elle errait
sous la misre et la honte, affame et maigre comme une sauterelle au
milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la reut avec joie et la
combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut
un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amants innombrables.
Elle les accueillait indiffremment, car elle dsesprait enfin de
retrouver Lollius.

Elle reut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la dsirait,
bien qu'il ft profession de vivre sans dsirs. Malgr sa richesse, il
tait intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de
son esprit, ni par la grce de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et
mme elle s'irritait parfois de ses lgantes ironies. Il la blessait
par son doute perptuel. C'est qu'il ne croyait  rien et qu'elle
croyait  tout. Elle croyait  la providence divine,  la
toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations,  la
justice ternelle. Elle croyait en Jsus-Christ et en la bonne desse
des Syriens; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la
sombre Hcate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire
l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison
sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des
tres sans nom et vivait dans une attente perptuelle. L'avenir lui
faisait peur et elle voulait le connatre. Elle s'entourait de prtres
d'Isis, de mages chaldens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la
trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort
et la voyait partout. Quand elle cdait  la volupt, il lui semblait
tout  coup qu'un doigt glac touchait son paule nue et, toute ple,
elle criait d'pouvante dans les bras qui la pressaient.

Nicias lui disait:

--Que notre destine soit de descendre en cheveux blancs et les joues
creuses dans la nuit ternelle, ou que ce jour mme, qui rit
maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, 
ma Thas! Gotons la vie. Nous aurons beaucoup vcu si nous avons
beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens:
aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon
nous tourmenter pour un nant?

Elle lui rpondait avec colre:

--Je mprise ceux qui comme toi n'esprent ni ne craignent rien. Je
veux savoir! Je veux savoir!

Pour connatre le secret de la vie, elle se mit  lire les livres des
philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les annes de
son enfance s'loignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit
plus volontiers. Elle aimait  parcourir, le soir, sous un
dguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques
o elle avait misrablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses
parents et surtout de n'avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des
prtres chrtiens, elle songeait  son baptme et se sentait trouble.
Une nuit, qu'enveloppe d'un long manteau et ses blonds cheveux cachs
sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville,
elle se trouva, sans savoir comment elle y tait venue, devant la
pauvre glise de Saint-Jean-le-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait
dans l'intrieur et vit une lumire clatante qui glissait par les
fentes de la porte. Il n'y avait l rien d'trange, puisque depuis
vingt ans les chrtiens, protgs par le vainqueur de Maxence,
solennisaient publiquement leurs ftes. Mais ces chants signifiaient
un ardent appel aux mes. Comme convie aux mystres, la comdienne,
poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva l une
nombreuse assemble, des femmes, des enfants, des vieillards  genoux
devant un tombeau adoss  la muraille. Ce tombeau n'tait qu'une cuve
de pierre grossirement sculpte de pampres et de grappes de raisins;
pourtant il avait reu de grands honneurs: il tait couvert de palmes
vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d'innombrables
lumires toilaient l'ombre dans laquelle la fume des gommes d'Arabie
semblait les plis des voiles des anges. Et l'on devinait sur les murs
des figures pareilles  des visions du ciel. Des prtres vtus de
blanc se tenaient prosterns au pied du sarcophage. Les hymnes qu'ils
chantaient avec le peuple exprimaient les dlices de la souffrance et
mlaient, dans un deuil triomphal, tant d'allgresse  tant de douleur
que Thas, en les coutant, sentait les volupts de la vie et les
affres de la mort couler  la fois dans ses sens renouvels.

Quand ils eurent fini de chanter, les fidles se levrent pour aller
baiser  la file la paroi du tombeau. C'tait des hommes simples,
accoutums  travailler de leurs mains. Ils s'avanaient d'un pas
lourd, l'oeil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils
s'agenouillaient, chacun  son tour, devant le sarcophage et y
appuyaient leurs lvres. Les femmes levaient dans leurs bras les
petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre.

Thas, surprise et trouble, demanda  un diacre pourquoi ils
faisaient ainsi.

--Ne sais-tu pas, femme, lui rpondit le diacre, que nous clbrons
aujourd'hui la mmoire bienheureuse de saint Thodore le Nubien, qui
souffrit pour la foi au temps de Diocltien empereur? Il vcut chaste
et mourut martyr, c'est pourquoi, vtus de blanc, nous portons des
roses rouges  son tombeau glorieux.

En entendant ces paroles, Thas tomba  genoux et fondit en larmes. Le
souvenir  demi teint d'Ahms se ranimait dans son me. Sur cette
mmoire obscure, douce et douloureuse, l'clat des cierges, le parfum
des roses, les nues de l'encens, l'harmonie des cantiques, la pit
des mes jetaient les charmes de la gloire. Thas songeait dans
l'blouissement:

Il tait humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau! Comment
s'est-il lev au-dessus des hommes? Quelle est donc cette chose
inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupt?

Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait
aime ses yeux de violette o brillaient des larmes  la clart des
cierges; puis, la tte baisse, humble, lente, la dernire, de ses
lvres o tant de dsirs s'taient suspendus, elle baisa la pierre de
l'esclave.

Rentre dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure
parfume et la tunique dlie, l'attendait en lisant un trait de
morale. Il s'avana vers elle les bras ouverts.

--Mchante Thas, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais
 venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dict par le plus
grave des stociens? Des prceptes vertueux et de fires maximes? Non!
Sur l'austre papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thas.
Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grce
tait infinie et toutes taient l'unique Thas. Il y en avait qui
tranaient des manteaux de pourpre et d'or; d'autres, semblables  une
nue blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes.

D'autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la
volupt, n'exprimaient aucune pense. Enfin, il y en avait deux qui se
tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il tait impossible de les
distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La premire
disait: Je suis l'amour. L'autre: Je suis la mort.

En parlant ainsi, il pressait Thas dans ses bras, et, ne voyant pas
le regard farouche qu'elle fixait  terre, il ajoutait les penses aux
penses, sans souci qu'elles fussent perdues:

--Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne o il est crit: Rien ne
doit te dtourner de cultiver ton me, je lisais: Les baisers de
Thas sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel. Voil
comment, par ta faute, mchante enfant, un philosophe comprend
aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que
nous sommes, nous ne dcouvrons que notre propre pense dans la pense
d'autrui, et que tous nous lisons un peu les livres comme je viens de
lire celui-ci...

Elle ne l'coutait pas, et son me tait encore devant le tombeau du
Nubien. Comme il l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la
nuque et il lui dit:

--Ne sois pas triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand
on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons
la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous.

Mais elle le repoussa:

--Nous aimer! s'cria-t-elle amrement. Mais tu n'as jamais aim
personne, toi! Et je ne t'aime pas! Non! je ne t'aime pas! Je te hais.
Va-t'en! Je te hais. J'excre et je mprise tous les heureux et tous
les riches. Va-t'en! va-t'en!... Il n'y a de bont que chez les
malheureux. Quand j'tais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est
mort sur la croix. Il tait bon; il tait plein d'amour et il
possdait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les
pieds. Va-t'en! Je ne veux plus te voir.

Elle s'tendit  plat ventre sur le tapis et passa la nuit 
sangloter, formant le dessein de vivre dsormais, comme saint
Thodore, dans la pauvret et dans la simplicit.

Ds le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle tait
voue. Comme elle savait que sa beaut, encore intacte, ne durerait
plus longtemps, elle se htait d'en tirer toute joie et toute gloire.
Au thtre, o elle se montrait avec plus d'tude que jamais, elle
rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des
potes. Reconnaissant dans les formes, dans les mouvements, dans la
dmarche de la comdienne une ide de la divine harmonie qui rgle les
mondes, savants et philosophes mettaient une grce si parfaite au rang
des vertus et disaient: Elle aussi, Thas, est gomtre! Les
ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle
consentait  paratre, l'en bnissaient comme d'une charit cleste.
Pourtant, elle tait triste au milieu des louanges et, plus que
jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son
inquitude, pas mme sa maison et ses jardins qui taient clbres et
sur lesquels on faisait des proverbes, dans la ville.

Elle avait fait planter des arbres apports  grands frais de l'Inde
et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des
colonnades en ruines, des rochers sauvages, imits par un habile
architecte, taient reflts dans un lac o se miraient des statues.
Au milieu du jardin, s'levait la grotte des Nymphes, qui devait son
nom  trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on
rencontrait ds le seuil. Ces femmes se dpouillaient de leurs
vtements pour prendre un bain. Inquites, elles tournaient la tte,
craignant d'tre vues, et elles semblaient vivantes. La lumire ne
parvenait dans cette retraite qu' travers de minces nappes d'eau qui
l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts,
comme dans les grottes sacres, des couronnes, des guirlandes et des
tableaux votifs, dans lesquels la beaut de Thas tait clbre. Il
s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques
revtus de vives couleurs, des peintures reprsentant ou des scnes de
thtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au
milieu, se dressait sur une stle un petit ros d'ivoire, d'un antique
et merveilleux travail. C'tait un don de Nicias. Une chvre de marbre
noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux
d'agate. Six chevreaux d'albtre se pressaient autour de ses mamelles;
mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tte camuse, elle semblait
impatiente de grimper sur les rochers. Le sol tait couvert de tapis
de Byzance, d'oreillers brods par les hommes jaunes de Cathay et de
peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient
imperceptiblement.  et l, au-dessus des grands vases d'onyx,
s'lanaient des persas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et
dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'caill d'une tortue
gante de l'Inde, qui renverse servait de lit  la comdienne. C'est
l que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les
fleurs, Thas, mollement couche, attendait l'heure de souper en
conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du
thtre, soit  la fuite des annes.

Or, ce jour-l, elle se reposait aprs les jeux dans la grotte des
Nymphes. Elle piait dans son miroir les premiers dclins de sa beaut
et pensait avec pouvante que le temps viendrait enfin des cheveux
blancs et des rides. En vain elle cherchait  se rassurer, en se
disant qu'il suffit, pour recouvrer la fracheur du teint, de brler
certaines herbes en prononant des formules magiques. Une voix
impitoyable lui criait: Tu vieilliras, Thas, tu vieilliras! Et la
sueur de l'pouvante lui glaait le front. Puis, se regardant de
nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait
belle encore et digne d'tre aime. Se souriant  elle-mme, elle
murmurait: Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse
lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grce des
mouvements et la magnificence des bras, et les bras,  mon miroir, ce
sont les vraies chanes de l'amour!

Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle,
maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vtu d'une robe
richement brode. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri
d'effroi.

Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle tait belle, il
faisait du fond du coeur cette prire:

--Fais,  mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me
scandaliser, difie ton serviteur.

Puis, s'efforant de parler, il dit:

--Thas, j'habite une contre lointaine et le renom de ta beaut m'a
conduit jusqu' toi. On rapporte que tu es la plus habile des
comdiennes et la plus irrsistible des femmes. Ce que l'on conte de
tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique
Rhodopis, dont; tous les bateliers du Nil savent par coeur l'histoire
merveilleuse. C'est pourquoi j'ai t pris du dsir de te connatre et
je vois que la vrit passe la renomme. Tu es mille fois plus savante
et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me
dis: Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un
homme ivre.

Ces paroles taient feintes; mais le moine, anim d'un zle pieux, les
rpandait avec une ardeur vritable. Cependant, Thas regardait sans
dplaisir cet tre trange qui lui avait fait peur. Par son aspect
rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce
l'tonnait. Elle tait curieuse de connatre l'tat et la vie d'un
homme si diffrent de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui rpondit
avec une douce raillerie:

--Tu sembles prompt  l'admiration, tranger. Prends garde que mes
regards ne te consument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer!

Il lui dit:

--Je t'aime,  Thas! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-mme.
Pour toi, j'ai quitt mon dsert regrettable; pour toi, mes lvres,
voues au silence, ont prononc des paroles profanes; pour toi, j'ai
vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'tait
interdit d'entendre; pour toi, mon me s'est trouble, mon coeur s'est
ouvert et des penses en ont jailli, semblables aux sources vives o
boivent les colombes; pour toi, j'ai march jour et nuit  travers des
sables peupls de larves et de vampires; pour toi, j'ai pos mon pied
nu sur les vipres et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non
point  l'exemple de ces hommes qui, tout enflamms du dsir de la
chair, viennent  toi comme des loups dvorants ou des taureaux
furieux. Tu es chre  ceux-l comme la gazelle au lion. Leurs amours
carnassires te dvorent jusqu' l'me,  femme! Moi, je t'aime en
esprit et en vrit, je t'aime en Dieu et pour les sicles des
sicles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur vritable
et divine charit. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que
songes d'une nuit brve. Je te promets de saintes agapes et des noces
clestes. La flicit que je t'apporte ne finira jamais; elle est
inoue; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en
pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitt
d'tonnement.

Thas, riant d'un air mutin:

--Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hte-toi! de
trop longs discours offenseraient ma beaut, ne perdons pas un moment.
Je suis impatiente de connatre la flicit que tu m'annonces; mais, 
vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me
promets ne s'vanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un
grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le
tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si
longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire
qu'il restt encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en
savent plus que les mages.

--Thas, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu.

--Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.

--L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours
que tu connais n'enfantent que la honte.

Thas le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit
front:

--Tu es bien hardi, tranger, d'offenser ton htesse. Regarde-moi et
dis si je ressemble  une crature accable d'opprobre. Non! je n'ai
pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de
honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que
moi. J'ai sem la volupt sur tous mes pas, et c'est par l que je
suis clbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les
matres du monde. Je les ai vus  mes pieds. Regarde-moi, regarde ces
petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur
de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de
place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand
je passe dans la rue, je ressemble  un grain de riz; mais ce grain de
riz causa parmi les hommes des deuils, des dsespoirs et des haines et
des crimes  remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de
honte, quand tout crie la gloire autour de moi?

--Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. 
femme, nous avons t nourris dans des contres si diffrentes qu'il
n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le mme langage ni la mme
pense. Pourtant, le ciel m'est tmoin que je veux m'accorder avec toi
et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mmes
sentiments. Qui m'inspirera des discours embrass pour que tu fondes
comme la cire  mon souffle,  femme, et que les doigts de mes dsirs
puissent te modeler  leur gr? Quelle vertu te livrera  moi,  la
plus chre des mes, afin que l'esprit qui m'anime, te crant une
seconde fois, t'imprime une beaut nouvelle et que tu t'cries en
pleurant de joie: C'est seulement d'aujourd'hui que je suis ne! Qui
fera jaillir de mon coeur une fontaine de Silo, dans laquelle tu
retrouves, en te baignant, ta puret premire? Qui me changera en un
Jourdain, dont les ondes, rpandues sur toi, te donneront la vie
ternelle?

Thas n'tait plus irrite.

--Cet homme, pensait-elle, parle de vie ternelle et tout ce qu'il dit
semble crit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et
qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort.

Et elle rsolut de s'offrir  lui. C'est pourquoi, feignant de le
craindre, elle s'loigna de quelques pas et, gagnant le fond de la
grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa
poitrine, puis, immobile, muette, les paupires baisses, elle
attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues.
Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balanaient
mollement et elle ressemblait  une enfant qui songe, assise au bord
d'une rivire.

Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants
ne le portaient plus, sa langue s'tait subitement dessche dans sa
bouche; un tumulte effrayant s'levait dans sa tte. Tout  coup son
regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage pais. Il
pensa que la main de Jsus s'tait pose sur ses yeux pour lui cacher
cette femme. Rassur par un tel secours, raffermi, fortifi, il dit
avec une gravit digne d'un ancien du dsert:

--Si tu te livres  moi, crois-tu donc tre cache  Dieu?

Elle secoua la tte.

--Dieu! Qui le force  toujours avoir l'oeil sur la grotte des
Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi
l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a crs, il ne peut tre ni fch
ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la
nature qu'il nous a donne. On parle beaucoup trop pour lui et on lui
prte bien souvent des ides qu'il n'a jamais eues. Toi-mme,
tranger, connais-tu bien son vritable caractre? Qui es-tu pour me
parler en son nom?

 cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son
cilice et dit:

--Je suis Paphnuce, abb d'Antino, et je viens du saint dsert. La
main qui retira Abraham de Chalde et Loth de Sodome m'a spar du
sicle. Je n'existais dj plus pour les hommes. Mais ton image m'est
apparue dans ma Jrusalem des sables et j'ai connu que tu tais pleine
de corruption et qu'en toi tait la mort. Et me voici devant toi,
femme, comme devant un spulcre et je te crie: Thas, lve-toi.

Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abb elle avait pli d'pouvante.
Et la voil qui, les cheveux pars, les mains jointes, pleurant et
gmissant, se trane aux pieds du saint:

--Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me
fais pas de mal! Je sais que les saints du dsert dtestent les femmes
qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me
hasses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta
puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mpriser ni me
har. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je frquente, raill ta
pauvret volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma
richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma
condition que ma nature. J'tais faite pour ce que je fais. Je suis
ne pour charmer les hommes. Et, toi-mme, tout  l'heure, tu disais
que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas
des paroles magiques qui dtruiraient ma beaut ou me changeraient en
une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis dj que trop
effraye. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort.

Il lui fit signe de se relever et dit:

--Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mpris.
Je viens  toi de la part de Celui qui, s'tant assis au bord du
puits, but  l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il
soupait au logis de Simon, reut les parfums de Marie. Je ne suis pas
sans pch pour te jeter la premire pierre. J'ai souvent mal employ
les grces abondantes que Dieu a rpandues sur moi. Ce n'est pas la
Colre, c'est la Piti qui m'a pris par la main pour me conduire ici.
J'ai pu sans mentir t'aborder avec des paroles d'amour, car c'est le
zle du coeur qui m'amne  toi. Je brle du feu de la charit et, si
tes yeux, accoutums aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient
voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparatrais comme un
rameau dtach de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la
montagne  l'antique Mose, pour lui faire comprendre le vritable
amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de
laisser aprs lui des charbons et de vaines cendres, embaume et
parfume pour l'ternit tout ce qu'il pntre.

--Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embche ni
malfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thbade.
Ce que l'on m'a cont de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux.
Ton nom ne m'tait pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu
galais en vertu les plus vieux anachortes. Ds que je t'ai vu, sans
savoir qui tu tais, j'ai senti que tu n'tais pas un homme ordinaire.
Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prtres d'Isis, ni
ceux d'Herms, ni ceux de la Junon Cleste, ni les devins de Chalde,
ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empcher de
mourir?

--Femme, celui-l vivra qui veut vivre. Fuis les dlices abominables
o tu meurs  jamais. Arrache aux dmons, qui le brleraient
horriblement, ce corps que Dieu ptrit de sa salive et anima de son
souffle. Consume de fatigue, viens te rafrachir aux sources bnies
de la solitude; viens boire  ces fontaines caches dans le dsert,
qui jaillissent jusqu'au ciel. me anxieuse, viens possder enfin ce
que tu dsirais! Coeur avide de joie, viens goter les joies
vritables: la pauvret, le renoncement, l'oubli de soi-mme,
l'abandon de tout l'tre dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et
demain sa bien-aime, viens  lui. Viens! toi qui cherchais, et tu
diras: J'ai trouv l'amour!

Cependant Thas semblait contempler des choses lointaines:

--Moine, demanda-t-elle, si je renonce  mes plaisirs et si je fais
pnitence, est-il vrai que je renatrai au ciel avec mon corps intact
et dans toute sa beaut?

--Thas, je t'apporte la vie ternelle. Crois-moi, car ce que
j'annonce est la vrit.

--Et qui me garantit que c'est la vrit?

--David et les prophtes, l'criture et les merveilles dont tu vas
tre tmoin.

--Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouv
le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine
et cependant la vie m'a apport bien des tristesses et bien des
amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes
envient ma destine, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la
vieille dente qui, du temps que j'tais petite, vendait des gteaux
de miel sous une porte de la ville. C'est une ide qui m'est venue
bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont
bnis, et qu'il y a une grande douceur  vivre humble et petit Moine,
tu as remu les ondes de mon me et fait monter  la surface ce qui
dormait au fond. Qui croire, hlas! Et que devenir, et qu'est-ce que
la vie?

Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce tait transfigur; une
joie cleste inondait son visage:

--Ecoute, dit-il, je ne suis pas entr seul dans ta demeure. Un Autre
m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout  mon ct. Celui-l,
tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le
contempler; mais bientt tu le verras dans sa splendeur charmante et
tu diras: Il est seul aimable! Tout  l'heure, s'il n'avait pos sa
douce main sur mes yeux,  Thas! je serais peut-tre tomb avec toi
dans le pch, car je ne suis par moi-mme que faiblesse et que
trouble. Mais il nous a sauvs tous deux; il est aussi bon qu'il est
puissant et son nom est Sauveur. Il a t promis au monde par David et
la Sibylle, ador dans son berceau par les bergers et les mages,
crucifi par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, rvl
au monde par les aptres, attest par les martyrs. Et le voici qui,
ayant appris que tu crains la mort,  femme! vient dans ta maison pour
t'empcher de mourir! N'est-ce pas,  mon Jsus! que tu m'apparais en
ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galile en ces jours
merveilleux o les toiles, descendues avec toi du ciel, taient si
prs de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans
leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mres, sur les
terrasses de Bethlem? N'est-ce pas, mon Jsus, que nous sommes en ta
compagnie et que tu me montres la ralit de ton corps prcieux?
N'est-ce pas que c'est l ton visage et que cette larme qui coule sur
ta joue est une larme vritable? Oui, l'ange de la justice ternelle
la recueillera, et ce sera la ranon de l'me de Thas. N'est-ce pas
que te voil, mon Jsus? Mon Jsus, tes lvres adorables
s'entr'ouvrent. Tu peux parler: parle, je t'coute. Et toi, Thas,
heureuse Thas! entends ce que le Sauveur vient lui-mme te dire:
c'est lui qui parle et non moi. Il dit: Je t'ai cherche longtemps, 
ma brebis gare! Je te trouve enfin! Ne me fuis plus. Laisse-toi
prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes
paules jusqu' la bergerie cleste. Viens, ma Thas, viens, mon lue,
viens pleurer avec moi!

Et Paphnuce tomba  genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thas vit
sur la face du saint le reflet de Jsus vivant.

--O jours envols de mon enfance! dit-elle en sanglotant. O mon doux
pre Ahms! bon saint Thodore, que ne suis-je morte dans ton manteau
blanc tandis que tu m'emportais aux premires lueurs du matin, toute
frache encore des eaux du baptme!

Paphnuce s'lana vers elle en s'criant:

--Tu es baptise!... O Sagesse divine!  Providence!  Dieu bon! Je
connais maintenant la puissance qui m'attirait vers toi. Je sais ce
qui te rendait si chre et si belle  mes yeux. C'est la vertu des
eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu o je vivais
pour t'aller chercher dans l'air empoisonn du sicle. Une goutte, une
goutte sans doute des eaux qui lavrent ton corps a jailli sur mon
front. Viens,  ma soeur, et reois de ton frre le baiser de paix.

Et le moine effleura de ses lvres le front de la courtisane.

Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans
la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thas mls au chant des
eaux vives.

Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires
vinrent charges d'toffes, de parfums et de guirlandes.

