The Project Gutenberg EBook of Le Ventre de Paris, by Emile Zola

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Title: Le Ventre de Paris

Author: Emile Zola

Release Date: September, 2004  [EBook #6470]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on December 18, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE VENTRE DE PARIS ***




Produced by Philippe Chavin, Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image files courtesy of
gallica.bnf.fr.







LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS SECOND EMPIRE




LE VENTRE DE PARIS

PAR

MILE ZOLA





I


Au milieu du grand silence, et dans le dsert de l'avenue, les
voitures de marachers montaient vers Paris, avec les cahots rhythms
de leurs roues, dont les chos battaient les faades des maisons,
endormies aux deux bords, derrire les lignes confuses des ormes. Un
tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly,
s'taient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui
descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tte
basse, de leur allure continue et paresseuse, que la monte
ralentissait encore. En haut, sur la charge des lgumes, allongs 
plat ventre, couverts de leur limousine  petites raies noires et
grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec
de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, clairait les clous d'un
soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette,
entrevus dans cette floraison norme des bouquets rouges des carottes,
des bouquets blancs des navets, des verdures dbordantes des pois et
des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en
arrire, des ronflements lointains de charrois annonaient des convois
pareils, tout un arrivage traversant les tnbres et le gros sommeil
de deux heures du matin, berant la ville noire du bruit de cette
nourriture qui passait.

Balthazar, le cheval de madame Franois, une bte trop grasse, tenait
la tte de la file. Il marchait, dormant  demi, dodelinant des
oreilles, lorsque,  la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de
peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres btes vinrent
donner de la tte contre le cul des voitures, et la file s'arrta,
avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des
charretiers rveills. Madame Franois, adosse  une planchette
contre ses lgumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur
jete  gauche par la petite lanterne carre, qui n'clairait gure
qu'un des flancs luisants de Balthazar.

--Eh! la mre, avanons! cria un des hommes, qui s'tait mis  genoux
sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne.

Elle s'tait penche, elle avait aperu,  droite, presque sous les
pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule.

--On n'crase pas le monde, dit-elle, en sautant  terre.

C'tait un homme vautr tout de son long, les bras tendus, tomb la
face dans la poussire. Il paraissait d'une longueur extraordinaire,
maigre comme une branche sche; le miracle tait que Balthazar ne
l'et pas cass en deux d'un coup de sabot. Madame Franois le crut
mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle
tait chaude.

--Eh! l'homme! dit-elle doucement.

Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui tait agenouill dans
ses lgumes, reprit de sa voix enroue:

--Fouettez donc, la mre!... Il en a plein son sac, le sacr porc!
Poussez-moi a dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les
yeux. Il regardait madame Franois d'un air effar, sans bouger. Elle
pensa qu'il devait tre ivre, en effet.

--Il ne faut pas rester l, vous allez vous faire craser, lui
dit-elle... O alliez-vous?

--Je ne sais pas..., rpondit-il d'une voix trs-basse. Puis, avec
effort, et le regard inquiet:

--J'allais  Paris, je suis tomb, je ne sais pas...

Elle le voyait mieux, et il tait lamentable, avec son pantalon noir,
sa redingote noire, tout effiloqus, montrant les scheresses des os.
Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les
sourcils, dcouvrait deux grands yeux bruns, d'une singulire douceur,
dans un visage dur et tourment. Madame Franois pensa qu'il tait
vraiment trop maigre pour avoir bu.

--Et o alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau.

Il ne rpondit pas tout de suite; cet interrogatoire le gnait. Il
parut se consulter; puis, en hsitant:

--Par l, du ct des Halles.

Il s'tait mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de
vouloir continuer son chemin. La marachre le vit qui s'appuyait en
chancelant sur le brancard de la voiture.

--Vous tes las?

--Oui, bien las, murmura-t-il.

Alors, elle prit une voix brusque et comme mcontente. Elle le poussa,
en disant:

--Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un
temps, l!... Je vais aux Halles, je vous dballerai avec mes lgumes.

Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le
jeta sur les carottes et les navets, tout  fait fche, criant:

--A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embtez, mon
brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous
rveillerai.

Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant
les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant,
dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit
son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues
les faades endormies. Les charretiers recommencrent leur somme sous
leurs limousines. Celui qui avait interpell la marachre,
s'allongea, en grondant:

--Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la
constance, vous, la mre!

Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tte
basse. L'homme que madame Franois venait de recueillir, couch sur le
ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui
emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfonait au beau milieu
des carottes, dont les bottes montaient et s'panouissaient; et, les
bras largis, extnu, embrassant la charge norme des lgumes, de
peur d'tre jet  terre par un cahot, il regardait, devant lui, les
deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se
confondaient, tout l-haut, dans un pullulement d'autres lumires. 
l'horizon, une grande fume blanche flottait, mettait Paris dormant
dans la bue lumineuse de toutes ces flammes.

--Je suis de Nanterre, je me nomme madame Franois, dit la
marachre, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre
homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et
vous?

--Je me nomme Florent, je viens de loin..., rpondit l'inconnu avec
embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigu, que cela m'est
pnible de parler.

Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lchant un peu les
guides sur l'chine de Balthazar, qui suivait son chemin en bte
connaissant chaque pav. Florent, les yeux sur l'immense lueur de
Paris, songeait  cette histoire qu'il cachait. chapp de Cayenne, o
les journes de dcembre l'avaient jet, rdant depuis deux ans dans
la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la
police impriale, il avait enfin devant lui la chre grande ville,
tant regrette, tant dsire. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie
paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il
serait mort, l-bas. Et il se rappelait son arrive au Havre,
lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son
mouchoir. Jusqu' Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il
lui restait  peine trente sous, il repartit  pied. Mais,  Vernon,
il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il
croyait avoir dormi plusieurs heures dans un foss. Il avait d
montrer  un gendarme les papiers dont il s'tait pourvu. Tout cela
dansait dans sa tte. Il tait venu de Vernon sans manger, avec des
rages et des dsespoirs brusques qui le poussaient  mcher les
feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait  marcher, pris de
crampes et de souleurs, le ventre pli, la vue trouble, les pieds
comme tirs, sans qu'il en et conscience, par cette image de Paris,
au loin, trs-loin, derrire l'horizon, qui l'appelait, qui
l'attendait. Quand il arriva  Courbevoie, la nuit tait trs-sombre.
Paris, pareil  un pan de ciel toil tomb sur un coin de la terre
noire, lui apparut svre et comme fch de son retour. Alors, il eut
une faiblesse, il descendit la cte, les jambes casses. En traversant
le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la
Seine roulant des flots d'encre, entre les masses paissies des rives;
un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant,
il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui
paraissait dmesure. Les centaines de lieues qu'il venait de faire
n'taient rien; ce bout de route le dsesprait, jamais il
n'arriverait  ce sommet, couronn de ces lumires. L'avenue plate
s'tendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses
larges trottoirs gristres, tachs de l'ombre des branches, les trous
sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses
tnbres; et les becs de gaz, droits, espacs rgulirement, mettaient
seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce dsert de mort.
Florent n'avanait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait
Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur
oeil unique, couraient  droite et  gauche, en emportant la route; il
trbucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les
pavs.

 prsent, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il
trouvait d'une mollesse de plume. Il avait lev un peu le menton, pour
voir la bue lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs
devins  l'horizon. Il arrivait, il tait port, il n'avait qu'
s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche
sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim
s'tait rveille, intolrable, atroce. Ses membres dormaient; il ne
sentait en lui que son estomac, tordu, tenaill comme par un fer
rouge. L'odeur frache des lgumes dans lesquels il tait enfonc,
cette senteur pntrante des carottes, le troublait jusqu'
l'vanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre
ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour
l'empcher de crier. Et, derrire, les neuf autres tombereaux, avec
leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements
d'artichauts, de salades, de cleris, de poireaux, semblaient rouler
lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim,
sous un boulement de mangeaille. Il y eut un arrt, un bruit de
grosses voix; c'tait la barrire, les douaniers sondaient les
voitures. Puis, Florent entra dans Paris, vanoui, les dents serres,
sur les carottes.

--Eh! l'homme, l-haut! cria brusquement madame Franois.

Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se
mit sur son sant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il
tait tout hbt. La marachre le fit descendre, en lui disant:

--Vous allez m'aider  dcharger, hein?

Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui
portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fchait, tapait
du bout de sa canne sur le trottoir.

--Allons donc, allons donc, plus vite que a! Faites avancer la
voiture... Combien avez-vous de mtres? Quatre, n'est-ce pas?

Il dlivra un bulletin  madame Franois, qui sortit des gros sous
d'un petit sac de toile. Et il alla se fcher et taper de sa canne un
peu plus loin. La marachre avait pris Balthazar par la bride, le
poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la
planche de derrire enleve, aprs avoir marqu ses quatre mtres sur
le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui
passer les lgumes, bottes par bottes. Elle les rangea mthodiquement
sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de faon 
encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singulire
promptitude tout un talage, qui ressemblait, dans l'ombre,  une
tapisserie aux couleurs symtriques. Quand Florent lui eut donn une
norme brasse de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda
encore un service.

--Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je
vais remiser la voiture.... C'est  deux pas, rue Montorgueil, au
Compas d'or.

Il lui assura qu'elle pouvait tre tranquille. Le mouvement ne lui
valait rien; il sentait sa faim se rveiller, depuis qu'il se remuait.
Il s'assit contre un tas de choux,  ct de la marchandise de madame
Franois, en se disant qu'il tait bien l, qu'il ne bougerait plus,
qu'il attendrait. Sa tte lui paraissait toute vide, et il ne
s'expliquait pas nettement o il se trouvait. Ds les premiers jours
de septembre, les matines sont toutes noires. Des lanternes, autour
de lui, filaient doucement, s'arrtaient dans les tnbres. Il tait
au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfonait
en pleine nuit, trs-loin. Lui, ne distinguait gure que la
marchandise qu'il gardait. Au del, confusment, le long du carreau,
des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chausse, de
grands profils gristres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout
 l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de btes
atteles qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une pice de
bois ou d'une chane de fer tombant sur le pav, l'boulement sourd
d'une charrete de lgumes, le dernier branlement d'une voiture
buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore
endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable rveil,
dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre frmissante.
Florent, en tournant la tte, aperut, de l'autre ct de ses choux,
un homme qui ronflait, roul comme un paquet dans une limousine, la
tte sur des paniers de prunes. Plus prs,  gauche, il reconnut un
enfant d'une dizaine d'annes, assoupi avec un sourire d'ange, dans le
creux de deux montagnes de chicores. Et, au ras du trottoir, il n'y
avait encore de bien veill que les lanternes dansant au bout de bras
invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui tranait l, gens et
lgumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'tait,
aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits
superposs lui semblaient grandir, s'tendre, se perdre, au fond d'un
poudroiement de lueurs. Il rvait, l'esprit affaibli,  une suite de
palais, normes et rguliers, d'une lgret de cristal, allumant sur
leurs faades les mille raies de flamme de personnes continues et sans
fin. Entre les artes fines des piliers, ces minces barres jaunes
mettaient des chelles de lumire, qui montaient jusqu' la ligne
sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits
suprieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses  jour de
salles immenses, o tranaient, sous le jaunissement du gaz, un
ple-mle de formes grises, effaces et dormantes. Il tourna la tte,
fch d'ignorer o il tait, inquit par cette vision colossale et
fragile; et, comme il levait les yeux, il aperut le cadran lumineux
de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'glise. Cela l'tonna
profondment. Il tait  la pointe Saint-Eustache.

Cependant, madame Franois tait revenue. Elle discutait violemment
avec un homme qui portait un sac sur l'paule, et qui voulait lui
payer ses carottes un sou la botte.

--Tenez, vous n'tes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez
quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non...  deux sous, si
vous voulez.

Et, comme l'homme s'en allait:

--Les gens croient que a pousse tout seul, vraiment... Il peut en
chercher, des carottes  un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous
verrez qu'il reviendra.

Elle s'adressait  Florent. Puis, s'asseyant prs de lui:

--Dites donc, s'il y a longtemps que vous tes absent de Paris, vous
ne connaissez peut-tre pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au
plus que c'est bti... L, tenez, le pavillon qui est  ct de nous,
c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la mare, la
volaille, et, derrire, les gros lgumes, le beurre, le fromage... Il
y a six pavillons, de ce ct-l; puis, de l'autre ct, en face, il y
en a encore quatre: la viande, la triperie, la Valle... C'est
trs-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on
btira encore deux pavillons, en dmolissant les maisons, autour de la
Halle au bl. Est-ce que vous connaissiez tout a?

--Non, rpondit Florent, j'tais  l'tranger... Et cette grande rue,
celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on?

--C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine
et qui arrive jusqu'ici,  la rue Montmartre et  la rue
Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite
reconnu.

Elle se leva, en voyant une femme penche sur ses navets.

--C'est vous, mre Chantemesse? dit-elle amicalement.

Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'tait l qu'une
bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 dcembre.
Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant
doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que
l'lyse promenait sur le pav pour se faire prendre au srieux,
lorsque les soldats avaient balay les trottoirs,  bout portant,
pendant un quart d'heure. Lui, pouss, jet  terre, tomba au coin de
la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affole passait sur
son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il
n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune
femme, en chapeau rose, dont le chle glissait, dcouvrant une guimpe
plisse  petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux
balles taient entres; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune
femme, pour dgager ses jambes, deux filets de sang coulrent des
trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou,
sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il rda, la tte
perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes,
avec sa face toute ple, ses grands yeux bleus ouverts, ses lvres
souffrantes, son tonnement d'tre morte, l, si vite. Il tait
timide;  trente ans, il n'osait regarder en face les visages de
femme, et il avait celui-l, pour la vie, dans sa mmoire et dans son
coeur. C'tait comme une femme  lui qu'il aurait perdue. Le soir,
sans savoir comment, encore dans l'branlement des scnes horribles de
l'aprs-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin,
o des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les
accompagna, les aida  arracher quelques pavs, s'assit sur la
barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se
battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas mme un
couteau sur lui; il tait toujours nu-tte. Vers onze heures, il
s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche  petits
plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang.
Lorsqu'il se rveilla, il tait tenu par quatre sergents de ville qui
le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient
pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et
faillirent l'trangler, quand ils s'aperurent qu'il avait du sang aux
mains. C'tait le sang de la jeune femme.

Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran
lumineux de Saint-Eustache, sans mme voir les aiguilles. Il tait
prs de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame Franois
causait avec la mre Chantemesse, debout, discutant le prix de la
botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manqu le
fusiller l, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes
venait d'y casser la tte  cinq malheureux, pris  une barricade de
la rue Grenta. Les cinq cadavres tranaient sur le trottoir,  un
endroit o il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses.
Lui, chappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que
des pes. On le conduisit  un poste voisin, en laissant au chef du
poste cette ligne crite au crayon sur un chiffon de papier: Pris
les mains couvertes de sang. Trs-dangereux. Jusqu'au matin, il fut
tran de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui
avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste
de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils
avaient dj allum le falot, quand l'ordre vint de conduire les
prisonniers au Dpt de la prfecture de police. Le surlendemain, il
tait dans une casemate du fort de Bictre. C'tait depuis ce jour
qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la
faim ne l'avait plus quitt. Ils se trouvaient une centaine parqus au
fond de cette cave, sans air, dvorant les quelques bouches de pain
qu'on leur jetait, ainsi qu' des btes enfermes. Lorsqu'il parut
devant un juge d'instruction, sans tmoins d'aucune sorte, sans
dfenseur, il fut accus de faire partie d'une socit secrte; et,
comme il jurait que ce n'tait pas vrai, le juge tira de son dossier
le chiffon de papier: Pris les mains couvertes de sang.
Trs-dangereux. Cela suffit. On le condamna  la dportation. Au
bout de six semaines, en janvier, un gelier le rveilla, une nuit,
l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres
prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les
pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de
gendarmes, fusils chargs. Ils traversrent le pont d'Austerlitz,
suivirent la ligne des boulevards, arrivrent  la gare du Havre.
C'tait une nuit heureuse de carnaval; les fentres des restaurants du
boulevard luisaient;  la hauteur de la rue Vivienne,  l'endroit o
il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image,
Florent aperut, au fond d'une grande calche, des femmes masques,
les paules nues, la voix rieuse, se fchant de ne pouvoir passer,
faisant les dgotes devant ces forats qui n'en finissaient
plus. De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouche de
pain, pas un verre d'eau; on avait oubli de leur distribuer des
rations avant le dpart. Ils ne mangrent que trente-six heures plus
tard, quand on les eut entasss dans la cale de la frgate _le
Canada_.

Non, la faim ne l'avait plus quitt. Il fouillait ses souvenirs, ne se
rappelait pas une heure de plnitude. Il tait devenu sec, l'estomac
rtrci, la peau colle aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe,
dbordant de nourriture, au fond des tnbres; il y rentrait, sur un
lit de lgumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il
sentait pulluler autour de lui et qui l'inquitait. La nuit heureuse
de carnaval avait donc continu pendant sept ans. Il revoyait les
fentres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville
gourmande qu'il avait laisse par cette lointaine nuit de janvier; et
il lui semblait que tout cela avait grandi, s'tait panoui dans cette
normit des Halles, dont il commenait  entendre le souffle
colossal, pais encore de l'indigestion de la veille.

La mre Chantemesse s'tait dcide  acheter douze bottes de navets.
Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait
encore sa large taille; et elle restait l, causant toujours, de sa
voix tranante. Quand elle fut partie, madame Franois vint se
rasseoir  cot de Florent, en disant:

--Cette pauvre mre Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans.
J'tais gamine, qu'elle achetait dj ses navets  mon pre. Et pas un
parent avec a, rien qu'une coureuse qu'elle a ramasse je ne sais o,
et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas,
elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais
pas rester dans ce diable de Paris, toute la journe, sur un trottoir.
Si l'on y avait quelques parents, au moins!

Et, comme Florent ne causait gure:

--Vous avez de la famille  Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

Il parut ne pas entendre. Sa mfiance revenait. Il avait la tte
pleine d'histoires de police, d'agents guettant  chaque coin de rue,
de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres
diables. Elle tait tout prs de lui, elle lui semblait pourtant bien
honnte, avec sa grande figure calme, serre au front par un foulard
noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle
de sa vie en plein air et de sa virilit adoucie par des yeux noirs
d'une tendresse charitable. Elle tait certainement trs-curieuse,
mais d'une curiosit qui devait tre toute bonne.

Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent:

--Moi, j'ai eu un neveu  Paris. Il a mal tourn, il s'est engag...
Enfin, c'est heureux quand on sait o descendre. Vos parents,
peut-tre, vont tre bien surpris de vous voir. Et c'est une joie
quand on revient, n'est-ce pas?

Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoye sans doute
par son extrme maigreur, sentant que c'tait un monsieur, sous sa
lamentable dfroque noire, n'osant lui mettre une pice blanche dans
la main.

Enfin, timidement:

--Si, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque
chose...

Mais il refusa avec une fiert inquite; il dit qu'il avait tout ce
qu'il lui fallait, qu'il savait o aller. Elle parut heureuse, elle
rpta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-mme sur son sort:

--Ah! bien, alors, vous n'avez qu' attendre le jour.

Une grosse cloche, au-dessus de la tte de Florent, au coin du
pavillon des fruits, se mit  sonner. Les coups, lents et rguliers,
semblaient veiller de proche en proche le sommeil tranant sur le
carreau. Les voitures arrivaient toujours; les cris des charretiers,
les coups de fouet, les crasements du pav sous le fer des roues et
le sabot des btes, grandissaient; et les voitures n'avanaient plus
que par secousses, prenant la file, s'tendant au del des regards,
dans des profondeurs grises, d'o montait un brouhaha confus. Tout le
long de la rue du Pont-Neuf, on dchargeait, les tombereaux acculs
aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serrs, rangs comme dans une
foire. Florent s'intressa  une norme voiture de boueux, pleine de
choux superbes, qu'on avait eu grand'peine  faire reculer jusqu'au
trottoir; la charge dpassait un grand diable de bec de gaz plant 
ct, clairant en plein l'entassement des larges feuilles, qui se
rabattaient comme des pans de velours gros vert, dcoup et gaufr.
Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile
bleue, monte dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux paules,
les prenait un  un, les lanait  quelqu'un que l'ombre cachait, en
bas. La petite, par moments, perdue, noye, glissait, disparaissait
sous un boulement; puis, son nez rose reparaissait au milieu des
verdures paisses; elle riait, et les choux se remettaient  voler, 
passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement.
Quand le tombereau fut vide, cela l'ennuya.

Sur le carreau, les tas dchargs s'tendaient maintenant jusqu' la
chausse. Entre chaque tas, les marachers mnageaient un troit
sentier pour que le monde pt circuler. Tout le large trottoir,
couvert d'un bout  l'autre, s'allongeait, avec les bosses sombres des
lgumes. On ne voyait encore, dans la clart brusque et tournante des
lanternes, que l'panouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les
verts dlicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat
des navets; et ces clairs de couleurs intenses filaient le long des
tas, avec les lanternes. Le trottoir s'tait peupl; une foule
s'veillait, allait entre les marchandises, s'arrtant, causant,
appelant. Une voix forte, au loin, criait: Eh! la chicore! On
venait d'ouvrir les grilles du pavillon aux gros lgumes; les
revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu nou sur
leur caraco noir, et les jupes releves par des pingles pour ne pas
se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs
achats les grandes hottes des porteurs poses  terre. Du pavillon 
la chausse, le va-et-vient des hottes s'animait, au milieu des ttes
cognes, des mots gras, du tapage des voix s'enrouant  discuter un
quart d'heure pour un sou. Et Florent s'tonnait du calme des
marachres, avec leurs madras et leur teint hl, dans ce chipotage
bavard des Halles.

Derrire lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait les
fruits. Des ranges de bourriches, de paniers bas, s'alignaient,
couverts de toile ou de paille; et une odeur de mirabelles trop mres
tranait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps,
lui fit tourner la tte. Il vit une adorable petite femme brune,
assise par terre, qui marchandait.

--Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis?

L'homme, enfoui dans une limousine, ne rpondait pas, et la jeune
femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait:

--Dis, Marcel, cent sous ce panier-l, et quatre francs l'autre, a
fait-il neuf francs qu'il faut le donner?

Un nouveau silence se fit:

--Alors qu'est-ce qu'il faut te donner?

--Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l'ai dit... Et ton Jules,
qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette?

La jeune femme se mit  rire, en tirant une grosse poigne de monnaie.

--Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matine... Il prtend
que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler.

Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits
qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur lgret noire, avec
les mille raies de flamme des persiennes; sous les grandes rues
couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin,
restaient dserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs
trottoirs.  la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands
de vins taient leurs volets; les boutiques rouges, avec leurs becs de
gaz allums, trouaient les tnbres, le long des maisons grises.
Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil,  gauche, toute
pleine et toute dore de la dernire cuisson, et il croyait sentir la
bonne odeur du pain chaud. Il tait quatre heures et demie.

Cependant, madame Franois s'tait dbarrasse de sa marchandise. Il
lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec
son sac.

--Eh bien, a va-t-il  un sou? dit-il.

--J'tais bien sre de vous revoir, vous, rpondit tranquillement la
marachre. Voyons, prenez mon reste. Il y a dix-sept bottes.

--a fait dix-sept sous.

--Non, trente-quatre.

Ils tombrent d'accord  vingt-cinq. Madame Franois tait presse de
s'en aller. Lorsque Lacaille se fut loign, avec ses carottes dans
son sac:

--Voyez-vous, il me guettait, dit-elle  Florent. Ce vieux-l _rle_
sur tout le march; il attend quelquefois le dernier coup de cloche,
pour acheter quatre sous de marchandise... Ah! ces Parisiens! a se
chamaille pour deux liards, et a va boire le fond de sa bourse chez
le marchand de vin.

Quand madame Franois parlait de Paris, elle tait pleine d'ironie et
de ddain; elle le traitait en ville trs-loigne, tout  fait
ridicule et mprisable, dans laquelle elle ne consentait  mettre les
pieds que la nuit.

-- prsent, je puis m'en aller, reprit-elle en s'asseyant de nouveau
prs de Florent, sur les lgumes d'une voisine.

Florent baissait la tte, il venait de commettre un vol. Quand
Lacaille s'en tait all, il avait aperu une carotte par terre. Il
l'avait ramasse, il la tenait serre dans sa main droite. Derrire
lui, des paquets de cleris, des tas de persil mettaient des odeurs
irritantes qui le prenaient  la gorge.

--Je vais m'en aller, rpta madame Franois.

Elle s'intressait  cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce
trottoir, dont il n'avait pas remu. Elle lui fit de nouvelles offres
de service; mais il refusa encore, avec une fiert plus pre. Il se
leva mme, se tint debout, pour prouver qu'il tait gaillard. Et,
comme elle tournait la tte, il mit la carotte dans sa bouche. Mais il
dut la garder un instant, malgr l'envie terrible qu'il avait de
serrer les dents; elle le regardait de nouveau en face, elle
l'interrogeait, avec sa curiosit de brave femme. Lui, pour ne pas
parler, rpondait par des signes de tte. Puis, doucement, lentement,
il mangea la carotte.

La marachre allait dcidment partir, lorsqu'une voix forte dit tout
 ct d'elle:

--Bonjour, madame Franois.

C'tait un garon maigre, avec de gros os, une grosse tte, barbu, le
nez trs-fin, les yeux minces et clairs. Il portait un chapeau de
feutre noir, roussi, dform, et se boutonnait au fond d'un immense
paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient dteint en larges
tranes verdtres. Un peu courb, agit d'un frisson d'inquitude
nerveuse qui devait lui tre habituel, il restait plant dans ses gros
souliers lacs; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus.

--Bonjour, monsieur Claude, rpondit gaiement la marachre. Vous
savez, je vous ai attendu, lundi; et comme vous n'tes pas venu, j'ai
gar votre toile; je l'ai accroche  un clou, dans ma chambre.

--Vous tes trop bonne, madame Franois, j'irai terminer mon tude,
un de ces jours... Lundi, je n'ai pas pu... Est-ce que votre grand
prunier a encore toutes ses feuilles?

--Certainement.

--C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. Il
fera bien,  gauche du poulailler. J'ai rflchi  a toute la
semaine... Hein! les beaux lgumes, ce matin je suis descendu de bonne
heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces
gredins de choux.

Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La marachre
reprit:

--Eh bien, je m'en vais. Adieu...  bientt, monsieur Claude!

Et comme elle partait, prsentant Florent au jeune peintre:

--Tenez, voil monsieur qui revient de loin, parat-il. Il ne se
reconnat plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez peut-tre lui
donner un bon renseignement.

Elle s'en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble.
Claude regardait Florent avec intrt; cette longue figure, mince et
flottante, lui semblait originale. La prsentation de madame Franois
suffisait; et, avec la familiarit d'un flneur habitu  toutes les
rencontres de hasard, il lui dit tranquillement:

--Je vous accompagne. O allez-vous?

Florent resta gn. Il se livrait moins vite; mais, depuis son
arrive, il avait une question sur les lvres. Il se risqua, il
demanda, avec la peur d'une rponse fcheuse:

--Est-ce que la rue Pirouette existe toujours?

--Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris,
cette rue-l! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y ont des
ventres de femme grosse... J'en ai fait une eau-forte pas trop
mauvaise. Quand vous viendrez chez moi, je vous la montrerai... C'est
l que vous allez?

Florent, soulag, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette
existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part  aller. Toute
sa mfiance se rveillait devant l'insistance de Claude.

--a ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de mme rue Pirouette.
La nuit, elle est d'une couleur!... Venez donc, c'est  deux pas.

Il dut le suivre. Ils marchaient cte  cte, comme deux camarades,
enjambant les paniers et les lgumes. Sur le carreau de la rue
Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, rangs en
piles comme des boulets, avec une rgularit surprenante. Les chairs
blanches et tendres des choux s'panouissaient, pareilles  d'normes
roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient
 des bouquets de marie, aligns dans des jardinires colossales.
Claude s'tait arrt, en poussant de petits cris d'admiration.

Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un
seul bec de gaz brlait dans un coin. Les maisons, tasses, renfles,
avanaient leurs auvents comme des ventres de femme grosse, selon
l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arrire,
s'appuyaient aux paules les unes des autres. Trois ou quatre, au
contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient prs de tomber sur le
nez. Le bec de gaz en clairait une, trs-blanche, badigeonne  neuf,
avec sa taille de vieille femme casse et avachie, toute poudre 
blanc, peinturlure comme une jeunesse. Puis la file bossue des
autres s'en allait, s'enfonant en plein noir, lzarde, verdie par
les coulements des pluies, dans une dbandade de couleurs et
d'attitudes telle, que Claude en riait d'aise. Florent s'tait arrt
au coin de la rue de Mondtour, en face de l'avant-dernire maison, 
gauche. Les trois tages dormaient, avec leurs deux fentres sans
persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tirs derrire les
vitres; en haut, sur les rideaux de l'troite fentre du pignon, une
lumire allait et venait. Mais la boutique, sous l'auvent, paraissait
lui causer une motion extraordinaire. Elle s'ouvrait. C'tait un
marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines luisaient; sur la
table d'talage, des pts d'pinards et de chicore, dans des
terrines, s'arrondissaient, se terminaient en pointe, coups,
derrire, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de
mtal blanc. Cette vue clouait Florent de surprise; il devait ne pas
reconnatre la boutique; il lut le nom du marchand, _Godeboeuf_, sur
une enseigne rouge, et resta constern. Les bras ballants, il
examinait les pts d'pinards, de l'air dsespr d'un homme auquel
il arrive quelque malheur suprme.

Cependant, la fentre du pignon s'tait ouverte, une petite vieille se
penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin.

--Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait lev
la tte.

Et il ajouta, en se tournant vers son compagnon:

--J'ai eu une tante, dans cette maison-l. C'est une bote 
cancans... Ah! voil les Mhudin qui se remuent; il y a de la lumire
au second.

Florent allait le questionner, mais il le trouva inquitant, dans son
grand paletot dteint; il le suivit, sans mot dire, tandis que l'autre
lui parlait des Mhudin. C'taient des poissonnires; l'ane tait
superbe; la petite, qui vendait du poisson d'eau douce, ressemblait 
une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses
anguilles. Et il en vint  dire, en se fchant, que Murillo peignait
comme un polisson. Puis, brusquement, s'arrtant au milieu de la vue:

--Voyons, o allez-vous,  la fin!

--Je ne vais nulle part,  prsent, dit Florent accabl. Allons o
vous voudrez.

Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond
de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude
entra, tranant Florent  sa suite. Il n'y avait qu'un ct des volets
enlev. Le gaz brlait dans l'air encore endormi de la salle; un
torchon oubli, les cartes de la veille, tranaient sur les tables, et
le courant d'air de la porte grande ouverte mettait sa pointe frache
au milieu de l'odeur chaude et renferme du vin. Le patron, monsieur
Lebigre servait les clients, en gilet  manches, son collier de barbe
tout chiffonn, sa grosse figure rgulire toute blanche de sommeil.
Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le comptoir,
toussant, crachant, les yeux battus, achevant de s'veiller dans le
vin blanc et dans l'eau-de-vie. Florent reconnut Lacaille, dont le
sac,  cette heure, dbordait de lgumes. Il en tait  la troisime
tourne, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d'un
panier de pommes de terre. Quand il eut vid son verre, il alla causer
avec monsieur Lebigre, dans un petit cabinet vitr, au fond, o le gaz
n'tait pas allum.

--Que voulez-vous prendre? demanda Claude  Florent.

En entrant, il avait serr la main de l'homme qui l'invitait. C'tait
un fort, un beau garon de vingt-deux ans au plus, ras, ne portant
que de petites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau
enduit de craie et son colletin de tapisserie, dont les bretelles
serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, lui tapait
sur les bras, lui demandait quand ils iraient  Charentonneau. Et ils
parlaient d'une grande partie qu'ils avaient faite ensemble, en canot,
sur la Marne. Le soir, ils avaient mang un lapin.

--Voyons, que prenez-vous? rpta Claude.

Florent regardait le comptoir, trs-embarrass. Au bout, des thires
de punch et de vin chaud, cercles de cuivre, chauffaient sur les
courtes flammes bleues et roses d'un appareil  gaz. Il confessa enfin
qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. Monsieur Lebigre
servit trois verres de punch. Il y avait, prs des thires, dans une
corbeille, des petits pains au beurre qu'on venait d'apporter et qui
fumaient. Mais les autres n'en prirent pas, et Florent but son verre
de punch; il le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un
filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya.

--Un bon garon, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouvrent
tous les deux sur le trottoir de la rue Rambuteau. Il est trs-amusant
 la campagne; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le
gredin; je l'ai vu nu, et s'il voulait me poser des acadmies, en
plein air... Maintenant, si cela vous plat, nous allons faire un tour
dans les Halles.

Florent le suivait, s'abandonnait. Une lueur claire, au fond de la rue
Rambuteau, annonait le jour. La grande voix des Halles grondait plus
haut; par instants, des voles de cloche, dans un pavillon loign,
coupaient cette clameur roulante et montante. Ils entrrent sous une
des rues couvertes, entre le pavillon de la mare et le pavillon de la
volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute vote, dont les
boiseries intrieures luisaient, entre les dentelles noires des
charpentes de fonte. Quand il dboucha dans la grande rue du milieu,
il songea  quelque ville trange, avec ses quartiers distincts, ses
faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et
ses carrefours, mise tout entire sous un hangar, un jour de pluie,
par quelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans les creux
des toitures, multipliait la fort des piliers, largissait  l'infini
les nervures dlicates, les galeries dcoupes, les persiennes
transparentes; et c'tait, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des
tnbres, toute une vgtation, toute une floraison, monstrueux
panouissement de mtal, dont les tiges qui montaient en fuse, les
branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les
lgrets de feuillage d'une futaie sculaire. Des quartiers dormaient
encore, clos de leurs grilles. Les pavillons du beurre et de la
volaille alignaient leurs petites boutiques treillages, allongeaient
leurs ruelles dsertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de
la mare venait d'tre ouvert; des femmes traversaient les ranges de
pierres blanches, taches de l'ombre des paniers et des linges
oublis. Aux gros lgumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait
grandissant. De proche en proche, le rveil gagnait la ville, du
quartier populeux o les choux s'entassent ds quatre heures du matin,
au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des
faisans  ses maisons que vers les huit heures.

Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des
trottoirs, aux deux bords, des marachers taient encore l, de petits
cultivateurs, venus des environs de Paris, talant sur des paniers
leur rcolte de la veille au soir, bottes de lgumes, poignes de
fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures
entraient sous les votes, en ralentissant le trot sonnant de leurs
chevaux. Deux de ces voitures, laisses en travers, barraient la rue.
Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs gristres,
pareils  des sacs de charbon, et dont l'norme charge faisait plier
les essieux; les sacs, mouills, avaient une odeur frache d'algues
marines; un d'eux, crev par un bout, laissait couler un tas noir de
grosses moules.  tous les pas, maintenant, ils devaient s'arrter. La
mare arrivait, les camions se succdaient, charriant les hautes cages
de bois pleines de bourriches, que les chemins de fer apportent toutes
charges de l'Ocan. Et, pour se garer des camions de la mare de plus
en plus presss et inquitants, ils se jetaient sous les roues des
camions du beurre, des oeufs et des fromages, de grands chariots
jaunes,  quatre chevaux,  lanternes de couleur; des forts enlevaient
les caisses d'oeufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils
portaient dans le pavillon de la crie, o des employs en casquette
crivaient sur des calepins,  la lueur du gaz. Claude tait ravi de
ce tumulte; il s'oubliait  un effet de lumire,  un groupe de
blouses, au dchargement d'une voiture. Enfin, ils se dgagrent.
Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marchrent dans une
odeur exquise qui tranait autour d'eux et semblait les suivre. Ils
taient au milieu du march des fleurs coupes. Sur le carreau, 
droite et  gauche, des femmes assises avaient devant elles des
corbeilles carres, pleines de bottes de roses, de violettes, de
dahlias, de marguerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles  des
taches de sang, plissaient doucement avec des gris argents d'une
grande dlicatesse. Prs d'une corbeille, une bougie allume mettait
l, sur tout le noir d'alentour, une chanson aigu de couleur, les
panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le
bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien
n'tait plus doux ni plus printanier que les tendresses de ce parfum
rencontres sur un trottoir, au sortir des souffles pres de la mare
et de la senteur pestilentielle des beurres et des fromages.

Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flnant, s'attardant au
milieu des fleurs. Ils s'arrtrent curieusement devant des femmes qui
vendaient des bottes de fougre et des paquets de feuilles de vigne,
bien rguliers, attachs par quarterons. Puis ils tournrent dans un
bout de rue couverte, presque dsert, o leurs pas sonnaient comme
sous la vote d'une glise. Ils y trouvrent, attel  une voiture
grande comme une brouette, un tout petit ne qui s'ennuyait sans
doute, et qui se mit  braire en les voyant, d'un ronflement si fort
et si prolong, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des
hennissements de chevaux rpondirent; il y eut des pitinements, tout
un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en
face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commissionnaires,
grandes ouvertes, montraient, sous la clart vive du gaz, des amas de
paniers et de fruits, entre les trois murs sales couverts d'additions
au crayon. Et comme ils taient l, ils aperurent une dame bien mise,
pelotonne d'un air de lassitude heureuse dans le coin d'un fiacre,
perdu au milieu de l'encombrement de la chausse, et filant
sournoisement.

--C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude avec un
sourire.

Ils causaient maintenant, en retournant sous les Halles. Claude, les
mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce
dbordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque
matin. Il rdait sur le carreau des nuits entires, rvant des natures
mortes colossales, des tableaux extraordinaires. Il en avait mme
commenc un; il avait fait poser son ami Marjolin et cette gueuse de
Cadine; mais c'tait dur, c'tait trop beau, ces diables de lgumes,
et les fruits, et les poissons, et la viande! Florent coutait, le
ventre serr, cet enthousiasme d'artiste. Et il tait vident que
Claude, en ce moment-l, ne songeait mme pas que ces belles choses se
mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut,
serra d'un mouvement qui lui tait habituel la longue ceinture rouge
qu'il portait sous son paletot verdtre, et reprit d'un air fin:

--Puis, je djeune ici, par les yeux au moins, et cela vaut encore
mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de dner, la
veille, je me donne une indigestion, le lendemain,  regarder arriver
toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-l, j'ai encore plus de
tendresses pour mes lgumes... Non, tenez, ce qui est exasprant, ce
qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout
a!

Il raconta un souper qu'un ami lui avait pay chez Baratte, un jour de
splendeur; ils avaient eu des hutres, du poisson, du gibier. Mais
Baratte tait bien tomb; tout le carnaval de l'ancien march des
Innocents se trouvait enterr,  cette heure; on en tait aux Halles
centrales,  ce colosse de fonte,  cette ville nouvelle, si
originale. Les imbciles avaient beau dire, toute l'poque tait l.
Et Florent ne savait plus s'il condamnait le ct pittoresque ou la
bonne chre de Baratte. Puis, Claude dblatra contre le romantisme;
il prfrait ses tas de choux aux guenilles du moyen ge. Il finit par
s'accuser de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse.
On devait flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du
moderne.

--Tenez, dit-il en s'arrtant, regardez, au coin du trottoir.
N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs
sacres peintures poitrinaires?

Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes vendaient du caf,
de la soupe. Au coin du trottoir, un large rond de consommateurs
s'tait form autour d'une marchande de soupe aux choux. Le seau de
fer-blanc tam, plein de bouillon, fumait sur le petit rchaud bas,
dont les trous jetaient une lueur ple de braise, La femme, arme
d'une cuiller  pot, prenant de minces tranches de pain au fond d'une
corbeille garnie d'un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes.
Il y avait l des marchandes trs-propres, des marachers en blouse,
des porteurs sales, le paletot gras des charges de nourriture qui
avaient tran sur les paules, de pauvres diables dguenills, toutes
les faims matinales des Halles, mangeant, se brlant, cartant un peu
le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le
peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de
composer le tableau dans un bon ensemble. Mais cette diablesse de
soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tte,
gn par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot
dire, avec un regard de ct d'animaux mfiants. Alors, comme la femme
servait un nouvel arriv, Claude lui-mme fut attendri par la vapeur
forte d'une cuillere qu'il reut en plein visage.

Il serra sa ceinture, souriant, fch; puis, se remettant  marcher,
faisant allusion au verre de punch d'Alexandre, il dit  Florent d'une
voix un peu basse:

--C'est drle, vous avez d remarquer cela, vous?... On trouve
toujours quelqu'un pour vous payer  boire, on ne rencontre jamais
personne qui vous paye  manger.

Le jour se levait. Au bout de la rue de la Cossonnerie, les maisons du
boulevard Sbastopol taient toutes noires; et, au-dessus de la ligne
nette des ardoises, le cintre lev de la grande rue couverte
taillait, dans le bleu ple, une demi-lune de clart. Claude, qui
s'tait pench au-dessus de certains regards, garnis de grilles,
s'ouvrant, au ras du trottoir, sur des profondeurs de cave o
brlaient des lueurs louches de gaz, regardait en l'air maintenant,
entre les hauts piliers, cherchant sur les toits bleuis, au bord du
ciel clair. Il finit par s'arrter encore, les yeux levs sur une des
minces chelles de fer qui relient les deux tages de toitures et
permettent de les parcourir. Florent lui demanda ce qu'il voyait
l-haut.

--C'est ce diable de Marjolin, dit le peintre sans rpondre. Il est,
pour sr, dans quelque gouttire,  moins qu'il n'ait pass la nuit
avec les btes de la cave aux volailles... J'ai besoin de lui pour une
tude.

Et il raconta que son ami Marjolin fut trouv, un matin, par une
marchande, dans un tas de choux, et qu'il poussa sur le carreau,
librement. Quand on voulut l'envoyer  l'cole, il tomba malade, il
fallut le ramener aux Halles. Il en connaissait les moindres recoins,
les aimait d'une tendresse de fils, vivait avec des agilits
d'cureuil, au milieu de cette fort de fonte. Ils faisaient un joli
couple, lui et cette gueuse de Cadine, que la mre Chantemesse avait
ramasse, un soir, au coin de l'ancien march des Innocents. Lui,
tait splendide, ce grand bta, dor comme un Rubens, avec un duvet
rousstre qui accrochait le jour; elle, la petite, fute et mince,
avait un drle de museau, sous la broussaille noire de ses cheveux
crpus.

Claude, tout en causant, htait le pas. Il ramena son compagnon  la
pointe Saint-Eustache. Celui-ci se laissa tomber sur un banc, prs du
bureau des omnibus, les jambes casses de nouveau. L'air frachissait.
Au fond de la rue Rambuteau, des lueurs roses marbraient le ciel
laiteux, sabr, plus haut, par de grandes dchirures grises. Cette
aube avait une odeur si balsamique, que Florent se crut un instant en
pleine campagne, sur quelque colline. Mais Claude lui montra, de
l'autre ct du banc, le march aux aromates. Le long du carreau de la
triperie, on et dit des champs de thym, de lavande, d'ail,
d'chalote; et les marchandes avaient enlac, autour des jeunes
platanes du trottoir, de hautes branches de laurier qui faisaient des
trophes de verdure. C'tait l'odeur puissante du laurier qui
dominait.

Le cadran lumineux de Saint-Eustache plissait, agonisait, pareil 
une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au
fond des rues voisines, les becs de gaz s'teignaient un  un, comme
des toiles tombant dans de la lumire. Et Florent regardait les
grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du rve, o il les avait
vues, allongeant  l'infini leurs palais  jour. Elles se
solidifiaient, d'un gris verdtre, plus gantes encore, avec leur
mture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits.
Elles entassaient leurs masses gomtriques; et, quand toutes les
clarts intrieures furent teintes, qu'elles baignrent dans le jour
levant, carres, uniformes, elles apparurent comme une machine
moderne, hors de toute mesure, quelque machine  vapeur, quelque
chaudire destine  la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de
mtal, boulonn, riv, fait de bois, de verre et de fonte, d'une
lgance et d'une puissance de moteur mcanique, fonctionnant l, avec
la chaleur du chauffage, l'tourdissement, le branle furieux des
roues.

Mais Claude tait mont debout sur le banc, d'enthousiasme. Il fora
son compagnon  admirer le jour se levant sur les lgumes. C'tait une
mer. Elle s'tendait de la pointe Saint-Eustache  la rue des Halles,
entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux
carrefours, le flot grandissait encore, les lgumes submergeaient les
pavs. Le jour se levait lentement, d'un gris trs-doux, lavant toutes
choses d'une teinte claire d'aquarelle. Ces tas moutonnants comme des
flots presss, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans
l'encaissement de la chausse, pareil  la dbcle des pluies
d'automne, prenaient des ombres dlicates et perles, des violets
attendris, des roses teintes de lait, des verts noys dans des
jaunes, toutes les pleurs qui font du ciel une soie changeante au
lever du soleil; et,  mesure que l'incendie du matin montait en jets
de flammes au fond de la rue Rambuteau, les lgumes s'veillaient
davantage, sortaient du grand bleuissement tranant  terre. Les
salades, les laitues, les scaroles, les chicores, ouvertes et grasses
encore de terreau, montraient leurs coeurs clatants; les paquets
d'pinards, les paquets d'oseille, les bouquets d'artichauts, les
entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines,
lies d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la
laque verte des cosses au gros vert des feuilles; gamme soutenue qui
allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de cleris et des
bottes de poireaux. Mais les notes aigus, ce qui chantait plus haut,
c'taient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des
navets, semes en quantit prodigieuse le long du march, l'clairant
du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des
Halles, les choux faisaient des montagnes; les normes choux blancs,
serrs et durs comme des boulets de mtal ple; les choux friss, dont
les grandes feuilles ressemblaient  des vasques de bronze; les choux
rouges, que l'aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin,
avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre.  l'autre bout,
au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue
Rambuteau tait barre par une barricade de potirons orangs, sur deux
rangs, s'talant, largissant leurs ventres. Et le vernis mordor d'un
panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement
jauntre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe
d'aubergines,  et l, s'allumaient; pendant que de gros radis noirs,
rangs en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de
tnbres au milieu des joies vibrantes du rveil.

Claude battait des mains,  ce spectacle. Il trouvait ces gredins de
lgumes extravagants, fous, sublimes. Et il soutenait qu'ils
n'taient pas morts, qu'arrachs de la veille, ils attendaient le
soleil du lendemain pour lui dire adieu sur le pav des Halles. Il les
voyait vivre, ouvrir leurs feuilles, comme s'ils eussent encore les
pieds tranquilles et chauds dans le fumier. Il disait entendre l le
rle de tous les potagers de la banlieue. Cependant, la foule des
bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les
troits sentiers, entre les tas. C'tait toute une campagne
bourdonnante. Les grandes hottes des porteurs filaient lourdement
au-dessus des ttes. Les revendeuses, les marchands des quatre
saisons, les fruitiers, achetaient, se htaient. Il y avait des
caporaux et des bandes de religieuses autour des montagnes de choux;
tandis que des cuisiniers de collge flairaient, cherchant les bonnes
aubaines. On dchargeait toujours; des tombereaux jetaient leur charge
 terre, comme une charge de pavs, ajoutant un flot aux autres flots,
qui venaient maintenant battre le trottoir oppos. Et, du fond de la
rue du Pont-Neuf, des files de voitures arrivaient, ternellement.

--C'est crnement beau tout de mme, murmurait Claude en extase.

Florent souffrait. Il croyait  quelque tentation surhumaine. Il ne
voulait plus voir, il regardait Saint-Eustache, pos de biais, comme
lav  la spia sur le bleu du ciel, avec ses rosaces, ses larges
fentres cintres, son clocheton, ses toits d'ardoises. Il s'arrtait
 l'enfoncement sombre de la rue Montorgueil, o clataient des bouts
d'enseignes violentes, au pan coup de la rue Montmartre, dont les
balcons luisaient, chargs de lettres d'or. Et, quand il revenait au
carrefour, il tait sollicit par d'autres enseignes, des _Droguerie
et pharmacie_, des _Farines et lgumes secs_, aux grosses majuscules
rouges ou noires, sur des fonds dteints. Les maisons des angles, 
fentres troites, s'veillaient, mettaient, dans l'air large de la
nouvelle rue du Pont-Neuf, quelques jaunes et bonnes vieilles faades
de l'ancien Paris. Au coin de la rue Rambuteau, debout au milieu des
vitrines vides du grand magasin de nouveauts, des commis bien mis, en
gilet, avec leur pantalon collant et leurs larges manchettes
blouissantes, faisaient l'talage. Plus loin, la maison Guillout,
svre comme une caserne, talait dlicatement, derrire ses glaces,
des paquets dors de biscuits et des compotiers pleins de
petits-fours. Toutes les boutiques s'taient ouvertes. Des ouvriers en
blouses blanches, tenant leurs outils sous le bras, pressaient le pas,
traversaient la chausse.

Claude n'tait pas descendu de son banc. Il se grandissait, pour voir
jusqu'au fond des rues. Brusquement, il aperut, dans la foule qu'il
dominait, une tte blonde aux larges cheveux, suivie d'une petite tte
noire, toute crpue et bouriffe.

--Eh! Marjolin! eh! Cadine! cria-t-il.

Et, comme sa voix se perdait au milieu du brouhaha, il sauta  terre,
il prit sa course. Puis, il songea qu'il oubliait Florent; il revint
d'un saut; il dit rapidement:

--Vous savez, au fond de l'impasse des Bourdonnais... Mon nom est
crit  la craie sur la porte, Claude Lantier... Venez voir
l'eau-forte de la rue Pirouette.

Il disparut. Il ignorait le nom de Florent; il le quittait comme il
l'avait pris, au bord d'un trottoir, aprs lui avoir expliqu ses
prfrences artistiques.

Florent tait seul. Il fut d'abord heureux de cette solitude. Depuis
que madame Franois l'avait recueilli, dans l'avenue de Neuilly, il
marchait au milieu d'une somnolence et d'une souffrance qui lui
taient l'ide exacte des choses. Il tait libre enfin, il voulut se
secouer, secouer ce rve intolrable de nourritures gigantesques dont
il se sentait poursuivi. Mais sa tte restait vide, il n'arriva qu'
retrouver au fond de lui une peur sourde. Le jour grandissait, ou
pouvait le voir maintenant; et il regardait son pantalon et sa
redingote lamentables. Il boutonna la redingote, pousseta le
pantalon, essaya un bout de toilette, croyant entendre ces loques
noires dire tout haut d'o il venait. Il tait assis au milieu du
banc,  ct de pauvres diables, de rdeurs chous l, en attendant
le soleil. Les nuits des Halles sont douces pour les vagabonds. Deux
sergents de ville, encore en tenue de nuit, avec la capote et le kpi,
marchant cte  cte, les mains derrire le dos, allaient et venaient
le long du trottoir; chaque fois qu'ils passaient devant le banc, ils
jetaient un coup d'oeil sur le gibier qu'ils y flairaient. Florent
s'imagina qu'ils le reconnaissaient, qu'ils se consultaient pour
l'arrter. Alors l'angoisse le prit. Il eut une envie folle de se
lever, de courir. Mais il n'osait plus, il ne savait de quelle faon
s'en aller. Et les coups d'oeil rguliers des sergents de ville, cet
examen lent et froid de la police, le mettait au supplice. Enfin, il
quitta le banc, se retenant pour ne pas fuir de toute la longueur de
ses grandes jambes, s'loignant pas  pas, serrant les paules, avec
l'horreur de sentir les mains rudes des sergents de ville le prendre
au collet, par derrire.

Il n'eut plus qu'une pense, qu'un besoin, s'loigner des Halles. Il
attendrait, il chercherait encore, plus tard, quand le carreau serait
libre. Les trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue
Montorgueil, la rue Turbigo, l'inquitrent: elles taient encombres
de voitures de toutes sortes; des lgumes couvraient les trottoirs.
Alors, il alla devant lui, jusqu' la rue Pierre-Lescot, o le march
au cresson et le march aux pommes de terre lui parurent
infranchissables. Il prfra suivre la rue Rambuteau. Mais, an
boulevard Sbastopol, il se heurta contre un tel embarras de
tapissires, de charrettes, de chars  bancs, qu'il revint prendre la
rue Saint-Denis. L, il rentra dans les lgumes. Aux deux bords, les
marchands forains venaient d'installer leurs talages, des planches
poses sur de hauts paniers, et le dluge de choux, de carottes, de
navets, recommenaient. Les Halles dbordaient. Il essaya de sortir de
ce flot qui l'atteignait dans sa fuite; il tenta la rue de la
Cossonnerie, la rue Berger, le square des Innocents, la rue de la
Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s'arrta, dcourag, effar, ne
pouvant se dgager de cette infernale ronde d'herbes qui finissaient
par tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs minces
verdures. Au loin, jusqu' la rue de Rivoli, jusqu' la place de
l'Htel-de-Ville, les ternelles files de roues et de btes atteles
se perdaient dans le ple-mle des marchandises qu'on chargeaient; de
grandes tapissires emportaient les lots des fruitiers de tout un
quartier; des chars  bancs dont les flancs craquaient, partaient pour
la banlieue. Rue du Pont-Neuf, il s'gara tout  fait; il vint
trbucher au milieu d'une remise de voitures  bras; des marchands des
quatre saisons y paraient leur talage roulant. Parmi eux, il reconnut
Lacaille, qui prit la rue Saint-Honor, en poussant devant lui une
brouette de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, esprant qu'il
l'aiderait  sortir de la cohue. Le pav tait devenu gras, bien que
le temps ft sec: des tas de queues d'artichauts, des feuilles et des
fanes, rendaient la chausse prilleuse. Il butait  chaque pas. Il
perdit Lacaille rue Vauvilliers. Du ct de la Halle-aux-Bl, les
bouts de rue se barricadaient d'un nouvel obstacle de charrettes et de
tombereaux. Il ne tenta plus de lutter, il tait repris par les
Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva  la
pointe Saint-Eustache.

Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles.
Paris mchait les bouches  ses deux millions d'habitants. C'tait
comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de
la vie dans toutes les veines. Bruit de mchoires colossales, vacarme
fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des
gros revendeurs partant pour les marchs de quartier, jusqu'aux
savates tranantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte
offrir des salades, dans des paniers.

Il entra sous une rue couverte,  gauche, dans le groupe des quatre
pavillons, dont il avait remarqu la grande ombre silencieuse pendant
la nuit. Il esprait s'y rfugier, y trouver quelque trou. Mais, 
cette heure, ils s'taient veills comme les autres. Il alla jusqu'au
bout de la rue. Des camions arrivaient au trot, encombrant le march
de la Valle de cageaux pleins de volailles vivantes, et de paniers
carrs o des volailles mortes taient ranges par lits profonds. Sur
le trottoir oppos, d'autres camions dchargeaient des veaux entiers,
emmaillotts d'une nappe, couchs tout du long, comme des enfants,
dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons,
carts et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des
quartiers de boeuf, des cuisseaux, des paules. Les bouchers, avec de
grands tabliers blancs, marquaient la viande d'un timbre, la
voituraient, la pesaient, l'accrochaient aux barres de la crie;
tandis que, le visage coll aux grilles, il regardait ces files de
corps pendus, les boeufs et les moutons rouges, les veaux plus ples,
tachs de jaune par la graisse et les tendons, le ventre ouvert. Il
passa au carreau de la triperie, parmi les ttes et les pieds de veau
blafards, les tripes proprement roules en paquets dans des botes,
les cervelles ranges dlicatement sur des paniers plats, les foies
saignants, les rognons violtres. Il s'arrta aux longues charrettes 
deux roues, couvertes d'une bche ronde, qui apportent des moitis de
cochon, accroches des deux cts aux ridelles, au-dessus d'un lit de
paille; les culs des charrettes ouverts montraient des chapelles
ardentes, des enfoncements de tabernacle, dans les lueurs flambantes
de ces chairs rgulires et nues; et, sur le lit de paille, il y avait
des botes de fer-blanc, pleines du sang des cochons. Alors Florent
fut pris d'une rage sourde; l'odeur fade de la boucherie, l'odeur acre
de la triperie, l'exaspraient. Il sortit de la rue couverte, il
prfra revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du
Pont-Neuf.

C'tait l'agonie. Le frisson du matin le prenait; il claquait des
dents, il avait peur de tomber l et de rester par terre. Il chercha,
ne trouva pas un coin sur un banc; il y aurait dormi, quitte  tre
rveill par les sergents de ville. Puis, comme un blouissement
l'aveuglait, il s'adossa  un arbre, les yeux ferms, les oreilles
bourdonnantes. La carotte crue qu'il avait avale, sans presque la
mcher, lui dchirait l'estomac, et le verre de punch l'avait gris.
Il tait gris de misre, de lassitude, de faim. Un feu ardent le
brlait de nouveau au creux de la poitrine; il y portait les deux
mains, par moments, comme pour boucher un trou par lequel il croyait
sentir tout son tre s'en aller. Le trottoir avait un large
balancement; sa souffrance devenait si intolrable, qu'il voulut
marcher encore pour la faire taire. Il marcha devant lui, entra dans
les lgumes. Il s'y perdit. Il prit un troit sentier, tourna dans un
autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au milieu des
verdures. Certains tas taient si haut, que les gens circulaient entre
deux murailles, bties de paquets et de bottes. Les ttes dpassaient
un peu; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la
coiffure; et les grandes hottes, balances, ressemblaient, au ras des
feuilles,  des nacelles d'osier nageant sur un lac de mousse. Florent
se heurtait  mille obstacles,  des porteurs qui se chargeaient, 
des marchandes qui discutaient de leurs voix rudes; il glissait sur le
lit pais d'pluchures et de trognons qui couvrait la chausse, il
touffait dans l'odeur puissante des feuilles crases. Alors,
stupide, il s'arrta, il s'abandonna aux pousses des uns, aux injures
des autres; il ne fut plus qu'une chose battue, roule, au fond de la
mer montante.

Une grande lchet l'envahissait. Il aurait mendi. Sa sotte fiert de
la nuit l'exasprait. S'il avait accept l'aumne de madame Franois,
s'il n'avait point eu peur de Claude comme un imbcile, il ne se
trouverait pas l,  rler parmi ces choux. Et il s'irritait surtout
de ne pas avoir questionn le peintre, rue Pirouette.  cette heure,
il tait seul, il pouvait crever, sur le pav, comme un chien perdu.

Il leva une dernire fois les yeux, il regarda les Halles. Elles
flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la
rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d'un portique de
lumire; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait.
L'norme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n'tait plus qu'un
profil sombre sur les flammes d'incendie du levant. En haut, une vitre
s'allumait, une goutte de clart roulait jusqu'aux gouttires, le long
de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cit
tumultueuse dans une poussire d'or volante. Le rveil avait grandi,
du ronflement des marachers, couchs sous leurs limousines, au
roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entire
repliait ses grilles; les carreaux bourdonnaient, les pavillons
grondaient; toutes les voix donnaient, et l'on et dit l'panouissement
magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin,
entendait se traner et se grossir dans l'ombre.  droite,  gauche,
de tous cts, des glapissements de crie mettaient des notes aigus
de petite flte, au milieu des basses sourdes de la foule. C'tait la
mare, c'taient les beurres, c'tait la volaille, c'tait la viande.
Des voles de cloche passaient, secouant derrire elles le murmure des
marchs qui s'ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les
lgumes. Il ne reconnaissait plus l'aquarelle tendre des pleurs de
l'aube. Les coeurs largis des salades brlaient, la gamme du vert
clatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets
devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal.  sa gauche, des
tombereaux de choux s'boulaient encore. Il tourna les yeux, il vit,
au loin, des camions qui dbouchaient toujours de la rue Turbigo. La
mer continuait  monter. Il l'avait sentie  ses chevilles, puis  son
ventre; elle menaait,  cette heure, de passer par-dessus sa tte.
Aveugl, noy, les oreilles sonnantes, l'estomac cras par tout ce
qu'il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de
nourriture, il demanda grce, et une douleur folle le prit, de mourir
ainsi de faim, dans Paris gorg, dans ce rveil fulgurant des Halles.
De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.

Il tait arriv  une alle plus large. Deux femmes, une petite
vieille et une grande sche, passrent devant lui, causant, se
dirigeant vers les pavillons.

--Et vous tes venue faire vos provisions, mademoiselle Saget?
demanda la grande sche.

--Oh! madame Lecoeur, si on peut dire... Vous savez, une femme seule.
Je vis de rien... J'aurais voulu un petit chou-fleur, mais tout est si
cher... Et le beurre,  combien, aujourd'hui?

--Trente-quatre sous... J'en ai du bien bon. Si vous voulez venir me
voir...

--Oui, oui, je ne sais pas, j'ai encore un peu de graisse...

Florent, faisant un effort suprme, suivait les deux femmes. Il se
souvenait d'avoir entendu nommer la petite vieille par Claude, rue
Pirouette; il se disait qu'il la questionnerait, quand elle aurait
quitt la grande sche.

--Et votre nice? demanda mademoiselle Saget.

--La Sarriette fait ce qu'il lui plat, rpondit aigrement madame
Lecoeur. Elle a voulu s'tablir. a ne me regarde plus. Quand les
hommes l'auront gruge, ce n'est pas moi qui lui donnerai un morceau
de pain.

--Vous tiez si bonne pour elle... Elle devrait gagner de l'argent;
les fruits sont avantageux, celle anne... Et votre beau-frre?

--Oh! lui...

Madame Lecoeur pina les lvres et parut ne pas vouloir en dire
davantage.

--Toujours le mme, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien
brave homme... Je me suis laiss dire qu'il mangeait son argent d'une
faon...

--Est-ce qu'on sait s'il mange son argent! dit brutalement madame
Lecoeur. C'est un cachotier, c'est un ladre, c'est un homme,
voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plutt que de me
prter cent sous... Il sait parfaitement que les beurres, pas plus que
les fromages et les oeufs, n'ont march cette saison. Lui, vend toute
la volaille qu'il veut... Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il
ne m'aurait offert ses services. Je suis bien trop fire pour
accepter, vous comprenez, mais a m'aurait fait plaisir.

--Eh! le voil, votre beau-frre, reprit mademoiselle Saget, en
  baissant la voix.

Les deux femmes se tournrent, regardrent quelqu'un qui traversait la
chausse pour entrer sous la grande rue couverte.

--Je suis presse, murmura madame Lecoeur, j'ai laiss ma boutique
toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler.

Florent s'tait aussi retourn, machinalement. 11 vit un petit homme,
carr, l'air heureux, les cheveux gris et taills en brosse, qui
tenait sous chacun de ses bras une oie grasse, dont la tte pendait et
lui tapait sur les cuisses. Et, brusquement, il eut un geste de joie;
il courut derrire cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l'eut
rejoint:

--Gavard! dit-il, en lui frappant sur l'paule.

L'autre leva la tte, examina d'un air surpris cette longue figure
noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d'un coup:

--Vous! vous! s'cria-t-il au comble de la stupfaction. Comment,
c'est vous!

Il manqua laisser tomber ses oies grasses. Il ne se calmait pas. Mais,
ayant aperu sa belle-soeur et mademoiselle Saget, qui assistaient
curieusement de loin  leur rencontre, il se remit  marcher, en
disant:

--Ne restons pas l, venez... Il y a des yeux et des langues de trop.

Et, sous la rue couverte, ils causrent. Florent raconta qu'il tait
all rue Pirouette. Gavard trouva cela trs-drle; il rit beaucoup, il
lui apprit que son frre Quenu avait dmnag et rouvert sa
charcuterie  deux pas, rue Rambuteau, en face des Halles. Ce qui
l'amusa encore prodigieusement, ce fut d'entendre que Florent s'tait
promen tout le matin avec Claude Lantier, un drle de corps, qui
tait justement le neveu de madame Quenu. Il allait le conduire  la
charcuterie. Puis, quand il sut qu'il tait rentr en France avec de
faux papiers, il prit toutes sortes d'airs mystrieux et graves. Il
voulut marcher devant lui,  cinq pas de distance, pour ne pas
veiller l'attention. Aprs avoir pass par le pavillon de la
volaille, o il accrocha ses deux oies  son talage, il traversa la
rue Rambuteau, toujours suivi par Florent. L, au milieu de la
chausse, du coin de l'oeil, il lui dsigna une grande et belle
boutique de charcuterie.

Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les faades,
an milieu desquelles l'ouverture de la rue Pirouette faisait un trou
noir.  l'autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache tait tout
dor dans la poussire du soleil, comme une immense chsse. Et, au
milieu de la cohue, du fond du carrefour, une arme de balayeurs
s'avanait, sur une ligne,  coups rguliers de balai; tandis que des
boueux jetaient les ordures  la fourche dans des tombereaux qui
s'arrtaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles
casses. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande
charcuterie, ouverte et flambante au soleil levant.

Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle tait une joie
pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs
vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres.
L'enseigne, o le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres
d'or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessin sur un
fond tendre, tait faite d'une peinture recouverte d'une glace. Les
deux panneaux latraux de la devanture, galement peints et sous
verre, reprsentaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de
hures, de ctelettes de porc, de guirlandes de saucisses; et ces
natures mortes, ornes d'enroulements et de rosaces, avaient une telle
tendresse d'aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons
roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l'talage montait.
Il tait pos sur un lit de fines rognures de papier bleu; par
endroits, des feuilles de fougre, dlicatement ranges, changeaient
certaines assiettes en bouquets entours de verdure. C'tait un monde
de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord,
tout en bas, contre la glace, il y avait une range de pots de
rillettes, entremls de pots de moutarde. Les jambonneaux dsosss
venaient au-dessus, avec leur bonne figure ronde, jaune de chapelure,
leur manche termin par un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands
plats: les langues fourres de Strasbourg, rouges et vernies,
saignantes  ct de la pleur des saucisses et des pieds de cochon;
les boudins, noirs, rouls comme des couleuvres bonnes filles; les
andouilles, empiles deux  deux, crevant de sant; les saucissons,
pareils  des chines de chantre, dans leurs chapes d'argent; les
pts, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs tiquettes;
les gros jambons, les grosses pices de veau et de porc, glaces, et
dont la gele avait des limpidits de sucre candi. Il y avait encore
de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des
hachis, dans des lacs de graisse fige. Entre les assiettes, entre les
plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jets des bocaux
d'aschards, de coulis, de truffes conserves, des terrines de foies
gras, des botes moires de thon et de sardines. Une caisse de
fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots bourrs de
beurre persill, taient poses aux deux coins, ngligemment. Enfin,
tout en haut, tombant d'une barre  dents de loup, des colliers de
saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symtriques,
semblables  des cordons et  des glands de tentures riches; tandis
que, derrire, des lambeaux de crpine mettaient leur dentelle, leur
fond de guipure blanche et charnue. Et l, sur le dernier gradin de
cette chapelle du ventre, au milieu des bouts de la crpine, entre
deux bouquets de glaeuls pourpres, le reposoir se couronnait d'un
aquarium carr, garni de rocailles, o deux poissons rouges nageaient,
continuellement.

Florent sentit un frisson  fleur de peau; et il aperut une femme,
sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur
de plus, une plnitude solide et heureuse, au milieu de toutes ces
gaiets grasses. C'tait une belle femme. Elle tenait la largeur de la
porte, point trop-grosse pourtant, forte de la gorge, dans la maturit
de la trentaine. Elle venait de se lever, et dj ses cheveux, lisss,
colls et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur
les tempes. Cela la rendait trs-propre. Sa chairpaisible, avait cette
blancheur transparente, celle peau fine et robe des personnes qui
vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle tait
srieuse plutt, trs-calme et trs-lente, s'gayant du regard, les
lvres graves. Son col de linge empes bridant sur son cou, ses
manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc
cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de
la robe de cachemire noir, les paules rondes, le corsage plein, dont
le corset tendait l'toffe, extrmement. Dans tout ce blanc, le soleil
brlait. Mais, trempe de clart, les cheveux bleus, la chair rose,
les manches et la jupe clatantes, elle ne clignait pas les paupires,
elle prenait en toute tranquillit bate son bain de lumire matinale,
les yeux doux, riant aux Halles dbordantes. Elle avait un air de
grande honntet.

--C'est la femme de votre frre, votre belle-soeur Lisa, dit Gavard 
Florent.

Il l'avait salue d'un lger signe de tte. Puis, il s'enfona dans
l'alle, continuant  prendre des prcautions minutieuses, ne voulant
pas que Florent entrt par la boutique qui tait vide pourtant. Il
tait videmment trs-heureux de se mettre dans une aventure qu'il
croyait compromettante.

--Attendez, dit-il, je vais voir si votre frre est seul... Vous
entrerez, quand je taperai dans mes mains.

Il poussa une porte, au fond de l'alle. Mais, lorsque Florent
entendit la voix de son frre, derrire cette porte, il entra d'un
bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta  son cou. Ils s'embrassaient
comme des enfants.

--Ah! saperlotte, ah! c'est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais,
par exemple!... Je t'ai cru mort, je le disais hier encore  Lisa:
Ce pauvre Florent...

Il s'arrta, il cria, en penchant la tte dans la boutique:

--Eh! Lisa!... Lisa!...

Puis, se tournant vers une petite fille qui s'tait rfugie dans un
coin:

--Pauline, va donc chercher ta mre.

Mais la petite ne bougea pas. C'tait une superbe enfant de cinq ans,
ayant une grosse figure ronde, d'une grande ressemblance avec la belle
charcutire. Elle tenait, entre ses bras, un norme chat jaune, qui
s'abandonnait d'aise, les pattes pendantes; et elle le serrait de ses
petites mains, pliant sous la charge, comme si elle et craint que ce
monsieur si mal habill ne le lui volt.

Lisa arriva lentement.

--C'est Florent, c'est mon frre, rptait Quenu.

Elle l'appela monsieur, fut trs-bonne. Elle le regardait
paisiblement, de la tte aux pieds, sans montrer aucune surprise
malhonnte. Ses lvres seules avaient un lger pli. Et elle resta
debout, finissant par sourire des embrassades de son mari. Celui-ci
pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misre de
Florent.

--Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli, l bas... Moi,
j'ai engraiss, que veux-tu!

Il tait gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il dbordait
dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui
l'emmaillotaient comme un norme poupon. Sa face rase s'tait
allonge, avait pris  la longue une lointaine ressemblance avec le
groin de ces cochons, de cette viande, o ses mains s'enfonaient et
vivaient, la journe entire. Florent le reconnaissait  peine. Il
s'tait assis, il passait de son frre  la belle Lisa,  la petite
Pauline. Ils suaient la sant; ils taient superbes, carrs, luisants;
ils le regardaient avec l'tonnement de gens trs-gras pris d'une
vague inquitude en face d'un maigre. Et le chat lui-mme, dont la
peau ptait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un
air dfiant.

--Tu attendras le djeuner, n'est-ce pas? demanda Quenu. Nous
mangeons de bonne heure,  dix heures.

Une odeur forte de cuisine tranait. Florent revit sa nuit terrible,
son arrive dans les lgumes, son agonie au milieu des Halles, cet
boulement continu de nourriture auquel il venait d'chapper. Alors,
il dit  voix basse, avec un sourire doux:

--Non, j'ai faim, vois-tu.



II


Florent venait de commencer son droit  Paris, lorsque sa mre mourut.
Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait pous en secondes
noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-prfet avait amen et
oubli dans le Midi. Il tait rest employ  la sous-prfecture,
trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une
indigestion, trois ans aprs le mariage, l'emporta. Il laissait pour
tout hritage  sa femme un gros garon qui lui ressemblait. La mre
payait dj trs-difficilement les mois de collge de son an,
Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes
satisfactions: il tait trs-doux, travaillait avec ardeur, remportait
les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses,
tous ses espoirs. Peut-tre prfrait-elle, dans ce garon ple et
mince, son premier mari, un de ces Provenaux d'une mollesse
caressante, qui l'avait aime  en mourir. Peut-tre Quenu, dont la
bonne humeur l'avait d'abord sduite, s'tait-il montr trop gras,
trop satisfait, trop certain de tirer de lui-mme ses meilleures
joies. Elle dcida que son dernier n, le cadet, celui que les
familles mridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien
de bon; elle se contenta de l'envoyer  l'cole, chez une vieille
fille sa voisine, o le petit n'apprit gure qu' galopiner. Les deux
frres grandirent loin l'un de l'autre, en trangers.

Quand Florent arriva au Vigan, sa mre tait enterre. Elle avait
exig qu'on lui cacht sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas
le dranger dans ses tudes. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze
ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une
table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la
malheureuse mre. Elle en tait  ses dernires ressources, elle
s'tait tue au travail pour que son fils pt faire son droit.  un
petit commerce de rubans d'un mdiocre rapport, elle avait d joindre
d'autres mtiers qui l'occupaient fort tard. L'ide fixe de voir son
Florent avocat, bien pos dans la ville, finissait par la rendre dure,
avare, impitoyable pour elle-mme et pour les autres. Le petit Quenu
allait avec des culottes perces, des blouses dont les manches
s'effiloquaient; il ne se servait jamais  table, il attendait que sa
mre lui et coup sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout
aussi mince. C'tait  ce rgime qu'elle avait succomb, avec le
dsespoir immense de ne pas achever sa tche.

Cette histoire fit une impression terrible sur le caractre tendre de
Florent. Les larmes l'touffaient. Il prit son frre dans ses bras, le
tint serr, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait
priv. Et il regardait ses pauvres souliers crevs, ses coudes trous,
ses mains sales, toute cette misre d'enfant abandonn. Il lui
rptait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le
lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir
mme rserver la somme ncessaire pour retourner  Paris.  aucun
prix, il ne voulait rester au Vigan. Il cda heureusement la petite
boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mre,
trs-rigide sur les questions d'argent, s'tait pourtant laisse peu 
peu entraner  contracter. Et comme il ne lui restait rien, le
voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du
mobilier et du linge de la dfunte. Il faisait une bonne affaire. Le
jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frre 
neuf, l'emmena, le soir mme.

 Paris, il ne pouvait plus tre question de suivre les cours de
l'cole de droit. Florent remit  plus tard toute ambition. Il trouva
quelques leons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de
la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux
lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Ds
lors, il eut un enfant. Sa paternit le charmait. Dans les premiers
temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des leons au
petit; mais celui-ci n'coutait gure; il avait la tte dure, refusait
d'apprendre, sanglotant, regrettant l'poque o sa mre le laissait
courir les rues. Florent, dsespr, cessait la leon, le consolait,
lui promettait des vacances indfinies. Et pour s'excuser de sa
faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui
dans le but de le contrarier. Ce fut sa rgle de conduite, le regarder
grandir en joie. Il l'adorait, tait ravi de ses rires, gotait des
douceurs infinies  le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de
tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs raps, et
son visage commenait  jaunir, au milieu des taquineries cruelles de
l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu
bta, sachant  peine lire et crire, mais d'une belle humeur
inaltrable qui emplissait de gaiet la grande chambre sombre de la
rue Royer-Collard.

Cependant, les annes passaient. Florent, qui avait hrit des
dvouements de sa mre, gardait Quenu au logis comme une grande fille
paresseuse. Il lui vitait jusqu'aux menus soins de l'intrieur;
c'tait lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le mnage
et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises penses. Il
tait sombre d'ordinaire, se croyait mchant. Le soir, quand il
rentrait, crott, la tte basse de la haine des enfants des autres, il
tait tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand garon, qu'il
trouvait en train de jouer  la toupie, sur le carreau de la chambre.
Quenu riait de sa maladresse  faire les omelettes et de la faon
srieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe teinte, Florent
redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait  reprendre ses
tudes de droit, il s'ingniait pour disposer son temps de faon 
suivre les cours de la Facult. Il y parvint, fut parfaitement
heureux. Mais une petite fivre qui le retint huit jours  la maison,
creusa un tel trou dans leur budget et l'inquita  un tel point,
qu'il abandonna toute ide de terminer ses tudes. Son enfant
grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de
l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'tait une
fortune. Avec de l'conomie, il allait mettre de l'argent de ct pour
tablir Quenu.  dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle
qu'il faut doter.

Pendant la courte maladie de son frre, Quenu, lui aussi, avait fait
des rflexions. Un matin, il dclara qu'il voulait travailler, qu'il
tait assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondment touch.
Il v avait, en face d'eux, de l'autre ct de la rue, un horloger en
chambre que l'enfant voyait toute la journe, dans la clart crue de
l fentre, pench sur sa petite table, maniant des choses dlicates,
les regardant  la loupe, patiemment. Il fut sduit, il prtendit
qu'il avait du got pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours,
il devint inquiet, il pleura comme un garon de dix ans, trouvant que
c'tait trop compliqu, que jamais il ne saurait toutes les petites
btises qui entrent dans une montre. Maintenant, il prfrerait tre
serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux annes, il tenta plus de
dix mtiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se
mettre dans un tat  contre-coeur. Seulement, le beau dvouement de
Queuu, qui voulait gagner sa vie, cotait cher au mnage des deux
jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'tait sans cesse des
dpenses nouvelles, des frais de vtements, de nourriture prise au
dehors, de bienvenue paye aux camarades. Les dix-huit cents francs de
Florent ne suffisaient plus. Il avait d prendre deux leons qu'il
donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la mme redingote.

Les deux frres s'taient fait un ami. La maison avait une faade sur
la rue Saint-Jacques, et l s'ouvrait une grande rtisserie, tenue par
un digne homme nomm Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine,
au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop
tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un
morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'tait des jours
de grand rgal. Gavard finit par s'intresser  ce garon maigre, il
connut son histoire, il attira le petit. Et bientt Quenu ne quitta
plus la rtisserie. Ds que son frre partait, il descendait, il
s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches
gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes
flammes claires.

Les larges cuivres de la chemine luisaient, les volailles fumaient,
la graisse chantait dans la lchefrite, les broches finissaient par
causer entre elles, par adresser des mots aimables  Quenu, qui, une
longue cuiller  la main, arrosait dvotement les ventres dors des
oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge
des clart dansantes de la flambe, un peu abti, riant vaguement aux
grosses btes qui cuisaient; et il ne se rveillait que lorsqu'on
dbrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches
sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient,
laissant couler le jus par les trous du derrire et de la gorge,
emplissant la boutique d'une odeur forte de rti. Alors, l'enfant,
debout, suivant des yeux l'opration, battait des mains, parlait aux
volailles, leur disait qu'elles taient bien bonnes, qu'on les
mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait,
quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter
dans la lche-frite, pendant une demi-heure.

Ce fut l sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard,
aprs avoir essay de tous les mtiers, il revint fatalement aux btes
qu'on dbroche, aux jus qui forcent  se lcher les doigts. Il
craignait d'abord de contrarier son frre, petit mangeur parlant des
bonnes choses avec un ddain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent
l'couter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat trs compliqu, il
lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Ds lors, la
vie des deux frres fut rgle. Ils continurent  habiter la chambre
de la rue Royer-Collard, o ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la
face rjouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misre
de professeur crott. Florent gardait sa dfroque noire, s'oubliait
sur les devoirs de ses lves, tandis que Quenu, pour se mettre 
l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de
marmiton, tournant autour du pole, s'amusant  quelque friandise
cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout
blanc, l'autre tout noir. La vaste pice semblait moiti fche,
moiti joyeuse, de ce deuil et de cette gaiet. Jamais mnage plus
disparate ne s'entendit mieux. L'an avait beau maigrir, brl par
les ardeurs de son pre; le cadet avait beau engraisser, en digne fils
de Normand; ils s'aimaient dans leur mre commune, dans cette femme
qui n'tait que tendresse.

Ils avaient un parent,  Paris, un frre de leur mre, un Gradelle,
tabli charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'tait
un gros avare, un homme brutal, qui les reut comme des meurt-de-faim,
la premire fois qu'ils se prsentrent chez lui. Ils y retournrent
rarement. Le jour de la fte du bonhomme, Quenu lui portait un
bouquet, et en recevait une pice de dix sous. Florent, d'une fiert
maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de
l'oeil inquiet et souponneux d'un ladre qui flaire la demande d'un
dner ou d'une pice de cent sous. Il eut la navet, un jour, de
changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins
peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les
amitis en restrent l. Ces annes furent pour Florent un long rve
doux et triste. Il gota toutes les joies amres du dvouement. Au
logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de
ses lves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir
mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs
mois pour plier les paules et accepter ses souffrances d'homme laid,
mdiocre et pauvre. Voulant chapper aux tentations de mchancet, il
se jeta en pleine bont idale, il se cra un refuge de justice et de
vrit absolues. Ce fut alors qu'il devint rpublicain; il entra dans
la rpublique comme les filles dsespres entrent au couvent. Et ne
trouvant pas une rpublique assez tide, assez silencieuse, pour
endormir ses maux, il s'en cra une. Les livres lui dplaisaient; tout
ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe
puante, les boulettes de papier mch des gamins, la torture des
longues heures striles. Puis, les livres ne lui parlaient que de
rvolte, le poussaient  l'orgueil, et c'tait d'oubli et de paix dont
il se sentait l'imprieux besoin. Se bercer, s'endormir, rver qu'il
tait parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, btir la
cit rpublicaine o il aurait voulu vivre: telle fut sa rcration,
l'oeuvre ternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait
plus, en dehors des ncessits de l'enseignement; il remontait la rue
Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards extrieurs, faisait une grande
course parfois, revenait par la barrire d'Italie; et, tout le long de
la route, les yeux sur le quartier Mouffetard tal  ses pieds, il
arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui
auraient chang cette ville souffrante en une ville de batitude.
Quand les journes de fvrier ensanglantrent Paris, il fut navr, il
courut les clubs, demandant le rachat de ce sang par le baiser
fraternel des rpublicains du monde entier. Il devint un de ces
orateurs illumins qui prchrent la rvolution comme une religion
nouvelle, toute de douceur et de rdemption. Il fallut les journes de
dcembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il tait dsarm.
Il se laissa prendre comme un mouton, et fut trait en loup. Quand il
s'veilla de son sermon sur la fraternit, il crevait la faim sur la
dalle froide d'une casemate de Bictre.

Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse
mortelle, en ne voyant pas rentrer son frre. Le lendemain, il alla
chercher, au cimetire Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on
avait aligns sous de la paille; les ttes passaient, affreuses. Le
coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir  deux
reprises, le long de la file. Enfin,  la prfecture de police, au
bout de huit grands jours, il apprit que son frre tait prisonnier.
Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaa de l'arrter
lui-mme. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui tait un
personnage pour lui, esprant le dterminer  sauver Florent. Mais
l'oncle Gradelle s'emporta, prtendit que c'tait bien fait, que ce
grand imbcile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de
rpublicains; il ajouta mme que Florent devait mal tourner, que cela
tait crit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son
corps. Il restait l, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant
qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre garon, lui offrit de
le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un
aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre
de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le
soir mme, tout en haut, au fond d'un trou noir o il pouvait  peine
s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleur en face du lit
vide de son frre.

