Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral

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Title: Mes Origines. Memoires et Recits

Author: Frederic Mistral

Release Date: December, 2004 [EBook #7012]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on February 22, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***




This eBook was produced by Walter Debeuf





Mes Origines.

Mmoires et rcits.
(Traduction du provenal)

par Frdric Mistral.


CHAPITRE I.

AU MAS DU JUGE.

Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Matre
Franois, mon pre. -- Dlade, ma mre. -- Jean du Porc. -- L'aeul
tienne. -- La mre-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
fleurs de glais.

D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
l-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vpres, plus ou
moins clairs ou foncs, en hautes ondes.  C'est la chane des
Alpilles, ceinture d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
vritable belvdre de gloire et de lgendes.

Le sauveur de Rome, Caus Marius, encore populaire dans toute la
contre, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
derrire les murs de son camp; et ses trophes triomphaux, 
Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dors par le
soleil.  C'est au penchant de cette cte qu'on rencontre les tronons
du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
Arnes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di
Sarrasin_ (pierre des Sarrasins),  parce que c'est par l que les
Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles.  C'est sur les rocs
escarps de ces collines que les princes des Baux avaient leur
chteau fort.  C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux,  Romanin
et  Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles chtelaines
du temps des troubadours.  C'est  Mont-Majour que dorment, sous les
dalles du clotre, nos vieux rois arlsiens.  C'est dans les grottes
du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fes.  C'est sous
ces ruines, romaines ou fodales, que gt la Chvre d'Or.

Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
plaine, une large et riche plaine, qu'en mmoire peut-tre du consul
Caus Marius on nomme encore _Le Caieou_.

-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyag, en Languedoc
comme en Provence...  Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
ce terroir.  Si, depuis la Durance jusqu' la mer, l-bas, on tirait
un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les
Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
demand quelques couplets pour la chorale du village, voici,  ce
propos, les vers que je leur fis:

_Maillane est beau, Maillane plat -- et se fait beau de plus en
plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contre
-- et tient son nom du mois de Mai.

Que vous soyez  Paris ou  Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.

Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprs --
que Dieu fit tout exprs pour elle; -- et quand se lve le mistral,
-- il ne fait que branler le berceau.

Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trve, --
s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
nous mangeons le pain de nos bls._

La vieille bastide o je naquis, en face des Alpilles, touchant le
Clos-Crma, avait nom le Mas du Juge, un tnement de quatre paires de
btes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
son ptre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou
moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalires, qui venaient
aider au travail, soit pour les vers  soie, pour les sarclages, pour
les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
des semailles ou celles de l'olivaison.

Mes parents, des _mnagers_, taient de ces familles qui vivent sur
leur bien, au labeur de la terre, d'une gnration  l'autre!  Les
mnagers, au pays d'Arles, forment une classe  part: sorte
d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
qui comme toute autre, a son orgueil de caste.  Car si le paysan,
habitant du village, cultive de ses bras, avec la bche ou le hoyau,
ses petits lopins de terre, le mnager, agriculteur en grand, dans
les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
en chantant sa chanson, la main  la charrue.

C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chants
aux noces de mon neveu:

_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
terroir -- avec cet instrument.

Nous avons fait du bl -- pour le pain de Nol -- et de la toile
rousse pour nipper la maison.

Tout chemin va  Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._

Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fentres, comme le font
tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin.  Le clbre
pendentif qu'on montre  Valence est le tombeau de ces Mistral.  Et,
 Saint-Remy, nid de ma famille (car mon pre en sortait), on peut
voir encore l'htel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
Palais de la Reine Jeanne.

Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trfle avec cette
devise assez prsomptueuse: _"Tout ou Rien."_  Pour ceux, et nous en
sommes, qui voient un horoscope dans la fatalit des noms
patronymiques ou le mystre des rencontres, il est curieux de trouver
la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le pass,  la seigneurie de
Mistral dsignant le grand souffle de la terre de Provence, et,
enfin, ces trois trfles marquant la destine de notre famille
terrienne.

-- Le trfle, nous dclara, un jour, le Sr Peladan, qui, lorsqu'il a
quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'ide
de Verbe autochtone, de dveloppement sur place, de lente croissance
en un lieu toujours le mme.  Le nombre trois signifie la maison
(pre, mre, fils),
au sens divinatoire.  Trois trfles signifient donc trois harmonies
familiales succdentes, ou neuf, qui est le nombre du sage  l'cart.
 La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisment  ces fleurs sdentaires
et qui ne se transplantent pas:  devise, comme emblme, de terrien
endurci.

Mais laissons l ces bagatelles.  Mon pre, devenu veuf de sa
premire femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
suis le crot de ce second lit.  Voici comment il avait fait la
connaissance de ma mre:

Une anne,  la Saint-Jean, matre Franois Mistral tait au milieu
de ses bls, qu'une troupe de moissonneurs abattait  la faucille.
Un essaim de glaneuses suivait les tcherons et ramassait les pis
qui chappaient au rteau.  Et voil que mon seigneur pre remarqua
une belle fille qui restait en arrire, comme si elle et eu peur de
glaner comme les autres.  Il s'avana prs d'elle et lui dit:

-- Mignonne, de qui es-tu?  Quel est ton nom?

La jeune fille rpondit:

-- Je suis la fille d'tienne Poulinet, le maire de Maillane.  Mon
nom est Dlade.

-- Comment! dit mont pre, la fille de Poulinet, qui est le maire de
Maillane, va glaner?

-- Matre, rpliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
filles et deux garons, et notre pre, quoiqu'il ait assez de bien,
quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous rpond: "Mes
petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en."  Et voil pourquoi
je suis venue glaner.

Six mois aprs cette rencontre, qui rappelle l'antique scne de Ruth
et de Booz, le vaillant mnager demanda Dlade  matre Poulinet, et
je suis n de ce mariage.

Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
dans l'aprs-midi, la gaillarde accouche envoya qurir mon pre, qui
tait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs.  En
courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:

-- Matre, cria le messager, venez! car la matresse vient
d'accoucher maintenant mme.

-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon pre.

-- Un beau, ma foi.

-- Un fils!  Que le bon Dieu le fasse grand et sage!

Et sans plus, comme si de rien n'tait, ayant achev son labour, le
brave homme, lentement, s'en revint  la ferme.  Non point qu'il ft
moins tendre pour cela; mais lev, endoctrin, comme les Provenaux
anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manires,
l'apparente rudesse du vieux _pater familias_.

On me baptisa Frdric, en mmoire, parat-il, d'un pauvre petit gars
qui, au temps o mon pre et ma mre se _parlaient_, avait fait
gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps aprs,
tait mort d'une insolation.  Mais, comme elle m'avait eu 
Notre-Dame de Septembre, ma mre m'a toujours dit qu'elle m'avait
voulu donner le prnom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mre
de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le
fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
trouv, on ne voulut l'accepter ni  la mairie ni au presbytre.

Ma premire sortie sur les bras de ma mre, qui me nourrissait de son
lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mre,
dans la beaut, l'clat de sa pleine jeunesse, prsentant avec
orgueil son "roi"  ses amies, et, crmonieuses, les amies et
parentes nous accueillant avec les flicitations d'usage et m'offrant
une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
allumette, avec ces mots sacramentels:

-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
sage comme le sel, sois droit comme une allumette.

On trouvera peut-tre tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
 Mais, aprs tout, chacun est libre, et,  moi, il m'agre de
revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
de mrier et dans mon chariot  roulettes, car, l, je ressuscite le
bonheur de ma mre dans ses plus doux tressaillements.

Quand j'eus six mois, on me dlivra de la bande qui enveloppait mes
langes (car Nanounet, ma mre-grand, avait trs fort recommand de me
tenir serr  point, parce que, disait-elle, les enfants bien
emmaillots ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
triomphalement, ma mre m'apporta  l'glise de Maillane; et sur
l'autel du saint, en me tenant par les lisires, pendant que ma
marraine me chantait : _Avne, Avne, Avne_ (Viens, viens, viens),
on me fit faire mes premiers pas.

A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe.  Ctait une
demi-lieue de chemin pour le moins.  Ma mre, tout le long, me
dorlotait dans ses bras.  Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
moelleux!  Je voulais toujours, toujours, quil me portt encore un
peu...  Mais, une fois, -- javais cinq ans, --  mi-chemin du
village, ma pauvre mre me dposa en disant:

-- Oh! tu pses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.

Aprs la messe, avec ma mre, nous allions voir mes grands-parents,
dans leur belle cuisine vote en pierre blanche, o, de coutume, les
bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivire,
en se promenant sur les dalles, entre lvier et la chemine,
venaient parler du gouvernement.

M. Dumas, qui avait t juge et qui stait dmis en 1830, aimait,
sur toute chose,  donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
quavec sa grosse voix, il rptait, tous les dimanches, aux jeunes
mres qui dodelinaient leurs mioches:

-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cl, ni livre : parce
qu'avec un couteau lenfant peut se couper; une cl, il peut la
perdre et, un livre, le dchirer.

M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente pouse et leurs onze
ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
anctres, tout tapiss de toile peinte, de Mar- seille, reprsentant
des oisillons et des paniers en fleurs, et l, pour taler
lducation de sa ligne, il faisait, non sans orgueil, dclamer,
vers  vers, mot  mot, un peu  lun, un peu  lautre, le rcit de
_Thramne_:

	_A peine nous sortions des portes de Trzne...
	De Trgne... Il tait sur son char... sur chon sar...
	Ses gardes affligs... affizs...
	Imitaient son silence autour de lui rangs...
	Lui ranzs._

Ensuite, il disait  ma mre:

-- Et le vtre, Dlade, lui apprenez-vous rien pour rciter?

-- Si rpondait navement ma mre: il sait la sornette de Jean du
Porc.

-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.

Et alors en baissant la tte, jnonnais timidement:

_Qui est mort?  Jean du Porc.  Qui le pleure?  Le roi Maure  Qui
le rit?  La perdrix.  Qui le chante?  La calandre  Qui en sonne
le glas?  Le cul de la pole.  Qui en porte le deuil?  Le cul du
chaudron._

C'est avec ces contes-l, chants de nourrices et sornettes, que nos
parents,  cette poque, nous apprenaient  parler la bonne  langue
provenale; tandis qu prsent, la vanit ayant pris le dessus dans
la plupart des familles, cest avec le systme de lexcellent M.
Dumas que lon enseigne les enfants et quon en fait de petits niais
qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvs, sans attaches
ni racines, car il est de mode, aujourdhui, de renier absolument
tout ce qui est de tradition.

Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
aeul maternel.  Il tait, comme mon pre, mnager propritaire,
dune bonne maison comme lui, et dun bon sang : avec cette
diffrence que, du ct des Mistral, ctaient des laborieux, des
conomes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, navaient pas
leurs pareils, et que, du ct de ma mre, tout  fait insouciants et
ntant jamais prts pour aller au labour, ils laissaient leau
courir et mangeaient leur avoir.  Laeul tienne, pour tout dire,
tait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.

Bien quil et huit enfants, entre lesquels six filles (qui, 
lheure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette  la main),
ds quil y avait fte quelque part, en avant! Il partait pour trois
jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
cus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
(1), le quatrime jour il rentrait au logis et, alors, grandmaman
Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:

-- Nas-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme a le
bien de tes filles I

(1) Quand la poche est vide.

-- H! bonasse, rpondait-il, de quoi vas-tu t'inquiter?  Nos
fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot.  Et tu verras,
Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.

Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
sur son douaire des hypothques aux usuriers, qui lui prtaient de
l'argent  cinquante ou  cent pour cent, ce qui ne l'empchait pas,
quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
devant la chemine, en chantant tous ensemble:

	_Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
	Ce sont de braves gens,
	Quand ils n'ont plus d'argent._

Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:

_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
-- Qui n'avons pas le sou.  -- Et le compre qui est derrire, -- N'a
pas un denier, -- N'a pas un denier._

Et quand ma pauvre aeule se dsolait de voir ainsi partir, l'un
aprs l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
patrimoine:

-- Eh! bcasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-pre, pour
quelques lopins de terre?  Il y pleuvait comme  la rue.

Ou bien:

-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
impositions!

Ou bien:

-- Cette friche-l? les arbres du voisin la desschaient comme
bruyre.

Et toujours, de cette faon, il avait la riposte aussi prompte que
joyeuse...  Si bien qu'il disait mme, en parlant des usuriers:

-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
Car, sans eux, comment ferions-nous, les dpensiers, les gaspilleurs,
pour trouver du quibus, en un temps o comme on sait, l'argent est
marchandise?

C'tait l'poque, en ce temps-l, o Beaucaire, avec sa foire,
faisait merveille sur le Rhne; il venait l du monde, soit par eau,
soit par terre, de toutes les nations, jusqu' des Turcs et des
ngres.

Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espces de choses qu'il
faut pour le nourrir, pour le vtir, pour le loger, pour l'amuser,
pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pices de toile,
les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
rat, vous l'y trouviez  profusion,  monceaux,  faisceaux ou en
piles, dans les grands magasins vots, sous les arceaux des Halles,
aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pr.

C'tait comme nous dirions, mais avec un ct plus populaire et
grouillant de vie, c'tait l tous les ans, au soleil de juillet,
l'exposition universelle de l'industrie du Midi.

Mon grand-pre tienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire  Beaucaire ses
bamboches.  Donc, sous prtexte d'aller acheter du poivre, du girofle
ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pice,
non coups, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
flnait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
charlatans, des comdiens, surtout des bohmiens, lorsqu'ils
discutent et se harpaillent pour le march et marchandage de quelque
bourrique maigre.

Un dlicieux rgal pour lui: Polichinelle avec Rosette!  Il y tait
toujours plus neuf et ravi, bouche be, il y riait comme un pauvre
aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient l sans cesse
sur le propritaire et sur le commissaire.  A ce point les filous (et
imaginez-vous si,  Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
anne, tout doucement, l'un aprs l'autre, sans qu'il se retournt,
tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
d'avance, il dnouait sa ceinture, sans plus de chagrin que a, et
s'en torchait le nez.  Mais, quand il rentrait  Maillane, avec le
nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
qui avaient dteint:

-- Allons, lui disait ma grand'mre, on t'a encore vol tes
mouchoirs.

-- Qui te l'a dit? faisait l'aeul.

-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouch avec ta ceinture.

-- Bah! je n'en ai pas regret, rpondait le bon humain; ce
Polichinelle m'a tant fait rire!

Bref, quand ses filles (et ma mre en tait une) furent d'ge  se
marier, comme elles n'taient pas gauches, ni bien dsagrables, les
galants, malgr tout, vinrent tout de mme  l'appeau.  Seulement,
quand les pres disaient  mon aeul:

-- Autrement, le cas chant, combien faites-vous  vos filles?

-- Combien je fais  mes filles? rpondait matre tienne, tout rouge
de colre;  graine d'imbcile, c'est dommage!  A ton gars je
donnerais une belle gouge, tout leve, toute nippe, et j'y
ajouterais encore des terres et de l'argent!  Qui ne veut pas mes
filles telles quelles, qu'il les laisse...  Dieu merci,  la huche de
matre tienne il y a du pain.

Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-pre furent prises,
toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et mme qu'elles
firent toutes de bons mariages?  _Fille jolie_, dit le proverbe,
_porte sur le front sa dot._

Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
cueillir encore un tout petit bouquet.

Derrire le Mas du Juge, c'est l'endroit o je suis n, il y avait le
long du chemin un foss qui menait son eau  notre vieux Puits 
roue.  Cette eau n'tait pas profonde, mais elle tait claire et
riante, et, quand j'tais petit, je ne pouvais m'empcher, surtout
les jours d't, d'aller jouer le long de sa rive.

Le foss du Puits  roue!  Ce fut le premier livre o j'appris,  en
m'amusant, l'histoire naturelle.  Il y avait l des poissons,
pinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
de pcher dans un sachet de canevas, qui avait servi  mettre des
clous et que je suspendais au bout d'un roseau.  Il y avait des
demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
doigts, quand elles ne s'chappaient pas, lgres, silencieuses, en
faisant frissonner le crpe de leurs ailes; il y avait des
"notonectes", espces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes  la faon des
cordonniers qui tirent le ligneul.  Ensuite des grenouilles, qui
sortaient de la mousse une chine glauque, chamarre d'or, et qui, en
me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
escarbots qui rdaient dans les flaches et qu'on nommait des
"mange-anguilles".

Ajoutez  cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
"massettes", cotonnes et allonges, qui sont les fleurs du typha;
telles que le nnuphar qui tale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
"butome" au trochet de fleurs roses, et le ple narcisse qui se mire
dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
l'Enfant Jsus" qui est le myosotis.

Mais de tout ce monde-l, ce qui m'engageait le plus, c'tait la
fleur des "glais".  C'est une grande plante qui crot au bord des
eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
d'or.  Il est  croire mme que les fleurs de lis d'or, armes de
France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'taient que
des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
glais est un iris, et l'azur du blason reprsente bien l'eau o crot
le glais.

Toujours est-il, qu'un jour d't, quelque temps aprs la moisson, on
foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" taient dans l'aire 
travailler.  A l'entour des chevaux et des mulets qui pitinaient,
ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
les bras retrousss, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
quatre, retournaient les pis ou enlevaient la paille avec des
fourches de bois.  Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
soleil, nu-pieds, sur le grain battu.

Au haut de l'aire, port par les trois jambes d'une chvre rustique,
forme de trois perches, tait suspendu le van.  Deux ou trois filles
ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
bl ml aux balles; et le "matre", mon pre, vigoureux et de haute
taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
intervalles, il cessait de souffler, mon pre, avec le crible
immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, srieux,
l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait  un dieu ami, il lui
disait:

-- Allons, souffle, souffle, mignon!

Et le mistral, ma foi, obissant au patriarche, haletait de nouveau
en emportant la poussire; et le beau bl bni tombait en blonde
averse sur le monceau conique qui,  vue d'oeil, montait entres les
jambes du vanneur.

Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncel le grain avec la
pelle, que les hommes poussireux allaient se laver au puits ou tirer
de l'eau pour les btes, mon pre,  grandes enjambes, mesurait le
tas de bl et y traait une croix avec le manche de la pelle en
disant: "Que Dieu te croisse!"

Par une belle aprs-midi de cette saison d'aires, -- je portais
encore les jupes: j'avais  peine quatre ou cinq ans -- aprs m'tre
bien roul, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
m'acheminai donc seul vers le foss du Puits  roue.

Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commenaient 
s'panouir et les mains me dmangeaient d'aller cueillir quelques-uns
de ces beaux bouquets d'or.

J'arrive au foss; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
la main pour attraper les fleurs...  Mais, comme elles taient trop
loignes, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
dans l'eau jusqu'au cou.

Je crie.  Ma mre accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
claques, et, devant elle, tremp comme un caneton, me faisant filer
vers le Mas:

-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le foss!

-- J'allais cueillir des fleurs de glais.

-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais.  Tu
ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachs, un gros
serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?

Et elle me dshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
chaussettes, ma chemisette, et pour faire scher ma robe trempe et
ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
dimanche, en me disant:

-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.

Et me voil dans l'aire; je fais sur la paille frache quelques
jolies cabrioles; j'aperois un papillon blanc qui voltige dans un
chaume.  Je cours, je cours aprs, avec mes cheveux blonds flottant
au vent hors de mon bguin... et paf! me voil encore vers le foss
du Puits  roue...

Oh! mes belles fleurs jaunes!  Elles taient toujours l, fires au
milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
plus possible d'y tenir.  Je descends bien doucement, bien doucement
sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
j'envoie la main, je m'allonge', je m'tire tant que je puis... et
patatras! je me fiche jusqu'au derrire dans la vase.

Ae! ae! ae!  Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
gargouiller et qu' travers les herbes je croyais entrevoir le gros
serpent, j'entendais crier dans l'aire:

-- Matresse! courez vite, je crois que le petit est encore tomb 
l'eau!

Ma mre accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
puante, et la premire chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
elle m'applique une fesse retentissante.

-- Y retourneras-tu, entt, aux fleurs de glais?  Y retourneras-tu
pour te noyer?...  Une robe toute neuve que voil perdue, fripe-tout,
petit monstre! qui me feras mourir de transes!

Et, crott et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tte basse, et
de nouveau on me dvtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
de fte...  Oh! la galante robe!  Je l'ai encore devant les yeux,
avec ses raies de velours noir, pointille d'or sur fond bleutre.

Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:

-- Et maintenant, dis-je  ma mre, que vais-je faire?

-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
l'aire...  Et toi, tiens-toi  l'ombre.

Plein de zle, je vole vers les poules qui rdaient par les chaumes,
becquetant les pis que le rteau avait laisss.  Tout en gardant,
voici qu'une poulette huppe -- n'est-ce pas drle? -- se met 
pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
ailes rouges et bleues...  Et toutes deux, avec moi aprs, qui
voulais voir la sauterelle, de sauter  travers champs, si bien que
nous arrivmes au foss du Puits  roue!

Et voil encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
qui rveillaient mon envie, mais une envie passionne, dlirante,
excessive,  me faire oublier mes deux plongeons dans le foss:

"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"

Et, descendant le talus, j'entortille  ma main un jonc qui croissait
l; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais...  Ah! malheur, le
jonc se casse et va te faire teindre!  Au milieu du foss, je plonge
la tte premire.

Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
l'aire accourent:

-- C'est encore ce petit diable qui est tomb dans le foss.  Ta
mre, cette fois, enrag polisson, va te fouailler d'importance!

Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
larmes et qui disait:

-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-tre un
"accident".  Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
jouets en allant dans les bls chercher des bouquets sauvages...
Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-tre
une heure, dans le foss du Puits  roue...  Ah! tiens-toi, pauvre
mre, morfonds-toi pour l'approprier.  Qui lui en tiendrait, des
robes?  Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grce --
qu'il ne soit pas noy!

Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du foss.  Puis, une
fois dans le Mas, m'ayant quitt mon vtement, la sainte femme
m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
boire une cuillere de vermifuge elle me coucha dans ma berce, o,
lass de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.

Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais...  Dans
un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
transparent, azur comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
voyais de belles touffes de grands et verts glaeuls, qui talaient
dans l'air une ferie de fleurs d'or!

Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais 
pleines mains,  jointes,  brasses, les fleurs de lis blondines.
Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.

Tout  coup, j'entends une voix qui me crie: "Frdri!"

Je m'veille et que vois-je!  Une grosse poigne de fleurs de glais
couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.

Lui-mme, le patriarche, le Matre, mon seigneur pre, tait all
cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Matresse, ma mre
belle, les avait mises sur mon lit.

CHAPITRE II.

MON PRE.

L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon pre  la Rvolution.  --
La bche bnite.  -- Les rcits de la Nol.  -- Le capitaine Perrin.
-- Le maire de Maillane en 1793  -- Le jour de l'an.

Mon enfance premire se passa donc au Mas, en compagnie des
laboureurs, des faucheurs et des ptres, et quand, parfois, passait
au Mas quelque bourgeois, de ceux-l qui affectent de ne parler que
franais, moi, tout interloqu et mme humili de voir que mes
parents devenaient soudain rvrencieux pour lui, comme s'il tait
plus qu'eux:

-- D'o vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
nous?

-- Parce que c'est un monsieur, me rpondait-on.

-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
pas tre _monsieur_.

J'avais remarqu aussi que, quand nous avions des visites, comme
celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
terres), mon pre qui,  l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mre,
devant les serviteurs, l'appelait "la matresse", l, en crmonie,
il la dnommait _ma moui_ (mon pouse).  Le beau marquis et la
marquise, qui se trouvait tre la soeur du gnral de Galliffet,
chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
gteries; mais moi, sitt que je les voyais descendre de voiture,
comme un sauvageon que j'tais, je courais tout de suite me cacher
dans le fenil...  Et la pauvre Dlade de crier:

-- Frdric!

Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
que ma mre clamait, l-bas, devant la ferme:

-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
cet insupportable, et il va se cacher!

Et au lieu de drages, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
tanire, vlan! j'avais ma fesse.

J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre matre-valet, quand,
derrire la charrue tire par ses deux mules, les mains au mancheron,
il me criait, patelin:

-- Petiot, viens vite, viens.  Je t'apprendrai  labourer.

Et tout de suite, nu-pieds, nu-tte, moustill, me voil dans le
sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranche, pour
cueillir les primevres ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.

-- Ramasse des colimaons, me disais le Papoty.

Et quand j'avais les colimaons, une poigne dans chaque main:

-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaons, tiens, empoigne
les cornes du manche de la charrue.

Et comme, moi crdule, avec mes petits doigts, je prenais les
mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
d'escargots qui s'crabouillaient dans ma chair:

-- A prsent, me disait le valet de labour en riant aux clats, tu
pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!

On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs.  C'est ainsi que,
dans les fermes, on dniaise les enfants.  Quelquefois, en venant de
traire, notre berger Rouquet me criait:

-- Viens, petit, boire  mme dans le _piau_.

Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
trait le lait...  Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
trousss, sortir de la bergerie en portant  la main le vase  traire
cumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriol, pour
le humer tout chaud.  Mais, sitt qu' genoux je m'abreuvais  la
"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tte
jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
ruisselants, bouriffs, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant,  part moi, qu'on ne m'y
attraperait plus... jusqu' nouvelle attrape.

Aprs, c'tait un faucheur qui me disait:

-- Petiot, j'ai trouv un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me
faire la courte chelle?  Je garderai la mre et tu auras les
passereaux.

Oh! coquin.  Je partais, fou de joie, dans l'andain.

-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
saule; c'est l qu'est le nid...  Allons, courbe-toi.

Et je m'inclinais, la tte contre l'arbre, et alors, faisant mine de
grimper sur mon dos, le farceur me battait l'chine du talon.

C'est ainsi que commena, au milieu des gouailleries de nos
travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon ducation
d'enfance.

Comme il tait gai, ce milieu de labeurs rustiques!  Chaque saison
renouvelait la srie des travaux.  Les labours, les semailles, la
tonte, la fauche, les vers  soie, les moissons, le dpiquage, les
vendanges et la cueillette des olives, dployaient  ma vue les actes
majestueux de la vie agricole, ternellement dure, mais ternellement
indpendante et calme.

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes lous au mois ou  la journe,
de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
qui avec l'aiguillon, qui avec le rteau ou bien la fourche sur
l'paule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
les peintures de Lopold Robert.

Quand, pour dner ou pour souper, les hommes, l'un aprs l'autre,
entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
autour de la grande table, avec mon seigneur pre qui tenait le haut
bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
jour, s'il tait avantageux, si la terre tait dure ou molle ou en
tat.  Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
son couteau et, sur le coup, tous se levaient.

Tous ces gens de campagne, mon pre les dominait par la taille, par
le sens, comme aussi par la noblesse.  C'tait un beau et grand
vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.

Engag volontaire pour dfendre la France, pendant la Rvolution, il
se plaisait, le soir,  raconter ses vieilles guerres.  Au fort de la
Terreur, il avait t requis pour porter du bl  Paris, ou rgnait
la famine.  C'tait dans l'intervalle o l'on avait tu le roi.  La
France, pouvante, tait dans la consternation.  En retournant, un
jour d'hiver,  travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays.  Les
deux compatriotes se tendirent la main, et mon pre, prenant la
parole:

-- Tiens, o vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?

-- Citoyen, rpliqua l'autre, je vais  Paris porter les saints et
les cloches.

Mon pre devint ple, les larmes lui jaillirent et, tant son chapeau
devant les saints de son pays et les cloches de son glise, qu'il
rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:

-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu' ton retour, on te nomme,
pour cela, reprsentant du peuple?

L'iconoclaste courba la tte de honte et, avec un blasphme, il fit
tirer ses btes.

Mon pre, dois-je dire, avait un foi profonde.  Le soir, en t comme
en hiver, agenouill sur sa chaise, la tte dcouverte, les mains
croises sur le front, avec sa cadenette, serre d'un ruban de fil,
qui lui pendait sur la nuque, il faisait,  voix haute, la prire
pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veilles s'allongeaient,
il lisait l'vangile  ses enfants et domestiques.

Mon pre, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau
Testament,  l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa
campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).

-- Comme de notre temps les coles taient rares, c'est un pauvre,
nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
m'avait appris ma croix de par Dieu.

Et le dimanche, aprs les vpres, selon l'us et coutume des anciens
pres de famille, il crivait ses affaires, ses comptes et dpenses,
avec ses rflexions, sur un grand mmorial dnomm _Cartabou._

Lui, quelque temps qu'il ft, tait toujours content, et si, parfois,
il entendait les gens se plaindre, soit des vents temptueux, soit
des pluies torrentielles:

-- Bonnes gens! leur disait-il.  Celui qui est l-haut sait fort bien
ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
soufflait jamais de ces grands vents qui dgourdissent la Provence,
qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais?  Et si,
pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
alimenteraient les puits, les fontaines, les rivires?  Il faut de
tout, mes enfants.

Bien que, le long du chemin, il ramasst une bchette pour l'apporter
au foyer; bien qu'il se contentt, pour son humble ordinaire, de
lgumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il ft sobre
toujours et mt de l'eau dans son vin, toujours sa table tait
ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant.  Puis, si
l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il tait bon
travailleur; et, si l'on rpondait oui:

-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.

Fidle aux anciens usages, pour mon pre, la grande fte, c'tait la
veille de Nol.  Ce jour-la, les laboureurs dtelaient de bonne
heure; ma mre leur donnait  chacun, dans une serviette, une belle
galette  l'huile, une rouelle de nougat, une jointe de figues
sches, un fromage du troupeau, une salade de cleri et une bouteille
de vin cuit.  Et qui de-ci, et qui de-l, les serviteurs s'en
allaient, pour "poser la bche au feu", dans leur pays et dans leur
maison.  Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hres qui
n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
garon, par exemple, arrivaient  la nuit, en disant:

-- Bonnes ftes!  Nous venons poser, cousins, la bche au feu, avec
vous autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bche de Nol",
qui -- c'tait de tradition -- devait tre un arbre fruitier.  Nous
l'apportions dans le Mas, tous  la file, le plus g la tenant d'un
bout, moi, le dernier-n, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivs devant la dalle du foyer,
mon pre, solennellement, rpandait sur la bche un verre de vin
cuit, en disant:

_Allgresse!  Allgresse,
Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allgresse!
Avec Nol, tout bien vient:
Dieu nous fasse la grce de voir l'anne prochaine.
Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas tre moins._

Et, nous criant tous: "Allgresse, allgresse, allgresse!", on
posait l'arbre sur les landiers et, ds que s'lanait le premier jet
de flamme:

_A la bche
Boute feu!_

disait mon pre en se signant.  Et, tous, nous nous mettions  table.

Oh! la sainte table, sainte rellement, avec, tout  l'entour, la
famille complte, pacifique et heureuse.  A la place du _caleil_,
suspendu  un roseau, qui, dans le courant de l'anne, nous clairait
de son lumignon, ce jour-l, sur la table, trois chandelles
brillaient; et si, parfois, la mche tournait devers quelqu'un,
c'tait de mauvais augure.  A chaque bout, dans une assiette,
verdoyait du bl en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour
de la Sainte-Barbe.  Sur la triple nappe blanche, tour  tour
apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long
clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux
olives, le cardon, le scolyme, le cleri  la poivrade, suivis d'un
tas de friandises rserves pour ce jour-l, comme: fouaces 
l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis,
au-dessus de tout, le grand _pain calendal_,  que l'on n'entamait
jamais qu'aprs en avoir donn, religieusement, un quart au premier
pauvre qui passait.

La veille, en attendant la messe de minuit, tait longue ce jour-l;
et longuement, autour du feu, on y parlait des anctres et on louait
leurs actions.  Mais, peu  peu et volontiers, mon brave homme de
pre revenait  l'Espagne et  ses souvenirs du sige de Figuires.

Si je vous disais, commenait-il, qu'tant l-bas en Catalogne, et
faisant partie de l'arme, je trouvai le moyen, au fort de la
Rvolution, de venir de l'Espagne, malgr la guerre et malgr tout,
passer avec les miens les ftes de Nol!  Voici, ma foi de Dieu,
comment s'arrangea la chose:

"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et
Figuires, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,
en bataillant,  toi,  moi, contre les troupes espagnoles.  Ae! que
de morts, que de blesss et de souffrances et de misres!  Il faut
l'avoir vu, pour savoir cela.  De plus, au camp, -- c'tait en
dcembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,
 dfaut de pture, rongeaient, hlas! les roues des fourgons et des
affts.

"Or, ne voil-t-il pas qu'en rdant, moi, au fond d'une gorge, du
ct de la mer, je vais dcouvrir un arbre d'oranges, qui taient
rousses comme l'or!

"-- Ha! dis-je au propritaire,  n'importe quel prix, vous allez me
les vendre.

"Et, les ayant achetes, je m'en reviens de suite au camp et, tout
droit  la tente du capitaine Perrin (qui tait de Cabanes), je vais
avec mon panier et je lui dis:

"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...

"-- Mais o as-tu pris !a?

"-- O j'ai pu, capitaine.

"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir...  Aussi,
demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne
pourrai.

"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon
me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser
le bche de Nol" en Provence, dans ma famille.

"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'critoire.

Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renferm, cher
homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais
dire:

	_"Arme des Pyrenes-Orientales.

"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons cong au
citoyen Franois Mistral, brave soldat rpublicain, g de vingt-deux
ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem,
menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays,
par toute la Rpublique, et au diable, si bon lui semble._

"Et voil, mes amis, que j'arrive  Maillane, la belle veille de
Nol, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades
et les ftes.  Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de
ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait
venir  la commune et m'interpelle comme ceci:

"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitt l'arme?

"-- Cela va, rpondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette
anne, "poser la bche"  Maillane.

"-- Ah oui?  En ce cas-l, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal
du district,  Tarascon.

"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux
gardes nationaux, devant les juges du district.  Ceux-ci, trois faces
rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-l:

"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment a se
fait-il que tu aies dsert?

"Aussitt, de ma poche ayant tir mon passeport:

"-- Tenez, lisez, leur dis-je.

"Ah! mes amis de Dieu, ds avoir lu, ils se dressent en me secouant
la main:

"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crirent-ils.  Va, va, avec des
papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.

"Et aprs le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas?  Mais il
y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."

Voil, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intrieur
patriarcal et de noblesse et de simplicit, que je tenais  te
montrer.

Au Jour de l'An, -- nous clturerons par cet autre souvenir, -- une
foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de
grand matin, nous saluer comme ceci:

_Bonjour, nous vous souhaitons  tous la bonne anne,
Matresse, matre, accompagne
D'autant que le bon Dieu voudra._

-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, rpondaient mon pre et ma
mre en donnant  chacun, bonnement, sous forme d'trennes, une
couple de pains longs et de miches rebondies.

Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on
distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournes de pain aux pauvres
gens du village.

_Vivrais-je cent ans,
Cent ans, je cuirai,
Cent ans, je donnerai aux pauvres._

Cette formule, tous les soirs revenait dans la prire que mon pre
faisait avant d'aller au lit.  Et aussi,  ses obsques, les pauvres
gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:

_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
l'accompagnaient.  Amen!_

CHAPTER III

LES ROIS MAGES

A la rencontre des Rois.  -- La crche.  -- Les sornettes
maternelles.  -- Dame Renaude.  -- Les hantises de la nuit.  -- Le
cheval de Cambaud. -- Les Sorciers.  -- Les Matagots.  --L'Esprit
Fantastique.

-- C'est demain la fte des Rois; si vous voulez les voir arriver,
allez vite, petits,  leur rencontre, et portez-leur quelques
offrandes.

Voil, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous
disaient nos mres.

Et en avant!  Toute la marmaille, les enfants du village, nous
partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient 
Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour
adorer l'Enfant Jsus.

-- O allez-vous, petits?

-- Nous allons au-devant des Rois.

Et ainsi, tous ensemble, mioches bouriffs et blondines fillettes,
en bguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le
coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous
portions  la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les
Rois, des figues sches pour les pages, avec du foin pour les
chameaux.

	_Jours croissants,
	Jours cuisants._

La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid.  Le soleil
descendait, blafard, devers le Rhne.  Les ruisseaux taient gels.
L'herbe des bords tait brouie.  Des saules dfeuills, les branches
rougeoyaient.  Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
frmissants, familiers, de branche en branche...  Et l'on ne voyait
personne aux champs,  part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur
la tte son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dpenaill
qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.

-- O allez-vous si tard, petits?

-- Nous allons au-devant des Rois!

Et la tte en arrire, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,
en courant  cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions
devant nous sur le chemin blanchtre, balay par le vent.

Puis, le jour dclinait.  Le clocher de Maillane disparaissait
derrire les arbres, derrire les grands cyprs aux pointes noires;
et la campagne, vaste et nue, s'pandait au lointain...  Nous
portions nos regards si loin que nous pouvions,  perte de vue, mais
en vain!  Rien ne se montrait  nous, hormis quelque faisceau
d'pines emport dans les chaumes par le vent.  Comme les soirs
d'hiver et de janvier, tout tait triste, souffreteux et muet.

Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, pli dans sa
cape, venait de faire patre ses brebis.

-- Mais o allez-vous, enfants si tard?

-- Nous allons au-devant des Rois...  Ne pourriez-vous pas nous dire
s'ils sont encore bien loin?

-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai...  Ils sont l derrire qui
viennent; vous allez bientt les voir.

Et de courir, et de courir,  la rencontre des Rois avec nos gteaux,
nos petites galettes, et les poignes de foin pour les chameaux.

Puis, le jour dfaillait.  Le soleil, obstru par un nuage norme,
s'vanouissait peu  peu.  Les babils foltres calmaient un brin.  La
bise frachissait et les plus courageux marchaient en retenant.

Tout  coup:

-- Les voil!

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la
magnificence de la pompe royale blouissait nos yeux.  Un
rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,
enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de
pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant
un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.

-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!
voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!

Et nous demeurions baubis... Mais bientt cette splendeur, mais
bientt cette gloire, dernire chappe du soleil couchant, se
fondait, s'teignait peu  peu dans les nues; et, penauds, bouche
bante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:

-- O ont pass les Rois?

-- Derrire la montagne.

La chevche miaulait.  La peur nous saisissait; et, dans le
crpuscule, nous retournions confus, en grignotant les gteaux, les
galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.

Et quand nous arrivions, ensuite,  nos maisons:

-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mres nous disaient.

-- Non, ils ont pass en del, de l'autre ct de la montagne.

-- Mais quel chemin avez-vous pris?

-- Le Chemin Arlatan...

-- Ah! mes pauvres agneaux!  Les Rois ne viennent pas de l.  C'est
du Levant qu'ils viennent.  Pardi, il vous fallait prendre le vieux
Chemin de Rome... Ah! comme c'tait beau, si vous aviez vu, si vous
aviez vu, lorsqu'ils sont entrs dans Maillane!  Les tambours, les
trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...
Maintenant, ils sont  l'glise, o ils font leur adoration.  Aprs
souper, vous irez les voir.

Nous soupions vite, -- moi, chez ma mre-grand Nanan; puis, nous
courions  l'glise... Et, dans l'glise pleine, ds notre entre,
l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
lentement, puis dployait, formidable, le superbe nol:

_Ce matin,
J'ai rencontr le train
De trois grands Rois qui allaient en voyage,
Ce matin,
J'ai rencontr le train
De trois grands Rois dessus le grand chemin._

Nous autres, affols, nous nous faufilions, entre les jupons des
femmes, jusques  la chapelle de la Nativit, et l, suspendue sur
l'autel, nous voyions la Belle toile! nous voyions les trois Rois
Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant
Jsus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son
encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe!  Nous
admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux
tranants; puis, les chameaux bossus qui levaient la tte sur l'ne
et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur
une petite montagne en papier barbouill, les bergers, les bergres,
qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le
meunier, charg d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;
l'bahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'htelier ahuri
qui ouvrait sa fentre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent 
la Crche.  Mais c'tait le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.

Maintes fois, depuis lors, il m'est arriv, quand viennent les Rois,
d'aller me promener,  la chute du jour, dans le Chemin d'Arles.  Le
rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies
d'aubpine.  Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,
des escargots dans l'herbe et la chevche toujours y miaule; mais,
dans les nues du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la
couronne des vieux Rois.

-- O ont pass les Rois?

-- Derrire la montagne.

Hlas! mlancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la
jeunesse!  Si grand, si beau que ft le paysage connu, quand nous
voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque
toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!

_Oh! vers les plaines de froment
Laissez-moi me perdre pensif,
Dans les grands bls pleins de ponceaux
O, petit gars, je me perdais!
Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
En rcitant son anglus;
Et, chantantes, les alouettes,
Moi, je les suis dans le soleil...
Ah! pauvre mre, beau coeur aimant,
Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_

(Iles d'Or).

Qui me rendra le dlice, le bonheur idal de mon me ignorante,
quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mre en filant,
cependant que j'tais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine
la Pauvre Pcheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le
_Mauvais Riche_, et tant d'autres rcits, lgendes et croyances de
notre race provenale, qui bercrent mon jeune ge d'un balancement
de rves et de posie mue!  Aprs le lait que m'avait donn son
sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
traditions et du bon Dieu.

Aujourd'hui, avec l'troitesse du systme brutal qui ne veut plus
tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angliques de
l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
les saints et les hros, les potes et les artistes, -- aujourd'hui,
ds que l'enfant nat, avec la science nue et crue on lui dessche
coeur et me... Eh! pauvres lunatiques! avec l'ge et l'cole,
surtout l'cole de la vie vcue, on ne l'apprend que trop tt, la
ralit mesquine et la dsillusion analytique, scientifique, de tout
ce qui nous enchanta.

Si,  vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
fille rayonnante de jeunesse, quelque fcheux anatomiste venait nous
tenir ce propos:

-- Veux-tu savoir le vrai de cette crature qui a tant d'attrait pour
toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!

Ne croyez-vous pas qu' l'instant nous l'enverrions faire patre?

Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vrit autant
vaudrait, ma foi, retourner au moyen ge qui, partant du contraire de
la science moderne, en tait arriv au mme rsultat, en reprsentant
la vie par la Danse macabre.

Bref, pour donner ide des imaginations, hantises, peurs et spectres
qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scne
quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
Renaude, et m'est avis qu' ce sujet ce morceau-l viendra  point.

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
maisonnette.  Elle est fltrie, ratatine et ride, la pauvre femme,
comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
sommeille.

-- Eh bien! tante Renaude, par l, au bon soleil, vous faites un
petit somme?

-- Ho! tiens, que veux-tu faire?  Je suis l,  dire vrai, sans
dormir ni veiller... Je rvasse, je dis des patentres. Mais, puis en
priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand
on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.

-- Vous attraperez un rhume,  ce grand soleil-l, avec la
rverbration.

-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sche,
hlas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais
pas, peut-tre, une maille d'huile.

-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commres de
votre ge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.

-- Allons donc, bonne gens! Les commres de mon ge? bientt il n'en
restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Genevive
sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine
du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes
peines  moi: autant vaut demeurer seule.

-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les
lavandires.

-- Allons donc, les lavandires! des pronnelles, qui, tout le jour,
frappent  tort et  travers sur les uns et sur les autres. Elles ne
disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le
monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu
les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de
notre temps.

-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?

-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des
sornettes, que l'on se dlectait d'entendre: la _Bte des Sept Ttes,
Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._

Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre
veilles.

"A cette poque-l, on filait de l'tai, du chanvre.  L'hiver, aprs
souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous runissions
dans quelque grande bergerie.  Nous entendions dehors le mistral qui
soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
chaud, nous nous accroupissions sur la litire des brebis; et,
pendant que les hommes taient en train de traire ou de pturer les
btes, et que les beaux agneaux agenouills cognaient sur le pis de
leurs mres en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
dis, en tournant nos fuseaux nous coutions ou disions des contes.

"Mais je ne sais comment a va; on parlait, en ce temps, d'une foule
de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
foi, assuraient avoir vues.

"Tenez, ma tante Man, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
dite apprivoise.  Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
loin picorer dans le gazon. Man, avec prcaution, s'approcha encore
de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", ds qu'elle croyait
l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
la suivait.  Elle la suivit, elle la suivit, peut-tre une heure de
chemin. Puis comme le soleil tait dj couch, Man, prenant peur,
retourna chez elle. Or, il parat qu'elle fit bien, car, si elle
avait voulu suivre, malgr la nuit, cette geline blanche, qui sait,
Vierge Marie, o elle l'aurait conduite!

"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
qui venaient de faire la noce, aperurent un cheval noir qui sortait
de l'gout de Cambaud.

"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
dessus.

"Et le cheval se laissa monter.

"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
vais l'enfourcher.

"Et voil quil lenfourche aussi.

"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.

"Et celui-l grimpa aussi; et,  mesure quils montaient, le cheval
noir sallongeait, sallongeait, sallongeait, tellement que, ma foi,
douze de ces jeunes fous taient  cheval dj quand le treizime
s'cria :

"-- Jsus! Marie! grand saint Joseph! je crois quil y a encore une
place!

"Mais,  ces mots, lanimal disparut et nos douze bambocheurs se
retrouvrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
heureusement pour eux! car, si le beau dernier navait pas cri :
"Jsus! Marie! grand saint Joseph!" la malebte, assurment, les
emportait tous au diable.

"Savez-vous de quoi lon parlait encore? Dune espce de gens qui
allaient,  minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
tour  tour  la Tasse dArgent. On les appelait: sorciers ou
_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. Jen
ai mme connu plusieurs, - que je ne nommerai pas,  cause de leurs
enfants. Bref,  ce quil parat, ctaient de mauvaises gens, car,
une fois, mon grand-pre, qui tait ptre l-bas au Grs, en passant
dans la nuit, derrire le Mas des Prtres, voulut regarder par la
barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
vieux Mas abandonn, des hommes qui jouaient  la paume avec des
enfants, de petits enfants tout nus quils avaient pris dans le
berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
mains! Cela fait frmir.

"Mais quoi! ny avait-il pas aussi des chats sorciers?

Oui, il y avait des chats noirs quon appelait _mutagots_ et qui
faisaient venir largent dans les maisons o ils restaient... Tu as
connu, nest-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant dcus
lorsquelle trpassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, 
tous ses repas, elle jetait sous la table sa premire bouche.

"Jai toujours ou dire quun soir,  la veille, mon pauvre oncle
Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espce
de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser  mal, lui lance
un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit  notre oncle,
avec un mauvais regard :

"- _Tu as touch Robert_!

"Quelles singulires choses! Aujourdhui, tout cela a lair de
songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
quil y et quelque chose, puisque tous en avaient peur.

"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien dautres, de ces tres
tranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
qui, la nuit, saccroupissait 1 sur votre poitrine et vous tait le
souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
moi?...

