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Title: Cheri

Author: Colette

Release Date: September, 2004 [EBook #6484]
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[This file was first posted on December 20, 2002]
[Last updated: November 19, 2020]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHERI ***




Produced by Anne Soulard, Nicole Apostola, Charles Franks
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CHRI

PAR
COLETTE




"La! Donne-le-moi, ton collier de perles! Tu m'entends, La? Donne-moi
ton collier!"

Aucune rponse ne vint du grand lit de fer forg et de cuivre cisel, qui
brillait dans l'ombre comme une armure.

"Pourquoi ne me le donnerais-tu pas, ton collier? Il me va aussi bien
qu' toi, et mme mieux!"

Au claquement du fermoir, les dentelles du lit s'agitrent, deux bras
nus, magnifiques, fins au poignet, levrent deux belles mains
paresseuses.

"Laisse a, Chri, tu as assez jou avec ce collier.

--Je m'amuse.... Tu as peur que je te le vole?"

Devant les rideaux roses traverss de soleil, il dansait, tout noir,
comme un gracieux diable sur fond de fournaise. Mais quand il recula vers
le lit, il redevint tout blanc, du pyjama de soie aux babouches de daim.

"Je n'ai pas peur, rpondit du lit la voix douce et basse. Mais tu
fatigues le fil du collier. Les perles sont lourdes.

--Elles le sont, dit Chri avec considration. Il ne s'est pas moqu de
toi, celui qui t'a donn ce meuble."

Il se tenait devant un miroir long, appliqu au mur entre les deux
fentres, et contemplait son image de trs beau et trs jeune homme, ni
grand ni petit, le cheveu bleut comme un plumage de merle. Il ouvrit son
vtement de nuit sur une poitrine mate et dure, bombe en bouclier, et la
mme tincelle rose joua sur ses dents, sur le blanc de ses yeux sombres
et sur les perles du collier.

"te ce collier, insista la voix fminine. Tu entends ce que je te dis?"

Immobile devant son image, le jeune homme riait tout bas :

"Oui, oui, j'entends. Je sais si bien que tu as peur que je te le prenne!

--Non. Mais si je te le donnais, tu serais capable de l'accepter."

Il courut au lit, s'y jeta en boule :

"Et comment! Je suis au-dessus des conventions, moi. Moi je trouve idiot
qu'un homme puisse accepter d'une femme une perle en pingle, ou deux
pour des boutons, et se croie dshonor si elle lui en donne
cinquante....

--Quarante-neuf.

--Quarante-neuf, je connais le chiffre. Dis-le donc que a me va mal?
Dis-le donc que je suis laid?"

Il penchait sur la femme couche un rire provocant qui montrait des dents
toutes petites et l'envers mouill de ses lvres. La s'assit sur le
lit :

"Non, je ne le dirai pas. D'abord parce que tu ne le croirais pas. Mais
tu ne peux donc pas rire sans froncer ton nez comme a? Tu seras bien
content quand tu auras trois rides dans le coin du nez, n'est-ce pas? "

Il cessa de rire immdiatement, tendit la peau de son front, ravala le
dessous de son menton avec une habilet de vieille coquette. Ils se
regardaient d'un air hostile; elle, accoude parmi ses lingeries et ses
dentelles, lui, assis en amazone au bord du lit. Il pensait : "a lui va
bien de me parler des rides que j'aurai." Et elle : "Pourquoi est-il laid
quand il rit, lui qui est la beaut mme?" Elle rflchit un instant et
acheva tout haut sa pense :

"C'est que tu as l'air si mauvais quand tu es gai.... Tu ne ris que par
mchancet ou par moquerie. a te rend laid. Tu es souvent laid.

--Ce n'est pas vrai!" cria Chri, irrit.

La colre nouait ses sourcils  la racine du nez, agrandissait les yeux
pleins d'une lumire insolente, arms de cils, entrouvrait l'arc
ddaigneux et chaste de la bouche. La sourit de le voir tel qu'elle
l'aimait rvolt puis soumis, mal enchan, incapable d'tre libre;--elle
posa une main sur la jeune tte qui secoua impatiemment le joug. Elle
murmura, comme on calme une bte :

"L ... l.... Qu'est-ce que c'est ... qu'est-ce que c'est donc...."

Il s'abattit sur la belle paule large, poussant du front, du nez,
creusant sa place familire, fermant dj les yeux et cherchant son somme
protg des longs matins, mais La le repoussa :

"Pas de a, Chri! Tu djeunes chez notre Harpie nationale et il est midi
moins vingt.

--Non? je djeune chez la patronne? Toi aussi?

La glissa paresseusement au fond du lit.

"Pas moi, j'ai vacances. J'irai prendre le caf  deux heures et demie--
ou le th  six heures--ou une cigarette  huit heures moins le quart....
Ne t'inquite pas, elle me verra toujours assez.... Et puis, elle ne m'a
pas invite."

Chri, qui boudait debout, s'illumina de malice :

"Je sais, je sais pourquoi! Nous avons du monde bien! Nous avons la belle
Marie-Laure et sa poison d'enfant!"

Les grands yeux bleus de La, qui erraient, se fixrent :

"Ah! oui! Charmante, la petite. Moins que sa mre, mais charmante.... te
donc ce collier,  la fin.

--Dommage, soupira Chri en le dgrafant. Il ferait bien dans la
corbeille."

La se souleva sur un coude :

"Quelle corbeille?

--La mienne, dit Chri avec une importance bouffonne. MA corbeille de MES
bijoux de MON mariage...."

Il bondit, retomba sur ses pieds aprs un correct entrechat-six, enfona
la portire d'un coup de tte et disparut en criant :

"Mon bain, Rose! Tant que a peut! Je djeune chez la patronne!

--C'est a, songea La. Un lac dans la salle de bain, huit serviettes 
la nage, et des raclures de rasoir dans la cuvette. Si j'avais deux
salles de bains...."

Mais elle s'avisa, comme les autres fois, qu'il et fallu supprimer une
penderie, rogner sur le boudoir  coiffer, et conclut comme les autres
fois :

"Je patienterai bien jusqu'au mariage de Chri."

Elle se recoucha sur le dos et constata que Chri avait jet, la veille,
ses chaussettes sur la chemine, son petit caleon sur le bonheur-du-
jour, sa cravate au cou d'un buste de La. Elle sourit malgr elle  ce
chaud dsordre masculin et referma  demi ses grands yeux tranquilles
d'un bleu jeune et qui avaient gard tous leurs cils chtains. A
quarante-neuf ans, Lonie Vallon, dite La de Lonval, finissait une
carrire heureuse de courtisane bien rente, et de bonne fille  qui la
vie a pargn les catastrophes flatteuses et les nobles chagrins. Elle
cachait la date de sa naissance; mais elle avouait volontiers, en
laissant tomber sur Chri un regard de condescendance voluptueuse,
qu'elle atteignait l'ge de s'accorder quelques petites douceurs. Elle
aimait l'ordre, le beau linge, les vins mris, la cuisine rflchie. Sa
jeunesse de blonde adule, puis sa maturit de demi-mondaine riche
n'avaient accept ni l'clat fcheux, ni l'quivoque, et ses amis se
souvenaient d'une journe de Drags, vers 1895, o La rpondit au
secrtaire du _Gil Blas_ qui la traitait de "chre artiste" :

"Artiste? Oh! vraiment, cher ami, mes amants sont bien bavards...."

Ses contemporaines jalousaient sa sant imperturbable, les jeunes femmes,
que la mode de 1912 bombait dj du dos et du ventre, raillaient le
poitrail avantageux de La,--celles-ci et celles-l lui enviaient
galement Chri.

"Eh, mon Dieu! disait La, il n'y a pas de quoi. Qu'elles le prennent. Je
ne l'attache pas, et il sort tout seul."

En quoi elle mentait  demi, orgueilleuse d'une liaison,--elle disait
quelquefois : adoption, par penchant  la sincrit--qui durait depuis
six ans.

"La corbeille... redit La. Marier Chri.... Ce n'est pas possible,--ce
n'est pas... humain.... Donner une jeune fille  Chri,--pourquoi pas
jeter une biche aux chiens? Les gens ne savent pas ce que c'est que
Chri."

Elle roulait entre ses doigts, comme un rosaire, son collier jet sur le
lit. Elle le quittait la nuit,  prsent, car Chri, amoureux des belles
perles et qui les caressait le matin, et remarqu trop souvent que le
cou de La, paissi, perdait sa blancheur et montrait, sous la peau, des
muscles dtendus. Elle l'agrafa sur sa nuque sans se lever et prit un
miroir sur la console de chevet.

"J'ai l'air d'une jardinire, jugea-t-elle sans mnagement. Une
marachre. Une marachre normande qui s'en irait aux champs de patates
avec un collier. Cela me va comme une plume d'autruche dans le nez,--et
je suis polie."

Elle haussa les paules, svre  tout ce qu'elle n'aimait plus en elle :
un teint vif, sain, un peu rouge, un teint de plein air, propre 
enrichir la franche couleur des prunelles bleues cercles de bleu plus
sombre. Le nez fier trouvait grce encore devant La; "le nez de Marie-
Antoinette!" affirmait la mre de Chri, qui n'oubliait jamais
d'ajouter : "...et dans deux ans, cette bonne La aura le menton de Louis
XVI". La bouche aux dents serres, qui n'clatait presque jamais de rire,
souriait souvent, d'accord avec les grands yeux aux clins lents et rares,
sourire cent fois lou, chant, photographi, sourire profond et confiant
qui ne pouvait lasser.

Pour le corps, "on sait bien" disait La, "qu'un corps de bonne qualit
dure longtemps." Elle pouvait le montrer encore, ce grand corps blanc
teint de ros, dot des longues jambes, du dos plat qu'on voit aux
nymphes des fontaines d'Italie; la fesse  fossette, le sein haut
suspendu pouvaient tenir, disait La, "jusque bien aprs le mariage de
Chri".

Elle se leva, s'enveloppa d'un saut-de-lit et ouvrit elle-mme les
rideaux. Le soleil de midi entra dans la chambre rose, gaie, trop pare
et d'un luxe qui datait, dentelles doubles aux fentres, faille feuille-
de-rose aux murs, bois dors, lumires lectriques voiles de rose et de
blanc, et meubles anciens tendus de soies modernes. La ne renonait pas
 cette chambre douillette ni  son lit, chef-d'oeuvre considrable,
indestructible, de cuivre, d'acier forg, svre  l'oeil et cruel aux
tibias.

"Mais non, mais non, protestait la mre de Chri, ce n'est pas si laid
que cela. Je l'aime, moi, cette chambre. C'est une poque, a a son chic.
a fait Pava."

La souriait  ce souvenir de la "Harpie nationale" tout en relevant ses
cheveux pars. Elle se poudra htivement le visage en entendant deux
portes claquer et le choc d'un pied chauss contre un meuble dlicat.
Chri revenait en pantalon et chemise, sans faux col, les oreilles
blanches de talc et l'humeur agressive.

"O est mon pingle? bote de malheur! On barbote les bijoux  prsent?

--C'est Marcel qui l'a mise  sa cravate pour aller faire le march", dit
La gravement.

Chri, dnu d'humour, butait sur la plaisanterie comme une fourmi sur un
morceau de charbon. Il arrta sa promenade menaante et ne trouva 
rpondre que :

"C'est charmant!... et mes bottines?

--Lesquelles?

--De daim!"

La, assise  sa coiffeuse, leva des yeux trop doux :

"Je ne te le fais pas dire, insinua-t-elle d'une voix caressante.

--Le jour o une femme m'aimera pour mon intelligence, je serai bien
fichu, riposta Chri. En attendant, je veux mon pingle et mes bottines.

--Pourquoi faire? On ne met pas d'pingle avec un veston, et tu es dj
chauss."

Chri frappa du pied.

"J'en ai assez, personne ne s'occupe de moi, ici! J'en ai assez!"

La posa son peigne.

"Eh bien! va-t'en."

Il haussa les paules, grossier :

"On dit a!

--Va-t'en. J'ai toujours eu horreur des invits qui bchent la cuisine et
qui collent le fromage  la crme contre les glaces. Va chez ta sainte
mre, mon enfant, et restes-y."

Il ne soutint pas le regard de La, baissa les yeux, protesta en
colier :

"Enfin, quoi, je ne peux rien dire? Au moins, tu me prtes l'auto pour
aller  Neuilly?

--Non.

--Parce que?

--Parce que je sors  deux heures et que Philibert djeune.

--O vas-tu,  deux heures?

--Remplir mes devoir religieux. Mais si tu veux trois francs pour un
taxi?... Imbcile, reprit-elle doucement, je vais peut-tre prendre le
caf chez Madame Mre,  deux heures. Tu n'es pas content?"

Il secouait le front comme un petit blier.

"On me bourre, on me refuse tout, on me cache mes affaires, on me....

--Tu ne sauras donc jamais t'habiller tout seul?"

Elle prit des mains de Chri le faux col qu'elle boutonna, la cravate
qu'elle noua.

"L!... Oh! cette cravate violette.... Au fait, c'est bien bon pour la
belle Marie-Laure et sa famille.... Et tu voulais encore une perle, l-
dessus? Petit rasta.... Pourquoi pas des pendants d'oreilles?..."

Il se laissait faire, bat, mou, vacillant, repris d'une paresse et d'un
plaisir qui lui fermaient les yeux....

"Nounoune chrie... " murmura-t-il.

Elle lui brossa les oreilles, rectifia la raie, fine et bleutre, qui
divisait les cheveux noirs de Chri, lui toucha les tempes d'un doigt
mouill de parfum et baisa rapidement, parce qu'elle ne put s'en
dfendre, la bouche tentante qui respirait si prs d'elle. Chri ouvrit
les yeux, les lvres, tendit les mains.... Elle l'carta :

"Non! une heure moins le quart! File et que je ne te revoie plus!

--Jamais?

--Jamais!" lui jeta-t-elle en riant avec une tendresse emporte.

Seule, elle sourit orgueilleusement, fit un soupir saccad de convoitise
mate, et couta les pas de Chri dans la cour de l'htel. Elle le vit
ouvrir et refermer la grille, s'loigner de son pas ail, tout de suite
salu par l'extase de trois trottins qui marchaient bras sur bras :

"Ah! maman!... c'est pas possible, il est en toc!... On demande 
toucher?"

Mais Chri, blas, ne se retourna mme pas.

"Mon bain, Rose! La manucure peut s'en aller; il est trop tard. Le
costume tailleur bleu, le nouveau, le chapeau bleu, celui qui est doubl
de blanc, et les petits souliers  pattes... non, attends...."

La, les jambes croises, tta sa cheville nue et hocha la tte :

"Non, les bottines laces en chevreau bleu. J'ai les jambes un peu
enfles aujourd'hui. C'est la chaleur."

La femme de chambre, ge, coiffe de tulle, leva sur La un regard
entendu :

"C'est... c'est la chaleur", rpta-t-elle docilement, en haussant les
paules, comme pour dire : "Nous savons.... Il faut bien que tout
s'use...."

Chri parti, La redevint vive, prcise, allge. En moins d'une heure,
elle fut baigne, frotte d'alcool parfum au santal, coiffe, chausse.
Pendant que le fer  friser chauffait, elle trouva le temps d'plucher le
livre de comptes du matre d'htel, d'appeler le valet de chambre mile
pour lui montrer, sur un miroir, une bue bleue. Elle darda autour d'elle
un oeil assur, qu'on ne trompait presque jamais, et djeuna dans une
solitude joyeuse, souriant au Vouvray sec et aux fraises de juin servies
avec leurs queues sur un plat de Rubelles, vert comme une rainette
mouille. Un beau mangeur dut choisir autrefois, pour cette salle 
manger rectangulaire, les grandes glaces Louis XVI et les meubles anglais
de la mme poque, dressoirs ars, desserte haute sur pieds, chaises
maigres et solides, le tout d'un bois presque noir,  guirlandes minces.
Les miroirs et de massives pices d'argenterie recevaient le jour
abondant, les reflets verts des arbres de l'avenue Bugeaud, et La
scrutait, tout en mangeant, la poudre rouge demeure aux ciselures d'une
fourchette, fermait un oeil pour mieux juger le poli des bois sombres. Le
matre d'htel, derrire elle, redoutait ces jeux.

"Marcel, dit La, votre encaustique colle, depuis une huitaine.

--Madame croit?

--Elle croit. Rajoutez-y de l'essence en fondant au bain-marie, ce n'est
rien  refaire. Vous avez mont le Vouvray un peu tt. Tirez les
persiennes ds que vous aurez desservi, nous tenons la vraie chaleur.

--Bien, Madame. Monsieur Ch.... Monsieur Peloux dne?

--Je pense.... Pas de crme-surprise ce soir, qu'on nous fasse seulement
des sorbets au jus de fraises. Le caf au boudoir."

En se levant, grande et droite, les jambes visibles sous la jupe plaque
aux cuisses, elle eut le loisir de lire, dans le regard contenu du matre
d'htel, le "Madame est belle" qui ne lui dplaisait pas.

"Belle..." se disait La en montant au boudoir. Non. Plus maintenant. A
prsent il me faut le blanc du linge prs du visage, le rose trs ple
pour les dessous et les dshabills. Belle.... Peuh... je n'en ai plus
gure besoin...."

Pourtant, elle ne s'accorda point de sieste dans le boudoir aux soies
peintes, aprs le caf et les journaux. Et ce fut avec un visage de
bataille qu'elle commanda  son chauffeur :

"Chez Madame Peloux."

       *       *       *       *       *

Les alles du Bois, sches sous leur verdure neuve de juin que le vent
fane, la grille de l'octroi, Neuilly, le boulevard d'Inkermann....
"Combien de fois l'ai-je fait, ce trajet-l?" se demanda La. Elle
compta, puis se lassa de compter, et pia, en retenant ses pas sur le
gravier de Mme Peloux, les bruits qui venaient de la maison.

"Ils sont dans le hall", dit-elle.

Elle avait remis de la poudre avant d'arriver et tendu sur son menton la
voilette bleue, un grillage fin comme un brouillard. Et elle rpondit au
valet qui l'invitait  traverser la maison :

"Non, j'aime mieux faire le tour par le jardin."

Un vrai jardin, presque un parc, isolait, toute blanche, une vaste villa
de grande banlieue parisienne. La villa de Mme Peloux s'appelait "une
proprit  la campagne" dans le temps o Neuilly tait encore aux
environs de Paris. Les curies, devenues garages, les communs avec leurs
chenils et leurs buanderies en tmoignaient, et aussi les dimensions de
la salle de billard, du vestibule, de la salle  manger.

"Madame Peloux en a l pour de l'argent", redisaient dvotement les
vieilles parasites qui venaient, en change d'un dner et d'un verre de
fine, tenir en face d'elle les cartes du bsigue et du poker. Et elles
ajoutaient : "Mais o Madame Peloux n'a-t-elle pas d'argent? "

En marchant sous l'ombre des acacias, entre des massifs embrass de
rhododendrons et des arceaux de roses, La coutait un murmure de voix,
perc par la trompette nasillarde de Mme Peloux et l'clat de rire sec de
Chri.

"Il rit mal, cet enfant", songea-t-elle. Elle s'arrta un instant, pour
entendre mieux un timbre fminin nouveau, faible, aimable, vite couvert
par la trompette redoutable.

"a, c'est la petite", se dit La.

Elle fit quelques pas rapides et se trouva au seuil d'un hall vitr, d'o
Mme Peloux s'lana en criant :

"Voici notre belle amie!"

Ce tonnelet, Mme Peloux, en vrit Mlle Peloux, avait t danseuse, de
dix  seize ans. La cherchait parfois sur Mme Peloux ce qui pouvait
rappeler l'ancien petit ros blond et potel, puis la nymphe  fossettes,
et ne retrouvait que les grands yeux implacables, le nez dlicat et dur,
et encore une manire coquette de poser les pieds en "cinquime" comme
les sujets du corps de ballet.

Chri, ressuscit du fond d'un rocking, baisa la main de La avec une
grce involontaire, et gta son geste par un :

"Flte! tu as encore mis une voilette, j'ai horreur de a.

--Veux-tu la laisser tranquille! intervint Mme Peloux. On ne demande pas
 une femme pourquoi elle a mis une voilette! Nous n'en ferons jamais
rien", dit-elle tendrement  La.

Deux femmes s'taient leves dans l'ombre blonde du store de paille.
L'une, en mauve, tendit assez froidement sa main  La, qui la contempla
des pieds  la tte.

"Mon Dieu, que vous tes belle, Marie-Laure, il n'y a rien d'aussi
parfait que vous!"

Marie-Laure daigna sourire. C'tait une jeune femme rousse, aux yeux
bruns, qui merveillait sans geste et sans paroles. Elle dsigna, comme
par coquetterie, l'autre jeune femme :

"Mais reconnatrez-vous ma fille Edme?" dit-elle.

La tendit vers la jeune fille une main qu'on tarda  prendre :

"J'aurais d vous reconnatre, mon enfant, mais une pensionnaire change
vite, et Marie-Laure ne change que pour dconcerter chaque fois
davantage. Vous voil libre de tout pensionnat?

--Je crois bien, je crois bien, s'cria Mme Peloux. On ne peut pas
laisser sous le boisseau ternellement ce charme, cette grce, cette
merveille de dix-neuf printemps!

--Dix-huit, dit suavement Marie-Laure.

--Dix-huit, dix-huit!... Mais oui, dix-huit! La, tu te souviens ? Cette
enfant faisait sa premire communion l'anne o Chri s'est sauv du
collge, tu sais bien? Oui, mauvais garnement, tu t'tais sauv et nous
tions aussi affoles l'une que l'autre!

--Je me souviens trs bien, dit La, et elle changea avec Marie-Laure un
petit signe de tte,--quelque chose comme le "touch" des escrimeurs
loyaux.

--Il faut la marier, il faut la marier! continua Mme Peloux qui ne
rptait jamais moins de deux fois une vrit premire. Nous irons tous 
la noce!"

Elle battit l'air de ses petits bras et la jeune fille la regarda avec
une frayeur ingnue.

"C'est bien une fille pour Marie-Laure, songeait La trs attentive. Elle
a, en discret, tout ce que sa mre a d'clatant. Des cheveux mousseux,
cendrs, comme poudrs, des yeux inquiets qui se cachent, une bouche qui
se retient de parler, de sourire.... Tout  fait ce qu'il fallait 
Marie-Laure, qui doit la har quand mme...."

Mme Peloux interposa entre La et la jeune fille un sourire maternel :

"Ce qu'ils ont dj camarad dans le jardin, ces deux enfants-l!"

Elle dsignait Chri, debout devant la paroi vitre et fumant. Il tenait
son fume-cigarette entre les dents et rejetait la tte en arrire pour
viter la fume. Les trois femmes regardrent le jeune homme qui, le
front renvers, les cils mi-clos, les pieds joints et immobiles, semblait
pourtant une figure aile, planante et dormante dans l'air.... La ne se
trompa point  l'expression effare, vaincue, des yeux de la jeune fille.
Elle se donna le plaisir de la faire tressaillir en lui touchant le bras.
Edme frmit tout entire, retira son bras et dit farouchement tout bas :

"Quoi?...

--Rien, rpondit La. C'est mon gant qui tait tomb.

--Allons, Edme?" ordonna Marie-Laure avec nonchalance.

La jeune fille, muette et docile, marcha vers Mme Peloux qui battit des
ailerons :

"Dj? Mais non! On va se revoir! on va se revoir!

--Il est tard, dit Marie-Laure. Et puis, vous attendez beaucoup de gens,
le dimanche aprs-midi. Cette enfant n'a pas l'habitude du monde....

--Oui, oui, cria tendrement Mme Peloux, elle a vcu si enferme, si
seule!"

Marie-Laure sourit, et La la regarda pour dire : "A vous!"

"... Mais nous reviendrons bientt.

--Jeudi, jeudi ! La, tu viens djeuner aussi, jeudi?

--Je viens", rpondit La.

Chri avait rejoint Edme au seuil du hall, o il se tenait auprs
d'elle, ddaigneux de toute conversation. Il entendit la promesse de La
et se retourna :

"C'est a. On fera une balade, proposa-t-il.

--Oui, oui, c'est de votre ge, insista Mme Peloux attendrie. Edme ira
avec Chri sur le devant, il nous mnera, et nous irons au fond, nous
autres. Place  la jeunesse! Place  la jeunesse! Chri, mon amour, veux-
tu demander la voiture de Marie-Laure?"

Encore que ses petits pieds ronds chavirassent sur les graviers, elle
emmena ses visiteuses jusqu'au tournant d'une alle, puis les abandonna 
Chri. Quand elle revint, La avait retir son chapeau et allum une
cigarette.

"Ce qu'ils sont jolis, tous les deux! haleta Mme Peloux. Pas, La?

--Ravissants, souffla La avec un jet de fume. Mais c'est cette Marie-
Laure!..."

Chri rentrait :

"Qu'est-ce qu'elle a fait, Marie-Laure? demanda-t-il.

--Quelle beaut!

--Ah!... Ah!... approuva  Mme  Peloux, c'est vrai, c'est vrai... qu'elle
a t bien jolie!"

Chri et La rirent en se regardant.

"A t!" souligna La. Mais c'est la jeunesse mme! Elle n'a pas un pli!
Et elle peut porter du mauve tendre, cette sale couleur que je dteste et
qui me le rend!"

Les grands yeux impitoyables et le nez mince se dtournrent d'un verre
de fine :

"La jeunesse mme! la jeunesse mme! glapit Mme Peloux. Pardon! pardon!
Marie-Laure a eu Edme en 1895, non, 14. Elle avait  ce moment-l fichu
le camp avec un professeur de chant et plaqu Khalil-Bey qui lui avait
donn le fameux diamant rose que.... Non! non!... Attends!... C'est d'un
an plus tt!..."

Elle trompettait fort et faux. La mit une main sur son oreille et Chri
dclara, sentencieux :

"a serait trop beau, un aprs-midi comme a, s'il n'y avait pas la voix
de ma mre."

Elle regarda son fils sans colre, habitue  son insolence, s'assit
dignement, les pieds ballants, au fond d'une bergre trop haute pour ses
jambes courtes. Elle chauffait dans sa main un verre d'eau-de-vie. La,
balance dans un rocking, jetait de temps en temps les yeux sur Chri,
Chri vautr sur le rotin frais, son gilet ouvert, une cigarette  demi
teinte  la lvre, une mche sur le sourcil,--et elle le traitait
flatteusement, tout bas, de belle crapule.

Ils demeuraient cte  cte, sans effort pour plaire ni parler, paisibles
et en quelque sorte heureux. Une longue habitude l'un de l'autre les
rendait au silence, ramenait Chri  la veulerie et La  la srnit. A
cause de la chaleur qui augmentait, Mme Peloux releva jusqu'aux genoux sa
jupe troite, montra ses petits mollets de matelot, et Chri arracha
rageusement sa cravate, geste que La blma d'un : "Tt... tt..." de
langue.

"Oh! laisse-le, ce petit, protesta, comme du fond d'un songe, Mme Peloux.
Il fait si chaud.... Veux-tu un kimono, La?

--Non, merci. Je suis trs bien."

Ces abandons de l'aprs-midi l'coeuraient. Jamais son jeune amant ne
l'avait surprise dfaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le
jour. "Nue, si on veut", disait-elle, "mais pas dpoitraille". Elle
reprit son journal illustr et ne le lut pas. "Cette mre Peloux et son
fils ", songeait-elle, " mettez-les devant une table bien servie ou
menez-les  la campagne,--crac : la mre te son corset et le fils son
gilet. Des natures de bistrots en vacances." Elle leva les yeux
vindicativement sur le bistrot incrimin et vit qu'il dormait, les cils
rabattus sur ses joues blanches, la bouche close. L'arc dlicieux de la
lvre suprieure, clair par en dessous, retenait  ses sommets deux
points de lumire argente, et La s'avoua qu'il ressemblait beaucoup
plus  un dieu qu' un marchand de vins. Sans se lever, elle cueillit
dlicatement entre les doigts de Chri une cigarette fumante, et la jeta
au cendrier. La main du dormeur se dtendit et laissa tomber comme des
fleurs lasses ses doigts fusels, arms d'ongles cruels, main non point
fminine, mais un peu plus belle qu'on ne l'et voulu, main que La avait
cent fois baise sans servilit, baise pour le plaisir, pour le
parfum....

Elle regarda, par-dessus son journal, du ct de Mme Peloux. "Dort-elle
aussi?" La aimait que la sieste de la mre et du fils lui donnt,  elle
bien veille, une heure de solitude morale parmi la chaleur, l'ombre et
le soleil.

Mais Mme Peloux ne dormait point. Elle se tenait bouddhique dans sa
bergre, regardant droit devant elle et suant sa fine-champagne avec une
application de nourrisson alcoolique.

"Pourquoi ne dort-elle pas? se demanda La. C'est dimanche. Elle a bien
djeun. Elle attend les vieilles frappes de son jour  cinq heures. Par
consquent, elle devrait dormir. Si elle ne dort pas, c'est qu'elle fait
quelque chose de mal."

Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimit ennemie de femmes
lgres qu'un homme enrichit puis dlaisse, qu'un autre homme ruine,--
amiti hargneuse de rivales  l'afft de la premire ride et du cheveu
blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais
l'une avare et l'autre sybarite.... Ces liens comptent. Un autre lien
plus fort venait les unir sur le tard : Chri.

       *       *       *       *       *

La se souvenait de Chri enfant, merveille aux longues boucles. Tout
petit, il ne s'appelait pas encore Chri, mais seulement Fred.

Chri, tour  tour oubli et ador, grandit entre les femmes de chambre
dcolores et les longs valets sardoniques. Bien qu'il et
mystrieusement apport, en naissant, l'opulence, on ne vit nulle miss,
nulle fraulein auprs de Chri, prserv  grands cris de "ces
goules"....

"Charlotte Peloux, femme d'un autre ge!" disait familirement le vieux,
tari, expirant et indestructible baron de Berthellemy, "Charlotte Peloux,
je salue en vous la seule femme de moeurs lgres qui ait os lever son
fils en fils de grue! Femme d'un autre ge, vous ne lisez pas, vous ne
voyagez jamais, vous vous occupez de votre seul prochain, et vous faites
lever votre enfant par les domestiques. Comme c'est pur! comme c'est
About! comme c'est mme Gustave Droz! et dire que vous n'en savez rien!"

