The Project Gutenberg EBook of Therese Raquin, by Emile Zola

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Title: Therese Raquin

Author: Emile Zola

Release Date: February, 2005  [EBook #7461]
[This file was first posted on May 4, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERESE RAQUIN ***




Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team

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Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.






MILE ZOLA

THRSE RAQUIN





I


Au bout de la rue Gungaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le
passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor troit et sombre qui va de
la rue Mazarine  la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et
deux de large, au plus; il est pav de dalles jauntres, uses,
descelles, suant toujours une humidit acre; le vitrage qui le
couvre, coup  angle droit, est noir de crasse.

Par les beaux jours d't, quand un lourd soleil brle les rues, une
clart blanchtre tombe des vitres sales et trane misrablement dans
le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matines de
brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dailes
gluantes, de la nuit salie et ignoble.

A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, crases,
laissant chapper des souffles froids de caveau. Il y a l des
bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont
les talages gris de poussire dorment vaguement dans l'ombre; les
vitrines, faites de petits carreaux, moirent trangement les
marchandises de reflets verdtres; au del, derrire les talages, les
boutiques pleines de tnbres sont autant de trous lugubres dans
lesquels s'agitent des formes bizarres.

A droite, sur toute la longueur du passage, s'tend une muraille
contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqu d'troites
armoires; des objets sans nom, des marchandises oublies l depuis
vingt ans s'y talent le long de minces planches peintes d'une
horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est tablie
dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous,
dlicatement poses sur un lit de velours bleu, au fond d'une bote en
acajou.

Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossirement crpie,
comme couverte d'une lpre et toute couture de cicatrices.

Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend
pour viter un dtour, pour gagner quelques minutes. Il est travers
par un public de gens affairs dont l'unique souci est d'aller vite et
droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des
ouvrires reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des
paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se tranant
dans le crpuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits
enfants qui viennent l au sortir de l'cole, pour faire du tapage en
courant, en tapant  coups de sabots sur les dalles. Toute la journe,
c'est un bruit sec et press de pas sonnant sur la pierre avec une
irrgularit irritante; personne ne parle, personne ne stationne;
chacun court  ses occupations, la tte basse, marchant rapidement,
sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers
regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrtent
devant leurs talages.

Le soir, trois becs de gaz, enferms dans des lanternes lourdes et
carres, clairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages
sur lesquels ils jettent des taches de clart fauve, laissent tomber
autour d'eux des ronds d'une lueur ple qui vacillent et semblent
disparatre par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un
vritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles,
des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie
souterraine vaguement claire par trois lampes funraires. Les
marchands se contentent, pour tout clairage, des maigres rayons que
les becs de gaz envoient  leurs vitrines; ils allument seulement,
dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur
un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce
qu'il y a au fond de ces trous o la nuit habite pendant le jour. Sur
la ligne noirtre des devantures, les vitres d'un cartonnier
flamboient: deux lampes  schiste trouent l'ombre de deux flammes
jaunes. Et, de l'autre ct, une bougie, plante au milieu d'un verre
 quinquet, met des toiles de lumire dans la boite de bijoux faux.
La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains caches sous
son chle.

Il y a quelques annes, en face de cette marchande, se trouvait une
boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidit par
toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche troite et
longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des
vitres de la porte tait crit un nom de femme: _Thrse Raquin_, en
caractres rouges. A droite et  gauche s'enfonaient des vitrines
profondes, tapisses de papier bleu.

Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'talage dans un
clair-obscur adouci.

D'un ct, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle
tuyants  deux et trois francs pice, des manches et des cols de
mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles.
Chaque objet, jauni et frip, tait lamentablement pendu  un crochet
de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de
loques blanchtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurit
transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus clatant, faisaient
des taches crues sur le papier bleu dont les planches taient garnies.
Et, accroches le long d'une tringle, les chaussettes de couleur
mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la
mousseline.

De l'autre cot, dans une vitrine plus troite, s'tageaient de gros
pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes
blanches, des botes de toutes les couleurs et de toutes les
dimensions, des rsilles  perles d'acier tales sur des ronds de
papier bleutre, des faisceaux d'aiguilles  tricoter, des modles de
tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et
fans qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans.
Toutes les teintes avaient tourn au gris sale, dans cette armoire que
la poussire et l'humidit pourrissaient.

Vers midi, en t, lorsque le soleil brlait les places et les rues de
rayons fauves, on distinguait, derrire les bonnets de l'autre
vitrine, un profil ple et grave de jeune femme. Ce profil sortait
vaguement des tnbres qui rgnaient dans la boutique. Au front bas et
sec s'attachait un nez long, troit, effil; les lvres taient deux
minces traits d'un ros ple, et le menton, court et nerveux, tenait
au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui
se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur
mate, trou d'un oeil noir largement ouvert, et comme cras sous une
paisse chevelure sombre. Il tait l, pendant des heures, immobile et
paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient
laiss des bandes de rouille.

Le soir, lorsque la lampe tait allume, on voyait l'intrieur de la
boutique. Elle tait plus longue que profonde;  l'autre bout, un
escalier en forme de vis menait aux chambres du premier tage. Contre
les murs taient plaques des vitrines, des armoires, des ranges de
cartons verts; quatre chaises et une table compltaient le mobilier.
La pice paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetes,
serres dans des coins, ne tranaient pas a et l avec leur joyeux
tapage de couleurs.

D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrire le comptoir: une
jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en
sommeillant. Cette dernire avait environ soixante ans; son visage
gras et placide blanchissait sous les clarts de la lampe. Un gros
chat tigr, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.

Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'annes
lisait ou causait  demi-voix avec la jeune femme. Il tait petit,
chtif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe
rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait  un
enfant malade et gt.

Un peu avant dix heures, la vieille dame se rveillait. On fermait la
boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigr
suivait ses matres en ronronnant, en se frottant la tte contre
chaque barreau de la rampe.

En haut, le logement se composait de trois pices. L'escalier donnait
dans une salle  manger qui servait en mme temps de salon. A gauche
tait un pole de faence dans une niche; en face se dressait un
buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table
ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pice. Au fond, derrire
une cloison vitre, se trouvait une cuisine noire. De chaque ct de
la salle  manger, il y avait une chambre  coucher.

La vieille dame, aprs avoir embrass son fils et sa belle-fille, se
retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine.
Les poux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde
porte donnant sur un escalier qui dbouchait dans le passage par une
alle obscure et troite.

Le mari, qui tremblait toujours de fivre, se mettait au lit; pendant
ce temps, la jeune femme ouvrait la croise pour fermer les
persiennes. Elle restait l quelques minutes, devant la grande
muraille noire, crpie grossirement, qui monte et s'tend au-dessus
de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et,
muette, elle venait se coucher  son tour, dans une indiffrence
ddaigneuse.




II


Mme Raquin tait une ancienne mercire de Vernon. Pendant prs de
vingt-cinq ans, elle avait vcu dans une petite boutique de cette
ville. Quelques annes aprs la mort de son mari, des lassitudes la
prirent, elle vendit son fonds. Ses conomies jointes au prix de cette
vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs
qu'elle plaa et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette
somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse,
ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'tait
fait une existence de paix et de bonheur tranquille.

Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le
jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'tait une demeure close
et discrte qui avait de vagues senteurs de clotre; un troit sentier
menait  cette retraite situe au milieu de larges prairies: les
fentres du logis donnaient sur la rivire et sur les coteaux dserts
de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dpass la cinquantaine,
s'enferma au fond de cette solitude, et y gota des joies sereines,
entre son fils Camille et sa nice Thrse.

Camille avait alors vingt ans. Sa mre le gtait encore comme un petit
garon. Elle l'adorait pour l'avoir disput  la mort pendant une
longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les
fivres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte
de quinze annes contre ces maux terribles qui venaient  la file pour
lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses
soins, par son adoration.

Camille, grandi, sauv de la mort, demeura tout frissonnant des
secousses rptes qui avaient endolori sa chair. Arrt dans sa
croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grles eurent des
mouvements lents et fatigus. Sa mre l'aimait davantage pour cette
faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure plie
avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait
donn la vie plus de dix fois.

Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit
les cours d'une cole de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe
et l'arithmtique. Sa science se borna aux quatre rgles et  une
connaissance trs superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit
des leons d'criture et de comptabilit. Mme Raquin se mettait 
trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collge; elle
savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le
tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une
faiblesse de plus en lui.

A dix-huit ans, dsoeuvr, s'ennuyant  mourir dans la douceur dont sa
mre l'entourait, il entra chez un marchand de toile,  titre de
commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il tait d'un esprit
inquiet qui lui rendait l'oisivet insupportable. Il se trouvait plus
calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail
d'employ qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'normes
additions dont il pelait patiemment chaque chiffre. Le soir, bris,
la tte vide, il gotait des volupts infinies au fond de l'hbtement
qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mre pour entrer chez le
marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprs d'elle,
entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme
parla en matre; il rclama le travail comme d'autres enfants
rclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par
besoin de nature. Les tendresses, les dvouements de sa mre lui
avaient donn un gosme froce; il croyait aimer ceux qui le
plaignaient et qui le caressaient; mais, en ralit, il vivait  part,
au fond de lui, n'aimant que son bien-tre, cherchant par tous les
moyens possibles  augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection
attendrie de Mme Raquin l'coeura, il se jeta avec dlices dans une
occupation bte qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le
soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa
cousine Thrse.

Thrse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize annes auparavant,
lorsque Mme Raquin tait encore mercire, son frre, le capitaine
Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait
d'Algrie.

--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa
mre est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.

La mercire prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans
resta huit jours  Vernon. Sa soeur l'interrogea  peine sur cette
fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chre petite tait
ne  Oran et qu'elle avait pour mre une femme indigne d'une grande
beaut. Le capitaine, une heure avant son dpart, lui remit un acte de
naissance dans lequel Thrse, reconnue par lui, portait son nom. Il
partit et on ne le revit plus; quelques annes plus tard, il se fit
tuer en Afrique.

Thrse grandit, couche dans le mme lit que Camille, sous les tides
tendresses de sa tante. Elle tait d'une sant de fer, et elle fut
soigne comme une enfant chtive, partageant les mdicaments que
prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupe par
le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le
feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les
paupires. Cette vie force de convalescente la replia sur elle-mme;
elle prit l'habitude de parler  voix basse, de marcher sans faire de
bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts
et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle
avanait un pied, on sentait en elle des souplesses flines, des
muscles courts et puissants, toute une nergie, toute une passion qui
dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin tait tomb,
pris de faiblesse; elle l'avait soulev et transport, d'un geste
brusque, et ce dploiement de force avait mis de larges plaques
ardentes sur son visage. La vie clotre qu'elle menait, le rgime
dbilitant auquel elle tait soumise ne purent affaiblir son corps
maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes ples,
lgrement jauntres, et elle devint presque laide  l'ombre. Parfois,
elle allait  la fentre, elle contemplait les maisons d'en face sur
lesquelles le soleil jetait des nappes dores.

Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la
petite maison du bord de l'eau, Thrse eut de secrets tressaillements
de joie. Sa tante lui avait rpt si souvent: "Ne fais pas de bruit,
reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement caches, au fond
d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possdait un sang-froid
suprme, une apparente tranquillit qui cachait des emportements
terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,
auprs d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des
silences, des placidits, des paroles bgayes de vieille femme. Quand
elle vit le jardin, la rivire blanche, les vastes coteaux verts qui
montaient  l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de
crier; elle sentit son coeur qui frappait  grands coups dans sa
poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta
de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui
plaisait.

Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures
souples, sa physionomie calme et indiffrente, elle resta l'enfant
leve dans le lit d'un malade; mais elle vcut intrieurement une
existence brlante et emporte. Quand elle tait seule, dans l'herbe,
au bord de l'eau, elle se couchait  plat ventre comme une bte, les
yeux noirs et agrandis, le corps tordu, prs de bondir. Et elle
restait l, pendant des heures, ne pensant  rien, mordue par le
soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des
rves fous; elle regardait avec dfi la rivire qui grondait, elle
s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors
elle se roidissait, elle se prparait  la dfense, elle se
questionnait avec colre pour savoir comment elle pourrait vaincre les
flots.

Le soir, Thrse, apaise et silencieuse, cousait auprs de sa tante;
son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de
l'abat-jour de la lampe. Camille, affaiss au fond d'un fauteuil,
songeait  ses additions. Une parole, dite  voix basse, troublait
seule par moments la paix de cet intrieur endormi.

Mme Raquin regardait ses enfants avec une bont sereine. Elle avait
rsolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en
moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait  songer qu'elle mourrait
un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle
comptait sur Thrse, elle se disait que la jeune fille serait une
garde vigilante auprs de Camille. Sa nice, avec ses airs
tranquilles, ses dvouements muets, lui inspirait une confiance sans
bornes. Elle l'avait vue  l'oeuvre, elle voulait la donner  son fils
comme un ange gardien. Ce mariage tait un dnoment prvu, arrt.

Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'pouser un
jour. Ils avaient grandi dans cette pense qui leur tait devenue
ainsi familire et naturelle. On parlait de cette union, dans la
famille, comme d'une chose ncessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: 
Nous attendrons que Thrse ait vingt et un ans.  Et ils attendaient
patiemment, sans fivre, sans rougeur.

Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les pres
dsirs de l'adolescence. Il tait rest petit garon devant sa
cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mre, par habitude,
sans rien perdre de sa tranquillit goste. Il voyait en elle une
camarade complaisante qui l'empchait de trop s'ennuyer, et qui, 
l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il
la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garon; sa chair n'avait
pas un frmissement. Et jamais il ne lui tait venu la pense, en ces
moments, de baiser les lvres chaudes de Thrse, qui se dbattait en
riant d'un rire nerveux.

La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indiffrente.
Elle arrtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait
pendant plusieurs minutes avec une fixit d'un calme souverain. Ses
lvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne
pouvait rien lire sur ce visage ferm qu'une volont implacable tenait
toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thrse
devenait grave, se contentait d'approuver de la tte tout ce que
disait Mme Raquin. Camille s'endormait.

Le soir, en t, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.
Camille s'irritait des soins incessants de sa mre, il avait des
rvoltes, il voulait courir, se rendre malade, chapper aux clineries
qui lui donnaient des nauses. Alors il entranait Thrse, il la
provoquait  lutter,  se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa
cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une
sauvagerie de bte, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se
prcipita sur lui, les deux bras levs. Camille se laissa glisser 
terre. Il avait peur.

Les mois, les annes s'coulrent. Le jour fix pour le mariage
arriva. Mme Raquin prit Thrse  part, lui parla de son pre et de sa
mre, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille couta sa
tante, puis l'embrassa sans rpondre un mot.

Le soir, Thrse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui tait  gauche
de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui tait  droite. Ce
fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-l. Et, le
lendemain, lorsque les jeunes poux descendirent, Camille avait encore
sa langueur maladive, sa sainte tranquillit d'goste. Thrse
gardait toujours son indiffrence douce, son visage contenu, effrayant
de calme.




III


Huit jours aprs son mariage, Camille dclara nettement  sa mre
qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre  Paris. Mme Raquin se
rcria: elle avait arrang son existence; elle ne voulait point y
changer un seul vnement. Son fils eut une crise de nerfs, il la
menaa de tomber malade, si elle ne cdait pas  son caprice.

--Je ne t'ai jamais contrarie dans tes projets, lui dit-il; j'ai
pous ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as donnes.
C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volont, et que tu
sois de mon avis. Nous partirons  la fin du mois.

Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La dcision de Camille
bouleversait sa vie, et elle cherchait dsesprment  se refaire une
existence. Peu  peu, le calme se fit en elle. Elle rflchit que le
jeune mnage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne
suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se
remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thrse.
Le lendemain, elle s'tait habitue  l'ide du dpart, elle avait
fait le plan d'une vie nouvelle.

Au djeuner, elle tait toute gaie.

--Voici ce que nous allons faire, dit-elle  ses enfants. J'irai 
Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous
remettrons, Thrse et moi,  vendre du fil et des aiguilles. Cela
nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te
promneras au soleil ou tu trouveras un emploi.

--Je trouverai un emploi, rpondit le jeune homme. La vrit tait
qu'une ambition bte avait seule pouss Camille au dpart. Il voulait
tre employ dans une grande administration; il rougissait de plaisir,
lorsqu'il se voyait en rve au milieu d'un vaste bureau, avec des
manches de lustrine, la plume sur l'oreille.

Thrse ne fut pas consulte; elle avait toujours montr une telle
obissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine
de lui demander son opinion. Elle allait o ils allaient, elle faisait
ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans mme
paratre savoir qu'elle changeait de place.

Mme Raquin vint  Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une
vieille demoiselle de Vernon l'avait adresse  une de ses parentes
qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle dsirait se
dbarrasser. L'ancienne mercire trouva la boutique un peu petite, un
peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait t effraye par le
tapage des rues, par le luxe des talages, et cette galerie troite,
ces vitrines modestes lui rappelrent son ancien magasin, si paisible.
Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que
ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignor. Le prix
modeste du fonds la dcida; on le lui vendait deux mille francs. Le
loyer de la boutique et du premier tage n'tait que douze cents
francs. Mme Raquin, qui avait prs de quatre mille francs d'conomies,
calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la premire anne de loyer
sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bnfices
du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins
journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle
laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.

Elle revint rayonnante  Vernon, elle dit qu'elle avait trouv une
perle, un trou dlicieux, en plein Paris. Peu  peu, au bout de
quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et
obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses
souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages
inapprciables.

--Ah! ma bonne Thrse, disait-elle, tu verras comme nous serons
heureuses dans ce coin-l! Il y a trois belles chambres en haut.... Le
passage est plein de monde.... Nous ferons des talages charmants....
Va, nous ne nous ennuierons pas.

Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se
rveillaient; elle donnait  l'avance des conseils  Thrse sur la
vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la
famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du mme jour,
elle s'installait au passage du Pont-Neuf.

Quand Thrse entra dans la boutique o elle allait vivre dsormais,
il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.
Une sorte d'coeurement la prit  la gorge, elle eut des frissons de
peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,
monta au premier tage, fit le tour de chaque pice; ces pices nues,
sans meubles, taient effrayantes de solitude et de dlabrement. La
jeune femme ne trouva pas un geste, ne pronona pas une parole. Elle
tait comme glace. Sa tante et son mari taient descendus, elle
s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,
ne pouvant pleurer.

Mme Raquin, en face de la ralit, resta embarrasse, honteuse de ses
rves. Elle chercha  dfendre son acquisition. Elle trouvait un
remde  chaque nouvel inconvnient qui se prsentait, expliquait
l'obscurit en disant que le temps tait couvert, et concluait en
affirmant qu'un coup de balai suffirait.

--Bah! rpondait Camille, tout cela est trs convenable....
D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai
pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous
ne vous ennuierez pas.

Jamais le jeune homme n'aurait consenti  habiter un pareil taudis,
s'il n'avait compt sur les douceurs tides de son bureau. Il se
disait qu'il aurait chaud tout le jour  son administration, et que,
le soir, il se coucherait de bonne heure.

Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restrent en
dsordre. Ds le premier jour, Thrse s'tait assise derrire le
comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'tonna
de cette attitude affaisse; elle avait cru que la jeune femme allait
chercher  embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fentres,
demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle
proposait une rparation, un embellissement quelconque:

--A quoi bon? rpondait tranquillement sa nice. Nous sommes trs
bien, nous n'avons pas besoin de luxe.

Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu
d'ordre dans la boutique. Thrse finit par s'impatienter  la voir
sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de mnage,
elle fora sa tante  venir s'asseoir auprs d'elle.

Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le
moins possible dans la boutique, il flnait toute la journe. L'ennui
le prit  un tel point qu'il parla de retourner  Vernon. Enfin, il
entra dans l'administration du chemin de fer d'Orlans. Il gagnait
cent francs par mois. Son rve tait exauc.

Le matin, il partait  huit heures. Il descendait la rue Gungaud et
se trouvait sur les quais. Alors,  petits pas, les mains dans les
poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.
Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait
jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrtait pour voir passer les
trains de bois qui descendaient la rivire. Il ne pensait  rien.
Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les
chafaudages dont l'glise, alors en rparation, tait entoure: ces
grosses pices de charpente l'amusaient, sans qu'il st pourquoi.
Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il
comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tte
pleine de quelque sotte histoire conte  son bureau, il traversait le
Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'tait pas trop
press. Il restait l une demi-heure, pench au-dessus de la fosse,
suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures
de ces grosses btes lui plaisaient; il les examinait, les lvres
ouvertes, les yeux arrondis, gotant une joie d'imbcile  les voir se
remuer. Il se dcidait enfin  rentrer, tranant les pieds, s'occupant
des passants, des voitures, des magasins.

Ds son arrive, il mangeait, puis se mettait  lire. Il avait achet
les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tche de
vingt, de trente pages, malgr l'ennui qu'une pareille lecture lui
causait. Il lisait encore, en livraisons  dix centimes, l'_Histoire
du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,
de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il
croyait travailler  son ducation. Parfois, il forait sa femme 
couter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il
s'tonnait beaucoup que Thrse pt rester pensive et silencieuse
pendant toute une soire, sans tre tente de prendre un livre. Au
fond, il s'avouait que sa femme tait une pauvre intelligence.

Thrse repoussait les livres avec impatience. Elle prfrait demeurer
oisive, les yeux fixes, la pense flottante et perdue. Elle gardait
d'ailleurs une humeur gale et facile; toute sa volont tendait 
faire de son tre un instrument passif, d'une complaisance et d'une
abngation suprmes.

Le commerce allait tout doucement. Les bnfices, chaque mois, taient
rgulirement les mmes. La clientle se composait des ouvrires du
quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait
pour quelques sous de marchandise. Thrse servait les clientes avec
des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait
mcaniquement  ses lvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus
bavarde, et,  vrai dire, c'tait elle qui attirait et retenait sa
clientle.

Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblrent. Camille
ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mre et sa femme
sortirent  peine de la boutique. Thrse vivant dans une ombre
humide, dans un silence morne et crasant, voyait la vie s'tendre
devant elle, toute nue, amenant chaque soir la mme couche froide et
chaque matin la mme journe vide.




IV


Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On
allumait une grande lampe dans la salle  manger, et l'on mettait une
bouilloire d'eau au feu pour faire du th. C'tait toute une grosse
histoire. Cette soire-l tranchait sur les autres; elle avait pass
dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une
gaiet folle. On se couchait  onze heures.

Mme Raquin retrouva  Paris un de ses vieux amis, le commissaire de
police Michaud, qui avait exerc  Vernon pendant vingt ans, log dans
la mme maison que la mercire. Une troite intimit s'tait ainsi
tablie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour
aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'taient peu  peu
perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et
vint manger paisiblement  Paris, rue de Seine, les quinze cents
francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie
dans le passage du Pont-Neuf; le soir mme, il dnait chez les Raquin.

Ainsi furent fondes les rceptions du jeudi. L'ancien commissaire de
police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.
Il finit par amener son fils Olivier, un grand garon de trente ans,
sec et maigre, qui avait pous une toute petite femme, lente et
maladive. Olivier occupait  la prfecture de police un emploi de
trois mille francs dont Camille se montrait singulirement jaloux; il
tait commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de
sret. Ds le premier jour, Thrse dtesta ce garon roide et froid
qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la
scheresse de son grand corps et les dfaillances de sa pauvre petite
femme.

Camille introduisit un autre invit, un vieil employ du chemin de fer
d'Orlans. Grivet avait vingt ans de service; il tait premier commis
et gagnait deux mille cent francs. C'tait lui qui distribuait la
besogne aux employs du bureau de Camille, et celui-ci lui tmoignait
un certain respect; dans ses rves, il se disait que Grivet mourrait
un jour, qu'il le remplacerait peut-tre, au bout d'une dizaine
d'annes. Grivet fut enchant de l'accueil de Mme Raquin, il revint
chaque semaine avec une rgularit parfaite. Six mois plus tard, sa
visite du jeudi tait devenue pour lui un devoir: il allait au passage
du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin  son bureau,
mcaniquement, par un instinct de brute.

Ds lors, les runions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin
allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu
de dominos  ct, essuyait le service  th qui se trouvait sur le
buffet. A huit heures prcises, le vieux Michaud et Grivet se
rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,
l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait
au premier tage. On s'asseyait autour de la table, on attendait
Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand
la runion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le th, Camille
vidait la boite de dominos sur la toile cire, chacun s'enfonait dans
son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Aprs
chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois
minutes, puis le silence retombait, morne, coup de bruits secs.

Thrse jouait avec une indiffrence qui irritait Camille. Elle
prenait sur elle Franois, le gros chat tigr que Mme Raquin avait
apport de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait
les dominos de l'autre. Les soires du jeudi taient un supplice pour
elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,
afin de ne pas jouer, de rester l oisive,  moiti endormie. Un coude
sur la table, la joue appuye sur la paume de la main, elle regardait
les invits de sa tante et de son mari, elle les voyait  travers une
sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes
ces ttes-l l'exaspraient. Elle allait de l'une  l'autre avec des
dgots profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud talait
une face blafarde, tache de plaques rouges, une de ces faces mortes
de vieillard tomb en enfance; Grivet avait le masque troit, les yeux
ronds, les lvres minces d'un crtin; Olivier, dont les os peraient
les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tte roide et
insignifiante; quant  Suzanne, la femme d'Olivier, elle tait toute
ple, les yeux vagues, les lvres blanches, le visage mou. Et Thrse
ne trouvait pas un homme, pas un tre vivant parmi ces cratures
grotesques et sinistres avec lesquelles elle tait enferme; parfois
des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un
caveau, en compagnie de cadavres mcaniques, remuant la tte, agitant
les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air pais de
la salle  manger l'touffait; la silence frissonnant, les lueurs
jauntres de la lampe la pntraient d'un vague effroi, d'une angoisse
inexprimable.

On avait pos en bas,  la porte du magasin, une sonnette dont le
tintement aigu annonait l'entre des clientes. Thrse tendait
l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait
rapidement, soulage, heureuse de quitter la salle  manger. Elle
servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle
s'asseyait derrire le comptoir, elle demeurait l le plus longtemps
possible, redoutant de remonter, gotant une vritable joie  ne plus
avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique
calmait la fivre qui brlait ses mains. Et elle retombait dans cette
rverie grave qui lui tait ordinaire.

Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fchait de son
absence; il ne comprenait pas qu'on pt prfrer la boutique  la
salle  manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,
cherchait sa femme du regard.

--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc l? pourquoi ne montes-tu
pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.

La jeune femme se levait pniblement et venait reprendre sa place en
face du vieux Michaud, dont les lvres pendantes avaient des sourires
coeurants. Et, jusqu' onze heures, elle demeurait affaisse sur sa
chaise, regardant Franois qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas
voir les poupes de carton qui grimaaient autour d'elle.




V


Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
gaillard, carr des paules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
familier.

--Mre, demanda-t-il  madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
ce monsieur-l?

La vieille mercire regarda le grand gaillard, chercha dans ses
souvenirs et ne trouva rien. Thrse suivait cette scne d'un air
placide.

--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
Laurent, le fils du pre Laurent qui a de si beaux champs de bl du
ct de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais  l'cole
avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
qui tait notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.

Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
singulirement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil tonn par un flot de
souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'tait
assis, il souriait paisiblement, il rpondait d'une voix claire, il
promenait autour de lui des regards calmes et aiss.

--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-l est employ  la gare
du chemin de fer d'Orlans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
sommes rencontrs et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
important, cette administration!

Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
pinant les lvres, tout fier d'tre l'humble rouage d'une grosse
machine. Il continua en secouant la tte:

--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a tudi, il gagne dj quinze
cents francs.... Son pre l'a mis au collge; il a fait son droit et a
appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dner avec nous.

--Je veux bien, rpondit carrment Laurent.

Il se dbarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
Raquin courut  ses casseroles. Thrse, qui n'avait pas encore
prononc une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'tonnait. Elle
contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, plant d'une
rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lvres rouges, sa face
rgulire, d'une beaut sanguine. Elle arrta un instant ses regards
sur son cou; ce cou tait large et court, gras et puissant, Puis elle
s'oublia  considrer les grosses mains qu'il tenait tales sur ses
genoux; les doigts en taient carrs: le poing ferm devait tre
norme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent tait un vrai fils de
paysan, d'allure un peu lourde, le dos bomb, les mouvements lents et
prcis, l'air tranquille et entt. On sentait sous ses vtements des
muscles ronds et dvelopps, tout un corps d'une chair paisse et
ferme. Et Thrse l'examinait avec curiosit, allant de ses poings 
sa face, prouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
son cou de taureau.

Camille tala ses volumes de Buffon et ses livraisons  dix centimes,
pour montrer  son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
rpondant  une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:

--Mais, dit-il  Laurent, tu dois connatre ma femme? Tu ne te
rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous,  Vernon?

--J'ai parfaitement reconnu madame, rpondit Laurent en regardant
Thrse en face.

Sous ce regard droit qui semblait pntrer en elle, la jeune femme
prouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forc, et changea
quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hta d'aller
rejoindre sa tante. Elle souffrait.

On se mit  table. Ds le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
ami.

--Comment va ton pre? lui demanda-t-il.

--Mais je ne sais pas, rpondit Laurent. Nous sommes brouills; il y a
cinq ans que nous ne nous crivons plus.

--Bah! s'cria l'employ, tonn d'une pareille monstruosit.

--Oui, le cher homme a des ides  lui.... Comme il est
continuellement en procs avec ses voisins, il m'a mis au collge,
rvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
ses causes.... Oh! le pre Laurent n'a que des ambitions utiles; il
veut tirer parti mme de ses folies.

--Et tu n'as pas voulu tre avocat? dit Camille, de plus en plus
tonn.

--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
cents francs que mon pre me servait. Je vivais avec un de mes
camarades de collge, qui est peintre, et je m'tais mis  faire aussi
de la peinture. Cela m'amusait; le mtier est drle, pas fatigant.
Nous fumions, nous blaguions tout le jour...

La famille Raquin ouvrait des yeux normes.

--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le pre a su
que je lui contais des mensonges, il m'a retranch net mes cent francs
par mois, en m'invitant  venir piocher la terre avec lui. J'ai essay
alors de peindre des tableaux de saintet; mauvais commerce.... Comme
j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoy l'art 
tous les diables et j'ai cherch un emploi.... Le pre mourra bien un
de ces jours, j'attends a pour vivre sans rien faire.

Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de
conter une histoire caractristique qui le peignait en entier. Au
fond, c'tait un paresseux, ayant des apptits sanguins, des dsirs
trs arrts de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
puissant ne demandait qu' ne rien faire, qu' se vautrer dans une
oisivet et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
quelconque.

La profession d'avocat l'avait pouvant, et il frissonnait  l'ide
de piocher la terre. Il s'tait jet dans l'art, esprant y trouver un
mtier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument lger 
manier: puis il croyait le succs facile. Il rvait une vie de
volupts  bon march, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
des divans, de mangeailles et de soleries. Le rve dura tant que le
pre Laurent envoya des cus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
dj trente ans, vit la misre  l'horizon, il se mit  rflchir, il
se sentait lche devant les privations, il n'aurait pas accept une
journe sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
disait, il envoya la peinture au diable, le jour o il s'aperut
qu'elle ne contenterait jamais ses larges apptits. Ses premiers
essais taient rests au-dessous de la mdiocrit; son oeil de paysan
voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
bties, grimaantes, dfiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se dsespra pas
outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
rellement que l'atelier de son camarade de collge, ce vaste atelier
dans lequel il s'tait si voluptueusement vautr pendant quatre ou
cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
les caprices taient  la porte de sa bourse. Ce monde de jouissances
brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
cependant  l'aise dans son mtier d'employ; il vivait trs bien en
brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
il manquait de femmes et la nourriture des restaurants  dix-huit sous
n'apaisait pas les apptits gloutons de son estomac.

Camille l'coutait, le regardait avec un tonnement de niais. Ce
garon dbile, dont le corps mou et affaiss n'avait jamais eu une
secousse de dsir, rvait purilement  cette vie d'atelier dont son
ami lui parlait. Il songeait  ces femmes qui talent leur peau nue.
Il questionna Laurent.

--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme a, des femmes qui ont retir
leur chemise devant toi?

--Mais oui, rpondit Laurent en souriant et en regardant Thrse qui
tait devenue trs ple.

--a doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
d'enfant.... Moi, je serais gn.... La premire fois, tu as d rester
tout bte.

Laurent avait largi une de ses grosses mains dont il regardait
attentivement la paume. Ses doigts eurent de lgers frmissements, des
lueurs rouges montrent  ses joues.

--La premire fois, reprit-il comme se parlant  lui-mme, je crois
que j'ai trouv a naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
seulement a ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modle une rousse
qui tait adorable: des chairs fermes, clatantes, une poitrine
superbe, des hanches d'une largeur....

Laurent leva la tte et vit Thrse devant lui, muette, immobile. La
jeune femme le regardait avec une fixit ardente. Ses yeux, d'un noir
mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lvres
entr'ouvertes, on apercevait des clarts roses dans sa bouche. Elle
tait comme crase, ramasse sur elle-mme; elle coutait.

Les regards de Laurent allrent de Thrse  Camille. L'ancien peintre
retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On tait au dessert,
et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.

Quand la nappe fut retire, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
s'adressa brusquement  Camille.

--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.

Cette ide enchanta madame Raquin et son fils. Thrse resta
silencieuse.

--Nous sommes en t, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
 quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.

--C'est cela, rpondit Camille, rouge de joie, tu dneras avec
nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.

Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entre. Olivier
et Suzanne arrivrent derrire eux.

Camille prsenta son ami  la socit. Grivet pina les lvres. Il
dtestait Laurent, dont les appointements avaient mont trop vite,
selon lui. D'ailleurs c'tait toute une affaire que l'introduction
d'un nouvel invit: les htes des Raquin ne pouvaient recevoir un
inconnu sans quelque froideur.

Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, gaya
la soire par son gros rire, et gagna l'amiti de Grivet lui-mme.

Thrse, ce soir-l, ne chercha pas  descendre  la boutique. Elle
resta jusqu  onze heures sur sa chaise, jouant et causant, vitant de
rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
d'elle. La nature sanguine de ce garon, sa voix pleine, ses rires
gras, les senteurs cres et puissantes qui s'chappaient de sa
personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
d'angoisse nerveuse.




VI


Laurent,  partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les
Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un
petit cabinet meubl qu'il payait dix-huit francs par mois; ce
cabinet, mansard, trou en haut d'une fentre  tabatire, qui
s'entrebillait troitement sur le ciel, avait  peine six mtres
carrs. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant
de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se
traner sur les banquettes des cafs, il s'attardait dans la crmerie
o il dnait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui
cotait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,
flnant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air tait
tide.

La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite
charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions
amicales. Il pargna les trois sous de son gloria et but en gourmand
l'excellent th de Mme Raquin. Jusqu' dix heures, il restait l,
assoupi, digrant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'aprs avoir
aid Camille  fermer la boutique.

Un soir, il apporta son chevalet et sa bote  couleurs. Il devait
commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on
fit des prparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit  l'oeuvre dans
la chambre mme des poux; le jour, disait-il, y tait plus clair.

Il lui fallut trois soires pour dessiner la tte. Il tranait avec
soin le fusain sur la toile;  petits coups, maigrement; son dessin,
roide et sec, rappelait d'une faon grotesque celui des matres
primitifs. Il copia la face de Camille comme un lve copie une
acadmie, d'une main hsitante, avec une exactitude gauche qui donnait
 la figure un air renfrogn. Le quatrime jour, il mit sur sa palette
de tout petits tas de couleur, et il commena  peindre du bout des
pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait
des hachures courtes et serres, comme s'il se ft servi d'un crayon.

A la fin de chaque sance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.
Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait
venir.

Depuis que le portrait tait commenc, Thrse ne quittait plus la
chambre change en atelier. Elle laissait sa tante seule derrire le
comptoir; pour le moindre prtexte elle montait et s'oubliait 
regarder peindre Laurent.

Grave toujours, oppresse, plus ple et plus muette, elle s'asseyait
et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait
cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait  cette place, comme
attire par une force, et elle y restait, comme cloue. Laurent se
retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui
plaisait. Elle rpondait  peine, frissonnait, puis reprenait son
extase recueillie.

Laurent, en revenant le soir  la rue Saint-Victor, se faisait de
longs raisonnements; il discutait avec lui-mme s'il devait, ou non,
devenir l'amant de Thrse.

--Voil une petite femme, se disait-il, qui sera ma matresse quand je
le voudrai. Elle est toujours l, sur mon dos,  m'examiner,  me
mesurer,  me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drle,
muette et passionne. A coup sr, elle a besoin d'un amant; cela se
voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.

Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son
ami. Puis il continuait:

--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne
sais o aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du
Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir l-dedans....
Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutt qu'un
autre?

Il s'arrtait, il lui venait des fatuits, il regardait couler la
Seine d'un air absorb.

--Ma foi, tant pis, s'criait-il, je l'embrasse  la premire
occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.

Il se remettait  marcher, et des indcisions le prenaient.

--C'est qu'elle est laide, aprs tout, pensait-il. Elle a le nez long,
la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais
peut-tre m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande rflexion.

Laurent, qui tait trs prudent, roula ces penses dans sa tte
pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles
d'une liaison avec Thrse; il se dcida seulement  tenter
l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouv qu'il avait un rel intrt 
le faire.

Pour lui, Thrse, il est vrai, tait laide, et il ne l'aimait pas;
mais, en somme, elle ne lui coterait rien, les femmes qu'il achetait
 bas prix n'taient, certes, ni plus belles ni plus aimes.
L'conomie lui conseillait dj de prendre la femme de son ami.
D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas content ses apptits;
l'argent tait rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point
laisser chapper l'occasion de la repatre un peu. Enfin, une pareille
liaison, en bien rflchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:
Thrse aurait intrt  tout cacher, il la planterait l aisment
quand il voudrait; en admettant mme que Camille dcouvrt tout et se
fcht, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le mchant.
La question, de tous les cts, se prsentait  Laurent facile et
engageante.

Ds lors, il vcut dans une douce quitude, attendant l'heure. A la
premire occasion, il tait dcid  agir carrment. Il voyait, dans
l'avenir, des soires tides. Tous les Raquin travailleraient  ses
jouissances: Thrse apaiserait les brlures de son sang; Mme Raquin
le cajolerait comme une mre; Camille, en causant avec lui,
l'empcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.

Le portrait s'achevait, les occasions ne se prsentaient pas. Thrse
restait toujours l, accable et anxieuse; mais Camille ne quittait
point la chambre, et Laurent se dsolait de ne pouvoir l'loigner pour
une heure. Il lui fallut pourtant dclarer un jour qu'il terminerait
le portrait le lendemain. Mme Raquin annona qu'on dnerait ensemble
et qu'on fterait l'oeuvre du peintre.

Le lendemain, lorsque Laurent eut donn  la toile le dernier coup de
pinceau, toute la famille se runit pour crier  la ressemblance. Le
portrait tait ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques
violaces. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus
clatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgr lui,
exagr les teintes blafardes de son modle, et le visage de Camille
ressemblait  la face verdtre d'un noy; le dessin grimaant
convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus
frappante. Mais Camille tait enchant; il disait que sur la toile il
avait un air distingu.

Quand il eut bien admir sa figure, il dclara qu'il allait chercher
deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit  la
boutique. L'artiste resta seul avec Thrse.

Le jeune femme tait demeure accroupie, regardant vaguement devant
elle. Elle semblait attendre en frmissant. Laurent hsita; il
examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,
Camille pouvait revenir, l'occasion ne se reprsenterait peut-tre
plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face  face avec
Thrse. Ils se contemplrent pendant quelques secondes.

Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme
contre sa poitrine. Il lui renversa la tte, lui crasant les lvres
sous les siennes. Elle eut un mouvement de rvolte, sauvage, emporte,
et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le
carreau. Ils n'changrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux
et brutal.




VII


Ds le commencement, les amants trouvrent leur liaison ncessaire,
fatale, toute naturelle. A leur premire entrevue, ils se tutoyrent,
ils s'embrassrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimit
et dat de plusieurs annes. Ils vivaient  l'aise dans leur
situation nouvelle, avec une tranquillit et une impudence parfaites.

Ils fixrent leurs rendez-vous. Thrse ne pouvant sortir, il fut
dcid que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix
nette et assure, le moyen qu'elle avait trouv. Les entrevues
auraient lieu dans la chambre des poux. L'amant passerait par l'alle
qui donnait sur le passage et Thrse lui ouvrirait la porte de
l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait  son bureau, Mme Raquin,
en bas, dans la boutique. C'taient l des coups d'audace qui devaient
russir.

Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de tmrit
brutale, la tmrit d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et
calme de sa matresse l'engagea  venir goter d'une passion si
hardiment offerte. Il choisit un prtexte, il obtint de son chef un
cong de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.

Ds l'entre du passage, il prouva des volupts cuisantes. La
marchande de bijoux faux tait assise juste en face de la porte de
l'alle. Il lui fallut attendre qu'elle ft occupe, qu'une jeune
ouvrire vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.
Alors, rapidement, il entra dans l'alle; il monta l'escalier troit
et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidit. Ses pieds
heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait
une brlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le
seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thrse en camisole, en
jupon, tout clatante, les cheveux fortement nous derrire la tte.
Elle ferma la porte, elle se pendit  son cou. Il s'chappait d'elle
une odeur tide, une odeur de linge blanc et de chair frachement
lave.

Laurent, tonn, trouva sa matresse belle. Il n'avait jamais vu cette
femme. Thrse, souple et forte, le serrait, renversant la tte en
arrire, et, sur son visage, couraient des lumires ardentes, des
sourires passionns. Cette face d'amante s'tait comme transfigure,
elle avait un air fou et caressant; les lvres humides, les yeux
luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, tait
belle, d'une beaut trange, toute d'emportement. On et dit que sa
figure venait de s'clairer en dedans, que des flammes s'chappaient
de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brlait, ses nerfs qui se
tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pntrant et
cre.

Au premier baiser, elle se rvla courtisane. Son corps inassouvi se
jeta perdument dans la volupt. Elle s'veillait comme d'un songe,
elle naissait  la passion. Elle passait des bras dbiles de Camille
dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme
puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de
la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse clatrent dans une
violence inoue; le sang de sa mre, ce sang qui brlait ses veines,
se mit  couler,  battre furieusement dans son corps maigre, presque
vierge encore. Elle s'talait, elle s'offrait avec une impudeur
souveraine. Et, de la tte aux pieds, de longs frissons l'agitaient.

Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal
 l'aise. D'ordinaire, ses matresses ne le recevaient pas avec une
telle fougue; il tait accoutum  des baisers froids et indiffrents,
 des amours lasses et rassasies. Les sanglots, les crises de Thrse
l'pouvantrent presque, tout en irritant ses curiosits voluptueuses.
Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le
lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se
demanda s'il retournerait auprs de cette amante dont les baisers lui
donnaient la fivre. Il dcida d'abord nettement qu'il resterait chez
lui. Puis il eut des lchets. Il voulait oublier, ne plus voir
Thrse dans sa nudit, dans ses caresses douces et brutales, et
toujours elle tait l, implacable, tendant les bras. La souffrance
physique que lui causait ce spectacle devint intolrable.

Il cda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du
Pont-Neuf.

A partir de ce jour, Thrse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas
encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des
moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait
dsagrablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses
dsirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplirent.

Thrse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans mnagement,
allant droit o la poussait sa passion. Cette femme, que les
circonstances avaient plie et qui se redressait enfin, mettait  nu
son tre entier, expliquant sa vie.

Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se tranait sur
sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:

--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai t
leve dans l'humidit tide de la chambre d'un malade. Je couchais
avec Camille: la nuit, je m'loignais de lui, coeure par l'odeur
fade qui sortait de son corps. Il tait mchant et entt; il ne
voulait pas prendre les mdicaments que je refusais de partager avec
lui; pour plaire  ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je
ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon
pauvre ami, ils m'ont vol tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer
comme je t'aime.

Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine
sourde:

--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont leve, Ils m'ont
recueillie et dfendue contre la misre.... Mais j'aurais prfr
l'abandon  leur hospitalit. J'avais des besoins cuisants de grand
air; toute petite, je rvais de courir les chemins, les pieds nus dans
la poussire, demandant l'aumne, vivant en bohmienne. On m'a dit que
ma mre tait fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent song
 elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les
instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les
sables, pendue  son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des
dgots et des rvoltes, lorsque je me rappelle les longues journes
que j'ai passes dans la chambre o rlait Camille. J'tais accroupie
devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes
membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je
faisais du bruit. Plus tard, j'ai got des joies profondes, dans la
petite maison du bord de l'eau; mais j'tais dj abtie, je savais 
peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterre
toute vive dans cette ignoble boutique.

Thrse respirait fortement, elle serrait son amant  pleins bras,
elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits
battements nerveux.

--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue
mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils
m'ont touffe dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas
comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baiss les yeux,
j'ai eu comme eux un visage morne et imbcile, j'ai men leur vie
morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bte,
j'tais grave, crase, abrutie. Je n'esprais plus en rien, je
songeais  me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet
affaissement, que de nuits de colre! L-bas,  Vernon, dans ma
chambre froide, je mordais mon oreiller pour touffer mes cris, je me
battais, je me traitais de lche. Mon sang me brlait et je me serais
dchir le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,
au soleil; le courage m'a manqu, ils avaient fait de moi une brute
docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse coeurante.
Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis reste l toute douce,
toute silencieuse, rvant de frapper et de mordre.

La jeune femme s'arrtait, essuyant ses lvres humides sur le cou de
Laurent. Elle ajoutait, aprs un silence:

--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti  pouser Camille. Je n'ai
pas protest, par une sorte d'insouciance ddaigneuse. Cet enfant me
faisait piti. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts
s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce
que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gner pour
lui... Et j'ai retrouv dans mon mari le petit garon souffrant avec
lequel j'avais dj couch  six ans. Il tait aussi frle, aussi
plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d enfant malade qui me
rpugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas
jaloux.... Une sorte de dgot me montait  la gorge; je me rappelais
les drogues que j'avais bues, et je m'cartais, et je passais des
nuits terribles.... Mais toi, toi....

Et Thrse se redressait, se pliait en arrire, les doigts pris dans
les mains paisses de Laurent, regardant ses larges paules, son cou
norme....

--Toi, je t'aime, je t'ai aim le jour o Camille t'a pouss dans la
boutique.... Tu ne m'estimes peut-tre pas, parce que je me suis
livre tout entire, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela
est arriv. Je suis fire, je suis emporte. J'aurais voulu te battre
le premier jour, quand tu m'as embrasse et jete par terre dans cette
chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te hassais plutt. Ta
vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu tais l, mes nerfs se
tendaient  se rompre, ma tte se vidait, je voyais rouge. Oh! que
j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,
je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour
traner mes vtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang
me jetait des bouffes de chaleur au passage, et c'tait cette sorte
de nue ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me
retenait auprs de toi, malgr mes sourdes rvoltes.... Tu te souviens
quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait  ton ct, je
respirais ton air avec des dlices cruelles. Je comprenais que je
paraissais quter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je
sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cdais  mes
lchets, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me
prendre dans tes bras....

Alors Thrse se taisait, frmissante, comme orgueilleuse et venge.
Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et
glaciale, se passaient des scnes de passion ardente, d'une brutalit
sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus
fougueuses.

La jeune femme semblait se plaire  l'audace et  l'impudence. Elle
n'avait pas une hsitation, pas une peur. Elle se jetait dans
l'adultre avec une sorte de franchise nergique, bravant le pril,
mettant une sorte de vanit  le braver. Quand son amant devait venir,
pour toute prcaution, elle prvenait sa tante qu'elle montait se
reposer; et, quand il tait l, elle marchait, parlait, agissait
carrment, sans songer jamais  viter le bruit. Parfois, dans les
commencements, Laurent s'effrayait.

--Mon Dieu! disait-il tout bas  Thrse, ne fais donc pas tant de
tapage, Mme Raquin va monter.

--Bah! rpondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est
cloue derrire son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?
elle aurait trop peur qu'on ne la volt... Puis, aprs tout, qu'elle
monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.

Ces paroles ne rassuraient gure Laurent. La passion n'avait pas
encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientt, cependant,
l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de
ces rendez-vous donns en plein jour, dans la chambre de Camille, 
deux pas de la vieille mercire. Sa matresse lui rptait que le
danger pargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.
Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sr que cette
pice o personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur
amour, dans une tranquillit incroyable.

Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nice ne ft
malade. Il y avait prs de trois heures que la jeune femme tait en
haut. Elle poussait l'audace jusqu' ne pas fermer au verrou la porte
de la chambre qui donnait dans la salle  manger.

Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercire,
montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fivreusement son
gilet, son chapeau. Thrse se mit  rire de la singulire mine qu'il
faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,
dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:

--Tiens-toi l... ne remue pas.

Elle jeta sur lui les vtements d'homme qui tranaient, et tendit sur
le tout un jupon blanc qu'elle avait retir. Elle fit ces choses avec
des gestes lestes et prcis, sans rien perdre de sa tranquillit. Puis
elle se coucha, chevele, demi-nue, encore rouge et frissonnante.

Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en touffant
le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait
sous le jupon blanc.

--Thrse, demanda la mercire avec sollicitude, es-tu malade, ma
fille?

Thrse ouvrit les yeux, billa, se retourna et rpondit d'une voix
dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la
laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle tait venue, sans
faire de bruit.

Les deux amants, riant en silence, s'embrassrent avec une violence
passionne.

--Tu vois bien, dit Thrse triomphante, que nous ne craignons rien
ici.... Tous ces gens-l sont aveugles: ils n'aiment pas.

Un autre jour, la jeune femme eut une ide bizarre. Parfois, elle
tait comme folle, elle dlirait.

Le chat tigr, Franois, tait assis sur son derrire, au beau milieu
de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les
deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les
paupires, perdu dans une sorte d'extase diabolique.

--Regarde donc Franois, dit Thrse  Laurent. On dirait qu'il
comprend et qu'il va ce soir tout conter  Camille.... Dis, ce serait
drle, s'il se mettait  parler dans la boutique, un de ces jours; il
sait de belles histoires sur notre compte....

Cette ide, que Franois pourrait parler, amusa singulirement la
jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit
un frisson lui courir sur la peau.

--Voici comment il ferait, reprit Thrse. Il se mettrait debout, et,
me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'crierait:
Monsieur et madame s'embrassent trs fort dans la chambre, ils ne se
sont pas mfis de moi, mais comme leurs amours criminelles me
dgotent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;
ils ne troubleront plus ma sieste.

Thrse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle
allongeait les mains en faon de griffes, elle donnait  ses paules
des ondulations flines. Franois, gardant une immobilit de pierre,
la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y
avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient
clater de rire cette tte d'animal empaill.

Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de
Thrse. Il se leva et mit le chat  la porte. En ralit, il avait
peur. Sa matresse ne le possdait pas encore entirement; il restait
au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait prouv sous les
premiers baisers de la jeune femme.




VIII


Le soir, dans la boutique, Laurent tait parfaitement heureux.
D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'tait
prise pour lui d'une amiti maternelle; elle le savait gn, mangeant
mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour
toutes que son couvert serait toujours mis  leur table. Elle aimait
ce garon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour
les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs
du pass.

Le jeune homme usait largement de l'hospitalit. Avant de rentrer, au
sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les
quais; tous deux trouvaient leur compte  cette intimit; ils
s'ennuyaient moins, ils flnaient en causant. Puis ils se dcidaient 
venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en matre la
porte de la boutique; il s'asseyait  califourchon sur les chaises,
fumant et crachant, comme s'il tait chez lui.

La prsence de Thrse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la
jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait
des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bouget. Camille
riait, et, comme sa femme ne rpondait  son ami que par des
monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se dtestaient tous deux. Un
jour mme il ft des reproches  Thrse sur ce qu'il appelait sa
froideur pour Laurent.

Laurent avait devin juste: il tait devenu l'amant de la femme, l'ami
du mari, l'enfant gt de la mre. Jamais il n'avait vcu dans un
pareil assouvissement de ses apptits. Il s'endormait au fond des
jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa
position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il
tutoyait Camille sans colre, sans remords. Il ne surveillait mme pas
ses gestes ni ses paroles, tant il tait certain de sa prudence, de
son calme; l'gosme avec lequel il gotait ses flicits le
protgeait contre toute faute. Dans la boutique, sa matresse devenait
une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui
n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est
qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule consquence
l'arrtait. Autrement, il se serait parfaitement moqu de la douleur
de Camille et de sa mre. Il n'avait point conscience de ce que la
dcouverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,
comme tout le monde aurait agi  sa place, en homme pauvre et affam,
De l ses tranquillits bates, ses audaces patientes, ses attitudes
dsintresses et goguenardes.

Thrse, plus nerveuse, plus frmissante que lui, tait oblige de
jouer un rle. Elle le jouait  la perfection, grce  l'hypocrisie
savante que lui avait donne son ducation. Pendant prs de quinze
ans, elle avait menti, touffant ses fivres, mettant une volont
implacable  paratre morne et endormie. Il lui cotait peu de poser
sur sa chair ce masque de morte qui glaait son visage. Quand Laurent
entrait, il la trouvait grave, rechigne, le nez plus long, les lvres
plus minces. Elle tait laide, revche, inabordable. D'ailleurs, elle
n'exagrait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans
veiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle
trouvait une volupt amre  tromper Camille et Mme Raquin; elle
n'tait pas comme Laurent; affaisse dans le contentement pais de ses
dsirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et
il lui prenait des envies froces de se lever de table et d'embrasser
Laurent  pleine bouche, pour montrer  son mari et  sa tante qu'elle
n'tait pas une bte et qu'elle avait un amant.

Par moments, des joies chaudes lui montaient  la tte; toute bonne
comdienne qu'elle ft, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,
quand son amant n'tait pas l et qu'elle ne craignait point de se
trahir. Ces gaiets soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa
nice de trop de gravit. La jeune femme acheta des pots de fleurs et
en garnit la fentre de sa chambre; puis elle fit coller du papier
neuf dans cette pice, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles
de palissandre. Tout ce luxe tait pour Laurent.

La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour
cet homme, et les avoir pousss l'un vers l'autre. A eux deux, la
femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils
faisaient un couple puissamment li. Ils se compltaient, se
protgeaient mutuellement. Le soir,  table, dans les clarts ples de
la lampe, on sentait la force de leur union,  voir le visage pais et
souriant de Laurent, en face du masque muet et impntrable de
Thrse.

C'taient de douces et calmes soires. Dans le silence, dans l'ombre
transparente et attidie, s'levaient des paroles amicales. On se
serrait autour de la table; aprs le dessert, on causait des mille
riens de la journe, des souvenirs de la veille et des espoirs du
lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en
goste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une gale affection;
il y avait entre eux un change de phrases dvoues, de gestes
serviables, de regards prvenants. Mme Raquin, le visage placide,
mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille
qu'ils respiraient. On et dit une runion de vieilles connaissances
qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de
leur amiti.

Thrse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies
bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y
avait des rires sauvages; tout son tre raillait, tandis que son
visage gardait une rigidit froide. Elle se disait, avec des
raffinements de volupt, que quelques heures auparavant elle tait
dans la chambre voisine, demi-nue, chevele, sur la poitrine de
Laurent; elle se rappelait chaque dtail de cet aprs-midi de passion
folle, elle les talait dans sa mmoire, elle opposait cette scne
brlante  la scne morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle
trompait ces bonnes gens, et comme elle tait heureuse de les tromper
avec une impudence si triomphante! Et c'tait l,  deux pas, derrire
cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'tait l qu'elle se
vautrait dans les prets de l'adultre. Et son amant,  cette heure,
devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte
d'imbcile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette
comdie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les
baisers ardents du jour et l'indiffrence joue du soir, donnaient des
ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.

Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thrse se
levait d'un bond, collait silencieusement, avec une nergie brutale,
ses lvres sur les lvres de son amant, et restait ainsi, haletant,
touffant, jusqu' ce qu'elle entendit crier le bois des marches de
l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle
retrouvait sa grimace rechigne. Laurent, d'une voix calme, continuait
avec Camille la causerie interrompue. C'tait comme un clair de
passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.

Le jeudi, la soire tait un peu plus anime. Laurent, qui, ce
jour-l, s'ennuyait  mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas
manquer une seule des runions: il voulait, par mesure de prudence,
tre connu et estim des amis de Camille. Il lui fallait couter les
radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours
les mmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en mme temps
de ses employs, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme
se rfugiait auprs d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient
d'une btise moins assommante. D'ailleurs, il se htait de rclamer le
jeu de dominos.

C'tait le jeudi soir que Thrse fixait le jour et l'heure de leurs
rendez-vous. Dans le trouble du dpart, lorsque Mme Raquin et Camille
accompagnaient les invits jusqu' la porte du passage, la jeune femme
s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois
mme, quand tout le monde avait le dos tourn, elle l'embrassait, par
une sorte de fanfaronnade.

Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les
amants vivaient dans une batitude complte; Thrse ne s'ennuyait
plus, ne dsirait plus rien; Laurent, repu, choy, engraiss encore,
avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.




IX


Un aprs-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir
auprs de Thrse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui
signifia qu' l'avenir il lui dfendait de s'absenter. Il avait abus
des congs; l'administration tait dcide  le renvoyer, s'il Sortait
une seule fois.

Clou sur sa chaise, il dsespra jusqu'au soir. Il devait gagner son
pain, il ne pouvait se faire mettre  la porte. Le soir, le visage
courrouc de Thrse fut une torture pour lui. Il ne savait comment
expliquer son manque de parole  sa matresse. Pendant que Camille
fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:

--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il  voix basse. Mon chef me
refuse toute nouvelle permission de sortie.

Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples
explications, laissant Thrse sous le coup de cette dclaration
brutale. Exaspre, ne voulant pas admettre qu'on pt troubler ses
volupts, elle passa une nuit d'insomnie  btir des plans de
rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute
au plus avec Laurent. Leur anxit tait d'autant plus vive qu'ils ne
savaient o se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune
femme donna un nouveau rendez-vous  son amant, qui lui manqua de
parole une seconde fois. Ds lors, elle n'eut plus qu'une ide fixe,
le voir  tout prix.

Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thrse.
Alors il sentit combien cette femme lui tait devenue ncessaire;
l'habitude de la volupt lui avait cr des apptits nouveaux, d'une
exigence aigu. Il n'prouvait plus aucun malaise dans les
embrassements de sa matresse, il qutait ces embrassements avec une
obstination d'animal affam. Une passion de sang avait couv dans ses
muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion
clatait avec une violence aveugle; il aimait  la rage. Tout semblait
inconscient dans cette florissante nature de brute: il obissait  des
instincts, il se laissait conduire par les volonts de son organisme.
Il aurait ri aux clats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il
serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses
tranquillits. Le sourd travail des dsirs s'tait opr en lui,  son
insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings lis, aux caresses
fauves de Thrse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence,
il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de
commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa matresse, avec
ses souplesses de chatte, ses flexibilits nerveuses, s'tait glisse
peu  peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de
cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger.

Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reu une lettre
de Thrse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son
amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du
soir.

Au sortir du bureau, il se dbarrassa de Camille, en disant qu'il
tait fatigu, qu'il allait se coucher tout de suite. Thrse, aprs
le dner, joua galement son rle; elle parla d'une cliente qui avait
dmnag sans la payer, elle fit la crancire intraitable, elle
dclara qu'elle voulait aller rclamer son argent. La cliente
demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvrent la course
longue, la dmarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'tonnrent pas,
ils laissrent partir Thrse en toute tranquillit.

La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavs qui
taient gras, heurtant les passants, ayant hte d'arriver. Des
moiteurs lui montaient au visage; ses mains brlaient. On aurait dit
une femme sole. Elle gravit rapidement l'escalier de l'htel meubl.
Au sixime tage, essouffle, les yeux vagues, elle aperut Laurent,
pench sur la rampe, qui l'attendait.

Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir,
tant l'espace tait troit. Elle arracha d'une main son chapeau, et
s'appuya contre le lit, dfaillante....

La fentre  tabatire, ouverte toute grande, versait les fracheurs
du soir sur la couche brlante. Les amants restrent longtemps dans le
taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thrse entendit
l'horloge de la Piti sonner dix heures. Elle aurait voulu tre
sourde; elle se leva pniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait
pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit
en disant d'une voix lente:

--Il faut que je parte.

Laurent tait venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains.

--Au revoir, reprit-elle sans bouger.

--Non pas au revoir, s'cria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour
reviendras-tu?

Elle le regarda en face.

--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne
reviendrai plus. Je n'ai pas de prtexte, je ne puis en inventer.

--Alors il faut nous dire adieu.

--Non, je ne veux pas!

Elle pronona ces mots avec une colre pouvante. Elle ajouta plus
doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise:

--Je vais m'en aller.

Laurent songeait. Il pensait  Camille.

--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il
nous gne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en dbarrasser,
l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin?

-Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la
tte. Tu crois qu'un homme comme a consent  voyager.... Il n'y a
qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous;
ces gens-l qui n'ont que le souffle ne meurent jamais.

Il y eut un silence. Laurent se trana sur les genoux, se serrant
contre sa matresse, appuyant la tte contre sa poitrine.

--J'avais fait un rve, dit-il; je voulais passer une nuit entire
avec toi, m'endormir dans tes bras et me rveiller le lendemain sous
tes baisers.... Je voudrais tre ton mari.... Tu comprends?

--Oui, oui, rpondit Thrse, frissonnante.

Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit
de baisers. Elle gratignait les brides de son chapeau contre la barbe
rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle tait habille et
qu'elle allait froisser ses vtements. Elle sanglotait, elle
prononait des paroles haletantes au milieu de ses larmes.

--Ne dis pas ces choses, rptait-elle, car je n'aurais plus la force
de te quitter, je resterais l.... Donne-moi du courage plutt;
dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de
moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble?

--Alors, reviens, reviens demain, lui rpondit Laurent, dont les mains
tremblantes montaient le long de sa taille.

--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prtexte.

Elle se tordait les bras. Elle reprit:

--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je
vais dire  Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici....
C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te dranger ta vie, je
dsire te faire une existence heureuse.

Les instincts prudents du jeune homme se rveillrent.

--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si
ton mari mourait....

--Si mon mari mourait... rpta lentement Thrse.

--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous
jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie!

La jeune femme s'tait redresse. Les joues ples, elle regardait son
amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lvres.

--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est
dangereux pour ceux qui survivent.

Laurent ne rpondit pas.

--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.

--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot,
je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous
les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu
comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.

Il parlait d'une voix trange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton
caressant:

--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons
heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si
nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que
je travaille  nos flicits.

Il saisit dans ses bras Thrse, qui ouvrait la porte pour partir.

--Tu es  moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer
entire,  toute heure, quand je voudrai?

--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te
plaira.

Ils restrent un moment farouches et muets. Puis Thrse s'arracha
avec brusquerie, et, sans tourner la tte, elle sortit de la mansarde
et descendit l'escalier. Laurent couta le bruit de ses pas qui
s'loignaient.

Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se
coucha. Les draps taient tides. Il touffait au fond de ce trou
troit que Thrse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui
semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme;
elle avait pass l, rpandant des manations pntrantes, des odeurs
de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras
que le fantme insaisissable de sa matresse, tranant autour de lui;
il avait la fivre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma
pas la fentre. Couch sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes,
cherchant la fracheur, il songea, en regardant le carr d'un bleu
sombre que le chssis taillait dans le ciel.

Jusqu'au jour, la mme ide tourna dans sa tte. Avant la venue de
Thrse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parl de
la mort de cet homme, pouss par les faits, irrit par la pense qu'il
ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa
nature inconsciente venait de se rvler; il s'tait mis  rver
l'assassinat dans les emportements de l'adultre.

Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il
tudiait le meurtre. L'ide de mort, jete avec dsespoir entre deux
baisers, revenait implacable et aigu. Laurent, secou par l'insomnie,
nerv par les senteurs acres que Thrse avait laisses derrire
elle, dressait des embches, calculait les mauvaises chances, talait
les avantages qu'il aurait  tre assassin.

Tous les intrts le poussaient au crime. Il se disait que son pre,
le paysan de Jeufosse, ne se dcidait pas  mourir; il lui faudrait
peut-tre rester encore dix ans employ; mangeant dans les crmeries,
vivant sans femme dans un grenier. Cette ide l'exasprait. Au
contraire, Camille mort, il pousait Thrse, il hritait de Mme
Raquin, il donnait sa dmission et flnait au soleil. Alors, il se
plut  rver cette vie de paresseux; il se voyait dj oisif, mangeant
et dormant, attendant avec patience la mort de son pre. Et quand la
ralit se dressait au milieu de son rve, il se heurtait contre
Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer.

Laurent voulait Thrse; il la voulait  lui tout seul, toujours 
porte de sa main. S'il ne faisait pas disparatre le mari, la femme
lui chappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait
bien enleve, emporte quelque part, mais alors ils seraient morts de
faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait
aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre  sa
place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen
excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait mme cet
expdient rapide.

Il se vautrait sur son lit, en sueur,  plat ventre, collant sa face
moite dans l'oreiller o avait tran le chignon de Thrse. Il
prenait la toile entre ses lvres sches, il buvait les parfums
lgers de ce linge, et il restait l, sans haleine, touffant, voyant
passer des barres de feu le long de ses paupires closes. Il se
demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la
respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur
le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les
souffles froids de la fentre, il cherchait dans les toiles, dans la
clart bleutre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.

Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit  sa matresse, il n'tait pas
un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui
fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte
d'touffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple
disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant;
tout son tre rclamait imprieusement la prudence. Il tait trop
lche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillit. Il tuait afin de
vivre calme et heureux.

Peu  peu le sommeil le prit. L'air froid avait chass du grenier le
fantme tide et odorant de Thrse. Laurent, bris, apais, se laissa
envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant,
il dcida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pense, de
plus en plus fuyante, le berait en murmurant: Je le tuerai, je le
tuerai. Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une
rgularit sereine.

Thrse tait rentre chez elle  onze heures. La tte en feu, la
pense fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir
conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de
chez Laurent, tant ses oreilles taient pleines encore des paroles
qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux
et empresss; elle rpondit schement  leurs questions, en disant
qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle tait reste une
heure sur un trottoir  attendre un omnibus.

Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides.
Ses membres, encore brlants, eurent des frissons de rpugnance.
Camille ne tarda pas  s'endormir, et Thrse regarda longtemps cette
face blafarde qui reposait btement sur l'oreiller, la bouche ouverte.
Elle s'cartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing
ferm dans cette bouche.




X


Prs de trois semaines se passrent. Laurent revenait  la boutique
tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un lger cercle
bleutre entourait ses yeux, ses lvres plissaient et se geraient.
D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillit lourde, il regardait
Camille en face, il lui tmoignait la mme amiti franche. Mme Raquin
choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait
s'endormir dans, une sorte de fivre sourde.

Thrse avait repris son visage muet et rechign. Elle tait plus
immobile, plus impntrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait
que Laurent n'existt pas pour elle; elle le regardait  peine, lui
adressait de rares paroles, le traitait avec une indiffrence
parfaite. Mme Raquin, dont la bont souffrait de cette attitude,
disait parfois au jeune homme:  Ne faites pas attention  la froideur
de ma nice. Je la connais; son visage parat froid, mais son coeur
est chaud de toutes les tendresses et de tous les dvouements. 

Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soire de la
rue Saint-Victor, ils ne s'taient plus rencontrs seul  seule. Le
soir, lorsqu'ils se trouvaient face  face, en apparence tranquilles
et trangers l'un  l'autre, des orages de passion, d'pouvante et de
dsir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans
Thrse des emportements, des lchets, des railleries cruelles; il y
avait dans Laurent des brutalits sombres, des indcisions poignantes.
Eux-mmes n'osaient regarder au fond de leur tre, au fond de cette
fivre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur
paisse et cre.

Quand ils pouvaient, derrire une porte, sans parler, ils se serraient
les mains  se les briser, dans une treinte rude et courte. Ils
auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,
colls  leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains
pour apaiser leurs dsirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se
demandaient rien autre chose, ils attendaient.

Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invits de la famille
Raquin, comme  l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands
sujets de conversation tait de parler au vieux Michaud de ses
anciennes fonctions, de le questionner sur les tranges et sinistres
aventures auxquelles il avait d tre ml. Alors Grivet et Camille
coutaient les histoires du commissaire de police avec la face
effraye et bante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou
le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.

Ce jour-l, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat
dont les dtails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en
hochant la tte:

--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que
d'assassins chappent  la justice des hommes!

--Comment! dit Grivet tonn, vous croyez qu'il y a, comme a, dans la
rue des canailles qui ont assassin et qu'on n'arrte pas?

Olivier se mit  sourire d'un air de ddain.

--Mon cher monsieur, rpondit-il de sa voix cassante, si on ne les
arrte pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassin.

Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint  son
secours.

--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance
bte.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je
ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.

Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.

--Certainement, la police est bien faite, s'cria-t-il d'un ton
vex.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a
des sclrats qui ont appris le crime  l'cole du diable; ils
chapperaient  Dieu lui-mme.... N'est-ce pas, mon pre?

--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'tais 
Vernon,--vous vous souvenez peut-tre de cela, madame Raquin,--on
assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouv coup
en morceaux, au fond d'un foss. Jamais on n'a pu mettre la main sur
le coupable. Il vit peut-tre encore aujourd'hui, il est peut-tre
notre voisin, et peut-tre M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant
chez lui.

Grivet devint ple comme un linge. Il n'osait tourner la tte; il
croyait que l'assassin du roulier tait derrire lui. D'ailleurs, il
tait enchant d'avoir peur.

--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah
bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une
histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,
pour avoir vol  ses matres un couvert d'argent. Deux mois aprs,
comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.
C'tait une pie qui tait la voleuse. On relcha la servante.... Vous
voyez bien que les coupables sont toujours punis.

Grivet tait triomphant, Olivier ricanait.

--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?

--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fch
de voir tourner son chef en ridicule.... Mre, donne-moi le jeu de
dominos.

Pendant que Mme Raquin allait chercher la bote, le jeune homme
continua, en s'adressant  Michaud:

--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des
meurtriers qui se promnent au soleil?

--Eh! malheureusement oui, rpondit le commissaire.

--C'est immoral, conclut Grivet.

Pendant cette conversation, Thrse et Laurent taient rests
silencieux. Ils n'avaient pas mme souri de la sottise de Grivet.
Accouds tous deux sur la table, lgrement ples, les yeux vagues,
ils coutaient. Un moment leurs regards s'taient rencontrs, noirs et
ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient  la racine des
cheveux de Thrse, et des souffles froids donnaient des frissons
imperceptibles  la peau de Laurent.




XI


Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forait Thrse
 sortir avec lui,  faire un bout de promenade aux Champs-Elyses. La
jeune femme aurait prfr rester dans l'ombre humide de la boutique,
elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la tranait
sur les trottoirs, en s'arrtant aux boutiques, avec des tonnements,
des rflexions, des silences d'imbcile. Mais Camille tenait bon; il
aimait  montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collgues,
un de ses chefs surtout, il tait tout fier d'changer un salut avec
lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,
sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,
tranant les pieds, abruti et vaniteux. Thrse souffrait d'avoir un
pareil homme au bras.

Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au
bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour
un voyage. Et c'taient des recommandations sans fin, des prires
pressantes.

--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a
tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller
dans la foule....

Elle les laissait enfin s'loigner, les suivant longtemps des yeux.
Puis elle rentrait  la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui
interdisaient toute longue marche.

D'autres fois, plus rarement, les poux sortaient de Paris: ils
allaient  Saint-Ouen ou  Asnires, et mangeaient une friture dans un
des restaurants du bord de l'eau. C'taient des jours de grande
dbauche, dont on parlait un mois  l'avance. Thrse acceptait plus
volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein
air jusqu' dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses les
vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se rveiller toutes les
amitis sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, tant jeune fille.
Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivire,
se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempraient les
souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle dchirait et souillait sa
robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille talait proprement
son mouchoir et s'accroupissait  ct d'elle avec mille prcautions.
Dans les derniers temps, le jeune mnage emmenait presque toujours
Laurent, qui gayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.

Un dimanche, Camille, Thrse et Laurent partirent pour Saint-Ouen
vers onze heures, aprs le djeuner. La partie tait projete depuis
longtemps, et devait tre la dernire de la saison. L'automne venait,
des souffles froids commenaient, le soir,  faire frissonner l'air.

Ce matin-l, le ciel gardait encore toute sa srnit bleue. Il
faisait chaud au soleil, et l'ombre tait tide. On dcida qu'il
fallait profiter des derniers rayons.

Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagns des dolances, des
effusions inquites de la vieille mercire. Ils traversrent Paris et
quittrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnrent Saint-Ouen
en suivant la chausse. Il tait midi. La route, couverte de
poussire, largement claire par le soleil, avait des blancheurs
aveuglantes de neige. L'air brlait, paissi et cre. Thrse, au bras
de Camille, marchait  petits pas, se cachant sous son ombrelle,
tandis que son mari s'ventait la face avec un immense mouchoir.
Derrire eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le
cou, sans qu'il part rien sentir; il sifflait, il poussait du pied
les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les
balancements de hanches de sa matresse.