"Mais tiens,je loubliais : et lEsprit Fantastique! Celui-l, on ne
peut pas dire quil nait pas exist : je lai entendu et vu. Il
hantait notre curie. Feu mon pre (devant Dieu soit-il!) une fois
sommeillait dans le grenier  foin. Tout  coup, il entend l-bas
ouvrir la porte. Il veut regarder dune fente, une fente de la
fentre, et sais-tu ce quil voit? Il voit nos btes, le mulet, la
mule, lne, la jument et le petit poulain qui, fort bien coupls
ensemble, sen allaient, sous la lune, boire  labreuvoir, tout
seuls. Mon pre comprit vite, car il ntait pas neuf  pareille
hantise, que ctait le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
lcurie ouverte  deux battants.

"Ce qui attire le Fantastique dans les tables, cest, dit-on, les
grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel quun enfant
dun an, lorsquon agite le hochet. Mais il nest pas mchant, il
sen faut de beaucoup; il est capricieux et se plat  faire des
niches. Sil est de bonne humeur, il vous trillera vos btes, il
leur tresse la crinire, il leur met de la paille blanche, il nettoie
leur mangeoire... il est mme  remarquer que, l o est le
Fantastique, il y a toujours une bte mieux portante que les autres,
parce que le farfadet la prise en grce par caprice, et alors, dans
la nuit, il va et vient dans la crche et lui soutire le foin des
autres.

"Mais, par mgarde et par hasard, si, dans votre curie, vous
drangez quelque chose contre sa volont, ae, ae, ae! la nuit
suivante, il fait un sabbat de maldiction. Il embrouille la queue
des btes, il leur entortille les pieds dans leurs chevtres et
licous; il renverse, patatras! ltagre des colliers; il remue, dans
la cuisine, la pole et la crmaillre; enfin, il tarabuste de toutes
les manires... Tellement quune fois, mon pre, ennuy de tout ce
vacarme, dit:

"- Il faut en finir!

"Il prend,  cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,
parpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au
Fantastique :

"- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de
pois gris.

"Or, lEsprit Fantastique, qui se complat aux minuties et qui aime
que tout soit bien rang en ordre, se mit,  ce quil parat,  trier
les pois gris; et de vtiller, Dieu sait! car nous trouvmes de
petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon pre le
savait) ce travail mticuleux  la fin lennuya, et il dtala du
fenil, et jamais nous ne le revmes.

"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi
quun jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catchisme.
Passant prs dun peuplier, jentendis rire  la cime de larbre : je
lve la tte, je regarde, et tout en haut du peuplier, japerois
lEsprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait
signe de grimper... Ah !
je te demande un peu! Pas pour un cent doignons je ny aurais
grimp; je dguerpis comme une folle et depuis, a t fini.

"Cest gal, je tassure que quand venait la nuit et quautour de la
lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!
Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devnmes
grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors,  la
veille, les garons nous criaient :

"- Allons, venez, les filles! Nous ferons,  la lune, un tour de
farandole.

"- Pas si sottes! rpondions-nous. Si nous allions rencontrer
lEsprit Fantastique ou la Poule Blanche...

"- Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce
sont l des contes de mre-grand laveugle! Nayez pas peur, venez,
nous vous tiendrons compagnie.

"Et cest ainsi que nous sortmes et, peu  peu, ma foi, en causant
avec les gars, - les garons de cet ge, tu sais, nont pas de bon
sens, ils ne disent que des btises et vous font rire par foroe, -
peu  peu, peu  peu, nous nemes plus de peur... Et depuis lors, te
dis-je, je nai plus ou parler de ces hantises de nuit.

"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez douvrage pour nous
ter lennui. Telle que tu me vois, jai eu, moi, onze enfants, que
jai tous mens  bien, et, sans compter les miens, jen ai nourri
quatorze!

"Ah! va, quand on nest pas riche et quon a tant de marmaille, quil
faut emmailloter, bercer, allaiter, brner, cest un joli son de
musette!"

-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.

-- Oh!  prsent, nous sommes mrs; il viendra nous cueillir quand il
voudra.

Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,
abaissant la tte, elle se reblottit tranquille pour boire son
soleil.

CHAPITRE IV

LCOLE BUISSONNIRE

Vagabondage par les champs.  Les bestioles du bon Dieu.  La vieille
de Papeligosse. -- Les bohmiens.  Le tonneau du loup : rve.

Vers les huit ans, et pas plus tt, - avec mon sachet bleu pour y
porter mon livre, mon cahier et mon goter, - on menvoya 
lco1e..., pas plus tt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait  mon
dveloppement intime et naturel,  lducation et trempe de ma jeune
me de pote, jen ai plus appris, bien sr, dans les sauts et
gambades de mon enfance populaire que dans le rabchage de tous les
rudiments.

De notre temps, le rve de tous les polissons qui allions  lcole
tait de faire un _planti_. Celui qui en avait fait un tait regard
par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
fieff!

Un _planti_ dsigne, en Provence, lescapade que fait lenfant loin
de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir o
il va. Les petits Provenaux font cette cole buissonnire lorsque,
aprs quelque faute, quelque grave mfait, quelque dsobissance, ils
redoutent, pour leur rentre au logis, quelque bonne rosse.

Donc, sitt pressentir ce qui leur pend  loreille, mes pteux
_plantent_ l lcole et pre et mre; advienne que pourra, ils
partent  laventure et vive la libert!

Cest chose dlicieuse, incomparable,  cet ge, de se sentir matre
absolu, la bride sur le cou, daller partout o lon veut et en avant
dans les garrigues! et en avant aux marcages! et en avant par la
montagne!

Seulement, puis vient la faim. Si cest un _planti_ dt, encore
cest pain bnit. Il y a les carrs de fves, les jardins avec leurs
pommes, leurs poires et leurs pches, les arbres de cerises, qui vous
prennent par loeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
mries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
les belles vignes, les ceps aux grappes dor, ha! il me semble les
voir !

Mais si cest un _planti_ dhiver, il faut alors sindustrier...
Parbleu, il est de petits drles qui, passant par les fermes o ils
ne sont pas connus, demandent lhospitalit. Puis, sils peuvent, les
fripons volent les oeufs aux poulaillers et mme les nichets, quils
boivent tout crus, avale!

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont dlaiss lcole et
la famille, non tant par cagnardise que par soif dindpendance ou
pour quelque injustice qui les a blesss au coeur, ceux-l fuient
lhomme et son habitation. Ils passent le jour, couchs dans les
bls, dans les fosss, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mres (celles des haies,
celles des chaumes), des prunelles, des amandes quon oublia sur
larbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
lorme (quils appellent du _pain blanc_), des oignons remonts, des
poires dtranguillon, des fanes, et, sil le faut, des glands. Tout
le jour nest quun jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
Quest-il besoin de camarades? Toutes les btes et bestioles l vous
tiennent compagnie; vous comprenez ce quelles font, ce quelles
disent, ce quelles pensent, et il semble quelles comprennent tout
ce que vous leur dites.

Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lchez
avec une paille dans lanus.

Ou, couchs le long dun talus, voil une bte--Dieu qui vous grimpe
sur le doigt? Vous lui chantez aussitt :

	_Coccinelle, vole!
	Va-ten  lcole.
	Prends donc tes matines,
	Va  la doctrine..._

Et la bte--Dieu dployant ses ailes, vous dit en senvolant :

- Vas-y toi-mme,  lcole. Jen sais assez pour moi.
Une mante religieuse, agenouille, vous regarde-t-elle?
Vous linterrogez ainsi :

	_Mante, toi qui sais tout,
	O est le loup?_

Linsecte tend la patte et vous montre la montagne.

Vous dcouvrez un lzard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez
ces paroles :

_Lzard, lzard,
Dfends-moi des serpents :
Quand tu passeras vers ma maison
Je te donnerai un grain de sel._

- A ta maison, que ny retournes-tu? a lair de dire le finaud.

Et psitt, il senfuit dans son trou.

Enfin, si vous voyez un limaon, voici la formule :

_Colimaon borgne,
Montre-moi tes cornes,
Ou jappelle le forgeron
Pour quil te brise ta maison._

Et encore la maison, et toujours la maison, o lesprit revient sans
cesse, tellement qu la fin, quand vous avez gt assez de nids, -
et de culottes, - quand vous avez avec de lorge, fait assez de
chalumeaux et assez dcortiqu de brindilles de saule pour fabriquer
des sifflets, et quavec des pommes vertes ou tout autre fruit suret
vous avez agac vos dents, ae! la nostalgie vous prend, le coeur
vous devient gros - et vous rentrez, la tte basse.

Moi, comme les copains, en provenal de race que jtais ou devais
tre (ne vous en tonnez pas), au bout de trois mois  peine que
jtais  lcole, je fis aussi mon _planti_. Et en voici le motif :

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prtexte daller couper
de lherbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)
venaient mattendre  mon dpart pour lcole de Maillane et me
disaient :

-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire  lcole, pour rester tout
le jour entre quatre murs! pour tre mis en pnitence! pour avoir sur
les doigts, puis, des coups de frule! Viens jouer avec nous...

Hlas I leau claire riait dans les ruisseaux; l-haut, chantaient
les alouettes; les bleuets, les glaeuls, les coquelicots, les
nielles, fleurissaient au soleil dans les bls verdoyants...

Et je disais :

-- Lcole, eh bien! tu iras demain.

Et, alors, dans les cours deau, avec culottes retrousses, houp! on
allait "guer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pchions des
ttards, nous faisions des pts, pif! paf!
avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu
mi-jambes (pour se faire des bottes). Et aprs, dans la poussire de
quelque chemin creux, vite!  bride abattue :

	_Les soldats sen vont!
	A la guerre ils vont,
	Et ra-pa-ta-plan,
	Garez-vous devant!_

Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi ntaient pas nos
cousins! Sans compter quavec le pain et la pitance de mon bissac, on
faisait sur lherbe, ensuite, un beau petit goter... Mais il faut
que tout finisse!

Voici quun jour mon pre, que le matre dcole avait d prvenir,
me dit :

- coute, Frdric, sil tarrive encore une fois de manquer lcole
pour aller patauger dans les fosss, vois, rappelle-toi ceci : je te
brise une verge de saule sur le dos...

Trois jours aprs, par tourderie, je manquai encore la classe et je
retournai "guer".

Mavait-il pi, ou est-ce le hasard qui lamena? Voil que, sans
culotte, pendant quavec les autres polissons habituels nous
gambadions encore dans leau, soudain,  trente pas de moi, je vois
apparatre mon pre. Mon sang ne fit quun tour.

Mon pre sarrta et me cria :

- Cela va bien... Tu sais ce que je tai promis? Va, je tattends ce
soir.

Rien de plus, et il sen alla.

Mon seigneur pre, bon comme le pain bnit, ne mavait jamais donn
une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le
craignais comme le feu.

"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton pre te tue... Srement,
il doit tre all prparer la verge."

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
chantaient par-dessus : 
-- Ae! ae! ae! la racle; ae! ae! ae! sur ta peau!

"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut dguerpir et
faire un _planti_."

Et je partis. Je pris, autant quil me souvient, un chemin qui
conduisait, l-haut, vers la Crau dEyragues. Mais, en ce temps,
pauvre petit, savais-je bien o jallais? Et aussi, lorsque jeus
chemin peut-tre une heure ou une heure et demie, il me parut, 
dire vrai, que jtais dans lAmrique.

Le soleil commenait  baisser vers son couchant; jtais las,
javais peur...

"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, o vas-tu souper? Il
faut aller demander lhospitalit dans quelque ferme."

Et, mcartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
Mas blanc, qui mavait lair tout avenant, avec son toit  porcs, sa
fosse  fumier, son puits, sa treille, le tout abrit du mistral par
une haie de cyprs.

Timide, je mavanais sur le pas de la porte et je vis une vieille
qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peigne. Pour
manger ce quelle touchait, il et fallu avoir bien faim. La vieille
avait dcroch la marmite de la crmaillre, lavait pose par terre
au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
pandait sur les lches de pain moisi.

- Eh bien! mre-grand, vous trempez la soupe?

- Oui, me rpondit-elle... Et do sors-tu, petit?

- Je suis de Maillane, lui dis-je; jai fait une escapade et je
viens vous demander... lhospitalit.

- En ce cas, me rpliqua la vilaine vieille dun ton grognon,
assieds-toi sur lescalier pour ne pas user mes chaises.

Et je me pelotonnai sur la premire marche.

- Ma grand, comment sappelle ce pays?

- Papeligosse.

- Papeligosse!

Vous savez que, lorsquon parle aux enfants dun pays lointain, les
gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, 
cet ge-l, moi je croyais  Papeligosse,  Zibe-Zoube,  Gafe-1Ase
et autres pays fantastiques, comme  mon saint pater. Et aussi, 
peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez
moi, la sueur froide me vint dans le dos.

- Ah ! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, 
prsent ce nest pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne
mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut
la gagner.

- Bien volontiers... Et que faut-il faire?

- Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de lescalier
et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,
aura sa part du bon potage... et lautre mangera des yeux.

- Je veux bien.

Sans compter que jtais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout
en mamusant. Je pensais :

"a ira bien mal, si la vieille clope saute plus loin que toi."

Et les pieds joints, aussitt dit, nous nous plaons au pied de
lescalier - qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face
de la porte, tout prs du seuil.

- Et je dis : un, cria la vieille en balanant les bras pour prendre
lan.

- Et je dis : deux.

- Et je dis: trois!

Moi, je mlance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais
la vieille coquine, qui navait fait que le semblant, ferme aussitt
la porte, pousse vite le verrou et me crie :

- Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent tre en peine,
va!

Je restai sot, pauvret, comme un panier perc... Et, maintenant, o
faut-il aller? A la maison? Je ny serais pas retourn pour un
empire, car je voyais, me semblait-il,  la main de mon pre, la
verge menaante. Et puis, il tait presque nuit et je ne me rappelais
plus le chemin quil fallait prendre.

- A la garde de Dieu!

Derrire le Mas, tait un sentier qui, entre deux hauts talus,
montait vers la colline. Je my engage  tout hasard; et marche,
petit Frdric.

Aprs avoir mont, descendu tant et plus, jtais rendu de fatigue...
Pensez-vous? A cet ge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,
je vais dcouvrir, dans une vigne inculte, une chaumire dlabre. Il
devait, autrefois, sy tre mis le feu, car les murs, pleins de
lzardes, taient noircis par la fume; ni portes ni fentres; et les
poutres, qui ne tenaient plus que dun bout, tranaient, de lautre,
sur le sol. Vous eussiez dit la tanire o niche le Cauchemar.

Mais (comme on dit), par force,  Aix, on les pendait. Las,
dfaillant, mort de sommeil, je grimpai et mallongeai sur la plus
grosse des poutres... Et, dans un clin doeil.
Jtais endormi.

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours
est-il quau milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout  coup
un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
causaient et riaient.

"Songes-tu? me disais-je en moi-mme, dans mon sommeil, songes-tu ou
est-ce rel?"

Mais ce pesant bien-tre, o lassoupissement vous plonge, menlevait
toute peur et je continuais tout doucement  dormir.

Il faut croire qu la longue la fume finit par me suffoquer; je
sursaute soudain et je jette un cri deffroi... Oh! quand je ne suis
pas mort, mort dpouvante, l, je ne mourrai jamais plus!

Figurez-vous trois faces de bohmes qui, tous les trois  la fois, se
retournrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...

- Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!

Lors, les trois bohmiens, qui avaient eu, bien sr, autant de peur
que moi, se prirent  rire et lun deux me dit :

- Cest gal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous
avoir fichu une belle venette!

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu
courage, et je sentis, en mme temps, extrmement agrable, une odeur
de rti me monter dans les narines.

Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandrent do j'tais,
de qui j'tais, comment je me trouvais l, que sais-je encore?

Et rassur, enfin, compltement, un des voleurs (ctaient, en effet,
trois voleurs) :

- Puisque tu as fait un _planti_, me dit-il, tu dois avoir faim...
Tiens, mords l.

Et il me jeta, comme  un chien, une clanche dagneau saignante, 
moiti cuite. Alors, je maperus seulement quils venaient de faire
rtir un jeune mouton, - quils devaient avoir drob, probablement,
 quelque ptre.

Aussitt que nous emes, de cette faon, tous bien mang, les trois
hommes se levrent, ramassrent leurs hardes, se parlrent  voix
basse; puis, lun deux :

-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons
pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas o
nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est l. Quand
il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, sil
veut.

-- Mettez-moi dans le tonneau, rpondis-je dun air soumis.

Jtais encore bien content de men tirer  si bon march.

Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un
tonneau dfonc ou, sans doute  la vendange, les matres de la vigne
devaient faire cuver le mot.

On mattrape par le derrire et, paf! dans le tonneau. Me voil donc
tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond dune chaumire en
ruine!

Je my blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en
attendant laube, je priais  voix basse pour loigner les mauvais
esprits.

Mais figurez-vous que soudain jentends, dans lobscurit, quelque
chose qui rdait, qui sbrouait, autour de ma tonne!

Je retiens mon haleine comme si jtais mort, en me recommandant 
Dieu et  la grande Sainte Vierge... Et jentendais tourner et
retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis sen aller, puis
revenir... Que diable est-ce l encore? Mon coeur battait et
bruissait comme une horloge.

Pour en finir, le jour commenait  blanchir et le pitinement qui
meffrayait stant loign un peu, je veux, tout doucement, pier
par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit
ne! Un loup norme avec deux yeux qui brillaient comme deux
chandelles!

Il tait, parait-il, venu  lodeur de lagneau, et, nayant trouv
que les os, ma tendre chair denfant et de chrtien lui faisait
envie.

Et, chose singulire, une fois que je vis ce dont il sagissait,
nest-il pas vrai que mon sang se calma lgrement! Javais tellement
craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-mme me
rendit du courage.

--Ah ! dis-je, ce nest pas tout : si cette bte vient a
sapercevoir que la tonne est dfonce, elle va sauter dedans et,
dun coup de dent, elle ttrangle... Si tu pouvais trouver quelque
stratagme...

A un mouvement que je fis, le loup, qui lentendit, revint dun bond
vers le tonneau, et le voil qui tourne autour et qui fouette les
douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la
bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je lempoigne des
deux mains.

Le loup, comme sil et eu les cinq cents diables  ses trousses,
part, tranant le tonneau,  travers cultures,  travers cailloux, 
travers vignobles. Nous dmes rouler ensemble toutes les montes et
descentes dEyragues, de Lagoy et de Bourbourel.

-- Ae! mon Dieu! Jsus! Marie! Jsus, Marie, Joseph ! pleurais-je
ainsi, qui sait o le loup temportera! Et, si le tonneau seffondre,
il te saignera, il te mangera...

Mais, tout  coup, patatras! le tonneau se crve, la queue
mchappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,
regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui
va de Maillane  Saint-Remy,  un quart dheure de notre Mas. La
barrique, sans doute, avait frapp du ventre au parapet du pont et
sy tait rompue.

Pas ncessaire de vous dire quavec de telles motions la verge
paternelle ne me faisait plus gure peur. En courant comme si javais
encore le loup  ma poursuite, je m'en revins  la maison.

Derrire le Mas, le long du chemin, mon pre mottait un labour. Il
se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :

-- Ah! mon gaillard, cours vite auprs de ta mre qui pas dormi de la
nuit.

Auprs de ma mre, je courus...

Point par point,  mes parents, je racontai tout chaud mes belles
aventures. Mais, arriv  lhistoire des voleurs, du tonneau ainsi
que du gros loup :

-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que cest la peur qui
ta fait rver tout cela!

Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinment que rien
ntait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.

CHAPITRE V

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

LAbbaye en ruines.  M. Donnat.  La chapelle dore.  La
Montagnette.  Frre Philippe.  La procession des bouteilles. 
Saint Antoine de Graveson.  Le pensionnat en dbandade. -- Le
couvent des Prmontrs.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dvoyait par
trop et que je manquais lcole sans discontinuit pour aller tout le
jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
:

-- Faut lenfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargrent un
petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
gros, accompagn de ma mre qui me consolait en route et du gros
chien de garde quon appelait le "Juif" pour un endroit nomm
Saint-Michel-de-Frigolet.

Ctait un ancien monastre, situ dans la Montagnette, . deux
heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
terres de Saint-Michel,  la Rvolution, staient vendues au dtail
pour quelques assignats, et labbaye  labandon, dpouille de ses
biens, inhabite et solitaire, restait veuve, l-haut, au milieu dun
dsert, ouverte aux quatre vents et aux btes sauvages. Certains
contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
lorsquil pleuvait, y logeaient leurs brebis dans lglise. Les
joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
le Gel de Barbentane, le Dangereux de Chteau-Renard, pour se garer
des gendarmes, y venaient en cachette, lhiver,  minuit, tailler le
_vendme_, et l,  la clart de quelques chandelles ples, pendant
que lor roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphmes,
retentissaient sous les votes,  la place des psaumes quon y
entendait jadis. Puis, la partie acheve, les bambocheurs buvaient,
mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu laube.

Vers 1832, quelques frres quteurs taient venus sy tablir. Ils
avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
montait  leurs offices, car on navait pas foi en eux. Et comme, 
cette poque, la duchesse de Berry avait dbarqu en Provence, pour y
soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
quon murmurait que ces frres marrons, sous leurs souquenilles
noires ntaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
intrigue louche.

Cest  la suite de ces frres quun brave Cavaillonnais, appel M.
Donnat, tait venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui achet
 crdit, un pensionnat de garons.

Ctait un vieux clibataire, au teint jaune et bistr, avec cheveux
plats, nez pat, bouche grande et grosses dents, longue lvite noire
et les souliers bronzs. Trs dvot, pauvre comme un rat dglise, il
avait trouv un biais pour monter son cole et ramasser des
pensionnaires sans un sou en bourse.

Il allait, par exemple,  Graveson,  Tarascon,  Barbentane ou 
Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.

-- Je vous apprends, lui disait-il, que jai ouvert un pensionnat 
Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez l,  votre porte, une
excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire
passer leurs classes.

-- Ho! monsieur, rpondait le pre de famille, cela est bon pour les
gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant
de lecture  nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer
la terre.

-- Voyez, faisait M. Donnat, rien nest plus beau que linstruction.
Nayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de
_charges_ de bl, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_
dhuile... ; puis, aprs, nous rglerons tout.

Et le bon mnager envoyait ses petits  Saint-Michel-de-Frigolet.

Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il
lui tenait ce propos:

-- Le joli gars que vous avez l! Et comme il a lair veill! Vous
ne voudriez pas, peut-tre, en faire un pileur de poivre?

-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de mme
un peu dducation; mais les collges sont coteux, et, quand on
nest pas riche...

-- Est-ce besoin de collges? faisait M. Donnat. Amenez-le  ma
pension, l-haut,  Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et
nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons
_taille_  la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un
bon chaland, je vous assure.

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.

Un autre jour, il passait devant la maison dun menuisier, et
admettons quil apert un enfant tout plot, qui jouait prs de sa
mre, dans la rigole de lvier.

-- Mais ce beau mignon, qua-t-il? demandait M. Donnat  la maman. Il
est bien blme? A-t-il les fivres, ou mangerait-il de la cendres par
malice?

-- Eh non! rpliquait la femme, cest la passion du jeu qui le fait
se chmer. Le jeu, monsieur, lui te le manger et le boire.

-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
institution,  Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
lenfant sera surveill et fera ses tudes; et, ses tudes faites il
aura une place et naura jamais tant de peine comme en poussant le
rabot.

-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!

-- Ne vous inquitez pas de a. Nous avons, par l-haut, je ne sais
combien de fentres et de portes  rparer... A votre mari, qui est
menuisier, je promets, moi, plus douvrage que ce quil en pourra
faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voil! Le mignon allait aussi  Saint-Michel; et ainsi du
bouclier, et du tailleur, et dautres. Par ce moyen, M. Donnat avait
recueilli, dans son pensionnat, prs de quarante enfants du
voisinage, et jtais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
moi, sacquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
nature, en provisions, ou en denres, ou en travail de leurs parents.
En un mot, M. Donnat, avant la Rpublique dmocratique et sociale,
avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, rsolu le problme de
la Banque dEchange, - quaprs lui, le fameux Proudhon, en 1848,
essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces coliers me reste dans le souvenir. Je crois quil tait de
Nmes, et on lappelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, 
nous, venaient frquemment nous voir, et, pour nos goters, nous
apportaient des friandises. Mais, Agnel, on et dit quil navait pas
de parents, car il nen parlait jamais, personne ne venait le voir,
et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tte  tte,
mystrieux, hautain, pendant une demi-heure  peine. Puis, il sen
alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire quAgnel tait un
enfant dune extraction suprieure, mais n du ct gauche et quon
faisait lever en cachette  Saint-Michel. Je ne lai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, dabord, du matre, le bon
M. Donnat, lequel, lorsquil tait prsent, faisait les basses
classes (mais, la moiti du temps, il tait en voyage, pour
grappiller des lves); puis, de deux ou trois pauvres hres, anciens
sminaristes, qui avaient jet le froc aux orties et qui taient bien
contents dtre nourris, blanchis, et de tirer quelques cus;
ensuite, dun prestolet, quon appelait M. Talon, pour nous dire la
messe; enfin, dun petit bossu, nomm M. Lavagne, pour professeur de
musique. De plus, nous avions un ngre qui nous faisait la cuisine et
une Tarasconaise, dune trentaine dannes, pour nous servir  table
et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le pre, un
pauvre vieux coiff dun bonnet roux, qui allait avec son ne,
chercher les provisions, et la mre, une pauvre vieille, en coiffe
blanche de piqu, qui nous peignait quelquefois, lorsque ctait
ncessaire.

Saint-Michel, en ce temps-l, tait beaucoup moins important que ce
que, de nos jours, on la vu devenir. Il y avait simplement le
clotre des anciens moines Augustins, avec son petit prau, au milieu
du carr; au midi, le rfectoire, avec la salle du chapitre; puis,
lglise de Saint-Michel,
toute dlabre, avec des fresques sur les murs, reprsentant lenfer,
ses flammes rouges, ses damns et ses dmons, arms de fourches, et
le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
tables.

Mais en dehors,  part ce corps de btisse, il y avait, au midi, une
chapelle  contreforts, ddie  Notre-Dame-du-Remde, avec un porche
 la faade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
et,  lintrieur, elle tait toute revtue de boiseries dores qui
encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, o tait reprsente
la vie de la Vierge Marie. La reine Anne dAutriche, mre de Louis
XIV, lavait fait dcorer ainsi, en reconnaissance dun voeu quelle
avait, dans le temps, fait  la Sainte Vierge, pour devenir mre dun
fils.

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne,  la Rvolution,
de braves gens lavaient sauve en empilant sous le porche un grand
tas de fagots qui en cachaient la porte. Cest l que, le matin, -
et tous les matins de lan, -- a cinq heures lt,  six heures
lhiver, on nous menait  la messe; cest l quavec une foi, une foi
vraiment anglique, il me souvient que je priais et que nous priions
tous. Cest l que, le dimanche, nous chantions messe et vpres, en
tenant  la main nos livres dHeures et nos Vespraux, et c'est l
que les campagnards, aux jours de grandes ftes,  admiraient la voix
du petit Frdric : car javais,  cet ge, une jolie voix claire
comme une voix de jeune fille, et,  llvation, lorsquon chantait
des motets, cest moi qui faisais le solo; et je me souviens dun o
je me distinguais, parat-il, spcialement, et o se trouvaient ces
mots :

	_O mystre incomprhensible!
	Grand Dieu, vous ntes pas aim_.

Devant la petite chapelle, et autour du couvent, taient quelques
micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous dchirions nos culottes
en allant, quand venait lautomne, cueillir les micocoules,
doucetres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
puits, creus et taill dans le roc, qui, par un gout souterrain,
laissait couler son eau dans un bassin en contrebas et, de l,
arrosait un jardin potager. Sous le jardin,  lentre du vallon, un
bouquet de peupliers blancs gayait un peu le dsert.

Car ctait un vrai dsert que ce plateau de Saint-Michel o lon
nous avait mis en cage; et elle le disait bien; linscription qui
tait sur la porte du couvent :

"Voil quen fuyant, je me suis loign et arrt dans la solitude,
parce que, dans la cit, jai vu linjustice et la contradiction.
Jaurai ici mon repos pour toujours, car cest le lieu que j ai
choisi pour habiter. 

Le vieux couvent tait bti sur le plateau troit dun passage de
montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce quil
est remarquable que, partout o se trouvent des chapelles consacres
 larchange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient d
impressionner.

Les mamelons dalentour taient couverts de thym, de romarin,
dasphodle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
quelques lopins doliviers plants dans les bas-fonds; quelques
alles damandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
Ctait l, clairseme, toute la vgtation de ce massif de collines.
Le reste ntait que friche et roche concasse, mais qui sentait si
bon ! Lodeur de la montagne, ds quil faisait du soleil, nous
rendait ivres.

Dans les collges, dordinaire, les coliers sont parqus dans de
grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
mme aux heures de la rcration, on nous lchait tel quun troupeau
et en avant dans la montagne, jusqu ce que la cloche nous sonnt le
rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous tions devenus sauvages, ma
foi, autant quune niche de lapins de garrigue. Et il ny avait pas
danger que lennui nous gagnt.

Une fois hors de ltude, nous partions comme des perdreaux, 
travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
ortolans chantaient : _tsi, tsi, bgu_!

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
grappiller, soit les amandes oublies, soit les raisins verts laisss
dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
champignons; nous tendions des piges aux petits oiseaux; nous
cherchions dans les ravins les ptrifications quon nomme, dans le
pays, _pierres de saint tienne_; nous furetions aux grottes pour
dnicher la Chvre
dOr; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
dgringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
vtements ni de chaussures.

Nous tions dguenills comme une troupe de bohmiens.

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
superbes en langue provenale, -- noms sonores et parlants o le
peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprim son gnie, --
comme ils nous merveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, do lon voyait
 lhorizon blanchir le littoral de la Mditerrane, au coucher du
soleil, nous allions,  la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
Baume-de-lArgent, o les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, o nous voyions grave une sole
bovine, comme si un taureau y et empreint sa ruade; et la
Roque-dAcier, qui domine le Rhne, avec les barques et radeaux qui
passaient  ct : monuments ternels du pays et de sa langue, tout
embaums de thym, de romarin et de lavande, tout illumins dor et
dazur. O armes!  clarts!  dlices!  mirage!  paix de la nature
douce! Quels espaces de bonheur, de rve paradisiaque, vous avez
ouverts sur ma vie denfant!

Lhiver, ou lorsquil pleuvait, nous demeurions sous le clotre, nous
amusant  la marelle,  coupe-tte, au cheval fondu. Et dans lglise
du couvent, qui tait, nous lavons dit, compltement abandonne,
nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
bants, pleins de ttes de morts et dossements des anciens moines.

Un jour dhiver, la brise bramait dans les longs couloirs; ctait le
soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
matre, nous gardait  ltude, et lon nentendait que nos plumes
qui gratignaient le papier et,  travers les portes, le sifflement
du vent.

Tout  coup,  lextrieur, nous entendons une voix sourde,
spulcrale, qui criait : 

-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!

Tous, pouvants, nous regardmes le matre, et, ple comme un mort,
M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
de laccompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortmes
tous aprs, en nous blottissant derrire.

Avec la lune qui donnait, l-haut sur un rocher, en face du couvent,
nous vmes alors une ombre, ou, plutt, un gant en longue robe noire
et qui dans le vent disait :
-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.

Dentendre et de voir cette apparition, nous tions tous l
tremblants. M. Donnat ne fit que dire  demi-voix :

-- Cest frre Philippe.

Et, sans lui rpondre, il rentra au couvent, avec nous tous aprs,
qui le suivions en tournant la tte. Nous nous remmes, fort
troubls,  notre tude. Mais, cette soire-l, nous nen smes pas
plus.

Ce frre Philippe, nous lapprmes plus tard, faisait partie
parat-il, de ces sortes dermites qui avaient occup Saint-Michel
quelques annes avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
cloche. Puis, quand ils taient partis, comme, on nemporte pas cela
comme un grelot, la cloche tait reste sur lglise, l-haut, et,
naturellement, M. Donnat lavait garde.

Frre Philippe tait un bonhomme qui stait donn pour tche de
remettre en tat les ermitages en ruines quil y a, de-ci de-l, dans
les montagnes de Provence. Je lai rencontr quelquefois, longtemps
aprs, grand, maigre, un peu vot et taciturne, avec sa soutane
rapice, son chapeau noir  larges bords, et portant sur lpaule,
moiti devant, moiti derrire, un long bissac de toile bleue.

Lorsquil avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage 
labandon, avec le produit de ses qutes il le rachetait au
propritaire, il en rparait les parois, il y suspendait une cloche.
Ensuite, ayant cherch et dnich quelque bon diable qui voult se
faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
se remettait, en faisant maigre chre,  quter avec patience, pour
relever un autre ermitage.

La dernire fois que je le vis, il en avait rtabli, me dit-il prs
dune trentaine. C'tait  la gare dAvignon o jallais, comme lui,
prendre le train dune heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
le pauvre frre Philippe, qui avait, vers ce temps-l, prs de
quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, inclin
sous son sac, qui tait presque plein de bl.

-- Frre Philippe, frre Philippe, lui cria un grand gars cravat et
ceintur de rouge, vous pse-t-il pas, le sac? Laissez que je le
porte un peu.

Et le brave garon chargea le sac du frre et le porta jusqu la
salle o lon donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
connaissais un peu, tait un rouge de Barbentane, et, comme nos
dmocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularit de
cet homme du bon Dieu.

Frre Philippe, en dernier lieu, stait retir chez des moines qui
lavaient hospitalis. Mais comme le gouvernement, vers cette
poque-l, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
je crois, mourir  lhpital dAvignon.

Pour revenir  Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
aumnier quon appelait M. Talon : petit abb avignonnais, ragot,
ventru, avec un visage rubicond comme la gourde dun mendiant.
Larchevque dAvignon lui avait t la confession parce quil
haussait trop le coude et nous lavait envoy pour sen dbarrasser.

Or,  la Fte-Dieu, il se trouve quun jeudi, on nous avait conduits
 Boulbon, village voisin, pour aller  la procession, les grands
comme thurifraires, les petits pour jeter des fleurs, et  M. Talon,
bien imprudemment, hlas! on fit les honneurs du dais.

Au moment o les hommes, les femmes, les jeunes filles, dployaient
leurs thories dans les rues tapisses avec des draps de lit, au
moment o les confrries faisaient au soleil flotter leurs bannires,
que les choristes, vtues de blanc, de leurs voix virginales
entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et rpandions nos
fleurs, voici que, tout  coup, une rumeur slve et que
voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
clochette, avec lostensoir aux mains, la cape dor sur le dos, ae!
tenait toute la rue.

En dnant au presbytre, il avait bu, parat-il, ou, peut-tre, on
lavait fait boire un peu plus quil ne faut de ce bon piot de
Frigolet qui tape si vite  la tte; et le malheureux, rouge de sa
honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
Talon, une fois devant lautel, se mit  rpter : _Oremus, oremus,
oremus, et nen put dire davantage. On lemmena  deux dans la
sacristie.

Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
se passa dans une paroisse o la _dive bouteille_, comme au temps de
Bacchus, a conserv son rite. Prs de Bouibon, vers la montagne, se
trouve une vieille chapelle dnomme Saint-Marcellin, et le premier
du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
tous  la main une bouteille de vin. Le sexe ny est pas admis,
attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
que de leau; et, pour habituer les jeunes filles  ce rgime, on
leur disait toujours -- et mme on leur dit encore -- que "leau fait
devenir jolie"

Labb Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans,  la
Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le cur de
Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :

-- Mes frres, dbouchez vos bouteilles, et quon fasse silence pour
la bndiction!

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
pour la bndiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un
signe de croix et nous tirions une gorge. Le cur et le maire
choquant le verre ensemble sur lescalier de lautel, religieusement,
buvaient. Et, le lendemain, fte chme, lorsquil y avait
scheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin 
travers le terroir, car les Boulbonnais disent :

	_Saint Marcellin,
	Bon pour leau, bon pour le vin_

Un autre plerinage assez joyeux aussi, que nous voyions  la
Montagnette et qui est pass de mode, tait celui de saint Anthime.
Les Gravesonais le faisaient.

Quand la pluie tait en retard, les pnitents de Graveson, en
nonnant leur litanies et suivis dun flot de gens qui avaient des
sacs sur la tte, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
prominents, mitr, barbu, haut en couleurs --  lglise de
Saint-Michel, et l, dans le bosquet, la provende pandue sur lherbe
odorifrante, toute la sainte journe, pour attendre la pluie, on
chopinait dvotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
bien? plus dune fois laverse inondait le retour... Que voulez-vous!
chanter fait pleuvoir, disaient nos pres.

Mais gare! Si saint Anthime, malgr les litanies et les libations
pieuses, navait pu faire natre de nuages, les joviaux pnitents, en
revenant  Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
exaucs, le plongeaient, par trois fois, dans le Foss des Lones. Ce
curieux usage de tremper les corps saints dans leau, pour les forcer
de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux,  Toulouse par
exemple, et jusquen Portugal.

Quand, tant tout petits, nous allions  Graveson avec nos mres,
elles ne manquaient pas de nous mener  lglise pour nous montrer
saint Anthime, et ensuite Bluguet, -- un jacquemart qui frappait les
heures  lhorloge du clocher.

Maintenant, pour achever ce quil me reste  dire sur mon sjour 
Saint-Michel, il me revient comme un songe qu la premier an, avant
de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants dEdouard_,
de Casimir Delavigne. On my avait donn le rle dune jeune
princesse; et, pour me costumer, ma mre mapporta une robe de
mousseline quelle tait alle emprunter chez de jeunes demoiselles
de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
dun petit roman damour dont nous parlerons en son lieu.

La seconde anne de mon internat, comme on mavait mis au latin,
jcrivis  mes parents daller macheter des livres, et quelques
jours aprs, nous vmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
vers le couvent, mon seigneur pre enfourch sur Babache, vieux mulet
familier qui avait bien trente ans et qui tait connu sur tous les
marchs voisins, -- o mon pre le conduisait lorsquil allait en
voyage. Car il aimait tant cette brave bte, que, lorsquil se
promenait, au printemps, dans ses bls, toujours avec lui il menait
Babache ; et  califourchon, arm dun sarcloir  long manche, du
haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.

Arriv au couvent, mon pre dchargea un sac norme qui tait attach
sur le bt avec une corde, -- et, tout en dliant le lien :

-- Frdric, me cria-t-il, je tai apport quelques livres et du
papier.

Et, l-dessus, du sac, il tira, un  un, quatre ou cinq dictionnaires
relis en parchemin, une trimbale de livres cartonns (_Epitome, De
Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros
cruchon dencre, un fagot de plumes doie, et puis un tel ballot de
rames de papier que jen eus pour sept ans, jusqu la fin de mes
tudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, pre du cher
flibre de la _Grenade entrouverte_ ( cette poque, nous tions
encore bien loin de nous connatre), que le bon patriarche, avec
grand empressement, tait all faire pour son fils cette provision de
science.

Mais, au gentil monastre de Saint-Michel-de-Frigolet, je neus pas
le loisir duser force papier. M. Donnat, notre matre, pour un motif
ou pour lautre, ne rsidait pas dans son tablissement, et, quand le
chat ny est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quter des
lves ou se procurer de largent, il tait toujours en course. Mal
pays, les professeurs avaient toujours quelque prtexte pour abrger
la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
personne.

-- O sont donc les enfants?

Tantt le long dun gradin soutenant un terrain en pente, nous tions
 rparer quelque mur en pierres sches. Tantt nous tions par les
vignes o  notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
cherchions des morilles. Tout cela namenait pas la confiance  notre
matre. De plus, le malheur tait que, pour grossir le pensionnat, M.
Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grandchose,
et ce ntaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
drle dincident prcipita la dconfiture.

Nous avions pour cuisinier, je lai dj dit, un ngre et pour
domestique femme, une Tarasconaise, qui tait, dans la maison, la
seule de son sexe. (Je ne compte pas la mre de notre principal, qui
avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
ici, se trouva "embarrasse", et ce fut, dans le pensionnat, un
esclandre pouvantable.

Qui disait que la maritorne tait grosse du fait de M. Donnat
lui-mme, qui affirmait quelle ltait du professeur dhumanits,
qui de labb Talon, qui du matre dtudes.
Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du ngre.
Celui-ci, qui se sentait peut-tre suspect  bon droit, soit par
colre, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
qui avait gard son secret, dguerpit,  son tour, pour aller dposer
son faix.

Ce fut le signal de la dbandade; plus de cuisinier, plus de brouet
pour nous; les professeurs, lun aprs lautre, nous laissrent sur
nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mre, la pauvre vieille, nous
fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
pre, un matin, nous dit :

-- Mes enfants, il ny a plus rien pour vous faire manger : il faut
retourner chez vous.

Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage quon largit du
bercail, nous allmes, en courant, avant de nous sparer, arracher
des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
notre beau quartier du Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
quatre  quatre, six  six, qui en amont, qui en aval, nous nous
parpillmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans
retourner la tte, ni sans regret  la descente.

Pauvre M. Donnat! Aprs avoir essay, de toutes les manires et dun
pays  lautre, de remonter son institution (car nous avons tous
notre grain de folie), il alla, comme frre Philippe, finir, hlas! 
lhpital.

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
pourtant, de ce que lantique abbaye devint aprs nous autres.
Retombe de nouveau  labandon pendant douze ans, un moine blanc, le
Pre Edmond,  son tour, lacheta (1854) et y restaura, sous la loi
de saint Norbert, lordre de Prmontr, -- qui nexistait plus en
France. Grce  lactivit, aux prdications, aux qutes de ce
zlateur ardent, le petit monastre prit des proportions grandioses.
De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
crneles, sy ajoutrent  lentour; une glise nouvelle,
magnifiquement orne, y leva ses trois nefs surmontes de deux
clochers. Une centaine de moines ou de frres convers peuplrent les
cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
montaient  charretes pour contempler la pompe de leurs majestueux
offices; et labbaye des Pres Blancs tait devenue si populaire que,
quand la Rpublique fit fermer les couvents (1880), un millier de
paysans ou dhabitants de la plaine vinrent sy enfermer pour
protester en personne contre lexcution des dcrets radicaux. Et
cest alors que nous vmes toute une arme en marche, cavalerie,
infanterie, gnraux et capitaines, venir,

(1) Frigo1et, en provenal _Ferigoulet_, signifie "lieu o le thym
abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du
couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, srieusement, entreprendre le
sige dune citadelle dopra-comique, que quatre ou cinq gendarmes
auraient, sils avaient voulu, fait venir  jub.

Il me souvient que le matin, tant que dura linvestissement, -- et il
dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
labbaye pour pier, de loin, le mouvement de la journe. Le plus
joli, ctaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
ou de Maillane, qui, pour encourager les assigs de Saint-Michel,
chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :

	_Provenaux et catholiques,
	Notre foi, notre foi, na pas failli :
	Chantons, tous tressaillants,
	Provenaux et catholiques.

Tout cela, ml dinvectives, de railleries et de hues  ladresse
des fonctionnaires, qui dfilaient farouches, l-bas, dans leurs
voitures.

A part lindignation qui soulevait dans les coeurs liniquit de ces
choses, le _Sige de Caderousse_, par le vice-lgat Sinibaldi Doria,
-- qui a fourni  labb Favre le sujet dune hrode extrmement
comique, tait, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
aussi un autre abb en tira-t-il un pome qui se vendit en France 
des milliers dexemplaires. Enfin,  son tour, Daudet, qui avait dj
plac dans le couvent des Pres Blancs son conte intitul l_lixir
du Frre Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
montre Tartarin senfermant bravement dans labbaye de Saint-Michel.

CHAPITRE VI

CHEZ MONSIEUR MILLET

Loncle Bnoni -- La farandole au cimetire. -- Le voyage en Avignon.
-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le matre de pension. -- Le sige
de Caderousse. -- La premire communion. -- Mlle Praxde. --
Plerinage de Saint-Gent. -- Au collge Royal. -- Le pote Jasmin. --
La nostalgie de mes quatorze ans.

Et, alors, il fallut me chercher une autre cole pas trop loigne de
Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
nous ntions pas orgueilleux et lon me mit en Avignon chez un M.
Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Ptramale.

Cette fois, cest loncle Bnoni qui conduisit la voiture. Bien que
Maillane ne soit qu trois lieues dAvignon,  cette poque o le
chemin de fer nexistait pas, o les routes taient abmes par le
roulage et o il fallait passer avec un bac le large lit de la
Durance, le voyage dAvignon tait encore une affaire.

Trois de mes tantes, avec ma mre, loncle Bnoni et moi, tous gts
sur un long drap plein de paille davoine qui rembourrait la
charrette, nous partmes en caravane aprs le lever du soleil.

Jai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
soient vu,  la fois, autant de tantes que moi; jen avais bien une
douzaine; dabord, la grandMistrale, puis la tante Jeanneton, la
tante Madelon, la tante Vronique, la tante Poulinette et la tante
Bourdette, la tante Franoise, la tante Marie, la tante Rion, la
tante Thrse, la tante Mlanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
aujourdhui, est mort et enterr; mais jaime  redire ici les noms
de ces bonnes femmes que jai vues circuler, comme autant de bonnes
fes, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez  mes
tantes le mme nombre doncles et les cousins et cousines qui en
avaient essaim, et vous aurez une ide de notre parentage.

Loncle Bnoni tait un frre de ma mre et le plus jeune de la
ligne. Brun, maigre, dli, il avait le nez retrouss et deux yeux
noirs comme du jais. Arpenteur de son tat, il passait pour
paresseux, et mme il sen vantait. Mais il avait trois passions : la
danse, la musique et la plaisanterie.

Il ny avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
jovial. Quand, dans "la salle verte",  la Saint-Eloi ou  la
Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jsette le lutteur, les
gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient 
lentour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
dinstruments : violon, basson, cor, clarinette; mais cest au
galoubet quil stait adonn le plus. Il navait pas son pareil, au
temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
chanter des rveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
quil y avait un plerinage  faire,  Notre-Dame-de-Lumire, 
Saint-Gent,  Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en tait le
boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bnoni, toujours
dispos et toujours enchant de laisser son labeur, son querre et sa
maison pour aller courir le pays.

Et lon voyait des charretes de quinze ou vingt fillettes qui
partaient en chantant :

	_A lhonneur de saint Gent_.

Ou

		_Alix, ma bonne amie,
	Il est temps de quitter
	Le monde et ses intrigues,
	Avec ses vanits_.

Ou bien :

	_Les trois Maries,
	Parties avant le jour,
	Sen vont adorer le Seigneur_.

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!

Seulement, dans la tte, il stait mis une ide assez extraordinaire
: ctait, en se mariant, de prendre une fille noble.

-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent pouser des
nobles, et jamais tu nen trouveras.

-- H ! ripostait Bnoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
Notre aeul tait migr; il portait le manteau doubl de velours
rouge, les boudes  ses souliers, les bas de soie.

