The Project Gutenberg EBook of Les Caves du Vatican, by Andr Gide

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Title: Les Caves du Vatican

Author: Andr Gide

Posting Date: June 17, 2012 [EBook #6739]
Release Date: October, 2004
[This file was first posted on January 20, 2003]

Language: French

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Les caves du Vatican
Sotie

Andr Gide.





LES CAVES DU VATICAN



LIVRE PREMIER

Anthime Armand-Dubois

_Pour ma part, mon choix est fait.  J'ai opt pour l'athisme social.
Cet athisme, je l'ai exprim depuis une quinzaine d'annes, dans une
srie d'ouvrages..._

Georges Palante.

Chronique philosophique du _Mercure de France_ (Dc. 1912)


I.


L'an 1890, sous le pontificat de Lon XIII, la renomme du docteur X,
spcialiste pour maladies d'origine rhumatismale, appela  Rome Anthime
Armand-Dubois, franc-maon.

-- Eh quoi? s'criait Julius de Baraglioul, son beau-frre, c'est votre
corps que vous vous en allez soignez  Rome! Puissiez-vous reconnatre
l-bas combien votre me est plus malade encore!

A quoi rpondait Armand-Dubois sur un ton de commisration renchrie:

-- Mon pauvre ami, regardez donc mes paules.

Le dbonnaire Baraglioul levait les yeux  malgr lui vers les paules de
son beau-frre; elles se trmoussaient, comme souleves par un rire
profond, irrpressible; et c'tait certes grand-piti que de voir ce
vaste corps  demi perclus occuper  cette parodie le reliquat de ses
disponibilits musculaires. Allons! dcidment leurs positions taient
prises, l'loquence de Baraglioul n'y pourrait rien changer. Le temps
peut-tre? le secret conseil des saints lieux... D'un air immensment
dcourag, Julius disait seulement:

-- Anthime, vous me faites beaucoup de peine (les paules aussitt
s'arrtaient de danser, car Anthime aimait son beau-frre). Puiss-je,
dans trois ans,  l'poque du jubil, lorsque je viendrai vous
rejoindre, puiss-je vous trouver amend!

Du moins Vronique accompagnait-elle son poux dans des dispositions
d'esprit bien diffrentes: pieuse autant que sa soeur Marguerite et que
Julius, ce long sjour  Rome rpondait  l'un des chers entre ses
voeux; elle meublait de menues pratiques pieuses sa monotone vie due,
et, brhaigne, donnait  l'idal les soins que ne rclamait d'elle aucun
enfant. Hlas! elle ne gardait pas grand espoir de ramener  Dieu son
Anthime. Elle savait depuis longtemps de quel enttement tait capable
ce large front barr de quel dni. L'abb Flons l'avait avertie:

-- Les plus inbranlables rsolutions, lui disait-il, madame, ce sont
les pires. N'esprez plus que d'un miracle.

Mme, elle avait cess de s'attrister.  Ds les premiers jours de leur
installation  Rome, chacun des deux poux, de son ct, avait rgl son
existence retire: Vronique dans les occupations du mnage et dans les
dvotions, Anthime dans ses recherches scientifiques. Ils vivaient ainsi
l'un prs de l'autre, se supportant en se tournant le dos. Grce  quoi
rgnait entre eux une manire de concorde, planait sur eux une sorte de
demi-flicit, chacun d'eux trouvant dans le support de l'autre l'emploi
discret de sa vertu.


L'appartement qu'ils avaient lou par l'entremise d'une agence
prsentait, comme la plupart des logements italiens, joints  d'imprvus
avantages, de remarquables inconvnients. Occupant tout le premier tage
du palais Forgetti, via in Lucina, il jouissait d'une assez belle
terrasse, o tout aussitt Vronique s'tait mis en tte de cultiver des
aspidistras, qui russissent si mal dans les appartements de Paris;
mais, pour se rendre sur la terrasse, force tait de traverser
l'orangerie dont Anthime avait fait aussitt son laboratoire, et dont il
avait t convenu qu'il livrerait passage de telle heure  telle heure
du jour.

Sans bruit, Vronique poussait la porte, puis glissait furtivement, les
yeux au sol, comme passe un convers devant les _graffiti_ obscnes; car
elle ddaignait de voir, tout au fond de la pice, dbordant du fauteuil
o s'accotait une bquille, l'norme dos d'Anthime se voter au-dessus
d'on ne sait quelle maligne opration. Anthime, de son ct, affectait
de ne la point entendre. Mais, sitt qu'elle avait repass, il se
soulevait de son sige, se tranait vers la porte et, plein de hargne,
les lvres serres, d'un coup d'index autoritaire, vlan! poussait le
loquet.

C'tait l'heure bientt o, par l'autre porte, Beppo le procureur
entrait prendre les commissions.


Galopin de douze ans ou treize, en haillons, sans parents, sans gte,
Anthime l'avait remarqu peu de jours aprs son arrive  Rome. Devant
l'htel o le couple tait d'abord descendu via di Bocca di Leone, Beppo
sollicitait l'attention du passant au moyen d'un criquet blotti sous une
pince d'herbe dans une petite nasse de jonc. Anthime avait donn dix
sous pour l'insecte, puis, avec le peu d'italien qu'il savait, tant bien
que mal avait fait entendre  l'enfant que, dans l'appartement o il
devait emmnager le lendemain, via in Lucina, il aurait bientt besoin
de quelques rats. Tout ce qui rampait, nageait, trottait ou volait
servait  le documenter. Il travaillait sur la chair vive.

Beppo, procureur-n, aurait fourni l'aigle ou la louve du Capitole.  Ce
mtier lui plaisait qui flattait son got de maraude. On lui donnait dix
sous par jour; il aidait, d'autre part, au mnage. Vronique d'abord le
regardait d'un mauvais oeil; mais du moment qu'elle le vit se signer en
passant devant la Madone  l'angle nord de la maison, elle lui pardonna
ses guenilles et lui permit de porter jusqu' la cuisine l'eau, le
charbon, le bois, les sarments; il portait mme le panier quand il
accompagnait Vronique au march -- le mardi et le vendredi, jours o
Caroline, la bonne qu'ils avaient amene de Paris, tait trop occupe
par le mnage.

Beppo n'aimait pas Vronique; mais il s'tait pris du savant, qui
bientt, au lieu de descendre pniblement dans la cour prendre livraison
des victimes, permit  l'enfant de monter au laboratoire. On y accdait
directement par la terrasse, qu'un escalier drob reliait  la cour.
Dans sa revche solitude, le coeur d'Anthime battait un peu lorsque
approchait le faible claquement des petits pieds nus sur les dalles. Il
n'en laissait rien voir: rien le drangeait de son travail.

L'enfant ne frappait pas  la porte vitre: il grattait; et, comme
Anthime restait courb devant sa table sans rpondre, il avanait de
quatre pas et jetait de sa voix frache un "permesso?" qui remplissait
d'azur la pice. A la voix on et dit un ange: c'tait un aide-bourreau.
Dans le sac qu'il posait sur la table  supplice, quelle nouvelle
victime apportait-il? Souvent, trop absorb, Anthime n'ouvrait pas le
sac aussitt; il y jetait un rapide coup d'oeil; du moment que la toile
tremblait, c'tait bien: rat, souris, passereau, grenouille, tout tait
bon pour ce Moloch. Parfois Beppo n'apportait rien; il entrait tout de
mme: il savait qu'Armand-Dubois l'attendait, ft-ce les mains vides;
et, tandis que l'enfant silencieux aux cts du savant se penchait vers
quelque abominable exprience, je voudrais pouvoir assurer que le savant
ne gotait pas un vaniteux plaisir de faux dieux  sentir le regard
tonn du petit se poser, tour  tour, plein d'pouvante, sur l'animal,
plein d'admiration sur lui-mme.

En attendant de s'attaquer  l'homme, Anthime Armand-Dubois prtendait
simplement rduire en "tropismes" toute l'activit des animaux qu'il
observait. Tropismes! Le mot n'tait plus tt invent que dj l'on ne
comprenait plus rien d'autre; toute une catgorie de psychologues ne
consentit plus qu'aux _tropismes_. Tropismes! Quelle lumire soudaine
manait de ces syllabes! videmment l'organisme cdait aux mmes
incitations que l'hliotrope lorsque la plante involontaire tourne sa
face au soleil (ce qui est aisment rductible  quelques simples lois
de physique et de thermo-chimie). Le cosmos enfin se douait d'une
bnignit rassurante. Dans les plus surprenants mouvements de l'tre on
pouvait uniment reconnatre une parfaite obissance  l'agent.

Pour servir  ses fins, pour obtenir de l'animal mat l'aveu de sa
simplicit, Anthime Armand-Dubois venait d'inventer un compliqu systme
de botes  couloirs,  trappes,  labyrinthes,  compartiments
contenant les uns la nourriture, les autres rien, ou quelque poudre
sternutatoire,  portes de couleurs ou de formes diffrentes:
instruments diaboliques qui tt aprs firent fureur en Allemagne et qui,
sous le nom de _Vexierkasten_, servirent  la nouvelle cole
psycho-physiologique  faire un pas de plus dans l'incrdulit. Et pour
agir distinctement sur l'un ou l'autre sens de l'animal, sur l'une ou
l'autre partie du cerveau, il aveuglait ceux-ci, assourdissait ceux-l,
les chtrait, les dcortiquait, les cervelait, les dpouillait de tel
ou tel organe que vous eussiez jur indispensable, dont l'animal, pour
l'instruction d'Anthime, se passait.

Son _Communiqu sur les "rflexes conditionnels"_ venait de
rvolutionner l'Universit d'Upsal; d'pres discussions s'taient
leves, auxquelles avait pris part l'lite des savants trangers. Dans
l'esprit d'Anthime, cependant, s'ameutaient les questions nouvelles;
laissant donc ergoter ses collgues, il poussait ses investigations dans
d'autres voies, prtendant forcer Dieu dans de plus secrets
retranchements.

Que toute activit entranait une usure, il ne lui suffisait pas de
l'admettre _grosso modo_, ni que l'animal, par le seul exercice de ses
muscles ou de ses sens, dpenst. Aprs chaque dpense, il demandait:
combien? Et le patient extnu cherchait-il  rcuprer, Anthime, au
lieu de le nourrir, le pesait. L'apport de nouveaux lments et
compliqu par trop l'exprience que voici: six rats jenants et ligots
entraient quotidiennement en balance; deux aveugles, deux borgnes, deux
y voyant; de ces derniers un petit moulin mcanique fatiguait sans cesse
la vue. Aprs cinq jours de jene, dans quels rapports taient les
pertes respectives? Sur de petits tableaux _ad hoc_, Armand-Dubois,
chaque jour,  midi, ajoutait de nouveaux chiffres triomphaux.





II.


Le jubil tait tout proche.  Les Armand-Dubois attendaient les
Baraglioul d'un jour  l'autre. Le matin que parvint la dpche
annonant leur arrive pour le soir, Anthime sortit pour s'acheter une
cravate.

Anthime sortait peu; le moins souvent possible, se remuant malaisment;
Vronique faisait volontiers pour lui ses emplettes; on amenait  lui
les fournisseurs, qui prenaient commande d'aprs modle. Anthime ne se
souciait plus des modes; mais, pour simple qu'il dsirt sa cravate
(modeste noeud de surah noir), encore la voulait-il choisir. Le plastron
en satin carmlite, qu'il avait achet pour le voyage et mis durant son
sjour  l'htel, s'chappait constamment du gilet, qu'il avait
accoutum de porter trs ouvert; Marguerite de Baraglioul trouverait
certainement trop nglig le foulard crme qui l'avait remplac, et que
maintenait, mont sur pingle, un vieux gros came sans valeur; il avait
eu bien tort de quitter les petits noeuds noirs tout faits qu'il portait
 Paris communment, et surtout de n'en pas garder un pour modle.
Quelles formes allait-on lui proposer? Il ne se dciderait pas avant
d'avoir visit plusieurs chemisiers du Corso et de la via dei Condotti.
Les coques, pour un homme de cinquante ans, taient trop libres;
dcidment c'tait un noeud tout droit, d'un noir bien mat, qui
convenait...

Le djeuner n'tait que pour une heure.  Anthime rentra vers midi avec
l'emplette,  temps pour peser ses animaux.

Ce n'tait pas qu'il ft coquet, mais Anthime prouva le besoin
d'essayer sa cravate avant de se mettre au travail. Un dbris de miroir
gisait l, qui lui servait nagure  provoquer des tropismes; il le posa
de champ contre une cage et se pencha vers son propre reflet.

Anthime portait en brosse des cheveux encore pais, jadis roux,
aujourd'hui de cet inconstant jaune gristre que prennent les vieux
objets d'argent dor; ses sourcils avanaient en broussailles au-dessus
d'un regard plus gris, plus froid qu'un ciel d'hiver; ses favoris,
arrts haut et coups court, avaient conserv le ton fauve de sa
moustache bourrue. Il passa le revers de la main sur ses joues plates,
sous son large menton carr:

-- Oui, oui, marmonna-t-il, je me raserai tantt.

Il sortit de l'enveloppe la cravate, la posa devant lui; enleva
l'pingle-came, puis le foulard. Sa nuque tait puissante,
qu'encerclait un col demi-haut, chancr par-devant et dont il rabattait
les pointes. Ici, malgr tout mon dsir de ne relater que l'essentiel,
je ne puis passer sous silence la loupe d'Anthime Armand-Dubois. Car,
tant que je n'aurai pas plus srement appris  dmler l'accidentel du
ncessaire, qu'exigerais-je de ma plume sinon exactitude et rigueur? Qui
pourrait affirmer en effet que cette loupe n'avait jou aucun rle,
qu'elle n'avait pes d'aucun poids dans les dcisions de ce qu'Anthime
appelait sa _libre_ pense? Plus volontiers il passait outre sa
sciatique; mais cette mesquinerie, il ne la pardonnait pas au bon Dieu.

a lui tait venu il ne savait comment, peu de temps aprs son mariage;
et d'abord il n'y avait eu, au sud-est de son oreille gauche, o le cuir
devient chevelu, qu'un cicer sans autre importance; longtemps, sous
l'abondant cheveu qu'il ramenait en boucle par-dessus, il put dissimuler
l'excroissance; Vronique, elle-mme, ne l'avait pas encore remarque,
lorsque, dans une caresse nocturne, sa main soudain la rencontrant:

-- Tiens! qu'est-ce que tu as l? s'tait-elle crie.

Et comme si, dmasque, la grosseur n'avait plus  garder de retenue,
elle prit en peu de mois les dimensions d'un oeuf de perdrix, puis de
pintade, puis de poule et s'en tint l, tandis que le cheveu plus rare
se partageait  l'entour d'elle et l'exposait. A quarante-six ans,
Anthime Armand-Dubois n'avait plus  songer  plaire; il coupa ras ses
cheveux et adopta cette forme de faux cols demi-hauts dans lesquels une
sorte d'alvole rserv cachait la loupe, et la rvlait  la fois.
Suffit pour la loupe d'Anthime.

Il passa la cravate autour de son cou.  Au centre de la cravate, 
travers un petit couloir de mtal, devait glisser le ruban d'attache,
que s'apprtait  coincer un bec en levier. Ingnieux appareil, mais qui
n'attendait que la visite du ruban pour abandonner la cravate; celle-ci
retomba sur la table d'opration. Force tait de recourir  Vronique;
elle accourut  l'appel.

-- Tiens, recouds-moi a, dit Anthime.

-- Travail  la machine: a ne vaut rien, murmura-t-elle.

-- Il est de fait que a ne tient pas.

Vronique portait toujours, piques  son caraco d'intrieur, sous le
sein gauche, deux aiguilles tout enfiles, l'une de blanc, l'autre de
noir. Prs de la porte-fentre, sans mme s'asseoir, elle commena la
rparation. Anthime cependant la regardait. C'tait une assez forte
femme, aux traits marqus; entte comme lui, mais accorte aprs tout,
et la plupart du temps souriante, au point qu'un peu de moustache ne
durcissait pas trop son visage.

-- Elle a du bon, pensait Anthime en la voyant tirer l'aiguille.
J'aurais pu pouser une coquette qui m'et tromp une volage qui m'et
plant l, une bavarde qui m'et rompu la tte, une bcasse qui m'et
fait sortir de mes gonds, une grinchue comme ma belle-soeur...

Et sur un ton moins rogue que de coutume:

-- Merci, dit-il, comme Vronique, son travail achev, repartait.


La cravate neuve  son cou, Anthime  prsent est tout  ses penses.
Plus aucune voix ne s'lve, ni au-dehors, ni dans son coeur. Il a dj
pes les rats aveugles. Qu'est-ce  dire? Les rats borgnes sont
stationnaires. Il va peser le couple intact. Tout  coup un sursaut si
brusque que la bquille roule  terre. Stupeur! les rats intacts... il
les repse  neuf; mais non, il faut bien s'en convaincre: les rats
intacts, depuis hier, _ont augment!_ Une lueur traverse son cerveau:

-- Vronique!

Avec un grand effort, ayant ramass sa bquille, il se rue vers la
porte:

-- Vronique!

Elle accourt de nouveau, obligeante.  Alors lui, sur le pas de la porte,
solennellement:

-- Qui est-ce qui a touch  mes rats?

Pas de rponse.  Il reprend lentement, dtachant chaque mot, comme si
Vronique avait cess de comprendre facilement le franais:

-- Pendant que j'tais sorti, quelqu'un leur a donn  manger.  Est-ce
vous?

Alors elle, qui retrouve un peu de courage, se retourne vers lui presque
agressive:

-- Tu les laissais mourir de faim, ces pauvres btes.  Je n'ai pas
drang ton exprience; simplement je leur ai...

Mais il l'a saisie par la manche et, clopinant, la mne jusqu' la table
o, dsignant les tableaux d'observations:

-- Vous voyez bien ces feuilles -- o depuis quinze jours je consigne
mes remarques sur ces btes: ce sont celles mmes qu'attend mon collgue
Potier pour en donner lecture  l'Acadmie des Sciences en sa sance du
17 mai prochain. Ce quinze avril, jour o nous sommes,  la suite de ces
colonnes de chiffres, que puis-je crire? que dois-je crire?...

Et comme elle ne souffle mot, du bout carr de son index, comme avec un
stylet, grattant l'espace blanc du papier:

-- Ce jour l, reprend-il, madame Armand-Dubois pouse de l'observateur,
n'coutant que son tendre coeur, commit la ... qu'est-ce que vous voulez
que je mette? la maladresse? l'imprudence? la sottise?...

-- Ecrivez plutt: eut piti de ces pauvres btes, victimes d'une
curiosit saugrenue.

Il se redresse, trs digne:

-- Si c'est ainsi que vous le prenez, vous comprendrez, madame, que
dsormais je doive vous prier de passer par l'escalier de la cour pour
aller soigner vos plantations.

-- Croyez-vous que j'entre jamais dans votre galetas pour mon plaisir?

-- Epargnez-vous la peine d'y entrer  l'avenir.

Puis, joignant  ces mots l'loquence du geste, il saisit les feuilles
d'observations et les dchire en petits morceaux.

"Depuis quinze jours", a-t-il dit: en vrit ses rats ne jenent que
depuis quatre. Et son irritation sans doute s'est extnue dans cette
exagration du grief, car  table il peut montrer un front serein; mme,
il pousse la philosophie jusqu' tendre  sa moiti une dextre
conciliatrice. Car, moins encore que Vronique, il ne se soucie de
donner  ce mnage si bien pensant des Baraglioul le spectacle de
dissensions dont ceux-ci ne manqueraient pas de faire les opinions
d'Anthime responsables.

Vers cinq heures Vronique change son caraco d'intrieur contre une
jaquette de drap noir et part  la rencontre de Julius et de Marguerite,
qui doivent entrer en gare de Rome  six heures. Anthime va se raser; il
a bien voulu remplacer son foulard par un noeud droit: voici qui doit
suffire; il rpugne  la crmonie et prtend ne pas dsavouer devant sa
belle-soeur une veste d'alpaga, un gilet blanc chin de bleu, un
pantalon de coutil et de confortables pantoufles de cuir noir sans
talons, qu'il garde mme pour sortir, et qu'excuse sa claudication.

Il ramasse les feuilles dchires, remet bout  bout les fragments, et
recopie soigneusement tous les chiffres, en attendant les Baraglioul.





III.


La famille de Baraglioul (le _gl_ se prononce en _l_ mouill, 
l'italienne comme dans _Broglie_ (duc de) et dans _miglionnaire_) est
originaire de Parme. C'est un Baraglioli (Alessandro) qu'pousait en
secondes noces Filippa Visconti, en 1514, peu de mois aprs l'annexion du
duch aux tats de l'glise. Un autre Baraglioli (Alessandro galement)
se distingua  la bataille de Lpante et mourut assassin en 1580, dans
des circonstances qui demeurent mystrieuses. Il serait ais, mais sans
grand intrt, de suivre les destines de la famille jusqu'en 1807,
poque o Parme fut runi  la France, et o Robert de Baraglioul,
grand-pre de Julius, vint s'installer  Pau. En 1828, il reut de
Charles X la couronne de comte -- couronne que devait porter si
noblement un peu plus tard Juste-Agnor, son troisime fils (les deux
premiers moururent en bas ge), dans les ambassades o brillait son
intelligence subtile et triomphait sa diplomatie.

Le deuxime enfant de Juste-Agnor de Baraglioul, Julius, qui depuis son
mariage vivait compltement rang, avait eu quelques passions dans sa
jeunesse. Mais, du moins, pouvait-il se rendre cette justice que son
coeur n'avait jamais drog. La distinction foncire de sa nature et
cette sorte d'lgance morale qui respirait dans ses moindres crits
avaient toujours empchs ses dsirs sur la pente o sa curiosit de
romancier leur et sans doute lch bride. Son sang coulait sans
turbulence, mais non pas sans chaleur, ainsi qu'en eussent pu tmoigner
plusieurs aristocratiques beauts... Et je n'en parlerais pas ici, si
ses premiers romans ne l'avaient clairement laiss entendre;  quoi ils
durent en partie le grand succs mondain qu'ils remportrent. La haute
qualit du public susceptible de les admirer leur permit de paratre:
l'un dans le _Correspondant_, deux autres dans la _Revue des Deux
Mondes_. C'est ainsi que, comme malgr lui; encore jeune, il se trouva
tout port vers l'Acadmie: dj semblaient l'y destiner sa belle
allure, la grave onction de son regard et la pleur pensive de son
front.

Anthime professait grand mpris pour les avantages du rang, de la
fortune et de l'aspect, ce qui ne laissait pas de mortifier Julius; mais
il apprciait chez Julius certain bon naturel, et une grande maladresse
dans la discussion, qui souvent laissait  la libre pense l'avantage.


A six heures, Anthime entend stopper devant la porte la voiture de ses
htes. Il sort  leur rencontre sur le palier. Julius monte le premier.
Avec son chapeau cronstadt, son pardessus droit  revers de soie, on le
dirait en tenue de visite, non de voyage, n'tait le chle cossais
qu'il porte sur l'avant-bras; la longueur du trajet ne l'a nullement
prouv.

Marguerite de Baraglioul suit, au bras de sa soeur; elle, trs dfaite
au contraire, capote et chignon de travers, trbuchant aux marches, un
quartier de visage cach par son mouchoir qu'elle tient en compresse...
Comme elle approche d'Anthime.

-- Marguerite a un charbon dans l'oeil, glisse Vronique.

Julie, leur fille, gracieuse enfant de neuf ans, et la bonne, qui
ferment la marche, gardent un silence constern.

Avec le caractre de Marguerite, il ne s'agit pas de prendre la chose en
riant: Anthime propose d'envoyer qurir un oculiste; mais Marguerite
connait de rputation les mdicastres italiens, et ne veut "pour rien au
monde" en entendre parler; elle souffle d'une voix mourante:

-- De l'eau frache.  Un peu d'eau frache, simplement.  Ah!

-- Ma chre soeur, effectivement, reprend Anthime, l'eau frache pourra
vous soulager un instant en dcongestionnant votre oeil; mais elle
n'enlvera pas le mal.

Puis, se tournant vers Julius:

-- Avez-vous pu voir ce que c'tait?

-- Pas trs bien.  Ds que le train s'arrtait et que je me proposais
d'examiner, Marguerite commenait de s'nerver...

-- Mais ne dis donc pas cela, Julius!  Tu as t horriblement maladroit.
Pour me soulever la paupire, tu as commenc par me retourner tous les
cils...

-- Voulez-vous que j'essaie  mon tour, dit Anthime: je serai peut-tre
plus habile?

Une facchino montait les malles.  Caroline alluma une lampe 
rflecteur.

-- Voyons, mon ami, tu ne vas pas faire cette opration dans le passage,
dit Vronique, et elle mne les Baraglioul  leur chambre.

L'appartement des Armand-Dubois se dveloppait autour de la cour
intrieure o prenaient jour les fentres d'un couloir qui, partant du
vestibule, rejoignait l'orangerie. Sur ce couloir ouvraient les portes
de la salle  manger d'abord, puis du salon (norme pice d'angle, mal
meuble, dont ne se servaient pas les Anthime), de deux chambres d'amis
prpares, la premire pour le couple Baraglioul, la seconde plus petite
pour Julie, auprs de la dernire chambre, celle du couple
Armand-Dubois. Toutes ces pices, d'autre part, communiquaient entre
elles intrieurement. La cuisine et deux chambres de bonnes donnaient
sur l'autre ct du palier...

-- Je vous en prie, ne soyez pas tous autour de moi, gmit Marguerite;
Julius, occupe-toi donc des bagages.

Vronique a fait asseoir sa soeur dans un fauteuil et tient la lampe,
tandis qu'Anthime s'attentionne:

-- Le fait est qu'il est enflamm.  Si vous retiriez votre chapeau.

Mais Marguerite, craignant peut-tre que sa coiffure en dsordre ne
laisse paratre ses lments d'emprunt, dclare qu'elle ne le retirera
que plus tard; un chapeau cabriolet  brides ne l'empchera pas
d'appuyer sa nuque au dossier.

-- Alors vous m'invitez  sortir la paille de votre oeil avant d'ter la
solive qui est dans le mien, dit Anthime avec une sorte de ricanement.
Voil qui me parat bien contraire aux prceptes vangliques!

-- Ah! je vous en prie, ne me faites pas trop chrement payer vos soins.

--  Je ne dis plus rien...  Avec le soin d'un mouchoir propre... je vois
ce que c'est... n'ayez pas peur, cr-nom! regardez au ciel!... la voici.

Et Anthime enlve  la pointe du mouchoir une escarbille imperceptible.

-- Merci! merci.  Laissez-moi, maintenant; j'ai une affreuse migraine.


Tandis que Marguerite repose, que Julius dballe avec la bonne et que
Vronique surveille les prparatifs du repas, Anthime s'occupe de Julie
qu'il a emmene dans sa chambre. Il avait quitt sa nice toute petite
et reconnat mal cette grande fillette au sourire dj gravement ingnu.
Au bout d'un peu de temps, comme il la tient prs de lui, causant des
menues purilits qu'il esprait pouvoir lui plaire, son regard
s'accroche  une mince chanette d'argent que l'enfant porte au cou et 
laquelle il flaire que doivent tre suspendues des mdailles. D'un
glissement indiscret de son gros index il ramne celles-ci sur le devant
du corsage et, cachant sa maladive rpugnance sous un masque
d'tonnement:

-- Qu'est-ce que c'est que ces machinettes-l?

Julie comprend fort bien que la question n'est pas srieuse; mais
pourquoi s'offusquerait-elle?

-- Comment, mon oncle! vous n'avez jamais vu des mdailles?

-- Ma foi non, ma petite, ment-il; a n'est pas joli-joli, mais je pense
que cela sert  quelque chose.

Et comme la sereine pit ne rpugne pas  quelque espiglerie
innocente, l'enfant avise, contre la glace au-dessus de la chemine, une
photographie qui la reprsente et, la dsignant du doigt:

-- Vous avez l, mon oncle, le portrait d'une petite fille qui n'est pas
non plus joli-joli. A quoi donc peut-il vous servir?

Surpris de trouver chez une cagotine un si malicieux esprit de repartie,
et sans doute tant de bon sens, l'oncle Anthime est momentanment
dsaronn. Avec une fillette de neuf ans, il ne peut pourtant pas
engager une discussion mtaphysique! Il sourit. La petite aussitt se
saisissant de l'avantage et montrant les picettes saintes:

-- Voici, dit-elle, celle de sainte Julie, ma patronne, et celle du
Sacr-Coeur de Notre...

-- Du bon Dieu, tu n'en as pas une? interrompt absurdement Anthime.

L'enfant rpond trs naturellement:

-- Non; du bon Dieu, on n'en fait pas...  Mais voici la plus jolie:
c'est celle de Notre-Dame de Lourdes, que m'a donne la tante
Fleurissoire; elle l'a rapporte de Lourdes; je l'ai mise  mon cou le
jour o petit pre et maman m'ont offerte  la Sainte Vierge.

C'en est trop pour Anthime.  Sans chercher  comprendre un instant ce
qu'voquent d'ineffablement gracieux ces images, le mois de mai, le
blanc et le bleu cortge des enfants, il cde  un maniaque besoin de
blasphme:

-- Elle n'a donc pas voulu de toi, la bonne Sainte Vierge, que tu es
encore avec nous?

La petite ne rpond rien.  Se rend-elle compte dj qu' de certaines
impertinences le plus sage est de ne rien rpondre? Au reste, qu'est-ce
 dire? aprs cette question saugrenue, ce n'est pas Julie, c'est le
franc-maon qui rougit, -- trouble lger, compagnon inavou de
l'indcence, confusion passagre que l'oncle cachera en dposant sur le
front candide de sa nice un respectueux baiser rparateur.

-- Pourquoi faites-vous le mchant, l'oncle Anthime?

La petite ne se mprend pas: au fond, ce savant impie est sensible.

Alors pourquoi cette rsistance obstine?

A ce moment Adle ouvre la porte:

-- Madame rclame mademoiselle.

Apparemment Marguerite de Baraglioul redoute l'influence de son
beau-frre et se soucie peu de laisser longtemps sa fille avec lui.
C'est ce qu'il osera lui dire,  demi-voix, un peu plus tard, tandis que
la famille se rend  table. Mais Marguerite lvera sur Anthime un oeil
encore lgrement enflamm:

-- Peur de vous?  Mais, cher ami, Julie aurait converti douze de vos
pareils avant que vos moqueries aient pu remporter le plus petit succs
sur son me. Non, non, nous sommes plus solides que cela, nous autres.
Tout de mme songez que c'est une enfant... Elle sait tout ce qu'on peut
attendre de blasphme d'une poque aussi corrompue et dans un pays aussi
honteusement gouvern que le ntre. Mais il est triste que les premiers
motifs de scandale lui soient offerts par vous, son oncle, que nous
voudrions lui apprendre  respecter.





IV.


Ces paroles si mesures, si sages, sauront-elles calmer Anthime?

Oui, pendant les deux premiers services (au reste le dner, bon mais
simple, n'a que trois plats) et tandis que la conversation familiale
musardera le long de sujets non pineux. Par gard pour l'oeil de
Marguerite, on parlera d'abord oculistique (les Baraglioul feignent de
ne point voir que la loupe d'Anthime a grossi), puis de la cuisine
italienne, par gentillesse pour Vronique, avec allusions  l'excellence
de son dner. Puis Anthime demandera des nouvelles des Fleurissoire que
les Baraglioul ont t voir dernirement  Pau, et de la comtesse de
Saint-Prix, la soeur de Julius, qui villgiature dans les environs; de
Genevive enfin, l'exquise fille ane des Baraglioul, que ceux-ci
auraient souhait emmener avec eux  Rome, mais qui jamais n'avait
consenti  s'loigner de l'hpital des _Enfants-Malades_, o chaque
matin, rue de Svres, elle va panser les plaies des petits malheureux.
Puis Julius jettera sur le tapis la grave question de l'expropriation
des biens d'Anthime: il s'agit de terrains qu'Anthime avait achets en
gypte lors d'un premier voyage qu'il fit, jeune homme, dans ce pays;
mal situs, ces terrains n'avaient pas acquis jusqu' prsent grande
valeur; mais il tait question, depuis peu, que la nouvelle ligne de
chemin de fer du Caire  Hliopolis les traverst: certes la bourse des
Armand-Dubois, qu'ont surmenes de hasardeuses spculations, a grand
besoin de cette aubaine; pourtant Julius, avant son dpart, a pu parler
 Maniton, l'ingnieur-expert commis  l'tude de la ligne, et conseille
 son beau-frre de ne point trop dorer son esprance: il pourrait bien
rester Gros-Jean. Mais ce qu'Anthime ne dit pas, c'est que l'affaire est
entre les mains de la Loge, qui n'abandonne jamais les siens.

Anthime  prsent parle  Julius de sa candidature  l'Acadmie, de ses
chances: il en parle en souriant, parce qu'il n'y croit gure; et
Julius, lui-mme, feint une indiffrence tranquille et comme renonce: 
quoi bon raconter que sa soeur, la comtesse Guy de Saint-Prix, tient le
cardinal Andr dans sa manche et, partant, les quinze immortels qui
toujours votent avec lui? Anthime esquisse un compliment trs lger, sur
le dernier roman de Baraglioul: _L'Air des Cimes_. Le fait est qu'il a
trouv le livre excrable; et Julius, qui ne s'y mprend pas, se hte de
dire, pour mettre son amour-propre  couvert:

-- Je pensais bien qu'un tel livre ne pourrait pas vous plaire.

Anthime consentirait encore  excuser le livre, mais cette allusion 
ses opinions le chatouille; il proteste que celles-ci n'inclinent en
rien les jugements qu'il porte sur les oeuvres d'art en gnral, et sur
les livres de son beau-frre en particulier. Julius sourit avec une
accommodante condescendance et, pour changer de sujet, demande  son
beau-frre des nouvelles de sa sciatique, qu'il appelle par erreur: son
lumbago. Ah! pourquoi Julius ne s'est-il pas plutt enquis de ses
recherches scientifiques? On aurait eu beau jeu de lui rpondre. Son
lumbago! Pourquoi pas sa loupe, bientt? Mais ses recherches
scientifiques, apparemment son beau-frre les ignore: il prfre les
ignorer... Anthime, tout chauff dj et que prcisment le "lumbago"
fait souffrir, ricane et rpond hargneux:

-- Si je vais mieux?...  Ah! ah! ah! vous en seriez bien fch!

Julius s'tonne et prie son beau-frre de lui apprendre ce qui lui vaut
le prt d'aussi peu charitables sentiments.

-- Parbleu! vous aussi vous savez appeler le mdecin sitt qu'un des
vtres est malade; mais, quand votre malade gurit, la mdecine n'y est
plus pour rien: c'est  cause des prires que vous avez faites pendant
que le mdecin vous soignait. Celui-l qui n'a point fait ses Pques,
parbleu! vous trouveriez bien impertinent qu'il gurt!

-- Plutt que de prier, vous prfrez rester malade? dit d'un ton
pntr Marguerite.

De quoi vient-elle se mler?  D'ordinaire elle ne prend jamais part aux
conversations d'intrt gnral et fait la supprime ds que Julius
ouvre la bouche. C'est entre hommes qu'ils causent; foin des
mnagements! Il se tourne abruptement vers elle:

-- Ma charmante, sachez que si la gurison tait l, l, vous m'entendez
bien, -- et il dsigne perdument la salire, -- tout prs, mais que je
dusse, pour avoir le droit de m'en saisir, implorer Monsieur le
Principal (c'est ainsi qu'il s'amuse, dans ses jours d'humeur,  appeler
l'tre Suprme) ou le prier d'intervenir, de renverser pour moi l'ordre
tabli, l'ordre naturel des effets et des causes, l'ordre vnrable, eh
bien! je n'en voudrais pas, de sa gurison; je lui dirais, au Principal:
Fichez-moi la paix avec votre miracle: je n'en veux pas.

Il scande les mots, les syllabes; il a hauss la voix au diapason de sa
colre; il est affreux.

-- Vous n'en voudriez pas... pourquoi? demanda Julius trs calme.

-- Parce que cela me forcerait de croire  Celui qui n'existe pas.

Ce disant, il donne du poing sur la table.

Marguerite et Vronique, inquites, ont chang un clin d'oeil, puis
toutes deux report le regard vers Julie.

-- Je crois qu'il est temps d'aller se coucher, ma fillette, dit la
mre. Fais vite; nous viendrons te dire adieu dans ton lit.

L'enfant, que les atroces propos et l'aspect dmoniaque de son oncle
pouvantent, s'enfuit.

-- Je veux, si je guris, n'en tre oblig qu' moi-mme.  Suffit.

-- Eh bien! et le mdecin alors? hasarda Marguerite.

-- Je paie ses soins, et je suis quitte.

Mais Julius, sur son registre le plus grave:

-- Tandis que de la reconnaissance envers Dieu vous lierait...

-- Oui, mon frre; et voil pourquoi je ne prie pas.

-- D'autres ont pri pour toi, mon ami.

C'est Vronique qui parle; elle n'avait jusqu' prsent rien dit.  Au
son de cette douce voix connue, Anthime sursaute, perd toute retenue.
Des propositions contradictoires se bousculent sur se lvres: D'abord on
n'a pas le droit de prier pour quelqu'un contre son gr, de demander une
faveur pour lui sans qu'il en sache; c'est une trahison. Elle n'a rien
obtenu; tant mieux! a lui apprendra ce qu'elles valent, ses prires! Il
y a de quoi tre fier!... Mais peut-tre, aprs tout, qu'elle n'a pas
pri suffisamment?

-- Soyez tranquille: je continue, reprend, aussi doucement que devant,
Vronique. Puis toute souriante, et comme hors du vent de cette colre,
elle raconte  Marguerite que, chaque soir, et sans en manquer un, elle
brle, au nom d'Anthime, deux cierges, aux cts de la Madone triviale,
 l'angle nord de la maison, celle-l mme devant qui Vronique avait
jadis surpris Beppo se signant. L'enfant gtait, nichait, tout auprs
dans un renfoncement du mur, o Vronique tait sre de le trouver 
heure dite. Elle n'et pu atteindre  la niche, place hors de la porte
des passants; Beppo (c'tait  prsent un svelte adolescent de quinze
ans), s'agrippant aux pierres et  un anneau de mtal), posait les
cierges tout flambants devant la sainte image... Et la conversation,
insensiblement se dtournait d'Anthime, se refermait par-dessus lui, les
deux soeurs  prsent parlant de la pit populaire si touchante, par
quoi la plus fruste statue est aussi la plus honore... Anthime tait
tout submerg. Quoi! ne suffisait-il pas que, ce matin dj, derrire
son dos, Vronique et nourri ses rats? A prsent, elle brle des
cierges! pour lui! sa femme! et compromet Beppo dans cette inepte
simagre... Ah! nous allons bien voir!...

Le sang monte au cerveau d'Anthime; il touffe;  ses tempes bat un
tocsin. Dans un immense effort il se dresse en culbutant une chaise; il
renverse sur sa serviette un verre d'eau; il ponge son front... Va-t-il
se trouver mal? Vronique s'empresse: il la repousse d'une main brutale,
s'chappe vers la porte qu'il claque; et dj dans le corridor on entend
sa marche ingale s'loigner avec l'accompagnement de la bquille sourd
et clopant.

Ce dpart brusque laisse nos convives attrists et perplexes.  Quelques
instants ils demeurent silencieux.

-- Ma pauvre amie! dit enfin Marguerite.  Mais  cette occasion
s'affirme une fois de plus la diffrence entre le caractre des deux
soeurs. L'me de Marguerite est taille dans cette toffe admirable dont
Dieu fait proprement ses martyrs. Elle le sait et aspire  souffrir. La
vie malheureusement ne lui accorde aucun dommage; comble de toutes
parts, sa facult de bon support en est rduite  chercher dans de
menues vexations son emploi; elle met  profit les moindres choses pour
en tirer gratignure; elle s'accroche et se raccroche  tout. Certes
elle sait s'arranger de manire  ce qu'on lui manque; mais Julius
semble travailler  dsoeuvrer toujours plus sa vertu; comment
s'tonner, ds lors, qu'elle se montre auprs de lui toujours
insatisfaite et quinteuse? Avec un mari comme Anthime, quelle belle
carrire! Elle se pique  voir sa soeur savoir en profiter si peu;
Vronique, en effet, se drobe aux griefs; sur son indfectible onction
souriante tout glisse, sarcasme, moquerie -- et sans doute elle a pris
son parti depuis longtemps de l'isolement de sa vie; Anthime au
demeurant n'est pas mchant pour elle, et peut bien dire ce qu'il veut!
Elle explique que s'il parle fort, c'est qu'il est empch de remuer; il
s'emporterait moins s'il tait plus ingambe; et comme Julius demande o
il peut tre all?

-- A son laboratoire, rpond-elle; et  Marguerite qui demande si l'on
ne ferait pas bien d'y passer voir -- car il pourrait tre souffrant,
aprs une telle colre! -- elle assure qu'il vaut mieux le laisser se
calmer tout seul et ne pas prter trop d'attention  sa sortie.

-- Achevons de dner tranquillement, conclut-elle.





V.


Non, ce n'est pas a son laboratoire que s'est arrt l'oncle Anthime.

Il a travers rapidement cette officine o achvent de souffrir les six
rats. Que ne s'attarde-t-il sur la terrasse qu'inonde une occidentale
lueur? Le sraphique clairement du soir, apaisant son me rebelle,
l'inclinerait peut-tre... Mais non: il chappe au conseil. Par
l'incommode escalier tournant, il a gagn la cour, qu'il traverse. Cette
hte infirme est tragique par nous qui connaissons aux prix de quel
effort il achte chaque enjambe, au prix de quelle douleur chaque
effort. Quand verrons-nous dpenser pour le bien une aussi sauvage
nergie? Parfois un gmissement chappe  ses lvres tordues; ses traits
se convulsent. O le mne sa rage impie?

La Madone -- qui, de ses mains offertes laissant couler la grce et le
reflet des clestes rayons sur le monde, veille sur la maison et
peut-tre intercde mme pour le blasphmateur -- n'est pas une de ces
statues modernes comme on fabrique de nos jours, avec le carton-romain
plastique de Blafaphas, la maison d'art de Fleurissoire-Lvichon. Image
nave, expression de l'adoration populaire, elle n'en sera que plus
belle et plus loquente  nos yeux. clairant la face exsangue, les
rayonnantes mains, le manteau bleu, une lanterne, en face de la statue,
mais assez loin en avant d'elle, pend  un toit de zinc qui dborde la
niche et abrite  la fois les ex-voto accrochs aux cts des murs. A
porte de la main du passant, une petite porte de mtal, dont le bedeau
de la paroisse a la clef, protge l'enroulement de la corde au bout de
quoi, la lanterne pend. En plus, deux cierges brlent jour et nuit
devant la statue, qu'a ports tantt Vronique. A la vue de ces cierges,
qu'il sait brler pour lui, le franc-maon sent se ranimer sa fureur.
Beppo qui, dans le retrait du mur o il niche, achevait de croquer un
croton et quelques griffes de fenouil, est accouru  sa rencontre. Sans
rpondre  son accorte salutation, Anthime l'a saisi par l'paule;
pench sur lui, que dit-il, qui fasse tressaillir l'enfant? -- Non! non!
le petit proteste. De la poche de son gilet, Anthime sort un billet de
cinq lires; Beppo s'indigne... Plus tard il volera peut-tre; il tuera
mme; qui sait de quelle claboussure sordide la misre tachera son
front? Mais lever la main contre la Vierge qui le protge, vers qui,
chaque soir, avant de s'endormir, il soupire,  qui chaque matin, au
premier rveil, il sourit!... Anthime peut essayer de l'exhortation, de
la corruption, du rudoiement, de la menace, il n'obtiendra de lui que
refus.

Au demeurant ne nous y mprenons pas.  Anthime n'en veut point
prcisment  la Vierge; c'est spcialement aux cierges de Vronique
qu'il en a. Mais l'me simple de Beppo ne consent pas  ces nuances; et,
du reste, ces cierges  prsent consacrs, nul n'a le droit de les
souffler...

Anthime que cette rsistance exaspre a repouss l'enfant.  Il agira
tout seul. Accot contre la muraille, il empoigne sa bquille par le
bas, prend un terrible lan en balanant le manche en arrire et, de
toutes ses forces, il la lance contre le ciel. Le bois carambole contre
la paroi de la niche, retombe  terre avec fracas, entranant il ne sait
quel dbris, quel platras. Il ramasse sa bquille et recule pour voir la
niche... Par l'enfer! les deux cierges brlent toujours. Mais qu'est-ce
 dire? La statue,  la place de la main droite, ne prsente plus qu'une
tige de mtal noir.

Il contemple un instant, dgris, le triste rsultat de son geste:
aboutir  ce drisoire attentat... Ah! fi donc! Il cherche des yeux
Beppo; l'enfant a disparu. La nuit se clt; Anthime est seul; il avise
sur le pav le dbris que tout  l'heure avait dcroch sa bquille, le
recueille: c'est une petite main de stuc, qu'avec un haussement
d'paules il glisse dans la poche de son gilet.

La honte au front, la rage au coeur, l'iconoclaste  prsent remonte 
son laboratoire; il voudrait travailler, mais cet effort abominable l'a
bris; il n'a plus de coeur qu' dormir.

Certes, il va se mettre au lit sans souhaiter bonsoir  personne...  A
l'instant d'entrer dans sa chambre, un bruit de voix pourtant l'arrte.
La porte de la chambre voisine est ouverte; dans l'ombre du couloir il
se glisse...

Semblable  quelque angelet familier, la petite Julie, en chemise, est
sur son lit, agenouille; au chevet du lit, baignant dans la clart de
la lampe, Vronique et Marguerite  genoux toutes deux; un peu recul,
debout au pied du lit, Julius, une main sur son coeur, l'autre couvrant
ses yeux, dans une attitude  la fois dvote et virile: ils coutent
l'enfant prier. Un grand silence enveloppe la scne et tel qu'il fait
souvenir le savant de certain soir tranquille et d'or, au bord du Nil,
o, comme cette prire enfantine s'lve, s'levait une fume bleue,
toute droite vers un ciel tout pur.

Sans doute, la prire touche  sa fin; l'enfant,  prsent, laissant les
formules apprises, prie d'abondance, selon la dicte de son coeur; elle
prie pour les petits orphelins, pour les malades et pour les pauvres,
pour sa soeur Genevive, pour sa tante Vronique, pour son papa; pour
que l'oeil de sa chre maman soit vite guri... Cependant le coeur
d'Anthime se contracte; du pas de la porte, trs haut, sur un ton qu'il
voudrait ironique, on l'entend  l'autre bout de la pice qui dit:

-- Et pour l'oncle, on ne lui demande rien, au bon Dieu?

L'enfant alors, d'une voix extraordinairement assure, reprend, au grand
tonnement de chacun:

-- Et je Vous prie galement, mon Dieu, pour les pchs de l'oncle
Anthime.

Ces mots atteignent l'athe en plein coeur.





VI.


Cette nuit Anthime eut un songe.  On frappait  la petite porte de sa
chambre; non point  la porte du couloir, ni  celle de la chambre
voisine: on frappait  une autre porte, une porte dont,  l'tat de
veille, il ne s'tait pas jusqu'alors avis et qui donnait droit sur la
rue. C'est l ce qui fit qu'il eut peur et d'abord, pour toute rponse,
se tint coi. Une demi-clart lui permettait de distinguer les menus
objets dans sa chambre, une douce et douteuse clart pareille  celle
qu'et rpandue une veilleuse; pourtant aucune flamme ne veillait. Comme
il cherchait  s'expliquer d'o provenait cette lumire, on heurta une
seconde fois.

-- Qu'est-ce que vous voulez? cria-t-il d'une voix tremblante.

A la troisime fois une extraordinaire mollesse l'engourdit, une
mollesse telle que tout sentiment de peur s'y fondit (ce qu'il appelait
plus tard: une tendresse rsigne); soudain il sentit  la fois qu'il
tait sans rsistance et que la porte allait cder. Elle s'ouvrit sans
bruit, et durant un instant il ne vit qu'une obscure embrasure, mais o,
comme dans une niche, voici que la Sainte Vierge apparut. C'tait une
courte forme blanche, qu'il prit d'abord pour sa petite nice Julie,
telle qu'il venait de la laisser, les pieds nus dpassant un peu sa
chemise; mais, un instant aprs, il reconnut Celle qu'il avait offense;
je veux dire qu'elle avait l'aspect de la statue du carrefour; et mme
il distingua la blessure de l'avant-bras droit; pourtant le mle visage
tait plus beau, plus souriant encore que de coutume. Sans qu'il la vt
prcisment marcher, elle avana vers lui comme en glissant, et quand
elle fut tout contre son chevet:

-- Crois-tu donc, toi qui m'as blesse, lui dit-elle, que j'aie besoin
de ma main pour te gurir? -- et cependant elle levait sur lui sa manche
vide.

Il lui semblait  prsent que cette trange clart manait d'Elle.
Mais, quand la tige de mtal entra tout  coup dans son flanc, une
atroce douleur le pera et il s'veilla dans le noir.


Anthime resta peut-tre un quart d'heure avant de reprendre ses sens.
Il sentait par tout le corps une sorte de torpeur trange, d'hbtude,
puis une fourmillement presque agrable, de sorte que la douleur aigu 
son flanc, il doutait maintenant s'il l'avait vraiment prouve; il ne
comprenait plus o commenait, o s'arrtait son rve, ni si maintenant
il veillait, ni s'il avait rv tout  l'heure. Il se palpa, se pina,
se vrifia, sortit un bras du lit, et enfin gratta une allumette.
Vronique,  ses cts, dormait la face tourne vers le mur.

Alors, dbordant les draps, et rejetant les couvertures, il se laissa
glisser jusqu' reposer la pointe des pieds nus sur ses pantoufles. La
bquille tait l dresse contre la table de nuit; sans la prendre, il
se souleva sur les mains, repoussant le lit en arrire; puis enfona ses
pieds dans le cuir; puis se dressa tout droit sur ses jambes; puis,
incertain encore, un bras tendu en avant, l'autre en arrire, il fit un
pas, deux pas le long du lit, trois pas, puis  travers la chambre...
Sainte Vierge! tait-il...? -- Sans bruit il enfila ses culottes,
repassa son gilet, sa veste... Arrte,  ma plume imprudente! O palpite
dj l'aile d'une me qui se dlivre, qu'importe l'agitation malhabile
d'un corps paralys qui gurit?

Lorsqu'un quart d'heure aprs, Vronique, avertie par je ne sais quel
pressentiment, s'veilla, elle s'inquita d'abord de ne plus sentir
Anthime auprs d'elle; elle s'inquita plus encore lorsque, ayant gratt
une allumette, elle aperut au chevet du lit la bquille, compagne
oblige de l'infirme. L'allumette acheva de se consumer entre ses
doigts, car Anthime en sortant avait emport la bougie; Vronique, 
ttons, se vtit sommairement, puis, quittant la pice  son tour, fut
aussitt guide par le fil de lumire qui glissait sous la porte du
galetas.

-- Anthime!  Es-tu l, mon ami?

Pas de rponse.  Cependant Vronique aux coutes percevait un bruit
singulier. Avec angoisse, alors, elle poussa la porte; ce qu'elle vit la
cloua sur le seuil:

Son Anthime tait l, en face d'elle; il n'tait assis, ni debout; le
sommet de sa tte,  hauteur de la table, recevait en plein la lumire de
la bougie qu'il avait pose sur le bord; Anthime le savant, l'athe,
celui dont le jarret perclus, non plus que la volont insoumise, depuis
des ans n'avait jamais flchi (car il est  remarquer combien chez lui
l'esprit allait de pair avec le corps), Anthime tait agenouill.

Il tait  genoux, Anthime; il tenait  deux mains un petit dbris de
stuc qu'il trempait de larmes, qu'il couvrait de frntiques baisers. Il
ne se drangea pas d'abord, et Vronique, devant ce mystre, interdite,
n'osant ni reculer ni entrer, dj pensait  s'agenouiller elle-mme,
sur le seuil, en face de son mari, quand celui-ci se relevant sans
effort,  miracle! marcha vers elle d'un pas sr, et la saisissant 
pleins bras:

-- Dsormais, lui dit-il en la pressant contre son coeur et le visage
pench vers elle, -- dsormais, mon amie, c'est avec moi que tu prieras.





VII



La conversion du franc-maon ne pouvait demeurer longtemps secrte.
Julius de Baraglioul n'attendit pas un jour pour en faire part au
cardinal Andr, qui l'bruita dans le parti conservateur et dans le haut
clerg franais; tandis que Vronique l'annonait au pre Anselme, de
sorte que la nouvelle en parvenait bientt aux oreilles du Vatican.