Chri connut donc toutes les joies d'une enfance dvergonde. Il
recueillit, zzayant encore, les bas racontars de l'office. Il partagea
les soupers clandestins de la cuisine. Il eut les bains de lait d'iris
dans la baignoire de sa mre, et les dbarbouillages htifs avec le coin
d'une serviette. Il endura l'indigestion de bonbons, et les crampes
d'inanition quand on oubliait son dner. Il s'ennuya, demi-nu et enrhum,
aux ftes des Fleurs o Charlotte Peloux l'exhibait, assis dans des roses
mouilles; mais il lui arriva de se divertir royalement  douze ans, dans
une salle de tripot clandestin o une dame amricaine lui donnait pour
jouer des poignes de louis et l'appelait "petite chef-d'oeuvre". Vers le
mme temps, Mme Peloux donna  son fils un abb prcepteur qu'elle
remercia au bout de dix mois "parce que", avoua-t-elle, "cette robe noire
que je voyais partout traner dans la maison, a me faisait comme si
j'avais recueilli une parente pauvre--et Dieu sait qu'il n'y a rien de
plus attristant qu'une parente pauvre chez soi!"

A quatorze ans, Chri tta du collge. Il n'y croyait pas. Il dfiait
toute gele et s'chappa. Non seulement Mme Peloux trouva l'nergie de
l'incarcrer  nouveau, mais encore, devant les pleurs et les injures de
son fils, elle s'enfuit, les mains sur les oreilles, en criant : "Je ne
veux pas voir a! Je ne veux pas voir a!" Cri si sincre qu'en effet
elle s'loigna de Paris, accompagne d'un homme jeune mais peu scrupuleux
pour revenir deux ans plus tard, seule. Ce fut sa dernire faiblesse
amoureuse.

Elle retrouva Chri grandi trop vite, creux, les yeux fards de cerne,
portant des complets d'entraneur et parlant plus gras que jamais. Elle
se frappa les seins et arracha Chri  l'internat. Il cessa tout  fait
de travailler, voulut chevaux, voitures, bijoux, exigea des mensualits
rondes et, au moment que sa mre se frappa les seins en poussant des
appels de paonne, il l'arrta par ses mots :

"Mame Peloux, ne vous bilez pas. Ma mre vnre, s'il n'y a que moi pour
te mettre sur la paille, tu risques fort de mourir bien au chaud sous ton
couvre-pied amricain. Je n'ai pas de got pour le conseil judiciaire. Ta
galette, c'est la mienne. Laisse-moi faire. Les amis, a se rationne avec
des dners et du champagne. Quant  ces dames, vous ne voudriez pourtant
pas, Mame Peloux, que fait comme vous m'avez fait, je dpasse avec elles
l'hommage du bibelot artistique,--et encore!"

Il pirouetta, tandis qu'elle versait de douces larmes et se proclamait la
plus heureuse des mres. Quand Chri commena d'acheter des automobiles,
elle trembla de nouveau, mais il lui recommanda : "L'oeil  l'essence,
s'il vous plat, Mame Peloux!" et vendit ses chevaux. Il ne ddaignait
pas d'plucher les livres des deux chauffeurs; il calculait vite, juste,
et les chiffres qu'il jetait sur le papier juraient, lancs, renfls,
agiles, avec sa grosse criture assez lente.

Il passa dix-sept ans, en tournant au petit vieux, au rentier tatillon.
Toujours beau, mais maigre, le souffle raccourci. Plus d'une fois Mme
Peloux le rencontra dans l'escalier de la cave, d'o il revenait de
compter les bouteilles dans les casiers.

"Crois-tu! disait Mme Peloux  La, c'est trop beau!

--Beaucoup trop, rpondait La, a finira mal. Chri, montre ta langue?"

Il la tirait avec une grimace irrvrencieuse; et d'autres vilaines
manires qui ne choquaient point La, amie trop familire, sorte de
marraine-gteau qu'il tutoyait.

"C'est vrai, interrogeait La, qu'on t'a vu au bar avec la vieille Lili,
cette nuit, assis sur ses genoux?

--Ses genoux! gouaillait Chri. Y a longtemps qu'elle n'en a plus, de
genoux! Ils sont noys.

--C'est vrai, insistait La plus svre, qu'elle t'a fait boire du gin au
poivre? Tu sais que a fait sentir mauvais de la bouche?"

Un jour Chri, bless, avait rpondu  l'enqute de La :

"Je ne sais pas pourquoi tu me demandes tout a, tu as bien d voir ce
que je faisais, puisque tu y tais, dans le petit cagibi du fond, avec
Patron le boxeur!

--C'est parfaitement exact, rpondit La impassible. Il n'a rien du petit
claqu, Patron, tu sais? Il a d'autres sductions qu'une petite gueule de
quatre sous et des yeux au beurre noir."

Cette semaine-l, Chri fit grand bruit la nuit  Montmartre et aux
Halles, avec des dames qui l'appelaient "ma gosse" et "mon vice", mais il
n'avait le feu nulle part, il souffrait de migraines et toussait de la
gorge. Et Mme Peloux, qui confiait  sa masseuse,  Mme Ribot, sa
corsetire,  la vieille Lili,  Berthellemy-le-Dessch, ses angoisses
nouvelles : "Ah! pour nous autres mres, quel calvaire, la vie!" passa
avec aisance de l'tat de plus-heureuse-des- mres  celui de mre-
martyre.

       *       *       *       *       *

Un soir de juin, qui rassemblait sous la serre de Neuilly Mme Peloux, La
et Chri, changea les destins du jeune homme et de la femme mre. Le
hasard dispersant pour un soir les "amis" de Chri,--un petit liquoriste
en gros, le fils Boster, et le vicomte Desmond, parasite  peine majeur,
exigeant et ddaigneux,--ramenait Chri  la maison maternelle o
l'habitude conduisait aussi La.

Vingt annes, un pass fait de ternes soires semblables, le manque de
relations, cette dfiance aussi, et cette veulerie qui isolent vers la
fin de leur vie les femmes qui n'ont aim que d'amour, tenaient l'une
devant l'autre, encore un soir, en attendant un autre soir, ces deux
femmes, l'une  l'autre suspectes. Elles regardaient toutes deux Chri
taciturne, et Mme Peloux, sans force et sans autorit pour soigner son
fils, se bornait  har un peu La, chaque fois qu'un geste penchait,
prs de la joue ple, de l'oreille transparente de Chri, la nuque
blanche et la joue sanguine de La. Elle et bien saign ce cou robuste
de femme, o les colliers de Vnus commenaient de meurtrir la chair,
pour teindre de ros le svelte lis verdissant,--mais elle ne pensait pas
mme  conduire son bien-aim aux champs.

"Chri, pourquoi bois-tu de la fine? grondait La.

--Pour ne pas faire affront  Mame Peloux qui boirait seule, rpondait
Chri.

--Qu'est-ce que tu fais, demain?

--Sais pas, et toi?

--Je vais partir pour la Normandie.

--Avec?

--a ne te regarde pas.

--Avec notre brave Spleeff?

--Penses-tu, il y a deux mois que c'est fini, tu retardes. Il est en
Russie, Spleeff.

--Mon Chri, o as-tu la tte! soupira Mme Peloux. Tu oublies le charmant
dner de rupture que nous a offert La le mois dernier. La, tu ne m'as
pas donn la recette des langoustines qui m'avaient tellement plu!"

Chri se redressa, fit briller ses yeux :

"Oui, oui, des langoustines avec une sauce crmeuse, oh! j'en voudrais!

--Tu vois, reprocha Mme Peloux, lui qui a si peu d'apptit, il aurait
mang des langoustines....

--La paix! commanda Chri. La, tu vas sous les ombrages avec Patron?

--Mais non, mon petit; Patron et moi, c'est de l'amiti. Je pars seule.

--Femme riche, jeta Chri.

--Je t'emmne, si tu veux, on ne fera que manger, boire, dormir....

--C'est o, ton patelin?"

Il s'tait lev et plant devant elle.

"Tu vois Honfleur? la cte de Grce? Oui?... Assieds-toi, tu es vert. Tu
sais bien, sur la cte de Grce, cette porte charretire devant laquelle
nous disions toujours en passant, ta mre et moi.... "

Elle se tourna du ct de Mme Peloux : Mme Peloux avait disparu. Ce genre
de fuite discrte, cet vanouissement taient si peu en accord avec les
coutumes de Charlotte Peloux, que La et Chri se regardrent en riant de
surprise. Chri s'assit contre La.

"Je suis fatigu, dit-il.

--Tu t'abmes", dit La.

Il se redressa, vaniteux :

"Oh! tu sais, je suis encore assez bien.

--Assez bien... peut-tre pour d'autres... mais pas... pas pour moi, par
exemple.

--Trop vert?

--Juste le mot que je cherchais. Viens-tu  la campagne, en tout bien
tout honneur? Des bonnes fraises, de la crme frache, des tartes, des
petits poulets grills.... Voil un bon rgime, et pas de femmes!"

Il se laissa glisser sur l'paule de La et ferma les yeux.

"Pas de femmes.... Chouette.... La, dis, es-tu un frre? Oui? Eh bien,
partons, les femmes... j'en suis revenu.... Les femmes... je les ai
vues."

Il disait ces choses basses d'une voix assoupie, dont La coutait le son
plein et doux et recevait le souffle tide sur son oreille. Il avait
saisi le long collier de La et roulait les grosses perles entre ses
doigts. Elle passa son bras sous la tte de Chri et le rapprocha d'elle,
sans arrire-pense, confiante dans l'habitude qu'elle avait de cet
enfant, et elle le bera.

"Je suis bien, soupira-t-il. T'es un frre, je suis bien...."

Elle sourit comme sous une louange trs prcieuse. Chri semblait
s'endormir. Elle regardait de tout prs les cils brillants, comme
mouills, rabattus sur la joue, et cette joue amaigrie qui portait les
traces d'une fatigue sans bonheur. La lvre suprieure, rase du matin,
bleuissait dj, et les lampes roses rendaient un sang factice  la
bouche....

"Pas de femmes! dclara Chri comme en songe. Donc... embrasse-moi!"

Surprise, La ne bougea pas.

"Embrasse-moi, je te dis!"

Il ordonnait, les sourcils joints, et l'clat de ses yeux soudain
rouverts gna La comme une lumire brusquement rallume. Elle haussa les
paules et mit un baiser sur le front tout proche. Il noua ses bras au
cou de La et la courba vers lui.

Elle secoua la tte, mais seulement jusqu' l'instant o leurs bouches se
touchrent; alors, elle demeura tout  fait immobile et retenant son
souffle comme quelqu'un qui coute. Quand il la lcha, elle le dtacha
d'elle, se leva, respira profondment et arrangea sa coiffure qui n'tait
pas dfaite. Puis elle se retourna un peu ple et les yeux assombris, et
sur un ton de plaisanterie :

"C'est intelligent!" dit-elle.

Il gisait au fond d'un rocking et se taisait en la couvant d'un regard
actif, si plein de dfi et d'interrogations qu'elle dit, aprs un
moment :

"Quoi?

--Rien, dit Chri, je sais ce que je voulais savoir."

Elle rougit, humilie, et se dfendit adroitement :

"Tu sais quoi? que ta bouche me plat? Mon pauvre petit, j'en ai embrass
de plus vilaines. Qu'est-ce que a te prouve? Tu crois que je vais tomber
 tes pieds et crier : prends-moi! Mais tu n'as donc connu que des jeunes
filles? Penser que je vais perdre la tte pour un baiser!..."

Elle s'tait calme en parlant et voulait montrer son sang-froid.

"Dis, petit, insista-t-elle en se penchant sur lui, crois-tu que ce soit
quelque chose de rare dans mes souvenirs, une bonne bouche?"

Elle lui souriait de haut, sre d'elle, mais elle ne savait pas que
quelque chose demeurait sur son visage, une sorte de palpitation trs
faible, de douleur attrayante, et que son sourire ressemblait  celui qui
vient aprs une crise de larmes.

"Je suis bien tranquille, continua-t-elle. Quand mme je te
rembrasserais, quand mme nous...."

Elle s'arrta et fit une moue de mpris.

"Non, dcidment, je ne nous vois pas dans cette attitude-l.

--Tu ne nous voyais pas non plus dans celle de tout  l'heure, dit Chri
sans se presser. Et pourtant, tu l'as garde un bon bout de temps. Tu y
penses donc,  l'autre? Moi, je ne t'en ai rien dit."

Ils se mesurrent en ennemis. Elle craignit de montrer un dsir qu'elle
n'avait pas eu le temps de nourrir ni de dissimuler, elle en voulut  cet
enfant, refroidi en un moment et peut-tre moqueur.

"Tu as raison, concda-t-elle lgrement. N'y pensons pas. Je t'offre,
nous disions donc, un pr pour t'y mettre au vert, et une table.... La
mienne, c'est tout dire.

--On peut voir, rpondit Chri. J'amnerais la Renouhard dcouverte?

--Naturellement, tu ne la laisserais pas  Charlotte.

--Je paierai l'essence, mais tu nourriras le chauffeur."

La clata de rire.

"Je nourrirai le chauffeur! Ah! ah! fils de Madame Peloux, va! Tu
n'oublies rien.... Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais entendre ce
que a peut tre entre une femme et toi, une conversation amoureuse!"

Elle tomba assise et s'venta. Un sphinx, de grands moustiques  longues
pattes tournaient autour des lampes, et l'odeur du jardin,  cause de la
nuit venue, devenait une odeur de campagne. Une bouffe d'acacia entra,
si distincte, si active, qu'ils se retournrent tous deux comme pour la
voir marcher.

"C'est l'acacia  grappes roses, dit La  demi-voix.

--Oui, dit Chri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d'oranger!"

Elle le contempla, admirant vaguement qu'il et trouv cela. Il respirait
le parfum en victime heureuse, et elle se dtourna, craignant soudain
qu'il ne l'appelt; mais il l'appela quand mme, et elle vint.

Elle vint  lui pour l'embrasser, avec un lan de rancune et d'gosme et
des penses de chtiment : "Attends, va.... C'est joliment vrai que tu as
une bonne bouche, cette fois-ci, je vais en prendre mon content, parce
que j'en ai envie, et je te laisserai, tant pis, je m'en moque, je
viens...."

Elle l'embrassa si bien qu'ils se dlirent ivres, assourdis, essouffls,
tremblant comme s'ils venaient de se battre.... Elle se remit debout
devant lui qui n'avait pas boug, qui gisait toujours au fond du fauteuil
et elle le dfiait tout bas : "Hein?... Hein?..." et elle s'attendait 
tre insulte. Mais il lui tendit les bras, ouvrit ses belles mains
incertaines, renversa une tte blesse et montra entre ses cils
l'tincelle double de deux larmes, tandis qu'il murmurait des paroles,
des plaintes, tout un chant animal et amoureux o elle distinguait son
nom, des "chrie..." des "viens..." des "plus te quitter..." un chant
qu'elle coutait penche et pleine d'anxit, comme si elle lui et, par
mgarde, fait trs mal.

       *       *       *       *       *

Quand La se souvenait du premier t en Normandie, elle constatait avec
quit : "Des nourrissons mchants, j'en ai eu de plus drles que Chri.
De plus aimables aussi et de plus intelligents. Mais tout de mme, je
n'en ai pas eu comme celui-l."

"C'est rigolo, confiait-elle,  la fin de cet t de 1906,  Berthellemy-
le-Dessch, il y a des moments o je crois que je couche avec un ngre
ou un chinois.

--Tu as dj eu un chinois et un ngre?

--Jamais.

--Alors?

--Je ne sais pas. Je ne peux pas t'expliquer. C'est une impression."

Une impression qui lui tait venue lentement, en mme temps qu'un
tonnement qu'elle n'avait pas toujours su cacher. Les premiers souvenirs
de leur idylle n'abondaient qu'en images de mangeaille fine, de fruits
choisis, en soucis de fermire gourmette. Elle revoyait, plus ple au
grand soleil, un Chri extnu qui se tranait sous les charmilles
normandes, s'endormait sur les margelles chaudes des pices d'eau. La le
rveillait pour le gaver de fraises, de crme, de lait mousseux et de
poulets de grain. Comme assomm, il suivait d'un grand oeil vide,  dner,
le vol des phmres autour de la corbeille de roses, regardait sur son
poignet l'heure d'aller dormir, tandis que La, due et sans rancune,
songeait aux promesses que n'avait pas tenues le baiser de Neuilly et
patientait bonnement :

"Jusqu' fin aot, si on veut, je le garde  l'pinette. Et puis, 
Paris, ouf! je le rends  ses chres tudes...."

Elle se couchait misricordieusement de bonne heure pour que Chri,
rfugi contre elle, poussant du front et du nez, creusant gostement la
bonne place de son sommeil, s'endormt. Parfois, la lampe teinte, elle
suivait une flaque de lune miroitante sur le parquet. Elle coutait,
mls au clapotis du tremble et aux grillons qui ne s'teignent ni nuit
ni jour, les grands soupirs de chien de chasse qui soulevaient la
poitrine de Chri.

"Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? se demandait-elle vaguement.
Ce n'est pas la tte de ce petit sur mon paule, j'en ai port de plus
lourdes.... Comme il fait beau.... Pour demain matin, je lui ai command
une bonne bouillie. On lui sent dj moins les ctes. Qu'est-ce que j'ai
donc que je ne dors pas? Ah! oui, je me rappelle, je vais faire venir
Patron le boxeur, pour entraner ce petit. Nous avons le temps, Patron
d'un ct, moi de l'autre, de bien pater Madame Peloux.... "

Elle s'endormait, longue dans les draps frais, bien  plat sur le dos, la
tte noire du nourrisson mchant couche sur son sein gauche. Elle
s'endormait, rveille quelquefois--mais si peu!--par une exigence de
Chri, vers le petit jour.

Le deuxime mois de retraite avait en effet amen Patron, sa grande
valise, ses petites haltres d'une livre et demie et ses trousses noires,
ses gants de quatre onces, ses brodequins de cuir lacs sur les doigts de
pieds;--Patron  la voix de jeune fille, aux longs cils, couvert d'un si
beau cuir bruni, comme sa valise, qu'il n'avait pas l'air nu quand il
retirait sa chemise. Et Chri, tour  tour hargneux, veule, ou jaloux de
la puissance sereine de Patron, commenait l'ingrate et fructueuse
gymnastique des mouvements lents et ritrs.

"Un...sss... deux...sss.... je vous entends pas respirer...
trois...sss... Je le vois, votre genou qui trich...sss...."

Le couvert de tilleuls tamisait le soleil d'aot. Un tapis rouge pais,
jet sur le gravier, fardait de reflets violets les deux corps nus du
moniteur et de l'lve. La suivait des yeux la leon, trs attentive.
Pendant les quinze minutes de boxe, Chri, gris de ses forces neuves,
s'emballait, risquait des coups tratres et rougissait de colre. Patron
recevait les swings comme un mur et laissait tomber sur Chri, du haut de
sa gloire olympique, des oracles plus pesants que son poing clbre.

"Heu l! que vous avez l'oeil gauche curieux. Si je ne l'aurais pas
empch, il venait voir comment qu'il est cousu, mon gant gauche.

--J'ai gliss, rageait Chri.

--a ne provient pas de l'quilibre, poursuivait Patron. a provient du
moral. Vous ne ferez jamais un boxeur.

--Ma mre s'y oppose, quelle tristesse!

--Mme si votre mre ne s'y opposerait pas, vous ne feriez pas un boxeur,
parce que vous tes mchant. La mchancet, a ne va pas avec la boxe.
Est-ce pas, madame La?"

La souriait et gotait le plaisir d'avoir chaud, de demeurer immobile et
d'assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu'elle comparait en
silence : "Est-il beau, ce Patron! Il est beau comme un immeuble. Le
petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, a ne court pas les
rues, et je m'y connais. Les reins aussi sont... non, seront
merveilleux.... O diable la mre Peloux a-t-elle pch.... Et l'attache
du cou! une vraie statue. Ce qu'il est mauvais! Il rit, on jurerait un
lvrier qui va mordre...." Elle se sentait heureuse et maternelle, et
baigne d'une tranquille vertu. "Je le changerais bien pour un autre", se
disait-elle devant Chri nu l'aprs-midi sous les tilleuls, ou Chri nu
le matin sur la couverture d'hermine, ou Chri nu le soir au bord du
bassin d'eau tide. "Oui, tout beau qu'il est, je le changerais bien,
s'il n'y avait pas une question de conscience." Elle confiait son
indiffrence  Patron.

"Pourtant, objectait Patron, il est d'un bon modle. Vous lui voyez dj
des muscles comme  des types qui ne sont pas d'ici, des types de
couleur, malgr qu'il n'y a pas plus blanc. Des petits muscles qui ne
font pas d'pate. Vous ne lui verrez jamais des biceps comme des
cantaloups.

--Je l'espre bien, Patron! Mais je ne l'ai pas engag pour la boxe, moi!

--videmment, acquiesait Patron en abaissant ses longs cils. Il faut
compter avec le sentiment."

Il supportait avec gne les allusions voluptueuses non voiles et le
sourire de La, cet insistant sourire des yeux qu'elle appuyait sur lui
quand elle parlait de l'amour.

"videmment, reprenait Patron, s'il ne vous donne pas toutes
satisfactions...."

La riait :

"Toutes, non... mais je puise ma rcompense aux plus belles sources du
dsintressement, comme vous, Patron.

--Oh! moi...."

Il craignait et souhaitait la question qui ne manquait pas de suivre :

--Toujours de mme, Patron? Vous vous obstinez?

--Je m'obstine, madame La, j'ai encore eu une lettre de Liane, au
courrier de midi. Elle dit qu'elle est seule, que je n'ai pas de raisons
de m'obstiner, que ses deux amis sont loigns.

--Alors?

--Alors, je pense que ce n'est pas vrai.... Je m'obstine parce qu'elle
s'obstine. Elle a honte, qu'elle dit, d'un homme qui a un mtier, surtout
un mtier qui oblige de se lever  bon matin, de faire son entranement
tous les jours, de donner des leons de boxe et de gymnastique raisonne.
Pas plus tt qu'on se retrouve, pas plus tt que c'est la scne. "On
croirait "vraiment, qu'elle crie, que je ne suis pas "capable de nourrir
l'homme que j'aime!" C'est d'un beau sentiment, je ne contredis pas, mais
ce n'est pas dans mes ides. Chacun a ses bizarreries. Comme vous dites
si bien, madame La : c'est une affaire de conscience."

Ils causaient  demi-voix sous les arbres; lui pudique et nu, elle vtue
de blanc, les joues colores d'un rose vigoureux. Ils savouraient leur
amiti rciproque, ne d'une inclination pareille vers la simplicit,
vers la sant, vers une sorte de gentilhommerie du monde bas. Pourtant
La ne se ft point choque que Patron ret, d'une belle Liane haut
cote, des cadeaux de poids. "Donnant, donnant." Et elle essayait de
corrompre, avec des arguments d'une quit antique, la "bizarrerie" de
Patron. Leurs causeries lentes, qui rveillaient un peu chaque fois les
deux mmes dieux,--l'amour, l'argent,--s'cartaient de l'argent et de
l'amour pour revenir  Chri,  sa blmable ducation,  sa beaut
"inoffensive au fond", disait La;  son caractre "qui n'en est pas un",
disait La. Causeries o se satisfaisaient leur besoin de confiance et
leur rpugnance pour des mots nouveaux ou des ides nouvelles, causeries
troubles par l'apparition saugrenue de Chri qu'ils croyaient endormi ou
roulant sur une route chaude, Chri qui surgissait, demi-nu mais arm
d'un livre de comptes et le stylo derrire l'oreille.

"Voyez accolade! admirait Patron. Il a tout du caissier.

--Qu'est-ce que je vois? s'criait de loin Chri, trois cent vingt francs
d'essence? On la boit! nous sommes sortis quatre fois depuis quinze
jours! et soixante-dix-sept francs d'huile!

--L'auto va au march tous les jours, rpondait La. A propos ton
chauffeur a repris trois fois du gigot  djeuner, il parat. Tu ne
trouves pas que a excde un peu nos conventions?... Quand tu ne digres
pas une addition, tu ressembles  ta mre."

A court de riposte, il demeurait un moment incertain, oscillant sur ses
pieds fins, balanc par cette grce volante de petit Mercure qui faisait
pmer et glapir Mme Peloux : "Moi  dix-huit ans! Des pieds ails, des
pieds ails!" Il cherchait une insolence et frmissait de tout son
visage, la bouche entrouverte, le front en avant, dans une attitude
tendue qui rendait vidente et singulire l'inflexion satanique des
sourcils relevs sur la tempe.

"Ne cherche pas, va, disait bonnement La. Oui, tu me hais. Viens
m'embrasser. Beau dmon. Ange maudit. Petit serin...."

Il venait, vaincu par le son de la voix et offens par les paroles.
Patron, devant le couple, laissait de nouveau fleurir la vrit sur ses
lvres pures :

"Pour un physique avantageux, vous avez un physique avantageux. Mais moi,
quand je vous regarde, monsieur Chri, il me semble que si j'tais une
femme, je me dirais : "Je repasserai dans une dizaine d'annes."

--Tu entends, La, il dit dans une dizaine d'annes, insinuait Chri en
cartant de lui la tte penche de sa matresse. Qu'est-ce que tu en
penses?"

Mais elle ne daignait pas entendre et tapotait, de la main, le jeune
corps qui lui devait sa vigueur renaissante, n'importe o, sur la joue,
sur la jambe, sur la fesse, avec un plaisir irrvrencieux de nourrice.

"Quel contentement a vous donne, d'tre mchant?" demandait alors Patron
 Chri.

Chri enveloppait l'hercule lentement, tout entier, d'un regard barbare,
impntrable, avant de rpondre :

"a me console. Tu ne peux pas comprendre."

A la vrit, La n'avait, au bout de trois mois d'intimit, rien compris
 Chri. Si elle parlait encore,  Patron qui ne venait plus que le
dimanche,  Berthellemy-le-Dessch qui arrivait sans qu'elle l'invitt
mais s'en allait deux heures aprs, de "rendre Chri  ses chres
tudes", c'tait par une sorte de tradition, et comme pour s'excuser de
l'avoir gard si longtemps. Elle se fixait des dlais, chaque fois
dpasss. Elle attendait.

"Le temps est si beau... et puis sa fugue  Paris l'a fatigu, la semaine
dernire.... Et puis, il vaut mieux que je me donne une bonne indigestion
de lui...."

Elle attendait en vain, pour la premire fois de sa vie, ce qui ne lui
avait jamais manqu : la confiance, la dtente, les aveux, la sincrit,
l'indiscrte expansion d'un jeune amant,--ces heures de nuit totale o la
gratitude quasi filiale d'un adolescent verse sons retenue des larmes,
des confidences, des rancunes, au sein chaleureux d'une mre et sre
amie.

"Je les ai tous eus, songeait-elle obstine, j'ai toujours su ce qu'ils
valaient, ce qu'ils pensaient et ce qu'ils voulaient. Et ce gosse-l, ce
gosse-l.... Ce serait un peu fort."

Robuste  prsent, fier de ses dix-neuf ans, gai  table, impatient au
lit, il ne livrait rien de lui que lui-mme, et restait mystrieux comme
une courtisane. Tendre? oui, si la tendresse peut percer dans le cri
involontaire, le geste des bras referms. Mais la "mchancet" lui
revenait avec la parole, et la vigilance  se drober. Combien de fois,
vers l'aube, La tenant dans ses bras son amant content, assagi, l'oeil
mi-ferm avec un regard, une bouche, o la vie revenait comme si chaque
matin et chaque treinte le recraient plus beau que la veille, combien
de fois, vaincue elle-mme  cette heure-l par l'envie de conqurir et
la volupt de confesser, avait-elle appuy son front contre le front de
Chri :

"Dis... parle... dis-moi...."

Mais nul aveu ne montait de la bouche arque, et gure d'autres paroles
que des apostrophes boudeuses ou enivres, avec ce nom de "Nounoune"
qu'il lui avait donn quand il tait petit et qu'aujourd'hui il lui
jetait du fond de son plaisir, comme un appel au secours.

"Oui, je t'assure, un chinois ou un ngre", avouait- elle  Anthime de
Berthellemy; et elle ajoutait : "je ne peux pas t'expliquer", nonchalante
et malhabile  dfinir l'impression, confuse et forte, que Chri et elle
ne parlaient pas la mme langue.

Septembre finissait quand ils revinrent  Paris. Chri retournait 
Neuilly pour "pater", ds le premier soir, Mme Peloux. Il brandissait
des chaises, cassait des noix d'un coup de poing, sautait sur le billard
et jouait au cow-boy dans le jardin, aux trousses des chiens de garde
pouvants.

"Ouf, soupirait La en rentrant seule dans sa maison de l'avenue Bugeaud.
Que c'est bon, un lit vide!"

Mais le lendemain soir, pendant qu'elle savourait son caf de dix heures
en se dfendant de trouver la soire longue et la salle  manger vaste,
l'apparition soudaine de Chri, debout dans le cadre de la porte, Chri
venu sur ses pieds ails et muets, lui arrachait un cri nerveux. Ni
aimable, ni loquace, il accourait  elle.

"Tu n'es pas fou?"

Il haussait les paules, il ddaignait de se faire comprendre : il
accourait  elle. Il ne la questionnait pas : "Tu m'aimes? Tu m'oubliais
dj?" Il accourait  elle.

Un moment aprs, ils gisaient au creux du grand lit de La, tout forg
d'acier et de cuivre. Chri feignait le sommeil, la langueur, pour
pouvoir mieux serrer les dents et fermer les yeux, en proie  une fureur
de mutisme. Mais elle l'coutait quand mme, couche contre lui, elle
coutait avec dlices la vibration lgre, le tumulte lointain et comme
captif dont rsonne un corps qui nie son angoisse, sa gratitude et son
amour.

"Pourquoi ta mre ne me l'a-t-elle pas appris elle-mme hier soir en
dnant?