Il fit tant, tourna tant, que, du ct de Carpentras, il entendit
dire, un jour, quil y avait une famille de noblesse authentique,
mais  peu prs ruine, o se trouvaient sept filles, toutes 
marier. Le pre, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
ans  son fermier, qui finit mme par attraper le chteau. Mon brave
oncle Bnoni sattifa, se prsenta, et lane des demoiselles, une
fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
coiffer sainte Catherine, se dcida  lpouser. Cest sur la donne
de ces nobles comtadins, tombs dans la roture, quun romancier
Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
_Fin du Marquisat dAurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)

Jai dit que mon oncle tait paresseux. Quand, vers milieu du jour,
il allait  son jardin, pour bcher ou reterser, il portait toujours
son flteau. Bientt, il jetait son outil, allait sasseoir  lombre
et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
dalentour accouraient vite  la musique et, aussitt, il leur
faisait danser la saltarelle.

En hiver, rarement il se levait avant midi.

-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, o
pouvez-vous tre mieux?

-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?

-- Oh! jamais. Quand jai sommeil, je dors; quand je nai plus
sommeil, je dis des psaumes pour les morts.

Et, chose singulire, cet homme guilleret ne manquait pas un
enterrement. Aprs la crmonie, il demeurait toujours le dernier au
cimetire, do il sen revenait seul, en priant pour les siens et
pour les autres, ce qui ne lempchait pas de rpter, chaque fois,
cette bouffonnerie :

-- Un de plus, charri  la Cit du Saint-Repos!

Il dut bien,  son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
ans, et le docteur, ayant laiss entendre  la famille quil ny
avait plus rien  faire :

-- Bah! rpondit Bnoni,  quoi bon seffrayer! il nen mourra que
plus malade.

Et, comme il avait son flteau sur sa table de nuit :

-- Que faites-vous de ce fifre-l, mon oncle? lui demandai-je, un
jour que je venais le voir.

-- Ces nigauds, me dit-il, mavaient donn une sonnette pour que je
la remue quand jaurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
fifre? Sitt que je veux boire, au lieu dappeler ou de sonner, je
prends mon fifre et je joue un air.

Si bien quil mourut son flteau en main, et quon le lui mit dans
son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, 
lhistoire que voici :

A la filature de soie, -- o allaient travailler les filles de
Maillane, le lendemain du jour o loncle fut mis en terre, -- une
jeune luronne, le matin, en entrant, fit dun air effar, aux autres
jeunes filles :

-- Vous navez rien entendu, fillettes, cette nuit?

-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...

-- Oh! coutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
cimetire, nous navons pas ferm loeil. Figurez- vous qu minuit
sonnant, le vieux Bnoni a pris son flteau (quon avait mis dans son
cercueil) ; il est sorti de sa fosse et sest mis  jouer une
farandole endiable. Tous les morts se sont levs, ont port leurs
cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allums
au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bnoni, ils ont
dans un branle fou, autour du feu, jusqu laurore.

Donc, avec loncle Bnoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
mre et mes trois tantes, nous nous tions mis en route pour la ville
dAvignon. Vous connaissez peut-tre la faon des villageois,
lorsquils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
notre vhicule, ce furent quexclamations et observations diverses au
sujet des plantations, des luzernes, des bls, des fenouils, des
semis, que la charrette ctoyait.

Quand nous passmes dans Graveson, -- o lon voit
un beau clocher, tout fleuronn dartichauts de pierre :

-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
vois-tu clous au clocher?

Et de rire et de rire, de cette factie qui gaie les Maillanais
depuis sept ou huit cents ans, factie  laquelle les Gravesonais
rpliquent par une chanson qui dit :

	_A Graveson, avons un clocher...
	Ceux qui le voient disent quil est bien droit!
	Mais,  Maillane, leur clocher est rond;
	Cest une cage pour moineaux; dit-on_.

Et lon mgrenait ainsi, les uns aprs les autres, les racontages
coutumiers de la route dAvignon : le pont de la Folie o les
sorciers faisaient le branle, la Croisire o lon arrtait parfois 
main arme, et la Croix de la Lieue et le Rocher dAiguille.

Enfin, nous arrivmes aux sablires de la Durance; les grandes eaux,
un an avant, avaient emport le pont, et il fallait passer la rivire
avec un bac. Nous trouvmes l, qui attendaient leur tour, une
centaine de charrettes. Nous attendmes comme les autres, une couple
dheures, au marchepied; puis, nous nous embarqumes, aprs avoir
chass, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
avait suivis.

Il tait plus de midi quand nous fmes en Avignon. Nous allmes
tabler, comme les gens de notre village,  l_Htel de Provence_,
une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
on alla bayer par la ville.

-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comdie? Ce soir,
on joue _Maniclo o Lou Grouli bl esprit_ avec l_Abbaye de Castro.
 Ho! reprmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.

Ctait la premire fois que jallais au thtre, et ltoile voult
quon donnt, ce jour-l, une comdie provenale. A l_Abbaye de
Castro_, qui tait un drame sombre, on ne comprit pas grandchose.
Mais mes tantes trouvrent que _Maniclo_,  Maillane, tait beaucoup
mieux jou. Car, en ce temps, dans nos villages, il sorganisait,
lhiver, des reprsentations comiques et tragiques. Jy ai vu jouer,
par nos paysans, la _Mort de Csar, Zare_ et _Joseph vendu par ses
frres_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragdie,
suivait, avec grand plaisir, la dclamation morne de ces pices en
cinq actes. Mais on jouait aussi l_Avocat Pathelin_, traduit en
provenal, et diverses comdies du rpertoire marseillais, telles que
_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de lAi, Lou Grouli bl esprit_
et _Mis Galineto_. Ctait toujours Bnoni le directeur de ces
soires, o, avec son violon, en dodelinant de la tte, il
accompagnait les chants. Vers lge de dix-sept ans, il me souvient
davoir rempli un rle dans _Galineto_ et dans la _Co de lAi_, et
mme dy avoir eu, devant mes compatriotes, assez dapplaudissements.

Mais bref : le lendemain, aprs avoir embrass ma mre et le coeur
gros comme un pois qui aurait tremp neuf jours, il fallut senfermer
dans la rue Ptramale, au pensionnat Millet. M. Millet tait un gros
homme, de haute taille, aux pais sourcils,  figure rougeaude, mal
ras et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds dlphant, et
de vilains doigts carrs qui enfournaient sans cesse la prise dans
son nez. Sa chambrire, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je nai jamais tant
mang de carottes comme l, des carottes au maigre en une sauce de
farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout extnu.

Avignon, la prdestine, o devait le Gai-Savoir faire un jour sa
renaissance, navait pas, il sen faut, la gaiet daujourdhui; elle
navait pas encore largi telle quelle est  sa place de lHorloge,
ni agrandi sa place Pie, ni perc sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
domine la ville, complante, maintenant, comme un jardin de roi,
tait alors pele : il y avait un cimetire. Les remparts,  moiti
ruins, taient entours de fosss pleins de dcombres avec des mares
deau vaseuse. Les portefaix brutaux, organiss en corporation,
faisaient la loi au bord du Rhne, et en ville, quand ils voulaient.
Avec leur chef, espce dhercule, dnomm Quatre-Bras, cest eux qui
balayrent, en 1848, lHtel de Ville dAvignon.

Ainsi quen Italie, une fois par semaine passait par toutes les
maisons, en remuant sa tirelire, un pnitent noir, qui, la cagoule
sur le visage et deux trous devant les yeux, disait dune voix grave
:

-- Pour les pauvres prisonniers!

Invitablement, on se heurtait, par les rues,  des types locaux,
tels que la soeur Boute-Cuire, son panier  couvercle au bras, un
crucifix dargent sur sa grosse poitrine, ou bien le pltrier Barret
qui, dans une bagarre avec les libraux,
ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
chapeau jusqu ce quHenri V ft sur le trne, et qui, toute sa vie,
sen alla tte nue.

Mais ce quon rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux monts
et leurs longues capotes bleues, ctaient les invalides installs en
Avignon (o tait une succursale de lHtel de Paris), vnrables
dbris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
leurs jambes de bois, martelaient,  pas compts, les pavs pointus
des rues.

La ville traversait une sorte de mue, embrouille, difficultueuse,
entre les deux rgimes, lancien et le nouveau, qui navait pas cess
de sy combattre  la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
les reproches des discordes passes, taient encore vivants, taient
encore amers entre les gens dun certain ge. Les carlistes ne
parlaient que du tribunal dOrange, de Jourdan Coupe-Ttes, des
massacres de la Glacire. Les libraux, en bouche, avaient 1815,
remmorant sans cesse lassassinat du marchal Brune, son cadavre
jet au Rhne, ses valises pilles, ses assassins impunis, entre
autres le Pointu, qui avait laiss un renom terrible, et, si quelque
parvenu tant soit peu insolent russissait dans ses affaires :

-- Allons! disait le peuple, les louis du marchal Brune commencent 
sortir.

Le peuple dAvignon comme celui dAix et de Marseille et de, pour
ainsi dire, toutes les villes de Provence, tait pourtant, en gnral
(depuis il a bien chang), regretteux de fleurs de lis comme du
drapeau blanc. Cet chauffement de nos devanciers pour la cause
royale ntait pas tant, ce me semble, une opinion politique quune
protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
avaient rendue odieuse.

La fleur de lis dautrefois tait, pour les Provenaux (qui lavaient
toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole dune poque
o nos coutumes, nos traditions et nos franchises taient plus
respectes par les gouvernements. Mais de croire que nos pres
voulussent revenir au rgime abusif davant la Rvolution serait une
erreur complte, puisque cest la Provence qui envoya Mirabeau aux
Etats gnraux et que la Rvolution fut particulirement passionne
en Provence.

Je me souviens,  ce propos, dune fois o Berryer venait dtre lu
dput par la ville de Marseille. Comme lillustre orateur devait
passer par Avignon, le prfet fit fermer les portes de la ville pour
empcher dentrer les lgitimistes du dehors qui arrivaient en foule
pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent,  cette
occasion, emprisonns au palais des papes.

Mgr le duc dAumale, qui revenait dAfrique, passa quelque temps
aprs. On nous mena le voir  la porte Saint-Lazare, accompagn de
ses soldats, qui taient, comme lui, brunis par le soleil dAlger. Il
tait tout blanc de poussire, blondin, avec des yeux bleus et le
rayonnement de la jeunesse et de la gloire.

-- Vive notre beau prince! criaient,  tout moment, les femmes des
faubourgs.

Me trouvant  Paris, en 1889, et ayant eu lhonneur dtre convi 
Chantilly, je rappelai  Son Altesse cet infime dtail de son passage
en Provence; et Mgr dAumale, aprs quarante-cinq ans, se rappela de
bonne grce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :

-- Quil est joli! quil est galant!

Ce vieil Avignon est ptri de tant de gloires quon ny peut faire un
pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
lle de maisons o tait notre pensionnat, slevait, autrefois, le
couvent de Sainte-Claire! Cest dans la chapelle de ce couvent que,
le matin du 6 avril 1327, Ptrarque vit Laure pour la premire fois.

Nous tions aussi tout prs de la rue des Etudes, qui, encore  cette
poque, avait, dans le bas peuple, une rputation lugubre. Nous
navions jamais pu dcider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
dcrotteurs,  venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
lUniversit dAvignon ainsi que lEcole de mdecine, le bruit
courait que les tudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
petits, vagabonds, pour les saigner, les corcher, et tudier sur
leurs cadavres.

Il nen tait pas moins intressant pour nous, enfants de villages
pour la plupart, de rder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait
t jadis une "rue chaude" et qui sen tenait encore; la rue de
l_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du
_Diable_. Mais quelle diffrence avec nos beaux vallons tout fleuris
dasphodles, avec notre bon air, notre paix, notre libert, de
Saint-Michel-de-Frigolet!

Jen avais,  certains jours, le coeur serr de nostalgie, et
cependant, M. Millet, qui tait fort bon diable au fond, avait
quelque chose en lui qui finit par mapprivoiser. Comme il tait de
Caderousse, fils, comme moi, dagriculteur, et quil avait dans sa
famille toujours parl provenal, il professait, pour le pome du
Sige de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
par coeur, et  la classe, quelquefois, en pleine explication de
quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout  coup,
par un mouvement de front qui lui tait particulier, le toupet gris
de ses cheveux :

-- Eh bien! disait-il, tenez! cest l lun des morceaux les plus
beaux de Virgile, nest-ce pas? coutez, pourtant, mes enfants, le
fragment que je vais vous citer, et vous reconnatrez que Favre, le
chantre du _Sige de Caderousse_,  Virgile lui-mme serre souvent
les talons :

	_Un nomm Pergori Latrousse,
	Le plus ventru de Caderousse,
	Stait ru contre un tailleur...
	Ayant bronch contre une motte,
	Il fut rouler comme un tonneau_.

Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
saveur! Le gros Millet riait aux clats, et, pour moi qui, dans le
sang, avais, comme nul autre, gard lcre douceur du miel de mon
enfance, rien de plus apptissant que ces hors-doeuvre du pays.

M. Millet, tous les jours, par l, vers les cinq heures, allait lire
la gazette au caf Baretta, -- quil appelait le "Caf des Animaux
parlants", -- et qui, si je ne me trompe, tait, tenu par loncle ou,
peut-tre, par laeul de Mlle Baretta, du Thtre-Franais; ensuite,
le lendemain, lorsquil tait de bonne humeur, il nous redisait, non
sans malice, les ternelles grogneries des vieux politiciens de cet
tablissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
comme ils appelaient Henri V.

Je fis, cette anne-l, ma premire communion  lglise
Saint-Didier, qui tait notre paroisse, et ctait le sonneur Fanot,
chant plus tard par Roumanille dans sa _Cloche monte_, qui nous
sonnait le catchisme. Deux mois avant la crmonie, M. Millet nous
menait  lglise pour y tre interrogs. Et l, mls aux autres
enfants, garonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
fit que moi, qui tais le dernier de la range des garons, je me
trouvai plac prs dune charmante fille qui tait la premire de la
range des demoiselles. On lappelait Praxde et elle avait, sur les
joues, deux fleurs de vermillon semblables  deux roses frachement
panouies.

Ce que cest que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
rencontrait ensemble, assis lun prs de lautre; que, sans penser 
rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
dans la moiteur de notre haleine,  loreille, en chuchotant, nos
petits sujets de rire, ne finmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
!) par nous rendre amoureux?

Mais ctait un amour dune telle innocence, et tellement emprunt
daspirations mystiques, que les anges, l-haut, sils prouvent
entre eux des affections rciproques, doivent en avoir de pareilles.
Lun comme lautre, nous avions douze ans : lge de Batrix, lorsque
Dante la vit; et cest cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
fait le _Paradis_ du grand pote florentin. Il est un mot, dans notre
langue, qui exprime trs bien ce dlice de lme dont senivrent les
couples dans la prime jeunesse : nous nous agrions. Nous avions
plaisir  nous voir. Nous ne nous vmes jamais, il est vrai, que dans
lglise; mais, rien que de nous voir notre coeur tait plein. Je lui
souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mmes
cantiques damour, dactions de grces; vers les mmes mystres nous
exaltions, nafs, notre foi spontane... Oh! aube de lamour, o
spanouit en joie linnocence, comme la marguerite dans le frais du
ruisseau, premire aube de lamour, aube pure envole!

Voici mon souvenir de Mlle Praxde, telle que je la vis pour la
dernire fois : tout de blanc vtue, couronne de fleurs daubpine,
et jolie  ravir sous son voile transparent, elle montait  lautel,
tout prs de moi, comme une pouse, belle petite pouse de
lAgneau!

Notre communion faite, la chose finit l. Cest en vain que
longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
maison de Praxde. Je ne pus jamais la revoir. On lavait mise au
couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
et le sourire de son visage, mtait enleve pour toujours, soit de
cela, soit dautre chose, je tombai dans une langueur  me dgoter
de tout.

Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mre en me
voyant tout ple, avec, de temps en temps, des atteintes de fivre,
dcida dans sa foi, autant pour me gurir que pour me rcrer, de me
conduire  saint Gent, qui est le patron des fivreux.

Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
sorte de demi-dieu pour les paysans des deux cts de la Durance.

-- Moi, nous disait mon pre, j'ai t  Saint-Gent avant la
Rvolution. Nous y allmes les pieds nus, avec ma pauvre mre, je
navais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
foi.

Nous, avec loncle Bnoni qui conduisait le voyage et que vous
connaissez dj, par une lune claire comme il en fait en septembre,
vers minuit, nous partmes donc, sur une charrette bche, et, aprs
nous tre joints aux autres plerins qui allaient  la fte, 
Chteau-Renard,  Noves, au Thor, ou bien  Pernes, nous voyions
aprs nous, tout le long du chemin, quantit dautres charrettes,
recouvertes, comme la ntre, de toiles tendues sur des cerceaux de
bois, venir grossir la caravane.

Chantant ensemble, ple-mle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
reste, est superbe, puisque Gounod en a mis lair dans lopra de
_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
les villages endormis, et le lendemain soir, par l, vers les quatre
heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
la gorge du Bausset.

Et l, sur les lieux mmes, o lermite vnr avait pass sa
pnitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
quils avaient entendu dire :

-- Gent, disait-il, tait comme nous un enfant de paysans, un brave
gars de Monteux, qui,  lge de quinze ans, se retira dans le
dsert, pour se consacrer  Dieu. Il labourait la terre avec deux
vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
lattela  sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec lautre
vache. Mais  Monteux, depuis que Gent tait parti, il navait pas
plu de sept ans, et les Montelais dirent  la mre de Gent :

-- Imberte, il faut aller  la recherche de votre fils, parce que,
depuis son dpart, il nest plus tomb une goutte deau.

Et la mre de Gent,  force de chercher,  force de crier, trouva
enfin son gars, l o nous sommes  prsent, dans la gorge du
Bausset, et, comme sa mre avait soif, Gent, pour la faire boire,
planta deux de ses doigts dans le roc escarp, et il en jaillit deux
fontaines : une de vin et lautre deau. Celle du vin est tarie, mais
celle de leau coule toujours, -- et cest la main de Dieu pour les
mauvaises fivres.

On va, deux fois par an,  lermitage de Saint-Gent. Dabord, au mois
de mai, o les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
Monteux au Bausset, plerinage de trois lieues, qui se fait  la
course, en mmoire et symbole de la fuite du saint.

Voici la lettre enthousiaste quAubanel mcrivait, un an quil y
tait all (1886) :

"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. Cest une
fte tonnante, admirable, sublime; ce qui est dune posie inoue,
ce qui ma laiss dans lme une impression dlicieuse, cest la
course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donn
une voiture et nous avons suivi ce plerinage dans les champs, les
bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
huit heures du soir, jusqu minuit et demi. Cest saisissant: et
mystrieux; cest trange et beau  faire pleurer. Ces quatre enfants
en culotte et en gutres nankin, courant comme des livres, volant
comme des oiseaux, prcds dun homme  cheval galopant et tirant
des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
arrtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
gesticulant; et puis, lorsquon repart toujours vite, les femmes qui
leur crient :

"-- Heureux voyage! garons!
"Et les hommes qui ajoutent :
"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
"-- Et de courir encore, de courir  perdre haleine. Oh! ce voyage
dans la nuit, cette petite troupe partant  la garde de Dieu et de
saint Gent, et senfonant dans les tnbres, dans le dsert, pour
aller je ne sais o, tout cela, je te le redis, est dune posie si
profonde et si grande quelle vous laisse une impression
ineffaable."

Le second plerinage de Saint Gent est en septembre, et cest celui
o nous allmes. Comme saint Gent, en somme, na t canonis que par
la voix du peuple, les prtres y viennent peu, les bourgeois encore
moins; mais le peuple de la glbe, dans ce bon saint tout simple qui
tait de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
longueurs, lui envoie la pluie, lui gurit ses fivres, le peuple
reconnat sa propre dification et son culte pour lui est si fervent
que, dans ltroite gorge o la lgende vit, on a vu, quelquefois,
jusqu vingt mille plerins.

La tradition dit que saint Gent couchait la tte en bas, les pieds en
haut, dans un lit de pierre ; et tous les plerins, dvotement,
gaiement, font larbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
dresse ; -- les femmes mmes le font aussi, en se tenant, de lune 
lautre, les jupes dcemment serres.

Nous fmes larbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
allmes, avec ma mre, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la
Vache_; et ensuite, entours de quelques vieux noyers, la chapelle de
saint Gent, o se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
dit le cantique, do sort, pour les fivreux, la miraculeuse source.

Or, merveill de tous ces rcits, de toutes ces croyances, de toutes
ces visions, moi donc, lme enivre par la vue de lendroit, par la
senteur des plantes, -- encore embaumes, semblait-il, de lempreinte
des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzime anne, je
mabreuvai au jet deau; et (dites ce quil vous plaira),  partir de
l, je neus plus de fivre. Ne vous tonnez pas si la fille du
flibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
soif, se recommande au bon saint Gent.

	_O bel et jeune laboureur -- qui atteltes  votre charrue  le
	loup de la 	montagne, etc._
	(Mireille, chant VIII.)

souvenir de jeunesse quil mest doux encore de me remmorer.

A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
Collge Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
et cest dans ce lyce et de cette faon que, dans cinq ans (de 1843
 1847), je terminai mes tudes.

Nos matres du collge ntaient pas, comme aujourdhui, de jeunes
normaliens styls et lgants. Nous avions encore, dans leurs
chaires, les vieux barbons svres de lancienne Universit : en
quatrime, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
lpoque impriale, qui, lorsque nos rponses taient insuffisantes,
_ex abrupto_ nous lanait par la tte les bouquins quil avait en
main; en troisime, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
sur sa chemine dans un bocal deau-de-vie, un foetus de sa femme);
en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhtorique, un rude patriote
appel M. Chanlaire, qui dtestait les Anglais, et qui, mu, nous
dclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
Branger.

Je me vois encore, un an,  la distribution des prix dans lglise du
collge, avec tout le beau monde dAvignon qui lemplissait. Javais,
cette anne-l, et je ne sais comment, remport tous les prix, mme
celui dexcellence. Chaque fois quon me nommait, jallais chercher,
timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mre; et tous
considraient dun regard curieux, dun regard tonn, cette belle
Provenale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers
sur la chemine, derrire les chaudrons.

Quoi quil se ft, pourtant, pour me dtourner de mon naturel, comme
on ne fait que trop, aujourdhui plus que jamais, aux enfants du
Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
ces vers de Jasmin  Losa Puget :

	_Quand dins laire
	Pr nous plaire
	Sones l'aire --
	_De tas nouvellos causous,
	Sus la terro tout samaiso,
	Tout se taiso,
	Al refrin que fas souna :
	Mai dun cop se derebelho
	E fremis coumo la felho
	Quun vent fres lai frissouna._

Et voyant que ma langue avait encore des potes qui la mettaient en
gloire, pris dun bel enthousiasme, je fis aussitt, pour le clbre
perruquier, une picette admirative qui commenait ainsi :

	_Pouto, ounour de ta maire Gascougno_.

Mais, petit criquet, je neus pas de rponse. Je sais bien que mes
vers, pauvres vers dapprenti, nen mritaient gure; cependant, --
pourquoi le nier? -- ce ddain me fut sensible; et plus tard,  mon
tour, quand jai reu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
ma dconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
toujours.

Vers lge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
provenale, qui ne mavait jamais quitt, finit par me jeter dans une
nostalgie profonde.

"Combien sont plus heureux, me disais-je  part moi, comme lEnfant
Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, l-bas, qui mangent
le bon pain que ma mre leur apprte, et mes amis denfance, les
camarades de Maillane, qui vivent libres  la campagne et labourent,
et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
Dieu, tandis que je me chme, moi, entre quatre murs, sur des
versions et sur des thmes!"

Et mon chagrin se mlangeait dun violent dgot pour ce monde
factice o jtais claquemur et dune attraction vers un vague idal
que je voyais bleuir dans le lointain,  lhorizon. Or, voici quun
jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber
sur une page o tait la description de la chartreuse de Valbonne et
de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.

Nest-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tte, et, mchappant
du pensionnat, par une belle aprs-midi, je pars, tout seul,
perdument, prenant, le long du Rhne la route du Pont-Saint-Esprit,
car je savais que Vaibonne nen tait pas loign.

"Tu iras, me dis-je, frapper  la porte du couvent; tu prieras, tu
pleureras, jusqu ce quon veuille te recevoir; puis, une fois reu,
tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
arbres de la fort, et, te plongeant dans lamour de Dieu, tu te
sanctifieras comme fit le bon saint Gent."

Ce ressouvenir de saint Gent, dont la lgende me hantait, sur le coup
marrta.

"Et ta mre, me dis-je,  laquelle, misrable, tu nas pas dit adieu,
et qui, en apprenant que tu as disparu, va tre au dsespoir et, par
monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, dsole
comme la mre de saint Gent.!"

Et alors, tournant bride, le coeur gros, hsitant, je gagnai vers
Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
parents encore une fois; mais,  mesure que javanais vers la maison
paternelle, voil, pauvre petit, que mes projets de cnobite et mes
fires rsolutions fondaient dans lmotion de mon amour filial comme
un peloton de neige  un feu de chemine; et lorsque, au seuil du
Mas, jarrivai sur le tard et que ma mre, tonne de me voir tomber
l, me dit :

-- Mais pourquoi donc as-tu quitt le pensionnat avant dtre aux
vacances?

-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.

-- o lon ne mange que des carottes!

Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
gele abhorre, en me promettant, cependant, de men librer bientt,
aprs les vacances.

CHAPITRE VII

CHEZ M. DUPUY

Joseph Roumanille.  Notre liaison.  Les potes du "Boui-Abaisso".
-- Lpuration de notre langue. -- Anselme Matbieu.  Lamour sur les
toits.  Les processions avignonnaises.  Celle des Pnitents Blancs.
-- Le sergent Monnier.  Lachvement des tudes.

Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
mre,  la rentre de cette anne scolaire, mamena chez M. Dupuy,
Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
 Avignon, au quartier du Pont-Trou. Mais, ici, pour mes gots de
provenaliste en herbe, jeus, comme on dit, le museau dans le sac.

M. Dupuy tait le frre de ce Charles Dupuy, mort dput de la Drme,
auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux dlicats de notre
anthologie provenale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
provenal, mais ne sen vantait pas, et il avait raison.

Voici que, quelque temps aprs, il nous arriva de Nyons un jeune
professeur  fine barbe noire, qui tait de Saint-Remy. On lappelait
Joseph Roumanille. Comme nous tions pays, -- Mailane et Saint-Remy
sont du mme canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
connaissaient de, longue date, nous fmes bientt lis. Nanmoins,
jignorais que le Saint-Remyen soccupait, lui aussi, de posie
provenale.

Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vpres, 
lglise des Carmes. L, on nous faisait mettre derrire le
matre-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
Cassan, autre pote provenal, on ne peut plus populaire dans les
veilles du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
falot, son flegme, sa tte chauve, entonner les antiennes et les
hymnes. La rue o il demeurait porte, aujourdhui, son nom.

Or, un dimanche, pendant que lon chantait vpres, il me vint dans
lide de traduire en vers provenaux les _Psaumes de la Pnitence_,
et, alors, en tapinois, dans mon livre entrouvert, jcrivais 
mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :

	_Que lisop bagne ma caro,
	Sarai pur : lavas-me lu
	E vendrai pu blanc encaro
	Que la tafo de la nu_.

Mais M. Roumanille, qui tait le surveillant, vient par derrire,
saisit le papier o jcrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
M. Dupuy, -- qui fut, parat-il, davis de ne pas me contrarier; et,
aprs vpres, quand, autour des remparts dAvignon, nous allions  la
promenade, il minterpella en ces termes :

-- De cette faon, mon petit Mistral, tu tamuses  faire des vers
provenaux?

-- Oui, quelquefois, lui rpondis-je.

Et Roumanille, dune voix sympathique et bien timbre, me rcita les
Deux Agneaux :

	_Entends pas lagnu que blo?
	Vs-lou que cour aprs lenfant...
	Coume fan bn tout o que fan!
	E linnoucnci, ccnnme es bello!

Et puis, le _Petit Joseph_ :

	_Lou paire es ana rebrounda
	E, pr vendre lou jardinage,
	La maire es anado au village,
	E Jej rsto pr garda.

Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,
une vraie closion de fleurs davril, de fleurs de prs, fleurs
annonciatrices du printemps flibren qui me ravirent de plaisir et
je mcriai :

-- Voil laube que mon me attendait pour sveiller  la lumire!

Javais bien, jusque-l, lu  btons rompus un peu de provenal;
mais, ce qui mennuyait, ctait de voir notre langue, chez les
crivains modernes ( lexception de Jasmin et du marquis de Lafare
-- que je ne connaissais pas), employe, en gnral, comme on et dit
par drision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
des Provenaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
simple et frache, tous les sentiments du coeur.

En consquence, et nonobstant une diffrence dge dune douzaine
dannes (Roumanille tait n en 1818), lui, heureux de trouver un
confident de sa Muse tout prpar pour le comprendre, moi,
tressaillant dentrer au sanctuaire de mon rve, nous nous donnmes
la main, tels que des fils du mme Dieu, et nous limes amiti sous
une toile si heureuse que, pendant un demi-sicle, nous avons march
ensemble pour la mme oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
notre zle se soient ralentis jamais.

Roumanille avait donn ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un
journal provenal que Joseph Dsanat publiait  Marseule une fois par
semaine et qui, pour les trouvres de cette poque-l, fut un foyer
dexposition. Car la langue du terroir na jamais manqu douvriers;
et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut
devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
maintenir lusage dcrire en provenal, mrite dtre salu.

De plus, nous devons reconnatre que des potes populaires, tels que
le valeureux Dsanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bndit
et Gelu, Gelu minemment, qui ont  leur manire exprim la
gaillardise du gros rire marseillais, nont pas t depuis, pour ces
sortes datellanes, remplacs ni dpasss. Et Camille Reybaud, un
pote de Carpentras, mais pote de noble allure, dans une grande
ptre quil envoyait  Roumanille, tout en dsesprant du sort du
provenal dlaiss par les imbciles qui, disait-il :

_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
pres-grands notre langue trop vile -- et nous font du franais,
quils estropient  fond, -- de tous les patois le plus affreux
peut-tre.

Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsquil
faisait cet appel aux rdacteurs du _Boui-A baisso_:

_Quittons-nous : mais avant de nous sparer, -- frres, contre
loubli songeons de nous dfendre; -- tous ensemble faisons quelque
oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provenale; --
au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
amis, tes dignes de renomme! -- Moi quun grain dencens tourdit
et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
napporterais, pour votre monument, -- quune pince de gravier et de
mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
-- et quand vous aurez fini votre oeuvre imprissable, -- si, des
hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frres, vous ne
me verrez plus_.

Seulement, imbus de cette ide fausse que le parler du peuple ntait
bon qu traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
navaient cure ni de le nettoyer, ni de le rhabiliter.

Depuis Louis XIV, les traditions usites pour crire notre langue
staient  peu prs perdues. Les potes mridionaux avaient, par
insouciance ou plutt par ignorance, accept la graphie de la langue
franaise. Et  ce systme-l qui, ntant pas fait pour lui,
disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
fantaisies orthographiques  tel point que les dialectes de lidiome
dOc,  force dtre dfigurs par lcriture, paraissaient
compltement trangers les uns aux autres.

Roumanille, en lisant  la bibliothque dAvignon les manuscrits de
Saboly, fut frapp du bon effet que produisait notre langue,
orthographie l selon le gnie national et daprs les usages de nos
vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
sentiment pour rendre au provenal son orthographe naturelle; et,
daccord tous les deux sur le plan de rforme, on partit hardiment de
l pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
pour loeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous  fallait
un outil lger, un outil frais moulu.

Lorthographe ntait pas tout. Par esprit dimitation et par un
prjug bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
lon stait accoutum  dlaisser comme "grossiers" les mots les
plus grenus du parler provenal. Par suite, les potes prcurseurs
des flibres, mme ceux en renom, employaient communment, sans aucun
sens critique, les formes corrompues, btardes, du patois francis
qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considr qu tant
faire que dcrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
mettre en lumire, il fallait faire valoir lnergie, la franchise,
la richesse dexpression qui la caractrisent, nous convnmes
dcrire la langue purement et telle quon la parle dans les milieux
affranchis des influences extrieures. Cest ainsi que les Roumains,
comme nous le contait le pote Alexandri, lorsquils voulurent
relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
perdue ou corrompue, allrent la rechercher dans les campagnes et les
montagnes chez les paysans les moins cultivs.

Enfin, pour conformer le provenal crit  la prononciation gnrale
en Provence, on dcida de supprimer quelques lettres finales ou
tymologiques tombes en dsutude, telles que lS du pluriel, le T
des participes, lR des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
que _fach, dich, puech_, etc.

Mais quon naille pas croire que ces innovations, bien quelles
neussent de rapport quavec un cercle restreint des potes "patois"
comme on disait alors, se fussent introduites dans lusage commun,
sans combat ni rsistance. DAvignon  Marseille, tous ceux qui
crivaient ou rimaillaient dans la langue, contests dans leur
routine ou leur manire dtre, soudain se gendarmrent contre les
rformateurs. Une guerre de brochures et darticles venimeux, entre
les jeunes dAvignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.

A Marseille, les amateurs de trivialits, les rimeurs  barbe
blanche, les jaloux, les grognons, se runissaient le soir dans
larrire-boutique du bouquiniste Boy pour y gmir amrement sur la
suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
Roumanille, vaillamment et toujours sur la brche, lanait aux
adversaires le feu grgeois que nous apprtions, un peu lun, un peu
lautre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
nous, outre les bonnes raisons, la foi, lenthousiasme, lentrain de
la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finmes par rester, ainsi
que vous verrez plus tard, matres du champ de bataille.

...................................................

Dans la cour, une aprs-midi o, avec les camarades, nous jouions aux
trois sauts, entra et savana dans notre groupe un nouveau
pensionnaire aux fines jambes, le nez  lHenri IV, le chapeau sur
loreille, lair quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
cigare teint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
sans plus de faons que sil tait des ntres :

-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que jessaye, moi,
un peu, aux trois sauts?

Et aussitt, sans plus de gne, le voil qui prend sa course, et
lger comme un chat, il dpasse peut-tre denviron trois mains
ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
Nous battmes tous des mains et lui dmes :

-- Collgue, do sors-tu comme cela?

-- Je sors, dit-il, de Chteauneuf, le pays du bon vin... Vous nen
avez jamais ou parler, de Chteauneuf, de Chteauneuf-du-Pape?

-- Si, et quel est ton nom?

-- Mon nom? Anselme Mathieu.

A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de faon
courtoise, souriante et aise, il nous offrit  tour de rle.

Nous qui, pour la plupart, navions jamais os fumer (sinon, comme
les enfants, quelques racines de mrier), nous prmes sur-le-champ en
grande considration le nouveau qui faisait si largement les choses
et qui,  ce quil montrait, devait connatre la haute vie.

Cest ainsi quavec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous
fmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai 
notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
que, dans son roman de Jack, il a mis  lactif de son petit prince
ngre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.

Avec Roumanille et Mathieu nous tions donc trois, _tres faciunt
capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
Flibrige. Mais le brave Mathieu (comment sarrangeait-il?) on ne le
voyait gure qu lheure des repas ou de la rcration. Attendu
quil avait lair dj dun petit vieux, bien quil net pas
beaucoup plus de seize ans, et qu il tait quelque peu en retard dans
ses tudes, il stait fait donner une chambre sous les tuiles, sous
prtexte de pouvoir y travailler plus librement, et l, dans sa
soupente, o lon voyait, sur les murs, des images cloues et, sur
des
tagres, des figurines de Pradier, nudits en pltre, tout le jour
il rvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
accoud sur sa fentre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
les passereaux apporter la becque, dans leurs nids,  leurs petits.
Puis il disait des gaudrioles  Mariette, la chambrire, envoyait des
lorgnades  la demoiselle du matre et, lorsquil descendait nous
voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.

Mais, o il ne riait pas, ctait lorsquil nous parlait de ses
parchemins de noble.

-- Mes aeux taient marquis, disait-il dune voix grave, marquis de
Montredon. Lors de la Rvolution, mon grand pre quitta son titre ;
et, aprs, se trouvant ruin, il ne voulut plus le reprendre, parce
quil ne pouvait plus le porter convenablement.

Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
romanesque, de nbuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
chats lorsquils vont  Rome. Nous le hlions :

-- Mathieu!

Point de Mathieu... O tait-il? L-haut sur les toits, qui courait
dans les tuiles, pour aller  des rendez-vous quil avait, nous
racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!

Voici quau Pont-Trou, qui tait notre quartier, le jour de la
Fte-Dieu, nous regardions, comme dusage, passer la procession, et
Mathieu me dit :

-- Frdric, veux-tu que je te fasse connatre mon amante?

-- Volontiers.

-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
ennuages de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
toutes ont une fleur pingle au milieu de la poitrine :

	_Fleur au milan
	Cherche galant_.

Mais tu en verras une, blonde comme un fil dor, qui aura la fleur
sur le ct :

	_Fleur au ct,
	Galant trouv._

-- Tiens, la voil : cest elle!

-- Cest ton amie?

-- Celle-l mme.

-- Mon cher, cest un soleil! Mais comment ty es-tu pris pour faire
la conqute dune si fine demoiselle?

-- Je vais, dit-il, te le conter. Cest la fille du confiseur qui est
 la Carretterie. Jy allais, de temps en temps, acheter des _boutons
de gutre_ (pastilles  la menthe) ou des _crottes de rat_ (pte de
rglisse); si bien quayant fini par me familiariser avec laimable
petite et mtant fait connatre pour marquis de Montredon, un jour
quelle tait seule derrire son comptoir, je lui dis :

"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sense que
moi, je vous proposerais de faire une excursion...

"-- O?

"-- Dans la lune, rpondis-je.

"La fillette clata de rire et, moi, je continuai :

"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
qui se trouve au haut de votre maison,  lheure que vous voudrez ou
 celle o vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune 
vos pieds, je viendrai tous les jours, l, sous le ciel, vous conter
fleurette.

Et ainsi sest passe la chose... Au haut de la maison de ma belle,
il y a, comme en beaucoup dautres, une de ces plates-formes o lon
fait scher le linge. Je nai donc, chaque jour, qu monter sur les
toits et, de gouttire en gouttire, je vais trouver ma blondine, qui
y tend ou plie sa petite lessive ; et puis l, les lvres sur les
lvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.

Voil comme notre Anselme, futur _Flibre des Baisers_, en tudiant 
laise le Brviaire de lAmour, passa tout doucement ses classes sur
les toitures dAvignon.

A propos des processions, et avant de quitter la cit pontificale, il
faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en moi.
Notre-Dame-de-Dom qui est la mtropole, et les quatre paroisses :
Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
rivalisaient  qui se montrerait plus belle.

Ds que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
les tentures. Les riches,  leurs balcons, tendaient leurs
tapisseries de soie brode et damasse; les
pauvres,  leurs fentres, exhibaient leurs couvertures piques 
petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pav, dune litire
de buis.

Ensuite slevaient, de distance en distance, les reposoirs
monumentaux, hauts comme des pyramides, chargs de candlabres et de
vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
des chaises, attendaient le cortge, en mangeant des petits pts. La
jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
roses, sous les tentes des rues quembaumait, tout le long, la fume
des encensoirs.

Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tte, de rouge tout
vtu, avec ses thories de vierges voiles de blanc, ses
congrgations, ses frres, ses moines, ses abbs, ses choeurs et ses
musiques, sgrenait lentement au battement des tambours, vous
entendiez, au passage, le murmure des dvotes qui rcitaient leur
rosaire.

Puis, dans un grand silence, agenouills ou inclins, tous se
prosternaient  la fois, et, l-bas, sous une pluie de fleurs de
gent blondes, lofficiant haussait le Saint-Sacrement splendide!

Mais ce qui frappait le plus, ctaient les Pnitents, qui faisaient
leurs sorties aprs le coucher du soleil,  la clart des flambeaux.
Les Pnitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonns de leurs
capuces et cagoules, ils difiaient pas  pas, comme des spectres,
par la ville, portant  bras, les uns des tabernacles portatifs, les
autres des reliquaires ou des bustes barbus, dautres des
brle-parfums, ceux-ci un oeil norme dans un triangle, ceux-l un
grand serpent entortill autour dun arbre, vous auriez dit la
procession indienne de Brahma.

Contemporaines de la Ligue et mme du Schisme dOccident, ces
confrries, en gnral, avaient pour chefs et dignitaires les
premiers nobles dAvignon, et Aubanel le grand flibre, qui avait,
toute sa vie, t Pnitent Blanc zl, fut,  sa mort, enseveli dans
son froc de confrre.

Nous avions, chez M. Dupuy, comme matre dtude, un ancien sergent
dAfrique appel M. Monnier, qui aurait bien t, nous disait-il,
pnitent rouge, si une confrrie de cette couleur-l et exist dans
Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt  sacrer, il
tait, avec sa moustache et sa barbiche rche, toujours, de pied en
cap, cir et astiqu.

Au Collge Royal, o nous apprenions lhistoire, il ntait jamais
question de la politique du sicle. Mais le sergent Monnier,
rpublicain enthousiaste, stait,  cet gard, charg de nous
instruire. Pendant les rcrations, il se promenait de long en large,
tenant en main lhistoire de la Rvolution. Et senflammant  la
lecture, gesticulant, sacrant et pleurant denthousiasme :

"Que cest beau! nous criait-il, que cest beau! quels hommes!
Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
Boissy-dAnglas! nous sommes des vermisseaux aujourdhui, nom de
Dieu,  ct des gants de la Convention nationale!"
-- "Quelque chose de beau, tes gants conventionnels!" lui rpondait
Roumanille, quand parfois il se trouvait l, -- "des coupeurs de
ttes! des traneurs de crucifix! des monstres dnaturs, qui se
mangeaient les uns les autres et que, lorsquil les voulut, Bonaparte
acheta comme pourceaux en foire!"
Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu ce que le
bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les rconcilier.

Bref, un jour poussant lautre, ce fut dans ce milieu bonasse et
familier quau mois daot de lanne 1847 je terminai mes tudes.
Roumanille, pour accrotre ses petits moluments tait entr comme
prote  limprimerie Seguin; et, grce  cet emploi, il imprimait l,
 peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pquerettes_, dont
il nous rgalait dlicieusement, lorsquil en voyait les preuves; et
gai comme un poulain, comme un jeune poulain quon largit et met au
vert, je men revins  notre Mas.

CHAPITRE VIII

COMMENT JE PASSAI BACHELIER

Le voyage de Nmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
Remontrant. -- Lexplication du baccalaurat. -- Le retour aux
champs. -- Les camarades du village. -- Les veilles. -- Les notaires
de Mailiane. -- Loncle Jrme.

-- Eh bien, me dit mon pre, cette fois, as-tu achev?

-- Jai achev, rpondis-je; seulement... il faudra que jaille 
Nmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
pas sans quelque apprhension.

-- Marche, marche : nous autres, quand nous tions soldats, au sige
de Figuires, nous en avons pass, mon fils, de plus mauvais.

Je me prparai donc pour le voyage de Nmes, o, en ce temps, se
faisaient les bacheliers. Ma mre me plia deux chemises repasses,
avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir  carreaux, piqu de
quatre pingles, bien proprement. Mon pre me donna, dans un petit
sachet de toile, cent cinquante francs dcus, en me disant :

-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
gaspiller.

Et je partis du Mas pour la ville de Nmes, mon petit paquet sous le
bras, le chapeau sur loreille, un bton de vigne  la main.

Quand jarrivai  Nmes je rencontrai un gros dcoliers des environs
qui venaient comme moi passer leur baccalaurat. Ils taient, pour la
plupart, accompagns de leurs parents, beaux messieurs et belles
dames, avec les poches pleines
de recommandations : lun avait une lettre pour le recteur, un autre
pour linspecteur, un autre pour le prfet, celui-l pour le
grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
avec un petit air de dire : "Nous sommes srs de notre affaire."

Moi, petit campagnard, je ntais pas plus gros quun pois, car je ne
connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, tait
de dire  part quelque prire  saint Baudile, qui est le patron de
Nmes (javais, tant enfant, port son cordon votif), pour quil mt
dans le coeur des examinateurs un peu de bont pour moi.

On nous enferma  lHtel de Ville, dans une grande salle nue, et l
un vieux professeur nous dicta, dun ton nasillard, une version
latine, aprs quoi, humant une prise, il nous dit :

-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en franais la dicte
que je vous ai faite... Maintenant, dbrouillez- vous.

Et, dare-dare pleins dardeur, nous nous mmes  loeuvre;  coups de
dictionnaire, le grimoire latin fut pluch; puis  lheure sonnante,
notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
ouvrit la porte en disant :

-- A demain!

Ce fut la premire preuve.

Messieurs les coliers sparpillrent par la ville et je me trouvai
seul, avec mon petit paquet et mon bton de vigne en main, sur le
pav de Nmes,  bayer autour des Arnes et de la Maison-Carre.

"Il faut pourtant, me dis-je, penser  se loger", et je me mis en
qute dune auberge pas trop chre, mais nanmoins sortable; et,
comme javais le temps, je fis dix fois peut-tre, en guignant les
enseignes, le tour de la ville de Nmes. Mais les htels, avec leurs
larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent lair de me
toiser, et les salamalecs et faons du grand monde, tout cela me
tenait en crainte.

Comme je passais au faubourg, japerus une enseigne avec cette
inscription : _Au Petit Saint-Jean_.

Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit daise. Il me sembla soudain tre en
pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui parat
de chez nous. Saint Jean amne la moisson, nous avons les feux de
Saint-Jean, il y a lherbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
Et jentrai au _Petit Saint-Jean_...  Javais devin juste.

Dans la cour de lauberge, il y avait des charrettes bches, des
camions dtels et des groupes de Provenales qui babillaient et
riaient. Je me glissai dans la salle et massis  table.

La salle tait dj pleine, et la grande table aussi, rien que des
jardiniers : marachers de Saint-Rmy, de Chteau-Renard, de
Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au march une
fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.

-- O Bnzet, combien as-tu vendu tes aubergines?

-- Mon cher, je nai pas russi : il y en avait abondance : jai d
les laisser  vil prix.

-- Et la graine de porreau, quen dit-on?

-- Elle se vendra, parat-il; il court des bruits de guerre et lon
ma assur quon en faisait de la poudre.

-- Et les haricots "quarantains"?

-- Ils ont claqu.

-- Et les oignons?

-- Enlevs sur place.

-- Et les courges?

-- Il faudra les donner aux cochons.

-- Et les melons, les carottes, les cleris, les pommes de terre?

Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
jardinage.

Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.

Lorsquils eurent tout dit, mon vis--vis me fait :

-- Et vous, jeune homme, sil ny a pas indiscrtion, tes-vous dans
le jardinage? Vous nen avez pas lair.

-- Moi, non... je suis venu  Nmes, rpondis-je timide- ment, pour
passer bachelier.