Il russit enfin  voir Florent. Mais, en revenant de Bictre, il dut
se coucher; une fivre le tint pendant prs de trois semaines dans une
somnolence hbte. Ce fut sa premire et sa seule maladie. Gradelle
envoyait son rpublicain de neveu  tous les diables. Quand il connut
son dpart pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu,
l'veilla, lui annona brutalement cette nouvelle, provoqua une telle
crise, que le lendemain le jeune homme tait debout. Sa douleur se
fondit; ses chairs molles semblrent boire ses dernires larmes. Un
mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la
belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir.

Il apprit la charcuterie. Il y gotait plus de jouissances encore que
dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas
trop ngliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier tait
rare, que c'tait une chance d'avoir pass par un restaurant avant
d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui
faisait faire des dners pour la ville, le chargeait particulirement
des grillades et des ctelettes de porc aux cornichons. Comme le jeune
homme lui rendait de rels services, il l'aima  sa manire, lui
pinant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre
mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et
quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jett
pas par les fentres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six
francs pour ses menus plaisirs.

Quenu, serr d'argent, brutalis parfois, tait parfaitement heureux.
Il aimait qu'on lui mcht sa vie. Florent l'avait trop lev en fille
paresseuse. Puis, il s'tait fait une amie chez l'oncle Gradelle.
Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le
comptoir. Il la choisit bien portante, apptissante, sachant que cela
gaye le client et fait honneur aux viandes cuites, il connaissait,
rue Cuvier, prs du Jardin des Plantes, une dame veuve, dont le mari
avait eu la direction des postes  Plassans, une sous-prfecture du
Midi. Cette dame, qui vivait d'une petite rente viagre,
trs-modestement, avait amen de cette ville une grosse et belle
enfant, qu'elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un
air placide, avec une humeur gale, un peu srieuse, tout  fait belle
quand elle souriait. Son grand charme venait de la faon exquise dont
elle plaait son rare sourire. Alors, son regard tait une caresse, sa
gravit ordinaire donnait un prix inestimable  cette science soudaine
de sduction. La vieille dame disait souvent qu'un sourire de Lisa la
conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l'emporta, elle laissa  sa
fille d'adoption toutes ses conomies, une dizaine de mille francs.
Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier; ce fut
l que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir
souvent vue avec sa matresse, quand cette dernire lui rendait
visite, rue Pirouette. Mais,  l'enterrement, elle lui parut si
embellie, si solidement btie, qu'il alla jusqu'au cimetire. Pendant
qu'on descendait le cercueil, il rflchissait qu'elle serait superbe
dans la charcuterie. Il se ttait, se disait qu'il lui offrirait bien
trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il
lui fit des propositions, elle demanda vingt-quatre heures pour lui
rendre rponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et
ses dix mille francs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison
lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmitons.
Quenu, surtout, se serait hach les doigts pour elle.

Quand elle venait  sourire, il restait l, riant d'aise lui-mme  la
regarder.

Lisa, qui tait la fille ane des Macquart, de Plassans, avait encore
son pre. Elle le disait  l'tranger, ne lui crivait jamais.
Parfois, elle laissait seulement chapper que sa mre tait, de son
vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se
montrait, en effet, trs-patiente au travail. Mais elle ajoutait que
la brave femme avait eu une belle constance de se tuer pour faire
aller le mnage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des
devoirs du mari, trs-sagement, d'une faon honnte, qui ravissait
Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses ides. Les ides de
Lisa taient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun
est charg de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la
paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les
fainants. C'tait l une condamnation trs-nette de l'ivrognerie, des
flneries lgendaires du vieux Macquart. Et,  son insu, Macquart
parlait haut en elle; elle n'tait qu'une Macquart range,
raisonnable, logique avec ses besoins de bien-tre, ayant compris que
la meilleure faon de s'endormir dans une tideur heureuse est encore
de se faire soi-mme un lit de batitude. Elle donnait  cette couche
moelleuse toutes ses heures, toutes ses penses. Ds l'ge de six ans,
elle consentait  rester bien sage sur sa petite chaise, la journe
entire,  la condition qu'on la rcompenserait d'un gteau le soir.

Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, rgulire,
claire par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accept l'offre du
bonhomme  l'aventure; elle savait trouver en lui un chaperon, elle
pressentait peut-tre, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette,
avec le flair des personnes chanceuses, l'avenir solide qu'elle
rvait, une vie de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont
chaque heure ament la rcompense. Elle soigna son comptoir avec les
soins tranquilles qu'elle avait donns  la veuve du directeur des
postes. Bientt la propret des tabliers de Lisa fut proverbiale dans
le quartier. L'oncle Gradelle tait si content de cette belle fille,
qu'il disait parfois  Quenu, en ficelant ses saucissons:

--Si je n'avais pas soixante ans passs, ma parole d'honneur, je
ferais la btise de l'pouser... C'est de l'or en barre, mon garon,
une femme comme a dans le commerce.

Quenu renchrissait. Il rit pourtant  belles dents, un jour qu'un
voisin l'accusa d'tre amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait gure.
Ils taient trs-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se
coucher. Lisa occupait,  ct du trou noir o s'allongeait le jeune
homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en
l'ornant partout de rideaux de mousseline. Ils restaient l, un
instant, sur le palier, leur bougeoir  la main, causant, mettant la
clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant
amicalement:

--Bonsoir, mademoiselle Lisa.

--Bonsoir, monsieur Quenu.

Quenu se mettait au lit en coutant Lisa faire son petit mnage. La
cloison tait si mince, qu'il pouvait suivre chacun de ses mouvements.
Il pensait: Tiens, elle tire les rideaux de sa fentre. Qu'est-ce
qu'elle peut bien faire devant sa commode? La voil qui s'asseoit et
qui te ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a souffl sa bougie.
Dormons. Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant:
Fichtre! elle n'est pas lgre, mademoiselle Lisa. Cette ide
l'gayait; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux
bandes de petit sal qu'il devait prparer le lendemain.

Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu.
Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait  la
cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle
l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potels,
pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils
gotaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue,
pour voir si elle tait convenablement pice. Elle tait de bon
conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il exprimenta avec
succs. Souvent, il la sentait derrire son paule, regardant au fond
des marmites, s'approchant si prs, qu'il avait sa forte gorge dans le
dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait
le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n'aurait cess de
tourner les bouillies grasses qui s'paississaient sur le fourneau;
tandis que, toute grave, elle discutait le degr de cuisson.
L'aprs-midi, lorsque la boutique se vidait, ils causaient
tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un
peu renverse, tricotant d'une faon douce et rgulire. Il s'asseyait
sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc
de chne. Et ils s'entendaient  merveille; ils parlaient de tout, le
plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore
du quartier. Elle lui racontait des histoires comme  un enfant; elle
en savait de trs-jolies, des lgendes miraculeuses, pleines d'agneaux
et de petits anges, qu'elle disait d'une voix flte, avec son grand
air srieux. Si quelque cliente entrait, pour ne pas se dranger, elle
demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la bote des escargots.
 onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille.
Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme:

--Bonsoir, mademoiselle Lisa.

--Bonsoir, monsieur Quenu.

Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroy par une attaque d'apoplexie,
en prparant une galantine. Il tomba le nez sur la table  hacher.
Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne faillait pas
laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au
fond, dans un cabinet o l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une
histoire avec les garons; l'oncle devait tre mort dans son lit, si
l'on ne voulait pas dgoter le quartier et perdre la clientle. Quenu
aida  porter le mort, stupide, trs-tonn de ne pas trouver de
larmes. Plus tard, Lisa et lui pleurrent ensemble. Il tait seul
hritier, avec son frre Florent. Les commres des rues voisines
donnaient au vieux Gradelle une fortune considrable. La vrit fut
qu'on ne dcouvrit pas un cu d'argent sonnant. Lisa resta inquite.
Quenu la voyait rflchir, regarder autour d'elle du matin au soir,
comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle dcida un grand
nettoyage, prtendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux
courait, qu'il fallait montrer une grande propret. Une aprs-midi,
comme elle tait depuis deux heures  la cave, o elle lavait
elle-mme les cuves  saler, elle reparut, tenant quelque chose dans
son tablier. Quenu hachait des foies de cochon. Elle attendit qu'il
et fini, causant avec lui d'une voix indiffrente. Mais ses yeux
avaient un clat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en
lui disant qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier,
pniblement, les cuisses gnes par la chose qu'elle portait, et qui
tendait son tablier  le crever. Au troisime tage, elle soufflait,
elle dut s'appuyer un instant contre la rampe. Quenu, tonn, la
suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'tait la premire fois
qu'elle l'invitait  y entrer. Elle ferma la porte; et, lchant les
coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, elle
laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pices d'argent et de
pices d'or. Elle avait trouv, au fond d'un saloir, le trsor de
l'oncle Gradelle. Le tas fit un grand trou, dans ce lit dlicat et
moelleux de jeune fille.

La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. Ils s'assirent sur le bord
du lit, Lisa  la tte, Quenu au pied, aux deux cts du tas; et ils
comptrent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. Il
y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et,
dans un tui de fer-blanc, quarante-deux mille francs en billets de
Banque. Ils mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les
mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de
besogne. Ils rangeaient les piles d'or sur l'oreiller, laissant
l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouv le
chiffre, norme pour eux, de quatre-vingt-cinq mille francs, ils
causrent. Naturellement, ils parlrent de l'avenir, de leur mariage,
sans qu'il et jamais t question d'amour entre eux. Cet argent
semblait leur dlier la langue. Ils s'taient enfoncs davantage,
s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline
blanche, les jambes un peu allonges: et comme, en bavardant, leurs
mains fouillaient l'argent, elles s'y taient rencontres, s'oubliant
l'une dans l'autre, au milieu des pices de cent sous. Le crpuscule
les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir  ct de ce
garon. Ils avaient boulevers le lit, les draps pendaient, l'or, sur
l'oreiller qui les sparait, faisait des creux, comme si des ttes s'y
taient roules, chaudes de passion.

Ils se levrent gns, de l'air confus de deux amoureux qui viennent
de commettre une premire faute. Ce lit dfait, avec tout cet argent,
les accusait d'une joie dfendue, qu'ils avaient gote, la porte
close. Ce fut leur chute,  eux. Lisa, qui rattachait ses vtements
comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs.
Queuu voulut qu'elle les mt avec les quatre-vingt-cinq mille francs
de l'oncle; il mla les deux sommes en riant, en disant que l'argent,
lui aussi, devait se fiancer; et il fut convenu que ce serait Lisa qui
garderait le magot dans sa commode. Quand elle l'eut serr et
qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils taient
mari et femme.

Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel,
tout  fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du trsor,
la probit de Lisa tait un sujet d'loges sans fin; aprs tout, elle
pouvait ne rien dire  Quenu, garder les cus pour elle; si elle avait
parl, c'tait par honntet pure, puisque personne ne l'avait vue.
Elle mritait bien que Quenu l'poust. Ce Quenu avait de la chance,
il n'tait pas beau, et il trouvait une belle femme qui lui dterrait
une fortune. L'admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas
que Lisa tait vraiment bte d'avoir fait ce qu'elle avait fait.
Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses  mots couverts.
Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amiti,
dans une paix heureuse. Elle l'aidait, rencontrait ses mains au milieu
des hachis, se penchait au-dessus de son paule pour visiter d'un coup
d'oeil les marmites. Et ce n'tait toujours que le grand feu de la
cuisine qui leur mettait le sang sous la peau.

Cependant, Lisa tait une femme intelligente qui comprit vite la
sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans
le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du
saloir, en attendant d'en avoir gagn autant; ils se seraient alors
retirs  Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle
avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses ides de
propret, son besoin d'air, de lumire, de sant robuste. La boutique,
o l'oncle Gradelle avait amass son trsor, sou  sou, tait une
sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux
quartiers, dont les dalles uses gardent l'odeur forte des viandes,
malgr les lavages; et la jeune femme rvait une de ces claires
boutiques modernes, d'une richesse de salon, mettant la limpidit de
leurs glaces sur le trottoir d'une large rue. Ce n'tait pas,
d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derrire un comptoir;
elle avait une conscience trs-nette des ncessits luxueuses du
nouveau commerce. Quenu fut effray, la premire fois, quand elle lui
parla de dmnager et de dpenser une partie de leur argent  dcorer
un magasin. Elle haussait doucement les paules, en souriant.

Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie tait noire, les
deux poux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui
disait  une autre:

--Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais
pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chre... Il y a eu un mort dans
leur cuisine.

Quenu en pleura. Cette histoire d'un mort dans sa cuisine faisait du
chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les
voyait flairer de trop prs sa marchandise. Ce fut lui qui reparla 
sa femme de son ide de dmnagement. Elle s'tait occupe, sans rien
dire, de la nouvelle boutique; elle en avait trouv une,  deux pas,
rue Rambuteau, situe merveilleusement. Les Halles centrales qu'on
ouvrait en face, tripleraient la clientle, feraient connatre la
maison des quatre coins de Paris. Quenu se laissa entraner  des
dpenses folles; il mit plus de trente mille francs en marbres, en
glaces et en dorures. Lisa passait des heures avec les ouvriers,
donnait son avis sur les plus minces dtails. Quand elle put enfin
s'installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux,
uniquement pour voir la boutique. Le revtement des murs tait tout en
marbre blanc; au plafond, une immense glace carre s'encadrait dans un
large lambris dor et trs-orne, laissant pendre, au milieu, un lustre
 quatre branches; et, derrire le comptoir, tenant le panneau entier,
 gauche encore, et au fond, d'autres glaces, prises entre les plaques
de marbre, mettaient des lacs de clart, des portes qui semblaient
s'ouvrir sur d'autres salles,  l'infini, toutes emplies des viandes
tales.  droite, le comptoir, trs-grand, fut surtout trouv d'un
beau travail; des losanges de marbre rose y dessinaient des mdaillons
symtriques.  terre, il y avait, comme dallage, des carreaux blancs
et roses, alterns, avec une grecque rouge sombre pour bordure. Le
quartier fut fier de sa charcuterie, personne ne songea plus  parler
de la cuisine de la rue Pirouette, o il y avait eu un mort. Pendant
un mois, les voisines s'arrtrent sur le trottoir, pour regarder
Lisa,  travers les cervelas et les crpines de l'talage. On
s'merveillait de sa chair blanche et rose, autant que des marbres.
Elle parut l'me, la clart vivante, l'idole saine et solide de la
charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa.

 droite de la boutique, se trouvait la salle  manger, une pice
trs-propre, avec un buffet, une table et des chaises cannes de chne
clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre. La
toile cire imitant le chne, la rendaient un peu froide, gaye
seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du
plafond, largissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de
porcelaine transparente. Une porte de l salle  manger donnait dans
la vaste cuisine carre. Et, au bout de celle-ci, il y avait une
petite cour dalle, qui servait de dbarras, encombre de terrines, de
tonneaux, d'ustensiles hors d'usage;  gauche de la fontaine, les pots
de fleurs fanes de l'talage achevaient d'agoniser, le long de la
gargouille o l'on jetait les eaux grasses.

Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient
pouvant, prouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui,
tait une forte tte. Au bout de cinq ans, ils avaient prs de
quatre-vingt mille francs placs en bonnes rentes. Lisa expliquait
qu'ils n'taient pas ambitieux, qu'ils ne tenaient pas  entasser trop
vite; sans cela, elle aurait fait gagner  son mari des mille et des
cents, en le poussant dans le commerce en gros des cochons. Ils
taient jeunes encore, ils avaient du temps devant eux; puis, ils
n'aimaient pas le travail salop, ils voulaient travailler  leur
aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien 
vivre.

--Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin 
Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouilles. Il a
pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses... Eh
bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. a ne vit pas, a
se brle le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu
de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que a mange
tranquillement son dner, le soir. Nous autres, nous savons au moins
ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime
l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-tre,
c'est naturel. Quant  gagner pour gagner,  se donner plus de mal
qu'on ne gotera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mieux me
croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, 
mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme a. Je l'ai aperu,
l'autre jour, en voiture; il tait tout jaune, il avait l'air joliment
sournois. Un homme qui gagne de l'argent n'a pas une mine de cette
couleur-l. Enfin, a le regarde... Nous prfrons ne gagner que cent
sous, et profiter des cent sous.

Le mnage profitait, en effet. Ils avaient eu une fille, ds la
premire anne de leur mariage.  eux trois, ils rjouissaient les
yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue,
comme le voulait Lisa. Elle avait soigneusement cart toutes les
causes possibles de trouble, laissant couler les journes au milieu de
cet air gras, de cette prosprit alourdie. C'tait un coin de bonheur
raisonn, une mangeoire confortable, o la mre, le pre et la fille
s'taient mis  l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois,
quand il songeait  son pauvre Florent. Jusqu'en 1856, il reut des
lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cessrent; il
apprt par un journal que trois dports avaient voulu s'vader du
l'le du Diable et s'taient noys avant d'atteindre la cte.  la
prfecture de police, on ne put lui donner de renseignements prcis;
son frre devait tre mort. Il conserva pourtant quelque espoir; mais
les mois se passrent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se
gardait d'crire, esprant toujours rentrer en France. Quenu finit par
le pleurer comme un mort auquel on n'a pu dire adieu. Lisa ne
connaissait pas Florent. Elle trouvait de trs-bonnes paroles toutes
les fois que son mari se dsesprait devant elle; elle le laissait lui
raconter pour la centime fois des histoires de jeunesse, la grande
chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six mtiers qu'il avait
appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le pole, tout habill
de blanc, tandis que Florent tait tout habill de noir. Elle
l'coutait tranquillement, avec des complaisances infinies.

Ce fut au milieu de ces joies sagement cultives et mries que Florent
tomba, un matin de septembre,  l'heure o Lisa prenait son bain de
soleil matinal, et o Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait
paresseusement les doigts dans les graisses figes de la veille. La
charcuterie fut toute bouleverse. Gavard voulut qu'on cacht le
proscrit, comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa,
plus ple et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au
cinquime, o elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenu
avait coup du pain et du jambon. Mais Florent put  peine manger; il
tait pris de vertiges et de nauses; il se coucha, resta cinq jours
au lit, avec un gros dlire, un commencement de fivre crbrale, qui
fut heureusement combattu avec nergie. Quand il revint  lui, il
aperut Lisa  son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une
tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu'il devait se
tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours,
le malade fut sur pied. Alors, un matin, Quenu monta le chercher en
lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre.

Ils occupaient l un petit appartement, trois pices et un cabinet. Il
fallait traverser une pice nue, o il n'y avait que des chaises, puis
un petit salon, dont le meuble, cach sous des housses blanches,
dormait discrtement dans le demi-jour des persiennes toujours tires,
pour que la clart trop vive ne manget pas le bleu tendre du reps, et
l'on arrivait  la chambre  coucher, la seule pice habite, meuble
d'acajou, trs-confortable. Le lit surtout tait surprenant, avec ses
quatre matelas, ses quatre oreillers, ses paisseurs de couvertures,
son dredon, son assoupissement ventru au fond de l'alcve moite.
C'tait un lit fait pour dormir. L'armoire  glace, la toilette-commode,
 le guridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protges
par des carrs de guipure, mettaient l un luxe bourgeois net et
solide. Contre le mur de gauche, aux deux cts de la chemine, garnie
de vases  paysages monts sur cuivre, et d'une pendule reprsentant
un Gutenberg pensif, tout dor, le doigt appuy sur un livre, taient
pendus les portraits  l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres
ovales, trs-chargs d'ornements. Quenu souriait; Lisa avait l'air
comme il faut; tous deux en noir, la figure lave, dlaye, d'un rose
fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette o des rosaces
compliques se mlaient  des toiles cachait le parquet. Devant le
lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse, fait de longs brins de
laine friss, oeuvre de patience que la belle charcutire avait
tricote dans sou comptoir. Mais ce qui tonnait, au milieu de ces
choses neuves, c'tait, adoss au mur de droite, un grand secrtaire,
carr, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir rparer les
brchures du marbre, ni cacher les raflures de l'acajou noir de
vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle
Gradelle s'tait servi pendant plus de quarante ans; elle disait qu'il
leur porterait bonheur.  la vrit, il avait des ferrures terribles,
une serrure de prison, et il tait si lourd qu'on ne pouvait le bouger
de place.

Lorsque Florent et Quenu entrrent, Lisa, assise devant le tablier
baiss du secrtaire, crivait, alignait des chiffres, d'une grosse
criture ronde, trs-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la
dranget pas. Les deux hommes s'assirent. Florent, surpris, regardait
la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit.

--Voici, dit enfin Lisa, aprs avoir vrifi posment toute une page
de calculs. coutez-moi... Nous avons des comptes  vous rendre, mon
cher Florent.

C'tait la premire fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page
de calculs et continua:

--Votre oncle Gradelle est mort sans testament; vous tiez, vous et
votre frre, les deux seuls hritiers... Aujourd'hui, nous devons vous
donner votre part.

--Mais je ne demande rien, s'cria Florent, je ne veux rien!

Quenu devait ignorer les intentions de sa femme. Il tait devenu un
peu ple, il la regardait d'un air fch. Vraiment, il aimait bien son
frre; mais il tait inutile de lui jeter ainsi l'hritage de l'oncle
 la tte. On aurait vu plus tard.

--Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'tes pas
revenu pour nous rclamer ce qui vous appartient. Seulement, les
affaires sont les affaires; il vaut mieux en finir tout de suite...
Les conomies de votre oncle se montaient  quatre-vingt-cinq mille
francs. J'ai donc port  votre compte quarante-deux mille cinq cents
francs. Les voici.

Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier.

--Il n'est pas aussi facile malheureusement d'valuer la boutique,
matriel, marchandises, clientle. Je n'ai pu mettre que des sommes
approximatives; mais je crois avoir compt tout, trs-largement... Je
suis arrive au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui
fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout
cinquante mille cent cinquante-cinq francs... Vous vrifierez,
n'est-ce pas?

Elle avait pel les chiffres d'une voix nette, et elle lui tendit la
feuille de papier, qu'il dut prendre.

--Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n'a valu quinze
mille francs! Je n'en aurais pas donn dix mille, moi!

Sa femme l'exasprait,  la fin. On ne pousse pas l'honntet  ce
point. Est-ce que Florent lui parlait de la charcuterie? D'ailleurs,
il ne voulait rien, il l'avait dit.

--La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, rpta
tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est
inutile de mettre un notaire l-dedans. C'est  nous de faire notre
partage, puisque vous ressuscitez... Ds votre arrive, j'ai
ncessairement song  cela, et pendant que vous aviez la fivre,
l-haut, j'ai tch de dresser ce bout d'inventaire tant bien que
mal... Vous voyez, tout y est dtaill. J'ai fouill nos anciens
livres, j'ai fait appel  mes souvenirs. Lisez  voix haute, je vous
donnerai les renseignements que vous pourriez dsirer.

Florent avait fini par sourire. Il tait mu de cette probit aise et
comme naturelle. Il posa la page de calculs sur les genoux de la jeune
femme; puis, lui prenant la main:

--Ma chre Lisa, dit-il, je suis heureux de voir que vous faites de
bonnes affaires; mais je ne veux pas de votre argent. L'hritage est 
mon frre et  vous, qui avez soign l'oncle jusqu' la fin... Je n'ai
besoin de rien, je n'entends pas vous dranger dans votre commerce.

Elle insista, se fcha mme, tandis que, sans parler, se contenant,
Quenu mordait ses pouces.

--Eh! reprit Florent en riant, si l'oncle Gradelle vous entendait, il
serait capable de venir vous reprendre l'argent... Il ne m'aimait
gure, l'oncle Gradelle.

--Ah! pour a, non, il ne t'aimait gure, murmura Quenu  bout de
forces.

Mais Lisa discutait encore. Elle disait qu'elle ne voulait pas avoir
dans son secrtaire de l'argent qui ne ft pas  elle, que cela la
troublerait, qu'elle n'allait plus vivre tranquille avec cette pense.
Alors Florent, continuant  plaisanter, lui offrit de placer son
argent chez elle, dans sa charcuterie. D'ailleurs, il ne refusait pas
leurs services; il ne trouverait sans doute pas du travail tout de
suite; puis, il n'tait gure prsentable, il lui faudrait un
habillement complet.

--Pardieu! s'cria Quenu, tu coucheras chez nous, tu mangeras chez
nous, et nous allons t'acheter le ncessaire. C'est une affaire
entendue... Tu sais bien que nous ne te laisserons pas sur le pav,
que diable!

Il tait tout attendri. Il avait mme quelque honte d'avoir eu peur de
donner une grosse somme, en un coup. Il trouva des plaisanteries; il
dit  son frre qu'il se chargeait de le rendre gras. Celui-ci hocha
doucement la tte. Cependant, Lisa pliait la page de calculs. Elle la
mit dans un tiroir du secrtaire.

--Vous avez tort, dit-elle, comme pour conclure. J'ai fait ce que je
devais faire. Maintenant, ce sera comme vous voudrez... Moi,
voyez-vous, je n'aurais pas vcu en paix. Les mauvaises penses me
drangent trop.

Ils parlrent d'autre chose. Il fallait expliquer la prsence de
Florent, en vitant de donner l'veil  la police. Il leur apprit
qu'il tait rentr en France, grce aux papiers d'un pauvre diable,
mort entre ses bras de la fivre jaune,  Surinam. Par une rencontre
singulire, ce garon se nommait galement Florent, mais de son
prnom. Florent Laquerrire n'avait laiss qu'une cousine  Paris,
dont on lui avait crit la mort en Amrique; rien n'tait plus facile
que de jouer son rle. Lisa s'offrit d'elle-mme pour tre la cousine.
Il fut entendu qu'on raconterait une histoire de cousin revenu de
l'tranger,  la suite de tentatives malheureuses, et recueilli par
les Quenu-Gradelle, comme on nommait le mnage dans le quartier, en
attendant qu'il pt trouver une position. Quand tout fut rgl, Quenu
voulut que son frre visitt le logement; il ne lui fit pas grce du
moindre tabouret. Dans la pice nue, o il n'y avait que des chaises,
Lisa poussa une porte, lui montra un cabinet, en disant que la fille
de boutique coucherait l, et que lui garderait la chambre du
cinquime.

Le soir, Florent tait tout habill de neuf. Il s'tait entt 
prendre encore un paletot et un pantalon noirs, malgr les conseils de
Quenu, que cette couleur attristait. On ne le cacha plus, Lisa conta 
qui voulut l'entendre l'histoire du cousin. Il vivait dans la
charcuterie, s'oubliait sur une chaise de la cuisine, revenait
s'adosser contre les marbres de la boutique.  table, Quenu le
bourrait de nourriture, se fchait parce qu'il tait petit mangeur et
qu'il laissait la moiti des viandes dont on lui emplissait son
assiette. Lisa avait repris ses allures lentes et bates; elle le
tolrait, mme le matin, quand il gnait le service; elle l'oubliait,
puis, lorsqu'elle le rencontrait, noir devant elle, elle avait un
lger sursaut, et elle trouvait un de ses beaux sourires pourtant,
afin de ne point le blesser. Le dsintressement de cet homme maigre
l'avait frappe; elle prouvait pour lui une sorte de respect, ml
d'une peur vague. Florent ne sentait qu'une grande affection autour de
lui.

 l'heure du coucher, il montait, un peu las de sa journe vide, avec
les deux garons de la charcuterie, qui occupaient des mansardes
voisines de la sienne. L'apprenti, Lon n'avait gure plus de quinze
ans; c'tait un enfant, mince, l'air trs-doux, qui volait les entames
de jambon et les bouts de saucissons oublis; il les cachait sous son
oreiller, les mangeait, la nuit, sans pain. Plusieurs fois, Florent
crut comprendre que Lon donnait  souper, vers une heure du matin;
des voix contenues chuchotaient, puis venaient des bruits de
mchoires, des froissements de papier, et il y avait un rire perl, un
rire de gamine qui ressemblait  un trille adouci de flageolet, dans
le grand silence de la maison endormie. L'autre garon, Auguste
Landois, tait de Troyes; gras d'une mauvaise graisse, la tte trop
grosse, et chauve dj, il n'avait que vingt-huit ans. Le premier
soir, en montant, il conta sou histoire  Florent, d'une faon longue
et confuse. Il n'tait d'abord venu  Paris que pour se perfectionner
et retourner ouvrir une charcuterie  Troyes, o sa cousine germaine,
Augustine Landois, l'attendait. Ils avaient eu le mme parrain, ils
portaient le mme prnom. Puis l'ambition le prit, il rva de
s'tablir  Paris avec l'hritage de sa mre qu'il avait dpos chez
un notaire, avant de quitter la Champagne. L, comme ils taient
arrivs au cinquime, Auguste retint Florent, en lui disant beaucoup
de bien de madame Quenu. Elle avait consenti  faire venir Augustine
Landois, pour remplacer une fille de boutique qui avait mal tourn.
Lui, savait son mtier  prsent; elle, achevait d'apprendre le
commerce. Dans un an, dix-huit mois, ils s'pouseraient; ils auraient
une charcuterie, sans doute  Plaisance,  quelque bout populeux de
Paris. Ils n'taient pas presss de se marier, parce que les lards ne
valaient rien, cette anne-l. Il raconta encore qu'ils s'taient fait
photographier ensemble,  une fte de Saint-Ouen. Alors, il entra dans
la mansarde, dsireux de revoir la photographie qu'elle n'avait pas
cru devoir enlever de la chemine, pour que le cousin de madame Quenu
et une jolie chambre. Il s'oublia un instant, blafard dans la lueur
jaune de son bougeoir, regardant la pice encore toute pleine de la
jeune fille, s'approchant du lit, demandant  Florent s'il tait bien
couch. Elle, Augustine, couchait en bas, maintenant; elle serait
mieux, les mansardes taient trs-froides, l'hiver. Enfin, il s'en
alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie.
Auguste tait un Quenu blme; Augustine, une Lisa pas mre.

Florent, ami des garons, gt par son frre, accept par Lisa, finit
par s'ennuyer terriblement. Il avait cherch des leons sans pouvoir
en trouver. Il vitait, d'ailleurs, d'aller dans le quartier des
coles, o il craignait d'tre reconnu. Lisa, doucement, lui disait
qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce; il pouvait
faire la correspondance, tenir les critures. Elle revenait toujours 
cette ide, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle
s'irritait peu  peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes,
oisif, ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu'une
haine raisonne des gens qui se croisent les bras et qui mangent, sans
qu'elle songet encore  lui reprocher de manger chez elle. Elle lui
disait:

--Moi, je ne pourrais pas vivre  rvasser toute la journe. Vous ne
devez pas avoir faim, le soir... Il faut vous fatiguer, voyez-vous.

Gavard, de son ct, cherchait une place pour Florent. Mais il
cherchait d'une faon extraordinaire et tout  fait souterraine. Il
aurait voulu trouver quelque emploi dramatique ou simplement d'une
ironie amre, qui convint  un proscrit. Gavard tait un homme
d'opposition. Il venait de dpasser la cinquantaine, et se vantait
d'avoir dj dit leur fait  quatre gouvernements. Charles X, les
prtres, les nobles, toute cette racaille qu'il avait flanque  la
porte, lui faisaient encore hausser les paules; Louis-Philippe tait
un imbcile, avec ses bourgeois, et il racontait l'histoire des bas de
laine, dans lesquels le roi citoyen cachait ses gros sous; quant  la
rpublique de 48, c'tait une farce, les ouvriers l'avaient tromp;
mais il n'avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Dcembre, parce
que, maintenant, il regardait Napolon III comme son ennemi personnel,
une canaille qui s'enfermait avec de Morny et les autres, pour faire
des gueuletons. Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait
un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermes
amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait,
avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de
l'orgie. La religion de Gavard tait d'tre le plus dsagrable
possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont il
riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat
qui devait embter les ministres au Corps lgislatif. Puis, s'il
pouvait voler le fisc, mettre la police en droute, amener quelque
chauffoure, il travaillait  rendre l'aventure trs-insurrectionnelle.
Il mentait, d'ailleurs, se posait eu homme dangereux, parlait comme si
la squelle des Tuileries l'et connu et et trembl devant lui,
disait qu'il fallait guillotiner la moiti de ces gredins et dporter
l'autre moiti au prochain coup de chien. Toute sa politique
bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hbleries, de contes
 dormir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de drleries qui
pousse un boutiquier parisien  ouvrir ses volets, un jour de
barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Florent revint de
Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cherchant de quelle faon,
particulirement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de
l'empereur, du ministre, des hommes en place, jusqu'au dernier des
sergents de ville.

L'attitude de Gavard devant Florent tait pleine d'une joie dfendue.
Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui
dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignes
de main des confidences maonniques. Enfin, il avait donc rencontr
une aventure; il tenait un camarade rellement compromis; il pouvait,
sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il prouvait
certainement une peur inavoue, en face de ce garon qui revenait du
bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette
peur dlicieuse le grandissait lui-mme, lui persuadait qu'il faisait
un acte trs-tonnant, eu accueillant en ami un homme des plus
dangereux. Florent devint sacr; il ne jura que par Florent; il
nommait Florent, quand les arguments lui manquaient, et qu'il voulait
craser le gouvernement une fois pour toutes.

Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois aprs le
coup d'tat. Il garda la rtisserie jusqu'en 1856.  cette poque, le
bruit courut qu'il avait gagn des sommes considrables en s'associant
avec un picier son voisin, charg d'une fourniture de lgumes secs
pour l'arme d'Orient. La vrit fut qu'aprs avoir vendu la
rtisserie, il vcut de ses rentes pendant un an. Mais il n'aimait pas
parler de l'origine de sa fortune; cela le gnait, l'empchait de dire
tout net son opinion sur la guerre de Crime, qu'il traitait
d'expdition aventureuse, faite uniquement pour consolider le trne
et emplir certaines poches. Au bout d'un an, il s'ennuya
mortellement dans son logement de garon. Comme il rendait visite aux
Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint
habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut l que les Halles le
sduisirent, avec leur vacarme, leurs commrages normes. Il se dcida
 louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se
distraire, pour occuper ses journes vides des cancans du march.
Alors, il vcut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus
minces scandales du quartier, la tte bourdonnante du continuel
glapissement de voix qui l'entourait. Il y gotait mille joies
chatouillantes, bat, ayant trouv son lment, s'y enfonant avec des
volupts de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer
la main,  sa boutique. Les aprs-midi taient encore trs-chaudes. Le
long des alles troites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de
soleil tombaient entre les tentes releves, les plumes volaient sous
les doigts, pareilles  une neige dansante, dans l'air ardent, dans la
poussire d'or des rayons. Des appels, toute une trane d'offres et
de caresses, suivaient Florent. Un beau canard, monsieur?... Venez
me voir... J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur,
achetez moi cette paire de pigeons... Il se dgageait, gn,
assourdi. Les femmes continuaient  plumer en se le disputant, et des
vols de fin duvet s'abattaient, le suffoquaient d'une fume, comme
chauffe et paissie encore par l'odeur forte des volailles. Enfin, au
milieu de l'alle, prs des fontaines, il trouvait Gavard, en manches
de chemise, les bras croiss sur la bavette de son tablier bleu,
prorant devant sa boutique. L, Gavard rgnait, avec des mines de bon
prince, au milieu d'un groupe de dix  douze femmes. Il tait le seul
homme du march. Il avait la langue tellement longue, qu'aprs s'tre
fch avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir
sa boutique, il se dcida  vendre sa marchandise lui-mme, disant
navement que ces pcores passaient leur sainte journe  cancaner, et
qu'il ne pouvait en venir  bout. Comme il fallait pourtant que
quelqu'un gardt sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit
Marjolin qui battait le pav, aprs avoir tent tous les menus mtiers
des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard,
merveill de son intarissable commrage, de sa carrure et de son
aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole  l'une, se
querellant avec une autre,  dix boutiques de distance, arrachant un
client  une troisime, faisant plus de bruit  lui seul que les cent
et quelques bavardes ses voisines, dont la clameur secouait les
plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam.

Le marchand de volailles, pour toute famille, n'avait plus qu'une
belle-soeur et une nice. Quand sa femme mourut, la soeur ane de
celle-ci, madame Lecoeur, qui tait veuve depuis un an, la pleura
d'une faon exagre, en allant presque chaque soir porter ses
consolations au malheureux mari. Elle dut nourrir,  cette poque, le
projet de lui plaire et de prendre la place encore chaude de la morte.
Mais Gavard dtestait les femmes maigres; il disait que cela lui
faisait de la peine de sentir les os sous la peau; il ne caressait
jamais que les chats et les chiens trs-gras, gotant une satisfaction
personnelle aux chines rondes et nourries. Madame Lecoeur, blesse,
furieuse de voir les pices de cent sous du rtisseur lui chapper,
amassa une rancune mortelle. Son beau-frre fut l'ennemi dont elle
occupa toutes ses heures. Lorsqu'elle le vit s'tablir aux Halles, 
deux pas du pavillon o elle vendait du beurre, des fromages et des
oeufs, elle l'accusa d'avoir invent a pour la taquiner et lui
porter mauvaise chance. Ds lors, elle se lamenta, jaunit encore, se
frappa tellement l'esprit, qu'elle finit rellement par perdre sa
clientle et faire de mauvaises affaires. Elle avait gard longtemps
avec elle la fille d'une de ses soeurs, une paysanne qui lui envoya la
petite, sans plus s'en occuper. L'enfant grandit au milieu des Halles.
Comme elle se nommait Sarriet de son nom de famille, on ne l'appela
bientt que la Sarriette.  seize ans, la Sarriette tait une jeune
coquine si dlure, que des messieurs venaient acheter des fromages
uniquement pour la voir. Elle ne voulut pas des messieurs, elle tait
populacire, avec son visage ple de vierge brune et ses yeux qui
brlaient comme des tisons. Ce fut un porteur qu'elle choisit, un
garon de Mnilmontant qui faisait les commissions de sa tante.
Lorsque,  vingt ans, elle s'tablit marchande de fruits, avec
quelques avances dont on ne connut jamais bien la source, son amant,
qu'on appelait monsieur Jules, se soigna les mains, ne porta plus que
des blouses propres et une casquette de velours, vint seulement aux
Halles l'aprs-midi, en pantoufles. Ils logeaient ensemble, rue
Vauvilliers, au troisime tage d'une grande maison, dont un caf
borgne occupait le rez-de-chausse. L'ingratitude de la Sarriette
acheva d'aigrir madame Lecoeur, qui la traitait avec une furie de
paroles ordurires. Elles se fchrent, la tante exaspre, la nice
inventant avec monsieur Jules des histoires qu'il allait raconter dans
le pavillon aux beurres. Gavard trouvait la Sarriette drle; il se
montrait plein d'indulgence pour elle, il lui tapait sur les joues,
quand il la rencontrait: elle tait dodue et exquise de chair.

Une aprs-midi, comme Florent tait assis dans la charcuterie, fatigu
de courses vaines qu'il avait faites le matin  la recherche d'un
emploi, Marjolin entra. Ce grand garon, d'une paisseur et d'une
douceur flamandes, tait le protg de Lisa. Elle le disait pas
mchant, un peu bta, d'une force de cheval, tout  fait intressant,
d'ailleurs, puisqu'on ne lui connaissait ni pre, ni mre. C'tait
elle qui l'avait plac chez Gavard.

Lisa tait au comptoir, agace par les souliers crotts de Florent,
qui tachaient le dallage blanc et rose; deux fois dj elle s'tait
leve pour jeter de la sciure dans la boutique. Elle sourit 
Marjolin.

--Monsieur Gavard, dit le jeune homme, m'envoie pour vous demander...

Il s'arrta, regarda autour de lui, et baissant la voix:

--Il m'a bien recommand d'attendre qu'il n'y et personne et de vous
rpter ces paroles, qu'il m'a fait apprendre par coeur:
Demande-leur s'il n'y a aucun danger, et si je puis aller causer
avec eux de ce qu'ils savent.

--Dis  monsieur Gavard que nous l'attendons, rpondit Lisa, habitue
aux allures mystrieuses du marchand de volailles.

Mais Marjolin ne s'en alla pas; il restait en extase devant la belle
charcutire, d'un air de soumission cline. Comme touche de cette
adoration muette, elle reprit:

--Te plais-tu chez monsieur Gavard? Ce n'est pas un mchant homme, tu
feras bien de le contenter.

--Oui, madame Lisa.

--Seulement, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore vu sur les toits
des Halles, hier; puis, tu frquentes un tas de gueux et de gueuses.
Te voil homme, maintenant; il faut pourtant que tu songes  l'avenir.

--Oui, madame Lisa.

Elle dut rpondre  une dame qui venait commander une livre de
ctelettes aux cornichons. Elle quitta le comptoir, alla devant le
billot, au fond de la boutique. L, avec un couteau mince, elle spara
trois ctelettes d'un carr de porc; et, levant un couperet, de son
poignet nu et solide, elle donna trois coups secs. Derrire,  chaque
coup, sa robe de mrinos noir se levait lgrement; tandis que les
baleines de son corset marquaient sur l'toffe tendue du corsage. Elle
avait un grand srieux, les lvres pinces, les yeux clairs, ramassant
les ctelettes et les pesant d'une main lente.

Quand la dame fut partie et qu'elle aperut Marjolin ravi de lui avoir
vu donner ces trois coups de couperet, si nets et si roides:

--Comment! tu es encore l? cria-t-elle.

Et il allait sortir de la boutique, lorsqu'elle le retint.

--coute, lui dit-elle, si je te revois avec ce petit torchon de
Cadine... Ne dis pas non. Ce matin, vous tiez encore ensemble  la
triperie,  regarder casser des ttes de mouton... Je ne comprends pas
comment un bel homme comme toi puisse se plaire avec cette trane,
cette sauterelle..... Allons, va, dis  monsieur Gavard qu'il vienne
tout de suite, pendant qu'il n'y a personne.

Marjolin s'en alla confus, l'air dsespr, sans rpondre.

La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tte un peu tourne
du ct des Halles; et Florent la contemplait, muet, tonn de la
trouver si belle. Il l'avait mal vue jusque-l, il ne savait pas
regarder les femmes. Elle lui apparaissait, au-dessus des viandes du
comptoir. Devant elle, s'talaient, dans des plats de porcelaine
blanche, les saucissons d'Arles et de Lyon entams, les langues et les
morceaux de petit sal cuits  l'eau, la tte de cochon noye de
gele, un pot de rillettes ouvert et une bote de sardines dont le
mtal crev montrait un lac d'huile; puis,  droite et  gauche, sur
des planches, des pains de fromage d'Italie et de fromage de cochon,
un jambon ordinaire d'un rose ple, un jambon d'York  la chair
saignante, sous une large bande de graisse. Et il y avait encore des
plats ronds et ovales, les plats de la langue fourre, de la galantine
truffe, de la hure aux pistaches; tandis que, tout prs d'elle, sous
sa main, taient le veau piqu, le pt de foie, le pt de livre,
dans des terrines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le
lard de poitrine sur la petite tagre de marbre, au bout du comptoir;
elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de rti, essuya
les plateaux des deux balances de melchior, tta l'tuve dont le
rchaud mourait; et, silencieuse, elle tourna la tte de nouveau, elle
se remit  regarder au fond des Halles. Le fumet des viandes montait,
elle tait comme prise, dans sa paix lourde, par l'odeur des truffes.
Ce jour-l, elle avait une fracheur superbe; la blancheur de son
tablier et de ses manches continuait la blancheur des plats, jusqu'
son cou gras,  ses joues roses, o revivaient les tons tendres des
jambons et les pleurs des graisses transparentes. Intimid  mesure
qu'il la regardait, inquit par cette carrure correcte, Florent finit
par l'examiner  la drobe, dans les glaces, autour de la boutique.
Elle s'y refltait de dos, de face, de ct; mme au plafond, il la
retrouvait, la tte eu bas, avec son chignon serr, ses minces
bandeaux, colls sur les tempes. C'tait toute une foule de Lisa,
montrant la largeur des paules, l'emmanchement puissant des bras, la
poitrine arrondie, si muette et si tendue, qu'elle n'veillait aucune
pense charnelle et qu'elle ressemblait  un ventre. Il s'arrta, il
se plut surtout  un de ses profils, qu'il avait dans une glace, 
ct de lui, entre deux moitis de porcs. Tout le long des marbres et
des glaces, accrochs aux barres  dents de loup, des porcs et des
bandes de lard  piquer pendaient; et le profil de Lisa, avec sa forte
encolure, ses lignes rondes, sa gorge qui avanait, mettait une
effigie de reine empte, au milieu de ce lard et de ces chairs crues.
Puis, la belle charcutire se pencha, sourit d'une faon amicale aux
deux poissons rouges qui nageaient dans l'aquarium de l'talage,
continuellement.

Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l'air
important. Quand il se fut assis de biais sur une petite table de
marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et
Quenu adoss contre un demi-porc, il annona enfin qu'il avait trouv
une place pour Florent, et qu'on allait rire, et que le gouvernement
serait joliment pinc!

Mais il s'interrompit brusquement, en voyant entrer mademoiselle
Saget, qui avait pouss la porte de la boutique, aprs avoir aperu de
la chausse la nombreuse socit causant chez les Quenu-Gradelle. La
petite vieille, en robe dteinte, accompagne de l'ternel cabas noir
qu'elle portait au bras, coiffe du chapeau de paille noire, sans
rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut
un lger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'tait
une connaissance; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette,
o elle vivait depuis quarante ans, sans doute d'une petite rente dont
elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nomm Cherbourg, en
ajoutant qu'elle y tait ne. On n'en sut jamais davantage. Elle ne
causait que des autres, racontait leur vie jusqu' dire le nombre de
chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le besoin de
pntrer dans l'existence des voisins, au point d'couter aux portes
et de dcacheter les lettres. Sa langue tait redoute, de la rue
Saint-Denis  la rue Jean-Jacques Rousseau, et de la rue Saint-Honor
 la rue Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec son
cabas vide, sous le prtexte de faire des provisions, n'achetant rien,
colportant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits,
arrivant ainsi  loger dans sa tte l'histoire complte des maisons,
des tages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accuse
d'avoir bruit la mort de l'oncle Gradelle sur la planche  hacher;
depuis ce temps, il lui tenait rancune. Elle tait trs-ferre,
d'ailleurs, sur l'oncle Gradelle et sur les Quenu; elle les
dtaillait, les prenait par tous les bouts, les savait par coeur.
Mais depuis une quinzaine de jours, l'arrive de Florent la
dsorientait, la brlait d'une vritable fivre de curiosit. Elle
tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprvu dans ses
notes. Et pourtant elle jurait qu'elle avait dj vu ce grand
escogriffe quelque part.

Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns aprs les
autres, disant de sa voix fluette:

--On ne sait plus que manger. Quand l'aprs-midi arrive, je suis
comme une me en peine pour mon dner... Puis, je n'ai envie de
rien... Est-ce qu'il vous reste des ctelettes panes, madame Quenu?

Sans attendre la rponse, elle souleva un des couvercles de l'tuve de
melchior. C'tait le ct des andouilles, des saucisses et des
boudins. Le rchaud tait froid, il n'y avait plus qu'une saucisse
plate, oublie sur la grille.

--Voyez de l'autre ct, mademoiselle Saget, dit la charcutire. Je
crois qu'il reste une ctelette.

--Non, a ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa
toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais
les ctelettes panes, le soir, c'est trop lourd... J'aime mieux
quelque chose que je ne sois pas mme oblige de faire chauffer.

Elle s'tait tourne du ct de Florent, elle le regardait, elle
regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses doigts, sur
la table de marbre; et elle les invitait d'un sourire  continuer la
conversation.

--Pourquoi n'achetez-vous pas un morceau de petit sal? demanda Lisa.

--Un morceau de petit sal, oui, tout de mme...

Elle prit la fourchette  manche de mtal blanc pose au bord du plat,
chipotant, piquant chaque morceau de petit sal. Elle donnait de
lgers coups sur les os pour juger de leur paisseur, les retournait,
examinait les quelques lambeaux de viande rose, en rptant:

--Non, non, a ne me dit pas.

--Alors, prenez une langue, un morceau de tte de cochon, une tranche
de veau piqu, dit la charcutire patiemment.

Mais mademoiselle Saget branlait la tte. Elle resta l encore un
instant, faisant des mines dgotes au-dessus des plats; puis, voyant
que dcidment on se taisait et qu'elle ne saurait rien, elle s'en
alla, en disant:

--Non, voyez-vous, j'avais envie d'une ctelette pane, mais celle
qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.

Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crpines de
l'talage. Elle la vit traverser la chausse et entrer dans le
pavillon aux fruits.

--La vieille bique! grogna Gavard.

Et, comme ils taient seuls, il raconta quelle place il avait trouve
pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses amis, monsieur
Verlaque, inspecteur  la mare, tait tellement souffrant, qu'il se
trouvait forc de prendre un cong. Le matin mme le pauvre homme lui
disait qu'il serait bien aise de proposer lui-mme son remplaant,
pour se mnager la place, s'il venait  gurir.

--Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six mois.
Florent gardera la place. C'est une jolie situation... Et nous mettons
la police dedans! La place dpend de la prfecture. Hein! sera-ce
assez amusant, quand Florent ira toucher l'argent de ces argousins!

Il riait d'aise, il trouvait cela profondment comique.

--Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis
jur de ne rien accepter de l'empire. Je crverais de faim, que je
n'entrerais pas  la prfecture. C'est impossible, entendez-vous,
Gavard!

Gavard entendait et restait un peu gn. Quenu avait baiss la tte.
Mais Lisa s'tait tourne, regardait fixement Florent, le cou gonfl,
la gorge crevant le corsage. Elle allait ouvrir la bouche, quand la
Sarriette entra, il y eut un nouveau silence.

--Ah bien! s'cria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais
oublier d'acheter du lard... Madame Quenu, coupez-moi douze bardes,
mais bien minces, n'est-ce pas? pour des alouettes... C'est Jules qui
a voulu manger des alouettes... Tiens, vous allez bien, mon oncle?

Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle souriait  tout
le monde, d'une fracheur de lait, dcoiffe d'un ct par le veut des
Halles. Gavard lui avait pris les mains; et elle, avec son
effronterie:

--Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entre Qu'est-ce
que vous disiez donc, mon oncle?

Lisa l'appela.

--Voyez, est-ce assez mince comme cela?

Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes,
dlicatement. Puis, en les enveloppant:

--Il ne vous faut rien autre chose?

--Ma foi, puisque je me suis drange, dit la Sarriette, donnez-moi
une livre de saindoux... Moi, j'adore les pommes de terre frites, je
fais un djeuner avec deux sous de pommes de terre frites et une botte
de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.

La charcutire avait mis une feuille de papier fort sur une balance.
Elle prenait le saindoux dans le pot, sous l'tagre, avec une spatule
de buis, augmentant  petits coups, d'une main douce, le tas de
graisse qui s'talait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le
papier, le plia, le corna vivement, du bout des doigts.

--C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, a fait
trente sous... Il ne vous faut rien autre chose?

La Sarriette dit que non. Elle paya, riant toujours, montrant ses
dents, regardant les hommes en face, avec sa jupe grise qui avait
tourn, son fichu rouge mal attach, qui laissait voir une ligne
blanche de sa gorge, au milieu. Avant de sortir, elle alla menacer
Gavard en rptant:

--Alors vous ne voulez pas me dire ce que vous racontiez quand je
suis entre? Je vous ai vu rire, du milieu de la rue... Oh! le
sournois. Tenez, je ne vous aime plus.

Elle quitta la boutique, elle traversa la rue en courant. La belle
Lisa dit schement:

--C'est mademoiselle Saget qui nous l'a envoye.

Puis le silence continua. Gavard tait constern de l'accueil que
Florent faisait  sa proposition. Ce fut la charcutire qui reprit la
premire, d'une voix trs-amicale:

--Vous avez tort, Florent, de refuser cette place d'inspecteur  la
mare... Vous savez combien les emplois sont pnibles  trouver. Vous
tes dans une position  ne pas vous montrer difficile.

--J'ai dit mes raisons, rpondit-il.

Elle haussa les paules.

--Voyons, ce n'est pas srieux... Je comprends  la rigueur que vous
n'aimiez pas le gouvernement. Mais a n'empche pas de gagner son
pain, ce serait trop bte... Et puis, l'empereur n'est pas un mchant
homme, mon cher. Je vous laisse dire quand vous racontez vos
souffrances. Est-ce qu'il le savait seulement, lui, si vous mangiez du
pain moisi et de la viande gte? Il ne peut pas tre  tout, cet
homme... Vous voyez que, nous autres, il ne nous a pas empchs de
faire nos affaires... Vous n'tes pas juste, non, pas juste du tout.

Gavard tait de plus en plus gn. Il ne pouvait tolrer devant lui
ces loges de l'empereur.

--Ah! non, non, madame Quenu, murmura-t-il, vous allez trop loin.
C'est tout de la canaille...

--Oh! vous, interrompit la belle Lisa en s'animant, vous ne serez
content que le jour o vous vous serez fait voler et massacrer avec
vos histoires. Ne parlons pas politique, parce que a me mettrait en
colre... Il ne s'agit que de Florent, n'est-ce pas? Eh bien, je dis
qu'il doit absolument accepter la place d'inspecteur. Ce n'est pas ton
avis, Quenu?

Quenu, qui ne soufflait mot, fut trs-ennuy de la question brusque de
sa femme.

--C'est une bonne place, dit-il sans se compromettre.

Et, comme un nouveau silence embarrass se faisait:

--Je vous en prie, laissons cela, reprit Florent. Ma rsolution est
bien arrte. J'attendrai.

--Vous attendrez! s'cria Lisa perdant patience.

Deux flammes roses taient montes  ses joues. Les hanches largies,
plante debout dans son tablier blanc, elle se contenait pour ne pas
laisser chapper une mauvaise parole. Une nouvelle personne entra, qui
dtourna sa colre. C'tait madame Lecoeur.

--Pourriez-vous me donner une assiette assortie d'une demi-livre, 
cinquante sous la livre? demanda-t-elle.

Elle feignit d'abord de ne pas voir son beau-frre; puis, elle le
salua d'un signe de tte, sans parler. Elle examinait les trois hommes
de la tte aux pieds, esprant sans doute surprendre leur secret,  la
faon dont ils attendaient qu'elle ne ft plus l. Elle sentait
qu'elle les drangeait; cela la rendait plus anguleuse, plus aigre,
dans ses jupes tombantes, avec ses grands bras d'araigne, ses mains
noues qu'elle tenait sous son tablier. Comme elle avait une lgre
toux:

--Est-ce que vous tes enrhume? dit Gavard gn par le silence.

Elle rpondit un non bien sec. Aux endroits o les os peraient son
visage, la peau, tendue, tait d'un rouge brique, et la flamme sourde
qui brlait ses paupires, annonait quelque maladie de foie, couvant
dans ses aigreurs jalouses. Elle se retourna vers le comptoir, suivit
chaque geste de Lisa qui la servait, de cet oeil mfiant d'une cliente
persuade qu'on va la voler.

--Ne me donnez pas de cervelas, dit-elle, je n'aime pas a.

Lisa avait pris un couteau mince et coupait des tranches de saucisson.
Elle passa au jambon fum et au jambon ordinaire, dtachant des filets
dlicats, un peu courbe, les yeux sur le couteau. Ses mains poteles,
d'un rose vif, qui touchaient aux viandes avec des lgrets molles,
en gardaient une sorte de souplesse grasse, des doigts ventrus aux
phalanges. Elle avana une terrine, en demandant:

--Vous voulez du veau piqu, n'est-ce pas?

Madame Lecoeur parut se consulter longuement; puis elle accepta. La
charcutire coupait maintenant dans des terrines. Elle prenait sur le
bout d'un couteau  large lame des tranches de veau piqu et de pt
de livre. Et elle posait chaque tranche au milieu de la feuille de
papier, sur les balances.

--Vous ne me donnez pas de la hure aux pistaches? fit remarquer
madame Lecoeur, de sa voix mauvaise.

Elle dut donner de la hure aux pistaches. Mais la marchande de beurre
devenait exigeante. Elle voulut deux tranches de galantine; elle
aimait a. Lisa, irrite dj, jouant d'impatience avec le manche des
couteaux, eut beau lui dire que la galantine tait truffe, qu'elle ne
pouvait en mettre que dans les assiettes assorties  trois francs la
livre. L'autre continuait  fouiller les plats, cherchant ce qu'elle
allait demander encore. Quand l'assiette assortie fut pese, il fallut
que la charcutire ajoutt de la gele et des cornichons. Le bloc de
gele, qui avait la forme d'un gteau de Savoie, au milieu d'une
plaque de porcelaine, trembla sous sa main brutale de colre; et elle
fit jaillir le vinaigre, en prenant, du bout des doigts, deux gros
cornichons dans le pot, derrire l'tuve.

--C'est vingt-cinq sous, n'est-ce pas? dit madame Lecoeur, sans se
presser.

Elle voyait parfaitement la sourde irritation de Lisa. Elle en
jouissait, tirant sa monnaie avec lenteur, comme perdue dans les gros
sous de sa poche. Elle regardait Gavard en dessous, gotait le silence
embarrass que sa prsence prolongeait, jurant qu'elle ne s'en irait
pas, puisqu'on faisait des cachoteries avec elle. La charcutire
lui mit enfin son paquet dans la main, et elle dut se retirer. Elle
s'en alla, sans dire un mot, avec un long regard, tout autour de la
boutique.

Quand elle ne fut plus l, Lisa clata.

--C'est encore la Saget qui nous l'a envoye, celle-l! Est-ce que
cette vieille gueuse va faire dfiler toutes les Halles ici, pour
savoir ce que nous disons!... Et comme elles sont malignes! A-t-on
jamais vu acheter des ctelettes panes et des assiettes assorties 
cinq heures du soir! Elles se donneraient des indigestions, plutt que
de ne pas savoir... Par exemple, si la Saget m'en renvoie une autre,
vous allez voir comme je la recevrai. Ce serait ma soeur, que je la
flanquerais  la porte.

Devant la colre de Lisa, les trois hommes se taisaient.

Gavard tait venu s'accouder sur la balustrade de l'talage,  rampe
de cuivre; il s'absorbait, faisait tourner un des balustres de cristal
taill, dtach de sa tringle de laiton. Puis, levant la tte:

--Moi, dit-il, j'avais regard a comme une farce.

--Quoi donc? demanda Lisa encore toute secoue.

--La place d'inspecteur  la mare.

Elle leva les mains, regarda Florent une dernire fois, s'assit sur la
banquette rembourre du comptoir, ne desserra plus les dents. Gavard
expliquait tout au long son ide: le plus attrap, en somme, a serait
le gouvernement qui donnerait ses cus. Il rptait avec complaisance:

--Mon cher, ces gueux-l vous ont laiss crever de faim, n'est-ce
pas? Eh bien, il faut vous faire nourrir par eux, maintenant... C'est
trs-fort, a m'a sduit tout de suite.

Florent souriait, disait toujours non. Quenu, pour faire plaisir  sa
femme, tenta de trouver de bons conseils. Mais celle-ci semblait ne
plus couter. Depuis un instant, elle regardait avec attention du ct
des Halles. Brusquement, elle se remit debout, en s'criant:

--Ah! c'est la Normande qu'on envoie maintenant. Tant pis! la
Normande payera pour les autres.

Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'tait la belle
poissonnire, Louise Mhudin, dite la Normande. Elle avait une beaut
hardie, trs-blanche et dlicate de peau, presque aussi forte que
Lisa, mais d'oeil plus effront et de poitrine plus vivante. Elle
entra, cavalire, avec sa chane d'or sonnant sur son tablier, ses
cheveux nus peigns  la mode, son noeud de gorge, un noeud de
dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des Halles. Elle
portait une vague odeur de mare; et, sur une de ses mains, prs du
petit doigt, il y avait une caille de hareng, qui mettait l une
mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habit la mme maison, rue
Pirouette, taient des amies intimes, trs-lies par une pointe de
rivalit qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement.
Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la
belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les forait  soutenir
chacune sa renomme de beaut. En se penchant un peu, la charcutire,
de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la
poissonnire, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se
surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses
corsets. La belle Normande ajoutait des bagues  ses doigts et des
noeuds  ses paules. Quand elles se rencontraient, elles taient
trs-douces, trs-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupire 
demi close, cherchant les dfauts. Elles affectaient de se servir
l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.

--Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la
Normande de son air riant.

Lisa resta froide. La colre, trs-rare chez elle, tait tenace et
implacable. Elle rpondit oui, schement, du bout des lvres.

--C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la
marmite... Je viendrai vous en chercher.

Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda
Florent, qui semblait l'intresser: puis, comme elle ne voulait pas
s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle
eut l'imprudence d'ajouter:

--Je vous en ai achet avant-hier, du boudin... Il n'tait pas bien
frais.

--Pas bien frais! rpta la charcutire, toute blanche, les lvres
tremblantes.

Elle se serait peut-tre contenue encore, pour que la Normande ne crt
pas qu'elle prenait du dpit,  cause de son noeud de dentelle. Mais
on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela
dpassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et,
d'une voix un peu rauque:

--Dites donc, la semaine dernire, quand vous m'avez vendu cette
paire de soles, vous savez, est-ce que je suis alle vous dire
qu'elles taient pourries devant le monde!

--Pourries!... mes soles pourries!... s'cria la poissonnire, la
face empourpre.

Elles restrent un instant suffoques, muettes et terribles, au-dessus
des viandes. Toute leur belle amiti s'en allait; un mot avait suffi
pour montrer les dents aigus sous le sourire.

--Vous tes une grossire, dit la belle Normande. Si jamais je remets
les pieds ici, par exemple!

--Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien  qui on a
affaire.

La poissonnire sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutire
toute tremblante. La scne s'tait passe si rapidement, que les trois
hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se
remit bientt. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune
allusion  ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de
boutique, rentra de course. Alors, elle dit  Gavard, en le prenant en
particulier, de ne pas rendre rponse  monsieur Verlaque; elle se
chargeait de dcider son beau-fire, elle demandait deux jours, au
plus. Quenu retourna  la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et
qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui
montra trois femmes, sons la rue couverte, entre le pavillon de la
mare et le pavillon de la volaille.

--Elles en dbitent! murmura-t-il, d'un air envieux.

Les Halles se vidaient, et il y avait l, en effet, mademoiselle
Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille
fille prorait.

--Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frre est
toujours fourr dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

--Oh! de mes yeux vu! Il tait assis sur une table. Il semblait chez
lui.

--Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne
sais pas pourquoi vous vous montez la tte.

Mademoiselle Saget haussa les paules.

--Ah! bien, reprit-elle, vous tes encore d'une bonne pte, vous, ma
belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur
Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possde  la
petite Pauline.

--Vous croyez cela! s'cria madame Lecoeur, blme de fureur.

Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir
un grand coup:

--Je suis toute seule, je n'ai pas de dfense, il peut bien faire ce
qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa nice est pour lui.
Elle a oubli ce qu'elle m'a cot, elle me livrerait pieds et poings
lis.

--Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais
eu que de vilaines paroles pour moi.

Elles se rconcilirent sur-le-champ, elles s'embrassrent. La nice
promit de ne plus tre taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de
plus sacr, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille.
Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la faon dont
elles devaient se conduire pour forcer Gavard  ne pas gaspiller son
bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle taient des pas
grand'chose, et qu'on les surveillerait.

--Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais
a ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce
que vous en pensez, vous autres?

Les trois femmes se rapprochrent, baissant la voix.

--Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un
matin, les souliers percs, les habits couverts de poussire, avec
l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce
garon-l.

--Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la
Sarriette.

Mademoiselle Saget rflchissait. Elle pensait tout haut:

--Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens...
monsieur Gavard le connat certainement... J'ai d le rencontrer
quelque part, je me souviens plus...

Elle fouillait encore sa mmoire, quand la Normande arriva comme une
tempte. Elle sortait de la charcuterie.

--Elle est polie, cette grande bte de Quenu! s'cria-t-elle,
heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je
ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrange!... En
voil une baraque, avec leurs cochonneries gtes qui empoisonnent le
monde!

--Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute
frtillante, enchante d'apprendre que les deux femmes s'taient
disputes.

--Moi! mais rien du tout! pas a, tenez!... J'tais entre
trs-poliment la prvenir que je prendrais du boudin demain soir, et
alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses
airs d'honntet! Elle payera a plus cher qu'elle ne pense.

Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la vrit;
mais elles n'en pousrent pas moins sa querelle avec un flot de
paroles mauvaises. Elles se tournaient du ct de la rue Rambuteau,
insultantes, inventant des histoires sur la salet de la cuisine des
Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient
vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colre n'aurait pas
t plus menaante. Il fallut que la poissonnire recomment trois
fois son rcit.

--Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda mchamment
mademoiselle Saget.

--Le cousin! rpondit la Normande d'une voix aigu, vous croyez au
cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!

Les trois autres commres se rcrirent. L'honntet de Lisa tait un
des actes de foi du quartier.

--Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y
touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans
chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire
cocu.

Mademoiselle Saget hochait la tte, comme pour dire qu'elle n'tait
pas loigne de se ranger  cette opinion. Elle reprit doucement:

--D'autant plus que le cousin est tomb on ne sait d'o, et que
l'histoire raconte par les Quenu est bien louche.

--Eh! c'est l'amant de la grosse! affirma de nouveau la poissonnire.
Quelque vaurien, quelque rouleur qu'elle aura ramass dans la rue. a
se voit bien.

--Les hommes maigres sont de rudes hommes, dclara la Sarriette d'un
air convaincu.

--Elle l'a habill tout  neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit
lui coter bon.

--Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille
demoiselle. Il faudra savoir...

Alors, elles s'engagrent  se tenir au courant de ce qui se passerait
dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre prtendait
qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frre sur les maisons
qu'il frquentait. Cependant, la Normande s'tait un peu calme; elle
s'en alla, bonne fille au fond, lasse d'en avoir trop cont. Quand
elle ne fut plus l, madame Lecoeur dit sournoisement:

--Je suis sre que la Normande aura t insolente, c'est son
habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent
du ciel, elle qui a trouv un enfant dans sa boutique  poissons.

Elles se regardrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut loigne  son tour:

--Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, a la maigrit,
reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient.
Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son
traversin, ma tante.

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme
elle retournait rue Pirouette, elle pensa que ces trois pcores ne
valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la
voir, il serait trs-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle,
des gens riches et estims aprs tout. Elle fit un dtour, alla rue
Turbigo,  la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du
quartier. Madame Taboureau, qui tait une amie intime de Lisa, avait,
sur toutes choses, une autorit inconteste. Quand on disait: Madame
Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, il n'y avait plus
qu' s'incliner. La vieille demoiselle, sous prtexte, ce jour-l, de
savoir  quelle heure le four tait chaud, pour apporter un plat de
poires, dit le plus grand bien de la charcutire, se rpandit en
loges sur la propret et sur l'excellence de son boudin. Puis,
contente de cet alibi moral, enchante d'avoir souffl sur l'ardente
bataille qu'elle flairait, sans s'tre fche avec personne, elle
rentra dcidment, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa
mmoire l'image du cousin de madame Quenu.

Ce mme jour, le soir, aprs le dner, Florent sortit, se promena
quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin
brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise,
pique des larmes jaunes du gaz. Pour la premire fois, Florent se
sentait importun; il avait conscience de la faon malapprise dont il
tait tomb au milieu de ce monde gras, en maigre naf; il s'avouait
nettement qu'il drangeait tout le quartier, qu'il devenait une gne
pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop
compromettante. Ces rflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il
et remarqu chez son frre ou chez Lisa la moindre duret; il
souffrait de leur bont mme; il s'accusait de manquer de dlicatesse
en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir
de la conversation dans la boutique, l'aprs-midi, lui causait un
malaise vague. Il tait comme envahi par cette odeur des viandes du
comptoir, il se sentait glisser  une lchet molle et repue.
Peut-tre avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on
lui offrait. Cette pense mettait en lui une grande lutte; il fallait
qu'il se secout pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un
vent humide s'tait lev, soufflant sous la rue couverte. Il reprit
quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut oblig de boutonner
sa redingote. Le vent emportait de ses vtements cette senteur grasse
de la charcuterie, dont il tait tout alangui.

Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renferm
au fond de son paletot verdtre, avait la voix sourde, pleine de
colre. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'tait un mtier de
chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie  un pinceau. L'aprs-midi,
il avait crev d'un coup de pied une tte d'tude qu'il faisait
d'aprs cette gueuse de Cadine. Il tait sujet  ces emportements
d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il
rvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues,
voyait noir, attendait le lendemain comme une rsurrection.
D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement
malheureux le soir; chacune de ses journes tait un long effort
dsespr. Florent eut peine  reconnatre le flneur insouciant des
nuits de la Halle. Ils s'taient dj retrouvs  la charcuterie.
Claude, qui connaissait l'histoire du dport, lui avait serr la
main, en lui disant qu'il tait un brave homme. Il allait, d'ailleurs,
trs-rarement chez les Quenu.

--Vous tes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas
comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. a pue l
dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mang
pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c'est a qui m'a
fait manquer mon tude.

Et, au bout de quelques pas faits en silence:

--Ah! les braves gens! reprit-il. Ils me font de la peine, tant ils
se portent bien. J'avais song  faire leurs portraits, mais je n'ai
jamais su dessiner ces figures rondes o il n'y a pas d'os... Allez,
ce n'est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups de pied dans ses
casseroles. Suis-je assez bte d'avoir crev la tte de Cadine!
Maintenant, quand j'y songe, elle n'tait peut-tre pas mal.

Alors, ils causrent de la tante Lisa. Claude dit que sa mre ne
voyait plus la charcutire depuis longtemps. Il donna  entendre que
celle-ci avait quelque honte de sa soeur marie  un ouvrier;
d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant  lui, il
raconta qu'un brave homme s'tait imagin de l'envoyer au collge,
sduit par les nes et les bonnes femmes qu'il dessinait, ds l'ge de
huit ans; le brave homme tait mort, en lui laissant mille francs de
rente, ce qui l'empchait de mourir de faim.

--N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aim tre un ouvrier...
Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont trs-heureux, les menuisiers.
Ils ont une table  faire, n'est-ce pas? ils la font, et ils se
couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits...
Moi, je ne dors gure la nuit. Toutes ces sacres tudes que je ne
peux achever me trottent dans la tte. Je n'ai jamais fini, jamais,
jamais.

Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire.
Il jurait, cherchait des mots orduriers, s'abmait en pleine boue,
avec la rage froide d'un esprit tendre et exquis qui doute de lui et
qui rve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards
donnant sur les caves des Halles, o le gaz brle ternellement. L,
dans ces profondeurs, il montra  Florent, Marjolin et Cadine qui
soupaient tranquillement, assis sur une des pierres d'abatage des
resserres aux volailles. Les gamins avaient des moyens  eux pour se
cacher et habiter les caves, aprs la fermeture des grilles.

--Hein! quelle brute, quelle belle brute! rptait Claude en parlant
de Marjolin avec une admiration envieuse. Et dire que cet animal-l
est heureux!... Quand ils vont avoir achev leurs pommes, ils se
coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes.
C'est une vie a, au moins!... Ma foi, vous avez raison de rester dans
la charcuterie; peut-tre que a vous engraissera.

Il partit brusquement. Florent remonta  sa mansarde, troubl par ces
inquitudes nerveuses qui rveillaient ses propres incertitudes. Il
vita, le lendemain, de passer la matine  la charcuterie; il fit une
grande promenade le long des quais. Mais, au djeuner, il fut repris
par la douceur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place
d'inspecteur  la mare, sans trop insister, comme d'une chose qui
mritait rflexion. Il l'coutait, l'assiette pleine, gagn malgr lui
par la propret dvote de la salle  manger; la natte mettait une
mollesse sous ses pieds; les luisants de la suspension de cuivre, le
jaune tendre du papier peint et du chne clair des meubles, le
pntraient d'un sentiment d'honntet dans le bien-tre, qui
troublait ses ides du faux et du vrai. Il eut cependant la force de
refuser encore, en rptant ses raisons, tout en ayant conscience du
mauvais got qu'il y avait  faire un talage brutal de ses
enttements et de ses rancunes, eu un pareil lieu, Lisa ne se fcha
pas; elle souriait au contraire, d'un beau sourire qui embarrassait
plus Florent que la sourde irritation de la veille. Au dner, on ne
causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le
personnel de la charcuterie sur pied.

Les soires devenaient froides. Ds qu'on avait dn, on passait dans
la cuisine. Il y faisait trs-chaud. Elle tait si vaste, d'ailleurs,
que plusieurs personnes y tenaient  l'aise, sans gner le service,
autour d'une table carre, place au milieu. Les murs de la pice
claire au gaz taient recouverts de plaques de faence blanches et
bleues,  hauteur d'homme.  gauche, se trouvait le grand fourneau de
fonte, perc de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues
enfonaient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout,
une petite chemine, monte sur un four et garnie d'un fumoir, servait
pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les
cumoires, les cuillers, les fourchettes  longs manches, dans une
range de tiroirs numrots, s'alignaient les chapelures, la fine et
la grosse, les mies de pain pour paner, les pices, le girofle, la
muscade, les poivres.  droite, la table  hacher, norme bloc de
chne appuy contre la muraille, s'appesantissait, toute couture et
toute creuse; tandis que plusieurs appareils, fixs sur le bloc, une
pompe  injecter, une machine  pousser, une hacheuse mcanique,
mettaient l, avec leurs rouages et leurs manivelles, l'ide
mystrieuse et inquitante de quelque cuisine de l'enfer. Puis, tout
autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables,
s'entassaient des pots, des terrines, des seaux, des plats, des
ustensiles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes,
d'entonnoirs largis, des rteliers de couteaux et de couperets, des
files de lardoires et d'aiguilles, tout un monde noy dans la graisse.
La graisse dbordait, malgr la propret excessive, suintait entre les
plaques de faence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un
reflet gristre  la fonte du fourneau, polissait les bords de la
table  hacher d'un luisant et d'une transparence de chne verni. Et,
au milieu de cette bue amasse goutte  goutte, de cette vaporation
continue des trois marmites, o fondaient les cochons, il n'tait
certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pisst la
graisse.

Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient gure
venir du dehors que les terrines des maisons renommes, les rillettes,
les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargots.
Aussi, ds septembre, s'agissait-il de remplir la cave, vide pendant
l't. Les veilles se prolongeaient mme aprs la fermeture de la
boutique. Quenu, aid d'Auguste et de Lon, emballait les saucissons,
prparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de
poitrine, les lards maigres, les lards  piquer. C'tait un bruit
formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisine qui
montaient dans la maison entire. Cela sans prjudice de la
charcuterie courante, de la charcuterie frache, les pts de foie et
de livre, les galantines, les saucisses et les boudins.

Ce soir-l, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux
marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Auguste l'aida.  un
coin de la table carre, Lisa et Augustine raccommodaient du linge;
tandis que, devant elles, de l'autre ct de la table, Florent tait
assis, la face tourne vers le fourneau, souriant  la petite Pauline
qui, monte sur ses pieds, voulait qu'il la fit sauter en l'air.
Derrire eux, Lon hachait de la chair  saucisse, sur le bloc de
chne,  coups lents et rguliers.

Auguste alla d'abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang
de cochon. C'tait lui qui saignait  l'abattoir. Il prenait le sang
et l'intrieur des btes, laissant aux garons d'chaudoir le soin
d'apporter, l'aprs-midi, les porcs tout prpars dans leur voiture.
Quenu prtendait qu'Auguste saignait comme pas un garon charcutier de
Paris.

La vrit tait qu'Auguste se connaissait  merveille  la qualit du
sang; le boudin tait bon, toutes les fois qu'il disait: Le boudin
sera bon.

--Eh bien, aurons-nous du bon boudin? demanda Lisa. Il dposa ses
deux brocs, et, lentement:

--Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d'abord a 
la faon dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang
part trop doucement, ce n'est pas un bon signe, a prouve qu'il est
pauvre...

--Mais interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a t
enfonc.

La face blme d'Auguste eut un sourire.

--Non, non, rpondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau;
c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore
lorsque le sang coule et que je le reois en le battant avec la main,
dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, crmeux, sans
tre trop pais.

Augustine avait laiss son aiguille. Les yeux levs, elle regardait
Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux chtains, prenait un
air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline
elle-mme, coutaient galement avec un grand intrt.

--Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas? continua le garon, en
faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crme. Eh
bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle
soit comme graisse par le sang, de faon  ce que le gant rouge soit
bien du mme rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper:
Le boudin sera bon,

Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude
molle; cette main qui vivait dans des seaux de sang tait toute ros,
avec des ongles vifs, au bout de la manche blanche. Quenu avait
approuv de la tte. Il y eut un silence. Lon hachait toujours.
Pauline, qui tait reste songeuse, remonta sur les pieds de son
cousin, en criant de sa voix claire:

--Dis, cousin, raconte-moi l'histoire du monsieur qui a t mang par
les btes.

Sans doute, dans cette tte de gamine, l'ide du sang des cochons
avait veill celle du monsieur mang par les btes. Florent ne
comprenait pas, demandait quel monsieur. Lisa se mit  rire.

--Elle demande l'histoire de ce malheureux, vous savez, cette
histoire que vous avez dite un soir  Gavard. Elle l'aura entendue.

Florent tait devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras
le gros chat jaune, l'apporta sur les genoux du cousin, en disant que
Mouton, lui aussi, voulait couter l'histoire. Mais Mouton sauta sur
la table. Il resta l, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand
garon maigre qui, depuis quinze jours, semblait tre pour lui un
continuel sujet de profondes rflexions. Cependant, Pauline se
fchait, elle tapait des pieds, elle voulait l'histoire. Comme elle
tait vraiment insupportable:

--Eh! racontez-lui donc ce qu'elle demande, dit Lisa  Florent, elle
nous laissera tranquille.

Florent garda le silence un instant encore. Il avait les yeux  terre.
Puis, levant la tte lentement, il s'arrta aux deux femmes qui
tiraient leurs aiguilles, regarda Quenu et Auguste qui prparaient la
marmite pour le boudin. Le gaz brlait tranquille, la chaleur du
fourneau tait trs-douce, toute la graisse de la cuisine luisait dans
un bien-tre de digestion large. Alors, il posa la petite Pauline sur
l'un de ses genoux, et, souriant d'un sourire triste, s'adressant 
l'enfant:

--Il tait une fois un pauvre homme. On l'envoya trs-loin,
trs-loin, de l'autre ct de la mer... Sur le bateau qui l'emportait,
il y avait quatre cents forats avec lesquels on le jeta. Il dut vivre
cinq semaines au milieu de ces bandits, vtu comme eux de toile 
voile, mangeant  leur gamelle. De gros poux le dvoraient, des sueurs
terribles le laissaient sans force. La cuisine, la boulangerie, la
machine du bateau, chauffaient tellement les faux-ponts, que dix des
forats moururent de chaleur. Dans la journe, on les faisait monter
cinquante  la fois, pour leur permettre de prendre l'air de la mer;
et, comme on avait peur d'eux, deux canons taient braqus sur
l'troit plancher o ils se promenaient. Le pauvre homme tait bien
content, quand arrivait son tour. Ses sueurs se calmaient un peu. Il
ne mangeait plus, il tait trs-malade. La nuit, lorsqu'on l'avait
remis aux fers, et que le gros temps le roulait entre ses deux
voisins, il se sentait lche, il pleurait, heureux de pleurer sans
tre vu...

Pauline coutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croises
dvotement.

--Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du monsieur qui a
t mang par les btes... C'est une autre histoire, dis, mon cousin?

--Attends, tu verras, rpondit doucement Florent. J'y arriverai, 
l'histoire du monsieur... Je te raconte l'histoire tout entire.

--Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.

Pourtant elle resta pensive, visiblement proccupe par quelque grosse
difficult qu'elle ne pouvait rsoudre. Enfin, elle se dcida.

--Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, demanda-t-elle,
pour qu'on le renvoyt et qu'on le mit dans le bateau?

Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les
ravissait. Et Lisa, sans rpondre directement, profita du la
circonstance pour lui faire la morale; elle la frappa beaucoup, en lui
disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'taient
pas sages.

--Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'tait bien fait, si
le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit.

Lisa reprit sa couture, en baissant les paules. Quenu n'avait pas
entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d'oignon
qui prenaient, sur le feu, des petites voix claires et aigus de
cigales pmes de chaleur. a sentait trs-bon. La marmite, lorsque
Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort,
emplissant la cuisine de l'odeur pntrante de l'oignon cuit. Auguste
prparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Lon
allait  coups plus vifs, raclant la table par moments pour ramener la
chair  saucisse qui commenait  se mettre en pte.

--Quand on fut arriv, continua Florent, on conduisit l'homme dans
une le nomme l'le du Diable. Il tait l avec d'autres camarades
qu'on avait aussi chasss de leur pays. Tous furent trs-malheureux.
On les obligea d'abord  travailler comme des forats. Le gendarme qui
les gardait les comptait trois fois par jour, pour tre bien sr qu'il
ne manquait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce
qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande
cabane de bois, o ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux
barres. Au bout d'un an, ils allaient nu-pieds, et leurs vtements
taient si dchirs, qu'ils montraient leur peau. Ils s'taient
construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s'abriter contre le
soleil, dont la flamme brle tout dans ce pays-l; mais les huttes ne
pouvaient les prserver des moustiques qui, la nuit, les couvraient de
boutons et d'enflures. Il en mourut plusieurs; les autres devinrent
tout jaunes, si secs, si abandonns, avec leurs grandes barbes, qu'ils
faisaient piti...

--Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.

Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans la marmite
les gras de lard, en les dlayant du bout de la cuiller. Les gras
fondaient. Une vapeur plus paisse monta du fourneau.

--Qu'est ce qu'on leur donnait  manger? demanda la petite Pauline
profondment intresse.

--On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait
mauvais, rpondit Florent, dont la voix s'assourdissait. Il fallait
enlever les vers pour manger le riz. La viande, rtie et trs-cuite,
s'avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu'elle donnait
souvent des coliques.

--Moi, j'aime mieux tre au pain sec, dit l'enfant aprs s'tre
consulte.

Lon, ayant fini de hacher, apporta la chair  saucisse dans un plat,
sur la table carre. Mouton, qui tait rest assis, les yeux sur
Florent, comme extrmement surpris par l'histoire, dut se reculer un
peu, ce qu'il fit de trs-mauvaise grce. Il se pelotonna, ronronnant,
le nez sur la chair  saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir
cacher son tonnement ni son dgot; le riz plein de vers et la viande
qui sentait mauvais lui semblaient srement des salets  peine
croyables, tout  fait dshonorantes pour celui qui les avait manges.
Et, sur son beau visage calme, dans le gonflement de son cou, il y
avait une vague pouvante, eu face de cet homme nourri de choses
immondes.