Sans doute Armand-Dubois avait t l'objet d'une faveur insigne.  Que la
Vierge lui ft rellement apparue, c'est ce qu'il tait peut-tre
imprudent d'affirmer; mais quand bien mme il l'aurait vue seulement en
rve, sa gurison du moins tait l, indniable, miraculeuse assurment.

Or, s'il suffisait peut-tre  Anthime d'tre guri, cela ne suffisait
pas  l'glise, qui rclama une abjuration manifeste, prtendant
l'entourer d'un insolite clat.

-- Eh quoi! lui disait  quelques jours de l le pre Anselme, vous
auriez, au cours de vos erreurs, propag par tous les moyens l'hrsie,
et vous vous droberiez aujourd'hui  l'enseignement suprieur que le
ciel entend tirer de vous-mme? Combien d'mes les fausses lueurs de
votre vaine science n'ont-elles pas dtournes de la lumire! Il vous
appartient de les rallier aujourd'hui, et vous hsiteriez  le faire?
Que dis-je: il vous appartient? C'est votre strict devoir; et je ne vous
ferai point cette injure de supposer que vous ne le sentiez pas.

Non, Anthime ne se drobait pas  ce devoir; toutefois il ne laissait
pas d'en redouter les consquences. De gros intrts qu'il avait en
Egypte taient, nous l'avons dit, entre les mains des francs-maons. Que
pouvait-il sans l'assistance de la Loge? Et comment esprer qu'elle
continuerait  soutenir celui qui prcisment la reniait. Comme il avait
attendu d'elle sa fortune, il se voyait  prsent tout ruin.

Il s'en ouvrit au pre Anselme.  Celui-ci, qui ne connaissait pas le
haut grade d'Anthime, s'en rjouit fort, en pensant que l'abjuration en
serait d'autant remarque. Deux jours aprs, le haut grade d'Anthime
n'tait plus un secret pour aucun des lecteurs de _l'Osservatore_ ni de
la _Santa Croce_.

-- Vous me perdez, disait Anthime.

-- Eh! mon fils, au contraire, rpondait le pre Anselme; nous vous
apportons le salut. Quant  ce qui est des besoins matriels, n'en ayez
cure: l'glise y subviendra. J'ai longuement entretenu de votre cas le
cardinal Pazzi qui doit en rfrer  Rampolla; vous dirai-je enfin que,
dj votre abjuration n'est pas ignore de notre Saint-Pre; l'glise
saura reconnatre ce que vous sacrifiez pour elle et n'entend pas que
vous soyez frustr. Au demeurant, ne pensez-vous pas que vous vous
exagrez l'efficace (il souriait) des francs-maons dans l'occurence? Ce
n'est pas que je ne sache qu'il faut trop souvent compter avec eux!...
Enfin avez-vous fait l'estimation de ce que vous craignez que leur
hostilit ne vous fasse perdre? Dites-nous la somme,  peu prs et...
(il leva l'index de la main gauche  hauteur du nez, avec une bnignit
malicieuse) et ne craignez rien.

Dix jours aprs les ftes du Jubil, l'abjuration d'Anthime se fit au
Ges, entour d'une pompe excessive. Je n'ai pas  relater cette
crmonie dont s'occuprent tous les journaux italiens de l'poque. Le
pre T., socius du gnral des Jsuites, pronona  cette occasion un de
ses plus remarquables discours: Certainement l'me du franc-maon tait
tourmente jusqu' la folie, et l'excs mme de sa haine tait un prsage
d'amour. L'orateur sacr rappelait Sal de Tarse, dcouvrait entre le
geste iconoclaste d'Anthime et la lapidation de saint Etienne de
surprenantes analogies. Et pendant que l'loquence du rvrend pre se
gonflait et roulait  travers la nef comme roule dans une grotte sonore
la houle paisse des mares, Anthime songeait  la frle voix de sa
nice, et dans le secret de son coeur remerciait l'enfant d'avoir appel
sur les pchs de l'oncle impie l'attention misricordieuse de Celle
qu'il voulait uniquement servir dsormais.


A partir de ce jour, rempli de proccupations plus hautes, c'est  peine
si Anthime s'aperut du bruit qui se faisait autour de son nom. Julius
de Baraglioul prenait soin d'en souffrir pour lui, et n'ouvrait pas les
journaux sans battements de coeur. Au premier enthousiasme des feuilles
orthodoxes rpondaient  prsent les hues des organes libraux: 
l'important article de _l'Osservatore_, "Une nouvelle victoire de
l'glise", faisait pendant la diatribe du _Tempo Felice_, "Un imbcile
de plus". Enfin, dans _La Dpche de Toulouse_, la chronique d'Anthime,
envoye l'avant-veille de sa gurison, parut prcde d'une notice
gouailleuse; Julius rpondit au nom de son beau-frre une lettre  la
fois digne et sche pour avertir _La Dpche_ qu'elle n'aurait plus
dsormais  compter "le converti" parmi ses collaborateurs. La _Zukunft_
prit les devants et remercia poliment Anthime. Celui-ci acceptait les
coups de ce visage serein qu'apprte l'me vraiment dvote.

-- Heureusement le _Correspondant_ va vous tre ouvert; a, j'en
rponds, disait Julius d'une voix sifflante.

-- Mais, cher ami, que voulez-vous que j'y crive? objectait
bnvolement Anthime; rien de ce qui m'occupait hier ne m'intresse plus
aujourd'hui.

Puis le silence s'tait fait.  Julius avait d rentrer  Paris.

Anthime cependant, press par le pre Anselme, avait docilement quitt
Rome. Sa ruine matrielle avait vite suivi le retrait de l'appui des
Loges; et les visites auxquelles Vronique, confiante dans l'appui de
l'glise, le poussait, n'ayant pas eu d'autre rsultat que de lasser et
finalement d'indisposer le haut clerg, amicalement il avait t
conseill d'aller attendre  Milan la compensation nagure promise et
les reliefs d'une faveur cleste vente.


Livre Deuxime.


JULIUS DE BARAGLIOUL

"Puisqu'il ne faut jamais ter le retour  personne."

- VIII, p. 93


I.


Le 30 mars,  minuit, les Baraglioul rentrrent  Paris et rintgrrent
leur appartement de la rue de Verneuil.

Tandis que Marguerite s'apprtait pour la nuit, Julius, une petite lampe
 la main et des pantoufles aux pieds, pntra dans son cabinet de
travail, qu'il ne retrouvait jamais sans plaisir. La dcoration de la
pice tait sobre; quelques Lpine et un Boudin pendaient aux murs; dans
un coin, sur un socle tournant, un marbre, le buste de sa femme Chapu,
faisait une tache un peu crue; au milieu de la pice, une table
Renaissance norme o, depuis son dpart, s'amoncelaient livres,
brochures et prospectus; sur un plateau d'mail cloisonn quelques
cartes de visite cornes, et  l'cart du reste, appuye bien en
vidence contre un bronze de Barye, une lettre o Julius reconnut
l'criture de son vieux pre. Il dchira tout aussitt l'enveloppe et
lut:

_Mon cher fils,

Mes forces ont beaucoup diminu ces derniers jours.  A de certains
avertissements qui ne trompent pas je comprends qu'il est temps de plier
bagage; aussi bien n'ai-je plus grand profit  attendre d'une station
plus prolonge.

Je sais que vous rentrez  Paris cette nuit et je compte que vous
voudrez bien me rendre sans tarder un service: En vue de quelques
dispositions dont je vous aviserai tt ensuite, j'ai besoin de savoir si
un jeune homme, du nom de Lafcadio Wluiki (on prononce Louki, le W et
l'i se font  peine sentir), habite encore au douze de l'impasse
Claude-Bernard.

Je vous serai oblig de bien vouloir rendre  cette adresse et de
demander  voir le susdit. (Vous trouverez facilement, romancier que
vous tes, un prtexte pour vous introduire.) Il m'importe de connatre:

1 ce que fait le jeune homme;
2 ce qu'il compte faire (a-t-il de l'ambition? de quel ordre?);
3 Enfin vous m'indiquerez quels vous paraissent tre ses ressources,
ses facults, ses apptits, ses gots...

Ne cherchez pas  me voir pour l'instant: je suis d'humeur chagrine.
Ces renseignements aussi bien pouvez-vous me les crire en quelques
mots. S'il me prend dsir de causer, ou si je me sens prs du grand
dpart, je vous ferai signe.
Je vous embrasse.

Juste-Agnor de Baraglioul.

P.S.-- Ne laissez point paratre que vous venez de ma part; le jeune
homme m'ignore et doit continuer de m'ignorer.
Lafcadio Wluiki a prsentement dix-neuf ans.  Sujet roumain.  Orphelin.
J'ai parcouru votre dernier livre.  Si, aprs cela, vous n'entrez pas 
l'Acadmie, vous tes impardonnable d'avoir crit ces sornettes._

On ne pouvait le nier: le dernier livre de Julius avait mauvaise presse.
Bien qu'il ft fatigu, le romancier parcourut les dcoupures des
journaux o l'on citait son nom sans bienveillance. Puis il ouvrit une
fentre et respira l'air brumeux de la nuit. Les fentres du cabinet de
Julius donnaient sur des jardins d'ambassade, bassin d'ombre lustrale o
les yeux et l'esprit se lavaient des vilenies du monde et de la rue. Il
couta quelques instants le chant pur d'un merle invisible. Puis rentra
dans la chambre o Marguerite reposait dj.

Comme il redoutait l'insomnie il prit sur la commode un flacon de fleur
d'oranger dont il faisait frquent usage. Soucieux des prvenances
conjugales, il avait pris cette prcaution de poser en contrebas de la
dormeuse la lampe  la mche baisse; mais un lger tintement du
cristal, lorsque, ayant bu, il reposa le verre, atteignit au profond de
son engourdissement Marguerite qui, poussant un gmissement animal, se
tourna du ct du mur. Julius, heureux de la tenir pour veille,
s'approcha d'elle et, tout en se dshabillant:

-- Veux-tu savoir comment mon pre parle de mon livre?

-- Mon cher ami, ton pauvre pre n'a aucun sentiment littraire, tu me
l'as dit cent fois, murmura Marguerite qui ne demandait qu' dormir.

Mais Julius avait trop gros coeur:

-- Il dit que je suis inqualifiable d'avoir crit ces sornettes.

Il y eut un assez long silence o Marguerite plongea, perdant de vue
toute littrature; et dj Julius prenait son parti d'tre seul; mais
elle fit, par amour pour lui, un grand effort, et revenant  la surface:

-- J'espre que tu ne vas pas te faire du mauvais sang.

-- Je prends la chose trs froidement, tu le vois bien, reprit aussitt
Julius. Mais ce n'est tout de mme pas  mon pre, je trouve, qu'il
convient de s'exprimer ainsi;  mon pre moins qu' autre; et
prcisment  propos de ce livre qui n'est,  proprement parler, qu'un
monument en son honneur.

N'tait-ce pas, prcisment, en effet, la carrire si reprsentative du
vieux diplomate que Julius avait retrace dans ce livre? En regard des
turbulences romantiques, n'y avait-il pas magnifi la digne, calme,
classique,  la fois politique et familiale existence de Juste-Agnor?

-- Tu n'as heureusement pas crit ce livre pour qu'il t'en sache gr.

-- Il me fait entendre que j'ai crit _l'Air des Cimes_ pour entrer 
l'Acadmie.

-- Et quand cela serait!  Et quand tu entrerais  l'Acadmie pour avoir
crit un beau livre! puis sur un ton de piti:
-- Enfin! esprons que les journaux et les revues sauront l'instruire.

Julius clata:

-- Les journaux! parlons-en!... les revues! et furieusement, vers
Marguerite, comme s'il y avait de sa faute  elle, avec un rire amer: --
On m'reinte de toutes parts.

Du coup.  Marguerite se rveilla compltement.

-- Tu as reu beaucoup de critiques? demande-t-elle avec sollicitude.

-- Et des loges, d'une mouvante hypocrisie.

-- Comme tu faisais bien de les mpriser, ces journalistes!  Mais
souviens-toi de ce que t'a crit avant-hier M. de Voge: "Une plume
comme la vtre dfend la France comme une pe."

"-- Une plume comme la vtre, contre la barbarie qui nous menace, dfend
la France comme une pe."

"-- Une plume comme la votre, contre la barbarie qui nous menace, dfend
la France mieux qu'une pe", rectifia Julius.

-- Et le cardinal Andr, en te promettant sa voix, t'a affirm
dernirement encore que tu avais derrire toi toute l'glise.

-- Voil qui me fait une belle jambe!

-- Mon ami...!

-- Nous venons de voir avec Anthime ce que valait la haute protection du
clerg.

-- Julius, tu deviens amer.  Tu m'as souvent dit que tu ne travaillais
pas en vue de la rcompense; ni de l'approbation des autres, et que la
tienne te suffisait; tu as mme crit l-dessus de trs belles pages.

-- Je sais, je sais, fit Julius impatient.

Son tourment profond n'avait que faire de ces tisanes.  Il passa dans le
cabinet de toilette.

Pourquoi se laissait-il aller devant sa femme  ce dbordement
pitoyable? Son souci, qui n'est point de la nature de ceux que les
pouses savent dorloter et complaindre, par fiert, par vergogne, il
devrait l'enfermer en son coeur, "Sornettes!" Le mot, tandis qu'il se
lavait les dents, battait ses tempes, bousculait ses plus nobles
penses. Et qu'importait ce dernier livre. Il oubliait la phrase de son
pre: du moins il oubliait que cette phrase vint de son pre... Une
interrogation affreuse, pour la premire fois de sa vie, se soulevait en
lui - en lui qui n'avait jamais rencontr jusqu'alors qu'approbation et
sourires, -- un doute sur la sincrit de ces sourires, sur la valeur de
cette approbation, sur la valeur de ses ouvrages, sur la ralit de sa
pense, sur l'authenticit de sa vie.

Il rentra dans la chambre, tenant distraitement d'une main le verre 
dents, de l'autre la brosse; il posa le verre,  demi plein d'une eau
rose, sur la commode, la brosse dans le verre, et s'assit devant un
petit bonheur-du-jour en rable o Marguerite avait accoutum d'crire
sa correspondance. Il saisit le porte-plume de son pouse; sur un papier
violtre et dlicatement parfum commena:

_Mon cher pre,

Je trouve votre mot ce soir en rentrant.  Ds demain je m'acquitterai de
cette mission que vous me confiez et que j'espre mener  votre
satisfaction, dsireux de vous prouver ainsi mon dvouement._

Car Julius est une de ces nobles natures qui, sous le froissement,
manifestent leur vraie grandeur. Puis, rejetant le haut du corps en
arrire, il demeura quelques instants, balanant sa phrase, la plume
leve:

_Il m'est dur de voir suspecter prcisment par vous un dsintressement
qui..._

Non.  Plutt:

_Pensez-vous que j'attache moins de prix  cette probit littraire
que..._

La phrase ne venait pas.  Julius tait en costume de nuit; il sentit
qu'il allait prendre froid, froissa le papier, reprit le verre  dents
et l'alla poser dans le cabinet de toilette, tandis qu'il jetait le
papier froiss dans le seau.

Sur le point de monter au lit, il toucha l'paule de sa femme.

-- Et toi, qu'est-ce que tu en penses, de mon livre?

Marguerite entrouvrit un oeil morne.  Julius dut rpter sa question.
Marguerite, se retournant  demi, le regarda. Les sourcils relevs sous
un amas de rides, les lvres contractes, Julius faisait piti.

-- Mais qu'est-ce que tu as, mon ami?  Quoi! tu crois donc vraiment que
ton dernier livre est moins bon que les autres?

Ce n'tait pas une rponse, cela; Marguerite se drobait.

-- Je crois que les autres ne sont pas meilleurs que celui-ci, na!

-- Oh! alors!...

Et Marguerite, devant ces excs, perdant coeur et sentant ses tendres
arguments inutiles, se retourna vers l'ombre et rendormit.



II.


Malgr certaine curiosit professionnelle et la flatteuse illusion que
rien d'humain ne lui devait demeurer tranger, Julius tait peu descendu
jusqu' prsent hors des coutumes de sa classe et n'avait gure eu de
rapports qu'avec des gens de son milieu. L'occasion, plutt que le got,
lui manquait. Sur le point de sortir pour cette visite, Julius se rendit
compte qu'il n'avait point non plus tout  fait le costume qu'il y
fallait. Son pardessus, son plastron, son chapeau cronstadt mme,
prsentaient je ne sais quoi de dcent, de restreint et de distingu...
Mais peut-tre, aprs tout, valait-il mieux que sa mise n'invitt pas 
trop brusque familiarit le jeune homme. C'est par les propos,
pensait-il, qu'il sied de s'amener  confiance. Et, tout en se dirigeant
vers l'impasse Claude-Bernard, Julius imaginait avec quelles
prcautions, sous quel prtexte, s'introduire et pousser son
inquisition.

Que pouvait bien avoir affaire avec ce Lafcadio le comte Juste-Agnor de
Baraglioul? La question bourdonnait autour de Julius, importune. Ce
n'est pas maintenant qu'il venait d'achever d'crire la vie de son pre,
qu'il allait se permettre des questions  son sujet. Il n'en voulait
savoir que ce que son pre voudrait lui dire. Ces dernires annes le
comte tait devenu taciturne, mais il n'avait jamais t cachottier. Une
averse surprit Julius tandis qu'il traversait le Luxembourg.

Impasse Claude-Bernard, devant la porte du douze, un fiacre stationnait
o Julius, en passant, put distinguer, sous un trop grand chapeau, une
dame  toilette un peu tapageuse.

Son coeur battit tandis qu'il jetait le nom de Lafcadio Wluiki au
portier de la maison meuble; il semblait au romancier qu'il s'enfont
dans l'aventure; mais, tandis qu'il montait l'escalier, la mdiocrit du
lieu, l'insignifiance du dcor le rebutrent; sa curiosit qui ne
trouvait o s'alimenter flchissait et cdait  la rpugnance.

Au quatrime tage le couloir sans tapis, qui ne recevait de jour que
par la cage de l'escalier,  quelques pas du palier faisait coude; de
droite et de gauche, des portes closes y donnaient; celle du fond,
entrouverte, laissait passer un mince rai de jour. Julius frappa; en
vain; timidement poussa la porte un peu plus; personne dans la chambre.
Julius redescendit.

-- S'il n'est pas l, il ne tardera pas  entrer, avait dit le portier.

La pluie tombait  flots.  Dans le vestibule, en face de l'escalier,
ouvrait un salon d'attente o Julius allait pntrer; l'odeur poisseuse,
l'aspect dsespr du lieu le reculrent jusqu' penser qu'il et aussi
bien pu pousser la porte, l-haut, et de pied ferme attendre le jeune
homme dans la chambre. Julius remonta.

Comme il tournait  nouveau le corridor, une femme sortit de la chambre
voisine de celle du fond. Julius donna contre elle et s'excusa.

-- Vous dsirez?

-- Monsieur Wluiki, c'est bien ici?

-- Il est sorti.

-- Ah! fit Julius, sur un ton de contrarit si vive que la femme lui
demanda:

-- C'est press, ce que vous aviez  lui dire?

Julius, uniquement arm pour affronter l'inconnu Lafcadio, restait
dcontenanc; pourtant l'occasion tait belle; cette femme, peut-tre,
en savait long sur le jeune homme; s'il savait la faire parler...

-- C'est un renseignement que je voulais lui demander.

-- De la part de qui?

"Me croirait-elle de la police?" pensa Julius.

-- Je suis le comte Julius de Baraglioul, dit-il d'une voix un peu
solennelle, en soulevant lgrement son chapeau.

-- Oh!  Monsieur le comte...  Je vous demande bien pardon de ne pas vous
avoir... Dans ce couloir il fait si sombre! Donnez-vous la peine
d'entrer. (Elle poussa la porte du fond). Lafcadio ne doit pas tarder
... Il a seulement t jusque chez le... Oh! permettez!...

Et, comme Julius allait entrer, elle s'lana d'abord dans la pice,
vers un pantalon de femme, indiscrtement tal sur une chaise, que ne
parvenant pas  dissimuler, elle s'effora du moins de rduire.

-- C'est dans un tel dsordre, ici...

-- Laissez! laissez!  Je suis habitu, disait complaisamment Julius.

Carola Venitequa tait une jeune femme assez forte, ou mieux: un peu
grasse, mais bien faite et saine d'aspect, de traits communs mais non
vulgaires et passablement engageants, au regard animal et doux,  la voix
blante. Comme elle tait prte  sortir, un petit feutre mou la
coiffait; sur son corsage en forme de blouse, qu'un noeud marin coupait
par le milieu, elle portait un col d'homme et des poignets blancs.

-- Il y a longtemps que vous connaissez M. Wluiki?

-- Je pourrais peut-tre lui faire votre commission? reprenait-elle sans
rpondre.

-- Voil... J'aurais voulu savoir s'il est trs occup pour le moment!

-- a dpend des jours.

-- Parce que, s'il avait eu un peu de temps de libre, je pensais lui
demander de... s'occuper pour moi d'un petit travail.

-- Dans quel genre?

-- Eh bien! prcisment, voil...  J'aurais voulu d'abord connatre un
peu le genre de ses occupations.

La question tait sans astuce, mais l'apparence de Carola n'invitait
gure aux subtilits. Cependant le comte de Baraglioul avait recouvr
son assurance; il tait assis  prsent sur la chaise qu'avait
dbarrasse Carola, et celle-ci, prs de lui, accote contre la table,
dj commenait de parler, lorsqu'un grand bruit se fit dans le
corridor: la porte s'ouvrit avec fracas et cette femme parut, que Julius
avait aperue dans la voiture.

-- J'en tait sre, dit-elle; quand je l'ai vu monter...

Et Carola, tout aussitt, s'cartant un peu de Julius:

-- Mais pas du tout, ma chre... nous causions.  Mon amie Bertha
Grand-Marnier; Monsieur le comte... pardon! voil que j'ai oubli votre
nom!

-- Peu importe, fit Julius, un peu contraint, en serrant la main gante
que Bertha lui tendait.

-- Prsente-moi aussi, dit Carola...

-- coute, ma petite: voil une heure qu'on nous attend, reprit l'autre,
aprs avoir prsent son amie. Si tu veux causer avec Monsieur,
emmne-le: j'ai une voiture.

-- Mais ce n'est pas moi qu'il venait voir.

-- Alors viens!  Vous dnerez ce soir avec nous?...

-- Je regrette beaucoup.

-- Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougissante, et presse  prsent
d'emmener son amie. Lafcadio va rentrer d'un moment  l'autre.


Les deux femmes en sortant avaient laiss la porte ouverte; sans tapis,
le couloir tait sonore; le coude qu'il faisait empchait qu'on ne vt
venir; mais on entendait approcher.

-- Aprs tout, mieux que la femme encore, la chambre me renseignera,
j'espre, se dit Julius. Tranquillement il commena d'examiner.

Presque rien dans cette banale chambre meuble ne se prtait hlas!  sa
curiosit mal experte:

Pas de bibliothque, pas de cadres aux murs.  Sur la chemine, la _Moll
Flanders_ de Daniel Defoe, en anglais, dans une vile dition coupe
seulement aux deux tiers, et les _Novelle_ d'Anton-Francesco Grazzini,
dit le Lasca, en italien. Ces deux livres intrigurent Julius. A ct
d'eux, derrire un flacon d'alcool de menthe, une photographie ne
l'inquita pas moins: sur une plage de sable, une femme, non plus trs
jeune, mais trangement belle, penche au bras d'un homme de type
anglais trs accus, lgant et svelte, en costume de sport;  leurs
pieds, assis sur une prissoire renverse, un robuste enfant d'une
quinzaine d'annes, aux pais cheveux clairs en dsordre, l'air
effront, rieur, et compltement nu.

Julius prit la photographie et l'approcha du jour pour lire, au coin de
droite, quelques mots plis: _Duino; juillet 1886,_ -- qui ne lui
apprirent pas grand-chose, bien qu'il se souvnt que Duino est une
petite bourgade sur le littoral autrichien de l'Adriatique. Hochant la
tte de haut en bas et les lvres pinces, il reposa la photographie.
Dans l'tre froid de la chemine se rfugiaient une bote de farine
d'avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dress contre le mur, un
peu plus loin, un chiquier. Rien ne laissait entrevoir  Julius le
genre d'tudes ou d'occupation auxquelles ce jeune homme employait ses
journes.

Lafcadio venait apparemment de djeuner; sur une table, dans une petite
casserole, au-dessus d'un rchaud  essence, trempait encore ce petit
oeuf creux, en mtal perfor, dont se servent pour prparer leur th les
touristes soucieux du moindre bagage; et des miettes autour d'une tasse
salie. Julius s'approcha de la table; la table avait un tiroir et le
tiroir avait sa clef...

Je ne voudrais pas qu'on se mprt sur le caractre de Julius,  ce qui
va suivre: Julius n'tait rien moins qu'indiscret; il respectait, de la
vie de chacun, ce revtement qu'il plat  chacun de lui donner; il
tenait en grand respect les dcences. Mais, devant l'ordre de son pre,
il devait plier son humeur. Il attendit encore un instant, prtant
l'oreille, puis, n'entendant rien venir -- contre son gr, contre ses
principes, mais avec le sentiment dlicat du devoir, -- il amena le
tiroir de la table dont la clef n'tait pas tourne.

Un carnet reli en cuir de Russie se trouvait l; que prit Julius et
qu'il ouvrit. Il lut sur la premire page ces mots, de la mme criture
que ceux de la photographie:

_A Cadio, pour qu'il inscrive ses comptes,
A mon loyal compagnon, son vieux oncle.

Faby_

et presque sans intervalle, au-dessous, d'une criture un peu enfantine,
sage, droite et rgulire:

_Duino.  Ce matin, 10 juillet 86, lord Fabian est venu nous rejoindre
ici. Il m'apporte une prissoire, une carabine et ce beau carnet._

Rien d'autre sur cette premire page.

Sur la troisime page,  la date du 29 aot, on lisait:

_Rendu 4 brasses  Faby_.  -- Et le lendemain:
_Rendu 12 brasses..._

Julius comprit qu'il n'y avait l qu'un carnet d'entranement.  La liste
des jours, toutefois, s'interrompait bientt, et, aprs une page
blanche, on lisait:

_20 septembre: Dpart d'Alger pour l'Aurs._

Puis quelques indications de lieux et de dates: et, enfin, cette
dernire indication:

_5 octobre: Retour  El Kantara. 50 kilom. on horseback, sans arrt._

Julius tourna quelques feuillets blancs; mais un peu plus loin le carnet
semblait reprendre  neuf. En manire de nouveau titre, au chef d'une
page tait crit en caractres plus grands et appliqus:

QUI INCOMINCIA IL LIBRO
DELLA NOVA ESIGENZA
E
DELLA SUPREMA VIRTU.

Puis au-dessous, en guise d'pigraphe:

_"Tanto quanto se ne taglia"_
BOCCACIO.

Devant l'expression d'ides morales l'intrt de Julius s'veillait
brusquement; c'tait gibier pour lui. Mais ds la page suivante il fut
du: on retombait dans la comptabilit. Pourtant, c'tait une
comptabilit d'un autre ordre. On lisait, sans plus d'indication de
dates ni de lieux:

_Pour avoir gagn Protos aux checs = 1 punta.
Pour avoir laiss voir que je parlais italien = 3 punte.
Pour avoir rpondu avant Protos = 1 p.
Pour avoir eu le dernier mot = 1 p.
Pour avoir pleur en apprenant la mort de Faby = 4 p._

Julius, qui lisait htivement, prit "punta" pour une pice de monnaie
trangre et ne vit dans ces comptes qu'un puril et mesquin marchandage
de mrites et de rtribution. Puis, de nouveau, les comptes cessent.
Julius tournait encore la page, lisait:

_Ce 4 avril, conversation avec Protos:
"Comprends-tu ce qu'il y a dans ces mots: PASSER OUTRE"?_

L s'arrtait l'criture.

Julius haussa les paules, serra les lvres, hocha la tte et remit en
place le cahier. Il tira sa montre, se leva, s'approcha de la fentre,
regarda dehors; la pluie avait cess. Il se dirigea vers le coin de la
chambre o, en entrant, il avait pos son parapluie; c'est  ce moment
qu'il vit, appuy un peu en retrait dans l'embrasure de la porte, un
beau jeune homme blond qui l'observait en souriant.





III.


L'adolescent de la photographie avait  peine mri; Juste-Agnor avait
dit: dix-neuf ans; on ne lui en et pas donn plus de seize.
Certainement Lafcadio, venait seulement d'arriver; en remettant  sa
place le carnet, Julius avait dj lev les yeux vers la porte et
n'avait vu personne; mais comment ne l'avait-il pas entendu approcher?
alors, instinctivement, regardant les pieds du jeune homme, Julius vit
qu'en guise de bottines il avait chauss des caoutchoucs.

Lafcadio souriait d'un sourire qui n'avait rien d'hostile; il semblait
plutt amus, mais ironique; il avait gard sur la tte une casquette de
voyage, mais, ds qu'il rencontra le regard de Julius, se dcouvrit et
s'inclina crmonieusement.

-- Monsieur Wluiki? demanda Julius.


Le jeune homme s'inclina de nouveau sans rpondre.
-- Pardonnez-moi de m'tre install dans votre chambre  vous attendre.
A vrai dire, je n'aurais pas os y entrer de moi-mme et si l'on ne m'y
avait introduit.

Juius parlait plus vite et plus haut que de coutume, pour se prouver
qu'il n'tait point gn. Le front de Lafcadio se frona presque
insensiblement; il alla vers le parapluie de Julius; sans mot dire, le
prit et le mit  ruisseler dans le couloir; puis, rentrant dans la
chambre, fit signe  Julius de s'asseoir.

-- Sans doute vous tonnez-vous de me voir?
Lafcadio tira tranquillement une cigarette d'un tui d'argent et
l'alluma.

-- Je m'en vais vous expliquer en peu de mots les raisons qui m'amnent,
et que vous allez comprendre trs vite...

Plus il parlait, plus il sentait se volatiliser son assurance.

-- Voici... Mais permettez d'abord que je me nomme;

-- puis, comme gn d'avoir  prononcer son nom, il tira de son gilet
une carte et la tendit  Lafcadio, qui la posa, sans la regarder, sur la
table.
-- Je suis...  Je viens d'achever un travail assez important; c'est un
petit travail que je n'ai pas le temps de mettre au net moi-mme.
Quelqu'un m'a parl de vous comme ayant une excellente criture, et j'ai
pens que, d'autre part -- ici le regard de Julius circula loquemment 
travers le dnuement de la pice -- j'ai pens que vous ne seriez
peut-tre pas fch de...

-- Il n'y a personne  Paris, interrompit alors Lafcadio, personne qui
ait pu vous parler de mon criture. -- Il porta alors les yeux sur le
tiroir o Julius avait, sans s'en douter, fait sauter un imperceptible
sceau de cire molle, puis tournant violemment la clef dans la serrure et
la mettant ensuite dan sa poche: -- personne qui ait le droit d'en
parler, reprit-il, en regardant Julius rougir. -- D'autre part (il
parlait trs lentement, comme btement, sans intonation aucune), je ne
discerne pas encore nettement les raisons que peut avoir Monsieur... (il
regarda la carte), que peut avoir de s'intresser particulirement  moi
le comte Julius de Baraglioul. Cependant (et sa voix soudain,  l'instar
de celle de Julius, se fit onctueuse et flexible), votre proposition
mrite d'tre prise en considration par quelqu'un qui a besoin
d'argent, ainsi qu'il ne vous a pas chapp. (Il se leva.) --
Permettez-moi, Monsieur, de venir vous porter ma rponse demain matin.

L'invite  sortir tait nette.  Julius se sentait en trop mauvaise
posture pour insister; il prit son chapeau, hsita un instant:

-- J'aurais voulu causer avec vous davantage, dit-il gauchement.
Permettez-moi d'esprer que demain... Je vous attendrai ds dix heures.

Lafcadio s'inclina.


Sitt que Julius eut tourn le couloir, Lafcadio repoussa la porte et
tira le verrou. Il courut au tiroir, sortit son cahier; l'ouvrit  la
dernire page indiscrte et, juste au point o, depuis bien des mois, il
l'avait laiss, il crivit, au crayon d'une grande criture cabre, trs
diffrent de la premire:

_Pour avoir laiss Olibrius fourrer son sale nez dans ce carnet = l
punta.

Il tira de sa poche un canif, dont une lame trs effile ne formait plus
qu'une sorte de court poinon, la flamba sur une allumette et,  travers
la poche de sa culotte, d'un coup, se l'enfona droit dans la cuisse. Il
ne put rprimer une grimace. Mais cela ne lui suffit pas. Au-dessous de
sa phrase, sans s'asseoir, pench sur la table, il crivit:

_Et pour lui avoir montr que je le savais = 2 punte._

Cette fois il hsita; dtacha sa culotte et la rabattit de ct.  Il
regarda sa cuisse o la petite blessure qu'il venait de faire saignait;
il examina d'anciennes cicatrices qui, tout autour, laissaient comme des
traces de vaccin. Il flamba la lame  nouveau, puis, trs vite, par deux
fois, l'enfona derechef dans sa chair.

-- Je ne prenais pas tant de prcautions autrefois, se dit-il en allant
au flacon d'alcool de menthe, dont il versa quelques gouttes sur les
plaies.

Sa colre tait un peu calme, lorsque, en reposant le flacon, il
remarqua que la photographie qui le reprsentait avec sa mre n'tait
plus tout  fait  la mme place. Alors il la saisit, la contempla une
dernire fois avec une sorte de dtresse, puis, tandis qu'un flot de
sang lui montait au visage, la dchira rageusement. Il voulut mettre le
feu aux morceaux; mais ceux-ci prenaient mal la flamme; alors,
dbarrassant la chemine des sacs qui l'encombraient, il posa dans le
foyer, en guise de chenets, ses deux seuls livres, dpea, lacra,
chiffonna son carnet, jeta, par-dessus, son image et alluma tout.

Le visage contre la flamme, il se persuadait que, ces souvenirs, il les
voyait brler avec un contentement indicible; mais quand il se releva,
aprs que tout fut en cendre, la tte lui tournait un peu. La chambre
tait pleine de fume. Il alla  sa toilette et s'pongea le front.

A prsent, il considrait la petite carte de visite d'un oeil plus
clair.

-- _Comte Julius de Baraglioul,_ rptait-il.  _Dapprima importa sapere
chi ._

Il arracha le foulard qu'il portait en guise de cravate et de col, dfit
 demi sa chemise et, devant la fentre ouverte, laissa l'air frais
baigner ses flancs. Puis, soudain press de sortir, promptement chauss,
cravat, coiff d'un dcent feutre gris -- apais et civilis dans la
mesure du possible, -- Lafcadio ferma derrire lui la porte de sa
chambre et s'achemina vers la place Saint-Sulpice. L, en face de la
mairie,  la bibliothque Cardinal, il trouverait sans doute les
renseignements qu'il souhaitait.





IV.


En passant sous l'Odon, le roman de Julius, expos, frappa ses regards;
c'tait un livre  couverture jaune, dont l'aspect seul et fait biller
Lafcadio tout autre jour. Il tta son gousset et jeta un cu de cent
sous sur le comptoir.

-- Quel beau feu pour ce soir! pensa-t-il, en emportant livre et
monnaie.

A la bibliothque, un "dictionnaire des contemporains" retraait en peu
de mots la carrire amorphe de Julius, donnait les titres de ses
ouvrages, les louait en termes convenus, propres  rebuter tout dsir.

Pouah! fit Lafcadio...  Il allait refermer le dictionnaire, quand trois
mots de l'article prcdent entrevus le firent sursauter. Quelques
lignes au-dessus de:

_Julius de Baraglioul (Vmte)_, dans la biographie de _Juste-Agnor_,
Lafcadio lisait: _"Ministre  Bucharest en 1873."_

Qu'avaient ces simples mots  faire ainsi battre son coeur?

Lafcadio,  qui sa mre avait donn cinq oncles, n'avait jamais connu
son pre; il acceptait de le tenir pour mort et s'tait toujours abstenu
de questionner  son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalit
diffrente, et trois d'entre eux dans la diplomatie), il s'tait assez
vite avis qu'ils n'avaient avec lui d'autre parent que celle qu'il
plaisait  la belle Wanda de leur prter. Or Lafcadio venait de prendre
dix-neuf ans. Il tait n  Bucharest en 1874, prcisment  la fin de
la seconde anne o le comte de Baraglioul y avait t retenu pas ses
fonctions.

Mis en veil par cette visite mystrieuse de Julius, comment n'aurait-il
pas vu l plus qu'une fortuite concidence? Il fit un grand effort pour
lire l'article _Juste-Agnor; mais les lignes tourbillonnaient devant
ses yeux; tout au moins comprit-il que le comte de Baraglioul, pre de
Julius, tait un homme considrable.

Une joie insolente clata dans son coeur, y menant un tel tapage qu'il
pensa qu'on allait l'entendre au-dehors. Mais non! ce vtement de chair
tait dcidment solide, impermable. Il considra sournoisement ses
voisins, habitus de la salle de lecture, tous absorbs dans leur
travail stupide... Il calculait: "n en 1821, le comte aurait
soixante-douze ans. _Ma chi sa se vive ancore?..." Il remit en place le
dictionnaire et sortit.

L'azur se dgageait de quelques nuages lgers que bousculait une brise
assez vive. _"Importa di domesticare questo nuovo proposito"_, se dit
Lafcadio, qui prisait par-dessus tout la libre disposition de soi-mme;
et, dsesprant de mettre au pas cette turbulente pense, il rsolut de
la bannir pour un moment de sa cervelle. Il tira de sa poche le roman de
Julius et fit un grand effort pour s'y distraire; mais le livre tait
sans dtour ni mystre, et rien n'tait moins propre  lui permettre de
s'chapper.

-- C'est pourtant chez l'auteur de _cela_ que demain je m'en vais jouer
au secrtaire! se rptait-il malgr lui.

Il acheta le journal  un kiosque, et entra dans le Luxembourg.  Les
bancs taient tremps; il ouvrit le livre, s'assit dessus et dploya le
journal pour lire les faits divers. Tout de suite comme s'il avait su
devoir les trouver l, ses yeux tombrent sur ces lignes:

_La sant du comte Juste-Agnor de Baraglioul, qui, comme l'on sait,
avait donn de graves inquitudes ces derniers jours, semble devoir se
remettre; son tat reste nanmoins encore prcaire et ne lui permet de
recevoir que quelques intimes._

Lafcadio bondit de dessus le banc; en un instant sa rsolution fut
prise. Oubliant le livre, il s'lana vers une papeterie de la rue
Mdicis o il se souvenait d'avoir vu,  la devanture, promettre des
_cartes de visite  la minute,  3 francs le cent_. Il souriait en
marchant; la hardiesse de son projet subit l'amusait, car il tait en
mal d'aventure.

-- Combien de temps pour me livrer un cent de cartes? demanda-t-il au
marchand.

-- Vous les aurez avant la nuit.

-- Je paie double si vous les livrez ds 2 heures.

Le marchand feignit de consulter son livre de commandes.

-- Pour vous obliger... oui, vous pourrez passer les prendre  2 heures.
A quel nom?

Alors, sur la feuille que lui tendit l'homme, sans trembler, sans
rougir, mais le coeur un peu sursautant, il signa

		LAFCADIO DE BARAGLIOUL

-- Ce faquin ne me prend pas au srieux, se dit-il en partant, piqu de
ne recevoir pas un salut plus profond du fournisseur. Puis, comme il
passait devant la glace d'une devanture: -- Il faut reconnatre que je
n'ai gure l'air Baraglioul! Nous tcherons d'ici tantt de nous faire
plus ressemblant.

Il n'tait pas midi.  Lafcadio, qu'une exaltation fantasque emplissait,
ne se sentait point d'apptit encore.

-- Marchons un peu, d'abord, ou je vais m'envoler, pensait-il.  Et
gardons le milieu de la chausse; si je m'approche d'eux, ces passants
vont s'apercevoir que je les dpasse normment de la tte. Une
supriorit de plus  cacher. On n'a jamais fini de parfaire un
apprentissage.

Il entra dans un bureau de poste.

-- _Place Malesherbes_... ce sera pour tantt! se dit-il en relevant
dans un annuaire l'adresse du comte Juste-Agnor.

-- Mais qui m'empche ce matin de pousser une reconnaissance jusqu' la
rue de Verneuil? (c'tait l'adresse inscrite sur la carte de Julius).

Lafcadio connaissait ce quartier et l'aimait; quittant les rues trop
frquentes, il fit dtour par la tranquille rue Vaneau o sa plus jeune
joie pourrait respirer mieux  l'aise. Comme il tournait la rue de
Babylone il vit des gens courir: prs de l'impasse Oudinot un
attroupement se formait devant une maison  deux tages d'o sortait une
assez maussade fume. Il se fora de ne point allonger le pas malgr
qu'il l'et trs lastique...

Lafcadio, mon ami, vous donnez dans un fait divers et ma plume vous
abandonne. N'attendez pas que je rapporte les propos interrompus d'une
foule, les cris...

Pntrant, traversant cette tourbe comme une anguille, Lafcadio parvint
au premier rang. L sanglotait une pauvresse agenouille.

-- Mes enfants! mes petits enfants! disait-elle.

Une jeune fille la soutenait, dont la mise simplement lgante dnonait
qu'elle n'tait point sa parente; trs ple, et si belle qu'aussitt
attir par elle Lafcadio l'interrogea.

-- Non, Monsieur, je ne la connais pas.  Tout ce que j'ai compris, c'est
que ses deux petits enfants sont dans cette chambre au second, o
bientt vont atteindre les flammes; elles ont conquis l'escalier; on a
prvenu les pompiers, mais, le temps qu'ils viennent, la fume aura
touff ces petits... Dites, Monsieur, ne serait-il pourtant pas
possible
d'atteindre au balcon par ce mur, et, voyez, en s'aidant de ce mince
tuyau de descente? C'est un chemin qu'ont dj pris une fois des
voleurs, disent ceux-ci; mais ce que d'autres ont fait pour voler, aucun
ici, pour sauver des enfants, n'ose le faire. En vain j'ai promis cette
bourse. Ah! que ne suis-je un homme!...

Lafcadio n'en couta pas plus long.  Posant sa canne et son chapeau aux
pieds de la jeune fille, il s'lana. Pour agripper le sommet du mur il
n'eut recours  l'aide de personne; une traction le rtablit;  prsent,
tout debout, il avanait sur cette crte, vitant les tessons qui la
hrissaient par endroits.

Mais l'bahissement de la foule redoubla lorsque, saisissant le conduit
vertical, on le vit s'lever  la force des bras, prenant  peine appui,
de-ci, de-l, du bout des pieds aux pitons de support. Le voici qui
touche au balcon, dont il empoigne d'une main la grille; la foule admire
et ne tremble plus, car vraiment son aisance est parfaite. D'un coup
d'paule, il fait voler en clats les carreaux; il disparat dans la
pice... Moment d'attente et d'angoisse indicible... Puis on le voit
reparatre, tenant un marmot pleurant dans ses bras. D'un drap de lit
qu'il a dchir et dont il a nou bout  bout les deux ls, il a fait
une sorte de corde; il attache l'enfant, le descend jusqu'aux bras de sa
mre perdue. Le second a le mme sort...

Quand Lafcadio descendit  son tour, la foule l'acclamait comme un
hros:

-- On me prend pour un clown, pensa-t-il, exaspr de se sentir rougir,
et repoussant l'ovation avec une mauvaise grce brutale. Pourtant,
lorsque la jeune fille, de laquelle il s'tait de nouveau rapproch, lui
tendit confusment, avec sa canne et son chapeau, cette bourse qu'elle
avait promise, il la prit en souriant, et, l'ayant vide des soixante
francs qu'elle contenait, tendit l'argent  la pauvre mre qui
maintenant touffait ses fils de baisers.

-- Me permettez-vous de garder la bourse en souvenir de vous,
Mademoiselle?

C'tait une petite bourse brode, qu'il baisa.  Tous deux se regardrent
un instant. La jeune fille semblait mue, plus ple encore et comme
dsireuse de parler. Mais brusquement s'chappa Lafcadio, fendant la
foule  coups de canne, l'air si fronc qu'on s'arrta presque aussitt
de l'acclamer et de le suivre.


Il regagna le Luxembourg, puis, aprs un sommaire repas au _Gambrinus_
voisin de l'Odon, remonta prestement dans sa chambre. Sous une latte du
plancher, il dissimulait ses ressources; trois pices de vingt francs et
une de dix sortirent de la cachette. Il calcula:

Cartes de visite : six francs.
Une paire de gants : cinq francs.
Une cravate : cinq francs (et qu'est-ce que je trouverai de propre pour
ce prix-l?)
Une paire de chaussures : trente-cinq francs (je ne leur demanderai pas
long usage).
Reste dix-neuf francs pour le fortuit.
(Par horreur du devoir Lafcadio payait toujours comptant.)

Il alla vers une armoire et sortit un complet de souple cheviote sombre,
de coupe parfaite, point fatigu:

-- Le malheur c'est que j'ai grandi, depuis... se dit il en se
ressouvenant de la brillante poque, non lointaine, o le marquis de
Gesvres, son dernier oncle, l'emmenait tout fringant chez ses
fournisseurs.

La malsance d'un vtement tait pour Lafcadio choquante autant que pour
le calviniste un mensonge.

-- Au plus press d'abord.  Mon oncle de Gesvres disait qu'on reconnat
l'homme aux chaussures.

Et par gard pour les souliers qu'il allait essayer, il commena par
changer de chaussettes.





V.


Le comte Juste-Agnor de Baraglioul n'avait plus quitt depuis cinq ans
son luxueux appartenant de la place Malesherbes. C'est l qu'il se
prparait  mourir, errant pensivement dans ces salles encombres de
collections, ou, plus souvent, confin dans sa chambre et prtant ses
paules et ses bras douloureux au bienfait des serviettes chaudes et des
compresses sdatives. Un norme foulard couleur madre enveloppait sa
tte admirable en manire de turban, dont une extrmit restait
flottante et rejoignait la dentelle de son col et l'pais gilet
justaucorps de laine havane sur lequel sa barbe en cascade d'argent
s'pandait. Ses pieds gants de babouches en cuir blanc posaient sur un
coussin d'eau chaude. Il plongeait tour  tour l'une et l'autre de ses
mains exsangues dans un bain de sable brlant, au-dessous duquel une
lampe  alcool veillait. Un chle gris couvrait ses genoux. Certainement
il ressemblait  Julius; mais davantage encore  quelque portrait du
Titien: et Julius ne donnait de ses traits qu'une rplique affadie,
comme il n'avait donn dans _l'Air des Cimes_ qu'une image dulcore de
sa vie, et rduite  l'insignifiance.

Juste-Agnor de Baraglioul buvait une tasse de tisane en coutant une
homlie du pre Avril, son confesseur, qu'il avait pris l'habitude de
consulter frquemment;  ce moment, on frappa  la porte et le fidle
Hector, qui depuis vingt ans remplissait auprs de lui les fonctions de
valet de pied, de garde-malade et au besoin de conseiller, apporta sur
un plateau de laque une petite enveloppe ferme.

-- Ce Monsieur espre que Monsieur le comte voudra bien le recevoir.

Juste-Agnor posa sa tasse, dchira l'enveloppe et en tira la carte de
Lafcadio. Il la froissa nerveusement dans sa main:

-- Dites que... puis, se matrisant: Un Monsieur? tu veux dire: un jeune
homme? Enfin quel genre de personne est-ce?

-- Quelqu'un que Monsieur peut recevoir.

-- Mon cher abb, dit le comte en se tournant vers le pre Avril,
excusez-moi s'il me faut vous prier d'arrter l notre entretien; mais
ne manquez pas de revenir demain; sans doute aurai-je du nouveau  vous
apprendre, et je pense que vous serez satisfait.

Il garda le front dans la main, tandis que le pre Avril se retirait par
la porte du salon; puis, relevant enfin la tte:

-- Fais entrer.


Lafcadio s'avana dans la pice le front haut, avec une mle assurance;
arriv devant le vieillard, il s'inclina gravement. Comme il s'tait
promis de ne parler point avant d'avoir pris temps de compter jusqu'
douze, ce fut le comte qui commena:

-- D'abord sachez, Monsieur, qu'il n'y a pas de Lafcadio de Baraglioul,
dit-il en dchirant la carte et veuillez avertir Monsieur Lafcadio
Wluiki, puisqu'il est de vos amis, que s'il s'avise de jouer de ces
cartons, s'il ne les dchire pas tous comme je fais celui-ci (il le
rduisit en trs petits morceaux qu'il jeta dans sa tasse vide), je le
signale aussitt  la police, et le fais arrter comme un vulgaire
flibustier. Vous m'avez compris?... Maintenant venez au jour, que je
vous regarde.

-- Lafcadio Wluiki vous obira, Monsieur.  (Sa voix trs dfrente
tremblait un peu.) Pardonnez le moyen qu'il a pris pour s'introduire
auprs de vous; dans son esprit il n'est entr aucune intention
malhonnte. Il voudrait vous convaincre qu'il mrite... au moins votre
estime.

-- Vous tes bien bti.  Mais cet habit vous va mal, reprit le comte qui
ne voulait avoir rien entendu.

-- Je ne m'tais donc pas mpris? dit, en hasardant un sourire, Lafcadio
qui se prtait complaisamment  l'examen.

-- Dieu merci! c'est  sa mre qu'il ressemble, murmura le vieux
Baraglioul.

Lafcadio prit son temps, puis,  voix presque basse et regardant le
comte fixement:

-- Si je ne laisse pas trop paratre, m'est-il tout  fait dfendu de
ressembler aussi ...

-- Je parlais du physique.  Quand vous ne tiendriez pas de votre mre
seulement, Dieu ne me laissera pas le temps de le reconnatre.

A ce moment le chle gris glissa de ses genoux  terre.  Lafcadio
s'lana, et, tandis qu'il tait courb, sentit la main du vieux peser
doucement sur son paule.

-- Lafcadio Wluiki, reprit Juste-Agnor quand il fut redress, mes
instants sont compts; je ne lutterai pas de finesse avec vous; cela me
fatiguerait. Je consens que vous ne soyez pas bte; il me plat que vous
ne soyez pas laid. Ce que vous venez de risquer annonce un peu de
braverie, qui ne vous messied pas; j'ai d'abord cru  de l'impudence,
mais votre voix, votre maintien me rassurent. Pour le reste, j'avais
demand  mon fils Julius de m'en instruire; mais je m'aperois que cela
ne m'intresse pas beaucoup, et m'importe moins que de vous avoir vu.
Maintenant, Lafcadio, coutez-moi: Aucun acte civil, aucun papier ne
tmoigne de votre identit. J'ai pris soin de ne vous laisser les
possibilits d'aucun recours. Non, ne protestez pas de vos sentiments,
c'est inutile; ne m'interrompez pas. Votre silence jusqu'aujourd'hui
m'est garant que votre mre avait su garder sa promesse de ne point vous
parler de moi. C'est bien. Ainsi que j'en avais pris l'engagement
vis--vis d'elle, vous connatrez l'effet de ma reconnaissance. Par
l'entremise de Julius, mon fils, nonobstant les difficults de la loi,
je vous ferai tenir cette part d'hritage que j'ai dit  votre mre que
je vous rserverais. C'est -dire que, sur mon autre enfant, la comtesse
Guy de Saint-Prix, j'avantagerai mon fils Julius dans la mesure o la
loi m'y autorise, et prcisment de la somme que je voudrais,  travers
lui, vous laisser. Cela s'lvera, je pense, ... mettons quarante mille
livres de rente; je dois voir mon notaire tantt et j'examinerai ces
chiffres avec lui... Asseyez-vous, si vous devez tre mieux pour
m'entendre. (Lafcadio venait de s'appuyer au bord de la table.) Julius
peut s'opposer  tout cela; il a la loi pour lui; je compte sur son
honntet pour n'en rien faire; je compte sur la vtre pour ne jamais
troubler la famille de Julius, non plus que votre mre n'avait jamais
troubl la mienne. Pour Julius et les siens, Lafcadio Wluiki seul
existe. Je ne veux pas que vous portiez mon deuil. Mon enfant, la
famille est une grande chose ferme; vous ne serez jamais qu'un btard.

Lafcadio ne s'tait pas assis malgr l'invitation de son pre, qui
l'avait surpris chancelant; dj matris le vertige, il s'appuyait au
rebord de la table o posaient la tasse et les rchauds; il gardait une
posture trs dfrente.

-- Dites-moi, maintenant: vous avez donc vu ce matin mon fils Julius.
Il vous a dit...

-- Il n'a rien dit prcisment; j'ai devin.

-- Le maladroit!... oh! c'est de l'autre que je parle...  Devez-vous le
revoir?

-- Il ma pri en qualit de secrtaire.

-- Vous avez accept?

-- Cela vous dplat-il?

-- ... Non.  Mais je crois qu'il vaut mieux que vous ne vous...
reconnaissiez pas.