-- Bachelier! Batelier! fit toute la table. Comment a-t-il dit a?

-- Eh! oui, hasarda lun deux, je crois quil a dit "batelier" : il
doit tre venu, oui, cest cela, pour passer le bac!... Pourtant il
ny a pas de Rhne  Nmes!

-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
cest un conscrit, qui vient passer  la "batterie"?

Je me mis  rire, et, prenant la parole, jexpliquai de mon mieux ce
que ctait quun _bachelier_.

-- Quand nous sortons des coles, leur dis-je, que nos matres nous
ont appris... tout : le franais, le latin, le grec, lhistoire, la
rhtorique, les mathmatiques, la physique, la chimie, lastronomie,
la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
alors on nous envoie  Nmes, o des messieurs trs savants nous font
subir un examen...

-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catchisme, et
quon nous demandait : _tes-vous chrtien_?

-- Cest cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
mystres quil y a dans les livres; et, si nous rpondons bien, ils
nous nomment bacheliers, grce  quoi nous pouvons tre notaires,
mdecins, avocats, contrleurs, juges, sous-prfets, tout ce que nous
voudrez.

-- Et si vous rpondez mal?

-- Ils nous renvoient au " banc des nes"... On a fait aujourdhui,
parmi nous, le premier triage ; mais cest demain matin que nous
passerons  ltamine.

-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la table, nous voudrions bien
y tre, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?

-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
batailles qui se sont livres dans le monde depuis que les hommes se
battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
Espagnols, des Franais, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
Non seulement les batailles, mais encore les noms des gnraux qui
commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
de tous leurs enfants et mme de leurs btards!

-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intrt y a-t-il  vous
faire rappeler tout ce qui sest pass du temps et depuis le temps
que saint Joseph tait garon? Il ne semble pas possible que des
hommes pareils soccupent de telles vtilles! On voit bien l quils
nont pas autre chose  faire. Sil leur fallait, comme nous, aller
tous les matins retourner la terre  la bche, je ne crois pas quils
samusassent  parler des Sarrasins ou des btards du roi Hrode...
Mais allons, continuez...

-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
les nations, de toutes les contres, de toutes les montagnes et de
toutes les rivires... et,  propos des rivires, il faut dire do
elles sortent et o elles vont se jeter.

-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
Chteau-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
do sourd la Fontaine de Vaucluse? En voil une deau! On conte
quelle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
laiss dire quun berger dans le gouffre do elle sort de terre,
laissa tomber son bton, et quon le retrouva  sept bonnes lieues de
l, dans une source de Saint Rmy... Est-ce vrai ou non?

-- Tout a peut-tre... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
toutes les mers quil y a sous la "chape du soleil".

-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
Savez-vous comment il se fait que la mer soit sale?

-- Parce quelle contient du sulfate de magnsie, du chlorure...

-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui tait du Martigue, --
massura que a venait des btiments chargs de sel qui y ont fait
naufrage depuis tant et tant dannes!

-- Si a vous plat,  moi aussi... On nous demande comment se forme
la rose, la pluie, la gele blanche, lorage, le tonnerre...

-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
chercher  la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai quelle est ronde
comme un panier?

-- Cela dpend, lui rpliquai-je. On nous demande aussi lorigine du
vent, et ce quil fait de chemin  lheure,  la minute,  la
seconde...

-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
savoir, jeune homme, do sort le mistral? Jai toujours entendu dire
quil sortait dun rocher trou et que, si on bouchait le trou, il ne
soufflerait jamais plus, le sacr mangeur de fange! Cen serait une,
celle-l, dinvention!

-- Le gouvernement sy oppose, dit un Barbentanais; si ntait le
mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
tiendrait? Nous serions trop riches.

Je repris:

-- On nous interroge sur le rgne animal, sur les oiseaux, sur les
poissons, jusque sur les dragons.

-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains leves, et la
Tarasque? nen parlent-ils pas, les livres? Certains prtendent que
ce nest quune fable; pourtant jai vu sa tanire, moi,  Tarascon,
derrire le Chteau, le long du Rhne. On sait dailleurs
parfaitement quelle est enterre sous la Croix-Couverte.

Et je repris pour en finir:

-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
distance des toiles, combien de milliers de lieues sparent la terre
du soleil.

-- Celle-l ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
va l-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
savants se moquent de nous : quils voudraient nous faire accroire
que les pigeonneaux ttent? Une jolie science que de vouloir compter
les lieues du soleil  la lune : quest-ce que cela peut bien nous
faire? Ah! si vous me parliez de connatre la lune pour semer le
cleri, ou bien dter les poux des fves ou de gurir le mal des
porcs, je vous dirais : voil une science, mais tout ce que nous
conte ce garon, cest des fariboles.

-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
dgourdi en a plus oubli peut-tre que tout ce que tu peux savoir...
Cest gal, mes amis, il faut une fameuse tte pour pouvoir y serrer
tout ce quil nous a dit!

-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
est plot! On voit bien que la lecture, allez, a ne fait pas du
bien. Sil avait pass son temps  la queue de la charrue, il aurait
assurment plus de couleur que a... Puis,  quoi sert den savoir
tant?

-- Moi, fit alors le Rond, je nai t, en fait dcole, qu celle
de M. Bta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que sil
mavait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millime part de ce
quon leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
Inutile! les coins se seraient points.

-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce quil
faut faire? Quand nous allons  quelque fte, o lon fait courir les
taureaux, soit quil y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
rester un jour de plus pour voir qui enlvera le prix ou la
cocarde... Nous sommes  Nmes : voil un gars de Maillane qui,
demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
messieurs, couchons  Nmes et demain nous saurons au moins si notre
Maillanais a pass bachelier.

-- a va! dirent les autres, de toutes les faons la journe est
perdue : allons, il faut voir la fin.

Le lendemain matin, le coeur passablement mu, je retournai a lHtel
de Ville avec tous les candidats qui devaient se prsenter. Mais dj
pas mal dentre eux ntaient pas si fiers que la veille. Dans une
grande salle devant une grande table charge dcritoires, de papiers
et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprs de
Montpellier avec le chaperon bord dhermine sur lpaule et la toque
sur la tte. Ctait la Facult des Lettres, et voyez le hasard : un
deux tait M. Saint-Ren Taillandier, qui devait quelques ans aprs
devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provenale.
Mais  cette poque, nous ne nous connaissions pas et lillustre
professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.

Je jouai de bonheur : je fus reu, et je men allai par la ville,
comme port par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
rappelle que javais soif; et, en passant devant les cafs, avec ma
houssine en lair, je pantelais de voir, blanchissante dans les
verres, la bonne bire cumeuse. Mais j'tais si craintif et si
novice dans la vie, que je navais jamais mis les pieds dans un caf,
et je nosais pas y entrer!

Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nmes, flambant,
resplendissant, si bien que tous me regardaient et que daucuns,
mme, disaient :

-- Celui-l est bachelier!

Et quand je rencontrai une borne fontaine, je mabreuvais  son eau
frache et le roi de Paris ntait pas mon cousin.

Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves
jardiniers mattendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant 
fondre les brumes, ils scrirent :

-- Il a pass!

Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
veux-tu des embrassades et des poignes de main! On et dit que la
manne venait de leur tomber.

Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
Ses yeux taient humides et il dit :

-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
voir,  ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
fourmis, il en sort aussi des hommes.
Allons, petites, en avant et un tour de farandole.

Et nous nous prmes par les mains et, dans la cour du _Petit
Saint-Jean_, un bon moment nous farandolmes. Puis on sen fut dner,
nous mangemes une brandade, on but et on chanta jusqu lheure du
dpart.

Il y a de cela cinquante-huit ans passs. Toutes les fois que je vais
 Nmes et que je vois de loin lenseigne du _Petit Saint-Jean_, ce
moment de ma jeunesse reparat  mes yeux dans toute sa clart -- et
je pense avec plaisir  ces braves gens qui, pour la premire fois,
me firent connatre la bonhomie du peuple et la popularit.

Enfin me voil libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
froment et de fruits,  la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
connus, si familiers, le Rocher-Trou, le Monceau-de-Bl, le
Mamelon-Bti, la Grosse-Femme! me voil libre de revoir, quand venait
le dimanche, ces   compagnons de mon jeune ge si regretts, si
envis, quand jtais dans la gele. Avec quel plaisir, quels
enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, aprs vpres,
nous nous contions ce qui nous tait arriv, depuis quon ne stait
vu : Raphel  la course des hommes avait remport le prix; Nol avait
enlev la cocarde  un taureau; Gion,  la
charrette quon fait courir  la Saint-Eloi avait mis la plus belle
des mules de Maillane; Tanin stait lou pour le mois de semailles
au grand Mas Merlata et Paulet avait ribot, pendant trois jours et
trois nuits,  la foire de Beaucaire.

Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur premire
communion. Quelques-uns mme avaient lentre, cest--dire, le droit
daller, le dimanche au soir faire un brin de veille  la maison de
leur belle.

Moi quavaient dpays mes sept annes dcole, jtais hlas! le
seul  garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les voles de
fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
remarquai quavec moi elles ntaient pas  laise comme avec les
camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
faisaient leurs gognettes de rien; mais moi jtais pour elles devenu
un "monsieur" et si  lune delles javais cont fleurette, elle
net  coup sr pas voulu croire  mes paroles.

De plus, ces gars, levs dans un cercle dides toutes primaires,
avaient des admirations toujours renouveles pour des choses qui moi
ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
dcupl ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
ferme sur lessieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
charge, ou un fumier
bien empil.

Et alors je me rabattais, lhiver, sur les veilles o jeus
loccasion ainsi dcouter nos derniers conteurs : entre autres le
Bramaire, un ancien grenadier de larme dItalie, qui mangeait
toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble lentendre,
lorsquil voulait rveiller les auditeurs qui sommeillaient :

	_-- Cric! -- Crac!
	-- De la m... dans ton sac,
	Du butin dans le mien!_

un souvenir de la caserne ou du temps o, en campagne, on tait camp
sous la tente.

Un autre qui en savait, des sornettes,  ne plus finir, ctait le
vieux Dvot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
simple quelle ft, je lui dois la donne de mon pome de _Nerto_. Et
 propos de ces veilles, nous allons en toucher un mot. Aujourdhui
dans nos villages, les paysans, aprs souper, vont au caf faire leur
partie de billard, de manille ou dun jeu de cartes quelconque, et,
des veilles anciennes, cest  peine sil en reste une espce de
semblant chez quelques artisans qui travaillent  la lampe, tels que
les menuisiers ou bien les cordonniers.

Mais en ce temps, la mode de ces runions joyeuses tait loin dtre
perdue : et elles se tenaient en gnral dans les tables ou dans les
bergeries, parce que l avec le btail, on se trouvait plus
chaudement. Lusage tait que chaque veilleur ou habitu de la
veille fournt la chandelle  son tour, et il fallait que la
chandelle durt deux soires, de sorte que, quand les assistants la
voyaient  moiti use, ils se levaient et allaient au lit.

Seulement pour que la chandelle sust moins rapidement, on mettait
sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
debout sur le fond dune portoire ou dun cuvier renvers, et les
femmes qui filaient ou qui beraient leurs petits (car les mres
apportaient les berceaux  la veille) avec leurs hommes et leurs
enfants sasseyaient tout autour, sur la litire ou sur des billots.
Lorsquil ny avait pas de siges, les fileuses, une devant lautre,
la quenouille au ct (quenouille de roseau renfle et coiffe de
chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin dclairer
leur fil, et lon y disait des contes, interrompus souvent par un
brouement des bestiaux, un blement ou un braiment. Parmi ces contes
de veille, celui que je vais vous dire se rptait frquemment,
parce quun de mes oncles, le bon M. Jrme, y avait jou un rle et
que ctait un conte vrai.

Vers 1820 ou 25, peu importe la date,  Maillane mourut un certain
Claudillon; et comme il navait pas denfants, sa maison resta close
pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire  la fin vint
lhabiter et les fentres se rouvrirent.

Mais, quelques jours aprs, il courut dans Maillane une rumeur
trange : la maison de Claudillon tait hante. Le nouvel habitant et
sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Ds
quon allumait la lampe, on nentendait plus rien; et ds quon
lteignait, recommenait de plus belle le froissement mystrieux.
Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
sous lescalier, sous les planches de lvier, ils ne virent rien qui
pt expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
jours renaissait dans la nuit;  ce point vous dirai-je que ces gens
prirent peur et dmnagrent en disant aux voisins : "Y couche qui
voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
ils partirent.

Les voisins assez effrays voulurent voir aussi ce qui se passait l;
et les plus courageux, arms de fourches et de fusils, vinrent tour 
tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitt la lampe
teinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
maniaient -- et on ne pouvait jamais voir do provenait le bruit.

Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles quon adresse
aux revenants pour les exorciser :

	-- _Si tu es bonne me, parle-moi!
	-- Si tu es mauvaise, disparais!_

Cela ne leur faisait pas plus quune pte de son aux chats, et le
bruit sentendait toujours la mme chose ; et au four, au moulin, aux
lavoirs  la veille, on ne parlait que des revenants.

-- Si lon pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
en faisant prier pour elle, la pauvre me, bien sr, entrerait en
repos.

-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
tre que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laiss
denfants, naura pas eu de service, et lme du dfunt certainement
doit tre en peine.

-- Cest cela, conclut-on, Claudillon doit tre en peine.

Et aussitt les femmes, entre voisines et liard  liard ramassrent
de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prtre dit la
messe ; il fit pour Claudillon les prires voulues, et quelques
Maillanais de bonne volont retournrent voir, la nuit, sil y avait
toujours hantise.

Hantise de plus en plus : ctait un remuement de papiers, de
parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
sienne : au haut de lescalier on avait trouv une botte, une botte
toute cire : dautres avaient aperu, par le trou de lvier, un
spectre entour de flammes qui descendait de la chemine ! Isabeau la
boisselire conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinons des morts;
et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on lavait tire par les
pieds.

Les hommes, le dimanche, prs du puits de la Place, sentretenaient
tous de la chose et disaient:

-- Claudillon, le pauvre Claudillon, tait pourtant un brave homme :
il nest pas croyable que ce soit lui.

-- Mais alors qui serait-ce?

Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
gant, que par laplomb de sa parole, dit aprs avoir touss :

-- Nest-ce pas clair? Du moment quon remue des papiers, ce doit
tre des notaires.

Tout le monde scria :

-- Le grand Charles a raison, ce doit tre des notaires puisquils
remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Matre Ferrut, je
men souviens maintenant, cette maison stait vendue, dans ma
jeunesse, au tribunal; elle venait dun hritage o lon avait
plaid, vingt ans peut-tre,  Tarascon; et tant grattrent les
notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
Parbleu, ces gens doivent brler comme des chaufferettes; et rien
dtonnant quils reviennent fureter dans les actes et les crits
quils ont passs.

-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! Lon nentendait plus
que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais nen dormaient
plus et, lorsquils en parlaient, en avaient la chair de poule.

-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
flegmatiquement M. Jrme le moulinier de soie.

Feu mon oncle Jrme avait servi dans les Dragons o il fut
brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait firement au haut du
nez, la glorieuse balafre dun beau coup de bancal quun hussard
allemand,  la bataille dAusterlitz, ne lui donna pas pour rire.
Accul prs dun mur, il stait dfendu seul contre vingt cavaliers
qui le sabraient, jusqu ce quil tombt, la face coupe en deux par
un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
par jour, dont il avait tout juste pour le tabac quil prisait.

Il tait, cet oncle Jrme, le plus fameux chasseur  la pipe que
jaie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le ngoce
: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
pincette dans une main, portant sur les paules la grande cage de
verdure sous laquelle il se cachait, lorsquil traversait des
chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
sans avoir attrap trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
graisse, dont il se rgalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
larme dEspagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
dbouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
 la sant des Espagnoles et des Hongroises.

Mais bref, M. Jrme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
il allait  la pipe, il vint,  la nuit close, se blottir dans la
maison du pauvre Claudillon. Muni dune lanterne sourde, quil
recouvrit de son manteau, il stendit l sur deux chaises, attendant
que les "notaires" remuassent leurs papiers.

Tout  coup, frou-frou! cra-cra! voil les papiers qui se froissent,
et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui senfuient l-haut sous
la soupente.

Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup dautres, il y
avait, pour recouvrir lescalier, une soupente.

M. Jrme monta sur une chaise, et sur le plancher du rduit trouva
tout bonnement des feuilles de vigne sches.

Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentr
ses raisins et les avait tendus sur les ais de la soupente, en un
lit de feuilles de vigne. Lorsquil fut mort, les rats mangrent les
raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains quil pouvait y
avoir encore.

Mon oncle enleva les feuilles et sen revint coucher. Le lendemain
matin, lorsquil alla sur la place :

-- Eh bien! monsieur Jrme, lui dirent les paysans, vous avez lair
quelque peu ple! les notaires sont revenus?

M. Jrme rpondit :

-- Vos notaires, ctait un couple de rats qui remuaient des feuilles
au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sches.

Un immense clat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
jour-l, les gens de mon village nont plus cru aux revenants.

CHAPITRE IX

LA RPUBLIQUE DE 1848

La vieille Riquelle. -- Mon pre nous raconte lancienne Rvolution.
-- La desse Raison. -- Le pre du banquier Millaud. -- Les
rpublicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
agricoles. -- Les moissons dautrefois. -- Les trois beaux
moissonneurs.

Cet hiver-l, les gens tant unis, tranquilles et contents, car les
rcoltes ne se vendaient pas trop mal et lon ne parlait plus, grce
 Dieu, de politique, il stait organis, dans notre pays de
Maillane, en manire damusement, des reprsentations de tragdies et
de comdies; et je lai dj dit, avec toute lardeur de mes dix-sept
ans, jy jouais mon petit rle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
de fvrier, adieu la paix bnie! clata la Rvolution de 1848.

A lentre du village, dans une maisonnette de pis, dont une treille
ombrageait la porte, demeurait  cette poque une bonne vieille femme
quon appelait Riquelle. Habille  la mode des Arlsiennes
dautrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tte et
sur cette coiffe un chapeau  larges bords, plat et en feutre noir.
De plus, un bandeau de gaze, espce de voilette blonde attache sous
le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soigne et diserte en
paroles, on voyait quelle avait d tre jadis une lgante.

Lorsque  sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais 
lcole, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
pierre, mappelait et me disait :

-- Navez-vous point,  votre Mas, des pommes rouges?

-- Je ne sais pas, lui rpondais-je.

-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-men quelquune.

Et joubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu
la fin je dis  mon pre :

-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
des _pommes rouges_.

-- La sacre vieille masque! me grommela mon pre, lorsquelle ten
parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mres, ni  prsent, ni
de longtemps."

Et ensuite quand la vieille me rclama ses pommes rouges :

-- Mon pre, lui criai-je, ma dit quelles ntaient pas mres, ni 
prsent, ni de longtemps.

Et Riquelle,  partir de l, ne me parla plus de ses pommes.

Mais le lendemain du jour o lon connut dans nos campagnes les
journes de fvrier et la proclamation de la Rpublique,  Paris, en
venant au village pour savoir les nouvelles, la premire personne que
je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
requinque, anime, avec une topaze qui scintillait  son doigt, elle
me dit :

-- Les pommes rouges sont donc mres cette fois! on dit quon va
planter les arbres de la libert? Nous allons en manger, mignon, de
ces bonnes pommes du paradis terrestre...
O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frdric, mon
enfant, fais-toi rpublicain!

-- Mais lui dis-je, Rquelle, la belle bague que vous avez!

-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, quelle est belle, cette bague !
Tiens, je ne lavais plus mise depuis que Bonaparte tait parti pour
l'le dElbe... Cest un ami que nous avions, un ami de la famille,
qui me lavait donne, dans le temps (ah! quel temps) o nous
dansions la Carmagnole...

Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
dans sa maison rentra en crevant de rire.

Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
vieille Riquelle, mon pre gravement prit la parole et dit :

-- La Rpublique, je lai vue une fois. Il est  souhaiter que
celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme lautre. On tua Louis
XVI et la reine son pouse : et de belles princesses, des prtres,
des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
France, qui sait combien? Les autres rois, coaliss, nous dclarrent
la guerre. Pour dfendre la Rpublique, il y eut la rquisition et la
leve en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conforms, les
borgnes, allrent au dpt faire de la charpie. Je me souviens du
passage des bandes dAllobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
vive? -- "Allobroge!" Lun deux saisit mon frre, qui navait que
douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la
Rpublique_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prtres,
tous ceux qui taient suspects, furent obligs dmigrer pour
chapper  la guillotine; labb Riousset dguis en berger, gagna le
Pimont avec les troupeaux de M. de Lubires. Nous autres, nous
sauvmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien  ferme.
Ctait le capiscol de Saint-Marthe  Tarascon. Trois mois nous le
gardmes cach dans un caveau que nous avions creus sous les
futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mre faisait frire 
la pole une grosse omelette au lard. Une fois quils avaient mang
et bu leur sol, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
laurier pour fter les victoires des armes rpublicaines. Les
pigeonniers furent dmolis, on pilla les chteaux, on brisa les
croix, on fondit les cloches. Dans les glises on leva des montagnes
de terre, o lon planta des pins, des genvriers, des chnes nains.
Dans la ntre,  Maillane, tait tenu le club; et si vous ngligiez
daller aux runions civiques, vous tiez dnoncs, nots comme
suspects. Le cur, qui tait un poltron et un pleutre, dit un jour du
haut de la chaire (je m'en souviens, car jy tais) : "Citoyens,
jusqu prsent, tout ce que nous vous contions, ce ntait que
mensonges." Il fit frmir dindignation; et sils navaient pas eu
peur, les gens, les uns des autres, on laurait lapid. Cest le mme
qui dit une autre fois,  la fin de son prne : "Je vous avertis, mes
frres, que si vous aviez connaissance de quelque migr cach, vous
tes nus en conscience, et sous cas de pch mortel, de venir le
dnoncer tout de suite  la commune." Enfin, on avait aboli les,
ftes et les dimanches, et chaque dixime jour, quon appelait le
_dcadi_, on adorait en grande pompe la desse RAISON. Or, savez-vous
qui tait la desse  Maillane?

-- Non, rpondmes-nous.

-- Ctait la vieille Riquelle.

-- Est-ce possible! crimes-nous.

-- Riquelle, poursuivit mon vnrable pre, tait la fille du
cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
de Maillane.

Oh! la garce! A cette poque, elle avait dix-huit ans peut-tre, et
frache et belle fille, des plus jolies du pays. Nous tions de la
mme jeunesse; son pre mmement mavait fait des souliers, des
souliers en museau de tanche, que je portai  larme lorsque je
mengageai... Eh bien! si je vous disais que je lai vue, Riquelle,
habille en desse, la cuisse demi-nue, un sein dcollet, le bonnet
rouge sur la tte, et assise en ce costume sur lautel de lglise!

A la table, en soupant, vers la fin de fvrier de 1848, voil ce que
racontait matre Franois, mon pre.

Maintenant vous allez voir.

Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans aprs, me trouvant 
Paris, je fus invit par le banquier Millaud, celui qui fonda _le
Petit Journal_,  un des grands dners que laimable Mcne offrait,
chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
Nous tions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
avait dun ct Mry et moi de lautre, ce me semble. Sur la fin du
repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiff
dune calotte, du haut bout de la table me cria en provenal :

-- Monsieur Mistral, vous tes de Maillane?

-- Cest le pre, me dit-on, du banquier qui nous reoit.

Et, la table tant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
vins causer avec le bon vieillard.

-- Vous tes de Maillane? reprit-il.

-- Oui, rpondis-je.

-- Connaissez-vous la fille du nomm Jacques Riquel, qui a t jadis
maire de votre commune?

-- Si je la connais! Riquelle la desse? mais nous sommes bons amis.

-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions  Maillane, pour
vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...

-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
Millaud, qui lui auriez fait cadeau dune bague de topaze?

-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
la tte et notant moustill, vous a parl de cela? Ah! mon brave
monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...

A ce moment, le banquier Millaud, qui stait lev de table, vint,
ainsi quil faisait aprs tous ses repas, sincliner devant son pre
qui, lui imposant les mains  la faon des patriarches, lui donna sa
bndiction.

Pour en revenir  moi, en dpit des rcits entendus dans ma famille,
cette irruption de libert, de nouveaut qui crve les digues lorsque
arrive une rvolution, mavait, il faut bien le dire, trouv tout
flambant neuf et prt  suivre llan. Aux premires proclamations
signes et illustres du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
chant incandescent que les petits journaux dArles et dAvignon
donnrent :

	_Rveillez-vous, enfants de la Gironde,
	Et tressaillez dans vos spulcres froids :
	La libert va rajeunir le monde...
	Guerre ternelle entre nous et les rois!_

Un enthousiasme fou mavait enivr soudain pour ces ides librales,
humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon rpublicanisme,
tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitrent de
"peau retourne" faisait la flicit des rpublicains du lieu qui,
tant le petit nombre, taient fiers et ravis de me voir avec eux
chanter la
_Marseillaise_.

Or, chez ces hommes-l, descendants pour la plupart des dmagogues
populaires qu la Rvolution on nommait "les braillards" tous les
vieux prjugs, rancunes et rengaines de lancienne Rpublique
staient, de pre en fils, transmis comme un levain.

Une fois, que jessayais de leur faire comprendre les rves gnreux
de la Rpublique nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
qui firent, au temps de la premire, prir tant dinnocents :

-- Innocents, me cria dune voix de tonnerre le vieux Pants, mais
vous ignorez donc que les aristocrates avaient jur, les monstres, de
jouer aux boules avec les ttes des patriotes?

Et, me voyant sourire, le vieux Brul me dit :

-- Connaissez-vous lhistoire du chteau de Tarascon?

-- Quelle histoire? rpondis-je.

-- Lhistoire de la fois o le reprsentant Cadroy vint donner
limpulsion aux contre-rvolutionnaires... coutez-la et vous saurez
le motif de ce refrain que les Blancs, de temps  autre, nous
chantent sur la moustache :

	_De bric ou de broc
	Ils feront le saut
	De la fentre
	De Tarascon,
	Dedans le Rhne:
	Nous nen voulons plus
	De ces gueux-l,
	De Ces gueux
	De sans-culottes_

Vous savez, ou vous ignorez, qu la chute de Robespierre, les
modrs tombrent sur les bons patriotes et en remplirent les
prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
des vers, au sommet du chteau, et de l, ils les foraient,  coups
de baonnettes, de sauter dans le Rhne par la fentre qui sy
trouve. Cest alors quun nomm Liautard, de Graveson, qui est encore
en vie, tant rest le dernier pour faire le plongeon, profita dun
moment o on lavait laiss seul, dpouilla sa chemise, quil jeta
avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de chemine, de
sorte que les brigands, lorsquils revinrent de l-haut et quils
comptrent les chemises, crurent avoir tout noy, et vidrent les
lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du chteau; puis par
une corde quil avait faite avec les vtements des autres, ils
descendit aussi bas quil put, puis plongea dans le Rhne, quil
traversa  la nage, et sen vint  Beaucaire frapper chez un ami qui
lui donna lhospitalit.

-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
qui sans cesse cognait sur le casaquin des prtres), le pauvre
Balarin qui pchait  la ligne en 1815 l-bas dans la
Font-Mourguette, et quils assassinrent parce quil ne voulait pas
crier : "Vive le roi!"

-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
la mme poque, fut abattu dun coup de fusil tir  travers la
porte!

-- Et Trestaillon! avanait lun.

-- Et le Pointu! ajoutait lautre.

Telles taient les invectives qui, dun ct comme de lautre, avec
la rpublique taient revenues sur leau. Et, ici comme ailleurs,
cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
commencrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
les portrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
thym, emblme de la Montagne; les seconds arborrent les fleurs de
lis royales. Les rpublicains plantaient des arbres de la libert; la
nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
Provenaux de mme race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
banquetaient ensemble, maintenant, pour des vtilles qui
naboutissaient  rien, se seraient mang le foie.

Par suite, les jeunes gens, cest--dire tous ceux de la mme
conscription, nous nous sparmes en deux partis; et chaque fois,
hlas! que le dimanche au soir, aprs avoir bu un coup, on
sentre-croisait  la farandole, pour rien on en venait aux mains.

Aux derniers jours du carnaval, les garons ont coutume de faire le
tour des fermes pour quter des oeufs, du petit sal, et ramasser de
quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournes-l en dansant
la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
dordinaire des couplets comme ceux-ci :

	_Mettez la main, dame, au clayon:
	De chaque main un petit fromage !
	Mettez la main dans le saloir,
	Donnez un morceau de jarret!
	Mettez la main au panier doeufs,
	Donnez-en trois ou six ou neuf_

Mais nous, cette anne-l, en faisant la qute aux oeufs, comme des
niais que nous tions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
disaient:

	_Si Henri V venait demain,
	Oh! que de ftes, oh! que de ftes;
	_Si Henri V venait demain,
	Oh! que de ftes nous ferions_.

Et les Rouges rpondaient :

_Henri V est aux les
Qui ple de losier,
Pour en coiffer les filles
Amies du vert et blanc_.

Quand nous emes, le soir, dans notre coterie, mang lomelette au
lard et vid nombre de bouteilles, nous sortmes du cabaret, comme on
le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
cou; et au son du tambour, les falots  la main, nous dansmes la
Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :

	_La fleur du thym,  mes amis,
	Va embaumer notre pays:
	Plantons le thym, plantons le thym,
	Rpublicains, il reprendra!
	Faisons, faisons la farandole
	Et la montagne fleurira_.

Puis nous brlmes Carme-prenant, nous crimes : "Vive Marianne!" en
faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fmes grand tapage.

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-l,
mon pre qui mattendait, srieux, solennel, comme aux grandes
circonstances, me dit :

-- Viens par ici, Frdric, jai  te parler.

Je me songeai : Ae! ae! ae! Cette fois nous y voici, aux bouillons
de la lessive!

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrire, -- le suivant sans
souffler mot, -- il me mena vers un foss qui tait  environ cent
pas de la ferme, et mayant fait asseoir auprs de lui sur le talus,
il commena :

-- Que ma-t-on dit? quhier, tu as fait bande avec ces polissons qui
braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
ftes flotter vos ceintures rouges en lair! Ah! mon fils tu es
jeune! Cest avec cette danse et cest avec ces cris que les
rvolutionnaires ftaient lchafaud. Non content davoir fait mettre
sur les journaux une chanson o tu mprises les rois... Mais que
t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?

A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
rpondre et mon pre continuant:

-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisquil avait
prsid la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour quil causait
avec Plissier le jeune, qui tait son neveu (nous tions voisins de
mas et mon pre, matre Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
dis-je, quil causait avec son neveu Plissier, conventionnel aussi,
et que celui-ci se vantait davoir vot la mort : "Tu es jeune,
Plissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
tu le verras, le peuple va payer par des millions de ttes celles de
son roi!" Ce qui ne fut que trop vrifi, hlas! que trop vrifi par
vingt annes de rude guerre.

-- Mais, rpondis-je, cette Rpublique-ci ne veut pas faire de mal;
on vient dabolir la mort en matire politique. Au gouvernement
provisoire figurent les premiers de France, lastronome Arago, le
grand pote Lamartine, et les prtres bnissent les arbres de la
libert... Dailleurs, mon pre, si vous me permettez de vous le
demander, nest-il pas vrai quavant 1789 les seigneurs opprimaient
un peu trop les manants?

-- Oui, fit mon brave pre, je ne conteste pas quil y eut des abus,
de gros abus... Je vais ten citer un exemple : Un jour, je navais
pas plus de quatorze ans, peut-tre, je venais de Saint-Remy,
conduisant une charrete de paille roule en trousses, et, par le
mistral qui soufflait, je nentendais pas la voix dun monsieur dans
sa voiture qui venait derrire moi et qui criait parat-il, pour me
faire garer. Ce personnage, qui tait, ma foi, un prtre noble (on
lappelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitt
vis--vis de moi, il me cingla un coup de fouet  travers le visage,
qui me met tout en sang. Il y avait, tout prs de l, quelques
paysans qui bchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
Dieu, malgr que la noblesse ft alors sacre pour tous,  coups de
mottes, ils lassaillirent, tant quil fut  leur porte. Ah! je ne
dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
Rvolution,  ses premiers dbuts, nous avait assez sduits...
Seulement, peu  peu, les choses se gtrent et, comme toujours, les
bons payrent pour les mchants.

Cela suffit pour vous montrer leffet produit sur moi, et dans nos
villages par les vnements de 1848. Ds labord, on aurait dit que
le chemin tait uni. Pour les reprsenter, dans lAssemble
Nationale, les Provenaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
envoy les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
Lamennais, Branger, Lacordaire, Garnier-Pags, Marie et un portefaix
pote qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
endiabls, bientt empoisonnrent tout. Les Journes de Juin avec
leurs tueries, leurs massacres, pouvantrent la nation. Les modrs
se refroidirent, les enrags senvenimrent; et sur mes jeunes rves
de rpublique platonique une brume se rpandit. Heureusement quune
claircie versait,  cette poque, ses rayons autour de moi. Ctait
le libre espace de la grande nature, ctait lordre, la paix de la
vie rustique; ctait, comme disaient les potes de Rome, le triomphe
de Crs au moment de la moisson.

Aujourdhui que les machines ont envahi lagriculture, le travail de
la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
allure dart sacr. Maintenant, les
moissons venues, vous voyez des espces daraignes monstrueuses, des
crabes gigantesques appels moissonneuses" qui agitent leurs griffes
au travers de la plaine, qui scient les pis avec des coutelas, qui
lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombes,
dautres monstres  vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
nous arrivent, qui dans leurs trmies engloutissent les gerbes, en
froissent les pis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
cela  1'amricaine, tristement, htivement, sans allgresse ni
chansons, autour dun fourneau de houille embrase, au milieu de la
poussire, de la fume horrible, avec lapprhension, si lon ne
prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. Cest
le Progrs, la herse terriblement fatale, contre laquelle il ny a
rien  faire ni  dire : fruit amer de la science, de larbre de la
science du bien comme du mal.

Mais au temps dont je parle on avait conserv encore tous les us,
tout lapparat de la tradition antique.

Ds que les bls  demi-mrs prenaient la couleur dabricot, un
messager partait de la commune dArles, et parcourant les montagnes,
de village en village, il criait  son de trompe: "On fait savoir
quen Arles les bls vont tre mrs."

Aussitt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
avec leurs filles, leurs mulets ou leurs nes, y descendaient en
bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
de solques, selon la contenance des champs quils prenaient 
forfait. En tte de la chiounne marchait le capouli, qui faisait la
troue dans les pices de bl; le balle organisait la marche du
travail.

Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
 la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protgs
par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tcherons de
moisson, les uns debout, avec leur faucille attache dans un carquois
quils nommaient la _badoque_ et pendue derrire le dos, les autres
couchs  terre en attendant quon les lout.

Dans la montagne, un homme qui navait jamais fait les moissons en
terre dArles avait, dit-on, de la peine pour trouver  se marier, et
cest sur cet usage que roule lpope des _Charbonniers_, de Flix
Gras.

Une anne portant lautre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
solques. Le beau remue-mnage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
dustensiles spciaux  la moisson taient tirs de leurs rduits :
les barillets en bois de saule, les normes terrines, les grands pots
de brocs  vin, toute une artillerie de poterie grossire qui se
fabriquait  Apt. Ctait une fte incessante, une fte surtout
lorsquils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :

	_Lautre mercredi  Sault
	Nous fmes huit cents solques_.

Les moissonneurs, au point du jour, aprs le _capouli_ qui leur
ouvrait la voie dans les grandes emblavures o laiguail luisait sur
les pis dor, joyeux salignaient, dgainant leurs lames, et
javelles de choir! Les lieuses, dont plus dune le plus souvent tait
charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
ctait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
rayons resplendissants, le _capouli_, levant sa faucille dans lair,
scriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
 lastre blouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
bras nus, le bl tombait  pleine poigne. De temps en temps le
_bale_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_
vient-elle? et la _truie_ (ctait le nom du dernier de la bande)
rpondait: "La truie vient". Enfin, aprs quatre heures de vaillante
pousse, le _capouli_ scriait: "Lave!" Tous se redressaient,
sessuyaient le front du revers de la main, allaient  quelque source
laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
sasseyant sur les gerbes et rptant ce gai dicton :

	_Bndicit de Crau,
	Bon bissac et bon baril_,

ils prenaient leur premier repas.

Ctait moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
repas par jour: vers sept heures, le djeuner, avec un anchois
rougetre quon crasait sur le pain, sur le pain quon trempait dans
le vinaigre et lhuile, le tout accompagn doignon, violemment
piquant aux lvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en
un oeuf dur et un morceau de fromage;  une heure, le dner, soupe et
lgumes cuits  leau; vers quatre heures le goter, une grosse
salade avec croton frott dail; et le soir le souper, chair de porc
ou de brebis, ou bien omelette doignon appel _moissonienne_. Au
champ et tour  tour, ils buvaient au baril, que le _capouli_
penchait, en le tenant sur un bton appuy par un bout sur lpaule
du buveur. Ils avaient une tasse  trois ou un gobelet de fer-blanc,
cest--dire un par _solque_. De mme, pour manger, ils navaient 
trois quun plat, o chacun deux tirait avec sa cuiller de bois.

Cela me remmore le vieux Matre Igoulen, un de nos moissonneurs, de
Saint-Saturnin-ls-Apt, qui croyait quune sorcire lui avait "t
leau" et qui, depuis trente ans, navait plus got  leau ni pu
manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
doignon, de fromage et de vin pur. Lorsquon lui demandait la raison
pour laquelle il se privait de lordinaire, le vieillard se taisait,
mais voici le rcit que faisaient ses compagnons.

Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
mangeait au cabaret, passa sur la route une bohmienne, et lui, pour
plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la sant, grandmre,
lui cria-t-il,  la sant!" "Grand bien te fasse, rpondit la
bohmienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer leau".

Ctait un sort que la sorcire venait de lui jeter.

Ce fut fini;  partir de l, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
leau. Ce cas dimpression morale, que jai vu de mes yeux, peut
sajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
aujourdhui explique par la suggestion.

En arrire des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
les pis laisss parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
qui, un mois conscutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
dans les champs, sous de petites tentes appeles tibaneou qui leur
servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
lusage dArles, tait pour lhpital.

Lecteur, voil les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
le dire, ont t mes modles et mes matres en posie. Cest avec
eux, cest l, au beau milieu des grands soleils, qutendu sous un
saule, nous apprmes, lecteurs,  jouer du chalumeau dans un pome en
quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie
le lai de
_Marga_, qui est dans nos _Iles dOr_. Cet essai de gorgiques, qui
commenait ainsi :

	_Le mois de juin et les bls qui blondissent
	Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
	Et de Saint Jean les feux qui tincellent,
	Voil de quoi parleront mes chansons_,

finissait par une allusion, dans la manire de Virgile,  la
rvolution de 1848.

	_Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
	Si en cachette nous chantons en accord,
	Depuis le monde a fait pleine culbute:
	Et cependant que noys dans la paix,
	Le long des ruisseaux nous mlions nos voix
	Les rois roulaient ple-mle du trne
	Sous les assauts des peuples trop ploys
	Et, misrables, les peuples se hachaient
	Ainsi que les pis de bl sur laire_.

Mais ce ntait pas l encore la justesse de ton que nous cherchions.
Voil pourquoi ce pome ne sest jamais publi. Une simple lgende,
que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
sa place comme la pierre  la bague, valait mieux,  coup sr, que ce
millier de vers.

Les froments, cette anne-l, contait matre Igoulen, avaient mri
presque tous  la fois, courant le risque dtre hachs par une
grle, grens par le mistral ou brous par le brouillard, et les
hommes, cette anne-l, se trouvaient rares.

Et voil quun fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
ferme tait debout, inquiet, les bras croiss, et dans lattente.

-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un cu par jour, un bel cu
et la nourriture,  qui se viendrait louer.

Mais  ces mots le jour se lve, et voici que trois hommes savancent
vers le Mas, trois robustes moissonneurs: lun  la barbe blonde,
lun  la barbe blanche, lun  la barbe noire. Laube les accompagne
en les aurolant.

-- Matre, dit le _capouli_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous
donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous
avons appris que vous aviez du bl mr, du bl en quantit: matre,
si vous voulez nous donner de louvrage,  la journe ou  la tche,
nous sommes prts  travailler.

-- Mes bls ne pressent gure, le matre rpondit; mais pourtant,
pour ne pas vous refuser louvrage, je vous baille, si vous voulez,
trente sous et la vie. Cest bien assez par le temps qui court.

Or ctait le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.

A lapproche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
lnesse blanche, leur apporter le djeuner et, de retour au Mas :

-- Valet, lui dit le matre, que font les moissonneurs?

-- Matre, je les trouvai, couchs sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coup un pi.

A lapproche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
lnesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au
Mas:

-- Valet, lui dit le matre, que font les moissonneurs?

-- Matre, je les trouvai, couchs sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coup un pi.

A lapproche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec lnesse
blanche, leur apporter le dner, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le matre, que font les moissonneurs?

-- Matre, je les trouvai, couchs sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coup un pi.

A lapproche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
avec lnesse blanche, leur apporter le goter, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le matre, que font les moissonneurs?

-- Matre, je les trouvai, couchs sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coup un pi.

-- Ce sont l, dit le matre, ce sont de ces fainants qui cherchent
du travail et prient Dieu de nen point trouver. Pourtant il faut
aller voir.

Et cela dit, lavare, pas  pas, vient  son champ, se cache dans un
foss et observe ses hommes.

Mais alors le bon Dieu fait ainsi  saint Pierre:

-- Pierre, bats du feu.

-- J'y vais, Seigneur, rpond saint Pierre.

Et saint Pierre de sa veste tire la cl du paradis, applique  un
caillou quelques fibres darbre creux et bat du feu avec la cl.

Puis le bon Dieu fait  saint Jean:

-- Souffle, Jean!

-- Jy vais, Seigneur, rpond saint Jean.

Et saint Jean souffle aussitt les tincelles dans le bl avec sa
bouche; et dune rive  lautre un tourbillon de flamme, un gros
nuage de fume enveloppe le champ. Bientt la flamme tombe, la fume
se dissipe, et mille gerbes tout  coup apparaissent, coupes comme
il faut, comme il faut lies, et comme il faut aussi en gerbiers
entasses.

Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
lentement sen revient pour souper, et tout en soupant:

- Matre, dit le chef des moissonneurs, nous avons termin le
champ... Demain pour moissonner, o voulez-vous que nous allions?

-- _Capouli_, rpondt le matre avaricieux, mes bls, dont jai
fait le tour, ne sont pas mrs de reste. Voici votre payement; je ne
puis plus vous occuper.

Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
matre: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengaines derrire le
dos, sen vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
saint Pierre  droite, saint Jean  gauche, et les derniers rayons du
soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.

Le lendemain le matre de grand matin se lve et joyeusement se dit
en lui-mme:

-- Nimporte! hier jai gagn ma journe en allant pier ces trois
hommes sorciers; maintenant jen sais autant queux.

Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et lautre
Pierre, il les conduit  la plus grande des emblavures de la ferme.
Sitt arrivs au champ, le matre dit  Pierre :
-- Pierre, toi, bats du feu.
-- Matre, jy vais, rpliqua Pierre.

Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique  un silex
quelques fibres darbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
matre dit  Jean:

-- Souffle, Jean!

-- Matre, jy vais, rpliqua Jean.

Et Jean avec sa bouche souffle au bl les tincelles... Ae! ae! ae
! la flamme en langues, une flamme affole, enveloppe la moisson; les
pis sallument, les chaumes ptillent, le grain se charbonne; et
penaud, lexploiteur, quand la fume sest dissipe, ne voit, au lieu
de gerbes, que braise et poussier noir!

CHAPITRE X

A AIXEN-PROVENCE

Mlle Louise. -- Lamour dans les cyprs. -- La ville dAix. --
Lcole de droit -- Lami Mathieu vient me rejoindre. -- La
blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idale. -- Lanthologie _Les
Provenales_.

Cette anne-l (1848), aprs les vendanges, mes parents, qui me
voyaient baver  la chouette ou  la lune, si lon veut, m'envoyrent
 Aix pour tudier le droit, car ils avaient compris, les braves
gens, que mon diplme de bachelier s lettres ntait pas un brevet
suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
pour la cit Sextienne, une aventure marriva, sympathique et
touchante, que je veux conter ici.

Dans un Mas rapproch du ntre tait venue stablir une famille de
la ville o il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
en allant  la messe. Vers la fin de lt, ces jeunes filles, avec
leur mre, nous firent une visite; et ma mre, avenante, leur offrit
le "caill" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
lait en abondance. Ctait ma mre elle-mme qui mettait la prsure
au lait, ds quon venait de le traire, et elle-mme qui, quand le
lait tait pris, faisait les petits fromages, ces jonches du pays
dArles que Belaud de la Belaudire, le pote provenal de lpoque
des Valos, trouvait si bonnes :

	_A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
	Vous avez un tablier plein de fromages
	Qui fondent au gosier comme sucre fin_.

Ma mre, chaque jour, telle que les bergres chantes par Virgile,
portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
son cumoire, et l, tirant du pot  beaux flocons le caill blanc,
elle en emplissait les formes perces de trous et rondes; et, aprs
les jonches faites, elle les laissait proprement sgoutter sur du
jonc, que je me plaisais moi-mme  aller couper au bord des eaux.

Et voil que nous mangemes, avec ces demoiselles, une jatte de
caill. Et lune delles, qui paraissait de mon ge, et qui, par son
visage, rappelait ces mdailles quon trouve  Saint-Remy, au ravin
des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
toujours me regardaient. On lappelait Louise.

Nous allmes voir les paons, qui, dans laire, talaient leur queue
en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignes  labri du
vent, les agneaux qui blaient enferms dans le bercail, le puits
avec sa treille porte par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
au Mas, pouvait les intresser. Louise, elle, semblait marcher dans
lextase.

Quand nous fmes au jardin, dans le temps que ma mre causait avec la
sienne et cueillait  ses soeurs quelques poires beurres, nous nous
tions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits  roue.

-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
vous souvient-il pas, monsieur, dune petite robe, une robe de
mousseline, que votre mre vous porta, quand vous tiez en pension 
Saint-Michel-de-Frigolet?

-- Mais oui, pour jouer un rle dans les _Enfants ddouard_.

-- Eh bien! cette robe, monsieur, ctait ma robe.

-- Mais ne vous la-t-on pas rendue? rpondis-je comme un sot.

-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parl de cela, moi,
comme dautre chose.

Et sa mre lappela.

-- Louise!

La jouvencelle me tendit sa main glace; et, comme il se faisait
tard, elles partirent pour leur Mas.

Huit jours aprs, vers le coucher du soleil, voici encore  notre
seuil Louise, cette fois accompagne seulement dune amie.

-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
ces poires beurres que vous nous fites goter, lautre jour,  votre
jardin.