--Non, ce n'tait pas un lieu de dlices, reprit-il, oubliant la
petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour
des vexations nouvelles, un crasement continu, une violation de toute
justice, un mpris de la charit humaine, qui exaspraient les
prisonniers et les brlaient lentement d'une fivre de rancune
maladive. On vivait en bte, avec le fouet ternellement lev sur les
paules. Ces misrables voulaient tuer l'homme... On ne peut pas
oublier, non ce n'est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance
un jour.

Il avait baiss la voix, et les lardons qui sifflaient joyeusement
dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante.
Mais Lisa l'entendait, effraye de l'expression implacable que son
visage avait prise brusquement. Elle le jugea hypocrite, avec cet air
doux qu'il savait feindre.

Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline.
Elle s'agitait sur le genou du cousin, enchante de l'histoire.

--Et l'homme, et l'homme? murmurait-elle.

Florent regarda la petite Pauline, parut se souvenir, retrouva son
sourire triste.

--L'homme, dit-il, n'tait pas content d'tre dans l'le. Il n'avait
qu'une ide, s'en aller, traverser la mer pour atteindre la cte, dont
on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche  l'horizon. Mais ce
n'tait pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des
prisonniers s'taient sauvs dj, on avait abattu tous les arbres de
l'le, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'le tait
toute pele, si nue, si aride sous les grands soleils, que le sjour
en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut
l'ide, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d'arbres
de leurs huttes. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres
qu'ils avaient lies avec des branches sches. Le vent les portait
vers la cte. Le jour allait paratre, quand leur radeau choua sur un
banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres
dtachs furent emports par les vagues. Les trois malheureux
faillirent rester dans le sable; ils enfonaient jusqu' la ceinture;
mme il y en eut un qui disparut jusqu'au menton, et que les deux
autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un rocher, o ils
avaient  peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se
leva, ils aperurent en face d'eux la cte, une barre de falaises
grises tenant tout un ct de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se
dcidrent  gagner ces falaises. Ils aimaient mieux risquer de se
noyer tout de suite que de mourir lentement de faim sur leur cueil.
Ils promirent  leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils
auraient touch terre et qu'ils se seraient procur une barque.

----Ah! voil, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de
joie dans ses mains. C'est l'histoire du monsieur qui a t mang par
les btes.

--Ils purent atteindre la cte, poursuivit Florent; mais elle tait
dserte, ils ne trouvrent une barque qu'au bout de quatre jours...
Quand ils revinrent  recueil, ils virent leur compagnon tendu sur le
dos, les pieds et les mains dvors, la face ronge, le ventre plein
d'un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si
un rle furieux et travers ce cadavre  moiti mang et frais
encore.

Un murmure de rpugnance chappa  Lisa et  Augustine. Lon, qui
prparait des boyaux de porc pour le boudin, fit une grimace. Quenu
s'arrta dans son travail, regarda Auguste pris de nauses. Et il n'y
avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de
crabes, s'talait trangement au milieu de la cuisine, mlait des
odeurs suspectes aux parfums du lard et de l'oignon.

--Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas
l'histoire.

Auguste apporta les deux brocs. Et, lentement, il versa le sang dans
la marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en
tournant furieusement la bouillie qui s'paississait. Lorsque les
brocs furent vides, ce dernier, atteignant un  un les tiroirs,
au-dessus du fourneau, prit des pinces d'pices. Il poivra surtout
fortement.

--Ils le laissrent l, n'est-ce pas? demanda Lisa. Ils revinrent
sans danger?

--Comme ils revenaient, rpondit Florent, le vent tourna, ils furent
pousss en pleine mer. Une vague leur enleva une rame, et l'eau
entrait  chaque souffle, si furieusement, qu'ils n'taient occups
qu' vider la barque avec leurs mains. Ils roulrent, ainsi en face
des ctes, emports par une rafale, ramens par la mare, ayant achev
leurs quelques provisions, sans une bouche de pain. Cela dura trois
jours.

--Trois jours! s'cria la charcutire stupfaite, trois jours sans
manger!

--Oui, trois jours sans manger. Quand le vent d'est les poussa enfin
 terre, l'un d'eux tait si affaibli, qu'il resta sur le sable toute
une matine. Il mourut le soir. Son compagnon avait vainement essay
de lui faire mcher des feuilles d'arbre.

 cet endroit, Augustine eut un lger rire; puis, confuse d'avoir ri,
ne voulant pas qu'on pt croire qu'elle manquait de coeur:

--Non, non, balbutia-t-elle, ce n'est pas de a que je ris. C'est de
Mouton... Regardez donc Mouton, madame.

Lisa,  son tour, s'gaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le
plat de chair  saucisse, se trouvait probablement incommod et
dgot par toute cette viande. Il s'tait lev, grattant la table de
la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hte des chats qui
veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il
s'allongea sur le flanc, en s'tirant, les yeux demi-clos, la tte
roule dans une caresse bate. Alors tout le monde complimenta Mouton;
on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande 
sa porte. Pauline racontait trs-confusment qu'il lui lchait les
doigts et qu'il la dbarbouillait, aprs le dner, sans la mordre.

Mais Lisa revint  la question de savoir si l'on peut rester trois
jours sans manger. Ce n'tait pas possible.

-Non! dit-elle, je ne crois pas a... D'ailleurs, il n'y a personne
qui soit rest trois jours sans manger. Quand on dit: Un tel crve
de faim, c'est une faon de parler. On mange toujours, plus ou
moins... Il faudrait des misrables tout  fait abandonns, des gens
perdus.

Elle allait dire sans doute des canailles sans aveu; mais elle se
retint, en regardant Florent. Et la moue mprisante de ses lvres, son
regard clair avouaient carrment que les gredins seuls jenaient de
cette faon dsordonne. Un homme capable d'tre rest trois jours
sans manger tait pour elle un tre absolument dangereux. Car, enfin,
jamais les honntes gens ne se mettent dans des positions pareilles.

Florent touffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel
Lon venait de jeter plusieurs pelletes de charbon, ronflait comme un
chantre dormant au soleil. La chaleur devenait trs-forte. Auguste,
qui s'tait charg des marmites de saindoux, les surveillait, tout en
sueur; tandis que, s'pongeant le front avec sa manche, Quenu
attendait que le sang se ft bien dlay. Un assoupissement de
nourriture, un air charg d'indigestion flottait.

--Quand l'homme eut enterr son camarade dans le sable, reprit
Florent lentement, il s'en alla seul, droit devant lui. La Guyane
hollandaise, o il se trouvait, est un pays de forts, coup de
fleuves et de marcages. L'homme marcha pendant plus de huit jours,
sans rencontrer une habitation. Tout autour de lui, il sentait la mort
qui l'attendait. Souvent, l'estomac tenaill par la faim, il n'osait
mordre aux fruits clatants qui pendaient des arbres; il avait peur de
ces baies aux reflets mtalliques, dont les bosses noueuses suaient le
poison. Pendant des journes entires, il marchait sous des votes de
branches paisses, sans apercevoir un coin de ciel, au milieu d'une
ombre verdtre, toute pleine d'une horreur vivante. De grands oiseaux
s'envolaient sur sa tte, avec un bruit d'ailes terrible et des cris
subits qui ressemblaient  des rles de mort; des sauts de singes, des
galops de btes traversaient les fourrs, devant lui, pliant les
tiges, faisant tomber une pluie de feuilles, comme sous un coup de
vent; et c'tait surtout les serpents qui le glaaient, quand il
posait le pied sur le sol mouvant de feuilles sches, et qu'il voyait
des ttes minces filer entre les enlacements monstrueux des racines.
Certains coins, les coins d'ombre humide, grouillaient d'un
pullulement de reptiles, noirs, jaunes, violacs, zbrs, tigrs,
pareils  des herbes mortes, brusquement rveilles et fuyantes.
Alors, il s'arrtait, il cherchait une pierre pour sortir de cette
terre molle o il enfonait; il restait l des heures, avec
l'pouvante de quelque boa, entrevu au fond d'une clairire, la queue
roule, la tte droite, se balanant comme un tronc norme, tach de
plaques d'or. La nuit, il dormait sur les arbres, inquit par le
moindre frlement, croyant entendre des cailles sans fin glisser dans
les tnbres. Il touffait sous ces feuillages interminable; l'ombre y
prenait une chaleur renferme de fournaise, une moiteur d'humidit,
une sueur pestilentielle, charge des armes rudes des bois odorants
et des fleurs puantes. Puis, lorsqu'il se dgageait enfin, lorsque, au
bout de longues heures de marche, il revoyait le ciel, l'homme se
trouvait en face de larges rivires qui lui barraient la route; il les
descendait, surveillant les chines grises des camans, fouillant du
regard les herbes charries, passant  la nage, quand il avait trouv
des eaux plus rassurantes. Au del, les forts recommenaient.
D'autres fois, c'tait de vastes plaines grasses, des lieues couvertes
d'une vgtation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d'un
petit lac. Alors, l'homme faisait un grand dtour, il n'avanait plus
qu'en ttant le terrain, ayant failli mourir, enseveli sous une de ces
plaines riantes qu'il entendait craquer  chaque pas. L'herbe gante,
nourrie par l'humus amass, recouvre des marcages empests, des
profondeurs de boue liquide; et il n'y a, parmi les nappes de verdure,
s'allongeant sur l'immensit glauque, jusqu'au bord de l'horizon, que
d'troites jetes de terre ferme, qu'il faut connatre si l'on ne veut
pas disparatre  jamais. L'homme, un soir, s'tait enfonc jusqu'au
ventre.  chaque secousse qu'il tentait pour se dgager, la boue
semblait monter  sa bouche. Il resta tranquille pendant prs de deux
heures. Comme la lune se levait, il put heureusement saisir une
branche d'arbre, au-dessus de sa tte. Le jour o il arriva  une
habitation, ses pieds et ses mains saignaient, meurtris, gonfls par
des piqres mauvaises. Il tait si pitoyable, si affam, qu'on eut
peur de lui. On lui jeta  manger  cinquante pas de la maison,
pendant que le matre gardait sa porte avec un fusil.

Florent se tut, la voix coupe, les regards au loin. Il semblait ne
plus parler que pour lui. La petite Pauline, que le sommeil prenait,
s'abandonnait, la tte renverse, faisant des efforts pour tenir
ouverts ses yeux merveills. Et Quenu se fchait.

--Mais, animal! criait-t-il  Lon, tu ne sais donc pas tenir un
boyau... Quand tu me regarderas! Ce n'est pas moi qu'il faut regarder,
c'est le boyau... L, comme cela. Ne bouge plus, maintenant.

Lon, de la main droite, soulevait un long bout de boyau vide, dans
l'extrmit duquel un entonnoir trs-vas tait adapt; et, de la
main gauche, il enroulait le boudin autour d'un bassin, d'un plat rond
de mtal,  mesure que le charcutier emplissait l'entonnoir  grandes
cuilleres. La bouillie coulait, toute noire et toute fumante,
gonflant peu  peu le boyau, qui retombait ventru, avec des courbes
molles. Comme Quenu avait retir la marmite du feu, ils apparaissaient
tous deux, lui et Lon, l'enfant, d'un profil mince, lui, d'une face
large, dans l'ardente lueur du brasier, qui chauffait leurs visages
ples et leurs vtements blancs d'un ton rose.

Lisa et Augustine s'intressaient  l'opration, Lisa surtout, qui
gronda  son tour Lon, parce qu'il pinait trop le boyau avec les
doigts, ce qui produisait des noeuds, disait-elle. Quand le boudin fut
emball, Quenu le glissa doucement dans une marmite d'eau bouillante.
Il parut tout soulag, il n'avait plus qu' le laisser cuire.

--Et l'homme, et l'homme? murmura de nouveau Pauline, rouvrant les
yeux, surprise de ne plus entendre le cousin parler.

Florent la berait sur son genou, ralentissant encore son rcit, le
murmurant comme un chant de nourrice.

--L'homme, dit-il, parvint  une grande ville. On le prit d'abord
pour un forat vad; il fut retenu plusieurs mois en prison... Puis
on le relcha, il fit toutes sortes de mtiers, tint des comptes,
apprit  lire aux enfants; un jour mme, il entra, comme homme de
peine, dans des travaux de terrassement... L'homme rvait toujours de
revenir dans son pays. Il avait conomis l'argent ncessaire,
lorsqu'il eut la fivre jaune. On le crut mort, on s'tait partag ses
habits; et quand il en rchappa, il ne retrouva pas mme une
chemise... Il fallut recommencer. L'homme tait trs-malade. Il avait
peur de rester l-bas... Enfin, l'homme put partir, l'homme revint.

La voix avait baiss de plus en plus. Elle mourut, dans un dernier
frisson des lvres. La petite Pauline dormait, ensommeille par la fin
de l'histoire, la tte abandonne sur l'paule du cousin. Il la
soutenait du bras, il la berait encore du genou, insensiblement,
d'une faon douce. Et, comme on ne faisait plus attention  lui, il
resta l, sans bouger, avec cette enfant endormie.

C'tait le grand coup de feu, comme disait Quenu. Il retirait le
boudin de la marmite. Pour ne point crever ni nouer les bouts
ensemble, il les prenait avec un bton, les enroulait, les portait
dans la cour, o ils devaient scher rapidement sur des claies. Lon
l'aidait, soutenait les bouts trop longs. Ces guirlandes de boudin,
qui traversaient la cuisine, toutes suantes, laissaient des tranes
d'une fume forte qui achevaient d'paissir l'air. Auguste, donnant un
dernier coup d'oeil  la fonte du saindoux, avait, de son ct,
dcouvert les deux marmites, o les graisses bouillaient lourdement,
en laissant chapper, de chacun de leurs bouillons crevs, une lgre
explosion d'cre vapeur. Le flot gras avait mont depuis le
commencement de la veille; maintenant il noyait le gaz, emplissait la
pice, coulait partout, mettant dans un brouillard les blancheurs
roussies de Quenu et de ses deux garons. Lisa et Augustine s'taient
leves. Tous soufflaient comme s'ils venaient de trop manger.

Augustine monta sur ses bras Pauline endormie. Quenu, qui aimait 
fermer lui-mme la cuisine, congdia Auguste et Lon, en disant qu'il
rentrerait le boudin. L'apprenti se retira trs-rouge; il avait gliss
dans sa chemise prs d'un mtre de boudin, qui devait le griller.
Puis, les Quenu et Florent, rests seuls, gardrent le silence. Lisa,
debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu'elle mordait 
petits coups de dents, cartant ses belles lvres pour ne pas les
brler; et le bout noir s'en allait peu  peu dans tout ce rose.

--Ah bien! dit-elle, la Normande a eu tort d'tre mal polie... Il est
bon, aujourd'hui, le boudin.

On frappa  la porte de l'alle, Gavard entra. Il restait tous les
soirs chez monsieur Lebigre jusqu' minuit. Il venait pour avoir une
rponse dfinitive, au sujet de la place d'inspecteur  la mare.

--Vous comprenez, expliqua-t-il, monsieur Verlaque ne peut attendre
davantage, il est vraiment trop malade... Il faut que Florent se
dcide. J'ai promis de donner une rponse demain,  la premire heure.

--Mais Florent accepte, rpondit tranquillement Lisa, en donnant un
non veau coup de dents dans son boudin.

Florent, qui n'avait pas quitt sa chaise, pris d'un trange
accablement, essaya vainement de se lever et de protester.

--Non, non, reprit la charcutire, c'est chose entendue... Voyons,
mon cher Florent, vous avez assez souffert. a fait frmir, ce que
vous racontiez tout  l'heure. Il est temps que vous vous rangiez.
Vous appartenez  une famille honorable, vous avez reu de
l'ducation, et c'est peu convenable vraiment, de courir les chemins,
en vritable gueux...  votre ge, les enfantillages ne sont plus
permis... Vous avez fait des folies, eh bien, on les oubliera, on vous
les pardonnera. Vous rentrerez dans votre classe, dans la classe des
honntes gens, vous vivrez comme tout le monde, enfin.

Florent l'coutait, tonn, ne trouvant pas une parole. Elle avait
raison, sans doute. Elle tait si saine, si tranquille, qu'elle ne
pouvait vouloir le mal. C'tait lui, le maigre, le profil noir et
louche, qui devait tre mauvais et rver des choses inavouables. Il ne
savait plus pourquoi il avait rsist jusque-l.

Mais elle continua, abondamment, le gourmandant comme un petit garon
qui a fait des fautes et qu'on menace des gendarmes. Elle tait
trs-maternelle, elle trouvait des raisons trs-convaincantes. Puis,
comme dernier argument:

--Faites-le pour nous, Florent, dit-elle. Nous tenons une certaine
position dans le quartier, qui nous force  beaucoup de
mnagements...J'ai peur qu'on ne jase, la, entre nous. Cette place
arrangera tout, vous serez quelqu'un, mme vous nous ferez honneur.

Elle devenait caressante. Une plnitude emplissait Florent; il tait
comme pntr par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de
toute la nourriture dont l'air tait charg; il glissait  la lchet
heureuse de cette digestion continue du milieu gras o il vivait
depuis quinze jours. C'tait,  fleur de peau, mille chatouillements
de graisse naissante, un lent envahissement de l'tre entier, une
douceur molle et boutiquire.  cette heure avance de la nuit, dans
la chaleur de cette pice, ses prets, ses volonts se fondaient en
lui; il se sentait si alangui par celle soire calme, par les parfums
du boudin et du saindoux, par celte grosse Pauline endormie sur ses
genoux, qu'il se surprit  vouloir passer d'autres soires semblables,
des soires sans fin, qui l'engraisseraient. Mais ce fut surtout
Mouton qui le dtermina. Mouton dormait profondment, le ventre en
l'air, une patte sur son nez, la queue ramene contre ses flancs comme
pour lui servir d'dredon; et il donnait avec un tel bonheur de chat,
que Florent murmura, en le regardant:

--Non! c'est trop bte,  la fin... J'accepte. Dites que j'accepte,
Gavard.

Alors, Lisa acheva son boudin, s'essuyant les doigts, doucement, au
bord de son tablier. Elle voulut prparer le bougeoir de son
beau-frre, pendant que Gavard et Quenu le flicitaient de sa
dtermination. Il fallait faire une fin aprs tout; les casse-cou de
la politique ne nourrissent pas. Et elle, debout, le bougeoir allum,
regardait Florent d'un air satisfait, avec sa belle face tranquille de
vache sacre.



III


Trois jours plus tard, les formalits taient faites, la prfecture
acceptait Florent des mains de monsieur Verlaque, presque les yeux
ferms,  simple titre de remplaant, d'ailleurs. Gavard avait voulu
les accompagner. Quand il se retrouva seul avec Florent, sur le
trottoir, il lui donna des coups de coude dans les ctes, riant sans
rien dire, avec des clignements d'yeux goguenards. Les sergents de
ville qu'il rencontra sur le quai de l'Horloge lui parurent sans doute
trs-ridicules; car, en passant devant eux, il eut un lger renflement
de dos, une moue d'homme qui se retient pour ne pas clater au nez des
gens.

Ds le lendemain, monsieur Verlaque commena  mettre le nouvel
inspecteur au courant de la besogne. Il devait, pendant quelques
matines, le guider au milieu du monde turbulent qu'il allait avoir 
surveiller. Ce pauvre Verlaque, comme le nommait Gavard, tait un
petit homme ple, toussant beaucoup, emmaillott de flanelle, de
foulards, de cache nez, se promenant dans l'humidit frache et dans
les eaux courantes de la poissonnerie, avec des jambes maigres
d'enfant maladif.

Le premier matin, lorsque Florent arriva  sept heures, il se trouva
perdu, les yeux effars, la tte casse. Autour des neuf bancs de
crie, rdaient dj des revendeuses, tandis que les employs
arrivaient avec leurs registres, et que les agents des expditeurs,
portant en sautoir des gibecires de cuir, attendaient la recette,
assis sur des chaises renverses, contre les bureaux de vente. On
dchargeait, on dballait la mare, dans l'enceinte ferme des bancs,
et jusque sur les trottoirs. C'tait, le long du carreau, des
amoncellements de petites bourriches, un arrivage continu de caisses
et de paniers, des sacs de moules empils laissant couler des rigoles
d'eau. Les compteurs-verseurs, trs-affairs, enjambant les tas,
arrachaient d'une poigne la paille des bourriches, les vidaient, les
jetaient, vivement; et, sur les larges mannes rondes, en un seul de
coup de main, ils distribuaient les lots, leur donnaient une tournure
avantageuse. Quand les mannes s'talrent, Florent put croire qu'un
banc de poissons venait d'chouer l, sur ce trottoir, rlant encore,
avec les nacres ross, les coraux saignants, les perles laiteuses,
toutes les moires et toutes les pleurs glauques de l'Ocan.

Ple-mle, au hasard du coup de filet, les algues profondes, o dort
la vie mystrieuse des grandes eaux, avaient tout livr: les
cabillauds, les aigrefins, les carrelets, les plies, les limandes,
btes communes, d'un gris sale, aux taches blanchtres; les congres,
ces grosses couleuvres d'un bleu de vase, aux minces yeux noirs, si
gluantes qu'elles semblent ramper, vivantes encore; les raies
largies,  ventre ple bord de rouge tendre, dont les dos superbes,
allongeant les noeuds saillants de l'chine, se marbrent, jusqu'aux
baleines tendues des nageoires, de plaques de cinabre coupes par des
zbrures de bronze florentin, d'une bigarrure assombrie de crapaud et
de fleur malsaine; les chiens de mer, horribles, avec leurs ttes
rondes, leurs bouches largement fendues d'idoles chinoises, leurs
courtes ailes de chauves-souris charnues, monstres qui doivent garder
de leurs abois les trsors des grottes marines. Puis, venaient les
beaux poissons, isols, un sur chaque plateau d'osier: les saumons,
d'argent guilloch, dont chaque caille semble un coup de burin dans
le poli du mtal; les mulets, d'cailles plus fortes, de ciselures
plus grossires; les grands turbots, les grandes barbues, d'un grain
serr et blanc comme du lait caill; les thons, lisses et vernis,
pareils  des sacs de cuir noirtre; les bars arrondis, ouvrant une
bouche norme, faisant songer  quelque me trop grosse, rendue 
pleine gorge, dans la stupfaction de l'agonie. Et, de toutes parts,
les soles, par paires, grises ou blondes, pullulaient; les quilles
minces, raidies, ressemblaient  des rognures d'tain; les harengs,
lgrement tordus, montraient tous, sur leurs robes lames, la
meurtrissure de leurs oues saignantes; les dorades grasses se
teintaient d'une pointe de carmin, tandis que les maquereaux, dors,
le dos stri de brunissures verdtres, faisaient luire la nacre
changeante de leurs flancs, et que les grondins roses,  ventres
blancs, les ttes ranges au centre des mannes, les queues
rayonnantes, panouissaient d'tranges floraisons, panaches de blanc
de perle et de vermillon vif. Il y avait encore des rougets de roche,
 la chair exquise, du rouge enlumin des cyprins, des caisses de
merlans aux reflets d'opale, des paniers d'perlans, de petits paniers
propres, jolis comme des paniers de fraises, qui laissaient chapper
une odeur puissante de violette. Cependant, les crevettes roses, les
crevettes grises, dans des bourriches, mettaient, au milieu de la
douceur efface de leurs tas, les imperceptibles boutons de jais de
leurs milliers d'yeux; les langoustes pineuses, les homards tigrs de
noir, vivants encore, se tranant sur leurs pattes casses,
craquaient.

Florent coutait mal les explications de monsieur Verlaque, Une barre
de soleil, tombant du haut vitrage de la rue couverte, vint allumer
ces couleurs prcieuses, laves et attendries par la vague, irises et
fondues dans les tons de chair des coquillages, l'opale des merlans,
la nacre des maquereaux, l'or des rougets, la robe lame des harengs,
les grandes pices l'argenterie des saumons. C'tait comme les crins,
vids  terre, de quelque fille des eaux, des parures inoues et
bizarres, un ruissellement, un entassement de colliers, de bracelets
monstrueux, de broches gigantesques, de bijoux barbares, dont l'usage
chappait. Sur le dos des raies et des chiens de mer, de grosses
pierres sombres, violtres, verdtres, s'enchssaient dans un mtal
noirci; et les minces barres des quilles, les queues et les nageoires
des perlans, avaient des dlicatesses de bijouterie fine.

Mais ce qui montait  la face de Florent, c'tait un souffle frais, un
vent de mer qu'il reconnaissait, amer et sal. Il se souvenait des
ctes de la Guyane, des beaux temps de la traverse. Il lui semblait
qu'une baie tait l, quand l'eau se retire et que les algues fument
au soleil; les roches mises  nu s'essuient, le gravier exhale une
haleine forte de mare. Autour de lui, le poisson, d'une grande
fracheur, avait un bon parfum, ce parfum un peu pre et irritant qui
dprave l'apptit.

Monsieur Verlaque toussa. L'humidit le pntrait, il se serrait plus
troitement dans son cache-nez.

--Maintenant, dit-il, nous allons passer au poisson d'eau douce.

L, du ct du pavillon aux fruits, et le dernier vers la rue
Rambuteau, le banc de la crie est entour de deux viviers
circulaires, spars en cases distinctes par des grilles de fonte. Des
robinets de cuivre,  col de cygne, jettent de minces filets d'eau.
Dans chaque case, il y a des grouillements confus d'crevisses, des
nappes mouvantes de dos noirtres de carpes, des noeuds vagues
d'anguilles, sans cesse dnous et renous. Monsieur Verlaque fut
repris d'une toux opinitre. L'humidit tait plus fade, une odeur
molle de rivire, d'eau tide endormie sur le sable.

L'arrivage des crevisses d'Allemagne, en botes et en paniers, tait
trs-fort ce matin-l. Les poissons blancs de Hollande et d'Angleterre
encombraient aussi le march. On dballait les carpes du Rhin,
mordores, si belles avec leurs roussissures mtalliques, et dont les
plaques d'cailles ressemblent  des maux cloisonns et bronzs; les
grands brochets, allongeant leurs becs froces, brigands des eaux,
rudes, d'un gris de fer; les tanches, sombres et magnifiques,
pareilles  du cuivre rouge tach de vert-de-gris. Au milieu de ces
dorures svres, les mannes de goujons et de perches, les lots de
truites, les tas d'ablettes communes, de poissons plats pchs 
l'pervier, prenaient des blancheurs vives, des chines bleutres
d'acier peu  peu amollies dans la douceur transparente des ventres;
et de gros barbillons, d'un blanc de neige, taient la note aigu de
lumire de cette colossale nature morte. Doucement, dans les viviers,
on versait des sacs de jeunes carpes; les carpes tournaient sur
elles-mmes, restaient un instant  plat, puis filaient, se perdaient.
Des paniers de petites anguilles se vidaient d'un bloc, tombaient au
fond des cases comme un seul noeud de serpents; tandis que les
grosses, celles qui avaient l'paisseur d'un bras d'enfant, levant la
tte, se glissaient d'elles-mmes sous l'eau, du jet souple des
couleuvres qui se cachent dans un buisson. Et couchs sur l'osier sali
des mannes, des poissons dont le rle durait depuis le matin,
achevaient longuement de mourir, au milieu du tapage des cries; ils
ouvraient la bouche, les flancs serrs, comme pour boire l'humidit de
l'air, et ces hoquets silencieux, toutes les trois secondes,
billaient dmesurment.

Cependant monsieur Verlaque avait ramen Florent aux bancs de la
mare. Il le promenait, lui donnait des dtails trs-compliqus. Aux
trois cts intrieurs du pavillon, autour des neuf bureaux, des flots
de foule s'taient masss, qui faisaient sur chaque bord des tas de
ttes moutonnantes, domines par des employs, assis et haut perchs,
crivant sur des registres.

--Mais, demanda Florent, est-ce que ces employs appartiennent tous
aux facteurs?

Alors, monsieur Verlaque, faisant le tour par le trottoir, l'amena
dans l'enceinte d'un des bancs de crie. Il lui expliqua les cases et
le personnel du grand bureau de bois jaune, puant le poisson, macul
parles claboussures des mannes. Tout en haut, dans la cabine vitre,
l'agent des perceptions municipales prenait les chiffres des enchres.
Plus bas, sur des chaises leves, les poignets appuys  d'troits
pupitres, taient assises les deux femmes qui tenaient les tablettes
de vente pour le compte du facteur. Le banc est double; de chaque
ct,  un bout de la table de pierre qui s'allonge devant le bureau,
un crieur posait les mannes, mettait  prix les lots et les grosses
pices; tandis que la tablettire, au-dessus de lui, la plume aux
doigts, attendait l'adjudication. Et il lui montra, en dehors de
l'enceinte, en face, dans une autre cabine de bois jaune, la
caissire, une vieille et norme femme, qui rangeait des piles de sous
et de pices de cinq francs.

--Il y a deux contrles, disait-il, celui de la prfecture de la
Seine et celui de la prfecture de police. Cette dernire, qui nomme
les facteurs, prtend avoir la charge de les surveiller.
L'administration de la Ville, de son ct, entend assister  des
transactions qu'elle frappe d'une taxe.

Il continua de sa petite voix froide, racontant tout au long la
querelle des deux prfectures. Florent ne l'coutait gure. Il
regardait la tablettire qu'il avait en face de lui, sur une des
hautes chaises. C'tait une grande fille brune, de trente ans, avec de
gros yeux noirs, l'air trs-pos; elle crivait, les doigts allongs,
en demoiselle qui a reu de l'instruction.

Mais son attention fut dtourne par le glapissement du crieur, qui
mettait un magnifique turbot aux enchres.

--Il y a marchand  trente francs!...  trente francs!  trente
francs!

Il rptait ce chiffre sur tous les tons, montant une gamme trange,
pleine de soubresauts. Il tait bossu, la face de travers, les cheveux
bouriffs, avec un grand tablier bleu  bavette. Et le bras tendu,
violemment, les yeux jetant des flammes:

--Trente-un! trente-deux! trente-trois! trente-trois cinquante!...
  trente-trois cinquante!...

Il reprit haleine, tournant la manne, l'avanant sur la table de
pierre, tandis que des poissonnires se penchaient, touchaient le
turbot, lgrement, du bout du doigt. Puis, il repartit, avec une
furie nouvelle, jetant un chiffre de la main  chaque enchrisseur,
surprenant les moindres signes, les doigts levs, les haussements de
sourcils, les avancements de lvres, les clignements d'yeux; et cela
avec une telle rapidit, un tel bredouillement, que Florent, qui ne
pouvait le suivre, resta dconcert quand le bossu, d'une voix plus
chantante, psalmodia d'un ton de chantre qui achve un verset:

--Quarante-deux! quarante-deux!...  quarante-deux francs le turbot!

C'tait la belle Normande qui avait mis la dernire enchre. Florent
la reconnut, sur la ligne des poissonnires, ranges contre les
tringles de fer qui fermaient l'enceinte de la crie. La matine tait
frache. Il y avait l une file de palatines, un talage de grands
tabliers blancs, arrondissant des ventres, des gorges, des paules
normes. Le chignon haut, tout garni de frisons, la chair blanche et
dlicate, la belle Normande montrait son noeud de dentelle, au milieu
des tignasses crpues, coiffes d'un foulard, des nez d'ivrognesses,
des bouches insolemment fendues, des faces gueules comme des pots
casss. Elle aussi reconnut le cousin de madame Quenu, surprise de le
voir l, au point d'en chuchoter avec ses voisines.

Le vacarme des voix devenait tel, que monsieur Verlaque renona  ses
explications. Sur le carreau, des hommes annonaient les grands
poissons, avec des cris prolongs qui semblaient sortir de porte-voix
gigantesques; un surtout qui hurlait: La moule! la moule! d'une
clameur rauque et brise, dont les toitures des Halles tremblaient.
Les sacs de moules, renverss, coulaient dans des paniers; on en
vidait d'autres  la pelle. Les mannes dfilaient, les raies, les
soles, les maquereaux, les congres, les saumons, apports et remports
par les compteurs-verseurs, au milieu des bredouillements qui
redoublaient, et de l'crasement des poissonnires qui faisaient
craquer les barres de fer. Le crieur, le bossu, allum, battant l'air
de ses bras maigres, tendait les mchoires en avant.  la fin, il
monta sur un escabeau, fouett par les chapelets de chiffres qu'il
lanait  toute vole, la bouche tordue, les cheveux en coup de vent,
n'arrachant plus  son gosier sch qu'un sifflement inintelligible.
En haut, l'employ des perceptions municipales, un petit vieux tout
emmitoufl dans un collet de faux astrakan, ne montrait que son nez,
sous sa calotte de velours noir; et la grande tablettire brune, sur
sa haute chaise de bois, crivait paisiblement, les yeux calmes dans
sa face un peu rougie par le froid, sans seulement battre des
paupires, aux bruits de crcelle du bossu, qui montaient le long de
ses jupes.

--Ce Logre est superbe, murmura monsieur Verlaque en souriant. C'est
le meilleur crieur du march... Il vendrait des semelles de bottes
pour des paires de soles.

Il revint avec Florent dans le pavillon. En passant de nouveau devant
la crie du poisson d'eau douce, o les enchres taient plus froides,
il lui dit que cette vente baissait, que la pche fluviale en France
se trouvait fort compromise. Un crieur, de mine blonde et chafouine,
sans un geste, adjugeait d'une voix monotone des lots d'anguilles et
d'crevisses; tandis que, le long des viviers, les compteurs-verseurs
allaient, pchant avec des filets  manches courts.

Cependant, la cohue augmentait autour des bureaux de vente. Monsieur
Verlaque remplissait en toute conscience son rle d'instructeur,
s'ouvrant un passage  coups de coude, continuant  promener son
successeur au plus pais des enchres. Les grandes revendeuses taient
l, paisibles, attendant les belles pices, chargeant sur les paules
des porteurs les thons, les turbots, les saumons.  terre, les
marchandes des rues se partageaient des mannes de harengs et de
petites limandes, achetes en commun. Il y avait encore des bourgeois,
quelques rentiers des quartiers lointains, venus  quatre heures du
matin pour faire l'emplette d'un poisson frais, et qui finissaient par
se laisser adjuger tout un lot norme, quarante  cinquante francs de
mare, qu'ils mettaient ensuite la journe entire  cder aux
personnes de leurs connaissances. Des pousses enfonaient brusquement
des coins de foule. Une poissonnire trop serre, se dgagea, les
poings levs, le cou gonfl d'ordures. Puis, des murs compactes se
formaient. Alors, Florent qui touffait, dclara qu'il avait assez vu,
qu'il avait compris.

Comme monsieur Verlaque l'aidait  se dgager, ils se trouvrent face
 face avec la belle Normande. Elle resta plante devant eux; et, de
son air de reine:

--Est-ce que c'est bien dcid, monsieur Verlaque, vous nous quittez?

--Oui, oui, rpondit le petit homme. Je vais me reposer  la
campagne,  Clamart. Il parat que l'odeur du poisson me fait mal...
Tenez, voici monsieur qui me remplace.

Il s'tait tourn, en montrant Florent. La belle Normande fut
suffoque. Et comme Florent s'loignait, il crut l'entendre murmurer 
l'oreille de ses voisines, avec des rires touffs: Ah bien! nous
allons nous amuser, alors!

Les poissonnires faisaient leur talage. Sur tous les bancs de
marbre, les robinets des angles coulaient  la fois,  grande eau.
C'tait un bruit d'averse, un ruissellement de jets roides qui
sonnaient et rejaillissaient; et du bord des bancs inclins, de
grosses gouttes filaient, tombant avec un murmure adouci de source,
s'claboussant dans les alles, o de petits ruisseaux couraient,
emplissaient d'un lac certains trous, puis repartaient en mille
branches, descendaient la pente, vers la rue Rambuteau. Une bue
d'humidit montait, une poussire de pluie, qui soufflait au visage de
Florent cette haleine frache, ce vent de mer qu'il reconnaissait,
amer et sal; tandis qu'il retrouvait, dans les premiers poissons
tals, les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses,
toutes les moires et toutes les pleurs glauques de l'Ocan.

Cette premire matine le laissa trs-hsitant. Il regrettait d'avoir
cd  Lisa. Ds le lendemain, chapp  la somnolence grasse de la
cuisine, il s'tait accus de lchet avec une violence qui avait
presque mis des larmes dans ses yeux. Mais il n'osa revenir sur sa
parole, Lisa l'effrayait un peu; il voyait le pli de ses lvres, le
reproche muet de son beau visage. Il la traitait en femme trop
srieuse et trop satisfaite pour tre contrarie. Gavard,
heureusement, lui inspira une ide qui le consola. Il le prit  part,
le soir mme du jour o monsieur Verlaque l'avait promen au milieu
des cries, lui expliquant, avec beaucoup de rticences, que ce
pauvre diable n'tait pas heureux. Puis, aprs d'autres
considrations sur ce gredin de gouvernement qui tuait ses employs 
la peine, sans leur assurer seulement de quoi mourir, il se dcida 
faire entendre qu'il serait charitable d'abandonner une partie des
appointements  l'ancien inspecteur. Florent accueillit cette ide
avec joie.

C'tait trop juste, il se considrait comme le remplaant intrimaire
de monsieur Verlaque; d'ailleurs, lui, n'avait besoin de rien,
puisqu'il couchait et qu'il mangeait chez son frre. Gavard ajouta
que, sur les cent cinquante francs mensuels, un abandon de cinquante
francs lui paraissait trs-joli; et, en baissant la voix, il fit
remarquer que a ne durerait pas longtemps, car le malheureux tait
vraiment poitrinaire jusqu'aux os. Il fut convenu que Florent verrait
la femme, s'entendrait avec elle, pour ne pas blesser le mari. Cette
bonne action le soulageait, il acceptait maintenant l'emploi avec une
pense de dvouement, il restait dans le rle de toute sa vie.
Seulement, il fit jurer au marchand de volailles de ne parler 
personne de cet arrangement. Comme celui-ci avait aussi une vague
terreur de Lisa, il garda le secret, chose trs-mritoire.

Alors, toute la charcuterie fut heureuse. La belle Lisa se montrait
trs-amicale pour son beau-frre; elle l'envoyait se coucher de bonne
heure, afin qu'il pt se lever matin; elle lui tenait son djeuner
bien chaud; elle n'avait plus honte de causer avec lui sur le
trottoir, maintenant qu'il portait une casquette galonne. Quenu, ravi
de ces bonnes dispositions, ne s'tait jamais si carrment attabl, le
soir, entre son frre et sa femme. Le dner se prolongeait souvent
jusqu' neuf heures, pendant qu'Augustine restait au comptoir. C'tait
une longue digestion, coupe des histoires du quartier, des jugements
positifs ports par la charcutire sur la politique. Florent devait
dire comment avait march la vente de la mare. Il s'abandonnait peu 
peu, arrivait  goter la batitude de cette vie rgle. La salle 
manger jaune clair avait une nettet et une tideur bourgeoises qui
l'amollissaient ds le seuil. Les bons soins de la belle Lisa
mettaient autour de lui un duvet chaud, o tous ses membres
enfonaient. Ce fut une heure d'estime et de bonne entente absolues.

Mais Gavard jugeait l'intrieur des Quenu-Gradelle trop endormi. Il
pardonnait  Lisa ses tendresses pour l'empereur, parce que,
disait-il, il ne faut jamais causer politique avec les femmes, et que
la belle charcutire tait, aprs tout, une femme trs-honnte qui
faisait aller joliment son commerce. Seulement, par got, il prfrait
passer ses soires chez monsieur Lebigre, o il retrouvait tout un
petit groupe d'amis qui avaient ses opinions. Quand Florent fut nomm
inspecteur de la mare, il le dbaucha, il l'emmena pendant des
heures, le poussant  vivre en garon, maintenant qu'il avait une
place.

Monsieur Lebigre tenait un fort bel tablissement, d'un luxe tout
moderne. Plac  l'encoignure droite de la rue Pirouette, sur la rue
Rambuteau, flanqu de quatre petits pins de Norwge dans des caisses
peintes en vert, il faisait un digne pendant  la grande charcuterie
des Quenu-Gradelle. Les glaces claires laissaient voir la salle, orne
de guirlandes de feuillages, de pampres et de grappes, sur un fond
vert tendre. Le dallage tait blanc et noir,  grands carreaux. Au
fond, le trou bant de la cave s'ouvrait sous l'escalier tournant, 
draperie rouge, qui menait au billard du premier tage. Mais le
comptoir surtout,  droite, tait trs riche, avec son large reflet
d'argent poli. Le zinc retombant sur le soubassement de marbre blanc
et rouge, en une haute bordure gondole, l'entourait d'une moire,
d'une nappe de mtal, comme un matre-autel charg de ses broderies. 
l'un des bouts, les thires de porcelaine pour le vin chaud et le
punch, cercles de cuivre, dormaient sur le fourneau  gaz;  l'autre
bout, une fontaine de marbre, trs-leve, trs-sculpte, laissait
tomber perptuellement dans une cuvette un fil d'eau si continu, qu'il
semblait immobile; et, au milieu, au centre des trois pentes du zinc,
se creusait un bassin  rafrachir et  rincer, o des litres entams
alignaient leurs cols verdtres. Puis, l'arme des verres, range par
bandes, occupait les deux cts: les petits verres pour l'eau-de-vie,
les gobelets pais pour les canons, les coupes pour les fruits, les
verres  absinthe, les choppes, les grands verres  pied, tous
renverss, le cul en l'air, refltant dans leur pleur les luisants du
comptoir. Il y avait encore,  gauche, une urne de melchior monte sur
un pied qui servait de tronc; tandis que,  droite, une urne semblable
se hrissait d'un ventail de petites cuillers.

D'ordinaire, monsieur Lebigre trnait derrire le comptoir, assis sur
une banquette de cuir rouge capitonn. Il avait sous la main les
liqueurs, des flacons de cristal taill,  moiti enfoncs dans les
trous d'une console; et il appuyait son dos rond  une immense glace
tenant tout le panneau, traverse par deux tagres, deux lames de
verre qui supportaient des bocaux et des bouteilles. Sur l'une, les
bocaux de fruits, les cerises, les prunes, les pches, mettaient leurs
taches assombries; sur l'autre, entre des paquets de biscuits
symtriques, des fioles claires, vert tendre, rouge tendre, jaune
tendre, faisaient rver  des liqueurs inconnues,  des extraits de
fleurs d'une limpidit exquise. Il semblait que ces fioles fussent
suspendues en l'air, clatantes et comme allumes, dans la grande
lueur blanche de la glace.

Pour donner  son tablissement un air de caf, monsieur Lebigre avait
plac, en face du comptoir, contre le mur, deux petites table de fonte
vernie, avec quatre chaises. Un lustre  cinq becs et  globes dpolis
pendait du plafond. L'oeil-de-boeuf, une horloge toute dore, tait 
gauche, au-dessus d'un tourniquet scell dans la muraille. Puis, au
fond, il y avait le cabinet particulier, un coin de la boutique que
sparait une cloison, aux vitres blanchies par un dessin  petits
carreaux; pendant le jour, une fentre qui s'ouvrait sur la rue
Pirouette, l'clairait d'une clart louche; le soir, un bec de gaz y
brlait, au-dessus de deux tables peintes en faux marbre. C'tait l
que Gavard et ses amis politiques se runissaient aprs leur diner,
chaque soir. Ils s'y regardaient comme chez eux, ils avaient habitu
le patron  leur rserver la place. Quand le dernier venu avait tir
la porte de la cloison vitre, ils se savaient si bien gards, qu'ils
parlaient trs-carrment du grand coup de balai. Pas un
consommateur n'aurait os entrer.

Le premier jour, Gavard donna  Florent quelques dtails sur monsieur
Lebigre. C'tait un brave homme qui venait parfois prendre son caf
avec eux. On ne se gnait pas devant lui, parce qu'il avait dit un
jour qu'il s'tait battu en 48. Il causait peu, paraissait bta. En
passant, avant d'entrer dans le cabinet, chacun de ces messieurs lui
donnait une poigne de main silencieuse, par-dessus les verres et les
bouteilles. Le plus souvent, il avait  ct de lui, sur la banquette
de cuir rouge, une petite femme blonde, une fille qu'il avait prise
pour le service du comptoir, outre le garon  tablier blanc qui
s'occupait des tables et du billard. Elle se nommait Rose, tait
trs-douce, trs-soumise. Gavard, clignant de l'oeil, raconta 
Florent qu'elle poussait la soumission fort loin avec le patron.
D'ailleurs, ces messieurs se faisaient servir par Rose, qui entrait et
qui sortait, de son air humble et heureux, au milieu des plus
orageuses discussions politiques.

Le jour o le marchand de volailles prsenta Florent  ses amis, ils
ne trouvrent, en entrant dans le cabinet vitr, qu'un monsieur d'une
cinquantaine d'annes,  l'air pensif et doux, avec un chapeau douteux
et un grand pardessus marron. Le menton appuy sur la pomme d'ivoire
d'un gros jonc, en face d'une chope pleine, il avait la bouche
tellement perdue au fond d'une forte barbe, que sa face semblait
muette et sans lvres.

--Comment va, Robine? demanda Gavard.

Robine allongea silencieusement une poigne de main, sans rpondre,
les yeux adoucis encore par un vague sourire de salut; puis, il remit
le menton sur la pomme de sa canne, et regarda Florent par-dessus sa
chope. Celui-ci avait fait jurer  Gavard de ne pas conter son
histoire, pour viter les indiscrtions dangereuses; il ne lui dplut
pas de voir quelque mfiance dans l'attitude prudente de ce monsieur 
forte barbe. Mais il se trompait. Jamais Robine ne parlait davantage.
Il arrivait toujours le premier, au coup de huit heures, s'asseyait
dans le mme coin, sans lcher sa canne, sans ter ni son chapeau, ni
son pardessus; personne n'avait vu Robine sans chapeau sur la tte. Il
restait l,  couter les autres, jusqu' minuit, mettant quatre
heures  vider sa chope, regardant successivement ceux qui parlaient,
comme s'il et entendu avec les yeux. Quand Florent, plus tard,
questionna Gavard sur Robine, celui-ci parut en faire un grand cas;
c'tait un homme trs-fort; sans pouvoir dire nettement o il avait
fait ses preuves; il le donna comme un des hommes d'opposition les
plus redouts du gouvernement. Il habitait, rue Saint-Denis, un
logement o personne ne pntrait. Le marchand de volailles racontait
pourtant y tre all une fois. Les parquets cirs taient garantis par
des chemins de toile verte; il y avait des housses et une pendule
d'albtre  colonnes. Madame Robine, qu'il croyait avoir vue de dos,
entre deux portes, devait tre une vieille dame trs comme il faut,
coiffe avec des anglaises, sans qu'il pt pourtant l'affirmer. On
ignorait pourquoi le mnage tait venu se loger dans le tapage d'un
quartier commerant; le mari ne faisait absolument rien, passait ses
journes on ne savait o, vivait d'on ne savait quoi, et apparaissait
chaque soir, comme las et ravi d'un voyage sur les sommets de la haute
politique.

--Eh bien, et ce discours du trne, vous l'avez lu? demanda Gavard,
en prenant un journal sur la table.

Robine haussa les paules. Mais la porte de la cloison vitre claqua
violemment, un bossu parut. Florent reconnut le bossu de la crie, les
mains laves, proprement mis, avec un grand cache-nez rouge, dont un
bout pendait sur sa bosse, comme le pan d'un manteau vnitien.

--Ah! voici Logre, reprit le marchand de volailles. Il va nous dire
ce qu'il pense du discours du trne, lui.

Mais Logre tait furieux. Il faillit arracher la patre en accrochant
son chapeau et son cache-nez. Il s'assit violemment, donna un coup de
poing sur la table, rejeta le journal, en disant:

--Est-ce que je lis a, moi, leurs sacrs mensonges!

Puis il clata.

--A-t-on jamais vu des patrons se ficher du monde comme a! Il y a
deux heures que j'attends mes appointements. Nous tions une dizaine
dans le bureau. Ah bien, oui! faites le pied de grue, mes agneaux...
Monsieur Manoury est enfin arriv, en voiture, de chez quelque gueuse,
bien sr. Ces facteurs, a vole, a se goberge... Et encore, il m'a
tout donn en grosse monnaie, ce cochon-l.

Robine pousait la querelle de Logre, d'un lger mouvement de
paupires. Le bossu, brusquement, trouva une victime.

--Rose! Rose! appela-t il, en se penchant hors du cabinet.

Et, quand la jeune femme fut en face de lui, toute tremblante:

--Eh bien, quoi! quand vous me regarderez!... Vous me voyez entrer et
vous ne m'apportez pas mon mazagran!

Gavard commanda deux autres mazagrans. Rose se hta de servir les
trois consommations, sous les yeux svres de Logre, qui semblait
tudier les verres et les petits plateaux de sucre. Il but une gorge,
il se calma un peu.

--C'est Charvet, dit-il au bout d'un instant, qui doit en avoir
assez... Il attend Clmence sur le trottoir.

Mais Charvet entra, suivi de Clmence. C'tait un grand garon osseux,
soigneusement ras, avec un nez maigre et des lvres minces, qui
demeurait rue Vavin, derrire le Luxembourg. Il se disait professeur
libre. En politique, il tait hbertiste. Les cheveux longs et
arrondis, les revers de sa redingote rpe extrmement rabattus, il
jouait d'ordinaire au conventionnel, avec un flot de paroles aigres,
une rudition si trangement hautaine, qu'il battait d'ordinaire ses
adversaires. Gavard en avait peur, sans l'avouer; il dclarait, quand
Charvet n'tait pas l, qu'il allait vritablement trop loin. Robine
approuvait tout, des paupires. Logre seul tenait quelquefois tte 
Charvet, sur la question des salaires. Mais Charvet restait le
desposte du groupe, tant le plus autoritaire et le plus instruit.
Depuis plus de dix ans, Clmence et lui vivaient maritalement, sur des
bases dbattues, selon un contrat strictement observ de part et
d'autre. Florent, qui regardait la jeune femme avec quelque
tonnement, se rappela enfin o il l'avait vue; elle n'tait autre que
la grande tablettire brune qui crivait, les doigts trs-allongs, en
demoiselle ayant reu de l'instruction.

Rose parut sur les talons des deux nouveaux venus; elle posa, sans
rien dire, une chope devant Charvet, et un plateau devant Clmence,
qui se mit  prparer posment son grog, versant l'eau chaude sur le
citron, qu'elle crasait  coups de cuiller, sucrant, mettant le rhum
en consultant le carafon, pour ne pas dpasser le petit verre
rglementaire. Alors, Gavard prsenta Florent  ces messieurs,
particulirement  Charvet. Il les donna l'un  l'autre comme des
professeurs, des hommes trs-capables, qui s'entendraient. Mais il
tait  croire qu'il avait dj commis quelque indiscrtion, car tous
changrent des poignes de main, en se serrant les doigts fortement,
d'une faon maonnique, Charvet lui-mme fut presque aimable. On
vita, d'ailleurs, de faire aucune allusion.

--Est-ce que Manoury vous a paye en monnaie? demanda Logre 
Clmence.

Elle rpondit oui, elle sortit des rouleaux de pices d'un franc et de
deux francs, qu'elle dplia. Charvet la regardait; il suivait les
rouleaux qu'elle remettait un  un dans sa poche, aprs en avoir
vrifi le contenu.

--Il faudra faire nos comptes, dit-il  demi-voix.

--Certainement, ce soir, murmura-t-elle. D'ailleurs, a doit se
balancer. J'ai djeun avec toi quatre fois, n'est-ce pas? mais je
t'ai prt cent sous, la semaine dernire.

Florent, surpris, tourna la tte pour ne pas tre indiscret. Et, comme
Clmence avait fait disparatre le dernier rouleau, elle but une
gorge de grog, s'adossa  la cloison vitre, et couta tranquillement
les hommes qui parlaient politique. Gavard avait repris le journal,
lisant, d'une voix qu'il cherchait  rendre comique, des lambeaux du
discours du trne prononc le matin,  l'ouverture des Chambres. Alors
Charvet eut beau jeu, avec cette phrasologie officielle; il n'en
laissa pas une ligne debout. Une phrase surtout les amusa normment:
Nous avons la confiance, messieurs, qu'appuy sur vos lumires et
sur les sentiments conservateurs du pays, nous arriverons  augmenter
de jour en jour la prosprit publique. Logre, debout, dclama cette
phrase; il imitait trs bien avec le nez la voix pteuse de
l'empereur.

--Elle est belle, sa prosprit, dit Charvet. Tout le monde crve la
faim.

--Le commerce va trs-mal, affirma Gavard.

--Et puis qu'est-ce que c'est que a, un monsieur appuy sur des
lumires? reprit Clmence, qui se piquait de littrature.

Robine lui-mme laissa chapper un petit rire, du fond de sa barbe. La
conversation s'chauffait. On en vint an corps lgislatif, qu'on
traita trs-mal. Logre ne dcolrait pas, Florent retrouvait en lui le
beau crieur du pavillon de la mare, la mchoire en avant, les mains
jetant les mots dans le vide, l'attitude ramasse et aboyante; il
causait ordinairement politique de l'air furibond dont il mettait une
manne de soles aux enchres. Charvet, lui, devenait plus froid, dans
la bue des pipes et du gaz, dont s'emplissait l'troit cabinet; sa
voix prenait des scheresses de couperet, pendant que Robine
dodelinait doucement de la tte, sans que son menton quittt l'ivoire
de sa canne. Puis, sur un mot de Gavard, on arriva  parler des
femmes.

--La femme, dclara nettement Charvet, est l'gale de l'homme; et, 
ce titre, elle ne doit pas le gner dans la vie. Le mariage est une
association... Tout par moiti, n'est ce pas, Clmence?

--videmment, rpondit la jeune femme, la tte contre la cloison, les
yeux en l'air.

Mais Florent vit entrer le marchand des quatre saisons, Lacaille, et
Alexandre, le fort, l'ami de Claude Lantier. Ces deux hommes taient
longtemps rests  l'autre table du cabinet; ils n'appartenaient pas
au mme monde que ces messieurs. Puis, la politique aidant, leurs
chaises se rapprochrent, ils firent partie de la socit. Charvet,
aux yeux duquel ils reprsentaient le peuple, les endoctrina
fortement, tandis que Gavard faisait le boutiquier sans prjugs en
trinquant avec eux. Alexandre avait une belle gaiet ronde de colosse,
un air de grand enfant heureux. Lacaille, aigri, grisonnant dj,
courbatur chaque soir par son ternel voyage dans les rues de Paris,
regardait parfois d'un oeil louche la placidit bourgeoise, les bons
souliers et le gros paletot de Robine. Ils se firent servir chacun un
petit verre, et la conversation continua, plus tumultueuse et plus
chaude, maintenant que la socit tait au complet.

Ce soir-l, Florent par la porte entre-bille de la cloison, aperut
encore mademoiselle Saget, debout devant le comptoir. Elle avait tir
une bouteille de dessous son tablier, elle regardait Rose, qui
remplissait d'une grande mesure de cassis et d'une mesure
d'eau-de-vie, plus petite. Puis, la bouteille disparut de nouveau sous
le tablier; et, les mains caches, mademoiselle Saget causa, dans le
large reflet blanc du comptoir, en face de la glace, o les bocaux et
les bouteilles de liqueur semblaient accrocher des files de lanternes
vnitiennes. Le soir, l'tablissement surchauff s'allumait de tout
son mtal et de tous ses cristaux. La vieille fille, avec ses jupes
noires, faisait une trange tache d'insecte, au milieu de ces clarts
crues, Florent, en voyant qu'elle tentait de faire parler Rose, se
douta qu'elle l'avait aperu par l'entre-billement de la porte.
Depuis qu'il tait entr aux Halles, il la rencontrait  chaque pas,
arrte sous les rues couvertes, le plus souvent en compagnie de
madame Lecoeur et de la Sarriette, l'examinant toutes trois  la
drobe, paraissant profondment surprises de sa nouvelle position
d'inspecteur. Rose sans doute resta lente de paroles, car mademoiselle
Saget tourna un instant, parut vouloir s'approcher de monsieur
Lebigre, qui faisait un piquet avec un consommateur, sur une des
tables de fonte vernie. Doucement, elle avait fini par se placer
contre la cloison, lorsque Gavard la reconnut. Il la dtestait.

--Fermez donc la porte, Florent, dit-il brutalement. On ne peut pas
tre chez soi.

 minuit, en sortant, Lacaille changea quelques mots  voix basse
avec monsieur Lebigre. Celui-ci, dans une poigne de mains, lui glissa
quatre pices de cinq francs, que personne ne vit, en murmurant  son
oreille:

--Vous savez, c'est vingt-deux francs pour demain. La personne qui
prte ne veut plus  moins... N'oubliez pas aussi que vous devez trois
jours de voiture. Il faudra tout payer.

Monsieur Lebigre souhaita le bonsoir  ces messieurs. Il allait bien
dormir, disait-il; et il billait lgrement, en montrant de fortes
dents, taudis que Rose le contemplait, de son air de servante soumise.
Il la bouscula, il lui commanda d'aller teindre le gaz, dans le
cabinet.

Sur le trottoir, Gavard trbucha, faillit tomber. Comme il tait en
veine d'esprit:

--Fichtre! dit-il, je ne suis pas appuy sur des lumires, moi!

Cela parut trs-drle, et l'on se spara. Florent revint, s'acoquina 
ce cabinet vitr, dans les silences de Robine, les emportements de
Logre, les haines froides de Charvet. Le soir, en rentrant, il ne se
couchait pas tout de suite. Il aimait son grenier, cette chambre de
jeune fille, o Augustine avait laiss des bouts de chiffon, des
choses tendres et niaises de femme, qui tranaient. Sur la chemine,
il y avait encore des pingles  cheveux, des botes de carton dor
pleines de boutons et de pastilles, des images dcoupes, des pots de
pommade vides sentant toujours le jasmin; dans le tiroir de la table,
une mchante table de bois blanc, taient rests du fil, des
aiguilles, un paroissien,  ct d'un exemplaire macul de la _Clef
des songes_; et une robe d't, blanche,  pois jaunes, pendait,
oublie  un clou, tandis que, sur la planche qui servait de toilette,
derrire le pot  eau, un flacon de bandoline renvers avait laiss
une grande tache. Florent et souffert dans une alcve de femme; mais,
de toute la pice, de l'troit lit de fer, des deux chaises de paille,
jusque du papier peint, d'un gris effac, ne montait qu'une odeur de
btise nave, une odeur de grosse fille purile. Et il tait heureux
de cette puret des rideaux, de cet enfantillage des botes dores et
de la _Clef des songes_, de cette coquetterie maladroite qui tachait
les murs. Cela le rafrachissait, le ramenait  des rves de jeunesse.
Il aurait voulu ne pas connatre Augustine, aux durs cheveux chtains,
croire qu'il tait chez une soeur, chez une brave fille, mettant
autour de lui, dans les moindres choses, sa grce de femme naissante.

Mais, le soir, un grand soulagement pour lui tait encore de
s'accouder  la fentre de sa mansarde. Cette fentre taillait dans le
toit un troit balcon,  haute rampe de fer, o Augustine soignait un
grenadier en caisse. Florent, depuis que les nuits devenaient froides,
faisait coucher le grenadier dans la chambre, au pied de son lit. Il
restait l quelques minutes, aspirant fortement l'air frais qui lui
venait de la Seine, par-dessus les maisons de la rue de Rivoli. En
bas, confusment, les toitures des Halles talaient leurs nappes
grises. C'tait comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet
furtif de quelque vitre allumait la lueur argente d'un flot. Au loin,
les toits des pavillons de la boucherie et de la Valle
s'assombrissaient encore, n'taient plus que des entassements de
tnbres reculant l'horizon. Il jouissait du grand morceau de ciel
qu'il avait en face de lui, de cet immense dveloppement des Halles,
qui lui donnait, au milieu des rues trangles de Paris, la vision
vague d'un bord de mer, avec les eaux mortes et ardoises d'une baie,
 peine frissonnantes du roulement lointain de la houle. Il
s'oubliait, il rvait chaque soir une cte nouvelle. Cela le rendait
trs-triste et trs-heureux  la fois, de retourner dans ces huit
annes de dsespoir qu'il avait passes hors de France. Puis, tout
frissonnant, il refermait la fentre. Souvent, lorsqu'il tait son
faux-col devant la chemine, la photographie d'Auguste et d'Augustine
l'inquitait; ils le regardaient se dshabiller, de leur sourire
blme, la main dans la main.

Les premires semaines que Florent passa au pavillon de la mare
furent trs-pnibles. Il avait trouv dans les Mhudin une hostilit
ouverte qui le mit en lutte avec le march entier. La belle Normande
entendait se venger de la belle Lisa, et le cousin tait une victime
toute trouve.

Les Mhudin venaient de Rouen. La mre de Louise racontait encore
comment elle tait arrive  Paris, avec des anguilles dans un panier.
Elle ne quitta plus la poissonnerie. Elle y pousa un employ de
l'octroi, qui mourut en lui laissant deux petites filles. Ce fut elle,
jadis, qui mrita, par ses larges hanches et sa fracheur superbe, ce
surnom de la belle Normande, dont sa fille ane avait hrit.
Aujourd'hui, tasse, avachie, elle portait ses soixante-cinq ans en
matrone dont la mare humide avait enrou la voix et bleui la peau,
Elle tait norme de vie sdentaire, la taille dbordante, la tte
rejete en arrire par la force de la gorge et le flot montant de la
graisse. Jamais, d'ailleurs, elle ne voulut renoncer aux modes de son
temps; elle conserva la robe  ramages, le fichu jaune, la marmotte
des poissonnires classiques, avec la voix haute, le geste prompt, les
poings aux ctes, l'engueulade du catchisme poissard coulant des
lvres. Elle regrettait le march des Innocents, parlait des anciens
droits des dames de la Halle, mlait  des histoires de coups de
poings changs avec des inspecteurs de police, des rcits de visite 
la cour, du temps de Charles X et de Louis-Philippe, en toilette de
soie, et de gros bouquets  la main. La mre Mhudin, comme on la
nommait, tait longtemps reste porte-bannire de la confrrie de la
Vierge,  Saint-Leu. Aux processions, dans l'glise, elle avait une
robe et un bonnet de tulle,  rubans de satin, tenant trs-haut, de
ses doigts enfls, le bton dor de l'tendard de soie  frange riche,
o tait brode une Mre de Dieu.

La mre Mhudin, selon les commrages du quartier, devait avoir fait
une grosse fortune. Il n'y paraissait gure qu'aux bijoux d'or massif
dont elle se chargeait le cou, les bras et la taille, dans les grands
jours. Plus tard, ses deux filles ne s'entendirent pas. La cadette,
Claire, une blonde paresseuse, se plaignait des brutalits de Louise,
disait de sa voix lente qu'elle ne serait jamais la bonne de sa soeur.
Comme elles auraient certainement fini par se battre, la mre les
spara. Elle cda  Louise son banc de mare. Claire, que l'odeur des
raies et des harengs faisait tousser, s'installa  un banc de poissons
d'eau douce. Et, tout en ayant jur de se retirer, la mre allait d'un
banc  l'autre, se mlant encore de la vente, causant de continuels
ennuis  ses filles par ses insolences trop grasses.

Claire tait une crature fantasque, trs-douce, et en continuelle
querelle. Elle n'en faisait jamais qu' sa tte, disait-on. Elle
avait, avec sa figure rveuse de vierge, un enttement muet, un esprit
d'indpendance qui la poussait  vivre  part, n'acceptant rien comme
les autres, d'une droiture absolue un jour, d'une injustice rvoltante
le lendemain.  son banc, elle rvolutionnait parfois le march,
haussant ou baissant les prix, sans qu'on s'expliqut pourquoi. Vers
la trentaine, sa finesse de nature, sa peau mince que l'eau des
viviers rafrachissait ternellement, sa petite face d'un dessin noy,
ses membres souples, devaient s'paissir, tomber  l'avachissement
d'une sainte de vitrail, encanaille dans les Halles. Mais, 
vingt-deux ans, elle restait un Murillo, au milieu de ses carpes et de
ses anguilles, selon le mot de Claude Lantier, un Murillo dcoiff
souvent, avec de gros souliers, des robes tailles  coups de hache
qui l'habillaient comme une planche. Elle n'tait pas coquette; elle
se montrait trs-mprisante, quand Louise, talant ses noeuds de
ruban, la plaisantait sur ses fichus nous de travers. On racontait
que le fils d'un riche boutiquier du quartier voyageait de rage,
n'ayant pu obtenir d'elle une bonne parole.

Louise, la belle Normande, s'tait montre plus tendre. Son mariage se
trouvait arrt avec un employ de la Halle au bl, lorsque le
malheureux garon eut les reins casss par la chute d'un sac de
farine. Elle n'en accoucha pas moins sept mois plus tard d'un gros
enfant. Dans l'entourage des Mhudin, on considrait la belle Normande
comme veuve. La vieille poissonnire disait parfois: Quand mon
gendre vivait...

Les Mhudin taient une puissance. Lorsque monsieur Verlaque acheva de
mettre Florent au courant de ses nouvelles occupations, il lui
recommanda de mnager certaines marchandes, s'il ne voulait se rendre
la vie impossible; il poussa mme la sympathie jusqu' lui apprendre
les petits secrets du mtier, les tolrances ncessaires, les
svrits de comdie, les cadeaux acceptables. Un inspecteur est  la
fois un commissaire de police, et un juge de paix, veillant  la bonne
tenue du march, conciliant les diffrends entre l'acheteur et le
vendeur. Florent, de caractre faible, se roidissait, dpassait le
but, toutes les fois qu'il devait faire acte d'autorit; et il avait
de plus contre lui l'amertume de ses longues souffrances, sa face
sombre de paria.

La tactique de la belle Normande fut de l'attirer dans quelque
querelle. Elle avait jur qu'il ne garderait pas sa place quinze
jours.

--Ah! bien, dit-elle  madame Lecoeur qu'elle rencontra un matin, si
la grosse Lisa croit que nous voulons de ses restes!.... Nous avons
plus de got qu'elle. Il est affreux, son homme!

Aprs les cries, lorsque Florent commenait son tour d'inspection, 
petits pas, le long des alles ruisselantes d'eau, il voyait
parfaitement la belle Normande qui le suivait d'un rire effront. Son
banc,  la deuxime range,  gauche, prs des bancs de poissons d'eau
douce, faisait face  la rue Rambuteau. Elle se tournait, ne quittant
pas sa victime des yeux, se moquant avec des voisines. Puis, quand il
passait devant elle, examinant lentement les pierres, elle affectait
une gaiet immodre, tapait les poissons, ouvrait son robinet tout
grand, inondait l'alle. Florent restait impassible.

Mais, un matin, fatalement, la guerre clata. Ce jour-l, Florent, en
arrivant devant le banc de la belle Normande, sentit une puanteur
insupportable. Il y avait l, sur le marbre, un saumon superbe,
entam, montrant la blondeur rose de sa chair; des turbots d'une
blancheur de crme; des congres, piqus de l'pingle noire qui sert 
marquer les tranches; des paires de soles, des rougets, des bars, tout
un talage frais. Et, au milieu de ces poissons  l'oeil vif, dont les
oues saignaient encore, s'talait une grande raie, rougetre, marbre
de taches sombres, magnifique de tons tranges; la grande raie tait
pourrie, la queue tombait, les baleines des nageoires peraient la
peau rude.

--Il faut jeter cette raie, dit Florent en s'approchant.

La belle Normande eut un petit rire. Il leva les yeux, il l'aperut
debout, appuye au poteau de bronze des deux becs de gaz qui clairent
les quatre places de chaque banc. Elle lui parut trs-grande, monte
sur quelque caisse, pour protger ses pieds de l'humidit. Elle
pinait les lvres, plus belle encore que de coutume, coiffe avec des
frisons, la tte sournoise, un peu basse, les mains trop roses dans la
blancheur du grand tablier. Jamais il ne lui avait tant vu de bijoux:
elle portait de longues boucles d'oreilles, une chane de cou, une
broche, des enfilades de bagues  deux doigts de la main gauche et 
un doigt de la main droite.

Comme elle continuait  le regarder en dessous, sans rpondre, il
reprit:

--Vous entendez, faites disparatre cette raie.

Mais il n'avait pas remarqu la mre Mhudin, assise sur une chaise,
tasse dans un coin. Elle se leva, avec les cornes de sa marmote; et,
s'appuyant des poings  la table de marbre:

--Tiens! dit-elle insolemment, pourquoi donc qu'elle la jetterait, sa
raie!... Ce n'est pas vous qui la lui payerez, peut-tre!

Alors, Florent comprit. Les autres marchandes ricanaient. Il sentait,
autour de lui, une rvolte sourde qui attendait un mot pour clater.
Il se contint, tira lui-mme, de dessous le banc, le seau aux vidures,
y fit tomber la raie. La mre Mhudin mettait dj les poings sur les
hanches; mais la belle Normande, qui n'avait pas desserr les lvres,
eut de nouveau un petit rire de mchancet, et Florent s'en alla au
milieu des hues, l'air svre, feignant de ne pas entendre.

Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait
plus les alles que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il
attrapait les claboussures des ponges, manquait de tomber sur des
vidures tales sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans
la nuque. Mme, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et
qu'il tait accouru, afin d'empcher la bataille, il dut se baisser
pour viter d'tre soufflet sur les deux joues par une pluie de
petites limandes, qui volrent au-dessus de sa tte; on rit beaucoup,
il crut toujours que les deux marchandes taient de la conspiration
des Mhudin. Son ancien mtier de professeur crott l'armait d'une
patience anglique; il savait garder une froideur magistrale, lorsque
la colre montait en lui, et que tout son tre saignait d'humiliation.
Mais jamais les gamins de la rue de l'Estrapade n'avaient eu cette
frocit des dames de la Halle, cet acharnement de femmes normes,
dont les ventres et les gorges sautaient d'une joie gante, quand il
se laissait prendre  quelque pige. Les faces rouges le
dvisageaient. Dans les inflexions canailles des voix, dans les
hanches hautes, les cous gonfls, les dandinements des cuisses, les
abandons des mains, il devinait  son adresse tout un flot d'ordures.
Gavard, au milieu de ces jupes impudentes et fortes d'odeur, se serait
pm d'aise, quitte  fesser  droite et  gauche, si elles l'avaient
serr de trop prs. Florent, que les femmes intimidaient toujours, se
sentait peu  peu perdu dans un cauchemar de filles aux appas
prodigieux, qui l'entouraient d'une ronde inquitante, avec leur
enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses.

Parmi ces femelles lches, il avait pourtant une amie. Claire
dclarait nettement que le nouvel inspecteur tait un brave homme.
Quand il passait, dans les gros mots de ses voisines, elle lui
souriait. Elle tait l, avec des mches de cheveux blonds dans le cou
et sur les tempes, la robe agrafe de travers, nonchalante derrire
son banc. Plus souvent, il la voyait debout, les mains au fond de ses
viviers, changeant les poissons de bassins, se plaisant  tourner les
petits dauphins de cuivre, qui jettent un fil d'eau par la gueule. Ce
ruissellement lui donnait une grce frissonnante de baigneuse, au bord
d'une source, les vtements mal rattachs encore.

Un matin, surtout, elle fut trs-aimable. Elle appela l'inspecteur
pour lui montrer une grosse anguille qui avait fait l'tonnement du
march,  la crie. Elle ouvrit la grille, qu'elle avait prudemment
referme sur le bassin, au fond duquel l'anguille semblait dormir.

--Attendez, dit-elle, vous allez voir.

Elle entra doucement dans l'eau son bras nu, un bras un peu maigre,
dont la peau de soie montrait le bleuissement tendre des veines. Quand
l'anguille se sentit touche, elle se roula sur elle-mme, en noeuds
rapides, emplissant l'auge troite de la moire verdtre de ses
anneaux. Et, ds qu'elle se rendormait, Claire s'amusait  l'irriter
de nouveau, du bout des ongles.

--Elle est norme, crut devoir dire Florent. J'en ai rarement vu
d'aussi belle.

Alors, elle lui avoua que, dans les commencements, elle avait eu peur
des anguilles. Maintenant, elle savait comment il faut serrer la main,
pour qu'elles ne puissent pas glisser. Et,  ct, elle en prit une,
plus petite. L'anguille, aux deux bouts de son poing ferm, se
tordait. Cela la faisait rire. Elle la rejetta, en saisit une autre,
fouilla le bassin, remua ce tas de serpents de ses doigts minces.

Puis, elle resta l un instant  causer de la vente qui n'allait pas.
Les marchands forains, sur le carreau de la rue couverte, leur
faisaient beaucoup de tort. Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuy,
ruisselait, frais de la fracheur de l'eau. De chaque doigt, de
grosses gouttes tombaient.

--Ah! dit-elle brusquement, il faut que je vous fasse voir aussi mes
carpes.

Elle ouvrit une troisime grille; et,  deux mains, elle ramena une
carpe qui tapait de la queue en rlant. Mais elle en chercha un moins
grosse; celle-l, elle put la tenir d'une seule main, que le souffle
des flancs ouvrait un peu,  chaque rle. Elle imagina d'introduire
son pouce dans un des billements de la bouche.

--a ne mord pas, murmurait-elle avec son doux rire, a n'est pas
mchant... C'est comme les crevisses, moi je ne les crains pas.

Elle avait dj replong son bras, elle ramenait, d'une case, pleine
d'un grouillement confus, une crevisse, qui lui avait pris le petit
doigt entre ses pinces. Elle la secoua un instant; mais l'crevisse la
serra sans doute trop rudement, car elle devint trs-rouge et lui
cassa la patte, d'un geste prompt de rage, sans cesser de sourire.

--Par exemple, dit-elle pour cacher son motion, je ne me fierais pas
 un brochet. Il me couperait les doigts comme avec un couteau.

Et elle montrait, sur des planches lessives, d'une propret
excessive, de grand brochets tals par rang de taille,  ct de
tanches bronzes et de lots de goujons en petits tas. Maintenant, elle
avait les mains toutes grasses du suint des carpes; elles les
cartait, debout dans l'humidit des viviers, au-dessus des poissons
mouills de l'talage. On l'et dite enveloppe d'une odeur de frai,
d'une de ces odeurs paisses qui montent des joncs et des nnuphars
vaseux, quand les oeufs font clater les ventres des poissons, pms
d'amour au soleil. Elle s'essuya les mains  son tablier, souriant
toujours, de son air tranquille de grande fille au sang glac, dans ce
frisson des volupts froides et affadies des rivires.

Cette sympathie de Claire tait une mince consolation pour Florent.
Elle lui attirait des plaisanteries plus sales, quand il s'arrtait 
causer avec la jeune fille. Celle-ci haussait les paules, disait que
sa mre tait une vieille coquine et que sa soeur ne valait pas grand
chose. L'injustice du march envers l'inspecteur l'outrait de colre.
La guerre, cependant, continuait, plus cruelle chaque jour. Florent
songeait  quitter la place; il n'y serait pas rest vingt-quatre
heures, s'il n'avait craint de paratre lche devant Lisa. Il
s'inquitait de ce qu'elle dirait, de ce qu'elle penserait. Elle tait
forcment au courant du grand combat des poissonnires et de leur
inspecteur, dont le bruit emplissait les Halles sonores, et dont le
quartier jugeait chaque coup nouveau avec des commentaires sans fin.

--Ah! bien, disait-elle souvent, le soir, aprs le dner, c'est moi
qui me chargerais de les ramener  la raison! Toutes, des femmes que
je ne voudrais pas toucher du bout des doigts, de la canaille, de la
saloperie! Cette Normande est la dernire des dernires... Tenez, je
la mettrais  pied, moi! Il n'y a encore que l'autorit,
entendez-vous, Florent. Vous avez tort, avec vos ides. Faites un coup
de force, vous verrez comme tout le monde sera sage.

La dernire crise fut terrible. Un matin, la bonne de madame
Taboureau, la boulangre, cherchait une barbue,  la poissonnerie. La
belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques
minutes, lui fit des avances, des cajoleries.

--Venez donc me voir, je vous arrangerai... Voulez-vous une paire de
soles, un beau turbot?

Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue,
avec la moue rechigne que prennent les clientes pour payer moins
cher:

--Pesez-moi a, continua la belle Normande, en lui posant sur la main
ouverte la barbue enveloppe d'une feuille de gros papier jaune.

La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue,
lui ouvrait les oues, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis,
comme  regret:

--Et combien?

--Quinze francs, rpondit la poissonnire.

Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se
sauver. Mais la belle Normande la retint.

--Voyons, dites votre prix.

--Non, non, c'est trop cher.

--Dites toujours.

--Si vous voulez huit francs?

La mre Mhudin, qui sembla s'veiller, eut un rire inquitant. On
croyait donc qu'elles volaient la marchandise.

--Huit francs, une barbue de cette grosseur! on t'en donnera, ma
petite, pour te tenir la peau frache, la nuit. La belle Normande,
d'un air offens, tournait la tte. Mais la bonne revint deux fois,
offrit neuf francs, alla jusqu' dix francs. Puis, comme elle partait
pour tout de bon:

--Allons, venez, lui cria la poissonnire, donnez-moi de l'argent.

La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec, la mre
Mhudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante! Elle avait du
monde  dner, le soir; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame.
La famille de madame Taboureau tait trs comme il faut; elle-mme,
bien que boulangre, avait reu une belle ducation.

--Videz-la-moi bien, n'est-ce pas? dit-elle en s'interrompant.

La belle Normande, d'un coup de doigt avait vid la barbue et jet la
vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les
oues, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-mme
le poisson dans le panier de l'Auvergnate:

--La, ma belle, vous m'en ferez des compliments.

Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge; elle
avait pleur, sa petite personne tremblait de colre. Elle jeta la
barbue sur le marbre, montrant, du ct du ventre, une large dchirure
qui entamait la chair jusqu' l'arte. Un flot de paroles entrecoupes
sortit de sa gorge serre encore par les larmes.

--Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la
servir. Et elle m'a dit encore que j'tais une imbcile, que je me
laissais voler par tout le monde... Vous voyez bien qu'elle est
abme. Moi, je ne l'ai pas retourne, j'ai eu confiance... Rendez-moi
mes dix francs.

--On regarde la marchandise, rpondit tranquillement la belle
Normande.

Et, comme l'autre haussait la voix, la mre Mhudin se leva.

--Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas? On ne reprend pas un
poisson qui a tran chez les gens. Est-ce qu'on sait o vous l'avez
laiss tomber, pour le mettre dans cet tat?

--Moi! moi!

Elle suffoquait. Puis, clatant en sanglots:

--Vous tes deux voleuses, oui, deux voleuses! Madame Taboureau me
l'a bien dit.

Alors, ce fut formidable. La mre et la fille, furibondes, les poings
en avant, se soulagrent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette
voix rauque et cette voix flte, qui se la renvoyaient comme une
balle, sanglotait plus fort.

--Va donc! ta madame Taboureau est moins frache que a; faudrait la
raccommoder pour la servir.

--Un poisson complet pour dix francs, ah! bien, merci, je n'en tiens
pas!

--Et tes boucles d'oreilles, combien qu'elles cotent?... On voit que
tu gagnes a sur le dos.

--Pardi! elle fait son quart au coin de la rue de Mondtour.

Florent, que le gardien du march tait all chercher, arriva au plus
fort de la querelle. Le pavillon s'insurgeait dcidment. Les
marchandes, qui se jalousent terriblement entre elles, quand il s'agit
de vendre un hareng de deux sous, s'entendent  merveille contre les
clients. Elle chantaient! La boulangre a des cus qui ne lui
cotent gure; elles tapaient des pieds, excitaient les Mhudin,
comme des btes qu'on pousse  mordre; et il y en avait,  l'autre
bout de l'alle, qui se jetaient hors de leurs bancs, comme pour
sauter au chignon de la petite bonne, perdue, noye, roule, dans
celte normit des injures.

--Rendez les dix francs  mademoiselle, dit svrement Florent, mis
au courant de l'affaire.

Mais la mre Mhudin tait lance.

--Toi, mon petit, je t'en.... et, tiens! voil comme je rends les dix
francs!

Et,  toute vole, elle lana la barbue  la tte de l'Auvergnate, qui
la reut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se dcolla,
tomba  terre, o elle s'crasa avec un bruit de torchon mouill.
Cette brutalit jeta Florent hors de lui. La belle Normande eut peur,
recula, pendant qu'il s'criait:

--Je vous mets  pied pour huit jours! Je vous ferai retirer votre
permission, entendez-vous!

Et, comme on huait derrire lui, il se retourna d'un air si menaant,
que les poissonnires domptes firent les innocentes. Quand les
Mhudin eurent rendu les dix francs, il les obligea  cesser la vente
immdiatement. La vieille touffait de rage. La fille restait muette,
toute blanche. Elle, la belle Normande, chasse de son banc! Glaire
dit de sa voix tranquille que c'tait bien fait, ce qui faillit, le
soir, faire prendre les deux soeurs aux cheveux, chez elles, rue
Pirouette. Au bout des huit jours, quand les Mhudin revinrent, elle,
restrent sages, trs-pinces, trs-brves, avec une colre froide.
D'ailleurs, elles retrouvrent le pavillon calm, rentr dans l'ordre.
La belle Normande,  partir de ce jour, dut nourrir une pense de
vengeance terrible. Elle sentait que le coup venait de la belle Lisa;
elle l'avait rencontre, le lendemain de la bataille, la tte si
haute, qu'elle jurait de lui faire payer cher son regard de triomphe,
il y eut, dans les coins des Halles, d'interminables conciliabules
avec mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette; mais, quand
elles taient lasses d'histoires  dormir debout, sur les
dvergondages de Lisa avec le cousin et sur les cheveux qu'on trouvait
dans les andouilles de Quenu, cela ne pouvait aller plus loin, ni ne
la soulageait gure. Elle cherchait quelque chose de trs-mchant, qui
frappt sa rivale au coeur.

Son enfant grandissait librement au milieu de la poissonnerie. Ds
l'ge de trois ans, il restait assis sur un bout de chiffon, en plein
dans la mare. Il dormait fraternellement  ct des grands thons, il
s'veillait parmi les maquereaux et les merlans. Le garnement sentait
la caque  faire croire qu'il sortait du ventre de quelque gros
poisson. Son jeu favori fut longtemps, quand sa mre avait le dos
tourn, de btir des murs et des maisons avec des harengs; il jouait
aussi  la bataille, sur la table de marbre, alignait des grondins en
face les uns des autres, les poussait, leur cognait la tte, imitait
avec les lvres la trompette et le tambour, et finalement les
remettait en tas, en disant qu'ils taient morts. Plus tard, il alla
rder autour de sa tante Claire, pour avoir les vessies des carpes et
des brochets qu'elle vidait; il les posait par terre, les faisait
pter; cela l'enthousiasmait.  sept ans, il courait les alles, se
fourrait sous les bancs, parmi les caisses de bois garnies de zinc,
tait le galopin gt des poissonnires. Quand elles lui montraient
quelque objet nouveau qui le ravissait, il joignait les mains,
balbutiant d'extase: Oh! c'est rien muche! Et le nom de Muche lui
tait rest. Muche par-ci, Muche par-l. Toutes l'appelaient. On le
retrouvait partout, au fond des bureaux des cries, dans les tas de
bourriches, entre les seaux des vidures. Il tait l comme un jeune
barbillon, d'une blancheur rose, frtillant, se coulant, lch en
pleine eau. Il avait pour les eaux ruisselantes des tendresses de
petit poisson. Il se tranait dans les mares des alles, recevait
l'gouttement des tables. Souvent, il ouvrait sournoisement un
robinet, heureux de l'claboussement du jet. Mais c'tait surtout aux
fontaines, au-dessus de l'escalier des caves, que sa mre, le soir,
allait le prendre; elle l'en ramenait tremp, les mains bleues, avec
de l'eau dans les souliers et jusque dans les poches.