--Elle trouve plus convenable que ce soit moi.

--Non?

--Qu'elle dit.

--Et toi?

--Et moi, quoi?

--Tu trouves a aussi plus convenable?"

Chri leva sur La un regard indcis.

"Oui."

Il parut penser et rpta :

"Oui, c'est mieux, voyons."

Pour ne le point gner, La dtourna les yeux vers la fentre. Une pluie
chaude noircissait ce matin d'aot et tombait droite sur les trois
platanes, dj roussis, de la cour plante. "On croirait l'automne",
remarqua La, et elle soupira.

"Qu'est-ce que tu as?" demanda Chri.  Elle le regarda, tonne :

"Mais je n'ai rien, je n'aime pas cette pluie.

--Ah! bon, je croyais....

--Tu croyais?

--Je croyais que tu avais de la peine."

Elle ne put s'empcher de rire franchement.

"Que j'avais de la peine parce que tu vas te marier? Non, coute... tu
es... tu es drle...."

Elle clatait rarement de rire, et sa gaiet vexa Chri. Il haussa les
paules et alluma une cigarette avec sa grimace habituelle, le menton
trop tendu, la lvre infrieure avance.

"Tu as tort de fumer avant le djeuner", dit La.

Il rpliqua quelque chose d'impertinent qu'elle n'entendit pas, occupe
qu'elle tait tout  coup d'couter le son de sa propre voix et l'cho de
son conseil quotidien, machinal, rpercut jusqu'au fond de cinq annes
coules.... "a me fait comme la perspective dans les glaces", songea-t-
elle. Puis elle remonta d'un petit effort vers la ralit et la bonne
humeur.

"Une chance que je passe bientt la consigne  une autre, pour le tabac 
jeun! dit-elle  Chri.

--Celle-l, elle n'a pas voix au chapitre, dclara Chri. Je l'pouse,
n'est-ce pas? Qu'elle baise la trace de mes pieds divins, et qu'elle
bnisse sa destine. Et a va comme a."

Il exagra la saillie de son menton, serra les dents sur son fume-
cigarette, carta les lvres et ne russit  ressembler ainsi, dans son
pyjama de soie immacul, qu' un prince asiatique, pli dans l'ombre
impntrable des palais.

La, nonchalante dans son saut-de-lit rose, d'un rose qu'elle nommait
"obligatoire", remuait des penses qui la fatiguaient et qu'elle se
dcida  jeter, une  une, contre le calme feint de Chri :

"Enfin, cette petite, pourquoi l'pouses-tu?"

Il s'accouda des deux bras  une table, imita inconsciemment le visage
compos de Mme Peloux :

"Tu comprends, ma chre....

--Appelle-moi Madame, ou La. Je ne suis ni ta femme de chambre, ni un
copain de ton ge."

Elle parlait sec, redresse dans son fauteuil, sans lever la voix. Il
voulut riposter, brava la belle figure un peu meurtrie sous la poudre, et
les yeux qui le couvraient d'une lumire si bleue et si franche, puis il
mollit et cda d'une manire qui ne lui tait pas habituelle :

"Nounoune, tu me demandes de t'expliquer.... N'est-ce pas, il faut faire
une fin. Et puis, il y a de gros intrts en jeu.

--Lesquels?

--Les miens, dit-il sans sourire. La petite a une fortune personnelle.

--De son pre?"

Il bascula, les pieds en l'air.

"Ah! je ne sais pas. T'en as des questions! Je pense. La belle Marie-
Laure ne prlve pas quinze cents billets sur sa cassette particulire,
hein? Quinze cents billets, et des bijoux de monde bien.

--Et toi?

--Moi, j'ai plus, dit-il avec orgueil.

--Alors, tu n'as pas besoin d'argent."

Il hocha sa tte lisse o le jour courut en moires bleues.

"Besoin, besoin ... tu sais bien que nous ne comprenons pas l'argent de
la mme faon. C'est une chose sur laquelle nous ne nous entendons pas.

--Je te rends cette justice que tu m'as pargn ce sujet de conversation
pendant cinq ans."

Elle se pencha, mit une main sur le genou de Chri :

"Dis-moi, petit, qu'est-ce que tu as conomis sur tes revenus, depuis
cinq ans?"

Il bouffonna, rit, roula aux pieds de La, mais elle l'carta du pied.

"Sincrement, dis.... Cinquante mille par an, ou soixante? Dis-le donc,
soixante? soixante-dix?"

Il s'assit sur le tapis, renversa sa tte sur les genoux de La.

"Je ne les vaux donc pas?"

Il s'talait en plein jour, tournait la nuque, ouvrait tout grands ses
yeux qui semblaient noirs, mais dont La connaissait la sombre couleur
brune et rousse. Elle toucha de l'index, comme pour dsigner et choisir
ce qu'il y avait de plus rare dans tant de beaut, les sourcils, les
paupires, les coins de la bouche. Par moments, la forme de cet amant
qu'elle mprisait un peu lui inspirait une sorte de respect. "tre beau 
ce point-l, c'est une noblesse", pensait-elle.

"Dis-moi, petit.... Et la jeune personne, dans tout a? Comment est-elle
avec toi?

--Elle m'aime. Elle m'admire. Elle ne dit rien.

--Et toi, comment es-tu avec elle?

--Je ne suis pas, rpondit-il avec simplicit.

--Jolis duos d'amour", dit La rveuse.

Il se releva  demi, s'assit en tailleur :

"Je trouve que tu t'occupes beaucoup d'elle, dit-il svrement. Tu ne
penses donc pas  toi, dans ce cataclysme?"

Elle regarda Chri avec un tonnement qui la rajeunissait, les sourcils
hauts et la bouche entrouverte.

"Oui, toi, La. Toi, la victime. Toi, le personnage sympathique dans la
chose, puisque je te plaque."

Il avait un peu pli et semblait, en rudoyant La, se blesser lui-mme.
La sourit :

"Mais, mon chri, je n'ai pas l'intention de rien changer  mon
existence. Pendant une huitaine, je retrouverai de temps en temps dans
mes tiroirs une paire de chaussettes, une cravate, un mouchoir.... Et
quand je dis une huitaine... ils sont trs bien rangs, tu sais, mes
tiroirs. Ah! et puis je ferai remettre  neuf la salle de bains. J'ai une
ide de pte de verre.... "

Elle se tut et prit une mine gourmande, en dessinant du doigt dans l'air
un plan vague. Chri ne dsarmait pas son regard vindicatif.

"Tu n'es pas content? Qu'est-ce que tu voudrais? Que je retourne en
Normandie cacher ma douleur? Que je maigrisse? Que je ne me teigne plus
les cheveux? Que madame Peloux accoure  mon chevet?"

Elle imita la trompette de Mme Peloux en battant des avant-bras :

"L'ombre d'elle-mme! l'ombre d'elle-mme! La "malheureuse a vieilli de
cent ans! de cent ans!" C'est a que tu voudrais?"

Il l'avait coute avec un sourire brusque et un frmissement des narines
qui tait peut-tre de l'motion :

"Oui", cria-t-il.

La posa sur les paules de Chri ses bras polis, nus et lourds :

"Mon pauvre gosse! Mais j'aurais d dj mourir quatre ou cinq fois,  ce
compte-l! Perdre un petit amant.... Changer un nourrisson mchant...."

Elle ajouta plus bas, lgre :

"J'ai l'habitude.

--On le sait, dit-il prement. Et je m'en fous! a, oui, je m'en fous
bien, de ne pas avoir t ton premier amant! Ce que j'aurais voulu, ou
plutt ce qui aurait t... convenable... propre... c'est que je sois le
dernier."

Il fit tomber, d'un tour d'paules, les bras superbes.

"Au fond, ce que j'en dis, n'est-ce pas, c'est pour toi.

--Je comprends parfaitement. Toi, tu t'occupes de moi, moi je m'occupe de
ta fiance, tout a, c'est trs bien, trs naturel. On voit que a se
passe entre grands coeurs."

Elle se leva, attendant qu'il rpondt quelque goujaterie, mais il se tut
et elle souffrit de voir pour la premire fois, sur le visage de Chri,
une sorte de dcouragement.

Elle se pencha, mit ses mains sous les aisselles de Chri :

"Allons, viens, habille-toi. Je n'ai que ma robe  mettre, je suis prte
en dessous, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse par un temps pareil, sinon
aller chez Schwabe te choisir une perle? Il faut bien que je te fasse un
cadeau de noces."

Il bondit, avec un visage tincelant :

"Chouette! Oh, chic, une perle pour la chemise! une un peu rose, je sais
laquelle!

--Jamais de la vie, une blanche, quelque chose de mle, voyons! Moi
aussi, je sais laquelle. Encore la ruine! Ce que je vais en faire, des
conomies, sans toi!"

Chri reprit son air rticent :

"a, a dpend de mon successeur."

La se retourna au seuil du boudoir et montra son plus gai sourire, ses
fortes dents de gourmande, le bleu frais de ses yeux habilement bistrs :

"Ton successeur? Quarante sous et un paquet de tabac! Et un verre de
cassis le dimanche, c'est tout ce que a vaut! Et je doterai tes gosses!"

 Ils devinrent tous deux trs gais, pendant les semaines qui suivirent.
Les fianailles officielles de Chri les sparaient chaque jour quelques
heures, parfois une ou deux nuits. "Il faut donner confiance", affirmait
Chri. La, que Mme Peloux cartait de Neuilly, cdait  la curiosit et
posait cent questions  Chri important, lourd de secrets qu'il rpandait
ds le seuil, et qui jouait  l'escapade chaque fois qu'il retrouvait
La :

"Mes amis! criait-il un jour en coiffant de son chapeau le buste de La.
Mes amis, qu'est-ce qu'on voit au Peloux's Palace depuis hier!

--te ton chapeau de l, d'abord. Et puis n'invoque pas ta vermine d'amis
ici. Qu'est-ce qu'il y a encore?"

Elle grondait, en riant d'avance.

"Y a le feu, Nounoune! Le feu parmi ces dames! Marie-Laure et Mame Peloux
qui se peignent au- dessus de mon contrat!

--Non?

--Si! c'est un spectacle magnifique. (Gare les hors-d'oeuvre que je te
fasse les bras de Mame Peloux....) "Le rgime dotal! le rgime dotal!
Pour quoi pas le conseil judiciaire? C'est une insulte personnelle!
personnelle! La situation de fortune de mon fils!... Apprenez, Madame....
"

--Elle l'appelait Madame?

--Large comme un parapluie. "Apprenez, Madame, que mon fils n'a pas un
sou de dettes depuis sa majorit, et la liste des valeurs achetes depuis
mil neuf cent dix reprsente...." Reprsente ci, reprsente a,
reprsente mon nez, reprsente mon derrire.... Enfin, Catherine de
Mdicis en plus diplomate, quoi!"

Les yeux bleus de La brillaient de larmes de rire.

"Ah! Chri! tu n'as jamais t si drle depuis que je te connais. Et
l'autre, la belle Marie-Laure?

--Elle, oh! terrible, Nounoune. Cette femme-l doit avoir un quarteron de
cadavres derrire elle. Toute en vert jade, ses cheveux roux, sa peau...
enfin, dix-huit ans, et le sourire. La trompette de ma mre vnre ne
lui a pas fait bouger un cil. Elle a attendu la fin de la charge pour
rpondre : "Il vaudrait peut- tre mieux, chre Madame, ne pas mentionner
trop haut les conomies ralises par votre fils pendant les annes mil
neuf cent dix et suivantes...."

--Pan, dans l'oeil!... dans le tien. O tais-tu, pendant ce temps-l?

--Moi? Dans la grande bergre.

--Tu tais l?"

Elle cessa de rire et de manger.

--Tu tais l? et qu'est-ce que tu as fait?

--Un mot spirituel... naturellement. Mame Peloux empoignait dj un objet
de prix pour venger mon honneur, je l'ai arrte, sans me lever : "Mre
adore, de la douceur. Imite-moi, imite ma charmante belle- mre, qui est
tout miel... et tout sucre." C'est l- dessus que j'ai eu la communaut
rduite aux acquts.

--Je ne comprends pas.

--Les fameuses plantations de canne que le pauvre petit prince Ceste a
laisses par testament  Marie-Laure....

--Oui....

--Faux testament. Famille Ceste trs excite! Procs possible! Tu
saisis?"

Il jubilait.

"Je saisis, mais comment connais-tu cette histoire?

--Ah! voil. La vieille Lili vient de s'abattre de tout son poids sur le
cadet Ceste, qui a dix-sept ans et des sentiments pieux....

--La vieille Lili? quelle horreur!

--...et le cadet Ceste lui a murmur cette idylle, parmi des baisers....

--Chri! j'ai mal au coeur!

--...et la vieille Lili m'a repass le tuyau au jour de maman, dimanche
dernier. Elle m'adore, la vieille Lili! Elle est pleine de considration
pour moi, parce que je n'ai jamais voulu coucher avec elle!

--Je l'espre bien, soupira La. C'est gal...."

Elle rflchissait et Chri trouva qu'elle manquait d'enthousiasme.

"Hein, dis, je suis patant? Dis?"

Il se penchait au-dessus de la table et la nappe blanche, la vaisselle o
jouait le soleil l'clairaient comme une rampe.

"Oui...."

"C'est gal", songeait-elle, "cette empoisonneuse de Marie-Laure l'a
proprement trait de barbeau..."

"II y a du fromage  la crme, Nounoune?

--Oui...."

"... et il n'a pas plus saut en l'air que si elle lui jetait une
fleur...."

"Nounoune, tu me donneras l'adresse? l'adresse des coeurs  la crme,
pour mon nouveau cuisinier que j'ai engag pour octobre?

--Penses-tu! on les fait ici. Un cuisinier, voyez sauce aux moules et
vol-au-vent!"

"... il est vrai que depuis cinq ans, j'entretiens  peu prs cet
enfant.... Mais il a tout de mme trois cent mille francs de rente.
Voil. Est-on un barbeau quand on a trois cent mille francs de rente? a
ne dpend pas du chiffre, a dpend de la mentalit.... Il y a des types
 qui j'aurais pu donner un demi-million et qui ne seraient pas pour cela
des barbeaux.... Mais Chri? et pourtant, je ne lui ai jamais donn
d'argent.... Tout de mme...."

"Tout de mme, clata-t-elle... elle t'a trait de maquereau!

--Qui a?

--Marie-Laure!"

Il s'panouit et eut l'air d'un enfant :

"N'est-ce pas? n'est-ce pas, Nounoune, c'est bien a qu'elle a voulu
dire?

--Il me semble!"

Chri leva son verre empli d'un vin de Chteau-Chalon, color comme de
l'eau-de-vie :

"Vive Marie-Laure! Quel compliment, hein! Et qu'on m'en dise autant quand
j'aurai ton ge, je n'en demande pas plus!

--Si a suffit  ton bonheur...."

Elle l'couta distraitement jusqu' la fin du djeuner. Habitu aux demi-
silences de sa sage amie, il se contenta des apostrophes maternelles et
quotidiennes : "Prends le pain le plus cuit.... Ne mange pas tant de mie
frache.... Tu n'as jamais su choisir un fruit..." tandis que, maussade
en secret, elle se gourmandait : "Il faudrait pourtant que je sache ce
que je veux! qu'est-ce que j'aurais voulu? Qu'il se dresse en pied :
"Madame, vous m'insultez! Madame, je ne suis pas ce que vous croyez!" Au
fond, je suis responsable. Je l'ai lev  la coque, je l'ai gav de
tout.... A qui l'ide serait-elle venue qu'il aurait un jour l'envie de
jouer au pre de famille? Elle ne m'est pas venue,  moi! En admettant
qu'elle me soit venue, comme dit Patron : "le sang, c'est le sang!" Mme
s'il avait accept les propositions de Gladys, il n'aurait fait qu'un
tour, le sang de Patron, si on avait parl de mare  porte de ses
oreilles. Mais Chri, il a du sang de Chri, lui. Il a...."

"Qu'est-ce que tu disais, petit? s'interrompit-elle, je n'coutais pas.

--Je disais que jamais, tu m'entends, jamais rien ne m'aura fait rigoler
comme mon histoire avec Marie-Laure!"

"Voil, acheva La en elle-mme, lui, a le fait rigoler."

Elle se leva d'un mouvement las. Chri passa un bras sous sa taille, mais
elle l'carta.

"C'est quel jour, ton mariage, dj?

--Lundi en huit."

Il semblait si innocent et si dtach qu'elle s'effara :

"C'est fantastique!

--Pourquoi fantastique, Nounoune?

--Tu n'as rellement pas l'air d'y songer!

--Je n'y songe pas, dit-il d'une voix tranquille. Tout est rgl.
Crmonie  deux heures, comme a on ne s'affole pas pour le grand
djeuner. Five o'clock chez Charlotte Peloux. Et puis les sleepings,
l'Italie, les lacs....

--a se reporte donc, les lacs?

--a se reporte. Des villas, des htels, des autos, des restaurants...
Monte-Carlo, quoi!

--Mais elle! il y a elle....

--Bien sr, il y a elle. Il n'y a pas beaucoup elle, mais il y a elle.

--Et il n'y a plus moi."

Chri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement
maladif des prunelles, une dcoloration soudaine de la bouche le
dfigurrent. Il reprit haleine avec prcaution pour qu'elle ne
l'entendt pas respirer et redevint pareil  lui-mme :

"Nounoune, il y aura toujours toi.

--Monsieur me comble.

--Il y aura toujours toi, Nounoune...--il rit maladroitement--ds que
j'aurai besoin que tu me rendes un service."

Elle ne rpondit rien. Elle se pencha pour ramasser une fourche d'caill
tombe et l'enfona dans ses cheveux en chantonnant. Elle prolongea sa
chanson avec complaisance devant un miroir, fire de se dompter si
aisment, d'escamoter la seule minute mue de leur sparation, fire
d'avoir retenu les mots qu'il ne faut pas dire : "Parle...mendie, exige,
suspends-toi...tu viens de me rendre heureuse...."

Mme Peloux avait d parler beaucoup et longtemps, avant l'entre de La.
Le feu de ses pommettes ajoutait  l'clat de ses grands yeux qui
n'exprimaient jamais que le guet, l'attention indiscrte et impntrable.
Elle portait ce dimanche-l une robe d'aprs-midi noire  jupe trs
troite, et personne ne pouvait ignorer que ses pieds taient trs petits
ni qu'elle avait le ventre remont dans l'estomac. Elle s'arrta de
parler, but une gorge dans le calice mince qui tidissait dans sa paume
et pencha la tte vers La avec une langueur heureuse.

"Crois-tu qu'il fait beau? Ce temps! ce temps! Dirait-on qu'on est en
octobre?

--Ah! non?... Pour sr que non!" rpondirent deux voix serviles.

Un fleuve de sauges rouges tournait mollement le long de l'alle, entre
des rives d'asters d'un mauve presque gris. Des papillons souci volaient
comme en t, mais l'odeur des chrysanthmes chauffs au soleil entrait
dans le hall ouvert. Un bouleau jaune tremblait au vent, au-dessus d'une
roseraie de bengale qui retenait les dernires abeilles.

"Et qu'est-ce que c'est, clama Mme Peloux soudain lyrique, qu'est-ce que
c'est que ce temps,  ct de celui qu'ILS doivent avoir en Italie!

--Le fait est.... Vous pensez!..." rpondirent les voix serviles.

La tourna la tte vers les voix en fronant les sourcils :

"Si au moins elles ne parlaient pas", murmura-t-elle.

Assises  une table de jeu, la baronne de la Berche et Mme Aldonza
jouaient au piquet. Mme Aldonza, une trs vieille danseuse, aux jambes
emmaillotes, souffrait de rhumatisme dformant, et portait de travers sa
perruque d'un noir laqu. En face d'elle et la dominant d'une tte et
demie, la baronne de la Berche carrait d'inflexibles paules de cur
paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait  faire peur. Elle
n'tait que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la
lvre, phalanges velues....

"Baronne, vous ne coupez pas  mon quatre-vingt-dix, chevrota Mme
Aldonza.

--Marquez, marquez, ma bonne amie. Ce que je veux, moi, c'est que tout le
monde soit content."

Elle bnissait sans trve et cachait une cruaut sauvage. La la
considra comme pour la premire fois, avec dgot, et ramena son regard
vers Mme Peloux.

"Au moins, Charlotte a une apparence humaine, elle...."

"Qu'est-ce que tu as, ma La? Tu n'as pas l'air dans ton assiette?"
interrogea tendrement Mme Peloux.

La cambra sa belle taille et rpondit : "Mais si, ma Lolotte.... Il fait
si bon chez toi que je me laisse vivre..." tout en songeant :
"Attention... la frocit est l aussi..." et elle mit sur son visage une
impression de bien-tre complaisant, de rverie repue, qu'elle souligna
en soupirant :

"J'ai trop mang... je veux maigrir, l! Demain, je commence un rgime."

Mme Peloux battit l'air et minauda :

"Le chagrin ne te suffit donc pas?

--Ah! Ah! Ah! s'esclaffrent Mme Aldonza et la baronne de la Berche. Ah!
Ah! Ah!"

La se leva, grande dans sa robe d'automne d'un vert sourd, belle sous
son chapeau de satin bord de loutre, jeune parmi ces dcombres qu'elle
parcourut d'un oeil doux :

"Ah! l l, mes enfants... donnez-m'en douze, de ces chagrins-l, que je
perde un kilo!

--T'es patante, La, lui jeta la baronne dans une bouffe de fume.

--Madame La, aprs vous ce chapeau-l, quand vous le jetterez? mendia la
vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a
fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil  Madame
La, vous me donnerez des cartes?

--Voil, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!"

La se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le
jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, couta le vent
dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de
Ceinture. Le banc o elle s'assit tait tide et elle ferma les yeux,
laissant le soleil lui chauffer les paules. Quand elle rouvrit les yeux,
elle tourna la tte prcipitamment vers la maison, avec la certitude
qu'elle allait voir Chri debout sur le seuil du hall, appuy de l'paule
 la porte....

"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle.

Des clats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la
mirent debout, un peu tremblante.

"Est-ce que je deviendrais nerveuse?"

"Ah! les voil, les voil", trompettait Mme Peloux.

Et la forte voix de basse de la baronne scandait :

"Le p'tit mnage! Le p'tit mnage!"

La frmit, courut au seuil et s'arrta : elle avait, devant elle, la
vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient
d'arriver.

Peut-tre soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corset,--on avait
coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans
prciser de quelles bornes il s'agissait. Une ternelle gaiet enfantine
clairait son visage, rond, rose, fard, o les gros yeux et la trs
petite bouche, fine et rentre, coquetaient sans honte. La vieille Lili
suivait la mode, scandaleusement. Une jupe  raies, bleu rvolution et
blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu bait sur un
poitrail nu,  peau gaufre de dindon coriace; un renard argent ne
cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et
qui avait aspir le menton....

"C'est effroyable", pensa La. Elle ne pouvait dtacher son regard de
quelque dtail particulirement sinistre, le "breton" de feutre blanc,
par exemple, gaminement pos en arrire sur la perruque de cheveux courts
chtain ros, ou bien le collier de perles, tantt visible et tantt
enseveli dans une profonde ravine qui s'tait autrefois nomme "collier
de Vnus"....

"La, La, ma petite copine!" s'cria la vieille Lili en se htant vers
La. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enfls,
ligots de cothurnes et de barrettes  boucles de pierreries, et s'en
congratula la premire :

"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien  moi! Guido, ma
folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te
saute aux yeux...."

Un enfant mince  figure italienne, vastes yeux vides, menton effac et
faible, baisa vite la main de La et rentra dans l'ombre, sans mot dire.
Lili le happa au passage et lui plaqua la tte contre son poitrail grenu,
en prenant l'assistance  tmoin.

"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon
grand amour, a, Mesdames!

--Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mle de Mme de la Berche.

--Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux.

--Par propret, dit la baronne.

--Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah!
soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants.

--J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel
aussi,  nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre
jeune mnage! On vient pour se faire raconter tout."

Mme Peloux devint svre :

"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries,
n'est-ce pas?

--Si, si, si, s'cria Lili en battant des mains. Elle essaya de
sautiller, mais parvint seulement  soulever un peu ses paules et ses
hanches. C'est comme a qu'on m'a, c'est comme a qu'on me prend! Le
pch de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-l en
sait quelque chose!"

L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lvres. Ses prunelles
noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes
effars. La, fige, regardait.

"Madame Charlotte nous a racont la crmonie, bla Mme Aldonza. Sous la
fleur d'oranger la jeune dame Peloux tait un rve.

--Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons,
souleve par un saint dlire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle
pareil! Mon fils marchait sur des nues! Sur des nues!... Quel couple!
Quel couple!

--Sous la fleur d'oranger... tu entends, ma folie? murmura Lili.... Dis
donc, Charlotte, et notre belle-mre? Marie-Laure?"

L'oeil impitoyable de Mme Peloux tincela.

"Oh! elle.... Dplace, absolument dplace.... Tout en noir collant,
comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait
tout! tout!

--Mtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire.

--Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du
cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son rticule!
Enfin, dplace, voil le mot! Elle a donn l'impression de n'avoir que
cinq minutes  elle-- peine la bouche essuye : "Au revoir, Edme, au
revoir, Fred" et la voil partie!"

La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite
bouche d'aeule, aux coins plisss, entrouverte :

"Et les conseils? jeta-t-elle.

--Quels conseils?

--Les conseils,-- ma folie, tiens-moi la main!--les conseils  la jeune
marie? Qui les lui a donns?"

Charlotte Peloux la toisa d'un air offens.

"a se faisait peut-tre de ton temps, mais c'est un usage tomb."

Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches :

"Tomb? tomb ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre
Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille!

- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffrent imprudemment les deux ilotes....

Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna.

"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur
la terre, que voulez-vous de plus?"

Et Mme de la Berche tendit une forte main de gendarme pacificateur entre
les ttes congestionnes de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la
bataille comme un cheval de sang :

"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal  me trouver! Je te dois le
respect et pour cause, sans quoi...."

Lili tremblait de rire du menton aux cuisses :

"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un dmenti? C'est pas
difficile de se marier, va! Moi, j'pouserais bien Guido, s'il tait
majeur!

--Non? fit Charlotte qui en oublia sa colre.

--Mais!... Princesse Ceste, ma chre! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA
PRINCIPESSA! c'est comme a qu'il m'appelle, mon petit prince!"

Elle pinait sa jupe et tournait, dcouvrant une gourmette d'or  la
place probable de sa cheville.

"Seulement, poursuivit-elle mystrieusement, son pre...."

Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et
prcipitamment, comme s'il rcitait :

"Mon pre, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'pouse
Lili....

--Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme!

--Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche.
Sacrebleu, que c'est excitant!

--C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes.

La se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein.

"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas
porter bonheur  mon jeune mnage. O cours-tu? il y a le feu chez toi?"

La eut la force d'esquisser un petit rire cachotier :

"Le feu, peut-tre.... Chut! pas de questions! mystre....

--Non? du nouveau? pas possible!"

Charlotte Peloux piaulait de convoitise :

"Aussi, je te trouvais un drle d'air....

--Oui, oui! dites tout!" japprent les trois vieilles.

Les paumes  bourrelets de Lili, les moignons dforms de la mre
Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses
manches, son sac de mailles d'or. Elle s'arracha  toutes ces pattes et
russit  rire encore avec un air taquin :

"Non, c'est trop tt, a gterait tout! c'est mon secret!..."

Et elle s'lana dans le vestibule. Mais la porte s'ouvrit devant elle et
un anctre dessch, une sorte de momie badine la prit dans ses bras :

"La, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas!"

Elle cria de peur et d'impatience, souffleta les os gants qui la
tenaient, et s'enfuit.

       *       *       *       *       *

Ni dans les avenues de Neuilly, ni dans les alles du Bois, bleues sous
un rapide crpuscule, elle ne s'accorda le loisir de penser. Elle
grelottait lgrement et remonta la glace de l'automobile. La vue de sa
maison nette, de sa chambre ros et de son boudoir, trop meubl et
fleuri, la rconfortrent :

"Vite, Rose, une flambe dans ma chambre!

--Le calo est pourtant  soixante-dix comme en hiver : Madame a eu tort
de ne prendre qu'une bte de cou. Les soires sont tratres.

--La boule dans le lit tout de suite, et pour dner une grande tasse de
chocolat bien rduit, un jaune d'oeuf battu dedans, et des rties, du
raisin.... Vite, mon petit, je gle. J'ai pris froid dans ce bazar de
Neuilly.... "

Couche, elle serra les dents et les empcha de claquer. La chaleur du
lit dtendit ses muscles contracts, mais elle ne s'abandonna point
encore et le livre de comptes du chauffeur Philibert l'occupa jusqu'au
chocolat, qu'elle but bouillant et mousseux. Elle choisit un  un les
grains de chasselas en balanant la grappe attache  son bois, une
longue grappe d'ambre vert devant la lumire....

Puis, elle teignit sa lampe de chevet, s'tendit  sa mode favorite,
bien  plat sur le dos, et se laissa aller.

"Qu'est-ce que j'ai?"

Elle fut reprise d'anxit, de grelottement. L'image d'une porte vide
l'obsdait : la porte du hall flanque de deux touffes de sauges rouges.

"C'est maladif, se dit-elle, on ne se met pas dans cet tat-l pour une
porte."

Elle revit aussi les trois vieilles, le cou de Lili, la couverture beige
que Mme Aldonza tranait partout avec elle depuis vingt ans.

"A laquelle des trois me faudra-t-il ressembler, dans dix ans?"

Mais cette perspective ne l'pouvanta pas. Pourtant, son anxit
augmentait. Elle erra d'image en image, de souvenir en souvenir,
cherchant  s'carter de la porte vide encadre de sauges rouges. Elle
s'ennuyait dans son lit et tremblait lgrement. Soudain un malaise, si
vif qu'elle le crut d'abord physique, la souleva, lui tordit la bouche,
et lui arracha, avec une respiration rauque, un sanglot et un nom :

"Chri!"

Des larmes suivirent, qu'elle ne put matriser tout de suite. Ds qu'elle
reprit de l'empire sur elle-mme, elle s'assit, s'essuya le visage,
ralluma la lampe.