-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mre leur dit.

-- Oh! non! rpondit Louise, nous sommes presses, car il va tre
bientt nuit.

Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
les poires.

Lamie de Louise, qui tait de Saint-Remy (on lappelait Courrade),
tait une belle fille  chevelure brune, abondante, annele sous un
ruban arlsien, que la pauvre demoiselle, si gentille quelle ft,
eut limprudence damener avec elle pour compagne.

Au jardin, arrivs  larbre, pendant que jabaissais une branche un
peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bomb et levant ses bras
nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit  cueillir. Mais
Louise, toute ple, lui dit :

-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mres.

Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, scartant avec moi,
qui tais dj troubl (sans trop savoir par laquelle), nous allmes
pas  pas dans un kiosque de cyprs, o tait un banc de pierre. L,
moi dans lembarras, elle me buvant des yeux, nous nous assmes lun
prs de lautre.

-- Frdric, me dit-elle, lautre jour je vous parlais dune robe
qu lge de onze ans je vous avais prte pour jouer la tragdie 
Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, nest- ce pas, lhistoire
de Djanire et dHercule?

-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Djanire
donna au pauvre Hercule et qui lui brla le sang.

-- Ah! dit la jeune fille, aujourdhui cest bien le rebours : car
cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touche, que
vous aviez vtue..., quand je la mis encore, je vous aimai  partir
de l... Et ne men veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paratre
trange, qui doit vous paratre fou! Ah! ne men veuillez pas,
continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
la robe fatale, ce feu,  Frdric, qui me consume depuis lors, je
lavais jusqu prsent, depuis sept annes peut-tre, tenu cach
dans mon coeur!

Moi, couvrant de baisers sa petite main fivreuse, je voulus aussitt
rpondre en lembrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.

-- Non, dit-elle, Frdric, nous ne pouvons savoir si le pome, dont
jai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
Pensez  ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
ddisent pas, quelle que soit la rponse, vous avez en moi une me
qui sest donne pour toujours.

Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :

-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.

Et nous rentrmes. Elles rglrent, sen allrent; et moi, le coeur
houleux, enchant et troubl de cette apparition de vierges -- dont
je trouvais chacune sduisante  sa faon, - longtemps sous les
derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
regardai l-bas senvoler les tourterelles.

Mais, tout moustill, tout heureux que je fusse, bientt, en me
sondant, je me vis dans limbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau
dire:

	_Quil aime demain, celui qui naima jamais:
	Et celui qui aima, quil aime encore demain_,

lamour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, arme
seulement de sa grce et de sa virginit, pouvait bien, dans sa
passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
quelle tait, et charme elle-mme par son long rve damour,
croire, conformment au vers de Dante,

	_Amor cha null' amato amor perdona_,

quun jeune homme, isol comme moi dans un Mas,  la fleur de lge,
devait tressaillir demble  son premier roucoulement. Mais lamour
tant le don et labandon de tout notre tre, nest-il pas vrai que
lme qui se sent poursuivie pour tre capture fait comme loiseau
qui fuit lappelant? Nest-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
moment de plonger dans un gouffre deau profonde, a toujours une
passe dinstinctive apprhension?

Toujours est-il que, devant la chane de fleurs, devant les roses
embaumes qui spanouissaient pour moi, jallais avec rserve;
tandis que vers lautre, vers la confidente qui, toute  son devoir
damie dvoue, semblait viter mon abord, mon regard, je me sentais
port involontairement. Car,  cet ge, sil faut tout dire, je
mtais form une ide, et de l'amante et de lamour, toute
particulire. Oui, je mtais imagin que, tt ou tard, au pays
dArles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
portant comme une reine le costume arlsien, galopant sur sa cavale,
un trident  la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,
longtemps prie par mes chansons damour, se serait, un beau jour,
laiss conduire  notre Mas, pour y rgner comme ma mre
sur un peuple de ptres, de _gardians_, de laboureurs et de
_magnanarelles_. Il semblait que, dj, je rvais de ma Mireille; et
la vision de ce type de beaut plantureuse qui, dj, couvait en moi,
sans quil me ft possible ni permis de lavouer, portait grand
prjudice  la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
rverie.

Et alors, entre elle et moi, sengagea une correspondance ou, plutt,
un change damour et damiti qui dura plus de trois ans (tout le
temps que je fus  Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
pour la sevrer, peu  peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
dsesprs... De ces lettres, voici la dernire que je reus. Je la
reproduis telle quelle :

"Je nai aim quune fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
Frdric grav seul dans mon coeur. Que de nuits blanches jai
passes en songeant  mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
pleurs que le coeur me dfaillit. Le mdecin dit que javais la
fivre, que ctait de lagitation nerveuse, qu'il me fallait le
repos.

"-- La fivre! mcriai-je; ah! que ce ft la bonne!

"Et, dj, je me sentais heureuse de mourir pour aller tattendre
l-bas o ta lettre me donne rendez-vous... Mais coute, Frdric,
puisquil en est ainsi, lorsquon te dira, et va, ce nest pas pour
longtemps, lorsquon tannoncera que jaurai quitt la terre,
donne-moi, je ten prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
te fis une promesse : ctait de demander tous les jours  Dieu quil
te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je ny ai jamais
manqu, et j'y serai fidle, jusqu mon dernier soupir. Mais toi, 
Frdric, je te le demande en grce: lorsquen te promenant tu verras
des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu  ma vie,
fltrie par les larmes, sche par la douleur; et si tu vois un
ruisseau qui murmure doucement, coute sa plainte: il te dira comme
je taimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prte
loreille  son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
toujours avec toi... O Frdric!
je ten prie, noublie jamais Louise!"

Voil ladieu suprme que, scell de son sang, menvoya la jeune
vierge -- avec une mdaille de la Vierge Marie, quelle avait
couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brod, avec ses cheveux
chtains, mes initiales au milieu dun rameau de lierre.

	_Je me ferai la touffe de lierre,
	Je tembrasserai_.

Pauvre et chre Louise! A quelque temps de l, elle prit le voile de
nonne et mourut peu d'annes aprs. Moi, encore tout mu, au bout
dun si long temps, par la mlancolie de cet amour tiol, dfleuri
avant lheure, je te consacre,  Louise, ce souvenir de piti et je
loffre  tes mnes errant peut-tre autour de moi!

La ville dAix (_cap de justice_, comme on disait jadis), o nous
tions venu pour tudier le "droit crit" en raison de son pass de
capitale de Provence et de cit parlementaire, a un renom de gravit
et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec lallure
provenale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
Cours, ses fontaines monumentales et ses htels nobiliaires, puis la
quantit davocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
tout ordre, quon y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu 
laspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractrise. Mais,
de mon temps du moins, cela ntait quen surface, et, dans ces
Cadets dAix, il y avait, sil me souvient, une humeur familire, une
gaiet de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
laisses par le bon roi Ren.

Vous aviez des conseillers, des prsidents de cour, qui, pour se
divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
tambourin. Des hommes graves, comme le docteur dAstros, frre du
cardinal, lisaient  lAcadmie des compositions de leur cru en
joyeux parler de Provence : manire comme une autre de maintenir le
culte de lme nationale et qui, dans Aix, neut jamais cesse. Car le
comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napolon,
n'avait-il pas crit une comdie provenale? Et M. Diouloufet, un
bibliothcaire de lAthnes du Midi, comme Aix sintitule parfois,
navait-il pas, sous Louis XVIII, chant en provenal les _magnans_
ou vers  soie? M. Mignet, lhistorien, lacadmicien illustre,
venait tous les ans  Aix pour jouer  la boule. Il avait mme
formul la maxime suivante :

"Rien nest plus propre  refaire un homme que de vivre au clair
soleil, parler provenal, manger de la brandade et faire tous les
matins une partie de boules."

M. Borly, un ancien procureur gnral, entrait dans la ville, 
cheval, gutr comme un riche toucheur, conduisant firement un
troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:

-- Nest pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-mme.

Le lendemain de la Nol, nous allions  Saint-Sauveur entendre les
_Plaintes de saint tienne_, rcites en provenal (comme on le fait
encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathdrale, on
excutait, le jour des Rois (comme on y excute encore), avec une
admirable pompe, le Nol _De matin ai rescountra lou trin_.

Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient  venir entendre les prnes
provenaux de labb mery, et celles du grand monde, pour ne pas
laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
temps des soires, se faisaient dodiner dans des chaises  porteurs,
accompagnes de torches quon teignait, en arrivant,  lteignoir
des vestibules.

Point rare quil y et, au courant de lhiver, quelque esclandre
mondain, tel que lenlvement dune superbe juive avec M. de
Castillon, qui avait su dpenser royalement une fortune, lorsquil
fut _Prince damour_ aux jeux de la Fte-Dieu.

A propos de ces jeux, nous emes loccasion, dans notre sjour  Aix,
de les voir sortir, je crois, pour une des dernires fois: _le Roi de
la Basoche, lAbb de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_,
le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier,
avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l_Arlsienne_, de Daudet
:

_Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus;
Elle leur donne des chtaignes,
Ils disent quils nen veulent plus;
Et danse,  gueux! Et danse,  gueux!
Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus_.

Cette rsurrection du pass provenal, avec ses vieilles joies naves
(et surannes, hlas !), nous impressionna vivement, comme vous
pourriez le voir au chant dixime de _Calendal_, o elles sont
dcrites, telles que nous les vmes.

Or, figurez-vous qu Aix, quelques mois seulement aprs mon arrive,
faisant ma promenade une aprs-midi sur le Cours, oh! charmante
surprise, je vis se profiler, prs de la Fontaine-Chaude, le nez de
mon ami Anselme Mathieu, de Chteauneuf.

-- a nest pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et cest
bien le cas de dire : "Celle-l fume."

-- Mais depuis quand  Aix? lui dis-je en lui serrant la main.

-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.

-- Et quel bon vent tamne?

-- Ma foi, rpondit-il, je me suis dt : Puisque Mistral est all
faire  Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."

-- Cest bien pens, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que jen
suis ravi, sais-tu? Mais as-tu pass bachelier?

-- Oui, dit-il en riant, jai pass, comme la piquette sur le marc de
vendange.

-- Cest que, mon pauvre Anselme, pour tre admis aux grades de la
Facult de Droit, je crois quil faut avoir son baccalaurat s
lettres.

-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons quon ne
veuille pas me diplmer comme les autres, pourra-ton m'empcher de
prendre ma licence, voyons, en droit damour?... Tiens, pas plus tard
que tantt, en allant me promener dans une espce de vallon quon
appelle la Torse, jai fait la connaissance dune jeune
blanchisseuse, un peu brune, cest vrai, mais ayant bouche rouge,
quenottes de petit chien qui ne demandent qu mordre, deux frisons
folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en lair,
les bras joliment potels...

-- Allons, grivois, il me parat que tu ne las pas mal lorgne.

-- Non, dit-il, Frdric, il ne faudrait pas croire que moi, un
rejeton des marquis de Montredon, si peu sens que je sois, jaille
mamouracher dun minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
serait-ce un museau de chatte je ne puis mempcher de me retourner
pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
quelle me blanchirait mon linge et quelle viendrait le prendre la
semaine prochaine.

-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...

-- Non, mon ami, tu ny es pas, laisse donc que jachve. Ayant ainsi
trait avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, 
travers lcume qui lui giclait entre les doigts, quelle froissait
et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
dis-je  la jeune fille, cette chemise-l nest pas faite pour
couvrir les fruits dautomne d'une gaupe!" "Il sen faut!
rpondit-elle. a, cest la chemisette dune des plus belles dames de
la rue des Nobles: une baronne de trente ans, marie, la pauvrette, 
un vieux barbon dhomme qui est juge  la cour et jaloux comme un
Turc." "Mais elle doit transir dennui!" "Transir? ah! tant et tant
quelle est toujours  son balcon, comme en attente du galant, tenez,
qui viendra la distraire." "Et on lappelle?" "Mais monsieur vous en
voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive quon me
donne, mais je ne me mle pas de ce qui aprs tout, ne me regarde
pas." Il ne ma pas t possible den tirer plus pour le moment...
Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
dans ma chambre, vois-tu, duss-je bien lui faire deux et trois
caresses, il faut quelle soit fine si elle nouvre pas la bouche.

-- Et aprs, quand tu sauras le nom de la baronne?

-- Eh ! mon cher, jai du pain sur la planche pour trois ans!
Cependant que vous autres, les pauvres tudiants en droit vous allez
vous morfondre  plucher le Code, moi, tel que les troubadours de
lantique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
tudier  loisir les douces _Lois dAmour_.

Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
restmes  Aix, et la tche et ltude du chevalier Mathieu.

Oh! les belles excursions, l-bas, au pont de lArc, sur la
grand'route de Marseille, dans la poussire jusqu mi-jambe et les
parties au Tholonet, -- o nous allions humer le vin cuit de
Langesse; et les duels entre tudiants, dans le vallon des Infernets,
avec les pistolets chargs de crottes de chvre; et ce joli voyage
quavec la diligence nous fmes  Toulon, en passant par le bois de
Cuge et  travers les gorges dOllioules!

Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce quavaient fait, mon
Dieu! les tudiants du temps des papes dAvignon et du temps de la
reine Jeanne. coutez ce quen crivait, du temps de Franois 1er, le
pote macaronique Antonius de Arena :

	_Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
	Et bellas garsas semper amare soient;
	Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
	Inter mignonos gloria prima manet:
	Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
	Et de bonitate sunt sine fine boni_.

	(De gentillessiis Instudiantium.)

Tandis quau Gai-Savoir, dans la noble cit des comtes de Provence,
nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
dans un journal de guerre appel la _Commun, ces dialogues pleins de
sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un
Blanc_, les _Prtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la
prose provenale.
Puis, avec la dcision, avec lautorit que lui donnait dj le
succs de ses _Pquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au
rez-de-chausse de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
les trouvres de ce temps; et de ce ralliement sortait une
anthologie, les _Provenales_, quun professeur minent, M.
Saint-Ren Taillandier, alors  Montpellier, prsentait au public
dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
Sguin, 1852).

Ce prcoce recueil contenait des posies du vieux docteur dAstros et
de Gaut, dAix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bndit, Bourrelly et
de Barthlemy (celui de la _Nmsis_,); des Avignonnais Boudin,
Cassan, Gira; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
Reybaud, de Dupuy, qui taient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
marchal dAlleins" (mentionn dans _Mireille_) ; de Mathieu, de
Chteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et dautres; puis un groupe du
Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pice de
Jasmin.

Mais les morceaux les plus nombreux taient de Roumanille, alors en
pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salu les Crches
comme "dignes de Klopstock". Thodore Aubanel, dans ses vingt-deux
ans, donnait l, lui aussi, ses premiers coups de matre: _le 9
Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflamm de la
plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pices (_Amertume, le
Mistral, Une Course de Taureaux_) et dun _Bonjour  Tous_ qui
disait, pour noter notre point de dpart :

	_Nous trouvmes dans les berges
	Revtue dun mchant haillon,
	La langue provenale:
	En allant patre les brebis,
	La chaleur avait bruni sa peau,
	La pauvre navait que ses longs cheveux
	Pour couvrir ses paules.
	Et voil que des jeunes hommes,
	En vaguant par l
	Et la voyant si belle,
	Se sentirent mus.
	Quils soient donc les bienvenus,
	Car ils lont vtue dment
	Comme une demoiselle_.

Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne dAix, dont je
nai pas termin lhistoire.

Chaque fois que je rencontrais mon tudiant "en lois damour", je
linterpellais ainsi:

-- Eh bien!, Mathieu, o en sommes-nous?

-- Nous en sommes, me rpondit-il un jour, que Llette (ctait le
nom de la blanchisseuse) a fini par mindiquer lhtel de la baronne;
que jai pass et repass, mon ami, tant de fois sous les cariatides
de son balcon, que, rendons grce  Dieu, jai t remarqu... et la
dame, une beaut comme tu nen vis oncques, la dame enjle, charme
de son cavalier servant, a daign, lautre soir, me laisser tomber du
ciel, tiens, une fleur doeillet.

Et, disant cela, Mathieu mexhibait une fleur fane et, faisant les
yeux tendres, lanait  la vole un baiser dans lazur. Un mois, deux
mois passrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:

-- Allons le voir.

Je monte donc  sa chambrette -- et quest-ce que je trouve? Mon
Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:

-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
que javais trouv le joint, une nuit sur les onze heures, pour
entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout tait arrang.
Llette, ma brave blanchisseuse, nous prtait la main... et je
pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
treillage, jusqu une fentre o devait ma souveraine tendre le bras
 mes baisers. Jescaladais dj. Le coeur, tu peux m'en croire, me
battait fortement... O ciel! tout  coup la fentre sentr'ouvre
doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
Frdric, une main... (ah! je le connus vite, ce ntait pas celle de
la baronne) me secoue sur le nez la cendre dune pipe! Comme tu peux
imaginer, je nattendis pas mon reste... Je glisse  terre, je
menfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
foule le pied!

Vous pouvez penser si nous rmes  nous dmonter la mchoire!

-- Mais, au moins, tu as fait venir un mdecin?

-- Oh! a ne vaut pas la peine, dit-il... La mre de Llette se
trouve une conjuratrice (tu les connais peut-tre elles tiennent un
bouchon vers la porte dItalie). Elles mont fait tremper le pied
dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
excrations, my a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
puis on me la serr de bandes...
Et, maintenant, jattends, en lisant les _Pquerettes_ de lami
Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
dure pas: car Llette mapporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
et,  dfaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
merlettes.

Or a, lami Mathieu, futur (et bien nomm) _Flibre des Baisers_,
qui fut toute sa vie le plus beau songe-ftes que jaie jamais connu,
avait-il rvass lhistoire que je viens de dire? Je nai jamais pu
lclaircir, et jai racont la chose telle quil me la narra.

CHAPITRE XI

LA RENTRE AU MAS

Lclosion de Mireille. -- Lorigine de ce nom. -- Le cousin
Tourette. -- Le moulin  lhuile. -- Le bcheron Siboul. --
Lherborisateur Xavier. -- Le coup dEtat (1851). --  Lexcursion
dans les astres, -- Le Congrs des Trouvres: Jean Reboul. -- Le
Romvage d'Aix : Brizeux, Zola.

Une fois "licenci", ma foi, comme tant dautres (et, vous avez pu le
voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
trouv un ver de terre, jarrivai au Mas  lheure o on allait
souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
derniers rayons du jour.

-- Bonsoir toute la compagnie!

-- Dieu te le donne, Frdric!

-- Pre, mre tout va bien... A ce coup, cest bien fini!

-- Et belle dlivrance! ajouta Madeleine, la jeune Pimontaise qui
tait servante au Mas.

Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, jeus rendu
compte de ma dernire sue, mon vnrable pre, sans autre
observation, me dit seulement ceci:

-- Maintenant, mon beau gars, moi jai fait mon devoir. Tu en sais
beaucoup plus que ce quon men a appris... Cest  toi de choisir la
voie qui te convient: je te laisse libre.

-- Grand merci! rpondis-je.

Et l mme, --  cette heure, javais mes vingt et un ans, -- le pied
sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
de moi-mme, je pris la rsolution: premirement, de relever, de
raviver en Provence le sentiment de race que je voyais sannihiler
sous lducation fausse et antinaturelle de toutes les coles;
secondement, de provoquer cette rsurrection par la restauration de
la langue naturelle et historique du pays,  laquelle les coles font
toutes une guerre  mort; troisimement, de rendre la vogue au
provenal par linflux et la flamme de la divine posie.

Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon me; mais je le sentais
comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
sve provenale, qui me gonflait le coeur, libre dinclination envers
toute matrise ou influence littraire, fort de lindpendance qui me
donnait des ailes, assur que plus rien ne viendrait me dranger, un
soir, par les semailles,  la vue des laboureurs qui suivaient la
charrue dans la raie, jentamai, gloire  Dieu! le premier chant de
_Mireille_.

Ce pome, enfant damour, fit son closion paisible, peu  peu, 
loisir, au souffle du vent large,  la chaleur du soleil ou aux
rafales du mistral, en mme temps que je prenais la surveillance de
la ferme, sous la direction de mon pre qui,  quatre-vingts ans,
tait devenu aveugle.

Me plaire  moi, dabord, puis  quelques amis de ma premire
jeunesse, -- comme je lai rappel dans un des chants de _Mireille_:

	_O doux amis de ma jeunesse,
	Arez mon chemin de votre sainte haleine_,

ctait tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas  Paris, dans
ces temps dinnocence. Pourvu quArles -- que j avais  mon horizon,
comme Virgile avait Mantoue -- reconnt, un jour, sa posie dans la
mienne, ctait mon ambition lointaine. Voil pourquoi, songeant aux
campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:

_Nous ne chantons que pour vous, ptres et gens des Mas_.

De plan, en vrit, je nen avais quun  grands traits, et seulement
dans ma tte. Voici:

Je mtais propos de faire natre une passion entre deux beaux
enfants de la nature provenale, de conditions diffrentes, puis de
laisser  terre courir le peloton, comme dans limprvu de la vie
relle, au gr des vents!

Mireille, ce nom fortun qui porte en lui sa posie, devait
fatalement tre celui de mon hrone: car je lavais, depuis le
berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
Quand la pauvre Nanon, mon aeule maternelle, voulait gracieuser
quelquune de ses filles:

-- Cest Mireille, disait-elle, cest la belle Mireille, cest
Mireille, mes amours.

Et ma mre, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:

-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!

Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne nen savait
davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
lhrone et un rayon de beaut dans une brume damour. Ctait assez
pour porter bonheur  un qui, peut-tre, -- sait-on? -- fut, par
cette intuition lui appartient aux potes, la reconstitution dun
roman vritable.

Le Mas du Juge,  cette poque, tait un vrai foyer de posie
limpide, biblique et idyllique. Ntait-il pas vivant, chantant
autour de moi, ce pome de Provence avec son fond dazur et son
encadrement dAlpille? Lon navait qu sortir pour sen trouver
tout bloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
rves de jeune homme, mais encore en personne, tantt dans ces
gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers  soie,
cueillir la feuille des mriers, tantt dans lallgresse de ces
sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravate de blanc,
dans les bls, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?

Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
bouviers et mes ptres, ne circulaient-ils pas, du point de laube au
crpuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
vieillard, plus patriarcal, plus digue dtre le prototype de mon
matre Ramon, que le vieux Franois Mistral, celui que tout le monde
et ma mre elle-mme nappelaient que le "matre"? Pauvre pre!
Quelquefois, quand le travail tait pressant, il fallait donner aide,
soit pour rentrer les foins, soit pour driver leau de notre puits 
roue, il criait dehors:

-- O est Frdric?

Bien qu ce moment-l je fusse allong sous un saule, paressant  la
recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mre rpondait:

-- Il crit.

Et aussitt, la voix rude du brave homme sapaisait en disant:

-- Ne le drange pas.

Car, pour lui, qui navait lu que lcriture Sainte et _Don
Quichotte_ en sa jeunesse, crire tait vraiment un office religieux,
Et il montre bien ce respect pour le mystre de la plume, le dbut
dun rcitatif, usit jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
sujet du mot _Flibre_:

	_Monseigneur saint Anselme lisait et crivait.
	Un jour, de sa sainte criture,
	Il est mont au haut du ciel_.

Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don dintresser ma
Muse pique, ctait le cousin Tourrette, du village de Mouris: une
espce de colosse, membru et clop, avec de grosses gutres de cuir
sur les souliers et connu  la ronde, dans les plaines de Crau, sous
le nom du _Major_, ayant, en 1815, t tambour-major des gardes
nationaux qui, sous le commandement du duc dAngoulme, voulaient
arrter Napolon,  son retour de lle dElbe. Il avait, dans sa
jeunesse, dissip son bien au jeu; et dans ses vieux jours, rduit
aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
autres, au Mas. Lorsquil repartait, mon pre lui donnait, dans un
sac, quelques boisseaux de bl. Lt, il parcourait la Crau et la
Camargue, allant aider aux bergers, lorsquon tondait les troupeaux,
aux fermiers pour le dpiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
Aussi connaissait-il la terre dArles et ses travaux, assurment,
comme personne. Il savait le nom des Mas, des pturages, des chefs de
bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
pittoresque, une noblesse
dexpressions provenales, quil y avait plaisir dentendre. Pour
dire, par exemple, que le comte de Mailly tait riche, fort riche en
proprits bties:

-- Il possde, disait-il, sept arpents de toitures.

Les filles qui sengagent pour la cueillette des olives --  Mouris,
elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes  la
veille. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veille.
Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
moins croustilleux, qui, dune bouche  lautre, se transmettent dans
le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
lOurs, le Doreur_, etc.

Une fois que la neige commenait  tomber :

-- Allons, disions-nous, le cousin apparatra bientt.

Et il ne manquait jamais.

-- Bonjour, cousin!

-- Cousin, bonjour!

Et voil. La main touche et son bton dpos, humblement, derrire
la porte, et sattablait, mangeait une belle tartine de fromage ptri
et entamait, ensuite, le sujet de lolivaison, Et il contait que les
meules, en son bourg de Mouris, ne pouvaient tenir pied  la rcolte
des olives. Et il disait:

-- Comme on est bien, lhiver, lorsquil fait froid, dans ces moulins
 huile! Ecarquill sur le marc tout chaud, on regarde,  la clart
des caleils  quatre mches, les presseurs dhuile moiti nus qui,
lestes comme chats, poussent tous  la barre, au commandement du
chef:

-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
tout claque! L!

tant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
fainant, il avait, toute sa vie, rv de trouver une place o il y
et peu de travail.

-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, 
Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins o, lorsquon
les dbarque, un homme, tant assis, peut, en comptant les douzaines,
gagner (me suis-je laiss dire) ses douze cents francs par an.

Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant dautres, sans avoir vu
raliser sa rverie sur les mornes.

Je noublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
dire, mes fauteurs de la posie de _Mireille_, le bcheron Siboul :
un brave homme de Montfrin, habill de velours, qui venait tous les
ans,  la fin de lautomne, avec sa grande serpe, tailler joliment
nos bourres de saule. Pendant quil dcoupait et appareillait ses
rondins, que dobservations justes il me faisait sur le Rhne, sur
ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
ses graviers et sur ses les, puis sur les animaux qui frquentent
ses digues, les loutres qui gtent dans les arbres creux, les bivres
qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
dans les Sgonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
sur les coupeurs dosier et les vanniers de Valiabrgue!

Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
en langue provenale et les vertus des simples et de toutes les
herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
botanique littraire, cest ainsi que je le formai... Heureusement!
car mest avis, sans vouloir les mpriser, que nos professeurs des
coles, tant les hautes que les basses, auraient t, bien sr,
entrepris pour me montrer ce qutait un chardon ou un laiteron.

Comme une bombe, dans lentrefaite de ce prodrome de _Mireille_,
clata la nouvelle du coup dtat du 2 dcembre 1851.

Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la Rpublique
tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
Jacobins, par leur intolrance, par leur manie du niveau, par la
scheresse, la brutalit de leur matrialisme, m'eussent dcourag et
bless plus dune fois, le crime dun gouvernant qui dchirait la loi
jure par lui mindigna. Il
m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fdrations
futures dont la Rpublique en France pouvait tre le couvain.

Quelques-uns des collgues de lcole de Droit allrent se mettre 
la tte des bandes dinsurgs qui se soulevaient dans le Var au nom
de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
les uns par dgot de la turbulence des partis, les autres berlus
par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
changement de rgime. Qui pouvait deviner que lEmpire nouveau dt
seffondrer dans une effroyable guerre et lcroulement national ?

Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, aprs 1870
par Taxile Delord, rpublicain pourtant et dput de Vaucluse, un
jour quen Avignon, sur la place de lHorloge, nous nous promenions
ensemble:

-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
dans le parti avanc, fut la Rvolution de 1848. Nous avions au
gouvernement une belle famille, franaise, nationale, librale entre
toutes et compromise mme avec la Rvolution, sous les auspices de
laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les liberts que le
progrs comporte... Et nous lavons bannie. Pourquoi? Pour faire
place  ce bas empire qui a mis la France en dbcle!

Quoi quil en soit, en consquence, je laissai de ct -- et pour
toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras quon
abandonne en route pour marcher plus lger, et  toi, ma Provence, et
 toi, posie, qui ne mavez jamais donn que pure joie, je me livrai
tout entier.

Et voici que, rentr dans la contemplation, un soir, me promenant en
qute de mes rimes, car mes vers, tant que jen ai fait, je les ai
trouvs tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel tait
toil, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
lu peut-tre, traduit par lami Daudet) eut lieu dans cette
rencontre.

LE BERGER

Vous voil bien cart, monsieur Frdric?

MOI

Je vais prendre un peu lair, matre Jean.

LE BERGER

Vous allez faire un tour dans les astres?

MOI

Matre Jean, vous lavez dit. Je suis tellement sol, dsabus et
coeur des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, menlever
et me perdre dans le royaume des toiles.

LE BERGER

Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes
les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.

MOI

Mais comment faire pour y aller, dans cet abme de lumire?

LE BERGER

Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout
doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.

MOI

Galant Jean, je vous prends au mot.

LE BERGER

Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: cest le
chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur lEspagne. Quand
lempereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand
saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la
route.

MOI

Cest ce que les paens dsignaient par Voie Lacte.

LE BERGER

Cest possible; moi je vous dis ce que jai toujours ou dire...
Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui blouissent
tout le nord? Cest le Chariot des Ames. Les trois toiles qui
prcdent sont les trois btes de lattelage; et la toute petite qui
va prs de la troisime, nous lappelons le Charretier.

MOI

Cest ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.

LE BERGER

Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout  lentour les toiles qui
tombent: ce sont de pauvres mes qui viennent dentrer au Paradis.
Signons-nous, monsieur Frdric.

MOI

Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!

LE BERGER

Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du
Chariot, l-haut: cest le Bouvier du ciel.

MOI

Que dans lastronomie on dnomme Arcturus.

LE BERGER

Peu importe. Maintenant regardez l sur le nord, ltoile qui
scintille  peine: cest ltoile Marine, autrement dit la
Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--
lesquels se voient perdus, lorsquils perdent la Tramontane.

MOI

Ltoile Polaire, comme on lappelle aussi, se trouve donc dans la
Petite Ourse; et comme la bise vient de l, les marins de Provence,
comme ceux dItalie, disent quils vont  lOurse, lorsquils vont
contre le vent.

LE BERGER

Tournons la tte, nous verrons clignoter la Poussnire ou le
Pouillier, si vous prfrez.

MOI

Que les savants nomment Pliades et les Gascons Charrette des Chiens.

LE BERGER

Cest cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,
spcialement, marquent les heures aux bergers. Daucuns les nomment
les Trois Rois, dautres les Trois Bourdons ou le Rteau ou le Faux
Manche.

MOI

Prcisment, cest Orion et la ceinture dOrion.

LE BERGER

Trs bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de
Milan.

MOI

Sirius, si je ne me trompe.

LE BERGER

Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,
avec les Enseignes et la Poussinire, avait t, dit-on, convi  une
noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantt.) La
Poussinire, matinale, partit, parat-il, la premire et prit le
chemin haut. Les Enseignes, trois filles smillantes, ayant coup
plus bas, finirent par latteindre. Jean de Milan, rest endormi,
prit, lorsquil se leva, le raccourci et, pour les arrter, leur
lana son bton  la vole... Ce qui fait que le Faux Manche est
appel depuis le Bton de Jean de Milan.

MOI

Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la
montagne?

LE BERGER

Cest le Boiteux. Lui aussi tait de la noce. Mais comme il boite,
pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lve tard du reste et
se couche de bonne heure.

MOI

Et celle qui descend, l-bas, sur le ponant, tincelante comme une
pouse?

LE BERGER

Eh bien ! cest elle! ltoile du Berger, 1toile du Matin, qui nous
claire  laube, quand nous lchons le troupeau, et le soir, quand
nous le rentrons: cest elle, ltoile reine, la belle toile,
Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de
Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.

MOI

La conjonction, je crois, de Vnus et de Jupiter ou de Saturne
quelquefois.

LE BERGER

A votre got... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les
brebis se sont disperses, tai! tai! ramne-les! Oh! le mauvais
coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que jy aille moi-mme.
Allons, monsieur Frdric, vous, prenez garde de ne pas vous garer!

MOI

Bonsoir! Galant Jean.

Retournons aussi, comme le ptre,  nos moutons. A partir des
_Provenales_, recueil potique o avaient collabor les trouvres
vieux et jeunes de cette poque-l, quelques-uns, dont jtais,
engagrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de
nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit
lide dun congrs de potes
provenaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui
avaient crit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la runion
eut lien le 29 aot 1852,  Arles, dans une salle de lancien
archevch, sous la prsidence de laimable docteur dAstros, doyen
dge des trouvres. Ce fut l quentre tous nous fmes connaissance,
Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Dsanat, Garcin,
Gaut, Gelu, Gira, Mathieu, Roumanille, moi et dautres. Grce au bon
Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les
honneurs de l_Illustration_ (18 septembre 1852).

Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur  la facult des
sciences de Toulouse et spirituel pote en son parler montpellirain,
lavait charg damener Jasmin  Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
crivit  lauteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que rpondit
lillustre pote gascon: "Puisque vous allez  Arles, dites-leur
quils auront beau se runir quarante et cent, jamais ils ne feront
le bruit que jai fait tout seul."

-- Voil Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.

Cette rponse le reproduit beaucoup plus fidlement que le bronze
lev  Agen, en son honneur. Il tait ce que lon appelle, Jasmin,
un fier bougre.

Dailleurs, le perruquier dAgen, en dpit de son gnie, fut toujours
aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques annes
auparavant, lui avait envoy ses _Pquerettes_, avec la ddicace de
Madeleine, une des posies les meilleures du recueil. Jasmin ne
daigna pas remercier le Provenal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
pass par Avignon, o il donna un concert avec Mlle Roalds, qui
jouait de la harpe, Roumanile, aprs la sance, vint avec quelques
autres saluer le pote qui avait fait couler les larmes en dclamant
ses _Souvenirs_ :

	_-- O vas-tu grand-pre? -- Mon fils  lhpital...
	Cest l que meurent les Jasmins_.

-- Qui tes-vous donc? fit lAgenais au pote de Saint-Remy.

-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.

-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais quil ft
celui dun auteur mort.

-- Monsieur, vous le voyez, rpondit lauteur des _Pquerettes_, qui
ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
jeune encore pour pouvoir, sil plat  Dieu, faire un jour votre
pitaphe.

Qui fut bien plus gracieux pour la runion dArles, ce fut ce bon
Reboul, qui nous crivit ceci: "Que Dieu bnisse votre table... Que
vos luttes soient des ftes, que les rivaux soient des amis! Celui
qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
quil y a de lespace pour toutes les toiles."

Et cet autre Nmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous
aviez un jour  dfendre notre cause, noubliez pas quen Arles se
fit votre assemble premire et que vous ftes toils dans la cit
noble et fire qui a pour armes et pour devise: _lpe et lire du
lion_."

Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai l, mais je sais
seulement quen voyant le jour renatre, jtais dans le ravissement;
et, Roumanille la dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il
parat que, songeur, plong dans ma pense, dans mes yeux de jeune
homme "resplendissaient dj les sept rayons de ltoile".

Le Congrs dArles avait trop bien russi pour ne pas se renouveler.
Lanne suivante, 21 aot 1853, sous limpulsion de Gaut, le jovial
pote dAix,  Aix se tint une assemble (le Festival des Trouvres)
deux fois nombreuse comme lassemble dArles. Cest l que Brizeux,
le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits o il
disait:

	_Le rameau dolivier couronnera vos ttes,
	Moi je nai que la lande en fleurs:
	Lun symbole riant de la paix et des ftes
	Lautre symbole des douleurs.

	Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
	De ces fleurs nornent plus leurs fronts:
	Aucun ne redira le son qui nous enivre,
	Quand nous, fidles, nous mourrons...

	Mais peut-elle mourir la brise frache et douce?
	Laquilon lemporte en son vol,
	Et puis elle revient lgre sur la mousse
	Meurt-il le chant du rossignol?

	Non, tu ranimeras lidiome sonore,
	Belle Provence,  son dclin;
	Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
	La voix errante de Merlin_.

Outre ceux que j'ai cits comme figurant au Congrs dArles, voici
les noms nouveaux qui mergrent au Congrs dAix : Lon Algre,
labb Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, labb Emery,
Laidet, Mathieu Lacroix, labb Lambert, Lejourdan, Peyrottes,
Ricard-Brard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles
Reine Garde, Lonide Constans et Hortense Rolland.

Une sance littraire, devant tout le beau monde dAix, se tint,
aprs midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement orne
des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cits
provenales. Et sur une bannire en velours cramoisi taient inscrits
les noms des principaux potes provenaux des derniers sicles. Le
maire dAix, maire et dput, tait alors M. Rigaud, le mme qui plus
tard donna une traduction de _Mirio_ en vers franais.

Aprs louverture faite par un choeur de chanteurs,

	_Trouvres de Provence,
	Pour nous tous quel beau jour!
	Voici la Renaissance
	Du parler du Midi_,

dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le prsident dAstros
discourut gentiment en langue provenale; puis, tour  tour, chacun y
alla de son morceau. Roumanille, trs applaudi, rcita un de ses
contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dvida sa pice des
_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succs
fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_,
et pour le maon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre
Martine_.

Emile Zola, alors colier au collge dAix, assistait  cette sance
et, quarante ans aprs, voici ce quil disait dans le discours quil
pronona  la flibre de Sceaux (1892) :

"Javais quinze ou seize ans, et je me revois, colier chapp du
collge, assistant  Aix, dans la grande salle de lHtel de Ville, 
une fte potique un peu semblable  celle que jai lhonneur de
prsider aujourdhui. Il y avait l Mistral dclamant la _Mort du
Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, dautres encore, tous
ceux qui, quelques annes plus tard, allaient tre les flibres et
qui ntaient alors que les troubadours."

Enfin, au banquet du soir, o lon en dit, conta et chanta de toutes
sortes, nous emes le plaisir dlever nos verres  la sant du vieux
Bellot, qui stait, dans Marseille et toute la Provence, fait une
renomme, mrite assurment, de pote drolatique, et qui, bahi de
voir ce dbordement de sve, nous rpondait tristement :

	_Je ne suis quun gcheur;
	Jai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
	Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, nont pas la flemme,
	De notre provenal dbrouilleront lcheveau_.

CHAPITRE XII

FONT-SGUGNE

Le groupe avignonnais. -- La fte de sainte Agathe. -- Le pre de
Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
famille Gira. -- Les amours dAubanel et de Zani. -- Le banquet de
Font-Sgugne. -- Linstitution du Flibrige.  Loraison de saint
Anselme. -- Le premier chant des flibres.

Nous tions, dans la contre, un groupe de jeunes, troitement unis,
et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
renaissance provenale. Nous y allions de tout coeur.

Presque tous les dimanches, tantt dans Avignon, tantt aux plaines
de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rmy, tantt sur les hauteurs de
Chteauneuf-de-Gadagne ou de Chteauneuf-du-Pape, nous nous
runissions pour nos parties intimes, rgals de jeunesse, banquets de
Provence, exquis en posie bien plus quen mets, ivres denthousiasme
et de ferveur, plus que de vin. Cest l que Roumanille nous chantait
ses Nols, l quil nous lisait les _Songeuses_, toutes fraches, et
_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; cest l que, croyant,
mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel rcitait
_le Massacre des Innocents_; ctait l que _Mireille_ venait, de
loin en loin, dvider ses strophes nouvellement surgies.

A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fte de lendroit,
les "potes" (comme on nous appelait dj) arrivaient tous les ans
pour y passer trois jours, comme les bohmiens. La vierge Agathe
tait Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
mme qu Arles, dans le trsor de Saint-Trophime, est conserv un
plat dagate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
jeune bienheureuse. Mais do pouvait venir aux Arlsiens et aux
Maillanais cette dvotion pour une sainte de Catane? Je me
lexpliquerais de la faon suivante:

Un seigneur de Maillane, originaire dArles, Guillaume des
Porcellets, fut, daprs lhistoire, le seul Franais pargn aux
Vpres Siciliennes, en considration de sa droiture et de sa vertu.
Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apport le culte de la
vierge catanaise? Toujours est-il quen Sicile, sainte Agathe est
invoque contre les feux de lEtna et  Maillane contre la foudre et
lincendie. Un honneur recherch par nos jeunes Maillanaises, cest,
avant leur mariage, dtre trois ans _prieuresses_ (comme on dirait
prtresses) de lautel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
la veille de la fte, les couples, la jeunesse, avant douvrir les
danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une srnade devant
lglise,  sainte Agathe.

Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrire les
mntriers,  la clart des falots errants et au bruit des ptards,
serpenteaux et fuses, offrir  la patronne de Maillane nos
hommages... Et,  propos de ces saints honors sur lautel, dans les
villes et les villages, de-ci de-l, au Nord comme au Midi, depuis
des sicles et des sicles, je me suis demand, parfois: Quest-ce, 
ct de cela, notre gloire mondaine de potes, dartistes, de
savants, de guerriers,  peine connus de quelques admirateurs? Victor
Hugo lui-mme naura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
les annes, des milliers de fidles venir le supplier dans sa valle
perdue! Et aussi, un jour qu sa table (les flatteurs avaient pos
cette question:

-- Y a-t-il, en ce monde, gloire suprieure  celle du pote?

-- Celle du saint, rpondit lauteur des _Contemplations_.

Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser lami
Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
allions, dans le pr du moulin, voir les luttes souvrir, au
battement du tambour:

_Qui voudra lutter, quil se prsente...
Qui voudra lutter...
Quil vienne au pr!_

les luttes dhommes et dphbes o lancien lutteur Jsette, qui
tait surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
buts lun contre lautre, nus, les jarrets tendus, et dune voix
svre leur rappelait parfois le prcepte: _dfense de dchirer les
chairs..._

-- O Jsette... vous souvient-il de quand vous ftes mordre la
poussire  Ququine?

-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre dAramon, nous rpondait le
vieil athlte, enchant de redire ses victoires dantan. On
mappelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
Flexible. Nul jamais ne put dire quil mavait renvers et, pourtant,
j'eus  lutter avec le fameux Meissonnier, lhercule avignonnais qui
tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste dApt... Mais nous
ne pmes rien nous faire.

A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
Jean-Denis et Pierrette, de vaillants marachers qui exploitaient un
jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dnions en plein air, 
lombre claire dune treille, dans les assiettes peintes qui
sortaient en notre honneur, avec les cuillers dtain et les
fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
blanquette dagneau quelles venaient dapprter.

Un rude homme, tout de mme, ce vieux Jean-Denis, le pre de
Roumanille. Il avait, tant soldat de Bonaparte (ainsi quassez
ddaigneux il dnommait lempereur), vu la bataille de Waterloo et
racontait volontiers quil y avait gagn la croix.

-- Mais, avec la dfaite, disait-il, on ny pensa plus.

Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reut la dcoration,
Jean-Denis, firement, se contenta de dire:

-- Le pre lavait gagne, cest le garon qui la.

Et voici lpitaphe que Roumanille crivit sur la tombe de ses
parents, au cimetire de Saint-Remy :

	A JEAN-DENIS ROUMANILLE
	JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
	A PIERRETTE PIQUET, SON POUSE,
	BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
	ILS VCURENT CHRTIENNEMENT ET MOURURENT
	TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!

Crousillat, de Salon, un dvot de la langue et des Muses de Crau,
tait assez souvent de ces runions damis et cest au lendemain
dune lecture potique quil me gratifia du sonnet que je transcris:

	_Jentendis un cho de ta pure harmonie,
	Le jour que nous pmes, chez Roumanille,
	Cinq trouvres joyeux, francs de crmonie,
	Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.

	Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
	Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
	Que je mcrie content et jamais faonnier
	Ta Mireille,  Mistral, est une merveille!...

	Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
	Fort est le souffle saint qui tinspire, jeune homme,
	Allons, au monde avide panche les accents:

	A tes flambants accords les monts vont smouvoir
	Les arbres tressaillir, les torrents sarrter,
	Comme aux sons moduls sur les lyres antiques_.

On allait, en Avignon,  la maison dAubanel, dans la rue Saint-Marc
(qui, aujourdhui, porte le nom du glorieux flibre): un htel 
tourelles, ancien palais cardinalice, quon a dmoli depuis pour
percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
sa vis, une presse de bois semblable  un pressoir qui, depuis deux
cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
du Comtat. L, nous nous installions, un peu intimids par le parfum
dglise qui tait dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
vieille cuisinire, qui avait toujours lair de grommeler:

-- Les voil encore!

Cependant, la bonhomie du pre dAubanel, imprimeur officiel de notre
Saint-Pre le Pape, et la jovialit de son oncle le chanoine nous
avaient bientt mis  laise. Et venu le moment o lon choque le
verre, le bon vieux prtre racontait.

-- Une nuit, disait-il, quelquun vint mappeler pour porter
lextrme-onction  une malheureuse de ces mauvaises maisons du prau
de la Madeleine. Quand j'eus administr la pauvre agonisante, et que
nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignes le long de
lescalier, dcolletes et accoutres doripeaux de carnaval, me
salurent au passage, la tte penche, dun air si contrit quon leur
aurait donn, selon lexpression populaire, labsolution sans les
confesser. Et la mre catin, tout en maccompagnant, mallguait des
prtextes pour excuser sa vie... Moi, sans rpondre, je dvalais les
degrs; mais ds quelle meut ouvert la porte du logis, je me
retourne et je lui fais:

-- Vieille brehaigne! sil ny avait point de matrones, il ny aurait
pas tant de gueuses!

Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
faisions aussi nos frairies. Mais lendroit bienheureux, lendroit
prdestin, ctait, ensuite, Font-Sgugne, bastide de plaisance prs
du village de Gadagne, o nous conviait la famille Gira: il y avait
la mre, aimable et digne dame; lan quon appelait Paul, notaire 
Avignon, passionn pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rvait
la rnovation du monde par loeuvre des
Pnitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
Clarisse et Josphine, douceur et joie de ce nid.

Font-Sgugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit  quelques
lieues. Le domaine prend son nom dune petite source qui y coule au
pied du castel. Un dlicieux bouquet de chnes, dacacias et de
platanes le tient abrit du vent et de lardeur du soleil.

"Font-Sgugne, dit Tavan (le flibre de Gadagne), est encore
lendroit o viennent, le dimanche, les amoureux du village. L, ils
ont lombre, le silence, la fracheur, les
cachettes; il y a l des viviers avec leurs bancs de pierre que le
lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants doiseaux,
murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
vous pouvez vous asseoir, rver damour, si lon est seul et, si lon
est deux, aimer."

Voi1 o nous venions nous rcrer comme perdreaux, Roumanille Gira,
Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
son vrai nom), Zani lAvignonnaise, une amie et compagne des
demoiselles du castel.

