The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, Vol. 4, by Victor Hugo
#11 in our series by Victor Hugo

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Title: Actes et Paroles, Vol. 4
       Depuis l'Exil 1876-1885

Author: Victor Hugo

Release Date: July, 2005 [EBook #8490]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on July 15, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. 4 ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team




ACTES ET PAROLES IV par VICTOR HUGO


DEPUIS L'EXIL 1876-1885



1876



I

POUR LA SERBIE


Il devient ncessaire d'appeler l'attention des gouvernements
europens sur un fait tellement petit,  ce qu'il parat, que les
gouvernements semblent ne point l'apercevoir. Ce fait, le voici: on
assassine un peuple. O? En Europe. Ce fait a-t-il des tmoins? Un
tmoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils? Non.

Les nations ont au-dessus d'elles quelque chose qui est au-dessous
d'elles les gouvernements. A de certains moments, ce contre-sens
clate: la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les
gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue? Non; elle est simplement
professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements
l'ignorent. Cela tient  ce que les gouvernements ne voient rien qu'
travers cette myopie, la raison d'tat; le genre humain regarde avec
un autre oeil, la conscience.

Nous allons tonner les gouvernements europens en leur apprenant une
chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas
plus permis  un gouvernement qu' un individu d'tre un assassin,
c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en
Europe est fait par l'Europe, c'est que, s'il existe un gouvernement
bte fauve, il doit tre trait en bte fauve; c'est qu' l'heure
qu'il est, tout prs de nous, l, sous nos yeux, on massacre, on
incendie, on pille, on extermine, on gorge les pres et les mres, on
vend les petites filles et les petits garons; c'est que, les enfants
trop petits pour tre vendus, on les fend en deux d'un coup de sabre;
c'est qu'on brle les familles dans les maisons; c'est que telle
ville, Balak, par exemple, est rduite en quelques heures de neuf mille
habitants  treize cents; c'est que les cimetires sont encombrs de
plus de cadavres qu'on n'en peut enterrer, de sorte qu'aux vivants qui
leur ont envoy le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est
bien fait; nous apprenons aux gouvernements d'Europe ceci, c'est qu'on
ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles,
c'est qu'il y a dans les places publiques des tas de squelettes de
femmes ayant la trace de l'ventrement, c'est que les chiens rongent
dans les rues le crne des jeunes filles violes, c'est que tout cela
est horrible, c'est qu'il suffirait d'un geste des gouvernements
d'Europe pour l'empcher, et que les sauvages qui commettent ces
forfaits sont effrayants, et que les civiliss qui les laissent
commettre sont pouvantables.

Le moment est venu d'lever la voix. L'indignation universelle se
soulve. Il y a des heures o la conscience humaine prend la parole et
donne aux gouvernements l'ordre de l'couter.

Les gouvernements balbutient une rponse. Ils ont dj essay ce
bgaiement. Ils disent: on exagre.

Oui, l'on exagre. Ce n'est pas en quelques heures que la ville de
Balak a t extermine, c'est en quelques jours; on dit deux cents
villages brls, il n'y en a que quatrevingt-dix-neuf; ce que vous
appelez la peste n'est que le typhus; toutes les femmes n'ont pas t
violes, toutes les filles n'ont pas t vendues, quelques-unes ont
chapp. On a chtr des prisonniers, mais on leur a aussi coup la
tte, ce qui amoindrit le fait; l'enfant qu'on dit avoir t jet
d'une pique  l'autre n'a t, en ralit, mis qu' la pointe d'une
bayonnette; o il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double;
etc., etc., etc.

Et puis, pourquoi ce peuple s'est-il rvolt? Pourquoi un troupeau
d'hommes ne se laisse-t-il pas possder comme un troupeau de btes?
Pourquoi? ... etc.

Cette faon de pallier ajoute  l'horreur. Chicaner l'indignation
publique, rien de plus misrable. Les attnuations aggravent. C'est la
subtilit plaidant pour la barbarie. C'est Byzance excusant Stamboul.

Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d'un bois qu'on
appelle la fort de Bondy ou la fort Noire est un crime; tuer un
peuple au coin de cet autre bois qu'on appelle la diplomatie est un
crime aussi.

Plus grand. Voil tout.

Est-ce que le crime diminue en raison de son normit? Hlas! c'est
en effet une vieille loi de l'histoire. Tuez six hommes, vous tes
Troppmann; tuez-en six cent mille, vous tes Csar. tre monstrueux,
c'est tre acceptable. Preuves: la Saint-Barthlemy, bnie par Rome;
les dragonnades, glorifies par Bossuet; le Deux-Dcembre, salu par
l'Europe.

Mais il est temps qu' la vieille loi succde la loi nouvelle; si
noire que soit la nuit, il faut bien que l'horizon finisse par
blanchir.

Oui, la nuit est noire; on en est  la rsurrection des spectres;
aprs le Syllabus, voici le Koran; d'une Bible  l'autre on
fraternise; _jungamus dextras_; derrire le Saint-Sige se dresse la
Sublime Porte; on nous donne le choix des tnbres; et, voyant que
Rome nous offrait son moyen ge, la Turquie a cru pouvoir nous offrir
le sien.

De l les choses qui se font en Serbie.

O s'arrtera-t-on?

Quand finira le martyre de cette hroque petite nation?

Il est temps qu'il sorte de la civilisation une majestueuse dfense
d'aller plus loin.

Cette dfense d'aller plus loin dans le crime, nous, les peuples, nous
l'intimons aux gouvernements.

Mais on nous dit: Vous oubliez qu'il y a des questions. Assassiner
un homme est un crime, assassiner un peuple est une question. Chaque
gouvernement a sa question; la Russie a Constantinople, l'Angleterre a
l'Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

Nous rpondons:

L'humanit aussi a sa question; et cette question la voici, elle est
plus grande que l'Inde, l'Angleterre et la Russie: c'est le petit
enfant dans le ventre de sa mre.

Remplaons les questions politiques par la question humaine.

Tout l'avenir est l.

Disons-le, quoiqu'on fasse, l'avenir sera. Tout le sert, mme les
crimes. Serviteurs effroyables.

Ce qui se passe en Serbie dmontre la ncessit des tats-Unis
d'Europe. Qu'aux gouvernements dsunis succdent les peuples unis.
Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et
les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les
dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres,
plus de carnages; libre pense, libre change; fraternit. Est-ce
donc si difficile, la paix? La Rpublique d'Europe, la Fdration
continentale, il n'y a pas d'autre ralit politique que celle-l. Les
raisonnements le constatent, les vnements aussi. Sur cette ralit,
qui est une ncessit, tous les philosophes sont d'accord, et
aujourd'hui les bourreaux joignent leur dmonstration  la dmonstration
des philosophes. A sa faon, et prcisment parcequ'elle est horrible,
la sauvagerie tmoigne pour la civilisation. Le progrs est sign
Achmet-Pacha. Ce que les atrocits de Serbie mettent hors de doute,
c'est qu'il faut  l'Europe une nationalit europenne, un gouvernement
un, un immense arbitrage fraternel, la dmocratie en paix avec elle-mme,
toutes les nations soeurs ayant pour cit et pour chef-lieu Paris,
c'est--dire la libert ayant pour capitale la lumire. En un mot,
les tats-Unis d'Europe. C'est l le but, c'est l le port. Ceci n'tait
hier que la vrit; grce aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui
l'vidence. Aux penseurs s'ajoutent les assassins. La preuve tait faite
par les gnies, la voil faite par les monstres.

L'avenir est un dieu tran par des tigres.

Paris, 29 aot 1876.




II

AU PRSIDENT DU CONGRS DE LA PAIX A GENVE


Paris, 10 septembre 1876.

Mon honorable et cher prsident,

Je vous envoie mes voeux fraternels.

Le Congrs de la paix persiste, et il a raison.

Devant la France mutile, devant la Serbie torture, la civilisation
s'indigne, et la protestation du Congrs de la paix est ncessaire.

C'est  Berlin qu'est l'obstacle  la paix; c'est  Rome qu'est
l'obstacle  la libert. Heureusement le pape et l'empereur ne sont
pas d'accord; Rome et Berlin sont aux prises.

Esprons.

Recevez mon cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.




III

LE BANQUET DE MARSEILLE


Victor Hugo, invit au banquet par lequel les dmocrates de Marseille
clbrent le grand anniversaire de la Rpublique, et ne pouvant s'y
rendre, a crit la lettre suivante:

Paris, 22 septembre 1876.

Mes chers concitoyens,

Vous m'avez adress, en termes loquents, un appel dont je suis
profondment touch. C'est un regret pour moi de ne pouvoir m'y
rendre. Je veux du moins me sentir parmi vous, et ce que je vous
dirais, je vous l'cris.

L'heure o nous sommes sera une de celles qui caractriseront ce
sicle.

En ce moment la monarchie fait  sa faon la preuve de la rpublique.
De tous les cts, les rois font le mal; la querelle des trnes et
flagrante; de pape  empereur, on s'excommunie; de sultan  sultan, on
s'assassine. Partout le cynisme de la victoire; partout cette espce
d'ivrognerie terrible qu'on appelle la guerre. La force s'imagine
qu'elle est le droit; ici, on mutile la France, c'est--dire la
civilisation; l, on poignarde la Serbie, c'est--dire l'humanit. A
cette heure, il y a un gouvernement, qui est un bandit, assis sur un
peuple, qui est un cadavre.

Certes les monarchies ne le font pas exprs, mais elles dmontrent la
ncessit de la rpublique.

La monarchie impriale aboutit  Sedan; la monarchie pontificale
aboutit au Syllabus. Le Syllabus, je l'ai dit et je le rpte, c'est
toute la quantit de bcher possible au dix-neuvime sicle. Au moment
o nous sommes, ce qui sort de l'autel, ce n'est pas la prire, c'est
la menace; l'oraison est coupe par ce hoquet farouche: Anathme!
anathme! Le prtre bnit  poing ferm. On refuse aux cercueils ce
qui leur est d; on ajoute  la violation du respect la violation de
la loi; on mconnat ce qu'il y a de mystrieux et de vnrable dans
la volont du mourant; on choisit, pour insulter la philosophie et
la raison, l'instant o la libert de la conscience s'appuie sur la
majest de la mort.

Qui fait ces choses audacieuses? Le vieil esprit sacerdotal et
monarchique. Ici la conqute, l le massacre, l l'intolrance; le
mensonge pousant la nuit, la haine de trne  trne engendrant la
guerre de peuple  peuple, tel est le spectacle. O la dmocratie dit:
Paix et libert! le despotisme dit: Carnage et servitude! De l les
crimes qui aujourd'hui pouvantent l'Europe. Admirons la manire dont
les monarchies s'y prennent pour montrer les beauts de la rpublique:
elles montrent leurs laideurs.

Tant que les fanatismes et les despotismes seront les matres,
l'Europe sera difforme et terrible. Mais esprons. Que prouvent les
carcans et les chanes? qu'il faut que les peuples soient libres. Que
prouvent les sabres et les mitrailles? qu'il faut que les peuples
soient frres. Que prouvent les sceptres? qu'il faut des lois.

Les lois, les voici: libert de pense, libert de croyance, libert
de conscience; libert dans la vie, dlivrance dans la mort; l'homme
libre, l'me libre.

Clbrons donc ce rassurant anniversaire, le 22 septembre 1792. Il y
a une aurore dans l'humanit, comme il y en a une dans le ciel; ce
jour-l le ciel et l'homme ont t d'accord, les deux aurores ont fait
leur jonction. _Lux populi, lux Dei._

La gnreuse ville de Marseille a raison de vnrer ce jour suprme;
elle fait bien; je m'associe  sa patriotique manifestation.

Cet anniversaire vient  propos.

Il y a quatrevingt-quatre ans,  pareil jour, au milieu des plus
redoutables complications, en prsence de la coalition des rois,
l'immense nigme humaine tant pose, une bouche sublime, la bouche
de la France, s'est ouverte et a jet aux peuples ce cri qui est une
solution: Rpublique! Il y a dans ce cri une puissance d'croulement
qui branle sur leur base les tyrannies, les usurpations et les
impostures, et qui fait trembler toutes les tours des tnbres.
L'croulement du mal, c'est la construction du bien.

Rptons-le, ce cri librateur Rpublique!

Rptons-le d'une voix si ferme et si haute qu'il ait raison de toutes
les surdits. Achevons ce que nos aeux ont commenc. Soyons les fils
obissants de nos glorieux pres. Compltons la rvolution franaise
par la fraternit europenne, et l'unit de la France par l'unit
du continent. tablissons entre les nations cette solide paix, la
fdration, et cette solide justice, l'arbitrage. Soyons des peuples
d'esprit au lieu d'tre des peuples stupides. changeons des ides
et non des boulets. Quoi de plus bte qu'un canon? Que toute
l'oscillation du progrs soit contenue entre ces deux termes:

Civilisation, mais rvolution.

Rvolution, mais civilisation.

Et, convaincus, dvous, unanimes, glorifions nos dates mmorables.
Glorifions le 14 juillet, glorifions le 10 aot, glorifions le 22
septembre. Ayons une si fire faon de nous en souvenir qu'il en sorte
la libert du monde. Clbrer les grands anniversaires, c'est prparer
les grands vnements.

Mes concitoyens, je vous salue.





1877




I

LES OUVRIERS LYONNAIS


Le dimanche 25 mars, une confrence a lieu dans la salle du Chteau
d'Eau pour les ouvriers lyonnais.

Victor Hugo et Louis Blanc y prennent la parole.

Voici le discours de Victor Hugo:

Les ouvriers de Lyon souffrent, les ouvriers de Paris leur viennent en
aide. Ouvriers de Paris, vous faites votre devoir, et c'est bien. Vous
donnez l un noble exemple. La civilisation vous remercie.

Nous vivons dans un temps o il est ncessaire d'accomplir
d'clatantes actions de fraternit. D'abord, parce qu'il est toujours
bon de faire le bien; ensuite, parce que le pass ne veut pas se
rsigner  disparatre, parce qu'en prsence de l'avenir, qui apporte
aux nations la fdration et la concorde, le pass tche de rveiller
la haine. (_Applaudissements_).

Rpondons  la haine par la solidarit et par l'union.

Messieurs, je ne prononcerai que des paroles austres et graves. Avoir
devant soi le peuple de Paris, c'est un suprme honneur, et l'on n'en
est digne qu' la condition d'avoir en soi la droiture. Et j'ajoute,
la modration. Car, si la droiture est la puissance, la modration est
la force.

Maintenant, et sous ces rserves, trouvez bon que je vous dise ma
pense entire.

A l'heure o nous sommes, le monde est en proie  deux efforts
contraires.

Un mot suffit pour caractriser cette heure trange. A quoi songent
les rois? A la guerre. A quoi songent les peuples? A la paix.
(_Applaudissements prolongs._)

L'agitation fivreuse des gouvernements a pour contraste et pour leon
le calme des nations. Les princes arment, les peuples travaillent. Les
peuples s'aiment et s'unissent. Aux rois prmditant et prparant des
vnements violents, les peuples opposent la grandeur des actions
paisibles.

Majestueuse rsistance.

Les populations s'entendent, s'associent, s'entr'aident.

Ainsi, voyez:

Lyon souffre, Paris s'meut.

Que le patriotique auditoire ici rassembl me permette de lui parler
de Lyon.

Lyon est une glorieuse ville, une ville laborieuse et militante.
Au-dessus de Lyon, il n'y a que Paris. A ne voir que l'histoire, on
pourrait presque dire que c'est  Lyon que la France est ne. Lyon
est un des plus antiques berceaux du fait moderne; Lyon est le lieu
d'inoculation de la dmocratie latine  la thocratie celtique; c'est
 Lyon que la Gaule s'est transforme et transfigure jusqu' devenir
l'hritire de l'Italie; Lyon est le point d'intersection de ce qui
a t jadis Rome et de ce qui est aujourd'hui la France.--Lyon a t
notre premier centre. Agrippa a fait de Lyon le noeud des chemins
militaires de la Gaule, et ce procd premptoire de civilisation
a t imit depuis par les routes stratgiques de la Vende. Comme
toutes les cits prdestines, la ville de Lyon a t prouve; au
deuxime sicle par l'incendie, au cinquime sicle par l'inondation,
au dix-septime sicle par la peste. Fait que l'histoire doit noter,
Nron, qui avait brl Rome, a rebti Lyon. Lyon, historiquement
illustre, n'est pas moins illustre politiquement. Aujourd'hui, entre
toutes les villes d'Europe, Lyon reprsente l'initiative ingnieuse,
le labeur puissant, opinitre et fcond, l'invention dans l'industrie,
l'effort du bien vers le mieux, et cette chose touchante et
sublime,--car l'ouvrier de Lyon souffre,--la pauvret crant la
richesse. (_Mouvement._) Oui, citoyens, j'y insiste, la vertu qui est
dans le travail, l'intuition sociale qui connat et qui rclame sans
relche la quantit acceptable des rvolutions, l'esprit d'aventure
pour le progrs, ce je ne sais quoi d'infatigable qu'on a quand on
porte en soi l'avenir, voil ce qui caractrise la France, voil ce
qui caractrise Lyon. Lyon a t la mtropole des Gaule, et l'est
encore, avec l'accroissement dmocratique. C'est la ville du mtier,
c'est la ville de l'art, c'est la ville o la machine obit  l'me,
c'est la ville o dans l'ouvrier il y a un penseur, et o Jacquard se
complte par Voltaire. (_Applaudissements._) Lyon est la premire de
nos villes; car Paris est autre chose, Paris dpasse les proportions
d'une nation; Lyon est essentiellement la cit franaise, et Paris est
la cit humaine. C'est pourquoi l'assistance que Paris offre  Lyon
est un admirable spectacle; on pourrait dire que Lyon assist par
Paris, c'est la capitale de la France secourue par la capitale du
monde. (_Bravos_.)

Glorifions ces deux villes. Dans un moment o les partis du pass
semblent conspirer la diminution de la France, et essayent de dtrner
le chef-lieu de la rvolution au profit du chef-lieu de la monarchie,
il est bon d'affirmer les grandes ralits de la civilisation
franaise, c'est--dire Lyon, la ville du travail, et Paris, la ville
de la lumire. (_Sensation. Bravos rpts_.)

Autour de ces deux capitales se groupent toutes nos illustres villes,
leurs soeurs ou leurs filles, et parmi elles cette admirable Marseille
qui veut une place  part, car elle reprsente en France la Grce de
mme que Lyon reprsente l'Italie.

Mais largissons l'horizon, regardons l'Europe, regardons les nations,
et, en mme temps que nous dmontrons la solidarit de nos villes,
constatons, citoyens, au profit de la civilisation, tous les symptmes
de la concorde humaine.

Ces symptmes clatent de toutes parts.

Comme je le disais en commenant,  l'heure trouble o nous sommes,
les phnomnes inquitants viennent des rois, les phnomnes
rassurants viennent des peuples.

Au-dessous du grondement bestial de la guerre dchane il y a sept
ans par deux empereurs, au-dessous des menaces de carnage et de
dvastation  chaque instant renouveles, quelquefois mme ralises
en partie, tmoin l'assassinat de la Bulgarie par la Turquie,
au-dessous de la mobilisation des armes, au-dessous de tout ce sombre
tumulte militaire, on sent une immense volont de paix.

Je le rpte et j'y insiste, qui veut la guerre? Les rois. Qui veut la
paix? Les peuples.

Il semble qu'en ce moment une bataille trange se prpare entre la
guerre, qui est la volont du pass, et la paix, qui est la volont du
prsent. (_Applaudissements_.)

Citoyens, la paix vaincra.

Ce triomphe de l'avenir, il est visible ds aujourd'hui, il approche,
nous y touchons. Il s'appellera l'Exposition de 1878. Qu'est-ce en
effet qu'une Exposition internationale? C'est la signature de tous
les peuples mise au bas d'un acte de fraternit. C'est le pacte
des industries s'associant aux arts, des sciences encourageant les
dcouvertes, des produits s'changeant avec les ides, du progrs
multipliant le bien-tre, de l'idal s'accouplant au rel. C'est la
communion des nations dans l'harmonie qui sort du travail. Lutte, si
l'on veut, mais lutte fconde; blouissante mle des travailleurs qui
laisse derrire elle, non la mort, mais la vie, non des cadavres, mais
des chefs-d'oeuvre; bataille superbe o il n'y a que des vainqueurs.
(_Longs applaudissements_.)

Ce spectacle splendide, il est juste que ce soit Paris qui le donne au
monde.

1870, c'est--dire le guet-apens de la guerre, a t le fait de la
Prusse; 1878, c'est--dire la victoire de la paix, sera la rplique de
la France.

L'Exposition universelle de 1878, ce sera la guerre mise en droute
par la paix.

Ce sera la rconciliation avec Paris, dont l'univers a besoin.

La paix, c'est le verbe de l'avenir, c'est l'annonce des tats-Unis de
l'Europe, c'est le nom de baptme du vingtime sicle. Ne nous lassons
pas, nous les philosophes, de dclarer au monde la paix. Faisons
sortir de ce mot suprme tout ce qu'il contient.

Disons-le, ce qu'il faut  la France,  l'Europe, au monde civilis,
ce qui est ds  prsent ralisable, ce que nous voulons, le voici:
les religions sans l'intolrance, c'est--dire la raison remplaant
le dogmatisme; la pnalit sans la mort, c'est--dire la correction
remplaant la vindicte; le travail sans l'exploitation, c'est--dire
le bien-tre remplaant le malaise; la circulation sans la frontire,
c'est--dire la libert remplaant la ligature; les nationalits
sans l'antagonisme, c'est--dire l'arbitrage remplaant la guerre
(_mouvement_); en un mot, tous les dsarmements, except le
dsarmement de la conscience. (_Bravos rpts_.)

Ah! cette exception-l, je la maintiens. Car tant que la politique
contiendra la guerre, tant que la pnalit contiendra l'chafaud,
tant que le dogme contiendra l'enfer, tant que la force sociale sera
comminatoire, tant que le principe, qui est le droit, sera distinct du
fait, qui est le code, tant que l'indissoluble sera dans la loi civile
et l'irrparable dans la loi criminelle, tant que la libert pourra
tre garrotte, tant que la vrit pourra tre billonne, tant que le
juge pourra dgnrer en bourreau, tant que le chef pourra dgnrer
en tyran, tant que nous aurons pour prcipices des abmes creuss
par nous-mmes, tant qu'il y aura des opprims, des exploits, des
accabls, des justes qui saignent, des faibles qui pleurent, il
faut, citoyens, que la conscience reste arme. (_Applaudissements
prolongs_.)

La conscience arme, c'est Juvnal terrible, c'est Tacite pensif,
c'est Dante fltrissant Boniface, c'est--dire l'homme probe chtiant
l'homme infaillible, c'est Voltaire vengeant Calas, c'est--dire la
justice rappelant  l'ordre la magistrature. (_Sensation. Triple
salve d'applaudissements._) La conscience arme, c'est le droit
incorruptible faisant obstacle  la loi inique, c'est la philosophie
supprimant la torture, c'est la tolrance abolissant l'inquisition,
c'est le jour vrai remplaant dans les mes le jour faux, c'est
la clart de l'aurore substitue  la lueur des bchers. Oui, la
conscience reste et restera arme, Juvnal et Tacite resteront debout,
tant que l'histoire nous montrera la justice humaine satisfaite de son
peu de ressemblance avec la justice divine, tant que la raison d'tat
sera en colre, tant qu'un pouvantable _vae victis_ rgnera,
tant qu'on coutera un cri de clmence comme on couterait un cri
sditieux, tant qu'on refusera de faire tourner sur ses gonds la seule
porte qui puisse fermer la guerre civile, l'amnistie! (_Profonde
motion.--Applaudissements prolongs_.)

Cela dit, je conclus. Et je conclus par l'esprance.

Ayons une foi absolue dans la patrie. La destine de la France fait
partie de l'avenir humain. Depuis trois sicles la lumire du monde
est franaise. Le monde ne changera pas de flambeau.

Pourtant, gnreux patriotes qui m'coutez, ne croyez pas que je
pousse l'esprance jusqu' l'illusion. Ma foi en la France est
filiale, et par consquent passionne, mais elle est philosophique, et
par consquent rflchie. Messieurs, ma parole est sincre, mais elle
est virile, et je ne veux rien dissimuler. Non, je n'oublie pas que
je parle aux hommes de Paris. La responsabilit est en proportion
de l'auditoire. Une seule chose est  la taille du peuple, c'est la
vrit. Et dire la ralit, c'est le devoir.

Eh bien, la ralit, c'est que nous traversons une heure redoutable.
La ralit, c'est que, si la nuit complte se faisait, il y aurait
des possibilits de naufrage. Les crises succdent aux catastrophes.
J'espre cependant.

Je fais plus qu'esprer. J'affirme. Pourquoi? Je vais vous le dire, et
ce sera mon dernier mot.

La marche du genre humain vers l'avenir a toutes les complications
d'un voyage de dcouvertes. Le progrs est une navigation; souvent
nocturne. On pourrait dire que l'humanit est en pleine mer. Elle
avance lentement, dans un roulis terrible, immense navire battu des
vents. Il y a des instants sinistres. A de certains moments, la
noirceur de l'horizon est profonde; il semble qu'on aille au hasard.
O?  l'abme. On rencontre un cueil, l'empire; on se heurte  un
bas-fond, le _Syllabus_; on traverse un cyclone, Sedan (_mouvement_);
l'anne de l'infaillibilit du pape est l'anne de la chute de la
France; les ouragans et les tonnerres se mlent; on a au-dessus de sa
tte tout le pass en nuage et charg de foudres; cet clair, c'est le
glaive; cet autre clair, c'est le sceptre; ce grondement, c'est la
guerre. Que va-t-on devenir? Va-t-on finir par s'entre-dvorer? En
viendra-t-on  un radeau de la _Mduse_,  une lutte d'affams et de
naufrags,  la bataille dans la tempte? Est-ce qu'il est possible
qu'on soit perdu? On lve les yeux. On cherche dans le ciel une
indication, une esprance, un conseil. L'anxit est au comble. O
est le salut? Tout  coup, la brume s'carte, une lueur apparat; il
semble qu'une dchirure se fasse dans le noir complot des nues,
une troue blanchit toute cette ombre, et, subitement,  l'horizon,
au-dessus des gouffres, au del des nuages, le genre humain
frissonnant aperoit cette haute clart allume il y a quatre vingts
ans par des gants sur la cime du dix-huitime sicle, ce majestueux
phare  feux tournants qui prsente alternativement aux nations
dsempares chacun des trois rayons dont se compose la civilisation
future: Libert, galit, Fraternit. (_Applaudissements prolongs_.)

Libert, cela s'adresse au peuple; galit, cela s'adresse aux hommes;
Fraternit, cela s'adresse aux mes.

Navigateurs en dtresse, abordez  ce grand rivage, la Rpublique.

Le port est l. (_Longue acclamation. Cris de: Vive la rpublique!
Vive l'amnistie! Vive Victor Hugo_!)




II

LE SEIZE MAI


I

LA PROROGATION

Le 16 mai 1877, un essai prliminaire de coup d'tat fut tent par M.
le marchal de Mac-Mahon, prsident de la Rpublique. Brusquement il
congdia, sur les plus futiles prtextes, le ministre rpublicain de
M. Jules Simon, qui runissait dans la chambre une majorit de deux
cents voix. Le nouveau cabinet, sous la prsidence de M. de Broglie,
ne fut compos que de monarchistes.

Deux jours aprs, un dcret du prsident de la Rpublique prorogeait
le parlement pour un mois.

Aussitt les gauches des deux chambres tinrent chacune leur runion
plnire et rdigrent des dclarations collectives adresses au pays.

Dans la runion des gauches du Snat, Victor Hugo prit la parole:

Dans quelles circonstances l'vnement qui nous proccupe se
produit-il?

Laissez-moi vous le dire. Deux choses me frappent.

Voici la premire:

La France tait en pleine paix, en pleine convalescence de ses
derniers malheurs, en pleine possession d'elle-mme; la France
donnait au monde tous les grands exemples, l'exemple du travail, de
l'industrie, du progrs sous toutes les formes; elle tait superbe
de tranquillit et d'activit; elle se prparait  convier tous
les peuples chez elle; elle prenait l'initiative de l'Exposition
universelle, et, meurtrie, mutile, mais toujours grande, elle allait
donner une fte  la civilisation. En ce moment-l, dans ce calme
fcond et auguste, quelqu'un la trouble. Qui? Son gouvernement. Une
sorte de dclaration de guerre est faite. A qui? A la France en paix.
Par qui? Par le pouvoir. (_Oui! oui!--Adhsion unanime_.)

La seconde chose qui me frappe, la voici:

Si la France est en paix, l'Europe ne l'est pas. Si au dedans nous
sommes tranquilles, au dehors nous sommes inquiets. Le continent prend
feu. Deux empires se heurtent en orient; au nord, un autre empire
guette;  ct du nord, une puissante nation voisine fait son
branle-bas de combat. Plus que jamais, il importe que la France, pour
rester forte, reste paisible. Eh bien! c'est le moment qu'on choisit
pour l'agiter! C'est pour le pays l'heure de la prudence; c'est pour
le gouvernement l'heure des imprudences.

Ces deux grands faits, la paix en France, la guerre en Europe,
exigeaient tous les deux un gouvernement sage. C'est l'instant que
prend le gouvernement pour devenir un gouvernement d'aventure.

Une tincelle suffirait pour tout embraser; le gouvernement secoue la
torche. (_Sensation profonde_.)

Oui, gouvernement d'aventure. Je ne veux pas, pour l'instant, le
qualifier plus svrement, esprant toujours que le pouvoir se sentira
averti par l'normit de certains souvenirs, et qu'il s'arrtera.
Je recommande au pouvoir personnel la lecture attentive de la
constitution. (_Mouvement_.)

Il y a l sur la responsabilit plusieurs articles srieux.

J'en pourrais dire davantage. Mais je me borne  ces quelques paroles.
J'ai une fonction comme snateur et une mission comme citoyen; je ne
faillirai ni  l'une ni  l'autre.

Vous, mes collgues, vous rsisterez vaillamment, je le sais et je
le dclare, aux empitements illgaux et aux usurpations
inconstitutionnelles. Surveillons plus que jamais le pouvoir. Dans la
situation o nous sommes, souvenez-vous de ceci: toute la dfiance que
vous montrerez au nouveau ministre, vous sera rendue en confiance par
la nation.

Messieurs, rassurons la France, rassurons-la dans le prsent,
rassurons-la dans l'avenir.

La rpublique est une dlivrance dfinitive. Esprance est un des
noms de la libert. Aucun pige ne russira. La vrit et la raison
prvaudront. La justice triomphera de la magistrature. La conscience
humaine triomphera du clerg. La souverainet nationale triomphera des
dictatures, clricales ou soldatesques.

La France peut compter sur nous, et nous pouvons compter sur elle.

Soyons fidles  tous nos devoirs, et  tous nos droits. (_Adhsion
unanime.--Applaudissements prolongs_.)


II

LA DISSOLUTION

La prorogation d'un mois expire, le marchal de Mac-Mahon adresse,
le 17 juin, un message au snat, lui demandant, aux termes de la
constitution, de prononcer avec le prsident de la Rpublique, la
dissolution de la chambre des dputs.

La chambre des dputs rplique aussitt par un ordre du jour
dclarant que le ministre n'a pas la confiance de la nation. Cet
ordre du jour est vot par 363 voix contre 158.

Le 21 juin, les bureaux du snat se runissent pour nommer la
commission charge du rapport sur la demande de dissolution.

Dans le quatrime bureau, dont Victor Hugo fait partie, se passe
l'incident suivant, rapport ainsi par _le Rappel_.

_Runion dans les bureaux du snat_.

Il s'est produit, au 4e bureau, un incident qui a caus une vive
motion.

M. Victor Hugo fait partie de ce bureau. M. le vicomte de Meaux,
ministre du commerce, en fait galement partie.

La discussion s'est ouverte sur le projet de dissolution.

Aprs des discours de MM. Bertauld et de Lasteyrie contre le projet
et de MM. de Meaux et Depeyre pour, la sance semblait termine,
lorsque M. Victor Hugo a demand la parole.

Il a dit:

J'ai gard le silence jusqu' ce moment, et j'tais rsolu  ne point
intervenir dans le dbat, esprant qu'une question essentielle serait
pose, et aimant mieux qu'elle le ft par d'autres que par moi.

Cette question n'a pas t pose. Je vois que la sance va se clore,
et je crois de mon devoir de parler. Je dsire n'tre point nomm
commissaire, et je prie mes amis de voter, comme je le ferai moi-mme,
pour notre honorable collgue, M. Bertauld.

Cela dit, et absolument dsintress dans le vote qui va suivre,
j'entre dans ce qui est pour moi la question ncessaire et immdiate.

Un ministre est ici prsent. Je profite de sa prsence, c'est 
lui que je parle, et voici ce que j'ai  dire  M. le ministre du
commerce:

Il est impossible que le prsident de la Rpublique et les membres du
cabinet nouveau n'aient point examin entre eux une ventualit, qui
est pour nous une certitude: le cas o, dans trois mois, la chambre,
dissoute aujourd'hui, reviendrait augmente en nombre dans le sens
rpublicain, et, ce qui est une augmentation plus grande encore,
accrue en autorit et en puissance par son mandat renouvel et par le
vote dcisif de la France souveraine.

En prsence de cette chambre, qui sera  la fois la chambre ancienne,
rpudie par le pouvoir personnel, et la chambre nouvelle, voulue
par la souverainet nationale, que fera le gouvernement? quels plans
a-t-il arrts? quelle conduite compte-t-il suivre? Le prsident
fera-t-il simplement son devoir, qui est de se retirer et d'obir  la
nation, et les ministres disparatront-ils avec lui? En un mot, quelle
est la rsolution du prsident et de son cabinet, dans le cas grave
que je viens d'indiquer?

Je pose cette question au membre du cabinet ici prsent. Je la pose
catgoriquement et absolument. Aucun faux-fuyant n'est possible: ou le
ministre me rpondra, et j'enregistrerai sa rponse; ou il refusera de
rpondre, et je constaterai son silence. Dans les deux cas, mon but
sera atteint; et, que le ministre parle ou qu'il se taise, l'espce de
clart que je dsire, je l'aurai.

Sur ces paroles, au milieu du profond silence et de l'attente unanime
des snateurs, M. de Meaux s'est lev. Voici sa rponse:

La question pose par M. Victor Hugo ne pourrait tre pose qu'au
prsident de la Rpublique, et excde la comptence des ministres.

Une certaine agitation a suivi cette rponse. MM. Valentin, Ribire,
Lepetit et d'autres encore se sont vivement rcris.

M. Victor Hugo a repris la parole en ces termes:

Vous venez d'entendre la rponse de M. le ministre. Eh bien! je vais
rpliquer  l'honorable M. de Meaux par un fait qui est presque pour
lui un fait personnel.

Un homme qui lui touche de trs prs, orateur considrable de la
droite, dont j'avais t l'ami  la chambre des pairs et dont j'tais
l'adversaire  l'assemble lgislative, M. de Montalembert, aprs la
crise de juillet 1851, s'mut, bien qu'alli momentan de l'lyse,
des intentions qu'on prtait au prsident, M. Louis Bonaparte, lequel
protestait du reste de sa loyaut.

M. de Montalembert, alors, se souvenant de notre ancienne amiti, me
pria de faire, en mon nom et au sien, au ministre Baroche, la question
que je viens de faire tout  l'heure  M. de Meaux.... (_Profond
mouvement d'attention_.) Et le ministre d'alors fit  cette question
identiquement la mme rponse que le ministre d'aujourd'hui.

Trois mois aprs, clatait ce crime qui s'appellera dans l'histoire le
2 dcembre.

Une vive motion succde  ces paroles.

Aucune rplique de M. de Meaux. Exclamations des snateurs prsents.

Le prsident du bureau, M. Batbie, fait, tardivement, remarquer
que les interpellations aux ministres ne sont d'usage qu'en sance
publique; dans les bureaux, il n'y a pas de ministre; un membre parle
 un membre, un collgue  un collgue; et M. Victor Hugo ne peut pas
exiger de M. de Meaux une autre rponse que celle qui lui a t faite.

--Je m'en contente! s'crie M. Victor Hugo.

Et les quinze membres de la gauche applaudissent.


_Sance publique du snat._

--12 JUIN 1877.--


Messieurs,

Un conflit clate entre deux pouvoirs. Il appartient au snat de les
dpartager. C'est aujourd'hui que le snat va tre juge.

Et c'est aujourd'hui que le snat va tre jug. (_Applaudissements 
gauche._)

Car si au-dessus du gouvernement il y a le snat, au-dessus du snat
il y a la nation.

Jamais situation n'a t plus grave.

Il dpend aujourd'hui du snat de pacifier la France ou de la
troubler.

Et pacifier la France, c'est rassurer l'Europe; et troubler la France,
c'est alarmer le monde.

Cette dlivrance ou cette catastrophe dpendent du snat.

Messieurs, le snat va aujourd'hui faire sa preuve. Le
snat aujourd'hui peut tre fond par le snat. (_Bruit 
droite.--Approbation  droite._)

L'occasion est unique, vous ne la laisserez pas chapper.

Quelques publicistes doutent que le snat soit utile; montrez que le
snat est ncessaire.

La France est en pril, venez au secours de la France. (_Bravos a
gauche_.)

Messieurs, le pass donne quelquefois des renseignements. De certains
crimes, que l'histoire n'oublie pas, ont des reflets sinistres, et
l'on dirait qu'ils clairent confusment les vnements possibles.

Ces crimes sont derrire nous, et par moments nous croyons les revoir
devant nous.

Il y a parmi vous, messieurs, des hommes qui se souviennent.
Quelquefois se souvenir, c'est prvoir. (_Applaudissements  gauche_.)

Ces hommes ont vu, il y a vingt-six ans, ce phnomne:

Une grande nation qui ne demande que la paix, une nation qui sait ce
qu'elle veut, qui sait d'o elle vient et qui a droit de savoir o
elle va, une nation qui ne ment pas, qui ne cache rien, qui n'lude
rien, qui ne sous-entend rien, et qui marche dans la voie du progrs
droit devant elle et  visage dcouvert, la France, qui a donn 
l'Europe quatre illustres sicles de philosophie et de civilisation,
qui a proclam par Voltaire la libert religieuse (_Protestations
 droite, vive approbation  gauche_) et par Mirabeau la libert
politique; la France qui travaille, qui enseigne, qui fraternise, qui
a un but, le bien et qui le dit, qui a un moyen, le juste, et qui le
dclare, et, derrire cet immense pays en pleine activit, en
pleine bonne volont, en pleine lumire, un gouvernement masqu.
(_Applaudissements prolongs  gauche. Rclamations  droite_.)

Messieurs, nous qui avons vu cela, nous sommes pensifs aujourd'hui,
nous regardons avec une attention profonde ce qui semble tre devant
nous: une audace qui hsite, des sabres qu'on entend traner, des
protestations de loyaut qui ont un certain son de voix; nous
reconnaissons le masque. (_Sensation_.)

Messieurs, les vieillards sont des avertisseurs. Ils ont pour fonction
de dcourager les choses mauvaises et de dconseiller les choses
prilleuses. Dire des paroles utiles, dussent-elles paratre inutiles,
c'est l leur dignit et leur tristesse. (_Trs bien!  gauche_.)

Je ne demande pas mieux que de croire  la loyaut, mais je me
souviens qu'on y a dj cru. (_C'est vrai!  gauche_.) Ce n'est pas ma
faute si je me souviens. Je vois des ressemblances qui m'inquitent,
non pour moi qui n'ai rien  perdre dans la vie et qui ai tout 
gagner dans la mort, mais pour mon pays. Messieurs, vous couterez
l'homme en cheveux blancs qui a vu ce que vous allez revoir peut-tre,
qui n'a plus d'autre intrt sur la terre que le vtre, qui vous
conseille tous avec droiture, amis et ennemis, et qui ne peut ni har
ni mentir, tant si prs de la vrit ternelle. (_Profonde sensation.
Applaudissements prolongs_.)

Vous allez entrer dans une aventure. Eh bien, coutez celui qui en
revient. (_Mouvement_.) Vous allez affronter l'inconnu, coutez celui
qui vous dit: l'inconnu, je le connais. Vous allez vous embarquer sur
un navire dont la voile frissonne au vent, et qui va bientt partir
pour un grand voyage plein de promesses, coutez celui qui vous dit:
Arrtez, j'ai fait ce naufrage-l. (_Applaudissements_.)

Je crois tre dans le vrai. Puiss-je me tromper, et Dieu veuille
qu'il n'y ait rien de cet affreux pass dans l'avenir!

Ces rserves faites,--et c'tait mon devoir de les faire,--j'aborde
le moment prsent, tel qu'il apparat et tel qu'il se montre, et je
tcherai de ne rien dire qui puisse tre contest.

Personne ne niera, je suppose, que l'acte du 16 mai ait t inattendu.

Cela a t quelque chose comme le commencement d'une prmditation qui
se dvoile.

L'effet a t terrible.

Remontons  quelques semaines en arrire. La France tait en plein
travail, c'est--dire en pleine fte. Elle se prparait  l'Exposition
universelle de 1878 avec la fiert joyeuse des grandes nations
civilisatrices. Elle dclarait au monde l'hospitalit. Paris,
convalescent, glorieux et superbe, levait un palais  la fraternit
des nations; la France, en dpit des convulsions continentales, tait
confiante et tranquille, et sentait s'approcher l'heure du suprme
triomphe, du triomphe de la paix. Tout  coup, dans ce ciel bleu un
coup de foudre clate, et au lieu d'une victoire on apporte  la
France une catastrophe. (_Vive motion.--Bravos  gauche_.)

Le 15 mai, tout prosprait; le 16, tout s'est arrt. On a assist au
spectacle trange d'un malheur public, fait exprs. (_Sensation_.)
Subitement, le crdit se dconcerte; la confiance disparat; les
commandes cessent; les usines s'teignent; les manufactures se
ferment; les plus puissantes renvoient la moiti de leurs ouvriers;
lisez les remontrances des chambres de commerce; le chmage, cette
peste du travail, se rpand et s'accrot, et une sorte d'agonie
commence. Ce que cette calamit, le 16 mai, cote  notre industrie, 
notre commerce,  notre travail national, ne peut se chiffrer que
par des centaines de millions. (_Allons donc!  droite.--Oui! oui! 
gauche_.)

Eh bien, messieurs, aujourd'hui que vous demande-t-on? De la
continuer. Le 16 mai dsire se complter. Un mois d'agonie, c'est peu;
il en demande quatre. Dissolvez la chambre. On verra o la France en
sera au bout de quatre mois. La dure du 16 mai, c'est la dure de la
catastrophe. Aggravation funeste. Partout la stagnation commerciale,
partout la fivre politique. Trois mois de querelle et de haine.
L'angoisse ajoute  l'angoisse. Ce qui n'tait que le chmage sera la
faillite; ruine pour les riches, famine pour les pauvres; l'lecteur
accul  son droit; l'ouvrier sans pain arm du vote. La colre mle
 la justice. Tel est le lendemain de la dissolution. (_Mouvement_.)

Si vous l'accordiez, messieurs, le service que le 16 mai aurait rendu
 la France quivaudrait au service vice que rend une rupture de rails
 un train lanc  toute vapeur. (_C'est vrai_!)

Et j'hsite  achever ma pense, mais il faut, sinon tout dire, au
moins tout indiquer.

Messieurs, rflchissez. L'Europe est en guerre. La France a des
ennemis. Si, en l'absence des chambres, dans l'clipse de la
souverainet nationale, si l'tranger....

(_Bruit et protestations  droite.--A gauche_: N'interrompez pas!--_M.
le prsident_: Faites silence!--_A gauche_: C'est  la droite qu'il
faut dire cela!)

....Si l'tranger profitait de cette paralysie de la France, si ... je
m'arrte.

Ici, messieurs, la situation apparat tellement grave, que nous avons
pu voir dans les bureaux du snat des membres du cabinet faire appel 
notre patriotisme et nous demander de ne pas insister.

Nous n'insistons pas.

Mais nous nous retournons vers le pouvoir personnel, et nous lui
disons:

La guerre extrieure actuelle ajoute  la crise intrieure faite par
vous cre une situation telle que, de votre aveu, l'on ne peut pas
mme sonder ce qui est possible. Pourquoi alors faire cette crise?
Puisque vous avez le choix du moment, pourquoi choisir ce moment-ci?
Vous n'avez aucun reproche srieux  faire  la chambre des dputs;
le mot _radical_ appliqu  ses tendances ou  ses actes est vide de
sens. La chambre a eu le trs grand tort,  mes yeux, de ne pas voter
l'amnistie; mais je ne suppose pas que ce soit l votre grief contre
elle. (_Sourires  gauche_.) La chambre des dputs a pouss l'esprit
de conciliation et de consentement jusqu' partager avec le snat son
privilge en matire d'impts, c'est--dire qu'elle a fait en France
plus de concessions au snat que la chambre des communes n'en fait
en Angleterre  la chambre des lords. (_A gauche: C'est vrai_!) La
chambre des dputs,  part les turbulences de la droite, est modre,
parlementaire et patriote; seulement il y a entre elle, chambre
nationale, et vous, pouvoir personnel, incompatibilit d'humeur; vous
avez,  ce qu'il parait, des thories politiques qui font mauvais
mnage avec les thories politiques de la chambre des dputs, et
vous voulez divorcer. Soit. Mais il n'y a l aucune urgence. Pourquoi
prendre l'heure la plus prilleuse? Dissoudre la chambre en ce moment,
c'est dsarmer la France. (_Mouvement_.) Pourquoi ne pas attendre que
le conflit europen soit apais? Quand la situation sera redevenue
calme, si votre incompatibilit d'humeur ne s'est pas dissipe,
si vous persistez dans votre fantaisie thorique, vous nous en
reparlerez, et, puisque nous sommes ce qu'en Angleterre on appelle la
cour des divorces, nous aviserons. Nous choisirons entre la chambre et
vous. Mais rien ne presse, attendez. En ce moment, soyons prudents, et
n'ajoutons pas, de gaiet de coeur,  la complication extrieure, dj
trs redoutable, une complication intrieure plus redoutable encore.
(_Trs bien! trs bien!  gauche_.)

Nous disons cela, qui est sage.

Messieurs, une chose me frappe, et je dois la dire: c'est qu'en ce
moment, dans l'heure critique o nous sommes, l'esprit de gouvernement
est de ce ct (_montrant la gauche_), et l'esprit de rvolution est
du ct oppos (_montrant la droite_). (_C'est vrai! c'est vrai! 
gauche_).

En effet, que veut-on de ce ct, du ct rpublicain?

Le maintien de ce qui est, l'amlioration lente et sage des
institutions, le progrs pas  pas, aucune secousse, aucune violence,
le suffrage universel, c'est--dire la paix entre les opinions, et
l'Exposition universelle, c'est--dire la paix entre les nations. Et
qu'est-ce que cet ensemble de bonnes volonts tournes vers le bien?
Messieurs, c'est l'esprit de gouvernement. (_Applaudissements 
gauche_.)

Et du ct oppos, du ct monarchique, que veut-on?

Le renversement de la rpublique, la paix publique livre  la
comptition de trois monarchies, le parti pris pour le pape contre
notre allie l'Italie, la partialit pour un culte allant jusqu'
l'acceptation d'une guerre religieuse ventuelle (_Dngations 
droite.--A gauche: Oui! oui!_), et cela  une poque o la France
ne peut et ne doit faire que des guerres patriotiques, le suffrage
universel discut, la force rompant l'quilibre de la loi et du
droit, la ngation de notre lgislation civile par la revendication
catholique; en un mot, une effrayante remise en question de toutes les
solutions sur lesquelles repose la socit moderne. (_Applaudissements
rpts  gauche_.) Qu'est-ce que tout cela, messieurs? c'est l'esprit
de rvolution. (_Oui! oui!--Applaudissements_.)

J'avais donc raison de le dire: oui,  cette heure, l'esprit de
gouvernement est dans l'opposition, et l'esprit de rvolution est dans
le gouvernement!

Qu'est-ce que la dissolution?

C'est une rvolution possible. Quelle rvolution? La pire de toutes.
La rvolution inconnue. (_Sensation.--Murmures  droite.--Vive adhsion,
 gauche_.)

Messieurs les snateurs, croyez-moi. Oui, soyez le gouvernement.
Coupez court  cette tentative. Arrtez net cette trange insurrection
du 16 mai....

