The Project Gutenberg EBook of Nouveaux Contes  Ninon, by mile Zola

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Title: Nouveaux Contes  Ninon

Author: mile Zola

Posting Date: March 8, 2015 [EBook #8416]
Release Date: July, 2005
First Posted: July 8, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES  NINON ***




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NOUVEAUX CONTES A NINON

EMILE ZOLA





TABLE DES MATIRES

  A NINON

  CONTES
  Un bain
  Les fraises
  Le grand Michu
  Le jene
  Les paules de la marquise
  Mon voisin Jacques
  Le paradis des chats
  Lili
  La lgende du Petit-Manteau bleu de l'amour
  Le forgeron
  Le chmage
  Le petit village

  SOUVENIRS

  LES QUATRE JOURNES DE JEAN GOURDON
  I.--Printemps
  II.--t
  III.--Automne
  IV.--Hiver





A NINON


Il y a juste dix ans, ma chre me, que je t'ai cont mes premiers
contes. Quels beaux amoureux nous tions alors! J'arrivais de cette
terre de Provence, o j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de
tous les espoirs de la vie. J'tais  toi,  toi seule,  ta
tendresse,  ton rve.

Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie o
mon coeur se repose. Jusqu' vingt ans, nous avons battu ensemble les
sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperois des
bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine
parmi de lointains souffles de sauge, qui m'arrivent comme des
bouffes de jeunesse. Et les heures charmantes se prcisent: c'tait
un matin, sur la berge, au bord de l'eau rveille  peine, toute
pure, toute ros des premires rougeurs du ciel; c'tait une
aprs-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la
campagne crase, dormant autour de nous, sans un frisson; c'tait un
soir, au milieu d'un pr, lentement noy sous le flot bleutre du
crpuscule, qui coulait des coteaux; c'tait une nuit, marchant le
long d'une route interminable, allant tous deux  l'inconnu,
insoucieux des toiles elles-mmes, au seul bonheur de laisser la
ville, de nous perdre loin, trs-loin, au fond de l'ombre discrte. Te
souviens-tu, Ninon?

Quelle vie heureuse! Nous tions lchs dans l'amour, dans l'art, dans
le songe. Il n'est pas de buisson qui n'ait cach nos baisers, touff
nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante posie
de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les
arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues qui fermaient l'horizon. Il
me semblait,  cet ge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute
la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me
sentais des forces, des dsirs, des bonts de gant. Nos courses de
gamins chapps, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspir un
grand mpris du monde, une tranquille croyance aux seules nergies de
la vie. Oui, c'est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie,
que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons,
plus tard, se sont si souvent tonns. Les illusions de nos coeurs
taient des armures d'acier fin, qui me protgent encore.

Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu tais l'me, et ce
fut toi que, ds la veille de la lutte, j'invoquais comme une bonne
sainte. Tu eus mon premier livre. Il tait tout plein de ton tre,
tout parfum du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoy au combat,
avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du
soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce
baiser, je ne pensais qu' toi, je ne pouvais parler que de toi.

Dix ans se sont couls. Ah! ma chre me, que de temptes ont grond,
que d'eau noire, que de dbcles ont pass depuis ce temps sous les
ponts croulants de mes rves! Dix ans de travaux forcs, dix ans
d'amertume, de coups donns et reus, d'ternel combat! J'ai le coeur
et le cerveau tout balafrs de blessures. Si tu voyais ton amoureux de
jadis, ce grand garon souple qui rvait de dplacer les montagnes
d'une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de
Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma
pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents,
teints  jamais. Certains soirs, je suis si bris, que j'ai une envie
lche de m'asseoir au bord de la route, quitte  m'endormir pour
toujours dans le foss. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse
en avant, ce qui me rend du coeur,  chaque faiblesse? C'est ta voix,
ma bien-aime, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie
mes serments.

Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu
ne m'en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre  toi, qui
me consoleras. Je n'ai pas quitt la plume un seul jour, mon amie; je
me suis battu en soldat qui a son pain  gagner; si la gloire vient,
elle m'empchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et
dont j'ai encore le dgot  la gorge! Pendant dix ans, j'ai aliment
comme tant d'autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De
ce labeur colossal, il ne reste rien, qu'un peu de cendre. Feuilles
jetes au vent, fleurs tombes  la boue, mlange de l'excellent et du
pire, gch dans l'auge commune. J'ai touch  toutes choses, je me
suis sali les mains dans ce torrent de mdiocrit trouble qui coule 
pleins bords. Mon amour de l'absolu saignait, au milieu de ces
niaiseries, si grosses d'importance le matin, si oublies le soir.
Lorsque je rvais quelque coup de pouce ternel donn dans le granit,
quelque oeuvre de vie plante debout  jamais, je soufflais des bulles
de savon que crevait l'aile des mouches ronflantes au soleil. J'aurais
gliss  l'hbtement d'un mtier si, dans mon amour de la force, je
n'avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui
me rompait  toutes les fatigues.

Puis, mou amie, j'tais arm en guerre. Tu ne saurais croire les
soulvements de colre que la sottise produisait en moi. J'avais la
passion de mes opinions, j'aurais voulu enfoncer mes croyances dans la
gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me
dsesprait comme une catastrophe publique; je vivais dans une
bataille continue d'admiration et de mpris. En dehors des lettres, en
dehors de l'art, le monde n'tait plus. Et quels coups de plume, quels
chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd'hui, je hausse les
paules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gard ma foi, je
crois mme tre plus intraitable encore; mais je me contente de
m'enfermer et de travailler. C'est la seule faon de discuter
sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l'ternelle
discussion du beau.

Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J'ai
des cicatrices un peu partout, je te l'ai dit, au cerveau et au coeur.
Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue  mon air. Peut-tre
ainsi pourrai-je te revenir entier. C'est que, mon amie, j'ai quitt
nos galants sentiers d'amoureux, o les fleurs poussent, o l'on ne
cueille que des sourires. J'ai pris la grand'route, grise de
poussire, aux arbres maigres; je me suis mme, je le confesse, arrt
curieusement devant des chiens crevs, au coin des bornes; j'ai parl
de vrit, j'ai prtendu qu'on pouvait tout crire, j'ai voulu prouver
que l'art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m'a
pouss au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employ ma jeunesse 
glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets!

Tu me pardonneras mes infidlits d'amant. Les hommes ne peuvent
rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure o vos
fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la ple soire d'automne, la
soire de nos adieux? C'est au sortir de tes bras frles, que la
vrit m'a emport dans ses dures mains. J'ai t fou d'analyse
exacte. Aprs les travaux courants, je prenais mes nuits, j'crivais
page  page les livres qui me hantaient. Si j'ai un orgueil, j'ai
celui de cette volont, dont l'effort m'a tir lentement des besognes
du mtier. J'ai mang, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais
ces confidences,  toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu
l'enfant dont tu as protg les dbuts.

Aujourd'hui, ma seule souffrance est d'tre seul. Le monde finit  la
grille de mon jardin. Je me suis enferm chez moi pour ne mettre que
le travail dans ma vie, et je me suis si bien enferm, que personne ne
vient plus. C'est pourquoi, ma chre me, j'ai voqu ton souvenir, au
milieu de la lutte. J'tais trop seul, aprs dix ans de sparation; je
voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t'aime
toujours. Cela me soulage. Viens, et n'aie point peur, je ne suis pas
si noir qu'on me fait. Je t'assure, je t'aime toujours, je rve
d'avoir encore des ross, pour en mettre un bouquet  ton sein. J'ai
des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je
t'emmnerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous
dire tous les trois des choses tendres.

Et sais-tu ce que j'ai fait, Ninon, pour te retenir auprs de moi
toute cette nuit? Je te le donne en mille. J'ai fouill le pass, j'ai
cherch dans ces centaines de pages crites un peu partout, si je n'en
trouverais pas d'assez dlicates pour tes oreilles. Au beau milieu de
mes rudesses, il m'a plu de mettre cette douceur. Oui, j'ai voulu ce
rgal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous gotons sur
l'herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans
de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant? trois groseilles,
deux grains de raisin sec, suffiront  notre faim, et nous nous
griserons avec cinq gouttes de vin dans de l'eau claire. coute,
curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez dcents; certains mme
ont un commencement et une fin; d'autres, il est vrai, vont pieds nus,
aprs avoir jet leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois
t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui
battent absolument la campagne. Dame! j'ai tout glan, il fallait bien
te retenir la nuit entire. L, je chante la chanson des t'en
souviens-tu? Ce sont nos souvenirs  la queue-leu-leu, ma fille; tout
ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si
cela ennuie les autres, tant pis! ils n'ont pas besoin de venir mettre
le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore. j'entamerai une
longue histoire, la dernire, celle qui nous mnera, je l'espre,
jusqu'au matin. Elle est tout au bout des autres, place  dessein
pour t'endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et
nous nous embrasserons.

Ah! Ninon, quelle dbauche de blanc et de rose! Je ne promets pas
cependant que, malgr tous mes soins  enlever les pines, il ne reste
pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n'ai plus les
mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne
t'inquite point: si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai
ton sang. Ce sera moins fade.

Demain, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j'arrive de la
veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux
lvres. Ce sera le recommencement de ma tche. Ah! Ninon, je n'ai rien
fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci; je me
dsole  penser que je n'ai pu tancher ma soif du vrai, que la grande
nature chappe  mes bras trop courts. C'est l'pre dsir, prendre la
terre, la possder dans une treinte, tout voir, tout savoir, tout
dire. Je voudrais coucher l'humanit sur une page blanche, tous les
tres, toutes les choses; une oeuvre qui serait l'arche immense.

Et ne m'attends pas de longtemps au rendez-vous que je t'ai donn, en
Provence, aprs la tche acheve. Il y a trop  faire. Je veux le
roman, je veux le drame, je veux la vrit partout. Ne m'apporte plus
ton cher souvenir que la nuit; viens sur le rayon de lune qui glisse
entre mes rideaux,  l'heure o je pourrai pleurer avec toi sans tre
vu. J'ai besoin de toute ma virilit. Plus tard, oh! plus tard, ce
sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tides encore de nos
tendresses. Nous serons bien vieux; mais nous nous aimerons toujours.
Tu me mneras en plerinage sur la berge, au bord de l'eau, rveille
 peine; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant
autour de nous; au milieu des prs, lentement noys sous le flot
bleutre du crpuscule; le long de la route interminable, insoucieux
des toiles, au seul bonheur de nous perdre dans l'ombre. Et les
arbres, les brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnatront de
loin,  nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue.

coute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrire
quelle haie j'irai te prendre. Tu sais l'endroit o la rivire fait un
coude, aprs le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand
rideau de peupliers? Souviens-toi, nous nous y sommes bais les mains,
un matin de mai. Eh bien!  gauche, il y a une haie d'aubpines, ce
mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir
que le bleu du ciel. C'est derrire la haie d'aubpines, ma chre me,
que je te donne rendez-vous,  des annes, un jour de soleil ple,
lorsque ton coeur me saura dans les environs.

MILE ZOLA.

Paris, 1er octobre 1874.





CONTES




UN BAIN


Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine: un vrai
conte bleu, quelque chose de terrifiant et d'invraisemblable... Tu
sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait
jur... Non, tu ne devinerais pas, j'aime mieux te tout dire.

Eh bien! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n'est-ce pas? Il
faut que je sois au Mesnil-Rouge,  soixante-sept lieues de Paris,
pour croire  une pareille histoire. Ris, le mariage ne s'en fera pas
moins. Cette pauvre Adeline, qui tait veuve  vingt-deux ans, et que
la haine et le mpris des hommes rendaient si jolie! En deux mois de
vie commune, le dfunt, un digne homme, certes, pas trop mal conserv,
qui et t parfait sans les infirmits dont il est mort, lui avait
enseign toute l'cole du mariage. Elle avait jur que l'exprience
suffisait. Et elle se remarie! Ce que c'est que de nous, pourtant!

Il est vrai qu'Adeline a eu de la malechance. On ne prvoit pas une
aventure pareille. Et si je te disais qui elle pouse! Tu connais le
comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu'elle dtestait si
parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans changer des
sourires pointus, sans s'gorger doucement avec des phrases aimables.
Ah! les malheureux! si tu savais o ils se sont rencontrs une
dernire fois... Je vois bien qu'il faut que je te conte a. C'est
tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en
chapitres.



I


Le Chteau est  six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j'en vois les
toits d'ardoise, noys dans les verdures du parc. On le nomme le
Chteau de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu'il fut jadis habit par
un seigneur qui faillit y pouser une de ses fermires. La chre
enfant y vcut clotre, et je crois que son ombre y revient. Jamais
pierres n'ont eu une telle senteur d'amour.

La Belle qui y dort aujourd'hui est la vieille comtesse de M***, une
tante d'Adeline. Il y a trente ans qu'elle doit venir passer un hiver
 Paris. Ses nices et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, 
la belle saison. Adeline est trs-ponctuelle. D'ailleurs, elle aime le
Chteau, une ruine lgendaire que les pluies et les vents miettent,
au milieu d'une fort vierge.

La vieille comtesse a formellement recommand de ne toucher ni aux
plafonds qui se lzardent, ni aux branches folles qui barrent les
alles. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s'paissit l,
chaque printemps, et elle dit, d'ordinaire, que la maison est encore
plus solide qu'elle. La vrit est que toute une aile est par terre.
Ces aimables retraites, bties sous Louis XV, taient, comme les
amours du temps, un djeuner de soleil. Les pltres se sont fendus,
les planchers ont cd, la mousse a verdi jusqu'aux alcves. Toute
l'humidit du parc a mis l une fracheur o passe encore l'odeur
musque des tendresses d'autrefois.

Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont pouss au pied
des perrons, dans les fentes des marches. Il n'y a plus que la grande
alle qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses
btes  la main. A droite,  gauche, les taillis restent vierges,
creuss de rares sentiers, noirs d'ombre, o l'on avance, les mains
tendues, cartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses
de ces bouts de chemins, tandis que les clairires rtrcies
ressemblent  des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend
des branches, les douces-amres tendent des rideaux sous les futaies;
des pullulements d'insectes, des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne
voit pas, donnent une trange vie  cette normit de feuillages. J'ai
eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite  la
comtesse; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines
inquitantes.

Mais il y a surtout un coin dlicieux et troublant, dans le parc:
c'est  gauche du Chteau, au bout d'un parterre, o il ne pousse plus
que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres,
une grotte se creuse, s'enfonant au milieu d'une draperie de lierre,
dont les bouts tranent jusque dans l'herbe. La grotte, envahie,
obstrue, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperoit la
blancheur d'un Amour de pltre, souriant, un doigt sur la bouche. Le
pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit, une tache de
mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire ple
d'infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un sicle.

Une eau vive, qui sort de la grotte, s'tale en large nappe au milieu
de la clairire; puis, elle s'chappe par un ruisseau perdu sous les
feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les
grands arbres se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue
au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nnufars ont largi
leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdtre de ce puits
de verdure, qui semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand
air, que la chanson de l'eau, tombant ternellement, d'un air de
lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un
pinson vient boire, avec des mines dlicates, craignant de se mouiller
les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne  la mare une
pmoison de vierge dont les paupires battent. Et, du noir de la
grotte, l'Amour de pltre commande le silence, le repos, toutes les
discrtions des eaux et des bois,  ce coin voluptueux de nature.



II


Lorsque Adeline accorde une quinzaine  sa tante, ce pays de loups
s'humanise. Il faut largir les alles pour que les jupes d'Adeline
puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux
malles, qu'on a d porter  bras, parce que le camion du chemin de fer
n'a jamais os s'engager dans les arbres. Il y serait rest, je te le
jure.

D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fle,
l, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment
drles. Je la souponne de venir au Chteau de la Belle-au-Bois-dormant
pour y dpenser, loin des curieux, son apptit d'extravagances. La
tante reste dans son fauteuil, le Chteau appartient  la chre enfant
qui doit y rver les plus tonnantes fantaisies. Cela la soulage.
Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une anne.

Pendant quinze jours, elle est la fe, l'me des verdures. On la voit
en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de
soie au milieu des broussailles. On m'a mme assur l'avoir rencontre
en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur
l'herbe, dans le coin le plus dsert du parc. D'autres fois, on a
aperu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les alles.
Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette
chre toque.

Je sais qu'elle fouille le Chteau des caves aux greniers. Elle furte
dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits
poings, flaire de son nez ros toute cette poussire du pass. On la
trouve sur des chelles, perdue au fond des grandes armoires,
l'oreille tendue aux fentres, rveuse devant les chemines, avec
l'envie vidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne
trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux
grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairires
blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant
le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut
cueillir.

Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Chteau sent l'amour, au
milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enferme l
dedans, et les murs ont conserv l'odeur de celte tendresse, comme les
vieux coffrets o l'on a serr des bouquets de violettes. C'est cette
odeur-l, je le jurerais, qui monte  la tte d'Adeline et qui la
grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est
grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes,
elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage
qui voudraient bien l'veiller de son rve de cent ans.

Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois
pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son
soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les
hauts feuillages. C'est l sa retraite. Elle est la fille de la
source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de pltre lui
sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans
l'eau, avec la tranquillit de Diane confiante dans la solitude. Elle
n'a que les nnufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mmes
dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses paules
blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes,
filant sans bruit. La fracheur calme ses anxits. Elle serait
parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit.

Une nuit, elle est alle au fond de la grotte, malgr la peur horrible
de cette ombre humide; elle s'est dresse sur la pointe des pieds,
mettant l'oreille aux lvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui
dirait rien.



III


Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en
arrivant au Chteau, a trouv, install dans la plus belle chambre, le
comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il
parat qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de
M... Adeline a jur qu'elle le dlogerait. Elle a bravement dfait ses
malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles ternelles. Octave,
pendant huit jours, l'a tranquillement regarde de sa fentre, en
fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aigus, plus de guerre
sourde. Il tait d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver
assommant, et qu'elle ne s'est plus occupe de lui. Lui, fumait
toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains.

C'tait vers minuit qu'elle descendait  la nappe d'eau, quand tout le
monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien
souffl sa bougie. Alors,  petits pas, elle s'en allait, comme  un
rendez-vous d'amour, avec des dsirs tout sensuels pour l'eau froide.
Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un
homme au Chteau. S'il ouvrait une fentre, s'il apercevait un coin de
son paule  travers les feuilles! Rien que cette pense la faisait
grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon
de lune blanchissait sa nudit de statue.

Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Chteau dormait depuis
deux grandes heures. Cette nuit-l, elle se sentait des hardiesses
particulires. Elle avait cout  la porte du comte, et elle croyait
l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donn
un grand mpris pour les hommes, un grand dsir des caresses fraches
de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres,
prenant plaisir  dtacher ses vtements un  un. Il faisait
trs-sombre, la lune se levait  peine; et le corps blanc de la chre
enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau.
Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses paules
avec des baisers tides. Elle tait trs  l'aise, un peu
languissante, un peu touffe par la chaleur, mais pleine d'une
nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tter la source du
pied.

Cependant, la lune tournait, clairait dj un coin de la nappe.
Alors, Adeline, pouvante, aperut sur cette nappe une tte qui la
regardait, dans ce coin clair. Elle se laissa glisser, se mit de
l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa
poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix
frmissante:

--Qui est l?... Que faites-vous l?

--C'est moi, madame, rpondit tranquillement le comte Octave....
N'ayez pas peur, je prends un bain.



IV


Il se fit un silence formidable. Il n'y avait plus, sur la nappe
d'eau, que les ondulations qui s'largissaient lentement autour des
paules d'Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte,
avec un clapotement lger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras,
fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l'eau.

--Restez, je vous l'ordonne, cria Adeline d'une voix terrifie....
Rentrez dans l'eau, rentrez dans l'eau bien vite!

--Mais, madame, rpondit-il en rentrant dans l'eau jusqu'au cou, c'est
qu'il y a plus d'une heure que je suis l.

--a ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous
comprenez.... Nous attendrons.

Elle perdait la tte, la pauvre baronne. Elle parlait d'attendre, sans
trop savoir, l'imagination dtraque par les ventualits terribles
qui la menaaient. Octave eut un sourire.

--Mais, hasarda-t-il, il me semble qu'en tournant le dos....

--Non, non, monsieur! Vous ne voyez donc pas la lune!

Il tait de fait que la lune avait march et qu'elle clairait en
plein le bassin. C'tait une lune superbe. Le bassin luisait, pareil 
un miroir d'argent, au milieu du noir des feuilles; les joncs, les
nnufars des bords, faisaient sur l'eau des ombres finement dessines,
comme laves au pinceau, avec de l'encre de Chine. Une pluie chaude
d'toiles tombait dans le bassin par l'troite ouverture des
feuillages. Le filet d'eau coulait derrire Adeline, d'une voix plus
basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d'oeil dans la grotte,
elle vit l'Amour de pltre qui lui souriait d'un air d'intelligence.

--La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le
dos...

--Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus
l.... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre,
nous serons dans l'ombre....

--C'est qu'il y en a pour une bonne heure, avant qu'elle soit derrire
cet arbre!

--Oh! trois quarts d'heure au plus.... a ne fait rien. Nous
attendrons.... Quand la lune sera derrire l'arbre, vous pourrez vous
en aller.

Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en
parlant, et qu'il se dcouvrait jusqu' la ceinture, elle poussa de
petits cris de dtresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer
dans le bassin jusqu'au menton. Il eut la dlicatesse de ne plus
remuer. Alors, ils restrent tous les deux l, en tte--tte, on peut
le dire. Les deux ttes, cette adorable tte blonde de la baronne,
avec les grands yeux que tu sais, et cette tte fine du comte, aux
moustaches un peu ironiques, demeurrent bien sagement immobiles, sur
l'eau dormante,  une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de
pltre, sous la draperie de lierre, riait plus fort.



V.


Adeline s'tait jete en plein dans les nnufars. Quand la fracheur
de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour
passer l une heure, elle vit que l'eau tait d'une limpidit vraiment
choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il
faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se
roulait dans l'eau, l'emplissait des frtillements d'anguilles de ses
rayons. C'tait un bain d'or liquide et transparent. Peut-tre le
comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds
et la tte.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de
nnufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui
nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habille, elle se
sentit plus tranquille.

Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoquement.
N'ayant pas trouv une racine pour s'asseoir, il s'tait rsign  se
tenir  genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout  fait ridicule, avec
de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat  barbe
colossal, il avait li conversation avec la comtesse, vitant tout ce
qui pouvait rappeler le dsagrment de leur position respective.

--Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame.

--Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages
donnent quelque fracheur.

--Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne,
n'est-ce pas?

--Une digne personne, en effet.

Puis, ils parlrent des dernires courses et des bals qu'on annonce
dj pour l'hiver prochain. Adeline, qui commenait  avoir froid,
rflchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle
s'attardait sur la rive. Cela tait tout simplement horrible.
Seulement, elle avait des doutes sur la gravit de l'accident. Il
faisait noir sous les arbres, la lune n'tait pas encore l; puis,
elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrire le tronc
d'un gros chne. Ce tronc avait d la protger. Mois, en vrit, ce
comte tait un homme abominable. Elle le hassait, elle aurait voulu
que le pied lui glisst, qu'il se noyt. Certes, ce n'est pas elle qui
lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui
avait-il pas cri qu'il tait l, qu'il prenait un bain? La question
se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses
lvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme
des chapeaux.

--Mais je ne savais pas, rpondit-il; je vous assure que j'ai eu
trs-peur. Vous tiez toute blanche, j'ai cru que c'tait la
Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a t
enferme ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier.


Au bout d'une demi-heure, ils taient bons amis, Adeline s'tait dit
qu'elle se dcolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait
montrer ses paules. Elle tait sortie un peu de l'eau, elle avait
chancr la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait
risqu les bras. Elle ressemblait  une fille des sources, la gorge
nue, les bras libres, vtue de toute cette nappe verte qui s'talait
et s'en allait derrire elle comme une large trane de satin.

Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour
se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait
la lune avec un intrt trs-vif.

--Hein! elle marche lentement? demanda Adeline.

--Eh! non, elle a des ailes, rpondit-il avec un soupir.

Elle se mit  rire, en ajoutant:

--Nous en avons encore pour un gros quart d'heure.

Alors, il profita lchement de la situation: il lui fit une
dclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que
s'il la taquinait, c'tait qu'il avait trouv cela plus drle que de
lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquitude, remonta sa robe
verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait
plus que le bout de son nez rose sous les nnufars; et, comme elle
recevait en plein la lune dans les yeux, elle tait tout tourdie,
tout blouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un
grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux
lvres.

--Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas
marcher comme cela dans l'eau!

--Mais je n'ai pas march, dit le comte, j'ai gliss... Je vous aime!

--Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il
fera noir... Attendons que la lune soit derrire l'arbre...



VII


La lune se cacha derrire l'arbre. L'Amour de pltre clata de rire.





LES FRAISES



I


Un matin de juin, en ouvrant la fentre, je reus au visage un souffle
d'air frais. Il avait fait pendant la nuit un violent orage. Le ciel
paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lav par l'averse jusque dans
ses plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les
hautes branches entre les chemines, taient encore tremps de pluie,
et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des
jardins voisins une bonne odeur de terre mouille.

--Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille...
Nous partons pour la campagne.

Elle battit des mains. Elle eut termin sa toilette en dix minutes, ce
qui est trs-mritoire pour une coquette de vingt ans.

A neuf heures, nous tions dans les bois de Verrires.



II


Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promen leurs amours!
Pendant la semaine, les taillis sont dserts, on peut marcher cte 
cte, les bras  la taille, les lvres se cherchant, sans autre danger
que d'tre vus par les fauvettes des buissons. Les alles s'allongent,
hautes et larges,  travers les grandes futaies; le sol est couvert
d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages,
jette des palets d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers
troits, trs-sombres, o l'on est oblig de se serrer l'un contre
l'autre. Et il y a encore des fourrs impntrables, o l'on peut se
perdre, si les baisers chantent trop haut.

Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de
sentir les herbes frler ses chevilles. Puis elle revenait et se
pendait  mon paule, lasse, caressante. Toujours le bois s'tendait,
mer sans fin aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre
vivante qui tombait des grands arbres nous montaient  la tte, nous
grisaient de toute la sve ardente du printemps. On redevient enfant,
dans le mystre des taillis.

--Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un foss comme
une chvre chappe, et en fouillant les broussailles.



III


Des fraises, hlas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de
fraisiers qui s'talait sous les ronces.

Ninon ne songeait plus aux btes dont elle avait une peur horrible.
Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant
chaque feuille, dsespre de ne pas rencontrer le moindre fruit.

--On nous a devancs, dit-elle avec une moue de dpit... Oh! dis,
cherchons bien, il y en a sans doute encore.

Et nous nous mmes  chercher avec une conscience exemplaire. Le corps
pli, le cou tendu, les yeux fixs  terre, nous avancions  petits
pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les
fraises. Nous avions oubli la fort, le silence et l'ombre, les
larges alles et les sentiers troits. Les fraises, rien que les
fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions,
et nos mains frmissantes se touchaient sous les herbes.

Nous fmes ainsi plus d'une lieue, courbs, errant  droite,  gauche.
Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles
feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lvres de Ninon se pincer et
ses yeux devenir humides.



IV


Nous tions arrivs en face d'un large talus, sur lequel le soleil
tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce
talus, dcide  ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un
cri aigu. J'accourus, effray, croyant qu'elle s'tait blesse. Je la
trouvai accroupie; l'motion l'avait assise par terre, et elle me
montrait du doigt une petite fraise,  peine grosse comme un pois,
mre d'un ct seulement.

--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante.

Je m'tais assis prs d'elle, au bas du talus.

--Non, rpondis-je, c'est toi qui l'as trouve, c'est toi qui dois la
cueillir.

--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la.

Je me dfendis tant et si bien que Ninon se dcida enfin  couper la
tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il
fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise
qui nous cotait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon
voulait me la mettre dans la bouche. Je rsistai fermement; puis, je
finis par faire des concessions, et il fut arrt que la fraise serait
partage en deux.

Elle la mit entre ses lvres, en me disant avec un sourire:

--Allons, prends ta part.

Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partage fraternellement.
Je ne sais mme si je gotai  la fraise, tant le miel du baiser de
Ninon me parut bon.



V


Le talus tait couvert de fraisiers, et ces fraisiers-l taient
des fraisiers srieux. La rcolte fut ample et joyeuse. Nous avions
tal  terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y
dposer notre butin, sans rien en dtourner. A plusieurs reprises
pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main  sa bouche.

Quand la rcolte fut faite, nous dcidmes qu'il tait temps de
chercher un coin d'ombre pour djeuner  l'aise. Je trouvai, 
quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut
religieusement plac  ct de nous.

Grands dieux! qu'il faisait bon l, sur la mousse, dans la volupt de
cette fracheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le
soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit
toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me
tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon.

Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or,
 nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mmes se taisaient
et ne regardaient pas. Quand nous cherchmes les fraises pour les
manger, nous nous apermes avec stupeur que nous tions couchs en
plein sur le mouchoir.





LE GRAND MICHU



I


Une aprs-midi,  la rcration de quatre heures, le grand Michu me
prit  part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me
frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu tait un gaillard,
aux poings normes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir
pour ennemi.

--coute, me dit-il de sa voix grasse de paysan  peine dgrossi,
coute, veux-tu en tre?

Je rpondis carrment: Oui! flatt d'tre de quelque chose avec le
grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les
confidences qu'il me fit, me causrent une sensation dlicieuse, que
je n'ai jamais peut-tre prouve depuis. Enfin, j'entrais dans les
folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret  garder, une
bataille  livrer. Et, certes, l'effroi inavou que je ressentais 
l'ide de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moiti
dans les joies cuisantes de mon nouveau rle de complice.

Aussi, pendant que le grand Michu parlait, tais-je en admiration
devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans
l'nergie duquel on a une mdiocre confiance. Cependant, le
frmissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir
en l'coutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi.

Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre
nos rangs pour rentrer  l'tude:

--C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il  voix basse. Tu es des
ntres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas?

--Oh! non, tu verras... C'est jur.

Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignit
d'homme mr, et me dit encore:

--Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que
tu es un tratre, et personne ne te parlera plus.

Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette
menace. Elle me donna un courage norme. Bast! me disais-je, ils
peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!
J'attendis avec une impatience fbrile l'heure du dner. La rvolte
devait clater au rfectoire.



II


Le grand Michu tait du Var. Son pre, un paysan qui possdait
quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de
l'insurrection provoque par le coup d'tat. Laiss pour mort dans la
plaine d'Uchne, il avait russi  se cacher. Quand il reparut, on ne
l'inquita pas. Seulement, les autorits du pays, les notables, les
gros et les petits rentiers ne l'appelrent plus que ce brigand de
Michu.