"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantt, la
jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"

Cest le portrait quAubanel, dans son _Livre de lAmour_, en fit
lui-mme... Mais,  prsent, coutons-le, lorsque, aprs que Zani eut
pris le voile, il se rappelle
Font-Sgugne :

"Voici lt, les nuits sont claires. -- A Chteauneuf, le soir est
beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
Camp-Cabel. -- Ten souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
dEspagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
courions comme des fous -- au plus sombre et quon avait peur?

"Et par ta taille dlie -- je te prenais: que ctait doux! -- Au
chant des btes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
Grillons, rossignols et rainettes --
disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
claire... -- Belle amie, o sont, maintenant, -- tant de branles et
de chansons?

"Mais,  la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
nous nous asseyions sous les chnes -- un moment pour nous reposer;
-- tes longs cheveux qui spandaient. -- mon amoureuse main aimait
--  les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
-- comme une mre son enfant."

Et les vers crits par lui, au chtelet de Font-Sgugne, sur les murs
de la chambre o sa Zani couchait.

"O chambrette, chambrette, -- bien sr que tu es petite, mais que de
souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
-- Il me semble vous voir,  belles jouvencelles, -- toi, pauvre
Julia, toi, ma chre Zani! -- Et pourtant, cen est fait! -- Ah! vous
ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
Zani, tu es nonnain!"

Vouliez-vous, pour berceau dun rve glorieux, pour lpanouissement
dune fleur didal, un lieu plus favorable que cette cour damour
discrte, au belvdre dun coteau, au milieu des lointains azurs et
sereins, avec une vole de jeunes qui adoraient le Beau sous les
trois espces: Posie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!

Il fut crit au ciel quun dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
primevre de la vie et de lan, sept potes devaient se rencontrer au
castel de Font-Sgugne: Paul Gira, un esprit railleur qui signait
Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
sans en avoir lair, attisait incessamment le feu sacr autour de
lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis  notre langue et qui, au
soleil damour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_;
Mathieu, ennuag dans les visions de la Provence redevenue, comme
jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
Galile, rvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
ploy sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
glbe; et Frdric, tout prt  jeter au mistral, comme les ptres
des montagnes, le cri de race pour hler, et tout prt  planter le
gonfalon sur le Ventoux...

A table, on reparla, comme ctait lhabitude, de ce quil faudrait
pour tirer notre idiome de labandon o il gisait depuis que,
trahissant lhonneur de la Provence, les classes dirigeantes
lavaient rduit, hlas!  la domesticit. Et alors, considrant que,
des deux derniers Congrs, celui dArles et celui dAix, il ntait
rien sorti qui fit prvoir un accord pour la rhabilitation de la
langue provenale; quau contraire, les rformes, proposes par les
jeunes de lEcole avignonnaise, staient vues, chez beaucoup, mal
accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Sgugne dlibrrent,
unanimes, de faire bande  part et, prenant le but en main, de le
jeter o ils voulaient.

-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien quils
ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvres_. Dautre
part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usit pour dsigner
les potes dune poque, ce nom est dcati par labus quon en a
fait. Et  renouveau enseigne nouvelle!

Je pris alors la parole.

-- Mes amis, dis-je,  Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
rcitatif qui sest transmis de bouche en bouche et qui contient, je
crois, le mot prdestin.

Et je commenai :

"Monseigneur saint Anselme lisait et crivait. -- Un jour de sa
sainte criture, -- il est mont au haut du ciel. -- Prs de lEnfant
Jsus, son fils trs prcieux, -- il a trouv la Vierge assise -- et
aussitt la salue. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --
Belle compagne, a dit son enfant, quavez-vous? -- Jai souffert sept
douleurs amres -- que je dsire vous conter.

"La premire douleur que je souffris pour vous,  mon fils prcieux,
-- cest lorsque, allant our messe de relevailles, au temple je me
prsentai, -- quentre les mains de saint Simon je vous mis. -- Ce
fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa
lme, - ainsi qu vous, --  mon fils prcieux!

"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisime
douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrime douleur que
je souffris pour vous, --  mon fils prcieux! -- cest quand je vous
perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,
-- car vous tiez dans le temple, -- o vous vous disputiez, avec les
scribes de la loi, -- avec les sept _flibres_ de la Loi (1)."

-- Les sept flibres de la Loi, mais cest nous autres, cria la
table. Va pour _flibre_.

Et Glaup ayant vers dans les verres taills une bouteille de
chteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:

-- A la sant des flibres! Et, puisque nous voici en train de
baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les drivs
qui doivent en natre. Je vous propose donc dappeler _flibrerie_
toute cole de flibres qui comptera au moins sept membres, en
mmoire, messieurs, de la pliade dAvignon.

-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, sil vous plat, le joli
mot _flibriser_ pour dire "se runir, comme nous faisons, entre
flibres".

	(1) Ce pome populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la
traduction du Catalan 	correspondant au provenal que nous venons de
citer: Le troisime (couteau) fut 	quand vous etes, -- prs de trois
jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvtes 	dans le temple, --
disputant avec des savants, -- prchant sous les votes -- la
	cleste doctrine.

-- Moi, dit Mathieu, jajoute le terme _flibre_ pour dire "une
frairie de potes provenaux".

-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _flibren_ nexprimerait pas
mal ce qui concerne les flibres.

-- Moi je ddie, fit Aubanel, le nom de _flibresse_ aux dames qui
chanteront en langue de Provence.

-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _flibrillon_ sirait aux
enfants des flibres.

-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _flibrige,
flibrige_! qui dsignera loeuvre et lassociation.

Et, alors, Glaup reprit:

-- Ce nest pas tout, collgues! nous sommes les flibres de la
loi... Mais, la Loi, qui la fait?

-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de
ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,
rdiger les articles de loi qui la rgissent.

Drle de chose! elle a lair dun conte et, pourtant, cest de l, de
cet engagement pris un jour de fte, un jour de posie et divresse
idale, que sortit cette norme et
absorbante tche du _Trsor du Flibrige_ ou dictionnaire de la
langue provenale, o se sont fondus vingt ans dune carrire de
pote.

Et qui en douterait naura qu lire le prologue de Glaup (P. Gira)
dans _lAlmanach Provenal_ de 1885, o cela est clairement consign
comme suit:

"Quand nous aurons toute prte la Loi quun flibre prpare et qui
dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,
pourquoi cela, les opposants devront se taire."

Cest dans cette sance, mmorable  juste titre et passe,
aujourdhui,  ltat de lgende, quon dcida la publication, sous
forme dalmanach, dun petit recueil annuel qui serait le fanion de
notre posie, ltendard de notre ide, le trait dunion entre
flibres, la communication du Flibrige avec le peuple.

Puis, tout cela rgl, lon saperut, ma foi, que le 21 de mai, date
de notre runion, tait le jour de sainte Estelle; et, tels que les
rois Mages, reconnaissant par l linflux mystrieux de quelque haute
conjoncture, nous salumes ltoile qui prsidait au berceau de notre
rdemption.

L_Almanach Provenal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la mme
anne avec ses cent douze pages. A la premire, en belle place, tel
quun trophe de victoire, notre _Chant des Flibres_ exposait le
programme de ce rveil de sve et de joie populaire:

	--Nous sommes des amis, des frres,
	tant les chanteurs du pays!
	Tout jeune enfant aime sa mre,
	Tout oisillon aime son nid:
	Notre ciel bleu, notre terroir
	Sont, pour nous autres, un paradis.

	Tous des amis, joyeux et libres,
	De la Provence tous pris,
	Cest nous qui sommes les flibres,
	Les gais flibres provenaux!

	En provenal ce que lon pense
	Vient sur les lvres aisment.
	O douce langue de Provence,
	Voil pourquoi nous taimerons!
	Sur les galets de la Durance
	Nous le jurons tous aujourdhui!

	Tous des amis, etc...

	Les fauvettes noublient jamais
	Ce que leur gazouilla leur pre,
	Le rossignol ne loublie gure,
	Ce que son pre lui chanta;
	Et le langage de nos mres,
	Pourrions-nous loublier, nous autres?

	Tous des amis, etc...

	Cependant que les jouvencelles
	Dansent au bruit du tambourin,
	Le dimanche,  lombre lgre,
	A lombre dun figuier, dun pin,
	Nous aimons  goter ensemble,
	A humer le vin d'un flacon.

	Tous des amis, etc...

	Alors, quand le mot de la Nerthe
	Dans le verre sautille et rit,
	De la chanson quil a trouve
	Ds quun flibre lance un mot,
	Toutes les bouches sont ouvertes
	Et nous chantons tous  la loi.

	Tous des amis, etc...

	Des jeunes filles smillantes
	Nous aimons le rire enfantin;
	Et, si quelquune nous agre,
	Dans nos vers de galanterie
	Elle est chante et rechante
	Avec des mots plus que jolis.

	Tous des amis, etc.

	Quand les moissons seront venues,
	Si la pole frit quelquefois,
	Quand vous foulerez vos vendanges,
	Si le suc du raisin foisonne
	Et que vous ayez besoin daide,
	Pour aider, nous y courrons tous.

	Tous des amis, etc...

	Nous conduisons les farandoles;
	A la Saint-loi, nous trinquons;
	Sil faut lutter,  bas la veste;
	De saint Jean nous sautons le feu;
	A la Nol, la grande fte,
	Ensemble nous posons la Bche.

	Tous des amis, etc...

	Dans le moulin lorsquon dtrite
	Les sacs dolives, sil vous faut
	Des lurons pour pousser la barre,
	Venez, nous sommes toujours prts
	Vous aurez l des gouailleurs comme
	Il nen est pas dix nulle part.

	Tous des amis, etc...

	Vienne la rtie des chtaignes
	Aux veilles de la Saint-Martin,

	Si vous aimez les contes bleus,
	Appelez-nous, voisins, voisines:
	Nous vous en dirons des broches
	Dont vous rirez jusquau matin.

	Tous des amis, etc...

	A votre fte patronale
	Faut-il des prieurs, nous voici...
	Et vous, pimpantes maries,
	Voulez-vous un joyeux couplet?
	Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
	Nous en avons des cents au choix!

	Tous des amis, etc...

	Quand vous gorgerez la truie,
	Ne manquez pas de faire signe!
	Serait-ce par un jour de pluie,
	Pour la saigner on lie la queue:
	Un bon morceau de la fressure,
	Rien de pareil pour bien dner.

	Tous des amis, etc...

	Dans le travail le peuple ahane:
	Ce fut, hlas! toujours ainsi...
	Eh! sil fallait toujours se taire,
	Il y aurait de quoi crever!
	Il en faut pour le faire rire,
	Et il en faut pour lui chanter!

	Tous des amis, joyeux et libres,
	De la Provence tous pris,
	Cest nous qui sommes les flibres,
	Les gais flibres provenaux!_

Le Flibrige, vous le voyez, tait loin dengendrer mlancolie et
pessimisme. Tout sy faisait de gaiet de coeur, sans arrire-pense
de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
avaient tous pris des pseudonymes: le Flibre des Jardins
(Roumanille), le Flibre de la Grenade (Aubanel), le Flibre des
Baisers (Mathieu), le Flibre Enjou (Glaup, Paul Gira), le Flibre
du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Flibre de lArme
(Tavan, pris par la conscription), le Flibre de lArc-en-Ciel (G.
Brunet, quitait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu  peu
grossir le bataillon : le Flibre de Verre (D. Cassan), le Flibre
des Glands (T. Poussel), le Flibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
le Flibre de Lusne (Crousillat, de Salon), le Flibre de lAil
(J.-B. Martin, surnomm le Grec), le Flibre des Melons (V. Martin,
de Cavaillon), la Flibresse du Caulon (fille du prcdent), le
Flibre Sentimental (B. Laurens), le Flibre des Chartes (Achard,
archiviste de Vaucluse), le Flibre du Pontias (B. Chalvet, de
Nyons), le Flibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Flibre de la
Tour-Magne (Roumieux, de Nmes), le Flibre de la Mer (M. Bourrelly),
le Flibre des Crayons (labb Cotton) et le Flibre Myope (premier
nom du _Cascarelet_, qui a sign, plus tard, les facties et contes
nafs de Roumanille et de Mistral).

CHAPITRE XIII

LALMANACH PROVENAL

Le bon plerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
-- La Montelaise -- Lhomme populaire.

L_Almanach Provenal_, bien venu des paysans, got par les
patriotes, estim par les lettrs, recherch par les artistes, gagna
rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la premire
anne, de cinq cents exemplaires, monta vite  douze cents,  trois
mille,  cinq mille,  sept mille,  dix mille, qui est le chiffre
moyen depuis quinze ou vingt ans.

Comme il sagit dune oeuvre de famille et de veille, ce chiffre
reprsente, je ne crois gure me tromper, cinquante mille lecteurs.
Impossible de dire le soin, le zle, lamour- propre que Roumanille
et moi avions mis sans relche  ce cher petit livre, pendant les
quarante premires annes. Et sans parler ici des innombrables
posies qui sy sont publies, sans parler de ses _Chroniques_, o
est contenue, peut-on dire, lhistoire du Flibrige, la quantit de
contes, de lgendes, de sornettes, de facties et de gaudrioles, tous
recueillis dans le terroir, qui sy sont ramasss, font de cette
entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
raillerie, tout lesprit de notre race se trouvent serrs l dedans;
et si le peuple provenal, un jour, pouvait disparatre, sa faon
dtre et de penser se retrouverait telle quelle dans lalmanach des
flibres.

Roumanille a publi, dans un volume  part (_Li Conte Prouvenau et
li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis quil grena 
profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
autant; mais nous nous contenterons de donner, en spcimen de notre
prose dalmanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
succs et qui ont t, du reste, traduits et rpandus par Alphonse
Daudet, Paul Arne, E. Blavet, et autres bons amis.

LE BON PLERIN

Lgende provenale.

I

Matre Archimbaud avait prs de cent ans. Il avait t jadis un rude
homme de guerre; mais  prsent, tout clop et perclus par la
vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.

Le vieux matre Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela
lan et lui dit :

-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et
rvassant, car, va, au fond dun lit, on a le temps de rflchir je
me suis remmor que, dans une bataille, me rencontrant un jour en
danger de prir je promis  Dieu de faire le voyage de Rome... Ae!
je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je
voudrais bien, mon fils, que tu fisses  ma place ce plerinage-l,
car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.

Lan rpondit:

-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tte, un plerinage 
Rome et je ne sais o encore! Pre, mangez, buvez, et puis dans votre
lit, autant qu'il vous plaira, dites des patentres! Nous avons,
nous, autre chose  faire.

Matre Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;

-- Cadet, coute, lui fait-il: en rvassant et en calculant, car,
vois-tu, au fond dun lit on a le loisir de rver, je me suis souvenu
que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me
vouai  Dieu pour le grand voyage de Rome... Ae! je suis vieux comme
terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu ma place
tu ailles faire, toi, le plerinage promis.

Le cadet rpondit:

-- Pre, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer
les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les
foins... Notre an doit conduire le troupeau dans la montagne; le
jeune est un enfant... Qui commandera, si je men vais  Rome
fainanter par les chemins? Pre, mangez, dormez, et laissez-nous
tranquilles.

Le bon matre Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:

-- Esprit, mon enfant, approche, lui fait-il. Jai promis au bon
Dieu de faire un plerinage  Rome... Mais je suis vieux comme terre!
Je ne puis plus aller en guerre... Je ty enverrais bien  ma place,
pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est
trs loin, mon Dieu! et sil tarrivait malheur...

-- Mon pre, jirai, rpondit le jeune. Mais la mre cria: Je ne veux
pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,
finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se
plaindre, de geindre, toute lanne durant, il enverrait maintenant
ce bel enfant se perdre!

-- Mre, dit le jeune, la volont dun pre est un ordre de Dieu!
Quand Dieu commande, il faut partir.

Et Esprit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,
mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses
souliers neufs, chercha dans le bcher un bon bton de chne, jeta
son manteau sur lpaule, embrassa son vieux pre, qui lui donna
force conseils, fit ses adieux  toute sa parent et partit.

II

Mais avant de se mettre en voie, il alla dvotement our la sainte
messe; et nest-ce pas merveille qu'en sortant de lglise, il trouva
sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:

-- Ami, nallez-vous pas  Rome?

-- Mais oui, dit Esprit.

-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions
faire route ensemble.

-- Volontiers, mon bel ami.

Or cet aimable jouvenceau tait un ange envoy par Dieu.

Esprit avec lange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout
gaiement, tantt au soleil, tantt  laiguail, en mendiant leur pain
et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bton, enfin
ils arrivrent  la cit de Rome.

Une fois reposs, ils firent leurs dvotions  la grande glise de
Saint-Pierre, visitrent tour  tour les basiliques, les chapelles,
les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrs, baisrent
les reliques des aptres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et
de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,
qui leur donna sa bndiction.

Et alors Esprit avec son compagnon allrent se coucher sous le
porche de Saint-Pierre et Esprit s'endormit.

Or, voici quen dormant le plerin vit en songe ses frres et sa mre
qui brlaient en enfer, et il se vit lui-mme avec son pre dans la
gloire ternelle des paradis de Dieu.

-- Hlas! pour lors, scria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,
retirer du feu ma mre, ma pauvre mre et mes frres!

Et Dieu lui rpondit:

-- Tes frres, cest impossible, car ils ont dsobi mon
commandement; mais ta mre, peut-tre, si tu peux, avant sa mort, lui
faire faire trois charits.

Et Esprit se rveilla. Lange avait disparu. Il eut beau lattendre,
le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul
sen retourner  Rome.

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,
en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de l, lentement, par
voies et par chemins, par valles et par montagnes, il regagna le
pays en mendiant et en priant.

III

Cest ainsi quil arriva dans son endroit et  sa maison.

Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chtif, hl, poudreux, en
haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son
bourdon, son chapelet et ses coquilles, il tait mconnaissable.
Personne ne le reconnut, et il sen vint tout droit au logis paternel
et dit doucement  la porte:

-- Au pauvre plerin, au nom de Dieu, faites laumne!

-- Ho! sa mre cria, vous tes ennuyeux! Tous les jours il en passe,
de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.

-- Hlas! pouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,
donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils nest pas  cette
mme heure dans le mme besoin!

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croton et lalla porter
au pauvre. Le lendemain, le plerin retourne encore  la porte de la
maison paternelle en disant:

-- Au nom de Dieu, matresse, faites un peu daumne au pauvre
plerin.

-- Vous tes encore l! cria la vieille, vous savez bien quhier on
vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!

-- Hlas! pouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas
mang? et aujourdhui toi-mme ne manges-tu pas encore? Qui sait si
notre fils ne se trouve pas aussi dans la mme misre!

Et voil que lpouse, attendrie de nouveau, va couper un autre
croton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Esprit revient  la porte de ses gens et dit:

-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, matresse, donner
lhospitalit au pauvre plerin?

-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher o lon loge
les gueux!

-- Hlas! pouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui
lhospitalit: qui sait si notre enfant, notre pauvre Esprit, nest
pas errant,  cette heure,  la rigueur du mauvais temps!

-- Oui, tu as raison, dit la mre, et elle alla aussitt ouvrir la
porte de l'table et le pauvre Esprit, sur la paille, derrire les
btes, alla se gter dans un coin.

Au petit jour, le lendemain, la mre dEsprit, les frres dEsprit
viennent pour ouvrir ltable... Ltable, mes amis, tait tout
illumine: le plerin tait mort, tait roidi et blanc, entre quatre
grands cierges qui brlaient autour de lui; la paille o il gisait
tait tincelante; les toiles daraignes, luisantes de rayons,
pendaient l-haut des poutres, telles que les courtines dune
chapelle ardente; les btes de ltable, les mulets et les boeufs,
chauvissaient effars avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum
de, violette embaumait lcurie; et le pauvre plerin, la face
glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier o tait crit:
"Je suis votre fils."

Alors clatrent les pleurs et tous en se signant tombrent  genoux:
Esprit tait un saint.

( _Almanach Provenal de 1879_.)

JARJAYE AU PARADIS

Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient  mourir et, les yeux
ferms, tombe dans lautre monde. Et de rouler et de rouler!
Lternit est vaste, noire comme la poix, dmesure, lugubre 
donner le frisson. Jarjaye ne sait o gagner, il est dans
lincertitude, il claque des dents et bat lespace. Mais  force
derrer il aperoit au loin une petite lumire, l-bas au loin, bien
loin... Il sy dirige ; ctait la porte du bon Dieu.

Jarjaye frappe: pan! pan!  la porte.

-- Qui est l? crie saint Pierre.

--Cest moi.

-- Qui, toi?

-- Jarjaye.

-- Jarjaye de Tarascon?

-- Cest a, lui-mme.

-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans nas
rcit tes prires; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens 
la messe" rpondais: "Je ne vais qu celle de laprs-midi"; toi
qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
tu en avais, en disant: "Quil en vienne! cest la chair qui fait la
chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal  l'me"; toi
qui, quand sonnait langlus, au lieu de te signer comme doit faire
un bon chrtien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu  la cloche!";
toi qui, aux avis de ton pre: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
de coutume: "Le Bon Dieu qui la vu? Une fois mort on est bien
mort!"; toi enfin qui blasphmais et reniais chrme et baptme, se
peut-il que tu oses te prsenter ici, abandonn de Dieu?

Le pauvre Jarjaye rpliqua:

-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pcheur. Mais qui savait
quaprs la mort il y et tant de mystres! Enfin, oui, jai failli,
et la piquette est tire; sil faut la boire, on la boira. Mais au
moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
lui conter ce qui se passe  Tarascon.

-- Quel oncle?

-- Mon oncle Matry, qui tait pnitent blanc.

-- Ton oncle Matry? Il a pour cent ans de purgatoire.

-- Maldiction! pour cent ans! et quavait-il fait?

-- Tu te rappelles quil portait la croix aux processions. Un jour,
des mauvais plaisants se donnrent le mot, et lun deux se met 
dire: "Voyez Matry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
rpte: "Voyez Matry qui porte la croix!  Un autre finalement lui
fait comme ceci: "Voyez, voyez Matry, quest-ce quil porte?" Matry
impatient rpliqua, parat-il: "Un vidaze comme toi". Et il eut un
coup de sang et mourut sur sa colre.

-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothe, qui tait tant, tant
dvote.

-- Fi! elle doit tre au diable, je ne la connais pas...

-- Que celle-l soit au diable, cela ne mtonne gure, car pour la
dvotion si elle fut outre, pour la mchancet ctait une vraie
vipre... Figurez-vous que...

-- Jarjaye, je nai pas loisir; il me faut aller ouvrir  un pauvre
balayeur que son ne vient denvoyer au paradis dun coup de pied.

-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
cote rien, laissez-moi voir un peu le paradis, quon dit si beau!

-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!

-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par l-bas mon pre, qui
est pcheur, porte votre bannire aux processions, et les pieds
nus...

-- Soit, dit le saint, pour ton pre, je te laccorde; mais vois,
canaille, cest entendu, tu ny mettras que le bout du nez.

-- a suffit.

Donc le cleste portier entrebille sans bruit la porte et dit 
Jarjaye: "Tiens, regarde."

Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre  reculons dans le
paradis.

-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.

-- La grande clart moffusque, rpond le Tarasconnais; il me faut
entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne jy aurai mis
le nez, soyez tranquille, je nirai pas plus loin "Allons, pensa le
bienheureux, jai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
est dans le paradis.

-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme cest beau! quelle musique.

Au bout dun certain moment, le porte-clefs lui fait:

-- Quand tu auras assez bay, voyons, tu sortiras, parce que je nai
pas le temps de te donner la rplique...

-- Ne vous gnez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose 
faire, allez  vos occupations... Moi je sortirai quand je
sortirai... Je ne suis pas press du tout.

-- Mais tels ne sont pas nos accords.

-- Mon Dieu, saint homme, vous voil bien mu! Ce serait diffrent
sil ny avait point de large; mais, grce  Dieu, la place ne manque
pas.

-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....

-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ou
dire: qui se trouve bien, quil ne bouge. Je suis ici, jy reste.

Saint Pierre hochait la tte, frappait du pied. Il va trouver Saint
Yves.

-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.

-- Deux, sil ten faut, rpond saint Yves.

-- Sais-tu que je suis bien camp? Je me trouve dans tel cas, comme
ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?

-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avou et citer par
huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.

Ils cherchent un bon avou; mais davou en paradis, jamais personne
nen avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
ne savait plus de quel bois faire flche.

Vient  passer saint Luc:

-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur taurait-il fait
quelque nouvelle semonce?

-- Oh ! mon cher, ne men parle pas! Il marrive un embarras,
vois-tu, de tous les diables. Un certain nomm Jarjaye est entr par
une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.

-- Et do est-il, ce Jarjaye?

-- De Tarascon.

-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, tant, comme tu
sais, lami des boeufs, le patron des toucheurs, je frquente la
Camargue, Arles, Beaucaire, Nmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
je sais o il lui dmange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
vas voir.

A ce moment voletait par l une vole danges bouffis.

-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!

Les angelots descendent.

-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
boeufs!"

Sitt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
porte, ils slancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
oh tiens! la pique!"

Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.

-- Tron de lair! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
scrie-t-il.

Et il slance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbcile,
sort du paradis.
Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme  clef, puis mettant
la tte au guichet:

-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu 
cette heure?

-- Oh! nimporte, riposte Jarjaye. Si avait t les boeufs, je ne
regretterais pas ma part de paradis.

Cela disant, il plonge, la tte la premire, dans labme.

(_Almanach provenal de 1864._)

LA GRENOUILLE DE NARBONNE

I

Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnomm la "Fleur de
Grasse", -- par une aprs-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
de faire son Tour de France. La chaleur tait assommante et, sa canne
garnie de rubans  la main, avec son afftage (ciseaux, rabots,
maillet), pli derrire le dos dans son tablier de toile, Pignolet
gravissait le grand chemin de Grasse, do il tait parti depuis
quelque trois ou quatre ans.

Il venait, selon lusage des Compagnons du Devoir, de monter  la
Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de matre Jacques, pre
des Compagnons. Ensuite, aprs avoir inscrit sur une roche son surnom
compagnonique, il tait descendu jusqu Saint-Maximin, pour prendre
ses couleurs chez matre Fabre, le marchal qui sacre les Enfants du
Devoir. Et, fier comme un Csar, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
gay dun flot de faveurs multicolores et, pendus  ses oreilles,
deux petits compas dargent, il tendait vaillamment la gutre dans un
tourbillon de poussire. Il en tait tout blanc.

Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers sil ny
avait pas de figues; mais elles ntaient pas mres, et les lzards
bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
dardait, chantaient rageusement.

-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.

Ayant, depuis des heures, vid sa gourde deau-de-vie, il pantelait
de soif et sa chemise tait trempe.

-- Mais en avant! disait-il. Bientt, nous serons  Grasse.

Oh ! sacr nom de sort! Quel bonheur, quelle joie dembrasser pre et
mre et de boire  la cruche leau des fontaines de Grasse, et de
conter mon Tour de France, et dembrasser Mion sur ses joues
fraches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
la maison! En marche, Pignolet! Plus quune petite traite!

Enfin, le voil au portail de Grasse et, dans quatre enjambes, 
latelier de son pre.

II

-- Mon gars,  mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
tabli, sois le bien arriv! Marguerite, le petit!
Cours, va tirer du vin; mets la pole, la nappe... Oh! la
bndiction! Comment te portes-tu?

-- Pas trop mal, grce  Dieu! Et vous autres, par ici, pre,
tes-vous tous gaillards?

-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais sest-il donc fait grand!

Et tout le monde lembrasse, pre, mre, voisins, et les amis, et les
fillettes. On lui dcharge son paquet, et les enfants manient les
beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
poigne de copeaux; et, pendant quelle enfarine quelques morceaux de
merluche pour rgaler le garon, matre Pignol, le pre, sassied 
table avec Pignolet, et de trinquer: "A la sant!" Et lon commence 
mouiller lanche.

-- Par exemple, faisait le vieux matre Pignol en frappant avec son
verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achev ton Tour de France
et te voil dj,  ce que tu massures, pass et reu Compagnon du
Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
ans, oui, sept belles annes, pour gagner les _couleurs_... Il est
vrai, mon enfant, que l, dans la boutique, je tavais assez dgauchi
et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas dj, tu ne poussais pas
trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, lessentiel est que
tu saches ton mtier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
appris tout ce que doit connatre un luron qui est fils de matre.

-- Oh! pre! pour cela, rpondit le jeune homme, voyez, sans me
vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
plume par le bec.

-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
morue chante et cuit dans la pole, ce que tu remarquas de beau, tout
en courant le pays.

III

-- Dabord, pre, vous savez quen partant dici, de Grasse, je filai
sur Toulon, o jentrai  larsenal. Pas besoin de relever tout ce
qui est l-dedans: vous lavez vu comme moi.

-- Passe, oui, cest connu.

-- En partant de Toulon, jallai membaucher  Marseille, fort belle
et grande ville, avantageuse pour louvrier, o les _coteries_ ou
camarades me firent observer, pre, un _cheval marin_ qui sert
denseigne  une auberge.

-- Cest bien.

-- De l, ma foi, je remontai sur Aix, o jadmirai les sculptures du
portail de Saint-Sauveur.

-- Nous avons vu tout cela.

-- Puis, de l, nous gagnmes Arles, et nous vmes la vote de la
commune dArles.

-- Si bien appareille quon ne peut pas comprendre comment a tient
en lair.

-- DArles, pre, nous tirmes sur le bourg de Saint-Gille, et l,
nous vmes la fameuse _Vis_...

-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.

Ce qui fait voir, mon fils, quautrefois, tout de mme, aussi bien
quaujourdhui, il y eut de bons ouvriers.

-- Puis, nous nous dirigemes de Saint-Gille  Montpellier, et l, on
nous montra la clbre _Coquille_...

-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
de Montpellier".

-- Cest cela... Et, aprs, nous marchmes sur Narbonne.

-- Cest l que je tattendais.

-- Quoi donc, pre? A Narbonne, jai vu les Trois-Nourrices, et puis
larchevch, ainsi que les boiseries de lglise Saint-Paul.

-- Et puis?

-- Mon pre, la chanson nen dit pas davantage: "Carcassonne et
Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller  Bziers; --
Pznas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- nen sont 
Montpellier."

-- Alors, bousilleur, tu nas pas vu la Grenouille?

-- Mais quelle grenouille?

-- La Grenouille qui est au fond du bnitier de lglise Saint-Paul.
Ah! je ne mtonne plus que tu aies sitt fait, bambin, ton Tour de
France! La Grenouille de Narbonne! le chef-doeuvre des
chefs-doeuvre, que lon vient voir de tous les diables. Et ce
saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en sanimant de plus en plus,
ce mchant gte-bois qui se donne pour compagnon na pas vu seulement
la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, quun fils de matre ait fait
baisser la tte, dans la maison,  son pre, mignon, a ne sera pas
dit! Mange, bois, va dormir, et, ds demain matin, si tu veux quon
soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.

IV

Le pauvre Pignolet, qui savait que son pre ne dmordait pas aisment
et quil ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
lendemain,  laube, sans rpliquer davantage, aprs avoir muni de
vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.

Avec ses pieds meurtris et enfls par la marche, avec la chaleur, la
soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!

Aussitt arriv, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
Narbonne, -- do selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
lassure, sans prendre le temps mme de manger un morceau ou boire un
coup au cabaret, s'achemine de suite vers lglise Saint-Paul et,
droit au bnitier, sen vient voir la Grenouille.

Dans la vasque de marbre, en effet, sous leau claire, une grenouille
raye de roux, tellement bien sculpte quon laurait dite vivante,
regardait accroupie, avec ses deux yeux dor et son museau narquois,
le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.

-- Ah! petite vilaine, scria tout  coup, farouche, le menuisier.
Ah! cest toi qui mas fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!

Et voil le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
ciseau, et pan! dun coup,  la grenouille il fait sauter une patte.
On dit que leau bnite, comme teinte de sang, devnt rouge soudain,
et la vasque du bnitier, depuis lors, est reste rougetre.

(_Almanach Provenal de 1890_.)

LA MONTELAISE

I

Une fois,  Monteux, qui est lendroit du grand saint Gent et de
Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme lor. On lui
disait Rose. Ctait la fille dun cafetier. Et, comme elle tait
sage et quelle chantait comme un ange, le cur de Monteux lavait
mise  la tte des choristes de son glise.

Voici que, pour la Saint-Gent, fte patronale de Monteux, le pre de
Rose avait lou un chanteur.

Le chanteur, qui tait jeune, tomba amoureux de la blondine; la
blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
deux enfants, sans tant aller chercher, se marirent; la petite Rose
fut Mme Bordas.

Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que ctait charmant,
libres comme lair et jeunes comme leau, de navoir aucun souci, que
de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!

La belle premire fte o Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
_vote_ des Maillanais.

Je men souviens comme si ctait hier.

Ctait au caf de la Place (aujourdhui _Caf du Soleil_): la salle
tait pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effraye quun passereau
de saule, tait droite, l-bas au fond, sur une estrade, avec ses
cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari  ses pieds
laccompagnant sur la guitare.

Il y avait une fume! Ctait rempli de paysans, de Graveson, de
Saint-Remy, dEyrague et de Maillane. Mais on nentendait pas une
mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:

-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
orgue, et elle nest pas de loin, elle nest que de Monteux!

Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
de patrie, de drapeau, de bataille, de libert, de gloire, et cela
avec une passion, une flamme, un _tron de lair_, qui faisaient
tressaillir toutes ces poitrines dhommes. Puis, quand elle avait
fini, elle criait:

174

-- Vive saint Gent!

Des applaudissements  dmolir la salle. La petite descendait,
faisait, toute joyeuse, la qute autour des tables; les pices de
deux sous pleuvaient dans la sbile et, riante et contente comme si
elle avait cent mille francs, elle versait largent dans la guitare
de son homme, en lui disant:

-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientt riches...

II

Quand Mme Bordas eut fait toutes les ftes de notre voisinage,
lenvie lui vint de sessayer dans les villes.

L, comme au village, la Montelaise fit flors. Elle chantait la
Pologne avec son drapeau  la main; elle y mettait tant dme, tant
de frisson, quelle faisait frmir.

En Avignon,  Cette,  Toulouse,  Bordeaux, elle tait adore du
peuple. Tellement quelle se dit:

-- Maintenant, il ny a plus que Paris!

Elle monta donc  Paris. Paris est lentonnoir qui aspire tout. L
comme ailleurs, et plus encore, elle fut lidole de la foule.

Nous tions aux derniers jours de lEmpire; la chtaigne commenait 
fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice
navait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frnsie;
les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la libert
resplendissante, et Tony Rveillon, un pote de Paris, disait, dans
la journal :

	_Elle nous vient de la Provence,
	O soufflent les vents de la mer,
	O lon respire lloquence,
	Tout enfant, en respirant lair.
	Tous les bras sont tendus vers elle...
	Nous te saluons,  Beaut:
	Pour suivre tes pas, immortelle,
	Nous quitterons notre Cit.
	Tu nous mneras aux frontires,
	A ton moindre geste soumis,
	Car tous les peuples sont nos frres,
	Et les tyrans nos ennemis_.

III

Hlas!  la frontire, trop vite il fallut aller. La guerre, la
dfaite, la rvolution, le sige samoncelrent coup sur coup. Puis
vint la Commune et son train du diable.

La folle Montelaise, perdue l-dedans comme un oiseau dans la
tempte, ivre dailleurs de fume, de tourbillonnement, de
popularit, leur chanta _Marianne_ comme un petit dmon. Elle aurait
chant dans leau; encore mieux dans le feu!

Un jour, lmeute lenveloppa dans la rue et lemporta comme une
paille dans le palais des Tuileries.

La populace reine se donnait une fte dans les salons impriaux. Des
bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas tait pour
eux Marianne -- et la camprent sur le trne, au milieu des drapeaux
rouges.

-- Chante-nous, lui crirent-ils, la dernire chanson que vont
entendre les votes de ce palais maudit!

Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
blonds, leur chanta... _la Canaille_.

Un formidable cri: "Vive la Rpublique!" suivit le dernier refrain.
Seulement, une voix perdue dans la foule rpondit:

-- _Vivo sant Gent!_

La Montelaise ny vit plus, deux larmes brillrent dans ses yeux
bleus, et elle devint ple comme une morte.

-- Ouvrez, donnez-lui de lair! cria-t-on en voyant que le coeur lui
manquait...

Ah! non, pauvre Rose! ce ntait pas lair qui lui manquait: ctait
Monteux, ctait saint Gent dans la montagne, et linnocente joie des
ftes de Provence.

La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, scoulait en hurlant
par les portails ouverts.

Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
sentendaient au lointain, lodeur du ptrole vous coupait lhaleine,
et quelques heures aprs, le feu des Tuileries montait jusquaux
nues.

Pauvre petite Montelaise: nul nen a plus ou parler.

	(_Almanach Provenal de 1873_.)

L'HOMME POPULAIRE

Le maire de Gigognan mavait invit, lautre anne,  la fte de son
village. Nous avions t sept ans camarades dcritoire aux coles
dAvignon, mais depuis lors, nous ne nous tions plus vus.

-- Bndiction de Dieu, scria-t-il en mapercevant, tu es toujours
le mme: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
quille... Je taurais reconnu sur mille.

-- Oui, je suis toujours le mme, lui rpondis-je, seulement la vue
baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
les cimes sont blanches, les vallons ne sont gure chauds.

-- Bah! me fit-il, bon garon, vieux taureau fait sillon droit et ne
devient pas vieux qui veut... Allons, allons dner.

Vous savez comme on mange aux ftes de village, et chez lami
Lassagne, je vous rponds quil ne fait pas froid; il y eut un dner
qui se faisait dire "vous": des coquilles dcrevisses, des truites
de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cachet, le petit
verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir 
table, un tendron de vingt ans qui... Je nen dis pas plus.

Arrivs au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
_vounvoun; vounvoun_; ctait le tambourin. La jeunesse du lieu
venait, selon lusage, toucher laubade au consul.

-- Ouvre la porte; Franonnette, cria mon ami Lassagne, va qurir les
fouaces et, allons, rince les verres.

Cependant les mntriers battaient leur tambourinade. Quand ils
eurent fini, les abbs de la jeunesse, le bouquet  la veste,
entrrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
qui portait firement les prix des jeux au haut dune perche, avec
les farandoleurs et la foule des filles.

Les verres se remplirent de bon vin dAlicante. Tous les cavaliers,
chacun  son tour, couprent une corne de galette, on trinqua
ple-mle  la sant de M. le maire, et puis,

M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisant un moment,
leur adressa ces paroles :

-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
vous pourrez, soyez toujours polis avec les trangers; sauf de vous
battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.

-- Vive monsieur Lassagne! scria la jeunesse.

On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
dehors, je demandai  Lassagne:

-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?

-- Il y a cinquante ans, mon cher.

-- Srieusement? il y a cinquante ans?

-- Oui, oui, il y a cinquante ans. Jai vu passer, mon beau, onze
gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu maide, sans
en enterrer encore une demi-douzaine.

-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton charpe entre tant de
gchis et de rvolutions?

-- Eh! mon ami de Dieu, cest l le pont aux nes. Le peuple, le
brave peuple, ne demande qu tre men. Seulement, pour le mener,
tous nont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
mener raide. Dautres te disent: il le faut mener doux; et moi,
sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.

"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
toujours le bton lev; ce nest pas non plus ceux qui se couchent
sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
chalumeau. Le btail qui se sent libre, et qui lest effectivement,
broute avec apptit le pturin et le laiteron. Puis lorsquil a le
ventre plein et que vient lheure de rentrer, le berger sur son fifre
joue lair de la retraite et le troupeau content reprend la route du
bercail.

"Mon ami, je fais de mme, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.

-- Tu joues du chalumeau: cest bon  dire... Mais enfin, dans ta
commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des ttus et tu as
des drles, comme partout! allons, et quand viennent les lections
pour un dput, par exemple, comment fais-tu?

-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
blancs: "Votez pour la rpublique" serait perdre sa peine et son
latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
contre ce mur.

-- Mais les indcis, ceux qui nont pas dopinion, les pauvres
innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient o le vent les
pousse?

-- Ah! ceux-l, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
demandent mon avis:

-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
vous votez pour Bassaquin, cet t vous aurez des puces; et si vous
votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet t. Pour Gigognan,
voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
font les candidats... Ah! ce serait diffrent, si vous nommiez des
paysans: tant que, pour dputs, vous ne nommerez pas des paysans,
comme cela se fait en Sude et en Danemark, vous ne serez pas
reprsents. Les avocats, les mdecins, les journalistes, les petits
bourgeois de toute espce que vous envoyez l-haut ne demandent
quune chose: rester  Paris autant que possible pour traire la vache
et tirer au rtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
si, comme je le dis, vous, vous dlguiez des paysans, ils
penseraient  lpargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
aboliraient les Droits-Runis, et se hteraient de rgler les
affaires pour sen revenir avant la moisson... Dire pourtant quil y
a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et quils nont
pas ladresse denvoyer trois cents dentre eux pour reprsenter la
_terre!_ Que risqueraient-ils dessayer? Ce serait bien difficile
quils fissent plus mal que les autres!

"Et chacun de me rpondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
a raison peut-tre."

-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularit et ton
autorit pendant cinquante ans de suite?

-- Ho! cest la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous
irons prendre lair et quand tu auras fait avec moi, une ou deux
fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.

Et nous nous levmes de table, nous allummes un cigare et nous
allmes voir les _joies_.

Devant nous, en sortant, une partie de boules tait engage sur la
route. Le tireur enleva le but et le remplaa par sa boule. Du coup,
sans le vouloir, il donna deux points aux autres.

-- Sacr coquin de sort! cria M. Lassagne, voil qui sappelle tirer!
Mes compliments, Jean-Claude, jai vu bien des parties, mais je
tassure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es
un fameux tireur!

Et nous filmes. Peu aprs, nous rencontrions deux jeunes filles qui
allaient se promener.

-- Regarde-moi donc a, dit Lassagne  haute voix, si on ne croirait
pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces
pendants doreilles  la dernire mode! Cest la fleur de Gigognan.

Les deux fillettes tournrent la tte et souriantes nous salurent.

En traversant la place, nous passmes prs dun vieillard qui tait
assis devant sa porte.

-- Eh bien! matre Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette anne-ci
luttons-nous pour homme ou demi-homme?

-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,
rpondit matre Guintrand.

-- Vous rappelez-vous, matre Guintrand, cette anne o, sur le pr,
se prsentrent Meissonier, Ququine, Rabasson, les trois plus fiers
lutteurs de la Provence, et que vous les renverstes sur les paules
tous les trois?

-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
sallumant: cest lanne o lon prit la citadelle dAnvers. La
_joie tait de cent cus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
prfet dAvignon qui me toucha la main! Les gens de Bdarride qui
pensrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui tait pour moi,
qui tait contre... Ah! quel temps!  ct d prsent o leurs
luttes... Mieux vaut nen point parler, car on ne voit plus dhommes,
plus dhommes, cher monsieur... Dailleurs ils sentendent entre eux.

Nous serrmes la main au vieux et continumes la promenade.
Justement, le cur sortait de son presbytre.

-- Bonjour, messieurs.

-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Cur, puisque je
vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin,  la messe, je
mavisais que notre glise se fait par trop troite, surtout les
jours de fte... Croyez-vous que nous ferions mal de penser 
lagrandir?

-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
vrai, les jours de crmonie, on ne peut plus sy retourner.

-- Monsieur le Cur, je vais men occuper;  la premire runion du
conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons  ltude,
et si  la prfecture on veut nous venir en aide...

-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.

Un moment aprs, nous nous heurtmes  un gros gars qui, la veste sur
lpaule, allait entrer au caf.

-- Cest gal, lui dit Lassagne, il parat, mon garon, que tu nes
pas moisi: on dit que tu las secou, le marjolet qui en contait 
Madelon pour prendre ta place.

-- Nai-je pas bien fait, monsieur le Maire?

-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,
une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.

-- Allons, dis-je  Lassagne, je commence  comprendre: tu emploies
la savonnette.

-- Attends encore, me rpondit-il.

Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui
tenait tout le chemin, et Lassagne cria au ptre:

-- Rien quau bruit de tes sonnailles, jai dit: ce doit tre
Georges! Et je ne me suis pas tromp: le joli groupement douailles!
les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? Jen suis sr:
lune portant lautre, tu ne les donnerais pas pour dix cus au
moins...

-- Ah! certes non, rpliqua Georges... Je les achetai  la Foire
Froide, cet hiver: presque toutes mont fait lagneau, et elles men
feront un second, mest avis.

-- Non seulement un second, mais des btes pareilles pourront te
donner des jumeaux.

-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!

Nous finissions  peine de causer avec le ptre que nous vmes venir,
cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.

-- Dis, Sabaton? linterpella ainsi Lassagne, tu vas men croire ou
non: niais avec ta charrette tu tais encore, jestime,  une
demi-lieue dici que jai devin ton coup de fouet.

-- Vraiment? monsieur Lassagne.

-- Mon ami, il ny a que toi pour faire ainsi claquer la mche.

Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, dcocha un coup de
fouet qui nous fendit les oreilles.

Bref, en nous avanant, nous atteignmes une vieille qui, le long des
fosss, ramassait de la chicore.

-- Tiens, cest toi, Brengre? lui dit Lassagne en laccostant; eh
bien! par derrire, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Trson,
la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout  fait!

-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!

-- Oh! va, va, par derrire, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas
misre et lon vendangerait avec de plus vilains paniers.

-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours quil plaisante, disait la
vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commre me
fit:

-- Voyez, monsieur, ce nest pas faon de parler, mais ce M. Lassagne
est une crme dhomme. Il est familier avec tous. Il parlerait,
voyez-vous, au dernier du pays,  un
enfant dun an! Aussi il y a cinquante ans quil est maire de
Gigognan et il le sera toute sa vie.

-- Eh bien! collgue, me fit Lassagne, ce nest pas moi, nest-ce
pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;
tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux
bonnes manires. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les
rois, que ce soit avec le peuple, qui veut rgner doit plaire. Et
voil le secret du maire de Gigognan.

(_Almanach provenal de 1883_.)

CHAPITRE XIV

LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES

La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers
de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les
filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,
-- Le retour par Aigues-Mortes.

Javais toute ma vie ou parler de la Camargue et des Saintes-Maries
et de leur plerinage, mais je ny tais jamais all. Au printemps de
cette anne-l (1855), jcrivis  lami Mathieu, toujours prt pour
les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"

"Oui," me rpondit-il. Lon se donna rendez-vous  Beaucaire, au
quartier de la Condamine, do tous les ans, le 24 mai, partait une
caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de
femmes, de jeunes filles, denfants, dhommes du peuple, tasss sur
des charrettes, un peu aprs minuit nous nous mmes en route. Je vous
laisse  penser si les carrioles avaient leur charge: nous tions sur
la ntre quatorze plerins.