Muche,  sept ans, tait un petit bonhomme joli comme un ange et
grossier comme un roulier. Il avait des cheveux chtains crpus, de
beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots
gros  corcher un gosier de gendarme. lev dans les ordures des
Halles, il pelait le catchisme poissard, se mettait un poing sur la
hanche, faisait la maman Mhudin, quand elle tait en colre. Alors
les salopes, les catins, les va donc moucher ton homme,
les combien qu'on te la paye, ta peau? passaient dans le filet de
cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il
encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux
d'une Vierge. Les poissonnires riaient aux larmes. Lui, encourag, ne
plaait plus deux mots sans mettre un nom de Dieu! au bout. Mais
il restait adorable, ignorant de ces salets, tenu en sant par les
souffles frais et les odeurs fortes de la mare, rcitant son chapelet
d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prires.

L'hiver venait; Muche fut frileux, cette anne-l. Ds les premiers
froids, il se prit d'une vive curiosit pour le bureau de
l'inspecteur. Le bureau de Florent se trouvait  l'encoignure de
gauche du pavillon, du ct de la rue Rambuteau. Il tait meubl d'une
table, d'un casier, d'un fauteuil, de deux chaises et d'un pole.
C'tait de ce pole dont Muche rvait. Florent adorait les enfants.
Quand il vit ce petit, les jambes trempes, qui regardait  travers
les vitres, il le fit entrer. La premire conversation de Muche
l'tonna profondment. Il s'tait assis devant le pole, il disait de
sa voix tranquille:

--Je vais me rtir un brin les quilles, tu comprends?... Il fait un
froid du tonnerre de Dieu.

Puis, il avait des rires perls, en ajoutant:

--C'est ma tante Claire qui a l'air d'une carne ce matin... Dis,
monsieur, est-ce que c'est vrai que tu vas lui chauffer les pieds, la
nuit?

Florent, constern, se prit d'un trange intrt pour ce gamin. La
belle Normande restait pince, laissait son enfant aller chez lui,
sans dire un mot. Alors, il se crut autoris  le recevoir; il
l'attira, l'aprs-midi, peu  peu conduit  l'ide d'en faire un petit
bon homme bien sage. Il lui semblait que son frre Quenu rapetissait,
qu'ils se trouvaient encore tous les deux dans la grande chambre de la
rue Royer-Collard. Sa joie, son rve secret de dvouement, tait de
vivre toujours en compagnie d'un tre jeune, qui ne grandirait pas,
qu'il instruirait sans cesse, dans l'innocence duquel il aimerait les
hommes. Ds le troisime jour, il apporta un alphabet. Muche le ravit
par son intelligence. Il apprit ses lettres avec la verve parisienne
d'un enfant des rues. Les images de l'alphabet l'amusaient
extraordinairement. Puis, dans l'troit bureau, il prenait des
rcrations formidables, le pole demeurait son grand ami, un sujet de
plaisirs sans fin. Il y fit cuire d'abord des pommes du terre et des
chtaignes; mais cela lui parut fade. Il vola alors  la tante Claire
des goujons qu'il mit rtir un  un, au bout d'un fil, devant la
bouche ardente; il les mangeait avec dlices, sans pain. Un jour mme,
il apporta une carpe; elle ne voulut jamais cuire, elle empesta le
bureau, au point qu'il fallut ouvrir porte et fentre. Florent, quand
l'odeur de toute cette cuisine devenait trop forte, jetait les
poissons  la rue. Le plus souvent, il riait. Muche, au bout de deux
mois, commenait  lire couramment, et ses cahiers d'criture taient
trs-propres.

Cependant, le soir, le gamin cassait la tte de sa mre avec des
histoires sur son bon ami Florent. Le bon ami Florent avait dessin
des arbres et des hommes dans des cabanes. Le bon ami Florent avait un
geste, comme a, en disant que les hommes seraient meilleurs, s'ils
savaient tous lire. Si bien que la Normande vivait dans l'intimit de
l'homme qu'elle rvait d'trangler. Elle enferma un jour Muche  la
maison, pour qu'il n'allt pas chez l'inspecteur; mais il pleura
tellement, qu'elle lui rendit la libert le lendemain. Elle tait
trs-faible, avec sa carrure et son air hardi. Lorsque l'enfant lui
racontait qu'il avait eu bien chaud, lorsqu'il lui revenait les
vtements secs, elle prouvait une reconnaissance vague, un
contentement de le savoir  l'abri, les pieds devant le feu. Plus
tard, elle fut trs attendrie, quand il lut devant elle un bout de
journal macul qui enveloppait une tranche de congre. Peu  peu, elle
en arriva ainsi  penser, sans le dire, que Florent n'tait peut-tre
pas un mchant homme; elle eut le respect de son instruction, ml 
une curiosit croissante de le voir de plus prs, de pntrer dans sa
vie. Puis, brusquement, elle se donna un prtexte, elle se persuada
qu'elle tenait sa vengeance: il fallait tre aimable pour le cousin,
le brouiller avec la grosse Lisa; ce serait plus drle.

--Est-ce que ton bon ami Florent te parle de moi? demanda-t-elle un
matin  Muche, en l'habillant.

--Ah! non, rpondit l'enfant. Nous nous amusons.

--Eh bien, dis-lui que je ne lui en veux plus et que je le remercie
de t'apprendre  lire.

Ds lors, l'enfant, chaque jour, eut une commission. Il allait de sa
mre  l'inspecteur, et de l'inspecteur  sa mre, charg de mots
aimables, de demandes et de rponses, qu'il rptait sans savoir; on
lui aurait fait dire les choses les plus normes. Mais la belle
Normande eut peur de paratre timide; elle vint un jour elle-mme,
s'assit sur la seconde chaise, pendant que Muche prenait sa leon
d'criture. Elle fut trs-douce, trs-complimenteuse. Florent resta
plus embarrass qu'elle. Ils ne parlrent que de l'enfant. Comme il
tmoignait la crainte de ne pouvoir continuer les leons dans le
bureau, elle lui offrit de venir chez eux, le soir. Puis, elle parla
d'argent. Lui, rougit, dclara qu'il n'irait pas, s'il tait question
de cela. Alors, elle se promit de le payer en cadeaux, avec de beaux
poissons.

Ce fut la paix. La belle Normande prit mme Florent sous sa
protection. L'inspecteur finissait, d'ailleurs, par tre accept; les
poissonnires le trouvaient meilleur homme que monsieur Verlaque,
malgr ses mauvais yeux. La mre Mhudin seule haussait les paules;
elle gardait rancune au grand maigre, comme elle le nommait d'une
faon mprisante. Et, un matin que Florent s'arrta avec un sourire
devant les viviers de Claire, la jeune fille, lchant une anguille
qu'elle tenait, lui tourna le dos, furieuse, toute gonfle et toute
empourpre. Il en fut tellement surpris, qu'il en parla  la Normande.

--Laissez donc! dit celle-ci, c'est une toque... Elle n'est jamais
de l'avis des antres. C'est pour me faire enrager, ce qu'elle a fait
l.

Elle triomphait, elle se carrait  son banc, plus coquette, avec des
coiffures extrmement compliques. Ayant rencontr la belle Lisa, elle
lui rendit son regard de ddain; elle lui clata mme de rire en plein
visage. La certitude qu'elle allait dsesprer la charcutire, en
attirant le cousin, lui donnait un beau rire sonore, un rire de gorge,
dont son cou gras et blanc montrait le frisson.  ce moment, elle eut
l'ide d'habiller Muche trs-joliment, avec une petite veste cossaise
et une toque de velours. Muche n'tait jamais all qu'en blouse
dbraille. Or, il arriva que prcisment  cette poque, Muche fut
repris d'une grande tendresse pour les fontaines. La glace avait
tondu, le temps tait tide. Il fit prendre un bain  la veste
cossaise, laissant couler l'eau  plein robinet, depuis son coude
jusqu' sa main, ce qu'il appelait jouer  la gouttire. Sa mre le
surprit en compagnie de deux autres galopins, regardant nager, dans la
toque de velours remplie d'eau, deux petits poissons blancs qu'il
avait vols  la tante Claire.

Florent vcut prs de huit mois dans les Halles, comme pris d'un
continuel besoin de sommeil. Au sortir de ses sept annes de
souffrances, il tombait dans un tel calme, dans une vie si bien
rgle, qu'il se sentait  peine exister. Il s'abandonnait, la tte un
peu vide, continuellement surpris de se retrouver chaque matin sur le
mme fauteuil, dans l'troit bureau. Cette pice lui plaisait, avec sa
nudit, sa petitesse de cabine. Il s'y rfugiait, loin du monde, au
milieu du grondement continu des Halles, qui le faisait rver 
quelque grande mer, dont la nappe l'aurait entour et isol de toute
part. Mais, peu  peu, une inquitude sourde le dsespra; il tait
mcontent, s'accusait de fautes qu'il ne prcisait pas, se rvoltait
contre ces vides qui lui semblaient se creuser de plus en plus dans sa
tte et dans sa poitrine. Puis, des souffles puants, des haleines de
mare gte, passrent sur lui avec de grandes nauses. Ce fut un
dtraquement lent, un ennui vague qui tourna  une vive surexcitation
nerveuse.

Toutes ses journes se ressemblaient. Il marchait dans les mmes
bruits, dans les mmes odeurs. Le matin, les bourdonnements des cries
l'assourdissaient d'une lointaine sonnerie de cloches; et, souvent,
selon la lenteur des arrivages, les cries ne finissaient que
trs-tard. Alors, il restait dans le pavillon jusqu' midi, drang 
toute minute par des contestations, des querelles, au milieu
desquelles il s'efforait de se montrer trs-juste. Il lui fallait des
heures pour sortir de quelque misrable histoire qui rvolutionnait le
march. Il se promenait au milieu de la cohue et du tapage de la
vente, suivait les alles  petits pas, s'arrtait parfois devant les
poissonnires dont les bancs bordent la rue Rambuteau. Elles ont de
grands tas roses de crevettes, des paniers rouges de langoustes
cuites, lies, la queue arrondie; tandis que des langoustes vivantes
se meurent, aplaties sur le marbre. L, il regardait marchander des
messieurs, en chapeau et en gants noirs, qui finissaient par emporter
une langouste cuite, enveloppe d'un journal, dans une poche de leur
redingote. Plus loin, devant les tables volantes o se vend le poisson
commun, il reconnaissait les femmes du quartier, venant  la mme
heure, les cheveux nus. Parfois, il s'intressait  quelque dame bien
mise, tranant ses dentelles le long des pierres mouilles, suivie
d'une bonne en tablier blanc; celle-l, il l'accompagnait  quelque
distance, en voyant les paules se hausser derrire ses mines
dgotes. Ce tohu-bohu de paniers, de sacs de cuir, de corbeilles,
toutes ces jupes filant dans le ruissellement des alles,
l'occupaient, le menaient jusqu'au djeuner, heureux de l'eau qui
coulait, de la fracheur qui soufflait, passant de l'pret marine des
coquillages au fumet amer de la saline. C'tait toujours par la saline
qu'il terminait son inspection; les caisses de harengs saurs, les
sardines de Nantes sur des lits de feuilles, la morue roule,
s'talant devant de grosses, marchandes fades, le faisaient songer 
un dpart,  un voyage, au milieu de barils de salaisons. Puis,
l'aprs-midi, les Halles se calmaient, s'endormaient. Il s'enfermait
dans son bureau, mettait au net ses critures, gotait ses meilleures
heures. S'il sortait, s'il traversait la poissonnerie, il la trouvait
presque dserte. Ce n'tait plus l'crasement, les pousses, le
brouhaha de dix heures. Les poissonnires, assises derrire leurs
tables vides, tricotaient, le dos renvers; et de rares mnagres
attardes, tournaient, regardant de ct, avec ce regard lent, ces
lvres pinces des femmes qui calculent  un sou prs le prix du
dner. Le crpuscule tombait, il y avait un bruit de caisses remues,
le poisson tait couch pour la nuit sur des lits de glace. Alors,
Florent, aprs avoir assist  la fermeture des grilles, emportait
avec lui la poissonnerie dans ses vtements, dans sa barbe, dans ses
cheveux.

Les premiers mois, il ne souffrit pas trop de cette odeur pntrante.
L'hiver tait rude; le verglas changeait les alles en miroirs, les
glaons mettaient des guipures blanches aux tables de marbre et aux
fontaines. Le matin, il fallait allumer de petits rchauds sous les
robinets pour obtenir un filet d'eau. Les poissons, gels, la queue
tordue, ternes et rudes comme des mtaux dpolis, sonnaient avec un
bruit cassant de fonte ple. Jusqu'en fvrier, le pavillon resta
lamentable, hriss, dsol, dans son linceul de glace. Mais vinrent
les dgels, les temps mous, les brouillards et les pluies de mars.
Alors, les poissons s'amollirent, se noyrent; des senteurs de chairs
tournes se mlrent aux souffles fades de boue qui venaient des rues
voisines. Puanteur vague encore, douceur coeurante d'humidit,
tranant au ras du sol. Puis, dans les aprs-midi ardentes de juin, la
puanteur monta, alourdit l'air d'une bue pestilentielle. On ouvrait
les fentres suprieures, de grands stores de toile grise pendaient
sous le ciel brlant, une pluie de feu tombait sur les Halles, les
chauffait comme un four de tle; et pas un vent ne balayait cette
vapeur de mare pourrie. Les lianes de vent fumaient.

Florent souffrit alors de cet entassement de nourriture, au milieu
duquel il vivait. Les dgots de la charcuterie lui revinrent, plus
intolrables. Il avait support des puanteurs aussi terribles; mais
elles ne venaient pas du ventre. Son estomac troit d'homme maigre se
rvoltait, en passant devant ces talages de poissons mouills 
grande eau, qu'un coup de chaleur gtait. Ils le nourrissaient de
leurs senteurs fortes, le suffoquaient, comme s'il avait eu une
indigestion d'odeurs. Lorsqu'il s'enfermait dans son bureau,
l'coeurement le suivait, pntrant par les boiseries mal jointes de
la porte et de la fentre. Les jours de ciel gris, la petite pice
restait toute noire; c'tait comme un long crpuscule, au fond d'un
marais nausabond. Souvent, pris d'anxits nerveuses, il avait un
besoin de marcher, il descendait aux caves, par le large escalier qui
se creuse au milieu du pavillon. L, dans l'air renferm, dans le
demi-jour des quelques becs de gaz, il retrouvait la fracheur de
l'eau pure. Il s'arrtait devant le grand vivier, o les poissons
vivants sont tenus en rserve; il coutait la chanson continue des
quatre filets d'eau tombant des quatre angles de l'urne centrale,
coulant en nappe sous les grilles des bassins ferms  clef, avec le
bruit doux d'un courant perptuel. Cette source souterraine, ce
ruisseau causant dans l'ombre, le calmait. Il se plaisait aussi, le
soir, aux beaux couchers de soleil qui dcoupaient en noir les fines
dentelles des Halles, sur les lueurs rouges du ciel; la lumire de
cinq heures, la poussire volante des derniers rayons, entrait par
toutes les baies, par toutes les raies des persiennes; c'tait comme
un transparent lumineux et dpoli, o se dessinaient les artes minces
des piliers, les courbes lgantes des pentes, les figures
gomtriques des toitures. Il s'emplissait les yeux du cette immense
pure lave  l'encre de Chine sur un vlin phosphorescent, reprenant
son rve de quelque machine colossale, avec ses roues, ses leviers,
ses balanciers, entrevue dans la pourpre sombre du charbon flambant
sous la chaudire.  chaque heure, les jeux de lumire changeaient
ainsi les profils des Halles, depuis les bleuissements du matin et les
ombres noires de midi, jusqu' l'incendie du soleil couchant,
s'teignant dans la cendre grise du crpuscule. Mais, par les soires
de flamme, quand les puanteurs montaient, traversant d'un frisson les
grands rayons jaunes, comme des fumes chaudes, les nauses le
secouaient de nouveau, son rve s'garait,  s'imaginer des tuves
gantes, des cuves infectes d'quarisseur o fondait la mauvaise
graisse d'un peuple.

Il souffrait encore de ce milieu grossier, dont les paroles et les
gestes semblaient avoir pris de l'odeur. Il tait bon enfant pourtant,
ne s'effarouchait gure. Les femmes seules le gnaient. Il ne se
sentait  l'aise qu'avec madame Franois, qu'il avait revue. Elle
tmoigna une si belle joie de le savoir plac, heureux, tir de peine,
comme elle disait, qu'il en fut tout attendri. Lisa, la Normande, les
autres, l'inquitaient avec leurs rires.  elle, il aurait tout cont.
Elle ne riait pas pour se moquer; elle avait un rire de femme heureuse
de la joie d'autrui. Puis, c'tait une vaillante; elle faisait un dur
mtier, l'hiver, les jours de gele; les temps de pluie taient plus
pnibles encore. Florent la vit certains matins, par de terribles
averses, par des pluies qui tombaient depuis la veille, lentes et
froides. Les roues de la voiture, de Nanterre  Paris, taient entres
dans la boue jusqu'aux moyeux. Balthazar avait de la crotte jusqu'au
ventre. Et elle le plaignait, elle s'apitoyait, en l'essuyant avec de
vieux tabliers.

--Ces btes, disait-elle c'est trs-douillet; a prend des coliques
pour un rien... Ah! mon pauvre vieux Balthazar! Quand nous avons pass
sur le pont de Neuilly, j'ai cru que nous tions descendus dans la
Seine, tant il pleuvait.

Balthazar allait  l'auberge. Elle, restait sous l'averse, pour vendre
ses lgumes. Le carreau se changeait en une mare de boue liquide. Les
choux, les carottes, les navets, battus par l'eau grise, se noyaient
dans cette coule de torrent fangeux, roulant  pleine chausse. Ce
n'tait plus les verdures superbes des claires matines. Les
marachers, au fond de leur limousine, gonflaient le dos, sacrant
contre l'administration qui, aprs enqute, a dclar que la pluie ne
fait pas de mal aux lgumes, et qu'il n'y a pas lieu d'tablir des
abris.

Alors, les matines pluvieuses dsesprrent Florent. Il songeait 
madame Franois. Il s'chappait, allait causer un instant avec elle.
Mais il ne la trouvait jamais triste. Elle se secouait comme un
caniche, disait qu'elle en avait bien vu d'autres, qu'elle n'tait pas
en sucre, pour fondre comme a, aux premires gouttes d'eau. Il la
forait  entrer quelques minutes sous une rue couverte; plusieurs
fois mme il la mena jusque chez monsieur Lebigre, o ils burent du
vin chaud. Pendant qu'elle le regardait amicalement, de sa face
tranquille, il tait tout heureux de cette odeur saine des champs
qu'elle lui apportait, dans les mauvaises haleines des Halles. Elle
sentait la terre, le foin, le grand air, le grand ciel.

--Il faudra venir  Nanterre, mon garon, disait-elle. Vous verrez
mon potager; j'ai mis des bordures de thym partout... a pue, dans
votre gueux de Paris!

Et elle s'en allait, ruisselante. Florent tait tout rafrachi, quand
il la quittait. Il tenta aussi le travail, pour combattre les
angoisses nerveuses dont il souffrait. C'tait un esprit mthodique
qui poussait parfois le strict emploi de ses heures jusqu' la manie.
Il s'enferma deux soirs par semaine, afin d'crire un grand ouvrage
sur Cayenne. Sa chambre de pensionnaire tait excellente, pensait-il,
pour le calmer et le disposer au travail. Il allumait son feu, voyait
si le grenadier, au pied de son lit, se portait bien; puis, il
approchait la petite table, il restait  travailler jusqu' minuit. Il
avait repouss le paroissien et _la Clef des songes_ au fond du
tiroir, qui peu  peu s'emplit de notes, de feuilles volantes, de
manuscrits de toutes sortes. L'ouvrage sur Cayenne n'avanait gure,
coup par d'autres projets, des plans de travaux gigantesques, dont il
jetait l'esquisse en quelques lignes. Successivement, il baucha une
rforme absolue du systme administratif des Halles, une
transformation des octrois en taxes sur les transactions, une
rpartition nouvelle de l'approvisionnement dans les quartiers
pauvres, enfin une loi humanitaire, encore trs confuse, qui
emmagasinait en commun les arrivages et assurait chaque jour un
minimum de provisions  tous les mnages de Paris. L'chine plie,
perdu dans des choses graves, il mettait sa grande ombre noire au
milieu de la douceur efface de la mansarde. Et, parfois, un pinson
qu'il avait ramass dans les Halles, par un temps de neige, se
trompait en voyant la lumire, jetait son cri dans le silence que
troublait seul le bruit de la plume courant sur le papier.

Fatalement, Florent revint  la politique. Il avait trop souffert par
elle, pour ne pas en faire l'occupation chre de sa vie. Il ft
devenu, sans le milieu et les circonstances, un bon professeur de
province, heureux de la paix de sa petite ville. Mais on l'avait
trait en loup, il se trouvait maintenant comme marqu par l'exil pour
quelque besogne de combat. Son malaise nerveux n'tait que le rveil
des longues songeries de Cayenne, de ses amertumes en face de
souffrances immrites, de ses serments de venger un jour l'humanit
traite  coups de fouet et la justice foule aux pieds. Les Halles
gantes, les nourritures dbordantes et fortes, avaient ht la crise.
Elles lui semblaient la bte satisfaite et digrant, Paris
entripaill, cuvant sa graisse, appuyant sourdement l'empire. Elles
mettaient autour de lui des gorges normes, des reins monstrueux, des
faces rondes, comme de continuels arguments contre sa maigreur de
martyr, son visage jaune de mcontent. C'tait le ventre boutiquier,
le ventre de l'honntet moyenne, se ballonnant, heureux, luisant au
soleil, trouvant que tout allait pour le mieux, que jamais les gens de
moeurs paisibles n'avaient engraiss si bellement. Alors, il se sentit
les poings serrs, prt  une lutte, plus irrit par la pense de son
exil, qu'il ne l'tait en rentrant en France. La haine le reprit tout
entier. Souvent, il laissait tomber sa plume, il rvait. Le feu
mourant tachait sa face d'une grande flamme; la lampe charbonneuse
filait, pendant que le pinson, la tte sous l'aile, se rendormait sur
une patte.

Quelquefois,  onze heures, Auguste, voyant de la lumire sous la
porte, frappait, avant d'aller se coucher. Florent lui ouvrait avec
quelque impatience. Le garon charcutier s'asseyait, restait devant le
feu, parlant peu, n'expliquant jamais pourquoi il venait. Tout le
temps, il regardait la photographie qui les reprsentait, Augustine et
lui, la main dans la main, endimanchs. Florent crut finir par
comprendre qu'il se plaisait d'une faon particulire dans cette
chambre o la jeune fille avait log. Un soir, en souriant, il lui
demanda s'il avait devin juste.

--Peut-tre bien, rpondit Auguste trs-surpris de la dcouverte
qu'il faisait lui-mme. Je n'avais jamais song  cela. Je venais vous
voir sans savoir... Ah bien! si je disais a  Augustine, c'est elle
qui rirait... Quand on doit se marier, on ne songe gure aux btises.

Lorsqu'il se montrait bavard, c'tait pour revenir ternellement  la
charcuterie qu'il ouvrirait  Plaisance, avec Augustine. Il semblait
si parfaitement sr d'arranger sa vie  sa guise, que Florent finit
par prouver pour lui une sorte de respect ml d'irritation. En
somme, ce garon tait trs fort, tout bte qu'il paraissait; il
allait droit  un but, il l'atteindrait sans secousses, dans une
batitude parfaite. Ces soirs-l, Florent ne pouvait se remettre au
travail; il se couchait mcontent, ne retrouvant son quilibre que
lorsqu'il venait  penser: Mais cet Auguste est une brute!

Chaque mois, il allait  Clamart voir monsieur Verlaque. C'tait
presque une joie pour lui. Le pauvre homme tranait, au grand
tonnement de Gavard, qui ne lui avait pas donn plus de six mois. 
chaque visite de Florent, le malade lui disait qu'il se sentait mieux,
qu'il avait un bien grand dsir de reprendre son travail. Mais les
jours se passaient, des rechutes se produisaient. Florent s'asseyait 
ct du lit, causant de la poissonnerie, tchant d'apporter un peu de
gaiet. Il mettait sur la table de nuit les cinquante francs qu'il
abandonnait  l'inspecteur en titre; et celui-ci, bien que ce ft une
affaire convenue, se fchait chaque fois, ne voulant pas de l'argent.
Puis, on parlait d'autre chose, l'argent restait sur la table. Quand
Florent partait, madame Verlaque l'accompagnait jusqu' la porte de la
rue. Elle tait petite, molle, trs-larmoyante. Elle ne parlait que de
la dpense occasionne par la maladie de son mari, du bouillon de
poulet, des viandes saignantes, du bordeaux, et du pharmacien, et du
mdecin. Cette conversation dolente gnait beaucoup Florent. Les
premires fois, il ne comprit pas, Enfin, comme la pauvre dame
pleurait toujours, en disant que, jadis, ils taient heureux avec les
dix-huit cents francs de la place d'inspecteur, il lui offrit
timidement de lui remettre quelque chose, en cachette de son mari.
Elle se dfendit, et sans transition, d'elle-mme, elle assura que
cinquante francs lui suffiraient. Mais, dans le courant du mois, elle
crivait souvent  celui qu'elle nommait leur sauveur; elle avait une
petite anglaise fine, des phrases faciles et humbles, dont elle
emplissait juste trois pages, pour demander dix francs; si bien que
les cent cinquante francs de l'employ passaient entirement au mnage
Verlaque. Le mari l'ignorait sans doute, la femme lui baisait les
mains. Cette bonne action tait sa grande jouissance; il la cachait
comme un plaisir dfendu qu'il prenait en goste.

--Ce diable de Verlaque se moque de vous, disait parfois Gavard. Il
se dorlote, maintenant que vous lui faites des rentes.

Il finit par rpondre, un jour:

--C'est arrang, je ne lui abandonne plus que vingt-cinq francs.

D'ailleurs, Florent n'avait aucun besoin. Les Quenu lui donnaient
toujours la table et le coucher. Les quelques francs qui lui restaient
suffisaient  payer sa consommation, le soir, chez monsieur Lebigre.
Peu  peu, sa vie s'tait rgle comme une horloge: il travaillait
dans sa chambre; continuait ses leons au petit Muche, deux fois par
semaine, de huit  neuf heures; accordait une soire  la belle Lisa,
pour ne pas la lcher; et passait le reste de son temps dans le
cabinet vitr, en compagnie de Gavard et de ses amis.

Chez les Mhudin, il arrivait avec sa douceur un peu roide de
professeur. Le vieux logis lui plaisait. En bas, il passait dans les
odeurs fades du marchand d'herbes cuites; des bassines d'pinards, des
terrines d'oseille, refroidissaient, au fond d'une petite cour. Puis,
il montait l'escalier tournant, gras d'humidit, dont les marches,
tasses et creuses, penchaient d'une faon inquitante. Les Mhudin
occupaient tout le second tage. Jamais la mre n'avait voulu
dmnager, lorsque l'aisance tait venue, malgr les supplications des
deux filles, qui rvaient d'habiter une maison neuve, dans une rue
large. La vieille s'enttait, disait qu'elle avait vcu l, qu'elle
mourrait l. D'ailleurs, elle se contentait d'un cabinet noir,
laissant les chambres  Claire et  la Normande. Celle-ci, avec son
autorit d'ane, s'tait empare de la pice qui donnait sur la rue;
c'tait la grande chambre, la belle chambre. Claire en fut si vexe,
qu'elle refusa la pice voisine, dont la fentre ouvrait sur la cour;
elle voulut aller coucher, de l'autre ct du palier, dans une sorte
de galetas qu'elle ne fit pas mme blanchir  la chaux. Elle avait sa
clef, elle tait libre;  la moindre contrarit, elle s'enfermait
chez elle.

Quand Florent se prsentait, les Mhudin achevaient de dner. Muche
lui sautait au cou. Il restait un instant assis, avec l'enfant
bavardant entre les jambes. Puis, lorsque la toile cire tait
essuye, la leon commenait, sur un coin de la table. La belle
Normande lui faisait un bon accueil. Elle tricotait ou raccommodait du
linge, approchant sa chaise, travaillant  la mme lampe; souvent,
elle laissait l'aiguille pour couter la leon, qui la surprenait.
Elle eut bientt une grande estime pour ce garon si savant, qui
paraissait doux comme une femme en parlant au petit, et qui avait une
patience anglique  rpter toujours les mmes conseils. Elle ne le
trouvait plus laid du tout. Si bien qu'elle devint comme jalouse de la
belle Lisa. Elle avanait sa chaise davantage, regardait Florent d'un
sourire embarrassant.

--Mais, maman, tu me pousses le coude, tu m'empches d'crire! disait
Muche en colre. Tiens! voil un pt, maintenant! Recule-toi donc!

Peu  peu, elle en vint  dire beaucoup de mal de la belle Lisa. Elle
prtendait qu'elle cachait son ge, qu'elle se serrait  touffer dans
ses corsets; si, ds la matin, la charcutire descendait, sangle,
vernie, sans qu'un cheveu dpasst l'autre, c'tait qu'elle devait
tre affreuse en dshabill. Alors, elle levait un peu les bras, en
montrant qu'elle, dans son intrieur, ne portait pas de corset; et
elle gardait son sourire, dveloppant son torse superbe, qu'on sentait
rouler et vivre, sous sa mince camisole mal attache. La leon tait
interrompue. Muche, intress, regardait sa mre lever les bras.

Florent coutait, riait mme, avec l'ide que les femmes taient bien
drles. La rivalit de la belle Normande et de la belle Lisa
l'amusait.

Muche, cependant, achevait sa page d'criture. Florent, qui avait une
belle main, prparait des modles, des bandes de papier, sur
lesquelles il crivait, en gros et en demi-gros, les mots trs-longs,
tenant toute la ligne. Il affectionnait les mots tyranniquement,
liberticide, anticonstitutionnel, rvolutionnaire; ou bien, il
faisait copier  l'enfant des phrases comme celles-ci: Le jour de la
justice viendra... La souffrance du juste est la condamnation du
pervers... Quand l'heure sonnera, le coupable tombera. Il obissait
trs-navement, en crivant les modles d'criture, aux ides qui lui
hantaient le cerveau; il oubliait Muche, la belle Normande, tout ce
qui l'entourait. Muche aurait copi _le Contrat social_. Il alignait,
pendant des pages entires, des tyranniquement et des
anticonstitutionnel, en dessinant chaque lettre.

Jusqu'au dpart du professeur, la mre Mhudin tournait autour de la
table, en grondant. Elle continuait  nourrir contre Florent une
rancune terrible. Selon elle, il n'y avait pas de bon sens  faire
travailler ainsi le petit, le soir,  l'heure o les enfants doivent
dormir. Elle aurait certainement jet le grand maigre  la porte,
si la belle Normande, aprs une explication trs-orageuse, ne lui
avait nettement dclar qu'elle s'en irait loger ailleurs, si elle
n'tait pas matresse de recevoir chez elle qui bon lui semblait.
D'ailleurs, chaque soir, la querelle recommenait.

--Tu as beau dire, rptait la vieille, il a l'oeil faux... Puis, les
maigres, je m'en dfie. Un homme maigre, c'est capable de tout. Jamais
je n'en ai rencontr un de bon... Le ventre lui est tomb dans les
fesses  celui-l, pour sr; car il est plat comme une planche... Et
pas beau avec a! Moi qui ai soixante-cinq ans passs, je n'en
voudrais pas dans ma table de nuit.

Elle disait cela, parce qu'elle voyait bien comment tournaient les
choses. Et elle parlait avec admiration de monsieur Lebigre, qui se
montrait trs-galant, en effet, pour la belle Normande; outre qu'il
flairait l une grosse dot, il pensait que la jeune femme serait
superbe au comptoir. La vieille ne tarissait pas: au moins celui-l
n'tait pas efflanqu; il devait tre fort comme un Turc; elle allait
jusqu' s'enthousiasmer sur ses mollets, qu'il avait trs-gros. Mais
la Normande haussait les paules, en rpondant aigrement:

--Je m'en moque pas mal, de ses mollets; je n'ai besoin des mollets
de personne... Je fais ce qu'il me plat.

Et, si la mre voulait continuer et devenait trop nette:

--Eh bien, quoi! criait la fille, a ne vous regarde pas... Ce n'est
pas vrai, d'ailleurs. Puis, si c'tait vrai, je ne vous en demanderais
pas la permission, n'est-ce pas? Fichez-moi la paix.

Elle rentrait dans sa chambre en faisant claquer la porte. Elle avait
pris dans la maison un pouvoir dont elle abusait. La vieille, la nuit,
quand elle croyait surprendre quelque bruit, se levait, nu-pieds, pour
couter  la porte de sa fille si Florent n'tait pas venu la
retrouver. Mais celui-ci avait encore chez les Mhudin une ennemie
plus rude. Ds qu'il arrivait, Claire se levait sans dire un mot,
prenait un bougeoir, rentrait chez elle, de l'autre ct du palier. On
l'entendait donner les deux tours  la serrure, avec une rage froide.
Un soir que sa soeur invita le professeur  dner, elle fit sa cuisine
sur le carr et mangea dans sa chambre. Souvent, elle s'enfermait si
troitement, qu'on ne la voyait pas d'une semaine. Elle restait molle
toujours, avec des caprices de fer, des regards de bte mfiante, sous
sa toison fauve ple. La mre Mhudin, qui crut pouvoir se soulager
avec elle, la rendit furieuse en lui parlant de Florent. Alors, La
vieille, exaspre, cria partout qu'elle s'en irait, si elle n'avait
pas peur de laisser ses deux filles se manger entre elles.

Comme Florent se retirait, un soir, il passa devant la porte de
Claire, reste grande ouverte. Il la vit trs-rouge, qui le regardait.
L'attitude hostile de la jeune fille le chagrinait; sa timidit avec
les femmes l'empchait seule de provoquer une explication. Ce soir-l,
il serait certainement entr dans sa chambre, s'il n'avait aperu, 
l'tage suprieur, la petite face blanche de mademoiselle Saget,
penche sur la rampe. Il passa, et il n'avait pas descendu dix
marches, que la porte de Claire, violemment referme derrire son dos,
branla toute la cage de l'escalier. Ce fut en cette occasion que
mademoiselle Saget se convainquit que le cousin de madame Quenu
couchait avec les deux Mhudin. Florent ne songeait gure  ces belles
filles. Il traitait d'ordinaire les femmes en homme qui n'a point de
succs auprs d'elles. Puis, il dpensait en rve trop de sa virilit.
Il en vint  prouver une vritable amiti pour la Normande; elle
avait un bon coeur, quand elle ne se montait pas la tte. Mais jamais
il n'alla plus loin. Le soir, sous la lampe, tandis qu'elle approchait
sa chaise, comme pour se pencher sur la page d'criture de Muche, il
sentait mme son corps puissant et tide  ct de lui avec un certain
malaise. Elle lui semblait colossale, trs-lourde, presque
inquitante, avec sa gorge de gante; il reculait ses coudes aigus,
ses paules sches, pris de la peur vague d'enfoncer dans cette chair.
Ses os de maigre avaient une angoisse, au contact des poitrines
grasses. Il baissait la tte, s'amincissait encore, incommod par le
souffle fort qui montait d'elle. Quand sa camisole s'entre-billait,
il croyait voir sortir, entre deux blancheurs, une fume de vie, une
haleine de sant qui lui passait sur la face, chaude encore, comme
releve d'une pointe de la puanteur des Halles, par les ardentes
soires de juillet. C'tait un parfum persistant, attach  la peau
d'une finesse de soie, un suint de mare coulant des seins superbes,
des bras royaux, de la taille souple, mettant un arme rude dans son
odeur de femme. Elle avait tent toutes les huiles aromatiques; elle
se lavait  grande eau; mais ds que la fracheur du bain s'en allait,
le sang ramenait jusqu'au bout des membres la fadeur des saumons, la
violette musque des perlans, les crets des harengs et des raies.
Alors, le balancement de ses jupes dgageait une bue; elle marchai au
milieu d'une vaporation d'algues vaseuses; elle tait, avec son grand
corps de desse, sa puret et sa pleur admirables, comme un beau
marbre ancien roul par la mer et ramen  la cte dans le coup de
filet d'un pcheur de sardines. Florent souffrait; il ne la dsirait
point, les sens rvolts par les aprs-midi de la poissonnerie; il la
trouvait irritante, trop sale, trop amre, d'une beaut trop large et
d'un relent trop fort.

Mademoiselle Saget, quant  elle, jurait ses grands dieux qu'il tait
son amant. Elle s'tait fche avec la belle Normande, pour une
limande de dix sous. Depuis cette brouille, elle tmoignait une grande
amiti  la belle Lisa. Elle esprait arriver plus vite  connatre
ainsi ce qu'elle appelait le micmac des Quenu. Florent continuant
 lui chapper, elle tait un corps sans me, comme elle le disait
elle-mme, sans avouer la cause de ses dolances. Une jeune fille
courant aprs les culottes d'un garon n'aurait pas t plus dsole
que cette terrible vieille, en sentant le secret du cousin lui glisser
entre les doigts. Elle guettait le cousin, le suivait, le
dshabillait, le regardait partout, avec une rage furieuse de ce que
sa curiosit en rut ne parvenait pas  le possder. Depuis qu'il
venait chez les Mhudin, elle ne quittait plus la rampe de l'escalier.
Puis, elle comprit que la belle Lisa tait trs-irrite de voir
Florent frquenter ces femmes. Tous les matins, elle lui donna
alors des nouvelles de la rue Pirouette. Elle entrait  la
charcuterie, les jours de froid, ratatine, rapetisse par la gele;
elle posait ses mains bleuies sur l'tuve de melchior, se chauffant
les doigts. debout devant le comptoir, n'achetant rien, rptant de sa
voix fluette:

--Il tait encore hier chez elles, il n'en sort plus... La Normande
l'a appel mon chri dans l'escalier.

Elle mentait un peu pour rester et se chauffer les mains plus
longtemps. Le lendemain du jour o elle crut voir sortir Florent de la
chambre de Claire, elle accourut et fit durer l'histoire une bonne
demi-heure. C'tait une honte; maintenant, le cousin allait d'un lit 
l'autre.

--Je l'ai vu, dit-elle. Quand il en a assez avec la Normande, il va
trouver la petite blonde sur la pointe des pieds. Hier, il quittait la
blonde, et il retournait sans doute auprs de la grande brune, quand
il m'a aperue, ce qui lui a fait rebrousser chemin. Toute la nuit,
j'entends les deux portes, a ne finit pas... Et cette vieille Mhudin
qui couche dans un cabinet entre les chambres de ses filles!

Lisa faisait une moue de mpris. Elle parlait peu, n'encourageant les
bavardages de mademoiselle Saget que par son silence. Elle coutait
profondment. Quand les dtails devenaient par trop scabreux:

--Non, non, murmurait-elle, ce n'est pas permis... Se peut-il qu'il y
ait des femmes comme a!

Alors, mademoiselle Saget lui rpondait que, dame! toutes les femmes
n'taient pas honntes comme elle. Ensuite, elle se faisait
trs-tolrante pour le cousin. Un homme, a court aprs chaque jupon
qui passe, puis, il n'tait pas mari, peut-tre. Et elle posait des
questions sans en avoir l'air. Mais Lisa ne jugeait jamais le cousin,
haussait les paules, pinait les lvres. Quand mademoiselle Saget
tait partie, elle regardait, l'air coeur, le couvercle de l'tuve,
o la vieille avait laiss, sur le luisant du mtal, la salissure
terne de ses deux petites mains.

--Augustine, criait-elle, apportez donc un torchon pour essuyer
l'tuve. C'est dgotant.

La rivalit de la belle Lisa et de la belle Normande devint alors
formidable. La belle Normande tait persuade qu'elle avait enlev un
amant  son ennemie, et la belle Lisa se sentait furieuse contre cette
pas grand'chose qui finirait par les compromettre, en attirant ce
sournois de Florent chez elle. Chacune apportait son temprament dans
leur hostilit; l'une, tranquille, mprisante, avec des mines de femme
qui relve ses jupes pour ne pas se crotter; l'autre, plus effronte,
clatant d'une gaiet insolente, prenant toute la largeur du trottoir,
avec la crnerie d'un duelliste cherchant une affaire. Une de leurs
rencontres occupait la poissonnerie pendant une journe. La belle
Normande, quand elle voyait la belle Lisa sur le seuil de la
charcuterie, faisait un dtour pour passer devant elle, pour la frler
de son tablier; alors, leurs regards noirs se croisaient comme des
pes, avec l'clair et la pointe rapides de l'acier. De son ct,
lorsque la belle Lisa venait  la poissonnerie, elle affectait une
grimace de dgot, en approchant du banc de la belle Normande; elle
prenait quelque grosse pice, un turbot; un saumon,  une poissonnire
voisine, talant son argent sur le marbre, ayant remarque que cela
touchait au coeur la pas grand'chose, qui cessait de rire.
D'ailleurs, les deux rivales,  les entendre, ne vendaient que du
poisson pourri et de la charcuterie gte. Mais leur poste de combat
tait surtout, la belle Normande  son banc, la belle Lisa  son
comptoir, se foudroyant  travers la rue Rambuteau. Elles trnaient
alors, dans leurs grands tabliers blancs, avec leurs toilettes et
leurs bijoux. Ds le matin, la bataille commenait.

--Tiens! la grosse vache est leve! criait la belle Normande. Elle se
ficelle comme ses saucissons, cette femme-l... Ah bien! elle a remis
son col de samedi, et elle porte encore sa robe de popeline!

Au mme instant, de l'autre ct de la rue, la belle Lisa disait  sa
fille de boutique:

--Voyez donc, Augustine, cette crature qui nous dvisage, l-bas.
Elle est toute dforme, avec la vie qu'elle mne.... Est-ce que vous
apercevez ses boucles d'oreilles? Je crois qu'elle a ses grandes
poires, n'est-ce pas? a fait piti, des brillants,  des filles comme
a.

--Pour ce que a lui cote! rpondait complaisamment Augustine.

Quand l'une d'elles avait un bijou nouveau, c'tait une victoire;
l'autre crevait de dpit. Toute la matine, elles se jalousaient leurs
clients, se montraient trs-maussades, si elles s'imaginaient que la
vente allait mieux chez la grande bringue d'en face. Puis, venait
l'espionnage du djeuner; elles savaient ce qu'elles mangeaient,
piaient jusqu' leur digestion. L'aprs-midi, assises l'une dans ses
viandes cuites, l'autre dans ses poissons, elles posaient, faisaient
les belles, se donnaient un mal infini. C'tait l'heure qui dcidait
du succs de la journe. La belle Normande brodait, choisissait des
travaux d'aiguille trs-dlicats, ce qui exasprait la belle Lisa.

--Elle ferait mieux, disait-elle, de raccommoder les bas de son
garon, qui va nu-pieds... Voyez-vous cette demoiselle, avec ses mains
rouges puant le poisson!

Elle, tricotait, d'ordinaire.

--Elle en est toujours  la mme chaussette, remarquait l'autre; elle
dort sur l'ouvrage, elle mange trop... Si son cocu attend a pour
avoir chaud aux pieds!

Jusqu'au soir, elles restaient implacables, commentant chaque visite,
l'oeil si prompt, qu'elles saisissaient les plus minces dtails de
leur personne, lorsque d'autres femmes,  cette distance, dclaraient
ne rien apercevoir du tout. Mademoiselle Saget fut dans l'admiration
des bons yeux de madame Quenu, un jour que celle-ci distingua une
gratignure sur la joue gauche de la poissonnire.--Avec des yeux
comme a, disait-elle, on verrait  travers les portes. La nuit
tombait, et souvent la victoire tait indcise; parfois, l'une
demeurait sur le carreau; mais, le lendemain, elle prenait sa
revanche. Dans le quartier, on ouvrait des paris pour la belle Lisa ou
pour la belle Normande.

Elles en vinrent  dfendre  leurs enfants de se parler. Pauline et
Muche taient bons amis, auparavant; Pauline, avec ses jupes raides de
demoiselle comme il faut; Muche, dbraill, jurant, tapant, jouant 
merveille au charretier. Quand ils s'amusaient ensemble sur le large
trottoir, devant le pavillon de la mare, Pauline faisait la
charrette. Mais un jour que Muche alla la chercher, tout navement, la
belle Lisa le mit  la porte, en le traitant de galopin.

--Est-ce qu'on sait, dit-elle, avec ces enfants mal levs!...
Celui-ci a de si mauvais exemples sous les yeux, que je ne suis pas
tranquille, quand il est avec ma fille.

L'enfant avait sept ans. Mademoiselle Saget, qui se trouvait l,
ajouta:

--Vous avez bien raison. Il est toujours fourr avec les petites du
quartier, ce garnement... On l'a trouv dans une cave, avec la fille
du charbonnier.

La belle Normande, quand Muche vint en pleurant lui raconter
l'aventure, entra dans une colre terrible. Elle voulait aller tout
casser chez les Quenu-Gradelle. Puis, elle se contenta de donner le
fouet  Muche.

--Si tu y retournes jamais, cria-t-elle, furieuse, tu auras affaire 
moi!

Mais la vritable victime des deux femmes tait Florent. Au fond, lui
seul les avait mises sur ce pied de guerre, elles ne se battaient que
pour lui. Depuis son arrive, tout allait de mal en pis; il
compromettait, fchait, troublait ce monde qui avait vcu jusque-l
dans une paix si grasse. La belle Normande l'aurait volontiers griff,
quand elle le voyait s'oublier trop longtemps chez les Quenu; c'tait
pour beaucoup l'ardeur de la lutte qui la poussait au dsir de cet
homme. La belle Lisa gardait une attitude de juge, devant la mauvaise
conduite de son beau-frre, dont les rapports avec les deux Mhudin
faisaient le scandale du quartier. Elle tait horriblement vexe; elle
s'efforait de ne pas montrer sa jalousie, une jalousie particulire,
qui, malgr son ddain de Florent et sa froideur de femme honnte,
l'exasprait, chaque fois qu'il quittait la charcuterie pour aller rue
Pirouette, et qu'elle s'imaginait les plaisirs dfendus qu'il devait y
goter.

Le dner, le soir, chez les Quenu, devenait moins cordial. La nettet
de la salle  manger prenait un caractre aigu et cassant. Florent
sentait un reproche, une sorte de condamnation dans le chne clair, la
lampe trop propre, la natte trop neuve. Il n'osait presque plus
manger, de peur de laisser tomber des miettes de pain et de salir son
assiette. Cependant, il avait une belle simplicit qui l'empchait de
voir. Partout il vantait la douceur de Lisa. Elle restait trs douce,
en effet. Elle lui disait, avec un sourire, comme en plaisantant:

--C'est singulier, vous ne mangez pas mal, maintenant, et pourtant
vous ne devenez pas gras... a ne vous profite pas.

Quenu riait plus haut, tapait sur le ventre de son frre, en
prtendant que toute la charcuterie y passerait, sans seulement
laisser pais de graisse comme une pice de deux sous. Mais, dans
l'insistance de Lisa, il y avait cette haine, cette mfiance des
maigres que la mre Mhudin tmoignait plus brutalement; il y avait
aussi une allusion dtourne  la vie de dbordements que Florent
menait. Jamais, d'ailleurs, elle ne parlait devant lui de la belle
Normande. Quenu ayant fait une plaisanterie, un soir, elle tait
devenue si glaciale, que le digne homme ne recommena pas. Aprs le
dessert, ils demeuraient l un instant. Florent, qui avait remarqu
l'humeur de sa belle-soeur, quand il partait trop vite, cherchait un
bout de conversation. Elle tait tout prs de lui. Il ne la trouvait
pas tide et vivante, comme la poissonnire; elle n'avait pas, non
plus, la mme odeur de mare, pimente et de haut got; elle sentait
la graisse, la fadeur des belles viandes. Pas un frisson ne faisait
faire un pli  son corsage tendu. Le contact trop ferme de la belle
Lisa inquitait plus encore ses os de maigre que l'approche tendre de
la belle Normande. Gavard lui dit une fois, en grande confidence, que
madame Quenu tait certainement une belle femme, mais qu'il les aimait
moins blindes que cela.

Lisa vitait de parler de Florent  Quenu. Elle faisait, d'habitude,
grand talage de patience. Puis, elle croyait honnte de ne pas se
mettre entre les deux frres, sans avoir de bien srieux motifs. Comme
elle le disait, elle tait trs-bonne, mais il ne fallait pas la
pousser  bout. Elle en tait  la priode de tolrance, le visage
muet, la politesse stricte, l'indiffrence affecte, vitant encore
avec soin tout ce qui aurait pu faire comprendre  l'employ qu'il
couchait et qu'il mangeait chez eux, sans que jamais on vt son
argent; non pas qu'elle et accept un payement quelconque, elle tait
au-dessus de cela; seulement, il aurait pu, vraiment, djeuner au
moins dehors. Elle fit remarquer un jour  Quenu:

--On n'est plus seuls. Quand nous voulons nous parler, maintenant, il
faut attendre que nous soyons couchs, le soir.

Et, un soir, elle lui dit, sur l'oreiller:

--Il gagne cent cinquante francs, n'est-ce pas? ton frre... C'est
singulier qu'il ne puisse pas mettre quelque chose de ct pour
s'acheter du linge. J'ai encore t oblige de lui donner trois
vieilles chemises  toi.

----Bah! a ne fait rien, rpondit Quenu, il n'est pas difficile, mon
frre... Il faut lui laisser son argent.

--Oh! bien sr, murmura Lisa, sans insister davantage, je ne dis pas
a pour a... Qu'il le dpense bien ou mal, ce n'est pas notre
affaire.

Elle tait persuade qu'il mangeait ses appointements chez les
Mhudin. Elle ne sortit qu'une fois de son attitude calme, de cette
rserve de temprament et de calcul. La belle Normande avait fait
cadeau  Florent d'un saumon superbe. Celui-ci, trs embarrass de son
saumon, n'ayant pas os le refuser, l'apporta  la belle Lisa.

--Vous en ferez un pt, dit-il ingnument.

Elle le regardait fixement, les lvres blanches; puis, d'une voix
qu'elle tchait de contenir:

--Est-ce que vous croyez que nous avons besoin de nourriture, par
exemple! Dieu merci! il y a assez  manger ici!... Remportez-le!

--Mais faites-le-moi cuire, au moins, reprit Florent, tonn de sa
colre; je le mangerai.

Alors elle clata.

--La maison n'est pas une auberge, peut-tre! Dites aux personnes qui
vous l'ont donn de le faire cuire, si elles veulent. Moi, je n'ai pas
envie d'empester mes casseroles... Remportez-le, entendez-vous!

Elle l'aurait pris et jet  la rue. Il le porta chez monsieur
Lebigre, o Rose reut l'ordre d'en faire un pt. Et, un soir, dans
le cabinet vitr, on mangea le pt. Gavard paya des hutres. Florent,
peu  peu, venait davantage, ne quittait plus le cabinet. Il y
trouvait un milieu surchauff, o ses fivres politiques battaient 
l'aise. Parfois, maintenant, quand il s'enfermait dans sa mansarde
pour travailler, la douceur de la pice l'impatientait, la recherche
thorique de la libert ne lui suffisait plus, il fallait qu'il
descendt, qu'il allt se contenter dans les axiomes tranchants de
Charvet et dans les emportements de Logre. Les premiers soirs, ce
tapage, ce flot de paroles l'avait gn; il en sentait encore le vide,
mais il prouvait un besoin de s'tourdir, de se fouetter, d'tre
pouss  quelque rsolution extrme qui calmt ses inquitudes
d'esprit. L'odeur du cabinet, cette odeur liquoreuse, chaude de la
fume du tabac, le grisait, lui donnait une batitude particulire, un
abandon de lui-mme, dont le bercement lui faisait accepter sans
difficult des choses trs-grosses. Il en vint  aimer les figures qui
taient l,  les retrouver,  s'attarder  elles avec le plaisir de
l'habitude. La face douce et barbue du Robine, le profil srieux de
Clmence, la maigreur blme de Charvet, la bosse de Logre, et Gavard,
et Alexandre, et Lacaille, entraient dans sa vie, y prenaient une
place de plus en plus grande. C'tait pour lui comme une jouissance
toute sensuelle. Lorsqu'il posait la main sur le bouton de cuivre du
cabinet, il lui semblait sentir ce bouton vivre, lui chauffer les
doigts, tourner de lui-mme; il n'et pas prouv une sensation plus
vive, en prenant le poignet souple d'une femme.

 la vrit, il se passait des choses trs-graves dans le cabinet. Un
soir, Logre, aprs avoir tempt avec plus de violence que de coutume,
donna des coups de poing sur la table, en dclarant que si l'on tait
des hommes, on flanquerait le gouvernement par terre. Et il ajouta
qu'il fallait s'entendre tout de suite, si l'on voulait tre prt,
quand la dbcle arriverait. Puis, les ttes rapproches,  voix plus
basse, on convint de former un petit groupe prt  toutes les
ventualits. Gavard,  partir de ce jour, fut persuad qu'il faisait
partie d'une socit secrte et qu'il conspirait. Le cercle ne
s'tendit pas, mais Logre promit de l'aboucher avec d'autres runions
qu'il connaissait.  un moment, quand on tiendrait tout Paris dans la
main, on ferait danser les Tuileries. Alors, ce furent des discussions
sans fin qui durrent plusieurs mois: questions d'organisation,
questions de but et de moyens, questions de stratgie et de
gouvernement futur. Ds que Rose avait apport le grog de Clmence,
les chopes de Charvet et de Robine, les mazagrans de Logre, de Gavard
et de Florent, et les petits verres de Lacaille et d'Alexandre, le
cabinet tait soigneusement barricad, la sance tait ouverte.

Charvet et Florent restaient naturellement les voix les plus coutes.
Gavard n'avait pu tenir sa langue, contant peu  peu toute l'histoire
de Cayenne, ce qui mettait Florent dans une gloire de martyr. Ses
paroles devenaient des actes de foi. Un soir, le marchand de
volailles, vex d'entendre attaquer son ami qui tait absent, s'cria:

--Ne touchez pas  Florent, il est all  Cayenne!

Mais Charvet se trouvait trs-piqu de cet avantage.

--Cayenne, Cayenne, murmurait-il entre ses dents, on n'y tait pas si
mal que a, aprs tout!

Et il tentait de prouver que l'exil n'est rien, que la grande
souffrance consiste  rester dans son pays opprim, la bouche
billonne, en face du despotisme triomphant. Si, d'ailleurs, on ne
l'avait pas arrte, au 2 dcembre, ce n'tait pas sa faute. Il
laissait mme entendre que ceux qui se font prendre sont des
imbciles. Cette jalousie sourde en fit l'adversaire systmatique de
Florent. Les discussions finissaient toujours par se circonscrire
entre eux deux. Et ils parlaient encore pendant des heures, au milieu
du silence des autres, sans que jamais l'un deux se confesst battu.

Une des questions les plus caresses tait celle de la rorganisation
du pays, au lendemain de la victoire.

--Nous sommes vainqueurs, n'est-ce pas?... commenait Gavard.

Et, le triomphe une fois bien entendu, chacun donnait son avis. Il y
avait deux camps. Charvet, qui professait l'hbertisme, avait avec lui
Logre et Robine. Florent, toujours perdu dans son rve humanitaire, se
prtendait socialiste et s'appuyait sur Alexandre et sur Lacaille.
Quant  Gavard, il ne rpugnait pas aux ides violentes; mais, comme
on lui reprochait quelquefois sa fortune, avec d'aigres plaisanteries
qui l'motionnaient, il tait communiste.

--Il faudra faire table rase, disait Charvet de son ton bref, comme
s'il et donn un coup de hache. Le tronc est pourri, on doit
l'abattre.

--Oui! oui! reprenait Logre, se mettant debout pour tre plus grand,
branlant la cloison sous les bonds de sa bosse. Tout sera fichu par
terre, c'est moi qui vous le dis... Aprs, on verra.

Robine approuvait de la barbe. Son silence jouissait, quand les
propositions devenaient tout  fait rvolutionnaires. Ses jeux
prenaient une grande douceur au mot de guillotine; il les fermait 
demi, comme s'il voyait la chose, et qu'elle l'et attendri; et,
alors, il grattait lgrement son menton sur la pomme de sa canne,
avec un sourd ronronnement de satisfaction.

--Cependant, disait  son tour Florent, dont la voix gardait un son
lointain de tristesse, cependant si vous abattez l'arbre, il sera
ncessaire de garder des semences... Je crois, au contraire, qu'il
faut conserver l'arbre pour greffer sur lui la vie nouvelle... La
rvolution politique est faite, voyez-vous; il faut aujourd'hui songer
au travailleur,  l'ouvrier; notre mouvement devra tre tout social.
Et je vous dfie bien d'arrter cette revendication du peuple. Le
peuple est las, il veut sa part.

Ces paroles enthousiasmaient Alexandre. Il affirmait, avec sa bonne
figure rjouie, que c'tait vrai, que le peuple tait las.

--Et nous voulons notre part, ajoutait Lacaille, d'un air plus
menaant. Toutes les rvolutions, c'est pour les bourgeois. Il y en a
assez,  la fin.  la premire, ce sera pour nous.

Alors, on ne s'entendait plus. Gavard offrait de partager. Logre
refusait, en jurant qu'il ne tenait pas  l'argent. Puis, peu  peu,
Charvet, dominant le tumulte, continuait tout seul:

--L'gosme des classes est un des soutiens les plus fermes de la
tyrannie. Il est mauvais que le peuple soit goste. S'il nous aide,
il aura sa part... Pourquoi voulez-vous que je me batte pour
l'ouvrier, si l'ouvrier refuse de se battre pour moi?... Puis, la
question n'est pas l. Il faut dix ans de dictature rvolutionnaire,
si l'on veut habituer un pays comme la France  l'exercice de la
libert.

--D'autant plus, disait nettement Clmence, que l'ouvrier n'est pas
mr et qu'il doit tre dirig.

Elle parlait rarement. Cette grande fille grave, perdue au milieu de
tous ces hommes, avait une faon professorale d'couter parler
politique. Elle se renversait contre la cloison, buvait son grog 
petits coups, en regardant les interlocuteurs, avec des froncements de
sourcils, des gonflements de narines, toute une approbation ou une
dsapprobation muettes, qui prouvaient qu'elle comprenait, qu'elle
avait des ides trs-arrtes sur les matires les plus compliques.
Parfois, elle roulait une cigarette, soufflait du coin des lvres des
jets de fume minces, devenait plus attentive. Il semblait que le
dbat et lieu devant elle, et qu'elle dt distribuer des prix  la
fin. Elle croyait certainement garder sa place de femme, en rservant
son avis, en ne s'emportant pas comme les hommes. Seulement, au fort
des discussions, elle lanait une phrase, elle concluait d'un mot,
elle rivait le clou  Charvet lui-mme, selon l'expression de
Gavard. Au fond, elle se croyait beaucoup plus forte que ces
messieurs. Elle n'avait de respect que pour Robine, dont elle couvait
le silence de ses grands yeux noirs.

Florent, pas plus que les autres, ne faisait attention  Clmence.
C'tait un homme pour eux. On lui donnait des poignes de mains  lui
dmancher le bras. Un soir, Florent assista aux fameux comptes. Comme
la jeune femme venait de toucher son argent, Charvet voulut lui
emprunter dix francs. Mais elle dit que non, qu'il fallait savoir o
ils en taient auparavant. Ils vivaient sur la base du mariage libre
et de la fortune libre; chacun d'eux payait ses dpenses, strictement;
comme a, disaient-ils, ils ne se devaient rien, ils n'taient pas
esclaves. Le loyer, la nourriture, le blanchissage, les menus
plaisirs, tout se trouvait crit, not, additionn. Ce soir-l,
Clmence, vrification faite, prouva  Charvet qu'il lui devait dj
cinq francs. Elle lui remit ensuite les dix francs, en lui disant:

--Marques que tu m'en dois quinze, maintenant... Tu me les rendras le
5, sur les leons du petit Lhudier.

Quand on appelait Rose pour payer, ils tiraient chacun de leur poche
les quelques sous de leur consommation. Charvet traitait mme en riant
Clmence d'aristocrate, parce qu'elle prenait un grog; il disait
qu'elle voulait l'humilier, lui faire sentir qu'il gagnait moins
qu'elle, ce qui tait vrai; et il y avait, au fond de son rire, une
protestation contre ce gain plus lev, qui le rabaissait, malgr sa
thorie de l'galit des sexes.

Si les discussions n'aboutissaient gure, elles tenaient ces messieurs
en haleine. Il sortait un bruit formidable du cabinet; les vitres
dpolies vibraient comme des peaux de tambour. Parfois, le bruit
devenait si fort que Rose, avec sa langueur, versant au comptoir un
canon  quelque blouse, tournait la tte d'inquitude.

--Ah bien! merci, ils se cognent l dedans, disait la blouse, en
reposant le verre sur le zinc, et en se torchant la bouche d'un revers
de main.

--Pas de danger, rpondait tranquillement monsieur Lebigre; ce sont
des messieurs qui causent.

Monsieur Lebigre, trs-rude pour les autres consommateurs, les
laissait crier  leur aise, sans jamais leur faire la moindre
observation. Il restait des heures sur la banquette du comptoir, en
gilet  manches, sa grosse tte ensommeille appuye contre la glace,
suivant du regard Rose qui dbouchait des bouteilles ou qui donnait
des coups de torchon. Les jours de belle humeur, quand elle tait
devant lui, plongeant des verres dans le bassin aux rinures, les
poignets nus, il la pinait fortement, au gras des jambes, sans qu'on
pt le voir, ce qu'elle acceptait avec un sourire d'aise. Elle ne
trahissait mme pas cette familiarit par un sursaut; lorsqu'il
l'avait pince au sang, elle disait qu'elle n'tait pas chatouilleuse.
Cependant, monsieur Lebigre, dans l'odeur devin et le ruissellement de
clarts chaudes qui l'assoupissaient, tendait l'oreille aux bruits du
cabinet. Il se levait quand les voix montaient, allait s'adosser  la
cloison; ou mme il poussait la porte, il entrait, s'asseyait un
instant, en donnant une tape sur la cuisse de Gavard. L, il
approuvait tout de la tte. Le marchand de volailles disait que, si ce
diable de Lebigre n'avait gure l'toffe d'un orateur, on pouvait
compter sur lui le jour du grabuge.

Mais Florent, un matin, aux Halles, dans une querelle affreuse qui
clata entre Rose et une poissonnire,  propos d'une bourriche de
harengs que celle-ci avait fait tomber d'un coup de coude, sans le
vouloir, l'entendit traiter de panier  mouchard et de torchon
de la prfecture. Quand il eut rtabli la paix, ou lui en dgoisa
long sur monsieur Lebigre: il tait de la police; tout le quartier le
savait bien; mademoiselle Saget, avant de se servir chez lui, disait
l'avoir rencontr une fois allant au rapport; puis, c'tait un homme
d'argent, un usurier qui prtait  la journe aux marchands des quatre
saisons, et qui leur louait des voitures, en exigeant un intrt
scandaleux. Florent fut trs-mu. Le soir mme, en touffant la voix,
il crut devoir rpter ces choses  ces messieurs. Ils haussrent les
paules, rirent beaucoup de ses inquitudes.

--Ce pauvre Florent! dit mchamment Charvet, parce qu'il est all 
Cayenne, il s'imagine que toute la police est  ses trousses.

Gavard donna sa parole d'honneur que Lebigre tait un bon, un pur.
Mais ce fut surtout Logre qui se fcha. Sa chaise craquait; il
dblatrait, il dclarait que ce n'tait pas possible de continuer
comme cela, que si l'on accusait tout le monde d'tre de la police, il
aimait mieux rester chez lui et ne plus s'occuper de politique. Est-ce
qu'on n'avait pas os dire qu'il en tait, lui, Logre! lui qui s'tait
battu en 48 et en 51, qui avait failli tre transport deux fois! Et,
en criant cela, il regardait les autres, la mchoire en avant, comme
s'il et voulu leur clouer violemment et quand mme la conviction
qu'il n'en tait pas. Sous ses regards furibonds, les autres
protestrent du geste. Cependant, Lacaille, en entendant traiter
monsieur Lebigre d'usurier, avait baiss la tte.

Les discussions noyrent cet incident. Monsieur Lebigre, depuis que
Logre avait lanc l'ide d'un complot, donnait des poignes de mains
plus rudes aux habitus du cabinet.  la vrit, leur clientle devait
tre d'un maigre profit; ils ne renouvelaient jamais leurs
consommations.  l'heure du dpart, ils buvaient la dernire goutte de
leur verre, sagement mnag pendant les ardeurs des thories
politiques et sociales. Le dpart, dans le froid humide de la nuit,
tait tout frissonnant, ils restaient un instant sur le trottoir, les
yeux brls, les oreilles assourdies, comme surpris par le silence
noir de la rue. Derrire eux, Rose mettait les boulons des volets.
Puis, quand ils s'taient serr les mains, puiss, ne trouvant plus
un mot, ils se sparaient, mchant encore des arguments, avec le
regret de ne pouvoir s'enfoncer mutuellement leur conviction dans la
gorge. Le dos rond de Robine moutonnait, disparaissait du ct de la
rue Rambuteau; tandis que Charvet et Clmence s'en allaient par les
Halles, jusqu'au Luxembourg, cte  cte, faisant sonner militairement
leurs talons, en discutant encore quelque point de politique ou de
philosophie, sans jamais se donner le bras.

Le complot mrissait lentement. Au commencement de l't, il n'tait
toujours question que de la ncessit de tenter le coup. Florent,
qui, dans les premiers temps, prouvait une sorte de mfiance, finit
par croire  la possibilit d'un mouvement rvolutionnaire. Il s'en
occupait trs-srieusement, prenant des notes, faisant des plans
crits. Les autres parlaient toujours. Lui, peu  peu, concentra sa
vie dans l'ide fixe dont il se battait le crne chaque soir, au point
qu'il mena son frre Quenu chez monsieur Lebigre, naturellement, sans
songer  mal. Il le traitait toujours un peu comme son lve, il dut
mme penser qu'il avait le devoir de le lancer dans la bonne voie.
Quenu tait absolument neuf en politique. Mais au bout de cinq ou six
soires, il se trouva  l'unisson. Il montrait une grande docilit,
une sorte de respect pour les conseils de son frre, quand la belle
Lisa n'tait pas l. D'ailleurs, ce qui le sduisit, avant tout, ce
fut la dbauche bourgeoise de quitter sa charcuterie, de venir
s'enfermer dans ce cabinet o l'on criait si fort, et o la prsence
de Clmence mettait pour lui une pointe d'odeur suspecte et
dlicieuse. Aussi bclait-il ses andouilles maintenant, afin
d'accourir plus vite, ne voulant pas perdre un mot de ces discussions
qui lui semblaient trs-fortes, sans qu'il pt souvent les suivre
jusqu'au bout. La belle Lisa s'apercevait trs bien de sa hte  s'en
aller. Elle ne disait encore rien. Quand Florent l'emmenait, elle
venait sur le seuil de la porte les voir entrer chez monsieur Lebigre,
un peu ple, les yeux svres.

Mademoiselle Saget, un soir, reconnut de sa lucarne l'ombre de Quenu
sur les vitres dpolies de la grande fentre du cabinet donnant rue
Pirouette. Elle avait trouv l un poste d'observation excellent, en
face de cette sorte de transparent laiteux, o se dessinaient les
silhouettes de ces messieurs, avec des nez subits, des mchoires
tendues qui jaillissaient, des bras normes qui s'allongeaient
brusquement, sans qu'on apert les corps. Ce dmanchement surprenant
de membres, ces profils muets et furibonds trahissant au dehors les
discussions ardentes du cabinet, la tenaient derrire ses rideaux de
mousseline jusqu' ce que le transparent devnt noir. Elle flairait l
un coup de mistoufle. Elle avait fini par connatre les ombres,
aux mains, aux cheveux, aux vtements. Dans ce ple-mle de poings
ferms, de ttes colreuses, d'paules gonfles, qui semblaient se
dcoller et rouler les unes sur les autres, elle disait nettement:
a, c'est le grand dadais de cousin; a, c'est ce vieux grigou de
Gavard, et voil le bossu, et voil cette perche de Clmence. Puis,
lorsque les silhouettes s'chauffaient, devenaient absolument
dsordonnes, elle tait prise d'un besoin irrsistible de descendre,
d'aller voir. Elle achetait son cassis le soir, sous le prtexte
qu'elle se sentait toute chose, le matin; il le lui fallait,
disait-elle, au saut du lit. Le jour o elle vit la tte lourde de
Quenu, barre  coups nerveux par le mince poignet de Charvet, elle
arriva chez monsieur Lebigre trs-essouffle, elle fit rincer sa
petite bouteille par Rose, afin de gagner du temps. Cependant, elle
allait remonter chez elle, lorsqu'elle entendit la voix du charcutier
dire avec une nettet enfantine:

--Non, il n'en faut plus... On leur donnera un coup de torchon
solide,  ce tas de farceurs de dputs et de ministres,  tout le
tremblement, enfin!

Le lendemain, ds huit heures, mademoiselle Saget tait  la
charcuterie. Elle y trouva madame Lecoeur et la Sarriette, qui
plongeaient le nez dans l'tuve, achetant des saucisses chaudes pour
leur djeuner. Comme la vieille fille les avait entranes dans sa
querelle contre la belle Normande,  propos de la limande de dix sous,
elles s'taient du coup remises toutes deux avec la belle Lisa.
Maintenant la poissonnire ne valait pas gros comme a de beurre. Et
elles tapaient sur les Mhudin, des filles de rien qui n'en voulaient
qu' l'argent des hommes. La vrit tait que mademoiselle Saget avait
laiss entendre  madame Lecoeur que Florent repassait parfois une des
deux soeurs  Gavard, et qu' eux quatre, ils faisaient des parties 
crever chez Baratte, bien entendu avec les pices de cent sous du
marchand de volailles. Madame Lecoeur en resta dolente, les yeux
jaunes de bile.

Ce matin-l, c'tait  madame Quenu que la vieille fille voulait
porter un coup. Elle tourna devant le comptoir; puis, de sa voix la
plus douce:

--J'ai vu monsieur Quenu hier soir, dit-elle. Ah bien! allez, ils
s'amusent, dans ce cabinet, o ils font tant de bruit.

Lisa s'tait tourne du ct de la rue, l'oreille trs-attentive, mais
ne voulant sans doute pas couter de face. Mademoiselle Saget fit une
pause, esprant qu'on la questionnerait. Elle ajouta plus bas:

--Ils ont une femme avec eux... Oh! pas monsieur Quenu, je ne dis pas
a, je ne sais pas...

--C'est Clmence, interrompit la Sarriette, une grande sche, qui
fait la dinde, parce qu'elle est alle en pension. Elle est avec un
professeur rp... Je les ai vus ensemble; ils ont toujours l'air de
se conduire au poste.

--Je sais, je sais, reprit la vieille, qui connaissait son Charvet et
sa Clmence  merveille, et qui parlait uniquement pour inquiter la
charcutire.

Celle-ci ne bronchait pas. Elle avait l'air de regarder quelque chose
de trs-intressant, dans les Halles. Alors, l'autre employa les
grands moyens. Elle s'adressa  madame Lecoeur:

--Je voulais vous dire, vous feriez bien de conseiller  votre
beau-frre d'tre prudent. Ils crient des choses  faire trembler,
dans ce cabinet. Les hommes, vraiment, a n'est pas raisonnable, avec
leur politique. Si on les entendait, n'est-ce pas? a pourrait
trs-mal tourner pour eux.

--Gavard fait ce qui lui plat, soupira madame Lecoeur. Il ne manque
plus que a. L'inquitude m'achvera, s'il se fait jamais jeter en
prison.

Et une lueur parut dans ses yeux brouills. Mais la Sarriette riait,
secouant sa petite figure toute frache de l'air du matin.

--C'est Jules, dit-elle, qui les arrange, ceux qui disent du mal de
l'empire... Il faudrait les flanquer tous  la Seine, parce que, comme
il me l'a expliqu, il n'y a pas avec eux un seul homme comme il faut.

--Oh! continua mademoiselle Saget, ce n'est pas un grand mal, tant
que les imprudences tombent dans les oreilles d'une personne comme
moi. Vous savez, je me laisserais plutt couper la main... Ainsi, hier
soir, monsieur Quenu disait...

Elle s'arrta encore. Lisa avait eu un lger mouvement.

--Monsieur Quenu disait qu'il fallait fusiller les ministres, les
dputs, et tout le tremblement.

Cette fois, la charcutire se tourna brusquement, toute blanche, les
mains serres sur son tablier.

--Quenu a dit a? demanda-t-elle d'une voix brve.

--Et d'autres choses encore dont je ne me souviens pas. Vous
comprenez, c'est moi qui l'ai entendu.... Ne vous tourmentez donc pas
comme a, madame Quenu. Vous savez qu'avec moi, rien ne sort; je suis
assez grande fille pour peser ce qui conduirait un homme trop loin...
C'est entre nous.

Lisa s'tait remise. Elle avait l'orgueil de la paix honnte de son
mnage, elle n'avouait pas le moindre nuage entre elle et son mari.
Aussi finit-elle par hausser les paules, en murmurant, avec un
sourire:

--C'est des btises  faire rire les enfants.

Quand les trois femmes furent sur le trottoir, elles convinrent que la
belle Lisa avait fait une drle de mine. Tout a, le cousin, les
Mhudin, Gavard, le Quenu, avec leurs histoires auxquelles personne ne
comprenait rien, a finirait mal. Madame Lecoeur demanda ce qu'on
faisait des gens arrts pour la politique. Mademoiselle Saget
savait seulement qu'ils ne paraissaient plus, plus jamais; ce qui
poussa la Sarriette  dire qu'on les jetait peut-tre  la Seine,
comme Jules le demandait.

La charcutire, au djeuner et au dner, vita toute allusion. Le
soir, quand Florent et Quenu s'en allrent chez monsieur Lebigre, elle
ne parut pas avoir plus de svrit dans les yeux. Mais justement, ce
soir-l, la question de la prochaine constitution fut dbattue, et il
tait une heure du matin, lorsque ces messieurs se dcidrent 
quitter le cabinet; les volets taient mis, ils durent passer par la
petite porte, un  un, en arrondissant l'chine. Quenu rentra, la
conscience inquite. Il ouvrit les trois ou quatre portes du logement,
le plus doucement possible, marchant sur la pointe des pieds,
traversant le salon, les bras tendus, pour ne pas heurter les meubles.
Tout dormait. Dans la chambre, il fut trs-contrari de voir que Lisa
avait laiss la bougie allume; cette bougie brlait au milieu du
grand silence, avec une flamme haute et triste. Comme il tait ses
souliers et les posait sur un coin du tapis, la pendule sonna une
heure et demie, d'un timbre si clair, qu'il se retourna constern,
redoutant de faire un mouvement, regardant d'un air de furieux
reproche le Gutenberg dor qui luisait, le doigt sur un livre. Il ne
voyait que le dos de Lisa, avec sa tte enfouie dans l'oreiller; mais
il sentait bien qu'elle ne dormait pas, qu'elle devait avoir les yeux
tout grands ouverts, sur le mur. Ce dos norme, trs-gras aux paules,
tait blme, d'une colre contenue; il se renflait, gardait
l'immobilit et le poids d'une accusation sans rplique. Quenu, tout 
fait dcontenanc par l'extrme svrit de ce dos qui semblait
l'examiner avec la face paisse d'un juge, se coula sous les
couvertures, souffla la bougie, se tint sage. Il tait rest sur le
bord, pour ne point toucher sa femme. Elle ne dormait toujours pas, il
l'aurait jur. Puis, il cda au sommeil, dsespr de ce qu'elle ne
parlait point, n'osant lui dire bonsoir, se trouvant sans force contre
cette masse implacable qui barrait le lit  ses soumissions.

Le lendemain, il dormit tard. Quand il s'veilla, l'dredon au menton,
vautr au milieu du lit, il vit Lisa, assise devant le secrtaire, qui
mettait des papiers en ordre; elle s'tait leve, sans qu'il s'en
apert, dans le gros sommeil de son dvergondage de la veille. Il
prit courage, il lui dit, du fond de l'alcve:

--Tiens! pourquoi ne m'as-tu pas rveill?... Qu'est-ce que tu fais
l?

--Je range ces tiroirs, rpondit-elle, trs-calme, de sa voix
ordinaire.

Il se sentit soulag. Mais elle ajouta:

--On ne sait pas ce qui peut arriver; si la police venait...

--Comment, la police?

--Certainement, puisque tu t'occupes de politique, maintenant.

Il s'assit sur son sant, hors de lui, frapp en pleine poitrine par
cette attaque rude et imprvue.

--Je m'occupe de politique, je m'occupe de politique, rptait-il; la
police n'a rien  voir l dedans, je ne me compromets pas.

--Non, reprit Lisa avec un haussement d'paules, tu parles simplement
de faire fusiller tout le monde.

--Moi! moi!

--Et tu cries cela chez un marchand de vin... Mademoiselle Saget t'a
entendu. Tout le quartier,  cette heure sait que tu es un rouge.

Du coup, il se recoucha. Il n'tait pas encore bien veill. Les
paroles de Lisa retentissaient, comme s'il et dj entendu les fortes
bottes des gendarmes,  la porte de la chambre. Il la regardait,
coiffe, serre dans son corset, sur son pied de toilette habituel, et
il s'ahurissait davantage,  la trouver si correcte dans cette
circonstance dramatique.

--Tu le sais, je te laisse absolument libre, reprit-elle aprs un
silence, tout en continuant  classer les papiers; je ne veux pas
porter les culottes, comme on dit... Tu es le matre, tu peux risquer
ta situation, compromettre notre crdit, ruiner la maison... Moi, je
n'aurai plus tard qu' sauvegarder les intrts de Pauline.

Il protesta, mais elle le fit taire du geste, en ajoutant:

--Non, ne dis rien, ce n'est pas une querelle, pas mme une
explication, que je provoque... Ah! si tu m'avais demand conseil, si
nous avions caus de a ensemble, je ne dis pas! On a tort de croire
que les femmes n'entendent rien  la politique... Veux-tu que je te la
dise, ma politique,  moi?

Elle s'tait leve, elle allait du lit  la fentre, enlevant du doigt
les grains de poussire qu'elle apercevait sur l'acajou luisant de
l'armoire  glace et de la toilette-commode.

--C'est la politique des honntes gens... Je suis reconnaissante au
gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe
tranquille, et que je dors sans tre rveille par des coups de
fusil... C'tait du propre, n'est-ce pas, en 48? L'oncle Gradelle, un
digne homme, nous a montr ses livres de ce temps-l. Il a perdu plus
de six mille francs... Maintenant que nous avons l'empire, tout
marche, tout se vend. Tu ne peux pas dire le contraire... Alors,
qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous aurez de plus, quand
vous aurez fusill tout le monde?

Elle se planta devant la table de nuit, les mains croises, en face de
Quenu, qui disparaissait sous l'dredon. Il essaya d'expliquer ce que
ces messieurs voulaient; mais il s'embarrassait dans les systmes
politiques et sociaux de Charvet et de Florent; il parlait des
principes mconnus, de l'avnement de la dmocratie, de la
rgnration des socits, mlant le tout d'une si trange faon, que
Lisa haussa les paules, sans comprendre. Enfin, il se sauva en tapant
sur l'empire: c'tait le rgne de la dbauche, des affaires vreuses,
du vol  main arme.

--Vois-tu, dit-il en se souvenant d'une phrase de Logre, nous sommes
la proie d'une bande d'aventuriers qui pillent, qui violent, qui
assassinent la France... Il n'en faut plus!

Lisa haussait toujours les paules.

--C'est tout ce que tu as  dire? demanda-t-elle avec son beau
sang-froid. Qu'est-ce que a me fait, ce que tu racontes l? Quand ce
serait vrai, aprs?... Est-ce que je te conseille d'tre un malhonnte
homme, moi? Est-ce que je te pousse  ne pas payer tes billets, 
tromper les clients,  entasser trop vite des pices de cent sous mal
acquises?... Tu me ferais mettre en colre,  la fin! Nous sommes de
braves gens, nous autres, qui ne pillons et qui n'assassinons
personne. Cela suffit. Les autres, a ne me regarde pas; qu'ils soient
des canailles, s'ils veulent!

Elle tait superbe et triomphante. Elle se remit  marcher, le buste
haut, continuant:

--Pour faire plaisir  ceux qui n'ont rien, il faudrait alors ne pas
gagner sa vie... Certainement que je profite du bon moment et que je
soutiens le gouvernement qui fait aller le commerce. S'il commet de
vilaines choses, je ne veux pas le savoir. Moi, je sais que je n'en
commets pas, je ne crains point qu'on me montre au doigt dans le
quartier. Ce serait trop bte de se battre contre des moulins 
vent... Tu te souviens, aux lections, Gavard disait que le candidat
de l'empereur tait un homme qui avait fait faillite, qui se trouvait
compromis dans de sales histoires. a pouvait tre vrai, je ne dis pas
non. Tu n'en as pas moins trs-sagement agi en votant pour lui, parce
que la question n'tait pas l, qu'on ne te demandait pas de prter de
l'argent, ni de faire des affaires avec ce monsieur, mais de montrer
au gouvernement que tu tais satisfait de voir prosprer la
charcuterie.

Cependant Quenu se rappelait une phrase de Charvet, cette fois, qui
dclarait que ces bourgeois empts, ces boutiquiers engraisss,
prtant leur soutien  un gouvernement d'indigestion gnrale,
devaient tre jets les premiers au cloaque. C'tait grce  eux,
grce  leur gosme du ventre, que le despotisme s'imposait et
rongeait une nation. Il lchait d'aller jusqu'au bout de la phrase,
quand Lisa lui coupa la parole, emporte par l'indignation.