Ce brigand, cet honnte homme illettr, envoya son fils au collge
d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause
qu'il n'avait pu dfendre, lui, que les armes  la main. Nous savions
vaguement cette histoire, au collge, ce qui nous faisait regarder
notre camarade comme un personnage trs-redoutable.

Le grand Michu tait, d'ailleurs, beaucoup plus g que nous. Il avait
prs de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvt encore qu'en quatrime.
Mais on n'osait le plaisanter. C'tait un de ces esprits droits, qui
apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il
savait une chose, il la savait  fond et pour toujours. Fort, comme
taill  coups de hache, il rgnait en matre pendant les rcrations.
Avec cela, d'une douceur extrme. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en
colre; il voulait trangler un pion qui nous enseignait que tous les
rpublicains taient des voleurs et des assassins. On faillit mettre
le grand Michu  la porte.

Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes
souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De
bonne heure, son pre avait d en faire un homme.



III


Le grand Michu se plaisait au collge, ce qui n'tait pas le moindre
de nos tonnements. Il n'y prouvait qu'un supplice dont il n'osait
parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim.

Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil apptit. Lui qui tait
trs-fier, il allait parfois jusqu' jouer des comdies humiliantes
pour nous escroquer un morceau de pain, un djeuner ou un goter.
lev en plein air, au pied de la chane des Maures, il souffrait
encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collge.

C'tait l un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le
long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous
tions des dlicats. Je me rappelle surtout une certaine morue  la
sauce rousse et certains haricots  la sauce blanche qui taient
devenus le sujet d'une maldiction gnrale. Les jours o ces plats
apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect
humain, criait avec nous, bien qu'il et aval volontiers les six
portions de sa table.

Le grand Michu ne se plaignait gure que de la quantit des vivres. Le
hasard, comme pour l'exasprer, l'avait plac au bout de la table, 
ct du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade.
La rgle tait que les matres d'tude avaient droit  deux portions.
Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu
lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient cte  cte sur
l'assiette du petit pion.

--Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui
qui a deux fois plus  manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en
a pas de trop!



IV


Or, les meneurs avaient rsolu que nous devions  la fin nous rvolter
contre la morue  la sauce rousse et les haricots  la sauce blanche.

Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'tre leur
chef. Le plan de ces messieurs tait d'une simplicit hroque: il
suffirait, pensaient-ils, de mettre leur apptit en grve, de refuser
toute nourriture, jusqu' ce que le proviseur dclart solennellement
que l'ordinaire serait amlior. L'approbation que le grand Michu
donna  ce plan, est un des plus beaux traits d'abngation et de
courage que je connaisse. Il accepta d'tre le chef du mouvement, avec
le tranquille hrosme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour
la chose publique.

Songez donc! lui se souciait bien de voir disparatre la morue et les
haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, 
discrtion! Et, pour comble, on lui demandait de jener! Il m'a avou
depuis que jamais cette vertu rpublicaine que son pre lui avait
enseigne, la solidarit, le dvouement de l'individu aux intrts de
la communaut, n'avait t mise en lui  une plus rude preuve.

Le soir, au rfectoire,--c'tait le jour de la morue  la sausse
rousse,--la grve commena avec un ensemble vraiment beau. Le pain
seul tait permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous
mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer  voix basse,
comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui
riaient.

Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu' ne pas
mme manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il
regardait ddaigneusement le petit pion qui dvorait.

Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le
rfectoire comme une tempte. Il nous apostropha rudement, nous
demandant ce que nous pouvions reprocher  ce dner, auquel il gota
et qu'il dclara exquis.

Alors le grand Michu se leva.

--Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons
pas  la digrer.

--Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le
temps de rpondre, les autres soirs, vous avez pourtant mang presque
tout le plat  vous seul.

Le grand Michu rougit extrmement. Ce soir-l, on nous envoya
simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions
sans doute rflchi.



V


Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les
paroles du matre d'tude l'avaient frapp au coeur. Il nous soutint,
il nous dit que nous serions des lches si nous cdions. Maintenant,
il mettait tout son orgueil  montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne
mangeait pas.

Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos
pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu' de la
charcuterie, qui nous aidrent  ne pas manger tout  fait sec le pain
dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans
la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en
tint strictement aux quelques crotes qu'il put trouver.

Le surlendemain, le proviseur ayant dclar que, puisque les lves
s'enttaient  ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire
distribuer du pain, la rvolte clata, au djeuner. C'tait le jour
des haricots  la sauce blanche.

Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tte, se leva
brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait  belles dents,
pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle,
puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand
souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les
bouteilles, dansrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les
dbris, se htrent de nous abandonner le rfectoire. Le gringalet,
dans sa fuite, reut sur les paules un plat de haricots, dont la
sauce lui fit une large collerette blanche.

Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut
nomm gnral. Il fit porter, entasser les tables devant les portes.
Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux  la main. Et la
_Marseillaise_ tonnait toujours. La rvolte tournait  la rvolution.
Heureusement, on nous laissa  nous-mmes pendant trois grandes
heures. Il parat qu'on tait all chercher la garde. Ces trois heures
de tapage suffirent pour nous calmer.

Il y avait au fond du rfectoire deux larges fentres qui donnaient
sur la cour. Les plus timides, pouvants de la longue impunit dans
laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fentres et
disparurent. Ils furent peu  peu suivis par les autres lves.
Bientt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgs autour de
lui. Il leur dit alors d'une voix rude:

--Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable.

Puis s'adressant  moi qui hsitais, il ajouta:

--Je te rends la parole, entends-tu!

Lorsque la garde eut enfonc une des portes, elle trouva le grand
Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au
milieu de la vaisselle casse. Le soir mme, il fut renvoy  son
pre. Quant  nous, nous profitmes peu de cette rvolte. On vita
bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des
haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue tait  la sauce
blanche, et les haricots,  la sauce rousse.



VI


Longtemps aprs, j'ai revu le grand Michu. Il n'avait pu continuer ses
tudes. Il cultivait  son tour les quelques bouts de terre que son
pre lui avait laisss en mourant.

--J'aurais fait, m'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais
mdecin, car j'avais la tte bien dure. Il vaut mieux que je sois un
paysan. C'est mon affaire... N'importe, vous m'avez joliment lch. Et
moi qui justement adorais la morue et les haricots!




LE JEUNE



I


Quand le vicaire monta en chaire, avec son large surplis d'une
blancheur anglique; la petite baronne tait batement assise  sa
place accoutume, prs d'une bouche de chaleur, devant la chapelle des
Saints-Anges.

Aprs le recueillement d'usage, le vicaire se passa dlicatement sur
les lvres un fin mouchoir de batiste; puis, il ouvrit les bras,
pareil  un sraphin qui va prendre son vol, pencha la tte, et parla.
Sa voix fut d'abord, dans la vaste nef, comme un murmure lointain
d'eau courante, comme une plainte amoureuse du vent au milieu des
feuillages. Et, peu  peu, le souffle grandit, la brise devint
tempte, la voix roula sous les votes avec de majestueux grondements
de tonnerre. Mais toujours, par instants, mme au milieu de ses plus
formidables coups de foudre, la voix du vicaire se faisait subitement
douce, jetant un clair rayon de soleil au milieu du sombre ouragan de
son loquence.

La petite baronne, ds les premiers susurrements dans les feuilles,
avait pris la pose gourmande et charme d'une personne d'oreille
dlicate qui s'apprte  goter toutes les finesses d'une symphonie
aime. Elle parut ravie de la douceur exquise des phrases musicales du
dbut; elle suivit ensuite, avec une attention de connaisseur, les
renflements de la voix, l'panouissement de l'orage final, mnag avec
tant de science; et quand la voix eut acquis tout son dveloppement,
quand elle tonna, grandie par les chos de la nef, la petite baronne
ne put retenir un bravo discret, un hochement de satisfaction.

Ds lors, ce fut une jouissance cleste. Toutes les dvotes se
pmaient.



II


Cependant, le vicaire disait quelque chose; sa musique accompagnait
des paroles. Il prchait sur le jene, il disait combien taient
agrables  Dieu les mortifications de la crature. Pench au bord de
la chaire, dans son attitude de grand oiseau blanc, il soupirait:

--L'heure est venue, mes frres et mes soeurs, o nous devons tous,
comme Jsus, porter notre croix, nous couronner d'pines, monter notre
calvaire, les pieds nus sur les rocs et dans les ronces.

La petite baronne trouva sans doute la phrase mollement arrondie, car
elle cligna doucement les yeux, comme chatouille au coeur. Puis, la
symphonie du vicaire la berant, tout en continuant  suivre les
phrases mlodiques, elle se laissa aller y une demi-rverie pleine de
volupts intimes.

En face d'elle, elle voyait une des longues fentres du choeur, grise
de brouillard. La pluie ne devait pas avoir cess. La chre enfant
tait venue au sermon par un temps atroce. Il faut bien ptir un peu,
quand on a de la religion. Son cocher avait reu une averse
pouvantable, et elle-mme, en sautant sur le pav, s'tait lgrement
mouill le bout des pieds. Son coup, d'ailleurs, tait excellent,
clos, capitonn comme une alcve. Mais c'est si triste de voir, au
travers des glaces humides, une file de parapluies affairs courir sur
chaque trottoir! Et elle pensait que, s'il avait fait beau, elle
aurait pu venir en victoria. C'et t beaucoup plus gai.

Au fond, sa grande crainte tait que le vicaire ne dpcht trop
vivement son sermon. Il lui faudrait alors attendre sa voiture, car
elle ne consentirait certes pas  patauger par un temps pareil. Et
elle calculait que, du train dont il allait, jamais le vicaire
n'aurait de la voix pour deux heures; son cocher arriverait trop tard.
Cette anxit lui gtait un peu ses joies dvotes.



III


Le vicaire, avec des colres brusques qui le redressaient, les cheveux
secous, les poings en avant, comme un homme en proie  l'esprit
vengeur, grondait:

--Et surtout malheur  vous, pcheresses, si vous ne versez pas sur
les pieds de Jsus le parfum de vos remords, l'huile odorante de vos
repentirs. Croyez-moi, tremblez et tombez  deux genoux sur la pierre.
C'est en venant vous enfermer dans le purgatoire de la pnitence,
ouvert par l'glise pendant ces jours de contrition universelle; c'est
en usant les dalles sous vos fronts plis par le jene, en descendant
dans les angoisses de la faim et du froid, du silence et de la nuit,
que vous mriterez le pardon divin, au jour fulgurant du triomphe!

La petite baronne, tire de sa proccupation par ce terrible clat,
dodelina de la tte, lentement, comme tant tout  fait de l'avis du
prtre courrouc. Il fallait prendre des verges, se mettre dans un
coin bien noir, bien humide, bien glacial, et l se donner le fouet;
cela ne faisait pas de doute pour elle.

Puis, elle retomba dans ses songeries; elle se perdit au fond d'un
bien-tre, d'une extase attendrie. Elle tait assise  l'aise sur une
chaise basse,  large dossier, et elle avait sous les pieds un coussin
brod, qui lui empchait de sentir le froid de la dalle. A demi
renverse, elle jouissait de l'glise, de ce grand vaisseau o
tranaient des vapeurs d'encens, dont les profondeurs, pleines
d'ombres mystrieuses, s'emplissaient d'adorables visions. La nef,
avec ses tentures de velours rouge, ses ornements d'or et de marbre,
avec son air d'immense boudoir plein de senteurs troublantes, clair
de clarts tendres de veilleuse, clos et comme prt pour des amours
surhumains, l'avait peu  peu enveloppe du charme de ses pompes.
C'tait la fte de ses sens. Sa jolie personne grasse s'abandonnait,
flatte, berce, caresse. Et sa volupt venait surtout de se sentir
si petite dans une si grande batitude.

Mais  son insu, ce qui la chatouillait encore le plus dlicieusement,
c'tait l'haleine tide de la bouche de chaleur ouverte presque sous
ses jupes. Elle tait trs-frileuse, la petite baronne. La bouche de
chaleur soufflait discrtement ses caresses chaudes le long de ses bas
de soie. Des assoupissements la prenaient, dans ce bain d'une
souplesse molle.



IV


Le vicaire tait toujours en plein courroux. Il plongeait toutes les
dvotes prsentes dans l'huile bouillante de l'enfer.

--Si vous n'coutez pas la voix de Dieu, si vous n'coutez pas ma voix
qui est celle de Dieu lui-mme, je vous le dis en vrit, vous
entendrez un jour vos os craquer d'angoisse, vous sentirez votre chair
se fendre sur des charbons ardents, et alors c'est en vain que vous
crierez: Piti, Seigneur, piti, je me repens! Dieu sera sans
misricorde, et du pied vous rejettera dans l'abme!

A ce dernier trait, il y eut un frisson dans l'auditoire. La petite
baronne, qu'endormait dcidment l'air chaud qui courait dans ses
jupes, sourit vaguement. Elle connaissait beaucoup le vicaire, la
petite baronne. La veille, il avait dn chez elle. Il adorait le pt
de saumon truff, et le pomard tait son vin favori. C'tait, certes,
un bel homme, trente-cinq  quarante ans, brun, le visage si rond et
si rose, qu'on et volontiers pris ce visage de prtre pour la face
rjouie d'une servante de ferme. Avec cela, homme du monde, belle
fourchette, langue bien pendue. Les femmes l'adoraient, la petite
baronne en raffolait. Il lui disait d'une voix si adorablement sucre:
Ah! madame, avec une telle toilette, vous damneriez un saint.

Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait dbiter  la
comtesse,  la marquise,  ses autres pnitentes, la mme galanterie,
ce qui en faisait l'enfant gt de ces dames.

Quand il allait dner chez la petite baronne, le jeudi, elle le
soignait en chre crature que le moindre courant d'air pourrait
enrhumer, et  laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement
une indigestion. Au salon, son fauteuil tait au coin de la chemine;
 table, les gens de service avaient ordre de veiller particulirement
sur son assiette, de verser  lui seul un certain pomard, g de douze
ans, qu'il buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il et
communi.

Il tait si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire,
il parlait d'os qui craquent et de membres qui grillent, la petite
baronne, dans l'tat de demi-sommeil o elle tait, le voyait  sa
table, s'essuyant batement les lvres, lui disant: Voici, chre
madame, une bisque qui vous ferait trouver grce auprs de Dieu le
Pre, si votre beaut ne suffisait dj pas pour vous assurer le
paradis.



V


Le vicaire, quand il eut us de la colre et de la menace, se mit 
sangloter. C'tait, d'habitude, sa tactique. Presque  genoux dans la
chaire, ne montrant plus que les paules, puis, tout d'un coup, se
relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les
yeux, avec un grand froissement de mousseline empese, il jetait ses
bras en l'air,  droite,  gauche, prenant des poses de plican
bless. C'tait le bouquet, le final, le morceau  grand orchestre, la
scne mouvemente du dnoment.

--Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur
vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu....

La petite baronne dormait tout  fait, les yeux ouverts. La chaleur,
l'encens, l'ombre croissante, l'avaient comme engourdie. Elle s'tait
pelotonne, elle s'tait renferme dans les sensations voluptueuses
qu'elle prouvait; et, sournoisement, elle rvait des choses
trs-agrables.

A ct d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une
grande fresque, reprsentant un groupe de beaux jeunes hommes,  demi
nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants
transis, tandis que leurs attitudes penches, agenouilles, semblaient
adorer quelque petite baronne invisible. Les beaux garons, lvres
tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis tait qu'un d'entre eux
ressemblait absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la
petite baronne. Dans son assoupissement, elle se demandait si le duc
serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle
s'imaginait que le grand chrubin rose portait l'habit noir du duc.
Puis, le rve se fixa: ce fut vritablement le duc, trs-court vtu,
qui, du fond des tnbres, lui envoyait des baisers.



VI


Quand la petite baronne se rveilla, elle entendit le vicaire qui
disait la phrase sacramentelle:

--Et c'est la grce que je vous souhaite.

Elle resta un instant tonne; elle crut que le vicaire lui souhaitait
les baisers du jeune duc.

Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite
baronne avait devin juste, son cocher n'tait point encore au bas des
marches. Ce diable de vicaire avait dpch son sermon, volant  ses
pnitentes au moins vingt minutes d'loquence.

Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latrale, elle
rencontra le vicaire qui sortait prcipitemment de la sacristie. Il
regardait l'heure  sa montre, il avait l'air, affair d'un homme qui
ne veut point manquer un rendez-vous.

--Ah! que je suis en retard! chre madame, dit-il. Vous savez, on
m'attend chez la comtesse. Il y a un concert spirituel, suivi d'une
petite collation.




LES PAULES DE LA MARQUISE



I


La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin
jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se dcide  ouvrir
les yeux.

La chambre est tide. Les tapis, les draperies des portes et des
fentres, en font un nid moelleux, o le froid n'entre pas. Des
chaleurs, des parfums tranent. L, rgne l'ternel printemps.

Et, ds qu'elle est bien veille, la marquise semble prise d'une
anxit subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie.

--Madame a sonn?

--Dites, est-ce qu'il dgle?

Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix mue!
Sa premire pense est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle
ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des
pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grce, si elle peut
avoir chaud sans remords, sans songer  tous ceux qui grelottent.

--Est-ce qu'il dgle, Julie?

La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de
faire chauffer devant un grand feu.

--Oh! non, madame, il ne dgle pas. Il gle plus fort, au
contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un
omnibus.

La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une
contre l'autre, en criant:

--Ah! tant mieux! j'irai patiner cette aprs-midi.



II


Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clart brusque ne
blesse pas la vue tendre de la dlicieuse marquise.

Le reflet bleutre de la neige emplit la chambre d'une lumire toute
gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle  la
marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au
bal du ministre. Cette robe tait garnie de guipures blanches,
pareilles  ces filets de neige qu'elle aperoit au bord des toits,
sur la pleur du ciel.

La veille, elle tait charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle
s'est couche  cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tte un peu
lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a
relev le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les paules
restent nues, jusqu'au milieu du dos.

Toute une gnration a dj vieilli dans le spectacle des paules de
la marquise. Depuis que, grce  un pouvoir fort, les dames de naturel
joyeux peuvent se dcolleter et danser aux Tuileries, elle a promen
ses paules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduit qui
a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui
a bien fallu suivre la mode, chancrer ses robes, tantt jusqu' la
chute des reins, tantt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la
chre femme, fossette  fossette, a livr tous les trsors de son
corsage. Il n'y a pas grand comme a de son dos et de sa poitrine qui
ne soit connu de la Madeleine  Saint-Thomas-d'Aquin. Les paules de
la marquise, largement tales, sont le blason voluptueux du rgne.



III


Certes, il est inutile de dcrire les paules de la marquise. Elles
sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit
ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir
le moindre bout, dans un salon, au thtre ou ailleurs, pour s'crier:
Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son paule gauche!

D'ailleurs, ce sont de fort belles paules, blanches, grasses,
provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont pass sur elles en
leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la
foule polissent  la longue.

Si j'tais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton
de cristal du cabinet d'un ministre, us par la main des solliciteurs,
que d'effleurer des lvres ces paules sur lesquelles a pass le
souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille dsirs
qui ont frissonn autour d'elles, on se demande de quelle argile la
nature a d les ptrir pour qu'elles ne soient pas ronges et
miettes, comme ces nudits de statues, exposes au grand air des
jardins, et dont les vents ont mang les contours.

La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses paules une
institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son
choix! Toujours sur la brche, partout  la fois, aux Tuileries, chez
les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires,
ramenant les indcis  coups de sourires, tayant le trne de ses
seins d'albtre, montrant dans les jours de danger des petits coins
cachs et dlicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs,
plus dcisifs que des pes de soldats, et menaant, pour enlever un
vote, de rogner ses chemisettes jusqu' ce que les plus farouches
membres de l'opposition se dclarent convaincus!

Toujours les paules de la marquise sont restes entires et
victorieuses. Elles ont port un monde, sans qu'une ride vint en fler
le marbre blanc.



IV


Cette aprs-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vtue
d'une dlicieuse toilette polonaise, est alle patiner. Elle patine
adorablement.

Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et
les lvres de ces dames, comme si le vent leur et souffl du sable
fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle
allait, de temps  autre, chauffer ses pieds aux brasiers allums sur
les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans l'air glac, filant
comme une hirondelle qui rase le sol.

Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dgel ne soit
pas encore venu! La marquise pourra patiner toute la semaine.

En revenant, la marquise a vu, dans une contre-alle des
Champs-lyses, une pauvresse grelottant au pied d'un arbre,  demi
morte de froid.

--La malheureuse! a-t-elle murmurer d'une voix fche.

Et comme la voiture filait trop vite, la marquise, ne pouvant trouver
sa bourse, a jet son bouquet  la pauvresse, un bouquet de lilas
blancs qui valait bien cinq louis.




MON VOISIN JACQUES



I


J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue
Gracieuse est une ruelle escarpe, qui descend la butte Saint-Victor,
derrire le jardin des Plantes.

Je montais deux tages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant
d'une corde pour ne pas glisser sur les marches uses, et je gagnais
ainsi mon taudis dans la plus complte obscurit. La pice, grande et
froide, avait les nudits, les clarts blafardes d'un caveau. J'ai eu
pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours o mon coeur
avait des rayons.

Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui tait
peupl de toute une famille, le pre, la mre, et une bambine de sept
 huit ans.

Le pre avait un air anguleux, la tte plante de travers entre deux
paules pointues. Son visage osseux tait jaune, avec de gros yeux
noirs enfoncs sous d'pais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre,
gardait un bon sourire timide; on et dit un grand enfant de cinquante
ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre,
filait le long des murs avec l'humilit d'un forat graci.

Quelques saluts changs m'en avaient fait un ami. Je me plaisais 
cette face trange, pleine d'une bonhomie inquite. Peu  peu, nous en
tions venus aux poignes de main.



II


Au bout de six mois, j'ignorais encore le mtier qui faisait vivre mon
voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur
intrt, questionn la femme  deux ou trois reprises; mais je n'avais
pu tirer d'elle que des rponses vasives, balbuties avec embarras.

Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur tait endolori,--comme
je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir  moi un de ces
parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vtu et coiff de noir,
cravat de blanc, tenant sous le bras la bire troite d'un enfant
nouveau-n.

Il allait, la tte basse, portant son lger fardeau avec une
insouciance rveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La
matine tait blanche. J'eus plaisir  cette tristesse qui passait. Au
bruit de mes pas, l'homme leva la tte, puis la dtourna vivement,
mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques tait
croque-mort.

Je le regardai s'loigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas
avoir pris l'autre alle. Il s'en allait, la tte plus basse, se
disant sans doute qu'il venait de perdre la poigne de main que nous
changions chaque soir.



III


Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea
peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec
humilit les plis de sa blouse, pour que la toile n'en toucht pas mon
vtement. Il tait l, le front inclin, et j'apercevais sa pauvre
tte grise tremblante d'motion.

Je m'arrtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute
large.

Il leva la tte, hsita, me regarda en face  son tour. Je vis ses
gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me
prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, o il
retrouva enfin la parole.

--Vous tes un brave jeune homme, me dit-il; votre poigne de main
vient de me faire oublier bien des regards mauvais.

Et il s'assit, se confessant  moi. Il m'avoua qu'avant d'tre de la
partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il
rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues
heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait rflchi
 ces choses, il s'tait tonn du dgot et de la crainte qu'il
soulevait sur son passage.

J'avais vingt ans alors, j'aurais embrass un bourreau. Je me lanai
dans des considrations philosophiques, voulant dmontrer  mon voisin
Jacques que sa besogne tait sainte. Mais il haussa ses paules
pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix
lente et embarrasse:

--Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards
des passants, m'inquitent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient
du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand
j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus
la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe
rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collgues,
et elle a tant pleur, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore os
mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me dshabille dans
l'escalier.

J'eus piti de mon voisin Jacques; je lui offris de dposer ses
vtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre  son aise, 
l'abri du froid. Il prit mille prcautions pour transporter chez moi
sa sinistre dfroque. A partir de ce jour, je le vis rgulirement
matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde.



IV


J'avais un vieux coffre dont le bois s'miettait, piqu par les vers.
Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de
journaux, il y plia dlicatement ses vtements noirs.

Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'veillait en sursaut, je jetai
un regard effar sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur,
en forme de bire. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le
manteau noir, la cravate blanche.

Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits
bonds nerveux; le manteau s'largissait, et, agitant ses pans comme
des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux;
la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait 
ramper doucement vers moi, la tte leve, la queue frtillante.

J'ouvrais les yeux dmesurment, j'apercevais le vieux coffre immobile
et sombre dans son coin.



V


Je vivais dans le rve,  cette poque, rve d'amour, rve de
tristesse aussi. Je me plaisais  mon cauchemar; j'aimais mon voisin
Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les
cres senteurs des cimetires. Il m'avait fait des confidences.
J'crivais les premires pages des _Mmoires d'un croque-mort_.

Le soir, mon voisin Jacques, avant de se dshabiller, s'asseyait sur
le vieux coffre pour me conter sa journe. Il aimait  parler de ses
morts. Tantt, c'tait une jeune fille,--la pauvre enfant, morte
poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantt, c'tait un vieillard--ce
vieillard, dont le cercueil lui avait cass le bras, tait un gros
fonctionnaire qui devait avoir emport son or dans ses poches. Et
j'avais des dtails intimes sur chaque mort; je connaissais leur
poids, les bruits qui s'taient produits dans les bires, la faon
dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.

Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard
et plus panoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agraf sur
l'paule, le chapeau rejet en arrire. Il avait rencontr des
hritiers gnreux qui lui avaient pay les litres et le morceau de
brie de la consolation. Et il finissait par s'attendrir; il me
jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une
douceur de main toute amicale.

Je vcus ainsi plus d'une anne en pleine ncrologie.

Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours aprs, il tait
mort.

Lorsque deux de ses collgues enlevrent le corps, j'tais sur le
seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bire,
qui se plaignait sourdement  chaque heurt.

L'un d'eux, un petit gras, disait  l'autre, un grand maigre:

--Le croque-mort est croqu.




LE PARADIS DES CHATS

Une tante m'a lgu un chat d'Angora qui est bien la bte la plus
stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a cont, un soir
d'hiver, devant les cendres chaudes.


J'avais alors deux ans, et j'tais bien le chat le plus gras et le
plus naf qu'on pt voir. A cet ge tendre, je montrais encore toute
la prsomption d'un animal qui ddaigne les douceurs du foyer. Et
pourtant que de remercments je devais  la Providence pour m'avoir
plac chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond
d'une armoire, une vritable chambre  coucher, coussin de plume en
triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain,
jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante.

Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un dsir, qu'un
rve, me glisser par la fentre entr'ouverte et me sauver sur les
toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me
donnait des nauses, j'tais gras  m'en coeurer moi-mme. Et je
m'ennuyais tout le long de la journe  tre heureux.

Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fentre le
toit d'en face. Quatre chats, ce jour-l, s'y battaient, le poil
hriss, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand
soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contempl un
spectacle si extraordinaire. Ds lors, mes croyances furent fixes. Le
vritable bonheur tait sur ce toit, derrire cette fentre qu'on
fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait
ainsi les portes des armoires, derrire lesquelles on cachait la
viande.

J'arrtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre
chose que de la chair saignante. C'tait l l'inconnu, l'idal. Un
jour, on oublia de pousser la fentre de la cuisine. Je sautai sur un
petit toit qui se trouvait au-dessous.



II


Que les toits taient beaux! De larges gouttires les bordaient,
exhalant des senteurs dlicieuses. Je suivis voluptueusement ces
gouttires, o mes pattes enfonaient dans une boue fine, qui avait
une tideur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais
sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur
qui fondait ma graisse.

Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y
avait de l'pouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une
terrible motion qui faillit me faire culbuter sur les pavs. Trois
chats qui roulrent du fate d'une maison, vinrent  moi en miaulant
affreusement. Et comme je dfaillais, ils me traitrent de grosse
bte, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis  miauler
avec eux. C'tait charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide
graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule
sur les plaques de zinc, chauffes par le grand soleil. Un vieux matou
de la bande me prit particulirement en amiti. Il m'offrit de faire
mon ducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance.

Ah! que le mou de votre tante tait loin: Je bus aux gouttires, et
jamais lait sucr ne m'avait sembl si doux. Tout me parut bon et
beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit
d'une motion inconnue. Mes rves seuls m'avaient jusque-l montr ces
cratures exquises dont l'chine a d'adorables souplesses. Nous nous
nous prcipitmes  la rencontre de la nouvelle venue, mes trois
compagnons et moi. Je devanai les autres, j'allais faire mon
compliment  la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me
mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur.

--Bah! me dit le vieux matou en m'entranant, vous en verrez bien
d'autres.



II


Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un apptit froce.

--Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je  mon ami le matou.

--Ce qu'on trouve, me rpondit-il doctement.

Cette rponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais
rien. J'aperus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrire qui
prparait son djeuner. Sur la table, au-dessous de la fentre,
s'talait une belle ctelette, d'un rouge apptissant.

--Voil mon affaire, pensai-je en toute navet.

Et je sautai sur la table, o je pris la ctelette. Mais l'ouvrire
m'ayant aperu, m'assna sur l'chine un terrible coup de balai. Je
lchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable.

--Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui
est sur les tables, est faite pour tre dsire de loin. C'est dans
les gouttires qu'il faut chercher.

Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartnt pas
aux chats. Mon ventre commenait  se fcher srieusement. Le matou
acheva de me dsesprer en me disant qu'il fallait attendre la nuit.
Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas
d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en
philosophe endurci. Moi, je me sentais dfaillir,  la seule pense de
ce jene prolong.



IV


La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaa. La pluie
tomba bientt, mince, pntrante, fouette par des souffles brusques
de vent. Nous descendmes par la baie vitre d'un escalier. Que la rue
me parut laide! Ce n'tait plus cette bonne chaleur, ce large soleil,
ces toits blancs de lumire o l'on se vautrait si dlicieusement. Mes
pattes glissaient sur le pav gras. Je me souvins avec amertume de ma
triple couverture et de mon coussin de plume.

A peine tions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit 
trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des
maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Ds qu'il rencontra
une porte cochre, il s'y rfugia  la hte, en laissant chapper un
ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite:

--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me
demanda-t-il.

--Oui.

--Eh bien! s'il nous avait aperus, il nous aurait assomms et mangs
 la broche!

--Mangs  la broche! m'criai-je. Mais la rue n'est donc pas  nous?
On ne mange pas, et l'on est mang!



V


Cependant, on avait vid les ordures devant les portes. Je fouillai
les tas avec dsespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui
avaient tran dans les cendres. C'est alors que je compris combien le
mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en
artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pav, ne se
pressant point. Pendant prs de dix heures je reus la pluie, je
grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite libert, et comme
je regrettai ma prison!

Au jour, le matou, voyant que je chancelais:

--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air trange.

--Oh! oui, rpondis-je.

--Vous voulez rentrer chez vous?