-- Je le pensais aussi.  Mais, sans le reconnatre prcisment, je
voudrais le connatre un peu.

-- Vous n'avez pourtant pas l'intention, je suppose, de demeurer
longtemps dans ces fonctions subalternes?

-- Le temps de me retourner, simplement.

-- Et aprs, qu'est-ce que vous comptez faire, maintenant que vous voici
fortun?

-- Ah!  Monsieur, hier j'avais  peine de quoi manger; laissez-moi le
temps de connatre ma faim.

A ce moment Hector frappa  la porte:

-- C'est Monsieur le vicomte qui demande  voir Monsieur.  Dois-je faire
entrer?

Le front du vieux se rembrunit; il garda le silence un instant, mais
comme Lafcadio discrtement s'tait lev et faisait mine de se retirer:

-- Restez! cria Juste-Agnor avec une violence qui conquit le jeune
homme; puis, se tournant vers Hector:

-- Ah! tant pis!  Je lui avais pourtant bien recommand de ne pas
chercher  me voir... Dis-lui que je suis occup, que... je lui crirai.

Hector s'inclina et sortit.

Le vieux comte garda quelques instants les yeux clos; il semblait
dormir, mais,  travers sa barbe, on pouvait voir ses lvres remuer.
Enfin il releva ses paupires, tendit la main  Lafcadio et, d'une voix
toute change, adoucie et comme rompue:

-- Touchez l, mon enfant.  Vous devez me laisser, maintenant.

-- Il me faut vous faire un aveu, dit Lafcadio en hsitant; pour me
prsenter dcemment devant vous, j'ai vid mes dernires ressources. Si
vous ne m'aidez pas, je ne sais trop comment je dnerai ce soir; et pas
du tout comment demain...  moins que Monsieur votre fils...

-- Prenez  toujours ceci, dit le comte en sortant cinq cents francs d'un
tiroir. -- Eh bien! qu'attendez-vous?

-- J'aurais voulu vous demander encore... si je ne puis esprer de vous
revoir?

-- Ma foi! j'avoue que a ne serait pas sans plaisir.  Mais les
rvrendes personnes qui s'occupent de mon salut m'entretiennent dans
une humeur  faire passer mon plaisir en second. Quant  ma bndiction,
je m'en vais vous la donner tout de suite -- et le vieux ouvrit ses bras
pour l'accueillir. Lafcadio, au lieu de se jeter dans les bras du comte,
s'agenouilla pieusement devant lui, et, la tte dans ses genoux,
sanglotant, tout tendresse aussitt sous l'treinte, sentit fondre son
coeur aux rsolutions farouches.

-- Mon enfant, mon enfant, balbutiait le vieux, je suis en retard avec
vous.

Quand Lafcadio se releva, son visage tait plein de larmes.

Comme il allait partir et mettait dans sa poche le billet qu'il n'avait
pas pris aussitt, Lafcadio retrouva les cartes de visite et, les
tendant au comte :

-- Tenez, voici tout le paquet.

-- J'ai confiance en vous; vous le dchirerez vous-mme.  Adieu!

-- 'aurait fait le meilleur des oncles, pensait Lafcadio en regagnant
le quartier latin; -- et mme avec quelque chose en plus, ajoutait-il
avec un rien de mlancolie. -- Bah!

Il sortit le paquet de cartes, l'ouvrit en ventail et le dchira d'un
coup sans effort.

-- Je n'ai jamais eu de confiance dans les gouts, murmura-t-il en
jetant "Lafcadio" dans une bouche; et il ne jeta que deux bouches plus
loin "de Baraglioul".

-- N'importe, Baraglioul ou Wluiki, occupons-nous  liquider notre
pass.

Il connaissait, boulevard Saint-Michel, un bijoutier devant lequel
Carola le forait de s'arrter chaque jour. A l'insolente devanture elle
avait distingu, l'avant-veille, une paire de boutons de manchettes
singuliers. Ils prsentaient -- relis deux  deux par une agrafe d'or
et taills dans un quartz trange, sorte d'agate embrouillarde, qui ne
laissait rien voir au travers d'elle, bien qu'elle part transparente --
quatre ttes de chat encercles. Comme Venitequa portait -- avec cette
forme de corsage masculin qu'on appelle costume tailleur, ainsi que je
l'ai dj dit -- des manchettes et comme elle avait le got saugrenu,
elle convoitait ces boutons.

-- Un bout de papier s'il vous plat.  Et, sur la feuille que le
marchand lui tendit, pench vers le comptoir, il crivit:

_A Carola Venitequa
Pour la remercier d'avoir introduit l'inconnu dans ma chambre, et en la
priant de ne plus y remettre les pieds._

Le papier pli, il le glissa dans la bote o le marchand empaqueta le
bijou.

-- Ne prcipitons rien, se dit-il, au moment de remettre la bote au
concierge. Passons encore la nuit sous ce toit, et contenons-nous pour
ce soir de fermer notre porte  mademoiselle Carola.





VI.


Julius de Baraglioul vivait sous le rgime prolong d'une morale
provisoire, cette mme morale  laquelle se soumettait Descartes en
attendant d'avoir bien tabli les rgles d'aprs lesquelles vivre et
dpenser dsormais. Mais ni le temprament de Julius ne parlait avec une
telle intransigeance, ni la pense avec une telle autorit qu'il et t
jusqu' prsent beaucoup gn pour se rgler aux convenances. Il
n'exigeait, tout compte fait, que du confort, dont ses succs d'homme de
lettres faisaient partie. Au dcri de son dernier livre, pour la
premire fois il ressentait de la piqre.

Il n'avait pas t peu mortifi en se voyant refuser accs auprs de son
pre; il l'et t bien davantage s'il avait pu savoir qui venait de le
devancer prs du vieux. En s'en retournant rue de Verneuil, il
repoussait de plus en plus faiblement l'impertinente supposition qui
dj l'avait importun tandis qu'il se rendait chez Lafcadio. Lui aussi
rapprochait faits et dates; lui aussi se refusait dsormais  ne voir
qu'une simple concidence dans cette trange conjonction. Au reste la
jeune grce de Lafcadio l'avait sduit, et bien qu'il se doutt que son
pre, en faveur de ce frre btard, l'allait frustrer d'une parcelle de
patrimoine, il ne se sentait  son gard aucune malveillance; mme il
l'attendait ce matin avec une assez tendre et prvenante curiosit.

Quant  Lafcadio, si ombrageux qu'il ft et rticent, cette rare
occasion de parler le tentait; et le plaisir d'incommoder un peu Julius.
Car mme avec Protos il n'avait jamais t bien avant dans la
confidence. Quel chemin il avait fait, depuis! Julius aprs tout ne lui
dplaisait pas, si fantoche qu'il lui part; il tait amus de se savoir
son frre.

Comme il s'acheminait vers la demeure de Julius ce matin, lendemain du
jour qu'il avait reu sa visite, il lui advint une assez bizarre
aventure: Par amour du dtour, pouss peut-tre par son gnie, aussi
pour fatiguer certaine turbulence de son esprit et de sa chair, et
dsireux de se prsenter matre de soi chez son frre, Lafcadio prenait
par le plus long; il avait suivi le boulevard des Invalides, tait
repass prs du thtre de l'incendie, puis continuait par la rue de
Bellechasse.

-- Trente-quatre rue de Verneuil, se rptait-il en marchant; quatre et
trois, sept: le chiffre est bon.

Il dbouchait rue Saint-Dominique,  l'endroit o cette rue coupe le
boulevard Saint-Germain, lorsque, de l'autre ct du boulevard, il vit
et crut aussitt reconnatre cette jeune fille qui, depuis la veille, ne
laissait pas d'occuper un peu sa pense. Il pressa le pas aussitt...
C'tait elle! Il la rejoignit  l'extrmit de la courte rue de
Villersexel, mais estimant qu'il serait peu Baraglioul de l'aborder, se
contenta de lui sourire en s'inclinant un peu et soulevant discrtement
son chapeau; puis, passant rapidement, il trouva fort expdient de se
jeter dans un bureau de tabac, tandis que la jeune fille, prenant de
nouveau les devants, tournait dans la rue de l'Universit.

Quand Lafcadio ressortit du bureau et entra dans ladite rue  son tour,
il regarda de droite et de gauche: la jeune fille avait disparu. --
Lafcadio, mon ami, vous donnez dans le plus banal; si vous devez tomber
amoureux, ne comptez pas sur ma plume pour peindre le dsarroi de votre
coeur... Mais non: il et trouv malsant de commencer une poursuite;
aussi bien ne voulait-il pas se prsenter en retard chez Julius, et le
dtour qu'il venait de faire ne lui laissait pas le temps de muser. La
rue de Verneuil heureusement tait proche; la maison qu'occupait Julius,
au premier coin de rue. Lafcadio jeta le nom du comte au concierge et
s'lana dans l'escalier.

Cependant Genevive de Baraglioul, -- car c'tait elle, la fille ane
du comte Julius, qui revenait de l'hpital des Enfants-Malades, o elle
allait tous les matins, - bien plus trouble que Lafcadio par cette
nouvelle rencontre, avait regagn en grande hte la demeure paternelle;
entre sous la porte cochre prcisment  l'instant o Lafcadio
tournait la rue, elle atteignait le second tage lorsque des bonds
presss, derrire elle, la firent retourner; quelqu'un montait plus vite
qu'elle; elle s'effaait pour laisser passer, mais, reconnaissant tout 
coup Lafcadio qui s'arrtait interdit, en face d'elle:

-- Est-il digne de vous, Monsieur, de me poursuivre? dit-elle du ton le
plus courrouc qu'elle put.

-- Hlas!  Mademoiselle, qu'allez-vous penser de moi? s'cria Lafcadio.
Vous ne me croirez pas si je vous dis que je ne vous avais pas vue
entrer dans cette maison, o je suis on ne peut plus surpris de vous
retrouver. N'est-ce donc pas ici qu'habite le comte Julius de
Baraglioul?

-- Quoi! fit Genevive en rougissant, vous seriez le nouveau secrtaire
qu'attend mon pre? Monsieur Lafcadio Wlou... vous portez un nom si
bizarre que je ne sais comment le prononcer. -- Et comme Lafcadio,
rougissant  son tour, s'inclinait: -- Puisque je vous trouve ici,
Monsieur, puis-je vous demander en grce de ne point parler  mes
parents de cette aventure d'hier, que je crois qu'ils ne goteraient
gure; ni surtout de la bourse que je leur ai dit avoir perdue.

-- J'allais, Mademoiselle, vous supplier galement de garder le silence
sur le rle absurde que vous m'avez vu jouer. Je suis comme vos parents:
je ne le comprends gure, et je ne l'approuve pas du tout. Vous avez d
me prendre pour un terre-neuve. Je n'ai pas pu me retenir...
Excusez-moi. J'ai  apprendre encore... Mais j'apprendrai, je vous
assure... Voulez-vous me donner la main?

Genevive de Baraglioul, qui ne s'avouait pas  elle-mme qu'elle
trouvait Lafcadio trs beau, n'avoua pas  Lafcadio que, loin de lui
paratre ridicule, il avait pris pour elle figure de hros. Elle lui
tendit une main qu'il porta fougueusement  ses lvres; alors, souriant
simplement, elle le pria de redescendre quelques marches et d'attendre
qu'elle ft rentre et et referm la porte pour sonner  son tour, de
sorte qu'on ne les vt point ensemble; et surtout de ne point montrer,
dans la suite, qu'ils s'taient prcdemment rencontrs.

Quelques minutes plus tard Lafcadio tait introduit dans le cabinet du
romancier.


L'accueil de Julius fut engageant; Julius ne savait pas s'y prendre;
l'autre se dfendit aussitt:

-- Monsieur, je dois vous avertir d'abord: j'ai grande horreur de la
reconnaissance; autant que des dettes; et quoi que vous fassiez pour
moi, vous ne pourrez m'amener  me sentir votre oblig.

Julius  son tour se rebiffa:

-- Je ne cherche pas  vous acheter, monsieur Wluiki, commenait-il dj
de son haut... Mais tous deux voyant qu'ils allaient se couper les
ponts, ils s'arrtrent net et, aprs un moment de silence:

-- Quel est donc ce travail que vous vouliez me confier? commena
Lafcadio d'un ton plus souple.

Julius se droba, prtextant que le texte n'en tait pas encore au
point; il ne pouvait tre mauvais d'ailleurs qu'ils fissent auparavant
plus ample connaissance.

-- Avouez, Monsieur, reprit Lafcadio d'un ton enjou, qu'hier vous ne
m'avez pas attendu pour la faire, et que vous avez favoris de vos
regards certain carnet...?

Julius perdit pied, et, quelque peu confusment:

-- J'avoue que je l'ai fait, dit-il; puis dignement: -- je m'en excuse.
Si la chose tait  refaire, je ne la recommencerais pas.

-- Elle n'est plus  faire; j'ai brl le carnet.

Les traits de Julius se dsolrent:

-- Vous tes trs fch?

-- Si j'tais encore fch, je ne vous en parlerais pas.  Excusez le ton
que j'ai pris tout  l'heure en entrant, continua Lafcadio rsolu 
pousser sa pointe. Tout de mme je voudrais bien savoir si vous avez
galement lu un bout de lettre qui se trouvait dans le carnet?

Julius n'avait point lu le bout de lettre; pour la raison qu'il ne
l'avait point trouv; mais il en profita pour protester de sa
discrtion. Lafcadio s'amusait de lui et s'amusait  le laisser
paratre.

-- J'ai pris dj quelque peu de revanche sur votre dernier livre, hier.

-- Il n'est gure fait pour vous intresser, se hta de dire Julius.

-- Oh! je ne l'ai pas lu tout entier.  Il faut que je vous avoue que je
n'ai pas grand got pour la lecture. En vrit je n'ai jamais pris de
plaisir qu' _Robinson_... Si, _Aladin_ encore... A vos yeux, me voici
bien disqualifi.

Julius leva la main doucement:

-- Simplement je vous plains: vous vous privez de grandes joies.

-- J'en connais d'autres.

-- Qui ne sont peut-tre pas d'aussi bonne qualit.

-- Soyez-en sr!  -- Et Lafcadio riait avec passablement d'impertinence.

-- Ce dont vous souffrirez un jour, reprit Julius un peu chatouill par
la gouaille.

-- Quand il sera trop tard, acheva sentencieusement Lafcadio; puis
brusquement: -- Cela vous amuse beaucoup d'crire?

Julius se redressa:

-- Je n'cris pas pour m'amuser, dit-il noblement.  Les joies que je
gote en crivant sont suprieures  celles que je pourrais trouver 
vivre. Du reste l'un n'empche pas l'autre...

-- Cela se dit.  -- Puis, levant brusquement le ton qu'il avait laiss
retomber comme par ngligence: -- Savez-vous ce qui me gte l'criture?
Ce sont les corrections, les ratures, les maquillages qu'on y fait.

-- Croyez-vous donc qu'on ne se corrige pas, dans la vie? demanda Julius
allum.

-- Vous ne m'entendez pas: Dans la vie, on se corrige,  ce qu'on dit,
on s'amliore; on ne peut corriger ce qu'on a fait. C'est ce droit de
retouche qui fait de l'criture une chose si grise et si... (il n'acheva
pas). Oui; c'est l ce qui me parat si beau dans la vie; c'est qu'il
faut peindre dans le frais. La rature y est dfendue.

-- Y aurait-il  raturer dans votre vie?

-- Non... pas encore trop...  Et puisqu'on ne peut pas...

Lafcadio se tut un instant, puis: -- C'est tout de mme par dsir de
rature que j'ai jet au feu mon carnet!... Trop tard, vous voyez bien...
Mais avouez que vous n'y avez pas compris grand-chose.

Non; cela, Julius ne l'avouerait point.

-- Me permettez-vous quelques questions? dit-il en guise de rponse.

Lafcadio se leva si brusquement que Julius crut qu'il voulait fuir; mais
alla seulement vers la fentre, et soulevant le rideau d'tamine:

-- C'est  vous ce jardin?

-- Non, fit Julius.

-- Monsieur, je n'ai laiss jusqu' prsent personne lorgner si peu que
ce soit dans ma vie, reprit Lafcadio sans se retourner. Puis, revenant 
Julius qui ne voyait dj plus en lui qu'un gamin: -- Mais aujourd'hui
c'est jour fri; je m'en vais me donner vacances, pour une unique fois
dans ma vie. Posez vos questions, je m'engage  rpondre  toutes... Ah!
que je vous dise d'abord que j'ai flanqu  la porte la fille qui hier
vous l'avait ouverte.

Par convenance Julius prit un air constern.

-- A cause de moi!  Croyez que...

-- Bah! depuis quelque temps je cherchais comment m'en dfaire.

-- Vous... viviez avec elle? demanda gauchement Julius.

-- Oui; par hygine...  Mais le moins possible; et en souvenir d'un ami
qui avait t son amant.

-- Monsieur Protos, peut-tre? hasarda Julius, bien dcid  ravaler ses
indignations, ses dgots, ses rprobations et  ne laisser paratre de
son tonnement, ce premier jour, ce qu'il en faudrait pour animer un peu
ses rpliques.

-- Oui, Protos, rpondit Lafcadio tout riant.  Vous voudriez savoir qui
est Protos?

-- De connatre un peu vos amis m'apprendrait peut-tre  vous
connatre.

-- C'tait un Italien, du nom de... ma foi, je ne sais plus, et peu
importe! Ses camarades, ses matres mme ne l'appelrent plus que par ce
surnom,  partir du jour o il dcrocha brusquement la premire place de
thme grec.

-- Je ne me souviens pas d'avoir jamais t premier moi-mme, dit Julius
pour aider  la confidence; mais j'ai toujours aim, moi aussi, me lier
avec les premiers. Donc, Protos...

-- Oh! c'tait  la suite d'un pari qu'il avait fait.  Auparavant il
restait l'un des derniers de notre classe, bien qu'un des plus gs;
tandis que j'tais l'un des plus jeunes; mais, ma foi, je n'en
travaillais pas mieux pour a. Protos marquait un grand mpris pour ce
que nous enseignaient nos matres; pourtant, aprs qu'un de nos
forts-en-thmes, qu'il dtestait, lui et dit un jour: il est commode de
ddaigner ce dont on ne serait pas capable (ou je ne sais quoi dans ce
got), Protos se piqua, s'entta quinze jours durant, fit si bien qu'
la composition qui suivit il passa par-dessus la tte de l'autre!  la
grande stupeur de nous tous. Je devrais dire: d'eux tous. Quant  moi je
tenais Protos en considration trop haute pour que cela pt beaucoup
m'tonner. Il m'avait dit: je leur montrerai que a n'est pas si
difficile! Je l'avais cru.

-- Si je vous entends bien, Protos a eu sur vous de l'influence.

-- Peut-tre.  Il m'imposait.  A vrai dire, je n'ai eu avec lui qu'une
seule conversation intime; mais elle fut pour moi si persuasive que, le
lendemain, je m'enfuis de la pension o je me blanchissais comme une
salade sous une tuile, et je regagnai  pied Baden o ma mre vivait
alors en compagnie de mon oncle le marquis de Gesvres... Mais nous
commenons par la fin. Je pressens que vous me questionneriez trs mal.
Tenez! laissez-moi vous raconter ma vie, tout simplement. Vous
apprendrez ainsi beaucoup plus que vous n'auriez su demander, et
peut-tre mme souhait d'apprendre... Non, merci, je prfre les
miennes, dit-il en sortant son tui et jetant la cigarette que lui avait
d'abord offerte Julius et qu'en discourant il avait laiss teindre.





VII


-- Je suis n  Bucharest, en 1874, commena-t-il avec lenteur, et,
comme vous le savez, je crois, perdis mon pre peu de mois aprs ma
naissance. La premire personne que je distinguai aux cts de ma mre,
c'est un Allemand, mon oncle, le baron Heldenbruch. Mais comme je le
perdis  l'ge de douze ans, je n'ai gard de lui qu'un assez indistinct
souvenir. C'tait, parat-il, un financier remarquable. Il m'enseigna sa
langue, et le calcul par de si habiles dtours que j'y pris aussitt un
amusement extraordinaire. Il avait fait de moi ce qu'il appelait
complaisamment son caissier, c'est--dire qu'il me confiait une fortune
de menue monnaie et que partout o je l'accompagnais j'tais charg de
la dpense. Quoi que ce ft qu'il achett (et il achetait beaucoup) il
prtendait que je susse faire l'addition, le temps de sortir argent ou
billet de ma poche. Parfois il m'embarrassait de monnaies trangres et
c'taient des questions de change; puis d'escompte, d'intrt, de prt;
enfin mme de spculation. A ce mtier je devins promptement assez
habile  faire des multiplications, et mme des divisions de plusieurs
chiffres, sans papier... Rassurez-vous (car il voyait les sourcils de
Julius se froncer), cela ne m'a donn le got ni de l'argent, ni du
calcul. Ainsi je ne tiens jamais de comptes, si cela vous amuse de le
savoir. A vrai dire, cette premire ducation est demeure toute
pratique et positive, et n'a touch en moi aucun ressort... Puis
Heldenbruck s'entendait merveilleusement  l'hygine de l'enfance; il
persuada ma mre de me laisser vivre tte et pieds nus, par quelque
temps qu'il ft, au grand air le plus souvent possible; il me plongeait
lui-mme dans l'eau froide, hiver comme t; j'y prenais grand
plaisir... Mais vous n'avez que faire de ces dtails.

-- Si, si!

-- Puis ses affaires l'appelrent en Amrique.  Je ne l'ai plus revu.

"A Bucharest, les salons de ma mre s'ouvraient  la socit la plus
brillante, et, autant que j'en puis juger de souvenir, la plus mle;
mais dans l'intimit frquentaient surtout, alors, mon oncle le prince
Wladimir Bielkowski et Ardengo Baldi que je ne sais pourquoi je
n'appelai jamais mon oncle. Les intrts de la Russie (j'allais dire de
la Pologne) et de l'Italie les retinrent  Bucharest trois ou quatre
ans. Chacun des deux m'apprit sa langue; c'est--dire l'italien et le
polonais, car pour le russe, si je le lis et le comprends sans trop de
peine, je ne l'ai jamais parl couramment. A cause de la socit que
recevait ma mre, et o j'tais choy, il ne se passait point de jour
que je n'eusse l'occasion d'exercer ainsi quatre ou cinq langues, qu'
l'ge de treize ans dj je parlais sans accent aucun,  peu prs
indiffremment; mais le franais pourtant de prfrence, parce que
c'tait la langue de mon pre et que ma mre avait tenu  ce que je
l'apprisse d'abord.

"Bielkowski s'occupait beaucoup de moi, comme tous ceux qui voulaient
plaire  ma mre; c'est  moi qu'il semblait que l'on ft la cour; mais
ce qu'il en faisait, lui, c'tait, je crois, sans calcul, car il cdait
toujours  sa pente, qu'il avait prompte et de plus d'un ct. Il
s'occupait de moi, mme en dehors de ce qu'en connaissait ma mre: et je
ne laissais pas d'tre flatt de l'attachement particulier qu'il me
montrait. Cet homme bizarre transforma du jour au lendemain notre
existence un peu rassise en une sorte de fte perdue. Non, il ne suffit
pas de dire qu'il s'abandonnait  sa pente: il s'y prcipitait, s'y
ruait; il apportait  son plaisir une espce de frnsie.

"Il nous emmena trois ts dans une villa, ou plutt un chteau, sur le
versant hongrois des Karpathes, prs d'Eperjs, o nous allions
frquemment en voiture. Mais plus souvent encore nous montions  cheval;
et rien n'amusait plus ma mre que de parcourir  l'aventure la campagne
et la fort des environs, qui sont fort belles. Le poney que m'avait
donn Wladimir fut pendant plus d'un an ce que j'aimai le plus au monde.

"Au second t, Ardengo Baldi vint nous rejoindre; c'est alors qu'il
m'apprit les checs. Rompu par Heldenbruck aux calculs de tte, je pris
assez vite l'habitude de jouer sans regarder l'chiquier.

"Baldi  faisait avec Bielkowski bon mnage.  Le soir, dans une tour
solitaire, noys dans le silence du parc et de la fort, tous quatre
nous prolongions assez tard les veilles  battre et rebattre les
cartes; car, bien que je ne fusse encore qu'un enfant -- j'avais treize
ans -- Baldi m'avait, par horreur du "mort", appris le whist et 
tricher.

"Jongleur, escamoteur, prestidigitateur, acrobate; les premiers temps
que celui-vint chez nous, mon imagination sortait  peine du long jene
 quoi l'avait soumise Heldenbruck; j'tais affam de merveilles,
crdule et de tendre curiosit. Plus tard Baldi m'instruisit de ses
tours; mais de pntrer leur secret ne put effacer la premire
impression du mystre lorsque, le premier soir, je le vis tout
tranquillement allumer  l'ongle de son petit doigt sa cigarette, puis,
comme il venait de perdre au jeu, extraire de mon oreille et de mon nez
autant de roubles qu'il fallut, ce qui me terrifia littralement, mais
amusa beaucoup la galerie, car il disait, toujours de ce mme air
tranquille: "Heureusement que cet enfant est une mine inpuisable!"

"Les soirs qu'il se trouvait seul avec ma mre et moi, il inventait
toujours quelque jeu nouveau, quelque surprise ou quelque farce; il
singeait tous nos familiers, grimaait, se dpartait de toute
ressemblance avec lui-mme, imitait toutes les voix, les cris d'animaux,
les bruits d'instruments, tirait de lui des sons bizarres, chantait en
s'accompagnant sur la guzla, dansait, cabriolait, marchait sur les
mains, bondissait par-dessus tables ou chaises, et, dchauss, jonglait
avec les pieds,  la manire japonaise, faisant pirouetter le paravent
ou le guridon du salon sur la pointe de son orteil; il jonglait avec
les mains mieux encore; d'un papier chiffonn, dchir, faisait clore
maints papillons blancs que je pourchassais de mon souffle et qu'il
maintenait suspendus en l'air au-dessus des battements d'un ventail.
Ainsi les objets prs de lui perdaient poids et ralit, prsence mme,
ou bien prenaient une signification nouvelle, inattendue, baroque,
distante de toute utilit: "Il y a bien peu de choses avec quoi il ne
soit pas amusant de jongler", disait-il. Avec cela si drle que je
pmais de rire et que ma mre s'criait: "Arrtez-vous, Baldi! Cadio ne
pourra plus dormir." Et le fait est que mes nerfs taient solides pour
rsister  de pareilles excitations.

"J'ai beaucoup profit de cet enseignement;  Baldi mme, sur plus d'un
tour, au bout de quelques mois, j'aurais rendu des points, et mme...

-- Je vois, mon enfant, que vous avez reu une ducation trs soigne,
interrompit  ce moment Julius.

Lafcadio se mit  rire, extrmement amus par l'air constern du
romancier.

-- Oh! rien de tout cela ne pntra bien avant; n'ayez crainte!  Mais il
tait temps, n'est-ce pas, que l'oncle Faby arrivt. C'est lui qui vint
prs de ma mre lorsque Bielkowski et Baldi furent appels  de nouveaux
postes.

-- Faby? c'est lui dont j'ai vu l'criture sur la premire page de votre
carnet?

-- Oui.  Fabian Taylor, lord Gravensdale.  Il nous emmena, ma mre et
moi, dans une villa qu'il avait loue prs de Duino, sur l'Adriatique,
o je me suis beaucoup fortifi. La cte en cet endroit formait une
presqu'le rocheuse que la proprit occupait toute. L, sous les pins,
parmi les roches, au fond des criques, ou dans la mer nageant et
pagayant, je vivais en sauvage tout le jour. C'est de cette poque que
date la photographie que vous avez vue; que j'ai brle aussi.

-- Il me semble, dit Julius, que, pour la circonstance, vous auriez bien
pu vous prsenter plus dcemment.

-- Prcisment, je ne le pouvais pas, reprit en riant Lafcadio; sous
prtexte de me bronzer, Faby gardait sous clef tous mes costumes, mon
linge mme...

-- Et Madame votre mre, que disait-elle?

-- Elle s'en amusait beaucoup; elle disait que si nos invits se
scandalisaient, ils n'avaient qu' partir; mais cela n'empchait de
rester aucun de ceux que nous recevions.

-- Pendant tout ce temps-l, votre instruction, mon pauvre enfant!...

-- Oui, j'apprenais si facilement que ma mre jusqu'alors l'avait un peu
nglige; j'avais seize ans bientt; ma mre sembla s'en apercevoir
brusquement et, aprs un merveilleux voyage en Algrie que je fis avec
l'oncle Faby (ce fut l, je crois, le meilleur temps de ma vie), je fus
envoy  Paris et confi  une espce de gelier impermable, qui
s'occupa de mes tudes.

-- Aprs cette excessive libert, je comprends en effet que ce temps de
contrainte ait pu vous paratre un peu dur.

-- Je ne l'aurais jamais support, sans Protos.  Il vivait  la mme
pension que moi; pour apprendre le franais, disait-on; mais il le
parlait  merveille, et je n'ai jamais compris ce qu'il faisait l; non
plus que ce que j'y faisais moi-mme. Je languissais; je n'avais pas
prcisment de l'amiti pour Protos, mais je me tournais vers lui comme
s'il avait d m'apporter la dlivrance. Passablement plus g que moi,
il paraissait encore plus que son ge, sans plus rien d'enfantin dans la
dmarche ni dans les gots. Ses traits taient extraordinairement
expressifs, quand il voulait, et pouvaient exprimer n'importe quoi;
mais, au repos, il prenait l'air d'un imbcile. Un jour que je l'en
plaisantais, il me rpondit que, dans ce monde, il importait de n'avoir
pas trop l'air de ce qu'on tait.

"Il ne se tenait point pour satisfait tant qu'il ne paraissait que
modeste; il tenait  passer pour sot. Il s'amusait  dire que ce qui
perd les hommes c'est de prfrer la parade  l'exercice et de ne pas
savoir cacher leurs dons; mais il ne disait cela qu' moi seul. Il
vivait  l'cart des autres; et mme de moi, le seul de la pension qu'il
ne mprist point. Ds que je l'amenais  parler, il devenait d'une
loquence extraordinaire; mais, taciturne le plus souvent, il semblait
ruminer alors de noirs projets, que j'aurais voulu connatre. Quand je
lui demandais: qu'est-ce que vous faites ici? (aucun de nous ne le
tutoyait) il rpondait: je prends mon lan. Il prtendait que, dans la
vie, l'on se tire des pas les plus difficiles en sachant se dire 
propos: qu' cela ne tienne! C'est ce que je me suis dit au point de
m'vader.

"Parti avec dix-huit francs, j'ai gagn Baden  petites journes,
mangeant je ne sais quoi, couchant n'importe o... J'tais un peu dfait
quand j'arriverai; mais, somme toute, content de moi, car j'avais encore
trois francs dans ma poche; il est vrai qu'en route, j'en avais rcolt
cinq ou six. Je trouvai l-bas ma mre avec mon oncle de Gesvres, qui
s'amusa beaucoup de ma fugue, et rsolut de me ramener  Paris; il ne se
consolait pas, disait-il, que Paris m'et laiss mauvais souvenir. Et le
fait est que, lorsque j'y revins avec lui, Paris m'apparut sous un jour
un peu meilleur.

"Le marquis de Gesvres aimait frntiquement la dpense; c'tait un
besoin continu, une fringale; on et dit qu'il me savait gr de l'aider
 la satisfaire et de doubler du mien son apptit. Tout au contraire de
Faby, lui m'apprit le got du costume; je crois que je le portais assez
bien; avec lui j'tais  bonne cole; son lgance tait parfaitement
naturelle, comme une seconde sincrit. Je m'entendis trs bien avec
lui. Ensemble nous passions des matines chez les chemisiers, les
bottiers, les tailleurs; il prtait une attention particulire aux
chaussures, par quoi se reconnaissent les gens, disait-il, aussi
srement et plus secrtement que le reste du vtement et que par les
traits du visage... Il m'apprit  dpenser sans tenir de comptes et sans
m'inquiter par avance si j'aurais de quoi suffire  ma fantaisie,  mon
dsir ou  ma faim. Il mettait en principe qu'il faut toujours
satisfaire celle-ci la dernire, car (je me souviens de ses paroles)
dsir ou fantaisie, disait-il, sont de sollicitation fugitive, tandis
que la faim toujours se retrouve et n'est que plus imprieuse pour avoir
attendu plus longtemps. Il m'apprit enfin  ne pas jouir d'une chose
davantage, selon qu'elle cotait plus cher, ni moins si, par chance,
elle n'avait cot rien du tout.

"J'en tais l quand je perdis ma mre.  Un tlgramme me rappela
brusquement  Bucharest; je ne la pus revoir que morte: j'appris l-bas
que, depuis le dpart du marquis, elle avait beaucoup de dettes que sa
fortune suffisait tout juste  payer, de sorte que je n'avais  esprer
pas un copeck, pas un pfennig, pas un groschen. Aussitt aprs la
crmonie funbre, je regagnai Paris o je pensais retrouver l'oncle de
Gesvres; mais il tait parti brusquement pour la Russie, sans laisser
d'adresse.

"Je n'ai point  vous dire toutes les rflexions que je fis.  Parbleu,
j'avais certaines habilets dans mon sac, moyennant quoi l'on se tire
toujours d'affaire; mais plus j'en aurais eu besoin, plus il me
rpugnait d'y recourir. Heureusement, certaine nuit que je battais le
trottoir, un peu perplexe, j'y retrouvai cette Carola Venitequa que vous
avez vue, l'ex-matresse  Protos, qui m'hospitalisa dcemment. A
quelques jours de l je fus averti qu'une maigre pension, assez
mystrieusement, me serait verse tous les premiers du mois chez un
notaire; j'ai l'horreur des claircissements et touchai sans chercher
plus avant. Puis vous tes venu... Vous savez  prsent  peu prs tout
ce qu'il me plaisait de vous dire.

-- Il est heureux, dit solennellement Julius, il est heureux, Lafcadio,
qu'il vous revienne aujourd'hui quelque argent: sans mtier, sans
instruction, condamn  vivre d'expdients... tel que je vous connais 
prsent, vous tiez prt  tout.

-- Prt  rien, au contraire, reprit Lafcadio en regardant Julius
gravement. Malgr tout ce que je vous ai dit, je vois que vous me
connaissiez mal encore. Rien ne m'empche autant que le besoin; je n'ai
jamais recherch que ce qui ne peut pas me servir.

-- Les paradoxes, par exemple.  Et vous croyez cela nourrissant?

-- Cela dpend des estomacs.  Il vous plat d'appeler paradoxes ce qui
rebute au vtre... Pour moi je me laisserais mourir de faim devant ce
ragot de logique dont j'ai vu que vous alimentez vos personnages.

-- Permettez...

-- Du moins le hros de votre dernier livre.  Est-ce vrai que vous y
avez peint votre pre? Le souci de le maintenir, partout, toujours,
consquent avec vous et avec soi-mme, fidle  ses devoirs,  ses
principes, c'est--dire  vos thories... vous jugez ce que, moi
prcisment, j'en puis dire!... Monsieur de Baraglioul, acceptez ceci
qui est vrai: je suis un tre d'inconsquence. Et voyez combien je viens
de parler! moi, qui hier encore, me considrais comme le plus
silencieux, le plus ferm, le plus retrait des tres. Mais il tait bon
que nous fissions promptement connaissance; et qu'il n'y ait plus lieu
d'y revenir. Demain, ce soir, je rentrerai dans mon secret.

Le romancier, que ces propos dsaronnaient, fit effort pour se remettre
en selle:

-- Persuadez-vous d'abord qu'il n'y a pas d'inconsquence, non plus en
psychologie qu'en physique, commena-t-il. Vous tes un tre en
formation et...

Des coups frapps  la porte l'interrompirent.  Mais, comme personne ne
se montrait, ce fut Julius qui sortit. Par la porte qu'il laissait
ouverte, un bruit de voix confus parvenait jusqu' Lafcadio. Puis il y
eut un grand silence. Lafcadio, aprs dix minutes d'attente, dj se
disposait  partir, quand un domestique en livre vint  lui:

-- Monsieur le comte fait dire  Monsieur le secrtaire qu'il ne le
retient plus. Monsieur le comte a reu  l'instant de mauvaises
nouvelles de Monsieur son pre et s'excuse de ne pouvoir prendre cong
de Monsieur.

Au ton dont tout cela tait dit, Lafcadio se douta bien qu'on venait
d'annoncer que le vieux comte tait mort. Il matrisa son motion.

-- Allons! se disait-il en regagnant l'impasse Claude-Bernard, le moment
est venu. _It is time to launch the ship_. D'o que vienne le vent
dsormais, celui qui soufflera sera le bon. Puisque je ne puis tre tout
prs du vieux, apprtons-nous  nous loigner de lui davantage.

En passant devant la loge il remit au portier de l'htel la petite bote
qu'il portait sur lui depuis la veille.

-- Vous remettrez ce paquet  Mlle Venitequa, ce soir, quand elle
rentrera, dit-il. Et veuillez prparer ma note.

Une heure aprs, sa malle faite, il envoyait chercher un fiacre.  Il
partit sans donner d'adresse. Celle de son notaire suffisait.

LIVRE TROISIME


Amde Fleurissoire


I.


La comtesse Guy de Saint-Prix, soeur pune de Julius, que la mort du
comte Juste-Agnor avait brusquement appele  Paris, n'tait pas depuis
longtemps de retour dans le coquet chteau de Pezac,  quatre kilomtres
de Pau, que depuis son veuvage elle ne quittait gure, et moins encore
depuis le mariage et l'tablissement de ses enfants -- lorsqu'elle y
reut une visite singulire.

Elle rentrait d'une de ces promenades matinales qu'elle avait accoutum
de faire dans un lger dog-car conduit par elle-mme; on vint l'avertir
qu'un capucin l'attendait depuis une heure dans le salon. L'inconnu se
recommandait du cardinal Andr, ainsi que l'attestait la carte de
celui-ci qu'on remit  la comtesse; la carte tait sous enveloppe; on y
lisait, au-dessous du nom du cardinal, de sa fine et presque fminine
criture, ces mots:

_Recommande  la toute spciale attention de la comtesse de Saint-Prix,
l'abb J.P. Salus, chanoine de Virmontal_.

C'tait tout; et cela suffisait; la comtesse recevait volontiers les
gens d'glise; de plus, le cardinal Andr tenait l'me de la comtesse en
sa main. Elle ne fit qu'un bond jusqu'au salon et s'excusa de s'tre
fait attendre.

Le chanoine de Virmontal tait bel homme; sur son noble visage clatait
une mle nergie qui jurait (si j'ose dire) trangement avec l'hsitante
prcaution de ses gestes et de sa voix, comme tonnaient ses cheveux
presque blancs, prs de la carnation jeune et frache de son visage.

Malgr l'affabilit de la comtesse, la conversation s'engageait mal et
tranait en phrases de convenance sur le deuil rcent de la comtesse, la
sant du cardinal Andr, le nouvel chec de Julius  l'Acadmie.
Cependant la voix de l'abb se faisait de plus en plus lente et sourde,
et l'expression de son visage dsole. Il se levait enfin, mais au lieu
de prendre cong:

-- J'aurais voulu, Madame la comtesse, et de la part du cardinal, vous
entretenir d'un sujet grave. Mais la pice est sonore; le nombre des
portes m'effraie; je crains qu'on nous puisse entendre.

La comtesse adorait confidences et simagres; elle fit entrer le
chanoine dans un boudoir troit auquel on n'accdait que par le salon,
ferma la porte:

-- Ici nous sommes  l'abri, dit-elle.  Parlez sans crainte.

Mais au lieu de parler, l'abb qui, en face de la comtesse avait pris
place sur un petit fauteuil bas, tira un foulard de sa poche et y
touffa des sanglots convulsifs. Perplexe, la comtesse atteignit sur un
guridon prs d'elle un panier  ouvrage, chercha dans le panier un
flacon de sels, hsita  l'offrir  son hte, et prit enfin le parti de
le respirer elle-mme.

-- Excusez-moi, dit enfin l'abb, sortant du foulard une face
congestionne. Je vous sais trop bonne catholique, Madame la comtesse,
pour ne pas bientt me comprendre et partager mon motion.

La comtesse avait horreur des effusions; elle rfugia sa biensance
derrire un face--main. L'abb se ressaisit aussitt, et rapprochant un
peu son fauteuil:

-- Il m'a fallu, Madame la comtesse, la solennelle assurance du cardinal
pour me dcider  venir vous parler; oui, l'assurance qu'il m'a donne
que votre foi n'tait point de ces fois mondaines, simples revtements
de l'indiffrence...

-- Venons au fait, Monsieur l'abb.

-- Le cardinal m'a donc assur que je pouvais avoir en votre discrtion
une confiance parfaite; une discrtion de confesseur, si j'ose ainsi
dire...

-- Mais, Monsieur l'abb, pardonnez-moi: s'il s'agit d'un secret dont le
cardinal soit averti, d'un secret d'une telle gravit, comment ne m'en
a-t-il pas parl lui-mme?

Le seul sourire de l'abb et dj fait comprendre  la comtesse
l'incongruit de sa question.

-- Une lettre!  Mais, Madame,  la poste, de nos jours, toutes les
lettres des cardinaux sont ouvertes.

-- Il pouvait vous confier cette lettre.

-- Oui, Madame; mais qui sait ce que peut devenir un papier?  Nous
sommes tellement surveills. Il y a plus: le cardinal prfre ignorer ce
que je m'apprte  vous dire, n'y tre pour rien... Ah! Madame, au
dernier moment mon courage m'abandonne et je ne sais si...

-- Monsieur l'abb, vous ne me connaissez pas, et je ne puis donc
m'offenser si votre confiance en moi n'est pas plus grande, dit tout
doucement la comtesse en dtournant la tte et laissant retomber son
face--main. J'ai pour les secrets que l'on me confie le plus grand
respect. Dieu sait si j'ai jamais trahi le moindre. Mais jamais il ne
m'est arriv de solliciter une confidence...

Elle fit un lger mouvement comme pour se lever, l'abb tendit le bras
vers elle.

-- Vous m'excuserez, Madame, en daignant considrer que vous tes la
premire femme, la premire, j'ai dit, qui ait t juge digne, par ceux
qui m'ont confi l'effrayante mission de vous avertir, digne de recevoir
et de conserver par-devers elle ce secret. Et je m'effraie, je l'avoue,
 sentir cette rvlation bien pesante, bien encombrante, pour
l'intelligence d'une femme.

-- On se fait de grandes illusions sur le peu de capacit de
l'intelligence des femmes, dit presque schement la comtesse; puis, les
mains un peu souleves, elle cacha sa curiosit sous un air absent,
propre  accueillir une importante confidence de l'glise. L'abb
rapprocha de nouveau son fauteuil.

Mais le secret que l'abb Salus s'apprtait  confier  la comtesse
m'apparat encore aujourd'hui trop dconcertant, trop bizarre, pour que
j'ose le rapporter ici sans plus ample prcaution:

Il y a le roman, et il y a l'histoire.  D'aviss critiques ont considr
le roman comme de l'histoire qui aurait pu tre, l'histoire comme un
roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnatre, en effet, que l'art
du romancier souvent emporte la crance, comme l'vnement parfois la
dfie. Hlas! certains sceptiques esprits nient le fait ds qu'il
tranche sur l'ordinaire. Ce n'est pas pour eux que j'cris.


Que le reprsentant de Dieu sur terre ait pu tre enlev du Saint-Sige,
et, par l'opration du Quirinal, vol en quelque sorte  la chrtient
entire - c'est un problme trs pineux que je n'ai point la tmrit
de soulever. Mais il est de fait _historique_ que, vers la fin de
l'anne 1893, le bruit en courut; il est patent que nombre d'mes
dvotes s'en murent. Quelques journaux en parlrent craintivement; on
les fit taire. Une brochure sur ce sujet parut  Saint-Malo (1); qu'on
fit saisir. C'est que s'bruitt le rcit d'une si abominable
forfaiture, que le parti catholique n'osait appuyer ou ne se rsignait 
couvrir les collectes extraordinaires qu'on entreprit aussitt  ce
sujet. Et sans doute nombre d'mes pieuses se saignrent (on estime 
prs d'un demi-million les sommes recueillies ou disperses  cette
occasion), mais il restait douteux si tous ceux qui recevaient les fonds
taient de vrais dvots, ou parfois des escrocs peut-tre. Toujours
est-il qu'il fallait pour mener  bien cette qute,  dfaut de
religieuse conviction, une audace, une habilet, un tact, une loquence,
une connaissance des tres et des faits, une sant, que seuls pouvaient
se piquer d'avoir quelques gaillards tels que Protos, l'ancien copain de
Lafcadio. J'avertis honntement le lecteur: c'est lui qui se prsente
aujourd'hui sous l'aspect et le nom emprunt du chanoine de Virmontal.

		_(1) Compte rendu de la Dlivrance de Sa Saintet Lon XIII
		emprisonn dans les cachots du Vatican (Saint Malo, imprimerie Y.
		Billois, rue de l'Orme, 4), 1893._

La comtesse, rsolue  n'ouvrir plus les lvres,  ne plus changer
d'attitude, ni mme d'expression avant complet puisement du secret,
coutait imperturbablement le faux prtre dont peu  peu l'assurance
s'affermissait. Il s'tait lev et marchait  grands pas. Pour meilleure
prparation, il reprenait l'affaire, sinon prcisment  ses dbuts (le
conflit entre la Loge et l'glise, essentiel, n'avait-il pas toujours
exist?), du moins remontait-il  certains faits o s'tait dclare
l'hostilit flagrante. Il avait d'abord invit la comtesse  se souvenir
des deux lettres adresses par le pape en dcembre 92, l'une au peuple
italien, l'autre plus spcialement aux vques, prmunissant les
catholiques contre les agissements des francs-maons; puis, comme la
mmoire faisait dfaut  la comtesse, il avait d remonter en arrire,
rappeler l'rection de la statue de Giordano Bruno, dcide, prside
par Crispi derrire qui jusqu'alors s'tait dissimule la Loge. Il avait
dit Crispi outr de ce que le pape et repouss ses avances, et refus
de ngocier avec lui (et par: ngocier, ne fallait-il pas entendre:
entrer en composition, se soumettre!). Il avait retrac cette journe
tragique: les camps prenant position; les francs-maons enfin levant le
masque, et -- tandis que le corps diplomatique accrdit prs du
Saint-Sige se rendait au Vatican, manifestant par cet acte, en mme
temps que son mpris pour Crispi, sa vnration pour notre Saint-Pre
ulcr -- la Loge, enseignes dployes, sur la place _Campo dei Fiori_
o se dressait la provocante idole, acclamant l'illustre blasphmateur.

-- Au consistoire qui suivit bientt aprs, le 30 juin 1889,
continua-t-il (toujours debout, il s'appuyait  prsent sur le guridon,
les deux bras en avant, pench vers la comtesse), Lon XIII laissa
s'lever son indignation vhmente. Sa protestation fut entendue de la
terre entire; et toute la chrtient trembla en l'entendant parler de
quitter Rome! Quitter Rome, j'ai dit!... Tout ceci, Madame la comtesse,
vous le savez dj, vous en avez souffert et vous en souvenez comme moi.

Il reprit sa marche:

-- Enfin Crispi fut dchu du pouvoir.  L'glise allait-elle respirer?
En dcembre 1892 le pape crivait donc ces deux lettres. Madame...

Il se rassit, approcha brusquement son fauteuil du canap et saisissant
le bras de la comtesse:

-- Un mois aprs le pape tait emprisonn.

La comtesse s'obstinant  demeurer coite, le chanoine lcha son bras,
reprit sur un ton plus pos:

-- Je ne cherchai pas, Madame,  vous apitoyer sur les souffrances d'un
captif; le coeur des femmes est toujours prompt  s'mouvoir au
spectacle des infortunes. Je m'adresse  votre intelligence, comtesse,
et vous invite  considrer le dsarroi o, chrtiens, la disparition de
notre chef spirituel nous a plongs.

Un lger pli se marqua sur le front ple de la comtesse.

-- Plus de pape est affreux, Madame.  Mais, qu' cela ne tienne: un faux
pape est plus affreux encore. Car pour dissimuler son crime, que dis-je?
pour inviter l'glise  se dmanteler et  se livrer elle-mme, la Loge
a install sur le trne pontifical, en place de Lon XIII, je ne sais
quel suppt du Quirinal, quel mannequin,  l'image de leur sainte
victime, quel imposteur, auquel, par crainte de nuire au vrai, il nous
faut feindre de nous soumettre, devant lequel, enfin,  honte! au jubil
s'est inclin la toute entire chrtient.

A ces mots le mouchoir qu'il tordait dans ses mains se dchira.

-- Le premier acte du faux pape fut cette encyclique trop fameuse,
l'encyclique  la France, dont le coeur de tout Franais digne de ce nom
saigne encore. Oui, oui, je sais, Madame, combien votre grand coeur de
comtesse a souffert d'entendre la Sainte glise renier la sainte cause
de la royaut; le Vatican, j'ai dit, applaudir  la Rpublique. Hlas!
rassurez-vous, Madame! vous vous tonniez  bon droit. Rassurez-vous,
Madame la comtesse mais songez  ce que le Saint-Pre captif a souffert,
entendant ce suppt imposteur le proclamer rpublicain!

Puis, se rejetant en arrire, avec un rire sanglotant:

-- Et qu'avez-vous pens, comtesse de Saint-Prix, et qu'avez-vous pens,
comme corollaire  cette cruelle encyclique, de l'audience accorde par
notre Saint-Pre au rdacteur du _Petit Journal_? Du _Petit Journal_,
Madame la comtesse, ah! fi donc! Lon XIII au _Petit Journal_! Vous
sentez bien que c'est impossible. Votre noble coeur vous a dj cri que
c'est faux!

-- Mais, s'cria la comtesse, n'y pouvant plus tenir, c'est ce qu'il
faut crier  toute la terre.

-- Non, Madame! c'est ce qu'il faut taire! continua l'abb, formidable;
c'est ce qu'il faut taire d'abord; c'est ce que nous devons taire pour
agir.

Puis s'excusant, d'une voix subitement plore:

-- Vous voyez que je vous parle comme  un homme.

-- Vous avez raison, Monsieur l'abb.  Agir, disiez-vous.  Vite:
qu'avez-vous rsolu?

-- Ah! je savais trouver chez vous cette noble impatience virile, digne
du sang des Baraglioul. Mais rien n'est davantage  craindre, en
l'occurrence, hlas! qu'un zle intempestif. De ces abominables
forfaits, si quelques lus aujourd'hui sont avertis, il nous est
indispensable, Madame, de compter sur leur discrtion parfaite, sur leur
pleine et entire soumission  l'indication qui leur sera donne en
temps opportun. Agir sans nous, c'est agir contre nous. Et, en plus de
la dsapprobation ecclsiastique qui pourra entraner... qu' cela ne
tienne: l'excommunication, toute initiative individuelle se heurtera aux
dmentis catgoriques et formels de notre parti. Il s'agit ici, Madame,
d'une croisade; oui, mais d'une croisade cache. Excusez-moi d'insister
sur ce point, mais je suis charg tout spcialement de vous en avertir
par le cardinal, qui veut tout ignorer de cette histoire et qui ne
comprendra mme pas ce dont il est question si on lui en parle. Le
cardinal ne veut pas m'avoir vu; et de mme, plus tard, si les
vnements nous remettent en rapport, qu'il soit bien convenu que, vous
et moi, nous ne nous sommes jamais parl. Notre Saint-Pre saura bientt
reconnatre ses vrais serviteurs.

Un peu due la comtesse argua timidement:

-- Mais alors?

-- On agit, Madame la comtesse; on agit, n'ayez crainte.  Et je suis
mme autoris  vous rvler une partie de notre plan de campagne.

Il se carra dans son fauteuil, bien en face de la comtesse; celle-ci,
maintenant, avait lev ses mains  son visage, et restait, le buste en
avant, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes.


Il commena de raconter que le pape n'tait pas enferm dans le Vatican,
mais vraisemblablement dans le Chteau Saint-Ange, qui, comme le savait
certainement la comtesse, communiquait avec le Vatican par un corridor
souterrain; qu'il ne serait sans doute point trop malais de l'enlever
de cette gele, n'tait la crainte quasi superstitieuse que chacun des
serviteurs gardait en face de la franc-maonnerie, bien que de coeur
avec l'glise. Et c'tait l-dessus que comptait la Loge; l'exemple du
Saint-Pre squestr maintenait les mes dans la terreur. Aucun des
serviteurs ne consentait  prter son concours qu'aprs qu'on l'avait
mis  mme de s'en aller au loin vivre  l'abri des perscuteurs.
D'importantes sommes avaient t consenties  cet usage par des
personnes dvotes et de discrtion reconnue. Il ne restait plus  lever
qu'un seul obstacle, mais qui rclamait plus que tous les autres runis.
Car cet obstacle tait un prince, gelier en chef de Lon XIII.