Le brave charretier, un nomm Lamouroux, de ces Provenaux diserts
qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le
brancard et les jambes pendantes. Lui, la moiti du temps,  la
gauche de sa bte, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous
marchait cte  cte et le fouet sur la nuque. Lorsquil tait
fatigu, il se nichait dans un sige suspendu devant la roue et que
les charretiers nomment _porte-fainant_.

Derrire moi, embguine dans sa mante de laine, il y avait une
jeunesse quon appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa
mre, me tenait ses pieds dans le dos. Mais nayant pas fait encore
connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous
causions, Mathieu et moi, avec le charretier.

-- Ainsi, vous autres, do tes-vous, sil ny a pas dindiscrtion?
commena matre Lamouroux.

Nous rpondmes:

-- De Maillane.

-- Ho! vous ntes donc pas de loin... Je lavais bien vu  votre
parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.

-- Mais pas tous, mon bonhomme.

-- Allons, fit Lamouroux, cest un dicton pour plaisanter... Et
tenez, jai connu, quand jallais sur la route, un roulier de
Maillane qui tait quip, vraiment, comme saint Georges: on
lappelait lOrtolan.

-- Vous parlez de quelques annes!

-- Ah! messieurs, je vous parle de lpoque du roulage, avant, que
les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruins. Je
vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire tait dans sa
splendeur, de quand la premire tartane qui arrivait  la foire
gagnait la prime du mouton dont la peau tait pendue par les
mariniers vainqueurs au bout du grand mt du navire; je vous parle,
moi, de quand les chevaux de halage taient insuffisants pour
remonter sur le Rhne les monceaux de marchandises qui  Beaucaire se
vendaient, et du temps o les charretiers, -- vous ne vous en
souvenez pas, vous qui tes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
qui baffaient les grandes routes et sen croyaient les matres,
faisaient claquer leur fouet de Marseille  Paris et de Paris  Lille
en Flandre!

Et Lamouroux, une fois lanc sur le chapitre du roulage, pendant
quau clair de lune sa bte cheminait tout doux, nous en tint de
taill jusquau lever du soleil.

-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou  la
Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
il fallait voir ces files de charrettes charges, de carrioles
bches, de haquets bien garrotts, lesquels se touchaient tous, ces
ranges dattelages superbes, quipages de trois, de quatre, de six
btes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
charriant le bl, le vin, les poches davoine, les ballots de morues,
les barils danchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
et  la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!

Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
se pendaient au barreau de la queue de la charrette et sy faisaient
tranasser, pendant que criaient les autres:

"Derrire, derrire, charretier!"

De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dner, pour
le souper ou le coucher une auberge clbre avec sa belle htesse au
visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande chemine o la
broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
large ouverte, avec ses curies vastes comme des glises, o deux
ranges de crches allaient se prolongeant et o sur la muraille
tait colle limage colorie de saint Eloi. Ces cabarets
sappelaient: la Graille (en franais la _Corneille_), Saint-Martin,
le Lion- dOr, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
Belle-Htesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
deux  cent lieues  lentour.

De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
pouvaient rparer les roues, des forgerons mchurs qui pour enseigne
avaient un fer  cheval, de petits boutiquiers qui, derrire leurs
vitres, exposaient des paquets de cordelette  fouet ainsi que des
chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
porte un treillage blanchi par la poussire du chemin -- o venaient
les charretiers siroter pour un sou leur goutte deau-de-vie.

Tanguant du dos, rglant leur pas sur le cahot des attelages, et
saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
marchaient arrogamment, une main  la rne et de lautre le fouet,
avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantt criant: "Hue!"
tantt criant: "Dia!"
tantt criant: "Hurhau!" Et quand la route tait luisante et que le
voyage allait bien et que les roues claquaient aux botes des moyeux,
ils chantaient, au pas des btes et au tintement des grelots, la
chanson des rouliers :

	_Un roulier qui est bien mont
	Doit avoir des roues
	De six pouces,  la Marlborough:
	a, cest  la mode!
	Un essieu de dix empans
	Et un petit bidet blanc
	Pour le gouvernage
	De son quipage_.

Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: dArles  Lyon,
sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
couple pouvait gagner sans peine son louis dor par jour.

Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers taient
glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
btes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
file, tout cela tait garni, harnach  faire plaisir. Les muselires
avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
pennes, tenaient en lair la longe dans des anneaux de verre bleu; la
laine des housses moutonnait sur le dos de leurs btes; les
couvertures brodes avaient des mouchettes; les surdos, les
ventrires, les croupires, les harnais, tout tait contrepoint,
ajust de main de matre...

Comment nauraient-ils pas chant?

	_En arrivant  Lyon,
	Ils nous cherchent noise
	Et nous font passer dessus
	Le pont  bascule:
	Tout cela, ce sont des gens
	Qui ne demandent qu'argent
	Pour faire des dentelles
	A leur demoiselles_.

De Marseille  Lyon, les charretiers marchaient  la gauche de leurs
btes, ou, pour parler comme eux, _ dia et de la main_, parce quen
ce temps-l la longe de la rne se tenait du ct gauche. Ils
nommaient _hors la main_ lautre ct de lattelage.

Mais lusage de Provence ne dpassait pas Lyon. A Lyon le climat, le
parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la
rne  la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie
continuelle, avec sa fange et ses ornires, o il fallait cartayer,
si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employs des bascules
qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en
vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacr Dieu"!
Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,
Robin! hue, charogne! hae donc, vieille rosse! ah monstre de
brigand, la charrette est embourbe."

Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait
l'attelage, on doublait, on triplait, et lpaule  la roue, on
dptrait la charrette... Nous voici  lauberge. Au bruit des coups
de fouet, lhtesse, la chambrire, et le valet dcurie la lanterne
 la main sortaient  la rencontre des charretiers crotts. On
rentrait lquipage; les btes dteles, les mangeoires garnies, on
sen venait souper.

Bndiction de Dieu! avec trente sous par tte, on faisait, sur les
routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la
table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand
ils avaient bu, ils jetaient derrire eux la dernire goutte du
verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c tait lusage, pour
abreuver leurs btes et leur donner lavoine; puis ils s'attablaient
de nouveau pour le rti. Nous y voil! Et vous ne vouliez pas quils
chantent:

	_Le matin  son lever
	La soupe au fromage:
	Cest l .un friand manger,
	Qui aime le laitage.
	Puis, a nous rveillera,
	Un verre de ratafia,
	Et le long de la route
	La petite goutte!_

Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre  feu, ils
allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli
menton de la gaie chambrire -- qui attendait sur la porte, donnaient
un tour de garrot  la liure du chargement, et derechef, en route!

Maintenant, sil faut tout dire, la journe sur la route n'tait pas
toujours commode. Sans compter les fondrires avec la boue jusquaux
moyeux, les montes  toute force, les descentes  enrayures, sans
compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes 
moustaches qui piaient la plaque des charretiers endormis et
dressaient, leurs verbaux, des fois, pour pargner ou gagner du
chemin, il fallait brler ltape, cest--dire passer devant
lauberge sans manger.

Dautres fois, deux charretiers, ttus comme leurs mulets, se
rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas
couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui
laveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de
courir aux pieux, aux billots en bois dyeuse; et il y avait sur la
route des bagarres effroyables o, dun coup de roulon, on vous
dcervelait un homme.

Pour la rgle du train rgnait pourtant un vieil usage qui tait
respect de tous: le charretier dont le devant, la bte de devant,
avait les quatre pieds blancs,  la monte comme  la descente, avait
le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre
pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."

Enfin les charretiers arrivaient  Paris et allaient remiser  la
GrandPinte, quartier si populaire, disait mon pre-grand, quavec un
coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent
mille hommes!

	_En arrivant  Paris,
	Usances nouvelles:
	Des tailloles, ny en a plus,
	Culottes  bretelles.
	Ce ne sont que franchimands
	Qui attellent  lenvers
	Et font tout au beurre...
	Sur eux le tonnerre!_

Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! cest l quils
sappliquaient  faire claquer le fouet: ctait un clat rpt, un
vacarme, un cliquetis qui ressemblait  la foudre.

-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
oreilles qui cornaient, les Provenaux arrivent! et marche, _tron de
lair!_ crains-tu que la terre te manque?

Il faut dire quen ce temps, pour faire pter le fouet, les rouliers
de Provence taient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
laffaire dune lieue, en faisant les coups quadruples, avait
consomm quatre livres de mche. Matre Imbert de Beaucaire, rien que
dun coup de fouet, mouchait une chandelle sans lteindre! Le
Puceron de Chteau-Renard dbouchait une bouteille sans la jeter 
terre; enfin le gros Charlon de la
Pierre-Plantade, dun coup de mche de son fouet, vous dferrait,
dit-on, un mulet des quatre pieds.

Bref, lorsque les rouliers avaient dcharg leurs voitures, serr le
payement dans le ceinturon de cuir, recharg pour Marseille et fait
une tourne dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
couplet:

	_Tiens, garon, voil pour toi,
	Va mettre en cheville...
	Mais lhtesse a rpondu:
	Moi qui suis jolie,
	Moi qui te fais tant de bien,
	Tu ne me donnes donc rien?
	Par une caresse
	Calme ma tendresse_.

Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
vingt-deux, vingt-quatre, au bruit rgulier des grelots, ils
retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
Saint-loi,  la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en
vouliez-vous des rcits, avec des hbleries et des mensonges gros
comme le mont Ventoux! Lun, en voyageant de nuit, avait vu le falot
du feu Saint-Elme, et le follet fantastique stait assis sur sa
charrette, peut-tre deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
avait trouv une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqu tait venu 
bride abattue et lavait rclame au moment o notre homme la
ramassait pour lemporter. Un autre avait t arrt  main arme;
heureusement pour lui quil avait li ses louis dans le boudin de son
catogan, qui tait de mode  cette poque, -- et les voleurs 
grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
visiter et fouiller le caisson, ils ny trouvrent que le _fiasque_
(bouteille clisse).

Un autre avait couch au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
pas chrtiens. Un autre avait pass au pays des Pelles de Bois. Il y
en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
Mais cest l une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
le bl, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
et les caroubes. Quand nous y passmes, messieurs, la rcolte tait
rentre et nous ne pmes pas les voir. Mais nous nous laissmes dire
par des gens du pays que, lorsquelles sont sur les arbres, quelles
vont tre mres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
tel que celui des crcelles  loffice des Tnbres.

Un autre affirmait avoir vu,  Paris, une princesse, une belle
princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
dune grande ville  lautre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
lanterne magique et offraient des millions  celui qui lpouserait.

-- Sacr coquin de Go! disait le vieux Brayasse, tout cela est
beaucoup et tout cela nest rien. Ce qui ma le plus surpris, le plus
pat  Paris, je men vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
quelquun parle franais, cest gens qui ont tudi, des bourgeois,
des avocats, des commissaires de police, qui ont pass peut-tre dix
ans et plus dans les coles... Mais l-haut, saprelotte! tous savent
le franais. Vous voyez des moutards qui nont pas encore sept ans,
des mioches pas plus haut que a, avec la mche au nez, et qui
parlent franais comme de grandes personnes. Je ne sais comment
diable ils font.

Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait cont
encore. Seulement nous venions darriver au pont de Fourques, et au
soleil levant spandaient devant nous, dans le delta des deux
Rhnes, les immenses plaines basses de la lisire de Camargue.

Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je lai dit, tait
derrire nous accroupie avec sa mre et qui, toute riante et se
dbarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
cendre qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
gar, le teint dlicat et clair, la bouche arque, ouverte au rire,
elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de laiguail. Nous la
salumes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention  nous:

-- Mre, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?

-- Ma fille, nous en sommes, peut-tre bien,  neuf ou dix lieues.

-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?

-- Chut ! mignonne.

Et avec un billement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
de lait, la jouvencelle dit:

-- Le temps me dure! jai une faim  ny plus tenir... Dis, si nous
djeunions?

Et elle dploya aussitt sur ses genoux un essuie-main de toile
crue; sa mre, dun cabas sortit du pain, des figues, une orange,
des dattes, un peu de cervelas et sans crmonie se mirent  manger.

-- Bon apptit leur dmes-nous.

-- Messieurs,  votre service, nous fit la gentille Alarde en
plantant ses quenottes dans un grignon de pain.

-- A condition, mademoiselle, que nous mlerons nos vivres.

-- Volontiers.

Mathieu, dans sa gibecire, avait apport deux bouteilles de bon vin
de la Nerthe. Il en dboucha une, et, aprs avoir pris chacun une
bouche,  tour de rle, tous, Alarde, sa mre, moi, Mathien et le
charretier, nous bmes, lun aprs lautre, dans le mme coco, et
nous voil en famille.

Puis pour nous droidir, tant descendus un moment:

-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne faon? demandmes-nous
 Lamouroux.

-- En la voyant, nous fit  demi-voix le charretier, vous ne diriez
pas, nest-ce pas, quelle a une flure? Et, pourtant, depuis trois
mois que son "Cadet" la dlaisse, il parat quelle na plus,
messieurs, la tte  elle.

-- Quoi ! cette jolie fille, abandonne par son galant?

-- Le gredin lavait enleve; ensuite il la plante l, pour en
aller voir une autre, laide comme pch, mais qui a beaucoup
dargent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
vous la voyez avec sa mre, - qui la conduit aux Saintes,  la
distraire de son rve ou la gurir, si cest possible.

-- Pauvre petite!

Nous arrivions aux Jasses dAlbaron, o lon fit une halte pour faire
manger les btes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
charrette. Les filles de Beaucaire qui taient avec nous, leurs ttes
enrubannes de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
ronde autour dAlarde :

	_Au branle de ma tante
	Le rossignol y chante:
	Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
	Belle, belle Alarde, tournez-vous.
	La belle sest tourne,
	Son beau la regarde:
	Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
	Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.

Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levs, riant comme une
folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!

Mais le ciel qui, depuis laube, tait tachet de nues, se couvrait
de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
de grands nuages lourds qui
obscurcissaient peu  peu toute ltendue cleste. Les grenouilles,
les crapauds coassaient dans les marais, et la longue trane de
notre caravane sespaait, se perdait dans les terrains a salicornes,
dans les landes sales  plaques blanchissantes, sur un chemin
mouvant, bord de tamaris  floraison rose. La terre sentait le
relent. Des voles de halbrans, des voles de sarcelles et de canards
sauvages criaient en passant sur nos ttes.

-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?

-- Ha! lhomme rpondait, les yeux en lair et soucieux, une fois les
nuages, dit-on, firent pleuvoir.

-- Eh bien! nous serons jolies, si laverse nous prend au milieu de
la Camargue!

-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les ttes.

Un gardien  cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
noirs disperss dans les friches, nous cria: "Vous serez mouills!"

Les bruines commenaient; puis peu  peu la pluie sy mit pour tout
de bon, et leau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
furent transformes en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
camargues, secouant leurs crinires et leurs longues queues flasques,
gagner les leves de terre et les dunes sablonneuses. Et leau de
tomber! La route, noye par le dluge, devenait impraticable. Les
roues sembourbaient. Les btes sarrtaient. A la fin,  perte de
vue, ce ne fut quun tang immense, et les charretiers dirent:

-- Allons, il faut descendre! femmes, filles,  terre toutes, si vous
ne voulez coucher au milieu des tamaris!

-- Mais il faut donc marcher dans leau?

-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
vous en avez besoin, et vos pchs diablement psent!

Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
rires, des cris aigus, chacun pour patauger se dchaussa et se
troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les paules 
califourchon, et Mathieu, tendant le dos  la mre du tendron de
notre charrete!

-- Tenez, mettez-vous l brave femme, lui fit-il, je vous porterai 
la chvre-morte.

Celle-ci, une dondon qui avait peine  cheminer, ne dit non.

-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de loeil, charge-toi d'Alarde,
hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.

Et du coup, sur le dos, sans plus de formalit nous primes chacun la
ntre, et tous les gars du plerinage ayant comme nous autres endoss
chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!

Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos ttes
tenait ouvert le parapluie, quand jeus sur les deux hanches, les
mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur nosait pas les
serrer, je naurais pas donn (je lavoue aujourdhui encore), pas
donn pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
gchis.

-- Mon Dieu! rptait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!

Javais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
compliments, elle nentendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
bouche haletait sur mon cou, sur mon paule et je naurais eu
vraiment qu tourner un peu la tte pour lui faire un baiser; sa
chevelure effleurait la mienne; lodeur tide de sa chair, de sa
chair jeune, membaumait; tremblante, sa poitrine tait agite sur
moi; et, millusionnant comme elle qui tait toute  son cadet, moi
je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.

Au meilleur de mon rve, Mathieu qui sreintait sous sa grosse
maman, me dit: "Changeons un peu! je nen puis plus, mon cher!" Et,
au pied dune _agachole_ (cest le nom quen Camargue on donne aux
tamaris laisss en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
reprit la fille et moi hlas! la mre. Et cest ainsi quon pataugea
avec de leau jusqu a mi-jambes, durant plus dune lieue, sans
prouver trop de fatigue, et tour  tour nous dlassant de la faon
que je vous dis, avec la rverie dune intrigue idale.

A la longue pourtant, nous parvnmes en vue du chteau dAvignon: la
grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
on remonta sur les charrettes et, par l, vers les quatre heures,
nous vmes tout  coup slever, dans lazur de la mer et du ciel,
avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
contreforts, lglise des Saintes-Maries.

Il ny eut quun cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
l-bas au fond du Vacars, dans les sables du littoral, est, comme on
dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe l, par
sa grandeur harmonieuse, par sa vote incommensurable, cest cette
ample surface de terre et de mer o loeil, mieux que partout
ailleurs, peut embrasser le cercle de lhorizon terrestre, l_orbis
terrarum_ des anciens.

Et Lamouroux nous dit:

-- Nous arriverons  temps pour descendre les chsses, car,
messieurs, vous le savez, cest nous, les Beaucairois, qui avons,
avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
Saintes.

Ce propos se rapporte  lusage que voici:

Les reliques vnres de Marie Jacob, de Marie Salom, et de Sara
leur servante sont renfermes, sous la vote du choeur et de
labside, dans une chapelle haute, do, par un orifice qui donne
dans lglise, la veille de la fte et au moyen
dun cble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.

Ds quon eut dtel, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
tamaris, qui entourent le bourg, nous courmes  lglise.

"claire-les, ces Saintes chries!" criaient des Montpelliraines qui
vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
des mdailles.

Lglise tait bonde de gens du Languedoc, de femmes du pays
dArles, dinfirmes, de bohmiennes, tous les uns sur les autres. Ce
sont dailleurs les bohmiens qui font brler les plus gros cierges,
mais exclusivement  lautel de Sara, qui, daprs leur croyance,
tait de leur nation. Cest mme aux Saintes-Maries que ces nomades
tiennent leurs assembles annuelles, y faisant de loin en loin
llection de leur reine.

Pour entrer ce fut difficile. Des commres de Nmes embguines de
noir, qui tranaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
coucher dans lglise, se disputaient les chaises :

"Je lavais avant vous! -- Moi je lavais loue!" Un prtre faisait
baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait
des verres deau saumtre, de leau du puits des Saintes qui est au
milieu de la nef et qui,  ce quon dit, ce jour-l devient douce.
Certains, pour sen servir en guise de remde, raclaient avec leurs
ongles la poussire dun marbre antique, sculpture encastre dans le
mur, qui fut "loreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
cierges brlants, dencens, dchauff, de faguenas, vous suffoquait.
Et chaque groupe,  pleine voix et ple-mle, y chantait son
cantique.

Mais en lair, quand apparurent les deux chsses en forme darches,
ae! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et  mesure que la corde se
droulait dans lespace, les cris aigus, les spasmes sexaspraient
de plus belle. Les fronts, les bras levs, la foule pantelante
attendait un miracle... Oh! du fond de lglise, soudain sest
lance, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
blonde, dchevele; et frlant de ses pieds les ttes de la foule,
elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les chsses
flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par piti,
lamour de mon cadet! "

Tous se levrent. "Cest Alarde " criaient les Beaucairois. "Cest
sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient dautres
effars... Et en somme nous pleurions tous.

Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui sy
claboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
navires qui avaient lair en panne et les gens se montraient une
trane resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
mer: "Cest ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
nacelle, tinrent pour aborder en Provence aprs la mort de
Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
quilluminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
tions en paradis.

Alarde, la belle fille, un peu plie depuis la veille, portait sur
les paules, avec dautres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
tous disaient: "Hlas ! cest une pauvre folle que son cadet a
dlaisse."

Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qutait de
partance un omnibus qui y passait, aussitt que les Saintes eurent
(vers les quatre heures) remont dans leur chapelle, nous nous
embarqumes de suite avec un troupeau de commres de Montpellier ou
de Lunel, revendeuses et tripires  coiffes bouillonnes, qui, ds
quou fut en route, se mirent  chanter derechef  plein gosier:

	_Courons aux Saintes Maries
	Pour leur donner notre foi;
	Que nos coeurs se multiplient
	Pour Jsus et pour sa croix!_

et cet autre cantique si rpt pendant la fte:

	_Dsarmez le Christ, dsarmez le Christ
	Par vos prires
	Dsarmez le Christ, dsarmez le Christ
	Et soyez au ciel nos bonnes mres!_

-- Cest pourtant dame Roque, rien quelle et son mari, qui le
firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que a.

Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
cantiques de leur _Ame dvote_ (1):

	_Jai vu sous de sombres voiles
	Onze toiles,
	La lune avec le soleil_.

-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!

-- Et les langues daller. Nous passmes sur un banc le petit Rhne,
 Sylve-Ral. Il y avait l un fort, un joli petit fort, dor par le
soleil et bti par Vauban, que le Gnie trs sottement a fait
dtruire depuis lors.

Nous traversmes le dsert et la _pinde_ du Sauvage, et sur le soir
enfin, du milieu des marais, nous vmes merger, noirs et farouches
dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les crneaux,
les remparts de la ville dAigues-Mortes.

-- Nimporte! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
de lomnibus aux Saintes il y avait  Montpellier plus denterrements
quil ne faut, les croque-morts, peut-tre, seraient embarrasss.

-- Eh bien! on porterait  bras.

-- Oh! je crois quils en ont deux, de voitures pour les morts...

A ces mots, nous apercevant que lhorrible guimbarde, ae! tait
peinte en noir:

-- Mais par hasard, demandmes-nous, cet omnibus serait...

-- Le carrosse, messieurs, des pompes funbres de Montpellier.

-- Sacr coquin de sort!

Affols, dun coup de pied nous ouvrmes la portire, nous sautmes
sur la route, nous paymes le conducteur et, ayant secou nos hardes
au grand air,  pied et  notre aise nous gagnmes Aigues-Mortes.

Une vraie ville forte de Syrie ou dgypte, cette silencieuse cit
des Ventres-Bleus (comme les gens dAiguesMortes sont dnomms
quelquefois, par allusion aux fivres endmiques du pays), avec son
quadrilatre de remparts formidables calcins au soleil, quon dirait
de tantt abandonn par saint Louis, avec sa tour de Constance, o,
sous Louis XIV, aprs les dragonnades, furent emprisonnes quarante
protestantes qui y restrent oublies dans une horrible dtention,
jusqu la fin du rgne, durant peut-tre quarante ans.

(1) Titre dun recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
d'un prtre de Provence.

Un jour, longtemps aprs, avec deux belles dames du monde protestant
de Nmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
en lisant les noms des malheureuses prisonnires, gravs par
elles-mmes dans les pierres du donjon: "Pote, nous dirent-elles,
suffocantes dmotion, ne vous tonnez pas de nous voir pleurer
ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
leur foi, sont nos Saintes Maries! "

CHAPITRE XV

JEAN ROUSSIRE

Ladroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La lgende de saint
loi -- Lair de _Magali_. -- La mort de mon pre. -- Les
funrailles, -- Le deuil. -- Le partage.

-- Bonjour, monsieur Frdric.

-- Ha! bonjour.

-- Que ma-t-on dit? que vous avez besoin dun homme  gages!

-- Oui... Do es-tu?

-- De Villeneuve, le pays des "lzards", prs dAvignon.

-- Et que sais-tu faire?

-- Un peu tout. Jai t valet aux moulins  huile, muletier,
carrier, garon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsquil le
faut, lutteur  loccasion, mondeur de peupliers, un mtier lev!
et mme cureur de puits, qui est le plus bas de tous.

-- Et lon tappelle?

-- Jean Roussire, et Rousseyron (et Seyron pour abrger ).

-- Combien veux-tu gagner? Cest pour mener les btes.

-- Dans les quinze louis.

-- Je te donne cent cus.

-- Va donc pour cent cus!

Voil comment je louai le laboureur Jean Roussire, celui-l qui
mapprit lair populaire de _Magali_: un luron jovial et taill en
hercule, qui, la dernire anne que je passai au Mas, avec mon pre
aveugle, dans les longues veilles de notre solitude savait me garder
d'ennui, en bon vivant qu'il tait.

Fin laboureur, il avait toujours aux lvres quelque chanson joyeuse:

_"L'araire est compos -- de trente et une pices; -- celui qui
l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sr, c'est quelque
monsieur."_

Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il ft,
soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le dfaut de son matre:
il aimait quelque peu  dormir et  faire la mridienne.

Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
parlait du temps o, sur le chemin de halage, il conduisait les
grands chevaux qui remorquaient, attaches l'une  l'autre, les
gabares du Rhne,  Valence,  Lyon.

-- Croyez-vous, disait-il, qu' l'ge de vingt ans, j'ai men
bravement le plus bel quipage des rivages du Rhne? Un quipage de
quatre-vingts talons, coupls quatre par quatre, qui tranaient six
bateaux! Que c'tait beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
lentement, remontait le cours de l'eau!

Et Jean Roussire numrait tous les endroits des deux rives: les
auberges, les htesses, les rivires, les pales, les pavs et les
gus, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde  l'Ermitage.

Mais son bonheur, mais son triomphe,  notre brave Rousseyron,
c'tait lors de la Saint-loi.

-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
montrerons comment on monte une petite mule.

Saint-loi est, en Provence, la fte des agriculteurs. Par toute la
Provence, les curs, comme vous savez, ce jour-l, bnissent les
btes, nes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goter
le pain bnit, cet excellent pain bnit, parfum avec l'anis et dor
avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce
jour-l, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attel de
quarante ou cinquante btes, caparaonnes comme au temps des
tournois,
harnaches de sous-barbes, de housses brodes, de plumets, de miroirs
et de lunes de laiton, et on met le fouet  l'encan, c'est--dire
qu' l'enchre on met publiquement la charge de Prieur:

-- A trente francs le fouet!  cent francs!  deux cents francs! Une
fois, deux fois, trois fois!

Au plus offrant choit la royaut de la fte. La _Charrette Rame_ va
 la procession, avec la cavalcade de laboureurs allgres qui
marchent firement, chacun prs de sa bte, en faisant claquer son
fouet. Sur la charrette, accompagns d'un tambour et d'un fifre, les
Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pres enfourchent leurs
petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
colliers,  leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gteau en forme
de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint loi. Et,
port sur les paules des Prieurs de l'an pass, le saint, en pleine
gloire, tel qu'un vque d'or, s'avance la crosse  la main.

Puis, la procession faite, la Charrette emporte par les cinquante
mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
les garons de labour courant perdument  ct de leurs btes, tous
en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
minces et la ceinture aux flancs.

C'est l que Jean Roussire, montant, cette anne-l, notre mule
"Falette"  la croupe d'amande, pata les spectateurs. Preste comme
un chat, il sautait sur la bte, descendait, remontait, tantt assis
d'un seul ct, tantt se tenant debout sur la croupe de la mule et
tantt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.

Le plus joli, c'est l que je voulais en venir, fut au repas de
Saint-loi (car, aprs la charrette, les Prieurs paient le festin).
Lorsqu'on eut mang et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
la sienne, Roussire se leva et fit  la table:

-- Camarades! vous voil tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de
bltres, qui faites la Saint-loi depuis mille ans peut-tre et vous
ne connaissez pas, j'en suis  peu prs sr, l'histoire de votre
grand patron.

-- Non, dirent les convives... N'tait-il pas marchal?

-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.

Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
_tortillade_ fine qu'il croquait  mesure, mon laboureur commena:

"Notre Seigneur Dieu le pre, un jour, en paradis, tait tout
soucieux. L'enfant Jsus lui dit:

-- Qu'avez-vous? pre.

-- J'ai, rpondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
l-bas.

-- O? dit Jsus.

-- Par l-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
dans ce village, vers le faubourg, une boutique de marchal ferrant,
une belle grande boutique?

-- Je vois, je vois.

-- Eh bien! mon fils, l est un homme que j'aurais voulu sauver: on
l'appelle matre loi. C'est un gaillard solide, observateur fidle
de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable 
n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
matin au soir sans mal parler ni blasphmer... Oui, il me semble
digne de devenir un rand saint.

-- Et qui empche? dit Jsus.

-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
premier ordre, loi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
et prsomption est perdition.

-- Seigneur Pre, fit Jsus, si vous me vouliez permettre de
descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.

-- Va, mon cher fils.

Et le bon Jsus descendit. Vtu en apprenti, son baluchon derrire le
dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue o demeurait loi. Sur
la porte d'loi, selon l'usage tait l'enseigne, et l'enseigne
portait: _loi le marchal, matre sur tous les matres, en deux
chaudes forge un fer_.

Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, tant son
chapeau:

-- Dieu vous donne le bonjour, matre, et  la compagnie: si vous
aviez besoin d'un peu d'aide?

-- Pas pour le moment, rpond loi.

-- Adieu donc, matre: ce sera pour une autre fois.

Et Jsus, le bon Jsus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
un groupe d'hommes qui causaient et Jsus dit en passant:

-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, o il doit y
avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refust le travail.

-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
salu en entrant chez matre loi?

-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, matre, et 
la compagnie!"

-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
_matre sur tous les matres_... Tiens, regarde l'criteau.

-- C'est vrai, dit Jsus, je vais essayer de nouveau.

Et de ce pas il retourne  la boutique.

-- Dieu vous le donne bon, matre sur tous les matres! N'auriez-vous
pas besoin d'ouvrier?

-- Entre, entre, rpond loi, j'ai pens depuis tantt que nous
t'occuperions aussi... Mais coute ceci pour une bonne fois: quand tu
me salueras, tu dois m'appeler _matre_, vois-tu? _sur tous les
matres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!

-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays,  nous, nous forgeons a
en une chaude!

-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
pas possible...

-- Eh bien! vous allez voir, matre sur tous les matres!

Jsus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
va le prendre avec la main.

-- Ae! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
roussir les doigts!

-- N'ayez pas peur, rpond Jsus, grce  Dieu, dans notre pays, nous
n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
main le fer rougi  blanc, le porte sur l'enclume et avec son
martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'tire,
l'aplatit, l'arrondit et l'tampe si bien qu'on le dirait moul.

-- Oh! moi aussi, fit matre loi, si je voulais bien.

Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
comme son apprenti et l'apporter  l'enclume... Mais il se brle les
doigts: il a beau se hter, beau faire son dur  cuire, il lui faut
lcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
froidit... Et allons, pif! et paf! quelques tincelles jaillissent...
Ah! pauvre matre loi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
il ne put parvenir  l'achever dans une chaude.

-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a sembl our le galop d'un
cheval...

Matre loi aussitt se carre sur la porte et voit un cavalier, un
superbe cavalier qui s'arrte devant la boutique. Or c'tait saint
Martin.

-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
fers et il me tardait fort de trouver un marchal.

Matre loi se rengorge, et lui parle en ces termes:

-- Seigneur, en vrit, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous tes
chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
peut se dire matre au-dessus de tous les matres et qui forge un fer
en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.

-- Tenir le pied! rpartit Jsus. Nous trouvons, dans notre pays, que
ce n'est pas ncessaire.

-- Par exemple! s'cria le matre marchal, celle-l est par trop
drle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?

-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.

Et voil le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
serre dans l'tau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
qu'il venait d'tamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
desserrant l'tau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
que le sang se caille", le pied se trouve arrang, et ferr et
solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et matre
loi, collgues, commenait  suer.

-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme a, je ferrai tout aussi
bien.

loi se met  l'oeuvre: le boutoir  la main, il s'approche du cheval
et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
dans l'tau et le ferre  son aise comme avait fait le petit. Puis,
c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance prs du
cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
jambe... Hlas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
tombe.

Alors l'me hautaine de matre loi s'illumina: et, pour se
prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
larmes dbondrent des yeux de matre loi; il reconnut qu'il avait
un matre au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de l pour
aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jsus."

Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint loi et Jean
Roussire! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mmoires_. C'est lui qui
m'avait chant, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout 
l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air
si mlodieux, si agrable et si caressant, que beaucoup ont regrett
de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.

Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde 
laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
question, 'a t Jean Roussire, qui tait apparemment le dernier
qui l'et retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
 l'heure o je cherchais la note provenale de ma chanson d'amour,
pour que je l'aie recueilli, juste au moment o il allait, comme tant
d'autres choses, se perdre dans l'oubli.

Voici donc la chanson, ou plutt le duo, qui me donna le rythme de
l'air de _Magali_:

	_-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
	Puisqu'en Provence te voil!
	Tu aurais pu prendre dommage
	Dans le combat de Gibraltar:
	Mais puisqu'enfin je t'ai ou,
	Ton doux ramage.
	Mais puisqu'enfin je t'ai ou,
	M'a rjoui.

	Vous avez bonne souvenance,
	Monsieur, pour ne pas m'oublier;
	Vous aurez donc ma prfrence,
	Ici je passerai l't,
	Je rpondrai  votre amour
	Par mon ramage
	Et je vais chanter nuit et jour
	Aux alentours.

	_-- Je te donne la jouissance,
	L'avantage de mon jardin;
	Au jardinier je fais dfense
	De te donner aucun chagrin,
	Tu pourras y cacher ton nid
	Dans le feuillage
	Et tu te trouveras fourni
	Pour tes petits.

	-- Je le connais  votre mine,
	Monsieur, vous aimez les oiseaux;
	J'inviterai la cardeline.
	Pour vous chanter des airs nouveaux
	La cardeline a un beau chant,
	Quand elle est seule;
	Elle a des airs sur le plain-chant
	Qui sont charmants.

	Jusque vers le mois de septembre
	Nous serons toujours vos voisins.
	Vous aurez la joie de m'entendre
	Autant le soir que le matin.
	Mais lorsqu'il faudra s'envoler
	Quelle tristesse!
	Tout le bocage aura le deuil
	Du rossignol.

	-- Monsieur, nous voici de partance;
	Hlas! c'est l notre destin.
	Lorsqu'il faut quitter la Provence,
	Certes, ce n'est pas sans chagrin.
	Il nous faut aller hiverner
	Dedans les Indes;
	Les hirondelles, elles aussi,
	Partent aussi.

	-- Ne passez pas vers l'Amrique.
	Car vous pourriez avoir du plomb
	Du ct de la Martinique
	On tire des coups de canon.
	Depuis longtemps est assig
	Le roi d'Espagne:
	De crainte d'y tre arrts,
	Au loin passez_.

Oeuvre de quelque illettr contemporain de l'Empire et,  coup sr,
indigne de la rive du Rhne, ces couplets nafs ont du moins le
mrite d'avoir conserv l'air que _Magali_ a fait connatre. Quant au
thme mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les mtamorphoses de
l'amour, nous le prmes expressment dans un chant populaire qui
commenait comme suit:

	_--Marguerite, ma mie,
	Marguerite, mes amours,
	Ceci, sont les aubades
	Qu'on va jouer pour vous.
	-- Nargue de tes aubades
	Comme de tes violons:
	Je vais dans la mer blanche
	Pour me rendre poisson_.

Enfin, le nom de Magali, abrviation de Marguerite, je l'entendis un
jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergre gardait
quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
viens pas encore?" lui cria un garonnet qui passait au chemin; et
tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:

	_O Magali, ma tant aime,
	Mets ta tte  la fentre.
	coute un peu cette aubade
	De tambourins et de violons:
	Le ciel est l-haut plein d'toiles,
	Le vent est tomb...
	Mais les toiles pliront
	En te voyant_.

C'est quelque temps aprs que, premire broue de ma claire jeunesse,
j'eus la douleur de perdre mon pre. Aux dernires Calendes (1), --
lui que la fte de Nol emplissait toujours de joie, maintenant
devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
luisaient, comme d'usage, les chandelles sacres; en vain, je lui
avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
sacramentel: "Allgresse!"  En ttonnant, hlas! avec ses grands bras
maigres, il s'tait assis sans mot dire. Ma mre eut beau lui
prsenter, un aprs l'autre, les mets de Nol: le plat d'escargots,
le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette  l'huile. Le
pauvre vieux, pensif, avait soup dans le silence. Une ombre
avant-courrire de la mort tait sur lui. Ayant totalement perdu la
vue, il dit:

-- L'an pass,   la Nol, je voyais encore un peu le mignon des
chandelles; mais cette anne, rien, rien! Soutenez-moi,  sainte
Vierge!

(1) Nom de la Nol, en Provence.

A l'entre de septembre de 1855, il s'teignit dans le Seigneur, et,
lorsqu'il eut reu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
la bonne foi des mes simples, et que, toute la famille, nous
pleurions autour du lit:

-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et  Dieu je
rends grce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
bonheur, qui a t bni.

Ensuite, il m'appela et me dit:

-- Frdric, quel temps fait-il?

-- Il pleut, mon pre, rpondis-je.

-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
semailles.

Et il rendit son me  Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tte
le drap. Prs du lit, ce grand lit o, dans l'alcve blanche, j'tais
n en pleine lumire, on alluma un cierge ple. On ferma  demi les
volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dteler tout de
suite. La servante,  la cuisine, renversa sur la gueule les
chaudrons de l'tagre. Autour des cendres du foyer, qu'on teignit,
toute la maisonne, silencieusement, nous nous assmes en cercle. Ma
mre au coin de la grande chemine, et, selon la coutume des veuves
de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tte un fichu
blanc; et toute la journe, les voisins, les voisines, les parents,
les amis vinrent nous apporter le salut de condolance en disant,
l'un aprs l'autre:

-- Que Notre Seigneur vous conserve!

Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
du "pauvre matre".

Le lendemain, tout Maillane assistait aux funrailles. En priant Dieu
pour lui, les pauvres ajoutaient:

-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
l'accompagner au ciel!

Derrire le cercueil, port  bras avec des serviettes, et le
couvercle enlev pour qu'une dernire fois les gens vissent le
dfunt, les mains croises, dans son blanc suaire, -- Jean Roussire
portait le cierge mortuaire qui avait veill son matre.

Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
maison tait tomb. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
et perdu son ombre haute, maintenant,  mes yeux tait dsol et
vaste. L'ancien de la famille, matre Franois mon pre, avait t le
dernier des patriarches de Provence, conservateur fidle des
traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
cette gnration austre, religieuse, humble, discipline, qui avait
patiemment travers les misres et les affres de la Rvolution et
fourni  la France les dsintresss de ses grands holocaustes et les
infatigables de ses grandes armes.

Une semaine aprs, au retour du _service_, le partage se fit. Les
denres et les feurres, btes de trait, brebis, oiseaux de
basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
les grands lits  quenouilles, le ptrin  ferrures, le coffre du
blutoir, les armoires cires, la huche au pain sculpte, la table, le
verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus  demeure autour de
ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faence fleurie, qui
n'avait jamais quitt les tagres du dressoir; les draps de chanvre,
que ma mre de sa main avait fils; l'quipage agricole, les
charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela dplac,
transport au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
diviser, en trois parts,  dire d'expert.

Les domestiques, les serviteurs  l'anne ou au mois, l'un aprs
l'autre, s'en allrent. Et au Mas paternel, qui n'tait pas dans mon
lot, il fallut dire adieu. Une aprs-midi, avec ma mre, avec le
chien, -- et Jean Roussire, qui sur le camion, charriait notre part,
-- nous vnmes, le coeur gros, habiter dsormais la maison de
Maillane qui, en partage, m'tait chue. Et maintenant, ami lecteur,
tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:

_Comme au Mas, comme au temps de mon pre, hlas! hlas!

CHAPITRE XVI

MIREILLE

Adolphe Dumas  Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage 
Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas  la
_Gazette de France_. -- Ma prsentation  Lamartine. -- Le
quarantaine "Entretien de littrature". -- Ma mre et l'toile.

L'anne suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fte votive de
Maillane, je reus la visite d'un pote de Paris que le hasard (ou,
plutt, la bonne toile des flibres) amena,  son heure, dans la
maison de ma mre. C'tait Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
cinquante ans, d'une pleur asctique, cheveux longs et
blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille leve, mais
boiteux et tranant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
dit un cyprs de Provence agit par le vent.

-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provenaux?
me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.

-- Oui, c'est moi, rpondis-je,  vous servir, monsieur!

-- Certainement, j'espre que vous pourrez me servir. Le ministre,
celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donn la
mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
recueillir.

Et, en causant  ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
_Magali_, toute frache arrange pour le pome de _Mireille_.

Mon Adolphe Dumas, enlev,pat, s'cria:

-- Mais o donc avez-vous pch cette perle?

-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provenal (ou, plutt,
d'un pome provenal en douze chants) que je suis en train d'affiner.

-- Oh! ces bons Provenaux! Vous voil bien toujours les mmes,
obstins  garder votre langue en haillons, comme les nes qui
s'enttent  longer le bord des routes pour y brouter quelque
chardon... C'est en franais, mon cher ami, c'est dans la langue de
Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons tre entendus,
chanter notre Provence. Tenez! coutez ceci:

	_J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
	La maison des parents, la premire patrie,
	L'ombre du vieux mrier, le banc de pierre troit.
	Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
	Et la treille,  prsent sur les murs gare,
	Qui regrette son matre et retombe plore;
	Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
	J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
	J'ai rouvert la fentre o me vint la lumire,
	Et j'ai rempli de chants la couche de ma mre_.

Mais allons, dites-moi, puisque pome il y a, dites-moi quelque chose
de votre pome provenal.

Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus
lequel.

-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas aprs ma lecture, je
vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une posie neuve,
d'une posie indigne dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, 
moi, qui, depuis trente ans, ai quitt la Provence et qui croyais sa
langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
_patois_ usit chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
existe une seconde langue, celle de Dante et de Ptrarque. Mais
suivez bien leur mthode, qui n'a pas consist, comme certains le
croient,  employer tels quels, ni  fondre en macdoine les
dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramass
l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
gnralisant. Tout ce qui a prcd les crivains latins du grand
sicle d'Auguste,  l'exception de Trence, c'est le "Fumier
d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuad qu'avec le got, la
sve de votre juvnile ardeur, vous tes fait pour russir. Et je
vois dj poindre la renaissance d'une langue provigne du latin, et
jolie et sonore comme le meilleur italien.

L'histoire d'Adolphe Dumas tait un vrai conte de fes. Enfant du
peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
Cabane,  la Pierre-Plante. Et Dumas avait une soeur appele Laure,
belle comme le jour et innocente comme l'eau qui nat: et voici que
sur la route passrent une fois des comdiens ambulants qui, dans la
petite auberge, donnrent,  la veille, une reprsentation. L'un
d'eux y jouait un rle de prince. Les oripeaux de son costume qui
scintillait sous les falots lui donnaient sur les trteaux
l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, nave,
hlas! comme pas une, se laissa,  ce que racontent les vieillards de
la contre, enjler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
partit avec la troupe, dbarqua  Marseille, et ayant reconnu bientt
son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit  tout
hasard la diligence de Paris, o elle arriva un matin par une pluie
battante. Et la voil sur le pav, seule et dnue de tout. Un
monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
Provenale, fit arrter sa voiture et lui dit:

-- Belle enfant, mais qu'avez-vous  tant pleurer?

Laure navement conta son quipe. Le monsieur, qui tait riche, mu,
pris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
couvent, lui fit donner une ducation soigne et l'pousa ensuite.
Mais la belle pouse, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
parents. Elle fit venir  Paris son petit frre Adolphe, lui fit
faire ses tudes, et voil comment Dumas Adolphe, dj pote de
nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour ml au mouvement
littraire de 1830. Vers de toute faon, drames, comdies, pomes,
jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cit des
hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croiss,
Provence, Mademoiselle de la Vallire, l'cole des Familles, les
Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas port pour la
Lgion d'honneur; et malgr sa valeur et des succs relatifs dans le
thtres de Paris, le pote Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
tait rest simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
provenal:

_A quarante ans passs, quand tout le monde pche -- dans la soupe
des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons tre heureux d'avoir
-- L'me en repos, le coeur net et la main lave. -- Et qu'a-t-il?
dira-t-on. -- Il a la tte haute. -- Que fait-il? Il fait son
devoir_.

Seulement, s'il n'tait pas devenu capitaine, il avait conquis
l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
Branger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
d'Aurevilly, taient de ses amis.

Adolphe Dumas, avec son temprament ardent, avec on exprience de
vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
arrivait donc  point nomm pour donner au Flibrige le billet de
passage entre Avignon et Paris.

Mon pome provenal tant termin enfin, mais non imprim encore, un
jeune Marseillais qui frquentait Font-Sgugne, mon ami Ludovic
Segr, me dit, un jour:

-- Je vais  Paris... Veux-tu venir avec moi?

J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu' l'improviste, et pour la
premire fois, je fis le voyage de Paris, o je passai une semaine.
J'avais, bien entendu, port mon manuscrit, et, quand nous emes
quelques jours couru et admir, de Notre-Dame au Louvre, de la place
Vendme au grand Arc de Triomphe, nous vnmes, comme de juste, saluer
le bon Dumas.

-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle acheve?

-- Elle est acheve, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.

-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.

Et quand j'eus lu le premier chant:

-- Continuez, me dit Dumas.

Et je lus le second, puis le troisime, puis le quatrime.

-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
demain  la mme heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
ds maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
pensez.

Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
surlendemain, nous achevmes le pome.

Le mme jour (26 aot 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
_Gazette de France_ la lettre que voici:

"_La Gazette du Midi_ a dj fait connatre  la _Gazette de France-
l'arrive du jeune Mistral, le grand pote de la Provence. Qu'est-ce
que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
rpondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
inattendues, dans ce moment de posie d'imitation qui fait croire 
la mort de la posie et des potes.

"L'Acadmie franaise viendra dans dix ans consacrer une gloire de
plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
souvent de ces retards d'une heure avec les sicles; mais je veux
tre le premier qui aura dcouvert ce qu'on peut appeler,
aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le ptre de Mantoue arrivant
 Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...

"On a souvent demand, pour notre beau pays du Midi, deux fois
romain, romain latin et romain catholique, le pome de sa langue
ternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
pome dans les mains, il a douze chants. Il est sign Frdric
Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
d'honneur, que je n'ai jamais engage  faux, et de ma
responsabilit, qui n'a que l'ambition d'tre juste."

Cette lettre bouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
disaient certains journaux, le mistral s'est incarn, parat-il, dans
un pome. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."

Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
la main:

-- Maintenant, cher ami, retournez  Avignon pour imprimer votre
_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lanc le but au caniveau, et
laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
boules de son jeu, toutes, l'une aprs l'autre.