(_Rclamations  droite; cris_: A l'ordre!  l'ordre!--_Applaudissements
prolongs  gauche.--M. le prsident_: Les applaudissements par lesquels
on soutient l'orateur n'empcheront pas le prsident de faire son devoir:
ce n'est pas assez d'avoir port contre une partie de cette chambre des
accusations d'opinions factieuses, vous appelez un acte qui n'est pas
sorti de la lgalit un acte rvolutionnaire; le prsident s'en tonne.
--_A gauche_: Ce sont des prliminaires de rvolution!--_M. Valentin_:
L'avertissement tait ncessaire!--_M. le prsident_: Monsieur Valentin,
vous n'avez pas la parole!--_A gauche,  M. Victor Hugo_: Continuez!
--_A droite_: Que l'orateur retire le mot insurrection!--_A gauche,
unanimement_: Non! ne retirez rien!--_L'orateur ne retire rien et
continue_.)

Ayez, messieurs, une volont, une grande volont, et signifiez-la. La
France veut tre rassure. Rassurez-la. On l'branle. Raffermissez-la.
Vous tes le seul pouvoir que ne domine aucun autre. Ces pouvoirs-l
finissent par avoir toute la responsabilit. La chambre relve, de
vous, vous pouvez la dissoudre; le prsident relve de vous, vous
pouvez le juger. Ayez le respect, je dis plus, l'effroi de votre
toute-puissance, et usez-en pour le bien. Redoutez-vous vous-mmes, et
prenez garde  ce que vous allez faire. Des corps tels que celui-ci
sauvent ou perdent les nations.

Sauvez votre pays. (_Sensation.--Vifs applaudissements  gauche_.)

Messieurs, la logique de la situation qui nous est faite me ramne 
ce que je vous disais en commenant:

C'est aujourd'hui que la grave question des deux chambres, pose par
la constitution, va tre rsolue.

Deux chambres sont-elles utiles? Une seule chambre est-elle prfrable?
En d'autres termes, faut-il un snat?

Chose trange! le gouvernement, en croyant poser la question de la
chambre des dputs, a pos la question du snat. (_Mouvement_.)

Et, chose non moins remarquable, c'est le snat qui va la rsoudre.
(_Approbation  gauche_.)

On vous propose de dissoudre une chambre. Vous pouvez vous faire cette
demande: laquelle? (_Trs bien!  gauche_.)

Messieurs, j'y insiste. Il dpend aujourd'hui du snat de pacifier la
France ou de troubler le monde.

La France est aujourd'hui dsarme en face de toutes les coalitions du
pass. Le snat est son bouclier. La France, livre aux aventures,
n'a plus qu'un point d'appui, un seul, le snat. Ce point d'appui lui
manquera-t-il?

Le snat, en votant la dissolution, compromet la tranquillit publique
et prouve qu'il est dangereux.

Le snat, en rejetant la dissolution, rassure la patrie et prouve
qu'il est ncessaire.

Snateurs, prouvez que vous tes ncessaires. (_Adhsion  gauche_.)

Je me tourne vers les hommes qui en ce moment gouvernent, et je leur
dis:

Si vous obtenez la dissolution, dans trois mois le suffrage universel
vous renverra cette chambre.

La mme.

Pour vous pire. Pourquoi?

Parce qu'elle sera la mme. (_Sensation profonde_.)

Souvenez-vous des 221. Ce chiffre sonne comme un cho de prcipice.
C'est l que Charles X est tomb. (_Sensation_.)

Le gouvernement fait cette imprudence, l'ouverture de l'inconnu.

Messieurs les snateurs, vous refuserez la dissolution. Et ainsi
vous rassurerez la France et vous fonderez le snat. (_Trs bien! 
gauche_.)

Deux grands rsultats obtenus par un seul vote.

Ce vote, la France l'attend de vous.

Messieurs, le pril de la dissolution, ce pourrait tre, ou de nous
jeter avant l'heure, d'un mouvement perdu et dsordonn, dans le
progrs sans transition, et dans ces conditions-l le progrs peut
tre un prcipice; ou de nous ramener  ce gouffre bien autrement
redoutable, le pass. Dans le premier cas, on tombe la tte la
premire; dans le second cas, on tombe  reculons. (_Applaudissements
 gauche, rires  droite_.) Ne pas tomber vaut mieux. Vous aurez la
sagesse que les ministres n'ont pas. Mais n'est-il pas trange que le
gouvernement en soit l de nous offrir le choix entre deux abmes!
(_Vive motion_.)

Nous ne tomberons ni dans l'un ni dans l'autre. Votre prudence
prservera la patrie. On peut dire de la France qu'elle est
insubmersible. S'il y avait un dluge, elle serait l'arche. Oui, dans
un temps donn, la France triomphera de l'ennemi du dedans comme de
l'ennemi du dehors. Ce n'est pas une esprance que j'exprime ici,
c'est une certitude. Qu'est-ce qu'une coalition des partis contre la
souveraine ralit? Quand mme un de ces partis voudrait mettre le
droit divin au-dessus du droit public, et l'autre le sabre au-dessus
du vote, et l'autre le dogme au-dessus de la raison, non, une
arrestation de civilisation en plein dix-neuvime sicle n'est pas
possible; une constitution n'est pas une gorge de montagnes o peuvent
s'embusquer des trabucaires; on ne dvalise pas la rvolution
franaise; on ne dtrousse pas le progrs humain comme on dtrousse
une diligence. Nos ennemis peuvent se liguer. Soit. Leur ligue
est vaine. Au milieu de nos fluctuations et de nos orages, dans
l'obscurit de la lutte profonde, quelqu'un qu'on ne terrasse pas est
ds  prsent visible et debout, c'est la loi, l'ternelle loi honnte
et juste qui sort de la conscience publique, et derrire la brume
paisse o nous combattons il y a un victorieux, l'avenir. (_Vive
sensation.--Applaudissements  gauche_.)

Nos enfants auront cet blouissement. Et, nous aussi, et avec plus
d'assurance que les anciens croiss, nous pouvons dire: Dieu le
veut! Non, le pass ne prvaudra pas. Et-il la force, nous avons la
justice, et la justice est plus forte que la force. Nous sommes la
philosophie et la libert. Non, tout le moyen ge condens dans le
Syllabus n'aura pas raison de Voltaire; non, toute la monarchie,
ft-elle triple, et et-elle, comme l'hydre, trois ttes, n'aura pas
raison de la rpublique. (_Non! non! non!  gauche_.) Le peuple,
appuy sur le droit, c'est Hercule appuy sur la massue.

Et maintenant que la France reste en paix. Que le peuple demeure
tranquille. Pour rassurer la civilisation, Hercule au repos suffit.

Je vote contre la catastrophe.

Je refuse la dissolution.

(_Acclamation unanime et prolonge  gauche.--Les snateurs de
gauche se lvent, et M. Victor Hugo, en regagnant sa place, est
chaleureusement flicit par tous ses collgues.--La sance est
suspendue_.)


RPONSE AUX OUVRIERS LYONNAIS

La dissolution est prononce par 349 voix contre 130.

La nation est rsolue, le pouvoir est agressif. Le marchal de
Mac-Mahon, aprs une revue passe le 1er juillet, adresse  l'arme un
ordre du jour, qui se termine ainsi:

....Vous m'aiderez, j'en suis certain,  maintenir le respect de
l'autorit et des lois dans l'exercice de la mission qui m'a t
confie, et que je remplirai jusqu'au bout.

Une adresse de remerciement  Victor Hugo pour le discours sur les
ouvriers lyonnais avait t vote par le comit d'initiative de
Perrache, et envoye, le 14 juillet, dans un album splendidement
reli, contenant les noms de tous les signataires et portant sur la
couverture: LA DMOCRATIE LYONNAISE A VICTOR HUGO.

Victor Hugo rpond:

Paris, 19 juillet 1877.

Mes chers et vaillants concitoyens,

Je reois avec motion votre envoi magnifique. J'avais dj eu un
bonheur, faire mon devoir, et le faire pour vous. Ce bonheur, vous le
compltez. Je vous remercie.

Je continuerai; vous vous appuierez sur moi et je m'appuierai sur
vous.

L'heure actuelle est menaante; le temps des preuves va recommencer
peut-tre. Ce que nous avons dj fait, nous le ferons encore. Nous
aussi, nous irons _jusqu'au bout_.

On nous fait, bien malgr nous, hlas! une situation prilleuse.
Puisqu'il le faut, nous l'acceptons. Quant  moi, je ne reculerai
devant aucune des consquences du devoir. Sortir de l'exil donne le
droit d'y rentrer. Quant au sacrifice de la vie, il est peu de chose 
ct du sacrifice de la patrie.

Mais ne craignons rien. Nous avons pour nous, citoyens libres de la
France libre, la force des choses  laquelle s'ajoute la force des
ides. Ce sont l les deux courants suprmes de la civilisation.

Aucun doute sur l'avenir n'est possible. La vrit, la raison et la
justice vaincront, et du misrable conflit actuel sortira, par la
toute-puissance du suffrage universel, sans secousse et sans lutte
peut-tre, la rpublique prospre, douce et forte.

Le peuple franais est l'arme humaine, et la dmocratie lyonnaise
en est l'avant-garde. O va cette arme?  la paix. O va cette
avant-garde?  la libert.

Hommes de Lyon, mes frres, je vous salue.


LA PUBLICATION DE L'HISTOIRE D'UN CRIME

--1er OCTOBRE 1877--

Entre les actes de Victor Hugo, il faut noter  cette place un
de ceux qui furent le plus efficaces et le plus salutaires--la
publication de l'_Histoire d'un crime_.

Les lections gnrales avaient t fixes par le gouvernement du 16
mai  la date du 14 octobre.

Le 1er octobre, l'_Histoire d'un crime_ parut, prcde de ces deux
simples lignes:

Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent.

Je le publie.


III

LES LECTIONS

_Discours pour la candidature de M. Jules Grvy_.

Le pouvoir personnel s'tait affirm, dans les discours et manifestes
du prsident de la rpublique, par des paroles imprudentes: Mon nom
... ma pense ... ma politique ... ma volont.

Le 12 octobre, avant-veille des lections, une runion lectorale eut
lieu au gymnase Paz, pour soutenir, dans le neuvime arrondissement de
Paris, la candidature de M. Jules Grvy, qui fut lu, le surlendemain,
 l'immense majorit de 12,372 voix.

Victor Hugo prit la parole dans cette runion, et dit:

Messieurs,

Un homme minent se prsente  vos suffrages. Nous appuyons sa
candidature.

Vous le nommerez; car le nommer c'est rlire en lui la chambre dont
il fut le prsident.

Le pays va rappeler cette chambre si trangement congdie. Il va la
rlire, avec svrit pour ceux qui l'ont dissoute.

Nommer Jules Grvy, c'est faire rparation au pass et donner un gage
 l'avenir.

Je n'ajouterai rien  tout ce qui vient de vous tre dit sur cet homme
qui ralise la dfinition de Cicron: loquent et honnte.

Je me bornerai  exposer devant vous, avec une brivet et une rserve
que vous apprcierez, quelques ides, utiles peut-tre en ce moment.

lecteurs,

Vous allez exercer le grand droit et remplir le grand devoir du
citoyen.

Vous allez nommer un lgislateur.

C'est--dire incarner dans un homme votre souverainet.

C'est l, citoyens, un choix considrable.

Le lgislateur est la plus haute expression de la volont nationale.

Sa fonction domine toutes les autres fonctions. Pourquoi? C'est que
c'est de sa conscience que sort la loi. La conscience est la loi
intrieure; la loi est la conscience extrieure. De l le religieux
respect qui lui est d. Le respect de la loi, c'est le devoir de la
magistrature, l'obligation du clerg, l'honneur de l'arme. La loi est
le dogme du juge, la limite du prtre, la consigne du soldat. Le mot
_hors la loi_ exprime  la fois le plus grand des crimes et le plus
terrible des chtiments. D'o vient cette suprmatie de la loi? C'est,
je le rpte, que la loi est pour le peuple ce qu'est pour l'homme la
conscience. Rien en dehors d'elle, rien au-dessus d'elle. De l, dans
les tats bien rgls, la subordination du pouvoir excutif au pouvoir
lgislatif. (_Vive adhsion_.)

Cette subordination est troite, absolue, ncessaire.

Toute rsistance du pouvoir excutif au pouvoir lgislatif est un
empitement; toute violation du pouvoir lgislatif par le pouvoir
excutif est un crime. La force contre le droit, c'est l un tel
forfait que le Dix-huit-Brumaire suffit pour effacer la gloire
d'Austerlitz, et que le Deux-Dcembre suffit pour engloutir le nom de
Bonaparte. Dans le Dix-huit-Brumaire et dans le Deux-Dcembre, ce qui
a naufrag, ce n'est pas la France, c'est Napolon.

Si je prononce en ce moment ce nom, Napolon, c'est uniquement parce
qu'il est toujours utile de rappeler les faits et d'invoquer les
principes; mais il va sans dire que ce nom tient trop de place
dans l'histoire pour que je songe  le rapprocher des noms de nos
gouvernants actuels. Je ne veux blesser aucune modestie. (_Bravos et
rires_.)

Ce que je veux affirmer, et affirmer inflexiblement, c'est le profond
respect d par le pouvoir  la loi, et au lgislateur qui fait la loi,
et au suffrage universel qui fait le lgislateur.

Vous le voyez, messieurs, d'chelon en chelon, c'est au suffrage
universel qu'il faut remonter. Il est le point de dpart et le point
d'arrive; il a le premier et le dernier mot.

Messieurs, le suffrage universel va parler, et ce qu'il dira sera
souverain et dfinitif. La parole suprme que va prononcer l'auguste
voix de la France sera  la fois un dcret et un arrt, dcret pour
la rpublique, arrt contre la monarchie. (_Oui!
oui!--Applaudissements_.)

Quelquefois, messieurs, cela se voit dans l'histoire, les factions
s'emparent du gouvernement. Elles crent ce qu'on pourrait appeler des
crises de fantaisie, qui sont les plus fatales de toutes. Ces crises
sont d'autant plus redoutables qu'elles sont vaines; la raison leur
manque; elles ont l'inconscience de l'ignorance et l'irascibilit du
caprice. Brusquement, violemment, sans motif, car tel est leur bon
plaisir, elles arrtent le travail, l'industrie, le commerce,
les changes, les ides, dconcertent les intrts, entravent la
circulation, billonnent la pense, inquitent jusqu' la libert
d'aller et de venir. Elles ont la hardiesse de s'annoncer elles-mmes
comme ne voulant pas finir, et posent leurs conditions. Leur
persistance frappe de stupeur le pays amoindri et appauvri. On peut
dire de certains gouvernements qu'ils font un noeud  la prosprit
publique. Ce noeud peut tre tranch ou dnou: il est tranch par
les rvolutions; il est dnou par le suffrage universel.
(_Applaudissements_.)

Tout dnouer, ne rien trancher, telle est, citoyens, l'excellence du
suffrage universel.

Le peuple gouverne par le vote, c'est l'ordre, et rgne par le scrutin,
c'est la paix.

Il faut donc que le suffrage universel soit obi. Il le sera. Ce qu'il
veut est voulu d'en haut. Le peuple, c'est la souverainet; la France,
c'est la lumire. On ne parle en matre ni au peuple, ni  la France.
Il arrive quelquefois qu'un gouvernement, peu clair, semble oublier
les proportions; le suffrage universel les lui rappelle. La France est
majeure; elle sait qui elle est, elle fait ce qui convient; elle rgit
la civilisation par sa raison, par sa philosophie, par sa logique, par
ses chefs-d'oeuvre, par ses hrosmes; elle a la majest des choses
ncessaires, elle est l'objet d'une sorte de contemplation des peuples
et il lui suffit de marcher pour se montrer desse. Qui que nous
soyons, mesurons nos paroles quand nous avons l'immense honneur de
lui parler. Cette France est si illustre que les plus hautes statures
s'inclinent devant elle. Devant sa grandeur, les plus grands demeurent
interdits. Montesquieu hsiterait  lui dire: Ma politique, et,
certes, Washington n'oserait pas lui dire: Ma volont. (_Rires
approbatifs_.)

Citoyens, le suffrage universel vaincra. Le nuage actuel s'vanouira.
La France donnera ses ordres, et n'importe qui obira. Je ne fais 
personne l'injure de douter de cette obissance. La victoire sera
complte. Ds  prsent nous sommes pleins de penses de paix, et nous
sentons quelque piti. Nous ne pousserons pas notre victoire jusqu'
ses limites logiques, mais le triomphe du droit et de la loi est
certain. L'avenir vaincra le pass! (_Assentiment unanime_.)

Citoyens, ayons foi dans la patrie. Ne dsesprons jamais. La France
est une prdestine. Elle a charge de peuples, elle est la nation
utile, elle ne peut ni dcliner ni dcrotre, elle couvre ses
mutilations de son rayonnement. A l'heure qu'il est, sanglante,
dmembre, ranonne, livre aux factions du pass, conteste,
discute, mise en question, elle sourit superbement, et le monde
l'admire. C'est qu'elle a la conscience de sa ncessit. Comment
craindrait-elle les pygmes, elle qui a eu raison des gants? Elle
fait des miracles dans l'ordre des ides, elle fait des prodiges dans
l'ordre des vnements; elle emploie, dans sa toute-puissance, mme
les cataclysmes  fonder l'avenir; et--ce sera mon dernier mot--oui,
citoyens, on peut tout attendre de cette France qui a su faire sortir
du plus formidable des orages, la rvolution, le plus stable des
gouvernements, la rpublique. (_Applaudissements prolongs_.)




III

ANNIVERSAIRE DE MENTANA


La lettre suivante, adresse par Victor Hugo au municipe de Rome, a
t lue  la crmonie funbre de l'anniversaire de Mentana:

Versailles, 22 novembre 1877.

Un fils de la France envoie un salut aux fils de l'Italie. Mentana est
une des hontes de Louis Bonaparte et une des gloires de Garibaldi. La
fraternit des peuples proteste contre ce dlit de l'empire, qui est
un deuil pour la France.

Pour nous franais, l'Italie est une patrie aussi bien que la France,
et Paris, o vit l'esprit moderne, tend la main  Rome, o vit l'me
antique. Peuples, aimons-nous.

Paix aux hommes, lumire aux esprits.




IV

LE DNER D'HERNANI


Victor Hugo, touch de l'accueil fait par la presse unanime de toutes
les opinions  la reprise d'_Hernani_, offrait, le 11 dcembre 1877,
au Grand-Htel, un dner aux journalistes, et en mme temps aux
comdiens qui jouaient _Hernani_.

Victor Hugo avait  sa droite Mlle Sarah Bernhardt, et  sa gauche M.
Perrin, administrateur gnral de la Comdie-Franaise.

En face de Victor Hugo tait son petit-fils Georges,  droite duquel
taient mile Augier, et  gauche M. Ernest Legouv.

A la droite de Victor Hugo, aprs Mlle Sarah Bernhardt, taient:
MM. mile de Girardin, Paul Meurice, Thodore de Banville, Maubant,
Leconte de Lisle, Arsne Houssaye, Duquesnel, Henri de Pne, Alphonse
Daudet, Blowitz, du _Times_, La Rounat, Jean-Paul Laurens, etc.

A sa gauche aprs M. Perrin, taient: MM. Auguste Vacquerie, Paul de
Saint-Victor, Bapst, Adrien Hbrard, Philippe Jourde, Texier, Grenier,
Duportal, Magnier, Monselet, mile Deschanel, Ernest Lefvre, I.
Rousset, Pierre Vron, Crawford, du _Daily News_, etc.

A la droite de Georges Hugo, aprs M. mile Augier: MM. Worms,
Caraguel, de Biville, Hostein, de La Pommeraye, Larochelle, Calmann
Lvy, Louis Ulbach, Catulle Mends, etc.

A sa gauche, aprs M. Ernest Legouv: MM. Lockroy, Spuller,
Mounet-Sully, Ritt, Alexandre Rey, mile Bayard, etc.

Le dner a commenc  neuf heures. La table, dresse en fer  cheval
et adosse  la chemine monumentale de la salle du Zodiaque, occupait
tout l'espace de la vaste rotonde, splendidement illumine. Un
admirable massif de plantes exotiques se dressait dans l'espace
rserv du fer  cheval.

Au dessert, Victor Hugo s'est lev; un profond silence s'est aussitt
tabli. D'une voix mue, et qui pourtant se faisait entendre jusqu'aux
extrmits de la salle, Victor Hugo a dit:

Je demande  mes convives la permission de boire  leur sant.

Je suis ici le dbiteur de tous, et je commence par un remerciement.
Je remercie de leur prsence, de leur concours, de leur sympathique
adhsion, les grands talents, les nobles esprits, les gnreux
crivains, les hautes renommes qui m'entourent. Je remercie, dans la
personne de son honorable directeur, ce magnifique thtre national
auquel se rattache, par ses deux extrmits, un demi-sicle de ma
vie. Je remercie mes chers et vaillants auxiliaires, ces excellents
artistes que le public tous les soirs couvre de ses applaudissements.
(_Bravos_.)

Je ne prononcerai aucun nom, car il faudrait les nommer tous. Pourtant
(_Victor Hugo se tourne vers Mlle Sarah Bernhardt_), permettez-moi,
madame, une exception que votre sexe autorise. Je dis plus, commande.

Vous venez de vous montrer non seulement la rivale, mais l'gale des
trois grandes actrices, Mlle Mars, Mme Dorval, Mlle Favart, qui vous
ont prcde dans ce rle de doa Sol.

Je vais plus loin; j'ai le droit de le dire, moi qui ai vu, hlas! la
reprsentation de 1830 (_Rires d'approbation_), vous avez dpass et
clips Mlle Mars. Ceci est de la gloire; vous vous tes vous-mme
couronne reine, reine deux fois, reine par la beaut, reine par le
talent.

Victor Hugo se penche et baise la main de Mlle Sarah Bernhardt en
disant:

Je vous remercie, madame! (_Vifs applaudissements_.)

Messieurs, qu'est-ce que cette runion? c'est une simple fte
toute cordiale et toute littraire; ces ftes-l sont toujours les
bienvenues, mme et surtout dans les jours orageux et difficiles.

Il ne sera pas dit ici une seule parole qui puisse faire une allusion
quelconque  une autre passion que celle de l'idal et de l'absolu,
dont nous sommes tous anims.

Nous sommes dans la rgion sereine. Nous nous rencontrons sur le calme
sommet des purs esprits. Il y a des orages autour de nous, il n'y en a
pas en nous. (_Applaudissements_.)

Il est bon que le monde littraire jette son reflet lumineux et sans
nuage sur le monde politique. Il est bon que notre rgion paisible
donne aux rgions troubles ce grand exemple, la concorde, et ce beau
spectacle, la fraternit. (_Triple salve d'applaudissements_.)

Je comptais m'arrter ici, mais vos applaudissements m'encouragent 
continuer; je dirai donc quelques mots encore.

Messieurs,  mon ge, il est rare qu'on n'ait pas, qu'on ne finisse
pas par avoir une ide fixe. L'ide fixe ressemble  l'toile fixe;
plus la nuit est noire, plus l'toile brille. (_Sensation_.)

Il en est de mme de l'ide. Mon ide m'apparat avec d'autant plus
d'clat que le moment est plus tnbreux. Cette ide fixe, je vais
vous la dire:--C'est la paix.

Depuis que j'existe, ds les commencements de ma jeunesse jusqu' cet
achvement qui est ma vieillesse, je n'ai jamais eu qu'un but, la
pacification; la pacification des esprits, la pacification des mes,
la pacification des coeurs. Mon rve aurait t: plus de guerre, plus
de haine; les peuples uniquement occups de travail, d'industrie, de
bien-tre, de progrs, la prosprit par la tranquillit. (_Mouvement.
Applaudissements_.)

Ce rve, quelles que soient les preuves passes ou futures, je le
continuerai, et je tcherai de le raliser sans me lasser jamais,
jusqu' mon dernier souffle.

Corneille, le vieux Corneille, le grand Corneille, se sentant prs de
mourir, jetait cette superbe aspiration vers la gloire, ce grand et
dernier cri, dans ce vers:

    Au moment d'expirer, je tche d'blouir.

Eh bien! messieurs, si l'on avait droit de parler aprs Corneille, et
s'il m'tait donn d'exprimer mon voeu suprme, je dirais, moi:
Au moment d'expirer, je tche d'apaiser.

(_Applaudissements prolongs, profonde motion_.)

Telle est, messieurs, la signification, tel est le sens, tel est le
but de cette runion, de cette agape fraternelle, dans laquelle il n'y
a aucun sous-entendu, aucun malentendu. Rien que de grand, de bon, de
gnreux. (_Salve d'applaudissements.--Oui! oui!_)

Nous tous qui sommes ici, potes, philosophes, crivains, artistes,
nous avons deux patries, l'une la France, l'autre l'art. (_Vifs
applaudissements_.)

Oui, l'art est une patrie; c'est une cit que celle qui a pour
citoyens ternels ces hommes lumineux, Homre, Eschyle, Sophocle,
Aristophane, Thocrite, Plaute, Lucrce, Virgile, Horace, Juvnal,
Dante, Shakespeare, Rabelais, Molire, Corneille, Voltaire.... (_Cri
unanime:--... Victor Hugo!_)

Et c'est une cit moins vaste, mais aussi grande, celle que nous
pouvons appeler notre histoire nationale, et qui compte des hommes non
moins grands: Charlemagne, Roland, Duguesclin, Bayard, Turenne, Cond,
Villars, Vauban, Hoche, Marceau, Klber, Mirabeau. (_Applaudissements
rpts_.)

Eh bien, mes chers confrres, mes chers htes, nous appartenons  ces
deux cits. Soyons-en fiers, et permettez-moi de vous dire, en buvant
 votre sant, que je bois  la sant de nos deux patries:--A la sant
de la grande France! et  la sant du grand art!

Plusieurs salves d'applaudissements ont suivi le discours de Victor
Hugo. Tous les convives taient debout, saluant et acclamant le pote.

M. mile Perrin s'est alors lev et a dit:

Messieurs,

Puisque cet honneur m'est rserv de rpondre  l'hte illustre qui
noue a convis, puisque je dois prendre la parole aprs la vois que
vous venez d'entendre, devant vous, messieurs, qui reprsentez ici
une des gloires de notre pays, une de ses forces les plus expansives,
l'art dramatique en France, vous, ses auteurs, ses interprtes et ses
juges, permettez-moi de parler au nom de la Comdie-Franaise. C'est
au nom de tout ce qui constitue notre maison, au nom de ses souvenirs,
de son prsent, de son avenir, au nom de ses grands potes qui ont
fond son existence et form son patrimoine, au nom de cette longue
suite d'artistes clbres qui sont les anctres et les conseillers de
ceux d'aujourd'hui, que je vous demande, messieurs, de porter ce toast
 M. Victor Hugo. (_Applaudissements_.)

De cette vie si prodigieusement remplie, je ne veux ici retenir qu'un
jour; dans cette oeuvre immense si multiple, si fortement mle 
l'art de notre temps qu'elle en semble,  elle seule, l'expression
vivante (_Bravos_), je ne veux ici relever qu'une date.

Le 25 fvrier 1830, il y aura bientt quarante-huit ans, la
Comdie-Franaise avait l'honneur de reprsenter pour la premire
fois _Hernani_. Un demi-sicle a pass sur cette oeuvre d'abord si
passionnment conteste et qui souleva tant de temptes. Aujourd'hui,
elle est entre dans la rgion sereine des chefs-d'oeuvre. Elle est
devenue classique  son tour, car la postrit a commenc pour
elle, et la voil  mi-chemin de son premier centenaire
(_Applaudissements_.) Dans cinquante ans, aux jours des glorieux
anniversaires, on jouera _Hernani_ comme on joue le _Cid_ et les
_Horaces_. Ils sont tous trois d'une mme famille, frres par la mle
fiert des sentiments, frres par l'incomparable splendeur du langage.
(_Bravos prolongs_.)

Dans cinquante ans, messieurs, bien peu de nous pourront avoir le
bonheur d'applaudir _Hernani_. Mais une gnration nouvelle se
chargera de ce soin; elle s'y empressera comme ses anes, et son
coeur battra comme le ntre, anim du mme enthousiasme, de la mme
ardeur.

En portant ce toast  Victor Hugo,  l'auteur d'_Hernani_, je bois,
messieurs,  l'immortelle jeunesse du gnie.... (_Bravos_.)

M. de Biville a pris ensuite la parole:

Trs cher et trs illustre pote,

C'est comme le plus ancien des critiques dramatiques que quelques-uns
de mes confrres m'ont fait l'honneur de me dsigner pour vous porter
un toast.

Quel chemin nous avons fait depuis le jour mmorable de la premire
reprsentation d'_Hernani!_ Alors, cher grand pote, vous comptiez
dj d'ardents admirateurs parmi les critiques dramatiques, mais vous
y trouviez aussi d'ardents dtracteurs; aujourd'hui, l'admiration nous
a tous gagns.

Au nom de la critique dramatique, je bois  l'auteur d'_Hernani_, au
plus grand pote de ce sicle, au fondateur de la libert dramatique
au Thtre-Franais. (_Applaudissements_.)

M. Thodore de Banville s'est lev  son tour, et, tourn vers M.
Victor Hugo, lui a dit, avec une motion qui se communiquait  tout
l'auditoire:

Matre,

Depuis bien longtemps, on ne compte plus vos chefs-d'oeuvre.
Cependant, vous en avez fait un aujourd'hui qui passe tous les autres:
c'est d'avoir assembl cent cinquante parisiens anims d'une mme
pense. On dit qu'en ces temps troubls nous ne nous entendons sur
rien; c'est une erreur, puisque nous n'avons tous qu'une seule me
pour fter et acclamer votre gloire. Le gnie a cela de divin, entre
autres choses, qu'il aplanit les obstacles, fond les dissentiments, et
emporte les esprits dans son sillon de lumire.

Oui, vous nous unissez tous dans un mme sentiment de reconnaissance
et de fiert, car c'est grce  vous que la France est elle-mme
vis--vis de l'tranger, et que, douloureusement blesse, elle reste
encore victorieuse. Elle le sera toujours, puisqu'elle porte  son
front la clart de l'ide, et qu'il faut bien la suivre, si l'on ne
veut pas marcher dans la nuit noire. Elle a toujours eu ce privilge
de ravir par l'intelligence, d'entasser les merveilles, et de faire
croire  ses miracles  force de miracles. C'est en quoi, Matre,
vous la reprsentez parfaitement, car vous avez stupfait l'envie et
l'admiration elle-mme, par le prodige d'une cration inpuisable,
qui foisonne comme les feuilles de la fort et les toiles du ciel.
L'univers est encore bloui de votre dernire oeuvre, que dj vous
l'avez oublie depuis longtemps et que vous nous tonnez par une
oeuvre nouvelle. Ayant encore le frisson lyrique des _Contemplations_,
nous sommes enchants et charms par la flte des _Chansons des rues
et des bois_.

Nous coutons avidement le romancier, l'historien, le douloureux
avocat des _Misrables_, quand mille pomes nouveaux s'veillent,
ouvrant leurs ailes d'aigle; et, aprs avoir offert au monde cette
_Lgende des Sicles_ qui semble ne pouvoir jamais tre gale, vous
ralisez ce fait inou de lui donner une soeur qui la surpasse, et de
vous montrer chaque jour pareil et suprieur  vous-mme. Et ce qui
fait a force de ce grand Paris que vous adorez, de cette France dont
vous tes l'orgueil, c'est qu'ils vous suivent, vous comprennent, et
que, si haut que vous montiez, leur me est  l'unisson de la vtre.
Le peuple qui se presse  _Hernani_ jette dans la caisse du thtre
plus d'argent qu'elle n'en peut tenir, et, comprenant en artiste les
beauts du pome, tmoigne ainsi qu'il y a entre vous et lui une
solidarit complte. Votre gnie est son gnie, et c'est pourquoi
j'exprime la pense de tous en confondant nos plus chers espoirs dans
ce double voeu: Vive la France! vive Victor Hugo!

Ce discours a t interrompu presque  chaque phrase par les
applaudissements de la salle entire.

M. Henri de La Pommeraye s'est fait applaudir  son tour en portant
ce simple toast qui a fait fondre en larmes de joie le petit Georges:
Aux petits-enfants de Victor Hugo! Et ce cri cordial a bien termin
cette fte cordiale.





1878




I

INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN

--24 FVRIER--


Les grandes dates voquent les grandes mmoires. A de certaines
heures, les glorieux souvenirs sont de droit. Le 24 fvrier se
reflte sur la tombe de Ledru-Rollin. Cette date et cette mmoire se
compltent l'une par l'autre; le 24 fvrier est le fait, Ledru-Rollin
est l'homme. Est-il le seul? Non. Ils sont trois. Trois illustres
esprits rsument et reprsentent cette poque mmorable; Louis Blanc
en est l'aptre, Lamartine en est l'orateur, Ledru-Rollin en est le
tribun.

Personne plus que Ledru-Rollin n'a eu les dons souverains de la parole
humaine. Il avait l'accent, le geste, la hauteur, la probit ferme et
fire, l'imptuosit convaincue, l'affirmation tonnante et superbe.

Quand l'honnte homme parle, une certaine violence oratoire lui sied
et semble la force auguste de la raison. Devant les hypocrisies,
les tyrannies et les abjections, il est ncessaire parfois de faire
clater l'indignation de l'idal et d'illuminer la justice par la
colre. (_Applaudissements_.)

Il y a deux sortes d'orateur, l'orateur philosophe et l'orateur
tribun; l'antiquit nous a laiss ces deux types; Cicron est l'un,
Dmosthnes est l'autre. Ces deux types de l'orateur, le philosophe
et le tribun, l'un majestueux et paisible, l'autre fougueux,
s'entr'aident plus qu'ils ne croient; tous deux servent le progrs qui
 besoin du rayonnement continu et tranquille de la sagesse, mais qui
a besoin aussi, dans les occasions suprmes, des coups de foudre de la
vrit. (_Bravos rpts_.)

De mme qu'il a toutes les formes de l'loquence, Ledru-Rollin a eu
toutes les formes du courage, depuis la bravoure qui soutient la lutte
jusqu' la patience qui subit l'exil. Ne nous plaignons pas, ce sont
l les lois de la vie svre; l'amour de la patrie s'affirme par
l'acceptation du bannissement, la conviction se manifeste par la
persvrance; il est bon que la preuve du combattant soit faite par le
proscrit. (_Profonde sensation_.)

Citoyens, c'est une grande chose qu'un grand tribun. C'tait il y
a quatrevingt-dix ans Mirabeau; c'tait hier Ledru-Rollin; c'est
aujourd'hui Gambetta. Ces puissants orateurs sont les athltes du
droit. Et, disons-le, dans le grand tribun, il y a un homme d'tat.

Ledru-Rollin suffit  le dmontrer.

Ici il importe d'insister.

Deux actes mmorables dominent la vie de Ledru-Rollin; ce sont deux
actes de haute politique: la libert romaine dfendue, le suffrage
universel proclam.

Ces deux actes considrables, si divers en apparence, ont au fond le
mme but, la paix. Je le prouve.

Prendre, dans un moment critique, la dfense de Rome, c'tait cimenter
 jamais l'amiti de la France et de l'Italie; c'tait garder en
rserve cette amiti, force immense de l'avenir. C'tait accoupler,
dans une sorte de rayonnement fraternel, l'me de Rome et l'me de
Paris, ces deux lumires du monde. C'tait offrir aux peuples ce
magnifique et rassurant spectacle, les deux cits qui sont le double
centre des hommes, les deux capitales-soeurs de la civilisation,
troitement unies pour la libert et pour le progrs, faisant cause
commune, et se protgeant l'une l'autre contre le nord d'o vient la
guerre et contre la nuit d'o vient le fanatisme. (_Acclamations_.)

Nous traversons en ce moment une heure solennelle. Deux personnes
nouvelles, un pape et un roi, font leur entre dans la destine de
l'Italie. Puisqu'il m'est donn, dans un pareil instant, d'lever la
voix, laissez-moi, citoyens, envoyer, au nom de ce grand Paris, un
voeu de gloire et de bonheur  cette grande Rome. Laissez-moi dire 
cette nation illustre qu'il y a entre elle et nous parent sacre, que
nous voulons ce qu'elle veut (_Oui! oui!_), que son unit nous importe
autant qu' elle-mme, que sa libert fait partie de notre dlivrance,
et que sa puissance fait partie de notre prosprit. Laissez-moi dire
enfin qu'il y a,  cette heure, une bonne faon d'tre patriote,
c'est, pour un italien, d'aimer la France, et, pour un franais,
d'aimer l'Italie. (_Vive l'Italie! vive la France!_)

Certes, Ledru-Rollin avait un magnanime sentiment du droit et en mme
temps une fconde pense politique quand il prenait fait et cause
pour Rome; sa pense n'tait pas moins profonde quand il dcrtait le
suffrage universel. L encore il travaillait, je viens de le dire,
 l'apaisement de l'avenir. Qu'est-ce en effet que le suffrage
universel? C'est l'vidence faite sur la volont nationale, c'est la
loi seule souveraine, c'est l'impulsion  la marche en avant, c'est le
frein  la marche en arrire, c'est la solution cordiale et simple
des contradictions et des problmes, c'est la fin  l'amiable des
rvolutions et des haines. (_Bravos_.) 1792 a cr le rgne du peuple,
c'est--dire la rpublique; 1848 a cr l'instrument du rgne,
c'est--dire le suffrage universel. De cette faon l'oeuvre est
indestructible, une rvolution couronne l'autre, et le Droit de
l'homme a pour point d'appui le Vote du peuple.

La loi d'quilibre est trouve. Dsormais nulle ngation possible,
nulle lutte possible, nulle meute possible, pas plus du ct du
pouvoir que du ct du peuple. Conciliation, telle est la fin de tout.
C'est l un progrs suprme. Ledru-Rollin en a sa part, et ce sera son
imprissable honneur d'avoir attach son nom  ce suffrage universel
qui contient en germe la pacification universelle. (_Vive adhsion._)

Pacification! O mes concitoyens, communions dans cette pense divine;
que ce mot soit le mot du dix-neuvime sicle comme tolrance a t le
mot du dix-huitime. Que la fraternit devienne et reste la premire
passion de l'homme. Hlas! les rois s'acharnent  la guerre; nous les
peuples, acharnons-nous  l'amour.

La croissance de la paix, c'est l toute la civilisation. Tout ce qui
augmente la paix augmente la certitude humaine; adoucir les coeurs,
c'est assurer l'avenir; apaiser, c'est fonder.

Ne nous lassons pas de rpter parmi les peuples et parmi les hommes
ces mots sacrs: Union, oubli, pardon, concorde, harmonie.

Faisons la paix. Faisons-la sous toutes les formes; car toutes les
formes de la paix sont bonnes. La paix a une ressemblance avec la
clmence. N'oublions pas que l'ide de fraternit est une; n'oublions
pas que la paix n'est fconde qu' la condition d'tre complte et de
s'appeler aprs les guerres trangres Alliance, et aprs les guerres
civiles Amnistie. (_Acclamations prolonges._)

Je veux terminer ce que j'ai  dire par une parole de certitude et de
foi, et j'ajoute, par une parole civique et humaine. Citoyens, j'en
atteste le grand mort que nous honorons, la rpublique vivra. C'est
devant la mort qu'il faut affirmer la vie, car la mort n'est autre
chose qu'une vie plus haute et meilleure. La rpublique vivra parce
qu'elle est le droit, et parce qu'elle sera la concorde. La rpublique
vivra parce que nous serons clments, pacifiques et fraternels. Ici
la majest des morts nous environne, et j'ai, quant  moi, le respect
profond de cet horizon sombre et sublime. Les paroles qui constatent
le progrs humain ne troublent pas ce lieu auguste et sont  leur
place parmi les tombeaux. O vivants, mes frres, que la tombe soit
pour nous calmante et lumineuse! Qu'elle nous donne de bons conseils!
Qu'elle teigne les haines, les guerres et les colres! Certes, c'est
en prsence du tombeau qu'il convient de dire aux hommes: Aimez-vous
les uns les autres, et ayez foi dans l'avenir! Car il est simple
et juste d'invoquer la paix l ou elle est ternelle et de puiser
l'esprance l o elle est infinie. (_Acclamation immense. Cris de:
Vive l'amnistie! vive Victor Hugo! vive la rpublique!_)




II

LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE

--30 MAI 1878.--


Il y a cent ans aujourdhui un homme mourait. Il mourait immortel.
Il s'en allait charg d'annes, charg d'oeuvres, charg de la
plus illustre et de la plus redoutable des responsabilits, la
responsabilit de la conscience humaine avertie et rectifie. Il s'en
allait maudit et bni, maudit par le pass, bni par l'avenir, et ce
sont l, messieurs, les deux formes superbes de la gloire. Il avait 
son lit de mort, d'un ct l'acclamation des contemporains et de la
postrit, de l'autre ce triomphe de hue et de haine que l'implacable
pass fait  ceux qui l'ont combattu. Il tait plus qu'un homme, il
tait un sicle. Il avait exerc une fonction et rempli une mission.
Il avait t videmment lu pour l'oeuvre qu'il avait faite par la
suprme volont qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la
destine que dans les lois de la nature. Les quatrevingt-quatre ans
que cet homme a vcu occupent l'intervalle qui spare la monarchie 
son apoge de la rvolution  son aurore. Quand il naquit Louis XIV
rgnait encore, quand il mourut Louis XVI rgnait dj, de sorte
que son berceau put voir les derniers rayons du grand trne et son
cercueil les premires lueurs du grand abme. (_Applaudissements_.)

Avant d'aller plus loin, entendons-nous, messieurs, sur le mot abme;
il y a de bons abmes: ce sont les abmes o s'croule le mal.
(_Bravo!_)

Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complte
ma pense. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononce ici.
Nous sommes ici pour faire acte de civilisation. Nous sommes ici pour
faire l'affirmation du progrs, pour donner rception aux philosophes
des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitime sicle
le tmoignage du dix-neuvime, pour honorer les magnanimes combattants
et les bons serviteurs, pour fliciter le noble effort des peuples,
l'industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail,
pour cimenter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la
paix, cette sublime volont universelle. La paix est la vertu de la
civilisation, la guerre en est le crime (_Applaudissements_). Nous
sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour
nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au
monde qui coute la France, ceci: Il n'y a qu'une puissance, la
conscience au service de la justice; et il n'y a qu'une gloire, le
gnie au service de la vrit. (_Mouvement_).

Cela dit, je continue.

Avant la Rvolution, messieurs, la construction sociale tait ceci:

En bas, le peuple;

Au-dessus du peuple, la religion reprsente par le clerg;

A ct de la religion, la justice reprsente par la magistrature.

Et,  ce moment de la socit humaine, qu'tait-ce que le peuple?
C'tait l'ignorance. Qu'tait-ce que la religion? C'tait
l'intolrance. Et qu'tait-ce que la justice? C'tait l'injustice.

Vais-je trop loin dans mes paroles? Jugez-en.

Je me bornerai  citer deux faits, mais dcisifs.

A Toulouse, le 13 octobre 1761, on trouve dans la salle basse d'une
maison un jeune homme pendu. La foule s'ameute, le clerg fulmine, la
magistrature informe. C'est un suicide, on en fait un assassinat. Dans
quel intrt? Dans l'intrt de la religion. Et qui accuse-t-on? Le
pre. C'est un huguenot, et il a voulu empcher son fils de se faire
catholique. Il y a monstruosit morale et impossibilit matrielle;
n'importe! ce pre a tu son fils! ce vieillard a pendu ce jeune
homme. La justice travaille, et voici le dnouement. Le 9 mars 1762,
un homme en cheveux blancs, Jean Calas, est amen sur une place
publique, on le met nu, on l'tend sur une roue, les membres lis en
porte--faux, la tte pendante. Trois hommes sont l, sur l'chafaud,
un capitoul, nomm David, charg de soigner le supplice, un prtre,
qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer  la main. Le
patient, stupfait et terrible, ne regarde pas le prtre et regarde le
bourreau. Le bourreau lve la barre de fer et lui brise un bras. Le
patient hurle et s'vanouit. Le capitoul s'empresse, on fait respirer
des sels au condamn, il revient  la vie; alors nouveau coup de
barre, nouveau hurlement; Calas perd connaissance; on le ranime, et le
bourreau recommence; et comme chaque membre, devant tre rompu en
deux endroits, reoit deux coups, cela fait huit supplices. Aprs le
huitime vanouissement, le prtre lui offre le crucifix  baiser,
Calas dtourne la tte, et le bourreau lui donne le coup de grce,
c'est--dire lui crase la poitrine avec le gros bout de la barre de
fer. Ainsi expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Aprs sa mort,
l'vidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait t commis.
Par qui? Par les juges. (_Vive sensation. Applaudissements_.)

Autre fait. Aprs le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en
1765,  Abbeville, le lendemain d'une nuit d'orage et de grand vent,
on ramasse  terre sur le pav d'un pont un vieux crucifix de bois
vermoulu qui depuis trois sicles tait scell au parapet. Qui a jet
bas ce crucifix? Qui a commis ce sacrilge? On ne sait. Peut-tre un
passant. Peut-tre le vent. Qui est le coupable? L'vque d'Amiens
lance un monitoire. Voici ce que c'est qu'un monitoire: c'est un ordre
 tous les fidles, sous peine de l'enfer, de dire ce qu'ils savent ou
croient savoir de tel ou tel fait; injonction meurtrire du
fanatisme  l'ignorance. Le monitoire de l'vque d'Amiens opre; le
grossissement des commrages prend les proportions de la dnonciation.
La justice dcouvre, ou croit dcouvrir, que, dans la nuit o le
crucifix a t jet  terre, deux hommes, deux officiers, nomms l'un
La Barre, l'autre d'tallonde, ont pass sur le pont d'Abbeville,
qu'ils taient ivres, et qu'ils ont chant une chanson de corps de
garde. Le tribunal, c'est la snchausse d'Abbeville. Les snchaux
d'Abbeville valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins
justes. On dcerne deux mandats d'arrt. D'tallonde s'chappe, La
Barre est pris. On le livre  l'instruction judiciaire. Il nie avoir
pass sur le pont, il avoue avoir chant la chanson. La snchausse
d'Abbeville le condamne; il fait appel au parlement de Paris. On
l'amne  Paris, la sentence est trouve bonne et confirme. On le
ramne  Abbeville, enchan. J'abrge. L'heure monstrueuse arrive.
On commence par soumettre le chevalier de La Barre  la question
ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices;
complices de quoi? d'tre pass sur un pont et d'avoir chant une
chanson; on lui brise un genou dans la torture; son confesseur, en
entendant craquer les os, s'vanouit; le lendemain, le 5 juin 1766, on
trane La Barre dans, la grande place d'Abbeville; l flambe un bcher
ardent; on lit sa sentence  La Barre, puis on lui coupe le poing,
puis on lui arrache la langue avec une tenaille de fer, puis, par
grce, on lui tranche la tte, et on le jette dans le bcher. Ainsi
mourut le chevalier de La Barre. Il avait dix-neuf ans. (_Longue et
profonde sensation_.)

Alors,  Voltaire, tu poussas un cri d'horreur, et ce sera ta gloire
ternelle! (_Explosion d'applaudissements_.)

Alors tu commenas l'pouvantable procs du pass, tu plaidas contre
les tyrans et les monstres la cause du genre humain, et tu la gagnas.
Grand homme, sois  jamais bni! (_Nouveaux applaudissements_.)

Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler
s'accomplissaient au milieu d'une socit polie; la vie tait gaie
et lgre, on allait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni
au-dessous de soi, l'indiffrence se rsolvait en insouciance, de
gracieux potes, Saint-Aulaire, Boufflers, Gentil-Bernard, faisaient
de jolis vers, la cour tait pleine de ftes, Versailles rayonnait,
Paris ignorait; et pendant ce temps-l, par frocit religieuse,
les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue et les prtres
arrachaient la langue  un enfant pour une chanson. (_Vive motion.
Applaudissements_.)

En prsence de cette socit frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant
l sous ses yeux toutes ces forces runies, la cour, la noblesse, la
finance; cette puissance inconsciente, la multitude aveugle; cette
effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au matre,
crasant et flattant,  genoux sur le peuple devant le roi (_Bravo!_);
ce clerg sinistrement mlang d'hypocrisie et de fanatisme, Voltaire,
seul, je le rpte, dclara la guerre  cette coalition de toutes les
iniquits sociales,  ce monde norme et terrible, et il accepta la
bataille. Et quelle tait son arme? celle qui a la lgret du vent et
la puissance de la foudre. Une plume. (_Applaudissements_.)

Avec cette arme il a combattu, avec cette arme il a vaincu.

Messieurs, saluons cette mmoire.

Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre
d'un seul contre tous, c'est--dire la grande guerre. La guerre de la
pense contre la matire, la guerre de la raison contre le prjug,
la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprim contre
l'oppresseur, la guerre de la bont, la guerre de la douceur. Il a eu
la tendresse d'une femme et la colre d'un hros. Il a t un grand
esprit et un immense coeur. (_Bravos_.)

Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur
fodal, le juge gothique, le prtre romain. Il a lev la populace
 la dignit de peuple. Il a enseign, pacifi et civilis. Il a
combattu pour Siryen et Montbailly comme pour Calas et La Barre; il
a accept toutes les menaces, tous les outrages, toutes les
perscutions, la calomnie, l'exil. Il a t infatigable et
inbranlable. Il a vaincu la violence par le sourire, le despotisme
par le sarcasme, l'infaillibilit par l'ironie, l'opinitret par la
persvrance, l'ignorance par la vrit.

Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m'y arrte. Le sourire,
c'est Voltaire.

Disons-le, messieurs, car l'apaisement est le grand ct du
philosophe, dans Voltaire l'quilibre finit toujours par se rtablir.
Quelle que soit sa juste colre, elle passe, et le Voltaire irrit
fait toujours place au Voltaire calm. Alors, dans cet oeil profond,
le sourire apparat.

Ce sourire, c'est la sagesse. Ce sourire, je le rpte, c'est
Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse
philosophique le tempre. Du ct des forts, il est moqueur; du ct
des faibles, il est caressant. Il inquite l'oppresseur et rassure
l'opprim. Contre les grands, la raillerie; pour les petits, la piti.
Ah! soyons mus de ce sourire. Il a eu des clarts d'aurore. Il a
illumin le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honnte dans
l'utile; il a clair l'intrieur des superstitions; ces laideurs sont
bonnes  voir, il les a montres. tant lumineux, il a t fcond.
La socit nouvelle, le dsir d'galit et de concession et ce
commencement de fraternit qui s'appelle la tolrance, la bonne
volont rciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la
raison reconnue loi suprme, l'effacement des prjugs et des partis
pris, la srnit des mes, l'esprit d'indulgence et de pardon,
l'harmonie, la paix, voil ce qui est sorti de ce grand sourire.

Le jour, prochain sans nul doute, o sera reconnue l'identit de la
sagesse et de la clmence, le jour o l'amnistie sera proclame, je
l'affirme, l-haut, dans les toiles, Voltaire sourira. (_Triple salve
d'applaudissements. Cris: Vive l'amnistie!_)

Messieurs, il y a entre deux serviteurs de l'humanit qui ont apparu 
dix-huit cents ans d'intervalle un rapport mystrieux.

Combattre le pharisasme, dmasquer l'imposture, terrasser les
tyrannies, les usurpations, les prjugs, les mensonges, les
superstitions, dmolir le temple, quitte  le rebtir, c'est--dire
 remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature froce,
attaquer le sacerdoce sanguinaire, prendre un fouet et chasser les
vendeurs du sanctuaire, rclamer l'hritage des dshrits, protger
les faibles, les pauvres, les souffrants, les accabls, lutter pour
les perscuts et les opprims; c'est la guerre de Jsus-Christ; et
quel est l'homme qui fait cette guerre? c'est Voltaire. (_Bravos_.)

L'oeuvre vanglique a pour complment l'oeuvre philosophique;
l'esprit de mansutude a commenc, L'esprit de tolrance a continu;
disons-le avec un sentiment de respect profond, Jsus a pleur,
Voltaire a souri; c'est de cette larme divine et de ce sourire
humain qu'est faite la douceur de la civilisation actuelle.
(_Applaudissements prolongs_.)

Voltaire a-t-il souri toujours? Non. Il s'est indign souvent. Vous
l'avez vu dans mes premires paroles.

Certes, messieurs, la mesure, la rserve, la proportion, c'est la
loi suprme de la raison. On peut dire que la modration est la
respiration mme du philosophe. L'effort du sage doit tre de
condenser dans une sorte de certitude sereine tous les  peu prs dont
se compose la philosophie. Mais,  de certains moments, la passion du
vrai se lve puissante et violente, et elle est dans son droit comme
les grands vents qui assainissent. Jamais, j'y insiste, aucun sage
n'branlera ces deux augustes points d'appui du labeur social, la
justice et l'esprance, et tous respecteront le juge s'il incarne la
justice, et tous vnreront le prtre s'il reprsente l'esprance.
Mais si la magistrature s'appelle la torture, si l'glise s'appelle
l'inquisition, alors l'humanit les regarde en face et dit au juge: Je
ne veux pas de ta loi! et dit au prtre: Je ne veux pas de ton dogme!
je ne veux pas de ton bcher sur la terre et de ton enfer dans le
ciel! (_Vive sensation. Applaudissements prolongs_.) Alors le
philosophe courrouc se dresse, et dnonce le juge  la justice, et
dnonce le prtre  Dieu! (_Les applaudissements redoublent_.)

C'est ce qu'a fait Voltaire. Il est grand.

Ce qu'a t Voltaire, je l'ai dit; ce qu'a t son sicle, je vais le
dire.

Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls; les grands arbres
semblent plus grands quand ils dominent une fort, ils sont l chez
eux; il y a une fort d'esprits autour de Voltaire; cette fort,
c'est le dix-huitime sicle. Parmi ces esprits, il y a des cimes,
Montesquieu, Buffon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus
hautes aprs Voltaire,--Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris
aux hommes  raisonner; bien raisonner mne  bien agir, la justesse
dans l'esprit devient la justice dans le coeur. Ces ouvriers du
progrs ont utilement travaill. Buffon a fond l'histoire naturelle;
Beaumarchais a trouv, au del de Molire, une comdie inconnue,
presque la comdie sociale; Montesquieu a fait dans la loi des
fouilles si profondes qu'il a russi  exhumer le droit. Quant 
Rousseau, quant  Diderot, prononons ces deux noms  part; Diderot,
vaste intelligence curieuse, coeur tendre altr de justice, a voulu
donner les notions certaines pour bases aux ides vraies, et a cr
l'_Encyclopdie_. Rousseau a rendu  la femme un admirable service, il
a complt la mre par la nourrice, il a mis l'une auprs de l'autre
ces deux majests du berceau; Rousseau, crivain loquent et
pathtique, profond rveur oratoire, a souvent devin et proclam la
vrit politique; son idal confine au rel; il a eu cette gloire
d'tre le premier en France qui se soit appel citoyen; la fibre
civique vibre en Rousseau; ce qui vibre en Voltaire, c'est la fibre
universelle. On peut dire que, dans ce fcond dix-huitime sicle,
Rousseau reprsente le Peuple; Voltaire, plus vaste encore, reprsente
l'Homme. Ces puissants crivains ont disparu, mais ils nous ont laiss
leur me, la Rvolution. (_Applaudissements_.)

Oui, la Rvolution franaise est leur me. Elle est leur manation
rayonnante. Elle vient d'eux; on les retrouve partout dans cette
catastrophe bnie et superbe qui a fait la clture du pass et
l'ouverture de l'avenir. Dans cette transparence qui est propre aux
rvolutions, et qui  travers les causes laisse apercevoir les effets
et  travers le premier plan le second, on voit derrire Diderot
Danton, derrire Rousseau Robespierre, et derrire Voltaire Mirabeau.
Ceux-ci ont fait ceux-l.

Messieurs, rsumer des poques dans des noms d'hommes, nommer des
sicles, en faire en quelque sorte des personnages humains, cela n'a
t donn qu' trois peuples, la Grce, l'Italie, la France. On dit
le sicle de Pricls, le sicle d'Auguste, le sicle de Lon X, le
sicle de Louis XIV, le sicle de Voltaire. Ces appellations ont un
grand sens. Ce privilge, donner des noms  des sicles, exclusivement
propre  la Grce,  l'Italie et  la France, est la plus haute marque
de civilisation. Jusqu' Voltaire, ce sont des noms de chefs d'tats;
Voltaire est plus qu'un chef d'tats, c'est un chef d'ides. A
Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que dsormais la suprme
puissance gouvernante du genre humain sera la pense. La civilisation
obissait  la force, elle obira  l'idal. C'est la rupture du
sceptre et du glaive remplacs par le rayon; c'est--dire l'autorit
transfigure en libert. Plus d'autre souverainet que la loi pour le
peuple et la conscience pour l'individu. Pour chacun de nous, les deux
aspects du progrs se dgagent nettement, et les voici: exercer
son droit, c'est--dire, tre un homme; accomplir son devoir,
c'est--dire, tre un citoyen.

Telle est la signification de ce mot, le sicle de Voltaire; tel est
le sens de cet vnement auguste la Rvolution franaise.

Les deux sicles mmorables qui ont prcd le dix-huitime l'avaient
prpar; Rabelais avertit la royaut dans _Gargantua_, et Molire
avertit l'glise dans _Tartuffe_. La haine de la force et le respect
du droit sont visibles dans ces deux illustres esprits.

Quiconque dit aujourd'hui: _la force prime le droit_, fait acte
de moyen ge, et parle aux hommes de trois cents ans en arrire.
(_Applaudissements rpts_.)

Messieurs, le dix-neuvime sicle glorifie le dix-huitime sicle. Le
dix-huitime propose; le dix-neuvime conclut. Et ma dernire parole
sera la constatation tranquille, mais inflexible du progrs.

Les temps sont venus. Le droit a trouv sa formule: la fdration
humaine.

Aujourd'hui la force s'appelle la violence et commence  tre juge,
la guerre est mise en accusation; la civilisation, sur la plainte du
genre humain, instruit le procs et dresse le grand dossier criminel
des conqurants et des capitaines. (_Mouvement_.) Ce tmoin,
l'histoire, est appel. La ralit apparat. Les blouissements
factices se dissipent. Dans beaucoup de cas, le hros est une varit
de l'assassin. (_Applaudissements._) Les peuples en viennent 
comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait tre la
diminution, que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas tre
la circonstance attnuante (_Rires et bravos_); que si voler est
une honte, envahir ne saurait tre une gloire (_Applaudissements
rpts_); que les Tedeums n'y font pas grand'chose; que l'homicide
est l'homicide, que le sang vers est le sang vers, que cela ne sert
 rien de s'appeler Csar ou Napolon, et qu'aux yeux du Dieu ternel
on ne change pas la figure du meurtre parce qu'au lieu d'un bonnet
de forat on lui met sur la tte une couronne d'empereur. (_Longue
acclamation. Triple salve d'applaudissements_.)

Ah! proclamons les vrits absolues. Dshonorons la guerre. Non, la
gloire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'est
pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie
travaille pour la mort. Non,  mres qui m'entourez, il ne se peut pas
que la guerre, cette voleuse, continue  vous prendre vos enfants.
Non, il ne se peut pas, que la femme enfante dans la douleur, que les
hommes naissent, que les peuples labourent et sment, que le paysan
fertilise les champs et, que l'ouvrier fconde les villes, que les
penseurs mditent, que l'industrie fasse des merveilles, que le
gnie fasse des prodiges, que la vaste activit humaine multiplie en
prsence du ciel toil les efforts et les crations, pour aboutir 
cette pouvantable exposition internationale qu'on appelle un champ
de bataille! (_Profonde sensation. Tous les assistants sont debout et
acclament l'orateur_.)

Le vrai champ de bataille, le voici. C'est ce rendez-vous des
chefs-d'oeuvre du travail humain que Paris offre au monde en ce
moment.

La vraie victoire, c'est la victoire de Paris. (_Applaudissements_.)

Hlas! on ne peut se le dissimuler, l'heure actuelle, si digne qu'elle
soit d'admiration et de respect, a encore des cts funbres, il y a
encore des tnbres sur l'horizon; la tragdie des peuples n'est
pas finie; la guerre, la guerre sclrate, est encore l, et elle a
l'audace de lever la tte  travers cette fte auguste de la paix. Les
princes, depuis deux ans, s'obstinent  un contre-sens funeste, leur
discorde fait obstacle  notre concorde, et ils sont mal inspirs de
nous condamner  la constatation d'un tel contraste.

Que ce contraste nous ramne  Voltaire. En prsence des ventualits
menaantes, soyons plus pacifiques que jamais. Tournons-nous vers ce
grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous
devant les spulcres vnrables. Demandons conseil  celui dont la vie
utile aux hommes s'est teinte il y a cent ans, mais dont l'oeuvre
est immortelle. Demandons conseil aux autres puissants penseurs, aux
auxiliaires de ce glorieux Voltaire,  Jean-Jacques,  Diderot, 
Montesquieu. Donnons la parole  ces grandes voix. Arrtons l'effusion
du sang humain. Assez! assez, despotes! Ah! la barbarie persiste,
eh bien, que la philosophie proteste. Le glaive s'acharne, que la
civilisation s'indigne. Que le dix-huitime sicle vienne au secours
du dix-neuvime; les philosophes nos prdcesseurs sont les aptres
du vrai, invoquons ces illustres fantmes; que, devant les monarchies
rvant les guerres, ils proclament le droit de l'homme  la vie, le
droit de la conscience  la libert, la souverainet de la raison, la
saintet du travail, la bont de la paix; et, puisque la nuit sort des
trnes, que la lumire sorte des tombeaux! (_Acclamation unanime et
prolonge. De toutes parts clate le cri: Vive Victor Hugo!_)

A la suite du centenaire de Voltaire, les journaux clricaux
publirent une lettre adresse  Victor Hugo par M. Dupanloup.

Victor Hugo fit  cette lettre la rponse que voici:

A M. L'VQUE D'ORLANS

Paris, 3 juin 1873

Monsieur,

Vous faites une imprudence.

Vous rappelez,  ceux qui ont pu l'oublier, que j'ai t lev par un
homme d'glise, et que, si ma vie a commenc par le prjug et
par l'erreur, c'est la faute des prtres, et non la mienne. Cette
ducation est tellement funeste qu' prs de quarante ans, vous le
constatez, j'en subissais encore l'influence. Tout cela a t dit. Je
n'y insiste pas. Je ddaigne un peu les choses inutiles.

Vous insultez Voltaire, et vous me faites l'honneur de m'injurier.
C'est votre affaire.

Nous sommes, vous et moi, deux hommes quelconques. L'avenir jugera.
Vous dites que je suis vieux, et vous me faites entendre que vous tes
jeune. Je le crois.

Le sens moral est encore si peu form chez vous, que vous faites une
honte de ce qui est mon honneur.

Vous prtendez, monsieur, me faire la leon. De quel droit? Qui
tes-vous? Allons au fait. Le fait le voici: Qu'est-ce que c'est que
votre conscience, et qu'est-ce que c'est la mienne?

Comparons-les.

Un rapprochement suffira.

Monsieur, la France vient de traverser une preuve. La France tait
libre, un homme l'a prise en tratre, la nuit, l'a terrasse et
garrotte. Si l'on tuait un peuple, cet homme et tu la France. Il
l'a faite assez morte pour pouvoir rgner sur elle. Il a commenc son
rgne, puisque c'est un rgne, par le parjure, le guet-apens et le
massacre. Il l'a continu par l'oppression, par la tyrannie, par le
despotisme, par une inqualifiable parodie de religion et de justice.
Il tait monstrueux et petit. On lui chantait _Te Deum, Magnificat,
Salvum fac, Gloria tibi_, etc. Qui chantait cela? Interrogez-vous. La
loi lui livrait le peuple, l'glise lui livrait Dieu. Sous cet homme
s'taient effondrs le droit, l'honneur, la patrie; il avait sous
ses pieds le serment, l'quit, la probit, la gloire du drapeau, la
dignit des hommes, la libert des citoyens; la prosprit de cet
homme dconcertait la conscience humaine. Cela a dur dix-neuf ans.
Pendant ce temps-l, vous tiez dans un palais, j'tais en exil.

Je vous plains, monsieur.

Victor Hugo.




III

CONGRS LITTRAIRE INTERNATIONAL


I

DISCOURS D'OUVERTURE

SANCE PUBLIQUE DU 17 JUIN 1878

Messieurs,

Ce qui fait la grandeur de la mmorable anne o nous sommes, c'est
que, souverainement, par-dessus les rumeurs et les clameurs, imposant
une interruption majestueuse aux hostilits tonnes, elle donne la
parole  la civilisation. On peut dire d'elle: c'est une anne obie.
Ce qu'elle a voulu faire, elle le fait. Elle remplace l'ancien ordre
du jour, la guerre, par un ordre du jour nouveau, le progrs. Elle a
raison des rsistances. Les menaces grondent, mais l'union des peuples
sourit. L'oeuvre de l'anne 1878 sera indestructible et complte. Rien
de provisoire. On sent dans tout ce qui se fait je ne sais quoi de
dfinitif. Cette glorieuse anne proclame, par l'exposition de Paris,
l'alliance des industries; par le centenaire de Voltaire, l'alliance
des philosophies; par le congrs ici rassembl, l'alliance des
littratures (_Applaudissements_); vaste fdration du travail sous
toutes les formes; auguste difice de la fraternit humaine, qui
a pour base les paysans et les ouvriers et pour couronnement les
esprits. (_Bravos_.)

L'industrie cherche l'utile, la philosophie cherche le vrai, la
littrature cherche le beau. L'utile, le vrai, le beau, voil le
triple but de tout l'effort humain; et le triomphe de ce sublime
effort, c'est, messieurs, la civilisation entre les peuples et la paix
entre les hommes.

C'est pour constater ce triomphe que, de tous les points du monde
civilis, vous tes accourus ici. Vous tes les intelligences
considrables que les nations aiment et vnrent, vous tes les
talents clbres, les gnreuses voix coutes, les mes en travail de
progrs. Vous tes les combattants pacificateurs. Vous apportez ici
le rayonnement des renommes. Vous tes les ambassadeurs de l'esprit
humain dans ce grand Paris. Soyez les bienvenus. Ecrivains, orateurs,
potes, philosophes, penseurs, lutteurs, la France vous salue.
(_Applaudissements prolongs_.)

Vous et nous, nous sommes les concitoyens de la cit universelle.
Tous, la main dans la main, affirmons notre unit et notre alliance.
Entrons, tous ensemble, dans la grande patrie sereine, dans l'absolu,
qui est la justice, dans l'idal, qui est la vrit.

Ce n'est pas pour un intrt personnel ou restreint que vous tes
runis ici; c'est pour l'intrt universel. Qu'est-ce que la
littrature? C'est la mise en marche de l'esprit humain. Qu'est-ce que
la civilisation? C'est la perptuelle dcouverte que fait  chaque
pas l'esprit humain en marche; de l le mot Progrs. On peut dire que
littrature et civilisation sont identiques.

Les peuples se mesurent  leur littrature. Une arme de deux millions
d'hommes passe, une Iliade reste; Xercs a l'arme, l'pope lui
manque, Xercs s'vanouit. La Grce est petite par le territoire et
grande par Eschyle. (_Mouvement_.) Rome n'est qu'une ville; mais par
Tacite, Lucrce, Virgile, Horace et Juvnal, cette ville emplit le
monde. Si vous voquez l'Espagne, Cervantes surgit; si vous parlez de
l'Italie, Dante se dresse; si vous nommez l'Angleterre, Shakespeare
apparat. A de certains moments, la France se rsume dans un gnie, et
le resplendissement de Paris se confond avec la clart de Voltaire.
(_Bravos rpts_.)

Messieurs, votre mission est haute. Vous tes une sorte d'assemble
constituante de la littrature. Vous avez qualit, sinon pour voter
des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, noncez
des ides vraies, et si, par impossible, vous n'tes pas couts, eh
bien, vous mettrez la lgislation dans son tort.

Vous allez faire une fondation, la proprit littraire. Elle est dans
le droit, vous allez l'introduire dans le code. Car, je l'affirme, il
sera tenu compte de vos solutions et de vos conseils.

Vous allez faire comprendre aux lgislateurs qui voudraient rduire la
littrature  n'tre qu'un fait local, que la littrature est un fait
universel. La littrature, c'est le gouvernement du genre humain par
l'esprit humain, (_Bravo!_)

La proprit littraire est d'utilit gnrale. Toutes les vieilles
lgislations monarchiques ont ni et nient encore la proprit
littraire. Dans quel but? Dans un but d'asservissement. L'crivain
propritaire, c'est l'crivain libre. Lui ter la proprit, c'est
lui ter l'indpendance. On l'espre du moins. De l ce sophisme
singulier, qui serait puril s'il n'tait perfide: la pense
appartient  tous, donc elle ne peut tre proprit, donc la proprit
littraire n'existe pas. Confusion trange, d'abord, de la facult de
penser, qui est gnrale, avec la pense, qui est individuelle;
la pense, c'est le moi; ensuite, confusion de la pense, chose
abstraite, avec le livre, chose matrielle. La pense de l'crivain,
en tant que pense, chappe  toute main qui voudrait la saisir; elle
s'envole d'me en me; elle a ce don et cette force, _virum volitare
per ora_; mais le livre est distinct de la pense; comme livre, il est
saisissable, tellement saisissable qu'il est quelquefois saisi. (_On
rit_.) Le livre, produit de l'imprimerie, appartient  l'industrie et
dtermine, sous toutes ses formes, un vaste mouvement commercial;
il se vend et s'achte; il est une proprit, valeur cre et non
acquise, richesse ajoute par l'crivain  la richesse nationale,
et certes,  tous les points de vue, la plus incontestable des
proprits. Cette proprit inviolable, les gouvernements despotiques
la violent; ils confisquent le livre, esprant ainsi confisquer
l'crivain. De l le systme des pensions royales. Prendre tout et
rendre un peu. Spoliation et sujtion de l'crivain. On le vole, puis
on l'achte. Effort inutile, du reste. L'crivain chappe. On le fait
pauvre, il reste libre. (_Applaudissements_.) Qui pourrait acheter ces
consciences superbes, Rabelais, Molire, Pascal? Mais la tentative
n'en est pas moins faite, et le rsultat est lugubre. La monarchie est
on ne sait quelle succion terrible des forces vitales d'une nation;
les historiographes donnent aux rois les titres de _pres de la
nation_ et de _pres des lettres_; tout se tient dans le funeste
ensemble monarchique; Dangeau, flatteur, le constate d'un ct;
Vauban, svre, le constate de l'autre; et, pour ce qu'on appelle le
grand sicle, par exemple, la faon dont les rois sont pres de la
nation et pres des lettres aboutit  ces deux faits sinistres: le
peuple sans pain, Corneille sans souliers. (_Longs applaudissements_.)

Quelle sombre rature au grand rgne!

Voil o mne la confiscation de la proprit ne du travail, soit
que cette confiscation pse sur le peuple, soit qu'elle pse sur
l'crivain.

Messieurs, rentrons dans le principe: le respect de la proprit.
Constatons la proprit littraire, mais, en mme temps, fondons le
domaine public. Allons plus loin. Agrandissons-le. Que la loi donne 
tous les diteurs le droit de publier tous les livres aprs la mort
des auteurs,  la seule condition de payer aux hritiers directs une
redevance trs faible, qui ne dpasse en aucun cas cinq ou dix
pour cent du bnfice net. Ce systme trs simple, qui concilie
la proprit incontestable de l'crivain avec le droit non moins
incontestable du domaine public, a t indiqu; dans la commission
de 1836, par celui qui vous parle en ce moment; et l'on peut trouver
cette solution, avec tous ses dveloppements, dans les procs-verbaux
de la commission, publis alors par le ministre de l'intrieur.

Le principe est double, ne l'oublions pas. Le livre, comme livre,
appartient  l'auteur, mais comme pense, il appartient--le mot n'est
pas trop vaste--au genre humain. Toutes les intelligences y ont
droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'crivain et le droit de
l'esprit humain, devait tre sacrifi, ce serait, certes, le droit de
l'crivain, car l'intrt public est notre proccupation unique, et
tous, je le dclare, doivent passer avant nous. (_Marques nombreuses
d'approbation_.)

Mais, je viens de le dire, ce sacrifice n'est pas ncessaire.

Ah! la lumire! la lumire toujours! la lumire partout! Le besoin de
tout c'est la lumire. La lumire est dans le livre. Ouvrez le livre
tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez
qui voulez cultiver, vivifier, difier, attendrir, apaiser, mettez des
livres partout; enseignez, montrez, dmontrez; multipliez les coles;
les coles sont les points lumineux de la civilisation.

Vous avez soin de vos villes, vous voulez tre en sret dans vos
demeures, vous tes proccups de ce pril, laisser la rue obscure;
songez  ce pril plus grand encore, laisser obscur l'esprit humain.
Les intelligences sont des routes ouvertes; elles ont des allants et
venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionns, elles
peuvent avoir des passants funestes; une mauvaise pense est identique
 un voleur de nuit, l'me a des malfaiteurs; faites le jour partout;
ne laissez pas dans l'intelligence humaine de ces coins tnbreux o
peut se blottir la superstition, o peut se cacher l'erreur, o peut
s'embusquer le mensonge. L'ignorance est un crpuscule; le mal y
rde. Songez  l'clairage des rues, soit; mais songez aussi, songez
surtout,  l'clairage des esprits. (_Applaudissements prolongs_.)

Il faut pour cela, certes, une prodigieuse dpense de lumire. C'est 
cette dpense de lumire que depuis trois sicles la France s'emploie.
Messieurs, laissez-moi dire une parole filiale, qui du reste est dans
vos coeurs comme dans le mien: rien ne prvaudra contre la France. La
France est d'intrt public. La France s'lve sur l'horizon de tous
les peuples. Ah! disent-ils, il fait jour, la France est l! (_Oui!
oui! Bravos rpts_.)

Qu'il puisse y avoir des objections  la France, cela tonne; il y en
a pourtant; la France a des ennemis. Ce sont les ennemis mmes de la
civilisation, les ennemis du livre, les ennemis de la pense libre,
les ennemis de l'mancipation, de l'examen, de la dlivrance; ceux
qui voient dans le dogme un ternel matre et dans le genre humain un
ternel mineur. Mais ils perdent leur peine, le pass est pass, les
nations ne reviennent pas  leur vomissement, les aveuglements ont
une fin, les dimensions de l'ignorance et de l'erreur sont limites.
Prenez-en votre parti, hommes du pass, nous ne vous craignons pas!
allez, faites, nous vous regardons avec curiosit! essayez vos forces,
insultez 89, dcouronnez Paris, dites anathme  la libert de
conscience,  la libert de la presse,  la libert de la tribune,
anathme  la loi civile, anathme  la rvolution, anathme  la
tolrance, anathme  la science, anathme au progrs! ne vous lassez
pas! rvez, pendant que vous y tes, un syllabus assez grand pour
la France et un teignoir assez grand pour le soleil! (_Acclamation
unanime. Triple salve d'applaudissements_.)

Je ne veux pas finir par une parole amre. Montons et restons dans la
srnit immuable de la pense. Nous avons commenc l'affirmation de
la concorde et de la paix; continuons cette affirmation hautaine et
tranquille.

Je l'ai dit ailleurs, et je le rpte, toute la sagesse humaine tient
dans ces deux mots: Conciliation et Rconciliation; conciliation pour
les ides, rconciliation pour les hommes.

Messieurs, nous sommes ici entre philosophes, profitons de l'occasion,
ne nous gnons pas, disons des vrits. (_Sourires et marques
d'approbation_.) En voici une, une terrible: le genre humain a une
maladie, la haine. La haine est mre de la guerre; la mre est infme,
la fille est affreuse.

Rendons-leur coup sur coup. Haine  la haine! Guerre  la guerre!
(_Sensation_.)

Savez-vous ce que c'est que cette parole du Christ: _Aimez-vous les
uns les autres?_ C'est le dsarmement universel. C'est la gurison
du genre humain. La vraie rdemption, c'est celle-l. Aimez-vous. On
dsarme mieux son ennemi en lui tendant la main qu'en lui montrant
le poing. Ce conseil de Jsus est un ordre de Dieu. Il est bon. Nous
l'acceptons. Nous sommes avec le Christ, nous autres! L'crivain est
avec l'aptre; celui qui pense est avec celui qui aime. (_Bravos_.)

Ah! poussons le cri de la civilisation! Non! non! non! nous ne voulons
ni des barbares qui guerroient, ni des sauvages qui assassinent! Nous
ne voulons ni de la guerre de peuple  peuple, ni de la guerre d'homme
 homme. Toute tuerie est non seulement froce, mais insense. Le
glaive est absurde et le poignard est imbcile. Nous sommes les
combattants de l'esprit, et nous avons pour devoir d'empcher le
combat de la matire; notre fonction est de toujours nous jeter entre
les deux armes. Le droit  la vie est inviolable. Nous ne voyons pas
les couronnes, s'il y en a, nous ne voyons que les ttes. Faire grce,
c'est faire la paix. Quand les heures funestes sonnent, nous demandons
aux rois d'pargner la vie des peuples, et nous demandons aux
rpubliques d'pargner la vie des empereurs. (_Applaudissements_.)

C'est un beau jour pour le proscrit que le jour o il supplie un
peuple pour un prince, et o il tche d'user, en faveur d'un empereur,
de ce grand droit de grce qui est le droit de l'exil.

Oui, concilier et rconcilier. Telle est notre mission,  nous
philosophes. O mes frres de la science, de la posie et de l'art,
constatons la toute-puissance civilisatrice de la pense.  chaque pas
que le genre humain fait vers la paix, sentons crotre en nous la joie
profonde de la vrit. Ayons le fier consentement du travail utile. La
vrit est une et n'a pas de rayon divergent; elle n'a qu'un synonyme,
la justice. Il n'y a pas deux lumires, il n'y en a qu'une, la raison.
Il n'y a pas deux faons d'tre honnte, sens et vrai. Le rayon
qui est dans l'_Iliade_ est identique  la clart qui est dans le
_Dictionnaire philosophique_. Cet incorruptible rayon traverse les
sicles avec la droiture de la flche et la puret de l'aurore. Ce
rayon triomphera de la nuit, c'est--dire de l'antagonisme et de la
haine. C'est l le grand prodige littraire. Il n'y en a pas de
plus beau. La force dconcerte et stupfaite devant le droit,
l'arrestation de la guerre par l'esprit, c'est,  Voltaire, la
violence dompte par la sagesse; c'est  Homre, Achille pris aux
cheveux par Minerve! (_Longs applaudissements_.)

Et maintenant que je vais finir, permettez-moi un voeu, un voeu qui ne
s'adresse  aucun parti et qui s'adresse  tous les coeurs.

Messieurs, il y a un romain qui est clbre par une ide fixe, il
disait: Dtruisons Carthage! J'ai aussi, moi, une pense qui m'obsde,
et la voici: Dtruisons la haine. Si les lettres humaines ont un
but, c'est celui-l. _Humaniores litterae_. Messieurs, la meilleure
destruction de la haine se fait par le pardon. Ah! que cette grande
anne ne s'achve pas sans la pacification dfinitive, qu'elle se
termine en sagesse et en cordialit, et qu'aprs avoir teint la
guerre trangre, elle teigne la guerre civile. C'est le souhait
profond de nos mes. La France  cette heure montre au monde son
hospitalit, qu'elle lui montre aussi sa clmence. La clmence!
mettons sur la tte de la France cette couronne! Toute fte est
fraternelle; une fte qui ne pardonne pas  quelqu'un n'est pas une
fte. (_Vive motion.--bravos redoubls_.) La logique d'une joie
publique, c'est l'amnistie. Que ce soit l la clture de cette
admirable solennit, l'Exposition universelle. Rconciliation!
rconciliation! Certes, cette rencontre de tout l'effort commun du
genre humain, ce rendez-vous des merveilles de l'industrie et du
travail, cette salutation des chefs-d'oeuvre entre eux, se confrontant
et se comparant, c'est un spectacle auguste; mais il est un spectacle
plus auguste encore, c'est l'exil debout  l'horizon et la patrie
ouvrant les bras! (_Longue acclamation; les membres franais et
trangers du congrs qui entourent l'orateur sur l'estrade viennent
le fliciter et lui serrer la main, au milieu des applaudissements
rpts de la salle entire_.)


II

LE DOMAINE PUBLIC PAYANT

SANCE DU 21 JUIN

_Prsidence de Victor Hugo_.

Puisque vous dsirez, messieurs, connatre mon avis, je vais vous le
dire. Ceci, du reste, est une simple conversation.

Messieurs, dans cette grave question de la proprit littraire il y a
deux units en prsence: l'auteur et la socit. Je me sers de ce mot
unit pour abrger; ce sont comme deux personnes distinctes.

Tout  l'heure nous allons aborder la question d'un tiers, l'hritier.
Quant  moi, je n'hsite pas  dire que le droit le plus absolu,
le plus complet, appartient  ces deux units: l'auteur qui est la
premire unit, la socit qui est la seconde.

L'auteur donne le livre, la socit l'accepte ou ne l'accepte pas. Le
livre est fait par l'auteur, le sort du livre est fait par la socit.

L'hritier ne fait pas le livre; il ne peut avoir les droits de
l'auteur. L'hritier ne fait pas le succs; il ne peut avoir le droit
de la socit.

Je verrais avec peine le congrs reconnatre une valeur quelconque 
la volont de l'hritier.

Ne prenons pas de faux points de dpart.

L'auteur sait ce qu'il fait; la socit sait ce qu'elle fait;
l'hritier, non. Il est neutre et passif.

Examinons d'abord les droits contradictoires de ces deux units:
l'auteur qui cre le livre, la socit qui accepte ou refuse cette
cration.

L'auteur a videmment un droit absolu sur son oeuvre, ce droit est
complet. Il va trs loin, car il va jusqu' la destruction. Mais
entendons-nous bien sur cette destruction.

Avant la publication, l'auteur a un droit incontestable et illimit.
Supposez un homme comme Dante, Molire, Shakespeare. Supposez-le au
moment o il vient de terminer une grande oeuvre. Son manuscrit est
l, devant lui, supposez qu'il ait la fantaisie de le jeter au feu,
personne ne peut l'en empcher. Shakespeare peut dtruire _Hamlet_;
Molire, _Tartuffe_; Dante, l'_Enfer_.

Mais ds que l'oeuvre est publie l'auteur n'en est plus le matre.
C'est alors l'autre personnage qui s'en empare, appelez-le du nom
que vous voudrez: esprit humain, domaine public, socit. C'est ce
personnage-l qui dit: Je suis l, je prends cette oeuvre, j'en fais
ce que je crois devoir en faire, moi esprit humain; je la possde,
elle est  moi dsormais. Et, que mon honorable ami M. de Molinari
me permette de le lui dire, l'oeuvre n'appartient plus  l'auteur
lui-mme. Il n'en peut dsormais rien retrancher; ou bien,  sa mort
tout reparat. Sa volont n'y peut rien. Voltaire du fond de son
tombeau voudrait supprimer la _Pucelle_; M. Dupanloup la publierait.

L'homme qui vous parle en ce moment a commenc par tre catholique et
monarchiste. Il a subi les consquences d'une ducation aristocratique
et clricale. L'a-t-on vu refuser l'autorisation de rditer des
oeuvres de sa presque enfance? Non. (_Bravo! bravo!_)

J'ai tenu  marquer mon point de dpart. J'ai voulu pouvoir dire:
Voil d'o je suis parti et voil o je suis arriv.

J'ai dit cela dans l'exil: Je suis parti de la condition heureuse
et je suis mont jusqu'au malheur qui est la consquence du devoir
accompli, de la conscience obie. (_Applaudissements_.) Je ne veux pas
supprimer les premires annes de ma vie.

Mais je vais bien plus loin, je dis: il ne dpend pas de l'auteur de
faire une rature dans son oeuvre quand il l'a publie. Il peut
faire une correction de style, il ne peut pas faire une rature de
conscience. Pourquoi? Parce que l'autre personnage, le public, a pris
possession de son oeuvre.

Il m'est arriv quelquefois d'crire des paroles svres, que plus
tard j'aurais voulu, par un sentiment de mansutude, effacer. Il m'est
arriv un jour ... je puis vous dire cela, de fltrir le nom d'un
homme trs coupable; et j'ai certes bien fait de fltrir ce nom. Cet
homme avait un fils. Ce fils a eu une fin hroque, il est mort pour
son pays. Alors j'ai us de mon droit, j'ai interdit que ce nom ft
prononc sur les thtres de Paris o on lisait publiquement les
pices dont je viens de vous parler. Mais il n'a pas t en mon
pouvoir d'effacer de l'oeuvre le nom dshonor. L'hrosme du fils n'a
pas pu effacer la faute du pre. (_Bravos_.)

Je voudrais le faire, je ne le pourrais pas. Si je l'avais pu, je
l'aurais fait.

Vous voyez donc  quel point le public, la conscience humaine,
l'intelligence humaine, l'esprit humain, cet autre personnage qui est
en prsence de l'auteur, a un droit absolu, droit auquel on ne peut
toucher. Tout ce que l'auteur peut faire, c'est d'crire loyalement.
Quant  moi, j'ai la paix et la srnit de la conscience. Cela me
suffit. (_Applaudissements_.)

Laissons notre devoir et laissons l'avenir juger. Une fois l'auteur
mort, une fois l'auteur disparu, son oeuvre n'appartient plus qu' sa
mmoire, qu'elle fltrira ou glorifiera. (_C'est vrai! Trs bien!_)

Je dclare, que s'il me fallait choisir entre le droit de l'crivain
et le droit du domaine public, je choisirais le droit du domaine
public. Avant tout, nous sommes des hommes de dvouement et de
sacrifice. Nous devons travailler pour tous avant de travailler pour
nous.

Cela dit, arrive un troisime personnage, une troisime unit 
laquelle je prends le plus profond intrt; c'est l'hritier, c'est
l'enfant. Ici se pose la question trs dlicate, trs curieuse, trs
intressante, de l'hrdit littraire, et de la forme qu'elle devrait
avoir.

Je vous demande la permission de vous soumettre rapidement,  ce
nouveau point de vue, les ides qui me paraissent rsulter de l'examen
attentif que j'ai fait de cette question.

L'auteur a donn le livre.

La socit l'a accept.

L'hritier n'a pas  intervenir. Cela ne le regarde pas.

Joseph de Maistre, hritier de Voltaire, n'aurait pas le droit de
dire: Je m'y connais.

L'hritier n'a pas le droit de faire une rature, de supprimer une
ligne; il n'a pas le droit de retarder d'une minute ni d'amoindrir
d'un exemplaire la publication de l'oeuvre de son ascendant. (_Bravo!
bravo! Trs bien!_)

Il n'a qu'un droit: vivre de la part d'hritage que son ascendant lui
a lgue.

Messieurs, je le dis tout net, je considre toutes les formes de la
lgislation actuelle qui constituent le droit de l'hritier pour un
temps dtermin comme dtestables. Elles lui accordent une autorit
qu'elles n'ont pas le droit de lui donner, et elles lui accordent le
droit de publication pour un temps limit; ce qui est en partie sans
utilit: la loi est trs aisment lude.

L'hritier, selon moi, n'a qu'un droit, je le rpte: vivre de
l'oeuvre de son ascendant; ce droit est sacr, et certes il ne serait
pas facile de me faire dshriter nos enfants et nos petits-enfants.
Nous travaillons d'abord pour tous les hommes, ensuite pour nos
enfants.

Mais ce que nous voulons fermement, c'est que le droit de publication
reste absolu et entier  la socit. C'est le droit de l'intelligence
humaine.

C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'annes--je suis de ceux qui ont
la tristesse de remonter loin dans leurs souvenirs--j'ai propos un
mcanisme trs simple qui me paraissait, et me parat encore, avoir
l'avantage de concilier tous les droits des trois personnages,
l'auteur, le domaine public, l'hritier. Voici ce systme: L'auteur
mort, son livre appartient au domaine public; n'importe qui peut le
publier immdiatement, en pleine libert, car je suis pour la libert.
A quelles conditions? Je vais vous le dire.

Il existe dans nos lois un article qui n'a pas de sanction, ce qui
fait qu'il a t trs souvent viol. C'est un article qui exige que
tout diteur, avant de publier une oeuvre, fasse  la direction de la
librairie, au ministre de l'intrieur, une dclaration portant sur
les points que voici:

Quel est le livre qu'il va publier;

Quel en est l'imprimeur;

Quel sera le format;

Quel est le nom de l'auteur.

Ici s'arrte la dclaration exige par la loi. Je voudrais qu'on y
ajoutt deux autres indications que je vais vous dire.

L'diteur serait tenu de dclarer quel serait le prix de revient pour
chaque exemplaire du livre qu'il entend publier et quel est le prix
auquel il entend le vendre. Entre ces deux prix, dans cet intervalle,
est inclus le bnfice de l'diteur.

Cela tant, vous avez des donnes certaines: le nombre d'exemplaires,
le prix de revient et le prix de vente, et vous pouvez, de la faon la
plus simple, valuer le bnfice.

Ici on va me dire: Vous tablissez le bnfice de l'diteur sur sa
simple dclaration et sans savoir s'il vendra son dition? Non, je
veux que la loi soit absolument juste. Je veux mme qu'elle incline
plutt en faveur du domaine public que des hritiers. Aussi je vous
dis: l'diteur ne sera tenu de rendre compte du bnfice qu'il aura
fait que lorsqu'il viendra dposer une nouvelle dclaration. Alors on
lui dit: Vous avez vendu la premire dition, puisque vous voulez en
publier une seconde, vous devez aux hritiers leurs droits. Ce droit,
messieurs, ne l'oubliez pas, doit tre trs modr, car il faut que
jamais le droit de l'hritier ne puisse tre une entrave au droit
du domaine public, une entrave  la diffusion des livres. Je ne
demanderais qu'une redevance de cinq ou dix pour cent sur le bnfice
ralis.

Aucune objection possible. L'diteur ne peut pas trouver onreuse
une condition qui s'applique  des bnfices acquis et d'une telle
modration; car s'il a gagn mille francs on ne lui demande que cent
francs et on lui laisse neuf cents francs. Vous voyez  quel point lui
est avantageuse la loi que je propose et que je voudrais voir voter.

Je rpte que ceci est une simple conversation. Je cherche, nous
cherchons tous, mutuellement,  nous clairer. J'ai beaucoup tudi
cette question dans l'intrt de la lumire et de la libert.

Y a-t-il des objections? j'avoue que je ne les trouve pas. Je vois
s'crouler toutes les objections  l'ancien systme; tout ce qui a
t dit sur la volont bonne ou mauvaise d'un hritier, sur un vque
confisquant Voltaire, cela a t excellemment dit, cela tait juste
dans l'ancien systme; dans le mien cela s'vanouit.

L'hritier n'existe que comme partie prenante, prlevant une redevance
trs faible sur le produit de l'oeuvre de son ascendant. Sauf les
concessions faites et stipules par l'auteur de son vivant, contrats
qui font loi, sauf ces rserves, l'diteur peut publier l'oeuvre 
autant d'exemplaires qu'il lui convient, dans le format qu'il lui
plat; il fait sa dclaration, il paie la redevance et tout est dit.

Ici une objection, c'est que notre loi a une lacune. Il y a dans
cette assemble des jurisconsultes; ils savent qu'il n'y a pas
de prescription sans sanction; or, la prescription relative  la
dclaration n'a pas de sanction. L'diteur fait la dclaration qui lui
est impose par la loi, s'il le veut. De l beaucoup de fraudes dont
les auteurs ds  prsent sont victimes. Il faudrait que la loi
attacht une sanction  cette obligation.

Je dsirerais que les jurisconsultes voulussent bien l'indiquer
eux-mmes. Il me semble qu'on pourrait assimiler la fausse dclaration
faite par un diteur  un faux en criture publique ou prive. Ce qui
est certain, c'est qu'il faut une sanction; ce n'est,  mon sens, qu'
cette condition qu'on pourra utiliser le systme que j'ai l'honneur de
vous expliquer, et que j'ai propos il y a de longues annes.

Ce systme a t repris avec beaucoup de loyaut et de comptence par
un diteur distingu que je regrette de ne pas voir ici, M. Hetzel; il
a publi sur ce sujet un excellent crit.

Une telle loi  mon avis serait utile. Je ne dispose certainement pas
de l'opinion des crivains trs considrables qui m'coutent, mais il
serait trs utile que dans leurs rsolutions ils se proccupassent de
ce que j'ai eu l'honneur de leur dire:

1 Il n'y a que deux intresss vritables: l'crivain et la socit;
l'intrt de l'hritier, quoique trs respectable, doit passer aprs.

2 L'intrt de l'hritier doit tre sauvegard, mais dans des
conditions tellement modres que, dans aucun cas, cet intrt ne
passe avant l'intrt social.

Je suis sr que l'avenir appartient  la solution que je vous ai
propose.

Si vous ne l'acceptez pas, l'avenir est patient, il a le temps,
il attendra. (_Applaudissements prolongs.--L'assemble vote, 
l'unanimit, l'impression de ce discours._)


SANCE DU 25 JUIN

_Prsidence de Victor Hugo._

Messieurs, permettez-moi d'entrer en toute libert dans la discussion.
Je ne comprends rien  la dclaration de guerre qu'on fait au domaine
public.

Comment! on ne publie donc pas les oeuvres de Corneille, de La
Fontaine, de Racine, de Molire? Le domaine public n'existe donc pas?
O sont, dans le prsent, ces inconvnients, ces dangers, tout ce dont
le Cercle de la librairie nous menace pour l'avenir?

Toutes, ces objections, on peut les faire au domaine public tel qu'il
existe aujourd'hui.

Le domaine public est dtestable, dit-on,  la mort de l'auteur, mais
il est excellent aussitt qu'arriv l'expiration ... de quoi? De la
plus trange rverie que jamais des lgislateurs aient applique  un
mode de proprit, du dlai fix pour l'expropriation d'un livre.

Vous entrez l dans la fantaisie irrflchie de gens qui ne s'y
connaissent pas. Je parle des lgislateurs, et j'ai le droit d'en
parler avec quelque libert. Les hommes qui font des lois quelquefois
s'y connaissent; ils ne s'y connaissent pas en matire littraire.
(_Rires approbatifs_.)

Sont-ils d'accord au moins entre eux? Non. Le dlai de protection
qu'ils accordent est ici de dix ans, l de vingt ans, plus loin de
cinquante ans; ils vont mme jusqu' quatrevingts ans. Pourquoi? Ils
n'en savent rien. Je les dfie de donner une raison.

Et c'est sur cette ignorance absolue des lgislateurs que vous voulez
fonder, vous qui vous y connaissez, une lgislation! Vous qui tes
comptents, vous accepterez l'arrt rendu par des incomptents!

Qui expliquera les motifs pour lesquels, dans tous les pays civiliss,
la lgislation attribue  l'hritier, aprs la mort de son auteur, un
laps de temps variable, pendant lequel l'hritier, absolu matre de
l'oeuvre, peut la publier ou ne pas la publier? Qui expliquera l'cart
que les diverses lgislations ont mis entre la mort de l'auteur et
l'entre en possession du domaine public?

Il s'agit de dtruire cette capricieuse et bizarre invention de
lgislateurs ignorants. C'est  vous, lgislateurs indirects mais
comptents, qu'il appartient d'accomplir cette tche.

En ralit, qu'ont-ils considr, ces lgislateurs qui, avec une
lgret incomprhensible, ont lgifr sur ces matires? Qu'ont-ils
pens? Ont-ils cru entrevoir que l'hritier du sang tait l'hritier
de l'esprit? Ont-ils cru entrevoir que l'hritier du sang devait avoir
la connaissance de la chose dont il hritait, et que, par consquent,
en lui remettant le droit d'en disposer, ils faisaient une loi juste
et intelligente?

Voil o ils se sont largement tromps. L'hritier du sang est
l'hritier du sang. L'crivain, en tant qu'crivain, n'a qu'un
hritier, c'est l'hritier de l'esprit, c'est l'esprit humain, c'est
le domaine public. Voil la vrit absolue.

Les lgislateurs ont attribu  l'hritier du sang une facult qui est
pleine d'inconvnients, celle d'administrer une proprit qu'il ne
connat pas, ou du moins qu'il peut ne pas connatre. L'hritier du
sang est le plus souvent  la discrtion de son diteur. Que l'on
conserve  l'hritier du sang son droit, et que l'on donne 
l'hritier de l'esprit ce qui lui appartient, en tablissant le
domaine public payant, immdiat.

Eh quoi! immdiat?--Ici arrive une objection, qui n'en est pas une.
Ceux qui l'ont faite n'avaient pas entendu mes paroles. On me dit:
Comment! le domaine public s'emparera immdiatement de l'oeuvre? Mais
si l'auteur l'a vendue pour dix ans, pour vingt ans, celui qui l'a
achete va donc tre dpossd? Aucun diteur ne voudra plus acheter
une oeuvre.

J'avais dit prcisment le contraire, le texte est l. J'avais dit:
Sauf rserve des concessions faites par l'auteur de son vivant, et
des contrats qu'il aura signs.

Il en rsulte que si vous avez vendu  un diteur pour un laps de
temps dtermin la proprit d'une de vos oeuvres, le domaine public
ne prendra possession de cette oeuvre qu'aprs le dlai fix par vous.

Mais ce dlai peut-il tre illimit? Non. Vous savez, messieurs, que
la proprit, toute sacre qu'elle est, admet cependant des limites.
Je vous dis une chose lmentaire en vous disant: on ne possde pas
une maison comme on possde une mine, une fort, comme un littoral, un
cours d'eau, comme un champ. La proprit, il y a des jurisconsultes
qui m'entendent, est limite selon que l'objet appartient, dans
une mesure plus ou moins grande,  l'intrt gnral. Eh bien, la
proprit littraire appartient plus que toute autre  l'intrt
gnral; elle doit subir aussi des limites. La loi peut trs bien
interdire la vente absolue, et accorder  l'auteur, par exemple, au
maximum cinquante ans. Je crois qu'il n'y a pas d'auteur qui ne se
contente d'une possession de cinquante ans.

