The Project Gutenberg EBook of Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian

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Title: Contes de la Montagne

Author: Erckmann-Chatrian

Release Date: May, 2005 [EBook #8173]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 25, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team





CONTES

DE

LA MONTAGNE

PAR

ERCKMANN-CHATRIAN




UNE NUIT DANS LES BOIS

I

Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiff de son grand
chapeau  claque et de sa perruque grise, le bton de montagnard 
pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg,
saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.

L'ge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il
poursuivait encore  soixante ans son _Histoire des antiquits
d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une
pierre, d'un dbris quelconque du vieux temps, qu'aprs l'avoir visit
cent fois et contempl sous toutes ses faces.

Quand on a eu le bonheur, disait-il, de natre dans les Vosges, entre
le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer
aux voyages. O trouver de plus belles forts, des htres et des
sapins plus vieux, des valles plus riantes, des rochers plus
sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs
mmorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants
seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fntrange,
ces gants bards de fer! C'est ici que se sont donns les grands
coups d'pe du moyen ge, entre les fils ans de l'glise et le
Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, auprs de ces terribles
batailles o l'on s'attaquait corps  corps, o l'on se martelait avec
des haches d'armes, o l'on s'introduisait le poignard par les yeux
du casque? Voil du courage, voil des faits hroques dignes d'tre
transmis  la postrit! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils
ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne,
des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les tudes
srieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y
avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien
plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue
ansatique ... voyez les marines de Venise, de Gnes et du Levant ...
voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome,
d'Anvers!... Mais non, tout est mis  l'cart.... On se glorifie de
son ignorance, et l'on nglige surtout l'tude de notre bonne vieille
Alsace.... Franchement, Thodore, franchement, tous ces touristes
ressemblent aux maris jeunes et volages, qui dlaissent une bonne et
honnte femme pour courir aprs des laiderons!

Et Bernard Hertzog hochait la tte, ses gros yeux devenaient tout
ronds, comme s'il et contempl les ruines de Babylone.

Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver,
depuis quarante ans, l'habit de peluche  grandes basques, les
culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers  boucles
d'argent. Il se serait cru dshonor d'adopter le pantalon  la mode,
il aurait cru commettre une profanation s'il et coup sa vnrable
queue de rat.

Le digne chroniqueur allait donc  Haslach, le 3 juillet 1845,
examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois dterr
rcemment dans le vieux clotre des Augustins.

Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les
montagnes succdaient aux montagnes, les valles s'engrenaient dans
les valles, le sentier montait, descendait, tournait  droite, puis 
gauche, et matre Hertzog s'tonnait, depuis une heure, de ne pas voir
apparatre le clocher du village.

Le fait est qu'il avait appuy sur la droite en partant de Saverne,
et qu'il s'enfonait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute
juvnile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures 
Phrmond,  huit lieues de l... Mais la nuit commenait  se faire et
le sentier n'offrait dj plus, sous les grands arbres, qu'une trace
imperceptible.

C'est un spectacle mlancolique que la venue du soir dans les
montagnes: les ombres s'allongent au fond des valles, le soleil
retire un  un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de
seconde en seconde.... On regarde derrire soi: les massifs prennent 
vos yeux des proportions colossales.... Une grive,  la cime du plus
haut sapin, salue le jour qui va disparatre ... puis tout se tait....
Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au
loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la valle silencieuse
de son bourdonnement monotone.

Bernard Hertzog tait haletant, la sueur coulait de son chine, ses
jambes commenaient a se roidir.

Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais tre,
 cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille
Berbel me servirait une tasse de caf bien chaud, selon sa louable
habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au
lieu de cela, je m'enfonce dans les ornires, je trbuche, je me perds
et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?...
Voil que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables
emportent, ce Mercure ... et l'architecte Has qui m'crit de venir
le voir ... et ceux qui l'ont dterr...--Vous verrez que ce fameux
Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne
dcouvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce
petit Hsus de l'anne dernire  Marienthal.... Oh! les architectes
... les architectes!... ils voient des antiquits partout....
Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties
... mais je vais tre forc de dormir dans les broussailles.... Quel
chemin! des trous de tous les cts ... des fondrires ... des
rochers!

Dans un de ces moments o le brave homme, puis de fatigue, faisait
halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une
scierie au fond de la valle. On ne saurait se peindre sa joie
lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la ralit du fait.

Que le ciel soit lou! s'cria-t-il en se remettant  descendre
clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de leon.... La Providence a eu
piti de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer  coucher dans
les bois  mon ge.... C'tait pour me ruiner la sant ... pour
m'exterminer le temprament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en
souviendrai longtemps!

Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'cluse
devint plus distinct ... puis une lumire pera le feuillage.

Matre Bernard se trouvait alors sur la lisire du bois; il dcouvrit,
au-dessus des bruyres, un tang qui suivait la valle tortueuse 
perte de vue, et tout en face de lui, l'chafaudage de l'usine, avec
ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une
araigne gigantesque.

Il traversa le pont de bois en dos d'ne au-dessus de l'cluse
mugissante, et regarda par la petite fentre dans la hutte du
_sgare_.

Imaginez un rduit obscur adoss contre une roche en demi-vote....
Au fond de cette cavit naturelle, la sciure de bois brlait  petit
feu.... Sur le devant, la toiture en planches, charge de lourdes
pierres, descendait obliquement  trois pieds du sol.... Dans un coin
 gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyres.... Quelques
blocs de chne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se
perdaient dans l'ombre. L'odeur rsineuse du sapin en combustion
imprgnait l'air aux alentours, et la fume rougetre suivait une
fissure du rocher.

Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _sgare_ sortant de
la scierie l'aperut et lui cria:

H! qui est l?

--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un
voyageur gar....

--H! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est matre Bernard
de Saverne.... Soyez le bienvenu, matre Bernard!.... Vous ne me
reconnaissez donc pas?

--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde....

--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian
... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les
quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la
lumire.

Ils passrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et
le _sgare_ ayant allum une branche de pin, la ficha dans un piquet
fendu servant de candlabre.... Une lumire blanche comme le reflet
de la lune aux froides nuits d'hiver claira la hutte, fouillant ses
recoins jusqu' la cime du toit.

Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de
toile grise serr autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa
barbe jaune lui descendait en pointe jusqu' la ceinture; sa tte
large et musculeuse tait couronne d'une chevelure rousse hrisse;
ses yeux gris exprimaient la franchise.

Asseyez-vous, matre, dit-il en roulant un bloc de chne devant la
chemine.... Avez-vous faim?

--H! mon garon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.

--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre 
votre service ... elles sont magnifiques.

A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put rprimer une
grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un
triste retour sur les choses de ce bas monde.

Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six
pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand
soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'tre, les jambes
tendues, il alluma sa pipe.

Mais dites donc, matre, reprit-il, comment tes-vous ce soir  six
lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck?

--Dans la gorge du Nideck! s'cria le brave homme en bondissant.

--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ...  deux bonnes
portes de carabine ...

Matre Bernard ayant regard, reconnut effectivement les ruines du
Nideck, telles qu'il les avait dcrites au chapitre XXIVe de son
_Histoire des antiquits d'Alsace_, avec leurs hautes tours ventres
 la base et dominant l'abme de la cascade.

Et moi qui croyais tre tout prs de Haslach! fit-il d'un air
stupfait.

Le _sgare_ partit d'un immense clat de rire:

Aux environs d'Haslach? vous en tes  plus de deux lieues.... Je
vois ce que c'est ... vous avez mal pris  l'embranchement du vieux
chne ... au lieu d'aller  gauche, vous avez tourn  droite.... Il
faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une
ligne au dpart ... a fait des lieues  la fin.... H! h! h!

Bernard Hertzog,  cette rvlation, parut constern. Six lieues de
Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il
faudra encore en faire deux autres demain ... a fera huit....

--Bah! je vous servirai de guide jusqu' la route ... dans la
valle.... Vous arriverez  Haslach de bonne heure.... Et puis, songez
que vous avez encore de la chance.

--De la chance.... Tu veux rire, Christian?

--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit
dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du ct du Schneberg,
vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous
plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant  droite, 
gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit,
fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez l comme une souche,
et demain,  la fracheur, nous partirons ... vos jambes seront
dgourdies.... Vous arriverez tranquillement.

--Tu es un bon enfant, Christian, rpondit Bernard les larmes aux
yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me
couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pse le plus.... Je n'ai
pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.

--En voici deux ... farineuses comme des chtaignes.... Gotez-moi
a, matre, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis
tendez-vous.... Moi, je vais me remettre  l'ouvrage.... il faut que
je fasse encore quinze planches ce soir.

Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de
la fentre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu,
reprit aussitt sa marche au bruit tumultueux des flots.

Quant  matre Hertzog, tout tonn de se voir dans cette solitude
lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels,
il rva longtemps  la route qu'il lui faudrait faire encore pour
regagner ses pnates.... Puis, suivant le cours de ses mditations
habituelles, il se prit  repasser les chroniques, les lgendes, les
histoires plus ou moins fabuleuses, hroques ou barbares des anciens
matres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant
Clovis, Ghilpric, Thodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut
et de Frdgonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces tres froces
devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre
des rochers, favorisaient cette singulire vocation.... Tous les
personnages de la chronique se trouvaient l sur leur thtre: entre
l'ours, le sanglier et le loup.

Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre  l'un
des crocs de la muraille et s'tendit sur les bruyres. Le grillon
chantait dans sa couche odorante, quelques tincelles couraient sur la
cendre tide ... insensiblement ses paupires s'appesantirent ... il
s'endormit profondment.


II

Matre Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le
bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses
ronflements sonores, quand tout  coup une voix gutturale, s'levant
au milieu du silence, s'cria:

Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oubli?

L'accent de cette voix tait si poignant, que matre Bernard, rveill
en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur
les coudes et regarda, les yeux carquills. La hutte tait noire
comme un four.... Il couta: plus un souffle ... plus un soupir ...
seulement au loin, bien loin... par del les ruines... un tintement
sonore se faisait entendre dans la montagne.

Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une
minute il se prit  bgayer:

Qui est l?... Que me voulez-vous?

Personne ne rpondit.

C'est un rve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse...
Je me serai couch sur le coeur... Les rves, les cauchemars ne
signifient rien... absolument rien!

Mais il terminait  peine ces rflexions judicieuses, que la mme
voix, s'levant de nouveau, s'cria:

Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!

Pour le coup, matre Hertzog sentit la peur grimper le long de son
chine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'pouvante le fit
retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troubl ne voyait
plus autour de lui que fantmes, apparitions surnaturelles, un coup de
vent furieux, s'engouffrant tout  coup dans la chemine, remplit la
hutte de mille sifflements lugubres.

Puis, le silence s'tant rtabli, le cri:

Droctufle!... Droctufle!... retentit pour la troisime fois.

Et comme matre Bernard, ne se possdant plus, cherchait  fuir, le
nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix
poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:

--La reine Faileube, pouse de notre seigneur Chilpric ... la reine
Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante
des jeunes princes, avait conspir la mort du roi ...--la reine
Faileube dit  son seigneur: Seigneur, la vipre attend votre
sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspir votre mort avec
Sinngisile et Gallomagus.... Elle a empoisonn son mari, votre fidle
Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colre soit sur elle
comme la foudre, et votre vengeance comme une pe sanglante! Et
Chilpric, ayant assembl son conseil au chteau du Nideck, dit: Nous
avons rchauff la vipre ... elle a conspir notre mort ... qu'elle
soit coupe en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinngisile et
Gallomagus prissent avec elle!...que les corbeaux se rjouissent!...
Et les leudes dirent: Ainsi soit-il.... La colre de Chilpric est
un abme o tombent ses ennemis! Alors Septimanie tant amene pour
l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent
de sa tte, et sa bouche sanglante murmura: Seigneur, j'ai pch
contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinngisile ont aussi pch!
Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balanait aux tours du
Nideck... Les oiseaux des tnbres se rjouissaient!...--Droctufle!...
que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi
d'Austrasie... et tu m'as oublie!...

La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif,
exhalant un soupir plein de terreur, murmura:

Seigneur Dieu!... ayez piti d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais
fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des
secours de notre sainte glise!

La grande caisse de bruyres,  chacun de ses efforts pour s'chapper,
semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans
un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'criant:

Eh bien, matre Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.

En mme temps, la hutte se remplit d'une vive lumire, et mon digne
oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la valle
illumine, avec ses innombrables sapins presss sur les pentes de la
gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entasss ple-mle dans
l'abme, le torrent roulant  perte de vue ses flots bleus sur les
cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout  quinze cents pieds
dans les airs.

Puis les tnbres grandirent.... C'tait le premier clair.

Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure replie sur elle-mme
au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que
c'tait.

De larges gouttes commenaient  tomber sur le toit. Christian alluma
une telle, et voyant matre Bernard les doigts cramponns au bord de
sa caisse, la face ple et toute baigne de sueur:

Matre Bernard, s'cria-t-il, qu'avez-vous?

Mais, lui, sans rpondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans
l'ombre: c'tait une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le
nez si crochu... les joues si ratatines... les doigts si maigres, les
jambes si grles... qu'on et dit une vieille chouette dplume. Elle
n'avait plus qu'une mche de cheveux gris sur la nuque... le reste de
sa tte tait chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse
recouvrait un petit squelette concass... Elle tait aveugle, et
l'expression de son front indiquait la rverie ternelle.

Christian, au geste de mon oncle, ayant tourn la tte, dit
simplement:

C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de lgendes... Elle
attend pour mourir que la grande tour s'croule dans la cascade...

L'oncle Bernard, stupfait, regarda le _sgare_: il n'avait pas l'air
de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave.

Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?

--Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait
tout... l'me des ruines est en elle!... Du temps des anciens matres
de ces chteaux, elle vivait dj!

Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber  la renverse.

Mais tu n'y songes pas, s'cria-t-il, le chteau du Nideck est dmoli
depuis mille ans!...

--Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _sgare_ en se
signant devant un nouvel clair, qu'est-ce que a prouve?... Puisque
l'me des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde
vit avec cette me ... qui tait avant chez la vieille Edith
d'Haslach.... Avant Edith, elle tait chez une autre....

--Et tu crois cela?

--Si je le crois! C'est aussi sr, matre Bernard, que le soleil
reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie,
c'est le jour.... Aprs la nuit, vient le jour ... aprs le jour, la
nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'me du ciel ... la
grande me ... et les mes des saints sont comme des toiles qui
brillent dans la nuit et qui reviennent toujours.

Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'tant lev, il se prit
 considrer avec dfiance la vieille, assise au fond d'une niche
taille dans le roc. Il aperut, au-dessus de cette niche, de
grossires sculptures reprsentant trois arbres entrelacs, ce qui
formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculpts
dans le granit.

Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen bchen)_; trois
crapauds, les armes franques mrovingiennes.

Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur;  l'pouvante
succdait, dans son esprit, la convoitise.

Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules,
pensait-il, et cette vieille ressemble  quelque reine dchue, oublie
l par les sicles.... Mais comment emporter la niche?

Il devint tout rveur.

On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de
gros btail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les clairs,
comme une vole d'oiseaux effarouchs dans les tnbres, se touchaient
du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements
du tonnerre se succdaient avec une fureur pouvantable.

Bientt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les dtonations,
rpercutes par les chos des rochers, prirent alors des proportions
vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'croulaient les
unes sur les autres.

A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la
tte, croyant avoir reu la foudre sur la nuque.

Le premier Triboque qui se btit une butte n'tait pas un sot,
pensait-il; ce devait tre un homme de grand sens ... il prvoyait les
variations de la temprature! Que deviendrions-nous  cette heure, et
par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien  plaindre!
L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines  vapeur....
On aurait d conserver son nom.

Le digne homme terminait  peine ces rflexions, lorsqu'une jeune
fille de quinze ans au plus, coiffe d'un immense chapeau de paille en
parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits
pieds nus couverts de sable, s'avana sur le seuil et dit en se
signant:

Que le Seigneur vous bnisse!

--_Amen_! rpondit Christian d'un accent solennel.

Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs
roses sur un visage plus ple que la neige, de longues tresses
flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus
affaiblie en donnerait  peine l'ide. Elle tait haute et svelte, et
son regard d'azur avait un charme inexprimable.

Matre Bernard resta quelques instants en extase, et le _sgare_,
s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur:

Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel
temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper?

--Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le
jour....

Puis, sans regarder matre Bernard, elle alla s'asseoir prs de la
vieille, qui parut se ranimer.

Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout?

--Oui!

La vieille courba la tte ... et ses lvres s'agitrent.

Aprs les derniers coups de foudre, une pluie battante s'tait mise
 tomber.... On n'entendait plus dans la valle tnbreuse que ce
clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots
dbords dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la
pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondes, plus rapides, plus
imptueuses.

Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on coutait ... on se
sentait heureux d'avoir un abri.

Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle
Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son rveil, passa
lentement sous la petite fentre de la hutte, et presque aussitt une
grosse tte cornue, plaque de taches noires et blanches ... la tte
d'une superbe gnisse, s'avana sous la porte.

H! c'est Waldine, s'cria Christian en riant.... Elle vous cherche,
Fuldrade!

La bonne bte, calme et paisible, aprs avoir regard quelques
secondes, s'avana jusqu'au milieu de l'tre et vint flairer la
vieille Irmengarde.

Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres.

Et la gnisse, obissante, retourna jusque sur le seuil de la
scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire
rflchir.... Elle resta l, spectatrice du dluge, balanant la queue
et mugissant d'un air mlancolique.

Au bout de vingt minutes, le temps s'claircit ... le jour commenait
 poindre, et Waldine se dcidant enfin, sortit gravement comme elle
tait venue.

L'air frais pntrait alors dans la hutte avec les mille parfums du
lierre, de la mousse, du chvrefeuille, ranims par la pluie. Les
oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'gosillaient
sous le feuillage humide.... C'taient des frissons d'amour ... des
frmissements d'ailes  vous panouir le coeur.

Alors matre Bernard, sortant de sa rverie, fit quatre pas au dehors,
leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes
vaporeuses dans le ciel dsert.... Il vit aussi sur la cte oppose,
tout le troupeau de boeufs, de vaches et de gnisses abrits sous la
roche creuse.... Les uns, majestueusement tendus, les genoux ploys,
l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix
solennelle.... Quelques jeunes btes contemplaient les festons de
chvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums
avec bonheur.

Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se dtachaient
vigoureusement sur le fond rougetre de la pierre, et la vote immense
de la caverne, toute charge de sapins et de chnes aux larges serres
incrustes dans le roc, donnait  ce tableau un air de grandeur
magistrale.

Eh bien! matre Bernard, s'cria Christian, voici le jour ... voici
le moment du dpart....

Puis s'adressant  Fuldrade toute rveuse:

Fuldrade, dit-il  demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime
pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau....
N'auriez-vous pas autre chose?

Fuldrade prenant alors un petit baquet de chne dans lequel le
_sgare_ mettait son eau, regarda matre Bernard avec douceur et
sortit.

Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.

Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes
tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son
approche de la grotte, les plus belles vaches se levrent comme pour
la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une aprs l'autre, et
s'tant assise, elle se mit  traire l'une d'elles ... une grande
vache blanche, qui se tenait immobile, les paupires demi-closes et
semblait bienheureuse de sa prfrence.

Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le
prsentant  matre Bernard:

Buvez  mme, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans
la montagne.

Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la
qualit suprieure de ce lait cumeux, aromatique, form des plantes
sauvages du Schneberg.

Fuldrade paraissait contente de ses loges, et Christian, qui venait
de mettre sa blouse, debout derrire eux, le bton  la main, attendit
la fin de ses compliments pour s'crier:

En route, matre, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La
roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrter.... Il faut que
je sois de retour pour neuf heures.

Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la cte.

Adieu, dit matre Bernard  la jeune fille, en se retournant tout
mu, que le ciel vous rende heureuse!

Elle inclina doucement la tte sans rpondre, et, les ayant suivis du
regard jusqu'au dtour de la valle, elle rentra dans la hutte et fut
s'asseoir  ct de la vieille.

Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour 
Saverne, tait assis devant son bureau, et consignait au chapitre des
antiquits du Dagsberg sa dcouverte des armes mrovingiennes dans la
hutte du _sgare_ du Nideck.

Plus tard, il dmontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci,
Tribochi et Triboques, se rapportent tous au mme peuple et drivent
des mots germains _drayen bchen_, qui signifient trois htres. Il en
cita comme preuve vidente les trois arbres et les trois crapauds du
Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.

Tous les antiquaires d'Alsace lui envirent cette magnifique
dcouverte; son nom ne fut plus invoqu sur les deux rives du Rhin
que prcd des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ...
chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie
presque solennelle.

Maintenant, mes chers amis, si vous tes curieux de savoir ce qu'est
devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales
archologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez  la date du 16
juillet 1849 la note suivante:

La vieille diseuse de lgendes Irmengarde, surnomme l'_Ame des
ruines_, est morte la nuit dernire, dans la hutte du _sgare_
Christian.

Chose tonnante,  la mme heure, et, pour ainsi dire,  la mme
minute, la grande tour du Nideck s'est croule dans la cascade....

Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture
mrovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.




LE TISSERAND DE LA STEINBACH


Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand
Heinrich, en souriant d'un air mlancolique, mais si vous voulez voir
la haute montagne, ce n'est pas ici, prs de Saverne, qu'il faut
rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck,  Haslach,
montez  Saint-Di,  Grardmer,  Retournemer; c'est l que vous
verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs
et des prcipices.

On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le
croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a pass cinq mille pieds
de hauteur, la neige y sjourne jusqu'au mois de juillet, et ses
flancs descendent  pic dans le dfil du Mnster, par d'immenses
rochers noirs, fendills et hrisss de sapins, qui, d'en bas,
ressemblent  des fougres.--D'en haut, vous dcouvrez la valle
d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du ct de l'Allemagne;--vers
la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes
... des montagnes  n'en plus finir!

Combien j'ai chass dans ce beau pays!... Combien j'ai tu de livres,
de chevreuils, de sangliers, le long de ces ctes boises; de
belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyres; combien
j'ai pch de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la
Hope  Schirmeck, de Mnster  Grardmer: Voici Heinrich qui vient
avec ses chapelets de grives et de msanges, disait-on. Et l'on me
faisait place  table; on me coupait une large tranche de ce bon pain
de mnage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi
la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin
blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes
paules, le nez retrouss, les joues roses, les lvres humides; les
vieux me serraient la main en disant: Aurons-nous beau temps pour la
fauche, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs  la glande?... les
boeufs  la pture? Et les vieilles dposaient bien vite leur balai
derrire la porte, pour venir me demander des nouvelles.

Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux
livre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse
dessche;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer
trois jours  la gele avant d'y mordre....--Et cela suffisait,
j'tais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin 
table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des
Vosges!...

--Mais pourquoi donc, matre Heinrich, avez-vous quitt ce beau pays,
puisque vous l'aimiez tant?

--Que voulez-vous, matre Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma
vue devenait trouble, ma main commenait  trembler: plus d'un livre
m'avait chapp.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux
gardes.... On btissait de nouvelles maisons forestires.... Il y
avait plus de procs-verbaux dresss contre moi, qu'un ne ne peut
en porter  l'audience.... Les gendarmes s'en mlaient.... On me
cherchait partout ... ma foi, j'ai quitt la partie, j'ai repris le
fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je
ne m'en repens pas!

Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit  marcher
lentement dans la petite chambre, les mains croises sur le dos, les
joues ples et les yeux fixs devant lui.--Il me semblait voir un
vieux loup dent, la griffe use, rvant  la chasse en mangeant de
la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses
lvres, et les derniers rayons du jour, parpills sur le mtier du
tisserand, et la muraille dcrpite, enlumine de vieilles gravures
de Montbliard, donnaient  cette scne je ne sais quelle physionomie
mystrieuse.

Tout  coup il s'arrta et me regardant en face:

Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aim prir au
milieu des bois, sous la rose du ciel, que de reprendre le mtier;
mais il y avait encore autre chose.

Il s'assit au bord de la petite fentre  vitraux de plomb, et
regardant le soleil de ses yeux ternes:

Un jour d'automne, en 1827, j'tais parti de Grardmer, la carabine
sur l'paule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck:
c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Gnisses.--On
y voit tourbillonner tous les matins des couves d'oiseaux de proie:
des perviers, des buses et quelquefois des aigles gars dans les
brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent gnralement
au petit jour, il faut y tre de grand-matin pour pouvoir les
tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des
fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au
fond des cavernes.

A deux heures du matin, j'tais dans le dfil et je suivais un petit
sentier qu'il faut bien connatre, car il longe les prcipices; des
masses de fougres humides croissent au bord du roc, et,  trois cents
pieds au-dessous, s'lvent  peine les cimes des plus hauts sapins.

Mais  cette heure on ne voyait rien: la nuit tait noire comme un
four, quelques toiles seulement brillaient au-dessus de l'abme.

J'entendais prs de moi les cris aigus des martres: ces animaux se
poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en
voit quelquefois deux, trois, et plus,  la suite les uns des autres,
monter les rochers aussi vite que s'ils couraient  terre.

En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chne pour fumer une
pipe. Le temps tait si calme que pas une feuille ne remuait, on
aurait dit que tout tait mort.

Comme je me reposais l, depuis environ un quart d'heure, rvant 
toutes sortes de choses, il me sembla voir tout  coup, au fond du
gouffre, un clair ramper sur le roc, Que diable cela peut-il tre?
me dis-je.

Une minute aprs, l'clair devint plus vif, une flamme embrassa de sa
lumire pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillrent sur le
torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinrent
autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des
bohmiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu
pour prparer leur repas avant de se mettre en route.

Vous ne sauriez croire, matre Christian, combien cette halte au fond
du prcipice tait belle! Les vieux arbres desschs, les brindilles
de lierre, les ronces et le chvrefeuille pendus au rocher se
dcoupaient  jour dans les airs; mille tincelles volaient sur
l'cume du torrent  perte de vue, et des lueurs tranges dansaient
sous le dme des grands chnes, comme la ronde des feux follets sur le
Blokesberg.

De la hauteur o j'tais, il me semblait voir une peinture grande
comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des
tnbres.

Longtemps je restai l tout pensif, me disant que les hommes ne sont
au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus
dans la mousse; mille autres ides semblables me venaient  l'esprit.

A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant
aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour
voir ces gens de plus prs.... Mais, comme la pente devenait toujours
plus rapide, je m'arrtai de nouveau prs d'un arbre,  mille pieds
environ au-dessus des bohmiens.

Je reconnus alors une vieille, assise prs d'une chaudire.... La
flamme l'clairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses
grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre
petits enfants  peu prs nus se tranaient autour d'elle comme des
grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans
l'ombre, faisaient leurs prparatifs de dpart; ils se levaient,
couraient, traversaient le cercle de lumire, pour jeter des brasses
de feuilles dans le feu, qui s'levait de plus en plus, tordant des
masses de fume sombre au-dessus du vallon.

Tandis que je regardais cela tranquillement, une ide du diable me
passa par la tte ... une ide qui d'abord me fit rire en moi-mme.

H! me dis-je, si tout  coup une grosse pierre tombait du ciel au
milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son
nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--H! h!
h! ce serait drle.

Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait tre un sclrat,
pour dtacher une pierre et la rouler sur ces bohmiens, qui ne
m'avaient jamais fait de mal.

Oui ... oui ... me dis-je en moi-mme, ce serait abominable ... je ne
me pardonnerais jamais de ma vie!

Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et
je la balanais doucement ... comme pour rire....

Ici Heinrich fit une pause ... il tait trs-ple.... Au bout de
quelques secondes, il reprit:

Voyez-vous, matre Christian, on a beau dire le contraire, la chasse
est une passion diabolique ... elle dveloppe les instincts de
destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous
jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas t habitu  verser le
sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'ide seule que je
pouvais craser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser
les cheveux sur la tte.--J'aurais quitt la place sur-le-champ, pour
ne pas succomber  la tentation ... mais l'habitude de tuer rend
cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosit diabolique me
retenait.

Je me reprsentais les bohmiens, consterns ... la bouche bante ...
courant  droite et  gauche ... levant les mains ... poussant des
cris ... et grimpant  quatre pattes au milieu des rochers ... avec
des figures si drles ... des contorsions si bizarres ... que, malgr
moi, mon pied s'avanait tout doucement ... tout doucement ... et
poussait l'norme pierre sur la pente.

Elle partit!

D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir....
Je me levai mme pour m'lancer dessus, mais la pente tait si roide
en cet endroit, qu'au deuxime tour elle avait dj saut trois pieds
... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que
je devenais ple et que mes joues tremblaient. Le rocher montait,
descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ...
puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un
sanglier.... C'tait terrible!

Je jetai un cri ... un cri  rveiller la montagne.... Les bohmiens
levrent la tte ... il tait trop tard! Au mme instant, le rocher
parut en l'air pour la dernire fois ... et la flamme s'teignit....

Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur
son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baiss la tte.... Je
n'osais pas le regarder!

Aprs quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:

Voil ce que j'ai fait, matre Christian, et vous tes le premier
 qui j'en parle depuis ma confession au vieux cur Gottlieb, de
Schirmeck ... deux jours aprs le malheur.--Ce cur me dit: Heinrich,
l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tu une pauvre vieille
femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime pouvantable....
Laissez l votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-tre le
Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant  moi, je ne puis vous
donner l'absolution... Je compris que ce brave homme avait raison,
que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du
Chvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette
... et me voil!

Heinrich se tut.

Nous restmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans changer
une parole. La nuit tait venue ... un silence de mort planait sur le
hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la
route de Saverne, une lourde voiture, lance au galop, passait avec un
cliquetis de ferrailles.

Vers neuf heures, la lune, commenant  paratre derrire le
Schneberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna
jusqu'au seuil de sa cassine.

Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, matre Christian? dit-il
en me tendant la main.

Sa voix tremblait.

Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est
expier.

Il me regarda quelques instants sans rpondre....

Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai
beaucoup souffert?--Ah! matre Christian, pouvez-vous me demander
cela!--Est-ce qu'un pervier peut jamais tre heureux dans une cage?
Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, a
ne l'empche pas d'tre triste.... Il regarde le ciel  travers
les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par
mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet pervier!

Il se tut quelques secondes ... puis, tout  coup, comme entran
malgr lui:

Oh! s'cria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forts!... la
solitude!... la vie des bois!...

Il tendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses
noires se dessinaient  l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans
ses yeux.

Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!

Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la cte, au
milieu des bruyres.




LE VIOLON DU PENDU

CONTE FANTASTIQUE


Karl Hfitz avait pass six ans sur la mthode du contre-point; il
avait tudi Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait
d'une sant florissante et d'une fortune honnte qui lui permettait de
suivre sa vocation artistique; en un mot, il possdait tout ce qu'il
faut pour composer de grande et belle musique ... except la petite
chose indispensable: l'inspiration.

Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait  son digne matre
Albertus Kilian de longues partitions trs-fortes d'harmonie ... mais
dont chaque phrase revenait  Pierre,  Jacques,  Christophe.

Matre Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les
chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se
mettait  biffer l'une aprs l'autre les singulires dcouvertes de
son lve. Karl en pleurait de rage, il se fchait, il contestait ...
mais le vieux matre ouvrait tranquillement un de ses innombrables
cahiers et le doigt sur le passage disait:

Regarde, garon!

Alors Karl baissait la tte et dsesprait de l'avenir.