Quand ils arrivrent  Saint-Ouen, ils se htrent de chercher un
bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte tal  l'ombre. Ils
passrent dans une le et s'enfoncrent dans un taillis. Les feuilles
tombes faisaient  terre une couche rougetre qui craquait sous les
pieds avec des frmissements secs. Les troncs se dressaient droits,
innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les
branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient
ainsi pour tout horizon la vote cuivre des feuillages mourants et
les fts blancs et noirs des trembles et des chnes. Ils taient au
dsert, dans un trou mlancolique, dans une troite clairire
silencieuse et frache. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine
gronder.

Camille avait choisi une place sche et s'tait assis en relevant les
pans de sa redingote. Thrse, avec un grand bruit de jupes froisses,
venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait  moiti au
milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en
dcouvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couch  plat
ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et coutait son
ami qui se fchait contre le gouvernement, en dclarant qu'on devrait
changer tous les lots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,
des alles sables, des arbres taills, comme aux Tuileries.

Ils restrent prs de trois heures dans la clairire, attendant que le
soleil ft moins chaud, pour courir la campagne, avant le dner.
Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,
fatigu, il se laissa aller  la renverse et s'endormit; il avait pos
son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thrse, les paupires
closes, feignait de sommeiller.

Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avana les
lvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il
baisait lui brlaient la bouche. Les senteurs pres de la terre, les
parfums lgers de Thrse se mlaient et le pntraient, en allumant
son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une
chastet pleine de colre. La marche au soleil, sur la chausse de
Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il tait l, au
fond d'une retraite ignore, au milieu de la grande volupt de l'ombre
et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme
qui lui appartenait. Le mari allait peut-tre s'veiller, le voir,
djouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme tait un
obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrire les
jupes, frmissant et irrit, collait des baisers silencieux sur la
bottine et sur le bas blanc. Thrse, comme morte, ne faisait pas un
mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.

Il se leva, le dos bris, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la
jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et
luisants. Sa face, pose entre ses bras relevs, avait une pleur
mate, une rigidit froide. Thrse songeait. Ses yeux fixes semblaient
un abme sombre o l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,
elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrire elle.

Son amant la contempla, presque effray de la voir si immobile et si
muette sous ses caresses. Cette tte blanche et morte, noye dans les
plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de dsirs
cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands
yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le
pauvre tre, le corps djet, montrant sa maigreur, ronflait
lgrement; sous le chapeau, qui lui couvrait  demi la figure, on
apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une
grimace bte; de petits poils rousstres, clairsems sur son menton
grle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tte
renverse en arrire, on voyait son cou maigre, rid, au milieu duquel
le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait 
chaque ronflement. Camille, ainsi vautr, tait exasprant et ignoble.

Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il
allait, d'un coup, lui craser la face.

Thrse retint un cri. Elle plit et ferma les yeux. Elle tourna la
tte, comme pour viter les claboussures du sang.

Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,
au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la
jambe, il s'loigna de quelques pas. Il s'tait dit que ce serait l
un assassinat d'imbcile. Cette tte broye lui aurait mis toute la
police sur les bras. Il voulait se dbarrasser de Camille uniquement
pour pouser Thrse; il entendait vivre au soleil, aprs le crime,
comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait cont
l'histoire.

Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivire d'un air
stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin
d'arrter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour
lui.

Alors, il veilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une
paille. Camille ternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.
Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il
secoua sa femme, qui tenait les yeux ferms; lorsque Thrse se fut
dresse et qu'elle eut secou ses jupes, fripes et couvertes de
feuilles sches, les trois promeneurs quittrent la clairire, en
cassant les petites branches devant eux.

Ils sortirent de l'le, ils s'en allrent par les routes, par les
sentiers pleins de groupes endimanchs. Entre les haies, couraient des
filles en robes claires; une quipe de canotiers passait en chantant;
des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec
leurs pouses, marchaient  petits pas, au bord des fosss. Chaque
chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait
sa tranquillit large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les
arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clart
ple. Du ciel frissonnant commenait  tomber une fracheur
pntrante.

Camille ne donnait plus le bras  Thrse; il causait avec Laurent,
riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait
les fosss et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre
ct de la route, s'avanait, la tte penche, se courbant parfois
pour arracher une herbe. Quand elle tait reste en arrire, elle
s'arrtait et regardait de loin son amant et son mari.

--H! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille.

--Si, rpondit-elle.

--Alors, en route!

Thrse n'avait pas faim; seulement elle tait lasse et inquite. Elle
ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle
d'anxit.

Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchrent un
restaurant. Ils s'attablrent sur une sorte de terrasse en planches,
dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison tait pleine de
cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans
chaque salon, il y avait des socits qui parlaient haut, et les
minces cloisons donnaient une sonorit vibrante  tout ce tapage. Les
garons en montant faisaient trembler l'escalier.

En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivire chassaient les
odeurs du graillon. Thrse, appuye contre la balustrade, regardait
sur le quai. A droite et  gauche, s'tendaient deux files de
guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les
feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les
taches noires des paletots, les jupes clatantes des femmes; les gens
allaient et venaient, nu-tte, courant et riant; et, au bruit criard
de la foule, se mlaient les chansons lamentables des orgues de
Barbarie. Une odeur de friture et de poussire tranait dans l'air
calme.

Au-dessous de Thrse, des filles du quartier latin, sur un tapis de
gazon us, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau
tomb sur les paules, les cheveux dnous, elles se tenaient par la
main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de
voix frache, et leurs visages ples, que des caresses brutales
avaient martels, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges.
Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidits attendries. Des
tudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner
en leur jetant des plaisanteries grasses.

Et, au del, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la srnit du
soir, un air bleutre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur
transparente.

--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier,
garon, et ce dner?

Puis, comme se ravisant:

--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade
sur l'eau, avant de nous mettre  table?... On aurait le temps de
faire rtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure 
attendre.

--Comme tu voudras, rpondit nonchalamment Camille... Mais Thrse a
faim.

--Non, non, je puis attendre, se hta de dire la jeune femme, que
Laurent regardait avec des yeux fixes.

Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils
retinrent une table, ils arrtrent un menu, disant qu'ils seraient de
retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le
prirent de venir en dtacher un. Laurent choisit une mince barque
dont la lgret effrayait Camille.

--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer l-dedans. On ferait un
fameux plongeon.

La vrit tait que le commis avait une peur horrible de l'eau. A
Vernon, son tat maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il tait
enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades
d'cole couraient se jeter en pleine rivire, il se couchait entre
deux couvertures chaudes. Laurent tait devenu un nageur intrpide, un
rameur infatigable; Camille avait gard cette pouvante que les
enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tta du pied le
bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidit.

--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles
toujours.

Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir  l'arrire.
Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il
plaisanta, pour faire acte de courage.

Thrse tait demeure sur la rive, grave et immobile,  ct de son
amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement,  voix basse:

--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter  l'eau... Obis-moi...
Je rponds de tout.

La jeune femme devint horriblement ple. Elle resta comme cloue au
sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.

--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.

Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle
tendait sa volont de toutes ses forces, car elle avait peur d'clater
en sanglots et de tomber  terre.

--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thrse... C'est elle
qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas...

Il s'tait tal sur le banc de l'arrire, les deux coudes contre les
bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thrse lui jeta un
regard trange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un
coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans
la barque. Elle resta  l'avant. Laurent prit les rames. Le canot
quitta la rive, se dirigeant vers les les avec lenteur.

Le crpuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les
eaux taient noires sur les bords. Au milieu de la rivire il y avait
de larges tranes d'argent ple. La barque fut bientt en pleine
Seine. L, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les
cris, arrivaient vagues et mlancoliques, avec des langueurs tristes.
On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussire. Des fracheurs
tranaient. Il faisait froid.

Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.

En face, se dressait le grand massif rougetre des les. Les deux
rives, d'un brun sombre tach de gris, taient comme deux larges
bandes qui allaient se rejoindre  l'horizon. L'eau et le ciel
semblaient coups dans la mme toffe blanchtre. Rien n'est plus
douloureusement calme qu'un crpuscule d'automne. Les rayons plissent
dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La
campagne, brle par les rayons ardents de l't, sent la mort venir
avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des
souffles plaintifs de dsesprance. La nuit descend de haut, apportant
des linceuls dans son ombre.

Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait
avec l'eau, ils regardaient les dernires lueurs quitter les hautes
branches. Ils approchaient des les. Les grandes masses rougetres
devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crpuscule;
la Seine, le ciel, les les, les coteaux n'taient plus que des taches
brunes et grises qui s'effaaient au milieu d'un brouillard laiteux.

Camille, qui avait fini par se coucher  plat ventre, la tte
au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivire.

--Fichtre! que c'est froid! s'cria-t-il. Il ne ferait pas bon de
piquer une tte dans ce bouillon-l.

Laurent ne rpondt pas. Depuis un instant il regardait les deux rives
avec inquitude; il avanait ses grosses mains sur ses genoux, en
serrant les lvres. Thrse, raide, immobile, la tte un peu
renverse, attendait.

La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et troit,
s'enfonant entre deux les. On entendait, derrire l'une des les,
les chants adoucis d'une quipe de canotiers qui devaient remonter la
Seine. Au loin, en amont, la rivire tait libre.

Alors Laurent se leva et prit Camille  bras-le-corps. Le commis
clata de rire.

--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-l...
Voyons, finis; ta vas me faire tomber.

Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit
la ligure effrayante de son ami, toute convulsionne. Il ne comprit
pas; une pouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une
main rude qui le serrait  la gorge. Avec l'instinct d'une bte qui se
dfend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la
barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.

--Thrse! Thrse! appela-t-il d'une voix touffe et sifflante.

La jeune femme regardait, se tenant des deux mains  un banc du canot
qui craquait et dansait sur la rivire. Elle ne pouvait fermer les
yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixs sur
le spectacle horrible de la lutte. Elle tait rigide, muette.

--Thrse! Thrse! appela de nouveau le malheureux qui rlait.

A ce dernier appel, Thrse clata en sanglots. Ses nerfs se
dtendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frmissante au
fond de la barque. Elle y resta plie, pme, morte.

Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main  la
gorge. Il finit par l'arracher de la barque  l'aide de son autre
bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras
vigoureux. Comme il penchait la tte, dcouvrant le cou, sa victime,
folle de rage et d'pouvante, se tordit, avana les dents et les
enfona dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de
souffrance, lana brusquement le commis  la rivire, les dents de
celui-ci lui emportrent un morceau de chair.

Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois
sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds.

Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot
pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thrse
vanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber
dans la Seine en tenant sa matresse. Il la soutint sur l'eau,
appelant au secours d'une voix lamentable.

Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrire la pointe de
l'le, arrivaient  grands coups de rames. Ils comprirent qu'un
malheur venait d'avoir lieu: ils oprrent le sauvetage de Thrse
qu'ils couchrent sur un banc, et de Laurent qui se mit  se
dsesprer de la mort de son ami. Il se jeta  l'eau, il chercha
Camille dans les endroits o il ne pouvait tre, il revint en
pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les
canotiers tentaient de le calmer, de le consoler.

--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas d laisser ce pauvre
garon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous
sommes trouvs tous les trois du mme ct de la barque, et nous avons
chavir... En tombant, il m'a cri de sauver sa femme...

Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou
trois jeunes gens qui voulurent avoir t tmoins de l'accident.

--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une
barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre
petite femme, elle va avoir un beau rveil!

Ils reprirent leurs rames, ils remorqurent le canot et conduisirent
Thrse et Laurent au restaurant, o le dner tait prt. Tout
Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le
racontaient comme des tmoins oculaires. Une foule apitoye
stationnait devant le cabaret.

Le gargotier et sa femme taient de bonnes gens qui mirent leur
garde-robe au service des naufrags. Lorsque Thrse sortit de son
vanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle clata en sanglots
dchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait  la sinistre
comdie qui venait de se jouer.

Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des
matres du restaurant. Il voulut retourner seul  Paris, pour
apprendre l'affreuse nouvelle  Mme Raquin, avec tous les mnagements
possibles. La vrit tait qu'il craignait l'exaltation nerveuse de
Thrse. Il prfrait lui laisser le temps de rflchir et d'apprendre
son rle.

Ce furent les canotiers qui mangrent le dner de Camille.




XII


Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena 
Paris, acheva de mrir son plan. Il tait presque certain de
l'impunit. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,
l'emplissait. Arriv  la barrire de Clichy, il prit un fiacre, il se
fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il tait neuf heures
du soir.

Il trouva l'ancien commissaire de police  table, en compagnie
d'Olivier et de Suzanne. Il venait l pour chercher une protection,
dans le cas o il serait souponn et pour s'viter d'aller annoncer
lui-mme l'affreuse nouvelle  Mme Raquin. Cette dmarche lui
rpugnait trangement; il s'attendait  un tel dsespoir qu'il
craignait de ne pas jouer son rle avec assez de larmes; puis la
douleur de cette mre lui tait pesante, bien qu'il s'en soucit
mdiocrement au fond.

Lorsque Michel le vit entrer vtu de vtements grossiers, trop troits
pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le rcit de
l'accident, d'une voix brise, comme tout essouffl de douleur et de
fatigue.

--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que
faire des deux pauvres femmes si cruellement frappes... Je n'ai point
os aller seul chez la mre. Je vous en prie, venez avec moi.

Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards
droits qui l'pouvantaient. Le meurtrier s'tait jet, tte baisse,
dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.
Mais il ne pouvait s'empcher de frmir, en sentant leurs yeux qui
l'examinaient; il voyait de la mfiance o il n'y avait que de la
stupeur et de la piti. Suzanne, plus frle et plus ple, tait prs
de s'vanouir. Olivier, que l'ide de la mort effrayait et dont le
coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de
surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,
sans souponner le moins du monde la sinistre vrit. Quant au vieux
Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisration,
d'tonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait
les yeux au ciel.

--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupe, ah! mon Dieu,
l'pouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme a,
tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette
mre, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de
venir nous chercher... Nous allons avec vous...

Il se leva, il tourna, pitina dans la pice pour trouver sa canne et
son chapeau, et, tout en courant, il fit rpter  Laurent les dtails
de la catastrophe, s'exclamant de nouveau  chaque phrase.

Ils descendirent tous quatre. A l'entre du passage du Pont-Neuf,
Michaud arrta Laurent.

--Ne venez pas, lui dit-il; votre prsence serait une sorte d'aveu
brutal qu'il faut viter... La malheureuse mre souponnerait un
malheur et nous forcerait  avouer la vrit plus tt que nous ne
devons la lui dire... Attendez-nous ici.

Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait  la pense
d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se
mit  monter et  descendre le trottoir, allant et venant en toute
paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il
regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour
voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande
demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.

Il n'avait pas mang depuis le matin; la faim le prit, il entra chez
un ptissier et se bourra de gteaux.

Dans la boutique du passage, une scne dchirante se passait. Malgr
les prcautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il
vint un instant o Mme Raquin comprit qu'un malheur tait arriv  son
fils. Ds lors, elle exigea la vrit avec un emportement de
dsespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son
vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vrit, sa douleur fut tragique.
Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en
arrire, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta l
touffant, jetant de temps  autre un cri aigu dans le gonflement
profond de sa douleur. Elle se serait trane  terre, si Suzanne ne
l'avait prise  la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle
sa face ple. Olivier et son pre se tenaient debout, nervs et
muets, dtournant la tte, mus dsagrablement par ce spectacle dont
leur gosme souffrait.

Et la pauvre mre voyait son fils roul dans les eaux troubles de la
Seine, le corps roidi et horriblement gonfl: en mme temps, elle le
voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort
penche sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle
l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui tmoignait depuis trente ans.
Et voil qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide
et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes
couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,
quelle enfance tide, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout
cela pour le voir un jour se noyer misrablement! A ces penses, Mme
Raquin sentait sa gorge se serrer; elle esprait qu'elle allait
mourir, trangle par le dsespoir.

Le vieux Michaud se hta de sortir. Il laissa Suzanne auprs de la
mercire, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en
toute hte  Saint-Ouen.

Pendant la route, ils changrent  peine quelques mots. Ils s'taient
enfoncs chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide
rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le
sinistre vnement, qui les runissait, mettait autour d'eux une sorte
d'accablement lugubre.

Lorsqu'ils arrivrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils
trouvrent Thrse couche, les mains et la tte brlantes. Le
traiteur leur dit  demi-voix que la jeune femme avait une forte
fivre. La vrit tait que, Thrse, se sentant faible et lche,
craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti
d'tre malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les
lvres et les paupires serres, ne voulant voir personne, redoutant
de parler. Le drap au menton, la face  moiti dans l'oreiller, elle
se faisait toute petite, elle coutait avec anxit ce qu'on disait
autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougetre que laissaient
passer ses paupires closes, elle voyait toujours Camille et Laurent
luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,
horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau
limoneuse. Cette vision implacable activait la fivre de son sang.

Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un
mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau 
sangloter.

--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre
bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.

En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui
verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis
de Laurent. Quand Olivier eut fait connatre sa qualit d'employ
suprieur de la Prfecture, tout fut termin en dix minutes. Les
canotiers taient encore l, racontant la noyade dans ses moindres
circonstances, dcrivant la faon dont les trois promeneurs taient
tombs, se donnant comme des tmoins oculaires. Si Olivier et son pre
avaient eu le moindre soupon, ce soupon se serait vanoui, devant de
tels tmoignages. Mais ils n'avaient pas dout un instant de la
vracit de Laurent; ils le prsentrent au contraire  l'agent de
police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de
faire mettre dans le procs-verbal que le jeune homme s'tait jet 
l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux
racontrent l'accident avec un grand luxe de dtails; la malheureuse
mre, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne
manquait  ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et
qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des dpartements.

Quand le procs-verbal fut achev, Laurent sentit une joie chaude qui
pntra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant o sa victime
lui avait enfonc les dents dans le cou, il tait comme roidi, il
agissait mcaniquement, d'aprs un plan arrt longtemps  l'avance.
L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses
paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la
certitude de l'impunit, le sang se remettait  couler dans ses veines
avec des lenteurs douces. La police avait pass  ct de son crime,
et la police n'avait rien vu, elle tait dupe, elle venait de
l'acquitter. Il tait sauv. Cette pense lui ft prouver tout le
long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent
la souplesse  ses membres et  son intelligence. Il continua son rle
d'ami plor avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il
avait des satisfactions de brute; il songeait  Thrse qui tait
couche dans la chambre, en haut.

--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il 
Michaud. Elle est peut-tre menace d'une maladie grave, il faut la
ramener absolument  Paris... Venez, nous la dciderons  nous suivre.

En haut, il parla, il supplia lui-mme Thrse de se lever, de se
laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme
entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux
tout grands et le regarda. Elle tait hbte, frissonnante.
Pniblement, elle se dressa sans rpondre. Les hommes sortirent, la
laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habille, elle
descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.

Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence
parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui
prit les doigts. Il tait assis en face d'elle, dans une ombre
flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baisse sur sa
poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la
garda dans la sienne jusqu' la rue Mazarine. Il sentait cette main
trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des
caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brlaient; les
paumes moites se collaient, et les doigts, troitement presss, se
meurtrissaient  chaque secousse. Il semblait  Laurent et  Thrse
que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par
leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent o leur vie
bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navr qui tranait, le
furieux serrement de mains qu'ils changeaient tait comme un poids
crasant jet sur la tte de Camille pour le maintenir sous l'eau.

Quand le fiacre s'arrta, Michaud et son fils descendirent les
premiers. Laurent se pencha vers sa matresse, et, doucement:

--Sois forte, Thrse, murmura-t-il... Nous avons longtemps 
attendre... Souviens-toi.

La jeune femme n'avait pas encore parl. Elle ouvrit les lvres pour
la premire fois depuis la mort de son mari.

--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix lgre
comme un souffle.

Olivier lui tendait la main, l'invitant  descendre. Laurent alla,
cette fois, jusqu' la boutique. Mme Raquin tait couche, en proie 
un violent dlire. Thrse se trana jusqu' son lit et Suzanne eut 
peine le temps de la dshabiller. Rassur, voyant que tout
s'arrangeait  souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son
taudis de la rue Saint-Victor.

Il tait plus de minuit. Un air frais courait dans les rues dsertes
et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit rgulier de
ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fracheur le
pntrait de bien-tre; le silence, l'ombre lui donnaient des
sensations rapides de volupt. Il flnait.

Enfin, il tait dbarrass de son crime. Il avait tu Camille. C'tait
l une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre
tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thrse. La
pense du meurtre l'avait parfois touff; maintenant que le meurtre
tait accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait  l'aise.
Il tait guri des souffrances que l'hsitation et la crainte
mettaient en lui.

Au fond, il tait un peu hbt, la fatigue alourdissait ses membres
et ses penses. Il rentra et s'endormit profondment. Pendant son
sommeil, de lgres crispations nerveuses couraient sur son visage.




XIII


Le lendemain, Laurent s'veilla frais et dispos. Il avait bien dormi.
L'air froid qui entrait par la fentre fouettait son sang alourdi. Il
se rappelait  peine les scnes de la veille; sans la cuisson ardente
qui le brlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'tait couch  dix
heures, aprs une soire calme. La morsure de Camille tait comme un
fer rouge pos sur sa peau; lorsque sa pense se fut arrte sur la
douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il
lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pntraient peu  peu dans sa
chair.

Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un mchant
miroir de quinze sous accroch au mur. Cette plaie faisait un trou
rouge, large comme une pice de deux sous; la peau avait t arrache,
la chair se montrait, rostre, avec des taches noires; des filets de
sang avaient coul jusqu' l'paule, en minces tranes qui
s'caillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd
et puissant; elle se trouvait  droite, au-dessous de l'oreille.
Laurent, le dos courb, le cou tendu, regardait, et le miroir verdtre
donnait  sa face une grimace atroce.

Il se lava  grande eau, satisfait de son examen, se disant que la
blessure serait cicatrise au bout de quelques jours. Puis il
s'habilla et se rendit  son bureau, tranquillement, comme 
l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix mue. Lorsque ses
collgues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un
vritable hros. Pendant une semaine, les employs du chemin de fer
d'Orlans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils taient tout
fiers qu'un des leurs se ft noy. Grivet ne tarissait pas sur
l'imprudence qu'il y a  s'aventurer en pleine Seine, quand il est si
facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts.

Il restait  Laurent une inquitude sourde. Le dcs de Camille
n'avait pu tre constat officiellement. Le mari de Thrse tait bien
mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un
acte formel ft dress. Le lendemain de l'accident, on avait
inutilement cherch le corps du noy; on pensait qu'il s'tait sans
doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des les. Des
ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime.

Laurent se donna la tche de passer chaque matin par la Morgue, en se
rendant  son bureau. Il s'tait jur de faire lui-mme ses affaires.
Malgr les rpugnances qui lui soulevaient le coeur, malgr les
frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit
jours, rgulirement, examiner le visage de tous les noys tendus sur
les dalles.

Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lave
l'coeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidit
des murs semblait alourdir ses vtements, qui devenaient plus pesants
 ses paules. Il allait droit au vitrage qui spare les spectateurs
des cadavres; il collait sa face ple contre les vitres, il regardait.
Devant lui s'alignaient les ranges de dalles grises. a et l, sur
les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes,
blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans
la rigidit de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes
sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques
lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaaient sur la nudit
du pltre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des
pierres et des murailles, tch de roux et de noir par les vtements
et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait.

Peu  peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un  l'autre.
Les noys seuls l'intressaient; quand il y avait plusieurs cadavres
gonfls et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant 
reconnatre Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient
par lambeaux, les os avaient trou la peau amollie, la face tait
comme bouillie et dsosse. Laurent hsitait; il examinait les corps,
il tchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les
noys sont gras; il voyait des ventres normes, des cuisses bouffies,
des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en
face de ces haillons verdtres qui semblaient se moquer avec des
grimaces horribles.

Un matin, il fut pris d'une vritable pouvante. Il regardait depuis
quelques minutes un noy, petit de taille, atrocement dfigur. Les
chairs de ce noy taient tellement molles et dissoutes, que l'eau
courante qui les lavait les emportait brin  brin. Le jet qui tombait
sur la face, creusait un trou  gauche du nez. Et, brusquement, le nez
s'aplatit, les lvres se dtachrent, montrant des dents blanches. La
tte du noy clata de rire.

Chaque fois qu'il croyait reconnatre Camille, Laurent ressentait une
brlure au coeur. Il dsirait ardemment retrouver le corps de sa
victime, et des lchets le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce
corps tait devant lui. Ses visites  la Morgue l'emplissaient de
cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses
peurs, il se traitait d'enfant, il voulait tre fort; mais, malgr
lui, sa chair se rvoltait, le dgot et l'effroi s'emparaient de son
tre, ds qu'il se trouvait dans l'humidit et l'odeur fade de la
salle.

Quand il n'y avait pas de noys sur la dernire range de dalles, il
respirait  l'aise; ses rpugnances taient moindres. Il devenait
alors un simple curieux, il prenait un plaisir trange  regarder la
mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et
grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des
femmes talant leur gorge nue. Ces nudits brutalement tendues,
taches de sang, troues par endroits, l'attiraient et le retenaient.
Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple,
large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et
gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande
dlicatesse; elle souriait  demi, la tte un peu penche, et tendait
la poitrine d'une faon provocante; on aurait dit une courtisane
vautre, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait
comme un collier d'ombre; c'tait une fille qui venait de se pendre
par dsespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses
regards sur sa chair, absorb dans une sorte de dsir peureux.

Chaque matin, pendant qu'il tait l, il entendait derrire lui le
va-et-vient du public qui entrait et qui sortait.

La Morgue est un spectacle  la porte de toutes les bourses, que se
payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est
ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un dtour pour
ne pas manquer une de ces reprsentations de la mort. Lorsque les
dalles sont nues, les gens sortent dsappoints, vols, murmurant
entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a
un bel talage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent
des motions  bon march, s'pouvantent plaisantent, applaudissent ou
sifflent comme au thtre, et se retirent satisfaits, en dclarant que
la Morgue est russie, ce jour-l.

Laurent connut vite le public de l'endroit, public ml et disparate
qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en
allant  leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils
trouvaient la mort drle. Parmi eux se rencontraient des loustics
d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant
sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendis des
charbonniers; les pendus les assassins, les noys, les cadavres
trous ou broys excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui
tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence
frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des
vieillards maigres et secs, des flneurs qui entraient par
dsoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux btes et des
moues d'hommes paisibles et dlicats. Les femmes taient en grand
nombre; il y avait de jeunes ouvrires toutes roses, le linge blanc,
les jupes propres, qui allaient d'un bout  l'autre du vitrage,
lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'talage
d'un magasin de nouveauts; il y avait encore des femmes du peuple,
hbtes, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises,
tranant nonchalamment leur robe de soie.

Un jour, Laurent vit une de ces dernires qui se tenait plante 
quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses
narines. Elle portait une dlicieuse jupe de soie grise, avec un grand
mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et
ses mains gantes paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour
d'elle tranait une senteur douce de violette. Elle regardait un
cadavre. Sur une pierre,  quelques pas, tait allong le corps d'un
grand gaillard, d'un maon qui venait de se tuer net en tombant d'un
chafaudage; il avait une poitrine carre, des muscles gros et courts,
une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame
l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait,
s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa
voilette, regarda encore, puis s'en alla.

Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze 
quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrtant que devant
les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et
promenaient des regards effronts sur les poitrines nues. Ils se
poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils
apprenaient le vice  l'cole de la mort. C'est  la Morgue que les
jeunes voyous ont leur premire matresse.

Au bout d'une semaine, Laurent tait coeur. La nuit, il rvait les
cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dgot de
chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler  un tel point
qu'il rsolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme
il entrait  la Morgue, il reut un coup violent dans la poitrine: en
face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, tendu sur le dos,
la tte leve, les yeux entr'ouverts.

Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attir, ne pouvant
dtacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il prouvait
seulement un grand froid intrieur et de lgers mouvements  fleur de
peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant
cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente,
gravant malgr lui au fond de sa mmoire toutes les lignes horribles,
toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux.

Camille tait ignoble. Il avait sjourn quinze jours dans l'eau. Sa
face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'taient
conservs, la peau avait seulement pris une teinte jauntre et
boueuse. La tte, maigre, osseuse, lgrement tumfie, grimaait;
elle se penchait un peu, les cheveux colls aux tempes, les paupires
leves, montrant le globe blafard des yeux: les lvres tordues, tires
vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout
de langue noirtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette
tte, comme tanne et tire, en gardant une apparence humaine, tait
reste plus effrayante de douleur et d'pouvante. Le corps semblait un
tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait
que les bras ne tenaient plus; les clavicules peraient la peau des
paules. Sur la poitrine verdtre, les ctes faisaient des bandes
noires; le flanc gauche, crev, ouvert, se creusait au milieu de
lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes,
plus fermes, s'allongeaient, plaques de taches immondes. Les pieds
tombaient.

Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noy si
pouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air triqu, une allure
maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un
tout petit tas. On aurait devin que c'tait l un employ  douze
cents francs, bte et maladif, que sa mre avait nourri de tisanes. Ce
pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la
dalle froide.

Quand Laurent put enfin s'arracher  la curiosit poignante qui le
tenait immobile et bant, il sortit, il se mit  marcher rapidement
sur le quai. Et, tout en marchant, il rptait:  Voil ce que j'en ai
fait. Il est ignoble.  Il lui semblait qu'une odeur cre le suivait,
l'odeur que devait exhaler ce corps en putrfaction.

Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de
reconnatre Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalits furent
remplies, on enterra le noy, on dressa un acte de dcs. Laurent,
tranquille dsormais, se jeta avec volupt dans l'oubli de son crime
et des scnes fcheuses et pnibles qui avaient suivi le meurtre.




XIV


La boutique du passage du Pont-Neuf resta ferme pendant trois jours.
Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus
humide. L'talage, jauni par la poussire, semblait porter le deuil de
la maison; tout tranait  l'abandon dans les vitrines sales. Derrire
les bonnets de linge pendus aux tringles rouilles, le visage de
Thrse avait une pleur plus mate, plus terreuse, une immobilit d'un
calme sinistre.

Dans le passage, toutes les commres s'apitoyaient. La marchande de
bijoux faux montrait  chacune de ses clientes le profil amaigri de la
jeune veuve comme une curiosit intressante et lamentable.

Pendant trois jours, Mme Raquin et Thrse taient restes dans leur
lit sans se parler, sans mme se voir. La vieille mercire, assise sur
son sant, appuye contre des oreillers, regardait vaguement devant
elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donn un
grand coup sur la tte, et elle tait tombe comme assomme. Elle
demeurait des heures entires tranquille et inerte, absorbe au fond
du nant de son dsespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle
pleurait, elle criait, elle dlirait. Thrse, dans la chambre
voisine, semblait dormir; elle avait tourn la face contre la muraille
et tir la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et
muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevt le drap qui la
couvrait. On et dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcve les
penses qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes,
allait mollement de l'une  l'autre, tranant les pieds avec douceur,
penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir 
faire retourner Thrse, qui avait de brusques mouvements
d'impatience, ni  consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient ds
qu'une voix la tirait de son abattement.

Le troisime jour, Thrse repoussa la couverture, s'assit sur le lit,
rapidement, avec une sorte de dcision fivreuse. Elle carta ses
cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains
au front, les yeux fixes, semblant rflchir encore. Puis elle sauta
sur le tapis. Ses membres taient frissonnants et rouges de fivre; de
larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits
comme vide de chair. Elle tait vieillie.

Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver leve; elle
lui conseilla, d'un ton placide et tranard, de se recoucher, de se
reposer encore. Thrse ne l'coutait pas: elle cherchait et mettait
ses vtements avec des gestes presss et tremblants. Lorsqu'elle fut
habille, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa
ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans
prononcer une parole, elle traversa vivement la salle  manger et
entra chez Mme Raquin.

L'ancienne mercire tait dans un moment de calme hbt. Quand
Thrse rentra, elle tourna la tte et suivit du regard la jeune
veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppresse. Les deux
femmes se contemplrent pendant quelques secondes, la nice avec une
anxit qui grandissait, la tante avec des efforts pnibles de
mmoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants,
et, prenant Thrse par le cou, s'cria:

--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille!

Elle pleurait, et ses larmes schaient sur la peau brlante de la
veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thrse
demeura ainsi courbe, laissant la vieille mre puiser ses pleurs.
Depuis le meurtre, elle redoutait cette premire entrevue; elle tait
reste couche pour en retarder le moment, pour rflchir  l'aise au
rle terrible qu'elle avait  jouer.

Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle
lui conseilla de se lever, de descendre  la boutique. La vieille
mercire tait presque tombe en enfance. L'apparition brusque de sa
nice avait amen en elle une crise favorable qui venait de lui rendre
la mmoire et la conscience des choses et des tres qui l'entouraient.
Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne dlirant
plus, pleine d'une tristesse qui l'touffait par moments. Elle
regardait marcher Thrse avec des larmes soudaines; alors, elle
l'appelait auprs d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui
disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.

Le soir, elle consentit  se lever,  essayer de manger. Thrse put
voir quel terrible coup avait reu sa tante. Les jambes de la pauvre
vieille s'taient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traner
dans la salle  manger, et l il lui sembla que les murs vacillaient
autour d'elle.

Ds le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrt la boutique. Elle
craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle
descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur
chaque marche, et vint s'asseoir, derrire le comptoir. A partir de ce
jour, elle y resta cloue dans une douleur sereine.

A ct d'elle, Thrse songeait et attendait. La boutique reprit son
calme noir.




XV


Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il
restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une
demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regard Thrse en face.
La vieille mercire le considrait comme le sauveur de sa nice, comme
un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle
l'accueillait avec une bont attendrie.

Un jeudi soir, Laurent se trouvait l lorsque le vieux Michaud et
Grivet entrrent. Huit heures sonnaient. L'employ et l'ancien
commissaire avaient jug chacun de leur ct qu'ils pouvaient
reprendre leurs chres habitudes, sans se montrer importuns, et ils
arrivaient  la mme minute, comme pousss par le mme ressort.
Derrire eux, Olivier et Suzanne firent leur entre.

On monta dans la salle  manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne,
se hta d'allumer la lampe et de faire du th. Lorsque tout le monde
se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la
bote des dominos eut t vide, la pauvre mre, subitement ramene
dans le pass, regarda ses invits et clata en sanglots. Il y avait
une place vide, la place de son fils.

Ce dsespoir glaa et ennuya la socit. Tous les visages avaient un
air de batitude goste. Ces gens se trouvrent gns, n'ayant plus
dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille.

--Voyons, chre dame, s'cria le vieux Michaud avec une lgre
impatience, il ne faut pas vous dsesprer comme cela. Vous vous
rendrez malade.

--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.

--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement
Olivier.

--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine.

Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrter ses
larmes:

--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez
bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous
attristons pas, tchons d'oublier.... Nous jouons  deux sous la
partie. Hein! qu'en dites-vous?

La mercire rentra ses pleurs, dans un effort suprme. Peut-tre
eut-elle conscience de l'gosme heureux de ses htes. Elle essuya ses
yeux, encore toute secoue.

Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restes
sous ses paupires l'empchaient de voir.

On joua.

Laurent et Thrse avaient assist  cette courte scne d'un air grave
et impassible. Le jeune homme tait enchant de voir revenir les
soires du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait
besoin de ces runions pour atteindre son but. Puis, sans se demander
pourquoi, il se sentait plus  l'aise au milieu de ces quelques
personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thrse en face.

La jeune femme, vtue de noir, ple et recueillie, lui parut avoir une
beaut qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards
et de les voir s'arrter sur les siens avec une fixit courageuse.
Thrse lui appartenait toujours, chair et coeur.




XVI


Quinze mois se passrent. Les prets des premires heures
s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillit, un affaissement de
plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette
stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les
commencements, Laurent et Thrse se laissrent aller  l'existence
nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il
faudrait analyser avec une dlicatesse extrme, si l'on voulait en
marquer toutes les phases.

Laurent revint bientt chaque soir  la boutique, comme par le pass.
Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y tablissait plus pendant des
soires entires. Il arrivait  neuf heures et demie, et s'en allait
aprs avoir ferm le magasin. On et dit qu'il accomplissait un devoir
en venant se mettre au service des deux femmes. S'il ngligeait un
jour sa corve, il s'excusait le lendemain avec des humilits de
valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin  allumer le feu,  faire les
honneurs de la maison. Il avait des prvenances tranquilles qui
charmaient la vieille mercire.