Voil donc un argument qui s'croule. Le domaine public payant
immdiat ne supprime pas la facult qu'un auteur a de vendre son livre
pour un temps dtermin; l'auteur conserve tous ses droits.

Second argument: Le domaine public payant immdiat, en crant une
concurrence norme, nuira  la fois aux auteurs et aux diteurs. Les
livres ne trouveront plus d'diteurs srieux.

Je suis tonn que les honorables reprsentants de la librairie qui
sont ici soutiennent une thse semblable et fassent comme s'ils ne
savaient pas. Je vais leur rappeler ce qu'ils savent trs bien,
ce qui arrive tous les jours. Un auteur vend, de son vivant,
l'exploitation d'un livre, sous telle forme,  tel nombre
d'exemplaires, pendant tel temps, et stipule le format et quelquefois
mme le prix de vente du livre. En mme temps,  un autre diteur, il
vend un autre format, dans d'autres conditions. A un autre, un mode de
publication diffrent; par exemple, une dition illustre  deux sous.
Il y a quelqu'un qui vous parle ici et qui a sept diteurs.

Aussi, quand j'entends des hommes que je sais comptents, des hommes
que j'honore et que j'estime, quand je les entends dire:--On ne
trouvera pas d'diteurs, en prsence de la concurrence et de la
libert illimite de publication, pour acheter et diter un livre,
--je m'tonne. Je n'ai propos rien de nouveau; tous les jours, on a
vu, on voit, du vivant de l'auteur et de son consentement, plusieurs
diteurs, sans se nuire entre eux, et mme en se servant entre eux,
publier le mme livre. Et ces concurrences profitent  tous, au
public, aux crivains, aux libraires.

Est-ce que vous voyez une interruption dans la publication des grandes
oeuvres des grands crivains franais? Est-ce que ce n'est pas l le
domaine le plus exploit de la librairie? (_Marques d'approbation_.)

Maintenant qu'il est bien entendu que l'entre en possession du
domaine public ne gne pas l'auteur et lui laisse le droit de vendre
la proprit de son oeuvre; maintenant qu'il me semble galement
dmontr que la concurrence peut s'tablir utilement sur les livres,
aprs la mort de l'auteur aussi bien que pendant sa vie,--revenons 
la chose en elle-mme.

Supposons le domaine public payant, immdiat, tabli.

Il paie une redevance. J'ai dit que cette redevance devrait tre
lgre. J'ajoute qu'elle devrait tre perptuelle. Je m'explique.

S'il y a un hritier direct, le domaine public paie  cet hritier
direct la redevance; car remarquez que nous ne stipulons que pour
l'hritier direct, et que tous les arguments qu'on fait valoir au
sujet des hritiers collatraux et de la difficult qu'on aurait  les
dcouvrir, s'vanouissent.

Mais,  l'extinction des hritiers directs, que se passe-t-il?

Le domaine public va-t-il continuer d'exploiter l'oeuvre sans payer de
droits, puisqu'il n'y a plus d'hritiers directs? Non; selon moi, il
continuerait d'exploiter l'oeuvre en continuant de payer la redevance.

A qui?

C'est ici, messieurs, qu'apparat surtout l'utilit de la redevance
perptuelle.

Rien ne serait plus utile, en effet, qu'une sorte de fonds commun, un
capital considrable, des revenus solides, appliqus aux besoins de
la littrature en continuelle voie de formation. Il y a beaucoup de
jeunes crivains, de jeunes esprits, de jeunes auteurs, qui sont
pleins de talent et d'avenir, et qui rencontrent, au dbut, d'immenses
difficults. Quelques-uns ne percent pas, l'appui leur a manqu, le
pain leur a manqu. Les gouvernements, je l'ai expliqu dans mes
premires paroles publiques, ont cr le systme des pensions,
systme strile pour les crivains. Mais supposez que la littrature
franaise, par sa propre force, par ce dcime prlev sur l'immense
produit du domaine public, possde un vaste fonds littraire,
administr par un syndicat d'crivains, par cette socit des gens de
lettres qui reprsente le grand mouvement intellectuel de l'poque;
supposez que votre comit ait cette trs grande fonction d'administrer
ce que j'appellerai la liste civile de la littrature. Connaissez-vous
rien de plus beau que ceci: toutes les oeuvres qui n'ont plus
d'hritiers directs tombent dans le domaine public payant, et le
produit sert  encourager,  vivifier,  fconder les jeunes esprits!
(_Adhsion unanime_.)

Y aurait-il rien de plus grand que ce secours admirable, que cet
auguste hritage, lgu par les illustres crivains morts aux jeunes
crivains vivants?

Est-ce que vous ne croyez pas qu'au lieu de recevoir tristement,
petitement, une espce d'aumne royale, le jeune crivain entrant dans
la carrire ne se sentirait pas grandi en se voyant soutenu dans
son oeuvre par ces tout-puissants gnies, Corneille et Molire?
(_Applaudissements prolongs_.)

C'est l votre indpendance, votre fortune. L'mancipation, la mise
en libert des crivains, elle est dans la cration de ce glorieux
patrimoine. Nous sommes tous une famille, les morts appartiennent aux
vivants, les vivants doivent tre protgs par les morts. Quelle plus
belle protection pourriez-vous souhaiter? (_Explosion de bravos_.)

Je vous demande avec instance de crer le domaine public payant dans
les conditions que j'ai indiques. Il n'y a aucun motif pour retarder
d'une heure la prise de possession de l'esprit humain (_Longue salve
d'applaudissements_.)





1879




I

DISCOURS POUR L'AMNISTIE SANCE DU SNAT

DU 28 FVRIER 1879


Le 28 janvier 1879, Victor Hugo avait dpos au Snat une proposition
d'amnistie pleine et entire, ainsi conue:

Les soussigns,

Voulant effacer toutes les traces de la guerre civile, ont l'honneur
de prsenter la proposition suivante:

Article premier.--Sont amnistis tous les condamns pour actes
relatifs aux vnements de mars, avril et mai 1871. Les poursuites,
pour faits se rapportant aux dits vnements, sont et demeurent non
avenues.

Art. 2.--Cette amnistie pleine et entire est tendue  toutes
condamnations politiques prononces depuis la dernire amnistie de
1870.

Ont sign: MM. Victor Hugo, Schoelcher, Peyrat, Corbon,
Laurent-Pichat, Scheurer-Kestner, Barne, Ferrouillat, Romet, Mass,
Demle, Lelivre, Combescure, Ronjat, Tolain, Griffe, Ch. Brun, La
Serve.

Le gouvernement proposa par contre une amnistie partielle.

Le projet de loi vint en discussion  la sance du 28 fvrier.

Victor Hugo prit la parole:

J'occuperai cette tribune peu d'instants. Tout ce qui pouvait tre
dit pour ou contre l'amnistie a t dit. Je n'ajouterai rien. Je ne
rpterai rien de ce que vous avez entendu.

Le pouvoir excutif intervient cette fois, et il vous dit: La grce
dpend de moi, l'amnistie dpend de vous. Combinez ces deux solutions;
faites des catgories: ici les amnistis; l les commus; au fond, les
non gracis. La peine d'un ct, l'effacement de l'autre.

Messieurs, composez ainsi le pour et le contre; vous verrez tous ces
demi-pansements s'irriter, toutes ces plaies saigner, toutes ces
douleurs gmir. La question se plaindra jusqu' ce qu'elle revienne.

Si, au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie,
l'amnistie totale, gnrale, sans rserve, sans condition, sans
restriction, l'amnistie pleine et entire, alors la paix natra, et
vous n'entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la
guerre civile qui se ferme. (_Applaudissements._)

Les guerres civiles ne sont finies qu'apaises.

En politique, oublier c'est la grande loi.

Un vent fatal a souffl; des malheureux ont t entrans, vous les
avez saisis, vous les avez punis. Il y a de cela huit ans.

La guerre civile est une faute. Qui l'a commise? Tout le monde et
personne. (_Bruits  droite._) Sur une vaste faute, il faut un vaste
oubli.

Ce vaste oubli, c'est l'amnistie.

Vous tes un gouvernement nouveau, tablissez-vous par des actes
considrables. Faites voir aux vieux gouvernements comment vous
montez pendant qu'ils descendent; enseignez-leur l'art de sortir des
prcipices.

Quel prcipice fut plus profond que le vtre? quelle sortie est plus
clatante? Continuez cette sortie admirable. Montrez comment un peuple
magnanime sait prfrer  la haine la fraternit,  la mort la vie, 
la guerre la paix.

Il est bon qu'aprs tant de luttes et d'angoisses, une puissante
nation sache prouver au monde qu'elle rpond par la grandeur de ses
actes  la grandeur de ses institutions.

Quel mal y aurait-il  ce qu'on pt dire: La France a eu un moment
terrible; il y avait d'un ct la commune, menaant la magnifique
fondation de 93, l'unit nationale; il y avait de l'autre ct trois
monarchies et le pouvoir clrical; ces forces obscures se sont livr
bataille.... Vous tes alors intervenus; vous avez saisi les deux
forces et les avez brises l'une sur l'autre, et vous en avez extrait
la clmence, la vraie clmence,--l'oubli. Et c'est ainsi que, dans
l'ombre et dans la nuit, la rpublique, la rpublique souveraine, la
rpublique toute-puissante, a su, du choc de deux blocs de tnbres,
faire jaillir la lumire. (_Applaudissements  gauche._)




II

DISCOURS SUR L'AFRIQUE


Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commmoratif de l'abolition de
l'esclavage runissait, chez Bonvalet, cent vingt convives.

Victor Hugo prsidait. Il avait  sa droite MM. Schoelcher, l'auteur
principal du dcret de 1848 abolissant l'esclavage, et Emmanuel Arago,
fils du grand savant rpublicain qui l'a sign comme ministre de la
marine;  sa gauche, MM. Crmieux et Jules Simon.

On remarquait dans l'assistance des snateurs, des dputs, des
journalistes, des artistes.

Il y a eu un incident touchant. Un ngre aveugle s'est fait conduire 
Victor Hugo. C'est un ngre qui a t esclave et qui doit  la France
d'tre un homme.

Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes:

Cher grand Victor Hugo,

La bienveillance de mes amis, en me donnant la prsidence honoraire du
comit organisateur de notre fte de famille, m'a rserv un honneur
et un plaisir bien prcieux pour moi, l'honneur et le plaisir de vous
exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accept de
nous prsider. Au nom de tous ceux qui viennent d'acclamer si
chaleureusement votre entre, au nom des vtrans anglais et franais
de l'abolition de l'esclavage, des croles blancs qui se sont
noblement affranchis des vieux prjugs de leur caste, des croles
noirs et de couleur qui peuplent nos coles ou qui sont dj lancs
dans la carrire, au nom de ces hommes de toute classe, runis pour
clbrer fraternellement l'anniversaire de l'mancipation,--je vous
remercie d'avoir bien voulu rpondre  notre appel.

Vous, Victor Hugo, qui avez survcu  la race des gants, vous le
grand pote et le grand prosateur, chef de la littrature moderne,
vous tes aussi le dfenseur puissant de tous les dshrits, de tous
les faibles, de tous les opprims de ce monde, le glorieux aptre du
droit sacr du genre humain. La cause des ngres que nous soutenons,
et envers lesquels les nations chrtiennes ont tant  se reprocher,
devait avoir votre sympathie; nous vous sommes reconnaissants de
l'attester par votre prsence au milieu de nous.

Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous
entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir.
Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier; de cette
troite enceinte o nous sommes enferms, elle pntrera jusqu'au
coeur de l'Afrique, sur les routes qu'y fraient incessamment
d'intrpides voyageurs, pour porter la lumire  des populations
encore dans l'enfance, et leur enseigner la libert, l'horreur de
l'esclavage, avec la conscience rveille de la dignit humaine; votre
parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation; elle aidera
ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant
aujourd'hui l'intrt de l'Europe vers le pays des hommes noirs,
vouloir y rparer le mal qu'elle lui a fait. Ce mouvement sera une
gloire de plus pour le dix-neuvime sicle, ce sicle qui vous a vu
natre, qui a tabli la rpublique en France, et qui ne finira pas
sans voir proclamer la fraternit de toutes les races humaines.

Victor Hugo, cher hte vnr et admir, nous saluons encore votre
bienvenue ici, avec motion.

Aprs ces paroles, dont l'impression a t profonde, Victor Hugo s'est
lev et une immense acclamation a salu longtemps celui qui a toujours
mis son gnie au service de toutes les souffrances.

Le silence s'est fait, et Victor Hugo a prononc les paroles qui
suivent:

Messieurs,

Je prside, c'est--dire j'obis; le vrai prsident d'une runion
comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l'homme qui a eu
l'immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine
blanche pour dire  la race humaine noire: Tu es libre. Cet homme,
vous le nommez tous, messieurs, c'est Schoelcher. Si je suis  cette
place, c'est lui qui l'a voulu. Je lui ai obi.

Du reste, une douceur est mle  cette obissance, la douceur de me
trouver au milieu de vous. C'est une joie pour moi de pouvoir presser
en ce moment les mains de tant d'hommes considrables qui ont laiss
un bon souvenir dans la mmorable libration humaine que nous
clbrons.

Messieurs, le moment actuel sera compt dans ce sicle. C'est un point
d'arrive, c'est un point de dpart. Il a sa physionomie: au nord
le despotisme, au sud la libert; au nord la tempte, au sud
l'apaisement.

Quant  nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai,
puisque nous sommes des songeurs, des crivains, des philosophes
attentifs; puisque nous sommes assembls ici autour d'une pense
unique, l'amlioration de la race humaine; puisque nous sommes, en
un mot, des hommes passionnment occups de ce grand sujet, l'homme,
profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l'avenir;
demandons-nous ce que fera le vingtime sicle. (_Mouvement
d'attention._)

Politiquement, vous le pressentez, je n'ai pas besoin de vous le dire.
Gographiquement,--permettez que je me borne  cette indication,--la
destine des hommes est au sud.

Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement: il
faut tre un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer 
l'Europe qu'elle a  ct d'elle l'Afrique. Le moment est venu de dire
aux quatre nations d'o sort l'histoire moderne, la Grce, l'Italie,
l'Espagne, la France, qu'elles sont toujours l, que leur mission
s'est modifie sans se transformer, qu'elles ont toujours la mme
situation responsable et souveraine au bord de la Mditerrane, et
que, si on leur ajoute un cinquime peuple, celui qui a t
entrevu par Virgile et qui s'est montr digne de ce grand regard,
l'Angleterre, on a,  peu prs, tout l'effort de l'antique genre
humain vers le travail, qui est le progrs, et vers l'unit, qui est
la vie.

La Mditerrane est un lac de civilisation; ce n'est certes pas pour
rien que la Mditerrane a sur l'un de ses bords le vieil univers
et sur l'autre l'univers ignor, c'est--dire d'un ct toute la
civilisation et de l'autre toute la barbarie.

Le moment est venu de dire  ce groupe illustre de nations:
Unissez-vous! allez au sud.

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est l, devant vous, ce
bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis
six mille ans, fait obstacle  la marche universelle, ce monstrueux
Cham qui arrte Sem par son normit,--l'Afrique.

Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amrique a
son histoire, l'Australie elle-mme a son histoire; l'Afrique n'a pas
d'histoire. Une sorte de lgende vaste et obscure l'enveloppe. Rome
l'a touche, pour la supprimer; et, quand elle s'est crue dlivre de
l'Afrique, Rome a jet sur cette morte immense une de ces pithtes
qui ne se traduisent pas: _Africa portentosa!_ (_Applaudissements._)
C'est plus et moins que le prodige. C'est ce qui est absolu dans
l'horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c'est l'Afrique. Il
semble que voir l'Afrique, ce soit tre aveugl. Un excs de soleil
est un excs de nuit.

Eh bien, cet effroi va disparatre.

Dj les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples
libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la
tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est
et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail
colossal. L'Amrique joint ses efforts aux ntres; car l'unit des
peuples se rvle en tout. L'Afrique importe  l'univers. Une telle
suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle,
et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un
cinquime du globe paralys.

De hardis pionniers se s'ont risqus, et, ds leurs premiers pas, ce
sol trange est apparu rel; ces paysages lunaires deviennent des
paysages terrestres. La France est prte  y apporter une mer. Cette
Afrique farouche n'a que deux aspects: peuple, c'est la barbarie;
dserte, c'est la sauvagerie; mais elle ne se drobe plus; les lieux
rputs inhabitables sont des climats possibles; on trouve partout
des fleuves navigables; des forts se dressent, de vastes branchages
encombrent  et l l'horizon; quelle sera l'attitude de la
civilisation devant cette faune et cette flore inconnues? Des lacs
sont aperus, qui sait? peut-tre cette mer Nagan dont parle la
Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont prpars par la
nature et attendent l'homme; on voit les points o germeront des
villes; on devine les communications; des chanes de montagnes se
dessinent; des cols, des passages, des dtroits sont praticables; cet
univers, qui effrayait les romains, attire les franais.

Remarquez avec quelle majest les grandes choses s'accomplissent. Les
obstacles existent; comme je l'ai dit dj, ils font leur devoir, qui
est de se laisser vaincre. Ce n'est pas sans difficult.

Au nord, j'y insiste, un mouvement s'opre, le _divide ut regnes_
excute un colossal effort, les suprmes phnomnes monarchiques se
produisent. L'empire germanique unit contre ce qu'il suppose l'esprit
moderne toutes ses forces; l'empire moscovite offre un tableau plus
mouvant encore. A l'autorit sans borne rsiste quelque chose qui
n'a pas non plus de limite; au despotisme omnipotent qui livre des
millions d'hommes  l'individu, qui crie: Je veux tout, je prends
tout! j'ai tout!--le gouffre fait cette rponse terrible: _Nihil_. Et
aujourd'hui nous assistons  la lutte pouvantable de ce Rien avec ce
Tout. (_Sensation_.)

Spectacle digne de mditation! le nant engendrant le chaos.

La question sociale n'a jamais t pose d'une faon si tragique, mais
la fureur n'est pas une solution. Aussi esprons-nous que le vaste
souffle du dix-neuvime sicle se fera sentir jusque dans ces rgions
lointaines, et substituera  la convulsion belliqueuse la conclusion
pacifique.

Cependant, si le nord est inquitant, le midi est rassurant. Au sud,
un lien troit s'accrot et se fortifie entre la France, l'Italie et
l'Espagne. C'est au fond le mme peuple, et la Grce s'y rattache, car
 l'origine latine se superpose l'origine grecque. Ces nations ont la
Mditerrane, et l'Angleterre a trop besoin de la Mditerrane pour se
sparer des quatre peuples qui en sont matres. Dj les tats-Unis du
Sud s'esquissent bauche vidente des tats-Unis d'Europe. (_Bravos._)
Nulle haine, nulle violence, nulle colre. C'est la grande marche
tranquille vers l'harmonie, la fraternit et la paix.

Aux faits populaires viennent s'ajouter les faits humains; la forme
dfinitive s'entrevoit; le groupe gigantesque se devine; et, pour ne
pas sortir des frontires que vous vous tracez  vous-mmes, pour
rester dans l'ordre des choses o il convient que je m'enferme, je me
borne, et ce sera mon dernier mot,  constater ce dtail, qui n'est
qu'un dtail, mais qui est immense: au dix-neuvime sicle, le blanc a
fait du noir un homme; au vingtime sicle, l'Europe fera de l'Afrique
un monde. (_Applaudissements._)

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable  la
civilisation, tel est le problme. L'Europe le rsoudra.

Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui? 
personne. Prenez cette terre  Dieu. Dieu donne la terre aux hommes,
Dieu offre l'Afrique  l'Europe. Prenez-la. O les rois apporteraient
la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais
pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la
bataille, mais pour l'industrie; non pour la conqute, mais pour la
fraternit. (_Applaudissements prolongs_.)

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du mme coup rsolvez
vos questions sociales, changez vos proltaires en propritaires.
Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes;
croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre,
de plus en plus dgage des prtres et des princes, l'Esprit divin
s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la libert!

Ce discours, constamment couvert d'applaudissements enthousiastes,
a t suivi d'une explosion de cris de: Vive Victor Hugo! vive la
rpublique!

M. Jules Simon, invit par l'assemble  remercier son glorieux
prsident, s'est acquitt de la tche dans une improvisation, d'abord
familire et spirituelle, et qui s'est leve  une vraie loquence
lorsqu'il a dit que c'tait aux mancips, qui avaient tant souffert
du prjug et de l'oppression,  combattre plus que personne 
l'avant-garde de la vrit et du droit.




III

LA 100e REPRSENTATION DE NOTRE-DAME DE PARIS

--13 OCTOBRE--


Extrait du _Rappel_:

La centime reprsentation de _Notre-Dame de Paris_ a eu l'clat de la
premire. On savait que Victor Hugo y assisterait, et la foule tait
accourue au thtre des Nations avec un double empressement pour le
drame et pour le pote. Les artistes ont jou avec leur talent, et
on peut dire de tout leur coeur. Jamais Mme Laurent n'avait t plus
tragique dans la Sachette, jamais Mlle Alice Lody plus charmante dans
la Esmeralda, jamais Lacressonnire plus profondment touchant dans
Quasimodo. Aprs le dernier acte, la toile s'est releve, tous les
acteurs de la pice, petits et grands, taient en scne, et Mme
Laurent a dit ces beaux vers de Thodore de Banville:

    O peuple frissonnant, mu comme une femme
    Heureux de savourer la douleur et l'effroi.
    Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame
    O l'me de Hugo pleure et gmit sur toi.
    Esmeralda, si belle en sa parure folle
    Que les anges du ciel la regardent marcher,
    Domptant les noirs truands par sa douce parole
    Et dvorant des yeux Phoebus, le bel archer;

    Esmeralda, rayon, chant, vision, chimre!
    Jeune fille sur qui la lumire tombait,
    Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mre
    Pour l'unir, perdue, avec l'affreux gibet!

    Le prtre mditant son infme caresse,
    Et le pauvre Jehan bris comme un fruit mr;
    Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,
    Masse difforme ayant en elle de l'azur;

    Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles,
    Pleurant, hurlant, tonnant, gmissant dans les tours
    D'o s'enfuit  l'aurore un vol de tourterelles,
    Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;

    Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime,
    Et qui semble un miroir magique o tu te vois,
    O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-mme,
    Et ton espoir immense a pass dans sa voix.

    C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne.
    Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.
    Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne.
    Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!

    Lui! le chanteur divin bni par les rables
    Et les chnes touffus dans la noire fort,
    Il dit: Laissez venir  moi les misrables!
    Et son front calme et doux comme un lys apparat.

    Il vient coller sa lvre a toute me tue;
    Il vient, plein de piti, de ferveur et d'moi,
    Relever le laquais et la prostitue,
    Et dire au mendiant: Mon frre, embrasse-moi.

    O Job mourant, sa bouche a bais ton ulcre!
    Et cependant un jour, parmi les deuils amers,
    L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serre
    Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.
    Il mditait, priv de la douce patrie;
    Et, lui que cette France avait vu triomphant,
    Il ne pouvait plus mme, en son idoltrie,
    S'agenouiller dans l'herbe o dormait son enfant!

    A ses cts pourtant, invisible et farouche,
    Nmsis, au courroux redoutable et serein,
    pouvantant les flots du souffle de sa bouche,
    Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain

    Mais, le jour o la Guerre entoura nos murailles,
    O le vaillant Paris, agonisant enfin,
    Succombait et sentait le vide en ses entrailles,
    Il revint, il voulut comme nous avoir faim!

    Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
    Quand Paris dsol, grand comme un Ilion,
    Proie auguste, servit de pture  l'histoire,
    On revit parmi nous sa face de lion.

    Et puis enfin l'aurore clata sur nos cimes!
    Le rve affreux s'enfuit, par le vent emport,
    Et, frmissante encor, de nouveau nous revmes
    Fleurir la posie avec la libert.

    Et ce fut une joie immense, un pur dlire,
    Et sur la scne, hier morne et dserte, hlas!
    Reparurent divins, avec leur chant de lyre,
    Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas!

    Et nous-mmes, dont l'me  la Muse se livre,
    Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix,
    Nous avons voqu le drame et le grand livre
    Que tu viens d'applaudir pour la centime fois.

    O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,
    Charment, quand ton Orphe, avec ses rimes d'or,
    Te prodigue l'ivresse adorable, savoure
    Cette ambroisie, et toi, pote, chante encor!

    Homre d'un hros vivant, plus grand qu'Achille,
    Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux,
    Chante! et console encor ton Promthe, Eschyle,
    Sur le rocher sanglant o l'insultent les dieux!
    Parle! toi qui toujours soutenant ce qui penche,
    Opposas la Justice  la Fatalit,
    Toi qui sous le laurier lves ta tte blanche,
    Gnie entr vivant dans l'immortalit!

Une demi-heure aprs, la fte tait au Grand-Htel, o un souper
runissait les artistes et les reprsentants de la presse thtrale,
sans distinction d'opinion.

Au dessert, le directeur du thtre des Nations, M. Bertrand, a
remerci en paroles mues l'auteur de _Notre-Dame de Paris_.

Mme Laurent a d redire les vers de Thodore de Banville.

Alors Victor Hugo s'est lev et a dit:

Je ne dirai que peu de mots.

Tous les remerciements, c'est moi qui les dois. Je ne suis pas
l'auteur du drame, je ne suis que l'auteur du livre.

Mon ge accepte; l'acceptation est une forme de la dfrence. Cette
grande posie qu'on vient d'entendre, cette affection dont on m'a
donn tant d'loquents tmoignages, j'accepte tout, et je m'incline.
Mais acceptez aussi mon motion et ma reconnaissance. Je les offre 
votre cordialit, messieurs; je les dpose  vos pieds, mesdames.

Je rends  mon admirable ami Paul Meurice ce qui lui est d.

Chers confrres, chers auxiliaires, donnons  tout ce qui est en
dehors de nous le spectacle utile et doux de notre union profonde.
Cela apaise les colres de voir des sourires.

Qu'au-dessus et au del des discussions religieuses et des haines
politiques on sente notre intime fraternit littraire. Nous faisons
de la civilisation.

Il existe une tradition, la plus antique de toutes, ce n'est pas ici
le lieu de la critiquer, mais, dans tous les cas, cette tradition est
un beau symbole, la voici: _Le Verbe a cr le monde_. Eh bien, s'il
est vrai, comme on l'a dit, et comme je le crois, que Dieu et le
Peuple soient d'accord, la littrature est le verbe du peuple.

Insistons-y, c'est la littrature qui fait les nations grandes. Trois
villes, seules dans l'histoire, ont mrit ce nom: _urbs_, qui semble
rsumer la totalit de l'esprit humain  un moment donn. Ces trois
villes sont: Athnes, Rome, Paris. Eh bien, c'est par Homre et
Eschyle qu'Athnes existe, c'est par Tacite et Juvnal que Rome
domine, c'est par Rabelais, Molire et Voltaire que Paris rgne. Toute
l'Italie s'exprime par ce mot: Dante. Toute l'Angleterre s'exprime par
ce mot: Shakespeare. Saluons ces rsultats superbes; ce que le verbe
a commenc, la littrature le continue. Aprs le fait crateur,
constatons le fait civilisateur.

Je bois  la sant de vous tous, c'est--dire je bois  la littrature
franaise.





1880




I

LE CINQUANTENAIRE D'HERNANI

--26 FVRIER--


Extrait du _Rappel:_

Nous sortons d'un banquet dont se souviendront longtemps tous ceux qui
ont eu l'honneur et le bonheur d'y assister.

On rendait  Victor Hugo,  l'occasion du soixante-dix-huitime
anniversaire de sa naissance et du cinquantenaire d'_Hernani_, le
dner qu'il avait donn  la centime reprsentation de la dernire
reprise du chef-d'oeuvre qui ne quittera plus le rpertoire du
Thtre-Franais.

La plus grande salle de l'htel Continental tait aussi pleine qu'elle
peut l'tre.

Citons, au hasard de la mmoire, les noms des convives qui nous
reviennent.

Victor Hugo avait  sa droite doa Sol, Mlle Sarah Bernhardt.

La Comdie-Franaise tait reprsente par Mlle Sarah Bernhardt et par
MM. Mounet-Sully, Worms, Maubant, etc.

L'administrateur gnral, M. mile Perrin, avait t retenu par un
deuil de famille.

La politique avait pour reprsentants: MM. Louis Blanc, Laurent
Pichat, douard Lockroy, Clmenceau, Georges Prin, Spuller, Emmanuel
Arago, mile Deschanel, Camille Se, Nol Parfait, Laisant, Henri de
Lacretelle, etc.

Le _Rappel_ y tait dans la personne de MM. Auguste Vacquerie, Paul
Meurice, Ernest d'Hervilly, Ernest Blum, mile Blmont.

Les autres journaux avaient pour les reprsenter MM. Francisque
Sarcey, Jourde, Isambert, Hbrard, Henri Martin, Edmond Texier, Henry
Maret, Camille Pelletan, Jules Claretie, Pierre Vron, Charles Bigot,
Edmond About, de Molinari, Louis Ulbach, Auguste Vitu, Aurlien
Scholl, Dalloz, Adolphe Michel, Escoffier, Lon Bienvenu, Charles
Monselet, Arnold Mortier, Maurice Talmeyr, Armand Gouzien, Le
Reboullet, Alexis Bouvier, Louis Leroy, Charles Canivet, douard
Fournier, Stoullig, Paul Foucher, Clment Caraguel, Mayer, Bonboure,
Gaston Brardi, Dumont, Paul Dmny, Jean Walter, Achille Denis, Henri
Salles, Eugne Montrosier, Raoul Toch, Renaut, Ren de Pontjest,
mile Abraham, A. Spoll, etc.

Nous n'avons garde d'oublier MM. mile Augier, Paul de Saint-Victor,
Thodore de Banville, Franois Coppe, Alphonse Daudet, Henri de
Bornier, Arsne et Henri Houssaye, douard Thierry, Calmann Lvy, A.
Quantin, Lemerre, Maulle, Jacques Normand, Voillemot, Catulle Mends,
Hetzel, Carjat, Eugne Ritt, Paul Deroulde, le comte d'Ideville, le
prince Lubomirsky, Pierre Elzar, Jean Aicard, Benjamin Constant,
Alfred Gassier, Philippe Burty, mile Allix, Lecanu, Paul Viguier,
douard Blau, E. Wittmann, Moreau-Chlon, Lon Bocher, Georges Peyrat,
de Reinach, Gustave Rivet, Paul Bourdon, Clovis Hugues, Alfred Talon,
Adolfo Calzado, Bertie Marriott, Crawford, Alphonse Duchemin, Duret,
Campbell-Clarke, Mme Edmond Adam.

En face de Victor Hugo tait son petit-fils Georges, avec Pierre
et Jacques Lefvre, les deux fils d'Ernest Lefvre et les deux
petits-neveux d'Auguste Vacquerie.

Au dessert, M. mile Augier s'est lev et a prononc le toast suivant:

Cher et glorieux matre,

Combien, parmi ceux qui vous offrent cette fte, combien n'avaient
pas atteint l'ge d'homme, combien mme n'taient pas ns le jour
o clatait sur la scne franaise l'oeuvre immortelle dont nous
clbrons aujourd'hui le cinquantime anniversaire.

Les premiers artistes qui ont eu l'honneur de l'interprter ont
tous disparu; ils ont t deux fois et brillamment remplacs; les
gnrations se sont succd, les gouvernements sont tombs, les
rvolutions se sont multiplies; l'oeuvre a survcu  tout et  tous,
de plus en plus acclame, de plus en plus jeune....

Et il semble qu'elle ait communiqu au pote quelque chose de son
ternelle jeunesse! Le temps n'a pas pas de prise sur vous, cher
matre; vous ne connaissez pas de dclin; vous traversez tous les ges
de la vie sans sortir de l'ge viril; l'imperturbable fcondit de
votre gnie, depuis un demi-sicle et plus, a couvert le monde de sa
mare toujours montante; les rsistances furieuses de la premire
heure, les aigres rbellions de la seconde se sont fondues dans une
admiration universelle; les derniers rfractaires sont rentrs au
giron; et vous donnez aujourd'hui ce rare et magnifique spectacle d'un
grand homme assistant  sa propre apothose et conduisant lui-mme le
char du triomphe dfinitif que ne poursuit plus l'insulteur.

Quand La Bruyre, en pleine Acadmie, saluait Bossuet pre de
l'glise, il parlait d'avance le langage de la postrit; vous, cher
matre, c'est la postrit mme qui vous entoure ici, c'est elle qui
vous salue et vous porte ce toast:

Au pre!

Il nous serait impossible de rendre l'motion produite par ces belles
et gnreuses paroles. Quand l'auteur de tant d'oeuvres applaudies, et
si justement, a si modestement et si dignement parl des rfractaires
rentrs au giron, il y a eu, dans l'explosion des applaudissements,
en mme temps qu'une vive admiration pour l'orateur, une profonde
cordialit pour l'homme.

Le deuxime toast a t port, au nom de la Comdie-Franaise, par M.
Delaunay:

Messieurs,

En l'absence du notre administrateur gnral, retenu par un deuil de
famille, permettez-moi, comme l'un des doyens de la compagnie, de
prendre la parole au nom de la Comdie-Franaise et de porter un toast
 l'hte illustre qui a bien voulu se rendre  notre appel.

Que souhaiter  M. Victor Hugo? Il a lass la renomme, on a puis
pour lui toutes les formules de la louange, il a touch  tous les
sommets. Qu'il ajoute de longues annes  cette longue et prodigieuse
carrire faite de gloire et de gnie! Tel doit tre le seul voeu de
tous nos coeurs.

Il en est bien encore un autre! Mais j'ose  peine le formuler,
messieurs, et pourtant il aurait, j'en suis sr, votre approbation
unanime. Aux drames merveilleux,  ces chefs-d'oeuvre qui sont dans
toutes les mmoires, le matre en a ajout d'autres qu'il tient
secrets et qu'il drobe  notre admiration. Qu'il entende au moins une
fois l'immense cri de joie qui saluerait l'apparition d'une nouvelle
oeuvre dramatique signe de ce nom resplendissant: _Victor Hugo!_

Voulez-vous vous unir  moi, messieurs? C'est peut-tre un moment
unique et favorable pour lui demander, pour le supplier d'ouvrir, ne
ft-ce qu'une fois, la porte de son trsor.

Les applaudissements ont associ tout l'auditoire au voeu si bien
exprim par l'minent comdien qui a tant de titres  parler au nom de
la Comdie-Franaise.

Les battements de mains n'avaient pas cess, lorsque M. Francisque
Sarcey a repris pour son compte le voeu que venaient d'exprimer M.
Delaunay par son discours et tous les assistants par leurs battements
de mains.

Nous regrettons de n'avoir pas le texte du discours de l'minent
critique du _Temps_. Disons seulement qu'il a t spirituellement bon
enfant quand il a reconnu avoir t un de ces rfractaires dont avait
parl mile Augier, et qu'il a eu des paroles mues et touchantes
quand il a dclar que sa conviction, pour avoir t tardive, n'en
tait que plus raisonne et plus inbranlable.

Aprs l'loquente causerie de M. Francisque Sarcey, Mlle Sarah
Bernhardt a redit les beaux vers de Franois Coppe, la _Bataille
d'Hernani_, qui ont eu  l'htel Continental le mme succs qu'ils
venaient d'avoir au Thtre-Franais.

On a acclam ces vers si vrais:

    Dsormais tu confonds Chimne et doa Sol,
    Et tu sais bien, alors qu'un chef-d'oeuvre se trouve,
    Que Molire sourit et que Corneille approuve.
    Au firmament de l'art o tu les mets tous deux,
    Hugo depuis longtemps rayonne  ct d'eux.

Les applaudissements ont redoubl  ce beau vers:

    Vieux chne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches!

Et  celui-ci:

    Ton front marmoren et fait pour le laurier.

Victor Hugo a pris alors la parole:

J'ai devant moi la grande presse franaise.

Les hommes considrables qui la reprsentent ici ont voulu prouver sa
concorde souveraine et montrer son indestructible unit. Vous vous
ralliez tous pour serrer la main du vieux combattant qui a commenc
avec le sicle et qui continue avec lui. Je suis profondment mu. Je
remercie.

Toutes ces grandes et nobles paroles que vous venez d'entendre
ajoutent encore  mon motion.

Les journaux, dans ces derniers jours, ont souvent rpt certaines
dates.--26 _fvrier_ 1802, naissance de l'homme qui parle  cette
heure; 25 _fvrier_ 1830, bataille d'_Hernani_; 26 _fvrier_ 1880, la
date actuelle. Autrefois, il y a cinquante ans, l'homme qui vous parle
tait ha; il tait hu, excr, maudit. Aujourd'hui ... aujourd'hui,
il remercie.

Quel a t, dans cette longue lutte, son grand et puissant auxiliaire?

C'est la presse franaise.

Messieurs, la presse franaise est une des matresses de l'esprit
humain. Sa tche est quotidienne, son oeuvre est colossale. Elle agit
 la fois et  toute minute sur toutes les parties du monde civilis;
ses luttes, ses querelles, ses colres se rsolvent en progrs, en
harmonie et en paix. Dans ses prmditations, elle veut la vrit; par
ses polmiques, elle fait tinceler la lumire.

Je bois  la presse franaise, qui rend de si grands services et qui
remplit de si grands devoirs.

Les acclamations et les cris de: Vive Victor Hugo! qui avaient
interrompu plusieurs fois le grand pote populaire et national,
ont clat alors avec une nergie incomparable, et n'ont cess que
lorsqu'il a fallu se lever de table pour passer dans les salons, dont
un tait moins un salon qu'un jardin; M. Alphand, voulant participer
 l'hommage qu'on rendait au gnie, l'avait magnifiquement et
artistement empli d'admirables fleurs.

On a compliment les orateurs, on a caus, et ainsi s'est termin ce
banquet, qui est plus qu'un banquet exceptionnel, qui est un banquet
unique.




II

DEUXIME DISCOURS POUR L'AMNISTIE

SANCE DU SNAT DU 3 JUILLET


Je ne veux dire qu'un mot.

J'ai souvent parl de l'amnistie, et mes paroles ne sont peut-tre pas
compltement effaces de vos esprits; je ne les rpterai point.

Je vous laisse vous redire  vous-mmes ce qui a t dit, dans tous
les temps, contre l'amnistie et pour l'amnistie, dans les deux ordres
de faits, dans l'ordre politique et dans l'ordre moral.--Dans l'ordre
politique, toujours les mmes crimes reprochs par un ct  l'autre
ct; toujours,  toutes les poques, quels que soient les accuss,
quels que soient les juges, les mmes condamnations, sur lesquelles
on entrevoit au fond de l'ombre ce mot tranquille et sinistre: les
vainqueurs jugent les vaincus.--Dans l'ordre moral, toujours le
mme gmissement, toujours la mme invocation, toujours les mmes
loquences, irrites ou attendries, et, ce qui dpasse toute
loquence, des femmes qui lvent les mains au ciel, des mres qui
pleurent. (_Sensation_.)

J'appellerai seulement votre attention sur un fait.

Messieurs, le 14 juillet est la grande fte; votre vote aujourd'hui
touche  cette fte.

Cette fte est une fte populaire; voyez la joie qui rayonne sur tous
les visages, coutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est
plus qu'une fte populaire, c'est une fte nationale; regardez
ces bannires, entendez ces acclamations. C'est plus qu'une fte
nationale, c'est une fte universelle; constatez sur tous les fronts,
anglais, hongrois, espagnols, italiens, le mme enthousiasme; il n'y a
plus d'trangers.

Messieurs, le 14 juillet, c'est la fte humaine.

Cette gloire est donne  la France, que la grande fte franaise,
c'est la fte de toutes les nations.

Fte unique.

Ce jour-l, le 14 juillet, au-dessus de l'assemble nationale,
au-dessus de Paris victorieux, s'est dresse, dans un resplendissement
suprme, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande que toi,
Patrie,--l'Humanit! (_Applaudissements_.)

Oui, la chute de cette Bastille, c'tait la chute de toutes les
bastilles. L'croulement de cette citadelle, c'tait l'croulement
de toutes les tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les
oppressions. C'tait la dlivrance, la mise en lumire, toute la terre
tire de toute la nuit. C'tait l'closion de l'homme. La destruction
de cet difice du mal, c'tait la construction de l'difice du bien.
Ce jour-l, aprs un long supplice, aprs tant de sicles de torture,
l'immense et vnrable Humanit s'est leve, avec ses chanes sous ses
pieds et sa couronne sur sa tte.

Le 14 juillet a marqu la fin de tous les esclavages. Ce grand effort
humain a t un effort divin. Quand on comprendra, pour employer les
mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une action
divine, alors tout sera dit, le monde n'aura plus qu' marcher dans le
progrs tranquille vers l'avenir superbe.

Eh bien, messieurs, ce jour-l, on vous demande de le clbrer, cette
anne, de deux faons, toutes deux augustes. Vous ne manquerez ni 
l'une ni  l'autre. Vous donnerez  l'arme le drapeau, qui exprime 
la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez 
la nation l'amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et
qui, l-haut, dans la lumire, place au-dessus de la guerre civile la
paix civile. (_Trs bien!--Bravos_.)

Oui, ce sera un double don de paix que vous ferez  ce grand pays:
le drapeau, qui exprime la fraternit du peuple et de l'arme;
l'amnistie, qui exprime la fraternit de la France et de l'humanit.

Quant  moi,--laissez-moi terminer par ce souvenir,--il y a
trente-quatre ans, je dbutais  la tribune franaise,-- cette
tribune. Dieu permettait que mes premires paroles fussent pour
la marche en avant et pour la vrit; il permet aujourd'hui que
celles-ci,--les dernires, si je songe  mon ge, que je prononcerai
parmi vous peut-tre,--soient pour la clmence et pour la justice.
(_Profonde motion et vifs applaudissements_.)




III

L'INSTRUCTION LMENTAIRE

--1er AOUT--


La Socit pour l'instruction lmentaire (enseignement laque),
fonde en 1814 par J.-B. Say et Carnot, distribuait, dans la salle du
Trocadro, ses prix et rcompenses, et clbrait en mme temps son 65e
anniversaire.

Victor Hugo prsidait. Il a prononc, en ouvrant la sance, le
discours qui suit:

Il y a un combat qui dure encore, un combat dsespr, un combat
suprme, entre deux enseignements, l'enseignement ecclsiastique et
l'enseignement universitaire. J'ai propos, il y a trente ans,  la
tribune de l'Assemble lgislative, une solution du problme. Cette
solution, qui tait la vraie, a t repousse par la raction, qui a
d en partie peut-tre  ce refus son dsastreux triomphe.

Aujourd'hui, messieurs, je veux rester dans le calme philosophique.
Vous avez pu remarquer que, pour caractriser les deux enseignements
qui se querellent, je n'ai voulu employer que les qualificatifs dont
ils se dsignent eux-mmes: ecclsiastique, universitaire; j'ai laiss
de ct, vieux combattant, ces expressions vivement populaires dont la
polmique actuelle se sert avec tant d'clat. Ne mettons pas de colre
dans les mots, il y a assez de colre dans les choses. L'avenir
avance, le pass rsiste; la lutte est violente, les efforts sont
quelquefois excessifs; modrons-les. La certitude du triomphe se
mesure  la dignit du combat; la victoire est d'autant plus certaine
qu'elle est plus tranquille. (_Bravos_.)

Quelle fte clbrons-nous ici? La fte d'une socit pour
l'enseignement lmentaire.

Qu'est-ce que cette socit? Je vais tcher de vous le dire.

Elle s'occupe peu de ce qui occupe particulirement l'cole
ecclsiastique dont je viens de vous parler; cette socit est
absorbe, d'abord par ce premier art, lire et crire, puis par
l'histoire, la gographie, la morale, la littrature, la cosmographie,
l'hygine, l'arithmtique, la gomtrie, le droit usuel, la chimie,
la physique, la musique. Pendant que l'enseignement ecclsiastique,
inquiet pour l'erreur dont il est l'aptre, entre en folie et pousse
des cris de guerre et de rage, cette socit, profondment calme,
se tourne vers les enfants, les mres et les familles, et se laisse
pntrer par la srnit cleste des choses ncessaires; elle
travaille. (_Applaudissements_.)

Elle travaille; elle lve des esprits. Elle n'enseigne rien de ce
qu'il faudra plus tard oublier; elle laisse blanche la page o la
conscience, claire par la vie, crira, quand l'heure sera venue.
(_Bravos rpts_.)

Elle travaille. Que produit-elle? coutez, messieurs. Elle va donner,
cette anne:

Trois mdailles de vermeil,

Trente-cinq mdailles d'argent,

Cent dix mdailles de bronze,

Deux cent dix-huit mentions honorables,

Et quinze cent quatrevingt-dix certificats d'tudes.

Ici, j'entends un cri unanime: Grand succs! Messieurs, j'aime mieux
dire: Grand effort!

Ce mot, grand effort, fait mieux que satisfaire l'amour-propre, il
engage l'avenir.

Oui, un noble, puissant et gnreux effort! Et aucune bonne volont
n'est inutile  la marche de l'humanit. La somme du progrs,
qu'est-ce? le total de nos efforts.

Je suis un de ces passants qui vont partout o il y a un conseil
 donner ou  recevoir, et qui s'arrtent mus devant ces choses
saintes, l'enfance, la jeunesse, l'esprance, le travail. On se sent
satisfait et tranquillis, quand on est de ceux qui s'en vont, de
pouvoir, de ce point extrme de la vie, jeter au loin les yeux sur
l'horizon, et dire aux hommes:

Tout va bien. Vous tes dans la bonne voie. Le mal est derrire
vous, le bien est devant vous. Continuez. Les volonts suprmes
s'accomplissent. (_Vive sensation_.)

Messieurs, nous achevons un grand sicle.

Ce sicle a vaillamment et ardemment produit les premiers fruits
de cette immense rvolution qui, mme lorsqu'elle sera devenue la
rvolution humaine, s'appellera toujours la Rvolution franaise.
(_Bravos prolongs_.)

La vieille Europe est finie; une nouvelle Europe commence.

L'Europe nouvelle sera une Europe de paix, de labeur, de concorde,
de bonne volont. Elle apprendra, elle saura. Elle marchera  ce but
superbe: l'homme sachant ce qu'il veut, l'homme voulant ce qu'il peut.
(_Applaudissements_.)

Nous ne ferons entendre que des paroles de conciliation. Nous sommes
les ennemis du massacre qui est dans la guerre, de l'chafaud qui est
dans la pnalit, de l'enfer qui est dans le dogme; mais notre haine
ne va pas jusqu'aux hommes. Nous plaignons le soldat, nous plaignons
le juge, nous plaignons le prtre. Grce au glorieux drapeau du 14
juillet, le soldat est dsormais hors de notre inquitude, car il est
rserv aux seules guerres nationales; on ne ment pas au drapeau.
Notre piti reste sur le prtre et sur le juge. Qu'ils nous fassent la
guerre, nous leur offrons la paix. Ils veulent obscurcir notre me,
nous voulons clairer la leur. Toute notre revanche, c'est la lumire.
(_Longue acclamation_.)

Allez donc, je ne me lasserai pas de le redire, allez, et
efforcez-vous, vous tous, mes contemporains! Que personne ne se
mnage, que personne ne s'pargne! Faites chacun ce que vous pouvez
faire. L'tre immense sera content. Il galise l'importance des
rsultats devant l'nergie des intentions. L'effort du plus petit est
aussi vnrable que l'effort du plus grand. (_Bravos_.)

Allez, marchez, avancez. Ayez dans les yeux la clart de l'aurore.
Ayez en vous la vision du droit, la bonne rsolution, la volont
ferme, la conscience, qui est le grand conseil. Ayez en vous--c'est
par l que je termine--ces deux choses, qui toutes deux sont
l'expression du plus court chemin de l'homme  la vrit, la
rectitude dans l'esprit, la droiture dans le coeur. (_Triple salve
d'applaudissements. Cri unanime de: Vive Victor Hugo! Toute la salle
se lve et fait une ovation  l'orateur_.)




IV

LA FTE DE BESANON

--27 DCEMBRE 1880--


En mai 1879, M. le snateur Oudet, maire de Besanon, transmettait
 Victor Hugo un extrait d'une dlibration du conseil municipal de
Besanon, lequel dcidait:


Une plaque en bronze sera place sur la faade et contre le jambage
sparatif des deux fentres de la chambre o est n Victor Hugo,
au premier tage de la maison Arthaud; cette plaque portant une
inscription qui rappellera la naissance de notre illustre compatriote.