Mais un beau matin qu'il avait prsent sous son nom,  matre
Albertus, une fantaisie de Baccherini varie de Viotti, le bonhomme
jusqu'alors impassible se fcha:

Karl, s'cria-t-il, est-ce que tu me prends pour un ne? Crois-tu que
je ne m'aperoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment
trop fort!

Et le voyant constern de son apostrophe:

coute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta
mmoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais
dcidment tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop gnreux, et
surtout une quantit de chopes trop indtermine.... Voil ce qui
ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!

--Maigrir!

--Oui!... ou renoncer  la musique. La science ne te manque pas ...
mais les ides ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie 
enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment
pourraient-elles vibrer?

Ces paroles de matre Albertus furent un trait de lumire pour Hfitz:

Quand je devrais me rendre tique, s'criat-il, je ne reculerai
devant aucun sacrifice. Puisque la matire opprime mon me, je
maigrirai!

Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'hrosme, que matre
Albertus en fut vraiment touch; il embrassa son cher lve et lui
souhaita bonne chance.

Ds le jour suivant, Karl Hfitz, le sac au dos et le bton  la
main, quittait l'htel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi
Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.

Il se dirigea vers la Suisse.

Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint tait
considrablement rduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.

Est-il possible d'tre plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le
jene, ni la bonne chre, ni l'eau, ni le vin, ni la bire, ne peuvent
monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour
mriter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent
des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon
travail, tout mon courage, je n'arrive  rien.... Ah! le ciel n'est
pas juste ... non, il n'est pas juste!

Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck 
Fribourg; la nuit approchait, il tranait la semelle et se sentait
tomber de fatigue.

En ce moment il aperut, au clair de lune, une vieille masure
embusque au revers du chemin, la toiture rampante, la porte
disjointe, les petites vitres effondres, la chemine en ruine. De
hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du
pignon dominait  peine les bruyres du plateau o soufflait un vent 
dcorner les boeufs.

Karl aperut en mme temps,  travers la brume, la branche de sapin
flottant au-dessus de la porte.

Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est mme un peu
sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.

Et, sans hsiter, il frappa la porte de son bton.

Qui est l?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intrieur.

--Un abri et du pain.

--Ah! ah! bon ... bon!...

La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en prsence d'un homme
robuste, la face carre, les yeux gris, les paules couvertes d'une
houppelande perce au coude, une hachette  la main.

Derrire ce personnage brillait la flamme de l'tre, clairant
l'entre d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les
murailles dcrpites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille
ple, frle, vtue d'une pauvre robe de cotonnade brune  petits
points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi;
ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'garement
indfinissable.

Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son
bton.

Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps  tenir
les gens dehors.

Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effray,
s'avana jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau
devant l'tre.

Donnez-moi votre bton et votre sac, dit l'homme.

Pour le coup, l'lve de matre Albertus tressaillit jusqu' la moelle
des os ... mais le sac tait dboucl, le bton pos dans un coin, et
l'hte assis tranquillement prs du foyer, avant qu'il ft revenu de
sa surprise.

Cette circonstance lui rendit un peu de calme.

_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je
ne serais pas fch de souper.

--Que dsire monsieur  souper? fit l'autre, gravement.

--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.

--H! h! h! Monsieur est pourvu d'un excellent apptit ... mais nos
provisions sont puises.

--puises?

--Oui.

--Toutes?

--Toutes.

--Vous n'avez pas de fromage?

--Non.

--Pas de beurre?

--Non.

--Pas de pain ... pas de lait?

--Non.

--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?

--Des pommes de terre cuites sous la cendre.

Au mme instant Karl aperut dans l'ombre, sur les marches de
l'escalier, tout un rgiment de poules: blanches, noires, rousses,
endormies, les unes la tte sous l'aile, les autres le cou dans les
paules; il y en avait mme une grande, sche, maigre, hagarde, qui se
peignait et se plumait avec nonchalance,

Mais, dit Hfitz, la main tendue, vous devez avoir des oeufs?

--Nous les avons ports ce matin au march de Bruck.--Oh! mais alors,
cote que cote, mettez une poule  la broche!

A peine eut-il prononc ces mots, que la fille ple, les cheveux
pars, s'lana devant l'escalier, s'criant:

Qu'on ne touche pas  mes poules ... qu'on ne touche pas  mes
poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les tres du bon Dieu!

L'aspect de cette malheureuse crature avait quelque chose de si
terrible; que Hfitz s'empressa de rpondre:

Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de
terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus!
A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je
reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps ncessaire pour
devenir maigre comme un fakir!

Il s'exprimait ainsi avec une animation singulire, et l'hte criait 
la jeune fille ple:

Gnovva!... Gnovva ... regarde ... _l'Esprit_ le possde ... c'est
comme l'autre!...

La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'tre et tordait
au plafond des masses de fume gristre. Les poules, au reflet de la
flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis
que la folle chantait d'une voix perante un vieil air bizarre, et que
la bche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait
de ses soupirs plaintifs.

Hfitz comprit qu'il tait tomb dans le repaire du sorcier Hecker; il
dvora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine
d'eau, et but  longs traits. Alors le calme rentra dans son me; il
s'aperut que la fille tait partie, et que l'homme seul restait en
face de l'tre.

_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir.

L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier
vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tte grise et conduisit
Karl au grenier, sous le chaume.

Voil votre lit, dit-il en dposant la lampe  terre, dormez-bien et
surtout prenez garde au feu!

Puis il descendit, et Hfitz resta seul, les reins courbs, devant une
grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.

Il rvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait
prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien
sinistre lorsque, songeant  ces yeux gris clair,  cette bouche
bleutre entoure de grosses rides,  ce front large, osseux,  ce
teint jaune, tout  coup il se rappela que sur la Golgenberg se
trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulirement
 son hte.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percs, et
que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevass par
la pluie.

Il se rappela de plus que ce misrable, appel Melchior, avait fait
jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assomm avec sa
cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui rclamait un petit cu
de convention.

La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondment mu....
Elle tait fantasque ... et l'lve de matre Albertus enviait le
bohme; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons
agits par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec
de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta
beaucoup, lorsqu'il dcouvrit, au fond de la soupente, contre la
muraille, un violon surmont de deux palmes fltries.

Alors il aurait voulu fuir, mais dans le mme instant la voix rude de
l'hte frappa son oreille:

teignez donc la lumire! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit
de prendre garde au feu!

Ces paroles glacrent Karl d'pouvante, il s'tendit sur la grande
paillasse et souffla la lumire.

Tout devint silencieux.

Or, malgr sa rsolution de ne pas fermer l'oeil,  force d'entendre
le vent gmir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les tnbres, les
souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin,
Hfitz dormait profondment, quand un sanglot amer, poignant,
douloureux, l'veilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face.

Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'tait
Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins
dcharns, sa poitrine et son cou taient nus.... On aurait dit, tant
il tait maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon
de lune, entrant par la petite lucarne, l'clairait doucement d'une
lueur bleutre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araigne.

Hfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche bante,
regardait cet tre bizarre, comme on regarde la mort debout derrire
les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.

Tout  coup le squelette tendit sa longue main sche et saisit le
violon  la muraille; il l'appuya contre son paule, puis, aprs un
instant de silence, il se prit  jouer.

Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funbres comme
le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un tre bien aim
...--solennelles comme la foudre des cascades trane par les chos de
la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne
au milieu des forts sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme
l'incurable dsespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait
un chant lger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais
chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles
gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frmissement d'insouciance
et de bonheur, pour s'envoler tout  coup, effarouchs par la valse
... folle ... palpipante, perdue;--amour ... joie ... dsespoir ...
tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait ple mle sous l'archet
vibrant....

Et Karl, malgr sa terreur inexprimable, tendit les bras et criait:

O grand ... grand ... grand artiste!... O gnie sublime.... Oh! que
je plains votre triste sort ... tre pendu!... pour avoir tu cette
brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique....
Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un
si beau talent.... Oh! Dieu!...

Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hte
l'interrompit:

H! l-haut ... vous tairez-vous,  la fin? tes-vous malade ... ou
le feu est-il  la maison?

Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumire
claira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'paule,
laissant apparatre l'aubergiste.

Ah! _herr wirth_, cria Hfitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc
ici? D'abord une musique cleste m'veille et me ravit dans les
sphres invisibles ... puis voil que tout s'vanouit comme un rve.

La face de l'hte prit aussitt une expression mditative.

Oui, oui, murmura-t-il tout rveur.... J'aurais d m'en douter....
Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc
toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer
 dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe
avec moi.

Karl ne se fit pas prier; il avait hte d'aller ailleurs. Mais quand
il fut en bas, voyant que la nuit tait encore profonde, la tte entre
les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta
plong dans un abme de mditations douloureuses.

L'hte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur
la chaise effondre au coin de l'tre, et fumait en silence.

Enfin, le jour gristre parut.... Il regarda par les petites fentres
ternes, puis le coq chanta ... les poules sautrent de marche en
marche.

Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses
paules et prenant son bton.

--Vous nous devez une prire  la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise,
dit l'homme d'un accent trange ... une prire pour l'me de mon fils
Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiance ... Gnovva la
folle!

--C'est tout?

--C'est tout.

--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.

En effet, la premire chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce
fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohme et pour celle qu'il avait
aime....--Puis il entra chez matre Kilian, l'aubergiste de _la
Grappe_, dploya son papier de musique sur la table, et s'tant fait
apporter une bouteille de _rikevir_, il crivit en tte de la premire
page: _Le Violon du Pendu!_ et composa, sance tenante, sa premire
partition vraiment originale.




L'HRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN

CONTE FANTASTIQUE


A la mort de mon digne oncle Christian Has, bourgmestre de
Lauterbach, j'tais dj matre de chapelle du grand-duc Yri-Pter et
j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empchait pas, comme
on dit, de tirer le diable par la queue.

L'oncle Christian, qui savait trs-bien ma position, ne m'avait jamais
envoy un kreutzer; aussi ne pus-je m'empcher de rpandre des larmes
en apprenant sa gnrosit posthume: j'hritais de lui, hlas!... deux
cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un
coin de fort et sa grande maison de Lauterbach.

Cher oncle, m'criai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je
vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie
de m'avoir serr les cordons de votre bourse.... L'argent que vous
m'auriez envoy ... o serait-il?.... Il serait au pouvoir des
Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait
seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous
avez sauv la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur  vous, cher
oncle Christian ... honneur  vous!....

Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins
touchantes, je partis  cheval pour Lauterbach.

Chose bizarre! le dmon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais
rien eu  dmler, faillit alors se rendre matre de mon me:

Kasper, me dit-il  l'oreille, te voil riche!... Jusqu' prsent, tu
n'as poursuivi que de vains fantmes.... L'amour, les plaisirs et les
arts ne sont que de la fume.... Il faut tre bien fou pour s'attacher
 la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les
cus placs sur premire hypothque.... Renonce  tes illusions....
Recule tes fosss, arrondis tes champs, entasse tes cus, et tu seras
honor, respect ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les
paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue,
disant: Voil monsieur Kasper Has ... l'homme riche ... le plus gros
_herr_ du pays!

Ces ides allaient et venaient dans ma tte, comme les personnages
d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable,
qui me sduisait.

C'tait en plein juillet; l'alouette dvidait dans le ciel son ariette
interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tides
bouffes de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et
de la perdrix dans les bls; le feuillage miroitait au soleil, la
Lauter murmurait  l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne
voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais tre bourgmestre,
j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais
en moi-mme: Voici monsieur Kasper Has qui passe ... l'homme riche
... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!....

Et ma petite jument galopait.

J'tais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet carlate de
matre Christian.

S'ils me vont, me disais-je,  quoi bon en acheter d'autres?

Vers quatre heures de l'aprs-midi, le petit village de Lauterbach
m'apparut au fond de la valle, et ce n'est pas sans attendrissement
que j'arrtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian
Has, ma future rsidence, le centre de mes exploitations et de mes
proprits. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route
poudreuse, l'immense toiture de bardeaux gristres, les hangars
couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les
rcoltes ... et, derrire, la bassecour ... puis le petit jardin, le
verger, les vignes  mi-cte ... les prairies dans le lointain.

Je tressaillis d'aise  ce spectacle.

Et comme je descendais la grande rue du village, voil que les
vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tte
nue, bouriffe; les hommes coiffs du gros bonnet de loutre, la pipe
 chanette d'argent aux lvres ... voil que toutes ces bonnes gens
me contemplent et me saluent:

Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Has!

Et toutes les petites fentres se garnissent de figures
merveilles.... Je suis dj chez moi.... Il me semble toujours avoir
t propritaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de matre de
chapelle n'est plus qu'un rve ... mon enthousiasme pour la musique,
une folie de jeunesse:--comme les cus vous modifient les ides d'un
homme!

Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker....
C'est lui qui dtient mes titres de proprit et qui doit me les
remettre. J'attache mon cheval  l'anneau de la porte, je saute sur
le perron, et le vieux scribe, sa tte chauve dcouverte, sa maigre
chine revtue d'une longue robe de chambre verte  grands ramages,
s'avance sur le seuil pour me recevoir.

Monsieur Kasper Has, j'ai bien l'honneurde vous saluer.

--Matre Becker, je suis votre serviteur.

--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Has.

--Aprs vous, matre Becker ... aprs vous.

Nous traversons le vestibule, et je dcouvre, au fond d'une petite
salle propre et bien are, une table confortablement servie, et,
prs de la table, une jeune personne frache, gracieuse, les joues
enlumines du vermillon de la pudeur.

Monsieur Kasper Has! dit le vnrable tabellion.

Je m'incline.

Ma fille Lothe! ajoute le brave homme.

Et tandis que je sens se rveiller en moi mes vieilles inclinations
d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lvres purpurines, les
grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille lgre, ses petites
mains poteles, matre Becker m'invite  prendre place, disant qu'il
m'attendait, que mon arrive tait prvue, et qu'avant d'entamer les
affaires srieuses, il tait bon de se refaire un peu de la route ...
de se rafrachir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont
j'apprciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.

Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes
rflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut
gagner  Lauterbach.

Mademoiselle, me ferez-vous la grce d'accepter une aile de poulet?

--Monsieur, vous tes bien bon.... Avec plaisir.

Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses
lvres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de
pche:

Monsieur Has va sans doute se mettre aux habitudes du pays;
nous avons des garennes bien peuples, des rivires abondantes en
truites.... On loue les chasses de l'administration forestire.... On
passe ses soires  la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et
forts est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue
suprieurement au whist, etc.

J'coute.... Je trouve dlicieuse cette vie calme et paisible.
Mademoiselle Lothe me parat fort bien.... Elle cause peu, mais son
sourire est si bon, si naf, qu'elle doit tre aimante!

Enfin arrive le caf ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se
retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux
affaires srieuses. Il me parle des proprits de mon oncle, et je
prte une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas
d'hypothque.... Tout est clair, net, rgulier. Heureux Kasper! me
dis-je, heureux Kasper!

Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des
titres. Cet air renferm de bureau, ces grandes lignes de cartons,
ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rveries de la fantaisie
amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et matre Becker,
l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.

Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez l, monsieur
Has, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux
irrigues de la commune ... on y fait deux et mme trois fauches par
an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre
vignoble de Sonnethl: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites
l, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend
sur place de douze  quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes annes
compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Has, est le titre de votre
fort du Romelstein: elle contient de cinquante  soixante hectares de
bois taillis en plein rapport.... Ceci vous reprsente vos biens de
Haematt ... ceci vos pturages de Thiefenthl.... Voici le titre de
proprit de la ferme de Grnerwald, et voil celui de votre maison de
Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe
sicle.

--Diable! matre Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.

--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth,
avait tabli l sa rsidence de chasse.... Il est vrai que bien des
gnrations s'y sont succd depuis, mais on n'a pas nglig les
rparations d'entretien; elle est en parfait tat de conservation.

Je remerciai matre Becker de ses explications, et, ayant serr mes
titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut
bien me prter, je pris cong de lui, plus convaincu que jamais de ma
nouvelle importance.

J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure,
et, frappant du pied la premire marche:

Ceci est  moi! m'criai-je avec enthousiasme.

J'entre dans la salle: Ceci est  moi! J'ouvre les armoires, et,
voyant le linge amoncel jusqu'au plafond: Ceci est  moi!.... Je
monte au premier tage et je rpte toujours comme un insens:
Ceci est  moi! ... ceci est  moi! ... Oui ... oui ... je suis
propritaire! Toutes mes inquitudes pour l'avenir, toutes mes
apprhensions du lendemain sont dissipes; je figure dans le monde,
non plus par mon faible mrite de convention, par un caprice de la
mode, mais par la dtention relle, effective, des biens que la foule
convoite....

O potes! ... O artistes! ... qu'tes-vous auprs de ce gros
propritaire qui possde tout, et dont les miettes de la table
nourrissent votre inspiration? Vous n'tes que l'ornement de son
banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante
dans son buisson ... la statue qui dcore son jardin.... Vous
n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les
fumes de l'orgueil, de la vanit ... lui qui possde les seules
ralits de ce monde!

En ce moment, si le pauvre matre de chapelle Has m'tait apparu ...
je l'aurais regard par-dessus l'paule.... Je me serais demand:

Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?

J'ouvris une fentre... la nuit approchait... le soleil couchant
dorait mes vergers et mes vignes  perte de vue... Au sommet de la
cte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetire.

Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orn de grosses
moulures, s'offrit  mes regards; j'tais dans le pavillon de chasse
du seigneur Buckart.

Une antique pinette occupait l'intervalle de deux fentres...
j'y passai les doigts avec distraction; les cordes dtendues
s'entre-choqurent et nasillrent de l'accent trange, ironique, des
vieilles femmes dentes fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l'alcve en demi-vote, avec ses
grands rideaux rouges et son lit  baldaquin... Cette vue me rappela
que j'avais couru six heures  cheval, et me dshabillant avec un
sourire de satisfaction indicible: C'est pourtant la premire fois,
me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit. Et m'tant couch,
les yeux tendus sur la plaine immense dj noye d'ombres, je sentis
mes paupires s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne
murmurait; au loin, les bruits du village s'teignaient un  un, le
soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace 
l'infini... Je m'endormis bientt.

Or, il tait nuit et la lune brillait de tout son clat, lorsque
je m'veillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l't
arrivaient jusqu' moi... La douce odeur du foin nouvellement fauch
imprgnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever
pour fermer la fentre; mais, chose inconcevable! ma tte tait
parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de
plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne rpondit; je
sentais mes bras tendus prs de moi, compltement inertes... mes
jambes allonges, immobiles; ma tte s'agitait en vain!

En ce moment mme, la respiration profonde, cadence du corps,
m'effraya... ma tte retomba sur l'oreiller, puise par ses lans:
Suis-je donc paralys des membres! me dit-je avec effroi.

Mes yeux se refermrent. Je rflchissais, dans l'pouvante, 
ce singulier phnomne, et mes oreilles suivaient les pulsations
anxieuses de mon coeur... le murmure prcipit du sang sur lequel
l'esprit n'avait aucun pouvoir.

Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon
corps, mon propre corps refuse de m'obir!... Kasper Has, le matre
de tant de vignes et de gras pturages, ne peut pas mme remuer cette
misrable motte de terre qui cependant est bien  lui... O Dieu!...
qu'est-ce que cela veut dire?

Et comme je rvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention;
la porte de mon alcve venait de s'ouvrir: un homme... un homme vtu
d'toffes roides, semblables  du feutre, comme les moines de la
chapelle Saint-Gualber,  Mayence, le large feutre gris  plume de
faucon relev sur l'oreille... les mains enfonces jusqu'aux coudes
dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les
bottes vases de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des
genoux; une lourde chane d'or, charge de dcorations, tombait sur
sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une
expression de tristesse poignante et des teintes verdtres horribles.

Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et,
le poing sur la garde d'une immense rapire, frappant le parquet du
talon, il s'cria: Ceci est  moi!...  moi... Hans Buckart... comte
de Barth.

On et dit une vieille machine rouille grinant des mots
cabalistiques... J'en avais la chair de poule.

Mais au mme instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth
disparut dans la pice voisine, o j'entendis son pas automatique
descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons
sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme
s'il ft descendu dans les entrailles de la terre.

Et comme j'coutais encore, n'entendant plus rien, voil que tout 
coup la vaste salle se peuple d'une socit nombreuse... l'pinette
retentit... on chante... on clbre l'amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleutre de la lune, des jeunes
femmes inclines nonchalamment autour de l'pinette; de prcieux
cavaliers, vtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de
dentelles fabuleuses, assis, les jambes croises, sur des tabourets 
crpines d'or, se penchant, hochant la tte, se dandinant, faisant les
jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une faon si coquette,
qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes  l'eau-forte de la
trs-gracieuse cole de Lorraine au XVIe sicle.

Et les petits doigts secs d'une respectable douairire  nez de
perroquet claquetaient sur les touches de l'pinette; les clats de
rire aigus lanaient leurs fuses stridentes  droite,  gauche, et se
terminaient par un bruit de crcelle dtraque,  vous faire hrisser
les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessenci et d'lgance
suranne exhalait l ses eaux de rose et de rsda tournes au
vinaigre.

Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me dbarrasser
de ce cauchemar... Impossible! mais au mme instant, une des jeunes
lgantes s'cria:

Messeigneurs, vous tes ici chez vous... ce domaine...

Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces
paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu!


Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient
au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, mditative,
regardait toujours au fond de mon alcve.

La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante
chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux sicles,  longues
robes tranantes, dfilrent majestueusement d'une salle  l'autre.
Quatre vilains passrent aussi, soutenant de leurs robustes paules un
brancard  feuilles de chne, o gisait tout sanglant, l'oeil terne et
la dfense cumeuse, un norme sanglier.

J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'teindre comme
un soupir dans les bois... puis... rien!

Et comme je rvais  cette vision trange, regardant par hasard dans
l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scne occupe par une de
ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et
solennelles dans leurs moeurs.

L se trouvaient le patriarche  tte blanche, lisant la grande Bible;
la vieille mre, haute et ple, filant le chanvre du mnage, droite
comme un fuseau, le collet mont jusqu'aux oreilles, la taille serre
de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil
rveur, accouds sur la table dans le plus profond silence, le vieux
chien de berger attentif  la lecture, la vieille horloge dans son
tui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre,
quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes
gens  feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de
Jacob et de Rachel, en forme de dclaration d'amour.

Et cette honnte famille semblait convaincue des vrits saintes; le
vieillard, de sa voix casse, poursuivait l'histoire difiante avec
attendrissement:

Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de
Jacob... laquelle je vous ai destine depuis l'origine des sicles...
afin que vous y croissiez et multipliez comme les toiles du
ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous tes mon peuple
bien-aim... en qui j'ai mis ma confiance...

La lune, voile depuis quelques instants, venait de se dcouvrir;
n'entendant plus rien, je tournai la tte... ses rayons calmes et
froids clairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une
ombre... la lumire ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain,
quelques arbres dcoupaient leur feuillage sur la cte lumineuse.

Mais, subitement, les hautes murailles se tapissrent de livres...
l'antique pinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample
perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil  dossier de cuir roux.
J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans
les profondeurs de sa pense, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.

Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'tant retourn, l'rudit me
fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte
Grgorius, consign sous le n 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.

Grand Dieu! comment ce personnage s'tait-il dtach de son cadre?

Voil ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'cria:

_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus
naturalis ratio patitur._

A mesure que cette formule s'chappait de ses lvres, sa figure
plissait... plissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!

Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes
je vis vingt autres gnrations se succder dans l'antique castel
de Hans Burckart: des chrtiens et des juifs, des nobles et des
roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des tres
prosaques... Et tous proclamaient leur lgitime proprit, tous se
croyaient matres souverains et dfinitifs de la baraque!--Hlas! un
souffle de la mort les mettait  la porte.

J'avais fini par m'habituer  cette trange fantasmagorie. Chaque fois
que l'un de ces braves gens s'criait: Ceci est  moi! je me prenais
 rire et je murmurais: Attends, camarade, attends, tu vas t'vanouir
comme les autres!

Enfin, j'tais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant
du coq annonce lejour; sa voix perante rveille lestres endormis.

Les feuilles s'agitrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis
mes membres se dtacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes
regards s'tendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse...
mais ce que je vis n'tait gure propre a me rjouir.

En effet, le long du petit sentier qui mne au cimetire, montait
toute la procession des fantmes que j'avais vus pendant la nuit. Elle
s'avanait pas  pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette
marche silencieuse, sous les teintes vagues, indcises du crpuscule
naissant, avait quelque chose d'pouvantable.

Et comme je restais l, plus mort que vif, labouche bante, le front
baign de sueur froide, la tte du cortge sembla se fondre dans les
vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commenais
 reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le
dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me
faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait:

Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est  nous!...

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre tendue  l'horizon annonait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de
matre Christian Has...

Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe  plusieurs reprises
de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous
avouer que le souvenir de mon sjour au castel de Burckart a modifi
singulirement la bonne opinion que j'avais conue de ma nouvelle
importance ... car la vision de cette nuit singulire me parat
signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas,
les propritaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur
la tte, lorsqu'on y rflchit srieusement.

Aussi, loin de m'endormir dans les dlices de Capoue, je me suis remis
 la musique, et je compte faire jouer l'anne prochaine, sur le grand
thtre de Berlin, un opra dont vous me donnerez des nouvelles.

En dfinitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimre,
est encore la plus solide de toutes les proprits.... Elle ne finit
pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne
un nouveau lustre!

Supposons, par exemple, qu'Homre revienne en ce monde: personne
ne songerait certainement  lui contester le mrite d'avoir fait
l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre  ce grand homme
les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche
propritaire de ce temps-l venait rclamer les champs ... les forts
... les pturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix  parier
contre un qu'il serait reu comme un voleur, et qu'il prirait
misrablement sous le bton....




A MON AMI JOSEPH-FLIX HALY

HUGUES-LE-LOUP


I

Vers les ftes de Nol de l'anne 18.., un matin que je dormais
profondment  l'htel du _Cygne_,  Tubingue, le vieux Gdon Sperver
entra dans ma chambre en s'criant:

Fritz... rjouis-toi!... je t'emmne au chteau de Nideck, 
dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle rsidence
seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pres!

Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable pre
nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laiss pousser toute sa
barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque,
et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.

D'abord, m'criai-je, procdons mthodiquement; qui tes-vous?

--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gdon Sperver, le
braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri,
lev ... moi qui t'ai appris  tendre une trappe,  guetter le renard
au coin d'un bois,  lancer les chiens sur la piste du chevreuil!...
Ingrat ... il ne me reconnat pas! Regarde donc mon oreille gauche qui
est gele.

--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant,
embrassons-nous.

Nous nous embrassmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du
revers de la main, reprit:

Tu connais Nideck?

--Sans doute ... de rputation.... Que fais-tu l?

--Je suis premier piqueur du comte.

--Et tu viens de la part de qui?

--De la jeune comtesse Odile.

--Bon ... quand partons-nous?

--A l'instant mme. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte
est malade, et sa fille m'a recommand de ne pas perdre une minute.
Les chevaux sont prts....

--Mais, mon cher Gdon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois
jours, il ne cesse pas de neiger.

--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier,
mets ta rhingrave, attache tes perons, et en route! Je vais faire
prparer un morceau.

Il sortit.

Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta
pelisse par l-dessus.

Puis il descendit.

Je n'ai jamais su rsister au vieux Gdon; ds mon enfance, il
obtenait tout de moi avec un hochement de tte, un mouvement
d'paule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas  le suivre dans la
grande salle.

H! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul,
s'cria-t-il tout joyeux. Dpche-moi cette tranche de jambon sur
le pouce et buvons le coup de l'trier, car les chevaux
s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.

--Comment, ma valise?

--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai a tout  l'heure.

Nous descendmes dans la cour de l'htel.

En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harasss de
fatigue; leurs chevaux taient blancs d'cume. Sperver, grand amateur
de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:

Les belles btes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais
cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, dpche-toi de leur jeter
une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir.

Les voyageurs, envelopps de fourrures blanches d'Astrakan, passrent
prs de nous comme nous mettions le pied  l'trier; je dcouvris
seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs
d'une vivacit singulire.

Ils entrrent dans l'htel.

Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon
voyage, et lcha les rnes,

Nous voil partis.

Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des
Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes
nous emes dpass les dernires maisons de Tubingue.

Le temps commenait  s'claircir. Aussi loin que pouvaient s'tendre
nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de
sentier. Nos seules compagnons de voyage taient les corbeaux
du Schwartz-Wald, dployant leurs grandes ailes creuses sur les
monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix
rauque: Misre! ... misre! ... misre!....

Gdon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de
chat sauvage, et son bonnet de fourrure  longues oreilles pendantes,
galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_;
parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide
scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.

H! h! Fritz, me disait-il, voil ce qui s'appelle une jolie matine
d'hiver.

--Sans doute, mais un peu rude.

--J'aime le temps sec, moi ... a vous rafrachit le sang.... Si le
vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un
temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.

Je souriais du bout des lvres.

Aprs une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et
vint se placer cte  cte avec moi.

Fritz, me dit-il d'un accent plus srieux, il est pourtant ncessaire
que tu connaisses le motif de notre voyage.

--J'y pensais.

--D'autant plus qu'un grand nombre de mdecins ont dj visit le
comte.

--Ah!

--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui
ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne
regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit
morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais
tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur
ignorance.

--Diable! comme tu nous traites!

--Je ne dis pas a pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il
m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier 
toi qu' n'importe quel autre mdecin; mais, pour ce qui est de
l'intrieur du corps, vous n'avez pas encore dcouvert de lunette pour
voir ce qui s'y passe.

--Qu'en sais-tu?

A cette rponse, le brave homme me regarda de travers.

Serait-ce un charlatan comme les autres? pensait-il....

Pourtant il reprit:

Ma foi, Fritz, si tu possdes une telle lunette, elle viendra fort 
propos, car la maladie du comte est prcisment  l'intrieur: c'est
une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais
que la rage se dclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de
neuf semaines?

--On le dit, mais, ne l'ayant pas observ par moi-mme, j'en doute.

--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fivres de marais qui
reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de
singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remonte
d'une certaine faon, la fivre, la colique ou le mal de dents vous
reviennent  minute fixe.

--Eh! mon pauvre Gdon,  qui le dis-tu?... ces maladies priodiques
font mon dsespoir...--Tant pis... la maladie du comte est
priodique... elle revient tous les ans, le mme jour,  la mme
heure; sa bouche se remplit d'cume, ses yeux deviennent blancs comme
des billes d'ivoire; il tremble des pieds  la tte et ses dents
grincent les unes contre les autres.

--Cet homme a sans doute prouv de grands chagrins?

--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus
heureux du monde. Il est puissant, riche, combl d'honneurs. Il a tout
ce que les autres dsirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les
partis qui se prsentent. Elle veut se consacrer  Dieu, et a le
chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'teindre.

--Comment sa maladie s'est-elle dclare?