--Laisse donc! ma conscience ne me reproche rien. Je ne dois pas un
sou, je ne suis dans aucun tripotage, j'achte et je vends de bonne
marchandise, je ne fais pas payer plus cher que le voisin... C'est bon
pour nos cousins, les Saccard, ce que tu dis l. Ils font semblant de
ne pas mme savoir que je suis  Paris; mais je suis plus fire
qu'eux, je me moque pas mal de leurs millions. On dit que Saccard
trafique dans les dmolitions, qu'il vole tout le monde. a ne
m'tonne pas, il partait pour a. Il aime l'argent  se rouler dessus,
pour le jeter ensuite par les fentres, comme un imbcile... Qu'on
mette en cause les hommes de sa trempe, qui ralisent des fortunes
trop grosses, je le comprends. Moi, si tu veux le savoir, je n'estime
pas Saccard... Mais nous, nous qui vivons si tranquilles, qui mettrons
quinze ans  amasser une aisance, nous qui ne nous occupons pas de
politique, dont tout le souci est d'lever notre fille et de mener 
bien notre barque! allons donc, tu veux rire, nous sommes d'honntes
gens!

Elle vint s'asseoir au bord du lit. Quenu tait branl.

--coute-moi bien, reprit-elle d'une voix plus profonde. Tu ne veux
pas, je pense, qu'on vienne piller ta boutique, vider ta cave, voler
ton argent? Si ces hommes de chez monsieur Lebigre triomphaient,
crois-tu que le lendemain, tu serais chaudement couch comme tu es l?
et quand tu descendrais  la cuisine, crois-tu que tu te mettrais
paisiblement  tes galantines, comme tu le feras tout  l'heure? Non,
n'est-ce pas?... Alors, pourquoi parles-tu de renverser le
gouvernement, qui te protge et te permet de faire des conomies? Tu
as une femme, tu as une fille, tu te dois  elles avant tout. Tu
serais coupable, si tu risquais leur bonheur. Il n'y a que les gens
sans feu ni lieu, n'ayant rien  perdre, qui veulent des coups de
fusil. Tu n'entends pas tre le dindon de la farce, peut-tre! Reste
donc chez toi, grande bte, dors bien, mange bien, gagne de l'argent,
aie la conscience tranquille, dis-toi que la France se dbarbouillera
toute seule, si l'empire la tracasse. Elle n'a pas besoin de toi, la
France!

Elle riait de son beau rire, Quenu tait tout  fait convaincu. Elle
avait raison, aprs tout; et c'tait une belle femme, sur le bord du
lit, peigne de si bonne heure, si propre et si frache, avec son
linge blouissant. En coutant Lisa, il regardait leurs portraits, aux
deux cts de la chemine; certainement, ils taient des gens
honntes, ils avaient l'air trs comme il faut, habills de noir, dans
les cadres dors. La chambre, elle aussi, lui parut une chambre de
personnes distingues; les carrs de guipure mettaient une sorte de
probit sur les chaises; le tapis, les rideaux, les vases de
porcelaine  paysages, disaient leur travail et leur got du
confortable. Alors, il s'enfona davantage sous l'dredon, o il
cuisait doucement, dans une chaleur de baignoire. Il lui sembla qu'il
avait failli perdre tout cela chez monsieur Lebigre, son lit norme,
sa chambre si bien close, sa charcuterie,  laquelle il songeait
maintenant avec des remords attendris. Et, de Lisa, des meubles, de
ces choses douces qui l'entouraient, montait un bien-tre qui
l'touffait un peu, d'une faon dlicieuse.

--Bta, lui dit sa femme en le voyant vaincu, tu avais pris un beau
chemin. Mais, vois-tu, il aurait fallu nous passer sur le corps 
Pauline et  moi... Et ne te mle plus de juger le gouvernement,
n'est-ce pas? Tous les gouvernements sont les mmes, d'abord. On
soutient celui-l, on en soutiendrait un autre, c'est ncessaire. Le
tout, quand on est vieux, est de manger ses rentes en paix, avec la
certitude de les avoir bien gagnes.

Quenu approuvait de la tte. Il voulut commencer une justification.

--C'est Gavard..., murmura-t-il.

Mais elle devint srieuse, elle l'interrompit avec brusquerie.

--Non, ce n'est pas Gavard... Je sais qui c'est. Celui-l ferait bien
de songer  sa propre sret, avant de compromettre les autres.

--C'est de Florent que tu veux parler? demanda timidement Quenu,
aprs un silence.

Elle ne rpondit pas tout de suite. Elle se leva, retourna au
secrtaire, comme faisant effort pour se contenir. Puis, d'une voix
nette:

--Oui, de Florent... Tu sais combien je suis patiente. Pour rien au
monde, je ne voudrais me mettre entre ton frre et toi. Les liens de
famille, c'est sacr. Mais la mesure est comble,  la fin. Depuis que
ton frre est ici, tout va de mal en pis... D'ailleurs, non, je ne
veux rien dire, a vaudra mieux.

Il y eut un nouveau silence. Et, comme son mari regardait le plafond
de l'alcve, l'air embarrass, elle reprit avec plus de violence:

--Enfin, on ne peut pas dire, il ne semble pas mme comprendre ce que
nous faisons pour lui. Nous nous sommes gns, nous lui avons donn la
chambre d'Augustine, et la pauvre fille couche sans se plaindre dans
un cabinet o elle manque d'air. Nous le nourrissons matin et soir,
nous sommes aux petits soins... Rien. Il accepte cela naturellement.
Il gagne de l'argent, et on ne sait seulement pas o a passe, ou
plutt on ne le sait que trop.

--Il y a l'hritage, hasarda Quenu, qui souffrait d'entendre accuser
son frre.

Lisa resta toute droite, comme tourdie. Sa colre tomba.

--Tu as raison, il y a l'hritage... Voil le compte, dans ce tiroir.
Il n'en a pas voulu, tu tais l, tu te souviens? Cela prouve que
c'est un garon sans cervelle et sans conduite. S'il avait la moindre
ide, il aurait dj fait quelque chose avec cet argent... Moi, je
voudrais bien ne plus l'avoir, a nous dbarrasserait... Je lui en ai
dj parl deux fois; mais il refuse de m'couter. Tu devrais le
dcider  le prendre, toi... Tche d'en causer avec lui, n'est-ce pas?

Quenu rpondit par un grognement, Lisa vita d'insister, ayant mis,
croyait-elle, toute l'honntet de son ct.

--Non, ce n'est pas un garon comme un autre, recommena-t-elle. Il
n'est pas rassurant, que veux-tu! Je le dis a, parce que nous en
causons... Je ne m'occupe pas de sa conduite, qui fait dj beaucoup
jaser sur nous dans le quartier. Qu'il mange, qu'il couche, qu'il nous
gne, on peut le tolrer. Seulement, ce que je ne lui permettrai pas,
c'est de nous fourrer dans sa politique. S'il le monte encore la tte,
s'il nous compromet le moins du monde, je t'avertis que je me
dbarrasserai de lui carrment... Je t'avertis, tu comprends!

Florent tait condamn. Elle faisait un vritable effort pour ne pas
se soulager, laisser couler le flot de rancune amasse qu'elle avait
sur le coeur. Il heurtait tous ses instincts, la blessait,
l'pouvantait, la rendait vritablement malheureuse. Elle murmura
encore:

--Un homme qui a eu les plus vilaines aventures, qui n'a pas su se
crer seulement un chez lui... je comprends qu'il veuille des coups de
fusil. Qu'il aille en recevoir, s'il les aime; mais qu'il laisse les
braves gens  leur famille... Puis il ne me plat pas, voil! Il sent
le poisson, le soir,  table. a m'empche de manger. Lui, n'en perd
pas une bouche; et pour ce que a lui profite! Il ne peut pas
seulement engraisser, le malheureux, tant il est rong de mchancet.

Elle s'tait approche de la fentre. Elle vit Florent qui traversait
la rue Rambuteau, pour se rendre  la poissonnerie. L'arrivage de la
mare dbordait, ce matin-l; les mannes avaient de grandes moires
d'argent, les cries grondaient. Lisa suivit les paules pointues de
son beau-frre entrant dans les odeurs fortes des Halles, l'chine
plie, avec cette nause de l'estomac qui lui montait aux tempes; et
le regard dont elle l'accompagnait tait celui d'une combattante,
d'une femme rsolue au triomphe.

Quand elle se retourna, Quenu se levait. En chemise, les pieds dans la
douceur du tapis de mousse, encore tout chaud de la bonne chaleur de
l'dredon, il tait blme, afflig de la msintelligence de son frre
et de sa femme. Mais Lisa eut un de ses beaux sourires. Elle le toucha
beaucoup en lui donnant ses chaussettes.



IV


Marjolin fut trouv au march des Innocents, dans un tas de choux,
sous un chou blanc, norme, et dont une des grandes feuilles rabattues
cachait son visage rose d'enfant endormi. On ignora toujours quelle
main misrable l'avait pos l. C'tait dj un petit bonhomme de deux
 trois ans, trs-gras, trs-heureux de vivre, mais si peu prcoce, si
empt, qu'il bredouillait  peine quelque mots, ne sachant que
sourire. Quand une marchande de lgumes le dcouvrit sous le grand
chou blanc, elle poussa un tel cri de surprise, que les voisines
accoururent, merveilles; et lui, il tendait les mains, encore en
robe, roul dans un morceau de couverture. Il ne put dire qui tait sa
mre. Il avait dos yeux tonns, en se serrant contre l'paule d'une
grosse tripire qui l'avait pris entre les bras. Jusqu'au soir, il
occupa le march. Il s'tait rassur, il mangeait des tartines, il
riait  toutes les femmes. La grosse tripire le garda; puis, il passa
 une voisine; un mois plus tard, il couchait chez une troisime.
Lorsqu'on lui demandait: O est ta mre? il avait un geste
adorable: sa main faisait le tour, montrant les marchandes toutes  la
fois. Il fut l'enfant des Halles, suivant les jupes de l'une ou de
l'autre, trouvant toujours un coin dans un lit, mangeant la soupe un
peu partout, habill  la grce de Dieu, et ayant quand mme des sous
au fond de ses poches perces. Une belle fille rousse, qui vendait des
plantes officinales, l'avait appel Marjolin, sans qu'on st pourquoi.

Marjolin allait avoir quatre ans, lorsque la mre Chantemesse fit 
son tour la trouvaille d'une petite fille, sur le trottoir de la rue
Saint-Denis, au coin du march. La petite pouvait avoir deux ans, mais
elle bavardait dj comme une pie, corchant les mots dans son babil
d'enfant; si bien que la mre Chantemesse crut comprendre qu'elle
s'appelait Cadine, et que sa mre, la veille au soir, l'avait assise
sous une porte, en lui disant de l'attendre. L'enfant avait dormi l;
elle ne pleurait pas, elle racontait qu'on la battait. Puis, elle
suivit la mre Chantemesse, bien contente, enchante de cette grande
place, o il y avait tant de monde et tant de lgumes. La mre
Chantemesse, qui vendait au petit tas, tait une digne femme,
trs-bourrue, touchant dj  la soixantaine; elle adorait les
enfants, ayant perdu trois garons au berceau. Elle pensa que cette
roulure-l semblait une trop mauvaise gale pour crever, et elle
adopta Cadine.

Mais, un soir, comme la mre Chantemesse s'en allait, tenant Cadine
del main droite, Marjolin lui prit sans faon la main gauche.

--Eh! mon garon, dit la vieille en s'arrtant, la place est
donne... Tu n'es donc plus avec la grande Thrse! Tu es un fameux
coureur, sais-tu?

Il la regardait, avec son rire, sans la lcher. Elle ne put rester
grondeuse, tant il tait joli et boucl. Elle murmura:

--Allons, venez, marmaille... Je vous coucherai ensemble.

Et elle arriva rue au Lard, o elle demeurait, avec un enfant de
chaque main. Marjolin s'oublia chez la mre Chantemesse. Quand ils
faisaient par trop de tapage, elle leur allongeait quelques taloches,
heureuse de pouvoir crier, de se fcher, de les dbarbouiller, de les
fourrer sous la mme couverture. Elle leur avait install un petit
lit, dans une vieille voiture de marchand des quatre saisons, dont les
roues et les brancards manquaient. C'tait comme un large berceau, un
peu dur, encore tout odorant des lgumes qu'elle y avait longtemps
tenus frais sous des linges mouills. Cadine et Marjolin dormirent l,
 quatre ans, aux bras l'un de l'autre.

Alors, ils grandirent ensemble, on les vit toujours les mains  la
taille. La nuit, la mre Chantemesse les entendait qui bavardaient
doucement. La voix flte de Cadine, pendant des heures, racontait des
choses sans fin, que Marjolin coutait avec des tonnements plus
sourds. Elle tait trs-mchante, elle inventait des histoires pour
lui faire peur, lui disait que, l'antre nuit, elle avait vu un homme
tout blanc, au pied de leur lit, qui les regardait, en tirant une
grande langue rouge. Marjolin suait d'angoisse, lui demandait des
dtails; et elle se moquait de lui, elle finissait par l'appeler
grosse bte. D'autres fois, ils n'taient pas sages, ils se
donnaient des coups de pieds, sous les couvertures; Cadine repliait
les jambes, touffait ses rires, quand Marjolin, de toutes ses forces,
la manquait et allait taper dans le mur. Il fallait, ces fois-l, que
la mre Chantemesse se levt pour border les couvertures; elle les
endormait tous les deux d'une calotte, sur l'oreiller. Le lit fut
longtemps ainsi pour eux un lieu de rcration; ils y emportaient
leurs joujoux, ils y mangeaient des carottes et des navets vols;
chaque matin, leur mre adoptive tait toute surprise d'y trouver des
objets tranges, des cailloux, des feuilles, des trognons de pommes,
des poupes faites avec des bouts de chiffon. Et, les jours de grands
froids, elle les laissait l, endormis, la tignasse noire de Cadine
mle aux boucles blondes de Marjolin, les bouches si prs l'une de
l'autre, qu'ils semblaient se rchauffer de leur haleine.

Cette chambre de la rue au Lard tait un grand galetas, dlabr,
qu'une seule fentre, aux vitres dpolies par les pluies, clairait.
Les enfants y jouaient  cache-cache, dans la haute armoire de noyer
et sous le lit colossal de la mre Chantemesse. Il y avait encore deux
ou trois tables, sous lesquelles ils marchaient  quatre pattes.
C'tait charmant, parce qu'il n'y faisait pas clair, et que des
lgumes tranaient dans les coins noirs. La rue au Lard, elle aussi,
tait bien amusante, troite, peu frquente, avec sa large arcade qui
s'ouvre sur la rue de la Lingerie. La porte de la maison se trouvait 
ct mme de l'arcade, une porte basse, dont le battant ne s'ouvrait
qu' demi sur les marches grasses d'un escalier tournant. Cette
maison,  auvent, qui se renflait, toute sombre d'humidit, avec la
caisse verdie des plombs,  chaque tage, devenait, elle aussi, un
grand joujou. Cadine et Marjolin passaient leurs matines  jeter d'en
bas des pierres, de faon  les lancer dans les plombs; les pierres
descendaient alors le long des tuyaux de descente, en faisant un
tapage trs-rjouissant. Mais ils cassrent deux vitres, et ils
emplirent les tuyaux de cailloux,  tel point que la mre Chantemesse,
qui habitait la maison depuis quarante-trois ans, faillit recevoir
cong.

Cadine et Marjolin s'attaqurent alors aux tapissires, aux baquets,
aux camions, qui stationnaient dans la rue dserte. Ils montaient sur
les roues, se balanaient aux bouts de chane, escaladaient les
caisses, les paniers entasss. Les arrire-magasins des
commissionnaires de la rue de la Poterie ouvraient l de vastes salles
sombres, qui s'emplissaient et se vidaient en un jour, mnageant 
chaque heure de nouveaux trous charmants, des cachettes, ou les gamins
s'oubliaient dans l'odeur des fruits secs, des oranges, des pommes
fraches. Puis, ils se lassaient, ils allaient retrouver la mre
Chantemesse, sur le carreau des Innocents. Ils y arrivaient, bras
dessus, bras dessous, traversant les rues avec des rires, au milieu
des voitures, sans avoir peur d'tre crass. Ils connaissaient le
pav, enfonant leurs petites jambes jusqu'aux genoux dans les fanes
de lgumes; ils ne glissaient pas, ils se moquaient, quand quelque
roulier, aux souliers lourds, s'talait les quatre fers en l'air, pour
avoir march sur une queue d'artichaut. Ils taient les diables roses
et familiers de ces rues grasses. On ne voyait qu'eux. Par les temps
de pluie, ils se promenaient gravement, sous un immense parasol tout
en loques, dont la marchande au petit tas avait abrit son ventaire
pendant vingt ans; ils le plantaient gravement dans un coin du march,
ils appelaient a leur maison. Les jours de soleil, ils
galopinaient,  ne plus pouvoir remuer le soir; ils prenaient des
bains de pieds dans la fontaine, faisaient des cluses en barrant les
ruisseaux, se cachaient sous des tas de lgumes, restaient l, au
frais,  bavarder, comme la nuit, dans leur lit. On entendait souvent
sortir, en passant  ct d'une montagne de laitues ou de romaines, un
caquetage touff. Lorsqu'on cartait les salades, on les apercevait,
allongs cte  cte, sur leur couche de feuilles, l'oeil vif,
inquiets comme des oiseaux dcouverts au fond d'un buisson.
Maintenant, Cadine ne pouvait se passer de Marjolin, et Marjolin
pleurait, quand il perdait Cadine. S'ils venaient  tre spars, ils
se cherchaient derrire toutes les jupes des Halles, dans les caisses,
sous les choux. Ce fut surtout sous les choux qu'ils grandirent et
qu'ils s'aimrent.

Marjolin allait avoir huit ans, et Cadine six, quand la mre
Chantemesse leur fit honte de leur paresse. Elle leur dit qu'elle les
associait  sa vente au petit tas; elle leur promit un sou par jour,
s'ils voulaient l'aider  plucher ses lgumes. Les premiers jours,
les enfants eurent un beau zle. Ils s'tablissaient aux deux cts de
l'ventaire, avec des couteaux troits, trs attentifs  la besogne.
La mre Chantemesse avait la spcialit des lgumes pluchs; elle
tenait, sur sa table tendue d'un bout de lainage noir mouill, des
alignements de pommes de terre, de navets, de carottes, d'oignons
blancs, rangs quatre par quatre, en pyramide, trois pour la base, un
pour la pointe, tout prts  tre mis dans les casseroles des
mnagres attardes. Elle avait aussi des paquets ficels pour le
pot-au-feu, quatre poireaux, trois carottes, un panais, deux navets,
deux brins de cleri; sans parler de la julienne frache coupe trs
fine sur des feuilles de papier, des choux taills en quatre, des tas
de tomates et des tranches de potiron qui mettaient des toiles rouges
et des croissants d'or dans la blancheur des autres lgumes lavs 
grande eau. Cadine se montra beaucoup plus habile que Marjolin, bien
qu'elle ft plus jeune; elle enlevait aux pommes de terre une pelure
si mince, qu'on voyait le jour  travers; elle ficelait les paquets
pour le pot-au-feu d'une si gentille faon, qu'ils ressemblaient  des
bouquets; enfin, elle savait faire des petits tas qui paraissaient
trs-gros, rien qu'avec trois carottes ou trois navets. Les passants
s'arrtaient en riant, quand elle criait de sa voix pointue de gamine:

--Madame, madame, venez me voir...  deux sous, mon petit tas!

Elle avait des pratiques, ses petits tas taient trs-connus. La mre
Chantemesse, assise entre les deux enfants, riait d'un rire intrieur,
qui lui faisait monter la gorge au menton,  les voir si srieux  la
besogne. Elle leur donnait religieusement leur sou par jour. Mais les
petits tas finirent par les ennuyer. Ils prenaient de l'ge, ils
rvaient des commerces plus lucratifs. Marjolin restait enfant
trs-tard, ce qui impatientait Cadine. Il n'avait pas plus d'ide
qu'un chou, disait-elle. Et,  la vrit, elle avait beau inventer
pour lui des moyens de gagner de l'argent, il n'en gagnait point, il
ne savait pas mme faire une commission. Elle, tait trs-roue. 
huit ans, elle se fit enrler par une de ces marchandes qui s'assoient
sur un banc, autour des Halles avec un panier de citrons, que toute
une bande de gamines vendent sous leurs ordres; elle offrait les
citrons dans sa main, deux pour trois sous, courant aprs les
passants, poussant sa marchandise sous le nez des femmes, retournant
s'approvisionner, quand elle avait la main vide; elle touchait deux
sous par douzaine de citrons, ce qui mettait ses journes jusqu' cinq
et six sous, dans les bons temps. L'anne suivante, elle plaa des
bonnets  neuf sous; le gain tait plus fort; seulement, il fallait
avoir l'oeil vif, car ces commerces en plein vent sont dfendus; elle
flairait les sergents de ville  cent pas, les bonnets disparaissaient
sous ses jupes, tandis qu'elle croquait une pomme, d'un air innocent.
Puis, elle tint des gteaux, des galettes, des tartes aux cerises, des
croquets, des biscuits de mas, pais et jaunes, sur des claies
d'osier; mais Marjolin lui mangea son fonds. Enfin,  onze ans, elle
ralisa une grande ide qui la tourmentait depuis longtemps. Elle
conomisa quatre francs en deux mois, fit l'emplette d'une petite
hotte, et se mit marchande de mouron.

C'tait toute une grosse affaire. Elle se levait de bon matin,
achetait aux vendeurs en gros sa provision de mouron, de millet en
branche, d'chauds; puis elle partait, passait l'eau, courait le
quartier Latin, de la rue Saint-Jacques  la rue Dauphine, et jusqu'au
Luxembourg. Marjolin l'accompagnait. Elle ne voulait pas mme qu'il
portt la hotte; elle disait qu'il n'tait bon qu' crier; et il
criait sur un ton gras et tranant:

--Mouron pour les p'tits oiseaux!

Et elle reprenait, avec des notes de flte, sur une trange phrase,
musicale qui finissait par un son pur et fil, trs haut:

--Mouron pour les p'tits oiseaux!

Ils allaient chacun sur un trottoir, regardant en l'air.  cette
poque, Marjolin avait un grand gilet rouge qui lui descendait
jusqu'aux genoux, le gilet du dfunt pre Chantemesse, ancien cocher
de fiacre; Cadine portait une robe  carreaux bleus et blancs, taille
dans un tartan us de la mre Chantemesse. Les serins de toutes les
mansardes du quartier Latin les connaissaient. Quand ils passaient,
rptant leur phrase, se jetant l'cho de leur cri, les cages
chantaient.

Cadine vendit aussi du cresson. A deux sous la botte!  deux sous la
botte! Et c'tait Marjolin qui entrait dans les boutiques pour
offrir le beau cresson de fontaine, la sant du corps! Mais les
Halles centrales venaient d'tre construites; la petite restait en
extase devant l'alle aux fleurs qui traverse le pavillon des fruits.
L, tout le long, les bancs de vente, comme des plates-bandes aux deux
bords d'un sentier, fleurissent, panouissent de gros bouquets; c'est
une moisson odorante, deux haies paisses de roses, entre lesquelles
les filles du quartier aiment  passer, souriantes, un peu touffes
par la senteur trop forte; et, en haut des talages, il y a des fleurs
artificielles, des feuillages de papier o des gouttes de gomme font
des gouttes de rose, des couronnes de cimetire en perles noires et
blanches qui se moirent de reflets bleus. Cadine ouvrait son nez rose
avec des sensualits de chatte; elle s'arrtait dans cette fracheur
douce, emportait tout ce qu'elle pouvait de parfum. Quand elle mettait
son chignon sous le nez de Marjolin, il disait que a sentait
l'oeillet. Elle jurait qu'elle ne se servait plus de pommade, qu'il
suffisait de passer dans l'alle. Puis, elle intrigua tellement,
qu'elle entra au service d'une des marchandes. Alors, Marjolin trouva
qu'elle sentait bon des pieds  la tte. Elle vivait dans les roses,
dans les lilas, dans les girofles, dans les muguets. Lui, flairant sa
jupe, longuement, en manire de jeu, semblait chercher, finissait par
dire: a sent le muguet. Il montait  la taille, au corsage,
reniflait plus fort: a sent la girofle. Et aux manches,  la
jointure des poignets: a sent le lilas. Et  la nuque, tout
autour du cou, sur les joues, sur les lvres: a sent la rose.
Cadine riait, l'appelait bta, lui criait de finir, parce qu'il
lui faisait des chatouilles avec le bout de son nez. Elle avait une
haleine de jasmin. Elle tait un bouquet tide et vivant.

Maintenant, la petite se levait  quatre heures, pour aider sa
patronne dans ses achats. C'tait, chaque matin, des brasses de
fleurs achetes aux horticulteurs de la banlieue, des paquets de
mousse, des paquets de feuilles de fougre et de pervenche, pour
entourer les bouquets. Cadine restait merveille devant les brillants
et les valenciennes que portaient les filles des grands jardiniers de
Montreuil, venues au milieu de leurs roses. Les jours de Sainte Marie,
de Saint Pierre, de Saint Joseph, des saints patronymiques trs-fts,
la vente commenait  deux heures; il se vendait, sur le carreau, pour
plus de cent mille francs de fleurs coupes; des revendeuses gagnaient
jusqu' deux cents francs en quelques heures. Ces jours-l, Cadine ne
montrait plus que les mches frises de ses cheveux au-dessus des
bottes de penses, de rsda, de marguerites; elle tait noye, perdue
sous les fleurs; elle montait toute la journe des bouquets sur des
brins de jonc. En quelques semaines, elle avait acquis de l'habilet
et une grce originale. Ses bouquets ne plaisait pas  tout le monde;
ils faisaient sourire, et ils inquitaient, par un ct de navet
cruelle. Les rouges y dominaient, coups de tons violents, de bleus,
de jaunes, de violets, d'un charme barbare. Les matins o elle pinait
Marjolin, o elle le taquinait  le faire pleurer, elle avait des
bouquets froces, des bouquets de fille en colre, aux parfums rudes,
aux couleurs irrites. D'autres matins, quand elle tait attendrie par
quelque peine ou par quelque joie, elle trouvait des bouquets d'un
gris d'argent, trs-doux, voils, d'une odeur discrte. Puis,
c'taient des roses, saignantes comme des coeurs ouverts, dans des
lacs d'oeillets blancs; des glaeuls fauves, montant en panaches de
flammes parmi des verdures effares; des tapisseries de Smyrne, aux
dessins compliqus, faites fleur  fleur, ainsi que sur un canevas;
des ventails moirs, s'largissant avec des douceurs de dentelle; des
purets adorables, des tailles paissies, des rves  mettre dans les
mains des harengres ou des marquises, des maladresses de vierge et
des ardeurs sensuelles de fille, toute la fantaisie exquise d'une
gamine de douze ans, dans laquelle la femme s'veillait.

Cadine n'avait plus que deux respects: le respect du lilas blanc, dont
la botte de huit  dix branches cote, l'hiver, de quinze  vingt
francs; et le respect des camlias, plus chers encore, qui arrivent
par douzaine, dans des botes, couchs sur un lit de mousse,
recouverts d'une feuille d'ouate. Elle les prenait, comme elle aurait
pris des bijoux, dlicatement, sans respirer, de peur de les gter
d'un souffle; puis, c'tait avec de prcautions infinies qu'elle
attachait sur des brins de jonc leurs queues courtes. Elle parlait
d'eux srieusement. Elle disait  Marjolin qu'un beau camlia blanc,
sans piqre de rouille, tait une chose rare, tout  fait belle. Comme
elle lui en faisait admirer un, il s'cria, un jour:

--Oui, c'est gentil, mais j'aime mieux le dessous de ton menton, l,
 cette place; c'est joliment plus doux et plus transparent que ton
camlia... Il y a des petites veines bleues et roses qui ressemblent 
des veines de fleur.

Il la caressait du bout des doigts; puis il approcha le nez,
murmurant:

--Tiens, tu sens l'oranger, aujourd'hui.

Cadine avait un trs-mauvais caractre. Elle ne s'accommodait pas du
rle de servante. Aussi finit-elle par s'tablir pour son compte.
Comme elle tait alors ge de treize ans, et qu'elle ne pouvait rver
le grand commerce, un banc de vente de l'alle aux fleurs, elle vendit
des bouquets de violettes d'un sou, piqus dans un lit de mousse, sur
un ventaire d'osier pendu  son cou. Elle rdait toute la journe
dans les Halles, autour des Halles, promenant son bout de pelouse.
C'tait l sa joie, cette flnerie continuelle, qui lui dgourdissait
les jambes, qui la tirait des longues heures passes  faire des
bouquets, les genous plis, sur une chaise basse. Maintenant, elle
tournait ses violettes en marchant, elle les tournait comme des
fuseaux, avec une merveilleuse lgret de doigts; elle comptait six 
huit fleurs, selon la saison, pliait en deux un brin de jonc, ajoutait
une feuille, roulait un fil mouill; et, entre ses dents de jeune
loup, elle cassait le fil. Les petits bouquets semblaient pousser tout
seuls dans la mousse de l'ventaire, tant elle les y plantait vite. Le
long des trottoirs, au milieu des coudoiements de la rue, ses doigts
rapides fleurissaient, sans qu'elle les regardt, la mine effrontment
leve, occupe des boutiques et des passants. Puis, elle se reposait
un instant dans le creux d'une porte; elle mettait au bord des
ruisseaux, gras des eaux de vaisselle, un coin de printemps, une
lisire de bois aux herbes bleuies. Ses bouquets gardaient ses
mchantes humeurs et ses attendrissements; il y en avait de hrisss,
de terribles, qui ne dcolraient pas dans leur cornet chiffonn; il y
en avait d'autres, paisibles, amoureux, souriant au fond de leur
collerette propre. Quand elle passait, elle laissait une odeur douce.
Marjolin la suivait batement. Des pieds  la tte, elle ne sentait
plus qu'un parfum. Lorsqu'il la prenait, qu'il allait de ses jupes 
son corsage, de ses mains  sa face, il disait qu'elle n'tait que
violette, qu'une grande violette. Il enfonait sa tte, il rptait:

--Tu te rappelles, le jour o nous sommes alls  Romainville? C'est
tout  fait a, l surtout, dans ta manche... Ne change plus. Tu sens
trop bon.

Elle ne changea plus. Ce fut son dernier mtier. Mais les deux enfants
grandissaient, souvent elle oubliait son ventaire pour courir le
quartier. La construction des Halles centrales fut pour eux un
continuel sujet d'escapades. Ils pntraient au beau milieu des
chantiers, par quelque fente des cltures de planches; ils
descendaient dans les fondations, grimpaient aux premires colonnes de
fonte. Ce fut alors qu'ils mirent un peu d'eux, de leurs jeux, de
leurs batteries, dans chaque trou, dans chaque charpente. Les
pavillons s'levrent sous leurs petites mains. De l vinrent les
tendresses qu'ils eurent pour les grandes Halles, et les tendresses
que les grandes Halles leur rendirent. Ils taient familiers avec ce
vaisseau gigantesque, en vieux amis qui en avaient vu poser les
moindres boulons. Ils n'avaient pas peur du monstre, tapaient de leur
poing maigre sur son normit, le traitaient en bon enfant, eu
camarade avec lequel on ne se gne pas. Et les Halles semblaient
sourire de ces deux gamins qui taient la chanson libre, l'idylle
effronte de leur ventre gant.

Cadine et Marjolin ne couchaient plus ensemble, chez la mre
Chantemesse, dans la voilure de marchand des quatre saisons. La
vieille, qui les entendait toujours bavarder la nuit, fit un lit 
part pour le petit, par terre, devant l'armoire; mais, le lendemain
malin, elle le retrouva au cou de la petite sous la mme couverture.
Alors elle le coucha chez une voisine. Cela rendit les enfants
trs-malheureux. Dans le jour, quand la mre Chantemesse n'tait pas
l, ils s'prenaient tout habills entre les bras l'un de l'autre, ils
s'allongeaient sur le carreau, comme sur un lit; et cela les amusait
beaucoup. Plus tard, ils polissonnrent, ils cherchrent les coins
noirs de la chambre, ils se cachrent plus souvent au fond des
magasins de la rue au Lard, derrire les tas de pommes et les caisses
d'oranges. Ils taient libres et sans honte, comme les moineaux qui
s'accouplent au bord d'un toit.

Ce fut dans la cave du pavillon aux volailles qu'ils trouvrent moyen
de coucher encore ensemble. C'tait une habitude douce, une sensation
de bonne chaleur, une faon de s'endormir l'un contre l'autre, qu'ils
ne pouvaient perdre. Il y avait l, prs des tables d'abatage, de
grands paniers de plume dans lesquels ils tenaient  l'aise. Ds la
nuit tombe, ils descendaient, ils restaient toute la soire,  se
tenir chaud, heureux des mollesses de cette couche, avec du duvet
pardessus les yeux. Ils tranaient d'ordinaire leur panier loin du
gaz; ils taient seuls, dans les odeurs fortes des volailles, tenus
veills par de brusques chants de coq qui sortaient de l'ombre. Et
ils riaient, ils s'embrassaient, pleins d'une amiti vive qu'ils ne
savaient comment se tmoigner. Marjolin tait trs bte. Cadine le
battait, prise de colre contre lui, sans savoir pourquoi. Elle le
dgourdissait par sa crnerie de fille des rues. Lentement, dans les
paniers de plumes, ils en surent long. C'tait un jeu. Les poules et
les coqs qui couchaient  ct d'eux, n'avaient pas une plus belle
innocence.

Plus tard, ils emplirent les grandes Halles de leurs amours de
moineaux insouciants. Ils vivaient en jeunes btes heureuses,
abandonnes  l'instinct, satisfaisant leurs apptits au milieu de ces
entassements de nourriture, dans lesquels ils avaient pouss comme des
plantes tout en chair. Cadine  seize ans, tait une fille chappe,
une bohmienne noire du pav, trs gourmande, trs sensuelle.
Marjolin,  dix-huit ans, avait l'adolescence dj ventrue d'un gros
homme, l'intelligence nulle, vivant par les sens. Elle dcouchait
souvent pour passer la nuit avec lui dans la cave aux volailles; elle
riait hardiment au nez de la mre Chantemesse, le lendemain, se
sauvant sous le balai dont la vieille tapait  tort et  travers dans
la chambre, sans jamais atteindre la vaurienne, qui se moquait avec
une effronterie rare, disant qu'elle avait veill pour voir s'il
poussait des cornes  la lune. Lui, vagabondait; les nuits o Cadine
le laissait seul, il restait avec le planton des forts de garde dans
les pavillons; il dormait sur des sacs, sur des caisses, au fond du
premier coin venu. Ils en vinrent tous deux  ne plus quitter les
Halles. Ce fut leur volire, leur table, la mangeoire colossale o
ils dormaient, s'aimaient, vivaient, sur un lit immense de viandes, de
beurres et de lgumes.

Mais ils eurent toujours une amiti particulire pour les grands
paniers de plumes. Ils revenaient l, les nuits de tendresse. Les
plumes n'taient pas tries. Il y avait de longues plumes noires de
dinde et des plumes d'oie, blanches et lisses, qui les chatouillaient
aux oreilles, quand ils se retournaient; puis, c'tait du duvet de
canard, o ils s'enfonaient comme dans de l'ouate, des plumes lgres
de poules, dores, bigarres, dont ils faisaient monter un vol 
chaque souffle, pareil  un vol de mouches ronflant au soleil. En
hiver, ils couchaient aussi dans la pourpre des faisans, dans la
cendre grise des alouettes, dans la soie mouchete des perdrix, des
cailles et des grives. Les plumes taient vivantes encore, tides
d'odeur. Elles mettaient des frissons d'ailes, des chaleurs de nid,
entre leurs lvres. Elles leur semblaient un large dos d'oiseau, sur
lequel ils s'allongeaient, et qui les emportait, pms aux bras l'un
de l'autre. Le matin, Marjolin cherchait Cadine, perdue au fond du
panier, comme s'il avait neig sur elle. Elle se levait bouriffe, se
secouait, sortait d'un nuage, avec son chignon o restait toujours
plant quelque panache de coq.

Ils trouvrent un autre lieu de dlices, dans le pavillon de la vente
en gros des beurres, des oeufs et des fromages. Il s'entasse l,
chaque matin, des murs normes de paniers vides. Tous deux se
glissaient, trouaient ce mur, se creusaient une cachette. Puis, quand
ils avaient pratiqu une chambre dans le tas, ils ramenaient un
panier, ils s'enfermaient. Alors, ils taient chez eux, ils avaient
une maison. Ils s'embrassaient impunment. Ce qui les faisait se
moquer du monde, c'tait que de minces cloisons d'osier les sparaient
seules de la foule des Halles, dont ils entendaient autour d'eux la
voix haute. Souvent, ils pouffaient de rire, lorsque des gens
s'arrtaient  deux pas, sans les souponner l; ils ouvraient des
meurtrires, hasardaient un oeil; Cadine,  l'poque des cerises,
lanait des noyaux dans le nez de toutes les vieilles femmes qui
passaient, ce qui les amusait d'autant plus, que les vieilles,
effares, ne devinaient jamais d'o partait cette grle de noyaux. Ils
rdaient aussi au fond des caves, en connaissaient les trous d'ombre,
savaient traverser les grilles les mieux fermes. Une de leurs grandes
parties tait de pntrer sur la voie du chemin de fer souterrain,
tabli dans le sous-sol, et que des lignes projetes devaient relier
aux diffrentes gares; des tronons de cette voie passent sous les
rues couvertes, sparant les caves de chaque pavillon; mme,  tous
les carrefours, des plaques tournantes sont poses, prtes 
fonctionner. Cadine et Marjolin avaient fini par dcouvrir, dans la
barrire de madriers qui dfend la voie, une pice de bois moins
solide qu'ils avaient rendue mobile; si bien qu'ils entraient l, tout
 l'aise. Ils y taient spars du monde, avec le continu pitinement
de Paris, en haut, sur le carreau. La voie tendait ses avenues, ses
galeries dsertes, taches de jour, sous les regards  grilles de
fonte; dans les bouts noirs, des gaz brlaient. Ils se promenaient
comme au fond d'un chteau  eux, certains que personne ne les
drangerait, heureux de ce silence bourdonnant, de ces lueurs louches,
de cette discrtion de souterrain, o leurs amours d'enfants
gouailleurs avaient des frissons de mlodrame. Des caves voisines, 
travers les madriers, toutes sortes d'odeurs leur arrivaient: la
fadeur des lgumes, l'pret de la mare, la rudesse pestilentielle
des fromages, la chaleur vivante des volailles. C'taient de
continuels souffles nourrissants qu'ils aspiraient entre leurs
baisers, dans l'alcve d'ombre o ils s'oubliaient, couchs en travers
sur les rails. Puis, d'autres fois, par les belles nuits, par les
aubes claires, ils grimpaient sur les toits, ils montaient l'escalier
roide des tourelles, places aux angles des pavillons. En haut,
s'largissaient des champs de zinc, des promenades, des places, toute
une campagne accidente dont ils taient les matres. Ils faisaient le
tour des toitures carres des pavillons, suivaient les toitures
allonges des rues couvertes, gravissaient et descendaient les pentes,
se perdaient dans des voyages sans fin. Lorsqu'ils se trouvaient las
des terres basses, ils allaient encore plus haut, ils se risquaient le
long des chelles de fer, o les jupes de Cadine flottaient comme des
drapeaux. Alors, ils couraient le second tage de toits, en plein
ciel. Au dessus d'eux, il n'y avait plus que les toiles. Des rameurs
s'levaient du fond des Halles sonores, des bruits roulants, une
tempte au loin, entendue la nuit.  cette hauteur, le vent matinal
balayait les odeurs gtes, les mauvaises haleines du rveil des
marchs. Dans le jour levant, au bord des gouttires, ils se
becquetaient, ainsi que font des oiseaux, polissonnant sous les
tuiles. Ils taient tout roses, aux premires rougeurs du soleil.
Cadine riait d'tre en l'air, la gorge moire, pareille  celle d'une
colombe; Marjolin se penchait pour voir les rues encore pleines de
tnbres, les mains serres au zinc, comme des pattes de ramier. Quand
ils redescendaient, avec la joie du grand air, souriant en amoureux
qui sortent chiffonns d'une pice de bl, ils disaient qu'ils
revenaient de la campagne.

Ce fut  la triperie qu'ils firent connaissance de Claude Lantier. Ils
y allaient chaque jour, avec le got du sang, avec la cruaut de
galopins s'amusant  voir des ttes coupes. Autour du pavillon, les
ruisseaux coulent rouges; ils y trempaient le bout du pied, y
poussaient des tas de feuilles qui les barraient, talant des mares
sanglantes. L'arrivage des abats dans des carrioles qui puent et qu'on
lave  grande eau les intressait. Ils regardaient dballer les
paquets de pieds de moutons qu'on empile  terre comme des pavs
sales, les grandes langues roidies montrant les dchirements saignants
de la gorge, les coeurs de boeuf solides et dcrochs comme des
cloches muettes. Mais ce qui leur donnait surtout un frisson  fleur
de peau, c'taient les grands paniers qui suent le sang, pleins de
ttes de moutons, les cornes grasses, le museau noir, laissant pendre
encore aux chairs vives des lambeaux de peau laineuse; ils rvaient 
quelque guillotine jetant dans ces paniers les ttes de troupeaux
interminables. Ils les suivaient jusqu'au fond de la cave, le long des
rails poss sur les marches de l'escalier, coutant le cri des
roulettes de ces wagons d'osier, qui avaient un sifflement de scie. En
bas, c'tait une horreur exquise. Ils entraient dans une odeur de
charnier, ils marchaient au milieu de flaques sombres, o semblaient
s'allumer par instants des yeux de pourpre; leurs semelles se
collaient, ils clapotaient, inquiets, ravis de cette boue horrible.
Les becs de gaz avaient une flamme courte, une paupire sanguinolente
qui battait. Autour des fontaines, sous le jour ple des soupiraux,
ils s'approchaient des taux. L, ils jouissaient,  voir les
tripiers, le tablier roidi par les claboussures, casser une  une les
ttes de mouton, d'un coup de maillet. Et ils restaient pendant des
heures  attendre que les paniers fussent vides, retenus par le
craquement des os, voulant voir jusqu' la fin arracher les langues et
dgager les cervelles des clats des crnes. Parfois, un cantonnier
passait derrire eux, lavant la cave  la lance; des nappes
ruisselaient avec un bruit d'cluse, le jet rude de la lance corchait
les dalles, sans pouvoir emporter la rouille ni la puanteur du sang.

Vers le soir, entre quatre et cinq heures, Cadine et Marjolin taient
srs de rencontrer Claude  la vente en gros des mous de boeuf. Il
tait l, au milieu des voitures des tripiers accules aux trottoirs,
dans la foule des hommes en bourgerons bleus et en tabliers blancs,
bouscul, les oreilles casses par les offres faites  voix haute;
mais il ne sentait pas mme les coups de coude, il demeurait eu
extase, en face des grands mous pendus aux crocs de la crie. Il
expliqua souvent  Cadine et  Marjolin que rien n'tait plus beau.
Les mous taient d'un rose tendre, s'accentuant peu  peu, bord, en
bas, de carmin vif; et il les disait en satin moir, ne trouvant pas
de mot pour peindre cette douceur soyeuse, ces longues alles
fraches, ces chairs lgres qui retombaient  larges plis, comme des
jupes accroches de danseuses. Il parlait de gaze, de dentelle
laissant voir la hanche d'une jolie femme. Quand un coup de soleil,
tombant sur les grands mous, leur mettait une ceinture d'or, Claude,
l'oeil pm, tait plus heureux que s'il et vu dfiler les nudits
des desses grecques et les robes de brocart des chtelaines
romantiques.

Le peintre devint le grand ami des deux gamins. Il avait l'amour des
belles brutes. Il rva longtemps un tableau colossal, Cadine et
Marjolin s'aimant au milieu des Halles centrales, dans les lgumes,
dans la mare, dans la viande. Il les aurait assis sur leur lit de
nourriture, les bras  la taille, changeant le baiser idyllique. Et
il voyait l un manifeste artistique, le positivisme de l'art, l'art
moderne tout exprimental et tout matrialiste; il y voyait encore une
satire de la peinture  ides, un soufflet donn aux vieilles coles.
Mais pendant prs de deux ans, il recommena les esquisses, sans
pouvoir trouver la note juste. Il creva une quinzaine de toiles. Il
s'en garda une grande rancune, continuant  vivre avec ses deux
modles, par une sorte d'amour sans espoir pour son tableau manqu.
Souvent l'aprs-midi, quand il les rencontrait rdant, il battait le
quartier des Halles, flnant, les mains an fond des poches, intress
profondment par la vie des rues.

Tous trois s'en allaient, tranant les talons sur les trottoirs,
tenant la largeur, forant les gens  descendre. Ils humaient les
odeurs de Paris, le nez en l'air. Ils auraient reconnu chaque coin,
les yeux ferms, rien qu'aux haleines liquoreuses sortant des
marchands de vin, aux souffles chauds des boulangeries et des
ptisseries, aux talages fades des fruitires. C'taient de grandes
tournes. Ils se plaisaient  traverser la rotonde de la Halle au bl,
l'norme et lourde cage de pierre, au milieu des empilements de sacs
blancs de farine, coutant le bruit de leurs pas dans le silence de la
vote sonore. Ils aimaient les bouts de rue voisins, devenus dserts,
noirs et tristes comme un coin de ville abandonn, la rue Babille, la
rue Sauval, la rue des Deux-cus, la rue de Viarmes, blme du
voisinage des meuniers, et o grouille  quatre heures la bourse aux
grains. D'ordinaire, ils partaient de l. Lentement, ils suivaient la
rue Vauvilliers, s'arrtant aux carreaux des gargotes louches, se
montrant du coin de l'oeil, avec des rires, le gros numro jaune d'une
maison aux persiennes fermes. Dans l'tranglement de la rue des
Prouvaires, Claude clignait les yeux, regardait, en face, au bout de
la rue couverte, encadr sous ce vaisseau immense de gare moderne, un
portail latral de Saint-Eustache, avec sa rosace et ses deux tages
de fentres  plein cintre; il disait, par manire de dfi, que tout
le moyen ge et toute la renaissance tiendraient sous les Halles
centrales. Puis, en longeant les larges rues neuves, la rue du
Pont-Neuf et la rue des Halles, il expliquait aux deux gamins la vie
nouvelle, les trottoirs superbes, les hautes maisons, le luxe des
magasins; il annonait un art original qu'il sentait venir, disait-il,
et qu'il se rongeait les poings de ne pouvoir rvler. Mais Cadine et
Marjolin prfraient la paix provinciale de la rue des Bourdonnais, o
l'on peut jouer aux billes, sans craindre d'tre cras; la petite
faisait la belle, en passant devant les bonneteries et les ganteries
en gros, tandis que, sur chaque porte, des commis en cheveux, la plume
 l'oreille, la suivaient du regard, d'un air ennuy. Ils prfraient
encore les tronons du vieux Paris rests debout, les rues de la
Poterie et de la Lingerie, avec leurs maisons ventrues, leurs
boutiques de beurre, d'oeufs et de fromages; les rues de la
Ferronnerie et de l'Aiguillerie, les belles rues d'autrefois, aux
troits magasins obscurs; surtout la rue Courtalon, une ruelle noire,
sordide, qui va de la place Sainte-Opportune  la rue Saint-Denis,
troue d'alles puantes, au fond desquelles ils avaient polissonn,
tant plus jeunes. Rue Saint-Denis, ils entraient dans la gourmandise;
ils souriaient aux pommes tapes, au bois de rglisse, aux pruneaux,
au sucre candi des piciers et des droguistes. Leurs flneries
aboutissaient chaque fois  des ides de bonnes choses,  des envies
de manger les talages des yeux. Le quartier tait pour eux une grande
table toujours servie, un dessert ternel, dans lequel ils auraient
bien voulu allonger les doigts. Ils visitaient  peine un instant
l'autre pt de masures branlantes, les rues Pirouette, de Mondtour,
de la Petite-Truanderie, de la Grande-Truanderie, intresss
mdiocrement par les dpts d'escargots, les marchands d'herbes
cuites, les bouges des tripiers et des liquoristes; il y avait
cependant, rue de la Grande-Truanderie, une fabrique de savon,
trs-douce au milieu des puanteurs voisines, qui arrtait Marjolin,
attendant que quelqu'un entrt ou sortt, pour recevoir au visage
l'haleine de la porte. Et ils revenaient vite rue Pierre-Lescot et rue
Rambuteau. Cadine adorait les salaisons, elle restait en admiration
devant les paquets de harengs saurs, les barils d'anchois et de
cpres, les tonneaux de cornichons et d'olives, o des cuillers de
bois trempaient; l'odeur du vinaigre la grattait dlicieusement  la
gorge; l'pret des morues roules, des saumons fums, des lards et
des jambons, la pointe aigrelette des corbeilles de citrons, lui
mettaient au bord des lvres un petit bout de langue, humide
d'apptit; et elle aimait aussi  voir les tas de botes de sardines,
qui font, au milieu des sacs et des caisses, des colonnes ouvrages de
mtal. Rue Montorgueil, rue Montmartre, il y avait encore de bien
belles piceries, des restaurants dont les soupiraux sentaient bon,
des talages de volailles et de gibier trs-rjouissants, des
marchands de conserves,  la porte desquels des barriques dfonces
dbordaient d'une choucroute jaune, dchiquete comme de la vieille
guipure. Mais, rue Coquillire, ils s'oubliaient dans l'odeur des
truffes. L, se trouve un grand magasin de comestibles qui souffle
jusque sur le trottoir un tel parfum, que Cadine et Marjolin fermaient
les yeux, s'imaginant avaler des choses exquises. Claude tait
troubl; il disait que cela le creusait; il allait revoir la Halle au
bl, par la rue Oblin, tudiant les marchandes de salades, sous les
portes, et les faences communes, tales sur les trottoirs, laissant
les deux brutes achever leur flnerie dans ce fumet de truffes, le
fumet le plus aigu du quartier.

C'taient l les grandes tournes. Cadine, lorsqu'elle promenait toute
seule ses bouquets de violettes, poussait des pointes, rendait
particulirement visite  certains magasins qu'elle aimait. Elle avait
surtout une vive tendresse pour la boulangerie Taboureau, o toute une
vitrine tait rserve  la ptisserie; elle suivait la rue Turbigo,
revenait dix fois, pour passer devant les gteaux aux amandes, les
saint-honor, les savarins, les flans, les tartes aux fruits, les
assiettes de babas, d'clairs, de choux  la crme; et elle tait
encore attendrie par les bocaux pleins de gteaux secs, de macarons et
de madeleines. La boulangerie, trs-claire, avec ses larges glaces,
ses marbres, ses dorures, ses casiers  pains de fer ouvrag, son
autre vitrine, o des pains longs et vernis s'inclinaient, la pointe
sur une tablette de cristal. retenus plus haut par une tringle de
laiton, avait une bonne tideur de pte cuite, qui l'panouissait,
lorsque cdant  la tentation, elle entrait acheter une brioche de
deux sous. Une autre boutique, en face du square des Innocents, lui
donnait des curiosits gourmandes, toute une ardeur de dsirs
inassouvis. C'tait une spcialit de godiveaux. Elle s'arrtait dans
la contemplation des godiveaux ordinaires, des godiveaux de brochet,
des godiveaux de foies gras truffs; et elle restait l, rvant, se
disant qu'il faudrait bien qu'elle fint par en manger un jour. Cadine
avait aussi ses heures de coquetterie. Elle s'achetait alors des
toilettes superbes  l'talage des Fabriques de France, qui
pavoisaient la pointe Saint-Eustache d'immenses pices d'toffe,
pendues et flottant de l'entresol jusqu'au trottoir. Un peu gne par
son ventaire, au milieu des femmes des Halles, en tabliers sales
devant ces toilettes des dimanches futurs, elle touchait les lainages,
les flanelles, les cotonnades, pour s'assurer du grain et de la
souplesse de l'toffe. Elle se promettait quelque robe de flanelle
voyante, de cotonnade  ramages ou de popeline carlate. Parfois mme,
elle choisissait dans les vitrines, parmi les coupons plisss et
avantags par la main des commis, une soie tendre, bleu ciel ou vert
pomme, qu'elle rvait de porter avec des rubans roses. Le soir, elle
allait recevoir  la face l'blouissement des grands bijoutiers de la
rue Montmartre. Cette terrible rue l'assourdissait de ses files
interminables de voitures, la coudoyait de son flot continu de foule,
sans qu'elle quittt la place, les yeux emplis de cette splendeur
flambante, sous la ligne des rverbres accrochs en dehors  la
devanture du magasin. D'abord, c'taient les blancheurs mates, les
luisants aigus de l'argent, les montres alignes, les chanes pendues,
les couverts en croix, et les timbales, les tabatires, les ronds de
serviette, les peignes, poss sur les tagres; mais elle avait une
affection pour les ds d'argent, bossuant les gradins de porcelaine,
que recouvrait un globe. Puis, de l'autre ct, la lueur fauve de l'or
jaunissait les glaces. Une nappe de chanes longues glissait de haut,
moire d'clairs rouges; les petites montres de femme, retournes du
ct du botier, avaient des rondeurs scintillantes d'toiles tombes;
les alliances s'enfilaient dans des tringles minces; les bracelets,
les broches, les bijoux chers luisaient sur le velours noir des
crins; les bagues allumaient de courtes flammes bleues, vertes,
jaunes, violettes, dans les grands baguiers carrs; tandis que, 
toutes les tagres, sur deux et trois rangs, des ranges de boucles
d'oreilles, de croix, de mdaillons, mettaient au bord du cristal des
tablettes, des franges riches de tabernacle. Le reflet de tout cet or
clairait la rue d'un coup de soleil, jusqu'au milieu de la chausse.
Et Cadine croyait entrer dans quelque chose de saint, dans les trsors
de l'empereur. Elle examinait longuement cette forte bijouterie de
poissonnires, lisant avec soin les tiquettes  gros chiffres qui
accompagnaient chaque bijou. Elle se dcidait pour des boucles
d'oreilles, pour des poires de faux corail, accroches  des roses
d'or.

Un matin, Claude la surprit en extase devant un coiffeur de la rue
Saint-Honor. Elle regardait les cheveux d'un air de profonde envie.
En haut, c'tait un ruissellement de crinires, des queues molles, des
nattes dnoues, des frisons en pluie, des cache-peignes  trois
tages, tout un flot de crins et de soies, avec des mches rouges qui
flambaient, des paisseurs noires, des pleurs blondes, jusqu' des
chevelures blanches pour les amoureuses de soixante ans. En bas, les
tours discrets, les anglaises toutes frises, les chignons pommads et
peigns, dormaient dans des boites de carton. Et, au milieu de ce
cadre, au fond d'une sorte de chapelle, sous les pointes effiloques
des cheveux accrochs, un buste de femme tournait. La femme portait
une charpe de satin cerise, qu'une broche de cuivre fixait dans le
creux des seins; elle avait une coiffure de marie trs haute, releve
de brins d'oranger, souriant de sa bouche de poupe, les yeux clairs,
les cils plants roides et trop longs, les joues de cire, les paules
de cire comme cuites et enfumes par le gaz. Cadine attendait qu'elle
revnt, avec son sourire; alors, elle tait heureuse,  mesure que le
profil s'accentuait et que la belle femme, lentement, passait de
gauche  droite. Claude fut indign. Il secoua Cadine, en lui
demandant ce qu'elle faisait l, devant cette ordure, cette fille
creve ramasse  la Morgue. Il s'emportait contre cette nudit de
cadavre, cette laideur du joli, en disant qu'on ne peignait plus que
des femmes comme a. La petite ne fut pas convaincue; elle trouvait la
femme bien belle. Puis, rsistant au peintre qui la tirait par un
bras, grattant d'ennui sa tignasse noire, elle lui montra une queue
rousse, norme, arrache  la forte carrure de quelque jument, en lui
avouant qu'elle voudrait avoir ces cheveux-l.

Et, dans les grandes tournes, lorsque tous trois, Claude, Cadine et
Marjolin, rdaient autour des Halles, ils apercevaient, par chaque
bout de rue, un coin du gant de fonte. C'taient des chappes
brusques, des architectures imprvues, le mme horizon s'offrant sans
cesse sous des aspects divers. Claude se retournait, surtout rue
Montmartre, aprs avoir pass l'glise. Au loin, les Halles, vues de
biais, l'enthousiasmaient: une grande arcade, une porte haute, bante,
s'ouvrait; puis les pavillons s'entassaient, avec leurs deux tages de
toits, leurs persiennes continues, leurs stores immenses; on et dit
des profils de maisons et de palais superposs, une babylone de mtal,
d'une lgret hindoue, traverse par des terrasses suspendues, des
couloirs ariens, des ponts volants jets sur le vide. Ils revenaient
toujours l,  cette ville autour de laquelle ils flnaient, sans
pouvoir la quitter de plus de cent pas. Ils rentraient dans les
aprs-midi tides des Halles. En haut, les persiennes sont fermes,
les stores baisss. Sous les rues couvertes, l'air s'endort, d'un gris
de cendre coup de barres jaunes par les taches de soleil qui tombent
des longs vitrails. Des murmures adoucis sortent des marchs; les pas
des rares passants affairs sonnent sur les trottoirs; tandis que des
porteurs, avec leur mdaille, sont assis  la file sur les rebords de
pierre, aux coins des pavillons, tant leurs gros souliers, soignant
leurs pieds endoloris. C'est une paix de colosse au repos, dans
laquelle monte parfois un chant de coq, du fond de la cave aux
volailles. Souvent ils allaient alors voir charger les paniers vides
sur les camions, qui, chaque aprs-midi, viennent les reprendre, pour
les retourner aux expditeurs. Les paniers tiquets de lettres et de
chiffres noirs, faisaient des montagnes, devant les magasins de
commission de la rue Berger. Pile par pile, symtriquement, des hommes
les rangeaient. Mais quand le tas, sur le camion, atteignait la
hauteur d'un premier tage, il fallait que l'homme, rest en bas,
balanant la pile de paniers, prit un lan pour la jeter  son
camarade, perch en haut, les bras en avant. Claude, qui aimait la
force et l'adresse, restait des heures  suivre le vol de ces masses
d'osier, riant lorsqu'un lan trop vigoureux les enlevait, les
lanaient par-dessus le tas, au milieu de la chausse. Il adorait
aussi le trottoir de la rue Rambuteau et celui de la rue du Pont-Neuf,
au coin du pavillon des fruits,  l'endroit o se tiennent les
marchandes au petit tas. Les lgumes en plein air le ravissaient, sur
les tables recouvertes de chiffons noirs mouills.  quatre heures, le
soleil allumait tout ce coin de verdure. Il suivait les alles,
curieux des ttes colores des marchandes; les jeunes, les cheveux
retenus dans un filet, dj brles par leur vie rude; les vieilles,
casses, ratatines, la face rouge, sous le foulard jaune de leur
marmotte. Cadine et Marjolin refusaient de le suivre, en reconnaissant
de loin la mre Chantemesse qui leur montrait le poing, furieuse de
les voir polissonner ensemble. Il les rejoignait sur l'autre trottoir.
L,  travers la rue, il trouvait un superbe sujet de tableau: les
marchandes au petit tas sous leurs grands parasols dteints, les
rouges, les bleus, les violets, attachs  des btons, bossuant le
march, mettant leurs rondeurs vigoureuses dans l'incendie du
couchant, qui se mourait sur les carottes et les navets. Une
marchande, une vieille guenipe de cent ans, abritait trois salades
maigres sous une ombrelle de soie rose, creve et lamentable.

Cependant, Cadine et Marjolin avaient fait connaissance de Lon,
l'apprenti charcutier des Quenu-Gradelle, un jour qu'il portait une
tourte dans le voisinage. Ils le virent qui soulevait le couvercle de
la casserole, au fond d'un angle obscur de la rue de Mondtour, et qui
prenait un godiveau avec les doigts, dlicatement. Ils se sourirent,
cela leur donna une grande ide du gamin. Cadine conut le projet de
contenter enfin une de ses envies les plus chaudes; lorsqu'elle
rencontra de nouveau le petit, avec sa casserole, elle fut
trs-aimable, elle se fit offrir un godiveau, riant, se lchant les
doigts. Mais elle eut quelque dsillusion, elle croyait que c'tait
meilleur que a. Le petit, pourtant, lui parut drle, tout en blanc
comme une fille qui va communier, le museau rus et gourmand. Elle
l'invita  un djeuner monstre, qu'elle donna dans les paniers de la
crie aux beurres. Ils s'enfermrent tous trois, elle, Marjolin et
Lon, entre les quatre murs d'osier, loin du monde. La table fut mise
sur un large panier plat. Il y avait des poires, des noix, du fromage
blanc, des crevettes, des pommes de terre frites et des radis. Le
fromage blanc venait d'une fruitire de la rue de la Cossonnerie;
c'tait un cadeau. Un friteur de la rue de la Grande-Truanderie avait
vendu  crdit les deux sous de pommes de terre frites. Le reste, les
poires, les noix, les crevettes, les radis, tait vol aux quatre
coins des Halles. Ce fut un rgal exquis. Lon ne voulut pas rester 
court d'amabilit, il rendit le djeuner par un souper,  une heure du
matin, dans sa chambre. Il servit du boudin froid, des ronds de
saucisson, un morceau de petit sal, des cornichons et de la graisse
d'oie. La charcuterie des Quenu-Gradelle avait tout fourni. Et cela ne
finit plus, les soupers fins succdrent aux djeuners dlicats, les
invitations suivirent les invitations. Trois fois par semaine, il y
eut des ftes intimes dans le trou aux paniers et dans cette mansarde,
o Florent, les nuits d'insomnie, entendait des bruits touffs de
mchoires et des rires de flageolet jusqu'au petit jour.

Alors, les amours de Cadine et de Marjolin s'talrent encore. Ils
furent parfaitement heureux. Il faisait le galant, la menait en cabinet
particulier, pour croquer des pommes crues ou des coeurs de cleri,
dans quelque coin noir des caves. Il vola un jour un hareng saur qu'ils
mangrent dlicieusement, sur le toit du pavillon de la mare, au bord
des gouttires. Les Halles n'avaient pas un trou d'ombre o ils
n'allaient cacher leurs rgals tendres d'amoureux. Le quartier, ces
files de boutiques ouvertes, pleines de fruits, de gteaux, de
conserves, ne fut plus un paradis ferm, devant lequel rdait leur faim
de gourmands, avec des envies sourdes. Ils allongeaient la main en
passant le long des talages, chipant un pruneau, une poigne de
cerises, un bout de morue. Ils s'approvisionnaient galement aux
Halles, surveillant les alles des marchs, ramassant tout ce qui
tombait, aidant mme souvent  tomber, d'un coup d'paule, les paniers
de marchandises. Malgr cette maraude, des notes terribles montaient
chez le friteur de la rue de la Grande-Truanderie. Ce friteur, dont
l'choppe tait appuye contre une maison branlante, soutenue par de
gros madriers verts de mousse, tenait des moules cuites nageant dans
une eau claire, au fond de grands saladiers de faence, des plats de
petites limandes jaunes et roidies, sous leur couche trop paisse de
pte, des carrs de gras-double mijotant au cul de la pole, des
harengs grills, noirs, charbonns, si durs, qu'ils sonnaient comme du
bois. Cadine, certaines semaines, devait jusqu' vingt sous; cette
dette l'crasait, il lui fallait vendre un nombre incalculable de
bouquets de violettes, car elle n'avait pas  compter du tout sur
Marjolin. D'ailleurs, elle tait bien force de rendre  Lon ses
politesses; elle se sentait mme un peu honteuse de ne jamais avoir le
moindre plat de viande. Lui, finissait par prendre des jambons entiers.
D'habitude, il cachait tout dans sa chemise. Quand il montait de la
charcuterie, le soir, il tirait de sa poitrine des bouts de saucisse,
des tranches de pt de foie, des paquets de couennes. Le pain
manquait, et l'on ne buvait pas. Marjolin aperut Lon embrassant
Cadine, une nuit, entre deux bouches. Cela le fit rire. Il aurait
assomm le petit d'un coup de poing; mais il n'tait point jaloux de
Cadine, il la traitait en bonne amie qu'on a depuis longtemps.

Claude n'assistait pas  ces festins. Ayant surpris la bouquetire
volant une betterave, dans un petit panier garni de foin, il lui avait
tir les oreilles, en la traitant de vaurienne. Cela la compltait,
disait-il. Et il prouvait, malgr lui, comme une admiration pour ces
btes sensuelles, chipeuses et gloutonnes, lches dans la jouissance
de tout ce qui tranait, ramassant les miettes tombes de la desserte
d'un gant.

Marjolin tait entr chez Gavard, heureux de n'avoir rien  faire qu'
couter les histoires sans fin de son patron. Cadine vendait ses
bouquets, habitue aux gronderies de la mre Chantemesse. Ils
continuaient leur enfance, sans honte, allant  leurs apptits, avec
des vices tout nafs. Ils taient les vgtations de ce pav gras du
quartier des Halles, o mme par les beaux temps, la boue reste notre
et poissante. La fille  seize ans, le garon  dix-huit, gardaient la
belle impudence des bambins qui se retroussent au coin des bornes.
Cependant, il poussait dans Cadine des rveries inquites, lorsqu'elle
marchait sur les trottoirs, tournant les queues des violettes comme
des fuseaux. Et Marjolin, lui aussi, avait un malaise qu'il ne
s'expliquait pas. Il quittait parfois la petite, s'chappait d'une
flnerie, manquait un rgal, pour aller voir madame Quenu,  travers
les glaces de la charcuterie. Elle tait si belle, si grosse, si
ronde, qu'elle lui faisait du bien. Il prouvait, devant elle, une
plnitude, comme s'il et mang ou bu quelque chose de bon. Quand il
s'en allait, il emportait une faim et une soif de la revoir. Cela
durait depuis des mois. Il avait eu d'abord pour elle les regards
respectueux qu'il donnait aux talages des piciers et des marchands
de salaisons. Puis, lorsque vinrent les jours de grande maraude, il
rva, en la voyant, d'allonger les mains sur sa forte taille, sur ses
gros bras, ainsi qu'il les enfonait dans les barils d'olives et dans
les caisses de pommes tapes.

Depuis quelque temps, Marjolin voyait la belle Lisa chaque jour, le
matin. Elle passait devant la boutique de Gavard, s'arrtait un
instant, causait avec le marchand de volailles. Elle faisait son
march elle-mme, disait-elle, pour qu'on la volt moins. La vrit
tait qu'elle tchait de provoquer les confidences de Gavard;  la
charcuterie, il se mfiait; dans sa boutique, il prorait, racontait
tout ce qu'on voulait. Elle s'tait dit qu'elle saurait par lui ce qui
ce passait au juste chez monsieur Lebigre; car elle tenait
mademoiselle Saget, sa police secrte, en mdiocre confiance. Elle
apprit ainsi du terrible bavard des choses confuses qui l'effrayrent
beaucoup. Deux jours aprs l'explication qu'elle avait eue avec Quenu,
elle rentra du march, trs ple. Elle fit signe  son mari de la
suivre dans la salle  manger. L, aprs avoir ferm les portes:

--Ton frre veut donc nous envoyer  l'chafaud!... Pourquoi m'as-tu
cach ce que tu sais?

Quenu jura qu'il ne savait rien. Il fit un grand serment, affirmant
qu'il n'tait plus retourn chez monsieur Lebigre et qu'il n'y
retournerait jamais. Elle haussa les paules, en reprenant:

--Tu feras bien,  moins que tu ne dsires y laisser ta peau...
Florent est de quelque mauvais coup, je le sens. Je viens d'en
apprendre assez pour deviner o il va... Il retourne au bagne,
entends-tu?

Puis, au bout d'un silence, elle continua d'une voix plus calme:

--Ah! le malheureux!... Il tait ici comme un coq en pte, il pouvait
redevenir honnte, il n'avait que de bons exemples. Non, c'est dans le
sang; il se cassera le cou, avec sa politique... Je veux que a
finisse, tu entends, Quenu? Je t'avais averti.

Elle appuya nettement sur ces derniers mots. Quenu baissait la tte,
attendant son arrt.

--D'abord, dit-elle, il ne mangera plus ici. C'est assez qu'il y
couche. Il gagne de l'argent, qu'il se nourrisse.

Il fit mine de protester, mais elle lui ferma la bouche, en ajoutant
avec force:

--Alors, choisis entre lui et nous. Je te jure que je m'en vais avec
ma fille, s'il reste davantage. Veux-tu que je te le dise,  la fin:
c'est un homme capable de tout, qui est venu troubler notre mnage.
Mais j'y mettrai bon ordre; je t'assure... Tu as bien entendu: ou lui
ou moi.

Elle laissa son mari muet, elle rentra dans la charcuterie, o elle
servit une demi-livre de pt de foie, avec son sourire affable de
belle charcutire. Gavard, dans une discussion politique qu'elle avait
amene habilement, s'tait chauff jusqu' lui dire qu'elle verrait
bien, qu'on allait tout flanquer par terre, et qu'il suffirait de deux
hommes dtermins comme son beau-frre et lui, pour mettre le feu  la
boutique. C'tait le mauvais coup dont elle parlait, quelque
conspiration  laquelle le marchand de volailles faisait des allusions
continuelles, d'un air discret, avec des ricanements qui voulaient en
laisser deviner long. Elle voyait une bande de sergents de ville
envahir la charcuterie, les billonner, elle, Quenu et Pauline, et les
jeter tous trois dans une basse-fosse.

Le soir, au dner, elle fut glaciale; elle ne servit pas Florent, elle
dit  plusieurs reprises:

--C'est drle comme nous mangeons du pain, depuis quelque temps.

Florent comprit enfin. Il se sentit traiter en parent qu'on jette  la
porte. Lisa, dans les deux derniers mois, l'habillait avec les vieux
pantalons et les vieilles redingotes de Quenu; et comme il tait aussi
sec que son frre tait rond, ces vtements en loques lui allaient le
plus trangement du monde. Elle lui passait aussi son vieux linge, des
mouchoirs vingt fois repriss, des serviettes effiloques, des draps
bon  faire des torchons, des chemises uses, largies par le ventre
de son frre, et si courtes, qu'elles auraient pu lui servir de
vestes. D'ailleurs, il ne retrouvait plus autour de lui les
bienveillances molles des premiers temps. Toute la maison haussait les
paules, comme on voyait faire  la belle Lisa; Auguste et Augustine
affectaient de lui tourner le dos, tandis que la petite Pauline avait
des mots cruels d'enfant terrible, sur les taches de ses habits et les
trous de son linge. Les derniers jours, il souffrit surtout  table.
Il n'osait plus manger, en voyant l'enfant et la mre le regarder,
lorsqu'il se coupait du pain. Quenu restait le nez dans son assiette,
vitant de lever les yeux, afin de ne pas se mler de ce qui se
passait. Alors, ce qui le tortura, ce fut de ne pas savoir comment
quitter la place. Il retourna dans sa tte, pendant prs d'une
semaine, sans oser la prononcer, une phrase pour dire qu'il prendrait
dsormais ses repas dehors.

Cet esprit tendre vivait dans de telles illusions, qu'il craignait de
blesser son frre et sa belle-soeur en ne mangeant plus chez eux. Il
avait mis plus de deux mois  s'apercevoir de l'hostilit sourde de
Lisa; parfois encore, il craignait de se tromper, il la trouvait
trs-bonne  son gard. Le dsintressement, chez lui, tait pouss
jusqu' l'oubli de ses besoins; ce n'tait plus une vertu, mais une
indiffrence suprme, un manque absolu de personnalit. Jamais il ne
songea, mme lorsqu'il se vit chass peu  peu,  l'hritage du vieux
Gradelle, aux comptes que sa belle-soeur voulait lui rendre. Il avait,
d'ailleurs, arrt  l'avance tout un projet de budget: avec l'argent
que madame Verlaque lui laissait sur ses appointements, et les trente
francs d'une leon que la belle Normande lui avait procure, il
calculait qu'il aurait  dpenser dix-huit sous  son djeuner et
vingt-six sous  son dner. C'tait trs-suffisant. Enfin, un matin,
il se risqua, il profita de la nouvelle leon qu'il donnait, pour
prtendre qu'il lui tait impossible de se trouver  la charcuterie
aux heures des repas. Ce mensonge laborieux le fit rougir. Et il
s'excusait:

--Il ne faut pas m'en vouloir, l'enfant n'est libre qu' ces
heures-l... a ne fait rien, je mangerai un morceau dehors, je
viendrai vous dire bonsoir dans la soire.

La belle Lisa restait toute froide, ce qui le troublait davantage.
Elle n'avait pas voulu le congdier, pour ne mettre aucun tort de son
ct, prfrant attendre qu'il se lasst. Il partait, c'tait un bon
dbarras, elle vitait toute dmonstration d'amiti qui aurait pu le
retenir. Mais Quenu s'cria, un peu mu:

--Ne te gne pas, mange dehors, si cela te convient mieux... Tu sais
que nous ne te renvoyons pas, que diable! Tu viendras manger la soupe
avec nous, quelquefois, le dimanche.

Florent se hta de sortir. Il avait le coeur gros. Quand il ne fut
plus l, la belle Lisa n'osa pas reprocher  son mari sa faiblesse,
cette invitation pour le dimanche. Elle demeurait victorieuse, elle
respirait  l'aise dans la salle  manger de chne clair, avec des
envies de brler du sucre, pour eu chasser l'odeur de maigreur
perverse qu'elle y sentait. D'ailleurs, elle garda la dfensive. Mme,
au bout d'une semaine, elle eut des inquitudes plus vives. Elle ne
voyait Florent que rarement, le soir, elle s'imaginait des choses
terribles, une machine infernale fabrique en haut, dans la chambre
d'Augustine, ou bien des signaux transmis de la terrasse, pour couvrir
le quartier de barricades. Gavard prenait des allures assombries; il
ne rpondait que par des branlements de tte, laissait sa boutique 
la garde de Marjolin pendant des journes entires. La belle Lisa
rsolut d'en avoir le coeur net. Elle sut que Florent avait un cong,
et qu'il allait le passer avec Claude Lantier chez madame Franois, 
Nanterre. Comme il devait partir ds le jour, pour ne revenir que dans
la soire, elle songea  inviter Gavard  dner; il parlerait  coup
sr, le ventre  table. Mais, de toute la matine, elle ne put
rencontrer le marchand de volailles. L'aprs-midi, elle retourna aux
Halles.

Marjolin tait seul  la boutique. Il y sommeillait pendant des
heures, se reposant de ses longues flneries. D'habitude, il
s'asseyait, allongeait les jambes sur l'autre chaise, la tte appuye
contre le petit buffet, au fond. L'hiver, les talages de gibier le
ravissaient: les chevreuils pendus la tte en bas, les pattes de
devant casses et noues par-dessus le cou; les colliers d'alouettes
en guirlande autour de la boutique, comme des parures de sauvages; les
grands livres roux, les perdrix mouchetes, les *tes d'eau d'un gris
de bronze, les glinottes de Russie qui arrivent dans un mlange de
paille d'avoine et de charbon, et les faisans, les faisans
magnifiques, avec leur chaperon carlate, leur gorgerin de satin vert,
leur manteau d'or niell, leur queue de flamme tranant comme une robe
de cour. Toutes ces plumes lui rappelaient Cadine, les nuits passes
en bas, dans la mollesse des paniers.

Ce jour-l, la belle Lisa trouva Marjolin au milieu de la volaille.
L'aprs-midi tait tide, des souffles passaient dans les rues
troites du pavillon. Elle dut se baisser pour l'apercevoir, vautr au
fond de la boutique, sous les chairs crues de l'talage. En haut,
accroches  la barre  dents de loup, des oies grasses pendaient, le
croc enfonc dans la plaie saignante du cou, le cou long et roidi,
avec la masse norme du ventre, rougetre sous le fin duvet, se
ballonnant ainsi qu'une nudit, au milieu des blancheurs de linge de
la queue et des ailes. Il y avait aussi, tombant de la barre, les
pattes cartes comme pour quelque saut formidable, les oreilles
rabattues, des lapins  l'chin grise, tche par le bouquet de poils
blancs de la queue retrousse, et dont la tte, aux dents aigus, aux
yeux troubles, riait d'un rire de bte morte. Sur la table d'talage,
des poulets plums montraient leur poitrine charnue, tendue par
l'arte du brochet; des pigeons, serrs sur des claies d'osier,
avaient des peaux nues et tendres d'innocents; des canards, de peaux
plus rudes, talaient les palmes de leurs pattes; trois dindes
superbes, piques de bleu comme un menton frachement ras, dormaient
sur le dos, la gorge recousue, dans l'ventail noir de leur queue
largie.  ct, sur des assiettes, taient poss des abatis, le foie,
le gsier, le cou, les pattes, les ailerons; tandis que, dans un plat
ovale, un lapin corch et vid tait couch, les quatre membres
carts, la tte sanguinolente, la peau du ventre fendue, montrant les
deux rognons; un filet de sang avait coul tout le long du rble
jusqu' la queue, d'o il avait tach, goutte  goutte, la pleur de
la porcelaine. Marjolin n'avait pas mme essuy la planche  dcouper,
prs de laquelle les pattes du lapin tranaient encore. Il fermait les
yeux  demi, ayant autour de lui, sur les trois tagres qui
garnissaient intrieurement la boutique, d'autres entassements de
volailles mortes, des volailles dans des cornets de papier comme des
bouquets, des cordons continus de cuisses replies et de poitrines
bombes, entrevues confusment. Au fond de toute cette nourriture, son
grand corps blond, ses joues, ses mains, son cou puissant, au poil
rousstre, avaient la chair fine des dindes superbes et la rondeur de
ventre des oies grasses.

Quand il aperut la belle Lisa, il se leva brusquement, rougissant
d'avoir t surpris, vautr de la sorte. Il tait toujours
trs-timide, trs-gn devant elle. Et lorsqu'elle lui demanda si
monsieur Gavard tait l:

--Non, je ne sais pas, balbutia-t-il; il tait l tout  l'heure,
mais il est reparti.

Elle souriait en le regardant, elle avait une grande amiti pour lui.
Comme elle laissait pendre une main, elle sentit un frlement tide,
elle poussa un petit cri. Sous la table d'talage, dans une caisse,
des lapins vivants allongeaient le cou, flairaient ses jupes.

--Ah! dit-elle en riant, ce sont tes lapins qui me chatouillent.

Elle se baissa, voulut caresser un lapin blanc qui se rfugia dans un
coin de la caisse. Puis, se relevant:

--Et rentrera-t-il bientt, monsieur Gavard?

Marjolin rpondit de nouveau qu'il ne savait pas. Ses mains
tremblaient un peu. Il reprit d'une voix hsitante:

--Peut-tre qu'il est  la resserre... Il m'a dit, je crois, qu'il
descendait.

--J'ai envie de l'attendre, alors, reprit Lisa. On pourrait lui faire
savoir que je suis l...  moins que je ne descende. Tiens! c'est une
ide. Il y cinq ans que je me promets de voir les resserres... Tu vas
me conduire, n'est-ce pas? tu m'expliqueras.

Il tait devenu trs-rouge. Il sortit prcipitamment de la boutique,
marchant devant elle, abandonnant l'talage, rptant:

--Certainemeut... Tout ce que vous voudrez, madame Lisa.

Mais, en bas, l'air noir de la cave suffoqua la belle charcutire.
Elle restait sur la dernire marche, levant les yeux, regardant la
vote,  bandes de briques blanches et rouges, faite d'arceaux
crass, pris dans des nervures de fonte et soutenus par des
colonnettes. Ce qui l'arrtait l, plus encore que l'obscurit,
c'tait une odeur chaude, pntrante, une exhalaison de btes
vivantes, dont les alcalis la piquaient au nez et  la gorge.

--a seul trs-mauvais, murmura-t-elle. Ce ne serait pas sain, de
vivre ici.

--Moi, je me porte bien, rpondit Marjolin tonn. L'odeur n'est pas
mauvaise, quand on y est habitu. Puis, on a chaud l'hiver; on est
trs  son aise.

Elle le suivit, disant que ce fumet violent de volaille la rpugnait,
qu'elle ne mangerait certainement pas de poulet de deux mois.
Cependant, les resserres, les troites cabines, o les marchands
gardent les btes vivantes, allongeaient leurs ruelles rgulires,
coupes  angles droits. Les becs de gaz taient rares, les ruelles
dormaient, silencieuses, pareilles  un coin de village, quand la
province est au lit. Marjolin fit toucher  Lisa le grillage  mailles
serres, tendu sur des cadres de fonte. Et, tout en longeant une rue,
elle lisait les noms des locataires, crits sur des plaques bleues.

--Monsieur Gavard est tout an fond, dit le jeune homme, qui marchait
toujours.

Ils tournrent  gauche, ils arrivrent dans une impasse, dans un trou
d'ombre, o pas un filet de lumire ne glissait, Gavard n'y tait pas.

--a ne fait rien, reprit Marjolin. Je vais tout de mme vous montrer
nos btes. J'ai une clef de la resserre.

La belle Lisa entra derrire lui dans cette nuit paisse. L, elle le
trouva tout  coup au milieu de ses jupes; elle crut qu'elle s'tait
trop avance contre lui, elle se recula; et elle riait, elle disait:

--Si tu t'imagines que je vais les voir, tes btes, dans ce four-l.

Il ne rpondit pas tout de suite; puis, il balbutia qu'il y avait
toujours une bougie dans la resserre. Mais il n'en finissait plus, il
ne pouvait trouver le trou de la serrure. Comme elle l'aidait, elle
sentit une haleine chaude sur son cou. Quand il eut ouvert enfin la
porte et allum la bougie, elle le vit si frissonnant, qu'elle
s'cria:

--Grand bta! peut-on se mettre dans un tat pareil, parce qu'une
porte ne veut pas s'ouvrir! Tu es une demoiselle, avec tes gros
poings.

Elle entra dans la resserre. Gavard avait lou deux compartiments,
dont i1 avait fait un seul poulailler, en enlevant la cloison. Par
terre, dans le fumier, les grosses btes, les oies, les dindons, les
canards, pataugeaient; en haut, sur les trois rangs des tagres, des
botes plates  claire-voie contenaient des poules et des lapins. Le
grillage de la resserre tait tout poussireux, tendu de toiles
d'araigne,  ce point qu'il semblait garni de stores gris; l'urine
des lapins rongeait les panneaux du bas; la fiente de la volaille
tachait les planches d'claboussures blanchtres. Mais Lisa ne voulut
pas dsobliger Marjolin, en montrant davantage son dgot. Elle fourra
les doigts entre les barreaux des botes, pleurant sur le sort de ces
malheureuses poules entasses qui ne pouvaient pas mme se tenir
debout. Elle caressa un canard accroupi dans un coin, la patte casse,
tandis que le jeune homme lui disait qu'on le tuerait le soir mme, de
peur qu'il ne mourt pendant la nuit.

--Mais, demanda-t-elle, comment font-ils pour manger?

Alors il lui expliqua que la volaille ne veut pas manger sans lumire.
Les marchands sont obligs d'allumer une bougie et d'attendre l,
jusqu' ce que les btes aient fini.