-- Vous souvient-il, Madame la comtesse, de quel mystre reste
enveloppe la double mort de l'archiduc Rodolphe, prince hritier
d'Autriche-Hongrie, et de sa jeune pouse, trouve rlante  ses cts
-- Maria Wettsyera, la nice de la princesse Grazioli, qu'il venait
d'pouser?... Suicide, a-t-on dit! Le pistolet n'tait l que pour
donner le change  l'opinion publique: la vrit c'est qu'ils taient
tous deux empoisonns. perdument amoureux, hlas! de Maria Wettsyera,
un cousin du grand-duc son mari, grand-duc lui-mme, n'avait point
support de la voir  un autre... Aprs cet abominable forfait,
Jean-Salvator de Lorraine, fils de Marie-Antoinette, grande-duchesse de
Toscane, quittait la cour de son parent, l'empereur Franois-Joseph. Se
sachant dcouvert  Vienne, il allait se dnoncer au pape, l'implorer,
le flchir. Il obtient le pardon. Mais sous prtexte de pnitence,
Monaco -- le cardinal Monaco La Valette -- l'enferma dans le Chteau
Saint-Ange o il gmit depuis trois ans.

Le chanoine avait dbit tout cela d'une voix  peu prs gale; il prit
un temps, puis, avec un petit appel du pied:

-- C'est lui que Monaco a tabli gelier en chef de Lon XIII.

-- Eh quoi! le cardinal! s'cria la comtesse; un cardinal peut-il donc
tre franc-maon?

-- Hlas! dit le chanoine pensivement, la Loge a fortement entam
l'glise. Vous pensez bien, Madame la comtesse, que si l'glise avait
mieux su se dfendre elle-mme, rien de tout cela ne serait arriv. La
Loge n'a pu se saisir de la personne de Notre Saint-Pre qu'avec la
connivence de quelques compagnons trs haut placs.

-- Mais c'est affreux!

-- Que vous dire de plus, Madame la comtesse?  Jean-Salvador croyait
tre prisonnier de l'glise, quand il l'tait des francs-maons. Il ne
consent  travailler aujourd'hui  l'largissement de notre Saint-Pre
que si on lui permet du mme coup de s'enfuir lui-mme; et il ne peut
s'enfuir que trs loin, dans un pays d'o l'extradition n'est pas
possible. Il exige deux cent mille francs.

A ces mots Valentine de Saint-Prix, qui depuis quelques instants
reculait et laissait retomber ses bras, rejetant la tte en arrire,
poussa un faible gmissement et perdit connaissance. Le chanoine
s'lana:

-- Rassurez-vous, Madame la comtesse -- il lui tapait dans les mains: --
Qu' cela ne tienne! -- il lui portait le flacon de sels aux narines: --
Sur ces deux cent mille francs, nous en avons dj cent quarante - et
comme la comtesse ouvrait un oeil: -- La duchesse de Lectoure n'en a
consenti que cinquante; il en reste soixante  verser.

-- Vous les aurez, murmura presque indistinctement la comtesse.

-- Comtesse, l'glise ne doutait pas de vous.

Il se leva, trs grave, presque solennel, prit un temps, puis:

-- Comtesse de Saint-Prix, dit-il, j'ai dans votre gnreuse parole la
confiance la plus entire; mais songez aux difficults sans nom qui vont
accompagner, gner, empcher peut-tre la remise de cette somme; somme,
j'ai dit, que vous-mme devrez oublier de m'avoir donne, que moi-mme
je dois tre prt  nier d'avoir touche, pour laquelle il ne me sera
mme point permis de vous faire tenir un reu... Je ne puis gure
prudemment la recevoir que de la main  la main, de votre main  la
mienne. Nous sommes surveills. Ma prsence au chteau peut tre
commente. Sommes-nous jamais srs du domestique? Songez  l'lection du
comte de Baraglioul; il ne faut point que je revienne ici.

Et comme aprs ces mots il restait l, plant sur le parquet sans plus
bouger ni parler, la comtesse comprit:

-- Mais, Monsieur l'abb, vous pensez bien pourtant que je n'ai pas sur
moi cette somme norme. Et mme...

L'abb s'impatientait lgrement; elle n'osa donc pas ajouter qu'il lui
faudrait sans doute quelque temps pour la runir (car elle esprait bien
n'avoir pas  dbourser toute seule). Elle murmurait:

-- Comment faire?...

Puis comme le sourcil du chanoine menaait de plus en plus:

-- J'ai bien l-haut quelques bijoux...

-- Ah! fi, Madame! les bijoux sont des souvenirs.  Me voyez-vous faisant
mtier de brocanteur? Et pensez-vous que je veuille donner l'veil en
cherchant le meilleur prix? Je risquerais de compromettre du mme coup
et vous-mme et notre entreprise.

Sa voix grave, insensiblement se faisait pre et violente.   Celle de la
comtesse tremblait lgrement.

-- Attendez un instant, Monsieur le chanoine: je vais voir ce que j'ai
dans mes tiroirs.

... Elle redescendit bientt.  Sa main crispe froissait des billets
bleus.

-- Heureusement, je viens de toucher des fermages.  Je puis vous
remettre dj six mille cinq cents francs.

Le chanoine eut un haussement d'paules.

-- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec a?

Et avec un mpris attrist, d'un geste noble, il cartait de lui la
comtesse:

-- Non, Madame, non; je ne prendrai pas ces billets.  Je ne les prendrai
qu'avec les autres. Les gens intgres exigent l'intgralit. Quand
pourrez-vous me remettre toute la somme?

-- Combien de temps me laissez-vous?  ... Huit jours...? demanda la
comtesse qui songeait  collecter.

-- Comtesse de Saint-Prix, l'glise se serait-elle mprise?  Huit jours!
Je ne dirai qu'un mot :

														LE PAPE ATTEND.

Puis levant les bras au ciel:

-- Quoi! vous avez l'insigne honneur de tenir entre vos mains sa
dlivrance, et vous tardez! Craignez, Madame, craignez que le Seigneur,
au jour de votre dlivrance  vous, ne fasse galement attendre et
languir votre me insuffisante, au seuil du Paradis!

Il devenait menaant, terrible; puis, brusquement, porta  ses lvres le
crucifix d'un chapelet et s'absenta dans une rapide prire.

-- Mais le temps que j'crive  Paris? gmit la comtesse perdue.

-- Tlgraphiez!  Que votre banquier verse les soixante mille francs au
Crdit Foncier de Pau d'avoir  vous verser incontinent la somme. C'est
enfantin.

-- J'ai de l'argent  Pau, en dpt, hasarda-t-elle.

-- Chez un banquier?

-- Au Crdit Foncier, prcisment.

Alors il s'indigna tout  fait.

-- Ah!  Madame, pourquoi vous faut-il ce dtour pour me l'apprendre?
Est-ce l l'empressement que vous marquez? Que diriez-vous  prsent si
je repoussais votre concours?...

Puis, marchant  travers la pice, les mains croises derrire le dos,
et comme indispos dsormais contre tout ce qu'il pourrait entendre:

-- Il y a l plus que de la tideur (et il faisait avec la langue de
petits claquements propres  manifester son dgot) et presque de la
duplicit.

-- Monsieur l'abb, je vous en supplie...

Durant quelques instants l'abb continua sa marche, les sourcils bas,
inflexible. Puis enfin:

-- Vous connaissez, je le sais, l'abb Boudin, avec qui je djeune ce
matin mme (il tira sa montre)... et que je vais mettre en retard.
crivez un chque  son nom; il touchera pour moi les soixante billets,
qu'il pourra tout aussitt me remettre. Quand vous le reverrez,
dites-lui simplement que c'tait "pour la chapelle expiatoire"; c'est un
homme discret, qui sait vivre et qui n'insistera pas. Eh bien!
qu'attendez-vous encore?

La comtesse, prostre sur le canap, se souleva, se trana vers un petit
secrtaire qu'elle ouvrit, sortit un carnet oblong, vert olive, dont
elle couvrit une feuille de son criture allonge.

-- Excusez-moi de vous avoir un peu brusque tout  l'heure, Madame la
comtesse, dit l'abb d'une voix adoucie et prenant le chque qu'elle lui
tendait. -- Mais de tels intrts sont en jeu!

Puis glissant le chque dans une poche intrieure:

-- Il serait impie de vous remercier, n'est-ce pas? ft-ce au nom de
Celui entre les mains de qui je ne suis qu'un instrument trs indigne.

Il eut un bref sanglot qu'il touffa dans son foulard; mais, se
ressaisissant aussitt, avec un coup de talon rtif, il murmura
rapidement une phrase dans une langue trangre.

-- Vous tes Italien? demanda la comtesse.

-- Espagnol!  La sincrit de mes sentiments le trahit.

-- Pas votre accent.  Vraiment vous parlez le franais avec une
puret...

-- Vous tes trop aimable, Madame la comtesse, excusez-moi de vous
quitter abruptement. Grce  notre petite combinaison, je vais pouvoir
gagner Narbonne ce soir mme, o l'archevque m'attend avec une grande
impatience. Adieu!

Il avait pris les mains de la comtesse dans les siennes et la regardait
fixement, le buste recul:

-- Adieu, comtesse de Saint-Prix -- puis un doigt sur ses lvres: -- Et
souvenez-vous qu'un mot de vous peut tout perdre.


Il n'tait pas plus tt sorti que la comtesse courait  son cordon de
sonnette.

-- Amlie, dites  Pierre qu'il ait  tenir la calche toute prte,
sitt aprs le djeuner, pour aller en ville. Ah! un instant encore...
Que Germain enfourche sa bicyclette et porte immdiatement  Mme
Fleurissoire le mot que je vais vous donner.

Et, penche sur le secrtaire qu'elle n'avait point referm, elle
crivit:

_Chre Madame,

Je passerai vous voir tantt.  Attendez-moi vers deux heures.  J'ai
quelque chose de trs grave  vous dire. Arrangez-vous de manire que
nous soyons seules._

Elle signa, cacheta, puis tendit l'enveloppe  Amlie.





II.


Mme Amde Fleurissoire, ne Pterat, soeur cadette de Vronique
Armand-Dubois et de Marguerite de Baraglioul, rpondait au nom baroque
d'Arnica. Philibert Pterat, botaniste assez clbre, sous le Second
Empire, par ses malheurs conjugaux, avait, ds sa jeunesse, promis des
noms de fleurs aux enfants qu'il pourrait avoir. Certains amis
trouvrent un peu particulier le nom de Vronique dont il baptisa le
premier; mais lorsqu'au nom de Marguerite, il entendit insinuer qu'il en
rabattait, cdait  l'opinion, rejoignait le banal, il rsolut,
brusquement rebiff, de gratifier son troisime produit d'un nom si
dlibrment botanique qu'il fermerait le bec  tous les mdisants.

Peu aprs la naissance d'Arnica, Philibert, dont le caractre s'tait
aigri, se spara d'avec sa femme, quitta la capitale et s'alla fixer 
Pau. L'pouse s'attardait  Paris l'hiver, mais aux premiers beaux jours
regagnait Tarbes, sa ville natale, o elle recevait ses deux anes dans
une vieille maison de famille.

Vronique et Marguerite mi-partissaient l'anne entre Tarbes et Pau.
Quant  la petite Arnica, mconsidre par ses soeurs et par sa mre, un
peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, elle demeurait,
t comme hiver, prs du pre.

La plus grande joie de l'enfant tait d'aller herboriser avec son pre
dans la campagne; mais souvent le maniaque, cdant  son humeur
chagrine, la plantait l, partait tout seul pour une norme randonne,
rentrait fourbu, et sitt aprs le repas, se fourrait au lit sans faire
 sa fille l'aumne d'un sourire ou d'un mot. Il jouait de la flte 
ses heures de posie, rabchant insatiablement les mmes airs. Le reste
du temps il dessinait de minutieux portraits de fleurs.

Une vieille bonne, surnomme Rsda, qui s'occupait de la cuisine et du
mnage, avait la garde de l'enfant; elle lui enseigna le peu qu'elle
connaissait elle-mme. A ce rgime, Arnica savait  peine lire  dix
ans. Le respect humain avertit enfin Philibert: Arnica entra en pension
chez Mme Veuve Semne qui inculquait des rudiments  une douzaine de
fillettes et  quelques trs jeunes garons.

Arnica Pterat, sans dfiance et sans dfense, n'avait jamais imagin
jusqu' ce jour que son nom pt porter  rire. Elle eut, le jour de son
entre dans la pension, la brusque rvlation de son ridicule; le flot
de moqueries la courba comme une algue lente; elle rougit, plit,
pleura; et Mme Semne, en punissant d'un coup toute la classe pour tenue
indcente, eut l'art maladroit de charger aussitt d'animosit un
esclaffement d'abord sans malveillance.

Longue, flasque, anmique, hbte, Arnica restait les bras ballants au
milieu de la petite classe, et quand Mme Semne indiqua:

-- Sur le troisime banc de gauche, mademoiselle Pterat, - la classe
repartit de plus belle en dpit des admonestations.

Pauvre Arnica! la vie n'apparaissait dj plus devant elle que comme une
morne avenue borde de quolibets et d'avanies. Mme Semne, heureusement,
ne resta pas insensible  sa dtresse, et bientt la petite put trouver
dans le giron de la veuve un abri.

Volontiers Arnica s'attardait  la pension aprs les classes plutt que
de ne point trouver son pre au foyer; Mme Semne avait une fille, de
sept ans plus ge qu'Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans
l'espoir de lui dcrocher un mari, Mme Semne recevait le dimanche soir,
et mme organisait deux fois l'an de petites matines dominicales, avec
rcitations et sauterie; y venaient, par reconnaissance, quelques-unes
de ses anciennes lves escortes de leurs parents, et par
dsoeuvrement, quelques adolescents dpourvus et sans avenir. Arnica fut
de toutes ces runions; fleur sans clat, discrte, jusqu'
l'effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inaperue.

Lorsque,  quatorze ans, Arnica perdit son pre, Mme Semne recueillit
l'orpheline, que ses soeurs, passablement plus ges, ne vinrent plus
voir que rarement. C'est au cours d'une de ces courtes visites,
pourtant, que Marguerite rencontra pour la premire fois celui qui, deux
ans plus tard, devait devenir son mari: Julius de Baraglioul, alors g
de vingt-huit ans -- en villgiature chez son grand-pre Robert de
Baraglioul qui, comme nous l'avons dit prcdemment, tait venu
s'tablir aux environs de Pau, peu aprs l'annexion du duch de Parme 
la France.

Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Pterat
n'taient pas absolument sans fortune) faisait, aux yeux blouis
d'Arnica sa soeur encore plus distante; elle se doutait que jamais,
pench sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respirer son parfum.
Elle enviait sa soeur enfin d'avoir pu s'vader de ce nom dsobligeant;
Pterat. Le nom de _Marguerite_ tait charmant. Qu'il sonnait bien avec
_de Baraglioul_! Hlas! avec quel autre nom mari, celui d'_Arnica_ ne
resterait-il pas ridicule?

Rebute par le positif, son me inclose et froisse essayait de la
posie. Elle portait,  seize ans, des deux cts de son blme visage,
ces tombantes boucles que l'on nommait des "repentirs", et ses yeux
bleus rveurs s'tonnaient prs de ses cheveux noirs. Sa voix sans
timbre n'tait point rude; elle lisait des vers et s'vertuait  en
crire. Elle tenait pour potique tout ce qui l'chappait de la vie.

Aux soires de Mme Semne, deux jeunes gens frquentaient, qu'une tendre
amiti avait comme associs ds l'enfance; l'un, djet sans tre grand,
non tant maigre qu'efflanqu, aux cheveux plus dteints que blonds, au
nez fier, au regard timide: c'tait Amede Fleurissoire. L'autre, gras
et courtaud, aux durs cheveux noirs plants bas, portait, par trange
habitude, la tte constamment incline sur l'paule gauche, la bouche
ouverte et la main droite en avant tendue: j'ai dpeint Gaston
Blafaphas. Le pre d'Amede tait marbrier, entrepreneur de monuments
funraires et marchand de couronnes mortuaires; Gaston tait le fils
d'un important pharmacien.

(Pour trange que cela puisse paratre, ce nom de Blafaphas est trs
rpandu dans les villages des contreforts pyrnens; encore qu'crit
parfois de manires assez diffrentes. C'est ainsi que dans le seul
bourg de Sta..., o l'appelait un examen, celui qui crit ces lignes a
pu voir un Blaphaphas, notaire, un Blafafaz coiffeur, un Blaphaface
charcutier, qui, interrogs, ne se reconnaissent aucune origine commune
et dont chacun considrait avec un certain mpris le nom au graphisme
inlgant des deux autres. -- Mais ces remarques philologiques ne
sauraient intresser qu'une classe assez restreinte de lecteurs.)

Qu'eussent t Fleurissoire et Blafaphas l'un sans l'autre?  On a peine
 l'imaginer. Dans les rcrations du lyce, on les voyait toujours
ensemble; brims sans cesse, se consolant, se prtant patience, renfort.
On les nommait _les Blafafoires_. Leur amiti semblait  chacun l'arche
unique, l'oasis dans l'impitoyable dsert de la vie. L'un ne gotait pas
une joie qu'il ne la voult aussitt partage; ou, pour mieux dire, rien
n'tait joie pour l'un que ce qu'il gotait avec l'autre.

Mdiocres lves, malgr leur dsarmante assiduit, et foncirement
rfractaires  toute espce de culture, les Blafafoires seraient rests
toujours les derniers de leur classe, sans l'assistance d'Eudoxe
Lvichon qui, moyennant de petites redevances, corrigeait, faisait mme
leurs devoirs. Ce Lvichon tait le fils cadet d'un des principaux
bijoutiers de la ville. (Vingt ans auparavant, peu de temps aprs son
mariage avec la fille unique du bijoutier Cohen, -- au moment o, par
suite de la prosprit de ses affaires, il quittait le bas quartier de
la ville pour aller s'tablir non loin du casino, -- le bijoutier Albert
Lvy avait jug dsirable de runir et d'agglutiner les deux noms, comme
il runissait les deux maisons.)

Blafaphas tait endurant, mais Fleurissoire de complexion dlicate.  Aux
approches de la pubert le facis de Gaston s'obombra, on et dit que la
sve allait empoiler tout son corps; cependant l'piderme plus
susceptible d'Amde se rebiffait, s'enflammait, boutonnait, comme si le
poil et fait des faons pour sortir. Blafaphas pre conseilla des
dpuratifs, et chaque lundi Gaston apportait dans sa serviette une fiole
de sirop antiscorbutique qu'il remettait en cachette  son ami. Ils
usrent galement de pommades.

Vers cette poque Amde prit son premier rhume; rhume qui malgr
l'amne climat de Pau ne cda point de tout l'hiver, et laissa derrire
lui une fcheuse dlicatesse du ct des bronches. Ce fut pour Gaston
l'occasion de nouveaux soins; il comblait son ami de rglisse, de ptes
au jujube, au lichen et de pastilles pectorales  base d'eucalyptus que
le pre Blafaphas fabriquait lui-mme, d'aprs la recette d'un vieux
cur. Amde, facilement catarrheux, dut se rsigner  ne sortir jamais
sans foulard.

Amde n'avait d'autre ambition que de succder  son pre.  Gaston
cependant, malgr son apparence indolente, ne manquait pas d'initiative;
ds le lyce il s'ingniait  de menues inventions,  vrai dire plutt
rcratives: une trappe--mouches, un pse-billes, un verrou de sret
pour son pupitre, qui du reste ne contenait pas plus de secrets que son
coeur. Si innocentes que fussent les premires applications de son
industrie, elles devaient nanmoins l'amener  des recherches plus
srieuses, qui l'occuprent dans la suite, et dont le premier rsultat
fut l'invention de cette "pipe fumivore hyginique, pour fumeurs
dlicats de la poitrine et autres", qui resta longtemps expose  la
devanture du pharmacien.


Amde Fleurissoire et Gaston Blafaphas s'prirent ensemble d'Arnica;
c'tait fatal. Chose admirable, cette naissante passion, qu'aussitt
l'un  l'autre ils s'avourent, loin de les diviser, ne fit que
resserrer leur couture. Et certes Arnica ne leur donna d'abord,  l'un
non plus qu' l'autre, de grands motifs de jalousie. Aucun d'eux du
reste ne s'tait dclar; et jamais Arnica n'et t supposer leur
flamme, malgr le tremblement de leur voix lorsque,  ces petites
soires du dimanche chez Mme Semne dont ils taient les familiers, elle
leur offrait le sirop, la verveine ou la camomille. Et tous deux, s'en
retournant le soir, clbraient sa dcence et sa grce, s'inquitaient
de sa pleur, s'enhardissaient...

Ils convinrent de se dclarer l'un et l'autre le mme soir, ensemble,
puis de s'abandonner  son choix. Arnica, toute neuve devant l'amour,
remercia le ciel dans la surprise et la simplicit de son coeur. Elle
pria les deux soupirants de lui laisser le temps de rflchir.

A vrai dire elle ne penchait non plus vers l'un que vers l'autre, et ne
s'intressait  eux que parce qu'eux s'intressaient  elle, alors
qu'elle avait rsign l'espoir d'intresser jamais personne. Six
semaines durant, perplexe de plus en plus, elle s'enivra doucement des
hommages de ses prtendants parallles. Et tandis que dans leurs
promenades nocturnes, supputant mutuellement leurs progrs, les
Blafafoires se racontaient longuement l'un  l'autre, sans dtours, les
moindres mots, les regards, les sourires dont _elle_ les avait
gratifis, Arnica, retire dans sa chambre, crivait sur des bouts de
papier qu'elle brlait soigneusement ensuite  la flamme de sa bougie,
et rptait inlassablement tour  tour: Arnica Blafaphas?... Arnica
Fleurissoire? incapable de dcider entre l'atrocit de ces deux noms.

Puis brusquement, certain jour de sauterie, elle avait choisi
Fleurissoire; Amde ne venait-il pas de l'appeler _Arnca_, en
accentuant la pnultime de son nom d'une manire qui lui parut
italienne? (inconsidrment du reste, et sans doute entran par le
piano de Mlle Semne qui rythmait l'atmosphre en ce moment), et ce nom
d'Arnica, son propre nom, aussitt lui tait apparu riche d'une musique
imprvue, capable lui aussi d'exprimer posie, amour... Ils taient tous
deux seuls dans un petit parloir  ct du salon, et si prs l'un de
l'autre que, lorsque Arnica dfaillante laissa pencher sa tte lourde de
reconnaissance, son front toucha l'paule d'Amde qui, trs grave, prit
alors la main d'Arnica et lui baisa le bout des doigts.

Quand, au retour, Amde annona son bonheur  son ami, Gaston, contre
son habitude, ne dit rien et, quand ils passrent devant une lanterne,
il parut  Fleurissoire qu'il pleurait. Si grande que ft la navet
d'Amde, pouvait-il vraiment supposer que son ami partageait jusqu' ce
dernier point son bonheur? Tout dcontenanc, tout penaud, il prit
Blafaphas dans ses bras (la rue tait dserte) et lui jura que, pour
grand que ft son amour, son amiti l'emportait de beaucoup encore,
qu'il n'entendait pas que, par son mariage, elle ft en rien diminue et
qu'enfin, plutt que de sentir Blafaphas souffrant de quelque jalousie,
il tait prt  lui promettre, sur son bonheur, de ne jamais user de ses
droits conjugaux.

Ni Blafaphas ni Fleurissoire n'taient de temprament bien fougueux;
pourtant Gaston, que sa virilit occupait un peu davantage, se tut et
laissa promettre Amde.

Peu de temps aprs le mariage d'Amde, Gaston qui, pour se consoler,
s'tait plong dans le travail, dcouvrit le _Carton Plastique_. Cette
invention, qui, d'abord n'avait l'air de rien, eut pour premier rsultat
de revigorer l'amiti quelque peu retombe de Lvichon pour les
Blafafoires. Eudoxe Lvichon pressentit aussitt le parti que la
statuaire religieuse pourrait tirer de cette nouvelle matire, qu'il
baptisa d'abord, avec un remarquable sentiment des contingences:
_Carton-Romain_ (1). La maison Blafaphas, Fleurissoire et Lvichon fut
fonde.

		(1) _Le Carton-Romain-Plastique_, annonait le catalogue,
		d'invention relativement rcente, de fabrication spciale, dont la
		maison Blafaphas Fleurissoire et Lvichon garde le secret, remplace
		fort avantageusement le carton-pierre, le papier-stuc et autres
		compositions analogues, dont l'usage n'a que trop bien tabli toute
		la dfectuosit. (Suivaient les descriptions des diffrents
		modles.)



L'affaire s'lanait avec un capital de soixante mille francs dclars,
sur lesquels les Blafafoires s'inscrivaient  eux deux modestement pour
dix mille. Lvichon fournissait gnreusement les cinquante autres,
n'ayant point support que ses deux amis s'obrassent. Il est vrai que
sur ces cinquante mille francs, quarante taient prts par
Fleurissoire, prlevs sur la dot d'Arnica, remboursables en dix ans,
avec un intrt cumulatif de 4% -- ce qui tait plus qu'Arnica n'avait
jamais espr, et ce qui mettait la petite fortune d'Amde  l'abri des
grands risques que cette entreprise ne pouvait manquer de courir. Les
Blafafoires, par contre, apportaient l'appui de leurs relations et de
celles des Baraglioul, c'est--dire, aprs que le Carton-Romain et fait
ses preuves, la protection de maints membres influents du clerg;
ceux-ci (en plus de quelques importantes commandes) persuadrent maintes
petites paroisses de s'adresser  la maison F.B.L. pour rpondre aux
besoins grandissants des fidles, l'ducation artistique de plus en plus
perfectionne exigeant des oeuvres plus exquises que celles dont la
fruste foi des anctres s'tait jusqu' prsent contente. A cet effet
quelques artistes, de mrite reconnu par l'glise, enrls dans l'oeuvre
du Carton-Romain, obtinrent de voir enfin leurs oeuvres acceptes par le
jury du Salon. Laissant  Pau les Blafafoires, Lvichon s'tablit 
Paris o comme il avait de l'entregent, la maison avait bientt pris une
extension considrable.

Que la comtesse Valentine de Saint-Prix chercht,  travers Arnica, 
intresser la maison Blafaphas et Cie  la secrte cause de la
dlivrance du pape, quoi de plus naturel? et qu'elle et confiance dans
la grande pit des Fleurissoire pour rentrer dans une partie de son
avance. Par malheur, les Blafafoires, en raison de la minime somme
engage par eux au dbut de l'entreprise, ne touchaient que trs peu:
deux douzimes sur les revenus avous et absolument rien sur les autres.
C'est ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de mme qu'Amde,
grande pudeur  l'endroit du porte-monnaie.





III.


-- Chre Madame!  Qu'y a-t-il?  Votre lettre m'a bien fait peur.

La comtesse se laissa tomber dans le fauteuil qu'avanait vers elle
Arnica.

-- Ah!  Madame Fleurissoire... tenez, laissez-moi vous appeler: chre
amie... Cette peine, qui vous touche aussi, nous rapproche. Ah! si vous
saviez!...

-- Parlez! parlez! ne me laissez pas plus longtemps dans l'attente.

-- Mais ce que je viens d'apprendre, et que je vais vous dire, doit
rester un secret entre nous.

-- Je n'ai jamais trahi la confiance de personne, dit dolemment Arnica,
 qui personne encore n'avait jamais confi aucun secret.

-- Vous n'allez pas y croire.

-- Si! si, gmissait Arnica.

-- Ah! gmissait la comtesse.  Tenez, serez-vous assez bonne pour me
prparer une tasse de n'importe quoi... Je sens que je m'en vais.

-- Voulez-vous de la verveine? du tilleul? de la camomille?

-- N'importe quoi...  Du th plutt...  Je refusais d'y croire d'abord.

-- Il y a de l'eau bouillante  la cuisine.  Ce sera l'affaire d'un
instant.

Et tandis qu'Arnica s'affairait, l'oeil intress de la comtesse
expertisait le salon. Il y rgnait une modestie dcourageante. Des
chaises de reps vert, un fauteuil en velours grenat, un autre en
vulgaire tapisserie, dans lequel elle tait assise; une table, une
console d'acajou; devant le foyer, un tapis en chenilles de laine; sur
la chemine, des deux cts d'une pendule en albtre, sous globe, deux
grands vases d'albtre ajours, sous globes pareillement; sur la table,
un album de photographies de famille; sur la console, une image de
Notre-Dame de Lourdes dans sa grotte, en carton-romain, modle rduit --
tout dconseillait la comtesse, qui sentait le coeur lui manquer.

Aprs tout, c'taient peut-tre des faux pauvres, des avaricieux...

Arnica revenait avec la thire, le sucre et une tasse, sur un plateau.

-- Je vous donne beaucoup de mal.

-- Oh! je vous en prie!...  Seulement je prfre que ce soit avant;
parce qu'aprs je n'aurais plus la force.

-- Eh bien! voil, commena Valentine aprs qu'Arnica se fut assise: Le
pape...

-- Non!  Ne me dites pas! ne me dites pas! fit aussitt Mme
Fleurissoire, tendant la main devant elle; puis poussant un faible cri
elle retomba en arrire, les yeux clos.

-- Ma pauvre amie! ma pauvre chre amie, disait la comtesse en lui
tapotant le poignet. Je savais bien que ce secret serait au-dessus de
vos forces

Enfin Arnica ouvrit un oeil et murmura tristement:

-- Il est mort?

Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa dans l'oreille:

-- Emprisonn.

La stupeur fit revenir  elle Mme Fleurissoire; et Valentine commena
son long rcit, trbuchant sur les dates, s'embrouillant dans la
chronologie; mais le fait tait l, certain, indiscutable: notre
Saint-Pre tait tomb entre les mains des infidles; on organisait
secrtement, pour le dlivrer, une croisade; et il fallait d'abord, pour
mener  bien celle-ci, beaucoup d'argent.

-- Qu'est-ce que va dire Amde? gmissait Arnica consterne.

Il ne devait rentrer que le soir, parti en promenade avec son ami
Blafaphas...

-- Surtout recommandez-lui bien le secret, rpta Valentine plusieurs
fois, en prenant cong d'Arnica. -- Embrassons-nous, ma chre amie; bon
courage! -- Arnica, confuse, tendait  la comtesse son front moite. --
Demain je passerai savoir ce que vous pensez pouvoir faire. Consultez
monsieur Fleurissoire; mais songez qu'il y va de l'glise!... Et c'est
bien entendu:  votre mari seulement! Vous me le promettez: pas un mot;
n'est-ce pas? pas un mot.

La comtesse de Saint-Prix avait laiss Arnica dans un tat de dpression
trs voisin de la dfaillance. Lorsque Amde rentra de promenade:

-- Mon ami, lui dit-elle aussitt, je viens d'apprendre quelque chose
d'excessivement triste. Le pauvre Saint-Pre est emprisonn.

-- Pas possible! fit Amde comme il  aurait dit: Bah!

Alors Arnica, clatant en sanglots:

-- Je savais bien, je savais bien que tu ne me croirais pas.

-- Mais voyons, voyons, ma chrie... reprenait Amde en dpouillant le
pardessus sans lequel il ne sortait pas volontiers, par crainte des
changements brusques de temprature. Songes-tu? Tout le monde saurait
cela, si on avait touch au Saint-Pre. a se lirait dans les
journaux... Et qui est-ce qui aurait pu l'emprisonner?

-- Valentine dit que c'est la Loge.

Amde regarda Arnica avec l'ide qu'elle tait devenue folle.  Il dit
pourtant:

-- La Loge!...  Quelle Loge?

-- Mais comment veux-tu que je sache?  Valentine a promis de ne pas en
parler.

-- Qui est-ce qui lui a racont tout cela?

-- Elle m'a dfendu de le dire...  Un chanoine, qui est venu de la part
d'un cardinal, avec sa carte...

Arnica n'entendait rien aux affaires publiques et, de ce que lui avait
racont Mme de Saint-Prix, ne se faisait qu'une reprsentation confuse.
Les mots _captivit, emprisonnement_ levaient devant ses yeux des images
tnbreuses et semi-romantiques; le mot _croisade_ l'exaltait
infiniment, et lorsque, enfin branl, Amde parla de partir, elle le
vit soudain en cuirasse et en heaume,  cheval... Lui marchait  prsent
 grands pas  travers la pice; il disait:

-- D'abord, de l'argent, nous n'en avons pas...  Et tu crois que cela me
suffirait, d'en donner! Tu crois, parce que je me serais priv de
quelques billets, que je pourrais reposer tranquille?... Mais, chre
amie, si ce que tu me dis est vrai, c'est une chose pouvantable, et qui
ne nous permet pas de nous reposer.
pouvantable, tu comprends.

-- Oui, je sens bien, pouvantable...  Mais tout de mme explique-moi un
peu... pourquoi?

-- Oh! s'il faut  prsent que je t'explique!... et Amde, la sueur aux
tempes, levait des bras dcourags.

-- Non! non, reprenait-il; ce n'est pas de l'argent qu'il faut donner
ici; c'est soi-mme. Je vais consulter Blafaphas; nous verrons ce qu'il
me dira.

-- Valentine de Saint-Prix m'a bien fait promettre de ne point parler de
cela  personne, hasarda timidement Arnica.

-- Blafaphas n'est pas quelqu'un; et nous lui recommanderons de garder
cela pour lui seul, strictement.

-- Comment veux-tu partir sans qu'on le sache?

-- On saura que je pars, mais on ne saura pas o je vais.

Puis, se tournant vers elle, sur un ton pathtique, il implorait:
Arnica, ma chrie... laisse-moi y aller.

Elle sanglotait.  A prsent c'tait elle qui rclamait l'appui de
Blafaphas. Amde l'allait qurir, quand, de lui-mme, l'autre s'amena,
frappant  la vitre du salon d'abord, selon son habitude.

-- Voil bien la plus curieuse histoire que j'aie entendue de ma vie,
s'cria-t-il ds qu'on l'eut mis au fait. Non! mais en vrit, qui se
serait attendu  rien de pareil? -- Et brusquement, avant que
Fleurissoire et rien dit de ses intentions: -- Mon ami, nous n'avons
qu'une chose  faire: partir.

-- Tu vois, dit Amde, c'est sa premire pense.

-- Moi, malheureusement, je suis retenu par la sant de mon pauvre pre,
fut la seconde.

-- Aprs tout, il vaut mieux que je sois seul, reprit Amde.  A deux,
nous nous ferions remarquer.

-- Vas-tu seulement savoir comment t'y prendre?

Alors Amde levait le haut du corps et les sourcils avec l'air de dire:
Je ferai de mon mieux, que veux-tu! Blafaphas continuait:

-- Vas-tu savoir  qui t'adresser?  O aller?...  Au juste qu'est-ce que
tu vas faire l-bas?

-- D'abord reconnatre ce qui en est.

-- Car enfin, si rien de tout cela n'tait vrai?

-- Prcisment, je ne peux pas rester dans le doute.

Et Gaston s'criait aussitt:

-- Moi non plus.

-- Mon ami, rflchis encore, essayait Arnica.

-- C'est tout rflchi:  Je pars secrtement, mais je pars.

-- Quand?  Tu n'as rien de prt.

-- Ds ce soir.  Que me faut-il tant?

-- Mais tu n'as jamais voyag.  Tu ne vas pas savoir.

-- Tu verras cela, ma petite.  Je vous raconterai mes aventures,
disait-il avec un gentil petit ricanement qui lui secouait la pomme
d'Adam.

-- Tu vas t'enrhumer, c'est certain.

-- Je mettrai ton foulard.

Il s'arrtait dans sa marche, pour soulever du bout de l'index le menton
d'Arnica, comme on fait aux poupons que l'on veut amener  sourire.
Gaston gardait une attitude rserve. Amde s'approcha de lui:

-- Je compte sur toi pour consulter l'indicateur.  Tu me diras quand
j'ai un bon train pour Marseille; avec des troisimes. Si, si, je tiens
 prendre des troisimes. Enfin prpare-moi un horaire dtaill, avec
les endroits o il faut que je change; et les buffets; jusqu' la
frontire; aprs, je serai lanc, je me dbrouillerai et Dieu me guidera
jusqu' Rome. Vous m'crirez l-bas, poste restante.

L'importance de sa mission lui surchauffait prilleusement la cervelle.
Aprs que Gaston fut reparti il arpentait toujours la pice; il
murmurait:

-- Qu' moi soit rserv cela! plein d'une admiration et d'une
reconnaissance attendrie: il avait donc enfin sa raison d'tre. Ah! par
piti, Madame, ne le retenez pas! Il est si peu d'tres sur terre qui
savent trouver leur emploi.

Tout ce qu'obtint Arnica c'est qu'il passt encore cette nuit auprs
d'elle, Gaston ayant d'ailleurs marqu sur l'horaire, qu'il apporta dans
la soire, le train de 8 heures du matin comme le plus pratique.


Ce matin-l, il pleuvait dru.  Amde ne consentit point  ce qu'Arnica
ni Gaston l'accompagnassent  la gare. Et personne n'eut un regard
d'adieu pour le cocasse voyageur aux yeux d'alose, au col cach par un
foulard grenat, qui tenait  la main droite une valise de toile grise o
sa carte de visite tait cloue,  la main gauche un vieux riflard, sur
le bras un chle  carreaux verts et bruns -- qu'emporta le train vers
Marseille.





IV.


Vers cette poque, un important congrs de sociologie rappelait  Rome
le comte Julius de Baraglioul. Il n'tait peut-tre pas spcialement
convoqu (ayant sur les questions sociales plutt des convictions que
des comptences), mais il se rjouissait de cette occasion d'entrer en
rapport avec quelques illustres sommits. Et comme Milan se trouvait
tout naturellement sur sa route, Milan, o, comme l'on sait, sur les
conseils du pre Anselme, les Armand-Dubois taient alls demeurer, il
en profiterait pour revoir un peu son beau-frre.

Le jour mme que Fleurissoire quittait Pau, Julius sonnait  la porte
d'Anthime.

On l'introduisit dans un misrable appartement de trois pices -- si
l'on peut compter pour une pice l'obscure soupente o Vronique faisait
elle-mme cuire quelques lgumes, ordinaire de leurs repas. Un hideux
rflecteur de mtal renvoyait blafard le jour troit d'une courette;
Julius, gardant  la main son chapeau plutt que de le poser sur la
douteuse toile cire qui recouvrait une table ovale, et restant debout
par horreur de la molesquine, saisit le bras d'Anthime et s'cria:

-- Vous ne pouvez rester ici, mon pauvre ami.

-- De quoi me plaignez-vous? dit Anthime.

Au bruit des voix Vronique tait accourue:

-- Croiriez-vous, mon cher Julius, qu'il ne trouve rien d'autre  dire,
devant les passe-droits et les abus de confiance dont vous nous voyez
victimes.

-- Qui vous a fait partir pour Milan?

-- Le pre Anselme; de toute faon nous ne pouvions garder l'appartement
in Lucina.

-- Qu'en avions-nous besoin? dit Anthime.

-- L n'est pas la question.  Le pre Anselme vous promettait
compensation. A-t-il connu votre misre?

-- Il feint de l'ignorer, dit Vronique.

-- Il faut vous plaindre  l'vque de Tarbes.

-- C'est ce qu'Anthime a fait.

-- Qu'a-t-il dit?

-- C'est un excellent homme; il m'a vivement encourag dans ma foi.

-- Mais depuis que vous tes ici, n'en avez-vous appel  personne?

-- J'ai failli voir le cardinal Pazzi qui m'avait marqu de l'attention,
et  qui j'avais rcemment crit; il a bien pass par Milan, mais il m'a
fait dire par son valet...

-- Qu'une crise de goutte regrettait de le tenir  la chambre,
interrompit Vronique.

-- Mais c'est abominable!  Il faut en aviser Rampolla, s'cria Julius.

-- L'aviser de quoi, cher ami? il est de fait que je suis un peu dnu;
mais qu'avons-nous besoin davantage? J'errais, du temps de ma
prosprit; j'tais pcheur; j'tais malade. A prsent, me voici guri.
Jadis vous aviez beau jeu de me plaindre. Vous le savez, pourtant: les
faux biens dtournent de Dieu.

-- Mais enfin ces faux biens vous sont dus.  Je consens que l'glise
vous enseigne  les mpriser, mais non point qu'elle vous en frustre.

-- Voil parler, dit Vronique.  Avec quel soulagement je vous coute,
Julius. Ses rsignations,  lui, me font bouillir; pas moyen de l'amener
 se dfendre; il s'est laiss plumer comme un oison, disant merci 
tous ceux qui voulaient bien prendre, et prenaient au nom du Seigneur.

-- Vronique, il m'est pnible de t'entendre parler ainsi; tout ce qu'on
fait au nom du Seigneur est bien fait.

-- Si vous trouvez plaisant d'tre jobard...

-- Dans jobard il y a Job, mon ami.

Alors Vronique, se tournant vers Julius:

-- Vous l'entendez?  Eh bien! il est pareil  cela tous les jours; il
n'a plus en bouche que des capucinades; et quand j'ai bien trim,
faisant march, cuisine et mnage, Monsieur cite son vangile, trouve
que je m'agite pour bien des choses et me conseille de regarder les lis
des champs.

-- Je t'aide de mon mieux, mon amie, reprit Anthime, d'une voix
sraphique; je t'ai maintes fois propos, puisque je suis ingambe 
prsent, d'aller au march ou de faire le mnage  ta place.

-- Ce n'est point l affaire aux pantalons.  Contente-toi d'crire tes
homlies, et tche seulement  te les faire payer un peu plus. Puis sur
un ton toujours plus irrit (elle nagure si souriante!): -- Si ce n'est
pas une honte! quand on songe  ce qu'il gagnait  _La Dpche_ avec ses
articles impies: Et les quelques rotins que lui verse aujourd'hui _Le
Plerin_ pour ses prnes, il trouve encore moyen d'en laisser les trois
quarts aux pauvres.

-- Alors c'est un saint tout  fait!...  s'criait Julius constern.

-- Ah! ce qu'il m'agace avec sa saintet!...  Tenez: savez-vous ce que
c'est que a? -- et elle allait dans un coin sombre de la pice, qurir
une cage  poulets: -- Ce sont deux rats auxquels Monsieur le savant a
crev les yeux, dans le temps.

-- Hlas!  Vronique, pourquoi revenez-vous l-dessus?  Vous les
nourrissiez bien, du temps que j'exprimentais sur eux; et je vous le
reprochais alors... Oui, Julius, du temps de mes forfaits, j'avais, par
vaine curiosit scientifique, aveugl ces pauvres animaux, j'en ai
charge  prsent; ce n'est que naturel.

-- Je voudrais bien que l'glise trouvt galement naturel de faire pour
vous ce que vous faites pour ces rats, aprs vous avoir aveugl tout de
mme.

-- Aveugl, dites-vous!  Est-ce vous qui parlez ainsi?  Illumin, mon
frre; illumin.

-- Je vous parle du positif.  L'tat dans lequel on vous abandonne est
pour moi chose inadmissible. L'glise a pris des engagements envers
vous; il est de ncessit qu'elle les tienne; pour son honneur, et pour
notre foi. -- Puis se tournant vers Vronique: -- Si vous n'avez rien
obtenu, adressez-vous plus haut encore, toujours plus haut. Que
parlais-je de Rampolla? C'est au pape lui-mme  prsent que je veux
porter une supplique; au pape qui n'ignore pas votre conversion. Un tel
dni de justice mrite qu'il en soit instruit. Ds demain je retourne 
Rome.

-- Vous nous resterez bien  dner, hasarda craintivement Vronique.

-- Excusez-moi; je n'ai pas l'estomac trs solide (et Julius, dont les
ongles taient soigns, remarquait les gros doigts courts, carrs du
bout, d'Anthime);  mon retour de Rome, je vous verrai plus longuement,
et je vous entretiendrai, cher Anthime, du nouveau livre que je prpare.

-- J'ai relu ces jours derniers _l'Air des Cimes_ et trouv a meilleur
qu'il ne m'avait paru d'abord.

-- Tant pis pour vous!  C'est un livre manqu; je vous expliquerai
pourquoi quand vous serez en tat de m'entendre et d'apprcier les
tranges proccupations qui m'habitent. J'ai trop  dire. Motus pour
aujourd'hui.

Il quitta les Armand-Dubois leur ayant souhait bon espoir.





LIVRE QUATRIME

LE MILLE-PATTES

"Et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gmissant."

Pascal, 3421.


I.


Amde Fleurissoire avait quitt Pau avec cinq cents francs dans sa
poche, qui certainement devaient suffire  son voyage, malgr les faux
frais o l'entranait sans doute la malignit de la Loge. Puis, si la
somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage
son sjour, il ferait appel  Blafaphas qui tenait  sa disposition une
petite rserve.

Personne  Pau ne devant savoir o il allait, il n'avait pris billet que
pour Marseille. De Marseille  Rome le billet de troisime ne cotait
que trente-huit francs quarante et lui laissait la facult de s'arrter
en cours de route; ce dont il pensait profiter pour satisfaire, non
point  la curiosit des lieux tranges qu'il n'avait jamais eue vive,
mais  son besoin de sommeil qu'il avait extraordinairement exigeant.
C'est--dire qu'il redoutait par-dessus tout l'insomnie; et, comme il
importait  l'glise qu'il arrivt  Rome bien gaillard, il ne regardait
pas  la remise de deux jours,  quelques frais d'htel en sus...
Qu'tait-ce que cela auprs d'une nuit en wagon, blanche  n'en pas
douter, et malsaine particulirement  cause des exhalaisons des autres
voyageurs; puis, si l'un d'eux dsireux de renouveler l'air, s'avisait
d'ouvrir une fentre, alors c'tait le rhume assur... Il coucherait
donc une premire nuit  Marseille, une seconde  Gnes, dans quelqu'un
de ces htels point fastueux mais confortables, comme on en trouve
facilement dans le voisinage des gares; et n'arriverait  Rome que le
surlendemain soir.

Au demeurant il s'amusait de ce voyage, et de le faire seul, enfin; 
quarante-sept ans, n'ayant encore jamais vcu que sous tutelle, escort
partout par sa femme ou par son ami Blafaphas. Cal dans son coin de
wagon, il souriait avec un air de chvre, du bout des dents, souhaitant
bnigne aventure. Tout alla bien jusqu' Marseille.

Le second jour il fit un faux dpart.  Tout absorb dans la lecture du
_Baedeker_ de l'Italie Centrale qu'il venait d'acheter, il se trompa de
train et fila droit sur Lyon, ne s'en aperut qu' Arles, au moment o
le train repartait, et dut poursuivre jusqu' Tarascon; il dut redfaire
la route; puis il prit un train du soir qui le porta jusqu' Toulon,
plutt que de coucher une nouvelle nuit  Marseille o les punaises
l'avaient gn.

La chambre n'avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la
Canebire; ni le lit, ma foi! dans lequel il s'tait tendu en confiance
aprs avoir pli ses vtements, fait ses comptes et ses prires. Il
tombait de sommeil et s'tait endormi aussitt.


Les punaises ont des moeurs particulires; elles attendent que la bougie
soit souffle, et, sitt dans le noir, s'lancent. Elles ne se dirigent
pas au hasard; vont droit au cou, qu'elles prdilectionnent; s'adressent
parfois aux poignets; quelques rares prfrent les chevilles. On ne sait
trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile
urticante dont la virulence  la moindre friction s'exaspre...

La dmangeaison qui rveilla Fleurissoire tait si vive qu'il ralluma sa
bougie et courut au miroir contempler, sous le maxillaire infrieur, une
rougeur confuse seme d'indistincts petits points blancs; mais la
camoufle clairait mal; la glace tait de tain sali, son regard brouill
de sommeil... Il se recoucha, frottant toujours; teignit de nouveau;
ralluma cinq minutes aprs, la cuisson devenant intolrable; bondit  sa
toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l'appliqua sur la zone
enflamme; celle-ci, toujours plus tendue, atteignait  prsent la
clavicule. Amde crut qu'il tombait malade et pria; puis teignit
encore. Le rpit apport par la fracheur de la compresse fut de courte
dure pour laisser le patient se rendormir;  prsent se joignait 
l'atrocit de l'urticaire la gne d'un col de chemise tremp; qu'il
trempait aussi de ses larmes. Et tout  coup ils sursauta d'horreur: des
punaises! ce sont des punaises!... Il s'tonna de n'y avoir pas pens
plus tt; mais il ne connaissait l'insecte que de nom, et comment
aurait-il assimil l'effet d'une morsure prcise  cette brlure
indfinie? Il jaillit hors du lit; pour la troisime fois ralluma la
bougie.

Thorique et nerveux, il se faisait, comme beaucoup de gens, des ides
fausses sur les punaises, et, glac de dgot, commena par les chercher
sur lui; n'en vit mie; pensa s'tre tromp; dj se recroyait malade.
Rien sur les draps non plus; mais, avant de se recoucher, l'ide lui
vint pourtant de soulever son traversin. Il aperut alors trois
minuscules pastilles noirtres, qui prestement se muchrent dans un
repli de drap. C'taient elles!

Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit le pli, en surprit
cinq que, par dgot, n'osant escarbouiller contre son ongle, il
prcipita dans son pot de chambre et commissa. Quelques instants il les
regarda se dbattre, content, froce, et du coup se sentit un peu
soulag. Se recoucha; souffla.

Les dmangeaisons presque aussitt redoublrent; de nouvelles, sur la
nuque,  prsent. Exaspr il ralluma, se releva, enleva cette fois sa
chemise pour en examiner le col  loisir. Enfin il distingua, au ras de
la couture, courir, d'imperceptibles points rouge clair, qu'il crasa
contre la toile, o ils firent une marque de sang; les sales btes, si
petites, il avait peine  croire que ce fussent dj des punaises; mais,
peu aprs, soulevant de nouveau son traversin, il en dnicha une norme:
leur mre assurment; alors encourag, excit, amus presque, il enleva
le traversin, dfit ses draps, et commena de fouiller avec mthode. A
prsent il se figurait partout en voir; mais somme toute n'en prit que
quatre; se recoucha et put goter une heure de calme.

Puis les brlures recommencrent.  Il partit  la chasse une fois
encore; puis enfin, excd, se laissa faire et remarqua que la cuisson,
s'il n'y touchait pas, se calmait somme toute assez vite. A l'aube les
dernires, repues, le laissrent. Il dormait d'un sommeil profond quand
le garon vint le rveiller pour son train.


A Toulon ce furent les puces.

Sans doute les avait-ils rcoltes en wagon.  Toute la nuit il se
gratta, tourna et retourna sans dormir. Il les sentait qui lui couraient
le long des jambes, lui chatouillaient les reins, l'enfivraient. Comme
il tait de peau dlicate, d'exubrants boutons se soulevaient sous
leurs morsures, qu'il enflammait en se grattant comme  plaisir. Il
ralluma plusieurs fois sa bougie; il se relevait, enlevait sa chemise,
la remettait, sans avoir pu en tuer une;  peine les apercevait-il un
instant: elles chappaient  sa prise, et, mme s'il parvenait  les
saisir, lorsqu'il les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se
regonflaient  l'instant mme, repartaient sitt sauves et bondissaient
comme devant. Il en venait  regretter les punaises. Il enrageait, et
dans l'nervement de ce pourchas inutile acheva de compromettre son
sommeil.

Et toute la journe du lendemain ses boutons de la nuit le dmangrent,
tandis que des chatouillements neufs l'avertissaient qu'il tait
toujours frquent. L'excessive chaleur augmentait considrablement son
malaise. Le wagon regorgeait d'ouvriers qui buvaient, fumaient,
crachaient, rotaient, et mangeaient un cervelas d'une senteur tellement
forte que Fleurissoire,  plus d'un coup, pensa vomir. Il n'osa
cependant quitter ce compartiment qu' la frontire, de crainte que les
ouvriers, le voyant monter dans un autre, n'allassent supposer qu'ils le
gnaient; dans le compartiment o ensuite il monta, une volumineuse
nourrice changeait les couches de son poupon. Il tcha nanmoins de
dormir; mais il tait alors gn par son chapeau. C'tait un de ces
chapeaux plats, de paille blanche  ruban noir, de l'espce de ceux
qu'on appelle communment: canotiers. Quand Fleurissoire le laissait
dans sa position ordinaire, le bord rigide cartait sa tte de la
cloison; si, pour s'appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison
le prcipitait en avant; lorsque, au contraire, il rprimait le chapeau
en arrire, le bord se coinait alors entre la cloison et sa nuque et le
canotier au-dessus de son front se levait comme une soupape. Il prit le
parti de l'enlever compltement et de se couvrir le chef de son foulard
que, par crainte du jour, il laissait retomber devant ses yeux. Du moins
il s'tait prcautionn pour la nuit: il avait achet  Toulon, le
matin, une bote de poudre insecticide et, dt-il payer cher,
pensait-il, il n'hsiterait pas, ce soir-l,  descendre dans un des
meilleurs htels; car si cette nuit il ne dormait pas davantage, dans
quel tat de misre physiologique arriverait-il  Rome?  la merci du
moindre franc-maon.