--Tout  coup, il y a douze ans. En ce moment le brave homme parut
se recueillir; il sortit de sa veste un tronon de pipe et le bourra
lentement, puis l'ayant allum:

Un soir, dit-il, j'tais seul avec le comte dans la salle d'armes du
chteau. C'tait vers les ftes de Nol. Nous avions couru le sanglier
toute la journe dans les gorges du Rhthl, et nous tions rentrs,
 la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, ventrs
depuis la queue jusqu' la tte. Il faisait juste un temps comme
celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large
dans la salle, la tte penche sur la poitrine et les mains derrire
le dos, comme un homme qui rflchit profondment. De temps en temps
il s'arrtait pour regarder les hautes fentres o s'accumulait la
neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la chemine en pensant
 mes chiens, et je maudissais intrieurement tous les sangliers du
Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait
au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes
bottes peronnes du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement
qu'un corbeau, sans doute chass par un coup de vent, vint battre les
vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de
neige se dtacha... De blanches qu'elles taient, les fentres
devinrent toutes noires de ce ct.--Ces dtails ont-ils du rapport
avec la maladie de ton matre?

--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'tait arrt,
les yeux fixes, les joues ples et la tte penche en avant, comme un
chasseur qui entend venir la bte. Moi, je me chauffais toujours, et
je pensais: Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientt? Car, pour
dire la vrit, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois
... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jet son cri dans
l'abme, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au mme instant,
le comte tourne sur ses talons; il coute ... ses lvres remuent; je
vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il tend les mains ... les
mchoires serres ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: Monseigneur,
qu'avez-vous? Mais il se met  rire comme un fou, trbuche et tombe
sur les dalles, la face contre terre... Aussitt, j'appelle au
secours; les domestiques arrivent. Sbalt prend le comte par les
jambes, moi par les paules, nous le transportons sur le lit qui se
trouve prs de la fentre; et comme j'tais en train de couper sa
cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais  une attaque
d'aploplexie, voil que la comtesse entre et se jette sur le corps du
comte, en poussant des cris si dchirants, que je frissonne encore
rien que d'y penser!

Ici, Gdon ta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa
selle, et poursuivit d'un air mlancolique:

Depuis ce jour-l, Fritz, le diable s'est log dans les murs de
Nideck, et parat ne plus vouloir en sortir. Tous les ans,  la mme
poque,  la mme heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure
de huit  quinze jours, pendant lesquels il jette des cris  vous
faire dresser les cheveux sur la tte! Puis il se remet lentement,
lentement. Il est faible, ple, il se trane de chaise en chaise, et,
si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a
peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des cratures qui
soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: Va-t'en!
Va-t'en! crie-t-il les mains tendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi!
n'ai-je pas assez souffert?. C'est horrible de l'entendre, et moi,
moi, qui l'accompagne de prs  la chasse ... qui sonne du cor
lorsqu'il frappe la bte ... moi, qui suis le premier de ses
serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tte pour son service ...
eh bien, dans ces moments-l, je voudrais l'trangler, tant c'est
abominable de voir comme il traite sa propre fille!

Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre,
piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.

J'tais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait
fort douteuse, presque impossible.... C'tait videmment une maladie
morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter  sa cause
premire, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de
l'existence.

Toutes ces penses m'agitaient. Le rcit du vieux piqueur, bien loin
de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition
pour obtenir un succs! Il tait environ trois heures, lorsque nous
dcouvrmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon.
Malgr la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles,
suspendues en forme de hotte aux angles de l'difice. Ce n'tait
encore qu'un vague profil, se dtachant  peine sur l'azur du ciel;
mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges
apparurent.

En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'cria:

Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...

Mais il eut beau peronner, son cheval restait immobile, arc-boutant
ses jambes de devant avec horreur, hrissant sa crinire, et lanant
de ses naseaux dilats deux jets de vapeur bleutre.

Qu'est-ce que cela? s'cria Gdon tout surpris... Ne vois-tu rien,
Fritz?... est-ce que...

Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant,  cinquante pas, au
revers de la cte, un tre accroupi dans la neige:

La Peste-Noire! fit-il d'un accent si troubl que j'en fus moi-mme
tout saisi.

Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperus avec stupeur
une vieille femme, les jambes recoquilles entre les bras, et si
misrable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient  travers ses
manches. Quelques mches de cheveux gris pendaient autour de son cou,
long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.

Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses
yeux hagards s'tendaient au loin sur la plaine neigeuse.

Sperver avait repris sa course  gauche, traant un immense circuit
autour de la vieille. J'eus peine  le rejoindre.

Ah , lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?

--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un
pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre
me fait peur.

Alors, tournant la tte, et voyant que la vieille ne bougeait pas,
et que son regard suivait toujours la mme direction, il parut se
rassurer un peu.

Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as tudi
bien des choses dont je ne connais pas la premire lettre ... eh bien,
apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend
pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la
Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom;
mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mrite surtout!

Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.

Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y
comprends rien.--Oui, c'est notre perte  tous, cette sorcire que tu
vois l-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue
le comte!

--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable
influence?

--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour
du mal ... au moment o le comte est saisi de son attaque ... vous
n'avez qu' monter sur la tour des signaux, qu' promener vos regards
sur la plaine, et vous dcouvrez la Peste-Noire, comme une tache,
entre la fort de Tubingue et le Nideck. Elle est l, seule,
accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du
comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir!
Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit:
Gdon ... elle vient! Moi, je lui tiens le bras pour l'empcher
de trembler; mais il rpte toujours en bgayant ... les yeux
carquills: Elle vient! ho! ho! elle vient!... Alors, je monte dans
la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai
de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et
terre, j'aperois un point noir. Le lendemain, le point noir est
plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le
lendemain, on dcouvre clairement la vieille,  deux portes de
carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!...
Le lendemain, la sorcire est au pied de la montagne ... alors le
comte a les mchoires serres comme un tau ... il cume ... ses yeux
tournent.... Oh! la misrable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois
au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empch de lui
envoyer une balle, Il criait: Non, Sperver, non, pas de sang!...
Pauvre homme, mnager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz....
Il n'a dj plus que la peau et les os!

Mon brave ami Gdon tait trop prvenu contre la vieille pour qu'il
me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme
oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas
tendre le champ de la ralit! Ces influences occultes, ces rapports
mystrieux, ces affinits invisibles, tout ce monde magntique que
les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres
contestent d'un air ironique, qui nous rpond que demain il ne fera
pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens
avec l'ignorance universelle!

Je me bornai donc  prier Sperver de modrer sa colre et surtout de
bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prvenant que cela
lui porterait malheur.

Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'tre
pendu.

--C'est dj beaucoup trop, pour un honnte homme.

--H! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voil tout. J'aime
autant a que de recevoir un coup de marteau sur la tte, comme dans
l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digrer,
ternuer, comme dans les autres maladies.

--Pauvre Gdon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.

--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma manire de voir....
J'ai toujours un canon de mon fusil charg  balle au service de la
sorcire; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion
se prsente...

Il termina sa pense par un geste expressif.

Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte
de Nideck: Pas de sang! Un grand pote a dit:--Tous les flots de
l'Ocan ne peuvent laver une goutte de sang humain!--Rflchis 
cela, camarade, et dcharge ton fusil contre un sanglier  la premire
occasion.

Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux
braconnier, il baissa la tte et sa figure prit une expression
pensive.

Nous gravissions alors les pentes boises qui sparent le misrable
hameau de Tiefenbach du chteau du Nideck.

La nuit tait venue. Comme il arrive presque toujours aprs une claire
et froide journe d'hiver, la neige recommenait  tomber, de larges
flocons venaient se fondre sur la crinire de nos chevaux qui
hennissaient doucement et doublaient le pas, excits sans doute par
l'approche du gte.

De temps en temps, Sperver regardait en arrire, avec une inquitude
visible, et moi-mme je n'tais pas exempt d'une certaine apprhension
indfinissable, en songeant  l'trange description que le piqueur
m'avait faite de la maladie de son matre.

D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui
l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
fort charge de givre et secoue par la bise: les arbres ont un air
morne et ptrifi qui fait mal a voir.

A mesure que nous avancions, les chnes devenaient plus rares,
quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre,
apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des
mlzes, lorsque tout  coup, au sortir d'un fourr, le vieux burg
dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire pique de points
lumineux.

Sperver s'tait arrt en face d'une porte creuse en entonnoir entre
deux tours, et ferme par un grillage de fer.

Nous y sommes! s'cria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.

Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au
loin.

Aprs quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les
profondeurs de la vote, toilant les tnbres, et nous montrant, dans
son aurole, un petit homme bossu,  barbe jaune, large des paules,
et fourr comme un chat.

Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome
traversant un rve des _Niebelungen._

Il s'avana lentement et vint appliquer sa large figure plate contre
le grillage, carquillant les yeux et s'efforant de nous voir dans la
nuit.

Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enroue.

--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'cria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il
fait un froid de loup?

--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien
toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!

La porte s'ouvrit, et le gnome, levant vers moi sa lanterne avec
une grimace bizarre, me salua d'un: _Wilkom, herr docter_ (soyez le
bien-venu, monsieur le docteur), qui semblait vouloir dire: Encore
un qui s'en ira comme les autres! Puis il referma tranquillement
la grille, pendant que nous mettions pied  terre, et vint ensuite
prendre la bride de nos chevaux.


II

En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me
convaincre que le chteau du Nideck mritait sa rputation. C'tait
une vritable forteresse taille dans le roc, ce qu'on appelait
chteau d'embuscade autrefois. Ses votes, hautes et profondes,
rptaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pntrant
par les meurtrires, faisait vaciller la flamme des torches engages
de distance en distance dans les anneaux de la muraille.

Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il
tournait tantt  droite, tantt  gauche. Je le suivais hors
d'haleine. Enfin il s'arrta sur un large palier et me dit:

Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du chteau, pour
aller prvenir la jeune comtesse Odile de ton arrive.

--Bon! fais ce que tu jugeras ncessaire.

--Tu trouveras l notre majordome, Tobie

Offenloch, un vieux soldat du rgiment de Nideck; il a fait jadis la
campagne de France sous le comte.

--Trs-bien!

--Tu verras aussi sa femme, une Franaise, nomme Marie Lagoutte, qui
se prtend de bonne famille.

--Pourquoi pas?

--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinire
de la grande-arme. Elle nous a ramen Tobie Offenloch sur sa
charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a pouse par
reconnaissance ... tu comprends....

--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gle...

Et je voulus passer outre; mais Sperver, entt comme tout bon
Allemand, tenait  m'difier sur le compte des personnages avec
lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me
retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:

De plus, tu trouveras Sbalt Kraft, le grand veneur, un garon
triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf;
le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde,  moins
qu'ils ne soient dj couchs!

L-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout bahi sur le
seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du
Nideck.

Au premier abord, je remarquai trois fentres au fond, dominant le
prcipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chne bruni par le
temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A
gauche, une chemine gothique  large manteau, empourpre par un feu
splendide, et dcore, sur chaque face, de sculptures reprsentant les
diffrents pisodes d'une chasse au sanglier au moyen ge; enfin, au
milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne
gigantesque, clairant une douzaine de canettes  couvercle d'tain.

Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce
furent les personnages.

Je reconnus d'abord le majordome  sa jambe de bois: un petit homme,
gros, court, replet, le teint color, le ventre tombant sur les
cuisses, le nez rouge et mamelonn comme une framboise mre; il
portait une norme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur
la nuque, un habit de peluche vert-pomme,  boutons d'acier larges
comme des cus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie,
et les souliers  boucles d'argent. Il tait en train de tourner le
robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable panouissait sa
face rubiconde, et ses yeux,  fleur de tte, brillaient de profil
comme des verres de montre.

Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vtue d'une robe de stoff  grands
ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue,
jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des
fauteuils  dossier droit. De petites chevilles fendues pinaient
l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que
le troisime clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de
les voir courbs sous cette espce de fourches caudines.

Combien de cartes? demandait-il.

--Deux, rpondait la vieille.

--Et toi, Christian?

--Deux....

--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et
celle-ci, et celle-l.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mre! a
vous apprendra, une fois de plus,  nous vanter les jeux de France!

--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'gards pour le beau sexe.

--Au jeu de cartes, on ne doit d'gards  personne.

--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!

--Bah! bah! avec un nez comme le vtre, il y a toujours de la
ressource.

En ce moment Sperver s'cria: Camarades, me voici!

--H! Gdon... Dj de retour?

Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros
majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre ct.

Et Monseigneur va-t-il mieux?

--Heu! fit le majordome en allongeant la lvre infrieure, heu!

--C'est toujours la mme chose?

--A peu prs, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.

Sperver s'en aperut.

Je vous prsente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il
firement. Ah! tout va changer ici, matre Tobie. Maintenant que
Fritz est arriv, il faut que cette maudite migraine s'en aille.
Si l'on m'avait cout plus tt.... Enfin, il vaut mieux tard que
jamais.

Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire,
car, s'adressant au majordome:

Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'cria-t-elle,
remuez-vous.... Prsentez un sige  monsieur le docteur... Vous
restez l, bouche bante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces
Allemands....

Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me dbarrasser
de mon manteau.

Permettez, monsieur....

--Vous tes trop bonne, ma chre dame.

--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel
pays!...

--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en
secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons  temps... H!
Kasper! Kasper!...

Un petit homme, plus haut d'une paule que de l'autre, et la figure
saupoudre d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la chemine:

Me voici!

--Bon! tu vas faire prparer pour monsieur le docteur la chambre qui
se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu
sais?

--Oui, Sperver, tout de suite.

--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ...
Knapwurst te la remettra. Quant au souper....

--Soyez tranquille, je m'en charge.

--Trs-bien, je compte sur toi.

Le petit homme sortit, et Gdon, aprs s'tre dbarrass de sa
pelisse, nous quitta pour aller prvenir la jeune comtesse de mon
arrive.

J'tais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.

Otez-vous donc de l, Sbalt, disait-elle au grand veneur, vous vous
tes assez rti, j'espre, depuis ce matin. Asseyez-vous prs du feu,
monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos
jambes.... C'est cela.

Puis, me prsentant sa tabatire:

En usez-vous?

--Non, ma chre dame, merci.

--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez
tort: c'est le charme de l'existence.

Elle remit sa tabatire dans la poche de son tablier, et reprit aprs
quelques instants:

Vous arrivez  propos: Monseigneur a eu hier sa deuxime attaque, une
attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?

--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.

--Ce n'est pas tonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit
pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu
passer deux jours sans prendre un bouillon.

--Et sans boire un verre de vin, ajouta le majordome, en croisant ses
petites mains repltes sur sa bedaine.

Je crus devoir hocher la tte pour tmoigner ma surprise.

Aussitt, matre Tobie Offenloch vint s'asseoir  ma droite et me dit:

Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de
markobrnner par jour.

--Et une aile de volaille  chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
Le pauvre homme est maigre  faire peur.

--Nous avons du markobrnner de soixante ans, reprit le majordome, et
du johannisberg de l'an XI, car les Franais ne l'ont pas tout bu,
comme le prtend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner
de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien
comme ce vin-l, pour remettre un homme sur pied.

--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mlancolique, dans le
temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se
portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.

--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre
l'apptit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes
chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.

--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il
faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des cratures
du bon Dieu comme les hommes.

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le
vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrires avec des
sifflements lugubres.

Sbalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur
le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de
tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, aprs avoir pris une
nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatire, et moi, je
rflchissais  l'trange infirmit qui nous porte  nous poursuivre
rciproquement de nos conseils.

En ce moment, le majordome se leva.

Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant
au dos de mon fauteuil.

--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.

--Quoi! pas mme un petit verre de vin?

--Pas mme un petit verre de vin.

Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.

Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime
mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac aprs ...
dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingu
que le kirsch!

Marie Lagoutte terminait  peine ces explications, lorsque Sperver
entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.

Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir,
j'entendis la femme du majordome dire a son mari:

Il est trs-bien, ce jeune homme, a ferait un beau carabinier!

Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'tais moi-mme tout
pensif.

Quelques pas sous les votes tnbreuses du Nideck effacrent
compltement de mon esprit les figures grotesques de matre Tobie et
de Marie Lagoulte: pauvres petits tres inoffensifs, vivant, comme
l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.

Bientt, Gdon m'ouvrit une pice somptueuse, tendue de velours
violet pavillonn d'or. Une lampe de bronze, pose sur le coin de
la chemine et recouverte d'un globe de cristal dpoli, l'clairait
vaguement. D'paisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on
et dit l'asile du silence et de la mditation.

En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient
une fentre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abme et je
compris sa pense: il regardait si la sorcire tait toujours l-bas,
accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien,
car la nuit tait profonde.

Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au ple rayonnement
de la lampe, une blanche et frle crature, assise dans un fauteuil de
forme gothique, non loin du malade: c'tait Odile de Nideck. Sa longue
robe de soie noire, son attitude rveuse et rsigne, la distinction
idale de ses traits, rappelaient ces crations mystiques du moyen
ge, que l'art moderne abandonne sans russir  les faire oublier.

Que se passa-t-il dans mon me  la vue de cette blanche statue? Je
l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon motion. Une
musique intrieure me rappela les vieilles ballades de ma premire
enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald
fredonnent pour endormir nos premires tristesses.

A mon approche, Odile s'tait leve.

Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une
simplicit touchante; puis m'indiquant du geste l'alcve o reposait
le comte: Mon pre est la.

Je m'inclinai profondment, et sans rpondre, tant j'tais mu, je
m'approchai de la couche du malade.

Sperver, debout  la tte du lit, levait d'une main la lampe, tenant
de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile tait  ma gauche. La
lumire, tamise par le verre dpoli, tombait doucement sur la figure
du comte.

Ds le premier instant, je fus saisi de l'trange physionomie du
seigneur du Nideck, et, malgr toute l'admiration respectueuse que
venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empcher de me dire: C'est
un vieux loup!

En effet, cette tte grise  cheveux ras, renfle derrire les
oreilles d'une faon prodigieuse, et singulirement allonge par
la face; l'troitesse du front au sommet, sa largeur  la base; la
disposition des paupires, termines en pointe  la racine du nez,
bordes de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne
et froid; la barbe courte et drue s'panouissant autour des mchoires
osseuses: tout dans cet homme me fit frmir, et des ides bizarres sur
les affinits animales me traversrent l'esprit.

Je dominai mon motion et je pris le bras du malade.... Il tait sec,
nerveux; la main petite et ferme.

Au point de vue mdical, je constatai un pouls dur, frquent, fbrile,
une exaspration touchant au ttanos.

Que faire?

Je rflchissais; d'un ct, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
Sperver, cherchant  lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
piant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte pnible.
Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de srieux  entreprendre.

Je laissai le bras, j'coutai la respiration. De temps en temps une
espce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement
reprenait son cours ... s'acclrait ... et devenait haletant.... Le
cauchemar oppressait videmment cet homme.... pilepsie ou ttanos,
qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voil ce qu'il m'aurait
fallu connatre et ce qui m'chappait.

Je me retournai tout pensif.

Que faut-il esprer, Monsieur? me demanda la jeune fille.

--La crise d'hier touche  sa fin, Madame ... il s'agirait de prvenir
une nouvelle attaque.

--Est-ce possible, Monsieur le docteur?

J'allais rpondre par quelque gnralit scientifique, n'osant me
prononcer d'une manire positive, quand les sons lointains de la
cloche du Nideck frapprent nos oreilles.

Des trangers! dit Sperver,

Il y eut un instant de silence.

Allez voir! dit Odile, dont le front s'tait lgrement assombri....
Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalit dans de telles
circonstances?... C'est impossible!

Presque aussitt la porte s'ouvrit; une tte blonde et rose parut dans
l'ombre et dit  voix basse:

Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagn d'un cuyer,
demande asile au Nideck.... Il s'est gar dans la montagne....

--C'est bien, Gretchen, rpondit la jeune comtesse avec douceur. Allez
prvenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer....
Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul
l'empche de faire lui-mme les honneurs de sa maison. Qu'on veille
nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.

Rien ne saurait exprimer la noble simplicit de la jeune chtelaine
en donnant ces ordres. Si la distinction semble hrditaire dans
certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de
l'opulence lve l'me.

Tout en admirant la grce, la douceur du regard, la distinction
d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de dtails, d'une puret de
lignes qu'on ne rencontre que dans les sphres aristocratiques....
ces ides me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de
comparable dans mes souvenirs.

Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dpchez-vous.

--Oui, Madame.

La suivante s'loigna, et je restai quelques secondes encore sous le
charme de mes impressions.

Odile s'tait retourne.

Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mlancolique sourire, on
ne peut rester  sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses
affections et le monde.

--C'est vrai, Madame, rpondis-je, les mes d'lite appartiennent 
toutes les infortunes: le voyageur gar, le malade, le pauvre sans
pain, chacun a le droit d'en rclamer sa part, car Dieu les a faites
comme ses toiles, pour le bonheur de tous!

Odile baissa ses longues paupires, et Sperver me serra doucement la
main.

Au bout d'un instant, elle reprit: Ah! Monsieur, si vous sauvez mon
pre!...

--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est
finie. Il faut en empcher le retour.

--L'esprez-vous?

--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je
vais y rflchir.

Odile, tout mue, m'accompagna jusqu' la porte. Sperver et moi
nous traversmes l'antichambre, o quelques serviteurs veillaient,
attendant les ordres de leur matresse. Nous venions d'entrer dans le
corridor, lorsque Gdon, qui marchait le premier, se retourna tout 
coup, et me plaant ses deux mains sur les paules:

Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis
un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?

--Il n'y a rien  craindre pour cette nuit.

--Bon, je sais cela, tu l'as dit  la comtesse; mais, demain?

--Demain?

--Oui, ne tourne pas la tte. A supposer que tu ne puisses pas
empcher l'attaque de revenir, l, franchement, Fritz, penses-tu qu'il
en meure?

--C'est possible, mais je ne le crois pas,

--Eh! s'cria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le cros
pas, c'est que tu en es sur!

Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entrana dans
la galerie. Nous y mettions  peine le pied, que le baron de
Zimmer-Blouderic et son cuyer nous apparurent, prcds de Sbalt
portant une torche allume. Ils se rendaient  leur appartement, et
ces deux personnages, le manteau jet sur l'paule, les bottes molles
 la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serre dans de
longues tuniques vert-pistache  brandebourgs et torsades soie et or,
le kolbac d'ourson enfonc sur la tte, le couteau de chasse  la
ceinture, avaient quelque chose d'trangement pittoresque  la lueur
blanche de la rsine.

Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.
Ils nous ont suivis de prs.

--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune 
sa taille lance; il a le profil d'aigle et porte les moustaches  la
Wallenstein.

Ils disparurent dans une trave latrale.

Gdon prit une torche  la muraille et me guida dans un ddale de
corridors, de couloirs, de votes hautes, basses, en ogive, en plein
cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.

Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits
... la chapelle, o l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le
Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes....

Toutes choses qui m'intressaient mdiocrement.

Aprs tre arrivs tout en haut, il nous fallut redescendre une
enfilade de marches. Enfin, grce au ciel, nous arrivmes devant une
petite porte massive. Sperver sortit une norme clef de sa poche, et,
me remettant la torche:

Prends-garde  la lumire, dit-il. Attention!

En mme temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans
le couloir. La flamme se prit  tourbillonner, envoyant des tincelles
en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.

Ah! ah! ah! s'cria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux
oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne
crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du chteau  la
vieille tour.

Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.

La neige encombrait cette plate-forme  balustrade de granit; le vent
la balayait avec des sifflements immenses. Qui et vu de la plaine
notre torche chevele et pu se dire: Que font-ils donc l-haut ...
dans les nuages!... Pourquoi se promnent-ils  cette heure?

La vieille sorcire nous regarde peut-tre, pensai-je en moi-mme,
et cette ide me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave,
et la main sur mon feutre, je me mis  courir derrire Sperver. Il
levait la lumire pour m'indiquer la route et marchait  grands pas.

Nous entrmes prcipitamment dans la tour, puis dans la chambre de
Hugues. Une flamme vive nous salua de ses ptillements joyeux: quel
bonheur de se retrouver  l'abri d'paisses murailles!

J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et,
contemplant cette antique demeure, je m'criai:

Dieu soit lou! Nous allons donc pouvoir nous reposer.

--Devant une bonne table, ajouta Gdon. Contemple-moi a, plutt que
de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes,
un brochet, le dos bleu, la mchoire garnie de persil. Viandes froides
et vins chauds ... j'aime a. Je suis content de Kasper; il a bien
compris mes ordres.

Il disait vrai, ce brave Gdon: Viandes froides et vins chauds,
car, devant la flamme, une magnifique range de bouteilles subissaient
l'influence dlicieuse de la chaleur.

A cet aspect, je sentis s'veiller en moi une vritable faim canine;
mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:

Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous 
l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes
doivent te faire mal; quand on a galop huit heures conscutivement,
il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons,
assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je
la tiens...--En voil une!...--Passons  l'autre.... C'est
cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, te ta rhingrave,
jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!

Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: Maintenant, Fritz,
s'cria-t-il,  table! Travaille de ton ct, moi du mien, et surtout
rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--Si c'est le Diable qui a
fait la soif,  coup sr c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!


III

Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de
course  travers les neiges du Schwartz-Wald.

Sperver, attaquant tour  tour le gigot de chevreuil, les gelinottes
et le brochet, murmurait la bouche pleine:

Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyres! nous avons des
tangs!

Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard
une bouteille, il ajoutait:

Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en
automne!...--A ta sant, Fritz!

--A la tienne, Gdon!

C'tait merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre.

La flamme ptillait, les fourchettes cliquetaient, les mchoires
galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et,
dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne,
chantait son hymne funbre, cet hymne trange, dsol, qu'il chante
lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se
chargent, s'engloutissent, et que la lune ple regarde l'ternelle
bataille!

Cependant notre apptit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome
d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords
... il me le prsenta en s'criant:

Au rtablissement du seigneur Yri-Hans de Nideck.... Bois jusqu' la
dernire goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!

Ce qui fut fait.

Puis il le remplit de nouveau, et rptant d'une voix retentissante:

Au rtablissement du haut et puissant seigneur Yri-Hans de Nideck
mon matre!

Il le vida gravement  son tour.

Alors, une satisfaction profonde envahit notre tre, et nous fmes
heureux de nous sentir au monde.

Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants,
et me mis  contempler ma rsidence.

C'tait une vote basse, taille dans le roc vif, un vritable four
d'une seule pice, atteignant au plus douze pieds au sommet de son
cintre; tout au fond, j'aperus une sorte de grande niche, o se
trouvait mon lit; un lit  raz de terre, ayant, je crois, une peau
d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre
plus petite, orne d'une statuette de la Vierge, taille dans le mme
bloc de granit et couronne d'une touffe d'herbes fanes.

Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose,
a ne vaut pas les appartements du chteau. Nous sommes ici dans la
tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: a remonte
au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-l, vois-tu, les gens ne
savaient pas encore btir des votes hautes, larges, rondes ou
pointues, ils creusaient dans la pierre.

--C'est gal, tu m'as fourr l dans un singulier trou, Gdon.

--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On
loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La
vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!

--Qui cela, Hugues?

--Eh! Hugues-le-Loup?

--Comment, Hugues-le-Loup?

--Sans doute, le chef de l race des Nideck ... un rude gaillard, je
t'en rponds!--Il est venu s'tablir ici avec une vingtaine de reiters
et de trabans de sa troupe. Ils ont grimp sur ce rocher, le plus haut
de la montagne.... Tu verras a demain. Ils ont bti cette tour, et
puis, ma foi! ils ont dit: Nous sommes les matres! Malheur  ceux
qui voudront passer sans payer ranon ... nous tombons dessus comme
des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le
cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous
verrons les dfils du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate,
de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands! Et ils
l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup
tait leur chef. C'est Knapwurst qui m'a cont a, le soir,  la
veille!

--Knapwurst?

--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille....
Un drle de corps, Fritz ... toujours nich dans la bibliothque.

--Ah! vous avez un savant au Nideck?

--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la
sainte journe  secouer la poussire des vieux parchemins de la
famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliothque.... On
dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connat toute notre histoire mieux
que nous-mmes.... C'est lui qui t'en dbiterait, Fritz.... Il appelle
a des chroniques!... ha! ha! ha!

Et Sperver, gay par le vieux vin, se mit  rire quelques instants
sans trop savoir pourquoi.

Ainsi, Gdon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ...
de Hugues-le-Loup?

--Je te l'ai dj dit, que diable!... a t'tonne?

--Non!

--Mais si, je le vois dans ta figure, tu rves  quelque chose.... A
quoi rves-tu?

--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'tonne; ce qui
me fait rflchir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui ds
ton enfance n'as vu que la flche des sapins, les cimes neigneuses du
Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant
toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ...
courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ...
aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois
... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit
rouge. Voil ce qui m'tonne ... ce que je ne puis comprendre....
Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est
faite.

L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il
le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon
qu'il plaa sur son _brle-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux
fixs au hasard, il rpondit d'un air pensif:

Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux perviers, aprs
avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou
d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aim le grand air ... et je
l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
soir, et d'tre ballott par le vent ... j'aime  rentrer maintenant
dans ma caverne ...  boire un bon coup ...  dchiqueter
tranquillement un coq de bruyre, et  scher mes plumes devant un bon
feu. Le comte de Nideck ne mprise pas Sperver, le vieux faucon, le
vritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontr au clair de lune
et m'a dit: Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu
as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature;
mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la
montagne, je m'appelle Nideck!

Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:

Ma foi! a me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je
bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de....

En ce moment, une secousse branla la porte. Sperver s'interrompit et
prta l'oreille.

C'est un coup de vent, lui dis-je.

--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?...
C'est un chien chapp. Ouvre, Lieverl! ouvre, Blitz! s'cria le
brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un
danois formidable s'lanait dans la tour, et venait lui poser ses
pattes sur les paules, lui lchant, de sa grande langue rose, la
barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.

Sperver lui avait pass le bras sur le cou et, se tournant vers moi:

Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi
cette tte, ces yeux, ces dents.

Il lui retroussait les lvres et me faisait admirer des crocs 
dchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien
redoublait ses caresses:

Laisse-moi, Lieverl; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui
m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?

Et Gdon alla fermer la porte,

Je n'avais jamais vu de bte aussi terrible que ce Lieverl; sa taille
atteignait deux pieds et demi. C'tait un formidable chien d'attaque,
au front large, aplati,  la peau fine; un tissu de nerfs et de
muscles entrelacs; l'oeil vif, la patte allonge; mince de taille,
large du corsage, des paules et des reins ... mais sans odorat.
Donnez le nez du basset  de telles btes, le gibier n'existe plus!

Sperver tant revenu s'asseoir, passait la main sur la tte de son
Lieverl avec orgueil, et m'en numrait les qualits gravement.

Lieverl semblait le comprendre.

Vois-tu, Fritz, ce chien-l vous trangle un loup d'un coup de
mchoire. C'est ce qu'on appelle une bte parfaite sous le rapport
du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa
vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dress au sanglier.
Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon
Lieverl: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une
flche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en frmis! Couche-toi
l, Lieverl, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.

Le chien obit, talant  nos yeux ses flancs couleur de chair.

Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la
cuisse et qui va jusqu' la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait
a! Pauvre bte!... il ne lchait pas l'oreille ... nous suivions la
piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverl, je jette
un cri, je saute  terre, je l'empoigne  bras le corps ... je le
roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'tais hors de moi:..
Heureusement, les boyaux n'taient pas attaqus. Je lui recouds le
ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de
trois jours, il se lchait dj: un chien qui se lche est sauv!
Hein, Lieverl, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous
deux!

J'tais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et
du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond
de l'me.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans
les yeux,

Sperver reprit:

Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cass sa corde pour venir me
voir ... une corde  six brins; il a trouv ma trace! Tiens, Lieverl,
attrape!

Et il lui lana le reste du cuisseau de chevreuil. Les mchoires
du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me
regardant avec un sourire trange, me dit:

Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!

