The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde en 80 Jours, by Jules Verne

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Title: Le Tour du Monde en 80 Jours

Author: Jules Verne

Posting Date: October 5, 2013 [EBook #800]
Release Date: January, 1997

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS ***




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Jules Verne

LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS

(1873)




Table des matires


I DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RCIPROQUEMENT
L'UN COMME MATRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE

II O PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL

III O S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER  PHILEAS FOGG

IV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE

V DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAT SUR LA PLACE DE LONDRES

VI DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME

VII QUI TMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILIT DES PASSEPORTS EN
MATIRE DE POLICE

VIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-TRE QU'IL NE
CONVIENDRAIT

IX O LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS
DE PHILEAS FOGG

X O PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN TRE QUITTE EN PERDANT SA
CHAUSSURE

XI O PHILEAS FOGG ACHTE UNE MONTURE  UN PRIX FABULEUX

XII O PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT  TRAVERS LES FORTS
DE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

XIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE
SOURIT AUX AUDACIEUX

XIV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLE DU GANGE
SANS MME SONGER  LA VOIR

XV O LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE
LIVRES

XVI O FIX N'A PAS L'AIR DE CONNATRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI
PARLE

XVII O IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSE DE
SINGAPORE  HONG-KONG

XVIII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CT,
VA  SES AFFAIRES

XIX O PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTRT  SON MATRE, ET CE QUI
S'ENSUIT

XX DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG

XXI O LE PATRON DE LA _Tankadre_ RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE
DEUX CENTS LIVRES

XXII O PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENT
D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE

XXIII DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DMESURMENT

XXIV PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSE DE L'OCAN PACIFIQUE

XXV O L'ON DONNE UN LGER APERU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING

XXVI DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE

XXVII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES 
L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE

XXVIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR  FAIRE ENTENDRE LE
LANGAGE DE LA RAISON

XXIX O IL SERA FAIT LE RCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT
QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION

XXX DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR

XXXI DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRS SRIEUSEMENT LES INTRTS
DE PHILEAS FOGG

XXXII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA
MAUVAISE CHANCE

XXXIII O PHILEAS FOGG SE MONTRE  LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES

XXXIV QUI PROCURE  PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS
ATROCE, MAIS PEUT-TRE INDIT

XXXV DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RPTER DEUX FOIS L'ORDRE
QUE SON MATRE LUI DONNE

XXXVI DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCH

XXXVII DANS LEQUEL IL EST PROUV QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGN  FAIRE
CE TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR




I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RCIPROQUEMENT L'UN
COMME MATRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE


En l'anne 1872, la maison portant le numro 7 de Saville-row,
Burlington Gardens--maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814--,
tait habite par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus
singuliers et les plus remarqus du Reform-Club de Londres, bien qu'il
semblt prendre  tche de ne rien faire qui pt attirer l'attention.

 l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succdait
donc ce Phileas Fogg, personnage nigmatique, dont on ne savait rien,
sinon que c'tait un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen
de la haute socit anglaise.

On disait qu'il ressemblait  Byron--par la tte, car il tait
irrprochable quant aux pieds--, mais un Byron  moustaches et 
favoris, un Byron impassible, qui aurait vcu mille ans sans vieillir.

Anglais,  coup sr, Phileas Fogg n'tait peut-tre pas Londonner. On ne
l'avait jamais vu ni  la Bourse, ni  la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cit. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne
figurait dans aucun comit d'administration. Son nom n'avait jamais
retenti dans un collge d'avocats, ni au Temple, ni  Lincoln's-inn, ni
 Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni  la Cour du chancelier, ni au Banc
de la Reine, ni  l'chiquier, ni en Cour ecclsiastique. Il n'tait ni
industriel, ni ngociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait
partie ni de l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de
l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_, ni de
l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution littraire de l'Ouest_, ni de
l'_Institution du Droit_, ni de cette _Institution des Arts et des Sciences
runis_, qui est place sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majest.
Il n'appartenait enfin  aucune des nombreuses socits qui pullulent
dans la capitale de l'Angleterre, depuis la _Socit de l'Armonica_
jusqu' la _Socit entomologique_, fonde principalement dans le but de
dtruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg tait membre du Reform-Club, et voil tout.

 qui s'tonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystrieux comptt parmi
les membres de cette honorable association, on rpondra qu'il passa sur
la recommandation de MM. Baring frres, chez lesquels il avait un crdit
ouvert. De l une certaine surface, due  ce que ses chques taient
rgulirement pays  vue par le dbit de son compte courant
invariablement crditeur.

Ce Phileas Fogg tait-il riche? Incontestablement. Mais comment il avait
fait fortune, c'est ce que les mieux informs ne pouvaient dire, et Mr.
Fogg tait le dernier auquel il convnt de s'adresser pour l'apprendre.
En tout cas, il n'tait prodigue de rien, mais non avare, car partout o
il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou gnreuse, il
l'apportait silencieusement et mme anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi
peu que possible, et semblait d'autant plus mystrieux qu'il tait
silencieux. Cependant sa vie tait  jour, mais ce qu'il faisait tait
si mathmatiquement toujours la mme chose, que l'imagination,
mcontente, cherchait au-del.

Avait-il voyag? C'tait probable, car personne ne possdait mieux que
lui la carte du monde. Il n'tait endroit si recul dont il ne part
avoir une connaissance spciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs
et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club
au sujet des voyageurs perdus ou gars; il indiquait les vraies
probabilits, et ses paroles s'taient trouves souvent comme inspires
par une seconde vue, tant l'vnement finissait toujours par les
justifier. C'tait un homme qui avait d voyager partout,--en esprit,
tout au moins.

Ce qui tait certain toutefois, c'est que, depuis de longues annes,
Phileas Fogg n'avait pas quitt Londres. Ceux qui avaient l'honneur de
le connatre un peu plus que les autres attestaient que--si ce n'est sur
ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au
club--personne ne pouvait prtendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul
passe-temps tait de lire les journaux et de jouer au whist.  ce jeu du
silence, si bien appropri  sa nature, il gagnait souvent, mais ses
gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme
importante  son budget de charit. D'ailleurs, il faut le remarquer,
Mr. Fogg jouait videmment pour jouer, non pour gagner. Le jeu tait
pour lui un combat, une lutte contre une difficult, mais une lutte sans
mouvement, sans dplacement, sans fatigue, et cela allait  son
caractre.

On ne connaissait  Phileas Fogg ni femme ni enfants,--ce qui peut
arriver aux gens les plus honntes,--ni parents ni amis,--ce qui est
plus rare en vrit. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de
Saville-row, o personne ne pntrait. De son intrieur, jamais il
n'tait question. Un seul domestique suffisait  le servir. Djeunant,
dnant au club  des heures chronomtriquement dtermines, dans la mme
salle,  la mme table, ne traitant point ses collgues, n'invitant
aucun tranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher,  minuit
prcis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club
tient  la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures,
il en passait dix  son domicile, soit qu'il dormt, soit qu'il
s'occupt de sa toilette. S'il se promenait, c'tait invariablement,
d'un pas gal, dans la salle d'entre parquete en marqueterie, ou sur
la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dme 
vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge.
S'il dnait ou djeunait, c'taient les cuisines, le garde-manger,
l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient  sa
table leurs succulentes rserves; c'taient les domestiques du club,
graves personnages en habit noir, chausss de souliers  semelles de
molleton, qui le servaient dans une porcelaine spciale et sur un
admirable linge en toile de Saxe; c'taient les cristaux  moule perdu
du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mlang de
cannelle, de capillaire et de cinnamome; c'tait enfin la glace du
club--glace venue  grands frais des lacs d'Amrique--qui entretenait
ses boissons dans un satisfaisant tat de fracheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est tre un excentrique, il faut
convenir que l'excentricit a du bon!

La maison de Saville-row, sans tre somptueuse, se recommandait par un
extrme confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du
locataire, le service s'y rduisait  peu. Toutefois, Phileas Fogg
exigeait de son unique domestique une ponctualit, une rgularit
extraordinaires. Ce jour-l mme, 2 octobre, Phileas Fogg avait donn
son cong  James Forster--ce garon s'tant rendu coupable de lui avoir
apport pour sa barbe de l'eau  quatre-vingt-quatre degrs Fahrenheit
au lieu de quatre-vingt-six--, et il attendait son successeur, qui
devait se prsenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrment assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapprochs comme ceux d'un soldat  la parade, les mains appuyes sur
les genoux, le corps droit, la tte haute, regardait marcher l'aiguille
de la pendule,--appareil compliqu qui indiquait les heures, les
minutes, les secondes, les jours, les quantimes et l'anne.  onze
heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne
habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa  la porte du petit salon dans lequel se tenait
Phileas Fogg.

James Forster, le congdi, apparut.

Le nouveau domestique, dit-il.

Un garon g d'une trentaine d'annes se montra et salua.

Vous tes Franais et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

--Jean, n'en dplaise  monsieur, rpondit le nouveau venu, Jean
Passepartout, un surnom qui m'est rest, et que justifiait mon aptitude
naturelle  me tirer d'affaire. Je crois tre un honnte garon,
monsieur, mais, pour tre franc, j'ai fait plusieurs mtiers. J'ai t
chanteur ambulant, cuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme
Lotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu
professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et,
en dernier lieu, j'tais sergent de pompiers,  Paris. J'ai mme dans
mon dossier des incendies remarquables. Mais voil cinq ans que j'ai
quitt la France et que, voulant goter de la vie de famille, je suis
valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant
appris que M. Phileas Fogg tait l'homme le plus exact et le plus
sdentaire du Royaume-Uni, je me suis prsent chez monsieur avec
l'esprance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu' ce nom de
Passepartout...

--Passepartout me convient, rpondit le gentleman. Vous m'tes
recommand. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous
connaissez mes conditions?

--Oui, monsieur.

--Bien. Quelle heure avez-vous?

--Onze heures vingt-deux, rpondit Passepartout, en tirant des
profondeurs de son gousset une norme montre d'argent.

--Vous retardez, dit Mr. Fogg.

--Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

--Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater
l'cart. Donc,  partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin,
ce mercredi 2 octobre 1872, vous tes  mon service.

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le
plaa sur sa tte avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter
une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une premire fois:
c'tait son nouveau matre qui sortait; puis une seconde fois: c'tait
son prdcesseur, James Forster, qui s'en allait  son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.




II

O PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL


Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu
chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau matre!

Il convient de dire ici que les bonshommes de Mme Tussaud sont des
figures de cire, fort visites  Londres, et auxquelles il ne manque
vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas Fogg,
Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examin son futur
matre. C'tait un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble
et belle, haut de taille, que ne dparait pas un lger embonpoint, blond
de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes,
figure plutt ple que colore, dents magnifiques. Il paraissait
possder au plus haut degr ce que les physionomistes appellent le
repos dans l'action, facult commune  tous ceux qui font plus de
besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupire
immobile, c'tait le type achev de ces Anglais  sang-froid qui se
rencontrent assez frquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica
Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude un peu
acadmique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman
donnait l'ide d'un tre bien quilibr dans toutes ses parties,
justement pondr, aussi parfait qu'un chronomtre de Leroy ou de
Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg tait l'exactitude
personnifie, ce qui se voyait clairement  l'expression de ses pieds
et de ses mains, car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les
membres eux-mmes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg tait de ces gens mathmatiquement exacts, qui, jamais
presss et toujours prts, sont conomes de leurs pas et de leurs
mouvements. Il ne faisait pas une enjambe de trop, allant toujours par
le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se
permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu mu ni troubl.
C'tait l'homme le moins ht du monde, mais il arrivait toujours 
temps. Toutefois, on comprendra qu'il vct seul et pour ainsi dire en
dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut
faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne
se frottait  personne.

Quant  Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq
ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait  Londres le mtier de
valet de chambre, il avait cherch vainement un matre auquel il pt
s'attacher.

Passepartout n'tait point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les
paules hautes, le nez au vent, le regard assur, l'oeil sec, ne sont
que d'impudents drles. Non. Passepartout tait un brave garon, de
physionomie aimable, aux lvres un peu saillantes, toujours prtes 
goter ou  caresser, un tre doux et serviable, avec une de ces bonnes
ttes rondes que l'on aime  voir sur les paules d'un ami. Il avait les
yeux bleus, le teint anim, la figure assez grasse pour qu'il pt
lui-mme voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille
forte, une musculature vigoureuse, et il possdait une force herculenne
que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement dveloppe. Ses
cheveux bruns taient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquit
connaissaient dix-huit faons d'arranger la chevelure de Minerve,
Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne: trois
coups de dmloir, et il tait coiff.

De dire si le caractre expansif de ce garon s'accorderait avec celui
de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus lmentaire ne permet
pas. Passepartout serait-il ce domestique foncirement exact qu'il
fallait  son matre? On ne le verrait qu' l'user. Aprs avoir eu, on
le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant
entendu vanter le mthodisme anglais et la froideur proverbiale des
gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le
sort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il
avait fait dix maisons. Dans toutes, on tait fantasque, ingal, coureur
d'aventures ou coureur de pays,--ce qui ne pouvait plus convenir 
Passepartout. Son dernier matre, le jeune Lord Longsferry, membre du
Parlement, aprs avoir pass ses nuits dans les oysters-rooms
d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les paules des
policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son
matre, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal
reues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg,
esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce
gentleman. Un personnage dont l'existence tait si rgulire, qui ne
dcouchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas
mme un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se prsenta et fut admis
dans les circonstances que l'on sait.

Passepartout--onze heures et demie tant sonnes--se trouvait donc seul
dans la maison de Saville-row. Aussitt il en commena l'inspection. Il
la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, range, svre,
puritaine, bien organise pour le service, lui plut. Elle lui fit
l'effet d'une belle coquille de colimaon, mais d'une coquille claire
et chauffe au gaz, car l'hydrogne carbur y suffisait  tous les
besoins de lumire et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au
second tage, la chambre qui lui tait destine. Elle lui convint. Des
timbres lectriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en
communication avec les appartements de l'entresol et du premier tage.
Sur la chemine, une pendule lectrique correspondait avec la pendule de
la chambre  coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au
mme instant, la mme seconde.

Cela me va, cela me va! se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affiche au-dessus de la
pendule. C'tait le programme du service quotidien. Il
comprenait--depuis huit heures du matin, heure rglementaire  laquelle
se levait Phileas Fogg, jusqu' onze heures et demie, heure  laquelle
il quittait sa maison pour aller djeuner au Reform-Club--tous les
dtails du service, le th et les rties de huit heures vingt-trois,
l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix
heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin 
minuit--heure  laquelle se couchait le mthodique gentleman--, tout
tait not, prvu, rgularis. Passepartout se fit une joie de mditer
ce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.

Quant  la garde-robe de monsieur, elle tait fort bien monte et
merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un
numro d'ordre reproduit sur un registre d'entre et de sortie,
indiquant la date  laquelle, suivant la saison, ces vtements devaient
tre tour  tour ports. Mme rglementation pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait tre le temple du
dsordre  l'poque de l'illustre mais dissip Sheridan--, ameublement
confortable, annonant une belle aisance. Pas de bibliothque, pas de
livres, qui eussent t sans utilit pour Mr. Fogg, puisque le
Reform-Club mettait  sa disposition deux bibliothques, l'une consacre
aux lettres, l'autre au droit et  la politique. Dans la chambre 
coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction
dfendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes dans la
maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dnotait les
habitudes les plus pacifiques.

Aprs avoir examin cette demeure en dtail, Passepartout se frotta les
mains, sa large figure s'panouit, et il rpta joyeusement:

Cela me va! voil mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr.
Fogg et moi! Un homme casanier et rgulier! Une vritable mcanique! Eh
bien, je ne suis pas fch de servir une mcanique!




III

O S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER  PHILEAS FOGG



Phileas Fogg avait quitt sa maison de Saville-row  onze heures et
demie, et, aprs avoir plac cinq cent soixante-quinze fois son pied
droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied
gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste difice,
lev dans Pall-Mall, qui n'a pas cot moins de trois millions  btir.

Phileas Fogg se rendit aussitt  la salle  manger, dont les neuf
fentres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres dj dors par
l'automne. L, il prit place  la table habituelle o son couvert
l'attendait. Son djeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un poisson
bouilli relev d'une reading sauce de premier choix, d'un roastbeef
carlate agrment de condiments mushroom, d'un gteau farci de tiges
de rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester,--le tout
arros de quelques tasses de cet excellent th, spcialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.

 midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand
salon, somptueuse pice, orne de peintures richement encadres. L, un
domestique lui remit le _Times_ non coup, dont Phileas Fogg opra le
laborieux dpliage avec une sret de main qui dnotait une grande
habitude de cette difficile opration. La lecture de ce journal occupa
Phileas Fogg jusqu' trois heures quarante-cinq, et celle du
Standard--qui lui succda--dura jusqu'au dner. Ce repas s'accomplit
dans les mmes conditions que le djeuner, avec adjonction de royal
british sauce.

 six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et
s'absorba dans la lecture du _Morning Chronicle_.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur
entre et s'approchaient de la chemine, o brlait un feu de houille.
C'taient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui
enrags joueurs de whist: l'ingnieur Andrew Stuart, les banquiers John
Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier
Ralph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre,--personnages
riches et considrs, mme dans ce club qui compte parmi ses membres les
sommits de l'industrie et de la finance.

Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, o en est cette affaire de
vol?

--Eh bien, rpondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.

--J'espre, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main
sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont
t envoys en Amrique et en Europe, dans tous les principaux ports
d'embarquement et de dbarquement, et il sera difficile  ce monsieur de
leur chapper.

--Mais on a donc le signalement du voleur? demanda Andrew Stuart.

--D'abord, ce n'est pas un voleur, rpondit srieusement Gauthier Ralph.

--Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait
cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs)?

--Non, rpondit Gauthier Ralph.

--C'est donc un industriel? dit John Sullivan.

--Le _Morning Chronicle_ assure que c'est un gentleman.

Celui qui fit cette rponse n'tait autre que Phileas Fogg, dont la tte
mergeait alors du flot de papier amass autour de lui. En mme temps,
Phileas Fogg salua ses collgues, qui lui rendirent son salut.

Le fait dont il tait question, que les divers journaux du Royaume-Uni
discutaient avec ardeur, s'tait accompli trois jours auparavant, le 29
septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'norme somme de
cinquante-cinq mille livres, avait t prise sur la tablette du caissier
principal de la Banque d'Angleterre.

 qui s'tonnait qu'un tel vol et pu s'accomplir aussi facilement, le
sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait  rpondre qu' ce moment
mme, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois
shillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil  tout.

Mais il convient de faire observer ici--ce qui rend le fait plus
explicable--que cet admirable tablissement de Bank of England parat
se soucier extrmement de la dignit du public. Point de gardes, point
d'invalides, point de grillages! L'or, l'argent, les billets sont
exposs librement et pour ainsi dire  la merci du premier venu. On ne
saurait mettre en suspicion l'honorabilit d'un passant quelconque. Un
des meilleurs observateurs des usages anglais raconte mme ceci: Dans
une des salles de la Banque o il se trouvait un jour, il eut la
curiosit de voir de plus prs un lingot d'or pesant sept  huit livres,
qui se trouvait expos sur la tablette du caissier; il prit ce lingot,
l'examina, le passa  son voisin, celui-ci  un autre, si bien que le
lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscur,
et ne revint qu'une demi-heure aprs reprendre sa place, sans que le
caissier et seulement lev la tte.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se passrent pas tout  fait ainsi.
La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge,
pose au-dessus du drawing-office, sonna  cinq heures la fermeture
des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu' passer
cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.

Le vol bien et dment reconnu, des agents, des dtectives, choisis
parmi les plus habiles, furent envoys dans les principaux ports, 
Liverpool,  Glasgow, au Havre,  Suez,  Brindisi,  New York, etc.,
avec promesse, en cas de succs, d'une prime de deux mille livres (50
000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouve. En attendant
les renseignements que devait fournir l'enqute immdiatement commence,
ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous les
voyageurs en arrive ou en partance.

Or, prcisment, ainsi que le disait le _Morning Chronicle_, on avait lieu
de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune des socits
de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journe du 29 septembre, un
gentleman bien mis, de bonnes manires, l'air distingu, avait t
remarqu, qui allait et venait dans la salle des paiements, thtre du
vol. L'enqute avait permis de refaire assez exactement le signalement
de ce gentleman, signalement qui fut aussitt adress  tous les
dtectives du Royaume-Uni et du continent quelques bons esprits--et
Gauthier Ralph tait du nombre--se croyaient donc fonds  esprer que
le voleur n'chapperait pas.

Comme on le pense, ce fait tait  l'ordre du jour  Londres et dans
toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les
probabilits du succs de la police mtropolitaine. On ne s'tonnera
donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la mme question,
d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait
parmi eux.

L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du rsultat des
recherches, estimant que la prime offerte devrait singulirement
aiguiser le zle et l'intelligence des agents. Mais son collgue, Andrew
Stuart, tait loin de partager cette confiance. La discussion continua
donc entre les gentlemen, qui s'taient assis  une table de whist,
Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu,
les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation
interrompue reprenait de plus belle.

Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du
voleur, qui ne peut manquer d'tre un habile homme!

--Allons donc! rpondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il
puisse se rfugier.

--Par exemple!

--O voulez-vous qu'il aille?

--Je n'en sais rien, rpondit Andrew Stuart, mais, aprs tout, la terre
est assez vaste.

--Elle l'tait autrefois..., dit  mi-voix Phileas Fogg. Puis:  vous
de couper, monsieur, ajouta-t-il en prsentant les cartes  Thomas
Flanagan.

La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientt Andrew Stuart
la reprenait, disant:

Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminu, par hasard?

--Sans doute, rpondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La
terre a diminu, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite
qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous
occupons, rendra les recherches plus rapides.

--Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!

-- vous de jouer, monsieur Stuart! dit Phileas Fogg.

Mais l'incrdule Stuart n'tait pas convaincu, et, la partie acheve:

Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouv l une
manire plaisante de dire que la terre a diminu! Ainsi parce qu'on en
fait maintenant le tour en trois mois...

--En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.

--En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuis
que la section entre Rothal et Allahabad a t ouverte sur le
Great-Indian peninsular railway, et voici le calcul tabli par le
_Morning Chronicle_:

  De Londres  Suez par le Mont-Cenis
     et Brindisi, railways et paquebots:          7 jours.
  De Suez  Bombay, paquebot:                    13 jours.
  De Bombay  Calcutta, railway:                  3 jours.
  De Calcutta  Hong-Kong (Chine), paquebot:     13 jours.
  De Hong-Kong  Yokohama (Japon), paquebot:      6 jours.
  De Yokohama  San Francisco, paquebot:         22 jours.
  De San Francisco New York, rail-road:           7 jours.
  De New York  Londres, paquebot et railway:     9 jours.
                           Total:                80 jours.

--Oui, quatre-vingts jours! s'cria, Andrew Stuart, qui par inattention,
coupa une carte matresse, mais non compris le mauvais temps, les vents
contraires, les naufrages, les draillements, etc.

--Tout compris, rpondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette
fois, la discussion ne respectait plus le whist.

--Mme si les Indous ou les Indiens enlvent les rails! s'cria Andrew
Stuart, s'ils arrtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les
voyageurs!

--Tout compris, rpondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta:
Deux atouts matres.

Andrew Stuart,  qui c'tait le tour de faire, ramassa les cartes en
disant:

Thoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la
pratique...

--Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.

--Je voudrais bien vous y voir.

--Il ne tient qu' vous. Partons ensemble.

--Le Ciel m'en prserve! s'cria Stuart, mais je parierais bien quatre
mille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est
impossible.

--Trs possible, au contraire, rpondit Mr. Fogg.

--Eh bien, faites-le donc!

--Le tour du monde en quatre-vingts jours?

--Oui.

--Je le veux bien.

--Quand?

--Tout de suite.

--C'est de la folie! s'cria Andrew Stuart, qui commenait  se vexer de
l'insistance de son partenaire. Tenez! jouons plutt.

--Refaites alors, rpondit Phileas Fogg, car il y a maldonne.

Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fbrile; puis, tout  coup,
les posant sur la table:

Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille
livres!...

--Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas srieux.

--Quand je dis: je parie, rpondit Andrew Stuart, c'est toujours
srieux.

--Soit! dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collgues:

J'ai vingt mille livres (500 000 F) dposes chez Baring frres. Je les
risquerai volontiers...

--Vingt mille livres! s'cria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un
retard imprvu peut vous faire perdre!

--L'imprvu n'existe pas, rpondit simplement Phileas Fogg.

--Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calcul que
comme un minimum de temps!

--Un minimum bien employ suffit  tout.

--Mais pour ne pas le dpasser, il faut sauter mathmatiquement des
railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer!

--Je sauterai mathmatiquement.

--C'est une plaisanterie!

--Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi
srieuse qu'un pari, rpondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres
contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts
jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille
deux cents minutes. Acceptez-vous?

--Nous acceptons, rpondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan
et Ralph, aprs s'tre entendus.

--Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part  huit heures
quarante-cinq. Je le prendrai.

--Ce soir mme? demanda Stuart.

--Ce soir mme, rpondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant
un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je
devrai tre de retour  Londres, dans ce salon mme du Reform-Club, le
samedi 21 dcembre,  huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi
les vingt mille livres dposes actuellement  mon crdit chez Baring
frres vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.--Voici un
chque de pareille somme.

Un procs-verbal du pari fut fait et sign sur-le-champ par les six
co-intresss. Phileas Fogg tait demeur froid. Il n'avait certainement
pas pari pour gagner, et n'avait engag ces vingt mille livres--la
moiti de sa fortune--que parce qu'il prvoyait qu'il pourrait avoir 
dpenser l'autre pour mener  bien ce difficile, pour ne pas dire
inexcutable projet. Quant  ses adversaires, eux, ils paraissaient
mus, non pas  cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se
faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On offrit  Mr. Fogg de suspendre le whist
afin qu'il pt faire ses prparatifs de dpart.

Je suis toujours prt! rpondit cet impassible gentleman, et donnant
les cartes:

Je retourne carreau, dit-il.  vous de jouer, monsieur Stuart.




IV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE



 sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, aprs avoir gagn une vingtaine
de guines au whist, prit cong de ses honorables collgues, et quitta
le Reform-Club.  sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa
maison et rentrait chez lui.

Passepartout, qui avait consciencieusement tudi son programme, fut
assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparatre 
cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne
devait rentrer qu' minuit prcis.

Phileas Fogg tait tout d'abord mont  sa chambre, puis il appela:

Passepartout.

Passepartout ne rpondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser  lui. Ce
n'tait pas l'heure.

Passepartout, reprit Mr. Fogg sans lever la voix davantage.

Passepartout se montra.

C'est la deuxime fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.

--Mais il n'est pas minuit, rpondit Passepartout, sa montre  la main.

--Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche.
Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.

Une sorte de grimace s'baucha sur la ronde face du Franais. Il tait
vident qu'il avait mal entendu.

Monsieur se dplace? demanda-t-il.

--Oui, rpondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.

Passepartout, l'oeil dmesurment ouvert, la paupire et le sourcil
surlevs, les bras dtendus, le corps affaiss, prsentait alors tous
les symptmes de l'tonnement pouss jusqu' la stupeur.

Le tour du monde! murmura-t-il.

--En quatre-vingts jours, rpondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un
instant  perdre.

--Mais les malles?... dit Passepartout, qui balanait inconsciemment sa
tte de droite et de gauche.

--Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de
laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achterons en route.
Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de
bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.

Passepartout aurait voulu rpondre. Il ne put. Il quitta la chambre de
Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une
phrase assez vulgaire de son pays:

Ah! bien se dit-il, elle est forte, celle-l! Moi qui voulais rester
tranquille!...

Et, machinalement, il fit ses prparatifs de dpart. Le tour du monde en
quatre-vingts jours! Avait-il affaire  un fou? Non... C'tait une
plaisanterie? On allait  Douvres, bien.  Calais, soit. Aprs tout,
cela ne pouvait notablement contrarier le brave garon, qui, depuis cinq
ans, n'avait pas foul le sol de la patrie. Peut-tre mme irait-on
jusqu' Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale.
Mais, certainement, un gentleman aussi mnager de ses pas s'arrterait
l... Oui, sans doute, mais il n'en tait pas moins vrai qu'il partait,
qu'il se dplaait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors!

 huit heures, Passepartout avait prpar le modeste sac qui contenait
sa garde-robe et celle de son matre; puis, l'esprit encore troubl, il
quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit
Mr. Fogg.

Mr. Fogg tait prt. Il portait sous son bras le _Bradshaw's continental
railway steam transit and general guide_, qui devait lui fournir toutes
les indications ncessaires  son voyage. Il prit le sac des mains de
Passepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles
bank-notes qui ont cours dans tous les pays.

Vous n'avez rien oubli? demanda-t-il.

--Rien, monsieur.

--Mon mackintosh et ma couverture?

--Les voici.

--Bien, prenez ce sac.

Mr. Fogg remit le sac  Passepartout.

Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000
F).

Le sac faillit s'chapper des mains de Passepartout, comme si les vingt
mille livres eussent t en or et pes considrablement.

Le matre et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut
ferme  double tour.

Une station de voitures se trouvait  l'extrmit de Saville-row.
Phileas Fogg et son domestique montrent dans un cab, qui se dirigea
rapidement vers la gare de Charing-Cross,  laquelle aboutit un des
embranchements du South-Eastern-railway.

 huit heures vingt, le cab s'arrta devant la grille de la gare.
Passepartout sauta  terre. Son matre le suivit et paya le cocher.

En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant  la main, pieds
nus dans la boue, coiffe d'un chapeau dpenaill auquel pendait une
plume lamentable, un chle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr.
Fogg et lui demanda l'aumne.

Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guines qu'il venait de gagner au
whist, et, les prsentant  la mendiante:

Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir
rencontre!

Puis il passa.

Passepartout eut comme une sensation d'humidit autour de la prunelle.
Son matre avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogg et lui entrrent aussitt dans la grande salle de la gare. L,
Phileas Fogg donna  Passepartout l'ordre de prendre deux billets de
premire classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperut ses cinq
collgues du Reform-Club.

Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposs sur un
passeport que j'emporte  cet effet vous permettront, au retour, de
contrler mon itinraire.

--Oh! monsieur Fogg, rpondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile.
Nous nous en rapporterons  votre honneur de gentleman!

--Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.

--Vous n'oubliez pas que vous devez tre revenu?... fit observer Andrew
Stuart.

--Dans quatre-vingts jours, rpondit Mr. Fogg, le samedi 21 dcembre
1872,  huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir,
messieurs.

 huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place
dans le mme compartiment.  huit heures quarante-cinq, un coup de
sifflet retentit, et le train se mit en marche.

La nuit tait noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accot
dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait
machinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais le train n'avait pas dpass Sydenham, que Passepartout poussait un
vritable cri de dsespoir!

Qu'avez-vous? demanda Mr. Fogg.

--Il y a... que... dans ma prcipitation... mon trouble... j'ai
oubli...

--Quoi?

--D'teindre le bec de gaz de ma chambre!

--Eh bien, mon garon, rpondit froidement Mr. Fogg, il brle  votre
compte!




V

DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAT SUR LA PLACE DE LONDRES



Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait gure, sans doute, du
grand retentissement qu'allait provoquer son dpart. La nouvelle du pari
se rpandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une vritable
motion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette
motion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au
public de Londres et de tout le Royaume-Uni.

Cette question du tour du monde fut commente, discute, dissque,
avec autant de passion et d'ardeur que s'il se ft agi d'une nouvelle
affaire de l'_Alabama_. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les
autres--et ils formrent bientt une majorit considrable--se
prononcrent contre lui. Ce tour du monde  accomplir, autrement qu'en
thorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de
communication actuellement en usage, ce n'tait pas seulement
impossible, c'tait insens!

Le _Times_, le _Standard_, l'_Evening Star_, le _Morning Chronicle_, et
vingt autres journaux de grande publicit, se dclarrent contre Mr.
Fogg. Seul, le _Daily Telegraph_ le soutint dans une certaine mesure.
Phileas Fogg fut gnralement trait de maniaque, de fou, et ses
collgues du Reform-Club furent blms d'avoir tenu ce pari, qui
accusait un affaiblissement dans les facults mentales de son auteur.

Des articles extrmement passionns, mais logiques, parurent sur la
question. On sait l'intrt que l'on porte en Angleterre  tout ce qui
touche  la gographie. Aussi n'tait-il pas un lecteur,  quelque
classe qu'il appartnt, qui ne dvort les colonnes consacres au cas de
Phileas Fogg.

Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux--les femmes
principalement--furent pour lui, surtout quand l'_Illustrated London News_
eut publi son portrait d'aprs sa photographie dpose aux archives du
Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire: H! h! pourquoi pas,
aprs tout? On a vu des choses plus extraordinaires! C'taient surtout
les lecteurs du _Daily Telegraph_. Mais on sentit bientt que ce journal
lui-mme commenait  faiblir.

En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la
Socit royale de gographie. Il traita la question  tous les points de
vue, et dmontra clairement la folie de l'entreprise. D'aprs cet
article, tout tait contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles
de la nature. Pour russir dans ce projet, il fallait admettre une
concordance miraculeuse des heures de dpart et d'arrive, concordance
qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister.  la rigueur, et en
Europe, o il s'agit de parcours d'une longueur relativement mdiocre,
on peut compter sur l'arrive des trains  heure fixe; mais quand ils
emploient trois jours  traverser l'Inde, sept jours  traverser les
tats-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les lments d'un tel
problme? Et les accidents de machine, les draillements, les
rencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges, est-ce que
tout n'tait pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne se
trouverait-il pas, pendant l'hiver,  la merci des coups de vent ou des
brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes
transocaniennes prouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il
suffisait d'un retard, un seul, pour que la chane de communications ft
irrparablement brise. Si Phileas Fogg manquait, ne ft-ce que de
quelques heures, le dpart d'un paquebot, il serait forc d'attendre le
paquebot suivant, et par cela mme son voyage tait compromis
irrvocablement.

L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent,
et les actions de Phileas Fogg baissrent singulirement.

Pendant les premiers jours qui suivirent le dpart du gentleman,
d'importantes affaires s'taient engages sur l'ala de son
entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde
plus intelligent, plus relev que celui des joueurs. Parier est dans le
temprament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du
Reform-Club tablirent-ils des paris considrables pour ou contre
Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas
Fogg fut inscrit comme un cheval de course,  une sorte de studbook. On
en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immdiatement cote sur la
place de Londres. On demandait, on offrait du Phileas Fogg ferme ou 
prime, et il se fit des affaires normes. Mais cinq jours aprs son
dpart, aprs l'article du Bulletin de la Socit de gographie, les
offres commencrent  affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit par
paquets. Pris d'abord  cinq, puis  dix, on ne le prit plus qu' vingt,
 cinquante,  cent!

Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale.
L'honorable gentleman, clou sur son fauteuil, et donn sa fortune pour
pouvoir faire le tour du monde, mme en dix ans! et il paria cinq mille
livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en mme temps
que la sottise du projet, on lui en dmontrait l'inutilit, il se
contentait de rpondre: Si la chose est faisable, il est bon que ce
soit un Anglais qui le premier l'ait faite!

Or, on en tait l, les partisans de Phileas Fogg se rarfiaient de plus
en plus; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui; on ne
le prenait plus qu' cent cinquante,  deux cents contre un, quand, sept
jours aprs son dpart, un incident, compltement inattendu, fit qu'on
ne le prit plus du tout.

En effet, pendant cette journe,  neuf heures du soir, le directeur de
la police mtropolitaine avait reu une dpche tlgraphique ainsi
conue:

     Suez  Londres.

     Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.

     Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat
     d'arrestation  Bombay (Inde anglaise).

                                Fix, dtective.

L'effet de cette dpche fut immdiat. L'honorable gentleman disparut
pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, dpose au
Reform-Club avec celles de tous ses collgues, fut examine. Elle
reproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait t
fourni par l'enqute. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg
avait de mystrieux, son isolement, son dpart subit, et il parut
vident que ce personnage, prtextant un voyage autour du monde et
l'appuyant sur un pari insens, n'avait eu d'autre but que de dpister
les agents de la police anglaise.




VI

DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME



Voici dans quelles circonstances avait t lance cette dpche
concernant le sieur Phileas Fogg.

Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin,  Suez,
le paquebot _Mongolia_, de la Compagnie pninsulaire et orientale, steamer
en fer  hlice et  spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et
possdant une force nominale de cinq cents chevaux. Le _Mongolia_ faisait
rgulirement les voyages de Brindisi  Bombay par le canal de Suez.
C'tait un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses
rglementaires, soit dix milles  l'heure entre Brindisi et Suez, et
neuf milles cinquante-trois centimes entre Suez et Bombay, il les avait
toujours dpasses.

En attendant l'arrive du _Mongolia_, deux hommes se promenaient sur le
quai au milieu de la foule d'indignes et d'trangers qui affluent dans
cette ville, nagure une bourgade,  laquelle la grande oeuvre de M. de
Lesseps assure un avenir considrable.

De ces deux hommes, l'un tait l'agent consulaire du Royaume-Uni, tabli
 Suez, qui--en dpit des fcheux pronostics du gouvernement britannique
et des sinistres prdictions de l'ingnieur Stephenson--voyait chaque
jour des navires anglais traverser ce canal, abrgeant ainsi de moiti
l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap de
Bonne-Esprance.

L'autre tait un petit homme maigre, de figure assez intelligente,
nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles
sourciliers.  travers ses longs cils brillait un oeil trs vif, mais
dont il savait  volont teindre l'ardeur. En ce moment, il donnait
certaines marques d'impatience, allant, venant, ne pouvant tenir en
place.

Cet homme se nommait Fix, et c'tait un de ces dtectives ou agents de
police anglais, qui avaient t envoys dans les divers ports, aprs le
vol commis  la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le
plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l'un
d'eux lui semblait suspect, le filer en attendant un mandat
d'arrestation.

Prcisment, depuis deux jours, Fix avait reu du directeur de la police
mtropolitaine le signalement de l'auteur prsum du vol. C'tait celui
de ce personnage distingu et bien mis que l'on avait observ dans la
salle des paiements de la Banque.

Le dtective, trs allch videmment par la forte prime promise en cas
de succs, attendait donc avec une impatience facile  comprendre
l'arrive du _Mongolia_.

Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixime fois,
que ce bateau ne peut tarder?

--Non, monsieur Fix, rpondit le consul. Il a t signal hier au large
de Port-Sad, et les cent soixante kilomtres du canal ne comptent pas
pour un tel marcheur. Je vous rpte que le _Mongolia_ a toujours gagn la
prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque
avance de vingt-quatre heures sur les temps rglementaires.

--Ce paquebot vient directement de Brindisi? demanda Fix.

--De Brindisi mme, o il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il a
quitt samedi  cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut
tarder  arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le
signalement que vous avez reu, vous pourrez reconnatre votre homme,
s'il est  bord du _Mongolia_.

--Monsieur le consul, rpondit Fix, ces gens-l, on les sent plutt
qu'on ne les reconnat. C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair est
comme un sens spcial auquel concourent l'oue, la vue et l'odorat. J'ai
arrt dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur
soit  bord, je vous rponds qu'il ne me glissera pas entre les mains.

--Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important.

--Un vol magnifique, rpondit l'agent enthousiasm. Cinquante-cinq mille
livres! Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines! Les voleurs
deviennent mesquins! La race des Sheppard s'tiole! On se fait pendre
maintenant pour quelques shillings!

--Monsieur Fix, rpondit le consul, vous parlez d'une telle faon que je
vous souhaite vivement de russir; mais, je vous le rpte, dans les
conditions o vous tes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous
bien que, d'aprs le signalement que vous avez reu, ce voleur ressemble
absolument  un honnte homme.

--Monsieur le consul, rpondit dogmatiquement l'inspecteur de police,
les grands voleurs ressemblent toujours  d'honntes gens. Vous
comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'un parti
 prendre, c'est de rester probes, sans cela ils se feraient arrter.
Les physionomies honntes, ce sont celles-l qu'il faut dvisager
surtout. Travail difficile, j'en conviens, et qui n'est plus du mtier,
mais de l'art.

On voit que ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dose
d'amour-propre.

Cependant le quai s'animait peu  peu. Marins de diverses nationalits,
commerants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrive du
paquebot tait videmment prochaine.

Le temps tait assez beau, mais l'air froid, par ce vent d'est. Quelques
minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les ples rayons du
soleil. Vers le sud, une jete longue de deux mille mtres s'allongeait
comme un bras sur la rade de Suez.  la surface de la mer Rouge
roulaient plusieurs bateaux de pche ou de cabotage, dont quelques-uns
ont conserv dans leurs faons l'lgant gabarit de la galre antique.

Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de sa
profession, dvisageait les passants d'un rapide coup d'oeil.

Il tait alors dix heures et demie.

Mais il n'arrivera pas, ce paquebot! s'cria-t-il en entendant sonner
l'horloge du port.

--Il ne peut tre loign, rpondit le consul.

--Combien de temps stationnera-t-il  Suez? demanda Fix.

--Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez  Aden, 
l'extrmit de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il
faut faire provision de combustible.

--Et de Suez, ce bateau va directement  Bombay? demanda Fix.

--Directement, sans rompre charge.

--Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, il
doit entrer dans son plan de dbarquer  Suez, afin de gagner par une
autre voie les possessions hollandaises ou franaises de l'Asie. Il doit
bien savoir qu'il ne serait pas en sret dans l'Inde, qui est une terre
anglaise.

-- moins que ce ne soit un homme trs fort, rpondit le consul. Vous le
savez, un criminel anglais est toujours mieux cach  Londres qu'il ne
le serait  l'tranger.

Sur cette rflexion, qui donna fort  rflchir  l'agent, le consul
regagna ses bureaux, situs  peu de distance. L'inspecteur de police
demeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce pressentiment
assez bizarre que son voleur devait se trouver  bord du _Mongolia_,--et
en vrit, si ce coquin avait quitt l'Angleterre avec l'intention de
gagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins surveille ou plus
difficile  surveiller que celle de l'Atlantique, devait avoir obtenu sa
prfrence.

Fix ne fut pas longtemps livr  ses rflexions. De vifs coups de
sifflet annoncrent l'arrive du paquebot. Toute la horde des portefaix
et des fellahs se prcipita vers le quai dans un tumulte un peu
inquitant pour les membres et les vtements des passagers. Une dizaine
de canots se dtachrent de la rive et allrent au-devant du _Mongolia_.

Bientt on aperut la gigantesque coque du _Mongolia_, passant entre les
rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller
en rade, pendant que sa vapeur fusait  grand bruit par les tuyaux
d'chappement.

Les passagers taient assez nombreux  bord. Quelques-uns restrent sur
le spardeck  contempler le panorama pittoresque de la ville; mais la
plupart dbarqurent dans les canots qui taient venus accoster le
_Mongolia_.

Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied  terre.

En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, aprs avoir vigoureusement
repouss les fellahs qui l'assaillaient de leurs offres de service, et
il lui demanda fort poliment s'il pouvait lui indiquer les bureaux de
l'agent consulaire anglais. Et en mme temps ce passager prsentait un
passeport sur lequel il dsirait sans doute faire apposer le visa
britannique.

Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d'un rapide coup d'oeil, il
en lut le signalement.