--Certes, mais comment retrouver la maison?

--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras
comme vous n'tait pas fait pour les joies pres de la libert. Je
connais votre demeure, je vais vous mettre  votre porte.

Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fmes arrivs:

--Adieu, me dit-il, sans tmoigner la moindre motion.

--Non, m'criai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez
venir avec moi. Nous partagerons le mme lit et la mme viande. Ma
matresse est une brave femme...

Il ne me laissa pas achever.

--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous tes un sot. Je mourrais dans
vos tideurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats
btards. Les chats libres n'achteront jamais au prix d'une prison
votre mou et votre coussin de plume... Adieu.

Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre
frissonner d'aise aux caresses du soleil levant.

Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une
correction que je reus avec une joie profonde. Je gotai largement la
volupt d'avoir chaud et d'tre battu. Pendant qu'elle me frappait, je
songeais avec dlices  la viande qu'elle allait me donner ensuite.



VI


Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le
vritable bonheur, le paradis, mon cher matre, c'est d'tre enferm
et battu dans une pice o il y a de la viande.

Je parle pour les chats.




LILI



I


Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs pres,
aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer
dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas o ne va pas
la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite
est une maison blanche, cache comme un nid au milieu des arbres.
C'est l que tu vis tes printemps, dans la sant de l'air libre. Aussi
quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles
tonnes de tes joues aussi fraches que tes aubpines, de tes lvres
aussi rouges que les glantiers.

Mais ta bouche est toute sucre, et je jurerais qu'hier encore tu
mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite matresse qui
craint les gupes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil,
sachant bien que le hle de ton cou a des transparences d'ambre fin.
Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme
une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits
ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais
travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fire des
gratignures roses que les chardons ont laisses sur tes mains
blanches.

Que feras-tu en dcembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas?
Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal o je l'ai conduite, un
soir? Tu avais les paules nues, tu grelottais dans la voiture. Il
faisait une chaleur touffante,  ce bal, sous la lumire crue des
lustres. Tu es reste au fond de ton fauteuil, bien sage, touffant de
lgers billements derrire ton ventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque
nous sommes rentrs, tu as murmur, en me montrant ton bouquet fan:

--Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais
dans cet air chaud. Mon cher printemps, o tes-vous?

Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de
notre chemine. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous
nous aimerons encore.

Je me rappelle ton cri de l'autre jour: Vraiment une femme est bien
oisive. J'ai song jusqu'au soir  cet aveu. L'homme a pris tout le
travail, et vous a laiss la rverie dangereuse. La faute est au bout
des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journe
entire? On btit des chteaux o l'on s'endort comme la
Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier
qui passera sur la route.

--Mon pre, m'as-tu dit souvent, tait un brave homme qui m'a laisse
grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal  l'cole de ces
dlicieuses poupes qui cachent, en pension, les lettres de leurs
cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon
Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redout de
faire du chagrin  mon pre que d'aller cuire dans les marmites du
diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir
tudi l'art des rvrences; mon matre  danser ne m'a pas exerce
davantage  baisser les yeux,  sourire,  mentir du visage; je suis
d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes
qui constituent le plus clair d'une ducation de jeune fille bien ne.
J'ai pouss librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi
j'touffe dans l'air de Paris.



II


Dernirement, par une de ces rares belles aprs-midi que le printemps
nous mnage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune
des grands marronniers. Le jardin tait presque vide. Quelques dames
brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants
jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines.

Mes regards finirent par s'arrter sur une petite fille de six ou sept
ans, dont la jeune mre causait avec une amie,  quelques pas de moi.
C'tait une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait dj des
airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces dlicieuses
toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bbs: une
jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas
gris-perle; un corsage dcollet garni de dentelles; un toquet 
plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle
ressemblait  madame sa mre, avec un peu de coquetterie en plus.

Elle avait russi  lui prendre son ombrelle, et elle se promenait
gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y et pas sous les arbres
le moindre filet de soleil. Elle s'tudiait  marcher lgrement, en
glissant avec grce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes.
Elle ne se savait pas observe; elle rptait son rle en toute
conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des
tours de tte, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le
tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira srieusement une
demi-douzaine de grandes rvrences.

C'tait une petite femme. Je fus vraiment terrifi de son aplomb et de
sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait dj son mtier
d'enchanteresse. C'est  Paris seulement qu'on trouve des fillettes si
prcoces, connaissant la danse avant de connatre leurs lettres. Je me
rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se
tranent btement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gter sa
belle toilette; elle prfre ne pas jouer; elle se tient bien droite
dans ses jupes empeses, mettant sa joie  tre regarde,  entendre
dire autour d'elle: Ah! la charmante enfant!

Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier.
Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes:
l'ombrelle penche, le sourire aux lvres, l'air un peu fou. Je
compris bientt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte,
venait par la grande alle. C'tait une amie, et il s'agissait de
s'aborder en toute lgance.

Les deux bambines se touchrent lgrement la main, firent les
grimaces d'usage entre femmes du mme monde. Elles avaient ce sourire
heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand
elles eurent achev leurs politesses, elle se mirent  marcher cte 
cte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de
jouer.

--Vous avez l une jolie robe.

--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture.

--Maman a t indispose, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir
venir, ainsi que je vous l'avais promis.

--Avez-vous vu la poupe de Thrse? Elle a un trousseau magnifique.

--Est-ce  vous cette ombrelle? Elle est charmante.

Lili devint trs-rouge. Elle faisait des grces avec l'ombrelle de sa
mre, voyant qu'elle crasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La
question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle tait vaincue,
si elle disait la vrit.

--Oui, rpondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau.

C'tait le comble. Elle savait mentir, comme elle savait tre belle.
Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie
femme. Avec de telles ducations, comment voulez-vous que les pauvres
maris dorment tranquilles?

A ce moment un petit garon de huit ans passa, tranant une charrette
charge de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le
charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter
Lili.

--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec ddain. Voyez donc comme
cet enfant est dbraill!

Ces demoiselles eurent un rire passablement mprisant. L'enfant, en
effet, devait leur paratre bien petit garon de faire ainsi le
cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'pouse, elle le traitera
toujours avec la supriorit d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle
 sept ans, lorsqu' cet ge il ne savait encore que dchirer ses
culottes.

Lili s'tait remise  marcher, aprs avoir rtabli soigneusement les
plis de sa jupe.

--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bte de fille en robe
blanche qui s'ennuie toute seule l-bas. L'autre jour, elle m'a fait
demander si je voulais bien qu'elle me ft prsente. Imaginez-vous,
ma chre, qu'elle est fille d'un petit employ. Vous comprenez, je
n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.

Lili avait une moue de princesse outrage. Son amie tait dcidment
battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait
la faveur de lui tre prsent. Elle plissait en femme qui assiste au
triomphe d'une rivale. Elle avait pass le bras autour de la taille de
Lili, cherchant  la chiffonner par derrire, sans qu'elle s'en
apert. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec
de petites dents blanches, prtes  mordre.

Comme elles s'loignaient de leurs mres, elles s'aperurent enfin que
je les observais. Ds lors, elles se firent plus sucres: elles eurent
des coquetteries de demoiselles qui veulent mriter et retenir
l'attention. Un monsieur tait l qui les regardait. Ah! filles d've,
le diable vous tente au berceau!

Puis, elles clatrent de rire. Un dtail de ma toilette devait les
surprendre, leur paratre trs-comique: mon chapeau sans doute, dont
la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi,  la lettre;
elles raillaient, la main sur les lvres, retenant les perles de leurs
rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte,
par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je
m'enfuis, abandonnant la place  ces deux bambines qui avaient des
gaiets et des regards tranges de femmes faites.



III


Ah! Ninon, Ninon, emmne-moi ces demoiselles dans des fermes,
habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare o
barbottent les canards. Elle reviendront btes comme des oies, saines
et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les pouserons, nous
leur apprendrons  nous aimer. Elles seront assez savantes.




LA LGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR



I


Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de dcembre,
comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des
signes certains qui annoncrent la mission d'amour qu'elle venait
accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa
sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au
printemps.

Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilit sans doute, afin de
montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut
pas de famille, elle put aimer l'humanit entire, ayant les bras
assez souples pour embrasser le monde. Ds qu'elle atteignit l'ge
d'amour, elle quitta l'ombre o elle se recueillait; elle se mit 
marcher par les chemins,  chercher les affams qu'elle rassassiait de
ses regards.

C'tait une grande et forte fille, aux yeux noirs,  la bouche rouge.
Elle avait une chair d'une pleur mate, couverte d'un duvet lger qui
faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps
ondulait dans un rhythme tendre.

D'ailleurs, en quittant la paille o elle tait ne, elle avait
compris qu'il entrait dans sa mission de se vtir de soie et de
dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle
sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes
de satin roses comme ses joues.

Et quand elle fut quipe, il fit bon la rencontrer dans les sentiers,
par les claires matines de mai. Elle avait le coeur et les lvres
ouvertes  tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord
d'un foss, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des
brlures, des fivres pres du coeur, toute sa bouche lui donnait une
aumne, et la misre du mendiant tait soulage.

Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se
pressaient  sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur
charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trsors de
tendresse, servant  chacun sa part.

Elle tait bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la
paroisse l'avaient surnomme le Petit-Manteau bleu de l'amour.



II


Or, il advint qu'une pidmie terrible dsola la contre. Tous les
jeunes gens furent frapps, et le plus grand nombre faillit en mourir.

Les symptmes du flau taient terrifiants. Le coeur cessait de
battre, la tte se vidait, le moribond s'abtissait. Les jeunes
hommes, pareils  des pantins ridicules, se promenaient en ricanant,
en achetant des coeurs  la foire, comme les enfants achtent des
btons de sucre d'orge. Quand l'pidmie s'attaquait  de braves
garons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une
dsesprance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant
leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les
rivires.

Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette
circonstance grave. Elle tablit des ambulances, elle soigna les
malades nuit et jour, usant ses lvres  fermer les blessures,
remerciant le ciel de la grande tche qu'il lui donnait.

Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand
nombre. Ceux dont elle ne put gurir le coeur, furent ceux qui
n'avaient dj plus de coeur. Son traitement tait simple: elle
donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tide. Jamais
elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance,
faisant l'aumne  pleine bouche.

Aussi les avares du temps hochaient-ils la tte, en voyant la jeune
prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grces. Ils
disaient entre eux:

--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans
jamais en peser les gouttes.



III


Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva
vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait  peine quelques
sous de tendresse. Et l'pidmie svissait toujours.

L'enfant se rvolta, ne songeant plus  l'immense fortune qu'elle
avait dissipe follement, prouvant des besoins de charit cuisants
qui lui rendaient sa misre plus affreuse. Il tait si doux, par les
beaux soleils, d'aller en qute des mendiants, si doux d'aimer et
d'tre aime! Et, maintenant, il lui fallait vivre  l'ombre, en
attendant  son tour des aumnes qui ne viendraient peut-tre jamais.

Un instant, elle eut la sage pense de garder prcieusement les
quelques sous qui lui restaient et de les dpenser en toute prudence.
Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par
sortir, cherchant les rayons de mai.

Sur son chemin,  la premire borne, elle rencontra un jeune homme
dont le coeur se mourait videmment d'inanition. A cette vue, sa
charit ardente s'veilla. Elle ne pouvait mentir  sa mission. Et,
rayonnante de bont, plus grande d'abngation, elle mit tout le reste
de son coeur sur ses lvres, se courba doucement, donna un baiser au
jeune homme, en lui disant:

--Tiens, voil mon dernier louis. Rends-moi la monnaie.



IV


Le jeune homme lui rendit la monnaie.

Le soir mme, elle envoya  ses pauvres une lettre de faire-part, pour
leur apprendre qu'elle se voyait force de suspendre ses aumnes. Il
restait  la chre fille tout juste de quoi vivre dans une honnte
aisance, avec le dernier affam qu'elle avait secouru.

La lgende du Petit-Manteau bleu de l'amour n'a pas de morale.




LE FORGERON


Le Forgeron tait un grand, le plus grand du pays, les paules
noueuses, la face et les bras noirs des flammes de la forge et de la
poussire de fer des marteaux. Il avait, dans son crne carr, sous
l'paisse broussaille de ses cheveux, de gros yeux bleus d'enfant,
clairs comme de l'acier. Sa mchoire large roulait avec des rires, des
bruits d'haleine qui ronflaient, pareils  la respiration et aux
gaiets gantes de son soufflet; et, quand il levait les bras, dans un
geste de puissance satisfaite,--geste dont le travail de l'enclume
lui avait donn l'habitude,--il semblait porter ses cinquante ans plus
gaillardement encore qu'il ne soulevait la Demoiselle, une masse
pesant vingt-cinq livres, une terrible fillette qu'il pouvait seul
mettre en danse, de Vernon  Rouen.

J'ai vcu une anne chez le Forgeron, toute une anne de
convalescence. J'avais perdu mon coeur, perdu mon cerveau, j'tais
parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et
de travail, o je pusse retrouver ma virilit. C'est ainsi qu'un soir,
sur la route, aprs avoir dpass le village, j'ai aperu la forge,
isole, toute flambante, plante de travers  la croix des
Quatre-Chemins. La lueur tait telle, que la porte charretire, grande
ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangs en
face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au
milieu de la douceur du crpuscule, la cadence des marteaux sonnait 
une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproch de
quelque rgiment de fer. Puis, l, sous la porte bante, dans la
clart, dans le vacarme, dans l'branlement de ce tonnerre, je me suis
arrt, heureux, consol dj,  voir ce travail,  regarder ces mains
d'homme tordre et aplatir les barres rouges.

J'ai vu, par ce soir d'automne, le Forgeron pour la premire fois. Il
forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude
poitrine, o les ctes,  chaque souffle, marquaient leur carcasse de
mtal prouv, il se renversait, prenait un lan, abattait le marteau.
Et cela, sans un arrt, avec un balancement souple et continu du
corps, avec une pousse implacable des muscles. Le marteau tournait
dans un cercle rgulier, emportant des tincelles, laissant derrire
lui un clair. C'tait la Demoiselle,  laquelle le Forgeron
donnait ainsi le branle,  deux mains; tandis que son fils, un
gaillard de vingt ans, tenait le fer enflamm au bout de la pince, et
tapait de son ct, tapait des coups sourds qu'touffait la danse
clatante de la terrible fillette du vieux. Toc, toc,--toc, toc, on
et dit la voix grave d'une mre encourageant les premiers bgayements
d'un enfant. La Demoiselle valsait toujours, en secouant les
paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqus dans le soc
qu'elle faonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une
flamme saignante coulait jusqu' terre, clairant les artes
saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient
dans les coins sombres et confus de la forge. Peu  peu, l'incendie
plit, le Forgeron s'arrta. Il resta noir, debout, appuy sur le
manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait mme pas.
J'entendais le souffle de ses ctes encore branles, dans le
grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente.

Le soir, je couchais chez le Forgeron, et je ne m'en allais plus. Il
avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il
m'offrit et que j'acceptai. Ds cinq heures, avant le jour, j'entrais
dans la besogne de mon hte. Je m'veillais au rire de la maison
entire, qui s'animait jusqu' la nuit de sa gaiet norme. Sous moi,
les marteaux dansaient. Il semblait que la Demoiselle me jett
hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainant. Toute
la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses
deux chaises, craquait, me criait de me hter. Et il me fallait
descendre. En bas, je trouvais la forge dj rouge. Le soufflet
ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, o la rondeur
d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise.
Cependant, le Forgeron prparait la besogne du jour. Il remuait du fer
dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il
m'apercevait, il mettait les poings aux ctes, le digne homme, et il
riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'gayait, de m'avoir
dlog du lit  cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le
matin, pour sonner le rveil avec le formidable carillon de ses
marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes paules, se penchait
comme s'il et parl  un enfant, en me disant que je me portais
mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les
jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille
carriole renverse.

Puis, souvent, je passais ma journe  la forge. L'hiver surtout, par
les temps de pluie, j'ai vcu toutes mes heures l. Je m'intressais 
l'ouvrage. Cette lutte continue du Forgeron contre ce fer brut qu'il
ptrissait  sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je
suivais le mtal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles
surprises  le voir se ployer, s'tendre, se rouler, pareil  une cire
molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue tait
termine, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus
l'bauche informe de la veille, j'examinais les pices, rvant que des
doigts souverainement forts les avaient prises et faonnes ainsi sans
le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant  une jeune fille
que j'avais aperue, autrefois, pendant des journes entires, en face
de ma fentre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur
lesquelles elle attachait,  l'aide d'un fil de soie, des violettes
artificielles.

Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, aprs avoir battu le
fer pendant des journes de quatorze heures, rire le soir de son bon
rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'tait jamais
triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son paule, si la
maison avait croul. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa
forge. L't, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer
l'odeur des foins. Quand l't vint,  la tombe du jour, j'allais
m'asseoir  ct de lui, devant la porte. On tait  mi-cte; on
voyait de l toute la largeur de la valle. Il tait heureux de ce
tapis immense de terres laboures, qui se perdait  l'horizon dans le
lilas clair du crpuscule. Et le Forgeron plaisantait souvent. Il
disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis
plus de deux cents ans, fournissait des charrues  tout le pays.
C'tait son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la
plaine tait verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette
soie changeante. Il aimait les rcoltes comme ses filles, ravi des
grands soleils, levant le poing contre les nuages de grle qui
crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pice de terre qui
paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en
quelle anne il avait forg une charrue pour ce carr d'avoine ou de
seigle. A l'poque du labour, il lchait parfois ses marteaux; il
venait au bord de la route; la main sur les yeux, il regardait. Il
regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer
leurs sillons, en face,  gauche,  droite. La valle en tait toute
pleine. On et dit,  voir les attelages filer lentement, des
rgiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec
des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait
de venir voir quelle sacre besogne elles faisaient.

Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi, me
mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des
pharmacies. J'tais accoutum  ce vacarme, j'avais besoin de cette
musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma
chambre tout anime par les ronflements du soufflet, j'avais retrouv
ma pauvre tte. Toc, toc,--toc, toc,--c'tait l comme le balancier
joyeux qui rglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage,
lorsque le Forgeron se fchait, que j'entendais le fer rouge craquer
sous les bonds des marteaux endiabls, j'avais une fivre de gant
dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma
plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon
crne; je descendais, et j'avais honte de ma besogne,  voir tout ce
mtal vaincu et fumant encore.

Ah! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes
aprs-midi! Il tait nu jusqu' la ceinture, les muscles saillants et
tendus, semblable  une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se
redressent dans un suprme effort. Je trouvais,  le regarder, la
ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent pniblement dans
les chairs mortes de la Grce. Il m'apparaissait comme le hros grandi
du travail, l'enfant infatigable de ce sicle, qui bat sans cesse sur
l'enclume l'outil de notre analyse, qui faonne dans le feu et par le
fer la socit de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il
voulait rire, il prenait la demoiselle, et,  toute vole, il
tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans l'haltement rose
du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple  l'ouvrage.

C'est l, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guri 
jamais mon mal de paresse et de doute.




LE CHOMAGE



I


Le matin, quand les ouvriers arrivent  l'atelier, ils le trouvent
froid, comme noir d'une tristesse de ruine. Au fond de la grande
salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues
immobiles; et elle met l une mlancolie de plus, elle dont le souffle
et le branle animent toute la maison, d'ordinaire, du battement d'un
coeur de gant, rude  la besogne.

Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d'un air triste aux
ouvriers:

--Mes enfants, il n'y a pas de travail aujourd'hui.... Les commandes
n'arrivent plus; de tous les cts, je reois des contre-ordres, je
vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de dcembre,
sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres annes,
menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout
suspendre.

Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du
retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d'un ton
plus bas:

--Je ne suis pas goste, non, je vous le jure... Ma situation est
aussi terrible, plus terrible peut-tre que la vtre. En huit jours,
j'ai perdu cinquante mille francs. J'arrte le travail aujourd'hui,
pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n'ai pas le premier
sou de mes chances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne
vous cache rien. Demain, peut-tre, les huissiers seront ici. Ce n'est
pas notre faute, n'est-ce pas? Nous avons lutt jusqu'au bout.
J'aurais voulu vous aider  passer ce mauvais moment; mais c'est fini,
je suis  terre; je n'ai plus de pain  partager.

Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent
silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent l, 
regarder leurs outils inutiles, les poings serrs. Les autres matins,
ds le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rhythme;
et tout cela semble dj dormir dans la poussire de la faillite.
C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine
suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des
larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paratre plus fermes. Ils
font les braves, ils disent qu'on ne meurt pas de faim dans Paris.

Puis, quand le patron les quitte, et qu'ils le voient s'en aller,
vot en huit jours, cras peut-tre par un dsastre plus grand
encore qu'il ne l'avoue, ils se retirent un  un, touffant dans la
salle, la gorge serre, le froid au coeur, comme s'ils sortaient de la
chambre d'un mort. Le mort, c'est le travail, c'est la grande machine
muette, dont le squelette est sinistre dans l'ombre.



II


L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pav. Il a battu les
trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est
all de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant
tout entier  n'importe quelle besogne,  la plus rebutante,  la plus
dure,  la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermes.

Alors, l'ouvrier a offert de travailler  moiti prix. Les portes ne
se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le
garder. C'est le chmage, le terrible chmage qui sonne le glas des
mansardes. La panique a arrt toutes les industries, et l'argent,
l'argent lche s'est cach.

Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprme
tentative, et il revient lentement, les mains vides, reint de
misre. La pluie tombe; ce soir-l, Paris est funbre dans la boue. Il
marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim,
s'arrtant pour arriver moins vite. Il s'est pench sur un parapet de
la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des
rejaillissements d'cume blanche se dchirent  une pile du pont. Il
se penche davantage, la coule colossale passe sous lui, en lui jetant
un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lche, et il s'en va.

La pluie a cess. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il
crevait une vitre, il prendrait d'une poigne du pain pour des annes.
Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrire les rideaux de
mousseline blanche, il aperoit des gens qui mangent. Il hte le pas,
il remonte au faubourg, le long des rtisseries, des charcuteries, des
ptisseries, de tout le Paris gourmand qui s'tale aux heures de la
faim.

Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a
promis du pain pour le soir. Il n'a pas os venir leur dire qu'il
avait menti, avant la nuit tombe. Tout en marchant, il se demande
comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre
patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger.
Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chtives.

Et, un instant, il a l'ide de mendier. Mais quand une dame ou un
monsieur passent  ct de lui, et qu'il songe  tendre la main, son
bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste plant sur le trottoir,
tandis que les gens comme il faut se dtournent, le croyant ivre, 
voir son masque farouche d'affam.



III


La femme de l'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant
en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe
d'indienne. Elle grelotte dans les souffles glacs de la rue.

Elle n'a plus rien au logis; elle a tout port au Mont-de-Pit. Huit
jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a
vendu chez un fripier la dernire poigne de laine de son matelas; le
matelas s'en est all ainsi; maintenant, il ne reste que la toile.
Elle l'a accroche devant la fentre pour empcher l'air d'entrer, car
la petite tousse beaucoup.

Sans le dire  son mari, elle a cherch de son ct. Mais le chmage a
frapp plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a
des malheureuses qu'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a
rencontr une tout debout au coin d'un trottoir; une autre est morte;
une autre a disparu.

Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils
seraient  l'aise, si des mortes saisons ne les avaient dpouills de
tout. Elle a puis les crdits: elle doit au boulanger,  l'picier,
 la fruitire, et elle n'ose plus mme passer devant les boutiques.
L'aprs-midi, elle est alle chez sa soeur pour emprunter vingt sous;
mais elle a trouv, l aussi, une telle misre qu'elle s'est mise 
pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont
pleur longtemps ensemble. Puis, en s'en allant, elle a promis
d'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque
chose.

Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, se rfugie sous la porte; de
grosses gouttes clapotent  ses pieds, une poussire d'eau pntre sa
mince robe. Par moments, l'impatience la prend, elle sort, malgr
l'averse, elle va jusqu'au bout de la rue, pour voir si elle
n'aperoit pas celui qu'elle attend, au loin, sur la chausse. Et
quand elle revient, elle est trempe; elle passe ses mains sur ses
cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secoue par de courts
frissons de fivre.

Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour
ne gner personne. Des hommes la regardent en face; elle sent, par
moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris
suspect, la rue avec sa boue, ses clarts crues, ses roulements de
voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a
faim, elle est  tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle
pense  la petite qui dort, en haut.

Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misrable le long
des maisons, elle se prcipite, elle le regarde anxieusement.

--Eh bien! balbutie-t-elle.

Lui, ne rpond pas, baisse la tte. Alors, elle monte la premire,
ple comme une morte.



IV


En haut, la petite ne dort pas. Elle s'est rveille, elle songe, en
face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on
ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette
gamine de sept ans, aux traits fltris et srieux de femme faite.

Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses
pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupe maladive ramnent
contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent l une
brlure, un feu qu'elle voudrait teindre. Elle songe.

Elle n'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller  l'cole, parce
qu'elle n'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mre
la menait au soleil. Mais cela est loin; il a fallu dmnager; et,
depuis ce temps, il lui semble qu'un grand froid a souffl dans la
maison. Alors, elle n'a plus t contente; toujours elle a eu faim.

C'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la
comprendre. Tout le monde a donc faim? Elle a pourtant tch de
s'habituer  cela, et elle n'a pas pu. Elle pense qu'elle est trop
petite, qu'il faut tre grande pour savoir. Sa mre sait, sans doute,
cette chose qu'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui
demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim.

Puis, c'est si laid, chez eux! Elle regarde la fentre o bat la toile
du matelas, les murs nus, les meubles clopps, toute cette honte du
grenier que le chmage salit de son dsespoir. Dans son ignorance,
elle croit avoir rv des chambres tides avec de beaux objets qui
luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et,  travers ses
paupires amincies, la lueur de la chandelle devient un grand
resplendissement d'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent
souffle, il vient un tel courant d'air par la fentre qu'elle est
prise d'un accs de toux. Elle a des larmes plein les yeux.

Autrefois, elle avait peur, lorsqu'on la laissait toute seule;
maintenant, elle ne sait plus, a lui est gal. Comme on n'a pas mang
depuis la veille, elle pense que sa mre est descendue chercher du
pain. Alors, cette ide l'amuse. Elle taillera son pain en tout petits
morceaux; elle les prendra lentement, un  un. Elle jouera avec son
pain.

La mre est rentre; le pre a ferm la porte. La petite leur regarde
les mains  tous deux, trs-surprise. Et, comme ils ne disent rien,
au bout d'un bon moment, elle rpte sur un ton chantant:

--J'ai faim, j'ai faim.

Le pre s'est pris la tte entre les poings, dans un coin d'ombre; il
reste l, cras, les paules secoues par de rudes sanglots
silencieux. La mre, touffant ses larmes, est venue recoucher la
petite. Elle la couvre avec toutes les bardes du logis, elle lui dit
d'tre sage, de dormir. Mais l'enfant, dont le froid fait claquer les
dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brler plus fort, devient
trs-hardie. Elle se pend au cou de sa mre; puis, doucement:

--Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim?




LE PETIT VILLAGE



I


O est-il, le petit village? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses
maisons blanches? Se groupent-elles autour de l'glise, au fond de
quelque creux? ou, le long d'une grande route, s'en vont-elles
gaiement  la file? ou encore grimpent-elles sur un coteau, comme des
chvres capricieuses, tageant et cachant  demi leurs toits rouges
dans les verdures?

A-t-il un nom doux  l'oreille, le petit village? Est-ce un nom
tendre, ais aux lvres franaises, ou quelque nom allemand, rude,
hriss de consonnes, rauque comme un cri de corbeau?

Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays
de bls ou pays de vignobles? A cette heure, que font les habitants
dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des
sentiers, s'arrtent-ils pour voir d'un coup d'oeil les larges
rcoltes, en remerciant le ciel de l'anne heureuse?



II


Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est l, si discret dans
les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers
crouls et couverts de mousse. Mais des fumes sortent des branches;
dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une
brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse;
on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu.

Non, je le crois plutt dans un coin de la plaine, au bord d'un
ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache  tous
les yeux. Ses chaumires, pareilles  des baigneuses chastes,
disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte
lui sert de tapis; une haie vive le clt de toutes parts, comme un
grand jardin. On passe  ct de lui sans le voir. Les voix des
laveuses sonnent, semblables  des voix de fauvettes. Pas un filet de
fume. Il dort dans sa paix, au fond de son alcve verte.

Aucun de nous ne le connat. La ville voisine sait  peine qu'il
existe, et il est si humble que pas un gographe ne s'est souci de
lui. Ce n'est personne. Son nom prononc n'veille aucun souvenir.
Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu,
sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement.

Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit
village. Ses paysans vivent au dsert; les marmots se roulent sur la
berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de
son obscurit, s'emplit des gaiets du ciel. Il est si loin de la boue
et du tapage des grandes cits! Son rayon de soleil lui suffit; sa
joie est faite de son silence, de son humilit, de ce rideau de
peupliers qui le cache au monde entier.



III


Et, demain peut-tre, le monde entier saura qu'il existe, le petit
village.

Ah! misre! la rivire sera rouge, le rideau de peupliers aura t
ras par les boulets, les chaumires ventres montreront le dsespoir
muet des familles, le petit village sera clbre.

Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge,
plus de rcoltes, plus de silence, plus d'humilit heureuse. Un
nouveau nom dans l'histoire, victoire ou dfaite, une nouvelle page
sanglante, un nouveau coin du pays engraiss par le sang de nos
enfants.

Il rit, il sommeille, il ignore qu'il donnera son nom  une tuerie, et
demain il sanglotera, il retentira dans l'Europe avec des rles
d'agonie. Puis, il restera sur la terre comme une tache de sang. Lui,
si gai, si tendre, il s'entourera d'un cercle d'ombre sinistre, il
verra des visiteurs blmes passer devant ses ruines, comme on passe
devant les dalles de la Morgue. Il sera maudit.

Nous, s'il est Austerlitz ou Magenta, nous l'entendrons sonner dans
nos coeurs avec des clats de clairons. Et, s'il est Waterloo, il
roulera lugubrement dans nos mmoires, comme le son d'un tambour voil
d'un crpe, menant les funrailles de la nation.

Qu'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants,
son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles
qui y revenaient  chaque printemps! Souill, honteux, avec son ciel
empli d'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il
vivra ternellement dans les sicles, comme un coupe-gorge, un endroit
louche o deux nations se seront gorges.

Le nid d'amour, le nid de paix, le petit village, ne sera plus qu'un
cimetire, une fosse commune, o les mres plores ne pourront aller
dposer des couronnes.



IV


La France a sem le monde de ces cimetires lointains. Aux quatre
coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos
champs de repos ne s'appellent pas seulement le Pre-Lachaise,
Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos
victoires et de toutes nos dfaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un
coin de terre o ne soit couch un Franais assassin, de la Chine au
Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'gypte.