Thrse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pleur de
son visage s'en tait alle; elle paraissait mieux portante, plus
souriante, plus douce.

A peine si parfois sa bouche, en se pinant dans une contraction
nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient  sa face une
expression trange de douleur et d'effroi.

Les deux amants ne cherchrent plus  se voir en particulier. Jamais
ils ne se demandrent un rendez-vous, jamais ils n'changrent
furtivement un baiser.

Le meurtre avait comme apais pour un moment les fivres voluptueuses
de leur chair; ils taient parvenus  contenter, en tuant Camille, ces
dsirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se
brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une
jouissance aigu qui les coeurait et les dgotait de leurs
embrassements.

Ils auraient eu cependant mille facilits pour mener cette vie libre
d'amour dont le rve les avait pousss  l'assassinat. Mme Raquin,
impotente, hbte, n'tait pas un obstacle. La maison leur
appartenait, ils pouvaient sortir, aller o bon leur semblait. Mais
l'amour ne les tentait plus, leurs apptits s'en taient alls; ils
restaient l, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans
frissons, paraissant avoir oubli les treintes folles qui avaient
meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils vitaient mme de se
rencontrer seul  seule; dans l'intimit, ils ne trouvaient rien  se
dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur.
Lorsqu'ils changeaient une poigne de main, ils prouvaient une sorte
de malaise en sentant leur peau se toucher.

D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi
indiffrents et effrays en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur
attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur
abstinence, selon eux, taient oeuvres de haute sagesse. Ils
prtendaient vouloir cette tranquillit de leur chair, ce sommeil de
leur coeur. D'autre part, ils regardaient la rpugnance, le malaise
qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du
chtiment. Parfois, ils se foraient  l'esprance, ils cherchaient 
reprendre les rves brlants d'autrefois, et ils demeuraient tout
tonns, en voyant que leur imagination tait vide. Alors ils se
cramponnaient  l'ide de leur prochain mariage; arrivs  leur but,
n'ayant plus aucune crainte, livrs l'un  l'autre, ils retrouveraient
leur passion, ils goteraient les dlices rves. Cet espoir les
calmait, les empchait de descendre au fond du nant qui s'tait
creus en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le
pass, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement
heureux en les liant pour toujours.

Jamais Thrse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait
certainement meilleure. Toutes les volonts implacables de son tre se
dtendaient.

La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne
sentait plus  son ct la face maigre, le corps chtif de Camille qui
exasprait sa chair et la jetait dans des dsirs inassouvis. Elle se
croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au
milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui
plaisait, avec son plafond lev, ses coins obscurs, ses senteurs de
clotre. Elle finissait mme par aimer la grande muraille noire qui
montait devant sa fentre; pendant tout un t, chaque soir, elle
resta des heures entires  regarder les pierres grises de cette
muraille et les nappes troites de ciel toil que dcoupaient les
chemines et les toits. Elle ne pensait  Laurent que lorsqu'un
cauchemar l'veillait en sursaut; alors, assise sur son sant,
tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se
disait qu'elle n'prouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un
homme couch  ct d'elle. Elle songeait  son amant comme  un chien
qui l'et garde et protge; sa peau frache et calme n'avait pas un
frisson de dsir.

Le jour, dans la boutique, elle s'intressait aux choses extrieures,
elle sortait d'elle-mme, ne vivant plus sourdement rvolte, replie
en penses de haine et de vengeance. La rverie l'ennuyait; elle avait
le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens
qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient.
Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-l elle
n'avait eu que des actes et des ides d'homme.

Dans l'espionnage qu'elle tablit, elle remarqua un jeune homme, un
tudiant, qui habitait un htel garni du voisinage et qui passait
plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garon avait une beaut
ple, avec de grands cheveux de pote et une moustache d'officier,
Thrse le trouva distingu. Elle en fut amoureuse pendant une
semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle
compara le jeune homme  Laurent, et trouva ce dernier bien pais,
bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle
ignorait encore; elle n'avait aim qu'avec son sang et ses nerfs, elle
se mit  aimer avec sa tte. Puis, un jour, l'tudiant disparut; il
avait sans doute dmnag. Thrse l'oublia en quelques heures.

Elle s'abonna  un cabinet littraire et se passionna pour tous les
hros des contes qui lui passrent sous les yeux. Ce subit amour de la
lecture eut une grande influence sur son temprament. Elle acquit une
sensibilit nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif.
L'quilibre, qui tendait  s'tablir en elle, fut rompu. Elle tomba
dans une sorte de rverie vague. Par moments, la pense de Camille la
secouait, et elle songeait  Laurent avec de nouveaux dsirs, pleins
d'effroi et de dfiance. Elle fut ainsi rendue  ses angoisses; tantt
elle cherchait un moyen pour pouser son amant  l'instant mme,
tantt elle songeait  se sauver,  ne jamais le revoir. Les romans,
en lui parlant de chastet et d'honneur, mirent comme un obstacle
entre ses instincts et sa volont. Elle resta la bte indomptable qui
voulait lutter avec la Seine et qui s'tait jete violemment dans
l'adultre; mais elle eut conscience de la bont et de la douceur,
elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier,
elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et tre heureuse. Alors
elle ne se vit plus bien elle-mme, elle vcut dans une indcision
cruelle.

De son ct, Laurent passa par diffrentes phases de calme et de
fivre. Il gota d'abord une tranquillit profonde; il tait comme
soulag d'un poids norme. Par moments, il s'interrogeait avec
tonnement, il croyait avoir fait un mauvais rve, il se demandait
s'il tait bien vrai qu'il et jet Camille  l'eau et qu'il et revu
son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le
surprenait trangement; jamais il ne se serait cru capable d'un
assassinat; toute sa prudence, toute sa lchet frissonnait, il lui
montait au front des sueurs glaces, lorsqu'il songeait qu'on aurait
pu dcouvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait  son cou
le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il tait all droit devant
lui, avec un enttement et un aveuglement de brute. Maintenant il se
retournait, et,  voir l'abme qu'il venait de franchir, des
dfaillances d'pouvante le prenaient.

--Srement, j'tais ivre, pensait-il, cette femme m'avait sol de
caresses. Bon Dieu! ai-je t bte et fou! Je risquais la guillotine,
avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien pass. Si c'tait
 refaire, je ne recommencerais pas.

Laurent s'affaissa, devint mou, plus lche et plus prudent que jamais.
Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait tudi ce grand corps,
tass sur lui-mme, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs,
n'aurait jamais song  l'accuser de violence et de cruaut. Il reprit
ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employ
modle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir,
il mangeait dans une crmerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain
par petites tranches, mchant avec lenteur, faisant traner son repas
le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et
fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros pre. Le jour, il ne pensait
 rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rves. Le
visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il tait
heureux.

Sa chair semblait morte, il ne songeait gure  Thrse. Il pensait
parfois  elle, comme on pense  une femme qu'on doit pouser plus
tard, dans un avenir indtermin. Il attendait l'heure de son mariage
avec patience, oubliant la femme, rvant  la nouvelle position qu'il
aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il
flnerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir,  la boutique du
passage, malgr le vague malaise qu'il prouvait en y entrant.

Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien
ami de collge, chez le jeune peintre avec lequel il avait log
pendant longtemps. L'artiste travaillait  un tableau qu'il comptait
envoyer au Salon et qui reprsentait une Bacchante nue, vautre sur un
lambeau d'toffe. Dans le fond de l'atelier, un modle, une femme
tait couche, la tte ploye en arrire, le torse tordu, la hanche
haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine,
allongeant les bras, s'tirant pour se dlasser. Laurent, qui s'tait
assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son
ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritrent dans cette contemplation.
Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant prs d'un
an, il la garda pour matresse. La pauvre fille s'tait mise 
l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser
tout le jour, et revenait rgulirement chaque soir  la mme heure;
elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle
gagnait, ne cotant ainsi pas un sou  Laurent, qui ne s'inquitait
nullement d'o elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette
femme mit un quilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un
objet utile et ncessaire qui maintenait son corps en paix et en
sant; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint  la
pense qu'il tait infidle  Thrse. Il se sentait plus gras et plus
heureux. Voil tout.

Cependant le deuil de Thrse tait fini. La jeune femme s'habillait
de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie
et embellie. Mais il prouvait toujours un certain malaise devant
elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fivreuse, pleine de
caprices tranges, riant et s'attristant sans raison. L'indcision o
il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses
troubles. Il se mit  hsiter, ayant une peur atroce de compromettre
sa tranquillit; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de
ses apptits, il craignait de risquer l'quilibre de sa vie en se
liant  une femme nerveuse dont la passion l'avait dj rendu fou.
D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les
angoisses que la possession de Thrse devait mettre en lui.

Le premier choc qu'il reut et qui le secoua dans son affaissement fut
la pense qu'il fallait enfin songer  son mariage. Il y avait prs de
quinze mois que Camille tait mort. Un instant, Laurent pensa  ne pas
se marier du tout,  planter l Thrse, et  garder le modle dont
l'amour complaisant et  bon march lui suffisait. Puis, il se dit
qu'il ne pouvait avoir tu un homme pour rien; en se rappelant le
crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour possder  lui
seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre
deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter
un homme  l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et
se dcider ensuite  vivre avec une petite fille qui tranait son
corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire.
D'ailleurs, n'tait-il pas li  Thrse par un lien de sang et
d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui
appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-tre, s'il ne
l'pousait pas, irait-elle tout dire  la justice, par vengeance et
jalousie. Ces ides battaient dans sa tte.

La fivre le reprit.

Sur ces entrefaites, le modle le quitta brusquement. Un dimanche,
cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouv un gte plus
chaud et plus confortable. Laurent fut mdiocrement afflig;
seulement, il s'tait habitu  avoir, la nuit, une femme  son ct,
et il prouva un vide subit dans son existence. Huit jours aprs ses
nerfs se rvoltrent. Il revint s'tablir, pendant des soires
entires, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thrse
avec des yeux o luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui
sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait,
s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards.

Ils en taient ainsi revenus tous deux  l'angoisse et au dsir, aprs
une longue anne d'attente coeure et indiffrente. Un soir, Laurent,
en fermant la boutique, retint un instant Thrse dans le passage.

--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il
d'une voix ardente.

La jeune femme fit un geste d'effroi.

--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents.

--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis
las; je te veux.

Thrse le regarda follement; des chaleurs lui brlaient les mains et
le visage. Elle sembla hsiter; puis d'un ton brusque:

--Marions-nous, je serai  toi.




XVII


Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquite.
L'haleine chaude, le consentement de Thrse venaient de remettre en
lui les prets d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau
 la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel.

Lorsqu'il fut arriv rue Saint-Victor,  la porte de son htel, il eut
peur de monter, d'tre seul. Un effroi d'enfant, inexplicable,
imprvu, lui fit craindre de trouver un homme cach dans sa mansarde.
Jamais il n'avait t sujet  de pareilles poltronneries. Il n'essaya
mme pas de raisonner le frisson trange qui le prenait; il entra chez
un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu' minuit,
immobile et muet  une table, buvant machinalement de grands verres de
vin. Il songeait  Thrse, il s'irritait contre la jeune femme qui
n'avait pas voulu le recevoir le soir mme dans sa chambre, et il
pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle.

On ferma la boutique, on le mit  la porte, il rentra pour demander
des allumettes. Le bureau de l'htel se trouvait au premier tage.
Laurent avait une longue alle  suivre et quelques marches  monter,
avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette alle, ce bout d'escalier,
d'un noir terrible, l'pouvantaient. D'ordinaire, il traversait
gaillardement ces tnbres. Ce soir-l, il n'osait sonner, il se
disait qu'il y avait peut-tre, dans un certain renfoncement form par
l'entre de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement 
la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette
et se dcida  s'engager dans l'alle. L'allumette s'teignit. Il
resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes
sur le mur humide avec une anxit qui faisait trembler sa main. Il
lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les
allumettes se brisaient entre ses doigts. Il russit  en allumer une.
Le soufre se mit  bouillir,  enflammer le bois avec une lenteur qui
redoubla les angoisses de Laurent; dans la clart ple et bleutre du
soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer
des formes monstrueuses. Puis l'allumette ptilla, la lumire devint
blanche et claire. Laurent, soulag, s'avana avec prcaution, en
ayant soin de ne pas manquer de lumire. Lorsqu'il lui fallut passer
devant la cave, il se serra contre le mur oppos: il y avait l une
masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques
marches qui le sparaient du bureau de l'htel, et se crut sauv
lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres tages plus doucement,
en levant la bougie, en clairant tous les coins devant lesquels il
devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent,
lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumire, le
remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaant
brusquement devant lui.

Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son
premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite
minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait
cach. Il ferma la fentre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait
bien descendre par l. Quand il eut pris ces dispositions, il se
dshabilla, en s'tonnant de sa poltronnerie, 11 finit par sourire,
par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais t peureux et ne pouvait
s'expliquer cette crise subite de terreur.

Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tideur des draps, il songea de
nouveau  Thrse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux
ferms obstinment, cherchant le sommeil, il sentait malgr lui ses
penses travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui
prsenter toujours les avantages qu'il aurait  se marier au plus
vite. Par moments, il se retournait, il se disait:  Ne pensons plus,
dormons; il faut que je me lve  huit heures demain pour aller  mon
bureau.  Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil.
Mais les ides revenaient une  une; le travail sourd de ses
raisonnements recommenait; il se retrouvait dans une sorte de rverie
aigu, qui talait au fond de son cerveau les ncessits de son
mariage, les arguments que ses dsirs et sa prudence donnaient tour 
tour pour et contre la possession de Thrse.

Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair
irrite, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il
laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'quilibre
tait rompu, la fivre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut
l'ide de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait
ouvrir la grille, il irait frapper  la petite porte de l'escalier et
Thrse le recevrait. A cette pense, le sang montait  son cou.

Sa rverie avait une lucidit tonnante. Il se voyait dans les rues,
marchant vite le long des maisons, et il se disait:  Je prends ce
boulevard, je traverse ce carrefour, pour tre plus tt arriv.  Puis
la grille du passage grinait, il suivait l'troite galerie, sombre et
dserte, en se flicitant de pouvoir monter chez Thrse sans tre vu
de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait tre dans l'alle,
dans le petit escalier par o il avait pass si souvent. L, il
prouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs
dlicieuses, les volupts poignantes de l'adultre. Ses souvenirs
devenaient des ralits qui impressionnaient tous ses sens: il sentait
l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait
l'ombre sale qui tranait. Et il montait chaque marche, haletant,
prtant l'oreille, contentant dj ses dsirs dans cette approche
craintive de la femme dsire. Enfin il grattait  la porte, la porte
s'ouvrait, Thrse tait l qui l'attendait, en jupon, toute blanche.

Ses penses se droulaient devant lui en spectacles rels. Les yeux
fixs sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les
rues, aprs tre entr dans le passage et avoir gravi le petit
escalier, il crut apercevoir Thrse, ardente et ple, il sauta
vivement de son lit, en murmurant:  Il faut que j'y aille, elle
m'attend.  Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa
l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta
un moment immobile, les pieds nus, coutant. Il lui semblait entendre
du bruit sur le carr. S'il allait chez Thrse, il lui faudrait
passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pense lui
fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'pouvante le reprit,
une pouvante bte et crasante. Il regarda avec dfiance dans sa
chambre, il y vit traner des lambeaux blanchtres de clart; alors,
doucement, avec des prcautions pleines d'une hte anxieuse, il
remonta sur son lit, et, l, se pelotonna, se cacha, comme pour se
drober  une arme,  un couteau qui l'aurait menac.

Le sang s'tait port violemment  son cou, et son cou le brlait. Il
y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure,
de Camille. Il avait presque oubli cette morsure. Il fut terrifi en
la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il
avait vivement retir la main pour ne plus la sentir, et il la sentait
toujours, dvorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter
dlicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour
ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux
replis. Roidi, irrit, il resta l, le cou rong, les dents claquant
de peur.

Maintenant ses ides s'attachaient  Camille, avec une fixit
effrayante. Jusque-l, le noy n'avait pas troubl les nuits de
Laurent. Et voil que la pense de Thrse amenait le spectre de son
mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait
d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il
lui sembla que sa couche tait trangement secoue; il s'imagina que
Camille se trouvait cach sous le lit, et que c'tait lui qui le
remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux
dresss sur la tte, il se cramponna  son matelas, croyant que les
secousses devenaient de plus en plus violentes.

Puis, il s'aperut que le lit ne remuait pas. Il y eut une raction en
lui. Il se mit sur son sant, alluma sa bougie, en se traitant
d'imbcile. Pour apaiser sa fivre, il avala un grand verre d'eau.

--J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne
sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bte. Je serai reint aujourd'hui
 mon bureau. J'aurais d dormir tout de suite, en me mettant au lit,
et ne pas penser  un tas de choses: c'est cela qui m'a donn
l'insomnie.... Dormons.

Il souffla de nouveau la lumire, il enfona la tte dans l'oreiller,
un peu rafrachi, bien dcid  ne plus penser,  ne plus avoir peur.
La fatigue commenait  dtendre ses nerfs.

Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accabl; il
glissa lentement  une somnolence vague. Il tait comme simplement
engourdi, comme plong dans un abrutissement doux et voluptueux. Il
sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait veille
dans sa chair morte. Il avait chass les penses qui venaient, il
s'tait dfendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand
les forces lui manqurent et que la volont lui chappa, les penses
revinrent doucement, une  une, reprenant possession de son tre
dfaillant. Ses rveries recommencrent. Il refit le chemin qui le
sparait de Thrse: il descendit, passa devant la cave en courant et
se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait dj suivies
auparavant, lorsqu'il rvait les yeux ouverts; il entra dans le
passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta  la porte.
Mais au lieu de Thrse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge
nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu  la
Morgue, verdtre, atrocement dfigur. Le cadavre lui tendait les
bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirtre
dans la blancheur des dents.

Laurent poussa un cri et se rveilla en sursaut. Il tait tremp d'une
sueur glace. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en
se mettant en colre contre lui-mme. Il voulut se rendormir.

Il se rendormit comme prcdemment, avec lenteur; le mme accablement
le prit, et ds que la volont lui eut de nouveau chapp dans la
langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna o le
conduisait son ide fixe, il courut pour voir Thrse, et ce fut
encore le noy qui lui ouvrit la porte.

Terrifi, le misrable se mit sur son sant. Il aurait voulu pour tout
au monde chasser ce rve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb
qui crast ses penses. Tant qu'il se tenait veill, il avait assez
d'nergie pour chasser le fantme de sa victime; mais ds qu'il
n'tait plus matre de son esprit, son esprit le conduisait 
l'pouvante en le conduisant  la volupt.

Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession
d'assoupissements voluptueux et de rveils brusques et dchirants.
Dans son enttement furieux, toujours il allait vers Thrse, toujours
il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il
refit le chemin, il partit la chair brlante, suivit le mme
itinraire, eut les mmes sensations, accomplit les mmes actes, avec
une exactitude minutieuse, et,  plus de dix reprises, il vit le noy
s'offrir  son embrassement, lorsqu'il tendait les bras pour saisir
et treindre sa matresse. Ce mme dnouement sinistre qui le
rveillait chaque fois, haletant et perdu, ne dcourageait pas son
dsir; quelques minutes aprs, ds qu'il se rendormait, son dsir
oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de
nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure,
Laurent vcut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rve
sans cesse rpt et sans cesse imprvu, qui,  chaque sursaut, le
brisait d'une pouvante plus aigu.

Une des secousses, la dernire, fut si violente, si douloureuse, qu'il
se dcida  se lever,  ne pas lutter davantage. Le jour venait; une
lueur grise et morne entrait par la fentre du toit qui coupait dans
le ciel un carr blanchtre couleur de cendre.

Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il tait
exaspr de n'avoir pas dormi, exaspr de s'tre laiss prendre par
une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son
pantalon, il s'tirait, il se frottait les membres, il se passait les
mains sur son visage battu et brouill par une nuit de fivre. Et il
rptait:

--Je n'aurais pas d penser  tout a, j'aurais dormi, je serais frais
et dispos,  cette heure.... Ah! si Thrse avait bien voulu, hier
soir, si Thrse avait couch avec moi....

Cette ide, que Thrse l'aurait empch d'avoir peur, le tranquillisa
un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables 
celle qu'il venait d'endurer.

Il se jeta de l'eau  la face, puis se donna un coup de peigne. Ce
bout de toilette rafrachit sa tte et dissipa ses dernires terreurs.
Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans
tous ses membres.

--Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se
vtir, je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire
que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-tre
croire cela toutes les nuits.... Dcidment il faut que je me marie au
plus tt. Quand Thrse me tiendra dans ses bras, je ne penserai gure
 Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus
l'atroce cuisson que j'ai prouve.... Voyons donc cette morsure.

Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice
tait d'un ros ple. Laurent, en distinguant la marque des dents de
sa victime, prouva une certaine motion, le sang lui monta  la tte,
et il s'aperut alors d'un trange phnomne. La cicatrice fut
empourpre par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante,
elle se dtacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En mme temps,
Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on et enfonc des
aiguilles dans la plaie. Il se hta de relever le col de sa chemise.

--Bah! reprit-il, Thrse gurira cela.... Quelques baisers
suffiront.... Que je suis bte de songer  ces choses!

Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air,
besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit;
il s'assura cependant de la solidit du crochet qui fermait cette
porte. Dehors, il marcha  pas lents, dans l'air frais du matin, sur
les trottoirs dserts. Il tait environ cinq heures.

Laurent passa une journe atroce. Il dut lutter contre le sommeil
accablant qui le saisit dans l'aprs-midi  son bureau. Sa tte,
lourde et endolorie, se penchait malgr lui, et il la relevait
brusquement, ds qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette
lutte, ces secousses achevrent de briser ses membres, en lui causant
des anxits intolrables.

Le soir, malgr sa lassitude, il voulut aller voir Thrse. Il la
trouva fivreuse, accable, lasse comme lui.

--Notre pauvre Thrse a pass une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin,
lorsqu'il se fut assis. Il parat qu'elle a eu des cauchemars, une
insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce
matin, elle tait toute malade.

Pendant que sa tante parlait, Thrse regardait fixement Laurent. Sans
doute, ils devinrent leurs communes terreurs, car un mme frisson
nerveux courut sur leurs visages. Ils restrent en face l'un de
l'autre jusqu' dix heures, parlant de banalits, se comprenant, se
conjurant tous deux du regard de hter le moment o ils pourraient
s'unir contre le noy.




XVIII


Thrse, elle aussi, avait t visite par le spectre de Camille,
pendant cette nuit de fivre.

La proposition brlante de Laurent, demandant un rendez-vous, aprs
plus d'une anne d'indiffrence, l'avait brusquement fouette. La
chair s'tait mise  lui cuire, lorsque, seule et couche, elle avait
song que le mariage devait avoir bientt lieu. Alors, au milieu des
secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noy; elle
s'tait, comme Laurent, tordue dans le dsir et dans l'pouvante, et,
comme lui, elle s'tait dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle
n'prouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son
amant entre ses bras.

Il y avait eu,  la mme heure, chez cette femme et chez cet homme,
une sorte de dtraquement nerveux qui les rendait, pantelants et
terrifis,  leurs terribles amours. Une parent de sang et de volupt
s'tait tablie entre eux. Ils frissonnaient des mmes frissons; leurs
coeurs, dans une espce de fraternit poignante, se serraient aux
mmes angoisses. Ils eurent ds lors un seul corps et une seule me
pour jouir et pour souffrir. Cette communaut, cette pntration
mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent
lieu chez les tres que de grandes secousses nerveuses heurtent
violemment l'un  l'autre.

Pendant plus d'une anne, Thrse et Laurent portrent lgrement la
chane rive  leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement
succdant  la crise aigu du meurtre, dans les dgots et les besoins
de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forats purent croire
qu'ils taient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chane
dtendue tranait  terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient
frapps d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient  aimer
ailleurs,  vivre avec un sage quilibre. Mais le jour o, pousss par
les faits, ils en taient venus  changer de nouveau des paroles
ardentes, la chane se tendit violemment, ils reurent une secousse
telle, qu'ils se sentirent  jamais attachs l'un  l'autre.

Ds le lendemain, Thrse se mit  l'oeuvre, travailla sourdement 
amener son mariage avec Laurent.

C'tait l une tche difficile, pleine de prils. Les amants
tremblaient de commettre une imprudence, d'veiller les soupons, de
montrer trop brusquement l'intrt qu'ils avaient eu  la mort de
Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils
arrtrent un plan fort sage qui consistait  se faire offrir ce
qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-mme et par les invits
du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'ide de remarier
Thrse  ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette
ide venait d'eux et leur appartenait en propre.

La comdie fut longue et dlicate  jouer. Thrse et Laurent avaient
pris chacun le rle qui leur convenait; ils avanaient avec une
prudence extrme, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au
fond, ils taient dvors par une impatience qui roidissait et tendait
leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il
leur fallait toute leur lchet pour s'imposer des airs souriants et
paisibles.

S'ils avaient hte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester
spars et solitaires. Chaque nuit le noy les visitait, l'insomnie
les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des
pinces de feu. L'tat d'nervement dans lequel ils vivaient, activait
encore chaque soir la fivre de leur sang, en dressant devant eux des
hallucinations atroces. Thrse, lorsque le crpuscule tait venu,
n'osait plus monter dans sa chambre, elle prouvait des angoisses
vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette
grande pice, qui s'clairait de lueurs tranges et se peuplait de
fantmes, ds que la lumire tait teinte. Elle finit par laisser sa
bougie allume, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses
yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupires, elle
voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le
matin, elle se tranait, brise, n'ayant sommeill que quelques
heures, au jour. Quant  Laurent, il tait devenu dcidment poltron
depuis le soir o il avait eu peur en passant devant la porte de la
cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant,
au moindre bruit, il tremblait, il plissait, comme un petit garon.
Un frisson d'effroi avait brusquement secou ses membres, et ne
l'avait plus quitt. La nuit, il souffrait plus encore que Thrse; la
peur, dans ce grand corps mou et lche, amenait des dchirements
profonds. Il voyait tomber le jour avec des apprhensions cruelles. Il
lui arriva,  plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer
des nuits entires  marcher au milieu des rues dsertes. Une fois, il
resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; l,
accroupi, glac, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il
regarda, pendant prs de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre
blanchtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre
humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues
tranes de noys qui descendaient au fil du courant. Lorsque la
lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait  double tour, il s'y
dbattait jusqu' l'aube, au milieu d'accs effrayants de fivre. Le
mme cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras
ardents et passionns de Thrse entre les bras froids et gluants de
Camille; il rvait que sa matresse l'touffait dans une treinte
chaude, et il rvait ensuite que le noy le serrait contre sa poitrine
pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et
alternes de volupt et de dgot, ces contacts successifs de chair
brlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient
haleter et frissonner, rler d'angoisse.

Et, chaque jour, l'pouvante des amants grandissait, chaque jour leurs
cauchemars les crasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient
plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils
n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du
mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.

C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le dsir qu'ils
prouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures
d'indiffrence, ils avaient hsit, oubliant chacun les raisons
gostes et passionnes qui s'taient comme vanouies, aprs les avoir
tous deux pousss au meurtre. La fivre les brlant de nouveau, ils
retrouvaient, au fond de leur passion et de leur gosme, ces raisons
premires qui les avaient dcids  tuer Camille, pour goter ensuite
les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage lgitime.
D'ailleurs, c'tait avec un vague dsespoir qu'ils prenaient la
rsolution suprme de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y
avait de la crainte. Leurs dsirs frissonnaient. Ils taient penchs,
en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abme dont l'horreur
les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur tre,
cramponns, muets, tandis que des vertiges, d'une volupt cuisante,
alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.
Mais en face du moment prsent, de leur attente anxieuse et de leurs
dsirs peureux, ils sentaient l'imprieuse ncessit de s'aveugler, de
rver un avenir de flicits amoureuses et de jouissances paisibles.
Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient
l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils
cherchaient  se faire  eux-mmes des promesses de bonheur,  taler
devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au
mariage.

Thrse dsirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que
son organisme rclamait les caresses violentes de Laurent. Elle tait
en proie  une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,
elle ne raisonnait gure, elle se jetait dans la passion, l'esprit
dtraqu par les romans qu'elle venait de lire, la chair irrite par
les insomnies cruelles qui la tenaient veille depuis plusieurs
semaines.

Laurent, d'un temprament plus pais, tout en cdant  ses terreurs et
 ses dsirs, entendait raisonner sa dcision. Pour se bien prouver
que sort mariage tait ncessaire et qu'il allait enfin tre
parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le
prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son pre, le
paysan de Jeufosse, s'enttant  ne pas mourir, il se disait que
l'hritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait mme que
cet hritage ne lui chappt et n'allt dans les poches d'un de ses
cousins, grand gaillard qui piochait la terre  la vive satisfaction
du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans
femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.
D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commenait
 s'ennuyer singulirement  son bureau, la lgre besogne qui lui
tait confie devenait accablante pour sa paresse. Le rsultat de ses
rflexions tait toujours que le suprme bonheur consiste  ne rien
faire. Alors il se rappelait qu'il avait noy Camille pour pouser
Thrse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le dsir de possder 
lui seul sa matresse tait entr pour beaucoup dans la pense de son
crime, mais il avait t conduit au meurtre peut-tre plus encore par
l'esprance de se mettre  la place de Camille, de se faire soigner
comme lui, de goter une batitude de toutes les heures; si la passion
seule l'et pouss, il n'aurait pas montr tant de lchet, tant de
prudence; la vrit tait qu'il avait cherch  assurer, par un
assassinat, le calme et l'oisivet de sa vie, le contentement durable
de ses apptits. Toutes ces penses, avoues ou inconscientes, lui
revenaient. Il se rptait, pour s'encourager, qu'il tait temps de
tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il talait devant
lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait
son bureau, il vivrait dans une paresse dlicieuse; il mangerait, il
boirait, il dormirait son sol; il aurait sans cesse sous la main une
femme ardente qui rtablirait l'quilibre de son sang et de ses nerfs;
bientt il hriterait des quarante et quelques mille francs de Mme
Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il
se crerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.

A chaque heure, depuis que leur mariage tait dcid entre Thrse et
lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres
avantages, et il tait tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouv un
nouvel argument puis dans son gosme, qui l'obligeait  pouser la
veuve du noy. Mais il avait beau se forcer  l'esprance, il avait
beau rver un avenir gras de paresse et de volupt, il sentait
toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il prouvait
toujours, par moments, une anxit qui touffait la joie dans sa
gorge.




XIX


Cependant, le travail sourd de Thrse et de Laurent amenait des
rsultats. Thrse avait pris une attitude morne et dsespre, qui,
au bout de quelques jours, inquita Mme Raquin. La vieille mercire
voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nice. Alors, la jeune femme
joua son rle de veuve inconsole avec une habilet exquise; elle
parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans
rien prciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle
rpondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait
ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'taient des
touffements continus, des sourires ples et navrants, des silences
crasants de vide et de dsesprance. Devant cette jeune femme, plie
sur elle-mme, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme
Raquin finit par s'alarmer srieusement; elle n'avait plus au monde
que sa nice, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette
enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'gosme se mlait  ce
dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappe dans les
faibles consolations qui l'aidaient encore  vivre, lorsqu'il lui vint
 la pense qu'elle pouvait perdre Thrse et mourir seule au fond de
la boutique humide du passage. Ds lors, elle ne quitta plus sa nice
du regard, elle tudia avec pouvante les tristesses de la jeune
femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la gurir
de ses dsespoirs muets.

En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son
vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et
lui dit ses craintes.

--Pardieu, lui rpondit le vieillard avec la brutalit franche de ses
anciennes fonctions, je m'aperois depuis longtemps que Thrse boude,
et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute
chagrine.

--Vous savez pourquoi? dit la mercire. Parlez vite. Si nous pouvions
la gurir!

--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nice
s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis
bientt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.

La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement
Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en
elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, tait tout aussi vive,
tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,
il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nice.
Et voil que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thrse tait
malade par besoin de mari.

--Mariez-la au plus tt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas
la voir se desscher entirement. Tel est mon avis, chre dame, et il
est bon, croyez-moi.

Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite  la pense que son fils
tait dj oubli. Le vieux Michaud n'avait pas mme prononc le nom
de Camille, et il s'tait mis  plaisanter en parlant de la prtendue
maladie de Thrse. La pauvre mre comprit qu'elle gardait seule, au
fond de son tre, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,
il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,
quand elle eut bien pleur, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea
malgr elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma  l'ide
d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les
dlicatesses de sa mmoire, tuait de nouveau son fils. Des lchets
lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thrse, morne
et accable, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'tait
pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie pre 
vivre d'un dsespoir ternel: il y avait en elle des souplesses, des
dvouements, des effusions, tout un temprament de bonne dame, grasse
et affable, qui la poussait  vivre dans une tendresse active. Depuis
que sa nice ne parlait plus et restait l, ple et affaiblie,
l'existence devenait intolrable pour elle, la boutique lui paraissait
un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de
la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidt 
attendre paisiblement la mort. Ces dsirs inconscients lui firent
accepter le projet de remarier Thrse; elle oublia mme un peu son
fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un
rveil, comme des volonts et des occupations nouvelles d'esprit. Elle
cherchait un mari pour sa nice, et cela emplissait sa tte. Ce choix
d'un mari tait une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore
plus  elle qu' Thrse; elle voulait la marier de faon  tre
heureuse elle-mme, car elle craignait vivement que le nouvel poux de
la jeune femme ne vnt troubler les dernires heures de sa vieillesse.
La pense qu'elle allait introduire un tranger dans son existence de
chaque jour l'pouvantait; cette pense seule l'arrtait, l'empchait
de causer mariage avec sa nice, ouvertement.

Pendant que Thrse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son
ducation lui avait donne, la comdie de l'ennui et de l'accablement,
Laurent avait pris le rle d'homme sensible et serviable. Il tait aux
petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il
comblait d'attentions dlicates. Peu  peu, il se rendit indispensable
dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaiet au fond de ce trou
noir. Quand il n'tait pas l, le soir, la vieille mercire cherchait
auteur d'elle, mal  l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,
ayant presque peur de se trouver en tte  tte avec les dsespoirs de
Thrse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soire que pour mieux
asseoir sa puissance; il venait tous les jours  la boutique en
sortant de son bureau, il y restait jusqu' la fermeture du passage.
Il faisait les commissions, il donnait  Mme Raquin, qui ne marchait
qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il
s'asseyait, il causait. Il avait trouv une voix d'acteur, douce et
pntrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de
la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiter beaucoup de la
sant de Thrse, en ami, en homme tendre dont l'me souffre de la
souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin  part,
il la terrifia en paraissant trs effray lui-mme des changements,
des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.

--Nous la perdrons bientt, murmurait-il avec des larmes dans la voix.
Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre
pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soires!

Mme Raquin l'coutait avec angoisse. Laurent poussait mme l'audace
jusqu' parler de Camille.

--Voyez-vous, disait-il encore  la mercire, la mort de mon pauvre
ami a t trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,
depuis le jour funeste o elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,
rien ne la gurira. Il faut nous rsigner.

Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame  chaudes
larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque
fois qu'on prononait le nom de Camille, elle clatait en sanglots,
elle s'abandonnait, elle aurait embrass la personne qui nommait son
pauvre enfant. Laurent avait remarqu l'effet de trouble et
d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire
pleurer  volont, la briser d'une motion qui lui tait la vue nette
des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple
et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgr les rvoltes sourdes de
ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les
rares qualits, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait
sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il
rencontrait les regards de Thrse fixs trangement sur les siens, il
frissonnait, il finissait par croire lui-mme tout le bien qu'il
disait du noy; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce
jalousie, craignant que la veuve n'aimt l'homme qu'il avait jet 
l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'hallucin.
Pendant toute la conversation, Mme Raquin tait dans les larmes, ne
voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent
tait un coeur aimant et gnreux, lui seul se souvenait de son fils,
lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et mue. Elle
essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse
infinie, elle l'aimait comme son propre enfant.

Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient dj dans la salle 
manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thrse, lui demandant
avec une inquitude. douce des nouvelles de sa sant. Il s'assit un
instant  ct d'elle, jouant, pour les personnes qui taient l, son
rle d'ami affectueux et effray. Comme les jeunes gens taient prs
l'un de l'autre, changeant quelques mots, Michaud, qui les regardait,
se pencha et dit tout bas  la vieille mercire, en lui montrant
Laurent:

--Tenez, voil le mari qu'il faut  votre nice. Arrangez vite ce
mariage. Nous vous aiderons, s'il est ncessaire.

Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pense, Thrse
devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappe
d'un trait de lumire; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle
retirerait personnellement du mariage de Thrse et de Laurent. Ce
mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient dj,
elle et sa nice,  l'ami de son fils,  l'excellent coeur qui venait
les distraire, le soir. De cette faon, elle n'introduirait pas un
tranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'tre malheureuse;
au contraire, tout en donnant un soutien  Thrse, elle mettrait une
joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils
dans ce garon qui depuis trois ans lui tmoignait une affection
filiale. Puis il lui semblait que Thrse serait moins infidle au
souvenir de Camille en pousant Laurent. Les religions du coeur ont
des dlicatesses tranges. Mme Raquin, qui aurait pleur en voyant un
tranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune rvolte 
la pense de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son
fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la
famille.

Pendant toute la soire, tandis que ses invits jouaient aux dominos,
la vieille mercire regarda le couple avec des attendrissements qui
firent deviner au jeune homme et  la jeune femme que leur comdie
avait russi et que le dnoment tait proche. Michaud, avant de se
retirer, eut une courte conversation  voix basse avec Mme Raquin,
puis il prit avec affectation le bras de Laurent et dclara qu'il
allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'loignant,
changea un rapide regard avec Thrse, un regard plein de
recommandations pressantes.

Michaud s'tait charg de tter le terrain, il trouva le jeune homme
trs dvou pour ces dames, mais trs surpris d'un projet de mariage
entre Thrse et lui. Laurent ajouta, d'une voix mue, qu'il aimait
comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait
commettre un vritable sacrilge en l'pousant. L'ancien commissaire
de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un
consentement, il parla mme de dvouement, il alla jusqu' dire au
jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils  Mme Raquin
et un poux  Thrse. Peu  peu, Laurent se laissa vaincre; il
feignit de cder  l'motion, d'accepter la pense de mariage comme
une pense tombe du ciel, dicte par le dvouement et le devoir,
ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui
formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait,
croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait
d'avoir eu le premier l'ide de ce mariage qui rendrait aux soires du
jeudi toute leur ancienne joie.

Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement
les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec
Thrse. Au moment o sa nice, ple et chancelante comme toujours,
allait se retirer, la vieille mercire la retint un instant. Elle la
questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'tre franche, de lui
avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle
n'obtenait que des rponses vagues, elle parla des vides du veuvage.
Elle en vint peu  peu  prciser l'offre d'un nouveau mariage, elle
finit par demander nettement  Thrse si elle n'avait pas le secret
dsir de se remarier. Thrse se rcria, dit qu'elle ne songeait pas 
cela, et qu'elle resterait fidle  Camille. Mme Raquin se mit 
pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le
dsespoir ne peut tre ternel; enfin, en rponse  un cri de la jeune
femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma
brusquement Laurent. Alors, elle s'tendit avec un flot de paroles sur
la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son
me, rpta tout haut ce qu'elle avait pens durant la soire; elle
peignit, avec un naf gosme, le tableau de ses derniers bonheurs,
entre ses deux chers enfants. Thrse l'coutait, la tte basse,
rsigne et docile, prte  contenter ses moindres souhaits.

--J'aime Laurent comme un frre, dit-elle douloureusement, lorsque sa
tante se tut. Puisque vous le dsirez, je tcherai de l'aimer comme un
poux. Je veux vous rendre heureuse.... J'esprais que vous me
laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il
s'agit de votre bonheur.

Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effraye
d'avoir t la premire  oublier son fils. En se mettant au lit, Mme
Raquin sanglota amrement es s'accusant d'tre moins forte que
Thrse, de vouloir par gosme un mariage que la jeune veuve
acceptait par simple abngation.

Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte
conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se
communiqurent le rsultat de leurs dmarches, et convinrent de mener
les choses rondement, en forant les jeunes gens  se fiancer le soir
mme.

Le soir  cinq heures, Michaud tait dj dans le magasin, lorsque
Laurent entra. Ds que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire
de police lui dit  l'oreille:

--Elle accepte.

Ce mot brutal fut entendu de Thrse, qui resta ple, les yeux
impudemment fixs sur Laurent. Les deux amants se regardrent pendant
quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux
qu'il fallait accepter la position sans hsiter et en finir d'un coup.
Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait
tous ses efforts pour retenir ses larmes.

--Chre mre, lui dit-il en souriant, j'ai caus de votre bonheur avec
M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse.

La pauvre vieille, en s'entendant appeler  chre mre , laissa
couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thrse et la mit
dans celle de Laurent, sans pouvoir parler.

Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils
restrent les doigts serrs et brlants, dans une treinte nerveuse.
Le jeune homme reprit d'une voix hsitante:

--Thrse, voulez-vous que nous fassions  votre tante une existence
gaie et paisible?

--Oui, rpondit la jeune femme faiblement, nous avons une tche 
remplir.

Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, trs ple:

--Lorsque Camille est tomb  l'eau, il m'a cri:  Sauve ma femme, je
te la confie.  Je crois accomplir ses derniers voeux en pousant
Thrse.

Thrse lcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait
reu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant
l'crasa. Elle le regarda avec des yeux hbts, tandis que Mme
Raquin, que les sanglots touffaient, balbutiait:

--Oui, oui, mon ami, pousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous
remerciera du fond de sa tombe.

Laurent sentit qu'il flchissait, il s'appuya sur le dossier d'une
chaise. Michaud, qui, lui aussi, tait mu aux larmes, le poussa vers
Thrse, en disant:

--Embrassez-vous, ce seront vos fianailles.

Le jeune homme fut pris d'un trange malaise en posant ses lvres sur
les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brle
par les deux baisers de son amant. C'taient les premires caresses
que cet homme lui faisait devant tmoins: tout son sang lui monta  la
face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et
qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours.

Aprs cette crise, les deux meurtriers respirrent.

Leur mariage tait dcid, ils touchaient enfin au but qu'ils
poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut rgl le soir mme. Le
jeudi suivant, le mariage fut annonc  Grivet,  Olivier et  sa
femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, tait ravi; il se frottait
les mains et rptait:

--C'est moi qui ai pens a cela, c'est moi qui les ai maris.... Vous
verrez le joli couple!

Suzanne vint embrasser silencieusement Thrse. Cette pauvre crature,
toute morte et toute blanche, s'tait prise d'amiti pour la jeune
veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de
terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nice, Grivet
hasarda quelques plaisanteries pices qui eurent un succs mdiocre.
En somme, la compagnie se montra enchante, ravie, et dclara que tout
tait pour le mieux;  vrai dire, la compagnie se voyait dj  la
noce.

L'attitude de Thrse et de Laurent resta digne et savante. Ils se
tmoignaient une amiti tendre et prvenante, simplement. Ils avaient
l'air d'accomplir un acte de dvouement suprme. Rien dans leur
physionomie ne pouvait faire souponner les terreurs, les dsirs qui
les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de ples sourires, avec
des bienveillances molles et reconnaissantes.

Il y avait quelques formalits  remplir. Laurent dut crire  son
pre pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse,
qui avait presque oubli qu'il et un fils  Paris, lui rpondit, en
quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il
voulait; il lui fit comprendre que, rsolu  ne jamais lui donner un
sou, il le laissait matre de son corps et l'autorisait  commettre
toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accorde inquita
singulirement Laurent.

Mme Raquin, aprs avoir lu la lettre de ce pre dnatur, eut un lan
de bont qui la poussa  faire une sottise. Elle mit sur la tte de sa
nice les quarante et quelques mille francs qu'elle possdait, elle se
dpouilla entirement pour les nouveaux poux, se confiant  leur bon
coeur, voulant tenir d'eux toute sa flicit. Laurent n'apportait rien
 la communaut; il fit mme entendre qu'il ne garderait pas toujours
son emploi et qu'il se remettrait peut-tre  la peinture. D'ailleurs,
l'avenir de la petite famille tait assur; les rentes des quarante et
quelques mille francs, jointes aux bnfices du commerce de mercerie,
devaient faire vivre aisment trois personnes. Ils auraient tout juste
assez pour tre heureux.

Les prparatifs de mariage furent presss. On abrgea les formalits
autant qu'il fut possible. On et dit que chacun avait hte de pousser
Laurent dans la chambre de Thrse. Le jour dsir vint enfin.




XX


Le matin, Laurent et Thrse, chacun dans sa chambre, s'veillrent
avec la mme pense de joie profonde: tous deux se dirent que leur
dernire nuit de terreur tait finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
ils se dfendraient mutuellement contre le noy.

Thrse regarda autour d'elle et eut un trange sourire en mesurant
des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
attendant Suzanne qui devait venir l'aider  faire sa toilette de
marie.

Laurent se mit sur son sant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
ses adieux  son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
quitter ce chenil et avoir une femme  lui. On tait en dcembre. Il
frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
le soir.

Mme Raquin, sachant combien il tait gn, lui avait gliss dans la
main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
toutes ses conomies. Le jeune homme avait accept carrment et
s'tait fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercire lui
avait en outre permis de donner  Thrse les cadeaux d'usage.

Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
cravate de fine toile, taient tals sur deux chaises. Laurent se
savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
procda minutieusement  sa toilette. Il voulait tre beau. Comme il
attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il prouva une
souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui chappait des
doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'toffe amidonne
lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
aperut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
lgrement corch la cicatrice. Laurent serra les lvres et devint
ple; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
l'irrita,  cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
qu'il mit avec mille prcautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
il descendit, ses vtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
tourner la tte, le cou emprisonn dans des toiles gommes. A chaque
mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinait la plaie que les
dents du noy avaient creuse dans sa chair. Ce fut en souffrant de
ces sortes de piqres aigus qu'il monta en voiture et alla chercher
Thrse pour la conduire  la mairie et  l'glise.

Il prit en passant un employ du chemin de fer d'Orlans et le vieux
Michaud, qui devaient lui servir de tmoins. Lorsqu'ils arrivrent 
la boutique, tout le monde tait prt: il y avait l Grivet et
Olivier, tmoins de Thrse, et Suzanne qui regardait la marie comme
les petites filles regardent les poupes qu'elles viennent d'habiller.
Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.

Tout se passa convenablement  la mairie et  l'glise. L'attitude
calme et modeste des poux fut remarque et approuve. Ils
prononcrent le oui sacramentel avec une motion qui attendrit Grivet
lui-mme.

Ils taient comme dans an rve. Tandis qu'ils restaient assis ou
agenouills cte  cte, tranquillement, des penses furieuses les
traversaient malgr eux et les dchiraient. Ils vitrent de se
regarder en face. Quand ils remontrent en voiture, il leur sembla
qu'ils taient plus trangers l'un  l'autre qu'auparavant.

Il avait t dcid que le repas se ferait en famille, dans un petit
restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
taient seuls invits. En attendant six heures, la noce se promena en
voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit  la gargote
o une table de sept couverts tait dresse dans un cabinet peint en
jaune, qui puait la poussire et le vin.

Le repas fut d'une gaiet mdiocre. Les poux taient graves, pensifs.
Ils prouvaient depuis le matin des sensations tranges, dont ils ne
cherchaient pas eux-mmes  se rendre compte. Ils s'taient trouvs
tourdis, ds les premires heures, par la rapidit des formalits et
de la crmonie qui venaient de les lier  jamais. Puis la longue
promenade sur les boulevards les avait comme bercs et endormis; il
leur semblait que cette promenade avait dur des mois entiers;
d'ailleurs, ils s'taient laiss aller sans impatience dans la
monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hbtait et qu'ils
tchaient de secouer en essayant des clats de rire. Quand ils taient
entrs dans le restaurant, une fatigue accablante pesait  leurs
paules, une stupeur croissante les envahissait.

Placs  table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
contraint et retombaient toujours dans une rverie lourde; ils
mangeaient, ils rpondaient, ils remuaient les membres comme des
machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
mme srie de penses fuyantes revenaient sans cesse. Ils taient
maris et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel tat; cela les
tonnait profondment. Ils s'imaginaient qu'un abme les sparait
encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
franchir cet abme. Ils croyaient tre avant le meurtre, lorsqu'un
obstacle matriel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
heures; alors ils se regardaient, tonns, ne comprenant plus pourquoi
cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rvaient
au contraire qu'on venait de les carter violemment et de les jeter
loin de l'autre.

Les invits, qui ricanaient btement autour d'eux, ayant voulu les
entendre se tutoyer, pour dissiper toute gne, ils balbutirent, ils
rougirent, ils ne purent jamais se rsoudre  se traiter en amants,
devant le monde.

Dans l'attente leurs dsirs s'taient uss, tout le pass avait
disparu. Ils perdaient leurs violents apptits de volupt, ils
oubliaient mme leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
pris  la pense qu'ils n'auraient plus peur dsormais. Ils taient
simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
journe tournaient dans leur tte, incomprhensibles et monstrueux.
Ils restaient l, muets, souriants, n'attendant rien, n'esprant rien.
Au fond de leur accablement, s'agitait une anxit vaguement
douloureuse.

Et Laurent,  chaque mouvement de son cou, prouvait une cuisson
ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinait la
morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
que le prtre lui parlait de Dieu,  toutes les minutes de cette
longue journe, il avait senti les dents du noy qui lui entraient
dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
gilet.

Mme Raquin fut intrieurement reconnaissante aux poux de leur
gravite; une joie bruyante aurait bless la pauvre mre; pour elle,
son fils tait l, invisible, remettant Thrse entre les mains de
Laurent. Grivet n'avait pas les mmes ides, il trouvait la noce
triste, il cherchait vainement  l'gayer, malgr les regards de
Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il russit
cependant  se lever une fois. Il porta un toast.

--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
grillard.

Il fallut trinquer. Thrse et Laurent taient devenus extrmement
ples, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais song
qu'ils auraient peut-tre des enfants. Cette pense les traversa comme
un frisson glacial. Ils choqurent leur verre d'un mouvement nerveux,
ils s'examinrent, surpris, effrays d'tre l, face  face.

On se leva de table de bonne heure. Les invits voulurent accompagner
les poux jusqu' la chambre nuptiale. Il n'tait gure plus de neuf
heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
devant la bote garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
tte, regardant les nouveaux poux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
son regard, et en furent terrifis. Peut-tre cette vieille femme
avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
Laurent se glisser dans la petite alle.

Thrse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
Les hommes restrent dans la salle  manger, tandis que la marie
faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaiss, n'prouvait pas
la moindre impatience; il coutait complaisamment les grosses
plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient  cour
joie, maintenant que les dames n'taient plus l. Lorsque Suzanne et
Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercire
dit d'une voix mue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
tressaillit, il resta un instant effar; puis il serra fivreusement
les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thrse en se tenant 
la porte, comme un homme ivre.




XXI


Laurent ferma soigneusement la porte derrire lui et demeura un
instant appuy contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air
inquiet et embarrass.

Un feu clair flambait dans la chemine, jetant de larges clarts
jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pice tait ainsi
claire d'une lueur vive et vacillante; la lampe, pose sur une
table, plissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu
arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et
toute parfume, comme pour servir de nid  de jeunes et fraches
amours; elle s'tait plu  ajouter au lit quelques bouts de dentelle
et  garnir de gros bouquets de roses les vases de la chemine. Une
chaleur douce, des senteurs tides tranaient. L'air tait recueilli
et apais, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du
silence frissonnant, les ptillements du foyer jetaient de petits
bruits secs. On et dit un dsert heureux, un coin ignor, chaud et
sentant bon, ferm  tous les bruits du dehors, un de ces coins faits
et apprts pour les sensualits et les besoins de mystre de la
passion.

Thrse tait assise sur une chaise basse,  droite de la chemine. Le
menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle
ne tourna pas la tte quand Laurent entra. Vtue d'un jupon et d'une
camisole brode de dentelle, elle tait d'une blancheur crue sous
l'ardente clart du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'paule
passait, rose,  demi cach par une mche noire de cheveux.

Laurent fit quelques pas sans parler. Il ta son habit et son gilet.
Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thrse qui
n'avait pas boug. Il semblait hsiter. Puis il aperut le bout
d'paule, et il se baissa en frmissant pour coller ses lvres  ce
morceau de peau nue. La jeune femme retira son paule en se retournant
brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si trange de rpugnance
et d'effroi, qu'il recula, mal  l'aise, comme pris lui-mme de
terreur et de dgot.

Laurent s'assit en face de Thrse, de l'autre ct de la chemine.
Ils restrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.
Par instants, des jets de flammes rougetres s'chappaient du bois, et
alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.

Il y avait prs de deux ans que les amants ne s'taient trouvs
enferms dans la mme chambre, sans tmoins, pouvant se livrer l'un 
l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour
o Thrse tait venue rue Saint-Victor, apportant  Laurent l'ide du
meurtre avec elle. Une pense de prudence avait sevr leur chair. A
peine s'taient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un
baiser furtif. Aprs le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux dsirs
les avaient brls, ils s'taient contenus, attendant le soir des
noces, se promettant des volupts folles, lorsque l'impunit leur
serait assure. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils
restaient face  face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient
qu' allonger les bras pour se presser dans une treinte passionne,
et leurs bras semblaient mous, comme dj las et rassasis d'amour.
L'accablement de la journe les crasait de plus en plus. Ils se
regardaient sans dsir, avec un embarras peureux, souffrant de rester
ainsi silencieux et froids. Leurs rves brlants aboutissaient  une
trange ralit; il suffisait qu'ils eussent russi  tuer Camille et
 se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent et
effleur l'paule de Thrse, pour que leur luxure ft contente
jusqu' l'coeurement et l'pouvante.

Ils se mirent  chercher dsesprment en eux un peu de cette passion
qui les brlait jadis. Il leur semblait que leur peau tait vide de
muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquitude croissaient;
ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face
l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'treindre et
de se briser, afin de ne point passer  leurs propres yeux pour des
imbciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tu un homme et
jou une atroce comdie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un
assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient l, aux deux
coins d'une chemine, roides, puiss, l'esprit troubl, la chair
morte. Un tel dnoment finit par leur paratre d'un ridicule horrible
et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'voquer les
souvenirs d'autrefois, faisant appel  son imagination pour
ressusciter ses tendresses.

--Thrse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu
de nos aprs-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....
Aujourd'hui, je suis entr par celle-ci.... Nous sommes libres, nous
allons pouvoir nous aimer en paix.

Il parlait d'une voix hsitante, mollement. La jeune femme, accroupie
sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,
n'coutant pas. Laurent continua:

--Te rappelles-tu? J'avais fait un rve, je voulais passer une nuit
entire avec toi, m'endormir dans tes bras et me rveiller le
lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rve.

Thrse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui
balbutiait  ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage
duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougetre, elle
regarda ce visage sanglant, et frissonna.

Le jeune homme reprit, plus troubl, plus inquiet:

--Nous ayons russi, Thrse, nous avons bris tous les obstacles, et
nous nous appartenons.... L'avenir est  nous, n'est-ce pas? un avenir
de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus l....

Laurent s'arrta, la gorge sche, tranglant, ne pouvant continuer. Au
nom de Camille, Thrse avait reu un choc aux entrailles. Les deux
meurtriers se contemplrent, hbts, ples et tremblants. Les clarts
jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur
tide des roses tramait, les ptillements du bois jetaient de petits
bruits secs dans le silence.

Les souvenirs taient lchs. Le spectre de Camille voqu venait de
s'asseoir entre les nouveaux poux en face du feu qui flambait.
Thrse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noy
dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre
tait l, prs d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser
bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se droula au
fond de leur mmoire. Le nom de leur victime sufft pour les emplir du
pass, pour les obliger  vivre de nouveau les angoisses de
l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lvres, ils se regardrent, et
tous deux eurent  la fois le mme cauchemar, tous deux entamrent
mutuellement des yeux la mme histoire cruelle. Cet change de regards
terrifie, ce rcit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur
causa une apprhension aigu, intolrable. Leurs nerfs qui se
tendaient les menaaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre
peut-tre. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment 
l'extase pouvante qui le tenait sous le regard de Thrse; il fit
quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des
pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la chemine, il essaya
de parler de choses indiffrentes.

Thrse comprit son dsir. Elle s'effora de rpondre  ses questions.
Ils causrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer 
une causerie banale. Laurent dclara qu'il faisait chaud dans la
chambre, Thrse dit que cependant des courants d'air passaient sous
la petite porte de l'escalier. Et ils se retournrent vers la petite
porte avec un frmissement subit. Le jeune homme se hta de parler des
roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort,
trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation.
Ils s'taient reculs l'un de l'autre; ils prenaient des airs dgags;
ils tchaient d'oublier qui ils taient et de se traiter comme des
trangers qu'un hasard quelconque aurait mis face  lace.

Et malgr eux, par un trange phnomne, tandis qu'ils prononaient
des mots vides, ils devinaient mutuellement les penses qu'ils
cachaient sous la banalit de leurs paroles. Ils songeaient
invinciblement  Camille. Leurs yeux se continuaient le rcit du
pass, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et
muette, sous leur conversation  haute voix qui se tranait au hasard.
Les mots qu'ils jetaient a et l ne signifiaient rien, ne se liaient
pas entre eux, se dmentaient; tout leur tre s'employait  l'change
silencieux de leurs souvenirs pouvants. Lorsque Laurent parlait des
roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thrse entendait
parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute
sourde de Camille; et, lorsque Thrse rpondait un oui ou un non 
une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se
souvenir ou ne pas se souvenir d'un dtail du crime. Ils causaient
ainsi,  coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre
chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils
prononaient, ils suivaient leurs penses secrtes, phrase  phrase;
ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences  voix haute,
sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet
enttement de leur mmoire  leur prsenter sans cesse l'image de
Camille, les affolaient peu  peu; ils voyaient bien qu'ils se
devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient
monter d'eux-mmes  leur bouche, nommer le noy, dcrire
l'assassinat. Alors ils serrrent fortement les lvres, ils cessrent
leur causerie.

Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers
s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs
regards pntraient mutuellement leur chair et enfonaient en eux des
phrases nettes et aigus. Par moments, ils croyaient s'entendre parler
 voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte
d'oue, trange et dlicate; ils lisaient si nettement leurs penses
sur leurs visages, que ces penses prenaient un son trange, clatant,
qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux
entendus s'ils s'taient cri d'une voix dchirante:  Nous avons tu
Camille, et son cadavre est l, tendu entre nous, glaant nos
membres.  Et les terribles confidences allaient toujours, plus
visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la
chambre.

Laurent et Thrse avaient commenc le rcit muet au jour de leur
premire entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs taient venus
un  un, en ordre; ils s'taient cont les heures de volupt, les
moments d'hsitation et de colre, le terrible instant du meurtre.
C'est alors qu'ils avaient serr les lvres, cessant de causer de
ceci, de cela, par crainte de nommer tout  coup Camille sans le
vouloir. Et leurs penses, ne s'arrtant pas, les avaient promens
ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi
l'assassinat. Ils arrivrent ainsi  songer au cadavre du noy tal
sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son
pouvante  Thrse, et Thrse pousse  bout, oblige par une main
de fer de desserrer les lvres, continua brusquement la conversation 
voix haute:

--Tu l'as vu  la Morgue? demanda-t-elle  Laurent, sans nommer
Camille.

Laurent paraissait s'attendre  cette question. Il la lisait depuis un
moment sur le visage blanc de la jeune femme.

--Oui, rpondit-il d'une voix trangle.

Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochrent du feu; ils
tendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glac et
subitement pass dans la chambre chaude. Ils gardrent un instant le
silence, pelotonns, accroupis. Puis Thrse reprit sourdement:

--Paraissait-il avoir beaucoup souffert?

Laurent ne put rpondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour carter
une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec
violence, les bras ouverts, s'avanant vers Thrse.

--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou.

Thrse s'tait leve, toute ple dans sa toilette de nuit; elle se
renversait  demi, le coude pos sur le marbre de la chemine. Elle
regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait
d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit
cette tache, qui devint d'un rouge ardent.

--Embrasse-moi, embrasse-moi, rptait Laurent, le visage et le cou en
feu.

La jeune femme renversa la tte davantage pour viter un baiser, et,
appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda
 son mari:

--Qu'as-tu l? je ne te connaissais pas cette blessure.

Il sembla  Laurent que le doigt de Thrse lui trouait la gorge. Au
contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant
un lger cri de douleur.

--a, dit-il en balbutiant, a?

Il hsita, mais il ne put mentir, il dit la vrit malgr lui.

--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien,
c'est guri.... Embrasse-moi, embrasse-moi.

Et le misrable tendait son cou qui le brlait, il dsirait que
Thrse le baist sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette
femme apaiserait les mille piqres qui lui dchiraient la chair. Le
menton lev, le cou en avant, il s'offrait. Thrse, presque couche
sur le marbre de la chemine, fit un geste de suprme dgot et
s'cria d'une voix suppliante:

--Oh! non, pas l. Il y a du sang.

Elle retomba sur la chaise basse, frmissante, le front entre les
mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda
vaguement Thrse. Puis, tout d'un coup, avec une treinte de bte
fauve, il lui prit la tte dans ses larges mains, et, de force, lui
appliqua les lvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda,
il crasa un instant cette tte de femme contre sa peau. Thrse
s'tait abandonne, elle poussait des plaintes sourdes, elle touffait
sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dgage de ses doigts, elle
s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait
pas prononc une parole.

Laurent, honteux de sa brutalit, se mit  marcher lentement, allant
du lit  la fentre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait
fait exiger un baiser de Thrse, et, quand les lvres de Thrse
s'taient trouves froides sur la cicatrice brlante, il avait
souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le
briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second,
tant le choc avait t douloureux. Et il regardait la femme avec
laquelle il devait vivre et qui frissonnait, plie devant le feu, lui
tournant le dos; il se rptait qu'il n'aimait plus cette femme et que
cette femme ne l'aimait plus. Pendant prs d'une heure, Thrse resta
affaisse. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous
deux s'avouaient avec terreur que leur passion tait morte, qu'ils
avaient tu leurs dsirs en tuant Camille. Le feu se mourait
doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu  peu,
la chaleur tait devenue touffante dans la chambre, les fleurs se
fanaient, alanguissant l'air pais de leurs senteurs lourdes.

Tout  coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait
revenant de la fentre au lit, il vit Camille dans un coin plein
d'ombre, entre la chemine et l'armoire  glace. La face de sa victime
tait verdtre et convulsionne, telle qu'il l'avait aperue sur une
dalle de la Morgue. Il demeura clou sur le tapis, dfaillant,
s'appuyant contre un meuble. Au rle sourd qu'il poussa, Thrse leva
la tte.

--L, l, disait Laurent d'une voix terrifie, Le bras tendu, il
montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre
de Camille. Thrse, gagne par l'pouvante, vint se serrer contre
lui.

--C'est son portrait, murmura-t-elle  voix basse, comme si la figure
peinte de son ancien mari et pu l'entendre.

--Son portrait? rpta Laurent dont les cheveux se dressaient.

--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le
prendre chez elle  partir d'aujourd'hui. Elle aura oubli de le
dcrocher.

--Bien sr, c'est son portrait....

Le meurtrier hsitait  reconnatre la toile. Dans son trouble, il
oubliait qu'il avait lui-mme dessin ces traits heurts, tal ces
teintes sales qui l'pouvantaient. L'effroi lui faisait voir le
tableau tel qu'il tait, ignoble, mal bti, boueux, montrant sur un
fond noir une face grimaante de cadavre. Son oeuvre l'tonnait et
l'crasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux
blancs flottant dans les orbites molles et jauntres, qui lui
rappelaient exactement les yeux pourris du noy de la Morgue. Il resta
un moment haletant, croyant que Thrse mentait pour le rassurer. Puis
il distingua le cadre, il se calma peu  peu.

--Va le dcrocher, dit-il tout bas  la jeune femme.

--Oh! non, j'ai peur, rpondit celle-ci avec un frisson.

Laurent se remit  trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il
ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui,
longuement.

--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le dcrocher.

--Non, non.

--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.

--Non, je ne puis pas.

Le meurtrier, lche et humble, poussait la jeune femme vers la toile,
se cachant derrire elle, pour se drober aux regards du noy. Elle
s'chappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau,
levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si
crasant, si ignoble, si long, que Laurent, aprs avoir voulu lutter
de fixit avec lui, fut vaincu et recula, accabl, en murmurant:

--Non, tu as raison, Thrse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le
dcrochera demain.

Il reprit sa marche de long en large, baissant la tte, sentant que le
portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empcher,
par instants, de jeter un coup d'oeil du ct de la toile; alors, au
fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du
noy. La pense que Camille tait l, dans un coin, le guettant,
assistant  sa nuit de noces, les examinant, Thrse et lui, acheva de
rendre Laurent fou de terreur et de dsespoir.

Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entirement la
tte. Comme il se trouvait devant la chemine, il entendit une sorte
de grattement. Il plit, il s'imagina que ce grattement venait du
portrait, que le bruit avait lieu  la petite porte donnant sur
l'escalier. Il regarda Thrse que la peur reprenait.

--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par
l?

La jeune femme ne rpondit pas. Tous deux songeaient au noy, une
sueur glace mouillait leurs tempes. Ils se rfugirent au fond de la
chambre, s'attendant  voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant
tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus
sec, plus irrgulier, ils pensrent que leur victime corchait le bois
avec ses ongles pour entrer. Pendant prs de cinq minutes, ils
n'osrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre.

Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigr de Mme Raquin, qui
avait t enferm par mgarde dans la chambre, et qui tentait d'en
sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. Franois eut peur
de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hriss, les
pattes roidies, il regardait son nouveau matre en face, d'un air dur
et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, Franois l'effrayait
presque. Dans cette heure de fivre et de crainte, il crut que le chat
allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bte devait
tout savoir: il y avait des penses dans ses yeux ronds, trangement
dilats. Laurent baissa les paupires, devant la fixit de ces regards
de brute. Comme il allait donner un coup de pied  Franois:

--Ne lui fais pas de mal, s'cria Thrse.

Ce cri lui causa une trange impression. Une ide absurde lui emplit
la tte.

--Camille est entr dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue
cette bte.... Elle a l'air d'une personne.

Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre Franois lui
parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les
plaisanteries de Thrse aux temps de leurs volupts, lorsque le chat
tait tmoin des baisers qu'ils changeaient. Il se dit alors que
cette bte en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fentre.
Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. Franois gardait
une attitude de guerre; les griffes allonges, le dos soulev par une
irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi
avec une tranquillit superbe. Laurent fut gn par l'clat mtallique
de ses yeux; il se hta de lui ouvrir la porte de la salle  manger,
et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.

Thrse s'tait assise de nouveau devant le foyer teint. Laurent
reprit sa marche du lit  la fentre.

C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songrent pas  se
coucher; leur chair et leur coeur taient bien morts. Un seul dsir
les tenait, le dsir de sortir de cette chambre o ils touffaient.
Ils prouvaient un vritable malaise  tre enferms ensemble, 
respirer le mme air; ils auraient voulu qu'il y et l quelqu'un pour
rompre leur tte--tte, pour les tirer de l'embarras cruel o ils
taient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir
ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces
silences taient lourds de plaintes amres et dsespres, de
reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air
tranquille.

Le jour vint enfin, sale et blanchtre, amenant avec lui un froid
pntrant.

Lorsqu'une clart ple eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se
sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le
vit tel qu'il tait, banal et puril; il le dcrocha en haussant les
paules, en se traitant de bte. Thrse s'tait leve et dfaisait le
lit pour tromper sa tante, pour faire croire  une nuit heureuse.

--Ah a, lui dit brutalement Laurent, j'espre que nous dormirons ce
soir?... Ces enfantillages-l ne peuvent durer.

Thrse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.

--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas mari pour passer des
nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as
troubl, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tcheras d'tre
gaie et de me pas m'effrayer.

Il se fora  rire, sans savoir pourquoi il riait.

--Je tcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de
noces de Thrse et de Laurent.




XXII


Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
avaient voulu tre deux, la nuit, pour se dfendre contre le noy, et,
par un trange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
frissonnaient davantage. Ils s'exaspraient, ils irritaient leurs
nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
en changeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
conversation qui s'tablissait entre eux, au moindre tte--tte
qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils dliraient.

La nature sche et nerveuse de Thrse avait agi d'une faon bizarre
sur la nature paisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
passion, leur diffrence de temprament avait fait de cet homme et de
cette femme un couple puissamment li, en tablissant entre eux une
sorte d'quilibre, en compltant pour ainsi dire leur organisme.
L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour rgulariser le
mcanisme de leur tre. Mais un dtraquement venait de se produire;
les nerfs surexcits de Thrse avaient domin. Laurent s'tait trouv
tout d'un coup jet en plein rthisme nerveux; sous l'influence
ardente de la jeune femme, son temprament tait devenu peu  peu
celui d'une fille secoue par une nvrose aigu. Il serait curieux
d'tudier les changements qui se produisent parfois dans certains
organismes,  la suite de circonstances dtermines. Ces changements,
qui partent de la chair, ne tardent pas  se communiquer au cerveau, 
tout l'individu.

Avant de connatre Thrse, Laurent avait la lourdeur, le calme
prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
journalire, il respirait d'un souffle large et pais, content de lui,
un peu abti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
sentait-il parfois des chatouillements. C'taient ces chatouillements
que Thrse avait dvelopps en horribles secousses. Elle avait fait
pousser dans ce grand corps, gras et mou, un systme nerveux d'une
sensibilit tonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
brusquement rvle, aux premiers baisers de sa matresse. Cette
existence dcupla ses volupts, donna un caractre si aigu  ses
joies, qu'il en fut d'abord comme affol; il s'abandonna perdument 
ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procures. Alors
eut lieu en lui un trange travail; les nerfs se dvelopprent,
l'emportrent sur l'lment sanguin, et ce fait seul modifia sa
nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vcut plus une vie
endormie. Un moment arriva o les nerfs et le sang se tinrent en
quilibre; ce fut l un moment de jouissance profonde d'existence
parfaite. Puis les nerfs dominrent, et il tomba dans les angoisses
qui secouent les corps et les esprits dtraqus.

C'est ainsi que Laurent s'tait mis  trembler devant un coin d'ombre,
comme un enfant poltron. L'tre frissonnant et hagard, le nouvel
individu qui venait de se dgager en lui du paysan pais et abruti
prouvait les peurs, les anxits des tempraments nerveux. Toutes les
circonstances, les caresses fauves de Thrse, la fivre du meurtre,
l'attente pouvante de la volupt, l'avaient rendu comme fou, en
exaltant ses sens, en frappant  coups brusques et rpts sur ses
nerfs. Enfin l'insomnie tait venue fatalement, apportant avec elle
l'hallucination. Ds lors, Laurent avait roul dans la vie
intolrable, dans l'effroi ternel o il se dbattait.

Ses remords taient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrits
et sa chair tremblante avaient seuls peur du noy. Sa conscience
n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
regret d'avoir tu Camille; lorsqu'il tait calme, lorsque le spectre
ne se trouvait pas l, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
avait pens que son intrt l'exiget. Pendant le jour, il se raillait
de ses effrois, il se promettait d'tre fort, il gourmandait Thrse,
qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'tait Thrse qui
frissonnait, c'tait Thrse seule qui amenait des scnes
pouvantables, le soir, dans la chambre. Et ds que la nuit tombait,
ds qu'il tait enferm avec sa femme, des sueurs glaces montaient 
sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
crises priodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
qui dtraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
sa victime. On et dit les accs d'une effrayante maladie, d'une sorte
d'hystrie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse tait
rellement le seul qui convnt aux pouvantes de Laurent. Sa face se
convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'me restait
absente. Le misrable n'prouvait pas un repentir; la passion de
Thrse lui avait communiqu un mal effroyable, et c'tait tout.

Thrse se trouvait, elle aussi, en proie  des secousses profondes.
Mais, chez elle, la nature premire n'avait fait que s'exalter outre
mesure. Depuis l'ge de dix ans, cette femme tait trouble par des
dsordres nerveux, dus en partie  la faon dont elle grandissait dans
l'air tide et nausabond de la chambre o rlait le petit Camille. Il
s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
clater plus tard en vritables temptes. Laurent avait t pour elle
ce qu'elle avait t pour Laurent, une sorte de choc brutal. Ds la
premire treinte d'amour, son temprament sec et voluptueux s'tait
dvelopp avec une nergie sauvage; elle n'avait plus vcu que pour la
passion. S'abandonnant de plus en plus aux fivres qui la brlaient,
elle en tait arrive  une sorte de stupeur maladive. Les faits
l'crasaient, tout la poussait  la folie. Dans ses effrois, elle se
montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
remords, des regrets inavous; il lui prenait des envies de se jeter 
genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grce en
lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-tre Laurent
s'apercevait-il de ces lchets de Thrse. Lorsqu'une pouvante
commune les agitait, il s'en prenait  elle, il la traitait avec
brutalit.