La rue du Rondot-Saint-Quentin recevra  l'avenir le nom de rue
Victor Hugo.

En consquence de cette dcision, la ville de Besanon clbrait,
le 27 dcembre 1880, par une fte en l'honneur de Victor Hugo,
l'inauguration de la plaque commmorative.

A une heure, le cortge officiel se runissait  l'htel de ville: le
maire, M. Beauquier, dput, M. Alfred Rambaud, dlgu du ministre de
l'instruction publique, les professeurs, les magistrats, les gnraux,
etc.

Paul Meurice, venu de Paris, reprsentait Victor Hugo.

Le cortge s'est dirig vers la maison natale de Victor Hugo.

Le _Rappel_ donne ce rcit de la journe:

... La foule est immense sur la place du Capitole, sur les balcons,
aux fentres.

Une vaste estrade a t dresse, toute fleurie d'arbustes charmants.
Elle est recouverte d'un haut pavillon, constell des initiales V.H.
sur fond d'or.

En face de l'estrade, la maison o est n Victor Hugo.

Cette maison, qu'habitait en 1802 le commandant Hugo, pre du pote de
la _Lgende des Sicles_, s'lve dans la Grande-Rue qui conduit 
la citadelle. Une place, orne d'une fontaine, monumentale, s'tend
devant la maison clbre.

La maison a deux tages et cinq fentres de front. Les deux fentres,
 droite de la porte d'entre, au premier tage, clairent une vaste
chambre, celle o Victor Hugo est n.

Le large toit flamand a deux ranges de mansardes espagnoles,
surmontes de frontons termins par des boules de pierre. L'une de ces
boules, celle du milieu, se termine par trois feuilles de chne en
granit sculpt. Celui qui a sculpt ces feuilles de chne savait-il
quel grand front elles couronneraient?

Les fentres sont aujourd'hui remplies de larges camlias en fleurs
et surmontes d'cussons peints et dors sur lesquels on lit:
_Hernani--Ruy Blas--Les Orientales_, etc.

Une immense guirlande de bois maille de roses brode la frise et la
corniche du toit et encadre en retombant la sixime croise du premier
tage, qui est du quinzime sicle.

Cette ouverture trange, forme de deux croises jumelles  ogive,
fait partie de la maison voisine; mais elle appartenait alors 
l'appartement du commandant Lopold Hugo, et encore aujourd'hui la
chambre sur laquelle elle s'ouvre est annexe  l'immeuble du prsent
propritaire.

Ainsi, la maison o Victor Hugo est n, situe sur l'emplacement d'un
ancien capitole romain, donne la main  une maison contemporaine de
_Notre-Dame de Paris_.

Autre concidence:  dix mtres de cette maison illustre se dresse
une magnifique colonnade antique qui a t retrouve en 1870 avec
plusieurs chapiteaux et fragments de statues antiques. Ces restes d'un
ancien thtre romain semblent tre sortis de terre pour saluer le
glorieux reprsentant du thtre moderne.

A quelques pas se dresse un arc de triomphe du temps de Marc-Aurle.

Le maire, le prfet, les dputs, les gnraux, les universitaires, le
premier prsident, Paul Meurice, montent sur l'estrade.

M. Oudet prononce, au milieu des applaudissements, un chaleureux
discours, dont voici les principaux passages:

Le pre de Victor Hugo revint de la campagne du Rhin chef de
bataillon; et, dans les premiers mois de 1801, il fut appel en cette
qualit au commandement du 4e bataillon de la 20e demi-brigade, alors
en garnison  Besanon.

A cette poque, Jacques Delele, aide de camp de Moreau, tait
rentr  Besanon, o il habitait avec sa jeune femme. Peu de nos
contemporains ont connu le commandant Delele, dcd en 1810, 
l'arme de Portugal,  l'ge de quarante-neuf ans; mais plusieurs de
ceux qui m'entourent se souviennent de sa veuve, Mme Delele, morte
le 17 mars 1850, et d'un frre de celle-ci, le capitaine Dessirier,
dcd en cette ville depuis quelques mois seulement. Si donc nous
n'avons plus aujourd'hui les tmoins des vnements que nous allons
raconter, du moins nous en tenons le rcit de premire main.

Delele tait l'ami du commandant Hugo, qui descendit chez lui et
profita de celle hospitalit pendant deux ou trois mois, d'aprs
l'affirmation que m'en donnait le capitaine Dessirier lui-mme, peu de
temps avant sa mort. Mais le commandant, ayant appel prs de lui
sa femme et ses deux enfants, dut chercher en ville un appartement
suffisant pour installer sa jeune famille. Et c'est ainsi qu'il vint 
louer le premier tage d'une maison appartenant aux enfants Barratte,
situe sur la place du Capitole (ancienne place Saint-Quentin, 264).
Cette maison, d'une certaine apparence extrieure, tait d'ailleurs
admirablement place au point de vue de l'hygine, dans le quartier
le plus salubre de la ville, protge contre les vents humides et
malsains du sud-ouest par la montagne de la citadelle, et ayant sa
faade largement are et tourne au soleil levant, comme la vigne du
chansonnier.

Peu aprs, s'annona un troisime enfant. Le pre, ayant dj deux
garons, dsirait une fille. Garon ou fille, on lui chercha un
parrain; la marraine tait toute trouve, c'tait Mme Delele. Pour
parrain, on pensa au gnral Lahorie. Il tait  Paris, Delele le
reprsenta.

La mre fut si rapidement releve de ses couches, que vingt-deux
jours aprs elle assistait elle-mme,  la mairie de Besanon,  la
rdaction de l'acte de naissance du fils d'un compagnon d'armes de son
mari, acte qui porte la signature de Mme Hugo, et lui donne l'ge de
vingt-cinq ans. Le commandant Hugo en avait alors vingt-huit.

A quelles circonstances extrieures la mre et l'enfant, l'enfant
surtout, venu au monde si chtif, devaient-ils d'avoir surmont si
facilement, la mre les dangers d'un accouchement prcd d'une
grossesse pnible, l'enfant la dlicate constitution avec laquelle
il vint au monde? L'un et l'autre le durent  la salubrit de notre
climat, aux soins affectueux qu'ils reurent.

Oui, il y a de cela soixante-dix-neuf ans, Victor Hugo naquit dans
cette maison, dans cette chambre au premier tage; oui, il y est n
d'un sang breton et lorrain  la fois; mais il y naquit chtif et
moribond, et s'il survcut, s'il fit mentir les prvisions de la
science, c'est qu'il eut; ds sa premire aspiration  la vie, pour se
rchauffer et se revivifier, cet air si pur qui anime toute la nature
dans notre pays, qui fait les constitutions solides, les caractres
bien tremps, les mes fortes, et qui, dans ses effluves gnreuses,
inspire nos artistes et nos potes.

J'ai donc le droit de dire que le sang qui a produit ce puissant gnie
n'est pas seulement lorrain et breton; il est franc-comtois aussi, et
j'en revendique notre part; le berceau qui a recueilli et rchauff au
seuil de la vie l'enfant moribond est  nous tout entier!

Arriv l, ma tche est finie. Je ne suivrai pas cette longue et
incomparable existence dans les diverses phases de son volution
littraire, politique et sociale. Je n'oserais aborder un pareil et
si vaste sujet. Une voix plus jeune, mais aussi plus autorise par
de savantes tudes littraires, vous les fera connatre ou vous les
rappellera tout  l'heure. Un de mes collgues et amis du snat
disait, il y a quelque temps,  la tribune, en parlant de Victor Hugo:
Cet homme de gnie dont le cerveau a donn l'hospitalit  toutes les
ides gnreuses et  tous les progrs de son sicle. Cet loge, si
grand qu'il soit, est insuffisant. Victor Hugo fut avant tout le pote
du dix-neuvime sicle. Or, le pote ne reoit pas les ides, il les
cre, ou plutt il les devine. Ce n'est point un vulgarisateur, c'est
un prophte. Il ne suit pas, il marche en avant. Tel fut le rle de
Victor Hugo, tel il est encore.

J'en ai dit assez pour faire comprendre  mes concitoyens pourquoi
j'ai, le 3 mars 1879, propos au conseil municipal, et pourquoi le
conseil a dcid de donner le nom de Victor Hugo  l'une des rues
de la ville et de poser sur la faade de cette maison une plaque
commmorative de sa naissance.

Vive Victor Hugo! Vive la rpublique!!

Au dernier mot du maire, le voile de velours cramoisi qui cache la
plaque commmorative est enlev, aux acclamations de la foule.

La plaque est en bronze. Une lyre sur laquelle montent deux branches
de laurier d'or dresse ses cinq cordes au dessus d'une inscription
qui, d'aprs le dsir du pote, se compose uniquement d'un nom et
d'une date:

VICTOR HUGO

26 fvrier 1802.

La lyre est couronne par la rayonnante figure d'une Rpublique
toile.

La jeune fille du propritaire de la maison, Mlle Artauld, apporte
au maire, qui le remet  Paul Meurice, un superbe bouquet destin 
Victor Hugo.

Puis le cortge se dirige vers le thtre.

Il y entre par une grande porte de ct qui s'ouvre sur la scne mme.

Des gradins recouverts d'un tapis y ont t mnags pour donner accs
 l'estrade o ont pris place les invits.

Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, est au milieu de la
scne.

Les loges du premier rang, le balcon et l'orchestre taient dj
occups par les personnes admises sur lettres d'invitation. Mais alors
on a ouvert les portes aux premiers arrivants d'une foule norme qui
se pressait sur la place, et cet admirable public populaire, vivant,
bruyant et chaud, s'est entass, non sans rumeur et sans clameur, sur
les banquettes des places d'en haut.

Quand le calme s'est un peu rtabli, le maire-snateur a rsum, dans
une courte allocution, ce qui venait de se dire et de se faire devant
la maison de la place du Capitole.

Il a ensuite donn la parole  M. Rambaud.

Ainsi que M. Rambaud l'a rappel lui-mme, il ne parlait pas seulement
comme dlgu du ministre de l'instruction publique, il parlait aussi
comme enfant de Besanon, car il a l'honneur d'tre le compatriote de
Victor Hugo.

Il a pu ainsi donner  son loquent discours une allure plus libre et
moins officielle. Il a esquiss  larges traits la vie du grand pote
et du grand combattant. Puis, il a parl de son oeuvre si multiple
et si puissante. Il a dit les luttes du commencement, la bataille
d'_Hernani_, les rsistances, les haines, puis la conqute progressive
des esprits et des penses, l'influence chaque jour grandissante, et
enfin le triomphe clatant et l'acclamation universelle. Il a racont
aussi les combats intrieurs et les progrs du penseur et de l'homme
politique, son exil, son duel de dix-huit ans avec l'empire et, l
aussi, sa victoire, qui est la victoire de la rpublique et de la
libre pense.

Il a termin ainsi:

....Le gnie lyrique de Victor Hugo n'entend pas vivre hors de ce
temps et de ce pays; il s'inspire des sentiments et des passions
de l'homme moderne; il a chant la Rvolution, la rpublique,
la dmocratie, et, depuis l'_Ode  la Colonne_ jusqu' l'_Anne
terrible_, rien de ce qui a fait battre les coeurs franais ne lui est
rest tranger.

On peut dire qu'il n'est pas un sentiment humain, franais, qu'il
n'ait exprim; et qu'en revanche il n'est pas un de nous qui n'ait
dans l'esprit et dans le coeur quelque empreinte de Victor Hugo, qui,
sous le coup de quelque motion, de quelque enthousiasme, de quelque
sentiment triste ou joyeux, ne trouve cette motion ou ce sentiment
dj formul en lui avec la frappe que lui a donne Victor Hugo.

De l cette action prodigieuse qu'il a exerce sur ses contemporains,
pendant les trois gnrations, si diffrentes entre elles, qu'il a
traverses. Les hommes du premier tiers de ce sicle se groupent
autour de lui: Balzac a t un des applaudisseurs de son _Hernani_;
Lamartine, Musset, Vigny, Sainte-Beuve, George Sand, Mrime, ont plus
ou moins ressenti son influence. Paul de Saint-Victor a prophtis que
sous les pas de celui qu'on appelait le roi des Huns ne repousseraient
jamais les tristes chardons et les fleurettes artificielles des
pseudo-classiques. Thodore de Banville voit en lui un gant, un
Hercule victorieux, et, dans son merveilleux _Trait de la posie
franaise_, justifie toutes les rgles de la potique nouvelle par des
exemples emprunts  celui qu'il appelle tout simplement le _pote_.
Michelet se dfend de toucher au sujet de _Notre-Dame de Paris_, parce
que, dit-il, il a t marqu de la griffe du lion.

Thophile Gautier, bien des annes aprs la reprsentation
d'_Hernani_, lui qui a compt parmi les _trois cents Spartiates_,
crivait ceci:

Cette date reste crite dans le fond de notre pass en caractres
flamboyants ... Cette soire dcida de notre vie. L, nous remes
l'impulsion qui nous pousse encore aprs tant d'annes et qui nous
fera marcher jusqu'au bout de la carrire.

Cette impulsion n'a pas t donne  Thophile Gautier seulement;
elle a t donne  tout un sicle,  tout un monde, qui depuis ce
jour-l est en marche.

Les Grecs disaient que d'Homre dcoulait toute posie. De Victor
Hugo sort aussi une grande source de posie qui s'est rpandue sur
les esprits les plus divers et qui les a vivifis. Les peintres comme
Delacroix, les musiciens comme Berlioz ont bu  cette source.

L'action qu'il a exerce sur ses premiers contemporains s'tend
encore sur la gnration actuelle. Lorsqu'en 1867, sous l'empire, eut
lieu la premire reprise d'_Hernani_, le pote exil reut une adresse
de quelques-uns des noms les plus illustres de la jeune cole:
Sully Prudhomme, Coppe, Jean Aicard, Theuriet, Lon Dierx, Armand
Silvestre, Lafenestre. Bien des vaillants qui avaient fait partie des
vieilles bandes d'Hernani taient couchs dans la tombe; une arme
nouvelle sortait de terre, rien qu' voir frissonner de nouveau les
plis du vieux drapeau; la vieille garde morte, toute une jeune garde
accourait se ranger autour du matre.

Le public a souvent interrompu par ses applaudissements ce remarquable
discours et les heureuses citations de Victor Hugo que M. Rambaud y a
mles. On voulait presque faire bisser un passage du discours sur la
loi de l'enseignement de 1850.

Les artistes du grand thtre ont ensuite lu ou chant diverses
posies de l'oeuvre du matre.

Paul Meurice lit alors ce remerciement de Victor Hugo:

Je remercie mes compatriotes avec une motion profonde.

Je suis une pierre de la route o marche l'humanit, mais c'est la
bonne route. L'homme n'est le matre ni de sa vie, ni de sa mort.
Il ne peut qu'offrir  ses concitoyens ses efforts pour diminuer
la souffrance humaine, et qu'offrir  Dieu sa foi invincible dans
l'accroissement de la libert.

VICTOR HUGO.

Applaudissements prolongs. On couronne le buste d'un laurier d'or.
Cris: Vive Victor Hugo! vive la rpublique!

La fte de jour s'est brillamment termine par le chant de la
_Marseillaise_, qui a t excut avec une verve toute patriotique par
les artistes et l'orchestre du thtre.

Le soir,  sept heures et demie, un magnifique banquet a t donn
dans la grande salle du palais Granvelle, admirablement dcore pour
la circonstance par le jeune et habile architecte auquel on doit le
dessin de la plaque commmorative. Sur un fond rouge se dtachaient en
lettres d'or les initiales R.F. et V.H.

Plus de cent convives assistaient  ce banquet, qui runissait les
reprsentants de la presse parisienne et locale, les autorits
civiles, municipales, universitaires et militaires du dpartement.

Divers toasts ont t ports:

Le maire: Au prsident de la Rpublique.

A. Rambaud: A Victor Hugo, pote des tats-Unis du monde.

Ad. Pelleport: A Garibaldi, qui empcha l'ennemi d'envahir Besanon.

Le gnral Wolf: Au gnie, dans la personne de Victor Hugo.

Paul Meurice: A la ville de Besanon.

M. Beauquier, dput: A Victor Hugo, prsident de la rpublique des
lettres.

Aprs les toasts, de beaux vers de M. Grandmougin, enfant de Besanon
comme Victor Hugo, lus par M. le recteur, ont t salus d'unanimes
applaudissements.

On a pass dans un jardin d'hiver qui avait t improvis dans une
autre salle du palais Granvelle.

De beaux arbustes verts portaient des lanternes vnitiennes d'un effet
charmant, l'htel de ville et la maison o est n Victor Hugo taient
brillamment illumins.

La foule rpandue dans les rues participait  la fte par sa joie et
ses nombreux vivats auxquels faisait cho la musique militaire.--_Ad.
Pelleport._





1881




I

LA FTE DU 27 FVRIER 1881


Le 12 fvrier 1881, un nombre de jeunes gens, crivains et artistes,
se runissaient au Grand-Orient, sur la convocation de MM. Edmond
Bazire et Louis Jeannin. Louis Blanc et Anatole de la Forge
prsidaient. Il s'agissait de convoquer Paris, les coles, les
associations ouvrires, pour clbrer, par une grande manifestation
populaire, l'entre de Victor Hugo dans sa quatrevingtime anne.

La date de la manifestation serait fixe au dimanche 27 fvrier. On
partirait de l'Arc de Triomphe et on irait, par rangs de douze ou
quinze, dfiler devant les fentres de Victor Hugo. Ce serait comme
une immense revue que passerait de tout le peuple de Paris le grand
pote de la France.

En mme temps, une fte littraire serait donne dans la salle du
Trocadro, o des vers de Victor Hugo seraient dits par les acteurs de
la Comdie-Franaise [Note: Voir aux Notes.].

Un comit d'organisation fut lu. Il se composait de MM. Edmond
Bazire, Alfred Barbou, Emile Blmont, Delarue, Alfred tivant, Flor
O'Squarr, Paul Foucher, Alfred Gassier, Ernest d'Hervilly, Louis
Jeannin, Lemarquand, Eugne Mayer, Catulle Mends, Bertrand
Millanvoye, Joseph Montet, Adolphe Pelleport, Flix Rgamey, Gustave
Rivet, A. Simon, Spoll, Paul Strauss, Maurice Talmeyr et Troimaux.

Le projet de la manifestation pouvait paratre risqu; la saison
tait froide et brumeuse, la neige ou la pluie allait tout empcher
peut-tre. La gnreuse initiative de ces jeunes gens ne s'arrta
 aucune objection. Leur ide prit comme une trane de poudre. De
toutes parts les adhsions arrivaient, les adresses pleuvaient, les
dlgations se formaient. Le comit d'organisation, heureux d'tre
ainsi dbord, annonait qu'il s'tait born  proposer un programme,
mais qu'il n'entendait en aucune faon se substituer  l'initiative de
la population parisienne.

Le 25 fvrier, au soir, M. Jules Ferry, prsident du conseil, se
prsentait chez Victor Hugo, lui apportant, au nom du gouvernement,
un magnifique vase de Svres peint par Fragonard. --Les manufactures
nationales, lui disait-il, ont t institues  l'origine pour offrir
des prsents aux souverains. La Rpublique offre aujourd'hui ce vase 
un souverain de l'esprit.

Le 26, le conseil municipal de Paris, le conseil gnral de la Seine
dlguent leurs bureaux pour les reprsenter  la fte du lendemain.
Les cercles, les lyces, les associations, les orphons, les loges
maonniques prennent leurs rendez-vous.

La Ville fait dresser,  l'entre de l'avenue d'Eylau, deux mts
vnitiens de vingt mtres de hauteur, excuts sur les dessins de M.
Alphand, et qui sont d'un caractre charmant et superbe. Au sommet,
les initiales R. F. Quatre cussons tags sur chaque face portent
les titres des ouvrages du pote. Chaque mt est orn de faisceaux de
drapeaux et de lances dores, avec bannires bleues et roses. Les mts
sont relis par une grande draperie rose frange d'or, o se lit en
grands caractres cette inscription:

    VICTOR HUGO

    N LE 26 FVRIER 1802

    1881

Des palmes, des guirlandes de feuilles de chne, de sapin et de buis,
des arbustes, des plantes et des fleurs s'entremlent dans cette
lgante dcoration.

Dans cette soire du 26, inauguration, au thtre de la Gat, de la
nouvelle direction Larochelle-Debruyre par une clatante reprise de
_Lucrce Borgia_, avec Mme Favart et M. Dumaine.

Tout est prt pour le lendemain.

Il faut donner l'impression de cette grande journe dans les rcits,
pris sur le vif, de Jules Claretie et de Gustave Rivet, dans le
_Rappel_ et dans le _Temps_.

Extrait du _Temps_:

C'est aujourd'hui une journe historique.

Paris,--et, avec Paris, la nation entire, les dputations de
l'tranger, la jeunesse, cette _France en fleur_, a dit Victor Hugo
lui-mme,--tout un peuple ftant l'entre de Victor Hugo dans ses
quatrevingts ans, un tel spectacle est de ceux qui se gravent pour
l'avenir dans la mmoire des hommes, et en couronnant l'oeuvre et la
vie de son grand pote, la France aura ajout une admirable page  son
histoire.

Il semble que, sur les bannires qui ont flott aujourd'hui devant les
fentres de l'avenue d'Eylau, on et pu crire: _La Patrie  Victor
Hugo_. C'est la patrie, en effet, qui a clbr le pote patriote; ce
sont les gnrations reconnaissantes envers cet homme de toutes les
motions, de toutes les joies qu'il leur a donnes, de toutes les
nobles penses qu'il a fait clore en elles, de toute la gloire que sa
gloire personnelle a fait rejaillir sur le pays.

Le peuple, pendant toute une journe, a dfil devant la maison de
Victor Hugo en acclamant son nom. Et quand je dis peuple, toutes les
classes, tous les rangs, tous les ges taient confondus dans ce flot
humain qui se droulait des Tuileries  l'Arc de Triomphe et de l'Arc
de Triomphe  l'avenue d'Eylau.

N'y a-t-il pas dans la destine du pote quelque chose de prdestin?
N'tait-ce pas de l'Arc de Triomphe, qu'il a si souvent et si
magnifiquement chant, que devait ncessairement partir l'immense
cortge qui a pass en saluant devant les fentres de Victor Hugo?
C'est aujourd'hui surtout qu'il pourrait crier au monument sublime:

    Entre tes quatre pieds toute la ville abonde,
    Comme une fourmilire aux pieds d'un lphant!

Que de monde! Et qu'est-ce,  ct d'un tel concours de population,
que le triomphe thtral de Ptrarque, le front encadr d'un camail
rouge, port sur son char triomphal avec les Muses et les Grces,
escort par les cuyers, les pages, les seigneurs blasonns et les
cardinaux?

Qu'est-ce que le triomphe de Voltaire, acclam par une foule o,
dguise, le coeur battant bien fort, Marie-Antoinette se cachait,
curieuse de voir passer l'auteur de _Candide_,--la jeune reine saluant
le vieillard roi?

La fte de Victor Hugo, c'est l'acclamation qui saluait Voltaire
centuple par le tlgraphe, le tlphone, le fil lectrique qui
envoie au pote le salut de l'Amrique; c'est le peuple courant  son
pote, comme la reine au philosophe; c'est le triomphe de Voltaire
multipli par les forces du dix-neuvime sicle.--_Jules Claretie_.

Extrait du _Rappel_:

Ds le matin, toute l'avenue d'Eylau tait dj pleine d'une foule
anime; on pavoisait les fentres, on tablissait des estrades, on se
massait devant la maison du pote, dcore avec un got exquis par les
soins du comit et de la Ville de Paris. M. Alphand avait envoy ses
plus belles fleurs.

Devant la porte, sur un pidestal aux couleurs bleues et roses
franges d'or, un grand laurier d'or dont la pointe touche au premier
tage.

Aux deux cts de la maison, de grandes estrades couvertes de fleurs
et de plantes vertes font un dcor de printemps; des palmes sont
attaches aux arbres; et, devant la maison, aux pointes de fer de
la marquise, aux fentres, devant la porte, sont accroches des
couronnes, sont amoncels des palmes et des lauriers envoys pas les
villes des dpartements.

Il nous a t impossible de noter les inscriptions de toutes les
couronnes; citons au hasard: de Marseille, la couronne de l'Athne
mridional, avec cette inscription: _Au pote, au philosophe, au
grand justicier de la cause des peuples_; le Cercle de la Fdration
a envoy une grande couronne d'or et d'argent; le Cercle de l'Aurore
une superbe palme d'or et d'argent; la socit le Rveil social, une
palme d'or.

A chaque instant, une dlgation des dpartements vient apporter des
fleurs; des bouquets merveilleux arrivent du Midi, de Nice, de Toulon;
l'un d'eux, tout entier de myosotis, avec ces mots en fleurs rouges:
_A Victor Hugo_. Un autre, norme, fait de superbes violettes, avec
les initiales du pote traces en fleurs de jasmin blanc.

L'intrieur de la maison est aussi tout fleuri; depuis la veille,
chaque heure apporte une foule de bouquets qui dcorent le salon, la
salle  manger, la vranda. Partout, partout de la verdure et des
fleurs. Une couronne immense a t envoye par la Comdie-Franaise,
faite de roses blanches et roses, avec les titres, brods sur
des drapelets de soie rouge, des drames du pote reprsents au
Thtre-franais: _Hernani, Le Roi s'amuse, Angelo, Les Burgraves,
Marion de Lorme, Ruy Blas_.

A dix heures et demie, dans une maison qui fait face  celle du pote,
s'organise le cortge de petits enfants qui doivent dire un compliment
au Matre. Une bannire bleue et rose, avec cette inscription: _L'Art
d'tre grand-pre_, est tenue par une petite fille, ayant  ses cts
des enfants qui portent des bouquets et tiennent les rubans de la
bannire.

Au dehors, s'est organis le dfil des enfants des coles, qu'on
a amens  cette heure pour qu'ils ne courent aucun danger dans la
foule; les petites filles bleues et roses prennent la tte du cortge,
accompagnes des membres du comit.

La dputation est introduite dans le salon, et Victor Hugo embrasse
d'abord la plus petite, en disant:--Je vous embrasse tous en elle, mes
chers enfants.--Comme ils sont charmants! ajoute le pote; et il dit:
Je veux embrasser aussi la porte-bannire.

L'enfant, qui est la fille de notre confrre tivant, rcite avec une
grce mue ces jolies strophes de Catulle Mends:

    Nous sommes les petits pinsons,
    Les fauvettes au vol espigle
    Qui viennent chanter des chansons
          A l'Aigle.

    Il est terrible! mais trs doux,
    Et sans que son courroux s'allume
    On peut fourrer sa tte sous
          Sa Plume.

    Nous sommes, en bouton encor,
    Les fleurs de l'aurore prochaine,
    Qui parfument les mousses d'or
          Du Chne.

    ....Nous sommes les petits enfants
    Qui viennent gais, vifs, heureux d'tre,
    Fter de rires triomphants
          L'Anctre.

    Si Jeanne et George sont jaloux,
    Tant pis pour eux! c'est leur affaire....
    Et maintenant embrassez-nous,
          Grand-Pre!

On applaudit, Victor Hugo serre la main  ses amis et reoit les
bouquets que lui offrent les enfants.

Je les accepte pour vous les offrir, dit le pote  Mmes Lon Cladel
et Gustave Rivet, qui reoivent avec motion ces souvenirs prcieux.

Arrive M. Hrold, prfet de la Seine. Il prsente au pote ses enfants
qui portent un bouquet. Victor Hugo offre  Mme douard Lockroy le
bouquet de M. Hrold.

La dputation sort de la maison, et au dehors tous les enfants des
coles demandent  voir Victor Hugo. Il parat  sa fentre; une
immense acclamation retentit de toutes ces jeunes voix et de celles de
la foule masse sur les trottoirs. Vive Victor Hugo! vive Victor Hugo!
crient les enfants, en envoyant des baisers au pote.

Les coles dfilent et s'loignent.

Victor Hugo djeune alors avec ses petits-enfants et M. et Mme
Lockroy. Djeuner de famille. Aucun invit.

La foule grossit toujours autour du logis. Lui n'a rien chang  ses
habitudes; il a d travailler ce matin comme chaque jour, et son
djeuner a lieu sans aucun apparat.

Une nouvelle dputation des coles arrive. Victor Hugo se montre  la
fentre du petit salon de gauche, et salue les enfants de la main avec
son paternel sourire.

A ce moment, apparat la dputation du conseil municipal de Paris,
prcde par deux huissiers.

En tte, MM. Thorel, Sigismond Lacroix, Murat. Tous s'arrtent, tte
nue, sous la fentre de Victor Hugo. Il se fait un grand silence.

Victor Hugo prononce le discours suivant, interrompu  chaque phrase
par les applaudissements et les cris de: Vive Victor Hugo!

Je salue Paris.

Je salue la ville immense.

Je la salue, non en mon nom, car je ne suis rien; mais au nom de tout
ce qui vit, raisonne, pense, aime et espre ici-bas.

Les villes sont des lieux bnis; elles sont les ateliers du travail
divin. Le travail divin, c'est le travail humain. Il reste humain tant
qu'il est individuel; ds qu'il est collectif, ds que son but est
plus grand que son travailleur, il devient divin; le travail des
champs est humain, le travail des villes est divin.

De temps en temps, l'histoire met un signe sur une cit. Ce signe est
unique. L'histoire, en quatre mille ans, marque ainsi trois cits qui
rsument tout l'effort de la civilisation. Ce qu'Athnes a t pour
l'antiquit grecque, ce que Rome a t pour l'antiquit romaine, Paris
l'est aujourd'hui pour l'Europe, pour l'Amrique, pour l'univers
civilis. C'est la ville et c'est le monde. Qui adresse la parole 
Paris adresse la parole au monde entier. _Urbi et orbi_.

Donc, moi, l'humble passant qui n'ai que ma part de votre droit 
tous, au nom des villes, de toutes les villes, des villes d'Europe
et d'Amrique et du monde civilis, depuis Athnes jusqu' New-York,
depuis Londres jusqu' Moscou, en ton nom, Madrid, en ton nom, Rome,
je glorifie avec amour et je salue la ville sacre, Paris.

Le discours achev, les chapeaux s'agitent, on crie: bravo! et le
conseil municipal s'loigne. Quelques flocons de neige tombent, mais
les ttes de la foule sont toujours nues.

A onze heures et demie, on place devant la maison le buste dor de la
Rpublique, que le sculpteur Francia vient d'envoyer  Victor Hugo, et
la foule, qui grossit de plus en plus, crie: Vive Victor Hugo! vive la
rpublique!

On commence  apercevoir au loin, du ct de l'Arc de Triomphe, des
masses noires que dominent des bannires.

Les membres du comit d'organisation, avec les commissaires de la
fte, sont  leur poste, Ils ont fait tendre devant la maison des
rubans bleus et roses en guise de barrires, et ils contiennent sur
les trottoirs la foule qui s'y est masse, attendant le dfil.

Pas un sergent de ville dans l'avenue, les commissaires de la fte
font eux-mmes garder l'avenue libre, et tout se prpare dans le plus
grand ordre.

Le temps est gris, mais un grand souffle de joie et de fte passe sur
tous les fronts.

Les amis, connus et inconnus, de Victor Hugo viennent apporter leurs
cartes, qu'on entasse dans des corbeilles,  ct des fleurs et des
couronnes.

Deux Chinois, en robe bleue, leur parapluie  la main, viennent se
mler  la foule, plus civiliss certes que ne pouvaient tre des
Hurons apportant leur hommage  Voltaire.

Un photographe arrive et installe son objectif devant la maison mme,
tandis que les dessinateurs des journaux illustrs prennent des
croquis. Un peintre, M. H. Scott fait, _au fond de la boite_, comme on
dit, debout, le pinceau  la main, malgr le froid, une tude peinte
de l'entassement des fleurs et des couronnes au seuil du logis.

Cependant le cortge en marche s'est approch; la _Marseillaise_
retentit.

Il est midi. Le dfil commence.

Victor Hugo est  sa fentre, au premier tage. A ses cts, personne
autre que Georges et Jeanne.

Et alors c'est un spectacle merveilleux, inou, unique, et tel qu'on
n'en vit jamais: de midi  la nuit, sans relche, comme une mer
toujours montante, le flot de la population n'a pas cess de dfiler
devant la maison, en criant: Vive Victor Hugo!

Et tout tait ml dans cette grande foule, les habits noirs, les
blouses, les casquettes, les chapeaux; des soldats de toutes les
armes, les vieux en uniformes d'invalides; des vieillards, des jeunes
filles; des mres en passant levaient leurs enfants vers Victor Hugo,
et les enfants lui envoyaient des baisers. Bien des yeux pleuraient;
et c'tait le plus beau et le plus attendrissant des spectacles que
celui de ce peuple les mains leves vers ce gnie; on sentait toutes
les mes confondues dans une seule et mme pense.

Plusieurs groupes, en passant devant la maison, aprs avoir acclam
et salu le pote, dposent  son seuil leurs couronnes ou leurs
souvenirs.

La chambre o se tient le pote est bientt remplie d'adresses et
d'crins; nous y voyons une magnifique plume d'or cisele, avec cette
ddicace: A Victor Hugo. Ses admirateurs de Saint-Quentin. Puis une
couronne de chne en bronze vert, noue par un ruban d'or massif,
venant du Cercle de la mme ville.

Les socits de gymnase de la Seine, qui ont pu traverser cette foule
formidable, ont fait remettre une superbe mdaille frappe pour
cette circonstance solennelle; elle est soutenue par une large palme
d'argent finement cisele.

Une admirable couronne porte cette mention: _Les Franais de
Californie  Victor Hugo_; une autre: _l'Alliance latine  Victor
Hugo_.

Une mdaille est offerte par la Socit des anciens lves des coles
nationales des arts et mtiers.

Un livre richement reli porte ce titre: _Basni Vicktora Huga_. C'est
un volume de la traduction des ouvres du pote en langue tchque,
celui de la _Lgende des Sicles_.

Dans un buvard riche,  cadre de bronze cisel, avec coins d'mail
incrust d'or et d'argent, se trouve une adresse crite sur parchemin;
c'est celle de la Socit des hommes de lettres viennois, la
_Concordia_.

Les socits chantantes viennent rendre leur hommage gaulois au plus
grand des Franais. Parmi elles nous lisons sur leurs bannires les
noms des Gais parisiens, la socit des picuriens, et, arborant sans
crainte de leurs femmes leur drapeau, la socit des Amis du divorce.

Un drapeau est particulirement acclam au passage, aprs qu'il s'est
inclin devant Victor Hugo, c'est un vieux drapeau fan portant le
faisceau coiff du bonnet phrygien et l'inscription: Garde nationale
de Thionville, 1792.

Il nous est impossible d'numrer les bannires des corporations, des
chambres syndicales, des socits, des orphons, des fanfares, qui
durant tout le jour ont dfil.

La Socit des gens de lettres ouvrait la marche; puis les lves de
l'cole normale suprieure, apportant une norme couronne de lauriers,
aux rubans violets, couleur de l'Universit.

Une socit de jeunes gens, la _Lecture_, apporte une table couverte
de lilas blancs et de roses.

Les lves des lyces, rangs en compagnies, passent martialement,
marchant au pas dans un ordre admirable; ils sont acclams. Ils
dposent des couronnes devant la maison; l'une d'elles, de lauriers,
de roses et de bleuets, porte cette inscription: _Au Pre! Ses fils
du Lyce Fontanes_.

Les lves de Louis-le-Grand, de Saint-Louis, de Sainte-Barbe, de
Henri IV. Ceux du lyce de Versailles, apportent un immense bouquet.
Du lyce de Valenciennes, une couronne. Tout le dfil de cette
jeunesse est saisissant; l'motion trangle les cris. C'est la France
de demain qui passe.

Ensuite dfilent les anciens lves des Arts et Mtiers, avec un
immense bouquet envoy de Nice. La dputation du cercle rpublicain de
Saint-Quentin apporte une magnifique couronne d'or sur un coussin de
velours rouge. Le journal _la Lanterne_ envoie un superbe trophe
de lilas blanc et de camlias rouges, o s'enroulent des rubans qui
portent le nom des oeuvres du matre.

La socit Chev passe en chantant la _Marseillaise_.--Vive la
rpublique!

Des artilleurs en rang saluent militairement.

Parfois, respectueusement, la foule salue sans rien dire. Des jeunes
gens des clubs lgants passent et tent leurs chapeaux correctement.

Et ce n'tait pas seulement Paris, c'taient la France et le monde
entier qui taient reprsents.

L'Association littraire internationale dpose ses cartes. Elle a
remis  Victor Hugo quatre volumes relis des adhsions qu'elle a
reues de tous pays.

L'Union franaise de la jeunesse, au nombre de 500, avec ses lves,
ses professeurs, les directeurs de sections, apporte une longue et
loquente adresse.

Nous n'avons pu lire toutes les inscriptions des bannires des
corporations, des orphons, des fanfares.

C'est la fanfare d'Ivry, de Levallois-Perret, l'harmonie
d'Arcueil-Cachan, la chambre syndicale des ouvriers boulangers, des
horlogers de Paris, des tourneurs en cuivre, des serruriers, des
gantiers.

Le choral de Belleville chante  Victor Hugo un hymne, imprim sur
papier tricolore; la foule applaudit, crie: _Bis!_ et le choeur
rpte:

    Nous donnerons tout le sang de la France
    Pour la patrie et pour la libert!

Une socit de rcitation, conduite par M. Lon Ricquier, apporte une
magnifique corbeille de fleurs naturelles. On met  ct un bouquet de
deux sous que vient offrir un enfant.

Le choral de la Villette passe en chantant un choeur: _En avant_!

Puis des collgiens encore, et toute une cole d'enfants, l'avenir.

Victor Hugo essuie une larme, salue de la main. Les cris de vive
Victor Hugo se font entendre et la foule continue sa marche,
respectueuse, presque recueillie. Puis une fanfare clate, et les cris
renaissent.

Il est impossible de dcrire l'aspect de l'avenue vers deux heures;
les trottoirs sont couverts d'une foule norme; les maisons sont
pavoises; les balcons sont couverts de monde, il y en a jusque sur
les toits; on s'entasse sur des estrades tablies dans les jardins,
sur les murs, sur les grilles; des enfants sont perchs dans tous les
arbres.

Et le dfil ne cesse pas.

Un instant la foule est tellement compacte qu'un arrt se produit, les
commissaires se multiplient pour faire avancer et circuler cette foule
qui se succde sans relche, qui arrive en masses profondes, occupant
toute la largeur de l'avenue, et l'ordre n'est pas troubl un seul
moment; point de tumulte dans ce dfil de toute une ville.

Une jeune femme s'vanouit, on lui apporte une chaise de chez Mme
Lockroy. On la soigne. Elle revient  elle.

Autant qu'il est permis d'valuer la foule, on peut dire que cent
mille personnes par heure ont pass sous les fentres de Victor Hugo,
de midi  six heures du soir.

Le temps froid et neigeux du matin est devenu plus doux. Le pote,
toujours debout  sa fentre, contemple silencieusement la foule,
sourit  ces sourires et rend le salut  ces saluts.

Voici la bannire bleue des Flibres; les potes du Midi acclament
Victor Hugo, la bannire s'incline; Victor Hugo salue. Une dlgation
de Rodez remet une couronne avec cette inscription: _Au pote, au
citoyen_! Passent sous leur bannire, les ouvriers galochiers, les
emballeurs, les tonneliers; le cercle de l'Aurore de Marseille envoie
une superbe couronne; voici la fanfare du Xe arrondissement, la
fanfare de Bagneux, le Choral-Franais, la fanfare de l'Industrie,
le Choral des Amis de la Seine; tous chantent et jouent aux
applaudissements de la foule. A ce moment on apporte un magnifique
coussin brod d'or, avec cette inscription: Au pote, de la part du
prince de Lusignan.

Le choral d'Alsace-Lorraine, avec sa bannire noire, sur laquelle est
brode une couronne d'argent surmontant l'cusson des deux provinces,
s'arrte et chante un air patriotique. Les bravos clatent, des larmes
coulent de bien des yeux.

Puis c'est la fanfare de Montmartre, le choral de Plaisance; et entre
chacune de ces socits un immense flot de peuple continue sans
intervalles  dfiler.

Un grand drapeau avec cette inscription Les tudiants de Paris
 Victor Hugo est accroch devant la porte. Voici la fanfare de
Saint-Denis, les Enfants de Saint-Denis, l'Union musicale de Paris,
les Enfants de Lutce, le Choral de la rive gauche, une dputation du
dpartement du Nord avec sa couronne, l'Union chorale de Somain avec
sa couronne, le Choral parisien, le Choral de la plaine Saint-Denis.

De la maison du pote c'est,  droite et  gauche dans l'avenue,
 perte de vue, un ocan de ttes humaines, au-dessus desquelles
flottent drapeaux et bannires; c'est la fanfare Saint-Gervais, la
fanfare des Quatre-Chemins, la socit chorale Alsacienne. Ce n'est
pas tout encore.

Le _Progrs_ de Montreuil envoie une couronne d'or traverse d'une
large plume d'argent. Puis les fanfares des divers arrondissements, du
dix-huitime, du douzime, la fanfare du commerce de Saint-Ouen,
le choral l'Avenir, la Socit de prvoyance des Francs-Comtois,
l'harmonie de Clichy; les ouvriers tliers, les selliers, les
bottiers, les sculpteurs praticiens, les jardiniers, les plombiers,
les charpentiers, les dgraisseurs, les teinturiers, les scieurs
de long, portant sur leur bannire verte cette inscription:
_Conciliation, Union, Vertu,_ les dcolteurs, les potiers d'tain,
les chauffeurs-conducteurs-mcaniciens; les chapeliers, qui offrent
 Victor Hugo un superbe bouquet port par deux jeunes ouvriers; les
fondeurs-typographes.

Le Choral savoisien, l'Union musicale des Batignolles, la fanfare la
Sirne, la Lyre de Belleville; la Socit des tats-Unis d'Europe
portant une bannire aux couleurs de l'arc-en-ciel; la fanfare de
Courbevoie, les Enfants de Belgique.

Le comit du monument de Garibaldi,  Nice, fait apporter par MM.
Rcipon et Chiris, dputs, un bouquet merveilleux d'un mtre de
diamtre.

On crie: Vive la France! vive Victor Hugo!

Une dputation de la presse rpublicaine de Nice apporte une couronne.

Viennent ensuite les loges maonniques, qui ont presque toutes envoy
des dlgus. Les francs-maons, revtus de leurs insignes, sont
rangs par quatre et dfilent dans le plus grand calme.

Aprs eux, viennent vingt socits de gymnastique, qui sont toutes
runies sous le mme commandement. Chaque socit avec ses costumes,
gris, bleus, rouges, blancs, fait un effet trs pittoresque. Elles
offrent  Victor Hugo un charmant bouquet.

Les tireurs de France et d'Algrie sont reprsents par la section du
20e arrondissement.

Les employs du Commerce et de l'Industrie, venus en trs grand
nombre, prcds de la bannire bleu et rouge des drapiers du XIVe
sicle, offrent une magnifique couronne en feuilles de chne dores.
Les tourneurs sur bois, les menuisiers offrent une palme dore.

Et tant d'autres dont nous n'avons pu lire les bannires, et  qui
nous demandons pardon de les omettre.

Quant aux compositeurs typographes, ils formaient les groupes les plus
nombreux.

L'un de ces groupes avait pavois un grand char, orn d'cussons
portant les noms des oeuvres de Victor Hugo et, souvenir prcieux
et touchant, sur ce char ils avaient tabli, entre autres outils
d'imprimerie, tels que rouleaux, clichs et papiers, une vieille
presse  bras, sur laquelle les premiers vers du pote ont t tirs.
Cette presse appartient maintenant  l'imprimerie Kugelmann.

Il faut finir cependant le rcit de ce dfil splendide, o tout un
peuple est venu apporter son hommage au gnie. Ces cris, ces saluts,
ces bouquets, ces palmes, ces lauriers, ces chants et ces fanfares,
ces centaines de milliers d'hommes, ont fait la plus belle
manifestation pacifique que puisse rver la pense humaine.

Il semblait que ce ft l'aurore d'une poque nouvelle, du rgne de
l'intelligence, de la souverainet de l'esprit.

Victor Hugo salu, acclam par les enfants, par les hommes, par les
vieillards, souriant  leurs sourires, c'est un des spectacles les
plus touchants, les plus nobles, que la France nous ait encore donns,
et, si c'est une date mmorable dans la vie du pote, c'est une date 
jamais illustre dans notre histoire nationale.--_Gustave Rivet_.

Ce qui a t extraordinaire, intraduisible, c'est le dernier moment
de cette inoubliable journe. Lorsque la dernire dlgation a eu
dfil,--prcde par deux toutes petites filles en robes blanches
traverses d'charpes tricolores,--la foule, jusqu'alors entasse
dans les rues avoisinantes et sur les trottoirs de l'avenue, dans un
prodigieux mouvement de houle qui ressemblait  l'arrive d'un flot
colossal, toute cette mer humaine est arrive sous la fentre du
pote, et l, lectriquement, dans un mme lan, dans un mme cri, a
pouss de ses milliers de poitrines, cette acclamation immense:

--Vive Victor Hugo!

Le spectacle tait stupfiant. Sur cet entassement de ttes nues, un
crpuscule de ciel gris, neigeux, tombait,  et l piqu des lueurs
claires des becs de gaz que les allumeurs avaient trouv moyen de
faire flamber jusqu'en cette foule;--on n'apercevait plus,  travers
les branches des arbres, qu'une fourmilire indistincte, des milliers
de points blafards,--faces humaines tournes vers le pote,--et la
lumire argente du soir emplissait l'avenue: une multitude  la
Delacroix dans un paysage de Corot.--_Jules Claretie_.


_Sance du 4 mars 1881 au snat_.

La fte du 27 fvrier a eu, le 4 mars, son cho dans la sance du
snat.

On discutait le tarif des douanes. Tout  coup un mouvement se produit
dans la salle. Victor Hugo, qui n'tait pas venu au snat de la
semaine, entrait en causant avec M. Peyrat. Au moment o il monte 
son fauteuil, l'assemble se lve et le salue par une triple salve
d'applaudissements. Beaucoup de snateurs s'empressent autour de lui
et lui serrent la main.

Victor Hugo, trs mu, dit alors:

Ce mouvement du snat est tout  fait inattendu pour moi. Je ne
saurais dire  quel point il m'a touch.

Mon trouble inexprimable est un remerciement. (_Applaudissements_.)
Je l'offre au snat, et je remercie tous ses membres de cette marque
d'estime et d'affection.

Jamais, jusqu'au dernier jour de ma vie, je n'oublierai l'honneur
qui vient de m'tre fait. Je m'assieds profondment mu.
(_Applaudissements rpts_.)

M. LON SAY, _prsident_.--Le gnie a pris sance, et le snat l'a
salu de ses applaudissements. Le snat reprend sa dlibration.
(_Nouveaux applaudissements_.)




II

OBSEQUES DE PAUL DE SAINT-VICTOR

--12 JUILLET 1881--


M. Paul Dalloz a lu, au seuil de l'glise Saint-Germain-des-Prs, les
paroles suivantes, envoyes par Victor Hugo:

Je suis accabl. Je pleure. J'aimais Saint-Victor.

Je vais le revoir. Il tait de ma famille dans le monde des esprits,
dans ce monde o nous irons tous. Ce n'tait pas un esprit ni un coeur
qui peuvent se perdre; la mort de telles mes est un grandissement de
fonction.

Quel homme c'tait, vous le savez. Vous vous rappelez cette rudesse,
gnreux dfaut d'une nature franche, que recouvrait une grce
charmante. Pas de dlicatesse plus exquise que celle de ce noble
esprit. Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un
chevalier franais, vous aurez Saint-Victor.

Qu'il aille o sa place est marque, parmi les franais glorieux.
Qu'il soit une toile de la patrie. Son oeuvre est une des oeuvres de
ce grand sicle. Elle occupe les sommets suprmes de l'art.

Parmi d'autres gloires, il a celle-ci, ne l'oublions pas: il a t
fidle  l'exil. Pendant les plus sombres annes de l'empire, l'exil a
entendu cette voix amie, cette voix persistante, cette voix intrpide.
Il a soutenu les combattants, il a couronn les vaincus, il a montr 
tous combien est calme et fire cette habitude des hautes rgions.

Que toute cette gloire lui revienne aujourd'hui; qu'il entre dans la
srnit souveraine, et qu'il aille s'asseoir parmi ces hommes rares
qui ont eu ce double don, la profondeur du grand artiste et la
splendeur du grand crivain.





1882

LE BANQUET GRISEL

--10 MAI--


Le 10 mai 1882, un banquet tait offert par les mcaniciens de France
 leur camarade Grisel, qui venait d'tre dcor pour avoir autrefois
sauv un train en marche, avec un courage et un sang-froid qui
n'auraient pas d attendre si longtemps leur rcompense. La rpublique
avait tenu  payer cette dette du second empire.