--Ce n'tait gure  propos de pleurer, dit-elle en essayant de
sourire. Les larmes rougissent les yeux et gtent le teint, on doit
souper cette nuit chez des amis, et je veux tre belle, car il y aura
l des femmes pour pier la fatigue de mon visage. Ces esclaves
viennent m'habiller. Retire-toi, mon pre, et laisse-les faire. Elles
sont adroites et exprimentes; aussi les ai-je payes trs cher. Vois
celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si
blanches. Je l'ai enleve  la femme du proconsul.

Paphnuce eut d'abord la pense de s'opposer de toutes ses forces  ce
que Thas allt  ce souper. Mais, rsolu d'agir prudemment, il lui
demanda quelles personnes elle y rencontrerait.

Elle rpondit qu'elle y verrait l'hte du festin, le vieux Cotta,
prfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de
disputes, le pote Callicrate, le grand prtre de Srapis, des jeunes
hommes riches occups surtout  dresser des chevaux, enfin des femmes
dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la
jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle:

--Va parmi eux, Thas, dit le moine. Va!

Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi  ce festin et je me
tiendrai sans rien dire  ton ct.

Elle clata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires
s'empressaient autour d'elle, elle s'cria:

--Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la
Thbade?

LE BANQUET

Lorsque, suivie de Paphnuce, Thas entra dans la salle du banquet, les
convives taient dj, pour la plupart, accouds sur les lits, devant
la table en fer  cheval, couverte d'une vaisselle tincelante. Au
centre de cette table s'levait une vasque d'argent que surmontaient
quatre satires inclinant des outres d'o coulait sur des poissons
bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thas
les acclamations s'levrent de toutes parts.

--Salut  la soeur des Charits!

--Salut  la Melpomne silencieuse, dont les regards savent tout
exprimer!

--Salut  la bien-aime des dieux et des hommes!

--A la tant dsire!

--A celle qui donne la souffrance et la gurison!

--A la perle de Racotis!

--A la rose d'Alexandrie!

Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges et coul; et
puis elle dit  Cotta, son hte:

--Lucius, je t'amne un moine du dsert, Paphnuce, abb d'Antino;
c'est un grand saint, dont les paroles brlent comme du feu.

Lucius Aurlius Cotta, prfet de la flotte, s'tant lev:

--Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrtienne.
Moi-mme, j'ai quelque respect pour un culte dsormais imprial. Le
divin Constantin a plac tes coreligionnaires au premier rang des amis
de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ
dans notre Panthon. C'est une maxime de nos pres qu'il y a en tout
dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et
rjouissons-nous tandis qu'il en est temps encore.

Le vieux Cotta parlait ainsi avec srnit. Il venait d'tudier un
nouveau modle de galre et d'achever le sixime livre de son histoire
des Carthaginois. Sr de n'avoir pas perdu sa journe, il tait
content de lui et des dieux.

--Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'tre
aims: Hermodore, grand prtre de Srapis, les philosophes Dorion,
Nicias et Znothmis, le pote Callicrate, le jeune Chras et le
jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse;
et prs d'eux Philina avec Dros, qu'il faut louer grandement d'tre
belles.

Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit  l'oreille:

--Je t'avais bien averti, mon frre, que Vnus tait puissante. C'est
elle dont la douce violence t'a amen ici malgr toi. coute, tu es un
homme rempli de pit; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la
mre des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux
mathmaticien Mlanthe a coutume de dire: Je ne pourrais pas, sans
l'aide de Vnus, dmontrer les proprits d'un triangle.

Dorions qui depuis quelques instants considrait le nouveau venu,
soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration.

--C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique: c'est
lui-mme! Je l'ai rencontr au thtre pendant que notre Thas
montrait ses bras ingnieux. Il s'agitait furieusement et je puis
attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnte homme: il va
nous invectiver tous; son loquence est terrible. Si Marcus est le
Platon des chrtiens, Paphnuce est leur Dmosthne. picure, dans son
petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil.

Cependant Philina et Dros dvoraient Thas des yeux. Elle portait
dans ses cheveux blonds une couronne de violettes ples dont chaque
fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles,
si bien que les fleurs semblaient des regards effacs et les yeux des
fleurs tincelantes. C'tait le don de cette femme: sur elle tout
vivait, tout tait me et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lame
d'argent, tranait dans ses longs plis une grce presque triste, que
n'gayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'clat de sa parure
tait dans ses bras nus. Admirant malgr elles la robe et la coiffure
de Thas, ses deux amies ne lui en parlrent point.

--Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'tre plus quand tu
vins  Alexandrie. Pourtant ma mre qui se souvenait de t'avoir vue
alors disait que peu de femmes taient dignes de t'tre compares.

--Qui est donc, demanda Dros, ce nouvel amoureux que tu nous amnes?
Il a l'air trange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'lphants,
assurment ils seraient faits comme lui. O as-tu trouv, Thas, un si
sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la
terre et qui sont tout barbouills des fumes du Hads?

Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Dros:

--Tais-toi, les mystres de l'amour doivent rester secrets et il est
dfendu de les connatre. Pour moi, certes, j'aimerais mieux tre
baise par la bouche de l'Etna fumant, que par les lvres de cet
homme. Mais notre douce Thas, qui est belle et adorable comme les
desses, doit, comme les desses, exaucer toutes les prires et non
pas seulement  notre guise celles des hommes aimables.

--Prenez garde toutes deux! rpondit Thas. C'est un mage et un
enchanteur. Il entend les paroles prononces  voix basse et mme les
penses. Il vous arrachera le coeur pendant votre sommeil; il le
remplacera par une ponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous
mourrez touffes!

Elle les regarda plir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit 
ct de Paphnuce. La voix de Cotta, imprieuse et bienveillante,
domina tout  coup le murmure des propos intimes:

--Amis, que chacun prenne sa place! Esclaves, versez le vin miell!

Puis, l'hte levant sa coupe:

--Buvons d'abord au divin Constance et au Gnie de l'empire. La patrie
doit tre mise au-dessus de tout, et mme des dieux, car elle les
contient tous.

Tous les convives portrent  leurs lvres leurs coupes pleines. Seul,
Paphnuce ne but point, parce que Constance perscutait la foi de Nice
et que la patrie du chrtien n'est point de ce monde.

Dorion, ayant bu, murmura:

--Qu'est-ce que la patrie! Un fleuve qui coule. Les rives en sont
changeantes et les ondes sans cesse renouveles.

--Je sais, Dorion, rpondit le prfet de la flotte, que tu fais peu de
cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre
tranger aux affaires. Je crois, au contraire, qu'un honnte homme ne
doit rien tant dsirer que de remplir de grandes charges dans l'tat.
C'est une belle chose que l'tat!

Hermodore, grand prtre de Srapis, prit la parole:

--Dorion vient de demander: Qu'est-ce que la patrie? Je lui
rpondrai: Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les
tombeaux des anctres. On est concitoyen par la communaut des
souvenirs et des esprances.

Le jeune Aristobule interrompit Hermodore:

--Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de
Dmophon. Il a la tte sche, peu de ganache et les bras gros. Il
porte le col haut et fier, comme un coq.

Mais le jeune Chras secoua la tte:

--Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a
l'ongle mince. Les paturons portent  terre et l'animal sera bientt
estropi.

Ils continuaient leur dispute quand Dros poussa un cri perant:

--Hai! j'ai failli avaler une arte plus longue et plus acre qu'un
stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer  temps de mon gosier. Les dieux
m'aiment!

--Ne dis-tu pas, ma Dros, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en
souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmit des hommes. L'amour
suppose chez celui qui l'prouve le sentiment d'une intime misre.
C'est par lui que se trahit la faiblesse des tres. L'amour qu'ils
ressentent pour Dros est une grande preuve de l'imperfection des
dieux.

A ces mots, Dros se mit dans une grande colre:

--Nicias, ce que tu dis l est inepte et ne rpond  rien. C'est,
d'ailleurs, ton caractre de ne point comprendre ce qu'on dit et de
rpondre des paroles dpourvues de sens.

Nicias souriait encore:

--Parle, parle, ma Dros. Quoi que tu dises, il faut te rendre grce
chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles!

A ce moment, un grave vieillard, ngligemment vtu, la dmarche lente
et la tte haute, entra dans la salle et promena sur les convives un
regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place  son ct,
sur son propre lit

--Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu! As-tu compos ce mois-ci un
nouveau trait de philosophie? Ce serait, si je compte bien, le
quatre-vingt-douzime sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d'une
main attique.

Eucrite rpondit, en caressant sa barbe d'argent:

--Le rossignol est fait pour chanter et moi je suis fait pour louer
les dieux immortels.


DORION

Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stociens. Grave et
blanc, il s'lve au milieu de nous comme une image des anctres! Il
est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne
sont point entendues.


EUCRITE

Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n'est pas morte en
ce monde. J'ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et
dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux
des Csars savent encore rgner sur eux-mmes, vivre libres et goter
dans le dtachement des choses une flicit sans limites. Plusieurs
font revivre en eux pictte et Marc Aurle. Mais, s'il tait vrai que
la vertu ft  jamais teinte sur la terre, en quoi sa perte
intresserait-elle mon bonheur, puis-qu'il ne dpendait pas de moi
qu'elle durt ou prt? Les fous seuls, Dorion, placent leur flicit
hors de leur pouvoir. Je ne dsire rien que ne veuillent les dieux et
je dsire tout ce qu'ils veulent. Par l, je me rends semblable  eux
et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu prit, je
consens qu'elle prisse et ce consentement me remplit de joie comme le
suprme effort de ma raison ou de mon courage. En toutes choses, ma
sagesse copiera la sagesse divine, et la copie sera plus prcieuse que
le modle; elle aura cot plus de soins et de plus grands travaux.


NICIAS

J'entends. Tu t'associes  la Providence cleste. Mais si la vertu
consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par
laquelle les disciples de Znon prtendent se rendre semblables aux
dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le
boeuf accomplit le chef-d'oeuvre du stocisme.


EUCRITE

Nicias, tu railles et, comme  ton ordinaire, tu excelles  te moquer.
Mais, si le boeuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et
comme ce boeuf souterrain dont je vois ici le grand prtre, et si la
grenouille, sagement inspire, parvient  l'galer, ne sera-t-elle
pas, en effet, plus vertueuse que le boeuf, et pourras-tu te dfendre
d'admirer une bestiole si gnreuse?

Quatre serviteurs posrent sur la table un sanglier couvert encore de
ses soies. Des marcassins, faits de pte cuite au four, entourant la
bte comme s'ils voulaient tter, indiquaient que c'tait une laie.

Znothmis, se tournant vers le moine: --Amis, un convive est venu de
lui-mme se joindre  nous. L'illustre Paphnuce, qui mne dans la
solitude une vie prodigieuse, est notre hte inattendu.


COTTA

Dis mieux, Znothmis. La premire place lui est due, puisqu'il est
venu sans tre invit.


ZNOTHMIS

Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulire
amiti et rechercher ce qui peut lui tre le plus agrable. Or, il est
certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au
parfum des belles penses. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en
amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de
Jsus crucifi. Pour moi, je m'y prterai d'autant plus volontiers que
cette doctrine m'intresse vivement par le nombre et la diversit des
allgories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre,
elle est pleine de vrits et j'estime que les livres des chrtiens
abondent en rvlations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce,
accorder un prix gal aux livres des Juifs. Ceux-l furent inspirs,
non, comme on l'a dit, par l'esprit de Dieu, mais par un mauvais
gnie, Iaveh, qui les dicta, tait un de ces esprits qui peuplent
l'air infrieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons;
mais il les surpassait tous en ignorance et en frocit. Au contraire,
le serpent aux ailes d'or, qui droulait autour de l'arbre de la
science sa spirale d'azur, tait ptri de lumire et d'amour. Aussi,
la lutte tait-elle invitable entre ces deux puissances, celle-ci
brillante et l'autre tnbreuse. Elle clata dans les premiers jours
du monde. Dieu venait  peine de rentrer dans son repos, Adam et ve
le premier homme et la premire femme vivaient heureux et nus au
jardin d'Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les
gouverner, eux et toutes les gnrations qu've portait dj dans ses
flancs magnifiques. Comme il ne possdait ni le compas ni la lyre et
qu'il ignorait galement la science qui commande et l'art qui
persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions
difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et
ve, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et
leur amour redoublait dans la peur. Le serpent eut piti d'eux et
rsolut de les instruire, afin que, possdant la science, ils ne
fussent plus abuss par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare
prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque
dsespre. Le bienveillant dmon la tenta pourtant. A l'insu de
Iaveh, qui prtendait tout voir mais dont la vue en ralit n'tait
pas bien perante, il s'approcha des deux cratures, charma leurs
regards par la splendeur de sa cuirasse et l'clat de ses ailes. Puis
il intressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des
figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont
les proprits admirables ont t reconnues depuis par les Grecs.
Adam, mieux qu've, mditait sur ces figures. Mais quand le serpent,
s'tant mis  parler, enseigna les vrits les plus hautes, celles qui
ne se dmontrent pas, il reconnut qu'Adam, ptri de terre rouge, tait
d'une nature trop paisse pour percevoir ces subtiles connaissances et
que ve, au contraire, plus tendre et plus sensible, en tait aisment
pntre. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin
de l'initier la premire...


DORION

Souffre, Znothmis, que je t'arrte ici. J'ai d'abord reconnu dans le
mythe que tu nous exposes, un pisode de la lutte de Pallas Athn
contre les gants. Iaveh ressemble beaucoup  Typhon, et Pallas est
reprsente par les Athniens avec un serpent  son ct. Mais ce que
tu viens de dire m'a fait douter tout  coup de l'intelligence ou de
la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possd la
sagesse, l'aurait-il confie  une petite tte femelle, incapable de
la contenir? Je croirai plutt qu'il tait, comme Iaveh, ignorant et
menteur et qu'il choisit ve parce qu'elle tait facile  sduire et
qu'il supposait  Adam plus d'intelligence et de rflexion.


ZNOTHMIS

Sache, Dorion, que c'est, non par la rflexion et l'intelligence, mais
bien par le sentiment qu'on atteint les vrits les plus hautes et les
plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire, sont moins rflchies,
mais plus sensibles que les hommes, s'lvent-elles plus facilement 
la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophtie
et ce n'est pas sans raison qu'on reprsente quelquefois Apollon
Citharde, et Jsus de Nazareth, vtus comme des femmes, d'une robe
flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises,
Dorion, en prfrant au grossier Adam, pour son oeuvre de lumire,
cette ve plus blanche que le lait et que les toiles. Elle l'couta
docilement et se laissa conduire  l'arbre de la science dont les
rameaux s'levaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme
une rose. Cet arbre tait couvert de feuilles qui parlaient toutes
les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un
concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initis qui s'en
nourrissaient la connaissance des mtaux, des pierres, des plantes
ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils taient de
flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les
porter  leurs lvres. Or, ayant cout docilement les leons du
serpent, ve s'leva au-dessus des vaines terreurs et dsira goter
aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam,
qu'elle aimait, ne lui devnt pas infrieur, elle le prit par la main
et le conduisit  l'arbre merveilleux. L, cueillant une pomme
ardente, elle y mordit et la tendit ensuite  son compagnon. Par
malheur, Iaveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les
surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une
effroyable fureur. C'est surtout dans la jalousie qu'il tait 
craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans
l'air infrieur que ces deux tres dbiles en furent consterns. Le
fruit chappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du
malheureux, lui dit: Je veux ignorer et souffrir avec toi. Iaveh
triomphant maintint Adam et ve et toute leur semence dans la stupeur
et dans l'pouvante. Son art, qui se rduisait  fabriquer de
grossiers mtores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et
gomtre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la
cruaut et fit rgner le mal sur la terre. Il poursuivit Can et ses
fils, parce qu'ils taient industrieux; il extermina les Philistins
parce qu'ils composaient des pomes orphiques et des fables comme
celles d'sope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la
beaut, et le genre humain expia pendant de longs sicles, dans le
sang et les larmes, la dfaite du serpent ail. Heureusement il se
trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et
Platon, qui retrouvrent, par la puissance du gnie, les figures et
les ides que l'ennemi de Iaveh avait tent vainement d'enseigner  la
premire femme. L'esprit du serpent tait en eux; c'est pourquoi le
serpent, comme l'a dit Dorion, est honor par les Athniens. Enfin,
dans des jours plus rcents, parurent, sous une forme humaine, trois
esprits clestes, Jsus de Galile, Basilide et Valentin,  qui il fut
donn de cueillir les fruits les plus clatants de cet arbre de la
science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au
fate des cieux. C'est ce que j'avais  dire pour venger les chrtiens
 qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs.


DORION

Si je t'ai bien entendu, Znothmis, trois hommes admirables, Jsus,
Basilide et Valentin, ont dcouvert des secrets qui restaient cachs 
Pythagore,  Platon,  tous les philosophes de la Grce et mme au
divin picure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines
terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois
mortels acquirent des connaissances qui avaient chapp  la
mditation des sages.


ZNOTHMIS

Faut-il donc te rpter, Dorion, que la science et la mditation ne
sont que les premiers degrs de la connaissance et que l'extase seule
conduit aux vrits ternelles?


HERMODORE

Il est vrai, Znothmis, l'me se nourrit d'extase comme la cigale de
rose. Mais disons mieux encore: l'esprit seul est capable d'un entier
ravissement. Car l'homme est triple, compos d'un corps matriel,
d'une me plus subtile mais galement matrielle, et d'un esprit
incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu
subitement au silence et  la solitude, puis traversant au vol les
jardins de son me, l'esprit se rpand en Dieu, il gote les dlices
d'une mort anticipe ou plutt de la vie future, car mourir, c'est
vivre, et dans cet tat, qui participe de la puret divine, il possde
 la fois la joie infinie et la science absolue. Il entre dans l'unit
qui est tout. Il est parfait.


NICIAS

Cela est admirable. Mais,  vrai dire, Hermodore, je ne vois pas
grande diffrence entre le tout et le rien. Les mots mme me semblent
manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement
au nant: ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection
cote trs cher: on la paye de tout son tre, et pour l'obtenir il
faut cesser d'exister. C'est l une disgrce  laquelle Dieu lui-mme
n'a pas chapp depuis que les philosophes se sont mis en tte de le
perfectionner. Aprs cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de
ne pas tre. nous ignorons par l mme ce que c'est que d'tre. Nous
ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre.
Je croirais, en dpit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au
contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis
cte  cte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entasses, comme
Plion sur Ossa.


COTTA

J'aime beaucoup la philosophie et je l'tudie  mes heures de loisir.
Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicron. Esclaves,
versez le vin miell!


CALLICRATE

Voil une chose singulire! Quand je suis  jeun, je songe au temps o
les potes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et
l'eau m'en vient  la bouche. Mais ds que j'ai got le vin opime que
tu nous verses abondamment, gnreux Lucius, je ne rve que luttes
civiles et combats hroques. Je rougis de vivre en des temps sans
gloire, j'invoque la libert et je rpands mon sang en imagination
avec les derniers Romains dans les champs de Philippes.


COTTA

Au dclin de la rpublique, mes aeux sont morts avec Brutus pour la
libert. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la libert du
peuple romain n'tait pas, en ralit, la facult de le gouverner
eux-mmes. Je ne nie pas que la libert ne soit pour une nation le
premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un
gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exerc
pendant quarante ans les plus hautes charges de l'tat et ma longue
exprience m'a enseign que le peuple est opprim quand le pouvoir est
faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhteurs, s'efforcent
d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime dtestable. Si la
volont d'un seul s'exerce parfois d'une faon funeste, le
consentement populaire rend toute rsolution impossible. Avant que la
majest de la paix romaine couvrt le monde, les peuples ne furent
heureux que sous d'intelligents despotes.


HERMODORE

Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de
gouvernement et qu'on n'en saurait dcouvrir, puisque les Grecs
ingnieux, qui conurent tant de formes heureuses, ont cherch
celle-l sans pouvoir la trouver. A cet gard, tout espoir nous est
dsormais interdit. On reconnat  des signes certains que le monde
est prs de s'abmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous
tait donn, Lucius, d'assister  l'agonie terrible de la
civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient
l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la
joie cruelle de nous regarder mourir.


COTTA

Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des
flaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne arme et de
bonnes finances...


HERMODORE

Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie
facile. Les cits qu'difirent le gnie hellnique et la patience
latine seront bientt saccages par des sauvages ivres. Il n'y aura
plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront
renverses dans les temples et dans les mes. Ce sera la nuit de
l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates
se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains
cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les
Marcomans adoreront les dieux immortels? Non! Tout penche et s'abme.
Cette vieille gypte qui a t le berceau du monde en sera l'hypoge;
Srapis, dieu de la mort, recevra les suprmes adorations des mortels
et j'aurai t le dernier prtre du dernier dieu.

A ce moment une figure trange souleva la tapisserie, et les convives
virent devant eux un petit homme bossu dont le crne chauve s'levait
en pointe. Il tait vtu,  la mode asiatique, d'une tunique d'azur et
portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges,
semes d'toiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien,
et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de
sa tte et plit d'pouvant. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des
dmons, ni les blasphmes des paens, ni les erreurs horribles des
philosophes, le seule prsence de l'hrtique tonna son courage. Il
voulut fuir, mais son regard ayant rencontr celui de Thas, il se
sentit soudain rassur. Il avait lu dans l'me de la prdestine et
compris que celle qui allait devenir une sainte le protgeait dj. Il
saisit un pan de la robe qu'elle laissait traner sur le lit, et pria
mentalement le Sauveur Jsus.

Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on
nommait le Platon des chrtiens. Hermodore lui parla le premier:

--Trs illustre Marcus, nous nous rjouissons tous de te voir parmi
nous et l'on peut dire que tu viens  propos. Nous ne connaissons de
la doctrine des chrtiens que ce qui en est publiquement enseign. Or,
il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que
pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les
principaux mystres de la religion que tu professes. Notre cher
Znothmis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout 
l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne
lui a point fait de rponse et nous ne devons pas en tre surpris,
puisque notre hte est vou au silence et que le Dieu a scell sa
langue dans le dsert. Mais toi, Marcus, qui as port la parole dans
les synodes des chrtiens et jusque dans les conseils du divin
Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosit en nous
rvlant les vrits philosophiques qui sont enveloppes dans les
fables des chrtiens. La premire de ces vrits n'est-elle pas
l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois
fermement?


MARCUS

Oui, vnrables frres, je crois en un seul Dieu, non engendr, seul
ternel, principe de toutes choses.


NICIAS

Nous savons, Marcus, que ton Dieu a cr le monde. Ce fut, certes, une
grande crise dans son existence. Il existait dj depuis une ternit
avant d'avoir pu s'y rsoudre. Mais, pour tre juste, je reconnais que
sa situation tait des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer
inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver
 lui-mme sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est dcid 
agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait
une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y
est pris pour crer le monde.


MARCUS

Ceux qui, sans tre chrtiens, possdent, comme Hermodore et
Znothmis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas
cr le monde directement et sans intermdiaire. Il a donn naissance
 un fils unique, par qui toutes choses ont t faites.


HERMODORE

Tu dis vrai, Marcus; et ce fils est indiffremment ador sous les noms
d'Herms, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jsus.