Cimetires silencieux et dserts qui dorment lourdement dans la paix
immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de
quelque hameau dsol dont les murs croulants sont encore pleins
d'pouvante. Waterloo n'tait qu'une ferme, Magenta comptait  peine
cinquante maisons. Un vent affreux a souffl sur ces infiniment
petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle
odeur de sang et de poudre, qu' jamais l'humanit frissonnera, en les
sentant sur ses lvres.

Pensif, je regardais une carte du thtre de la guerre. Je suivais les
bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit
village tait-il  gauche, tait-il  droite du fleuve? Fallait-il le
chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans
quelque solitude large?

Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce
rideau de peupliers tir devant les maisons blanches, ce bout de
prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandires,
cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons
souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon.

O est-il donc, le petit village?


[Le petit village tait en Alsace. Il s'appelait Woerth.]




SOUVENIRS



I


Oh! l'ternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un
crpe au ciel de mai et de juin! On va  la fentre, on soulve un
coin de rideau. Le soleil est noy. Entre deux ondes, il surnage,
blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicid de dsespoir,
et que quelque marinier cleste ramne d'un coup de croc.

Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On
a quitt Paris avec le printemps des potes, le printemps rv dans le
coeur, une saison tide, des nappes de fleurs, des crpuscules
alanguis. On arrive  la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin
de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il
faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidit pntrante des
feuillages sur les paules. Et quand on entre dans la grande pice
mlancolique, o l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on
ferme portes et fentres, on allume un grand feu de sarment, en
maudissant les paresses du soleil.

Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu
du lac des prairies inondes, toujours le mme rideau de peupliers qui
se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la bue qui les
noie. Puis, une mer grise, une poussire de pluie roulant et barrant
l'horizon. On bille, on cherche  s'intresser aux canards qui se
risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent.
On bille plus largement. Les chemines fument, le bois vert pleure
sans brler, il semble que le dluge monte, qu'il gronde  la porte,
qu'il pntre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de
dsespoir on reprend le chemin de fer, on rentre  Paris, niant le
soleil, niant le printemps.

Et pourtant rien ne me dsespre plus que ces fiacres que l'on
rencontre filant vers les gares. Ils sont chargs de malles, ils
traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on
vient de lever l'crou.

Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les
rivires bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois.
Celui-ci va peut-tre  un trou de rochers, que je connais prs de
Marseille; on est bien, dans ce trou, o l'on peut se dshabiller
comme dans une cabine, et o les vagues viennent vous chercher.
Celui-l certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que
j'aime, prs du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet
gratte si agrablement le gosier. Cet autre part sans doute pour
l'inconnu, ici ou l, quelque part o l'on sera trs-bien,  l'ombre,
au soleil peut-tre, je ne sais, enfin l o je brle d'aller.

Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent
gure se douter qu'ils fouettent mon rve. Eux, se disent que les
malles sont lourdes et que les pourboires sont lgers. Ils ne savent
mme pas qu'ils font le deuil des pauvres garons qui passent, en
voiture dans leurs souliers, et qui sont condamns  roussir leurs
semelles  Paris, sur l'ardent pav de juillet et d'aot.

Oh! cette file de fiacres, chargs de malles, roulant vers les gares!
cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant
leur vole! cette raillerie cruelle de la libert traversant les
galres de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes
printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du dsir
inassouvi des feuillages et des cieux libres!

     ______

Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la
grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coup se dirige
vers la gare de Lyon. On doit tre trs-bien, dans la malle de cette
dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de
choses douces, parfumes, tides. Je me coucherai sur quelque soie
claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai
froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi.

Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton
ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je
voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux
de la promener dans sa bote. Elle doit aimer la violette. Je suis sr
que son linge est parfum  la violette. C'est exquis. Je roule au
fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creus
mon trou dans le coin  gauche, entre le paquet des chemises et un
grand carton qui me gne un peu. J'ai eu la curiosit de soulever le
couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille
plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis
le carton sous ma tte et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je
roule. Les bas sont  ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je
sens,  ma gauche, des objets plus rsistants que je crois reconnatre
pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans
tous ces chiffons musqus!

O pouvons-nous aller comme a? Nous arrterons-nous en Bourgogne?
Ferons-nous un dtour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu'
Marseille? Je rve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous
savez, celui o l'on se dshabille comme dans une cabine et o les
vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est  cent lieues
des imbciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense
bleuissement de la Mditerrane. Il y a trois vins, en haut, au bord
du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui
dallent la mer, nous arracherons des arapdes, du bout de nos
couteaux. Elle n'a pas l'air pimbche. Elle aimera le grand air, et
nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai.

La malle est rudement secoue. Nous devons monter la rue de Lyon. Et
que ce sera dlicieux lorsque, arrive  Marseille, elle ouvrira sa
malle! Elle sera bien surprise de me trouver l, dans le coin, 
gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur
lesquels je suis couch!--Comment, monsieur, vous tes-l, vous
avez os!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de
prison.... Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera.

Ah! nous voil arrivs  la gare. Je crois qu'on m'enregistre....

     ______

Hlas! hlas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule
par la pluie, avec sa grande malle, biller chez quelque vieille tante
de province, o elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps
frileux.



II


Il faut avoir vcu dans une ville dvote et aristocratique, une de ces
petites villes o l'herbe pousse et o les cloches des couvents
sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore
les processions de la Fte-Dieu.

A Paris, quatre prtres font le tour de la Madeleine. En Provence,
pendant huit jours, la rue appartient au clerg. Tout le moyen ge
ressuscite par les claires aprs-midi, et s'en va, chantant des
cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tte, et le
maire, sangl de son charpe,  la queue.

     ______

Je me souviens. C'taient des jours de joie pour nous collgiens, qui
ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire,
dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des
amants. Tout le long du cortge, les filles montrent leurs robes
neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre
demoiselle qui, ces jours-l, n'trenne quelque indienne. Et le soir,
les glises sont noires, bien des mains se rencontrent.

J'appartenais  une socit musicale qui tait de toutes les
solennits. J'ai de gros pches sur la conscience. Je m'accuse
d'avoir,  cette poque, donn l'aubade  plus d'un fonctionnaire
revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promen le
bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges
qui gurissent du cholra. J'ai mme aid au dmnagement d'un couvent
de nonnes clotres. Les pauvres filles, enveloppes dans de larges
toiles grises, pour qu'on ne pt rien voir de leur visage ni de leurs
membres, trbuchaient, se soutenaient, comme des fantmes de
trpasses surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des
mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises.

Hlas! oui, j'ai mang les collations des sacristies. On ne nous
payait pas, on nous offrait quelques gteaux. Je me rappelle que, le
jour des recluses, arrivs au nouveau couvent, nous fmes servis au
moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se
succdaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles
bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes
couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rv  l'trange cave qui
avait pu fournir une si curieuse varit de vins fins. C'tait la
confusion dans la douceur.

Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pnitence, et je crois
tre pardonn.

     ______

Ds le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession.
Chaque fentre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de
vieilles tapisseries  grands personnages mythologiques, tout l'Olympe
paen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les
vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des
courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux
de damas dcrochs des tringles du salon, des tapis de velours, toutes
sortes d'toffes riches qui merveillent les passants. Les bourgeois
mettent leurs mousselines brodes, leurs toiles les plus fines. Et,
dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutt que de ne rien
taler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus
ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu.

On a balay. Dans certains coins, on a dress des reposoirs. Ces
reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de
longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que
celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les
cheveux des dvotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a
apport les flambeaux, tel les vases dors, tel les fleurs, tel les
dentelles. C'est un pied--terre que le quartier offre au ciel.

Cependant, le long des minces trottoirs, on a align deux rangs de
chaises. Les curieux attendent, trs-tapageurs, riant de ce rire
provenal qui a des sonneries de clairon. Les fentres se garnissent.
La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles lgers qui se lvent,
passent au loin des voles de cloches, des roulements de tambours.

C'est la procession qui sort de l'glise.

     ______

En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une
promenade rglementaire. Ils viennent l pour voir et pour tre vus.
Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des
sourires, des paroles chuchotes entre camarades. Les jeunes gens font
ainsi le tour de la ville, entre les deux ranges de croises
pavoises, uniquement pour passer devant une certaine fentre. Ils
lvent la tte, et c'est tout. L'aprs-midi est douce; les cloches
sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavs, des
poignes de fleurs de gents et des poignes de roses effeuilles.

La rue est rose; les fleurs de gents font, sur ce carmin ple, des
nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent.
Puis, vient la file des enfants assists, des pensionnats, des
confrries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se
balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblme
compliqu o sont reprsents tous les instruments de la Passion.
Quatre grosses gaillardes, dont la sant fait crever les robes
blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannire, o dort
innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des ttes, dans la lueur
des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent,
jetant un clair, laissant un flot de fume paisse, dont la blancheur
roule un instant, comme un lambeau envol de toutes ces robes de
mousseline qui se suivent.

La procession va lentement. C'est un pitinement sourd, qui laisse
entendre le bruit touff des voix. Un clat de cymbale retentit, des
cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aigus qui se perdent, minces
et frles, dans le grand air. Des balbutiements de lvres passent. Et,
brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un
glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au
loin, les tambours battent une marche.

     ______

Je me souviens des pnitents. Il y en a encore de toutes les couleurs,
les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donn la rude
mission d'enterrer les supplicis. Ils comptent parmi eux les plus
illustres noms de la ville. Vtus d'une robe de serge bleue, coiffs
d'une cagoule  bonnet pointu,  long voile perc de deux trous pour
les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop
espacs, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la
robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies.

Les pnitents sont la grande curiosit. Une procession sans pnitents
est un pauvre rgal. Et, enfin, vient le clerg. Parfois, des petits
enfants portent des palmes, des pis de bl sur des coussins, des
couronnes, des pices d'orfvrerie. Mais les dvotes retournent leurs
chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui
approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmont de
panaches, chafaud sur des btons dors. J'ai vu des sous-prfets
porter cette litire immense, dans laquelle la religion malade se fait
promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent 
reculons, les encensoirs balancs  toute vole. On n'entend que la
psalmodie des prtres et le bruit argentin des chanes des encensoirs,
 chaque secousse.

C'est le catholicisme clopp qui se trane sous le ciel bleu des
vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'teignent
sur les toits; une grande douceur tombe avec le crpuscule; et, dans
cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix
mourantes, effacement mlancolique de tout un ge qui descend dans la
terre.

Les autorits suivent en costume, les tribunaux, les Facults, sans
compter les marguilliers, avec des lanternes sculptes et dores. Et
la vision disparat. Les roses effeuilles, les gents d'or sont
meurtris. Il ne monte plus des pavs que l'odeur cre de toutes ces
fleurs fanes.

     ______

Parfois, la nuit surprend la procession,  l'heure o elle rentre par
les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus
que des pleurs vagues; les pnitents se perdent en file sombre, le
long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans
l'tranglement noir des maisons, des follets dansants, des toiles
filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au
milieu de ces croix, de ces bannires, de ce dais, dont on distingue 
peine les bras morts dans les tnbres.

C'est l'heure o les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue
gronde au fond de l'glise, le bon Dieu est rentr chez lui. Alors,
les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans
la poche.



III


Quand je passe sur les ponts, par ces soires ardentes, la Seine
m'appelle avec des grondements d'amiti. Elle coule, large, frache,
pleine de lenteurs amoureuses, s'offrant, s'attardant entre les quais.
L'eau a des froissements de jupes moires. C'est une amante souple,
dans laquelle on a des dsirs irrsistibles de piquer une tte.

     ______

Les propritaires de bains flottants qui regardaient avec
consternation tomber les continuelles pluies de mai, suent avec
batitude sous les lourds soleils de juin. Enfin, l'eau est bonne. Ds
six heures du matin, c'est un encombrement. Les caleons n'ont pas le
temps de scher, et les peignoirs manquent, vers le soir.

Je me souviens de ma premire visite  un de ces bains,  une de ces
grandes cuves de bois, dans lesquelles les baigneurs tournent comme
des pailles dansant au fond d'une casserole d'eau bouillante.

J'arrivais d'une petite ville, d'une petite rivire o j'avais
barbott en toute libert, et je fus constern de cette auge, o l'eau
prenait des couleurs de suie. Vers six heures du soir, le grouillement
est tel, qu'il faut calculer son lan pour ne pas s'asseoir sur un dos
ou s'enfoncer dans un ventre. L'eau cume, les blancheurs des corps
l'emplissent d'un reflet blafard, tandis que les bouts de toile,
pendues  des cordes en guise de plafond, laissent tomber une clart
louche.

Le tapage est effroyable. Par moment, sous des lans brusques, l'eau a
des rejaillissements, qui roulent avec des bruits lointains de canon.
Des mains de farceurs battent la rivire du tic-tac des moulins; et il
y en a qui s'apprennent  tomber  la renverse, de faon  faire le
plus de vacarme possible et  inonder l'tablissement. Mais ce n'est
rien encore auprs des cris intolrables, de ce glapissement de voix
qui rappelle les pensionnats en rcration. L'homme redevient enfant,
dans l'eau pure. Les promeneurs graves qui suivent les quais, jettent
un regard effar sur ces toiles volantes, entre lesquelles ils voient
gambader de grands diables nus. Les dames passent plus vite.

     ______

J'ai got pourtant l de bonnes heures, de trs-grand matin, quand la
ville dort encore. Ce n'est plus le pullulement d'paules maigres, de
ttes chauves, de ventres normes de l'aprs-midi. Le bain est presque
dsert. Quelques jeunes gens y nagent en baigneurs convaincus. L'eau
est plus frache, aprs le sommeil de la nuit. Elle est plus pure,
plus vierge.

Il faut y aller avant cinq heures. La ville  un rveil tide. Rien
n'est dlicieux comme de suivre les quais, en regardant l'eau, de ce
regard de convoitise des amants. Elle va tre  vous. Dans le bain,
l'eau dort. C'est vous qui la rveillez. Vous pouvez la prendre entre
vos bras, en silence. Vous sentez le courant s'en aller tout du long
de votre chair, de la nuque aux talons, avec une caresse fuyante.

Le soleil levant met des bandes roses sur les linges qui pavoisent le
plafond. Puis, un frisson court sur la peau avec les baisers plus vifs
de la rivire, et il fait bon alors s'envelopper d'un peignoir et
marcher sous les galeries. Vous tes  Athnes, les pieds nus, le cou
libre, avec une simple robe roule  la taille. Les culottes, le
gilet, et la redingote, et les bottes, et le chapeau, sont loin. Votre
nudit s'gaye  l'aise, dans ce lambeau d'toffe. Le rve va jusqu'au
printemps de la Grce, au bord du bleu ternel de l'Archipel.

Mais ds que la bande des baigneurs arrive, il faut fuir. Ils
apportent la chaleur des pavs  leurs talons. La rivire n'est plus
la vierge du petit jour; elle est la fille de midi qui se donne 
tous, qui est toute meurtrie, toute chaude des embrassements de la
foule.

     ______

Et quelles laideurs! Les dames font bien de hter le pas, sur les
quais. Le muse des antiques, charg par un artiste farceur,
n'arriverait pas  ce haut point de comique navrant.

C'est une terrible preuve pour un homme moderne, pour un Parisien,
que de se mettre nu. Les gens prudents ne vont jamais aux bains
froids. On m'y a montr, un jour, un conseiller d'tat, si piteux avec
ses paules pointues et son pauvre ventre plat, que toutes les fois
que j'ai rencontr son nom dans quelque grave affaire, je n'ai pu
retenir un sourire.

Il y a les gros, il y a les maigres, et les grands, et les courts,
ceux qui se ballonnent sur l'eau comme des vessies, ceux qui
s'enfoncent et qui semblent se fondre comme des btons de sucre
d'orge. Les chairs tombent, les os s'accusent, les ttes entrent dans
les paules ou se perchent sur des cous de poulets plums, les bras
ont des longueurs de pattes, les jambes se ramassent pareilles  des
membres tordus de canard. Il y en a tout en derrire, d'autres tout en
ventre, et il y en a qui n'ont ni ventre ni derrire. Galerie
grotesque et lamentable, qui arrte l'clat de rire dans la piti.

Le pis est que ces pauvres corps gardent l'orgueil de leur habit noir
et du porte-monnaie qu'ils ont laiss au vestiaire. Les uns se
drapent, ramnent les coins de leur peignoir, avec des cambrures de
propritaires ayant pignon sur rue. D'autres marchent dans leur nudit
extravagante avec la dignit de chefs de bureaux traversant leur
peuple d'employs. Les plus jeunes font des grces, comme s'ils se
croyaient en veston, dans les coulisses de quelque petit thtre; les
plus vieux oublient qu'ils ont retir leur corset et qu'ils ne sont
point au coin du feu, chez la belle comtesse de B....

J'ai vu, pendant toute une saison, aux bains du Pont-Royal, un gros
homme, rond comme une tonne, rouge comme une tomate mre, qui jouait
les Alcibiade. Il avait tudi les plis de son peignoir devant quelque
tableau de David. Il tait  l'Agora; il fumait avec des gestes
antiques. Quand il daignait se jeter dans la Seine, c'tait Landre
traversant l'Hellespont pour rejoindre Hro. Le pauvre homme! Je me
souviens encore de son torse court o l'eau mettait des plaques
violettes. O laideur humaine!

     ______

Non, je prfre encore ma petite rivire. Nous ne mettions pas mme de
caleons. A quoi bon! les martins-pcheurs et les bergeronnettes ne
rougissaient seulement pas. Et nous choisissions les trous, les
goures, comme on dit dans le Midi.

On traversait la rivire  pied sec, en sautant sur les grosses
pierres; mais les trous taient tragiques. Certains de ces trous,
chaque anne, dvoraient deux ou trois enfants. Il y avait des
lgendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous
inquitions gure. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait
souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balanait.

Le soir, l'eau tait brlante. Les grands soleils chauffaient l'eau
des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les
premires fracheurs du crpuscule. Nous restions nus sur le sable,
pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant
des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un
immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres.

Alors, c'tait des baignades sans fin. Quand nous tions las, nous
nous couchions dans l'eau, sur le bord,  un endroit peu profond, la
tte sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions l, avec le
continuel glissement de la rivire sur notre peau, nos jambes
flottant, comme emportes  la drive. C'tait l'heure o les pions
taient svrement jugs et o les devoirs du lendemain s'en allaient
dans la fume des premires pipes.

Bonne rivire o j'ai appris  faire la planche, eau tide o les
petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une matresse
enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous
dont nous nous moquions, et c'est peut-tre cette tache de sang sur
ta robe verte qui a laiss en moi des frissons de dsir pour ton
maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente.



IV


Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent
les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des livres et
des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on ddaigne les
alouettes, rservant son coup de feu aux seules grosses pices. En
Provence, livres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux
fauvettes,  tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tu
leur douzaine de becfigues, ils rentrent trs-fiers au logis.

J'ai souvent couru les terres laboures, pendant des journes
entires, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonais
jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir,
quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi.

Si, par miracle, un livre passait entre mes jambes, je le regardais
courir avec un saint tonnement, tant j'tais peu habitu  rencontrer
de si grosses btes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se
leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes,
que je lchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau
tlgraphique.

D'ailleurs, je confesse avoir toujours t un tireur dtestable. Si
j'ai tu pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre
une hirondelle.

     ______

C'est sans doute pour cela que je prfrais la chasse au poste.

Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfonce dans la
terre, s'levant  peine d'un mtre au-dessus du sol. Cette cabane,
faite de pierres sches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le
plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un dbris de
tourelle rase prs des fondations et perdue dans l'herbe.

A l'intrieur, l'troite pice prend jour par des meurtrires, que
ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le rduit a une chemine
et des armoires; j'ai mme connu un poste qui avait un divan. Autour
du poste sont plants des arbres morts, des cimeaux, comme on les
nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux
prisonniers chargs d'appeler les oiseaux libres.

La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enferm, attend en
fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrires. Puis,
quand un oiseau se pose sur quelque branche sche, il prend son fusil
mthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrire et
foudroie la malheureuse bte presque  bout portant.

Les Provenaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux
ortolans en aot, aux grives en novembre.

     ______

Je partais  trois heures du matin, par de glaciales matines de
novembre. J'avais une lieue  faire dans la nuit, charg comme un
mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une
trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de
collines, par des sentiers  peine frays. On pose les cages sur de
longs cadres de bois, o des ficelles les tiennent et les serrent les
unes contre les autres.

Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'tendait,
profond, farouche, pareil  une mer d'ombre, avec ses broussailles
grises,  l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les tnbres,
ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux
lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'tais pas
toujours trs-rassur. C'tait dj une motion, un plaisir cre.

Mais il fallait se dpcher. Les grives sont matinales. J'accrochais
mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il tait trop tt encore, je
ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais
sur ma tte le sifflement rude des grives. Ces gueuses-l voyagent la
nuit. J'allumais du feu en grondant, je me htais d'obtenir un grand
brasier, qui luisait rose sur la cendre. Ds que la chasse a commenc,
il ne faut plus que le moindre filet de fume sorte du poste. Cela
pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant
griller des ctelettes sur la braise.

Et j'allais de meurtrire en meurtrire, piant la premire lueur
ple. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras dsols,
vaguement. J'avais dj de mauvais yeux, je craignais de lcher un
coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait
quelquefois. Je ne me fiais pas seulement  ma vue, j'coutais. Dans
le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs
profonds de la terre  son rveil. La clameur des pins grandissait, et
il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait
s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement.

     ______

Mais les nues devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se
dtachaient en noir, avec une singulire nettet. Alors, toutes mes
facults se tendaient, je restais pli d'anxit.

Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue
silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la
belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain
matinal de lumire. Je prenais mon fusil avec des prcautions
infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais,
l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu loigner
d'autres victimes.

Et je reprenais mon attente, secou par cette motion du joueur qui a
eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le
plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprvu, dans la bonne
volont que le gibier met  venir se faire tuer. Une autre grive se
posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'tais pas
difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des
pinsons.

     ______

Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau dsert.
Il vient des collines une senteur frache de thym et de lavande. Les
appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil
montre  l'horizon une mche de ses cheveux flambants, et il y a l,
sur un cimeau, dans la clart blanche, une grive immobile.

Allez courir les livres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma
grive.



V


J'ai deux chattes. L'une, Franoise, est blanche comme une matine de
mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage.

Franoise a la tte ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands
yeux, d'un vert ple, tiennent tout son visage. Son nez et ses lvres
roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge
folle de son corps. Elle est grasse, potele, Parisienne jusqu'au bout
des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants,
retroussant la queue avec le frmissement brusque d'une petite dame
qui relve la trane de sa robe.

Catherine a la tte pointue et fine d'une desse gyptienne. Ses yeux,
jaunes comme des lunes d'or, ont la fixit, la duret impntrable des
prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lvres minces, rit
l'ternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur
ses pattes de derrire, la tte haute et immobile, elle est une
divinit de marbre noir, la grande Pacht hiratique des temples de
Thbes.

     ______

Elles passent toutes deux leurs journes sur le sable jaune du jardin.

Franoise se vautre, le ventre en l'air, toute  sa toilette, se
lchant les pattes avec le soin dlicat d'une coquette qui se
blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas
trois ides dans la tte. Cela se devine,  son air fou de grande
mondaine.

Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pntrant du regard
dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure
droite, implacable, souriant de son trange sourire de bte sacre.

     ______

Quand je caresse Franoise de la main, elle arrondit le dos, en
poussant un miaulement lger de batitude. Elle est si heureuse qu'on
s'occupe d'elle! Elle lve la tte, d'un mouvement clin, me rendant
ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frmissent,
sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pmer, les yeux
clos, ronronnant d'une faon douce.

Quand je veux caresser Catherine, elle vite ma main. Elle prfre
vivre solitaire, au fond de son rve religieux. Elle a une pudeur de
desse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens  la
prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tte allonge, les yeux
fixes, prte  s'chapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps
maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne
point descendre  la joie d'amour d'une mortelle.

     ______

Et c'est ainsi que Franoise est une fille de Paris, lorette ou
marquise, crature lgre et charmante qui se vendrait pour un
compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une
fille de quelque cit en ruines, je ne sais o, l-bas, du ct du
soleil. Elles sont de deux civilisations, poupe moderne, idole d'une
nation morte.

Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras,
je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles
ne baissent pas les paupires, et ce sont elles qui m'tudient. Je ne
lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme
des trous sans fond, comme des puits de clart ple o nagent des
tincelles ardentes.

Et Franoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes
de Catherine me pntrent comme des tiges de laiton.

     ______

Dernirement, Franoise est devenue mre. Cette cervele a un
excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit
qu'on lui a laiss. Elle le prend dlicatement par la peau du cou,
pour le promener dans toutes les armoires de la maison.

Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes rflexions. Le
petit l'intresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe
ancien songeant  la vie et  la mort des cratures, btissant dans le
rve tout un systme de philosophie.

Hier, pendant que la mre tait sortie, elle est venue s'accroupir 
ct de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourn avec la patte. Puis,
brusquement, elle l'a emport dans un coin obscur. L, se croyant bien
cache, elle s'est pose devant le petit, avec les yeux luisants,
l'chine frmissante d'une prtresse s'apprtant pour un sacrifice.
Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tte de la
victime, lorsque je me suis ht d'intervenir et de la chasser. Elle
m'a jet, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse,
sans un jurement.

     ______

Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est
perfide et cruelle, comme une bte de l'enfer. Que m'importent les
grces lgres de Franoise, ses moues dlicieuses, ses allures de
vierge folle! Toutes nos filles d've ont sa blancheur ronronnante.
Mais je n'ai pu encore trouver une soeur  Catherine, une crature
perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe ternel du
mal.



IV


Les rosiers, dans les cimetires, panouissent des fleurs larges,
d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond
des bires, prendre la pleur des poitrines virginales, l'clat
sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison
d'une enfant morte  seize ans; cette rose rouge, c'est la dernire
goutte de sang d'un homme tomb dans la lutte.

O fleurs clatantes, fleurs vivantes, o il y a un peu de nos morts!

     ______

A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement
derrire l'glise, le long des murs croulants du petit cimetire. Le
grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur
exquise. Et la gouvernante du cur fait des confitures qui sont
renommes  plus de dix lieues  la ronde. J'en ai mang. On dirait,
selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale la culotte de
velours du bon Dieu.

Je connais un de ces cimetires troits de village o il y a des
groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges
sous les feuilles vertes, ressemblent  des grappes de cerises. Et
j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le
bras, et djeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille
pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les
groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit
monde-l mangeait avec un grand apptit sur la tte des morts.

C'est une fte pour le cimetire. L'herbe pousse, drue et forte. Dans
un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air
vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des
foins coups. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les
petits lzards gris se pment, la gueule ouverte, buvant la chaleur,
au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un
cimetire, c'est un coin de la vie universelle, o l'me des morts
passe dans le tronc des arbres, o il n'y a plus qu'un vaste baiser de
ce qui tait hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les
sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes.

L, il n'y a pas crime  cueillir les bleuets et les coquelicots. Les
enfants viennent faire des bouquets. Le cur ne se fche que quand ils
montent dans les pruniers. Les pruniers sont au cur, mais les fleurs
sont  tout le monde. Parfois, on est oblig de faucher le cimetire;
l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyes; alors,
c'est la jument du cur qui mange le foin. Le village n'y entend pas
malice, et pas un des paroissiens ne songe  accuser la jument de
mordre  l'me des morts.

Mathurine avait plant un rosier sur la tombe de son promis, et tous
les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle
mettait  son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son
amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui
semblait que son promis lui souriait.

     ______

J'aime les cimetires, quand le ciel est bleu. J'y vais tte nue,
oubliant mes haines, comme dans une ville sainte o l'on est tout
amour et tout pardon.

Un de ces derniers matins, je suis all au Pre-Lachaise. Le
cimetire, sur la limpidit bleue de l'horizon, tageait ses rangs de
tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur,
laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les
coins clatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les
champs dserts o reposent nos morts bien-aims; il sme de gazon les
molles alles que suivent  pas lents les jeunes veuves; il blanchit
les marbres d'une gaiet enfantine et claire. De loin, le cimetire
ressemblait  un norme bouquet de verdure, piqu a et l d'une
touffe d'aubpine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des
herbes et des feuillages.

     ______

J'ai suivi lentement les alles. Quel silence frissonnant, quelles
senteurs pntrantes, quels souffles tides, venus on ne sait d'o,
comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent
que tout un peuple dort dans cette terre mue et douloureuse sous le
pied du promeneur. Il s'chappe de chaque arbuste des massifs, de
chaque fente des dalles, une respiration rgulire et douce comme
celle d'un enfant, qui se trane au ras du sol, avec toute la paix du
dernier sommeil.

Des hivers nouveaux ont pass sur le marbre de Musset. Je l'ai
retrouv plus ple, plus attendri. Les dernires pluies lui ont mis
une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, clairait d'une
clart vivante le profil fin et nerveux du pote. Ce mdaillon, avec
son ternel sourire, a une grce qui attriste.

D'o vient donc l'trange puissance de Musset sur ma gnration? Il
est peu de jeunes hommes qui, aprs l'avoir lu, n'ait gard au coeur
une douceur ternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni  vivre
ni  mourir; il est tomb  chaque pas; il n'a pu, dans son agonie,
que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant.
N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une
matresse qui nous fconderait le coeur en le meurtrissant.

C'est qu'il a jet le cri de dsesprance du sicle; c'est qu'il a t
le plus jeune et le plus saignant de nous.

Le saule que des mains pieuses ont plant devant son tombeau, est
toujours languissant. Jamais ce saule,  l'ombre duquel il a voulu
dormir, n'a pouss, vigoureux et libre, dans la force de sa sve. Son
feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes
lourdes et lasses. Peut-tre ses racines vont-elles boire, dans le
coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspille.

Longtemps, je suis rest rveur. L-bas, Paris grondait. Ici, un cri
d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une
branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des
tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque
petit rentier, suivait doucement l'alle, les pieds dans des
pantoufles, les mains derrire le dos, en bon bourgeois qui hume les
premires tideurs de l'air.

     ______

Mes souvenirs s'veillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette
poque heureuse o je courais les sentiers de ma chre Provence.
Musset tait alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et,
derrire le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je
lisais le pote, dans cette ombre chaude du Midi, parfume de sauge et
de lavande.

Je lui dois mes premiers chagrins et mes premires joies. Aujourd'hui
encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me
monte au visage de soudaines bouffes de jeunesse, je songe  ce
dsespr, je le remercie de m'avoir enseign  pleurer.



VII


Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit
discrtement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par
les rues, dans la blanche matine, attentif aux seules gaiets des
moineaux.

S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui
salue le printemps.