Un mouvement involontaire faillit lui chapper. La feuille trembla dans
sa main. Le signalement libell sur le passeport tait identique  celui
qu'il avait reu du directeur de la police mtropolitaine.

Ce passeport n'est pas le vtre? dit-il au passager.

--Non, rpondit celui-ci, c'est le passeport de mon matre.

--Et votre matre?

--Il est rest  bord.

--Mais, reprit l'agent, il faut qu'il se prsente en personne aux
bureaux du consulat afin d'tablir son identit.

--Quoi! cela est ncessaire?

--Indispensable.

--Et o sont ces bureaux?

--L, au coin de la place, rpondit l'inspecteur en indiquant une maison
loigne de deux cents pas.

--Alors, je vais aller chercher mon matre,  qui pourtant cela ne
plaira gure de se dranger!

L-dessus, le passager salua Fix et retourna  bord du steamer.




VII

QUI TMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILIT DES PASSEPORTS EN MATIRE
DE POLICE



L'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les
bureaux du consul. Aussitt, et sur sa demande pressante, il fut
introduit prs de ce fonctionnaire.

Monsieur le consul, lui dit-il sans autre prambule, j'ai de fortes
prsomptions de croire que notre homme a pris passage  bord du
_Mongolia_.

Et Fix raconta ce qui s'tait pass entre ce domestique et lui  propos
du passeport.

Bien, monsieur Fix, rpondit le consul, je ne serais pas fch de voir
la figure de ce coquin. Mais peut-tre ne se prsentera-t-il pas  mon
bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas  laisser
derrire lui des traces de son passage, et d'ailleurs la formalit des
passeports n'est plus obligatoire.

--Monsieur le consul, rpondit l'agent, si c'est un homme fort comme on
doit le penser, il viendra!

--Faire viser son passeport?

--Oui. Les passeports ne servent jamais qu' gner les honntes gens et
 favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en
rgle, mais j'espre bien que vous ne le viserez pas...

--Et pourquoi pas? Si ce passeport est rgulier, rpondit le consul, je
n'ai pas le droit de refuser mon visa.

--Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet
homme jusqu' ce que j'aie reu de Londres un mandat d'arrestation.

--Ah! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, rpondit le consul, mais
moi, je ne puis...

Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait  la porte
de son cabinet, et le garon de bureau introduisit deux trangers, dont
l'un tait prcisment ce domestique qui s'tait entretenu avec le
dtective.

C'taient, en effet, le matre et le serviteur. Le matre prsenta son
passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer
son visa.

Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dans
un coin du cabinet, observait ou plutt dvorait l'tranger des yeux.

Quand le consul eut achev sa lecture:

Vous tes Phileas Fogg, esquire? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, rpondit le gentleman.

--Et cet homme est votre domestique?

--Oui. Un Franais nomm Passepartout.

--Vous venez de Londres?

--Oui.

--Et vous allez?

-- Bombay.

--Bien, monsieur. Vous savez que cette formalit du visa est inutile, et
que nous n'exigeons plus la prsentation du passeport?

--Je le sais, monsieur, rpondit Phileas Fogg, mais je dsire constater
par votre visa mon passage  Suez.

--Soit, monsieur.

Et le consul, ayant sign et dat le passeport, y apposa son cachet. Mr.
Fogg acquitta les droits de visa, et, aprs avoir froidement salu, il
sortit, suivi de son domestique.

Eh bien? demanda l'inspecteur.

--Eh bien, rpondit le consul, il a l'air d'un parfait honnte homme!

--Possible, rpondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit.
Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble
trait pour trait au voleur dont j'ai reu le signalement?

--J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements...

--J'en aurai le coeur net, rpondit Fix. Le domestique me parat tre
moins indchiffrable que le matre. De plus, c'est un Franais, qui ne
pourra se retenir de parler.  bientt, monsieur le consul.

Cela dit, l'agent sortit et se mit  la recherche de Passepartout.

Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'tait dirig
vers le quai. L, il donna quelques ordres  son domestique; puis il
s'embarqua dans un canot, revint  bord du _Mongolia_ et rentra dans sa
cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes:

Quitt Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.

Arriv  Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.

Quitt Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.

Arriv par le Mont-Cenis  Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35
matin.

Quitt Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.

Arriv  Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.

Embarqu sur le _Mongolia_, samedi, 5 heures soir.

Arriv  Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.

Total des heures dpenses: 158 1/2, soit en jours: 6 jours 1/2.

Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinraire dispos par colonnes, qui
indiquait--depuis le 2 octobre jusqu'au 21 dcembre--le mois, le
quantime, le jour, les arrives rglementaires et les arrives
effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay,
Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York,
Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu o la
perte prouve  chaque endroit du parcours.

Ce mthodique itinraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait
toujours s'il tait en avance ou en retard.

Il inscrivit donc, ce jour-l, mercredi 9 octobre, son arrive  Suez,
qui, concordant avec l'arrive rglementaire, ne le constituait ni en
gain ni en perte.

Puis il se fit servir  djeuner dans sa cabine. Quant  voir la ville,
il n'y pensait mme pas, tant de cette race d'Anglais qui font visiter
par leur domestique les pays qu'ils traversent.




VIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-TRE QU'IL NE
CONVIENDRAIT



Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout, qui
flnait et regardait, ne se croyant pas, lui, oblig  ne point voir.

Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l'abordant, votre passeport est-il
vis?

--Ah! c'est vous, monsieur, rpondit le Franais. Bien oblig. Nous
sommes parfaitement en rgle.

--Et vous regardez le pays?

--Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rve.
Et comme cela, nous sommes  Suez?

-- Suez.

--En gypte?

--En gypte, parfaitement.

--Et en Afrique?

--En Afrique.

--En Afrique! rpta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous,
monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette
fameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt du matin
 huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de Lyon, 
travers les vitres d'un fiacre et par une pluie battante! Je le
regrette! J'aurais aim  revoir le Pre-Lachaise et le Cirque des
Champs-lyses!

--Vous tes donc bien press? demanda l'inspecteur de police.

--Moi, non, mais c'est mon matre.  propos, il faut que j'achte des
chaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un sac
de nuit seulement.

--Je vais vous conduire  un bazar o vous trouverez tout ce qu'il faut.

--Monsieur, rpondit Passepartout, vous tes vraiment d'une
complaisance!...

Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.

Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau!

--Vous avez le temps, rpondit Fix, il n'est encore que midi!

Passepartout tira sa grosse montre.

Midi, dit-il. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes!

--Votre montre retarde, rpondit Fix.

--Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arrire-grand-pre!
Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un vrai chronomtre!

--Je vois ce que c'est, rpondit Fix. Vous avez gard l'heure de
Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soin
de remettre votre montre au midi de chaque pays.

--Moi! toucher  ma montre! s'cria Passepartout, jamais!

--Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.

--Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!

Et le brave garon remit sa montre dans son gousset avec un geste
superbe.

Quelques instants aprs, Fix lui disait:

Vous avez donc quitt Londres prcipitamment?

--Je le crois bien! Mercredi dernier,  huit heures du soir, contre
toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts
d'heure aprs nous tions partis.

--Mais o va-t-il donc, votre matre?

--Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!

--Le tour du monde? s'cria Fix.

--Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je
n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.

--Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?

--Je le crois.

--Il est donc riche?

--videmment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes
toutes neuves! Et il n'pargne pas l'argent en route! Tenez! il a promis
une prime magnifique au mcanicien du _Mongolia_, si nous arrivons 
Bombay avec une belle avance!

--Et vous le connaissez depuis longtemps, votre matre?

--Moi! rpondit Passepartout, je suis entr  son service le jour mme
de notre dpart.

On s'imagine aisment l'effet que ces rponses devaient produire sur
l'esprit dj surexcit de l'inspecteur de police.

Ce dpart prcipit de Londres, peu de temps aprs le vol, cette grosse
somme emporte, cette hte d'arriver en des pays lointains, ce prtexte
d'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses
ides. Il fit encore parler le Franais et acquit la certitude que ce
garon ne connaissait aucunement son matre, que celui-ci vivait isol 
Londres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune, que
c'tait un homme impntrable, etc. Mais, en mme temps, Fix put tenir
pour certain que Phileas Fogg ne dbarquait point  Suez, et qu'il
allait rellement  Bombay.

Est-ce loin Bombay? demanda Passepartout.

--Assez loin, rpondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine de jours
de mer.

--Et o prenez-vous Bombay?

--Dans l'Inde.

--En Asie?

--Naturellement.

--Diable! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui me
tracasse... c'est mon bec!

--Quel bec?

--Mon bec de gaz que j'ai oubli d'teindre et qui brle  mon compte.
Or, j'ai calcul que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatre
heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez que
pour peu que le voyage se prolonge...

Fix comprit-il l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il n'coutait plus
et prenait un parti. Le Franais et lui taient arrivs au bazar. Fix
laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas
manquer le dpart du _Mongolia_, et il revint en toute hte aux bureaux de
l'agent consulaire.

Fix, maintenant que sa conviction tait faite, avait repris tout son
sang-froid.

Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon
homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du
monde en quatre-vingts jours.

--Alors c'est un malin, rpondit le consul, et il compte revenir 
Londres, aprs avoir dpist toutes les polices des deux continents!

--Nous verrons bien, rpondit Fix.

--Mais ne vous trompez-vous pas? demanda encore une fois le consul.

--Je ne me trompe pas.

--Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu  faire constater par un visa
son passage  Suez?

--Pourquoi?... je n'en sais rien, monsieur le consul, rpondit le
dtective, mais coutez-moi.

Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa
conversation avec le domestique dudit Fogg.

En effet, dit le consul, toutes les prsomptions sont contre cet homme.
Et qu'allez-vous faire?

--Lancer une dpche  Londres avec demande instante de m'adresser un
mandat d'arrestation  Bombay, m'embarquer sur le _Mongolia_, filer mon
voleur jusqu'aux Indes, et l, sur cette terre anglaise, l'accoster
poliment, mon mandat  la main et la main sur l'paule.

Ces paroles prononces froidement, l'agent prit cong du consul et se
rendit au bureau tlgraphique. De l, il lana au directeur de la
police mtropolitaine cette dpche que l'on connat.

Un quart d'heure plus tard, Fix, son lger bagage  la main, bien muni
d'argent, d'ailleurs, s'embarquait  bord du _Mongolia_, et bientt le
rapide steamer filait  toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.




IX

O LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE
PHILEAS FOGG



La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles,
et le cahier des charges de la Compagnie alloue  ses paquebots un laps
de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le _Mongolia_, dont
les feux taient activement pousss, marchait de manire  devancer
l'arrive rglementaire.

La plupart des passagers embarqus  Brindisi avaient presque tous
l'Inde pour destination. Les uns se rendaient  Bombay, les autres 
Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse dans
toute sa largeur la pninsule indienne, il n'est plus ncessaire de
doubler la pointe de Ceylan.

Parmi ces passagers du _Mongolia_, on comptait divers fonctionnaires
civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaient
 l'arme britannique proprement dite, les autres commandaient les
troupes indignes de cipayes, tous chrement appoints, mme  prsent
que le gouvernement s'est substitu aux droits et aux charges de
l'ancienne Compagnie des Indes: sous-lieutenants  7 000 F, brigadiers 
60 000, gnraux  100 000[1].

     [1] Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus lev.
     Les simples assistants, au premier degr de la hirarchie, ont
     12 000 francs; les juges, 60 000 F; les prsidents de cour, 250 000 F;
     les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur gnral, plus de
     600 000 F. (Note de l'auteur).

On vivait donc bien  bord du _Mongolia_, dans cette socit de
fonctionnaires, auxquels se mlaient quelques jeunes Anglais, qui, le
million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le
purser, l'homme de confiance de la Compagnie, l'gal du capitaine 
bord, faisait somptueusement les choses. Au djeuner du matin, au lunch
de deux heures, au dner de cinq heures et demie, au souper de huit
heures, les tables pliaient sous les plats de viande frache et les
entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les
passagres--il y en avait quelques-unes--changeaient de toilette deux
fois par jour. On faisait de la musique, on dansait mme, quand la mer
le permettait.

Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme
tous ces golfes troits et longs. Quand le vent soufflait soit de la
cte d'Asie, soit de la cte d'Afrique, le _Mongolia_, long fuseau 
hlice, pris par le travers, roulait pouvantablement. Les dames
disparaissaient alors; les pianos se taisaient; chants et danses
cessaient  la fois. Et pourtant, malgr la rafale, malgr la houle, le
paquebot, pouss par sa puissante machine, courait sans retard vers le
dtroit de Bab-el-Mandeb.

Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire que,
toujours inquiet et anxieux, il se proccupait des changements de vent
nuisibles  la marche du navire, des mouvements dsordonns de la houle
qui risquaient d'occasionner un accident  la machine, enfin de toutes
les avaries possibles qui, en obligeant le _Mongolia_  relcher dans
quelque port, auraient compromis son voyage?

Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait  ces
ventualits, il n'en laissait rien paratre. C'tait toujours l'homme
impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ou
accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus mu que les
chronomtres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s'inquitait
peu d'observer cette mer Rouge, si fconde en souvenirs, ce thtre des
premires scnes historiques de l'humanit. Il ne venait pas reconnatre
les curieuses villes semes sur ses bords, et dont la pittoresque
silhouette se dcoupait quelquefois  l'horizon. Il ne rvait mme pas
aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon,
Arrien, Arthmidore, Edrisi, ont toujours parl avec pouvante, et sur
lequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir
consacr leur voyage par des sacrifices propitiatoires.

Que faisait donc cet original, emprisonn dans le _Mongolia_? D'abord il
faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage
pussent dtraquer une machine si merveilleusement organise. Puis il
jouait au whist.

Oui! il avait rencontr des partenaires, aussi enrags que lui: un
collecteur de taxes qui se rendait  son poste  Goa, un ministre, le
rvrend Dcimus Smith, retournant  Bombay, et un brigadier gnral de
l'arme anglaise, qui rejoignait son corps  Bnars. Ces trois
passagers avaient pour le whist la mme passion que Mr. Fogg, et ils
jouaient pendant des heures entires, non moins silencieusement que lui.

Quant  Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il
occupait une cabine  l'avant et mangeait, lui aussi,
consciencieusement. Il faut dire que, dcidment, ce voyage, fait dans
ces conditions, ne lui dplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien
nourri, bien log, il voyait du pays et d'ailleurs il s'affirmait 
lui-mme que toute cette fantaisie finirait  Bombay.

Le lendemain du dpart de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un
certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnage
auquel il s'tait adress en dbarquant en gypte.

Je ne me trompe pas, dit-il en l'abordant avec son plus aimable
sourire, c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si complaisamment servi
de guide  Suez?

--En effet, rpondit le dtective, je vous reconnais! Vous tes le
domestique de cet Anglais original...

--Prcisment, monsieur...?

--Fix.

--Monsieur Fix, rpondit Passepartout. Enchant de vous retrouver 
bord. Et o allez-vous donc?

--Mais, ainsi que vous,  Bombay.

--C'est au mieux! Est-ce que vous avez dj fait ce voyage?

--Plusieurs fois, rpondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie
pninsulaire.

--Alors vous connaissez l'Inde?

--Mais... oui..., rpondit Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.

--Et c'est curieux, cette Inde-l?

--Trs curieux! Des mosques, des minarets, des temples, des fakirs, des
pagodes, des tigres, des serpents, des bayadres! Mais il faut esprer
que vous aurez le temps de visiter le pays?

--Je l'espre, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas permis
 un homme sain d'esprit de passer sa vie  sauter d'un paquebot dans un
chemin de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prtexte de
faire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cette
gymnastique cessera  Bombay, n'en doutez pas.

--Et il se porte bien, Mr. Fogg? demanda Fix du ton le plus naturel.

--Trs bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un ogre
qui serait  jeun. C'est l'air de la mer.

--Et votre matre, je ne le vois jamais sur le pont.

--Jamais. Il n'est pas curieux.

--Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prtendu voyage en
quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrte... une
mission diplomatique, par exemple!

--Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue, et, au fond,
je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causrent souvent ensemble.
L'inspecteur de police tenait  se lier avec le domestique du sieur
Fogg. Cela pouvait le servir  l'occasion. Il lui offrait donc souvent,
au bar-room du _Mongolia_, quelques verres de whisky ou de pale-ale, que
le brave garon acceptait sans crmonie et rendait mme pour ne pas
tre en reste,--trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnte.

Cependant le paquebot s'avanait rapidement. Le 13, on eut connaissance
de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruines, au-dessus
desquelles se dtachaient quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans
les montagnes, se dveloppaient de vastes champs de cafiers.
Passepartout fut ravi de contempler cette ville clbre, et il trouva
mme qu'avec ces murs circulaires et un fort dmantel qui se dessinait
comme une anse, elle ressemblait  une norme demi-tasse.

Pendant la nuit suivante, le _Mongolia_ franchit le dtroit de
Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie la Porte des Larmes, et le
lendemain, 14, il faisait escale  Steamer-Point, au nord-ouest de la
rade d'Aden. C'est l qu'il devait se rapprovisionner de combustible.

Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des
paquebots  de telles distances des centres de production. Rien que pour
la Compagnie pninsulaire, c'est une dpense annuelle qui se chiffre par
huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu, en effet,
tablir des dpts en plusieurs ports, et, dans ces mers loignes, le
charbon revient  quatre-vingts francs la tonne.

Le _Mongolia_ avait encore seize cent cinquante milles  faire avant
d'atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures  Steamer-Point,
afin de remplir ses soutes.

Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune faon au programme de Phileas
Fogg. Il tait prvu. D'ailleurs le _Mongolia_, au lieu d'arriver  Aden
le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C'tait un
gain de quinze heures.

Mr. Fogg et son domestique descendirent  terre. Le gentleman voulait
faire viser son passeport. Fix le suivit sans tre remarqu. La
formalit du visa accomplie, Phileas Fogg revint  bord reprendre sa
partie interrompue.

Passepartout, lui, flna, suivant sa coutume, au milieu de cette
population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d'Arabes,
d'Europens, composant les vingt-cinq mille habitants d'Aden. Il admira
les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des
Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore les
ingnieurs anglais, deux mille ans aprs les ingnieurs du roi Salomon.

Trs curieux, trs curieux! se disait Passepartout en revenant  bord.
Je m'aperois qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir du
nouveau.

 six heures du soir, le _Mongolia_ battait des branches de son hlice les
eaux de la rade d'Aden et courait bientt sur la mer des Indes. Il lui
tait accord cent soixante-huit heures pour accomplir la traverse
entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le
vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide  la vapeur.

Le navire, mieux appuy, roula moins. Les passagres, en fraches
toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses
recommencrent.

Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout
tait enchant de l'aimable compagnon que le hasard lui avait procur en
la personne de Fix.

Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la cte
indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait  bord du _Mongolia_. 
l'horizon, un arrire-plan de collines se profilait harmonieusement sur
le fond du ciel. Bientt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se
dtachrent vivement. Le paquebot pntra dans cette rade forme par les
les Salcette, Colaba, lphanta, Butcher, et  quatre heures et demie
il accostait les quais de Bombay.

Phileas Fogg achevait alors le trente-troisime robre de la journe, et
son partenaire et lui, grce  une manoeuvre audacieuse, ayant fait les
treize leves, terminrent cette belle traverse par un chelem
admirable.

Le _Mongolia_ ne devait arriver que le 22 octobre  Bombay. Or, il y
arrivait le 20. C'tait donc, depuis son dpart de Londres, un gain de
deux jours, que Phileas Fogg inscrivit mthodiquement sur son itinraire
 la colonne des bnfices.




X

O PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN TRE QUITTE EN PERDANT SA
CHAUSSURE



Personne n'ignore que l'Inde--ce grand triangle renvers dont la base
est au nord et la pointe au sud--comprend une superficie de quatorze
cent mille milles carrs, sur laquelle est ingalement rpandue une
population de cent quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement
britannique exerce une domination relle sur une certaine partie de cet
immense pays. Il entretient un gouverneur gnral  Calcutta, des
gouverneurs  Madras,  Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur
 Agra.

Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de sept
cent mille milles carrs et une population de cent  cent dix millions
d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du territoire
chappe encore  l'autorit de la reine; et, en effet, chez certains
rajahs de l'intrieur, farouches et terribles, l'indpendance indoue est
encore absolue.

Depuis 1756--poque  laquelle fut fond le premier tablissement
anglais sur l'emplacement aujourd'hui occup par la ville de
Madras--jusqu' cette anne dans laquelle clata la grande insurrection
des cipayes, la clbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu  peu les diverses provinces, achetes aux rajahs au prix
de rentes qu'elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneur
gnral et tous ses employs civils ou militaires; mais maintenant elle
n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde relvent
directement de la couronne.

Aussi l'aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de la
pninsule tendent  se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait
par tous les antiques moyens de transport,  pied,  cheval, en
charrette, en brouette, en palanquin,  dos d'homme, en coach, etc.
Maintenant, des steam-boats parcourent  grande vitesse l'Indus, le
Gange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur en
se ramifiant sur son parcours, met Bombay  trois jours seulement de
Calcutta.

Le trac de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite  travers
l'Inde. La distance  vol d'oiseau n'est que de mille  onze cents
milles, et des trains, anims d'une vitesse moyenne seulement,
n'emploieraient pas trois jours  la franchir; mais cette distance est
accrue d'un tiers, au moins, par la corde que dcrit le railway en
s'levant jusqu' Allahabad dans le nord de la pninsule.

Voici, en somme, le trac  grands points du Great Indian peninsular
railway. En quittant l'le de Bombay, il traverse Salcette, saute sur
le continent en face de Tannah, franchit la chane des
Ghtes-Occidentales, court au nord-est jusqu' Burhampour, sillonne le
territoire  peu prs indpendant du Bundelkund, s'lve jusqu'
Allahabad, s'inflchit vers l'est, rencontre le Gange  Bnars, s'en
carte lgrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville
franaise de Chandernagor, il fait tte de ligne  Calcutta.

C'tait  quatre heures et demie du soir que les passagers du _Mongolia_
avaient dbarqu  Bombay, et le train de Calcutta partait  huit heures
prcises.

Mr. Fogg prit donc cong de ses partenaires, quitta le paquebot, donna 
son domestique le dtail de quelques emplettes  faire, lui recommanda
expressment de se trouver avant huit heures  la gare, et, de son pas
rgulier qui battait la seconde comme le pendule d'une horloge
astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.

Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait  rien voir, ni
l'htel de ville, ni la magnifique bibliothque, ni les forts, ni les
docks, ni le march au coton, ni les bazars, ni les mosques, ni les
synagogues, ni les glises armniennes, ni la splendide pagode de
Malebar-Hill, orne de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les
chefs-d'oeuvre d'lphanta, ni ses mystrieux hypoges, cachs au
sud-est de la rade, ni les grottes Kanhrie de l'le Salcette, ces
admirables restes de l'architecture bouddhiste!

Non! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se rendit
tranquillement  la gare, et l il se fit servir  dner. Entre autres
mets, le matre d'htel crut devoir lui recommander une certaine
gibelotte de lapin du pays, dont il lui dit merveille.

Phileas Fogg accepta la gibelotte et la gota consciencieusement; mais,
en dpit de sa sauce pice, il la trouva dtestable.

Il sonna le matre d'htel.

Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c'est du lapin, cela?

--Oui, mylord, rpondit effrontment le drle, du lapin des jungles.

--Et ce lapin-l n'a pas miaul quand on l'a tu?

--Miaul! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure...

--Monsieur le matre d'htel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas
et rappelez-vous ceci: autrefois, dans l'Inde, les chats taient
considrs comme des animaux sacrs. C'tait le bon temps.

--Pour les chats, mylord?

--Et peut-tre aussi pour les voyageurs!

Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement  dner.

Quelques instants aprs Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, dbarqu
du _Mongolia_ et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit
reconnatre sa qualit de dtective, la mission dont il tait charg, sa
situation vis--vis de l'auteur prsum du vol. Avait-on reu de Londres
un mandat d'arrt?... On n'avait rien reu. Et, en effet, le mandat,
parti aprs Fogg, ne pouvait tre encore arriv.

Fix resta fort dcontenanc. Il voulut obtenir du directeur un ordre
d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaire
regardait l'administration mtropolitaine, et celle-ci seule pouvait
lgalement dlivrer un mandat. Cette svrit de principes, cette
observance rigoureuse de la lgalit est parfaitement explicable avec
les moeurs anglaises, qui, en matire de libert individuelle,
n'admettent aucun arbitraire.

Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se rsigner  attendre son
mandat. Mais il rsolut de ne point perdre de vue son impntrable
coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait  Bombay. Il ne
doutait pas que Phileas Fogg n'y sjournt, et, on le sait, c'tait
aussi la conviction de Passepartout,--ce qui laisserait au mandat
d'arrt le temps d'arriver.

Mais depuis les derniers ordres que lui avait donns son matre en
quittant le _Mongolia_, Passepartout avait bien compris qu'il en serait de
Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici,
qu'il se poursuivrait au moins jusqu' Calcutta, et peut-tre plus loin.
Et il commena  se demander si ce pari de Mr. Fogg n'tait pas
absolument srieux, et si la fatalit ne l'entranait pas, lui qui
voulait vivre en repos,  accomplir le tour du monde en quatre-vingts
jours!

En attendant, et aprs avoir fait acquisition de quelques chemises et
chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grand
concours de populaire, et, au milieu d'Europens de toutes nationalits,
des Persans  bonnets pointus, des Bunhyas  turbans ronds, des Sindes 
bonnets carrs, des Armniens en longues robes, des Parsis  mitre
noire. C'tait prcisment une fte clbre par ces Parsis ou Gubres,
descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus
industrieux, les plus civiliss, les plus intelligents, les plus
austres des Indous,--race  laquelle appartiennent actuellement les
riches ngociants indignes de Bombay. Ce jour-l, ils clbraient une
sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans
lesquels figuraient des bayadres vtues de gazes roses broches d'or et
d'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient
merveilleusement, et avec une dcence parfaite, d'ailleurs.

Si Passepartout regardait ces curieuses crmonies, si ses yeux et ses
oreilles s'ouvraient dmesurment pour voir et entendre, si son air, sa
physionomie tait bien celle du booby le plus neuf qu'on pt imaginer,
il est superflu d'y insister ici.

Malheureusement pour lui et pour son matre, dont il risqua de
compromettre le voyage, sa curiosit l'entrana plus loin qu'il ne
convenait.

En effet, aprs avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se
dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode de
Malebar-Hill, il eut la malencontreuse ide d'en visiter l'intrieur.

Il ignorait deux choses: d'abord que l'entre de certaines pagodes
indoues est formellement interdite aux chrtiens, et ensuite que les
croyants eux-mmes ne peuvent y pntrer sans avoir laiss leurs
chaussures  la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine
politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter
jusque dans ses plus insignifiants dtails la religion du pays, punit
svrement quiconque en viole les pratiques.

Passepartout, entr l, sans penser  mal, comme un simple touriste,
admirait,  l'intrieur de Malebar-Hill, ce clinquant blouissant de
l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renvers sur les
dalles sacres. Trois prtres, le regard plein de fureur, se
prcipitrent sur lui, arrachrent ses souliers et ses chaussettes, et
commencrent  le rouer de coups, en profrant des cris sauvages.

Le Franais, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de poing
et d'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort emptrs
dans leurs longues robes, et, s'lanant hors de la pagode de toute la
vitesse de ses jambes, il eut bientt distanc le troisime Indou, qui
s'tait jet sur ses traces, en ameutant la foule.

 huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le dpart du
train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet
contenant ses emplettes, Passepartout arrivait  la gare du chemin de
fer.

Fix tait l, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg  la
gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti
fut aussitt pris de l'accompagner jusqu' Calcutta et plus loin s'il le
fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l'ombre, mais
Fix entendit le rcit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de
mots  son matre.

J'espre que cela ne vous arrivera plus, rpondit simplement Phileas
Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre garon, pieds nus et tout dconfit, suivit son matre sans mot
dire.

Fix allait monter dans un wagon spar, quand une pense le retint et
modifia subitement son projet de dpart.

Non, je reste, se dit-il. Un dlit commis sur le territoire indien...
Je tiens mon homme.

En ce moment, la locomotive lana un vigoureux sifflet, et le train
disparut dans la nuit.




XI

O PHILEAS FOGG ACHTE UNE MONTURE  UN PRIX FABULEUX



Le train tait parti  l'heure rglementaire. Il emportait un certain
nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et
des ngociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la
partie orientale de la pninsule.

Passepartout occupait le mme compartiment que son matre. Un troisime
voyageur se trouvait plac dans le coin oppos.

C'tait le brigadier gnral, Sir Francis Cromarty, l'un des partenaires
de Mr. Fogg pendant la traverse de Suez  Bombay, qui rejoignait ses
troupes cantonnes auprs de Bnars.

Sir Francis Cromarty, grand, blond, g de cinquante ans environ, qui
s'tait fort distingu pendant la dernire rvolte des cipayes, et
vritablement mrit la qualification d'indigne. Depuis son jeune ge,
il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans son
pays natal. C'tait un homme instruit, qui aurait volontiers donn des
renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays
indou, si Phileas Fogg et t homme  les demander. Mais ce gentleman
ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il dcrivait une circonfrence.
C'tait un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre,
suivant les lois de la mcanique rationnelle. En ce moment, il refaisait
dans son esprit le calcul des heures dpenses depuis son dpart de
Londres, et il se ft frott les mains, s'il et t dans sa nature de
faire un mouvement inutile.

Sir Francis Cromarty n'tait pas sans avoir reconnu l'originalit de son
compagnon de route, bien qu'il ne l'et tudi que les cartes  la main
et entre deux robres. Il tait donc fond  se demander si un coeur
humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une
me sensible aux beauts de la nature, aux aspirations morales. Pour
lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier
gnral avait rencontrs, aucun n'tait comparable  ce produit des
sciences exactes.

Phileas Fogg n'avait point cach  Sir Francis Cromarty son projet de
voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'oprait. Le
brigadier gnral ne vit dans ce pari qu'une excentricit sans but utile
et  laquelle manquerait ncessairement le transire benefaciendo qui
doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre
gentleman, il passerait videmment sans rien faire, ni pour lui, ni
pour les autres.

Une heure aprs avoir quitt Bombay, le train, franchissant les viaducs,
avait travers l'le Salcette et courait sur le continent.  la station
de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui, par Kandallah
et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il gagna la station de
Pauwell.  ce point, il s'engagea dans les montagnes trs ramifies des
Ghtes-Occidentales, chanes  base de trapp et de basalte, dont les
plus hauts sommets sont couverts de bois pais.

De temps  autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg changeaient
quelques paroles, et,  ce moment, le brigadier gnral, relevant une
conversation qui tombait souvent, dit:

Il y a quelques annes, monsieur Fogg, vous auriez prouv en cet
endroit un retard qui et probablement compromis votre itinraire.

--Pourquoi cela, Sir Francis?

--Parce que le chemin de fer s'arrtait  la base de ces montagnes,
qu'il fallait traverser en palanquin ou  dos de poney jusqu' la
station de Kandallah, situe sur le versant oppos.

--Ce retard n'et aucunement drang l'conomie de mon programme,
rpondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prvu l'ventualit de
certains obstacles.

--Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier gnral, vous risquiez
d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l'aventure de ce
garon.

Passepartout, les pieds entortills dans sa couverture de voyage,
dormait profondment et ne rvait gure que l'on parlt de lui.

Le gouvernement anglais est extrmement svre et avec raison pour ce
genre de dlit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout 
ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre
domestique et t pris...

--Eh bien, s'il et t pris, Sir Francis, rpondit Mr. Fogg, il aurait
t condamn, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu
tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire et pu
retarder son matre!

Et, l-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train
franchit les Ghtes, passa  Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il
s'lanait  travers un pays relativement plat, form par le territoire
du Khandeish. La campagne, bien cultive, tait seme de bourgades,
au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaait le clocher de
l'glise europenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupart
affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contre
fertile.

Passepartout, rveill, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait
le pays des Indous dans un train du Great peninsular railway. Cela lui
paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus rel! La
locomotive, dirige par le bras d'un mcanicien anglais et chauffe de
houille anglaise, lanait sa fume sur les plantations de cafiers, de
muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait
en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels
apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de
monastres abandonns, et des temples merveilleux qu'enrichissait
l'inpuisable ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immenses
tendues de terrain se dessinaient  perte de vue, des jungles o ne
manquaient ni les serpents ni les tigres qu'pouvantaient les
hennissements du train, et enfin des forts, fendues par le trac de la
voie, encore hantes d'lphants, qui, d'un oeil pensif, regardaient
passer le convoi chevel.

Pendant cette matine, au-del de la station de Malligaum, les voyageurs
traversrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglant par
les sectateurs de la desse Kli. Non loin s'levaient Ellora et ses
pagodes admirables, non loin la clbre Aurungabad, la capitale du
farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une des provinces
dtaches du royaume du Nizam. C'tait sur cette contre que Feringhea,
le chef des Thugs, le roi des trangleurs, exerait sa domination. Ces
assassins, unis dans une association insaisissable, tranglaient, en
l'honneur de la desse de la Mort, des victimes de tout ge, sans jamais
verser de sang, et il fut un temps o l'on ne pouvait fouiller un
endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement
anglais a bien pu empcher ces meurtres dans une notable proportion,
mais l'pouvantable association existe toujours et fonctionne encore.

 midi et demi, le train s'arrta  la station de Burhampour, et
Passepartout put s'y procurer  prix d'or une paire de babouches,
agrmentes de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment
d'vidente vanit.

Les voyageurs djeunrent rapidement, et repartirent pour la station
d'Assurghur, aprs avoir un instant ctoy la rive du Tapty, petit
fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, prs de Surate.

Il est opportun de faire connatre quelles penses occupaient alors
l'esprit de Passepartout. Jusqu' son arrive  Bombay, il avait cru et
pu croire que ces choses en resteraient l. Mais maintenant, depuis
qu'il filait  toute vapeur  travers l'Inde, un revirement s'tait fait
dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les
ides fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au srieux les projets de
son matre, il croyait  la ralit du pari, consquemment  ce tour du
monde et  ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dpasser. Dj
mme, il s'inquitait des retards possibles, des accidents qui pouvaient
survenir en route. Il se sentait comme intress dans cette gageure, et
tremblait  la pense qu'il avait pu la compromettre la veille par son
impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr.
Fogg, il tait beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les
jours couls, maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et
blmait _in petto_ Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au mcanicien.
Il ne savait pas, le brave garon, que ce qui tait possible sur un
paquebot ne l'tait plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est
rglemente.

Vers le soir, on s'engagea dans les dfils des montagnes de Sutpour,
qui sparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty,
Passepartout, ayant consult sa montre, rpondit qu'il tait trois
heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours rgle sur
le mridien de Greenwich, qui se trouvait  prs de soixante-dix-sept
degrs dans l'ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre
heures.

Sir Francis rectifia donc l'heure donne par Passepartout, auquel il fit
la mme observation que celui-ci avait dj reue de la part de Fix. Il
essaya de lui faire comprendre qu'il devait se rgler sur chaque nouveau
mridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est,
c'est--dire au-devant du soleil, les jours taient plus courts d'autant
de fois quatre minutes qu'il y avait de degrs parcourus. Ce fut
inutile. Que l'entt garon et compris ou non l'observation du
brigadier gnral, il s'obstina  ne pas avancer sa montre, qu'il
maintint invariablement  l'heure de Londres. Innocente manie,
d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire  personne.

 huit heures du matin et  quinze milles en avant de la station de
Rothal, le train s'arrta au milieu d'une vaste clairire, borde de
quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train
passa devant la ligne des wagons en disant:

Les voyageurs descendent ici.

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre
 cette halte au milieu d'une fort de tamarins et de khajours.

Passepartout, non moins surpris, s'lana sur la voie et revint presque
aussitt, s'criant:

Monsieur, plus de chemin de fer!

--Que voulez-vous dire? demanda Sir Francis Cromarty.

--Je veux dire que le train ne continue pas!

Le brigadier gnral descendit aussitt de wagon. Phileas Fogg le
suivit, sans se presser. Tous deux s'adressrent au conducteur:

O sommes-nous? demanda Sir Francis Cromarty.

--Au hameau de Kholby, rpondit le conducteur.

--Nous nous arrtons ici?

--Sans doute. Le chemin de fer n'est point achev...

--Comment! il n'est point achev?

--Non! il y a encore un tronon d'une cinquantaine de milles  tablir
entre ce point et Allahabad, o la voie reprend.

--Les journaux ont pourtant annonc l'ouverture complte du railway!

--Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont tromps.

--Et vous donnez des billets de Bombay  Calcutta! reprit Sir Francis
Cromarty, qui commenait  s'chauffer.

--Sans doute, rpondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien
qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu' Allahabad.

Sir Francis Cromarty tait furieux. Passepartout et volontiers assomm
le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son matre.

Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez
bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.

--Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument prjudiciable 
vos intrts?

--Non, Sir Francis, cela tait prvu.

--Quoi! vous saviez que la voie...

--En aucune faon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait
tt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours
d'avance  sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour
Hong-Kong le 25  midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons 
temps  Calcutta.

Il n'y avait rien  dire  une rponse faite avec une si complte
assurance.

Il n'tait que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrtaient 
ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie
d'avancer, et ils avaient prmaturment annonc l'achvement de la
ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la
voie, et, en descendant du train, ils s'taient empars des vhicules de
toutes sortes que possdait la bourgade, palkigharis  quatre roues,
charrettes tranes par des zbus, sortes de boeufs  bosses, chars de
voyage ressemblant  des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc.
Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, aprs avoir cherch dans toute
la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouv.

J'irai  pied, dit Phileas Fogg.

Passepartout qui rejoignait alors son matre, fit une grimace
significative, en considrant ses magnifiques mais insuffisantes
babouches. Fort heureusement il avait t de son ct  la dcouverte,
et en hsitant un peu:

Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouv un moyen de transport.

--Lequel?

--Un lphant! Un lphant qui appartient  un Indien log  cent pas
d'ici.

--Allons voir l'lphant, rpondit Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout arrivaient prs d'une hutte qui attenait  un enclos ferm
de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans
l'enclos, un lphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg
et ses deux compagnons dans l'enclos.

L, ils se trouvrent en prsence d'un animal,  demi domestiqu, que
son propritaire levait, non pour en faire une bte de somme, mais une
bte de combat. Dans ce but, il avait commenc  modifier le caractre
naturellement doux de l'animal, de faon  le conduire graduellement 
ce paroxysme de rage appel mutsh dans la langue indoue, et cela, en
le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement
peut paratre impropre  donner un tel rsultat, mais il n'en est pas
moins employ avec succs par les leveurs. Trs heureusement pour Mr.
Fogg, l'lphant en question venait  peine d'tre mis  ce rgime, et
le mutsh ne s'tait point encore dclar.

Kiouni--c'tait le nom de la bte--pouvait, comme tous ses congnres,
fournir pendant longtemps une marche rapide, et,  dfaut d'autre
monture, Phileas Fogg rsolut de l'employer.

Mais les lphants sont chers dans l'Inde, o ils commencent  devenir
rares. Les mles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont
extrmement recherchs. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,
quand ils sont rduits  l'tat de domesticit, de telle sorte qu'on ne
peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soins
extrmes, et lorsque Mr. Fogg demanda  l'Indien s'il voulait lui louer
son lphant, l'Indien refusa net.

Fogg insista et offrit de la bte un prix excessif, dix livres (250 F)
l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus
toujours. Passepartout bondissait  chaque surenchre. Mais l'Indien ne
se laissait pas tenter.

La somme tait belle, cependant. En admettant que l'lphant employt
quinze heures  se rendre  Allahabad, c'tait six cents livres (15 000
F) qu'il rapporterait  son propritaire.

Phileas Fogg, sans s'animer en aucune faon, proposa alors  l'Indien de
lui acheter sa bte et lui en offrit tout d'abord mille livres (25 000
F).

L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-tre le drle flairait-il une
magnifique affaire.

Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg  part et l'engagea  rflchir avant
d'aller plus loin. Phileas Fogg rpondit  son compagnon qu'il n'avait
pas l'habitude d'agir sans rflexion, qu'il s'agissait en fin de compte
d'un pari de vingt mille livres, que cet lphant lui tait ncessaire,
et que, dt-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet lphant.

Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allums par la
convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'tait qu'une question
de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis
quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F).
Passepartout, si rouge d'ordinaire, tait ple d'motion.

 deux mille livres, l'Indien se rendit.

Par mes babouches, s'cria Passepartout, voil qui met  un beau prix
la viande d'lphant!

L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce fut
plus facile. Un jeune Parsi,  la figure intelligente, offrit ses
services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rmunration, qui ne
pouvait que doubler son intelligence.

L'lphant fut amen et quip sans retard. Le Parsi connaissait
parfaitement le mtier de mahout ou cornac. Il couvrit d'une sorte de
housse le dos de l'lphant et disposa, de chaque ct sur ses flancs,
deux espces de cacolets assez peu confortables.

Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux
sac. Il semblait vraiment qu'on les tirt des entrailles de
Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit  Sir Francis Cromarty de le
transporter  la station d'Allahabad. Le brigadier gnral accepta. Un
voyageur de plus n'tait pas pour fatiguer le gigantesque animal.

Des vivres furent achetes  Kholby. Sir Francis Cromarty prit place
dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit 
califourchon sur la housse entre son matre et le brigadier gnral. Le
Parsi se jucha sur le cou de l'lphant, et  neuf heures l'animal,
quittant la bourgade, s'enfonait par le plus court dans l'paisse fort
de lataniers.

XII

O PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT  TRAVERS LES FORTS DE
L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

Le guide, afin d'abrger la distance  parcourir, laissa sur sa droite
le trac de la voie dont les travaux taient en cours d'excution. Ce
trac, trs contrari par les capricieuses ramifications des monts
Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait
intrt  prendre. Le Parsi, trs familiaris avec les routes et
sentiers du pays, prtendait gagner une vingtaine de milles en coupant 
travers la fort, et on s'en rapporta  lui.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurs
cacolets, taient fort secous par le trot raide de l'lphant, auquel
son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situation
avec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs, et se voyant
 peine l'un l'autre.

Quant  Passepartout, post sur le dos de la bte et directement soumis
aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une recommandation
de son matre, de tenir sa langue entre ses dents, car elle et t
coupe net. Le brave garon, tantt lanc sur le cou de l'lphant,
tantt rejet sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur
un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de
carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre,
que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre
un instant son trot rgulier.

Aprs deux heures de marche, le guide arrta l'lphant et lui donna une
heure de repos. L'animal dvora des branchages et des arbrisseaux, aprs
s'tre d'abord dsaltr  une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se
plaignit pas de cette halte. Il tait bris. Mr. Fogg paraissait tre
aussi dispos que s'il ft sorti de son lit.

Mais il est donc de fer! dit le brigadier gnral en le regardant avec
admiration.

--De fer forg, rpondit Passepartout, qui s'occupa de prparer un
djeuner sommaire.

 midi, le guide donna le signal du dpart. Le pays prit bientt un
aspect trs sauvage. Aux grandes forts succdrent des taillis de
tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hrisses
de maigres arbrisseaux et semes de gros blocs de synites. Toute cette
partie du haut Bundelkund, peu frquente des voyageurs, est habite par
une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles
de la religion indoue. La domination des Anglais n'a pu s'tablir
rgulirement sur un territoire soumis  l'influence des rajahs, qu'il
et t difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles retraites des
Vindhias.