MARCUS

Je ne serais point chrtien si je lui donnais d'autres noms que ceux
de Jsus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais
il n'est pas ternel, puisqu'il a eu un commencement; quant  penser
qu'il existait avant d'tre engendr, c'est une absurdit qu'il faut
laisser aux mulets de Nice et  l'ne rtif qui gouverna trop
longtemps l'glise d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase.

A ces mots, Paphnuce, blme et le front baign d'une sueur d'agonie,
fit le signe de la croix et persvra dans son silence sublime.

Marcus poursuivit:

--Il est clair que l'inepte symbole de Nice attente  la majest du
Dieu unique, en l'obligeant  partager ses indivisibles attributs avec
sa propre manation, le mdiateur par qui toutes choses furent faites.
Renonce  railler le Dieu vrai des chrtiens, Nicias; sache, que, pas
plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce
n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jsus qui, ayant cr le
monde, vint ensuite rparer son ouvrage. Car la cration ne pouvait
tre parfaite et le mal s'y tait ml ncessairement au bien.


NICIAS

Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal?

Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras tendu
sur la nappe, montra un petit ne, en mtal de Corinthe, qui portait
deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives
noires.

--Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agrablement flatt par
le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci
soient claires et celles-l sombres. Mais si elles taient doues de
pense et de connaissance, les blanches diraient: il est bien qu'une
olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des
olives noires dtesterait le peuple des olives blanches. Nous en
jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux
sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des
choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un
bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle; mais si tout
tait beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du
mal, ainsi que l'a dmontr le second Platon, plus grand que le
premier.


EUCRITE

Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont
il ne dtruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le mchant qui
le fait et qui pouvait ne pas le faire.


COTTA

Par Jupiter! voil un bon raisonnement!


EUCRITE

Le monde est la tragdie d'un excellent pote. Dieu qui la composa, a
dsign chacun de nous pour y jouer un rle. S'il veut que tu sois
mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a
t assign.


NICIAS

Assurment il sera bon que le boiteux de la tragdie boite comme
Hphaistos; il sera bon que l'insens s'abandonne aux fureurs d'Ajax,
que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phdre, que le
tratre trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand
la pice sera joue, tous les acteurs, rois, justes, tyrans
sanguinaires, vierges pieuses, pouses impudiques, citoyens magnanimes
et lches assassins recevront du pote une part gale de
flicitations.


EUCRITE

Tu dnatures ma pense, Nicias, et changes une belle jeune fille en
gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la
justice et les lois ternelles.


ZNOTHMIS

Pour moi, mes amis, je crois  la ralit du bien et du mal. Mais je
suis persuad qu'il n'est pas une seule action humaine, ft-ce le
baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rdemption. Le mal
concourt au salut final des hommes, et en cela, il procde du bien et
participe des mrites attachs au bien. C'est ce que les chrtiens ont
admirablement exprim par le mythe de cet homme au poil roux qui pour
trahir son matre lui donna le baiser de paix, et assura par un tel
acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il,  mon sens, plus
injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le
tapissier poursuivent le plus malheureux des aptres de Jsus, sans
songer que le baiser de l'Iscariote, annonc par Jsus lui-mme, tait
ncessaire selon leur propre doctrine  la rdemption des hommes et
que, si Judas n'avait pas reu la bourse de trente sicles, la sagesse
divine tait dmentie, la Providence due, ses desseins renverss et
le monde rendu au mal,  l'ignorance,  la mort.


MARCUS

La sagesse divine avait prvu que Judas, libre de ne pas donner le
baiser du tratre, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a
employ le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'difice
merveilleux de la rdemption.


ZNOTHMIS

Je t'ai parl tout  l'heure, Marcus, comme si je croyais que la
rdemption des hommes avait t accomplie par Jsus crucifi, parce
que je sais que telle est la croyance des chrtiens et que j'entrais
dans leur pense pour mieux saisir le dfaut de ceux qui croient  la
damnation ternelle de Judas. Mais en ralit Jsus n'est  mes yeux
que le prcurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystre de la
rdemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux
de l'entendre, comment il s'est vritablement accompli sur la terre.

Les convives firent un signe d'assentiment. Semblables aux vierges
athniennes avec les corbeilles sacres de Crs, douze jeunes filles,
portant sur leur tte des paniers de grenades et de pommes, entrrent
dans la salle d'un pas lger dont la cadence tait marque par une
flte invisible. Elles posrent les paniers sur la table, la flte se
tut et Znothmis parla de la sorte:

--Quand Eunoia, la pense de Dieu, eut cr le monde, elle confia aux
anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardrent point la
srnit qui convient aux matres. Voyant que les filles des hommes
taient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et
ils s'unirent  elles. De ces hymens sortit une race violente qui
couvrit la terre d'injustice et de cruauts, et la poussire des
chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une
tristesse infinie:

 --Voil donc ce que j'ai fait! soupira-t-elle, en se penchant vers
le monde. Mes enfants sont plongs par ma faute dans la vie amre.
Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu mme, qui ne
pense que par serait impuissant  leur rendre la puret premire. Ce
qui est fait est fait, et la cration est  jamais manque. Du moins,
je n'abandonnerai pas mes cratures. Si je ne puis les rendre
heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles.
Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les
humilient, je prendrai moi-mme un corps semblable aux leurs et j'irai
vivre parmi elles.

 Ayant ainsi parl, Eunoia descendit sur la terre et s'incarna dans
le sein d'une tyndaride. Elle naquit petite et dbile et reut le nom
d'Hlne. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientt en grce
et en beaut, et devint la plus dsire des femmes, comme elle l'avait
rsolu, afin d'tre prouve dans son corps mortel par les plus
illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violents,
elle se dvoua au rapt et  l'adultre en expiation de tous les
adultres, de toutes les violences, de toutes les iniquits, et causa
par sa beaut la ruine des peuples, pour que Dieu pt pardonner les
crimes de l'univers. Et jamais la pense cleste, jamais Eunoia ne fut
si adorable qu'aux jours o, femme, elle se prostituait aux hros et
aux bergers. Les potes devinaient sa divinit, quand ils la
peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu'ils lui
faisaient cette invocation: me sereine comme le calme des mers!

 C'est ainsi qu'Eunoia fut entrane par la piti dans le mal et dans
la souffrance. Elle mourut, et les Lacdmoniens montrent son tombeau,
car elle devait connatre la mort aprs la volupt et goter tous les
fruits amers qu'elle avait sems. Mais, s'chappant de la chair
dcompose d'Hlne, elle s'incarna dans une autre forme de femme et
s'offrit de nouveau  tous les outrages. Ainsi, passant de corps en
corps, et traversant parmi nous les ges mauvais, elle prend sur elle
les pchs du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attache  nous
par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle oprera
sa rdemption et la ntre, et nous ravira, suspendus  sa blanche
poitrine, dans la paix du ciel reconquis.


HERMODORE

Ce mythe ne m'tait point inconnu. Il me souvient qu'on a cont qu'en
une de ses mtamorphoses, cette divine Hlne vivait auprs du
magicien Simon, sous Tibre empereur. Je croyais toutefois que sa
dchance tait involontaire et que les anges l'avaient entrane dans
leur chute.


ZNOTHMIS

Hermodore, il est vrai que des hommes mal initis aux mystres ont
pens que la triste Eunoia n'avait pas consenti sa propre dchance.
Mais, s'il en tait ainsi qu'ils prtendent, Eunoia ne serait pas la
courtisane expiatrice, l'hostie couverte de toutes les macules, le
pain imbib du vin de nos hontes, l'offrande agrable, le sacrifice
mritoire, l'holocauste dont la fume monte vers Dieu. S'ils n'taient
point volontaires ses pchs n'auraient point de vertu.


CALLICRATE

Mais veux-tu que je t'apprenne, Znothmis, dans quel pays, sous quel
nom, en quelle forme adorable vit aujourd'hui cette Hlne toujours
renaissante?


ZNOTHMIS

Il faut tre trs sage pour dcouvrir un tel secret. Et la sagesse,
Callicrate, n'est pas donne aux potes, qui vivent dans le monde
grossier des formes et s'amusent, comme les enfants, avec des sons et
de vaines images.


CALLICRATE

Crains d'offenser les dieux, impie Znothmis; les potes leur sont
chers. Les premires lois furent dictes en vers par les immortels
eux-mmes, et les oracles des dieux sont des pomes. Les hymnes ont
pour les oreilles clestes d'agrables sons. Qui ne sait que les
potes sont des devins et que rien ne leur est cach? tant pote
moi-mme et ceint du laurier d'Apollon, je rvlerai  tous la
dernire incarnation d'Eunoia. L'ternelle Hlne est prs de vous:
elle nous regarde et nous la regardons. Voyez cette femme accoude aux
coussins de son lit, si belle et toute songeuse, et dont les yeux ont
des larmes, les lvres des baisers. C'est elle! Charmante comme aux
jours de Priam et de l'Asie en fleur, Eunoia se nomme aujourd'hui
Thas.


PHILINA

Que dis-tu, Callicrate? Notre chre Thas aurait connu Pris, Mlnas
et les Achens aux belles cnmides qui combattaient devant Ilion!
tait-il grand, Thas, le cheval de Troie?


ARISTOBULE

Qui parle d'un cheval?

--J'ai bu comme un Thrace! s'cria Chras. Et il roula sous la table.
Callicrate, levant sa coupe:

--Je bois aux Muses hliconiennes, qui m'ont promis une mmoire que
n'obscurcira jamais l'aile sombre de la nuit fatale!

Le vieux Cotta dormait et sa tte chauve se balanait lentement sur
ses larges paules.

Depuis quelque temps, Dorion s'agitait dans son manteau philosophique.
Il s'approcha en chancelant du lit de Thas:

--Thas, je t'aime, bien qu'il soit indigne de moi d'aimer une femme.


THAS

Pourquoi ne m'aimais-tu pas tout  l'heure?


DORION

Parce que j'tais  jeun.


THAS

Mais moi, mon pauvre ami, qui n'ai bu que de l'eau, souffre que je ne
t'aime pas.

Dorion n'en voulut pas entendre davantage et se glissa auprs de Dros
qui l'appelait du regard pour l'enlever  son amie. Znothmis prenant
la place quitte donna  Thas un baiser sur la bouche.


THAS

Je te croyais plus vertueux.


ZNOTHMIS

Je suis parfait, et les parfaits ne sont tenus  aucune loi.


THAS

Mais ne crains-tu pas de souiller ton me dans les bras d'une femme?


ZNOTHMIS

Le corps peut cder au dsir, sans que l'me en soit occupe.


THAS

Va-t'en! Je veux qu'on m'aime de corps et d'me. Tous ces philosophes
sont des boucs!

Les lampes s'teignaient une  une. Un jour ple, qui pntrait par
les fentes des tentures, frappait les visages livides et les yeux
gonfls des convives. Aristobule, tomb les poings ferms  ct de
Chras, envoyait en songe ses palefreniers tourner la meule.
Znothmis pressait dans ses bras Philina dfaite. Dorion versait sur
la gorge nue de Dros des gouttes de vin qui roulaient comme des rubis
de la blanche poitrine agite par le rire et que le philosophe
poursuivait avec ses lvres pour les boire sur la chair glissante.
Eucrite se leva; et posant le bras sur l'paule de Nicias, il
l'entrana au fond de la salle.

--Ami, lui dit-il en souriant, si tu penses encore,  quoi penses-tu?

--Je pense que les amours des femmes sont semblables aux jardins
d'Adonis.

--Que veux-tu dire?

--Ne sais-tu pas, Eucrite, que les femmes font chaque anne de petits
jardins sur leur terrasse, en plantant pour l'amant de Vnus des
rameaux dans des vases d'argile? Ces rameaux verdoient peu de temps et
se fanent.

--Ami, n'ayons donc souci ni de ces amours ni de ces jardins. C'est
folie de s'attacher  ce qui passe.

--Si la beaut n'est qu'une ombre le dsir n'est qu'un clair. Quelle
folie y a-t-il  dsirer la beaut? N'est-il pas raisonnable, au
contraire, que ce qui passe aille  ce qui ne dure pas et que l'clair
dvore l'ombre glissante?

--Nicias, tu me sembles un enfant qui joue aux osselets. Crois-moi:
sois libre. C'est par l qu'on est homme.

--Comment peut-on tre libre, Eucrite, quand on a un corps?

--Tu le verras tout  l'heure, mon fils. Tout  l'heure tu diras:
Eucrite tait libre.

Le vieillard parlait adoss  une colonne de porphyre, le front
clair par les premiers rayons de l'aube. Hermodore et Marcus,
s'tant approchs, se tenaient devant lui  ct de Nicias, et tous
quatre, indiffrents aux rires et aux cris des buveurs,
s'entretenaient des choses divines. Eucrite s'exprimait avec tant de
sagesse que Marcus lui dit:

--Tu es digne de connatre le vrai Dieu.

Eucrite rpondit:

--Le vrai Dieu est dans le coeur du sage.

Puis ils parlrent de la mort.

--Je veux, dit Eucrite, qu'elle me trouve occup  me corriger
moi-mme et attentif  tous mes devoirs. Devant elle, je lverai au
ciel mes mains pures et je dirai aux dieux:

Vos images, dieux, que vous avez poses dans le temple de mon me, je
ne les ai point souilles; j'y ai suspendu mes penses ainsi que des
guirlandes, des bandelettes et des couronnes. J'ai vcu en conformit
avec votre providence. J'ai assez vcu.

En parlant ainsi, il levait les bras au ciel et son visage
resplendissait de lumire.

Il resta pensif un instant. Puis il reprit avec une allgresse
profonde:

--Dtache-toi de la vie, Eucrite, comme l'olive mre qui tombe, en
rendant grce  l'arbre qui l'a porte et en bnissant la terre sa
nourrice!

A ces mots, tirant d'un pli de sa robe un poignard nu, il le plongea
dans sa poitrine.

Quand ceux qui l'coutaient saisirent ensemble son bras, la pointe du
fer avait pntr dans le coeur du sage; Eucrite tait entr dans le
repos. Hermodore et Nicias portrent le corps ple et sanglant sur un
des lits du festin, au milieu des cris aigus des femmes, des
grognements des convives drangs dans leur assoupissement et des
souffles de volupt touffs dans l'ombre des tapis. Le vieux Cotta,
rveill de son lger sommeil de soldat, tait dj auprs du cadavre,
examinant la plaie et criant:

--Qu'on appelle mon mdecin Ariste!

Nicias secoua la tte:

--Eucrite n'est plus, dit-il. Il a voulu mourir comme d'autres veulent
aimer. Il a, comme nous tous, obi  l'ineffable dsir. Et le voil
maintenant semblable aux dieux qui ne dsirent rien.

Cotta se frappait le front:

--Mourir? vouloir mourir quand on peut encore servir l'tat, quelle
aberration!

Cependant Paphnuce et Thas taient rests immobiles, muets, cte 
cte, l'me dbordant de dgot, d'horreur et d'esprance.

Tout  coup le moine saisit par la main la comdienne; enjamba avec
elle les ivrognes abattus prs des tres accoupls et, les pieds dans
le vin et le sang rpandus, il l'entrana dehors.

Le jour se levait rose sur la ville. Les longues colonnades
s'tendaient des deux cts de la voie solitaire, domines au loin par
le fate tincelant du tombeau d'Alexandre. Sur les dalles de la
chausse, tranaient a et l des couronnes effeuilles et des torches
teintes. On sentait dans l'air les souffles frais de la mer. Paphnuce
arracha avec dgot sa robe somptueuse et en foula les lambeaux sous
ses pieds.

--Tu les a entendus, ma Thas! s'cria-t-il Ils ont crach toutes les
folies et toutes les abominations. Ils ont tran le divin Crateur de
toutes choses aux gmonies des dmons de l'enfer, ni impudemment le
bien et le mal, blasphm Jsus et vant Judas. Et le plus infme de
tous, le chacal des tnbres, la bte puante, l'arien plein de
corruption et de mort, a ouvert la bouche comme un spulcre. Ma Thas,
tu les as vues ramper vers toi, ces limaces immondes et te souiller de
leur sueur gluante; tu les as vues, ces brutes endormies sous les
talons des esclaves; tu les as vues, ces btes accouples sur les
tapis souills de leurs vomissements; tu l'as vu, ce vieillard
insens, rpandre un sang plus vil que le vin rpandu dans la
dbauche, et se jeter au sortir de l'orgie  la face du Christ
inattendu! Louanges  Dieu! Tu as regard l'erreur et tu as connu
qu'elle tait hideuse. Thas, Thas, Thas, rappelle-toi les folies de
ces philosophes, et dis si tu veux dlirer avec eux. Rappelle-toi les
regards, les gestes, les rires de leurs dignes compagnes, ces deux
guenons lascives et malicieuses, et dis si tu veux rester semblable 
elles!

Thas, le coeur soulev des dgots de cette nuit, et ressentant
l'indiffrence et la brutalit des hommes, la mchancet des femmes,
le poids des heures, soupirait:

--Je suis fatigue  mourir,  mon pre! O trouver le repos? Je me
sens le front brlant, la tte vide et les bras si las que je n'aurais
pas la force de saisir le bonheur, si l'on venait le tendre  porte
de ma main...

Paphnuce la regardait avec bont:

--Courage,  ma soeur: l'heure du repos se lve pour toi, blanche et
pure comme ces vapeurs que tu vois monter des jardins et des eaux.

Ils approchaient de la maison de Thas et voyaient dj, au-dessus du
mur, les ttes des platanes et des trbinthes, qui entouraient la
grotte des Nymphes, frissonner dans la rose au souffle du matin. Une
place publique tait devant eux, dserte, entoure de stles et de
statues votives, et portant  ses extrmits des bancs de marbre en
hmicycle, et que soutenaient des chimres. Thas se laissa tomber sur
un de ces bancs. Puis, levant vers le moine un regard anxieux, elle
demanda:

--Que faut-il faire?

--Il faut, rpondit le moine, suivre Celui qui est venu te chercher.
Il te dtache du sicle comme le vendangeur cueille la grappe qui
pourrirait sur l'arbre et la porte au pressoir pour la changer en vin
parfum. coute: il est,  douze heures d'Alexandrie, vers l'Occident,
non loin de la mer, un monastre de femmes dont la rgle,
chef-d'oeuvre de sagesse, mriterait d'tre mise en vers lyriques et
chante aux sons du thorbe et des tambourins. On peut dire justement
que les femmes qui y sont soumises, posant les pieds  terre, ont le
front dans le ciel. Elles mnent en ce monde la vie des anges. Elle
veulent tre pauvres afin que Jsus les aime, modestes afin qu'il les
regarde, chastes afin qu'il les pouse. Il les visite chaque jour en
habit de jardinier, les pieds nus, ses belles mains ouvertes, et tel
enfin qu'il se montra  Marie sur la voie du Tombeau. Or, je te
conduirai aujourd'hui mme dans ce monastre, ma Thas, et bientt
unie  ces saintes filles, tu partageras leurs clestes entretiens.
Elles t'attendent comme une soeur. Au seuil du couvent, leur mre, la
pieuse Albine, te donnera le baiser de paix et dira: Ma fille, sois
la bienvenue!

La courtisane poussa un cri d'admiration:

--Albine! une fille des Csars! La petite nice de l'empereur Carus!

--Elle-mme! Albine qui, ne dans la pourpre, revtit la bure et,
fille des matres du monde, s'leva au rang de servante de
Jsus-Christ. Elle sera ta mre.

Thas se leva et dit:

--Mne-moi donc  la maison d'Albine.

Et Paphnuce, achevant sa victoire:

--Certes je t'y conduirai et l, je t'enfermerai dans une cellule o
tu pleureras tes pchs. Car il ne convient pas que tu te mles aux
filles d'Albine avant d'tre lave de toutes tes souillures. Je
scellerai ta porte, et, bienheureuse prisonnire, tu attendras dans
les larmes que Jsus lui-mme vienne, en signe de pardon, rompre le
sceau que j'aurai mis. N'en doute pas, il viendra, Thas; et quel
tressaillement agitera la chair de ton me quand tu sentiras des
doigts de lumire se poser sur tes yeux pour en essuyer les pleurs!

Thas dit pour la seconde fois:

--Mne-moi, mon pre,  la maison d'Albine.

Le coeur inond de joie, Paphnuce promena ses regards autour de lui et
gota presque sans crainte le plaisir de contempler les choses cres;
ses yeux buvaient dlicieusement la lumire de Dieu, et des souffles
inconnus passaient sur son front. Tout  coup, reconnaissant,  l'un
des angles de la place publique, la petite porte par laquelle on
entrait dans la maison de Thas, et songeant que les beaux arbres dont
il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il
vit en pense les impurets qui y avaient souill l'air, aujourd'hui
si lger et si pur, et son me en fut soudain si dsole qu'une rose
amre jaillit de ses yeux.

--Thas, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tte. Mais nous ne
laisserons pas derrire nous les instruments, les tmoins, les
complices de tes crimes passs, ces tentures paisses, ces lits, ces
tapis, ces urnes de parfums, ces lampes qui crieraient ton infamie?
Veux-tu qu'anims par des dmons, emports par l'esprit maudit qui est
en eux, ces meubles criminels courent aprs toi jusque dans le dsert?
Il n'est que trop vrai qu'on voit des tables de scandale, des siges
infmes servir d'organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et
traverser les airs. Prisse tout ce qui vit ta honte! Hte-toi, Thas!
et, tandis que la ville est encore endormie, ordonne  tes esclaves de
dresser au milieu de cette place un bcher sur lequel nous brlerons
tout ce que ta demeure contient de richesses abominables.

Thas y consentit.

--Fais ce que tu veux, mon pre, dit-elle. Je sais que les objets
inanims servent parfois de sjour aux esprits. La nuit, certains
meubles parlent, soit en frappant des coups  intervalles rguliers,
soit en jetant des petites lueurs semblables  des signaux. Mais cela
n'est rien encore. N'as-tu pas remarqu, mon pre, en entrant dans la
grotte des Nymphes,  droite, une statue de femme nue et prte  se
baigner? Un jour, j'ai vu de mes yeux cette statue tourner la tte
comme une personne vivante et reprendre aussitt son attitude
ordinaire. J'en ai t glace d'pouvante. Nicias,  qui j'ai cont ce
prodige, s'est moqu de moi; pourtant il y a quelque magie en cette
statue, car elle inspira de violents dsirs  un certain Dalmate que
ma beaut laissait insensible. Il est certain que j'ai vcu parmi des
choses enchantes et que j'tais expose aux plus grands prils, car
on a vu des hommes touffs par l'embrassement d'une statue d'airain.
Pourtant, il est regrettable de dtruire des ouvrages prcieux faits
avec une rare industrie, et si l'on brle mes tapis et mes tentures,
ce sera une grande perte. Il y en a dont la beaut des couleurs est
vraiment admirable et qui ont cot trs cher  ceux qui me les ont
donns. Je possde galement des coupes, des statues et des tableaux
dont le prix est grand. Je ne crois pas qu'il faille les faire prir.
Mais toi qui sais ce qui est ncessaire, fais ce que tu veux, mon
pre.