--Moi comme un autre, parbleu!

Le chien alla s'tendre sous le manteau de la chemine, allongeant sa
grande chine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se
mit  le dchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil
avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverl aimait la
moelle!

H! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui
reprendre son os, que dirais-tu?

--Diable! ce serait une mission dlicate.

Alors nous nous mmes  rire de bon coeur. Et Sperver, tendu dans
son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le
dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une
bche qui pleurait dans lu flamme, lana de grandes spirales de fume
bleutre vers la vote.

Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout  coup
notre entretien interrompu:

coute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitt
la montagne pour le chteau, c'est  cause de la mort de Gertrude, ta
brave et digne femme.

Gdon frona le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa,
et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:

Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voil ce
qui m'a chass des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la
Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai dploy mon aile de ce
ct; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut
... et quand, par hasard, la meute tourne l-bas ... je laisse tout
aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tche de penser  autre
chose.

Sperver tait devenu sombre. La tte penche vers les larges dalles,
il restait morne; je me repentais d'avoir rveill en lui de tristes
souvenirs. Puis, songeant  la Peste-Noire accroupie dans la neige, je
me sentais frissonner.

trange impression! un mot, un seul, nous avait jet dans une srie
de rflexions mlancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait
voqu par hasard.

Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un
grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous
fit tressaillir.

Nous regardmes le chien. Il tenait toujours son os  demi rong entre
ses pattes de devant; mais, la tte haute, l'oreille droite, l'oeil
tincelant, il coutait ... il coutait dans le silence, et le frisson
de la colre courait le long de ses reins.

Sperver et moi, nous nous regardmes tout ples ... pas un bruit,
pas un soupir ... au dehors, le vent s'tait calm. Rien, except ce
grondement sourd, continu, qui s'chappait de la poitrine du chien.

Tout  coup, il se leva et bondit contre le mur avec un clat de voix
sec, rauque, pouvantable: les votes en retentirent comme si la
foudre et clat contre les vitres.

Lieverl, la tte basse, semblait regarder a travers le granit, et ses
lvres, retrousses jusqu' leur racine, laissaient voir deux ranges
de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il
s'arrtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle infrieur
du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colre et ses
griffes de devant essayaient d'entamer le granit.

Nous l'observions sans rien comprendre  son irritation.

Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit
bondir.

Lieverl! s'cria Sperver en s'lanant vers lui, que diable as-tu?
Est-ce que tu es fou?

Il saisit une bche et se mit  sonder le mur, plein et profond comme
toute l'paisseur de la roche. Aucun creux ne rpondait, et pourtant
le chien restait en arrt.

Dcidment, Lieverl, dit le piqueur, tu fais un mauvais rve.
Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.

Au mme instant, un bruit extrieur frappa nos oreilles. La porte
s'ouvrit, et le gros, l'honnte Tobie Offenloch, son falot de ronde
d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face
riante, panouie, apparut sur le seuil.

Salut! l'honorable compagnie, dit-il, h! que faites-vous donc l?

--C'est cet animal de Lieverl, dit Sperver; il vient de faire un
tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hriss contre ce mur.... Je vous
demande pourquoi?

--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans
l'escalier de la tour, fit le brave homme en riant.

Puis dposant son falot sur la table:

a vous apprendra, matre Gdon,  faire attacher vos chiens. Vous
tes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits
animaux finiront par nous mettre  la porte. Tout  l'heure encore,
dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute  la
jambe; voyez: ses dents y sont encore marques! une jambe toute neuve!
Canaille de bte!

--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens
attachs ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce
qu'il n'tait pas attach, Lieverl? La pauvre bte a encore la corde
au cou.

--H! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils
approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en
avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent tre au chenil,
les chats dans les gouttires, et les gens au chteau.

Tobie s'assit en prononant ces dernires paroles, et, les deux coudes
sur la table, les yeux carquills de bonheur, il nous dit  voix
basse, d'un ton de confidence:

Vous saurez, Messieurs, que je suis garon ce soir.

--Ah bah!

--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de
Monseigneur.

--Alors, rien ne vous presse?

--Rien! absolument rien!

--Quel malheur que vous soyez arriv si tard, dit Sperver, toutes les
bouteilles sont vides!

La figure dconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu
profiter de son veuvage! Mais, en dpit de mes efforts, un long
billement carta mes mchoires.

Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est
diffr n'est pas perdu!

Il prit sa lanterne.

Bonsoir, Messieurs.

--H! attendez donc, s'cria Gdon, je vois que Fritz a sommeil, nous
descendrons ensemble....

--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant
 matre Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst
leur raconte des histoires.

--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz.

--Bonne huit, Gdon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte
allait plus mal,

--Sois tranquille....--Lieverl!... pstt!

Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis
l'horloge du Nideck sonner onze heures.

J'tais rompu de fatigue.


IV

Le jour commenait  bleuir l'unique fentre du donjon, lorsque je fus
veill dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de
chasse.

Rien de triste, de mlancolique, comme les vibrations de cet
instrument au crpuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,
pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernire
note surtout, cette note prolonge, qui s'tend sur la plaine immense
... veillant au loin ... bien loin ... les chos de la montagne, a
quelque chose de la grande posie, qui remue le coeur.

Le coude sur ma peau d'ours, j'coutais cette voix plaintive, voquant
les souvenirs des ges fodaux. La vue de ma chambre, de cette vote,
basse, sombre, crasse ... antique repaire du loup de Nideck ... et
plus loin ... cette petite fentre  vitraux de plomb, en plein cintre
... plus large que haute, et profondment enclave dans le mur,
ajoutait encore  la svrit de mes rflexions.

Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fentre tout au large.

L m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne
saurait dcrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes
voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des
montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles
qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges
et du Jura;--des forts immenses, des lacs, des crtes blouissantes,
traant leurs lignes escarpes sur le fond bleutre des vallons
combls de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!

Quel enthousiasme serait  la hauteur d'un semblable tableau?

Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient
les dtails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque
pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!

J'tais l depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement
sur mon paule; je me retournai: la figure calme et le sourire
silencieux de Gdon me salurent d'un:

Gouden tg Fritz!

Puis il s'accouda prs de moi, sur la pierre, fumant son bout de
pipe.--Il tendait la main dans l'infini et me disait:

Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer a, fils du
Schwartz-Wald! Regarde l-bas ... tout l-bas ... la Roche-Creuse....
La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses
sont loin!

Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui rpondre?

Nous restmes longtemps contemplatifs, mus de tant de grandeur.
Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de
l'horizon, me disait:

Ceci, c'est le Wald-Horn! a, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le
torrent de la Steinbach; il est arrt, il est pendu en franges de
glaces sur l'paule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et
l-bas, ce sentier, il mne  Tubingue.--Avant quinze jours, nous
aurons de la peine  le retrouver.

Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me dtacher de ce
spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile chancre, la queue en
ventail, planaient autour du donjon; des hrons filaient au-dessus,
se drobant  la serre par la hauteur de leur vol.

Du reste, pas un nuage: toute la neige tait  terre. La trompe
saluait une dernire fois la montagne.

C'est mon ami Sbalt qui pleure l-bas, dit Sperver, un bon
connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la premire trompe
d'Allemagne.... coute-moi a, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre
Sbalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut
plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les
matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs
favoris du comte. Il pense que a pourra le gurir!

Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas
interrompu ma contemplation; mais quand, bloui de tant de lumire, je
regardai dans l'ombre de la tour:

Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.

Ces paroles me ramenrent au sentiment du rel.

Ah! tant mieux ... tant mieux!

--C'est toi, Fritz, qui lui vaut a.

--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!

--Eh! qu'importe! tu tais l!

--Tu plaisantes, Gdon; que fait ici ma prsence, du moment que je
n'ordonne rien au malade?

--a fait que tu lui portes bonheur.

Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.

Oui, reprit-il srieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les
annes prcdentes notre seigneur avait une deuxime attaque le
lendemain de la premire, puis une troisime, une quatrime. Tu
empches tout cela, tu arrtes le mal. C'est clair!

--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est
trs-obscur.

--On apprend a tout ge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y
a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par
exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur  moi. Chaque
fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sr qu'il
m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...
un de mes chiens est ventr.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la
chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drle, qui
dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la
porte de derrire, par une poterne, tu comprends!

--Je comprends trs-bien; mais tes ides me paraissent singulires,
Gdon.

--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'couter, tu es un brave et digne
garon; le ciel a plac sur ta tte des bndictions innombrables; il
suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de
bonhomie, pour tre joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est
positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la
preuve?...

--Oui, parbleu! je ne serais pas fch de reconnatre tant de vertus
caches dans mapersonne.

--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!

Il m'indiquait un monticule  deux portes de carabine du chteau.

Ce rocher enfonc dans la neige, avec une broussaille  gauche, le
vois-tu?

--Parfaitement.

--Regarde autour, tu ne vois rien?

--Non.

--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chass la Peste-Noire. Chaque
anne,  la deuxime attaque, on la voyait l, les pieds dans les
mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir
des racines. C'tait une maldiction! Ce matin, la premire chose que
je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,
je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main
sur les yeux, regarder  droite,  gauche, en haut, en bas, dans la
plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est
sur.

Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'cria d'un accent
mu:

Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amen ici! C'est la
vieille qui doit tre vexe ... Ha! ha! ha!

Je l'avoue, j'tais un peu honteux de me trouver tant de mrite, sans
m'en tre jamais aperu jusqu'alors,

Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien pass la nuit?

--Trs-bien!

--Alors, tout est pour le mieux, descendons.

Nous traversmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce
passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se
prolongeaient  pic avec le roc jusqu'au fond de la valle. C'tait un
escalier de prcipices, chelonns les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant
pouvant jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans
le couloir qui mne au chteau.

Sperver et moi, nous avions dj parcouru de vastes corridors,
lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y
jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une chelle double, le petit
gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frapp la
veille.

La salle elle-mme attira mon attention par son aspect imposant:
c'tait la salle des archives du Nideck, pice haute, sombre,
poudreuse,  grandes fentres ogivales prenant au sommet de la vote
et descendant en courbe,  trois mtres du parquet.

L se trouvaient disposs, sur de vastes rayons, par les soins des
anciens abbs, non-seulement tous les documents, titres, arbres
gnalogiques des Nideck, tablissant leurs droits, alliances,
rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,
mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des
anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des
presses de Gutenberg et de Faust, aussi vnrables par leur origine
que par la solidit monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres
de la vote, drapant les murailles froides de leurs teintes grises,
rappelaient le souvenir des anciens clotres du moyen ge, et ce
gnome, assis tout au haut de son chelle, un norme volume  tranche
rouge sur ses genoux cagneux, la tte enfonce dans un mortier de
fourrure, l'oeil gris, le nez pat, les lvres contractes par la
rflexion, les paules larges, les membres grles et le dos arrondi,
semblait bien l'hte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait
Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.

Mais ce qui donnait  la salle des archives une importance vraiment
historique, c'taient les portraits de famille, occupant tout un ct
de l'antique bibliothque, lis y taient tous, hommes et femmes,
depuis Hugues-le-Loup jusqu' Yri-Hans, le seigneur actuel ... depuis
la grossire bauche des temps barbares jusqu' l'oeuvre parfaite des
plus illustres matres de notre poque.

Mes regards se portrent naturellement de ce ct.

Hugues Ier, la tte chauve, semblait me regarder comme vous regarde
un loup au dtour d'un bois. Son oeil gris, inject de sang, sa barbe
rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de
frocit qui me fit peur.

Prs de lui, comme l'agneau prs du fauve, une jeune femme,--l'oeil
doux et triste, le front haut, les mains croises sur la poitrine
supportant un livre d'Heures  fermoir d'acier, la chevelure blonde,
soyeuse, abondante, partage sur le milieu de la tte, et tombant en
nattes paisses, de chaque ct de la figure, qu'elles entouraient
d'une aurole d'or,--m'attira par son caractre de ressemblance avec
Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un
peu roide et sche de contours, mais d'une adorable navet.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de
femme, suspendu  ct, attira mon attention. Figurez-vous le type
wisigoth dans sa vrit primitive: front large et bas, yeux jaunes,
pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.

Que cette femme devait convenir  Hugues! me dis-je en moi-mme.

Et je me pris  considrer le costume; il rpondait  l'nergie de
la tte. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer
serrait la taille.

Il me serait difficile d'exprimer les rflexions qui m'agitrent en
prsence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une  l'autre
avec une curiosit singulire. Je ne pouvais m'en dtacher.

Sperver, s'arrtant sur le seuil de la bibliothque, avait lanc un
coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de
son chelle sans bouger.

Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.

--Oui, mchant rat, c'est pour te faire honneur.

--coute, reprit Knapwurst d'un ton de suprme ddain, tu as beau
faire, Sperver, tu ne peux cracher  la hauteur de mon soulier; je
t'en dfie!

Il lui prsentait la semelle. Et si je monte?

--Je t'aplatis avec ce volume.

Gdon se mit  rire et reprit:

Ne te fche pas, bossu, ne te fche pas. Je ne te veux pas de mal; au
contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu l de si bonne
heure auprs de ta lampe? On dirait que tu as pass la nuit.

--C'est vrai; je l'ai passe  lire.

--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?

--Non, je suis  la recherche d'une question grave; je ne dormirai
qu'aprs l'avoir rsolue.

--Diable!... Et cette question?

--C'est de connatre par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva
mon anctre, Otto le Nain, dans les forts de la Thuringe. Tu sauras,
Sperver, que mon aeul Otto n'avait pas une coude de haut: cela fait
environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et
figura trs-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le
comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses
plumes: c'tait l'un des plats les plus estims de ce temps-l, avec
les petits cochons de lait, mi-partie dors et argents. Pendant
le festin, Otto droulait la queue du paon, et tous les seigneurs,
courtisans et grandes dames, s'merveillaient de cet ingnieux
mcanisme. Enfin Otto sortit, l'pe au poing, et d'une voix
retentissante il cria: Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg! ce
qui fut rpt par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces
circonstances; mais il ne dit pas d'o venait ce nain ... s'il tait
de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu
probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.

J'tais stupfait de l'orgueil d'un si petit tre; cependant une
curiosit extrme me portait  le mnager: lui seul pouvait me fournir
quelques renseignements sur le premier et le deuxime portraits  la
droite de Hugues.

Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous
l'obligeance de m'clairer sur un doute?

Le petit bonhomme, flatt de mes paroles, rpondit:

Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prt  vous
satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.

--Prcisment, ce serait de savoir  quels personnages se rapportent
le deuxime et le troisime portraits de votre galerie.

--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animrent, vous parlez
d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!

Et dposant son volume il descendit l'chelle pour converser plus 
l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de
la vanit dominaient le petit homme: il tait glorieux d'taler son
savoir,

Arriv prs de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrire
nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgr
le mauvais sort attach, selon lui,  sa personne, il estimait et
glorifiait ses vastes connaissances. Monsieur, dit Knapwurst en
tendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck,
premier de sa race, pousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle
lui apporta en dot les comts de Giromani, du Haut-Barr, les chteaux
du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup
n'eut pas d'enfants de cette premire femme, qui mourut toute jeune,
en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et matre de la dot,
ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses
beaux-frres et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en
corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'tait une personne
de grand courage.... On ne sait ni d'o elle venait, ni  quelle
famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empche de sauver
Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait tre
pendu le jour mme, et l'on avait dj tendu la barre de fer aux
crneaux, quand Huldine,  la tte des vassaux du comte qu'elle avait
entrans par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit
pendre Frantz  sa place. Hugues-le-Loup pousa cette seconde femme en
842; il en eut trois enfants.

--Ainsi, repris-je tout rveur, la premire de ces femmes s'appelait
Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?

--Aucun.

--En tes-vous bien sr?

--Je puis vous montrer notre arbre gnalogique. Edwige n'a pas eu
d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

--C'est surprenant!

--Pourquoi?

--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....

--H! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un
clat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatire de
vieux buis  ct de ce grand lvrier: elle reprsente Hans-Wurst, mon
bisaeul. Il a le nez en teignoir et le menton en galoche; j'ai le
nez camard et la bouche agrable: est-ce que a m'empche d'tre son
petit-fils?

--Non, sans doute.

--Eh bien! il en est de mme pour les Nideck. Ils peuvent avoir des
traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui
est leur souche-mre. Voyez l'arbre gnalogique, voyez, Monsieur!

Nous nous sparmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.


V

C'est gal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il
l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, aprs tout?... un
nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre
chose!

Je suivais tout rveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa
marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple,
si nave, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune
comtesse.

Tout  coup, Gdon s'arrta; je levai les yeux; nous tions en face
des appartements du comte.

Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pte aux chiens;
quand le matre n'est pas l, les valets se ngligent; je viendrai te
reprendre tout  l'heure.

J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je
m'en faisais le reproche, mais l'intrt ne se commande pas. Quelle
fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcve le seigneur
du Nideck, lev sur le coude, et me regardant avec une attention
profonde! Je m'attendais si peu  ce regard, que j'en fus tout
stupfait.

Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais
ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parl de
vous ... j'tais dsireux de faire votre connaissance.

--Esprons, Monseigneur, lui rpondis-je, qu'elle se poursuivra sous
de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons 
bout de cette attaque.

--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

--C'est une erreur, Monsieur le comte.

--Non, la nature nous accorde, pour dernire grce, le pressentiment
de notre fin.

--Combien j'ai vu de ces pressentiments se dmentir! dis-je en
souriant.

Il me regardait avec une fixit singulire, comme il arrive  tous les
malades exprimant un doute sur leur tat. C'est un moment difficile
pour le mdecin: de son attitude dpend la force morale du malade; le
regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y dcouvre
le soupon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence,
les ressorts de l'me se dtendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me
pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme,
plus confiant.

J'aperus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa
gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcve, de l'autre ct
du lit.

Elles me salurent d'une inclination de tte.

Le portrait de la bibliothque me revint subitement  l'esprit. C'est
elle, me dis-je; elle ... la premire femme de Hugues.... Voila bien
ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire
d'une tristesse indfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de
la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la
femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquitudes, tant
d'anxits poignantes! Jeune fille, pouse, mre, il faut toujours
sourire, mme lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot touffe
... C'est ton rle,  femme! dans cette grande et amre comdie qu'on
appelle l'existence humaine!

Je rflchissais  toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se
prit a dire:

Si Odile, ma chre enfant, voulait faire ce que je lui demande; si
elle consentait seulement  me donner l'esprance de se rendre  mes
voeux, je crois que mes forces reprendraient.

Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait
prier.

Oui, reprit le malade, je renatrais  la vie; la perspective de
me voir entour d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des
petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.

A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis mu.

La jeune fille ne rpondit pas.

Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil
suppliant, poursuivit:

Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton pre? Mon Dieu! je ne
le demande qu'une esprance, je ne te fixe pas d'poque. Je ne veux
pas gner ton choix. Nous irons  la cour; l, cent partis honorables
se prsenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon
enfant? Tu seras libre de te prononcer.

Il se tut.

Rien de pnible pour un tranger comme ces discussions de famille;
tant d'intrts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engags,
que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous drober  de
telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les
circonstances ne le permettaient pas.

Mon pre, dit Odile comme pour luder les instances du malade, vous
gurirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever  notre affection....
Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!

--Tu ne me rponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc
objecter  mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc tre
priv des consolations accordes aux plus misrables? ai-je froiss
tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?

--Non, mon pre....

--Alors, pourquoi te refuser  mes prires?...

--Ma rsolution est prise ... c'est  Dieu que je me dvoue!

Tant de fermet dans un tre si faible me fit passer un frisson par
tout le corps. Elle tait l, comme la Madone sculpte dans la tour de
Hugues, frle, calme, impassible.

Les yeux du comte prirent un clat fbrile. Je faisais signe  la
jeune comtesse de lui donner au moins une esprance, pour calmer son
agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.

Ainsi, reprit-il d'une voix trangle par l'motion, tu verrais prir
ton pre; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot,
tu ne le prononcerais pas?

--La vie n'appartient pas  l'homme, elle est  Dieu, dit Odile; un
mot de moi n'y peut rien.

--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour
se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne
dit-il pas: Honore ton pre et ta mre!

--Je vous honore, mon pre, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir
n'est pas de me marier.

J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence,
puis il se retourna brusquement.

Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...

Et s'adressant  moi, tout ple de cette scne:

Docteur, s'cria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un
poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'clair?...
Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce
que je souffre!...

Tout ses traits se dcomposrent ... il devint livide.

Odile s'tait leve et s'approchait de la porte.

Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...

Jusqu'alors je m'tais tenu dans la rserve, n'osant intervenir entre
le pre et la fille; je ne pouvais faire davantage.

Monseigneur, m'criai-je, au nom de votre sant, au nom de la
justice, calmez-vous, votre vie en dpend!

--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un
couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!

Son motion croissait de minute en minute. Je voyais le moment o, ne
se possdant plus de colre, il allait s'lancer pour anantir son
enfant. Celle-ci, calme, ple, se mit  genoux sur le seuil. La porte
tait ouverte, et j'aperus, derrire la jeune fille, Sperver les
joues contractes, l'air gar. Il s'approcha sur la pointe des pieds,
et s'inclinant vers Odile:

Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave
homme! Si vous disiez seulement: Peut-tre ... nous verrons ... plus
tard!... Elle ne rpondit pas et conserva son attitude.

En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes
d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientt un sommeil
lourd, profond, rgla sa respiration haletante.

Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un
mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardmes s'loigner
lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la dmarche
de la comtesse: on et dit l'image vivante du devoir accompli....

Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gdon se
tourna vers moi:

Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?

Je courbai la tte sans rpondre: la fermet de cette jeune fille
m'pouvantait.


VI

Sperver tait indign.

Voil ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'cria-t-il en sortant
de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des
chteaux, des forts, des tangs, les plus beaux domaines du
Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite
voix douce: Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et
moi je rponds: C'est impossible! Oh! Dieu!... quelle misre!... Ne
vaudrait-il pas cent fois mieux tre venu au monde fils d'un
bcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz...,
allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand
air!

Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entrana dans le
corridor.

Il tait alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au
lever du soleil, s'tait couvert de nuages, la bise fouettait la neige
contre les vitres, et je distinguais  peine la cime des montagnes
environnantes.

Nous allions descendre l'escalier qui mne  la cour d'honneur,
lorsqu'au dtour du corridor nous nous trouvmes nez  nez avec Tobie
Offenloch.

Le digne majordome tait tout essouffl.

H! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, o diable
courez-vous si vite?... et le djeuner!

--Le djeuner!... quel djeuner? demanda Sperver.

--Comment, quel djeuner? ne sommes-nous pas convenus de djeuner
ensemble ce matin avec le docteur Fritz?

--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus. Offenloch partit d'un
clat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.

Ha! ha! ha! s'cria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais
d'arriver le dernier! Allons, allons, dpchez-vous! Kasper est en
haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre
chambre; nous serons plus  l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.

Il me tendit la main.

Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.

--Non, je vais prvenir Madame la comtesse que le baron de
Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui prsenter ses hommages
avant de quitter le chteau.

--Le baron de Zimmer?

--Oui, cet tranger qui nous est arriv hier au milieu de la nuit.

--Ah! bon, dpchez-vous.

--Soyez tranquille ... le temps de dboucher les bouteilles, et je
suis de retour.

Il s'loigna clopin-clopant.

Le mot djeuner avait chang compltement la direction des ides de
Sperver.

Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus
simple de chasser les ides noires est encore de boire un bon coup. Je
suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les votes immenses
de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris
qui grignotent une noisette dans le coin d'une glise. Tiens,
Fritz, nous y sommes; coute un peu comme le vent siffle dans les
meurtrires. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.

Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les
vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les
cheveux blond-filasse, la taille grle et le nez retrouss. Sperver
en avait fait son factotum; c'est lui qui dmontait et nettoyait ses
armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui
donnait la pte aux chiens pendant son absence, et qui surveillait
 la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes
circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument
comme Tobie veillait  celui du comte. Il avait la serviette sur le
bras, et dbouchait avec gravit les longs flacons de vin du Rhin.

Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout
tait bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis
juste.... Quand on fait son devoir, j'aime  le dire tout haut.
Aujourd'hui, c'est la mme chose: cette hure de sanglier au vin blanc
a tout  fait bonne mine, et cette soupe aux crevisses rpand une
odeur dlicieuse.... N'est-ce pas, Fritz?

--Certainement.

--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras
nos verres.... Je veux t'lever de plus en plus, car tu le mrites!

Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et
paraissait savourer les compliments de son matre. Nous prmes place,
et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait
heureux de prparer lui-mme sa soupe aux pommes de terre, dans sa
chaumire, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il ft n comte
de Nideck, qu'il n'et pu se donner une attitude plus noble et plus
digne  table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper
d'avancer tel plat ou de dboucher telle bouteille.

Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque matre Tobie parut;
mais il n'tait pas seul, et nous fmes tout tonns de voir le baron
de Zimmer-Blouderic et son cuyer debout derrire lui.

Nous nous levmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front
dcouvert: c'tait une belle tte, ple et fire, encadre de longs
cheveux noirs. Il s'arrta devant Sperver.

Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte
ne saurait imiter, je viens faire appel  votre connaissance du pays.
Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne
saurait me renseigner sur la montagne.

--Je le crois, Monseigneur, rpondit Sperver en s'inclinant, et je
suis  vos ordres.

--Des circonstances imprieuses m'obligent  partir au milieu de la
tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je
voudrais atteindre le Wald-Horn,  six lieues d'ici.

--Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombres de
neige.

--Je le sais ... mais il le faut!

--Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien
Sbalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connat  fond la
montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu' Pirmesens, dans le
Hundsruck.

--Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis
reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me
suffisent.

Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fentre, il l'ouvrit tout
au large. Un coup de vent imptueux chassa la neige jusque dans le
corridor, et referma la porte avec fracas,

Je restais toujours  ma place, debout, la main au dos de mon
fauteuil; le petit Kasper s'tait effac dans un coin. Le baron et son
cuyer s'approchrent de la fentre.

Messieurs, s'cria Sperver, la voix haute, pour dominer les
sifflements du vent, et le bras tendu, voici la carte du pays. Si
le temps tait clair, je vous inviterais  monter dans la tour des
signaux ... nous dcouvririons le Schwartz-Wald  perte de vue ...
mais  quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et
plus loin, derrire cette cime blanche, le Wald-Horn o l'ouragan se
dmne! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. L, si
la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre,
qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crtes: la
Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier
point, le plus  droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe
la valle de Reethal, mais il doit tre couvert de glace.... Dans tous
les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez
 gauche, en remontant la rive, une caverne  mi-cte: la
Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute
probabilit, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.

--Je vous remercie, Monsieur.

--Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit
Sperver, il pourrait vous enseigner le gu du torrent; mais je doute
fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil....
D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner
la base du Behrenkopf, car, de l'autre ct, la descente n'est pas
possible: ce sont des rochers  pic.

Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire
et brve accentuait chaque circonstance avec prcision, et le jeune
baron, qui l'coutait avec une attention singulire. Aucun obstacle ne
paraissait l'effrayer. Le vieil cuyer ne semblait pas moins rsolu.

Au moment de quitter la fentre, il y eut une lueur, une claircie
dans l'espace, un de ces mouvements rapides o l'ouragan saisit des
masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil
alla plus loin: on aperut les trois pics derrire l'Altenberg. Les
dtails que Sperver venait de donner se dessinrent, puis l'air se
troubla de nouveau.

C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grce  vos
explications, j'espre l'atteindre.

Sperver s'inclina sans rpondre. Le jeune homme et son cuyer, nous
ayant salus, sortirent lentement.

Gdon referma la fentre, et s'adressant  matre Tobie et  moi:

Il faut tre possd du diable, dit-il en souriant, pour sortir par
un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup  la porte.
Du reste, a les regarde. La figure du jeune homme me revient tout
 fait; celle du vieux aussi. Ah ! buvons! Matre Tobie,  votre
sant!

Je m'tais approch de la fentre, et comme le baron de Zimmer et son
cuyer montaient  cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgr la
neige rpandue dans l'air, je vis  gauche, dans une tourelle  hautes
fentres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute ple,
glisser un long regard vers le jeune homme.

H! Fritz, que fais-tu donc l? s'cria Sperver.

--Rien, je regarde les chevaux de ces trangers.

--Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin  l'curie: de belles
btes!

Les cavaliers partirent  fond de train.--Le rideau se referma.


VII

Plusieurs jours se passrent sans rien amener de nouveau. Mon
existence au Nideck tait fort monotone; c'tait toujours le matin
l'air mlancolique de la trompe de Sbalt, puis une visite au comte,
puis le djeuner, puis les rflexions  perte de vue de Sperver sur
la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de matre
Tobie et de toute cette niche de domestiques, n'ayant d'autres
distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait
une existence supportable; il s'enfonait dans ses chroniques jusque
par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond
de la bibliothque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.

On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les
curies et le chenil; les chiens commenaient  se familiariser
avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du
majordorme aprs boire, et les rpliques de Marie Lagoutte.... La
mlancolie de Sbalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers
souffl dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais
sans cesse les yeux vers Tubingue.

Cependant la maladie du seigneur Yri-Hans poursuivait son cours.
C'tait ma seule occupation srieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver
se vrifiait: parfois le comte, rveill en sursaut, se levait  demi,
et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait  voix basse:

Elle vient! elle vient!

Alors Gdon secouait la tte, il montait sur la tour des signaux;
mais il avait beau regarder  droite et  gauche, la Peste-Noire
restait invisible.

A force de rflchir  cette trange maladie, j'avais fini par me
persuader que le seigneur de Nideck tait fou: l'influence bizarre que
la vieille exerait sur son esprit, ses alternatives d'garement et de
lucidit, tout me confirmait dans cette opinion.

Les mdecins qui se sont occups de l'alination mentale savent que
les folies priodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent
plusieurs fois dans l'anne: au printemps, en automne, en hiver ... et
que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais  Tubingue
une vieille dame qui pressent elle-mme, depuis trente ans, le
retour de son dlire: elle se prsente  la maison de sant.... On
l'enferme.... L, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les
scnes effrayantes dont elle a t tmoin pendant sa jeunesse: elle
tremble sous la main du bourreau ... elle est arrose du sang des
victimes ... elle gmit  faire pleurer les pierres ... Au bout de
quelques semaines, les accs deviennent moins frquents.... On lui
rend enfin sa libert ... sr de la voir revenir l'anne suivante.

Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me
disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent videmment  la
Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a t jeune ... elle a d
tre belle. Et mon imagination, une fois lance dans cette voie,
construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire
 personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonn de croire son
matre capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant 
Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter
un coup terrible.

La pauvre jeune fille tait bien malheureuse. Son refus de se marier
avait tellement irrit le comte qu'il supportait difficilement
sa prsence; il lui reprochait sa dsobissance avec amertume et
s'tendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois mme des crises
violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au
point que je me crus forc d'intervenir. J'attendis un soir la
comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer  soigner
le comte; mais ici se prsenta, contre mon attente, une rsistance
inexplicable. Malgr toutes mes observations, elle voulut continuer 
veiller son pre comme elle l'avait fait jusqu' ce jour.

C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne
saurait m'en dispenser.

--Madame, lui rpondis-je en me plaant devant la porte du malade,
l'tat de mdecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils
puissent tre, un honnte homme doit les remplir: voire prsence tue
le comte.

Je me souviendrai toute ma vie de l'altration subite des traits
d'Odile.