Plusieurs fois, on aperut des bandes d'Indiens farouches, qui faisaient
un geste de colre en voyant passer le rapide quadrupde. D'ailleurs, le
Parsi les vitait autant que possible, les tenant pour des gens de
mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette journe,  peine
quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont
s'amusait fort Passepartout.

Une pense au milieu de bien d'autres inquitait ce garon. Qu'est-ce
que Mr. Fogg ferait de l'lphant, quand il serait arriv  la station
d'Allahabad? L'emmnerait-il? Impossible! Le prix du transport ajout au
prix d'acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le
rendrait-on  la libert? Cette estimable bte mritait bien qu'on et
des gards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, 
lui, Passepartout, il en serait trs embarrass. Cela ne laissait pas de
le proccuper.

 huit heures du soir, la principale chane des Vindhias avait t
franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant
septentrional, dans un bungalow en ruine.

La distance parcourue pendant cette journe tait d'environ vingt-cinq
milles, et il en restait autant  faire pour atteindre la station
d'Allahabad.

La nuit tait froide.  l'intrieur du bungalow, le Parsi alluma un feu
de branches sches, dont la chaleur fut trs apprcie. Le souper se
composa des provisions achetes  Kholby. Les voyageurs mangrent en
gens harasss et moulus. La conversation, qui commena par quelques
phrases entrecoupes, se termina bientt par des ronflements sonores. Le
guide veilla prs de Kiouni, qui s'endormit debout, appuy au tronc d'un
gros arbre.

Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de gupards et
de panthres troublrent parfois le silence, mls  des ricanements
aigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent  des cris et ne
firent aucune dmonstration hostile contre les htes du bungalow. Sir
Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de
fatigues. Passepartout, dans un sommeil agit, recommena en rve la
culbute de la veille, quant  Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que
s'il et t dans sa tranquille maison de Saville-row.

 six heures du matin, on se remit en marche. Le guide esprait arriver
 la station d'Allahabad le soir mme. De cette faon, Mr. Fogg ne
perdrait qu'une partie des quarante-huit heures conomises depuis le
commencement du voyage.

On descendit les dernires rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son
allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger,
situe sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il vitait toujours
les lieux habits, se sentant plus en sret dans ces campagnes
dsertes, qui marquent les premires dpressions du bassin du grand
fleuve. La station d'Allahabad n'tait pas  douze milles dans le
nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits,
aussi sains que le pain, aussi succulents que la crme, disent les
voyageurs, furent extrmement apprcis.

 deux heures, le guide entra sous le couvert d'une paisse fort, qu'il
devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il prfrait voyager
ainsi  l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait jusqu'alors aucune
rencontre fcheuse, et le voyage semblait devoir s'accomplir sans
accident, quand l'lphant, donnant quelques signes d'inquitude,
s'arrta soudain.

Il tait quatre heures alors.

Qu'y a-t-il? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tte au-dessus
de son cacolet.

--Je ne sais, mon officier, rpondit le Parsi, en prtant l'oreille 
un murmure confus qui passait sous l'paisse ramure.

Quelques instants aprs, ce murmure devint plus dfinissable. On et dit
un concert, encore fort loign, de voix humaines et d'instruments de
cuivre.

Passepartout tait tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait
patiemment, sans prononcer une parole.

Le Parsi sauta  terre, attacha l'lphant  un arbre et s'enfona au
plus pais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant:

Une procession de brahmanes qui se dirige de ce ct. S'il est
possible, vitons d'tre vus.

Le guide dtacha l'lphant et le conduisit dans un fourr, en
recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied  terre. Lui-mme se
tint prt  enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait
ncessaire. Mais il pensa que la troupe des fidles passerait sans
l'apercevoir, car l'paisseur du feuillage le dissimulait entirement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des
chants monotones se mlaient au son des tambours et des cymbales.
Bientt la tte de la procession apparut sous les arbres,  une
cinquantaine de pas du poste occup par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils
distinguaient aisment  travers les branches le curieux personnel de
cette crmonie religieuse.

En premire ligne s'avanaient des prtres, coiffs de mitres et vtus
de longues robes chamarres. Ils taient entours d'hommes, de femmes,
d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funbre,
interrompue  intervalles gaux par des coups de tam-tams et de
cymbales. Derrire eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et
la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue
hideuse, trane par deux couples de zbus richement caparaonns. Cette
statue avait quatre bras; le corps colori d'un rouge sombre, les yeux
hagards, les cheveux emmls, la langue pendante, les lvres teintes de
henn et de btel.  son cou s'enroulait un collier de ttes de mort, 
ses flancs une ceinture de mains coupes. Elle se tenait debout sur un
gant terrass auquel le chef manquait.

Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.

La desse Kli, murmura-t-il, la desse de l'amour et de la mort.

--De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais! dit Passepartout. La
vilaine bonne femme!

Le Parsi lui fit signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait, se dmenait, se convulsionnait un groupe
de vieux fakirs, zbrs de bandes d'ocre, couverts d'incisions cruciales
qui laissaient chapper leur sang goutte  goutte, nergumnes stupides
qui, dans les grandes crmonies indoues, se prcipitent encore sous les
roues du char de Jaggernaut.

Derrire eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosit de leur
costume oriental, tranaient une femme qui se soutenait  peine.

Cette femme tait jeune, blanche comme une Europenne. Sa tte, son cou,
ses paules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils taient
surchargs de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une
tunique lame d'or, recouverte d'une mousseline lgre, dessinait les
contours de sa taille.

Derrire cette jeune femme--contraste violent pour les yeux--, des
gardes arms de sabres nus passs  leur ceinture et de longs pistolets
damasquins, portaient un cadavre sur un palanquin.

C'tait le corps d'un vieillard, revtu de ses opulents habits de rajah,
ayant, comme en sa vie, le turban brod de perles, la robe tissue de
soie et d'or, la ceinture de cachemire diamant, et ses magnifiques
armes de prince indien.

Puis des musiciens et une arrire-garde de fanatiques, dont les cris
couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient le
cortge.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air singulirement
attrist, et se tournant vers le guide:

Un sutty! dit-il.

Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lvres. La
longue procession se droula lentement sous les arbres, et bientt ses
derniers rangs disparurent dans la profondeur de la fort.

Peu  peu, les chants s'teignirent. Il y eut encore quelques clats de
cris lointains, et enfin  tout ce tumulte succda un profond silence.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononc par Sir Francis Cromarty, et
aussitt que la procession eut disparu:

Qu'est-ce qu'un sutty? demanda-t-il.

--Un sutty, monsieur Fogg, rpondit le brigadier gnral, c'est un
sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous
venez de voir sera brle demain aux premires heures du jour.

--Ah! les gueux! s'cria Passepartout, qui ne put retenir ce cri
d'indignation.

--Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg.

--C'est celui du prince, son mari, rpondit le guide, un rajah
indpendant du Bundelkund.

--Comment! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix traht la moindre
motion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les
Anglais n'ont pu les dtruire?

--Dans la plus grande partie de l'Inde, rpondit Sir Francis Cromarty,
ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons aucune
influence sur ces contres sauvages, et principalement sur ce territoire
du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le thtre
de meurtres et de pillages incessants.

--La malheureuse! murmurait Passepartout, brle vive!

--Oui, reprit le brigadier gnral, brle, et si elle ne l'tait pas,
vous ne sauriez croire  quelle misrable condition elle se verrait
rduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait 
peine de quelques poignes de riz, on la repousserait, elle serait
considre comme une crature immonde et mourrait dans quelque coin
comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence
pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que
l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice
est rellement volontaire, et il faut l'intervention nergique du
gouvernement pour l'empcher. Ainsi, il y a quelques annes, je rsidais
 Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur
l'autorisation de se brler avec le corps de son mari. Comme vous le
pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se
rfugia chez un rajah indpendant, et l elle consomma son sacrifice.

Pendant le rcit du brigadier gnral, le guide secouait la tte, et,
quand le rcit fut achev:

Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas
volontaire, dit-il.

--Comment le savez-vous?

--C'est une histoire que tout le monde connat dans le Bundelkund,
rpondit le guide.

--Cependant cette infortune ne paraissait faire aucune rsistance, fit
observer Sir Francis Cromarty.

--Cela tient  ce qu'on l'a enivre de la fume du chanvre et de
l'opium.

--Mais o la conduit-on?

-- la pagode de Pillaji,  deux milles d'ici. L, elle passera la nuit
en attendant l'heure du sacrifice.

--Et ce sacrifice aura lieu?...

--Demain, ds la premire apparition du jour.

Aprs cette rponse, le guide fit sortir l'lphant de l'pais fourr et
se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment o il allait l'exciter
par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrta, et, s'adressant  Sir
Francis Cromarty:

Si nous sauvions cette femme? dit-il.

--Sauver cette femme, monsieur Fogg!... s'cria le brigadier gnral.

--J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer  cela.

--Tiens! Mais vous tes un homme de coeur! dit Sir Francis Cromarty.

--Quelquefois, rpondit simplement Phileas Fogg, quand j'ai le temps.




XIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT
AUX AUDACIEUX



Le dessein tait hardi, hriss de difficults, impraticable peut-tre
Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa libert, et par
consquent la russite de ses projets, mais il n'hsita pas. Il trouva,
d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire dcid.

Quant  Passepartout, il tait prt, on pouvait disposer de lui. L'ide
de son matre l'exaltait. Il sentait un coeur, une me sous cette
enveloppe de glace. Il se prenait  aimer Phileas Fogg.

Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne serait-il
pas port pour les hindous?  dfaut de son concours, il fallait au
moins s'assurer sa neutralit.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.

Mon officier, rpondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est
Parsie. Disposez de moi.

--Bien, guide, rpondit Mr. Fogg.

--Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous
risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris.
Ainsi, voyez.

--C'est vu, rpondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la
nuit pour agir?

--Je le pense aussi, rpondit le guide.

Ce brave Indou donna alors quelques dtails sur la victime. C'tait une
Indienne d'une beaut clbre, de race parsie, fille de riches
ngociants de Bombay. Elle avait reu dans cette ville une ducation
absolument anglaise, et  ses manires,  son instruction, on l'et crue
Europenne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle fut marie malgr elle  ce vieux rajah du Bundelkund.
Trois mois aprs, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait,
elle s'chappa, fut reprise aussitt, et les parents du rajah, qui
avaient intrt  sa mort, la vourent  ce supplice auquel il ne
semblait pas qu'elle pt chapper.

Ce rcit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur
gnreuse rsolution. Il fut dcid que le guide dirigerait l'lphant
vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.

Une demi-heure aprs, halte fut faite sous un taillis,  cinq cents pas
de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir; mais les hurlements des
fanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu' la victime furent alors discuts. Le
guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait
que la jeune femme tait emprisonne. Pourrait-on y pntrer par une des
portes, quand toute la bande serait plonge dans le sommeil de
l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille? C'est ce
qui ne pourrait tre dcid qu'au moment et au lieu mmes. Mais ce qui
ne fit aucun doute, c'est que l'enlvement devait s'oprer cette nuit
mme, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au
supplice.  cet instant, aucune intervention humaine n'et pu la sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Ds que l'ombre se fit,
vers six heures du soir, ils rsolurent d'oprer une reconnaissance
autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s'teignaient alors.
Suivant leur habitude, ces Indiens devaient tre plongs dans l'paisse
ivresse du hang--opium liquide, mlang d'une infusion de chanvre--,
et il serait peut-tre possible de se glisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout,
s'avana sans bruit  travers la fort. Aprs dix minutes de reptation
sous les ramures, ils arrivrent au bord d'une petite rivire, et l, 
la lueur de torches de fer  la pointe desquelles brlaient des rsines,
ils aperurent un monceau de bois empil. C'tait le bcher, fait de
prcieux santal, et dj imprgn d'une huile parfume.  sa partie
suprieure reposait le corps embaum du rajah, qui devait tre brl en
mme temps que sa veuve.  cent pas de ce bcher s'levait la pagode,
dont les minarets peraient dans l'ombre la cime des arbres.

Venez! dit le guide  voix basse.

Et, redoublant de prcaution, suivi de ses compagnons, il se glissa
silencieusement  travers les grandes herbes.

Le silence n'tait plus interrompu que par le murmure du vent dans les
branches.

Bientt le guide s'arrta  l'extrmit d'une clairire. Quelques
rsines clairaient la place. Le sol tait jonch de groupes de
dormeurs, appesantis par l'ivresse. On et dit un champ de bataille
couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout tait confondu. Quelques
ivrognes rlaient encore  et l.

 l'arrire-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se
dressait confusment. Mais au grand dsappointement du guide, les gardes
des rajahs, clairs par des torches fuligineuses, veillaient aux portes
et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu' l'intrieur les
prtres veillaient aussi.

Le Parsi ne s'avana pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilit de
forcer l'entre du temple, et il ramena ses compagnons en arrire.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils ne
pouvaient rien tenter de ce ct.

Ils s'arrtrent et s'entretinrent  voix basse.

Attendons, dit le brigadier gnral, il n'est que huit heures encore,
et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.

--Cela est possible, en effet, rpondit le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons s'tendirent donc au pied d'un arbre et
attendirent.

Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allait
observer la lisire du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours 
la lueur des torches, et une vague lumire filtrait  travers les
fentres de la pagode.

On attendit ainsi jusqu' minuit. La situation ne changea pas. Mme
surveillance au-dehors. Il tait vident qu'on ne pouvait compter sur
l'assoupissement des gardes. L'ivresse du hang leur avait t
probablement pargne. Il fallait donc agir autrement et pntrer par
une ouverture pratique aux murailles de la pagode. Restait la question
de savoir si les prtres veillaient auprs de leur victime avec autant
de soin que les soldats  la porte du temple.

Aprs une dernire conversation, le guide se dit prt  partir. Mr.
Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un dtour
assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils arrivrent au pied des murs sans avoir
rencontr personne. Aucune surveillance n'avait t tablie de ce ct,
mais il est vrai de dire que fentres et portes manquaient absolument.

L nuit tait sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait
 peine l'horizon, encombr de gros nuages. La hauteur des arbres
accroissait encore l'obscurit.

Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il
fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opration, Phileas
Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux de poche.
Trs heureusement, les parois du temple se composaient d'un mlange de
briques et de bois qui ne pouvait tre difficile  percer. La premire
brique une fois enleve, les autres viendraient facilement.

On se mit  la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi
d'un ct, Passepartout, de l'autre, travaillaient  desceller les
briques, de manire  obtenir une ouverture large de deux pieds.

Le travail avanait, quand un cri se fit entendre  l'intrieur du
temple, et presque aussitt d'autres cris lui rpondirent du dehors.

Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on
surpris? L'veil tait-il donn? La plus vulgaire prudence leur
commandait de s'loigner,--ce qu'ils firent en mme temps que Phileas
Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le
couvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en tait une, se ft
dissipe, et prts, dans ce cas,  reprendre leur opration.

Mais--contretemps funeste--des gardes se montrrent au chevet de la
pagode, et s'y installrent de manire  empcher toute approche.

Il serait difficile de dcrire le dsappointement de ces quatre hommes,
arrts dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenir
jusqu' la victime, comment la sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty se
rongeait les poings. Passepartout tait hors de lui, et le guide avait
quelque peine  le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifester
ses sentiments.

N'avons-nous plus qu' partir? demanda le brigadier gnral  voix
basse.

--Nous n'avons plus qu' partir, rpondit le guide.

--Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain  Allahabad avant
midi.

--Mais qu'esprez-vous? rpondit Sir Francis Cromarty. Dans quelques
heures le jour va paratre, et...

--La chance qui nous chappe peut se reprsenter au moment suprme.

Le brigadier gnral aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas
Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment du
supplice, se prcipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement 
ses bourreaux?

C'et t une folie, et comment admettre que cet homme ft fou  ce
point? Nanmoins, Sir Francis Cromarty consentit  attendre jusqu'au
dnouement de cette terrible scne. Toutefois, le guide ne laissa pas
ses compagnons  l'endroit o ils s'taient rfugis, et il les ramena
vers la partie antrieure de la clairire. L, abrits par un bouquet
d'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.

Cependant Passepartout, juch sur les premires branches d'un arbre,
ruminait une ide qui avait d'abord travers son esprit comme un clair,
et qui finit par s'incruster dans son cerveau.

Il avait commenc par se dire: Quelle folie! et maintenant il
rptait: Pourquoi pas, aprs tout? C'est une chance, peut-tre la
seule, et avec de tels abrutis!...

En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pense, mais il ne
tarda pas  se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les basses
branches de l'arbre dont l'extrmit se courbait vers le sol.

Les heures s'coulaient, et bientt quelques nuances moins sombres
annoncrent l'approche du jour. Cependant l'obscurit tait profonde
encore.

C'tait le moment. Il se fit comme une rsurrection dans cette foule
assoupie. Les groupes s'animrent. Des coups de tam-tam retentirent.
Chants et cris clatrent de nouveau. L'heure tait venue  laquelle
l'infortune allait mourir.

En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumire plus vive
s'chappa de l'intrieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent
apercevoir la victime, vivement claire, que deux prtres tranaient
au-dehors. Il leur sembla mme que, secouant l'engourdissement de
l'ivresse par un suprme instinct de conservation, la malheureuse
tentait d'chapper  ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty
bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas
Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.

En ce moment, la foule s'branla. La jeune femme tait retombe dans
cette torpeur provoque par les fumes du chanvre. Elle passa  travers
les fakirs, qui l'escortaient de leurs vocifrations religieuses.

Phileas Fogg et ses compagnons, se mlant aux derniers rangs de la
foule, la suivirent.

Deux minutes aprs, ils arrivaient sur le bord de la rivire et
s'arrtaient  moins de cinquante pas du bcher, sur lequel tait couch
le corps du rajah. Dans la demi-obscurit, ils virent la victime
absolument inerte, tendue auprs du cadavre de son poux.

Puis une torche fut approche et le bois imprgn d'huile, s'enflamma
aussitt.

 ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg,
qui dans un moment de folie gnreuse, s'lanait vers le bcher...

Mais Phileas Fogg les avait dj repousss, quand la scne changea
soudain. Un cri de terreur s'leva. Toute cette foule se prcipita 
terre, pouvante.

Le vieux rajah n'tait donc pas mort, qu'on le vt se redresser tout 
coup, comme un fantme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre
du bcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une
apparence spectrale?

Les fakirs, les gardes, les prtres, pris d'une terreur subite, taient
l, face  terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige!

La victime inanime passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et
sans qu'elle part leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty taient
demeurs debout. Le Parsi avait courb la tte, et Passepartout, sans
doute, n'tait pas moins stupfi!...

Ce ressuscit arriva ainsi prs de l'endroit o se tenaient Mr. Fogg et
Sir Francis Cromarty, et l, d'une voix brve:

Filons!... dit-il.

C'tait Passepartout lui-mme qui s'tait gliss vers le bcher au
milieu de la fume paisse! C'tait Passepartout qui, profitant de
l'obscurit profonde encore, avait arrach la jeune femme  la mort!
C'tait Passepartout qui, jouant son rle avec un audacieux bonheur,
passait au milieu de l'pouvante gnrale!

Un instant aprs, tous quatre disparaissaient dans le bois, et
l'lphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des clameurs
et mme une balle, perant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent
que la ruse tait dcouverte.

En effet, sur le bcher enflamm se dtachait alors le corps du vieux
rajah. Les prtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un
enlvement venait de s'accomplir.

Aussitt ils s'taient prcipits dans la fort. Les gardes les avaient
suivis. Une dcharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient
rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la
porte des balles et des flches.




XIV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLE DU GANGE SANS
MME SONGER  LA VOIR



Le hardi enlvement avait russi. Une heure aprs, Passepartout riait
encore de son succs. Sir Francis Cromarty avait serr la main de
l'intrpide garon. Son matre lui avait dit: Bien, ce qui, dans la
bouche de ce gentleman, quivalait  une haute approbation.  quoi
Passepartout avait rpondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait 
son matre. Pour lui, il n'avait eu qu'une ide drle, et il riait en
songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien
gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait t le veuf d'une charmante
femme, un vieux rajah embaum!

Quant  la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui
s'tait pass. Enveloppe dans les couvertures de voyage, elle reposait
sur l'un des cacolets.

Cependant l'lphant, guid avec une extrme sret par le Parsi,
courait rapidement dans la fort encore obscure. Une heure aprs avoir
quitt la pagode de Pillaji, il se lanait  travers une immense plaine.
 sept heures, on fit halte. La jeune femme tait toujours dans une
prostration complte. Le guide lui fit boire quelques gorges d'eau et
de brandy, mais cette influence stupfiante qui l'accablait devait se
prolonger quelque temps encore.

Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produite
par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inquitude sur
son compte.

Mais si le rtablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dans
l'esprit du brigadier gnral, celui-ci se montrait moins rassur pour
l'avenir. Il n'hsita pas  dire  Phileas Fogg que si Mrs. Aouda
restait dans l'Inde, elle retomberait invitablement entre les mains de
ses bourreaux. Ces nergumnes se tenaient dans toute la pninsule, et
certainement, malgr la police anglaise, ils sauraient reprendre leur
victime, ft-ce  Madras,  Bombay,  Calcutta. Et Sir Francis Cromarty
citait,  l'appui de ce dire, un fait de mme nature qui s'tait pass
rcemment.  son avis, la jeune femme ne serait vritablement en sret
qu'aprs avoir quitt l'Inde.

Phileas Fogg rpondit qu'il tiendrait compte de ces observations et
qu'il aviserait.

Vers dix heures, le guide annonait la station d'Allahabad. L reprenait
la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, en
moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui spare Allahabad de
Calcutta.

Phileas Fogg devait donc arriver  temps pour prendre un paquebot qui ne
partait que le lendemain seulement, 25 octobre,  midi, pour Hong-Kong.

La jeune femme fut dpose dans une chambre de la gare. Passepartout fut
charg d'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, chle,
fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son matre lui ouvrait un crdit
illimit.

Passepartout partit aussitt et courut les rues de la ville. Allahabad,
c'est la cit de Dieu, l'une des plus vnres de l'Inde, en raison de
ce qu'elle est btie au confluent de deux fleuves sacrs, le Gange et la
Jumna, dont les eaux attirent les plerins de toute la pninsule. On
sait d'ailleurs que, suivant les lgendes du Ramayana, le Gange prend sa
source dans le ciel, d'o, grce  Brahma, il descend sur la terre.

Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientt vu la ville,
autrefois dfendue par un fort magnifique qui est devenu une prison
d'tat. Plus de commerce, plus d'industrie dans cette cit, jadis
industrielle et commerante. Passepartout, qui cherchait vainement un
magasin de nouveauts, comme s'il et t dans Regent-street  quelques
pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif
difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en toffe
cossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre
qu'il n'hsita pas  payer soixante-quinze livres (1 875 F). Puis, tout
triomphant, il retourna  la gare.

Mrs. Aouda commenait  revenir  elle. Cette influence  laquelle les
prtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu  peu, et ses
beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.

Lorsque le roi-pote, Uaf Uddaul, clbre les charmes de la reine
d'Ahmhnagara, il s'exprime ainsi:

Sa luisante chevelure, rgulirement divise en deux parts, encadre les
contours harmonieux de ses joues dlicates et blanches, brillantes de
poli et de fracheur. Ses sourcils d'bne ont la forme et la puissance
de l'arc de Kama, dieu d'amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la
pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs
sacrs de l'Himalaya les reflets les plus purs de la lumire cleste.
Fines, gales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lvres
souriantes, comme des gouttes de rose dans le sein mi-clos d'une fleur
de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symtriques, ses mains
vermeilles, ses petits pieds bombs et tendres comme les bourgeons du
lotus, brillent de l'clat des plus belles perles de Ceylan, des plus
beaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu'une main
suffit  enserrer, rehausse l'lgante cambrure de ses reins arrondis et
la richesse de son buste o la jeunesse en fleur tale ses plus parfaits
trsors, et, sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir t
modele en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l'ternel
statuaire.

Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda,
la veuve du rajah du Bundelkund, tait une charmante femme dans toute
l'acception europenne du mot. Elle parlait l'anglais avec une grande
puret, et le guide n'avait point exagr en affirmant que cette jeune
Parsie avait t transforme par l'ducation.

Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi
attendait. Mr. Fogg lui rgla son salaire au prix convenu, sans le
dpasser d'un farthing. Ceci tonna un peu Passepartout, qui savait tout
ce que son matre devait au dvouement du guide. Le Parsi avait, en
effet, risqu volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et si,
plus tard, les Indous l'apprenaient, il chapperait difficilement  leur
vengeance.

Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un lphant achet
si cher?

Mais Phileas Fogg avait dj pris une rsolution  cet gard.

Parsi, dit-il au guide, tu as t serviable et dvou. J'ai pay ton
service, mais non ton dvouement. Veux-tu cet lphant? Il est  toi.

Les yeux du guide brillrent.

C'est une fortune que Votre Honneur me donne! s'cria-t-il.

--Accepte, guide, rpondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore ton
dbiteur.

-- la bonne heure! s'cria Passepartout. Prends, ami! Kiouni est un
brave et courageux animal!

Et, allant  la bte, il lui prsenta quelques morceaux de sucre,
disant:

Tiens, Kiouni, tiens, tiens!

L'lphant fit entendre quelques grognements de satisfaction. Puis,
prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe, il
l'enleva jusqu' la hauteur de sa tte. Passepartout, nullement effray,
fit une bonne caresse  l'animal, qui le replaa doucement  terre, et,
 la poigne de trompe de l'honnte Kiouni, rpondit une vigoureuse
poigne de main de l'honnte garon.

Quelques instants aprs, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout, installs dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda
occupait la meilleure place, couraient  toute vapeur vers Bnars.

Quatre-vingts milles au plus sparent cette ville d'Allahabad, et ils
furent franchis en deux heures.

Pendant ce trajet, la jeune femme revint compltement  elle; les
vapeurs assoupissantes du hang se dissiprent.

Quel fut son tonnement de se trouver sur le railway, dans ce
compartiment, recouverte de vtements europens, au milieu de voyageurs
qui lui taient absolument inconnus!

Tout d'abord, ses compagnons lui prodigurent leurs soins et la
ranimrent avec quelques gouttes de liqueur; puis le brigadier gnral
lui raconta son histoire. Il insista sur le dvouement de Phileas Fogg,
qui n'avait pas hsit  jouer sa vie pour la sauver, et sur le
dnouement de l'aventure, d  l'audacieuse imagination de Passepartout.

Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout
honteux, rptait que a n'en valait pas la peine!

Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus que
par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lvres, furent les
interprtes de sa reconnaissance. Puis, sa pense la reportant aux
scnes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne o tant de
dangers l'attendaient encore, elle fut prise d'un frisson de terreur.

Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda, et,
pour la rassurer, il lui offrit, trs froidement d'ailleurs, de la
conduire  Hong-Kong, o elle demeurerait jusqu' ce que cette affaire
ft assoupie.

Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Prcisment, 
Hong-Kong, rsidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un des
principaux ngociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout
en occupant un point de la cte chinoise.

 midi et demi, le train s'arrtait  la station de Bnars. Les
lgendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l'emplacement de
l'ancienne Casi, qui tait autrefois suspendue dans l'espace, entre le
znith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais,  cette poque plus
raliste, Bnars, Athnes de l'Inde au dire des orientalistes, reposait
tout prosaquement sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoir
ses maisons de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient un
aspect absolument dsol, sans aucune couleur locale.

C'tait l que devait s'arrter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu'il
rejoignait campaient  quelques milles au nord de la ville. Le brigadier
gnral fit donc ses adieux  Phileas Fogg, lui souhaitant tout le
succs possible, et exprimant le voeu qu'il recomment ce voyage d'une
faon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa lgrement
les doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus
affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle devait  Sir Francis
Cromarty. Quant  Passepartout, il fut honor d'une vraie poigne de
main de la part du brigadier gnral. Tout mu, il se demanda o et
quand il pourrait bien se dvouer pour lui. Puis on se spara.

 partir de Bnars, la voie ferre suivait en partie la valle du
Gange.  travers les vitres du wagon, par un temps assez clair,
apparaissait le paysage vari du Bhar, puis des montagnes couvertes de
verdure, les champs d'orge, de mas et de froment, des rios et des
tangs peupls d'alligators verdtres, des villages bien entretenus, des
forts encore verdoyantes. Quelques lphants, des zbus  grosse bosse
venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacr, et aussi, malgr la
saison avance et la temprature dj froide, des bandes d'Indous des
deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces
fidles, ennemis acharns du bouddhisme, sont sectateurs fervents de la
religion brahmanique, qui s'incarne en ces trois personnes: Whisnou, la
divinit solaire, Shiva, la personnification divine des forces
naturelles, et Brahma, le matre suprme des prtres et des
lgislateurs. Mais de quel oeil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils
considrer cette Inde, maintenant britannise, lorsque quelque
steam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacres du
Gange, effarouchant les mouettes qui volaient  sa surface, les tortues
qui pullulaient sur ses bords, et les dvots tendus au long de ses
rives!

Tout ce panorama dfila comme un clair, et souvent un nuage de vapeur
blanche en cacha les dtails.  peine les voyageurs purent-ils entrevoir
le fort de Chunar,  vingt milles au sud-est de Bnars, ancienne
forteresse des rajahs du Bhar, Ghazepour et ses importantes fabriques
d'eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s'lve sur la rive
gauche du Gange, la ville fortifie de Buxar, Patna, grande cit
industrielle et commerante, o se tient le principal march d'opium de
l'Inde, Monghir, ville plus qu'europenne, anglaise comme Manchester ou
Birmingham, renomme pour ses fonderies de fer, ses fabriques de
taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes chemines
encrassaient d'une fume noire le ciel de Brahma,--un vritable coup de
poing dans le pays du rve!

Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours, des
loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa  toute vitesse,
et on n'aperut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni
Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale, ni Burdwan,
ni Hougly, ni Chandernagor, ce point franais du territoire indien sur
lequel Passepartout et t fier de voir flotter le drapeau de sa
patrie!

Enfin,  sept heures du matin, Calcutta tait atteint. Le paquebot, en
partance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu' midi. Phileas Fogg avait
donc cinq heures devant lui.

D'aprs son itinraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des
Indes le 25 octobre, vingt-trois jours aprs avoir quitt Londres, et il
y arrivait au jour fix. Il n'avait donc ni retard ni avance.
Malheureusement, les deux jours gagns par lui entre Londres et Bombay
avaient t perdus, on sait comment, dans cette traverse de la
pninsule indienne,--mais il est  supposer que Phileas Fogg ne les
regrettait pas.




XV

O LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES



Le train s'tait arrt en gare. Passepartout descendit le premier du
wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne  mettre
pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au
paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs. Aouda,
qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si
dangereux pour elle.

Au moment o Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s'approcha
de lui et dit:

Monsieur Phileas Fogg?

--C'est moi.

--Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en dsignant
Passepartout.

--Oui.

--Veuillez me suivre tous les deux.

Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pt marquer en lui une surprise
quelconque. Cet agent tait un reprsentant de la loi, et, pour tout
Anglais, la loi est sacre. Passepartout, avec ses habitudes franaises,
voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas
Fogg lui fit signe d'obir.

Cette jeune dame peut nous accompagner? demanda Mr. Fogg.

--Elle le peut, rpondit le policeman.

Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un
palki-ghari, sorte de voiture  quatre roues et  quatre places, attele
de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le trajet, qui
dura vingt minutes environ.

La voiture traversa d'abord la ville noire, aux rues troites, bordes
de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale
et dguenille; puis elle passa  travers la ville europenne, gaye de
maisons de briques, ombrage de cocotiers, hrisse de mtures, que
parcouraient dj, malgr l'heure matinale, des cavaliers lgants et de
magnifiques attelages.

Le palki-ghari s'arrta devant une habitation d'apparence simple, mais
qui ne devait pas tre affecte aux usages domestiques. Le policeman fit
descendre ses prisonniers--on pouvait vraiment leur donner ce nom--, et
il les conduisit dans une chambre aux fentres grilles, en leur disant:

C'est  huit heures et demie que vous comparatrez devant le juge
Obadiah.

Puis il se retira et ferma la porte.

Allons! nous sommes pris! s'cria Passepartout, en se laissant aller
sur une chaise.

Mrs. Aouda, s'adressant aussitt  Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont
elle cherchait en vain  dguiser l'motion:

Monsieur, il faut m'abandonner! C'est pour moi que vous tes poursuivi!
C'est pour m'avoir sauve!

Phileas Fogg se contenta de rpondre que cela n'tait pas possible.
Poursuivi pour cette affaire du sutty! Inadmissible! Comment les
plaignants oseraient-ils se prsenter? Il y avait mprise. Mr. Fogg
ajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme, et
qu'il la conduirait  Hong-Kong.

Mais le bateau part  midi! fit observer Passepartout.

--Avant midi nous serons  bord, rpondit simplement l'impassible
gentleman.

Cela fut affirm si nettement, que Passepartout ne put s'empcher de se
dire  lui-mme:

Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons  bord! Mais il
n'tait pas rassur du tout.

 huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policeman
reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.
C'tait une salle d'audience, et un public assez nombreux, compos
d'Europens et d'indignes, en occupait dj le prtoire.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face des
siges rservs au magistrat et au greffier.

Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitt, suivi du
greffier. C'tait un gros homme tout rond. Il dcrocha une perruque
pendue  un clou et s'en coiffa lestement.

La premire cause, dit-il.

Mais, portant la main  sa tte:

H! ce n'est pas ma perruque!

--En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, rpondit le greffier.

--Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse rendre
une bonne sentence avec la perruque d'un greffier!

L'change des perruques fut fait. Pendant ces prliminaires,
Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui paraissait
marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du
prtoire.

La premire cause, reprit alors le juge Obadiah.

--Phileas Fogg? dit le greffier Oysterpuf.

--Me voici, rpondit Mr. Fogg.

--Passepartout?

--Prsent! rpondit Passepartout.

--Bien! dit le juge Obadiah. Voil deux jours, accuss, que l'on vous
guette  tous les trains de Bombay.

--Mais de quoi nous accuse-t-on? s'cria Passepartout, impatient.

--Vous allez le savoir, rpondit le juge.

--Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'ai
droit...

--Vous a-t-on manqu d'gards? demanda Mr. Obadiah.

--Aucunement.

--Bien! faites entrer les plaignants.

Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois prtres indous furent
introduits par un huissier.

C'est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui
voulaient brler notre jeune dame!

Les prtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut  haute
voix une plainte en sacrilge, formule contre le sieur Phileas Fogg et
son domestique, accuss d'avoir viol un lieu consacr par la religion
brahmanique.

Vous avez entendu? demanda le juge  Phileas Fogg.

--Oui, monsieur, rpondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j'avoue.

--Ah! vous avouez?...

--J'avoue et j'attends que ces trois prtres avouent  leur tour ce
qu'ils voulaient faire  la pagode de Pillaji.

Les prtres se regardrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux
paroles de l'accus.

Sans doute! s'cria imptueusement Passepartout,  cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient brler leur victime!

Nouvelle stupfaction des prtres, et profond tonnement du juge
Obadiah.

Quelle victime? demanda-t-il. Brler qui! En pleine ville de Bombay?

--Bombay? s'cria Passepartout.

--Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la
pagode de Malebar-Hill,  Bombay.

--Et comme pice de conviction, voici les souliers du profanateur,
ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.

--Mes souliers! s'cria Passepartout, qui, surpris au dernier chef, ne
put retenir cette involontaire exclamation.

On devine la confusion qui s'tait opre dans l'esprit du matre et du
domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient oubli,
et c'tait celui-l mme qui les amenait devant le magistrat de
Calcutta.

En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette malencontreuse affaire. Retardant son dpart de douze heures, il
s'tait fait le conseil des prtres de Malebar-Hill; il leur avait
promis des dommages-intrts considrables, sachant bien que le
gouvernement anglais se montrait trs svre pour ce genre de dlit;
puis, par le train suivant, il les avait lancs sur les traces du
sacrilge. Mais, par suite du temps employ  la dlivrance de la jeune
veuve, Fix et les Indous arrivrent  Calcutta avant Phileas Fogg et son
domestique, que les magistrats, prvenus par dpche, devaient arrter 
leur descente du train. Que l'on juge du dsappointement de Fix, quand
il apprit que Phileas Fogg n'tait point encore arriv dans la capitale
de l'Inde. Il dut croire que son voleur, s'arrtant  une des stations
du Peninsular-railway, s'tait rfugi dans les provinces
septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles
inquitudes, Fix le guetta  la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce
matin mme, il le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai,
d'une jeune femme dont il ne pouvait s'expliquer la prsence. Aussitt
il lana sur lui un policeman, et voil comment Mr. Fogg, Passepartout
et la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge
Obadiah.

Et si Passepartout et t moins proccup de son affaire, il aurait
aperu, dans un coin du prtoire, le dtective, qui suivait le dbat
avec un intrt facile  comprendre,--car  Calcutta, comme  Bombay,
comme  Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore!

Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu chapp 
Passepartout, qui aurait donn tout ce qu'il possdait pour reprendre
ses imprudentes paroles.

Les faits sont avous? dit le juge.

--Avous, rpondit froidement Mr. Fogg.

--Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protger
galement et rigoureusement toutes les religions des populations de
l'Inde, le dlit tant avou par le sieur Passepartout, convaincu
d'avoir viol d'un pied sacrilge le pav de la pagode de Malebar-Hill,
 Bombay, dans la journe du 20 octobre, condamne ledit Passepartout 
quinze jours de prison et  une amende de trois cents livres (7 500 F).

--Trois cents livres? s'cria Passepartout, qui n'tait vritablement
sensible qu' l'amende.

--Silence! fit l'huissier d'une voix glapissante.

--Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas matriellement
prouv qu'il n'y ait pas connivence entre le domestique et le matre,
qu'en tout cas celui-ci doit tre tenu responsable des gestes d'un
serviteur  ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne  huit
jours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier, appelez une
autre cause!

Fix, dans son coin, prouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg
retenu huit jours  Calcutta, c'tait plus qu'il n'en fallait pour
donner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartout tait abasourdi. Cette condamnation ruinait son matre. Un
pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai
badaud, il tait entr dans cette maudite pagode!

Phileas Fogg, aussi matre de lui que si cette condamnation ne l'et pas
concern, n'avait pas mme fronc le sourcil. Mais au moment o le
greffier appelait une autre cause, il se leva et dit:

J'offre caution.

--C'est votre droit, rpondit le juge.

Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il
entendit le juge, attendu la qualit d'trangers de Phileas Fogg et de
son domestique, fixer la caution pour chacun d'eux  la somme norme de
mille livres (25 000 F).

C'tait deux mille livres qu'il en coterait  Mr. Fogg, s'il ne
purgeait pas sa condamnation.

Je paie, dit ce gentleman.

Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes
qu'il dposa sur le bureau du greffier.

Cette somme vous sera restitue  votre sortie de prison, dit le juge.
En attendant, vous tes libres sous caution.

--Venez, dit Phileas Fogg  son domestique.

--Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers! s'cria Passepartout
avec un mouvement de rage.

On lui rendit ses souliers.

En voil qui cotent cher! murmura-t-il. Plus de mille livres chacun!
Sans compter qu'ils me gnent!

Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert son
bras  la jeune femme. Fix esprait encore que son voleur ne se
dciderait jamais  abandonner cette somme de deux mille livres et qu'il
ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg.

Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui
montrent aussitt. Fix courut derrire la voiture, qui s'arrta bientt
sur l'un des quais de la ville.

 un demi-mille en rade, le _Rangoon_ tait mouill, son pavillon de
partance hiss en tte de mt. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg tait en
avance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer dans
un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le dtective frappa la terre
du pied.

Le gueux! s'cria-t-il, il part! Deux mille livres sacrifies! Prodigue
comme un voleur! Ah! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il le faut;
mais du train dont il va, tout l'argent du vol y aura pass!

L'inspecteur de police tait fond  faire cette rflexion. En effet,
depuis qu'il avait quitt Londres, tant en frais de voyage qu'en primes,
en achat d'lphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait dj
sem plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et le tant pour
cent de la somme recouvre, attribu aux dtectives, allait diminuant
toujours.




XVI

O FIX N'A PAS L'AIR DE CONNATRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE



Le _Rangoon_, l'un des paquebots que la Compagnie pninsulaire et
orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, tait un
steamer en fer,  hlice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix
tonnes, et d'une force nominale de quatre cents chevaux. Il galait le
_Mongolia_ en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne
fut-elle point aussi bien installe que l'et dsir Phileas Fogg. Aprs
tout, il ne s'agissait que d'une traverse de trois mille cinq cents
milles, soit de onze  douze jours, et la jeune femme ne se montra pas
une difficile passagre.

Pendant les premiers jours de cette traverse, Mrs. Aouda fit plus ample
connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui tmoignait
la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l'coutait, en
apparence au moins, avec la plus extrme froideur, sans qu'une
intonation, un geste dcelt en lui la plus lgre motion. Il veillait
 ce que rien ne manqut  la jeune femme.  de certaines heures il
venait rgulirement, sinon causer, du moins l'couter. Il accomplissait
envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte, mais avec la
grce et l'imprvu d'un automate dont les mouvements auraient t
combins pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, mais
Passepartout lui avait un peu expliqu l'excentrique personnalit de son
matre. Il lui avait appris quelle gageure entranait ce gentleman
autour du monde. Mrs. Aouda avait souri; mais aprs tout, elle lui
devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre  ce qu'elle le vt 
travers sa reconnaissance.

Mrs. Aouda confirma le rcit que le guide indou avait fait de sa
touchante histoire. Elle tait, en effet, de cette race qui tient le
premier rang parmi les races indignes. Plusieurs ngociants parsis ont
fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L'un
d'eux, Sir James Jejeebhoy, a t anobli par le gouvernement anglais, et
Mrs. Aouda tait parente de ce riche personnage qui habitait Bombay.
C'tait mme un cousin de Sir Jejeebhoy, l'honorable Jejeeh, qu'elle
comptait rejoindre  Hong-Kong. Trouverait-elle prs de lui refuge et
assistance? Elle ne pouvait l'affirmer.  quoi Mr. Fogg rpondait
qu'elle n'et pas  s'inquiter, et que tout s'arrangerait
mathmatiquement! Ce fut son mot.

La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe? On ne sait.
Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands
yeux limpides comme les lacs sacrs de l'Himalaya! Mais l'intraitable
Fogg, aussi boutonn que jamais, ne semblait point homme  se jeter dans
ce lac.

Cette premire partie de la traverse du _Rangoon_ s'accomplit dans des
conditions excellentes. Le temps tait maniable. Toute cette portion de
l'immense baie que les marins appellent les brasses du Bengale se
montra favorable  la marche du paquebot. Le _Rangoon_ eut bientt
connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa
pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents
pieds, signale de fort loin aux navigateurs.

La cte fut prolonge d'assez prs. Les sauvages Papouas de l'le ne se
montrrent point. Ce sont des tres placs au dernier degr de l'chelle
humaine, mais dont on fait  tort des anthropophages.

Le dveloppement panoramique de ces les tait superbe. D'immenses
forts de lataniers, d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks,
de gigantesques mimoses, de fougres arborescentes, couvraient le pays
en premier plan, et en arrire se profilait l'lgante silhouette des
montagnes. Sur la cte pullulaient par milliers ces prcieuses
salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherch dans le
Cleste Empire. Mais tout ce spectacle vari, offert aux regards par le
groupe des Andaman, passa vite, et le _Rangoon_ s'achemina rapidement vers
le dtroit de Malacca, qui devait lui donner accs dans les mers de la
Chine.