En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu' la petite porte o tant
de guirlandes et de couronnes avaient t suspendues et, l'ayant fait
ouvrir, elle dit au portier d'appeler tous les esclaves de la maison.
Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Ils
avaient tous quatre la peau jaune et tous quatre taient borgnes.
'avait t pour Thas un grand travail et un grand amusement de
runir ces quatre esclaves de mme race et atteints de la mme
infirmit. Quand ils servaient  table, ils excitaient la curiosit
des convives, et Thas les forait  conter leur histoire. Ils
attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les
valets d'curie, les veneurs, les porteurs de litire et les courriers
aux jarrets de bronze, deux jardiniers velus comme des Priapes, six
ngres d'un aspect froce, trois esclaves grecs, l'un grammairien,
l'autre pote et le troisime chanteur. Ils s'taient tous rangs en
ordre sur la place publique, quand accoururent les ngresses
curieuses, inquites, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue
jusqu'aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et
tranant languissamment leurs pieds, qu'entravaient de minces
chanettes d'or, parurent, l'air maussade, six belles esclaves
blanches. Quand ils furent tous runis, Thas leur dit en montrant
Paphnuce:

--Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l'esprit de Dieu est
en lui et, si vous lui dsobissiez, vous tomberiez morts.

Elle croyait en effet, pour l'avoir entendu dire, que les saints du
dsert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr'ouverte et
fumante les impies qu'ils frappaient de leur bton.

Paphnuce renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur
ressemblaient et dit aux autres:

--Apportez du bois au milieu de la place, faites un grand feu et
jetez-y ple-mle tout ce que contient la maison et la grotte.

Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur matresse du
regard. Et comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient
les uns contre les autres, en tas, coude  coude, doutant si ce
n'tait pas une plaisanterie.

--Obissez, dit le moine.

Plusieurs taient chrtiens. Comprenant l'ordre qui leur tait donn,
ils allrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les
autres les imitrent sans dplaisir, car, tant pauvres, ils
dtestaient les richesses et avaient, d'instinct, le got de la
destruction. Comme dj ils levaient le bcher, Paphnuce dit  Thas:

--J'ai song un instant  appeler le trsorier de quelque glise
d'Alexandrie (si tant est qu'il en reste une seule digne encore du nom
d'glise et non souille par les btes ariennes), et  lui donner tes
biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain
du crime en trsor de justice. Mais cette pense ne venait pas de
Dieu, et je l'ai repousse, et certes, ce serait trop grivement
offenser les bien-aimes de Jsus-Christ que de leur offrir les
dpouilles de la luxure. Thas, tout ce que tu as touch doit tre
dvor par le feu jusqu' l'me. Grces au ciel, ces tuniques, ces
voiles, qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la
mer, ne sentiront plus que les lvres et les langues des flammes.
Esclaves, htez-vous! Encore du bois! Encore des flambeaux et des
torches! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dpouille tes infmes
parures et va demander  la plus humble de tes esclaves, comme une
faveur insigne, la tunique qu'elle revt pour nettoyer les planchers.

Thas obit. Tandis que les Indiens agenouills soufflaient sur les
tisons, les ngres jetaient dans le bcher des coffres d'ivoire ou
d'bne ou de cdre qui, s'entr'ouvrant, laissaient couler des
couronnes, des guirlandes et des colliers. La fume montait en colonne
sombre comme dans les holocaustes agrables de l'ancienne loi. Puis le
feu qui couvait, clatant tout  coup, fit entendre un ronflement de
bte monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencrent 
dvorer leurs prcieux aliments. Alors les serviteurs s'enhardirent 
l'ouvrage; ils tranaient allgrement les riches tapis, les voiles
brods d'argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids
des tables, des fauteuils, des coussins pais, des lits aux chevilles
d'or. Trois robustes thiopiens accoururent tenant embrasses ces
statues colores des Nymphes dont l'une avait t aime comme une
mortelle; et l'on et dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et
quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se
brisrent sur les dalles, on entendit un gmissement.

A ce moment, Thas parut, ses cheveux dnous coulant  longs flots,
nu-pieds et vtue d'une tunique informe et grossire qui, pour avoir
seulement touch son corps, s'imprgnait d'une volupt divine.
Derrire elle, s'en venait un jardinier portant noy, dans sa barbe
flottante, un ros d'ivoire.

Elle fit signe  l'homme de s'arrter et s'approchant de Paphnuce,
elle lui montra le petit dieu:

--Mon pre, demanda-t-elle, faut-il aussi le jeter dans les flammes?
Il est d'un travail antique et merveilleux et il vaut cent fois son
poids d'or. Sa perte serait irrparable, car il n'y aura plus jamais
au monde un artiste capable de faire un si bel ros. Considre aussi,
mon pre, que ce petit enfant est l'Amour et qu'il ne faut pas le
traiter cruellement. Crois-moi: l'amour est une vertu et, si j'ai
pch, ce n'est pas par lui, mon pre, c'est contre lui. Jamais je ne
regretterai ce qu'il m'a fait faire et je pleure seulement ce que j'ai
fait malgr sa dfense. Il ne permet pas aux femmes de se donner 
ceux qui ne viennent point en son nom. C'est pour cela qu'on doit
l'honorer. Vois, Paphnuce, comme ce petit ros est joli! Comme il se
cache avec grce dans la barbe de ce jardinier! Un jour, Nicias, qui
m'aimait alors, me l'apporta en me disant: Il te parlera de moi.
Mais l'espigle me parla d'un jeune homme que j'avais connu  Antioche
et ne me parla pas de Nicias. Assez de richesses ont pri sur ce
bcher, mon pre! Conserve cet ros et place-le dans quelque
monastre. Ceux qui le verront tourneront leur coeur vers Dieu, car
l'Amour sait naturellement s'lever aux clestes penses.

Le jardinier, croyant dj le petit ros sauv, lui souriait comme 
un enfant, quand Paphnuce, arrachant le dieu des bras qui le tenaient,
le lana dans les flammes en s'criant:

--Il suffit que Nicias l'ait touch pour qu'il rpande tous les
poisons.

Puis, saisissant lui-mme  pleines mains les robes tincelantes, les
manteaux de pourpre, les sandales d'or, les peignes, les strigiles,
les miroirs, les lampes, les thorbes et les lyres, il les jetait dans
ce brasier plus somptueux que le bcher de Sardanapale, pendant que,
ivres de la joie de dtruire, les esclaves dansaient en poussant des
hurlements sous une pluie de cendres et d'tincelles.

Un  un, les voisins, rveills par le bruit, ouvraient leurs fentres
et cherchaient, en se frottant les yeux, d'o venait tant de fume.
Puis ils descendaient  demi vtus sur la place et s'approchaient du
bcher:

--Qu'est cela? pensaient-ils.

Il y avait parmi eux des marchands auxquels Thas avait coutume
d'acheter des parfums ou des toffes, et ceux-l, tout inquiets,
allongeant leur tte jaune et sche, cherchaient  comprendre. Des
jeunes dbauchs qui, revenant de souper, passaient par l, prcds
de leurs esclaves, s'arrtaient, le front couronn de fleurs, la
tunique flottante, et poussaient de grands cris. Cette foule de
curieux, sans cesse accrue, sut bientt que Thas, sous l'inspiration
de l'abb d'Antino, brlait ses richesses avant de se retirer dans un
monastre.

Les marchands songeaient:

--Thas quitte cette ville; nous ne lui vendrons plus rien; c'est une
chose affreuse  penser. Que deviendrons-nous sans elle? Ce moine lui
a fait perdre la raison. Il nous ruine. Pourquoi le laisse-t-on faire?
A quoi servent les lois? Il n'y a donc plus de magistrats 
Alexandrie? Cette Thas n'a souci ni de nous ni de nos femmes ni de
nos pauvres enfants. Sa conduite est un scandale public. Il faut la
contraindre  rester malgr elle dans cette ville.

Les jeunes gens songeaient de leur ct:

--Si Thas renonce aux jeux et  l'amour, c'en est fait de nos plus
chers amusements. Elle tait la gloire dlicieuse, le doux honneur du
thtre. Elle faisait la joie de ceux mmes qui ne la possdaient pas.
Les femmes qu'on aimait, on les aimait en elle; il ne se donnait pas
de baisers dont elle ft tout  fait absente, car elle tait la
volupt des volupts, et la seule pense qu'elle respirait parmi nous
nous excitait au plaisir.

Ainsi pensaient les jeunes hommes, et l'un d'eux, nomm Crons, qui
l'avait tenue dans ses bras, criait au rapt et blasphmait le dieu
Christ. Dans tous les groupes, la conduite de Thas tait svrement
juge:

--C'est une fuite honteuse!

--Un lche abandon!

--Elle nous retire le pain de la bouche.

--Elle emporte la dot de nos filles.

--Il faudra bien au moins qu'elle paie les couronnes que je lui ai
vendues.

--Et les soixante robes qu'elle m'a commandes.

--Elle doit  tout le monde.

--Qui reprsentera aprs elle Iphignie, lectre et Polyxne? Le beau
Polybe lui-mme n'y russira pas comme elle.

--Il sera triste de vivre quand sa porte sera close.

--Elle tait la claire toile, la douce lune du ciel alexandrin.

Les mendiants les plus clbres de la ville, aveugles, culs-de-jatte
et paralytiques, taient maintenant rassembls sur la place; et, se
tranant dans l'ombre des riches, ils gmissaient:

--Comment vivrons-nous quand Thas ne sera plus l pour nous nourrir?
Les miettes de sa table rassasiaient tous les jours deux cents
malheureux, et ses amants, qui la quittaient satisfaits, nous jetaient
en passant des poignes de pices d'argent.

Des voleurs, rpandus dans la foule, poussaient des clameurs
assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d'augmenter le
dsordre et d'en profiter pour drober quelque objet prcieux.

Seul, le vieux Tadde qui vendait la laine de Milet et le lin de
Tarente, et  qui Thas devait une grosse somme d'argent, restait
calme et silencieux au milieu du tumulte. L'oreille tendue et le
regard oblique, il caressait sa barbe de bouc, et semblait pensif.
Enfin, s'tant approch du jeune Crons, il le tira par la manche et
lui dit tout bas:

--Toi, le prfr de Thas, beau seigneur, montre-toi et ne souffre
pas qu'un moine te l'enlve.

--Par Pollux et sa soeur, il ne le fera pas! s'cria Crons. Je vais
parler  Thas et sans me flatter, je pense qu'elle m'coutera un peu
mieux que ce Lapithe barbouill de suie. Place! Place, canaille!

Et, frappant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes,
foulant aux pieds les petits enfants, il parvint jusqu' Thas et la
tirant  part:

--Belle fille, lui dit-il, regarde-moi, souviens-toi, et dis si
vraiment tu renonces  l'amour.

Mais Paphnuce se jetant entre Thas et Crons:

--Impie, s'cria-t-il, crains de mourir si tu touches  celle-ci: elle
est sacre, elle est la part de Dieu.

--Va-t'en, cynocphale! rpliqua le jeune homme furieux; laisse-moi
parler  mon amie, sinon je tranerai par la barbe ta carcasse obscne
jusque dans ce feu o je te grillerai comme une andouille.

Et il tendit la main sur Thas. Mais repouss par le moine avec une
raideur inattendue, il chancela et alla tomber  quatre pas en
arrire, au pied du bcher dans les tisons crouls.

Cependant le vieux Tadde allait de l'un  l'autre, tirant l'oreille
aux esclaves et baisant la main aux matres, excitant chacun contre
Paphnuce, et dj il avait form une petite troupe qui marchait
rsolument sur le moine ravisseur. Crons se releva, le visage noirci,
les cheveux brls, suffoqu de fume et de rage. Il blasphma les
dieux et se jeta parmi les assaillants, derrire lesquels les
mendiants rampaient en agitant leurs bquilles. Paphnuce fut bientt
enferm dans un cercle de poings tendus, de btons levs et de cris de
mort.

--Au gibet! le moine, au gibet!

--Non, jetez-le dans le feu. Grillez-le tout vif!

Ayant saisi sa belle proie, Paphnuce la serrait sur son coeur.

--Impies, criait-il d'une voix tonnante, n'essayez pas d'arracher la
colombe  l'aigle du Seigneur. Mais plutt imitez cette femme et,
comme elle, changez votre fange en or. Renoncez, sur son exemple, aux
faux biens que vous croyez possder et qui vous possdent. Htez-vous:
les jours sont proches et la patience divine commence  se lasser.
Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur
les pas de Thas. Dtestez vos crimes qui sont aussi grands que les
siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves,
illustres citoyens, oserait se dire, devant Dieu, meilleur qu'une
prostitue? Vous n'tes tous que de vivantes immondices et c'est par
un miracle de la bont cleste que vous ne vous rpandez pas soudain
en ruisseaux de boue.

Tandis qu'il parlait, des flammes jaillissaient de ses prunelles; il
semblait que des charbons ardents sortissent de ses lvres, et ceux
qui l'entouraient l'coutaient malgr eux.

Mais le vieux Tadde ne restait point oisif. Il ramassait des pierres
et des cailles d'hutres, qu'il cachait dans un pan de sa tunique et,
n'osant les jeter lui-mme, il les glissait dans la main des
mendiants. Bientt les cailloux volrent et une coquille, adroitement
lance, fendit le front de Paphnuce. Le sang, qui coulait sur cette
sombre face de martyr, dgouttait, pour un nouveau baptme, sur la
tte de la pnitente, et Thas, oppresse par l'treinte du moine, sa
chair dlicate froisse contre le rude cilice, sentait courir en elle
les frissons de l'horreur et de la volupt.

A ce moment, un homme lgamment vtu, le front couronn d'ache,
s'ouvrant un chemin au milieu des furieux, s'cria:

--Arrtez! arrtez! Ce moine est mon frre!

C'tait Nicias qui, venant de fermer les yeux au philosophe Eucrite,
et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, avait vu sans
trop de surprise (car il ne s'tonnait de rien) le bcher fumant,
Thas vtue de bure et Paphnuce lapid.

Il rptait:

--Arrtez, vous dis-je; pargnez mon vieux condisciple; respectez la
chre tte de Paphnuce.

Mais, habitu aux subtils entretiens des sages, il n'avait point
l'imprieuse nergie qui soumet les esprits populaires. On ne l'couta
point. Une grle de cailloux et d'cailles tombait sur le moine qui,
couvrant Thas de son corps, louait le Seigneur dont la bont lui
changeait les blessures en caresses. Dsesprant de se faire entendre
et trop assur de ne pouvoir sauver son ami, soit par la force, soit
par la persuasion, Nicias se rsignait dj  laisser faire aux dieux,
en qui il avait peu de confiance, quand il lui vint en tte d'user
d'un stratagme que son mpris des hommes lui avait tout  coup
suggr. Il dtacha de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonfle
d'or et d'argent, tant celle d'un homme voluptueux et charitable;
puis il courut  tous ceux qui jetaient des pierres et fit sonner les
pices  leurs oreilles. Ils n'y prirent point garde d'abord, tant
leur fureur tait vive; mais peu  peu leurs regards se tournrent
vers l'or qui tintait et bientt leurs bras amollis ne menacrent plus
leur victime. Voyant qu'il avait attir leurs yeux et leurs mes,
Nicias ouvrit la bourse et se mit  jeter dans la foule quelques
pices d'or et d'argent. Les plus avides se baissrent pour les
ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succs, lana
adroitement  et l les deniers et les drachmes. Au son des pices de
mtal qui rebondissaient sur le pav, la troupe des perscuteurs se
rua  terre. Mendiants, esclaves et marchands se vautraient  l'envi,
tandis que, groups autour de Crons, les patriciens regardaient ce
spectacle en clatant de rire. Crons lui-mme y perdit sa colre. Ses
amis encourageaient les rivaux prosterns, choisissaient des champions
et faisaient des paris, et, quand naissaient des disputes, ils
excitaient ces misrables comme on fait des chiens qui se battent. Un
cul-de-jatte ayant russi  saisir un drachme, des acclamations
s'levrent jusqu'aux nues. Les jeunes hommes se mirent eux-mmes 
jeter des pices de monnaie, et l'on ne vit plus sur toute la place
qu'une infinit de dos qui, sous une pluie d'airain, s'entre-choquaient
comme les lames d'une mer dmonte. Paphnuce tait oubli.

Nicias courut  lui, le couvrit de son manteau et l'entrana avec
Thas dans des ruelles o ils ne furent pas poursuivis. Ils coururent
quelque temps en silence, puis, se jugeant hors d'atteinte, ils
ralentirent le pas et Nicias dit d'un ton de raillerie un peu triste:

--C'est donc fait! Pluton ravit Proserpine, et Thas veut suivre loin
de nous mon farouche ami.

--Il est vrai, Nicias, rpondit Thas, je suis fatigue de vivre avec
des hommes comme toi, souriants, parfums, bienveillants, gostes. Je
suis lasse de tout ce que je connais, et je vais chercher l'inconnu.
J'ai prouv que la joie n'tait pas la joie et voici que cet homme
m'enseigne qu'en la douleur est la vritable joie. Je le crois, car il
possde la vrit.

--Et moi, me amie, reprit Nicias, en souriant, je possde les
vrits. Il n'en a qu'une; je les ai toutes. Je suis plus riche que
lui, et n'en suis,  vrai dire, ni plus fier ni plus heureux.

Et voyant que le moine lui jetait des regards flamboyants:

--Cher Paphnuce, ne crois pas que je te trouve extrmement ridicule,
ni mme tout  fait draisonnable. Et si je compare ma vie  la
tienne, je ne saurais dire laquelle est prfrable en soi. Je vais
tout  l'heure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m'auront
prpar, je mangerai l'aile d'un faisan du Phase, puis je lirai, pour
la centime fois, quelque fable milsienne ou quelque trait de
Mtrodore. Toi, tu regagneras ta cellule o, t'agenouillant comme un
chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d'incantation
depuis longtemps mches et remches, et le soir, tu avaleras des
raves sans huile. Eh bien! trs cher, en accomplissant ces actes,
dissemblables quant aux apparences, nous obirons tous deux au mme
sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines; nous
rechercherons tous deux notre volupt et nous nous proposerons une fin
commune: le bonheur, l'impossible bonheur! J'aurais donc mauvaise
grce  te donner tort, chre tte, si je me donne raison.

 Et toi, ma Thas, va et rjouis-toi, sois plus heureuse encore, s'il
est possible, dans l'abstinence et dans l'austrit que tu ne l'as t
dans la richesse et dans le plaisir. A tout prendre, je te proclame
digne d'envie. Car si dans toute notre existence, obissant  notre
nature, nous n'avons, Paphnuce et moi, poursuivi qu'une seule espce
de satisfaction, tu auras got dans la vie, chre Thas, des volupts
contraires qu'il est rarement donn  la mme personne de connatre.
En vrit, je voudrais tre pour une heure un saint de l'espce de
notre cher Paphnuce. Mais cela ne m'est point permis. Adieu donc,
Thas! Va o te conduisent les puissances secrtes de ta nature et de
ta destine. Va, et emporte au loin les voeux de Nicias. J'en sais
l'inanit; mais puis-je te donner mieux que des regrets striles et de
vains souhaits pour prix des illusions dlicieuses qui m'enveloppaient
jadis dans tes bras et dont il me reste l'ombre? Adieu, ma
bienfaitrice! adieu, bont qui s'ignore, vertu mystrieuse, volupt
des hommes! adieu, la plus adorable des images que la nature ait
jamais jetes, pour une fin inconnue, sur la face de ce monde
dcevant.

Tandis qu'il parlait, une sombre colre couvait dans le coeur du
moine; elle clata en imprcations.

--Va-t'en, maudit! Je te mprise et te hais! Va-t'en, fils de l'enfer,
mille fois plus mchant que ces pauvres gars qui, tout  l'heure, me
jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu'ils
faisaient et la grce de Dieu, que j'implore pour eux, peut un jour
descendre dans leurs coeurs. Mais toi, dtestable Nicias, tu n'es que
venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le
dsespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de
blasphmes qu'il n'en sort en tout un sicle des lvres fumantes de
Satan. Arrire, rprouv!

Nicias le regardait avec tendresse.

--Adieu, mon frre, lui dit-il, et puisses-tu conserver jusqu'
l'vanouissement final les trsors de ta foi, de ta haine et de ton
amour! Adieu! Thas: en vain tu m'oublieras, puisque je garde ton
souvenir.

Et, les quittant, il s'en alla pensif par les rues tortueuses qui
avoisinent la grande ncropole d'Alexandrie et qu'habitent les potiers
funbres. Leurs boutiques taient pleines de ces figurines d'argile,
peintes de couleurs claires, qui reprsentent des dieux et des
desses, des mimes, des femmes, de petits gnies ails, et qu'on a
coutume d'ensevelir avec les morts. Il songea que peut-tre
quelques-uns de ces lgers simulacres, qu'il voyait l de ses yeux,
seraient les compagnons de son sommeil ternel; et il lui sembla qu'un
petit ros, sa tunique retrousse, riait d'un rire moqueur. L'ide de
ses funrailles, qu'il voyait par avance, lui tait pnible. Pour
remdier  sa tristesse, il essaya de la philosophie et construisit un
raisonnement:

--Certes, se dit-il, le temps n'a point de ralit. C'est une pure
illusion de notre esprit. Or, comment, s'il n'existe pas, pourrait-il
m'apporter ma mort?... Est-ce  dire que je vivrai ternellement? Non,
mais j'en conclus que ma mort est, et fut toujours autant qu'elle sera
jamais. Je ne la sens pas encore, pourtant elle est, et je ne dois pas
la craindre, car ce serait folie de redouter la venue de ce qui est
arriv. Elle existe comme la dernire page d'un livre que je lis et
que je n'ai pas fini.

Ce raisonnement l'occupa sans l'gayer tout le long de sa route; il
avait l'me noire quand, arriv au seuil de sa maison, il entendit les
rires clairs de Crobyle et de Myrtale, qui jouaient  la paume en
l'attendant.

Paphnuce et Thas sortirent de la ville par la porte de la Lune et
suivirent le rivage de la mer.

--Femme, disait le moine, toute cette grande mer bleue ne pourrait
laver tes souillures.

Il lui parlait avec colre et mpris:

--Plus immonde que les lices et les laies, tu as prostitu aux paens
et aux infidles un corps que l'ternel avait form pour s'en faire un
tabernacle, et tes impurets sont telles que, maintenant que tu sais
la vrit, tu ne peux plus unir tes lvres ou joindre les mains sans
que le dgot de toi-mme ne te soulve le coeur.

Elle le suivait docilement, par d'pres chemins, sous l'ardent soleil.
La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais,
loin d'prouver cette fausse piti qui amollit les coeurs profanes,
Paphnuce se rjouissait des souffrances expiatrices de cette chair qui
avait pch. Dans le transport d'un saint zle, il aurait voulu
dchirer de verges ce corps qui gardait sa beaut comme un tmoignage
clatant de son infamie. Ses mditations entretenaient sa pieuse
fureur et, se rappelant que Thas avait reu Nicias dans son lit, il
en forma une ide si abominable que tout son sang reflua vers son
coeur et que sa poitrine fut prs de se rompre. Ses anathmes,
touffs dans sa gorge, firent place  des grincements de dents. Il
bondit, se dressa devant elle, ple, terrible, plein de Dieu, la
regarda jusqu' l'me, et lui cracha au visage.