Devant la gare de Gnes stationnaient les omnibus des principaux htels;
il alla droit  l'un des plus cossus, sans se laisser intimider par la
morgue du laquais qui s'empara de sa piteuse valise; mais Amde ne s'en
voulait point sparer; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la
voiture, exigea qu'on la mt, l, prs de lui, sur le coussin de la
banquette. Dans le vestibule de l'htel le portier en parlant franais
le mit  l'aise; alors il se lana et, non content de demander "une trs
bonne chambre", s'enquit des prix de celles qu'on lui proposait, rsolu,
au-dessous de douze francs,  ne rien trouver  sa convenance.

La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se dcida, aprs en avoir
visit plusieurs, tait vaste, propre, lgante, sans excs; le lit
avanait dans la pice, un lit de cuivre, net, assurment inhabit, 
qui le pyrthre et fait injure. Dans une sorte d'armoire norme, la
toilette tait dissimule. Deux larges fentres ouvraient sur un jardin;
Amde, pench vers la nuit, contempla d'indistincts et sombres
feuillages, longuement, laissant l'air tide lentement calmer sa fivre
et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle
retombait en brouillard exactement de trois cts; de petits cordonnets,
semblables aux ris d'une voile, le relevaient par-devant dans une courbe
gracieuse. Fleurissoire reconnut l ce qu'on appelle: moustiquaire --
dont il avait toujours ddaign d'user.

Aprs s'tre lav, il s'tendit avec dlices dans les draps frais.  Il
laissait la fentre ouverte; non toute grande assurment, par crainte du
rhume et de l'ophtalmie, mais un des battants rabattu de manire que ne
lui parvinssent pas directement les effluves; fit ses comptes et ses
prires, puis teignit. (L'clairage tait lectrique, qu'on arrtait en
chavirant la chevillette d'un interrupteur de courant.)


Fleurissoire allait s'endormir lorsqu'un mince chantonnement vint lui
remmorer cette prcaution, qu'il n'avait point prise, de n'ouvrir la
fentre qu'aprs avoir teint; car la lumire attire les moustiques. Il
lui souvint aussi d'avoir lu quelque part des remerciements au bon Dieu
pour avoir dou l'insecte volatile d'une petite musique particulire,
propre  avertir le dormeur  l'instant qu'il allait tre piqu. Puis,
il fit retomber tout autour de lui la mousseline infranchissable.
"Combien cela ne vaut-il pas mieux, aprs tout, pensait-il en
s'assoupissant, que ces petits cnes en feutre d'herbe sche, que, sous
le nom baroque de _fidibus_, dbite le pre Blafaphas; on les allume sur
une soucoupe de mtal; il se consument en rpandant une grande abondance
de fume narcotique; mais devant que d'engourdir les moustiques, ils
asphyxient  demi le dormeur. Fidibus! quel drle de nom! Fidibus..." Il
s'endormait dj quand, soudain,  l'aile gauche du nez, une vive
piqre. Il y porta la main; et tandis qu'il palpait doucement le cuisant
soulvement de sa chair: piqre au poignet. Puis, contre son oreille un
zzaiement narquois... Horreur! il avait enferm l'ennemi dans la place!
Il atteignit la chevillette et rtablit le courant.

Oui! le moustique tait l, pos, tout en haut de la moustiquaire.  Un
peu presbyte, Amde le distinguait fort bien, fluet jusqu' l'absurde,
camp sur quatre pieds et portant rejete en arrire la dernire paire
de pattes, longue et comme boucle; l'insolent! Amde se dressa debout
sur son lit. Mais comment craser l'insecte contre un tissu fuyant,
vaporeux?... N'importe! il donna du plat de la main, si fort, sit vite,
qu'il crut avoir crev la moustiquaire. A coup sr le moustique y tait;
il chercha des yeux le cadavre; ne vit rien; mais sentit une nouvelle
piqre au jarret.

Alors, pour protger du moins le plus possible de sa personne, il rentra
dans son lit; puis resta peut-tre un quart d'heure, hbt, n'osant
plus teindre. Puis, tout de mme rassur, ne voyant ni n'entendant plus
d'ennemi, teignit. Et tout de suite la musique recommena.

Alors il ressorti un bras, gardant la main prs du visage, et, par
instants, quand il en croyait sentir un, bien pos, sur son front ou sa
joue, appliquait une vaste claque. Mais, sitt aprs, il entendait de
nouveau l'insecte chanter.

Aprs quoi il eut l'ide de se couvrir la tte de son foulard, ce qui
gna considrablement sa volupt respiratoire, et ne l'empcha pas
d'tre piqu au menton.

Alors le moustique, repu sans doute, se tint coi; du moins Amde,
vaincu par le sommeil, cessa-t-il de l'entendre; il avait enlev le
foulard et dormait d'un sommeil enfivr; il se grattait tout en
dormant. Le lendemain matin son nez, qu'il avait naturellement aquilin,
ressemblait  un nez d'ivrogne; le bouton du jarret bourgeonnait comme
un clou et celui du menton avait pris un aspect volcanique -- qu'il
recommanda  la sollicitude du barbier lorsque, avant de quitter Gnes,
il se fit raser, pour arriver dcent  Rome.





II.


A Rome, comme il lanternait devant la gare, sa valise  la main, si
fatigu, si dsorient, si perplexe qu'il ne se dcidait  rien et ne se
sentait plus de force que pour repousser les avances des portiers
d'htels, Fleurissoire eut la fortune de rencontrer un facchino qui
parlait franais. Baptistin tait un jeune natif de Marseille, presque
glabre encore,  l'oeil vif, qui, reconnaissant en Fleurissoire un pays,
s'offrit  le guider et  lui porter sa valise.

Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait potass son
_Baedeker_. Une sorte d'instinct, de pressentiment, d'avertissement
intrieur, dtourna presque aussitt du Vatican sa pieuse sollicitude,
pour la concentrer sur le Chteau Saint-Ange, l'ancien Mausole
d'Adrien, cette gele clbre qui, dans de secrets cachots, avait jadis
abrit maints prisonniers illustres, et qu'un corridor souterrain relie,
parat-il, au Vatican.

Il contemplait le plan. -- "C'est l qu'il faut trouver  ce loger",
avait-il dcid, posant l'index sur le quai di Tordinona, en face du
Chteau Saint-Ange. Et, par une conjoncture providentielle, c'est aussi
l que se proposait de l'entraner Baptistin; non sur le quai
prcisment, qui n'est  proprement parler qu'une chausse, mais tout
auprs: via dei Vecchierelli, c'est--dire: des petits vieillards, la
troisime rue, en partant du ponte Umberto, qui vient buter sur le
remblai; il connaissait une maison tranquille (des fentres du
troisime, en se penchant un peu, on aperoit le Mausole), o des dames
trs complaisantes parlent toutes les langues, et une en particulier le
franais.

-- Si Monsieur est fatigu on peut prendre une voiture; c'est loin...
Oui, l'air est plus frais ce soir; il a plu; un peu de marche aprs le
long trajet fait du bien... Non, la valise n'est pas trop lourde; je la
porterai bien jusque-l... Pour la premire fois  Rome! Monsieur vient
de Toulouse peut-tre?... Non; de Pau. J'aurais d reconnatre l'accent.

Ainsi causant ils cheminaient.  Ils prirent la via Viminale; puis la via
Agostino Depretis, qui joint le Viminale au Pincio; puis, par la via
Nazionale, ils gagnrent le Corso, qu'ils traversrent;  partir de quoi
ils progressrent  travers un labyrinthe de ruelles sans nom. La valise
n'tait pas si lourde qu'elle ne permt au facchino un pas trs allong
que Fleurissoire n'embotait qu' grand-peine. Il trottinait derrire
Baptistin, recru de fatigue et fondu de chaleur.

-- Nous y voici, dit enfin Baptistin, alors que l'autre allait demander
grce.

La rue, ou plutt: la ruelle des Vecchierelli, tait troite et
tnbreuse, au point que Fleurissoire hsitait  s'y engager. Baptistin
cependant tait entr dans la seconde maison de droite, dont la porte
ouvrait  quelques mtres du coin du quai; au mme instant Fleurissoire
vit un _bersagliere_ en sortir; l'uniforme lgant, qu'il avait dj
remarqu  la frontire, le rassura; car il avait confiance dans
l'arme. Il avana de quelques pas. Une dame parut sur le seuil, la
patronne de l'auberge apparemment, qui lui sourit d'un air affable. Elle
portait un tablier de satin noir, des bracelets, un ruban de taffetas
crulen autour du cou; ses cheveux noirs de jais, ramens en difice
sur le sommet de la tte, pesaient sur un norme peigne d'caille.

-- Ta valise est monte au troisime, dit-elle  Amde, qui dans le
tutoiement surprit une coutume italienne, ou la connaissance
insuffisante du franais.

-- _Grazia!_ rpondit-il en souriant  son tour.  Grazia!  C'tait:
_merci_, le seul mot italien qu'il st dire et qu'il jugeait poli de
mettre au fminin quand il remerciait une dame.

Il monta, reprenant haleine et courage  chaque palier, car il tait
rendu et l'escalier sordide travaillait  le dsesprer. Les paliers se
succdaient toutes les dix marches, l'escalier hsitant, biaisant, s'y
reprenant  trois fois avant de parvenir  l'tage. Au plafond du
premier palier, faisant face  l'entre, une cage  serin tait
suspendue que l'on pouvait voir de la rue. Sur le second palier un chat
rogneux avait tran un peu de merluche qu'il s'apprtait  dglutir.
Sur le troisime palier donnaient les cabinets d'aisance, dont la porte
grande ouverte laissait voir,  ct du sige, une vase haut de forme en
terre jaune, du calice duquel sortait le manche d'un petit balai; sur ce
palier Amde ne s'arrta point.

Au premier tage, un quinquet  la gazoline fumait  ct d'une large
porte vitre sur laquelle, en caractres dpolis, le mot _Salone_ tait
inscrit; mais la pice tait sombre:  travers le verre, Amde ne
distinguait qu' peine, sur le mur qui lui faisait face, une glace au
cadre dor.

Il atteignait le septime palier, lorsqu'un nouveau militaire, un
artilleur cette fois, sorti d'une des chambres du second, le heurta,
descendant trs vite, qui passa, bredouillant en riant quelque excuse
italienne, aprs l'avoir remis en quilibre; car Fleurissoire paraissait
ivre et, de fatigue, ne tenait plus qu' peine debout. Rassur par le
premier uniforme, il fut plutt inquit par le second.

-- Ces militaires vont faire bien du train, pensa-t-il.  Heureusement
que ma chambre est au troisime; j'aime mieux les avoir au-dessous.

Il n'avait pas plus tt dpass le second tage qu'une femme au peignoir
bant, aux cheveux dfaits, accourue du fond du couloir, le hla.

-- Elle me prend pour quelque autre, se dit-il, et il se pressa de
monter en dtournant les yeux pour ne point la gner d'avoir t
surprise peu vtue.

Au troisime tage il arriva tout essouffl et retrouva Baptistin;
celui-ci parlait italien avec une femme d'ge indcis, qui lui rappela
extraordinairement, mais en moins gras, la cuisinire des Blafaphas.

--Votre valise est au numro seize, la troisie porte.  Faites
attention, en passant, au seau qui est dans le couloir.

-- Je l'ai mis dehors parce qu'il fuyait, expliqua la femme, en
franais.

La porte du seize tait ouverte; sur une table, une bougie allume
clairait la chambre et jetait un peu de clart dans le corridor o,
devant la porte du quinze, autour d'un seau de toilette en mtal,
luisait sur le dallage une flaque, que Fleurissoire enjamba. Une odeur
cre en manait. La valise tait l, en vidence, sur une chaise. Sitt
dans l'atmosphre touffe de la chambre, Amde sentit la tte lui
tourner, et, jetant sur le lit son parapluie, son chle et son chapeau,
se laissa tomber dans un fauteuil. Son front ruisselait; il crut qu'il
allait se trouver mal.

-- C'est Mme Carola, qui cause le franais, dit Baptistin.

Tous deux taient entrs dans la chambre.

-- Ouvrez un peu la fentre, soupira Fleurissoire, incapable de se
lever.

-- Oh! ce qu'il a chaud! disait Mme Carola en pongeant le visage blme
et suant avec un petit mouchoir parfum qu'elle sortit de son corsage.

-- On va le pousser prs de la croise.

Et soulevant  eux deux le fauteuil dans lequel Amde balanc, aux
trois quarts vanoui, se laissait faire, ils le mirent  mme de
respirer, au lieu des relents du couloir, les puanteurs varies de la
rue. La fracheur cependant le ranima. Fouillant dans son gousset il en
sortit le tortillon de cinq lires qu'il avait prpar pour Baptistin:

-- Je vous remercie bien.  A prsent laissez-moi.

Le facchino sortit.

-- Tu n'aurais pas d lui donner tant, dit Carola.

Amde acceptait le tutoiement pour une coutume italienne; il ne
songeait plus  prsent qu' se coucher; mais Carola ne semblait point
prte  partir; alors, emport par la politesse, il causa.

-- Vous parlez franais aussi bien qu'une Franaise.

-- C'est pas tonnant; je suis de Paris.  Et vous?

-- Moi je suis du Midi.

-- J'avais devin a.  En vous voyant, je me disais: ce Monsieur doit
tre de la province. C'est la premire fois que vous venez en Italie?

-- La premire.

-- Vous venez pour affaires.

-- Oui.

-- C'est beau, Rome.  Il y a beaucoup  voir.

-- Oui...  Mais ce soir je suis un peu fatigu, hasardait-il; et, comme
pour s'excuser: -- Je voyage depuis trois jours.

-- C'est long pour venir ici.

-- Et je n'ai pas dormi depuis trois nuits.

A ces mots, Mme Carola, avec cette subite familiarit italienne qui ne
laissait pas d'interloquer encore Fleurissoire, lui pinant le menton:

-- Polisson! fit-elle.

Ce geste ramena quelque peu de sang au visage d'Amde qui, soucieux
d'carter aussitt l'insinuation dsobligeante, parla puces, punaises,
moustiques, longuement.

-- Ici tu n'auras rien de tout cela.  Tu vois comme c'est propre.

-- Oui; j'espre que je vais bien dormir.

Mais elle ne partait toujours pas.  Il se souleva pniblement du
fauteuil, porta la main aux premiers boutons de son gilet, en hasardant:

-- Je crois que je vais me coucher.

Mme Carola comprit la gne de Fleurissoire:

-- Tu veux que je te laisse un peu, je vois, dit-elle avec tact.

Aussitt qu'elle fut sortie, Fleurissoire donna un tour de clef  la
porte, sortit sa chemise de nuit de sa valise et se mit au lit. Mais
apparemment le pne de la serrure ne mordait pas, car il n'avait pas
encore souffl sa bougie, que la tte de Carola reparut dans la porte
entrebille, derrire le lit, tout prs du lit, souriante...


Une heure plus tard, quand il se ressaisit, Carola gisait contre lui,
couche entre ses bras, toute nue.

Il dgagea de dessous elle son bras gauche qui s'aigrissait, puis
s'carta. Elle dormait. Une faible lueur, monte de la ruelle,
emplissait la chambre, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui de la
respiration gale de cette femme. Alors Amde Fleurissoire, qui
ressentait tout le long du corps et dans l'me un alanguissement
insolite, sortit d'entre les draps ses jambes maigres et, assis sur le
bord du lit, il pleura.

Comme la sueur tantt, les larmes  prsent lavaient sa face et se
mlaient  la poussire du wagon; elles jaillissaient sans bruit, sans
arrt,  petit flot, du fond de lui, comme d'une source cache. Il
songeait  Arnica,  Blafaphas, hlas! Ah! s'ils l'avaient pu voir!
Jamais plus il n'oserait,  prsent, reprendre sa place auprs d'eux...
Puis il songeait  sa mission auguste, dsormais compromise; il
gmissait  demi-voix:

-- C'en est fait!  Je ne suis plus digne...  Ah! c'en est fait!  C'en
est fait!

L'accent trange de ses soupirs cependant avait rveill Carola.  A
prsent,  genoux au pied du lit, il martelait  petits coups de poing
sa dbile poitrine, et Carola stupfaite l'entendait claquer des dents,
et, parmi ses sanglots, rpter:

-- Sauve qui peut!  L'glise croule...

A la fin, n'y tenant plus:

-- Mais qu'est-ce qui te prend, mon pauvre vieux?  Tu deviens fou?

Il se tourna vers elle:

-- Je vous en prie, madame Carola, laissez-moi...  Il faut absolument
que je reste seul. Je vous reverrai demain matin.

Puis comme, somme toute, il n'en voulait qu' lui, il l'embrassa
doucement sur l'paule:

-- Ah! ce que nous avons fait l, vous ne savez pas combien c'est grave.
Non, non! Vous ne savez pas. Vous ne pourrez jamais savoir.





III.


Sous le nom pompeux de _Croisade pour la dlivrance du Pape_,
l'entreprise d'escroquerie tendait sur plus d'une dpartement franais
ses ramifications tnbreuses; Protos, le faux chanoine de Virmontal,
n'en tait pas le seul agent, non plus que la comtesse de Saint-Prix
n'en tait la seule victime. Et toutes les victimes ne prsentaient pas
une gale complaisance, si bien encore tous les agents eussent fait
preuve d'une gale dextrit. Mme Protos, l'ancien ami de Lafcadio,
aprs opration, devait garder  carreau; il vivait dans une continuelle
apprhension que le clerg, le vrai, ne devnt instruit de l'affaire, et
dpensait  protger ses derrires autant d'ingniosit qu' pousser de
l'avant; mais il tait divers, et, de plus, admirablement second; d'un
bout  l'autre de la bande (elle avait nom _le Mille-Pattes_) rgnaient
une entente et une discipline merveilleuse.

Averti le mme soir par Baptistin de l'arrive de l'tranger et
passablement alarm d'apprendre que celui-ci venait de Pau, Protos, ds
sept heures du matin, s'amena le lendemain chez Carola. Elle tait
encore couche.

Les renseignements qu'il obtint d'elle, le confus rcit qu'elle fit des
vnements de la nuit, de l'angoisse du "plerin" (c'est ainsi qu'elle
surnommait Amde), de ses protestations, de ses larmes, ne pouvaient
lui laisser de doutes. Dcidment la prdication de Pau portait fruit;
mais non point prcisement la sorte de fruits qu'et pu souhaiter
Protos; il fallait tenir l'oeil ouvert sur ce crois naf qui, par ses
maladresses, pourrait bien venter la mche...

-- Allons! laisse-moi passer, dit-il brusquement  Carola.

Cette phrase pouvait paratre bizarre, car Carola restait couche; mais
le bizarre n'arrtait point Protos. Il mit un genou sur le lit; passa
l'autre par-dessus la femme, et pirouetta si habilement que, repoussant
un peu le lit, il se trouva d'un coup entre le lit et la muraille. Sans
doute Carola tait-elle habitue  ce mange, car elle demanda
simplement:

-- Qu'est-ce que tu vas faire?

-- Me mettre en cur, rpondit Protos, non moins simplement.

-- Tu ressors par ce ct?

Protos hsita un instant, puis:

-- Tu as raison; c'est plus naturel.

Ainsi disant, il se baissa, fit jouer une porte secrte, dissimule dans
le revtement du mur, et si basse que le lit la cachait compltement. Au
moment qu'il passait sous la porte, Carola lui saisit l'paule:

-- coute, lui dit-elle avec une sorte de gravit,  celui-ci je ne veux
pas que tu fasses de mal.

-- Puisque j'te dis que j'me mets en cur!

Ds qu'il eut disparu, Carola se leva et commena de s'habiller.

Je ne sais trop que penser de Carola Venitequa.  Ce cri qu'elle vient de
pousser me laisse supposer que le coeur, chez elle, n'est pas encore
trop profondment corrompu. Ainsi parfois, au sein mme de l'abjection,
tout  coup se dcouvrent d'tranges dlicatesses sentimentales, comme
crot une fleur azure au milieu d'un tas de fumier. Essentiellement
soumise et dvoue, Carola, ainsi que tant d'autres femmes, avait besoin
d'un directeur. Abandonne de Lafcadio, elle s'tait aussitt lance 
la recherche de son premier amant, Protos, -- par dfi, par dpit, pour
se venger. Elle avait de nouveau connu de dures heures -- et Protos ne
l'avait pas plus tt retrouve qu'il en avait fait sa chose, de nouveau.
Car Protos aimait dominer.

Un autre que Protos aurait pu relever, rhabiliter cette femme.  Il et
fallu d'abord le vouloir. On et dit, au contraire, que Protos prenait 
tche de l'avilir. Nous avons vu les services honteux que ce bandit
rclamait d'elle; il semblait,  vrai dire, que ce ft sans trop de
reluctance que cette femme s'y pliait; mais, une me qui se rvolte
contre l'ignominie de son sort, souvent ses premiers sursauts demeurent
inaperus d'elle-mme; ce n'est qu' la faveur de l'amour que le
regimbement secret se rvle. Carola s'prenait-elle d'Amde? Il serait
tmraire de le prtendre; mais, au contact de cette puret, sa
corruption s'tait mue; et le cri que j'ai rapport, indubitablement,
avait jailli du coeur.

Protos rentra.  Il n'avait pas chang de costume.  Il tenait  la main
un paquet de hardes qu'il posa sur une chaise.

-- Eh bien quoi? dit-elle.

-- J'ai rflchi.  Il faut d'abord que je passe  la poste et que
j'examine son courrier. Je ne me changerai qu' midi. Passe-moi ton
miroir.

Il s'approcha de la fentre, et, pench sur son reflet, ajusta une paire
de moustaches chtaines,  peine un peu plus claires que ses cheveux,
coupes au ras de la lvre.

-- Appelle Baptistin.

Carola achevait de s'apprter.  Elle alla tirer, prs de la porte, une
ficelle.

-- Je t'ai dj dit que je ne voulais plus te voir avec ces boutons de
manchettes. a te fait remarquer.

-- Tu sais bien qui me les a donns.

-- Prcisment.

-- Tu serais jaloux, toi?

-- Grosse bte!

A ce moment Baptistin frappa  la porte et entra.

-- Tiens! tche  te remonter d'un cran dans l'chelle, lui dit Protos,
en montrant, sur la chaise, la veste, le col et la cravate qu'il avait
rapports d'outre-mur. -- Tu vas accompagner ton client  travers la
ville. Je ne te le prendrai que vers le soir. D'ici l ne le perds pas
de vue.


C'est  Saint-Louis-des-Franais qu'alla se confesser Amde, de
prfrence  Saint-Pierre dont l'normit l'crasait. Baptistin le
guidait; qui le mena ensuite  la poste. Comme il fallait s'y attendre,
le _Mille-Pattes_ y comptait des affids. La petite carte de visite
cloue sur le couvercle de la valise avait appris le nom de Fleurissoire
 Baptistin; qui l'avait appris  Protos; celui-ci n'avait eu aucun mal
 se faire remettre par un employ complaisant une lettre d'Arnica, ni
aucun scrupule  la lire.

-- C'est curieux! s'cria Fleurissoire, lorsqu'une heure plus tard il
vint  son tour rclamer son courrier -- c'est curieux! on dirait que
l'enveloppe a t ouverte.

-- Ici cela arrive souvent, dit flegmatiquement Baptistin.

Heureusement la prudente Arnica ne risquait que des allusions trs
discrtes. La lettre tait du reste trs courte; elle recommandait
simplement, sur les conseils de l'abb Mure, d'aller voir  Naples le
cardinal San-Felice S.B. "avant de rien essayer". On ne pouvait
souhaiter termes plus vagues et, partant, moins compromettants.





IV.


Devant le Mausole d'Adrien, qu'on appelle Chteau Saint-Ange,
Fleurissoire prouva une cre dconvenue. La masse norme de l'difice
s'levait au milieu d'une cour intrieure, interdite au public et dans
laquelle seuls les voyageurs munis de cartes pouvaient entrer. Mme il
tait spcifi qu'ils devaient tre accompagns d'un gardien...

Certes ces prcautions excessives confirmaient les soupons d'Amde;
mais aussi bien lui permettaient-elles de mesurer l'extravagante
difficult de l'entreprise. Sur le quai  peu prs dsert  cette fin de
jour, le long du mur extrieur qui dfendait l'approche du chteau,
Fleurissoire errait donc, enfin dbarrass de Baptistin. Devant le
pont-levis de l'entre, il passait, repassait, l'me sombre et
dcourage, puis s'cartait jusqu'au bord du Tibre et tchait,
par-dessus cette premire enceinte, d'en apercevoir un peu plus.

Il n'avait pas prt jusqu' prsent attention  un prtre (ils sont 
Rome si nombreux!) assis non loin de l sur un banc, en apparence plong
dans son brviaire, mais qui depuis longtemps l'observait. Le digne
ecclsiastique portait long un abondant cheveu d'argent, et son teint
jeune et frais, indice d'une vie pure, contrastait avec cet apanage de
la vieillesse. Rien qu'au visage on aurait reconnu le prtre, et  je ne
sais quoi de dcent qui le caractrise: le prtre franais. Comme
Fleurissoire, pour la troisime fois, allait passer devant le banc,
brusquement l'abb se leva, vint  lui et, d'une voix qui tenait du
sanglot:

-- Quoi! je ne suis pas seul!  Quoi! vous aussi vous le cherchez!

Ainsi disant, il cacha son visage dans ses mains o ses sanglots, trop
longtemps contenus, clatrent. Puis, tout  coup, se ressaisissant:

-- Imprudent! imprudent! cache tes larmes!  touffe tes soupirs!...  Et
saisissant Amde par les bras: -- Ne restons pas ici, Monsieur, l'on
nous observe. Dj l'motion dont je n'ai pu me dfendre est remarque.

Amde  prsent embotait le pas, stupfait.

-- Mais comment; -- put-il enfin trouver  dire -- mais comment
avez-vous pu deviner pourquoi je suis ici?

-- Veuille le ciel n'avoir permis qu' moi de le surprendre; mais votre
inquitude, mais les tristes regards avec lesquels vous inspectiez ces
lieux, pouvaient-ils chapper  celui qui depuis trois semaines les
hante le jour et la nuit? Hlas, Monsieur! aussitt que je vous ai vu,
je ne sais quel pressentiment, quel avertissement d'en haut, m'a fait
reconnatre pour soeur de la mienne votre... Attention! quelqu'un vient.
Pour l'amour du ciel, feignez une grande insouciance.

Un porteur de lgumes avanait sur le quai en sens inverse.  Aussitt,
comme semblant poursuivre une phrase, sans changer de ton, mais sur un
temps plus anim:

- Voil pourquoi ces _Virginias_, si apprcis de certains fumeurs, ne
s'allument jamais qu' la flamme d'une bougie, aprs qu'on a retir de
leur intrieur cette fine paille qui a pour but de rserver  travers le
cigare un petit conduit par o puisse circuler la fume. Un _Virginia_
qui ne tire pas bien n'est bon qu' jeter. J'ai vu des fumeurs dlicats
en allumer, Monsieur, jusqu' six avant d'en trouver un  leur
convenance...

Et ds que l'autre fut dpass:

-- Avez-vous vu comme il nous regardait?  Il fallait  tout prix donner
le change.

-- Quoi! s'cria Fleurissoire ahuri, se pourrait-il que ce vulgaire
maracher soit un de ceux, lui aussi, dont nous devions nous dfier?

-- Monsieur, je ne le saurais affirmer; mais je le suppose.  Les
alentours de ce chteau sont particulirement surveills; des agents
d'une police spciale sans cesse y rdent. Pour ne point veiller les
soupons, ils se prsentent sous les revtements les plus divers. Ces
gens sont si habiles, si habiles! et nous si crdules, si naturellement
confiants! Mais si je vous disais, Monsieur, que j'ai failli tout
compromettre en ne me mfiant pas d'un facchino sans apparence,  qui
j'ai simplement, le soir de mon arrive, laiss porter mon modeste
bagage, de la gare au logement o je suis descendu. Il parlait franais,
et bien que je parle l'italien couramment depuis mon enfance... vous
auriez prouv sans doute vous-mme cette motion, contre laquelle je
n'ai pas su me dfendre, en entendant sur terre trangre parler ma
langue maternelle... Eh bien, ce facchino...

-- Il en tait?

-- Il en tait.  J'ai pu,  peu prs, m'en convaincre.  Heureusement, je
n'avais que trs peu parl.

-- Vous me faites trembler dit Fleurissoire; moi aussi, le soir de mon
arrive, c'est--dire hier soir, je suis tomb entre les mains d'un
guide  qui j'ai confi ma valise et qui parlait franais.

-- Juste ciel! fit le cur plein d'pouvante; avait-il nom peut-tre:
Baptistin?

-- Baptistin: c'est lui! gmit Amde qui sentit ses genoux flchir.

-- Malheureux: que lui avez-vous dit?  -- Le cur lui pressait le bras.

-- Rien dont il me souvienne.

-- Cherchez; cherchez!  Rappelez-vous, au nom du ciel!...

-- Non vraiment, balbutiait Amde terrifi; je ne crois pas lui avoir
rien dit.

-- Qu'aurez-vous laiss voir?

-- Non, rien, vraiment, je vous assure.  Mais vous faites trs bien de
m'avertir.

-- Dans quel htel vous a-t-il emmen?

-- Je ne suis pas  l'htel; j'ai pris chambre particulire.

-- Qu' cela ne tienne.  Enfin o tes-vous descendu?

-- Dans une petite rue que certainement vous ne pouvez pas connatre,
bredouilla Fleurissoire extrmement gn. -- Peu importe: je n'y
resterai pas.

-- Faites bien attention: si vous partez trop vite, vous aurez l'air de
vous dfier.

-- Oui, peut-tre.  Vous avez raison: il vaut mieux que je n'en parte
pas tout de suite.

-- Mais combien je remercie le ciel qui vous a fait arriver  Rome
aujourd'hui; un jour plus tard et je vous manquais! Demain, pas plus
tard que demain, je dois aller  Naples voir une sainte et importante
personne qui, en secret, s'occupe beaucoup de l'affaire.

-- Ne serait-ce pas le cardinal San-Felice? demanda Fleurissoire tout
tremblant d'motion.

Le cur stupfait fit deux pas en arrire:

-- Comment le savez-vous?  Puis, se rapprochant:  -- Mais pourquoi
m'tonner? Seul  Naples il est dans le secret de ce qui nous occupe.

-- Vous... le connaissez bien?

-- Si je le connais!  Hlas! mon bon Monsieur, c'est  lui que je
dois... Mais peu importe. Vous pensiez l'aller voir?

-- Sans doute; s'il le faut.

-- C'est l'homme le meilleur...  D'un geste brusque, il s'essuya le coin
de l'oeil. -- Naturellement vous savez o l'aller trouver?

-- N'importe qui pourra me renseigner, je suppose.  A Naples chacun le
connat.

-- Certes!  Mais vous n'avez pas l'intention, il va sans dire, de mettre
tout Naples au courant de votre visite? Il ne se peut faire du reste,
que l'on vous ait instruit de sa participation dans... ce que nous
savons, et peut-tre confi pour lui quelque message, sans vous avoir
enseign du mme coup la manire de l'aborder.

-- Excusez-moi, dit craintivement Fleurissoire,  qui Arnica n'avait
transmis aucune indication de ce genre.

-- Quoi! votre intention pouvait-elle tre de l'aller trouver tout de
go? mme  l'archevch peut-tre! -- l'abb se mit  rire -- et de vous
ouvrir  lui sans dtour!

-- Je vous avoue que...

-- Mais savez-vous bien, Monsieur, reprit l'autre d'un ton svre,
savez-vous bien que vous risquiez de le faire emprisonner  son tour?

Il marquait une contrarit si vive que Fleurissoire n'osait parler.

-- Une cause si rare confie  de tels imprudents! murmurait Protos, qui
sortit de sa poche l'extrmit d'un rosaire, puis le rentra, puis se
signa fbrilement; puis, se retournant vers son compagnon:

-- Mais enfin, Monsieur, qui vous a pri de vous mler de cette affaire?
De qui suivez-vous les instructions?

-- Pardonnez-moi, Monsieur l'abb, dit confusment Fleurissoire, je n'ai
reu d'instruction de personne: je suis une pauvre me pleine d'angoisse
et qui cherche de son ct.

Ces humbles paroles semblrent dsarmer le cur; il tendit la main 
Fleurissoire:

-- Je vous ai parl durement... mais c'est que de tels dangers nous
entourent! Puis, aprs une courte hsitation: Tenez! Voulez-vous
m'accompagner demain? Nous irons voir ensemble mon ami... et levant les
yeux au ciel: Oui, j'ose l'appeler: mon ami, reprit-il d'un ton pntr.
-- Arrtons-nous un instant sur ce banc. Je vais crire un mot que nous
signerons tous les deux, par lequel nous le prviendrons de notre
visite. Mis  la poste avant 6 heures (18 heures, comme ils disent ici),
il le recevra demain matin et se tiendra prt  nous accueillir vers
midi; mme, sans doute, pourrons-nous djeuner avec lui.

Ils s'assirent.  Protos sortit un carnet de sa poche et sur une feuille
vierge commena, sous les yeux hagards d'Amde:

_Ma vieille..._

Puis, amus de la stupeur de l'autre, il sourit, trs calme

-- Alors, c'est au cardinal que vous auriez crit, si on vous avait
laiss faire?

Et sur un ton plus amical il voulut bien renseigner Amde: Une fois par
semaine le cardinal San-Felice quittait l'archevch clandestinement, en
costume de simple abb, devenait le chapelain Bardolotti, se rendait sur
les pentes du Vomero et, dans une modeste villa, recevait quelques rares
intimes et les lettres secrtes que les initis lui adressaient sous ce
faux nom. Mais mme sous ce dguisement vulgaire il ne se sentait pas 
l'abri: il n'tait pas bien sr que les lettres qui lui parvenaient par
la poste ne fussent pas ouvertes, et suppliait que, dans la lettre, rien
de significatif ne ft dit, que, dans le ton de la lettre, rien ne
laisst pressentir son minence, ne respirt, si peu que ce soit, le
respect.

A prsent qu'il tait de mche, Amde souriait  son tour.

-- _Ma vieille_...  Voyons;  qu'est-ce qu'on va lui dire  cette chre
vieille? plaisantait l'abb, hsitant du bout du crayon: -- Ah!: _Je
t'amne un vieux rigolo._ (Si! si! laissez: je sais le ton qu'il faut!)
_Sors une bouteille ou deux de falerne, que demain nous viendrons
siffler avec toi. On rira._ -- Tenez: signez aussi.

-- Je ferais peut-tre mieux de ne pas mettre mon vrai nom.

-- Vous, cela n'a pas d'importance, reprit Protos qui,  ct du nom
d'Amde Fleurissoire, crivit: _Cave._

-- Oh! trs habile!

-- Quoi? cela vous tonne que je signe de ce nom-l: Cave?  Vous n'avez
que celle du Vatican dans la tte. Apprenez ceci, mon bon monsieur
Fleurissoire: _Cave_ est un mot latin qui veut dire aussi: PRENDS GARDE!

Le tout tait dit sur un ton si suprieur et si bizarre que le pauvre
Amde sentit un frisson lui descendre le long du dos. Cela ne dura
qu'un instant; l'abb Cave avait dj repris son ton affable, et,
tendant  Fleurissoire l'enveloppe o il venait d'inscrire l'adresse
apocryphe du cardinal:

-- Voudrez-vous la mettre  la poste vous-mme: c'est plus prudent: les
lettres des curs sont ouvertes. Et maintenant, sparons-nous; il ne
faut pas qu'on nous voie davantage ensemble. Convenons de nous retrouver
demain matin dans le train pour Naples de sept heures trente. Troisime
classe, n'est-ce pas. Naturellement je ne serai pas dans ce costume (y
songez-vous!). Vous me retrouverez en simple campagnard calabrais.
(C'est  cause de mes cheveux que je voudrais bien n'tre pas forc de
couper.) Adieu! adieu!

Il s'loignait en faisant avec la main de petits signes.

-- Que bni soit le ciel qui m'a fait rencontrer ce digne abb!
murmurait en s'en retournant Fleurissoire. Qu'euss-je fait sans lui?

Et Protos, en s'en allant, murmurait:

-- On t'en donnera, du cardinal!...  C'est que, tout seul, il tait
fichu d'aller trouver _le vrai!_





V


Fleurissoire se plaignant d'une grande fatigue, Carola cette nuit
l'avait laiss dormir, malgr l'intrt qu'elle lui portait et la
tendresse apitoye dont aussitt elle s'tait prise lorsqu'il lui eut
avou son peu d'exprience en matire d'amour; dormir du moins autant
que le lui permettait l'insupportable dmangeaison, tout le long du
corps, d'une grande quantit de morsures, tant de puces que de
moustiques:

-- Tu as tort de gratter comme a! lui dit-elle le lendemain matin.  Tu
irrites. Oh! ce qu'il est enflamm, celui-ci! et elle touchait le bouton
du menton. Puis, tandis qu'il s'apprtait  partir: -- Tiens! garde a
en souvenir de moi; et elle ajustait aux manchettes du _plerin_ ces
bijoux saugrenus que Protos se fchait de voir sur elle. Amde promit
de revenir le soir mme, ou au plus tard le lendemain.

-- Tu me jures de ne pas lui faire de mal, rptait Carola, un instant
aprs  Protos qui, tout costum dj, passait par la porte secrte; et,
comme il s'tait mis en retard, ayant attendu pour paratre que
Fleurissoire soit parti, il dut se faire conduire  la gare en voiture.

Sous son nouvel aspect, avec son sayon, ses braies brunes, ses sandales
laces par-dessus ses bas bleus, son brle-gueule, son chapeau roux 
petits bords plats, il faut reconnatre qu'il avait l'air moins d'un
cur que d'un parfait brigand des Abruzzes. Fleurissoire qui faisait les
cent pas devant le train hsitait  le reconnatre lorsqu'il le vit
venir, un doigt sur la lvre comme saint Pierre martyr, puis passer sans
faire mine de le voir et disparatre dans un wagon en tte du train.
Mais, au bout d'un instant, il reparut  la portire et, regardant dans
la direction d'Amde, fermant l'oeil  demi, lui fit de la main,
subrepticement, signe d'approcher; et comme celui-ci s'apprtait 
monter:

-- Veuillez vous assurer qu'il n'y a personne  ct, chuchota l'autre.

Personne; et leur compartiment tait  l'extrmit du wagon.

-- Je vous suivais de loin dans la rue, reprit Protos, mais je n'ai pas
voulu vous aborder, de crainte que l'on ne nous surprt ensemble.

-- Comment se fait-il que je ne vous aie pas vu? dit Fleurissoire.  Je
me suis retourn maintes fois, prcisment pour m'assurer que je n'tais
pas suivi. Votre conversation d'hier m'a plong dans de telles alarmes;
je vois des espions partout.

-- Il y parat malheureusement beaucoup trop.  Croyez-vous qu'il soit
naturel de se retourner tous les vingt pas?

-- Quoi! vraiment, j'avais l'air...?

-- Souponneux.  Hlas! disons le mot: souponneux.  C'est l'air
compromettant par excellence.

-- Et avec cela je n'ai mme pas pu dcouvrir que vous me suiviez!...
Par contre, depuis notre conversation, tous les passants que je
rencontre, je leur trouve je ne sais quoi de louche dans l'allure. Je
m'inquite s'ils me regardent; et ceux qui ne me regardent pas, on
dirait qu'ils font semblant de ne pas me voir. Je ne m'tais point rendu
compte jusqu'aujourd'hui combien la prsence des gens dans la rue est
rarement justifiable. Il n'en est pas quatre sur douze dont l'occupation
saute aux yeux. Ah! l'on peut dire que vous m'avez fait rflchir! Vous
savez: pour une me naturellement crdule comme tait la mienne, la
dfiance n'est pas facile; c'est un apprentissage...

-- Bah! vous vous y ferez! et vite; vous verrez; au bout de quelque
temps, cela devient une habitude. Hlas! j'ai d la prendre...
l'important est de garder l'air gai. Ah! pour votre gouverne: quand vous
craignez d'tre suivi, ne vous retournez pas; simplement laissez tomber
 terre votre canne, ou votre parapluie, suivant le temps qu'il fait, ou
votre mouchoir, et, tout en ramassant l'objet, la tte en bas, regardez
entre les jambes, derrire vous, par un mouvement naturel. Je vous
conseille de vous exercer. Mais dites-moi comment vous me trouvez dans
ce costume? J'ai peur que le cur n'y reparaisse par endroits.

-- Rassurez-vous, dit candidement Fleurissoire: personne d'autre que
moi, j'en suis sr, ne reconnatrait qui vous tes. --Puis l'observant
bienveillamment, et la tte un peu incline: videmment je retrouve 
travers votre dguisement, en y regardant bien, je ne sais quoi
d'ecclsiastique, et sous la jovialit de votre ton l'angoisse qui tous
deux nous tourmente; mais quel empire il faut que vous ayez sur vous,
pour en laisser si peu paratre! Quant  moi, j'ai fort  faire encore,
je le vois bien; vos conseils...

-- Quels curieux boutons de manchettes vous avez, interrompit Protos,
amus de reconnatre sur Fleurissoire les boutons de Carola.

-- C'est un cadeau, dit l'autre en rougissant.

Il faisait une chaleur torride.  Protos regardant  la portire:

-- Le Monte Cassino, dit-il.  Vous distinguez l-haut le couvent
clbre?

-- Oui; je l'aperois, dit Fleurissoire d'un air distrait.

-- Vous n'tes pas, je vois, trs sensible aux paysages.

-- Mais si, mais si, protesta Fleurissoire, je suis sensible!  Mais 
quoi voulez-vous que je prenne intrt tant que durera mon inquitude?
C'est comme  Rome avec les monuments; je n'ai rien vu; je n'ai pu
chercher  rien voir.

-- Comme je vous comprends! dit Protos.  Moi de mme, je vous l'ai dit,
depuis que je suis  Rome j'ai pass tout mon temps entre le Vatican et
le Chteau Saint-Ange.

-- C'est dommage.  Mais vous, vous connaissiez Rome dj.

Ainsi causaient nos voyageurs.

A Caserte  ils descendirent, allant chacun de son ct manger un peu de
charcuterie et boire.

-- De mme  Naples, dit Protos, quand nous approcherons de sa villa,
nous nous sparerons s'il vous plat. Vous me suivrez de loin; comme il
me faudra quelque temps, surtout s'il n'est point seul, pour lui
expliquer qui vous tes et le but de votre visite, vous n'entrerez qu'un
quart d'heure aprs moi.

-- J'en profiterai pour me faire raser.  Je n'ai pu trouver le temps ce
matin.

Un tram les mena piazza Dante.

-- A prsent quittons-nous, dit Protos.  La route est encore assez
longue, mais il vaut mieux ainsi. Marchez  cinquante pas en arrire; et
ne me regardez pas tout le temps comme si vous aviez peur de me perdre;
et ne vous retournez pas non plus; vous vous feriez suivre. Ayez l'air
gai.

Il partit de l'avant.  Les yeux demi-baisss suivait Fleurissoire.  La
rue troite tait en pente raide; le soleil dardait; on suait; on tait
bouscul par une foule effervescente qui braillait, gesticulait,
chantait et ahurissait Fleurissoire. Devant un piano mcanique des
enfants demi-nus dansaient. A deux sous le billet, une loterie spontane
s'organisait autour d'un gros dindon plum qu' bout de bras levait une
espce de saltimbanque; pour plus de naturel, en passant, Protos prenait
un billet et disparaissait dans la foule; empch d'avancer,
Fleurissoire un instant crut tout de bon l'avoir perdu; puis le
retrouvait, pass l'encombrement, qui continuait  petits pas la monte,
emportant sous son bras le dindon.

Les maisons enfin s'espaaient, devenaient plus basses, et le peuple se
rarfiait. Protos alentissait sa marche. Il s'arrta, devant l'choppe
d'un barbier et, retourn vers Fleurissoire, cligna de l'oeil; puis, 
vingt pas plus loin, arrt de nouveau devant une petite porte basse,
sonna.

La devanture du barbier n'tait pas particulirement attrayante; mais
pour dsigner cette boutique l'abb Cave avait sans doute ses raisons;
Fleurissoire aurait d, d'ailleurs, retourner loin en arrire pour en
trouver une autre et sans doute non plus engageante que celle-ci. La
porte,  cause de l'excessive chaleur restait ouverte; un rideau de
grosse tamine retenait les mouches et laissait passer l'air, on le
soulevait pour entrer; il entra.

Certes c'tait un homme expert, ce barbier qui, prcautionneux, d'un
coin de serviette, aprs avoir savonn le menton d'Amde, cartait la
mousse et remettait  jour le bouton rougeoyant que son client craintif
lui signalait. O somnolence, engourdissement chaleureux de cette petite
choppe tranquille! Amde, la tte en arrire,  demi couch dans le
fauteuil de cuir, s'abandonnait. Ah! pour un court instant tout au
moins, oublier! ne plus penser au pape, aux moustiques,  Carola! Se
croire  Pau, prs d'Arnica; se croire ailleurs; ne plus bien savoir o
l'on est... Il fermait les yeux puis, les rentrouvrant, distinguait comme
dans un rve, en face de lui, sur le mur, une femme aux cheveux dfaits,
issue de la mer napolitaine et rapportant au fond des flots, avec une
voluptueuse sensation de fracheur, un tincelant flacon de lotion
philocapillaire. Au-dessous de cette pancarte, d'autres flacons, sur une
plaque de marbre, taient rangs auprs d'un bton de cosmtique, d'une
houppe  poudre de riz, d'un davier, d'un peigne, d'une lancette, d'un
pot de pommade, d'un bocal o naviguaient indolemment quelques sangsues,
d'un second bocal qui renfermait le ruban d'un ver solitaire, d'un
troisime enfin, sans couvercle,  demi plein d'un substance glatineuse
et sur le transparent cristal duquel une tiquette tait colle o,
crit  la main en majuscules fantaisistes, on pouvait lire: ANTISEPTIC.

A prsent le barbier, pour mener  perfection son ouvrage, talait 
nouveau sur le visage dj ras une mousse onctueuse et, du clair d'un
second rasoir qu'il affilait au creux de sa main moite, raffinait.
Amde ne songeait plus qu'on l'attendait; il ne songeait plus  partir,
s'endormait... C'est alors qu'un Sicilien  voix forte entra dans la
boutique, crevant cette tranquillit; que le barbier, tout causant
aussitt, ne rasa plus que d'une main distraite et, d'un franc coup de
lame, vlan! cornifla le bouton.

Amde fit un cri, voulut porter la main  l'corchure o perlait une
goutte de sang:

-- _Niente; Niente!_ dit le barbier qui lui retint le bras puis,
d'abondance, prit au fond d'un tiroir une pince d'ouate jaunie qu'il
trempa dans l'ANTISEPTIC et appliqua sur le bobo.

Sans plus s'inquiter s'il faisait retourner les passants, o courut
Fleurissoire en redescendant vers la ville? Au premier pharmacien qu'il
rencontre le voici qui montre son mal. L'homme de l'art sourit,
vieillard verdtre, d'aspect malsain, qui cueille dans une bote un
petit rond de taffetas, passe dessus sa large langue et...

Jaillissant hors de la boutique, Fleurissoire cracha de dgot, arracha
le taffetas gluant et pressant entre deux doigts son bouton, le fit
saigner le plus possible. Puis, avec son mouchoir imbib de salive, de
sa propre salive cette fois, frotta. Puis regardant sa montre il
s'affola, remonta la rue au pas de course et arriva devant la porte du
cardinal, suant, soufflant, saignant, congestionn, avec un quart
d'heure de retard.





VI.


Protos le reut un doigt sur les lvres:

-- Nous ne sommes pas seuls, dit-il rapidement.  Tant que les serviteurs
seront l, rien qui puisse donner l'veil; ils parlent tous franais;
pas un mot, pas un geste qui puisse rien trahir; n'allez pas lui bailler
du cardinal, au moins: c'est Ciro Bardolotti, le chapelain, qui vous
reoit. Moi, je ne suis pas "l'abb Cave"; je suis "Cave" tout court.
C'est compris? -- Et brusquement changeant de ton,  voix trs forte et
lui claquant l'paule: -- C'est lui, parbleu! C'est Amde! Eh bien! mon
colon, on peut dire que tu y as mis du temps,  ta barbe! Encore
quelques minutes, et, per Baccho, nous nous mettions  table sans toi.
Le dindon qui tourne  la broche dj roussit comme un soleil couchant.
-- Puis tout bas: -- Ah! cher Monsieur, qu'il m'est donc pnible de
feindre! J'ai le coeur tortur... Puis avec clat: -- Que vois-je? on
t'a coup! Tu saignes! Dorino! cours  la grange; rapporte une toile
d'araigne: c'est souverain pour les blessures...

Ainsi bouffonnant, il poussait Fleurissoire au travers du vestibule,
vers un jardin intrieur formant terrasse o, sous la treille, un repas
tait prpar.

-- Mon cher Bardolotti, je vous prsente Monsieur de la Fleurissoire,
mon cousin, le luron dont je vous ai parl.

-- Soyez le bienvenu, notre hte, dit Bardolotti avec un grand geste,
mais sans se lever du fauteuil dans lequel il tait assis, puis,
montrant ses pieds nus plongs dans un baquet d'eau claire:

-- Le pdiluve ouvre mon apptit et me tire le sang de la tte.

C'tait un drle de petit homme tout replet et dont le glabre visage
n'accusait ge ni sexe. Il tait vtu d'alpaga; rien dans son aspect ne
dnonait le haut dignitaire; il fallait tre bien perspicace, ou averti
autant que l'tait Fleurissoire, pour dcouvrir sous la jovialit de son
air, une discrte onction cardinalice. Il s'appuyait de ct sur la
table et s'ventait nonchalamment avec une sorte de chapeau pointu fait
d'une feuille de journal.

-- Ah! je suis trs sensible!...  Ah! le plaisant jardin!... balbutiait
Fleurissoire galement embarrass pour parler et pour ne rien dire.

-- Assez tremp! cria le cardinal.  ! qu'on m'enlve ce bol!  Assunta!

Une jeune servante accorte et rebondie s'empressa, prit le baquet et
l'alla vider contre une plate-bande; ses ttons jaillis du corset
frissonnaient sous la chemisette; elle riait et s'attardait prs de
Protos, et Fleurissoire tait gn par l'clat de ses bras nus. Dorino
posa des fiaschi sur la table. Le soleil batifolait  travers le pampre,
chatouillant d'une lumire ingale les plats sur la table sans nappe.

-- Ici, pas de crmonie, dit Bardolotti, et il se coiffa du journal,
vous m'entendez  demi-mot, cher Monsieur.

Sur un ton autoritaire, scandant les syllabes et frappant du poing sur
la table, l'abb Cave  son tour reprit:

-- Ici, pas de crmonie.

Fleurissoire eut un fin clin d'oeil.  S'il l'entendait  demi-mot! oui,
certes et point n'tait besoin de le redire; mais en vain cherchait-il
quelque phrase qui pt  la fois ne rien dire et tout signifier.

-- Parlez!  Parlez! soufflait Protos.  Faites des calembours: ils
comprennent trs bien le franais.

-- Allons!  Asseyez-vous, dit Ciro.  Mon cher Cave, ventrez-vous cette
pastque et taillez-y des croissants turcs. tes-vous de ceux, Monsieur
de la Fleurissoire, qui prfrent les prtentieux melons du Nord, les
sucrins, les prescots, que sais-je, les cantaloups,  nos ruisselants
melons d'Italie?

-- Rien ne vaut celui-ci, j'en suis sr; mais permettez-moi de
m'abstenir: j'ai le coeur un peu barbouill, dit Amde qui se gonflait
de rpugnance au souvenir du pharmacien.

-- Des figues alors tout au moins!  Dorino vient de les cueillir.

-- Excusez-moi: pas davantage.

-- Mauvais cela!  Mauvais!  Faites des calembours, lui glissa Protos 
l'oreille; puis,  voix haute: Dbarbouillons ce petit coeur avec le
vin, et prparons-le pour la dinde. Assunta, verse  notre aimable
invit.

Amde dut trinquer et boire plus qu'il n'avait accoutum.  La chaleur
et la fatigue aidant, il commena bientt d'y voir trouble. Il
plaisantait avec moins d'effort. Protos le fit chanter; sa voix tait
grle, mais on s'extasia; Assunta voulut l'embrasser. Cependant du fond
de sa foi dlabre s'levait une angoisse indfinissable; il riait pour
ne pas pleurer. Il admirait cette aisance de Cave, ce naturel... Qui
d'autre que Fleurissoire et que le cardinal et jamais pu penser qu'il
feignait? Bardolotti, du reste, en force de dissimulation, en possession
de soi ne le cdait en rien  l'abb et riait, et applaudissait, et
bousculait paillardement Dorino, lorsque Cave, tenant Assunta renverse
dans ses bras, s'crasait le museau contre elle; et, comme Fleurissoire
pench vers Cave, le coeur  demi crev, murmurait: -- Comme vous devez
souffrir! -- Cave dans le dos d'Assunta lui prenait la main et la lui
pressait sans rien dire, la face dtourne et les regards levs au ciel.