A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint
blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixs sur les
miens, semblrent vouloir lire au fond de mon me.

Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en rpondez sur l'honneur
... n'est-ce pas, Monsieur?...

--Oui, Madame ... sur l'honneur!

Il y eut un long silence;... puis, d'une voix touffe:

C'est bien, dit-elle.... Que la volont de Dieu s'accomplisse!...

Et, courbant la tte, elle se retira.

Le lendemain de cette scne, vers huit heures du matin, je me
promenais dans la tour de Hugues, en songeant  la maladie du comte,
dont je ne prvoyais pas l'issue, et  ma clientle de Tubingue, que
je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups
discrets, frapps contre la porte, vinrent m'arracher  ces tristes
rflexions.

Entrez!

La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant
une profonde rvrence,

L'arrive de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier
de me laisser seul; mais l'expression mditative de sa physionomie
me surprit.... Elle avait jet sur ses paules un grand chle tartan
rouge et vert; elle baissait la tte en se pinant les lvres, et
ce qui m'tonna le plus, c'est qu'aprs tre entre, elle ouvrit de
nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.

Que me veut-elle? pensai-je en moi-mme. Que signifient ces
prcautions?

J'tais intrigu.

Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avanant vers moi,
je vous demande pardon de vous dranger de si grand matin, mais j'ai
quelque chose de srieux  vous apprendre.

--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?

--Il s'agit du comte.

--Ah!

--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veill
la nuit dernire.

--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je
remarquai avec tonnement le caractre nergique de cette tte, qui
m'avait paru grotesque le soir de mon arrive au chteau.

Monsieur le docteur, reprit-elle aprs un instant de silence, en
fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je
ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie,
et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'tonne: quand on a
pass par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a
laiss la peur en route.

--Je vous crois, Madame.

--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis a; c'est pour bien vous
faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se
fier  moi quand je dis: J'ai vu telle chose.

--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.

--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix
heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: Marie,
il faut aller veiller le comte. D'abord cela m'tonne. Comment!
veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son pre
elle-mme?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la
remplaces.--Malade! pauvre chre enfant! j'tais sre que a finirait
ainsi. Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous?
quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son pre!
Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir  Tobie, et je me rends
dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se
coucher. Bon! me voil seule.

Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et
parut se recueillir. J'tais devenu fort attentif.

Il tait environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais
prs du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que
faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme
celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu' onze heures. Alors je me
sentis fatigue. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau
faire, on tombe malgr soi, et d'ailleurs, je ne me dfiais de rien,
je me disais: Il va dormir d'un trait jusqu'au jour. Vers minuit, le
vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lve
pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit tait noire comme
une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon
fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a
pas chang de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de
quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... l ... ce qui
s'appelle ... bien! Mon fauteuil tait tendre comme un duvet, la
chambre tait chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ
une heure, quand un coup d'air me rveille en sursaut. J'ouvre les
yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fentre du milieu ouverte,
les rideaux tirs, et le comte en chemise, debout sur cette fentre!

--Le comte?

--Oui.

--C'est impossible ... il peut  peine remuer.

--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait
une torche a la main ... la nuit tait sombre et l'air si tranquille,
que la flamme de la torche se tenait toute droite.

Je regardai Marie-Anne d'un air stupfait.

--D'abord, reprit-elle aprs un instant de silence, de voir cet homme,
les jambes nues, dans une pareille position, a me produit un effet
... un effet ... je veux crier ... mais aussitt je me dis: Peut-tre
qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'veille ... il tombe ...
il est perdu!.. Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous
pensez bien!.. Voil qu'il lve sa torche lentement, puis il l'abaisse
... il la relve et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui
fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la
fentre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et
se couche en marmottant Dieu sait quoi!

--tes-vous bien sre d'avoir vu cela, Madame?

--Si j'en suis sure!...

--C'est trange!

--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme a! Ah!
dame! dans le premier moment a m'a remue..., puis, quand je l'ai
revu couch dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de
rien n'tait, alors je me suis dit: Marie-Anne, tu viens de faire
un mauvais rve.... a n'est pas possible autrement, et je me suis
approche de la fentre; mais la torche brlait encore, elle tait
tombe dans une broussaille, un peu  gauche de la troisime poterne
... on la voyait briller comme une tincelle.... Il n'y avait pas
moyen de dire non.

Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:

Vous pensez bien, Monsieur, qu' partir de ce moment-l, je n'ai plus
eu sommeil de toute la nuit. J'tais comme qui dirait sur le qui-vive.
A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrire mon
fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'tais
inquite, a me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru
veiller Offenloch et je l'ai envoy prs du comte. En passant dans le
corridor, j'ai vu que la premire torche  droite manquait dans son
anneau, je suis descendue, et je l'ai trouve prs du petit sentier du
Schwartz-Wald; tenez, la voil.

Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche
qu'elle dposa sur la table.

J'tais terrass.

Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si puis,
avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fentre?
Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?

Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister  cette scne
trange, mystrieuse, et ma pense se reportait involontairement vers
la Peste-Noire. Je m'veillai enfin de cette contemplation intrieure,
et je vis Marie Lagoutte qui s'tait leve et se disposait  sortir.

Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez trs-bien fait de me
prvenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit  personne de
cette aventure?

--A personne, Monsieur; ces choses-l ne se disent qu'au prtre et au
mdecin.

--Allons, je vois que vous tes une brave personne.

Ces paroles s'changeaient sur le seuil de la tour. En ce moment
Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sbalt.

Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre
de belles!

--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Dcidment le
diable se mle de nos affaires!

Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrrent
dans la tour.


VIII

La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de
Sbalt une ironie amre. Ce digne veneur, qui m'avait frapp le soir
de mon arrive au Nideck par son attitude mlancolique, tait maigre
et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serre
sur les hanches par le ceinturon,--d'o pendait le couteau  manche
de corne,--de hautes gutres de cuir montant au-dessus des genoux, la
trompe en bandoulire de droite  gauche, la conque sous le bras. Il
tait coiff d'un feutre  larges bords, la plume de hron dans la
ganse, et son profil, termin par une petite barbe rousse, rappelait
celui du chevreuil.

Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!

Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tte entre les mains, d'un
air dsespr, tandis que Sbalt passait tranquillement sa trompe
par-dessus sa tte, et la dposait sur la table.

Eh bien! Sbalt, s'cria Gdon, parle donc!

Puis, me regardant, il ajouta:

La sorcire rde autour du chteau.

Cette nouvelle m'et t parfaitement indiffrente avant les
confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait
des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille;
ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait,  tout prix, les
connatre.

Un instant, Messieurs, un instant, dis-je  Sperver et  son ami le
veneur; avant tout, je voudrais savoir d'o vient la Peste-Noire.

Sperver me regarda tout bahi.

Eh! fit-il, Dieu le sait!

--Bon! A quelle poque prcise arrive-t-elle en vue du Nideck?

--Je te l'ai dit: huit jours avant Nol; tous les ans.

--Et elle y reste?

--De quinze jours  trois semaines.

--Avant on ne la voit pas? mme de passage? ni aprs?

--Non.

--Alors, il faut s'en saisir absolument, m'criai-je; cela n'est pas
naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'o elle
vient.

--S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!

Et il secoua la tte d'un air mlancolique.

Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ...
mais c'est plus facile  dire qu' faire.... Si l'on osait lui envoyer
une balle ...  la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez
prs de temps  autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant  la
prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue!
Ecoute Sbalt, et tu verras!

Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croises, me
regarda et dit:

Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du
Nideck. La neige tait  pic sur les bords. J'allais, ne songeant 
rien, quand une trace attire mes yeux: elle tait profonde, et prenait
le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis
remonter  gauche. Ce n'tait ni la brosse du livre qui n'enfonce
pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trfle du loup: c'tait un
creux profond, un vritable trou.--Je m'arrte ... je dblaye, pour
voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire!

--En tes-vous bien sur?

--Comment, si j'en suis sr? je connais le pied de la vieille mieux
que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil  terre ... je
reconnais les gens  leur trace.... Et puis un enfant lui-mme ne s'y
tromperait pas.

--Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulirement?

--Il est petit  tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long,
le contour net, l'orteil trs-rapproch des autres doigts, qui sont
presss comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied
admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tomb amoureux
de ce pied-l. Chaque fois que je le rencontre, a me produit une
impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit
celui de la Peste-Noire!

Et le brave garon, joignant les mains, se prit  regarder les dalles
d'un air mlancolique.

Eh bien! ensuite, Sbalt? dit Sperver avec impatience.

--Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets
aussitt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la
vieille au gte; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait
faire. Je grimpe sur le talus du sentier,  deux portes de carabine
du Nideck; je descends la cte, gardant toujours la piste  droite:
elle longeait la lisire du Rhethal. Tout  coup, elle saute le foss
du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voil qu'en regardant par
hasard, un peu  gauche, j'aperois une autre trace, qui avait suivi
celle de la Peste-Noire. Je m'arrte.... Serait-ce Sperver? ou bien
Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon
tonnement: a n'tait personne du pays! Je connais tous les pieds du
Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-l ne ressemblait pas
aux ntres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'tait une
sorte de botte souple et fine, avec des perons qui laissaient une
petite raie derrire,--la botte, au lieu d'tre ronde par le bout,
tait carre; la semelle, mince et sans clous, pliait  chaque pas.
La marche, rapide et courte, ne pouvait tre que celle d'un homme de
vingt  vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup
d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.

--Qui cela peut-il tre?

Sbalt haussa les paules, carta les mains et se tut.

Qui peut avoir intrt  suivre la vieille? demandai-je en
m'adressant  Sperver.

--Eh! fit-il d'un air dsespr, le diable seul pourrait le dire.

Nous restmes quelques instants mditatifs.

Je reprends la piste, poursuivit enfin Sbalt; elle remonte de
l'autre ct, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet
autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-mme: Oh! vieille
peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espce, le mtier de
chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme
un ngre! Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du
Schneberg. Dans cet endroit, le vent avait souffl; la neige me
montait jusqu'aux cuisses: c'est gal, il faut que je passe! J'arrive
sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste!
Je m'arrte, et je vois qu'aprs avoir pitin  droite et  gauche,
les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de
Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre ct du torrent:
rien! La vieille coquine avait remont ou descendu la rivire, en
marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, O aller? A droite
... ou  gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au
Nideck.

--Tu as oubli de parler de son djener, dit Sperver.

--Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle
avait allum du feu ... la place tait toute noire.... Je posai la
main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait
prouv que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle
tait froide comme glace.... Je remarquai tout prs de l un collet
tendu dans les broussailles....

--Un collet?...

--Oui; il parat que la vieille sait tendre des piges.... Un livre
s'y tait pris; sa place restait encore empreinte dans la neige,
tendue tout au long. La sorcire avait allum du feu pour le faire
cuire: elle s'tait rgale!

--Et dire, s'cria Sperver furieux en frappant du poing sur la table,
dire que cette vieille sclrate mange de la viande, tandis que, dans
nos villages, tant d'honntes gens se nourrissent de pommes de terre!
Voil ce qui me rvolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!...

Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pense; il plit, et, tous
trois, nous restmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche
bante.

Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journes d'hiver
... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la
plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait
prs de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la
bte et t sur le seuil de la tour!

On a souvent parl du rugissement du lion grondant le soir dans
l'immensit du dsert.... Mais si l'Afrique, brlante, calcine,
rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain
de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix
trange, conforme  ce morne tableau de l'hiver, o tout sommeille, o
pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du
loup!

A peine ce cri lugubre s'tait-il fait entendre, qu'une autre voix
formidable, celle de soixante chiens, y rpondait dans les remparts du
Nideck. Toute la meute se dchanait  la fois: les aboiements lourds
des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements
criards des pagneuls, la voix mlancolique des bassets qui pleurent,
tout se confondait avec le cliquetis des chanes, les secousses des
chenils branls par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement
continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'tait le chant de ce
concert infernal!

Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant
son regard au pied de la tour:

Est-ce qu'un loup serait tomb dans les fosss? dit-il.

Mais le hurlement partait de l'intrieur. Alors, se tournant de notre
ct: Fritz!... Sbalt!...s'cria-t-il, arrivez!... Nous descendmes
les marches quatre  quatre et nous entrmes dans la salle d'armes.
L, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les votes
sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les
chiens s'enrouaient de rage; leurs chanes s'entrelaaient; ils
s'tranglaient peut-tre.

Sperver tira son couteau de chasse, Sbalt en fit autant; ils me
prcdrent dans la galerie.

Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver,
alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sbalt allongeait
ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un
pressentiment nous annonait quelque chose d'abominable.

En courant vers les appartements du comte, nous vmes toute la maison
sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au
hasard, se demandant:

Qu'est-ce qu'il y a? D'o viennent ces cris?

Nous pntrmes, sans nous arrter, dans le couloir qui prcde la
chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrmes dans le vestibule
la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer
avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse vanouie, la
tte renverse, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.

Nous passmes prs d'elle si vite, que c'est  peine si nous
entrevmes cette scne pathtique. Depuis elle m'est revenue en
mmoire, et la tte ple d'Odile retombant sur l'paule de la bonne
femme m'apparat comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge
au couteau sans se plaindre, tu d'avance par l'effroi.

Enfin nous tions devant la chambre du comte.

Le hurlement se faisait entendre derrire la porte.

Nous nous regardmes en silence, sans chercher  nous expliquer la
prsence d'un tel hte; nous n'en avions pas le temps; les ides
s'entrechoquaient dans notre esprit.

Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse  la
main, il voulut s'lancer dans la chambre; mais il s'arrta sur le
seuil, immobile comme ptrifi.

Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme:
ses yeux semblaient jaillir de sa tte, et son grand nez maigre se
recourbait en griffe sur sa bouche bante.

Je regardai par-dessus son paule, et ce que je vis me glaa
d'horreur.

Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la
tte basse, incline sous les tentures rouges, les yeux tincelants,
poussait des hurlements lugubres!

Le loup ... c'tait lui!...

Ce front plat ... ce visage allong en pointe ... cette barbe
rousstre, hrisse sur les joues ... cette longue chine maigre ...
ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout
... rvlait la bte fauve cache sous le masque humain!

Parfois il se taisait une seconde pour couter, et faisait vaciller
les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tte ... puis il
reprenait son chant mlancolique.

Sperver, Sbalt et moi, nous tions clous  terre, nous retenions
notre haleine, saisis d'pouvante.

Tout  coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il
leva la tte et prta l'oreille.

L-bas!... l-bas!... sous les hautes forts de sapins charges
de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait
augmenter en se prolongeant, et bientt nous l'entendmes dominer le
tumulte de la meute: la louve rpondait au loup!

Alors Sperver, se tournant vers moi, la face ple et le bras tendu
vers la montagne, me dit  voix basse:

coute la vieille!

Et le comte, immobile, la tte haute, le cou allong, la bouche
ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait
cette voix lointaine perdue au milieu des gorges dsertes du
Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie pouvantable rayonnait sur
toute sa figure.

En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'cria:

Comte de Nideck, que faites-vous?

Le comte tomba comme foudroy. Nous nous prcipitmes dans la chambre
pour le secourir....

La troisime attaque commenait:--elle fut terrible!


IX

Le comte de Nideck se mourait!

Que peut l'art en prsence de ce grand combat de la vie et de la mort?
A cette heure dernire o les lutteurs invisibles s'treignent corps 
corps, se pressent haletants, se renversent et se relvent tour  tour
... que peut le mdecin?

Regarder, couter et frmir!

Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort,
elle s'y repose, elle y puise le courage, du dsespoir. Mais bientt
son ennemi l'y suit. Alors, s'lanant  sa rencontre, elle l'treint
de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus prs de l'issue
fatale.

Et le malade, baign de sueur froide, l'oeil fixe, les bras
inertes, ne peut rien pour lui-mme. Sa respiration, tantt courte,
embarrasse, anxieuse, tantt longue, large et profonde, marque les
diffrentes phases de cette bataille pouvantable.

Et les assistants se regardent.... Ils pensent: Un jour, cette mme
lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera
dans son antre, comme l'araigne la mouche. Mais la vie ... elle
... l'me, dployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en
s'criant: J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu! Et
d'en bas, la mort, la regardant s'lever, ne pourra la suivre: elle
ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprme!.... certitude de
l'immortalit ... esprance de justice ... quel barbare pourrait vous
arracher du coeur de l'homme?...

Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie
commenait: le pouls brusque, irrgulier, avait des dfaillances ...
des interruptions ... puis des retours soudains....

Il ne me restait plus qu' voir mourir cet homme ... je tombais de
fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.

Je dis  Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son matre.

Le pauvre garon tait dsol; il se reprochait son exclamation
involontaire: Comte de Nideck, que faites-vous? et s'arrachait les
cheveux de dsespoir.

Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant  peine eu le temps de
prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.

Un bon feu brillait dans la chemine. Je me jetai tout habill sur mon
lit et le sommeil ne tarda pas  venir; ce sommeil lourd, inquiet, que
l'on s'attend  voir interrompre par des gmissements et des pleurs.

Je dormais ainsi, la face tourne vers le foyer, dont la lumire
ruisselait sur les dalles.

Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil
cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses
grandes ailes rouges et fatiguait mes paupires.

Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir
d'o provenaient ces alternatives de lumire et d'obscurit.

La plus trange surprise m'attendait:

Sur le fond de l'tre,  peine clair par quelques braises encore
ardentes, se dtachait un profil noir: la silhouette de la Peste!

Elle tait accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.

Je crus d'abord  une illusion, suite naturelle de mes penses depuis
quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux
arrondis par la crainte.

C'tait bien elle: calme, immobile, les jambes recoquilles entre ses
bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou
repli, son nez en bec d'aigle, ses lvres contractes.

J'eus peur!

Comment la Peste-Noire tait-elle l?--Comment avait-elle pu arriver
dans cette haute tour, dominant les abmes?

Tout ce que m'avait racont Sperver de sa puissance mystrieuse me
parut justifi!...--La scne de Lieverl grondant contre la muraille
me passa devant les yeux comme un clair!....--Je me blottis dans
l'alcve, respirant  peine, et regardant cette silhouette immobile,
comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.

La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la chemine taill
dans le roc ... ses lvres marmotaient je ne sais quoi!

Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison
du silence et de l'immobilit de cette apparition surnaturelle.

Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une
brindille de sapin, il y eut un clair: la brindille se tordit en
sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la
salle.

Cet clair suffit pour me montrer la vieille revtue d'une antique
robe de brocart  fond pourpre tournant au violet et roide comme du
carton; un lourd bracelet  son poignet gauche; une flche d'or dans
son paisse chevelure grise tordue sur la nuque.

Ce fut comme une vocation des temps passs.

Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle
aurait profit de mon sommeil pour les excuter.

Cette pense commenait  me rassurer un peu, quand tout  coup elle
se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit,
tenant  la main une torche qu'elle venait d'allumer.

Je m'aperus alors que ses yeux taient fixes, hagards....

Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps
ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lvres!

Et la vieille, penche sur moi, entre les rideaux, me regardait avec
un sourire trange... Et j'aurais voulu me dfendre, appeler... mais
son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.

Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la
dure de l'ternit....

Qu'allait-elle entreprendre?

Je m'attendais  tout.

Subitement, elle tourna la tte, prta l'oreille, puis, traversant la
salle  grands pas, elle ouvrit la porte.

Enfin j'avais recouvr une partie de mon courage.... La volont me mit
debout comme un ressort.... Je m'lanai sur les pas de la vieille,
qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute
grande ouverte.

J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous
la vote en ogive du chteau donnant sur la plate-forme, j'aperus,
qui?

Le comte de Nideck lui-mme!

Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revtu d'une norme peau
de loup, dont la mchoire suprieure s'avanait en visire sur son
front, les griffes sur ses paules, et dont la queue tranait derrire
lui sur les dalles.

Il portait de ces grands souliers forms d'un cuir pais cousu comme
une feuille roule; une griffe d'argent serrait la peau autour de
son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixit
glaciale, tout annonait l'homme fort, l'homme du commandement:--le
matre!

En face d'un tel personnage, mes ides se heurtrent, se confondirent.
La fuite n'tait pas possible. J'eus encore la prsence d'esprit de me
jeter dans l'embrasure de la fentre.

Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se
parlrent  voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien
entendre, mais leurs gestes taient expressifs: la vieille indiquait
le lit!

Ils s'approchrent de la chemine sur la pointe des pieds.... L, dans
l'ombre de la trave, la Peste-Noire droula un grand sac en souriant.

A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut prs du
lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitrent ... son corps
disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses
jambes encore appuye sur les dalles et la queue de loup ondoyant de
droite  gauche.

Vous eussiez dit une scne de meurtre!

Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus
pouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la reprsentation muette
d'un tel acte.

La vieille accourut  son tour, dployant le sac.

Les rideaux s'agitrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce
qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang
se rpandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'tait
la neige attache aux pieds du comte, et qui se fondait  la chaleur.

Je considrais encore cette trane noire, sentant ma langue se glacer
jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.

La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les
poussaient avec la prcipitation du chien qui gratte la terre; puis
le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son paule, et se
dirigea vers la porte. Le drap tranait derrire lui; la vieille le
suivait avec sa torche. Ils traversrent la courtine.

Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout
bas!

Deux minutes ne s'taient pas coules, que je m'lanais sur leurs
traces, entran par une curiosit subite, irrsistible.

Je traversai la courtine en courant, et j'allais pntrer sous l'ogive
de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit  mes pieds;
un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ...
tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle
devenait imperceptible par la distance.

Je descendis  mon tour les premires marches de l'escalier, me
guidant sur cette lueur lointaine.

Tout  coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le
fond du prcipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de
descendre, sr de pouvoir remonter dans la tour,  dfaut d'autre
issue.

Bientt les marches cessrent. Je promenai les yeux autour de moi et
je dcouvris,  gauche, un rayon de lune trbuchant sous une porte
basse,  travers de grandes orties et des ronces charges de givre.
J'cartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis  la
base du donjon de Hugues.

Qui aurait suppos qu'un trou pareil montait au chteau? Qui l'avait
enseign  la vieille? Je ne m'arrtai point  ces questions.

La plaine immense s'tendait devant moi, blouissante de lumire comme
en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec
ses rochers  pic, ses gorges et ses ravins, se droulait  l'infini.

L'air tait froid, calme; je me sentis rveill, comme subtilis par
cette atmosphre glaciale. Mon premier regard fut pour reconnatre la
direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'levait
lentement sur la colline,  deux cents pas de moi. Elle se dcoupait
sur le ciel, piqu d'toiles sans nombre.

Je les atteignis  la descente du ravin.

Le comte marchait lentement, le suaire tranait toujours.... Son
attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose
d'automatique.

Ils allaient,  vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de
l'Altenberg, tantt dans l'ombre, tantt en pleine lumire, car la
lune brillait d'un clat surprenant. Quelques nuages la suivaient
de loin, et semblaient tendre vers elle leurs grands bras pour la
saisir; mais elle leur chappait toujours, et ses rayons, froids comme
des lames d'acier, me pntraient jusqu'au coeur.

J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait  suivre le
funbre cortge.

A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les
broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes
pas, la feuille se traner au souffle de la bise... Je me vois
suivre ces deux tres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle
puissance mystrieuse m'entranait dans leur courant.

Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands htres, nus,
dpouills... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent
sur les rameaux infrieurs, et traversent le chemin combl de
neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrire moi.

Je retourne brusquement la tte et ne vois rien.

Nous venions d'atteindre une ligne de rochers  la crte de
l'Altenberg; derrire ces rochers coule le torrent du Schneberg ...,
mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est  peine si un
filet d'eau serpente sous leur couche paisse de glace ... la solitude
n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce
qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!

Le comte de Nideck et la vieille trouvrent une brche faite dans
le roc ... ils montrent tout droit ... sans hsiter ... avec une
certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour
les suivre.

A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abme, je me
vis  trois pas d'eux, et, de l'autre ct, j'aperus un prcipice
sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schneberg alors
pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui
bondit, entranant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les
broussailles, et dvidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa
racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilit de la mort,
et ces deux personnages silencieux, procdant  leur oeuvre sinistre
avec l'impassibilit de l'automate ... tout cela renouvela mes
terreurs.

La nature elle-mme semblait partager mon pouvante. Le comte avait
dpos son fardeau, la vieille et lui le balancrent un instant au
bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abme.... Et les
meurtriers se penchrent....

Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le
vois descendre ... descendre ... comme le cygne frapp  la cime des
airs ... l'aile dtendue ... la tte renverse ... tourbillonnant dans
la mort.

Il disparut dans les profondeurs du prcipice.

En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la
voila lentement de ses contours bleutres; les rayons se retirrent.

La vieille, tenant le comte par la main, et l'entranant avec une
rapidit vertigineuse, m'apparut une seconde.

Le nuage tait en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans
risquer de me prcipiter dans l'abme.

Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage.
Je regardai. J'tais seul  la pointe du roc; la neige me montait
jusqu'aux genoux.

Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis  courir
vers le chteau, boulevers comme si j'eusse commis un crime!....

Quant au seigneur du Nideck et  la vieille, je ne les voyais plus
dans la plaine.


O taient-ils? Comment avaient-ils disparu?


X

J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle
j'tais sorti.

Tant d'inquitudes et d'motions successives commenaient  ragir sur
ma tte; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie
ne jouait pas un rle dans mes ides, ne pouvant me rsoudre  croire
 ce que j'avais vu, et cependant effray de la lucidit de mes
perceptions.

Cet homme qui lve un flambeau dans les tnbres, qui hurle comme un
loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en
omettre un geste, une circonstance ... le moindre dtail ... qui
s'chappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout
cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me
produisait l'effet d'un cauchemar.

Je courais, haletant, gar par les neiges, ne sachant de quel ct me
diriger.

Le froid devenait plus vif  l'approche du jour.... Je grelottais....
Je maudissais Sperver d'tre venu me prendre  Tubingue, pour me
lancer dans cette aventure hideuse.

Enfin, extnu, la barbe charge de glaons, les oreilles  demi
geles, je finis par dcouvrir la grille et je sonnai  tour de bras.

Il tait alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit
terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adosse contre le roc,
prs du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le
bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couch,
peut-tre endormi.

Je sonnai de nouveau.

A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la
porte, d'un accent furieux:

Qui est l!

--Moi ... le docteur Fritz!

--Ah! c'est diffrent.... _Voyons voir._

Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour
extrieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant  travers
la grille:

Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couch
l-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'tait vous qui
sonniez? Tiens! tiens! C'est donc a que Sperver est venu me demander
vers minuit si personne n'tait sorti... J'ai rpondu que non.... et,
de fait, je ne vous avais pas vu.

--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous
m'expliquerez cela plus tard.

--Allons, allons, un peu de patience.

Et le bossu lentement, lentement, dfaisait le cadenas et roulait la
grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds  la
tte.

Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne
pouvez entrer au chteau... Sperver en a ferm la porte intrieure ...
je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille
suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite
chambre merveilleuse. Ce n'est  proprement parler qu'un rduit ...
mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si prs.

Sans rpondre  son bavardage, je le suivais rapidement.

Nous entrmes dans la _cassine_, et, malgr mon tat de conglation
presque totale, je ne pus m'empcher d'admirer le dsordre pittoresque
de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuye d'un ct
contre le roc, et de l'autre sur un mur de six  sept pieds de haut,
laissait voir ses poutres noircies, s'tayant jusqu'au fate.

L'appartement se composait d'une pice unique, orne d'un grabat que
le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de
deux petites fentres  carreaux hexagones, o la lune avait dteint
ses rayons nacrs de rose et de violet. Une grande table carre
en occupait le milieu. Comment cette grande table de chne massif
tait-elle entre par cette petite porte?.. Il et t difficile de le
dire.

Quelques tablettes ou tagres soutenaient des rouleaux de parchemin,
de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table tait ouvert un
immense volume  majuscules peintes,  reliure de peau blanche, 
fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil
de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre
garni d'un coussin de duvet, o l'chine anguleuse et le coxal
biscornu de Knapwurst avaient laiss leur empreinte, compltaient
l'ameublement.

Je passe l'critoire, les plumes, le pot  tabac, les cinq ou six
pipes parses  droite et  gauche, et dans un coin le petit pole
de fonte  porte basse, ouverte, ardente, lanant parfois une gerbe
d'tincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fche et lve
la patte.

Tout cela tait plong dans cette belle teinte brune d'ambre enfum
qui repose la vue, et dont les vieux matres flamands ont emport le
secret.

Vous tes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit
Knapwurst, lorsque nous fmes commodment installs, lui devant son
volume, moi les mains contre le tuyau du pole.

--Oui, d'assez bonne heure, lui rpondis-je; un bcheron du
Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'tait donn de la
hache dans le pied gauche.

Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une
petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.

Vous ne fumez pas, docteur?

--Pardon.

--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'tais l, fit-il en
tendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'tais  lire les
chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonn.

Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.

Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.

--Oui, Monsieur... fit-il de mme.

Et nous rmes ensemble.

C'est gal, reprit-il, si j'avais su que c'tait vous, j'aurais
interrompu le chapitre.

Il y eut quelques instants de silence.

Je considrais la physionomie vraiment htroclite du bossu, ces
grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plisss, ce nez
tourment, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux 
double tage. Je trouvais  la figure de Knapwurst quelque chose de
socratique, et, tout en me chauffant, en coutant le feu ptiller, je
rflchissais au sort trange de certains hommes:

Voil ce nain, me disais-je, cet tre difform, rabougri, exil dans
un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrire la plaque de
l'tre; voil ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes
chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades
et des halali ... le voil qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne
songeant qu'aux temps couls, tandis que tout chante ou pleure autour
de lui ... que le printemps, l't, l'hiver, passent et viennent
regarder, tour  tour,  travers ses petites vitres ternes, gayant,
chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres
tres se livrent aux entranements de l'amour, de l'ambition, de
l'avarice ... esprent ... convoitent ... dsirent... lui n'espre
rien, ne convoite, ne dsire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux
fixs sur un vieux parchemin, il rve ... il s'enthousiasme pour des
choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais exist ... ce qui
revient au mme:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?--
Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son chine
en trapze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent
leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans
ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractres
latins, trusques ou grecs. Il s'extasie, il se lche les lvres,
comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'tend
sur un grabat, les jambes croises, croyant avoir fait sa suffisance.
Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'chelle, qu'on
trouve l'application svre de tes lois, l'accomplissement du devoir?

Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine
du pole me pntrait. Je me sentais renatre dans cette atmosphre
enfume de tabac et de rsine odorante.

Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau
la main sur l'in-folio:

Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir
du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de
vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophtes!

--Comment cela, Monsieur Knapwurst?

--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime a! Ces vieux
feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps
couls, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles
s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des
Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races
fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts
faits, leurs expditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances,
leurs antiques prtentions, leurs conqutes accomplies ... et depuis
longtemps effaces?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins?
Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils
n'avaient jamais t ..., eux et tout ce qui les touchait de prs ou
de loin!.... Leurs grands chteaux, leurs palais, leurs forteresses
tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!....
De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire
... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!

II y eut un silence. Knapwurst reprit:

Et dans ces temps lointains,--o les grands chevaliers allaient
guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et
quelquefois moins!--avec quel ddain ne regardaient-ils pas ce pauvre
petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habill de ratine,
l'critoire  la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume
pour fanon! Combien ne le mprisaient-ils pas, disant:

Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon  rien, il ne
fait rien, ne peroit point nos impts et n'administre point nos
domaines, tandis que nous, hardis, bards de fer, la lance au poing,
nous sommes tout! Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable
traner la semelle, grelotter en hiver, suer en t, moisir dans sa
vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre  la
poussire de leurs chteaux,  la rouille de leurs armures!