Que faisait pendant cette traverse l'inspecteur Fix, si
malencontreusement entran dans un voyage de circumnavigation? Au
dpart de Calcutta, aprs avoir laiss des instructions pour que le
mandat, s'il arrivait enfin, lui ft adress  Hong-Kong, il avait pu
s'embarquer  bord du _Rangoon_ sans avoir t aperu de Passepartout, et
il esprait bien dissimuler sa prsence jusqu' l'arrive du paquebot.
En effet, il lui et t difficile d'expliquer pourquoi il se trouvait 
bord, sans veiller les soupons de Passepartout, qui devait le croire 
Bombay. Mais il fut amen  renouer connaissance avec l'honnte garon
par la logique mme des circonstances. Comment? On va le voir.

Toutes les esprances, tous les dsirs de l'inspecteur de police,
taient maintenant concentrs sur un unique point du monde, Hong-Kong,
car le paquebot s'arrtait trop peu de temps  Singapore pour qu'il pt
oprer en cette ville. C'tait donc  Hong-Kong que l'arrestation du
voleur devait se faire, ou le voleur lui chappait, pour ainsi dire,
sans retour.

En effet, Hong-Kong tait encore une terre anglaise, mais la dernire
qui se rencontrt sur le parcours. Au-del, la Chine, le Japon,
l'Amrique offraient un refuge  peu prs assur au sieur Fogg. 
Hong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui courait
videmment aprs lui, Fix arrtait Fogg et le remettait entre les mains
de la police locale. Nulle difficult. Mais aprs Hong-Kong, un simple
mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte
d'extradition. De l retards, lenteurs, obstacles de toute nature, dont
le coquin profiterait pour chapper dfinitivement. Si l'opration
manquait  Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du moins bien
difficile, de la reprendre avec quelque chance de succs.

Donc, se rptait Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans sa
cabine, donc, ou le mandat sera  Hong-Kong, et j'arrte mon homme, ou
il n'y sera pas, et cette fois il faut  tout prix que je retarde son
dpart! J'ai chou  Bombay, j'ai chou  Calcutta! Si je manque mon
coup  Hong-Kong, je suis perdu de rputation! Cote que cote, il faut
russir. Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est ncessaire,
le dpart de ce maudit Fogg?

En dernier ressort, Fix tait bien dcid  tout avouer  Passepartout,
 lui faire connatre ce matre qu'il servait et dont il n'tait
certainement pas le complice. Passepartout, clair par cette
rvlation, devant craindre d'tre compromis, se rangerait sans doute 
lui, Fix. Mais enfin c'tait un moyen hasardeux, qui ne pouvait tre
employ qu' dfaut de tout autre. Un mot de Passepartout  son matre
et suffi  compromettre irrvocablement l'affaire.

L'inspecteur de police tait donc extrmement embarrass, quand la
prsence de Mrs. Aouda  bord du _Rangoon_, en compagnie de Phileas Fogg,
lui ouvrit de nouvelles perspectives.

Quelle tait cette femme? Quel concours de circonstances en avait fait
la compagne de Fogg? C'tait videmment entre Bombay et Calcutta que la
rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la pninsule? tait-ce le
hasard qui avait runi Phileas Fogg et la jeune voyageuse? Ce voyage 
travers l'Inde, au contraire, n'avait-il pas t entrepris par ce
gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne? car elle
tait charmante! Fix l'avait bien vu dans la salle d'audience du
tribunal de Calcutta.

On comprend  quel point l'agent devait tre intrigu. Il se demanda
s'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlvement. Oui!
cela devait tre! Cette ide s'incrusta dans le cerveau de Fix, et il
reconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Que
cette jeune femme ft marie ou non, il y avait enlvement, et il tait
possible,  Hong-Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels, qu'il
ne pt s'en tirer  prix d'argent.

Mais il ne fallait pas attendre l'arrive du _Rangoon_  Hong-Kong. Ce
Fogg avait la dtestable habitude de sauter d'un bateau dans un autre,
et, avant que l'affaire ft entame, il pouvait tre dj loin.

L'important tait donc de prvenir les autorits anglaises et de
signaler le passage du _Rangoon_ avant son dbarquement. Or, rien n'tait
plus facile, puisque le paquebot faisait escale  Singapore, et que
Singapore est relie  la cte chinoise par un fil tlgraphique.

Toutefois, avant d'agir et pour oprer plus srement, Fix rsolut
d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'tait pas trs difficile de
faire parler ce garon, et il se dcida  rompre l'incognito qu'il avait
gard jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps  perdre. On tait au
30 octobre, et le lendemain mme le _Rangoon_ devait relcher  Singapore.

Donc, ce jour-l, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans
l'intention d'aborder Passepartout le premier avec les marques de la
plus extrme surprise. Passepartout se promenait  l'avant, quand
l'inspecteur se prcipita vers lui, s'criant:

Vous, sur le _Rangoon_!

--Monsieur Fix  bord! rpondit Passepartout, absolument surpris, en
reconnaissant son compagnon de traverse du _Mongolia_. Quoi! je vous
laisse  Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong! Mais
vous faites donc, vous aussi, le tour du monde?

--Non, non, rpondit Fix, et je compte m'arrter  Hong-Kong,--au moins
quelques jours.

--Ah! dit Passepartout, qui parut un instant tonn. Mais comment ne
vous ai-je pas aperu  bord depuis notre dpart de Calcutta?

--Ma foi, un malaise... un peu de mal de mer... Je suis rest couch
dans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me russit pas aussi bien que
l'ocan Indien. Et votre matre, Mr. Phileas Fogg?

--En parfaite sant, et aussi ponctuel que son itinraire! Pas un jour
de retard! Ah! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous
avons aussi une jeune dame avec nous.

--Une jeune dame? rpondit l'agent, qui avait parfaitement l'air de ne
pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.

Mais Passepartout l'eut bientt mis au courant de son histoire. Il
raconta l'incident de la pagode de Bombay, l'acquisition de l'lphant
au prix de deux mille livres, l'affaire du sutty, l'enlvement d'Aouda,
la condamnation du tribunal de Calcutta, la libert sous caution. Fix,
qui connaissait la dernire partie de ces incidents, semblait les
ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses
aventures devant un auditeur qui lui marquait tant d'intrt.

Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre matre a
l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe?

--Non pas, monsieur Fix, non pas! Nous allons tout simplement la
remettre aux soins de l'un de ses parents, riche ngociant de
Hong-Kong.

Rien  faire! se dit le dtective en dissimulant son dsappointement.
Un verre de gin, monsieur Passepartout?

--Volontiers, monsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions  notre
rencontre  bord du _Rangoon_!




XVII

O IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSE DE
SINGAPORE  HONG-KONG



Depuis ce jour, Passepartout et le dtective se rencontrrent
frquemment, mais l'agent se tint dans une extrme rserve vis--vis de
son compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou deux fois
seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grand
salon du _Rangoon_, soit qu'il tnt compagnie  Mrs. Aouda, soit qu'il
jout au whist, suivant son invariable habitude.

Quant  Passepartout, il s'tait pris trs srieusement  mditer sur le
singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route de son
matre. Et, en effet, on et t tonn  moins. Ce gentleman, trs
aimable, trs complaisant  coup sr, que l'on rencontre d'abord  Suez,
qui s'embarque sur le _Mongolia_, qui dbarque  Bombay, o il dit devoir
sjourner, que l'on retrouve sur le _Rangoon_, faisant route pour
Hong-Kong, en un mot, suivant pas  pas l'itinraire de Mr. Fogg, cela
valait la peine qu'on y rflcht. Il y avait l une concordance au
moins bizarre.  qui en avait ce Fix? Passepartout tait prt a parier
ses babouches--il les avait prcieusement conserves--que le Fix
quitterait Hong-Kong en mme temps qu'eux, et probablement sur le mme
paquebot.

Passepartout et rflchi pendant un sicle, qu'il n'aurait jamais
devin de quelle mission l'agent avait t charg. Jamais il n'et
imagin que Phileas Fogg ft fil,  la faon d'un voleur, autour du
globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une
explication  toute chose, voici comment Passepartout, soudainement
illumin, interprta la prsence permanente de Fix, et, vraiment, son
interprtation tait fort plausible. En effet, suivant lui, Fix n'tait
et ne pouvait tre qu'un agent lanc sur les traces de Mr. Fogg par ses
collgues du Reform-Club, afin de constater que ce voyage
s'accomplissait rgulirement autour du monde, suivant l'itinraire
convenu.

C'est vident! c'est vident! se rptait l'honnte garon, tout fier
de sa perspicacit. C'est un espion que ces gentlemen ont mis  nos
trousses! Voil qui n'est pas digne! Mr. Fogg si probe, si honorable! Le
faire pier par un agent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vous
cotera cher!

Passepartout, enchant de sa dcouverte, rsolut cependant de n'en rien
dire  son matre, craignant que celui-ci ne ft justement bless de
cette dfiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se promit
bien de gouailler Fix  l'occasion,  mots couverts et sans se
compromettre.

Le mercredi 30 octobre, dans l'aprs-midi, le _Rangoon_ embouquait le
dtroit de Malacca, qui spare la presqu'le de ce nom des terres de
Sumatra. Des lots montagneux trs escarps, trs pittoresques
drobaient aux passagers la vue de la grande le.

Le lendemain,  quatre heures du matin, le _Rangoon_, ayant gagn une
demi-journe sur sa traverse rglementaire, relchait  Singapore, afin
d'y renouveler sa provision de charbon.

Phileas Fogg inscrivit cette avance  la colonne des gains, et, cette
fois, il descendit  terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifest
le dsir de se promener pendant quelques heures.

Fix,  qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se
laisser apercevoir. Quant  Passepartout, qui riait in petto  voir la
manoeuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.

L'le de Singapore n'est ni grande ni imposante l'aspect. Les montagnes,
c'est--dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est charmante
dans sa maigreur. C'est un parc coup de belles routes. Un joli
quipage, attel de ces chevaux lgants qui ont t imports de la
Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu des
massifs de palmiers  l'clatant feuillage, et de girofliers dont les
clous sont forms du bouton mme de la fleur entrouverte. L, les
buissons de poivriers remplaaient les haies pineuses des campagnes
europennes; des sagoutiers, de grandes fougres avec leur ramure
superbe, variaient l'aspect de cette rgion tropicale; des muscadiers au
feuillage verni saturaient l'air d'un parfum pntrant. Les singes,
bandes alertes et grimaantes, ne manquaient pas dans les bois, ni
peut-tre les tigres dans les jungles.  qui s'tonnerait d'apprendre
que dans cette le, si petite relativement, ces terribles carnassiers ne
fussent pas dtruits jusqu'au dernier, on rpondra qu'ils viennent de
Malacca, en traversant le dtroit  la nage.

Aprs avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son
compagnon--qui regardait un peu sans voir--rentrrent dans la ville,
vaste agglomration de maisons lourdes et crases, qu'entourent de
charmants jardins o poussent des mangoustes, des ananas et tous les
meilleurs fruits du monde.

 dix heures, ils revenaient au paquebot, aprs avoir t suivis, sans
s'en douter, par l'inspecteur, qui avait d lui aussi se mettre en frais
d'quipage.

Passepartout les attendait sur le pont du _Rangoon_. Le brave garon avait
achet quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes
moyennes, d'un brun fonc au-dehors, d'un rouge clatant au-dedans, et
dont le fruit blanc, en fondant entre les lvres, procure aux vrais
gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux de
les offrir  Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grce.

 onze heures, le _Rangoon_, ayant son plein de charbon, larguait ses
amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue
ces hautes montagnes de Malacca, dont les forts abritent les plus beaux
tigres de la terre.

Treize cents milles environ sparent Singapore de l'le de Hong-Kong,
petit territoire anglais dtach de la cte chinoise. Phileas Fogg avait
intrt  les franchir en six jours au plus, afin de prendre  Hong-Kong
le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un des
principaux ports du Japon.

Le _Rangoon_ tait fort charg. De nombreux passagers s'taient embarqus
 Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, des
Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes places.

Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier de la
lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brise,
mais trs heureusement de la partie du sud-est, ce qui favorisait la
marche du steamer. Quand il tait maniable, le capitaine faisait tablir
la voilure. Le Rangoon, gr en brick, navigua souvent avec ses deux
huniers et sa misaine, et sa rapidit s'accrut sous la double action de
la vapeur et du vent. C'est ainsi que l'on prolongea, sur une lame
courte et parfois trs fatigante, les ctes d'Annam et de Cochinchine.

Mais la faute en tait plutt au _Rangoon_ qu' la mer, et c'est  ce
paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s'en
prendre de cette fatigue.

En effet, les navires de la Compagnie pninsulaire, qui font le service
des mers de Chine, ont un srieux dfaut de construction. Le rapport de
leur tirant d'eau en charge avec leur creux a t mal calcul, et, par
suite, ils n'offrent qu'une faible rsistance  la mer. Leur volume,
clos, impntrable  l'eau, est insuffisant. Ils sont noys, pour
employer l'expression maritime, et, en consquence de cette disposition,
il ne faut que quelques paquets de mer, jets  bord, pour modifier leur
allure. Ces navires sont donc trs infrieurs--sinon par le moteur et
l'appareil vaporatoire, du moins par la construction,--aux types des
Messageries franaises, tels que l'Impratrice et le Cambodge. Tandis
que, suivant les calculs des ingnieurs, ceux-ci peuvent embarquer un
poids d'eau gal  leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la
Compagnie pninsulaire, le Golgonda, le Corea, et enfin le _Rangoon_, ne
pourraient pas embarquer le sixime de leur poids sans couler par le
fond.

Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes
prcautions. Il fallait quelquefois mettre  la cape sous petite vapeur.
C'tait une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en
aucune faon, mais dont Passepartout se montrait extrmement irrit. Il
accusait alors le capitaine, le mcanicien, la Compagnie, et envoyait au
diable tous ceux qui se mlent de transporter des voyageurs. Peut-tre
aussi la pense de ce bec de gaz qui continuait de brler  son compte
dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup dans son
impatience.

Mais vous tes donc bien press d'arriver  Hong-Kong? lui demanda un
jour le dtective.

--Trs press! rpondit Passepartout.

--Vous pensez que Mr. Fogg a hte de prendre le paquebot de Yokohama?

--Une hte effroyable.

--Vous croyez donc maintenant  ce singulier voyage autour du monde?

--Absolument. Et vous, monsieur Fix?

--Moi? je n'y crois pas!

--Farceur! rpondit Passepartout en clignant de l'oeil.

Ce mot laissa l'agent rveur. Ce qualificatif l'inquita, sans qu'il st
trop pourquoi. Le Franais l'avait-il devin? Il ne savait trop que
penser. Mais sa qualit de dtective, dont seul il avait le secret,
comment Passepartout aurait-il pu la reconnatre? Et cependant, en lui
parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrire-pense.

Il arriva mme que le brave garon alla plus loin, un autre jour, mais
c'tait plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.

Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il  son compagnon d'un ton malicieux,
est-ce que, une fois arrivs  Hong-Kong, nous aurons le malheur de vous
y laisser?

--Mais, rpondit Fix assez embarrass, je ne sais!... Peut-tre que...

--Ah! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur
pour moi! Voyons! un agent de la Compagnie pninsulaire ne saurait
s'arrter en route! Vous n'alliez qu' Bombay, et vous voici bientt en
Chine! L'Amrique n'est pas loin, et de l'Amrique  l'Europe il n'y a
qu'un pas!

Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la
figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.
Mais celui-ci, qui tait en veine, lui demanda si a lui rapportait
beaucoup, ce mtier-l?

Oui et non, rpondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de
mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas  mes
frais!

--Oh! pour cela, j'en suis sr! s'cria Passepartout, riant de plus
belle.

La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit  rflchir.
Il tait videmment devin. D'une faon ou d'une autre, le Franais
avait reconnu sa qualit de dtective. Mais avait-il prvenu son matre?
Quel rle jouait-il dans tout ceci? tait-il complice ou non? L'affaire
tait-elle vente, et par consquent manque? L'agent passa l quelques
heures difficiles, tantt croyant tout perdu, tantt esprant que Fogg
ignorait la situation, enfin ne sachant quel parti prendre.

Cependant le calme se rtablit dans son cerveau, et il rsolut d'agir
franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans les
conditions voulues pour arrter Fogg  Hong-Kong, et si Fogg se
prparait  quitter dfinitivement cette fois le territoire anglais,
lui, Fix, dirait tout  Passepartout. Ou le domestique tait le complice
de son matre--et celui-ci savait tout, et dans ce cas l'affaire tait
dfinitivement compromise--ou le domestique n'tait pour rien dans le
vol, et alors son intrt serait d'abandonner le voleur.

Telle tait donc la situation respective de ces deux hommes, et
au-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indiffrence.
Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans
s'inquiter des astrodes qui gravitaient autour de lui.

Et cependant, dans le voisinage, il y avait--suivant l'expression des
astronomes--un astre troublant qui aurait d produire certaines
perturbations sur le coeur de ce gentleman. Mais non! Le charme de Mrs.
Aouda n'agissait point,  la grande surprise de Passepartout, et les
perturbations, si elles existaient, eussent t plus difficiles 
calculer que celles d'Uranus qui l'ont amen la dcouverte de Neptune.

Oui! c'tait un tonnement de tous les jours pour Passepartout, qui
lisait tant de reconnaissance envers son matre dans les yeux de la
jeune femme! Dcidment Phileas Fogg n'avait de coeur que ce qu'il en
fallait pour se conduire hroquement, mais amoureusement, non! Quant
aux proccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire natre
en lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans
des transes continuelles. Un jour, appuy sur la rambarde de
l'engine-room, il regardait la puissante machine qui s'emportait
parfois, quand dans un violent mouvement de tangage, l'hlice s'affolait
hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoqua
la colre du digne garon.

Elles ne sont pas assez charges, ces soupapes! s'cria-t-il. On ne
marche pas! Voil bien ces Anglais! Ah! si c'tait un navire amricain,
on sauterait peut-tre, mais on irait plus vite!




XVIII

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CT, VA 
SES AFFAIRES



Pendant les derniers jours de la traverse, le temps fut assez mauvais.
Le vent devint trs fort. Fix dans la partie du nord-ouest, il
contraria la marche du paquebot. Le _Rangoon_, trop instable, roula
considrablement, et les passagers furent en droit de garder rancune 
ces longues lames affadissantes que le vent soulevait du large.

Pendant les journes du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempte.
La bourrasque battit la mer avec vhmence. Le _Rangoon_ dut mettre  la
cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours d'hlice
seulement, de manire  biaiser avec les lames. Toutes les voiles
avaient t serres, et c'tait encore trop de ces agrs qui sifflaient
au milieu des rafales.

La vitesse du paquebot, on le conoit, fut notablement diminue, et l'on
put estimer qu'il arriverait  Hong-Kong avec vingt heures de retard sur
l'heure rglementaire, et plus mme, si la tempte ne cessait pas.

Phileas Fogg assistait  ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblait
lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilit. Son
front ne s'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt
heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le dpart
du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne ressentait ni
impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette tempte rentrt dans
son programme, qu'elle ft prvue. Mrs. Aouda, qui s'entretint avec son
compagnon de ce contretemps, le trouva aussi calme que par le pass.

Fix, lui, ne voyait pas ces choses du mme oeil. Bien au contraire.
Cette tempte lui plaisait. Sa satisfaction aurait mme t sans bornes,
si le _Rangoon_ et t oblig de fuir devant la tourmente. Tous ces
retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg  rester
quelques jours  Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales et ses
bourrasques, entrait dans son jeu. Il tait bien un peu malade, mais
qu'importe! Il ne comptait pas ses nauses, et, quand son corps se
tordait sous le mal de mer, son esprit s'baudissait d'une immense
satisfaction.

Quant  Passepartout, on devine dans quelle colre peu dissimule il
passa ce temps d'preuve. Jusqu'alors tout avait si bien march! La
terre et l'eau semblaient tre  la dvotion de son matre. Steamers et
railways lui obissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pour
favoriser son voyage. L'heure des mcomptes avait-elle donc enfin sonn?
Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent d sortir
de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempte l'exasprait, cette rafale
le mettait en fureur, et il et volontiers fouett cette mer
dsobissante! Pauvre garon! Fix lui cacha soigneusement sa
satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout et devin
le secret contentement de Fix, Fix et pass un mauvais quart d'heure.

Passepartout, pendant toute la dure de la bourrasque, demeura sur le
pont du _Rangoon_. Il n'aurait pu rester en bas; il grimpait dans la
mture; il tonnait l'quipage et aidait  tout avec une adresse de
singe. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les
matelots, qui ne pouvaient s'empcher de rire en voyant un garon si
dcontenanc. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps
durerait la tempte. On le renvoyait alors au baromtre, qui ne se
dcidait pas  remonter. Passepartout secouait le baromtre, mais rien
n'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait
l'irresponsable instrument.

Enfin la tourmente s'apaisa. L'tat de la mer se modifia dans la journe
du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et redevint
favorable.

Passepartout se rassrna avec le temps. Les huniers et les basses
voiles purent tre tablis, et le _Rangoon_ reprit sa route avec une
merveilleuse vitesse.

Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en
prendre son parti, et la terre ne fut signale que le 6,  cinq heures
du matin. L'itinraire de Phileas Fogg portait l'arrive du paquebot au
5. Or, il n'arrivait que le 6. C'tait donc vingt-quatre heures de
retard, et le dpart pour Yokohama serait ncessairement manqu.

 six heures, le pilote monta  bord du _Rangoon_ et prit place sur la
passerelle, afin de diriger le navire  travers les passes jusqu'au port
de Hong-Kong.

Passepartout mourait du dsir d'interroger cet homme, de lui demander si
le paquebot de Yokohama avait quitt Hong-Kong. Mais il n'osait pas,
aimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant. Il
avait confi ses inquitudes  Fix, qui--le fin renard--essayait de le
consoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre le
prochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans une colre bleue.

Mais si Passepartout ne se hasarda pas  interroger le pilote, Mr. Fogg,
aprs avoir consult son _Bradshaw_, demanda de son air tranquille audit
pilote s'il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong pour
Yokohama.

Demain,  la mare du matin, rpondit le pilote.

--Ah! fit Mr. Fogg, sans manifester aucun tonnement.

Passepartout, qui tait prsent, et volontiers embrass le pilote,
auquel Fix aurait voulu tordre le cou.

Quel est le nom de ce steamer? demanda Mr. Fogg.

--Le _Carnatic_, rpondit le pilote.

--N'tait-ce pas hier qu'il devait partir?

--Oui, monsieur, mais on a d rparer une de ses chaudires, et son
dpart a t remis  demain.

--Je vous remercie, rpondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique
redescendit dans le salon du _Rangoon_.

Quant  Passepartout, il saisit la main du pilote et l'treignit
vigoureusement en disant:

Vous, pilote, vous tes un brave homme!

Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses rponses lui valurent
cette amicale expansion.  un coup de sifflet, il remonta sur la
passerelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille de
jonques, de tankas, de bateaux-pcheurs, de navires de toutes sortes,
qui encombraient les pertuis de Hong-Kong.

 une heure, le _Rangoon_ tait  quai, et les passagers dbarquaient.

En cette circonstance, le hasard avait singulirement servi Phileas
Fogg, il faut en convenir. Sans cette ncessit de rparer ses
chaudires, le _Carnatic_ ft parti  la date du 5 novembre, et les
voyageurs pour le Japon auraient d attendre pendant huit jours le
dpart du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, tait en retard de
vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de consquences
fcheuses pour le reste du voyage.

En effet, le steamer qui fait de Yokohama  San Francisco la traverse
du Pacifique tait en correspondance directe avec le paquebot de
Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci ft arriv.
videmment il y aurait vingt-quatre heures de retard  Yokohama, mais,
pendant les vingt-deux jours que dure la traverse du Pacifique, il
serait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, 
vingt-quatre heures prs, dans les conditions de son programme,
trente-cinq jours aprs avoir quitt Londres.

Le _Carnatic_ ne devant partir que le lendemain matin  cinq heures, Mr.
Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses affaires,
c'est--dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au dbarqu du
bateau, il offrit son bras  la jeune femme et la conduisit vers un
palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer un htel, et ceux-ci
lui dsignrent l'_Htel du Club_. Le palanquin se mit en route, suivi de
Passepartout, et vingt minutes aprs il arrivait  destination.

Un appartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla 
ce qu'elle ne manqut de rien. Puis il dit  Mrs. Aouda qu'il allait
immdiatement se mettre  la recherche de ce parent aux soins duquel il
devait la laisser  Hong-Kong. En mme temps il donnait  Passepartout
l'ordre de demeurer  l'htel jusqu' son retour, afin que la jeune
femme n'y restt pas seule.

Le gentleman se fit conduire  la Bourse. L, on connatrait
immanquablement un personnage tel que l'honorable Jejeeh, qui comptait
parmi les plus riches commerants de la ville.

Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le ngociant
parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la Chine. Sa
fortune faite, il s'tait tabli en Europe--en Hollande, croyait-on--,
ce qui s'expliquait par suite de nombreuses relations qu'il avait eues
avec ce pays pendant son existence commerciale.

Phileas Fogg revint  l'_Htel du Club_. Aussitt il fit demander  Mrs.
Aouda la permission de se prsenter devant elle, et, sans autre
prambule, il lui apprit que l'honorable Jejeeh ne rsidait plus 
Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande.

 cela, Mrs. Aouda ne rpondit rien d'abord. Elle passa sa main sur son
front, et resta quelques instants  rflchir. Puis, de sa douce voix:

Que dois-je faire, monsieur Fogg? dit-elle.

--C'est trs simple, rpondit le gentleman. Revenir en Europe.

--Mais je ne puis abuser...

--Vous n'abusez pas, et votre prsence ne gne en rien mon programme...
Passepartout?

--Monsieur? rpondit Passepartout.

--Allez au _Carnatic_, et retenez trois cabines.

Passepartout, enchant de continuer son voyage dans la compagnie de la
jeune femme, qui tait fort gracieuse pour lui, quitta aussitt l'_Htel
du Club_.




XIX

O PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTRT  SON MATRE, ET CE QUI
S'ENSUIT



Hong-Kong n'est qu'un lot, dont le trait de Nanking, aprs la guerre
de 1842, assura la possession  l'Angleterre. En quelques annes, le
gnie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fond une ville
importante et cr un port, le port Victoria. Cette le est situe 
l'embouchure de la rivire de Canton, et soixante milles seulement la
sparent de la cit portugaise de Macao, btie sur l'autre rive.
Hong-Kong devait ncessairement vaincre Macao dans une lutte
commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois
s'opre par la ville anglaise. Des docks, des hpitaux, des wharfs, des
entrepts, une cathdrale gothique, un government-house, des rues
macadamises, tout ferait croire qu'une des cits commerantes des
comts de Kent ou de Surrey, traversant le sphrode terrestre, est
venue ressortir en ce point de la Chine, presque  ses antipodes.

Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port
Victoria, regardant les palanquins, les brouettes  voile, encore en
faveur dans le Cleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de
Japonais et d'Europens, qui se pressait dans les rues.  peu de choses
prs, c'tait encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garon
retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une trane de villes
anglaises tout autour du monde.

Passepartout arriva au port Victoria. L,  l'embouchure de la rivire
de Canton, c'tait un fourmillement de navires de toutes nations, des
anglais, des franais, des amricains, des hollandais, btiments de
guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des
jonques, des sempans, des tankas, et mme des bateaux-fleurs qui
formaient autant de parterres flottants sur les eaux. En se promenant,
Passepartout remarqua un certain nombre d'indignes vtus de jaune, tous
trs avancs en ge. tant entr chez un barbier chinois pour se faire
raser  la chinoise, il apprit par le Figaro de l'endroit, qui parlait
un assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans
au moins, et qu' cet ge ils avaient le privilge de porter la couleur
jaune, qui est la couleur impriale. Passepartout trouva cela fort
drle, sans trop savoir pourquoi.

Sa barbe faite, il se rendit au quai d'embarquement du _Carnatic_, et l
il aperut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut
point tonn. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visage
les marques d'un vif dsappointement.

Bon! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du
Reform-Club!

Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l'air
vex de son compagnon.

Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale
chance qui le poursuivait. Pas de mandat! Il tait vident que le mandat
courait aprs lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il sjournait
quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong tant la dernire terre
anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui chapper dfinitivement,
s'il ne parvenait pas  l'y retenir.

Eh bien, monsieur Fix, tes-vous dcid  venir avec nous jusqu'en
Amrique? demanda Passepartout.

--Oui, rpondit Fix les dents serres.

--Allons donc! s'cria Passepartout en faisant entendre un retentissant
clat de rire! Je savais bien que vous ne pourriez pas vous sparer de
nous. Venez retenir votre place, venez!

Et tous deux entrrent au bureau des transports maritimes et arrtrent
des cabines pour quatre personnes. Mais l'employ leur fit observer que
les rparations du _Carnatic_ tant termines, le paquebot partirait le
soir mme  huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait t
annonc.

Trs bien! rpondit Passepartout, cela arrangera mon matre. Je vais le
prvenir.

 ce moment, Fix prit un parti extrme. Il rsolut de tout dire 
Passepartout. C'tait le seul moyen peut-tre qu'il et de retenir
Phileas Fogg pendant quelques jours  Hong-Kong.

En quittant le bureau, Fix offrit  son compagnon de se rafrachir dans
une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l'invitation de
Fix.

Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tous
deux y entrrent. C'tait une vaste salle bien dcore, au fond de
laquelle s'tendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit
taient rangs un certain nombre de dormeurs.

Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de
petites tables en jonc tress. Quelques uns vidaient des pintes de bire
anglaise, ale ou porter, d'autres, des brocs de liqueurs alcooliques,
gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terre
rouge, bourres de petites boulettes d'opium mlang d'essence de rose.
Puis, de temps en temps, quelque fumeur nerv glissait sous la table,
et les garons de l'tablissement, le prenant par les pieds et par la
tte, le portaient sur le lit de camp prs d'un confrre. Une vingtaine
de ces ivrognes taient ainsi rangs cte  cte, dans le dernier degr
d'abrutissement.

Fix et Passepartout comprirent qu'ils taient entrs dans une tabagie
hante de ces misrables, hbts, amaigris, idiots, auxquels la
mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions
de francs de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium! Tristes
millions que ceux-l, prlevs sur un des plus funestes vices de la
nature humaine.

Le gouvernement chinois a bien essay de remdier  un tel abus par des
lois svres, mais en vain. De la classe riche,  laquelle l'usage de
l'opium tait d'abord formellement rserv, cet usage descendit
jusqu'aux classes infrieures, et les ravages ne purent plus tre
arrts. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du Milieu.
Hommes et femmes s'adonnent  cette passion dplorable, et lorsqu'ils
sont accoutums  cette inhalation, ils ne peuvent plus s'en passer, 
moins d'prouver d'horribles contractions de l'estomac. Un grand fumeur
peut fumer jusqu' huit pipes par jour mais il meurt en cinq ans.

Or, c'tait dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent,
mme  Hong-Kong, que Fix et Passepartout taient entrs avec
l'intention de se rafrachir. Passepartout n'avait pas d'argent, mais il
accepta volontiers la politesse de son compagnon, quitte  la lui
rendre en temps et lieu.

On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Franais fit
largement honneur, tandis que Fix, plus rserv, observait son compagnon
avec une extrme attention. On causa de choses et d'autres, et surtout
de cette excellente ide qu'avait eue Fix de prendre passage sur le
_Carnatic_. Et  propos de ce steamer, dont le dpart se trouvait avanc
de quelques heures, Passepartout, les bouteilles tant vides, se leva,
afin d'aller prvenir son matre.

Fix le retint.

Un instant, dit-il.

--Que voulez-vous, monsieur Fix?

--J'ai  vous parler de choses srieuses.

--De choses srieuses! s'cria Passepartout en vidant quelques gouttes
de vin restes au fond au son verre. Eh bien, nous en parlerons demain.
Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

--Restez, rpondit Fix. Il s'agit de votre matre!

Passepartout,  ce mot, regarda attentivement son interlocuteur.

L'expression du visage de Fix lui parut singulire. Il se rassit.

Qu'est-ce donc que vous avez  me dire demanda-t-il.

Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix:

Vous avez devin qui j'tais? lui demanda-t-il.

--Parbleu! dit Passepartout en souriant.

--Alors je vais tout vous avouer...

--Maintenant que je sais tout, mon compre! Ah! voil qui n'est pas
fort! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que
ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement!

--Inutilement! dit Fix. Vous en parlez  votre aise! On voit bien que
vous ne connaissez pas l'importance de la somme!

--Mais si, je la connais, rpondit Passepartout. Vingt mille livres!

--Cinquante-cinq mille! reprit Fix, en serrant la main du Franais.

--Quoi! s'cria Passepartout, Mr. Fogg aurait os!... Cinquante-cinq
mille livres!... Eh bien! raison de plus pour ne pas perdre un instant,
ajouta-t-il en se levant de nouveau.

--Cinquante-cinq mille livres! reprit Fix, qui fora Passepartout  se
rasseoir, aprs avoir fait apporter un flacon de brandy,--et si je
russis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq
cents (12 500 F)  la condition de m'aider?

--Vous aider? s'cria Passepartout, dont les yeux taient dmesurment
ouverts.

--Oui, m'aider  retenir le sieur Fogg pendant quelques jours 
Hong-Kong!

--Hein! fit Passepartout, que dites-vous l? Comment! non content de
faire suivre mon matre, de suspecter sa loyaut, ces gentlemen veulent
encore lui susciter des obstacles! J'en suis honteux pour eux!

--Ah ! que voulez-vous dire? demanda Fix.

--Je veux dire que c'est de la pure indlicatesse. Autant dpouiller Mr.
Fogg, et lui prendre l'argent dans la poche!

--Eh! c'est bien  cela que nous comptons arriver!

--Mais c'est un guet-apens! s'cria Passepartout,--qui s'animait alors
sous l'influence du brandy que lui servait Fix, et qu'il buvait sans
s'en apercevoir,--un guet-apens vritable! Des gentlemen! des
collgues!

Fix commenait  ne plus comprendre.

Des collgues! s'cria Passepartout, des membres du Reform-Club!
Sachez, monsieur Fix, que mon matre est un honnte homme, et que, quand
il a fait un pari, c'est loyalement qu'il prtend le gagner.

--Mais qui croyez-vous donc que je sois? demanda Fix, en fixant son
regard sur Passepartout.

--Parbleu! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de
contrler l'itinraire de mon matre, ce qui est singulirement
humiliant! Aussi, bien que, depuis quelque temps dj, j'aie devin
votre qualit, je me suis bien gard de la rvler  Mr. Fogg!

--Il ne sait rien?... demanda vivement Fix.

--Rien, rpondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.

L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hsitait avant de
reprendre la parole. Que devait-il faire? L'erreur de Passepartout
semblait sincre, mais elle rendait son projet plus difficile. Il tait
vident que ce garon parlait avec une absolue bonne foi, et qu'il
n'tait point le complice de son matre,--ce que Fix aurait pu craindre.

Eh bien, se dit-il, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera.

Le dtective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleurs, il
n'avait plus le temps d'attendre.  tout prix, il fallait arrter Fogg 
Hong-Kong.

coutez, dit Fix d'une voix brve, coutez-moi bien. Je ne suis pas ce
que vous croyez, c'est--dire un agent des membres du Reform-Club...

--Bah! dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard.

--Je suis un inspecteur de police, charg d'une mission par
l'administration mtropolitaine...

--Vous... inspecteur de police!...

--Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission.

Et l'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra  son compagnon
une commission signe du directeur de la police centrale. Passepartout,
abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole.

Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n'est qu'un prtexte dont vous tes
dupes, vous et ses collgues du Reform-Club, car il avait intrt 
s'assurer votre inconsciente complicit.

--Mais pourquoi?... s'cria Passepartout.

--coutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille
livres a t commis  la Banque d'Angleterre par un individu dont le
signalement a pu tre relev. Or, voici ce signalement, et c'est trait
pour trait celui du sieur Fogg.

--Allons donc! s'cria Passepartout en frappant la table de son robuste
poing. Mon matre est le plus honnte homme du monde!

--Qu'en savez-vous? rpondit Fix. Vous ne le connaissez mme pas! Vous
tes entr  son service le jour de son dpart, et il est parti
prcipitamment sous un prtexte insens, sans malles, emportant une
grosse somme en bank-notes! Et vous osez soutenir que c'est un honnte
homme!

--Oui! oui! rptait machinalement le pauvre garon.

--Voulez-vous donc tre arrt comme son complice?

Passepartout avait pris sa tte  deux mains. Il n'tait plus
reconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. Phileas Fogg
un voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme gnreux et brave! Et
pourtant que de prsomptions releves contre lui! Passepartout essayait
de repousser les soupons qui se glissaient dans son esprit. Il ne
voulait pas croire  la culpabilit de son matre.

Enfin, que voulez-vous de moi? dit-il  l'agent de police, en se
contenant par un suprme effort.

--Voici, rpondit Fix. J'ai fil le sieur Fogg jusqu'ici, mais je n'ai
pas encore reu le mandat d'arrestation, que j'ai demand  Londres. Il
faut donc que vous m'aidiez  retenir  Hong-Kong...

--Moi! que je...

--Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la
Banque d'Angleterre!

--Jamais! rpondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba,
sentant sa raison et ses forces lui chapper  la fois.

Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien mme tout ce que vous
m'avez dit serait vrai... quand mon matre serait le voleur que vous
cherchez... ce que je nie... j'ai t... je suis  son service... je
l'ai vu bon et gnreux... le trahir... jamais... non, pour tout l'or du
monde... Je suis d'un village o l'on ne mange pas de ce pain-l!...

--Vous refusez?

--Je refuse.

--Mettons que je n'ai rien dit, rpondit Fix, et buvons.

--Oui, buvons!

Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fix,
comprenant qu'il fallait  tout prix le sparer de son matre, voulut
l'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes charges d'opium.
Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta 
ses lvres, l'alluma, respira quelques bouffes, et retomba, la tte
alourdie sous l'influence du narcotique.

Enfin, dit Fix en voyant Passepartout ananti, le sieur Fogg ne sera
pas prvenu  temps du dpart du _Carnatic_, et s'il part, du moins
partira-t-il sans ce maudit Franais!

Puis il sortit, aprs avoir pay la dpense.




XX

DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG



Pendant cette scne qui allait peut-tre compromettre si gravement son
avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de
la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accept son offre de la
conduire jusqu'en Europe, il avait d songer  tous les dtails que
comporte un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui ft le tour du
monde un sac  la main, passe encore; mais une femme ne pouvait
entreprendre une pareille traverse dans ces conditions. De l,
ncessit d'acheter les vtements et objets ncessaires au voyage. Mr.
Fogg s'acquitta de sa tche avec le calme qui le caractrisait, et 
toutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse de tant de
complaisance:

C'est dans l'intrt de mon voyage, c'est dans mon programme,
rpondait-il invariablement.

Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrrent  l'htel
et dnrent  la table d'hte, qui tait somptueusement servie. Puis
Mrs. Aouda, un peu fatigue, remonta dans son appartement, aprs avoir
 l'anglaise serr la main de son imperturbable sauveur.

L'honorable gentleman, lui, s'absorba pendant toute la soire dans la
lecture du _Times_ et de l'_Illustrated London News_.

S'il avait t homme  s'tonner de quelque chose, c'et t de ne point
voir apparatre son domestique  l'heure du coucher. Mais, sachant que
le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le
lendemain matin, il ne s'en proccupa pas autrement. Le lendemain,
Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg.

Ce que pensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestique
n'tait pas rentr  l'htel nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg se
contenta de prendre son sac, fit prvenir Mrs. Aouda, et envoya chercher
un palanquin.

Il tait alors huit heures, et la pleine mer, dont le _Carnatic_ devait
profiter pour sortir des passes, tait indique pour neuf heures et
demie.

Lorsque le palanquin fut arriv  la porte de l'htel, Mr. Fogg et Mrs.
Aouda montrent dans ce confortable vhicule, et les bagages suivirent
derrire sur une brouette.

Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai
d'embarquement, et l Mr. Fogg apprenait que le _Carnatic_ tait parti
depuis la veille.

Mr. Fogg, qui comptait trouver,  la fois, et le paquebot et son
domestique, en tait rduit  se passer de l'un et de l'autre. Mais
aucune marque de dsappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs.
Aouda le regardait avec inquitude, il se contenta de rpondre:

C'est un incident, madame, rien de plus.

En ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'approcha de
lui. C'tait l'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit:

N'tes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du _Rangoon_,
arriv hier?

--Oui, monsieur, rpondit froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas
l'honneur...

--Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.

--Savez-vous o il est, monsieur? demanda vivement la jeune femme.

--Quoi! rpondit Fix, feignant la surprise, n'est-il pas avec vous?

--Non, rpondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se serait-il
embarqu sans nous  bord du _Carnatic_?

--Sans vous, madame?... rpondit l'agent. Mais, excusez ma question,
vous comptiez donc partir sur ce paquebot?

--Oui, monsieur.

--Moi aussi, madame, et vous me voyez trs dsappoint. Le _Carnatic_,
ayant termin ses rparations, a quitt Hong-Kong douze heures plus tt
sans prvenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours le
prochain dpart!

En prononant ces mots: huit jours, Fix sentait son coeur bondir de
joie. Huit jours! Fogg retenu huit jours  Hong-Kong! On aurait le temps
de recevoir le mandat d'arrt. Enfin, la chance se dclarait pour le
reprsentant de la loi.

Que l'on juge donc du coup d'assommoir qu'il reut, quand il entendit
Phileas Fogg dire de sa voix calme:

Mais il y a d'autres navires que le _Carnatic_, il me semble, dans le
port de Hong-Kong.

Et Mr. Fogg, offrant son bras  Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks 
la recherche d'un navire en partance.

Fix, abasourdi, suivait. On et dit qu'un fil le rattachait  cet homme.

Toutefois, la chance sembla vritablement abandonner celui qu'elle avait
si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg, pendant trois heures, parcourut
le port en tous sens, dcid, s'il le fallait,  frter un btiment pour
le transporter  Yokohama; mais il ne vit que des navires en chargement
ou en dchargement, et qui, par consquent, ne pouvaient appareiller.
Fix se reprit  esprer.

Cependant Mr. Fogg ne se dconcertait pas, et il allait continuer ses
recherches, dt-il pousser jusqu' Macao, quand il fut accost par un
marin sur l'avant-port.

Votre Honneur cherche un bateau? lui dit le marin en se dcouvrant.

--Vous avez un bateau prt  partir demanda Mr. Fogg.

--Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote n 43, le meilleur de la
flottille.

--Il marche bien?

--Entre huit et neuf milles, au plus prs. Voulez-vous le voir?

--Oui.

--Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer?

--Non. D'un voyage.

--Un voyage?

--Vous chargez-vous de me conduire  Yokohama?

Le marin,  ces mots, demeura les bras ballants, les yeux carquills.

Votre Honneur veut rire? dit-il.

--Non! j'ai manqu le dpart du _Carnatic_, et il faut que je sois le 14,
au plus tard,  Yokohama, pour prendre le paquebot de San Francisco.