"Ah! bon, fit-elle. Je vois."

Elle prit dans la console de chevet un thermomtre, le logea sous son
aisselle.

"Trente-sept. Donc, ce n'est pas physique. Je vois. C'est que je souffre.
Il va falloir s'arranger."

Elle but, se leva, lava ses yeux enflamms, se poudra, tisonna les
bches, se recoucha. Elle se sentait circonspecte, pleine de dfiance
contre un ennemi qu'elle ne connaissait pas : la douleur. Trente ans de
vie facile, aimable, souvent amoureuse, parfois cupide, venaient de se
dtacher d'elle et de la laisser,  prs de cinquante ans, jeune et comme
nue. Elle se moqua d'elle-mme, ne perut plus sa douleur et sourit :

"Je crois que j'tais folle, tout  l'heure. Je n'ai plus rien."

Mais un mouvement de son bras gauche, involontairement ouvert et arrondi
pour recevoir et abriter une tte endormie, lui rendit tout son mal et
elle s'assit d'un saut.

"Eh bien! a va tre joli", dit-elle  voix haute, svrement.

Elle regarda l'heure et vit qu'il tait  peine onze heures. Au-dessus
d'elle, le pas feutr de la vieille Rose passa, gagna l'escalier de
l'tage mansard, s'teignit. La rsista  l'envie d'appeler  son aide
cette vieille fille dfrente.

"Ah! non, pas d'histoires  l'office, n'est-ce pas?"

Elle se releva, se vtit chaudement d'une robe de soie ouate, se chauffa
les pieds. Puis elle entrouvrit une fentre, tendit l'oreille pour
couter elle ne savait quoi. Un vent humide et plus doux avait amen des
nuages, et le Bois tout proche, encore feuillu, murmurait par bouffes.
La referma la fentre, prit un journal dont elle lut la date :

"Vingt-six octobre. Il y a un mois juste que Chri est mari."

Elle ne disait jamais "qu'Edme est marie".

Elle imitait Chri et n'avait pas encore compt pour vivante cette jeune
ombre de femme. Des yeux chtains, des cheveux cendrs, trs beaux, un
peu crpus,--le reste fondait dans le souvenir comme les contours d'un
visage qu'on a vu en songe.

"Ils font l'amour en Italie,  cette heure-ci, sans doute. Et a, ce que
a m'est gal...."

Elle ne fanfaronnait pas. L'image qu'elle se fit du jeune couple, les
attitudes familires qu'elle voqua, le visage mme de Chri, vanoui
pour une minute, la ligne blanche de la lumire entre ses paupires sans
force, tout cela n'agitait en elle ni curiosit, ni jalousie. En
revanche, la convulsion animale la reprit, la courba, devant une encoche
de la boiserie gris perle, la marque d'une brutalit de Chri....  "La
belle main qui a laiss ici sa trace s'est dtourne de toi  jamais...."

"Ce que je parle bien! Vous allez voir que le chagrin va me rendre
potique!"

Elle se promena, s'assit, se recoucha, attendit le jour. Rose,  huit
heures, la trouva assise  son bureau et crivant, spectacle qui inquita
la vieille femme de chambre.

"Madame est malade?

--Couci, coua, Rose. L'ge, tu sais.... Vidal veut que je change d'air.
Tu viens avec moi? L'hiver s'annonce mauvais, ici, on va aller manger un
peu de cuisine  l'huile, au soleil.

--O a donc?

--Tu es trop curieuse. Fais seulement sortir les malles. Tape-moi bien
mes couvertures de fourrure....

--Madame emmne l'auto?

--Je crois. Je suis mme sre. Je veux toutes mes commodits, Rose. Songe
donc, je pars toute seule : c'est un voyage d'agrment."

Pendant cinq jours, La courut Paris, crivit, tlgraphia, reut des
dpches et des lettres mridionales. Et elle quitta Paris, laissant 
Mme Peloux une courte lettre qu'elle avait pourtant recommence trois
fois :

"Ma chre Charlotte,

"Tu ne m'en voudras pas si je pars sans te dire au revoir, et en gardant
mon petit secret. Je ne suis qu'une grande folle!... Bah! la vie est
courte, au moins qu'elle soit bonne.

"Je t'embrasse bien affectueusement. Tu feras mes amitis au petit quand
il reviendra.

"Ton incorrigible, "La.

"P. S.--Ne te drange pas pour venir interviewer mon matre d'htel ou le
concierge, personne ne sait rien chez moi."

       *       *       *       *       *

"Sais-tu bien, mon trsor aim, que je ne trouve pas que tu aies trs
bonne mine?

--C'est la nuit en chemin de fer", rpondit brivement Chri.

Mme Peloux n'osait pas dire toute sa pense. Elle trouvait son fils
chang.

"Il est... oui, il est fatal", dcrta-t-elle; et elle acheva tout haut
avec enthousiasme :

"C'est l'Italie!

--Si tu veux", concda Chri.

La mre et le fils venaient de prendre ensemble leur petit djeuner et
Chri avait daign saluer de quelques blasphmes flatteurs son "caf au
lait de concierge", un caf au lait gras, blond et sucr que l'on
confiait une seconde fois  un feu doux de braise, aprs y avoir rompu
des tartines grilles et beurres qui recuisaient  loisir et masquaient
le caf d'une crote succulente.

Il avait froid dans son pyjama de laine blanche et serrait ses genoux
dans ses bras. Charlotte Peloux, coquette pour son fils, inaugurait un
saut-de-lit souci et un bonnet du matin, serr aux tempes, qui donnait 
la nudit de son visage une importance sinistre.

Comme son fils la regardait, elle minauda :

"Tu vois, j'adopte le genre aeule! Bientt la poudre. Ce bonnet-l, tu
l'aimes? Il fait dix-huitime, pas? Dubarry ou Pompadour? De quoi ai-je
l'air?

--Vous avez l'air d'un vieux forat, lui assena Chri. C'est pas des
choses  faire, ou bien on prvient."

Elle gmit, puis s'esclaffa :

"Ah! ah! tu l'as, la dent dure!"

Mais il ne riait pas et regardait dans le jardin la neige mince, tombe
la nuit sur les gazons. Le gonflement spasmodique, presque insensible, de
ses muscles maxillaires trahissait seul sa nervosit. Mme Peloux
intimide imita son silence. Un trille touff de sonnette rsonna.

"C'est Edme qui sonne pour son petit djeuner", dit Mme Peloux.

Chri ne rpondit pas.

"Qu'est-ce qu'il a donc, le calorifre? il fait froid, ici, dit-il au
bout d'un moment.

--C'est l'Italie, rpta Mme Peloux avec lyrisme. Tu reviens ici avec du
soleil plein les yeux, plein le coeur! Tu tombes dans le ple! dans le
ple! Les dahlias n'ont pas fleuri huit jours! Mais sois tranquille, mon
amour ador. Ton nid s'avance. Si l'architecte n'avait pas eu une
paratyphode, ce serait fini. Je l'avais prvenu; si je ne lui ai pas dit
vingt fois, je ne lui ai pas dit une : "Monsieur Savaron...."

Chri qui tait all  la fentre se retourna brusquement :

"Elle est date de quand, cette lettre?"

Mme Peloux ouvrit de grands yeux de petit enfant :

"Quelle lettre?

--Cette lettre de La que tu m'as montre tout  l'heure.

--Elle n'est pas date, mon amour, mais je l'ai reue la veille de mon
dernier dimanche d'octobre.

--Bon. Et vous ne savez pas qui c'est?...

--Qui c'est, ma merveille?

--Oui, enfin, le type avec qui elle est partie?"

Le visage nu de Mme Peloux se fit malicieux :

"Non, figure-toi! Personne ne sait! La vieille Lili est en Sicile et
aucune de ces dames n'a eu vent de la chose! Un mystre, un mystre
angoissant! Pourtant, tu me connais, j'ai bien recueilli ici et l
quelques petits renseignements...."

La prunelle noire de Chri bougea sur le blanc de son oeil.

"Quels potins?

--Il s'agirait d'un jeune homme... chuchota Mme Peloux. Un jeune homme...
peu recommandable tu m'entends!... Trs bien de sa personne, par
exemple!"

Elle mentait, choisissant la conjecture la plus basse. Chri haussa les
paules :

"Ah! l l... trs bien de sa personne! Cette pauvre La, je vois a
d'ici, un petit costaud de l'cole  Patron, avec du poil noir sur les
poignets et les mains humides.... Tiens, je me recouche, tu me donnes
sommeil."

Tranant ses babouches, il regagna sa chambre, en s'attardant aux longs
corridors et aux paliers larges de la maison qu'il lui semblait
dcouvrir. Il buta contre une armoire ventrue et s'tonna :

"Du diable, si je me souvenais qu'il y avait une armoire l.... Ah ! si,
je me rappelle vaguement.... Et ce type-l, qui a peut-il tre?"

Il interrogeait un agrandissement photographique, pendu funbre dans son
cadre de bois noir, auprs d'une faence polychrome que Chri ne
reconnaissait pas non plus.

Mme Peloux n'avait pas dmnag depuis vingt-cinq ans et maintenait en
leur place toutes les erreurs successives de son got saugrenu et
thsaurisateur. "Ta maison, c'est la maison d'une fourmi qui serait
dingo", lui reprochait la vieille Lili, gourmande de tableaux et surtout
de peintres avancs. A quoi Mme Peloux rpliquait :

"Pourquoi toucher  ce qui est bien?"

Un corridor vert d'eau,--vert couloir d'hpital, disait La,--
s'caillait-il? Charlotte Peloux le faisait repeindre en vert, et
cherchait jalousement, pour changer le velours grenat d'une chaise
longue, le mme velours grenat....

Chri s'arrta sur le seuil d'un cabinet de toilette ouvert. Le marbre
rouge d'une table-lavabo encastrait des cuvettes blanches  initiales, et
deux appliques lectriques soutenaient des lis en perles. Chri remonta
ses paules jusqu' ses oreilles comme s'il souffrait d'un courant
d'air :

"Bon Dieu, c'est laid, ce bazar!"

Il repartit  grands pas. La fentre, au bout du corridor qu'il
arpentait, se parait d'une bordure de petits vitraux rouges et jaunes.

"Il me fallait encore a", grommela-t-il. Il tourna  gauche et ouvrit
une porte--la porte de son ancienne chambre--d'une main rude, sans
frapper. Un petit cri jaillit du lit o Edme achevait de djeuner.

Chri referma la porte et contempla sa jeune femme sans s'approcher du
lit.

"Bonjour, lui dit-elle en souriant. Comme tu as l'air tonn de me voir!"

Le reflet de la neige l'clairait d'une lumire bleue et gale. Elle
portait dfaits ses cheveux crpels, d'un chtain cendr, qui ne
couvraient pas tout  fait ses paules basses et lgantes. Avec ses
joues blanches et roses comme son vtement de nuit, sa bouche d'un rose
que la fatigue plissait, elle tait un tableau frais, inachev et un peu
lointain.

"Dis-moi bonjour, Fred?" insista-t-elle.

Il s'assit auprs de sa femme et la prit dans ses bras. Elle se renversa
doucement, entranant Chri. Il s'accouda pour regarder de tout prs, au-
dessous de lui, cette crature si neuve que la lassitude ne dfleurissait
pas. La paupire infrieure, renfle et pleine, sans un coup d'ongle,
semblait l'merveiller, et aussi la suavit argente de la joue.

"Quel ge as-tu?" demanda-t-il soudain.

Edme ouvrit ses yeux qu'elle avait tendrement ferms. Chri vit la
couleur noisette des prunelles, les petites dents carres que le rire
dcouvrait :

"Oh! voyons... j'aurai dix-neuf ans le cinq janvier, tche d'y
penser!..."

Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du
lit comme une charpe dtache.

"Dix-neuf ans, c'est prodigieux! Sais-tu que j'en ai plus de vingt-cinq?

--Mais oui, je le sais, Fred...."

Il prit sur la table de chevet un miroir d'caille blonde et s'y mira :

"Vingt-cinq ans!"

Vingt-cinq ans, un visage de marbre blanc et qui semblait invincible.
Vingt-cinq ans, mais au coin externe de l'oeil, puis au-dessous de
l'oeil, doublant finement le dessin  l'antique de la paupire, deux
lignes, visibles seulement en pleine lumire, deux incisions, faites
d'une main si redoutable et si lgre.... Il posa le miroir :

"Tu es plus jeune que moi, dit-il  Edme, a me choque.

--Pas moi!"

Elle avait rpondu d'une voix mordante et pleine de sous-entendus. Il ne
s'y arrta point.

--Tu sais pourquoi j'ai de beaux yeux? lui demanda-t-il avec un grand
srieux.

--Non, dit Edme. Peut-tre parce que je les aime ?

--Posie, dit Chri qui haussa les paules. C'est parce que j'ai l'oeil
fait comme une sole.

--Comme une....

--Comme une sole."

Il s'assit prs d'elle pour la dmonstration.

"Tiens, ici, le coin qui est prs du nez, c'est la tte de la sole. Et
puis a remonte en haut, c'est le dos de la sole, tandis qu'en dessous a
continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l'oeil
bien allong vers la tempe, c'est la queue de la sole.

--Ah?

--Oui, si j'avais l'oeil en forme de limande, c'est--dire aussi ouvert
en bas qu'en haut, j'aurais l'air bte. Voil. Toi qui es bachelire, tu
savais a, toi?

--Non, j'avoue...."

Elle se tut et demeura interdite, car il avait parl sentencieusement,
avec une force superflue, comme certains extravagants.

"Il y a des moments, pensait-elle, o il ressemble  un sauvage. Un tre
de la jungle? Mais il ne connat ni les plantes ni les animaux, et il a
parfois l'air de ne pas mme connatre l'humanit...."

Chri, assis contre elle, la tenait d'un bras par les paules et maniait
de sa main libre les perles petites, trs belles, trs rondes, toutes
gales, du collier d'Edme. Elle respirait le parfum dont Chri usait
avec excs et flchissait, enivre, comme une rose dans une chambre
chaude.

"Fred.... Viens dormir... on est fatigus...."

Il ne parut pas entendre. Il fixait sur les perles du collier un regard
obstin et anxieux.

"Fred...."

Il tressaillit, se leva, quitta furieusement son pyjama et se jeta tout
nu dans le lit, cherchant la place de sa tte sur une jeune paule o la
clavicule fine pointait encore. Edme obissait de tout son corps,
creusait son flanc, ouvrait son bras. Chri ferma les yeux et devint
immobile. Elle se tenait veille avec prcaution, un peu essouffle sous
le poids, et le croyait endormi. Mais au bout d'un instant il se retourna
d'un saut en imitant le grognement d'un dormeur inconscient, et se roula
dans le drap  l'autre bord du lit.

"C'est son habitude", constata Edme.

       *       *       *       *       *

Elle devait s'veiller tout l'hiver dans cette chambre carre  quatre
fentres. Le mauvais temps retardait l'achvement d'un htel neuf, avenue
Henri-Martin, et aussi les caprices de Chri qui voulut une salle de
bains noire, un salon chinois, un sous-sol amnag en piscine et un
gymnase. Aux objections de l'architecte, il rpondait : "Je m'en fous. Je
paye, je veux tre servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il
pluchait prement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au
fils Peloux". De fait, il discourait prix de sries, fibro-ciment, et
stuc color avec une aisance inattendue, une mmoire prcise des chiffres
qui foraient la considration des entrepreneurs.

Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il ft parade, pour elle, de
son autorit et qu'il prt soin de masquer,  l'occasion, son incertitude
par des ordres brefs. Elle dcouvrit que s'il savait d'instinct jouer
avec les couleurs, il mprisait les belles formes et les caractristiques
des styles.

"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose... heu... Edme. Une
dcision pour le fumoir? Tiens, en v'l une : bleu pour les murs, un bleu
qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp
devant le bleu des murs. Et puis, l-dedans, ne crains pas le noir, ni
l'or pour les meubles et les bibelots.

--Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles
couleurs. Il va manquer la grce, la note claire, le vase blanc ou la
statue....

--Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi
tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque
rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir."

Elle caressait, secrtement sduite et rvolte, de telles images qui
transformaient leur demeure future en une sorte de palais quivoque, de
temple  la gloire de Chri. Mais elle ne luttait pas, qumandait avec
douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et prcieux, au point
sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure.

Cette douceur qui cachait une volont si jeune et dj si bien exerce
lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mre, et de djouer, quatre
mois durant, l'afft constant, les piges tendus quotidiennement  sa
srnit,  sa gaiet encore frileuse,  sa diplomatie; Charlotte Peloux,
exalte par la proximit d'une victime si tendre, perdait un peu la tte
et gaspillait les flches, mordait  tort et  travers....

"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chri. Qui
boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrte pas?"

Edme levait sur son mari des yeux o la peur et la gratitude tremblaient
ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme
Peloux. Un soir, Charlotte lana  trois reprises et comme  l'tourdie,
par-dessus les chrysanthmes du surtout, le nom de La au lieu de celui
d'Edme. Chri baissa ses sourcils sataniques :

"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mmoire. Une cure
d'isolement vous parat-elle ncessaire?"

Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edme n'osa
demander  son mari : "C'est  cause de moi, que tu t'es fch? C'est
bien moi que tu dfendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant
moi?"

Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le
silence, le maniement ais des armes et des vertus des prisonniers. La
belle Marie-Laure n'avait jamais grond sa fille : elle se bornait  la
punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude,
puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la
relgation frquente dans une chambre pare; enfin la menace du mariage,
de n'importe quel mariage, ds que l'oeil de la mre trop belle discerna
sur la fille l'aube d'une autre beaut, beaut timide, comme opprime,
d'autant plus touchante.... Au prix de cette mre d'ivoire et d'or
insensibles, la ronde mchancet de Charlotte Peloux n'tait que
rose....

"Tu as peur de ma mre vnre?" lui demanda un soir Chri.

Edme sourit, fit une moue d'insouciance.

"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur.
On a peur du serpent qui passe dessous....

--Fameux serpent, Marie-Laure, hein?

--Fameux."

Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces
paules de sa femme, en camarade :

"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?

--Oui, on est orphelins ! On est si gentils!"

Elle se colla contre lui. Ils taient seuls dans le hall. Mme Peloux,
comme disait Chri, prparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit
encore froide derrire les vitres mirait les meubles et les lampes comme
un tang. Edme se sentait tide et protge, confiante aux bras de cet
inconnu. Elle leva la tte et cria de saisissement, car il renversait
vers le lustre un visage magnifique et dsespr, en fermant les yeux sur
deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils....

"Chri, Chri! Qu'est-ce que tu as?"

Malgr elle, elle lui avait donn ce petit nom trop caressant, qu'elle ne
voulait jamais prononcer. Il obit  l'appel avec garement, et ramena
son regard sur elle.

"Chri! mon Dieu, j'ai peur.... Qu'est-ce que tu as?"

Il l'carta un peu, la tint par les bras en face de lui.

"Ah! ah! cette petite... cette petite.... De quoi donc as-tu peur?"

Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles,
grands ouverts, indchiffrables. Edme allait le supplier de se taire
quand il parla :

"Ce qu'on est btes!... C'est cette ide qu'on est orphelins.... C'est
idiot. C'est tellement vrai...."

Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assure qu'il ne
parlerait pas davantage. En commenant d'teindre soigneusement les
candlabres, il se tourna vers Edme, avec une vanit trs nave, ou trs
retorse :

"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"

"Qu'est-ce que tu fais l?"

Bien qu'il l'et interpelle presque bas, le son de la voix de Chri
atteignit Edme au point qu'elle plia en avant comme s'il l'et pousse.
Debout, prs d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des
papiers pars.

"Je range..." dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrta
en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'veiller et cessa de
mentir :

"Voil, Fred.... Tu m'avais dit que pour notre emmnagement prochain, tu
avais horreur de t'occuper toi-mme de ce que tu veux emporter : cette
chambre, ces meubles.... J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier... et
puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises penses--la
mauvaise pense.... Je te demande pardon. J'ai touch  des choses qui ne
m'appartiennent pas."

Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front pench, les
mains fermes, dans une attitude menaante, mais il ne paraissait pas
voir sa femme. Il avait le regard si voil qu'elle garda, de cette heure-
l, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux ples....

"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais.... Tu cherchais des lettres
d'amour."

Elle ne nia pas.

"Tu cherchais mes lettres d'amour!"

Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edme rougit, blesse :

"Tu me trouves bte, videmment. Tu n'es pas homme  ne pas les avoir
mises en sret ou brles. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je
n'ai que ce que je mrite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?"

Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprs, les lvres
tendues, le haut du visage dissimul dans l'ombre des cheveux mousseux.
Mais Chri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la premire
fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose
blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri.

"Des lettres d'amour... rpta-t-il. C'est crevant."

Il fit un pas et prit  poigne des papiers qu'il effeuilla. Cartes
postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, tlgrammes
des petites copines rencontres une nuit, pneumatiques d'amis pique-
assiette, trois lignes, cinq lignes;--quelques pages troites, sabres de
l'criture coupante de Mme Peloux....

Chri se retourna vers sa femme :

"Je n'ai pas de lettres d'amour.

--Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu....

--Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en
tais pas aperu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque...."

Il s'arrta.

"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je
n'avais pas voulu aller  la Bourboule, et alors.... Attends,
attends...."

Il ouvrait des tiroirs, jetait fbrilement des papiers sur le tapis.

"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais jur que c'tait dans le
haut  gauche.... Non...."

Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edme un regard
pesant :

"Tu n'as rien trouv? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commenait :
"Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours
par mois", et puis, a continuait par je ne sais plus quoi,  propos d'un
chvrefeuille qui grimpait  la fentre...."

Il ne se tut que parce que sa mmoire le trahissait, et esquissa un geste
d'impatience. Edme, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas :

"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sche.
Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si
prcieuse, tu l'as donc laisse traner? Une lettre pareille, je n'ai pas
besoin de demander si elle tait de La!"

Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edme l'attendait. Un demi-
sourire errant passa sur le beau visage ferm, et la tte incline de
ct, les yeux attentifs, l'arc dlicieux de la bouche dtendu, il couta
peut-tre l'cho d'un nom.... Toute la jeune force amoureuse et mal
discipline d'Edme creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues
ou ouvertes pour griffer :

"Va-t'en! je te dteste! Tu ne m'as jamais aime! Tu ne te soucies pas
plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me mprises, tu
es grossier, tu es... tu es.... Tu ne penses qu' cette vieille femme! Tu
as des gots de malade, de dgnr, de... de.... Tu ne m'aimes pas!
Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu pouse?... Tu es.... Tu
es...."

Elle secouait la tte comme une bte prise par le cou, et quand elle
renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les
laiteuses petites perles gales de son collier. Chri contemplait avec
stupeur les gestes dsordonns de ce cou charmant et onduleux, l'appel
des mains noues l'une  l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes....
Il n'avait jamais vu tant de larmes.... Qui donc avait pleur devant lui,
pour lui? Personne,... Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme
Peloux, a ne compte pas...." La?... non. Il consulta, au fond de son
souvenir le plus cach, deux yeux d'un bleu sincre, qui n'avaient brill
que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse.... Que de
larmes sur cette jeune femme qui se dbat devant lui! Que fait-on pour
tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de mme, il tendit le bras, et
comme Edme reculait, craignant peut-tre une brutalit, il lui posa sur
la tte sa belle main douce, imprgne de parfums, et il flatta cette
tte dsordonne, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il
connut le pouvoir :

"L... l.... Qu'est-ce que c'est.... Qu'est-ce que c'est donc... l...."

Edme fondit brusquement et tomba sur un sige o elle se ramassa toute,
et elle se mit  sangloter avec passion, avec une frnsie qui
ressemblait  un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux
corps courb bondissait, soulev par le chagrin, l'amour jaloux, la
colre, la servilit qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en
plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait
baigne dans un lment nouveau, naturel et amer.

       *       *       *       *       *

Elle pleura longtemps et se remit lentement, par accalmies traverses de
grandes secousses, de hoquets trembls. Chri s'tait assis prs d'elle
et continuait de lui caresser les cheveux. Il avait dpass le moment
cuisant de sa propre motion, et s'ennuyait. Il parcourait du regard
Edme, jete de biais sur le canap sec, et il n'aimait pas que ce corps
tendu, avec sa robe releve, son charpe droule, aggravt le dsordre
de la pice.

Si bas qu'il et soupir d'ennui, elle l'entendit et se redressa.

"Oui, dit-elle, je t'excde.... Ah! il vaudrait mieux.... "

Il l'interrompit, redoutant un flot de paroles :

"Ce n'est pas a, mais je ne sais pas ce que tu veux.

--Comment, ce que je veux.... Comment, ce que je.... "

Elle montrait son visage enrhum par les larmes.

"Suis-moi bien. "

Il lui prit les mains. Elle voulut se dgager.

"Non, non, je connais cette voix-l! Tu vas me tenir encore un
raisonnement de l'autre monde! Quand tu prends cette voix et cette
figure-l, je sais que tu vas me dmontrer que tu as l'oeil fait comme un
surmulet et la bouche en forme de chiffre trois couch sur le dos! Non,
non, je ne veux pas! "

Elle rcriminait purilement, et Chri se dtendit  sentir qu'ils
taient tous les deux trs jeunes. Il secoua les mains chaudes qu'il
retenait :

"Mais, coute-moi donc! Bon Dieu, je voudrais savoir ce que tu me
reproches! Est-ce que je sors le soir sans toi? Non! Est-ce que je te
quitte souvent dans la journe? Est-ce que j'ai une correspondance
clandestine?

--Je ne sais pas.... Je ne crois pas.... "

Il la faisait virer de ct et d'autre, comme une poupe.

"Est-ce que j'ai une chambre  part? Est-ce que je ne te fais pas bien
l'amour?"

Elle hsita, sourit avec une finesse souponneuse.

"Tu appelles cela l'amour, Fred....

--Il y a d'autres mots, mais tu ne les apprcies pas.

--Ce que tu appelles l'amour... est-ce que cela ne peut pas tre,
justement, une... une espce... d'alibi?"

Elle ajouta prcipitamment :

"Je gnralise, Fred, tu comprends.... Je dis, cela PEUT tre, dans
certains cas...."

Il lcha les mains d'Edme :

"a, dit-il froidement, c'est la gaffe.

--Pourquoi? " demanda-t-elle d'une voix faible.

Il siffla, le menton en l'air, en s'loignant de quelques pas. Puis, il
revint sur sa femme, la toisa en trangre. Une bte terrible n'a pas
besoin de bondir pour effrayer,--Edme vit qu'il avait les narines
gonfles et le bout du nez blanc.

"Peuh!..." souffla-t-il, en regardant sa femme. Il haussa les paules et
fit demi-tour. Au bout de la chambre, il revint.

"Peuh!... rpta-t-il. a parle.

--Comment?

--a parle et pour dire quoi? a se permet, ma parole...."

Elle se leva avec rage :

"Fred, cria-t-elle, tu ne me parleras pas deux fois sur ce ton-l! Pour
qui me prends-tu?

--Mais pour une gaffeuse, est-ce que je ne viens pas d'avoir l'honneur de
te le dire?"

Il lui toucha l'paule d'un index dur, elle en souffrit comme d'une
meurtrissure grave.

"Toi qui es bachelire, est-ce qu'il n'y a pas quelque part un... une
sentence, qui dit : "Ne touchez "pas au couteau, au poignard", au truc,
enfin?

--A la hache, dit-elle machinalement.

--C'est a. Eh bien, mon petit, il ne faut pas toucher  la hache. C'est-
-dire blesser un homme... dans ses faveurs, si j'ose m'exprimer ainsi.
Tu m'as bless dans les dons que je te fais.... Tu m'as bless dans mes
faveurs.

--Tu... tu parles comme une cocotte! " bgayait-elle.

Elle rougissait, perdait sa force et son sang-froid. Elle le hassait de
demeurer ple, de garder une supriorit dont tout le secret tenait dans
le port de tte, l'aplomb des jambes, la dsinvolture des paules et des
bras....

L'index dur plia de nouveau l'paule d'Edme.

"Pardon, pardon. Je vous paterais bien en affirmant qu'au contraire
c'est vous qui pensez comme une grue. En fait d'estimation, on ne trompe
pas le fils Peloux. Je m'y connais en "cocottes", comme vous dites. Je
m'y connais un peu. Une "cocotte", c'est une dame qui s'arrange
gnralement pour recevoir plus qu'elle ne donne. Vous m'entendez?"

Elle entendait surtout qu'il ne la tutoyait plus.

"Dix-neuf ans, la peau blanche, les cheveux qui sentent la vanille; et
puis, au lit, les yeux ferms et les bras ballants. Tout a, c'est trs
joli, mais est-ce que c'est bien rare? Croyez-vous que c'est bien rare?"

Elle tressaillait  chaque mot et chaque piqre rveillait pour le duel
de femelle  mle.

"Possible que ce soit rare, dit-elle d'une voix ferme, mais comment
pourrais-tu le savoir?"

Il ne rpondit pas et elle se hta de marquer un avantage :

"Moi, dit-elle, j'ai vu en Italie des hommes plus beaux que toi. a court
les rues. Mes dix-neuf ans valent ceux de la voisine, un joli garon vaut
un autre joli garon, va, va, tout peut s'arranger.... Un mariage, 
prsent, c'est une mesure pour rien. Au lieu de nous aigrir  des scnes
ridicules...."

Il l'arrta d'un hochement de tte presque misricordieux :

"Ah! pauvre gosse... ce n'est pas si simple....

--Pourquoi? Il y a des divorces rapides, en y mettant le prix."

Elle parlait d'un air tranchant de pensionnaire vade, qui faisait
peine. Ses cheveux soulevs au-dessus de son front, le contour doux et
envelopp de sa joue rendaient plus sombres ses yeux anxieux et
intelligents, ses yeux de femme malheureuse, ses yeux achevs et
dfinitifs dans un visage indcis.

"a n'arrangerait rien, dit Chri.

--Parce que?

--Parce que...."

Il pencha son front o les sourcils s'effilaient en ailes pointues, ferma
les yeux et les rouvrit comme s'il venait d'avaler une amre gorge :

"Parce que tu m'aimes...."