Les premires nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
jour des noces. La pense de s'tendre cte  cte sur le lit leur
causait une sorte de rpugnance effraye. D'un accord tacite, ils
vitrent de s'embrasser, ils ne regardrent mme pas la couche que
Thrse dfaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
s'veiller en sursaut, sous le coup du dnoment sinistre de quelque
cauchemar. Au rveil, les membres raidis et briss, le visage marbr
de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
contemplaient avec stupeur, tonns de se voir l, ayant vis--vis
l'un de l'autre des pudeurs tranges, des hontes de montrer leur
coeurement et leur terreur.

Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
Ils s'asseyaient aux deux coins de la chemine et causaient de mille
riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
tournaient la tte, ils s'imaginaient que Camille avait approch un
sige et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une faon
lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
railleur,  leurs entretiens, ce corps horriblement dfigur qui se
tenait toujours l, les accablait d'une continuelle anxit. Ils
n'osaient bouger, ils s'aveuglaient  regarder les flammes ardentes,
et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif  ct
d'eux, leurs yeux, irrits par les charbons ardents, craient la
vision et lui donnaient des reflets rougetres.

Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer  Thrse la
cause de ce caprice. Thrse comprit que Laurent devait voir Camille,
comme elle le voyait; elle dclara  son tour que la chaleur lui
faisait mal, qu'elle serait mieux  quelques pas de la chemine. Elle
poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaisse, tandis que
son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
ouvrait la fentre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
pice de leur souffle glacial. Cela calmait sa fivre.

Pendant une semaine, les nouveaux poux passrent ainsi les nuits
entires. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
journe, Thrse derrire le comptoir de la boutique, Laurent  son
bureau. La nuit, ils appartenaient  la douleur et  la crainte. Et le
fait le plus trange tait encore l'attitude qu'ils gardaient
vis--vis l'un de l'autre. Ils ne prononaient pas un mot d'amour, ils
feignaient d'avoir oubli le pass; ils semblaient s'accepter, se
tolrer, comme des malades prouvant une piti secrte pour leurs
souffrances communes. Tous les deux avaient l'esprance de cacher
leurs dgots et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer 
l'tranget des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les clairer
mutuellement sur l'tat vritable de leur tre. Lorsqu'ils restaient
debout jusqu'au matin, se parlant  peine, plissant au moindre bruit,
ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux poux se
conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'tait
l'hypocrisie maladroite de deux fous.

La lassitude les crasa bientt  tel point qu'ils se dcidrent, un
soir,  se coucher sur le lit. Ils ne se dshabillrent pas, ils se
jetrent tout vtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
vnt  se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeill
ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardrent 
quitter leurs vtements et  se couler entre les draps. Mais ils
restrent carts l'un de l'autre, ils prirent des prcautions pour ne
point se heurter. Thrse montait la premire et allait se mettre au
fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se ft bien tendue;
alors il se risquait  s'tendre lui-mme sur le devant du lit, tout
au bord, il y avait entre eux une large place. L couchait le cadavre
de Camille.

Lorsque les deux meurtriers taient allongs sous le mme drap, et
qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
leur victime, couch au milieu du lit, qui leur glaait la chair.
C'tait comme un obstacle ignoble qui les sparait. La fivre, le
dlire les prenait, et cet obstacle devenait matriel pour eux; ils
touchaient le corps, ils le voyaient tal, pareil  un lambeau
verdtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
acuit intolrable  leurs sensations. La prsence de cet immonde
compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, perdus d'angoisse.
Laurent songeait parfois  prendre violemment Thrse dans ses bras;
mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main
sans saisir une poigne de la chair molle de Camille. Il pensait alors
que le noy venait se coucher entre eux, pour les empcher de
s'treindre. Il finit par comprendre que le noy tait jaloux.

Parfois, cependant, ils cherchaient  changer un baiser timide pour
voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lvres taient si froides, que la
mort semblait s'tre place entre leurs bouches. Des nauses lui
venaient, Thrse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.

--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
Va, le pauvre homme ne sent plus ses os,  cette heure.

Ils vitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
du noy, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
n'osant parler  l'autre de sa vision, par crainte de dterminer une
crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, pouss  bout, dans une
rage de dsespoir, accusait Thrse d'avoir peur de Camille, ce nom,
prononc tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
dlirait.

--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant  la jeune femme, tu as peur
de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couch
avec toi....

Cette pense, cette supposition que le noy pouvait venir leur tirer
les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
plus de violence, en se dchirant lui-mme:

--Il faudra que je te mne une nuit au cimetire....

Nous ouvrirons la bire de Camille et tu verras quel tas de
pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-tre.... Va, il ne sait
pas que nous l'avons jet  l'eau.

Thrse, la tte dans les draps, poussait des plaintes touffes.

--Nous l'avons jet  l'eau parce qu'il nous gnait, reprenait son
mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
l'enfant comme a. Sois forte. C'est bte de troubler notre
bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
avons lanc un imbcile  la Seine, et nous aurons joui librement de
notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.

La jeune femme l'embrassait, glace, folle, et il tait tout aussi
frmissant qu'elle.

Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jet  l'eau, et
voil qu'il n'tait pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
coucher dans le lit de Thrse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
achev l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thrse
n'tait pas veuve, Laurent se trouvait tre l'poux d'une femme qui
avait dj pour mari un noy.




XXIII


Peu  peu, Laurent en vint  la folie furieuse. Il rsolut de chasser
Camille de son lit. Il s'tait d'abord couch tout habill, puis il
avait vit de toucher la peau de Thrse. Par rage, par dsespoir, il
voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'craser plutt que
de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une rvolte superbe de
brutalit.

En somme, l'esprance que les baisers de Thrse le guriraient de ses
insomnies l'avait seule amen dans la chambre de la jeune femme.
Lorsqu'il s'tait trouv dans cette chambre, en matre, sa chair,
dchire par des crises plus atroces, n'avait mme plus song  tenter
la gurison. Et il tait rest comme cras pendant trois semaines, ne
se rappelant pas qu'il avait tout fait pour possder Thrse, et ne
pouvant la toucher sans accrotre ses souffrances, maintenant qu'il la
possdait.

L'excs de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
premier moment de stupeur, dans l'trange accablement de la nuit de
noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
mariage. Mais sous les coups rpts de ses mauvais rves, une
irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lchets et lui rendit
la mmoire. Il se souvint qu'il s'tait mari pour chasser ses
cauchemars, en serrant sa femme troitement. Alors il prit brusquement
Thrse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
noy, et la tira  lui avec violence.

La jeune femme tait pousse  bout, elle aussi; elle se serait jete
dans les flammes, si elle et pens que la flamme purifit sa chair et
la dlivrt de ses maux. Elle rendit  Laurent son treinte, dcide 
tre brle par les caresses de cet homme ou  trouver en elles un
soulagement.

Et ils se serrrent dans un embrassement horrible. La douleur et
l'pouvante leur tinrent lieu de dsirs. Quand leurs membres se
touchrent, ils crurent qu'ils taient tombs sur un brasier. Ils
poussrent un cri et se pressrent davantage, afin de ne pas laisser
entre leur chair de place pour le noy. Et ils sentaient toujours des
lambeaux de Camille, qui s'crasaient ignoblement entre eux, glaant
leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brlait.

Leurs baisers furent affreusement cruels. Thrse chercha des lvres
la morsure de Camille sur le cou gonfl et raidi de Laurent, et elle y
colla sa bouche avec emportement. L tait la plaie vive; cette
blessure gurie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
comprenait cela, elle tentait de cautriser le mal sous le feu de ses
caresses. Mais elle se brla les lvres, et Laurent la repoussa
violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
appliquait un fer rouge sur le cou. Thrse, affole, revint, voulut
baiser encore la cicatrice; elle prouvait une volupt cre  poser sa
bouche sur cette peau o s'taient enfonces les dents de Camille. Un
instant elle eut la pense de mordre son mari  cet endroit,
d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
disait qu'elle ne plirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
propres dents. Mais Laurent dfendait son cou contre ses baisers; il
prouvait des cuissons trop dvorantes, il la repoussait chaque fois
qu'elle allongeait les lvres. Ils luttrent ainsi, rlant, se
dbattant dans l'horreur de leurs caresses.

Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
Ils avaient beau se briser dans des treintes terribles, ils criaient
de douleur, ils se brlaient et se meurtrissaient, mais ils ne
pouvaient apaiser leurs nerfs pouvants. Chaque embrassement ne
donnait que plus d'acuit  leurs dgots. Tandis qu'ils changeaient
ces baisers affreux, ils taient en proie  d'effrayantes
hallucinations; ils s'imaginaient que le noy les tirait par les pieds
et imprimait au lit de violentes secousses.

Ils se lchrent un moment. Ils avaient des rpugnances, des rvoltes
nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas tre vaincus; ils se
reprirent dans une nouvelle treinte et furent encore obligs de se
lcher, comme si des pointes rougies taient entres dans leurs
membres. A plusieurs fois, ils tentrent ainsi de triompher de leurs
dgots, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
fois, leurs nerfs s'irritrent et se tendirent en leur causant des
exasprations telles qu'ils seraient peut-tre morts d'nervement
s'ils taient rests dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
leur propre corps les avait exalts jusqu' la rage; ils s'enttaient,
ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aigu les brisa; ils
reurent un choc d'une violence inoue et crurent qu'ils allaient
tomber.

Rejets aux deux bords de la couche, brls et meurtris, ils se mirent
 sangloter.

Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
du noy, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils taient vaincus. Camille
s'tendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
impuissance et que Thrse tremblait qu'il ne prt au cadavre la
fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer  son tour entre
ses bras pourris, en matre lgitime. Ils avaient tent un moyen
suprme; devant leur dfaite, ils comprenaient que, dsormais, ils
n'oseraient plus changer le moindre baiser. La crise de l'amour fou
qu'ils avaient essay de dterminer pour tuer leurs terreurs, venait
de les plonger plus profondment dans l'pouvante. En sentant le froid
du cadavre, qui, maintenant, devait les sparer  jamais, ils
versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
qu'ils allaient devenir.




XXIV


Ainsi que l'esprait le vieux Michaud en travaillant au mariage de
Thrse et de Laurent, les soires du jeudi reprirent leur ancienne
gaiet, ds le lendemain de la noce. Ces soires avaient couru un
grand pril, lors de la mort de Camille. Les invits ne s'taient plus
prsents que craintivement dans cette maison en deuil; chaque
semaine, ils tremblaient de recevoir un cong dfinitif. La pense que
la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux
pouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient  leurs habitudes avec
l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mre et la jeune
veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur dfunt  Vernon ou
ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pav, le jeudi soir,
ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une
faon lamentable, rvant  des parties de dominos gigantesques. En
attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs
derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux  la
boutique en se rptant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-tre
plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osrent
s'taler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de
Thrse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille,
ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soire qu'ils passaient
autour de la table de la salle  manger. C'est dans ces circonstances
dsespres que l'gosme du vieux Michaud le poussa  faire un coup
de matre en mariant la veuve du noy.

Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entre
triomphale. Ils avaient vaincu. La salle  manger leur appartenait de
nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congdit. Ils entrrent
en gens heureux, ils s'talrent, ils dirent  la file leurs anciennes
plaisanteries. A leur attitude bate et confiante, on voyait que, pour
eux, une rvolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille
n'tait plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaait, avait t
chass par le mari vivant. Le pass ressuscitait avec ses joies.
Laurent remplaait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait,
les invits pouvaient rire sans chagriner personne, et mme ils
devaient rire pour gayer l'excellente famille qui voulait bien les
recevoir. Ds lors, Grivet et Michaud, qui depuis prs de dix-huit
mois venaient sous prtexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur
petite hypocrisie de ct et venir franchement pour s'endormir, l'un
en face de l'autre, au bruit sec des dominos.

Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine runit une fois
autour de la table ces ttes mortes et grotesques qui exaspraient
Thrse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens  la porte, ils
l'irritaient avec leurs clats de rire btes, avec leurs rflexions
sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil cong serait une
faute; il fallait autant que possible que le prsent ressemblt au
pass; il fallait surtout conserver l'amiti de la police, de ces
imbciles qui les protgeaient contre tout soupon. Thrse plia; les
invits, bien reus, virent avec batitude s'tendre une longue suite
de soires tides devant eux.

Ce fut vers cette poque que la vie des poux se ddoubla en quelque
sorte.

Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent
s'habillait en toute hte. Il n'tait  son aise, il ne reprenait son
calme goste que dans la salle  manger, attabl devant un norme bol
de caf au lait, que lui prparait Thrse. Mme Raquin, impotente,
pouvant  peine descendre  la boutique, le regardait manger avec des
sourires maternels. Il avalait du pain grill, il s'emplissait
l'estomac, il se rassurait peu  peu. Aprs le caf, il buvait un
petit verre de cognac. Cela le remettait compltement. Il disait:  A
ce soir ,  Mme Raquin et  Thrse, sans jamais les embrasser, puis
il se rendait  son bureau en flnant. Le printemps venait; les arbres
des quais sa couvraient de feuilles, d'une lgre dentelle d'un vert
ple. En bas, la rivire coulait avec des bruits caressants; en haut,
les rayons des premiers soleils avaient des tideurs douces. Laurent
se sentait renatre dans l'air frais: il respirait largement ces
souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il
cherchait le soleil, s'arrtait pour regarder les reflets d'argent qui
moiraient la Seine, coutait les bruits des quais, se laissait
pntrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens
de la matine claire et heureuse. Certes, il ne songeait gure 
Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la
Morgue, de l'autre ct de l'eau; il pensait alors au noy en homme
courageux qui penserait  une peur bte qu'il aurait eue. L'estomac
plein, le visage rafrachi, il retrouvait sa tranquillit paisse, il
arrivait  son bureau et y passait la journe entire  biller, 
attendre l'heure de la sortie. Il n'tait plus qu'un employ comme les
autres, abruti et ennuy, ayant la tte vide. La seule ide qu'il et
alors tait l'ide de donner sa dmission et de louer un atelier; il
rvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait
pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du
passage ne venait le troubler. Le soir, aprs avoir dsir l'heure de
la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les
quais, sourdement troubl et inquiet. Il avait beau marcher lentement,
il lui fallait enfin rentrer  la boutique. L l'pouvante
l'attendait.

Thrse prouvait les mmes sensations. Tant que Laurent n'tait pas
auprs d'elle, elle se trouvait  l'aise. Elle avait congdi la femme
de mnage, disant que tout tranait, que tout tait sale dans la
boutique et dans l'appartement. Des ides d'ordre lui venaient. La
vrit tait qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses
membres roidis. Elle tournait toute la matine, balayant, poussetant,
nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui
l'auraient coeure autrefois. Jusqu' midi, ces soins de mnage la
tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps
de songer  autre chose qu'aux toiles d'araigne qui pendaient du
plafond et qu' la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se
mettait en cuisine, elle prparait le djeuner. A table, Mme Raquin se
dsolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats;
elle tait mue et fche de l'activit que dployait sa nice; elle
la grondait, et Thrse rpondait qu'il fallait faire des conomies.
Aprs le repas, la jeune femme s'habillait et se dcidait enfin 
rejoindre sa tante derrire le comptoir. L, des somnolences la
prenaient: brise par les veilles, elle sommeillait, elle cdait 
l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, ds qu'elle tait
assise. Ce n'taient que de lgers assoupissements, pleins d'un charme
vague, qui calmaient ses nerfs. La pense de Camille s'en allait: elle
gotait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout
d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle
s'enfonait dans une sorte de nant tide et rparateur. Sans ces
quelques moments de calme, son organisme aurait clat sous la tension
de son systme nerveux; elle y puisait les forces ncessaires pour
souffrir encore et s'pouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne
s'endormait point, elle baissait  peine les paupires, perdue au fond
d'un rve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux,
elle servait les quelques sous de marchandise demands, puis retombait
dans sa rverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures,
parfaitement heureuse, rpondant par monosyllabes  sa tante, se
laissant aller avec une vritable jouissance aux vanouissements qui
lui taient la pense et qui l'affaissaient sur elle-mme. Elle jetait
 peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant
surtout  l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle
cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble,
travers par un peuple de pauvres diables mouills, dont les
parapluies s'gouttaient sur les dalles, lui semblait l'alle d'un
mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre o personne ne
viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les
lueurs terreuses qui tranaient autour d'elle, en sentant l'odeur cre
de l'humidit, elle s'imaginait qu'elle venait d'tre enterre vive;
elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune o
grouillaient des morts. Et cette pense la consolait, l'apaisait: elle
se disait qu'elle tait en sret maintenant, qu'elle allait mourir,
qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les
yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait  broder auprs du
comptoir toute l'aprs-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou,
avec ses gestes lents, plaisait maintenant  Thrse, qui prouvait un
trange soulagement  regarder cette pauvre crature toute dissoute;
elle en avait fait son amie, elle aimait  la voir  son ct,
souriant d'un sourire ple, vivant  demi, mettant dans la boutique
une fade senteur de cimetire. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une
transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle prouvait au
fond de ses os un froid bienfaisant. Thrse attendait ainsi quatre
heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de
nouveau la fatigue, elle prparait le dner de Laurent avec une hte
fbrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa
gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son tre.

Chaque jour, les sensations des poux taient  peu prs les mmes.
Pendant la journe, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face  face, ils
gotaient des heures dlicieuses de repos; le soir, ds qu'ils taient
runis, un malaise poignant les envahissait.

C'taient d'ailleurs de calmes soires. Thrse et Laurent, qui
frissonnaient  la pense de rentrer dans leur chambre, faisaient
durer la veille le plus longtemps possible. Mme Raquin, 
demi-couche au fond d'un large fauteuil, tait place entre eux et
causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours 
son fils, mais vitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle
souriait  ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets
d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs ples; ses
paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et
silencieux. Et,  ses cts, les deux meurtriers, muets, immobiles,
semblaient l'couter avec recueillement;  la vrit, ils ne
cherchaient pas  suivre le sens des bavardages de la bonne vieille,
ils taient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les
empchait d'entendre l'clat de leurs penses. Ils n'osaient se
regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais
ils ne parlaient de se coucher; ils seraient rests l jusqu'au matin,
dans le radotage caressant de l'ancienne mercire, dans l'apaisement
qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas tmoign elle-mme
le dsir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle 
manger et rentraient chez eux avec dsespoir, comme on se jette au
fond d'un gouffre.

A ces soires intimes, ils prfrrent bientt de beaucoup les soires
du jeudi. Quand ils taient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient
s'tourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaiet attendrie
n'touffaient pas les cris qui les dchiraient. Ils sentaient venir
l'heure du coucher, ils frmissaient lorsque, par hasard, ils
rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de
l'instant o ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, 
mesure que la soire avanait. Le jeudi, au contraire, ils se
grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur prsence, ils
souffraient moins. Thrse elle-mme finit par souhaiter ardemment les
jours de rception. Si Michaud et Grivet n'taient pas venus, elle
serait alle les chercher. Lorsqu'il y avait des trangers dans la
salle  manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme;
elle aurait voulu qu'il y et toujours l des invits, du bruit,
quelque chose qui l'tourdit et l'isolt. Devant le monde, elle
montrait une sorte de gaiet nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi,
ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces
d'ancien rapin. Jamais les rceptions n'avaient t si gaies, ni si
bruyantes.

C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thrse pouvaient
rester face  face sans frissonner.

Bientt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu  peu Mme
Raquin, et ils prvirent le jour o elle serait cloue dans son
fauteuil, impotente et hbte. La pauvre vieille commenait 
balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux
autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un  un. Elle
devenait une chose. Thrse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller
cet tre qui les sparait encore et dont la voix les tirait de leurs
mauvais rves. Quand l'intelligence aurait abandonn l'ancienne
mercire et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son
fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus
chapper  un tte--tte redoutable. Alors leur pouvante
commencerait  six heures, au lieu de commencer  minuit; ils en
deviendraient fous.

Tous leurs efforts tendirent  conserver  Mme Raquin une sant qui
leur tait si prcieuse. Ils firent venir des mdecins, ils furent aux
petits soins auprs d'elle, ils trouvrent mme dans ce mtier de
garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea  redoubler de
zle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les
soires supportables; ils ne voulaient pas que la salle  manger, que
la maison tout entire devnt un lieu cruel et sinistre comme leur
chambre. Mme Raquin fut singulirement touche des soins empresss
qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les
avoir unis et de leur avoir abandonn ses quarante et quelques mille
francs. Jamais, aprs la mort de son fils, elle n'avait compt sur une
pareille affection  ses dernires heures; sa vieillesse tait tout
attidie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la
paralysie implacable qui, malgr tout, la roidissait davantage chaque
jour.

Cependant Thrse et Laurent menaient leur double existence. Il y
avait en chacun d'eux comme deux tres bien distincts: un tre nerveux
et pouvant qui frissonnait ds que tombait le crpuscule, et un tre
engourdi et oublieux, qui respirait  l'aise ds que se levait le
soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul  seule,
et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur
visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de
les dchirer dans l'intimit; ils paraissaient calmes et heureux, ils
cachaient instinctivement leurs maux.

Personne n'aurait souponn,  les voir si tranquilles pendant le
jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les et
pris pour un mnage bni du ciel, vivant en pleine flicit. Grivet
les appelait galamment les tourtereaux . Lorsque leurs yeux taient
cerns par des veilles prolonges, il les plaisantait, il demandait 
quand le baptme. Et toute la socit riait. Laurent et Thrse
plissaient  peine, parvenaient  sourire; ils s'habituaient aux
plaisanteries risques du vieil employ. Tant qu'ils se trouvaient
dans la salle  manger, ils taient matres de leurs terreurs.
L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait
en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre  coucher. Le jeudi
soir surtout, ce changement tait d'une brutalit si violente qu'il
semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs
nuits, par son tranget, par ses emportements sauvages, dpassait
toute croyance et restait profondment cach au fond de leur tre
endolori. Ils auraient parl qu'on les et crus fous.

--Sont-ils heureux, ces amoureux-l! disait souvent le vieux Michaud.
Ils ne causent gure, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils
se dvorent de caresses, quand nous ne sommes plus l.

Telle tait l'opinion de toute la socit. Il arriva que Thrse et
Laurent furent donns comme un mnage modle. Le passage du Pont-Neuf
entier clbrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel
ternelle des deux poux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille
couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur
visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement
leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie
en un masque ignoble et douloureux.




XXV


Au bout de quatre mois, Laurent songea  retirer les bnfices qu'il
s'tait promis de son mariage. Il aurait abandonn sa femme et se
serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours aprs la noce,
si son intrt ne l'et pas clou dans la boutique du passage. Il
acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui
l'touffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En
quittant Thrse, il retombait dans la misre, il tait forc de
conserver son emploi; en demeurant auprs d'elle, il pouvait au
contraire contenter ses apptits de paresse, vivre grassement, sans
rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa
femme. Il est  croire qu'il se serait sauv avec les quarante mille
francs, s'il avait pu les raliser; mais la vieille mercire,
conseille par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le
contrat les intrts de sa nice. Laurent se trouvait ainsi attach 
Thrse par un lien puissant. En ddommagement de ses nuits atroces,
il voulut au moins se faire entretenir dans une oisivet heureuse,
bien nourri, chaudement vtu, ayant en poche l'argent ncessaire pour
contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait  coucher avec
le cadavre du noy.

Un soir, il annona  Mme Raquin et  sa femme qu'il avait donn sa
dmission et qu'il quittait son bureau  la fin de la quinzaine.
Thrse eut un geste d'inquitude. Il se hta d'ajouter qu'il allait
louer un petit atelier o il se remettrait  faire de la peinture. Il
s'tendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges
horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous
et qu'il pouvait tenter le succs, il voulait voir s'il n'tait pas
capable de grandes choses. La tirade qu'il dclama  ce propos cachait
simplement une froce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier.
Thrse, les lvres pinces, ne rpondit pas; elle n'entendait point
que Laurent lui dpenst la petite fortune qui assurait sa libert.
Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son
consentement, elle fit quelques rponses sches; elle lui donna 
comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et
serait compltement  sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la
regardait d'une faon aigu qui la troubla et arrta dans sa gorge le
refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son
complice cette pense menaante:  Je dis tout, si tu ne consens pas.
 Elle se mit  balbutier. Mme Raquin s'cria alors que le dsir de
son cher fils tait trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens
de devenir un homme de talent. La bonne dame gtait Laurent comme elle
avait gt Camille; elle tait tout amollie par les caresses que lui
prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait
toujours  son avis.

Il fut donc dcid que l'artiste louerait un atelier et qu'il
toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait 
faire. Le budget de la famille fut ainsi rgl: les bnfices raliss
dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de
l'appartement, et suffiraient presque aux dpenses journalires du
mnage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs
par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le
reste de ces rentes serait appliqu aux besoins communs. De cette
faon, on n'entamerait pas le capital. Thrse se tranquillisa un peu.
Elle fit jurer  son mari de ne jamais dpasser la somme qui lui tait
alloue. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer
des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se
promettait bien de ne signer aucun papier.

Ds le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un
petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas
quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses
journes, loin de Thrse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux
a ses collgues. Grivet fut stupfait de son dpart. Un jeune homme,
disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui
en tait arriv, en quatre annes, au chiffre d'appointements que lui,
Grivet, avait mis vingt ans  atteindre! Laurent le stupfia encore
davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier  la
peinture.

Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier tait une
sorte de grenier carr, long et large d'environ cinq ou six mtres; le
plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, perc d'une large
fentre qui laissait tomber une lumire blanche et crue sur le
plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient
pas jusqu' ces hauteurs. La pice, silencieuse, blafarde, s'ouvrant
en haut sur le ciel, ressemblait  un trou,  un caveau creus dans
une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y
apporta deux chaises dpailles, une table qu'il appuya contre un mur
pour qu'elle ne se laisst pas glisser  terre, un vieux buffet de
cuisine, sa bote  couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du
lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un
brocanteur.

Il resta quinze jours sans songer seulement  toucher  ses pinceaux.
Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le
divan, attendait midi, heureux d'tre au matin et d'avoir encore
devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait djeuner, puis
il se htait de revenir, pour tre seul, pour ne plus voir le visage
ple de Thrse. Alors il digrait, il dormait, il se vautrait
jusqu'au soir. Son atelier tait un lieu de paix o il ne tremblait
pas. Un jour sa femme lui demanda  visiter son cher refuge. Il
refusa, et comme, malgr son refus, elle vint frapper  sa porte, il
n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait pass la journe au muse
du Louvre.

Il craignait que Thrse n'introduist avec elle le spectre de
Camille.

L'oisivet finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs,
il se mit  l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des
modles, il rsolut de peindre au gr de sa fantaisie, sans se soucier
de la nature. Il entreprit une tte d'homme.

D'ailleurs, il ne se clotra plus autant; il travailla pendant deux ou
trois heures chaque matin et employa ses aprs-midi  flner ici et
l, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces
longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami
de collge, qui avait obtenu un joli succs de camaraderie au dernier
Salon.

--Comment, c'est toi! s'cria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je
ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.

--Je me suis mari, rpondit Laurent d'un ton embarrass.

--Mari, toi! a ne m'tonne plus de te voir tout drle.... Et que
fais-tu maintenant?

--J'ai lou un petit atelier; je peins un peu, le matin.

Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets
d'avenir d'une voix fivreuse. Son ami le regardait d'un air tonn
qui le troublait et l'inquitait. La vrit tait que le peintre ne
retrouvait pas dans le mari de Thrse le garon pais et commun qu'il
avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures
distingues; le visage s'tait aminci et avait des pleurs de bon
got, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.

--Mais tu deviens joli garon, ne put s'empcher de s'crier
l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A
quelle cole es-tu donc?

L'examen qu'il subissait pesait beaucoup  Laurent. Il n'osait
s'loigner d'une faon brusque.

--Veux-tu monter un instant  mon atelier? demanda-t-il enfin  son
ami, qui ne le quittait pas.

--Volontiers, rpondit celui-ci.

Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait,
tait dsireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il
ne montait pas cinq tages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent,
qui allaient srement lui donner des nauses; il avait la seule envie
de contenter sa curiosit.

Quand il fut mont et qu'il eut jet un coup d'oeil sur les toiles
accroches aux murs, son tonnement redoubla. Il y avait l cinq
tudes, deux ttes de femme et trois ttes d'homme, peintes avec une
vritable nergie; l'allure en tait grasse et solide, chaque morceau
s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair.
L'artiste s'approcha vivement, et, stupfait, ne cherchant mme pas 
cacher sa surprise:

--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il  Laurent.

--Oui, rpondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour
un grand tableau que je prpare.

--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-l?

--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur?

Le peintre n'osa rpondre:  Parce que ces toiles sont d'un artiste,
et que tu n'as jamais t qu'un ignoble maon.  Il resta longtemps en
silence devant les tudes. Certes, ces tudes taient gauches, mais
elles avaient une tranget, un caractre si puissant qu'elles
annonaient un sens artistique des plus dvelopps. On et dit de la
peinture vcue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des bauches si
pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examin les toiles, il
se tourna vers l'auteur:

--L, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de
peindre ainsi. O diable as-tu appris  avoir du talent? a ne
s'apprend pas d'ordinaire. Et il considrait Laurent, dont la voix lui
semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'lgance. Il
ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait chang cet homme,
en dveloppant en lui des nerfs de femme, des sensations aigus et
dlicates. Sans doute un phnomne trange s'tait accompli dans
l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile  l'analyse de
pntrer  de telles profondeurs. Laurent tait peut-tre devenu
artiste comme il tait devenu peureux,  la suite du grand
dtraquement qui avait boulevers sa chair et son esprit. Auparavant,
il touffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveugl par
l'paisse vapeur de sant qui l'entourait; maintenant, maigri,
frissonnant, il avait la verve inquite, les sensations vives et
poignantes des tempraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il
menait, sa pense dlirait et montait jusqu' l'extase du gnie; la
maladie en quelque sorte "morale", la nvrose dont tout son tre tait
secou, dveloppait en lui un sens artistique d'une lucidit trange;
depuis qu'il avait tu, sa chair s'tait comme allge, son cerveau
perdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa
pense, il voyait passer des crations exquises, des rveries de
pote. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction
subite, c'est ainsi que ses oeuvres taient belles, rendues tout d'un
coup personnelles et vivantes.

Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet
artiste. Il s'en alla avec son tonnement. Avant de partir, il regarda
encore les toiles et dit  Laurent:

--Je n'ai qu'un reproche  te faire, c'est que toutes tes tudes ont
un air de famille. Ces cinq ttes se ressemblent. Les femmes
elles-mmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne
l'air d'hommes dguiss.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau
avec ces bauches-l, il faudra changer quelques-unes des
physionomies; tes personnages ne peuvent pas tre tous frres, cela
ferait rire.

Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carr, en riant:

--Vrai, mon vieux, a me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je
vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut!

Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troubl. Lorsque
son ami lui avait fait l'observation que toutes ses ttes d'tude
avaient un air de famille, il s'tait brusquement tourn pour cacher
sa pleur. C'est que dj cette ressemblance fatale l'avait frapp. Il
revint lentement se placer devant les toiles;  mesure qu'il les
contemplait, qu'il passait de l'une  l'autre, une sueur glace lui
mouillait le dos.

--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils
ressemblent  Camille....

Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir dtacher ses yeux
des ttes d'tude. La premire tait une face de vieillard, avec une
longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le
menton maigre de Camille. La seconde reprsentait une jeune fille
blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa
victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du
noy. On et dit Camille grim en vieillard, en jeune fille, prenant
le dguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant
toujours le caractre gnral de sa physionomie. Il existait une autre
ressemblance terrible entre ces ttes: elles apparaissaient
souffrantes et terrifies, elles taient comme crases sous le mme
sentiment d'horreur. Chacune avait un lger pli  gauche de la bouche,
qui tirait les lvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se
rappela avoir vu sur la face convulsionne du noy, les frappait d'un
signe d'ignoble parent.

Laurent comprit qu'il avait trop regard Camille  la Morgue. L'image
du cadavre s'tait grave profondment en lui. Maintenant, sa main,
sans qu'il en et conscience, traait toujours les lignes de ce visage
atroce dont le souvenir le suivait partout.

Peu  peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les
figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que
ses propres doigts avaient puissamment crs, et qui, par une
tranget effrayante, prenaient tous les ges et tous les sexes. Il se
leva, il lacra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il
mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-mme des
portraits de sa victime.

Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus
dessiner une tte, sans dessiner celle du noy. Il voulut savoir tout
de suite s'il tait matre de sa main. Il posa une toile blanche sur
son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en
quelques traits. La figure ressemblait  Camille. Laurent effaa
brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure,
il se dbattit contre la fatalit qui poussait ses doigts. A chaque
nouvel essai, il revenait  la tte du noy. Il avait beau tendre sa
volont, viter les lignes qu'il connaissait si bien; malgr lui, il
traait ces lignes, il obissait  ses muscles,  ses nerfs rvolts.
Il avait d'abord jet les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite 
conduire le fusain avec lenteur. Le rsultat fut le mme: Camille,
grimaant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.
L'artiste esquissa successivement les ttes les plus diverses, des
ttes d'anges, de vierges avec des auroles, de guerriers romains
coiffs de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits
couturs de cicatrices; toujours, toujours le noy renaissait, il
tait tour  tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors
Laurent se jeta dans la caricature, il exagra les traits, il fit des
profils monstrueux, il inventa des ttes grotesques, et il ne russit
qu' rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il
finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et
les chats ressemblaient vaguement  Camille.

Une rage sourde s'tait empare de Laurent. Il creva la toile d'un
coup de poing, en songeant avec dsespoir  son grand tableau.
Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, dsormais,
il ne dessinerait plus que la tte de Camille, et, comme le lui avait
dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.
Il s'imaginait ce qu'aurait t son oeuvre; il voyait sur les paules
de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et
pouvante du noy; l'trange spectacle qu'il voquait ainsi lui parut
d'un ridicule atroce et l'exaspra.

Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de
ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre
paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette
pense que ses doigts avaient la facult fatale et inconsciente de
reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main
avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.




XXVI


La crise dont Mme Raquin tait menace se dclara. Brusquement, la
paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,
toujours prs de l'treindre, la prit  la gorge et lui lia le corps.
Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thrse et
Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche bante: il lui
semblait qu'on l'tranglait. Quand elle voulut crier, appeler au
secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue tait
devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'taient roidis. Elle se
trouvait frappe de mutisme et d'immobilit.

Thrse et Laurent se levrent, effrays devant ce coup de foudre, qui
tordit la vieille mercire en moins de cinq secondes. Quand elle fut
roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la
pressrent de questions pour connatre la cause de sa souffrance. Elle
ne put rpondre, elle continua  les regarder avec une angoisse
profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre
devant eux, un cadavre vivant  moiti qui les voyait et les
entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les dsespra;
au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils
pleuraient sur eux, qui vivraient dsormais dans un ternel
tte--tte.

Ds ce jour, la vie des poux devint intolrable, Ils passrent des
soires cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus
leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme
un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de
la table, embarrasss et inquiets. Ce cadavre ne les sparait plus;
par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.
Alors leurs pouvantes de la nuit les prenaient, la salle  manger
devenait, comme la chambre, un lieu terrible o se dressait le spectre
de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par
jour. Ds le crpuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la
lampe pour ne pas se voir, tchant de croire que Mme Raquin allait
parler et leur rappeler ainsi sa prsence. S'ils la gardaient, s'ils
ne se dbarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,
et qu'ils prouvaient parfois quelque soulagement  les regarder se
mouvoir et briller.

Ils plaaient toujours la vieille impotente sous la clart crue de la
lampe, afin de bien clairer son visage et de l'avoir sans cesse
devant eux. Ce visage, mou et blafard, et t un spectacle
insoutenable pour d'autres, mais ils prouvaient un tel besoin de
compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une vritable joie.
On et dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait
mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement
dans leur orbite; les joues, la bouche taient comme ptrifies, elles
gardaient une immobilit qui pouvantait. Lorsque Mme Raquin se
laissait aller au sommeil et baissait les paupires, sa face, alors
toute blanche et toute muette, tait vraiment celle d'un cadavre;
Thrse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient
du bruit jusqu' ce que la paralytique et relev les paupires et les
et regards. Ils l'obligeaient ainsi  rester veille.

Ils la considraient comme une distraction qui les tirait de leurs
mauvais rves. Depuis qu'elle tait infirme, il fallait la soigner
ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les foraient 
secouer leurs penses. Le matin, Laurent la levait, la portait dans
son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle tait
lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre
dlicatement entre ses bras et la transporter. C'tait galement lui
qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thrse: elle
habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait 
comprendre ses moindres dsirs. Mme Raquin conserva pendant quelques
jours l'usage de ses mains, elle put crire sur une ardoise et
demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il
lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; ds lors,
elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nice
devint ce qu'elle dsirait. La jeune femme se voua au rude mtier de
garde-malade; cela lui cra une occupation de corps et d'esprit qui
lui fit grand bien.