--Je le regrette, rpondit le pilote, mais c'est impossible.

--Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deux
cents livres si j'arrive  temps.

--C'est srieux? demanda le pilote.

--Trs srieux, rpondit Mr. Fogg.

Le pilote s'tait retir  l'cart. Il regardait la mer, videmment
combattu entre le dsir de gagner une somme norme et la crainte de
s'aventurer si loin. Fix tait dans des transes mortelles.

Pendant ce temps, Mr. Fogg s'tait retourn vers Mrs. Aouda.

Vous n'aurez pas peur, madame? lui demanda-t-il.

--Avec vous, non, monsieur Fogg, rpondit la jeune femme.

Le pilote s'tait de nouveau avanc vers le gentleman, et tournait son
chapeau entre ses mains.

Eh bien, pilote? dit Mr. Fogg.

--Eh bien, Votre Honneur, rpondit le pilote, je ne puis risquer ni mes
hommes, ni moi, ni vous-mme, dans une si longue traverse sur un bateau
de vingt tonneaux  peine, et  cette poque de l'anne. D'ailleurs,
nous n'arriverions pas  temps, car il y a seize cent cinquante milles
de Hong-Kong  Yokohama.

--Seize cents seulement, dit Mr. Fogg.

--C'est la mme chose.

Fix respira un bon coup d'air.

Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-tre moyen de s'arranger
autrement.

Fix ne respira plus.

Comment? demanda Phileas Fogg.

--En allant  Nagasaki, l'extrmit sud du Japon, onze cents milles, ou
seulement  Shanga,  huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette
dernire traverse, on ne s'loignerait pas de la cte chinoise, ce qui
serait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent au
nord.

--Pilote, rpondit Phileas Fogg, c'est  Yokohama que je dois prendre la
malle amricaine, et non  Shanga ou  Nagasaki.

--Pourquoi pas? rpondit le pilote. Le paquebot de San Francisco ne part
pas de Yokohama. Il fait escale  Yokohama et  Nagasaki, mais son port
de dpart est Shanga.

--Vous tes certain de ce vous dites?

--Certain.

--Et quand le paquebot quitte-t-il Shanga?

--Le 11,  sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant
nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures, et avec une moyenne
de huit milles  l'heure, si nous sommes bien servis, si le vent tient
au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les huit cents
milles qui nous sparent de Shanga.

--Et vous pourriez partir?...

--Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller.

--Affaire convenue... Vous tes le patron du bateau?

--Oui, John Bunsby, patron de la _Tankadre_.

--Voulez-vous des arrhes?

--Si cela ne dsoblige pas Votre Honneur.

--Voici deux cents livres  compte... Monsieur, ajouta Phileas Fogg en
se retournant vers Fix, si vous voulez profiter...

--Monsieur, rpondit rsolument Fix, j'allais vous demander cette
faveur.

--Bien. Dans une demi-heure nous serons  bord.

--Mais ce pauvre garon... dit Mrs. Aouda, que la disparition de
Passepartout proccupait extrmement.

--Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire, rpondit Phileas
Fogg.

Et, tandis que Fix, nerveux, fivreux, rageant, se rendait au
bateau-pilote, tous deux se dirigrent vers les bureaux de la police de
Hong-Kong. L, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout, et
laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Mme formalit fut
remplie chez l'agent consulaire franais, et le palanquin, aprs avoir
touch  l'htel, o les bagages furent pris, ramena les voyageurs 
l'avant-port.

Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n 43, son quipage  bord, ses
vivres embarqus, tait prt  appareiller.

C'tait une charmante petite golette de vingt tonneaux que la
_Tankadre_, bien pince de l'avant, trs dgage dans ses faons, trs
allonge dans ses lignes d'eau. On et dit un yacht de course. Ses
cuivres brillants, ses ferrures galvanises, son pont blanc comme de
l'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait  la tenir
en bon tat. Ses deux mts s'inclinaient un peu sur l'arrire. Elle
portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flches, et pouvait grer
une fortune pour le vent arrire. Elle devait merveilleusement marcher,
et, de fait, elle avait dj gagn plusieurs prix dans les matches de
bateaux-pilotes.

L'quipage de la _Tankadre_ se composait du patron John Bunsby et de
quatre hommes. C'taient de ces hardis marins qui, par tous les temps,
s'aventurent  la recherche des navires, et connaissent admirablement
ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux,
noir de hle, le regard vif, la figure nergique, bien d'aplomb, bien 
son affaire, et inspir confiance aux plus craintifs.

Phileas Fogg et Mrs. Aouda passrent  bord. Fix s'y trouvait dj. Par
le capot d'arrire de la golette, on descendait dans une chambre
carre, dont les parois s'vidaient en forme de cadres, au dessus d'un
divan circulaire. Au milieu, une table claire par une lampe de roulis.
C'tait petit, mais propre.

Je regrette de n'avoir pas mieux  vous offrir, dit Mr. Fogg  Fix,
qui s'inclina sans rpondre.

L'inspecteur de police prouvait comme une sorte d'humiliation 
profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.

 coup sr, pensait-il, c'est un coquin fort poli, mais c'est un
coquin!

 trois heures dix minutes, les voiles furent hisses. Le pavillon
d'Angleterre battait  la corne de la golette. Les passagers taient
assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetrent un dernier regard sur
le quai, afin de voir si Passepartout n'apparatrait pas.

Fix n'tait pas sans apprhension, car le hasard aurait pu conduire en
cet endroit mme le malheureux garon qu'il avait si indignement trait,
et alors une explication et clat, dont le dtective ne se ft pas
tir  son avantage. Mais le Franais ne se montra pas, et, sans doute,
l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence.

Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la _Tankadre_, prenant le
vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s'lana en bondissant
sur les flots.




XXI

O LE PATRON DE LA _Tankadre_ RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX
CENTS LIVRES



C'tait une aventureuse expdition que cette navigation de huit cents
milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout  cette poque
de l'anne. Elles sont gnralement mauvaises, ces mers de la Chine,
exposes  des coups de vent terribles, principalement pendant les
quinoxes, et on tait encore aux premiers jours de novembre.

C'et t, bien videmment, l'avantage du pilote de conduire ses
passagers jusqu' Yokohama, puisqu'il tait pay tant par jour. Mais son
imprudence aurait t grande de tenter une telle traverse dans ces
conditions, et c'tait dj faire acte d'audace, sinon de tmrit, que
de remonter jusqu' Shanga. Mais John Bunsby avait confiance en sa
_Tankadre_, qui s'levait  la lame comme une mauve, et peut-tre
n'avait-il pas tort.

Pendant les dernires heures de cette journe, la _Tankadre_ navigua dans
les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au
plus prs ou vent arrire, elle se comporta admirablement.

Je n'ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment o la golette
donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence possible.

--Que Votre Honneur s'en rapporte  moi, rpondit John Bunsby. En fait
de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nos
flches n'y ajouteraient rien, et ne serviraient qu' assommer
l'embarcation en nuisant  sa marche.

--C'est votre mtier, et non le mien, pilote, et je me fie  vous.

Phileas Fogg, le corps droit, les jambes cartes, d'aplomb comme un
marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise 
l'arrire, se sentait mue en contemplant cet ocan, assombri dj par
le crpuscule, qu'elle bravait sur une frle embarcation. Au-dessus de
sa tte se dployaient les voiles blanches, qui l'emportaient dans
l'espace comme de grandes ailes. La golette, souleve par le vent,
semblait voler dans l'air.

La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son
insuffisante lumire devait s'teindre bientt dans les brumes de
l'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient dj une
partie du ciel.

Le pilote avait dispos ses feux de position,--prcaution indispensable
 prendre dans ces mers trs frquentes aux approches des atterrages.
Les rencontres de navires n'y taient pas rares, et, avec la vitesse
dont elle tait anime, la golette se ft brise au moindre choc.

Fix rvait  l'avant de l'embarcation. Il se tenait  l'cart, sachant
Fogg d'un naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui rpugnait de parler 
cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi  l'avenir.
Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne s'arrterait pas 
Yokohama, qu'il prendrait immdiatement le paquebot de San Francisco
afin d'atteindre l'Amrique, dont la vaste tendue lui assurerait
l'impunit avec la scurit. Le plan de Phileas Fogg lui semblait on ne
peut plus simple.

Au lieu de s'embarquer en Angleterre pour les tats-Unis, comme un
coquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et travers les trois
quarts du globe, afin de gagner plus srement le continent amricain, o
il mangerait tranquillement le million de la Banque, aprs avoir dpist
la police. Mais une fois sur la terre de l'Union, que ferait Fix?
Abandonnerait-il cet homme? Non, cent fois non! et jusqu' ce qu'il et
obtenu un acte d'extradition, il ne le quitterait pas d'une semelle.
C'tait son devoir, et il l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, une
circonstance heureuse s'tait produite: Passepartout n'tait plus auprs
de son matre, et surtout, aprs les confidences de Fix, il tait
important que le matre et le serviteur ne se revissent jamais.

Phileas Fogg, lui, n'tait pas non plus sans songer  son domestique, si
singulirement disparu. Toutes rflexions faites, il ne lui sembla pas
impossible que, par suite d'un malentendu, le pauvre garon ne se ft
embarqu sur le _Carnatic_, au dernier moment. C'tait aussi l'opinion de
Mrs. Aouda, qui regrettait profondment cet honnte serviteur, auquel
elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le retrouvt 
Yokohama, et, si le _Carnatic_ l'y avait transport, il serait ais de le
savoir.

Vers dix heures, la brise vint  frachir. Peut-tre et-il t prudent
de prendre un ris, mais le pilote, aprs avoir soigneusement observ
l'tat du ciel, laissa la voilure telle qu'elle tait tablie.
D'ailleurs, la _Tankadre_ portait admirablement la toile, ayant un grand
tirant d'eau, et tout tait par  amener rapidement, en cas de grain.

 minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fix
les y avait prcds, et s'tait tendu sur l'un des cadres. Quant au
pilote et  ses hommes, ils demeurrent toute la nuit sur le pont.

Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la golette avait fait
plus de cent milles. Le loch, souvent jet, indiquait que la moyenne de
sa vitesse tait entre huit et neuf milles. La _Tankadre_ avait du largue
dans ses voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous cette
allure, son maximum de rapidit. Si le vent tenait dans ces conditions,
les chances taient pour elle.

La _Tankadre_, pendant toute cette journe, ne s'loigna pas sensiblement
de la cte, dont les courants lui taient favorables. Elle l'avait 
cinq milles au plus par sa hanche de bbord, et cette cte,
irrgulirement profile, apparaissait parfois  travers quelques
claircies. Le vent venant de terre, la mer tait moins forte par l
mme: circonstance heureuse pour la golette, car les embarcations d'un
petit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui
les tue, pour employer l'expression maritime.

Vers midi, la brise mollit un peu et hla le sud-est. Le pilote fit
tablir les flches; mais au bout de deux heures, il fallut les amener,
car le vent frachissait  nouveau.

Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement rfractaires au mal de
mer, mangrent avec apptit les conserves et le biscuit du bord. Fix fut
invit  partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il est
aussi ncessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela le
vexait! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres
vivres, il trouvait  cela quelque chose de peu loyal. Il mangea
cependant,--sur le pouce, il est vrai,--mais enfin il mangea.

Toutefois, ce repas termin, il crut devoir prendre le sieur Fogg 
part, et il lui dit:

Monsieur...

Ce monsieur lui corchait les lvres, et il se retenait pour ne pas
mettre la main au collet de ce monsieur!

Monsieur, vous avez t fort obligeant en m'offrant passage  votre
bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d'agir aussi
largement que vous, j'entends payer ma part...

--Ne parlons pas de cela, monsieur, rpondit Mr. Fogg.

--Mais si, je tiens...

--Non, monsieur, rpta Fogg d'un ton qui n'admettait pas de rplique.
Cela entre dans les frais gnraux!

Fix s'inclina, il touffait, et, allant s'tendre sur l'avant de la
golette, il ne dit plus un mot de la journe.

Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs
fois il dit  Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu  Shanga. Mr.
Fogg rpondit simplement qu'il y comptait. D'ailleurs, tout l'quipage
de la petite golette y mettait du zle. La prime affriolait ces braves
gens. Aussi, pas une coute qui ne ft consciencieusement raidie! Pas
une voile qui ne ft vigoureusement tarque! Pas une embarde que l'on
pt reprocher  l'homme de barre! On n'et pas manoeuvr plus svrement
dans une rgate du Royal-Yacht-Club.

Le soir, le pilote avait relev au loch un parcours de deux cent vingt
milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait esprer qu'en arrivant
 Yokohama, il n'aurait aucun retard  inscrire  son programme. Ainsi
donc, le premier contretemps srieux qu'il et prouv depuis son dpart
de Londres ne lui causerait probablement aucun prjudice.

Pendant la nuit, vers les premires heures du matin, la _Tankadre_
entrait franchement dans le dtroit de Fo-Kien, qui spare la grande le
Formose de la cte chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer. La
mer tait trs dure dans ce dtroit, plein de remous forms par les
contre-courants. La golette fatigua beaucoup. Les lames courtes
brisaient sa marche. Il devint trs difficile de se tenir debout sur le
pont.

Avec le lever du jour, le vent frachit encore. Il y avait dans le ciel
l'apparence d'un coup de vent. Du reste, le baromtre annonait un
changement prochain de l'atmosphre; sa marche diurne tait irrgulire,
et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi la mer se
soulever vers le sud-est en longues houles qui sentaient la tempte.
La veille, le soleil s'tait couch dans une brume rouge, au milieu des
scintillations phosphorescentes de l'ocan.

Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre
ses dents des choses peu intelligibles.  un certain moment, se trouvant
prs de son passager:

On peut tout dire  Votre Honneur? dit-il  voix basse.

--Tout, rpondit Phileas Fogg.

--Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.

--Viendra-t-il du nord ou du sud? demanda simplement Mr. Fogg.

--Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se prpare!

--Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon ct,
rpondit Mr. Fogg.

--Si vous le prenez comme cela, rpliqua le pilote, je n'ai plus rien 
dire!

Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas.  une poque
moins avance de l'anne, le typhon, suivant l'expression d'un clbre
mtorologiste, se ft coul comme une cascade lumineuse de flammes
lectriques, mais en quinoxe hiver il tait  craindre qu'il ne se
dchant avec violence.

Le pilote prit ses prcautions par avance. Il fit serrer toutes les
voiles de la golette et amener les vergues sur le pont. Les mots de
flche furent dpasss. On rentra le bout-dehors. Les panneaux furent
condamns avec soin. Pas une goutte d'eau ne pouvait, ds lors, pntrer
dans la coque de l'embarcation. Une seule voile triangulaire, un
tourmentin de forte toile, fut hiss en guise de trinquette, de manire
 maintenir la golette vent arrire. Et on attendit.

John Bunsby avait engag ses passagers  descendre dans la cabine; mais,
dans un troit espace,  peu prs priv d'air, et par les secousses de
la houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agrable. Ni Mr. Fogg, ni
Mrs. Aouda, ni Fix lui-mme ne consentirent  quitter le pont.

Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba  bord. Rien
qu'avec son petit morceau de toile, la _Tankadre_ fut enleve comme une
plume par ce vent dont on ne saurait donner une ide exacte, quand il
souffle en tempte. Comparer sa vitesse  la quadruple vitesse d'une
locomotive lance  toute vapeur, ce serait rester au-dessous de la
vrit.

Pendant toute la journe, l'embarcation courut ainsi vers le nord,
emporte par les lames monstrueuses, en conservant heureusement une
rapidit gale  la leur. Vingt fois elle faillit tre coiffe par une
de ces montagnes d'eau qui se dressaient  l'arrire; mais un adroit
coup de barre, donn par le pilote, parait la catastrophe. Les passagers
taient quelquefois couverts en grand par les embruns qu'ils recevaient
philosophiquement. Fix maugrait sans doute, mais l'intrpide Aouda, les
yeux fixs sur son compagnon, dont elle ne pouvait qu'admirer le
sang-froid, se montrait digne de lui et bravait la tourmente  ses
cts. Quant  Phileas Fogg, il semblait que ce typhon ft partie de son
programme.

Jusqu'alors la _Tankadre_ avait toujours fait route au nord; mais vers le
soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois quarts,
hla le nord-ouest. La golette, prtant alors le flanc  la lame, fut
effroyablement secoue. La mer la frappait avec une violence bien faite
pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidit toutes les
parties d'un btiment sont relies entre elles.

Avec la nuit, la tempte s'accentua encore. En voyant l'obscurit se
faire, et avec l'obscurit s'accrotre la tourmente, John Bunsby
ressentit de vives inquitudes. Il se demanda s'il ne serait pas temps
de relcher, et il consulta son quipage.

Ses hommes consults, John Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit:

Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports
de la cte.

--Je le crois aussi, rpondit Phileas Fogg.

--Ah! fit le pilote, mais lequel?

--Je n'en connais qu'un, rpondit tranquillement Mr. Fogg.

--Et c'est!...

--Shanga.

Cette rponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendre
ce qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait d'obstination et de
tnacit. Puis il s'cria:

Eh bien, oui! Votre Honneur a raison.  Shanga!

Et la direction de la _Tankadre_ fut imperturbablement maintenue vers le
nord.

Nuit vraiment terrible! Ce fut un miracle si la petite golette ne
chavira pas. Deux fois elle fut engage, et tout aurait t enlev 
bord, si les saisines eussent manqu. Mrs. Aouda tait brise, mais elle
ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut se
prcipiter vers elle pour la protger contre la violence des lames.

Le jour reparut. La tempte se dchanait encore avec une extrme
fureur. Toutefois, le vent retomba dans le sud-est. C'tait une
modification favorable, et la _Tankadre_ fit de nouveau route sur cette
mer dmonte, dont les lames se heurtaient alors  celles que provoquait
la nouvelle aire du vent. De l un choc de contre-houles qui et cras
une embarcation moins solidement construite.

De temps en temps on apercevait la cte  travers les brumes dchires,
mais pas un navire en vue. La _Tankadre_ tait seule  tenir la mer.

 midi, il y eut quelques symptmes d'accalmie, qui, avec l'abaissement
du soleil sur l'horizon, se prononcrent plus nettement.

Le peu de dure de la tempte tenait  sa violence mme. Les passagers,
absolument briss, purent manger un peu et prendre quelque repos.

La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rtablir ses voiles au
bas ris. La vitesse de l'embarcation fut considrable. Le lendemain, 11,
au lever du jour, reconnaissance faite de la cte, John Bunsby put
affirmer qu'on n'tait pas  cent milles de Shanga.

Cent milles, et il ne restait plus que cette journe pour les faire!
C'tait le soir mme que Mr. Fogg devait arriver  Shanga, s'il ne
voulait pas manquer le dpart du paquebot de Yokohama. Sans cette
tempte, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'et pas t
en ce moment  trente milles du port.

La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait avec
elle. La golette se couvrit de toile. Flches, voiles d'tais,
contre-foc, tout portait, et la mer cumait sous l'trave.

 midi, la _Tankadre_ n'tait pas  plus de quarante-cinq milles de
Shanga. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant le
dpart du paquebot de Yokohama.

Les craintes furent vives  bord. On voulait arriver  tout prix.
Tous--Phileas Fogg except sans doute--sentaient leur coeur battre
d'impatience. Il fallait que la petite golette se maintint dans une
moyenne de neuf milles  l'heure, et le vent mollissait toujours!
C'tait une brise irrgulire, des bouffes capricieuses venant de la
cte. Elles passaient, et la mer se dridait aussitt aprs leur
passage.

Cependant l'embarcation tait si lgre, ses voiles hautes, d'un fin
tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant, 
six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu' la
rivire de Shanga, car la ville elle-mme est situe  une distance de
douze milles au moins au-dessus de l'embouchure.

 sept heures, on tait encore  trois milles de Shanga. Un formidable
juron s'chappa des lvres du pilote... La prime de deux cents livres
allait videmment lui chapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg tait
impassible, et cependant sa fortune entire se jouait  ce moment...

 ce moment aussi, un long fuseau noir, couronn d'un panache de fume,
apparut au ras de l'eau. C'tait le paquebot amricain, qui sortait 
l'heure rglementaire.

Maldiction! s'cria John Bunsby, qui repoussa la barre d'un bras
dsespr.

--Des signaux! dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de bronze
s'allongeait  l'avant de la _Tankadre_. Il servait  faire des signaux
par les temps de brume.

Le canon fut charg jusqu' la gueule, mais au moment o le pilote
allait appliquer un charbon ardent sur la lumire:

Le pavillon en berne, dit Mr. Fogg.

Le pavillon fut amen  mi-mt. C'tait un signal de dtresse, et l'on
pouvait esprer que le paquebot amricain, l'apercevant, modifierait un
instant sa route pour rallier l'embarcation.

Feu! dit Mr. Fogg.

Et la dtonation du petit canon de bronze clata dans l'air.




XXII

O PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENT
D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE



Le _Carnatic_ ayant quitt Hong-Kong, le 7 novembre,  six heures et demie
du soir, se dirigeait  toute vapeur vers les terres du Japon. Il
emportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deux
cabines de l'arrire restaient inoccupes. C'taient celles qui avaient
t retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.

Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sans
quelque surprise, un passager, l'oeil  demi hbt, la dmarche
branlante, la tte bouriffe, qui sortait du capot des secondes et
venait en titubant s'asseoir sur une drome.

Ce passager, c'tait Passepartout en personne. Voici ce qui tait
arriv.

Quelques instants aprs que Fix eut quitt la tabagie, deux garons
avaient enlev Passepartout profondment endormi, et l'avaient couch
sur le lit rserv aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,
Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une ide fixe, se
rveillait et luttait contre l'action stupfiante du narcotique. La
pense du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce lit
d'ivrognes, et trbuchant, s'appuyant aux murailles, tombant et se
relevant, mais toujours et irrsistiblement pouss par une sorte
d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rve: Le
_Carnatic_! le _Carnatic_!

Le paquebot tait l fumant, prt  partir. Passepartout n'avait que
quelques pas  faire. Il s'lana sur le pont volant, il franchit la
coupe et tomba inanim  l'avant, au moment o le _Carnatic_ larguait ses
amarres.

Quelques matelots, en gens habitus  ces sortes de scnes, descendirent
le pauvre garon dans une cabine des secondes, et Passepartout ne se
rveilla que le lendemain matin,  cent cinquante milles des terres de
la Chine.

Voil donc pourquoi, ce matin-l, Passepartout se trouvait sur le pont
du _Carnatic_, et venait humer  pleine gorges les fraches brises de la
mer. Cet air pur le dgrisa. Il commena  rassembler ses ides et n'y
parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scnes de la
veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.

Il est vident, se dit-il, que j'ai t abominablement gris! Que va
dire Mr. Fogg? En tout cas, je n'ai pas manqu le bateau, et c'est le
principal.

Puis, songeant  Fix:

Pour celui-l, se dit-il, j'espre bien que nous en sommes dbarrasss,
et qu'il n'a pas os, aprs ce qu'il m'a propos, nous suivre sur le
_Carnatic_. Un inspecteur de police, un dtective aux trousses de mon
matre, accus de ce vol commis  la Banque d'Angleterre! Allons donc!
Mr. Fogg est un voleur comme je suis un assassin!

Passepartout devait-il raconter ces choses  son matre? Convenait-il de
lui apprendre le rle jou par Fix dans cette affaire? Ne ferait-il pas
mieux d'attendre son arrive  Londres, pour lui dire qu'un agent de la
police mtropolitaine l'avait fil autour du monde, et pour en rire avec
lui? Oui, sans doute. En tout cas, question  examiner. Le plus press,
c'tait de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire agrer ses excuses pour
cette inqualifiable conduite.

Passepartout se leva donc. La mer tait houleuse, et le paquebot roulait
fortement. Le digne garon, aux jambes peu solides encore, gagna tant
bien que mal l'arrire du navire.

Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblt ni  son matre, ni 
Mrs. Aouda.

Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couche  cette heure. Quant  Mr.
Fogg, il aura trouv quelque joueur de whist, et suivant son
habitude...

Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y tait pas.
Passepartout n'avait qu'une chose  faire: c'tait de demander au purser
quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui rpondit qu'il ne
connaissait aucun passager de ce nom.

Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un gentleman,
grand, froid, peu communicatif, accompagn d'une jeune dame...

--Nous n'avons pas de jeune dame  bord, rpondit le purser. Au surplus,
voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.

Passepartout consulta la liste... Le nom de son matre n'y figurait pas.

Il eut comme un blouissement. Puis une ide lui traversa le cerveau.

Ah ! je suis bien sur le _Carnatic_? s'cria-t-il.

--Oui, rpondit le purser.

--En route pour Yokohama?

--Parfaitement.

Passepartout avait eu un instant cette crainte de s'tre tromp de
navire! Mais s'il tait sur le _Carnatic_, il tait certain que son matre
ne s'y trouvait pas.

Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'tait un coup de
foudre. Et, soudain, la lumire se fit en lui. Il se rappela que l'heure
du dpart du _Carnatic_ avait t avance, qu'il devait prvenir son
matre, et qu'il ne l'avait pas fait! C'tait donc sa faute si Mr. Fogg
et Mrs. Aouda avaient manqu ce dpart!

Sa faute, oui, mais plus encore celle du tratre qui, pour le sparer de
son matre, pour retenir celui-ci  Hong-Kong, l'avait enivr! Car il
comprit enfin la manoeuvre de l'inspecteur de police. Et maintenant, Mr.
Fogg,  coup sr ruin, son pari perdu, arrt, emprisonn peut-tre!...
Passepartout,  cette pense, s'arracha les cheveux. Ah! si jamais Fix
lui tombait sous la main, quel rglement de comptes!

Enfin, aprs le premier moment d'accablement, Passepartout reprit son
sang-froid et tudia la situation. Elle tait peu enviable. Le Franais
se trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver, comment en
reviendrait-il? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny!
Toutefois, son passage et sa nourriture  bord taient pays d'avance.
Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S'il
mangea et but pendant cette traverse, cela ne saurait se dcrire. Il
mangea pour son matre, pour Mrs. Aouda et pour lui-mme. Il mangea
comme si le Japon, o il allait aborder, et t un pays dsert,
dpourvu de toute substance comestible.

Le 13,  la mare du matin, le _Carnatic_ entrait dans le port de
Yokohama.

Ce point est une relche importante du Pacifique, o font escale tous
les steamers employs au service de la poste et des voyageurs entre
l'Amrique du Nord, la Chine, le Japon et les les de la Malaisie.
Yokohama est situe dans la baie mme de Yeddo,  peu de distance de
cette immense ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefois
rsidence du takoun, du temps que cet empereur civil existait, et
rivale de Meako, la grande cit qu'habite le mikado, empereur
ecclsiastique, descendant des dieux.

Le _Carnatic_ vint se ranger au quai de Yokohama, prs des jetes du port
et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires appartenant
 toutes les nations.

Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si
curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux  faire que de
prendre le hasard pour guide, et d'aller  l'aventure par les rues de la
ville.

Passepartout se trouva d'abord dans une cit absolument europenne, avec
des maisons  basses faades, ornes de vrandas sous lesquelles se
dveloppaient d'lgants pristyles, et qui couvrait de ses rues, de ses
places, de ses docks, de ses entrepts, tout l'espace compris depuis le
promontoire du Trait jusqu' la rivire. L, comme  Hong-Kong, comme 
Calcutta, fourmillait un ple-mle de gens de toutes races, Amricains,
Anglais, Chinois, Hollandais, marchands prts  tout vendre et  tout
acheter, au milieu desquels le Franais se trouvait aussi tranger que
s'il et t jet au pays des Hottentots.

Passepartout avait bien une ressource: c'tait de se recommander prs
des agents consulaires franais ou anglais tablis  Yokohama; mais il
lui rpugnait de raconter son histoire, si intimement mle  celle de
son matre, et avant d'en venir l, il voulait avoir puis toutes les
autres chances.

Donc, aprs avoir parcouru la partie europenne de la ville, sans que le
hasard l'et en rien servi, il entra dans la partie japonaise, dcid,
s'il le fallait,  pousser jusqu' Yeddo.

Cette portion indigne de Yokohama est appele Benten, du nom d'une
desse de la mer, adore sur les les voisines. L se voyaient
d'admirables alles de sapins et de cdres, des portes sacres d'une
architecture trange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des
roseaux, des temples abrits sous le couvert immense et mlancolique des
cdres sculaires, des bonzeries au fond desquelles vgtaient les
prtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius, des
rues interminables o l'on et pu recueillir une moisson d'enfants au
teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on et dit dcoups
dans quelque paravent indigne, et qui se jouaient au milieu de caniches
 jambes courtes et de chats jauntres, sans queue, trs paresseux et
trs caressants.

Dans les rues, ce n'tait que fourmillement, va-et-vient incessant:
bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourins
monotones, yakounines, officiers de douane ou de police,  chapeaux
pointus incrusts de laque et portant deux sabres  leur ceinture,
soldats vtus de cotonnades bleues  raies blanches et arms de fusil 
percussion, hommes d'armes du mikado, ensachs dans leur pourpoint de
soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres militaires de
toutes conditions,--car, au Japon, la profession de soldat est autant
estime qu'elle est ddaigne en Chine. Puis, des frres quteurs, des
plerins en longues robes, de simples civils, chevelure lisse et d'un
noir d'bne, tte grosse, buste long, jambes grles, taille peu leve,
teint color depuis les sombres nuances du cuivre jusqu'au blanc mat,
mais jamais jaune comme celui des Chinois, dont les Japonais diffrent
essentiellement. Enfin, entre les voitures, les palanquins, les chevaux,
les porteurs, les brouettes  voile, les norimons  parois de laque,
les cangos moelleux, vritables litires en bambou, on voyait
circuler,  petits pas de leur petit pied, chauss de souliers de toile,
de sandales de paille ou de socques en bois ouvrag, quelques femmes peu
jolies, les yeux brids, la poitrine dprime, les dents noircies au
got du jour, mais portant avec lgance le vtement national, le
kirimon, sorte de robe de chambre croise d'une charpe de soie, dont
la large ceinture s'panouissait derrire en un noeud extravagant,--que
les modernes Parisiennes semblent avoir emprunt aux Japonaises.

Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette foule
bigarre, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques, les
bazars o s'entasse tout le clinquant de l'orfvrerie japonaise, les
restaurations ornes de banderoles et de bannires, dans lesquelles il
lui tait interdit d'entrer, et ces maisons de th o se boit  pleine
tasse l'eau chaude odorante, avec le saki, liqueur tire du riz en
fermentation, et ces confortables tabagies o l'on fume un tabac trs
fin, et non l'opium, dont l'usage est  peu prs inconnu au Japon.

Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses
rizires. L s'panouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs
dernires couleurs et leurs derniers parfums, des camlias clatants,
ports non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les
enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les
indignes cultivent plutt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et
que des mannequins grimaants, des tourniquets criards dfendent contre
le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles
voraces. Pas de cdre majestueux qui n'abritt quelque grand aigle; pas
de saule pleureur qui ne recouvrt de son feuillage quelque hron
mlancoliquement perch sur une patte; enfin, partout des corneilles,
des canards, des perviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces
grues que les Japonais traitent de Seigneuries, et qui symbolisent
pour eux la longvit et le bonheur.

En errant ainsi, Passepartout aperut quelques violettes entre les
herbes:

Bon! dit-il, voil mon souper.

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

Pas de chance! pensa-t-il.

Certes, l'honnte garon avait, par prvision, aussi copieusement
djeun qu'il avait pu avant de quitter le _Carnatic_; mais aprs une
journe de promenade, il se sentit l'estomac trs creux. Il avait bien
remarqu que moutons, chvres ou porcs, manquaient absolument aux
talages des bouchers indignes, et, comme il savait que c'est un
sacrilge de tuer les boeufs, uniquement rservs aux besoins de
l'agriculture, il en avait conclu que la viande tait rare au Japon. Il
ne se trompait pas; mais  dfaut de viande de boucherie, son estomac se
ft fort accommod des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou
des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se
nourrissent presque exclusivement avec le produit des rizires. Mais il
dut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin de
pourvoir  sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigne, et il erra
dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les
groupes de baladins excuter leurs prestigieux exercices, et les
astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur
lunette. Puis il revit la rade, maille des feux de pcheurs, qui
attiraient le poisson  la lueur de rsines enflammes.

Enfin les rues se dpeuplrent.  la foule succdrent les rondes des
yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu
de leur suite, ressemblaient  des ambassadeurs, et Passepartout
rptait plaisamment, chaque fois qu'il rencontrait quelque patrouille
blouissante:

Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l'Europe!




XXIII

DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DMESURMENT



Le lendemain, Passepartout, reint, affam, se dit qu'il fallait manger
 tout prix, et que le plus tt serait le mieux. Il avait bien cette
ressource de vendre sa montre, mais il ft plutt mort de faim. C'tait
alors le cas ou jamais, pour ce brave garon, d'utiliser la voix forte,
sinon mlodieuse, dont la nature l'avait gratifi.

Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il rsolut de
les essayer. Les Japonais devaient certainement tre amateurs de
musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam
et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprcier les talents d'un
virtuose europen.

Mais peut-tre tait-il un peu matin pour organiser un concert, et les
dilettanti, inopinment rveills, n'auraient peut-tre pas pay le
chanteur en monnaie  l'effigie du mikado.

Passepartout se dcida donc  attendre quelques heures; mais, tout en
cheminant, il fit cette rflexion qu'il semblerait trop bien vtu pour
un artiste ambulant, et l'ide lui vint alors d'changer ses vtements
contre une dfroque plus en harmonie avec sa position. Cet change
devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immdiatement
appliquer  satisfaire son apptit.

Cette rsolution prise, restait  l'excuter. Ce ne fut qu'aprs de
longues recherches que Passepartout dcouvrit un brocanteur indigne,
auquel il exposa sa demande. L'habit europen plut au brocanteur, et
bientt Passepartout sortait affubl d'une vieille robe japonaise et
coiff d'une sorte de turban  ctes, dcolor sous l'action du temps.
Mais, en retour, quelques picettes d'argent rsonnaient dans sa poche.

Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval!

Le premier soin de Passepartout, ainsi japonais, fut d'entrer dans
une tea-house de modeste apparence, et l, d'un reste de volaille et
de quelques poignes de riz, il djeuna en homme pour qui le dner
serait encore un problme  rsoudre.

Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restaur, il s'agit de
ne pas perdre la tte. Je n'ai plus la ressource de vendre cette
dfroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au
moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je
ne garderai qu'un lamentable souvenir!

Passepartout songea alors  visiter les paquebots en partance pour
l'Amrique. Il comptait s'offrir en qualit de cuisinier ou de
domestique, ne demandant pour toute rtribution que le passage et la
nourriture. Une fois  San Francisco, il verrait  se tirer d'affaire.
L'important, c'tait de traverser ces quatre mille sept cents milles du
Pacifique qui s'tendent entre le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartout, n'tant point homme  laisser languir une ide, se dirigea
vers le port de Yokohama. Mais  mesure qu'il s'approchait des docks,
son projet, qui lui avait paru si simple au moment o il en avait eu
l'ide, lui semblait de plus en plus inexcutable. Pourquoi aurait-on
besoin d'un cuisinier ou d'un domestique  bord d'un paquebot amricain,
et quelle confiance inspirerait-il, affubl de la sorte? Quelles
recommandations faire valoir? Quelles rfrences indiquer?

Comme il rflchissait ainsi, ses regards tombrent sur une immense
affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette
affiche tait ainsi libelle en anglais:

        TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE
                    DE
        L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR
                   ---
         DERNIRES REPRSENTATIONS
Avant leur dpart pour les tats-Unis d'Amrique
                   DES
           LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
  SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU
           Grande Attraction!

Les tats-Unis d'Amrique! s'cria Passepartout, voil justement mon
affaire!...

Il suivit l'homme-affiche, et,  sa suite, il rentra bientt dans la
ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arrtait devant une
vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont
les parois extrieures reprsentaient, sans perspective, mais en
couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C'tait l'tablissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum
amricain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,
acrobates, quilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait ses
dernires reprsentations avant de quitter l'empire du Soleil pour les
tats de l'Union.

Passepartout entra sous un pristyle qui prcdait la case, et demanda
Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

Que voulez-vous? dit-il  Passepartout, qu'il prit d'abord pour un
indigne.

--Avez-vous besoin d'un domestique? demanda Passepartout.

--Un domestique, s'cria le Barnum en caressant l'paisse barbiche grise
qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obissants, fidles, qui
ne m'ont jamais quitt, et qui me servent pour rien,  condition que je
les nourrisse... Et les voil, ajouta-t-il en montrant ses deux bras
robustes, sillonns de veines grosses comme des cordes de contrebasse.

--Ainsi, je ne puis vous tre bon  rien?

-- rien.

--Diable! a m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.

--Ah ! dit l'honorable Batulcar, vous tes Japonais comme je suis un
singe! Pourquoi donc tes-vous habill de la sorte?

--On s'habille comme on peut!

--Vrai, cela. Vous tes un Franais, vous?

--Oui, un Parisien de Paris.

--Alors, vous devez savoir faire des grimaces?

--Ma foi, rpondit Passepartout, vex de voir sa nationalit provoquer
cette demande, nous autres Franais, nous savons faire des grimaces,
c'est vrai, mais pas mieux que les Amricains!

--Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux
vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on
exhibe des farceurs trangers, et  l'tranger, des farceurs franais!

--Ah!

--Vous tes vigoureux, d'ailleurs?

--Surtout quand je sors de table.

--Et vous savez chanter?

--Oui, rpondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans
quelques concerts de rue.

--Mais savez-vous chanter la tte en bas, avec une toupie tournante sur
la plante du pied gauche, et un sabre en quilibre sur la plante du pied
droit?

--Parbleu! rpondit Passepartout, qui se rappelait les premiers
exercices de son jeune ge.

--C'est que, voyez-vous, tout est l! rpondit l'honorable Batulcar.

L'engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouv une position. Il tait engag pour tout
faire dans la clbre troupe japonaise. C'tait peu flatteur, mais avant
huit jours il serait en route pour San Francisco.

La reprsentation, annonce  grand fracas par l'honorable Batulcar,
devait commencer  trois heures, et bientt les formidables instruments
d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient  la porte. On
comprend bien que Passepartout n'avait pu tudier un rle, mais il
devait prter l'appui de ses solides paules dans le grand exercice de
la grappe humaine excut par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce great
attraction de la reprsentation devait clore la srie des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.
Europens et indignes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants,
se prcipitaient sur les troites banquettes et dans les loges qui
faisaient face  la scne. Les musiciens taient rentrs  l'intrieur,
et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, fltes,
tambourins et grosses caisses, opraient avec fureur.

Cette reprsentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d'acrobates.
Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les premiers
quilibristes du monde. L'un, arm de son ventail et de petits morceaux
de papier, excutait l'exercice si gracieux des papillons et des fleurs.
Un autre, avec la fume odorante de sa pipe, traait rapidement dans
l'air une srie de mots bleutres, qui formaient un compliment 
l'adresse de l'assemble. Celui-ci jonglait avec des bougies allumes,
qu'il teignit successivement quand elles passrent devant ses lvres,
et qu'il ralluma l'une  l'autre sans interrompre un seul instant sa
prestigieuse jonglerie. Celui-l reproduisit, au moyen de toupies
tournantes, les plus invraisemblables combinaisons; sous sa main, ces
ronflantes machines semblaient s'animer d'une vie propre dans leur
interminable giration; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des
tranchants de sabre, sur des fils de fer, vritables cheveux tendus d'un
ct de la scne  l'autre; elles faisaient le tour de grands vases de
cristal, elles gravissaient des chelles de bambou, elles se
dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d'un
trange caractre en combinant leurs tonalits diverses. Les jongleurs
jonglaient avec elles, et elles tournaient dans l'air; ils les lanaient
comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient
toujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les
retiraient, elles tournaient encore,--jusqu'au moment o un ressort
dtendu les faisait s'panouir en gerbes d'artifice!

Inutile de dcrire ici les prodigieux exercices des acrobates et
gymnastes de la troupe. Les tours de l'chelle, de la perche, de la
boule, des tonneaux, etc. furent excuts avec une prcision
remarquable. Mais le principal attrait de la reprsentation tait
l'exhibition de ces Longs-Nez, tonnants quilibristes que l'Europe ne
connat pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particulire place sous
l'invocation directe du dieu Tingou. Vtus comme des hrauts du Moyen
ge, ils portaient une splendide paire d'ailes  leurs paules. Mais ce
qui les distinguait plus spcialement, c'tait ce long nez dont leur
face tait agrmente, et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez
n'taient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix
pieds, les uns droits, les autres courbs, ceux-ci lisses, ceux-l
verruqueux. Or, c'tait sur ces appendices, fixs d'une faon solide,
que s'opraient tous leurs exercices d'quilibre. Une douzaine de ces
sectateurs du dieu Tingou se couchrent sur le dos, et leurs camarades
vinrent s'battre sur leurs nez, dresss comme des paratonnerres,
sautant, voltigeant de celui-ci  celui-l, et excutant les tours les
plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait spcialement annonc au public la pyramide
humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le
Char de Jaggernaut. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant
leurs paules pour point d'appui, les artistes de l'honorable Batulcar
ne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux qui formaient
la base du char avait quitt la troupe, et comme il suffisait d'tre
vigoureux et adroit, Passepartout avait t choisi pour le remplacer.

Certes, le digne garon se sentit tout piteux, quand--triste souvenir de
sa jeunesse--il eut endoss son costume du Moyen ge, orn d'ailes
multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eut t appliqu sur la
face! Mais enfin, ce nez, c'tait son gagne-pain, et il en prit son
parti.

Passepartout entra en scne, et vint se ranger avec ceux de ses
collgues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous
s'tendirent  terre, le nez dress vers le ciel. Une seconde section
d'quilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisime
s'tagea au-dessus, puis une quatrime, et sur ces nez qui ne se
touchaient que par leur pointe, un monument humain s'leva bientt
jusqu'aux frises du thtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l'orchestre
clataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s'branla,
l'quilibre se rompit, un des nez de la base vint  manquer, et le
monument s'croula comme un chteau de cartes...

C'tait la faute  Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant
la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant  la galerie de
droite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'criant:

Ah! mon matre! mon matre!

--Vous?

--Moi!

--Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garon!...

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'taient
prcipits par les couloirs au-dehors de la case. Mais, l, ils
trouvrent l'honorable Batulcar, furieux, qui rclamait des
dommages-intrts pour la casse. Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui
jetant une poigne de bank-notes. Et,  six heures et demie, au moment
o il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le
paquebot amricain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la
face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de son
visage!




XXIV

PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSE DE L'OCAN PACIFIQUE



Ce qui tait arriv en vue de Shanga, on le comprend. Les signaux faits
par la _Tankadre_ avaient t aperus du paquebot de Yokohama. Le
capitaine, voyant un pavillon en berne, s'tait dirig vers la petite
golette. Quelques instants aprs, Phileas Fogg, soldant son passage au
prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent
cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman, Mrs. Aouda et
Fix taient monts  bord du steamer, qui avait aussitt fait route pour
Nagasaki et Yokohama.