Puis, brusquement dress, Cave frappa dans ses mains:

-- ! qu'on nous laisse seuls!  Non: vous desservirez plus tard.
Allez-vous en. Via! Via!

Il s'assura que Dorino ni Assunta ne s'attardaient aux coutes, et
revint avec la mine subitement grave, allonge, tandis que le cardinal,
en se passant la main sur le visage, en dpouilla d'un coup la profane
et factice gaiet.

-- Vous voyez, Monsieur de la Fleurissoire, mon enfant, vous voyez 
quoi nous en sommes rduits! Ah! cette comdie! cette honteuse comdie!

-- Elle nous fait prendre en horreur, reprit Protos, jusqu' la joie la
plus honnte et jusqu' la plus pure gaiet.

-- Dieu vous saura gr, pauvre cher abb Cave, reprenait le cardinal en
se tournant vers Protos, -- Dieu vous rcompensera de m'aider  vider
cette coupe; -- et, par symbole, il achevait d'un coup son verre  demi
plein, tandis que sur ses traits le dgot le plus douloureux se
peignait.

-- Quoi! s'criait Fleurissoire pench, se peut-il que mme dans cette
retraite et sous ce vtement d'emprunt votre minence doive...

-- Mon fils, appelez-moi Monsieur, simplement.

-- Excusez: entre nous...

-- Je tremble mme seul.

-- Ne pouvez-vous choisir vos serviteurs?

-- On les choisit pour moi; et ces deux que vous avez vus...

-- Ah! si je lui disais, interrompit Protos, o ils vont de ce pas
rapporter nos moindres paroles!

-- Se peut-il qu' l'archevch...

-- Chut! pas de ces grands mots!  Vous nous feriez pendre.  N'oubliez
pas que c'est au chapelain Ciro Bardolotti que vous parlez.

-- Je suis  leur merci, gmissait Ciro.

Et Protos, se penchant en avant sur la table o croisaient ses coudes,
tourn de trois quarts vers Ciro:

-- Si pourtant je lui disais qu'on ne vous laisse seul pas une heure de
jour ou de nuit!

-- Oui, quelque dguisement que je revte, reprenait le faux cardinal,
je ne suis jamais sr de n'avoir pas quelque police secrte  mes
trousses.

-- Quoi! l'on sait qui vous tes, ici?

-- Vous ne l'entendez point, dit Protos.  Entre le cardinal San-Felice
et le modeste Bardolotti, vous restez, je le dis devant Dieu, un des
seuls qui puissiez vous vanter d'tablir quelque ressemblance. Mais,
comprendrez-vous ceci : leurs ennemis ne sont pas les mmes; et tandis
que le cardinal, du fond de son archevch, contre les francs-maon doit
se dfendre, le chapelain Bardolotti se voit guett par...

-- Les jsuites! interrompit perdument le chapelain.

-- C'est ce que je ne lui avais pas encore appris, ajoutait Protos.

-- Ah! si nous avons les jsuites aussi contre nous, sanglota
Fleurissoire. Mais qui l'et suppos? Les jsuites! En tes-vous sr?

-- Rflchissez un peu; cela vous paratra tout naturel.  Comprenez que
cette nouvelle politique du Saint-Sige, toute de conciliation,
d'accommodements, est bien faite pour leur plaire, et qu'ils trouvent
leur compte dans les dernires encycliques. Et peut-tre ils ne savent
pas que le pape qui les promulgue n'est pas le _vrai_; mais ils seraient
dsols qu'_il_ changet.

-- Si je vous comprends bien, reprit Fleurissoire, les jsuites seraient
allis aux francs-maons dans cette affaire.

-- O prenez-vous cela?

-- Mais ce que monsieur Bardolotti me rvle  prsent.

-- Ne lui faites pas dire d'absurdit.

-- Excusez-moi; j'entends si peu la politique.

-- C'est pourquoi ne cherchez pas plus loin que ce qu'on vous en dit:
Deux grands partis sont en prsence: La Loge et la Compagnie de Jsus;
et comme nous, qui sommes du secret, ne pouvons sans nous dcouvrir
rclamer appui de l'un ni de l'autre, nous les avons tous contre nous.

-- Hein! qu'est-ce que vous pensez de a? demanda le cardinal.

Fleurissoire ne pensait plus  rien; il se sentait compltement
abasourdi.

-- Tous contre soi! reprit Protos, il en va toujours ainsi quand on
possde la vrit.

-- Ah! que j'tais heureux quand je ne savais rien, gmit Fleurissoire.
Hlas! jamais plus,  prsent, je ne pourrai ne pas savoir!...

-- Il ne vous dit pas tout encore, continua Protos en lui touchant
doucement l'paule. Prparez-vous au plus terrible... puis, se penchant,
 voix basse: Malgr toutes les prcautions, le secret a suint;
quelques aigrefins en profitent qui, dans les dpartements pieux, vont
qutant de famille en famille et, toujours au nom de la Croisade,
rcoltent pour eux l'argent qui devrait nous revenir.

-- Mais c'est affreux!

-- Ajoutez  cela, dit Bardolotti, qu'ils jettent le discrdit et la
suspicion sur nous-mmes, et nous forcent  redoubler d'astuce et de
circonspection.

-- Tenez! lisez ceci, dit Protos en tendant  Fleurissoire un numro de
_La Croix_; le journal est d'avant-hier. Ce simple entrefilet en dit
long!

_"Nous ne saurions trop mettre en garde,_ lut Fleurissoire, _les mes
dvotes contre les agissements de faux ecclsiastiques, et
particulirement d'un pseudo-chanoine qui se prtend charg de mission
secrte et qui, abusant de la crdulit, arrive  soutirer de l'argent
pour une oeuvre qui se baptise: CROISADE POUR LA DELIVRANCE DU PAPE. Le
titre seul de cette oeuvre en dnonce l'absurdit."

Fleurissoire sentait le sol mouvoir et cder sous ses pieds.

-- A qui se fier, pourtant!  Mais si je vous disais  mon tour,
Messieurs, que c'est peut-tre  cause de ce filou -- je veux dire: le
faux chanoine -- que je suis prsentement parmi vous!

L'abb Cave regarda gravement le cardinal, puis frappant du poing sur la
table:

-- Eh bien! je m'en doutais, s'cria-t-il.

--Tout me porte  craindre  prsent, continua Fleurissoire, que la
personne par qui je suis au courant de l'affaire, n'ait t victime
elle-mme des agissements de ce bandit.

-- Cela ne m'tonnerait pas, dit Protos.

-- Vous voyez ds lors, reprit Bardolotti, combien notre position est
difficile, entre ces aigrefins qui s'emparent de notre rle, et la
police qui, voulant les saisir, risque de nous prendre pour eux.

-- C'est--dire, gmit Fleurissoire, qu'on ne sait plus o se tenir; je
ne vois que danger partout.

-- Vous tonnerez-vous encore, aprs cela, des excs de notre prudence?
dit Bardolotti.

-- Et comprendrez-vous, continua Protos, que nous n'hsitions pas, par
instants,  revtir la livre du pch et  feindre quelque complaisance
en face des plus coupables joies!

-- Hlas! balbutia Fleurissoire, vous du moins, vous vous en tenez  la
feinte, et c'est pour cacher vos vertus que vous simulez le pch. Mais
moi... Et comme les fumes du vin se mlaient aux nuages de la tristesse
et les rots de l'ivresse aux hoquets des sanglots, pench du ct de
Protos, il commena par rendre son djeuner, puis raconta confusment la
soire avec Carola et le deuil de son pucelage. Bardolotti et l'abb
Cave avaient grand mal  ne pas s'esclaffer.

-- Enfin, mon fils, vous vous tes confess? demanda le cardinal plein
de sollicitude.

-- Le lendemain matin.

-- Le prtre vous a donn l'absolution?

-- Beaucoup trop facilement.  C'est prcisment l ce qui me
tourmente... Mais pouvais-je lui confier qu'il n'avait pas affaire  un
plerin ordinaire; rvler ce qui m'amenait dans ce pays?... Non, non!
c'en est fait  prsent; cette mission de choix rclamait un serviteur
sans tache. J'tais tout dsign. A prsent, c'en est fait. J'ai dchu!
Et de nouveau le secouaient les sanglots, tandis que, se frappant la
poitrine  petits coups, il rptait: -- Je ne suis plus digne! Je ne
suis plus digne, puis reprenait dans une sorte de mlope: -- Ah! vous
qui m'coutez  prsent et qui connaissez ma dtresse, jugez-moi,
condamnez-moi, punissez-moi... Dites-moi quelle extraordinaire pnitence
me lavera de ce crime extraordinaire? quel chtiment?

Protos et Bardolotti se regardaient.  Le dernier enfin, se levant,
commena de tapoter Amde sur l'paule:

-- Voyons, voyons! mon fils.  Il ne faut pourtant pas se laisser aller
comme a. Eh bien, oui! vous avez pch. Mais, que diable! on n'en a pas
moins besoin de vous. (Vous tes tout sali; tenez, prenez cette
serviette; frottez!) Toutefois, je comprends votre angoisse, et puisque
vous en appelez  nous, nous voulons vous prsenter le moyen de vous
racheter. (Vous vous y prenez mal. Laissez-moi vous aider.)

-- Oh! ne vous donnez pas la peine.  Merci! merci, faisait Fleurissoire;
et Bardolotti, tout en le nettoyant continuait:

-- Toutefois, je comprends vos scrupules; et, pour les respecter, je
vous offrirai tout d'abord une petite besogne sans clat, qui vous
fournira l'occasion de vous relever et mettra votre dvouement 
l'preuve.

-- C'est tout ce que j'attends.

-- Voyons, cher abb Cave, vous avez sur vous ce petit chque?

Protos sortit un papier de la poche intrieure de son sayon.

-- Circonvenus comme nous sommes, reprenait le cardinal, nous avons
parfois quelque mal  toucher les espces des offrandes que quelques
bonnes mes secrtement sollicites nous envoient. Surveills  la fois
par les francs-maons et par les jsuites, par la police et par les
bandits, il ne convient pas qu'on nous voie prsenter des chques ou des
mandats aux guichets des postes et des banques o notre personne
pourrait tre reconnue. Les aigrefins dont vous parlait tantt l'abb
Cave ont jet sur les collectes un tel discrdit! (Protos cependant
pianotait impatiemment sur la table.) Bref, voici un modeste petit
chque de six mille francs que je vous prie, mon cher fils, de bien
vouloir toucher  notre place; il est tir sur le Credito Commerciale de
Rome par la duchesse de Ponte-Cavallo; bien qu'adress  l'archevque,
le nom du destinataire par prudence est laiss en blanc, de manire que
le puisse toucher n'importe quel porteur; vous le signerez sans scrupule
de votre vrai nom, qui n'veillera pas les soupons. Veillez bien  ne
pas vous le laisser voler, ni... Qu'avez-vous, mon cher abb Cave? Vous
semblez nerveux.

-- Allez toujours.

-- Ni la somme que vous me rapporterez dans... voyons, vous rentrez 
Rome cette nuit; vous pourrez reprendre demain soir le train rapide de
six heures;  dix heures vous arriverez  Naples de nouveau et me
trouverez sur le quai de la gare  vous attendre. Aprs quoi nous
verrons  vous occuper  quelque besogne plus releve... Non, mon fils,
ne baisez pas ma main; vous voyez bien qu'elle est sans bague.

Il toucha le front d'Amde  demi prostern devant lui, et Protos qui
le prenait par le bras le secouant doucement:

-- Allons! buvez un coup avant de vous mettre en route.  Je regrette
bien de ne pouvoir vous raccompagner  Rome; mais divers soins me
retiennent ici; et mieux vaut qu'on ne nous voie pas ensemble. Adieu.
Embrassons-nous, cher Fleurissoire. Dieu vous garde! et je le remercie
de m'avoir mis  mme de vous connatre.

Il raccompagna Fleurissoire jusqu' la porte, et le quittant:

-- Ah! Monsieur, disait-il encore, que pensez-vous du cardinal?
N'est-il pas pnible de voir ce qu'ont fait les perscutions, d'une si
noble intelligence!

Puis revenant auprs du pseudo:

-- Abruti! c'est malin ce que tu as invent l! de faire endosser ton
chque par un maladroit qui n'a mme pas de passeport et que je vais
devoir tenir  l'oeil.

Mais Bardolotti, lourd de somnolence, laissait rouler sa tte sur la
table en murmurant:

-- Il faut occuper les vieillards.


Protos alla dans une chambre de la villa dpouiller sa perruque et son
costume de paysan; il reparut bientt aprs, rajeuni de trente ans, sous
les traits d'un employ de magasin ou de banque, de l'aspect le plus
subalterne. Il n'avait pas trop de temps pour attraper le train qu'il
savait devoir emporter aussi Fleurissoire, et partit sans prendre cong
de Bardolotti qui dormait.





VII.


Fleurissoire regagna Rome et la via dei Vecchierelli le soir mme.  Il
tait extrmement fatigu et obtint de Carola qu'elle le laisst dormir.

Le lendemain, ds l'veil, son bouton, au palper, lui parut bizarre; il
l'examina dans une glace et constata qu'une squame jauntre en
recouvrait l'corniflure; le tout avait un mchant aspect. Comme  ce
moment il entendit Carola circuler sur le palier, il l'appela et la pria
d'examiner le mal. Elle approcha Fleurissoire de la fentre et affirma
ds le premier coup d'oeil:

-- a n'est pas ce que tu crois.

A vrai dire Amde ne songeait pas bien particulirement  _cela_, mais
l'effort de Carola pour le rassurer l'inquita au contraire. Car enfin,
du moment qu'elle affirmait que ce n'tait pas _cela_, c'tait donc que
'aurait pu l'tre. Aprs tout, tait-elle bien sre que a ne l'tait
pas? Et que ce ft _cela_, lui le trouvait tout naturel; car enfin il
avait pch; il mritait que a le ft. a devait l'tre. Un frisson lui
coula le long du dos.

-- Comment t'es-tu fait a? demanda-t-elle.

Ah! qu'importait la cause occasionnelle, coupure du rasoir ou salive du
pharmacien: la cause profonde, celle qui lui mritait ce chtiment,
pouvait-il dcemment la lui dire? Et la comprendrait-elle? Sans doute
elle en rirait...

Comme elle rptait sa question:

-- C'est un barbier, rpondit il.

-- Tu devrais mettre quelque chose dessus.

Cette sollicitude balaya ses derniers doutes; ce qu'elle en avait dit
d'abord n'tait que pour le rassurer; il se voyait dj le visage et le
corps mangs de pustules, objet d'horreur pour Arnica; ses yeux
s'emplirent de larmes.

-- Alors tu crois que...

-- Mais non, ma petite biche; il ne faut pas te frapper comme a; tu as
l'air d'une pompe funbre. D'abord, si c'tait a, on n'en pourrait rien
savoir encore.

-- Si! si... Ah! c'est bien fait pour moi!  C'est bien fait!
reprenait-il.

Elle s'attendrit:

-- Et puis, a n'est jamais comme a que a commence; veux-tu que
j'appelle la patronne, qui te le dira?... Non? Eh bien! tu devrais
sortir un peu pour te distraire; et boire un coup de marsala. -- Elle
garda le silence un instant. Enfin n'y tenant plus:

-- coute, reprit-elle: j'ai  te parler de choses srieuses.  Tu n'as
pas fait la rencontre, hier, d'une espce de cur  cheveux blancs?

Comment savait-elle cela?  Stupfait Fleurissoire demanda:

-- Pourquoi?

-- Eh bien... elle hsita encore; le regarda, le vit si ple, qu'elle
continua, dans un lan: -- Eh bien! dfie-toi de lui. Crois-moi, ma
pauvre poule, il va te plumer. Je ne devrais pas te dire a, mais...
dfie-toi de lui.

Amde s'apprtait  sortir, compltement boulevers par ces derniers
propos; il tait dj dans l'escalier, elle le rappela:

-- Surtout, si tu le revois, ne lui dis pas que je t'ai parl.  Ce
serait comme si tu me tuais.


La vie devenait dcidment trop complique pour Amde.  Au surplus il
se sentait les pieds gels, le front brlant, et les ides fort mal en
place. Comment s'y reconnatre  prsent, si l'abb Cave lui-mme
n'tait qu'un farceur?... Alors, le cardinal aussi, peut-tre?... Mais
ce chque, pourtant! Il sortit le papier de sa poche, le palpa, rassura
sa ralit. Non! non, ce n'tait pas possible! Carola se trompait. Et
puis, que savait-elle des intrts mystrieux qui foraient ce pauvre
Cave  jouer double jeu? Sans doute fallait-il voir l, plutt, quelque
mesquine rancune de Baptistin, contre qui prcisment le bon abb
l'avait mis en garde... N'importe! Il ouvrirait l'oeil encore plus; il
se dfierait dsormais de Cave, comme il se dfiait dj de Baptistin;
et qui sait si, de Carola mme...?

-- Voil bien, se disait-il,  la fois la consquence et la preuve de ce
vice initial, de ce trbuchement du Saint-Sige: tout le reste  la fois
chavirait.

A qui se fier, sinon au pape? et ds que cette pierre angulaire cdait,
sur laquelle posait l'glise, rien ne mritait plus d'tre vrai.

Amde marchait  petits pas presss, dans la direction de la poste; car
il esprait bien trouver quelques nouvelles du pays, honntes, o
rasseoir enfin sa confiance fatigue. Le brouillard lger du matin et
cette profuse lumire o s'vaporait et s'irralisait chaque objet
favorisaient encore son vertige; il s'avanait comme en un rve, doutant
de la solidit du sol, des murs, et de la srieuse existence des
passants qu'il croisait; doutant surtout de sa prsence  Rome... Il se
pinait alors pour s'arracher d'un mauvais rve, se retrouver  Pau,
dans son lit, prs d'Arnica dj leve, qui, selon sa coutume, penche
vers lui, allait enfin lui demander: -- Avez-vous bien dormi, mon ami?

A la poste l'employ le reconnut, et ne fit point difficult pour lui
remettre une nouvelle lettre de son pouse.

_... Je viens d'apprendre par Valentine de Saint-Prix,_ lui disait
Arnica, _que Julius lui aussi est  Rome, appel par un congrs. Comme
je me rjouis en songeant que tu vas pouvoir le rencontrer!
Malheureusement Valentine n'a pas pu me donner son adresse. Elle croit
qu'il est descendu au Grand-Htel, mais elle n'en est pas sre. Elle
sait seulement qu'il doit tre reu au Vatican jeudi matin; il a crit 
l'avance au cardinal Pazzi pour obtenir une audience. Il vient de Milan
o il a t voir Anthime qui est trs malheureux parce qu'il n'obtient
pas ce que lui avait promis l'glise aprs son procs; alors Julius veut
aller trouver notre Saint-Pre pour lui demander justice; car
naturellement il ne sait rien encore. Il te racontera sa visite et toi
tu pourras l'clairer.

J'espre que tu prends bien des prcautions contre le mauvais air et que
tu ne te fatigues pas trop. Gaston vient me voir tous les jours; tu nous
manques beaucoup. Comme je serai contente quand tu nous annonceras ton
retour..._ Etc.

Et griffonns en travers, au crayon, sur la quatrime page, ces quelques
mots de Blafaphas:

_Si tu vas  Naples, tu devrais t'informer comment ils font le trou dans
le macaroni. Je suis sur le chemin d'une nouvelle dcouverte._

Une claironnante joie envahit le coeur d'Amde, mle d'une certaine
gne: Ce jeudi, jour de l'audience, c'tait le jourd'hui mme. Il
n'osait donner  blanchir et le linge allait lui manquer. Il le
craignait du moins. Il avait remis ce matin son faux col de la veille;
mais qui cessa tout aussitt de lui paratre suffisamment propre quand
il apprit qu'il pourrait rencontrer Julius. La joie qu'il et eue de
cette conjonction en fut contrarie. Repasser via dei Vecchierelli, il
n'y fallait songer, s'il voulait surprendre son beau-frre  la sortie
de l'audience; et cela ne le troublait point tant que de le relancer au
Grand-Htel. Du moins prit-il soin de retourner ses manchettes; quant au
col, il le recouvrit de son foulard, ce qui prsentait en outre cet
avantage de cacher  peu prs son bouton.

Mais qu'importaient ces vtilles?  Le vrai c'est que Fleurissoire se
sentait ineffablement tonifi par cette lettre, et que la perspective de
reprendre contact avec un des siens, avec sa vie passe, brusquement
remettait  leur place les monstres enfants par son imagination de
voyageur. Carola, l'abb Cave, le cardinal, tout cela flottait devant
lui comme un rve qu'interrompt tout  coup le chant du coq. Pourquoi
donc avait-il quitt Pau? Que signifiait cette fable absurde qui l'avait
drang de son bonheur? Parbleu! Il y avait un pape; et dans quelques
instants Julius allait pouvoir dclarer: je l'ai vu! Un pape et cela
suffisait. Dieu pouvait-il autoriser sa substitution, monstrueuse, 
laquelle lui, Fleurissoire, n'aurait certes point cru, sans cet absurde
orgueil d'avoir  jouer un rle dans l'affaire?

Amde marchait  petits pas presss; il avait peine  se retenir de
courir. Il reprenait enfin confiance, tandis que tout, autour de lui,
reprenait poids rassurant, mesure, position naturelle et vraisemblante
ralit. Il tenait son chapeau de paille  la main; quand il arriva
devant la basilique, il fut pris d'une si noble ivresse qu'il commena
par faire le tour de la fontaine de droite; et, tandis qu'il passait
sous le vent du jet d'eau, se laissant humecter le front, il souriait 
l'arc-en-ciel.

Tout  coup il stoppa.  L, prs de lui, assis sur le soubassement du
quatrime pilier de la colonnade, n'apercevait-il pas Julius? Il
hsitait  le reconnatre, tant, si sa mise tait dcente, sa tenue
l'tait peu: le comte de Baraglioul avait pos son cronstadt de paille
noire  ct de lui, sur le bec en corbin de sa canne fiche entre deux
pavs, et, tout soucieux de la solennit du lieu, le pied droit sur le
genou gauche, tel un prophte de la Sixtine, il maintenait sur son genou
droit un cahier; par instants, abattant tout  coup sur les feuilles un
crayon haut lev, il crivait, attentif si uniquement  la dicte d'une
inspiration si pressante qu'Amde devant lui aurait pu faire la
buciloque sans qu'il le vt. Tout en crivant il parlait; et si le
froissement du jet d'eau couvrait le bruit de ses paroles, du moins
distinguait-on ses lvres s'agiter.

Amde s'approcha, contournant discrtement le pilier.  Comme il allait
toucher l'autre  l'paule:

-- ET DANS CE CAS, QUE NOUS IMPORTE! dclama Julius, qui consigna ces
mots, en fin de page, dans son carnet, puis remit son crayon dans sa
poche et, se levant brusquement, donna du nez contre Amde.

-- Par le Saint-Pre, que faites-vous ici?

Amde tremblant d'motion, bgayait et ne pouvait dire; il pressait
convulsivement une main de Julius dans les deux siennes. Julius
cependant l'examinait:

-- Mon pauvre ami, comme vous voil fait!

La Providence avait bien mal loti Julius: des deux beaux-frres qui lui
restaient, l'un tournait au cagot; l'autre tait marmiteux. Depuis moins
de trois ans qu'il n'avait revu Amde, il le trouvait vieilli de plus
de douze; ses joues taient rentres, sa pomme d'Adam ressortie;
l'amarante de son foulard exagrait encore sa pleur; son menton
tremblait; ses yeux vairons roulaient d'une manire qui et d tre
pathtique et n'tait que bouffonne; il avait rapport de son voyage de
la veille un enrouement mystrieux, de sorte que semblaient venir de
loin ses paroles. Tout occup par sa pense:

-- Alors, vous l'avez vu? dit-il.

Et tout occup par la sienne:

-- Qui? demanda Julius.

Ce _qui?_ retentit en Amde comme un glas et comme un blasphme.  Il
prcisa discrtement:

-- Je croyais que vous sortiez du Vatican?

-- En effet.  Excusez-moi: je n'y pensais plus...  Si vous saviez ce qui
m'arrive!

Ses yeux brillaient; on et cru qu'il allait jaillir de lui-mme.

-- Oh! s'il vous plat, supplia Fleurissoire: vous me direz cela
ensuite; parlez-moi d'abord de votre visite. Je suis si impatient de
savoir...

-- Cela vous intresse?

-- Bientt vous comprendrez combien.  Parlez! parlez, je vous en prie.

-- Eh bien! voil! commmena Julius, empoignant par un bras Fleurissoire
et l'entranant loin de Saint-Pierre; -- Peut-tre aurez-vous su dans
quel dnuement sa conversion avait laiss notre Anthime! C'est en vain
qu'il attend encore ce que lui promettait l'glise, en rcompense de ce
que lui ont ravi les francs-maons. Anthime a t jou: il faut le
reconnatre... Mon cher ami, vous prendrez comme vous voudrez cette
aventure: moi je la tiens pour une farce qualifie; mais sans laquelle
je ne verrais peut-tre pas aussi clair dans ce qui nous occupe
aujourd'hui, et dont je suis press de vous entretenir. Voici: _un tre
d'inconsquence!_ c'est beaucoup dire... et sans doute cette apparente
inconsquence cache-t-elle une squence plus subtile et cache;
l'important c'est que ce qui le fasse agir, ce ne soit plus une simple
raison d'intrt ou, comme vous dites ordinairement: qu'il n'obisse
plus  des motifs intresss.

-- Je ne vous suis plus bien, dit Amde.

-- C'est vrai, pardonnez-moi: je m'cartais de ma visite.  J'avais donc
rsolu de prendre en main l'affaire d'Anthime... Ah! mon ami, si vous
aviez vu l'appartement qu'il occupe  Milan! -- Vous ne pouvez pas
rester ici, lui ai-je dit tout de suite. Et quand je pense  cette
malheureuse Vronique! Mais lui tourne  l'ascte, au capucin; il ne
permet pas qu'on le plaigne; ni surtout qu'on accuse le clerg! -- Mon
ami, lui ai-je dit encore: je consens que le haut clerg ne soit pas
coupable, mais alors c'est qu'il n'est pas averti. Permettez-moi d'aller
l'instruire.

-- Je croyais que le cardinal Pazzi... glissa Fleurissoire.

-- Oui, a n'avait pas russi.  Vous comprenez, ces hauts dignitaires,
chacun a peur de se commettre. Il fallait pour se saisir de l'affaire
quelqu'un qui ne ft pas de la partie; moi par exemple. Car admirez la
manire dont se font les dcouvertes! et j'entends: les plus
importantes: on croirait  une illumination soudaine: au fond on
n'arrtait pas d'y penser. C'est ainsi que depuis longtemps, je
m'inquitais tout  la fois de l'excs de logique de mes personnages et
de leur insuffisante dtermination.

-- Je crains, dit doucement Amde, que vous ne vous cartiez de
nouveau.

-- Nullement, reprit Julius, c'est vous qui ne suivez pas ma pense.
Bref, c'est  notre Saint-Pre lui-mme que je rsolus d'adresser la
supplique; et j'allai la lui porter ce matin.

-- Alors? dites vite: vous l'avez vu?

-- Mon cher Amde, si vous n'interrompez tout le temps...  Eh bien! on
n'imagine pas ce que c'est difficile de le voir.

-- Parbleu! fit Amde.

-- Vous dites?

-- Je parlerai tantt.

-- D'abord j'ai d compltement renoncer  lui faire tenir ma supplique.
Je la gardais en main; c'tait un dcent rouleau de papier; mais, ds la
seconde antichambre (ou la troisime; je ne me souviens plus bien), un
grand gaillard, costum de noir et de rouge, me l'a poliment enleve.

A petit bruit Amde commenait  rire comme quelqu'un de renseign et
qui sait ce qu'il sait.

-- Dans l'antichambre suivante on m'a dbarrass de mon chapeau, qu'on a
pos sur une table. Dans la cinquime ou la sixime, o j'attendis
longtemps en compagnie de deux dames et de trois prlats, une sorte de
chambellan est venu me chercher et m'a introduit dans la salle voisine
o, sitt en face du Saint-Pre (il tait, autant que j'ai pu m'en
rendre compte, juch sur une sorte de trne que protgeait une sorte de
baldaquin), il m'a invit  me prosterner, ce que j'ai fait; de sorte
que j'ai cess de voir.

-- Vous n'tes pourtant pas rest si longtemps inclin, et ni le front
si bas que vous n'ayez...

-- Mon cher Amde, vous en parlez  votre aise; vous ne savez donc pas
quels aveugles fait de nous le respect? Et, outre que je n'osais pas
relever la tte, une faon de majordome, avec une espce de rgle,
chaque fois que je commenais  parler d'Anthime, me donnait sur la
nuque des manires de petits coups, qui m'inclinaient  neuf.

-- Du moins _Lui_, vous a-t-il parl.

-- Oui, de mon livre, qu'il m'a avou n'avoir pas lu.

-- Mon cher Julius, reprit Amde aprs un moment de silence, ce que
vous me dites l est de la plus haute importance. Ainsi vous ne l'avez
pas vu: et de tout votre rcit je retiens qu'il est trangement malais
de le voir. Ah! tout ceci confirme hlas! l'apprhension la plus
cruelle. Julius, je dois vous le dire  prsent... mais venez par ici;
cette rue si frquente...

Il entrana dans un vicolo presque dsert Julius, amus plutt, qui se
laissait faire:

-- Ce que je vais vous confier est si grave...  Surtout n'en laissez
rien voir au-dehors. Ayons l'air de parler de matires indiffrentes et
prparez-vous  entendre quelque chose terrible: Julius, mon ami, celui
que vous avez vu ce matin...

-- Que je n'ai pas vu, voulez-vous dire.

-- Prcisment... n'est pas _le vrai_.

-- Vous dites?

-- Je dis que vous n'avez pas pu voir le pape, pour cette monstrueuse
raison que... je le tiens de source clandestine et certaine; le vrai
pape est confisqu.

Cette tonnante rvlation eut sur Julius l'effet le plus inattendu: il
quitta soudain le bras d'Amde et trottant par-devant, tout au travers
du vicolo, il criait:

-- Ah! non.  Ah! a, par exemple, non, non, non!

Puis se rapprochant d'Amde:

-- Comment!  J'arrive, et  grand-peine,  me purger l'esprit de tout
cela; je me convaincs qu'il n'y a rien  attendre de l, rien  esprer,
rien  admettre; qu'Anthime a t jou, que tous nous sommes jous, que
ce sont l des pharmacies! et qu'il ne reste plus qu' en rire... Eh
quoi! je me libre; et je n'en suis pas plus tt consol que vous venez
me dire: Halte l! Il y a maldonne: Recommencez! Ah! non, par exemple!
Ah! a: non jamais! Je m'en tiens l. Si celui-l n'est pas le vrai:
Tant pis!

Fleurissoire tait constern.

-- Mais, disait-il, l'glise... et il dplorait que son enrouement ne
lui permit pas d'loquence.

-- Mais, si l'glise elle-mme est joue?

Julius se mit de biais devant lui, lui coupant  demi la route et, sur
un ton persifleur et tranchant qu'il n'avait pas accoutum:

-- Eh bien! qu'est-ce-que-ce-la-vous-fait?

Alors Fleurissoire eut un doute; un doute neuf, informe, atroce et qui
vaguement se fondait dans l'paisseur de son malaise: Julius, Julius
lui-mme, ce Julius auquel il parlait, Julius  quoi se raccrochait son
attente et sa bonne foi dsole, ce Julius non plus n'tait pas le vrai
Julius.

-- Quoi! c'est vous qui parlez ainsi!  Vous sur qui je comptais!  Vous
Julius! Comte de Baraglioul, dont les crits...

-- Ne me parlez pas de mes crits, je vous en prie.  Vrai ou faux, j'ai
assez de ce que m'en a dit ce matin votre pape! Et je compte bien, grce
 ma dcouverte, que les suivants seront meilleurs. Car il me tarde de
vous parler de choses srieuses. Vous djeunez avec moi, n'est-ce pas?

-- Volontiers; mais je vous quitterai de bonne heure.  On m'attend 
Naples ce soir... oui, pour affaires dont je vous parlerai. Vous ne
m'emmenez pas au Grand-Htel, j'espre.

-- Non; nous irons au Colona.

De son ct, Julius se souciait peu d'tre vu au Grand-Htel en
compagnie d'un dbris tel que Fleurissoire; et celui-ci, qui se sentait
ple et dfait, souffrait dj de la pleine lumire o l'avait fait
asseoir son beau-frre,  cette table de restaurant, bien en face de lui
et sous son regard scrutateur. Si encore ce regard avait cherch le
sien: mais non, il le sentait qui s'adressait, au ras du foulard
amarante,  cet endroit honteux de son cou o le bouton suspect
bourgeonnait, et qu'il sentait  dcouvert. Et tandis que le garon
apportait les hors-d'oeuvre:

-- Vous devriez prendre des bains sulfureux, dit Baraglioul.

-- Ce n'est pas ce que vous croyez, protesta Fleurissoire.

-- Tant mieux, reprit Baraglioul, qui du reste ne croyait rien; je vous
donnais ce conseil en passant. Puis, se campant en arrire, et sur un
ton professoral:

-- Eh bien! voici, cher Amde: M'est avis que, depuis La Rochefoucauld,
et  sa suite, nous nous sommes fourrs dedans; que le profit n'est pas
toujours ce qui mne l'homme; qu'il y a des actions dsintresses...

-- Je l'espre bien, interrompit candidement Fleurissoire.

-- Ne me comprenez pas si vite, je vous en prie.  Par _dsintress_,
j'entends: gratuit. Et que le mal, ce que l'on appelle: le mal, peut
tre aussi gratuit que le bien.

-- Mais, dans ce cas, pourquoi le faire?

-- Prcisment! par luxe, par besoin de dpense, par jeu.  Car je
prtends que les mes les plus dsintresses ne sont pas ncessairement
les meilleures -- au sens catholique du mot; au contraire,  ce point de
vue catholique, l'me la mieux dresse est celle qui tient le mieux ses
comptes.

-- Et qui se sent toujours en reste avec Dieu, ajouta benotement
Fleurissoire qui tchait de se maintenir  hauteur.

Julius tait manifestement irrit par les interruptions de son
beau-frre; elles lui paraissaient saugrenues.

-- Certainement le mpris de ce qui peut servir, reprit-il, est signe
d'une certaine aristocratie de l'me... Donc chappe au catchisme, 
la complaisance, au calcul, admettrons-nous une me qui ne tienne plus
de comptes du tout?

Baraglioul attendait un assentiment; mais:

-- Non! non! mille fois non: nous ne l'admettrons pas! s'cria
vhmentement Fleurissoire; puis soudain effray par l'clat de sa
propre voix, il se pencha vers Baraglioul.

-- Parlons plus bas; l'on nous coute.

-- Bah!  Qui voulez-vous que ce que nous disons intresse?

-- Ah! mon ami, je vois que vous ne savez pas comment ils sont dans ce
pays. Pour moi, je commence  les connatre. Depuis quatre jours que je
vis parmi eux, je ne sors pas des aventures! et qui m'ont inculqu de
vive force, je vous jure, une prcaution que je n'avais pas naturelle.
On est traqu.

-- Vous vous imaginez tout cela.

-- Je le voudrais, hlas! et que tout cela n'existt que dans mon
cerveau. Mais, que voulez-vous? lorsque le faux prend la place du vrai,
il faut bien que le vrai se dissimule. Charg de la mission que je vous
dirais tout  l'heure, entre la Loge et la Socit de Jsus, c'en est
fait de moi. Je suis suspect  tous; tout m'est suspect. Mais si je vous
avouais, mon ami, que tout  l'heure, et devant cette moquerie que vous
opposiez  ma peine, j'ai pu douter si c'tait au vrai Julius que je
parlais, ou non plutt  quelque contrefaon de vous-mme... Mais si je
vous disais que, ce matin, avant de vous avoir rencontr, j'ai pu douter
de ma propre ralit, douter d'tre moi-mme ici,  Rome, ou si plutt
je rvais simplement d'y tre et n'allais pas bientt me rveiller 
Pau, doucement couch prs d'Arnica, au milieu de mon ordinaire.

-- Mon ami, vous aviez la fivre.

Fleurissoire lui saisit la main, et d'une voix pathtique:

-- La fivre! vous l'avez dit: j'ai la fivre.  Une fivre dont on ne
gurit point, et dont on ne veut pas gurir. Un fivre, je l'avoue, dont
j'esprais que vous seriez saisi tout de mme lorsque vous viendriez 
connatre ce que je vous ai rvl; une fivre que j'esprais vous
communiquer, je l'avoue, afin qu'ensemble nous brlions, mon frre...
Mais non! je le sens bien  prsent, c'est solitaire que s'enfonce
l'obscur sentier que je suis, que je dois suivre; et mme ce que vous
m'avez dit m'y oblige... Eh quoi! Julius, serait-il vrai? Alors on ne LE
voit pas? On ne parvient pas  le voir?...

-- Mon ami, reprit Julius, en se dgageant de l'treinte de Fleurissoire
qui s'exaltait, et lui posant  son tour une main sur le bras: -- Mon
ami, je m'en vais vous avouer quelque chose que je n'osais vous dire
tout  l'heure: Quand je me suis trouv en prsence du Saint-Pre... eh
bien; j'ai t pris d'une distraction.

-- D'une distraction! rpta Fleurissoire abasourdi.

-- Oui: brusquement je me suis surpris pensant  autre chose.

-- Dois-je croire  ce que vous dites?

-- Car c'est prcisment alors que j'ai eu ma rvlation.  Mais, me
disais-je, poursuivant ma premire ide, -- mais,  le supposer gratuit,
l'acte mauvais, le crime, le voici tout inimputable; et imprenable celui
qui l'a commis.

-- Quoi! vous y revenez, soupira dsesprment Amde.

-- Car le mobile, le motif du crime, c'est l'anse par o saisir le
criminel. Et si, comme le juge prtendra: _Is fecit cui prodest..._ vous
avez fait votre droit, n'est-ce pas?

-- Excusez-moi, dit Amde dont la sueur emperlait le front.

Mais  ce moment, tout brusquement, le dialogue se rompit: le chasseur
du restaurant apportait sur une assiette une enveloppe o le nom de
Fleurissoire tait inscrit. Celui-ci plein de stupeur ouvrit
l'enveloppe, et, sur le billet qu'elle contenait, lut ces mots:

_Vous n'avez pas une minute  perdre.  Le train de Naples part  trois
heures. Demandez  Monsieur de Baraglioul de vous accompagner au Crdit
Commercial o il est connu et pourra tmoigner de votre identit. Cave._

-- Eh bien! que vous disais-je? reprit Amde  voix basse, plutt
soulag par l'incident.

-- En effet, voici qui n'est pas ordinaire.  Comment diable sait-on mon
nom? et que je suis en relation avec le Crdit Commercial.

-- Ces gens-l savent tout, je vous dit.

-- Le ton de ce billet ne me plat pas.  Celui qui l'crivit aurait du
moins pu s'excuser de nous interrompre.

-- A quoi bon?  Il sait bien que ma mission passe avant tout...  C'est
un chque  toucher... Non; impossible de vous en parler ici; vous voyez
bien qu'on nous surveille. -- Puis tirant sa montre: en effet, nous
n'avons que le temps.

Il sonna le garon.

-- Laissez!  Laissez, dit Julius: c'est moi qui vous invite.  Le Crdit
n'est pas loin; au besoin nous prendrons un fiacre. Ne vous affolez
pas... Ah! je voulais vous dire encore: si vous allez  Naples ce soir,
disposez donc de ce billet circulaire. Il est  mon nom; mais
qu'importe. (Car Julius aimait d'obliger.) Je l'ai pris inconsidrment
 Paris, pensant descendre plus au sud. Mais me voici retenu par un
congrs. Combien de temps pensez-vous rester l-bas?

-- Le moins possible.  J'espre tre de retour ds demain.

-- Je vous attendrai donc pour dner.


Au Crdit Commercial, grce  la prsentation du comte de Baraglioul, on
remit  Fleurissoire, sans difficults, contre le chque, six billets
qu'il glissa dans sa poche intrieure de son veston. Cependant il avait
racont, tant bien que mal,  son beau-frre, l'histoire du chque, du
cardinal et de l'abb; Baraglioul, qui l'accompagna jusqu' la gare, ne
l'coutait que d'une oreille distraite.

Entre-temps Fleurissoire entra chez un chemisier pour s'acheter un faux
col, mais qu'il ne mit pas aussitt, par crainte de faire trop attendre
Julius qui patientait devant la boutique.

-- Vous n'emportez pas de valise? demanda celui-ci lorsque l'autre l'eut
rejoint.

Certes Fleurissoire ft bien volontiers pass prendre son chle, ses
affaires de toilette et de nuit; mais avouer  Baraglioul la via dei
Vecchierelli!...

-- Oh! pour une nuit!... fit-il lestement.  Du reste nous n'avons pas le
temps de passer  mon htel.

-- Au fait, o donc tes-vous descendu?

-- Derrire le Colise, rpondit l'autre  tout hasard.

C'tait comme s'il avait dit: Sous les ponts.

Julius encore une fois le regarda.

-- quel drle d'homme vous faites!

Paraissait-il vraiment si bizarre?  Fleurissoire s'pongea le front.
Ils firent quelques pas en silence, devant la gare, o ils taient
arrivs.

-- Allons; il faut nous sparer, dit Baraglioul, en lui tendant la main.

-- Vous ne... vous ne viendriez pas avec moi? balbutia craintivement
Fleurissoire. Je ne sais trop pourquoi, a m'inquite un peu de partir
seul...

-- Vous tes bien venu seul  Rome.  Que voulez-vous qu'il vous
advienne? Excusez-moi de vous quitter avant le quai, mais la vue d'un
train qui s'en va me cause une tristesse inexprimable. Adieu! Bon
voyage! et demain rapportez-moi au Grand-Htel mon billet de retour pour
Paris.





LIVRE CINQUIME


LAFCADIO

-- There is only one remedy!  One thing alone can cure us from being
ourselves!...

-- Yes; strictly speaking, the question is not how to get cured, but how
to live.

Joseph Conrad. _Lord Jim_, p. 226.


I.


Aprs que, par l'intermdiaire de Julius et l'assistance du notaire,
Lafcadio fut entr en possession des quarante mille livres de rente que
feu le comte Juste-Agnor de Baraglioul lui laissait, son grand souci
fut de n'en laisser rien paratre.

-- Dans de la vaisselle d'or peut-tre, s'tait-il dit alors, mais tu
mangeras des mmes plats.

Il ne prenait pas garde  ceci, ou ne savait pas encore que, pour lui,
dsormais, le got des mets allait changer. Ou du moins, comme il
trouvait gal plaisir  lutter contre l'apptit,  cder  la
gourmandise, maintenant que ne le pressait plus le besoin, sa rsistance
se relchait. Parlons sans images: d'aristocratique nature, il n'avait
permis  la ncessit de lui imposer aucun geste -- qu'il se ft permis
 prsent, par malice, par jeu, et par l'amusement de prfrer  son
intrt son plaisir.

Se conformant aux volonts du comte, il n'avait donc pas pris le deuil.
Une mortifiante dconvenue l'attendait chez les fournisseurs du marquis
de Gesvres, son dernier oncle, lorsqu'il se prsenta pour monter sa
garde-robe. Comme il se recommandait de celui-ci, le tailleur sortit
quelques factures que le marquis avait nglig de payer. Lafcadio
rpugnait aux filouteries; il feignit aussitt d'tre venu prcisment
pour rgler ces notes, et paya comptant les nouveaux vtements. Mme
aventure chez le bottier. Quant au chemisier, Lafcadio jugea plus
prudent de s'adresser  un autre.

-- L'oncle de Gesvres, si seulement je savais son adresse; j'aurais
plaisir  lui envoyer acquittes ses factures, pensait Lafcadio. Cela me
vaudrait son mpris; mais je suis Baraglioul et dsormais, coquin de
marquis, je te dbarque de mon coeur.

Rien ne le retenait  Paris, ni ailleurs; traversant l'Italie  petites
journes, il gagnait Brindisi d'o il pensait s'embarquer sur quelque
Lloyd, pour Java.

Tout seul dans le wagon qui l'loignait de Rome il avait, malgr la
chaleur, jet en travers de ses genoux un moelleux plaid couleur de th,
sur lequel il se plaisait  contempler ses mains gantes couleur de
cendre. A travers la souple et floconneuse toffe de son complet, il
respirait le bien-tre par tous ses pores; le cou non serr dans un col
presque haut mais peu empes, d'o s'chappait, mince comme un orvet,
une cravate en foulard bronz, sur la chemise  plis. Il se sentait bien
dans sa peau, bien dans ses vtements, bien dans ses bottes -- de
souples mocassins taills dans le mme daim que ses gants; dans cette
prison molle, son pied se tendait, se cambrait, se sentait vivre. Son
chapeau de castor, rabattu devant ses yeux, le sparait du paysage; il
fumait une pipette de genivre et abandonnait ses penses  leur
mouvement naturel. Il pensait: "-- La vieille, avec un petit nuage blanc
au-dessus de sa tte et qui me le montrait en disant: la pluie, a ne
sera pas encore pour aujourd'hui!... cette vieille dont j'ai charg le
sac sur mes paules (par fantaisie il avait fait  pied, en quatre jours
la traverse des Apennins entre Bologne et Florence, couchant 
Covigliajo) et que j'ai embrasse au haut de la cte... a fait partie
de ce que le cur de Covigliajo appelait: les bonnes actions, -- je
l'aurais tout aussi bien serre  la gorge -- d'une main qui ne tremble
pas -- quand j'ai senti cette sale peau ride sous mon doigt... Ah!
comme elle caressait le col de ma veste, pour en enlever la poussire!
en disant: _figlio mio! carino!..._ D'o me venait cette intense joie
quand, aprs et encore en sueur,  l'ombre de ce grand chtaignier, et
pourtant sans fumer, je me suis tendu sur la mousse? Je me sentais
d'treinte assez large pour embrasser l'entire humanit; ou l'trangler
peut-tre... Que peu de chose la vie humaine! Et que je risquerais la
mienne agilement, si seulement s'offrait quelque belle prouesse un peu
joliment tmraire  oser!... Je ne peux tout de mme pas me faire
alpiniste ou aviateur... Qu'est-ce que me conseillerait ce claquemur de
Julius?... Fcheux qu'il soit emport! a m'aurait plu d'avoir un frre.

"Pauvre Julius! Tant de gens qui crivent et si peu de gens qui lisent!
C'est un fait: on lit de moins en moins... si j'en juge par moi, comme
disait l'autre. a finira par une catastrophe; quelque belle
catastrophe, tout imprgne d'horreur! on foutra l'imprim par-dessus
bord; et ce sera miracle si le meilleur ne rejoint pas au fond le pire.

"Mais la curiosit, c'est de savoir ce que la vieille aurait dit si
j'avais commenc de serrer... On imagine _ce qui arriverait si_, mais il
reste toujours un petit laps par o l'imprvu se fait jour. Rien ne se
passe jamais tout  fait comme on aurait cru... C'est l ce qui me porte
 agir... On fait si peu!... "Que tout ce qui peut tre soit!" c'est
comme a que je m'explique la Cration... Amoureux de ce qui pourrait
tre... Si j'tais l'tat, je me ferais enfermer.

"Pas trs tourdissante la correspondance de ce M. Gaspard Flamand que
j'ai t rclamer comme mienne,  la poste restante de Bologne. Rien qui
valt la peine de lui tre renvoy.

"Dieu! qu'on rencontre peu de gens dont on souhaiterait fouiller les
valises!... Et pourtant qu'il en est peu dont on n'obtiendrait avec tel
mot, tel geste, quelque bizarre raction!... Belle collection de
marionnettes; mais les fils sont trop apparents, par ma foi! On ne
croise plus dans les rues que jean-foutres et paltoquets. Est-ce le fait
d'un honnte homme, Lafcadio, je vous le demande, de prendre cette farce
au srieux?... Allons! plions bagage; il est temps! En fuite vers un
nouveau monde; quittons l'Europe en imprimant notre talon nu sur le
sol!... S'il est encore  Borno, au profond des forts, quelque
anthropopithque attard, l-bas, nous irons supputer les ressources
d'une possible humanit!...

"J'aurais voulu revoir Protos.  Sans doute il a cingl vers l'Amrique.
Il n'estimait, prtendait-il, que les barbares de Chicago... Pas assez
voluptueux pour mon got, ces loups: Je suis de nature fline. Passons.

"Le cur de Covigliajo, si dbonnaire, ne se montrait pas d'humeur 
dpraver beaucoup l'enfant avec lequel il causait. Assurment il en
avait la garde. Volontiers j'en aurais fait mon camarade; non du cur,
parbleu! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi! qui
cherchaient aussi inquitement mon regard que mon regard cherchait le
sien; mais que je dtournais aussitt... Il n'avait pas cinq ans de
moins que moi. Oui: quatorze  seize ans, pas plus... Qu'est-ce que
j'tais  cet ge? Un _stripling_ plein de convoitise, que j'aimerais
rencontrer aujourd'hui; je crois que je me serais beaucoup plu... Faby,
les premiers temps, tait confus de se sentir pris de moi; il a bien
fait de s'en confesser  ma mre: aprs quoi son coeur s'est senti plus
lger. Mais combien sa retenue m'agaait!... Quand plus tard, dans
l'Aurs, je lui ai racont cela sous la tente, nous en avons bien ri...
Volontiers, je le reverrais aujourd'hui; c'est fcheux qu'il soit mort.
Passons.

"Le vrai, c'est que j'esprais dplaire au cur.  Je cherchais ce que je
pourrais lui dire de dsagrable: je n'ai rien su trouver que de
charmant... Que j'ai de mal  ne paratre pas sduisant! Je ne peux
pourtant pas passer au brou de noix mon visage, comme me le conseillait
Carola; ou me mettre  manger de l'ail... Ah! ne pensons plus  cette
pauvre fille? Les plus mdiocres de mes plaisirs, c'est  elle que je
les dois... Oh! d'o sort cet trange vieillard?"

Par la porte  coulisse du couloir, Amde Fleurissoire venait d'entrer.

Fleurissoire avait voyag seul dans son compartiment jusqu' la station
de Frosinone. A cet arrt du train, un Italien entre deux ges tait
mont dans le wagon, s'tait assis non loin de lui et avait commenc 
le dvisager d'un air sombre qui promptement invita Fleurissoire 
dguerpir.

Dans le compartiment voisin, la jeune grce de Lafcadio, tout au
contraire, l'attira:

-- Ah! l'aimable garon! presque un enfant encore, pensa-t-il.  -- En
vacances sans doute. Qu'il est bien mis! Son regard est candide. Quel
repos ce sera de dpouiller ma dfiance! S'il savait le franais je lui
parlerais volontiers...

Il s'assit en face de lui, dans un coin prs de la portire.

Lafcadio releva le bord de son castor et commena de le considrer d'un
oeil morne, indiffrent en apparence.

-- Entre ce sale magot et moi, quoi de commun? songeait-il.  On dirait
qu'il se croit malin. Qu'a-t-il  me sourire ainsi? Pense-t-il que je
vais l'embrasser! Se peut-il qu'il y ait des femmes pour caresser encore
les veiillards!... Il serait bien surpris sans doute d'apprendre que je
sais lire criture ou imprim, couramment,  l'envers ou par
transparence, au verso, dans les glaces ou sur les buvards; trois mois
d'tudes et deux annes d'apprentissage; et cela pour l'amour de l'art.
Cadio, mon petit, le problme se pose: faire accroc  cette destine.
Mais par o?... Tiens! Je vais lui offrir du cachou. Qu'il accepte ou
non, nous verrons toujours bien dans quelle langue.

-- Grazio! grazio!  -- dit Fleurissoire en refusant.