--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les
vnre. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empchent les
vieilles murailles de s'crouler et de disparatre tout  fait.

En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pense
attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.

Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient tolr, protg ses anctres!
Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.

J'en fus tout surpris.

Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?

--Oui, Monsieur, tout seul, rpondit-il non sans quelque vanit, le
latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'taient des
livres du comte, mis au rebut; ils me tombrent dans les mains ...
je les dvorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck,
m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'tonna: Qui
donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-mme, Monseigneur. Il me
posa quelques questions. J'y rpondis assez bien. Parbleu! dit-il,
Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste. Et
il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela
trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuillet. Quelquefois, le comte,
me voyant sur mon chelle, s'arrte un instant, et me demande: Eh!
que fais-tu donc l, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille,
Monseigneur.--Ah! et a te rjouit?

--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la
gloire des Nideck? Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je
veux.

--C'est donc un bien bon matre, monsieur Knapwurst?

--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en
joignant les mains; il n'a qu'un dfaut.

--Et lequel?

--De n'tre pas assez ambitieux.

--Comment?

--Oui, il aurait pu prtendre  tout. Un Nideck! l'une des plus
illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'
vouloir ... il serait ministre, ou feld-marchal.... Eh bien! non; ds
sa jeunesse, il s'est retir de la politique;--sauf la campagne de
France qu'il a faite  la tte d'un rgiment qu'il avait lev  son
compte,--sauf cela, il a toujours vcu loin du bruit, de l'agitation,
simple, presque ignor, ne s'inquitant que de ses chasses.

Ces dtails m'intressaient au plus haut point. La conversation
prenait d'elle-mme le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je
rsolus d'en profiter.

Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?

--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes
passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dpourvu
d'ambition, se prsente dans une haute ligne, c'est un malheur.
Il laisse dchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des
exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la
perte des noms illustres.

J'tais tonn; toutes mes suppositions sur l'existence passe du
comte croulaient.

Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a prouv des
malheurs!....

--Lesquels?

--Il a perdu sa femme....

--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait
pouse par amour... C'tait une Zan ... vieille et bonne noblesse
d'Alsace, mais ruine par la rvolution. La comtesse Odette faisait
le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui
trana cinq ans. Ah! tout fut puis pour la sauver; ils firent
ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et
succomba quelques semaines aprs leur retour. Le comte faillit en
mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa
meute, ses chevaux, il laissait tout dprir. Le temps a fini par
calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste
l,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec motion
--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures
font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi,
vers le printemps, quand l'herbe crot sur les tombes ... et en
automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste,
le comte n'a pas voulu se remarier: il a report toute son affection
sur sa fille.

--Ainsi ce mariage a toujours t heureux?

--Heureux! Il tait une bndiction pour tout le monde.

Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un
crime. Il fallait me rendre  l'vidence. Mais alors, cette
scne nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre
pouvantable, ce remords dans le rve entranant les coupables 
trahir leur pass, qu'tait-ce donc?

Je m'y perdais!

Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.

Alors, le froid glacial qui m'avait saisi tait dissip; je me sentais
dans cette douce quitude qui suit les grandes fatigues, lorsque
tendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, envelopp d'un nuage de
fume, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on coute le duo du
grillon et de la bche qui siffle dans la flamme.

Nous restmes bien un quart d'heure ainsi.

Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille? me
hasardai-je  dire.

Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque
hostile:

Je sais, je sais!

Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de
nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:

Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop
bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.

--Sans doute, mais le fait est positif.

--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une
fois les crises passes, toute son affection pour mademoiselle Odile
rparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait
pas plus enjou, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie,
son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter  cheval pour
lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et
rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait
voulu en confier la commission  personne, pas mme  Sperver, qu'il
aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un dsir devant
lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le
comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre pre et
le meilleur matre qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui
ravagent ses forts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait
pendre sans misricorde; lui, il les tolre, il en fait mme des
gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait
encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes
au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au chteau!

Dcidment, c'tait  confondre toutes mes suppositions. Je me pris le
front entre les mains et je rvai longtemps.

Knapwurst, supposant que je dormais, s'tait remis  sa lecture.

Le jour gristre pntrait alors dans la _cassine_.... La lampe
plissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le chteau.

Tout  coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un
devant les fentres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gdon parut
sur le seuil.


XI

La pleur de Sperver et l'clat de son regard annonaient de nouveaux
vnements; cependant il tait calme et ne parut pas tonn de ma
prsence chez Knapwurst.

Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.

Je me levai sans rpondre et je le suivis.

A peine tions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras,
et m'entrana vivement vers le chteau.

Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant  mon
oreille.

--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?

--Non, elle est tout  fait remise; mais il se passe quelque chose
d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le
comte prs de rendre l'me, je vais pour veiller la comtesse; au
moment de sonner, le coeur me manque: Pourquoi l'attrister? me
dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tt; et puis l'veiller
au milieu de la nuit, si faible et dj toute brise par tant de
secousses, a suffirait pour la tuer du coup! Je reste l dix minutes
 rflchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre
du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme 
l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre
dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tte, et me voil
de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je
sonne; elle parat en criant: Mon pre est mort?--Non....--Il a
disparu?--Oui, Madame.... J'tais sorti un instant.... Lorsque je
suis rentr....--Et le docteur Fritz ... o est-il?--Dans la tour de
Hugues.--Dans la tour de Hugues! Elle s'enveloppe de sa robe de
chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure
aprs, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et ple
... ple ... enfin a faisait piti.... Elle pose sa lampe sur la
chemine, et me dit, en me regardant: C'est vous qui avez install
le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez
jamais le mal que vous avez fait.... Je voulais rpondre. Cela
suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je
veillerai moi-mme.... Demain matin, vous irez prendre le docteur
Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amnerez.... Pas de bruit! vous
n'avez rien vu!... vous ne savez rien!

--C'est tout, Sperver?

Il inclina la tte gravement.

Et le comte?

--Il est rentr.... Il va bien!

Nous tions arrivs dans l'antichambre... Gdon frappa doucement  la
porte, puis il ouvrit, annonant:

Le docteur Fritz!

Je fis un pas, j'tais en prsence d'Odile ... Sperver s'tait retir
en fermant la porte.

Une impression trange se produisit dans mon esprit  la vue de la
jeune comtesse, ple, debout, la main appuye sur le dossier d'un
fauteuil, les yeux brillant d'un clat fbrile et vtue d'une longue
robe de velours noir.

Elle tait calme et fire.

Je me sentis tout mu.

Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un sige, veuillez vous
asseoir, j'ai  vous entretenir d'une chose grave.

J'obis en silence.

Elle s'assit  son tour et parut se recueillir.

La fatalit, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux
bleus, la fatalit ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle
des deux, vous a rendu tmoin d'un mystre o se trouve engag
l'honneur de ma famille.

Elle savait tout.

Je restai stupfait.

Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul....

--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!

Puis d'un accent  fendre l'me:

Mon pre n'est point coupable! cria-t-elle.

Je frmis, et les mains tendues:

Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus
belles, des plus noble? qu'il soit possible de rver.

Odile s'tait leve  demi, comme pour protester contre toute pense
hostile  son pre; en m'entendant le dfendre moi-mme, elle
s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.

Soyez bni, Monsieur, murmurait-elle, soyez bni; je serais morte 
la pense qu'un soupon....

--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos ralits les vaines
illusions du somnambulisme?

--C'est vrai, Monsieur, je m'tais dit cela, mais les apparences ...
je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais d me souvenir que le
docteur Fritz est un honnte homme....

--De grce, Madame, calmez-vous.

--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ...
j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si
longtemps enferm dans mon me ... il me tuait ... j'en serais morte
... comme ma mre!... Dieu m'a prise en piti ... il vous en a confi
la moiti ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...

Elle ne put continuer; les sanglots l'touffaient.

Les natures fires et nerveuses sont ainsi faites. Aprs avoir vaincu
la douleur, aprs l'avoir emprisonne, enfouie et comme crase dans
les profondeurs de l'me, elles passent, sinon heureuses, du moins
indiffrentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur
lui-mme pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un
dchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'croule,
tout disparat. L'ennemi vaincu se relve plus terrible qu'avant sa
dfaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs
frmissements agitent le corps, et les sanglots soulvent la poitrine,
et les larmes, trop longtemps contenues, dbordent des yeux,
abondantes et presses comme une pluie d'orage.

Telle tait Odile!

Enfin, elle releva la tte, essuya ses joues baignes de larmes, et,
s'tant accoude au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les
yeux fixs sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix
lente et mlancolique:

Quand je descends dans le pass, Monsieur..., quand je remonte
jusqu'au premier de mes rves, je vois ma mre!--c'tait une femme
grande, ple et silencieuse ... elle tait jeune encore  l'poque
dont je parle: elle avait trente ans  peine, et pourtant on lui en
et au moins donn cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front
pensif. Ses joues amaigries, son profil svre, ses lvres toujours
contractes par une pression douloureuse, donnaient  ses traits un
de ces caractres tranges, o viennent se rflchir la douleur et
l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille
femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fire ...
ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un rve de
l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entires dans cette
mme salle ... la tte penche ... Et moi ... je courais ... heureuse
... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre
enfant ... que ma mre tait triste ... ne comprenant pas ce qu'il
y avait de profonde mlancolie sous ce front couvert de rides!...
J'ignorais le pass... le prsent pour moi ... c'tait la joie ... et
l'avenir ... oh! l'avenir ... c'taient les jeux du lendemain!

Odile sourit avec amertume et reprit: Quelquefois, il m'arrivait, au
milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse
de ma mre.... Elle s'arrtait alors, baissait les yeux, et, me voyant
 ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec
un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa
tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher
dans mon me le souvenir des premires annes ... cette grande femme
ple m'est apparue comme l'image de la douleur. La voil,--fit-elle en
m'indiquant de la main un portrait suspendu au murla voil telle que
l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon pre, mais ce
terrible, et fatal secret.... Regardez!

Je me retournai, et mon regard tombant tout  coup sur le portrait que
m'indiquait la jeune fille, je me sentis frmir.

Imaginez une tte longue, ple, maigre, empreinte de la froide
rigidit de la mort, et par les orbites de cette tte, deux yeux
noirs, fixes, ardents, d'une vitalit terrible, qui vous regardent!

Il y eut un instant de silence.

Que cette femme a d souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra
douloureusement.

--J'ignore comment ma mre avait fait cette pouvantable dcouverte,
reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystrieuse de la
Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin,
tout!--Elle ne doutait pas de mon pre. Oh non! seulement, elle
mourait lentement, comme je meurs moi-mme.

Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais!

Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mre, que
son nergie seule soutenait encore, tait  la dernire
extrmit.--C'tait en hiver ... je dormais; tout  coup une main
nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se
trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre
elle m'treignait le bras, que je sentais pris comme dans un tau
de glace. Sa robe tait couverte de neige; un tremblement convulsif
agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, 
travers ses longs cheveux blancs drouls sur son visage: c'tait ma
mre! Odile, mon enfant, me dit-elle, lve-toi, habille-toi, il faut
que tu saches tout! Je m'habillai, tremblante de peur.

Alors, m'entranant  la tour de Hugues, elle me montra la citerne
ouverte. Ton pre va sortir de l, dit-elle, en m'indiquant la tour;
il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir. Et
en effet, mon pre, charg de son fardeau funbre, sortit avec la
vieille. Ma mre, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit
voir la scne de l'Altenberg. Regarde, enfant, criait-elle, il le
faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu
veilleras ton pre ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?..
Il y va de l'honneur de ta famille!--Et nous revnmes.--Quinze jours
aprs, Monsieur, ma mre mourut, me lguant son oeuvre  continuer,
son exemple  suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au
prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu dsobir
 mon pre, lui dchirer le coeur!--Me marier, c'tait introduire
l'tranger au milieu de nous. C'tait trahir le secret de notre race.
J'ai rsist! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du
comte, et, sans la crise d'hier, qui a bris mes forces et m'a
empche de veiller mon pre moi-mme, je serais encore seule
dpositaire du terrible secret!... Dieu en a dcid autrement: il a
mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger
de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais rvler ce que
vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit....

--Madame, m'criai-je en me levant, je suis tout prt....

--Non, Monsieur, dit-elle avec dignit, non, je ne vous ferai point
cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la
probit sufft aux coeurs honntes.... Ce secret, vous le garderez,
j'en suis sre.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!...
Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et
voil pourquoi je me suis crue oblige de tout vous dire.

Elle se leva lentement.

Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes
forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin
d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous tre cet ami?

Je me levai tout mu.

Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous
me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais
permettez-moi cependant d'y mettre une condition.

--Parlez, Monsieur.

--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les
obligations qu'il m'impose....

--Que voulez-vous dire?

--Un mystre plane sur votre famille; Madame; ce mystre, il faut
le pntrer  tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ...
savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'o elle vient!...

--Oh! fit-elle, en agitant la tte, c'est impossible!...

--Qui sait, Madame? la Providence avait peut-tre des vues sur moi, en
inspirant  Sperver l'ide de venir me prendre  Tubingue.

--Vous avez raison, Monsieur, rpondit-elle gravement; la Providence
ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera.
J'approuve tout d'avance!

Je portai  mes lvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein
d'admiration pour cette jeune femme si frle, et pourtant si forte
contre la douleur.

Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!


XII.

Une heure aprs ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous
sortions ventre  terre du Nideck.

Le piqueur, courb sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
Hue!...

Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinire flottante,
la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait
littralement l'air. Quant  mon petit ardennais, je crois qu'il avait
pris le mors aux dents. Lieverl nous accompagnait, voltigeant  nos
cts comme une flche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!

Les tours du Nideck taient loin, et Sperver avait pris l'avance,
comme d'habitude, lorsque je m'criai:

Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route,
dlibrons!

Il fit volte-face.

Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner  droite ou  gauche.

--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de
notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!

Un clair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux
braconnier ... ses yeux tincelrent.

Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcs d'en venir
l.

Et d'un mouvement d'paule, il fit glisser sa carabine dans sa main.

Ce geste significatif me donna l'veil.

Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de
la prendre vivante.

--Vivante?

--Sans doute ... et pour t'pargner bien des remords, je dois te
prvenir que la destine de la vieille est lie  celle de ton matre.
Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du mme coup.

Sperver ouvrit la bouche, tout stupfait. Est-ce bien vrai, Fritz?

--C'est positif.

Il y eut un long silence; nos deux chevaux,

Fox et Reppel, balanaient la tte l'un en face de l'autre, et se
saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se fliciter de
l'expdition. Lieverl billait d'impatience, allongeant et pliant
sa longue chine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait
immobile, la main sur sa carabine. Tout  coup, il la fit repasser sur
son dos et s'cria:

Eh bien! tchons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons
des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le
penses, Fritz.

Et la main tendue vers les montagnes qui se droulaient en
amphithtre autour de nous, il ajouta:

Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schneberg, l'Oxenhorn,
le Rhethl, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais
cinquante autres pics  perte de vue, jusque dans les plaines du
Palatinat; il y a l dedans des rochers, des ravins, des dfils, des
torrents et des forts, toujours des forts: ici des sapins, plus loin
des htres, plus loin des chnes. La vieille se promne au milieu de
tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue.
Allez donc la prendre.

--Si c'tait facile, o serait le mrite? Je ne t'aurais pas choisi
tout exprs.

--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-l, Fritz!... Encore si nous
tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la
patience....

--Quant  sa piste, ne t'en inquite pas, je m'en charge.

--Toi?

--Moi-mme.

--Tu te connais  trouver une piste?

--Et pourquoi pas?

--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir
plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis.

Il tait facile de voir le dpit du vieux chasseur, irrit de ce que
j'osais toucher  ses connaissances spciales. Aussi, riant dans
ma barbe, je ne me fis pas rpter l'invitation, et je tournai
brusquement  gauche, sr de couper les traces de la vieille, qui, de
la poterne, aprs s'tre enfuie avec le comte, avait d traverser la
plaine pour regagner la montagne.

Sperver marchait derrire moi, sifflant d'un air d'indiffrence, et je
l'entendais murmurer: Allez donc chercher en plaine les traces de la
Louve!... un autre se serait imagin qu'elle a d suivre la lisire
du bois, comme d'habitude.... Mais il parat qu'elle se promne
maintenant  droite et  gauche, les mains dans les poches, comme un
bourgeois de Tubingue.

Je faisais la sourde oreille, quand tout  coup je l'entendis
s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pntrant:

Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!

--Comment cela, Gdon?

--Oui, cette piste que j'aurais cherche huit jours ... tu la trouves
du premier coup. a n'est pas naturel!

--O la vois-tu donc?

--Eh! n'aie pas l'air de regarder  tes pieds!

Et m'indiquant au loin une trane blanche  peine perceptible:

La voil!

Aussitt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes aprs, nous
mettions pied  terre: c'tait bien la trace de la Peste-Noire!

Je serais curieux de savoir, s'cria Sperver en se croisant les bras,
d'o diable cette trace peut venir.

--Que cela ne t'inquite pas.

--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention  mes paroles ... je
parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir o la piste
nous mnera.

Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.

J'tais tout oreilles; lui, tout attention.

La trace est frache, dit-il  la premire inspection; elle est de
cette nuit! C'est trange, Fritz: pendant la dernire attaque du
comte, la vieille rdait autour du Nideck.

Puis, examinant avec plus de soin:

Elle est de trois  quatre heures du matin.

--Comment le sais-tu?

--L'empreinte est nette, il y a du grsil tout autour. La nuit
dernire, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il
tombait du grsil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a t
faite depuis.

--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir t faite beaucoup plus
tard:  huit ou neuf heures, par exemple.

--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de
brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passe depuis le grsil
... avant le verglas ... de trois  quatre heures du matin.

J'tais merveill de la perspicacit de Sperver.

Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en
dtacher la neige, et, me regardant d'un air rveur, il ajouta, comme
se parlant  lui-mme:

Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi,
n'est-ce pas, Fritz?

--Midi moins un quart.

--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra
suivre, pas  pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous
pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, suppos qu'elle marche
toujours,  sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route,
Fritz, en route!

Nous repartmes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers
la montagne.

Tout en galopant, Sperver me disait:

Si le bonheur voulait que cette maudite Peste ft entre dans un
trou, quelque part, ou qu'elle se ft repose une heure ou deux, nous
pourrions la tenir avant la fin du jour.

--Esprons-le, Gdon.

--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est
toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les
chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter
de chimres.... Si, par hasard, elle s'est arrte ... tant mieux ...
nous en serons plus contents ... et si elle a march toujours ... eh
bien! nous ne serons pas dcourags!... Allons, un temps de galop ...
hop! hop!... Fox!

C'est une trange situation que celle de l'homme  la chasse de son
semblable; car, aprs tout, cette malheureuse tait notre semblable;
elle tait doue comme nous d'une me immortelle; elle sentait,
pensait, rflchissait comme nous; il est vrai que des instincts
pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un
grand mystre planait sur sa destine. La vie errante avait sans doute
oblitr chez elle le sens moral, et mme effac le caractre humain;
mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit
d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.

Et pourtant, une ardeur sauvage nous entranait  sa poursuite;
moi-mme, je sentais bouillonner mon sang, j'tais dtermin  ne
reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet tre bizarre.
La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspir la mme
exaltation!

La neige volait derrire nous, et quelquefois des fragments de glace,
enlevs par le fer comme  l'emporte-pice, sifflaient  nos oreilles.

Sperver, tantt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent
... tantt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux
Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et
son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinire dveloppe, le
corsage svelte comme un lvrier, compltait l'illusion.

Lieverl, dans son enthousiasme, bondissait parfois  la hauteur de
nos chevaux, et je ne pouvais m'empcher de frmir, en songeant  sa
rencontre avec la Peste: il tait capable de la mettre en pices,
avant qu'elle et le temps de jeter un cri.

Du reste, la vieille nous donnait terriblement  courir. Sur chaque
colline, elle avait fait un crochet,  chaque monticule nous trouvions
une fausse trace.

Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais
dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est l qu'il faudra
ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bte, comme elle sait fausser la
piste!... La voil qui s'est amuse  balayer ses pas ... et puis, sur
cette hauteur expose au vent, elle s'est glisse jusqu'au ruisseau
... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des
bruyres.... Sans ces deux pas-ci, elle nous dvoyait pour sr!

Nous venions d'atteindre la lisire d'un bois de sapins. La neige,
dans ces sortes de forts, ne dpasse jamais l'envergure des rameaux.
C'tait un passage difficile. Sperver mit pied  terre pour mieux y
voir, et me fit placer  sa gauche, afin d'viter mon ombre.

Il y avait l de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de
ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte.
Aussi, n'tait-ce que dans les espaces libres, o la neige tait
tombe, que Sperver retrouvait le fil de la trace.

Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux
braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un
demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait
brusquement et s'criait:

Ne parle pas, a me trouble! Enfin nous redescendmes dans un vallon
 gauche, et Gdon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des
bruyres:

Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la
suivre en toute confiance.

--Pourquoi?

--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de
faire trois pas de ct, puis de revenir sur ses brises, d'en
faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une
claircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle dbusque
sans s'inquiter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle
bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il
ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est gal, mettons-la
toujours entre nous, et allumons une pipe.

Nous fmes halte, et le brave homme, dont la figure commenait 
s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'cria:

Fritz, ceci peut tre un des plus beaux jours de ma vie! Si nous
prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles
sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.

--Quoi?

--C'est d'avoir oubli ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentre
en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!

Il alluma son tronon de pipe, et nous repartmes.

Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente
tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied  terre
et conduire nos chevaux par la bride.

La voil qui tourne  droite, me dit Sperver; de ce ct-l les
montagnes sont  pic; l'un de nous sera peut-tre forc de tenir les
chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le
diable! on dirait que le jour baisse!

Le paysage acqurait alors une ampleur grandiose; d'normes roches
grises, charges de glaons, levaient de loin en loin leurs pointes
anguleuses, comme des cueils au-dessus d'un ocan de neige.

Rien de mlancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes
montagnes: les crtes, les ravins, les arbres dpouills, les bruyres
scintillantes de givre, prennent  vos regards un caractre d'abandon
et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous
entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se
dtacher de l'arbre,--le silence vous pse, il vous donne l'ide
incommensurable du nant!...

Que l'homme est peu de chose! Deux hivers conscutifs ... et la vie
est balaye de la terre.

Par instants l'un de nous prouvait le besoin d'lever la voix ...
c'tait une parole insignifiante:

Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!...

Ou bien:

H! Lieverl... tu baisses l'oreille.

Tout cela pour s'entendre soi-mme, pour se dire:

Oh! je me porte bien ... hum! hum!

Malheureusement, Fox et Reppel commenaient  se fatiguer; ils
enfonaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au dpart.

Et puis les dfils inextricables du Schwartz-Wald se prolongent
indfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait
le tour d'une hutte de charbonnier abandonne, plus loin elle avait
arrach des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs
elle s'tait assise au pied d'un arbre, et cela rcemment, il y avait
tout au plus deux heures, car les traces taient fraches; aussi notre
espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait 
vue d'oeil!

Chose trange, depuis notre dpart du Nideck, nous n'avions rencontr
ni bcherons, ni charbonniers, ni sgares.... Dans cette saison, la
solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de
l'Amrique du Nord.

A cinq heures, la nuit tait venue; Sperver fit halte, et me dit:

Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La
Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir
sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple,
c'est de gagner la Roche-Creuse,  vingt minutes d'ici, d'allumer un
bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Ds
que la lune se lvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille
n'est pas le diable en personne, il y a dix  parier contre un, que
nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est
impossible qu'une crature humaine puisse supporter de telles
fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sbalt lui-mme, qui est le
premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y rsisterait pas!... Voyons,
Fritz, qu'en penses-tu?

--Je pense qu'il faudrait tre fou pour agir autrement ... et d'abord
je ne me sens plus de faim.

--Eh bien donc, en route!

Il prit les devants et s'engagea dans une gorge troite, entre
deux lignes de rochers  pic. Les sapins croisaient leurs branches
au-dessus de nos ttes... Sous nos pieds coulait un torrent presque
 sec, et, de loin en loin, quelque rayon gar dans ces profondeurs
faisait miroiter le flot terne comme du plomb.

L'obscurit devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel.
Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des
retentissements bizarres, comme des clats de rire de Macaques.... Les
chos des rochers rptaient coup sur coup, et, dans le lointain, un
point bleu semblait grandir a notre approche:--c'tait l'issue de la
gorge.

Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la
Tunkelbach. C'est le dfil le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald;
il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite
du Grand Gueulard._ Au printemps,  l'poque de la fonte des neiges,
la Tunkelbach vomit l dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de
deux cents pieds. C'est un tapage pouvantable. Les eaux jaillissent
et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois
mme elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais 
cette heure, elle doit tre sche comme une poire  poudre, et nous
pourrons y faire un bon feu.

Tout en coutant Gdon, je considrais ce sombre dfil, et je me
disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du
ciel, loin de tout ce qui gaie l'me ... que cet instinct tient du
remords. En effet, les tres qui vivent en plein soleil: la chvre
debout sur son rocher pointu, le cheval emport dans la plaine, le
chien qui s'bat prs de son matre, l'oiseau qui se baigne en pleine
lumire ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour
de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil
qui brame  l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a
quelque chose de potique comme l'asile qu'il prfre ... le sanglier,
quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impntrables
o il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers  pic
... le lion, de majestueux comme les votes grandioses de sa caverne
... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les tnbres ...
la peur les accompagne; cela ressemble au remords!

Je rvais encore  ces choses, et je sentais dj l'air vif me frapper
au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout 
coup un reflet rougetre passa sur la roche  cent pieds au-dessus de
nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les
guirlandes de givre.

Ha! fit Sperver d'une voix touffs, nous tenons la vieille!

Mon coeur bondit; nous tions presss l'un contre l'autre.

Le chien grondait sourdement.

Est-ce qu'elle ne peut pas s'chapper? demandai-je tout bas.

--Non, elle est prise comme un rat dans une ratire ... _la Marmite du
Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour,
les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens,
vieille sclrate!

Il mit pied  terre dans l'eau glace, me donnant la bride de son
cheval  tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le
silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit
strident me passa par tous les nerfs.

Sperver, que vas-tu faire?

--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer.

--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai
dit: La balle qui frapperait la Peste, tuerait galement le comte!

--Sois tranquille.

Il s'loigna sans m'couter davantage. J'entendis le clapotement de
ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout  l'issue
de la gorge, noire sur le fond bleutre. Il resta bien cinq minutes
immobile. Moi, pench, attentif, je regardais, m'approchant tout
doucement. Comme il se retournait, je n'tais plus qu' trois pas.

Chut! fit-il d'un air mystrieux.... Regarde!

Au fond de l'anse, taille  pic comme une carrire dans la montagne,
je vis un beau feu drouler ses spirales d'or  la vote d'une
caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu' son costume je
reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.

Il tait immobile, le front dans les mains, et semblait rflchir.
Derrire lui, une forme noire gisait tendue sur le sol, et, plus
loin, son cheval  demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe,
l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.

Je restai stupfait:

Comment le baron de Zimmer se trouvait-il  cette heure dans cette
solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'tait-il gar?...

Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon
esprit, et je ne savais  laquelle m'arrter, quand le cheval du baron
se prit  hennir.

A ce bruit, son matre releva la tte:

Qu'as-tu donc, Donner? dit-il.

Puis,  son tour, il regarda dans notre direction, les yeux
carquills.

Cette tte ple aux artes saillantes, aux lvres minces, aux grands
sourcils noirs contracts, et creusant au milieu du front une longue
ride perpendiculaire, m'aurait frapp d'admiration dans toute autre
circonstance; mais alors un sentiment d'apprhension indfinissable
s'tait empar de mon me, et j'tais plein d'inquitude.

Tout  coup le jeune homme s'cria:

Qui va l?

--Moi, Monseigneur, rpondit aussitt Gdon en s'avanant vers lui,
moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...

Un clair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure
ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses
paules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement 
hurler d'une faon lamentable.

Qui n'est sujet  des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
Lieverl, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.

Sperver et le baron se trouvaient  cinquante pas l'un de l'autre: le
premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'paule; le
second, debout sur la plate-forme extrieure de la caverne, la tte
haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.

Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.

--Nous cherchons une femme, rpondit le vieux braconnier, une femme
qui vient tous les ans rder autour du Nideck, et nous avons l'ordre
de l'arrter!

--A-t-elle vol?

--Non.

--A-t-elle tu?

--Non, Monseigneur.

--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?

Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:

Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire
bizarre, car elle est l ... je la vois au fond de la caverne... De
quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas
que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons
droit de haute et basse justice?

Le jeune homme plit, et d'un ton rude: Je n'ai pas de comptes  vous
rendre, dit-il.

--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de
conciliation. J'agis au nom du seigneur Yri-Hans, je suis dans mon
droit, et vous me rpondez mal,

--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez
pas de votre droit... Vous me forceriez  vous dire le mien!...

--Eh bien! dites-le! s'cria le vieux braconnier, dont le grand nez se
courbait de colre.

--Non, rpondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez
pas!

--C'est ce que nous allons voir! fit Sperver en avanant vers la
caverne.

Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela,
je voulus m'lancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais
en laisse m'chappa d'une secousse et m'tendit  terre. Je crus le
baron perdu; mais, au mme instant, un cri sauvage partit du fond de
la caverne, et, comme je me relevais, j'aperus la vieille debout
devant la flamme, les vtements en lambeaux, la tte rejete en
arrire, les cheveux flottants sur les paules; elle levait au ciel
ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la
plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord
les entrailles.

Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi pouvantable ... Sperver, immobile,
l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait ptrifi. Le chien
lui-mme,  cette apparition inattendue, s'tait arrt quelques
secondes ... mais courbant tout  coup son chine hrisse de colore,
il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frmir.
La plate-forme de la caverne se trouvait  huit ou dix pieds du sol,
sans cela il l'et atteinte du premier bond. Je l'entends encore
franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se
jeter devant la vieille, en criant d'une voix dchirante:

Ma mre!... 

Puis le chien reprendre un dernier lan, et Sperver, rapide comme
l'clair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.

Cela s'tait pass dans une seconde. Le gouffre s'tait illumin, et
les chos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs
infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les tnbres aprs
l'clair.

Quand la fume de la poudre se fut dissipe, j'aperus Lieverl gisant
 la base du roc ... et la vieille vanouie dans les bras du jeune
homme. Sperver, ple, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait
tomber la crosse de sa carabine  terre, la face contracte et les
yeux a demi ferms d'indignation.

Seigneur de Blouderic, dit-il, la main tendue vers la caverne, je
viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre
mre!... Rendez grces au ciel que sa destine soit lie  celle du
comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus
... car je ne rpondrais pas du vieux Sperver!...

Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:

Mon pauvre Lieverl!... s'cria-t-il d'une voix dchirante. Ah!
voil donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ...
sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!...

Et saisissant Fox par la crinire, il voulut se mettre en selle;
mais, tout  coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tte sur
l'paule de son cheval, il se prit  sangloter comme un enfant.


XIII

Sperver venait de partir, emportant Lieverl dans son manteau. J'avais
refus de le suivre ... mon devoir,  moi, me retenait prs de la
vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer 
ma conscience.