Arriv le matin mme, 14 novembre,  l'heure rglementaire, Phileas
Fogg, laissant Fix aller  ses affaires, s'tait rendu  bord du
_Carnatic_, et l il apprenait,  la grande joie de Mrs. Aouda--et
peut-tre  la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paratre--que
le Franais Passepartout tait effectivement arriv la veille 
Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir mme pour San Francisco, se
mit immdiatement  la recherche de son domestique. Il s'adressa, mais
en vain, aux agents consulaires franais et anglais, et, aprs avoir
inutilement parcouru les rues de Yokohama, il dsesprait de retrouver
Passepartout, quand le hasard, ou peut-tre une sorte de pressentiment,
le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'et certes
point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de hraut;
mais celui-ci, dans sa position renverse, aperut son matre  la
galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De l rupture de
l'quilibre, et ce qui s'ensuivit.

Voil ce que Passepartout apprit de la bouche mme de Mrs. Aouda, qui
lui raconta alors comment s'tait faite cette traverse de Hong-Kong 
Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la golette la _Tankadre_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment
n'tait pas venu de dire  son matre ce qui s'tait pass entre
l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que Passepartout
fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement d'avoir t
surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg couta froidement ce rcit, sans rpondre; puis il ouvrit  son
domestique un crdit suffisant pour que celui-ci pt se procurer  bord
des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'tait pas
coule, que l'honnte garon, ayant coup son nez et rogn ses ailes,
n'avait plus rien en lui qui rappelt le sectateur du dieu Tingou.

Le paquebot faisant la traverse de Yokohama  San Francisco appartenait
 la Compagnie du Pacific Mail steam, et se nommait le _General-Grant_.
C'tait un vaste steamer  roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes,
bien amnag et dou d'une grande vitesse. Un norme balancier s'levait
et s'abaissait successivement au dessus du pont;  l'une de ses
extrmits s'articulait la tige d'un piston, et  l'autre celle d'une
bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement
circulaire, s'appliquait directement  l'arbre des roues. Le
_General-Grant_ tait gr en trois-mts golette, et il possdait une
grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur.  filer ses
douze milles  l'heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt
et un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg tait donc
autoris  croire que, rendu le 2 dcembre  San Francisco, il serait le
11  New York et le 20  Londres,--gagnant ainsi de quelques heures
cette date fatale du 21 dcembre.

Les passagers taient assez nombreux  bord du steamer, des Anglais,
beaucoup d'Amricains, une vritable migration de coolies pour
l'Amrique, et un certain nombre d'officiers de l'arme des Indes, qui
utilisaient leur cong en faisant le tour du monde.

Pendant cette traverse il ne se produisit aucun incident nautique. Le
paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuy par sa forte voilure,
roulait peu. L'ocan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg tait
aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagne
se sentait de plus en plus attache  cet homme par d'autres liens que
ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si gnreuse en
somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'tait presque 
son insu qu'elle se laissait aller  des sentiments dont l'nigmatique
Fogg ne semblait aucunement subir l'influence.

En outre, Mrs. Aouda s'intressait prodigieusement aux projets du
gentleman. Elle s'inquitait des contrarits qui pouvaient compromettre
le succs du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n'tait
point sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave
garon avait, maintenant,  l'gard de son matre, la foi du
charbonnier; il ne tarissait pas en loges sur l'honntet, la
gnrosit, le dvouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda
sur l'issue du voyage, rptant que le plus difficile tait fait, que
l'on tait sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que
l'on retournait aux contres civilises, et enfin qu'un train de San
Francisco  New York et un transatlantique de New York  Londres
suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans
les dlais convenus.

Neuf jours aprs avoir quitt Yokohama, Phileas Fogg avait exactement
parcouru la moiti du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent
quatre-vingtime mridien, celui sur lequel se trouvent, dans
l'hmisphre austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours
mis  sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employ
cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit  dpenser.
Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait  moiti route
seulement par la diffrence des mridiens, il avait en ralit
accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels dtours forcs, en
effet, de Londres  Aden, d'Aden  Bombay, de Calcutta  Singapore, de
Singapore  Yokohama!  suivre circulairement le cinquantime parallle,
qui est celui de Londres, la distance n'et t que de douze mille
milles environ, tandis que Phileas Fogg tait forc, par les caprices
des moyens de locomotion, d'en parcourir vingt-six mille dont il avait
fait environ dix-sept mille cinq cents,  cette date du 23 novembre.
Mais maintenant la route tait droite, et Fix n'tait plus l pour y
accumuler les obstacles!

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout prouva une grande
joie. On se rappelle que l'entt s'tait obstin  garder l'heure de
Londres  sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les
heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-l, bien qu'il ne l'et
jamais ni avance ni retarde, sa montre se trouva d'accord avec les
chronomtres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien
voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il et t prsent.

Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les mridiens, sur le
soleil, sur la lune! rptait Passepartout. Hein! ces gens-l! Si on les
coutait, on ferait de la belle horlogerie! J'tais bien sr qu'un jour
ou l'autre, le soleil se dciderait  se rgler sur ma montre!...

Passepartout ignorait ceci: c'est que si le cadran de sa montre et t
divis en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n'aurait
eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand
il tait neuf heures du matin  bord, auraient indiqu neuf heures du
soir, c'est--dire la vingt et unime heure depuis minuit,--diffrence
prcisment gale  celle qui existe entre Londres et le cent
quatre-vingtime mridien.

Mais si Fix avait t capable d'expliquer cet effet purement physique,
Passepartout, sans doute, et t incapable, sinon de le comprendre, du
moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l'inspecteur de
police se ft inopinment montr  bord en ce moment, il est probable
que Passepartout,  bon droit rancunier, et trait avec lui un sujet
tout diffrent et d'une tout autre manire.

Or, o tait Fix en ce moment?...

Fix tait prcisment  bord du _General-Grant_.

En effet, en arrivant  Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il
comptait retrouver dans la journe, s'tait immdiatement rendu chez le
consul anglais. L, il avait enfin trouv le mandat, qui, courant aprs
lui depuis Bombay, avait dj quarante jours de date,--mandat qui lui
avait t expdi de Hong-Kong par ce mme _Carnatic_  bord duquel on le
croyait. Qu'on juge du dsappointement du dtective! Le mandat devenait
inutile! Le sieur Fogg avait quitt les possessions anglaises! Un acte
d'extradition tait maintenant ncessaire pour l'arrter!

Soit! se dit Fix, aprs le premier moment de colre, mon mandat n'est
plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air de
revenir dans sa patrie, croyant avoir dpist la police. Bien. Je le
suivrai jusque-l. Quant  l'argent, Dieu veuille qu'il en reste! Mais
en voyages, en primes, en procs, en amendes, en lphant, en frais de
toute sorte, mon homme a dj laiss plus de cinq mille livres sur sa
route. Aprs tout, la Banque est riche!

Son parti pris, il s'embarqua aussitt sur le _General-Grant_. Il tait 
bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivrent.  son extrme surprise,
il reconnut Passepartout sous son costume de hraut. Il se cacha
aussitt dans sa cabine, afin d'viter une explication qui pouvait tout
compromettre,--et, grce au nombre des passagers, il comptait bien
n'tre point aperu de son ennemi, lorsque ce jour-l prcisment il se
trouva face  face avec lui sur l'avant du navire.

Passepartout sauta  la gorge de Fix, sans autre explication, et, au
grand plaisir de certains Amricains qui parirent immdiatement pour
lui, il administra au malheureux inspecteur une vole superbe, qui
dmontra la haute supriorit de la boxe franaise sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulag. Fix se
releva, en assez mauvais tat, et, regardant son adversaire, il lui dit
froidement:

Est-ce fini?

--Oui, pour l'instant.

--Alors venez me parler.

--Que je...

--Dans l'intrt de votre matre.

Passepartout, comme subjugu par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de
police, et tous deux s'assirent  l'avant du steamer.

Vous m'avez ross, dit Fix. Bien.  prsent, coutez-moi. Jusqu'ici
j'ai t l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.

--Enfin! s'cria Passepartout, vous le croyez un honnte homme?

--Non, rpondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut! ne bougez
pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a t sur les possessions
anglaises, j'ai eu intrt  le retenir en attendant un mandat
d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lanc contre lui les
prtres de Bombay, je vous ai enivr  Hong-Kong, je vous ai spar de
votre matre, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama...

Passepartout coutait, les poings ferms.

Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre? Soit,
je le suivrai. Mais, dsormais, je mettrai  carter les obstacles de sa
route autant de soin et de zle que j'en ai mis jusqu'ici  les
accumuler. Vous le voyez, mon jeu est chang, et il est chang parce que
mon intrt le veut. J'ajoute que votre intrt est pareil au mien, car
c'est en Angleterre seulement que vous saurez si vous tes au service
d'un criminel ou d'un honnte homme!

Passepartout avait trs attentivement cout Fix, et il fut convaincu
que Fix parlait avec une entire bonne foi.

Sommes-nous amis? demanda Fix.

--Amis, non, rpondit Passepartout. Allis, oui, et sous bnfice
d'inventaire, car,  la moindre apparence de trahison, je vous tords le
cou.

--Convenu, dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours aprs, le 3 dcembre, le _General-Grant_ entrait dans la baie
de la Porte-d'Or et arrivait  San Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagn ni perdu un seul jour.




XXV

O L'ON DONNE UN LGER APERU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING



Il tait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et
Passepartout prirent pied sur le continent amricain,--si toutefois on
peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils dbarqurent. Ces
quais, montant et descendant avec la mare, facilitent le chargement et
le dchargement des navires. L s'embossent les clippers de toutes
dimensions, les steamers de toutes nationalits, et ces steam-boats 
plusieurs tages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents.
L s'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'tend au Mexique,
au Prou, au Chili, au Brsil,  l'Europe,  l'Asie,  toutes les les
de l'ocan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre amricaine, avait
cru devoir oprer son dbarquement en excutant un saut prilleux du
plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher
tait vermoulu, il faillit passer au travers. Tout dcontenanc de la
faon dont il avait pris pied sur le nouveau continent, l'honnte
garon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe
de cormorans et de plicans, htes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitt dbarqu, s'informa de l'heure  laquelle partait le
premier train pour New York. C'tait  six heures du soir. Mr. Fogg
avait donc une journe entire  dpenser dans la capitale
californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.
Passepartout monta sur le sige, et le vhicule,  trois dollars la
course, se dirigea vers l'International-Hotel.

De la place leve qu'il occupait, Passepartout observait avec curiosit
la grande ville amricaine: larges rues, maisons basses bien alignes,
glises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepts
comme des palais, les uns en bois, les autres en brique; dans les rues,
voitures nombreuses, omnibus, cars de tramways, et sur les trottoirs
encombrs, non seulement des Amricains et des Europens, mais aussi des
Chinois et des Indiens,--enfin de quoi composer une population de plus
de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en tait encore 
la cit lgendaire de 1849,  la ville des bandits, des incendiaires et
des assassins, accourus  la conqute des ppites, immense capharnam de
tous les dclasss, o l'on jouait la poudre l'or, un revolver d'une
main et un couteau de l'autre. Mais ce beau temps tait pass. San
Francisco prsentait l'aspect d'une grande ville commerante. La haute
tour de l'htel de ville, o veillent les guetteurs, dominait tout cet
ensemble de rues et d'avenues, se coupant  angles droits, entre
lesquels s'panouissaient des squares verdoyants, puis une ville
chinoise qui semblait avoir t importe du Cleste Empire dans une
bote  joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges  la mode
des coureurs de placers, plus d'Indiens emplums, mais des chapeaux de
soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen
dous d'une activit dvorante. Certaines rues, entre autres
Montgommery-street--le Regent-street de Londres, le boulevard des
Italiens de Paris, le Broadway de New York--, taient bordes de
magasins splendides, qui offraient  leur talage les produits du monde
entier.

Lorsque Passepartout arriva  l'International-Hotel, il ne lui semblait
pas qu'il et quitt l'Angleterre.

Le rez-de-chausse de l'htel tait occup par un immense bar, sorte
de buffet ouvert gratis  tout passant. Viande sche, soupe aux hutres,
biscuit et chester s'y dbitaient sans que le consommateur et  dlier
sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xrs, si sa
fantaisie le portait  se rafrachir. Cela parut trs amricain 
Passepartout.

Le restaurant de l'htel tait confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda
s'installrent devant une table et furent abondamment servis dans des
plats lilliputiens par des Ngres du plus beau noir.

Aprs djeuner, Phileas Fogg, accompagn de Mrs. Aouda, quitta l'htel
pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire viser son
passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda
si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas
prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de
revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de
Pawnies, qui arrtent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr.
Fogg rpondit que c'tait l une prcaution inutile, mais il le laissa
libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les
bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, par le plus grand des
hasards, il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrmement
surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traverse du
Pacifique, et ils ne s'taient pas rencontrs  bord! En tout cas, Fix
ne pouvait tre qu'honor de revoir le gentleman auquel il devait tant,
et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchant de
poursuivre son voyage en une si agrable compagnie.

Mr. Fogg rpondit que l'honneur serait pour lui, et Fix--qui tenait  ne
point le perdre de vue--lui demanda la permission de visiter avec lui
cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accord.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flnant par les rues. Ils se
trouvrent bientt dans Montgommery-street, o l'affluence du populaire
tait norme. Sur les trottoirs, au milieu de la chausse, sur les rails
des tramways, malgr le passage incessant des coaches et des omnibus, au
seuil des boutiques, aux fentres de toutes les maisons, et mme jusque
sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au
milieu des groupes. Des bannires et des banderoles flottaient au vent.
Des cris clataient de toutes parts.

Hurrah pour Kamerfield!

--Hurrah pour Mandiboy!

C'tait un meeting. Ce fut du moins la pense de Fix, et il communiqua
son ide  Mr. Fogg, en ajoutant:

Nous ferons peut-tre bien, monsieur, de ne point nous mler  cette
cohue. Il n'y a que de mauvais coups  recevoir.

--En effet, rpondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour tre
politiques, n'en sont pas moins des coups de poing!

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir
sans tre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent
place sur le palier suprieur d'un escalier que desservait une terrasse,
situe en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l'autre ct
de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'un
ngociant en ptrole, se dveloppait un large bureau en plein vent, vers
lequel les divers courants de la foule semblaient converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting?  quelle occasion se tenait-il?
Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination d'un
haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'tat ou d'un
membre du Congrs? Il tait permis de le conjecturer,  voir l'animation
extraordinaire qui passionnait la ville.

En ce moment un mouvement considrable se produisit dans la foule.
Toutes les mains taient en l'air. Quelques-unes, solidement fermes,
semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris,--manire
nergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la
masse qui refluait. Les bannires oscillaient, disparaissaient un
instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se
propageaient jusqu' l'escalier, tandis que toutes les ttes
moutonnaient  la surface comme une mer soudainement remue par un
grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait  vue d'oeil, et la
plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

C'est videmment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a provoqu
doit tre palpitante. Je ne serais point tonn qu'il ft encore
question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle soit rsolue.

--Peut-tre, rpondit simplement Mr. Fogg.

--En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en prsence l'un de
l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy.

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scne
tumultueuse, et Fix allait demander  l'un de ses voisins la raison de
cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accus se
pronona. Les hurrahs, agrments d'injures, redoublrent. La hampe des
bannires se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings
partout. Du haut des voitures arrtes, et des omnibus enrays dans leur
course, s'changeaient force horions. Tout servait de projectiles.
Bottes et souliers dcrivaient dans l'air des trajectoires trs tendues,
et il sembla mme que quelques revolvers mlaient aux vocifrations de
la foule leurs dtonations nationales.

La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premires marches.
L'un des partis tait videmment repouss, sans que les simples
spectateurs pussent reconnatre si l'avantage restait  Mandiboy ou 
Kamerfield.

Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas  ce que
son homme ret un mauvais coup ou se ft une mauvaise affaire. S'il
est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on nous reconnaisse,
nous serons fort compromis dans la bagarre!

--Un citoyen anglais..., rpondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrire lui, de cette
terrasse qui prcdait l'escalier, partirent des hurlements
pouvantables. On criait: Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy! C'tait une
troupe d'lecteurs qui arrivait  la rescousse, prenant en flanc les
partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvrent entre deux feux. Il tait trop
tard pour s'chapper. Ce torrent d'hommes, arms de cannes plombes et
de casse-tte, tait irrsistible. Phileas Fogg et Fix, en prservant la
jeune femme, furent horriblement bousculs. Mr. Fogg, non moins
flegmatique que d'habitude, voulut se dfendre avec ces armes naturelles
que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais
inutilement. Un norme gaillard  barbiche rouge, au teint color, large
d'paules, qui paraissait tre le chef de la bande, leva son formidable
poing sur Mr. Fogg, et il et fort endommag le gentleman, si Fix, par
dvouement, n'et reu le coup  sa place. Une norme bosse se dveloppa
instantanment sous le chapeau de soie du dtective, transform en
simple toque.

Yankee! dit Mr. Fogg, en lanant  son adversaire un regard de profond
mpris.

--Englishman! rpondit l'autre.

--Nous nous retrouverons!

--Quand il vous plaira.--Votre nom?

--Phileas Fogg. Le vtre?

--Le colonel Stamp W. Proctor.

Puis, cela dit, la mare passa. Fix fut renvers et se releva, les
habits dchirs, mais sans meurtrissure srieuse. Son paletot de voyage
s'tait spar en deux parties ingales, et son pantalon ressemblait 
ces culottes dont certains Indiens--affaire de mode--ne se vtent
qu'aprs en avoir pralablement enlev le fond. Mais, en somme, Mrs.
Aouda avait t pargne, et, seul, Fix en tait pour son coup de poing.

Merci, dit Mr. Fogg  l'inspecteur, ds qu'ils furent hors de la foule.

--Il n'y a pas de quoi, rpondit Fix, mais venez.

--O?

--Chez un marchand de confection.

En effet, cette visite tait opportune. Les habits de Phileas Fogg et de
Fix taient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus
pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure aprs, ils taient convenablement vtus et coiffs. Puis ils
revinrent  l'International-Hotel.

L, Passepartout attendait son matre, arm d'une demi-douzaine de
revolvers-poignards  six coups et  inflammation centrale. Quand il
aperut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais Mrs.
Aouda, ayant fait en quelques mots le rcit de ce qui s'tait pass,
Passepartout se rassrna. videmment Fix n'tait plus un ennemi,
c'tait un alli. Il tenait sa parole.

Le dner termin, un coach fut amen, qui devait conduire  la gare les
voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit 
Fix:

Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor?

--Non, rpondit Fix.

--Je reviendrai en Amrique pour le retrouver, dit froidement Phileas
Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laisst
traiter de cette faon.

L'inspecteur sourit et ne rpondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg tait
de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolrent pas le duel chez eux, se
battent  l'tranger, quand il s'agit de soutenir leur honneur.

 six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et
trouvaient le train prt  partir. Au moment o Mr. Fogg allait
s'embarquer, il avisa un employ et le rejoignant:

Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui 
San Francisco?

--C'tait un meeting, monsieur, rpondit l'employ.

--Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

--Il s'agissait simplement d'un meeting organis pour une lection.

--L'lection d'un gnral en chef, sans doute? demanda Mr. Fogg.

--Non, monsieur, d'un juge de paix.

Sur cette rponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit
 toute vapeur.




XXVI

DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE



Ocean to Ocean--ainsi disent les Amricains--, et ces trois mots
devraient tre la dnomination gnrale du grand trunk, qui traverse
les tats-Unis d'Amrique dans leur plus grande largeur. Mais, en
ralit, le Pacific rail-road se divise en deux parties distinctes:
Central Pacific entre San Francisco et Ogden, et Union Pacific entre
Ogden et Omaha. L se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent
Omaha en communication frquente avec New York.

New York et San Francisco sont donc prsentement runis par un ruban de
mtal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent
quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer
franchit une contre encore frquente par les Indiens et les
fauves,--vaste tendue de territoire que les Mormons commencrent 
coloniser vers 1845, aprs qu'ils eurent t chasss de l'Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six
mois pour aller de New York  San Francisco. Maintenant, on met sept
jours.

C'est en 1862 que, malgr l'opposition des dputs du Sud, qui voulaient
une ligne plus mridionale, le trac du rail-road fut arrt entre le
quarante et unime et le quarante-deuxime parallle. Le prsident
Lincoln, de si regrette mmoire, fixa lui-mme, dans l'tat de
Nebraska,  la ville d'Omaha, la tte de ligne du nouveau rseau. Les
travaux furent aussitt commencs et poursuivis avec cette activit
amricaine, qui n'est ni paperassire ni bureaucratique. La rapidit de
la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune faon  la bonne excution du
chemin. Dans la prairie, on avanait  raison d'un mille et demi par
jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les
rails du lendemain, et courait  leur surface au fur et  mesure qu'ils
taient poss.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,
dans les tats de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En
quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'
l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse les
terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac Sal,
arrive  Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans la
valle de la Tuilla, longe le dsert amricain, les monts de Cdar et
Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramento
jusqu'au Pacifique, sans que ce trac dpasse en pente cent douze pieds
par mille, mme dans la traverse des montagnes Rocheuses.

Telle tait cette longue artre que les trains parcouraient en sept
jours, et qui allait permettre  l'honorable Phileas Fogg--il l'esprait
du moins--de prendre, le 11,  New York, le paquebot de Liverpool.

Le wagon occup par Phileas Fogg tait une sorte de long omnibus qui
reposait sur deux trains forms de quatre roues chacun, dont la mobilit
permet d'attaquer des courbes de petit rayon.  l'intrieur, point de
compartiments: deux files de siges, disposs de chaque ct,
perpendiculairement  l'axe, et entre lesquels tait rserv un passage
conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est
pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient
entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler
d'une extrmit  l'autre du convoi, qui mettait  leur disposition des
wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des
wagons  cafs. Il n'y manquait que des wagons-thtres. Mais il y en
aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et
de journaux, dbitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de
comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.

Les voyageurs taient partis de la station d'Oakland  six heures du
soir. Il faisait dj nuit,--une nuit froide, sombre, avec un ciel
couvert dont les nuages menaaient de se rsoudre en neige. Le train ne
marchait pas avec une grande rapidit. En tenant compte des arrts, il
ne parcourait pas plus de vingt milles  l'heure, vitesse qui devait,
cependant, lui permettre de franchir les tats-Unis dans les temps
rglementaires.

On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientt
gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait plac auprs de
l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers
vnements, leurs relations s'taient notablement refroidies. Plus de
sympathie, plus d'intimit. Fix n'avait rien chang  sa manire d'tre,
mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extrme rserve, prt
au moindre soupon  trangler son ancien ami.

Une heure aprs le dpart du train, la neige tomba--, neige fine, qui ne
pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On
n'apercevait plus  travers les fentres qu'une immense nappe blanche,
sur laquelle, en droulant ses volutes, la vapeur de la locomotive
paraissait gristre.

 huit heures, un steward entra dans le wagon et annona aux voyageurs
que l'heure du coucher tait sonne. Ce wagon tait un sleeping-car,
qui, en quelques minutes, fut transform en dortoir. Les dossiers des
bancs se replirent, des couchettes soigneusement paquetes se
droulrent par un systme ingnieux, des cabines furent improvises en
quelques instants, et chaque voyageur eut bientt  sa disposition un
lit confortable, que d'pais rideaux dfendaient contre tout regard
indiscret. Les draps taient blancs, les oreillers moelleux. Il n'y
avait plus qu' se coucher et  dormir--ce que chacun fit, comme s'il se
ft trouv dans la cabine confortable d'un paquebot--, pendant que le
train filait  toute vapeur  travers l'tat de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s'tend entre San Francisco et
Sacramento, le sol est peu accident. Cette partie du chemin de fer,
sous le nom de Central Pacific road, prit d'abord Sacramento pour
point de dpart, et s'avana vers l'est  la rencontre de celui qui
partait d'Omaha. De San Francisco  la capitale de la Californie, la
ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui
se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre
ces deux importantes cits furent franchis en six heures, et vers
minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs
passrent  Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville
considrable, sige de la lgislature de l'tat de Californie, ni ses
beaux quais, ni ses rues larges, ni ses htels splendides, ni ses
squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, aprs avoir dpass les stations de
Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le massif de
la Sierra Nevada. Il tait sept heures du matin quand fut traverse la
station de Cisco. Une heure aprs, le dortoir tait redevenu un wagon
ordinaire et les voyageurs pouvaient  travers les vitres entrevoir les
points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le trac du train
obissait aux caprices de la Sierra, ici accroch aux flancs de la
montagne, l suspendu au-dessus des prcipices, vitant les angles
brusques par des courbes audacieuses, s'lanant dans des gorges
troites que l'on devait croire sans issues. La locomotive, tincelante
comme une chsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa
cloche argente, son chasse-vache, qui s'tendait comme un peron,
mlait ses sifflements et ses mugissements  ceux des torrent et des
cascades, et tordait sa fume  la noire ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road
contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne
droite le plus court chemin d'un point  un autre, et ne violentant pas
la nature.

Vers neuf heures, par la valle de Carson, le train pntrait dans
l'tat de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est.  midi, il
quittait Reno, o les voyageurs eurent vingt minutes pour djeuner.

Depuis ce point, la voie ferre, ctoyant Humboldt-river, s'leva
pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle
s'inflchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant
d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque
 l'extrmit orientale de l'tat du Nevada.

Aprs avoir djeun, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent
leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et
Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage vari qui
passait sous leurs yeux,--vastes prairies, montagnes se profilant 
l'horizon, creeks roulant leurs eaux cumeuses. Parfois, un grand
troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue
mobile. Ces innombrables armes de ruminants opposent souvent un
insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de
ces animaux dfiler pendant plusieurs heures, en rangs presss, au
travers du rail-road. La locomotive est alors force de s'arrter et
d'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut mme ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du
soir, un troupeau de dix  douze mille ttes barra le rail-road. La
machine, aprs avoir modr sa vitesse, essaya d'engager son peron dans
le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrter devant
l'impntrable masse.

On voyait ces ruminants--ces buffalos, comme les appellent improprement
les Amricains--marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois
des beuglements formidables. Ils avaient une taille suprieure  celle
des taureaux d'Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot
saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes cartes  la
base, la tte, le cou et les pauls recouverts d'une crinire  longs
poils. Il ne fallait pas songer  arrter cette migration. Quand les
bisons ont adopt une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier
leur marche. C'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue ne
saurait contenir.

Les voyageurs, disperss sur les passerelles, regardaient ce curieux
spectacle. Mais celui qui devait tre le plus press de tous, Phileas
Fogg, tait demeur  sa place et attendait philosophiquement qu'il plt
aux buffles de lui livrer passage. Passepartout tait furieux du retard
que causait cette agglomration d'animaux. Il et voulu dcharger contre
eux son arsenal de revolvers.

Quel pays! s'cria-t-il. De simples boeufs qui arrtent des trains, et
qui s'en vont l, processionnellement, sans plus se hter que s'ils ne
gnaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr.
Fogg avait prvu ce contretemps dans son programme! Et ce mcanicien qui
n'ose pas lancer sa machine  travers ce btail encombrant!

Le mcanicien n'avait point tent de renverser l'obstacle, et il avait
prudemment agi. Il et cras sans doute les premiers buffles attaqus
par l'peron de la locomotive; mais, si puissante qu'elle ft, la
machine et t arrte bientt, un draillement se serait
invitablement produit, et le train ft rest en dtresse.

Le mieux tait donc d'attendre patiemment, quitte ensuite  regagner le
temps perdu par une acclration de la marche du train. Le dfil des
bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu' la
nuit tombante.  ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient
les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de
l'horizon du sud.

Il tait donc huit heures, quand le train franchit les dfils des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pntra sur le
territoire de l'Utah, la rgion du grand lac Sal, le curieux pays des
Mormons.




XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES 
L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE



Pendant la nuit du 5 au 6 dcembre, le train courut au sud-est sur un
espace de cinquante milles environ; puis il remonta d'autant vers le
nord-est, en s'approchant du grand lac Sal.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les
passerelles. Le temps tait froid, le ciel gris, mais il ne neigeait
plus. Le disque du soleil, largi par les brumes, apparaissait comme une
norme pice d'or, et Passepartout s'occupait  en calculer la valeur en
livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par
l'apparition d'un personnage assez trange.

Ce personnage, qui avait pris le train  la station d'Elko, tait un
homme de haute taille, trs brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau
de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau
de chien. On et dit un rvrend. Il allait d'une extrmit du train 
l'autre, et, sur la portire de chaque wagon, il collait avec des pains
 cacheter une notice crite  la main.

Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable
elder William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa prsence sur
le train n 48, ferait, de onze heures  midi, dans le car n 117, une
confrence sur le mormonisme--, invitant  l'entendre tous les gentlemen
soucieux de s'instruire touchant les mystres de la religion des Saints
des derniers jours.

Certes, j'irai, se dit Passepartout, qui ne connaissait gure du
mormonisme que ses usages polygames, base de la socit mormone.

La nouvelle se rpandit rapidement dans le train, qui emportait une
centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, allchs par
l'appt de la confrence, occupaient  onze heures les banquettes du car
n 117. Passepartout figurait au premier rang des fidles. Ni son matre
ni Fix n'avaient cru devoir se dranger.

 l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez
irrite, comme s'il et t contredit d'avance, il s'cria:

Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frre Hvram est
un martyr, et que les perscutions du gouvernement de l'Union contre les
prophtes vont faire galement un martyr de Brigham Young! Qui oserait
soutenir le contraire?

Personne ne se hasarda  contredire le missionnaire, dont l'exaltation
contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute,
sa colre s'expliquait par ce fait que le mormonisme tait actuellement
soumis  de dures preuves. Et, en effet, le gouvernement des tats-Unis
venait, non sans peine, de rduire ces fanatiques indpendants. Il
s'tait rendu matre de l'Utah, et l'avait soumis aux lois de l'Union,
aprs avoir emprisonn Brigham Young, accus de rbellion et de
polygamie. Depuis cette poque, les disciples du prophte redoublaient
leurs efforts, et, en attendant les actes, ils rsistaient par la parole
aux prtentions du Congrs.

On le voit, l'elder William Hitch faisait du proslytisme jusqu'en
chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son rcit par les clats de sa voix
et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis les temps
bibliques: comment, dans Isral, un prophte mormon de la tribu de
Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les lgua  son
fils Morom; comment, bien des sicles plus tard, une traduction de ce
prcieux livre, crit en caractres gyptiens, fut faite par Joseph
Smyth junior, fermier de l'tat de Vermont, qui se rvla comme prophte
mystique en 1825; comment, enfin, un messager cleste lui apparut dans
une fort lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.

En ce moment, quelques auditeurs, peu intresss par le rcit
rtrospectif du missionnaire, quittrent le wagon; mais William Hitch,
continuant, raconta comment Smyth junior, runissant son pre, ses deux
frres et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers
jours--, religion qui, adopte non seulement en Amrique, mais en
Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidles des
artisans et aussi nombre de gens exerant des professions librales;
comment une colonie fut fonde dans l'Ohio; comment un temple fut lev
au prix de deux cent mille dollars et une ville btie  Kirkland;
comment Smyth devint un audacieux banquier et reut d'un simple montreur
de momies un papyrus contenant un rcit crit de la main d'Abraham et
autres clbres gyptiens.

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'claircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.

Mais l'elder, sans s'inquiter de cette dsertion, raconta avec dtail
comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837; comme quoi ses
actionnaires ruins l'enduisirent de goudron et le roulrent dans la
plume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honor que
jamais, quelques annes aprs,  Independance, dans le Missouri, et chef
d'une communaut florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille
disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir
dans le Far West amricain.

Dix auditeurs taient encore l, et parmi eux l'honnte Passepartout,
qui coutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit comment,
aprs de longues perscutions, Smyth reparut dans l'Illinois et fonda en
1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population
s'leva jusqu' vingt-cinq mille mes; comment Smyth en devint le maire,
le juge suprme et le gnral en chef; comment, en 1843, il posa sa
candidature  la prsidence des tats-Unis, et comment enfin, attir
dans un guet-apens,  Carthage, il fut jet en prison et assassin par
une bande d'hommes masqus.

En ce moment, Passepartout tait absolument seul dans le wagon, et
l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela
que, deux ans aprs l'assassinat de Smyth, son successeur, le prophte
inspir, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'tablir aux bords du
lac Sal, et que l, sur cet admirable territoire, au milieu de cette
contre fertile, sur le chemin des migrants qui traversaient l'Utah
pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grce aux principes
polygames du mormonisme, prit une extension norme.

Et voil, ajouta William Hitch, voil pourquoi la jalousie du Congrs
s'est exerce contre nous! pourquoi les soldats de l'Union ont foul le
sol de l'Utah! pourquoi notre chef, le prophte Brigham Young, a t
emprisonn au mpris de toute justice! Cderons-nous  la force? Jamais!
Chasss du Vermont, chasss de l'Illinois, chasss de l'Ohio, chasss du
Missouri, chasss de l'Utah, nous retrouverons encore quelque territoire
indpendant o nous planterons notre tente... Et vous, mon fidle,
ajouta l'elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucs,
planterez-vous la vtre  l'ombre de notre drapeau?

--Non, rpondit bravement Passepartout, qui s'enfuit  son tour,
laissant l'nergumne prcher dans le dsert.

Mais pendant cette confrence, le train avait march rapidement, et,
vers midi et demi, il touchait  sa pointe nord-ouest le grand lac Sal.
De l, on pouvait embrasser, sur un vaste primtre, l'aspect de cette
mer intrieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se
jette un Jourdain d'Amrique. Lac admirable, encadr de belles roches
sauvages,  larges assises, encrotes de sel blanc, superbe nappe d'eau
qui couvrait autrefois un espace plus considrable; mais avec le temps,
ses bords, montant peu  peu, ont rduit sa superficie en accroissant sa
profondeur.

Le lac Sal, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq,
est situ  trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Bien diffrent du lac Asphaltite, dont la dpression accuse douze cents
pieds au-dessous, sa salure est considrable, et ses eaux tiennent en
dissolution le quart de leur poids de matire solide. Leur pesanteur
spcifique est de 1 170, celle de l'eau distille tant 1 000. Aussi les
poissons n'y peuvent vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et
autres creeks, y prissent bientt; mais il n'est pas vrai que la
densit de ses eaux soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.

Autour du lac, la campagne tait admirablement cultive, car les Mormons
s'entendent aux travaux de la terre: des ranchos et des corrals pour les
animaux domestiques, des champs de bl, de mas, de sorgho, des prairies
luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets
d'acacias et d'euphorbes, tel et t l'aspect de cette contre, six
mois plus tard; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince
couche de neige, qui le poudrait lgrement.

 deux heures, les voyageurs descendaient  la station d'Ogden. Le train
ne devant repartir qu' six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux
compagnons avaient donc le temps de se rendre  la Cit des Saints par
le petit embranchement qui se dtache de la station d'Ogden. Deux heures
suffisaient  visiter cette ville absolument amricaine et, comme telle,
btie sur le patron de toutes les villes de l'Union, vastes chiquiers 
longues lignes froides, avec la tristesse lugubre des angles droits,
suivant l'expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cit des Saints
ne pouvait chapper  ce besoin de symtrie qui distingue les
Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, o les hommes ne sont certainement
pas  la hauteur des institutions, tout se fait carrment, les villes,
les maisons et les sottises.

 trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la
cit, btie entre la rive du Jourdain et les premires ondulations des
monts Wahsatch. Ils y remarqurent peu ou point d'glises, mais, comme
monuments, la maison du prophte, la Court-house et l'arsenal; puis, des
maisons de brique bleutre avec vrandas et galeries, entoures de
jardins, bordes d'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur
d'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la
principale rue, o se tient le march, s'levaient quelques htels orns
de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvrent pas la cit fort peuple. Les
rues taient presque dsertes,--sauf toutefois la partie du Temple,
qu'ils n'atteignirent qu'aprs avoir travers plusieurs quartiers
entours de palissades. Les femmes taient assez nombreuses, ce qui
s'explique par la composition singulire des mnages mormons. Il ne faut
pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est
libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l'Utah
qui tiennent surtout  tre pouses, car, suivant la religion du pays,
le ciel mormon n'admet point  la possession de ses batitudes les
clibataires du sexe fminin. Ces pauvres cratures ne paraissaient ni
aises ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute,
portaient une jaquette de soie noire ouverte  la taille, sous une
capuche ou un chle fort modeste. Les autres n'taient vtues que
d'indienne.

Passepartout, lui, en sa qualit de garon convaincu, ne regardait pas
sans un certain effroi ces Mormones charges de faire  plusieurs le
bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'tait le mari qu'il
plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir  guider tant de
dames  la fois au travers des vicissitudes de la vie,  les conduire
ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette perspective de les y
retrouver pour l'ternit en compagnie du glorieux Smyth, qui devait
faire l'ornement de ce lieu de dlices. Dcidment, il ne se sentait pas
la vocation, et il trouvait--peut-tre s'abusait-il en ceci--que les
citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un
peu inquitants.

Trs heureusement, son sjour dans la Cit des Saints ne devait pas se
prolonger.  quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se
retrouvaient  la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment o les roues motrices
de la locomotive, patinant sur les rails, commenaient  imprimer au
train quelque vitesse, ces cris: Arrtez! arrtez! retentirent.

On n'arrte pas un train en marche. Le gentleman qui profrait ces cris
tait videmment un Mormon attard. Il courait  perdre haleine.
Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrires. Il
s'lana donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernire
voiture, et tomba essouffl sur une des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec motion les incidents de cette
gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'intressa
vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris la
fuite qu' la suite d'une scne de mnage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda  lui
demander poliment combien il avait de femmes,  lui tout seul,--et  la
faon dont il venait de dcamper, il lui en supposait une vingtaine au
moins.

Une, monsieur! rpondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et
c'tait assez!




XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR  FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE
LA RAISON



Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'leva
pendant une heure vers le nord, jusqu' Weber-river, ayant franchi neuf
cents milles environ depuis San Francisco.  partir de ce point, il
reprit la direction de l'est  travers le massif accident des monts
Wahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre ces
montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les
ingnieurs amricains ont t aux prises avec les plus srieuses
difficults. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de
l'Union s'est-elle leve  quarante-huit mille dollars par mille,
tandis qu'elle n'tait que de seize mille dollars en plaine; mais les
ingnieurs, ainsi qu'il a t dit, n'ont pas violent la nature, ils ont
rus avec elle, tournant les difficults, et pour atteindre le grand
bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a t perc dans
tout le parcours du rail-road.

C'tait au lac Sal mme que le trac avait atteint jusqu'alors sa plus
haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil dcrivait une courbe
trs allonge, s'abaissant vers la valle du Bitter-creek, pour remonter
jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le Pacifique.
Les rios taient nombreux dans cette montagneuse rgion. Il fallut
franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout
tait devenu plus impatient  mesure qu'il s'approchait du but. Mais
Fix,  son tour, aurait voulu tre dj sorti de cette difficile
contre. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et tait
plus press que Phileas Fogg lui-mme de mettre le pied sur la terre
anglaise!

 dix heures du soir, le train s'arrtait  la station de Fort-Bridger,
qu'il quitta presque aussitt, et, vingt milles plus loin, il entrait
dans l'tat de Wyoming,--l'ancien Dakota--, en suivant toute la valle
du Bitter-creek, d'o s'coulent une partie des eaux qui forment le
systme hydrographique du Colorado.

Le lendemain, 7 dcembre, il y eut un quart d'heure d'arrt  la station
de Green-river. La neige avait tomb pendant la nuit assez abondamment,
mais, mle  de la pluie,  demi fondue, elle ne pouvait gner la
marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d'inquiter
Passepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant les roues des
wagons, et certainement compromis le voyage.

Aussi, quelle ide, se disait-il, mon matre a-t-il eue de voyager
pendant l'hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter
ses chances?

Mais, en ce moment, o l'honnte garon ne se proccupait que de l'tat
du ciel et de l'abaissement de la temprature, Mrs. Aouda prouvait des
craintes plus vives, qui provenaient d'une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs taient descendus de leur wagon, et se
promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le
dpart du train. Or,  travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi
eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Amricain qui s'tait si
grossirement comport  l'gard de Phileas Fogg pendant le meeting de
San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas tre vue, se rejeta en
arrire.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'tait
attache  l'homme qui, si froidement que ce ft, lui donnait chaque
jour les marques du plus absolu dvouement. Elle ne comprenait pas, sans
doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur,
et  ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance,
mais,  son insu, il y avait plus que cela. Aussi son coeur se
serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg
voulait tt ou tard demander raison de sa conduite. videmment, c'tait
le hasard seul qui avait amen dans ce train le colonel Proctor, mais
enfin il y tait, et il fallait empcher  tout prix que Phileas Fogg
aperut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un moment
o sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la
situation.

Ce Proctor est dans le train! s'cria Fix. Eh bien, rassurez-vous,
madame, avant d'avoir affaire au sieur...  Mr. Fogg, il aura affaire 
moi! Il me semble que, dans tout ceci, c'est encore moi qui ai reu les
plus graves insultes!

--Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel
qu'il est.

--Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera  personne le
soin de le venger. Il est homme, il l'a dit,  revenir en Amrique pour
retrouver cet insulteur. Si donc il aperoit le colonel Proctor, nous ne
pourrons empcher une rencontre, qui peut amener de dplorables
rsultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.

--Vous avez raison, madame, rpondit Fix, une rencontre pourrait tout
perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retard, et...

--Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons  New York! Eh bien, si
pendant quatre jours mon matre ne quitte pas son wagon, on peut esprer
que le hasard ne le mettra pas face  face avec ce maudit Amricain, que
Dieu confonde! Or, nous saurons bien l'empcher...

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'tait rveill, et regardait
la campagne  travers la vitre tachete de neige. Mais, plus tard, et
sans tre entendu de son matre ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit 
l'inspecteur de police:

Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?

--Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe! rpondit simplement
Fix, d'un ton qui marquait une implacable volont.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses
convictions  l'endroit de son matre ne faiblirent pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans
ce compartiment pour prvenir toute rencontre entre le colonel et lui?
Cela ne pouvait tre difficile, le gentleman tant d'un naturel peu
remuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut avoir
trouv ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait  Phileas
Fogg:

Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'on
passe ainsi en chemin de fer.

--En effet, rpondit le gentleman, mais elles passent.

-- bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude de
faire votre whist?

--Oui, rpondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai ni
cartes ni partenaires.

--Oh! les cartes, nous trouverons bien  les acheter. On vend de tout
dans les wagons amricains. Quant aux partenaires, si, par hasard,
madame...

--Certainement, monsieur, rpondit vivement la jeune femme, je connais
le whist. Cela fait partie de l'ducation anglaise.

--Et moi, reprit Fix, j'ai quelques prtentions  bien jouer ce jeu. Or,
 nous trois et un mort...

--Comme il vous plaira, monsieur, rpondit Phileas Fogg, enchant de
reprendre son jeu favori--, mme en chemin de fer.

Passepartout fut dpch  la recherche du steward, et il revint bientt
avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette
recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commena. Mrs. Aouda savait
trs suffisamment le whist, et elle reut mme quelques compliments du
svre Phileas Fogg. Quant  l'inspecteur, il tait tout simplement de
premire force, et digne de tenir tte au gentleman.

Maintenant, se dit Passepartout  lui-mme, nous le tenons. Il ne
bougera plus!

 onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des
eaux des deux ocans. C'tait  Passe-Bridger,  une hauteur de sept
mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la
mer, un des plus hauts points touchs par le profil du trac dans ce
passage  travers les montagnes Rocheuses. Aprs deux cents milles
environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines qui
s'tendent jusqu' l'Atlantique, et que la nature rendait si propices 
l'tablissement d'une voie ferre.