--a m'amuse, continua-t-il; je les claire pendant des heures. Il
faut voir les coups de bec qu'ils donnent. Puis, lorsque je cache la
bougie avec la main, ils restent tous le cou en l'air, comme si le
soleil s'tait couch... C'est qu'il est bien dfendu de leur laisser
la bougie et de s'en aller. Une marchande, la mre Palette, que vous
connaissez, a failli tout brler, l'autre jour; une poule avait d
faire tomber la lumire dans la paille.

--Eh bien, dit Lisa, elle n'est pas gne, la volaille, s'il faut lui
allumer les lustres  chaque repas!

Cela le fit rire. Elle tait sortie de la resserre, s'essuyant les
pieds, remontant un peu sa robe, pour la garer des ordures. Lui,
souffla la bougie, referma la porte. Elle eut peur de rentrer ainsi
dans la nuit,  ct de ce grand garon; elle s'en alla en avant, pour
ne pas le sentir de nouveau dans ses jupes. Quand il l'eut rejointe:

--Je suis contente tout de mme d'avoir vu a. Il y a, sous ces
Halles, des choses qu'on ne souponnerait jamais. Je te remercie... Je
vais remonter bien vite; on ne doit plus savoir o je suis passe, 
la boutique. Si monsieur Gavard revient, dis-lui que j'ai  lui parler
tout de suite.

--Mais, dit Marjolin, il est sans doute aux pierres d'abatage... Nous
pouvons voir, si vous voulez.

Elle ne rpondit pas, oppresse par cet air tide qui lui chauffait le
visage. Elle tait toute rose, et son corsage tendu, si mort
d'ordinaire, prenait un frisson. Cela l'inquita, lui donna un
malaise, d'entendre derrire elle le pas press de Marjolin; qui lui
semblait comme haletant. Elle s'effaa, le laissa passer le premier.
Le village, les ruelles noires dormaient toujours. Lisa s'aperut que
son compagnon prenait au plus long. Quand ils dbouchrent en face de
la voie ferre, il lui dit qu'il avait voulu lui montrer le chemin de
fer; et ils restrent l un instant, regardant  travers les gros
madriers de la palissade. Il offrit de lui faire visiter la voie. Elle
refusa, en disant que ce n'tait pas la peine, qu'elle voyait bien ce
que c'tait. Comme ils revenaient, ils trouvrent la mre Palette
devant sa resserre, tant les cordes d'un large panier carr, dans
lequel on entendait un bruit furieux d'ailes et de pattes. Lorsqu'elle
eut dfait le dernier noeud, brusquement, de grands cous d'oie
parurent, faisant ressort, soulevant le couvercle. Les oies
s'chapprent, effarouches, la tte lance en avant, avec des
sifflements, des claquements de bec qui emplirent l'ombre de la cave
d'une effroyable musique. Lisa ne put s'empcher de rire, malgr les
lamentations de la marchande de volailles, dsespre, jurant comme un
charretier, ramenant par le cou deux oies qu'elle avait russi 
rattraper. Marjolin s'tait mis  la poursuite d'une troisime oie. On
l'entendit courir le long des rues, dpist, s'amusant  cette chasse;
puis il y eut un bruit de bataille, tout au fond, et il revint,
portant la bte. La mre Palette, une vieille femme jaune, la prit
entre ses bras, la garda un moment sur son ventre, dans la pose de la
Lda antique.

--Ah! bien, dit-elle, si tu n'avais pas t l!... L'autre jour, je
me suis battue avec une; j'avais mon couteau, je lui ai coup le cou.

Marjolin tait tout essouffl. Lorsqu'ils arrivrent aux pierres
d'abatage, dans la clart plus vive du gaz, Lisa le vit en sueur, les
yeux luisant d'une flamme qu'elle ne leur connaissait pas.
D'ordinaire, il baissait les paupires devant elle, ainsi qu'une
fille. Elle le trouva trs-bel homme comme a, avec ses larges
paules, sa grande figure rose, dans les boucles de ses cheveux
blonds. Elle le regardait si complaisamment, de cet air d'admiration
sans danger qu'on peut tmoigner aux garons trop jeunes, qu'une fois
encore il redevint timide.

--Tu vois bien que monsieur Gavard n'est pas l, dit-elle. Tu me fais
perdre mon temps.

Alors, d'une voix rapide, il lui expliqua l'abatage, les cinq normes
bancs de pierre, s'allongeant du ct de la rue Rambuteau, sous la
clart jaune des soupiraux et des becs de gaz. Une femme saignait des
poulets,  un bout; ce qui l'amena  lui faire remarquer que la femme
plumait la volaille presque vivante, parce que c'est plus facile.
Puis, il voulut qu'elle prit des poignes de plumes sur les bancs de
pierre, dans les tas normes qui tranaient; il lui disait qu'on les
triait et qu'on les vendait, jusqu' neuf sous la livre, selon la
finesse. Elle dut aussi enfoncer la main au fond des grands paniers
pleins de duvet. Il tourna ensuite les robinets des fontaines, places
 chaque pilier. Il ne tarissait pas en dtails: le sang coulait le
long des bancs, faisait des mares sur les dalles; des cantonniers,
toutes les deux heures, lavaient  grande eau, enlevaient avec des
brosses rudes les taches rouges. Quand Lisa se pencha au-dessus de la
bouche d'gout qui sert  l'coulement, ce fut encore toute une
histoire; il raconta que, les jours d'orage, l'eau envahissait la cave
par cette bouche; une fois mme, elle s'tait leve  trente
centimtres, il avait fallu faire rfugier la volaille  l'autre
extrmit de la cave, qui va en pente. Il riait encore du vacarme de
ces btes effarouches. Cependant, il avait fini, il ne trouvait plus
rien, lorsqu'il se rappela le ventilateur. Il la mena tout au fond,
lui fit lever les yeux, et elle aperut l'intrieur d'une des
tourelles d'angle, une sorte de large tuyau de dgagement, o l'air
nausabond des resserres montait.

Marjolin se tut, dans ce coin empest par l'afflux des odeurs. C'tait
une rudesse alcaline de guano. Mais lui, semblait veill et fouett.
Ses narines battirent, il respira fortement, comme retrouvant des
hardiesses d'apptit. Depuis un quart d'heure qu'il tait dans le
sous-sol avec la belle Lisa, ce fumet, cette chaleur de btes vivantes
le grisait. Maintenant il n'avait plus de timidit, il tait plein du
rut qui chauffait le fumier des poulaillers, sous la vote crase,
noire d'ombre.

--Allons, dit la belle Lisa, tu es un brave enfant, de m'avoir montr
tout a... Quand tu viendras  la charcuterie, je te donnerai quelque
chose.

Elle lui avait pris le menton, comme elle faisait souvent, sans voir
qu'il avait grandi. Elle tait un peu mue,  la vrit; mue par
cette promenade sous terre, d'une motion trs-douce, qu'elle aimait 
goter, en chose permise et ne tirant pas  consquence. Elle oublia
peut-tre sa main un peu plus longtemps que de coutume, sous ce menton
d'adolescent, si dlicat  toucher. Alors,  cette caresse, lui,
cdant  une pousse de l'instinct, s'assurant d'un regard oblique que
personne n'tait l, se ramassa, se jeta sur la belle Lisa, avec une
force de taureau. Il l'avait prise par les paules. Il la culbuta dans
un grand panier de plumes, o elle tomba comme une masse, les jupes
aux genoux. Et il allait la prendre  la taille, ainsi qu'il prenait
Cadine, d'une brutalit d'animal qui vole et qui s'emplit, lorsque,
sans crier, toute ple de cette attaque brusque, elle sortit du panier
d'un bond. Elle leva le bras, comme elle avait vu faire aux abattoirs,
serra son poing de belle femme, assomma Marjolin d'un seul coup, entre
les deux yeux. Il s'affaissa, sa tte se fendit contre l'angle d'une
pierre d'abatage.  ce moment, un chant de coq, rauque et prolong,
monta des tnbres.

La belle Lisa resta toute froide. Ses lvres s'taient pinces, sa
gorge avait repris ces rondeurs muettes qui la faisaient rassembler 
un ventre. Sur sa tte, elle entendait le sourd roulement des Halles.
Par les soupiraux de la rue Rambuteau, dans le grand silence touff
de la cave, tombaient les bruits du trottoir. Et elle pensait que ces
gros bras seuls l'avaient sauve. Elle secoua les quelques plumes
colles  ses jupes. Puis, craignant d'tre surprise, sans regarder
Marjolin, elle s'en alla. Dans l'escalier, quand elle eut pass la
grille, la clart du plein jour lui fut un grand soulagement.

Elle rentra  la charcuterie, trs-calme, un peu ple.

--Tu as t bien longtemps, dit Quenu.

--Je n'ai pas trouv Gavard, je l'ai cherch partout, rpondit-elle
tranquillement. Nous mangerons notre gigot sans lui.

Elle fit emplir le pot de saindoux qu'elle trouva vide, coupa des
ctelettes pour son amie madame Taboureau, qui lui avait envoy sa
petite bonne. Les coups de couperet qu'elle donna sur l'tau lui
rappelrent Marjolin, en bas, dans la cave. Mais elle ne se reprochait
rien. Elle avait agi en femme honnte. Ce n'tait pas pour ce gamin
qu'elle irait compromettre sa paix; elle tait trop  l'aise, entre
son mari et sa fille. Cependant, elle regarda Quenu; il avait  la
nuque une peau rude, une couenne rougetre, et son menton ras tait
d'une rugosit de bois noueux; tandis que la nique et le menton de
l'autre semblaient du velours ros. Il n'y fallait plus penser, elle
ne le toucherait plus l, puisqu'il songeait  des choses impossibles.
C'tait un petit plaisir permis qu'elle regrettait, en se disant que
les enfants grandissent vraiment trop vite.

Comme de lgres flammes remontaient  ses joues, Quenu la trouva
diablement portante. Il s'tait assis un instant auprs d'elle
dans le comptoir, il rptait:

--Tu devrais sortir plus souvent. a te fait du bien... Si tu veux,
nous irons au thtre, un de ces soirs,  la Gaiet, o madame
Taboureau a vu cette pice qui est si bien...

Lisa sourit, dit qu'on verrait a. Puis, elle disparut de nouveau.
Quenu pensa qu'elle tait trop bonne de courir ainsi aprs cet animal
de Gavard. Il ne l'avait pas vue prendre l'escalier. Elle venait de
monter,  la chambre de Florent, dont la clef restait accroche  un
clou de la cuisine.

Elle esprait savoir quelque chose dans cette chambre, puisqu'elle ne
comptait plus sur le marchand de volailles. Elle fit lentement le
tour, examina le lit, la chemine, les quatre coins. La fentre de la
petite terrasse tait ouverte, le grenadier en boutons baignait dans
la poussire d'or du soleil couchant. Alors, il lui sembla que sa
fille de boutique n'avait pas quitt cette pice, qu'elle y avait
encore couch la nuit prcdente; elle n'y sentait pas l'homme. Ce fut
un tonnement, car elle s'attendait  trouver des caisses suspectes,
des meubles  grosses serrures. Elle alla tter la robe d't
d'Augustine, toujours pendue  la muraille. Puis, elle s'assit enfin
devant la table, lisant une page commence o le mot rvolution
revenait deux fois. Elle fut effraye, ouvrit le tiroir, qu'elle vit
plein de papiers. Mais son honntet se rveilla, en face de ce
secret, si mal gard par cette mchante table de bois blanc. Elle
restait penche au-dessus des papiers, essayant de comprendre sans
toucher, trs-mue, lorsque le chant aigu du pinson, dont un rayon
oblique frappait la cage, la fit tressaillir. Elle repoussa le tiroir.
C'tait trs-mal ce qu'elle allait faire l.

Comme elle s'oubliait, prs de la fentre,  se dire qu'elle devait
prendre conseil de l'abb Roustan, un homme sage, elle aperut, en
bas, sur le carreau des Halles, un rassemblement autour, d'une
civire. La nuit tombait; mais elle reconnut parfaitement Cadine qui
pleurait, au milieu du groupe; tandis que Florent et Claude, les pieds
blancs de poussire, causaient vivement, au bord du trottoir. Elle se
hta de descendre, surprise de leur retour. Elle tait  peine au
comptoir, que mademoiselle Saget entra, en disant:

--C'est ce garnement de Marjolin qu'on vient de trouver dans la cave,
avec la tte fendue... Vous ne venez pas voir, madame Quenu?

Elle traversa la chausse pour voir Marjolin. Le jeune homme tait
tendu, trs-ple, les jeux ferms, avec une mche de ses cheveux
blonds roidie et souille de sang. Dans le groupe, on disait que ce ne
serait rien, que c'tait sa faute aussi,  ce gamin, qu'il faisait les
cent coups dans les caves; on supposait qu'il avait voulu sauter
par-dessus une des tables d'abatage, un de ses jeux favoris, et qu'il
tait tomb le front contre la pierre. Mademoiselle Saget murmurait en
montrant Cadine qui pleurait:

--a doit tre cette gueuse qui l'a pouss. Ils sont toujours
  ensemble dans les coins.

Marjolin, ranim par la fracheur de la rue, ouvrit de grands yeux
tonns. Il examina tout le monde; puis, ayant rencontr le visage de
Lisa pench sur lui, il lui sourit doucement, d'un air humble, avec
une caresse de soumission. Il semblait ne plus se souvenir. Lisa,
tranquillise, dit qu'il fallait le transporter tout de suite 
l'hospice; elle irait le voir, elle lui porterait des oranges et des
biscuits. La tte de Marjolin tait retombe. Quand on emporta la
civire, Cadine la suivit, ayant au cou son ventaire, ses bouquets de
violettes piqus dans une pelouse de mousse, et sur lesquels roulaient
ses larmes chaudes, sans qu'elle songet le moins du monde aux fleurs
qu'elle brlait ainsi de son gros chagrin.

Comme Lisa rentrait  la charcuterie, elle entendit Claude qui serrait
la main  Florent et le quittait, en murmurant:

--Ah! le sacr gamin! il me gte ma journe... Nous nous tions
crnement amuss, tout de mme!

Claude et Florent, en effet, revenaient harasss et heureux. Ils
rapportaient une bonne senteur de plein air. Ce matin-l, avant le
jour, madame Franois avait dj vendu ses lgumes. Ils allrent tous
trois chercher la voiture, rue Montorgueil, au _Compas d'or_. Ce fut
comme un avant got de la campagne, en plein Paris. Derrire le
restaurant Philippe, dont les boiseries dores montent jusqu'au
premier tage, se trouve une cour de ferme, noire et vivante, grasse
de l'odeur de la paille frache et du crottin chaud; des bandes de
poules fouillent du bec la terre molle; des constructions en bois
verdi, des escaliers, des galeries, des toitures creves, s'adossent
aux vieilles maisons voisines; et, au fond, sous un hangar  grosse
charpente, Balthazar attendait, tout attel, mangeant son avoine dans
un sac attach au licou. Il descendit la rue Montorgueil au petit
trot, l'air satisfait de retourner si vite  Nanterre. Mais il ne
repartait pas  vide. La marachre avait un march pass avec la
compagnie charge du nettoyage des Halles; elle emportait, deux fois
par semaine, une charrete de feuilles, prises  la fourche dans les
tas d'ordures qui encombrent le carreau. C'tait un excellent fumier.
En quelques minutes, la voiture dborda. Claude et Florent
s'allongrent sur ce lit pais de verdure; madame Franois prit les
guides, et Balthazar s'en alla de son allure lente, la tte un peu
basse d'avoir tant de monde  traner.

La partie tait projete depuis longtemps. La marachre riait d'aise;
elle aimait les deux hommes, elle leur promettait une omelette au lard
comme on n'en mange pas dans ce gredin de Paris. Eux, gotaient la
jouissance de cette journe de paresse et de flnerie dont le soleil
se levait  peine. Au loin, Nanterre tait une joie pure dans laquelle
ils allaient entrer.

--Vous tes bien, au moins? demanda madame Franois en prenant la rue
du Pont-Neuf.

Claude jura que c'tait doux comme un matelas de marie. Couchs
tous les deux sur le dos, les mains croises sous la tte, ils
regardaient le ciel ple, o les toiles s'teignaient. Tout le long
de la rue de Rivoli, ils gardrent le silence, attendant de ne plus
voir de maisons, coutant la digne femme qui causait avec Balthazar,
en lui disant doucement:

--Prends-le  ton aise, va, mon vieux... Nous ne sommes pas presss,
nous arriverons toujours...

Aux Champs-lyses, comme le peintre n'apercevait plus des deux cts
que des ttes d'arbres, avec la grande masse verte du jardin des
Tuileries, au fond, il eut un rveil, il se mit  parler, tout seul.
En passant devant la rue du Roule, il avait regard ce portail latral
de Saint-Eustache, qu'on voit de loin, par-dessous le hangar gant
d'une rue couverte des Halles. Il y revenait sans cesse, voulait y
trouver un symbole.

--C'est une curieuse rencontre, disait-il, ce bout d'glise encadr
sous cette avenue de fonte... Ceci tuera cela, le fer tuera la pierre,
et les temps sont proches... Est-ce que vous croyez au hasard, vous,
Florent? Je m'imagine que le besoin de l'alignement n'a pas seul mis
de cette faon une rosace de Saint-Eustache au beau milieu des Halles
centrales. Voyez-vous, il y a l tout un manifeste: c'est l'art
moderne, le ralisme, le naturalisme, comme vous voudrez l'appeler,
qui a grandi en face de l'art ancien... Vous n'tes pas de cet avis?

Florent gardant le silence, il continua:

--Cette glise est d'une architecture btarde, d'ailleurs; le
moyen-ge y agonise, et la renaissance y balbutie... Avez-vous
remarqu quelles glises on nous btit aujourd'hui? a ressemble 
tout ce qu'on veut,  des Bibliothques,  des Observatoires,  des
Pigeonniers,  des Casernes; mais, srement, personne n'est convaincu
que le bon Dieu demeure l-dedans. Les maons du bon Dieu sont morts,
la grande sagesse serait de ne plus construire ces laides carcasses de
pierre, o nous n'avons personne  loger... Depuis le commencement du
sicle, on n'a bti qu'un seul monument original, un monument qui ne
soit copi nulle part, qui ait pouss naturellement dans le sol de
l'poque; et ce sont les Halles centrales, entendez-vous, Florent, une
oeuvre crne, allez, et qui n'est encore qu'une rvlation timide du
vingtime sicle... C'est pourquoi Saint-Eustache est enfonc,
parbleu! Saint-Eustache est l-bas avec sa rosace, vide de son peuple
dvot, tandis que les Halles s'largissent  ct, toutes
bourdonnantes de vie... Voil ce que je vois, mon brave!

--Ah bien! dit en riant madame Franois, savez-vous, monsieur Claude,
que la femme qui vous a coup le filet n'a pas vol ses cinq sous?
Balthazar tend les oreilles pour vous couter... Hue donc, Balthazar!

La voiture montait lentement.  cette heure matinale, l'avenue tait
dserte, avec ses chaises de fonte alignes sur les deux trottoirs, et
ses pelouses, coupes de massifs, qui s'enfonaient sous le
bleuissement des arbres. Au rond-point, un cavalier et une amazone
passrent au petit trot. Florent, qui s'tait fait un oreiller d'un
paquet de feuilles de choux, regardait toujours le ciel, o s'allumait
une grande lueur rose. Par moments, il fermait les yeux pour mieux
sentir la fracheur du matin lui couler sur la face, si heureux de
s'loigner des Halles, d'aller dans l'air pur, qu'il restait sans
voix, n'coutant mme pas ce qu'on disait autour de lui.

--Ils sont encore bons ceux qui mettent l'art dans une bote 
joujoux! reprit Claude au bout d'un silence. C'est leur grand mot: on
ne fait pas de l'art avec de la science, l'industrie tue la posie; et
tous les imbciles se mettent  pleurer sur les fleurs, comme si
quelqu'un songeait  se mal conduire  l'gard des fleurs... Je suis
agac,  la fin, positivement. J'ai des envies de rpondre  ces
pleurnicheries par des oeuvres de dfi. a m'amuserait de rvolter un
peu ces braves gens... Voulez-vous que je vous dise quelle a t ma
plus belle oeuvre, depuis que je travaille, celle dont le souvenir me
satisfait le plus? C'est toute une histoire... L'anne dernire, la
veille de la Nol, comme je me trouvais chez ma tante Lisa, le garon
de la charcuterie, Auguste, cet idiot, vous savez, tait en train de
faire l'talage. Ah! le misrable! il me poussa  bout par la faon
molle dont il composait son ensemble. Je le priai de s'ter de l, en
lui disant que j'allais lui peindre a, un peu proprement. Vous
comprenez, j'avais tous les tons vigoureux, le rouge des langues
fourres, le jaune des jambonneaux, le bleu des rognures de papier, le
rose des pices entames, le vert des feuilles de bruyre, surtout le
noir des boudins, un noir superbe que je n'ai jamais pu retrouver sur
ma palette. Naturellement, la crpine, les saucisses, les andouilles,
les pieds de cochon pans, me donnait des gris d'une grande finesse.
Alors je fis une vritable oeuvre d'art. Je pris les plats, les
assiettes, les terrines, les bocaux; je posai les tons, je dressai une
nature morte tonnante, o clataient des ptards de couleur, soutenus
par des gammes savantes. Les langues rouges s'allongeaient avec des
gourmandises de flamme, et les boudins noirs, dans le chant clair des
saucisses, mettaient les tnbres d'une indigestion formidable.
J'avais peint, n'est-ce pas? la gloutonnerie du rveillon, l'heure de
minuit donne  l mangeaille, la goinfrerie des estomacs vids par
les cantiques. En haut, une grande dinde montrait sa poitrine blanche,
marbre, sous la peau, des taches noires des truffes. C'tait barbare
et superbe, quelque chose comme un ventre aperu dans une gloire, mais
avec une cruaut de touche, un emportement de raillerie tels, que la
foule s'attroupa devant la vitrine, inquite par cet talage qui
flambait si rudement... Quand ma tante Lisa revint de la cuisine, elle
eut peur, s'imaginant que j'avais mis le feu aux graisses de la
boutique. La dinde, surtout, lui parut si indcente, qu'elle me
flanqua  la porte, pendant qu'Auguste rtablissait les choses,
talant sa btise. Jamais ces brutes ne comprendront le langage d'une
tache rouge mise  ct d'une tache grise... N'importe, c'est mon chef
d'oeuvre. Je n'ai jamais rien fait de mieux.

I se tut, souriant, recueilli dans ce souvenir. La voiture tait
arrive  l'arc de triomphe. De grands souffles, sur ce sommet,
venaient des avenues ouvertes autour de l'immense place. Florent se
mit sur son sant, aspira fortement ces premires odeurs d'herbe qui
montaient des fortifications. Il se tourna, ne regarda plus Paris,
voulut voir la campagne, au loin.  la hauteur de la rue de Longchamp,
madame Franois lui montra l'endroit o elle l'avait ramass. Cela le
rendit tout songeur. Et il la contemplait, si saine et si calme, les
bras un peu tendus, tenant les guides. Elle tait plus belle que Lisa,
avec son mouchoir au front, son teint rude, son air de bont brusque.
Quand elle jetait un lger claquement de langue, Balthazar, dressant
les oreilles, allongeait le pas sur le pav.

En arrivant  Nanterre, la voiture prit  gauche, entra dans une
ruelle troite, longea des murailles et vint s'arrter tout au fond
d'une impasse. C'tait au bout du monde, comme disait la marachre.
Il fallut dcharger les feuilles de choux. Claude et Florent ne
voulurent pas que le garon jardinier, occup  planter des salades,
se dranget. Ils s'armrent chacun d'une fourche pour jeter le tas
dans le trou au fumier. Cela les amusa. Claude avait une amiti pour
le fumier. Les pluchures des lgumes, les boues des Halles, les
ordures tombes de cette table gigantesque, restaient vivantes,
revenaient o les lgumes avaient pouss, pour tenir chaud  d'autres
gnrations de choux, de navets, de carottes. Elles repoussaient en
fruits superbes, elles retournaient s'taler sur le carreau. Paris
pourrissait tout, rendait tout  la terre qui, sans jamais se lasser,
rparait la mort.

--Tenez, dit Claude en donnant son dernier coup de fourche, voil un
trognon de choux que je reconnais. C'est au moins la dixime fois qu'il
pousse dans ce coin, l-bas, prs de l'abricotier.

Ce mot fit rire Florent. Mais il devint grave, il se promena lentement
dans le potager, pendant que Claude faisait une esquisse de l'curie,
et que madame Franois prparait le djeuner. Le potager formait une
longue bande de terrain, spare au milieu par une alle troite. Il
montait un peu; et, tout en haut, en levant la tte, on apercevait les
casernes basses du Mont-Valrien. Des haies vives le sparaient
d'autres pices de terre; ces murs d'aubpines, trs-levs, bornaient
l'horizon d'un rideau vert; si bien que, de tout le pays environnant,
on aurait dit que le Mont-Valrien seul se dresst curieusement pour
regarder dans le clos de madame Franois. Une grande paix venait de
cette campagne qu'on ne voyait pas. Entre les quatre haies, le long du
potager, le soleil de mai avait comme une pmoison de tideur, un
silence plein d'un bourdonnement d'insectes, une somnolence
d'enfantement heureux.  certains craquements,  certains soupirs
lgers, il semblait qu'on entendt natre et pousser les lgumes. Les
carrs d'pinards et d'oseille, les bandes de radis, de navets, de
carottes, les grands plants de pommes de terre et de choux, talaient
leurs nappes rgulires, leur terreau noir, verdi par les panaches des
feuilles. Plus loin, les rigoles de salades, les oignons, les
poireaux, les cleris, aligns, plants au cordeau, semblaient des
soldats de plomb  la parade; tandis que les petits pois et les
haricots commenaient  enrouler leur mince tige dans la fort
d'chalas, qu'ils devaient, en juin, changer en bois touffu. Pas une
mauvaise herbe ne tranait. On aurait pris le potager pour deux tapis
parallles aux dessins rguliers, vert sur fond rougetre, qu'on
brossait soigneusement chaque matin. Des bordures de thym mettaient
des franges grises aux deux cts de l'alle.

Florent allait et venait, dans l'odeur du thym que le soleil
chauffait. Il tait profondment heureux de la paix et de la propret
de la terre. Depuis prs d'un an, il ne connaissait les lgumes que
meurtris par les cahots des tombereaux, arrachs de la veille,
saignants encore. Il se rjouissait,  les trouver l chez eux,
tranquilles dans le terreau, bien portants de tous leurs membres. Les
choux avaient une large figure de prosprit, les carottes taient
gaies, les salades s'en allaient  la file avec des nonchalances de
fainantes. Alors, les Halles qu'il avait laisses le matin, lui
parurent un vaste ossuaire, un lieu de mort o ne tranait que le
cadavre des tres, un charnier de puanteur et de dcomposition. Et il
ralentissait le pas, et il se reposait dans le potager de madame
Franois, comme d'une longue marche au milieu de bruits assourdissant
et de senteurs infectes. Le tapage, l'humidit nausabonde du pavillon
de la mare s'en allaient de lui; il renaissait  l'air pur. Claude
avait raison, tout agonisait aux Halles. La terre tait la vie,
l'ternel berceau, la sant du monde.

--L'omelette est prte! cria la marachre.

Lorsqu'ils furent attabls tous trois dans la cuisine, la porte
ouverte au soleil, ils mangrent si gaiement, que madame Franois
merveille regardait Florent, en rptant  chaque bouche:

--Vous n'tes plus le mme, vous avez dix ans de moins. C'est ce
gueux de Paris qui vous noircit la mine comme a. Il me semble que
vous avez un coup de soleil dans les yeux, maintenant... Voyez-vous,
a ne vaut rien les grandes villes; vous devriez venir demeurer ici.

Claude riait, disait que Paris tait superbe. Il en dfendait
jusqu'aux ruisseaux, tout en gardant une bonne tendresse pour la
campagne. L'aprs-midi, madame Franois et Florent se trouvrent seuls
au bout du potager, dans un coin du terrain plant de quelques arbres
fruitiers. Ils s'taient assis par terre, ils causaient
raisonnablement. Elle le conseillait avec une grande amiti,  la fois
maternelle et tendre. Elle lui fit mille questions sur sa vie, sur ce
qu'il comptait devenir plus tard, s'offrant  lui simplement, s'il
avait un jour besoin d'elle pour son bonheur. Lui, se sentait
trs-touch. Jamais une femme ne lui avait parl de la sorte. Elle lui
faisait l'effet d'une plante saine et robuste, grandie ainsi que les
lgumes dans le terreau du potager; tandis qu'il se souvenait des
Lisa, des Normandes, des belles filles des Halles, comme de chairs
suspectes, pares  l'talage. Il respira l quelques heures de
bien-tre absolu, dlivr des odeurs de nourriture au milieu
desquelles il s'affolait, renaissant dans la sve de la campagne,
pareil  ce chou que Claude prtendait avoir vu pousser plus de dix
fois.

Vers cinq heures, ils prirent cong de madame Franois. Ils voulaient
revenir  pied. La marachre les accompagna jusqu'au bout de la
ruelle, et gardant un instant la main de Florent dans la sienne:

--Venez, si vous avez jamais quelque chagrin, dit-elle doucement.

Pendant un quart d'heure, Florent marcha sans parler, assombri dj,
se disant qu'il laissait sa sant derrire lui. La route de Courbevoie
tait blanche de poussire. Ils aimaient tous deux les grandes
courses, les gros souliers sonnant sur la terre dure. De petites
fumes montaient derrire leurs talons,  chaque pas. Le soleil
oblique prenait l'avenue en charpe, allongeait leurs deux ombres en
travers de la chausse, si dmesurment, que leurs ttes allaient
jusqu' l'autre bord, filant sur le trottoir oppos.

Claude, les bras ballants, faisant de grandes enjambes rgulires,
regardait complaisamment les deux ombres, heureux et perdu dans le
cadencement de la marche, qu'il exagrait encore en le marquant des
paules. Puis, comme sortant d'une songerie:

--Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres?
demanda-t-il.

Florent, surpris, dit que non. Alors Claude s'enthousiasma, parla de
cette srie d'estampes avec beaucoup d'loges. Il cita certains
pisodes: les Gras, normes  crever, prparant la goinfrerie du soir,
tandis que les Maigres, plis par le jene, regardent de la rue avec
la mine d'chalas envieux; et encore les Gras,  table, les joues
dbordantes, chassant un Maigre qui a eu l'audace de s'introduire
humblement, et qui ressemble  une quille au milieu d'un peuple de
boules. Il voyait l tout le drame humain; il finit par classer le
hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles dent l'un
dvore l'autre, s'arrondit le ventre et jouit.

--Pour sr, dit-il, Can tait un Gras et Abel un Maigre. Depuis le
premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont suc le
sang des petits mangeurs... C'est une continuelle ripaille, du plus
faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant aval 
son tour... Voyez-vous, mon brave, dfiez-vous des Gras.

Il se tut un instant, suivant toujours des yeux leurs deux ombres que
le soleil couchant allongeait davantage. Et il murmura:

--Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez... Dites-moi
si, avec des ventres plats comme les ntres, on tient beaucoup de
place au soleil.

Florent regarda les deux ombres en souriant. Mais Claude se fchait.
Il criait:

--Vous avez tort de trouver a drle. Moi, je souffre d'tre un
Maigre. Si j'tais un Gras, je peindrais tranquillement, j'aurais un
bel atelier, je vendrais mes tableaux au poids de l'or. Au lieu de a,
je suis un Maigre, je veux dire que je m'extermine le temprament 
vouloir trouver des machines qui font hausser les paules des Gras.
J'en mourrai, c'est sr, la peau colle aux os, si plat qu'on pourra
me mettre entre deux feuillets d'un livre pour m'enterrer... Et vous
donc! vous tes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole
d'honneur. Vous vous rappelez votre querelle avec les poissonnires;
c'tait superbe, ces gorges gantes lches contre votre poitrine
troite; et elles agissaient d instinct, elles chassaient au Maigre,
comme les chattes chassent aux souris... En principe, vous entendez,
un Gras a l'horreur d'un Maigre, si bien qu'il prouve le besoin de
l'ter de sa vue,  coups de dents, ou  coups de pieds. C'est
pourquoi,  votre place, je prendrais mes prcautions. Les Quenu sont
des Gras, les Mhudins sont des Gras, enfin vous n'avez que des Gras
autour de vous. Moi, a m'inquiterait.

--Et Gavard, et mademoiselle Saget, et votre ami Marjolin? demanda
Florent, qui continuait  sourire.

--Oh! si vous voulez, rpondit Claude, je vais vous classer toutes
nos connaissances. Il y a longtemps que j'ai leurs ttes dans un
carton,  mon atelier, avec l'indication de l'ordre auquel elles
appartiennent. C'est tout un chapitre d'histoire naturelle... Gavard
est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre. La varit est
assez commune... Mademoiselle Saget et madame Lecoeur sont des
Maigres: d'ailleurs, varits trs  craindre, Maigres dsesprs,
capables de tout pour engraisser... Mon ami Marjolin, la petite
Cadine, la Sarriette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les
faims aimables de la jeunesse. Il est  remarquer que le Gras, tant
qu'il n'a pas vieilli, est un tre charmant... Monsieur Lebigre, un
Gras, n'est-ce pas? Quant  vos amis politiques, ce sont gnralement
des Maigres, Charvet, Clmence, Logre, Lacaille. Je ne fais une
exception que pour cette grosse bte d'Alexandre et pour le prodigieux
Robine. Celui-ci m'a donn bien du mal.

Le peintre continua sur ce ton, du pont de Neuilly  l'arc de
triomphe. Il revenait, achevait certains portraits d'un trait
caractristique: Logre tait un Maigre qui avait son ventre entre les
deux paules; la belle Lisa tait tout en ventre, et la belle
Normande, tout en poitrine; mademoiselle Saget avait certainement
laiss chapper dans sa vie une occasion d'engraisser, car elle
dtestait les Gras, tout en gardant un ddain pour les Maigres; Gavard
compromettait sa graisse, il finirait plat comme une punaise.

--Eh madame Franois? dit Florent.

Claude fut trs-embarrass par cette question. Il chercha, balbutia:

--Madame Franois, madame Franois... Non, je ne sais pas, je n'ai
jamais song  la classer... C'est une brave femme, madame Franois,
voil tout. Elle n'est ni dans les Gras ni dans les Maigres, parbleu!

Ils rirent tous les deux. Ils se trouvaient en face de l'arc de
triomphe. Le soleil, au ras des coteaux de Suresnes, tait si bas sur
l'horizon, que leurs ombres colossales tchaient la blancheur du
monument, trs-haut, plus haut que les statues normes des groupes, de
deux barres noires, pareilles  deux traits faits au fusain. Claude
s'gaya davantage, fit aller les bras, se plia; puis, en s'en allant:

--Avez-vous vu? quand le soleil s'est couch, nos deux ttes sont
alles toucher le ciel.

Mais Florent ne riait plus. Paris le reprenait, Paris qui l'effrayait
maintenant, aprs lui avoir cot tant de larmes,  Cayenne. Lorsqu'il
arriva aux Halles, la nuit tombait, les odeurs taient suffocantes. Il
baissa la tte, en rentrant dans son cauchemar de nourritures
gigantesques, avec le souvenir doux et triste de cette journe de
sant claire, toute parfume de thym.



V


Le lendemain, vers quatre heures, Lisa se rendit  Saint-Eustache.
Elle avait fait, pour traverser la place, une toilette srieuse, toute
en soie noire, avec son chle tapis. La belle Normande, qui, de la
poissonnerie, la suivit des yeux jusque sous la porte de l'glise, en
resta suffoque.

--Ah bien! merci! dit-elle mchamment, la grosse donna dans les
curs, maintenait... a la calmera, cette femme, de se tremper le
derrire dans l'eau bnite.

Elle se trompait, Lisa n'tait point dvote. Elle ne pratiquait pas,
disait d'ordinaire qu'elle tchait de rester honnte en toutes choses,
et que cela suffisait. Mais elle n'aimait pas qu'on parlt mal de la
religion devant elle; souvent elle faisait taire Gavard, qui adorait
les histoires de prtres et de religieuses, les polissonneries de
sacristie. Cela lui semblait tout  fait inconvenant. Il fallait
laisser  chacun sa croyance, respecter les scrupules de tout le
monde. Puis d'ailleurs, les prtres taient gnralement de braves
gens. Elle connaissait l'abb Roustan, de Saint-Eustache, un homme
distingu, de bon conseil, dont l'amiti lui paraissait trs-sre. Et
elle finissait, en expliquant la ncessit absolue de la religion,
pour le plus grand nombre; elle la regardait comme une police qui
aidait  maintenir l'ordre, et sans laquelle il n'y avait pas de
gouvernement possible. Quand Gavard poussait les choses un peu trop
loin sur ce chapitre, disant qu'on devrait flanquer les curs dehors
et fermer leurs boutiques, elle haussait les paules, elle rpondait:

--Vous seriez bien avanc!... on se massacrerait dans les rues, au
bout d'un mois, et l'on se trouverait forc d'inventer un autre bon
Dieu. En 93, a c'est pass comme cela... Vous savez, n'est-ce pas?
que moi je ne vis pas avec les curs; mais je dis qu'il en faut, parce
qu'il en faut.

Aussi, lorsque Lisa allait dans une glise, elle se montrait
recueillie. Elle avait achet un beau paroissien, qu'elle n'ouvrait
jamais, pour assister aux enterrements et aux mariages. Elle se
levait, s'agenouillait, aux bons endroits, s'appliquant  garder
l'attitude dcente qu'il convenait d'avoir. C'tait, pour elle, une
sorte de tenue officielle que les gens honntes, les commerants et
les propritaires, devaient garder devant la religion.

Ce jour-l, la belle charcutire, en entrant  Saint-Eustache, laissa
doucement retomber la double porte en drap vert dteint, us par la
main des dvotes. Elle trempa les doigts dans le bnitier, se signa
correctement. Puis,  pas touffs, elle alla jusqu' la chapelle de
Sainte-Agns, o deux femmes agenouilles, la face dans les mains,
attendaient, pendant que la robe bleue d'une troisime dbordait du
confessionnal. Elle parut contrarie; et, s'adressant  un bedeau qui
passait, avec sa calotte noire, en tranant les pieds:

--C'est donc le jour de confession de monsieur l'abb Roustan?
demanda-t-elle.

Il rpondit que monsieur l'abb n'avait plus que des pnitentes, que
ce ne serait pas long, et que, si elle voulait prendre une chaise, son
tour arriverait tout de suite. Elle remercia, sans dire qu'elle ne
venait pas pour se confesser. Elle rsolut d'attendre, marchant 
petits pas sur les dalles, allant jusqu' la grande porte, d'o elle
regarda la nef toute nue, haute et svre, entre les bas-cts peints
de couleurs vives; elle levait un peu le menton, trouvant le
matre-autel trop simple, ne gotant pas cette grandeur froide de la
pierre, prfrant les dorures et les bariolages des chapelles
latrales. Du ct de la rue du Jour, ces chapelles restaient grises,
claires par des fentres poussireuses; tandis que, du ct des
Halles, le coucher du soleil allumait les vitraux des verrires,
gayes de teintes trs-tendres, des verts et des jaunes surtout, si
limpides, qu'ils lui rappelaient les bouteilles de liqueur, devant la
glace de monsieur Lebigre. Elle revint de ce ct, qui semblait comme
attidi par cette lumire de braise, s'intressa un instant aux
chsses, aux garnitures des autels, aux peintures vues dans des
reflets de prisme. L'glise tait vide, toute frissonnante du silence
de ses votes. Quelques jupes de femmes faisaient des taches sombres
dans l'effacement jauntre des chaises; et, des confessionnaux ferms,
un chuchotement sortait. Eu repassant devant la chapelle de sainte
Agns, elle vit que la robe bleue tait toujours aux pieds de l'abb
Roustan.

--Moi, j'aurais fini en dix secondes, si je voulais, pensa-t-elle
avec l'orgueil de son honntet.

Elle alla au fond. Derrire le matre-autel, dans l'ombre de la double
range des piliers, la chapelle de la Vierge est toute moite de
silence et d'obscurit. Les vitraux, trs-sombres, ne dtachent que
des robes de saints,  larges pans rouges et violets, brlant comme
des flammes d'amour mystique dans le recueillement, l'adoration muette
des tnbres. C'est un coin de mystre, un enfoncement crpusculaire
du paradis, o brillent les toiles de deux cierges, o quatre lustres
 lampes de mtal, tombant de la vote,  peine entrevus, font songer
aux grands encensoirs d'or que les anges balancent au coucher de
Marie. Entre les piliers, des femmes sont toujours l, pmes sur des
chaises retournes, abmes dans cette volupt noire.

Lisa, debout, regardait, trs-tranquillement. Elle n'tait point
nerveuse. Elle trouvait qu'on avait tort de ne pas allumer les
lustres, que cela serait plus gai avec des lumires. Mme il y avait
une indcence dans cette ombre, un jour et un souffle d'alcve, qui
lui semblaient peu convenables.  ct d'elle, des cierges brlant sur
une herse lui chauffaient la figure, tandis qu'une vieille femme
grattait avec un gros couteau la cire tombe, fige en larmes ples.
Et, dans le frisson religieux de la chapelle, dans cette pmoison
muette d'amour, elle entendait trs-bien le roulement des fiacres qui
dbouchaient de la rue Montmartre, derrire les saints rouges et
violets des vitraux. Au loin, les Halles grondaient, d'une voix
continue.

Comme elle allait quitter la chapelle, elle vit entrer la cadette des
Mhudin, Claire, la marchande de poissons d'eau douce. Elle fit
allumer un cierge  la herse. Puis, elle vint s'agenouiller derrire
un pilier, les genoux casss sur la pierre, si ple dans ses cheveux
blonds mal attachs, qu'elle semblait une morte. L, se croyant
cache, elle agonisa, elle pleura  chaudes larmes, avec des ardeurs
de prires qui la pliaient comme sous un grand vent, avec tout un
emportement de femme qui se livre. La belle charcutire resta fort
surprise, car les Mhudin n'taient gure dvotes; Claire surtout
parlait de la religion et des prtres, d'ordinaire, d'une faon 
faire dresser les cheveux sur la tte.

--Qu'est-ce qu'il lui prend donc? se dit-elle en revenant de nouveau
 la chapelle de Sainte-Agns. Elle aura empoisonn quelque homme,
cette gueuse.

L'abb Roustan sortait enfin de son confessionnal. C'tait un bel
homme, d'une quarantaine d'annes, l'air souriant et bon. Quand il
reconnut madame Quenu, il lui serra les mains, l'appela chre
dame, l'emmena  la sacristie, o il ta son surplis, en lui disant
qu'il allait tre tout  elle. Ils revinrent, lui en soutane, tte
nue, elle se carrant dans son chle tapis, et ils se promenrent le
long des chapelles latrales, du ct de la rue du Jour. Ils parlaient
 voix basse. Le soleil se mourait dans les vitraux, l'glise devenait
noire, les pas des dernires dvotes avaient un frlement doux sur les
dalles.

Cependant, Lisa expliqua ses scrupules  l'abb Roustan. Jamais il
n'tait question entre eux de religion. Elle ne se confessait pas,
elle le consultait simplement dans les cas difficiles,  titre d'homme
discret et sage, qu'elle prfrait, disait-elle parfois,  ces hommes
d'affaires louches qui sentent le bagne. Lui, se montrait d'une
complaisance inpuisable; il feuilletait le code pour elle, lui
indiquait les bons placements d'argent, rsolvait avec tact les
difficults morales, lui recommandait des fournisseurs, avait une
rponse prte  toutes les demandes, si diverses et si compliques
qu'elles fussent, le tout naturellement, sans mettre Dieu de
l'affaire, sans chercher  en tirer un bnfice quelconque  son
profit ou au profit de la religion. Un remerciement et un sourire lui
suffisaient. Il semblait bien aise d'obliger cette belle madame Quenu,
dont sa femme de mnage lui parlait souvent avec respect, comme d'une
personne trs-estime dans le quartier. Ce jour-l, la consultation
fut particulirement dlicate. Il s'agissait de savoir quelle conduite
l'honntet l'autorisait  tenir vis--vis de son beau-frre; si elle
avait le droit de le surveiller, de l'empcher de les compromettre,
son mari, sa fille et elle; et encore jusqu'o elle pourrait aller
dans un danger pressant. Elle ne demanda pas brutalement ces choses,
elle posa les questions avec des mnagements si bien choisis, que
l'abb put disserter sur la matire sans entrer dans les
personnalits. Il fut plein d'arguments contradictoires. En somme, il
jugea qu'une me juste avait le droit, le devoir mme d'empcher le
mal, quitte  employer les moyens ncessaires au triomphe du bien.

--Voil mon opinion, chre dame, dit-il en finissant. La discussion
des moyens est toujours grave. Les moyens sont le grand pige o se
prennent les vertus ordinaires... Mais je connais votre belle
conscience. Pesez chacun de vos actes, et si rien ne proteste en vous,
allez hardiment... Les natures honntes ont cette grce merveilleuse
de mettre de leur honntet dans tout ce qu'elles touchent.

Et changeant de voix, il continua:

--Dites bien  monsieur Quenu que je lui souhaite le bonjour. Quand
je passerai, j'entrerai pour embrasser ma bonne petite Pauline... Au
revoir, chre dame, et tout  votre disposition.

Il rentra dans la sacristie. Lisa, en s'en allant, eut la curiosit de
voir si Claire priait toujours; mais Claire tait retourne  ses
carpes et  ses anguilles; il n'y avait plus, devant la chapelle de la
Vierge, o la nuit s'tait faite, qu'une dbandade de chaises
renverses, culbutes, sous la chaleur dvote des femmes qui s'taient
agenouilles l.

Quand la belle charcutire traversa de nouveau la place, la Normande,
qui guettait sa sortie, la reconnut dans le crpuscule  la rondeur de
ses jupes.

--Merci! s'cria-t-elle, elle est reste plus d'une heure. Quand les
curs la vident de ses pchs, celle-l, les enfants de choeur font la
chane pour jeter les seaux d'ordures  la rue.

Le lendemain matin, Lisa monta droit  la chambre de Florent. Elle s'y
installa en toute tranquillit, certaine de n'tre pas drange,
dcide d'ailleurs  mentir,  dire qu'elle venait s'assurer de la
propret du linge, si Florent remontait. Elle l'avait vu, en bas,
trs-occup, au milieu de la mare. S'asseyant devant la petite table,
elle enleva le tiroir, le mit sur ses genoux, le vida avec de grandes
prcautions, en ayant grand soin de replacer les paquets de papiers
dans le mme ordre. Elle trouva d'abord les premiers chapitres de
l'ouvrage sur Cayenne, puis les projets, les plans de toutes sortes,
la transformation des octrois en taxes sur les transactions, la
rforme du systme administratif des Halles, et les autres. Ces pages
de fine criture qu'elle s'appliquait  lire, l'ennuyrent beaucoup;
elle allait remettre le tiroir, convaincue que Florent cachait
ailleurs la preuve de ses mauvais desseins, rvant dj de fouiller la
laine des matelas, lorsqu'elle dcouvrit, dans une enveloppe  lettre,
le portrait de la Normande. La photographie tait un peu noire. La
Normande posait debout, le bras droit appuye sur une colonne
tronque; et elle avait tous ses bijoux, une robe de soie neuve qui
bouffait, un rire insolent. Lisa oublia son beau-frre, ses terreurs,
ce qu'elle tait venue faire l. Elle s'absorba dans une de ces
contemplations de femme dvisageant une autre femme, tout  l'aise,
sans crainte d'tre vue. Jamais elle n'avait eu le loisir d'tudier sa
rivale de si prs. Elle examina les cheveux, le nez, la bouche,
loigna la photographie, la rapprocha. Puis, les lvres pinces, elle
lut sur le revers, crit en grosses vilaines lettres: Louise  son
ami Florent. Cela la scandalisa, c'tait un aveu. L'envie lui vint
de prendre cette carte, de la garder comme une arme contre son
ennemie. Elle la remit lentement dans l'enveloppe, en songeant que ce
serait mal, et qu'elle la retrouverait toujours, d'ailleurs.

Alors, feuilletant de nouveau les pages volantes, les rangeant une 
une, elle eut l'ide de regarder au fond,  l'endroit o Florent avait
repouss le fil et les aiguilles d'Augustine; et l, entre le
paroissien et _la Clef des songes_, elle dcouvrit ce qu'elle
cherchait, des notes trs-compromettantes, simplement dfendues par
une chemise de papier gris. L'ide d'une insurrection, du renversement
de l'empire,  l'aide d'un coup de force, avance un soir par Logre
chez monsieur Lebigre, avait lentement mri dans l'esprit ardent de
Florent. Il y vit bientt un devoir, une mission. Ce fut le but enfin
trouv de son vasion de Cayenne et de son retour  Paris. Croyant
avoir  venger sa maigreur contre cette ville engraisse, pendant que
les dfenseurs du droit crevaient la faim en exil, il se fit
justicier, il rva de se dresser, des Halles mmes, pour craser ce
rgne de mangeailles et de soleries. Dans ce temprament tendre,
l'ide fixe plantait aisment son clou. Tout prenait des
grossissements formidables, les histoires les plus tranges se
btissaient, il s'imaginait que les Halles s'taient empares de lui,
 son arrive, pour l'amollir, l'empoisonner de leurs odeurs. Puis,
c'tait Lisa qui voulait l'abtir; il l'vitait pendant des deux et
trois jours, comme un dissolvant qui aurait fondu ses volonts, s'il
l'avait approche. Ces crises de terreurs puriles, ces emportements
d'homme rvolt, aboutissaient toujours  de grandes douceurs,  des
besoins d'aimer, qu'il cachait avec une honte d'enfant. Le soir
surtout, le cerveau de Florent s'embarrassait de fumes mauvaises.
Malheureux de sa journe, les nerfs tendus, refusant le sommeil par
une peur sourde de ce nant, il s'attardait davantage chez monsieur
Lebigre ou chez les Mhudin; et, quand il rentrait, il ne se couchait
encore pas, il crivait, il prparait la fameuse insurrection.
Lentement, il trouva tout un plan d'organisation. Il partagea Paris en
vingt sections, une par arrondissement ayant chacune un chef, une
sorte de gnral, qui avait sous ses ordres vingt lieutenants
commandant  vingt compagnie, d'affilis. Toutes les semaines, il y
aurait un conseil tenu par les chefs, chaque fois dans un local
diffrent; pour plus de discrtion, d'ailleurs, les affilis ne
connatraient que le lieutenant, qui lui-mme s'aboucherait uniquement
avec le chef de sa section; il serait utile aussi que ces compagnies
se crussent toutes charges de missions imaginaires, ce qui achverait
de dpister la police. Quant  la mise en oeuvre de ces forces, elle
tait des plus simples. On attendrait la formation complte des
cadres; puis on profiterait de la premire motion politique. Comme on
n'aurait sans doute que quelques fusils de chasse, on s'emparerait
d'abord des postes, on dsarmerait les pompiers, les gardes de Paris,
les soldats de la ligne, sans livrer bataille autant que possible, en
les invitant  faire cause commune avec le peuple. Ensuite, on
marcherait droit au Corps lgislatif, pour aller de l  l'Htel de
Ville. Ce plan, auquel Florent revenait chaque soir, comme  un
scnario de drame qui soulageait sa surexcitation nerveuse, n'tait
encore qu'crit sur des bouts de papier, raturs, montrant les
ttonnements de l'auteur, permettant de suivre les phases de cette
conception  la fois enfantine et scientifique. Lorsque Lisa eut
parcouru les notes, sans toutes les comprendre, elle resta tremblante,
n'osant plus toucher  ces papiers, avec la peur de les voir clater
entre ses mains comme des armes charges.

Une dernire note l'pouvanta plus encore que les autres. C'tait une
demi-feuille, sur laquelle Florent avait dessin la forme des insignes
qui distingueraient les chefs et les lieutenants;  ct, se
trouvaient galement les guidons des compagnies. Mme des lgendes au
crayon disaient la couleur des guidons pour les vingt arrondissements.
Les insignes des chefs taient des charpes rouges; ceux des
lieutenants, des brassards, galement rouges. Ce fut, pour Lisa, la
ralisation immdiate de l'meute; elle vit ces hommes, avec toutes
ces toffes rouges, passer devant sa charcuterie, envoyer des balles
dans les glaces et dans les marbres, voler les saucisses et les
andouilles de l'talage. Les infmes projets de sou beau-frre taient
un attentat contre elle-mme, contre son bonheur. Elle referma le
tiroir, regardant la chambre, se disant que c'tait elle pourtant qui
logeait cet homme, qu'il couchait dans ses draps, qu'il usait ses
meubles. Et elle tait particulirement exaspre par la pense qu'il
cachait l'abominable machine infernale dans cette petite table de bois
blanc, qui lui avait servi autrefois chez l'oncle Gradelle, avant son
mariage, une table innocente, toute dcloue.

Elle resta debout, songeant  ce qu'elle allait faire. D'abord, il
tait inutile d'instruire Quenu. Elle eut l'ide d'avoir une
explication avec Florent, mais elle craignit qu'il ne s'en allt
commettre son crime plus loin, tout en les compromettant, par
mchancet. Elle se calmait un peu, elle prfra le surveiller. Au
premier danger, elle verrait. En somme, elle avait  prsent de quoi
le faire retourner aux galres.

Comme elle rentrait  la boutique, elle vit Augustine tout motionne.
La petite Pauline avait disparu depuis une grande demi-heure. Aux
questions inquites de Lisa, elle ne put que rpondre:

--Je ne sais pas, madame... Elle tait l tout  l'heure, sur le
trottoir, avec un petit garon... Je les regardais; puis, j'ai entam
un jambon pour un monsieur, et je ne les ai plus vus.

--Je parie que c'est Muche, s'cria la charcutire; ah! le gredin
d'enfant!

C'tait Muche, en effet. Pauline, qui trennait justement ce jour-l
une robe neuve,  raies bleues, avait voulu la montrer. Elle se tenait
toute droite, devant la boutique, bien sage, les lvres pinces par
cette moue grave d'une petite femme de six ans qui craint de se salir.
Ses jupes, trs-courtes, trs-empeses, bouffaient comme des jupes de
danseuse, montrant ses bas blancs bien tirs, ses bottines vernies,
d'un bleu d'azur; tandis que son grand tablier, qui la dcolletait,
avait, aux paules, un troit volant brod, d'o ses bras, adorables
d'enfance, sortaient nus et roses. Elle portait des boutons de
turquoise aux oreilles, une jeannette au cou, un ruban de velours bleu
dans les cheveux, trs-bien peigne, avec l'air gras et tendre de sa
mre, la grce parisienne d'une poupe neuve.

Muche, des Halles, l'avait aperue. Il mettait dans le ruisseau des
petits poissons morts que l'eau emportait, et qu'il suivait le long du
trottoir, en disant qu'ils nageaient. Mais la vue de Pauline, si
belle, si propre, lui fit traverser la chausse, sans casquette, la
blouse dchire, le pantalon tombant et montrant la chemise, dans le
dbraill d'un galopin de sept ans. Sa mre lui avait bien dfendu de
jouer jamais avec cette grosse bte d'enfant que ses parents
bourraient  la faire crever. Il rda un instant, s'approcha, voulut
toucher la jolie robe  raies bleues. Pauline, d'abord flatte, eut
une moue de prude, recula, en murmurant d'un ton fch:

--Laisse-moi... Maman ne veut pas.

Cela fit rire le petit Muche, qui tait trs-dgourdi et
trs-entreprenant.

--Ah bien! dit-il, tu es joliment godiche!... a ne fait rien que ta
maman ne veuille pas... Nous allons jouer  nous pousser, veux-tu?

Il devait nourrir l'ide mauvaise de salir Pauline. Celle-ci, en le
voyant s'apprter  lui donner une pousse dans le dos, recula
davantage, fit mine de rentrer. Alors, il fut trs doux; il remonta
ses culottes, en homme du monde.

--Es-tu bte! c'est pour rire... Tu es bien gentille comme a. Est-ce
que c'est  ta maman, ta petite croix?

Elle se rengorgea; dit que c'tait  elle. Lui, doucement, l'amenait
jusqu'au coin de la rue Pirouette; il lui touchait les jupes, en
s'tonnant, en trouvant a drlement raide; ce qui causait un plaisir
infini  la petite. Depuis qu'elle faisait la belle sur le trottoir,
elle tait trs-vexe de voir que personne ne la regardait. Mais,
malgr les compliments de Muche, elle ne voulut pas descendre du
trottoir.

--Quelle grue! s'cria-t-il, en redevenant grossier. Je vas t'asseoir
sur ton panier aux crottes, tu sais, madame Belles-fesses!

Elle s'effaroucha. Il l'avait prise par la main; et comprenant sa
faute, se montrant de nouveau clin, fouillant vivement dans sa poche:

--J'ai un sou, dit-il.

La vue du sou calma Pauline. Il tenait le sou du bout des doigts,
devant elle, si bien qu'elle descendit sur la chausse, sans y prendre
garde, pour suivre le sou. Dcidment, le petit Muche tait en bonne
fortune.

--Qu'est-ce que tu aimes? demanda-t-il.

Elle ne rpondit pas tout de suite; elle ne savait pas, elle aimait
trop de choses. Lui, nomma une foule de friandises: de la rglisse, de
la mlasse, des boules de gomme, du sucre en poudre. Le sucre en
poudre fit beaucoup rflchir la petite; ou trempe un doigt, et on le
suce; c'est trs bon. Elle restait toute srieuse. Puis, se dcidant:

--Non, j'aime bien les cornets.

Alors, il lui prit le bras, il l'emmena, sans qu'elle rsistt. Ils
traversrent la rue Rambuteau, suivirent le large trottoir des Halles,
allrent jusque chez un picier de la rue de la Cossonnerie, qui avait
la renomme des cornets. Les cornets sont de minces cornets de papier,
o les piciers mettent les dbris de leur talage, les drages
casses, les marrons glacs tombs en morceaux, les fonds suspects des
bocaux de bonbons. Muche fit les choses galamment; il laissa choisir
le cornet par Pauline, un cornet de papier bleu, ne le lui reprit pas,
donna son sou. Sur le trottoir, elle vida les miettes de toutes sortes
dans les deux poches de son tablier; et ces poches taient si
troites, qu'elles furent pleines. Elle croquait doucement, miette par
miette, ravie, mouillant son doigt, pour avoir la poussire trop fine;
si bien que cela fondait les bonbons, et que deux taches brunes
marquaient dj les deux poches du tablier. Muche avait un rire
sournois. Il la tenait par la taille, la chiffonnant  son aise, lui
faisant tourner le coin de la rue Pierre-Lescot, du ct de la place
des Innocents, en lui disant:

--Hein? tu veux bien jouer, maintenant?... C'est bon, ce que tu as
dans tes poches. Tu vois que je ne voulais pas te faire de mal, grande
bte.

Et lui-mme, il fourrait les doigts au fond des poches. Ils entrrent
dans le square. C'tait l sans doute que le petit Muche rvait de
conduire sa conqute. Il lui fit les honneurs du square, comme d'un
domaine  lui, trs-agrable, o il galopinait pendant des aprs-midi
entires. Jamais Pauline n'tait alle si loin; elle aurait sanglott
comme une demoiselle enleve, si elle n'avait pas eu du sucre dans les
poches. La fontaine, au milieu de la pelouse coupe de corbeilles,
coulait, avec la dchirure de ses nappes; et les nymphes de Jean
Goujon, toutes blanches dans le gris de la pierre, penchant leurs
urnes, mettaient leur grce nue, au milieu de l'air noir du quartier
Saint-Denis. Les enfants firent le tour, regardant l'eau tomber des
six bassins, intresss par l'herbe, rvant certainement de traverser
la pelouse centrale, ou de se glisser sous les massifs de houx et de
rhododendrons, dans la plate-bande longeant la grille du square.
Cependant le petit Muche, qui tait parvenu  froisser la belle robe,
par derrire, dit, avec son rire en dessous:

--Nous allons jouer  nous jeter du sable, veux-tu?

Pauline tait sduite. Ils se jetrent du sable, en fermant les yeux.
Le sable entrait par le corsage dcollet de la petite, coulait tout
le long, jusque dans ses bas et ses bottines. Muche s'amusait
beaucoup,  voir le tablier blanc devenir tout jaune. Mais il trouva
sans doute que c'tait encore trop propre.

--Hein? si nous plantions des arbres, demanda-t-il tout  coup. C'est
moi qui sais faire de jolis jardins!

--Vrai, des jardins! murmura Pauline pleine d'admiration.

Alors, comme le gardien du square n'tait pas l, il lui fit creuser
des trous dans une plate bande. Elle tait  genoux, au beau milieu de
la terre molle, s'allongeant sur le ventre, enfonant jusqu'aux coudes
ses adorables bras nus. Lui, cherchait des bouts de bois, cassait des
branches. C'tait les arbres du jardin, qu'il plantait dans les trous
de Pauline. Seulement, il ne trouvait jamais les trous assez profonds,
il la traitait en mauvais ouvrier, avec des rudesses de patron. Quand
elle se releva, elle tait noire des pieds  la tte; elle avait de la
terre dans les cheveux, toute barbouille, si drle avec ses bras de
charbonnier, que Muche tapa dans ses mains, en s'criant:

--Maintenant, nous allons les arroser... Tu comprends, a ne
pousserait pas.

Ce fut le comble. Ils sortaient du square, ramassaient de l'eau au
ruisseau, dans le creux de leurs mains, revenaient en courant arroser
les bouts de bois. En route, Pauline, qui tait trop grosse et qui ne
savait pas courir, laissait chapper toute l'eau entre ses doigts, le
long de ses jupes; si bien qu'au sixime voyage, elle semblait s'tre
roule dans le ruisseau. Muche la trouva trs-bien, quand elle fut
trs-sale. Il la fit asseoir avec lui sous un rhododendron,  ct du
jardin qu'ils avaient plant. Il lui racontait que a poussait dj.
Il lui avait pris la main, en l'appelant sa petite femme.

--Tu ne regrettes pas d'tre venue, n'est-ce pas? Au lieu de rester
sur le trottoir, o tu as l'air de l'ennuyer fameusement... Tu verras,
je sais tout plein de jeux, dans les rues. Il faudra revenir,
entends-tu. Seulement, on ne parle pas de a  sa maman. On ne fait
pas la bte... Si tu dis quelque chose, tu sais, je te tirerai les
cheveux, quand je passerai devant chez toi.

Pauline rpondait toujours oui. Lui, par dernire galanterie, lui
remplissait de terre les deux poches de son tablier. Il la serrait de
prs, cherchant maintenant  lui faire du mal, par une cruaut de
gamin. Mais elle n'avait plus de sucre, elle ne jouait plus, et elle
devenait inquite. Comme il s'tait mis  la pincer, elle pleura en
disant qu'elle voulait s'en aller. Cela gaya beaucoup Muche, qui se
montra cavalier; il la menaa de ne pas la reconduire chez ses
parents. La petite, tout  fait terrifie, poussait des soupirs
touffs, comme une belle  la merci d'un sducteur, au fond d'une
auberge inconnue. Il aurait certainement fini par la battre, pour la
faire taire, lorsqu'une voix aigre, la voix de mademoiselle Saget,
s'cria  ct d'eux:

--Mais, Dieu me pardonne! c'est Pauline... Veux-tu bien la laisser
tranquille, mchant vaurien!

La vieille fille prit Pauline par la main, en poussant des
exclamations sur l'tat pitoyable de sa toilette. Muche ne s'effraya
gure; il les suivit, riant sournoisement de son oeuvre, rptant que
c'tait elle qui avait voulu venir, et qu'elle s'tait laisse tomber
par terre. Mademoiselle Saget tait une habitue du square des
Innocents. Chaque aprs-midi, elle y passait une bonne heure, pour se
tenir au courant des bavardages du menu peuple. L, aux deux cts, il
y a une longue file demi-circulaire de bancs mis bout  bout. Les
pauvres gens qui touffent dans les taudis des troites rues voisines
s'y entassent: les vieilles, dessches, l'air frileux, en bonnet
frip; les jeunes en camisole, les jupes mal attaches, les cheveux
nus, reintes, fanes dj de misre; quelques hommes aussi, des
vieillards proprets, des porteurs aux vestes grasses, des messieurs
suspects  chapeau noir; tandis que, dans l'alle, la marmaille se
roule, trane des voitures sans roues, emplit des seaux de sable,
pleure et se mord, une marmaille terrible, dguenille, mal mouche,
qui pullule au soleil comme une vermine. Mademoiselle Saget tait si
mince, qu'elle trouvait toujours  se glisser sur un banc. Elle
coutait, elle entamait la conversation avec une voisine, quelque
femme d'ouvrier toute jaune, raccommodant du linge, tirant d'un petit
panier, rpar avec des ficelles, des mouchoirs et des bas trous
comme des cribles. D'ailleurs, elle avait des connaissances. Au milieu
des piaillements intolrables de la marmaille et du roulement continu
des voitures, derrire, dans la rue Saint-Denis, c'taient des cancans
sans fin, des histoires sur les fournisseurs, les piciers, les
boulangers, les bouchers, toute une gazette du quartier, enfile par
les refus de crdit et l'envie sourde du pauvre. Elle apprenait,
surtout, parmi ces malheureuses, les choses inavouables, ce qui
descendait des garnis louches, ce qui sortait des loges noires des
concierges, les salets de la mdisance, dont elle relevait, comme
d'une pointe de piment, ses apptits de curiosit. Puis, devant elle,
la face tourne du ct des Halles, elle avait la place, les trois
pans de maisons, perces de leurs fentres, dans lesquelles elle
cherchait  entrer du regard; elle semblait se hausser, aller le long
des tages, ainsi qu' des trous de verre, jusqu'aux oeils-de-boeuf
des mansardes; elle dvisageait les rideaux, reconstruisait un drame
sur la simple apparition d'une tte entre deux persiennes, avait fini
par savoir l'histoire des locataires de toutes ces maisons, rien qu'
en regarder les faades. Le restaurant Baratte l'intressait d'une
faon particulire, avec sa boutique de marchand de vin, sa marquise
dcoupe et dore, formant terrasse, laissant dborder la verdure de
quelques pots de fleurs, ses quatre tages troits, orns et
peinturlurs; elle se plaisait au fond bleu tendre, aux colonnes
jaunes,  la stle surmonte d'une coquille,  cette devanture de
temple de carton, badigeonne sur la face d'une maison dcrpite,
termine en haut, au bord du toit, par une galerie de zinc passe  la
couleur. Derrire les persiennes flexibles,  bandes rouges, elle
lisait les bons petits djeuners, les soupers fins, les noces  tout
casser. Et elle mentait mme; c'tait l que Florent et Gavard
venaient faire des bombances avec ces deux salopes de Mhudin; au
dessert, il se passait des choses abominables.

Cependant, Pauline pleurait plus fort, depuis que la vieille fille la
tenait par la main. Celle-ci se dirigeait vers la porte du square,
lorsqu'elle parut se raviser. Elle s'assit sur le bout d'un banc,
cherchant  faire taire la petite.

--Voyons, ne pleure plus, les sergents de ville te prendraient... Je
vais te reconduire chez toi. Tu me connais bien, n'est-ce pas? Je suis
bonne amie, tu sais... Allons, fais une risette.

Mais les larmes la suffoquaient, elle voulait s'en aller. Alors,
mademoiselle Saget, tranquillement, la laissa sangloter, attendant
qu'elle et fini. La pauvre enfant tait toute grelottante, les jupes
et les bas mouills; les larmes qu'elle essuyait avec ses poings sales
lui mettaient de la terre jusqu'aux oreilles. Quand elle se fut un peu
calme, la vieille reprit d'un ton doucereux:

--Ta maman n'est pas mchante, n'est-ce pas? Elle t'aime bien.

--Oui, oui, rpondit Pauline, le coeur encore trs-gros.

--Et ton papa, il n'est pas mchant non plus, il ne te bat pas, il ne
se dispute pas avec ta maman?... Qu'est-ce qu'ils disent le soir,
quand ils vont se coucher?

--Ah! je ne sais pas; moi, j'ai chaud dans mon lit.

--Ils parlent de ton cousin Florent?

--Je ne sais pas.

Mademoiselle Saget prit un air svre, en feignant de se lever et de
s'en aller.

--Tiens! tu n'es qu'une menteuse... Tu sais qu'il ne faut pas
mentir... Je vais te laisser l, si tu mens, et Muche te pincera.

Muche, qui rdait devant le banc, intervint, disant de son ton dcid
de petit homme:

--Allez, elle est trop dinde pour savoir... Moi, je sais que mon bon
ami Florent a eu l'air joliment cornichon, hier, quand maman lui a dit
comme a, en riant, qu'il pouvait l'embrasser, si cela lui faisait
plaisir.

Mais Pauline, menace d'tre abandonne, s'tait remise  pleurer.

--Tais-toi donc, tais-toi donc, mauvaise gale! murmura la vieille en
la bousculant. La, je ne m'en vais pas, je t'achterai un sucre
d'orge, hein! un sucre d'orge!... Alors, tu ne l'aimes pas, ton cousin
Florent?

--Non, maman dit qu'il n'est pas honnte.

--Ah! tu vois bien que ta maman disait quelque chose.

--Un soir, dans mon lit, j'avais Mouton, je dormais avec Mouton...
Elle disait  papa: Ton frre, il ne s'est sauv du bagne que pour
nous y ramener tous avec lui.

Mademoiselle Saget poussa un lger cri. Elle s'tait mise debout,
toute frmissante. Un trait de lumire venait de la frapper en pleine
face. Elle reprit la main de Pauline, la fit trotter jusqu' la
charcuterie, sans parler, les lvres pinces par un sourire intrieur,
les regards pointus d'une joie aigu. Au coin de la rue Pirouette,
Muche, qui les accompagnait en gambadant, jouissant de voir la petite
courir avec ses bas crotts, disparut prudemment. Lisa tait dans une
inquitude mortelle. Quand elle aperut sa fille faite comme un
torchon, elle eut un tel saisissement, qu'elle la tourna de tous les
cts, sans mme songer  la battre. La vieille disait de sa voix
mauvaise:

--C'est le petit Muche... Je vous la ramne, vous comprenez... je les
ai dcouverts ensemble, sous un arbre du square. Je ne sais pas ce
qu'ils faisaient...  votre place, je regarderais. Il est capable de
tout, cet enfant de gueuse.

Lisa ne trouvait pas une parole. Elle ne savait par quel bout prendre
sa fille, tant les bottines boueuses, les bas tachs, les jupes
dchires, les mains et la figure noircies, la dgotaient. Le velours
bleu, les boutons d'oreille, la jeannette, disparaissaient sous une
couche de crasse. Mais ce qui acheva de l'exasprer, ce furent les
poches pleines de terre. Elle se pencha, les vida, sans respect pour
le dallage blanc et rose de la boutique. Puis, elle ne put prononcer
qu'un mot, elle entrana Pauline, en disant:

--Venez, ordure.

Mademoiselle Saget, qui tait toute gaye par cette scne, au fond de
son chapeau noir, traversa vivement la rue Rambuteau. Ses pieds menus
touchaient  peine le pav; une jouissance la portait, comme un
souffle plein de caresses chatouillantes. Elle savait donc enfin!
Depuis prs d'une anne qu'elle brlait, voil qu'elle possdait
Florent, tout entier, tout d'un coup. C'tait un contentement
inespr, qui la gurissait de quelque maladie; car elle sentait bien
que cet homme-l l'aurait fait mourir  petit feu, en se refusant plus
longtemps  ses ardeurs de curiosit. Maintenant, le quartier des
Halles lui appartenait; il n'y avait plus de lacune dans sa fte; elle
aurait racont chaque rue, boutique par boutique. Et elle poussait de
petits soupirs pms, tout en entrant dans le pavillon aux fruits.

--Eh! mademoiselle Saget, cria la Sarriette de son banc, qu'est-ce
que vous avez donc  rire toute seule?... Est-ce que vous avez gagn
le gros lot  la loterie?

--Non, non.... Ah! ma petite, si vous saviez!...

La Sarriette tait adorable, au milieu de ses fruits, avec son
dbraill de belle fille. Ses cheveux frisottants lui tombaient sur le
front, comme des pampres. Ses bras nus, son cou nu, tout ce qu'elle
montrait de nu et de rose, avait une fracheur de pche et de cerise.
Elle s'tait pendu par gaminerie des guignes aux oreilles, des guignes
noires qui sautaient sur ses joues, quand elle se penchait, toute
sonore de rires. Ce qui s'amusait si fort, c'tait qu'elle mangeait
des groseilles, et qu'elle les mangeait  s'en barbouiller la bouche,
jusqu'au menton et jusqu'au nez; elle avait la bouche rouge, une
bouche maquille, frache du jus des groseilles, comme peinte et
parfume de quelque fard du srail. Une odeur de prune montait de ses
jupes. Sou fichu mal nou sentait la fraise.

Et, dans l'troite boutique, autour d'elle, les fruits s'entassaient.
Derrire, le long des tagres, il y avait des files de melons, des
cantaloups couturs de verrues, des marachers aux guipures grises,
des culs de singe avec leurs bosses nues.  l'talage, les beaux
fruits, dlicatement pars dans des paniers, avaient des rondeurs de
joues qui se cachent, des faces de belles enfants entrevues  demi
sous un rideau de feuilles; les pches surtout, les Montreuil
rougissantes, de peau fine et claire comme des filles du Nord, et les
pches du Midi, jaunes et brles, ayant le hle des filles de
Provence. Les abricots prenaient sur la mousse des tons d'ambre, ces
chaleurs de coucher de soleil qui chauffent la nuque des brunes, 
l'endroit o frisent de petits cheveux. Les cerises, ranges une 
une, ressemblaient  des lvres trop troites de Chinoise qui
souriaient: les Montmorency, lvres trapues de femme grasse; les
Anglaises, plus allonges et plus graves; les guignes, chair commune,
noire, meurtrie de baisers; les bigarreaux, tachs de blanc et de
rose, au rire  la fois joyeux et fch. Les pommes, les poires
s'empilaient, avec des rgularits d'architecture, faisant des
pyramides, montrant des rougeurs de seins naissants, des paules et
des hanches dores, toute une nudit discrte, au milieu des brins de
fougre; elles taient de peaux diffrentes, les pommes d'api au
berceau, les rambourg avachies, les calville en robe blanche, les
canada sanguines, les chtaignier couperoses, les reinettes blondes,
piques de rousseur; puis, les varits des poires, la blanquette,
l'angleterre, les beurrs, les messire-jean, les duchesses, trapues,
allonges, avec des cous de cygne ou des paules apoplectiques, les
ventres jaunes et verts, relevs d'une pointe de carmin.  ct, les
prunes transparentes montraient des douceurs chlorotiques de vierge;
les reine-Claude, les prunes de monsieur, taient plies d'une fleur
d'innocence; les mirabelles s'grenaient comme les perles d'or d'un
rosaire, oubli dans une bote avec des btons de vanille. Et les
fraises, elles aussi, exhalaient un parfum frais, un parfum de
jeunesse, les petites surtout, celle qu'on cueille dans les bois, plus
encore que les grosses fraises de jardin, qui sentent la fadeur des
arrosoirs. Les framboises ajoutaient un bouquet  cette odeur pure.
Les groseilles, les cassis, les noisettes, riaient avec des mines
dlures; pendant que des corbeilles de raisins, des grippes lourdes,
charges d'ivresse, se pmaient au bord de l'osier, en laissant
retomber leurs grains roussis par les volupts trop chaudes du soleil.

La Sarriette vivait l, comme dans un verger, avec des griseries
d'odeurs. Les fruits  bas prix, les cerises, les prunes, les fraises,
entasss devant elle sur des paniers plats, garnis de papier, se
meurtrissaient, tachaient l'talage de jus, d'un jus fort qui fumait
dans la chaleur. Elle sentait aussi la tte lui tourner, en juillet,
par les aprs-midi brlantes, lorsque les melons l'entouraient d'une
puissante vapeur de musc. Alors, ivre, montrant plus de chair sous son
fichu,  peine mre et toute frache de printemps, elle tentait la
bouche, elle inspirait des envies de maraude. C'tait elle, c'taient
ses bras, c'tait son cou, qui donnaient  ses fruits cette vie
amoureuse, cette tideur satine de femme. Sur le banc de vente, 
cte, une vieille marchande, une ivrognesse affreuse, n'talait que
des pommes rides, des poires pendantes comme des seins vides, des
abricots cadavreux, d'un jaune infme de sorcire. Mais, elle,
faisait de son talage une grande volupt nue. Ses lvres avaient pos
l une  une les cerises, des baisers rouges; elle laissait tomber de
son corsage les pches soyeuses; elle fournissait aux prunes sa peau
la plus tendre, la peau de ses tempes, celle de son menton, celle des
coins de sa bouche; elle laissait couler un peu de son sang rouge dans
les veines des groseilles Ses ardeurs de belle fille mettaient en rut
ces fruits de la terre, toutes ces semences, dont les amours
s'achevaient sur un lit de feuilles, au fond des alcves tendues de
mousse des petits paniers. Derrire sa boutique, l'alle aux fleurs
avait une senteur fade, auprs de l'arome de vie qui sortait de ses
corbeilles entames et de ses vtements dfaits.

Cependant, la Sarriette, ce jour-l, tait toute grise d'un arrivage
de mirabelles, qui encombrait le march. Elle vit bien que
mademoiselle Saget avait quelque grosse nouvelle, et elle voulut la
faire causer; mais la vieille, en pitinant d'impatience:

--Non, non, je n'ai pas le temps... Je cours voir madame Lecoeur. Ah!
j'en sais de belles!... Venez, si vous voulez.

 la vrit, elle ne traversait le pavillon aux fruits que pour
racoler la Sarriette. Celle-ci ne put rsister  la tentation.
Monsieur Jules tait l, se dandinant sur une chaise retourne, ras
et frais comme un chrubin.

--Garde un instant la boutique, n'est-ce pas? lui dit-elle. Je
reviens tout de suite.

Mais lui, se leva, lui cria de sa voix grasse, comme elle tournait
l'alle:

--Eh! pas de a, Lisette! Tu sais, je file, moi... Je ne veux pas
attendre une heure comme l'autre jour... Avec a que tes prunes me
donnent mal  la tte.

Il s'en alla tranquillement, les mains dans les poches. La boutique
resta seule. Mademoiselle Saget faisait courir la Sarriette. Au
pavillon du beurre, une voisine leur dit que madame Lecoeur tait  la
cave. La Sarriette descendit la chercher, pendant que la vieille
s'installait au milieu des fromages.

En bas, la cave est trs-sombre; le long des ruelles, les resserres
sont tendues d'une toile mtallique  mailles fines, par crainte des
incendies; les becs de gaz, fort rares, font des taches jaunes sans
rayons, dans la bue nausabonde, qui s'alourdit sous l'crasement de
la vote. Mais, madame Lecoeur travaillait le beurre, sur une des
tables places le long de la rue Berger. Les soupiraux laissent tomber
un jour ple. Les tables, continuellement laves  grande eau par des
robinets, ont des blancheurs de tables neuves. Tournant le dos  la
pompe du fond, la marchande ptrissait la maniotte, au milieu
d'une bote de chne. Elle prenait,  ct d'elle, les chantillons
des diffrents beurres, les mlait, les corrigeait l'un par l'autre,
ainsi qu'on procde pour le coupage des vins. Plie en deux, les
paules pointues, les bras maigres et noueux, comme des chalas, nus
jusqu'aux paules, elle enfonait furieusement les poings dans cette
pte grasse qui prenait un aspect blanchtre et crayeux. Elle suait,
elle poussait un soupir  chaque effort.

--C'est mademoiselle Saget qui voudrait vous parler, ma tante, dit la
Sarriette.

Madame Lecoeur s'arrta, ramena son bonnet sur ses cheveux, de ses
doigts pleins de beurre, sans paratre avoir peur des taches.

--J'ai fini; qu'elle attende un instant, rpondit-elle.

--Elle a quelque chose de trs-intressant  vous dire.

--Rien qu'une minute, ma petite.

Elle avait replong les bras. Le beurre lui montait jusqu'aux coudes.
Amolli pralablement dans l'eau tide, il huilait sa chair de
parchemin, faisant ressortir les grosses veines violettes qui lui
couturaient la peau, pareilles  des chapelets de varices clates. La
Sarriette tait toute dgote par ces vilains bras, s'acharnant au
milieu de cette masse fondante. Mais elle se rappelait le mtier;
autrefois, elle mettait, elle aussi, ses petites mains adorables dans
le beurre, pendant des aprs-midi entires; mme c'tait l sa pte
d'amande, un onguent qui lui conservait la peau blanche, les ongles
roses, et dont ses doigts dlis semblaient avoir garder la souplesse.
Aussi, au bout d'un silence, reprit-elle:

--Elle ne sera pas fameuse, votre maniotte, ma tante... Vous avez l
des beurres trop forts.

--Je le sais bien, dit madame Lecoeur entre deux gmissements, mais
que veux-tu? il faut tout faire passer... Il y a des gens qui veulent
payer bon march; on leur fait du bon march... Va, c'est toujours
trop bon pour les clients.

La Sarriette pensait qu'elle n'en mangerait pas volontiers, du beurre
travaill par les bras de sa tante. Elle regarda dans un petit pot
plein d'une sorte de teinture rouge.

--Il est trop clair, votre raucourt, murmura-t-elle.

Le raucourt sert  rendre  la maniotte une belle couleur jaune. Les
marchandes croient garder religieusement le secret de cette teinture,
qui provient simplement de la graine du rocouyer; il est vrai qu'elles
en fabriquent avec des carottes et des fleurs de soucis.

--A la fin, venez-vous! dit la jeune femme qui s'impatientait et qui
n'tait plus habitue  l'odeur infecte de la cave. Mademoiselle Saget
est peut-tre dj partie... Elle doit savoir des choses trs-graves
sur mon oncle Gavard.

Madame Lecoeur, du coup, ne continua pas. Elle laissa la maniotte et
le raucourt. Elle ne s'essuya pas mme les bras. D'une lgre tape,
elle ramena de nouveau son bonnet, marchant sur les talons de sa
nice, remontant l'escalier, en rptant avec inquitude:

--Tu crois qu'elle ne nous aura pas attendues?

Mais elle se rassura, en apercevant mademoiselle Saget, au milieu des
fromages. Elle n'avait eu garde de s'en aller. Les trois femmes
s'assirent au fond de l'troite boutique. Elles y taient les unes sur
les autres, se parlant le nez dans la face. Mademoiselle Saget garda
le silence pendant deux bonnes minutes; puis, quand elle vit les deux
antres toutes brlantes de curiosit, d'une voix pointue:

--Vous savez, ce Florent?... Eh bien, je peux vous dire d'o il
vient, maintenant.

Et elle les laissa un instant encore suspendues  ses lvres.

--Il vient du bagne, dit-elle enfin, en assourdissant terriblement sa
voix.