-- Rien  faire avec le tapir.  Dormons! reprend  part soi Lafcadio, et
rabattant son castor sur ses yeux, il tche  faire un rve d'un
souvenir de sa jeunesse:

Il se revoit, du temps qu'on l'appelait Cadio, dans ce chteau perdu des
Karpathes, qu'ils occuprent, sa mre et lui, deux ts, en compagnie de
Baldi l'Italien et du prince Wladimir Bielkowski. Sa chambre est 
l'extrmit d'un couloir; c'est la premire anne qu'il couche loin de
sa mre... La poigne de cuivre de sa porte, en forme de tte de lion,
est retenue par un gros clou... Ah! que les souvenirs de ses sensations
sont prcis!... Une nuit il est tir du plus profond de son sommeil et
croit rver encore en voyant au chevet de son lit l'oncle Wladimir, qui
lui parat plus gigantesque encore que de coutume, fait comme un
cauchemar, drap dans un vaste cafetan couleur rouille, la moustache
retombe et coiff d'un extravagant bonnet de nuit dress comme un
bonnet persan, qui l'allonge jusqu' n'en plus finir. Il tient  la main
une lanterne sourde qu'il pose sur la table, prs du lit,  ct de la
montre de Cadio en repoussant un peu un sac de billes. La premire
pense de Cadio c'est que sa mre est morte, ou malade; il va
questionner Bielkowski, quand celui-ci pose un doigt sur ses lvres et
lui fait signe de se lever. En hte l'enfant passe la robe de chambre
qu'il revt au sortir du bain, que son oncle a prise au dos d'une chaise
et lui tend; tout cela, les sourcils rouls et d'un air  ne point
plaisanter. Mais Cadio a si grande confiance en Wladi qu'il n'a pas peur
un seul instant; il enfile ses pantoufles, et le suit fort intrigu par
ses manires et, comme toujours, en apptit d'amusement.

Ils sortent dans le couloir; Wladimir avance gravement, mystrieusement,
portant loin devant lui la lanterne; on dirait qu'ils accomplissent un
rite ou qu'ils suivent une procession; Cadio chancelle un peu car il est
encore ivre de rves; mais la curiosit bientt a nettoy son cerveau.
Devant la porte de sa mre, tous deux s'arrtent un instant, prtant
l'oreille: pas un bruit; la maison dort. Arrivs sur le palier, ils
entendent le ronflement d'un valet dont la chambre ouvre prs du
grenier. Ils descendent. Wladi pose des pieds de coton sur les marches;
au moindre craquement il se retourne d'un air si furieux que Cadio a
peine  ne pas rire. Il indique une marche en particulier, faisant signe
de la franchir, aussi srieusement que s'il y et eu pril. Cadio ne
gte point son plaisir  se demander si ces prcautions sont
ncessaires, non plus que rien de ce qu'ils font; il se prte au jeu et,
glissant le long de la rampe, franchit le degr... Il est si
prodigieusement amus par Wladi qu'il traverserait du feu pour le
suivre.

Quand ils ont atteint le rez-de-chausse, sur l'avant-dernire marche
tous deux s'assoient pour souffler un instant; Wladi hoche la tte et
fait entendre un petit soupir du nez, comme pour dire: ah! nous l'avons
chapp belle. Ils repartent. Quelles prcautions devant la porte du
salon! La lanterne, qu' prsent tient Cadio, claire la pice si
bizarrement que l'enfant la reconnait  peine; elle lui parat
dmesure; un peu de lune glisse par l'entrebillement d'un volet; tout
baigne dans une tranquillit surnaturelle; on dirait un tang o l'on va
jeter clandestinement l'pervier; et il reconnat bien et  sa place
chaque chose, mais, pour la premire fois, il en comprend l'tranget.

Wladi s'approche du piano, l'entrouvre, caresse du bout du doigt
quelques touches qui rpondent trs faiblement. Tout  coup le couvercle
chappe et fait en retombant un boucan formidable (Lafcadio sursaute
encore en y songeant). Wladi se prcipite sur la lanterne, qu'il
aveugle, puis s'croule dans un fauteuil; Cadio glisse sous une table;
tous deux restent longtemps dans le noir, sans remuer, aux coutes...
mais rien; rien n'a boug dans la maison; au loin, un chien jappe  la
lune. Alors, doucement, lentement, Wladi redonne un peu de lumire.

Dans la salle  manger, de quel air il tourne la clef du buffet!
L'enfant sait bien que ce n'est l qu'un jeu, mais l'oncle y semble pris
lui-mme. Il renifle comme pour flairer o cela sent le meilleur;
s'empare d'une bouteille de tokay; en verse deux petits verres o
tremper des biscuits; il invite  trinquer, un doigt sur les lvres; le
cristal sonne imperceptiblement... La collation nocturne termine, Wladi
s'occupe  tout remettre en ordre, il va rincer avec Cadio les verres
dans le baquet de l'office, les essuie, rebouche la bouteille, referme
la bote  biscuits, poussette mticuleusement les miettes, regarde une
dernire fois le tout bien  sa place dans l'armoire... Ni vu, ni connu.

Wladi raccompagne Cadio jusqu' sa chambre et le quitte avec un profond
salut. Cadio reprend son somme o il 'avait laiss, et se demandera le
lendemain s'il n'a pas rv tout cela.

Drle de jeu pour un enfant!  Qu'et pens de cela Julius?


Lafcadio, bien que les yeux ferms, ne dort pas; il ne parvient pas 
dormir.

-- Le petit vieux, que je sens l, croit que je dors, pensait-il.  Si
j'entrouvrais les yeux, je le verrais qui me regarde. Protos prtendais
qu'il est particulirement difficile de feindre de dormir tout en
prtant attention; il se faisait fort de reconnatre le faux sommeil 
ce leger petit tremblement des paupires... que je rprime en ce moment.
Protos lui-mme y serait pris...

Le soleil cependant s'tait couch; dj s'attnuaient les reflets
derniers de sa gloire, que Fleurissoire mu contemplait. Tout  coup, au
plafond vot du wagon, l'lectricit jaillit dans le lustre; clairage
trop brutal, auprs de ce crpuscule attendri; et, par crainte aussi
qu'il ne troublt le sommeil de son voisin, Fleurissoire tourna le
commutateur, ce qui n'amena point l'obscurit complte, mais driva le
courant du lustre central au profit d'une lampe veilleuse azure. Au gr
de Fleurissoire cette ampoule bleue versait trop de lumire encore; il
donna un tour de plus  la clavette; la veilleuse s'teignit, mais
s'allumrent aussitt deux appliques paritales, plus dsobligeantes que
le lustre du milieu; un tour encore, et la veilleuse de nouveau: il s'y
tint.

-- A-t-il bientt fini de jouer avec la lumire? pensait Lafcadio
impatient. Que fait-il  prsent? (Non! je ne lverai pas les
paupires.) Il est debout... Serait-il attir par ma valise? Bravo! Il
constate qu'elle est ouverte. Pour en perdre la clef aussitt, c'tait
bien adroit d'y avoir fait mettre,  Milan, une serrure complique qu'on
a d crocheter  Bologne! Un cadenas du moins se remplace... Dieu me
damne: il enlve sa veste? Ah! tout de mme regardons.

Sans attention pour la valise de Lafcadio, Fleurissoire, occup  son
nouveau faux col, avait mis bas sa veste pour pouvoir le boutonner plus
aisment; mais le madapolam empes, dur comme du carton, rsistait 
tous ses efforts.

-- Il n'a pas l'air heureux, reprenait  part soi Lafcadio.  Il doit
souffrir d'une fistule, ou de quelque affection cache. L'aiderai-je! Il
n'y parviendra pas tout seul...

Si pourtant! le col enfin admit le bouton.  Fleurissoire reprit alors,
sur le coussin o il l'avait pose prs de son chapeau, de sa veste et
de ses manchettes, sa cravate et, s'approchant de la portire, chercha
comme Narcisse sur l'onde, sur la vitre,  distinguer du paysage son
reflet.

-- Il n'y voit pas assez.

Lafcadio redonna de la lumire.  Le train longeait alors un talus, qu'on
voyait  travers la vitre, clair par cette lumire de chaque
compartiment projete; cela formait une suite de carrs clairs qui
dansaient le long de la voie et se dformaient tour  tour selon chaque
accident du terrain. On apercevait au milieu de l'un d'eux, danser
l'ombre falote de Fleurissoire; les autres carrs taient vides.

-- Qui le verrait? pensait Lafcadio.  L, tout prs de ma main, sous ma
main, cette double fermeture, que je peux faire jouer aisment; cette
porte qui, cdant tout  coup, le laisserait crouler en avant; une
petite pousse suffirait; il tomberait dans la nuit comme une masse;
mme on n'entendrait pas un cri... Et demain, en route pour les les!...
Qui le saurait?

La cravate tait mise, un petit noeud marin tout fait;  prsent
Fleurissoire avait repris une manchette et l'assujettissait au poignet
droit; et, ce faisant, il examinait, au-dessus de la place o il tait
assis tout  l'heure, la photographie (une des quatre qui dcoraient le
compartiment) de quelque palais prs de la mer.

-- Un crime  immotiv, continuait Lafcadio: quel embarras pour la
police! Au demeurant, sur ce sacr talus, n'importe qui peut, d'un
compartiment voisin, remarquer qu'une portire s'ouvre, et voir l'ombre
du Chinois cabrioler. Du moins les rideaux du couloir sont tirs... Ce
n'est pas tant des vnements que j'ai curiosit, que de moi-mme. Tel
se croit capable de tout, qui, devant que d'agir, recule... Qu'il y a
loin, entre l'imagination et le fait!... Et pas plus le droit de
reprendre son coup qu'aux checs. Bah! qui prvoirait tous les risques,
le jeu perdrait tout intrt!... Entre l'imagination d'un fait et...
Tiens! le talus cesse. Nous sommes sur un pont, je crois; une rivire...

Sur le fond de la vitre,  prsent noire, les reflets apparaissaient
plus clairement, Fleurissoire se pencha pour rectifier la position de sa
cravate.

-- L, sous la main, cette double fermeture  -- tandis qu'il est
distrait et regarde au loin devant lui -- joue, ma foi! plus aisment
encore qu'on et cru. Si je puis compter jusqu' douze, sans me presser,
avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauv. Je
commence: Une; deux; trois; quatre; (lentement! lentement) cinq; six;
sept; huit; neuf... Dix, un feu...





II.


Fleurissoire ne poussa pas un cri.  Sous la pousse de Lafcadio et en
face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pour se retenir un
grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portire,
tandis qu' demi retourn il rejetait la droite en arrire par-dessus
Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette,  l'autre extrmit du
wagon, la seconde manchette qu'il tait au moment de passer.

Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe affreuse, baissa la
tte et donna une seconde pousse plus impatiente que la premire; les
ongles lui raclrent le col; et Fleurissoire ne trouva plus o se
raccrocher que le chapeau de castor qu'il saisit dsesprment et qu'il
emporta dans sa chute.

-- A prsent, du sang-froid, se dit Lafcadio.  Ne claquons pas la
portire: on pourrait entendre  ct.

Il tira la portire  lui, contre le vent, avec effort, puis la referma
doucement.

-- Il m'a laiss son hideux chapeau plat; qu'un peu plus, d'un coup de
pied, j'allais envoyer le rejoindre; mais il m'a pris le mien, qui lui
suffit. Bonne prcaution que j'ai eue d'en enlever les initiales!...
Mais, sur la coiffe, reste la marque du chapelier,  qui l'on ne
commande pas des feutres de castor tous les jours... Tant pis, c'est
jou... Qu'on puisse croire  un accident... Non, puisque j'ai referm
la portire... Faire stopper le train?... Allons, allons; Cadio, pas de
retouches: tout est comme tu l'as voulu.

"Preuve que je me possde parfaitement: je vais d'abord regarder
tranquillement ce que reprsente cette photographie que le vieux
contemplait tout  l'heure... _Miramar!_ Aucun dsir d'aller voir a...
On manque d'air ici.

Il ouvrit la fentre.

-- L'animal m'a griff.  Je saigne...  Il m'a fait trs mal.  Un peu
d'eau l-dessus; la toilette est au bout du couloir,  gauche. Emportons
un second mouchoir.

Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et l'ouvrit sur
le coussin de la banquette,  l'endroit o il tait prcdemment assis.

-- Si je croise quelqu'un dans le couloir: du calme...  Non, mon coeur
ne bat plus. Allons-y... Ah! sa veste; aisment je la peux cacher sous
la mienne. Des papiers dans la poche: de quoi nous occuper pendant le
reste du trajet.

C'tait un pauvre veston lim, couleur rglisse, de drap mince, rche
et vulgaire, et qui le dgotait un peu, que Lafcadio suspendit  une
patre, dans l'troit cabinet-toilette o il s'enferma; puis, pench sur
le lavabo, il commena de s'examiner dans le miroir.

Son cou,  deux endroits, tait assez vilainement balafr; une troite
trane rouge partait de derrire la nuque et, tournant vers la gauche,
venait mourir au-dessus de l'oreille; une autre, plus courte, franche
corchure celle-l, deux centimtres au-dessus de la premire, montait
droit vers l'oreille dont elle avait atteint et un peu dcoll le lobe.
Cela saignait; mais moins qu'il n'aurait pu craindre; par contre, la
douleur, qu'il n'avait pas sentie d'abord, s'veillait assez vive. Il
trempa son mouchoir dans la cuvette, tancha le sang, puis lava le
mouchoir.

-- Pas de quoi tacher un faux col, pensa-t-il en se rajustant; tout va
bien.

Il allait ressortir;  ce moment la locomotive siffla; une file de
lumires passa derrire la vitre dpolie du closet. C'tait Capoue. A
cette station si proche de l'accident, descendre et courir dans la nuit
se ressaisir de son castor... cette pense surgit blouissante. Il
regrettait beaucoup son chapeau souple, lger, soyeux, tide et frais 
la fois, infroissable, d'une lgance si discrte. Pourtant il
n'coutait jamais tout entier son dsir et n'aimait pas cder, ft-ce 
lui-mme. Mais par-dessus tout il avait l'indcision en horreur, et
gardait depuis nombre d'annes, comme un ftiche, le d d'un jeu de
tric-trac que dans le temps lui avait donn Baldi; il le portait
toujours sur lui, il l'avait l, dans le gousset de son gilet:

-- Si j'amne six, se dit-il en sortant le d, je descends!

Il amena cinq.

-- Je descends quand mme.  Vite! le veston du sinistr!...  A prsent,
ma valise...

Il courut  son compartiment.

Ah! combien, devant l'tranget d'un fait, l'exclamation semble inutile!
Plus surprenant est l'vnement, et plus mon rcit sera simple. Je dirai
donc tout net ceci: Quand Lafcadio rentra dans le compartiment pour y
reprendre sa valise, la valise n'y tait plus.

Il crut d'abord s'tre tromp, ressortit dans le couloir...  Si fait...
Si fait; c'est bien ici qu'il tait tantt. Voici la vue de Miramar...
mais alors?... Il bondit  la fentre et crut rver: sur le quai de la
gare, non loin encore du wagon, sa valise s'en allait tranquillement, en
compagnie d'un grand gaillard qui l'emportait  petits pas.

Lafcadio voulut s'lancer; le geste qu'il fit pour ouvrir la portire
laissa couler le veston rglisse  ses pieds.

-- Diable! diable!  Un peu plus et je m'enferrais!...

Tout de mme le farceur s'en irait un peu plus vite s'il pensait que je
lui puisse courir aprs. Aurait-il vu?...

A ce moment, comme il restait pench en avant, une goutte de sang
ruissela le long de sa joue.

-- Tant pis pour la valise!  Le d l'avait bien dit: je ne dois pas
descendre ici.

Il referma la portire et se rassit.

-- Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est pas marqu; que
risque-je?... N'importe: m'embarquer le plus tt possible; ce sera
peut-tre un peu moins amusant; mais,  coup sr, beaucoup plus sage.

Le train cependant repartait.

-- Ce n'est pas tant la valise que je regrette... mais mon castor, que
j'aurais bien voulu repcher. N'y pensons plus.

Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant la main dans la
poche intrieure de l'autre veston, il en sortit d'un coup une lettre
d'Arnica, un carnet de l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle
qu'il ouvrit.

-- Trois, quatre, cinq, six billets de mille!  N'intresse pas les gens
honntes.

Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans la poche du
veston.

Mais quand, un instant aprs, il examina le carnet Cook, Lafcadio eut un
blouissement. Sur la premire feuille, le nom de _Julius de Baraglioul_
tait inscrit.

-- Est-ce que je deviens fou? pensa-t-il.  Quel rapport avec Julius?...
billet vol?... non; pas possible. Billet prt, sans aucun doute.
Diable! diable! J'ai peut-tre fait du gchis: ces vieillards sont mieux
ramifis qu'on ne croit...

Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre d'Arnica.
L'vnement apparaissait trop trange; il avait peine  fixer son
attention; sans doute, il ne parvenait pas bien  dmler quelle parent
ou quels rapports entre Julius et ce vieux, mais il saisit ceci du
moins: que Julius tait  Rome. Aussitt sa rsolution fut prise: un
urgent dsir de revoir son frre l'envahit, une curiosit dbride
d'assister au retentissement de cette affaire sur ce calme et logique
esprit:

-- C'est dit!  Ce soir je couche  Naples; je dgage ma malle et demain
je retourne  Rome par le premier train. Ce sera srement beaucoup moins
sage, mais peut-tre un peu plus amusant.





III.


A Naples, Lafcadio descendit dans un htel voisin de la gare; il eut
soin de prendre sa malle avec lui, parce que sont suspects les voyageurs
sans bagages et qu'il prenait garde de n'attirer point sur lui
l'attention; puis courut se procurer les quelques objets de toilette qui
lui manquaient et un chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du
reste troit  son front) que lui avait laiss Fleurissoire. Il dsirait
galement acheter un revolver, mais dut remettre au lendemain cette
emplette; dj les magasins fermaient.

Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de bonne heure; on
arrivait  Rome pour djeuner...

Son intention tait de n'aborder Julius qu'aprs que les journaux
auraient parl du "crime". Le _crime!_ Ce mot lui semblait plutt
bizarre; et tout  fait impropre, s'adressant  lui, celui de
_criminel_. Il prfrait celui _d'aventurier_, mot aussi souple que son
castor, et dont il pouvait relever les bords  son gr.

Les journaux du matin ne parlaient pas encore de _l'aventure_.  Il
attendait impatiemment ceux du soir, press de revoir Julius et de
sentir s'engager la partie; comme l'enfant  cligne-musette, qui certes
ne veut pas qu'on le trouve, mais qui veut du moins qu'on le cherche, en
attendant il s'ennuyait. C'tait un vague tat qu'il ne connaissait pas
encore; et les gens qu'il coudoyait dans la rue lui paraissaient
particulirement mdiocres, dsagrables et hideux.

Quand vint le soir, il acheta le _Corriere_  un crieur sur le Corso;
puis entra dans un restaurant, mais par une sorte de dfi et comme pour
aviver son dsir, il se fora d'abord de dner, laissant le journal tout
pli, pos l,  ct de lui, sur la table; puis ressortit, et dans le
Corso de nouveau, s'arrtant  la clart d'une devanture, il dploya le
journal et, en seconde page, vit ces mots, en titre d'un des faits
divers:

								CRIME, SUICIDE...  OU ACCIDENT

Puis lut ceci que je traduis:

_En gare de Naples, les employs de la Compagnie ont ramass dans le
filet d'un compartiment de premire classe du train venu de Rome, une
veste de couleur sombre. Dans la poche intrieure de ce veston une
enveloppe jaune tout ouverte contenait six billets de mille francs;
aucun autre papier qui permt d'identifier le propritaire du vtement.
S'il y a eu crime, on s'explique malaisment qu'une somme aussi
important ait t laisse sur le vtement de la victime; cela semble
indiquer tout au moins que le crime n'aurait pas eu le vol pour mobile.

Aucune trace de lutte n'a pu tre releve dans le compartiment; mais on
a retrouv, sous une banquette, une manchette avec un double bouton qui
figure deux ttes de chat, relies l'une  l'autre par une chanette
d'argent dor et tailles dans un quartz semi-transparent, dit: agate
nbuleuse  reflets, de l'espce que les bijoutiers appellent:_ pierre
de lune.
_Des recherches sont faites activement le long de la voie._

Lafcadio froissa le journal.

-- Quoi! les boutons de Carola maintenant!  Ce vieillard est un
carrefour.

Il tourna la page et vit en dernire heure :

										RECENTISSIME

						UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE


Sans lire plus avant, Lafcadio courut au Grand-Hotel.  Il mit dans une
enveloppe sa carte o ces mots inscrits sous son nom:

						LAFCADIO WLUIKI

_vient voir si le Comte Julius de Baraglioul n'a pas besoin d'un
secrtaire._

Puis fit passer.

Un laquais enfin vint le prendre dans le hall o il patientait, le guida
le long des couloirs, l'introduisit.

Au premier coup d'oeil Lafcadio distingua, jet dans un coin de la
chambre, le _Corriere della Sera_. Sur la table, au milieu de la pice,
un grand flacon d'eau de Cologne dbouch rpandait sa forte senteur,
Julius ouvrit les bras.

-- Lafcadio!  Mon ami... que je suis donc heureux de vous voir!

Ses cheveux soulevs flottaient et s'agitaient sur ses tempes; il
semblait dilat; il tenait un mouchoir  pois noirs  la main et
s'ventait avec. -- Vous tes bien une des personnes que j'attendais le
moins; mais celle au monde avec qui je souhaitais le plus pouvoir causer
ce soir... C'est madame Carola qui vous a dit que j'tais ici?

-- Quelle bizarre question!

-- Ma foi! comme je viens de la rencontrer...  Du reste, je ne suis pas
sr qu'elle m'ait vu.

-- Carola!  Elle est  Rome?

-- Ne le saviez-vous pas?

-- J'arrive de Sicile  l'instant et vous tes la premire personne que
je vois ici. Je ne tiens pas  revoir l'autre.

-- Elle m'a paru bien jolie.

-- Vous n'tes pas difficile.

-- Je veux dire: bien mieux qu' Paris.

-- C'est de l'exotisme; mais si vous tes en apptit...

-- Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise entre nous.

Julius voulut prendre un air svre, ne russit qu'une grimace, puis
reprit:

-- Vous me voyez trs agit.  Je suis  un tournant de ma vie.  J'ai la
tte en feu et ressens  travers tout le corps une espce de vertige,
comme si j'allais 'vaporer. Depuis trois jours que je suis  Rome,
appel par un congrs de sociologie, je cours de surprise en surprise.
Votre arrive m'achve... Je ne me connais plus.

Il marchait  grands pas; il s'arrta devant la table, saisit le flacon,
versa sur son mouchoir un flot d'odeur, appliqua sur son front la
compresse, l'y laissa.

-- Mon jeune ami... vous permettez que je vous appelle ainsi...  Je
crois que je tiens mon nouveau livre! La manire, encore qu'excessive,
dont vous me parltes,  Paris, de _L'Air des Cimes_, me laisse supposer
qu' celui-ci vous ne demeurerez pas insensible.

Ses pieds esquissrent une sorte d'entrechat; le mouchoir tomba  terre;
Lafcadio s'empressa pour le ramasser et tandis qu'il tait courb, il
sentit la main de Julius doucement se poser sur son paule comme avait
fait prcisment la main du vieux Juste-Agnor. Lafcadio souriait en se
relevant.

-- Voil si peu de temps que je vous connais, dit Julius; mais ce soir
je ne me retiens pas de vous parler comme  un...

Il s'arrta.

-- Je vous coute comme un frre, monsieur de Baraglioul, reprit
Lafcadio enhardi, -- puisque vous voulez bien m'y inviter.

-- Voyez-vous, Lafcadio, dans le milieu o je vis  Paris, parmi tous
ceux que je frquente: gens du monde, gens d'glise, gens de lettres,
acadmiciens, je ne trouve  vrai dire personne  qui parler; je veux
dire:  qui confier les nouvelles proccupations qui m'agitent. Car je
dois vous avouer que, depuis notre premire rencontre, mon point de vue
a compltement chang.



-- Allons, tant mieux! dit impertinemment Lafcadio.

-- Vous ne sauriez croire, vous qui n'tes pas du mtier, combien une
thique errone empche le libre dveloppement de la facult cratrice.
Aussi rien n'est plus loign de mes anciens romans que celui que je
projette aujourd'hui. La logique, la consquence, que j'exigeais de mes
personnages, pour la mieux assurer je l'exigeais d'abord de moi-mme; et
cela n'tait pas naturel. Nous vivons contrefaits, plutt que de ne pas
ressembler au portrait que nous avons trac de nous d'abord: c'est
absurde; ce faisant, nous risquons de fausser le meilleur.

Lafcadio souriait toujours, attendant venir et s'amusant  reconnatre
l'effet lointain de ses premiers propos.

-- Que vous dirais-je, Lafcadio?  Pour la premire fois je vois devant
moi le champ libre... Comprenez-vous ce que veulent dire ces mots: le
champ libre?... Je me dis qu'il l'tait dj; je me rpte qu'il l'est
toujours, et que seules jusqu' prsent, m'obligeaient d'impures
considrations de carrire, de public, et de juges ingrats dont le pote
espre en vain rcompense. Dsormais je n'attends plus rien que de moi.
Dsormais j'attends tout de moi; j'attends tout de l'homme sincre; et
j'exige n'importe quoi; puisque aussi bien je pressens  prsent les
plus tranges possibilits en moi-mme. Puisque ce n'est que sur le
papier, j'ose leur donner cours. Nous verrons bien!

Il respirait profondment, rejetait l'paule en arrire, soulevait
l'omoplate  la manire presque d'une aile dj, comme si l'touffaient
 demi de nouvelles perplexits. Il poursuivait confusment,  voix plus
basse:

-- Et puisqu'ils ne veulent pas de moi, ces Messieurs de l'Acadmie, je
m'apprte  leur fournir de bonnes raisons de ne pas m'admettre; car ils
n'en avaient pas. Ils n'en avaient pas.

Sa voix devenait brusquement presque aigu, scandant ces derniers mots;
il s'arrtait, puis reprenait, plus calme:

-- Donc, voici ce que j'imagine...  Vous m'coutez?

-- Jusque dans l'me, dit en riant toujours Lafcadio.

-- Et me suivez?

-- Jusqu'en enfer.

Julius humecta de nouveau son mouchoir, s'assit dans un fauteuil; en
face de lui, Lafcadio se mit  fourchon sur une chaise:

-- Il s'agit d'un jeune homme, dont je veux faire un criminel.

-- Je n'y vois pas difficult.

-- Eh! eh! fit Julius, qui prtendait  la difficult.

-- Mais, romancier, qui vous empche? et du moment qu'on imagine,
d'imaginer tout  souhait?

-- Plus ce que j'imagine est trange, plus j'y dois apporter de motif et
d'explication.

-- Il n'est pas malais de trouver des motifs de crime.

-- Sans doute... mais prcisment, je n'en veux point.  Je ne veux pas
de motif au crime; il me suffit de motiver le criminel. Oui; je prtends
l'amener  commettre gratuitement le crime;  dsirer commettre un crime
parfaitement immotiv.

Lafcadio commenait  prter une oreille plus attentive.

-- Prenons-le tout adolescent: je veux qu' ceci se reconnaisse
l'lgance de sa nature, qu'il agisse surtout par jeu, et qu' son
intrt il prfre couramment son plaisir.

-- Ceci n'est pas commun peut-tre... hasarda Lafcadio.

-- N'est-ce pas! dit Julius tout ravi.  Ajoutons-y qu'il prend plaisir 
se contraindre...

-- Jusqu' la dissimulation.

-- Inculquons-lui l'amour du risque.

-- Bravo! fit Lafcadio toujours plus amus:  S'il sait prter l'oreille
au dmon de la curiosit, je crois que votre lve est  point.

Ainsi tour  tour bondissant et dpassant, puis dpass, on et dit que
l'un jouait  saute-mouton avec l'autre:

Julius.  --  Je le vois d'abord qui s'exerce; il excelle aux menus
larcins.

Lafcadio. -- Je me suis maintes fois demand comment il ne s'en
commettait pas davantage. Il est vrai que les occasions ne s'offrent
d'ordinaire qu' ceux-l seuls,  l'abri du besoin, qui ne se laissent
pas solliciter.

Julius. -- A l'abri du besoin; il est de ceux-l, je l'ai dit.  Mais ces
seules occasions le tentent qui exigent de lui quelque habilet, de la
ruse...

Lafcadio. --  Et sans doute l'exposent un peu.

Julius. -- Je disais qu'il se plat au risque.  Au demeurant il rpugne
 l'escroquerie; il ne cherche point  s'approprier, mais s'amuse 
dplacer subrepticement les objets. Il y apporte un vrai talent
d'escamoteur.

Lafcadio. -- Puis l'impunit l'encourage...

Julius. -- Mais elle le dpite  la fois.  S'il n'est pas pris, c'est
qu'il se proposait jeu trop facile.

Lafcadio. -- Il se provoque au plus risqu.

Julius. -- Je le fais raisonner ainsi...

Lafcadio. -- tes-vous bien sr qu'il raisonne?

Julius, poursuivant. -- C'est par le besoin qu'il avait de le commettre
que se livre l'auteur du crime.

Lafcadio. -- Nous avons dit qu'il tait trs adroit.

Julius. -- Oui; d'autant plus adroit qu'il agira la tte froide.  Songez
donc: un crime que ni la passion, ni le besoin ne motive. Sa raison de
commettre le crime, c'est prcisment de le commettre sans raison.

Lafcadio. -- C'est vous qui raisonnez son crime; lui, simplement, le
commet.

Julius. -- Aucune raison pour supposer criminel celui qui a commis le
crime sans raison.

Lafcadio. -- Vous tes trop subtil.  Au point o vous l'avez port, il
est ce qu'on appelle: un homme libre.

Julius. -- A la merci de la premire occasion.

Lafcadio. -- Il me tarde de le voir  l'oeuvre.  Qu'allez-vous bien lui
proposer?

Julius. --  Eh bien, j'hsitais encore.  Oui; jusqu' ce soir,
j'hsitais... Et tout  coup, ce soir, le journal, aux dernires
nouvelles, m'apporte tout prcisment l'exemple souhait. Une aventure
providentielle! C'est affreux: figurez-vous qu'on vient d'assassiner mon
beau-frre!

Lafcadio. -- Quoi! le petit vieux du wagon, c'est...

Julius. -- C'tait Amde Fleurissoire,  qui j'avais prt mon billet,
que je venais de mettre dans le train. Une heure auparavant il avait
pris six mille francs  ma banque, et, comme il les portait sur lui, il
ne me quittait pas sans craintes; il nourrissait des ides grises, des
ides noires, que sais-je? des pressentiments. Or, dans le train... Mais
vous avez lu le journal.

Lafcadio. -- Le titre simplement du "fait divers".

Julius. -- coutez, que je vous le lise (Il dploya le _Corriere_ devant
lui.) Je traduis:

-La police qui faisait d'actives recherches le long de la voie ferre,
entre Rome et Naples, a dcouvert, cet aprs-midi, dans le lit  sec du
Volturne,  cinq kilomtres de Capoue, le corps de la victime  laquelle
appartient sans doute la veste retrouve hier soir dans un wagon. C'est
un homme d'apparence modeste, d'une cinquantaine d'annes environ._ (Il
paraissait plus g qu'il n'tait.) _On n'a trouv sur lui aucun papier
qui permette d'tablir son identit._ (Cela me donne heureusement le
temps de respirer.) _Il a apparemment t projet du wagon, assez
violemment pour passer par-dessus le parapet du pont, en rparation 
cet endroit et remplac simplement par des poutres._ (Quel style!) _Le
pont est lev de plus de quinze mtres au-dessus de la rivire; la mort
a d suivre la chute, car le corps ne porte pas la trace de blessures.
Il est en bras de chemise; au poignet droit, une manchette, semblable 
celle que l'on a retrouve dans le wagon, mais  laquelle le bouton
manque..._ (Qu'avez-vous? -- Julius s'arrta: Lafcadio n'avait pu
rprimer un sursaut, car l'ide traversa son esprit que le bouton avait
t enlev depuis le crime.)

-- Julius reprit: _Sa main gauche est reste crispe sur un chapeau de
feutre mou..._

-- De feutre mou!  Les rustres! murmura Lafcadio.

Julius releva le nez de dessus le journal.

-- Qu'est-ce qui vous tonne?

-- Rien, rien!  Continuez.

_... de feutre mou, beaucoup trop large pour sa tte et qui parat tre
plutt celui de l'agresseur; la marque de provenance a t soigneusement
dcoupe dans le cuir de la coiffe, o il manque un morceau, de la forme
et de la dimension d'une feuille de laurier..._

Lafcadio se leva, se pencha derrire Julius pour lire par-dessus son
paule et peut-tre pour dissimuler sa pleur. Il n'en pouvait plus
douter  prsent: le crime avait t retouch; quelqu'un avait pass par
l-dessus; avait dcoup cette coiffe; sans doute l'inconnu qui s'tait
empar de sa valise.

Julius cependant continuait:

_... ce qui semble indiquer la prmditation de ce crime._ (Pourquoi
prcisment de ce crime? Mon hros avait peut-tre pris ses prcautions
 tout hasard...) _Sitt aprs les constatations policires, le cadavre
a t transport  Naples pour permettre son identification._ (Oui, je
sais qu'ils ont l-bas les moyens et l'habitude de conserver les corps
trs longtemps...)

-- tes-vous bien sr que ce soit lui? (La voix de Lafcadio tremblait un
peu.)

-- Parbleu; je l'attendais ce soir pour dner.

-- Vous avez renseign la police?

-- Pas encore.  J'ai besoin d'abord de mettre un peu d'ordre dans mes
ides. En deuil dj, de ce ct du moins (j'entends: celui du
vtement), je suis tranquille; mais vous comprenez que, sitt divulgu
le nom de la victime, il faudra que j'avertisse toute ma famille, que
j'envoie des dpches, que j'crive des lettres, que je m'occupe des
faire-parts, de l'inhumation, que j'aille  Naples rclamer le corps,
que... Oh! mon cher Lafcadio,  cause de ce congrs auquel je vais tre
tenu d'assister, accepteriez-vous, par procuration, de chercher le corps
 ma place?...

-- Nous verrons cela tout  l'heure.

-- Si toutefois cela ne vous impressionne pas trop.  En attendant
j'pargne  ma pauvre belle-soeur des heures cruelles; d'aprs les
vagues renseignements des journaux, comment irait-elle supposer?... Je
reviens  mon sujet: Quand j'ai donc lu ce _fait divers_, je me suis
dit: ce crime-ci, que j'imagine si bien, que je reconstitue, que je vois
-- je connais, moi, je connais la raison qui l'a fait commettre; et sais
que, s'il n'y et pas eu cet appt de six mille francs, le crime n'et
pas t commis.

-- Mais supposons pourtant que...

-- Oui, n'est-ce pas: supposons un instant qu'il n'y ait pas eu ces six
mille francs, ou mieux: que le criminel ne les ait pas pris: c'est mon
homme.

Lafcadio cependant s'tait lev; il avait ramass le journal que Julius
avait laiss tomber, et l'ouvrant  la seconde page:

-- Je vois que vous n'avez pas lu la dernire heure: le criminel,
prcisment, n'a pas pris les six milles francs, -- dit-il du plus froid
qu'il put. Tenez, lisez: _"Cela semble indiquer tout au moins que le
crime n'aurait pas eu le vol pour mobile."_

Julius saisit la feuille que Lafcadio lui tendait, lut avidement; puis
se passa la main sur les yeux; puis s'assit: puis se releva brusquement,
s'leva sur Lafcadio et l'empoignant par les deux bras:

-- Pas le vol pour mobile! cria-t-il, et comme saisi d'un transport, il
secouait Lafcadio furieusement. -- Pas le vol pour mobile! Mais alors...
-- Il repoussait Lafcadio, courait  l'autre extrmit de la chambre, et
s'ventait, et se frappait le front, et se mouchait: -- Alors je sais,
parbleu! je sais pourquoi ce bandit l'a tu... Ah! malheureux ami! ah!
pauvre Fleurissoire! C'est donc qu'il disait vrai! Et moi qui le croyais
dj fou... Mais alors c'est pouvantable.

Lafcadio s'tonnait, attendait la fin de la crise; il s'irritait un peu;
il lui semblait que n'avait pas le droit d'chapper ainsi Julius:

-- Je croyais que prcisment vous...

-- Taisez-vous! vous ne savez rien.  Et moi qui perds mon temps prs de
vous dans des chafaudements ridicules... Vite! ma canne, mon chapeau.

-- O courez-vous?

-- Prvenir la police, parbleu!

Lafcadio se mit en travers de la porte.

-- Expliquez-moi d'abord, dit-il imprativement.  Ma parole, on dirait
que vous devenez fou.

-- C'est tout  l'heure que j'tais fou.  Je me rveille de ma folie...
Ah! pauvre Fleurissoire! ah! malheureux ami! Sainte victime! A temps sa
mort m'arrte sur le chemin de l'irrespect, du blasphme. Son sacrifice
me ramne. Moi qui riais de lui!...

Il avait recommenc de marcher; puis s'arrtant net et posant sa canne
et son chapeau prs du flacon, sur la table, il se campa devant
Lafcadio:

-- Voulez-vous savoir pourquoi le bandit l'a tu?

-- Je croyais que c'tait sans motif.

Julius alors furieusement:

-- D'abord il n'y a pas de crime sans motif.  On s'est dbarrass de lui
parce qu'il dtenait un secret... qu'il m'avait confi, un secret
considrable; et d'ailleurs beaucoup trop important pour lui. On avait
peur de lui, comprenez-vous? Voil... Oh! cela vous est facile de rire,
 vous qui n'entendez rien aux choses de la foi. -- Puis tout ple et se
redressant: -- Le secret, c'est moi qui l'hrite.

-- Mfiez-vous? c'est de vous qu'ils vont avoir peur maintenant.

-- Vous voyez bien qu'il faut que je prvienne aussitt la police.

-- Encore une question, dit Lafcadio, l'arrtant de nouveau.

-- Non.  Laissez-moi partir.  Je suis horriblement press.  Cette
surveillance continue, qui tant affolait mon pauvre frre, vous pouvez
tenir pour certain que c'est contre moi qu'ils l'exercent; qu'ils
l'exercent ds  prsent. Vous ne sauriez croire combien ces gens-l
sont habiles. Ces gens-l savent tout, je vous dis... Il devient plus
opportun que jamais que vous alliez rechercher le corps  ma place...
Surveill comme je le suis  prsent, on ne sait pas ce qui pourrait
bien m'advenir. Je vous demande cela comme un service, Lafcadio, mon
cher ami. -- Il joignait les mains, implorait. -- Je n'ai pas la tte 
moi pour l'instant, mais je prendrai des informations  la questure, de
manire  vous munir d'une procuration bien en rgle. O pourrai-je vous
l'adresser?

-- Pour plus commodit, je prendrai chambre  cet htel.  A demain.
Courez vite.

Il laissa Julius s'loigner.  Un grand dgot montait en lui, et presque
une espce de haine contre lui-mme et contre Julius; contre tout. Il
haussa les paules, puis sortit de sa poche le carnet Cook inscrit au
nom de Baraglioul qu'il avait pris dans le veston de Fleurissoire, le
posa sur la table, en vidence, accot contre le flacon de parfum;
teignit la lumire et sortit.





IV.


Malgr toutes les prcautions qu'il avait prises, malgr les
recommandations  la questure, Julius de Baraglioul n'avait pu empcher
les journaux ni de divulguer ses liens de parent avec la victime, ni
mme de dsigner en toutes lettres l'htel o il tait descendu.

Certes, la veille au soir, il avait travers des minutes de rare
angoisse, lorsque au retour de la questure, vers minuit, il avait trouv
dans sa chambre, expos bien en vidence, le billet Cook inscrit  son
nom et dont s'tait servi Fleurissoire. Il avait aussitt sonn et,
ressorti blme et tremblant dans le couloir, avait pri le garon de
regarder sous son lit; car il n'osait regarder lui-mme. Une espce
d'enqute qu'il poussa sance tenante n'aboutit  aucun rsultat; mais
comment se fier au personnel des grands htels?... Pourtant, aprs une
nuit de bon sommeil derrire une porte solidement verrouille, Julis
s'tait rveill plus  l'aise; la police  prsent le protgeait. Il
crivit nombre de lettres et de dpches, qu'il alla porter lui-mme 
la poste.

Comme il rentrait, on le vint avertir qu'une dame tait venue le
demander; elle n'avait pas dit son nom, attendait dans le reading-room.
Julius s'y rendit et ne fut pas peu surpris de retrouver l Carola.

Non dans la premire salle, mais dans une autre plus retraite, plus
petite et peu claire, elle s'tait assise de biais, au coin d'une
table recule, et, pour se prter contenance, feuilletait distraitement
un album. En voyant entrer Julius elle se leva, plus confuse que
souriante. Le manteau noir qui la recouvrait s'ouvrait sur un corsage
sombre, simple, presque de bon got; par contre, son chapeau tumultueux
quoique noir la signalait d'une manire dsobligeante.

-- Vous allez me trouver bien ose, Monsieur le Comte.  Je ne sais pas
comment j'ai trouv le courage d'entrer dans votre htel et de vous y
demander; mais vous m'avez salue si gentiment hier... Et puis ce que
j'ai  vous dire est trop important.

Elle restait debout derrire la table; ce fut Julius qui s'approcha;
par-dessus la table il lui tendit la main sans faons:

-- Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?

Carola baissa le front:

-- Je sais que vous venez d'tre bien prouv.

Julius ne comprit pas d'abord; mais comme Carola sortait un mouchoir et
le passait devant ses yeux:

-- Quoi! c'est une visite de condolance?

-- Je connaissais M. Fleurissoire, reprit-elle.

-- Bah!

-- Oh! pas depuis bien longtemps.  Mais je l'aimais bien.  Il tait si
gentil, si bon... C'est mme moi qui lui avait donn ses boutons de
manchettes; vous savez, ceux qu'on a lu leur description dans le journal;
c'est a qui m'a permis de le reconnatre. Mais je ne savais pas que
c'tait Monsieur votre beau-frre. J'ai t bien surprise, et vous
pensez si a m'a fait plaisir... Oh! pardon; a n'est pas a que je
voulais dire.

-- Ne vous troublez pas, chre mademoiselle, vous voulez dire sans doute
que vous tes heureuse de cette occasion de me revoir.

Sans rpondre Carola enfouit son visage dans son mouchoir; des sanglots
la secourent et Julius crut devoir lui prendre la main:

-- Moi aussi, disait-il d'un ton pntr, moi aussi, chre demoiselle,
croyez bien que...

-- Le matin mme, avant qu'il ne parte, je lui disais bien de se mfier.
Mais a n'tait pas dans sa nature... Il tait trop confiant, vous
savez.

-- Un saint, mademoiselle; c'tait un saint, fit Julius avec lan et
sortant son mouchoir  son tour.

-- C'est bien a que j'avais compris, s'cria Carola.  La nuit, quand il
croyait que je dormais, il se relevait, il se mettait  genoux au pied
du lit, et...

Cet inconscient aveu acheva de troubler Julius, il remit son mouchoir en
poche, et s'approchant encore:

-- Otez donc votre chapeau, chre demoiselle.

-- Merci; il ne me gne pas.

-- C'est moi qu'il gne...  Permettez.

Mais comme Carola se reculait sensiblement, il se ressaisit.

-- Permettez-moi de vous demander: vous avez quelque raison particulire
de craindre?

-- Moi?

-- Oui; quand vous avez dit  mon beau-frre de se mfier, je vous
demande si vous aviez des raisons de supposer... Parlez  coeur ouvert:
il ne vient personne ici le matin et l'on ne peut pas nous entendre.
Vous souponnez quelqu'un?

Carola baissa la tte.

-- Comprenez que cela m'intresse particulirement, continua Julius
volubile, et mettez-vous en face de ma situation. Hier soir, en rentrant
de la questure o j'avais t dposer, je trouve dans ma chambre, sur la
table, au beau milieu de ma table, le billet de chemin de fer avec
lequel ce pauvre Fleurissoire avait voyag. Il tait inscrit  mon nom;
ces billets circulaires sont strictement personnels, c'est entendu;
j'avais eu tort de le prter; mais l n'est pas la question... Dans ce
fait de me rapporter mon billet, cyniquement, dans ma chambre, en
profitant d'un instant o j'en suis sorti, je dois voir un dfi, une
fanfaronnade, et presque une insulte... qui ne me troublerait pas, cela
va sans dire, si je n'avais de bonnes raisons de me croire  mon tour
vis, voici pourquoi: Ce pauvre Fleurissoire, votre ami, tait
possesseur d'un secret... d'un secret abominable... d'un secret trs
dangereux... que je ne lui demandais pas... que je ne me souciais
nullement de savoir... qu'il avait eu la plus fcheuse imprudence de me
confier. Et maintenant, je vous le demande: celui qui pour touffer ce
secret n'a pas craint d'aller jusqu'au crime... vous savez qui c'est?

-- Rassurez-vous, Monsieur le Comte: hier soir je l'ai dnonc  la
police.

-- Mademoiselle Carola, je n'attendais pas moins de vous.

-- Il m'avait promis de ne pas lui faire de mal; il n'avait qu' tenir
sa promesse, j'aurais tenu la mienne. A prsent j'en ai assez; il peut
bien me faire ce qu'il voudra.

Carola s'exaltait, Julius passa derrire la table et s'approchant d'elle
de nouveau:

-- Nous serions peut-tre mieux dans ma chambre pour causer.

-- Oh! Monsieur, dit Carola, je vous ai dit maintenant tout ce que
j'avais  vous dire; je ne voudrais pas vous retenir plus longtemps.

Comme elle s'cartait encore, elle acheva de contourner la table et se
retrouva prs de la sortie.

-- Il vaut mieux que nous nous quittions  prsent, mademoiselle, reprit
dignement Julius qui, de cette rsistance, prtendait garder le mrite.
Ah! je voulais dire encore: si, aprs-demain, vous aviez l'ide de venir
 l'inhumation, il vaut mieux que vous ne me reconnaissiez pas.

C'est sur ces mots qu'ils se quittrent, sans avoir prononc le nom de
l'insouponn Lafcadio.





V.


Lafcadio ramenait de Naples la dpouille de Fleurissoire.  Un fourgon
mortuaire la contenait, qu'on avait accroch en queue du train, mais
dans lequel Lafcadio n'avait pas cru indispensable de monter lui-mme.
Toutefois, par dcence, il s'tait install dans le compartiment non pas
absolument le plus proche, car le dernier wagon tait un wagon de
seconde, du moins aussi prs du corps que les "premires" le
permettaient. Parti le matin de Rome, il devait y rentrer le soir du
mme jour. Il s'avouait mal volontiers le sentiment nouveau qui bientt
envahit son me, car il ne tenait rien en si grand-honte que l'ennui, ce
mal secret dont les beaux apptits insouciants de sa jeunesse, puis la
dure ncessit, l'avaient prserv jusqu'alors. Et quittant son
compartiment le coeur vide d'espoir et de joie, d'un bout  l'autre du
wagon-couloir, il rdait, harcel par une curiosit indcise et
cherchant douteusement il ne savait quoi de neuf et d'absurde  tenter.
Tout paraissait insuffisant  son dsir. Il ne songeait plus 
s'embarquer, reconnaissait  contrecoeur que Borno ne l'attirait gure;
non plus le reste de l'Italie: mme il se dsintressait des suites de
son aventure; elle lui paraissait aujourd'hui compromettante et
saugrenue. Il en voulait  Fleurissoire de ne s'tre pas mieux dfendu;
il protestait contre cette piteuse figure, et voulu l'effacer de son
esprit.

Par contre il et revu volontiers le gaillard qui s'tait empar de sa
valise; un fameux farceur celui-l!... Et, comme s'il l'et d
retrouver,  la station de Capoue, il se pencha  la portire, fouillant
des yeux le quai dsert. Mais le reconnatrait-il seulement? Il ne
l'avait vu que de dos, distant dj et s'loignant dans la pnombre...
Il le suivait en imagination  travers la nuit, regagnant le lit du
Volturne, retrouvant le cadavre hideux, le dtroussant et, par une sorte
de dfi, dcoupant dans la coiffe du chapeau, de son chapeau  lui,
Lafcadio, ce morceau de cuir "de la forme et de la dimension d'une
feuille de laurier" comme disait lgamment le journal. Cette petite
pice  conviction o l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, aprs
tout, tait fort reconnaissant  son dvaliseur de l'avoir soustraite 
la police. Sans doute, ce dtrousseur de morts avait tout intrt
lui-mme  n'attirer point sur soi l'attention; et s'il prtendait
malgr tout se servir de sa dcoupure, ma foi! a pourrait tre assez
plaisant d'entrer en composition avec lui.

La nuit  prsent tait close.  Un garon de wagon-restaurant, circulant
d'un bout  l'autre du train, vint avertir les voyageurs de premire et
de seconde classe que le dner les attendait. Sans apptit, mais du
moins sauv de son dsoeuvrement pour une heure, Lafcadio s'achemina 
la suite de quelques autres, mais assez loin derrire eux. Le restaurant
tait en tte du train. Les wagons au travers desquels Lafcadio passait
taient vides; de-ci, de-l divers objets, sur les banquettes,
indiquaient et rservaient les places des dneurs: chles, oreillers,
livres, journaux. Une serviette d'avocat accrocha son regard. Sr d'tre
le dernier, il s'arrta devant le compartiment, puis entra. Cette
serviette au demeurant ne l'attirait gure; ce fut proprement par acquit
de conscience qu'il fouilla.

Sur un soufflet intrieur, en discrtes lettres d'or, la serviette
portait cette indication:

												DEFOUQUEBLIZE
								_Facult de Droit de Bordeaux_

Elle contenait deux brochures sur le droit criminel et six numros de la
_Gazette des Tribunaux._

-- Encore quelque btail pour le congrs.  Pouah! pensa Lafcadio qui
remit le tout  sa place, puis se hta de rejoindre la petite file des
voyageurs qui se rendaient au restaurant.

Une frle fillette et sa mre fermaient la marche, toutes deux en grand
deuil; les prcdait immdiatement un monsieur en redingote, coiff d'un
chapeau haut de forme,  cheveux longs et plats et  favoris
grisonnants; apparemment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la
serviette. On avanait lentement, en titubant aux cahots du train. Au
dernier coude du couloir,  l'instant que le professeur allait s'lancer
dans cette sorte d'accordon qui relie un wagon  l'autre, une secousse
plus forte le chavira; pour recouvrer son quilibre il fit un brusque
mouvement, qui prcipita son pince-nez, toute attache rompue, dans le
coin de l'troit vestibule que forme le couloir devant la porte des
commodits. Tandis qu'il se courbait  la recherche de sa vue, la dame
et la fillette passrent. Lafcadio, quelques instants, se divertit 
contempler les efforts du savant; piteusement dsempar, il lanait au
hasard d'inquites mains  fleur de sol; il nageait dans l'abstrait; on
et dit la danse informe d'un plantigrade, ou que, de retour en enfance,
il jout  "Savez-vous planter des choux?"

-- Allons! Lafcadio, un bon mouvement!  Cde  ton coeur, qui n'est pas
corrompu. Viens en aide  l'infirme. Tends-lui ce verre indispensable;
il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne le dos. Un peu plus, il va
l'craser... A ce moment un nouveau cahot projeta le malheureux, tte
baisse contre la porte du closet; le haut-de-forme amortit le choc, en
se dfonant  demi et s'enfonant sur les oreilles. M. Defouqueblize
fit un gmissement; se redressa; se dcouvrit. Lafcadio cependant,
estimant que la farce avait assez dur, ramassa le pince-nez, le dposa
dans le chapeau du quteur, puis s'enfuit, ludant les remerciements.

Le repas tait commenc.  A ct de la porte vitre,  droite du
passage, Lafcadio s'assit  une table de deux couverts; la place en face
de lui restait vide. A gauche du passage,  mme hauteur que lui, la
veuve occupait, avec sa fille, une table de quatre couverts dont deux
restaient inoccups.

--Quel ennui rgne dans ces lieux! se disait Lafcadio, dont le regard
indiffrent glissait au-dessus des convives sans trouver figure o se
poser. -- Tout ce btail s'acquitte comme d'une corve monotone de ce
divertissement qu'est la vie,  la bien prendre... Qu'ils sont donc mal
vtus! Mais, nus, qu'ils seraient laids! Je meurs avant le dessert si je
ne commande pas du champagne.

Entra le professeur.  Apparemment il venait de se laver les mains
qu'avait souilles du bout sa recherche; il examinait ses ongles. En
face de Lafcadio un garon de restaurant le fit asseoir. Le sommelier
passait de table en table. Lafcadio, sans mot dire, indiqua sur la carte
un Montebello Grand-Crmant de vingt francs, tandis que M. Defouqueblize
demandait une bouteille d'eau de Saint-Galmier. A prsent, tenant entre
deux doigts son pince-nez, il haletait dessus doucement, puis, du coin
de sa serviette, il en clarifiait les verres. Lafcadio l'observait,
s'tonnait de ses yeux de taupe clignotant sous d'paisses paupires
rougies.

-- Heureusement il ne sait pas que c'est moi qui viens de lui rendre la
vue! S'il commence  me remercier,  l'instant je lui fausserai
compagnie.