Tranquille, elle s'essuya la face sans cesser de marcher. Maintenant
il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abme. Il
allait, saintement irrit. Il mditait de venger le Christ afin que le
Christ ne se venget pas, quand il vit une goutte de sang qui du pied
de Thas coula sur le sable. Alors, il sentit la fracheur d'un
souffle inconnu entrer dans son coeur ouvert, des sanglots lui
montrent abondamment aux lvres, il pleura, il courut se prosterner
devant elle, il l'appela sa soeur, il baisa ces pieds qui saignaient.
Il murmura cent fois:

--Ma soeur, ma soeur, ma mre,  trs sainte!

Il pria:

--Anges du ciel, recueillez prcieusement cette goutte de sang et
portez-la devant le trne du Seigneur. Et qu'une anmone miraculeuse
fleurisse sur le sable arros par le sang de Thas, afin que tous ceux
qui verront cette fleur recouvrent la puret du coeur et des sens! O
sainte, sainte, trs sainte Thas!

Comme il priait et prophtisait ainsi, un jeune garon vint  passer
sur un ne. Paphnuce lui ordonna de descendre, fit asseoir Thas sur
l'ne, prit la bride et suivit le chemin commenc. Vers le soir, ayant
rencontr un canal ombrag de beaux arbres, il attacha l'ne au tronc
d'un dattier et, s'asseyant sur une pierre moussue, il rompit avec
Thas un pain qu'ils mangrent assaisonn de sel et d'hysope. Ils
buvaient l'eau frache dans le creux de leur main et s'entretenaient
de choses ternelles. Elle disait:

--Je n'ai jamais bu d'une eau si pure ni respir un air si lger, et
je sens que Dieu flotte dans les souffles qui passent.

Paphnuce rpondait:

--Vois, c'est le soir,  ma soeur. Les ombres bleues de la nuit
couvrent les collines. Mais bientt tu verras briller dans l'aurore
les tabernacles de vie; bientt tu verras s'allumer les roses de
l'ternel matin.

Ils marchrent toute la nuit, et tandis que le croissant de la lune
effleurait la cime argente des flots, ils chantaient des psaumes et
des cantiques. Quand le soleil se leva, le dsert s'tendait devant
eux comme une immense peau de lion sur la terre libyque. A la lisire
du sable, des cellules blanches s'levaient prs des palmiers dans
l'aurore.

--Mon pre, demanda Thas, sont-ce l les tabernacles de vie?

--Tu l'as dit, ma fille et ma soeur. C'est la maison du salut o je
t'enfermerai de mes mains.

Bientt ils dcouvrirent de toutes parts des femmes qui s'empressaient
prs des demeures asctiques comme des abeilles autour des ruches. Il
y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprtaient les lgumes;
plusieurs filaient la laine, et la lumire du ciel descendait sur
elles ainsi qu'un sourire de Dieu. D'autres mditaient  l'ombre des
tamaris; leurs mains blanches pendaient  leur ct, car, tant
pleines d'amour, elles avaient choisi la part de Madeleine, et elles
n'accomplissaient pas d'autres oeuvres que la prire, la contemplation
et l'extase. C'est pourquoi on les nommait les Maries et elles taient
vtues de blanc. Et celles qui travaillaient de leurs mains taient
appeles les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes taient
voiles, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des
boucles de cheveux; et il faut croire que c'tait malgr elles, car la
rgle ne le permettait pas. Une dame trs vieille, grande, blanche,
allait de cellule en cellule, appuye sur un sceptre de bois dur.
Paphnuce s'approcha d'elle avec respect, lui baisa le bord de son
voile, et dit:

--La paix du Seigneur soit avec toi, vnrble Albine! J'apporte  la
ruche dont tu es la reine une abeille que j'ai trouve perdue sur un
chemin sans fleurs. Je l'ai prise dans le creux de ma main et
rchauffe de mon souffle. Je te la donne.

Et il lui dsigna du doigt la comdienne, qui s'agenouilla devant la
fille des Csars.

Albine arrta un moment sur Thas son regard perant, lui ordonna de
se relever, la baisa au front, puis, se tournant vers le moine:

--Nous la placerons, dit-elle, parmi les Maries.

Paphnuce lui conta alors par quelles voies Thas avait t conduite 
la maison du salut et il demanda qu'elle ft d'abord enferme dans une
cellule. L'abbesse y consentit, elle conduisit la pnitente dans une
cabane reste vide depuis la mort de la vierge Lta qui l'avait
sanctifie. Il n'y avait dans l'troite chambre qu'un lit, une table
et une cruche, et Thas, quand elle posa le pied sur le seuil, fut
pntre d'une joie infinie.

--Je veux moi-mme clore la porte, dit Paphnuce, et poser le sceau que
Jsus viendra rompre de ses mains.

Il alla prendre au bord de la fontaine une poigne d'argile humide, y
mit un de ses cheveux avec un peu de salive et l'appliqua sur une des
fentes de l'huis. Puis, s'tant approch de la fentre prs de
laquelle Thas se tenait paisible et contente, il tomba  genoux, loua
par trois fois le Seigneur et s'cria:

--Qu'elle est aimable celle qui marche dans les sentiers de vie! Que
ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant!

Il se leva, baissa sa cucule sur ses yeux et s'loigna lentement.

Albine appela une de ses vierges.

--Ma fille, lui dit-elle, va porter  Thas ce qui lui est ncessaire:
du pain, de l'eau et une flte  trois trous.



III

L'EUPHORBE


Paphnuce tait de retour au saint dsert. Il avait pris, vers
Athribis, le bateau qui remontait le Nil pour porter des vivres au
monastre de l'abb Srapion. Quand il dbarqua, ses disciples
s'avancrent au-devant, de lui avec de grandes dmonstrations de joie.
Les uns levaient les bras au ciel; les autres, prosterns  terre,
baisaient les sandales de l'abb. Car ils savaient dj ce que le
saint avait accompli dans Alexandrie. C'est ainsi que les moines
recevaient ordinairement, par des voies inconnues et rapides, les avis
intressant la sret et la gloire de l'glise. Les nouvelles
couraient dans le dsert avec la rapidit du simoun.

Et tandis que Paphnuce s'enfonait dans les sables, ses disciples le
suivaient en louant le Seigneur. Flavien, qui tait l'ancien de ses
frres, saisi tout  coup d'un pieux dlire, se mit  chanter un
cantique inspir:

  --Jour bni! Voici que notre pre nous est rendu!

   Il nous revient, charg de nouveaux mrites dont le prix nous sera
  compt!

   Car les vertus du pre sont la richesse des enfants et la saintet
  de l'abb embaume toutes les cellules.

   Paphnuce, notre pre, vient de donner  Jsus-Christ une nouvelle
  pouse.

   Il a chang par son art merveilleux une brebis noire en brebis
  blanche.

   Et voici qu'il nous revient charg de nouveaux mrites.

   Semblable  l'abeille de l'Arsinotide, qu'alourdit le nectar des
  fleurs.

   Comparable au blier de Nubie, qui peut  peine supporter le poids
  de sa laine abondante.

   Clbrons ce jour en assaisonnant nos mets avec de l'huile!

Parvenus au seuil de la cellule abbatiale, ils se mirent tous  genoux
et dirent:

--Que notre pre nous bnisse et qu'il nous donne  chacun une mesure
d'huile pour fter son retour!

Seul, Paul le Simple, rest debout, demandait: Quel est cet homme?
et ne reconnaissait point Paphnuce. Mais personne ne prenait garde 
ce qu'il disait, parce qu'on le savait dpourvu d'intelligence, bien
que rempli de pit.

L'abb d'Antino, renferm dans sa cellule, songea:

--J'ai donc enfin regagn l'asile de mon repos et de ma flicit. Je
suis donc rentr dans la citadelle de mon contentement. D'o vient que
ce cher toit de roseaux ne m'accueille point en ami, et que les murs
ne me disent pas: Sois le bienvenu! Rien, depuis mon dpart, n'est
chang dans cette demeure d'lection. Voici ma table et mon lit. Voici
la tte de momie qui m'inspira tant de fois des penses salutaires, et
voici le livre o j'ai si souvent cherch les images de Dieu. Et
pourtant je ne retrouve rien de ce que j'ai laiss. Les choses
m'apparaissent tristement dpouilles de leurs grces coutumires, et
il me semble que je les vois aujourd'hui pour la premire fois. En
regardant cette table et cette couche, que j'ai jadis tailles de mes
mains, cette tte noire et dessche, ces rouleaux de papyrus remplis
des dictes de Dieu, je crois voir les meubles d'un mort. Aprs les
avoir tant connus, je ne les reconnais pas. Hlas! puisqu'en ralit
rien n'est chang autour de moi, c'est moi qui ne suis plus celui que
j'tais. Je suis un autre. Le mort, c'tait moi! Qu'est-il devenu, mon
Dieu? Qu'a-t-il emport? Que m'a-t-il laiss? Et qui suis-je?

Et il s'inquitait surtout de trouver malgr lui que sa cellule tait
petite, tandis qu'en la considrant par les yeux de la foi, on devait
l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commenait.

S'tant mis  prier, le front contre terre, il recouvra un peu de
joie. Il y avait  peine une heure qu'il tait en oraison, quand
l'image de Thas passa devant ses yeux. Il en rendit grces  Dieu:

--Jsus! c'est toi qui me l'envoies. Je reconnais l ton immense
bont: tu veux que je me plaise, m'assure et me rassrne  la vue de
celle que je t'ai donne. Tu prsentes  mes yeux son sourire
maintenant dsarm, sa grce dsormais innocente, sa beaut dont j'ai
arrach l'aiguillon. Pour me flatter, mon Dieu, tu me la montres telle
que je l'ai orne et purifie  ton intention, comme un ami rappelle
en souriant  son ami le prsent agrable qu'il en a reu. C'est
pourquoi je vois cette femme avec plaisir, assur que sa vision vient
de toi, Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donne, mon Jsus.
Garde-la puisqu'elle te plat et ne souffre pas surtout que ses
charmes brillent pour d'autres que pour toi.

Pendant toute la nuit il ne put dormir et il vit Thas plus
distinctement qu'il ne l'avait vue dans la grotte des Nymphes. Il se
rendit tmoignage, disant:

--Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire de Dieu.

Pourtant,  sa grande surprise, il ne gotait pas la paix du coeur. Il
soupirait:

--Pourquoi es-tu triste, mon me, et pourquoi me troubles-tu?

Et son me demeurait inquite. Il resta trente jours dans cet tat de
tristesse qui prsage au solitaire de redoutables preuves. L'image de
Thas ne le quittait ni le jour ni la nuit. Il ne la chassait point
parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'tait
l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rve, les
cheveux ceints de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il
en cria d'pouvante et se rveilla couvert d'une sueur glace. Les
yeux encore cills par le sommeil, il sentit un souffle humide et
chaud lui passer sur le visage: un petit chacal, les deux pattes
poses au chevet du lit, lui soufflait au nez son haleine puante et
riait du fond de sa gorge.

Paphnuce en prouva un immense tonnement et il lui sembla qu'une tour
s'abmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa
confiance croule. Il fut quelque temps incapable de penser; puis,
ayant recouvr ses esprits, sa mditation ne fit qu'accrotre son
inquitude.

--De deux choses l'une, se dit-il, ou bien cette vision, comme les
prcdentes, vient de Dieu; elle tait bonne et c'est ma perversit
naturelle qui l'a gte, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure.
J'ai, par mon indignit, chang l'dification en scandale, ce dont le
chacal diabolique a immdiatement tir un grand avantage. Ou bien
cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au contraire, du diable, et
elle tait empeste. Et dans ce cas, je doute  prsent si les
prcdentes avaient, comme je l'ai cru, une cleste origine. Je suis
donc incapable d'une sorte de discernement, qui est ncessaire 
l'ascte. Dans les deux cas, Dieu me marque un loignement dont je
sens l'effet sans m'en expliquer la cause.

Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse:

--Dieu juste,  quelles preuves rserves-tu tes serviteurs, si les
apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Fais-moi
connatre, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et ce qui
vient de l'Autre!

Et comme Dieu, dont les desseins sont impntrables, ne jugea pas
convenable d'clairer son serviteur, Paphnuce, plong dans le doute,
rsolut de ne plus songer  Thas. Mais sa rsolution demeura strile.
L'absente tait sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il
mditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idale tait
prcde par un bruit lger, tel que celui d'une toffe qu'une femme
froisse en marchant, et ces visions avaient une exactitude que
n'offrent point les ralits, lesquelles sont par elles-mmes
mouvantes et confuses, tandis que les fantmes, qui procdent de la
solitude, en portent les profonds caractres et prsentent une fixit
puissante. Elle venait  lui sous diverses apparences; tantt pensive,
le front ceint de sa dernire couronne prissable, vtue comme au
banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, seme de fleurs
d'argent; tantt voluptueuse dans le nuage de ses voiles lgers et
baigne encore des ombres tides de la grotte des Nymphes; tantt
pieuse et rayonnant, sous la bure, d'une joie cleste; tantt
tragique, les yeux nageant dans l'horreur de la mort et montrant sa
poitrine nue, pare du sang de son coeur ouvert. Ce qui l'inquitait
le plus dans ces visions, c'tait que les couronnes, les tuniques, les
voiles, qu'il avait brls de ses propres mains pussent ainsi revenir;
il lui devenait vident que ces choses avaient une me imprissable et
il s'criait:

--Voici que les mes innombrables des pchs de Thas viennent  moi!

Quand il dtournait la tte, il sentait Thas derrire lui et il n'en
prouvait que plus d'inquitude. Ses misres taient cruelles. Mais
comme son me et son corps restaient purs au milieu des tentations, il
esprait en Dieu et lui faisait de tendres reproches.

--Mon Dieu, si je suis all la chercher si loin parmi les gentils,
c'tait pour toi, non pour moi. Il ne serait pas juste que je ptisse
de ce que j'ai fait dans ton intrt. Protge-moi, mon doux Jsus! mon
Sauveur, sauve-moi! Ne permets pas que le fantme accomplisse ce que
n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomph de la chair, ne
souffre pas que l'ombre me terrasse. Je connais que je suis expos
prsentement  des dangers plus grands que ceux que je courus jamais.
J'prouve et je sais que le rve a plus de puissance que la ralit.
Et comment en pourrait-il tre autrement, puisqu'il est lui-mme une
ralit suprieure? Il est l'me des choses. Platon lui-mme, bien
qu'il ne ft qu'un idoltre, a reconnu l'existence propre des ides.
Dans ce banquet des dmons o tu m'as accompagn, Seigneur, j'ai
entendu des hommes, il est vrai, souills de crimes, mais non point,
certes, dnus d'intelligence, s'accorder  reconnatre que nous
percevons dans la solitude, dans la mditation et dans l'extase des
objets vritables; et ton criture, mon Dieu, atteste maintes fois la
vertu des songes et la force des visions formes, soit par toi, Dieu
splendide, soit par ton adversaire.

Un homme nouveau tait en lui et maintenant il raisonnait avec Dieu,
et Dieu ne se htait point de l'clairer. Ses nuits n'taient plus
qu'un long rve et ses jours ne se distinguaient point des nuits. Un
matin, il se rveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort,  la
clart de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des
crimes. Thas tait venue, montrant ses pieds sanglants, et tandis
qu'il pleurait, elle s'tait glisse dans sa couche. Il ne lui restait
plus de doutes: l'image de Thas tait une image impure.

Le coeur soulev de dgot, il s'arracha de sa couche souille et se
cacha la face dans les mains, pour ne plus voir le jour. Les heures
coulaient sans emporter sa honte. Tout se taisait dans la cellule.
Pour la premire fois depuis de longs jours, Paphnuce tait seul. Le
fantme l'avait enfin quitt et son absence mme tait pouvantable.
Rien, rien pour le distraire du souvenir du songe. Il pensait, plein
d'horreur:

--Comment ne l'ai-je point repousse? Comment ne me suis-je pas
arrach de ses bras froids et de ses genoux brlants?

Il n'osait plus prononcer le nom de Dieu prs de cette couche
abominable et il craignait que, sa cellule tant profane, les dmons
n'y pntrassent librement  toute heure. Ses craintes ne le
trompaient point. Les sept petits chacals, retenus nagure sur le
seuil, entrrent  la file et s'allrent blottir sous le lit. A
l'heure de vpres, il en vint un huitime dont l'odeur tait infecte.
Le lendemain, un neuvime se joignit aux autres et bientt il y en eut
trente, puis soixante, puis quatre-vingts. Ils se faisaient plus
petits  mesure qu'ils se multipliaient et, n'tant pas plus gros que
des rats, ils couvraient l'aire, la couche et l'escabeau. Un d'eux,
ayant saut sur la tablette de bois place au chevet du lit, se tenait
les quatre pattes runies sur la tte de mort et regardait le moine
avec des yeux ardents. Et il venait chaque jour de nouveaux chacals.

Pour expier l'abomination de son rve et fuir les penses impures,
Paphnuce rsolut de quitter sa cellule, dsormais immonde, et de se
livrer au fond du dsert  des austrits inoues,  des travaux
singuliers,  des oeuvres trs neuves. Mais avant d'accomplir son
dessein, il se rendit auprs du vieillard Palmon, afin de lui
demander conseil.

Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'tait au
dclin du jour. Le Nil tait bleu et coulait au pied des collines
violettes. Le saint homme marchait doucement pour ne pas effrayer une
colombe qui s'tait pose sur son paule.

--Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frre Paphnuce! Admire sa bont:
il m'envoie les btes qu'il a cres pour que je m'entretienne avec
elles de ses oeuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du
ciel. Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou,
et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu pas, mon
frre,  m'entretenir de quelque pieux sujet? S'il en est ainsi, je
poserai l mon arrosoir et je t'couterai.

Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses
jours, les rves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la
foule des chacals.

--Ne penses-tu pas, mon pre, ajouta-t-il, que je dois m'enfoncer dans
le dsert, afin d'y accomplir des travaux extraordinaires et d'tonner
le diable par mes austrits?

--Je ne suis qu'un pauvre pcheur, rpondit Palmon, et je connais mal
les hommes, ayant pass toute ma vie dans ce jardin, avec des
gazelles, de petits livres et des pigeons. Mais il me semble, mon
frre, que ton mal vient surtout de ce que tu as pass sans mnagement
des agitations du sicle au calme de la solitude. Ces brusques
passages ne peuvent que nuire  la sant de l'me. Il en est de toi,
mon frre, comme d'un homme qui s'expose presque dans le mme temps 
une grande chaleur et  un grand froid. La toux l'agite et la fivre
le tourmente. A ta place, frre Paphnuce, loin de me retirer tout de
suite dans quelque dsert affreux, je prendrais les distractions qui
conviennent  un moine et  un saint abb. Je visiterais les
monastres du voisinage. Il y en a d'admirables,  ce que l'on
rapporte. Celui de l'abb Srapion contient, m'a-t-on dit, mille
quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont diviss en
autant de lgions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure
mme que certains rapports sont observs entre le caractre des moines
et la figure des lettres qui les dsignent et que, par exemple, ceux
qui sont placs sous le Z ont le caractre tortueux, tandis que les
lgionnaires rangs sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si
j'tais de toi, mon frre, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je
n'aurais point de repos que je n'aie contempl une chose si
merveilleuse. Je ne manquerais pas d'tudier les constitutions des
diverses communauts qui sont semes sur les bords du Nil, afin de
pouvoir les comparer entre elles. Ce sont l des soins convenables 
un religieux tel que toi. Tu n'es pas sans avoir ou dire que l'abb
Ephrem a rdig des rgles spirituelles d'une grande beaut. Avec sa
permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile.
Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumes  manier la bche,
n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le
mince roseau de l'crivain. Mais toi, mon frre, tu possdes la
connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne
saurait trop admirer une belle criture. Le travail de copiste et de
lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises penses.
Frre Paphnuce, que ne mets-tu par crit les enseignements de Paul et
d'Antoine, nos pres? Peu  peu tu retrouveras dans ces pieux travaux
la paix de l'me et des sens; la solitude redeviendra aimable  ton
coeur et bientt tu seras en tat de reprendre les travaux asctiques
que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il
ne faut pas attendre un grand bien d'une pnitence excessive. Du temps
qu'il tait parmi nous, notre pre Antoine avait coutume de dire:
L'excs du jene produit la faiblesse et la faiblesse engendre
l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des
abstinences indiscrtement prolonges. On peut dire de ceux-ci qu'ils
se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanims au
pouvoir du dmon. Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis
qu'un ignorant, mais avec la grce de Dieu, j'ai retenu les propos de
notre pre.

Paphnuce rendit grces  Palmon et promit de mditer ses conseils.
Ayant franchi la barrire de roseaux qui fermait le petit jardin, il
se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis
que la colombe se balanait sur son dos arrondi. A cette vue il fut
pris de l'envie de pleurer.

En rentrant dans sa cellule, il y trouva un trange fourmillement. On
et dit des grains de sable agits par un vent furieux, et il reconnut
que c'tait des myriades de petits chacals. Cette nuit-l, il vit en
songe une haute colonne de pierre, surmonte d'une figure humaine et
il entendit une voix qui disait:

--Monte sur cette colonne!

A son rveil, persuad que ce songe lui tait envoy du ciel, il
assembla ses disciples et leur parla de la sorte:

--Mes fils bien-aims, je vous quitte pour aller o Dieu m'envoie.
Pendant mon absence, obissez  Flavien comme  moi-mme et prenez
soin de notre frre Paul. Soyez bnis. Adieu.

Tandis qu'il s'loignait, ils demeuraient prosterns  terre et, quand
ils relevrent la tte, ils virent sa grande forme noire  l'horizon
des sables.

Il marcha jour et nuit, jusqu' ce qu'il et atteint les ruines de ce
temple bti jadis par les idoltres et dans lequel il avait dormi
parmi les scorpions et les sirnes lors de son voyage merveilleux. Les
murs couverts de signes magiques taient debout. Trente fts
gigantesques qui se terminaient en ttes humaines ou en fleurs de
lotus soutenaient encore d'normes poutres de pierre. Seule 
l'extrmit du temple, une de ces colonnes avait secou son faix
antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tte d'une
femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front
des cornes de vache.

Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait t montre
dans son rve et il l'estima haute de trente-deux coudes. S'tant
rendu dans le village voisin, il fit faire une chelle de cette
hauteur et, quand l'chelle fut applique  la colonne, il y monta,
s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur:

--Voici donc, mon Dieu, la demeure que tu m'as choisie. Puiss-je y
rester en ta grce jusqu' l'heure de ma mort.

Il n'avait point pris de vivres, s'en remettant  la Providence divine
et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi
subsister. Et en effet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes
vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau
frache, que les jeunes garons montrent jusqu'au fate de la
colonne.

Le chapiteau n'tait pas assez large pour que le moine pt s'y tendre
tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croises et la
tte contre la poitrine, et le sommeil tait pour lui une fatigue plus
cruelle que la veille. A l'aurore, les perviers l'effleuraient de
leurs ailes, et il se rveillait plein d'angoisse et d'pouvante.

Il se trouva que le charpentier, qui avait fait l'chelle, craignait
Dieu. mu  la pense que le saint tait expos au soleil et  la
pluie, et redoutant qu'il ne vnt  choir pendant son sommeil, cet
homme pieux tablit sur la colonne un toit et une balustrade.

Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se rpandait de
village en village et les laboureurs de la valle venaient, le
dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants contempler le stylite.
Les disciples de Paphnuce ayant appris avec admiration le lieu de sa
retraite sublime, se rendirent auprs de lui et obtinrent la faveur de
se btir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient
se ranger en cercle autour du matre qui leur faisait entendre des
paroles d'dification:

--Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables  ces petits enfants
que Jsus aimait. L est le salut. Le pch de la chair est la source
et le principe de tous les pchs: ils sortent de lui comme d'un pre.
L'orgueil, l'avarice, la paresse, la colre et l'envie sont sa
postrit bien-aime. Voici ce que j'ai vu dans Alexandrie: j'ai vu
les riches emports par le vice de luxure qui, semblable  un fleuve 
la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer.

Les abbs Ephrem et Srapion, instruits d'une telle nouveaut,
voulurent la voir de leurs yeux. Dcouvrant au loin sur le fleuve la
voile en triangle qui les amenait vers lui, Paphnuce ne put se
dfendre de penser que Dieu l'avait rig en exemple aux solitaires. A
sa vue, les deux saints abbs ne dissimulrent point leur surprise;
s'tant consults, ils tombrent d'accord pour blmer une pnitence si
extraordinaire, et ils exhortrent Paphnuce  descendre.

--Un tel genre de vie est contraire  l'usage, disaient-ils; il est
singulier et hors de toute rgle.

Mais Paphnuce leur rpondit:

--Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse? Et les
travaux du moine ne doivent-ils pas tre singuliers comme lui-mme?
C'est par un signe de Dieu que je suis mont ici; c'est un signe de
Dieu qui m'en fera descendre.

Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux
disciples de Paphnuce et se btissaient des abris autour de l'ermitage
arien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissrent sur
les dcombres du temple; mais blms de leurs frres et vaincus par la
fatigue, ils renoncrent bientt  ces pratiques.

Les plerins affluaient. Il y en avait qui venaient de trs loin et
ceux-l avaient faim et soif. Une pauvre veuve eut l'ide de leur
vendre de l'eau frache et des pastques. Adosse  la colonne,
derrire ses bouteilles de terre rouge, ses tasses et ses fruits, sous
une toile  raies bleues et blanches, elle criait: Qui veut boire? A
l'exemple de cette veuve, un boulanger apporta des briques et
construisit un four tout  ct, dans l'espoir de vendre des pains et
des gteaux aux trangers. Comme la foule des visiteurs grossissait
sans cesse et que les habitants des grandes villes de l'gypte
commenaient  venir, un homme avide de gain leva un caravansrail
pour loger les matres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs
mulets. Il y eut bientt devant la colonne un march o les pcheurs
du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs lgumes. Un
barbier, qui rasait les gens en plein air, gayait la foule par ses
joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps envelopp de silence et
de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la
vie. Les cabaretiers transformaient en caves les salles souterraines
et clouaient aux antiques piliers des enseignes surmontes de l'image
du saint homme Paphnuce, et portant cette inscription en grec et en
gyptien: _On vend ici du vin de grenades, du vin de figues et de la
vraie bire de Cilicie._ Sur les murs, sculpts de figures antiques,
les marchands suspendaient des guirlandes d'oignons et des poissons
fums, des livres morts et des moutons corchs. Le soir, les vieux
htes des ruines, les rats, s'enfuyaient en longue file vers le
fleuve, tandis que les ibis, inquiets, allongeant le cou, posaient une
patte incertaine sur les hautes corniches vers lesquelles montaient la
fume des cuisines, les appels des buveurs et les cris des servantes.
Tout alentour, des arpenteurs traaient des rues, des maons
btissaient des couvents, des chapelles, des glises. Au bout de six
mois, une ville tait fonde, avec un corps de garde, un tribunal, une
prison et une cole tenue par un vieux scribe aveugle.

Les plerins succdaient sans cesse aux plerins. Les vques et les
chorvques accouraient, pleins d'admiration. Le patriarche
d'Antioche, qui se trouvait alors en gypte, vint avec tout son
clerg. Il approuva hautement la conduite si extraordinaire du stylite
et les chefs des glises de Lybie suivirent, en l'absence d'Athanase,
le sentiment du patriarche. Ce qu'ayant appris, les abbs Ephrm et
Srapion vinrent s'excuser aux pieds de Paphnuce de leurs premires
dfiances. Paphnuce leur rpondit:

--Sachez, mes frres, que la pnitence que j'endure est  peine gale
aux tentations qui me sont envoyes et dont le nombre et la force
m'tonnent. Un homme,  le voir du dehors, est petit, et, du haut du
socle o Dieu m'a port, je vois les tres humains s'agiter comme des
fourmis. Mais  le considrer en dedans, l'homme est immense: il est
grand comme le monde, car il le contient. Tout ce qui s'tend devant
moi, ces monastres, ces htelleries, ces barques sur le fleuve, ces
villages, et ce que je dcouvre au loin de champs, de canaux, de
sables et de montagnes, tout cela n'est rien au regard de ce qui est
en moi. Je porte dans mon coeur des villes innombrables et des dserts
illimits. Et le mal, le mal et la mort, tendus sur cette immensit,
la couvrent comme la nuit couvre la terre. Je suis  moi seul un
univers de penses mauvaises.

Il parlait ainsi parce que le dsir de la femme tait en lui.

Le septime mois, il vint d'Alexandrie, de Bubaste et de Sas des
femmes, qui longtemps striles, espraient obtenir des enfants par
l'intercession du saint homme et la vertu de la stle. Elles
frottaient contre la pierre leurs ventres infconds. Puis ce furent, 
perte de vue, des chariots, des litires, des brancards qui
s'arrtaient, se pressaient, se poussaient sous l'homme de Dieu. Il en
sortait des malades effrayants  voir. Des mres prsentaient 
Paphnuce leurs jeunes garons dont les membres taient retourns, les
yeux rvulss, la bouche cumeuse et la voix rauque. Il imposait sur
eux les mains. Des aveugles s'approchaient, les bras allongs, et
levaient vers lui, au hasard, leur face perce de deux trous
sanglants. Des paralytiques lui montraient l'immobilit pesante, la
maigreur mortelle et le raccourcissement hideux de leurs membres; des
boiteux lui prsentaient leur pied-bot; des cancreuses prenant leur
poitrine  deux mains, dcouvraient devant lui leur sein dvor par
l'invisible vautour. Des femmes hydropiques se faisaient dposer 
terre, et il semblait qu'on dcharget des outres. Il les bnissait.
Des Nubiens, atteints de la lpre lphantine, avanaient d'un pas
lourd et le regardaient avec des yeux en pleurs sur un visage inanim.
Il faisait sur eux le signe de la croix. On lui porta sur une civire
une jeune fille d'Aphroditopolis qui, aprs avoir vomi du sang,
dormait depuis trois jours. Elle semblait une image de cire et ses
parents, qui la croyaient morte, avaient pos une palme sur sa
poitrine. Paphnuce, ayant pri Dieu, la jeune fille souleva la tte et
ouvrit les yeux.

Comme le peuple publiait partout les miracles oprs par le saint, les
malheureux atteints du mal que les Grecs nomment le mal divin,
accouraient de toutes les parties d'gypte en lgions innombrables.
Ds qu'ils apercevaient la stle, ils taient saisis de convulsions,
se roulaient  terre, se cabraient, se mettaient en boule. Et, chose 
peine croyable! les assistants, agits  leur tour par un violent
dlire, imitaient les contorsions des pileptiques. Moines et
plerins, hommes, femmes, se vautraient, se dbattaient ple-mle, les
membres tordus, la bouche cumeuse, avalant de la terre  poigne et
prophtisant. Et Paphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson
lui secouer les membres et criait vers Dieu:

--Je suis le bouc missaire et je prends en moi toutes les impurets
de ce peuple, et c'est pourquoi, Seigneur, mon corps est rempli de
mauvais esprits.

Chaque fois qu'un malade s'en allait guri, les assistants
l'acclamaient, le portaient en triomphe et ne cessaient de rpter:

--Nous venons de voir une autre fontaine de Silo.

Dj des centaines de bquilles pendaient  la colonne miraculeuse;
des femmes reconnaissantes y suspendaient des couronnes et des images
votives. Des Grecs y traaient des distiques ingnieux, et comme
chaque plerin venait y graver son nom, la pierre fut bientt couverte
 hauteur d'homme d'une infinit de caractres latins, grecs, coptes,
puniques, hbreux, syriaques et magiques.

Quand vinrent les ftes de Pques, il y eut dans cette cit du miracle
une telle affluence de peuple que les vieillards se crurent revenus au
temps des mystres antiques. On voyait se mler, se confondre sur une
vaste tendue la robe bariole des gyptiens, le burnous des Arabes,
le pagne blanc des Nubiens; le manteau court des Grecs, la toge aux
longs plis des Romains, les sayons et les braies carlates des
Barbares et les tuniques lames d'or des courtisanes. Des femmes
voiles passaient sur leur ne, prcdes d'eunuques noirs qui leur
frayaient un chemin  coups de bton. Des acrobates, ayant tendu un
tapis  terre, faisaient des tours d'adresse et jonglaient avec
lgance devant un cercle de spectateurs silencieux. Des charmeurs de
serpents, les bras allongs, droulaient leurs ceintures vivantes.
Toute cette foule brillait, scintillait, poudroyait, tintait, clamait,
grondait. Les imprcations des chameliers qui frappaient leurs btes,
les cris des marchands qui vendaient des amulettes contre la lpre et
le mauvais oeil, la psalmodie des moines qui chantaient des versets de
l'criture, les miaulements des femmes tombes en crise prophtique,
les glapissements des mendiants qui rptaient d'antiques chansons de
harem, le blement des moutons, le braiement des nes, les appels des
marins aux passagers attards, tous ces bruits confondus faisaient un
vacarme assourdissant, que dominait encore la voix stridente des
petits ngrillons nus, courant partout, pour offrir des dattes
fraches.

Et tous ces tres divers s'touffaient sous le ciel blanc, dans un air
pais, charg du parfum des femmes, de l'odeur des ngres, de la fume
des fritures et des vapeurs des gommes que les dvotes achetaient 
des bergers pour les brler devant le saint.

La nuit venue, de toutes parts s'allumaient des feux, des torches, des
lanternes, et ce n'taient plus qu'ombres rouges et formes noires.
Debout au milieu d'un cercle d'auditeurs accroupis, un vieillard, le
visage clair par un lampion fumeux, contait comme jadis Bitiou
enchanta son coeur, se l'arracha de la poitrine, le mit dans un acacia
et puis se changea lui-mme en arbre. Il faisait de grands gestes, que
son ombre rptait avec des dformations risibles, et l'auditoire
merveill poussait des cris d'admiration. Dans les cabarets, les
buveurs, couchs sur des divans, demandaient de la bire et du vin.
Des danseuses, les yeux peints et le ventre nu, reprsentaient devant
eux des scnes religieuses et lascives. A l'cart, des jeunes hommes
jouaient aux ds ou  la mourre et des vieillards suivaient dans
l'ombre les prostitues. Seule, au-dessus de ces formes agites,
s'levait l'immuable colonne; la tte aux cornes de vache regardait
dans l'ombre et au-dessus d'elle Paphnuce veillait, entre le ciel et
la terre. Tout  coup la lune se lve sur le Nil, semblable  l'paule
nue d'une desse. Les collines ruissellent de lumire et d'azur, et
Paphnuce croit voir la chair de Thas tinceler dans les lueurs des
eaux, parmi les saphirs de la nuit.

Les jours s'coulaient et le saint demeurait sur son pilier. Quand
vint la saison des pluies, l'eau du ciel, passant  travers les fentes
de la toiture, inonda son corps; ses membres engourdis devinrent
incapables de mouvement. Brle par le soleil, rougie par la rose, sa
peau se fendait; de larges ulcres dvoraient ses bras et ses jambes.
Mais le dsir de Thas le consumait intrieurement et il criait:

--Ce n'est pas assez, Dieu puissant! Encore des tentations! Encore des
penses immondes! Encore de monstrueux dsirs! Seigneur, fais passer
en moi toute la luxure des hommes, afin que je l'expie toute! S'il est
faux que la chienne de Sparte ait pris sur elle les pchs du monde,
comme je l'ai entendu dire  certain forgeron d'impostures, cette
fable contient pourtant un sens cach dont je reconnais aujourd'hui
l'exactitude. Car il est vrai que les immondices des peuples entrent
dans l'me des saints pour s'y perdre comme dans un puits. Aussi les
mes des justes sont-elles souilles de plus de fange que n'en contint
jamais l'me d'un pcheur. Et c'est pourquoi je te glorifie, mon Dieu,
d'avoir fait de moi l'gout de l'univers.

Mais voici qu'une grande rumeur s'leva un jour dans la ville sainte
et monta jusqu'aux oreilles de l'ascte: un trs grand personnage, un
homme des plus illustres, le prfet de la flotte d'Alexandrie, Lucius
Aurlius Cotta va venir, il vient, il approche!

La nouvelle tait vraie. Le vieux Cotta, parti pour inspecter les
canaux et la navigation du Nil, avait tmoign  plusieurs reprises le
dsir de voir le stylite et la nouvelle ville,  laquelle on donnait
le nom de Stylopolis. Un matin les Stylopolitains virent le fleuve
tout couvert de voiles. A bord d'une galre dore et tendue de
pourpre, Cotta apparut suivi de sa flottille. Il mit pied  terre et
s'avana accompagn d'un secrtaire, qui portait ses tablettes, et
d'Ariste, son mdecin, avec qui il aimait  converser.

Une suite nombreuse marchait derrire lui et la berge se remplissait
de laticlaves et de costumes militaires. A quelques pas de la colonne,
il s'arrta et se mit  examiner le stylite en s'pongeant le front
avec un pan de sa toge. D'un esprit naturellement curieux, il avait
beaucoup observ dans ses longs voyages. Il aimait  se souvenir et
mditait d'crire, aprs l'histoire punique, un livre des choses
singulires qu'il avait vues. Il semblait s'intresser beaucoup au
spectacle qui s'offrait  lui.

--Voil qui est trange! disait-il tout suant et soufflant. Et,
circonstance digne d'tre rapporte, cet homme est mon hte. Oui, ce
moine vint souper chez moi l'an pass; aprs quoi il enleva une
comdienne.

Et, se tournant vers son secrtaire:

--Note cela, enfant, sur mes tablettes; ainsi que les dimensions de la
colonne, sans oublier la forme du chapiteau.

Puis, s'pongeant le front de nouveau:

--Des personnes dignes de foi m'ont assur, que depuis un an qu'il est
mont sur cette colonne, notre moine ne l'a pas quitte un moment.
Ariste, cela est-il possible?

--Cela est possible  un fou et  un malade, rpondit Ariste, et ce
serait impossible  un homme sain de corps et d'esprit. Ne sais-tu
pas, Lucius, que parfois les maladies de l'me et du corps
communiquent  ceux qui en sont affligs des pouvoirs que ne possdent
pas les hommes bien portants. Et,  vrai dire, il n'y a rellement ni
bonne ni mauvaise sant. Il y a seulement des tats diffrents des
organes. A force d'tudier ce qu'on nomme les maladies, j'en suis
arriv  les considrer comme les formes ncessaires de la vie. Je
prends plus de plaisir  les tudier qu' les combattre. Il y en a
qu'on ne peut observer sans admiration et qui cachent, sous un
dsordre apparent, des harmonies profondes, et c'est certes une belle
chose qu'une fivre quarte! Parfois certaines affections du corps
dterminent une exaltation subite des facults de l'esprit. Tu connais
Cron. Enfant, il tait bgue et stupide. Mais s'tant fendu le crne
en tombant du haut d'un escalier, il devint l'habile avocat que tu
sais. Il faut que ce moine soit atteint dans quelque organe cach.
D'ailleurs, son genre d'existence n'est pas aussi singulier qu'il te
semble, Lucius. Rappelle-toi les gymnosophistes de l'Inde, qui peuvent
garder une entire immobilit, non point seulement le long d'une
anne, mais durant vingt, trente et quarante ans.

--Par Jupiter! s'cria Cotta, voil une grande aberration! Car l'homme
est n pour agir et l'inertie est un crime impardonnable, puisqu'il
est commis au prjudice de l'tat. Je ne sais trop  quelle croyance
rapporter une pratique si funeste. Il est vraisemblable qu'on doit la
rattacher  certains cultes asiatiques. Du temps que j'tais
gouverneur de Syrie, j'ai vu des phallus rigs sur les propyles de
la ville d'Hra. Un homme y monte deux fois l'an et y demeure pendant
sept jours. Le peuple est persuad que cet homme, conversant avec les
dieux, obtient de leur providence la prosprit de la Syrie. Cette
coutume me parut dnue de raison; toutefois, je ne fis rien pour la
dtruire. Car j'estime qu'un bon administrateur doit, non point abolir
les usages des peuples, mais au contraire en assurer l'observation. Il
n'appartient pas au gouvernement d'imposer des croyances; son devoir
est de donner satisfaction  celles qui existent et qui, bonnes ou
mauvaises, ont t dtermines par le gnie des temps, des lieux et
des races. S'il entreprend de les combattre, il se montre
rvolutionnaire par l'esprit, tyrannique dans ses actes, et il est
justement dtest. D'ailleurs, comment s'lever au-dessus des
superstitions du vulgaire, sinon en les comprenant et en les tolrant?
Ariste, je suis d'avis qu'on laisse ce nphlococcygien en paix dans
les airs, expos seulement aux offenses des oiseaux. Ce n'est point en
le violentant que je prendrai avantage sur lui, mais bien en me
rendant compte de ses penses et de ses croyances.

Il souffla, toussa, posa la main sur l'paule de son secrtaire:

--Enfant, note que dans certaines sectes chrtiennes, il est
recommandable d'enlever des courtisanes et de vivre sur des colonnes.
Tu peux ajouter que ces usages supposent le culte des divinits
gnsiques. Mais,  cet gard, nous devons l'interroger lui-mme.

Puis, levant la tte et portant sa main sur ses yeux pour n'tre point
aveugl par le soleil, il enfla sa voix:

--Hol! Paphnuce. S'il te souvient que tu fus mon hte, rponds-moi.
Que fais-tu l-haut? Pourquoi y es-tu mont et pourquoi y demeures-tu?
Cette colonne a-t-elle dans ton esprit une signification phallique?

Paphnuce, considrant que Cotta tait idoltre, ne daigna pas lui
faire de rponse. Mais Flavien, son disciple, s'approcha et dit:

--Illustrissime Seigneur, ce saint homme prend les pchs du monde et
gurit les maladies.

--Par Jupiter! tu l'entends, Ariste, s'cria Cotta. Le
nphlococcygien exerce, comme toi, la mdecine! Que dis-tu d'un
confrre si lev?

Ariste secoua la tte:

--Il est possible qu'il gurisse mieux que je ne fais moi-mme
certaines maladies, telles, par exemple, que l'pilepsie, nomme
vulgairement mal divin, bien que toutes les maladies soient galement
divines, car elles viennent toutes des dieux. Mais la cause de ce mal
est en partie dans l'imagination et tu reconnatras, Lucius, que ce
moine ainsi juch sur cette tte de desse frappe l'imagination des
malades plus fortement que je ne saurais le faire, courb dans mon
officine sur mes mortiers et sur mes fioles. Il y a des forces,
Lucius, infiniment plus puissantes que la raison et que la science.

--Lesquelles? demanda Cotta.

--L'ignorance et la folie, rpondit Ariste.

--J'ai rarement vu quelque chose de plus curieux que ce que je vois en
ce moment, reprit Cotta, et je souhaite qu'un jour un crivain habile
raconte la fondation de Stylopolis. Mais les spectacles les plus rares
ne doivent pas retenir plus longtemps qu'il ne convient un homme grave
et laborieux. Allons inspecter les canaux. Adieu, bon Paphnuce! ou
plutt, au revoir! Si jamais, redescendu sur la terre, tu retournes 
Alexandrie, ne manque pas, je t'en prie, de venir souper chez moi.

Ces paroles, entendues par les assistants, passrent de bouche en
bouche et, publies par les fidles, ajoutrent une incomparable
splendeur  la gloire de Paphnuce. De pieuses imaginations les
ornrent et les transformrent, et l'on contait que le saint, du haut
de sa stle, avait converti le prfet de la flotte  la foi des
aptres et des pres de Nice. Les croyants donnaient aux dernires
paroles de Lucius Aurlius Cotta un sens figur; dans leur bouche le
souper auquel ce personnage avait convi l'ascte devenait une sainte
communion, des agapes spirituelles, un banquet cleste. On
enrichissait le rcit de cette rencontre de circonstances
merveilleuses, auxquelles ceux qui les imaginaient ajoutaient foi les
premiers. On disait qu'au moment o Cotta, aprs une longue dispute,
avait confess la vrit, un ange tait venu du ciel essuyer la sueur
de son front. On ajoutait que le mdecin et le secrtaire du prfet de
la flotte l'avaient suivi dans sa conversion. Et, le miracle tant
notoire, les diacres des principales glises de Lybie en rdigrent
les actes authentiques. On peut dire sans exagration que, ds lors,
le monde entier fut saisi du dsir de voir Paphnuce, et qu'en Occident
comme en Orient, tous les chrtiens tournaient vers lui leurs regards
blouis. Les plus illustres cits d'Italie lui envoyrent des
ambassadeurs, et le csar de Rome, le divin Constant, qui soutenait
l'orthodoxie chrtienne, lui crivit une lettre que des lgats lui
remirent avec un grand crmonial. Or, une nuit, tandis que la ville
close  ses pieds dormait dans la rose, il entendit une voix qui
disait:

--Paphnuce, tu es illustre par tes oeuvres et puissant par la parole.
Dieu t'a suscit pour sa gloire. Il t'a choisi pour oprer des
miracles, gurir les malades, convertir les paens, clairer les
pcheurs, confondre les ariens et rtablir la paix de l'glise.

Paphnuce rpondit:

--Que la volont de Dieu soit faite!

La voix reprit:

--Lve-toi, Paphnuce, et va trouver dans son palais l'impie Constance,
qui, loin d'imiter la sagesse de son frre Constant, favorise l'erreur
d'Arius et de Marcus. Va! Les portes d'airain s'ouvriront devant toi
et tes sandales rsonneront sur le pav d'or des basiliques, devant le
trne des Csars, et ta voix redoutable changera le coeur du fils de
Constantin. Tu rgneras sur l'glise pacifie et puissante; et, de
mme que l'me conduit le corps, l'glise gouvernera l'empire. Tu
seras plac au-dessus des snateurs, des comtes et des patrices. Tu
feras taire la faim du peuple et l'audace des barbares. Le vieux
Cotta, sachant que tu es le premier dans le gouvernement, recherchera
l'honneur de te laver les pieds. A ta mort, on portera ton cilice au
patriarche d'Alexandrie, et le grand Athanase, blanchi dans la gloire,
le baisera comme la relique d'un saint. Va!

Paphnuce rpondit:

--Que la volont de Dieu soit accomplie!