     ______

Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune pouse qui
allait tre mre, tait assise devant une pelouse. Elle portait une
robe de soie grise. Ses petites mains gantes, les dentelles de sa
jupe et de son corsage, la pleur tendre de son visage, tmoignaient
de l'lgante et riche oisivet de sa vie. C'tait une heureuse de ce
monde.

La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans
l'herbe,  ses pieds. A tour de rle, ils venaient voler un brin de
foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils btissaient leur nid. La
femelle prenait dlicatement chaque ftu, le tressait aux autres
matriaux dj apports, l'aplatissait sous le poids tide et
frissonnant de sa gorge. C'tait un va-et-vient furtif, une besogne
d'amour o la tendresse supplait  la force.

L'inconnue vtue de soie grise, contemplait les deux amants qui
prparaient en toute hte le berceau. Elle apprenait la science des
pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de
leurs caresses pour protger leurs petits contre les nuits fraches.

Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rverie
qui passait dans ses yeux songeurs.

--Hlas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un
bniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans
laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un
mtier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui
rchaufferont ses membres dlicats. Une ouvrire coud la layette. Une
sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-n. Je ne serai qu'
moiti la mre du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra
pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et
cousent les toffes; ils n'ont rien, ils crent tout, par un miracle
d'amour; ils changent en bercelonnette tide le premier trou de
muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mres
envient.

     ______

Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les
arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'panouissent
au premier rayon du soleil. Ils laissent chapper des gazouillements,
 l'heure o l'aubpine exhale des parfums.

Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les
arbustes pour alcves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus
hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent 
terre, dans les bls et dans les broussailles. Il faut  ces amants,
jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais
bien qu'il existe des misrables qui violent les nids pour plumer les
petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, 
chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au dsert.

Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux
murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous
avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels
tristes amoureux! On dirait que nos serins sont maris devant monsieur
le maire. Leur union force, garde sous grille, est bte comme un
mariage. Ils ont des petits moroses et plots, qui ne donnent jamais
les libres coups d'ailes des enfants de l'amour.

Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les
hirondelles libres au fate des chemines. Ceux-l s'aiment,
conoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages
d'inclination.

     ______

Les hirondelles font de Paris leur villa d't. Ds leur arrive, les
voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont d abandonner aux
premiers froids. Elles rparent la frle maison, la consolident, la
meublent de duvet. Et les potes, les amoureux qui passent, l'oreille
et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l't, leurs petits cris
de tendresse dominant le roulement des fiacres.

Mais le vritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau
franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est
populacier, gouailleur, effront. Son cri semble une moquerie, son
battement d'aile un geste railleur; ses airs de tte ont je ne sais
quelle insouciance goguenarde et aggressive.

Il prfre, certes, les alles grises de poussire, les boulevards
brlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plat
dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promne
tranquillement sur les trottoirs. Il a quitt les champs o il
s'ennuyait en compagnie de btes sottes et arrires, pour venir vivre
parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'clairant au gaz, et le
jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en
homme press.

Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est
le titi de la nation aile, et il a un faible pour le pain d'pices et
pour la civilisation moderne.

C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut tudier, en mai, les
allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au
Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les
btes enfermes. Si vous visitez un jour la Mnagerie, regardez donc
les btes libres, les pierrots qui volent en plein soleil.

Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il
clbrent haut le grand air. Ils entrent impunment dans les cages,
les emplissent de leur libert, sont l'ternel dsespoir des
malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux
ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un
balancement de tte plein d'une ddaigneuse impatience. Eux, ils se
sauvent, ils sont la crature libre et gaie, dans cette arche o
l'homme essaye d'enfermer la cration.

En mai, les pierrots du Jardin des Plantes btissent leur nid sous les
tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils
essayent de voler un brin de laine ou de crin  la fourrure des
animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tte puissante
sur ses pattes tendues, regardant un pierrot qui sautait
gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rverie douce et
poignante fermait  demi les yeux de la bte fauve. Le grand lion
songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil
roux de sa patte.



VIII


Je suis all aux Halles, une de ces dernires nuits. Paris est morne 
ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de
toilette. Il ressemble  quelque vaste salle  manger toute tide,
toute grasse du repas de la veille; des os tranent, des ordures
encombrent la nappe sale des pavs. Les matres se sont couchs sans
faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de
balai, met du linge propre pour le djeuner.

Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal o
s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux,
il aura dj le ventre plein. Dans les clarts frissonnantes du matin,
au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers
rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des clairs
d'argent, des montagnes de lgumes piquant l'ombre de taches blanches
et vertes. C'est un boulement de mangeailles, des charrettes vides
sur le pav, des caisses ventres, des sacs ouverts, laissant couler
leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de
volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris
entier.

J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperu
des femmes qui fouillaient  pleines mains dans de larges tas
noirtres, tals sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient,
je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'tait l des dbris de
viande qu'on vendait au rabais.

Je me suis approch. Les tas de dbris de viande taient des tas de
roses.

    ______

Tout le printemps des rues de Paris trane sur ce carreau boueux,
parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fte, la vente
commence  deux heures du matin.

Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses
bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les
poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les
revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras
jusqu'aux coudes dans des charretes de roses, ont l'air de faire un
mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne
sanglante.

C'est affaire de toilette. Les boeufs ventrs qui saignent seront
lavs, tatous de guirlandes, orns de fleurs artificielles; les roses
qu'on foule aux pieds, montes sur des brins d'osier, auront un parfum
discret dans leur collerette de feuilles vertes.

Je m'tais arrt devant ces pauvres fleurs expirantes. Elles taient
humides encore, serres brutalement par des liens qui coupaient leurs
tiges dlicates. Elles gardaient l'odeur forte des choux en compagnie
desquels elles taient venues. Et il y avait des bottes roules dans
le ruisseau qui agonisaient.

J'ai ramass une de ces bottes. Elle tait toute boueuse d'un ct. On
la lavera dans un seau d'eau, elle retrouvera son parfum doux et
tendre. Un peu de boue, reste tout au fond des ptales, tmoignera
seul de sa visite au ruisseau. Les lvres qui la baiseront le soir
seront peut-tre moins pures qu'elle.

     ______

Alors, au milieu de l'abominable tapage des Halles, je me suis souvenu
de cette promenade que je fis avec toi, Ninon, il y a quelque dix ans.
Le printemps naissait, les jeunes feuillages luisaient au blanc soleil
d'avril. Le petit sentier qui suivait la cte tait bord de larges
champs de violettes. Quand on passait, on sentait monter autour de soi
une odeur douce qui vous pntrait et alanguissait votre me.

Tu t'appuyais sur mon bras toute pme, comme endormie d'amour par
l'odeur douce. La campagne tait claire, et il y avait de petites
mouches qui volaient dans le soleil. Un grand silence tombait du ciel.
Notre baiser fut si discret, qu'il n'effaroucha pas les pinsons des
cerisiers en fleurs.

Au dtour d'un chemin, dans un champ, nous vmes des vieilles femmes
courbes, qui cueillaient des violettes qu'elles jetaient dans de
grands paniers. J'appelai une de ces femmes.

--Vous voulez des violettes? me demanda-t-elle. Combien?... une livre?

Elle vendait ses fleurs  la livre! Nous nous sauvmes, dsols tous
deux, croyant voir le Printemps ouvrir, dans l'amoureuse campagne, une
boutique d'picerie. Je me glissai le long des haies, je volai
quelques violettes maigres, qui eurent pour toi un parfum de plus.
Mais voil que dans le bois, en haut, sur le plateau, il poussait des
violettes, des violettes toutes petites qui avaient une peur terrible,
et qui savaient se cacher sous les feuilles avec une foule de ruses.

Vite, tu jetas les violettes voles, ces btes de violettes qui
poussaient dans de la terre laboure, et qu'on vendait  la livre. Tu
voulais des fleurs libres, des filles de la rose et du soleil levant.
Pendant deux grandes heures, je furetai dans l'herbe. Ds que j'avais
trouv une fleur, je courais te la vendre. Tu me l'achetais un baiser.

     ______

Et je songeais  ces choses lointaines, dans les odeurs grasses, dans
le vacarme assourdissant des Halles, devant les pauvres fleurs mortes
sur le carreau. Je me rappelais mon amoureuse et ce bouquet de
violettes sches que j'ai chez moi, au fond d'un tiroir. J'ai compt,
en rentrant, les brins fltris; il y en a vingt, et j'ai senti sur mes
lvres la brlure douce de vingt baisers.



IX


J'ai visit un campement de Bohmiens, tabli en face du poste-caserne
de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande
bte de ville qui se drange pour eux. Il m'a suffi de suivre la
foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai
mme eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air
tout  fait d'imbciles, arriver en voiture dcouverte, avec des
valets de pied en livre.

Quand ce pauvre Paris a une curiosit, il ne la marchande gure. Le
cas de ces Bohmiens est celui-ci. Ils taient venus pour rtamer les
casseroles et poser des pices aux chaudrons du faubourg. Seulement,
ds le premier jour,  voir la bande de gamins qui les dvisageaient,
ils ont compris  quel genre de ville civilise ils avaient affaire.
Aussi se sont-ils empresss de lcher les chaudrons et les casseroles.
Comprenant qu'on les traitait en mnagerie curieuse, ils ont consenti,
avec une bonhomie railleuse,  se montrer pour deux sous. Une
palissade entoure le campement; deux hommes se sont placs  deux
ouvertures trs-troites, o ils recueillent les offrandes des
messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une
pousse, un crasement. Et il a mme fallu mettre l des sergents de
ville. Les Bohmiens tournent parfois la tte pour ne pas s'gayer au
nez des braves gens qui s'oublient jusqu' leur jeter des pices de
monnaie blanche.

Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est
plus l. Quelles gorges chaudes! Ils ont travers la France, dans les
rebuffades des paysans et les mfiances des gardes champtres. Ils
arrivent  Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de
quelque basse fosse. Et ils s'veillent au milieu de ce rve dor de
tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs
guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les
voir se dresser sur le talus des fortifications, draps dans leurs
loques, jetant un grand rire de mpris  Paris endormi.

     ______

La palissade entoure sept ou huit tentes, mnageant entre elles une
sorte de rue. Des chevaux tiques, petits et nerveux, broutent l'herbe
roussie, derrire les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bches, on
aperoit les roues basses des voitures.

Au dedans, rgne une puanteur insupportable de salet et de misre. Le
sol est dj battu, miett, purulent. Sur les pointes des palissades,
la literie prend l'air, des paillots, des couvertures dteintes, des
matelas carrs o deux familles doivent dormir  l'aise, tout le
dballage de quelque hpital de lpreux schant au soleil. Dans les
tentes, dresses  la mode arabe, trs-hautes et s'ouvrant comme les
rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des
harnais, un bric--brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni
couleur, ni forme, qui dorment l dans une couche de crasse superbe,
chaude de ton et faite pour ravir un peintre.

Pourtant, j'ai cru dcouvrir la cuisine, au bout du campement, dans
une tente plus troite que les autres. Il y avait l quelques marmites
de fer et des trpieds; j'ai mme reconnu une assiette. D'ailleurs,
pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-tre
 prparer la bouillie du sabbat.

Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux trs-longs,
boucls, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vtus de toutes les
dfroques ramasses en chemin. Un d'eux se promenait, drap dans un
rideau de cretonne  grands ramages jaunes. Un autre avait une veste
qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arrach la
queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs
longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prdilection
paraissent tre des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont
fait des calottes en en coupant les ailes.

Les femmes sont galement grandes et fortes. Les vieilles, sches,
hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dnous,
ressemblent  des sorcires cuites aux feux de l'enfer. Parmi les
jeunes, il y en a de trs-belles, sous leur couche de crasse, la peau
cuivre, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-l
font les coquettes; elles ont les cheveux natts en deux grosses
nattes tombantes, rattaches derrire les oreilles, trangles de
place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de
couleur, les paules couvertes d'un chle nou  la ceinture, coiffes
d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines
barbares tombes dans la vermine.

Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un
en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets;
il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans
au plus, allait nu, absolument nu, trs-grave, au milieu des rires
bruyants des filles curieuses du quartier. Et il tait si sale, le
cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze
florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance.

     ______

Toute la bande reste impassible devant la curiosit bruyante de la
foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mre
allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un
poupon tout jaune, qui a l'air d'tre en cuivre. D'autres femmes,
accroupies, regardent srieusement ces Parisiens tranges qui furtent
dans la salet. J'ai demand  une d'elles ce qu'elle pensait de nous;
elle a souri faiblement, sans rpondre.

Une belle fille d'une vingtaine d'annes se promne au milieu des
badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles
elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue oprer. Elle a pris
la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une faon
caline, si bien que la main a fini par s'abandonner  elle. Alors,
elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pice de monnaie dans la
main; une pice de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et
mme elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, aprs
avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a
pris les deux pices de dix sous, s'en est servie pour faire des
signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot:
_Amen_, les a fait disparatre dans sa poche, une poche immense, o
j'ai entrevu des poignes de monnaie blanche.

Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un
petit morceau d'une matire rougetre, qui ressemble  de l'corce
d'orange sche; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la
personne  laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle
lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela
doit empcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit.

Et la diablesse fait son mtier avec une gravit tonnante. Si on lui
reprend une des pices de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main,
elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables.
C'est naf, mais le geste et l'accent sont excellents.

     ______

Dans la petite ville provenale o j'ai grandi, les Bohmiens sont
tolrs; mais ils ne soulvent pas une telle meute de curiosit. On
les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait
regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent
la tte, quand ils ont  passer dans leur voisinage.

Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de
quelque terrain abandonn des faubourgs. Certains coins, d'un bout de
l'anne  l'autre, sont habits par des tribus d'enfants dguenills,
d'hommes et de femmes vautrs au soleil. J'y ai vu des cratures
belles  ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dgots des
gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures o ces
gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur
quelque gros chagrin d'colier, je fis le rve de monter dans une de
ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles
filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin,
au bout du monde, roulant  jamais le long des routes.



X


Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin:

--Je connais un vieux savant qui s'est retir dans une petite maison
du boulevard d'Enfer, pour y tudier en paix la cristallisation des
diamants. Il a dj obtenu de jolis rsultats. Veux-tu que je te mne
chez lui?

J'ai accept avec une secrte terreur. Un sorcier m'aurait moins
effray, car j'ai une peur mdiocre du diable; mais je crains
l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la
pierre philosophale me frappera d'une respectueuse pouvante.

     ______

En chemin, mon ami me donna quelques dtails sur la fabrication des
pierres prcieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais
les cristaux qu'ils ont dj obtenus, sont si petits, et les frais de
fabrication s'lvent si haut, que les expriences ont d rester 
l'tat de simples curiosits scientifiques. La question en est l. Il
s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procds
plus conomiques, pour pouvoir fabriquer  bas prix.

Cependant, nous tions arrivs. Mon ami, avant de sonner, me prvint
que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me
recevoir fort mal. J'tais le premier profane qui pntrait dans le
sanctuaire.

Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai
d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hve et abruti. Il
accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd
grognement, comme un chien qui aurait appartenu  son jeune disciple.
Nous traversmes un jardin laiss inculte. Au fond, se trouvait la
maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les
cloisons pour ne faire qu'une seule pice, vaste et haute. Il y avait
l un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont
je n'essayai mme pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour
tout ameublement, un banc et une table de bois noir.

C'est dans ce bouge que j'ai eu un des blouissements les plus
aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, taient rangs
des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins 
dborder de pierres prcieuses. Chaque tas tait fait d'une espce de
pierre. Les rubis, les amthystes, les meraudes, les saphirs, les
opales, les turquoises, jets dans les coins comme des pelletes de
cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes,
clairaient la pice du ptillement de leurs flammes. C'taient des
brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses.
Et l'on et dit des millions d'yeux de fes qui riaient dans l'ombre,
 fleur de terre. Jamais conte arabe n'a tal un pareil trsor,
jamais femme n'a rv un tel paradis.

     ______

Je ne pas retenir un cri d'admiration:

--Quelle richesse! m'criai-je. Il y a l des milliards.

Le vieux savant haussa les paules. Il parut me regarder d'un air de
piti profonde.

--Chacun de ces tas reviennent  quelques francs, me dit-il de sa voix
lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les smerai demain dans les
alles de mon jardin, en guise de graviers.

Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries
 poignes:

--Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore
obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces meraudes; elles sont trop
pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne
veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me dsespre, c'est que
je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommenc hier mes
expriences... Ds que j'aurai russi, l'oeuvre de ma vie sera
couronn, je mourrai heureux.

L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je
commenai  frissonner devant ce vieillard blme qui pouvait jeter sur
Paris une pluie miraculeuse.

--Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois 
votre porte et  vos fentres de solides barres de fer. C'est une
prcaution.

--Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbciles ne me
tuent avant que j'aie trouv le diamant blanc... Ces cailloux qui
n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes
hritiers. Ce sont mes hritiers qui m'pouvantent; ils savent qu'en
me faisant disparatre, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma
fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix  ce
prtendu trsor.

Il resta songeur et triste. Nous nous tions assis sur les tas de
diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des
rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignes
d'meraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs
doigts.

     ______

Au bout d'un silence:

--Vous devez mener une vie intolrable! m'criai-je. Vous vivez ici
dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir?

Il me regarda, d'un air surpris.

--Je travaille, rpondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand
je suis en gaiet, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces
cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin,
derrire une meurtrire qui donne sur le boulevard... L, de temps 
autre, je lance un diamant au millieu de la chausse....

Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie.

--Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes
cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrire eux, puis ils se
sauvent avec des pleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes
comdies ils m'ont donnes! J'ai pass l de joyeuses heures.

Sa voix sche me causait un malaise inexprimable. videmment, il se
moquait de moi.

--Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai l de quoi acheter bien des
femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais
la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque
part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour
cela que je laisse vivre les hommes.

Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la
fantaisie, il m'enverrait  l'chafaud.

     ______

Des penses chaudes montaient en moi, sonnant  mes oreilles toutes
les cloches du vertige. Les yeux de fes des pierreries me regardaient
de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais
serr les mains sans le savoir, je tenais  gauche une poigne de
rubis,  droite une poigne d'meraudes. Et, s'il faut tout dire, une
envie irrsistible me poussait  les glisser dans mes poches.

Je lchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de
gendarmes dans le crne.



XI


J'tais all  Versailles, et je montais la vaste cour des Marchaux,
solitude de pierres qui m'a rappel souvent la lande dserte de la
Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil.

L'hiver dernier, j'ai vu le chteau par des temps de neige, le toit
bleutre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal
palais du froid. L't, il est triste encore, plus mlancolique, plus
abandonn, dans les tideurs de l'air, au milieu des pousses
puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs
se refont une jeunesse de feuilles. Le chteau agonise; la sve de la
vie ne monte plus dans ses pierres qui s'miettent; la ruine vient,
implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant 
chaque heure son travail de mort.

Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent
et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes
qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la
mort, les autres las et vacillants avant l'ge. Je me souviens de
maisons entrevues de la portire d'un vagon, sur le bord des routes:
btiments neufs, pavillons discrets, chteaux dserts, donjons
crouls. Et tous ces tres de pierre me parlaient, me contaient la
sant dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme
ferme portes et fentres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui
s'en va. Elle se trane des annes au soleil, avec la face ravage des
moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui
l'emporte.

C'est de cet abandon que meurt le chteau de Versailles. Il a t bti
trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un
peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans
fin, dans ces enfilades de pices immenses. Il fut l'erreur colossale
de l'orgueil d'un roi, qui le voua ds l'enfance  la ruine, en le
voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus mme la
chambre o il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale
ne met aujourd'hui qu'un peu de poussire de plus.

     ______

Je montais la cour des Marchaux, et je vis  droite, dans un coin
perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse lgendaire qui,
depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavs. Du matin au soir,
elle est l, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion,
contre le flot montant des girofles sauvages et des coquelicots. Elle
marche, courbe, visitant chaque fente, piant les brins verts, les
mousses folles. Il lui faut prs d'un mois pour aller d'un bout 
l'autre de son dsert. Et, derrire elle, l'herbe repousse,
victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son
ternelle besogne, elle retrouve les mmes herbes pousses de nouveau,
les mmes coins de cimetire envahis par les fleurs grasses.

La Sarcleuse connat la flore de ces ruines. Elle sait que les
coquelicots prfrent le ct sud, que les pissenlits poussent au
nord, que les girofles affectionnent les fentes des pidestaux. La
mousse est une lpre qui s'tend partout. Il y a des plantes
persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent
toujours; une goutte de sang est peut-tre tombe l, une me mauvaise
y doit tre enterre, jetant  jamais hors de terre les pointes
rousses de ses chardons. Dans ce cimetire de la royaut, les morts
ont des floraisons tranges.

Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes.
Elles n'ont pas pouss  toutes les poques avec la mme sve. Sous
Charles X, elles taient encore timides; elles s'tendaient  peine
comme un gazon lger, tapis de verdure tendre qui amollissait les
pavs sous les pieds des dames. La cour venait encore au chteau, les
talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matine la
besogne qui demande  la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe,
les herbes se durcirent; le chteau, peupl des fantmes paisibles du
Muse historique, commenait  n'tre plus que le palais des ombres.
Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphrent; elles
grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacrent
un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits
appartements.

     ______

J'ai rv,  voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein
d'herbe, courbe dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernire
piti qui empche aux orties de monter et de cacher la tombe de la
monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande o poussent les
verdures des fosses.

Je me suis imagin qu'elle tait l'ombre de quelque marquise, revenue
d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines.
Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse
impitoyable. Elle s'entte dans sa besogne vaine, sentant bien que si
elle s'arrtait un jour, le flot des herbes dborderait et la noierait
elle-mme. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard
sur le champ de pierres, elle en surveille les coins loigns, o la
vgtation est plus grasse. Et elle reste l, un instant, la face
ple, comprenant peut-tre l'inutilit de ses bons soins, heureuse de
la joie amre d'tre la suprme consolatrice de ces pavs.

Mais il viendra un jour o les doigts de la Sarcleuse se raidiront
encore. Alors le chteau croulera dans un dernier hoquet du vent. Le
champ de pierres sera livr aux orties, aux chardons,  toutes les
herbes folles. Il deviendra broussaille norme, taillis de plantes
tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrs,
cartant des poignes de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un
passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes
bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour o ces brins la lieront de
toutes parts, la prendront aux membres,  la taille,  la gorge, pour
la jeter morte  cette mer qui la roulera dans le flot toujours
montant des verdures.



XII


La guerre, la guerre infme, la guerre maudite! Nous ne la
connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans
en 1859. Nous tions encore sur les bancs du collge. Son nom
terrible, qui fait plir les mres, ne nous rappelait que des jours de
cong.

Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soires tides o
le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une
victoire avait pass sur Paris comme un souffle de fte; et, ds le
crpuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des
ptards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafs, il y avait des
messieurs qui buvaient de la bire en faisant de la politique. Tandis
que, l-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les
morts, tendus sur le dos, regardaient natre les toiles avec leurs
grands yeux ouverts, vides de regard.

En 1859, le jour o la nouvelle de la bataille de Magenta se rpandit,
je me souviens qu'au sortir du collge, j'allai sur la place de la
Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fivre qui courait
les rues. L, il y avait un tas de galopins qui criaient: Victoire!
victoire! Nous flairions un jour de cong. Et, dans ces rires, dans
ces cris, j'entendis des sanglots. C'tait un vieux savetier qui
pleurait au fond de son choppe. Le pauvre homme avait deux enfants en
Italie.

J'ai souvent, depuis cette poque, entendu ces sanglots dans ma
mmoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier,
le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds
des places publiques.

     ______

Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de
Crime. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province,
j'tais en pleine insouciance,  ce point que je ne voyais autre chose
dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le dfil
tait devenu une de nos rcrations les plus passionnes.

La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traverse par
presque tous les soldats qui allrent en Orient. Un journal de la
localit annonait  l'avance les rgiments qui devaient passer. Les
dparts avaient lieu vers cinq heures du matin. Ds quatre heures,
nous tions sur le Cours; pas un externe du collge ne manquait au
rendez-vous.

Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les
dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers.
Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans
les cuirasses, nous reculions, aveugls, ravis, comme si une arme
d'astres  cheval eut pass devant nous.

Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait.

Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes
routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son
hospitalit. Et, dans l'air clair, dans la matine limpide, c'tait
une fte.

Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au
pas, nos livres attachs sur le dos par une courroie, comme une
giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que
la Poudrire; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions
la cte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village.

Et quand la peur nous prenait et que nous consentions  nous arrter,
nous grimpions sur un coteau, et de l, au loin, entre les plis des
terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le rgiment,
nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites
flammes, dans la lumire clatante de l'horizon.

Ces jours-l, on se souciait bien du collge! On faisait l'cole
buissonnire, on s'amusait  tous les tas de cailloux. Et il n'tait
pas rare que la bande descendt  la rivire et s'y oublit jusqu'au
soir.

     ______

Dans le Midi, les soldats sont peu aims. J'en ai vu pleurer de
lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement
 la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros
ngociants paissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que
l'autorit s'en mlt.

Chez nous, c'tait la maison du bon Dieu. Ma grand'mre, qui tait
Beauceronne, riait  tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le
pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et
quelle joie, lorsque ce village se trouvait  quelques lieues du sien!

On nous envoyait deux hommes,  chaque rgiment. Nous ne pouvions les
garder, nous les mettions  l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas,
sans que ma grand'mre leur et fait subir son petit interrogatoire.

Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui taient de son pays
mme. Ceux-l, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit
dner  la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit  boire. Moi, en
rentrant du collge, je vins voir les soldats; je crois mme que je
trinquai avec eux.

Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment
de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-l avait
laiss au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec
effusion ma grand'mre qui lui rappelait sa chre Beauce, tout ce
qu'il abandonnait derrire lui.

--Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la
croix.

Mais il hochait douloureusement la tte.

--Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me
voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouv
bon.

Les deux pauvres garons se mirent  rire. Cette invitation leur fit
oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de
retour, attabls dans cette petite maison hospitalire, buvant aux
dangers passs. Ils s'engagrent formellement  revenir boire la
bouteille.

     ______

Que j'ai suivi de rgiments  cette poque, et que de soldats blmes
sont venus frapper  notre porte! Toujours je me rappellerai la
procession interminable de ces hommes qui marchaient  la mort.
Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle
certaines figures, et je me demande: Dans quel foss perdu est-il
couch celui-l?

Puis, les rgiments devinrent plus rares, et un jour on les vit
repasser en sens inverse, clopps, saignants, se tranant sur les
routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les
accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'taient plus nos beaux soldats.
Ils ne valaient pas le moindre pensum.

Le triste dfil dura longtemps. L'arme semait des agonisants en
chemin. Parfois, ma grand'mre disait:

--Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier?

Mais un soir, au crpuscule, un soldat vint frapper  la porte. Il
tait seul. C'tait le petit.

--Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mre apporta la
bouteille.

--Oui, dit-il, je boirai tout seul.

Et quand il se vit l, attabl, levant son verre, et qu'il chercha le
verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en
murmurant:

--C'est moi qu'il a charg d'aller consoler sa vieille; j'aimerais
mieux tre rest l-bas  sa place.

Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration.
Nous tions petits employs tous deux, et nos bureaux se touchaient au
fond d'une pice noire, trou excellent pour ne rien faire, en
attendant l'heure de la sortie.

Chauvin avait t sergent, et il revenait de Solfrino, avec des
fivres qu'il avait prises dans les rizires du Pimont. Il sacrait
contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte
des Autrichiens. C'tait ces gueux-l qui l'avaient arrang de la
sorte.

Que d'heures passes  commrer! Je tenais mon ancien soldat, et
j'tais bien dcid  ne pas le lcher avant de lui avoir arrach
certaines vrits. Je ne me payais point des grands mots: gloire,
victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un
ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je
l'attaquais par les petits dtails. Je consentais  couter le mme
rcit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutt,
Chauvin finit par me faire de belles confidences.

Au fond, il tait d'une navet d'enfant. Il ne se vantait pas pour
lui-mme; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade
militaire, c'tait un blagueur inconscient, un brave garon dont les
casernes avaient fait une insupportable ganache.

Il avait des rcits, des mots tout prts, on sentait cela. Les phrases
faites  l'avance ornaient ses anecdotes de troupiers invincibles et
de braves officiers sauvs dans le carnage par l'hrosme de leurs
soldats. Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la
campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complt mon
instruction.

Grce  lui, grce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir,
sans songer  mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont
les historiens nous racontent les pisodes hroques, mais celle qui
sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille
sole.

     ______

Je questionnais Chauvin.

--Et les soldats, ils allaient gaiement au feu?

--Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui
n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux
ombrageux. Il avaient peur;  deux reprises ils prirent la fuite. Mais
on les ramena, et une batterie en tua la moiti. Il fallait alors les
voir, couverts de sang, aveugls, se jetant comme des loups sur les
Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils
voulaient mourir.

--C'est un apprentissage  faire, disais-je pour le pousser.

--Oh! oui, un rude, j'en rponds. Voyez-vous, les plus crnes ont des
sueurs froides. Il faut tre gris pour bien se battre. Alors on ne
voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux.

Et il se laissait aller  ses souvenirs.

--Un jour, on nous avait placs  cent mtres d'un village occup par
les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voil que
ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre rgiment une fusillade de
tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles,
nous baissions la tte. J'en ai vu qui se jetaient  plat ventre.
C'tait honteux. On nous a laisss l pendant un quart d'heure. Et il
y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi.

Puis il reprenait:

--Non, vous n'avez point la moindre ide de cela. Les livres arrangent
la chose... Tenez, le soir de Solfrino, nous ne savions seulement pas
si nous tions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens
allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'tions pas 
la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous
grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprt
de plus belle. Ce jour-l, nous aurions t vaincus, car nous n'avions
plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est
signe. Alors tout le rgiment se mit  faire des cabrioles. Ce fut
une joie bte. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des
rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y tais.
Nous tions bien contents.

Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire 
un si grand amour de la paix dans l'arme franaise. Il tait d'une
simplesse adorable. Je le menais parfois trs-loin. Je lui demandais:

--Et vous, n'aviez-vous jamais peur?

--Oh! moi, rpondait-il en riant modestement, j'tais comme les
autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si
l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voil la vrit... Une
fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en
rflchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque
chose de pire.



XIII


.....Il est mort en chevalier, comme il a vcu.

Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous
allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques
nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dnions sous le berceau
couvert de vignes vierges, tandis que Paris, l-bas,  l'horizon,
grondait dans la nuit tombante.

Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le mme
berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait  Clamart,
depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si
doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante.

     ______

Jacques avait rencontr Madeleine  la fte de Saint-Cloud. Il se mit
 l'aimer, parce qu'elle tait triste et souffrante. Il voulait, avant
que la pauvre enfant s'en allt dans la terre, lui donner deux saisons
d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de
Clamart, o les roses poussent comme des herbes folles.