Elle ne prit garde qu'au tutoiement revenu, et surtout au son de la voix,
plein, un peu touff, la voix des meilleures heures. Elle acquiesa au
fond d'elle-mme : "C'est vrai, je l'aime; il n'y a pas, en ce moment, de
remde."

La cloche du dner sonna dans le jardin, une cloche trop petite qui
datait d'avant Mme Peloux, une cloche d'orphelinat de province, triste et
limpide. Edme frissonna :

"Oh! je n'aime pas cette cloche....

--Oui? dit Chri distraitement.

--Chez nous, on annoncera les repas au lieu de les sonner. Chez nous, on
n'aura pas ces faons de pension de famille; tu verras, chez nous...."

Elle parlait en suivant le corridor vert hpital sans se retourner et ne
voyait pas, derrire elle, l'attention sauvage que Chri donnait  ses
dernires paroles, ni son demi-rire muet.

Il marchait lgrement, stimul par un printemps sourd que l'on gotait
seulement dans le vent humide, ingal, dans le parfum exalt de la terre
des squares et des jardinets. Une glace lui rappelait de temps en temps,
au passage, qu'il portait un chapeau de feutre seyant, rabattu sur l'oeil
droit, un ample pardessus lger, de gros gants clairs, une cravate
couleur de terre cuite. L'hommage silencieux des femmes le suivait, les
plus candides lui ddiaient cette stupeur passagre qu'elles ne peuvent
ni feindre, ni dissimuler. Mais Chri ne regardait jamais les femmes dans
la rue. Il quittait l'htel de l'avenue Henri-Martin, laissant aux
tapissiers quelques ordres, contradictoires mais jets sur un ton de
matre.

Au bout de l'avenue, il respira longuement l'odeur vgtale qui venait du
Bois sur l'aile lourde et mouille du vent d'Ouest, et pressa le pas vers
la porte Dauphine. En quelques minutes, il atteignit le bas de l'avenue
Bugeaud et s'arrta net. Pour la premire fois depuis six mois, ses pieds
foulaient le chemin familier. Il ouvrit son pardessus.

"J'ai march trop vite", se dit-il. Il repartit puis s'arrta encore et,
cette fois, son regard visa un point prcis :  cinquante mtres, tte
nue, la peau de chamois  la main, le concierge Ernest, le concierge de
La "faisait" les cuivres de la grille, devant l'htel de La. Chri se
mit  fredonner en marchant, mais il s'aperut au son de sa voix qu'il ne
fredonnait jamais, et il se tut.

"a va, Ernest, toujours  l'ouvrage?"

Le concierge s'panouit avec rserve.

"Monsieur Peloux! Je suis ravi de voir monsieur, monsieur n'a pas chang.

--Vous non plus, Ernest. Madame va bien?"

Il parlait de profil, attentif aux persiennes fermes du premier tage.

"Je pense, monsieur, nous n'avons eu que quelques cartes postales.

--D'o a? de Biarritz, je crois?

--Je ne crois pas, monsieur.

--O est madame?

--Je serais embarrass de le dire  monsieur : nous transmettons le
courrier de madame,--trois fois rien,--au notaire de madame."

Chri tira son portefeuille en regardant Ernest d'un air clin.

"Oh, monsieur Peloux, de l'argent entre nous? Vous ne voudriez pas. Mille
francs ne feraient pas parler un homme qui en ignore. Si monsieur veut
l'adresse du notaire de madame?

--Non, merci, sans faons. Et elle revient quand?"

Ernest carta les bras :

" Voil encore une question qui n'est pas de ma comptence! Peut-tre
demain, peut-tre dans un mois.... J'entretiens, vous voyez. Avec madame,
il faut se mfier. Vous me diriez : "la voil qui tourne au coin de
l'avenue", je n'en serais pas plus surpris. "

Chri se retourna et regarda le coin de l'avenue.

"Monsieur Peloux ne dsire rien d'autre? Monsieur passait en se
promenant? C'est une belle journe....

--Non, merci, Ernest. Au revoir, Ernest.

--Toujours dvou  monsieur Peloux."

Chri monta jusqu' la place Victor-Hugo, en faisant tournoyer sa canne.
Il buta deux fois et faillit choir, comme les gens qui se croient
prement regards dans le dos. Parvenu  la balustrade du mtro, il
s'accouda, pench sur l'ombre noire et rose du souterrain, et se sentit
cras de fatigue. Quand il se redressa, il vit qu'on allumait le gaz de
la place et que la nuit bleuissait toutes choses.

"Non, ce n'est pas possible?... Je suis malade!"

Il avait touch le fond d'une sombre rverie et se ranimait pniblement.
Les mots ncessaires lui vinrent enfin.

"Allons, allons, bon Dieu.... Fils Peloux, vous draillez, mon bon ami?
Vous ne vous doutez pas qu'il est l'heure de rentrer?"

Ce dernier mot rappela la vision qu'une heure avait suffi  bannir : une
chambre carre, la grande chambre d'enfant de Chri, une jeune femme
anxieuse, debout contre la vitre, et Charlotte Peloux adoucie par un
Martini apritif....

"Ah! non, dit-il tout haut. Non.... a, c'est fini."

Au geste de sa canne leve, un taxi s'arrta.

"Au restaurant... euh... au restaurant du DRAGON BLEU."

       *       *       *       *       *

Il traversa le grill-room au son des violons, baign d'une lectricit
atroce qu'il trouva tonifiante. Un matre d'htel le reconnut, et Chri
lui serra la main. Devant lui, un grand jeune homme creux se leva et
Chri soupira tendrement :

"Ah! Desmond! moi qui avais si envie de te voir! Comme tu tombes!"

La table o ils s'assirent tait fleurie d'oeillets roses. Une petite
main, une grande aigrette s'agitaient vers Chri,  une table voisine :

"C'est la Loupiote", avertit le vicomte Desmond....

Chri ne se souvenait pas de la Loupiote, mais il sourit  la grande
aigrette, toucha la petite main sans se lever, du bout d'un ventail-
rclame. Puis il toisa, de son air le plus grave de conqurant, un couple
inconnu, parce que la femme oubliait de manger depuis que Chri s'tait
assis non loin d'elle.

"Il a une tte de cocu, pas, le type?"

Pour murmurer ces mots-l, il se penchait  l'oreille de son ami et la
joie dans son regard tincelait comme la crue des pleurs.

"Tu bois quoi, depuis que tu es mari? demanda Desmond. De la camomille?

--Du Pommery, dit Chri.

--Avant le Pommery?

--Du Pommery, avant et aprs!"

Et il humait dans son souvenir, en ouvrant les narines, le ptillement 
odeur de roses d'un vieux Champagne de mil huit cent quatre-vingt-neuf
que La gardait pour lui seul....

Il commanda un dner de modiste mancipe, du poisson froid au porto, des
oiseaux rtis, un souffl brlant dont le ventre cachait une glace acide
et rouge....

"H ha, criait la Loupiote, en agitant vers Chri un oeillet rose.

--H ha", rpondit Chri, en levant son verre.

Le timbre d'un cartel anglais, au mur, sonna huit heures.

"Oh! flte, grommela Chri. Desmond, fais-moi une commission au
tlphone."

Les yeux ples de Desmond esprrent des rvlations :

"Va demander Wagram 17-08, qu'on te donne ma mre et dis-lui, que nous
dnons ensemble.

--Et si c'est Mme Peloux jeune qui vient  l'appareil?

--La mme chose. Je suis trs libre, tu vois. Je l'ai dresse."

Il but et mangea beaucoup, trs occup de paratre srieux et blas. Mais
le moindre clat de rire, un bris de verre, une valse vaseuse exaltaient
son plaisir. Le bleu dur des boiseries miroitantes le ramenait  des
souvenirs de la Riviera, aux heures o la mer trop bleue noircit  midi
autour d'une plaque de soleil fondu. Il oublia sa froideur rituelle
d'homme trs beau et se mit  balayer la dame brune, en face, de regards
professionnels dont elle frmissait toute.

"Et La?" demanda soudain Desmond.

Chri ne tressaillit pas, il pensait  La.

"La? elle est dans le Midi.

--C'est fini, avec elle?"

Chri mit un pouce dans l'entournure de son gilet.

"Oh! naturellement, tu comprends. On s'est quitts trs chic, trs bons
amis. a ne pouvait pas durer toute la vie. Quelle femme charmante,
intelligente, mon vieux.... D'ailleurs, tu l'as connue! Une largeur
d'ides.... Trs remarquable. Mon cher, je l'avoue, s'il n'y avait pas eu
la question d'ge.... Mais il y avait la question d'ge, et n'est-ce
pas....

--videmment", interrompit Desmond.

Ce jeune homme aux yeux dcolors, qui connaissait  fond son dur et
difficile mtier de parasite, venait de cder  la curiosit et se le
reprochait comme une imprudence. Mais Chri, tout ensemble circonspect et
gris, ne cessa pas de parler de La. Il dit des choses raisonnables,
imprgnes d'un bon sens conjugal. Il vanta le mariage, mais en rendant
justice aux vertus de La. Il chanta la douceur soumise de sa jeune
femme, pour trouver l'occasion de critiquer le caractre rsolu de La :
"Ah! la bougresse, je te garantis qu'elle avait ses ides, celle-l!" Il
poussa plus loin les confidences, il alla,  l'gard de La, jusqu' la
svrit, jusqu' l'impertinence. Et pendant qu'il parlait, abrit
derrire les paroles imbciles que lui soufflait une dfiance d'amant
perscut, il gotait le bonheur subtil de parler d'elle sans danger. Un
peu plus, il l'et salie, en clbrant dans son coeur le souvenir qu'il
avait d'elle, son nom doux et facile dont il s'tait priv depuis six
mois, toute l'image misricordieuse de La, penche sur lui, barre de
deux ou trois grandes rides graves, irrparables, belle, perdue pour lui,
mais--bah!--si prsente....

Vers onze heures, ils se levrent pour partir, refroidis par le
restaurant presque vide. Pourtant,  la table voisine, la Loupiote
s'appliquait  sa correspondance, et rclamait des petits bleus. Elle
leva vers les deux amis son visage inoffensif de mouton blond, quand ils
passrent :

"Eh bien, on ne dit pas bonsoir?

--Bonsoir", concda Chri.

La Loupiote appela, pour admirer Chri, le tmoignage de son amie :

"Crois-tu, hein! et penser qu'il a tant de galette! Il y a des types qui
ont tout."

Mais Chri ne lui offrit que son tui  cigarettes ouvert; et elle devint
acerbe.

"Ils ont tout, except la manire de s'en servir.... Rentre chez ta mre,
mon chou!...

--Justement, dit Chri  Desmond, quand ils atteignirent la rue.
Justement, je voulais te demander, Desmond.... Attends qu'on soit hors de
ce boyau o on est foul...."

La soire douce et humide attardait les promeneurs, mais le boulevard,
aprs la rue Caumartin, attendait encore la sortie des thtres. Chri
prit le bras de son ami :

"Voil, Desmond... je voudrais que tu retournes au tlphone."

Desmond s'arrta.

"Encore?

--Tu appelleras le Wagram....

--17-08....

--Je t'adore. Tu diras que je me suis trouv souffrant chez toi.... O
demeures-tu?

--A l'Htel Morris.

- Parfait.... Que je rentrerai demain matin, que tu me fais de la
menthe.... Va, vieux. Tiens, tu donneras a au petit gosse du tlphone,
ou bien tu le garderas.... Reviens vite. Je t'attends  la terrasse de
Weber."

Le long jeune homme serviable et rogue partit en froissant des billets
dans sa poche et sans se permettre une observation. Il retrouva Chri
pench sur une orangeade intacte, dans laquelle il semblait lire sa
destine.

"Desmond!... Qui t'a rpondu?

--Une dame, dit laconiquement le messager.

--Laquelle?

--Je ne sais pas.

--Qu'est-ce qu'elle a dit?

--Que c'tait bien.

--Sur quel ton?

--Celui sur lequel je te le rpte.

--Ah! bon; merci."

"C'tait Edme", pensa Chri. Ils marchaient vers la place de la Concorde
et Chri avait repris le bras de Desmond. Il n'osait pas avouer qu'il se
sentait trs las.

"O veux-tu aller? demanda Desmond.

--Ah! mon vieux, soupira Chri avec gratitude, au Morris, et tout de
suite. Je suis claqu."

Desmond oublia son impassibilit :

"Comment, c'est vrai? On va au Morris? Qu'est-ce que tu veux faire? Pas
de blagues, h? Tu veux....

--Dormir, rpondit Chri. Et il ferma les yeux comme prt  tomber, puis
les rouvrit. Dormir, dormir, c'est compris?"

Il serrait trop fort le bras de son ami.

"Allons-y", dit Desmond.

En dix minutes, ils furent au Morris. Le bleu ciel et l'ivoire d'une
chambre  coucher, le faux empire d'un petit salon sourirent  Chri
comme de vieux amis. Il se baigna, emprunta  Desmond une chemise de soie
trop troite, se coucha et, cal entre deux gros oreillers mous, sombra
dans un bonheur sans rves, dans un sommeil noir et pais qui le
dfendait de toutes parts....

       *       *       *       *       *

Il coula des jours honteux, qu'il comptait. "Seize... dix-sept.... Les
trois semaines sonnes, je rentre  Neuilly." Il ne rentrait pas. Il
mesurait lucidement une situation  laquelle il n'avait plus la force de
remdier. La nuit, ou le matin, parfois, il se flattait que sa lchet
finirait dans quelques heures. "Plus la force? Pardon, pardon.... Pas
encore la force. Mais a revient. A midi tapant, qu'est-ce que je parie
que je suis dans la salle  manger du boulevard d'Inkermann? Une, deux
et...." Midi tapant le trouvait au bain, ou menant son automobile  ct
de Desmond.

L'heure des repas lui accordait un moment d'optimisme conjugal, ponctuel
comme une attaque fivreuse. En s'asseyant  une table de clibataire, en
face de Desmond, il voyait apparatre Edme et songeait en silence  la
dfrence inconcevable de sa jeune femme : "Elle est trop gentille,
aussi, cette petite! A-t-on jamais vu un amour de femme comme celle-l?
Pas un mot, pas une plainte! Je vais lui coller un de ces bracelets,
quand je rentrerai.... Ah! l'ducation... parlez-moi de Marie-Laure pour
lever une jeune fille!" Mais un jour, dans le grill-room du Morris,
l'apparition d'une robe verte  col de chinchilla, qui ressemblait  une
robe d'Edme, avait peint sur le visage de Chri toutes les marques d'une
basse terreur.

Desmond trouvait la vie belle et engraissait un peu. Il ne gardait son
arrogance que pour les heures o Chri, sollicit de visiter une
"anglaise prodigieuse, noire de vices" ou "un prince indien dans son
palais d'opium", refusait en termes concis ou consentait avec un mpris
non voil. Desmond ne comprenait plus rien  Chri, mais Chri payait, et
mieux qu'au meilleur temps de leur adolescence. Une nuit, ils
retrouvrent la blonde Loupiote, chez son amie dont on oubliait toujours
le nom terne : "Chose... vous savez bien... la copine de la Loupiote...."

La Copine fumait et donnait  fumer. Son entresol modeste fleurait, ds
l'entre, le gaz mal clos et la drogue refroidie, et elle conqurait par
une cordialit larmoyante, une constante provocation  la tristesse qui
n'taient point inoffensives. Desmond fut trait, chez elle, de "grand
gosse dsespr" et Chri de "beaut qui a tout et qui n'en est que plus
malheureux". Mais il ne fuma point, regarda la bote de cocane avec une
rpugnance de chat qu'on veut purger, et se tint presque toute la nuit
assis sur la natte, le dos au capiton bas du mur, entre Desmond endormi
et la Copine qui ne cessait de fumer. Presque toute la nuit, il aspira,
sage et dfiant, l'odeur qui contente la faim et la soif et il sembla
parfaitement heureux, sauf qu'il regarda souvent, avec une fixit pnible
et interrogatrice, le cou fan de la Copine, un cou rougi et grenu o
luisait un collier de perles fausses.

Un moment, Chri tendit la main, caressa du bout des doigts les cheveux
teints au henn sur la nuque de la Copine; il soupesa les grosses perles
creuses et lgres, puis il retira sa main avec le frmissement nerveux
de quelqu'un qui s'est accroch les ongles  une soie raille. Peu
aprs, il se leva et partit.

       *       *       *       *       *

"Tu n'en as pas assez, demanda Desmond  Chri, de ces botes o on
mange, o on boit, o tu ne consommes pas de femmes, et de cet htel o
on claque les portes? Et des botes o on va le soir, et de tourner dans
ta soixante chevaux de Paris  Rouen, de Paris  Compigne, de Paris 
Ville-d'Avray.... Parle-moi de la Riviera! Ce n'est pas dcembre ni
janvier, la saison chic l-bas, c'est mars, c'est avril, c'est....

--Non, dit Chri.

--Alors?

--Alors, rien."

Il s'adoucit sans sincrit et prit ce que La nommait autrefois sa
"gueule d'amateur clair".

"Mon cher... tu ne comprends pas la beaut de Paris en cette saison....
Ce... cette indcision, ce printemps qui ne peut pas se drider, cette
lumire douce... tandis que la banalit de la Riviera.... Non, vois-tu,
je me plais ici."

Desmond faillit perdre sa patience de valet :

"Oui, et puis peut-tre que le divorce Peloux fils...."

Les narines sensibles, de Chri blanchirent.

"Si tu as une combine avec un avocat, dcourage-le tout de suite. Il n'y
a pas de divorce Peloux fils.

--Mon cher!... protesta Desmond qui tcha de paratre bless. Tu as une
singulire faon de rpondre  une amiti d'enfance, qui en toute
occasion...."

Chri n'coutait pas. Il dirigeait du ct de Desmond un menton aminci,
une bouche qu'il pinait en bouche d'avare. Pour la premire fois, il
venait d'entendre un tranger disposer de son bien.

Il rflchissait. Le divorce Peloux fils? Il y avait song  mainte heure
du jour et de la nuit, et ces mots-l reprsentaient alors la libert,
une sorte d'enfance recouvre, peut-tre mieux encore.... Mais la voix,
nasillarde exprs, du vicomte Desmond venait de susciter l'image
ncessaire : Edme quittant la maison de Neuilly, rsolue sous son petit
chapeau d'auto et son long voile, et s'en allant vers une maison
inconnue, o vivait un homme inconnu. "videmment, a arrangerait tout",
convint Chri le bohme. Mais, dans le mme temps, un autre Chri
singulirement timor regimbait : "Ce n'est pas des choses  faire!"
L'image se prcisa, gagna en couleurs et en mouvement. Chri entendit le
son grave et harmonieux de la grille et vit, de l'autre ct de la
grille, sur une main nue, une perle grise, un diamant blanc....

"Adieu..." disait la petite main.

Chri se leva en repoussant son sige.

"C'est  moi, tout a! La femme, la maison, les bagues, c'est  moi!"

Il n'avait pas parl haut, mais son visage avouait une si barbare
violence que Desmond crut venue la dernire heure de sa prosprit. Chri
s'apitoya sans bont :

"Pauvre mimi, t'as les foies? Ah! cette vieille noblesse d'pe! Viens,
je vais te payer des caleons pareils  mes chemises, et des chemises
pareilles  tes caleons. Desmond, nous sommes le dix-sept?

--Oui, pourquoi?

--Le dix-sept mars. Autant dire le printemps. Desmond, les gens chic,
mais l, les gens vritablement lgants, femmes ou hommes, ils ne
peuvent pas attendre plus longtemps avant de s'habiller pour la saison
prochaine?

--Difficilement....

--De dix-sept, Desmond!... Viens, tout va bien. On va acheter un gros
bracelet pour ma femme, un norme fume-cigarette pour Mame Peloux, et une
toute petite pingle pour toi!"

       *       *       *       *       *

Il eut ainsi,  deux ou trois reprises, le pressentiment foudroyant que
La allait revenir, qu'elle venait de rentrer, que les persiennes du
premier tage, ouvertes, laissaient apercevoir le rose floral des brise-
bise, le rseau des grands rideaux d'application, l'or des miroirs.... Le
15 avril passa et La ne revenait pas. Des vnements agaants rayaient
le cours morne de la vie de Chri. Il y eut la visite de Mme Peloux, qui
pensa perdre la vie devant Chri plat comme un lvrier, la bouche close
et l'oeil mobile. Il y eut la lettre d'Edme, une lettre tout unie,
surprenante, o elle expliquait qu'elle demeurerait  Neuilly "jusqu'
nouvel ordre", et se chargeait pour Chri des "meilleurs compliments de
Mme de la Berche...." Il se crut moqu, ne sut rpondre et finit par
jeter cette lettre incomprhensible; mais il n'alla pas  Neuilly. A
mesure qu'avril, vert et froid, fleuri de pawlonias, de tulipes, de
jacinthes en bottes et de cytises en grappes, embaumait Paris, Chri
s'enfonait, seul, dans une ombre austre. Desmond maltrait, harcel,
mcontent, mais bien pay, avait mission tantt de dfendre Chri contre
des jeunes femmes familires et des jeunes hommes indiscrets, tantt de
recruter les uns et les autres pour former une bande qui mangeait, buvait
et criaillait entre Montmartre, les restaurants du Bois et les cabarets
de la rive gauche.

       *       *       *       *       *

Une nuit, la Copine, qui fumait seule et pleurait ce soir-l une
infidlit grave de son amie la Loupiote, vit entrer chez elle ce jeune
homme aux sourcils dmoniaques qui s'effilaient sur la tempe. Il rclama
"de l'eau bien froide" pour sa belle bouche altre qu'une secrte ardeur
schait. Il ne tmoigna pas du moindre intrt pour les malheurs de la
Copine, lorsqu'elle les narra en poussant vers Chri le plateau de laque
et la pipe. Il n'accepta que sa part de natte, de silence et de demi-
obscurit, et demeura l jusqu'au jour, conome de ses mouvements comme
quelqu'un qui craint, s'il bouge, de rveiller une blessure. Au jour
levant, il demanda  la Copine : "Pourquoi n'avais-tu pas aujourd'hui ton
collier de perles, tu sais, ton gros collier?" et partit courtoisement.

Il prenait l'habitude inconsciente de marcher la nuit, sans compagnon.
Rapide, allong, son pas le menait vers un but distinct et inaccessible.
Il chappait, pass minuit,  Desmond qui le retrouvait, vers l'aube, sur
son lit d'htel, endormi  plat ventre et la tte entre ses bras plis,
dans l'attitude d'un enfant chagrin.

" Ah ! bon, il est l, disait Desmond avec soulagement. Un coco pareil,
on ne sait jamais.... "

Une nuit que Chri marchait ainsi les yeux grands ouverts dans l'ombre,
il remonta l'avenue Bugeaud, car il n'avait pas obi, de tout le jour
coul, au ftichisme qui l'y ramenait de quarante-huit heures en
quarante-huit heures. Comme les maniaques qui ne peuvent s'endormir sans
avoir touch trois fois le bouton d'une porte, il frlait la grille,
posait l'index sur le bouton de la sonnette, appelait tout bas, d'un ton
farceur : "H ha!..." et s'en allait.

Mais une nuit, cette nuit-l, devant la grille, il sentit dans sa gorge
un grand coup que frappait son coeur : le globe lectrique de la cour
luisait comme une lune mauve au-dessus du perron, la porte de l'entre de
service, bante, clairait le pav et, au premier tage, les persiennes
filtrant la lumire intrieure dessinaient un peigne d'or. Chri s'adossa
 l'arbre le plus proche et baissa la tte.

"Ce n'est pas vrai, dit-il. Je vais relever les yeux et tout sera noir."
Il se redressa au son de la voix d'Ernest, le concierge, qui criait dans
le corridor :

"Sur les neuf heures, demain matin, je monterai la grande malle noire
avec Marcel, Madame!"

Chri se dtourna prcipitamment et courut jusqu' l'avenue du Bois o il
s'assit. Le globe lectrique qu'il avait regard dansait devant lui,
pourpre sombre cern d'or, sur le noir des massifs encore maigres. Il
appuya la main sur son coeur et respira profondment. La nuit sentait les
lilas entrouverts. Il jeta son chapeau, ouvrit son manteau, se laissa
aller contre le dossier du banc, tendit les jambes et ses mains ouvertes
tombrent mollement. Un poids crasant et suave venait de descendre sur
lui.

"Ah! dit-il tout bas, c'est le bonheur?... je ne savais pas...."

Il eut le temps de se prendre en piti et en mpris, pour tout ce qu'il
n'avait pas savour pendant sa vie misrable de jeune homme riche au
petit coeur, puis il cessa de penser pendant un instant ou pendant une
heure. Il put croire, aprs, qu'il ne dsirait plus rien au monde, pas
mme d'aller chez La.

Quand il frissonna de froid et qu'il entendit les merles annoncer
l'aurore, il se leva, trbuchant et lger, et reprit le chemin de l'Htel
Morris, sans passer par l'avenue Bugeaud. Il s'tirait, largissait ses
poumons et dbordait d'une mansutude universelle :

"Maintenant, soupirait-il exorcis, maintenant.... Ah! maintenant, je
vais tre tellement gentil pour la petite...."

       *       *       *       *       *

Lev  huit heures, ras, chauss, fbrile, Chri secoua Desmond qui
dormait livide, affreux  voir et gonfl dans le sommeil comme un noy :

"Desmond! hep! Desmond!... Assez! T'es trop vilain quand tu dors!"

Le dormeur s'assit et arrta sur son ami le regard de ses yeux couleur
d'eau trouble. Il feignit l'abrutissement pour prolonger un examen
attentif de Chri, Chri vtu de bleu, pathtique et superbe, ple sous
un velours de poudre habilement essuy.... Il y avait encore des heures
o Desmond souffrait, dans sa laideur apprte, de la beaut de Chri. Il
billa exprs, longuement : "Qu'est-ce qu'il y a encore?" se demandait-il
en billant; "cet imbcile est plus beau qu'hier. Ces cils surtout, ces
cils qu'il a...." Il regardait les cils de Chri, lustrs et vigoureux,
et l'ombre qu'ils versaient  la sombre prunelle et au blanc bleu de
l'oeil. Desmond remarqua aussi que la ddaigneuse bouche arque
s'ouvrait, ce matin-l, humide, ravive, un peu haletante, comme aprs
une volupt htive.  Puis il relgua sa jalousie au plan lointain de ses
soucis sentimentaux et questionna Chri sur un ton de condescendance
lasse :

"Peut-on savoir si tu sors  cette heure, ou si tu rentres?

--Je sors, dit Chri. Ne t'occupe pas de moi. Je vais faire des courses.
Je vais chez la fleuriste. Chez le bijoutier, chez ma mre, chez ma
femme, chez....

--N'oublie pas le nonce, dit Desmond.

--Je sais vivre, rpliqua Chri. Je lui porterai des boutons de chemise
en titre-fixe et une gerbe d'orchides."

Chri rpondait rarement  une plaisanterie et l'accueillait toujours
froidement. L'importance de cette terne riposte claira Desmond sur
l'tat insolite de son ami. Il considra l'image de Chri dans la glace,
nota la blancheur des narines dilates, la mobilit errante du regard, et
risqua la plus discrte des questions :

"Tu rentres djeuner?... Hep, Chri, je te cause. Nous djeunons
ensemble?"

Chri fit : "Non" de la tte. Il sifflotait en carrant son reflet dans le
miroir oblong, juste  sa taille comme celui de la chambre de La, entre
les deux fentres. Tout  l'heure, dans l'autre miroir, un cadre d'or
lourd sertirait, sur un fond ros ensoleill, son image nue ou drape
d'une soierie lche, sa fastueuse image de beau jeune homme aim,
heureux, choy, qui joue avec les colliers et les bagues de sa
matresse.... "Elle y est peut-tre dj, dans le miroir de La, l'image
du jeune homme?..." Cette pense traversa son exaltation avec une telle
virulence qu'il crut, hbt, l'avoir entendue.

"Tu dis? demanda-t-il  Desmond.

--Je ne dis rien, rpondit le docile ami gourm. C'est dans la cour qu'on
parle."

Chri quitta la chambre de Desmond, claqua la porte et retourna dans son
appartement. La rue de Rivoli, veille, l'emplissait d'un tumulte doux,
connu, et Chri pouvait apercevoir, par la fentre ouverte, les feuilles
printanires, raides et transparentes comme des lames de jade sous le
soleil. Il ferma la fentre et s'assit sur un petit sige inutile qui
occupait un coin triste contre le mur, entre le lit et la porte de la
salle de bains.

"Comment cela se fait-il?..." commena-t-il  voix basse. Puis il se tut.
Il ne comprenait pas pourquoi, en l'espace de six mois et demi, il
n'avait presque jamais pens  l'amant de La.

"Je ne suis qu'une grande folle", disait la lettre de La pieusement
conserve par Charlotte Peloux.

"Une grande folle?" Chri secoua la tte. "C'est drle, je ne la vois pas
comme a. Qu'est-ce qu'elle peut aimer, comme homme? Un genre Patron?
Plutt qu'un genre Desmond, naturellement.... Un petit argentin bien
cir? encore.... Mais tout de mme...."

Il sourit avec navet : "En dehors de moi, qu'est-ce qui peut bien lui
plaire?"

Un nuage passa sur le soleil de mars et la chambre fut noire. Chri
appuya sa tte contre le mur. "Ma Nounoune.... Ma Nounoune... tu m'as
tromp? Tu m'as salement tromp?... Tu m'as fait a?"

Il fouettait son mal avec des mots et avec des images qu'il construisait
pniblement, tonn et sans fureur. Il tchait d'voquer les jeux du
matin, chez La, certains aprs-midi de plaisir long et parfaitement
silencieux, chez La,--le sommeil dlicieux de l'hiver dans le lit chaud
et la chambre frache, chez La.... Mais il ne voyait toujours aux bras
de La, dans le jour couleur de cerise qui flambait derrire les rideaux
de La, l'aprs-midi, qu'un seul amant : Chri. Il se leva comme
ressuscit dans un mouvement de foi spontane :

"C'est bien simple! Si je n'arrive pas  en voir un autre que moi auprs
d'elle, c'est qu'il n'y en a pas d'autre!"