D'ailleurs, il faut bien le dire, j'tais curieux de voir de prs cet
tre bizarre; aussi le piqueur avait  peine disparu dans les tnbres
du dfil, que je gravissais dj le sentier de la caverne.

L m'attendait un spectacle trange.

Sur un grand manteau de fourrure rousse doubl de vert, tait tendue
la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispes sur sa
poitrine ... une flche d'or dans ses cheveux gris.

Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas
de mon esprit; cette tte de vautour agite par les derniers
tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte
... tait formidable  voir.... Telle devait tre  sa dernire heure
la terrible reine Frdgonde.

Le baron,  genoux prs d'elle, essayait de la ranimer, mais au
premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse tait perdue, et ce
n'est pas sans un sentiment de piti profonde, que je me baissai pour
lui prendre le bras.

--Ne touchez pas  madame! s'cria le jeune homme d'un accent irrit;
je vous le dfends!

--Je suis mdecin, Monseigneur.

Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant:

Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il  voix basse.... Pardonnez-moi!

Il tait devenu tout ple ... ses lvres tremblaient.

Au bout d'un instant, il reprit:

Que pensez-vous?

--C'est fini.... Elle est morte!

Alors, sans rpondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front
dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme ananti.

Moi je m'accroupis prs du feu, regardant la flamme grimper  la vote
de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face
rigide de la vieille.

Nous tions l depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand
relevant tout  coup la tte, le baron me dit:

Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mre ... depuis vingt-six
ans je croyais la connatre... et voil que tout un monde de mystres
et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous tes mdecin ...
avez-vous jamais rien vu d'aussi pouvantable?

--Monseigneur, lui rpondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une
maladie qui offre un singulier caractre de ressemblance avec celle de
madame votre mre... Si vous avez assez de confiance en moi pour me
communiquer les faits dont vous avez d tre tmoin, je vous confierai
volontiers ceux qui sont  ma connaissance, car cet change pourrait
peut-tre m'offrir un moyen de sauver mon malade.

--Volontiers, Monsieur, fit-il.

Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic,
appartenant  l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait
chaque anne, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagne d'un
vieux serviteur qui possdait seul toute sa confiance.... Que cet
homme, tant sur le point de mourir, avait dsir voir en particulier
le fils de son ancien matre, et qu' cette heure suprme, tourment
sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le
voyage de sa mre en Italie n'tait qu'un prtexte pour se livrer 
des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-mme ne connaissait pas
le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'pouvantable ... car
la baronne en revenait extnue, dguenille, presque mourante, et
qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des
fatigues horribles de ces quelques jours.--Voil ce que le vieux
domestique avait racont simplement au jeune baron, croyant accomplir
en cela son devoir.--Le fils, voulant  tout prix savoir  quoi s'en
tenir, avait vrifi l'anne mme ce fait incomprhensible en suivant
sa mre d'abord jusqu' Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans
les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas 
pas.... Ces traces que Sbalt avait remarques dans la montagne ...
c'taient les siennes.

Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui
cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerait sur
l'tat de sant du comte, ni les autres circonstances de ce drame.

Nous demeurmes tous deux confondus de la concidence de ces faits,
de l'attraction mystrieuse que ces tres exeraient l'un sur l'autre
sans se connatre, de l'action tragique qu'ils reprsentaient  leur
insu, de la connaissance que la vieille avait du chteau, de ses
issues les plus secrtes, sans l'avoir jamais vu prcdemment, du
costume qu'elle avait dcouvert pour cette reprsentation, et qui ne
pouvait avoir t pris qu'au fond de quelque retraite mystrieuse,
que la lucidit magntique seule lui avait rvle.... Enfin, nous
demeurmes d'accord que tout est pouvantement dans notre existence,
et que le mystre de la mort est peut-tre le moindre des secrets que
Dieu se rserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.

Cependant, la nuit commenait  plir.... Au loin ... bien loin ...
une chouette sonnait la retraite des tnbres, de cette voix trange
qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientt se fit entendre
un hennissement dans les profondeurs du dfil ... puis, aux premires
lueurs du jour, nous vmes apparatre un traneau conduit parle
domestique du baron....--Il tait couvert de paille et de
literies....--On y chargea la vieille.

Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fch de se
dgourdir les jambes, tant rest la moiti de la nuit les pieds sur
la glace.--J'accompagnai le traneau jusqu' la sortie du dfil, et
nous tant salus gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et
bourgeois, ils prirent  gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai
vers les tours du Nideck.

A neuf heures, j'tais en prsence de mademoiselle Odile et je
l'instruisais des vnements qui venaient de s'accomplir.

M'tant rendu ensuite prs du comte, je le trouvai dans un tat fort
satisfaisant.--Il prouvait une grande faiblesse, bien naturelle aprs
les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris
possession de lui-mme et la fivre avait compltement disparu depuis
la veille au soir.

Tout marchait vers une gurison prochaine.

Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine
convalescence, je voulus retourner  Tubingue, mais il me pria si
instamment de fixer mon sjour au Nideck et me fit des conditions
tellement honntes  tous gards, qu'il me fut impossible de me
refuser  son dsir.

Je me souviendrai longtemps de la premire chasse au sanglier que
j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique
rentre aux flambeaux, aprs avoir battu les neiges du Schwartz-Wald
douze heures de suite sans quitter l'trier...--Je venais de souper et
je montais  la tour de Hugues bris de fatigue, quand passant devant
la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des
cris joyeux frapprent mes oreilles.... Je m'arrtai, et le plus
agrable spectacle s'offrit  mes regards:

Autour de la table en chne massif, se pressaient vingt figures
panouies. Deux lampes de fer, suspendues  la vote, clairaient
toutes ces faces larges, carres, bien portantes.

Les verres s'entrechoquaient!...

L, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides,
ses yeux tincelants et sa chevelure grise bouriffe; il avait 
sa droite Marie Lagoutte,  sa gauche Knapwurst ... une teinte ros
colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap
d'argent cisel, noirci par les sicles, et sur sa poitrine brillait
la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume
de chasse.

C'tait une belle figure simple et joyeuse.

Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son
grand bonnet de tulle semblait prendre la vole; elle riait, tantt
avec l'un, tantt avec l'autre.

Quant  Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tte  la hauteur
du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde norme. Puis venait
Tobie Offenloch, comme barbouill de lie de vin, tant il tait rouge;
sa perruque au bton de sa chaise, sa jambe de bois en afft sous la
table. Et, plus loin, la longue figure mlancolique de Sbalt, qui
riait tout bas en regardant au fond de son verre.

Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les
servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospre autour des
grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied
du chne.

Les yeux taient voils de douces larmes: la vigne du Seigneur
pleurait d'attendrissement!

Sur la table, un norme jambon,  cercles pourpres concentriques,
attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles
de vin du Rhin, parses au milieu des plats fleuronns, des pipes
d'Ulm  chanette d'argent et des grands couteaux  lame luisante.

La lumire de la lampe rpandait sur tout cela sa belle teinte couleur
d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, o
se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de
chasse du piqueur.

Rien de plus original que ce tableau.

La vote chantait.

Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du
burgrave Hatto-le-Noir:

    Je suis le roi de ces montagnes!

tandis que la rose vermeille du rudesheim tremblotait  chaque poil
de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la
main:

Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me
suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!

Comme je le regardais avec tonnement, car depuis la mort de Lieverl
je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave:

Nous clbrons le rtablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous
raconte des histoires!

Tout le monde s'tait retourn.

Les plus joyeuses acclamations me salurent.

Je fus entran par Sbalt, install prs de Marie Lagoutte, et mis
en possession d'un grand verre de Bohme, avant d'tre revenu de mon
bahissement.

La vieille salle bourdonnait d'clats de rire, et Sperver, m'entourant
le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure svre comme tout
brave coeur qui a un peu trop bu, s'criait:

Voil mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu' la mort!...
A la sant du docteur Fritz!...

Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave
fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie
Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sbalt,
droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjager
debout dans les hautes bruyres, rptait: A la sant du docteur
Fritz! pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et
s'parpillaient sur les dalles.

Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un
seul choc: tous les verres touchaient la table  la fois. Bravo!
s'cria Sperver.

Puis se tournant vers moi:

Fritz, dit-il, nous avons dj port la sant du comte, et celle de
mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!

Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle
attentive. Alors, je devins grave  mon tour, et je trouvai tous les
objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de
plus prs: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de
laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les
plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et
nous changions ensemble de longs regards pleins de sympathie.:

Sperver fredonnait et riait toujours. Tout  coup, posant la main sur
la bosse du nain:

Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!...
Cette bosse, voyez-vous, c'est l'cho de l'antique manoir du Nideck!

Le petit bossu, bien loin de se fcher d'un tel compliment, regarda le
piqueur avec attendrissement et dit:

Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai
racont l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur
d'un vieux reiter! Si celle fentre s'ouvrait et que l'un d'eux,
allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que
dirais-tu?

--Je lui serrerais la main et je lui dirais: Camarade, viens
t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies
que du temps de Hugues.... Regarde!

Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la
table.

Elles taient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient
de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un
regard d'azur, et je m'tonnais de n'avoir pas encore remarqu ces
roses blanches, panouies sur les tourelles du vieux manoir.

Silence!... s'cria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst
va nous rpter la lgende qu'il nous racontait tout  l'heure.

--Pourquoi pas une autre? dit le bossu.

--Celle-l me plat!

--J'en sais de plus belles.

--Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai
des raisons pour entendre la mme; fais-la courte si tu veux. Elle dit
bien des choses. Et toi, Fritz, coute!

Le nain,  moiti gris, posa ses deux coudes sur la table, et les
joues releves sur les poings, les yeux  fleur de tte, il s'cria
d'une voix perante:

Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues,
surnomm le Loup, tant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'tait
un bonnet de mailles, qui embotait tout le haume quand le chevalier
combattait. Quand il voulait prendre l'air, il tait son casque, et
se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses
paules.

Jusqu' quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitt son armure,
mais,  cet ge, il respirait avec peine.

Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils an;
son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un
chef saxon nomm Blonderic_, et leur dit:

--Votre mre la Louve, m'a prt sa griffe... son sang s'est ml au
mien..... Il va renatre par vous de sicle en sicle, et pleurer dans
les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure!
Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien,
le sang de la Louve, qui m'a fait trangler Edwige, ma premire femme
devant Dieu et la sainte glise.... Oui ... elle est morte par mes
mains ... Que la Louve soit maudite! car il est crit: JE POURSUIVRAI
LE CRIME DU PRE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT
FAITE!--

Et le vieux Hugues mourut.

Or, depuis ce temps-l, la bise pleure, la chouette crie, et les
voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve
qui pleure ... lequel renat, dit Hertzog, et renatra de sicle
en sicle, jusqu'au jour o la premire femme de Hugues,
Edwige-la-Blonde, apparatra sous la forme d'un ange au Nideck, pour
consoler et pardonner!...

Sperver, se levant alors, dtacha l'une des lampes de la torchre, et
demanda les clefs de la bibliothque  Knapwurst stupfait.

Il me fit signe de le suivre.

Nous traversmes rapidement la grande galerie sombre, puis la halle
d'armes, et bientt la salle des archives apparut au bout de l'immense
corridor.

Tous les bruits avaient cess: on et dit unchteau dsert.

Parfois, je tournais la tte, et je voyais alors nos deux ombres se
prolongeant  l'infini, glisser comme des fantmes sur les hautes
tentures, et se tordre en contorsions bizarres....

J'tais mu, j'avais peur!

Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chne, et, la torche
haute, les cheveux bouriffs, la face ple, il entra le premier.
Arriv devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la
jeune comtesse m'avait frapp lors de notre premire visite  la
bibliothque, il s'arrta et me dit d'un air solennel:

Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh
bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, prs du
vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!...

Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:

Quant  celle-l, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille
ans, elle a pleur dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle
qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverl ... mais dsormais les
comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite
... et le bon ange de la famille est de retour!_




POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU


I

Le fort de Hunebourg, taill dans le roc  la cime d'un pic escarp,
domine toute cette branche secondaire des Vosges qui spare la
Meurthe, la Moselle et la Bavire rhnane du bassin d'Alsace.

En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait  Jean-Pierre Nol,
ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amput de la jambe gauche
 Bautzen et dcor sur le champ de bataille.

Ce digne commandant tait un homme de cinq pieds deux pouces,
trs-large des paules et trs-court sur jambes. Il avait une jolie
petite bedaine, de bonnes grosses lvres sensuelles, de grands yeux
gris pleins d'nergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus
magnifiquement fleuronn de toute la chane des Vosges. Un chapeau 
claque, l'habit d'ordonnance  longues basques, la culotte bleue, le
gilet carlate, les souliers  boucles d'argent, composaient sa tenue
invariable.

Au moral, le commandant Nol aimait  rire. Il aimait aussi le
bourgogne pelure d'oignon, le filet de chevreuil, le coq de bruyres
truff, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et gnralement
toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses
enfants. Quant au Champagne frapp, l'honnte Jean-Pierre n'en parlait
qu'avec le plus grand respect; mais la vrit me force  dire que le
bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses
plus chres sympathies.

Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vtrans,
la plupart secs et maigres comme des rbles, portant de longues
capotes grises et prisant du tabac de contrebande.

On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abme, se
desscher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi
que l'eau claire de la citerne, avaient imprim sur leurs fronts le
sceau d'une incurable mlancolie.

Il y avait aussi deux sous-officiers envoys  Hunebourg pour se
reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargs;
c'taient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation
irrsistible les avait entrans vers la carrire des armes, et
la gloire s'tait naturellement fait un plaisir de les couvrir de
lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures,
et c'est  cette particularit qu'ils devaient l'honneur de servir
sous les ordres de Jean-Pierre.

Du reste, ces deux jeunes hros supportaient bravement les injustices
de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se
racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.

Telle tait l'existence pleine de varit des habitants de Hunebourg,
lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'aprs-midi, le
commandant Jean-Pierre donna tout  coup l'ordre de battre le rappel
et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite
dans la cour de la caserne, son grand chapeau  claque sur l'oreille,
ses longues moustaches retrousses et la main droite dans son gilet.

Mes enfants, s'cria-t-il en s'arrtant devant le front des troupes,
vous tes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours,
et vous arriverez, c'est moi qui vous le prdis! Je reois  l'instant
du gnral Rapp, commandant le cinquime corps, une dpche qui
m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et
Wurtembergeois, sous les ordres du gnralissime prince de
Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin  Oppenheim. Le haut
Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu' trois journes
de marche ... Il parait mme que les cosaques ont dj pouss des
reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder
dans le blanc des yeux!...

Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous
ferons sauter la boutique plutt que de nous rendre, cela va sans
dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de
rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est
mon principe! Sergent Fargs, vous allez vous vendre, avec trente
hommes, dans tous les hameaux et villages des environs,  trois lieues
du fort ...  Hazebrck, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez
main basse sur le btail, sur les comestibles, sur toutes les
substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la
garnison. Vous mettrez en rquisition toutes les charrettes pour le
transport des vivres, ainsi que les chevaux, les nes, les boeufs.
Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Ds que le
convoi sera form, vous regagnerez la place, en suivant autant que
possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le btail avec ordre
et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bte ne s'carte ...
ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques
cherche  vous envelopper, vous ne lcherez pas prise ... au contraire
... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le
troupeau sous les canons du fort. De cette manire, ceux d'entre vous
qui seront tus, auront la consolation de penser que les autres se
portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le sige.

On admirera leur conduite de sicle en sicle, et la postrit dira
d'eux: Jacques, Andr, Joseph, taient des braves!...

Des cris frntiques de: Vive l'empereur! vive le commandant!
accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Fargs tira
majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et
commanda le dpart.

Les vtrans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et
Jean-Pierre Nol, les bras croiss sur la poitrine et la jambe de
bois en avant, les suivit du regard jusqu' ce qu'ils eussent disparu
derrire l'esplanade.


II

La petite troupe de Fargs s'avanait  travers les immenses forts de
Homberg, le mousquet sur l'paule, l'oeil au guet, l'oreille au vent,
comme il convient  de braves militaires, qui ne se soucient pas de
laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous taient
anims du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours
agrable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les
armoires, de dcrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles,
de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la
cuisine. Quel que soit votre temprament, sanguin, nerveux ou mme
lymphatique, ces choses-l font toujours plaisir.... Et puis les
Franais aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur
fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout
joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des livres, la giberne au
dos, la brelle sur la hanche. C'tait plaisir de les voir s'enfoncer
sous les longues avenues de chnes et de htres ... se perdre dans les
ombres ... paratre et disparatre au fond des ravins ... s'accrocher
aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dextrit
merveilleuse.

Fargs marchait  l'arrire-garde de sa colonne, en compagnie du
caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiff
d'un immense chapeau  cornes et vtu d'une grande capote grise. Sa
taille large et carre promettait une vigueur extraordinaire; ses
traits fortement accuss, ses favorisroux, le froncement continuel
de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue
cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lvre suprieure,
laissant  dcouvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour
 travers d'paisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux
dfenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrment, ce personnage
fumait un tronon de pipe, et des bouffes de tabac s'chappaient par
toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lvres:
Benot Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes
et dix-huit blessures.... Aussi, grce  sa bravoure et au concours
heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

Eh bien! Lombard, dit tout  coup Fargs en allongeant le pas, que
pensez-vous de notre expdition? Croyez-vous qu'elle russisse?

--Je pense, rpondit le caporal avec un sourire qui dchaussa
compltement un ct de sa mchoire, je pense que si ces gueux de
paysans se doutaient de ce qui leur pend  l'oeil, ils auraient
bientt vacu leur btail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je
connais a, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les
attraper....

--Quel moyen, Lombard?

--Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ...
ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car,
voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors
nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ...
tout doucement ... vous comprenez....

--Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi....

--Voil justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe....
Il faut les surprendre agrablement ... empoigner tout ... sans leur
faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile....

--Comment a, Lombard?

--D'abord, le paysan est malin; il tient  garder ce qu'il a, sans
s'inquiter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se
dfie de nous....

--Vous croyez? dit Fargs d'un air de doute.

--Sergent, prenez garde  ce que je vous dis.... Les paysans ne sont
pas btes! Ils se rappellent que l'anne dernire nous avons fait un
tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sr
qu'en apprenant l'invasion, la premire chose qu'ils vont faire, ce
sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forts.

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boises du
Homberg. Il tait alors environ huit heures, le jour baissait  vue
d'oeil, et les hautes grives, perches sur le bouton des sapins,
s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'paisseur des
bois.

Lorsque la tte de colonne dboucha sur le plateau du Rothfels, tout
couvert de buissons et de sapinettes impntrables, la nuit tait
tellement noire, qu'on pouvait  peine distinguer le sentier. Fargs
ordonna de faire halte.

Je ne vois pas d'inconvnient, dit-il,  ce que chacun fume sa pipe
et se livre  ses opinions individuelles ... mais sous les autres
rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en vote quand la lune se
lvera.

Aprs cette improvisation, deux sentinelles furent places, l'une du
ct de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une
longue file de rochers  pic.

Les vtrans, extnus de fatigue, s'tendirent voluptueusement sur la
mousse, au milieu des gents en fleur, tandis que Fargs et Lombard,
gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes,
discutaient leur plan d'attaque.


III

Or, la lune commenait  poindre derrire les sapins de l'Oxenleier,
et Fargs songeait  donner le signal du dpart, lorsqu'une clameur
confuse monta subitement des profondeurs de la valle. Le sergent
se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la
pense, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied
d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des tnbres, retenant son
haleine pour saisir le moindre murmure, on et dit un vieux loup 
l'afft.

Cependant nul autre bruit que le vague frmissement du feuillage ne se
faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise
apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient peru
d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'tait le roulement
confus que produit la marche d'un troupeau, accompagn des sons
champtres d'une trompe d'corce.

Le caporal se releva lentement ... un clat de rire touff fendait sa
bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:

Nous les tenons! dit-il ... h! h! h! nous les tenons!

--Qui a?

--Les paysans, morbleu!... ils arrivent....

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque  quatre pattes
entre les broussailles. On vit les vtrans se dresser un  un, saisir
leurs fusils et disparatre derrire les sapins. Les sentinelles
imitrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourr.

La petite troupe se tenait cache depuis un quart d'heure, lorsque
trois montagnards parurent au fond des ples clairires. Ils
gravissaient le ravin  pas lents. Quand ils eurent atteint la roche
plate, ils s'arrtrent pour respirer et reprendre la suite d'une
conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner  son aise. Le premier tait grand et
maigre; il avait une capote de ratine noire use jusqu' la corde, de
longues jambes sches comme des fuseaux, un immense parapluie sous
le bras gauche, des souliers ronds  boucles de cuivre, un tricorne
pittoresque pos sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le
caporal jugea que ce devait tre quelque maire du voisinage.

Le second, galement coiff d'un tricorne, faisait face  Lombard,
et la lune clairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez
pointu, ses yeux petits et vifs, ses lvres sarcastiques et tout
l'ensemble de sa personne, annonaient quelque diplomate de village
que des circonstances malheureuses avaient empch d'atteindre au
fate de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte 
larges manches retrousses jusqu'aux coudes, et taill sur le patron
du dernier sicle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur
ses paules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque;
il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides droutaient 
chaque minute ses prtentions  la gravit.

Le troisime tait tout bonnement un ptre de la montagne, vtu de
la roulire bleue, du pantalon de toile grise et coiff du bonnet de
coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'corce, et de l'autre
un norme bton ferr.

Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez
tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos
bestiaux sont bien  nous, je pense; nous les avons achets et pays.

--a, c'est sr, Daniel, c'est sr ...  beaux deniers comptants ...
mais que veux-tu, mon garon, c'est si agrable de s'entendre appeler
monsieur le maire, gros comme le bras ... de se voir tirer le
chapeau jusqu'aux souliers.... Voil tantt six ans que Ptrus Schmitt
_reluque_ ma place et....

--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est  vous, il ne l'aura
pas, votre place.

--a dpend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmen les bestiaux du
village pour empcher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la
faire prir de famine....

--Ah bah! vous n'y tes pas.... coutez, monsieur le maire.... Si le
roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux,
--si notre bon roi revient, vous direz: J'ai sauv les bestiaux du
village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle
rende la place aux armes de notre bon roi Louis!... Alors, monsieur
le prfet dira:  Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime
l'honneur de son vrai matre! On vous enverra la croix ... voil ...
c'est sr!

--La croix, Daniel?... la croix avec la pension?

--Je crois bien ... avec la pension...

--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre
bon roi ... notre vrai roi ... notre....

--Halte! halte-l ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai,
s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les
ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: J'ai sauv les bestiaux
du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent
pas les avoir!... Alors le prfet du grand empereur,--nouveau
salut,--dira: Oh! le bon maire ... l'honnte citoyen ... il faut lui
envoyer la croix! Et a fait que vous aurez toujours la croix, et que
nous garderons nos bestiaux.

Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine  ne pas lancer
un coup de baonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien
perdre pour attendre lui fit matriser sa colre.

Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand
maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas
la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la
commune.

--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas
gagne autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vex!....

--H! h! h! il aura un bec comme a, fit le maire, en appliquant la
pomme de son parapluie au bout de son nez.

--Bien sr, monsieur le maire, bien sr.... Mais reste  savoir o
nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un
endroit bien couvert, garni de roches, avec un pturage au fond pour
laisser patre les btes ... un endroit o le diable ne pourrait pas
aller sans connatre le chemin ... Tenez, par comparaison ... le
prcipice de la Salire ... c'est noir ... c'est lointain ... les
grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promneraient l
dedans sans se gner ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre,
et l'eau ne manque point.

--Bien trouv, Daniel, bien trouv.... Va pour la Salire.

--Alors, en route!.... en route!.... s'cria le petit homme en se
tournant vers le ptre. Gotlieb ... appelle les btes.... Hue!....
hue!.... pas de temps  perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont
dj pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux
dnichs.... Hue!

Le ptre, s'avanant alors  la pointe de la roche, emboucha sa
trompe.... Ces notes douces et plaintives planrent un instant sur la
valle silencieuse, et descendirent d'chos en chos.... Une autre
y rpondit de l'abme.... Le troupeau se remit en marche, et l'on
entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du dfil.

Tout  coup, deux boeufs superbes dbouchrent sous le dme des grands
chnes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer
le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant
parfois leur belle tte blanche tache de roux, comme pour contempler
leur cortge; puis arriva lentement une longue file de gnisses, de
vaches, de chvres, mugissant, blant et nasillant  faire pleurer de
tendresse le brave caporal.... Enfin, la moiti du village d'Echbourg,
femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux
chevaux de labour, les autres  la mamelle ou pendus  la robe de
leur mre.... Les pauvres gens avanaient clopin-clopant ... ils
paraissaient bien las ... bien tristes ... mais  la guerre comme  la
guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un
petit nombre de tranards disperss sur la pente du ravin ... c'tait
le moment de faire main basse. Fargs et Lombard changrent un coup
d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri
de dtresse ... un cri perant vola de bouche en bouche jusqu'au
sommet de la cte, et glaa d'pouvante toute la caravane:

Les cosaques!... les cosaques!... Alors ce fut une scne trange;
Fargs s'lana derrire le rideau de feuillage pour distribuer de
nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries,
puis de ce ct tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas boug; immobiles, se regardant
l'un l'autre la bouche bante, n'ayant ni la force de fuir, ni le
courage de prendre une rsolution, ils offraient l'image de la
terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa prsence d'esprit, et
courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus
au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des
cosaques; ils accouraient en tous sens,  travers taillis, halliers,
broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits
chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinire
hrisse, on les et pris pour une bande de loups affams enveloppant
leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les
pauvres mres pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs
resserraient toujours le cercle de leurs volutions, pour fondre
sur ce groupe.... Enfin, ils se massrent et partirent en ligne en
poussant des hourras furieux. Tout  coup le sombre feuillage
s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton tendit sa
nappe rougetre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de
surprise.... Quand la fume de cette dcharge se fut dissipe, on
vit les Cosaques en droute chercher  fuir dans la direc
du Graufthl, mais l s'tendait une barrire de rochers
infranchissables.

En avant, morbleu!--Pas de quartier!... hurla le caporal.

Les vtrans, anims par sa voix, se prcipitrent  la poursuite des
fuyards.... Le combat fut court.... Acculs  la pointe du roc, les
soldats de Platoff firent volte-face et chargrent avec la furie du
dsespoir.... Cinquante coups de lance et de baonnette s'changrent
en une seconde; mais dans cet troit espace, les Cosaques, ne pouvant
faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientt crass.... Un seul
rsista jusqu'au bout.... Grand, maigre,  la face terne et cuivre,
vritable figure mphistophlique, il tait recouvert de plusieurs
peaux de mouton.... Lombard en enlevait une  chaque coup de
baonnette.

Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le
cuir....

Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tte, en lui
assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la
mchoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le
Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'tait pas charge,
l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de
lui par un triple hourrah!

C'est ainsi que l'intrpide Lombard, aprs vingt-huit ans de service
et trente-deux campagnes, eut la mchoire fortement branle par
un sauvage d'Ekatrinoslof, qui ne possdait pas mme les premiers
principes de la guerre.

Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!

Fargs, en raffermissant sa baonnette toute gluante de sang, promena
des regards tonns autour du plateau; les habitants d'Echbourg
avaient disparu... Leurs boeufs erraient  l'aventure dans les
halliers... Quelques chvres grimpaient le long de la cte ... et sauf
une vingtaine de cadavres tendus dans les bruyres, tout respirait
le calme et les douceurs de la vie champtre. Les vtrans eux-mmes
semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car except Nicolas
Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prvt d'armes, de danse
et de grces franaises, lequel eut la gloire d'tre embroch par un
cosaque et de rendre l'me sur le champ d'honneur...  cette exception
prs, tous les autres en furent quittes pour des horions.

Ah a! camarades, dit Fargs, il ne s'agit pas de nous abandonner
 des rflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de
cosaque qui vient de s'chapper pourrait gter nos affaires... Nos
provisions sont compltes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de
runir le btail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le
temps de nous barrer le passage.

Tout le monde se mit aussitt  l'oeuvre, et, dix minutes aprs, la
petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin
de Hunebourg.

Vers six heures, elle tait sous les canons du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Nol, lorsque ayant
entendu crier les chanes du pont-levis, et s'tant mis  sa fentre,
en simples manches de chemise, il vit dfiler, d'abord les boeufs...
puis les vaches laitires suivies de leurs veaux... puis les
gnisses... les chvres trottant menu... les porcs... les chevaux...
enfin toute la _razzia_... marchant avec ordre et discipline comme
il avait eu soin de le recommander  Fargs.

Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse  moiti
grise, son grand chapeau  claque sur l'oreille, et le fusil en
sautoir, formait  lui seul l'arrire-garde de la colonne.

Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois
jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche,  la tte d'un corps de
six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de
la bombarder et de la dtruire de fond en comble en cas de refus....
Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un tat
rcapitulatif de ses provisions dbouche, et l'adressa sous forme de
rponse au gnral autrichien, ajoutant:

Qu'il regrettait de ne pouvoir tre agrable  Son Altesse ... mais
qu'il tait beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien
approvisionne. Il priait _consqemment_ Son Altesse de vouloir bien
l'excuser... etc., etc.

Quant  votre menace de bombarder la forteresse et de la dtruire de
fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi
Dagobert!

L'archiduc Jean d'Autriche entendait trs-bien le franais... Il
avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules
de Jean-Pierre. Aussi, ds le lendemain, il remonta tranquillement la
valle de la Zorne... aprs avoir fait demi-tour  gauche!...

Et voil pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.




LE BOUC D'ISRAL

CONTE


Tout le monde connat,  Tubingue, l'histoire dplorable du seigneur
Kasper vig et du juif lias Salomon.--Kasper vig faisait des visites
frquentes  la petite va Stromayer; un soir il trouva chez elle mon
ami lias, et lui dtacha, je ne sais sous quel prtexte, trois ou
quatre soufflets bien appliqus.

lias Salomon, qui venait de commencer sa mdecine depuis cinq mois,
fut somm par le conseil des tudiants de provoquer le seigneur Kasper
en duel ... ce qu'il fit avec une extrme rpugnance, car un seigneur
est ncessairement trs-fort sur les armes.

Cela n'empcha pas Salomon de se fendre  propos, et de passer son
fleuret entre les ctes dudit seigneur ... circonstance qui gna
considrablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre
monde en moins de dix minutes.

Le _rector_ Diemer, instruit de ces dtails par les tmoins, les
couta froidement et leur dit:

C'est trs-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien
qu'on l'enterre.

Salomon fut port en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien
loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mlancolie profonde.

Il maigrissait, il gmissait et soupirait; son nez, dj si long,
semblait grandir encore  vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il
traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer:

Kasper vig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas  ta
vie!--Malheureuse va, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries
inconsidres, tu as excit deux hommes intrpides l'un contre l'autre
... et voil que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans
mes rves ... va! ... malheureuse va, qu'as-tu fait?...

Ainsi gmissait ce pauvre Salomon, d'autant plus  plaindre que les
fils d'Isral ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le
Dieu jaloux ... leur a dit:

Le sang innocent retombera sur vos ttes de gnration en
gnration!

Or, une belle matine de juillet, que je vidais des chopes  la
brasserie du _Faucon_, lias entra, la mine dfaite comme d'habitude,
les joues creuses, les cheveux pars autour des tempes et le regard
abattu.--Il me posa la main sur l'paule et me dit:

Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir?