Sur le versant du bassin atlantique se dveloppaient dj les premiers
rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l'horizon
du nord et de l'est tait couvert par cette immense courtine
semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, domine par le pic de Laramie. Entre cette courbure et
la ligne de fer s'tendaient de vastes plaines, largement arroses. Sur
la droite du rail-road s'tageaient les premires rampes du massif
montagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivire de
l'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.

 midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck,
qui commande cette contre. Encore quelques heures, et la traverse des
montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc esprer qu'aucun
accident ne signalerait le passage du train  travers cette difficile
rgion. La neige avait cess de tomber. Le temps se mettait au froid
sec. De grands oiseaux, effrays par la locomotive, s'enfuyaient au
loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C'tait
le dsert dans son immense nudit.

Aprs un djeuner assez confortable, servi dans le wagon mme, Mr. Fogg
et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand
de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s'arrta.

Passepartout mit la tte  la portire et ne vit rien qui motivt cet
arrt. Aucune station n'tait en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songet 
descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire  son
domestique:

Voyez donc ce que c'est.

Passepartout s'lana hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs
avaient dj quitt leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.
Proctor.

Le train tait arrt devant un signal tourn au rouge qui fermait la
voie. Le mcanicien et le conducteur, tant descendus, discutaient assez
vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la
station prochaine, avait envoy au-devant du train. Des voyageurs
s'taient approchs et prenaient part  la discussion,--entre autres le
susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes imprieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui
disait:

Non! il n'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est branl
et ne supporterait pas le poids du train.

Ce pont, dont il tait question, tait un pont suspendu, jet sur un
rapide,  un mille de l'endroit o le convoi s'tait arrt. Au dire du
garde-voie, il menaait ruine, plusieurs des fils taient rompus, et il
tait impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie n'exagrait donc
en aucune faon en affirmant qu'on ne pouvait passer. Et d'ailleurs,
avec les habitudes d'insouciance des Amricains, on peut dire que, quand
ils se mettent  tre prudents, il y aurait folie  ne pas l'tre.

Passepartout, n'osant aller prvenir son matre, coutait, les dents
serres, immobile comme une statue.

Ah ! s'cria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine, rester
ici  prendre racine dans la neige!

--Colonel, rpondit le conducteur, on a tlgraphi  la station d'Omaha
pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il arrive 
Medicine-Bow avant six heures.

--Six heures! s'cria Passepartout.

--Sans doute, rpondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera
ncessaire pour gagner  pied la station.

-- pied! s'crirent tous les voyageurs.

--Mais  quelle distance est donc cette station? demanda l'un d'eux au
conducteur.

-- douze milles, de l'autre ct de la rivire.

--Douze milles dans la neige! s'cria Stamp W. Proctor.

Le colonel lana une borde de jurons, s'en prenant  la compagnie, s'en
prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'tait pas loin de
faire chorus avec lui. Il y avait l un obstacle matriel contre lequel
choueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son matre.

Au surplus, le dsappointement tait gnral parmi les voyageurs, qui,
sans compter le retard, se voyaient obligs  faire une quinzaine de
milles  travers la plaine couverte de neige. Aussi tait-ce un
brouhaha, des exclamations, des vocifrations, qui auraient certainement
attir l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'et t absorb
par son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la ncessit de le prvenir, et,
la tte basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mcanicien du
train--un vrai Yankee, nomm Forster--, levant la voix, dit:

Messieurs, il y aurait peut-tre moyen de passer.

--Sur le pont? rpondit un voyageur.

--Sur le pont.

--Avec notre train? demanda le colonel.

--Avec notre train.

Passepartout s'tait arrt, et dvorait les paroles du mcanicien.

Mais le pont menace ruine! reprit le conducteur.

--N'importe, rpondit Forster. Je crois qu'en lanant le train avec son
maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.

--Diable! fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient t immdiatement sduits
par la proposition. Elle plaisait particulirement au colonel Proctor.
Ce cerveau brl trouvait la chose trs faisable. Il rappela mme que
des ingnieurs avaient eu l'ide de passer des rivires sans pont avec
des trains rigides lancs  toute vitesse, etc. Et, en fin de compte,
tous les intresss dans la question se rangrent  l'avis du
mcanicien.

Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.

--Soixante, disait l'autre.

--Quatre-vingts!... quatre-vingt-dix sur cent!

Passepartout tait ahuri, quoiqu'il ft prt  tout tenter pour oprer
le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop
amricaine.

D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple  faire, et
ces gens-l n'y songent mme pas!...

Monsieur, dit-il  un des voyageurs, le moyen propos par le mcanicien
me parat un peu hasard, mais...

--Quatre-vingts chances! rpondit le voyageur, qui lui tourna le dos.

--Je sais bien, rpondit Passepartout en s'adressant  un autre
gentleman, mais une simple rflexion...

--Pas de rflexion, c'est inutile! rpondit l'Amricain interpell en
haussant les paules, puisque le mcanicien assure qu'on passera!

--Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-tre
plus prudent...

--Quoi! prudent! s'cria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par
hasard, fit bondir.  grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? 
grande vitesse!

--Je sais... je comprends..., rptait Passepartout, auquel personne ne
laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque
le mot vous choque, du moins plus naturel...

--Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-l avec son naturel?...
s'cria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garon ne savait plus de qui se faire entendre.

Est-ce que vous avez peur? lui demanda le colonel Proctor.

--Moi, peur! s'cria Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai  ces
gens-l qu'un Franais peut tre aussi amricain qu'eux!

--En voiture! en voiture! criait le conducteur.

--Oui! en voiture, rptait Passepartout, en voiture! Et tout de suite!
Mais on ne m'empchera pas de penser qu'il et t plus naturel de nous
faire d'abord passer  pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le
train ensuite!...

Mais personne n'entendit cette sage rflexion, et personne n'et voulu
en reconnatre la justesse.

Les voyageurs taient rintgrs dans leur wagon. Passepartout reprit sa
place, sans rien dire de ce qui s'tait pass. Les joueurs taient tout
entiers  leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mcanicien, renversant la
vapeur, ramena son train en arrire pendant prs d'un mille--, reculant
comme un sauteur qui veut prendre son lan.

Puis,  un second coup de sifflet, la marche en avant recommena: elle
s'acclra; bientt la vitesse devint effroyable; on n'entendait plus
qu'un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaient
vingt coups  la seconde; les essieux des roues fumaient dans les botes
 graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier,
marchant avec une rapidit de cent milles  l'heure, ne pesait plus sur
les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l'on passa! Et ce fut comme un clair. On ne vit rien du pont. Le
convoi sauta, on peut le dire, d'une rive  l'autre, et le mcanicien ne
parvint  arrter sa machine emporte qu' cinq milles au-del de la
station.

Mais  peine le train avait-il franchi la rivire, que le pont,
dfinitivement ruin, s'abmait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.




XXIX

O IL SERA FAIT LE RCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE
SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION



Le soir mme, le train poursuivait sa route sans obstacles, dpassait le
fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait  la passe
d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du
parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de
l'ocan. Les voyageurs n'avaient plus qu' descendre jusqu'
l'Atlantique sur ces plaines sans limites, niveles par la nature.

L se trouvait sur le grand trunk l'embranchement de Denver-city, la
principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d'or et
d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont dj fix leur
demeure.

 ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient t faits
depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et
quatre jours, selon toute prvision, devaient suffire pour atteindre New
York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les dlais rglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le
Lodge-pole-creek courait paralllement  la voie, en suivant la
frontire rectiligne commune aux tats du Wyoming et du Colorado.  onze
heures, on entrait dans le Nebraska, on passait prs du Sedgwick, et
l'on touchait  Julesburgh, plac sur la branche sud de Platte-river.

C'est  ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Road, le
23 octobre 1867, et dont l'ingnieur en chef fut le gnral J. M. Dodge.
L s'arrtrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf
wagons des invits, au nombre desquels figurait le vice-prsident, Mr.
Thomas C. Durant; l retentirent les acclamations; l, les Sioux et les
Pawnies donnrent le spectacle d'une petite guerre indienne; l, les
feux d'artifice clatrent; l, enfin, se publia, au moyen d'une
imprimerie portative, le premier numro du journal _Railway Pioneer_.
Ainsi fut clbre l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument
de progrs et de civilisation, jet  travers le dsert et destin 
relier entre elles des villes et des cits qui n'existaient pas encore.
Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait
bientt les faire surgir du sol amricain.

 huit heures du matin, le fort Mac-Pherson tait laiss en arrire.
Trois cent cinquante-sept milles sparent ce point d'Omaha. La voie
ferre suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosits de la
branche sud de Platte-river.  neuf heures, on arrivait  l'importante
ville de North-Platte, btie entre ces deux bras du grand cours d'eau,
qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seule
artre--, affluent considrable dont les eaux se confondent avec celles
du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unime mridien tait franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne se
plaignait de la longueur de la route--, pas mme le mort. Fix avait
commenc par gagner quelques guines, qu'il tait en train de reperdre,
mais il ne se montrait pas moins passionn que Mr. Fogg. Pendant cette
matine, la chance favorisa singulirement ce gentleman. Les atouts et
les honneurs pleuvaient dans ses mains.  un certain moment, aprs avoir
combin un coup audacieux, il se prparait  jouer pique, quand,
derrire la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:

Moi, je jouerais carreau...

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levrent la tte. Le colonel Proctor tait
prs d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitt.

Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'cria le colonel, c'est vous qui
voulez jouer pique!

--Et qui le joue, rpondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix
de cette couleur.

--Eh bien, il me plat que ce soit carreau, rpliqua le colonel Proctor
d'une voix irrite.

Et il fit un geste pour saisir la carte joue, en ajoutant:

Vous n'entendez rien  ce jeu.

--Peut-tre serai-je plus habile  un autre, dit Phileas Fogg, qui se
leva.

--Il ne tient qu' vous d'en essayer, fils de John Bull! rpliqua le
grossier personnage.

Mrs. Aouda tait devenue ple. Tout son sang lui refluait au coeur. Elle
avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.
Passepartout tait prt  se jeter sur l'Amricain, qui regardait son
adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'tait lev, et, allant
au colonel Proctor, il lui dit:

Vous oubliez que c'est moi  qui vous avez affaire, monsieur, moi que
vous avez, non seulement injuri, mais frapp!

--Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me
regarde seul. En prtendant que j'avais tort de jouer pique, le colonel
m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.

--Quand vous voudrez, et o vous voudrez, rpondit l'Amricain, et 
l'arme qu'il vous plaira!

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta
inutilement de reprendre la querelle  son compte. Passepartout voulait
jeter le colonel par la portire, mais un signe de son matre l'arrta.
Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Amricain le suivit sur la
passerelle.

Monsieur, dit Mr. Fogg  son adversaire, je suis fort press de
retourner en Europe, et un retard quelconque prjudicierait beaucoup 
mes intrts.

--Eh bien! qu'est-ce que cela me fait? rpondit le colonel Proctor.

--Monsieur, reprit trs poliment Mr. Fogg, aprs notre rencontre  San
Francisco, j'avais form le projet de venir vous retrouver en Amrique,
ds que j'aurais termin les affaires qui m'appellent sur l'ancien
continent.

--Vraiment!

--Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?

--Pourquoi pas dans six ans?

--Je dis six mois, rpondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.

--Des dfaites, tout cela! s'cria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou
pas.

--Soit, rpondit Mr. Fogg. Vous allez  New York?

--Non.

-- Chicago?

--Non.

-- Omaha?

--Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?

--Non, rpondit Mr. Fogg.

--C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y
stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut changer quelques coups
de revolver.

--Soit, rpondit Mr. Fogg. Je m'arrterai  Plum-Creek.

--Et je crois mme que vous y resterez! ajouta l'Amricain avec une
insolence sans pareille.

--Qui sait, monsieur? rpondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon,
aussi froid que d'habitude.

L, le gentleman commena par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les
fanfarons n'taient jamais  craindre. Puis il pria Fix de lui servir de
tmoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser,
et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant
pique avec un calme parfait.

 onze heures, le sifflet de la locomotive annona l'approche de la
station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit
sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une paire de
revolvers. Mrs. Aouda tait reste dans le wagon, ple comme une morte.

En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel Proctor
apparut galement sur la passerelle, suivi de son tmoin, un Yankee de
sa trempe. Mais  l'instant o les deux adversaires allaient descendre
sur la voie, le conducteur accourut et leur cria:

On ne descend pas, messieurs.

--Et pourquoi? demanda le colonel.

--Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrte pas.

--Mais je dois me battre avec monsieur.

--Je le regrette, rpondit l'employ, mais nous repartons immdiatement.
Voici la cloche qui sonne!

La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.

Je suis vraiment dsol, messieurs, dit alors le conducteur. En toute
autre circonstance, j'aurai pu vous obliger. Mais, aprs tout, puisque
vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empche de vous
battre en route?

--Cela ne conviendra peut-tre pas  monsieur! dit le colonel Proctor
d'un air goguenard.

--Cela me convient parfaitement, rpondit Phileas Fogg.

Allons, dcidment, nous sommes en Amrique! pensa Passepartout, et le
conducteur de train est un gentleman du meilleur monde!

Et ce disant il suivit son matre.

Les deux adversaires, leurs tmoins, prcds du conducteur, se
rendirent, en passant d'un wagon  l'autre,  l'arrire du train. Le
dernier wagon n'tait occup que par une dizaine de voyageurs. Le
conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,
laisser la place libre  deux gentlemen qui avaient une affaire
d'honneur  vider.

Comment donc! Mais les voyageurs taient trop heureux de pouvoir tre
agrables aux deux gentlemen, et ils se retirrent sur les passerelles.

Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prtait trs
convenablement  la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher
l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser  leur aise.
Jamais duel ne fut plus facile  rgler. Mr. Fogg et le colonel Proctor,
munis chacun de deux revolvers  six coups, entrrent dans le wagon.
Leurs tmoins, rests en dehors, les y enfermrent. Au premier coup de
sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu... Puis, aprs
un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des
deux gentlemen.

Rien de plus simple en vrit. C'tait mme si simple, que Fix et
Passepartout sentaient leur coeur battre  se briser.

On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris
sauvages retentirent. Des dtonations les accompagnrent, mais elles ne
venaient point du wagon rserv aux duellistes. Ces dtonations se
prolongeaient, au contraire, jusqu' l'avant et sur toute la ligne du
train. Des cris de frayeur se faisaient entendre  l'intrieur du
convoi.

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitt du
wagon et se prcipitrent vers l'avant, o retentissaient plus
bruyamment les dtonations et les cris.

Ils avaient compris que le train tait attaqu par une bande de Sioux.

Ces hardis Indiens n'en taient pas  leur coup d'essai, et plus d'une
fois dj ils avaient arrt les convois. Suivant leur habitude, sans
attendre l'arrt du train, s'lanant sur les marchepieds au nombre
d'une centaine, ils avaient escalad les wagons comme fait un clown d'un
cheval au galop.

Ces Sioux taient munis de fusils. De l les dtonations auxquelles les
voyageurs, presque tous arms, ripostaient par des coups de revolver.
Tout d'abord, les Indiens s'taient prcipits sur la machine. Le
mcanicien et le chauffeur avaient t  demi assomms  coups de
casse-tte. Un chef sioux, voulant arrter le train, mais ne sachant pas
manoeuvrer la manette du rgulateur, avait largement ouvert
l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive,
emporte, courait avec une vitesse effroyable.

En mme temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme
des singes en fureur sur les impriales, ils enfonaient les portires
et luttaient corps  corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages,
forc et pill, les colis taient prcipits sur la voie. Cris et coups
de feu ne discontinuaient pas.

Cependant les voyageurs se dfendaient avec courage. Certains wagons,
barricads, soutenaient un sige, comme de vritables forts ambulants,
emports avec une rapidit de cent milles  l'heure.

Ds le dbut de l'attaque, Mrs. Aouda s'tait courageusement comporte.
Le revolver  la main, elle se dfendait hroquement, tirant  travers
les vitres brises, lorsque quelque sauvage se prsentait  elle. Une
vingtaine de Sioux, frapps  mort, taient tombs sur la voie, et les
roues des wagons crasaient comme des vers ceux d'entre eux qui
glissaient sur les rails du haut des passerelles.

Plusieurs voyageurs, grivement atteints par les balles ou les
casse-tte, gisaient sur les banquettes.

Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait dj depuis dix
minutes, et ne pouvait que se terminer  l'avantage des Sioux, si le
train ne s'arrtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'tait
pas  deux milles de distance. L se trouvait un poste amricain; mais
ce poste pass, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux
seraient les matres du train.

Le conducteur se battait aux cts de Mr. Fogg, quand une balle le
renversa. En tombant, cet homme s'cria:

Nous sommes perdus, si le train ne s'arrte pas avant cinq minutes!

--Il s'arrtera! dit Phileas Fogg, qui voulut s'lancer hors du wagon.

--Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde!

Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrter ce courageux garon, qui,
ouvrant une portire sans tre vu des Indiens, parvint  se glisser sous
le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les
balles se croisaient au-dessus de sa tte, retrouvant son agilit, sa
souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux
chanes, s'aidant du levier des freins et des longerons des chssis,
rampant d'une voiture  l'autre avec une adresse merveilleuse, il gagna
ainsi l'avant du train. Il n'avait pas t vu, il n'avait pu l'tre.

L, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de
l'autre il dcrocha les chanes de sret; mais par suite de la traction
opre, il n'aurait jamais pu parvenir  dvisser la barre d'attelage,
si une secousse que la machine prouva n'et fait sauter cette barre, et
le train, dtach, resta peu  peu en arrire, tandis que la locomotive
s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.

Emport par la force acquise, le train roula encore pendant quelques
minutes, mais les freins furent manoeuvrs  l'intrieur des wagons, et
le convoi s'arrta enfin,  moins de cent pas de la station de Kearney.

L, les soldats du fort, attirs par les coups de feu, accoururent en
hte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrt complet
du train, toute la bande avait dcamp.

Mais quand les voyageurs se comptrent sur le quai de la station, ils
reconnurent que plusieurs manquaient  l'appel, et entre autres le
courageux Franais dont le dvouement venait de les sauver.




XXX

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR



Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils t
tus dans la lutte? taient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait
encore le savoir.

Les blesss taient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'tait
atteint mortellement. Un ds plus grivement frapp, c'tait le colonel
Proctor, qui s'tait bravement battu, et qu'une balle  l'aine avait
renvers. Il fut transport  la gare avec d'autres voyageurs, dont
l'tat rclamait des soins immdiats.

Mrs. Aouda tait sauve. Phileas Fogg, qui ne s'tait pas pargn,
n'avait pas une gratignure. Fix tait bless au bras, blessure sans
importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux
de la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitt le train. Les roues des
wagons taient taches de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient
d'informes lambeaux de chair. On voyait  perte de vue sur la plaine
blanche de longues tranes rouges. Les derniers Indiens disparaissaient
alors dans le sud, du ct de Republican-river.

Mr. Fogg, les bras croiss, restait immobile. Il avait une grave
dcision  prendre. Mrs. Aouda, prs de lui, le regardait sans prononcer
une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur tait prisonnier,
ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux Indiens?...

Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement  Mrs. Aouda.

--Ah! monsieur... monsieur Fogg! s'cria la jeune femme, en saisissant
les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.

--Vivant! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute!

Par cette rsolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait
de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le
paquebot  New York. Son pari tait irrvocablement perdu. Mais devant
cette pense: C'est mon devoir! il n'avait pas hsit.

Le capitaine commandant le fort Kearney tait l. Ses soldats--une
centaine d'hommes environ--s'taient mis sur la dfensive pour le cas o
les Sioux auraient dirig une attaque directe contre la gare.

Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.

--Morts? demanda le capitaine.

--Morts ou prisonniers, rpondit Phileas Fogg. L est une incertitude
qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les
Sioux?

--Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir
jusqu'au-del de l'Arkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui m'est
confi.

--Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

--Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver
trois?

--Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

--Monsieur, rpondit le capitaine, personne ici n'a  m'apprendre quel
est mon devoir.

--Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul!

--Vous, monsieur! s'cria Fix, qui s'tait approch, aller seul  la
poursuite des Indiens!

--Voulez-vous donc que je laisse prir ce malheureux,  qui tout ce qui
est vivant ici doit la vie? J'irai.

--Eh bien, non, vous n'irez pas seul! s'cria le capitaine, mu malgr
lui. Non! Vous tes un brave coeur!... Trente hommes de bonne volont!
ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'avana en masse. Le capitaine n'eut qu' choisir
parmi ces braves gens. Trente soldats furent dsigns, et un vieux
sergent se mit  leur tte.

Merci, capitaine! dit Mr. Fogg.

--Vous me permettrez de vous accompagner? demanda Fix au gentleman.

--Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui rpondit Phileas Fogg.
Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez prs de Mrs. Aouda.
Au cas o il m'arriverait malheur...

Une pleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se
sparer de l'homme qu'il avait suivi pas  pas et avec tant de
persistance! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce dsert! Fix regarda
attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en et, malgr ses
prventions, en dpit du combat qui se livrait en lui, il baissa les
yeux devant ce regard calme et franc.

Je resterai, dit-il.

Quelques instants aprs, Mr. Fogg avait serr la main de la jeune femme;
puis, aprs lui avoir remis son prcieux sac de voyage, il partait avec
le sergent et sa petite troupe.

Mais avant de partir, il avait dit aux soldats:

Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les
prisonniers!

Il tait alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'tait retire dans une chambre de la gare, et l, seule,
elle attendait, songeant  Phileas Fogg,  cette gnrosit simple et
grande,  ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifi sa fortune, et
maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hsitation, par devoir, sans
phrases. Phileas Fogg tait un hros  ses yeux.

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir
son agitation. Il se promenait fbrilement sur le quai de la gare. Un
moment subjugu, il redevenait lui-mme. Fogg parti, il comprenait la
sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'il
venait de suivre autour du monde, il avait consenti  s'en sparer! Sa
nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il s'accusait, il se
traitait comme s'il et t le directeur de la police mtropolitaine,
admonestant un agent pris en flagrant dlit de navet.

J'ai t inepte! pensait-il. L'autre lui aura appris qui j'tais! Il
est parti, il ne reviendra pas! O le reprendre maintenant? Mais comment
ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en poche son
ordre d'arrestation! Dcidment je ne suis qu'une bte!

Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures
s'coulaient si lentement  son gr. Il ne savait que faire.
Quelquefois, il avait envie de tout dire  Mrs. Aouda. Mais il
comprenait comment il serait reu par la jeune femme. Quel parti
prendre? Il tait tent de s'en aller  travers les longues plaines
blanches,  la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible
de le retrouver. Les pas du dtachement taient encore imprims sur la
neige!... Mais bientt, sous une couche nouvelle, toute empreinte
s'effaa.

Alors le dcouragement prit Fix. Il prouva comme une insurmontable
envie d'abandonner la partie. Or, prcisment, cette occasion de quitter
la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fcond en
dconvenues, lui fut offerte.

En effet, vers deux heures aprs midi, pendant que la neige tombait 
gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est. Une
norme ombre, prcde d'une lueur fauve, s'avanait lentement,
considrablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect
fantastique.

Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les secours
rclams par le tlgraphe ne pouvaient arriver sitt, et le train
d'Omaha  San Francisco ne devait passer que le lendemain.--On fut
bientt fix.

Cette locomotive qui marchait  petite vapeur, en jetant de grands coups
de sifflet, c'tait celle qui, aprs avoir t dtache du train, avait
continu sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur
et le mcanicien inanims. Elle avait couru sur les rails pendant
plusieurs milles; puis, le feu avait baiss, faute de combustible; la
vapeur s'tait dtendue, et une heure aprs, ralentissant peu  peu sa
marche, la machine s'arrtait enfin  vingt milles au-del de la station
de Kearney.

Ni le mcanicien ni le chauffeur n'avaient succomb, et, aprs un
vanouissement assez prolong, ils taient revenus  eux.

La machine tait alors arrte. Quand il se vit dans le dsert, la
locomotive seule, n'ayant plus de wagons  sa suite, le mcanicien
comprit ce qui s'tait pass. Comment la locomotive avait t dtache
du train, il ne put le deviner, mais il n'tait pas douteux, pour lui,
que le train, rest en arrire, se trouvt en dtresse.

Le mcanicien n'hsita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la route
dans la direction d'Omaha tait prudent; retourner vers le train, que
les Indiens pillaient peut-tre encore, tait dangereux... N'importe!
Des pelletes de charbon et de bois furent engouffres dans le foyer de
sa chaudire, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, vers
deux heures aprs midi, la machine revenait en arrire vers la station
de Kearney. C'tait elle qui sifflait dans la brume.

Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la
locomotive se mettre en tte du train. Ils allaient pouvoir continuer ce
voyage si malheureusement interrompu.

 l'arrive de la machine, Mrs. Aouda avait quitt la gare, et
s'adressant au conducteur:

Vous allez partir? lui demanda-t-elle.

-- l'instant, madame.

--Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...

--Je ne puis interrompre le service, rpondit le conducteur. Nous avons
dj trois heures de retard.

--Et quand passera l'autre train venant de San Francisco?

--Demain soir, madame.

--Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre...

--C'est impossible, rpondit le conducteur. Si vous voulez partir,
montez en voiture.

--Je ne partirai pas, rpondit la jeune femme. Fix avait entendu cette
conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de
locomotion lui manquait, il tait dcid  quitter Kearney, et
maintenant que le train tait l, prt  s'lancer, qu'il n'avait plus
qu' reprendre sa place dans le wagon, une irrsistible force le
rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brlait les pieds, et il ne
pouvait s'en arracher. Le combat recommenait en lui. La colre de
l'insuccs l'touffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blesss--entre autres le colonel
Proctor, dont l'tat tait grave--avaient pris place dans les wagons. On
entendait les bourdonnements de la chaudire surchauffe, et la vapeur
s'chappait par les soupapes. Le mcanicien siffla, le train se mit en
marche, et disparut bientt, mlant sa fume blanche au tourbillon des
neiges.

L'inspecteur Fix tait rest.

Quelques heures s'coulrent. Le temps tait fort mauvais, le froid trs
vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On et pu
croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgr la rafale, quittait  chaque
instant la chambre qui avait t mise  sa disposition. Elle venait 
l'extrmit du quai, cherchant  voir  travers la tempte de neige,
voulant percer cette brume qui rduisait l'horizon autour d'elle,
coutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait
alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et
toujours inutilement.

Le soir se fit. Le petit dtachement n'tait pas de retour. O tait-il
en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu lutte, ou
ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le capitaine
du fort Kearney tait trs inquiet, bien qu'il ne voult rien laisser
paratre de son inquitude.

La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensit du
froid s'accrut. Le regard le plus intrpide n'et pas considr sans
pouvante cette obscure immensit. Un absolu silence rgnait sur la
plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passe d'un fauve n'en troublait le
calme infini.

Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de pressentiments
sinistres, le coeur rempli d'angoisses, erra sur la lisire de la
prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait mille
dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait
s'exprimer.

Fix tait toujours immobile  la mme place, mais, lui non plus, il ne
dormait pas.  un certain moment, un homme s'tait approch, lui avait
parl mme, mais l'agent l'avait renvoy, aprs rpondu  ses paroles
par un signe ngatif.

La nuit s'coula ainsi.  l'aube, le disque  demi teint du soleil se
leva sur un horizon embrum. Cependant la porte du regard pouvait
s'tendre  une distance de deux milles. C'tait vers le sud que Phileas
Fogg et le dtachement s'taient dirigs... Le sud tait absolument
dsert. Il tait alors sept heures du matin.

Le capitaine, extrmement soucieux, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un second dtachement au secours du premier? Devait-il
sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui
taient sacrifis tout d'abord? Mais son hsitation ne dura pas, et d'un
geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l'ordre de pousser
une reconnaissance dans le sud--, quand des coups de feu clatrent.
tait-ce un signal? Les soldats se jetrent hors du fort, et  un
demi-mille ils aperurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tte, et prs de lui Passepartout et les deux
autres voyageurs, arrachs aux mains des Sioux.

Il y avait eu combat  dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants
avant l'arrive du dtachement, Passepartout et ses deux compagnons
luttaient dj contre leurs gardiens, et le Franais en avait assomm
trois  coups de poing, quand son matre et les soldats se prcipitrent
 leur secours.

Tous, les sauveurs et les sauvs, furent accueillis par des cris de
joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait
promise, tandis que Passepartout se rptait, non sans quelque raison:

Dcidment, il faut avouer que je cote cher  mon matre!

Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il et t
difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.
Quant  Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la
serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole!

Cependant Passepartout, ds son arrive, avait cherch le train dans la
gare. Il croyait le trouver l, prt  filer sur Omaha, et il esprait
que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.

Le train, le train! s'cria-t-il.

--Parti, rpondit Fix.

--Et le train suivant, quand passera-t-il? demanda Phileas Fogg.

--Ce soir seulement.

--Ah! rpondit simplement l'impassible gentleman.




XXXI

DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRS SRIEUSEMENT LES INTRTS DE
PHILEAS FOGG



Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la
cause involontaire de ce retard, tait dsespr. Il avait dcidment
ruin son matre!

En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien
en face:

Trs srieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous tes press?

--Trs srieusement, rpondit Phileas Fogg.

--J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien intrt  tre  New York le 11,
avant neuf heures du soir, heure du dpart du paquebot de Liverpool?

--Un intrt majeur.

--Et si votre voyage n'et pas t interrompu par cette attaque
d'Indiens, vous seriez arriv  New York le 11, ds le matin?

--Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.

--Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze,
l'cart est de huit. C'est huit heures  regagner. Voulez-vous tenter de
le faire?

-- pied? demanda Mr. Fogg.

--Non, en traneau, rpondit Fix, en traneau  voiles. Un homme m'a
propos ce moyen de transport.

C'tait l'homme qui avait parl  l'inspecteur de police pendant la
nuit, et dont Fix avait refus l'offre.

Phileas Fogg ne rpondit pas  Fix; mais Fix lui ayant montr l'homme en
question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla  lui. Un
instant aprs, Phileas Fogg et cet Amricain, nomm Mudge, entraient
dans une hutte construite au bas du fort Kearney.

L, Mr. Fogg examina un assez singulier vhicule, sorte de chssis,
tabli sur deux longues poutres, un peu releves  l'avant comme les
semelles d'un traneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient
prendre place. Au tiers du chssis, sur l'avant, se dressait un mt trs
lev, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce mt,
solidement retenu par des haubans mtalliques, tendait un tai de fer
qui servait  guinder un foc de grande dimension.  l'arrire, une sorte
de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.

C'tait, on le voit, un traneau gr en sloop. Pendant l'hiver, sur la
plaine glace, lorsque les trains sont arrts par les neiges, ces
vhicules font des traverses extrmement rapides d'une station 
l'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voils--plus voils mme
que ne peut l'tre un cotre de course, expos  chavirer--, et, vent
arrire, ils glissent  la surface des prairies avec une rapidit gale,
sinon suprieure,  celle des express.

En quelques instants, un march fut conclu entre Mr. Fogg et le patron
de cette embarcation de terre. Le vent tait bon. Il soufflait de
l'ouest en grande brise. La neige tait durcie, et Mudge se faisait fort
de conduire Mr. Fogg en quelques heures  la station d'Omaha. L, les
trains sont frquents et les voies nombreuses, qui conduisent  Chicago
et  New York. Il n'tait pas impossible que le retard ft regagn. Il
n'y avait donc pas  hsiter  tenter l'aventure.

Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une traverse
en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable
encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout  la station
de Kearney. L'honnte garon se chargerait de ramener la jeune femme en
Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables.

Mrs. Aouda refusa de se sparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit
trs heureux de cette dtermination. En effet, pour rien au monde il
n'et voulu quitter son matre, puisque Fix devait l'accompagner.

Quant  ce que pensait alors l'inspecteur de police ce serait difficile
 dire. Sa conviction avait-elle t branle par le retour de Phileas
Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrmement fort, qui, son
tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument en sret
en Angleterre? Peut-tre l'opinion de Fix touchant Phileas Fogg
tait-elle en effet modifie. Mais il n'en tait pas moins dcid 
faire son devoir et, plus impatient que tous,  presser de tout son
pouvoir le retour en Angleterre.

 huit heures, le traneau tait prt  partir. Les voyageurs--on serait
tent de dire les passagers--y prenaient place et se serraient
troitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles
taient hisses, et, sous l'impulsion du vent, le vhicule filait sur la
neige durcie avec une rapidit de quarante milles  l'heure.

La distance qui spare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne--
vol d'abeille, comme disent les Amricains--, de deux cents milles au
plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait tre
franchie. Si aucun incident ne se produisait,  une heure aprs midi le
traneau devait avoir atteint Omaha.

Quelle traverse! Les voyageurs, presss les uns contre les autres, ne
pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur et coup la
parole. Le traneau glissait aussi lgrement  la surface de la plaine
qu'une embarcation  la surface des eaux--, avec la houle en moins.
Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traneau
ft enlev du sol par ses voiles, vastes ailes d'une immense envergure.
Mudge, au gouvernail se maintenait dans la ligne droite, et, d'un coup
de godille il rectifiait les embardes que l'appareil tendait  faire.
Toute la toile portait. Le foc avait t perc et n'tait plus abrit
par la brigantine. Un mt de hune fut guind, et une flche, tendue au
vent, ajouta sa puissance d'impulsion  celle des autres voiles. On ne
pouvait l'estimer, mathmatiquement, mais certainement la vitesse du
traneau ne devait pas tre moindre de quarante milles  l'heure.

Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons!

Et Mudge avait intrt  arriver dans le dlai convenu, car Mr. Fogg,
fidle  son systme, l'avait allch par une forte prime.

La prairie, que le traneau coupait en ligne droite, tait plate comme
une mer. On et dit un immense tang glac. Le rail-road qui desservait
cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, par
Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont,
puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de
Platte-river. Le traneau, abrgeant cette route, prenait la corde de
l'arc dcrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d'tre
arrt par la Platte-river,  ce petit coude qu'elle fait en avant de
Fremont, puisque ses eaux taient glaces. Le chemin tait donc
entirement dbarrass d'obstacles, et Phileas Fogg n'avait donc que
deux circonstances  redouter: une avarie  l'appareil, un changement ou
une tombe du vent.

Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait  courber
le mt, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins
mtalliques, semblables aux cordes d'un instrument, rsonnaient comme si
un archet et provoqu leurs vibrations. Le traneau s'enlevait au
milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensit toute particulire.

Ces cordes donnent la quinte et l'octave, dit Mr. Fogg.

Et ce furent les seules paroles qu'il pronona pendant cette traverse.
Mrs. Aouda, soigneusement empaquete dans les fourrures et les
couvertures de voyage, tait, autant que possible, prserve des
atteintes du froid.

Quant  Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se
couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond
d'imperturbable confiance qu'il possdait, il s'tait repris  esprer.
Au lieu d'arriver le matin  New York, on y arriverait le soir, mais il
y avait encore quelques chances pour que ce ft avant le dpart du
paquebot de Liverpool.

Passepartout avait mme prouv une forte envie de serrer la main de son
alli Fix. Il n'oubliait pas que c'tait l'inspecteur lui-mme qui avait
procur le traneau  voiles, et, par consquent, le seul moyen qu'il y
et de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel
pressentiment, il se tint dans sa rserve accoutume.

En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'tait le
sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hsiter, pour l'arracher aux
mains des Sioux.  cela, Mr. Fogg avait risqu sa fortune et sa vie...
Non! son serviteur ne l'oublierait pas!

Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller  des rflexions si
diverses, le traneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il passait
quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, on
ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours d'eau disparaissaient
sous une blancheur uniforme. La plaine tait absolument dserte.
Comprise entre l'Union Pacific Road et l'embranchement qui doit runir
Kearney  Saint-Joseph, elle formait comme une grande le inhabite. Pas
un village, pas une station, pas mme un fort. De temps en temps, on
voyait passer comme un clair quelque arbre grimaant, dont le blanc
squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d'oiseaux
sauvages s'enlevaient du mme vol. Parfois aussi, quelques loups de
prairies, en troupes nombreuses, maigres, affams, pousss par un besoin
froce, luttaient de vitesse avec le traneau. Alors Passepartout, le
revolver  la main, se tenait prt  faire feu sur les plus rapprochs.
Si quelque accident et alors arrt le traneau, les voyageurs,
attaqus par ces froces carnassiers, auraient couru les plus grands
risques. Mais le traneau tenait bon, il ne tardait pas  prendre de
l'avance, et bientt toute la bande hurlante restait en arrire.

 midi, Mudge reconnut  quelques indices qu'il passait le cours glac
de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il tait dj sr que, vingt
milles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha.

Et, en effet, il n'tait pas une heure, que ce guide habile, abandonnant
la barre, se prcipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande,
pendant que le traneau, emport par son irrsistible lan, franchissait
encore un demi-mille  sec de toile. Enfin il s'arrta, et Mudge,
montrant un amas de toits blancs de neige, disait:

Nous sommes arrivs.

Arrivs! Arrivs, en effet,  cette station qui, par des trains
nombreux, est quotidiennement en communication avec l'est des
tats-Unis!

Passepartout et Fix avaient saut  terre et secouaient leurs membres
engourdis. Ils aidrent Mr. Fogg et la jeune femme  descendre du
traneau. Phileas Fogg rgla gnreusement avec Mudge, auquel
Passepartout serra la main comme  un ami, et tous se prcipitrent vers
la gare d'Omaha.

C'est  cette importante cit du Nebraska que s'arrte le chemin de fer
du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en
communication avec le grand ocan. Pour aller d'Omaha  Chicago, le
rail-road, sous le nom de Chicago-Rock-island-road, court directement
dans l'est en desservant cinquante stations.

Un train direct tait prt  partir. Phileas Fogg et ses compagnons
n'eurent que le temps de se prcipiter dans un wagon. Ils n'avaient rien
vu d'Omaha, mais Passepartout s'avoua  lui-mme qu'il n'y avait pas
lieu de le regretter, et que ce n'tait pas de voir qu'il s'agissait.

Avec une extrme rapidit, ce train passa dans l'tat d'Iowa, par
Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait le
Mississippi  Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans l'Illinois.
Le lendemain, 10,  quatre heures du soir il arrivait  Chicago, dj
releve de ses ruines, et plus firement assise que jamais sur les bords
de son beau lac Michigan.

Neuf cents milles sparent Chicago de New York. Les trains ne manquaient
pas  Chicago. Mr. Fogg passa immdiatement de l'un dans l'autre. La
fringante locomotive du Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road partit
 toute vitesse, comme si elle et compris que l'honorable gentleman
n'avait pas de temps  perdre. Elle traversa comme un clair l'Indiana,
l'Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms
antiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas
de maisons encore. Enfin l'Hudson apparut, et, le 11 dcembre,  onze
heures un quart du soir, le train s'arrtait dans la gare, sur la rive
droite du fleuve, devant le pier mme des steamers de la ligne Cunard,
autrement dite British and North American royal mail steam packet Co.

Le _China_,  destination de Liverpool, tait parti depuis quarante-cinq
minutes!




XXXII

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE
CHANCE



En partant, le _China_ semblait avoir emport avec lui le dernier espoir
de Phileas Fogg.

En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entre
l'Amrique et l'Europe, ni les transatlantiques franais, ni les navires
du White-Star-line, ni les steamers de la Compagnie Imman, ni ceux de
la ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les projets du
gentleman.

En effet, le _Pereire_, de la Compagnie transatlantique franaise--dont
les admirables btiments galent en vitesse et surpassent en confortable
tous ceux des autres lignes, sans exception--, ne partait que le
surlendemain, 14 dcembre. Et d'ailleurs, de mme que ceux de la
Compagnie hambourgeoise, il n'allait pas directement  Liverpool ou 
Londres, mais au Havre, et cette traverse supplmentaire du Havre 
Southampton, en retardant Phileas Fogg, et annul ses derniers efforts.

Quant aux paquebots Imman, dont l'un, le _City-of-Paris_, mettait en mer
le lendemain, il n'y fallait pas songer. Ces navires sont
particulirement affects au transport des migrants, leurs machines
sont faibles, ils naviguent autant  la voile qu' la vapeur, et leur
vitesse est mdiocre. Ils employaient  cette traverse de New York 
l'Angleterre plus de temps qu'il n'en restait  Mr. Fogg pour gagner son
pari.

De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant
son _Bradshaw_, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la
navigation transocanienne.

Passepartout tait ananti. Avoir manqu le paquebot de quarante-cinq
minutes, cela le tuait. C'tait sa faute  lui, qui, au lieu d'aider son
matre, n'avait cess de semer des obstacles sur sa route! Et quand il
revoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand il
supputait les sommes dpenses en pure perte et dans son seul intrt,
quand il songeait que cet norme pari, en y joignant les frais
considrables de ce voyage devenu inutile, ruinait compltement Mr.
Fogg, il s'accablait d'injures.

Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pier
des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots:

Nous aviserons demain. Venez.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout traversrent l'Hudson dans le
Jersey-city-ferry-boat, et montrent dans un fiacre, qui les conduisit 
l'htel Saint-Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent mises  leur
disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormit
d'un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs. Aouda et ses
compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer.

Le lendemain, c'tait le 12 dcembre. Du 12, sept heures du matin, au
21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours
treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg ft parti
la veille par le _China_, l'un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard,
il serait arriv  Liverpool, puis  Londres, dans les dlais voulus!

Mr. Fogg quitta l'htel, seul, aprs avoir recommand  son domestique
de l'attendre et de prvenir Mrs. Aouda de se tenir prte  tout
instant.

Mr. Fogg se rendit aux rives de l'Hudson, et parmi les navires amarrs
au quai ou ancrs dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux qui
taient en partance. Plusieurs btiments avaient leur guidon de dpart
et se prparaient  prendre la mer  la mare du matin, car dans cet
immense et admirable port de New York, il n'est pas de jour o cent
navires ne fassent route pour tous les points du monde; mais la plupart
taient des btiments  voiles, et ils ne pouvaient convenir  Phileas
Fogg.

Ce gentleman semblait devoir chouer dans sa dernire tentative, quand
il aperut, mouill devant la Batterie,  une encablure au plus, un
navire de commerce  hlice, de formes fines, dont la chemine, laissant
chapper de gros flocons de fume, indiquait qu'il se prparait 
appareiller.

Phileas Fogg hla un canot, s'y embarqua, et, en quelques coups
d'aviron, il se trouvait  l'chelle de l'_Henrietta_, steamer  coque de
fer, dont tous les hauts taient en bois.

Le capitaine de l'_Henrietta_ tait  bord. Phileas Fogg monta sur le pont
et fit demander le capitaine. Celui-ci se prsenta aussitt.

C'tait un homme de cinquante ans, une sorte le loup de mer, un bougon
qui ne devait pas tre commode. Gros yeux, teint de cuivre oxyd,
cheveux rouges, forte encolure,--rien de l'aspect d'un homme du monde.

Le capitaine? demanda Mr. Fogg.

--C'est moi.

--Je suis Phileas Fogg, de Londres.

--Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.

--Vous allez partir?...

--Dans une heure.

--Vous tes charg pour...?

--Bordeaux.