Il saisit le tlphone, faillit appeler, puis raccrocha le rcepteur
doucement.

"Pas de blagues...."

Il sortit, trs droit, effaant les paules. Sa voiture dcouverte
l'emmena chez le joaillier o il s'attendrit sur un petit bandeau fin,
des saphirs d'un bleu brlant dans une monture d'acier bleu invisible,
"tout  fait une coiffure pour Edme", qu'il emporta. Il acheta des
fleurs un peu btes et crmonieuses. Comme onze heures sonnaient 
peine, il usa encore une demi-heure a et l, dans une Socit de crdit
o il prit de l'argent, prs d'un kiosque o il feuilleta des illustrs
anglais, dans un dpt de tabacs orientaux, chez son parfumeur. Enfin, il
remonta en voiture, s'assit entre sa gerbe et ses paquets nous de
rubans.

"A la maison."

Le chauffeur se retourna dans son baquet :

"Monsieur?... Monsieur m'a dit?...

--J'ai dit :  la maison, boulevard d'Inkermann. Il vous faut un plan de
Paris?"

La voiture s'lana vers les Champs-Elyses. Le chauffeur faisait du zle
et son dos plein de penses semblait se pencher, inquiet, sur l'abme qui
sparait le jeune homme veule du mois pass, le jeune homme aux "si vous
voulez" et aux "un glass, Antonin?" de monsieur Peloux le fils, exigeant
avec le personnel et attentif  l'essence.

"Monsieur Peloux le fils", adoss au maroquin et le chapeau sur les
genoux, buvait le vent et tendait toute sa volont  ne pas penser. Il
ferma lchement les yeux, entre l'avenue Malakoff et la porte Dauphine,
pour ne pas voir passer l'avenue Bugeaud, et se flicita : "J'en ai du
courage!"

Le chauffeur corna, boulevard d'Inkermann, pour demander la porte qui
chanta sur ses gonds avec une longue note grave et harmonieuse. Le
concierge en casquette s'empressait, la voix des chiens de garde saluait
l'odeur reconnue de celui qui arrivait. Trs  l'aise, respirant le vert
arme des gazons tondus, Chri entra dans la maison et monta d'un pas de
matre vers la jeune femme qu'il avait quitte, trois mois auparavant,
comme un marin d'Europe dlaisse, de l'autre ct du monde, une petite
pouse sauvage.

La rejeta loin d'elle, sur le bureau ouvert, les photographies qu'elle
avait tires de la dernire malle : "Que les gens sont vilains, mon Dieu!
Et elles ont os me donner a. Et elles pensent que je vais les mettre en
effigie sur ma chemine, dans un cadre nickel, peut-tre, ou dans un
petit portefeuille-paravent? Dans la corbeille aux papiers, oui, et en
quatre morceaux!..."

Elle alla reprendre les photographies, et avant de les dchirer elle y
jeta le plus dur regard dont fussent capables ses yeux bleus. Sur un fond
noir de carte postale, une forte dame  corset droit voilait ses cheveux,
et le bas de ses joues, d'un tulle soulev par la brise. "A ma chre La,
en souvenir des heures exquises de Guthary : Anita." Au centre d'un
carton rugueux comme du torchis, une autre photographie groupait une
famille, nombreuse et morne, une sorte de colonie pnitentiaire gouverne
par une aeule basse sur pattes, farde, qui levait en l'air un
tambourin de cotillon et posait un pied sur le genou tendu d'une sorte de
jeune boucher robuste et sournois.

"a ne mrite pas de vivre", dcida La en cassant le carton-torchis.

Une preuve non colle qu'elle droula remit devant elle ce couple g de
demoiselles provinciales, excentriques, criardes, batailleuses, assises
tous les matins sur un banc de promenade mridional, tous les soirs entre
un verre de cassis et le carr de soie o elles brodaient un chat noir,
un crapaud, une araigne : "A notre jolie fe! ses petites camarades du
Trayas, Miquette et Riquette."

La dtruisit ces souvenirs de voyage et passa la main sur son front :

"C'est horrible. Et aprs celles-l, comme avant celles-l, d'autres,--
d'autres qui ressembleront  celles-l. Il n'y a rien  y faire. C'est
comme a. Peut-tre que, partout o il y a une La, sortent de terre des
espces de Charlotte Peloux, de La Berche, d'Aldonzas, des vieux affreux
qui ont t des jeunes beaux, des gens, enfin, des gens impossibles,
impossibles, impossibles...."

Elle entendit, dans son souvenir rcent, des voix qui l'avaient hle sur
des perrons d'htel, qui avaient cri vers elle, de loin : "hou-hou!" sur
des plages blondes, et elle baissa le front, d'un mouvement taurin et
hostile.

Elle revenait, aprs six mois, un peu maigrie et amollie, moins sereine.
Un tic bougon abaissait parfois son menton sur son col, et des teintures
de rencontre avaient allum dans ses cheveux une flamme trop rouge. Mais
son teint, ambr, fouett par le soleil et la mer, fleurissait comme
celui d'une belle fermire et et pu se passer de fard. Encore fallait-il
draper prudemment, sinon cacher tout  fait le cou fltri, cercl de
grands plis o le hle n'avait pu pntrer.

Assise, elle s'attardait  des rangements menus et cherchait autour
d'elle, comme elle et cherch un meuble disparu, son ancienne activit,
sa promptitude  parcourir son douillet domaine.

"Ah! ce voyage, soupira-t-elle. Comment ai-je pu?... Que c'est fatigant!"

Elle frona les sourcils et fit sa nouvelle moue bougonne, en constatant
qu'on avait bris la vitre d'un petit tableau de Chaplin, une tte de
jeune fille, rose et argente, que La trouvait ravissante.

"Et un accroc large comme les deux mains dans le rideau d'application....
Et je n'ai encore vu que a... O avais-je la tte de m'en aller si
longtemps? Et en l'honneur de qui?... Comme si je n'aurais pas pu passer
mon chagrin ici, bien tranquillement."

Elle se leva pour aller sonner, rassembla les mousselines de son peignoir
en s'apostrophant crment :

"Vieux trottin, va...."

La femme de chambre entra, charge de lingeries et de bas de soie :

"Onze heures, Rose. Et ma figure qui n'est pas faite! Je suis en
retard....

--Madame n'a rien qui la presse. Madame n'a plus ces demoiselles Mgret
pour traner madame en excursion et venir ds le matin pour cueillir
toutes les roses de la maison. Ce n'est plus monsieur Roland qui fera
endver madame en lui jetant des petits graviers dans sa chambre....

--Rose, il y a de quoi nous occuper dans la maison. Je ne sais pas si
trois dmnagements valent un incendie, mais je suis sre que six mois
d'absence valent une inondation. Tu as vu le rideau de dentelle?

--C'est rien.... Madame n'a pas vu la lingerie : des crottes de souris
partout et le parquet mang. Et c'est tout de mme bien curieux que je
laisse  mrancie vingt-huit essuie-verres et que j'en retrouve vingt-
deux.

--Non?

--C'est comme je dis  madame."

Elles se regardrent avec une indignation gale, attaches toutes deux 
cette maison confortable, assourdie de tapis et de soieries,  ses
armoires pleines et  ses sous-sols ripolins. La se claqua le genou de
sa forte main :

"a va changer, mon petit! Si Ernest et mrancie ne veulent pas leurs
huit jours, ils retrouveront les six essuie-verres. Et ce grand idiot de
Marcel, tu lui avais bien crit de revenir?

--Il est l, madame."

Prompte  se vtir, La ouvrit les fentres et s'accouda pour contempler
complaisamment son avenue aux arbres renaissants. Plus de vieilles filles
flatteuses et plus de monsieur Roland, ce lourd et athltique jeune homme
de Cambo....

"Ah! l'imbcile!..." soupira-t-elle.

Mais elle pardonnait  ce passant sa niaiserie, et ne lui faisait grief
que d'avoir dplu. Dans sa mmoire de femme saine au corps oublieux,
monsieur Roland n'tait plus qu'une forte bte un peu ridicule, et qui
s'tait montre si maladroite.... La et ni,  prsent, qu'un flot
aveuglant de larmes,--certain soir de pluie o l'averse roulait parfume
sur des graniums- rosats,--lui avait cach monsieur Roland, un instant,
derrire l'image de Chri....

La brve rencontre ne laissait  La ni regrets, ni gne. L' "imbcile"
et sa vieille follette de mre auraient trouv chez elle, aprs comme
avant, dans la villa loue  Cambo, les goters bien servis, les rockings
sur le balcon de bois, le confort aimable que savait dispenser La et
dont elle tirait fiert. Mais l'imbcile, bless, s'en tait all,
laissant La aux soins d'un raide et bel officier grisonnant qui
prtendait pouser "Mme de Lonval".

"Nos ges, nos fortunes, nos gots d'indpendance et de mondanit, tout
ne nous destine-t-il pas l'un  l'autre?" disait  La le colonel rest
mince.

Elle riait, elle prenait du plaisir  la compagnie de cet homme assez sec
qui mangeait bien et buvait sans se griser. Il s'y trompa, lut dans les
beaux yeux bleus, dans le sourire confiant et prolong de son htesse, le
consentement qu'elle tardait  donner.... Un geste prcis marqua la fin
de leur amiti commenante, que La regretta en s'accusant honntement
dans son for intrieur.

"C'est ma faute! On ne traite pas un colonel Ypoustgue, d'une vieille
famille basque, comme un monsieur Roland. Pour l'avoir remis, je l'ai ce
qui s'appelle remis.... Il aurait agi en homme chic et en homme d'esprit
s'il tait revenu le lendemain, dans son break, fumer un cigare chez moi
et lutiner mes vieilles filles...."

Elle ne s'avisait pas qu'un homme mr accepte un cong, mais non pas
certains coups d'oeil qui le jaugent physiquement, qui le comparent
clairement  un autre,  l'inconnu,  l'invisible....

La, embrasse  l'improvise, n'avait pas retenu ce terrible et long
regard de la femme qui sait  quelles places l'ge impose  l'homme sa
fltrissure : des mains sches et soignes, sillonnes de tendons et de
veines, ses yeux remontrent au menton dtendu, au front barr de rides,
revinrent cruellement  la bouche prise entre des guillemets de rides....
Et toute la distinction de la "baronne de Lonval" creva dans un : "Ah!
l! l!..." si outrageant, si explicite et populacier, que le beau
colonel Ypoustgue passa le seuil pour la dernire fois.

       *       *       *       *       *

"Mes dernires idylles", songeait La accoude  la fentre. Mais le beau
temps parisien, l'aspect de la cour propre et sonore et des lauriers en
boules rondes dans leurs caisses vertes, la bouffe tide et odorante qui
s'vadait de la chambre en caressant sa nuque, la remplissaient peu  peu
de malice et de bonne humeur. Des silhouettes de femmes passaient,
descendant vers le Bois. "Voil encore les jupes qui changent", constata
La, "et les chapeaux qui montent". Elle projeta des visites chez le
couturier, chez Lewis, une brusque envie d'tre belle la redressa.

"Belle? Pour qui? Tiens, pour moi. Et puis, pour vexer la mre Peloux."

La n'ignorait pas la fuite de Chri, mais elle ne savait que sa fuite.
Tout en blmant les procds de police de Mme Peloux, elle tolrait
qu'une jeune vendeuse de modes, qu'elle gtait, pancht sa gratitude
adroite en potins verss dans l'oreille de La pendant l'essayage, ou
consigns avec "mille mercis pour les exquis chocolats" en travers d'une
grande feuille  en-tte commercial. Une carte postale de la vieille Lili
avait rejoint La  Cambo, carte postale o la folle aeule, sans points
ni virgules et d'une criture tremble, contait une incomprhensible
histoire d'amour, d'vasion, de jeune pouse squestre  Neuilly....

"Il faisait un temps pareil, se rappela La, le matin o je lisais la
carte postale de la vieille Lili, dans mon bain,  Cambo...."

Elle revoyait la salle de bains jaune, le soleil dansant sur l'eau et au
plafond. Elle entendait les chos de la villa mince et sonore rejeter un
grand clat de rire assez froce et pas trs spontan, le sien, puis les
appels qui l'avaient suivi : "Rose!... Rose!..."

Les paules et les seins hors de l'eau, ressemblant plus que jamais--
ruisselante et robuste et son bras magnifique tendu,-- une figure de
fontaine, elle agitait au bout de ses doigts le carton humide :

"Rose, Rose! Chri.... Monsieur Peloux a fichu le camp! Il a laiss sa
femme!

--Madame ne m'en voit pas surprise, disait Rose; le divorce sera plus gai
que le mariage, o ils portaient tous le diable en terre...."

Cette journe-l, une hilarit incommode accompagna La :

"Ah! mon poison d'enfant! Ah! le mauvais gosse! Voyez-vous!..."

Et elle secouait la tte en riant tout bas, comme fait une mre dont le
fils a dcouch pour la premire fois....

       *       *       *       *       *

Un phaton verni fila devant la grille, tincela et disparut, presque
silencieux sur ses roues caoutchoutes et les pieds fins de ses
trotteurs.

"Tiens, Spleeff, constata La. Brave type. Et voil Merguilier sur son
cheval pie : onze heures. Berthellemy-le-Dessch va suivre et aller
dgeler ses os au Sentier de la vertu.... C'est curieux ce que les gens
peuvent faire la mme chose toute la vie. On croirait que je n'ai pas
quitt Paris si Chri tait l. Mon pauvre Chri, c'est fini de lui, 
prsent. La noce, les femmes, manger  n'importe quelle heure, boire
trop.... C'est dommage. Qui sait s'il n'aurait pas fait un brave homme,
s'il avait seulement eu une bonne petite gueule rose de charcutier et les
pieds plats? "

Elle quitta la fentre en frottant ses coudes engourdis, haussa les
paules : "On sauve Chri une fois, mais pas deux". Elle polit ses
ongles, souffla : "ha" sur une bague ternie, mira de prs le rouge mal
russi de ses cheveux et leurs racines blanchissantes, nota quelques
lignes sur un carnet. Elle agissait trs vite et moins posment que
d'habitude, pour lutter contre une atteinte sournoise d'anxit qu'elle
connaissait bien et qu'elle nommait--niant jusqu'au souvenir de son
chagrin--son mal de coeur moral. Elle eut envie, en peu d'instants et par
saccades, d'une victoria bien suspendue, attele d'un cheval de
douairire, puis d'une automobile extrmement rapide, puis d'un mobilier
de salon directoire. Elle songea mme  modifier sa coiffure qu'elle
portait haute depuis vingt ans et dgageant la nuque. "Un petit rouleau
bas, comme Lavallire ?... a me permettrait d'aborder les robes 
ceinture lche de cette anne. En somme, avec un rgime et mon henn bien
refait, je peux prtendre encore  dix,--non, mettons cinq ans, de...."

Un effort la remit en plein bon sens, en plein orgueil lucide.

"Une femme comme moi n'aurait pas le courage de finir? Allons, allons,
nous en avons eu, ma belle, pour notre grade." Elle toisait la grande La
debout, les mains aux hanches et qui lui souriait.

"Une femme comme a ne fait pas une fin dans les bras d'un vieux. Une
femme comme a, qui a eu la chance de ne jamais salir ses mains ni sa
bouche sur une crature fltrie!... Oui, la voil, la "goule" qui ne veut
que de la chair frache...."

Elle appela dans son souvenir les passants et les amants de sa jeunesse
prserve des vieillards, et se trouva pure, fire, dvoue depuis trente
annes  des jouvenceaux rayonnants ou  des adolescents fragiles.

"Et c'est  moi qu'elle doit beaucoup, cette chair frache! Combien sont-
ils  me devoir leur sant, leur beaut, des chagrins bien sains et des
laits de poule pour leurs rhumes, et l'habitude de faire l'amour sans
ngligence et sans monotonie?... Et j'irais maintenant me pourvoir, pour
ne manquer de rien dans mon lit, d'un vieux monsieur de... de...."

Elle chercha et dcida avec une inconscience majestueuse :

"Un vieux monsieur de quarante ans?"

Elle essuya l'une contre l'autre ses longues mains bien faites et se
dtourna dans une volte dgote :

"Pouah! Adieu tout, c'est plus propre. Allons acheter des cartes  jouer,
du bon vin, des marques de bridge, des aiguilles  tricoter, tous les
bibelots qu'il faut pour boucher un grand trou, tout ce qu'il faut pour
dguiser le monstre--la vieille femme...."

       *       *       *       *       *

En fait d'aiguilles  tricoter, elle eut maintes robes, et des saut-de-
lit comme des nues  l'aurore. Le pdicure chinois vint une fois la
semaine; la manucure deux fois et la masseuse tous les jours. On vit La
au thtre, et avant le thtre dans des restaurants qu'elle ne
frquentait pas du temps de Chri.

Elle accepta que des jeunes femmes et leurs amis, que Khn, son ancien
tailleur retir des affaires, l'invitassent dans leur loge ou  leur
table. Mais les jeunes femmes lui tmoignrent une dfrence qu'elle ne
requrait pas et Khn l'appela "ma chre amie",  quoi elle lui rpondit
ds la premire agape :

"Khn, dcidment, a ne vous va pas d'tre client."

Elle rejoignit, comme on se rfugie, Patron, arbitre et directeur d'une
entreprise de boxe. Mais Patron tait mari  une jeune tenancire de
bar, petite, terrible et jalouse autant qu'un ratier. Jusqu' la place
d'Italie La risqua, pour retrouver le sensible athlte, sa robe couleur
d saphir sombre alourdie d'or, ses paradis, ses bijoux imposants, ses
cheveux d'acajou neuf. Elle respira l'odeur de sueur, de vinaigre et de
trbenthine qu'exhalaient les "espoirs" entrans par Patron et s'en
alla, sre de ne jamais revoir la salle vaste et basse o sifflait le gaz
vert.

Ces essais qu'elle fit pour rentrer dans la vie remuante des dsoeuvrs
lui cotrent une fatigue qu'elle ne comprenait pas.

"Qu'est-ce que j'ai donc?"

Elle ttait ses chevilles un peu gonfles le soir, mirait ses fortes
dents  peine menaces de dchaussement, ttait du poing, comme on
percute un tonneau, ses poumons logs au large, son estomac joyeux.
Quelque chose d'indicible, en elle, penchait, priv d'un tai absent, et
l'entranait tout entire. La baronne de la Berche, rencontre dans un
"zinc" o elle arrosait, d'un vin blanc de cochers, deux douzaines
d'escargots, apprit enfin  La le retour de l'enfant prodigue au
bercail, et l'aube d'un nouvel astre de miel sur le boulevard
d'Inkermann. La couta cette histoire morale avec indiffrence. Mais
elle plit d'une motion pnible, le jour d'aprs, en reconnaissant une
limousine bleue devant sa grille et Charlotte Peloux qui traversait la
cour.

"Enfin! Enfin! Je te retrouve! Ma La! ma grande! Plus belle que jamais!
Plus mince que l'an dernier! Attention, ma La, pas trop maigrir  nos
ges! Comme a, mais pas plus! Et mme.... Mais quel plaisir de te
revoir!"

Jamais la voix blessante n'avait paru si douce  La. Elle laissait
parler Madame Peloux, rendait grce  ce flot acide qui lui donnait du
temps. Elle avait assis Charlotte Peloux dans un fauteuil bas sur pattes,
sous la douce lumire du petit salon aux murs de soieries peintes, comme
autrefois. Elle-mme venait de reprendre machinalement la chaise 
dossier raide qui l'obligeait  effacer les paules et  relever le
menton, comme autrefois. Entre elles, la table nappe d'une rugueuse
broderie ancienne portait, comme autrefois, la grosse carafe taille 
demi pleine de vieille eau-de-vie, les verres en calices vibrants, minces
comme une feuille de mica, l'eau glace et les biscuits sabls....

"Ma grande! On va pouvoir se revoir tranquillement, tranquillement,
pleurait Charlotte. Tu connais ma devise : fichez la paix  vos amis
quand vous tes dans les ennuis, ne leur faites part que de votre
bonheur. Tout le temps que Chri a fait l'cole buissonnire, c'est
exprs que je ne t'ai pas donn signe de vie, tu m'entends! A prsent que
tout va bien, que mes enfants sont heureux, je te le crie, je me jette
dans tes bras, et nous recommenons notre bonne vie...."

Elle s'interrompit, alluma une cigarette, habile  ce genre de suspension
autant qu'une actrice :

"... sans Chri, naturellement.

--Naturellement", acquiesa La en souriant.

Elle contemplait, coutait sa vieille ennemie avec une satisfaction
bahie. Ces grands yeux inhumains, cette bouche bavarde, ce bref corps
replet et remuant, tout cela, en face d'elle, n'tait venu que pour
mettre sa fermet  l'preuve, l'humilier comme autrefois, toujours comme
autrefois. Mais comme autrefois La saurait rpondre, mpriser, sourire,
se redresser. Dj ce poids triste qui la chargeait hier et les jours
d'avant semblait fondre. Une lumire normale, connue, baignait le salon
et jouait dans les rideaux.

"Voil, songea La allgrement. Deux femmes un peu plus vieilles que l'an
pass, la mchancet habituelle et les propos routiniers, la mfiance
bonasse, les repas en commun; des journaux financiers le matin, des
potins scandaleux l'aprs-midi,--il faut bien recommencer tout a puisque
c'est la vie, puisque c'est ma vie. Des Aldonzas et des La Berche, et des
Lili et quelques vieux Messieurs sans foyer, tout le lot serr autour
d'une table  jeu, o le verre de fine et le jeu de cartes vont voisiner,
peut-tre, avec une paire de petits chaussons, commencs pour un enfant
qui vivra bientt... Recommenons, puisque c'est dans l'ombre. Allons-y
gaiement, puisque j'y retombe  l'aise comme dans l'empreinte d'une chute
ancienne...."

Et elle s'installa, les yeux clairs et la bouche dtendue, pour couter
Charlotte Peloux qui parlait avidement de sa belle-fille.

"Tu le sais, toi, ma La, si l'ambition de toute ma vie a t la paix et
la tranquillit? Eh bien, je les ai maintenant. La fugue de Chri, en
somme, c'est une gourme qu'il a jete. Loin de moi l'ide de te le
reprocher, ma La, mais reconnais que de dix-neuf  vingt-cinq ans, il
n'a gure eu le temps de mener la vie de garon? Eh bien, il l'a mene
trois mois, quoi, la vie de garon! La belle affaire!

--a vaut mme mieux, dit La sans perdre son srieux. C'est une
assurance qu'il donne  sa jeune femme.

--Juste, juste le mot que je cherchais! glapit Mme Peloux, radieuse. Une
assurance! Depuis ce jour-l, le rve! Et tu sais, quand un Peloux rentre
dans sa maison aprs avoir fait la bombe, il n'en ressort plus!

--C'est une tradition de famille?" demanda La.

Mais Charlotte ne voulut rien entendre.

"D'ailleurs, il y a t bien reu, dans sa maison. Sa petite femme, ah!
en voil une, La.... Tu sais si j'en ai vu, des petites femmes, eh bien,
je n'en ai pas vu une qui dame le pion  Edme.

--Sa mre est si remarquable, dit La.

--Songe, songe, ma grande, que Chri venait de me la laisser sur les bras
pendant prs de trois mois,--entre parenthses, elle a eu de la chance
que je sois l!

--C'est prcisment ce que je pensais, dit La.

--Eh bien, ma chre, pas une plainte, pas une scne, pas une dmarche
maladroite, rien, rien! La patience mme, la douceur, un visage de
sainte, de sainte!

--C'est effrayant, dit La.

--Et tu crois que quand notre brigand d'enfant s'est amen un matin, tout
souriant, comme s'il venait de faire un tour au Bois, tu crois qu'elle se
serait permis une remarque? Rien! Pas a! Aussi lui qui, au fond, devait
se sentir un peu gn....

--Oh! pourquoi? dit La.

--Tout de mme, voyons.... Il a trouv l'accueil charmant, et l'accord
s'est fait dans leur chambre  coucher, pan, comme a et sans attendre.
Ah! je t'assure, il n'y a pas eu dans le monde, pendant cette heure-l,
une femme plus heureuse que moi !

--Sauf Edme, peut-tre", suggra La.

Mais Mme Peloux tait toute me et eut un superbe mouvement d'ailerons :

"A quoi vas-tu penser? Moi, je ne pensais qu'au foyer reconstruit."

Elle changea de ton, plissa l'oeil et la lvre :

"D'ailleurs, je ne la vois pas bien, cette petite, dans le grand dlire,
et poussant le cri de l'extase. Vingt ans et des salires, peuh...  cet
ge-l on bgaie. Et puis, entre nous, je crois sa mre froide.

--Ta religion de la famille t'gare", dit La.

Charlotte Peloux montra candidement le fond de ses grands yeux o on ne
lisait rien.

"Non pas, non pas! l'hrdit, l'hrdit! J'y crois. Ainsi mon fils qui
est la fantaisie mme.... Comment, tu ne sais pas qu'il est la fantaisie
mme?

--J'aurai oubli, s'excusa La.

--Eh bien, je crois en l'avenir de mon fils. Il aimera son intrieur
comme je l'aime, il grera sa fortune, il aimera ses enfants comme je
l'ai aim....

--Ne prvois donc pas tant de choses tristes! pria La. Comment est-il,
leur intrieur,  ces jeunes gens?

--Sinistre, piaula Mme Peloux. Sinistre! Des tapis violets! Violets! Une
salle de bains noire et or. Un salon sans meubles, plein de vases chinois
gros comme moi! Aussi, qu'est-ce qui arrive : ils ne quittent plus
Neuilly. D'ailleurs, sans fatuit, la petite l'adore.

--Elle n'a pas eu de troubles nerveux?" demanda La avec sollicitude.

L'oeil de Charlotte Peloux tincela :

"Elle? pas de danger, nous avons affaire  forte partie.

--Qui a, nous?

--Pardon, ma grande, l'habitude.... Nous sommes en prsence de ce que
j'appellerai un cerveau, un vritable cerveau. Elle a une manire de
donner des ordres sans lever la voix, d'accepter les boutades de Chri,
d'avaler les couleuvres comme si c'tait du lait sucr.... Je me demande
vraiment, je me demande s'il n'y a pas l, dans l'avenir, un danger pour
mon fils. Je crains, ma La, je crains qu'elle n'arrive  teindre trop
cette nature si originale, si....

--Quoi? il file doux? interrompit La. Reprends de ma fine, Charlotte,
c'est de celle de Spleeff, elle a soixante-quatorze ans, on la
donnerait  des bbs....

--Filer doux n'est pas le mot, mais il est... inter... impertur....

--Imperturbable?

--Tu l'as dit. Ainsi, quand il a su que je venais te voir....

--Comment, il le sait?"

Un sang imptueux bondit aux joues de La, et elle maudit son motion
fougueuse et le jour clair du petit salon. Mme Peloux, l'oeil suave, se
repaissait du trouble de La.

"Mais bien sr, il le sait. Faut pas rougir pour a, ma grande! Es-tu
enfant!

--D'abord, comment as-tu su que j'tais revenue?

--Oh, voyons, La, ne pose pas des questions pareilles. On t'a vue
partout....

--Oui, mais Chri, tu le lui as dit, alors, que j'tais revenue?

--Non, ma grande, c'est lui qui me l'a appris.

--Ah, c'est lui qui.... C'est drle."

Elle entendait son coeur battre dans sa voix et ne risquait pas de phrases
longues.

"Il a mme ajout : "Madame Peloux, vous me ferez plaisir en allant
prendre des nouvelles de Nounoune." Il t'a gard une telle affection, cet
enfant!

--C'est gentil!"

Mme Peloux, vermeille, semblait s'abandonner aux suggestions de la
vieille eau-de-vie et parlait comme en songe, en balanant la tte. Mais
son oeil mordor demeurait ferme, acr, et guettait La qui, droite,
cuirasse contre elle-mme, attendait, elle ne savait quel coup....

"C'est gentil, mais c'est bien naturel. Un homme n'oublie pas une femme
comme toi, ma La. Et... veux-tu tout mon sentiment? tu n'aurais qu'un
signe  faire pour que...."

La posa une main sur le bras de Charlotte Peloux :

"Je ne veux pas tout ton sentiment", dit-elle avec douceur.

Mme Peloux laissa tomber les coins de sa bouche :

"Oh! je te comprends, je t'approuve, soupira-t-elle d'une voix morne.
Quand on a arrang comme toi sa vie autrement.... Je ne t'ai mme pas
parl de toi!

--Mais il m'a bien sembl que si....

--Heureuse?

--Heureuse.

--Grand amour? Beau voyage?... IL est gentil? O est sa photo?..."

La, rassure, aiguisait son sourire et hochait la tte :

"Non, non, tu ne sauras rien! Cherche!... Tu n'as donc plus de police,
Charlotte?

--Je ne me fie  aucune police, rpliqua Charlotte. Ce n'est pas parce
que celui-ci et celle-l m'auront racont... que tu as prouv une
nouvelle dception... que tu as eu de gros ennuis, mme d'argent.... Non!
non, moi, les ragots, tu sais ce que j'en fais!

--Personne ne le sait mieux que moi. Ma Lolotte, pars sans inquitude.
Dissipe celles de nos amis. Et souhaite-leur d'avoir ralis la moiti du
sac que j'ai fait sur les ptroles, de dcembre  fvrier."

Le nuage alcoolique qui adoucissait les traits de Mme Peloux s'envola;
elle montra un visage net, sec, rveill.

"Tu tais sur les ptroles! J'aurais d m'en douter! Et tu ne me l'as pas
dit!

--Tu ne me l'as pas demand.... Tu ne pensais qu' ta famille, c'est bien
naturel....

--Je pensais aussi aux Briquettes comprimes, heureusement, flta la
trompette touffe.

--Ah! tu ne me l'as pas dit non plus.

--Troubler un rve d'amour? jamais! Ma La, je m'en vais, mais je
reviendrai.

--Tu reviendras le jeudi, parce qu' prsent, ma Lolotte, tes dimanches
de Neuilly... finis pour moi. Veux-tu qu'on fasse des petits jeudis ici?
Rien que des bonnes amies, la mre Aldonza, notre Rvrend-Pre-la-
Baronne,--ton poker, enfin, et mon tricot....