Le sommelier revint avec la Saint-Galmier et le champagne, qu'il
dboucha d'abord et posa entre les deux convives. Cette bouteille ne fut
pas plus tt sur la table, Defouqueblize s'en saisit, sans distinguer
quelle elle tait, s'en versa un plein verre qu'il avala d'un trait...
Le sommelier dj faisait un geste, que Lafcadio retint en riant.

-- Oh! qu'est-ce que je bois l? s'cria Defouqueblize avec une grimace
affreuse.

-- Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le sommelier dignement.
La voil, votre eau de Saint-Galmier. Tenez.

Il posa la seconde bouteille.

-- Mais je suis dsol, Monsieur...  J'y vois si mal...  Absolument
confus, croyez bien...

-- Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrompit Lafcadio, en ne
vous excusant pas; et mme en acceptant un second verre, si ce
premier-l vous a plu.

-- Hlas! Monsieur, je vous avouerai que j'ai trouv cela dtestable; et
je ne comprends pas comment, dans ma distraction, j'ai pu en avaler un
plein verre; j'avais si soif... Dites-moi, Monsieur, je vous prie: c'est
extrmement fort, ce vin-l?... parce que, je m'en vais vous dire... je
ne bois jamais que de l'eau... la moindre goutte d'alcool me porte
infailliblement  la tte... Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vais
devenir?... Si je retournais tout de suite  mon compartiment?... Je
ferais sans doute bien de m'tendre.

Il fit geste de se lever.

-- Restez! restez donc, cher Monsieur, dit Lafcadio qui commenait 
s'amuser. Vous feriez bien de manger au contraire, sans vous inquiter
de ce vin. Je vous ramnerai tout  l'heure si vous avez besoin qu'on
vous soutienne; mais n'ayez crainte: ce que vous en avez bu ne griserait
pas un enfant.

-- J'en accepte l'augure.  Mais, vraiment, je ne sais comment vous...
Vous offrirai-je un peu d'eau de Saint-Galmier?

-- Je vous remercie beaucoup; mais permettez-moi de prfrer mon
champagne.

-- Ah! vraiment, c'tait du champagne!  Et... vous allez boire tout
cela?

-- Pour vous rassurer.

-- Vous tes trop aimable; mais,  votre place, je...

-- Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio, mangeant lui-mme, et
que Defouqueblize embtait.

Son attention  prsent se portait sur la veuve:

Certainement une Italienne.  Veuve d'officier sans doute.  Quelle
dcence dans son geste! quelle tendresse dans son regard! Comme son
front est pur! Que ses mains sont intelligentes! Quelle lgance dans sa
mise, pourtant si simple... Lafcadio, quand tu n'entendras plus en ton
coeur les harmoniques d'un tel accord, puisse ton coeur avoir cess de
battre! Sa fille lui ressemble; et de quelle noblesse dj, un peu
srieuse et mme presque triste, se tempre l'excs de grce de
l'enfant! Vers elle avec quelle sollicitude la mre se penche! Ah!
devant de tels tres le dmon cderait; pour de tels tres, Lafcadio,
ton coeur se dvouerait sans doute...

A ce moment le garon passa changer les assiettes.  Lafcadio laissa
partir la sienne  demi pleine, car ce qu'il voyait  prsent
l'emplissait soudain de stupeur: la veuve, la dlicate veuve se courbait
en dehors, vers le passage, et, relevant lestement sa jupe, du mouvement
le plus naturel, dcouvrait un bas carlate et le mollet le mieux form.

Si inopinment cette note ardente clatait dans cette grave symphonie...
rvait-il? Cependant le garon apportait un nouveau plat. Lafcadio
s'allait servir: ses yeux se reportrent sur son assiette, et ce qu'il
vit alors l'acheva:

L, devant lui,  dcouvert, au milieu de l'assiette tomb l'on ne sait
d'o, hideux et reconnaissable entre mille... n'en doute pas, Lafcadio:
c'est le bouton de Carola! Celui des deux boutons qui manquait  la
seconde manchette de Fleurissoire. Voici qui tourne au cauchemar... Mais
le garon se penche avec le plat. D'un coup de main, Lafcadio nettoie
l'assiette, faisant glisser le vilain bijou sur la nappe; il replace
l'assiette par-dessus, se sert abondamment, emplit son verre de
champagne, qu'il vide aussitt, puis remplit. Car maintenant si l'homme
 jeun a dj des visions ivres... Non, ce n'tait pas une
hallucination; il entend le bouton crisser sous l'assiette; il soulve
l'assiette, s'empare du bouton; le glisse  ct de sa montre dans le
gousset de son gilet; tte encore, s'assure: le bouton est l, bien en
sret... Mais qui dira comment il est venu dans l'assiette? Qui l'y a
mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize: le savant mange innocemment, le
nez bas. Lafcadio veut penser  autre chose: il regarde de nouveau la
veuve; mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu dcent,
banal; il la trouve  prsent moins jolie. Il tche d'imaginer  neuf le
geste provocant, le bas rouge; il ne peut pas. Il tche de revoir sur
son assiette le bouton; et s'il ne le sentait pas l, dans sa poche,
certes il douterait... Mais, au fait, pourquoi l'a-t-il pris, ce
bouton?... qui n'tait pas  lui. Par ce geste instinctif, absurde, quel
aveu! quelle reconnaissance! Comme il se dsigne  lui, quel qu'il soit,
et de la police peut-tre, qui l'observe sans doute, le guette... Dans
ce pige grossier il a donn tout droit comme un sot. Il se sent blmir.
Il se retourne brusquement: derrire la porte vitre du passage,
personne... Mais quelqu'un tout  l'heure peut-tre l'aura vu! Il se
force  manger encore; mais de dpit ses dents se serrent. Le
malheureux! ce n'est pas son crime affreux qu'il regrette, c'est ce
geste malencontreux. Qu'a donc  prsent le professeur  lui sourire?...

Defouqueblize avait achev de manger.  Il s'essuya les lvres, puis, les
deux coudes sur la table et chiffonnant nerveusement sa serviette,
commena de regarder Lafcadio; un bizarre rictus agitait ses lvres; 
la fin, comme n'y tenant plus:

-- Oserais-je, Monsieur, vous en demander un petit peu?

Il avana son verre craintivement vers la bouteille presque vide.

Lafcadio, distrait de son inquitude et tout heureux de la diversion,
lui versa les dernires gouttes:

-- Je serais embarrass de vous en donner beaucoup...  Mais voulez-vous
que j'en redemande?

-- Alors je crois qu'une demi-bouteille suffirait.

Defouqueblize, dj sensiblement mch, avait perdu le sentiment des
convenances. Lafcadio, que n'effrayait pas le vin sec et que la navet
de l'autre amusait, fit dboucher un second Montebello.

-- Non! non! ne m'en versez pas trop! disait Defouqueblize en levant son
vacillant verre que Lafcadio achevait de remplir. C'est curieux que cela
m'ait paru si mauvais d'abord. On se fait ainsi des monstres de bien des
choses, tant qu'on ne les connat pas. Simplement je croyais boire de
l'eau de Saint-Galmier; alors je trouvais que, pour de l'eau de
Saint-Galmier, elle avait un drle de got, vous comprenez. C'est comme
si l'on vous versait de l'eau de Saint-Galmier quand vous croyez boire
du champagne, vous diriez, n'est-ce pas: pour du champagne, je trouve
qu'il a un drle de got!...

Il riait  ses propres paroles, puis se penchait par-dessus la table
vers Lafcadio qui riait aussi, et,  demi-voix:

-- Je ne sais pas ce que j'ai  rire comme a; c'est certainement la
faute de votre vin. Je le souponne tout de mme d'tre un peu plus
chaud que vous ne dites. Eh! eh! eh! Mais vous me ramenez dans mon
wagon, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous y serons seuls, et si je suis
indcent vous saurez pourquoi.

-- En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire pas  consquence.

-- Ah!  Monsieur, reprit l'autre aussitt, tout ce qu'on ferait dans
cette vie, si seulement on pouvait tre bien certain que cela ne tire
pas  consquence, comme vous dites si justement! Si seulement on tait
assur que cela n'engage  rien... Tenez; rien que a, que je vous dis
l, maintenant, et qui n'est pourtant qu'une pense bien naturelle,
croyez-vous que je l'oserais exprimer sans plus de dtours, si seulement
nous tions  Bordeaux? Je dis Bordeaux, parce que c'est Bordeaux que
j'habite. J'y suis connu, respect; bien que pas mari, j'y mne une
petite vie tranquille, j'y exerce une profession considre: professeur
 la facult de droit; oui: criminologie compare, une chaire
nouvelle... Vous comprenez que, l, je n'ai pas la permission, ce qui
s'appelle: la permission de m'enivrer, ft-ce un jour par hasard. Ma vie
doit tre respectable. Songez donc: un de mes lves me rencontrerai
saoul dans la rue!... Respectable; et sans que a ait l'air contraint;
c'est l le hic; il ne faut pas donner  penser: Monsieur Defouqueblize
(c'est mon nom) fait rudement bien de se retenir!... Il faut non
seulement ne rien faire d'insolite, mais encore persuader autrui qu'on
ne ferait rien d'insolite, mme avec toute licence; qu'on a rien
d'insolite en soi, qui demanderait  sortir. Reste-t-il encore un peu de
vin? Quelques gouttes seulement, mon cher complice, quelques gouttes...
Une pareille occasion ne se retrouve pas deux fois dans la vie. Demain,
 Rome,  ce congrs qui nous rassemble, je retrouverai quantit de
collgues, graves, apprivoiss, retenus, aussi compasss que je le
redeviendrai moi-mme ds que j'aurais recouvr ma livre. Des gens de
la socit, comme vous ou moi, se doivent de vivre contrefaits.

Le repas cependant s'achevait; un garon passait, rcoltant, avec le d,
les pourboires.

A mesure que la salle se vidait, la voix de Defouqueblize devenait plus
sonore; par instants, ses clats inquitaient un peu Lafcadio. Il
continuait:

-- Et quand il n'y aurait pas la socit pour nous contraindre, ce
groupe y suffirait de parents et d'amis auxquels nous ne savons pas
consentir  dplaire. Ils opposent  notre sincrit incivile une image
de nous, de laquelle nous ne sommes qu' demi responsables, qui ne nous
ressemble que fort peu, mais qu'il est indcent, je vous dis, de
dborder. En ce moment, c'est un fait: j'chappe  ma figure, je m'vade
de moi... O vertigineuse aventure!  prilleuse volupt!... Mais je vous
romps la tte?

-- Vous m'intressez trangement.

-- Je parle! je parle...  Que voulez-vous! mme ivre on reste
professeur; et le sujet me tient  coeur... Mais, si vous avez fini de
manger, peut-tre voulez-vous bien m'offrir votre bras pour m'aider 
regagner mon compartiment tandis que je me soutiens encore. Je crains,
si je m'attarde un peu davantage, de n'tre plus en tat de me lever.

Defouqueblize,  ces mots, prit une sorte d'lan comme pour abandonner
sa chaise, mais retombant tout aussitt et s'affalant  demi sur la
table desservie, le haut du corps jet vers Lafcadio, il reprit d'une
voix adoucie et quasi confidentielle:

-- Voici ma thse:  Savez-vous ce qu'il faut pour faire de l'honnte
homme un gredin? Il suffit d'un dpaysement, d'un oubli! Oui, Monsieur,
un trou dans la mmoire, et la sincrit se fait jour!... La cessation
d'une continuit; une simple interruption de courant. Naturellement je
ne dis pas cela dans mes cours... Mais, entre nous, quel avantage pour
le btard! Songez donc: celui dont l'tre mme est le produit d'une
incartade, d'un crochet dans la droite ligne.

La voix du professeur de nouveau s'tait hausse; il fixait  prsent
sur Lafcadio des yeux bizarres, dont le regard tantt vague et tantt
perant commenait  l'inquiter. Lafcadio se demandait  prsent si la
myopie de cet homme n'tait pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce
regard. A la fin, plus gn qu'il n'et voulu en convenir, il se leva
et, brusquement:

-- Allons!  Prenez mon bras, Monsieur Defouqueblize, dit-il.
Levez-vous. Assez bavard.

Defouqueblize, fort incommodment, quitta sa chaise.  Tous deux
s'acheminrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment o
la serviette du professeur tait reste. Defouqueblize entra le premier;
Lafcadio l'installa, prit cong. Il n'avait pas plus tt tourn le dos
pour repartir, que sur son paule s'abattit une poigne puissante. Il fit
volte-face aussitt, Defouqueblize d'un bond s'tait dress... mais
tait-ce encore Defouqueblize -- qui, d'une voix  la fois moqueuse,
autoritaire et jubilante, s'criait :

-- Faudrait voir  ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio
Lonnesaitpluski!... Alors quoi! c'est donc vrai! on avait voulu
s'vader?

Du funambulesque professeur mch de tout  l'heure plus rien ne
subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio
n'hsitait plus  reconnatre Protos. Un Protos grandi, largi, magnifi
et qui s'annonait redoutable.

-- Ah! c'est vous, Protos, dit-il simplement.  J'aime mieux cela.  Je
n'en finissais pas de vous reconnatre.

Car, pour terrible qu'elle ft, Lafcadio prfrait une _ralit_ au
saugrenu cauchemar dans lequel il se dbattait depuis une heure.

-- J'tais pas mal grim, hein?...  Pour vous, je m'tais mis en
frais... Mais, tout de mme, c'est vous qui devriez porter des lunettes,
mon garon; a vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas
mieux que a les subtils.

Que de souvenirs mal endormis ce mot de _subtil_ faisait lever dans
l'esprit de Cadio! Un subtil, dans l'argot dont Protos et lui se
servaient du temps qu'ils taient en pension ensemble, un subtil,
c'tait un homme qui, pour quelque raison que ce ft, ne prsentait pas
 tous ou en tous lieux mme visage. Il y avait, d'aprs leur
classement, maintes catgories de subtils, plus ou moins lgants et
louables,  quoi rpondait et s'opposait l'unique grande famille des
_crustacs_, dont les reprsentants, du haut en bas de l'chelle
sociale, se carraient.

Nos copains tenaient pour admis ces axiomes: 1 Les subtils se
reconnaissent entre eux. 2 Les crustacs ne reconnaissent pas les
subtils. -- Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela; comme il
tait de ces natures qui se prtent  tous les jeux, il sourit. Protos
reprit:

-- Tout de mme, l'autre jour, heureux que je me sois trouv l,
hein?... a n'tait peut-tre pas tout  fait par hasard. J'aime 
surveiller les novices: c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est
coquet... Mais a s'imagine un peu trop facilement pouvoir se passer de
conseils. Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon
garon!... A-t-on ide de se coiffer d'un galurin pareil quand on se met
 la besogne? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pice 
conviction, on vous coffrait avant huit jours. Mais pour les vieux amis,
moi j'ai du coeur; et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup
aim, Cadio? J'ai toujours pens qu'on ferait quelque chose de vous.
Beau comme vous tiez, on aurait fait marcher pour vous toutes les
femmes, et chanter, qu' cela ne tienne, plus d'un homme par-dessus le
march. Que j'ai t heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et
d'apprendre que vous veniez en Italie! Ma parole! Il me tardait de
savoir ce que vous tiez devenu depuis le temps qu'on frquentait chez
notre ancienne. Vous n'tes pas mal encore, savez-vous! Ah! elle ne se
mouchait pas du pied, Carola!

L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort
pour le cacher; tout cela amusait grandement Protos, qui feignait de
n'en rien voir. Il avait tir de la poche de son gilet une petite
rondelle de cuir et l'examinait.

-- J'ai proprement dcoup a? hein!

Lafcadio l'aurait trangl; il serrait les poings et ses ongles entraient
dans sa chair. L'autre continuait, gouailleur:

-- Mince de service!  a vaut bien les six billets de mille... que,
voulez-vous me dire pourquoi, vous n'avez pas empochs?

Lafcadio sursauta:

-- Me prenez-vous pour un voleur?

-- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos, je n'aime pas
beaucoup les amateurs; mieux vaut que je vous le dise tout de suite
franchement. Et puis, avec moi, vous savez, il ne s'agit pas de faire le
fanfaron, ni l'imbcile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu,
de brillantes dispositions, mais...

-- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne retenait plus sa
colre. -- O prtendez-vous en venir? J'ai fait un pas de clerc l'autre
jour; pensez-vous que j'aie besoin qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez
une arme contre moi; je ne vais pas examiner s'il serait bien prudent
pour vous-mme de vous en servir. Vous dsirez que je rachte ce petit
bout de cuir. Allons, parlez! Cessez de rire et de me dvisager ainsi.
Vous voulez de l'argent. Combien?

Le ton tait si dcid que Protos avait fait un petit retrait en
arrire; il se ressaisit aussitt.

-- Tout beau! tout beau! dit-il.  Que vous ai-je dit de malhonnte?  On
discute entre amis, posment. Pas de quoi s'emballer. Ma parole, vous
avez rajeuni, Cadio.

Mais comme il lui caressait lgrement le bras, Lafcadio se dgagea dans
un sursaut.

-- Asseyons-nous, reprit Protos; nous serons mieux pour causer.

Il se cala dans un coin,  ct de la portire du couloir, et posa ses
pieds sur l'autre banquette.

Lafcadio pensa qu'il prtendait barrer l'issue.  Sans doute Protos tait
arm. Lui, prsentement, ne portait aucune arme. Il rflchit que dans
un corps  corps il aurait srement le dessous. Puis, s'il avait un
instant pu souhaiter de fuir, la curiosit dj l'emportait, cette
curiosit passionne contre quoi rien, mme sa scurit personnelle,
n'avait pu jamais prvaloir. Il s'assit.

-- De l'argent?  Ah! fi donc! dit Protos.  Il sortit un cigare d'un
tui, en offrit un  Lafcadio qui refusa. -- La fume vous gne
peut-tre?... Eh bien, coutez-moi. Il tira quelques bouffes de son
cigare, puis, trs calme:

-- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de l'argent que
j'attends de vous; mais de l'obissance. Vous ne paraissez pas, mon
garon (excusez ma franchise), vous rendre un compte bien exact de votre
situation. Il vous faut hardiment vous dresser en face d'elle;
permettez-moi de vous y aider.

"Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent, un adolescent a voulu
s'chapper; un adolescent sympathique; et mme tout  fait comme je
l'aime: naf et gracieusement primesautier; car il n'apportait  cela,
je prsume, pas grand calcul... Je me souviens, Cadio, combien, dans le
temps, vous tiez ferr sur les chiffres, mais que, pour vos propres
dpenses, jamais vous ne consentiez  compter... Bref, le rgime des
crustacs vous dgote; je laisse quelque autre s'en tonner... Mais ce
qui m'tonne, moi, c'est que, intelligent comme vous tes, vous ayez
cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement que a sortir d'une socit, et
sans tomber du mme coup dans une autre; ou qu'une socit pouvait se
passer de lois.

"Lawless", vous vous souvenez; nous avions lu cela quelque part: _Two
hawks in the air, two fisches swimming in the sea not more lawless than
we..._ Que c'est beau la littrature! Lafcadio! mon ami, apprenez la loi
des subtils.

-- Vous pourriez peut-tre avancer.

-- Pourquoi se presser?  Nous avons du temps devant nous.  Je ne
descends qu' Rome. Lafcadio, mon ami, il arrive qu'un crime chappe aux
gendarmes; je m'en vais vous expliquer pourquoi nous sommes plus malins
qu'eux: c'est que nous, nous jouons notre vie. O la police choue, nous
russissons quelquefois. Parbleu; vous l'avez voulu, Lafcadio; la chose
est faite et vous ne pouvez plus chapper. Je prfrerais que vous
m'obissiez, parce que, voyez-vous, je serais vraiment dsol de devoir
livrer un vieil ami comme vous  la police; mais qu'y faire? Dsormais
vous dpendez d'elle -- ou de nous.

-- Me livrer, c'est vous livrer vous-mme...

-- J'esprais que nous parlions srieusement.  Comprenez donc ceci,
Lafcadio: la police coffre les insoumis; mais en Italie, volontiers elle
compose avec les subtils. "Compose", oui je crois que c'est le mot. Je
suis un peu de la police, mon garon. J'ai l'oeil. J'aide au bon ordre.
Je n'agis pas: je fais agir.

"Allons! cessez de regimber, Cadio.  Ma loi n'a rien d'affreux.  Vous
vous faites des exagrations sur ces choses; si naf, si spontan!
Pensez-vous que ce n'est pas dj par obissance, et parce que je le
voulais ainsi, que vous avez repris sur l'assiette,  dner, le bouton
de Mademoiselle Venitequa? Ah! geste imprvoyant: geste idyllique! Mon
pauvre Lafcadio! Vous en tes-vous assez voulu de ce petit geste, hein?
L'emmerdant, c'est que je n'ai pas t seul  le voir. Bah! ne vous
frappez pas; le garon, la veuve et l'enfant sont de mche. Charmants.
Il ne tient qu' vous de vous en faire des amis. Lafcadio, mon ami,
soyez raisonnable; vous soumettez-vous?

Par excessif embarras peut-tre, Lafcadio avait pris le parti de ne rien
dire. Il restait, le torse raidi, les lvres serres, les yeux fixs
droit devant lui. Protos reprit avec un haussement d'paules:

-- Drle de corps!  Et, en ralit, si souple!...  mais dj vous auriez
acquiesc, peut-tre, si j'avais d'abord dit ce que nous attendons de
vous. Lafcadio, mon ami, tez-moi d'un doute: Vous que j'avais quitt si
pauvre, ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette  vos
pieds, vous trouvez cela naturel?... Monsieur de Baraglioul pre vint 
mourir, m'a dit mademoiselle Venitequa, le lendemain du jour o le comte
Julius, son digne fils, est venu vous faire visite; et le soir de ce
jour vous plaquiez mademoiselle Venitequa. Depuis, vos relations avec le
comte Julius sont devenues, ma foi, bien intimes; voudriez-vous
m'expliquer pourquoi?... Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais
connus de nombreux oncles; votre pedigree, depuis lors, me parait s'tre
un peu bien embaraglioull!... Non! ne vous fchez pas; je plaisante.
Mais que voulez-vous qu'on suppose?...  moins pourtant que vous ne
deviez directement  monsieur Julius votre prsente fortune; ce qui
(permettez-moi de vous le dire?) sduisant comme vous l'tes, Lafcadio,
me paratrait sensiblement plus scandaleux. D'une manire comme d'une
autre, et quoi que vous nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami,
l'affaire est claire et votre devoir est trac: vous ferez chanter
Julius. Ne vous rebiffez pas, voyons! Le chantage est une saine
institution, ncessaire au maintien des moeurs. Eh! quoi! vous me
quittez?... Lafcadio s'tait lev.

-- Ah! laissez-moi passer, enfin! cria-t-il, enjambant le corps de
Protos; en travers du compartiment, tal de l'une  l'autre des deux
banquettes, celui-ci ne fit aucun geste pour le saisir. Lafcadio tonn
de ne se sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'cartant:

-- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte.  Vous pouvez me garder  vue;
mais tout, plutt que de vous couter plus longtemps... Excusez-moi de
vous prfrer la police. Allez l'avertir: je l'attends.



VI.


Ce mme jour, le train du soir amenait de Milan les Anthime; comme ils
voyageaient en troisime, ils ne virent qu' l'arrive la comtesse de
Baraglioul et sa fille ane qu'amenait de Paris le sleeping-car du mme
train.

Peu d'heures avant la dpche de deuil, la comtesse avait reu une
lettre de son mari; le comte y parlait loquemment de l'abondant plaisir
apport par la rencontre inopine de Lafcadio; et sans doute n'y
flottait aucune allusion  cette demi-fraternit qui, aux yeux de
Julius, ornait d'un si perfide attrait le jeune homme. (Julius, fidle 
l'ordre de son pre, ne s'en tait ouvertement expliqu avec sa femme,
pas plus qu'il n'avait fait avec l'autre), mais certaines allusions,
certaines rticences, avertissaient suffisamment la comtesse; mme je ne
suis pas bien sr que Julius  qui l'amusement manquait dans le trantran
de sa vie bourgeoise, ne se ft pas un jeu de tourner autour du scandale
et de s'y brler le bout des doigts. Je ne suis pas sr non plus que la
prsence  Rome de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne ft pas pour
quelque chose, pour beaucoup, dans la dcision que prit Genevive
d'accompagner l-bas sa mre.

Julius tait  leur rencontre  la gare.  Il les emmena rapidement au
Grand-Htel, ayant quitt presque aussitt les Anthime qu'il devait
retrouver parmi le funbre cortge, le lendemain. Ceux-ci regagnrent,
via di Bocca di Leone, l'htel o ils taient descendus  leur premier
sjour.

Marguerite apportait au romancier d'heureuses nouvelles: son lection ne
faisait plus un pli; l'avant-veille, le cardinal Andr l'avait
officieusement avertie: le candidat n'aurait mme plus  recommencer ses
visites; d'elle-mme l'Acadmie venait  lui, portes ouvertes: on
l'attendait.

-- Tu vois bien! disait Marguerite.  Qu'est-ce que je te disais  Paris?
Tout vient  point. Dans ce monde, il suffit d'attendre.

-- Et de ne pas changer, reprenait avec componction Julius en portant la
main de son pouse  ses lvres, et sans voir le regard de sa fille,
fix sur lui, se charger de mpris. -- Fidle  vous,  mes penses, 
mes principes. La persvrance est la plus indispensable vertu.

Dj s'loignaient de lui le souvenir de sa plus rcente embarde, et
toute autre pense qu'orthodoxe, et tout autre projet que dcent. A
prsent renseign, il se ressaisissait sans effort. Il admirait cette
consquence subtile par quoi son esprit s'tait un instant drout. Lui
n'avait pas chang: c'tait le pape.

-- Quelle constance de ma pense, tout au contraire, se disait-il;
quelle logique! Le difficile, c'est de savoir  quoi s'en tenir. Ce
pauvre Fleurissoire en est mort, d'avoir pntr les coulisses. Le plus
simple, quand on est simple, c'est de s'en tenir  ce qu'on sait. Ce
hideux secret l'a tu. La connaissance ne fortifie jamais que les
forts... N'importe; je suis heureux que Carola ait pu prvenir la
police; a me permet de mditer plus librement... Tout de mme, s'il
savait que ce n'est pas au VRAI Saint-Pre qu'il doit son infortune et
son exil, quelle consolation pour Armand-Dubois! quel encouragement dans
sa foi! quel soulas!... Demain, aprs la crmonie funbre, je ferai
bien de lui parler.


Cette crmonie n'attira pas grande affluence.  Trois voitures suivaient
le corbillard. Il pleuvait. Dans la premire voiture Blafaphas
accompagnait amicalement Arnica (ds que le deuil aura pris fin, il
l'pousera sans nul doute); tous deux partis de Pau l'avant-veille
(abandonner la veuve  son chagrin, la laisser seule entreprendre ce
long voyage, Blafaphas n'en suportait pas la pense; et quand bien mme!
Pour n'tre pas de la famille, il n'en avait pas moins pris le deuil;
quel parent valait un tel ami?), mais arrivs  Rome depuis quelques
heures  peine, par suite d'un ratage de train.

Dans la dernire voiture avait pris place Mme Armand-Dubois avec la
comtesse et sa fille; dans la seconde le comte avec Anthime
Armand-Dubois.

Sur la tombe de Fleurissoire, il ne fut fait aucune allusion  sa
malchanceuse aventure. Mais, au retour du cimetire, Julius de
Baraglioul, de nouveau seul avec Anthime, commena:

-- Je vous avais promis d'intercder pour vous prs du Saint-Pre.

-- Dieu m'est tmoin que je ne vous en avais pas pri.

-- Il est vrai: outr du dnuement o vous abandonnait l'glise, je
n'avais cout que mon coeur.

-- Dieu m'est tmoin que je ne me plaignais point.

-- Je sais!...  Je sais!...  M'avez-vous assez agac avec votre
rsignation! Et mme, puisque vous m'invitez  y revenir, je vous
avouerai, mon cher Anthime, que je reconnaissais l moins de saintet
que d'orgueil et que l'excs de cette rsignation, la dernire fois que
je vous vis  Milan, m'avait paru beaucoup plus prs de la rvolte que
de la vritable pit, et m'avait grandement incommod dans ma foi. Dieu
ne vous en demandait pas tant, que diable! Parlons franc! votre attitude
m'avait choqu.

-- La vtre, je puis donc aussi vous l'avouer, m'avait attrist, mon
cher frre. N'est-ce pas vous, prcisment, qui m'incitiez  la rvolte,
et...

Julius qui s'chauffait, l'interrompit:

-- J'avais suffisamment prouv par moi-mme, et donn  entendre aux
autres dans tout le cours de ma carrire, qu'on peut tre parfait
chrtien sans pourtant faire fi des lgitimes avantages que nous offre
le rang o Dieu a trouv sage de nous placer. Ce que je reprochais 
votre attitude, c'tait prcisment, par son affectation, de sembler
prendre avantage sur la mienne.

-- Dieu m'est tmoin que...

-- Ah! ne protestez pas toujours! interrompit de nouveau Julius. -- Dieu
n'a que faire ici. Je vous explique prcisment, quand je dis que votre
attitude tait tout prs de la rvolte... j'entends: de ma rvolte 
moi; et c'est l prcisment ce que je vous reproche: c'est, en
acceptant l'injustice, de laisser autrui se rvolter pour vous. Car je
n'admettais pas, moi, que l'glise ft dans son tort; et votre attitude,
sans avoir l'air d'y toucher, l'y mettait. J'avais donc rsolu de me
plaindre  votre place. Vous allez voir bientt combien j'avais raison
de m'indigner.

Julius dont le front s'emperlait posa sur ses genoux son haut-de-forme.

-- Voulez-vous que je donne un peu d'air? et Anthime, complaisamment,
baissa la vitre de son ct.

-- Sitt  Rome, reprit Julius, je sollicitai donc une audience.  Je fus
reu. Un trange succs devait couronner ma dmarche...

-- Ah! dit indiffremment Anthime.

-- Oui, mon ami.  Car si je n'obtins en l'espce rien de ce que j'tais
venu rclamer, je remportai du moins de ma visite une assurance... qui
mettait notre Saint-Pre  l'abri de toutes les suppositions injurieuses
que nous formions  son endroit.

-- Dieu m'est tmoin que je n'ai jamais rien formul d'injurieux 
l'endroit de notre Saint-Pre.

-- Je formulais pour vous.  Je vous voyais ls; je m'indignais.

-- Arrivez au fait, Julius: vous avez vu le pape?

-- Eh bien, non! je n'ai pas vu le pape, clata enfin Julius  -- mais je
me suis saisi d'un secret; secret douteux d'abord, mais qui bientt, par
la mort de notre cher Amde, devait trouver une confirmation soudaine;
secret effroyable, dconcertant, mais o votre foi, cher Anthime, saura
puiser du rconfort. Car sachez que ce dni de justice dont vous ftes
victime, le pape est innocent...

-- Eh! je n'en ai jamais dout.

-- Anthime, coutez bien: Je n'ai pas vu le pape parce que personne ne
peut le voir; celui qui prsentement est assis sur le trne pontifical
et que l'glise coute et qui promulgue; celui qui m'a parl, le pape
qu'on voit au Vatican, le pape que j'ai vu N'EST PAS LE VRAI.

Anthime,  ces mots, commena d'tre secou tout entier d'un gros rire.

-- Riez! riez! reprit Julius piqu.  Moi aussi je riais d'abord.
Euss-je un peu moins ri, on n'et pas assassin Fleurissoire. Ah! saint
ami! tendre victime!... Sa voix expira dans les sanglots.

-- Dites donc! c'est srieux ce que vous nous baillez l?...  Ah
mais!... Ah mais!... Ah mais!... fit Armand-Dubois que le pathos de
Julius inquitait. -- C'est que tout de mme il faudrait savoir...

-- C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort.

-- Parce qu'enfin, si j'ai fait bon march de mes biens, de ma
situation, de ma science, si j'ai consenti qu'on me jout... continuait
Anthime qui peu  peu  son tour se montait.

-- Je vous le dis: de tout cela _le vrai_ n'est en rien responsable;
celui qui vous jouait, c'est un suppt du Quirinal.

-- Dois-je croire  ce que vous dites?

-- Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre martyr.

Tous deux demeurrent quelques instants silencieux.

Il avait cess de pleuvoir; un rayon cartait la nue.  La voiture avec
de lents cahots rentrait dans Rome.

-- Dans ce cas, je sais ce qui me reste  faire, reprit Anthime, de sa
voix la mieux dcide: Je vends la mche.

Julius sursauta.

-- Mon ami, vous m'pouvantez.  Sr, vous allez vous faire excommunier.

-- Par qui?  Si c'est par un faux pape, on s'en fout.

-- Et moi qui pensais vous aider  goter dans ce secret quelque vertu
consolatrice, reprit Julius constern.

-- Vous plaisantez?...  Et qui me dira si Fleurissoire en arrivant au
paradis n'y dcouvre pas tout de mme que son bon Dieu non plus n'est
pas _le vrai?_

-- Voyons; mon cher Anthime, vous divaguez.  Comme s'il pouvait y en
avoir deux! comme s'il pouvait y en avoir UN AUTRE.

-- Non, mais vraiment vous en parlez trop  votre aise, vous qui n'avez
pour _lui_ rien dlaiss; vous  qui, vrai ou faux, tout profite... Ah!
tenez, j'ai besoin de m'arer.

Pench sur la portire il toucha du bout de sa canne l'paule du cocher
et fit arrter la voiture. Julius s'apprtait  descendre avec lui.

-- Non! laissez-moi.  J'en sais assez pour me conduire.  Gardez le reste
pour un roman. Pour moi, j'cris au grand Matre de l'Ordre ce soir
mme, et ds demain je reprends mes chroniques scientifiques de _La
Dpche_. On rira bien.

-- Quoi! vous boitez, dit Julius, surpris de le voir de nouveau
clopiner.

-- Oui, depuis quelques jours, mes douleurs m'ont repris.

-- Ah! vous m'en direz tant! fit Julius qui, sans le regarder
s'loigner, se rencogna dans la voiture.



VII.


Protos tait-il dans l'intention de livrer Lafcadio  la police, ainsi
qu'il l'en avait menac?

Je ne sais: l'vnement prouva du reste qu'il ne comptait point, parmi
ces messieurs de la police, rien que des amis. Ceux-ci, prvenus la
veille par Carola, avaient dress, vicolo dei Vecchierelli, leur
souricire; ils connaissaient de longue date la maison et savaient
qu'elle offrait,  l'tage suprieur, de faciles communications avec la
maison voisine, dont ils gardrent galement les issues.

Protos ne craignait point les argousins; l'accusation ne lui faisait
point peur, ni l'appareil de la justice; il se savait peu facile 
saisir, coupable en ralit d'aucun crime, et rien que de dlits si
menus qu'ils chapperaient  la prise. Donc il ne s'effraya pas 
l'excs lorsqu'il comprit qu'il tait cern et c'est ce qu'il comprit
trs vite, ayant un flair particulier pour reconnatre, sous n'importe
quel dguisement, ces messieurs.

A peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord dans la chambre de Carola,
attendant le retour de celle-ci qu'il n'avait pas revue depuis
l'assassinat de Fleurissoire; il tait dsireux de lui demander conseil
et laisser quelques indications, au cas probable o il ferait du bloc.

Carola cependant, dfrant aux volonts de Julius, n'avait point paru au
cimetire; nul ne sut que, cache derrire un mausole et sous un
parapluie, elle assistait de loin  la triste crmonie. Elle attendit
patiemment, humblement, que fussent dserts les abords de la tombe
frache; elle vit se reformer le cortge, Julius remonter avec Anthime
et les voitures, sous la pluie fine, s'loigner. Alors elle s'approcha
de la tombe  son tour, sortit de dessous son fichu un gros bouquet
d'asters qu'elle posa, loin  l'cart des couronnes de la famille: puis
resta longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant  rien, et
pleurant faute de prires.

Lorsqu'elle revint vicolo dei Vecchierelli, elle distingua bien, sur le
seuil, deux figures insolites; ne comprit point pourtant que la maison
tait garde. Il lui tardait de rejoindre Protos; ne doutant point que
ce ne ft l'assassin, elle le hassait  prsent...

Quelques instants plus tard la police accourait  ses cris: trop tard,
hlas! Exaspr de se savoir livr par elle, Protos venait d'trangler
Carola.

Ceci se passait vers midi.  Les journaux du soir en publiaient dj la
nouvelle, et comme on avait trouv sur Protos la dcoupure de la coiffe
du chapeau, sa double culpabilit ne laissait de doute pour personne.


Lafcadio cependant avait vcu jusqu'au soir dans une attente ou une
crainte vague, non point peut-tre de la police dont l'avait menac
Protos, mais de Protos lui-mme ou de je ne sais quoi dont il ne
cherchait plus  se dfendre. Une incomprhensible torpeur pesait sur
lui, qui n'tait peut-tre que de la fatigue: il renonait.

La veille il n'avait revu Julius qu'un instant, lorsque celui-ci, 
l'arrive du train de Naples, tait all prendre livraison du cadavre;
puis il avait longtemps march au travers de la ville, au hasard, pour
user cette exaspration que lui laissait, aprs la conversation du
wagon, le sentiment de sa dpendance.

Et pourtant la nouvelle de l'arrestation de Protos n'apporta pas 
Lafcadio le soulagement qu'il et pu croire. On et dit qu'il tait
du. Bizarre tre! D'autant qu'il avait plus dlibrment repouss
tout profit matriel du crime, il ne se dessaisissait volontiers d'aucun
des risques de la partie. Il n'admettait pas qu'elle ft aussitt finie.
Volontiers, comme il faisait nagure aux checs, il et donn la tour 
l'adversaire, et, comme si l'vnement tout  coup lui faisait le gain
trop facile et dsintressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de
cesse qu'il n'et pouss plus loin le dfi.

Il dna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas  se mettre en
habit. Sitt aprs, rentrant  l'htel, il aperut,  travers la porte
vitre du restaurant, le comte Julius, attabl en compagnie de sa femme
et de sa fille. Il fut frapp par la beaut de Genevive qu'il n'avait
pas revue depuis sa premire visite. Il s'attardait dans le fumoir,
attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir que le comte tait
remont dans sa chambre et l'attendait.

Il entra.  Julius de Baraglioul tait seul; il s'tait remis en veston.

-- Eh bien; l'assassin est coffr, dit-il aussitt en lui tendant la
main.

Mais Lafcadio ne la prit pas.  Il restait dans l'embrasure de la porte.

-- Quel assassin? demanda-t-il.

-- L'assassin de mon beau-frre, parbleu.

-- L'assassin de votre beau-frre, c'est moi.

Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans baisser la voix,
sans un geste, et d'une voix si naturelle que Julius d'abord ne comprit
pas. Lafcadio dut se rpter:

-- On n'a pas arrt, vous dis-je, l'assassin de Monsieur votre
beau-frre, pour cette raison que l'assassin de Monsieur votre
beau-frre, c'est moi.

Lafcadio aurait t d'aspect farouche, que peut-tre Julius aurait pris
peur; mais son air tait enfantin. Mme il paraissait plus jeune encore
que la premire fois que l'avait rencontr Julius; son regard tait
aussi limpide, sa voix aussi claire. Il avait referm la porte, mais
restait accot contre elle. Julius, prs de la table, s'affala dans un
fauteuil.

-- Mon pauvre enfant, dit-il d'abord, parlez plus bas!...  Qu'est-ce qui
vous a pris? Comment auriez vous fait cela?

Lafcadio baissa la tte, dj regrettant d'avoir parl.

-- Est-ce qu'on sait?  J'ai fait a trs vite, pendant que j'avais envie
de le faire.

-- Qu'aviez-vous contre Fleurissoire, ce digne homme si plein de vertus?

-- Je ne sais pas...  Il n'avait pas l'air heureux...  Comment
voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis m'expliquer moi-mme?

Un pnible silence croissait entre eux, que leurs paroles rompaient par
saccades, puis se refermait plus profond; on entendait alors les vagues
d'une banale musique napolitaine monter du grand hall de l'htel. Julius
grattait du bout de l'ongle de son petit doigt, qu'il portait en pointe
et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la table.
Soudain il s'aperut que ce bel ongle tait cass. C'tait une froissure
transversale qui ternissait dans toute sa largeur le ton carn du
cabochon. Comment avait-il fait cela? Et comment ne s'en tait-il pas
aussitt aperu? Quoi qu'il en ft, le mal tait irrparable; Julius
n'avait plus rien  faire qu' couper. Il en prouva une contrarit
trs vive, car il prenait grand soin de ses mains et de cet ongle en
particulier qu'il avait lentement form et qui faisait valoir le doigt
dont il accusait l'lgance. Les ciseaux taient dans le tiroir de la
table de toilette et Julius allait se lever pour les prendre, mais il
et fallu passer devant Lafcadio; plein de tact, il remit  plus tard la
dlicate opration.

-- Et... qu'est-ce que vous comptez faire  prsent? dit-il.

-- Je ne sais pas.  Peut-tre me livrer.  Je me donne la nuit pour
rflchir.

Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil; il contempla
quelques instants Lafcadio, puis, sur un ton tout dcourag, soupira:

-- Et moi qui commenais  vous aimer!...

C'tait dit dans mchante intention.  Lafcadio ne s'y pouvait mprendre.
Mais, pour inconsciente, cette phrase n'en tait pas moins cruelle, et
l'atteignit au coeur. Il releva la tte, raidi contre l'angoisse qui
brusquement l'treignait. Il regarda Julius: -- Est-ce l vraiment celui
dont hier je me sentais presque le frre? se disait-il. Il promena ses
regards dans cette pice, o, l'avant-veille, malgr son crime, il avait
pu causer si joyeusement; le flacon de parfum tait encore sur la table,
presque vide.

-- coutez, Lafcadio, reprit Julius: votre situation ne me parat pas
absolument dsespre. L'auteur prsum de ce crime...

-- Oui, je sais qu'on vient de l'arrter, interrompit Lafcadio
schement: Allez-vous me conseiller de laisser accuser  ma place un
innocent?

-- Celui que vous appelez: un innocent, vient d'assassiner une femme; et
mme que vous connaissiez...

-- Cela me met  l'aise, n'est-ce pas?

-- Je ne dis pas prcisment cela, mais...

-- Ajoutons qu'il est le seul prcisment qui pouvait me dnoncer.

-- Tout n'est pas sans espoir, vous voyez bien.

Julius se leva, se dirigea vers la fentre, rectifia les plis du rideau,
revint sur ses pas, puis, pench en avant, les bras croiss sur le dos
du fauteuil qu'il venait de quitter:

-- Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans un conseil: Il
ne tient qu' vous, j'en suis convaincu, de redevenir un honnte homme,
et de prendre rang dans la socit, autant du moins que votre naissance
le permet... L'glise est l pour vous aider. Allons; mon garon, un peu
de courage: allez vous confesser.

Lafcadio ne put rprimer un sourire:

-- Je vais rflchir  vos obligeantes paroles.  -- Il fit un pas en
avant, puis: -- Sans doute prfrez-vous ne pas toucher une main
d'assassin. Je voudrais pourtant vous remercier de votre...

-- C'est bien; c'est bien, fit Julius, avec un geste cordial et distant.
-- Adieu, mon garon. Je n'ose vous dire: au revoir. Pourtant, si, dans
la suite, vous...

-- Pour le moment, vous ne voyez plus rien  me dire?

-- Plus rien pour le moment.

-- Adieu, Monsieur.

Lafcadio salua gravement et sortit.


Il regagna sa chambre,  l'tage au-dessus.  Il se dvtit  demi, se
jeta sur son lit. La fin du jour avait t trs chaude; la nuit n'avait
pas apport de fracheur. Sa fentre tait large ouverte, mais aucun
souffle n'agitait l'air; les lointains globes lectriques de la place
des Thermes, dont le sparaient les jardins, emplissaient sa chambre
d'une bleutre et diffuse clart qu'on et cru venir de la lune. Il
voulait rflchir, mais une torpeur trange engourdissait dsesprment
sa pense; il ne songeait ni  son crime, ni aux moyens de s'chapper;
il essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroces de Julius:
"Je commenais de vous aimer"... Si lui n'aimait pas Julius, ces mots
mritaient-ils ses larmes? tait-ce vraiment pour cela qu'il
pleurait?... La nuit tait si douce, il lui semblait qu'il n'aurait eu
qu' se laisser aller pour mourir. Il atteignit une carafe d'eau prs de
son lit, trempa un mouchoir et l'appliqua sur son coeur qui lui faisait
mal.

-- Nulle boisson de ce monde ne rafrachira plus dsormais ce coeur sec;
se disait-il, laissant couler ses larmes jusqu' ses lvres pour en
savourer l'amertume. Des vers chantent  son oreille lus il ne savait
o, dont il ne savait pas se souvenir:

		_My heart aches; a drowsy numbness pains
		My senses..._

Il s'assoupit.

Rve-t-il?  N'a-t-il pas entendu frapper  sa porte?  La porte, que
jamais il ne ferme la nuit, doucement s'ouvre, pour laisser une frle
forme blanche avancer. Il entend appeler faiblement:

-- Lafcadio...  tes-vous ici, Lafcadio?

A travers son demi-sommeil, Lafcadio reconnat pourtant cette voix.
Mais doute-t-il encore de la ralit d'une apparition si plaisante?
Craint-il qu'un mot, qu'un geste ne la mette en fuite?... Il se tait.

Genevive de Baraglioul, dont la chambre tait  ct de celle de son
pre, avait tout entendu, malgr elle, de la conversation entre son pre
et Lafcadio. Une intolrable angoisse l'avait pousse jusqu' la chambre
de celui-ci, et puisqu' prsent son appel restait sans rponse,
persuade que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet du
lit et tomba  genoux sanglotante.

Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se pencha, tout entier
rassembl vers elle, sans pourtant oser encore poser ses lvres sur le
beau front que dans l'ombre il voyait luire. Genevive de Baraglioul
sentit alors toute sa volont se dfaire; rejetant en arrire ce front
que dj l'haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en appeler
contre lui, qu' lui-mme:

-- Ayez piti de moi, mon ami, dit-elle.

Lafcadio se ressaisit aussitt, et s'cartant d'elle et la repoussant 
la fois:

-- Relevez-vous, mademoiselle de Baraglioul.  Retirez-vous!  Je ne suis
pas... je ne peux plus tre votre ami.

Genevive se releva, mais ne s'carta pas du lit o restait  demi
couch celui qu'elle avait cru mort et, touchant tendrement le front
brlant de Lafcadio comme pour s'assurer qu'il vivait:

-- Mais, mon ami, j'ai tout entendu de ce que vous avez dit ce soir 
mon pre. Ne comprenez-vous pas que c'est pour cela que je viens?

Lafcadio, se redressant  demi, la regarda.  Ses cheveux dnous
retombaient autour d'elle; tout son visage tait dans l'ombre, de sorte
qu'il ne distinguait pas ses yeux, mais sentait l'envelopper son regard.
Comme s'il n'en pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses
mains:

-- Ah! pourquoi vous-ai je rencontre si tard? gmit-il.  Qu'ai-je fait
pour que vous m'aimiez? Pourquoi me parlez-vous ainsi, quand dj je ne
suis plus libre et plus digne de vous aimer.

Elle protesta tristement:

-- C'est vers vous que je viens, Lafcadio, non vers un autre.  C'est
vers vous criminel. Lafcadio! que de fois j'ai soupir votre nom, depuis
ce premier jour o vous m'tes apparu en hros, et mme un peu trop
tmraire... Il faut que vous le sachiez maintenant: en secret je
m'tais promise  vous ds l'instant o je vous ai vu vous dvouer d'une
manire si magnanime. Que s'est-il donc pass depuis? Se peut-il que
vous ayez tu? Que vous tes-vous laiss devenir?

Et comme Lafcadio sans rpondre secouait la tte:

-- N'ai-je pas entendu mon pre dire qu'un autre tait arrt?
reprit-elle; un bandit qui venait de tuer... Lafcadio! tandis qu'il en
est temps encore, sauvez-vous; ds cette nuit, partez! Partez.

Alors Lafcadio:

-- Je ne peux plus, murmura-t-il.  Et comme les cheveux dfaits de
Genevive touchaient ses mains, il les saisit, les pressa passionnment
sur ses yeux, sur ses lvres: -- Fuir; est-ce l ce que vous me
conseillez? Mais o voulez-vous maintenant que je fuie? Quand bien mme
j'chapperais  la police, je n'chapperais pas  moi-mme... Et puis
vous me mpriseriez d'chapper.

-- Moi! vous mpriser, mon ami...

-- Je vivais inconscient; j'ai tu comme dans un rve; un cauchemar o,
depuis, je me dbats...

-- Dont je veux vous arracher, cria-t-elle.

-- Pourquoi me rveiller? si c'est pour me rveiller criminel.  Il lui
saisit le bras: -- Ne comprenez-vous pas que j'ai l'impunit en horreur?
Que me reste-t-il  faire  prsent? sinon, quand le jour paratra, me
livrer.

-- C'est  Dieu qu'il faut vous livrer, non aux hommes.  Si mon pre ne
vous l'avait point dit, je vous le dirais  prsent: Lafcadio, l'glise
est l pour vous prescrire votre peine et pour vous aider  retrouver la
paix, par-del votre repentir.

Genevive a raison; et certes Lafcadio n'a rien de mieux  faire qu'une
commode soumission; il l'prouvera tt ou tard, et que les autres issues
sont bouches... Fcheux que ce soit cette andouille de Julius qui lui
ait conseill cela d'abord!

-- Quelle leon me rcitez-vous l? dit-il hostilement.  Est-ce vous qui
me parlez ainsi?

Il laisse aller le bras qu'il retenait, le repousse; et tandis que
Genevive s'carte, il sent grandir en lui, avec je ne sais quelle
rancune contre Julius, le besoin de dtourner Genevive, de son pre, de
l'amener plus bas, plus prs de lui; comme il baisse les yeux, il
distingue, chausss de petites mules de soie, ses pieds nus.

-- Ne comprenez-vous pas que ce n'est pas le remords que je crains,
mais...

Il a quitt son lit; il se dtourne d'elle; il va vers la fentre
ouverte; touffe; il appuie son front  la vitre et ses paumes
brlantes sur le fer glac du balcon; il voudrait oublier qu'elle est
l, qu'il est prs d'elle...

-- Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait pour un criminel tout ce
qu'une jeune fille de bonne famille peut tenter; mme presque un peu
plus; je vous en remercie de tout mon coeur. Il vaut mieux que vous me
laissiez  prsent. Retournez  votre pre,  vos coutumes,  vos
devoirs... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que c'est pour
tre un peu moins indigne de l'affection que vous me tmoignez, que
j'irai me livrer demain. Songez que... Non! ne m'approchez pas...
Pensez-vous qu'une poigne de main me suffirait?

Genevive braverait le courroux de son pre, l'opinion du monde et ses
mpris, mais devant ce ton glac de Lafcadio, le coeur lui manque.
N'a-t-il donc pas compris que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui
faire ainsi l'aveu de son amour, elle non plus n'est pas sans rsolution
ni courage et que son amour vaut peut-tre mieux qu'un merci?... Mais
comment lui dirait-elle qu'elle aussi, jusqu' ce jour, s'agitait comme
dans un rve -- un rve dont elle n'chappait par instants qu'
l'hpital o, parmi les pauvres enfants et pansant leur plaies
vritables, il lui semblait prendre parfois contact, enfin, avec quelque
ralit -- un mdiocre rve o s'agitaient  ses cts ses parents et se
dressaient toutes les conventions saugrenues de leur monde, et qu'elle
ne parvenait pas  prendre leurs gestes non plus que leurs opinions,
leurs ambitions, leurs principes, non plus que leur personne mme, au
srieux. Quoi d'tonnant si Lafcadio n'avait pas pris au srieux
Fleurissoire!... Se peut-il qu'ils se sparent ainsi? L'amour la pousse,
l'lance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse, couvre son ple front
de baisers...


Ici commence un nouveau livre.

O vrit palpable du dsir; tu repousses dans la pnombre les fantmes
de mon esprit.

Nous quitterons nos deux amants  cette heure du chant du coq o la
couleur, la chaleur et la vie vont triompher enfin de la nuit. Lafcadio,
au-dessus de Genevive endormie, se soulve. Pourtant ce n'est pas le
beau visage de son amante, ce front que trempe une moiteur, ces
paupires nacres, ces lvres chaudes entrouvertes, ces seins parfaits,
ces membres las, non, ce n'est rien de tout cela qu'il contemple --
mais, par la fentre grande ouverte, l'aube o frissonne un arbre du
jardin.

Il sera bientt temps que Genevive le quitte; mais il attend encore; il
coute, pench sur elle,  travers son souffle lger, la vague rumeur de
la ville qui dj secoue sa torpeur. Au loin, dans les casernes, le
clairon chante. Quoi! va-t-il renoncer  vivre? et pour l'estime de
Genevive, qu'il estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu plus,
songe-t-il encore  se livrer?












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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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