Vous connaissez la maison. Elle tait toute modeste, toute blanche,
perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Ds le seuil, on y
respirait une discrte affection. Jacques, peu  peu, s'tait pris
d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la plir
davantage chaque jour, avec d'amres tendresses. Madeleine, comme une
de ces veilleuses d'glise, qui jettent une lueur vive avant de
s'teindre, souriait, clairait de ses yeux bleus la petite maison
blanche.

Pendant deux saisons, l'enfant sortit  peine. Elle emplit le jardin
troit de son tre charmant, de ses robes claires, de ses pas lgers.
Ce fut elle qui planta les grandes girofles fauves dont elle nous
faisait des bouquets. Et les graniums, les rhododendrons, les
hliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que
pour elle. Elle tait l'me de ce coin de nature.

Puis,  l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire,
de sa voix lente: Elle est morte. Elle tait morte sous le
berceau, comme une enfant qui s'endort,  l'heure ple o le soleil se
couche. Elle tait morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu
o l'amour avait berc deux ans son agonie.

     ______

Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours 
Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le
commencement du sige, j'tais si bris de fatigue, que je ne songeais
plus  lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du ct
de Meudon et de Svres, je revis brusquement dans mon souvenir la
petite maison blanche, cache sous les feuilles vertes. Et je revis
aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le th dans le jardin, au
milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement
 l'horizon.

Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les
routes taient encombres de blesss. J'arrivai ainsi aux Moulineaux,
o j'appris notre succs; mais, quand j'eus tourn le bois et que je
me trouvai sur le coteau, une motion terrible me serra le coeur.

En face de moi, dans les terres pitines, ravages, je ne vis plus, 
la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir o la mitraille
et l'incendie avaient pass. Je descendis le coteau, les larmes aux
yeux.

     ______

Ah! mes amis, quelle pouvantable chose! Vous savez, la haie
d'aubpines, elle a t rase au pied par les boulets. Les grandes
girofles fauves, les graniums, les rhododendrons, tranaient,
hachs, broys, si lamentables  voir, que j'ai eu piti d'eux, comme
si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma
connaissance.

La maison est tout croule d'un ct. Elle montre, par sa plaie
bante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une
perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours ferms.
Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette
alcve amoureuse qu'on aperoit maintenant de toute la valle, m'ont
fait saigner l'me, et je me suis dit que j'tais au milieu du
cimetire de notre jeunesse. Le sol couvert de dbris, creus par les
obus, ressemblait  ces terrains frachement remus par la pelle des
fossoyeurs, et dans lequel on devine des bires neuves.

Jacques avait d abandonner cette maison crible par la mitraille.
J'avanai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est
rest presque intact. L,  terre, dans une mare de sang, Jacques
dormait, la poitrine troue de plus de vingt blessures. Il n'avait pas
quitt les vignes vierges o il avait aim, il tait mort o tait
morte Madeleine.

J'ai ramass  ses pieds sa giberne vide, son chassepot bris, et j'ai
vu que les mains du pauvre mort taient noires de poudre. Jacques,
pendant cinq heures, seul avec son arme, avait dfendu furieusement le
blanc fantme de Madeleine.



XIV


Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade
que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, ds que l'armistice
conclu entre Paris et Versailles a t connu, une foule considrable
s'est porte vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les
batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valrien en ont fait
un tas de dcombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes
nationaux taient occups  rparer la porte; peine perdue, car
quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et
les pavs qu'ils entassaient.

A partir de la porte Maillot, on marche en pleines ruines. Toutes les
maisons avoisinantes sont effondres. Par les fentres brises,
j'aperois des coins de mobiliers luxueux; un rideau pend dchiquet 
un balcon, un serin vit encore dans une cage accroche  la corniche
d'une mansarde. Plus on avance, plus les dsastres s'amonclent.
L'avenue est seme de dbris, laboure par les obus; on dirait une
voie de douleur, le calvaire maudit de la guerre civile.

     ______

Je me suis engag dans les rues de traverse, esprant chapper  cette
horrible grand'route, le long de laquelle,  chaque pas, on rencontre
des mares de sang. Hlas! dans les petites rues qui aboutissent 
l'avenue, les ravages sont peut-tre plus horribles encore. L, on
s'est battu pied  pied,  l'arme blanche. Les maisons ont t prises
et reprises dix fois; les soldats des deux partis ont creus les murs
pour cheminer  l'intrieur, et ce que les obus ont pargn, ils l'ont
renvers  coups de pioche. Ce sont surtout les jardins qui ont
souffert. Les pauvres jardins printaniers! Les murs de clture ont des
brches bantes, les corbeilles de fleurs sont dfonces, les alles,
pitines, ravages. Et, sur tout ce printemps souill de sang,
fleurit seule une mer de lilas. Jamais mois d'avril n'a vu une
pareille floraison. Les curieux entrent dans les jardins par les
brches ouvertes. Ils emportent sur leurs paules des brasses de
lilas, des bouquets si lourds que des brins s'chappent  chaque pas,
et que les rues de Neuilly sont bientt toutes semes de fleurs, comme
pour le passage d'une procession.

Les plaies des maisons, les trous des murs apitoient la foule. Mais il
est une plus grande tristesse. C'est le dmnagement du malheureux
village. Il y a l trois ou quatre mille personnes qui fuient en
emportant leurs objets prcieux. Je vois des gens qui rentrent dans
Paris avec un petit panier de linge et une norme pendule de zinc dor
entre les bras. Toutes les voitures de dmnagement ont t
rquisitionnes. On va jusqu' emporter des armoires  glace sur des
civires, comme des blesses que le moindre heurt pourrait tuer.

Les habitants ont souffert atrocement. J'ai caus avec un des fugitifs
qui est rest quinze jours enferm dans une cave avec une trentaine
d'autres personnes. Ces malheureux mouraient de faim. Un d'entre eux
s'tant dvou pour aller chercher du pain, fut frapp sur le seuil de
la cave, et son cadavre, pendant six jours, resta sur les premires
marches. N'est-ce pas un vritable cauchemar? la guerre qui laisse
ainsi les cadavres pourrir au milieu des vivants, n'est-elle pas une
guerre impie? Tt ou tard, la patrie portera la peine de ces crimes.

     ______

Jusqu' cinq heures, la foule s'est promene sur le thtre de la
lutte. J'ai vu des petites filles, venues tout doucement des
Champs-lyses, qui jouaient au cerceau parmi les dcombres. Et leurs
mres, souriantes, causaient entre elles, s'arrtaient parfois, prises
d'une pointe d'horreur charmante. trange peuple que ce peuple de
Paris qui s'oublie entre des canons chargs, qui pousse la badauderie
jusqu' vouloir regarder si les boulets sont bien dans les gueules de
bronze.  la porte Maillot, des gardes nationaux ont d se fcher
contre des dames qui voulaient absolument toucher  une mitrailleuse
pour s'en expliquer le mcanisme.

Lorsque j'ai quitt Neuilly, vers sept heures, pas un coup de canon
n'avait encore t tir. La foule rentrait lentement dans Paris. Aux
Champs-lyses, on aurait pu se croire  quelque retour attard des
courses de Longchamps. Et longtemps encore, jusqu' l nuit close, on
a rencontr, dans les rues de Paris, des promeneurs, des familles
entires qui pliaient sous des charges de lilas. Du village sinistre
o des frres s'gorgent, de l'avenue maudite, aux maisons effondres
dans le sang, il n'y a,  cette heure, sur nos chemines, que des
grappes fleuries et odorantes.

     ______


Nous venons d'avoir trois jours de soleil. Les boulevards taient
pleins de promeneurs. Ce qui fait mon continuel tonnement, c'est
l'aspect anim des squares et des jardins publics. Aux Tuileries, des
femmes brodent  l'ombre des marronniers, des enfants jouent, tandis
que, l-haut, du ct de l'Arc de Triomphe, les obus clatent. Ce
bruit intolrable d'artillerie ne fait mme plus tourner la tte  ce
petit peuple joueur. On voit des mres tenant des bbs par chaque
main, qui viennent examiner de prs les formidables barricades
construites sur la place de la Concorde.

Mais le trait le plus caractristique est la partie de plaisir que,
pendant huit jours, les Parisiens sont alls faire  la butte
Montmartre. L, sur la face ouest, dans un terrain vague, tout Paris
s'est donn rendez-vous. C'est un magnifique amphithtre pour
assister de loin  la bataille qui se livre de Neuilly  Asnires. On
apportait des chaises, des pliants. Des industriels avaient mme
tabli des bancs; pour deux sous, on tait plac tout comme au
parterre d'un thtre. Les femmes, surtout, venaient en grand nombre.
Puis, c'taient de grands clats de rire dans cette foule. A chaque
obus, dont on apercevait au loin l'explosion, on trpignait d'aise, on
trouvait quelque bonne plaisanterie qui courait dans les groupes comme
une fuse de gaiet. J'ai mme vu des personnes apporter l leur
djeuner, un morceau de charcuterie sur du pain. Pour ne pas quitter
la place, elles mangeaient debout, elles envoyaient chercher du vin
chez un dbitant du voisinage. Il faut des spectacles  ces foules;
quand les thtres ferment et que la guerre civile ouvre, elles vont
voir mourir pour tout de bon, avec la mme curiosit goguenarde
qu'elles mettent  attendre le cinquime acte d'un mlodrame.

--C'est si loin, disait une charmante jeune femme, blonde et ple, que
a ne me fait rien du tout de leur voir faire la cabriole. Quand les
hommes sont coups en deux, on dirait qu'on les plie comme des
cheveaux.




LES QUATRE JOURNES DE JEAN GOURDON



I

PRINTEMPS.


Ce jour-l, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une
brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon
oncle Lazare, cur du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba
sur mes paupires closes, et je m'veillai dans de la lumire.

Ma chambre, blanchie  la chaux, avec ses murailles et ses meubles de
bois blanc, avait une gaiet engageante. Je me mis  la fentre, et je
regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures
noires de la valle. Et des souffles frais me caressaient le visage,
les murmures de la rivire et des arbres semblaient m'appeler.

J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la
chambre de mon oncle. J'avanai sur la pointe des pieds, craignant que
le craquement de mes gros souliers ne rveillt le digne homme qui
dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la
cloche de l'glise sonner _l'Anglus_. Mon oncle Lazare, depuis
quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fch. Il
m'aurait peut-tre empch d'aller l-bas, sur le bord de la rivire,
et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage
Babet, la grande fille brune, qui tait ne pour moi avec le printemps
nouveau.

Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de
le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrtai un instant  regarder
son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec
attendrissement du jour o il tait venu me chercher dans la maison
froide et dserte que quittait le convoi de ma mre. Depuis ce jour,
que de tendresse, que de dvouement, que de sages paroles! Il m'avait
donn sa science et sa bont, toute son intelligence et tout son
coeur.

Je fus un instant tent de lui crier:

--Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de
promenade, dans cette alle que vous aimez, au bord de la Durance.
L'air frais et le jeune soleil vous rjouiront. Vous verrez au retour
quel vaillant apptit!

Et Babet qui allait descendre  la rivire, et que je ne pourrais
voir, vtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait l, il me
faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules,
couch  plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur
glisser en moi, et, lentement,  petits pas, retenant mon souffle, je
gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis  courir comme un
fou dans l'air tide de la joyeuse matine de mai.

Le ciel tait tout blanc  l'horizon, avec des teintes bleues et roses
d'une dlicatesse exquise. Le soleil ple semblait une grande lampe
d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de
clarts. Et la rivire, large et molle, s'tendant avec paresse sur le
sable rouge, allait d'un bout  l'autre de la valle, pareille  la
coule d'un mtal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses
et denteles faisait sur la pleur du ciel de lgres taches
violettes.

Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare
m'avait attendu pour me donner ma leon de latin! Le digne homme
voulait faire de moi un savant. Moi, j'tais de l'autre ct de la
Durance, je dnichais des pies, je faisais la dcouverte d'un coteau
sur lequel je n'avais pas encore grimp. Puis, au retour, c'tait des
remontrances: le latin tait oubli, mon pauvre oncle me grondait
d'avoir dchir mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que
la peau, par-dessous, se trouvait entame. La valle tait  moi, bien
 moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en tais le vrai
propritaire, par droit d'amiti. Et ce bout de rivire, ces deux
lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions
bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chre rivire,
ses colres, ses grces, ses physionomies diverses  chaque heure de
la journe.

Ce matin-l, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un
blouissement  la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu
un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une
clairire o il y avait une grande nappe de soleil pose sur l'herbe
noire. L, je me couchai  plat ventre, l'oreille tendue, regardant
entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet.

--Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je.

Et je m'tendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pntrait
mon dos d'une chaleur tide, tandis que ma poitrine, enfonce dans
l'herbe, tait toute frache.

N'avez-vous jamais regard dans l'herbe, de tout prs, les yeux sur
les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais
indiscrtement du regard une touffe de gazon qui tait vraiment tout
un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des
carrefours, des places publiques, des villes entires. Au fond, je
distinguais un grand tas d'ombre o les feuilles du dernier printemps
pourrissaient de tristesse; puis les tiges lgres se levaient,
s'allongeaient, se courbaient avec mille lgances, et c'taient des
colonnades frles, des glises, des forts vierges. Je vis deux
insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensit; ils
taient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de
colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une faon effarouche et
inquite.

Ce fut juste  ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du
sentier les jupes blanches de Babet se dtachant sur la terre noire.
Je reconnus sa robe d'indienne grise  petites fleurs bleues. Je
m'enfonai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait
contre la terre, qui me soulevait presque par lgres secousses. Ma
poitrine brlait maintenant, je ne sentais plus les fracheurs de la
rose.

La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient
des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut,
toute droite, dans sa grce fire et heureuse. Elle ne me savait point
l, derrire les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait
sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je
distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas
blancs, qui tait bien large comme la main, et qui me faisait rougir
d'une faon douce et pnible.

Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la
blancheur du ciel. Je me moquais bien de la valle! Elle n'tait plus
ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement
froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des
coteaux! La rivire pouvait s'en aller tout d'un trait si elle
voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrette.

Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait
emport le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons,
toute sa matine de mai, que je serais rest l, en extase,  regarder
Babet, courant dans le sentier en balanant dlicieusement ses jupes.
Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la valle, Babet tait
le printemps. Jamais je ne lui avais parl. Nous rougissions tous les
deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'glise de mon oncle
Lazare. J'aurais jur qu'elle me dtestait.

Elle causa, ce jour-l, pendant quelques minutes avec les lavandires.
Ses rires perls arrivaient jusqu' moi, mls  la grande voix de la
Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux
de sa main; mais la rive tait haute, Babet, qui faillit glisser, se
retint aux herbes.

Je ne sais quel frisson me glaa le sang. Je me levai brusquement, et,
sans honte, sans rougeur, je courus auprs de la jeune fille. Elle me
regarda, effarouche; puis, elle se mit  sourire. Moi, je me penchai,
au risque de tomber. Je russis  remplir d'eau ma main droite, dont
je serrais les doigts. Et je tendis  Babet cette coupe nouvelle,
l'invitant  boire.

Les lavandires riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hsitait,
tournait la tte  demi. Enfin, elle se dcida, elle appuya
dlicatement les lvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait
trop tard, toute l'eau s'en tait alle. Alors elle clata de rire,
elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi.

J'tais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de
l'eau dans mes deux mains, me htant de les porter aux lvres de
Babet. Elle but, et je sentis le baiser tide de sa bouche, qui
remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de
chaleur.

--Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas.

Comme je me disais cela, j'aperus une ombre noire  ct de moi, et,
m'tant tourn, j'aperus mon oncle Lazare en personne,  quelques
pas, nous regardant d'un air fch, Babet et moi. Sa soutane
paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des
reproches qui me donnrent envie de pleurer.

Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant:

--Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien.

Moi, essuyant mes mains mouilles, je restai confus, immobile devant
mon oncle Lazare.

Le digne homme, les bras plis, ramenant un coin de sa soutane,
regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la
tte. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrire les haies, il abaissa ses
regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement.

--Jean, me dit-il, viens dans la grande alle. Le djeuner n'est pas
prt. Nous avons une demi-heure  perdre.

Il se mit  marcher de son pas un peu pesant, vitant les touffes
d'herbe mouilles de rose. Sa soutane, dont un bout tranait sur les
graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son brviaire
sous le bras; mais il avait oubli sa lecture du matin, et il
s'avanait, la tte baisse, rvant, ne parlant point.

Son silence m'accablait. Il tait bavard d'ordinaire. A chaque pas,
mon inquitude croissait. Pour sr, il m'avait vu donner  boire 
Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant,
me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les
pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est
alors que mon action me parut pouvantable d'audace. Et toute ma
timidit revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire
baiser les doigts d'une faon si douce.

Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours  petits
pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il
aimait! Il prparait srement un sermon. Il ne m'emmenait dans la
grande alle qu'afin de me gronder  l'aise. Nous en aurions au moins
pour une heure: le djeuner serait froid, je ne pourrais revenir au
bord de l'eau et rver aux tides brlures que les lvres de Babet
avaient laisses sur mes mains.

Nous tions dans la grande alle. Cette alle, large et courte,
longeait la rivire; elle tait faite de chnes normes, aux troncs
crevasss, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe
fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les
feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour,
s'largissaient des prairies d'un vert cru.

Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout
de l'alle. L, il s'arrta, et je me tins  son ct, comprenant que
le moment terrible tait venu.

La rivire tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de
l'alle une sorte de terrasse. Cette vote d'ombre donnait sur une
valle de lumire. La campagne s'agrandit largement devant nous, 
plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, o les rayons
d'argent du matin s'taient changs en un ruissellement d'or; des
clarts aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux,
s'talant dans la plaine avec des lueurs d'incendie.

Aprs un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi.

--Bon Dieu, le sermon! pensai-je.

Et je baissai la tte. D'un geste large, mon oncle me montra la
valle; puis, se redressant:

--Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voil le printemps. La
terre est en joie, mon garon, et je t'ai amen ici, en face de cette
plaine de lumire, pour te montrer les premiers sourires de la jeune
saison. Vois quel clat et quelle douceur! Il monte de la campagne des
senteurs tides qui passent sur nos visages comme des souffles de vie.

Il se tut, paraissant rver. J'avais relev le front, tonn,
respirant  l'aise. Mon oncle ne prchait pas.

--C'est une belle matine, reprit-il, une matine de jeunesse. Tes
dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures ges au plus
de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la
grande valle te semble un lieu de dlices: la rivire est l pour te
donner sa fracheur, les arbres pour te prter leur ombre, la campagne
entire pour te parler de tendresse, le ciel lui-mme pour embraser
ces horizons que tu interroges avec esprance et dsir. Le printemps
appartient aux gamins de ton ge. C'est lui qui enseigne aux garons
la faon de faire boire les jeunes filles...

Je baissai la tte de nouveau. Dcidment, mon oncle Lazare m'avait
vu.

--Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement 
quoi s'en tenir sur les grces du printemps. Moi, mon pauvre Jean,
j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait
vivre toute la valle; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils
m'annoncent les fruits de l't et de l'automne; j'aime ce ciel parce
qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hte la fcondit de la
terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je prfre te
le dire aujourd'hui,  cette heure matinale. C'est le printemps
lui-mme qui te fait la leon. La terre est un vaste atelier o l'on
ne chme jamais. Regarde cette fleur,  nos pieds: elle est un parfum
pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tche en
produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera 
son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste
horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne
sourit, c'est qu'elle recommence l'ternelle besogne. L'entends-tu 
prsent respirer fortement, active et presse? Les feuilles soupirent,
les fleurs se htent, le bl pousse sans relche; toutes les plantes,
toutes les herbes se disputent  qui grandira le plus vite; et l'eau
vivante, la rivire vient aider le travail commun, et le jeune soleil
qui monte dans le ciel, a charge d'gayer l'ternelle besogne des
travailleurs.

Mon oncle,  ce moment, me fora  le regarder en face. Il acheva en
ces termes:

--Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la
jeunesse, mais il prpare l'ge mr; son clair sourire n'est que la
gaiet du travail. L't sera puissant, l'automne sera fcond, car le
printemps chante  cette heure, en accomplissant bravement sa tche.

Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel
et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'tais un paresseux
et que le moment de travailler tait venu.

Mon oncle paraissait aussi embarrass que moi. Aprs avoir hsit
pendant quelques instants:

--Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me
tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime...

--Babet m'aime! m'criai-je.

Mon oncle eut un geste d'humeur.

--Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me
l'a avou elle-mme.

--Elle vous a avou cela, elle vous a avou cela!

Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare.

--Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parl,
vrai... Elle vous a dit a  confesse, n'est ce pas?... Jamais je
n'aurais os lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais
rien su... Oh! que je vous remercie!

Mon oncle Lazare tait tout rouge. Il sentait qu'il venait de
commettre une maladresse. Il avait pens que je n'en tais pas  ma
premire rencontre avec la jeune fille, et voil qu'il me donnait une
certitude, lorsque je n'osais encore rver une esprance. Il se
taisait maintenant; c'tait moi qui parlais avec volubilit.

--Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je
travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai
courageux... Ah! que vous tes bon, mon oncle Lazare, et que vous
parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi
aussi, un t puissant, un automne fcond. On est bien ici, on voit
toute la valle; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi
qui demande  remplir sa tche...

Mon oncle me calma.

--C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espr faire de toi un
prtre, je ne t'avais donn ma science que dans ce but. Mais ce que
j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force  renoncer dfinitivement
 mon rve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras
Dieu d'une autre faon... Tu ne peux rester maintenant dans ce
village, o je veux que tu ne rentres que mri par l'ge et le
travail. J'ai choisi pour toi le mtier de typographe; ton instruction
te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi
prochain.

Une inquitude me prit.

--Et je reviendrai pouser Babet? demandai-je.

Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans rpondre directement:

--Le reste est  la volont du ciel, rpondit-il.

--Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bont. Oh! mon oncle,
faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle.

Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la valle que la lumire
inondait de plus en plus, chaude et dore.

--Voil l'esprance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean.
Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe
pas  l'automne; elle est toute  la joie de son sourire; elle
travaille, insouciante et courageuse. Elle espre.

Et nous revnmes  la cure, marchant lentement dans l'herbe que le
soleil avait sche, causant avec des attendrissements de notre
prochaine sparation. Le djeuner tait froid, comme je l'avais prvu;
mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque
fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon
coeur battait  m'touffer.

Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je
crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait
raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon,
il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rvais ma vie.
Enfonc dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute
de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse nergique de
la terre avait pntr dans ma poitrine, que j'appuyais fortement
contre la mre commune, et je m'imaginais par instants tre un des
saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dner.
Mon oncle comprit sans doute les penses qui m'touffaient, car il
feignit de ne pas remarquer mon peu d'apptit. Ds qu'il me fut permis
de me lever, je me htai de retourner respirer l'air libre du dehors.

Un vent frais montait de la rivire, dont j'entendais au loin les
clapotements sourds. Une lumire veloute tombait du ciel. La valle
s'tendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente.
Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frmissement
passionn, comme un large battement d'ailes, qui aurait pass sur ma
tte. Des odeurs poignantes montaient avec la fracheur de l'herbe.

J'tais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle
venait  la cure, et j'allai m'embusquer derrire une haie. Je n'avais
plus mes timidits du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre
l, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon dpart.

Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avanai sans bruit.
Puis,  voix basse:

--Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici.

Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur.
Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effraye encore, ce qui
m'tonna profondment.

--C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous l? que
voulez-vous?

J'tais prs d'elle, je lui pris la main.

--Vous m'aimez bien, n'est-ce pas?

--Moi! qui vous a dit cela?

--Mon oncle Lazare.

Elle demeura atterre. Sa main se mit  trembler dans la mienne. Comme
elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous tions face 
face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le
souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La
fracheur, le silence frissonnant de la nuit, tranaient lentement
autour de dans.

--Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela...
Monsieur le cur a mal entendu... Par grce, laissez-moi, je suis
presse.

--Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et
que vous me promettiez de m'aimer toujours.

--Vous partez demain!

Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore
entendre sa voix alarme, pleine de dsolation et d'amour.

--Vous voyez bien, criai-je  mon tour, que mon oncle Lazare a dit la
vrit. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez,
Babet! Vos lvres, ce matin, l'avaient confi tout bas  mes doigts.

Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gard ma
premire causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet
m'couta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me
confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels,
des aveux nafs, des projets sans fin. Elle jura de n'pouser que moi,
je jurai de mriter sa main  force de travail et de tendresse. Il y
avait un grillon derrire la haie, qui accompagnait notre causerie de
son chant d'esprance, et toute la valle, chuchotant dans l'ombre,
prenait plaisir  nous entendre causer si doucement.

Nous nous sparmes en oubliant de nous embrasser.

Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais
quitte depuis une anne au moins. Cette journe si courte me
paraissait ternelle de bonheur. C'tait l ma journe de printemps,
la plus tide, la plus parfume de ma vie, celle dont le souvenir est
aujourd'hui la voix lointaine et mue de ma jeune saison.



II

T.


Ce jour-l, lorsque je m'veillai, vers trois heures du matin, j'tais
couch sur la terre dure, bris de lassitude, le visage couvert de
sueur. Une nuit de juillet, chaude et lourde, pesait sur ma poitrine.

Autour de moi, mes compagnons dormaient, envelopps dans leurs
capotes; ils tachaient de noir la terre grise, et la plaine obscure
haletait; il me semblait entendre la respiration forte d'une multitude
endormie. Des bruits perdus, des hennissements de chevaux, des chocs
d'armes, s'levaient dans le silence frissonnant.

Vers minuit, l'arme avait fait halte, et nous avions reu l'ordre de
nous coucher et de dormir. Depuis trois jours nous marchions, brls
par le soleil, aveugls par la poussire. L'ennemi tait enfin devant
nous, l-bas, sur les coteaux de l'horizon. Au petit jour, une
bataille dcisive devait tre livre.

Un accablement m'avait pris. Pendant trois heures, j'tais rest comme
cras, sans souffle et sans rves. L'excs mme de la fatigue venait
de me rveiller. Maintenant, couch sur le dos, les yeux grands
ouverts, je songeais en regardant la nuit, je songeais  cette
bataille,  cette tuerie que le soleil allait clairer. Depuis plus de
six ans, au premier coup de feu de chaque combat, je disais adieu 
mes chres affections,  Babet,  l'oncle Lazare. Et voil, un mois 
peine avant ma libration, qu'il me fallait leur dire adieu encore,
cette fois pour toujours peut-tre!

Puis mes penses s'adoucirent. Les yeux ferms, je vis Babet et mon
oncle Lazare. Comme il y avait longtemps que je ne les avais
embrasss! Je me souvenais du jour de notre sparation; mon oncle
pleurait d'tre pauvre, de me laisser partir ainsi, et Babet, le soir,
m'avait jur de m'attendre, de ne jamais aimer que moi. J'avais d
tout quitter, mon patron de Grenoble, mes amis de Dourgues. De loin en
loin, quelques lettres taient venues me dire qu'on m'aimait toujours,
que le bonheur m'attendait dans ma bien-aime valle. Et moi, j'allais
me battre, j'allais me faire tuer.

Je me mis  rver le retour. Je vis mon pauvre vieil oncle sur le
seuil de la cure, tendant vers moi ses bras tremblants; et, derrire
lui, il y avait Babet toute rouge, en larmes et souriante. Je me
jetais dans leurs bras, je les embrassais en balbutiant...

Brusquement, un roulement de tambour me ramena  la terrible ralit.
L'aube tait venue, la plaine grise s'largissait dans les vapeurs du
matin. Le sol s'anima, des formes vagues surgirent de toutes parts. Un
bruit grandissant emplit l'air; c'taient des appels de clairon, des
galops de chevaux, des roulements d'artillerie, des cris de
commandement. La guerre se dressait, menaante, au milieu de mon rve
de tendresse.

Je me levai pniblement; il me sembla que mes os taient rompus et que
ma tte allait se fendre. Je runis mes hommes  la hte; car je dois
vous dire que j'avais atteint le grade de sergent. Nous remes
bientt l'ordre de nous porter sur la gauche et d'occuper un petit
coteau qui dominait la plaine.

Comme nous tions prs de partir, le vaguemestre passa en courant, et
cria:

--Une lettre pour le sergent Gourdon!

Et il me remit une lettre froisse, macule, qui tranait depuis huit
jours peut-tre dans les sacs de cuir de l'administration des postes.
Je n'eus que le temps de reconnatre l'criture de mon oncle Lazare.

--En avant, marche! cria le commandant.

Il me fallut marcher. Pendant quelques secondes, je tins ma pauvre
lettre  la main, la dvorant des yeux; elle me brlait les doigts,
j'aurais donn tout au monde pour m'asseoir, pour pleurer  mon aise
en la lisant. Je dus me dcider  la glisser sous ma tunique, contre
mon coeur.

Jamais je n'avais prouv une angoisse pareille. Je me disais, pour me
consoler, ce que mon oncle m'avait rpt souvent: j'tais  l't de
ma vie,  l'heure de la lutte ardente, et il me fallait remplir
bravement mon devoir, si je voulais avoir un automne paisible et
fcond. Mais ces raisonnements m'exaspraient davantage; cette lettre,
qui venait me parler de bonheur, brlait mon coeur rvolt contre la
folie de la guerre. Et je ne pouvais mme la lire! J'allais mourir
peut-tre sans savoir ce qu'elle contenait, sans entendre une dernire
fois les bonnes paroles de mon oncle Lazare.

Nous tions arrivs sur le coteau. Nous devions attendre l l'ordre de
nous porter en avant. Le champ de bataille se trouvait merveilleusement
choisi pour s'gorger  l'aise. L'immense plaine s'tendait toute nue,
 plusieurs lieues, sans un arbre, sans une maison. Des haies, des
broussailles faisaient de maigres taches sur la blancheur du sol.
Jamais je n'ai revu une pareille campagne, une mer de poussire, un sol
crayeux, crev a et l, montrant ses entrailles brunes. Et jamais non
plus, je n'ai revu un ciel d'une puret si ardente, une si belle et si
chaude journe de juillet;  huit heures, l'air embras brlait dj
nos visages. O la splendide matine, et quelle plaine strile pour tuer
et mourir!

Depuis longtemps la fusillade clatait avec des bruits secs et
irrguliers, appuye de la voix grave du canon. Les ennemis, des
Autrichiens aux vtements blafards, avaient quitt les hauteurs, et la
plaine tait sillonne de longues files d'hommes qui me paraissaient
gros comme des insectes. On et dit une fourmilire en insurrection.
Des nuages de fume tranaient sur le champ de bataille. Par instants,
lorsque ces nuages se dchiraient, j'apercevais des soldats qui
fuyaient, pris d'une terreur panique. Il y avait ainsi des courants
d'effroi qui emportaient les hommes, des lans de honte et de courage
qui les amenaient sous les balles.