--Tu tricotes?

--Pas encore, mais a va venir. Hein?

--J'en saute de joie! Regarde-moi si je saute! Et tu sais, je n'en ouvre
la bouche  personne,  la maison : le petit serait capable de venir te
demander un verre de porto, le jeudi! Une bise encore, ma grande....
Dieu, que tu sens bon! Tu as remarqu que lorsqu'on arrive  avoir la
peau moins tendue, le parfum y pntre mieux? C'est bien agrable."

       *       *       *       *       *

"Va, va...." La frmissante suivait du regard Mme Peloux qui traversait
la cour. "Va vers tes mchants projets! Rien ne t'en empchera. Tu te
tords le pied? Oui, mais tu ne tomberas pas. Ton chauffeur qui est
prudent ne drapera pas, et ne jettera pas ta voiture contre un arbre. Tu
arriveras  Neuilly, et tu choisiras ton moment,--aujourd'hui, demain, la
semaine prochaine,--pour dire les paroles que tu ne devrais jamais
prononcer. Tu essaieras de troubler ceux qui sont peut-tre en repos. Le
moins que tu puisses commettre, c'est de les faire un peu trembler, comme
moi, passagrement...."

Elle tremblait des jambes comme un cheval aprs la cte, mais elle ne
souffrait pas. Le soin qu'elle avait pris d'elle-mme et de ses rpliques
la rjouissait. Une vivacit agrable demeurait  son teint,  son
regard, et elle ptrissait son mouchoir parce qu'il lui restait de la
force  dpenser. Elle ne pouvait dtacher sa pense de Charlotte Peloux.

"Nous nous sommes retrouves", se dit-elle, "comme deux chiens retrouvent
la pantoufle qu'ils ont l'habitude de dchirer. Comme c'est bizarre!
Cette femme est mon ennemie et c'est d'elle que me vient le rconfort.
Comme nous sommes lies...."

Elle rva longtemps, craignant tour  tour et acceptant son sort. La
dtente de ses nerfs lui donna un sommeil bref. Assise et la joue
appuye, elle pntra en songe dans sa vieillesse toute proche, imagina
ses jours l'un  l'autre pareils, se vit en face de Charlotte Peloux et
prserve longtemps, par une rivalit vivace qui raccourcissait les
heures, de la nonchalance dgradante qui conduit les femmes mres 
ngliger d'abord le corset, les teintures ensuite, enfin les lingeries
fines. Elle gota par avance les plaisirs sclrats du vieillard qui ne
sont que lutte secrte, souhaits homicides, espoirs vifs et sans cesse
reverdissants en des catastrophes qui n'pargneraient qu'un seul tre, un
seul point du monde,--et s'veilla, tonne, dans la lumire d'un
crpuscule rose et pareil  l'aube.

"Ah! Chri..." soupira-t-elle.

Mais ce n'tait plus l'appel rauque et affam de l'autre anne, ni les
larmes, ni cette rvolte de tout le corps, qui souffre et se soulve
quand un mal de l'esprit le veut dtruire.... La se leva, frotta sa joue
gaufre par la broderie du coussin....

"Mon pauvre Chri.... Est-ce drle de penser qu'en perdant, toi ta
vieille matresse use, moi mon scandaleux jeune amant, nous avons perdu
ce que nous possdions de plus honorable sur la terre...."

       *       *       *       *       *

Deux jours passrent aprs la visite de Charlotte Peloux. Deux jours gris
qui furent longs  La et qu'elle supporta patiemment, avec une me
d'apprentie. "Puisqu'il faudra vivre ainsi", se disait-elle,
"commenons". Mais elle y mettait de la maladresse et une sorte
d'application superflue bien propre  dcourager son noviciat. Le second
jour elle avait voulu sortir, aller  pied jusqu'aux Lacs, vers onze
heures du matin.

"J'achterai un chien, projeta-t-elle. Il me tiendra compagnie et
m'obligera  marcher." Et Rose avait d chercher, au fond des placards
d't, une paire de bottines jaunes  semelles fortes, un costume un peu
bourru qui sentait l'alpe et la fort. La sortit, avec l'allure rsolue
qu'imposent,  ceux qui les portent, certaines chaussures et certains
vtements d'toffe rude.

"Il y a dix ans, j'aurais risqu une canne", se dit-elle. Encore tout
prs de sa maison, elle entendit derrire elle un pas lger et rapide
qu'elle crut reconnatre. Une crainte stupfiante, qu'elle n'eut pas le
temps de chasser, l'engourdit presque et ce fut malgr elle qu'elle se
laissa rejoindre, puis distancer, par un inconnu jeune et press qui ne
la regarda pas.

Elle respira, soulage :

"Je suis trop bte!"

Elle acheta un oeillet sombre pour sa jaquette et repartit. Mais devant
elle,  trente pas, plante droite dans la brume diaphane qui couvrait
les gazons de l'avenue, une silhouette masculine attendait.

"Pour le coup, je connais cette coupe de veston et la faon de faire
tournoyer la canne.... Ah! non merci, je ne veux pas qu'il me revoie
chausse comme un facteur et avec une jaquette qui me grossit. A tant
faire que de le rencontrer, j'aime mieux qu'il me voie autrement, lui qui
n'a jamais pu supporter le marron, d'abord.... Non, non, je rentre,
je...."

A ce moment l'homme qui attendait hla un taxi vide, y monta et passa
devant La; c'tait un jeune homme blond qui portait une petite moustache
courte. Mais La ne sourit pas et n'eut plus de soupir d'aise, elle
tourna les talons et rentra chez elle.

"Une de ces flemmes, Rose.... Donne-moi mon tea-gown fleur-de-pcher, le
nouveau, et la grande chape brode sans manches. J'touffe dans tous ces
lainages."

"Ce n'est pas la peine d'insister, songeait La. Deux fois de suite, ce
n'tait pas Chri; la troisime fois c'aurait t lui. Je connais ces
petites embches-l. Il n'y a rien  faire contre, et aujourd'hui je ne
me sens pas d'attaque, je suis molle."

Elle se remit, toute la journe,  ses patients essais de solitude.
Cigarettes et journaux l'amusrent, aprs le djeuner, et elle accueillit
avec une courte joie un coup de tlphone de la baronne de la Berche,
puis un autre de Spleeff, son ancien amant, le beau maquignon, qui
l'avait vue passer la veille et offrit de lui vendre une paire de
chevaux.

Il y eut ensuite une longue heure de silence total  faire peur.

"Voyons, voyons...."

Elle marchait, les mains aux hanches, suivie par la trane magnifique
d'une grande chape brode d'or et de roses qui laissait ses bras nus.

"Voyons, voyons... tchons de nous rendre compte. Ce n'est pas au moment
o ce gosse ne me tient plus au coeur que je vais me laisser dmoraliser.
Il y a six mois que je vis seule. Dans le Midi, je m'en tirais trs bien.
D'abord, je changeais de place. Et ces relations de Riviera ou des
Pyrnes avaient du bon, leur dpart me laissait une telle impression de
fracheur.... Des cataplasmes d'amidon sur une brlure : a ne gurit
pas, mais a soulage  condition de les renouveler tout le temps. Mes six
mois de dplacements, c'est l'histoire de l'horrible Sarah Cohen, qui a
pous un monstre : "Chaque fois que je le regarde, dit-elle, je crois
que je suis jolie."

"Mais avant ces six mois-l, je savais ce que c'tait que de vivre seule.
Comment est-ce que j'ai vcu, aprs que j'ai quitt Spleeff, par
exemple? Ah oui, on s'est balads ferme dans des bars et des bistrots
avec Patron, et tout de suite j'ai eu Chri. Mais avant Spleeff, le
petit Lequellec m'a t arrach par sa famille qui le mariait... pauvre
petit, ses beaux yeux pleins de larmes.... Aprs lui, je suis reste
seule quatre mois, je me rappelle. Le premier mois, j'ai bien pleur! Ah!
non, c'est pour Bacciocchi que j'ai tant pleur. Mais quand j'ai eu fini
de pleurer, on ne pouvait plus me tenir tant j'tais contente d'tre
seule. Oui! Mais  l'poque de Bacciocchi j'avais vingt-huit ans, et
trente aprs Lequellec, et entre eux, j'ai connu... peu importe. Aprs
Spleeff, j'tais dgote de tant d'argent mal dpens. Tandis qu'aprs
Chri, j'ai... j'ai cinquante ans, et j'ai commis l'imprudence de le
garder sept ans."

Elle frona le front, s'enlaidit par une moue maussade.

"C'est bien fait pour moi, on ne garde pas un amant sept ans  mon ge.
Sept ans! Il m'a gch ce qui restait de moi. De ces sept ans-l, je
pouvais tirer deux ou trois petits bonheurs si commodes, au lieu d'un
grand regret.... Une liaison de sept ans, c'est comme de suivre un mari
aux colonies : quand on en revient, personne ne vous reconnat et on ne
sait plus porter la toilette."

Pour mnager ses forces, elle sonna Rose et rangea avec elle la petite
armoire aux dentelles. La nuit vint, qui fit clore les lampes et rappela
Rose aux soins de la maison.

"Demain, se dit La, je demande l'auto et je file visiter le haras
normand de Spleeff. J'emmne la mre La Berche si elle veut, a lui
voquera ses anciens quipages. Et, ma foi, si le cadet Spleeff me fait
de l'oeil, je ne dis pas que...."

Elle se donna la peine de sourire d'un air mystrieux et tentateur, pour
abuser les fantmes qui pouvaient errer autour de la coiffeuse et du lit
formidable qui brillait dans l'ombre. Mais elle se sentait toute froide,
et pleine de mpris pour la volupt d'autrui.

Son dner de poisson fin et de ptisseries fut une rcration. Elle
remplaa le bordeaux par un champagne sec et fredonna en quittant la
table. Onze heures la surprirent comme elle mesurait, avec une canne, la
largeur des panneaux entre-fentres de sa chambre, o elle projetait de
remplacer tous les grands miroirs par des toiles anciennes, peintes de
fleurs et de balustres. Elle billa, se gratta la tte et sonna pour sa
toilette de nuit. Pendant que Rose lui enlevait ses longs bas de soie,
La considrait sa journe vaincue, effeuille dans le pass, et qui lui
plaisait comme un pensum achev. Abrite, pour la nuit, du pril de
l'oisivet, elle escomptait les heures de sommeil et celles de
l'insomnie, car l'inquiet recouvre, avec la nuit, le droit de biller
haut, de soupirer, de maudire la voiture du laitier, les boueux et les
passereaux.

Durant sa toilette de nuit, elle agita des projets inoffensifs qu'elle ne
raliserait pas.

"Aline Mesmacker a pris un bar-restaurant et elle y fait de l'or....
videmment, c'est une occupation, en mme temps qu'un placement.... Mais
je ne me vois pas  la caisse, et si on prend une grante, ce n'est plus
la peine. Dora et la grosse Fifi tiennent ensemble une bote de nuit, m'a
dit la mre La Berche. C'est tout  fait la mode. Et elles mettent des
faux cols et des jaquettes-smoking pour attirer une clientle spciale.
La grosse Fifi a trois enfants  lever, c'est une excuse.... Il y a
aussi Khn qui s'ennuie et qui prendrait bien mes capitaux pour fonder
une nouvelle maison de couture...."

Toute nue et teinte de rose brique par les reflets de sa salle de bains
pompienne, elle vaporisait sur elle son parfum de santal, et dpliait
avec un plaisir inconscient une longue chemise de soie.

"Tout a, c'est des phrases. Je sais parfaitement que je n'aime pas
travailler. Au lit, Madame! Vous n'aurez jamais d'autre comptoir, et les
clients sont partis. "

Elle s'enveloppa dans une gandoura blanche que sa doublure colore
imprgnait d'une lumire rose insaisissable et retourna  sa coiffeuse.
Ses deux bras levs peignrent et soutinrent ses cheveux durcis par la
teinture, et encadrrent son visage fatigu. Ils demeuraient si beaux,
ses bras, de l'aisselle pleine et muscle jusqu'au poignet rond, qu'elle
les contempla un moment.

"Belles anses, pour un si vieux vase!"

Elle planta d'une main ngligente un peigne blond sur sa nuque et choisit
sans grand espoir un roman policier sur un rayon, dans un cabinet obscur.
Elle n'avait pas le got des reliures et ne s'tait jamais dshabitue de
relguer ses livres au fond des placards, avec les cartons vides et les
botes de pharmacie.

Comme elle lissait, penche, la batiste fine et froide de son grand lit
ouvert, le gros timbre de la cour retentit. Ce son grave, rond, insolite,
offensa l'heure de minuit.

"a, par exemple..." dit-elle tout haut.

Elle l'coutait, la bouche entrouverte, en retenant son souffle. Un
second coup parut plus ample encore que le premier et La courut, dans un
geste instinctif de prservation et de pudeur, se poudrer le visage. Elle
allait sonner Rose quand elle entendit la porte du perron claquer, un
bruit de pas dans le vestibule et dans l'escalier, deux voix mles,
celle de la femme de chambre et une autre voix. Elle n'eut pas le temps
de prendre une rsolution, la porte s'ouvrit sous une main brutale :
Chri tait devant elle, en pardessus ouvert sur son smoking, le chapeau
sur la tte, ple et l'air mauvais.

Il s'adossa  la porte referme et ne bougea pas. Il ne regardait pas
particulirement La mais toute la chambre, d'une manire errante et
comme un homme que l'on va attaquer.

La, qui avait pourtant trembl le matin pour une silhouette devine dans
le brouillard, ne ressentait pas encore d'autre trouble que le dplaisir
d'une femme surprise  sa toilette. Elle croisa son peignoir, assujettit
son peigne, chercha du pied une pantoufle tombe. Elle rougit, mais quand
le sang quitta ses joues, elle avait dj repris l'apparence du calme.
Elle releva la tte et parut plus grande que ce jeune homme accot, tout
noir,  la porte blanche.

"En voil une manire d'entrer, dit-elle assez haut. Tu pourrais ter ton
chapeau, et dire bonjour.

--Bonjour", dit Chri d'une voix rogue.

Le son de la voix sembla l'tonner, il regarda plus humainement autour de
lui, une sorte de sourire descendit de ses yeux  sa bouche et il rpta
avec douceur :

"Bonjour...."

Il ta son chapeau et fit deux ou trois pas.

"Je peux m'asseoir?

--Si tu veux", dit La.

Il s'assit sur un pouf et vit qu'elle restait debout.

"Tu t'habillais? Tu ne sors pas?"

Elle fit signe que non, s'assit loin de lui, prit un polissoir et ne
parla pas. Il alluma une cigarette et demanda la permission de fumer
aprs qu'elle fut allume.

"Si tu veux", rpta La indiffrente.

Il se tut et baissa les yeux. La main qui tenait sa cigarette tremblait
lgrement, il s'en aperut et reposa cette main sur le bord d'une table.
La soignait ses ongles avec des mouvements lents et jetait de temps en
temps un bref regard sur le visage de Chri, surtout sur les paupires
abaisses et la frange sombre des cils.

"C'est toujours Ernest qui m'a ouvert la porte, dit enfin Chri.

--Pourquoi ne serait-il pas Ernest? Est-ce qu'il fallait changer mon
personnel parce que tu te mariais?

--Non.... N'est-ce pas, je disais a...."

Le silence retomba. La le rompit.

"Puis-je savoir si tu as l'intention de rester longtemps sur ce pouf? Je
ne te demande mme pas pourquoi tu te permets d'entrer chez moi 
minuit....

--Tu peux me le demander", dit-il vivement.

Elle secoua la tte :

"a ne m'intresse pas."

Il se leva avec force, faisant rouler le pouf derrire lui et marcha sur
La. Elle le sentit pench sur elle comme s'il allait la battre, mais
elle ne recula pas. Elle pensait : "De quoi pourrais-je bien avoir peur,
en ce monde?"

"Ah! tu ne sais pas ce que je viens faire ici? Tu ne veux pas savoir ce
que je viens faire ici?"

Il arracha son manteau, le lana  la vole sur la chaise longue et se
croisa les bras, en criant de tout prs dans la figure de La, sur un ton
touff et triomphant :

"Je rentre!"

Elle maniait une petite pince dlicate qu'elle ferma posment avant de
s'essuyer les doigts. Chri retomba assis, comme s'il venait de dpenser
toute sa force.

"Bon, dit La. Tu rentres. C'est trs joli. Qui as-tu consult pour a?

--Moi", dit Chri.

Elle se leva  son tour pour le dominer mieux. Les battements de son coeur
calm la laissaient respirer  l'aise et elle voulait jouer sans faute.

"Pourquoi ne m'as-tu pas demand mon avis? Je suis une vieille camarade
qui connat tes faons de petit rustre. Comment n'as-tu pas pens qu'en
entrant ici tu pouvais gner... quelqu'un?"

La tte baisse, il inspecta horizontalement la chambre, ses portes
closes, le lit cuirass de mtal et son talus d'oreillers luxueux. Il ne
vit rien d'insolite, rien de nouveau et haussa les paules. La attendait
mieux et insista :

"Tu comprends ce que je veux dire?

--Trs bien, rpondit-il. "Monsieur" n'est pas rentr? "Monsieur"
dcouche?

--Ce ne sont pas tes affaires, petit", dit-elle tranquillement.

Il mordit sa lvre et secoua nerveusement la cendre de sa cigarette dans
une coupe  bijoux.

"Pas l-dedans, je te le dis toujours! cria La. Combien de fois faudra-
t-il que...?"

Elle s'interrompit en se reprochant d'avoir repris malgr elle le ton des
disputes familires. Mais il n'avait pas paru l'entendre et examinait une
bague, une meraude achete par La pendant son voyage.

"Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est que a? bredouilla-t-il.

--a? c'est une meraude.

--Je ne suis pas aveugle! Je veux dire : qui est-ce qui te l'a donne?

--Tu ne connais pas.

--Charmant!" dit Chri, amer.

L'accent rendit  La toute son autorit et elle se permit le plaisir
d'garer un peu plus celui qui lui laissait l'avantage.

"N'est-ce pas qu'elle est charmante? On m'en fait partout compliment. Et
la monture, tu as vu, cette poussire de brillants qui....

--Assez!" gueula Chri avec fureur, en abattant son poing sur la table
fragile.

Des roses s'effeuillrent au choc, une coupe de porcelaine glissa sans se
briser sur l'pais tapis. La tendit vers le tlphone une main que
Chri arrta d'un bras rude:

"Qu'est-ce que tu veux  ce tlphone?

--Tlphoner au commissariat", dit La.

Il lui prit les deux bras, feignit la gaminerie en la poussant loin de
l'appareil.

"Allez, allez, a va bien, pas de blagues! On ne peut rien dire sans que
tout de suite tu fasses du drame...."

Elle s'assit et lui tourna le dos. Il restait debout, les mains vides, et
sa bouche entrouverte et gonfle tait celle d'un enfant boudeur. Une
mche noire couvrait son sourcil. Dans un miroir,  la drobe, La
l'piait; mais il s'assit et son visage disparut du miroir. A son tour,
La sentit, gne, qu'il la voyait de dos, largie par la gandoura
flottante. Elle revint  sa coiffeuse, lissa ses cheveux, replanta son
peigne, ouvrit comme par distraction un flacon de parfum. Chri tourna la
tte vers l'odeur.

"Nounoune!" appela-t-il.

Elle ne rpondit pas.

"Nounoune!

--Demande pardon", commanda-t-elle sans se retourner.

Il ricana :

"Penses-tu!

--Je ne te force pas. Mais tu vas t'en aller. Et tout de suite....

--Pardon! dit-il promptement, hargneux.

--Mieux que a!

--Pardon, rpta-t-il, tout bas.

--A la bonne heure!"

Elle revint  lui, passa sur la tte incline une main lgre :

"Allons, raconte."

Il tressaillit et secoua la caresse :

"Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? Ce n'est pas compliqu. Je
rentre ici, voil.

--Raconte, va, raconte."

Il se balanait sur son sige en serrant ses mains entre ses genoux, et
levait la tte vers La mais sans la regarder. Elle voyait battre les
narines blanches de Chri, elle entendait une respiration rapide qui
essayait de se discipliner. Elle n'eut qu' dire encore une fois :
"Allons, raconte..." et  le pousser du doigt comme pour le faire tomber.
Il appela :

"Nounoune chrie! Nounoune chrie!" et se jeta contre elle de toutes ses
forces, treignant les hautes jambes qui plirent. Assise, elle le laissa
glisser  terre et se rouler sur elle avec des larmes, des paroles
dsordonnes, des mains ttonnantes qui s'accrochaient  ses dentelles, 
son collier, cherchaient sous la robe la forme de son paule et la place
de son oreille sous ses cheveux.

"Nounoune chrie! je te retrouve! ma Nounoune!  ma Nounoune, ton paule,
et puis ton mme parfum, et ton collier, ma Nounoune, ah! c'est
patant.... Et ton petit got de brl dans les cheveux, ah! c'est...
c'est patant...."

Il exhala, renvers, ce mot stupide comme le dernier souffle de sa
poitrine. A genoux, il serrait La dans ses bras, et lui offrait son
front ombrag de cheveux, sa tremblante bouche mouille de larmes, et ses
yeux d'o la joie coulait en pleurs lumineux. Elle le contempla si
profondment, avec un oubli si parfait de tout ce qui n'tait pas lui,
qu'elle ne songea pas  lui donner un baiser. Elle noua ses bras autour
du cou de Chri, et elle le pressa sans rigueur, sur le rythme des mots
qu'elle murmurait :

"Mon petit... mon mchant.... Te voil.... Te voil revenu.... Qu'as-tu
fait encore? Tu es si mchant... ma beaut...."

Il se plaignait doucement  bouche ferme, et ne parlait plus gure : il
coutait La et appuyait sa joue sur son sein. Il supplia : "Encore!"
lorsqu'elle suspendit sa litanie tendre, et La, qui craignait de pleurer
aussi, le gronda sur le mme ton :

"Mauvaise bte.... Petit satan sans coeur.... Grande rosse, va...."

Il leva vers elle un regard de gratitude :

"C'est a, engueule-moi! Ah! Nounoune...."

Elle l'carta d'elle pour le mieux voir :

"Tu m'aimais donc?"

Il baissa les yeux avec un trouble enfantin :

"Oui, Nounoune."

Un petit clat de rire trangl, qu'elle ne put retenir avertit La
qu'elle tait bien prs de s'abandonner  la plus terrible joie de sa
vie. Une treinte, la chute, le lit ouvert, deux corps qui se soudent
comme les deux tronons vivants d'une mme bte coupe.... "Non, non, se
dit-elle, pas encore, oh! pas encore...."

"J'ai soif, soupira Chri. Nounoune, j'ai soif...."

Elle se leva vite, tta de la main la carafe tidie et sortit pour
revenir aussitt. Chri, pelotonn  terre, avait pos sa tte sur le
pouf.

"On t'apporte de la citronnade, dit La. Ne reste pas l. Viens sur la
chaise longue. Cette lampe te gne?"

Elle frmissait du plaisir de servir et d'ordonner. Elle s'assit au fond
de la chaise longue et Chri s'y tendit  demi contre elle.

"Tu vas me dire un peu, maintenant...."

L'entre de Rose l'interrompit. Chri, sans se lever, tourna
languissamment la tte vers Rose :

"... 'jour, Rose.

--Bonjour, Monsieur, dit Rose discrtement.

--Rose, je voudrais pour demain matin neuf heures....

--Des brioches et du chocolat", acheva Rose.

Chri referma les yeux avec un soupir de bien-tre :

"Extra-lucide!... Rose, o est-ce que je m'habille demain matin?

--Dans le boudoir, rpondit Rose complaisante. Seulement il faudra sans
doute que je fasse retirer le canap et qu'on remette le ncessaire de
toilette comme avant?..."

Elle consultait de l'oeil La, orgueilleusement tale et qui soutenait,
tandis qu'il buvait, le torse de son "nourrisson mchant".

"Si tu veux, dit La. On verra. Remonte, Rose."

Rose s'en alla et pendant le moment de silence qui suivit, on n'entendit
qu'un confus murmure de brise, et le cri d'un oiseau que trompait le
clair de lune.

"Chri, tu dors?"

Il fit son grand soupir de chien de chasse.

"Oh! non, Nounoune, je suis trop bien pour dormir.

--Dis-moi, petit.... Tu n'as pas fait de mal, l-bas?

--Chez moi? Non, Nounoune. Pas du tout, je te jure.

--Une scne?"

Il la regardait d'en bas, sans relever sa tte confiante.

"Mais non, Nounoune. Je suis parti parce que je suis parti. La petite est
trs gentille, il n'y a rien eu.

--Ah!

--Je ne mettrais pas ma main au feu qu'elle n'a pas eu une ide, par
exemple. Elle avait ce soir ce que j'appelle sa tte d'orpheline, tu
sais, des yeux si sombres sous ses beaux cheveux.... Tu sais comme elle a
de beaux cheveux?

--Oui...."

Elle ne jetait que des monosyllabes,  mi-voix, comme si elle et cout
un dormeur parler en songe.

"Je crois mme, continua Chri, qu'elle a d me voir traverser le jardin.

--Ah?

--Oui. Elle tait au balcon, dans sa robe en jais blanc, un blanc
tellement gel, oh! je n'aime pas cette robe.... Cette robe me donnait
envie de fiche le camp depuis le dner....

--Non?

--Mais oui, Nounoune. Je ne sais pas si elle m'a vu. La lune n'tait pas
leve. Elle s'est leve pendant que j'attendais.

--O attendais-tu?"

Chri tendit vaguement la main vers l'avenue.

"L. J'attendais, tu comprends. Je voulais voir. J'ai attendu longtemps.

--Mais quoi?"

Il la quitta brusquement, s'assit plus loin. Il reprit son expression de
mfiance barbare :

"Tiens, je voulais tre sr qu'il n'y avait personne ici.

--Ah! oui.... Tu pensais ...."

Elle ne put se dfendre d'un rire plein de mpris. Un amant chez elle? Un
amant, tant que Chri vivait? C'tait grotesque : "Qu'il est bte!"
pensa-t-elle avec enthousiasme.

"Tu ris?"

Il se mit debout devant elle et lui renversa la tte, d'une main qu'il
lui posa sur le front.

"Tu ris? Tu te moques de moi? Tu as.... Tu as un amant, toi? Tu as
quelqu'un?"

Il se penchait  mesure qu'il parlait et lui collait la nuque sur le
dossier de la chaise longue. Elle sentit sur ses paupires le souffle
d'une bouche injurieuse, et ne fit pas d'effort pour se dlivrer de la
main qui froissait son front et ses cheveux.

"Ose donc le dire, que tu as un amant!"

Elle battit des paupires, blouie par l'approche du visage clatant qui
descendait sur elle, et dit enfin d'une voix sourde :

"Non. Je n'ai pas d'amant. Je t'aime...."

Il la lcha et commena de retirer son smoking, son gilet; sa cravate
siffla dans l'air et s'enroula au cou d'un buste de La sur la chemine.
Cependant il ne s'cartait pas d'elle et la maintenait, genoux contre
genoux, assise sur la chaise longue. Lorsqu'elle le vit demi-nu, elle lui
demanda, presque tristement :

"Tu veux donc?... Oui?..."

Il ne rpondit pas, absorb par l'ide de son plaisir proche et le dsir
qu'il avait de la reprendre. Elle se soumit et servit son jeune amant en
bonne matresse, attentive et grave. Cependant elle voyait avec une sorte
de terreur approcher l'instant de sa propre dfaite, elle endurait Chri
comme un supplice, le repoussait de ses mains sans force et le retenait
entre ses genoux puissants. Enfin elle le saisit au bras, cria
faiblement, et sombra dans cet abme d'o l'amour remonte ple, taciturne
et plein du regret de la mort.

Ils ne se dlirent pas, et nulle parole ne troubla le long silence o
ils reprenaient vie. Le torse de Chri avait gliss sur le flanc de La,
et sa tte pendante reposait, les yeux clos, sur le drap, comme si on
l'et poignard sur sa matresse. Elle, un peu dtourne vers l'autre
ct, portait presque tout le poids de ce corps qui ne la mnageait pas.
Elle haletait tout bas, son bras gauche, cras, lui faisait mal, et
Chri sentait s'engourdir sa nuque, mais ils attendaient l'un et l'autre,
dans une immobilit respectueuse, que la foudre dcroissante du plaisir
se ft loigne d'eux.

"Il dort", pensa La. Sa main libre tenait encore le poignet de Chri,
qu'elle serra doucement. Un genou, dont elle connaissait la forme rare,
meurtrissait son genou. A la hauteur de son propre coeur, elle percevait
le battement gal et touff d'un coeur. Tenace, actif, mlange de fleurs
grasses et de bois exotiques, le parfum prfr de Chri errait. "Il est
l", se dit La. Et une scurit aveugle la baigna toute. "Il est l pour
toujours", s'cria-t-elle intrieurement. Sa prudence avise, le bon sens
souriant qui avaient guid sa vie, les hsitations humilies de son ge
mr, puis ses renoncements, tout recula et s'vanouit devant la brutalit
prsomptueuse de l'amour. "Il est l! Laissant sa maison, sa petite femme
niaise et jolie, il est revenu, il m'est revenu! Qui pourrait me
l'enlever? Maintenant, maintenant je vais organiser notre existence....
Il ne sait pas toujours ce qu'il veut, mais moi je le sais. Un dpart
sera sans doute ncessaire. Nous ne nous cachons pas, mais nous cherchons
la tranquillit.... Et puis il me faut le loisir de le regarder. Je n'ai
pas d le bien regarder, au temps o je ne savais pas que je l'aimais. Il
me faut un pays o nous aurons assez de place pour ses caprices et mes
volonts.... Moi, je penserai pour nous deux,-- lui le sommeil...."

Comme elle dgageait avec prcaution son bras gauche fourmillant et
douloureux et son paule que l'immobilit ankylosait, elle regarda le
visage dtourn de Chri, et elle vit qu'il ne dormait pas. Le blanc de
son oeil brillait, et la petite aile noire de ses cils battait
irrgulirement.