--Pourquoi pas, lias; de quoi s'agit-il?

--Faisons un tour de promenade  la campagne; je dsire te consulter
sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et
humaines, tu pourras peut-tre m'indiquer un remde  tant de maux ...
J'ai la plus grande confiance en toi, Christian.

Comme j'avais dj pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois
petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection  sa demande.
D'ailleurs, je trouvais trs-beau de sa part d'avoir confiance dans
mes lumires,

Nous traversmes donc la ville, et vingt minutes aprs, nous montions
le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques
de Triefels.

L, seuls, cheminant entre deux haies d'aubpine  perte de vue,
coutant l'alouette qui s'gosillait dans les nuages ... la caille qui
jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant  pas
lents vers les hauts sapins du Rthalps, lias parut respirer plus
librement, il leva les yeux au ciel et s'cria: Dans tes nombreuses
lectures thologiques, n'as-tu pas trouv, Christian, quelque moyen
d'expiation propre  soulager la conscience des grands coupables?--Je
sais que tu te livres  des recherches curieuses en ce genre ...
Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre
vengeresse de Kasper vig ... je le ferai!

La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions cte 
cte, la tte incline, dans le plus grand silence; lui m'observait du
coin de l'oeil, tandis que je m'efforais de recueillir mes souvenirs
sur cette matire dlicate. Enfin je lui rpondis:

Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner
dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du
corps et celles de l'me; c'est du moins l'opinion des gens du pays,
qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler,  cause des
vertus singulires de leur fleuve.... C'est une grande consolation
pour les sclrats!... Il est bien  regretter que nous ne jouissions
pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te
dirais de manger des gteaux de sel de la reine Circ, qui avaient la
proprit remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous
sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir 
notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prires ... et
surtout de donner tes biens  l'glise.... Mais dans l'tat des temps,
des lieux et des croyances o tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de
te soulager.

--Lequel? s'cria Salomon, dj ranim d'esprance.

Nous tions alors arrivs sur le Rthalps, dans un lieu solitaire
qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour
de laquelle s'lvent de noirs sapins; une roche plate couronne
l'abme, o s'lancent en grondant les flots du Mrg.

Le sentier que nous suivions nous avait conduits l. Je m'assis sur
la mousse pour respirer la brume qui s'lve du gouffre, et, dans ce
moment mme, j'aperus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait
 saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.

Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns
par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien
avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi
de saillie, et sur ces rebords s'panouissent mille plantes
aromatiques,--du chvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage,
des volubilis,--sans cesse arroses par les vapeurs du torrent et
retombant en touffes de la plus belle verdure.

Or, mon bouc, le front large, surmont de ses hautes cornes noueuses,
les yeux tincelants comme deux boutons d'or, la barbiche rousstre,
l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi
comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avanait prcisment
vers la plus haute de ces marches troites, et s'en donnait  coeur
joie de cette verdure embaume.

Salomon, m'criai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment
mme o je pense au bouc d'Isral, je le vois ... regarde ... le
voil!--L'esprit ternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge
ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.

Salomon me regarda stupfait:

Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour
charger ce bouc de mon remords?

--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour
se dbarrasser des tratres tout souills de crimes.... Ils les
prcipitaient de la roche Tarpienne, n'est-ce pas? Eh bien! aprs
avoir lanc ton imprcation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch
... et tout sera fini!

--Mais, rpondit Salomon....

--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'criai-je, tu vas me dire qu'il
n'existe aucun rapport entre Kasper vig, dont l'ombre te poursuit,
et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un
raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du
Gange, entre les gteaux de sel de la reine Circ, entre le bouc
d'Isral et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien!
cela n'empchait pas les expiations d'tre bonnes, saintes, sacres,
efficaces, ordonnes par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jhovah....
Donc, charge ce bouc de ton imprcation ... prcipite-le!... Je te
l'ordonne ... car l'esprit m'claire en ce moment ... et je vois, moi,
des rapports entre le bouc et les pchs des mortels, seulement je ne
puis les exprimer ... la lumire cleste m'blouit!

Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla mme le voir sourire, ce qui
m'indigna:

Comment, m'criai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et
facile d'chapper  la juste punition de ton crime ... tu hsites ...
tu doutes ... tu souris!...

--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des
rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc!

--Ah! poltron, tu n'as montr de courage qu'une fois dans ta vie ...
pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses
d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-mme.

Et je me levai.

Christian!... Christian!... criait mon camarade, dfie-toi ... tu
n'as pas le pied sr en ce moment....

--Pas le pied sr!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que
j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?...
Arrire! ... arrire! ... fils de Blial.

Et m'avanant  quelques pieds au-dessus du bouc, la tte haute et les
mains tendues:

Hazazel! m'criai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et
d'expiation! ... je charge sur ton chine velue les remords de mon ami
Salomon lias, et je te dvoue  l'ange des tnbres!

Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise
infrieure, afin de prcipiter le bouc.

Une fureur sacre et presque divine s'tait empare de moi.... Je ne
voyais pas l'abme.... Je marchais sur la corniche comme un chat.

Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla
plus loin.

H! m'criai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'chapperas pas, maudit
... je te tiens!

--Christian! Christian! ne cessait de rpter Salomon d'une voix
gmissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi!

--Tais-toi, incrdule, tais-toi, tu es indigne que je me dvoue pour
ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que
Hazazel prisse!

Un peu plus loin, la corniche se rtrcissait et finissait en pointe.

Le bouc, m'ayant regard pour la deuxime fois, se retira de nouveau
devant moi, mais non sans hsiter.

 Ah! tu commences  comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te
tiendrai l-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!

En effet, arriv tout au bout,  l'endroit o la corniche manque,
Hazazel parut fort embarrass. Moi, je m'approchais, transport d'un
saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait
faire.

Je le voyais  quatre pas, et j'affermissais ma main  la souche d'un
houx incrust dans le roc, pour lancer mon coup de pied.

Regarde, Salomon, regarde le maudit! m'criai-je.

Mais en ce moment, je reus dans le ventre un coup furieux, un coup de
tte qui m'aurait envoy moi-mme dans le Holderloch, sans la racine
de houx que je tenais. Ce misrable bouc, se voyant accul, commenait
lui-mme l'attaque.

Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir  moi,
il tait dj debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrire,
et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit
sourd.

Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi.
C'tait le monde renvers, il me semblait faire un mauvais rve.--Le
prcipice, avec ses roches pointues, se mit  danser au-dessous de
moi, les arbres et le ciel au-dessus. En mme temps, j'entendais la
voix perante de Salomon crier: Au secours! ... au secours!...
tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les ctes.

Alors je perdis toute prsence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe
rousse et ses cornes retombant en cadence, tantt sur mon ventre,
tantt sur mon estomac, tantt sur mes cuisses chancelantes, me
produisit l'effet du diable; ma main se dtendit, je me laissai aller.
Heureusement quelque chose me retint en quilibre, sans qu'il me ft
possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'tait le ptre Yri,
du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher
au collet avec sa houlette.

Grce  ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je
m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur
le corps pour s'vader.

Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le ptre;--moi, je
vais le chercher; ne lchez pas!

--Soyez tranquille, rpondait Salomon.

J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout
sentiment.

Quelques minutes aprs, j'tais tendu sur la plate-forme. Le ptre
Yri, haut de six pieds et robuste comme un chne, tait venu me
prendre dans ses bras, et m'avait dpos sur la mousse.

En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris
enfoncs sous d'pais sourcils, la barbe jaune, l'paule couverte
d'une peau de mouton, et je me crus ressuscit au temps d'Oedipe, ce
qui ne laissa point de m'merveiller.

Eh bien! fit le ptre d'un accent guttural, ceci vous apprendra 
maudire mon bouc!

Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son
matre, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon
lias, debout derrire moi, et se donnant toutes les peines du monde
pour ne pas rire.

Mes ides bouleverses se classrent insensiblement. Je m'assis avec
peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.

C'est vous qui m'avez sauv? dis-je au ptre.

--Oui, mon garon.

--Eh bien, vous tes un brave homme. Je retire la maldiction que j'ai
lance sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.

Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.

A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous
fait plaisir. Ici, le combat sera plus gal... mon bouc avait trop
d'avantages.

--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je
me souviendrai longtemps de vous. lias, allons-nous-en.

Mon camarade et moi, nous redescendmes alors la cte, bras dessus,
bras dessous.

Le ptre, appuy sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc
avait repris sa promenade sur les rebords de l'abme.--Le ciel tait
splendide; l'air, charg des mille parfums de la montagne, nous
apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du
torrent.

Nous rentrmes  Tubingue tout attendris.

Depuis, mon ami Salomon s'est consol d'avoir tu le seigneur Kasper,
et cela d'une faon assez originale.

A peine reu docteur en mdecine, il a pous la petite va Stromayer,
dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de rparer le
tort qu'il avait fait  la socit, en la privant d'un de ses membres.

Il y a quatre ans que j'ai assist  ses noces en qualit de garon
d'honneur, et dj deux marmots joufflus gayent sa jolie maisonnette
de la rue Crispinus.

C'est un commencement qui promet.

Dieu me garde de prtendre que cette nouvelle manire d'expier
un meurtre soit prfrable  celle que nous impose notre sainte
religion,--laquelle consiste  donner son bien  l'glise et  rciter
beaucoup de prires;--mais je la crois suprieure  la mthode
hindoue, et mme, puisqu'il faut tout vous dire,  la thorie fameuse
du bouc d'Isral!




LE COMBAT D'OURS


Ce qui dsole le plus ma chre tante, dit Kasper, aprs mon
enthousiasme pour la taverne de matre Sbaldus Dick, c'est d'avoir un
peintre dans la famille!

Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou
conseiller. Ah! si j'tais devenu conseiller comme monsieur Andreus
Van Berghum; si j'avais nasill de majestueuses sentences, en
caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle
estime ... quelle vnration la digne femme aurait eue pour monsieur
son neveu! Comme elle aurait parl avec amour de monsieur le
conseiller Kasper! Comme elle aurait cit,  tout propos, l'avis de
monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi
ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait vers chaque soir avec
componction, au milieu de son cercle de commres, un doigt de vin
muscat de l'an XI, disant:

Gotez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que
dix bouteilles.  Tout et t bien, convenable, parfait de la part de
monsieur notre neveu Kasper, le conseiller  la cour de justice.

Hlas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtnt cette
satisfaction suprme: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper
Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il
est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux
proverbe: Gueux comme un peintre, ce qui la dsole.

Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre
qu'un vritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que
ses oeuvres traversent parfois les sicles et font l'admiration des
gnrations futures, et qu' la rigueur, un tel personnage peut bien
valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de
ne pas russir; elle haussait les paules, joignait les mains et ne
daignait pas mme me rpondre.

J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais
lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la
taverne de Sbaldus ... plutt mourir!

La taverne de matre Sbaldus est vraiment un lieu de dlices. Elle
forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place
de la Cigogne. A peine avez-vous dpass sa porte cochre, que vous
dcouvrez  l'intrieur une grande cour carre entoure de vieilles
galeries vermoulues, o monte un escalier de bois; tout autour
s'ouvrent de petites fentres  mailles de plomb,  la mode du dernier
sicle ... des lucarnes ... des soupiraux.

Les piliers du hangar soutiennent le toit affaiss.

La grange, les petites tonnes ranges dans un coin; l'entre de
la cave  gauche, une sorte de pigeonnier qui s'lance en pointe
au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fentres
au fond desquelles vous voyez, encadrs dans l'ombre, les buveurs avec
leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites
femmes du Hundsrck, avec leurs bonnets de velours  grands rubans de
moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier  foin
en l'air sous le toit, les curies, les rduits  porcs, tout cela,
ple-mle, attire et confond vos regards.... C'est trange ...
vraiment trange!...

Depuis cinquante ans, pas un clou n'a t pos dans la vieille masure;
vous diriez un antique et respectable nid  rats. Et quand le soleil
d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa
poussire d'or; quand,  la chute du jour, les angles ressortent et
que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand
les canettes tintent; quand le gros Sbaldus, son tablier de cuir sur
les genoux, passe et court  la cave un broc au poing; quand sa femme
Grdel lve le chssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau
brch elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de
ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se dbattent
sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite
bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche  sa fentre
pour arranger son chvrefeuille, et qu'au-dessus se promne le gros
chat roux de la voisine, balanant la queue et suivant de ses yeux
verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je
vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans
les veines, pour ne point s'arrter en extase, prtant l'oreille 
ces murmures,  ces bruits,  ces chuchotements; regardant ces lueurs
tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas:
Que c'est beau!

Mais c'est un jour de fte, un jour de grande runion, lorsque tous
les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du
rez-de-chausse; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou
de lanterne magique ... c'est un de ces jours-l qu'il faut voir la
taverne de matre Sbaldus.

L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux
heures de l'aprs-midi, nous tions tous runis autour de la
grande table de chne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier
Eisenloffel et sa commre, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz,
clarinette  la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant,
chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du
boudin et des andouilles.

La mre Grdel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et
Lotch montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des
cureuils ... et dehors, sous la grande porte cochre, retentissait un
bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: Zing ... zing ... boum
... boum!... H! hoh! grande bataille, l'ours des Asturies _Bpo_ et
_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum!
Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et
l'onagre du dsert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...

On entrait en foule, et Sbaldus, en travers de la porte avec son gros
ventre, barrait le passage comme Horatius Cocls, criant:

Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je
vous trangle!

C'tait une bagarre pouvantable; on se grimpait sur le dos pour
arriver plus vite; la petite Brigitte Kra y perdit un bas, et la
vieille Anna Seiler, la moiti de sa jupe. Vers deux heures, le meneur
d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiff d'un
immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous
cria:

La bataille va commencer.

Aussitt les tables furent abandonnes; on ne prit pas mme le
temps de vider son verre. Je courus au grenier  foin, j'en grimpai
l'chelle quatre  quatre et je la retirai aprs moi. Alors, assis
tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil
qu'il soit possible de voir.

Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits
en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela
faisait frmir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que
les gens, entasss les uns sur les autres, devaient se fondre entre
les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.

Il y en avait de pendus en forme de hottes  l'angle des piliers, et
plus haut, sur la gouttire; plus haut, dans le pigeonnier; plus
haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de
Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:

Les ours! les ours!

Et quand j'eus suffisamment admir la foule innombrable, abaissant les
yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre ne plus maigre, plus
dcharn que le coursier fantme de l'Apocalypse, la paupire
demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la
bataille.

Faut-il que les gens soient btes! me dis-je en moi-mme.

Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se
possdait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son
immense feutre gris, s'avanant au milieu de la cour, s'cria d'un ton
solennel, le poing sur la hanche:

L'onagre du dsert dfie tous les chiens de la ville.

Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux  fleur
de tte et la bouche bante, regardant de tous cts, demanda:

O donc est l'onagre?

--Le voila!

--a! mais c'est un ne!

Et tout le monde cria:

C'est un ne! C'est un ne!--C'est un onagre!

--Eh bien, nous allons voir, dit le boucher en riant.

Il siffla son chien, et, lui montrant l'ne:

Foux ... attrape!

Mais, chose bizarre,  peine l'ne eut-il vu le chien accourir, qu'il
se retourna lestement et lui dtacha un coup de pied haut la jambe, si
juste qu'il en eut la mchoire fracasse.

Des clats de rire immenses s'levrent jusqu'au ciel, tandis que le
chien se sauvait poussant des cris lamentables.

Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est
un ne?

--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un
onagre.

--A la bonne heure ...  la bonne heure ... Que d'autres viennent
encore combattre cet animal rare, nourri dans les dserts.... Qu'ils
approchent ... l'onagre les attend!

Mais aucun ne se prsentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa
voix perante:

 Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon
onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ...
courage ... Messieurs, Mesdames!

Personne ne voulait risquer son chien contre cet ne dangereux. Le
tumulte recommenait:

Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!

Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on tait las de
son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il
s'approcha du rduit  porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chane,
_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout rp, triste et
honteux comme un ramoneur qui sort de sa chemine. Malgr cela, les
applaudissements clatrent, et les chiens de combat eux-mmes,
enferms sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves,
hurlrent  la mort d'une faon vraiment tragique. Le pauvre ours fut
conduit prs d'un solide pieu, contre le mur de la buanderie, et se
laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards
mlancoliques.

Pauvre vieux routier, m'criai-je en moi-mme, qui t'aurait dit, il
y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts
glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et
que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chnes de la
montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et rsign, la
gueule cercle de fer, tu serais attach au carcan et dvor par de
misrables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hlas! hlas! _Sic
transit gloria mundi_!

Et, comme je rvais  ces choses, tout le monde se penchant pour
voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait
s'chauffer.

Les limiers du vieux Heinrich, dresss  la chasse du sanglier,
venaient de s'avancer  l'autre bout de la cour. Retenus par leur
matre, ces animaux cumaient de rage. C'tait un grand danois 
la robe blanche tachete de noir, souple, nerveux, les mchoires
dchausses comme un crocodile ... puis un de ces grands lvriers du
Tannevald, dont le jarret n'a pas t coup selon l'ordonnance, les
flancs vids, les ctes saillantes, la tte en flche, les reins
noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient 
la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris  feuille de chne
renvers sur la nuque, la moustache rousse hrisse, le nez mince
en lame de rasoir recourb sur les lvres, et ses longues jambes 
gutres de cuir arc-boutes contre les dalles, avait peine  les
retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son
corps.

Retirez-vous! retirez-vous! criait-il d'une voix vibrante. Et le
meneur d'ours se dpchait de regagner sa niche derrire le bcher.

C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclines sur les
balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tte!

L'ours s'tait accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait
dans sa grosse peau rousse, et sa muselire paraissait le gner
considrablement. Tout  coup la corde fut lche; les chiens ne
firent qu'un bond d'une extrmit de la cour  l'autre, et leurs dents
aigus se cramponnrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les
griffes passrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs
reins avec une telle force que le sang jaillit aussitt.... Mais
lui-mme saignait, ses oreilles se dchiraient ... les chiens tenaient
ferme ... et ses yeux jaunes lanaient au ciel un regard navrant. Pas
un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient l, immobiles
comme un groupe de pierre.

Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.

Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lvrier parut cder un peu;
l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du
vieux routier brilla d'esprance ... puis il y eut encore un
temps d'arrt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de
craquement: l'chin du lvrier venait de se casser ... il tomba sur
le flanc, la gueule sanglante.

Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes
... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille
... tout  coup il flchit et fit un bond en arrire; l'ours s'lana
furieux ... sa chane le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang,
jusque derrire le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin
le lvrier qui ne revenait pas.

_Baptiste_ avait pos sa griffe sur ce cadavre, et, la tte haute, il
flairait le carnage  pleins poumons: le vieux hros s'tait retrouv!
Des applaudissements frntiques s'levrent des galeries jusqu' la
cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais
vu d'attitude plus fire, plus rsolue.

Aprs ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le
capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bton
et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre
... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior,
dveloppant les diffrentes chances de la bataille, s'entendait de
loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la
grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits,
tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la
circonstance, dbouchrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant....
Puis, d'un commun accord, ils se retirrent dans un coin fort loign
de l'ours, et de l continurent  se fcher,  s'lancer,  reculer,
 faire de l'opposition.

Oh! les lches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de
la galerie, oh! les misrables!...

Eux levaient le nez et semblaient rpondre en jappant:

Allez-y donc vous-mmes!

L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand,  la stupeur
gnrale, Heinrich revint avec son danois.

J'ai su depuis qu'il avait pari cinquante florins contre le
garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avana donc le
caressant de la main, puis lui montrant l'ours:

Courage, Blitz! s'cria-t-il.

Et le noble animal, malgr ses blessures, recommena l'attaque.

Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches,
des tournebroches accourut  la file, et le pauvre vieux _Baptiste_
en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, crasant l'un,
estropiant l'autre, se dbattant avec fureur.

Le brave danois se montrait encore le plus intrpide; il avait pris
l'ours  la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis
que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres
oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus.

Assez! assez! criait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant rptaient avec acharnement:

Sus! sus!... courage!...

Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un clair; il vint
saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces:

Blitz! Blitz!... lcheras-tu?

Bah! rien n'y faisait. Le veneur russit enfin  lui faire lcher
prise par un coup de fouet terrible, et l'entranant aussitt, il
disparut a l'angle de la porte cochre.

Les roquets n'avaient pas attendu son dpart pour battre en retraite
... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effars,
clopps, courant, boitant, cherchaient  grimper aux murs. Tout 
coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperut la fentre
de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des
vitres. Tous les autres, frapps de cette ide lumineuse, passrent
par l sans hsiter.... On entendit les soupires, les casseroles,
toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mre Grdel jeter des
cris aigus:

Au secours!... Au secours!

Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire
... on se tordait les ctes....

Ha! ha! ha! la bonne farce!...

Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs
... les ventres galopaient  perdre haleine....

Au bout d'un quart d'heure, le calme s'tait rtabli.... On attendait
avec impatience le terrible ours des Asturies.

L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!...

Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait
quelque chose  dire.... Impossible ... les cris redoublaient:

L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...

Alors cet homme pronona quelques paroles inintelligibles, dtacha
l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de
prcautions, il ouvrit la porte du rduit voisin, et saisit le bout
d'une chane qui tranait  terre.... Un grondement formidable se fit
entendre  l'intrieur.... L'homme passa rapidement la chane dans un
anneau de la muraille et sortit en criant:

H! vous autres, lchez les chiens!

Presque aussitt un petit ours gris, court, trapu, la tte plate, les
oreilles cartes de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre,
s'lana de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements
furieux. videmment cet ours avait des opinions philosophiques
dplorables.... Il tait, en outre, surexcit au dernier point par les
aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son
matre faisait trs-bien de s'en dfier.

Lchez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne
de la grange, lchez les chiens!

Puis il ajouta:

Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les
chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!

Au mme instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du
vannier Fischer de Hirschland, la queue tranante, le poil long, la
mchoire allonge et l'oreille droite, s'avancrent ensemble dans la
cour.

Le dogue, calme, la tte pesante, billa en se dtirant les jambes et
flchissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait
s'veiller.... Mais aprs avoir bill longuement ... il se retourna
... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupfait. L'ours
regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispes
sur le pav, ses petits yeux tincelants comme  l'afft.

Les deux chiens-loups se rangrent derrire le dogue.

Le silence tait tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille;
un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le
frisson  la foule.

Tout  coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant
quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la
chane, puis des entrailles vertes et bleues, mles de sang, couler
sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue
sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tte avec un soupir
et biller  son tour ... car il n'avait plus de muselire ... elle
s'tait dtache dans le combat!

Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On
n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue rlait; les deux autres
chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les curies
voisines, de longs mugissements annonaient la terreur du btail ...
des ruades branlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas
... il semblait jouir de la terreur gnrale....

Or, comme on tait ainsi, voil qu'un faible craquement se fit
entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues
commenaient  flchir sous le poids norme de la foule!...

Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait
quelque chose de si terrible, que moi-mme,  l'abri dans mon grenier,
je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les
galeries en face, je vis toutes les figures ples, d'une pleur
trange.... Quelques-unes, la bouche bante ... les autres, les
cheveux hrisss ... coutant, retenant leur haleine. Les joues
du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes
verdtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'tait
dcolor pour la premire fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites
femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre
secousse pourrait entraner la chute gnrale.

J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chne
s'enfoncer dans la terre.... tait-ce une illusion de la peur? Je
l'ignore... mais au mme instant la grosse poutre fit un clat, et
s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut
quelque chose d'horrible: autant le silence avait t grand, autant
le tumulte, les cris, les gmissements devinrent affreux. Cette masse
d'tres amoncels dans les galeries, comme dans une hotte immense, se
prirent  grimper les uns par-dessus les autres,  se cramponner aux
murs, aux piliers, aux balustrades,  se frapper mme avec rage,
 mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette pouvantable
bagarre, la voix plaintive de Thrsa Becker, prise tout  coup de mal
d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.

Oh Dieu! rien qu' ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le
Seigneur me prserve de revoir jamais un pareil spectacle!

Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait
prcisment attach tout prs de l'escalier de la cour qui monte aux
galeries.

Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui
s'tait fait jour avec son grand bton, et mettait le pied sur la
premire marche, lorsqu'il aperut, au bas de l'escalier, _Beppo_
accroupi sur son derrire, la chane tendue et l'oeil rjoui ... prt
 le happer au passage!

Ce qu'il fallut alors de force  matre Johannes pour se cramponner
 la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le
sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ...
son dos s'arc-bouter comme celui du gant Atlas, et je crois qu'il
aurait lui-mme, dans ce moment, port le ciel sur ses paules.

Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer
la catastrophe, la porte de l'table s'ouvrit brusquement, et le
terrible Horni, le magnifique taureau de matre Sbaldus, le fanon
flottant comme un tablier, le mufle convert d'cume, s'lana dans la
cour.

C'tait une inspiration de notre digne matre de taverne ... il
sacrifiait son taureau pour sauver le public. En mme temps la
bonne grosse tte rouge du brave homme apparaissait  la lucarne de
l'table, criant  la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait
ouvrir l'escalier intrieur qui descend dans la vieille synagogue ...
et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.

Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard,  la satisfaction
gnrale!

Mais coutez la fin de l'histoire.

A peine l'ours avait-il aperu le taureau, qu'il s'tait lanc vers
ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chane s'tait
casse du coup. Le taureau, lui,  la vue de l'ours, s'accula dans
l'angle de la cour, prs du pigeonnier, et, la tte basse entre ses
jambes trapues, il attendit l'attaque.

L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant
de droite  gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce
mouvement avec un calme admirable.

Depuis cinq minutes, les galeries taient vides; le bruit de la foule,
s'coulant par la rue des Juifs, s'loignait de plus en plus, et
la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger
indfiniment, lorsque tout  coup le taureau, perdant patience, se rua
sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serr de prs, se
rfugia dans la niche du bcher... la tte du taureau l'y suivit et
le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement
terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitt un
ruisseau de sang serpenta sur le pav.

Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante....
On et dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrire
ptrissaient les dalles avec fureur. Cette scne silencieuse au fond
de l'ombre avait quelque chose d'pouvantable. Je n'en attendis pas la
fin.... Je descendis tout doucement l'chelle de mon grenier, et je me
glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne
saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant
la foule runie devant la porte autour du meneur d'ours, qui
s'arrachait les cheveux de dsespoir, je me pris  courir vers la
demeure de ma tante.

J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrt par mon
vieux matre de dessin, Conrad Schmidt.

H! Kasper, me cria-t-il, o diable cours-tu si vite?

--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui rpondis-je avec
enthousiasme.

--Encore une scne de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tte.

--H! pourquoi pas, matre Conrad? Une belle scne de taverne vaut
bien une scne du forum!

J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant  mon bras, poursuivit
d'un ton grave:

Kasper! ... au nom du ciel, coute-moi.... Je n'ai plus rien 
t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van
Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il
faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donn 1,500
florins de rente.... Chacun ne possde pas cet avantage.... Il faut
aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de
perdre ton temps  courir les tavernes! Tu vivras l en socit de
Raphal, de Michel-Ange, de Paul Vronse, du Titien et de matre
Lonard, le phnix des phnix! Tu nous reviendras grandi de sept
coudes, et tu feras la gloire du vieux Conrad!

--Que diable me chantez-vous l, matre Schmidt? m'criai-je, vraiment
indign. C'est ma tante Catherine qui vous a souffl cela, pour
m'loigner de la taverne de Sbaldus Dick; mais il n'en sera rien!
Quand on a eu le bonheur de natre  Bergzabern, entre les superbes
vignobles du Rhingau et les belles forts du Hundsrck, est-ce qu'il
faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on
d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons
pts que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'
Rdesheim, Markobrnner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'
Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... O trouve-t-on des
physionomies plus dignes d'tre transmises  la postrit, que dans
notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce  Rome ...  Naples ...
 Venise?... Mais tous ces pcheurs, tous ces lazzarones, tous ces
ptres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille
fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes
maigres. Tenez, matre Conrad, sans vous flatter, avec votre petit
nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise
barbouille de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que
l'Apollon du Belvdre....

--Tu veux te moquer de moi! s'cria le bonhomme stupfait.

--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux
dans le front, et les jambes sches comme une chvre.... Et puis,
allez donc trouver dans vos antiques une tte plus remarquable que
celle de notre vieux docteur Melchior Hsenkopf, sa perruque jaune
clair tortille sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face
empourpre comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule
Farnse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre
gros, notre digne matre de taverne Sbaldus Dick, avec son grand
tablier de cuir dploy sur le ventre, depuis le triple menton
jusqu'aux cuisses, la face panouie comme une rose, le nez rouge comme
une framboise, les yeux bleus  fleur de tte comme une grenouille, et
la lvre humide avance en goulot de carafe?... Regardez-le de profil,
matre Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le
haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!...
Quelle cascade de chair! Voil ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la
cration! Matre Sbaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit
bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soire;
il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison
suffisante pour mconnatre son mrite?--Et notre brave capucin
Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses,
ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un
bouc.... Quel air de grandeur, de majest, quand il entonne d'une
voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main
musculeuse presse le verre, comme son oeil tincelle!... N'est-ce pas
de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, matre
Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies
cratures que cette Roberte Weber et sa soeur va, les deux chanteuses
de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une
sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue  l'paule, et
qu'elles tranent derrire elles leurs vieilles robes fanes,
avec toute la majest de Smiramis.... Voil ce que je nomme des
modles!... de vrais modles!... Oui, toutes dguenilles qu'elles
sont, avec leurs vieilles robes fltries, va et Roberte parlent 
mon me; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil svre
m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Vnus de
l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant  tous ces
paysages arides ... ces paysages  grandes lignes qu'on nous envoie
d'Italie ... quant  leurs golfes,  leurs ruines ... le moindre coin
de haie o bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux o
grimpe une rosse tique tranant une charrette ... les roues fangeuses
... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate 
canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tte de
rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me
transportent mille fois plus que vos colonnes tronques, vos couchers
de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, matre Conrad, tout cela
c'est de l'imitation ... les paens ont accompli leur oeuvre ... Elle
est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier
platement ... il s'agit de faire la ntre!... On nous assomme avec le
grand style, le genre grave ... l'idal grec.... Moi, je ne veux tre
d'aucune acadmie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les
andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des
saucisses plus dlicates, plus apptissantes que celles de la mre
Grdel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs
tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le
public ... alors j'irai m'tablir  Rome. En attendant je reste
ici.... Mon Vatican  moi, c'est la taverne de matre Sbaldus! C'est
l que j'tudie les beaux modles, et les effets de lumire en
vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rver sur des
ruines....

J'en aurais dit davantage, mais nous tions arrivs  ma porte.

Allons ... bonsoir, matre Conrad, m'criai-je en lui serrant la
main, et sans rancune.

--De la rancune! fit le vieux matre en souriant, tu sais bien qu'au
fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en
Italie, c'est pour faire plaisir  dame Catherine.... Mais suis ton
ide, Kasper.... Ceux qui prennent l'ide d'un autre ne font jamais
rien.




FIN TABLE


Un Nuit dans les bois

Le Tisserand de la Steinbach

Le Violon du pendu

L'Hritage de mon oncle Christian

Hugues-le-Loup

Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu

Le Bouc d'Isral

Le Combat d'ours

       *       *       *       *       *






End of Project Gutenberg's Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian

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We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
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codes that damage or cannot be read by your equipment.

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receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
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WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
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disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
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If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
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when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