Les poux, pour ne point rester face  face, roulaient ds le matin,
dans la salle  manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils
l'apportaient entre eux, comme si elle et t ncessaire  leur
existence; ils la faisaient assister  leurs repas,  toutes leurs
entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle tmoignait
le dsir de passer dans sa chambre. Elle n'tait bonne qu' rompre
leur tte--tte, elle n'avait pas le droit de vivre  part. A huit
heures, Laurent allait  son atelier, Thrse descendait  la
boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle  manger
jusqu' midi; puis, aprs le djeuner, elle se trouvait seule de
nouveau jusqu' six heures. Souvent, pendant la journe, sa nice
montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de
rien. Les amis de la famille ne savaient quels loges inventer pour
exalter les vertus de Thrse et de Laurent.

Les rceptions du jeudi continurent, et l'impotente y assista, comme
par le pass. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures 
onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour  tour les
invits avec des lueurs pntrantes. Les premiers jours le vieux
Michaud et Grivet demeurrent un peu embarrasss en face du cadavre de
leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils
n'prouvaient qu'un chagrin mdiocre, et ils se demandaient dans
quelle juste mesure il tait convenable de s'attrister. Fallait-il
parler  cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu
 peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui
tait arriv. Ils finirent par feindre d'ignorer compltement son
tat. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les rponses,
riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais dmonter par
l'expression rigide de son visage. Ce fut un trange spectacle; ces
hommes avaient l'air de parler raisonnablement  une statue, comme les
petites filles parlent  leur poupe. La paralytique se tenait raide
et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les
gestes, ayant avec elle des conversations trs animes. Michaud et
Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils
croyaient faire preuve de politesse, ils s'vitaient, en outre,
l'ennui des condolances d'usage. Mme Raquin devait tre flatte de se
voir traite en personne bien portante, et, ds lors, il leur tait
permis de s'gayer en sa prsence sans le moindre scrupule.

Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec
Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprt
sur-le-champ ce qu'elle dsirait. C'tait encore l une attention
dlicate. Seulement,  chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il
interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont
les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il dclarait qu'elle
demandait telle ou telle chose. Vrification faite, Mme Raquin ne
demandait rien du tout ou demandait une chose toute diffrente. Cela
ne dcourageait pas Grivet, qui lanait un victorieux: Quand je vous
le disais! et qui recommenait quelques minutes plus tard. C'tait
une bien autre affaire lorsque l'impotente tmoignait ouvertement un
dsir; Thrse, Laurent, les invits nommaient l'un aprs l'autre les
objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer
par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait
par la tte, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme
Raquin dsirait. Ce qui ne lui empchait pas de rpter:

--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit
que j'ai raison.... N'est-ce pas, chre dame.... Oui, oui.

D'ailleurs, ce n'tait pas une chose facile que de saisir les souhaits
de la pauvre vieille. Thrse seule avait cette science. Elle
communiquait assez aisment avec cette intelligence mure, vivante
encore et enterre au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans
cette misrable crature qui vivait juste assez pour assister  la vie
sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans
doute d'une faon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle
n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les penses qui
naissaient en elle. Ses ides l'touffaient peut-tre. Elle n'aurait
pu lever la main, ouvrir la bouche, quand mme un de ses mouvements,
une de ses paroles et dcid des destines du monde. Son esprit tait
comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mgarde et qui se
rveillent dans la nuit de la terre,  deux ou trois mtres au-dessous
du sol; ils crient, ils se dbattent, et l'on passe sur eux sans
entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme
Raquin, les lvres serres, les mains allonges sur les genoux,
mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:

--Qui sait  quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer
quelque drame cruel au fond de cette morte.

Laurent se trompait, Mme Raquin tait heureuse, heureuse des soins et
de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rv de finir
comme cela, lentement, au milieu des dvouements et des caresses.
Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis
qui l'aidaient  mourir en paix. Mais elle acceptait son tat sans
rvolte; la vie paisible et retire qu'elle avait toujours mene, les
douceurs de son temprament lui empchaient de sentir trop rudement
les souffrances du mutisme et de l'immobilit. Elle tait redevenue
enfant, elle passait des journes sans ennui,  regarder devant elle,
 songer au pass. Elle finit mme par goter des charmes  rester
bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.

Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clart plus
pntrantes. Elle en tait arrive  se servir de ses yeux comme d'une
main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle supplait,
ainsi, d'une faon trange et charmante, aux organes qui lui faisaient
dfaut. Ses regards taient beaux, d'une beaut cleste, au milieu de
sa face dont les chairs pendaient molles et grimaantes. Depuis que
ses lvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait
du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides
passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'tait
plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lvres dans ce
visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut
s'clairait divinement. C'tait surtout pour ses chers enfants qu'elle
mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son
me dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent
la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec
amour par des regards pleins d'une tendre effusion.

Elle vcut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se
croyant  l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir pay sa
part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup
l'crasa.

Thrse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine
lumire, elle ne vivait plus assez pour les sparer et les dfendre
contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle tait l, qu'elle
les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient
Camille et cherchaient  le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils
laissaient chapper malgr eux des aveux, des phrases qui finirent par
tout rvler  Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant
laquelle il parla comme un hallucin. Brusquement, la paralytique
comprit.

Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle prouva une
telle secousse, que Thrse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,
elle retomba dans une rigidit de fer. Cette espce de choc fut
d'autant plus pouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La
sensibilit, un instant rappele, disparut; l'impotente demeura plus
crase, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, taient devenus
noirs et durs, pareils  des morceaux de mtal.

Jamais dsespoir n'tait tomb plus rudement dans un tre. La sinistre
vrit, comme un clair, brla les yeux de la paralytique et entra eu
elle avec le heurt suprme d'un coup de foudre. Si elle avait pu se
lever, jeter le cri d'horreur qui montait  sa gorge, maudire les
assassins de son fils, elle et moins souffert. Mais aprs avoir tout
entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,
gardant en elle l'clat de sa douleur. Il lui sembla que Thrse et
Laurent l'avaient lie, cloue sur son fauteuil pour l'empcher de
s'lancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir  lui rpter:  Nous
avons tu Camille , aprs avoir pos sur ses lvres un billon qui
touffait ses sanglots. L'pouvante, l'angoisse couraient furieusement
dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts
surhumains pour soulever le poids qui l'crasait, pour dgager sa
gorge et trouver ainsi passage au flot de son dsespoir. Et vainement
elle tendait ses dernires nergies; elle sentait sa langue froide
contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une
impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient
 celles d'un homme tomb en lthargie qu'on enterrerait et qui,
billonn par les liens de sa chair, entendrait sur sa tte le bruit
sourd des pelletes de sable.

Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle
sentit en elle un croulement qui la brisa. Sa vie entire tait
dsole, toutes ses tendresses, toutes ses bonts, tous ses
dvouements venaient d'tre brutalement renverss et fouls aux pieds.
Elle avait men une vie d'affection et de douceur et,  ses heures
dernires, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux
bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est
mensonge et que tout est crime. Le voile qui se dchirait lui
montrait, au-del des amours et des amitis qu'elle avait cru voir, un
spectacle effroyable de sang et de honte. Elle et injuri Dieu, si
elle avait pu crier un blasphme. Dieu l'avait trompe pendant plus de
soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en
amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et
elle tait demeure enfant, croyant sottement  mille choses niaises,
ne voyant pas la vie relle se traner dans la boue sanglante des
passions. Dieu tait mauvais; il aurait d lui dire la vrit plus
tt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.
Maintenant, il ne lui restait qu' mourir en niant l'amour, en niant
l'amiti, en niant le dvouement. Rien n'existait que le meurtre et la
luxure.

H quoi! Camille tait mort sous les coups de Thrse et de Laurent,
et ceux-ci avaient conu le crime au milieu des hontes de l'adultre?
Il y avait pour Mme Raquin un tel abme dans cette pense, qu'elle ne
pouvait la raisonner ni la saisir d'une faon nette et dtaille. Elle
n'prouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui
semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se
disait:  Je vais aller me briser au fond. 

Aprs la premire secousse, la monstruosit du crime lui parut
invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la
conviction de l'adultre et du meurtre s'tablit en elle, au souvenir
de petites circonstances qu'elle ne s'tait pas expliques jadis.
Thrse et Laurent taient bien les meurtriers de Camille, Thrse
qu'elle avait leve, Laurent qu'elle avait aim en mre dvoue et
tendre. Cela tournait dans sa tte comme une roue immense, avec un
bruit assourdissant. Elle devinait des dtails si ignobles, elle
descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pense 
un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir
pour ne plus penser. Une seule ide, machinale et implacable, broyait
son cerveau avec une pesanteur et un enttement de meule. Elle se
rptait:  Ce sont mes enfants qui ont tu mon enfant , et elle ne
trouvait rien autre chose pour exprimer son dsespoir.

Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec
garement et ne se reconnaissait plus; elle restait crase sous
l'envahissement brutal des penses de vengeance qui chassaient toute
la bont de sa vie. Quand elle eut t transforme, il fit noir en
elle; elle sentit natre dans sa chair mourante un nouvel tre,
impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son
fils.

Lorsqu'elle eut succomb sous l'treinte accablante de la paralysie,
lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter  la gorge de
Thrse et de Laurent, qu'elle rvait d'trangler, elle se rsigna au
silence et  l'immobilit, et de grosses larmes tombrent lentement de
ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce dsespoir muet et immobile.
Ces larmes qui coulaient une  une sur ce visage mort dont pas une
ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer
par tous ses traits et o les yeux seuls sanglotaient, offraient un
spectacle poignant.

Thrse fut prise d'une piti pouvante.

--Il faut la coucher, dit-elle  Laurent, en lui montrant sa tante.

Laurent se hta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se
baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espra
qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un
effort suprme. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrt contre
sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'craser s'il avait
cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le
ciel rserva son tonnerre. Elle resta affaisse, passive, comme un
paquet de linge. Elle lut saisie, souleve, transporte par
l'assassin, elle prouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonne,
entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tte roula sur l'paule de
Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.

--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront
pas....

Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba vanouie. Sa
dernire pense avait t une pense de terreur et de dgot.
Dsormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'treinte immonde
des bras de Laurent.




XXVII


Une crise d'pouvante avait seule pu amener les poux  parler, 
faire des aveux en prsence de Mme Raquin. Ils n'taient cruels ni
l'un ni l'autre: ils auraient vit une semblable rvlation par
humanit si leur sret ne leur et pas dj fait une loi de garder le
silence.

Le jeudi suivant, ils furent singulirement inquiets. Le matin,
Thrse demanda  Laurent s'il croyait prudent de laisser la
paralytique dans la salle  manger pendant la soire. Elle savait
tout, elle pourrait donner l'veil.

--Bah! rpondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit
doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?

--Elle trouvera peut-tre un moyen, rpondit Thrse. Depuis l'autre
soir, je lis dans ses yeux une pense implacable.

--Non, vois-tu, le mdecin m'a dit que tout tait bien fini pour elle.
Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de
l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bte de
charger encore notre conscience en l'empchant d'assister  cette
soire....

Thrse frissonna.

--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez
de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante
dans sa chambre et prtendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle
dort.

--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbcile de Michaud entrerait
carrment dans la chambre pour voir quand mme sa vieille amie.... Ce
serait une excellente faon pour nous perdre.

Il hsitait, il voulait paratre tranquille, et l'anxit le faisait
balbutier.

--Il vaut mieux laisser aller les vnements, continua-t-il. Ces
gens-l sont btes comme des oies; ils n'entendront certainement rien
aux dsespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la
chose, car ils sont trop loin de la vrit. Une fois l'preuve faite,
nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu
verras, tout ira bien.

Le soir, quand les invits arrivrent, Mme Raquin occupait sa place
ordinaire, entre le pole et la table. Laurent et Thrse jouaient la
belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse
l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baiss
trs bas l'abat-jour de la lampe; la toile cire seule tait claire.

Les invits eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui
prcdait toujours la premire partie de dominos. Grivet et Michaud ne
manqurent pas d'adresser  la paralytique les questions d'usage sur
sa sant, questions auxquelles ils firent eux-mmes des rponses
excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Aprs quoi, sans plus
s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu
avec dlices.

Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait
fivreusement cette soire. Elle avait runi ses dernires forces pour
dnoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne
pas assister  la soire. Elle pensait que Laurent la ferait
disparatre, la tuerait peut-tre, ou tout au moins l'enfermerait dans
sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait l, quand elle fut en
prsence des invits, elle gota une joie chaude en songeant qu'elle
allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue tait bien
morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volont
tonnante, elle parvint  galvaniser en quelque sorte sa main droite,
 la soulever lgrement de son genou o elle tait toujours tendue,
inerte; elle la fit ensuite ramper peu  peu le long d'un des pieds de
la table, qui se trouvait devant elle, et parvint  la poser sur la
toile cire. L elle agita faiblement les doigts comme pour attirer
l'attention.

Quand les joueurs aperurent au milieu d'eux cette main de morte,
blanche et molle, ils furent trs surpris. Grivet s'arrta, les bras
en l'air, au moment o il allait poser victorieusement le double-six.
Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remu les mains.

--H! voyez donc, Thrse, cria Michaud, voil Mme Raquin qui agite
les doigts.... Elle dsire sans doute quelque chose.

Thrse ne put rpondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le
labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde
sous la lumire crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait
parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.

--Pardieu! oui, dit Grivet, elle dsire quelque chose.... Oh! nous
nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....
Hein! n'est-ce pas, chre dame?

Mme Raquin fit un signe violent, de dngation. Elle allongea un
doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit  tracer
pniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqu
quelques traits, que Grivet s'cria de nouveau avec triomphe:

--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.

L'impotente jeta sur le vieil employ un regard terrible et reprit le
mot qu'elle voulait crire. Mais,  chaque instant, Grivet
l'interrompait en dclarant que c'tait inutile, qu'il avait compris,
et il avanait une sottise. Michaud finit par le faire taire.

--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille
amie.

Et il regarda sur la toile cire, comme il aurait prt l'oreille.
Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommenc
un mot  plus de dix reprises, et ils ne traaient plus ce mot qu'en
s'garant  droite et  gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne
pouvant lire, forant l'impotente  toujours reprendre les premires
lettres.

--Ah! bien, s'cria tout  coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle
vient d'crire votre nom, Thrse.... Voyons:  _Thrse et_... 
Achevez, chre dame.

Thrse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa
tante glisser sur la toile cire, et il lui semblait que ces doigts
traaient son nom et l'aveu de son crime en caractres de feu. Laurent
s'tait lev violemment, se demandant s'il n'allait pas se prcipiter
sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout tait
perdu, il sentit sur son tre la pesanteur et le froid du chtiment,
en voyant cette main revivre pour rvler l'assassinat de Camille.

Mme Raquin crivait toujours, d'une faon de plus en plus hsitante.

--C'est parfait, je lis trs bien, reprit Olivier au bout d'un
instant, en regardant les poux. Votre tante crit vos deux noms: 
_Thrse et Laurent_... 

La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant
sur les meurtriers des regards qui les crasrent. Puis elle voulut
achever. Mais ses doigts s'taient raidis, la volont suprme qui les
galvanisait lui chappait; elle sentait la paralysie remonter
lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.
Elle se hta, elle traa encore un mot. Le vieux Michaud lut  haute
voix:

-- _Thrse et Laurent ont_... 

Et Olivier demanda:

--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?

Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point
d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse
avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main
fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et
retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair
inanime. La paralysie tait revenue et avait arrt le chtiment.
Michaud et Olivier se rassirent, dsappoints, tandis que Thrse et
Laurent gotaient une joie si cre, qu'ils se sentaient dfaillir sous
le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.

Grivet tait vex de ne pas avoir t cru sur parole. Il pensa que le
moment tait venu de reconqurir son infaillibilit en compltant la
phrase inacheve de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette
phrase:

--C'est trs clair, dit-il, je devine la phrase entire dans les yeux
de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle crive sur une table, moi; un de
ses regards me suffit.... Elle a voulu dire:  Thrse et Laurent ont
bien soin de moi. 

Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la socit fut de
son avis. Les invits se mirent  faire l'loge des poux, qui se
montraient si bons pour la pauvre dame.

--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a
voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses
enfants. Cela honore toute la famille.

Et il ajouta en reprenant ses dominos:

--Allons, continuons. O en tions-nous?... Grivet allait poser le
double-six, je crois.

Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.

La paralytique regardait sa main, abme dans un affreux dsespoir. Sa
main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb,
maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne
voulait pas que Camille ft veng, il retirait  sa mre le seul moyen
de faire connatre aux hommes le meurtre dont il avait t la victime.
Et la malheureuse se disait qu'elle n'tait plus bonne qu' aller
rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupires, se
sentant inutile dsormais, voulant se croire dj dans la nuit du
tombeau.




XXVIII


Depuis deux mois, Thrse et Laurent se dbattaient dans les angoisses
de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta
lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colre
pleins de menaces sourdes.

La haine devait forcment venir. Ils s'taient aims comme des brutes,
avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des vnements
du crime, leur amour tait devenu de la peur, et ils avaient prouv
une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la
souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se
rvoltaient et s'emportaient.

Ce fut une haine atroce, aux clats terribles. Ils sentaient bien
qu'ils se gnaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mneraient une
existence tranquille, s'ils n'taient pas toujours l face  face.
Quand ils taient en prsence, il leur semblait qu'un poids norme les
touffait, et ils auraient voulu carter ce poids, leurs lvres se
pinaient, des penses de violence passaient dans leurs yeux clairs,
il leur prenait des envies de s'entre-dvorer.

Au fond, une pense unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur
crime, ils se dsespraient d'avoir  jamais troubl leur vie. De l
venaient toute leur colre et toute leur haine. Ils sentaient que le
mal tait incurable, qu'ils souffriraient jusqu' leur mort du meurtre
de Camille, et cette ide de perptuit dans la souffrance les
exasprait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient 
eux-mmes, ils s'excraient.

Ils ne voulaient pas reconnatre tout haut que leur mariage tait le
chtiment fatal du meurtre; ils se refusaient  entendre la voix
intrieure qui leur criait la vrit, en talant devant eux l'histoire
de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les
secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colre, ils
devinaient les fureurs de leur tre goste qui les avaient pousss 
l'assassinat pour contenter ses apptits, et qui ne trouvait dans
l'assassinat qu'une existence dsole et intolrable. Ils se
souvenaient du pass, ils savaient que leur esprance trompe de
luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils
avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point
pleur Camille, ils se seraient engraisss de leur crime. Mais leur
corps s'tait rvolt, refusant le mariage, et ils se demandaient avec
terreur o allaient les conduire l'pouvante et le dgot. Ils
n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dnouement
sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachs
ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire  cet
embrassement forc, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se
roidissaient sans parvenir  se dlivrer. Puis, comprenant que jamais
ils n'chapperaient  leur treinte, irrits par les cordes qui leur
coupaient la chair, coeurs de leur contact, sentant  chaque heure
crotre leur malaise, oubliant qu'ils s'taient eux-mmes lis l'un 
l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils
s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir
moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en
s'tourdissant de leurs cris et de leurs accusations.

Chaque soir une querelle clatait. On et dit que les meurtriers
cherchaient des occasions pour s'exasprer, pour dtendre leurs nerfs
roidis. Ils s'piaient, se ttaient du regard, fouillant leurs
blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre
volupt  se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu
d'une irritation continuelle, las d'eux-mmes, ne pouvant plus
supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans dlirer.
Leur tre entier se trouvait prpar pour la violence; la plus lgre
impatience, la contrarit la plus ordinaire grandissaient d'une faon
trange dans leur organisme dtraqu, et devenaient tout d'un coup
grosses de brutalit. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au
lendemain. Un plat trop chaud, une fentre ouverte, un dmenti, une
simple observation suffisaient pour les pousser  de vritables crises
de folie. Et toujours,  un moment de la dispute, ils se jetaient le
noy  la face. De parole en parole, ils en arrivaient  se reprocher
la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient
jusqu' la rage. C'taient des scnes atroces, des touffements, des
coups, des cris ignobles, des brutalits honteuses. D'ordinaire,
Thrse et Laurent s'exaspraient ainsi aprs le repas; ils
s'enfermaient dans la salle  manger pour que le bruit de leur
dsespoir ne ft pas entendu. L, ils pouvaient se dvorer  l'aise,
au fond de cette pice humide, de cette sorte de caveau que la lampe
clairait de lueurs jauntres. Leurs voix, au milieu du silence et de
la tranquillit de l'air, prenaient des scheresses dchirantes. Et
ils ne cessaient que lorsqu'ils taient briss de fatigue; alors
seulement ils pouvaient aller goter quelques heures de repos. Leurs
querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner
le sommeil en hbtant leurs nerfs.

Mme Raquin les coutait. Elle tait l sans cesse, dans son fauteuil,
les mains pendantes sur les genoux, la tte droite, la face muette.
Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses
yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixit aigu. Son
martyre devait tre atroce. Elle sut ainsi, dtail par dtail, les
faits qui avaient prcd et suivi le meurtre de Camille, elle
descendit peu  peu dans les salets et les crimes de ceux qu'elle
avait appels ses chers enfants.

Les querelles des poux la mirent au courant des moindres
circonstances, talrent devant son esprit terrifi, un  un, les
pisodes de l'horrible aventure. Et  mesure qu'elle pntrait plus
avant dans cette boue sanglante, elle criait grce, elle croyait
toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore.
Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau dtail. Toujours
l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle
tait perdue dans un rve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le
premier aveu avait t brutal et crasant, mais elle souffrait
davantage de ces coups rpts, de ces petits faits que les poux
laissaient chapper au milieu de leur emportement et qui clairaient
le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mre entendait
le rcit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce rcit
devenait plus pouvantable, plus circonstanci, et tait cri  ses
oreilles avec plus de cruaut et d'clat.

Parfois, Thrse tait prise de remords, en face de ce masque blafard
sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait
sa tante  Laurent, le conjurant du regard de se taire.

--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalit, tu sais bien
qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux
qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me
gner.

Et la querelle continuait, pre, clatante, tuant de nouveau Camille.
Ni Thrse ni Laurent n'osaient cder  la pense de piti qui leur
venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils
se disputaient, et de lui viter ainsi le rcit du crime. Ils
redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux
ce cadavre  demi vivant. Leur piti cdait devant leur lchet, ils
imposaient  Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils
avaient besoin de sa prsence pour se protger contre leurs
hallucinations.

Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mmes
accusations. Ds que le nom de Camille tait prononc, ds que l'un
d'eux accusait l'autre d'avoir tu cet homme, il y avait un choc
effrayant.

Un soir,  dner, Laurent, qui cherchait un prtexte pour s'irriter,
trouva que l'eau de la carafe tait tide; il dclara que l'eau tide
lui donnait des nauses, et qu'il en voulait de la frache.

--Je n'ai pu me procurer de la glace, rpondit schement Thrse.

--C'est bien, je ne boirai pas, reprt Laurent.

--Cette eau est excellente.

--Elle est chaude et a un got de bourbe. On dirait de l'eau de
rivire.

Thrse rpta:

--De l'eau de rivire....

Et elle clata en sanglots. Un rapprochement d'ides venait d'avoir
lieu dans son esprit.

--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prvoyait la rponse et
qui plissait.

--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le
sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tu.

--Tu mens! cria l'assassin avec vhmence, avoue que tu mens.... Si je
l'ai jet  la Seine, c'est que tu m'as pouss  ce meurtre.

--Moi! moi!

--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas  te faire
avouer de force la vrit. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que
tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me
soulage.

--Mais ce n'est pas moi qui ai noy Camille.

--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'tonnement et
l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.

Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en
feu, lui cria dans la face:

--Tu tais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas:
 Je vais le jeter  la rivire.  Alors tu as accept, tu es entre
dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassin avec moi.

--Ce n'est pas vrai.... J'tais folle, je ne sais plus ce que j'ai
fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.

Ces dngations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'ide
d'avoir une complice le soulageait; il aurait tent, s'il l'avait os,
de se prouver  lui-mme que toute l'horreur du meurtre retombait sur
Thrse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui
faire confesser qu'elle tait la plus coupable.

Il se mit  marcher de long en large, criant, dlirant, suivi par les
regards fixes de Mme Raquin.

--Ah! la misrable! la misrable! balbutiait-il d'une voix trangle,
elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas monte un soir dans ma
chambre comme une prostitue, ne m'as-tu pas saoul de tes caresses
pour me dcider  te dbarrasser de ton mari? Il te dplaisait, il
sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir
ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais  tout cela, moi?
est-ce que j'tais un coquin? Je vivais tranquille, en honnte homme,
ne faisant de mal  personne. Je n'aurais pas cras une mouche.

--C'est toi qui as tu Camille, rpta Thrse avec une obstination
dsespre qui faisait perdre la tte  Laurent.

--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un clat
terrible.... Vois-tu, ne m'exaspre pas, cela pourrait mal finir....
Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livre  moi
comme une fille, l, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait
connatre tes volupts qui m'ont affol. Avoue que tu avais calcul
tout cela, que tu hassais Camille, et que depuis longtemps tu voulais
le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre
lui et de le briser.

--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis l.... Tu n'as
pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi,
qu'avant de te connatre, j'tais une honnte femme qui n'avait jamais
fait de mal  personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus
folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais
trop de choses  te reprocher.

--Qu'aurais-tu donc  me reprocher?

--Non, rien... Tu ne m'as pas sauve de moi-mme, tu as profit de mes
abandons, tu t'es plu  dsoler ma vie.... Je te pardonne tout
cela.... Mais, par grce, ne m'accuse pas d'avoir tu Camille. Garde
ton crime pour toi, ne cherche pas  m'pouvanter davantage.

Laurent leva la main pour frapper Thrse au visage.

--Bats-moi, j'aime mieux a, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.

Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit 
ct del jeune femme.

--coute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforait de rendre calme, il
y a de la lchet  refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que
nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que
moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant
innocente? Si tu tais innocente, tu n'aurais pas consenti 
m'pouser. Souviens-toi des deux annes qui ont suivi le meurtre.
Dsires-tu tenter une preuve? Je vais aller tout dire au procureur
imprial, et tu verras si nous ne serons pas condamns l'un et
l'autre.

Ils frissonnrent, et Thrse reprit:

--Les hommes me condamneraient peut-tre, mais Camille sait bien que
tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te
tourmente.

--Camille me laisse en repos, dit Laurent ple et tremblant, c'est toi
qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier.

--Ne dis pas cela, s'cria la jeune femme avec colre, je n'ai pas
cri, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu
cherches  le dtourner de toi.... Je suis innocente!

Ils se regardrent terrifis, briss de fatigue, craignant d'avoir
voqu le cadavre du noy. Leurs querelles finissaient toujours ainsi;
ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient  se tromper
eux-mmes pour mettre en fuite les mauvais rves. Leurs continuels
efforts tendaient  rejeter  tour de rle la responsabilit du crime,
 se dfendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser
sur eux les charges les plus graves. Le plus trange tait qu'ils ne
parvenaient pas  tre dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient
parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient
des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lvres se donnaient des
dmentis. C'taient des mensonges purils, des affirmations ridicules,
la dispute toute de mots de deux misrables qui mentaient pour mentir,
sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient
le rle d'accusateur, et, bien que jamais le procs qu'ils se
faisaient n'et amen un rsultat, ils le recommenaient chaque soir
avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien,
qu'ils ne parviendraient pas  effacer le pass, et ils tentaient
toujours cette besogne, ils revenaient toujours  la charge,
aiguillonns par la douleur et l'effroi, vaincus  l'avance par
l'accablante ralit. Le bnfice le plus net qu'ils tiraient de leurs
disputes tait de produire une tempte de mots et de cris dont le
tapage les tourdissait un moment.

Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la
paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait
dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tte de
Thrse.




XXIX


Une nouvelle phase se dclara. Thrse, pousse  bout par la peur, ne
sachant o trouver une pense consolante, se mit  pleurer le noy
tout haut devant Laurent.

Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se
brisrent, sa nature sche et violente s'amollit. Dj elle avait eu
des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces
attendrissements revinrent, comme une raction ncessaire et fatale.
Lorsque la jeune femme eut lutt de toute son nergie nerveuse contre
le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vcu pendant plusieurs mois
sourdement irrite, rvolte contre ses souffrances, cherchant  les
gurir par les seules volonts de son tre, elle prouva tout d'un
coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue
femme, petite fille mme, ne se sentant plus la force de se roidir, de
se tenir fivreusement debout en face de ses pouvantes, elle se jeta
dans la piti, dans les larmes et les regrets, esprant y trouver
quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de
chair et d'esprit qui la prenaient; peut-tre le noy, qui n'avait pas
cd devant ses irritations, cderait-il devant ses pleurs. Elle eut
ainsi des remords par calcul, se disant que c'tait sans doute le
meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines
dvotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant
des lvres et en prenant l'attitude humble de la pnitence, Thrse
s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir
au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lchet.
D'ailleurs, elle prouvait une sorte de plaisir physique 
s'abandonner,  se sentir molle et brise,  s'offrir  la douleur
sans rsistance.

Elle accabla Mme Raquin de son dsespoir larmoyant. La paralytique lui
devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de
prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer
ses fautes et en demander le pardon. Ds qu'elle prouvait le besoin
de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant
l'impotente, et l, criait, touffait, jouait  elle seule une scne
de remords qui la soulageait en l'affaiblissant.

--Je suis une misrable, balbutiait-elle, je ne mrite pas de grce.
Je vous ai trompe, j'ai pouss votre fils  la mort. Jamais vous ne
me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui
me dchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-tre auriez-vous
piti.... Non, pas de piti pour moi. Je voudrais mourir ainsi  vos
pieds, crase par la honte et la douleur.

Elle parlait de la sorte pendant des heures entires, passant du
dsespoir  l'esprance, se condamnant, puis se pardonnant; elle
prenait une voix de petite fille malade, tantt brve, tantt
plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite,
obissant  toutes les ides d'humilit et de fiert, de repentir et
de rvolte qui lui passaient par la tte. Parfois mme elle oubliait
qu'elle tait agenouille devant Mme Raquin, elle continuait son
monologue dans le rve. Quand elle s'tait bien tourdie de ses
propres paroles, elle se relevait chancelante, hbte, et elle
descendait  la boutique, calme, ne craignant plus d'clater en
sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de
remords la prenait elle se htait de remonter et de s'agenouiller
encore aux pieds de l'impotente. Et la scne recommenait dix fois par
jour.

Thrse ne songeait jamais que ses larmes et l'tage de son repentir
devaient imposer  sa tante des angoisses indicibles. La vrit tait
que, si l'on avait cherch  inventer un supplice pour torturer Mme
Raquin, on n'en aurait pas  coup sr trouv de plus effroyable que la
comdie du remords joue par sa nice. La paralytique devinait
l'gosme cach sous ces effusions de douleur. Elle souffrait
horriblement de ces longs monologues qu'elle tait force de subir 
chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat
de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une
pense implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus
aigu, et, toute la journe, il lui fallait entendre des demandes de
pardon, des prires humbles et lches. Elle aurait voulu rpondre;
certaines phrases de sa nice faisaient monter  sa gorge des refus
crasants, mais elle devait rester muette, laissant Thrse plaider sa
cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilit o elle tait de
crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment
inexprimable. Et, une  une, les paroles de la jeune femme entraient
dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle
crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de
supplice par une pense diabolique de cruaut. Son unique moyen de
dfense tait de fermer les yeux, ds que sa nice s'agenouillait
devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas.

Thrse finit par s'enhardir jusqu' embrasser sa tante. Un jour,
pendant un accs de repentir, elle feignit devoir surpris dans les
yeux de la paralytique une pense de misricorde; elle se trana sur
les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix perdue:  Vous me
pardonnez! vous me pardonnez!  puis elle baisa le front et les joues
de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tte en arrire. La chair
froide sur laquelle Thrse posa ls lvres, lui causa un violent
dgot. Elle pensa que ce dgot serait, comme les larmes et les
remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua 
embrasser chaque jour l'impotente, par pnitence et pour se soulager.

--Oh! que vous tes bonne! s'criait-elle parfois. Je vois bien que
mes larmes vous ont touche.... Vos regards sont pleins de piti....
Je suis sauve....

Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tte sur ses genoux,
lui baisait les mains, lui souriait d'une faon heureuse, la soignait
avec les marques d'une affection passionne. Au bout de quelque temps,
elle crut  la ralit de cette comdie, elle s'imagina qu'elle avait
obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur
qu'elle prouvait d'avoir sa grce.

C'en tait trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les
baisers de sa nice, elle ressentait cette sensation cre de
rpugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent
la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle tait
oblige de subir les caresses immondes de la misrable qui avait trahi
et tu son fils, elle ne pouvait mme essuyer de la main les baisers
que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures,
elle sentait ces baisers qui la brlaient. C'est ainsi qu'elle tait
devenue la poupe des meurtriers de Camille, poupe qu'ils
habillaient, qu'ils tournaient  droite et  gauche, dont ils se
servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte
entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les
entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, rvoltes et
dchires, au moindre contact de Thrse ou de Laurent. Ce qui
l'exaspra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui
prtendait lire des penses de misricorde dans ses regards, lorsque
ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent
des efforts suprmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute
sa haine dans ses yeux. Mais Thrse, qui trouvait son compte  se
rpter vingt fois par jour qu'elle tait pardonne, redoubla de
caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique
acceptt des remerciements et des effusions que son coeur repoussait.
Elle vcut, ds lors, pleine d'une irritation amre et impuissante, en
face de sa nice assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour
la rcompenser de ce qu'elle nommait sa bont cleste.

Lorsque Laurent tait l et que sa femme s'agenouillait devant Mme
Raquin, il la relevait avec brutalit:

--Pas de comdie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je
me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler.

Les remords de Thrse l'agitaient trangement. Il souffrait davantage
depuis que sa complice se tranait autour de lui, les yeux rougis par
les larmes, les lvres suppliantes. La vue de ce regret vivant
redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'tait comme un
reproche ternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que
le repentir ne pousst un jour sa femme  tout rvler. Il aurait
prfr qu'elle restt roidie et menaante, se dfendant avec pret
contre ses accusations. Mais elle avait chang de tactique, elle
reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au
crime, elle s'accusait elle-mme, elle se faisait molle et craintive,
et partait de l pour implorer la rdemption avec des humilits
ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles taient,
chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.

--coute, disait Thrse  son mari, nous sommes de grands coupables,
il faut nous repentir, si nous voulons goter quelque tranquillit....
Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons
ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime
horrible.

--Bah! rpondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te
sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te
distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tte avec tes
larmes.

--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lche, cependant, tu
as pris Camille en tratre.

--Veux-tu dire que je suis seul coupable?

--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi.
J'aurais d sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute
l'horreur de ma faute, mais je tche de me la faire pardonner, et j'y
russirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras  mener une vie
dsole.... Tu n'as pas mme le coeur d'viter  ma pauvre tante la
vue de tes ignobles colres, tu ne lui as jamais adress un mot de
regret.

Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait
autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tte, lui
prodiguant mille amitis. Laurent tait exaspr.

--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui
sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.

Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes rsignes
le faisaient peu  peu entrer dans des colres aveugles. Il voyait
bien quelle tait sa tactique: elle voulait ne plus faire cause
commune avec lui, se mettre  part, au fond de ses regrets, afin de se
soustraire aux treintes du noy. Par moments, il se disait qu'elle
avait peut-tre pris le bon chemin, que les larmes la guriraient de
ses pouvantes, et il frissonnait  la pense d'tre seul  souffrir,
 avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au
moins la comdie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver
les sanglots et les mots ncessaires, il se rejetait dans la violence,
il secouait Thrse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la
folie furieuse. La jeune femme s'tudiait  rester inerte,  rpondre
par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colre,  se faire
d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.
Laurent montait ainsi jusqu' la rage. Pour mettre le comble  son
irritation, Thrse finissait toujours par faire le pangyrique de
Camille, par taler les vertus de sa victime.

--Il tait bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien
cruels pour nous attaquer  cet excellent coeur qui n'avait jamais eu
une mauvaise pense.

--Il tait bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il
tait bte, n'est-ce pas.... Tu as donc oubli? Tu prtendais que la
moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche
sans laisser chapper une sottise.

--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu
as assassin.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;
Camille m'aimait et je l'aimais.