Autour d'elles, les fromages puaient. Sur les deux tagres de la
boutique, au fond, s'alignaient des mottes de beurre normes; les
beurres de Bretagne, dans des paniers, dbordaient; les beurres de
Normandie, envelopps de toile, ressemblaient  des bauches de
ventres, sur lesquelles un sculpteur aurait jet des linges mouills;
d'autres mottes, entames, tailles par les larges couteaux en rochers
 pic, pleines de vallons et de cassures, taient comme des cimes
boules, dores par la pleur d'un soir d'automne. Sous la table
d'talage, de marbre rouge vein de gris, des paniers d'oeufs
mettaient une blancheur de craie; et, dans des caisses, sur des
clayons de paille, des bondons poss bout  bout, des gournay rangs 
plat comme des mdailles, faisaient des nappes plus sombres, taches
de tons verdtres. Mais c'tait surtout sur la table que les fromages
s'empilaient. L,  cte des pains de beurre  la livre, dans des
feuilles de poire, s'largissait un cantal gant, comme fendu  coups
de hache; puis venaient un chester, couleur d'or, un gruyre, pareil 
une roue tombe de quelque char barbare, des hollande, ronds comme des
ttes coupes, barbouilles de sang sch, avec cette duret de crne
vide qui les fait nommer ttes-de-mort. Un parmesan, au milieu de
cette lourdeur de pte cuite, ajoutait sa pointe d'odeur aromatique.
Trois brie, sur des planches rondes, avaient des mlancolies de lunes
teintes; deux, trs-secs, taient dans leur plein; le troisime, dans
son deuxime quartier, coulait, se vidait d'une crme blanche, tale
en lac, ravageant les minces planchettes,  l'aide desquelles on avait
vainement essay de le contenir. Des port-salut, semblables  des
disques antiques, montraient en exergue le nom imprim des fabricants.
Un romantour, vtu de son papier d'argent, donnait le rve d'une barre
de nougat, d'un fromage sucr, gar parmi ces fermentations cres.
Les roquefort, eux aussi, sous des cloches de cristal, prenaient des
mines princires, des faces marbres et grasses, veines de bleu et de
jaune, comme attaqus d'une maladie honteuse de gens riches qui ont
trop mang de truffes; tandis que, dans un plat,  ct, des fromages
de chvre, gros comme un poing d'enfant, durs et gristres,
rappelaient les cailloux que les boucs, menant leur troupeau, font
rouler aux coudes des sentiers pierreux. Alors, commenaient les
puanteurs: les mont-d'or, jaune clair, puant une odeur doucetre; les
troyes, trs-pais, meurtris sur les bords, d'pret dj plus forte,
ajoutant une ftidit de cave humide; les camembert, d'un fumet de
gibier trop faisand; les neufchtel, les limbourg, les marolles, les
pont-l'vque, carrs, mettant chacun leur note aigu et particulire
dans cette phrase rude jusqu' la nause; les livarot, teintes de
rouge, terribles  la gorge comme une vapeur de soufre; puis enfin,
par-dessus tous les autres, les olivet, envelopps de feuilles de
noyer, ainsi que ces charognes que les paysans couvrent de branches,
au bord d'un champ, fumantes au soleil. La chaude aprs-midi avait
amolli les fromages; les moisissures des crotes fondaient, se
vernissaient avec des tons riches de cuivre rouge et de vert-de-gris,
semblables  des blessures mal fermes; sous les feuilles de chne, un
souffle soulevait la peau des olivet, qui battait comme une poitrine,
d'une haleine lente et grosse d'homme endormi; un flot de vie avait
trou un livarot, accouchant par cette entaille d'un peuple de vers.
Et, derrire les balances, dans sa bote mince, un grom anis
rpandait une infection telle, que des mouches taient tombes autour
de la bote, sur le marbre rouge vein de gris.

Mademoiselle Saget avait ce grom presque sous le nez. Elle se
recula, appuya la tte contre les grandes feuilles de papier jaunes et
blanches, accroches par un coin, au fond de la boutique.

--Oui, rpta-t-elle avec une grimace de dgot, il vient du bagne...
Hein! ils n'ont pas besoin de faire les fiers, les Quenu-Gradelle!

Mais madame Lecoeur et la Sarriette poussaient des exclamations
d'tonnement. Ce n'tait pas possible. Qu'avait-il donc commis pour
aller au bagne? aurait-on jamais souponn cette madame Quenu, cette
vertu qui faisait la gloire du quartier, de choisir un amant au bagne?

--Eh! non, vous n'y tes pas, s'cria la vieille impatiente.
coutez-moi donc... Je savais bien que j'avais dj vu ce grand
escogriffe quelque part.

Elle leur conta l'histoire de Florent. Maintenant, elle se souvenait
d'un bruit vague qui avait couru dans le temps, d'un neveu du vieux
Gradelle envoy  Cayenne, pour avoir tu six gendarmes sur une
barricade; elle l'avait mme aperu une fois, rue Pirouette. C'tait
bien lui, c'tait le faux cousin. Et elle se lamentait, en ajoutant
qu'elle perdait la mmoire, qu'elle tait finie, que bientt elle ne
saurait plus rien. Elle pleurait cette mort de sa mmoire, comme un
rudit qui verrait s'envoler au vent les notes amasses par le travail
de toute une existence.

--Six gendarmes! murmura la Sarriette avec admiration; il doit avoir
une poigne solide, cet homme-l.

--Et il eu a bien fait d'autres, ajouta mademoiselle Saget. Je ne
vous conseille pas de le rencontrer  minuit.

--Quel gredin! balbutia madame Lecoeur, tout  fait pouvante.

Le soleil oblique entrait sous le pavillon, les fromages puaient plus
fort.  ce moment, c'tait surtout le marolles qui dominait; il jetait
des bouffes puissantes, une senteur de vieille litire, dans la
fadeur des mottes de beurre. Puis, le veut parut tourner; brusquement,
des rles de limbourg arrivrent entre les trois femmes, aigres et
amers, comme souffls par des gorges de mourants.

--Mais, reprit madame Lecoeur, il est le beau-frre de la grosse
Lisa, alors... Il n'a pas couch avec...

Elles se regardrent, surprises par ce ct du nouveau cas de Florent.
Cela les ennuyait de lcher leur premire version. La vieille
demoiselle hasarda, en haussant les paules:

--a n'empcherait pas... quoique,  vrai dire, a me paratrait
vraiment raide... Enfin, je n'en mettrais pas ma main au feu.

--D'ailleurs, fit remarquer la Sarriette, ce serait ancien, il n'y
coucherait toujours plus, puisque vous l'avez vu avec les deux
Mhudin.

--Certainement, comme je vous vois, ma belle, s'cria mademoiselle
Saget, pique, croyant qu'on doutait. Il y est tous les soirs, dans
les jupes des Mhudin... Puis, a nous est gal. Qu'il ait couch avec
qui il voudra, n'est-ce pas? Nous sommes d'honntes femmes, nous...
C'est un fier coquin!

--Bien sr, conclurent les deux autres. C'est un sclrat fini.

En somme, l'histoire tournait au tragique; elles se consolaient
d'pargner la belle Lisa, en comptant sur quelque pouvantable
catastrophe amene par Florent. videmment, il avait de mauvais
desseins; ces gens-l ne s'chappent que pour mettre le feu partout;
puis, un homme pareil ne pouvait tre entr aux Halles sans
manigancer quelque coup. Alors, ce furent des suppositions
prodigieuses. Les deux marchandes dclarrent qu'elles allaient
ajouter un cadenas  leur resserre; mme la Sarriette se rappela que,
l'autre semaine, on lui avait vol un panier de pches. Mais
mademoiselle Saget les terrifia, en leur apprenant que les rouges
ne procdaient pas comme cela; ils se moquaient bien d'un panier de
pches; ils se mettaient  deux ou trois cents pour tuer tout le
monde, piller  leur aise. a, c'tait de la politique, disait-elle
avec la supriorit d'une personne instruite. Madame Lecoeur en fut
malade; elle voyait les Halles flamber, une nuit que Florent et ses
complices se seraient cachs au fond des caves, pour s'lancer de l
sur Paris.

--Eh! j'y songe, dit tout  coup la vieille, il y a l'hritage du
vieux Gradelle... Tiens! tiens! ce sont les Quenu qui ne doivent pas
rire.

Elle tait toute rjouie. Les commrages tournrent. On tomba sur les
Quenu, quand elle eut racont l'histoire du trsor dans le saloir,
qu'elle savait jusqu'aux plus minces dtails. Elle disait mme le
chiffre de quatre-vingt-cinq mille francs, sans que Lisa ni son mari
se rappelassent l'avoir confi  me qui vive. N'importe, les Quenu
n'avaient pas donn sa part au grand maigre. Il tait trop mal
habill pour a. Peut-tre qu'il ne connaissait seulement pas
l'histoire du saloir. Tous voleurs, ces gens-l. Puis, elles
rapprochrent leur tte, baissant la voix, dcidant qu'il serait
peut-tre dangereux de s'attaquer  la belle Lisa, mais qu'il fallait
faire son affaire au rouge, pour qu'il ne manget plus l'argent de
ce pauvre monsieur Gavard.

Au nom de Gavard, il se fit un silence. Elles se regardrent toutes
trois, d'un air prudent. Et, comme elles soufflaient un peu, ce fut le
camembert qu'elles sentirent surtout. Le camembert, de son fumet de
venaison, avait vaincu les odeurs plus sourdes du marolles et du
limbourg; il largissait ses exhalaisons, touffait les autres
senteurs sous une abondance surprenante d'haleines gtes. Cependant,
au milieu de cette phrase vigoureuse, le parmesan jetait par moments
un filet mince de flte champtre; tandis que les brie y mettaient des
douceurs fades de tambourins humides. Il y eut une reprise suffoquante
du livarot. Et cette symphonie se tint un moment sur une note aigu du
grom anis, prolonge en point d'orgue.

--J'ai vu madame Lonce, reprit mademoiselle Saget, avec un coup
d'oeil significatif.

Alors, les deux autres furent trs-attentives. Madame Lonce tait la
concierge de Gavard, rue de la Cossonnerie. Il habitait l une vieille
maison, un peu en retrait, occupe au rez-de-chausse par un
entrepositaire de citrons et d'oranges, qui avait fait badigeonner la
faade en bleu, jusqu'au deuxime tage. Madame Lonce faisait son
mnage, gardait les cls des armoires, lui montait de la tisane
lorsqu'il tait enrhum. C'tait une femme svre, de cinquante et
quelques annes, parlant lentement, d'une faon interminable; elle
s'tait fche un jour, parce que Gavard lui avait pinc la taille; ce
qui ne l'empcha pas de lui poser des sangsues,  un endroit dlicat,
 la suite d'une chute qu'il avait faite. Mademoiselle Saget qui, tous
les mercredis soirs, allait prendre le caf dans sa loge, lia avec
elle une amiti encore plus troite, quand le marchand de volailles
vint habiter la maison. Elles causaient ensemble du digne homme
pendant des heures entires; elles l'aimaient beaucoup; elles
voulaient son bonheur.

--Oui, j'ai vu madame Lonce, rpta la vieille; nous avons pris le
caf, hier... Je l'ai trouve trs-peine. Il parat que monsieur
Gavard ne rentre plus avant une heure. Dimanche, elle lui a mont du
bouillon, parce qu'elle lui avait vu le visage tout  l'envers.

--Elle sait bien ce qu'elle fait, allez, dit madame Lecoeur, que ces
soins de la concierge inquitaient.

Mademoiselle Saget crut devoir dfendre son amie.

--Pas du tout, vous vous trompez... Madame Lonce est au-dessus de sa
position. C'est une femme trs comme il faut... Ah bien! si elle
voulait s'emplir les mains, chez monsieur Gavard, il y a longtemps
qu'elle n'aurait eu qu' se baisser. Il parat qu'il laisse tout
traner... C'est justement  propos de cela que je veux vous parler.
Mais, silence, n'est-ce pas? Je vous dis a sous le sceau du secret.

Elles jurrent leurs grands dieux qu'elles seraient muettes. Elles
avanaient le cou. Alors l'autre, solennellement:

--Vous saurez donc que monsieur Gavard est tout chose depuis quelque
temps... Il a achet des armes, un grand pistolet qui tourne, vous
savez. Madame Lonce dit que c'est une horreur, que ce pistolet est
toujours sur la chemine ou sur la table, et qu'elle n'ose plus
essuyer... Et ce n'est rien encore. Son argent...

--Son argent, rpta madame Lecoeur, dont les joues brlaient.

--Eh bien, il n'a plus d'actions, il a tout vendu, il a maintenant
dans une armoire un tas d'or...

--Un tas d'or, dit la Sarriette ravie.

--Oui, un gros tas d'or. Il y en a plein sur une planche. a blouit.
Madame Lonce m'a racont qu'il avait ouvert l'armoire un matin devant
elle, et que a lui a fait mal aux yeux, tant a brillait.

Il y eut un nouveau silence. Les paupires des trois femmes battaient,
comme si elles avaient vu le tas d'or. La Sarriette se mit  rire la
premire, en murmurant:

--Moi, si mon oncle me donnait a, je m'amuserais joliment avec
Jules... Nous ne nous lverions plus, nous ferions monter de bonnes
choses du restaurant.

Madame Lecoeur restait comme crase sous cette rvlation, sous cet
or qu'elle ne pouvait maintenant chasser de sa vue. L'envie
l'treignait aux flancs. Enfin elle leva ses bras maigres, ses mains
sches, dont les ongles dbordaient de beurre fig; et elle ne put que
balbutier, d'un ton plein d'angoisse:

--Il n'y faut pas penser, a fait trop de mal.

--Eh! ce serait votre bien, si un accident arrivait, dit mademoiselle
Saget. Moi,  votre place, je veillerais  mes intrts... Vous
comprenez, ce pistolet ne dit rien de bon. Monsieur Gavard est mal
conseill. Tout a finira mal.

Elles en revinrent  Florent. Elles le dchirrent avec plus de fureur
encore. Puis, posment, elles calculrent o ces mauvaises histoires
pouvaient les mener, lui et Gavard. Trs-loin,  coup sr, si l'on
avait la langue trop longue. Alors, elles jurrent, quant  elles, de
ne pas ouvrir la bouche, non que cette canaille de Florent mritt le
moindre mnagement, mais parce qu'il fallait viter  tout prix que le
digne monsieur Gavard ft compromis. Elles s'taient leves, et comme
mademoiselle Saget s'en allait:

--Pourtant, dans le cas d'un accident, demanda la marchande de
beurre, croyez-vous qu'on pourrait se fier  madame Lonce?... C'est
elle peut-tre qui a la clef de l'armoire?

--Vous m'en demandez trop long, rpondit la vieille. Je la crois
trs-honnte femme; mais, aprs tout, je ne sais pas; il y a des
circonstances... Enfin, je vous ai prvenues toutes les deux; c'est
votre affaire.

Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des
fromages. Tous,  cette heure, donnaient  la fois. C'tait une
cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des ptes
cuites, du gruyre et du hollande, jusqu'aux pointes alcalines de
l'olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des
fromages de chvre, pareils  un chant large de basse, sur lesquels se
dtachaient, en notes piques, les petites fumes brusques des
neufchtel, des troyes et des mont-d'or. Puis les odeurs s'effaraient,
roulaient les unes sur les autres, s'paississaient des bouffes du
port-salut, du limbourg, du grom, du marolles, du livarot, du
pont-l'vque, peu  peu confondues, panouies en une seule explosion
de puanteurs. Cela s'pandait, se soutenait, au milieu du vibrement
gnral, n'ayant plus de parfums distincts, d'un vertige continu de
nause et d'une force terrible d'asphyxie. Cependant, il semblait que
c'taient les paroles mauvaises de madame Lecoeur et de mademoiselle
Saget qui puaient si fort.

--Je vous remercie bien, dit la marchande de beurre. Allez! si je
suis jamais riche, je vous rcompenserai.

Mais la vieille ne s'en allait pas. Elle prit un bondon, le retourna,
le remit sur la table de marbre. Puis, elle demanda combien a
cotait.

--Pour moi? ajouta-t-elle avec un sourire.

--Pour vous, rien, rpondit madame Lecoeur. Je vous le donne.

Et elle rpta:

--Ah! si j'tais riche!

Alors, mademoiselle Saget lui dit que a viendrait un jour. Le bondon
avait dj disparu dans le cabas. La marchande de beurre redescendit 
la cave, tandis que la vieille demoiselle reconduisait la Sarriette
jusqu' sa boutique. L, elles causrent un instant de monsieur Jules.
Les fruits, autour d'elles, avaient leur odeur frache de printemps.

--a sent meilleur chez vous que chez votre tante, dit la vieille.
J'en avais mal au coeur, tout  l'heure. Comment fait-elle pour vivre
l dedans?... Au moins, ici, c'est doux, c'est bon. Cela vous rend
toute rose, ma belle.

La Sarriette se mit  rire. Elle aimait les compliments. Puis, elle
vendit une livre de mirabelles  une dame, en disant que c'tait un
sucre.

--J'en achterais bien, des mirabelles, murmura mademoiselle Saget,
quand la dame fut partie; seulement il m'en faut si peu... Une femme
seule, vous comprenez...?

--Prenez-en donc une poigne, s'cria la jolie brune. Ce n'est pas a
qui me ruinera... Envoyez-moi Jules, n'est-ce pas? si vous le voyez.
Il doit fumer son cigare, sur le premier banc, en sortant de la grande
rue,  droite.

Mademoiselle Saget avait largi les doigts pour prendre la poigne de
mirabelles, qui alla rejoindre le bondon dans le cabas. Elle feignit
de vouloir sortir de Halles; mais elle fit un dtour par une des rues
couvertes, marchant lentement, songeant que des mirabelles et un
bonbon composaient un dner pas trop maigre. D'ordinaire, aprs sa
tourne de l'aprs-midi, lorsqu'elle n'avait pas russi  faire emplir
son cabas par les marchandes, qu'elle comblait de cajoleries et
d'histoires, elle en tait rduite aux rogatons. Elle retourna
sournoisement au pavillon du beurre. L, du cot de la rue Berger,
derrire les bureaux des facteurs aux hutres, se trouvent les bancs
de viandes cuites. Chaque matin, de petites voitures fermes, en forme
de caisses, doubles de zinc et garnies de soupiraux, s'arrtent aux
portes des grandes cuisines, rapportent ple-mle la desserte des
restaurants, des ambassades, des ministres. Le triage a lieu dans la
cave. Ds neuf heures, les assiettes s'talent, pares,  trois sous
et  cinq sous, morceaux de viande, filets de gibier, ttes ou queues
de poissons, lgumes, charcuterie, jusqu' du dessert, des gteaux 
peine entams et des bonbons presque entiers. Les, meurt-de-faim, les
petits employs, les femmes grelottant la fivre, font queue; et
parfois les gamins huent des ladres blmes, qui achtent avec des
regards sournois, guettant si personne ne les voit. Mademoiselle Saget
se glissa devant une boutique, dont la marchande affichait la
prtention de ne vendre que des reliefs sortis des Tuileries. Un jour,
elle lui avait mme fait prendre une tranche de gigot, en lui
affirmant qu'elle venait de l'assiette de l'empereur. Cette tranche de
gigot, mange avec quelque fiert, restait comme une consolation pour
la vanit de la vieille demoiselle. Si elle se cachait, c'tait
d'ailleurs pour se mnager l'entre des magasins du quartier, o elle
rdait sans jamais rien acheter. Sa tactique tait de se fcher avec
les fournisseurs, ds qu'elle savait leur histoire; elle allait chez
d'autres, les quittait, se raccommodait, faisait le tour des Halles;
de faon qu'elle finissait par s'installer dans toutes les boutiques.
On aurait cru  des provisions formidables, lorsqu'en ralit elle
vivait de cadeaux et de rogatons pays de son argent, en dsespoir de
cause.

Ce soir-l, il n'y avait qu'un grand vieillard devant la boutique. Il
flairait une assiette, poisson et viande mls. Mademoiselle Saget
flaira de son ct un lot de friture froide. C'tait  trois sous.
Elle marchanda, l'obtint  deux sous. La friture froide s'engouffra
dans le cabas. Mais d'autres acheteurs arrivaient, les nez
s'approchaient des assiettes, d'un mouvement uniforme. L'odeur de
l'talage tait nausabonde, une odeur de vaisselle grasse et d'vier
mal lav.

--Venez me voir demain, dit la marchande  la vieille. Je vous
mettrai de ct quelque chose de bon... Il y a un grand dner aux
Tuileries, ce soir.

Mademoiselle Saget promettait de venir, lorsque, en se retournant,
elle aperut Gavard qui avait entendu et qui la la regardait. Elle
devint trs-rouge, serra ses paules maigres, s'en alla sans paratre
le reconnatre, Mais il la suivit un instant, haussant les paules,
marmottant que la mchancet de cette pie-griche ne l'tonnait plus,
du moment qu'elle s'empoisonnait des salets sur lesquelles on avait
rot aux Tuileries.

Ds le lendemain, une rumeur sourde courut dans les Halles. Madame
Lecoeur et la Sarriette tenaient leurs grands serments de discrtion.
En cette circonstance, mademoiselle Saget se montra particulirement
habile: elle se tut, laissant aux deux autres le soin de rpandre
l'histoire de Florent. Ce fut d'abord un rcit court, de simples
mots qui se colportaient tout bas; puis, les versions diverses se
fondirent, les pisodes s'allongrent, une lgende se forma, dans
laquelle Florent jouait un rle de Croquemitaine. Il avait tu dix
gendarmes,  la barricade de la rue Grenta; il tait revenu sur un
bateau de pirates qui massacraient tout en mer; depuis son arrive, on
le voyait rder la nuit avec des hommes suspects, dont il devait tre
le chef. L, l'imagination des marchandes se lanait librement, rvait
les choses les plus dramatiques, une bande de contrebandiers en plein
Paris, ou bien une vaste association qui centralisait les vols commis
dans les Halles. On plaignit beaucoup les Quenu-Gradelle, tout en
parlant mchamment de l'hritage. Cet hritage passionna. L'opinion
gnrale fut que Florent tait revenu pour prendre sa part du trsor.
Seulement, comme il tait peu explicable que le partage ne ft pas
encore fait, on inventa qu'il attendait une bonne occasion pour tout
empocher. Un jour, on trouverait certainement les Quenu-Gradelle
massacrs. On racontait que dj, chaque soir, il y avait des
querelles pouvantables entre les deux frres et la belle Lisa.

Lorsque ces contes arrivrent aux oreilles de la belle Normande, elle
haussa les paules en riant.

--Allez donc, dit-elle, vous ne le connaissez pas... Il est doux
comme un mouton, le cher homme.

Elle venait de refuser nettement la main de monsieur Lebigre, qui
avait tent une dmarche officielle. Depuis deux mois, tous les
dimanches, il donnait aux Mhudin une bouteille de liqueur. C'tait
Rose qui apportait la bouteille, de son air soumis. Elle se trouvait
toujours charge d'un compliment pour la Normande, d'une phrase
aimable qu'elle rptait fidlement, sans paratre le moins du monde
ennuye de cette trange commission. Quand monsieur Lebigre se vit
congdi, pour montrer qu'il n'tait pas fch, et qu'il gardait de
l'espoir, il enroba Rose, le dimanche suivant, avec deux bouteilles de
Champagne et un gros bouquet. Ce fut justement  la belle poissonnire
qu'elle remit le tout, en rcitant d'une haleine ce madrigal de
marchand de vin:

-Monsieur Lebigre vous prie de boire ceci  sa sant qui a t
beaucoup branle par ce que vous savez. Il espre que vous voudrez
bien un jour le gurir, en tant pour lui aussi belle et aussi bonne
que ces fleurs.

La Normande s'amusa de la mine ravie de la servante. Elle l'embarrassa
en lui parlant de son matre, qui tait trs exigeant, disait-on. Elle
lui demanda si elle l'aimait beaucoup, s'il portait des bretelles,
s'il ronflait la nuit. Puis, elle lui fit remporter le Champagne et le
bouquet.

-Dites  monsieur Lebigre qu'il ne vous renvoie plus... Vous tes trop
bonne, ma petite. a m'irrite de vous voir si douce, avec vos
bouteilles sous vos bras. Vous ne pouvez donc pas le griffer, votre
monsieur?

--Dame! il veut que je vienne, rpondit Rose en s'en allant. Vous
avez tort de lui faire de la peine, vous... Il est bien bel homme.

La Normande tait conquise par le caractre tendre de Florent. Elle
continuait  suivre les leons de Muche, le soir, sous la lampe,
rvant qu'elle pousait ce garon si bon pour les enfants; elle
gardait son banc de poissonnire, il arrivait  un poste lev dans
l'administration des Halles. Mais ce rve se heurtait au respect que
le professeur lui tmoignait; il la saluait, se tenait  distance,
lorsqu'elle aurait voulu rire avec lui, se laisser chatouiller, aimer
enfin comme elle savait aimer. Celte rsistance sourde fut justement
ce qui lui fit caresser l'ide de mariage,  toute heure. Elle
s'imaginait de grandes jouissances d'amour-propre. Florent vivait
ailleurs, plus haut et plus loin. Il aurait peut-tre cd, s'il ne
s'tait pas attach au petit Muche; puis, cette pense d'avoir une
matresse, dans cette maison,  ct de la mre et de la soeur, le
rpugnait.

La Normande apprit l'histoire de son amoureux avec une grande
surprise. Jamais il n'avait ouvert la bouche de ces choses. Elle le
querella. Ces aventures extraordinaires mirent dans ses tendresses
pour lui un piment de plus. Alors, pendant des soires, il fallut
qu'il racontt tout ce qui lui tait arriv. Elle tremblait que la
police ne fint par le dcouvrir; mais lui, la rassurait, disait que
c'tait trop vieux, que la police, maintenant, ne se drangerait plus.
Un soir, il lui parla de la femme du boulevard Montmartre, de cette
dame en capote rose, dont la poitrine troue avait saign sur ses
mains. Il pensait  elle souvent encore; il avait promen son souvenir
navr dans les nuits claires de la Guyane; il tait rentr en France,
avec la songerie folle de la retrouver sur un trottoir, par un beau
soleil, bien qu'il sentt toujours sa lourdeur de morte en travers de
ses jambes. Peut-tre qu'elle s'tait releve, pourtant. Parfois dans
les rues, il avait reu un coup dans la poitrine, en croyant la
reconnatre. Il suivait les capotes roses, les chles tombant sur les
paules, avec des frissons au coeur. Quand il fermait les yeux, il la
voyait marcher, venir  lui; mais elle laissait glisser son chle,
elle montrait les deux taches rouges de sa guimpe, elle lui
apparaissait d'une blancheur de cire, avec des yeux vides, des lvres
douloureuses. Sa grande souffrance fut longtemps de ne pas savoir son
nom, de n'avoir d'elle qu'une ombre, qu'il nommait d'un regret.
Lorsque l'ide de femme se levait en lui, c'tait elle qui se
dressait, qui s'offrait comme la seule bonne, la seule pure. Il se
surprit bien des fois  rver qu'elle le cherchait sur ce boulevard o
elle tait reste, qu'elle lui aurait donn toute une vie de joie, si
elle l'avait rencontr quelques secondes plus tt. Et il ne voulait
plus d'autre femme, il n'en existait plus pour lui. Sa voix tremblait
tellement en parlant d'elle, que la Normande comprit, avec son
instinct de fille amoureuse, et qu'elle fut jalouse.

--Pardi, murmura-t-elle mchamment, il vaut mieux que vous ne la
revoyiez pas. Elle ne doit pas tre belle,  cette heure.

Florent resta tout ple, avec l'horreur de l'image voque par la
poissonnire. Son souvenir d'amour tombait au charnier. Il ne lui
pardonna pas cette brutalit atroce, qui mit, ds lors, dans
l'adorable capote de soie, la mchoire saillante, les yeux bants d'un
squelette. Quand la Normande le plaisantait sur cette dame qui avait
couch avec lui, au coin de la rue Vivienne, il devenait brutal, il
la faisait taire d'un mot presque grossier.

Mais ce qui frappa surtout la belle Normande dans ces rvlations, ce
fut qu'elle s'tait trompe en croyant enlever un amoureux  la belle
Lisa. Cela diminuait son triomphe, si bien qu'elle en aima moins
Florent pendant huit jours. Elle se consola avec l'histoire de
l'hritage. La belle Lisa ne fut plus une bgueule, elle fut une
voleuse qui gardait le bien de son beau-frre, avec des mines
hypocrites pour tromper le monde. Chaque soir, maintenant, pendant que
Muche copiait les modles d'criture, la conversation tombait sur le
trsor du vieux Gradelle.

--A-t-on jamais vu l'ide du vieux! disait la poissonnire en riant.
Il voulait donc le saler son argent, qu'il l'avait mis dans un
saloir!... Quatre-vingt-cinq mille francs, c'est une jolie somme,
d'autant plus que les Quenu ont sans doute menti; il y avait peut-tre
le double, le triple... Ah bien, c'est moi qui exigerais ma part, et
vite!

--Je n'ai besoin de rien, rptait toujours Florent. Je le saurais
seulement pas o le mettre, cet argent.

Alors elle s'emportait:

--Tenez, vous n'tes pas un homme. a fait piti... Vous ne comprenez
donc pas que les Quenu se moquent de vous. La grosse vous passe le
vieux linge et les vieux habits de son mari. Je ne dis pas cela pour
vous blesser, mais enfin tout le monde s'en aperoit... Vous avez l
un pantalon, raide de graisse, que le quartier a vu au derrire de
votre frre pendant trois ans... Moi,  votre place, je leur jetterais
leurs guenilles  la figure, et je ferais mon compte. C'est
quarante-deux mille cinq cents francs, n'est-ce pas? Je ne sortirais
pas sans mes quarante-deux mille cinq cents francs.

Florent avait beau lui expliquer que sa belle-soeur lui offrait sa
part, qu'elle la tenait  sa disposition, que c'tait lui qui n'en
voulait pas. Il entrait dans les plus petits dtails, tchait de la
convaincre de l'honntet des Quenu.

--Va-t-en voir s'ils viennent, Jean! chantait-elle d'une voix
ironique. Je la connais, leur honntet. La grosse la plie tous les
matins dans son armoire  glace, pour ne pas la salir.... Vrai, mon
pauvre ami, vous me faites de la peine. C'est plaisir que de vous
dindonner, au moins. Vous n'y voyez pas plus clair qu'un enfant de
cinq ans... Elle vous le mettra, un jour, dans la poche, votre argent,
et elle vous le reprendra. Le tour n'est pas plus malin  jouer.
Voulez-vous que j'aille rclamer votre d, pour voir? a serait drle,
je vous en rponds. J'aurais le magot ou je casserais tout chez eux,
ma parole d'honneur.

--Non, non, vous ne seriez pas  votre place, se htait de dire
Florent effray. Je verrai, j'aurai peut-tre besoin d'argent bientt.

Elle doutait, elle haussait les paules, en murmurant qu'il tait bien
trop mou. Sa continuelle proccupation fut ainsi de le jeter sur les
Quenu-Gradelle, employant toutes les armes, la colre, la raillerie,
la tendresse. Puis, elle nourrit un autre projet. Quand elle aurait
pous Florent, ce serait elle qui irait gifler la belle Lisa, si elle
ne rendait pas l'hritage. Le soir, dans son lit, elle en rvait tout
veille: elle entrait chez la charcutire, s'asseyait au beau milieu
de la boutique,  l'heure de la vente, faisait une scne pouvantable.
Elle caressa tellement ce projet, il finit par la sduire  un tel
point, qu'elle se serait marie uniquement pour aller rclamer les
quarante-deux mille cinq cents francs du vieux Gradelle.

La mre Mhudin, exaspre par le cong donn  monsieur Lebigre,
criait partout que sa fille tait folle, que le grand maigre avait
d lui faire manger quelque sale drogue. Quand elle connut l'histoire
de Cayenne, elle fut terrible, le traita de galrien, d'assassin, dit
que ce n'tait pas tonnant, s'il restait si plat de coquinerie. Dans
le quartier, c'tait elle qui racontait les versions les plus atroces
de l'histoire. Mais, au logis, elle se contentait de gronder,
affectant de fermer le tiroir  l'argenterie, ds que Florent
arrivait. Un jour,  la suite d'une querelle avec sa fille ane, elle
s'cria:

--a ne peut pas durer, c'est cette canaille d'homme, n'est-ce pas,
qui te dtourne de moi? Ne me pousse pas  bout, car j'irais le
dnoncer  la prfecture, aussi vrai qu'il fait jour!

--Vous iriez le dnoncer, rpta la Normande toute tremblante, les
poings serrs. Ne faites pas ce malheur... Ah! si vous n'tiez pas ma
mre...

Claire, tmoin de la querelle, se mit  rire, d'un, rire nerveux qui
lui dchirait la gorge. Depuis quelque temps, elle tait plus sombre,
plus fantasque, les yeux rougis, la figure toute blanche,

--Eh bien, quoi? demanda-t-elle, tu la battrais ... Est-ce que tu me
battrais aussi, moi, qui suis ta soeur? Tu sais, a finira par l. Je
dbarrasserai la maison, j'irai  la prfecture pour viter la course
 maman.

Et comme la Normande touffait, balbutiant des menaces, elle ajouta:

--Tu n'auras pas la peine de me battre, moi... Je me jetterai 
l'eau, en repassant sur le pont.

De grosses larmes roulaient de ses yeux. Elle s'enfuit dans sa
chambre, fermant les portes avec violence. La mre Mhudin ne reparla
plus de dnoncer Florent. Seulement, Muche rapporta  sa mre qu'il la
rencontrait causant avec monsieur Lebigre, dans tous les coins du
quartier.

La rivalit de la belle Normande et de la belle Lisa prit alors un
caractre plus muet et plus inquitant. L'aprs-midi, quand la tente
de la charcuterie, de coutil gris  bandes roses, se trouvait baisse,
la poissonnire criait que la grosse avait peur, qu'elle se cachait.
Il y avait aussi le store de la vitrine, qui l'exasprait, lorsqu'il
tait tir; il reprsentait, au milieu d'une clairire, un djeuner de
chasse, avec des messieurs en habit noir et des dames dcolletes, qui
mangeaient, sur l'herbe jaune, un pt rouge aussi grand qu'eux.
Certes, la belle Lisa n'avait pas peur. Ds que le soleil s'en allait,
elle remontait le store; elle regardait tranquillement, de son
comptoir, en tricotant, le carreau des Halles plant de platanes,
plein d'un grouillement de vauriens qui fouillaient la terre, sous les
grilles des arbres; le long des bancs, des porteurs fumaient leur
pipe; aux deux bouts du trottoir, deux colonnes d'affichage taient
comme vtues d'un habit d'arlequin par les carrs verts, jaunes,
rouges, bleus, des affiches de thtre. Elle surveillait parfaitement
la belle Normande, tout en ayant l'air de s'intresser aux voitures
qui passaient. Parfois, elle feignait de se pencher, de suivre,
jusqu' la station de la pointe Sainte-Eustache, l'omnibus allant de
la Bastille  la place Wagram; c'tait pour mieux voir la
poissonnire, qui se vengeait du store en mettant  son tour de larges
feuilles de papier gris sur sa tte et sur sa marchandise, sous le
prtexte de se protger contre le soleil couchant. Mais l'avantage
restait maintenant  la belle Lisa. Elle se montrait trs-calme 
l'approche du coup dcisif, tandis que l'autre, malgr ses efforts
pour avoir ce grand air distingu, se laissait toujours aller 
quelque insolence trop grosse qu'elle regrettait ensuite. L'ambition
de la Normande tait de paratre comme il faut. Rien ne la
touchait davantage que d'entendre vanter les bonnes manires de sa
rivale. La mre Mhudin avait remarqu ce point faible. Aussi
n'attaquait-elle plus sa fille que par l.

--J'ai vu madame Quenu sur sa porte, disait-elle parfois, le soir.
C'est tonnant comme cette femme-l se conserve. Et propre avec a, et
l'air d'une vraie dame!... C'est le comptoir, vois-tu. Le comptoir, a
vous maintient une femme, a la rend distingue.

Il y avait l une allusion dtourne aux propositions de monsieur
Lebigre. La belle Normande ne rpondait pas, restait un instant
soucieuse. Elle se voyait  l'autre coin de la rue Pirouette, dans le
comptoir du marchand de vin, faisant pendant  la belle Lisa. Ce fut
un premier branlement dans ses tendresses pour Florent.

Florent,  la vrit, devenait terriblement difficile  dfendre. Le
quartier entier se ruait sur lui. Il semblait que chacun et un
intrt immdiat  l'exterminer. Aux Halles, maintenant, les uns
juraient qu'il s'tait vendu  la police; les autres affirmaient qu'on
l'avait vu dans la cave aux beurres, cherchant  trouer les toiles
mtalliques des resserres, pour jeter des allumettes enflammes.
C'tait un grossissement de calomnies, un torrent d'injures, dont la
source avait grandi, sans qu'on st au juste d'o elle sortait. Le
pavillon de la mare fut le dernier  se mettre en insurrection. Les
poissonnires aimaient Florent pour sa douceur. Elles le dfendirent
quelque temps; puis, travailles par des marchandes qui venaient du
pavillon aux beurres et du pavillon aux fruits, elles cdrent. Alors,
recommena, contre ce maigre, la lutte des ventres normes, des gorges
prodigieuses. Il fut perdu de nouveau dans les jupes, dans les
corsages pleins  crever, qui roulaient furieusement autour de ses
paules pointues. Lui, ne voyait rien, marchait droit  son ide fixe.

Maintenant,  toute heure, dans tous les coins, le chapeau noir de
mademoiselle Saget apparaissait, au milieu de ce dchanement. Sa
petite face ple semblait se multiplier. Elle avait jur une rancune
terrible  la socit qui se runissait dans le cabinet vitr de
monsieur Lebigre. Elle accusait ces messieurs d'avoir rpandu
l'histoire des rogatons. La vrit tait que Gavard, un soir, raconta
que cette vieille bique, qui venait les espionner, se nourrissait
des salets dont la clique bonapartiste ne voulait plus. Clmence eut
une nause. Robine avala vite un doigt de bire, comme pour se laver
le gosier. Cependant le marchand de volailles rptait son mot:

--Les Tuileries ont rot dessus.

Il disait cela avec une grimace abominable. Ces tranches de viande
ramasses sur l'assiette de l'empereur, taient pour lui des ordures
sans nom, une djection politique, un reste gt de toutes les
cochonneries du rgne. Alors, chez monsieur Lebigre, on ne prit plus
mademoiselle Saget qu'avec des pincettes; elle devint un fumier
vivant, une bte immonde nourrie de pourritures dont les chiens
eux-mmes n'auraient pas voulu. Clmence et Gavard colportrent
l'histoire dans les Halles, si bien que la vieille demoiselle en
souffrit beaucoup dans ses bons rapports avec les marchandes. Quand
elle chipotait, bavardant sans rien acheter, on la renvoyait aux
rogatons. Cela coupa la source de ses renseignements. Certains jours,
elle ne savait mme pas ce qui se passait. Elle en pleurait de rage.
Ce fut  cette occasion qu'elle dit crment  la Sarriette et  madame
Lecoeur:

--Vous n'avez plus besoin de me pousser, allez, mes petites... Je lui
ferai son affaire,  votre Gavard.

Les deux autres restrent un peu interdites; mais elles ne
protestrent pas. Le lendemain, d'ailleurs, mademoiselle Saget, plus
calme, s'attendrit de nouveau sur ce pauvre monsieur Gavard, qui tait
si mal conseill, et qui dcidment courait  sa perte.

Gavard, en effet, se compromettait beaucoup. Depuis que la
conspiration mrissait, il tranait partout dans sa poche le revolver
qui effrayait tant sa concierge, madame Lonce. C'tait un grand
diable de revolver, qu'il avait achet chez le meilleur armurier de
Paris, avec des allures trs-mystrieuses. Le lendemain, il le
montrait  toutes les femmes du pavillon aux volailles, comme un
collgien qui cache un roman dfendu dans son pupitre. Lui, laissait
passer le canon au bord de sa poche; il le faisait voir, d'un
clignement d'yeux; puis, il avait des rticences, des demi-aveux,
toute la comdie d'un homme qui feint dlicieusement d'avoir peur. Ce
pistolet lui donnait une importance norme; il le rangeait
dfinitivement parmi les gens dangereux. Parfois, au fond de sa
boutique, il consentait  le sortir tout  fait de sa poche, pour le
montrer  deux ou trois femmes. Il voulait que les femmes se missent
devant lui, afin, disait-il, de le cacher avec leurs jupes. Alors, il
l'armait, le manoeuvrait, ajustait une oie ou une dinde pendues 
l'talage. L'effroi des femmes le ravissait; il finissait par les
rassurer, en leur disant qu'il n'tait pas charg. Mais il avait aussi
des cartouches sur lui, dans une bote qu'il ouvrait avec des
prcautions infinies. Quand on avait pes les cartouches, il se
dcidait enfin  rentrer son arsenal. Et, les bras croiss, jubilant,
prorant pendant des heures:

--Un homme est un homme avec a, disait-il d'un air de vantardise.
Maintenant, je me moque des argousins... Dimanche, je suis all
l'essayer avec un ami, dans la plaine Saint-Denis. Vous comprenez, on
ne dit pas  tout le monde qu'on a de ces joujoux-l... Ah! mes
pauvres petites, nous tirions dans un arbre et, chaque fois, paf!
l'arbre tait touch... Vous verrez, vous verrez; dans quelque temps,
vous entendrez parler d'Anatole.

C'tait son revolver qu'il avait appel Anatole. 11 fit si bien que le
pavillon, au bout de huit jours, connut le pistolet et les cartouches.
Sa camaraderie avec Florent, d'ailleurs, paraissait louche. Il tait
trop riche, trop gras, pour qu'on le confondt dans la mme haine.
Mais il perdit l'estime des gens habiles, il russit mme  effrayer
les peureux. Ds lors, il fut enchant.

--C'est imprudent de porter des armes sur soi, disait mademoiselle
Saget. a lui jouera un mauvais tour.

Chez monsieur Lebigre, Gavard triomphait. Depuis qu'il ne mangeait
plus chez les Quenu, Florent vivait-l, dans le cabinet vitr. Il y
djeunait, y dnait, venait  chaque heure s'y enfermer. Il en avait
fait une sorte de chambre  lui, un bureau o il laissait traner de
vieilles redingotes, des livres, des papiers. Monsieur Lebigre
tolrait cette prise de possession; il avait mme enlev l'une des
deux tables, pour meubler l'troite pice d'une banquette rembourre,
sur laquelle,  l'occasion, Florent aurait pu dormir. Quand celui-ci
prouvait quelques scrupules, le patron le priait de ne point se gner
et mettait la maison entire  sa disposition. Logre galement lui
tmoignait une grande amiti. Il s'tait fait son lieutenant.  toute
heure, il l'entretenait de l'affaire, pour lui rendre compte de
ses dmarches et lui donner les noms des nouveaux affilis. Dans la
besogne, il avait pris le rle d'organisateur; c'tait lui qui devait
aboucher les gens, crer les sections, prparer chaque maille du vaste
filet o Paris tomberait  un signal donn. Florent restait le chef,
l'me du complot. D'ailleurs, le bossu paraissait suer sang et eau,
sans arriver  des rsultats apprciables; bien qu'il et jur
connatre dans chaque quartier deux ou trois groupes d'hommes solides,
pareils au groupe qui se runissait chez monsieur Lebigre, il n'avait
jusque-l fourni aucuns renseignements prcis, jetant des noms en
l'air, racontant des courses sans fin, au milieu de l'enthousiasme du
peuple. Ce qu'il rapportait de plus clair, c'tait des poignes de
main; un tel, qu'il tutoyait, lui avait serr la main en lui disant
qu'il en serait; au Gros-Caillou, un grand diable, qui ferait un
chef de section superbe, lui avait dmanch le bras; rue Popincourt,
tout un groupe d'ouvriers l'avait embrass.  l'entendre, du jour au
lendemain, on runirait cent mille hommes. Quand il arrivait, l'air
extnu, se laissant tomber sur la banquette du cabinet, variant ses
histoires, Florent prenait des notes, s'en remettait  lui pour la
ralisation de ses promesses. Bientt dans la poche de ce dernier, le
complot vcut; les notes devinrent des ralits, des donnes
indiscutables, sur lesquelles le plan s'chafauda tout entier; il n'y
avait plus qu'une bonne occasion  attendre. Logre disait, avec ses
gestes passionns, que tout irait sur des roulettes.

 cette poque, Florent fut parfaitement heureux. Il ne marchait plus
 terre, comme soulev par cette ide intense de se faire le justicier
des maux qu'il avait vu souffrir. Il tait d'une crdulit d'enfant et
d'une confiance de hros. Logre lui aurait cont que le gnie de la
colonne de Juillet allait descendre pour se mettre  leur tte, sans
le surprendre. Chez monsieur Lebigre, le soir, il avait des effusions,
il parlait de la prochaine bataille comme d'une fte  laquelle tous
les braves gens seraient convis. Mais si Gavard ravi jouait alors
avec son revolver, Charvet devenait plus aigre, ricanait en haussant
les paules. L'attitude de chef de complot prise par son rival, le
mettait hors de lui, le dgotait de la politique. Un soir que, venu
de bonne heure, il se trouvait seul avec Logre et monsieur Lebigre, il
se soulagea.

--Un garon, dit-il, qui n'a pas deux ides en politique, qui aurait
mieux fait d'entrer comme professeur d'criture dans un pensionnat de
demoiselles... Ce serait un malheur, s'il russissait, car il nous
mettrait ses sacrs ouvriers sur les bras, avec ses rvasseries
sociales. Voyez-vous, c'est a qui perd le parti. Il n'en faut plus,
des pleurnicheurs, des potes humanitaires, des gens qui s'embrassent
 la moindre gratignure... Mais il ne russira pas. Il se fera
coffrer, voil tout.

Logre et le marchand de vin ne bronchrent pas. Ils laissaient aller
Charvet.

--Et il y a longtemps, continua-t-il, qu'il le serait, coffr, s'il
tait aussi dangereux qu'il veut le faire croire. Vous savez, avec ses
airs retour de Cayenne... a fait piti. Je vous dis que la police,
ds le premier jour, a su qu'il tait  Paris. Si elle l'a laiss
tranquille, c'est qu'elle se moque de lui.

Logre eut un lger tressaillement.

--Moi, on me file depuis quinze ans, reprit l'hbertiste avec une
pointe d'orgueil. Je ne vais pourtant pas crier cela sur les toits...
Seulement, je n'en serai pas de sa bagarre. Je ne veux point me
laisser pincer comme un imbcile... Peut-tre a-t-il une demi-douzaine
de mouchards  ses trousses, qui vous le prendront au collet, le jour
o la prfecture aura besoin de lui...

--Oh! non, quelle ide! dit monsieur Lebigre qui ne parlait jamais.

Il tait un peu ple, il regardait Logre dont la bosse roulait
doucement contre la cloison vitre.

--Ce sont des suppositions, murmura le bossu.

--Des suppositions, si vous voulez, rpondit le professeur libre. Je
sais comment a se pratique... En tous cas, ce n'est pas encore cette
fois que les argousins me prendront. Vous ferez ce que vous voudrez,
vous autres; mais si vous m'coutiez, vous surtout, monsieur Lebigre,
vous ne compromettriez pas votre tablissement, qu'on vous fera
fermer.

Logre ne put retenir un sourire. Charvet leur parla plusieurs fois
dans ce sens; il devait nourrir le projet de dtacher les deux hommes
de Florent en les effrayant. Il les trouva toujours d'un calme et
d'une confiance qui le surprirent fort. Cependant, il venait encore
assez rgulirement le soir, avec Clmence. La grande brune n'tait
plus tablettire  la poissonnerie. Monsieur Manoury l'avait
congdie.

--Ces facteurs, tous des gueux, grognait Logre.

Clmence, renverse contre la cloison, roulant une cigarette entre ses
longs doigts minces, rpondait de sa voix nette:

--Eh! c'est de bonne guerre... Nous n'avions point les mmes opinions
politiques, n'est-ce pas? Ce Manoury, qui gagne de l'argent gros comme
lui, lcherait les bottes de l'empereur. Moi, si j'avais un bureau, je
ne le garderais pas vingt-quatre heures pour employ.

La vrit tait qu'elle avait la plaisanterie trs-lourde, et qu'elle
s'tait amuse, un jour,  mettre, sur les tablettes de vente, en face
des limandes, des raies, des maquereaux adjugs, les noms des dames et
des messieurs les plus connus de la cour. Ces surnoms de poissons
donns  de hauts dignitaires, ces adjudications de comtesses et de
baronnes, vendues  trente sous pice, avaient profondment effray
monsieur Manoury. Gavard en riait encore.

--N'importe, disait-il en tapant sur les bras de Clmence, vous tes
un homme, vous!

Clmence avait trouv une nouvelle faon de faire le grog. Elle
emplissait d'abord le verre d'eau chaude; puis, aprs avoir sucr,
elle versait, sur la tranche de citron qui nageait, le rhum goutte 
goutte, de faon  ne pas le mlanger avec l'eau; et elle l'allumait,
le regardait brler, trs-srieuse, fumant lentement, le visage verdi
par la haute flamme de l'alcool. Mais c'tait l une consommation
chre qu'elle ne put continuer  prendre, quand elle eut perdu sa
place. Charvet lui faisait remarquer avec un rire pinc qu'elle
n'tait plus riche, maintenant. Elle vivait d'une leon de franais
qu'elle donnait, en haut de la rue Miromesnil, de trs-bonne heure, 
une jeune personne qui perfectionnait son instruction, en cachette
mme de sa femme de chambre. Alors, elle ne demanda plus qu'une chope,
le soir. Elle la buvait, d'ailleurs, en toute philosophie.

Les soires du cabinet vitr n'taient plus si bruyantes. Charvet se
taisait brusquement, blme d'une rage froide, lorsqu'on le dlaissait
pour couter son rival. La pense qu'il avait rgn l, qu'avant
l'arrive de l'autre, il gouvernait le groupe en despote, lui mettait
au coeur le cancer d'un roi dpossd. S'il venait encore, c'tait
qu'il avait la nostalgie de ce coin troit, o il se rappelait de si
douces heures de tyrannie sur Gavard et sur Robine; la bosse de Logre
lui-mme, alors, lui appartenait, ainsi que les gros bras d'Alexandre
et la figure sombre de Lacaille; d'un mot, il les pliait, leur entrait
son opinion dans la gorge, leur cassait son sceptre sur les paules.
Mais, aujourd'hui, il souffrait trop, il finissait par ne plus parler,
gonflant le dos, sifflant d'un air de ddain, ne daignant pas
combattre les sottises dbites devant lui. Ce qui le dsesprait
surtout, c'tait d'avoir t vinc peu  peu, sans qu'il s'en
apert. Il ne s'expliquait pas la supriorit de Florent. Il disait
souvent, aprs l'avoir entendu parler de sa voix douce, un peu triste,
pendant des heures:

--Mais c'est un cur, ce garon-l. Il ne lui manque qu'une calotte.

Les autres semblaient boire ses paroles. Charvet qui rencontrait des
vtements de Florent  toutes les patres, feignait de ne plus savoir
o accrocher son chapeau, de peur de le salir. Il repoussait les
papiers qui tranaient, disait qu'on n'tait plus chez soi, depuis que
"ce monsieur" faisait tout dans le cabinet. Il se plaignit mme au
marchand de vin, en lui demandant si le cabinet appartenait  un seul
consommateur ou  la socit. Cette invasion de ses tats fut le coup
de grce. Les hommes taient des brutes. Il prenait l'humanit en
grand mpris, lorsqu'il voyait Logre et monsieur Lebigre couver
Florent des yeux. Gavard l'exasprait avec son revolver. Robine, qui
restait silencieux derrire sa chope, lui parut dcidment l'homme le
plus fort de la bande; celui-l devait juger les gens  leur valeur,
il ne se payait pas de mots. Quant  Lacaille et  Alexandre, ils le
confirmaient dans son ide que le peuple est trop bte, qu'il a besoin
d'une dictature rvolutionnaire de dix ans pour apprendre  se
conduire.

Cependant, Logre affirmait que les sections seraient bientt
compltement organises. Florent commenait  distribuer les rles.
Alors, un soir, aprs une dernire discussion o il eut le dessous,
Charvet se leva, prit son chapeau, en disant:

--Bien le bonsoir, et faites-vous casser la tte, si cela vous
amuse... Moi, je n'en suis pas, vous entendez. Je n'ai jamais
travaill pour l'ambition de personne.

Clmence qui mettait son chle, ajouta froidement:

--Le plan est inepte.

Et comme Robine les regardait sortir d'un oeil trs-doux, Charvet lui
demanda s'il ne s'en allait pas avec eux. Robine, ayant encore trois
doigts de bire dans sa chope, se contenta d'allonger une poigne de
main. Le couple ne revint plus. Lacaille apprit un jour  la socit
que Charvet et Clmence frquentaient maintenant une brasserie de la
rue Serpente; il les avait vus, par un carreau, gesticulant beaucoup,
au milieu d'un groupe attentif de trs-jeunes gens.

Jamais Florent ne put enrgimenter Claude. Il rva un instant de lui
donner ses ides en politique, d'en faire un disciple qui l'et aid
dans sa tche rvolutionnaire. Pour l'initier, il l'amena un soir chez
monsieur Lebigre. Mais Claude passa la soire  faire un croquis de
Robine, avec le chapeau et le paletot marron, la barbe appuye sur la
pomme de la canne. Puis, en sortant avec Florent:

--Non, voyez-vous, dit-il, a ne m'intresse pas, tout ce que vous
racontez l-dedans. a peut tre trs-fort, mais a m'chappe... Ah!
par exemple, vous avez un monsieur superbe, ce sacr Robine. Il est
profond comme un puits, cet homme... J'y retournerai, seulement pas
pour la politique. J'irai prendre un croquis de Logre et un croquis de
Gavard, afin de les mettre avec Robine dans un tableau splendide,
auquel je songeais, pendant que vous discutiez la question... comment
dites vous a? la question des deux Chambres, n'est-ce pas?... Hein!
vous imaginez-vous Gavard, Logre et Robine causant politique,
embusqus derrire leurs chopes? Ce serait le succs du Salon, mon
cher, un succs  tout casser, un vrai tableau moderne celui-l.

Florent fut chagrin de son scepticisme politique. Il le fit monter
chez lui, le retint jusqu' deux heures du matin sur l'troite
terrasse, en face du grand bleuissement des Halles. Il le catchisait,
lui disait qu'il n'tait pas un homme, s'il se montrait si insouciant
du bonheur de son pays. Le peintre secouait la tte, en rpondant:

--Vous avez peut-tre raison. Je suis un goste. Je ne peux pas mme
dire que je fais de la peinture pour mon pays, parce que d'abord mes
bauches pouvantent tout le monde, et qu'ensuite, lorsque je peins,
je songe uniquement  mon plaisir personnel. C'est comme si je me
chatouillais moi-mme, quand je peins: a me fait rire par tout le
corps... Que voulez-vous, on est bti de cette faon, on ne peut
pourtant pas aller se jeter  l'eau... Puis, la France n'a pas besoin
de moi, ainsi que dit ma tante Lisa... Et me permettez-vous d'tre
franc? Eh bien! si je vous aime, vous, c'est que vous m'avez l'air de
faire de la politique absolument comme je fais de la peinture. Vous
vous chatouillez, mon cher.

Et comme l'autre protestait:

--Laissez donc! vous tes un artiste dans votre genre, vous rvez
politique; je parie que vous passez des soires ici,  regarder les
toiles, en les prenant pour les bulletins de vote de l'infini...
Enfin, vous vous chatouillez avec vos ides de justice et de vrit.
Cela est si vrai que vos ides, de mme que mes bauches, font une
peur atroce aux bourgeois... Puis l, entre nous, si vous tiez
Robine, croyez-vous que je m'amuserais  tre votre ami... Ah! grand
pote que vous tes!

Ensuite, il plaisanta, disant que la politique ne le gnait pas, qu'il
avait fini par s'y accoutumer, dans les brasseries et dans les
ateliers.  ce propos, il parla d'un caf de la rue Vauvilliers, le
caf qui se trouvait au rez-de-chausse de la maison habite par la
Sarriette. Cette salle fumeuse, aux banquettes de velours raill, aux
tables de marbre jaunies par les bavures des glorias, tait le lieu de
runion habituel de la belle jeunesse des Halles. L, monsieur Jules
rgnait sur une bande de porteurs, de garons de boutique, de
messieurs  blouses blanches,  casquettes de velours. Lui, portait, 
la naissance des favoris, deux mches de poils colles contre les
joues en accroche-coeur. Chaque samedi, il se faisait arrondir les
cheveux au rasoir, pour avoir le cou blanc, chez un coiffeur de la rue
des Deux-cus, o il tait abonn au mois. Aussi, donnait-il le ton 
ces messieurs, lorsqu'il jouait au billard, avec des grces tudies,
dveloppant ses hanches, arrondissant les bras et les jambes, se
couchant  demi sur le tapis, dans une pose cambre qui donnait  ses
reins toute leur valeur. La partie finie, on causait. La bande tait
trs-ractionnaire, trs-mondaine. Monsieur Jules lisait les journaux
aimables. Il connaissait le personnel des petits thtres, tutoyait
les clbrits du jour, savait la chute ou le succs de la pice joue
la veille. Mais il avait un faible pour la politique. Son idal tait
Morny, comme il le nommait tout court. Il lisait les sances du Corps
lgislatif, en riant d'aise aux moindres mots de Morny. C'tait Morny
qui se moquait de ces gueux de rpublicains! Et il partait de l pour
dire que la crapule seule dtestait l'empereur, parce que l'empereur
voulait le plaisir de tous les gens comme il faut.

--Je suis all quelquefois dans leur caf, dit Claude  Florent. Ils
sont bien drles aussi, ceux-l, avec leurs pipes, lorsqu'ils parlent
des bals de la cour, comme s'ils y taient invits... Le petit qui est
avec la Sarriette, vous savez, s'est joliment moqu de Gavard, l'autre
soir. Il l'appelle mon oncle... Quand la Sarriette est descendue pour
le venir chercher, il a fallu qu'elle payt; et elle en a eu pour six
francs, parce qu'il avait perdu les consommations au billard... Une
jolie fille, hein! cette Sarriette,

--Vous menez une belle vie, murmura Florent en souriant. Cadine, la
Sarriette, et les autres, n'est-ce pas?

Le peintre haussa les paules.

--Ah bien! vous vous trompez, rpondit-il. Il ne me faut pas de
femmes  moi, a me drangerait trop. Je ne sais seulement pas  quoi
a sert, une femme; j'ai toujours eu peur d'essayer.. Bonsoir, dormez
bien. Si vous tes ministre, un jour, je vous donnerai des ides pour
les embellissements de Paris.

Florent dut renoncer  en faire un disciple docile. Cela le chagrina;
car, malgr son bel aveuglement de fanatique, il finissait par sentir
autour de lui l'hostilit qui grandissait  chaque heure. Mme chez
les Mhudin, il trouvait un accueil plus froid; la vieille avait des
rires en dessous, Muche n'obissait plus, la belle Normande le
regardait avec de brusques impatiences, quand elle approchait sa
chaise prs de la sienne, sans pouvoir le tirer de sa froideur. Elle
lui dit une fois qu'il avait l'air d'tre dgot d'elle, et il ne
trouva qu'un sourire embarrass, tandis qu'elle allait s'asseoir
rudement, de l'autre ct de la table. Il avait galement perdu
l'amiti d'Auguste. Le garon charcutier n'entrait plus dans sa
chambre, quand il montait se coucher. Il tait trs-effray par les
bruits qui couraient sur cet homme, avec lequel il osait auparavant
s'enfermer jusqu' minuit. Augustine lui disait jurer de ne plus
commettre une pareille imprudence. Mais Lisa acheva de les fcher, en
les priant de retarder leur mariage, tant que le cousin n'aurait pas
rendu la chambre du haut; elle ne voulait pas donner  sa nouvelle
fille de boutique le cabinet du premier tage. Ds lors, Auguste
souhaita qu'on emballt le galrien. Il avait trouv la
charcuterie rve, pas  Plaisance, un peu plus loin,  Montrouge; les
lards devenaient avantageux, Augustine disait qu'elle tait prte, en
riant de son rire de grosse fille purile. Aussi chaque nuit, au
moindre bruit qui le rveillait, prouvait-il une fausse joie, en
croyant que la police empoignait Florent.

Chez les Quenu-Gradelle, on ne parlait point de ces choses. Une
entente tacite du personnel de la charcuterie avait fait le silence
autour de Quenu. Celui-ci, un peu triste de la brouille de son frre
et de sa femme, se consolait eu ficelant ses saucissons et en salant
ses bandes de lard. Il venait parfois sur le seuil de la boutique
taler sa couenne rouge, qui riait dans la blancheur du tablier tendu
par son ventre, sans se douter du redoublement de commrages que son
apparition faisait natre au fond des Halles. On le plaignait, on le
trouvait moins gras, bien qu'il ft norme; d'autres, au contraire,
l'accusaient de ne pas assez maigrir de la honte d'avoir un frre
comme le sien. Lui, pareil aux maris tromps, qui sont les derniers 
connatre leur accident, avait une belle ignorance, une gaiet
attendrie, quand il arrtait quelque voisine sur le trottoir, pour lui
demander des nouvelles de son fromage d'Italie ou de sa tte de porc 
la gele. La voisine prenait une figure apitoye, semblait lui
prsenter ses condolances, comme si tous les cochons de la
charcuterie avaient eu la jaunisse.

--Qu'ont-elles donc toutes,  me regarder d'un air d'enterrement?
demanda-t-il un jour  Lisa. Est-ce que tu me trouves mauvaise mine,
toi?

Elle le rassura, lui dit qu'il tait frais comme une rose; car il
avait une peur atroce des maladies, geignant, mettant tout en l'air
chez lui, lorsqu'il souffrait de la moindre indisposition. Mais la
vrit tait que la grande charcuterie des Quenu-Gradelle devenait
sombre: les glaces plissaient, les marbres avaient des blancheurs
glaces, les viandes cuites du comptoir dormaient dans des graisses
jaunies, dans des lacs de gele trouble. Claude entra mme un jour
pour dire  sa tante que son talage avait l'air "tout embt."
C'tait vrai. Sur le lit de fines rognures bleues, les langues
fourres de Strasbourg prenaient des mlancolies blanchtres de
langues malades, tandis que les bonnes figures jaunes des jambonneaux,
toutes malingres, taient surmontes de pompons verts dsols.
D'ailleurs, dans la boutique, les pratiques ne demandaient plus un
bout de boudin, dix sous de lard, une demi-livre de saindoux, sans
baisser leur voix navre, comme dans la chambre d'un moribond. Il y
avait toujours deux ou trois jupes pleurardes plantes devant l'tuve
refroidie. La belle Lisa menait le deuil de la charcuterie avec une
dignit muette. Elle laissait retomber ses tabliers blancs d'une faon
plus correcte sur sa robe noire. Ses mains propres, serres aux
poignets par les grandes manches, sa figure, qu'une tristesse de
convenance embellissait encore, disaient nettement  tout le quartier,
 toutes les curieuses dfilant du matin au soir, qu'ils subissaient
un malheur immrit, mais qu'elle en connaissait les causes et qu'elle
saurait en triompher. Et parfois elle se baissait, elle promettait du
regard des jours meilleurs aux deux poissons rouges, inquiets eux
aussi, nageant dans l'aquarium de l'talage, languissamment.

La belle Lisa ne se permettait plus qu'un rgal. Elle donnait sans
peur des tapes sous le menton satin de Marjolin. Il venait de sortir
de l'hospice, le crne raccommod, aussi gras, aussi rjoui
qu'auparavant, mais bte, plus bte encore, tout  fait idiot. La
fente avait d aller jusqu' la cervelle. C'tait une brute. Il avait
une purilit d'enfant de cinq ans dans un corps de colosse. Il riait,
zzayait, ne pouvait plus prononcer les mots, obissait avec une
douceur de mouton. Cadine le reprit tout entier, tonne d'abord, puis
trs-heureuse de cet animal superbe dont elle faisait ce qu'elle
voulait; elle le couchait dans les paniers de plumes, l'emmenait
galopiner, s'en servait  sa guise, le traitait en chien, en poupe,
en amoureux. Il tait  elle, comme une friandise, un coin engraiss
des Halles, une chair blonde dont elle usait avec des raffinements de
roue. Mais, bien que la petite obtnt tout de lui et le trant  ses
talons en gant soumis, elle ne pouvait l'empcher de retourner chez
madame Quenu. Elle l'avait battu de ses poings nerveux, sans qu'il
part mme le sentir. Ds qu'elle avait mis  son cou son ventaire,
promenant ses violettes rue du Pont-Neuf ou rue de Turbigo, il allait
rder devant la charcuterie.

--Entre donc! lui criait Lisa.

Elle lui donnait des cornichons, le plus souvent. Il les adorait, les
mangeait avec son rire d'innocent, devant le comptoir. La vue de la
belle charcutire le ravissait, le faisait taper de joie dans ses
mains. Puis, il sautait, poussait de petits cris, comme un gamin mis
en face d'une bonne chose. Elle, les premiers jours, avait eu peur
qu'il ne se souvnt.

--Est-ce que la tte te fait toujours mal? lui demanda-t-elle.

Il rpondit non, par un balancement de tout le corps, clatant d'une
gaiet plus vive. Elle reprit doucement:

--Alors, tu tais tomb?

--Oui, tomb, tomb, tomb, se mit-il  chanter sur un ton de
satisfaction parfaite, en se donnant des claques sur le crne.

Puis, srieusement, en extase, il rptait, en la regardant, les mots
belle, belle, belle, sur un air plus ralenti. Cela touchait
beaucoup Lisa. Elle avait exig de Gavard qu'il le gardt. C'tait
lorsqu'il lui avait chant son air de tendresse humble, qu'elle le
caressait sous le menton, en lui disant qu'il tait un brave enfant.
Sa main s'oubliait l, tide d'une joie discrte; cette caresse tait
redevenue un plaisir permis, une marque d'amiti que le colosse
recevait en tout enfantillage. Il gonflait un peu le cou, fermait les
yeux de jouissance, comme une bte que l'on flatte. La belle
charcutire, pour s'excuser  ses propres yeux du plaisir honnte
qu'elle prenait avec lui, se disait qu'elle compensait ainsi le coup
de poing dont elle l'avait assomm, dans la cave aux volailles.

Cependant, la charcuterie restait chagrine. Florent s'y hasardait
quelquefois encore, serrant la main de son frre, dans le silence
glacial de Lisa. Il y venait mme dner de loin en loin, le dimanche.
Quenu faisait alors de grands efforts de gaiet, sans pouvoir
chauffer le repas. Il mangeait mal, finissait par se fcher. Un soir,
en sortant d'une de ces froides runions de famille, il dit  sa
femme, presque en pleurant:

--Mais qu'est-ce que j'ai donc! Bien vrai, je ne suis pas malade, tu
ne me trouves pas chang?... C'est comme si j'avais un poids quelque
part. Et triste avec a, sans savoir pourquoi, ma parole d'honneur...
Tu ne sais pas, toi?

--Une mauvaise disposition, sans doute, rpondit Lisa.

--Non, non, a dure depuis trop longtemps, a m'touffe... Pourtant,
nos affaires ne vont pas mal, je n'ai pas de gros chagrin, je vais mon
train-train habituel... Et toi aussi, ma bonne, tu n'es pas bien, tu
sembles prise de tristesse... Si a continue, je ferai venir le
mdecin.

La belle charcutire le regardait gravement.

--Il n'y a pas besoin de mdecin, dit-elle. a passera... Vois-tu,
c'est un mauvais air qui souffle en ce moment. Tout le monde est
malade dans le quartier...

Puis, comme cdant  une tendresse maternelle:

--Ne t'inquite pas, mon gros... Je ne veux pas que tu tombes malade.
Ce serait le comble.

Elle le renvoyait d'ordinaire  la cuisine, sachant que le bruit des
hachoirs, la chanson des graisses, le tapage des marmites,
l'gayaient. D'ailleurs, elle vitait ainsi les indiscrtions de
mademoiselle Saget, qui, maintenant, passait les matines entires 
la charcuterie. La vieille avait pris  tche d'pouvanter Lisa, de la
pousser  quelque rsolution extrme. D'abord, elle obtint ses
confidences.

--Ah! qu'il y a de mchantes gens! dit-elle, des gens qui feraient
bien mieux de s'occuper de leurs propres affaires... Si vous saviez,
ma chre madame Quenu... Non, jamais je n'oserai vous rpter cela.

Comme la charcutire lui affirmait que a ne pouvait pas la toucher,
qu'elle tait au-dessus des mauvaises langues, elle lui murmura 
l'oreille, par-dessus les viandes du comptoir:

--Eh bien! on dit que monsieur Florent n'est pas votre cousin...

Et, petit  petit, elle montra qu'elle savait tout. Ce n'tait qu'une
faon de tenir Lisa  sa merci. Lorsque celle-ci confessa la vrit,
par tactique galement, pour avoir sous la main une personne qui la
tnt au courant des bavardages du quartier, la vieille demoiselle jura
qu'elle serait muette comme un poisson, qu'elle nierait la chose le
cou sur le billot. Alors, elle jouit profondment de ce drame. Elle
grossissait chaque jour les nouvelles inquitantes.

--Vous devriez prendre vos prcautions, murmurait-elle. J'ai encore
entendu  la triperie deux femmes qui causaient de ce que vous savez.
Je ne puis pas dire aux gens qu'ils en ont menti, vous comprenez. Je
semblerais drle... a court, a court. On ne l'arrtera plus. Il
faudra que a crve.

Quelques jours plus tard, elle donna enfin le vritable assaut. Elle
arriva tout effare, attendit avec des gestes d'impatience qu'il n'y
et personne dans la boutique, et la voix sifflante:

--Vous savez ce qu'on raconte... Ces hommes qui se runissent chez
monsieur Lebigre, eh bien! ils ont tous des fusils, et ils attendent
pour recommencer comme en 48. Si ce n'est pas malheureux de voir
monsieur Gavard, un digne homme, celui-l, riche, bien pos, se mettre
avec des gueux!... J'ai voulu vous avertir,  cause de votre
beau-frre.

--C'est des btises, ce n'est pas srieux, dit, Lisa pour
l'aiguillonner.

----Pas srieux, merci! Le soir, quand on passe rue Pirouette, on les
entend qui poussent des cris affreux. Ils ne se gnent pas, allez.
Vous vous rappelez bien qu'ils ont essay de dbaucher votre mari...
Et les cartouches que je les vois fabriquer de ma fentre, est-ce des
btises?... Aprs tout, je vous dis a dans votre intrt.

--Bien sr, je vous remercie. Seulement, on invente tant de choses.

--Ah! non, ce n'est pas invent, malheureusement... Tout le quartier
en parle, d'ailleurs. On dit que, si la police les dcouvre, il y aura
beaucoup de personnes compromises. Ainsi, monsieur Gavard...

Mais la charcutire haussa les paules, comme pour dire que monsieur
Gavard tait un vieux fou, et que ce serait bien fait.

--Je parle de monsieur Gavard comme je parlerais des autres, de votre
beau-frre, par exemple, reprit sournoisement la vieille. Il est le
chef, votre beau-frre,  ce qu'il parat... C'est trs-fcheux pour
vous. Je vous plains beaucoup; car enfin, si la police descendait ici,
elle pourrait trs-bien prendre aussi monsieur Quenu. Deux frres,
c'est comme les deux doigts de la main.

La belle Lisa se rcria. Mais elle tait toute blanche. Mademoiselle
Saget venait de la toucher au vif de ses inquitudes.  partir de ce
jour, elle n'apporta plus que des histoires de gens innocents jets en
prison pour avoir hberg des sclrats. Le soir, en allant prendre
son cassis chez le marchand de vin, elle se composait un petit dossier
pour le lendemain matin. Rose n'tait pourtant gure bavarde. La
vieille comptait sur ses oreilles et sur ses yeux. Elle avait
parfaitement remarqu la tendresse de monsieur Lebigre pour Florent,
son soin  le retenir chez lui, ses complaisances si peu payes par la
dpense que ce garon faisait dans la maison. Cela la surprenait
d'autant plus, qu'elle n'ignorait pas la situation des deux hommes, en
face de la belle Normande.

--On dirait, pensait-elle, qu'il l'lve  la becque...  qui
peut-il vouloir le vendre?

Un soir, comme elle tait dans la boutique, elle vit Logre se jeter
sur la banquette du cabinet, on parlant de ses courses  travers les
faubourgs, en se disant mort de fatigue. Elle lui regarda vivement les
pieds. Les souliers de Logre n'avaient pas un grain de poussire.
Alors, elle eut un sourire discret, elle emporta son cassis, les
lvres pinces.

C'tait ensuite  sa fentre qu'elle compltait son dossier Cette
fentre, trs-leve, dominant les maisons voisines, lui procurait des
jouissances sans fin. Elle s'y installait,  chaque heure de la
journe, comme  un observatoire, d'o elle guettait le quartier
entier. D'abord, toutes les chambres, en face,  droite,  gauche, lui
taient familires, jusqu'aux meubles les plus minces; elle aurait
racont, sans passer un dtail, les habitudes des locataires, s'ils
taient bien ou mal en mnage, comment ils se dbarbouillaient, ce
qu'ils mangeaient  leur dner; elle connaissait mme les personnes
qui venaient les voir. Puis, elle avait une chappe sur les Halles,
de faon que pas une femme du quartier ne pouvait traverser la rue
Rambuteau, sans qu'elle l'apert; elle disait, sans se tromper, d'o
la femme venait, o elle allait, ce qu'elle portait dans son panier,
et son histoire, et son mari, et ses toilettes, ses enfants, sa
fortune. a, c'est madame Loret, elle fait donner une belle ducation
 son fils; a, c'est madame Hulin, une pauvre petite femme que son
mari nglige; a, c'est mademoiselle Ccile, la fille au boucher, une
enfant impossible  marier parce qu'elle a des humeurs froides. Et
elle aurait continu pendant des journes, enfilant les phrases vides,
s'amusant extraordinairement  des faits coups menus, sans aucun
intrt. Mais, ds huit heures, elle n'avait plus d'yeux que pour la
fentre, aux vitres dpolies, o se dessinaient les ombres noires des
consommateurs du cabinet. Elle y constata la scission de Charvet et de
Clmence, en ne retrouvant plus sur le transparent laiteux leurs
silhouettes sches. Pas un vnement ne se passait l, sans qu'elle
fint par le deviner,  certaines rvlations brusques de ces bras et
de ces ttes qui surgissaient silencieusement. Elle devint trs-forte,
interprta les nez allongs, les doigts carts, les bouches fendues,
les paules ddaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas 
pas,  ce point qu'elle aurait pu dire chaque jour o en taient les
choses. Un soir, le dnoment brutal lui apparut. Elle aperut l'ombre
du pistolet de Gavard, un profil norme de revolver, tout noir dans la
pleur des vitres, la gueule tendue. Le pistolet allait, venait, se
multipliait. C'tait les armes dont elle avait parl  madame Quenu.
Puis, un autre soir, elle ne comprit plus, elle s'imagina qu'on
fabriquait des cartouches, en voyant s'allonger des bandes d'toffe
interminables. Le lendemain, elle descendit  onze heures, sous le
prtexte de demander  Rose si elle n'avait pas une bougie  lui
cder; et, du coin de l'oeil, elle entrevit, sur la table du cabinet,
un tas de linges rouges qui lui sembla trs-effrayant. Son dossier du
lendemain eut une gravit dcisive.

--Je ne voudrais pas vous effrayer, madame Quenu, dit-elle; mais a
devient trop terrible... J'ai peur, ma parole! Pour rien au monde, ne
rptez ce que je vais vous confier. Ils me couperaient le cou, s'ils
savaient.

Alors, quand la charcutire lui eut jur de ne pas la compromettre,
elle lui parla des linges rouges.

--Je ne sais pas ce que a peut tre. Il y en avait un gros tas. On
aurait dit des chiffons tremps dans du sang... Logre, vous savez, le
bossu, s'en tait mis un sur les paules. Il avait l'air du
bourreau... Pour sr, c'est encore quelque manigance.

Lisa ne rpondait pas, semblait rflchir, les yeux baisss, jouant
avec le manche d'une fourchette, arrangeant les morceaux de petit-sal
dans leur plat. Mademoiselle Saget reprit doucement:

--Moi, si j'tais, vous, je ne resterais pas tranquille, je voudrais
savoir... Pourquoi ne montez-vous pas regarder dans la chambre de
votre beau-frre?

Alors, Lisa eut un lger tressaillement. Elle lcha la fourchette,
examina la vieille d'un oeil inquiet, croyant qu'elle pntrait ses
intentions. Mais celle-ci continua:

--C'est permis, aprs tout... Votre beau-frre vous mnerait trop
loin, si vous le laissiez faire... Hier, on causait de vous, chez
madame Taboureau. Vous avez l une amie bien dvoue. Madame Taboureau
disait que vous tiez trop bonne, qu' votre place elle aurait mis
ordre  tout a depuis longtemps.

--Madame Taboureau a dit cela, murmura la charcutire, songeuse.

--Certainement, et madame Taboureau est une femme que l'on peut
couter... Tchez donc de savoir ce que c'est que les linges rouges.
Vous me le direz ensuite, n'est-ce pas?

Mais Lisa ne l'coulait plus. Elle regardait vaguement les petits
Gervais et les escargots,  travers les guirlandes de saucisses de
l'talage. Elle semblait perdue dans une lutte intrieure, qui
creusait de deux minces rides son visage muet. Cependant, la vieille
demoiselle avait mis son nez au-dessus des plats du comptoir. Elle
murmurait, comme se parlant  elle-mme:

--Tiens! il y a du saucisson coup... a doit scher, du saucisson
coup  l'avance... Et ce boudin qui est crev. Il a reu un coup de
fourchette, bien sr. Il faudrait l'enlever, il salit le plat.

Lisa, toute distraite encore, lui donna le boudin et les ronds de
saucisson, en disant:

--C'est pour vous, si a vous fait plaisir.

Le tout disparut dans le cabas. Mademoiselle Saget tait si bien
habitue aux cadeaux, qu'elle ne remerciait mme plus. Chaque matin,
elle emportait toutes les rognures de la charcuterie. Elle s'en alla,
avec l'intention de trouver son dessert chez la Sarriette et chez
madame Lecoeur, en leur parlant de Gavard.

Quand elle fut seule, la charcutire s'assit sur la banquette du
comptoir, comme pour prendre une meilleure dcision, en se mettant 
l'aise. Depuis huit jours, elle tait trs-inquite. Un soir, Florent
avait demand cinq cents francs  Quenu, naturellement, en homme qui a
un compte ouvert. Quenu le renvoya  sa femme. Cela l'ennuya, et il
tremblait un peu en s'adressant  la belle Lisa. Mais, celle-ci, sans
prononcer une parole, sans chercher  connatre la destination de la
somme, monta  sa chambre, lui remit les cinq cents francs. Elle lui
dit seulement qu'elle les avait inscrits sur le compte de l'hritage.
Trois jours plus tard, il prit mille francs.

--Ce n'tait pas la peine de faire l'homme dsintress, dit Lisa 
Quenu, le soir, en se couchant. Tu vois que j'ai bien fait de garder
ce compte... Attends, je n'ai pas pris note des mille francs
d'aujourd'hui.

Elle s'assit devant le secrtaire, relut la page de calculs. Puis,
elle ajouta:

--J'ai eu raison de laisser du blanc. Je marquerai les -compte en
marge... Maintenant, il va tout gaspiller ainsi par petits morceaux...
Il y a longtemps que j'attends a.

Quenu ne dit rien, se coucha de trs-mauvaise humeur. Toutes les fois
que sa femme ouvrait le secrtaire, le tablier jetait un cri de
tristesse qui lui dchirait l'me. Il se promit mme de faire des
remontrances  son frre, de l'empcher de se ruiner avec la Mhudin;
mais il n'osa pas. Florent, en deux jours, demanda encore quinze cents
francs. Logre avait dit un soir que, si l'on trouvait de l'argent, les
choses iraient bien plus vite. Le lendemain, il fut ravi de voir cette
parole jete en l'air retomber dans ses mains en un petit rouleau
d'or, qu'il empocha, ricanant, la bosse sautant de joie. Alors, ce
furent de continuels besoins: telle section demandait  louer un
local; telle autre devait soutenir des patriotes malheureux; et il y
avait encore les achats d'armes et de munitions, les embauchements,
les frais de police. Florent aurait tout donn. Il s'tait rappel
l'hritage, les conseils de la Normande. Il puisait dans le secrtaire
de Lisa, retenu seulement par la peur sourde qu'il avait de son visage
grave. Jamais, selon lui, il ne dpenserait son argent pour une cause
plus sainte. Logre, enthousiasm, portait des cravates roses
tonnantes et des bottines vernies, dont la vue assombrissait
Lacaille.

--a fait trois mille francs en sept jours, raconta Lisa  Quenu.
Qu'en dis-tu? C'est joli, n'est-ce pas?... S'il y va de ce train-l,
ses cinquante mille francs lui feront au plus quatre mois... Et le
vieux Gradelle, qui avait mis quarante ans  amasser son magot!

--Tant pis pour toi! s'cria Quenu. Tu n'avais pas besoin de lui
  parler de l'hritage.

Mais elle le regarda svrement, en disant:

--C'est son bien, il peut tout prendre... Ce n'est pas de lui donner
cet argent qui me contrarie; c'est de savoir le mauvais emploi qu'il
doit en faire... Je te le dis depuis assez longtemps: il faudra que a
finisse.

--Agis comme tu voudras, ce n'est pas moi qui t'en empche, finit par
dclarer le charcutier, que l'avarice torturait.

Il aimait bien son frre pourtant; mais l'ide des cinquante mille
francs mangs en quatre mois lui tait insupportable. Lisa, d'aprs
les bavardages de mademoiselle Saget, devinait o allait l'argent. La
vieille s'tant permis une allusion  l'hritage, elle profita mme de
l'occasion pour faire savoir au quartier que Florent prenait sa part
et la mangeait comme bon lui semblait. Ce fut le lendemain que
l'histoire des linges rouges la dcida. Elle resta quelques instants,
luttant encore, regardant autour d'elle la mine chagrine de la
charcuterie; les cochons pendaient d'un air maussade; Mouton, assis
prs d'un pot de graisse, avait le poil bouriff, l'oeil morne d'un
chat qui ne digre plus en paix. Alors, elle appela Augustine pour
tenir le comptoir, elle monta  la chambre de Florent.