Et, faisant effort pour se mettre debout, il se prparait  descendre.
Mais la voix, devinant sa pense, lui dit:

--Surtout, ne descends point par cette chelle. Ce serait agir comme
un homme ordinaire et mconnatre les dons qui sont en toi. Mesure
mieux ta puissance, anglique Paphnuce. Un aussi grand saint que tu es
doit voler dans les airs. Saute; les anges sont l pour te soutenir.
Saute donc!

Paphnuce rpondit:

--Que la volont de Dieu rgne sur la terre et dans les cieux!

Balanant ses longs bras tendus comme les ailes dpenailles d'un
grand oiseau malade, il allait s'lancer, quand tout  coup un
ricanement hideux rsonna  son oreille. pouvant, il demanda:

--Qui donc rit ainsi?

--Ah! ah! glapit la voix, nous ne sommes encore qu'au dbut de notre
amiti; tu feras un jour plus intime connaissance avec moi. Trs cher,
c'est moi qui t'ai fait monter ici et je dois te tmoigner toute ma
satisfaction de la docilit avec laquelle tu accomplis mes dsirs.
Paphnuce, je suis content de toi!

Paphnuce murmura d'une voix trangle par la peur:

--Arrire, arrire! Je te reconnais: tu es celui qui porta Jsus sur
le pinacle du temple et lui montra tous les royaumes de ce monde.

Il retomba constern sur la pierre.

--Comment ne l'ai-je pas reconnu plus tt? songeait-il. Plus misrable
que ces aveugles, ces sourds, ces paralytiques qui esprent en moi,
j'ai perdu le sens des choses surnaturelles, et plus dprav que les
maniaques qui mangent de la terre et s'approchent des cadavres, je ne
distingue plus les clameurs de l'enfer des voix du ciel. J'ai perdu
jusqu'au discernement du nouveau-n qui pleure quand on le tire du
sein de sa nourrice, du chien qui flaire la trace de son matre, de la
plante qui se tourne vers le soleil. Je suis le jouet des diables.
Ainsi, c'est Satan qui m'a conduit ici. Quand il me hissait sur ce
fate, la luxure et l'orgueil y montaient  mon ct. Ce n'est pas la
grandeur de mes tentations qui me consterne: Antoine sur sa montagne
en subit de pareilles; et je veux bien que leurs pes transpercent ma
chair sous le regard des anges. J'en suis arriv mme  chrir mes
tortures, mais Dieu se tait et son silence m'tonne. Il me quitte, moi
qui n'avais que lui; il me laisse seul, dans l'horreur de son absence.
Il me fuit. Je veux courir aprs lui. Cette pierre me brle les pieds.
Vite, partons, rattrapons Dieu.

Aussitt il saisit l'chelle qui demeurait appuye  la colonne, y
posa les pieds et, ayant franchi un chelon, il se trouva face  face
avec la tte de la bte: elle souriait trangement. Il lui fut certain
alors que ce qu'il avait pris pour le sige de son repos et de sa
gloire n'tait que l'instrument diabolique de son trouble et de sa
damnation. Il descendit  la hte tous les degrs et toucha le sol.
Ses pieds avaient oubli la terre; ils chancelaient. Mais sentant sur
lui l'ombre de la colonne maudite, il les forait  courir. Tout
dormait. Il traversa sans tre vu la grande place entoure de
cabarets, d'htelleries et de caravansrails et se jeta dans une
ruelle qui montait vers les collines libyques. Un chien, qui le
poursuivait en aboyant, ne s'arrta qu'aux premiers sables du dsert.
Et Paphnuce s'en alla par la contre o il n'y a de route que la piste
des btes sauvages. Laissant derrire lui les cabanes abandonnes par
les faux monnayeurs, il poursuivit toute la nuit et tout le jour sa
fuite dsole.

Enfin, prs d'expirer de faim, de soif et de fatigue, et ne sachant
pas encore si Dieu tait loin, il dcouvrit une ville muette qui
s'tendait  droite et  gauche et s'allait perdre dans la pourpre de
l'horizon. Les demeures, largement isoles et pareilles les unes aux
autres, ressemblaient  des pyramides coupes  la moiti de leur
hauteur. C'taient des tombeaux. Les portes en taient brises et l'on
voyait dans l'ombre des salles luire les yeux des hynes et des loups
qui nourrissaient leurs petits, tandis que les morts gisaient sur le
seuil, dpouills par les brigands et rongs par les btes. Ayant
travers cette ville funbre, Paphnuce tomba extnu devant un tombeau
qui s'levait  l'cart prs d'une source couronne de palmiers. Ce
tombeau tait trs orn et, comme il n'avait plus de porte, on
apercevait du dehors une chambre peinte dans laquelle nichaient des
serpents.

--Voil, soupira-t-il, ma demeure d'lection, le tabernacle de mon
repentir et de ma pnitence.

Il s'y trana, chassa du pied les reptiles et demeura prostern sur la
dalle pendant dix-huit heures, au bout desquelles il alla  la
fontaine boire dans le creux de sa main. Puis il cueillit des dattes
et quelques tiges de lotus dont il mangea les graines. Pensant que ce
genre de vie tait bon, il en fit la rgle de son existence. Depuis le
matin jusqu'au soir, il ne levait pas son front de dessus la pierre.

Or, un jour qu'il tait ainsi prostern, il entendit une voix qui
disait:

--Regarde ces images afin de t'instruire.

Alors, levant la tte, il vit sur les parois de la chambre des
peintures qui reprsentaient des scnes riantes et familires. C'tait
un ouvrage trs ancien et d'une merveilleuse exactitude. On y
remarquait des cuisiniers qui soufflaient le feu, en sorte que leurs
joues taient toutes gonfles; d'autres plumaient des oies ou
faisaient cuire des quartiers de mouton dans des marmites. Plus loin
un chasseur rapportait sur ses paules une gazelle perce de flches.
L, des paysans s'occupaient aux semailles,  la moisson,  la
rcolte. Ailleurs, des femmes dansaient au son des violes, des fltes
et de la harpe. Une jeune fille jouait du cinnor. La fleur du lotus
brillait dans ses cheveux noirs, finement natts. Sa robe transparente
laissait voir les formes pures de son corps. Son sein, sa bouche
taient en fleur. Son bel oeil regardait de face sur un visage tourn
de profil. Et cette figure tait exquise. Paphnuce l'ayant considre
baissa les yeux et rpondit  la voix:

--Pourquoi m'ordonnes-tu de regarder ces images? Sans doute elles
reprsentent les journes terrestres de l'idoltre dont le corps
repose ici sous mes pieds, au fond d'un puits, dans un cercueil de
basalte noir. Elles rappellent la vie d'un mort et sont, malgr leurs
vives couleurs, les ombres d'une ombre. La vie d'un mort! O vanit!...

--Il est mort, mais il a vcu, reprit la voix, et toi, tu mourras, et
tu n'auras pas vcu.

A compter de ce jour, Paphnuce n'eut plus un moment de repos. La voix
lui parlait sans cesse. La joueuse de cinnor, de son oeil aux longues
paupires, le regardait fixement. A son tour elle parla:

--Vois: je suis mystrieuse et belle. Aime-moi; puise dans mes bras
l'amour qui te tourmente. Que te sert de me craindre? Tu ne peux
m'chapper: je suis la beaut de la femme. O penses-tu me fuir,
insens? Tu retrouveras mon image dans l'clat des fleurs et dans la
grce des palmiers, dans le vol des colombes, dans les bonds des
gazelles, dans la fuite onduleuse des ruisseaux, dans les molles
clarts de la lune, et, si tu fermes les yeux, tu la trouveras en
toi-mme. Il y a mille ans que l'homme qui dort ici, entour de
bandelettes dans un lit de pierre noire, m'a presse sur son coeur. Il
y a mille ans qu'il a reu le dernier baiser de ma bouche, et son
sommeil en est encore parfum. Tu me connais bien, Paphnuce. Comment
ne m'as-tu pas reconnue? Je suis une des innombrables incarnations de
Thas. Tu es un moine instruit et trs avanc dans la connaissance des
choses. Tu as voyag, et c'est en voyage qu'on apprend le plus.
Souvent une journe qu'on passe dehors apporte plus de nouveauts que
dix annes pendant lesquelles on reste chez soi. Or, tu n'es pas sans
avoir entendu dire que Thas a vcu jadis dans Sparte sous le nom
d'Hlne. Elle eut dans Thbes Hcatompyle une autre existence. Et
Thas de Thbes, c'tait moi. Comment ne l'as-tu pas devin? J'ai
pris, vivante, ma large part des pchs du monde, et maintenant
rduite ici  l'tat d'ombre, je suis encore trs capable de prendre
tes pchs, moine bien-aim. D'o vient ta surprise? Il tait pourtant
certain que partout o tu irais, tu retrouverais Thas.

Il se frappait le front contre la dalle et criait d'pouvante. Et
chaque nuit la joueuse de cinnor quittait la muraille, s'approchait et
parlait d'une voix claire, mle de souffles frais. Et, comme le saint
homme rsistait aux tentations qu'elle lui donnait, elle lui dit ceci:

--Aime-moi; cde, ami. Tant que tu me rsisteras, je te tourmenterai.
Tu ne sais pas ce que c'est que la patience d'une morte. J'attendrai,
s'il le faut, que tu sois mort. tant magicienne, je saurai faire
entrer dans ton corps sans vie un esprit qui l'animera de nouveau et
qui ne me refusera pas ce que je t'aurai demand en vain. Et songe,
Paphnuce,  l'tranget de ta situation, quand ton me bienheureuse
verra du haut du ciel son propre corps se livrer au pch. Dieu, qui a
promis de te rendre ce corps aprs le jugement dernier et la
consommation des sicles, sera lui-mme fort embarrass! Comment
pourra-t-il installer dans la gloire cleste une forme humaine habite
par un diable et garde par une sorcire? Tu n'as pas song  cette
difficult. Dieu non plus, peut-tre. Entre nous, il n'est pas bien
subtil. La plus simple magicienne le trompe aisment, et s'il n'avait
ni son tonnerre, ni les cataractes du ciel, les marmots de village lui
tireraient la barbe. Certes il n'a pas autant d'esprit que le vieux
serpent, son adversaire. Celui-l est un merveilleux artiste. Je ne
suis si belle que parce qu'il a travaill  ma parure. C'est lui qui
m'a enseign  natter mes cheveux et  me faire des doigts de rose et
des ongles d'agate. Tu l'as trop mconnu. Quand tu es venu te loger
dans ce tombeau, tu as chass du pied les serpents qui y habitaient,
sans t'inquiter de savoir s'ils taient de sa famille, et tu as
cras leurs oeufs. Je crains, mon pauvre ami, que tu ne te sois mis
une mchante affaire sur les bras. On t'avait pourtant averti qu'il
tait musicien et amoureux. Qu'as-tu fait? Te voil brouill avec la
science et la beaut; tu es tout  fait misrable, et Iaveh ne vient
point  ton secours. Il n'est pas probable qu'il vienne. tant aussi
grand que tout, il ne peut pas bouger, faute d'espace, et si, par
impossible, il faisait le moindre mouvement, toute la cration serait
bouscule. Mon bel ermite, donne-moi un baiser.

Paphnuce n'ignorait pas les prodiges oprs par les arts magiques. Il
songeait dans sa grande inquitude:

--Peut-tre le mort enseveli  mes pieds sait-il les paroles crites
dans ce livre mystrieux, qui demeure cach non loin d'ici au fond
d'une tombe royale. Par la vertu de ces paroles les morts, reprenant
la forme qu'ils avaient sur la terre, voient la lumire du soleil et
le sourire des femmes.

Sa peur tait que la joueuse de cinnor et le mort pussent se joindre,
comme de leur vivant, et qu'il les vt s'unir. Parfois, il croyait
entendre le souffle lger des baisers.

Tout lui tait trouble et maintenant, en l'absence de Dieu, il
craignait de penser autant que de sentir. Certain soir, comme il se
tenait prostern selon sa coutume, une voix inconnue lui dit:

--Paphnuce, il y a sur la terre plus de peuples que tu ne crois et, si
je te montrais ce que j'ai vu, tu mourrais d'pouvant. Il y a des
hommes qui portent au milieu du front un oeil unique. Il y a des
hommes qui n'ont qu'une jambe et marchent en sautant. Il y a des
hommes qui changent de sexe, et de femelles deviennent mles. Il y a
des hommes arbres qui poussent des racines en terre. Et il y a des
hommes sans tte, avec deux yeux, un nez, une bouche sur la poitrine.
De bonne foi, crois-tu que Jsus-Christ soit mort pour le salut de ces
hommes?

Une autre fois il eut une vision. Il vit dans une grande lumire une
large chausse, des ruisseaux et des jardins. Sur la chausse,
Aristobule et Chras passaient au galop de leurs chevaux syriens et
l'ardeur joyeuse de la course empourprait la joue des deux jeunes
hommes. Sous un portique Callicrate dclamait des vers; l'orgueil
satisfait tremblait dans sa voix et brillait dans ses yeux. Dans le
jardin, Znothmis cueillait des pommes d'or et caressait un serpent
aux ailes d'azur. Vtu de blanc et coiff d'une mitre tincelante,
Hermodore mditait sous un persa sacr, qui portait, en guise de
fleurs, de petites ttes au pur profil, coiffes, comme les desses
des gyptiens, de vautours, d'perviers ou du disque brillant de la
lune; tandis qu' l'cart au bord d'une fontaine, Nicias tudiait sur
une sphre armillaire le mouvement harmonieux des astres.

Puis une femme voile s'approcha du moine tenant  la main un rameau
de myrte. Et elle lui dit:

--Regarde. Les uns cherchent la beaut ternelle et ils mettent
l'infini dans leur vie phmre. Les autres vivent sans grande pense.
Mais par cela seul qu'ils cdent  la belle nature, ils sont heureux
et beaux et seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire 
l'artiste souverain des choses; car l'homme est un bel hymne de Dieu.
Ils pensent tous que le bonheur est innocent et que la joie est
permise. Paphnuce, si pourtant ils avaient raison, quelle dupe tu
serais!

Et la vision s'vanouit.

C'est ainsi que Paphnuce tait tent sans trve dans son corps et dans
son esprit. Satan ne lui laissait pas un moment de repos. La solitude
de ce tombeau tait plus peuple qu'un carrefour de grande ville. Les
dmons y poussaient de grands clats de rire, et des millions de
larves, d'empuses, de lmures y accomplissaient le simulacre de tous
les travaux de la vie. Le soir, quand il allait  la fontaine, des
satyres mls  des faunesses dansaient autour de lui et
l'entranaient dans leurs rondes lascives. Les dmons ne le
craignaient plus, ils l'accablaient de railleries, d'injures obscnes
et de coups. Un jour un diable, qui n'tait pas plus haut que le bras,
lui vola la corde dont il se ceignait les reins.

Il songeait:

--Pense, o m'as-tu conduit?

Et il rsolut de travailler de ses mains afin de procurer  son esprit
le repos dont il avait besoin. Prs de la fontaine, des bananiers aux
larges feuilles croissaient dans l'ombre des palmes. Il en coupa des
tiges qu'il porta dans le tombeau. L, il les broya sous une pierre et
les rduisit en minces filaments, comme il l'avait vu faire aux
cordiers. Car il se proposait de fabriquer une corde en place de celle
qu'un diable lui avait vole. Les dmons en prouvrent quelque
contrarit: ils cessrent leur vacarme et la joueuse de cinnor
elle-mme, renonant  la magie, resta tranquille sur la paroi peinte.
Paphnuce, tout en crasant les tiges des bananiers, rassurait son
courage et sa foi.

--Avec le secours du ciel, se disait-il, je dompterai la chair. Quant
 l'me, elle a gard l'esprance. En vain les diables, en vain cette
damne voudraient m'inspirer des doutes sur la nature de Dieu. Je leur
rpondrai par la bouche de l'aptre Jean: Au commencement tait le
Verbe et le Verbe tait Dieu. C'est ce que je crois fermement, et si
ce que je crois est absurde, je le crois plus fermement encore; et,
pour mieux dire, il faut que ce soit absurde. Sans cela, je ne le
croirais pas, je le saurais. Or, ce que l'on sait ne donne point la
vie, et c'est la foi seule qui sauve.

Il exposait au soleil et  la rose les fibres dtaches, et chaque
matin, il prenait soin de les retourner pour les empcher de pourrir,
et il se rjouissait de sentir renatre en lui la simplicit de
l'enfance. Quand il eut tiss sa corde, il coupa des roseaux pour en
faire des nattes et des corbeilles. La chambre spulcrale ressemblait
 l'atelier d'un vannier et Paphnuce y passait aisment du travail 
la prire. Pourtant Dieu ne lui tait pas favorable, car une nuit il
fut rveill par une voix qui le glaa d'horreur; il avait devin que
c'tait celle du mort.

La voix faisait entendre un appel rapide, un chuchotement lger:

--Hlne! Hlne! viens te baigner avec moi! viens vite' Une femme,
dont la bouche effleurait l'oreille du moine, rpondit:

--Ami, je ne puis me lever: un homme est couch sur moi.

Tout  coup, Paphnuce s'aperut que sa joue reposait sur le sein d'une
femme. Il reconnut la joueuse de cinnor qui, dgage  demi, soulevait
sa poitrine. Alors il treignit dsesprment cette fleur de chair
tide et parfume et, consum du dsir de la damnation, il cria:

--Reste, reste, mon ciel!

Mais elle tait dj debout, sur le seuil. Elle riait, et les rayons
de la lune argentaient son sourire.

--A quoi bon rester? disait-elle. L'ombre d'une ombre suffit  un
amoureux dou d'une si vive imagination. D'ailleurs, tu as pch. Que
te faut-il de plus? Adieu! mon amant m'appelle.

Paphnuce pleura dans la nuit et, quand vint l'aube, il exhala une
prire plus douce qu'une plainte:

--Jsus, mon Jsus, pourquoi m'abandonnes-tu? Tu vois le danger o je
suis. Viens me secourir, doux Sauveur. Puisque ton pre ne m'aime
plus, puisqu'il ne m'coute pas, songe que je n'ai que toi. De lui 
moi, rien n'est possible; je ne puis le comprendre, et il ne peut me
plaindre. Mais toi, tu es n d'une femme et c'est pourquoi j'espre en
toi. Souviens-toi que tu as t homme. Je t'implore, non parce que tu
es Dieu de Dieu, lumire de lumire, Dieu vrai du Dieu vrai, mais
parce que tu vcus pauvre et faible, sur cette terre o je souffre,
parce que Satan voulut tenter ta chair, parce que la sueur de l'agonie
glaa ton front. C'est ton humanit que je prie, mon Jsus, mon frre
Jsus!

Aprs qu'il eut pri ainsi, en se tordant les mains, un formidable
clat de rire branla les murs du tombeau, et la voix qui avait
rsonn sur le fate de la colonne dit en ricanant:

--Voil une oraison digne du brviaire de Marcus l'hrtique. Paphnuce
est arien! Paphnuce est arien!

Comme frapp de la foudre le moine tomba inanim.


       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Quand il rouvrit les yeux, il vit autour de lui des religieux revtus
de cucules noires, qui lui versaient de l'eau sur les tempes et
rcitaient des exorcismes. Plusieurs se tenaient dehors, portant des
palmes.

--Comme nous traversions le dsert, dit l'un d'eux, nous avons entendu
des cris dans ce tombeau et, tant entrs, nous t'avons vu gisant
inerte sur la dalle. Sans doute des dmons t'avaient terrass et ils
se sont enfuis  notre approche.

Paphnuce, soulevant la tte, demanda d'une voix faible:

--Mes frres, qui tes-vous? Et pourquoi tenez-vous des palmes dans
vos mains? N'est-point en vue de ma spulture?

Il lui fut rpondu:

--Frre, ne sais-tu pas que notre pre Antoine, g de cent cinq ans,
et averti de sa fin prochaine, descend du mont Colzin o il s'tait
retir et vient bnir les innombrables enfants de son me. Nous nous
rendons avec des palmes au-devant de notre pre spirituel. Mais toi,
frre, comment ignores-tu un si grand vnement? Est-il possible qu'un
ange ne soit pas venu t'en avertir dans ce tombeau.

--Hlas! rpondit Paphnuce, je ne mrite pas une telle grce, et les
seuls htes de cette demeure sont des dmons et des vampires. Priez
pour moi! Je suis Paphnuce, abb d'Antino, le plus misrable des
serviteurs de Dieu.

Au nom de Paphnuce, tous, agitant leurs palmes, murmuraient des
louanges. Celui qui avait dj pris la parole s'cria avec admiration:

--Se peut-il que tu sois ce saint Paphnuce, clbre par de tels
travaux qu'on doute s'il n'galera pas un jour le grand Antoine
lui-mme. Trs vnrable, c'est toi qui as converti  Dieu la
courtisane Thas et qui, lev sur une haute colonne, as t ravi par
les Sraphins. Ceux qui veillaient la nuit, au pied de la stle,
virent ta bienheureuse assomption. Les ailes des anges t'entouraient
d'une blanche nue, et ta droite tendue bnissait les demeures des
hommes. Le lendemain, quand le peuple ne te vit plus, un long
gmissement monta vers la stle dcouronne. Mais Flavien, ton
disciple, publia le miracle et prit  ta place le gouvernement des
moines. Seul un homme simple, du nom de Paul, voulut contredire le
sentiment unanime. Il assurait qu'il t'avait vu en rve emport par
des diables; la foule voulait le lapider et c'est merveille qu'il ait
pu chappera la mort. Je suis Zozime, abb de ces solitaires que tu
vois prosterns  tes pieds. Comme eux, je m'agenouille devant toi,
afin que tu bnisses le pre avec les enfants. Puis, tu nous conteras
les merveilles que Dieu a daign accomplir par ton entremise.

--Loin de m'avoir favoris comme tu crois, rpondit Paphnuce, le
Seigneur m'a prouv par d'effroyables tentations. Je n'ai point t
ravi par les anges. Mais une muraille d'ombre s'est leve  mes yeux
et elle a march devant moi. J'ai vcu dans un songe. Hors de Dieu
tout est rve. Quand je fis le voyage d'Alexandrie, j'entendis en peu
d'heures beaucoup de discours, et je connus que l'arme de l'erreur
tait innombrable. Elle me poursuit et je suis environn d'pes.

Zozime rpondit:

--Vnrable pre, il faut considrer que les saints et spcialement
les saints solitaires subissent de terribles preuves. Si tu n'as pas
t port au ciel dans les bras des sraphins, il est certain que le
Seigneur a accord cette grce  ton image, puisque Flavien, les
moines et le peuple ont t tmoins de ton ravissement.

Cependant Paphnuce rsolut d'aller recevoir la bndiction d'Antoine.

--Frre Zozime, dit-il, donne-moi une de ces palmes et allons
au-devant de notre pre.

--Allons! rpliqua Zozime; l'ordre militaire convient aux moines qui
sont les soldats par excellence. Toi et moi, tant abbs, nous
marcherons devant. Et ceux-ci nous suivront en chantant des psaumes.