--Tu l'aimais, ah! vraiment, voil qui est bien trouv.... C'est sans
doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je
me souviens d'un jour o tu te tranais sur ma poitrine en me disant
que Camille t'coeurait lorsque tes doigts s'enfonaient dans sa chair
comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aim, moi. Il te
fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.

--Je l'aimais comme une soeur. Il tait le fils de ma bienfaitrice, il
avait toutes les dlicatesses des natures faibles, il se montrait
noble et gnreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tu, mon
Dieu! mon Dieu?

Elle pleurait, elle se pmait. Mme Raquin lui jetait des regards
aigus, indigne d'entendre l'loge de Camille dans une pareille
bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce dbordement de larmes se
promenait  pas fivreux, cherchant quelque moyen suprme pour
touffer les remords de Thrse. Tout le bien qu'il entendait dire de
sa victime finissait par lui causer une anxit poignante; il se
laissait prendre parfois aux accents dchirants de sa femme, il
croyait rellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.
Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait  des actes de
violence, c'tait le parallle que la veuve du noy ne manquait jamais
d'tablir entre son premier et son second mari, tout  l'avantage du
premier.

--Eh bien! oui, criait-elle, il tait meilleur que toi, je prfrerais
qu'il vct encore et que tu fusses  sa place couch dans la terre.

Laurent haussait d'abord les paules.

--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-tre
pas aim de son vivant, mais maintenant je me souviens et je
l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un
assassin....

--Te tairas-tu! hurlait Laurent.

--Et lui, il est une victime, un honnte homme qu'un coquin a tu. Oh!
tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misrable, un
homme brutal, sans coeur, sans me. Comment veux-tu que je t'aime,
maintenant que te voil couvert du sang de Camille?... Camille avait
toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela
pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.

--Te tairas-tu, misrable?

--Pourquoi me tairais-je? je dis la vrit. J'achterais le pardon au
prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute
si ce sclrat a assassin mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit
baiser la terre o il repose. Ce sont l mes dernires volupts.

Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thrse
talait devant ses yeux, se prcipitait sur elle, la renversait par
terre et la serrait sous son genou, le poing haut.

--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a
lev la main sur ma tte, mais toi, tu es un monstre!

Et Laurent, fouett par ces paroles, la secouait avec rage, la
battait, meurtrissait son corps de son poing ferm. A deux reprises,
il faillit l'trangler. Thrse mollissait sous les coups; elle
gotait une volupt pre  tre frappe; elle s'abandonnait, elle
s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommt davantage.
C'tait encore l un remde contre les souffrances de sa vie; elle
dormait mieux la nuit, quand elle avait t bien battue le soir. Mme
Raquin gotait des dlices cuisantes, lorsque Laurent tranait ainsi
sa nice sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.

L'existence de l'assassin tait effroyable, depuis le jour o Thrse
avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout
haut Camille. A partir de ce moment, le misrable vcut ternellement
avec sa victime;  chaque heure, il dut entendre sa femme louant et
regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un
prtexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait
telle qualit, Camille aimait de telle manire. Toujours Camille,
toujours des phrases attristes qui pleuraient sur la mort de Camille.
Thrse employait toute sa mchancet  rendre plus cruelle cette
torture qu'elle infligeait  Laurent pour se sauvegarder elle-mme.
Elle descendit dans les dtails les plus intimes, elle conta les mille
riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mla ainsi le
souvenir du noy  chacun des actes de la vie journalire. Le cadavre,
qui hantait dj la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit
sur les siges, se mit devant la table, s'tendit dans le lit, se
servit des meubles, des objets qui tranaient. Laurat ne pouvait
toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thrse
lui ft sentir que Camille avait touch cela avant lui. Sans cesse
heurt contre l'homme qu'il avait tu, le meurtrier finit par prouver
une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina,  force
d'tre compar  Camille, de se servir des objets dont Camille s'tait
servi, qu'il tait Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son
cerveau clatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire
taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au dlire.
Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.




XXX


Il vint une heure o Mme Raquin, pour chapper aux souffrances qu'elle
endurait, eut la pense de se laisser mourir de faim. Son courage
tait  bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que
lui imposait la continuelle prsence des meurtriers, elle rvait de
chercher dans la mort un soulagement suprme. Chaque jour ses
angoisses devenaient plus vives, lorsque Thrse l'embrassait, lorsque
Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle
dcida qu'elle chapperait  ces caresses et  ces treintes qui lui
causaient d'horribles dgots. Puisqu'elle ne vivait dj plus assez
pour venger son fils, elle prfrait tre tout  fait morte et ne
laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait
rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.

Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernires
forces  serrer les dents, rejetant ce qu'on russissait  lui
introduire dans la bouche. Thrse tait dsespre: elle se demandait
au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa
tante ne serait plus l. Elle lui tint d'interminables discours pour
lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fcha mme,
retrouvant ses anciennes colres, ouvrant les mchoires de la
paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui rsiste. Mme Raquin
tenait bon. C'tait une lutte odieuse.

Laurent restait parfaitement neutre et indiffrent. Il s'tonnait de
la rage que Thrse mettait  empcher le suicide de l'impotente.
Maintenant que la prsence de la vieille femme leur tait inutile, il
souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tue, mais puisqu'elle dsirait
mourir, il ne voyait pas la ncessit de lui en refuser les moyens.

--Eh! laisse-la donc, criait-il  sa femme. Ce sera un bon
dbarras.... Nous serons peut-tre plus heureux, quand elle ne sera
plus l.

Cette parole, rpte  plusieurs reprises devant elle, causa  Mme
Raquin une trange motion. Elle eut peur que l'esprance de Laurent
ne se ralist, qu'aprs sa mort le mnage ne gott des heures calmes
et heureuses. Elle se dit qu'elle tait lche de mourir, qu'elle
n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assist au dnoment
de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans
la nuit, pour dire  Camille;  Tu es veng.  La pense du suicide
lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup  l'ignorance
qu'elle emporterait dans la tombe; l, au milieu du froid et du
silence de la terre, elle dormirait, ternellement tourmente par
l'incertitude o elle serait du chtiment de ses bourreaux. Pour bien
dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie
cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rve de haine
satisfaite, un rve qu'elle ferait pendant l'ternit. Elle prit les
aliments que sa nice lui prsentait, elle consentira vivre encore.

D'ailleurs, elle voyait bien que le dnoment ne pouvait tre loin.
Chaque jour, la situation entre les poux devenait plus tendue, plus
insoutenable. Un clat, qui devait tout briser, tait imminent.
Thrse et Laurent se dressaient plus menaants l'un devant l'autre, 
toute heure. Ce n'tait plus seulement la nuit qu'ils souffraient de
leur intimit; leurs journes entires se passaient au milieu
d'anxits, de crises dchirantes. Tout leur devenait effroi et
souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer
et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser
l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et
tombant  la fois.

La pense de la sparation leur tait bien venue  tous deux. Ils
avaient rv, chacun de son ct, de fuir, d'aller goter quelque
repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidit et la crasse
semblaient faites pour leur vie dsole. Mais ils n'osaient, ils ne
pouvaient se sauver. Ne point se dchirer mutuellement, ne point
rester l pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait
impossible. Ils avaient l'enttement de la haine et de la cruaut. Une
sorte de rpulsion et d'attraction les cartait et les retenait  la
fois; ils prouvaient cette sensation trange de deux personnes qui,
aprs s'tre querelles, veulent se sparer, et qui cependant
reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des
obstacles matriels s'opposaient  leur fuite, ils ne savaient que
faire de l'impotente, ni que dire aux invits du jeudi. S'ils
fuyaient, peut-tre se douterait-on de quelque chose; alors ils
s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils
restaient par lchet, ils restaient et se tranaient misrablement
dans l'horreur de leur existence.

Quand Laurent n'tait pas l, pendant la matine et l'aprs-midi,
Thrse allait de la salle  manger  la boutique, inquite et
trouble, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se
creusait davantage en elle. Elle tait dsoeuvre, lorsqu'elle ne
pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'tait pas battue et
injurie par son mari. Ds qu'elle se trouvait seule dans la boutique,
un accablement la prenait, elle regardait d'un air hbt les gens qui
traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste  mourir
au fond de ce caveau sombre, puant le cimetire. Elle finit par prier
Suzanne de venir passer les journes entires avec elle, esprant que
la prsence de cette pauvre crature, douce et ple, la calmerait.

Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une
sorte d'amiti respectueuse; depuis longtemps elle avait le dsir de
venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier tait  son bureau.
Elle apporta sa broderie et prit, derrire le comptoir, la place vide
de Mme Raquin.

Thrse,  partir de ce jour, dlaissa un peu sa tante. Elle monta
moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle
avait une autre occupation. Elle coutait avec des efforts d'intrt
les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son mnage, des
banalits de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-mme. Elle se
surprenait parfois  s'intresser  des sottises, ce qui la faisait
ensuite sourire amrement.

Peu  peu, elle perdit toute la clientle qui frquentait la boutique.
Depuis que sa tante tait tendue en haut dans son fauteuil, elle
laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises  la
poussire et  l'humidit. Des odeurs de moisi tranaient, des
araignes descendaient du plafond, le parquet n'tait presque jamais
balay. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'trange
faon dont Thrse les recevait parfois. Lorsqu'elle tait en haut,
battue par Laurent ou secoue par une crise d'effroi, et que la
sonnette de la porte du magasin tintait imprieusement, il lui fallait
descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni
d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente
qui l'attendait, elle s'pargnait mme souvent la peine de la servir,
en rpondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de
ce dont on demandait. Ces faons peu engageantes n'taient pas faites
pour retenir les gens. Les petites ouvrires du quartier, habitues
aux amabilits doucereuses de Mme Raquin, se retirrent devant les
rudesses et les regards fous de Thrse. Quand cette dernire eut pris
Suzanne avec elle, la dfection fut complte: les deux jeunes femmes,
pour ne plus tre dranges au milieu de leurs bavardages,
s'arrangrent de manire  congdier les dernires acheteuses qui se
prsentaient encore. Ds lors, le commerce de mercerie cessa de
fournir un sou aux besoins du mnage; il fallut attaquer le capital
des quarante et quelques mille francs.

Parfois, Thrse sortait pendant des aprs-midi entires. Personne ne
savait o elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle,
non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la
boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait,
reinte, les paupires noires d'puisement, elle retrouvait la petite
femme d'Olivier, derrire le comptoir, affaisse, souriant d'un
sourire vague, dans la mme attitude o elle l'avait laisse cinq
heures auparavant.

Cinq mois environ aprs son mariage, Thrse eut une pouvante. Elle
acquit la certitude qu'elle tait enceinte. La pense d'avoir un
enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliqut
pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noy. Il lui
semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et
amolli. A tout prix, elle voulut dbarrasser son sein de cet enfant
qui la glaait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit
rien  son mari, et, un jour, aprs l'avoir cruellement provoqu,
comme il levait le pied contre elle, elle prsenta le ventre. Elle se
laissa frapper ainsi  en mourir. Le lendemain, elle faisait une
fausse couche.

De son ct, Laurent menait une existence affreuse. Les journes lui
semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les
mmes angoisses, les mmes ennuis lourds, qui l'accablaient  heures
fixes avec une monotonie et une rgularit crasantes. Il se tranait
dans sa vie, pouvant chaque soir par le souvenir de la journe et
par l'attente du lendemain. Il savait que, dsormais, tous ses jours
se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'gales souffrances.
Et il voyait les semaines, les mois, les annes qui l'attendaient,
sombres et implacables, venant  la file, tombant sur lui et
l'touffant peu  peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le prsent
prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de rvolte, il
s'avachissait, il s'abandonnait au nant qui s'emparait dj de son
tre. L'oisivet le tuait. Ds le matin, il sortait, ne sachant o
aller, coeur  la pense de faire ce qu'il avait fait la veille, et
forc malgr lui de le faire de nouveau. Il se rendait  son atelier,
par habitude, par manie. Cette pice, aux murs gris, d'o l'on ne
voyait qu'un carr dsert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne.
Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pense alourdie.
D'ailleurs, il n'osait plus toucher  un pinceau. Il avait fait de
nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'tait mise 
ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser  la folie, il finit par
jeter sa botte  couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la
plus absolue. Cette paresse force lui tait d'une lourdeur
incroyable.

L'aprs-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il
ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue
Mazarine,  se consulter,  hsiter sur les distractions qu'il
pourrait prendre. Il repoussait l'ide de remonter  son atelier, il
se dcidait toujours  descendre la rue Gungaud, puis  marcher le
long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hbt, pris
de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il ft dans son
atelier ou dans les rues, son accablement tait le mme. Le lendemain,
il recommenait, il passait la matine sur son divan, il se tranait
l'aprs-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela
pouvait durer pendant des annes.

Parfois Laurent songeait qu'il avait tu Camille pour ne rien faire
ensuite, et il tait tout tonn, maintenant qu'il ne faisait rien,
d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur.
Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre
la suprme flicit, qui consiste  se croiser les bras, et qu'il
tait un imbcile de ne pas goter en paix cette flicite. Mais ses
raisonnements tombaient devant les faits. Il tait oblig de s'avouer
au fond de lui que son oisivet rendait ses angoisses plus cruelles en
lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer  ses dsespoirs
et en approfondir l'pret incurable. La paresse, cette existence de
brute qu'il avait rve, tait son chtiment. Par moments, il
souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirt de ses penses.
Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalit
sourde qui lui liait les membres pour l'craser plus srement.

A la vrit, il ne gotait quelque soulagement que lorsqu'il battait
Thrse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.

Sa souffrance la plus aigu, souffrance physique et morale, lui venait
de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments,
il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il
venait  oublier le pass, une piqre ardente, qu'il croyait
ressentir, rappelait le meurtre  sa chair et  son esprit. Il ne
pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phnomne
qu'il avait si souvent remarqu et qui l'pouvantait toujours; sous
l'motion qu'il prouvait, le sang montait  son cou, empourprait la
plaie, qui se mettait  lui ronger la peau. Cette sorte de blessure
vivant sur lui, se rveillant, rougissant et le mordant au moindre
trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les
dents du noy avaient enfonc l une bte qui le dvorait. Le morceau
de son cou o se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir
 son corps; c'tait comme de la chair trangre qu'on aurait colle
en cet endroit, comme une chair empoisonne qui pourrissait ses
propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant
et dvorant de son crime. Thrse, quand il la battait, cherchait 
l'gratigner  cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le
faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter,
ds qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable 
Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalits tait de
le martyriser  l'aide de cette morsure.

Il avait bien des fois t tent, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le
cou, pour faire disparatre les marques des dents du noy. Devant le
miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge,
sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines,
il approchait vivement le rasoir, prs de couper en pleine chair. Mais
le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours  lui; il avait
une dfaillance, il tait oblig de s'asseoir et d'attendre que sa
lchet rassure lui permt d'achever de se faire la barbe.

Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans
des colres aveugles et puriles. Lorsqu'il tait las de se quereller
avec Thrse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups
de pied dans les murs, il cherchait quelque chose  briser. Cela le
soulageait. Il avait une haine particulire pour le chat tigr
Franois qui, ds qu'il arrivait, allait se rfugier sur les genoux de
l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tu, c'est qu' la
vrit il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux
ronds d'une fixit diabolique. C'taient ces yeux, toujours ouverts
sur lui, qui exaspraient le jeune homme; il se demandait ce que lui
voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de
vritables pouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'
table,  n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long
silence, il venait tout  coup, en tournant la tte,  apercevoir les
regards de Franois qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il
plissait, il perdait la tte, il tait sur le point de crier au chat:
 H! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux.  Quand il
pouvait lui craser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie
effraye, et alors le miaulement de la pauvre bte le remplissait
d'une vague terreur, comme s'il et entendu le cri de douleur d'une
personne. Laurent,  la lettre, avait peur de Franois. Depuis surtout
que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein
d'une forteresse inexpugnable, d'o il pouvait impunment braquer ses
yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille tablissait une
vague ressemblance entre cette bte irrite et la paralytique. Il se
disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le
dnoncerait, si jamais il parlait un jour.

Un soir enfin, Franois regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au
comble de l'irritation, dcida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute
grande la fentre de la salle  manger, et vint prendre le chat par la
peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulrent sur ses
joues. Le chat se mit  gronder,  se roidir, en tchant de se
retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il
lui ft faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de
son bras contre la muraille noire d'en face. Franois s'y aplatit, s'y
cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute
la nuit, la misrable bte se trana le long de la gouttire, l'chine
brise, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-l, Mme Raquin
pleura Franois presque autant qu'elle avait pleur Camille; Thrse
eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat taient sinistres,
dans l'ombre, sous les fentres.

Bientt Laurent eut de nouvelles inquitudes, Il s'effraya de certains
changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme.

Thrse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus  Mme Raquin
des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait
devant la paralytique des airs de cruaut froide, d'indiffrence
goste. On et dit qu'elle avait essay du remords, et que, le
remords n'ayant pas russi  la soulager, elle s'tait tourne vers un
autre remde. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance 
calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de ddain,
comme une chose inutile qui ne pouvait mme plus servir  sa
consolation. Elle ne lui accorda que les soins ncessaires pour ne pas
la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accable,
elle se trana dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta
jusqu' quatre et cinq fois par semaine.

Ces changements surprirent et alarmrent Laurent. Il crut que le
remords, prenant une nouvelle forme chez Thrse, se manifestait
maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui
parut bien plus inquitant que le dsespoir bavard dont elle
l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le
querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son tre. Il
aurait mieux aim l'entendre puiser sa souffrance que de la voir
ainsi replie sur elle-mme. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne
l'toufft et que, pour se soulager, elle n'allt tout conter  un
prtre ou  un juge d'instruction.

Les nombreuses sorties de Thrse prirent alors une effrayante
signification  ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au
dehors, qu'elle prparait sa trahison. A deux reprises il voulut la
suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit  la guetter de nouveau.
Une pense fixe s'tait empare de lui: Thrse allait faire des
rvlations, pousse  bout par la souffrance, et il lui fallait la
billonner, arrter les aveux dans sa gorge.




XXXI


Un matin, Laurent, au lieu de monter  son atelier, s'tablit chez un
marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Gungaud, en face
du passage. De l, il se mit  examiner les personnes qui dbouchaient
sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thrse. La veille, la
jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne
rentrerait sans doute que le soir.

Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en
allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit
qu'elle ne lui et chapp en prenant la rue de Seine. Il eut l'ide
de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'alle mme de la
maison. Comme il s'impatientait, il vit Thrse sortir vivement du
passage. Elle tait vtue d'toffes claires, et pour la premire fois,
il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe 
longue trane; elle se dandinait sur le trottoir d'une faon
provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa
jupe, en la prenant,  poigne, qu'elle montrait tout le devant de ses
jambes, ses bottines laces et ses bas blancs. Elle remonta la rue
Mazarine. Laurent la suivit.

Le temps tait doux, la jeune femme marchait lentement, la tte un peu
renverse, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regarde
de face se retournaient pour la voir par derrire. Elle prit la rue de
l'cole-de-Mdecine. Laurent fut terrifi; il savait qu'il y avait
quelque part prs de l un commissariat de police; il se dit qu'il ne
pouvait plus douter, que sa femme allait srement le livrer. Alors il
se promit de s'lancer sur elle, si elle franchissait la porte du
commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer  se taire.
Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il
trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le
creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'tre arrt
sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une vritable
agonie; tandis que sa femme s'talait au soleil sur le trottoir,
tranant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrire elle,
ple et frmissant, se rptant que tout tait fini, qu'il ne pourrait
se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait
faire lui semblait un pas de plus vers le chtiment. La peur lui
donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la
jeune femme ajoutaient  sa certitude. Il la suivait, il allait o
elle allait comme on va au supplice.

Brusquement, en dbouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thrse
se dirigea vers un caf qui faisait alors le coin de la rue
Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et
d'tudiants,  une des tables poses sur le trottoir. Elle donna
familirement des poignes de main  tout ce monde. Puis elle se fit
servir une absinthe.

Elle semblait  l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui
l'attendait sans doute l depuis quelque temps. Deux filles vinrent se
pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent  la tutoyer de
leur voix enroue. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes,
les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants,
qui ne tournaient seulement pas la tte. Les gros mots, les rires gras
arrivaient jusqu' Laurent, demeur immobile de l'autre ct de la
place, sous une porte cochre.

Lorsque Thrse eut achev son absinthe, elle se leva, prit le bras du
jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit
jusqu' la rue Saint-Andr-des-Arts. L, il les vit entrer dans une
maison meuble. Il resta au milieu de la chausse, les yeux levs,
regardant la faade de la maison. Sa femme se montra un instant  une
fentre ouverte du second tage. Puis il crut distinguer les mains du
jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thrse. La
fentre se ferma avec un bruit sec.

Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement,
rassur, heureux.

--Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux.
Comme a, elle a une occupation, elle ne songe pas  mal.... Elle est
diablement plus fine que moi.

Ce qui l'tonnait, c'tait de ne pas avoir eu le premier l'ide de se
jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remde contre la terreur.
Il n'y avait pas pens, parce que sa chair tait morte, et qu'il ne se
sentait plus le moindre apptit de dbauche. L'infidlit de sa femme
le laissait parfaitement froid; il n'prouvait aucune rvolte de sang
et de nerfs  la pense qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre
homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait
qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que
cette femme jouait  son mari. Thrse lui tait devenue trangre 
ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il
l'aurait vendue et livre cent fais pour acheter une heure de calme.

Il se mit  flner, jouissant de la raction brusque et heureuse qui
venait de le faire passer de l'pouvante  la paix. Il remerciait
presque sa femme d'tre alle chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle
se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un
dnouement tout imprvu qui le surprenait d'une faon agrable. Ce
qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de
trembler, et qu'il devait  son tour goter du vice pour voir si le
vice ne le soulagerait pas en tourdissant ses penses.

Le soir, Laurent, en revenant  la boutique, dcida qu'il demanderait
quelques milliers de francs  sa femme et qu'il emploierait les grands
moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice cote cher  un homme,
il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il
attendit patiemment Thrse, qui n'tait pas encore rentre. Quand
elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage
du matin. Elle tait un peu grise: il s'chappait de ses vtements mal
rattachs cette senteur cre de tabac et de liqueur qui trane dans
les estaminets. reinte, la face marbre de plaques livides, elle
chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journe.

Le dner fut silencieux. Thrse ne mangea pas. Au dessert, Laurent
posa les coudes sur la table et lui demanda carrment cinq mille
francs.

--Non, rpondit-elle avec scheresse. Si je te laissais libre, tu nous
mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout
droit  la misre.

--C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est gal, je veux
de l'argent.

--Non, mille fois non!... Tu as quitt ta place, le commerce de
mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma
dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te
nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachs. Tu
n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile!

--Rflchis, ne refuse pas comme a. Je te dis que je veux cinq mille
francs, et je les aurai, tu me les donneras quand mme.

Cet enttement tranquille irrita Thrse et acheva de la soler.

--Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commenc.... Il
y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour
manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es  notre charge.
Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrang de faon  vivre  mes
dpens, les bras croiss.... Non tu n'auras rien, pas un sou....
Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un....

Et elle dit le mot. Laurent se mit  rire en haussant les paules. Il
se contenta de rpondre:

--Tu apprends de jolis mots dans le monde o tu vis maintenant.

Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de
Thrse. Celle-ci redressa vivement la tte et dit d'un ton aigre:

--En tout cas, je ne vis pas avec des assassins.

Laurent devint trs ple. Il garda un instant le silence, les yeux
fixs sur sa femme; puis, d'une voix tremblante:

--coute, ma fille, reprit-il, ne nous fchons pas; cela ne vaudrait
rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis  bout de courage. Il serait
prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive
malheur.... Je t'ai demand cinq mille francs, parce que j'en ai
besoin; je puis mme te dire que je compte les employer  assurer
notre tranquillit.

Il eut un trange sourire et continua:

--Voyons, rflchis, donne-moi ton dernier mot.

--C'est tout rflchi, rpondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu
n'auras pas un sou.

Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'tre battue; elle se
fit toute petite, dcide  ne pas cder sous les coups. Mais Laurent
ne s'approcha mme pas, il se contenta de lui dclarer froidement
qu'il tait las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre
au commissaire de police du quartier.

--Tu me pousses  bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable.
Je prfre en finir.... Nous serons jugs et condamns tous deux.
Voil tout.

--Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse
que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu
n'y vas pas. Ah! bien, je suis prte  te suivre sur l'chafaud, je
n'ai pas ta lchet.... Allons, viens avec moi chez le commissaire.

Elle s'tait leve, elle se dirigeait dj vers l'escalier.

--C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent
descendus dans la boutique, ils se regardrent, inquiets, effrays. Il
leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes
qu'ils avaient mises  franchir l'escalier de bois leur avaient suffi
pour leur montrer, dans un clair, les consquences d'un aveu. Ils
virent en mme temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la
guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur
tre, ils prouvaient des dfaillances, ils taient tents de se jeter
aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien
rvler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant
deux ou trois minutes. Ce fut Thrse qui se dcida la premire 
parler et  cder.

--Aprs tout, dit-elle, je suis bien bte de te disputer cet argent.
Tu arriveras toujours  me le manger un jour ou l'autre. Autant
vaut-il que je te le donne tout de suite.

Elle n'essaya pas de dguiser davantage sa dfaite. Elle s'assit au
comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait
toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce
soir-l.

Ds que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, frquenta
les filles, se trana au milieu d'une vie bruyante et affole. Il
dcouchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les motions
fortes, tchait d'chapper au rel. Mais il ne russit qu'
s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le
grand silence terrible qui tait en lui; lorsqu'une matresse
l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de
l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'tait plus fait pour la
luxure et la gloutonnerie; son tre refroidi, comme rigide 
l'intrieur, s'nervait sous les baisers et dans les repas. coeurer a
l'avance, il ne parvenait point  se monter l'imagination,  exciter
ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forant  la
dbauche, et c'tait tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait
Mme Raquin et Thrse, sa lassitude le livrait  des crises affreuses
de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa
souffrance pour s'y habituer et la vaincre.

De son ct, Thrse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle
vcut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafs. Elle rentrait
un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et
s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restrent,
une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dgots
profonds, elle sentit que le vice ne lui russissait pas plus que la
comdie du remords. Elle s'tait en vain trane dans tous les htels
garnis du quartier latin, elle avait en vain men une vie sale et
tapageuse. Ses nerfs taient briss, la dbauche, les plaisirs
physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui
procurer l'oubli. Elle tait comme un de ces ivrognes dont le palais
brl reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle
restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprs de
ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant
qu'ils lui taient inutiles. Elle fut prise d'une paresse dsespre
qui la retint au logis, en jupon malpropre, dpeigne, la figure et
les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse.

Lorsque les deux meurtriers se retrouvrent ainsi face  face, lasss,
ayant puis tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils
comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La dbauche
n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter  leurs angoisses.
Ils taient de nouveau dans le logement froid et humide du passage,
ils y taient comme emprisonns dsormais, car souvent ils avaient
tent le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui
les liait. Ils ne songrent mme plus  essayer une besogne
impossible. Ils se sentirent tellement pousss, crass, attachs
ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute rvolte
serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine
devint de la rage furieuse.

Les querelles du soir recommencrent. D'ailleurs les coups, les cris
duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la mfiance, et la
mfiance acheva de les rendre fous.

Ils eurent peur l'un de l'autre. La scne qui avait suivi la demande
des cinq mille francs, se reproduisit bientt matin et soir. Leur ide
fixe tait qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient
pas de l. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste,
l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire
de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur
colre, ils criaient qu'ils couraient tout rvler, ils
s'pouvantaient  en mourir; puis ils frissonnaient, ils
s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amres de garder le
silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le
courage de se gurir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se
menaaient de confesser le crime, c'tait uniquement pour se terrifier
et s'en ter la pense, car jamais ils n'auraient eu la force de
parler et de chercher la paix dans le chtiment.

A plus de vingt reprises, ils allrent jusqu' la porte du
commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantt c'tait Laurent
qui voulait avouer le meurtre, tantt c'tait Thrse qui courait se
livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se
dcidaient toujours  attendre encore, aprs avoir chang des
insultes et des prires ardentes.

Chaque nouvelle crise les laissait plus souponneux et plus farouches.

Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le
logement du passage, et Thrse ne le laissait plus sortir seul. Leurs
soupons, leur pouvante des aveux, les rapprochrent, les unirent
dans une intimit atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient
vcu si troitement lis l'un  l'autre, et jamais ils n'avaient tant
souffert. Mais, malgr les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se
quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les
plus cuisantes, que de se sparer pendant une heure. Si Thrse
descendait  la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne
caust avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant
les gens qui traversaient le passage, Thrse se plaait  ct de
lui, pour voir s'il ne parlait  personne. Le jeudi soir, quand les
invits taient l, les meurtriers s'adressaient des regards
suppliants, ils s'coutaient avec terreur, s'attendant chacun 
quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commences des sens
compromettants.

Un tel tat de guerre ne pouvait durer davantage.

Thrse et Laurent en arrivrent, chacun de son ct,  rver
d'chapper par un nouveau crime aux consquences de leur premier
crime. Il fallait absolument que l'un d'eux dispart pour que l'autre
gott quelque repos. Cette rflexion leur vint en mme temps; tous
deux sentirent la ncessit pressante d'une sparation, tous deux
voulurent une sparation ternelle. Le meurtre, qui se prsenta  leur
pense, leur sembla fatal, naturel, forcment amen par le meurtre de
Camille. Ils ne le discutrent mme pas, ils en acceptrent le projet
comme le seul moyen de salut. Laurent dcida qu'il tuerait Thrse,
parce que Thrse le gnait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et
qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thrse dcida
qu'elle tuerait Laurent, pour les mmes raisons.

La rsolution bien arrte d'un assassinat les calma un peu. Ils
prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fivre,
sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux consquences
probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunit fussent
assures. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils
obissaient  ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas
livrs pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimul avec tant
d'habilet, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un
second, qu'ils ne songeaient seulement pas  cacher. Il y avait l une
contradiction de conduite qu'ils ne voyaient mme point. Ils se
disaient simplement que s'ils parvenaient  fuir, ils iraient vivre 
l'tranger, aprs avoir pris tout l'argent. Thrse, depuis quinze 
vingt jours, avait retir les quelques milliers de francs qui
restaient de sa dot, et les tenait enferms dans un tiroir que Laurent
connaissait. Ils ne se demandrent pas un instant ce que deviendrait
Mme Raquin.

Laurent avait rencontr, quelques semaines auparavant, un de ses
anciens camarades de collge, alors prparateur chez un chimiste
clbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait
fait visiter le laboratoire o il travaillait, lui montrant les
appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut dcid
au meurtre, Laurent, comme Thrse buvait devant lui un verre d'eau
sucre, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de
grs, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait
dit le jeune prparateur sur les effets terribles de ce poison qui
foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'tait l le poison
qu'il lui fallait. Le lendemain, il russit  s'chapper, il rendit
visite  son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourn, il
vola le petit flacon de grs.

Le mme jour, Thrse profita de l'absence de Laurent pour faire
repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre,
et qui tait fort brch. Elle cacha le couteau dans un coin du
buffet.




XXXII


Le jeudi qui suivit, la soire chez les Raquin, comme les invits
continuaient  appeler le mnage de leurs htes, fut d'une gaiet
toute particulire. Elle se prolongea jusqu' onze heures et demie.
Grivet, en se retirant, dclara ne jamais avoir pass des heures plus
agrables.

Suzanne, qui tait enceinte, parla tout le temps  Thrse de ses
douleurs et de ses joies. Thrse semblait l'couter avec un grand
intrt; les yeux fixes, les lvres serres, elle penchait la tte par
moments: ses paupires, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son
visage. Laurent, de son ct, prtait une attention soutenue aux
rcits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient
pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine  placer un mot entre deux
phrases du pre et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain
respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-l, la causerie
ayant remplac le jeu, il s'cria navement que la conversation de
l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie
de dominos.

Depuis prs de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les
jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'taient pas fatigus une seule
fois de ces soires monotones qui revenaient avec une rgularit
nervante. Jamais ils n'avaient souponn un instant le drame qui se
jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y
entraient. Olivier prtendait d'ordinaire, par une plaisanterie
d'homme de police, que la salle  manger sentait l'honnte homme.
Grivet, pour ne pas rester en arrire, l'avait appele le Temple de la
Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thrse
expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux
invits qu'elle tait tombe. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait
reconnu les marques du poing de Laurent; ils taient convaincus que le
mnage de leurs htes tait un mnage modle, tout de douceur et
d'amour.

La paralytique n'avait plus essay de leur rvler les infamies qui se
cachaient derrire la morne tranquillit des soires du jeudi. En face
des dchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait clater
un jour ou l'autre, amene par la succession fatale des vnements,
elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle.
Ds lors, elle s'effaa, elle laissa agir les consquences de
l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins  leur tour.
Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister
au dnoment violent qu'elle prvoyait; son dernier dsir tait de
repatre ses regards du spectacle des souffrances suprmes qui
briseraient Thrse et Laurent.

Ce soir-l, Grivet vint se placer  ct d'elle et causa longtemps,
faisant comme d'habitude les demandes et les rponses. Mais il ne put
en tirer mme un regard. Lorsque onze heures et demie sonnrent, les
invits se levrent vivement.

--On est si bien chez vous, dclara Grivet, qu'on ne songe jamais 
s'en aller.

--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui
me couche  neuf heures d'habitude.

Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.

--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, a sent les
honntes gens dans cette pice: c'est pourquoi l'on y est si bien.

Grivet, fch d'avoir t devanc, se mit  dclamer, en faisant un
geste emphatique:

--Cette pice est le Temple de la Paix.

Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait 
Thrse:

--Je viendrai demain matin  neuf heures.

--Non, se hta de rpondre la jeune femme, ne venez que
l'aprs-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matine.

Elle parlait d'une voix trange, trouble. Elle accompagna les invits
jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe  la main.
Quand ils furent seuls, les poux poussrent chacun un soupir de
soulagement; une impatience sourde avait d les dvorer pendant toute
la soire. Depuis la veille, ils taient plus sombres, plus inquiets
en face l'un de l'autre. Ils vitrent de se regarder, ils remontrent
silencieusement. Leurs mains avaient de lgers tremblements
convulsifs, et Laurent fut oblig de poser la lampe sur la table, pour
ne pas la laisser tomber.

Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre
la salle  manger, de prparer un verre d'eau sucre pour la nuit,
d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu' ce que
tout ft prt.

Lorsqu'ils furent remonts, ce soir-l, ils s'assirent un instant, les
yeux vagues, les lvres ples. Au bout d'un silence:

--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait
sortir en sursaut d'un rve.

--Si, si, nous nous couchons, rpondit Thrse en frissonnant, comme
si elle avait eu grand froid.

Elle se leva et prit la carafe.

--Laisse, s'cria son mari d'une voix qu'il s'efforait de rendre
naturelle, je prparerai le verre d'eau sucre.... occupe-toi de ta
tante.

Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau.
Puis, se tournant  demi, il y vida le petit flacon de grs, en y
mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thrse s'tait
accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et
cherchait  le glisser dans une des grandes poches qui pendaient  sa
ceinture.

A ce moment, cette sensation trange qui prvient de l'approche d'un
danger fit tourner la tte aux poux, d'un mouvement instinctif. Ils
se regardrent. Thrse vit le flacon dans les mains de Laurent, et
Laurent aperut l'clair blanc du couteau qui luisait entre les plis
de la jupe de Thrse. Ils s'examinrent ainsi pendant quelques
secondes, muets et froids, le mari prs de la table, la femme plie
devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glac en
retrouvant sa propre pense chez son complice. En lisant mutuellement
leur secret dessein sur leur visage boulevers, ils se firent piti et
horreur.

Mme Raquin, sentant que le dnouement tait proche, les regardait avec
des yeux fixes et aigus.

Et brusquement Thrse et Laurent clatrent en sanglots. Une crise
suprme les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles
comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et
d'attendri s'veillait dans leur poitrine. Ils pleurrent, sans
parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient mene et qu'ils
mneraient encore, s'ils taient assez lches pour vivre. Alors, au
souvenir du pass, ils se sentirent tellement las et coeurs
d'eux-mmes, qu'ils prouvrent un besoin immense de repos, de nant.
Ils changrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face
du couteau et du verre de poison. Thrse prit le verre, le vida 
moiti et le tendit  Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un
clair, Ils tombrent l'un sur l'autre, foudroys, trouvant enfin une
consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter,
sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laisse les dents de
Camille.

Les cadavres restrent toute la nuit sur le carreau de la salle et
manger, tordus, vautrs, clairs de lueurs jauntres par les clarts
de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant prs de douze
heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les
contempla  ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les crasant
de regards lourds.


FIN





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