--Et votre cargaison?

--Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.

--Vous avez des passagers?

--Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et
raisonnante.

--Votre navire marche bien?

--Entre onze et douze noeuds. L'_Henrietta_, bien connue.

--Voulez-vous me transporter  Liverpool, moi et trois personnes?

-- Liverpool? Pourquoi pas en Chine?

--Je dis Liverpool.

--Non!

--Non?

--Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais  Bordeaux.

--N'importe quel prix?

--N'importe quel prix.

Le capitaine avait parl d'un ton qui n'admettait pas de rplique.

Mais les armateurs de l'_Henrietta_... reprit Phileas Fogg.

--Les armateurs, c'est moi, rpondit le capitaine. Le navire
m'appartient.

--Je vous affrte.

--Non.

--Je vous l'achte.

--Non.

Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation tait grave. Il
n'en tait pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine de
l'_Henrietta_ comme du patron de la _Tankadre_. Jusqu'ici l'argent du
gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci,
l'argent chouait.

Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique en
bateau-- moins de le traverser en ballon--, ce qui et t fort
aventureux, et ce qui, d'ailleurs, n'tait pas ralisable.

Il parat, pourtant, que Phileas Fogg eut une ide, car il dit au
capitaine:

Eh bien, voulez-vous me mener  Bordeaux?

--Non, quand mme vous me paieriez deux cents dollars!

--Je vous en offre deux mille (10 000 F).

--Par personne?

--Par personne.

--Et vous tes quatre?

--Quatre.

Le capitaine Speedy commena  se gratter le front, comme s'il et voulu
en arracher l'piderme. Huit mille dollars  gagner, sans modifier son
voyage, cela valait bien la peine qu'il mt de ct son antipathie
prononce pour toute espce de passager. Des passagers  deux mille
dollars, d'ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c'est de la
marchandise prcieuse.

Je pars  neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vous
et les vtres, vous tes l?...

-- neuf heures, nous serons  bord! rpondit non moins simplement Mr.
Fogg.

Il tait huit heures et demie. Dbarquer de l'_Henrietta_, monter dans une
voiture, se rendre  l'htel Saint-Nicolas, en ramener Mrs. Aouda,
Passepartout, et mme l'insparable Fix, auquel il offrait gracieusement
le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme qui ne
l'abandonnait en aucune circonstance.

Au moment o l'_Henrietta_ appareillait, tous quatre taient  bord.

Lorsque Passepartout apprit ce que coterait cette dernire traverse,
il poussa un de ces Oh! prolongs, qui parcourent tous les intervalles
de la gamme chromatique descendante!

Quant  l'inspecteur Fix, il se dit que dcidment la Banque
d'Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en
arrivant et en admettant que le sieur Fogg n'en jett pas encore
quelques poignes  la mer, plus de sept mille livres (175 000 F)
manqueraient au sac  bank-notes!




XXXIII

O PHILEAS FOGG SE MONTRE  LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES



Une heure aprs, le steamer _Henrietta_ dpassait le Light-boat qui marque
l'entre de l'Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait en
mer. Pendant la journe, il prolongea Long-Island, au large du feu de
Fire-Island, et courut rapidement vers l'est.

Le lendemain, 13 dcembre,  midi, un homme monta sur la passerelle pour
faire le point. Certes, on doit croire que cet homme tait le capitaine
Speedy! Pas le moins du monde. C'tait Phileas Fogg. esq.

Quant au capitaine Speedy, il tait tout bonnement enferm  clef dans
sa cabine, et poussait des hurlements qui dnotaient une colre, bien
pardonnable, pousse jusqu'au paroxysme.

Ce qui s'tait pass tait trs simple. Phileas Fogg voulait aller 
Liverpool, le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas Fogg
avait accept de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures
qu'il tait  bord, il avait si bien manoeuvr  coups de bank-notes,
que l'quipage, matelots et chauffeurs--quipage un peu interlope, qui
tait en assez mauvais termes avec le capitaine--, lui appartenait. Et
voil pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine
Speedy, pourquoi le capitaine tait enferm dans sa cabine, et pourquoi
enfin l'_Henrietta_ se dirigeait vers Liverpool. Seulement, il tait trs
clair,  voir manoeuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait t marin.

Maintenant, comment finirait l'aventure, on le saurait plus tard.
Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d'tre inquite, sans en rien
dire. Fix, lui, avait t abasourdi tout d'abord. Quant  Passepartout,
il trouvait la chose tout simplement adorable.

Entre onze et douze noeuds, avait dit le capitaine Speedy, et en effet
l'_Henrietta_ se maintenait dans cette moyenne de vitesse.

Si donc--que de si encore!--si donc la mer ne devenait pas trop
mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l'est, s'il ne survenait aucune
avarie au btiment, aucun accident  la machine, l'_Henrietta_, dans les
neuf jours compts du 12 dcembre au 21, pouvait franchir les trois
mille milles qui sparent New York de Liverpool. Il est vrai qu'une fois
arriv, l'affaire de l'_Henrietta_ brochant sur l'affaire de la Banque,
cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'il ne voudrait.

Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d'excellentes
conditions. La mer n'tait pas trop dure; le vent paraissait fix au
nord-est; les voiles furent tablies, et, sous ses golettes,
l'Henrietta marcha comme un vrai transatlantique.

Passepartout tait enchant. Le dernier exploit de son matre, dont il
ne voulait pas voir les consquences, l'enthousiasmait. Jamais
l'quipage n'avait vu un garon plus gai, plus agile. Il faisait mille
amitis aux matelots et les tonnait par ses tours de voltige. Il leur
prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pour
lui, ils manoeuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurs
chauffaient comme des hros. Sa bonne humeur, trs communicative,
s'imprgnait  tous. Il avait oubli le pass, les ennuis, les prils.
Il ne songeait qu' ce but, si prs d'tre atteint, et parfois il
bouillait d'impatience, comme s'il et t chauff par les fourneaux de
l'_Henrietta_. Souvent aussi, le digne garon tournait autour de Fix; il
le regardait d'un oeil qui en disait long! mais il ne lui parlait pas,
car il n'existait plus aucune intimit entre les deux anciens amis.

D'ailleurs Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien! La conqute
de l'_Henrietta_, l'achat de son quipage, ce Fogg manoeuvrant comme un
marin consomm, tout cet ensemble de choses l'tourdissait. Il ne savait
plus que penser! Mais, aprs tout, un gentleman qui commenait par voler
cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un btiment. Et
Fix fut naturellement amen  croire que l'_Henrietta_, dirige par Fogg,
n'allait point du tout  Liverpool, mais dans quelque point du monde o
le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sret! Cette
hypothse, il faut bien l'avouer, tait on ne peut plus plausible, et le
dtective commenait  regretter trs srieusement de s'tre embarqu
dans cette affaire.

Quant au capitaine Speedy, il continuait  hurler dans sa cabine, et
Passepartout, charg de pourvoir  sa nourriture, ne le faisait qu'en
prenant les plus grandes prcautions, quelque vigoureux qu'il ft. Mr.
Fogg, lui, n'avait plus mme l'air de se douter qu'il y et un capitaine
 bord.

Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont l de
mauvais parages. Pendant l'hiver surtout, les brumes y sont frquentes,
les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromtre,
brusquement abaiss, faisait pressentir un changement prochain dans
l'atmosphre. En effet, pendant la nuit, la temprature se modifia, le
froid devint plus vif, et en mme temps le vent sauta dans le sud-est.

C'tait un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s'carter de sa
route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Nanmoins, la marche
du navire fut ralentie, attendu l'tat de la mer, dont les longues lames
brisaient contre son trave. Il prouva des mouvements de tangage trs
violents, et cela au dtriment de sa vitesse. La brise tournait peu 
peu  l'ouragan, et l'on prvoyait dj le cas o l'_Henrietta_ ne
pourrait plus se maintenir debout  la lame. Or, s'il fallait fuir,
c'tait l'inconnu avec toutes ses mauvaises chances.

Le visage de Passepartout se rembrunit en mme temps que le ciel, et,
pendant deux jours, l'honnte garon prouva de mortelles transes. Mais
Phileas Fogg tait un marin hardi, qui savait tenir tte  la mer, et il
fit toujours route, mme sans se mettre sous petite vapeur. L'_Henrietta_,
quand elle ne pouvait s'lever  la lame, passait au travers, et son
pont tait balay en grand, mais elle passait. Quelquefois aussi
l'hlice mergeait, battant l'air de ses branches affoles, lorsqu'une
montagne d'eau soulevait l'arrire hors des flots, mais le navire allait
toujours de l'avant.

Toutefois le vent ne frachit pas autant qu'on aurait pu le craindre. Ce
ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de
quatre-vingt-dix milles  l'heure. Il se tint au grand frais, mais
malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et
ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu'on va le
voir, il et t bien utile de venir en aide  la vapeur!

Le 16 dcembre, c'tait le soixante quinzime jour coul depuis le
dpart de Londres. En somme, l'_Henrietta_ n'avait pas encore un retard
inquitant. La moiti de la traverse tait  peu prs faite, et les
plus mauvais parages avaient t franchis. En t, on et rpondu du
succs. En hiver, on tait  la merci de la mauvaise saison.
Passepartout ne se prononait pas. Au fond, il avait espoir, et, si le
vent faisait dfaut, du moins il comptait sur la vapeur.

Or, ce jour-l, le mcanicien tant mont sur le pont, rencontra Mr.
Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.

Sans savoir pourquoi--par un pressentiment sans doute--, Passepartout
prouva comme une vague inquitude. Il et donn une de ses oreilles
pour entendre de l'autre ce qui se disait l. Cependant, il put saisir
quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcs par son matre:

Vous tes certain de ce que vous avancez?

--Certain, monsieur, rpondit le mcanicien. N'oubliez pas que, depuis
notre dpart, nous chauffons avec tous nos fourneaux allums, et si nous
avions assez de charbon pour aller  petite vapeur de New York 
Bordeaux, nous n'en avons pas assez pour aller  toute vapeur de New
York  Liverpool!

--J'aviserai, rpondit Mr. Fogg.

Passepartout avait compris. Il fut pris d'une inquitude mortelle.

Le charbon allait manquer!

Ah! si mon matre pare celle-l, se dit-il, dcidment ce sera un
fameux homme!

Et ayant rencontr Fix, il ne put s'empcher de le mettre au courant de
la situation.

Alors, lui rpondit l'agent les dents serres, vous croyez que nous
allons  Liverpool!

--Parbleu!

--Imbcile! rpondit l'inspecteur, qui s'en alla, haussant les paules.

Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dont
il ne pouvait d'ailleurs comprendre la vraie signification; mais il se
dit que l'infortun Fix devait tre trs dsappoint, trs humili dans
son amour-propre, aprs avoir si maladroitement suivi une fausse piste
autour du monde, et il passa condamnation.

Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg? Cela tait
difficile  imaginer. Cependant, il parat que le flegmatique gentleman
en prit un, car le soir mme il fit venir le mcanicien et lui dit:

Poussez les feux et faites route jusqu' complet puisement du
combustible.

Quelques instants aprs, la chemine de l'_Henrietta_ vomissait des
torrents de fume.

Le navire continua donc de marcher  toute vapeur; mais ainsi qu'il
l'avait annonc, deux jours plus tard, le 18, le mcanicien fit savoir
que le charbon manquerait dans la journe.

Que l'on ne laisse pas baisser les feux, rpondit Mr. Fogg. Au
contraire. Que l'on charge les soupapes.

Ce jour-l, vers midi, aprs avoir pris hauteur et calcul la position
du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l'ordre
d'aller chercher le capitaine Speedy. C'tait comme si on et command 
ce brave garon d'aller dchaner un tigre, et il descendit dans la
dunette, se disant:

Positivement il sera enrag!

En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons,
une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c'tait le capitaine
Speedy. Il tait vident qu'elle allait clater.

O sommes-nous? telles furent les premires paroles qu'il pronona au
milieu des suffocations de la colre, et certes, pour peu que le digne
homme et t apoplectique, il n'en serait jamais revenu.

O sommes-nous? rpta-t-il, la face congestionne.

-- sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), rpondit
Mr. Fogg avec un calme imperturbable.

--Pirate! s'cria Andrew Speedy.

--Je vous ai fait venir, monsieur...

--cumeur de mer!

--...monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre
navire.

--Non! de par tous les diables, non!

--C'est que je vais tre oblig de le brler.

--Brler mon navire!

--Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.

--Brler mon navire! s'cria le capitaine Speedy, qui ne pouvait mme
plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars
(250 000 F).

--En voici soixante mille (300 000 F)! rpondit Phileas Fogg, en offrant
au capitaine une liasse de bank-notes.

Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas Amricain
sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine
motion. Le capitaine oublia en un instant sa colre, son
emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait
vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or!... La bombe ne pouvait
dj plus clater. Mr. Fogg en avait arrach la mche.

Et la coque en fer me restera, dit-il d'un ton singulirement radouci.

--La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu?

--Conclu.

Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et les
fit disparatre dans sa poche.

Pendant cette scne, Passepartout tait blanc. Quant  Fix, il faillit
avoir un coup de sang. Prs de vingt mille livres dpenses, et encore
ce Fogg qui abandonnait  son vendeur la coque et la machine,
c'est--dire presque la valeur totale du navire! Il est vrai que la
somme vole  la banque s'levait  cinquante-cinq mille livres!

Quand Andrew Speedy eut empoch l'argent:

Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous tonne pas. Sachez
que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu  Londres le 21
dcembre,  huit heures quarante-cinq du soir. Or, j'avais manqu le
paquebot de New York, et comme vous refusiez de me conduire 
Liverpool...

--Et j'ai bien fait, par les cinquante mille diables de l'enfer, s'cria
Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille dollars.

Puis, plus posment:

Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine?...

--Fogg.

--Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous.

Et aprs avoir fait  son passager ce qu'il croyait tre un compliment,
il s'en allait, quand Phileas Fogg lui dit:

Maintenant ce navire m'appartient?

--Certes, de la quille  la pomme des mts, pour tout ce qui est bois,
s'entend!

--Bien. Faites dmolir les amnagements intrieurs et chauffez avec ces
dbris.

On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la
vapeur en suffisante pression. Ce jour-l, la dunette, les rouffles, les
cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

Le lendemain, 19 dcembre, on brla la mture, les dromes, les esparres.
On abattit les mts, on les dbita  coups de hache. L'quipage y
mettait un zle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant,
faisait l'ouvrage de dix hommes. C'tait une fureur de dmolition.

Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la
plus grande partie du pont, furent dvors. L'_Henrietta_ n'tait plus
qu'un btiment ras comme un ponton.

Mais, ce jour-l, on avait eu connaissance de la cte d'Irlande et du
feu de Fastenet.

Toutefois,  dix heures du soir, le navire n'tait encore que par le
travers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre heures
pour atteindre Londres! Or, c'tait le temps qu'il fallait  l'_Henrietta_
pour gagner Liverpool,--mme en marchant  toute vapeur. Et la vapeur
allait manquer enfin  l'audacieux gentleman!

Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par
s'intresser  ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre
vous! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

--Ah! fit Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont nous apercevons
les feux?

--Oui.

--Pouvons-nous entrer dans le port?

--Pas avant trois heures.  pleine mer seulement.

--Attendons! rpondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir
sur son visage que, par une suprme inspiration, il allait tenter de
vaincre encore une fois la chance contraire!

En effet, Queenstown est un port de la cte d'Irlande dans lequel les
transatlantiques qui viennent des tats-Unis jettent en passant leur sac
aux lettres. Ces lettres sont emportes  Dublin par des express
toujours prts  partir. De Dublin elles arrivent  Liverpool par des
steamers de grande vitesse,--devanant ainsi de douze heures les
marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.

Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d'Amrique, Phileas Fogg
prtendait les gagner aussi. Au lieu d'arriver sur l'_Henrietta_, le
lendemain soir,  Liverpool, il y serait  midi, et, par consquent, il
aurait le temps d'tre  Londres avant huit heures quarante-cinq minutes
du soir.

Vers une heure du matin, l'_Henrietta_ entrait  haute mer dans le port de
Queenstown, et Phileas Fogg, aprs avoir reu une vigoureuse poigne de
main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rase de son
navire, qui valait encore la moiti de ce qu'il l'avait vendue!

Les passagers dbarqurent aussitt. Fix,  ce moment, eut une envie
froce d'arrter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant! Pourquoi?
Quel combat se livrait donc en lui? tait-il revenu sur le compte de Mr.
Fogg? Comprenait-il enfin qu'il s'tait tromp? Toutefois, Fix
n'abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda, avec Passepartout,
qui ne prenait plus le temps de respirer, il montait dans le train de
Queenstown  une heure et demi du matin, arrivait  Dublin au jour
naissant, et s'embarquait aussitt sur un des steamers--vrais fuseaux
d'acier, tout en machine--qui, ddaignant de s'lever  la lame, passent
invariablement au travers.

 midi moins vingt, le 21 dcembre, Phileas Fogg dbarquait enfin sur le
quai de Liverpool. Il n'tait plus qu' six heures de Londres.

Mais  ce moment, Fix s'approcha, lui mit la main sur l'paule, et,
exhibant son mandat:

Vous tes le sieur Phileas Fogg? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Au nom de la reine, je vous arrte!




XXXIV

QUI PROCURE  PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS ATROCE,
MAIS PEUT-TRE INDIT



Phileas Fogg tait en prison. On l'avait enferm dans le poste de
Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en
attendant son transfrement  Londres.

Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se prcipiter sur
le dtective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, pouvante par la
brutalit du fait, ne sachant rien, n'y pouvait rien comprendre.
Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnte et
courageux gentleman, auquel elle devait la vie, tait arrt comme
voleur. La jeune femme protesta contre une telle allgation, son coeur
s'indigna, et des pleurs coulrent de ses yeux, quand elle vit qu'elle
ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur.

Quant  Fix, il avait arrt le gentleman parce que son devoir lui
commandait de l'arrter, ft-il coupable ou non. La justice en
dciderait.

Mais alors une pense vint  Passepartout, cette pense terrible qu'il
tait dcidment la cause de tout ce malheur! En effet, pourquoi avait
il cach cette aventure  Mr. Fogg? Quand Fix avait rvl et sa qualit
d'inspecteur de police et la mission dont il tait charg, pourquoi
avait-il pris sur lui de ne point avertir son matre? Celui-ci, prvenu,
aurait sans doute donn  Fix des preuves de son innocence; il lui
aurait dmontr son erreur; en tout cas, il n'et pas vhicul  ses
frais et  ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin
avait t de l'arrter, au moment o il mettait le pied sur le sol du
Royaume-Uni. En songeant  ses fautes,  ses imprudences, le pauvre
garon tait pris d'irrsistibles remords. Il pleurait, il faisait peine
 voir. Il voulait se briser la tte!

Mrs. Aouda et lui taient rests, malgr le froid, sous le pristyle de
la douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre quitter la place. Ils
voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.

Quant  ce gentleman, il tait bien et dment ruin, et cela au moment
o il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans
retour. Arriv  midi moins vingt  Liverpool, le 21 dcembre, il avait
jusqu' huit heures quarante-cinq minutes pour se prsenter au
Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes,--et il ne lui en fallait
que six pour atteindre Londres.

En ce moment, qui et pntr dans le poste de la douane et trouv Mr.
Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colre, imperturbable.
Rsign, on n'et pu le dire, mais ce dernier coup n'avait pu
l'mouvoir, au moins en apparence. S'tait-il form en lui une de ces
rages secrtes, terribles parce qu'elles sont contenues, et qui
n'clatent qu'au dernier moment avec une force irrsistible? On ne sait.
Mais Phileas Fogg tait l, calme, attendant... quoi? Conservait-il
quelque espoir? Croyait-il encore au succs, quand la porte de cette
prison tait ferme sur lui?

Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement pos sa montre sur une
table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne
s'chappait de ses lvres, mais son regard avait une fixit singulire.

En tout cas, la situation tait terrible, et, pour qui ne pouvait lire
dans cette conscience, elle se rsumait ainsi:

Honnte homme, Phileas Fogg tait ruin.

Malhonnte homme, il tait pris.

Eut-il alors la pense de se sauver? Songea-t-il  chercher si ce poste
prsentait une issue praticable? Pensa-t-il  fuir? On serait tent de
le croire, car,  un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais
la porte tait solidement ferme et la fentre garnie de barreaux de
fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuille
l'itinraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots:

21 dcembre, samedi, Liverpool, il ajouta:

80e jour, 11 h 40 du matin, et il attendit.

Une heure sonna  l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que sa
montre avanait de deux minutes sur cette horloge.

Deux heures! En admettant qu'il montt en ce moment dans un express, il
pouvait encore arriver  Londres et au Reform-Club avant huit heures
quarante-cinq du soir. Son front se plissa lgrement...

 deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un
vacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de Passepartout,
on entendait la voix de Fix.

Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.

La porte du poste s'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui
se prcipitrent vers lui.

Fix tait hors d'haleine, les cheveux en dsordre... Il ne pouvait
parler!

Monsieur, balbutia-t-il, monsieur... pardon... une ressemblance
dplorable... Voleur arrt depuis trois jours... vous... libre!...

Phileas Fogg tait libre! Il alla au dtective. Il le regarda bien en
face, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il et jamais fait et
qu'il dt jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrire,
puis, avec la prcision d'un automate, il frappa de ses deux poings le
malheureux inspecteur.

Bien tap! s'cria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de
mots, bien digne d'un Franais, ajouta: Pardieu voil ce qu'on peut
appeler une belle application de poings d'Angleterre!

Fix, renvers, ne pronona pas un mot. Il n'avait que ce qu'il mritait.
Mais aussitt Mr, Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout quittrent la douane.
Ils se jetrent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils
arrivrent  la gare de Liverpool.

Phileas Fogg demanda s'il y avait un express prt  partir pour
Londres...

Il tait deux heures quarante... L'express tait parti depuis
trente-cinq minutes.

Phileas Fogg commanda alors un train spcial.

Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression; mais,
attendu les exigences du service, le train spcial ne put quitter la
gare avant trois heures.

 trois heures, Phileas Fogg, aprs avoir dit quelques mots au
mcanicien d'une certaine prime  gagner, filait dans la direction de
Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidle serviteur.

Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui spare
Liverpool de Londres--, chose trs faisable, quand la voie est libre sur
tout le parcours. Mais il y eut des retards forcs, et, quand le
gentleman arriva  la gare, neuf heures moins dix sonnaient  toutes les
horloges de Londres.

Phileas Fogg, aprs avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait
avec un retard de cinq minutes!...

Il avait perdu.




XXXV

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RPTER DEUX FOIS L'ORDRE QUE
SON MATRE LUI DONNE



Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient t bien surpris, si
on leur et affirm que Mr. Fogg avait rintgr son domicile. Portes et
fentres, tout tait clos. Aucun changement ne s'tait produit 
l'extrieur.

En effet, aprs avoir quitt la gare, Phileas Fogg avait donn 
Passepartout l'ordre d'acheter quelques provisions, et il tait rentr
dans sa maison.

Ce gentleman avait reu avec son impassibilit habituelle le coup qui le
frappait. Ruin! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police!
Aprs avoir march d'un pas sr pendant ce long parcours, aprs avoir
renvers mille obstacles, brav mille dangers, ayant encore trouv le
temps de faire quelque bien sur sa route, chouer au port devant un fait
brutal, qu'il ne pouvait prvoir, et contre lequel il tait dsarm:
cela tait terrible! De la somme considrable qu'il avait emporte au
dpart, il ne lui restait qu'un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se
composait plus que des vingt mille livres dposes chez Baring frres,
et ces vingt mille livres, il les devait  ses collgues du Reform-Club.
Aprs tant de dpenses faites, ce pari gagn ne l'et pas enrichi sans
doute, et il est probable qu'il n'avait pas cherch  s'enrichir--tant
de ces hommes qui parient pour l'honneur--, mais ce pari perdu le
ruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman tait pris. Il
savait ce qui lui restait  faire.

Une chambre de la maison de Saville-row avait t rserve  Mrs. Aouda.
La jeune femme tait dsespre.  certaines paroles prononces par Mr.
Fogg, elle avait compris que celui-ci mditait quelque projet funeste.

On sait, en effet,  quelles dplorables extrmits se portent
quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'une ide fixe.
Aussi Passepartout, sans en avoir l'air, surveillait-il son matre.

Mais, tout d'abord, l'honnte garon tait mont dans sa chambre et
avait teint le bec qui brlait depuis quatre-vingts jours. Il avait
trouv dans la bote aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et il
pensa qu'il tait plus que temps d'arrter ces frais dont il tait
responsable.

La nuit se passa. Mr. Fogg s'tait couch, mais avait-il dormi? Quant 
Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout,
lui, avait veill comme un chien  la porte de son matre.

Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort
brefs, de s'occuper du djeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se
contenterait d'une tasse de th et d'une rtie. Mrs. Aouda voudrait bien
l'excuser pour le djeuner et le dner, car tout son temps tait
consacr  mettre ordre  ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir
seulement, il demanderait  Mrs. Aouda la permission de l'entretenir
pendant quelques instants.

Passepartout, ayant communication du programme de la journe, n'avait
plus qu' s'y conformer. Il regardait son matre toujours impassible, et
il ne pouvait se dcider  quitter sa chambre. Son coeur tait gros, sa
conscience bourrele de remords, car il s'accusait plus que jamais de
cet irrparable dsastre. Oui! s'il et prvenu Mr. Fogg, s'il lui et
dvoil les projets de l'agent Fix, Mr. Fogg n'aurait certainement pas
tran l'agent Fix jusqu' Liverpool, et alors...

Passepartout ne put plus y tenir.

Mon matre! monsieur Fogg! s'cria-t-il, maudissez-moi. C'est par ma
faute que...

--Je n'accuse personne, rpondit Phileas Fogg du ton le plus calme.
Allez.

Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, 
laquelle il fit connatre les intentions de son matre.

Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-mme, rien! Je n'ai aucune
influence sur l'esprit de mon matre. Vous, peut-tre...

--Quelle influence aurais-je, rpondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en subit
aucune! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui tait prte
 dborder! A-t-il jamais lu dans mon coeur!... Mon ami, il ne faudra
pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu'il a manifest
l'intention de me parler ce soir?

--Oui, madame. Il s'agit sans doute de sauvegarder votre situation en
Angleterre.

--Attendons, rpondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.

Ainsi, pendant cette journe du dimanche, la maison de Saville-row fut
comme si elle et t inhabite, et, pour la premire fois depuis qu'il
demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n'alla pas  son club, quand
onze heures et demie sonnrent  la tour du Parlement.

Et pourquoi ce gentleman se ft-il prsent au Reform-Club? Ses
collgues ne l'y attendaient plus. Puisque, la veille au soir,  cette
date fatale du samedi 21 dcembre,  huit heures quarante-cinq, Phileas
Fogg n'avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari tait
perdu. Il n'tait mme pas ncessaire qu'il allt chez son banquier pour
y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient
entre les mains un chque sign de lui, et il suffisait d'une simple
criture  passer chez Baring frres, pour que les vingt mille livres
fussent portes  leur crdit.

Mr. Fogg n'avait donc pas  sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans
sa chambre et mit ordre  ses affaires. Passepartout ne cessa de monter
et de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les heures ne
marchaient pas pour ce pauvre garon. Il coutait  la porte de la
chambre de son matre, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre la
moindre indiscrtion! Il regardait par le trou de la serrure, et il
s'imaginait avoir ce droit! Passepartout redoutait  chaque instant
quelque catastrophe. Parfois, il songeait  Fix, mais un revirement
s'tait fait dans son esprit. Il n'en voulait plus  l'inspecteur de
police. Fix s'tait tromp comme tout le monde  l'gard de Phileas
Fogg, et, en le filant, en l'arrtant, il n'avait fait que son devoir,
tandis que lui... Cette pense l'accablait, et il se tenait pour le
dernier des misrables.

Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d'tre seul, il
frappait  la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il
s'asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme
toujours pensive.

Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander  Mrs. Aouda si
elle pouvait le recevoir, et quelques instants aprs, la jeune femme et
lui taient seuls dans cette chambre.

Phileas Fogg prit une chaise et s'assit prs de la chemine, en face de
Mrs. Aouda. Son visage ne refltait aucune motion. Le Fogg du retour
tait exactement le Fogg du dpart. Mme calme, mme impassibilit.

Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs.
Aouda:

Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amene en Angleterre?

--Moi, monsieur Fogg!... rpondit Mrs. Aouda, en comprimant les
battements de son coeur.

--Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'eus la
pense de vous entraner loin de cette contre, devenue si dangereuse
pour vous, j'tais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune
 votre disposition. Votre existence et t heureuse et libre.
Maintenant, je suis ruin.

--Je le sais, monsieur Fogg, rpondit la jeune femme, et je vous
demanderai  mon tour: Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et--qui
sait?--d'avoir peut-tre, en vous retardant, contribu  votre ruine?

--Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'tait
assur que si vous vous loigniez assez pour que ces fanatiques ne
pussent vous reprendre.

--Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m'arracher 
une mort horrible, vous vous croyiez encore oblig d'assurer ma position
 l'tranger?

--Oui, madame, rpondit Fogg, mais les vnements ont tourn contre moi.
Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de
disposer en votre faveur.

--Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous? demanda Mrs. Aouda.

--Moi, madame, rpondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de rien.

--Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend?

--Comme il convient de le faire, rpondit Mr. Fogg.

--En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misre ne saurait atteindre un
homme tel que vous. Vos amis...

--Je n'ai point d'amis, madame.

--Vos parents...

--Je n'ai plus de parents.

--Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une triste
chose. Quoi! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit cependant
qu' deux la misre elle-mme est supportable encore!

--On le dit, madame.

--Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au
gentleman, voulez-vous  la fois d'une parente et d'une amie?
Voulez-vous de moi pour votre femme?

Mr. Fogg,  cette parole, s'tait lev  son tour. Il y avait comme un
reflet inaccoutum dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lvres.
Mrs. Aouda le regardait. La sincrit, la droiture, la fermet et la
douceur de ce beau regard d'une noble femme qui ose tout pour sauver
celui auquel elle doit tout, l'tonnrent d'abord, puis le pntrrent.
Il ferma les yeux un instant, comme pour viter que ce regard ne
s'enfont plus avant... Quand il les rouvrit:

Je vous aime! dit-il simplement. Oui, en vrit, par tout ce qu'il y a
de plus sacr au monde, je vous aime, et je suis tout  vous!

--Ah!... s'cria Mrs. Aouda, en portant la main  son coeur.

Passepartout fut sonn. Il arriva aussitt. Mr. Fogg tenait encore dans
sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face
rayonna comme le soleil au znith des rgions tropicales.

Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prvenir le
rvrend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.

Passepartout sourit de son meilleur sourire.

Jamais trop tard, dit-il.

Il n'tait que huit heures cinq.

Ce serait pour demain, lundi! dit-il.

--Pour demain lundi? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

--Pour demain lundi! rpondit Mrs. Aouda.

Passepartout sortit, tout courant.




XXXVI

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCH



Il est temps de dire ici quel revirement de l'opinion s'tait produit
dans le Royaume-Uni, quand on apprit l'arrestation du vrai voleur de la
Banque un certain James Strand--qui avait eu lieu le 17 dcembre, 
dimbourg.

Trois jours avant, Phileas Fogg tait un criminel que la police
poursuivait  outrance, et maintenant c'tait le plus honnte gentleman,
qui accomplissait mathmatiquement son excentrique voyage autour du
monde.

Quel effet, quel bruit dans les journaux! Tous les parieurs pour ou
contre, qui avaient dj oubli cette affaire, ressuscitrent comme par
magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les
engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec
une nouvelle nergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur le
march.

Les cinq collgues du gentleman, au Reform-Club, passrent ces trois
jours dans une certaine inquitude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaient
oubli reparaissait  leurs yeux! O tait-il en ce moment? Le 17
dcembre--, jour o James Strand fut arrt--, il y avait soixante-seize
jours que Phileas Fogg tait parti, et pas une nouvelle de lui! Avait-il
succomb? Avait-il renonc  la lutte, ou continuait il sa marche
suivant l'itinraire convenu? Et le samedi 21 dcembre,  huit heures
quarante-cinq du soir, allait-il apparatre, comme le dieu de
l'exactitude, sur le seuil du salon du Reform-Club?

Il faut renoncer  peindre l'anxit dans laquelle, pendant trois jours,
vcut tout ce monde de la socit anglaise. On lana des dpches en
Amrique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg! On envoya
matin et soir observer la maison de Saville-row... Rien. La police
elle-mme ne savait plus ce qu'tait devenu le dtective Fix, qui
s'tait si malencontreusement jet sur une fausse piste. Ce qui
n'empcha pas les paris de s'engager de nouveau sur une plus vaste
chelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au dernier
tournant. On ne le cotait plus  cent, mais  vingt, mais  dix, mais 
cinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le prenait, lui, 
galit.

Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les rues
voisines. On et dit un immense attroupement de courtiers, tablis en
permanence aux abords du Reform-Club. La circulation tait empche. On
discutait, on disputait, on criait les cours du Phileas Fogg, comme
ceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine 
contenir le populaire, et  mesure que s'avanait l'heure  laquelle
devait arriver Phileas Fogg, l'motion prenait des proportions
invraisemblables.

Ce soir-l, les cinq collgues du gentleman taient runis depuis neuf
heures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, John
Sullivan et Samuel Fallentin, l'ingnieur Andrew Stuart, Gauthier Ralph,
administrateur de la Banque d'Angleterre, le brasseur Thomas Flanagan,
tous attendaient avec anxit.

Au moment o l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq,
Andrew Stuart, se levant, dit:

Messieurs, dans vingt minutes, le dlai convenu entre Mr. Phileas Fogg
et nous sera expir.

-- quelle heure est arriv le dernier train de Liverpool? demanda
Thomas Flanagan.

-- sept heures vingt-trois, rpondit Gauthier Ralph, et le train
suivant n'arrive qu' minuit dix.

--Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg tait arriv
par le train de sept heures vingt-trois, il serait dj ici. Nous
pouvons donc considrer le pari comme gagn.

--Attendons, ne nous prononons pas, rpondit Samuel Fallentin. Vous
voyez que notre collgue est un excentrique de premier ordre. Son
exactitude en tout est bien connue. Il n'arrive jamais ni trop tard ni
trop tt, et il apparatrait ici  la dernire minute, que je n'en
serais pas autrement surpris.

--Et moi, dit Andrew Stuart, qui tait, comme toujours, trs nerveux, je
le verrais je n'y croirais pas.

--En effet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg tait
insens. Quelle que ft son exactitude, il ne pouvait empcher des
retards invitables de se produire, et un retard de deux ou trois jours
seulement suffisait  compromettre son voyage.

--Vous remarquerez, d'ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous n'avons
reu aucune nouvelle de notre collgue et cependant, les fils
tlgraphiques ne manquaient pas sur son itinraire.

--Il a perdu, messieurs, reprit Andrew Stuart, il a cent fois perdu!
Vous savez, d'ailleurs, que le _China_--le seul paquebot de New York qu'il
pt prendre pour venir  Liverpool en temps utile--est arriv hier. Or,
voici la liste des passagers, publie par la Shipping Gazette, et le nom
de Phileas Fogg n'y figure pas. En admettant les chances les plus
favorables, notre collgue est  peine en Amrique! J'estime  vingt
jours, au moins, le retard qu'il subira sur la date convenue, et le
vieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq mille livres!

--C'est vident, rpondit Gauthier Ralph, et demain nous n'aurons qu'
prsenter chez Baring frres le chque de Mr. Fogg.

En ce moment l'horloge du salon sonna huit heures quarante.

Encore cinq minutes, dit Andrew Stuart.

Les cinq collgues se regardaient. On peut croire que les battements de
leur coeur avaient subi une lgre acclration, car enfin, mme pour de
beaux joueurs, la partie tait forte! Mais ils n'en voulaient rien
laisser paratre, car, sur la proposition de Samuel Fallentin, ils
prirent place  une table de jeu.

Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, dit
Andrew Stuart en s'asseyant, quand mme on m'en offrirait trois mille
neuf cent quatre-vingt-dix-neuf!

L'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes.

Les joueurs avaient pris les cartes, mais,  chaque instant, leur regard
se fixait sur l'horloge. On peut affirmer que, quelle que ft leur
scurit, jamais minutes ne leur avaient paru si longues!

Huit heures quarante-trois, dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que
lui prsentait Gauthier Ralph.

Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club tait
tranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule, que
dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l'horloge battait la
seconde avec une rgularit mathmatique. Chaque joueur pouvait compter
les divisions sexagsimales qui frappaient son oreille.

Huit heures quarante-quatre! dit John Sullivan d'une voix dans
laquelle on sentait une motion involontaire.

Plus qu'une minute, et le pari tait gagn. Andrew Stuart et ses
collgues ne jouaient plus. Ils avaient abandonn les cartes! Ils
comptaient les secondes!

 la quarantime seconde, rien.  la cinquantime, rien encore!

 la cinquante-cinquime, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des
applaudissements, des hurrahs, et mme des imprcations, qui se
propagrent dans un roulement continu.

Les joueurs se levrent.

 la cinquante-septime seconde, la porte du salon s'ouvrit, et le
balancier n'avait pas battu la soixantime seconde, que Phileas Fogg
apparaissait, suivi d'une foule en dlire qui avait forc l'entre du
club, et de sa voix calme:

Me voici, messieurs, disait-il.




XXXVII

DANS LEQUEL IL EST PROUV QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGN  FAIRE CE
TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR



Oui! Phileas Fogg en personne.

On se rappelle qu' huit heures cinq du soir--vingt-cinq heures environ
aprs l'arrive des voyageurs  Londres--, Passepartout avait t charg
par son matre de prvenir le rvrend Samuel Wilson au sujet d'un
certain mariage qui devait se conclure le lendemain mme.

Passepartout tait donc parti, enchant. Il se rendit d'un pas rapide 
la demeure du rvrend Samuel Wilson, qui n'tait pas encore rentr.
Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnes
minutes au moins.

Bref, il tait huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison du
rvrend. Mais dans quel tat! Les cheveux en dsordre, sans chapeau,
courant, courant, comme on n'a jamais vu courir de mmoire d'homme,
renversant les passants, se prcipitant comme une trombe sur les
trottoirs!

En trois minutes, il tait de retour  la maison de Saville-row, et il
tombait, essouffl, dans la chambre de Mr. Fogg.

Il ne pouvait parler.

Qu'y a-t-il? demanda Mr. Fogg.

--Mon matre... balbutia Passepartout... mariage... impossible.

--Impossible?

--Impossible... pour demain.

--Pourquoi?

--Parce que demain... c'est dimanche!

--Lundi, rpondit Mr. Fogg.

--Non... aujourd'hui... samedi.

--Samedi? impossible!

--Si, si, si, si! s'cria Passepartout. Vous vous tes tromp d'un jour!
Nous sommes arrivs vingt-quatre heures en avance... mais il ne reste
plus que dix minutes!...

Passepartout avait saisi son matre au collet, et il l'entranait avec
une force irrsistible!

Phileas Fogg, ainsi enlev, sans avoir le temps de rflchir, quitta sa
chambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au
cocher, et aprs avoir cras deux chiens et accroch cinq voitures, il
arriva au Reform-Club.

L'horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le
grand salon...

Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts jours!...

Phileas Fogg avait gagn son pari de vingt mille livres!

Et maintenant, comment un homme si exact, si mticuleux, avait-il pu
commettre cette erreur de jour? Comment se croyait-il au samedi soir, 21
dcembre, quand il dbarqua  Londres, alors qu'il n'tait qu'au
vendredi, 20 dcembre, soixante dix neuf jours seulement aprs son
dpart?

Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple.

Phileas Fogg avait, sans s'en douter, gagn un jour sur son
itinraire,--et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du monde
en allant vers l'_est_, et il et, au contraire, perdu ce jour en allant
en sens inverse, soit vers l'_ouest_.

En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait au-devant du
soleil, et, par consquent les jours diminuaient pour lui d'autant de
fois quatre minutes qu'il franchissait de degrs dans cette direction.
Or, on compte trois cent soixante degrs sur la circonfrence terrestre,
et ces trois cent soixante degrs, multiplis par quatre minutes,
donnent prcisment vingt-quatre heures,--c'est--dire ce jour
inconsciemment gagn. En d'autres termes, pendant que Phileas Fogg,
marchant vers l'est, voyait le soleil passer _quatre-vingts fois_ au
mridien, ses collgues rests  Londres ne le voyaient passer que
_soixante-dix-neuf fois_. C'est pourquoi, ce jour-l mme, qui tait le
samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg, ceux-ci
l'attendaient dans le salon du Reform-Club.

Et c'est ce que la fameuse montre de Passepartout--qui avait toujours
conserv l'heure de Londres--et constat si, en mme temps que les
minutes et les heures, elle et marqu les jours!

Phileas Fogg avait donc gagn les vingt mille livres. Mais comme il en
avait dpens en route environ dix-neuf mille, le rsultat pcuniaire
tait mdiocre. Toutefois, on l'a dit, l'excentrique gentleman n'avait,
en ce pari, cherch que la lutte, non la fortune. Et mme, les mille
livres restant, il les partagea entre l'honnte Passepartout et le
malheureux Fix, auquel il tait incapable d'en vouloir. Seulement, et
pour la rgularit, il retint  son serviteur le prix des dix-neuf cent
vingt heures de gaz dpens par sa faute.

Ce soir-l mme, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique, disait 
Mrs. Aouda:

Ce mariage vous convient-il toujours, madame?

--Monsieur Fogg, rpondit Mrs. Aouda, c'est  moi de vous faire cette
question. Vous tiez ruin, vous voici riche...

--Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous n'aviez
pas eu la pense de ce mariage, mon domestique ne serait pas all chez
le rvrend Samuel Wilson, je n'aurais pas t averti de mon erreur,
et...

--Cher monsieur Fogg..., dit la jeune femme.

--Chre Aouda..., rpondit Phileas Fogg.

On comprend bien que le mariage se fit quarante-huit heures plus tard,
et Passepartout, superbe, resplendissant, blouissant, y figura comme
tmoin de la jeune femme. Ne l'avait-il pas sauve, et ne lui devait-on
pas cet honneur?

Seulement, le lendemain, ds l'aube, Passepartout frappait avec fracas 
la porte de son matre.

La porte s'ouvrit, et l'impassible gentleman parut.

Qu'y a-t-il, Passepartout?

--Ce qu'il y a, monsieur! Il y a que je viens d'apprendre  l'instant...

--Quoi donc?

--Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours
seulement.

--Sans doute, rpondit Mr. Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais si je
n'avais pas travers l'Inde, je n'aurais pas sauv Mrs. Aouda, elle ne
serait pas ma femme, et...

Et Mr. Fogg ferma tranquillement la porte.

Ainsi donc Phileas Fogg avait gagn son pari. Il avait accompli en
quatre-vingts jours ce voyage autour du monde! Il avait employ pour ce
faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures,
yachts, btiments de commerce, traneaux, lphant. L'excentrique
gentleman avait dploy dans cette affaire ses merveilleuses qualits de
sang-froid et d'exactitude. Mais aprs? Qu'avait-il gagn  ce
dplacement? Qu'avait-il rapport de ce voyage?

Rien, dira-t-on? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme,
qui--quelque invraisemblable que cela puisse paratre--le rendit le plus
heureux des hommes!

En vrit, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde?

FIN






End of Project Gutenberg's Le Tour du Monde en 80 Jours, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS ***

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