Victor Hugo, sollicit par une dputation parlant au nom de l'immense
corporation des chemins de fer, avait accept la prsidence effective
de cette fte du travail.

Le banquet a eu lieu dans la salle de l'lyse-Montmartre,
magnifiquement dcore de drapeaux, de fleurs et de plantes exotiques.

Dans la grande salle, douze tables de cent couverts avaient t
dresses. Avec les tables des salles du jardin et de la galerie, les
convives taient au nombre de 1,400 environ.

La table d'honneur, leve en avant de l'orchestre, tait domine
par un splendide trophe encadrant un beau buste en bronze de la
Rpublique.

Les reprsentants de la presse, les membres du comit, les dlgus
anglais, les membres de l'Association fraternelle, occupaient le haut
des tables, prs de la table d'honneur. Les dputs, les snateurs,
les conseillers municipaux venaient ensuite au nombre de prs de trois
cents.

La voiture qui amenait Victor Hugo est signale. Un mouvement prolong
se manifeste dans la foule.

Lorsque Victor Hugo descend et parat sur les marches de
l'lyse-Montmartre, les cris de: Vive Victor Hugo! vive la
rpublique! retentissent de toutes parts. Le pote, nu-tte, se
retourne et salue la foule, qui fait entendre de nouveaux vivats.

Les commissaires reoivent au haut de l'escalier Victor Hugo, trs mu
de l'ovation dont il vient d'tre l'objet.

Victor Hugo s'assied entre le mcanicien Grisel  sa droite et M.
Raynal, ministre du commerce,  sa gauche. M. Gambetta prsident du
Conseil, est en face d'eux.

Au dessert, Victor Hugo se lve (_Acclamations_) et prononce les
paroles suivantes:

Il y a deux sortes de runions publiques: les runions politiques et
les runions sociales.

La runion politique vit de la lutte, si utile au progrs; la runion
sociale a pour base la paix, si ncessaire aux socits.

La paix, c'est ici le mot de tous. Cette runion est une runion
sociale, c'est une fte.

Le hros de cette fte se nomme Grisel. C'est un ouvrier, c'est un
mcanicien. Grisel a donn toute sa vie,--cette vie qui unit le bras
laborieux au cerveau intelligent,--il l'a donne au grand travail des
chemins de fer. Un jour, il dirigeait un convoi. A un point de la
route, il s'arrte.--Avancez! ordonne le chef de train.--Il refuse.
Ce refus c'tait sa rvocation, c'tait la radiation de tous ses
services, c'tait l'effacement de sa vie entire. Il persiste. Au
moment o ce refus dfinitif et absolu le perd, un pont sur lequel il
n'a pas voulu prcipiter le convoi s'croule. Qu'a-t-il donc refus?
Il a refus une catastrophe.

Cet acte a t superbe. Cette protection donne par l'humble et
vaillant ouvrier, n'oubliant que lui-mme,  toutes les existences
humaines mles  ce convoi, voil ce que la Rpublique glorifie.

En honorant cet homme, elle honore les deux cent mille travailleurs
des chemins de fer de France, que Grisel reprsente.

Maintenant, qui a fait cet homme? C'est le travail. Qui a fait cette
fte? C'est la Rpublique.

Citoyens, vive la Rpublique!

Cette allocution est suivie d'applaudissements prolongs et des cris
de: Vive Victor Hugo!

Les membres du comit apportent un buste de la Rpublique et prient
Victor Hugo de le remettre  Grisel.--Je le fais de grand coeur, dit
le pote; et il serre la main de Grisel, qui, mu, rpond:

--Au nom des mcaniciens de France, je remercie Victor Hugo, le pote
immortel, d'avoir bien voulu prsider cette fte fraternelle et
dmocratique.

M. Martin Nadaud, dput, fait l'loge chaleureux des travailleurs, et
salue, dans Victor Hugo le grand travailleur, le plus grand gnie du
sicle.

M. Gambetta prononce  son tour quelques paroles, et dit:

Cette belle fte a son caractre essentiel, qui est la paix sociale,
comme le disait tout  l'heure celui qui est notre matre  tous,
Victor Hugo. (_Bravos_.)

Je crois que la pense unanime de cette runion peut tre exprime
par le toast que je porte ici: Au gnie et au travail! A Victor Hugo!
A Grisel! (_Acclamations_!)

Beau et grand spectacle! l'homme qui rsume les hauteurs du gnie
national mettant sa main dans la main du gnreux travailleur qui,
depuis vingt-cinq ans, attendait la rcompense qu'il n'a jamais
sollicite.

Victor Hugo lve la sance.

Au dehors, la foule est innombrable sur le boulevard. Comme 
l'arrive, Victor Hugo est,  son dpart, l'objet d'une ovation
enthousiaste. Il faut toute la vigilance des gardiens de la paix pour
qu'il n'arrive pas d'accidents, tellement la voiture est entoure par
des groupes qui se pressent et s'touffent.

Enfin les commissaires parviennent  dgager le chemin, et la voiture
part au milieu des cris rpts de: Vive Victor Hugo! vive la
rpublique!




II

OBSQUES DE LOUIS BLANC

--12 DCEMBRE 1882--


Sur la tombe de Louis Blanc, M. Charles Edmond a lu, au nom de Victor
Hugo, les paroles qui suivent:

Un homme comme Louis Blanc meurt, c'est une lumire qui s'teint.
On est saisi d'une tristesse qui ressemble  de l'accablement. Mais
l'accablement dure peu; les mes croyantes sont les mes fortes. Une
lumire s'est teinte, la source de la lumire ne s'teint pas. Les
hommes ncessaires comme Louis Blanc meurent sans disparatre; leur
oeuvre les continue. Elle fait partie de la vie mme de l'humanit.

Honorons sa dpouille, saluons son immortalit. De tels hommes doivent
mourir, c'est la loi terrestre; et ils doivent durer, c'est la loi
cleste. La nature les fait, la rpublique les garde.

Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il
clairait. Il tait loquent et il tait excellent. Son coeur tait
 la hauteur de sa pense. Il avait le double don, et il a fait le
double devoir: il a servi le peuple et il l'a aim.





1883

BANQUET DU 81e ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE VICTOR HUGO

--27 FVRIER--


Extrait du _Rappel_:

Le banquet offert  Victor Hugo pour fter le quatre-vingt-unime
anniversaire de sa naissance a eu l'clat qu'on tait en droit d'en
attendre.

Ds sept heures, la foule des souscripteurs emplissait le vaste salon
de l'htel Continental.

A huit heures on a pass dans la belle salle  manger qui est la salle
des ftes.

Victor Hugo s'est assis entre Mme Edmond Adam  sa droite et Mme
douard Lockroy  sa gauche.

En face, les deux petits-enfants de Victor Hugo, Georges et Jeanne.

A droite de Mme Edmond Adam et  gauche de Mme douard Lockroy, le
prsident de la Socit des auteurs dramatiques, M. Camille Doucet, et
le prsident de la socit des gens de lettres, M. Edmond About.

Puis citons--au hasard de la mmoire--MM. Got, Auguste Vitu, Emile
Augier, Francisque Sarcey, Auguste Vacquerie, John Lemoinne, Ernest
Renan, Albert Wolff, Henri Rochefort, Paul Meurice, Jules Claretie,
Clmenceau, Ernest Lefvre, Pierre et Jacques Lefvre, Georges Prin,
Lafontaine, Mounet-Sully, Henry de Pne, Charles Bigot, Franois
Coppe, Arnold Mortier, Henry Fouquier, Jehan Valter, douard
Thierry, La Pommeraye, Paul Foucher, Louis Ulbach, Charles Canivet,
Lepelletier, Edmond Stoullig, mile Bergerat, Anatole de la Forge,
Pierre Vron, Edmond Texier, Firmin Javel, mile Blmont, Massenet,
Lo Delibes, Ludovic Halvy, Lon Bienvenu, Ritt, Ganderax, Lon
Glaize, Charles Monselet, Henri de Bornier, Edmond Lepelletier,
Georges Ohnet, Gaulier, Frdric Montargis, Destrem, Rodin, Louis
Leroy, Raoul Toch, Droulde, Ernest Blum, Bazin, Lecomte, Lafont de
Saint-Mur, Gramont, Henri Houssaye, Oscar Comettant, Maulle,
Armand Gouzien, Eugne Montrosier, H. Renault, de Fontarabie, Sully
Prud'homme, Henri Becque, Richebourg, Thry, H. Bauer, J. Allard,
Millanvoye, Ch. Martel, Robineau, J. Reinach, Montlouis, A. Goupil,
tivant, Ludovic Halvy, Aurlien Scholl, J. Laffitte, comte
Ciezkowsky, E. Blavet, Hbert, Maurice Talmeyr, R. Pictet, Gaston
Carle, R. de la Valle, Louis Besson, Nadar, Duquesnel, Calmann Lvy,
Louis Jeannin, Louis Dpret, mile Abraham, Cassigneul, Dreyfus,
Crawford, Gaillard, Lemerre, Gustave Rivet, mile Mendel, Escoffier,
Edmond Bazire, Bertol-Graivil, etc.--Mmes Favart, milie Broisat,
Alice Lody, Hadamard, Nancy Martel, etc.

Le dner a t plein d'animation et de cordialit.

Au dessert, M. Camille Doucet s'est lev et, en quelques mots trs
heureux, a pass la parole  Edmond About, prsident de la Socit des
gens de lettres, et  M. Got, doyen--par l'ge, mais encore plus
par le talent--des artistes qui ont eu l'honneur d'interprter les
chefs-d'oeuvre de celui qu'on ftait.

Alors Edmond About a prononc le discours suivant:

Messieurs,

Au nom de la grande famille des lettres, qui comprend les potes, les
auteurs dramatiques, les romanciers, les critiques, les publicistes,
je remercie Victor Hugo de l'honneur qu'il nous fait et de la
bienveillance qu'il nous tmoigne en venant inaugurer parmi nous la
82e anne de sa gloire. Les jeunes gens qui sont ici n'oublieront
jamais cette soire; les hommes mrs en garderont  l'hte illustre du
27 fvrier une profonde reconnaissance.

Mais ce n'est pas seulement aujourd'hui, c'est tous les jours depuis
soixante ans que Victor Hugo nous honore, tous tant que nous sommes,
et par l'clat de son gnie, et par l'inpuisable rayonnement de sa
bont. Celui que Chateaubriand saluait  son aurore du nom d'enfant
sublime, est devenu un sublime vieillard, sans que l'on ait pu
signaler, dans sa longue et magnifique carrire, soit une dfaillance
du gnie, soit un refroidissement du coeur.

Ce n'est pas une mdiocre satisfaction pour nous, petits et grands
crivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de
notre sicle, le plus admir, le plus applaudi, le plus aim, n'est ni
un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d'argent, mais
un homme de lettres.

Je ne vous dirai rien de son oeuvre: c'est un monde. Et les mondes
ne s'analysent pas au dessert entre la poire et le fromage. Parlons
plutt de la fonction sociale qu'il a remplie et qu'il remplira
longtemps encore, j'aime  le croire, au milieu de nous.

Ds son avnement, ce roi de la littrature a t un roi paternel. Il
a laiss venir  lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison
patriarcale, il laissait venir  lui nos enfants. Qui de nous ne lui
a pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit,
vers ou prose? A qui n'a-t-il pas rpondu par une noble et gnreuse
parole? Qui n'a pas conserv, dans l'crin de ses souvenirs, quelques
lignes de cette puissante et caressante main? Des crivains qu'il a
encourags on formerait, non pas une lgion, mais une arme.

Notre pays, messieurs, avait toujours t rebelle  l'admiration. On
ne pouvait pas lui reprocher de gter ses grands hommes. La mdiocrit
se vengeait du gnie en lui tressant des couronnes o les pines
ne manquaient pas. Tandis que nos voisins d'Europe mettaient une
complaisance visible  idaliser leurs idoles de chair et d'os,
nous prenions un malin plaisir, c'est--dire un plaisir national, 
martyriser les ntres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu,
non seulement le gnie de Victor Hugo elles acclamations du monde
entier, mais encore l'action du temps et la longueur d'une existence
bien remplie. On dit en Italie: Chi dura vince. Victor Hugo a vaincu
parce qu'il a dur. C'est depuis quelques annes seulement que
ses concitoyens se sont dcids, non sans efforts,  clbrer son
apothose. Cette rsolution, un peu tardive, mais sincre, nous a
relevs aux yeux du monde, peut-tre mme  nos propres yeux. Nous
nous sentons meilleurs depuis que nous sommes plus justes. Ces
querelles d'coles, dont les hommes de mon ge n'ont pas oubli la
fureur, se sont apaises par miracle devant l'ancien gnralissime
des romantiques, assis,  ct de Corneille, dans l'Olympe de la
littrature classique.

L'oeuvre de pacification ne s'arrte pas l. Il s'est produit, grce
 l'illustre matre, une dtente sensible dans le monde orageux de
la politique; j'en atteste les hommes de tous les partis qu'une mme
pense, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochs
ici, qui s'y sont assis coude  coude, qui ont rompu le pain ensemble
et qui, entre les luttes d'hier et les batailles de demain, clbrent
aujourd'hui la trve de Victor Hugo.

Aimons-nous en Victor Hugo! et n'oublions jamais, dans nos
dissentiments, hlas invitables, que le 27 fvrier 1883 nous avons bu
tous ensemble  sa sant. A la sant de Victor Hugo!

Quand les applaudissements se sont apaiss, M. Got a soulev  son
tour les bravos dont il a l'habitude en portant le toast suivant:

Messieurs,

C'est un grand honneur pour moi d'avoir t appel  prendre la parole
dans ce banquet.

Je ne le dois qu' mon ge et  mon rang d'anciennet; mais, tout
prilleux qu'il me semble d'lever la voix sur un tel sujet et devant
une pareille assemble, je n'ai pas voulu me soustraire  ce devoir,
puisqu'il me permet de saluer, en personne, le Matre, au nom de ceux
qui reprsentent ici le thtre.

Un autre a pu apprcier dignement l'ensemble de son oeuvre puissante,
au nom des gens de lettres, et vos applaudissements ont prouv qu'il
avait dit--et dit  merveille--notre pense  tous.

Mais la corde dramatique n'est-elle pas, sinon la premire, du moins
la plus retentissante de celle lyre incomparable qui, depuis soixante
annes, vibre sans trve  tous les grands souffles de la passion et
de l'idal?

Permettez-nous donc, messieurs,  nous autres comdiens, porte-voix de
chaque jour et intermdiaires vivants entre le pote et la foule, de
vous dire avec quelle joie pieuse nous avons senti monter par degrs
l'admiration et le respect autour de ces drames immortels.

Heureux ceux d'entre nous qui ont pu s'lever  la hauteur de ses
inspirations! Heureux mme ceux dont sa bont sereine a daign
encourager le dvouement et soutenir les dfaillances.

Et c'est ma gratitude qui vous porte ce toast, cher et vnr matre.

A Victor Hugo!

Victor Hugo s'est lev et a dit:

C'est avec une profonde motion que je remercie ceux qui viennent de
m'adresser des paroles si cordiales, et que je vous remercie tous, mes
chers confrres. Et dans le mot confrres il y a le mot frres.

Je vous serre la main  tous avec une fraternelle reconnaissance.

Une longue acclamation a remerci le grand pote de son remerciement.
Puis, on est revenu dans le salon o, jusqu' minuit s'est prolonge
la belle fte, que tous les assistants esprent bien renouveler encore
bien des annes.





1884




I

LE DJEUNER DES ENFANTS DE VEULES

--25 SEPTEMBRE.--


Chaque automne, depuis trois ans, Victor Hugo veut bien accepter
l'hospitalit chez Paul Meurice,  Veules, prs Saint-Valry-en-Caux,
tout au bord de la mer. Dans le village il est connu, vnr, aim;
aim des enfants surtout, qu'il a gagns par son sourire.

En 1884, il veut faire pour les enfants de Veules ce qu'il faisait
pour les enfants de Guernesey. Avant de partir, il donnera un banquet
aux cent petits les plus pauvres de la commune. Ceux qui n'ont pas
trois ans n'en participeront pas moins  la fte; il auront un billet
pour la tombola de cinq cents francs qui suivra le repas. Tous les
billets gagneront; les moins heureux auront une pice de vingt sous
toute neuve; les autres 2 francs, 5 francs, 10 francs, 20 francs. Il y
aura un gros lot de cent francs.

Le 25 septembre, pendant que la musique de Veules excute la
_Marseillaise_, Victor Hugo fait son entre  l'htel Pelletier. Deux
tables ont t dresses paralllement dans la grande salle, et les
murs disparaissent sous les guirlandes et les drapeaux. M. Bellemre,
le maire de Veules, adresse au pote, en quelques phrases simples et
mues, le remerciement qui est dans tous les coeurs. L'instituteur, M.
Deschamps, s'avance vers Victor Hugo,  la tte de ses lves, et lui
dit:

    J'apporte  votre coeur, interprte soumis,
    Doux et vnr matre  qui l'enfance est chre,
    Les hommages, les voeux de vos jeunes amis,
    Et je viens prsenter les enfants au grand-pre.

    Tous un jour ils diront: Je l'ai vu! De vos yeux
    A leurs fronts peut jaillir une secrte flamme
    Et pour eux votre vue tre un veil des cieux.
    Je leur apprends les mots, vous leur enseignez l'me.

Victor Hugo serre la main de l'excellent matre d'cole, et dit  son
tour:

Mes chers enfants,

A Veules, je suis chez vous; accueillez-moi donc comme m'accueillent
chez moi mes petits-enfants Georges et Jeanne. Vous aussi, vous tes
des petits-enfants, et, au milieu de vous, qu'est-ce que je veux tre
et qu'est-ce que je suis? Le grand-pre.

Vous tes petits, vous tes gais, vous riez, vous jouez, c'est l'ge
heureux. Eh bien, voulez-vous--je ne dis pas tre toujours heureux,
vous verrez plus tard que ce n'est pas facile--mais voulez-vous n'tre
jamais tout  fait malheureux? Il ne faut pour a que deux choses,
deux choses trs simples: aimer et travailler.

Aimez bien qui vous aime; aimez aujourd'hui vos parents, aimez votre
mre; ce qui vous apprendra doucement  aimer votre patrie,  aimer la
France, notre mre  tous.

Et puis travaillez. Pour le prsent, vous travaillez  vous instruire,
 devenir des hommes, et, quand vous avez bien travaill et que vous
avez content vos matres, est-ce que vous n'tes pas plus lgers,
plus dispos? est-ce que vous ne jouez pas avec plus d'entrain? C'est
toujours ainsi; travaillez, et vous aurez la conscience satisfaite.

Et quand la conscience est satisfaite et que le coeur est content, on
ne peut pas tre entirement malheureux.

Pour le moment, mes chers petits convives, ne pensons qu' nous
rjouir d'tre ensemble, et faites, je vous prie, honneur  mon
djeuner de tout votre apptit. Je dsire que vous soyez seulement
aussi contents d'tre avec moi que je suis heureux d'tre avec vous.

Toutes les petites mains battent joyeusement. Victor Hugo s'assied,
seule grande personne, au milieu de ses soixante-quatorze jeunes
convives, garons et petites filles, qui sont servis par Mlles
Pelletier et par les trois filles de Paul Meurice.

Aprs le repas, la loterie. Le sort a t intelligent; le gros lot est
gagn par une pauvre femme reste veuve avec quatre enfants, qui vient
en pleurant de joie recevoir le lot de sa petite fille endormie dans
ses bras.




II

VISITE A LA STATUE DE LA LIBERT

--29 NOVEMBRE 1884.--


Extrait du _Temps_:

Victor Hugo est all visiter les ateliers de la rue de Chazelles o se
dresse, acheve maintenant et prte  partir, en mai, sur le bateau
_l'Isre_, la gigantesque statue de Bartholdi destine  la rade de
New-York. Quelques amis taient seuls prsents  cette visite de
l'illustre pote, mais le sculpteur, prvenu depuis la veille, avait
fait placer dans un crin et graver un fragment du cuivre de la
statue, et les ouvriers de l'usine Gaget-Gauthier attendaient, fort
mus, l'arrive de Victor Hugo.

Il est venu accompagn de Mme douard Lockroy et de sa petite-fille,
Mlle Jeanne Hugo. Bartholdi l'a reu  la porte de l'usine et
l'a conduit dans une pice du rez-de-chausse pavoise, pour la
circonstance, de drapeaux franais maris aux couleurs amricaines.

L, le sculpteur lui a prsent Mme Bartholdi, sa mre, plus ge
d'une anne que Victor Hugo, et, avec cette politesse d'autrefois qui
le caractrise, le pote a port  ses lvres la main tremblante de
l'octognaire, son ane, toute fire de cette visite solennelle 
l'oeuvre de son fils. Mme Bartholdi jeune, M. le comte de Latour,
charg d'affaires d'Amrique, puis le secrtaire du comit de l'Union
franco-amricaine ont t prsents  Victor Hugo, qui a trouv pour
tous un mot aimable et cordial. Et, tte nue devant tout ce monde,
malgr le temps aigre, Victor Hugo a pass devant les ouvriers masss
l et le saluant avec un touchant respect.

Devant la gigantesque statue de la Libert, deux cussons aux
tendards de France et d'Amrique portaient les noms de La Fayette et
de Rochambeau. Victor Hugo regarde, contemple cette gante de cuivre
et de fer, dit: C'est superbe! et entre dans les ateliers. M.
Bartholdi, sur les fragments demeurs l, lui explique la faon dont
le cuivre a t battu, estamp, dans la seule usine qui pt mener 
bien un tel travail.

Victor Hugo regarde le lumineux diorama de Lavastre, qui montre la
_Libert clairant le monde_ telle qu'elle sera dresse sur son
pidestal, en face de Long-Island. Le spectateur est plac sur le pont
d'un steamer, et, devant lui, a le panorama de New-York, de Brooklyn,
de l'Hudson. C'est un petit chef-d'oeuvre.

Au moment de quitter l'atelier, Bartholdi demande  Victor Hugo la
permission de lui prsenter son vieux collaborateur, Simon.

Timidement perdu dans la foule, M. Simon, que son matre Bartholdi
appelle, s'avance, trs mu, devant Victor Hugo, qui lui tend la main:

--Ah! monsieur Victor Hugo, je ne vous avais pas vu depuis l'atelier
de David!

Victor Hugo sourit:

--Ah! vous tiez de l'atelier de David?

--Oui, monsieur, et je vous vois encore venir poser pour votre buste!

--David! ... Un beau souvenir!

Derrire moi, le docteur Maximin Legrand raconte qu'il n'a pas vu,
lui, Victor Hugo depuis l'enterrement de Chateaubriand.

Hugo est pour nous comme de l'histoire vivante.

Et voici Henri Cernuschi qui, lui,--chose incroyable;--n'a jamais
parl  Victor Hugo. Bartholdi le nomme au pote, charm.

Cernuschi, montrant la statue gante de la Libert, dit  Victor Hugo
de sa voix mle:

--Je vois deux colosses qui s'entre-regardent.

Ce qui a surtout frapp Victor Hugo et ce qui frappera tout le monde,
c'est l'intrieur de cette figure de quarante-six mtres de hauteur
c'est en la regardant intrieurement qu'on se rend compte de
sa taille, qui ne parat pas crasante parce que la statue est
harmonieuse.--Victor Hugo a gravi lestement deux des tages intrieurs
de la statue.

--Je peux bien monter les dix! fait-il en riant.

C'est Mme Lockroy qui l'en empche:--Non, dit-elle avec sa bonne grce
charmante, je serais fatigue.

--Claude Frollo, disons-nous  Victor Hugo, se tuerait tout aussi bien
en tombant de l-haut que prcipit des tours de Notre-Dame.

Avant de partir, debout devant cette gigantesque image de la Libert,
le pote reste un moment comme en contemplation, voyant devant lui se
dresser un gage immense de ce qu'il a toujours rv: l'union.

Il est l, silencieux, les mains dans ses poches, comme s'il tait
seul. Puis, d'une voix forte, lentement, il dit en regardant la statue
colosse,--ces deux cent mille kilos de mtal qui feront face  la
France, l-bas:

--_La mer, cette grande agite, constate l'union des deux grandes
terres, apaises_!

Et comme quelqu'un le prie de dicter ces mots lapidaires, qu'on veut
garder, il ajoute doucement, vraiment mu devant cette image de fer et
de cuivre de la concorde:

--Oui, cette belle oeuvre tend  ce que j'ai toujours aim, appel: la
paix. Entre l'Amrique et la France--la France qui est l'Europe--ce
gage de paix demeurera permanent. Il tait bon que cela ft fait.

Ensuite, saluant, salu, appuy au bras de Mme Lockroy et suivi de sa
petite-fille, Victor Hugo regagne sa voiture, emportant le fragment de
la statue, sur lequel M. Bartholdi a fait graver en hte la date de
cette journe, le souvenir de cette glorieuse visite, avec cette
inscription:

                    A VICTOR HUGO
    _Les Travailleurs de l'Union franco-amricaine_

    Fragment de la statue colossale de la Libert
             prsent  l'illustre aptre
        de la Paix, de la Libert, du Progrs
                     VICTOR HUGO
         le jour o il a honor de sa visite
        l'oeuvre de l'Union franco-amricaine.
                  29 novembre 1884

Au moment o Victor Hugo montait en voiture, tous les fronts se sont
dcouverts et toutes les voix ont cri: Vive Victor Hugo!

Une Amricaine a cri avec un accent saxon, entrecoup par l'motion:

--Vive Victor Hugo! le plus grand pote de la France!

--Vous pourriez dire du monde, a ajout le sculpteur.

Tout cela s'est pass sans fracas, dans l'intimit touchante d'une
rception familire, et cependant--les Amricains ne s'y tromperont
pas--cela est une date, une date dsormais historique.

Voltaire, un jour, baptisa le petit-fils de Franklin. Victor Hugo a
fait mieux: il a salu la statue qui, pendant des sicles, clairera
les navires abordant dans la grande cit des petits-neveux de Benjamin
Franklin.--_Jules Claretie_.





1885

MORT DE VICTOR HUGO

--22 MAI--


Extrait du _Rappel_:

Victor Hugo est mort.

Il est mort aujourd'hui vendredi 22 mai 1885,  une heure vingt-sept
minutes de l'aprs-midi.

Il tait n le 26 fvrier 1802.

Il est mort  quatrevingt-trois ans trois mois moins quatre jours.

N avec le sicle, il semblait devoir mourir avec lui. Il l'avait
tellement personnifi qu'on ne les sparait pas et qu'on s'attendait 
les voir partir ensemble. Le voil parti le premier.

Il y a huit jours, nous l'avions quitt aussi bien portant que
d'habitude. On avait dn gaiement. On tait nombreux, et il avait
fallu faire une petite table. Il avait, outre ses habitus du jeudi,
M. de Lesseps et ses enfants. Enfants, jeunes filles, jeunes femmes
avaient ajout  son sourire ordinaire, et il s'tait ml souvent 
la conversation. Nous n'tions pas plus tt sortis que la maladie le
saisissait.

Elle l'a attaque  deux endroits, au poumon et au coeur. C'a t une
lutte terrible. Il tait si fortement constitu que par moments le mal
cdait, mais pour reprendre aussitt. Ceux qui le soignaient ont pass
par des alternatives incessantes d'esprances et d'angoisses, croyant
un instant qu'il n'avait plus qu'un quart d'heure  vivre, et
l'instant d'aprs qu'il allait gurir.

Lui, il ne s'est pas fait illusion.

Ds le premier jour, il disait  Mme Lockroy que c'tait la fin.

Samedi, il me prenait la main, la serrait et souriait.

--Vous vous sentez mieux! lui dis-je.

--Je suis mort.

--Allons donc! Vous tes trs vivant, au contraire!

--Vivant en vous.

Lundi, il disait  Paul Meurice:

--Cher ami, comme on a de la peine  mourir!

--Mais vous ne mourez pas!

--Si! c'est la mort. Et il ajouta en espagnol:--Et elle sera la trs
bien venue.

Il acceptait la mort avec la plus entire tranquillit. Toute sa vieil
l'avait regarde en face, comme celui qui n'a rien  craindre d'elle.
Il avait d'ailleurs une telle foi dans l'immortalit de l'me que la
mort n'tait pour lui qu'un changement d'existence, et la tombe que la
porte d'un monde suprieur.

Mardi, il y a eu un semblant de mieux, et nous avions tant besoin
d'esprer que nous avons repris courage. Mercredi, notre confiance est
tombe.

Hier, jeudi, la journe a t moiti oppression et moiti prostration.
Le malade, quand on lui parlait, ne rpondait plus et ne paraissait
pas entendre. Nous dsesprions encore une fois.

Tout  coup, vers cinq heures et demie, il a eu comme une rsurrection.
Il a rpondu aux questions avec sa voix de sant, a demand  boire,
s'est dit soulag, a embrass ses petits-enfants et les deux amis qui
taient l. Et nous avons eu encore l'illusion d'une gurison possible.
Hlas! c'tait la dernire clart que la lampe jette en s'teignant.
Il a dit: Adieu, Jeanne! Et la prostration l'a repris. Puis, dans la
nuit, des accs d'agitation que ne parvenaient plus  calmer les
injections de morphine. Le matin, l'agonie a commenc.

Les mdecins disaient qu'il ne souffrait pas, mais le rle tait
douloureux pour ceux qui l'entendaient. C'tait d'abord un bruit
rauque qui ressemblait  celui de la mer sur les galets, puis le bruit
s'est affaibli, puis il a cess.

Victor Hugo tait mort.

Il tait mort dans la maison devant laquelle, il y a quatre ans, six
cent mille personnes taient venues le saluer, debout  sa fentre,
nu-tte malgr l'hiver, portant ses soixante-dix-neuf ans comme les
chnes portent leurs branches. Une foule gale va venir l'y chercher;
mais elle ne l'y trouvera plus debout.

Il est couch, immobile, ple comme le marbre, la figure profondment
sereine. On se dit qu'il est immortel, qu'il est plus vivant que les
vivants, et l'on en a la preuve dans ce grand cri de douloureuse
admiration qui retentit d'un bout du monde  l'autre; on se dit que
c'est beau d'tre pleur par un peuple, et pas par un seul; mais
n'importe, le voir l gisant, pour ceux dont la vie a t pendant
cinquante ans mle  la sienne, c'est bien triste.--_Auguste
Vacquerie_.

La nouvelle de la maladie de Victor Hugo ne s'tait rpandue que dans
la journe du dimanche. Mais,  partir de ce moment, elle avait t
l'unique pense de Paris.

Le lundi 18 mai, les journaux publiaient ce premier bulletin:

Victor Hugo, qui souffrait d'une lsion du coeur, a t atteint d'une
congestion pulmonaire.

GERMAIN SE. Dr MILE ALLIX.

Le mardi, il y eut une consultation des docteurs Vulpian, Germain Se
et mile Allix. Ils rdigrent le bulletin suivant:

L'tat ne s'est pas modifi d'une manire notable. De temps  autre,
accs intenses d'oppression.

Les bulletins se succdrent ainsi chaque jour, signalant tantt des
syncopes alarmantes, tantt un calme relatif et quelque tendance 
l'amlioration. Paris, on pourrait dire la France entire, a pass,
avec les amis et les proches, par des alternatives de crainte et
d'esprance et a suivi, heure par heure, les pripties de la maladie.

Le soir, sur les boulevards, on s'arrachait les journaux pour y
chercher les bulletins et les nouvelles. A chaque instant, des
voitures s'arrtaient devant le petit htel de l'avenue Victor
Hugo; des personnalits parisiennes, des trangers, descendaient,
s'informaient avec anxit, s'inscrivaient ou dposaient leur carte.
Sur les trottoirs, autour de la maison, toute une foule attendait.

Le 22 mai, la fatale nouvelle se rpand avec une incroyable rapidit
et jette la consternation dans Paris. Il n'y a qu'un cri: deuil
national!

La chambre des dputs ne sigeait pas ce jour-l; mais les dputs
y taient venus en foule pour attendre les nouvelles. A une heure
cinquante minutes, on affichait  la salle des Pas-Perdus, cette
laconique dpche: Victor Hugo est mort  une heure et demie.
L'motion est profonde. Toutes les commissions convoques se retirent
sur-le-champ.

Au snat,  l'ouverture de la sance, M. Le Royer, prsident, se lve,
et dit, au milieu de l'motion de tous:

Messieurs les snateurs,

Victor Hugo n'est plus.

Celui qui, depuis soixante annes, provoquait l'admiration du monde
et le lgitime orgueil de la France, est entr dans l'immortalit....

Le prsident termine en proposant au snat de lever la sance en signe
de deuil.

La sance est immdiatement leve.

Au conseil municipal de Paris, la nouvelle de la mort de Victor
Hugo est apporte au milieu d'une dlibration, qui est aussitt
interrompue. Le prsident propose de lever la sance.

M. Pichon demande, de plus, que le conseil municipal dcide qu'il se
rendra en corps, et immdiatement,  la demeure de Victor Hugo, pour
exprimer  la famille du plus grand de tous les potes les sentiments
de sympathie et de condolance profonde des reprsentants de la ville
de Paris.

La proposition de M. Pichon est unanimement adopte, et le conseil
municipal se rend en corps  la maison mortuaire.

A l'institut, ce n'tait pas le jour de sance de l'acadmie
franaise, c'tait celui de l'acadmie des inscriptions et
belles-lettres, et la rgle est qu'une classe de l'Institut ne doit
lever la sance en signe de deuil que pour ses propres membres. A la
nouvelle de la mort de Victor Hugo, l'acadmie des inscriptions lve
aussitt la sienne.

Le lendemain, l'acadmie des sciences morales et l'acadmie des
beaux-arts rendaient  l'illustre mort le mme hommage.

A Rome, la chambre des dputs est en sance quand le tlgraphe
apporte la triste nouvelle. M. Crispi monte  la tribune: La mort de
Victor Hugo, dit-il, est un deuil, non seulement pour la France, mais
encore pour le monde civilis. Le prsident de la chambre ajoute: Le
gnie de Victor Hugo n'illustre pas seulement la France, il honore
aussi l'humanit. La douleur de la France est commune  toutes les
nations. L'Italie reconnaissante s'associe au deuil de la nation
franaise [Note: Voir aux Notes les procs-verbaux de ces sances.].

Est-il besoin de dire la part que, ds ce premier jour, la presse
parisienne et franaise prit dans le deuil de tous? Plusieurs journaux
du soir parurent encadrs de noir. Tous taient pleins du souvenir et
de la louange du pote.

A la maison de Victor Hugo, la douleur universelle se traduisait par
l'affluence des visites, des lettres, des dpches, des adresses.

A une heure et demie, Victorien Sardou, qui connaissait  peine Victor
Hugo, venait prendre des nouvelles, apprenait que tout tait fini
et s'en allait en sanglotant. Comment citer tous les noms, tous les
tmoignages: le prsident de la Rpublique, les prsidents des deux
chambres, les ministres, les dputs et les snateurs en foule, le
bureau du conseil gnral de la Seine, et tant d'amis qu'il faut
renoncer  les dire.

Et les villes de France,--Montpellier, Nancy, Compigne,
Saumur, Troyes, Melun, Tarascon, Abbeville, etc.; les maires de
Clermont-Ferrand, de Marseille, de Toul, au nom de leur conseil
municipal, etc.

Et l'tranger,--les maons italiens de Rome, le cercle Mazzini de
Gnes, la colonie franaise de Londres, la _Concordia_, association
des littrateurs de Vienne, l'association des crivains et artistes
de Buda-Pesth, etc. Les journaux de Londres avaient fait des ditions
spciales; la _Pall Mall Gazette_ donnait, le soir mme du 22, un
portrait de Victor Hugo.

Pour les amis inconnus, ils sont innombrables. A minuit et demi on
venait encore s'inscrire en masse sur une petite table, claire de
deux lanternes, qui avait t installe devant la maison mortuaire.


Le 2 aot 1883, Victor Hugo avait remis  Auguste Vacquerie, dans
une enveloppe non ferme, les lignes testamentaires suivantes, qui
constituaient ses dernires volonts pour le lendemain de sa mort:

Je donne cinquante mille francs aux pauvres.

Je dsire tre port au cimetire dans leur corbillard.

Je refuse l'oraison de toutes les glises; je demande une prire 
toutes les mes.

Je crois en Dieu.

VICTOR HUGO.

Il fallait concilier la modestie de ces dispositions avec l'clat que
voulait donner la France  des funrailles qui, dans la pense de
tous, devaient tre telles qu'aucun roi, qu'aucun homme n'en aurait
encore eu de pareilles.

Ds le 22 mai, le prsident du conseil, M. Henri Brisson, avait
annonc au snat, avant la leve de la sance, que le gouvernement
prsenterait le lendemain aux chambres, un projet de loi pour faire 
Victor Hugo des funrailles nationales.

Le conseil municipal de Paris avait, le mme jour, sur la proposition
de M. Deschamps, mis le voeu que le Panthon ft rendu  sa
destination primitive et que le corps de Victor Hugo y ft inhum.

Le 23 mai, le prsident du conseil,  l'ouverture de la sance du
snat, prononait sur Victor Hugo de mmorables paroles. Il disait:

Son gnie domine notre sicle. La France, par lui, rayonnait sur le
monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie
et l'humanit, quiconque lit et pense dans l'univers entier ... C'est
tout un peuple qui conduira ses funrailles.

Et il prsentait un projet de loi par lequel des funrailles
nationales seraient faites  Victor Hugo.

L'urgence aussitt est vote, le rapport rdig et lu, et le projet de
loi adopt sans discussion.

A la chambre des dputs, aprs un loquent discours de M. Floquet,
prsident, les funrailles nationales sont galement votes, par 415
voix sur 418 votants.

M. Anatole de La Forge dpose alors la proposition qui suit:

Le Panthon sera rendu  sa destination premire et lgale.

Le corps de Victor Hugo sera transport au Panthon.

Il demande l'urgence, qui est vote. La discussion est remise au mardi
suivant.

En attendant, une commission est nomme par le ministre de
l'intrieur, sous la prsidence de M. Turquet, sous-secrtaire d'tat
 l'instruction publique, pour organiser les funrailles nationales.

La commission se compose de MM. Bonnat, Bouguereau, Dalou, Garnier,
Guillaume, Merci, Michelin, prsident du conseil municipal, Peyrat,
Ernest Renan et Auguste Vacquerie.

MM. Alphand, Bartet et de Lacroix sont adjoints  la commission pour
excuter ses dcisions.

Comme si le gnie de Victor Hugo dictait, une ide nouvelle et grande
se prsente  tous:

La commission dcide: Le corps de Victor Hugo sera expos sous l'Arc
de Triomphe. Il partira de l pour le lieu de sa spulture.

La commission choisit, dans sa seconde sance, le projet de dcoration
de l'Arc de Triomphe prsent par M. Garnier.

Mais o serait inhum Victor Hugo?

L'Assemble nationale de 1791 avait dcid que le Panthon serait
destin  recevoir les cendres des grands hommes,  dater de l'poque
de la libert franaise; elle avait fait inscrire sur le fronton: AUX
GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE; et elle avait immdiatement
dcern  Mirabeau l'honneur de cette spulture. Une ordonnance
de Louis-Philippe avait, en 1830, confirm la loi de l'assemble
nationale. Il est vrai que deux dcrets des deux Napolon avaient
rtabli le culte au Panthon, mais ces dcrets n'avaient jamais t
excuts.

Le gouvernement de la Rpublique jugea que, pour restituer le
Panthon aux grands hommes, une loi n'tait pas ncessaire; un dcret
suffisait.

Le 26 mai 1885, deux dcrets du prsident de la Rpublique taient
insrs au _Journal officiel_. Le premier rendait le Panthon  sa
destination primitive et lgale. Le second dcidait que le corps de
Victor Hugo serait dpos au Panthon.

Ainsi le corps de Victor Hugo irait reposer au Panthon, aprs tre
parti de l'Arc de Triomphe. On ne pouvait, jusqu'ici, rien rver de
plus grand.

La dcoration de l'Arc de Triomphe ne devait pas tre termine avant
le samedi 30 mai.

La date des funrailles fut fixe au lundi 1er juin, onze heures du
matin.

Le corps de Victor Hugo serait expos sous l'Arc de Triomphe pendant
la journe du dimanche 31 mai.

L'itinraire du cortge funbre fut ainsi rgl par le conseil des
ministres: il descendrait les Champs-Elyses jusqu' la place de la
Concorde, traverserait le pont, suivrait le boulevard Saint-Germain,
prendrait le boulevard Saint-Michel et arriverait au Panthon par la
rue Soufflot.

A l'Arc de Triomphe, des discours seraient prononcs au nom des
corps constitus: le snat, la chambre des dputs, le gouvernement,
l'acadmie franaise, le conseil municipal de Paris, le conseil
gnral de la Seine. Les autres discours seraient prononcs au
Panthon.

Le lundi 1er juin, jour des funrailles nationales, serait comme un
jour fri. Toutes les coles et toutes les administrations publiques
seraient fermes.

Le samedi 23 mai, le corps de Victor Hugo avait t embaum et
reposait maintenant sur son lit couvert de fleurs.

Le visage du pote tait tout empreint d'un calme et d'une majest
suprmes.

Le sculpteur Dalou modela la tte de Victor Hugo. MM. Bonnat,
Falguire, Clairin, Lopold Flameng et Guillaumet firent des croquis.
M. Lon Glaize peignit la chambre.

Pendant toute la semaine, une foule innombrable et sans cesse
renouvele vint s'inscrire  la maison mortuaire. Des gardiens de
la paix maintenaient la double file. Un lierre qui tapisse le mur
 l'intrieur du jardin dborde un peu au sommet; c'tait  qui en
atteindrait une feuille.

Le lundi, les tudiants des diverses facults de Paris se rendirent en
corps auprs de la famille, si nombreux que la plupart durent rester
dehors. L'un d'eux prit la parole et exprima loquemment la douleur
cause aux lves des coles par la perte du grand pote qui a si
admirablement traduit tous les sentiments chers  la jeunesse.

Les ouvriers et leurs dlgations n'taient pas les moins empresss et
les moins affligs.

De toutes parts ne cessaient d'arriver  la famille et aux amis les
condolances et les hommages des reprsentants les plus autoriss et
les plus illustres de la France et du monde. On ne peut que citer
ple-mle et comme au hasard: mile Augier, M. et Mme Rattazzi,
Benjamin Bright, Jules Simon, Clemenceau, Gounod, la Chambre nationale
du Mexique, le roi de Grce, Antoine, dput de Metz, Zorilla,
la maison de Lar et Lara d'Espagne, le gouvernement roumain, les
reprsentants de l'le de Crte, le prince Torlonia, syndic de Rome,
Paul Bert, les artistes et le directeur de la Porte-Saint-Martin,
Georges Perrot, directeur de l'cole normale, Grard, Camille
Saint-Sans, Menotti Garibaldi, la veuve d'Edgar Quinet, le pre de
Gambetta, le fils de Canaris, le fils de Mikiewicz, Benito Juarez,
Sacher Masoch, Mounet-Sully, etc. Tous envoyaient les lettres et les
tlgrammes les plus mus et les plus touchants.

Nombre de villes d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique, de
Portugal, du Trentin, etc., firent parvenir des adresses: Le peuple
grec, crivait M. Thodore Delyannis, pleure en Victor Hugo le plus
ancien, le plus gnreux et le plus constant des philhellnes. Toute
l'Europe partageait le deuil de la France.

Durant toute la semaine, les journaux, sans distinction d'opinion,
furent remplis chaque jour du nom et de la gloire de Victor Hugo. Il
faut pardonner, en les omettant, quelques basses insultes clricales.
Partout ailleurs concert unanime de douleur et d'admiration.

Ernest Renan:

Victor Hugo a t une des preuves de l'unit de notre conscience
franaise. L'admiration qui entourait ses dernires annes a montr
qu'il y a encore des points sur lesquels nous sommes d'accord.

Sans distinction de classes, de partis, de sectes, d'opinions
littraires, la France, depuis quelques jours, a t suspendue aux
rcits navrants de son agonie, et maintenant il n'est personne qui ne
sente au coeur de la patrie un grand vide.

Il tait un membre essentiel de l'glise en la communion de laquelle
nous vivons; on dirait que la flche de cette vieille cathdrale s'est
croule avec la noble existence qui a port le plus haut en notre
sicle le drapeau de l'idal.

Leconte de l'Isle:

    Dors, Matre, dans la paix de ta gloire! Repose,
    Cerveau prodigieux, d'o, pendant soixante ans,
    Jaillit l'ruption des concerts clatants.
    Va! la mort vnrable est ton apothose:
    Ton esprit immortel chante  travers les temps!

    Pour planer  jamais dans la vie infinie,
    Il brise comme un Dieu les tombeaux clos et sourde,
    Il emplit l'avenir des voix de ton gnie,
    Et la terre entendra ce torrent d'harmonie
    Rouler de sicle en sicle en grandissant toujours!

Edmond Schrer:

Le monde civilis tout entier portera le deuil du grand pote; il
sentira qu'une grande lumire s'est teinte, et que le plus glorieux
des fils de la France moderne est entr dfinitivement par la mort
dans cette immortalit dont, vivant, il avait dj connu les prmices.

Victor Hugo a ouvert dans noire histoire littraire une poque. Il a
t  la fois trs fort et trs nouveau. On n'a longtemps voulu
voir en lui qu'un chef d'cole; il a t plus et mieux que cela, un
crateur, un initiateur. Je ne vois personne  lui comparer en ce
genre, ni Ronsard, ni Corneille, ni Voltaire. Ajoutons qu'il a t
plus extraordinaire que les plus grands; Victor Hugo n'a pas t
seulement un gnie, il a t un phnomne.

Arsne Houssaye:

Un sicle aprs la mort de Voltaire, nous saluons la mme apothose
pour Victor Hugo. Ils ne se ressemblent pas par le gnie, ce pote et
ce philosophe, ces deux conteurs merveilleux; ils se ressemblent par
l'amour de l'humanit. Ce sont deux papes de l'esprit humain.

Henri Fouquier:

Victor Hugo a t le pote du sicle.

Pas un homme, dans le monde entier contemporain, ne pourrait songer un
instant  opposer son oeuvre  l'oeuvre immense de Victor Hugo.

Il n'est pas une forme de la pense humaine qu'il n'ait aborde,
toujours avec supriorit, le plus souvent avec gnie. Sa lyre avait
toutes les cordes; il a t sans effort de la chanson d'Anacron au
pome pique de Dante. Il a tout compris de l'humanit, tout aim,
tout chant.

Henry Houssaye:

Le gnie de Victor Hugo rayonne sur la France depuis soixante ans.
Cinq gnrations d'crivains l'ont salu vivant comme un matre
souverain. Ce sicle est plein de lui, de ses oeuvres, de ses paroles,
de sa langue, de ses conceptions, de la musique de ses vers, de la
lumire de ses ides. De Sainte-Hlne  l'le de Chio, tous les
vaincus ont trouv sa voix d'airain pour les glorifier. Immense a t
et est encore son action sur les lettres franaises. Tous ceux qui
tiennent une plume aujourd'hui, les prosateurs comme les potes, les
journalistes comme les auteurs dramatiques, procdent plus ou moins de
lui. Ils se servent d'pithtes et d'images, ils ont des alliances de
termes et des surprises de rimes, des tours de phrases et des formes
de pense, qui sont des rminiscences inconscientes de Victor Hugo. Le
style moderne est marqu  son empreinte. Son oeuvre crite passe par
le nombre des volumes celle mme de Voltaire et gale par la puissance
et l'clat celle des plus grands potes.

On ne peut pas dire de Victor Hugo qu'il meurt pour entrer dans
l'immortalit, car son immortalit avait commenc lui vivant. Depuis
quinze ans et plus, il assistait  son apothose. Ses adversaires
mmes, ceux de la politique et ceux des lettres, se taisaient devant
sa glorieuse vieillesse. Et, avec le vingtime sicle, viendra la
vraie postrit, non point cette postrit des premires annes,
soumise  tant de modes et  tant de variations, mais la grande,
l'ternelle, l'immuable postrit, celle o sont dans le rayonnement
suprme Eschyle, Dante, Shakespeare et le grand Corneille.

Camille Pelletan:

Quelle vie et quelle oeuvre! Ce sicle en est rempli.--Peut-on parler
du pote qui a fait vibrer toutes les motions, qui a donn  la
strophe son plus prodigieux coup d'aile, et dont on ne peut rsumer
l'oeuvre que par le titre qu'il a crit sur une de ses oeuvres: Toute
la Lyre?

Faut-il parler de l'crivain;--du plus prodigieux manieur de la langue
franaise qui ait jamais exist;--du Matre qui n'a pas seulement
produit les plus tonnants chefs-d'oeuvre, mais qui a encore cr le
style et l'cole littraire du dix-neuvime sicle?