Je ne pouvais entendre les cris des blesss, ni voir couler le sang.
Je distinguais seulement, pareils  des points noirs, les morts que
les bataillons laissaient derrire eux. Je me mis  regarder avec
curiosit les mouvements des troupes, m'irritant contre la fume qui
me cachait une bonne moiti du spectacle, trouvant une sorte de
plaisir goste  me savoir en sret, tandis que les autres
mouraient.

Vers neuf heures, on nous fit avancer. Nous descendmes le coteau au
pas gymnastique, nous dirigeant vers le centre qui pliait. Le bruit
rgulier de nos pas me parut funbre. Les plus braves d'entre nous
haletaient, ples, les traits tirs.

Je me suis promis de dire la vrit. Aux premiers sifflements des
balles, le bataillon s'arrta brusquement, tent de fuir.

--En avant, en avant! criaient les chefs.

Mais nous tions clous au sol, baissant la tte, lorsqu'une balle
sifflait  nos oreilles. Ce mouvement est instinctif; si la honte ne
m'avait retenu, je me serais jet  plat ventre dans la poussire.

Devant nous, il y avait un grand rideau de fume que nous n'osions
franchir. Des clairs rouges traversaient cette fume. Et,
frmissants, nous n'avancions toujours pas. Mais les balles venaient
jusqu' nous; des soldats tombaient avec un hurlement. Les chefs
criaient plus haut:

--En avant, en avant!

Les rangs de derrire, qu'ils poussaient, nous foraient  marcher.
Alors, fermant les yeux, nous prmes un nouvel lan, nous entrmes
dans la fume.

Une rage furieuse s'tait empare de nous. Lorsque retentit le cri de:
Halte! nous emes peine  nous arrter. Ds qu'on reste immobile, la
peur revient, on a des envies de se sauver. La fusillade commena.
Nous tirions devant nous, sans viser, trouvant quelque soulagement 
envoyer des balles dans la fume. Je me rappelle que je lchais mes
coups de feu machinalement, les lvres serres, les yeux agrandis; je
n'avais plus peur, car,  vrai dire, je ne savais plus si j'existais.
La seule ide qui me battait dans la tte, tait que je tirerais
jusqu' ce que tout ft fini. Mon compagnon de gauche reut une balle
en plein visage et il tomba sur moi; je le repoussai brutalement,
essuyant ma joue qu'il avait inonde de sang. Et je me remis  tirer.

Je me souviens encore d'avoir vu notre colonel, M. de Montrevert,
ferme et droit sur son cheval, regardant tranquillement du ct de
l'ennemi. Cet homme me parut gigantesque. Il n'avait pas de fusil pour
se distraire, et sa poitrine s'talait toute large au-dessus de nous.
De temps  autre, il abaissait ses regards, il nous criait d'une voix
sche:

--Serrez les rangs, serrez les rangs!

Nous serrions les rangs comme des moutons, marchant sur les morts,
hbts, tirant toujours. Jusque-l, l'ennemi ne nous avait envoy que
des balles; un clat sourd se fit entendre, un boulet nous emporta
cinq hommes. Une batterie, qui devait tre en face de nous et que nous
ne pouvions voir, venait d'ouvrir son feu. Les boulets frappaient en
plein tas, presqu'au mme endroit, faisant une troue sanglante que
nous bouchions sans cesse, avec un enttement de brutes farouches.

--Serrez les rangs, serrez les rangs! rptait froidement le colonel.

Nous donnions de la chair humaine au canon. A chaque soldat qui
tombait, je faisais un pas de plus vers la mort, je me rapprochais de
l'endroit o les boulets ronflaient sourdement, crasant les hommes
dont le tour tait venu de mourir. Les cadavres s'amoncelaient  cette
place, et bientt les boulets ne frapprent plus que dans un tas de
chairs meurtries; des lambeaux de membres volaient,  chaque nouveau
coup de canon. Nous ne pouvions plus serrer les rangs.

Les soldats hurlaient, les chefs eux-mmes furent entrans.

--A la baonnette,  la baonnette!

Et, sous une pluie de balles, le bataillon courut avec rage au-devant
des boulets. Le rideau de fume se dchira; sur un petit monticule,
nous apermes la batterie ennemie rouge de flammes, qui faisait feu
sur nous de toutes les gueules de ses pices. Mais l'lan tait pris,
les boulets n'arrtaient que les morts.

Je courais  ct du colonel Montrevert, dont le cheval venait d'tre
tu, et qui se battait comme un simple soldat. Brusquement, je fus
foudroy; il me sembla que ma poitrine s'ouvrait et que mon paule
tait emporte. Un vent terrible me passa sur la face.

Et je tombai. Le colonel s'abattit  mon ct. Je me sentis mourir, je
songeai  mes chres affections, je m'vanouis en cherchant d'une main
dfaillante la lettre de mon oncle Lazare.

Lorsque je revins  moi, j'tais couch sur le flanc, dans la
poussire. Une stupeur profonde m'anantissait. Les yeux grands
ouverts, je regardais devant moi, sans rien voir; il me semblait que
je n'avais plus de membres et que mon cerveau tait vide. Je ne
souffrais pas, car la vie paraissait s'en tre alle de ma chair.

Un soleil lourd, implacable, tombait sur ma face comme du plomb fondu.
Je ne le sentais pas. Peu  peu la vie me revint; mes membres
devinrent plus lgers, mon paule seule resta broye par un poids
norme. Alors, avec l'instinct d'une bte blesse, je voulus me mettre
sur mon sant. Je poussai un cri de douleur et je retombai sur le sol.

Mais je vivais maintenant, je voyais, je comprenais. La plaine
s'largissait nue et dserte, toute blanche au grand soleil. Elle
talait sa dsolation sous la srnit ardente du ciel; des tas de
cadavres dormaient dans la chaleur, et les arbres abattus semblaient
d'autres morts qui schaient. Il n'y avait pas un souffle d'air. Un
silence effrayant sortait des tas de cadavres; puis, par instants, des
plaintes sourdes qui traversaient ce silence, lui donnaient un long
frisson. A l'horizon, sur les coteaux, de minces nuages de fume
tranaient, tachaient seuls de gris le bleu clatant du ciel. La
tuerie continuait sur les hauteurs.

Je pensai que nous tions vainqueurs, je gotai un plaisir goste 
me dire que je pourrais mourir en paix dans cette plaine dserte.
Autour de moi, la terre tait noire. En levant la tte, je vis, 
quelques mtres, la batterie ennemie sur laquelle nous nous tions
rus. La lutte avait d tre horrible; le monticule tait couvert de
corps hachs et dfigurs; le sang avait coul si abondamment, que la
poussire semblait un large tapis rouge. Au-dessus des cadavres, les
canons allongeaient leurs gueules sombres. Je frissonnai, en coutant
le silence de ces canons.

Alors, doucement, avec de prcautions infinies, je parvins  me mettre
sur le ventre. J'appuyai ma tte sur une grosse pierre tout
clabousse, et je tirai de ma poitrine la lettre de mon oncle Lazare.
Je la posai devant mes yeux; mes larmes m'empchaient de la lire.

Et le soleil me brlait le dos, des odeurs cres de sang me prenaient
 la gorge. Je sentais autour de moi la plaine navrante, j'tais comme
roidi par la rigidit des morts. C'tait dans le silence chaud et
nausabond du meurtre que mon pauvre coeur pleurait.

L'oncle Lazare m'crivait:

Mon cher enfant,

J'apprends que la guerre est dclare, et j'espre encore que tu
recevras ton cong avant l'ouverture de la campagne. Chaque matin, je
prie Dieu de t'pargner de nouveaux dangers; il m'exaucera, il voudra
bien que tu puisses un jour me fermer les yeux.

Ah! mon pauvre Jean, je deviens vieux, j'ai grand besoin de ton bras.
Depuis ton dpart, je ne sens plus  mon ct ta jeunesse qui me
rendait mes vingt ans. Te souviens-tu de nos promenades du matin dans
l'alle de chnes? Maintenant, je n'ose plus aller sous ces arbres; je
suis seul, j'ai peur. La Durance pleure. Viens vite me consoler,
apaiser mes inquitudes...

Les sanglots me suffoquaient, je ne pus continuer. A ce moment, un cri
dchirant se fit entendre  quelques pas de moi; je vis un soldat se
dresser brusquement, la face contracte; il leva les bras avec
angoisse, et s'abattit sur le sol, o il se tordit dans des
convulsions effroyables; puis, il ne bougea plus.

J'ai mis mon espoir en Dieu, continuait mon oncle, il te ramnera 
Dourgues sain et sauf, nous recommencerons notre douce vie. Laisse-moi
rver tout haut, te dire mes projets d'avenir. Tu n'iras plus 
Grenoble, tu resteras prs de moi; je ferai de mon enfant un fils de
la terre, un paysan qui vivra gaiement au milieu des travaux de la
campagne.

Et moi, je me retirerai dans ta ferme. Mes mains tremblantes ne
pourront bientt plus tenir l'hostie. Je ne demande au ciel que deux
annes d'une pareille existence. Ce sera la rcompense des quelques
bonnes oeuvres que j'ai pu faire. Alors tu me conduiras parfois dans
les sentiers de notre chre valle, o chaque rocher, chaque haie me
rappellera ta jeunesse que j'ai tant aime...

Je dus m'arrter de nouveau. J'prouvai  l'paule une douleur si
vive, que je faillis m'vanouir une seconde fois. Une inquitude
terrible venait de me prendre; il me semblait que le bruit de la
fusillade se rapprochait, et je me disais avec terreur que notre arme
reculait peut-tre, que dans sa fuite elle allait descendre me passer
sur le corps. Mais je ne voyais toujours que les minces nuages de
fume qui tranaient sur les coteaux.

Mon oncle Lazare ajoutait:

Et nous serons trois  nous aimer. Ah! mon bien-aim Jean, comme tu
as eu raison de lui donner  boire, un matin, au bord de la Durance.
Moi, je redoutais Babet, j'tais de mchante humeur, et maintenant je
suis jaloux, car je vois bien que jamais je ne pourrais t'aimer autant
qu'elle t'aime. Dites-lui, me rptait-elle hier en rougissant, que
s'il se fait tuer, j'irai me jeter dans la rivire,  l'endroit o il
m'a donn  boire.

Pour l'amour de Dieu! mnage ta vie. Il est des choses que je ne puis
comprendre, mais je sens bien que le bonheur t'attend ici. J'appelle
dj Babet ma fille; je la vois  ton bras, dans l'glise, lorsque je
bnirai votre union. Je veux que ce soit l ma dernire messe.

Babet est une grande et belle fille maintenant. Elle t'aidera dans
tes travaux...

Le bruit de la fusillade s'tait loign. Je pleurais des larmes
douces. Il y avait des plaintes sourdes parmi les soldats qui rlaient
entre les roues des canons. J'en apercevais un qui faisait des efforts
pour se dbarrasser d'un de ses camarades, bless comme lui, dont le
corps lui crasait la poitrine; et, comme ce bless se dballait en se
plaignant, le soldat le repoussa brutalement, le fit rouler sur la
pente du monticule, o le misrable hurla de douleur. A ce
gmissement, une rumeur monta de l'entassement des cadavres. Le
soleil, qui baissait, avait des rayons d'un blond fauve. Le bleu du
ciel tait plus doux.

J'achevai la lettre de mon oncle Lazare.

Je voulais simplement, disait-il encore, te donner de nos nouvelles,
te supplier de venir au plus tt nous rendre heureux. Et voil que je
pleure, que je bavarde comme un vieil enfant. Espre, mon pauvre Jean,
je prie, et Dieu est bon.

Rponds-moi vite, fixe-moi, s'il est possible, l'poque de ton
retour. Nous comptons les semaines, Babet et moi. A bientt, bonne
esprance.

L'poque de mon retour!... Je baisai la lettre en sanglotant, je crus
un instant que j'embrassais Babet et mon oncle. Jamais, sans doute, je
ne les reverrais. J'allais mourir comme un chien, dans la poussire,
sous le soleil de plomb. Et c'tait dans cette plaine dsole, au
milieu de rles d'agonie, que mes chres affections me disaient adieu.
Un silence bourdonnant m'emplissait les oreilles; je regardais la
terre blanche tache de sang, qui s'tendait dserte jusqu'aux lignes
grises de l'horizon. Je rptais: Il faut mourir. Alors, je fermai
les yeux, j'voquai le souvenir de Babet et de mon oncle Lazare.

Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence
douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes
coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars
que me donnait la fivre, j'entendais un rle pareil  la plainte
continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'veillais, je
regardais le ciel avec tonnement.

Je compris enfin que c'tait M. de Montrevert, gisant  quelques pas,
qui rlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il tait couch la face contre
terre, les bras carts. Cet homme avait t bon pour moi; je me dis
que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et
je me mis  ramper doucement vers lui.

Deux cadavres nous sparaient. J'eus un instant la pense de passer
sur le ventre de ces morts pour abrger le chemin; car,  chaque
mouvement, mon paule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai
pas. J'avanai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus
arriv auprs du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me
sembla que j'tais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette
mort partage ne m'pouvantait plus.

Je voulais qu'il vt le soleil, je le retournai le plus dlicatement
possible. Quand les rayons tombrent sur son visage, il souffla
fortement; il ouvrit les yeux. Pench sur lui, j'essayai de lui
sourire. Il abaissa de nouveau les paupires;  ses lvres qui
tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances.

--C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille
est-elle gagne?

--Je le crois, colonel, lui rpondis-je.

Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me
regardant:

--O tes-vous bless? me demanda-t-il.

--A l'paule... Et vous, colonel?

--Je dois avoir le coude broy... Je me rappelle, c'est le mme boulet
qui nous a arrangs comme cela, mon garon.

Il fit un effort pour se remettre sur son sant.

--Ah! a, dit-il avec une gaiet brusque, nous n'allons pas coucher
ici?

Vous ne sauriez croire combien cette bonhomie courageuse me donna des
forces et de l'espoir. Je me sentais tout autre depuis que nous tions
deux  lutter contre la mort.

--Attendez, m'criai-je, je vais bander votre bras avec mon mouchoir,
et nous tcherons de nous porter l'un l'autre jusqu' la prochaine
ambulance.

--C'est a, mon garon... Ne serrez pas trop fort... Maintenant,
prenons-nous chacun par notre bonne main et essayons de nous lever.

Nous nous levmes en chancelant. Nous avions perdu beaucoup de sang;
nos ttes tournaient, nos jambes se drobaient. On nous aurait pris
pour des hommes ivres, trbuchant, nous soutenant, nous poussant,
faisant des dtours pour viter les morts. Le soleil se couchait dans
une lueur rose, et nos ombres gigantesques dansaient bizarrement sur
le champ de bataille. C'tait la fin d'un beau jour.

Le colonel plaisantait; des frissons crispaient ses lvres, ses rires
ressemblaient  des sanglots. Je sentais bien que nous allions tomber
dans un coin pour ne plus nous relever. Par instants, des vertiges
nous prenaient, nous tions obligs de nous arrter, fermant les yeux.
Au fond de la plaine, les ambulances faisaient de petites taches
grises sur la terre sombre.

Nous heurtmes un gros caillou, et nous fmes renverss l'un sur
l'autre. Le colonel jura comme un paen. Nous essaymes de marcher 
quatre pattes, en nous accrochant aux ronces. Nous fmes ainsi, sur
les genoux, une centaine de mtres. Mais nos genoux saignaient.

--J'en ai assez, dit le colonel en se couchant; on viendra me ramasser
si l'on veut. Dormons.

J'eus encore la force de me dresser  demi et de crier de tout le
souffle qui me restait. Des hommes passaient au loin, ramassant les
blesss; ils accoururent, ils nous couchrent cte  cte sur une
civire.

--Mon camarade, me dit le colonel pendant le trajet, la mort ne veut
pas de nous. Je vous dois la vie, je m'acquitterai de ma dette, le
jour o vous aurez besoin de moi... Donnez-moi votre main.

Je mis ma main dans la sienne, et c'est ainsi que nous arrivmes aux
ambulances. On avait allum des torches; les chirurgiens coupaient et
sciaient, au milieu de hurlements pouvantables; une odeur fade
s'exhalait des linges ensanglants, tandis que les torches jetaient
dans les cuvettes des moires d'un rose sombre.

Le colonel supporta courageusement l'amputation de son bras; je vis
seulement ses lvres blanchir et ses yeux se voiler. Quand mon tour
fut venu, un chirurgien me visita l'paule.

--C'est un boulet qui vous a fait cela, dit-il, deux centimtres plus
bas, et vous aviez l'paule emporte. La chair seule a t meurtrie.

Et, comme je demandais  l'aide qui me pansait si ma blessure tait
grave:

--Grave! me rpondit-il en riant, vous en avez pour trois semaines 
garder le lit et  vous refaire du sang.

Je me tournai contre le mur, ne voulant pas laisser voir mes larmes.
Et j'aperus des yeux du coeur Babet et mon oncle Lazare qui me
tendaient les bras. J'en avais fini avec les luttes sanglantes de ma
journe d't.

III

AUTOMNE.

Il y avait prs de quinze ans que j'avais pous Babet dans la petite
glise de mon oncle Lazare. Nous avions demand le bonheur  notre
chre valle. Je m'tais fait cultivateur; la Durance, ma premire
amante, tait maintenant pour moi une bonne mre qui semblait se
plaire  rendre mes champs gras et fertiles. Peu  peu, appliquant les
mthodes nouvelles de culture, je devenais un des plus riches
propritaires du pays.

A la mort des parents de ma femme, nous avions achet l'alle de
chnes et les prairies qui s'tendaient le long de la rivire. J'avais
fait btir sur ce terrain une habitation modeste qu'il nous fallut
bientt agrandir; chaque anne, je trouvais moyen d'arrondir nos
terres de quelque champ voisin, et nos greniers taient trop troits
pour nos moissons.

Ces quinze premires annes furent simples et heureuses. Elles
s'coulrent dans une joie sereine, et elles n'ont laiss en moi que
le souvenir vague d'un bonheur calme et continu. Mon oncle Lazare
avait ralis son rve en se retirant chez nous; son grand ge ne lui
permettait mme plus de lire chaque matin son brviaire; il regrettait
parfois sa chre glise, il se consolait en allant rendre visite au
jeune vicaire qui l'avait remplac. Ds le lever du soleil, il
descendait de la petite chambre qu'il occupait, et souvent il
m'accompagnait aux champs, se plaisant au grand air, retrouvant une
jeunesse au milieu des senteurs fortes de la campagne.

Une seule tristesse nous faisait soupirer parfois. Dans la fcondit
qui nous entourait, Babet restait strile. Bien que nous fussions
trois  nous aimer, certains jours, nous nous trouvions trop seuls:
nous aurions voulu avoir dans nos jambes une tte blonde qui nous et
tourments et caresss.

L'oncle Lazare avait une peur terrible de mourir avant d'tre
grand-oncle. Il tait redevenu enfant, il se dsolait de ce que Babet
ne lui donnait pas un camarade qui aurait jou avec lui. Le jour o ma
femme nous confia en hsitant que nous allions sans doute tre bientt
quatre, je vis le cher oncle tout ple, se retenant pour ne pas
pleurer. Il nous embrassa, songeant dj au baptme, parlant de
l'enfant comme s'il tait g de trois ou quatre ans.

Et les mois passrent dans une tendresse recueillie. Nous parlions bas
entre nous, attendant quelqu'un. Je n'aimais plus Babet, je l'adorais
 mains jointes, je l'adorais pour deux, pour elle et pour le petit.

Le grand jour approchait. J'avais fait venir de Grenoble une
sage-femme qui ne quittait plus la ferme. L'oncle tait dans des
transes horribles; il n'entendait rien  de pareilles aventures, il
alla jusqu' me dire qu'il avait eu tort de se faire prtre et qu'il
regrettait beaucoup de n'tre pas mdecin.

Un matin de septembre, vers six heures, j'entrai dans la chambre de ma
chre Babet qui sommeillait encore. Son visage souriant reposait
paisiblement sur la toile blanche de l'oreiller. Je me penchai,
retenant mon souffle. Le ciel me comblait de ses biens. Je songeai
tout  coup  cette journe d't o je rlais dans la poussire, et
je sentis en mme temps, autour de moi, le bien-tre du travail, la
paix du bonheur. Ma brave femme dormait, toute rose, au milieu de son
grand lit; tandis que la chambre entire me rappelait nos quinze
annes de tendresse.

J'embrassai doucement Babet sur les lvres. Elle ouvrit les yeux, me
sourit, sans parler. J'avais des envies folles de la prendre dans mes
bras, de la serrer contre mon coeur; mais, depuis quelque temps,
j'osais  peine lui presser la main, tant elle me semblait fragile et
sacre.

Je m'assis sur le bord de la couche, et,  voix basse:

--Est-ce pour aujourd'hui? lui demandai-je.

--Non, je ne crois pas, me rpondit-elle... Je rvais que j'avais un
garon: il tait dj trs-grand et portait d'adorables petites
moustaches noires... L'oncle Lazare me disait hier qu'il l'avait aussi
vu en rve.

Je commis une grosse maladresse.

--Je connais l'enfant mieux que vous, repris-je. Je le vois chaque
nuit. C'est une fille...

Et comme Babet se tournait vers la muraille, prs de pleurer, je
compris ma btise, je me htai d'ajouter:

--Quand je dis une fille... je ne suis pas bien sr. Je vois l'enfant
tout petit, avec une longue robe blanche... C'est certainement un
garon.

Babet m'embrassa pour cette bonne parole.

--Va surveiller les vendanges, reprit-elle. Je me sens calme, ce
matin.

--Tu me ferais prvenir s'il arrivait quelque chose?

--Oui, oui... Je suis trs-lasse. Je vais encore dormir. Tu ne m'en
veux pas de ma paresse?...

Et Babet ferma les yeux, languissante et attendrie. Je restai pench
sur elle, recevant au visage le souffle tide de ses lvres. Elle
s'endormit peu  peu, sans cesser de sourire. Alors, je dgageai ma
main de la sienne avec des prcautions infinies; je travaillai pendant
cinq minutes pour mener  bien cette besogne dlicate. Puis, je posai
sur son front un baiser qu'elle ne sentit pas, et je me retirai,
palpitant, le coeur dbordant d'amour.

Je trouvai, en bas, dans la cour, mon oncle Lazare qui regardait avec
inquitude la fentre de la chambre de Babet. Ds qu'il m'aperut:

--Eh bien! me demanda-t-il, est-ce pour aujourd'hui?

Depuis un mois il m'adressait rgulirement cette question chaque
matin.

--Il parat que non, lui rpondis-je. Venez-vous avec moi voir
vendanger?

Il alla chercher sa canne, et nous descendmes l'alle de chnes.
Lorsque nous fmes au bout de l'alle, sur cette terrasse qui dominait
la Durance, nous nous arrtmes tous deux, regardant la valle.

De petits nuages blancs frissonnaient dans le ciel ple. Le soleil
avait des rayons blonds qui jetaient comme une poussire d'or sur la
campagne, dont la nappe jaune s'tendait toute mre, n'ayant plus les
lumires ni les ombres nergiques de l't. Les feuillages doraient,
par larges plaques, la terre noire. La rivire coulait plus lente,
lasse d'avoir fcond les champs pendant une saison. Et la valle
restait calme et forte. Elle portait dj les premires rides de
l'hiver, mais son flanc gardait la chaleur de ses derniers
enfantements, talant ses formes amples, dpouille des herbes folles
du printemps, plus orgueilleusement belle de cette seconde jeunesse de
la femme qui a fait oeuvre de vie.

Mon oncle Lazare resta silencieux; puis, se tournant vers moi:

--Te souviens-tu? Jean, me dit-il, il y a plus de vingt ans, je t'ai
conduit ici par une jeune matine de mai. Ce jour-l, je t'ai montr
la valle prise d'une activit folle, travaillant aux fruits de
l'automne. Regarde: la valle vient encore une fois d'achever son
travail.

--Je me souviens, cher oncle, rpondis-je. J'avais grand'peur ce
jour-l; mais vous tiez bon, et votre leon fut convaincante. Je vous
dois toutes mes joies.

--Oui, tu en es  l'automne, tu as travaill et tu rcoltes. L'homme,
mon enfant, a t cr  l'image de la terre. Et, comme la mre
commune, nous sommes ternels: les feuilles vertes renaissent chaque
anne des feuilles sches; moi, je renais en toi, et toi, tu renatras
dans tes enfants. Je te dis cela pour que la vieillesse ne t'effraye
pas, pour que tu saches mourir en paix, comme meurt cette verdure, qui
repoussera de ses propres germes au printemps prochain.

J'coutais mon oncle, et je songeais  Babet, qui dormait dans son
grand lit de toile blanche. La chre crature allait enfanter, 
l'image de ce sol puissant qui nous avait donn la fortune. Elle aussi
en tait  l'automne: elle avait le sourire fort, l'ampleur sereine de
la valle. Je croyais la voir sous le soleil blond, lasse et heureuse,
trouvant une gnreuse volupt  tre mre. Et je ne savais plus si
mon oncle Lazare me parlait de ma chre valle ou de ma chre Babet.

Nous montmes lentement sur les coteaux. En bas, le long de la
Durance, taient les prairies, de larges tapis d'un vert cru; puis
venaient des terres jaunes que, a et l, les oliviers gristres et
les maigres amandiers coupaient en alles largement espaces; puis,
tout en haut, se trouvaient les vignes, des souches puissantes dont
les ceps tranaient sur le sol.

Dans le midi de la France, on traite la vigne en rude commre, et non
en dlicate demoiselle, comme dans le nord. Elle pousse un peu 
l'aventure, selon le bon plaisir de la pluie et du soleil. Les
souches, alignes sur deux rangs, en longues files, jettent autour
d'elles des jets d'une verdure sombre. Dans les intervalles, on sme
du bl ou de l'avoine. Un vignoble ressemble  une immense pice
d'toffe raye, faite de la bande verte des pampres et du ruban jaune
des chaumes.

Des hommes et des femmes, accroupis dans les vignes, coupaient les
grappes de raisin, qu'ils jetaient ensuite au fond de grands paniers.
Nous marchions lentement, mon oncle et moi, le long des alles de
chaume. Lorsque nous passions, les vendangeurs tournaient la tte et
nous saluaient. Mon oncle s'arrtait parfois pour causer avec les plus
vieux des travailleurs.

--H! pre Andr, disait-il, le raisin est-il bien mr, le vin
sera-t-il bon, cette anne?

Et les paysans, levant leurs bras nus, montraient au soleil de longues
grappes d'un noir d'encre, dont les grains presss semblaient clater
d'abondance et de force.

--Voyez, monsieur le cur, criaient-ils, ce sont l les petites. Il y
en a qui psent plusieurs livres. Voici dix ans que nous n'avions eu
une pareille besogne.

Puis, ils rentraient dans les feuilles. Leurs vestes brunes faisaient
des taches sur la verdure. Et les femmes, nu-tte, ayant au cou un
mince fichu bleu, se courbaient en chantant. Il y avait des enfants
qui se roulaient au soleil, dans les chaumes, poussant des rires
aigus, gayant de leur turbulence l'atelier en plein air. Au bord du
champ, de grosses charrettes immobiles attendaient le raisin; elles se
dtachaient sur le ciel clair, tandis que des hommes allaient et
venaient sans cesse, portant les paniers pleins, rapportant les
paniers vides.

Je l'avoue, au milieu de ce champ, il me vint des penses d'orgueil.
J'entendais la terre enfanter sous mes pas; la vie mre et
toute-puissante coulait dans les veines de la vigne, et chargeait
l'air de souffles larges. Un sang chaud battait dans ma chair, j'tais
comme soulev par la fcondation qui dbordait du sol et qui montait
en moi. Le labeur de ce peuple d'ouvriers tait mon oeuvre, ces vignes
taient mes enfants; cette campagne entire devenait ma famille
plantureuse et obissante. J'avais plaisir  sentir mes pieds
s'enfoncer dans la terre grasse.

Alors, j'embrassai d'un coup d'oeil les terrains qui descendaient
jusqu' la Durance, et je possdai ces vignobles, ces prs, ces
chaumes, ces oliviers. La maison blanchissait  ct de l'alle de
chnes; la rivire semblait une frange d'argent pose au bord du grand
manteau vert de mes pturages. Je crus un instant que ma taille
grandissait, qu'en tendant les bras, j'allais pouvoir serrer contre
ma poitrine la proprit entire, les arbres et les prairies, la
maison et les terres laboures.

Et comme je regardais, je vis, dans l'troit sentier qui montait le
coteau, une de nos servantes courant  perdre haleine. Elle se
heurtait aux cailloux, emporte par son lan, agitant les deux bras,
nous appelant de ses gestes perdus. Une motion inexprimable me prit
 la gorge.

--Mon oncle, mon oncle! criai-je, voyez donc courir Marguerite... Je
crois que c'est pour aujourd'hui.

Mon oncle Lazare devint tout ple. La servante tait enfin arrive sur
le plateau; elle venait  nous, en sautant par-dessus les vignes.
Quand elle fut devant moi, l'haleine lui manqua; elle touffait,
appuyant les mains sur sa poitrine.

--Parlez donc! lui dis-je. Qu'arrive-t-il?

Elle poussa un gros soupir, fit aller les mains, put enfin prononcer
ce seul mot:

--Madame...

Je n'attendis pas davantage.

--Venez, venez vite, oncle Lazare! Ah! ma pauvre et chre Babet!

Et je descendis le sentier, lanc  me briser les os. Les vendangeurs,
qui s'taient mis debout, me regardaient courir en souriant. L'oncle
Lazare, ne pouvant me rejoindre, agitait sa canne avec dsespoir.

--H! Jean, que diable! criait-il, attends-moi. je ne veux pas arriver
le dernier.

Mais je n'entendais plus l'oncle Lazare, je courais toujours.

J'arrivai  la ferme, haletant, plein de terreur et d'esprance. Je
montai rapidement l'escalier, je frappai du poing  la porte de Babet,
riant, pleurant, la tte perdue. La sage-femme entrebilla la porte,
pour me dire d'un ton fch de ne point faire tant de bruit. Je
demeurai dsespr et honteux.

--Vous ne pouvez entrer, ajouta-t-elle. Allez attendre dans la cour.

Et comme je ne bougeais pas:

--Tout va bien, continua la sage-femme. Je vous appellerai.

La porte se referma. Je restai droit devant elle, ne me dcidant pas 
descendre. J'entendais Babet se plaindre d'une voix brise. Et, comme
j'tais l, elle poussa un cri dchirant qui me frappa comme une balle
en pleine poitrine. Il me prit une envie irrsistible d'enfoncer la
porte d'un coup d'paule. Pour ne pas cder  cette envie, je mis les
mains  mes oreilles, je me prcipitai follement dans l'escalier.

Je trouvai dans la cour mon oncle Lazare qui arrivait tout essouffl.
Le cher homme fut oblig de s'asseoir sur la margelle du puits.