Ils se mirent en marche et Paphnuce disait:

--Dieu est l'unit, car il est la vrit qui est une. Le monde est
divers parce qu'il est l'erreur. Il faut se dtourner de tous les
spectacles de la nature, mme des plus innocents en apparence. Leur
diversit qui les rend agrables est le signe qu'ils sont mauvais.
C'est pourquoi je ne puis voir un bouquet de papyrus sur les eaux
dormantes sans que mon me se voile de mlancolie. Tout ce que
peroivent les sens est dtestable. Le moindre grain de sable apporte
un danger. Chaque chose nous tente. La femme n'est que le compos de
toutes les tentations parses dans l'air lger, sur la terre fleurie,
dans les eaux claires. Heureux celui dont l'me est un vase scell!
Heureux qui sut se rendre muet, aveugle et sourd et qui ne comprend
rien du monde afin de comprendre Dieu!

Zozime, ayant mdit ces paroles, y rpondit de la sorte:

--Pre vnrable, il convient que je t'avoue mes pchs, puisque tu
m'as montr ton me. Ainsi nous nous confesserons l'un  l'autre,
selon l'usage apostolique. Avant que d'tre moine, j'ai men dans le
sicle une vie abominable. A Madaura, ville clbre par ses
courtisanes, je recherchais toutes sortes d'amours. Chaque nuit, je
soupais en compagnie de jeunes dbauchs et de joueuses de flte, et
je ramenais chez moi celle qui m'avait plu davantage. Un saint tel que
toi n'imaginerait jamais jusqu'o m'emportait la fureur de mes dsirs.
Il me suffira de te dire qu'elle n'pargnait ni les matrones ni les
religieuses et se rpandait en adultres et en sacrilges. J'excitais
par le vin l'ardeur de mes sens, et l'on me citait avec raison pour le
plus grand buveur de Madaura. Pourtant j'tais chrtien et je gardais,
dans mes garements, ma foi en Jsus crucifi. Ayant dvor mes biens
en dbauches, je ressentais dj les premires atteintes de la
pauvret, quand je vis le plus robuste de mes compagnons de plaisir
dprir rapidement aux atteintes d'un mal terrible. Ses genoux ne le
soutenaient plus; ses mains inquites refusaient de le servir; ses
yeux obscurcis se fermaient. Il ne tirait plus de sa gorge que
d'affreux mugissements. Son esprit, plus pesant que son corps,
sommeillait. Car pour le chtier d'avoir vcu comme les btes, Dieu
l'avait chang en bte. La perte de mes biens m'avait dj inspir des
rflexions salutaires; mais l'exemple de mon ami fut plus prcieux
encore; il fit une telle impression sur mon coeur que je quittai le
monde et me retirai dans le dsert. J'y gote depuis vingt ans une
paix que rien n'a trouble. J'exerce avec mes moines les professions
de tisserand, d'architecte, de charpentier et mme de scribe, quoique,
 vrai dire, j'aie peu de got pour l'criture, ayant toujours  la
pense prfr l'action. Mes jours sont pleins de joie et mes nuits
sont sans rves, et j'estime que la grce du Seigneur est en moi parce
qu'au milieu des pchs les plus horribles j'ai toujours gard
l'esprance.

En entendant ces paroles, Paphnuce leva les yeux au ciel et murmura:

--Seigneur, cet homme souill de tant de crimes, cet adultre, ce
sacrilge, tu le regardes avec douceur, et tu te dtournes de moi, qui
ai toujours observ tes commandements! Que ta justice est obscure, 
mon Dieu! et que tes voies sont impntrables!

Zozime tendit les bras:

--Regarde, pre vnrable: on dirait des deux cts de l'horizon, des
files noires de fourmis migrantes. Ce sont nos frres qui vont, comme
nous, au-devant d'Antoine.

Quand ils parvinrent au lieu du rendez-vous ils dcouvrirent un
spectacle magnifique. L'arme des religieux s'tendait sur trois rangs
en un demi-cercle immense. Au premier rang se tenaient les anciens du
dsert, la crosse  la main, et leurs barbes pendaient jusqu' terre.
Les moines, gouverns par les abbs Ephrem et Srapion, ainsi que tous
les cnobites du Nil, formaient la seconde ligne. Derrire eux
apparaissaient les asctes venus des rochers lointains. Les uns
portaient sur leurs corps noircis et desschs d'informes lambeaux,
d'autres n'avaient pour vtements que des roseaux lis en botte avec
des viornes. Plusieurs taient nus, mais Dieu les avait couverts d'un
poil pais comme la toison des brebis. Ils tenaient tous  la main une
palme verte; l'on et dit un arc-en-ciel d'meraude et ils taient
comparables aux choeurs des lus, aux murailles vivantes de la cit de
Dieu.

Il rgnait dans l'assemble un ordre si parfait que Paphnuce trouva
sans peine les moines de son obissance. Il se plaa prs d'eux, aprs
avoir pris soin de cacher son visage sous sa cucule, pour demeurer
inconnu et ne point troubler leur pieuse attente. Tout  coup s'leva
une immense clameur:

--Le saint! criait-on de toutes parts. Le saint! voil le grand saint!
voil celui contre lequel l'enfer n'a point prvalu, le bien-aim de
Dieu! Notre pre Antoine!

Puis un grand silence se fit et tous les fronts se prosternrent dans
le sable.

Du fate d'une colline, dans l'immensit dserte, Antoine s'avanait
soutenu par ses disciplines bien-aims, Macaire et Amathas. Il
marchait  pas lents, mais sa taille tait droite encore et l'on
sentait en lui les restes d'une force surhumaine. Sa barbe blanche
s'talait sur sa large poitrine, son crne poli jetait des rayons de
lumire comme le front de Mose. Ses yeux avaient le regard de
l'aigle; le sourire de l'enfant brillait sur ses joues rondes. Il
leva, pour bnir son peuple, ses bras fatigus par un sicle de
travaux inous, et sa voix jeta ses derniers clats dans cette parole
d'amour:

--Que tes pavillons sont beaux,  Jacob! Que tes tentes sont aimables,
 Isral!

Aussitt, d'un bout  l'autre de la muraille anime, retentit comme un
grondement harmonieux de tonnerre le psaume: _Heureux l'homme qui
craint le Seigneur_.

Cependant, accompagn de Macaire et d'Amathas, Antoine parcourait les
rangs des anciens, des anachortes et des cnobites. Ce voyant, qui
avait vu le ciel et l'enfer, ce solitaire qui, du creux d'un rocher,
avait gouvern l'glise chrtienne, ce saint qui avait soutenu la foi
des martyrs aux jours de l'preuve suprme, ce docteur dont
l'loquence avait foudroy l'hrsie, parlait tendrement  chacun de
ses fils et leur faisait des adieux familiers,  la veille de sa mort
bienheureuse, que Dieu, qui l'aimait, lui avait enfin promise.

Il disait aux abbs Ephrem et Srapion:

--Vous commandez de nombreuses armes et vous tes tous deux
d'illustres stratges. Aussi serez-vous revtus dans le ciel d'une
armure d'or et l'archange Michel vous donnera le titre de Kiliarques
de ses milices.

Apercevant le vieillard Palmon, il l'embrassa et dit:

--Voici le plus doux et le meilleur de mes enfants. Son me rpand un
parfum aussi suave que la fleur des fves qu'il sme chaque anne.

A l'abb Zozime il parla de la sorte:

--Tu n'as pas dsespr de la bont divine, c'est pourquoi la paix du
Seigneur est en toi. Le lis de tes vertus a fleuri sur le fumier de ta
corruption.

Il tenait  tous des propos d'une infaillible sagesse. Aux anciens il
disait:

--L'aptre a vu autour du trne de Dieu vingt-quatre vieillards assis,
vtus de robes blanches et la tte couronne.

Aux jeunes hommes:

--Soyez joyeux; laissez la tristesse aux heureux de ce monde.

C'est ainsi que, parcourant le front de son arme filiale, il semait
les exhortations. Paphnuce, le voyant approcher, tomba  genoux,
dchir entre la crainte et l'esprance.

--Mon pre, mon pre, cria-t-il dans son angoisse, mon pre! viens 
mon secours, car je pris. J'ai donn  Dieu l'me de Thas, j'ai
habit le fate d'une colonne et la chambre d'un spulcre. Mon front,
sans cesse prostern, est devenu calleux comme le genou d'un chameau.
Et pourtant Dieu s'est retir de moi. Bnis-moi, mon pre, et je serai
sauv; secoue l'hysope et je serai lav et je brillerai comme la
neige.

Antoine ne rpondait point. Il promenait sur ceux d'Antino ce regard
dont nul ne pouvait soutenir l'clat. Ayant arrt sa vue sur Paul,
qu'on nommait le Simple, il le considra longtemps puis il lui fit
signe d'approcher. Comme ils s'tonnaient tous que le saint s'adresst
 un homme priv de sens, Antoine dit:

--Dieu a accord  celui-ci plus de grces qu' aucun de vous. Lve
les yeux, mon fils Paul, et dis ce que tu vois dans le ciel.

Paul le Simple leva les yeux; son visage resplendit et sa langue se
dlia.

--Je vois dans le ciel, dit-il, un lit orn de tentures de pourpre et
d'or. Autour, trois vierges font une garde vigilante afin qu'aucune
me n'en approche, sinon l'lue  qui le lit est destin.

Croyant que ce lit tait le symbole de sa glorification, Paphnuce
rendait dj grces  Dieu. Mais Antoine lui fit signe de se taire et
d'couter le Simple qui murmurait dans l'extase:

--Les trois vierges me parlent; elles me disent: Une sainte est prs
de quitter la terre; Thas d'Alexandrie va mourir. Et nous avons
dress le lit de sa gloire, car nous sommes ses vertus: la Foi, la
Crainte et l'Amour.

Antoine demanda:

--Doux enfant, que vois-tu encore?

Paul promena vainement ses regards du znith au nadir, du couchant au
levant, quand tout  coup ses yeux rencontrrent l'abb d'Antino. Une
sainte pouvante plit son visage, et ses prunelles refltrent des
flammes invisibles.

--Je vois, murmura-t-il, trois dmons qui, pleins de joie, s'apprtent
 saisir cet homme. Ils sont  la semblance d'une tour, d'une femme et
d'un mage. Tous trois portent leur nom marqu au fer rouge; le premier
sur le front, le second sur le ventre, le troisime sur la poitrine,
et ces noms sont: Orgueil, Luxure et Doute. J'ai vu.

Ayant ainsi parl, Paul, les yeux hagards, la bouche pendante, rentra
dans sa simplicit.

Et comme les moines d'Antino regardaient Antoine avec inquitude, le
saint pronona ces seuls mots:

--Dieu a fait connatre son jugement quitable. Nous devons l'adorer
et nous taire.

Il passa. Il allait bnissant. Le soleil, descendu  l'horizon,
l'enveloppait d'une gloire, et son ombre, dmesurment grandie par une
faveur du ciel, se droulait derrire lui comme un tapis sans fin, en
signe du long souvenir que ce grand saint devait laisser parmi les
hommes.

Debout mais foudroy, Paphnuce ne voyait, n'entendait plus rien. Cette
parole unique emplissait ses oreilles: Thas va mourir! Une telle
pense ne lui tait jamais venue. Vingt ans, il avait contempl une
tte de momie et voici que l'ide que la mort teindrait les yeux de
Thas l'tonnait dsesprment.

Thas va mourir! Parole incomprhensible! Thas va mourir! En ces
trois mots, quel sens terrible et nouveau! Thas va mourir! Alors
pourquoi le soleil, les fleurs, les ruisseaux et toute la cration?
Thas va mourir! A quoi bon l'univers? Soudain il bondit. La
revoir, la voir encore! Il se mit  courir. Il ne savait o il tait,
ni o il allait, mais l'instinct le conduisait avec une entire
certitude; il marchait droit au Nil. Un essaim de voiles couvrait les
hautes eaux du fleuve. Il sauta dans une embarcation monte par des
Nubiens et l, couch  l'avant, les yeux dvorant l'espace, il cria,
de douleur et de rage:

--Fou, fou que j'tais de n'avoir pas possd Thas quand il en tait
temps encore! Fou d'avoir cru qu'il y avait au monde autre chose
qu'elle! O dmence! J'ai song  Dieu, au salut de mon me,  la vie
ternelle, comme si tout cela comptait pour quelque chose quand on a
vu Thas. Comment n'ai-je pas senti que l'ternit bienheureuse tait
dans un seul des baisers de cette femme, que sans elle la vie n'a pas
de sens et n'est qu'un mauvais rve? O stupide! tu l'as vue et tu as
dsir les biens de l'autre monde. O lche! tu l'as vue et tu as
craint Dieu. Dieu! le Ciel! qu'est-ce que cela? et qu'ont-ils 
t'offrir qui vaille la moindre parcelle de ce qu'elle t'et donn? O
lamentable insens, qui cherchais la bont divine ailleurs que sur les
lvres de Thas! Quelle main tait sur tes yeux? Maudit soit Celui qui
t'aveuglait alors! Tu pouvais acheter au prix de la damnation un
moment de son amour et tu ne l'as pas fait! Elle t'ouvrait ses bras,
ptris de la chair et du parfum des fleurs, et tu ne t'es pas abm
dans les enchantements indicibles de son sein dvoil! Tu as cout la
voix jalouse qui te disait: Abstiens-toi. Dupe, dupe, triste dupe! O
regrets! O remords! O dsespoir! N'avoir pas la joie d'emporter en
enfer la mmoire de l'heure inoubliable et de crier  Dieu: Brle ma
chair, dessche tout le sang de mes veines, fais clater mes os, tu ne
m'teras pas le souvenir qui me parfume et me rafrachit par les
sicles des sicles!... Thas va mourir! Dieu ridicule, si tu savais
comme je me moque de ton enfer! Thas va mourir et elle ne sera jamais
 moi, jamais, jamais!

Et tandis que la barque suivait le courant rapide, il restait des
journes entires couch sur le ventre, rptant:

--Jamais! jamais! jamais!

Puis,  l'ide qu'elle s'tait donne et que ce n'tait pas  lui,
qu'elle avait rpandu sur le monde des flots d'amour et qu'il n'y
avait pas tremp ses lvres, il se dressait debout, farouche, et
hurlait de douleur. Il se dchirait la poitrine avec ses ongles et
mordait la chair de ses bras. Il songeait:

--Si je pouvais tuer tous ceux qu'elle a aims.

L'ide de ces meurtres l'emplissait d'une fureur dlicieuse. Il
mditait d'gorger Nicias lentement,  loisir, en le regardant
jusqu'au fond des yeux. Puis sa fureur tombait tout  coup. Il
pleurait, il sanglotait. Il devenait faible et doux. Une tendresse
inconnue amollissait son me. Il lui prenait envie de se jeter au cou
du compagnon de son enfance et de lui dire: Nicias, je t'aime,
puisque tu l'as aime. Parle-moi d'elle! Dis-moi ce qu'elle te
disait. Et sans cesse le fer de cette parole lui perait le coeur:
Thas va mourir!

--Clarts du jour! ombres argentes de la nuit, astre, cieux, arbres
aux cimes tremblantes, btes sauvages, animaux familiers, mes
anxieuses des hommes, n'entendez-vous pas: Thas va mourir!
Lumires, souffles et parfums, disparaissez. Effacez-vous, formes et
penses de l'univers! Thas va mourir!... Elle tait la beaut du
monde et tout ce qui l'approchait, s'ornait des reflets de sa grce.
Ce vieillard et ces sages assis prs d'elle, au banquet d'Alexandrie,
qu'ils taient aimables! que leur parole tait harmonieuse! L'essaim
des riantes apparences voltigeait sur leurs lvres et la volupt
parfumait toutes leurs penses. Et parce que le souffle de Thas tait
sur eux tout ce qu'ils disaient tait amour, beaut, vrit. L'impit
charmante prtait sa grce  leurs discours. Ils exprimaient aisment
la splendeur humaine. Hlas! et tout cela n'est plus qu'un songe.
Thas va mourir! Oh: comme naturellement je mourrai de sa mort! Mais
peux-tu seulement mourir, embryon dessch, foetus macr dans le fiel
et les pleurs arides? Avorton misrable, penses-tu goter la mort, toi
qui n'as pas connu la vie? Pourvu que Dieu existe et qu'il me damne!
Je l'espre, je le veux. Dieu que je hais, entends-moi. Plonge-moi
dans la damnation. Pour t'y obliger je te crache  la face. Il faut
bien que je trouve un enfer ternel, afin d'y exhaler l'ternit de
rage qui est en moi.


       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Ds l'aube, Albine reut l'abb d'Antino au seuil des Cellules.

--Tu es le bien venu dans nos tabernacles de paix, vnrable pre, car
sans doute tu viens bnir la sainte que tu nous avais donne. Tu sais
que Dieu, dans sa clmence, l'appelle  lui; et comment ne saurais-tu
pas une nouvelle que les anges ont porte de dsert en dsert? Il est
vrai. Thas touche  sa fin bienheureuse. Ses travaux sont accomplis,
et je dois t'instruire en peu de mots de la conduite qu'elle a tenue
parmi nous. Aprs ton dpart, comme elle tait enferme dans la
cellule marque de ton sceau, je lui envoyai avec sa nourriture une
flte semblable  celles dont jouent aux festins les filles de sa
profession. Ce que je faisais tait pour qu'elle ne tombt pas dans la
mlancolie et pour qu'elle n'et pas moins de grce et de talent
devant Dieu qu'elle n'en avait montr au regard des hommes. Je n'avais
pas agi sans prudence; car Thas clbrait tout le jour sur la flte
les louanges du Seigneur et les vierges qu'attiraient les sons de
cette flte invisible disaient: Nous entendons le rossignol des
bocages clestes, le cygne mourant de Jsus crucifi. C'est ainsi que
Thas accomplissait sa pnitence, quand, aprs soixante jours, la
porte que tu avais scelle s'ouvrit d'elle-mme et le sceau d'argile
se rompit sans qu'aucune main humaine l'et touch. A ce signe je
reconnus que l'preuve que tu avais impose devait cesser et que Dieu
pardonnait les pchs de la joueuse de flte. Ds lors, elle partagea
la vie de mes filles, travaillant et priant avec elles. Elle les
difiait par la modestie de ses gestes et de ses paroles et elle
semblait parmi elles la statue de la pudeur. Parfois elle tait
triste; mais ces nuages passaient. Quand je vis qu'elle tait attache
 Dieu par la foi, l'esprance et l'amour, je ne craignis pas
d'employer son art et mme sa beaut  l'dification de ses soeurs. Je
l'invitais  reprsenter devant nous les actions des femmes fortes et
des vierges sages de l'criture. Elle imitait Esther, Dbora, Judith,
Marie, soeur de Lazare, et Marie, mre de Jsus. Je sais, vnrable
pre, que ton austrit s'alarme  l'ide de ces spectacles. Mais tu
aurais t touch toi-mme, si tu l'avais vue, dans ces pieuses
scnes, rpandre des pleurs vritables et tendre au ciel ses bras
comme des palmes. Je gouverne depuis longtemps des femmes et j'ai pour
rgle de ne point contrarier leur nature. Toutes les graines ne
donnent pas les mmes fleurs. Toutes les mes ne se sanctifient pas de
la mme manire. Il faut considrer aussi que Thas s'est donne 
Dieu quand elle tait belle encore, et un tel sacrifice, s'il n'est
point unique, est du moins trs rare... Cette beaut, son vtement
naturel, ne l'a pas encore quitte aprs trois mois de la fivre dont
elle meurt. Comme, pendant sa maladie, elle demande sans cesse  voir
le ciel, je la fais porter chaque matin dans la cour, prs du puits,
sous l'antique figuier,  l'ombre duquel les abbesses de ce couvent
ont coutume de tenir leurs assembles; tu l'y trouveras, pre
vnrable; mais hte-toi, car Dieu l'appelle et ce soir un suaire
couvrira ce visage que Dieu fit pour le scandale et pour l'dification
du monde.

Paphnuce suivit Albine dans la cour inonde de lumire matinale. Le
long des toits de brique des colombes formaient une file de perles.
Sur un lit,  l'ombre du figuier, Thas reposait toute blanche, les
bras en croix. Debout  ses cts, des femmes voiles rcitaient les
prires de l'agonie.

--_Aie piti de moi, mon Dieu, selon ta grande mansutude et efface
mon iniquit selon la multitude de tes misricordes_!

Il l'appela:

--Thas!

Elle souleva les paupires et tourna du ct de la voix les globes
blancs de ses yeux.

Albine fit signe aux femmes voiles de s'loigner de quelques pas.

--Thas! rpta le moine.

Elle souleva la tte; un souffle lger sortit de ses lvres blanches:

--C'est toi, mon pre?... Te souvient-il de l'eau de la fontaine et
des dattes que nous avons cueillies?... Ce jour-l, mon pre, je suis
ne  l'amour...  la vie.

Elle se tut et laissa retomber sa tte.

La mort tait sur elle et la sueur de l'agonie couronnait son front.
Rompant le silence auguste, une tourterelle leva sa voix plaintive.
Puis les sanglots du moine se mlrent  la psalmodie des vierges.

--_Lave-moi de mes souillures et purifie-moi de mes pchs. Car je
connais mon injustice et mon crime se lve sans cesse contre moi._

Tout  coup Thas se dressa sur son lit. Ses yeux de violette
s'ouvrirent tout grands; et, les regards envols, les bras tendus vers
les collines lointaines, elle dit d'une voix limpide et frache:

--Les voil, les ross de l'ternel matin!

Ses yeux brillaient; une lgre ardeur colorait ses tempes. Elle
revivait plus suave et plus belle que jamais. Paphnuce, agenouill,
l'enlaa de ses bras noirs.

--Ne meurs pas, criait-il d'une voix trange qu'il ne reconnaissait
pas lui-mme. Je t'aime, ne meurs pas! coute, ma Thas. Je t'ai
trompe, je n'tais qu'un fou misrable. Dieu, le ciel, tout cela
n'est rien. Il n'y a de vrai que la vie de la terre et l'amour des
tres. Je t'aime! ne meurs pas; ce serait impossible; tu es trop
prcieuse. Viens, viens avec moi. Fuyons; je t'emporterai bien loin
dans mes bras. Viens, aimons-nous. Entends-moi donc,  ma bien-aime,
et dis: Je vivrai, je veux vivre. Thas, Thas, lve-toi!

Elle ne l'entendait pas. Ses prunelles nageaient dans l'infini.

Elle murmura:

--Le ciel s'ouvre. Je vois les anges, les prophtes et les saints...
le bon Thodore est parmi eux, les mains pleines de fleurs; il me
sourit et m'appelle... Deux sraphins viennent  moi. Ils
approchent... qu'ils sont beaux!... Je vois Dieu.

Elle poussa un soupir d'allgresse et sa tte retomba inerte sur
l'oreiller. Thas tait morte. Paphnuce, dans une treinte dsespre,
la dvorait de dsir, de rage et d'amour.

Albine lui cria:

--Va-t'en, maudit!

Et elle posa doucement ses doigts sur les paupires de la morte.
Paphnuce recula chancelant; les yeux brls de flammes et sentant la
terre s'ouvrir sous ses pas.

Les vierges entonnaient le cantique de Zacharie:

--_Bni soit le Seigneur, le dieu d'Isral_.

Brusquement la voix s'arrta dans leur gorge. Elles avaient vu la face
du moine et elles fuyaient d'pouvante en criant:

--Un vampire! un vampire!

Il tait devenu si hideux qu'en passant la main sur son visage, il
sentit sa laideur.








*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THAIS ***

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