Faut-il parler du gnie profond, qui a donn de nouveaux accents  la
piti humaine, qui a traduit, par ce qu'il y a de plus puissant dans
la langue, ce qu'il y a de plus profond dans la misricorde pour tout
ce qui souffre;--de l'auteur de _Claude Gueux_ et des _Misrables_, du
pote qui a chant, toutes les dchances?

Faut-il enfin parler du combattant? Faut-il rappeler comment l'homme,
 qui il tait si ais et si glorieux de jouir d'une admiration
inconteste, s'est jet dans la bataille, du ct o il voyait
l'idal, le droit, le peuple, l'avenir? Faut-il rappeler le proscrit,
Titan enchan sur un rocher de l'ocan, et dfiant, crasant de l le
despote? Faut-il rappeler ce grand coeur, qui seul, dans la hideuse
folie de la guerre civile, plus encore, aprs la dfaite,  l'heure
de l'immense droute qui charriait dans ses flots irrsistibles les
derniers sentiments d'humanit ..., faut-il rappeler l'homme qui
alors, en pleine terreur, livra son front glorieux aux hues, se mit
en travers des furieux et couvrit les proscrits de sa poitrine?....

Comme Voltaire, il a remu le monde, parce qu'il l'a aim.

Auguste Vitu:

C'en est fait, Victor Hugo entr vivant dans la postrit, entre
aujourd'hui glorieusement dans la mort.

Environn de l'admiration publique, consol de ses preuves passes
et de ses douleurs domestiques par une popularit prodigieuse et sans
exemple dans notre pays, Victor Hugo n'apparaissait plus que comme le
symbole radieux du gnie de la France.

Nulle royaut littraire n'gala jamais la sienne. Voltaire rgnait 
d'autres titres. On a dit de Voltaire qu'il tait le second dans tous
les genres. Victor Hugo, au contraire, est et demeurera le premier
dans plusieurs. Ni dans ce sicle, ni dans nul des sicles qui l'ont
prcd, la France n'a possd un pote de cette hauteur, de cette
abondance et de cette envergure. Il est pour nous ce que Dante,
Ptrarque, le Tasse et l'Arioste runis furent pour l'Italie; c'est le
chne immense dont les robustes frondaisons couvrent depuis soixante
ans de leur ombre les floraisons sans cesse renaissantes de la pense
franaise.

Henry Maret:

Ne vous semble-t-il pas que ce soit l un coucher d'astre, et que nous
entrions dans je ne sais quelles tnbres?

Comme Voltaire, mourant presque au mme ge, presque au mme jour,
il donnera son nom au sicle qu'il a illumin de son gnie, qu'il a
clair de sa bont.

Deuil national, deuil universel, deuil avant tout de ce Paris qu'il
a tant aim. La cit, qu'il a baptise capitale du monde, fera a
son pote de splendides funrailles; l'atelier chmera, le thtre
fermera, les passions s'apaiseront, et les partisans des vieux trnes
se joindront aux fils de la Rvolution pour accompagner, tristes et
recueillis, les restes du chantre sublime de toutes les gloires et de
tous les malheurs.

Henri Rochefort:

Le grand amnistieur, c'est sous ce nom et avec ce caractre que le
souvenir de Victor Hugo restera vivant parmi le peuple. Il n'est all
rendre visite aux souverains que pour demander la grce de quelque
proscrit. Lorsqu'en 1869 j'allai voir  La Have l'illustre Armand
Barbs, j'aperus dans sa chambre  coucher un portrait de Victor
Hugo:

Est-il ressemblant? me demanda-t-il; et il ajouta: Comprenez-vous
que sans lui j'aurais eu certainement la tte coupe, et que je ne
l'ai jamais vu?

Aprs la Commune, la premire voix qui cria: Amnistie! fut la voix
de Victor Hugo; comme ce fut sa porte qui s'ouvrit la premire aux
chapps de la Semaine sanglante.

Victor Hugo, depuis, a demand la grce du patriote Oberdank 
l'empereur d'Autriche, la grce du justicier de l'espion James Carey 
la reine d'Angleterre....

mile Augier:

La France perd le plus illustre de ses fils.

Vous perdez, Meurice et vous, mon cher Vacquerie, le meilleur et le
plus glorieux des pres.

mile Zola,  George Hugo:

... Victor Hugo a t ma jeunesse, je me souviens de ce que je lui
dois. Il n'y a plus de discussion possible en un pareil jour; toutes
les mains doivent s'unir, tous les crivains franais doivent se lever
pour honorer un matre et pour affirmer l'absolu triomphe du gnie.

Thodore de Banville:

... Ah! le deuil n'est pas seulement pour Paris, pour la France, pour
l'Europe; il est pour le monde entier, car la patrie du plus grand des
potes tait partout, et il laisse des orphelins partout. Ceux qui
perdent en lui un pre, ce ne sont pas seulement les potes, les
crivains, les artistes, les penseurs; ce sont les humbles, tous les
souffrants, tons les petits, tous les misrables, tout le peuple, dont
il pansait et baisait les blessures; ce sont les riches, les heureux,
les triomphants, les rois du monde, dont il levait les coeurs vers la
charit et vers l'idal; ce sont toutes les patries,  qui il tendait
les branches d'olivier pacifiques, en leur disant de sa voix attendrie
et dominatrice: Aimez-vous les uns les autres!

Oui, l'me de Victor Hugo est avec ses pareils, avec Homre, avec
Pindare, avec Eschyle, avec Dante, avec Shakespeare; mais aussi elle
est, elle sera vue toujours vivante parmi nous; et longtemps aprs que
les petits-fils de nos fils seront couchs sous le gazon, c'est
elle, c'est cette me qui continuera  clairer les hommes, et  les
embraser des feux de l'immense amour. Tout ce qui sera fait de grand,
de beau, d'hroque, sera ncessairement fait en son nom. Victor
Hugo sera prsent, il sera visible parmi nous toutes les fois que la
vieillesse sera honore, que la femme sera difie, que la misre
sera console; toutes les fois que retentira un noble chant de lyre,
faisant s'ouvrir mystrieusement les portes du ciel....




II

LES FUNRAILLES

3l MAI

A l'Arc de Triomphe.


Depuis l'heure o s'tait rpandue la nouvelle de la mort de Victor
Hugo, et pendant toute la semaine o son corps tait rest tendu sur
le lit mortuaire, la douleur avait t immense, comme peut l'tre la
douleur d'un peuple.

Les funrailles eurent un tout autre caractre.

On ne sait qui, le premier, pronona le mot apothose, mais tout de
suite ce mot fut dans toutes les bouches et dans toutes les penses.

Aprs avoir pleur son pote, la France, dans ces deux journes
suprmes, ne pensa plus qu' le glorifier. Ce fut comme une fte
funraire, qui prit aussitt les proportions d'un colossal triomphe.

La mise en bire du corps de Victor Hugo avait eu lieu le samedi, 
dix heures et demie du soir, en prsence de la famille et d'un petit
nombre d'amis.

On aurait voulu que le transport au catafalque de l'Arc de Triomphe se
ft la nuit et secrtement Mais les vingt maires de Paris demandrent
 se joindre, dans le trajet, au premier cortge intime. On laissa
du moins ignorer l'heure indique: la premire heure, cinq heures et
demie du matin. La foule attendit toute la nuit dans la rue.

A six heures, la bire fut descendue de la chambre mortuaire et place
dans un fourgon des pompes funbres, qui disparaissait sous les fleurs
et les couronnes.

La famille, les amis, les maires de Paris suivirent, et traversrent
toute cette population mue et recueillie.

L fut jet pour la premire fois, et  plusieurs reprises, ce cri
qui devait souvent retentir le lendemain, et qui pouvait paratre
singulier sur le passage d'un mort: Vive Victor Hugo! Pour le peuple,
son pote tait toujours vivant. Vive Victor Hugo! cela voulait dire:
Vive son oeuvre et vive sa gloire!

Parmi les amis qui suivaient le convoi, un groupe  part tait form
par des jeunes gens qui avaient rclam l'honneur de veiller auprs
du corps, pendant le jour et la nuit o il allait rester sous le
catafalque de l'Arc de Triomphe. Quels taient ces jeunes gens?
Les mmes qui, quatre ans auparavant, avaient prpar la fte de
l'anniversaire du 27 fvrier 1881. On se rappelle que, ce jour-l,
ils avaient assign l'Arc de Triomphe comme point de dpart au peuple
qu'ils amenaient saluer Victor Hugo; ils amenaient aujourd'hui Victor
Hugo  la rencontre du peuple, au mme lieu de rendez-vous.

Rien de plus grandiose que cet aspect: l'Arc de Triomphe en deuil.

Du haut du fronton, un immense crpe noir tombe en diagonale de la
corniche oppose au groupe de Rude. Le quadrige de Falguire, qui
surmontait alors le monument, apparaissait aussi sous un voile noir.
Aux quatre coins pendent des oriflammes. De longues draperies noires
franges de blanc, dcores d'cussons o se lisent les titres des
oeuvres du pote, ferment trois des ouvertures. Sur l'une des
faces latrales, l'image de Victor Hugo, porte par deux Renommes
embouchant la trompette lyrique.

Sous la grande arche faisant face  l'avenue des Champs-Elyses se
dresse le catafalque. Il est surlev de douze marches et touche
presque  la vote. A la base, un grand mdaillon de la Rpublique.
Au-dessus, les hautes initiales V. H., que surmonte une sorte de
disque lumineux aux rayons phosphorescents.

Devant le catafalque monumental, le sarcophage o sera dpos le
corps, exhauss sur un pidestal et recouvert de velours noir sem de
larmes d'argent. Sur les marches, l'entassement des couronnes.

De chaque ct de l'Arc de Triomphe s'lancent deux oriflammes noires
aux toiles d'argent. Tout autour, sur le rond-point, deux cents
lampadaires et torchres.

Le gaz, allum en plein jour jette sous les crpes noirs une lueur
trange et funbre.

Un bataillon scolaire, relev toutes les deux heures, formera la garde
d'honneur. Quatre huissiers du snat, en grande tenue de crmonie, se
tiennent aux coins du sarcophage. Deux rangs de cuirassiers en armes
gardent l'entre.

C'est un spectacle sans prcdent dans l'histoire des honneurs rendus
aux grands hommes que celui qui fut donn par cette journe, veille
des funrailles de Victor Hugo.

A partir du moment o le corps fut expos sous l'Arc de Triomphe, le
peuple, que le pote aimait, n'a cess de l'entourer. Paris entier,
non plus, comme en 1881, pendant six heures, mais pendant un jour et
une nuit, a dfil ou s'est tenu devant son cercueil, consacrant
par son hommage unanime l'entre du matre, non plus dans sa
quatrevingtime anne, mais dans son immortalit.

Les boulevards, les rues, les avenues, prsentaient, dans Paris, le
mme aspect singulier: des groupes et des voitures marchant dans la
mme direction, tous n'ayant qu'un unique objectif, l'Arc de Triomphe.

La foule rpandue sur les avenues qui aboutissent  l'toile
s'arrtait devant le cordon ininterrompu des cavaliers de la garde
rpublicaine entourant le monument. Ceux qui voulaient dfiler devant
le catafalque prenaient la file sur l'avenue Friedland. Quelle file!
longue de trois cents mtres sur toute la largeur de l'avenue! une
masse compacte, que ni le soleil, ni l'attente, ni la poussire,ne
parvenaient  entamer; des femmes, des vieillards qui ne se
fatiguaient pas; des enfants sur les paules de leur pre, d'autres
mls  la cohue et qu'on retirait par instants  demi touffs.

A sept heures, la foule tait aussi paisse qu'au commencement de
la journe; mais, en vertu des dcisions prises, le dfil devait
s'arrter. Bon nombre de ceux qui avaient attendu pendant deux ou
trois heures voulurent nanmoins passer, malgr les gardes. Il
s'ensuivit un tumulte, qui heureusement n'eut pas de suite. Les
milliers de citoyens venus pour honorer une dernire fois le grand
mort eurent bien vite repris leur attitude calme et digne.

On avait,  ce moment, de la place de la Concorde, un coup d'oeil
saisissant: l'avenue des Champs-Elyses noire et grouillante de foule;
au-dessus du rond-point de Courbevoie, les derniers feux du soleil
couchant empourprant l'horizon, et l'Arc de Triomphe dtachant sa
masse sombre sur ce fond d'or et de flamme.

L'exposition nocturne du corps de Victor Hugo fut quelque chose de
plus tonnant encore que tout le reste, et ceux devant lesquels cette
vision a pass ne l'oublieront jamais.

Dans la soire, la mare de la foule tait revenue, plus norme,
s'il est possible, que dans le jour. A partir de neuf heures, les
Champs-Elyses et toutes les avenues rayonnant autour de l'toile
charriaient de vritables fleuves humains.

Ce que cette foule avait sous les yeux tait inimaginable.

Par un merveilleux parti pris de lumire et d'ombre, on n'avait
projet de clart, une clart trs vive, que sur un seul ct, le
ct droit, de l'Arc de Triomphe. Tout autour, dans les lampadaires
allums, brlait une flamme verdtre. Sur la chausse, au pied du
cnotaphe droulant ses profils lams d'argent sur un ciel gris et
triste, s'ouvrait une double haie de cuirassiers portant des torches.
Refltes par l'acier et le cuivre des casques et des cuirasses,
toutes ces lueurs tremblantes brillaient et voltigeaient
fantastiquement sur ces cavaliers noirs, superbes dans leur immobilit
de statues. De mme, sur la face de pierre impassible et morne de
l'Arc de Triomphe, les longs plis flottants des drapeaux et des
oriflammes se tordaient et s'chevelaient, comme dsesprs, dans le
vent.

A la beaut de ce tableau, l'immense bruit que faisait autour le
peuple ajoutait la vie.

De prs, il y a de tout dans ce bruit; aux paroles d'admiration,
de bndiction et de recueillement se mlent des cris, des appels
vulgaires,--marchands d'oranges, vendeurs et dclamateurs de
prtendues pices de posie, camelots colportant des mdailles
commmoratives, des photographies, des pingles, loueurs de chaises
et d'chelles, chansons et choeurs improviss et incohrents; les
entretiens srieux ou touchants sur les oeuvres et les actes du pote
sont troubls  et l par des disputes, des quolibets, des hues; de
minuit  deux heures, ce tumulte confus bat son plein; et, quand on
est dans la foule mme, toute cette clameur de la foule, pour ceux qui
sont attendris et graves, dtonne parfois choquante et grossire.

De loin, aux abords du monument, dans le silence qui enveloppe
l'Arc de Triomphe, tous ces bruits se fondent en une tranquille et
souveraine harmonie. Pour voir, il faut tre du ct de la foule; il
faut, pour entendre, tre du ct du mort. Le pote a bien souvent
compar et confront dans sa pense le peuple et l'ocan, qu'il aimait
galement tous deux. Cette vaste rumeur du peuple, dans la profonde
paix qui rgne autour du cercueil, n'est plus que le calme et grave
retentissement de la mer, berant pour la dernire fois Victor Hugo
endormi. Et c'est avec cette douceur qu'elle arrive aux oreilles des
jeunes potes assis sur des chaises de deuil aux angles du catafalque,
qui, religieusement, veillent le pre.

La foule, aprs deux heures, a commenc  s'claircir.

Toute la nuit, le ciel est rest gris et sombre. Pas une toile, sauf
une qui a brill sur le monument au commencement de la soire. Un
nuage l'a cache, et aucune claircie ne s'est produite depuis.

A trois heures, le jour point, une blancheur court vers l'orient.
Aussitt les lampadaires et la ceinture de flamme des urnes
s'teignent; les cuirassiers soufflent leurs torches et mettent sabre
au clair; la veille nocturne est termine.

L'Arc de Triomphe apparat dans le jour naissant avec des formes
confuses. Paris surgit dans l'indcise clart de l'aube. Il n'y a plus
d'allumes que les lanternes de quelques voitures et les bougies des
camelots sur les talages en plein vent.

Des ouvriers se mettent  l'oeuvre pour disposer les banquettes
rserves aux corps officiels et aux invits et la tribune des
orateurs. Des cavaliers de la garde rpublicaine se portent en avant
pour dblayer les abords de la place, surtout du ct de l'avenue des
Champs-Elyses.

Enfin le jour grandit; une pluie fine tombe pendant un quart d'heure,
puis une dchirure se fait dans le rseau nuageux et un coin de ciel
bleu apparat.

De larges bandes oranges strient l'horizon du ct du levant; c'est
le soleil.

C'est le rveil pour beaucoup de gens qui de nouveau s'empressent vers
l'Arc de Triomphe. La foule, un moment diminue, grossit rapidement.
Il n'est que cinq heures, et dj des sonneries lointaines de clairons
retentissent, des socits de gymnastique se dirigent vers leurs
rendez-vous.

L'animation s'accrot peu  peu; les dlgations se groupent aux lieux
de runion dsigns par la commission des obsques. Les musiques
et les fanfares rsonnent de tous cts. De nouveaux porteurs de
couronnes, les unes pendues  une perche, les autres installes sur
des brancards, arrivent ajouter  celles qui jonchent les marches
du catafalque. Les roses, les lilas, les bleuets, les violettes
s'entassent, emmlant leurs charpes de soie aux inscriptions d'or.
L'air alentour s'embaume de toute cette montagne de fleurs.


1er JUIN

Les discours.


A onze heures, les canons du mont Valrien, par une salve de vingt et
un coups, annoncent le commencement de la crmonie.

Les groupes du cortge et la foule emplissent les avenues, mais la
vaste place de l'toile est vide.

Devant l'Arc de Triomphe a t rserv un demi-cercle, partag en deux
moitis gales par une alle conduisant au catafalque, et garni de
bancs draps de noir.

A gauche, prennent place: le ministre au complet, M. Henri Brisson
en tte, la grande chancellerie de la Lgion d'honneur, la maison
militaire du prsident de la Rpublique, conduite par le gnral
Pitti, le corps diplomatique; lord Lyons, le prince de Hohenlohe, le
comte Hoyos, le gnral Menabrea, le comte de Beyens, Nazare-Aga,
sont l, l'uniforme tout chamarr d'or et la poitrine constelle de
dcorations. Les bureaux du Snat et de la Chambre sont aussi de ce
ct, et derrire se pressent les snateurs et les dputs, l'charpe
tricolore croise sur la poitrine, les conseillers municipaux avec
l'charpe bleue et rouge, les membres de l'Institut avec l'habit 
palmes vertes, la cour des comptes et la cour de cassation.

A droite, la famille et les amis. Derrire eux, les invits de la
littrature et de la presse. Il faudrait citer tous les noms connus
dans les lettres et dans les arts pour nommer ceux qui taient l. A
ct d'eux, les autorits militaires, un groupe tout resplendissant
de broderies et de panaches, les maires de Paris, les tribunaux, les
avocats.

L'lite de la France est autour du glorieux cercueil.

La musique de la garde rpublicaine fait entendre la marche funbre de
Chopin. Aussitt aprs les discours officiels sont prononcs.

Une petite tribune tendue de noir passement d'argent a t dresse 
la trave de droite. C'est l, au milieu de cette foule choisie, avec
la formidable rumeur des sept cent mille personnes entasses dans les
avenues, sous le ciel immense auquel les nuages gris faisaient  ce
moment-l un voile de deuil, devant l'un des plus grands morts que la
France ait jamais pleurs, que les orateurs ont pris la parole.

Le premier discours [Note: Voir les Discours aux Notes.] a t celui
de M. Le Royer, prsident du Snat. Il a dbut avec ampleur, se
demandant, en prsence de cette foule immense, de toute une nation
incline devant un cercueil, ce que le langage humain, dans son
expression la plus haute, pourrait ajouter aux tmoignages de douleur
et d'admiration prodigus  ce prodigieux gnie. Il a termin par ce
cri: Gloire  Victor Hugo le Grand!

Le prsident de la chambre des dputs, Charles Floquet, s'est dit
saisi, lui aussi, par la grandeur de ce spectacle, que l'histoire
enregistrera: sous la vote toute constelle des noms lgendaires de
tant de hros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse,
apparat la dpouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine
du grand homme qui a si longtemps chant pour la gloire de la patrie,
combattu pour sa libert; autour de nous, les matres de tous les arts
et de toutes les sciences, les reprsentants et les dlgus du
peuple franais, les ambassadeurs volontaires de l'univers civilis,
s'inclinent pieusement devant celui qui fut un souverain de la pense,
un protecteur persvrant de toute faiblesse contre toute oppression,
le dfenseur en titre de l'humanit.

M. Ren Goblet, ministre de l'instruction publique, parlant au nom du
gouvernement, a montr la grande unit de la vie et de l'oeuvre de
celui qui apparatra de plus en plus, dans le lointain des temps,
comme le prcurseur du rgne de la justice et de l'humanit!

mile Augier a pris la parole au nom de l'acadmie franaise. Il a
dit:--Au souverain pote la France rend aujourd'hui les honneurs
souverains ... Ce n'est pas  des funrailles que nous assistons,
c'est  un sacre.

Au nom de la ville de Paris, M. Michelin, prsident du conseil
municipal, a dit quels liens indissolubles unissaient Victor Hugo
 Paris,  Paris qu'il a toujours aim, clbr, servi, et qui l'a
toujours choisi pour son reprsentant dans les assembles. M. Lefvre,
prsident du conseil gnral, a rappel avec quels sentiments
d'enthousiasme et de reconnaissance pour le justicier des _Chtiments_
et de _l'Anne terrible_ le dpartement de la Seine l'a acclam
snateur.


Le cortge.

Il est onze heures et demie. Pendant que la musique militaire joue
la _Marseillaise_ et le _Chant du dpart_, douze employs des pompes
funbres, conduits par un officier des crmonies, viennent chercher
le corps sous le catafalque. Tous les fronts sont dcouverts. Vingt
jeunes gens de la Jeune France font une escorte d'honneur au cercueil
jusqu'au corbillard.

C'est le corbillard des pauvres, le corbillard demand par le pote
dans son testament. Pour tout ornement, on pend derrire la simple
voiture noire deux petites couronnes de roses blanches, apportes par
George et Jeanne.

Le cortge se met en marche.

Marche triomphale! Le soleil, juste  ce moment-l, fend les nuages et
donne au prodigieux tableau tout son clat. Par intervalles le canon
tonne.

En tte, le gnral Saussier, gouverneur de Paris, avec un brillant
tat-major, prcd d'un escadron de la garde municipale et suivi d'un
rgiment de cuirassiers, dont les casques, les cuirasses polies et les
sabres resplendissent au soleil.

Puis viennent les tambours des trois rgiments qui font la haie
le long du parcours, leurs tambours voils de crpes et battant
lugubrement.

Onze chars  quatre et six chevaux, conduits  la main par des
piqueurs, et chargs des couronnes et des trophes de fleurs. C'est un
blouissement.

Les chars sont encadrs par les enfants des lyces et des coles.

Vient la dputation de la ville de Besanon, avec une belle couronne,
violettes et muguet. Suivent les dlgations de la presse; chaque
journal est reprsent par sa couronne; les journalistes ont donn
la premire place au _Rappel_, dont la couronne est faite de palmes
vertes et dores, avec un sem d'orchides. La Socit des auteurs
dramatiques et les thtres ont aussi chacun leur couronne; la
Comdie-Franaise apporte une lyre d'argent aux cordes d'or, oeuvre de
Froment-Meurice. La Socit des gens de lettres ferme cette premire
partie du cortge, qu'escortent dans un ordre parfait, sur deux haies
par rangs de quatre, les jeunes gens des bataillons scolaires.


Le corbillard.

Autour du corbillard, six amis dsigns;  droite, MM. Catulle Mends,
Gustave Rivet, Gustave Ollendorf;  gauche, MM. Amaury de Lacretelle,
George Payelle et Pierre Lefvre.

Derrire le corbillard, George Hugo.

A quelque distance, les parents et les amis.

La maison militaire du prsident de la Rpublique.

Les autorits militaires, auxquelles se sont joints quantit
d'officiers, parmi lesquels beaucoup d'officiers de l'arme
territoriale.

Le conseil d'tat, prcd de ses huissiers, en gilet rouge.

Les membres de l'Institut, en habit  palmes vertes; M. de Lesseps 
leur tte.

Cent quatrevingt-cinq dlgations de municipalits de Paris et de
la province. La couronne du seizime arrondissement de Paris est si
grosse qu'il a fallu la faire porter sur un char. Toulouse a envoy
une grande lyre faite avec des roses. Saint-tienne a fait sa couronne
avec ses rubans de soie, Calais avec ses dentelles. Les enfants de
Veules ont envoy une immense gerbe de toutes les roses du pays,
clbre par ses roses.

Les dlgations des colonies. Le char de l'Algrie porte une couronne
norme entourant une urne funraire, de laquelle s'chappent des
flammes rouges et vertes; sur les trois faces du char, les armes des
trois grandes villes de l'Algrie, Alger, Constantine, Oran. Des
arabes tiennent les cordons du char. Un arabe en turban marche devant,
portant un tendard.

Les proscrits de 1851. Une couronne porte sur un socle rouge. On
lit sur leur bannire: _Histoire d'un crime, Napolon le Petit, les
Chtiments_.

La Ligue des patriotes, avec un tendard portant en
guise d'inscription: 1870-18 ... Une nombreuse dlgation
d'alsaciens-lorrains, trs mus, trs mouvants. Le drapeau de
Thionville 1792, qui a figur  la fte du 27 fvrier 1881.

Cent sept socits de tir et de gymnastique dfilent au son des
clairons et des tambours. Leurs couleurs varies sont de l'effet le
plus pittoresque.

Les dlgations des coles. Les lves de l'cole polytechnique
ouvrent la marche; viennent ensuite l'cole normale suprieure,
l'cole centrale, les tudiants. Les tudiantes polonaises portent une
couronne d'immortelles.

Les six Facults sont reprsentes par des porteurs de palmes vertes.
Les couronnes des institutrices et de la Socit pour l'instruction
lmentaire, dont Victor Hugo tait le prsident d'honneur, sont
portes par des jeunes filles.

On admire le bouquet monumental des jardiniers, la couronne en
camlias blancs des tudiants hellnes, dont le ruban azur porte: A
l'auteur des _Orientales_; les couronnes de la rpublique d'Hati,
de la colonie italienne; la couronne des Monuments historiques;
la couronne des diteurs Hetzel et Quantin et celle de l'dition
nationale; la couronne des belges, avec cette inscription: A Victor
Hugo, les Belges protestant contre l'arrt royal de 1871; la
couronne blanche de la Franche-Comt, porte par quatre enfants; une
couronne de roses blanches, avec cette inscription: Les femmes et les
mres de France  Victor Hugo.

Il faut clore ce dnombrement homrique. On a calcul que Paris et la
France avaient dpens, ce jour-l, un, million en fleurs.

Le dfil des corporations venait  la fin, innombrable. L'arme de
Paris et un escadron de garde rpublicaine fermaient le cortge.

Il tait quatre heures quand cette troupe a dfil devant le
catafalque. Le corbillard tait arriv depuis deux heures au Panthon.


Le dfil

Paris s'est vers tout entier sur le parcours du cortge. Le reste
de la grande ville est un dsert. De rares passants dans les rues
silencieuses; pas de voitures; les boutiques fermes; sur la devanture
de la plupart, un criteau porte: Ferm pour deuil national.

De l'toile, c'tait un prodigieux panorama de contempler, tout le
long de l'avenue, cet norme cortge, tout bigarr de couleurs vives
par les fleurs et les dorures, tout tincelant des reflets dont le
soleil pique l'acier des armes.

De chaque ct de l'avenue se presse le flot du peuple, maintenu
par la ligne et les escouades des gardiens de la paix. C'est un
fourmillement de ttes. Au-dessus s'tagent d'autres groupes, juchs
sur des pliants, sur les degrs des chelles, sur des estrades faites
 la hte, le long des colonnes des rverbres, aux saillies des
fontaines Wallace, sur les branches des arbres de l'avenue, formant
partout de vritables grappes humaines. Toutes les fentres de chaque
ct de l'avenue sont garnies de spectateurs; les toits, les chemines
mmes en sont bonds. C'est un tableau vertigineux.

L'affluence est plus considrable au dbouch des rues. La rue Balzac
est une avalanche vivante. Les voitures, les tapissires ont t
arrtes, rquisitionnes, envahies.

Dtail curieux: les agents qui maintiennent la foule sont espacs de
vingt en vingt mtres; quoique compacte et presse, la masse ne tente
sur aucun point de dpasser la ligne qui lui est assigne.

Une maison en rparation, en face de la rue de La Botie, a t prise
d'assaut. Les chafaudages sont couverts de gens en veston et en
blouse. Rue Marbeuf, la foule s'tend sur une largeur de plus de vingt
mtres.

Au rond-point des Champs lyses, toutes les avenues qui y dbouchent
sont littralement obstrues; les balcons des cafs et des restaurants
sont combles; il n'est pas jusqu'aux vasques des squares qui ne soient
occupes. La toiture du Cirque et celle du Diorama sont diapres de
groupes humains mergeant du feuillage vert des arbres.

Un incident mouvant se produit au moment o le corbillard passe
devant le Palais de l'Industrie. Sur la place, se dresse le groupe de
l'_Immortalit_, tout enguirland de fleurs et de feuillages, et au
pied duquel trois couronnes d'immortelles, cravates de crpe, ont
t dposes; autour du monument, des cuirassiers forment la
garde d'honneur. Le corbillard s'arrte une minute. La figure de
l'Immortalit semble tendre sa palme au pote; les clairons sonnent
aux champs; une grande rumeur court parmi la foule qui, respectueuse,
se dcouvre.

Sur la place de la Concorde, deux pelotons de dragons, sabre au clair,
mousquet au dos, forment la haie. Le tableau ici est indescriptible.
Les statues des villes sont voiles bien moins par les crpes dont
on les a couvertes que par les groupes des spectateurs qui s'y sont
hisss. Les bassins pleins d'eau sont mmes envahis.

Au pont de la Concorde, cent cinquante pigeons sont mis en libert
et s'envolent  tire-d'aile au-dessus du cortge; gracieuse ide
de Lopold Hugo, le neveu du pote, en souvenir de l'affection que
portait le matre aux pigeons messagers, depuis le sige de Paris.

Les abords du Palais lgislatif et le boulevard Saint-Germain
continuent les entassements humains jusque sur les toits, sur les
chemines. Tous les difices publics et le plus grand nombre des
maisons sont pavoiss de dcorations funbres, de drapeaux mis en
berne ou cravats d'un crpe.

Devant l'glise Saint-Germain-des-Prs jusqu'au boulevard
Saint-Michel, l'affluence est telle qu'elle a dbord sur la chausse.
Avant l'arrive du cortge, la garde rpublicaine  cheval refoule
lentement cette masse devant elle.

Elle est tumultueuse, cette foule; elle applaudit au passage les
groupes, les journaux, les personnalits qui lui sont sympathiques: le
gnral Saussier, l'cole polytechnique, les bataillons scolaires, les
tudiants, les proscrits, les alsaciens-lorrains.... Mais, quand le
corbillard passe, tout se tait, les fronts se dcouvrent, il se fait
un religieux silence, que rompt seulement le cri incrdule  la mort:
Vive Victor Hugo!

A deux heures moins vingt minutes, la tte du cortge arrive devant
le Panthon tendu de noir. La troupe s'est range sur la droite du
monument; les bataillons scolaires et les dputations des coles
gardent la gauche.

Les corps constitus ont pris place sur les degrs.


Au Panthon.

A deux heures, le corbillard arrive  la grille du Panthon.

Le cercueil est descendu et dpos au pied d'un grand catafalque
dress sous le porche.

L, de nouveaux orateurs prennent la parole. Ceux de l'Arc de Triomphe
avaient embrass dans leur ensemble l'oeuvre et l'action du pote.
Ceux du Panthon le prennent sous chacun de ses aspects et dtaillent,
pour ainsi dire, sa gloire.

Le snateur Oudet parle au nom de Besanon,  qui nulle autre ville
ne peut disputer l'honneur d'avoir vu natre notre Homre; Henri de
Bornier, au nom des auteurs dramatiques, s'meut des grands drames,
_Hernani, Ruy Blas, les Burgraves_; Jules Claretie, pour les gens de
lettres, numre les combats et les victoires du grand lutteur pour
la libert de la forme et de la pense; Leconte de l'Isle, voix
autorise, salue au nom des potes le plus grand des potes, celui
dont la voix sublime ne se taira plus parmi les hommes.

Louis Ulbach, au nom de l'Association littraire internationale, dit
ce qu'est,  l'tranger, Victor Hugo, l'crivain franais le plus
admir hors de France; Philippe Jourde, pour la presse parisienne,
revendique en Victor Hugo le journaliste, le rdacteur du
_Conservateur littraire_, le conducteur de _l'vnement_ et du
_Rappel_; Madier de Montjau, au nom des proscrits de 1851, rappelle en
paroles mues comment Victor Hugo fut la consolation et la lumire de
ses compagnons d'exil; le statuaire Guillaume, au nom des artistes
franais, glorifie, dans le pote des _Orientales_, l'artiste le plus
grand du sicle, le matre souverain de l'ide et de la forme. M.
Delcambre, au nom de l'Association des tudiants de Paris, dit comment
Victor Hugo a t pour tous les jeunes gens, l'initiateur et le bon
guide. Got, le grand comdien, remercie Victor Hugo, au nom de
son thtre, des grands drames dont il a honor et enrichi la
Comdie-Franaise.

C'est le tour des trangers. M. Tullo Massaroni et M. Raqueni viennent
associer au deuil de la France le deuil de l'Italie; M. Boland, au nom
du peuple de Guernesey, vient dire quelle trace lumineuse et douce
laissera dans l'le la grande mmoire de l'exil; M. Lemat, un des
dfenseurs de Charlestown, apporte le tmoignage de la douloureuse
motion ressentie d'un bout  l'autre des tats-Unis  la nouvelle de
la mort de Victor Hugo, l'homme considrable dont la perte a rempli
d'unanimes regrets l'me du monde civilis. La race noire, dans la
personne de M. douard, reprsentant de la Rpublique d'Hati, salue
Victor Hugo et la grande nation franaise, et jette ce cri: Jamais
Athnes et Rome n'ont t le thtre d'une si imposante solennit!
Paris dpasse aujourd'hui Rome et Athnes!

Pendant tous ces discours, l'immense cortge n'a pas cess de se
drouler devant le Panthon.

Chaque groupe, en passant, laisse sur les marches sa couronne ou
son trophe de fleurs. Les degrs du vaste difice en sont bientt
couverts du haut en bas, et jusque sur les faces latrales.

Paris viendra en plerinage, pendant bien des jours suivants,
s'merveiller devant cet amoncellement de fleurs.

Il est six heures et demie quand le dernier groupe a pass.

Le corps de Victor Hugo accompagn par la famille et les amis les plus
proches, est alors descendu dans les cryptes du Panthon.


Telle fut la splendeur de cette journe, qui restera comme l'une des
plus belles et des plus pures de notre histoire de France.

Cette journe parisienne, crit le soir mme Albert Wolff, apparatra
 la postrit comme une lgende invraisemblable. Si loin qu'on
retourne dans le pass, elle n'a pas de prcdent, et qui sait si
jamais elle trouvera un pendant? On peut dire que le peuple franais
tout entier a conduit aujourd'hui Victor Hugo  sa dernire demeure.
La manifestation est d'une telle grandeur que notre fiert chasse la
mlancolie et que le deuil prend les proportions d'une apothose. Il
meurt  peine un homme par sicle qui puisse runir autour de son
cercueil, dans un mme sentiment de respect pour son gnie, deux
millions d'hommes rsumant dans leur ensemble, par la pense ou le
travail, le gnie d'une nation.

Cette journe n'est pas triste, elle est radieuse! A travers le
deuil des parents et des innombrables amis, elle rpand un sourire
de satisfaction sur la grande ville qui a pu faire  Victor Hugo des
funrailles dignes de son nom.




NOTES DE DEPUIS L'EXIL

1876-1885


NOTE I.

LE CERCLE DES COLES.

Un cercle des coles est en voie de formation. Le comit
d'organisation adresse  Victor Hugo la lettre suivante:

Illustre Matre,

Un grand nombre d'tudiants rpublicains et anticlricaux ont
rsolu de fonder un cercle des coles, dans le but de s'entr'aider
fraternellement pendant le cours de leurs tudes.

Ils croient faire en cela une oeuvre utile et gnreuse.

Dans l'application de cette ide si minemment rpublicaine, et
surtout toute de fraternit, ils ont voulu s'assurer un concours:
celui du pote qui, dans les pages palpitantes des _Misrables_, a si
magnifiquement personnifi la jeunesse des coles.

Ils sont donc venus  lui.

En se plaant sous le haut patronage de son nom, ils veulent bien
prciser les sentiments qui les animent et faire en quelque sorte,
une dclaration de principes. Qui dit Victor Hugo, dit Justice,
rpublique, libre pense.

Matre, vous entendrez notre appel!

Notre oeuvre est en bonne voie; un mot de vous et le succs nous est
assur.

Nous vous prions d'agrer, cher et illustr Matre, l'hommage
respectueux de notre profonde admiration.

Ont sign: L. DEMAY, A. DUT, H. GALICHEL, P. HELLET, TOUTS.

Victor Hugo a rpondu:

Paris, 26 fvrier 1877.

Mes jeunes et chers concitoyens,

Je vous approuve.

Votre fondation est excellente. La fraternit dans la jeunesse, c'est
une force  la fois grande et douce. Cette force, vous l'aurez.

Toute la clart del conscience est dans votre gnreux ge.

Vous serez la coalition des coeurs droits et des esprits vaillants,
contre le despotisme et le mensonge, pour la libert et la lumire.

Vous continuerez et vous achverez la grande oeuvre de nos pres: la
dlivrance humaine.

Courage!

Soyez les serviteurs du droit et les esclaves du devoir.

Votre ami,

VICTOR HUGO.


NOTE II.

LE DROIT DE LA FEMME.

Victor Hugo crit  M. Lon Richer,  l'occasion de son livre, _la
Femme libre_.

5 aot 1877.

Mon cher confrre,

J'ai enfin, malgr les proccupations et les travaux de nos heures
troubles, pu lire votre livre excellent. Vous avez fait oeuvre de
talent et de courage.

Il faut du courage, en effet, cela est triste  dire, pour tre juste,
hlas! envers le faible. L'tre faible, c'est la femme. Notre socit
mal quilibre semble vouloir lui retirer tout ce que la nature lui
a donn. Dans nos codes, il y a une chose  refaire, c'est ce que
j'appelle la loi de la femme.

L'homme a sa loi; il se l'est faite  lui-mme; la femme n'a pas
d'autre loi que la loi de l'homme. La femme est civilement mineure et
moralement esclave. Son ducation est frappe de ce double caractre
d'infriorit. De l tant de souffrances, dont l'homme a sa part; ce
qui est juste.

Une rforme est ncessaire. Elle se fera au profit de la civilisation,
de la vrit et de la lumire. Les livres srieux et forts comme le
vtre y aideront puissamment; je vous remercie de vos nobles travaux,
en ma qualit de philosophe, et je vous serre la main, mon cher
confrre.

VICTOR HUGO.


NOTE III.

MEETING POUR LA PAIX.

Un meeting pour la paix est tenu  Paris, sur l'initiative de
l'Association anglaise pour la paix.

M. Tolain, prsident, lit cette lettre, que Victor Hugo adresse de
Guernesey au meeting:

Guernesey, 20 aot 1878.

Mes chers compatriotes d'Europe,

Je ne puis en ce moment,  mon grand regret, aller vous prsider.
Je demande ce que vous demandez. Je veux ce que vous voulez. Notre
alliance est le commencement de l'unit.

Hors de nous, les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de
ce qu'ils tchent de faire ne russira contre votre dcision, contre
votre libert, contre votre souverainet. Regardez-les faire sans
inquitude, toujours avec douceur, quelquefois avec un sourire. Le
suprme avenir est en vous.

Tout ce qu'on fait, mme contre vous, vous servira. Continuez de
marcher, de travailler et de penser. Vous tes un seul peuple,
l'Europe, et vous voulez une seule chose, la Paix.

Votre ami,

VICTOR HUGO.


NOTE IV.

UN JOURNAL POUR LE PEUPLE.

Victor Hugo adresse la lettre suivante aux rdacteurs du journal _le
Petit Nord_, qui se publie  Lille:

Paris, 29 novembre 1878.

Messieurs,

Je vous vois avec joie entrer dans la grande cause, comme des
combattants de tous les jours.

Vous avez le talent, vous aurez le succs.

Servir le pauvre, aider le faible, renseigner le citoyen, affermir la
Rpublique, en un mot, agrandir la France, dj si grande, tel sera
votre but; d'avance j'applaudis.

Donnez au peuple tout l'appui paternel qu'il rclame et qu'il mrite;
traitez-le doucement, car il est souffrant, et grandement, car il est
souverain.

_Suaviter et granditer_, cette vieille loi des anciennes rpubliques
est toute neuve pour les jeunes dmocraties.

Je vous envoie tous mes voeux de succs.

VICTOR HUGO.


NOTE V.

LA VILLE DE SAINT-QUENTIN.

La lettre qui suit est adresse par Victor Hugo au Cercle rpublicain
de Saint-Quentin:

Paris, le 17 janvier 1880.

Chers citoyens de Saint Quentin,

M. Anatole de La Forge va vous revoir; il va constater une fois de
plus la profonde adoption qui le lie  votre cit. Votre cit, dans
une occasion suprme, a trouv en lui, dans l'crivain et dans le
prfet, les deux hommes ncessaires aux temps srieux o nous vivons:
l'homme loquent et l'homme vaillant.

Votre nom et le sien sont lis ensemble, et glorieusement, aux jours
terribles de l'invasion vandale.

Il va vous parler de moi. Je ne puis l'en empcher; d'ailleurs,
j'appartiens  tous, et le peu que je vaux vient de l. Qu'il
accomplisse donc sa pense; mais, quelle que soit la puissance de
sa parole, jamais il ne vous dira assez combien j'honore en vous le
double sentiment qui fait de votre cit une ville charmante parmi les
villes littraires, et une ville hroque parmi les villes patriotes.

Je presse vos mains cordiales,

VICTOR HUGO.


NOTE VI.

CONTRE L'EXTRADITION D'HARTMANN.

Le gouvernement russe rclamait du gouvernement franais l'extradition
du nihiliste Hartmann.

Victor Hugo intervient:

AU GOUVERNEMENT FRANAIS

Vous tes un gouvernement loyal. Vous ne pouvez pas livrer cet homme.

La loi est entre vous et lui.

Et, au-dessus de la loi, il y a le droit.

Le despotisme et le nihilisme sont les deux aspects monstrueux du mme
fait, qui est un fait politique. Les Lois d'extradition s'arrtent
devant les faits politiques. Ces lois, toutes les nations les
observent; la France les observera.

Vous ne livrerez pas cet homme.

27 fvrier 1880.


NOTE VII.

LE CENTENAIRE DE CAMONS.

A l'occasion du centenaire de Camons, Victor Hugo, sollicit par la
comit des ftes d'apporter son tmoignage au pote portugais, rpond
ce qui suit:

Paris, le 2 juin 1880

Camons est le pote du Portugal. Camons est la plus haute expression
de ce peuple extraordinaire qui,  peine compt sur le globe, a su
se faire compter dans l'histoire, qui a su saisir la terre comme
l'Espagne et la mer comme l'Angleterre, qui n'a recul devant aucune
aventure et flchi devant aucun obstacle, et qui, parti de peu, a su
faire la conqute de tout.

Nous saluons Camons.

VICTOR HUGO.


NOTE VIII.

LA TOUR DE VERTBOIS.

Un architecte de la Ville veut dmolir la tour du Vertbois,  Paris.

M. Romain-Boulenger appelle au secours de l'difice menac l'auteur de
_Guerre aux dmolisseurs_, qui lui rpond:

5 octobre 1880.

Dmolir la tour? Non. Dmolir l'architecte? Oui. Cet homme doit
tre immdiatement chang. Il ne comprend rien  l'histoire et, par
consquent, rien  l'architecture.

Sur pied la tour!  terre l'architecte! Telle est ma rponse  votre
question, monsieur.

La tour Saint-Jacques de Nicolas Flamel a, elle aussi, t condamne.
Arago me l'a signale. Je l'ai sauve. Me le reproche-t-on
aujourd'hui?

Je suis en proie  des travaux qui dpassent mes forces et auxquels
je ne puis rien ajouter. Mais vous, monsieur, faites, continuez; vous
avez prouv votre comptence par votre excellent travail sur les
_Muses_, qui est un vrai livre.

Prenez cette base: tous les vieux vestiges de Paris doivent tre
conservs dsormais.

Paris est la ville de l'avenir. Pourquoi? Parce qu'il est la ville du
pass.

VICTOR HUGO.


NOTE IX.

LES MORTS DE MENTANA.

Milan donne de grandes ftes pour recevoir Garibaldi et pour inaugurer
le monument consacr aux tombes de Mentana.

Le Comit convie  ces ftes Victor Hugo, qui rpond:

Paris, 29 octobre 1880.

Mes chers et vaillants amis,

Je vous remercie. Votre gnreux appel me va au coeur. Je ne puis
quitter Paris en ce moment, mais je serai moralement  Milan, et mon
me s'unit aux vtres.

Nous sommes tous, France, Italie, Espagne, la mme famille. Les
enfants de ces nobles pays sont frres; ils ont la mme mre:
l'antique Rpublique romaine.

Je serre vos mains cordiales,

VICTOR HUGO.


NOTE X.

LES ARNES DE LUTCE.

Il y a doute et dbat sur la conservation des Arnes de Lutce Victor
Hugo invoqu crit au conseil municipal de Paris:

Monsieur le Prsident du conseil municipal,

Il n'est pas possible que Paris, la ville de l'avenir, renonce 
la preuve vivante qu'elle a t la ville du pass. Le pass amne
l'avenir.

Les Arnes sont l'antique marque de la grande ville. Elles sont un
monument unique. Le conseil municipal qui les dtruirait se dtruirait
en quelque sorte lui-mme.

Conservez les Arnes de Lutce. Conservez-les  tout prix. Vous ferez
une action utile, et, ce qui vaut mieux, vous donnerez un grand
exemple.

VICTOR HUGO.

27 juillet 1883.


NOTE XI.

DEMANDE EN GRACE POUR O'DONNELL.

L'irlandais O'Donnell est condamn pour avoir frapp un tratre et
s'tre fait justicier par patriotisme.

Victor Hugo demande sa grce  la reine d'Angleterre.

Paris, 14 dcembre 1883.

La reine d'Angleterre a montr plus d'une fois la grandeur de son
coeur. La reine d'Angleterre fera grce de la vie au condamn
O'Donnell, et acceptera le remerciement unanime et profond du monde
civilis.

VICTOR HUGO.

L'appel n'a pas t entendu, O'Donnell a t excut.


NOTE XII.

LE MONT SAINT-MICHEL.

Le mont Saint-Michel, s'il n'est consolid et restaur, est menac de
ruine et par le temps et par l'ocan.

Victor Hugo proteste:

Le mont Saint-Michel est pour la France ce que la grande pyramide est
pour l'Egypte.

Il faut le prserver de toute mutilation.

Il faut que le mont Saint-Michel reste une le.

Il faut conserver  tout prix cette double oeuvre de la nature et de
l'art.

VICTOR HUGO.

14 janvier 1884.


NOTE XIII.

L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE AU BRSIL.

Dans un banquet prsid par Victor Schoelcher, on fte l'abolition de
l'esclavage dans une province brsilienne, Victor Hugo crit:

Une province du Brsil vient de dclarer l'esclavage aboli.

C'est l une grande nouvelle.

L'esclavage, c'est l'homme remplac dans l'homme par la bte; ce qui
peut rester d'intelligence humaine dans cette vie animale de l'homme
appartient au matre, selon sa volont et son caprice. De l des
circonstances horribles.

Le Brsil a port  l'esclavage un coup dcisif. Le Brsil a un
empereur; cet empereur est plus qu'un empereur, il est un homme. Nous
le flicitons et nous l'honorons. Avant la fin du sicle l'esclavage
aura disparu de la terre.

VICTOR HUGO.

25 mars 1884.


NOTE XIV.

ANNIVERSAIRE DE LA DELIVRANCE DE LA GRCE.

A l'occasion d'un banquet donn pour clbrer le soixante-troisime
anniversaire de la dlivrance de la Grce, Victor Hugo crit:

5 avril 1884.

Je serai par le coeur avec vous. Personne ne peut manquer  la
clbration de la dlivrance des Grecs. Il y a des titres sacrs.

J'ai autrefois, dans les jours de combat, fait ce vers dont le
souvenir me revient au jour de la victoire:

    L'Italie est la mre et la Grce est l'aeule.

VICTOR HUGO.


NOTE XV.

INAUGURATION DE LA STATUE DE GEORGE SAND.