--Eh bien! me demanda-t-il, o est l'enfant?

--Je ne sais pas, rpondis-je; on m'a mis  la porte... Babet souffre
et pleure.

Nous nous regardmes, n'osant prononcer une parole. Nous tendions
l'oreille avec angoisse, nous ne quittions pas des yeux la fentre de
Babet, cherchant  voir au travers des petits rideaux blancs. L'oncle,
tremblant, restait immobile, les deux mains appuyes fortement sur sa
canne; moi, pris de fivre, je marchais devant lui  grands pas. Par
moments, nous changions des sourires inquiets.

Les charrettes des vendangeurs arrivaient une  une. Les paniers de
raisin taient poss contre un des murs de la cour, et des hommes, les
jambes nues, foulaient les grappes sous leurs pieds, dans des auges de
bois. Les mulets hennissaient, les charretiers juraient, tandis que le
vin tombait avec des bruits sourds au fond de la cuve. Des odeurs
cres montaient dans l'air tide.

Et j'allais toujours de long en large, comme gris par ces odeurs. Ma
pauvre tte clatait, je songeais  Babet, en regardant couler le sang
du raisin. Je me disais avec une joie toute physique que mon enfant
naissait  l'poque fconde de la vendange, dans les senteurs du vin
nouveau.

L'impatience me torturait, je montai de nouveau. Mais je n'osai
frapper, je collai mon oreille contre le bois de la porte, et
j'entendis les plaintes de Babet, qui sanglotait tout bas. Alors le
coeur me manqua, je maudis la souffrance. L'oncle Lazare, qui tait
doucement mont derrire moi, dut me ramener dans la cour. Il voulut
me distraire, il me dit que le vin serait excellent; mais il parlait
sans s'couter lui-mme. Et, par instants, nous nous taisions tous
deux, coutant avec anxit une plainte plus prolonge de Babet.

Peu  peu, les cris s'adoucirent, ce ne fut plus qu'un murmure
douloureux, une voix d'enfant qui s'endort en pleurant. Puis, un grand
silence se fit. Bientt ce silence me causa une pouvante indicible.
La maison me paraissait vide, maintenant que Babet ne sanglotait plus.
J'allais monter, lorsque la sage-femme ouvrit sans bruit la fentre.
Elle se pencha, et, me faisant signe de la main:

--Venez, me dit-elle.

Je montai lentement, gotant des joies plus profondes  chaque marche.
Mon oncle Lazare frappait dj  la porte, que j'tais encore au
milieu de l'escalier, prenant une sorte de plaisir trange  retarder
le moment o j'embrasserais ma femme.

Sur le seuil je m'arrtai, le coeur battant  grands coups. Mon oncle
tait pench sur le berceau. Babet, toute blanche, les yeux ferms,
semblait dormir. J'oubliai l'enfant, j'allai droit  Babet, je pris sa
chre tte entre mes mains. Les larmes n'avaient pas sch sur ses
joues, et ses lvres, encore frmissantes, souriaient, trempes de
pleurs. Elle leva paresseusement les paupires. Elle ne me parla pas,
mais je l'entendis me dire: J'ai bien souffert, mon brave Jean, mais
j'tais si heureuse de souffrir! Je te sentais en moi.

Alors, je me penchai, je baisai les yeux de Babet, je bus ses larmes.
Elle riait doucement, elle s'abandonnait avec une langueur caressante.
La fatigue la tenait endolorie. Elle dgagea lentement ses mains du
drap de lit, et, me prenant par le cou, approchant sa bouche de mon
oreille:

--C'est un garon, murmura-t-elle d'une voix faible, avec un air de
triomphe.

Ce furent l les premiers mots qu'elle pronona aprs la terrible
crise qui venait de la secouer.

--Je savais bien que ce serait un garon, continua-t-elle, je voyais
l'enfant chaque nuit... Donne-le moi, couche-le  mon ct.

Je me tournai, et je vis la sage-femme et mon oncle se quereller. La
sage-femme avait toutes les peines du monde  empcher l'oncle Lazare
de prendre le petit entre ses bras. Il voulait le bercer.

Je regardai l'enfant que la mre m'avait fait oublier. Il tait tout
rose. Babet disait avec conviction qu'il me ressemblait; la sage-femme
trouvait qu'il avait les yeux de sa mre; moi je ne savais pas,
j'tais mu jusqu'aux larmes, j'embrassai le cher petit comme du pain,
croyant encore embrasser Babet.

Je posai l'enfant sur le lit. Il poussait des cris continus qui nous
semblaient tre une musique cleste. Je m'assis sur le bord de la
couche, mon oncle se mit dans un grand fauteuil, et Babet, lasse et
sereine, couverte jusqu'au menton, resta les paupires leves, les
yeux souriants.

La fentre tait ouverte toute grande. L'odeur du raisin entrait avec
les tideurs de la douce aprs-midi d'automne. On entendait les
pitinements des vendangeurs, les secousses des charrettes, les
claquements des fouets; par moments, montait la chanson aigu d'une
servante qui traversait la cour. Tous ces bruits s'adoucissaient dans
la srnit de cette chambre, encore mue des sanglots de Babet. Et la
fentre taillait en plein ciel et en pleine campagne une large bande
de paysage. Nous apercevions l'alle de chnes dans sa longueur; puis
la Durance, comme un ruban de satin blanc, passait au milieu de l'or
et de la pourpre des feuillages; tandis que, au-dessus de ce coin de
terre, un ciel ple, bleu et rose, creusait ses limpides profondeurs.

C'est dans le calme de cet horizon, dans les exhalaisons de la cuve,
dans les joies du travail et de l'enfantement, que nous causions tous
trois, Babet, l'oncle Lazare et moi, en regardant le cher petit
nouveau-n.

--Oncle Lazare, disait Babet, quel nom donnerez-vous  l'enfant?

--La mre de Jean s'appelait Jacqueline, rpondit l'oncle, je nommerai
l'enfant Jacques.

--Jacques, Jacques, rpta Babet... Oui, c'est un joli nom... Et,
dites-moi, que ferons-nous de ce petit homme: un cur ou un soldat, un
monsieur ou un paysan?

Je me mis  rire.

--Nous avons le temps de songer  cela, lui dis-je.

--Mais non, reprit Babet presque fche, il grandira vite. Vois comme
il est fort. Ses yeux parlent dj.

Mon oncle Lazare pensait absolument comme ma femme. Il reprit d'un ton
grave:

--N'en faites ni un prtre ni un soldat,  moins que le garon n'ait
une vocation irrsistible... En faire un monsieur, cela est grave...

Babet, anxieuse, me regardait. La chre femme n'avait pas un brin
d'orgueil pour elle; mais, comme toutes les mres, elle et voulu tre
humble et fire devant son fils. J'aurais jur qu'elle le voyait dj
notaire ou mdecin. Je l'embrassai, je lui dis doucement:

--Je dsire que l'enfant habite notre chre valle. Un jour, il
trouvera, au bord de la Durance, une Babet de seize ans,  laquelle il
offrira  boire. Souviens-toi, mon amie... La campagne nous a donn la
paix: notre fils sera paysan comme nous, heureux comme nous.

Babet, tout mue, m'embrassa  son tour. Elle regarda par la fentre
les feuillages et la rivire, les prairies et le ciel; puis, en
souriant:

--Tu as raison, Jean, me dit-elle. Ce pays a t bon pour nous, il le
sera pour notre petit Jacques... Oncle Lazare, vous serez le parrain
d'un fermier.

L'oncle Lazare, approuva de la tte, d'un signe las et affectueux.
Depuis un instant, je l'examinais, et je voyais ses yeux se voiler,
ses lvres plir. Renvers dans le fauteuil, en face de la fentre
ouverte, il avait pos ses mains blanches sur ses genoux, il regardait
fixement le ciel d'un air d'extase recueillie.

Je fus pris d'inquitude.

--Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?...
Rpondez, par grce.

Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus
bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible:

--Je suis bris, dit-il. A mon ge, le bonheur est mortel... Ne faites
pas de bruit... Il me semble que ma chair est devenue toute lgre: je
ne sens plus mes jambes ni mes bras.

Babet, effraye, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis 
genoux devant lui, le contemplant avec anxit. Lui, souriait.

--Ne vous pouvantez pas, reprit-il. Je n'prouve aucune souffrance;
une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un
sommeil juste et bon... Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je
remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du
coteau, l'enfant m'a donn trop de joie.

Et comme nous comprenions, comme nous clations en sanglots, l'oncle
Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel:

--Ne gtez pas ma joie, je vous en supplie... Si vous saviez combien
je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais
je n'ai os rver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont
l,  mes cts... Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle
soire.

Le soleil se couchait derrire l'alle de chnes. Les rayons obliques
jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de
vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une srnit
vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce
silence attendri, de ce coucher de soleil, apais, entrant par la
fentre ouverte. Il s'teignait lentement, comme ces lueurs lgres
qui plissaient sur les hautes branches.

--Ah! ma bonne valle, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux...
J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire.

Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si
sainte. Babet priait  voix basse. L'enfant jetait toujours de lgers
cris.

Mon oncle Lazare entendit ces cris, dans le rve de son agonie. Il
essaya de se tourner vers Babet, et, souriant encore:

-J'ai vu l'enfant, dit-il, je meurs bien heureux.

Alors, il regarda le ciel ple, la campagne blonde, et, renversant la
tte, il poussa un faible soupir. Aucun frisson ne secoua le corps de
l'oncle Lazare; il entra dans la mort comme on entre dans le sommeil.

Une telle douceur s'tait faite en nous, que nous restmes muets, sans
larmes. Nous n'prouvions qu'une tristesse sereine en face de tant de
simplicit dans la mort. Le crpuscule tombait, les adieux de l'oncle
Lazare nous laissaient confiants, ainsi que les adieux du soleil qui
meurt le soir pour renatre le matin.

Telle fut ma journe d'automne, qui me donna un fils et qui emporta
mon oncle Lazare dans la paix du crpuscule.



IV

HIVER.


Janvier a de sinistres matines, qui glacent le coeur. Au rveil, ce
jour-l, je fus pris d'une inquitude vague. Pendant la nuit, le dgel
tait venu, et, lorsque, du seuil de la porte, je regardai la
campagne, elle m'apparut comme un immense haillon d'un gris sale,
souill de boue, trou de dchirures.

Un rideau de brouillard cachait les horizons. Dans ce brouillard, les
chnes de l'alle dressaient lugubrement leurs bras noirs, pareils 
une range de spectres gardant l'abme de vapeur qui se creusait
derrire eux. Les terres taient dfonces, couvertes de flaques
d'eau, le long desquelles tranaient des lambeaux de neige salie. Au
loin, la grande voix de la Durance s'enflait.

L'hiver est d'une vigueur saine, lorsque le ciel est clair et que la
terre est dure. L'air pince les oreilles, on marche gaillardement dans
les sentiers gels qui sonnent sous les pas avec des bruits d'argent.
Les champs s'largissent, propres et nets, blancs de glace, jaunes de
soleil. Mais je ne sais rien de plus attristant que ces temps fades de
dgel; je hais les brouillards dont l'humidit pse aux paules.

Je frissonnai devant ce ciel cuivr; je me htai de rentrer, dcid 
ne point aller aux champs, ce jour-l. Il ne manquait pas de travail
dans l'intrieur de la ferme.

Jacques tait lev depuis longtemps. Je l'entendais siffler sous un
hangar, o il donnait un coup de main  des hommes qui enlevaient des
sacs de bl. Le garon avait dj dix-huit ans; c'tait un grand
gaillard, aux bras forts. Il n'avait pas eu un oncle Lazare pour le
gter et lui apprendre le latin, il n'allait point rver sous les
saules de la rive. Jacques tait devenu un vrai paysan, un travailleur
infatigable, qui se fchait, lorsque je touchais  quelque chose, me
disant que je me faisais vieux et que je devais me reposer.

Et, comme je le regardais de loin, un tre doux et lger, qui me sauta
sur les paules, posa ses petites mains sur mes yeux, en me demandant:

--Qui est-ce?

Je me mis  rire.

--C'est, rpondis-je, la petite Marie, que sa mre vient d'habiller.

La chre fillette allait avoir dix ans, et, depuis dix ans, elle tait
la joie de la ferme. Venue la dernire,  une poque o nous
n'esprions plus avoir d'enfant, elle tait doublement aime. Sa sant
chancelante nous la rendait chre. On la traitait en demoiselle; sa
mre voulait absolument en faire une dame, et je n'avais pas le
courage de vouloir autre chose, tant la petite Marie tait mignonne,
dans ses belles jupes de soie ornes de rubans.

Marie n'tait pas descendue de mes paules.

--Maman, maman, criait-elle, viens donc voir; je joue au cheval.

Babet, qui entrait, eut un sourire. Ah! ma pauvre Babet, comme nous
tions vieux! Je me souviens que nous grelottions de lassitude, ce
jour-l, en nous regardant d'un air triste, lorsque nous tions seuls.
Nos enfants nous rendaient notre jeunesse.

Le djeuner fut silencieux. Nous avions t obligs d'allumer la
lampe. Les clarts rousses qui tranaient dans la pice, taient d'une
tristesse  mourir.

--Bah! disait Jacques, il vaut mieux cette pluie tide qu'un grand
froid qui glerait nos oliviers et nos vignes.

Et il essayait de plaisanter. Mais il tait inquiet comme nous, sans
savoir pourquoi. Babet avait fait de mauvais rves. Nous coutions le
rcit de ses cauchemars, riant des lvres, le coeur serr.

--C'est le temps qui nous met l'me  l'envers, dis-je pour rassurer
tout le monde.

--Oui, oui, c'est le temps, se hta de reprendre Jacques. Je vais
mettre quelques sarments dans le feu.

Une flambe joyeuse jeta de larges nappes de lumire contre les murs.
Les ceps brlaient avec des ptillements, laissant des brasiers roses.
Nous nous tions assis devant la chemine; l'air, au dehors, tait
tide; mais, dans l'intrieur de la ferme, il tombait des plafonds une
humidit glaciale. Babet avait pris la petite Marie sur ses genoux;
elle causait tout bas avec elle, s'gayant de son babil d'enfant.

--Venez-vous, pre? me demanda Jacques. Nous allons visiter les caves
et les greniers.

Je sortis avec lui. Depuis quelques annes, les rcoltes devenaient
mauvaises. Nous subissions de grosses pertes: nos vignes, nos arbres
taient surpris par les froids; la grle hachait nos bls et nos
avoines. Et je disais parfois que je devenais vieux, que la fortune,
qui est femme, n'aime pas les vieillards. Jacques riait, en me
rpondant qu'il tait jeune, lui, et qu'il allait faire la cour  la
fortune.

J'en tais  l'hiver,  la saison froide. Je sentais bien que tout
mourait autour de moi. A chaque gaiet qui s'en allait, je songeais 
l'oncle Lazare, qui tait rest si calme dans la mort; je demandais
des forces  son cher souvenir.

Vers trois heures, le jour tomba compltement. Nous descendmes dans
la salle commune. Babet cousait au coin de la chemine, la tte
penche; la petite Marie, assise par terre, en face du feu, habillait
gravement une poupe. Jacques et moi, nous nous tions mis devant un
bureau d'acajou, qui nous venait de l'oncle Lazare; nous nous
occupions  vrifier nos comptes.

La fentre tait comme mure; le brouillard, coll aux vitres,
btissait une vritable muraille de tnbres. Derrire cette muraille,
se creusait le vide, l'inconnu. Seule, une clameur large, une voix
haute, qui emplissait l'ombre, s'levait dans le silence.

Nous avions congdi les travailleurs, ne gardant avec nous que notre
vieille servante Marguerite. Quand je levais la tte et que
j'coutais, il me semblait que la ferme se trouvait suspendue au
milieu d'un gouffre. Aucun bruit humain ne venait du dehors, je
n'entendais que la clameur de l'abme. Alors je regardais ma femme et
mes enfants, j'avais les lchets des vieilles gens qui se sentent
trop faibles pour protger ceux qui les entourent contre les prils
inconnus.

La clameur devint plus rauque, et il nous sembla qu'on heurtait  la
porte. Au mme instant, les chevaux de l'curie se mirent  hennir
furieusement, les bestiaux poussrent des beuglements touffs. Nous
nous tions tous levs, ples d'inquitude. Jacques se prcipita vers
la porte, l'ouvrit toute grande.

Un flot d'eau trouble entra brusquement et s'tala dans la pice.

La Durance dbordait. C'tait elle qui jetait la clameur s'largissant
au loin depuis le matin. Les neiges fondaient dans les montagnes,
chaque coteau tait devenu un torrent qui enflait la rivire. Le
rideau de brouillard nous avait cach cette crue soudaine.

Souvent, dans les hivers rigoureux, en temps de dgel, l'eau tait
ainsi monte jusqu' la porte de la ferme. Mais jamais le flot n'avait
grandi si rapide. Par la porte ouverte, nous apercevions la cour
transforme en lac. Nous avions dj de l'eau jusqu'aux chevilles.

Babet avait soulev la petite Marie, qui pleurait en serrant sa poupe
contre sa poitrine. Jacques voulait aller ouvrir les portes des
curies et des tables; mais sa mre, le retenant par ses vtements,
le supplia de ne point sortir. L'eau montait toujours. Je poussai
Babet vers l'escalier.

--Vite, vite, allons dans les chambres, criai-je.

Et je forai Jacques  passer devant moi. Je quittai le
rez-de-chausse le dernier.

Marguerite, terrifie, descendit du grenier o elle se trouvait. Je la
fis asseoir au fond de la pice,  ct de Babet, qui restait
silencieuse, ple, les yeux suppliants. Nous avions couch la petite
Marie dans le lit; elle n'avait pas voulu se sparer de sa poupe,
elle s'endormait doucement, en la serrant entre ses bras. Ce sommeil
de l'enfant me soulageait; lorsque je me tournais et que je voyais
Babet, coutant le souffle rgulier de la fillette, j'oubliais le
danger, je n'entendais plus l'eau qui battait les murs.

Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empcher de regarder le
pril en face. L'anxit nous poussait  nous rendre compte des
progrs de l'inondation. Nous avions ouvert la fentre toute grande,
nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le
brouillard, plus pais, tranait sur l'eau, suant une pluie fine qui
nous pntrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient
seuls la nappe mouvante, au fond des tnbres. En bas, dans la cour,
le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations
douces. Et nous n'entendions toujours que la colre de la Durance et
que l'pouvante des chevaux et des bestiaux.

Les hennissements, les beuglements de ces pauvres btes me fendaient
l'me. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les
dlivrer. Bientt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un
grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les
portes de l'table. Nous les vmes passer devant nous, emports par
les eaux, rouls dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur
de la rivire.

Alors la colre me prit  la gorge, je devins comme fou, je montrai le
poing  la Durance. Debout devant la fentre, je l'insultais.

--Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aime
d'amour, tu as t ma premire matresse, et tu me voles aujourd'hui,
tu viens branler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite,
maudite!... Puis, tu m'as donn Babet, tu t'es promene avec douceur
au bord de mes prs. Moi, je croyais que tu tais une bonne mre, je
me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux
claires, je pensais te devoir de la reconnaissance... Tu es une
martre, je ne te dois que de la haine...

Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, touffait mes cris; et,
large, indiffrente, elle talait et poussait ses flots avec
l'enttement tranquille des choses.

Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La
petite Marie dormait en souriant.

--Ne t'effraye pas, dis-je  ma femme. L'eau ne peut toujours
monter... Elle va certainement descendre... Il n'y a aucun danger.

--Non, il n'y a aucun danger, rptait Jacques fivreusement. La
maison est solide.

A ce moment, Marguerite, qui s'tait approche de la fentre, prise de
la curiosit de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant
un cri. Je me jetai devant la fentre, mais je ne pus empcher Jacques
de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait berc, il prouvait pour la
pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet
s'tait leve, pouvante, les mains jointes. Elle resta l, debout,
la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fentre.

Je m'tais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du
grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous tions,
Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix
m'appela. C'tait Jacques qui se tenait au mur, sous la fentre. Je
lui tendis la main, et il remonta.

Babet le prit avec force dans ses bras. Elle pouvait sangloter,
maintenant; elle se soulageait.

Il ne fut pas question de Marguerite. Jacques n'osait dire qu'il
n'avait pu la retrouver, et nous n'osions le questionner sur ses
recherches.

Il me prit  part, il me ramena  la fentre.

--Pre, me dit-il  demi-voix, il y a dj plus de deux mtres d'eau
dans la cour, et la rivire monte toujours. Nous ne pouvons rester ici
davantage.

Jacques avait raison. La maison s'miettait, les planches des hangars
s'en allaient une  une. Puis, cette mort de Marguerite pesait sur
nous. Babet, affole, nous suppliait. Sur le grand lit, la petite
Marie restait seule paisible, sa poupe entre les bras, dormant avec
son bon sourire d'ange.

A chaque minute, le pril croissait. L'eau allait atteindre l'appui de
la fentre et envahir la chambre. On aurait dit qu'une machine de
guerre branlait la ferme  coups sourds, profonds, rguliers. Le
courant devait nous prendre en pleine faade. Et nous ne pouvions
esprer aucuns secours humains!

--Les minutes sont prcieuses, dit Jacques avec angoisse. Nous allons
tre crass sous les dcombres... Cherchons des planches,
construisons un radeau.

Il disait cela dans la fivre. Certes, j'aurais mille fois prfr
tre au milieu de la rivire, sur quelques poutres lies ensemble, que
sous le toit de cette maison qui allait s'effondrer. Mais o prendre
les poutres ncessaires? De rage, j'arrachai les planches des
armoires, Jacques brisa les meubles, nous enlevmes les volets, toutes
les pices de bois que nous pmes atteindre. Et sentant qu'il tait
impossible d'utiliser ces dbris, nous les jetions au milieu de la
chambre, devenus furieux, cherchant toujours.

Notre dernire esprance s'en allait, nous comprenions notre misre et
notre impuissance. L'eau montait; les voix rauques de la Durance nous
appelaient avec colre. Alors, j'clatai en sanglots, je pris Babet
entre mes bras frmissants, je suppliai Jacques de venir prs de nous.
Je voulais que nous mourions tous dans une mme treinte.

Jacques s'tait remis  la fentre. Et, brusquement:

--Pre, cria-t-il, nous sommes sauvs!... Viens voir.

Le ciel tait bon. Le toit d'un hangar, arrach par le courant, venait
d'chouer devant la fentre. Ce toit, large de plusieurs mtres, tait
fait de poutres lgres et de chaume; il surnageait, il devait fermer
un excellent radeau. Je joignis les mains, j'aurais ador ce bois et
cette paille.

Jacques sauta sur le toit, aprs l'avoir fortement amarr. Il marcha
sur le chaume, s'assurant de la solidit de chaque partie. Le chaume
rsista; nous pouvions nous aventurer sans crainte.

--Oh! il nous portera bien tous, dit Jacques joyeusement. Vois donc
comme il s'enfonce peu dans l'eau!... La difficile sera de le diriger.

Il regarda autour de lui et saisit au passage deux perches que le
courant emportait.

--Eh! voici les rames, continua-t-il... Pre, nous nous mettrons, toi
 l'arrire, moi  l'avant, et nous conduirons aisment le radeau. Il
n'y a pas trois mtres de fond... Vite, vite, embarquez, il ne faut
pas perdre une minute.

Ma pauvre Babet tchait de sourire. Elle enveloppa dlicatement la
petite Marie dans un chle; l'enfant venait de se rveiller; toute
effraye, elle gardait un silence coup de gros soupirs. Je mis une
chaise devant la fentre, je fis monter Babet sur le radeau. Comme je
la tenais dans mes bras, je l'embrassai avec une motion poignante; je
sentais que ce baiser tait un baiser suprme.

L'eau commenait  couler dans la chambre. Nous avions les pieds
tremps. Je m'embarquai le dernier; puis, je dliai la corde. Le
courant nous collait contre le mur; il nous fallut des prcautions et
des efforts infinis pour nous loigner de la ferme.

Peu  peu, le brouillard tait tomb. Lorsque nous partmes, il
pouvait tre minuit. Les toiles se noyaient encore dans une bue; la
lune, presque au bord de l'horizon, clairait la nuit d'une sorte
d'aurore blafarde.

C'est alors que l'inondation nous apparut dans toute son horreur
grandiose. La valle tait devenue fleuve. D'un coteau  l'autre,
entre les masses sombres des cultures, la Durance passait norme,
seule vivante dans l'horizon mort, grondant d'une voix souveraine,
gardant dans sa colre la majest de son jet colossal. Par endroits,
des bouquets d'arbres mergeaient, tachant la nappe ple de marbrures
noires. Je reconnus, devant nous, les cimes des chnes de l'alle; le
courant nous poussait vers ces branches qui taient pour nous autant
de rcifs. Autour du radeau flottaient des dbris, des pices de bois,
des tonneaux vides, des paquets d'herbes; la rivire charriait les
ruines que sa colre avait faites.

A gauche, nous apercevions les lumires de Dourgues. Des lueurs de
lanternes couraient dans la nuit. L'eau n'avait pas d monter jusqu'au
village; les terres basses seules taient envahies. Des secours
allaient arriver sans doute. Nous interrogions les clarts qui
tranaient sur l'eau; il nous semblait,  chaque instant, entendre des
bruits de rames.

Nous tions partis  l'aventure. Ds que le radeau fut au milieu du
courant, perdu dans les tourbillons de la rivire, l'angoisse nous
reprit, nous regrettmes presque d'avoir quitt la ferme. Je me
tournai parfois, je regardai la maison qui restait toujours debout,
grise sur l'eau blanche. Babet, accroupie au milieu du radeau, dans le
chaume du toit, tenait la petite Marie sur ses genoux, la tte contre
sa poitrine, pour lui cacher l'horreur de la rivire, toutes deux
replies, courbes dans un embrassement, comme rapetisses par la
crainte. Jacques, debout  l'avant, appuyait de toute sa puissance sur
sa perche; il nous jetait, par instants, de rapides regards, puis se
remettait silencieusement  la besogne. Je le secondais de mon mieux,
mais nos efforts pour gagner la rive restaient sans effet. Peu  peu,
malgr nos perches que nous enfoncions dans la vase  les briser, nous
tions drivs; une force, qui semblait venir du fond de l'eau, nous
poussait au large. Lentement, la Durance s'emparait de nous.

Luttant, baigns de sueur, nous en tions arrivs  la colre, nous
nous battions avec la rivire comme avec un tre vivant, cherchant 
la vaincre,  la blesser,  la tuer. Elle nous serrait entre ses bras
de gant, et nos perches devenaient, dans nos mains, des armes que
nous lui enfoncions en pleine poitrine avec rage. Elle rugissait, elle
nous jetait sa bave au visage, elle se tordait sous nos coups. Les
dents serres, nous rsistions  sa victoire. Nous ne voulions pas
tre vaincus. Et il nous prenait des envies folles d'assommer le
monstre, de le calmer  coups de poing.

Lentement, nous allions au large. Nous tions dj  l'entre de
l'alle de chnes. Les branches noires peraient l'eau qu'elles
dchiraient avec des bruits lamentables. La mort nous attendait
peut-tre l, dans un heurt. Je criai  Jacques de prendre l'alle et
de la suivre, en s'appuyant aux branches. Et c'est ainsi que je passai
une dernire fois au milieu de cette alle de chnes o j'avais
promen ma jeunesse et mon ge mr. Dans la nuit terrible, sur le
gouffre hurlant, je songeai  mon oncle Lazare, je vis les belles
heures de ma vie me sourire tristement.

Au bout de l'alle, la Durance triompha. Nos perches ne touchrent
plus le fond. L'eau nous emporta dans l'lan furieux de sa victoire.
Et maintenant elle pouvait faire de nous ce qu'il lui plairait. Nous
nous abandonnmes. Nous descendions avec une rapidit effrayante. De
grands nuages, des haillons sales et trous tranaient dans le ciel;
puis, lorsque la lune se cachait, une obscurit lugubre tombait. Alors
nous roulions dans le chaos. Des flots normes d'un noir d'encre,
pareils  des dos de poissons, nous emportaient en tournoyant. Je ne
voyais plus Babet ni les enfants. Je me sentais dj dans la mort.

J'ignore combien de temps dura cette course suprme. Brusquement, la
lune se dgagea, les horizons blanchirent. Et, dans cette lumire,
j'aperus en face de nous une masse noire, qui barrait le chemin, et
sur laquelle nous courions de toute la violence du courant. Nous
tions perdus, nous allions nous briser l.

Babet s'tait leve toute droite. Elle me tendait la petite Marie.

--Prends l'enfant, me cria-t-elle... Laisse-moi, laisse-moi!

Jacques avait dj saisi Babet dans ses bras. D'une voix forte:

--Pre, dit-il, sauvez la petite... Je sauverai ma mre.

La masse noire tait devant nous. Je crus reconnatre un arbre. Le
choc fut terrible, et le radeau, fendu en deux, sema sa paille et ses
poutres dans le tourbillon de l'eau.

Je tombai, serrant avec force la petite Marie. L'eau glace me rendit
tout mon courage. Remont  la surface de la rivire, je maintins
l'enfant, je la couchai  moiti sur mon cou, et je me mis  nager
pniblement. Si la petite ne s'tait pas vanouie et qu'elle se ft
dbattue, nous serions rests tous les deux au fond du gouffre.

Et, tandis que je nageais, une anxit me serrait  la gorge.
J'appelais Jacques, je cherchais  voir au loin; mais je n'entendais
que le grondement, je ne voyais que la nappe ple de la Durance.
Jacques et Babet taient au fond. Elle avait d s'attacher  lui,
l'entraner dans une treinte mortelle. Quelle agonie atroce! J'aurais
voulu mourir; j'enfonais lentement, j'allais les retrouver sous l'eau
noire. Et, ds que le flot touchait  la face de la petite Marie, je
luttais de nouveau avec une nergie farouche pour me rapprocher de la
rive.

C'est ainsi que j'abandonnai Babet et Jacques, dsespr de ne pouvoir
mourir comme eux, les appelant toujours d'une voix rauque. La rivire
me jeta sur les cailloux, pareil  un de ces paquets d'herbe qu'elle
laissait dans sa course. Lorsque je revins  moi, je pris entre les
bras ma fille qui ouvrait les yeux. Le jour naissait. Ma nuit d'hiver
tait finie, cette terrible nuit qui avait t complice du meurtre de
ma femme et de mon fils.

A cette heure, aprs des annes de regrets, une dernire consolation
me reste. Je suis l'hiver glac, mais je sens en moi tressaillir le
printemps prochain. Mon oncle Lazare le disait: nous ne mourons
jamais. J'ai eu les quatre saisons, et voil que je reviens au
printemps, voil que ma chre Marie recommence les ternelles joies et
les ternelles douleurs.



FIN.











End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux Contes  Ninon, by mile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES  NINON ***

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