En haut, elle eut un saisissement, en entrant dans la chambre. La
douceur enfantine du lit tait toute tache d'un paquet d'charpes
rouges qui pendaient jusqu' terre. Sur la chemine, entre les botes
dores et les vieux pots de pommade, des brassards rouges tranaient,
avec des paquets de cocardes qui faisaient d'normes gouttes de sang
largies. Puis,  tous les clous, sur le gris effac du papier peint,
des pans d'toffe pavoisaient les murs, des drapeaux carrs, jaunes,
bleus, verts, noirs, dans lesquels la charcutire reconnut les guidons
des vingt sections. La purilit de la pice semblait tout effare de
cette dcoration rvolutionnaire. La grosse btise nave que la fille
de boutique avait laisse l, cet air blanc des rideaux et des
meubles, prenait un reflet d'incendie; tandis que la photographie
d'Auguste et d'Augustine semblait toute blme d'pouvante. Lisa fit le
tour, examina les guidons, les brassards, les charpes, sans toucher 
rien, comme si elle et craint que ces affreuses loques ne l'eussent
brle. Elle songeait qu'elle ne s'tait pas trompe, que l'argent
passait  ces choses. C'tait l, pour elle, une abomination, un fait
 peine croyable qui soulevait tout son tre. Son argent, cet argent
gagn si honntement, servant  organiser et  payer l'meute! Elle
restait debout, voyant les fleurs ouvertes du grenadier de la
terrasse, pareilles  d'autres cocardes saignantes, coutant le chant
du pinson, ainsi qu'un cho lointain de la fusillade. Alors, l'ide
lui vint que l'insurrection devait clater le lendemain, le soir
peut-tre. Les guidons flottaient, les charpes dfilaient, un brusque
roulement de tambour clatait  ses oreilles. Et elle descendit
vivement, sans mme s'attarder  lire les papiers tals sur la table.
Elle s'arrta au premier tage, elle s'habilla.

 cette heure grave, la belle Lisa se coiffa soigneusement, d'une main
calme. Elle tait trs-rsolue, sans un frisson, avec une svrit
plus grande dans les yeux. Tandis qu'elle agrafait sa robe de soie
noire, en tendant l'toffe de toute la force de ses gros poignets,
elle se rappelait les paroles de l'abb Roustan. Elle s'interrogeait,
et sa conscience lui rpondait qu'elle allait accomplir un devoir.
Quand elle mit sur ses larges paules son chle tapis, elle sentit
qu'elle faisait un acte de haute honntet. Elle se ganta de violet
sombre, attacha  son chapeau une paisse voilette. Avant de sortir,
elle ferma le secrtaire  double tour, d'un air d'espoir, comme pour
lui dire qu'il allait enfin pouvoir dormir tranquille.

Quenu talait son ventre blanc sur le seuil de la charcuterie. Il fut
surpris de la voir sortir en grande toilette,  dix heures du matin.

--Tiens, o vas-tu donc? lui demanda-t-il.

Elle inventa une course avec madame Taboureau. Elle ajouta qu'elle
passerait au thtre de la Gat, pour louer des places. Quenu courut,
la rappela, lui recommanda de prendre des places de face, pour mieux
voir. Puis, comme il rentrait, elle se rendit  la station de
voitures, le long de Saint-Eustache, monta dans un fiacre, dont elle
baissa les stores, en disant au cocher de la conduire au thtre de la
Gat. Elle craignait d'tre suivie. Quand elle eut son coupon, elle
se fit mener au Palais-de-Justice. L, devant la grille, elle paya et
congdia la voiture. Et, doucement,  travers les salles et les
couloirs, elle arriva  la prfecture de police.

Comme elle s'tait perdue au milieu d'un tohu-bohu de sergents de
ville et de messieurs en grandes redingotes, elle donna dix sous  un
homme, qui la guida jusqu'au cabinet du prfet. Mais une lettre
d'audience tait ncessaire pour pntrer auprs du prfet. On
l'introduisit dans une pice troite, d'un luxe d'htel garni, o un
personnage gros et chauve, tout en noir, la reut avec une froideur
maussade. Elle pouvait parler. Alors, relevant sa voilette, elle dit
son nom, raconta tout, carrment, d'un seul trait. Le personnage
chauve l'coutait, sans l'interrompre, de son air las. Quand elle eut
fini, il demanda simplement:

--Vous tes la belle-soeur de cet homme, n'est-ce pas?

--Oui, rpondit nettement Lisa. Nous sommes d'honntes gens... Je ne
  veux pas que mon mari se trouve compromis.

Il haussa les paules, comme pour dire que tout cela tait bien
ennuyeux. Puis d'un air d'impatience:

--Voyez-vous, c'est qu'on m'assomme depuis plus d'un an avec cette
affaire-l. On me fait dnonciation sur dnonciation, on me pousse, on
me presse. Vous comprenez que si je n'agis pas, c'est que je prfre
attendre. Nous avons nos raisons... Tenez, voici le dossier. Je puis
vous le montrer.

Il mit devant elle un norme paquet de papiers, dans une chemise
bleue. Elle feuilleta les pices. C'tait comme les chapitres dtachs
de l'histoire qu'elle venait de conter. Les commissaires de police du
Havre, de Rouen, de Vernon, annonaient l'arrive de Florent. Ensuite,
venait un rapport qui constatait son installation chez les
Quenu-Gradelle. Puis, son entre aux Halles, sa vie, ses soires chez
monsieur Lebigre, pas un dtail n'tait pass. Lisa, abasourdie,
remarqua que les rapports taient doubles, qu'ils avaient d avoir
deux sources diffrentes. Enfin, elle trouva un tas de lettres, des
lettres anonymes de tous les formats et de toutes les critures. Ce
fut le comble. Elle reconnut une criture de chat, l'criture de
mademoiselle Saget, dnonant la socit du cabinet vitr. Elle
reconnut une grande feuille de papier graisseuse, toute tache des
gros btons de madame Lecoeur, et une page glace, orne d'une pense
jaune, couverte du griffonnage de la Sarriette et de monsieur Jules;
les deux lettres avertissaient le gouvernement de prendre garde 
Gavard. Elle reconnut encore le style ordurier de la mre Mhudin, qui
rptait, en quatre pages presque indchiffrables, les histoires 
dormir debout qui couraient dans les Halles sur le compte de Florent.
Mais elle fut surtout mue par une facture de sa maison, portant en
tte les mots: _Charcuterie Quenu-Gradelle_, et sur le dos de laquelle
Auguste avait vendu l'homme qu'il regardait comme un obstacle  son
mariage.

L'agent avait obi  une pense secrte en lui plaant le dossier sous
les yeux.

--Vous ne reconnaissez aucune de ces critures? lui demanda-t-il.

Elle balbutia que non. Elle s'tait leve. Elle restait toute
suffoque par ce qu'elle venait d'apprendre, la voilette baisse de
nouveau, cachant la vague confusion qu'elle sentait monter  ses
joues. Sa robe de soie craquait; ses gants sombres disparaissaient
sous le grand chle. L'homme chauve eut un faible sourire, en disant:

--Vous voyez, madame, que vos renseignements viennent un peu tard...
Mais on tiendra compte de votre dmarche, je vous le promets. Surtout,
recommandez  votre mari de ne point bouger... Certaines circonstances
peuvent se produire...

Il n'acheva pas, salua lgrement, en se levant  demi de son
fauteuil. C'tait un cong. Elle s'en alla. Dans l'antichambre, elle
aperut Logre et monsieur Lebigre qui se tournrent vivement. Mais
elle tait plus trouble qu'eux. Elle traversait des salles, enfilait
des corridors, tait comme prise par ce monde de la police, o elle se
persuadait,  cette heure, qu'on voyait, qu'on savait tout. Enfin,
elle sortit par la place Dauphine. Sur le quai de l'Horloge, elle
marcha lentement, rafrachie par les souffles de la Seine.

Ce qu'elle sentait de plus net, c'tait l'inutilit de sa dmarche.
Son mari ne courait aucun danger. Cela la soulageait, tout en lui
laissant un remords. Elle tait irrite contre cet Auguste et ces
femmes qui venaient de la mettre dans une position ridicule. Elle
ralentit encore le pas, regardant la Seine couler; des chalands, noirs
d'une poussire de charbon, descendaient sur l'eau verte, tandis que,
le long de la berge, des pcheurs jetaient leurs lignes. En somme, ce
n'tait pas elle qui avait livr Florent. Cette pense qui lui vint
brusquement, l'tonna. Aurait-elle donc commis une mchante action, si
elle l'avait livr? Elle resta perplexe, surprise d'avoir pu tre
trompe par sa conscience. Les lettres anonymes lui semblaient  coup
sr une vilaine chose. Elle, au contraire, allait carrment, se
nommait, sauvait tout le monde. Comme elle songeait brusquement 
l'hritage du vieux Gradelle, elle s'interrogea, se trouva prte 
jeter cet argent  la rivire, s'il le fallait, pour gurir la
charcuterie de son malaise. Non, elle n'tait pas avare, l'argent ne
l'avait pas pousse. En traversant le pont au Change, elle se
tranquillisa tout  fait, reprit son bel quilibre. a valait mieux
que les autres l'eussent devance  la prfecture: elle n'aurait pas 
tromper Quenu, elle en dormirait mieux.

--Est-ce que tu as les places? lui demanda Quenu, lorsqu'elle rentra.

Il voulut les voir, se fit expliquer  quel endroit du balcon elles se
trouvaient an juste. Lisa avait cru que la police accourrait, ds
qu'elle l'aurait prvenue, et son projet d'aller au thtre n'tait
qu'une faon habile d'loigner son mari, pendant qu'on arrterait
Florent. Elle comptait, l'aprs-midi, le pousser  une promenade,  un
de ces congs qu'ils prenaient parfois; ils allaient au Bois de
Boulogne, en fiacre, mangeaient au restaurant, s'oubliaient dans
quelque caf concert. Mais elle jugea inutile de sortir. Elle passa la
journe comme d'habitude dans son comptoir, la mine rose, plus gaie et
plus amicale, comme au sortir d'une convalescence.

--Quand je te dis que l'air te fait du bien! lui rpta Quenu. Tu
vois, ta course de la matine t'a toute ragaillardie.

--Eh non! finit-elle par rpondre, en reprenant son air svre. Les
rues de Paris ne sont pas si bonnes pour la sant.

Le soir,  la Gat, ils virent jouer la _Grce de Dieu_. Quenu, en
redingote, gant de gris, peign avec soin, n'tait occup qu'
chercher dans le programme les noms des acteurs. Lisa restait superbe,
le corsage nu, appuyant sur le velours rouge du balcon ses poignets
que bridaient des gants blancs trop troits. Ils furent tous les deux
trs-touchs par les infortunes de Marie; le commandeur tait vraiment
un vilain homme, et Pierrot les faisait rire, ds qu'il entrait en
scne. La charcutire pleura. Le dpart de l'enfant, la priera dans la
chambre virginale, le retour de la pauvre folle, mouillrent ses beaux
yeux de larmes discrtes, qu'elle essuyait d'une petite tape avec son
mouchoir. Mais cette soire devint un vritable triomphe pour elle,
lorsque, en levant la tte, elle aperut la Normande et sa mre  la
deuxime galerie. Alors, elle se gonfla encore, envoya Quenu lui
chercher une bote de caramels au buffet, joua de l'ventail, un
ventail de nacre, trs-dor. La poissonnire tait vaincue; elle
baissait la tte, en coutant sa mre qui lui parlait bas. Quand elles
sortirent, la belle Lisa et la belle Normande se rencontrrent dans le
vestibule, avec un vague sourire.

Ce jour-l, Florent avait dn de bonne heure chez monsieur Lebigre.
Il attendait Logre qui devait lui prsenter un ancien sergent, homme
capable, avec lequel on causerait du plan d'attaque contre le
Palais-Bourbon et l'Htel-de-Ville. La nuit venait, une pluie fine,
qui s'tait mise  tomber dans l'aprs-midi, noyait de gris les
grandes Halles. Elles se dtachaient en noir sur les fumes rousses du
ciel, tandis que des torchons de nuages sales couraient, presque au
ras des toitures, comme accrochs et dchirs  la pointe des
paratonnerres. Florent tait attrist par le gchis du pav, par ce
ruissellement d'eau jaune qui semblait charrier et teindre le
crpuscule dans la boue. Il regardait le monde rfugi sur les
trottoirs des rues couvertes, les parapluies filant sous l'averse, les
fiacres qui passaient plus rapides et plus sonores, au milieu de la
chausse vide. Une claircie se fit. Une lueur rouge monta au
couchant. Alors, toute une arme de balayeurs parut  l'entre de la
rue Montmartre, poussant  coups de brosse un lac de fange liquide.

Logre n'amena pas le sergent. Gavard tait all dner chez des amis,
aux Batignolles. Florent en fut rduit  passer la soire en tte 
tte avec Robine. Il parla tout le temps, finit par se rendre
trs-triste; l'autre hochait doucement la barbe, n'allongeait le bras,
 chaque quart d'heure, que pour avaler une gorge de bire. Florent,
ennuy, monta se coucher. Mais Robine, rest seul, ne s'en alla pas,
le front pensif sous le chapeau, regardant sa chope. Rose et le
garon, qui comptaient fermer de meilleure heure, puisque la socit
du cabinet n'tait pas l, attendirent pendant prs d'une grande
demi-heure qu'il voult bien se retirer.

Florent, dans sa chambre, eut peur de se mettre au lit. Il tait pris
d'un de ces malaises nerveux qui le tranaient parfois, durant des
nuits entires, au milieu de cauchemars sans fin. La veille, 
Clamart, il avait enterr monsieur Verlaque, qui tait mort aprs une
agonie affreuse. Il se sentait encore tout attrist par cette bire
troite, descendue dans la terre. Il ne pouvait surtout chasser
l'image de madame Verlaque, la voix larmoyante, sans une larme aux
yeux; elle le suivait, parlait du cercueil qui n'tait pas pay, du
convoi qu'elle ne savait de quelle faon commander, n'ayant plus un
sou chez elle, parce que, la veille, le pharmacien avait exig le
montant de sa note, en apprenant la mort du malade. Florent dut
avancer l'argent du cercueil et du convoi; il donna mme le pourboire
aux croque-mort. Comme il allait partir, madame Verlaque le regarda
d'un air si navr, qu'il lui laissa vingt francs.

 cette heure, cette mort le contrariait. Elle remettait en question
sa situation d'inspecteur. On le drangerait, on songerait  le nommer
titulaire. C'taient l des complications fcheuses qui pouvaient
donner l'veil  la police. Il aurait voulu que le mouvement
insurrectionnel clatt le lendemain, pour jeter  la rue sa casquette
galonne. La tte pleine de ces inquitudes, il monta sur la terrasse,
le front brlant, demandant un souffle d'air  la nuit chaude.
L'averse avait fait tomber le vent. Une chaleur d'orage emplissait
encore le ciel, d'un bleu sombre, sans un nuage. Les Halles essuyes
tendaient sous lui leur masse norme, de la couleur du ciel, pique
comme lui d'toiles jaunes, par les flammes vives du gaz.

Accoud  la rampe de fer, Florent songeait qu'il serait puni tt ou
tard d'avoir consenti  prendre cette place d'inspecteur. C'tait
comme une tache dans sa vie. Il avait marg au budget de la
prfecture, se parjurant, servant l'empire, malgr les serments faits
tant de fois en exil. Le dsir de contenter Lisa, l'emploi charitable
des appointements touchs, la faon honnte dont il s'tait efforc de
remplir ses fonctions, ne lui semblaient plus des arguments assez
forts pour l'excuser de sa lchet. S'il souffrait de ce milieu gras
et trop nourri, il mritait cette souffrance. Et il revit l'anne
mauvaise qu'il venait de passer, la perscution des poissonnires, les
nauses des journes humides, l'indigestion continue de son estomac de
maigre, la sourde hostilit qu'il sentait grandir autour de lui.
Toutes ces choses, il les acceptait en chtiment. Ce sourd grondement
de rancune dont la cause lui chappait, annonait quelque catastrophe
vague, sous laquelle il pliait d'avance les paules, avec la honte
d'une faute  expier. Puis, il s'emporta contre lui-mme,  la pense
du mouvement populaire qu'il prparait; il se dit qu'il n'tait plus
assez pur pour le succs.

Que de rves il avait fait,  cette hauteur, les yeux perdus sur les
toitures largies des pavillons! Le plus souvent, il les voyait comme
des mers grises, qui lui parlaient de contres lointaines. Par les
nuits sans lune, elles s'assombrissaient, devenaient des lacs morts,
des eaux noires, empestes et croupies. Les nuits limpides les
changeaient en fontaines de lumire; les rayons coulaient sur les deux
tages de toits, mouillant les grandes plaques de zinc, dbordant et
retombant du bord de ces immenses vasques superposes. Les temps
froids les roidissaient, les gelaient, ainsi que des baies de Norwge,
o glissent des patineurs; tandis que les chaleurs de juin les
endormaient d'un sommeil lourd. Un soir de dcembre, en ouvrant sa
fentre, il les avait trouves toutes blanches de neige, d'une
blancheur vierge qui clairait le ciel couleur de rouille; elles
s'tendaient sans la souillure d'un pas, pareilles  des plaines du
Nord,  des solitudes respectes des traneaux; elles avaient un beau
silence, une douceur de colosse innocent. Et lui,  chaque aspect de
cet horizon changeant, s'abandonnait  des songeries tendres ou
cruelles; la neige le calmait, l'immense drap blanc lui semblait un
voile de puret jet sur les ordures des Halles; les nuits limpides,
les ruissellements de lune, l'emportaient dans le pays ferique des
contes. Il ne souffrait que par les nuits noires, les nuits brlantes
de juin, qui talaient le marais nausabond, l'eau dormante d'une mer
maudite. Et toujours le mme cauchemar revenait.

Elles taient sans cesse l. Il ne pouvait ouvrir la fentre,
s'accouder  la rampe, sans les avoir devant lui, emplissant
l'horizon. Il quittait les pavillons, le soir, pour retrouver  son
coucher les toitures sans fin. Elles lui barraient Paris, lui
imposaient leur normit, entraient dans sa vie de chaque heure. Cette
nuit-l, son cauchemar s'effara encore, grossi par les inquitudes
sourdes qui l'agitaient. La pluie de l'aprs-midi avait empli les
Halles d'une humidit infecte. Elles lui soufflaient  la face toutes
leurs mauvaises baleines, roules au milieu de la ville comme un
ivrogne sous la table,  la dernire bouteille. Il lui semblait que,
de chaque pavillon, montait une vapeur paisse. Au loin, c'taient la
boucherie et la triperie qui fumaient, d'une fume fade de sang. Puis,
les marchs aux lgumes et aux fruits exhalaient des odeurs de choux
aigres, de pommes pourries, de verdures jetes au fumier. Les beurres
empestaient, la poissonnerie avait une fracheur poivre. Et il voyait
surtout,  ses pieds, le pavillon aux volailles dgager, par la
tourelle de son ventilateur, un air chaud, une puanteur qui roulait
comme une suie d'usine. Le nuage de toutes ces baleines s'amassait
au-dessus des toitures, gagnait les maisons voisines, s'largissait en
nue lourde sur Paris entier. C'taient les Halles crevant dans leur
ceinture de fonte trop troite, et chauffant du trop-plein de leur
indigestion du soir le sommeil de la ville gorge.

En bas, sur le trottoir, il entendit un bruit de voix, un rire de gens
heureux. La porte de l'alle fut referme bruyamment. Quenu et Lisa
rentraient du thtre. Alors, Florent, tourdi, comme ivre de l'air
qu'il respirait, quitta la terrasse, avec l'angoisse nerveuse de cet
orage qu'il sentait sur sa tte. Son malheur tait l, dans ces Halles
chaudes de la journe, il poussa violemment la fentre, les laissa
vautres au fond de l'ombre, toutes nues, en sueur encore,
dpoitrailles, montrant leur ventre ballonn et se soulageant sous
les toiles.



VI


Huit jours plus tard, Florent crut qu'il allait enfin pouvoir passer 
l'action. Une occasion suffisante de mcontentement se prsentait pour
lancer dans Paris les bandes insurrectionnelles. Le Corps lgislatif,
qu'une loi de dotation avait divis, discutait maintenant un projet
d'impt trs-impopulaire, qui faisait gronder les faubourgs. Le
ministre, redoutant un chec, luttait de toute sa puissance. De
longtemps peut-tre un meilleur prtexte ne s'offrirait.

Un matin, au petit jour, Florent alla rder autour du Palais-Bourbon,
il y oublia sa besogne d'inspecteur, resta  examiner les lieux
jusqu' huit heures, sans songer seulement que son absence devait
rvolutionner le pavillon de la mare. Il visita chaque rue, la rue de
Lille, la rue de l'Universit, la rue de Bourgogne, la rue
Saint-Dominique; il poussa jusqu' l'esplanade des Invalides,
s'arrtant  certains carrefours, mesurant les distances en marchant 
grandes enjambes. Puis, de retour sur le quai d'Orsay, assis sur le
parapet, il dcida que l'attaque serait donne de tous les cts  la
fois: les bandes du Gros-Caillou arriveraient par le Champ-de-Mars;
les sections du nord de Paris descendraient par la Madeleine; celles
de l'ouest et du sud suivraient les quais ou s'engageraient par petits
groupes dans les rues du faubourg Saint-Germain. Mais, sur l'autre
rive, les Champs-lyses l'inquitaient, avec leurs avenues
dcouvertes; il prvoyait qu'on mettrait l du canon pour balayer les
quais. Alors, il modifia plusieurs dtails du plan, marquant la place
de combat des sections, sur un carnet qu'il tenait  la main. La
vritable attaque aurait dcidment lieu par la rue de Bourgogne et la
rue de l'Universit, tandis qu'une diversion serait faite du ct de
la Seine. Le soleil de huit heures qui lui chauffait la nuque, avait
des gaiets blondes sur les larges trottoirs et dorait les colonnes du
grand monument, en face de lui. Et il voyait dj la bataille, des
grappes d'hommes pendues  ces colonnes, les grilles creves, le
pristyle envahi, puis tout en haut, brusquement, des bras maigres qui
plantaient un drapeau.

Il revint lentement, la tte basse. Un roucoulement la lui fit
relever. 11 s'aperut qu'il traversait le jardin des Tuileries. Sur
une pelouse, une bande de ramiers marchait, avec des dandinements de
gorge. Il s'adossa un instant  la caisse d'un oranger, regardant
l'herbe et les ramiers baigns de soleil. En face, l'ombre des
marronniers tait toute noire. Un silence chaud tombait, coup par des
roulements continus, au loin, derrire la grille de la rue de Rivoli.
L'odeur des verdures l'attendrit beaucoup, en le faisant songer 
madame Franois. Une petite fille qui passa, courant derrire un
cerceau, effraya les ramiers. Ils s'envolrent, allrent se poser  la
file sur le bras de marbre d'un lutteur antique, au milieu de la
pelouse, roucoulant et se rengorgeant d'une faon plus douce.

Comme Florent rentrait aux Halles par la rue Vauvilliers, il entendit
la voix de Claude Lantier qui l'appelait. Le peintre descendait dans
le sous-sol du pavillon de la Valle.

--Eh! venez-vous avec moi, cria-t-il. Je cherche cette brute de
Marjolin.

Florent le suivit, pour s'oublier un instant encore, pour retarder de
quelques minutes son retour  la poissonnerie. Claude disait que,
maintenant, son ami Marjolin n'avait plus rien  dsirer; il tait une
bte. Il nourrissait le projet de le faire poser  quatre pattes, avec
son rire d'innocent. Quand il avait crev de rage une bauche, il
passait des heures en compagnie de l'idiot, sans parler, tchant
d'avoir son rire.

--Il doit gaver ses pigeons, murmura-t-il. Seulement, je ne sais pas
o est la resserre de monsieur Gavard.

Ils fouillrent toute la cave. Au centre, dans l'ombre ple, deux
fontaines coulent. Les resserres sont exclusivement rserves aux
pigeons. Le long des treillages, c'est un ternel gazouillement
plaintif, un chant discret d'oiseaux sous les feuilles, quand tombe le
jour. Claude se mit  rire, en entendant cette musique. Il dit  son
compagnon:

--Si l'on ne jurerait pas que tous les amoureux de Paris s'embrassent
l-dedans!

Cependant, pas une resserre n'tait ouverte, il commenait  croire
que Marjolin ne se trouvait pas dans la cave, lorsqu'un bruit de
baisers, mais de baisers sonores, l'arrta net devant une porte
entrebille. Il l'ouvrit, il aperut cet animal de Marjolin que
Cadine avait fait agenouiller par terre, sur la paille, de faon  ce
que le visage du garon arrivt juste  la hauteur de ses lvres. Elle
l'embrassait doucement, partout. Elle cartait ses longs cheveux
blonds allait derrire les oreilles, sous le menton, le long de la
nuque, revenait sur les yeux et sur la bouche, sans se presser,
mangeant ce visage  petites caresses, ainsi qu'une bonne chose 
elle, dont elle disposait  son gr. Lui, complaisamment, restait
comme elle le posait. Il ne savait plus. Il tendait la chair, sans
mme craindre les chatouilles.

--Eh bien! c'est a, dit Claude, ne vous gnez pas!... Tu n'as pas
honte, grande vaurienne, de le tourmenter dans cette salet. Il a des
ordures plein les genoux.

--Tiens! dit Cadine effrontment, a ne le tourmente pas. Il aime
bien qu'on l'embrasse, parce qu'il a peur, maintenant, dans les
endroits o il ne fait pas clair...N'est-ce pas, que tu as peur?

Elle l'avait relev; il passait les mains sur son visage, ayant l'air
de chercher les baisers que la petite venait d'y mettre. Il balbutia
qu'il avait peur, tandis qu'elle reprenait:

--D'ailleurs, j'tais venue l'aider; je gavais ses pigeons.

Florent regardait les pauvres btes. Sur des planches, autour de la
resserre, taient rangs des coffres sans couvercle, dans lesquels les
pigeons, serrs les uns contre les autres, les pattes roidies,
mettaient la bigarrure blanche et noire de leur plumage. Par moments,
un frisson courait sur cette nappe mouvante; puis, les corps se
tassaient, on n'entendait plus qu'un caquetage confus. Cadine avait
prs d'elle une casserole, pleine d'eau et de grains; elle
s'emplissait la bouche, prenait les pigeons un  un, leur soufflait
une gorge dans le bec. Et eux, se dbattaient, touffant, retombant
au fond des coffres, l'oeil blanc, ivres de cette nourriture avale de
force.

--Ces innocents! murmura Claude.

--Tant pis pour eux! dit Cadine, qui avait fini. Ils sont meilleurs,
quand on les a bien gavs... Voyez-vous, dans deux heures, on leur
fera avaler de l'eau sale,  ceux-l. a leur donne la chair blanche
et dlicate. Deux heures aprs, on les saigne... Mais, si vous voulez
voir saigner, il y en a l de tout prts, auxquels Marjolin va faire
leur affaire.

Marjolin emportait un demi-cent de pigeons dans un des coffres. Claude
et Florent le suivirent. Il s'tablit prs d'une fontaine, par terre,
posant le coffre  ct de lui, plaant sur une sorte de caisse en
zinc un cadre de bois grill de traverses minces. Puis, il saigna.
Rapidement, le couteau jouant entre les doigts, il saisissait les
pigeons par les ailes, leur donnait sur la tte un coup de manche qui
les tourdissait, leur entrait la pointe dans la gorge. Les pigeons
avaient un court frisson, les plumes chiffonnes, tandis qu'il les
rangeait  la file, la tte entre les barreaux du cadre de bois,
au-dessus de la caisse de zinc, o le sang tombait goutte  goutte. Et
cela d'un mouvement rgulier, avec le tic-tac du manche sur les crnes
qui se brisaient, le geste balanc de la main prenant, d'un ct, les
btes vivantes et les couchant mortes, de l'autre ct. Peu  peu,
cependant, Marjolin allait plus vite, s'gayait  ce massacre, les
yeux luisants, accroupi comme un norme dogue mis en joie. Il finit
par clater de rire, par chanter: Tic-tac, tic-tac, tic-tac,
accompagnant la cadence du couteau d'un claquement de langue, faisant
un bruit de moulin crasant des ttes. Les pigeons pendaient comme des
linges de soie.

--Hein! a t'amuse, grande bte, dit Cadine qui riait aussi. Ils sont
drles, les pigeons, quand ils rentrent la tte, comme a, entre les
paules, pour qu'on ne leur trouve pas le cou... Allez, ce n'est pas
bon, ces animaux-l; a vous pincerait, si a pouvait.

Et, riant plus haut de la hte de plus en plus fivreuse de Marjolin,
elle ajouta:

--J'ai essay, mais je ne vais pas si vite que lui... Un jour, il en
a saign cent en dix minutes.

Le cadre de bois s'emplissait; on entendait les gouttes de sang tomber
dans la caisse. Alors Claude, en se tournant, vit Florent tellement
ple, qu'il se hta de l'emmener. En haut, il le fit asseoir sur une
marche de l'escalier.

--Eh bien, quoi donc! dit-il en lui tapant dans les mains. Voil que
vous vous vanouissez comme une femme.

--C'est l'odeur de la cave, murmura Florent un peu honteux.

Ces pigeons, auxquels on fait avaler du grain et de l'eau sale, qu'on
assomme et qu'on gorge, lui avaient rappel les ramiers des
Tuilleries, marchant avec leurs robes de satin changeant dans l'herbe
jaune de soleil. Il les voyait roucoulant sur le bras de marbre du
lutteur antique, au milieu du grand silence du jardin, tandis que,
sous l'ombre noire des marronniers, des petites filles jouent au
cerceau. Et c'tait alors que cette grosse brute blonde faisant son
massacre, tapant du manche et trouant de la pointe, au fond de cette
cave nausabonde, lui avait donn froid dans les os; il s'tait senti
tomber, les jambes molles, les paupires battantes.

--Diable! reprit Claude quand il fut remis, vous ne feriez pas un bon
soldat... Ah bien! ceux qui vous ont envoy  Cayenne, sont encore de
jolis messieurs, d'avoir eu peur de vous. Mais, mon brave, si vous
vous mettez jamais d'une meute, vous n'oserez pas tirer un coup de
pistolet; vous aurez trop peur de tuer quelqu'un.

Florent se leva, sans rpondre. Il tait devenu trs-sombre, avec des
rides dsespres qui lui coupaient la face. Il s'en alla, laissant
Claude redescendre dans la cave; et, en se rendant  la poissonnerie,
il songeait de nouveau au plan d'attaque, aux bandes armes qui
envahiraient le Palais-Bourbon. Dans les Champs-lyses, le canon
gronderait; les grilles seraient brises; il y aurait du sang sur les
marches, des claboussures de cervelle contre les colonnes. Ce fut une
vision rapide de bataille. Lui, au milieu, trs-ple, ne pouvait
regarder, se cachait la figure entre les mains.

Comme il traversait la rue du Pont-Neuf, il crut apercevoir, au coin
du pavillon aux fruits, la face blme d'Auguste qui tendait le cou. Il
devait guetter quelqu'un, les yeux arrondis par une motion
extraordinaire d'imbcile. Il disparut brusquement, il rentra en
courant  la charcuterie.

--Qu'a-t-il donc? pensa Florent. Est-ce que je lui fais peur?

Dans cette matine, il s'tait pass de trs-graves vnements chez
les Quenu-Gradelle. Au point du jour, Auguste accourut tout effar
rveiller la patronne, en lui disant que la police venait prendre
monsieur Florent. Puis, balbutiant davantage, il lui conta confusment
que celui-ci tait sorti, qu'il avait d se sauver. La belle Lisa, en
camisole, sans corset, se moquant du monde, monta vivement  la
chambre de son beau-frre, o elle prit la photographie de la
Normande, aprs avoir regard si rien ne les compromettait. Elle
redescendait, lorsqu'elle rencontra les agents de police au second
tage. Le commissaire la pria de les accompagner. Il l'entretint un
instant  voix basse, s'installant avec ses hommes dans la chambre,
lui recommandant d'ouvrir la boutique comme d'habitude, de faon  ne
donner l'veil  personne. Une souricire tait tendue.

Le seul souci de la belle Lisa, en cette aventure, tait le coup que
le pauvre Quenu allait recevoir. Elle craignait, en outre, qu'il fit
tout manquer par ses larmes, s'il apprenait que la police se trouvait
l. Aussi exigea-t-elle d'Auguste le serment le plus absolu de
silence. Elle revint mettre son corset, conta  Quenu endormi une
histoire. Une demi-heure plus tard, elle tait sur le seuil de la
charcuterie, peigne, sangle, vernie, la face rose. Auguste faisait
tranquillement l'talage. Quenu parut un instant sur le trottoir,
billant lgrement, achevant de s'veiller dans l'air frais du matin.
Rien n'indiquait le drame qui se nouait en, haut.

Mais le commissaire donna lui-mme l'veil au quartier, en allant
faire une visite domiciliaire chez les Mhudin, rue Pirouette. Il
avait les notes les plus prcises. Dans les lettres anonymes reues 
la prfecture, on affirmait que Florent couchait le plus souvent avec
la belle Normande.

Peut-tre s'tait-il rfugi l. Le commissaire, accompagn de deux
hommes vint secouer la porte, au nom de la loi. Les Mhudin se
levaient  peine. La vieille ouvrit, furieuse, puis subitement calme
et ricanant, lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait. Elle s'tait
assise, rattachant ses vtements, disant  ces messieurs:

--Nous sommes d'honntes gens, nous n'avons rien  craindre, vous
pouvez chercher.

Comme la Normande n'ouvrait pas assez vite la porte de sa chambre, le
commissaire la fit enfoncer. Elle s'habillait, la gorge libre,
montrant ses paules superbes, un jupon entre les dents. Cette entre
brutale, qu'elle ne s'expliquait pas, l'exaspra; elle lcha le jupon,
voulut se jeter sur les hommes, en chemise, plus rouge de colre que
de honte. Le commissaire, en face de cette grande femme nue,
s'avanait, protgeant ses hommes, rptant de sa voix froide:

--Au nom de la loi! au nom de la loi!

Alors, elle tomba dans un fauteuil, sanglottante, secoue par une
crise,  se sentir trop faible,  ne pas comprendre ce qu'on voulait
d'elle. Ses cheveux s'taient dnous, sa chemise ne lui venait pas
aux genoux, les agents avaient des regards de ct pour la voir. Le
commissaire de police lui jeta un chle qu'il trouva pendu au mur.
Elle ne s'en enveloppa mme pas; elle pleurait plus fort, en regardant
les hommes fouiller brutalement dans son lit, tter de la main les
oreillers, visiter les draps.

--Mais qu'est-ce que j'ai fait? finit-elle par bgayer. Qu'est-ce que
vous cherchez donc dans mon lit?

Le commissaire pronona le nom de Florent, et comme la vieille Mhudin
tait reste sur le seuil de la chambre;

--Ah! la coquine, c'est elle! s'cria la jeune femme, en voulant
s'lancer sur sa mre.

Elle l'aurait battue. On la retint, on l'enveloppa de force dans le
chle. Elle se dbattait, elle disait d'une voix suffoque:

--Pour qui donc me prend-on!..... Ce Florent n'est jamais entr ici,
entendez-vous. Il n'y a rien eu entre nous. On cherche  me faire du
tort dans le quartier, mais qu'on vienne me dire quelque chose en
face, vous verrez. On me mettra en prison, aprs; a m'est gal... Ah
bien! Florent, j'ai mieux que lui! Je peux pouser qui je veux, je les
ferai crever de rage, celles qui vous envoient.

Ce flot de paroles la calmait. Sa fureur se tournait contre Florent,
qui tait la cause de tout. Elle s'adressa au commissaire, se
justifiant:

--Je ne savais pas, monsieur. Il avait l'air trs-doux, il nous a
trompes. Je n'ai pas voulu couter ce qu'on disait, parce qu'on est
si mchant... Il venait donner des leons au petit, puis il s'en
allait. Je le nourrissais, je lui faisais souvent cadeau d'un beau
poisson. C'est tout... Ah! non, par exemple, on ne me reprendra plus 
tre bonne comme a!

--Mais, demanda le commissaire, il a d vous donner des papiers 
garder?

--Non, je vous jure que non... Moi, a me serait gal, je vous les
remettrais, ces papiers. J'en ai assez, n'est-ce pas? a ne m'amuse
gure de vous voir tout fouiller... Allez, c'est bien inutile.

Les agents, qui avaient visit chaque meuble, voulurent alors pntrer
dans le cabinet o Muche couchait. Depuis un instant, on entendait
l'enfant, rveill par le bruit, qui pleurait  chaudes larmes, en
croyant sans doute qu'on allait venir l'gorger.

--C'est la chambre du petit, dit la Normande en ouvrant la porte.

Muche, tout nu, courut se pendre  son cou. Elle le consola, le coucha
dans son propre lit. Les agents ressortirent presque aussitt du
cabinet, et le commissaire se dcidait  se retirer, lorsque l'enfant,
encore tout plor, murmura  l'oreille de sa mre:

--Ils vont prendre mes cahiers... Ne leur donne pas mes cahiers...

--Ah! c'est vrai, s'cria la Normande, il y a les cahiers...
Attendez, messieurs, je vais vous remettre a. Je veux vous montrer
que je m'en moque... Tenez, vous trouverez de son criture, l-dedans.
On peut bien le pendre, ce n'est pas moi qui irai le dcrocher.

Elle donna les cahiers de Muche et les modles d'criture, Mais le
petit, furieux, se leva de nouveau, mordant et gratignant sa mre,
qui le recoucha d'une calotte. Alors, il se mit  hurler. Sur le seuil
de la chambre, dans le vacarme, mademoiselle Saget allongeait le cou;
elle tait entre, trouvant toutes les portes ouvertes, offrant ses
services  la mre Mhudin. Elle regardait, elle coutait, en
plaignant beaucoup ces pauvres dames, qui n'avaient personne pour les
dfendre. Cependant, le commissaire lisait les modles d'criture,
d'un air srieux. Les tyranniquement, les liberticide, les
anticonstitutionnel, Ses rvolutionnaire, lui faisaient
froncer les sourcils. Lorsqu'il lut la phrase: Quand l'heure
sonnera, le coupable tombera, il donna de petites tapes sur les
papiers, en disant:

--C'est trs-grave, trs-grave,

Il remit le paquet  un de ses agents, il s'en alla. Claire, qui
n'avait pas encore paru, ouvrit sa porte, regardant ces hommes
descendre. Puis, elle vint dans la chambre de sa soeur, o elle
n'tait pas entre depuis un an. Mademoiselle Saget paraissait au
mieux avec la Normande; elle s'attendrissait sur elle, ramenait les
bouts du chle pour la mieux couvrir, recevait avec des mines
apitoyes les premiers aveux de sa colre.

--Tu es bien lche, dit Claire en se plantant devant sa

Celle-ci se leva, terrible, laissant glisser le chle.

--Tu mouchardes donc! cria-t-elle. Rpte donc un peu ce que tu viens
de dire.

--Tu es bien lche, rpta la jeune fille d'une voix plus insultante.

Alors, la Normande,  toute vole, donna un soufflet  Claire, qui
plit affreusement et qui sauta sur elle, en lui enfonant les ongles
dans le cou. Elles luttrent un instant, s'arrachant les cheveux,
cherchant  s'trangler. La cadette, avec une force surhumaine, toute
frle qu'elle tait, poussa l'ane si violemment, qu'elles allrent
l'une et l'autre tomber dans l'armoire, dont la glace se fendit. Muche
sanglotait, la vieille Mhudin criait  mademoiselle Saget de l'aider
 les sparer. Mais Claire se dgagea, en disant:

--Lche, lche... Je vais aller le prvenir, ce malheureux que tu as
vendu.

Sa mre lui barra la porte. La Normande se jeta sur elle par derrire.
Et, mademoiselle Saget aidant,  elles trois, elles la poussrent dans
sa chambre, o elles l'enfermrent  double tour, malgr sa rsistance
affole. Elle donnait des coups de pied dans la porte, cassait tout
chez elle. Puis, on n'entendit plus qu'un grattement furieux, un bruit
de fer gratignant le pltre. Elle descellait les gonds avec la pointe
de ses ciseaux.

--Elle m'aurait tue, si elle avait eu un couteau, dit la Normande,
en cherchant ses vtements pour s'habiller. Vous verrez qu'elle finira
par faire un mauvais coup, avec sa jalousie... Surtout, qu'on ne lui
ouvre pas la porte. Elle ameuterait le quartier contre nous.

Mademoiselle Saget s'tait empresse de descendre. Elle arriva au coin
de la rue Pirouette juste au moment o le commissaire rentrait dans
l'alle des Quenu-Gradelle. Elle comprit, elle entra  la charcuterie,
les yeux si brillants, que Lisa lui recommanda le silence d'un geste,
en lui montrant Quenu qui accrochait des bandes de petit-sal. Quand
il fut retourn  la cuisine, la vieille conta  demi-voix le drame
qui venait de se passer chez les Mhudin. La charcutire, penche
au-dessus du comptoir, la main sur la terrine du veau piqu, coulait,
avec la mine heureuse d'une femme qui triomphe. Puis, comme une
cliente demandait deux pieds de cochon, elle les enveloppa d'un air
songeur.

--Moi, je n'en veux pas  la Normande, dit-elle enfin  mademoiselle
Saget, lorsqu'elles furent seules de nouveau, Je l'aimais beaucoup,
j'ai regrett qu'on nous et fches ensemble... Tenez, la preuve que
je ne suis pas mchante, c'est que j'ai sauv a des mains de la
police, et que je suis toute prte  le lui rendre, si elle vient me
le demander elle-mme.

Elle sortit de sa poche le portrait-carte. Mademoiselle Saget le
flaira, ricana en lisant: Louise  son bon ami Florent; puis, de
sa voix pointue:

--Vous avez peut-tre tort. Vous devriez garder a.

--Non, non, interrompit Lisa, je veux que tous les cancans finissent.
Aujourd'hui, c'est le jour de la rconciliation. Il y en a assez, le
quartier doit redevenir tranquille.

--Eh bien! voulez-vous que j'aille dire  la Normande que vous
l'attendez? demanda la vieille.

--Oui, vous me ferez plaisir.

Mademoiselle Saget retourna rue Pirouette, effraya beaucoup la
poissonnire, eu lui disant qu'elle venait de voir son portrait dans
la poche de Lisa. Mais elle ne put la dcider tout de suite  la
dmarche que sa rivale exigeait. La Normande fit ses conditions; elle
irait, seulement la charcutire s'avancerait pour la recevoir jusqu'au
seuil de la boutique. La vieille dut faire encore deux voyages, de
l'une  l'autre, pour bien rgler les points de l'entrevue. Enfin,
elle eut la joie de ngocier ce raccommodement qui allait faire tant
de bruit. Comme elle repassait une dernire fois devant la porte de
Claire, elle entendit toujours le bruit des ciseaux, dans le pltre.

Puis, aprs avoir rendu une rponse dfinitive  la charcutire, elle
se hta d'aller chercher madame Lecoeur et la Sarriette. Elles
s'tablirent toutes trois au coin du pavillon de la mare, sur le
trottoir, en face de la charcuterie. L, elles ne pouvaient rien
perdre de l'entrevue. Elles s'impatientaient, feignant de causer entre
elles, guettant la rue Pirouette, d'o la Normande devait sortir. Dans
les Halles, le bruit de la rconciliation courait dj; les
marchandes, droites  leur banc, se haussant, cherchaient  voir;
d'autres, plus curieuses, quittant leur place, vinrent mme se planter
sous la rue couverte. Tous les yeux des Halles se tournaient vers la
charcuterie. Le quartier tait dans l'attente.

Ce fut solennel. Quand la Normande dboucha de la rue Pirouette, les
respirations restrent coupes.

--Elle a ses brillants, murmura la Sarriette.

--Voyez donc comme elle marche, ajouta madame Lecoeur; elle est trop
effronte.

La belle Normande,  la vrit, marchait en reine qui daignait
accepter la paix. Elle avait fait une toilette soigne, coiffe avec
ses cheveux friss, relevant un coin de son tablier pour montrer sa
jupe de cachemire; elle trennait mme un noeud de dentelle d'une
grande richesse. Comme elle sentait les Halles la dvisager, elle se
rengorgea encore en approchant de la charcuterie. Elle s'arrta devant
la porte.

--Maintenant, c'est au tour de la belle Lisa, dit mademoiselle Saget.
Regardez bien.

La belle Lisa quitta son comptoir en souriant. Elle traversa la
boutique sans se presser, vint tendre la main  la belle Normande.
Elle tait galement trs comme il faut, avec son linge blouissant,
son grand air de propret. Un murmure courut la poissonnerie; toutes
les ttes, sur le trottoir, se rapprochrent, causant vivement. Les
deux femmes taient dans la boutique, et les crpines de l'talage
empchaient de les bien voir. Elles semblaient causer affectueusement,
s'adressaient de petits saluts, se complimentaient sans doute.

--Tiens! reprit mademoiselle Saget, la belle Normande achte quelque
chose... Qu'est-ce donc qu'elle achte? C'est une andouille, je
crois... Ah! voil! Vous n'avez pas vu, vous autres? La belle Lisa
vient de lui rendre la photographie, en lui mettant l'andouille dans
la main.

Puis, il y eut encore des salutations. La belle Lisa, dpassant mme
les amabilits rgles  l'avance, voulut accompagner la belle
Normande jusque sur le trottoir. L, elles rirent toutes les deux, se
montrrent au quartier en bonnes amies. Ce fut une vritable joie pour
les Halles; les marchandes revinrent  leur banc, en dclarant que
tout s'tait trs-bien pass.

Mais mademoiselle Saget retint madame Lecoeur et la Sarriette. Le
drame se nouait  peine. Elles couvaient toutes trois des yeux la
maison d'en face, avec une pret de curiosit qui cherchait  voir 
travers les pierres. Pour patienter, elles causrent encore de la
belle Normande.

--La voil sans homme, dit madame Lecoeur.

--Elle a monsieur Lebigre, fit remarquer la Sarriette, qui se mit 
rire.

--Oh! monsieur Lebigre, il ne voudra plus.

Mademoiselle Saget haussa les paules, en murmurant:

--Vous ne le connaissez gure. Il se moque pas mal de tout a. C'est
un homme qui sait faire ses affaires, et la Normande est riche. Dans
deux mois, ils seront ensemble, vous verrez. Il y a longtemps que la
mre Mhudin travaille  ce mariage.

--N'importe, reprit la marchande de beurre, le commissaire ne l'en a
  pas moins trouve couche avec ce Florent

--Mais non, je ne vous ai pas dit a... Le grand maigre venait de
partir. J'tais l, quand on a regard dans le lit. Le commissaire a
tt avec la main. Il y avait deux places toutes chaudes...

La vieille reprit haleine, et d'une voix indigne:

--Ah! voyez-vous, ce qui m'a fait le plus de mal, c'est d'entendre
toutes les horreurs que ce gueux apprenait au petit Muche. Non, vous
ne pouvez pas croire... Il y en avait un gros paquet.

--Quelles horreurs? demanda la Sarriette allche.

--Est-ce qu'on sait! Des salets, des cochonneries. Le commissaire a
dit que a suffisait pour le faire pendre ... C'est un monstre, cet
homme-l. Aller s'attaquer  un enfant, s'il est permis! Le petit
Muche ne vaut pas grand'chose mais ce n'est pas une raison pour le
fourrer avec les rouges, ce marmot, n'est-ce pas?

--Bien sr, rpondirent les deux autres.

--Enfin, on est en train de mettre bon ordre  tout ce micmac. Je
vous le disais, vous vous rappelez: Il y a un micmac chez les Quenu
qui ne sent pas bon. Vous voyez si j'avais le nez fin ... Dieu
merci, le quartier va pouvoir respirer un peu. a demandait un fier
coup de balai; car, ma parole d'honneur, on finissait par avoir peur
d'tre assassin en plein jour. On ne vivait plus. C'taient des
cancans, des fcheries, des tueries. Et a pour un seul homme, pour ce
Florent... Voil la belle Lisa et la belle Normande remises; c'est
trs-bien de leur part, elles devaient a  la tranquillit de tous.
Maintenant, le reste marchera bon train, vous allez voir ... Tiens, ce
pauvre monsieur Quenu qui rit l-bas.

Quenu, en effet, tait de nouveau sur le trottoir, dbordant dans son
tablier blanc, plaisantant avec la petite bonne de madame Taboureau.
Il tait trs-gaillard, ce matin-l. Il pressait les mains de la
petite bonne, lui cassait les poignets  la faire crier, dans sa belle
humeur de charcutier. Lisa avait toutes les peines du monde  le
renvoyer  la cuisine. Elle marchait d'impatience dans la boutique,
craignant que Florent n'arrivt, appelant son mari pour viter une
rencontre.

--Elle se fait du mauvais sang, dit mademoiselle Saget. Ce pauvre
monsieur Quenu ne sait rien. Rit-il comme un innocent!... Vous savez
que madame Taboureau disait qu'elle se fcherait avec les Quenu, s'ils
se dconsidraient davantage en gardant leur Florent chez eux.

--En attendant, ils gardent l'hritage, fit remarquer madame Lecoeur.

--Eh! non, ma bonne... L'autre a eu sa part.

--Vrai... Comment le savez-vous?

--Pardieu! a se voit, reprit la vieille, aprs une courte
hsitation, et sans donner d'autre preuve. Il a mme pris plus que sa
part. Les Quenu en seront pour plusieurs milliers de francs... Il faut
dire qu'avec des vices, a va vite... Ah! vous ignorez, peut-tre: il
avait une autre femme...

--a ne m'tonne pas, interrompit la Sarriette; ces hommes maigres
sont de fiers hommes.

--Oui, et pas jeune encore, cette femme. Vous savez, quand un homme
en veut, il en veut; il en ramasserait par terre... Madame Verlaque,
la femme de l'ancien inspecteur, vous la connaissez bien, cette dame
toute jaune...

Mais les deux autres se rcrirent. Ce n'tait pas possible. Madame
Verlaque tait abominable. Alors mademoiselle Saget s'emporta.

--Quand je vous le dis! Accusez-moi de mentir, n'est-ce pas?... On a
des preuves, on a trouv des lettres de cette femme, tout un paquet de
lettres, dans lesquelles elle lui demandait de l'argent, des dix et
vingt francs  la fois. C'est clair, enfin...  eux deux, ils auront
fait mourir le mari.

La Sarriette et madame Lecoeur furent convaincues. Mais elles
perdaient patience. Il y avait plus d'une heure qu'elles attendaient
sur le trottoir. Elles disaient que, pendant ce temps, on les volait
peut-tre,  leurs bancs. Alors, ma demoiselle Saget les retenait avec
une nouvelle histoire Florent ne pouvait pas s'tre sauv; il allait
revenir; ce serait trs-intressant, de le voir arrter. Et elle
donnait des dtails minutieux sur la souricire, tandis que la
marchande de beurre et la marchande de fruits continuaient  examiner
la maison de haut en bas, piant chaque ouverture, s'attendant  voir
des chapeaux de sergents de ville  toutes les fentes. La maison,
calme et muette, baignait batement dans le soleil du matin.

--Si l'on dirait que c'est plein de police! murmura madame Lecoeur.

--Ils sont dans la mansarde, l-haut, dit la vieille. Voyez-vous, ils
ont laiss la fentre comme ils l'ont trouve... Ah! regardez, il y en
a un, je crois, cach derrire le grenadier, sur la terrasse.

Elles tendirent le cou, elles ne virent rien.

--Non, c'est l'ombre, expliqua la Sarriette. Les petits rideaux
eux-mmes ne remuent pas. Ils ont d s'asseoir tous dans la chambre et
ne plus bouger.

 ce moment, elles aperurent Gavard qui sortait du pavillon de la
mare, l'air proccup. Elles se regardrent avec des yeux luisants,
sans parler. Elles s'taient rapproches, droites dans leurs jupes
tombantes. Le marchand de volailles vint  elles.

--Est-ce que vous avez vu passer Florent? demanda-t-il. Elles ne
rpondirent pas.

--J'ai besoin de lui parler tout de suite, continua Gavard. Il n'est
pas  la poissonnerie. Il doit tre remont chez lui... Vous l'auriez
vu, pourtant.

Les trois femmes taient un peu ples. Elles se regardaient toujours,
d'un air profond, avec de lgers tressaillements aux coins des lvres.
Comme son beau-frre hsitait:

--Il n'y a pas cinq minutes que nous sommes l, dit nettement madame
Lecoeur. Il aura pass auparavant.

--Alors, je monte, je risque les cinq tages, reprit Gavard en riant.

La Sarriette fit un mouvement, comme pour l'arrter; mais sa tante lui
prit le bras, la ramena, en lui soufflant  l'oreille:

--Laisse donc, grande bte! C'est bien fait pour lui. a lui
apprendra  nous marcher dessus.

--Il n'ira plus dire que je mange de la viande gte, murmura plus
bas encore mademoiselle Saget.

Puis, elles n'ajoutrent rien. La Sarriette tait trs-rouge; les deux
autres restaient toutes jaunes. Elles tournaient la tte maintenant,
gnes par leurs regards, embarrasses de leurs mains, qu'elles
cachrent sous leurs tabliers. Leurs yeux finirent par se lever
instinctivement sur la maison, suivant Gavard  travers les pierres,
le voyant monter les cinq tages. Quand elles le crurent dans la
chambre, elles s'examinrent de nouveau, avec des coups d'oeil de
ct. La Sarriette eut un rire nerveux. Il leur sembla un instant que
les rideaux de la fentre remuaient, ce qui les fit croire  quelque
lutte. Mais la faade de la maison gardait sa tranquillit tide; un
quart d'heure s'coula, d'une paix absolue, pendant lequel une motion
croissante les prit  la gorge. Elles dfaillaient, lorsqu'un homme,
sortant de l'alle, courut enfin chercher un fiacre. Cinq minutes plus
tard, Gavard descendait, suivi de deux agents. Lisa, qui tait venue
sur le trottoir, en apercevant le fiacre, se hta de rentrer dans la
charcuterie.

Gavard tait blme. En haut, on l'avait fouill, on avait trouv sur
lui son pistolet et sa bote de cartouches.  la rudesse du
commissaire, au mouvement qu'il venait de faire en entendant son nom,
il se jugeait perdu. C'tait un dnoment terrible, auquel il n'avait
jamais nettement song. Les Tuileries ne lui pardonneraient pas. Ses
jambes flchissaient, comme si le peloton d'excution l'et attendu.
Lorsqu'il vit la rue, pourtant, il trouva assez de force dans sa
vantardise pour marcher droit. Il eut mme un dernier sourire, en
pensant que les Halles le voyaient et qu'il mourrait bravement.

Cependant, la Sarriette et madame Lecoeur taient accourues. Quand
elles eurent demand une explication, la marchande de beurre se mit 
sangloter, tandis que la nice, trs-mue, embrassait son oncle. Il la
tint serre entre ses bras, en lui remettant une clef et en lui
murmurant  l'oreille:

--Prends tout, et brle les papiers.

Il monta en fiacre, de l'air dont il serait mont sur l'chafaud.
Quand la voiture eut disparu au coin de la rue Pierre-Lescot, madame
Lecoeur aperut la Sarriette qui cherchait  cacher la clef dans sa
poche.

--C'est inutile, ma petite, lui dit-elle les dents serres, j'ai vu
qu'il te la mettait dans la main... Aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu,
j'irai tout lui dire  la prison, si tu n'es pas gentille avec moi.

--Mais ma tante, je suis gentille, rpondit la Sarriette avec un
sourire embarrass.

--Allons tout de suite chez lui, alors. Ce n'est pas la peine de
laisser aux argousins le temps de mettre leurs pattes dans ses
armoires.

Mademoiselle Saget qui avait cout, avec des regards flamboyants, les
suivit, courut derrire elles, de toute la longueur de ses petites
jambes. Elle se moquait bien d'attendre Florent, maintenant. De la rue
Rambuteau  la rue de la Cossonnerie, elle se fit trs-humble; elle
tait pleine d'obligeance, elle offrait de parler la premire  la
portire, madame Lonce.

--Nous verrons, nous verrons, rptait brivement la marchande de
beurre.

Il fallut en effet parlementer. Madame Lonce ne voulait pas laisser
monter ces dames  l'appartement de son locataire. Elle avait la mine
trs-austre, choque par le fichu mal nou de la Sarriette.. Mais
quand la vieille demoiselle lui eut dit quelques mots tout bas, et
qu'on lui eut montr la clef, elle se dcida. En haut, elle ne livra
les pices qu'une  une, exaspre, le coeur saignant comme si elle
avait d indiquer elle-mme  des voleurs l'endroit o son argent se
trouvait cach.

--Allez, prenez tout, s'cria-t-elle, en se jetant dans un fauteuil.

La Sarriette essayait dj la clef  toutes les armoires. Madame
Lecoeur, d'un air souponneux, la suivait de si prs, tait tellement
sur elle, qu'elle lui dit:

--Mais, ma tante, vous me gnez. Laissez-moi les bras libres, au
moins.

Enfin, une armoire s'ouvrit, en face de la fentre, entre la chemine
et le lit. Les quatre femmes poussrent un soupir. Sur la planche du
milieu, il y avait une dizaine de mille francs en pices d'or,
mthodiquement ranges par petites piles. Gavard, dont la fortune
tait prudemment dpose chez un notaire, gardait cette somme en
rserve pour le coup de chien. Comme il le disait avec solennit,
il tenait prt son apport dans la rvolution. Il avait vendu quelques
titres, gotant une jouissance particulire  regarder les dix mille
francs chaque soir, les couvant des yeux, en leur trouvant la mine
gaillarde et insurrectionnelle. La nuit, il rvait qu'on se battait
dans son armoire; il y entendait des coups de fusil, des pavs
arrachs et roulant, des voix de vacarme et de triomphe: c'tait son
argent qui faisait de l'opposition.

La Sarriette avait tendu les mains, avec un cri de joie.

--Bas les griffes! ma petite, dit madame Lecoeur d'une vois rauque.

Elle tait plus jaune encore, dans le reflet de l'or, la face marbre
par la bile, les yeux brls par la maladie de foie qui la minait
sourdement. Derrire elle, mademoiselle Saget se haussait sur la
pointe des pieds, en extase, regardant jusqu'au fond de l'armoire.
Madame Lonce, elle aussi, s'tait leve, mchant des paroles sourdes.

--Mon oncle m'a dit de tout prendre, reprit nettement la jeune femme.

--Et moi qui l'ai soign, cet homme, je n'aurai rien, alors, s'cria
la portire.

Madame Lecoeur touffait; elle les repoussa, se cramponna  l'armoire,
en bgayant:

--C'est mon bien, je suis sa plus proche parente, vous tes des
voleuses, entendez-vous... J'aimerais mieux tout jeter par la fentre.

Il y eut un silence, pendant lequel elles se regardrent toutes les
quatre avec des regards louches. Le foulard de la Sarriette s'tait
tout  fait dnou; elle montrait la gorge, adorable de vie, la bouche
humide, les narines roses. Madame Lecoeur s'assombrit encore en la
voyant si belle de dsir.

--coute, lui dit-elle d'une voix plus sourde, ne nous battons pas...
Tu es sa nice, je veux bien partager... Nous allons prendre une pile,
chacune  notre tour.

Alors, elles cartrent les deux autres. Ce fut la marchande de beurre
qui commena. La pile disparut dans ses jupes. Puis, la Sarriette prit
une pile galement. Elles se surveillaient, prtes  se donner des
tapes sur les mains. Leurs doigts s'allongeaient rgulirement, des
doigts horribles et noueux, des doigts blancs et d'une souplesse de
soie. Elles s'emplirent les poches. Lorsqu'il ne resta plus qu'une
pile, la jeune femme ne voulut pas que sa tante l'et, puisque c'tait
elle qui avait commenc. Elle la partagea brusquement entre
mademoiselle Saget et madame Lonce, qui les avaient regardes
empocher l'or avec des pitinements de fivre.

--Merci, gronda la portire, cinquante francs, pour l'avoir dorlot
avec de la tisane et du bouillon! Il disait qu'il n'avait pas de
famille, ce vieil enjleur.

Madame Lecoeur, avant de fermer l'armoire, voulut la visiter de haut
en bas. Elle contenait tous les livres politiques dfendus  la
frontire, les pamphlets de Bruxelles, les histoires scandaleuses des
Bonaparte, les caricatures trangres ridiculisant l'empereur. Un des
grands rgals de Gavard tait de s'enfermer parfois avec un ami pour
lui montrer ces choses compromettantes.

--Il m'a bien recommand de brler les papiers, fit remarquer la
Sarriette.

--Bah! nous n'avons pas de feu, a serait trop long... Je flaire la
police. Il faut dguerpir.

Et elles s'en allrent toutes quatre. Elles n'taient pas au bas de
l'escalier, que la police se prsenta. Madame Lonce dut remonter,
pour accompagner ces messieurs. Les trois autres, serrant les paules,
se htrent de gagner la rue. Elles marchaient vite,  la file, la
tante et la nice gnes par le poids de leurs poches pleines. La
Sarriette qui allait la premire, se retourna, en remontant sur le
trottoir de la rue Rambuteau, et dit avec son rire tendre:

--a me bat contre les cuisses.

Et madame Lecoeur lcha une obscnit, qui les amusa.

Elles gotaient une jouissance  sentir ce poids qui leur tirait les
jupes, qui se pendait  elles comme des mains chaudes de caresses.
Mademoiselle Saget avait gard les cinquante francs dans son poing
ferm. Elle restait srieuse, btissait un plan pour tirer encore
quelque chose de ces grosses poches qu'elle suivait. Comme elles se
retrouvaient au coin de la poissonnerie:

--Tiens! dit la vieille, nous revenons au bon moment, voil le
Florent qui va se faire pincer.

Florent, en effet, rentrait de sa longue course. Il alla changer de
paletot dans son bureau, se mit  sa besogne quotidienne, surveillant
le lavage des pierres, se promenant lentement le long des alles. Il
lui sembla qu'on le regardait singulirement; les poissonnires
chuchotaient sur son passage, baissaient le nez, avec des yeux
sournois. Il crut  quelque nouvelle vexation. Depuis quelque temps,
ces grosses et terribles femmes ne lui laissaient pas une matine de
repos. Mais comme il passait devant le banc des Mhudin, il fut
trs-surpris d'entendre la mre lui dire d'une voix doucereuse:

--Monsieur Florent, il y a quelqu'un qui est venu vous demander tout
 l'heure. C'est un monsieur d'un certain ge. Il est mont vous
attendre dans votre chambre.

La vieille poissonnire, tasse sur une chaise, gotait,  dire ces
choses, un raffinement de vengeance qui agitait d'un tremblement sa
masse norme. Florent, doutant encore, regarda la belle Normande.
Celle-ci, remise compltement avec sa mre, ouvrait son robinet,
tapait ses poissons, paraissait ne pas entendre.

--Vous tes bien sre? demanda-t-il.

--Oh! tout  fait sre, n'est-ce pas, Louise? reprit la vieille d'une
voix plus aigu.

Il pensa que c'tait sans doute pour la grande affaire, et il se
dcida  monter. Il allait sortir du pavillon, lorsque, en se
retournant machinalement, il aperut la belle Normande qui le suivait
des yeux, la face toute grave. Il passa  ct des trois commres.

--Vous avez remarqu, murmura mademoiselle Saget, la charcuterie est
vide. La belle Lisa n'est pas une femme  se compromettre.

C'tait vrai, la charcuterie tait vide. La maison gardait sa faade
ensoleille, son air bat de bonne maison se chauffant honntement le
ventre aux premiers rayons. En haut, sur la terrasse, le grenadier
tait tout fleuri. Comme Florent traversait la chausse, il fit un
signe de tte amical  Logre et  monsieur Lebigre, qui paraissaient
prendre l'air sur le seuil de l'tablissement de ce dernier. Ces
messieurs lui sourirent. Il allait s'enfoncer dans l'alle, lorsqu'il
crut apercevoir, au bout de ce couloir troit et sombre, la face ple
d'Auguste qui s'vanouit brusquement. Alors, il revint, jeta un coup
d'oeil dans la charcuterie, pour s'assurer que le monsieur d'un
certain ge ne s'tait pas arrt l. Mais il ne vit que Mouton, assis
sur un billot, le contemplant de ses deux gros yeux jaunes, avec son
double menton et ses grandes moustaches hrisses de chat dfiant.
Quand il se fut dcid  entrer dans l'alle, le visage de la belle
Lisa se montra au fond, derrire le petit rideau d'une porte vitre.

Il y eut comme un silence dans la poissonnerie. Les ventres et les
gorges normes retenaient leur haleine, attendait qu'il et disparu.
Puis tout dborda, les gorges s'talrent, les ventres crevrent d'une
joie mauvaise. La farce avait russi. Rien n'tait plus drle. La
vieille Mhudin riait avec des secousses sourdes, comme une outre
pleine que l'on vide. Son histoire du monsieur d'un certain ge
faisait le tour du march, paraissait  ces dames extrmement drle.
Enfin, le grand maigre tait emball, on n'aurait plus toujours l sa
fichue mine, ses yeux de forat. Et toutes lui souhaitaient bon
voyage, en comptant sur un inspecteur qui fut bel homme. Elles
couraient d'un banc  l'autre, elles auraient dans autour de leurs
pierres comme des filles chappes. La belle Normande regardait cette
joie, toute droite, n'osant bouger de peur de pleurer, les mains sur
une grande raie pour calmer sa fivre.

--Voyez-vous ces Mhudin qui le lchent, quand il n'a plus le sou,
dit madame Lecoeur.

--Tiens! elles ont raison, rpondit mademoiselle Saget. Puis, ma
chre, c'est la fin, n'est-ce pas? Il ne faut plus se manger... Vous
tes contente, vous. Laissez les autres arranger leurs affaires.

--Il n'y a que les vieilles qui rient, fit remarquer la Sarriette. La
Normande n'a pas l'air gai.

Cependant, dans la chambre, Florent se laissait prendre comme un
mouton. Les agents se jetrent sur lui avec rudesse, croyant sans
doute  une rsistance dsespre. Il les pria doucement de le lcher.
Puis, il s'assit, pendant que les hommes emballaient les papiers, les
charpes rouges, les brassards et les guidons. Ce dnoment ne
semblait pas le surprendre; il tait un soulagement pour lui, sans
qu'il voult se le confesser nettement. Mais il souffrait,  la pense
de la haine qui venait de le pousser dans cette chambre. Il revoyait
la face blme d'Auguste, les nez baisss des poissonnires; il se
rappelait les paroles de la mre Mhudin, le silence de la Normande,
la charcuterie vide; et il se disait que les Halles taient complices,
que c'tait le quartier entier qui le livrait. Autour de lui, montait
la boue de ces rues grasses.

Lorsque, au milieu de ces faces rondes qui passaient dans un clair,
il voqua tout d'un coup l'image de Quenu, il fut pris au coeur d'une
angoisse mortelle.

--Allons, descendez, dit brutalement un agent.

Il se leva, il descendit. Au troisime tage, il demanda  remonter;
il prtendait avoir oubli quelque chose. Les hommes ne voulurent pas,
le poussrent. Lui, se fit suppliant. Il leur offrit mme quelque
argent qu'il avait sur lui. Deux consentirent enfin  le reconduire 
la chambre, en le menaant de lui casser la tte, s'il essayait de
leur jouer un mauvais tour. Ils sortirent leurs revolvers de leur
poche. Dans la chambre, il alla droit  la cage du pinson, prit
l'oiseau, le baisa entre les deux ailes, lui donna la vole. Et il le
regarda, dans le soleil, se poser sur le toit de la poissonnerie,
comme tourdi, puis, d'un autre vol, disparatre par-dessus les
Halles, du ct du square des Innocents. Il resta encore un instant en
face du ciel, du ciel libre; il songeait aux ramiers roucoulants des
Tuileries, aux pigeons des resserres, la gorge creve par Marjolin.
Alors, tout se brisa en lui, il suivit les agents qui remettaient
leurs revolvers dans la poche, en haussant les paules.

Au bas de l'escalier, Florent s'arrta devant la porte qui ouvrait sur
la cuisine de la charcuterie. Le commissaire, qui l'attendait l,
presque touch par sa douceur obissante, lui demanda:

--Voulez-vous dire adieu  votre frre?

Il hsita un instant. Il regardait la porte. Un bruit terrible de
hachoirs et de marmites venait de la cuisine. Lisa, pour occuper son
mari, avait imagin de lui faire emballer dans la matine le boudin
qu'il ne fabriquait d'ordinaire que le soir. L'oignon chantait sur le
feu. Florent entendit la voix joyeuse de Quenu qui dominait le
vacarme, disant:

--Ah! sapristi, le boudin sera bon... Auguste, passez-moi les gras!

Et Florent remercia le commissaire, avec la peur de rentrer dans cette
cuisine chaude, pleine de l'odeur forte de l'oignon cuit. Il passa
devant la porte, heureux de croire que son frre ne savait rien,
htant le pas pour viter un dernier chagrin  la charcuterie. Mais,
en recevant au visage le grand soleil de la rue, il eut honte, il
monta dans le fiacre, l'chine plie, la figure terreuse. Il sentait
en face de lui la poissonnerie triomphante, il lui semblait que tout
le quartier tait l qui jouissait.

--Hein! la fichue mine, dit Mademoiselle Saget.

--Une vraie mine de forat pinc la main dans le sac, ajouta madame
Lecoeur.

--Moi, reprit la Sarriette en montrant ses dents blanches, j'ai vu
guillotiner un homme qui avait tout  fait cette figure-l.

Elles s'taient approches, elles allongeaient le cou, pour voir
encore, dans le fiacre. Au moment o la voiture s'branlait, la
vieille demoiselle tira vivement les jupes des deux autres, en leur
montrant Claire qui dbouchait de la rue Pirouette, affole, les
cheveux dnous, les ongles saignants. Elle avait descell sa porte.
Quand elle comprit qu'elle arrivait trop tard, qu'on emmenait Florent,
elle s'lana derrire le fiacre, s'arrta presque aussitt avec un
geste de rage impuissante, montra le poing aux roues qui fuyaient.
Puis, toute rouge sous la fine poussire de pltre qui la couvrait,
elle rentra en courant rue Pirouette.

--Est-ce qu'il lui avait promis le mariage! s'cria la Sarriette en
riant. Elle est toque, cette grande bte!

Le quartier se calma. Des groupes, jusqu' la fermeture des pavillons,
causrent des vnements de la matine. On regardait curieusement dans
la charcuterie. Lisa vita de paratre, laissant Augustine au
comptoir. L'aprs-midi, elle crt devoir enfin tout dire  Quenu, de
peur que quelque bavarde ne lui portt le coup trop rudement. Elle
attendit d'tre seule avec lui dans la cuisine, sachant qu'il s'y
plaisait, qu'il y pleurerait moins. Elle procda, d'ailleurs, avec des
mnagements maternels. Mais quand il connut la vrit, il tomba sur la
planche  hacher, il fondit en larmes comme un veau.

--Voyons, mon pauvre gros, ne te dsespre pas comme cela, tu vas te
faire du mal, lui dit Lisa en le prenant dans ses bras.

Ses yeux coulaient sur son tablier blanc, sa masse inerte avait des
remous de douleur. Il se tassait, se fondait. Quand il put parler:

--Non, balbutia-t-il, tu ne sais pas combien il tait bon pour moi,
lorsque nous habitions rue Royer-Collard. C'tait lui qui balayait,
qui faisait la cuisine... Il m'aimait comme son enfant, vois-tu; il
revenait crott, las  ne plus remuer; et moi, je mangeais bien,
j'avais chaud,  la maison... Maintenant, voil qu'on va le fusiller.

Lisa se rcria, dit qu'on ne le fusillerait pas. Mais il secouait la
tte. Il continua:

--a ne fait rien, je ne l'ai pas assez aim. Je puis bien dire a, 
cette heure. J'ai eu mauvais coeur, j'ai hsit  lui rendre sa part
de l'hritage...

--Eh! je la lui ai offerte plus de dix fois, s'cria-t-elle. Nous
n'avons rien  nous reprocher.

--Oh! toi, je sais bien, tu es bonne, tu lui aurais tout donn...
Moi, a me faisait quelque chose, que veux-tu! Ce sera le chagrin de
toute ma vie. Je penserai toujours que si j'avais partag avec lui, il
n'aurait pas mal tourn une seconde fois... C'est ma faute, c'est moi
qui l'ai livr.

Elle se fit plus douce, lui dit qu'il ne fallait pas se frapper
l'esprit. Elle plaignait mme Florent. D'ailleurs, il tait
trs-coupable. S'il avait eu plus d'argent, peut-tre qu'il aurait
fait davantage de btises. Peu  peu, elle arrivait  laisser entendre
que a ne pouvait pas finir autrement, que tout le monde allait se
mieux porter. Quenu pleurait toujours, s'essuyait les joues avec son
tablier, touffant ses sanglots pour l'couter, puis clatant bientt
en larmes plus abondantes, il avait machinalement mis les doigts dans
un tas de chair  saucisse qui se trouvait sur la planche  hacher; il
y faisait des trous, la ptrissait rudement.

--Tu te rappelles, tu ne te sentais pas bien, continua Lisa. C'est
que nous n'avions plus nos habitudes. J'tais trs-inquite, sans le
le dire; je voyais bien que tu baissais.

--N'est-ce pas? murmura-t-il, en cessant un instant de sangloter.

--Et la maison, non plus, n'a pas march cette anne. C'tait comme
un sort... Va, ne pleure pas, tu verras comme tout reprendra. Il faut
pourtant que tu te conserves pour moi et pour ta fille. Tu as aussi
des devoirs  remplir envers nous.

Il ptrissait plus doucement la chair  saucisse. L'motion le
reprenait, mais une motion attendrie qui mettait dj un sourire
vague sur sa face navre. Lisa le sentit convaincu. Elle appela vite
Pauline qui jouait dans la boutique, la lui mit sur les genoux, en
disant:

--Pauline, n'est-ce pas que ton pre doit tre raisonnable?
Demande-lui gentiment de ne plus nous faire de la peine.

L'enfant le demanda gentiment. Ils se regardrent, serrs dans la mme
embrassade, normes, dbordants, dj convalescents de ce malaise
d'une anne dont ils sortaient  peine; et ils se sourirent, de leurs
larges figures rondes, tandis que la charcutire rptait:

--Aprs tout, il n'y a que nous trois, mon gros, il n'y a a que nous
trois.

Deux mois plus tard, Florent tait de nouveau condamn  la
dportation. L'affaire fit un bruit norme. Les journaux s'emparrent
des moindres dtails, donnrent les portraits des accuss, les dessins
des guidons et des charpes, les plans des lieux o la bande se
runissait. Pendant quinze jours, il ne fut question dans Paris que du
complot des Halles. La police lanait des notes de plus en plus
inquitantes; on finissait par dire que tout le quartier Montmartre
tait min. Au Corps lgislatif, l'motion fut si grande, que le
centre et la droite oublirent cette malencontreuse loi de dotation
qui les avait un instant diviss, et se rconcilirent, en votant 
une majorit crasante le projet d'impt impopulaire, dont les
faubourgs eux-mmes n'osaient plus se plaindre, dans la panique qui
soufflait sur la ville. Le procs dura toute une semaine. Florent se
trouva profondment surpris du nombre considrable de complices qu'on
lui donna. Il en connaissait au plus six ou sept sur les vingt et
quelques, assis au banc des prvenus. Aprs la lecture de l'arrt, il
crut apercevoir le chapeau et le dos innocent de Robine s'en allant
doucement au milieu de la foule. Logre tait acquitt, ainsi que
Lacaille. Alexandre avait deux ans de prison pour s'tre compromis en
grand enfant. Quant  Gavard, il tait, comme Florent, condamn  la
dportation. Ce fut un coup de massue qui l'crasa dans ses dernires
jouissances, au bout de ces longs dbats qu'il avait russi  emplir
de sa personne. Il payait cher sa verve opposante de boutiquier
parisien. Deux grosses larmes coulrent sur sa face effare de gamin
en cheveux blancs.

Et, un matin d'aot, au milieu du rveil des Halles, Claude Lantier,
qui promenait sa flnerie dans l'arrivage des lgumes, le ventre serr
par sa ceinture rouge, vint toucher la main de madame Franois,  la
pointe Saint-Eustache. Elle tait l, avec sa grande figure triste,
assise sur ses navets et ses carottes. Le peintre restait sombre,
malgr le clair soleil qui attendrissait dj le velours gros vert des
montagnes de choux.

--Eh bien! c'est fini, dit-il. Ils le renvoient l bas... Je crois
qu'ils l'ont dj expdi  Brest.

La marachre eut un geste de douleur muette. Elle promena la main
lentement autour d'elle, elle murmura d'une voix sourde:

--C'est Paris, c'est ce gueux de Paris.

--Non, je sais qui c'est, ce sont des misrables, reprit Claude dont
les poings se serraient. Imaginez-vous, madame Franois, qu'il n'y a
pas de btises qu'ils n'aient dites, au tribunal... Est-ce qu'ils ne
sont pas alls jusqu' fouiller les cahiers de devoirs d'un enfant! Ce
grand imbcile de procureur a fait l-dessus une tartine, le respect
de l'enfance par-ci, l'ducation dmagogique par-l... J'en suis
malade.

Il fut pris d'un frisson nerveux; il continua, en renfonant les
paules dans son paletot verdtre:

--Un garon doux comme une fille, que j'ai vu se trouver mal en
regardant saigner des pigeons... a m'a fait rire de piti, quand je
l'ai aperu entre deux gendarmes. Allez, nous ne le verrons plus, il
restera l-bas, cette fois.

--Il aurait d m'couter, dit la marachre au bout d'un silence,
venir  Nanterre, vivre l, avec mes poules et mes lapins... Je
l'aimais bien, voyez-vous, parce que j'avais compris qu'il tait bon.
Ou aurait pu tre heureux... C'est un grand chagrin... Consolez-vous,
n'est-ce pas? monsieur Claude. Je vous attends, pour manger une
omelette, un de ces matins.

Elle avait des larmes dans les yeux. Elle se leva, en femme vaillante
qui porte rudement la peine.

--Tiens! reprit-elle, voil la mre Chantemesse qui vient m'acheter
des navets. Toujours gaillarde, cette grosse mre Chantemesse...

Claude s'en alla, rdant sur le carreau. Le jour, en gerbe blanche,
avait mont du fond de la rue Rambuteau. Le soleil, au ras des toits,
mettait des rayons roses, des nappes tombantes qui touchaient dj les
pavs. Et Claude sentait un rveil de gaiet dans les grandes Halles
sonores, dans le quartier empli de nourritures entasses. C'tait
comme une joie de gurison, un tapage plus haut de gens soulags enfin
d'un poids qui leur gnait l'estomac. Il vit la Sarriette, avec une
montre d'or, chantant au milieu de ses prunes et de ses fraises,
tirant les petites moustaches de monsieur Jules, vtu d'un veston de
velours. Il aperut madame Lecoeur et mademoiselle Saget qui passaient
sous une rue couverte, moins jaunes, les joues presques roses, en
bonnes amies amuses par quelque histoire. Dans la poissonnerie, la
mre Mhudin, qui avait repris son banc, tapait ses poissons,
engueulait le monde, clouait le bec du nouvel inspecteur, un jeune
homme auquel elle avait jur de donner le fouet; tandis que Claire,
plus molle, plus paresseuse, ramenait, de ses mains bleuies par l'eau
des viviers, un tas norme d'escargots que la have moirait de fils
d'argent.  la triperie, Auguste et Augustine venaient acheter des
pieds de cochon, avec leur mine tendre de nouveaux maris, et
repartaient en carriole pour leur charcuterie de Montrouge. Puis,
comme il tait huit heures, qu'il faisait dj chaud, il trouva, en
revenant rue Rambuteau, Muche et Pauline jouant au cheval: Muche
marchait  quatre pattes, pendant que Pauline, assise sur son dos, se
tenait  ses cheveux pour ne pas tomber. Et, sur les toits des Halles,
au bord des gouttires, une ombre qui passa lui fit lever la tte:
c'taient Cadine et Marjolin riant et s'embrassant, brlant dans le
soleil, dominant le quartier de leurs amours de btes heureuses.

Alors, Claude leur montra le poing. Il tait exaspr par cette fte
du pav et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait que les Gras
avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras,
s'arrondissant, crevant de sant, saluant un nouveau jour de belle
digestion. Comme il s'arrtait en face de la rue Pirouette, le
spectacle qu'il eut  sa droite et  sa gauche, lui porta le dernier
coup.

 sa droits, la belle Normande, la belle madame Lebigre, comme on la
nommait maintenant, tait debout sur le seuil de sa boutique. Son mari
avait enfin obtenu de joindre  son commerce de vin un bureau de
tabac, rve depuis longtemps caress, et qui s'tait enfin ralis,
grce  de grands services rendus. La belle madame Lebigre lui parut
superbe, en robe de soie, les cheveux friss, prte  s'asseoir dans
son comptoir, o tous les messieurs du quartier venaient lui acheter
leurs cigares et leurs paquets de tabac. Elle tait devenue
distingue, tout  fait dame. Derrire elle, la salle, repeinte, avait
des pampres fraches, sur un fond tendre; le zinc du comptoir luisait;
tandis que les fioles de liqueur allumaient dans la glace des feux
plus vifs. Elle riait  la claire matine.

 sa gauche, la belle Lisa, au seuil de la charcuterie, tenait toute
la largeur de la porte. Jamais son linge n'avait eu une telle
blancheur; jamais sa chair repose, sa face rose, ne s'tait encadre
dans des bandeaux mieux lisss. Elle montrait un grand calme repu, une
tranquillit norme, que rien ne troublait, pas mme un sourire.
C'tait l'apaisement absolu, une flicit complte, sans secousse,
sans vie, baignant dans l'air chaud. Son corsage tendu digrait encore
le bonheur de la veille; ses mains poteles, perdues dans le tablier,
ne se tendaient mme pas pour prendre le bonheur de la journe,
certaines qu'il viendrait  elles. Et,  ct, l'talage avait une
flicit pareille; il tait guri, les langues fourres s'allongeaient
plus rouges et plus saines, les jambonneaux reprenaient leurs bonnes
figures jaunes, les guirlandes de saucisses n'avaient plus cet air
dsespr qui navrait Quenu. Un gros rire sonnait au fond, dans la
cuisine, accompagn d'un tintamarre rjouissant de casseroles. La
charcuterie suait de nouveau la sant, une sant grasse. Les bandes de
lard entrevues, les moitis de cochon pendues contre les marbres,
mettaient l des rondeurs de ventre, tout un triomphe du ventre,
tandis que Lisa, immobile, avec sa carrure digne, donnait aux Halles
le bonjour matinal, de ses grands yeux de forte mangeuse.

Puis, toutes deux se penchrent. La belle madame Lebigre et la belle
madame Quenu changrent un salut d'amiti.

Et Claude, qui avait certainement oubli de dner la veille, pris de
colre  les voir si bien portantes, si comme il faut, avec leurs
grosses gorges, serra sa ceinture, en grondant d'une voix fche:

--Quels gredins que les honntes gens!






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