Avant mon dpart, mon dvou compatriote voulut bien me prsenter 
Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
visite dans son _Cours familiers de Littrature_ (quarantime
entretien, 1859):

"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
modeste jeune homme, vtu avec un sobre lgance, comme l'amant de
Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
chevelure dans les rues d'Avignon. C'tait Frdric Mistral, le jeune
pote villageois, destin  devenir, comme Burns le laboureur
cossais, l'Homre de la Provence.

"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
tension orgueilleuse des traits ou de cette vaporation des yeux qui
caractrise trop souvent ces hommes de vanit plus que de gnie,
qu'on appelle les potes populaires. Il avait la biensance de la
vrit; il plaisait, il intressait, il mouvait; on sentait, dans sa
mle beaut, le fils d'une de ces belles Arlsiennes, statues
vivantes de la Grce, qui palpitent dans notre Midi.

"Mistral s'assit sans faon  ma table d'acajou de Paris, selon les
lois de l'hospitalit antique, comme je me serais assis  la table de
noyer de sa mre, dans son Mas de Maillane. Le dner fut sobre,
l'entretien  coeur ouvert, la soire courte et causeuse,  la
fracheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
jardin grand comme le mouchoir de Mireille.

"Le jeune homme nous rcita quelques vers dans ce doux et nerveux
idiome provenal, qui rappelle tantt l'accent latin, tantt la grce
attique, tantt l'pret toscane. Mon habitude des patois latins,
parls uniquement par moi jusqu' l'ge de douze ans dans les
montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
C'taient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
Le gnie du jeune homme n'tait pas l, le cadre tait trop troit
pour son me; il lui fallait, comme  Jasmin, cet autre chanteur sans
langue, son pope pour se rpandre. Il retournait dans son village
pour y recueillir, auprs de sa mre et  ct de ses troupeaux, ses
dernires inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
exemplaires de son pome; il sortit."

Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
rez-de-chausse du numro 41 de la rue Ville-L'vque. C'tait dans
la soire. cras par ses dettes et assez dlaiss, le grand homme
somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
visiteurs causaient  voix basse, autour de lui.

Tout  coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
appel Herrera, demandait  jouer un air de son pays devant M. de
Lamartine.

-- Qu'il entre, dit le pote.

Le harpiste joua son aire, et Lamartine,  demi-voix, demanda  sa
nice, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
son bureau.

-- Il reste deux louis, rpondit celle-ci.

-- Donnez-les  Herrera, fit le bon Lamartine.

Je revins donc en Provence pour l'impression de mon pome, et la
chose s'tant faite  l'imprimerie Seguin,  Avignon, j'adressai le
premier exemplaire  Lamartine, qui crivit  Reboul la lettre
suivante:

"Jai lu _Mirio..._ Rien n'avait encore paru de cette sve nationale,
fconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
tellement t frapp  l'esprit et au coeur que j'cris un
_Entretien_ sur ce pome. Dites-le  M. Mistral. Oui, depuis les
Homrides de l'Archipel, un tel jet de posie primitive n'avait pas
coul. J'ai cri, comme vous: c'est Homre."

Adolphe Dumas m'crivait, de son ct:

(mars 1859).

"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai t, hier au
soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reu avec des
exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre  la _Gazette de
France_. Il a lu et compris, dit-il, votre pome d'un bout  l'autre.
Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
autre chose. Sa nice, cette belle personne que vous avez vue, a
ajout qu'elle n'avait pas pu le lui drober un instant pour le lire,
et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirio_. Il
m'a demand des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
lui envoie ce matin. Vous avez t l'objet de la conversation
gnrale toute la soire et votre pome a t dtaill par Lamartine
et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_
parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
dit que vous tes "un Grec des Cyclades". Il a crit  Reboul: "C'est
un Homre!" Il me charge de vous crire _tout ce que je veux_ et il
ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
bien heureux, vous et votre chre mre, dont j'ai gard un si bon
souvenir."

Je tiens  consigner ici un fait trs singulier d'intuition
maternelle. J'avais donn  ma mre une exemplaire de _Mirio_, mais
sans lui avoir parl du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
pas encore. A la fin de la journe, quand je crus qu'elle avait pris
connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
elle me rpondit, profondment mue:

-- Il m'est arriv, en ouvrant ton livre, une chose bien trange: un
clat de lumire, pareil  une toile, m'a blouie sur le coup, et
j'ai d renvoyer la lecture  plus tard!

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
la bonne et sainte femme tait un signe trs rel de l'influx de
sainte Estelle, autrement dit de l'toile qui avait prsid  la
fondation du Flibrige.

Le quarantime Entretien du _Cours Familier de Littrature_ parut un
mois aprs (1859), sous le titre "Apparition d'un pome pique en
Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au pome de
_Mireille_ et cette glorification tait le couronnement des articles
sans nombre qui avaient accueilli notre pope rustique dans la
presse de Provence, du Midi et de Paris. Je tmoignai ma
reconnaissance dans ce quatrain provenal que j'inscrivis en tte de
la seconde dition:

A LAMARTINE

_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon me,
C'est la fleur de mes annes,
C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
T'offre un paysan_.

8 septembre 1859

Et voici l'lgie que je publiai  la mort du grand homme (1):

SUR LA MORT DE LAMARTINE

_Quand l'heure du dclin est venue pour l'astre -- sur les collines
envahies par le soir, les ptres -- largissent leurs moutons, leurs
brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
ce qui grouille rle en braiment unanime:
-- Ce soleil tait assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime pancheur, -- ainsi,  Lamartine,  mon
matre,  mon pre, -- en cantiques, en actions, en larmes
consolantes, -- quand vous etes  notre monde -- panch sa satit
d'amour et de lumire, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
dcocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
mal aux yeux, -- car une toile qui s'teint, -- car un dieu crucifi
plat  la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
source de pure posie -- qui avait rajeuni l'me de l'univers, -- les
jeunes potes rirent -- de sa mlancolie de prophte et dirent --
qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Trs-Haut Adona lui sublime grand prtre, -- qui dans ses hymnes
saints leva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
Sion, -- en attestant les critures -- les dvots pharisiens crirent
sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur mu, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
rois, avait vers ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
fait un mausole, -- les bahis du Royalisme -- trouvrent qu'il
tait un rvolutionnaire, -- et tous s'loignrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulgur le
mot de Rpublique -- sur le front, dans le ciel des peuples
tressaillants, -- par une trange frnsie, -- sous les chiens
enrags de la Dmocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratre embras -- avait jet ses
biens, et son corps et son me, -- pour sauver du volcan la patrie en
combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
et les gros l'appelrent mangeur -- et s'enfermrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamit, -- dolent, avec sa croix il
gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes mes, vers la tombe du
jour, -- entendirent un long gmissement, -- et puis, dans les
espaces, ce cri suprme_: Eli, lamma sabacthani!

_Mais nul ne s'aventura vers la cime dserte. -- Avec les yeux ferms
et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.

_21 mars 1869_

Me voil arriv au terme de _l'lucidari_ (comme auraient dit les
troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
jeunesse. Dsormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
appartient, comme tant d'autres,  la publicit.

Je terminerai ces _Mmoires_ par quelques pisodes des l'existence
franche et libre que s'taient faite, en Avignon, les musagtes ou
coryphes de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhne,
on pratiquait le Gai-Savoir.

CHAPITRE XVII

AUTOUR DU MONT VENTOUX

Courses flibrennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
descente. -- Les gendarmes nous arrtent. -- La fte de Montbrun. --
Le devineur de sources. -- Le cur de Monieux. -- La Nesque et les
Bessons. -- Le maire de Mthamis. -- Le charron de Vnasque.

Avec Thodore Aubanel, qui tait toujours dispos, pour organiser les
courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
qui tait de toutes nos ftes, voici comment nous fmes, un beau jour
de septembre, l'ascension du mont Ventoux.

Partis, vers minuit, du village de Bdoin, au pied de la montagne,
nous atteignmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fmes  l'aise,
sur le bt de mulets que conduisaient des guides,  travers les
rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.

Nous vmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
les cimes blouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
Ventoux largir, prolonger, l-bas dans l'tendue du Comtat
Venaissin, par l-bas sur le Rhne et jusqu'au Languedoc, la
triangulation de son immense cne.

En mme temps, de grosses nues blanchtres et fuyantes roulaient
au-dessous de nous, embrumant les valles; et, si beau que ft le
temps, il ne faisait pas chaud.

Vers les neuf heures, -- mais, cette fois,  pied, avec les btons
ferrs et le havresac au dos, -- aprs un lger djeuner, nous primes
la descente. Seulement, nous dvalmes par le ct oppos,
c'est--dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.

Or, tellement est pre et tellement est raide ce revers du mont
Ventoux, que le pre Laval raconte ce qui suit:

Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitime sicle), le 14
septembre, montaient en plerinage  la chapelle qui est en haut,
redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis 
croupetons sur une double planche de trois empans carrs, qu'ils
enrayaient soudain en plantant leur bton devant, lorsqu'elle allait
trop vite ou qu'elle frlait un prcipice.

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mtres d'altitude
sur la mer!

Dsireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
chemins, nous allmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
Loubatire du Ventoux, si encombre de rocailles et si prilleuse
aussi que, pour arriver en bas, nous mmes le jour entier.

Le ravin de la Loubatire, comme son nom le dit, n'est frquent que
par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
qu'on y est rentr, d'en sortir pour changer de route.

Nous y voil, arrive qui plante! Dans les rocs dtachs et dans les
boulis,  travers les troncs d'arbres, pins, htres et mlzes,
arrachs, entrans par la fureur des orages et qui,  tous les pas,
entravaient notre marche, nous descendions, nous dvalions, quand,
tout  coup, le lit du torrent, coup  pic devant nos pas, montre 
nos yeux, bant, un prcipice de cent toises peut-tre en contrebas.

Comment faire? Remonter? C'tait fort difficile, d'autant plus que,
sur nos ttes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
eussent crev, nous auraient submergs sous l'irruption des eaux...
Il fallait donc, de faon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
pouvantable gorge o nous tions perdus. Et alors, dans l'abme,
nous jetmes l-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant 
Dieu notre vie, en rampant, en nous tranant, mais surtout par
glissades, nous nous laissmes couler sur la paroi presque verticale
o, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empchrent
de dgringoler, la tte la premire.

Rendus au fond du prcipice, nous croyions tre hors de danger, et,
remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommenc de
descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
forte et plus rapide, vint nous arrter de nouveau, et, au pril de
nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
troisime fois aprs les autres ci-dessus.

Au crpuscule, enfin nous atteignmes Saint-Lger, pauvre petit
village qui est au pied du Ventoux, habit par des charbonniers, tout
jonch de lavande en guise de litire. Nous ne pmes trouver  nous y
hberger.

Malgr la nuit, haletants, harasss, il nous fallut encore marcher
une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perch sur les
rochers, en face du Ventoux, o nous fmes fort heureux de pouvoir
nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
 foin.

Le plus joli, -- car il parat qu'on n'avait pas trs bonne mine, -
fut que notre htelier, de peur qu'on n'emportt ses draps, nous
avait enferms sous cl... Aussi, le lendemain, ayant appris que
c'tait fte au village de Montbrun, et  peu prs remis des sues de
la veille, nous partmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme
l'appellent ses voisins) et nous fmes le tour des Ubacs du Ventoux
par Savoillants et Reillanette.

Mais, pendant que, sur le bord de la rivire gazouilleuse qui a nom
le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
des roches sourcilleuses qui touchaient les nues, deux gendarmes,
qui venaient sur la route aprs nous, et auxquels l'htelier de
Brantes avait donn peut-tre notre signalement, nous accostent:

-- Vos papiers?

Nous avions chapp aux loups, aux orages, aux prcipices; ais,
croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous tes jamais forc de vous
garer devant les happe-chair, vitez toujours les routes.

-- Vos papiers? D'o venez-vous? O allez-vous, voyons?

Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provenal et, pendant
qu'un des archers, pour pouvoir dchiffrer ce que a voulait dire, se
dsorbitait les yeux en tordant sa moustache:

-- Nous sommes, disait Aubanel, des flibres, qui venons faire le
tour du Ventoux.

-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui tudions la beaut du
paysage...

-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
Ventoux pour tudier ses agrments! rpliqua le gendarme qui
essayait, mais vainement, de lire mon provenal; vous irez, mes
farceurs, dire cela demain  M. le procureur imprial  Nyons... Et
suivez-nous pour le quart d'heure.

Nous rappelant le mot du gnral Philopmen: "qu'il faut porter la
peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
grands chapeaux de feutre aux bords retrousss arrogamment, nos
btons ferrs et nos havresacs, nous tions faits comme des brigands,
-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivmes les
chasse-coquins.

Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'paule, nous
atteignit et nous dit:

-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, 
la fte de Montbrun?

-- Ah! oui, une jolie fte! lui rpondmes-nous. Nous descendions du
Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est rel que le
soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voil
que les gendarmes, parce que nous avions oubli nos papiers, nous ont
pris pour des voleurs et nous emmnent  Nyons...

-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas,  leur faon de s'exprimer,
dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
loin? qu'ils parlent provenal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
bien! je n'hsite pas, moi,  rpondre pour eux et je les invite
mme, quand nous serons  Montbrun,  venir boire un coup  la
maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
pourtant, me faire cet honneur!

-- En ce cas-l, nous dit la marchausse dauphinoise, aprs avoir
dlibr, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
positif, ce que vous disiez tout  l'heure, que le soleil, l-haut,
vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?

-- a, rpliqumes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
autrement, c'est vrai comme vous tes de braves gens.

Et, les laissant sur ce got (nous venions d'entrer  Montbrun), avec
l'honnte paysan qui avait rpondu pour nous, nous fmes tout droit 
l'auberge nous restaurer quelque peu.

Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigu,
comme une auberge indigne, o l'on arrive un jour de fte patronale.
Or, songez qu' Montbrun, ds notre entre au cabaret, nos yeux
virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonaient pas
misre! Qui plumait d'ici, qui saignait de l. Une paire de longues
broches, toutes charges de lardoires et de gibier odorant,
tournaient et dgouttaient sur le carr des lchefrites,
doucettement, devant le feu. L'htelier, l'htelire, en mouvement,
posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
demanderaient  dner, c'est--dire pour nous autres. Oh! coquin de
bon sort! Une bndiction. Et, chose pardessus qui ne cotait pas
davantage, les filles de l'htesse avaient si gentille accortise que
nous restmes l tant que dura la fte, rien que pour l'agrment
d'tre servis par elles.

A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphin, _arriv  deux heures,
 trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
vridique, mais a devait se rapporter (je le crois) au renom du
terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
face au roi de France, allguant pour raison que "les armes et le jeu
rendaient les hommes gaux". C'est le mme qui, au sige de Mornas,
place catholique, lorsqu'il eut pris le chteau, en prcipita la
garnison sur la pointe, l-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
D'o les gens de Mornas ont gard jusqu' nos jours le sobriquet de
_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:

Un de ces malheureux, dont le tour tait venu de faire le plongeon,
reculait pour prendre lan, mais arriv au bord de l'affreux
casse-cou, il s'arrtait pouvant. Il revenait prendre sa course, et
chose facile  comprendre, il lchait pied de nouveau.

-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
escousse, tu ne peux pas faire le saut?

-- Monseigneur, rpliqua le pauvre catholique, s'il vous plat
d'essayer, je vous le donne en trois.

Et pour la repartie, Montbrun,  ce qu'on dit, lui accorda sa grce.

Nous allmes visiter le chteau du baron - que Franois II fit
dmolir. -- Il y reste quelques fresques, attribues  Andr del
Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'o parfois, pour
s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
moines qui, l-bas, lisaient leur brviaire, dans le jardin d'un
couvent qu'il y avait en dessous.

Enfin, derrire le Ventoux, le long du Toulourenc, rivire qui spare
le Dauphin de la Provence, ayant repris notre tourne, nous vmes en
passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
dboucher dans une valle, la riante valle de Sault.

-- Faisons la mridienne? dmes-nous.. Et tous trois,  l'ore d'une
prairie limitrophe avec la route, nous nous couchmes pour dormir et
laisser passer la chaleur.

-- Adieu, Ventoux! s'cria Aubanel, tu nous fis,  gueusard, assez
suer et essouffler!

Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
les noyers et les chnes, et moi, piant l'heure qu'il tait au
soleil, je ttais  la gourde une gorge d'eau-de-vie.

A ce moment, dans le grand hle, nous vmes sur la route blanche
s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers  clous, son chapeau 
larges bords, un vieillard qui tenait une houssine  la main. Quelque
chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rtie par
le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
lui dmes bonjour.

-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
faites un peu halte?

-- Eh oui! brave homme;  vous d'en faire autant, si vous voulez.

-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, o
j'avais quelques affaires et je commenais d'tre las. Ce n'est plus,
mes amis, comme quand j'avais votre ge! Berthe filait alors, et
maintenant Marthe dvide.

Et il s'assit en causant  ct de nous sur l'herbe.

-- Je suis bien curieux peut-tre, poursuivit-il, mais par hasard ne
seriez-vous pas herboristes?

Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de mdecins.

-- Non, rpondmes-nous, nous venons du mont Ventoux.

-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le
vieillard sentencieusement...  "Allons, je vois, je vois, vous tes
peut-tre bien des triacleurs de Venise.

-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?

--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remde souverain est ce qu'on
nomme la _thriaque_, qui se fait  ce qu'on dit, avec de la graisse
de vipre... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
et, dans cette valle mme, les vipres ne manquent pas. Si c'est
elles que vous cherchiez...

-- Ah! les cherche qui voudra! nous crimes-nous.

-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offenss,
mais il n'est pas de sot mtier:

	_Comme dit le renard
	Chacun joue de son art_.

Le bon Dieu, que je salue, a rpandu sa lumire, voyez-vous un peu 
tous. Pris  part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.

-- Ah! tonnerre de nom de nom!

-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
tiens entre mes mains, je dniche les veines d'eau.

-- Par exemple, et  notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrtion,
comment faites-vous donc pour dcouvrir les sources qu'il y a dans la
terre?

-- Comment je fais? De vous le dire, rpondit l'hydroscope, ce serait
malais peut-tre... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
s'vaporer,  sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
vois (mon Dieu! je vous rends grces!) aspires, colores par
l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-mme et se
tord entre mes doigts, achve le restant... Mais il faut, comme je
vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est  la bonne foi.
Vous pouvez dailleurs parler de moi  Sault,  Villes,  Verdolier,
dans tous les villages qui avoisinent: je suis dAurel (que vous
voyez l), mon nom est Fortun Aubert. On vous montrera partout les
sources que jai mises en vue.

Nous lui dmes en plaisantant:

-- Compre Fortun, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
jour la Chvre dOr?

-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je naurais pas plus de peine 
cela, voyez-vous, que dtre assis sur ce talus... Mais Celui de
l-haut a plus de sens que nous tous. Une
fontaine deau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux quune
fontaine dor? Et ce pr!  Ne croyez-vous pas que la moindre rose
fasse plus de bien  son herbe, -- que si la traversait le carrosse
dun roi, charg dor et dargent? Rendre service, quand on peut, 
notre frre prochain, comme il nous est recommand, mes amis, voil,
voil o le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
vous conte encore ceci:

"Lan pass, la servante de notre cur dAurel (qui vous le
certifierait) me fit appeler  la cure.

"-- Matre Fortun, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
cur, ce matin, est all  Carpentras, o lon juge aux assises un
jeune parent  lui, inculp comme incendiaire. Il devait, me layant
promis, retourner de bonne heure, et la nuit dj descend, et je ne
vois venir personne: je ne sais que mimaginer. Si au moyen de votre
science vous pouviez me rendre instruite de ce qui l-bas se passe,
ah! que vous me feriez plaisir!

"-- Nous essayerons, rpondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
avec quoi les hosties se font.

Et alors, sur la table, je plaai les oublies, en reprsentation de
Celui quon ne voit pas, lAmour suprme, le bon Dieu.

"A ct des oublies, je mis un verre de vin pur, pour reprsenter la
Justice.

"Devant lAmour et la Justice, je mis un verre deau -- qui
reprsentait linculp. Et derrire linculp je posai un gobelet de
vin troubl avec de leau: a reprsentait
lavocat.

"Je saisis la baguette et,  la bonne foi, humblement, je demande 
Dieu, lAmour suprme, si laccus tait condamn.

"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.

"Bon! je demandai alors si on lavait acquitt. La baguette entre mes
doigts tourna joyeuse, comme en danse.

"-- Mademoiselle, dis-je pour lors  la servante, vous pouvez dormir
tranquille: l'inculp est acquitt.

"-- Puisque nous y voil, me fit la demoiselle, Fortun informez-vous
un peu sur les tmoins.

"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
mieux dire,  la Justice, si les tmoins retournaient et sils
taient en chemin.

"La verge demeura muette.

"Humblement, je demande sils taient poursuivis. ..Il me fut rpondu
quils taient poursuivis trs srieusement... Eh bien! nest-il pas
vrai que le lendemain, messieurs, le cur dAurel vint nous confirmer
tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait 
Carpentras acquitt linculp et retenu les tmoins.

"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, l
au frais, prenez garde de vous morfondre.

Le devineur, avec sa baguette, gagna du ct des collines, vers ces
quartiers dAurel, de Saint-Trinit, chants plus tard par Flix Gras
dans son grand et frais pome qui a nom _Les charbonniers_, et nous
allmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
 Sault, la ville des _trangleurs de truie_.

Aprs avoir salu, dans le chteau fort en ruine, le blason et la
gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons dAgoult (qui est
Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, matrisait la Provence,
nous descendmes sur Monieux, dont le cur figure dans le gai
rpertoire des contes populaires.

Ce cur avait une vache... Et voici quun pauvre homme, qui avait un
tas denfants, vola et tua la vache, la fit manger  ses marmots et,
aprs la bombance, en manire de grces, leur fit dire la petite
prire que voici:

	_Nous rendons grces, mon Dieu,
	Au bon cur de Monieux:
	Nous avons bien soup, Dieu merci et sa vache!_

Mais les enfants rptent tout. Le cur en eut vent, et ayant
questionn un des petits mangeurs, il lui dit:

-- Est-ce vrai, mignon, que votre pre vous a appris pour vos grces
une prire si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...

Et le petit rpta:

	_Nous rendons grces, mon Dieu,
	Au bon cur de Monieux:
	Nous avons bien soup, Dieu merci et sa vache!_

-- Oh ! la galante prire! fit le prtre au petit. Eh bien ! sais-tu,
mignon, ce quil faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
trouver  la premire messe; tu monteras en chaire avec moi, nest-ce
pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde lapprenne, tu
diras la prire que ton pre vous fait dire.

-- Il suffit, monsieur le cur.

Et lenfant, tout de suite, va conter  son pre le propos du cur;
et le pre, un fin matois, dit alors  lenfant:

-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
ferais rire tous... Je vais ten apprendre une autre, mon fils,
daction de grces, qui est bien plus belle encore:

	_Je rends grce au bon Dieu!
	Les hommes de Monieux
	Ont tous port du bois de leur cur joyeux:
	Mais lui tout seul, mon pre
	Ne sest pas laiss faire_.

"Ten souviendras-tu demain?

-- Je men souviendrai, pre.

Le cur, le lendemain, au prne de la messe, monte donc  la chaire,
accompagn du petit, et commence:

-- Mes frres, vous lavez tous appris, on nous a vol notre vache...
Je ne veux pas vous en parler; seulement la vrit est toujours bonne
 connatre, et toujours la vrit sort de la bouche innocente...
Allons, mignon, dis ce que tu sais.

Et le petit alors:

	_Je rends grce au bon Dieu!
	Les hommes de Monieux
	Ont tous port du bois de leur cur joyeux_:
	_Mais lui tout seul, mon pre
	Ne sest pas laiss faire_.

Je vous laisse  penser le rire...

Nous prmes  Monieux la combe de la Nesque, petit cours deau
sauvage, qui bondit, comme dit Gras,

	_Entre deux falaises  pic, couvertes de halliers,
	O les bergers pendent l'appt
	Pour attraper les merles_.

et nous marchmes l dans les rochers,  tout hasard, pour gagner, si
nous pouvions, le mme jour, Vnasque. Mais qui compte sans lhte,
dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
encore parmi les prcipices, au pied dun haut escarpement quon
nomme le Rocher du Cire, o plus tard nous plames lpisode de
_Calendal_ lorsquil dnicha les ruches dabeilles,

	_La Nesque, par-dessous, affreuse,
	Ouvrait sa tnbreuse gorge_

et, la nuit nous couvrant peu  peu de son ombre, voici qu un
endroit appel le Pas de lAscle, un vritable labyrinthe, nous ny,
voyions plus devant nous, en danger,  tout pas, de glisser et
tomber, la tte la premire, par l-bas je ne sais ou.

-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
os ici dans quelque gouffre, avant davoir accompli notre oeuvre
flibrenne. Je serais davis de retourner.

-- H! en avant, fit Grivolas, nous venons tout  lheure "les effets
de la lune" sur les roches de la Nesque.

-- Si tu veux te prcipiter, lui cria Aubanel, libre  toi, mon ami
Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dvorer par
les loups.

Et l-dessus nous remontmes, en ttonnant de-ci de-l, pour nous
sortir des prcipices, harasss, dfaillants, tout en nage. Nous
vmes alors par bonheur, dans lobscurit, au loin, poindre une
petite lumire.

Nous y allmes. Ctait une masure carte dans la montagne, quon
appelait les Bessons. Nous frappmes. On nous ouvrit; et de leur
mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
lhospitalit et ils nous dirent:

"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; lautre anne,
une nuit dhiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
arrivait...

"Quand le matin nous allmes voir, nous trouvmes mort dans la
Nesque, l-bas vers le Pas de lAscle, un pauvre prtre qui stait
dcroch et tout meurtri."

-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous tavions suivi? fit Aubanel 
Grivolas.

-- Bah! repartit le peintre, vous tes des soldats du pape.

La mnagre, en mme temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
lail, de la sauge, et une poigne de sel, tout asperg dhuile. Elle
nous trempa bientt une odorante eau bouillie, si bonne quAubanel,
tout petit homme quil ft, en vida onze assiettes, et le grand
flibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
sommeil que nous fmes  la grange des Bessons que, dans son _Livre
de lAmour_, il y fait lallusion suivante:

_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
qurir de leau frache -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent  la maison. --
Et la soupe est verse; pendant quelle simbibe,-- Lhte amical
vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun  son tour,
aeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiette et apaisent
leur faim. -- Et vous mangez la soupe et tes de la famille. -- Mais,
le repas fini, dj chacun sommeille: -- Lhtesse avec une lampe va
vous qurir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour lme. -- Ah!
quil fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
Dormir sans rves, au milieu des troupeaux, -- Ntre ensuite
rveill que par les grelots -- Des chvres, le matin, et aller avec
les pltres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_

Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
dabeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
fleurs, nous arrivmes enfin, et par une chaleur qui faisait ber les
lzards, au village de Mthams. Nous demandmes lauberge. Mais
va-ten voir sils viennent! Nous y trouvmes porte close; lhte et
lhtesse
moissonnaient.

Nous entrmes au caf, pour voir si en payant on voudrait nous
apprter quelque chose pour dner.

-- Cela mest dfendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!

-- Et pourquoi?

-- Cest que lauberge, appartenant  la commune, safferme sous
condition que personne autre nait le droit de donner  manger aussi.

-- Il nous faut donc crever de faim?

-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
chose qu boire.
Nous bmes un coup pour nous rafrachir, et de l, tout poussireux,
nous allmes chez M. le Maire de Mthamis.

Le maire, un grand rustaud, moricaud et grl comme une pole 
chtaignes, croyant avoir affaire  des batteurs destrade, nous fait
brutalement, comme quelquun que lon drange:

-- Que voulez-vous?

-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
lautorisation ncessaire pour nous servir  manger, du moment,
monsieur le Maire, que votre auberge est ferme...

-- Avez-vous des papiers?

-- Que diable! nous sommes dici dAvignon: si lon ne peut plus
faire un pas, ni manger une omelette dans le dpartement, sans avoir
des papiers...

-- a, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagns
de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.

-- Mais peste! vous voulez rire? nous voil nen pouvant plus...

-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; jai un bon mulet.

Cela commenait, parbleu!  ne plus tant nous amuser, dautant plus,
saperlotte! que nous navions rien dans le ventre.

-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
M. le cur, je suis sr quil nous connatra.

-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.

Et arrivs au presbytre, en prsence du prtre:

-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Cur, si vous connaissez ces
individus.

Le cur de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit dabord des
chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:

-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.

-- Mais regardez-moi bien, monsieur le cur, fit Aubanel, ne vous
souvient-il pas de mavoir vu en Avignon, dans ma librairie?

-- Ah! monsieur Aubanel?

-- Prcisment.

-- Monsieur Aubanel, cria le cur de Mthamis, libraire et imprimeur
de notre Saint Pre le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit  la
sant de lAlmanach provenal et des flibres!

Et comme nous tournions la tte, pour voir un peu la mine du maire de
Mthamis, celui-ci, en cherchant la porte quil ne pouvait retrouver,
grommelait:

-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Cur. Il faut que
jaille mettre au joug.

Cest bien. Quand nous sortmes, au bout dun moment, laubergiste
sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:

-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
dire que si vous dsiriez manger...

Mais dpits et ddaigneux, nous, tels que des aptres qui ont t
mconnus, en resserrant nos ceintures nous secoumes sur Mthamis la
poussire de nos souliers et nous reprmes clopin-clopant la descente
de la Nesque.

-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel  Grivolas, tu vois
que les soldats du Pape sont encore bons  quelque chose?

-- Je ne dis pas, mais  Venasque, rpondait notre artiste en se
lchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
poulets, de levrauts et de dindes, comme  la fte de Montbrun, il me
semble que tout  lheure, mes amis, nous y taperions.

Hlas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
laubergiste, charron de son mtier, nous fit souper, lanimal, avec
un pais ragot de pommes de terre au plat, rissoles dans de lhuile
infecte, que nous ne pmes avaler.

Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
dyeuse, avec, pour matelas, quelques fourches de paille qui, dans
la nuit, sparpillrent, et,  cause des bches anguleuses et
noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pmes fermer l'oeil.

Bref, les habits frips, les chaussures troues, le visage hl, mais
allgres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revnmes 
travers une croupe de montagnes peles qui a pour nom la Barbarenque,
en passant par Vaucluse, l'abbaye de Snanque, Gordes et le Calavon
(non sans autres aventures dont le rcit serait trop long), nous
revnmes de l aux plaines d'Avignon.

CHAPITRE XVIII

LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE

Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
Roquette et les Roquettires. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
Le Counnc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
Le pont de bateaux. -- La noce arlsienne. -- Le spectre des
Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le sige de Paris.

I

Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon
Moulin et Trente Ans de Paris_), a racont,  fleur de plume,
quelques chappes qu'il fit, avec les premiers flibres,  Maillane,
en Barthelasse, aux Baux,  Chteauneuf; je dis avec les flibres de
la premire pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
conter la joyeuse quipe que nous fmes ensemble, il y a quelque
quarante ans.

Daudet,  cette poque, tait secrtaire du duc de Morny, secrtaire
honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
homme allait, une fois par mois, voir si le prsident du Snat, son
patron, tait gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de ct, qui
depuis a donn de si belles presses, n'tait qu' sa premire
feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait compos une
posie d'amour, pice toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_.
Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant oue dans son
salon, s'tait fait prsenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
l'avait pris en grce.

Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
pierres fines, Daudet tait joli garon, brun, d'une pleur mate,
avec des yeux noirs  longs cils qui battaient, une barbe naissante
et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
_Prunes_ lui rendait visite au Snat, lui disait, en lui touchant les
cheveux de son doigt hautain:

-- Eh bien! pote, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?

-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant rpondait le
pote.

Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
Daudet la mme observation, et toujours le pote lui rpondait la
mme chose. Et le duc tomba plus tt que la crinire de Daudet.

A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ tait dj un gaillard qui
voyait courir le vent: impatient de tout connatre, audacieux en
bohme, franc et libre de langue, se lanant  la nage dans tout ce
qui tait vie, lumire, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.

Je me souviens d'un soir o nous soupions au _Chne-Vert_, un
plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse o nous tions
attabls, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
pieds de haut) et tomba,  travers les sarments d'un treille, au beau
milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.

Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
il se jeta, sans savoir nager, dans la rivire du Gardon, pour voir,
avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
pcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse  coup sr,
buvait bouillon de onze heures.

Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon  l'le de la
Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
dessus au risque de culbuter, par l-bas, dans le Rhne, il criait,
pour pater quelques bourgeois qui l'entendaient:

-- C'est de l, tron de l'air! que nous jetmes au Rhne le cadavre
de Brune, oui, du marchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embter!

II

Donc, un jour de septembre, je reus  Maillane une petite lettre du
camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:

"Mon Frdric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
 ta rencontre jusqu' Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est  la
buvette, o nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
demie. Et l, chez Sarrasine, la belle htesse du quartier, ayant
ensemble bu un coup, nous partirons  pied pour Arles. Ne manque pas!
Ton

Chaperon Rouge."

Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvmes tous
 Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
Sarrasine, nous croqumes une cerise  l'eau-de-vie, et en avant sur
la route blanche.

Nous demandmes au cantonnier:

-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici  Arles?

-- Quand vous serez, nous rpondit-il, droit  la Tombe de Roland,
vous en aurez encore pour deux heures.

-- Et o est cette tombe?

-- L-bas, o vous voyez un bouquet de cyprs, sur la berge du
Vigueirat.

-- Et ce Roland?

-- C'tait,  ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
Sarasins... Les dents, allez, bien sr, ne doivent pas lui faire mal.

Salut, Roland! Nous n'aurions pas souponn, ds nous mettre en
chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des gurets et des chaumes
du Trbon, la lgende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
poursuivons. Allgrement nous voil descendant en Arles, o l'Homme
de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussire, nous
entrmes  la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
 l'espagnole, nous allmes aussitt, djeuner  l'htel Pinus.

III

On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
que l'on est entre amis et heureux d'tre en vie, rien de tel que la
table pour dcliquer le rire et les foltreries.

Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garon en habit
noir, la tte pommade, avec deux favoris hrisss comme des
houssoirs, tait sans cesse autour de nous, la serviette sous le
bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prtexte de changer nos
assiettes, coutant bonnement toutes nos paroles folles.

-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatient, que nous fassions partir
cette espce de patelin?... Garon!

-- Plat-il, monsieur?

-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.

-- Pour de quoi mettre? demanda le garon interloqu.

-- Pour y mettre un _vidase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.

Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
laissa tranquilles.

-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces htels, fit alors le bon
Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hte les
commis voyageurs ont introduit les gots du Nord, que ce soit en
Avignon, en Angoulme,  Draguignan ou bien  Brive-la-Gaillarde, on
vous sert, aujourd'hui, partout les mmes plats: des brouets de
carottes, du veau  l'oseille, du rosbif  moiti cuit, des
choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
saveur ni got. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
la cuisine indigne, notre vieille cuisine apptissante et
savoureuse,  il n'y a que les cabarets o va manger le peuple.

-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.

-- Allons-y, crimes-nous tous.

IV

On paya, sans plus tarder. Le cigare allum, on alla prendre se
demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues troites,
blanches de chaux et fraches, et bordes de vieux htels, on flna
doucement jusqu' la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
derrire le rideau de canevas transparent ces Arlsiennes reines qui
taient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
Arles.

Nous vmes les Arnes avec leurs grands portails bants, le Thtre
Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
son clotre, la Tte sans nez, le palais du Lion, celui des
Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.

Parfois, sur les pavs, nous nous heurtions  l'ne de quelque
_barralire_ qui vendait de l'eau du Rhne. Nous rencontrions aussi
les _tibanires_ brunes qui rentraient en ville, la tte charge de
leurs faix de glanes, et les _cacalausires_ qui criaient:

-- Femmes, qui en veut des colimaons de chaumes?

Mais, en passant  la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
jour dclinait, nous demandmes  une femme en train de tricoter son
bas:

-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
qu'une taverne, o l'on mange proprement et  la bonne apostolique?

La commre, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
Roquettires, qui,  son clat de rire, taient sorties sur leurs
seuils, coquettement coiffes de leurs cravates blanches, aux bouts
nous en crte:

-- H! voil des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
auriez-vous une?

-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.

-- Ou chez la Catasse, dit une autre.

-- Ou chez la veuve Viens-Ici.

-- Ou  la porte des Chtaignes.

-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
voulons un cabaret, quelque chose de modeste,  la porte de tous, et
o aillent les braves gens.

V

-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait l sa pipe assis sur une
borne, la trogne enlumine comme une gourde de mendiant, que ne
vont-ils chez le Counnc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
que j'aille de ce ct. C'est sur l'autre bord du Rhne, au faubourg
de Trinquetaille... Ce n'est pas une htellerie, mon Dieu! de premier
ordre; mais les gens de rivire, les _radeliers_, les bateliers qui
viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
mcontents.

-- Et d'o vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counnc?

-- L'htelier? Parce qu'il est de Combs, un village prs de
Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-mme, qui vous
parle, je suis patron de barque, et j'ai navigu ma part.

-- tes-vous all loin?

-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
Havre-de-Grce... Mais.

	_Pas de marinier
	Qui ne se trouve en danger_.

Et, allez, si n'taient les grandes Saintes Maries qui nous ont
toujours gard, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombr
en mer.

-- Et l'on vous nomme?

-- Patron Gafet, tout  votre service, si vous vouliez, quelque
moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les lots de
l'embouchure, pour voir les btiments qui y sont ensabls.

VI

Et au pont de Trinquetaille, qui, encore  cette poque, tait un
pont de bateaux, tout en causant nous arrivmes. Lorsqu'on le
traversait sur le plancher mouvant, entabl sur des bateaux plats
juxtaposs bord  bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
s'levant, vous abaissait en s'abaissant.

Pass le Rhne, nous prmes  gauche, sur le quai, et, sous un vieux
treillage, courbe sur l'auge de son puits, nous vmes, comment
dirai-je? une espce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
caillait des anguilles frtillantes. A ses pieds, deux ou trois
chats rongeaient, en grommelant, les ttes qu'elle leur jetait.

-- C'est la Counnque, nous dit soudain matre Gafet.

Pour des poetes qui, depuis le matin, ne rvions que de belles et
nobles Arlsiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
enfin, nous y tions.

-- Counnque, ces messieurs voudraient souper ici.

-- Oh! a, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
gens comme a...

-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas l un superbe plat d'anguilles!

-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur flicit... Mais,
voyez, nous n'avons rien autre.

-- Ho! s'cria Daudet, rien que nous aimions tant que le  _catigot_.
Entrons, entrons, et vous matre Gafet, veuillez bien vous attabler,
nous vous en prions, avec nous autres.

-- Grand merci! vous tes bien bons.

Et bref, le gros patron s'tant laiss gagner, nous entrmes tous les
cinq au cabaret de Trinquetaille.

VII

Dans une salle basse, dont le sol tait couvert d'un corroi de
mortier battu, mais dont les murs taient bien blancs, il y avait une
longue table o l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
de manger un cabri, et le Counnc soupait avec eux.

Aux poutres du plafond, peint en noir de fume, taient pendus des
_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris o viennent se poser les
mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis--vis de ces
hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
autre table, nous prmes place sur des bancs.

Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counnque,
pour nous mettre en apptit, apporta deux oignons normes (de ceux de
Bellegarde), un plat de piments vinaigrs, du fromage ptri, des
olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
de merluche braise.

-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'cria patron Gafet
qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
de noces!

-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prvenus, nous
aurions pu tout de mme vous apprter une blanquette  la mode des
_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
tombent l, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.

C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'tait vu  pareille gogaille
de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons pats,
dors comme un pain de Nol, et hardi!  belles dents, et feuillet 
feuillet, il le croque et l'avale, tantt l'accompagnant du fromage
ptri, tantt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
seconder, tous nous faisions notre possible.

Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:

-- a, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
fait boire et maintient la soif.

En moins d'une demi-heure, on aurait enflamm sur nos joues une
allumette. Puis, arriva le _catigot_, o le bton d'un ptre se
serait tenu droit, -- sal comme mer, poivr comme diable...

-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton pre est prieur!

VIII

Les mariniers, pourtant, ayant achev leur cabri, terminaient leur
repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
plat de soupe grasse. Chacun,  son bouillon mlait un grand verre de
vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes  la bouche, tous
ensemble vidrent d'un seul trait le mlange, savoureusement, en
claquant des lvres.

Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:

	_Quand notre flotte arrive
	En rade de Toulon,
	Nous saluons la ville
	A grands coups de canon_.

Daudet nous dit:

-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la ntre?

Et il entama celle-ci (du temps o l'on faisait la guerre aux Vaudois
du Lberon):

	_Chevau-lger, mon bon ami,
	A Lourmarin, l'on s'ventre!
	Chevau-lger, mon bon ami,
	Mon coeur s'vanouit_.

Mais les gens de rivire, ne voulant pas tre en reste, chantrent
lors en choeur:

	_Les filles de Valence
	Ne savent pas faire l'amour:
	Celles de la Provence
	Le font la nuit, le jour.

-- A nous autres, collgues, crimes-nous aux chanteurs. Et tous 
l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
rpliquions superbement:

	_Les filles d'Avignon
	Sont comme les melons:
	Sur cent cinquante
	N'y en a pas de mr;
	La plus galante...

-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
dresserait "verbal" pour tapage nocturne.

-- La police? crimes-nous, on se fiche pas mal d'elle.

-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous qurir le registre o vous
inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.

La Counnque apporta le livre, et le gentil secrtaire de M. de Morny
crivit aussitt de sa plus belle plume:

A. Daudet, secrtaire du prsident du Snat;
F. Mistral, chevalier de la Lgion d'Honneur;
A. Mathieu, le flibre de Chteauneuf-du-Pape;
P. Grivolas, matre peintre de l'cole d'Avignon.

-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un,  Counnque, venait
jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
sous-prfet, tu n'auras qu' lui mettre ces pattes de mouches sous la
moustache, et puis, si l'on t'embte, tu nous criras  Paris, et,
va, moi je me charge de les faire danser.

IX

Nous soldmes, et, accompagns de la vnration publique, nous
sortmes tels que des princes qui viennent de se rvler.

Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:

-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts
de la Provence ne sont faits que pour a...

Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
dans l'eau, nous voil faisant le branle sur le pont en chantant:

	_La farandole de Trinquetaille,
	Tous les danseurs sont des canailles!
	La farandole de Saint-Remy,
	Une salade de pissenlits!

Tout  coup - nous arrivions sur le milieu du Rhne, -- voici que,
dans la pnombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
range d'Arlsiennes, de dlicieuses Arlsiennes, chacune avec son
cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
frlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
couples qui se parlaient  voix basse dans la nuite pacifique, dans
le tressaillement du Rhne qui se glissait entre les barques, c'tait
vraiment chose suave.

-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quitts.

-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
compte de cette agitation, une noce arlsienne! Une noce  la lune!
Une noce en plein Rhne!

Et, pris d'un vertigo, notre luron s'lance, saute au cou de la
marie, et en veux-tu des baisers...

Ae! quelle mle, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vmes en
presse, ce fut bien cette fois-l... Vingt gars, le poing lev, nous
entourent et nous serrent:

-- Au Rhne, les marauds!

-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'cria patron Gafet, en refoulant
la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
en Trinquetaille,  la sant de l'pouse, et que de reboire nous
ferait du mal?

-- Vivent les maris! nous crimes-nous. Et, grce  la poigne de ce
brave Gafet, qui tait connu de tous, et  sa prsence d'esprit, les
choses en restrent l.

X

Maintenant, o allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
heures... Et nous dmes:

-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.

Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
clair de la lune, nous voil descendant l'alle de peupliers qui mne
au cimetire du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
des spulcres clairs par la lune et des auges mortuaires alignes
sur le sol, voici que, gravement, nous rptions entre nous
l'admirable ballade de Camille Reybaud:

	_Les peupliers du cimetire
	Ont salu les trpasss.
	As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire!_

	MOI

	_Des blancs lombeaux du cimetire
	Le couvercle s'est renvers._

	TOUS

	_As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire._

	MOI

	_Sur le gazon du cimetire
	Tous les dfunts se sont dresss._

	TOUS

	__As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire._

	MOI

	_Frres muets, au cimetire
	Tous les morts se sont embrasss.

	TOUS

	__As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire._

	MOI

	_C'est la fte du cimetire,
	Les morts se mettent  danser._

	TOUS

	__As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire._

	MOI

	_La lune est claire: au cimetire,
	Les vierges cherchent leurs fiancs._

	TOUS

	__As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire._

	MOI

	_Leurs amoureux, au cimetire,
	Ne sont plus l, si empresss.

	TOUS

	__As-tu peur des pieux mystres?
	Passe plus loin du cimetire._

	MOI

	_Oh! ouvrez-moi le cimetire,
	Mon amour va les caresser..._

XI

Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe bante,  trois pas de nous
autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, spulcrale, nous
fait entendre ces mots:

_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_

Nous restmes ptrifis, et  l'entour, sous la lune, tout retomba
dans le silence.

Mathieu disait doucement  Grivolas:

-- As-tu entendu?

-- Oui, rpondit le peintre, c'est l-bas, dans ce sarcophage.

-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vtu,
un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
se gter, la nuit, dans ces auges vides.

Et Daudet:

-- Quel dommage, pourtant, que a n'ait pas t une apparition
relle! Quelque belle Vestale, qui,  la voix des potes, et
interrompu son somme, et,  mon Grivolas, ft venue t'embrasser!

Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantmes:

	_De l'abbaye passant les portes,
	Autour de moi, tu trouverais
	Des nonnes l'errante cohorte,
	Car en suaire je serais!
	-- O Magali, si tu te fais
	La pauvre morte,
	La terre alors je me ferai:
	La je t'aurai_.

L-dessus, au patron Gafet nous serrmes tous la main, et nous
allmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
Avignon.

Sept ans aprs, hlas! l'anne de la catastrophe, je reus cette
lettre:

Paris, 31 dcembre 1870.

"Mon Capouli, je t'envoie par le ballon mont un gros tas de
baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
provenale; comme a je suis assur que les Allemands, si le ballon
leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon criture et
publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_.

"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
nous brlent les doigts. Le bois se fait
rare. Les armes de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
remparts de Paris ....................................................
......................................................................
......................................................................
"Adieu, mon Capouli, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
ma femme, l'autre pour mon fils. Avec a, bonne anne, comme toujours
d'aujourd'hui  un an.

Ton flibre,
Alphonse DAUDET."

Et puis, on viendra me dire que Daudet n'tais pas un excellent
Provenal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculis les Tartarin,
les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbciles du pays de
Provence qui veulent franciser le parler provenal, pour cela
Tarascon lui garderait rancune?

Non! la mre lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
qui, pour s'battre, l'gratigne quelquefois.

							FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits
by Frederic Mistral

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***

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