"Comment, tu ne dors pas?"

Elle le sentit tressaillir contre elle, et il se retourna tout entier
d'un seul mouvement.

"Mais toi non plus tu ne dormais pas, Nounoune?"

Il tendit la main vers la table de chevet et atteignit la lampe; une
nappe de lumire rose couvrit le grand lit, accusant les reliefs des
dentelles, creusant des vallons d'ombre entre les capitons dodus d'un
couvre-pieds gonfl de duvet. Chri, tendu, reconnaissait le champ de
son repos et de ses jeux voluptueux. La, accoude prs de lui, caressait
de la main les longs sourcils qu'elle aimait et rejetait en arrire les
cheveux de Chri. Ainsi couch et les cheveux disperss autour de son
front, il sembla renvers par un vent furieux.

La pendule d'mail sonna. Chri se dressa brusquement et s'assit.

"Quelle heure est-il?

--Je ne sais pas. Qu'est-ce que a peut bien nous faire?

--Oh! je disais a...."

Il rit brivement et ne se recoucha pas tout de suite. La premire
voiture de laitier secoua au-dehors un carillon de verrerie, et il eut un
mouvement imperceptible vers l'avenue. Entre les rideaux couleur de
fraise, une lame froide de jour naissant s'insinuait. Chri ramena son
regard sur La, et la contempla avec cette force et cette fixit qui rend
redoutables l'attention de l'enfant perplexe et du chien incrdule. Une
pense illisible se levait au fond de ses yeux dont la forme, la nuance
de girofle trs sombre, l'clat svre ou langoureux ne lui avaient
servi qu' vaincre et non  rvler. Son torse nu, large aux paules,
mince  la ceinture, mergeait des draps froisss comme d'une houle, et
tout son tre respirait la mlancolie des oeuvres parfaites.

"Ah! toi..." soupira La avec ivresse.

Il ne sourit pas, habitu  recevoir simplement les hommages.

"Dis-moi, Nounoune....

--Ma beaut?"

Il hsita, battit des paupires en frissonnant :

"Je suis fatigu.... Et puis demain, comment vas-tu pouvoir...."

D'une pousse tendre La rabattit sur l'oreiller le torse nu et la tte
alourdie.

"Ne t'occupe pas. Couche-toi. Est-ce que Nounoune n'est pas l? Ne pense
 rien. Dors. Tu as froid, je parierais.... Tiens, prends a, c'est
chaud...."

Elle le roula dans la soie et la laine d'un petit vtement fminin
ramass sur le lit et teignit la lumire. Dans l'ombre, elle prta son
paule, creusa son flanc heureux, couta le souffle qui doublait le sien.
Aucun dsir ne la troublait, mais elle ne souhaitait pas le sommeil. "A
lui de dormir,  moi de penser", se rpta-t-elle. "Notre dpart, je
l'organiserai trs chic, trs discret; mon principe est de causer le
minimum de bruit et de chagrin.... C'est encore le Midi qui au printemps
nous plaira le mieux. Si je ne consultais que moi, j'aimerais mieux
rester ici, tout tranquillement. Mais la mre Peloux, mais madame Peloux
fils...." L'image d'une jeune femme en costume de nuit, anxieuse et
debout prs d'une fentre, ne retint La que le temps de hausser l'paule
avec une froide quit : "a, je n'y peux rien. Ce qui fait le bonheur
des uns...."

La tte soyeuse et noire bougea sur son sein, et l'amant endormi se
plaignit en rve. D'un bras farouche La le protgea contre le mauvais
songe, et le bera afin qu'il demeurt longtemps--sans yeux, sans
souvenirs et sans desseins,--ressemblant au "nourrisson mchant" qu'elle
n'avait pu enfanter.

veill depuis un long moment, il se gardait de bouger. La joue sur son
bras pli, il tchait de deviner l'heure. Un ciel pur devait verser sur
l'avenue une prcoce chaleur, car nulle ombre de nuage ne passait sur le
rose ardent des rideaux. "Peut-tre dix heures?..." La faim le
tourmentait, il avait peu dn la veille. L'an dernier, il et bondi,
bouscul le repos de La, pouss des appels froces pour rclamer le
chocolat crmeux et le beurre glac.... Il ne bougea pas. Il craignait,
en remuant, d'mietter un reste de joie, un plaisir optique qu'il gotait
au rose de braise des rideaux, aux volutes, acier et cuivre, du lit
tincelant dans l'air color de la chambre. Son grand bonheur de la
veille lui semblait rfugi, fondu et tout petit, dans un reflet, dans
l'arc-en-ciel qui dansait au flanc d'un cristal rempli d'eau.

Le pas circonspect de Rose frla le tapis du palier. Un balai prudent
nettoyait la cour. Chri perut un lointain tintement de porcelaine dans
l'office.... "Comme c'est long, cette matine... se dit-il. Je vais me
lever!" Mais il demeura tout  fait immobile, car La derrire lui
billa, tira ses jambes. Une main douce se posa sur les reins de Chri,
mais il referma les yeux et tout son corps se mit  mentir sans savoir
pourquoi, en feignant la mollesse du sommeil. Il sentit que La quittait
le lit, et la vit passer en silhouette noire devant les rideaux qu'elle
carta  demi. Elle se tourna vers lui, le regarda et hocha la tte, avec
un sourire qui n'tait point victorieux mais rsolu, et qui acceptait
tous les prils. Elle ne se pressait pas de quitter la chambre, et Chri,
laissant un fil de lumire entrouvrir ses cils, l'piait. Il vit qu'elle
ouvrait un indicateur des chemins de fer et suivait du doigt des colonnes
de chiffres. Puis elle sembla calculer, le visage lev vers le ciel et
les sourcils froncs. Pas encore poudre, une maigre torsade de cheveux
sur la nuque, le menton double et le cou dvast, elle s'offrait
imprudemment au regard invisible.

Elle s'loigna de la fentre, prit dans un tiroir son carnet de chques,
libella et dtacha plusieurs feuillets. Puis elle disposa sur le pied du
lit un pyjama blanc et sortit sans bruit.

Seul, Chri, en respirant longuement, s'aperut qu'il avait retenu sa
respiration depuis le lever de La. Il se leva, revtit le pyjama et
ouvrit une fentre. "On touffe", souffla-t-il. Il gardait l'impression
vague et le malaise d'avoir commis une action assez laide.

"Parce que j'ai fait semblant de dormir? Mais je l'ai vue cent fois, La,
au saut du lit. Seulement j'ai fait semblant de dormir, cette fois-
ci...."

Le jour clatant restituait  la chambre son rose de fleur, les tendres
nuances du Chaplin blond et argent riaient au mur. Chri inclina la tte
et ferma les yeux afin que sa mmoire lui rendt la chambre de la veille,
mystrieuse et colore comme l'intrieur d'une pastque, le dme ferique
de la lampe, et surtout l'exaltation dont il avait support, chancelant,
les dlices....

"Tu es debout! Le chocolat me suit."

Il constata avec gratitude qu'en quelques minutes La s'tait coiffe,
dlicatement farde, imprgne du parfum familier. Le son de la bonne
voix cordiale se rpandit dans la pice en mme temps qu'un arme de
tartines grilles et de cacao. Chri s'assit prs des deux tasses
fumantes, reut des mains de La le pain grassement beurr. Il cherchait
quelque chose  dire et La ne s'en doutait pas, car elle l'avait connu
taciturne  l'ordinaire, et recueilli devant la nourriture. Elle mangea
de bon apptit, avec la hte et la gaiet proccupe d'une femme qui
djeune, ses malles boucles, avant le train.

"Ta seconde tartine, Chri....

--Non, merci, Nounoune.

--Plus faim?

--Plus faim."

Elle le menaa du doigt en riant :

"Toi, tu vas te faire coller deux pastilles de rhubarbe, a te pend au
nez!"

Il frona le nez, choqu :

"coute, Nounoune, tu as la rage de t'occuper de ...

--Ta ta ta! a me regarde. Tire la langue? Tu ne veux pas tirer la
langue? Alors essuie tes moustaches de chocolat et parlons peu, mais
parlons bien. Les sujets ennuyeux, il faut les traiter vite."

Elle prit une main de Chri par-dessus la table et l'enferma dans les
siennes.

"Tu es revenu. C'tait notre destin. Te fies-tu  moi? Je te prends  ma
charge."

Elle s'interrompit malgr elle, et ferma les yeux, comme pliant sous sa
victoire; Chri vit le sang fougueux illuminer le visage de sa matresse.

"Ah! reprit-elle plus bas, quand je pense  tout ce que je ne t'ai pas
donn,  tout ce que je ne t'ai pas dit.... Quand je pense que je t'ai
cru un petit passant comme les autres, un peu plus prcieux que les
autres.... Que j'tais bte, de ne pas comprendre que tu tais mon amour,
l'amour, l'amour qu'on n'a qu'une fois...."

Elle rouvrit ses yeux qui parurent plus bleus, d'un bleu retremp 
l'ombre des paupires, et respira par saccades.

"Oh! supplia Chri en lui-mme, qu'elle ne me pose pas une question,
qu'elle ne me demande pas une rponse maintenant, je suis incapable d'une
seule parole...."

Elle lui secoua la main.

"Allons, allons, soyons srieux. Donc, je disais : on part, on est
partis. Qu'est-ce que tu fais, pour L-BAS? Fais rgler la question
d'argent par Charlotte, c'est le plus sage, et largement, je t'en prie.
Tu prviens L-BAS, comment? par lettre, j'imagine. Pas commode, mais on
s'en tire quand on fait peu de phrases. Nous verrons a ensemble. Il y a
aussi la question de tes bagages,--je n'ai plus rien  toi, ici.... Ces
petites choses-l c'est plus agaant qu'une grande dcision, mais n'y
songe pas trop.... Veux-tu bien ne pas arracher toujours tes petites
peaux, au bord de l'ongle de ton orteil? C'est avec ces manies-l qu'on
attrape un ongle incarn!"

Il laissa retomber son pied machinalement. Son propre mutisme l'crasait
et il tait oblig de dployer une attention harassante pour couter La.
Il scrutait le visage anim, joyeux, imprieux de son amie, et se
demandait vaguement : "Pourquoi a-t-elle l'air si contente?"

Son hbtement devint si vident que La, qui maintenant monologuait sur
l'opportunit de racheter le yacht du vieux Berthellemy, s'arrta court :

"Croyez-vous qu'il me donnerait seulement un avis? Ah! tu as bien
toujours douze ans, toi!"

Chri, dli de sa stupeur, passa la main sur son front et enveloppa La
d'un regard mlancolique.

"Avec toi, Nounoune, il y a des chances pour que j'aie douze ans pendant
un demi-sicle."

Elle cligna des yeux  plusieurs reprises comme s'il lui et souffl sur
les paupires, et laissa le silence tomber entre eux.

"Qu'est-ce que tu veux dire? demanda-t-elle enfin.

--Rien que ce que je dis, Nounoune. Rien que la vrit. Peux-tu la nier,
toi qui es un honnte homme?"

Elle prit le parti de rire, avec une dsinvolture qui cachait dj une
grande crainte.

"Mais c'est la moiti de ton charme, petite bte, que cet enfantillage!
Ce sera plus tard le secret de ta jeunesse sans fin. Et tu t'en
plains!... Et tu as le toupet de venir t'en plaindre  moi!

--Oui, Nounoune. A qui veux-tu que je m'en plaigne?"

Il lui reprit la main qu'elle avait retire.

"Ma Nounoune chrie, ma grande Nounoune. Je ne fais pas que me plaindre,
je t'accuse."

Elle sentait sa main serre dans une main ferme. Et les grands yeux
sombres aux cils lustrs, au lieu de fuir les siens, s'attachaient  eux
misrablement. Elle ne voulut pas trembler encore.

"C'est peu de chose, peu de chose.... Il ne faut que deux ou trois
paroles bien sches auxquelles il rpondra par quelque grosse injure,
puis il boudera et je lui pardonnerai.... Ce n'est que cela...." Mais
elle ne trouva pas la semonce urgente, qui et chang l'expression de ce
regard.

"Allons, allons, petit.... Tu sais qu'il y a certaines plaisanteries que
je ne tolre pas longtemps."

En mme temps elle jugeait mou et faux le son de sa voix : "Que c'est mal
dit.... C'est dit en mauvais thtre...." Le soleil de dix heures et
demie atteignit la table qui les sparait, et les ongles polis de La
brillrent. Mais le rayon claira aussi ses grandes mains bien faites et
cisela dans la peau relche et douce, sur le dos de la main, autour du
poignet, des lacis compliqus, des sillons concentriques, des
paralllogrammes minuscules comme ceux que la scheresse grave, aprs les
pluies, dans la terre argileuse. La se frotta les mains d'un air
distrait, en tournant la tte pour attirer vers la rue l'attention de
Chri; mais il persista dans sa contemplation canine et misrable.
Brusquement il conquit les deux mains honteuses qui faisaient semblant de
jouer avec un pan de ceinture, les baisa et les rebaisa, puis y coucha sa
joue en murmurant :

"Ma Nounoune...  ma pauvre Nounoune....

--Laisse-moi!" cria-t-elle avec une colre inexplicable, en lui arrachant
ses mains.

Elle mit un moment  se dompter, et s'pouvanta de sa faiblesse, car elle
avait failli clater en sanglots. Ds qu'elle le put, elle parla et
sourit :

"Alors, tu me plains, maintenant? Pourquoi m'accusais-tu tout  l'heure?

--J'avais tort, dit-il humblement. Toi, tu as t pour moi...."

Il fit un geste qui exprimait son impuissance  trouver des mots dignes
d'elle.

"TU AS T! souligna-t-elle d'un ton mordant.

En voil un style d'oraison funbre, mon petit garon!

--Tu vois..." reprocha-t-il.

Il secoua la tte, et elle vit bien qu'elle ne le fcherait pas. Elle
tendait tous ses muscles, et bridait ses penses  l'aide de deux ou
trois mots toujours les mmes, rpts au fond d'elle : "Il est l,
devant moi.... Voyons, il est toujours l.... Il n'est pas hors
d'atteinte.... Mais est-il encore l, devant moi, vritablement?..."

Sa pense chappa  cette discipline rythmique et une grande lamentation
intrieure remplaa les mots conjuratoires : "Oh! que l'on me rende, que
l'on me rende seulement l'instant o je lui ai dit : "Ta seconde tartine,
Chri?" Cet instant-l est encore si prs de nous, il n'est pas perdu 
jamais, il n'est pas encore dans le pass! Reprenons notre vie  cet
instant-l, le peu qui a eu lieu depuis ne comptera pas, je l'efface, je
l'efface.... Je vais lui parler tout  fait comme si nous tions quelques
minutes plus tt, je vais lui parler, voyons, du dpart, des bagages...."

Elle parla en effet, et dit :

"Je vois.... Je vois que je ne peux pas traiter en homme un tre qui est
capable, par veulerie, de mettre le dsarroi chez deux femmes. Crois-tu
que je ne comprenne pas? En fait de voyage, tu les aimes courts, hein?
Hier  Neuilly, aujourd'hui ici, mais demain.... O donc, demain? Ici?
Non, non, mon petit, pas la peine de mentir, cette figure de condamn ne
tromperait mme pas une plus bte que moi, s'il y en a une par l...."

Son geste violent, qui dsignait la direction de Neuilly, renversa une
jatte  gteaux que Chri redressa. A mesure qu'elle parlait, elle
accroissait son mal, le changeait en un chagrin cuisant, agressif et
jaloux, un chagrin bavard de jeune femme. Le fard, sur ses joues,
devenait lie-de-vin, une mche de cheveux, tordue par le fer, descendit
sur sa nuque comme un petit serpent sec.

"Mme celle de par l, mme ta femme, tu ne la retrouveras pas toutes les
fois chez toi, quand il te plaira de rentrer! Une femme, mon petit, on ne
sait pas bien comment a se prend, mais on sait encore moins comment a
se dprend!... Tu la feras garder par Charlotte, la tienne, hein? C'est
une ide, a! Ah! je rirai bien, le jour o...."

Chri se leva, ple et srieux :

"Nounoune!...

--Quoi, Nounoune? quoi, Nounoune? Penses-tu que tu vas me faire peur? Ah!
tu veux marcher tout seul? Marche! Tu es sr de voir du pays, avec une
fille de Marie-Laure ! Elle n'a pas de bras, et le derrire plat, mais a
ne l'empchera gure....

--Je te dfends, Nounoune!..."

Il lui saisit les deux bras, mais elle se leva, se dgagea avec vigueur,
et clata d'un rire enrou :

"Mais bien sr! "Je te dfends de dire un mot contre ma femme!" N'est-ce
pas?"

Il fit le tour de la table et vint tout prs d'elle, tremblant
d'indignation :

"Non! Je te dfends, m'entends-tu bien, je te dfends de m'abmer ma
Nounoune!"

Elle recula vers le fond de la chambre en balbutiant :

"Comment a?... Comment a?..."

Il la suivait, comme prt  la chtier :

"Oui! Est-ce que c'est ainsi que Nounoune doit parler? Qu'est-ce que
c'est que ces manires? Des sales petites injures genre madame Peloux,
maintenant? Et a sort de toi, toi Nounoune!..."

Il rejeta la tte en arrire orgueilleusement :

"Moi, je sais comment doit parler Nounoune! Je sais comment elle doit
penser! J'ai eu le temps de l'apprendre. Je n'ai pas oubli le jour o tu
me disais, un peu avant que je n'pouse cette petite : "Au moins ne sois
pas mchant.... Essaie de ne pas faire souffrir.... J'ai un peu
l'impression qu'on laisse une biche  un lvrier...." Voil des paroles!
a, c'est toi! Et la veille de mon mariage, quand je me suis chapp pour
venir te voir, je me rappelle, tu m'as dit...."

La voix lui manqua, tous ses traits s'clairrent au feu d'un souvenir :

"Chrie, va...."

Il posa ses mains sur les paules de La :

"Et cette nuit encore, reprit-il, est-ce qu'un de tes premiers soucis n'a
pas t pour me demander si je n'avais pas fait trop de mal L-BAS? Ma
Nounoune, chic type je t'ai connue, chic type je t'ai aime, quand nous
avons commenc. S'il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux
autres femmes?..."

Elle sentit confusment la ruse sous l'hommage, et s'assit en cachant son
visage entre ses mains :

" Que tu es dur, que tu es dur... bgaya-t-elle. Pourquoi es-tu
revenu?... J'tais si calme, si seule, si habitue ...."

Elle s'entendit mentir, et s'interrompit.

"Pas moi! riposta Chri. Je suis revenu parce que... parce que...."

Il carta les bras, les laissa retomber, les rouvrit :

"Parce que je ne pouvais plus me passer de toi, ce n'est pas la peine de
chercher autre chose."

Ils demeurrent silencieux un instant.

Elle contemplait, affaisse, ce jeune homme impatient, blanc comme une
mouette, dont les pieds lgers et les bras ouverts semblaient prts pour
l'essor....

Les yeux sombres de Chri erraient au-dessus d'elle.

"Ah! tu peux te vanter, dit-il soudain, tu peux te vanter de m'avoir,
depuis trois mois surtout, fait mener une vie... une vie....

--Moi?...

--Et qui donc, sinon toi? Une porte qui s'ouvre, c'tait Nounoune; le
tlphone, c'tait Nounoune; une lettre dans la bote du jardin : peut-
tre Nounoune.... Jusque dans le vin que je buvais, je te cherchais, et
je ne trouvais jamais le Pommery de chez toi.... Et la nuit, donc.... Ah!
l l!..."

Il marchait trs vite et sans aucun bruit, de long en large, sur le
tapis.

"Je peux le dire, que je sais ce que c'est que de souffrir pour une
femme, oui! Je les attends,  prsent, celles d'aprs toi... poussires!
Ah! que tu m'avais bien empoisonn!..."

Elle se redressait lentement, suivait, d'un balancement du buste, le va-
et-vient de Chri. Elle avait les pommettes sches et luisantes, d'un
rouge fivreux qui rendait le bleu de ses yeux presque insoutenable. Il
marchait, la tte penche, et ne cessait de parler.

"Tu penses, Neuilly sans toi, les premiers temps de mon retour!
D'ailleurs, tout sans toi.... Je serais devenu fou. Un soir, la petite
tait malade, je ne sais plus quoi, des douleurs, des nvralgies.... Elle
me faisait peine, mais je suis sorti de la chambre parce que rien au
monde ne m'aurait empch de lui dire : "Attends, ne pleure pas, je vais
aller chercher Nounoune qui te gurira...." D'ailleurs tu serais venue,
n'est-ce pas, Nounoune?... Oh! l l, cette vie.... A l'Htel Morris,
j'avais embauch Desmond, bien pay, et je lui en racontais, quelquefois,
la nuit.... Je lui disais, comme s'il ne te connaissait pas : "Mon vieux,
une peau comme la sienne, a n'existe pas.... Et tu vois ton cabochon de
saphir, eh bien, mon vieux, cache-le, parce que le bleu de ses yeux, 
elle, il ne tourne pas au gris aux lumires!" Et je lui disais comme tu
tais rossarde quand tu voulais, et que personne n'avait le dernier avec
toi, pas plus moi que les autres.... Je lui disais : "Cette femme-l, mon
vieux, quand elle a le chapeau qu'il lui faut"--ton bleu marine avec des
ailes, Nounoune, de l'autre t--"et la manire de s'habiller qu'elle a,
tu peux mettre n'importe quelle femme  ct, tout fout le camp!" Et puis
tes manires patantes de parler, de marcher, ton sourire, ta dmarche
qui fait chic, je lui disais,  Desmond : "Ah! ce n'est pas rien, qu'une
femme comme La!..."

Il claqua des doigts, avec une fiert de propritaire, et s'arrta,
essouffl, de parler et de marcher.

"Je n'ai jamais dit tout a  Desmond, songea-t-il. Et pourtant ce n'est
pas un mensonge que je fais l. Desmond a compris tout de mme." Il
voulut reprendre et regarda La. Elle l'coutait encore. Assise trs
droite  prsent, elle lui montrait en pleine lumire son visage noble et
dfait, cir par de cuisantes larmes sches. Un poids invisible tirait
en bas le menton et les joues, attristait les coins tremblants de la
bouche. Dans ce naufrage de la beaut, Chri retrouvait, intacts, le joli
nez dominateur, les prunelles d'un bleu de fleur bleue....

"Alors, n'est-ce pas, Nounoune, aprs des mois cette vie-l, j'arrive
ici, et...."

Il s'arrta, effray de ce qu'il avait failli dire.

"Tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme, dit La d'une voix
faible et tranquille.

--Nounoune! coute, Nounoune!..."

Il se jeta  genoux contre elle, laissant voir sur son visage la lchet
d'un enfant qui ne trouve plus de mots pour cacher une faute.

"Et tu trouves une vieille femme, rpta La. De quoi donc as-tu peur,
petit?"

Elle entoura de son bras les paules de Chri, sentit le raidissement, la
dfense de ce corps qui souffrait parce qu'elle tait blesse.

"Viens donc, mon Chri.... De quoi as-tu peur? De m'avoir fait de la
peine? Ne pleure pas, ma beaut.... Comme je te remercie, au
contraire...."

Il fit un gmissement de protestation et se dbattit sans force. Elle
inclina sa joue sur les cheveux noirs emmls.

"Tu as dit tout cela, tu as pens tout cela de moi? J'tais donc si belle
 tes yeux, dis? Si bonne? A l'ge o tant de femmes ont fini de vivre,
j'tais pour toi la plus belle, la meilleure des femmes, et tu m'aimais?
Comme je te remercie, mon chri.... La plus chic, tu as dit?... Pauvre
petit...."

Il s'abandonnait et elle le soutenait entre ses bras.

"Si j'avais t la plus chic, j'aurais fait de toi un homme, au lieu de
ne penser qu'au plaisir de ton corps, et au mien. La plus chic, non, non,
je ne l'tais pas, mon chri, puisque je te gardais. Et c'est bien
tard...."

Il semblait dormir dans les bras de La, mais ses paupires obstinment
jointes tressaillaient sans cesse et il s'accrochait, d'une main immobile
et ferme, au peignoir qui se dchirait lentement.

"C'est bien tard, c'est bien tard.... Tout de mme...."

Elle se pencha sur lui;

"Mon chri, coute-moi. veille-toi, ma beaut. coute-moi les yeux
ouverts. N'aie pas peur de me voir. Je suis tout de mme cette femme que
tu as aime, tu sais, la plus chic des femmes...."

Il ouvrit les yeux, et son premier regard mouill tait dj plein d'un
espoir goste et suppliant. La dtourna la tte : "Ses yeux.... Ah!
faisons vite...." Elle reposa sa joue sur le front de Chri.

"C'tait moi, petit, c'tait bien moi cette femme qui t'a dit : "Ne fais
pas de mal inutilement, pargne la biche...." Je ne m'en souvenais plus.
Heureusement tu y as pens. Tu te dtaches bien tard de moi, mon
nourrisson mchant, je t'ai port trop longtemps contre moi, et voil que
tu en as lourd  porter  ton tour : une jeune femme, peut-tre un
enfant.... Je suis responsable de tout ce qui te manque.... Oui, oui, ma
beaut, te voil, grce  moi,  vingt-cinq ans, si lger, si gt et si
sombre  la fois.... J'en ai beaucoup de souci. Tu vas souffrir,--tu vas
faire souffrir. Toi qui m'as aime...."

La main qui dchirait lentement son peignoir se crispa et La sentit sur
son sein les griffes du nourrisson mchant.

"... Toi qui m'as aime, reprit-elle aprs une pause, pourras-tu.... Je
ne sais comment me faire comprendre...."

Il s'carta d'elle pour l'couter; et elle faillit lui crier : "Remets
cette main sur ma poitrine et tes ongles dans leur marque, ma force me
quitte ds que ta chair s'loigne de moi!" Elle s'appuya  son tour sur
lui qui s'tait agenouill devant elle, et continua.

"Toi qui m'as aime, toi qui me regretteras...."

Elle lui sourit et le regarda dans les yeux.

"Hein, quelle vanit!... Toi qui me regretteras, je voudrais que, quand
tu te sentiras prs d'pouvanter la biche qui est ton bien, qui est ta
charge, tu te retiennes, et que tu inventes  ces instants-l tout ce que
je ne t'ai pas appris.... Je ne t'ai jamais parl de l'avenir. Pardonne-
moi, Chri : je t'ai aim comme si nous devions, l'un et l'autre, mourir
l'heure d'aprs. Parce que je suis ne vingt-quatre ans avant toi,
j'tais condamne, et je t'entranais avec moi...."

Il l'coutait avec une attention qui lui donnait l'air dur. Elle passa sa
main sur le front inquiet, pour en effacer le pli.

"Tu nous vois, Chri, allant djeuner ensemble,  Armenonville?... Tu
nous vois invitant Madame et Monsieur Lili?..."

Elle rit tristement et frissonna.

"Ah! Je suis aussi finie que cette vieille.... Vite, vite, petit, va
chercher ta jeunesse, elle n'est qu'corne par les dames mres, il t'en
reste, il lui en reste  cette enfant qui t'attend. Tu y as got,  la
jeunesse! Tu sais qu'elle ne contente pas, mais qu'on y retourne.... Eh!
ce n'est pas de cette nuit que tu as commenc  comparer.... Et qu'est-ce
que je fais l, moi,  donner des conseils et  montrer ma grandeur
d'me? Qu'est-ce que je sais de vous deux? Elle t'aime : c'est son tour
de trembler, elle souffrira comme une amoureuse et non pas comme une
maman dvoye. Tu lui parleras en matre, mais pas en gigolo
capricieux.... Va, va vite...."

Elle parlait sur un ton de supplication prcipite. Il l'coutait debout,
camp devant elle, la poitrine nue, les cheveux en tempte, si tentant
qu'elle noua l'une  l'autre ses mains qui allaient le saisir. Il la
devina peut-tre et ne se droba pas. Un espoir, imbcile comme celui qui
peut atteindre, pendant leur chute, les gens qui tombent d'une tour,
brilla entre eux et s'vanouit.

"Va, dit-elle  voix basse. Je t'aime. C'est trop tard. Va-t'en. Mais va-
t'en tout de suite. Habille-toi."

Elle se leva et lui apporta ses chaussures, disposa la chemise froisse,
les chaussettes. Il tournait sur place et remuait gauchement les doigts
comme s'il avait l'ongle, et elle dut trouver elle-mme les bretelles,
la cravate; mais elle vita de s'approcher de lui et ne l'aida pas.
Pendant qu'il s'habillait, elle regarda frquemment dans la cour comme si
elle attendait une voiture.

Vtu, il parut plus ple, avec des yeux qu'largissait un halo de
fatigue.

"Tu ne te sens pas malade?" lui demanda-t-elle. Et elle ajouta
timidement, les yeux bas : "Tu pourrais... te reposer...." Mais tout de
suite elle se reprit et revint  lui comme s'il tait dans un grand
pril : "Non, non, tu seras mieux chez toi.... Rentre vite, il n'est pas
midi, un bon bain chaud te remettra, et puis le grand air.... Tiens tes
gants.... Ah! oui, ton chapeau par terre.... Passe ton pardessus, l'air
te surprendrait. Au revoir, mon Chri, au revoir.... C'est a.... Tu
diras  Charlotte...." Elle referma sur lui la porte et le silence mit
fin  ses vaines paroles dsespres. Elle entendit que Chri butait dans
l'escalier, et elle courut  la fentre. Il descendait le perron et
s'arrta au milieu de la cour.

"Il remonte! il remonte!" cria-t-elle en levant les bras.

Une vieille femme haletante rpta, dans le miroir oblong, son geste, et
La se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle.

Chri reprit son chemin vers la rue, ouvrit la grille et sortit. Sur le
trottoir il boutonna son pardessus pour cacher son linge de la veille.
La laissa retomber le rideau. Mais elle eut encore le temps de voir que
Chri levait la tte vers le ciel printanier et les marronniers chargs
de fleurs, et qu'en marchant il gonflait d'air sa poitrine, comme un
vad.







End of the Project Gutenberg EBook of Cheri, by Colette

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHERI ***

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without further opportunities to fix the problem.

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org 

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary 
Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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