Le 10 aot 1884, la statue de George Sand est inaugure  La Chtre.

Paul Meurice lit,  la crmonie de l'inauguration, cette lettre de
Victor Hugo:

Il y a quelque vingt-cinq ans, la grande et illustre femme que nous
clbrons aujourd'hui fut un moment l'objet des attaques les plus
vives et les plus immrites. J'eus alors l'occasion d'crire  notre
ami commun Jules Hetzel une lettre, qu'il fit reproduire dans un
journal du temps, et o je lui disais:

Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d'avoir
glorifi George Sand, cette belle renomme, cet minent esprit, ce
noble et illustre crivain.

George Sand est un coeur lumineux, une belle me, un gnreux
combattant du progrs, une flamme dans notre temps. C'est un bien plus
vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus
ou moins fameux du quart d'heure que nous traversons. Et voil ce
penseur, ce pote, cette femme, en proie  je ne sais quelle aveugle
raction. Quant  moi, je n'ai jamais plus senti le besoin d'honorer
George Sand qu' cette heure o on l'insulte.

J'crivais cela en 1859. Ce que je disais  l'heure o on insultait
George Sand, il m'a sembl que je n'avais qu' le rpter  l'heure o
on la glorifie.

VICTOR HUGO.


NOTE XVI.

FTE DU 27 FVRIER 1881

LA MATINE DU TROCADRO

Dans la grande journe du 27 fvrier 1881,  ct de la fte
populaire, la fte littraire se poursuivait au Trocadro.

Ds six heures du matin la place est envahie par une foule norme
masse autour du bassin et devant la faade du palais. Toutes les
avenues voisines sont en fte. Maisons pavoises et dcores de
drapeaux, de fleurs et d'emblmes. On achte de petites mdailles
frappes  l'effigie du pote et chacun en orne sa boutonnire.

A une heure, les portes du palais sont ouvertes. On s'y prcipite,
et le vaste difice est bientt rempli.  deux heures, la salle est
comble. On n'et pas trouv un coin inoccup.

Le coup d'oeil offert par la salle est splendide. Sur l'estrade,
dcore de trophes aux armes de la Rpublique, autour du buste
couronn de Victor Hugo, ont pris place les membres d'honneur du
comit, les reprsentants de la presse, les dlgus de la province et
de l'tranger.

Louis Blanc prside. A ct de lui, M. Salmon, ancien prsident de la
Rpublique espagnole.

Louis Blanc se lve, salu par de trs vifs applaudissements, et
prononce l'allocution suivante:

Il a t donn  peu de grands hommes d'entrer vivants dans leur
immortalit. Voltaire a eu ce bonheur dans le dix-huitime sicle,
Victor Hugo dans le dix neuvime, et tous les deux l'ont bien mrit;
l'un pour avoir dshonor  jamais l'intolrance religieuse; l'autre
pour avoir, avec un clat incomparable, servi l'humanit.

Les membres du comit d'organisation ont compris ce que doit tre
le caractre de cette fte, lorsqu'ils ont appel  y concourir des
hommes appartenant  des opinions diverses. Que la pratique de la vie
publique donne naissance  des divisions profondes, il ne faut ni s'en
tonner ni s'en plaindre; la justice et la vrit ont plus  y gagner
qu' y perdre. Mais c'est la puissance du gnie employ au bien, de
runir dans un mme sentiment d'admiration reconnaissante les hommes
qui, sous d'autres rapports, auraient le plus de peine  s'accorder,
et rien n'est plus propre  mettre en relief cette puissance que des
solennits semblables  celle d'aujourd'hui.

L'ide d'union est, en effet, insparable de toute grande fte.

C'est cette ide qu'exprimaient dans la Grce antique les ftes de
Minerve, de Crs, de Bacchus, et ces jeux clbres dont les Grecs
firent le signal de la _trve olympique_, et qui taient considrs
comme un lien presque aussi fort que la race et le langage.

C'est cette ide d'union qui rendit si touchante la plus mmorable
des ftes de la Rvolution franaise: la Fdration. Assez de jours
dans l'anne sont donns  ce qui spare les hommes; il est bon qu'on
donne quelques heures  ce qui les rapproche. Et quelle plus belle
occasion pour cela que la fte de celui qui est, en mme temps qu'un
pote sans gal, le plus loquent aptre de la fraternit humaine!
Car, si grand que soit le gnie de Victor Hugo, il y a quelque chose
de plus grand encore que son gnie, c'est l'emploi qu'il en a fait, et
l'unit de sa vie est dans l'ascension continuelle de son esprit vers
la lumire.

M. Coquelin dit alors, ces belles strophes de Thodore de Banville:

    Pre! doux au malheur, au deuil,  la souffrance!
    A l'ombre du laurier dans la lutte conquis,
    Viens sentir sur tes mains le baiser de la France,
    Heureuse de fter le jour o tu naquis!

    Victor Hugo! la voix de la Lyre touffe
    Se rveilla par toi, plaignant les maux soufferts,
    Et tu connus, ainsi que ton aeul Orphe,
    L'pre exil, et ton chant ravit les noirs enfers.

    Mais tu vis  prsent dans la sereine gloire,
    Calme, heureux, contempl par le ciel souriant,
    Ainsi qu'Homre assis sur son trne d'ivoire,
    Rayonnant et les yeux tourns vers l'orient.

    Et tu vois  tes pieds la fille de Pindare,
    L'Ode qui vole et plane au fond des firmaments,
    L'pope et l'clair de son glaive barbare,
    Et la Satire, aux yeux pleins de fiers chtiments;

    Et le Drame, charmeur de la foule pensive,
    Qui, du peuple agitant et contenant les flots,
    Sur tous les parias rpand, comme une eau vive,
    Sa plainte gmissante et ses amers sanglots.

    Mais,  consolateur de tous les misrables!
    Tu dtournes les yeux du crime chti,
    Pour ne plus voir que l'Ange aux larmes adorables
    Qu'au ciel et sur la terre on nomme: la Piti!

    O Pre! s'envolant sur le divin Pgase
    A travers l'infini sublime et radieux,
    Ce gnie effrayant, ta Pense en extase,
    A tout vu, le pass, les mystres, les Dieux;

    Elle a vu le charnier funbre de l'Histoire,
    Les sages poursuivant le but essentiel,
    Et les dmons forgeant dans leur caverne noire,
    Les brasiers de l'aurore et les saphirs du ciel;

    Elle a vu les combats, les horreurs, les dsastres,
    Les exils pleurant les paradis perdus,
    Et les fouets acharns sur le troupeau des astres;
    Et, lorsqu'elle revient des gouffres perdus,

    Lorsque nous lui disons: Parle. Que faut-il faire?
    Enseigne-nous le vrai chemin. D'o vient le jour?
    Pour nous sauver, faut-il qu'on lutte ou qu'on diffre?
    Elle rpond: Le mot du problme est Amour!

    Aimez-vous! Ces deux mots qui changrent le monde
    Et vainquirent le Mal et ses rbellions,
    Comme autrefois, redits avec ta voix profonde,
    meuvent les rochers et domptent les lions.

    Oh! parle! que ton chant merveilleux retentisse!
    Dis-nous en tes rcits, pleins de charmants effrois,
    Comment quelque Roland arm pour la justice
    Pour sauver un enfant gorge un tas de rois!

    O matre bien-aim, qui sans cesse t'lves,
    La France acclame en toi le plus grand de ses fils!
    Elle bnit ton front plein d'espoir et de rves!
    Et tes cheveux pareils  la neige des lys!

    Ton oeuvre, dont le Temps a soulev les voiles,
    S'est droule ainsi que de riches colliers,
    Comme, aprs des milliers et des milliers d'toiles,
    Des toiles au ciel s'allument par milliers.

    Oh! parle! ravis-nous, pote! chante encore,
    Effaant nos malheurs, nos deuils, l'antique affront;
    Et donne-nous l'immense orgueil de voir clore
    Les chefs-d'oeuvre futurs qui germent sous ton front!

Mmes Croizette, Bartet, Barretta, Dudlay, MM. Mounet-Sully,
Lafontaine, Worms, Maubant, Porel, Albert Lambert, lisent des vers
de Victor Hugo. M. Faure chante le _Crucifix_. Et ce sont des
acclamations et des rappels sans fin.

Dans la soire, la louange du pote a retenti sur toutes les grandes
scnes de Paris: posie d'Ernest d'Hervilly  l'Odon, d'mile Blmont
 la Gat, de Gustave Rivet au Chtelet, de Bertrand Millanvoye au
thtre des Nations.

A la maison de Victor Hugo, ce sont des vers d'Armand Silvestre et
d'Henri de Bornier qui arrivent, avec les adresses de toutes les
villes de la France, de l'Europe et du Nouveau-Monde.


NOTE XVII.

PROCS-VERBAUX DES SANCES

DU SNAT, DE LA CHAMBRE ET DD CONSEIL MUNICIPAL.


SNAT

_Sance du_ 22 _mai_ 1883.

PRSIDENCE DE M. LE ROYER


La nouvelle de la mort de Victor Hugo tait connue au Luxembourg un
peu avant l'ouverture de la sance.

M. le prsident se lve et dit:

Messieurs les snateurs, Victor Hugo n'est plus! (_Mouvement
prolong_.)

Celui qui, depuis soixante annes, provoquait l'admiration du monde et
le lgitim orgueil de la France, est entr dans l'immortalit. (_Trs
bien! trs bien_!)

Je ne vous retracerai pas sa vie; chacun de vous la connat; sa
gloire, elle n'appartient  aucun parti,  aucune opinion (_Vive
approbation sur tous les bancs_); elle est l'apanage et l'hritage de
tous. (_Nouvelle approbation_.)

Je n'ai qu' constater la profonde et douloureuse motion de tous et,
en mme temps, l'unanimit de nos regrets.

En signe de deuil, j'ai l'honneur de proposer au Snat de lever la
sance. (_Approbation unanime_.)

M. BRISSON, prsident du conseil, garde des sceaux, ministre de la
justice.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--La parole est  M. le prsident du conseil.

M. LE PRSIDENT DU CONSEIL.--Messieurs, le gouvernement s'associe aux
nobles paroles qui viennent d'tre prononces par M. le prsident du
Snat.

Comme il l'a dit, c'est la France entire qui est en deuil. Demain, le
gouvernement aura l'honneur de prsenter aux chambres un projet de
loi pour que des funrailles nationales soient faites  Victor Hugo.
(_Trs bien! trs bien_!)

La sance est immdiatement leve.

_Sance du 23 mai_.

M. HENRI BRISSON, prsident du conseil:

Messieurs, Victor Hugo n'est plus. Il tait entr vivant dans
l'immortalit. La mort elle-mme, qui grandit souvent les hommes, ne
pouvait plus rien pour sa gloire.

Son gnie domine notre sicle. La France, par lui, rayonnait sur le
monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie
et l'humanit, quiconque lit et pense dans l'univers entier.

Pour nous, Franais, depuis soixante-cinq ans, sa voix se mle  notre
vie morale intrieure et  notre existence nationale,  ce qu'elle eut
de plus doux ou de plus brillant, de plus poignant et de plus haut, 
l'histoire intime et  l'histoire publique de cette longue srie
de gnrations qu'il a charmes, consoles, embrases de piti
ou d'indignation, claires et chauffes de sa flamme.
(_Applaudissements_.) Quelle me en notre temps, ne lui a t
redevable et des plus nobles jouissances de l'art et des plus fortes
motions?

Notre dmocratie le pleure: il a chant toutes ses grandeurs, il
s'est attendri sur toutes ses misres. Les petits et les humbles
chrissaient et vnraient son nom; ils savaient que ce grand homme
les portait dans son coeur. (_Nouveaux applaudissements_.) C'est tout
un peuple qui conduira ses funrailles. (_Applaudissements_.)

Le gouvernement de la Rpublique a l'honneur de vous prsenter le
projet de loi suivant:

PROJET DE LOI

Le prsident de la Rpublique franaise,

Dcrte:

Le projet de loi dont la teneur suit sera prsent  la chambre des
dputs par le prsident du conseil, ministre de la justice, et par
les ministres de l'intrieur et des finances, qui sont chargs d'en
exposer les motifs et d'en soutenir la discussion.

Art. premier.--Des funrailles nationales seront faites  Victor Hugo.

Art. 2.--Un crdit de vingt mille francs est ouvert  cet effet au
budget du ministre de l'intrieur sur l'exercice 1885.

Fait  Paris, le 23 mai 1885.

                              _Le prsident de la Rpublique_,
                                 Sign: JULES GREVY.

    Par le prsident de la Rpublique:
    _Le prsident du conseil, ministre de la justice_,
    Sign: HENRI BRISSON.

                              _Le ministre de l'intrieur_,
                                 Sign: ALLAIN-TARG.

    _Le ministre des finances_,
    Sign: SADI CARNOT.

Le prsident du conseil demande l'urgence et la discussion immdiate.

La commission des finances se runit immdiatement.

Quelques instants aprs, elle revient, et M. Dauphin fait en son nom
le rapport suivant:

Messieurs, le gnie qui fut et qui restera la grande gloire du
dix-neuvime sicle vient, suivant la belle expression de M. le
prsident du conseil, d'entrer dans l'immortalit.

Le gouvernement vous propose de dcider que des funrailles nationales
seront faites  Victor Hugo aux frais l'tat.

Ce n'est qu'un faible tmoignage du double sentiment de douleur et de
fiert qui anime le pays.

Mais la France, plus puissante que ses reprsentants, rend  cette
heure, par un deuil public, un solennel hommage au pote inimitable,
au profond penseur, au grand patriote qu'elle a perdu. (_Vive
approbation_.)

Votre commission des finances vous propose  l'unanimit de voter
le projet de loi dont lecture a t donne par M. le prsident du
conseil.

Le projet est vot par 219 voix sur 220 votants.

M. DE FREYCINET, ministre des affaires trangres:

Je crois devoir donner lecture au Snat d'un tlgramme que j'ai reu
hier de notre ambassadeur  Rome  l'occasion de notre deuil national.

Rome, 22 mai 1885.

La mort de Victor Hugo a donn lieu,  la Chambre des dputs
d'Italie,  une imposante manifestation.

M. Crispi, aprs avoir fait l'loge du grand pote que la France a
perdu, a dit que la mort de Victor Hugo tait un deuil pour toutes
les nations civilises. (_Applaudissements_.) Il a demand que M. le
prsident de la Chambre voult bien associer la nation italienne au
deuil de la France.

M. Biancheri, prsident de la Chambre, a dit que le gnie de Victor
Hugo n'illustre pas seulement la France, mais honore aussi l'humanit,
et que la douleur de la France est commune  toutes les nations. Il a
ajout que ce ne serait pas le dernier titre de gloire de Victor Hugo
d'avoir t toujours le dfenseur de la libert et de l'indpendance
des peuples, et que l'Italie n'oubliera pas que, dans ses jours de
malheur, elle eut toujours en Victor Hugo un ami bienveillant et un
ardent dfenseur de la saintet de ses droits. (_Applaudissements_.)

Je crois tre l'interprte du Snat et du Parlement tout entier, en
dclarant que la France est profondment sensible  ces tmoignages
de sympathie de l'Italie et qu'elle l'en remercie solennellement.
(_Acclamations prolonges_.)


CHAMBRE DES DPUTS

_Sance du 23 mai_.

A l'ouverture de la sance, M. Charles Floquet, prsident de la
Chambre, se lve et dit:

Mes chers collgues, le monde vient de perdre un grand homme; la
France pleure un de ses meilleurs citoyens, un fils qui a enrichi
l'antique trsor de notre gloire nationale. (_Trs bien! trs bien_!)
Le dix-neuvime sicle n'entendra plus la voix de son contemporain,
de celui qui a t l'cho sonore de ses joies et de ses douleurs, le
tmoin passionn de ses grandeurs et de ses dsastres.

Le pote, celui qu'on appelait l'enfant sublime, avait charm jusqu'au
ravissement la jeunesse brillante de ce sicle. Aux heures sombres,
le penseur avait soutenu les consciences, relev les courages.
(_Applaudissements_.) Et, dans les dernires annes, le vieillard
auguste nous tait revenu, apportant au milieu de nos malheurs et de
nos luttes l'esprit de concorde et la tolrance de celui qui peut tout
comprendre et tout concilier, ayant tout souffert pour la Rpublique.
(_Vifs applaudissements_.)

Nous nous tions habitus  le croire immortel dans sa laborieuse et
indomptable vieillesse; dsormais il vivra dans l'ternelle admiration
de la postrit, dans le cercle lumineux des esprits souverains qui
imposent leur nom  leur ge. (_Applaudissements_.)

Victor Hugo n'a pas seulement cisel et fait resplendir notre langue
comme une merveille de l'art; il l'a forge comme une arme de combat,
comme un outil de propagande. (_Nouveaux et vifs applaudissements_.)

Cette arme, il l'a vaillamment tourne, pendant plus de soixante
annes, contre toutes les tyrannies de la force. (_Applaudissements_.)
Pendant plus de soixante annes, la propagande de ce hros de
l'humanit a t en faveur des faibles, des humbles, des dshrits,
pour la dfense du pauvre, de la femme, de l'enfant, pour le respect
inviolable de la vie, pour la misricorde envers ceux qui s'garent
et qu'il appelait  la lumire et au devoir. (_Applaudissements
rpts_.)

C'est pourquoi le nom de Victor Hugo doit tre proclam, non seulement
dans l'enceinte des acadmies o s'inscrit la renomme des artistes,
des potes, des philosophes, mais dans toutes les assembles o
s'labore la loi moderne,  laquelle l'illustre lu de Paris voulait
donner pour rgles suprieures les inspirations de son gnie
prodigieux fait de toute puissance et de toute bont. (_Double salve
d'applaudissements.--Acclamations prolonges_.)

Je vais donner la parole au gouvernement qui l'a demande et, aprs
que la Chambre aura statu sur les rsolutions qui lui seront
proposes, je pense que je rpondrai au voeu de toute la Chambre
en lui demandant de lever la sance en signe de deuil national.
(_Applaudissements_.)

Le prsident du conseil prsente, dans les mmes termes qu'au Snat,
la proposition de funrailles nationales.

Elle est vote par 415 voix contre 3.

M. Anatole de La Forge dpose alors la proposition qui suit:

Le Panthon est rendu  sa destination premire et lgale.

Le corps de Victor Hugo sera transport au Panthon.

Il demande l'urgence, qui est vote.

La discussion est remise  mardi.


CONSEIL MUNICIPAL DU PARIS

_Sance du 22 mai_.


La nouvelle de la mort de Victor Hugo est apporte au milieu de la
sance.

M. LE PRSIDENT.--Messieurs, j'apprends comme vous tous, le deuil que
frappe la patrie.

Victor Hugo est mort! Je vous propose de lever la sance.
(_Assentiment unanime_.)

M. PICHON.--Messieurs, je n'ajoute qu'un mot aux paroles que vous
venez d'entendre.

Je demande que le conseil municipal dcide qu'il se rendra en corps,
et immdiatement,  la demeure de Victor Hugo, pour exprimer  la
famille du plus grand de tous les potes les sentiments de sympathie
et de condolance profonde des reprsentants de la ville de Paris.
(_Trs bien! trs bien_!)

La proposition de M. Pichon est adopte.

M. DESCHAMPS.--J'ai l'honneur, au nom de plusieurs de mes amis et au
mien de dposer la proposition suivante:

Le conseil,

met le voeu:

Que le Panthon soit rendu  sa destination primitive et que le corps
de Victor Hugo y soit inhum. (_Assentiment sur un grand nombre de
bancs_.)

Sign: Deschamps, Cattiaux, Bou, Rousselle, Chassaing, Guichard,
Muzet, Voisin, Mesureur, Jacques, Maillard, Mayer, Cernesson,
Simoneau, Dujarrier, Braleret, Songeon, Delhomme, Hubbard, Navarre,
Marsoulan, Millerand, Dreyfus, Cur, Chantemps, Darlot, Monteil,
Strauss, Pichon.

Je demande l'urgence.

L'urgence, mise aux voix, est adopte.

La proposition de M. Deschamps est adopte.

M. MONTEIL.--J'ai l'honneur de dposer la proposition suivante, pour
laquelle je demande l'urgence:

Le conseil dlibre:

Article premier.--Le nom de Victor Hugo sera donn  la place d'Eylau
jusqu' l'Arc de Triomphe.

Art. 2.--Les plaques seront poses immdiatement. (_Approbation_.)

Sign: Monteil Deschamps, G. Hubbard, Strauss, Michelin.

L'urgence, mise aux voix, est adopte.

La proposition de M. Monteil est adopte.

M. SONGEON.--Messieurs, vous venez d'arrter que vous vous rendriez
immdiatement en corps auprs de la famille du grand citoyen qui vient
de disparatre. Je vous propose de dcider que tous, galement en
corps, vous assisterez aux obsques.

Cette proposition est adopte.

La sance est leve et le conseil municipal se rend en corps  la
maison mortuaire.


NOTE XVIII.

LES DCRETS SUR LE PATHON.


Le _Journal officiel_ du 28 mai 1885 publie le rapport suivant adress
au prsident de la Rpublique par les ministres de l'intrieur, de
l'instruction publique et des finances:

Monsieur le prsident,

Le Panthon, commenc sous le rgne de Louis XV et termin seulement
sous la Restauration, a subi, mme avant son achvement dfinitif, des
affectations diverses.

Par le dcret-loi des 4-10 avril 1791, l'Assemble nationale dcida
que le nouvel difice serait destin  recevoir les cendres des
grands hommes  dater de l'poque de la libert franaise; elle
dcerna immdiatement cet honneur  Mirabeau.

En 1806, le dcret du 20 fvrier dcida que l'glise Sainte-Genevive
serait affecte au culte et confia au chapitre de Notre-Dame, augment
 cet effet de six chapelains, le soin de desservir cette glise.
Il en remit la garde  un archiprtre choisi par les chanoines.
Il ordonnait la clbration de services solennels  certains
anniversaires, notamment  la date de la bataille d'Austerlitz.
Toutefois, ce dcret, qui ne devait entrer en vigueur qu'aprs
l'achvement complet de la construction, ne fut pas excut.

L'ordonnance du 12 dcembre 1821 rendit l'glise au culte public et la
mit  la disposition de l'archevque de Paris pour tre provisoirement
desservie par des prtres que ce prlat tait charg de dsigner. La
mme ordonnance portait qu'il serait ultrieurement statu sur le
service rgulier et perptuel qui devrait tre fait dans ladite glise
et sur la nature de ce service. Cependant aucune dcision n'intervint
 cet gard, et l'glise ne fut rige ni en cure ni en succursale de
la cure voisine. Elle n'avait donc encore reu aucun titre lgal lors
de la rvolution de 1830.

L'ordonnance du 26 aot 1830 statua en ces termes:

Louis-Philippe,

Vu la loi des 4-10 avril 1791;

Vu le dcret du 20 fvrier 1806 et l'ordonnance du 12 dcembre 1821;

Notre conseil entendu,

Considrant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la
France que les grands hommes qui ont bien mrit de la patrie, en
contribuant  sa gloire, reoivent aprs leur mort un tmoignage
clatant de l'estime et de la reconnaissance publiques;

Considrant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affect
le Panthon  une semblable destination doivent tre remises en
vigueur,

Dcrte:

Article premier.--Le Panthon sera rendu  sa destination
primitive et lgale; l'inscription: _Aux grands hommes, la Patrie
reconnaissante_, sera rtablie sur le fronton. Les restes des grands
hommes qui ont bien mrit de la patrie y seront dposs.

Art. 2.--Il sera pris des mesures pour dterminer  quelles
conditions et dans quelles formes ce tmoignage de la reconnaissance
nationale sera dcern au nom de la patrie.

Une commission sera immdiatement charge de prparer un projet de
loi  cet effet.

Art. 3.--Le dcret du 20 fvrier 1806 et l'ordonnance du 12 dcembre
1821 sont rapports.

Ainsi, l'ordonnance qui prcde faisait du Panthon un lieu de
spulture non confessionnel, comme l'avait voulu l'Assemble
nationale. L'difice tait lacis.

Au lendemain du coup d'tat, le dcret du 6 dcembre 1851 vint encore
une fois rendre au culte l'ancienne glise.

Ce dcret porte:

L'ancienne glise de Sainte-Genevive est rendue au culte,
conformment  l'intention de son fondateur, sous l'invocation de
sainte Genevive, patronne de Paris.

Il sera pris ultrieurement des mesures pour rgler l'exercice
permanent du culte catholique dans cette glise.

Un dcret du 22 mars 1852 remit en vigueur les dispositions de
celui de 1806 et reconstitua la communaut des chapelains de
Sainte-Genevive recrute au concours avec traitement allou par
l'tat.

A la suite de la loi de finances du 29 juillet 1831, qui supprima
cette allocation, le chapitre a cess de se complter lors des
vacances et ne contient plus que trois membres, lesquels ne reoivent
aucun traitement de l'tat.

En rsum, le Panthon n'est, comme la basilique de Saint-Denis, ni un
difice diocsain, ni un difice paroissial. Il ne rentre pas dans
la catgorie de ceux qui, aux termes de l'article 75 de la loi du 18
germinal an X, ont d tre mis  la disposition des vques  raison
d'un difice par cure et par succursale. Le culte ne s'y clbre
pas d'une manire rgulire et lgale. Ce n'est la paroisse d'aucun
citoyen franais. Il n'a aucune existence comme circonscription
ecclsiastique.

Comme monument, il appartient incontestablement au domaine de l'tat
et, ds lors, il rentre dans vos attributions, monsieur le prsident,
conformment aux dispositions de l'arrt des consuls du 13 messidor
an X et  l'ordonnance du 14 juin 1833, d'affecter cet difice  un
nouveau service public.

Il nous a paru que le moment tait venu de donner satisfaction au voeu
dj formul par le Parlement en 1881 et de restituer au Panthon sa
destination premire. Si ces vues sont agres par vous, monsieur le
prsident, nous avons l'honneur de vous prier de vouloir bien revtir
de votre signature le dcret ci-joint.

Nous vous prions d'agrer, monsieur le prsident, l'hommage de notre
profond respect.

    Le ministre de l'instruction publique,
    des beaux-arts et des cultes,
    REN GOBLET.

    Le ministre de l'intrieur,
    H. ALLAIN-TARG.

    Le ministre des finances,
    SADI CARNOT.

A la suite de ce rapport, le _Journal officiel_ publie le dcret
suivant, rendu sur les conclusions conformes des ministres:

Le prsident de la Rpublique franaise,

Sur le rapport des ministres de l'instruction publique, des beaux-arts
et des cultes, de l'intrieur et des finances,

Vu la loi des 4-10 avril 1791;

Vu le dcret du 20 fvrier 1806;

Vu l'ordonnance du 12 dcembre 1821;

Vu l'ordonnance du 26 aot 1830;

Vu le dcret des 6-12 dcembre 1851;

Vu les dcrets des 22 mars 1852 et 26 juillet 1867;

Vu l'arrt du gouvernement du 13 messidor an X et l'ordonnance du 4
juin 1833;

Considrant que la France a le devoir de consacrer, par une spulture
nationale, la mmoire des grands hommes qui ont honor la patrie, et
qu'il convient,  cet effet, de rendre le Panthon  la destination
que lui avait donne la loi des 4-10 avril 1791,

Dcrte:

Article premier.--Le Panthon est rendu  sa destination primitive et
lgale. Les restes des grands hommes qui ont mrit la reconnaissance
nationale y seront dposs.

Art. 2.--La proposition qui prcde est applicable aux citoyens 
qui une loi aura dcern les funrailles nationales. Un dcret du
prsident de la Rpublique ordonnera la translation de leurs restes au
Panthon.

Art. 3.--Sont rapports le dcret des 6-12 dcembre 1851, le dcret du
26 fvrier 1806, l'ordonnance du 12 dcembre 1821, les dcrets des
23 mars 1852 et 26 juillet 1867, ainsi que toutes les dispositions
rglementaires contraires au prsent dcret.

Art. 4.--Les ministres de l'instruction publique, des beaux-arts et
des cultes, de l'intrieur et des finances sont chargs, chacun en ce
qui le concerne, de l'excution du prsent dcret,

Fait  Paris, le 26 mai 1885.

JULES GRVY,

    Par le prsident de la Rpublique:
    Le ministre de l'instruction publique,
    des beaux-arts et des cultes,
    REN GOBLET.

    Le ministre de l'intrieur,
    H. ALLAIN-TARG.

    Le ministre des finances,
    SADI CARNOT.

Le _Journal officiel publie galement le dcret suivant:

Le prsident de la Rpublique franaise,

Sur le rapport des ministres de l'intrieur, de l'instruction
publique, des beaux-arts et des cultes,

Vu le dcret du 26 mai 1885;

Vu la loi du 24 mai 1885, dcernant  Victor Hugo des funrailles
nationales,

Dcrte:

Article premier.--A la suite des obsques ordonnes par la loi du 21
mai 1885, le corps de Victor Hugo sera dpos au Panthon.

Art. 2:--Le ministre de l'intrieur et le ministre de l'instruction
publique, des beaux-arts et des cultes sont chargs, chacun en ce qui
le concerne, de l'excution du prsent dcret.

Fait  Paris, le 26 mai 1885.

JULES GRVY.

    Par le prsident de la Rpublique:
    Le ministre de l'intrieur,
    H. ALLAIN-TARG.

    Le ministre de l'instruction publique,
    des beaux-arts et des cultes,
    REN GOBLET.


NOTE XIX.

DISCOURS PRONONCS AUX FUNRAILLES

A l'Arc de Triomphe.

DISCOURS DE M. LE ROYER

PRSIDENT DU SNAT.


Messieurs,

En prsence du spectacle grandiose de cette foule immense, de toute
une nation respectueusement incline devant ce cercueil, aux chos
retentissants de la commotion prouve,  la nouvelle de la mort de
Victor Hugo, par tout ce qui pense et lit dans le monde civilis,
je me demande ce que le langage humain, dans son expression la plus
leve, peut ajouter aux tmoignages de regret et d'admiration
prodigus  ce prodigieux gnie.

Le snat, dont Victor Hugo a t le plus illustre membre, qu'il a
honor d'un reflet de sa gloire, ne saurait cependant rester muet.
D'autres, mieux qualifis, vous diront ce qu'a t l'oeuvre littraire
et potique de Victor Hugo. A moi, un rle plus modeste: celui de
rappeler en quelques paroles la marche ascensionnelle et progressive
de ce grand esprit dans son volution politique, son influence sur ses
contemporains et les services qu'il a rendus.

Victor Hugo vint au monde  l'heure o la France, aprs une longue et
douloureuse lutte entre le pass et l'avenir, s'tait donn un matre,
 l'heure o elle avait abdiqu sa volont et ses destines entre des
mains puissantes et implacables. Un compromis tacite et fatal tait
intervenu entre les entranements de la veille et les ncessits du
jour. Victor Hugo grandit dans une famille o rgnaient les traditions
monarchiques unies au souvenir tragique, mais imposant, de l'pope
rvolutionnaire. L'enfant subit ncessairement l'influence de cette
atmosphre. Aussi voua-t-il une admiration de pote au gnie de
Napolon; puis, par une pente naturelle, il clbra le retour
des Bourbons comme une esprance de repos, comme une promesse
d'panouissement intellectuel et libral.

A ce moment, commencrent pour Victor Hugo ces mmorables luttes
littraires qu'il ne m'appartient pas de vous dcrire. Il n'entra dans
la vie politique active que vers les dernires annes du rgime de
Juillet. Dans les remarquables harangues qu'il pronona alors devant
la Chambre des Pairs, on discerne facilement la transformation qui
devait le conduire  des croyances dmocratiques et rpublicaines
s'affermissant  chaque pas pour ne plus se dmentir jusqu' son
dernier soupir. On sent dj dans la parole de Victor Hugo un amour
passionn de la patrie, un esprit altr d'idal et de grandeur,
s'enivrant des gloires de la France, pleurant ses dfaites, levant
toujours la voix en faveur des opprims, des exils et des vaincus.

A son tour, il fut proscrit et c'est surtout dans les douleurs de
l'exil qu'il se montra vaillant et superbe. Sous les humiliations qui
accablaient la France, son vers vengeur retentit comme le clairon de
ralliement et d'esprance.

Rentr le 4 septembre, Victor Hugo partagea toutes les angoisses de
la lutte gigantesque qui aboutit au dmembrement de la patrie; mais,
aprs la paix, le pote rendit  nos morts un solennel hommage et
releva les courages par ce cri de suprme consolation: Gloire aux
vaincus!

Lorsqu'il vint siger au snat, l'apaisement s'tait fait en lui. De
grands malheurs intimes avaient ajout leur fardeau au poids de ses
tristesses nationales; la srnit tait cependant rentre dans son
me. Lui qui avait prophtis que la Rpublique tait la terre
ferme, il la tenait, victorieuse et vivante. Son idal tait ralis!
Vous le voyez encore, messieurs les snateurs, sur ce fauteuil que
la pit de ses collgues veut consacrer, les mains croises sur la
poitrine, son front olympien inclin; attirant tous les regards et
tous les hommages, dj dans sa pose d'immortalit! La dernire fois
qu'il monta  la tribune, ce fut pour soutenir la cause qui lui tait
chre entre toutes, celle du pardon et de l'oubli.

A travers d'apparentes hsitations, il ne faut voir que le travail de
l'esprit en qute des formules dfinitives de sa foi. Victor Hugo a
constamment poursuivi un idal suprieur de justice et d'humanit.
Donner la libert et la lumire  tous, prcher la fraternit pour les
dshrits et les faibles, revendiquer l'autorit du droit contre
la force, tel fut le labeur de ce noble coeur, de cette grande
intelligence. Son action fut immense sur le moral de la France. Il
dvoila et dtruisit les sophismes du crime couronn, releva les
coeurs affols et rendit aux honntes gens dvoys la notion de la
loi morale un instant mconnue. Sous son souffle inspir, les mes
renaissaient  l'esprance: par deux fois, aprs le 2 dcembre, aprs
1871, il rveilla la conscience de la patrie.

Gloire  ce puissant gnie, dont le patriotisme et l'amour du bien
illuminent toutes les oeuvres! Gloire  celui que nous saluons tous
d'une gale reconnaissance et d'une gale admiration! Gloire  Victor
Hugo le Grand!


DISCOURS DE M. FLOQUET

PRSIDENT DE LA CHAMBRE DES DPUTS.


Quelles paroles pourraient galer la grandeur du spectacle auquel nous
assistons et que l'histoire enregistrera!

Sous cette vote toute constelle des noms lgendaires de tant de
hros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse, apparat
la dpouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine du
grand homme qui a si longtemps chant pour la gloire de notre patrie,
combattu pour sa libert!

Autour de nous les matres de tous les arts et de toutes les
sciences, les reprsentants du peuple franais, les dlgus de nos
dpartements, de nos communes, les ambassadeurs volontaires et les
missionnaires spontans de l'univers civilis s'inclinent pieusement
devant celui qui fut un souverain de la pense, un proscrit pour le
droit vaincu et la rpublique trahie, un protecteur persvrant de
toute faiblesse contre toute oppression, le dfenseur en titre de
l'humanit dans notre sicle.

Au nom de la nation nous le saluons aujourd'hui non plus dans l'humble
attitude du deuil, mais dans la fiert de la glorification.

Nous le redirons sans cesse, ce ne sont pas des funrailles qui
commencent ici, c'est une apothose.

Nous pleurons l'homme qui finit, mais nous acclamons l'aptre
imprissable qui demeure parmi nous et dont le verbe survivant d'ge
en ge nous conduira  la conqute dfinitive de la libert, de
l'galit, de la fraternit dans le monde.

Ce gant immortel aurait t mal  l'aise dans la solitude et
l'obscurit des cryptes souterraines; nous l'avons expos l-haut
au jugement des hommes et de la nature, sous le grand soleil qui
illuminait sa conscience auguste.

Tout un peuple a voulu raliser le rve potique de ce doux gnie:

    Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher.

Que ce cercueil entour de ces fleurs amies et de ce peuple
reconnaissant entre dans le grand Paris que Victor Hugo appelait de
ce nom sacr: la cit-mre et dont il a t vritablement le fils
respectueux, le serviteur fidle et l'lu bien-aim; que ce cercueil
vnrable qui va  la gloire apporte parmi nous, avec toutes les
lumires qui sortaient d'un cerveau si puissant, toutes les douceurs
que caressait un coeur si tendre; qu'il enseigne  la multitude mue
sur son passage le devoir, la concorde, la paix; que devant lui se
lvent pour nous clairer et nous guider les mditations austres
du jeune voyant de 1831, cet acte de foi qui pourrait rsumer le
testament du vieux rpublicain de 1885 et qui constitue l'unit morale
la cette grande vie.

    Je hais l'oppression d'une haine profonde!
    Je suis fils de ce sicle. Une erreur chaque anne
    S'en va de mon esprit, d'elle-mme tonne,
    Et, dtromp de tout, mon culte n'est rest
    Qu' vous, sainte patrie, et sainte libert.


DISCOURS DE M. GOBLET

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.


Messieurs,

Le monde entier honore Victor Hugo, mais c'est  la France qu'il
appartient. Quel que soit le caractre universel de son gnie, il est
le ntre d'abord. Il vient de nous, de nos traditions, de notre
race, et, si nous accueillons avec une motion reconnaissante les
tmoignages d'admiration et de respect que lui envoient  l'envi tous
les peuples, cependant la France justement orgueilleuse le revendique;
elle se glorifie en lui et s'illustre elle-mme en lui faisant
aujourd'hui ces funrailles nationales.

Dans le concert d'hommages qui monte vers Victor Hugo, le gouvernement
rclame l'honneur de faire entendre sa voix. Ce ne peut tre ni pour
retracer sa carrire, ni pour rsumer son oeuvre immense, encore moins
pour le louer comme il convient. Il semble,  la premire vue, que
cette oeuvre soit si multiple et si grande, la carrire si vaste et si
diverse, qu'il faille pour une pareille tche autant d'orateurs que
son art a compt de genres et qu'il y a de phases diverses dans son
existence.

Roman, pome, drame, histoire, philosophie, il a tout abord; et son
rle politique et social n'est pas moins considrable que celui qu'il
a occup dans la littrature moderne.

Et pourtant, messieurs, ce que je voudrais pouvoir montrer ici, comme
je le sens, c'est l'unit du plan qui a prsid  cette vie et  cette
oeuvre, si complexe en apparence.

Je ne sais s'il est vrai que notre sicle portera son nom et qu'on
dira: le sicle de Victor Hugo comme on a dit le sicle de
Voltaire; mais ce qui nous apparat ds aujourd'hui avec une pleine
certitude, c'est qu'il en restera la plus haute personnification,
parce qu'il est celui qui rsume le mieux l'histoire de ce sicle, ses
contradictions et ses doutes, ses ides et ses aspirations.

Victor Hugo en a t le tmoin attentif et passionn. Il en a vu
et jug les vnements avec son gnie, il en a suivi toutes les
volutions; bloui d'abord par les gloires phmres des premires
annes, sduit par la rsurrection de la Libert que l'ancienne
monarchie semblait ramener avec elle, progressant vers la dmocratie
avec la royaut de juillet, maudissant et frappant d'une condamnation
inexorable l'Empire qui, pour la seconde fois, venait faire violence
 ce grand mouvement, jaloux de demeurer exil pour rendre sa
protestation plus forte, trouvant enfin dans la Rpublique triomphante
le refuge et le couronnement de sa vie.

Dans cette longue et constante ascension, son oeuvre l'accompagne.
Pote, Victor Hugo n'a pas seulement chant ce que chantent les
potes. Il ne s'est pas content de clbrer les harmonies de la
nature, les joies et les tristesses humaines; il ne s'est pas
uniquement appliqu  dissquer son coeur pour en exprimer toutes les
volupts et les amertumes de la jeunesse en proie  la passion et
au doute. Combien son oeuvre est plus virile, plus haute et plus
impersonnelle!

Ce n'est pas en lui tout d'abord, c'est autour de lui qu'il regarde,
curieux de notre pass, habile  restituer les souvenirs des temps qui
nous ont prcds,  nous faire revivre en plein Paris du moyen ge,
parmi ses monuments et ses rues, comme avec les moeurs, les ftes, les
gaiets et les colres de nos aeux.

Puis le pote embrasse tout ce qu'il rencontre sur son chemin, la
gloire des batailles et la pompe des sacres, la libert, l'amour du
droit, de la justice, la haine de la violence et du parjure, les
malheurs comme les triomphes de la patrie. Rien n'chappe  son regard
dans le domaine des sentiments comme dans celui de la nature. Comme
Homre, il admire les merveilles de l'univers, la terre, ce pome
ternel, le ciel superbe et l'ocan qui chantent les beauts de la
cration. Comme Shakespeare, il pntre dans les plus profonds replis
de l'me humaine; il en a scrut toutes les faiblesses et toutes les
grandeurs.

Ainsi va son pome depuis les _Odes et Ballades_, les _Voix
intrieures_, par les _Contemplations_ et par les _Chtiments_,
jusqu' la _Lgende des Sicles_, cette pope du genre humain,
jusqu' l'_Anne terrible_, ce cri d'amour filial et de piti.

Le drame s'y vient mler  la posie, drame trange qui semble
invent en pleine fantaisie, en dehors de toute ralit et de toute
convention.

Quel drame cependant s'empare plus violemment de nos mes! O trouver
 la fois des situations plus hardies et plus fortes, plus de charme
ou de grandeur dans les sentiments et dans la pense, plus de grce ou
de noblesse dans le langage?

Pour cette oeuvre, il a fait sa langue, ou plutt il a renouvel
et transform notre vieille langue franaise. En l'arrachant aux
anciennes formules, en la dmocratisant, il y a dcouvert de nouvelles
ressources et lui a donn une souplesse, une vigueur, une magnificence
inconnue jusqu' lui.

Et c'est pourquoi, malgr les prtentions rvolutionnaires de sa
jeunesse, bien qu'il se soit vant d'avoir tout saccag, tout
secou du haut jusques en bas, Victor Hugo de son vivant est devenu
classique. Il figurait dj dans la glorieuse pliade des grands
potes avec Corneille, Molire, Racine, Voltaire.... Permettez-moi
de ne citer que des gloires franaises; elles suffisent  remplir ce
cnacle d'lus.

Mais il n'est pas seulement gal  eux, il les dpasse par tout ce
que son me a de plus grand et de plus vaste, cette me o sa pense
habite comme un monde. Le pote en Victor Hugo n'est plus qu'une
partie de l'homme, ou plutt l'homme a compris  sa manire le rle du
pote, et cette conception suprieure l'lve et le conduit.

Lui-mme l'a dit: Dans cette mle d'hommes, de destines et
d'intrts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des
oeuvres qu'il est donn  ce sicle de faire, le pote a une fonction
suprieure. Il faut qu'il jette sur ses contemporains le tranquille
regard que l'histoire jette sur le pass. Il faut qu'il sache se
maintenir au-dessus du tumulte, inbranlable, austre et bienveillant,
sachant tre tout  la fois irrit comme homme et calme comme pote.

Ce rle grandiose, Victor Hugo l'a rempli en effet. Il a t le grand
justicier de son temps. Il a t aussi le tmoin auguste de la marche
de ce sicle que mne un noble instinct....

    O le bruit du travail, plein de parole humaine,
    Se mle au bruit divin de la cration.

Victor Hugo est l'homme de notre temps qui a le mieux compris, le plus
aim l'humanit dans l'ensemble et dans l'individu. Charitable avant
tout aux petits, aux humbles, aux opprims, aucune misre morale ou
physique, le vice mme ni le crime, ne peuvent rebuter sa magnanimit,
et l'amlioration de la nature humaine, contre les destines de
l'humanit tout entire, fait l'objet principal de sa contemplation.

Dans ses drames, vers et prose, pices et romans, le pote, a-t-il
dit, mettra l'histoire et l'invention, la vie des peuples et des
individus ... il relvera partout la dignit de la crature humaine en
faisant voir qu'au fond de tout homme, si dsespr et si perdu qu'il
soit, Dieu a mis une tincelle qu'un souffle d'en haut peut toujours
raviver, que la cendre ne cache point, que la fange mme n'teint pas:
l'me!

Et maintenant, si l'on demande o est le lien de cette oeuvre et de
cette vie, ce qui en fait l'unit, je rpondrai, avec ses propres
vers:

    Qu'il fut toujours celui
    Qui va droit au devoir ds que l'honnte a lui,
    Qui veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Messieurs, c'est par ce ct profondment humain de sa nature que
Victor Hugo a mrit d'tre considr comme le citoyen de toutes les
nations.

C'est par l aussi qu'il s'est lev  cette ide de Dieu qui emplit
tout son ouvrage. Il croyait  l'me immortelle. Le gnie a des
lumires suprieures. Peut-tre a-t-il connu la vrit? Nous qui
demeurons, nous savons seulement qu'il avait conquis l'immortalit sur
la terre, et c'est pourquoi nous le conduisons aujourd'hui avec ce
cortge triomphal dans le temple que la Rvolution franaise avait
consacr aux grands hommes.

N'tait-il pas juste et ncessaire, en effet, qu'il ft rouvert par
lui? La postrit, ratifiant nos hommages, l'y honorera ternellement.

Non, en vrit ses cendres ne sauraient redouter ces retours funestes
dont on les menace. Aprs plus de cent ans, les noms de Voltaire et de
Rousseau excitent encore les haines et les colres. Mais, depuis
bien des annes dj, Victor Hugo, revenu de l'exil, vivait devant
l'opinion dans une rgion sereine bien au-dessus de nos passions et
de nos disputes: le grand vieillard, sorti des jours changeants,
reprsentait au milieu de nous l'esprit de tolrance et de paix entre
les hommes, et le respect universel de ses contemporains lui donnait
l'avant-got de la vnration dont sera entoure sa mmoire.

C'est cette majest sublime dans laquelle il a termin sa carrire qui
restera le trait dominant de cette belle vie. Toujours on rejouera
quelques-uns de ces drames, on relira ces pomes o il a su mettre
avec les conseils au temps prsent les esquisses rveuses de
l'avenir, le reflet, tantt blouissant, tantt sinistre, des
vnements contemporains, le panthon, les tombeaux, les ruines,
les souvenirs, la charit pour les pauvres, la tendresse pour les
misrables, les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes,
et les coups d'oeil furtifs dans le sanctuaire de l'me o l'on
aperoit sur un autel mystrieux, comme par la porte entr'ouverte
d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, l'esprance, la
posie, l'amour!

Mais quelle que soit la gloire du pote, la postrit la connatra
sous un plus haut aspect. Elle se rappellera surtout qu'il a dit:

    Je suis ... celui qui hte l'heure
    De ce grand lendemain, l'humanit meilleure.

Et s'il est vrai, comme il le croyait et comme nous devons le croire,
que ce monde m par une force dont il n'a pas conscience, marche
invinciblement vers le progrs, Victor Hugo ira en grandissant dans
la mmoire des hommes, et,  mesure que son image reculera dans le
lointain des temps, il leur apparatra de plus en plus comme le
prcurseur du rgne de la justice et de l'humanit.


DISCOURS DE M. MILE AUGIER

AU NOM DE L'ACADMIE FRANAISE


Messieurs,

Le grand pote que la France vient de perdre voulait bien m'accorder
une place dans son amiti; c'est  quoi j'ai d l'honneur d'tre
choisi par l'Acadmie franaise pour apporter ici l'expression d'une
douleur partage par l'Institut tout entier.

Mais qu'est-ce que notre deuil de famille devant le deuil national qui
fait cortge  notre illustre confrre?

Toute la France est l, cette France dont Victor Hugo restait aprs
nos dsastres le plus lgitime orgueil et la plus fire consolation,
car il l'a dit lui-mme:

    Rien de ces noirs dbris ne sort que toi, pense.
    Posie immortelle,  tous les vents berce.

Et la sienne est immortelle en effet!

Faut-il vous parler de l'clat incomparable de son oeuvre? de cette
imagination merveilleuse, de cette magnificence de style, de cette
hauteur de pense qui font de lui un matre sans pareil? Ses droits 
l'admiration des sicles sont proclams plus loquemment que je ne le
saurais faire par cette crmonie sans prcdent, par cette affluence
de populations accourues des quatre points cardinaux  ce plerinage
du Gnie.

Grand et salutaire spectacle, messieurs. Il est juste, il est beau
qu'une patrie rende en honneurs  ses fils ce qu'elle reoit d'eux en
illustration.

Au souverain pote, la France rend aujourd'hui les honneurs
souverains.

Elle dresse son catafalque sous cet Arc de Triomphe qu'il a chant
et sous lequel jusqu'ici elle n'avait encore fait passer qu'un
triomphateur, celui qu'elle a entre tous surnomm le Grand.

Elle n'est pas prodigue de ce beau surnom. Elle en fait presque
l'apanage exclusif des conqurants. Il n'y avait qu'un pote couronn
par elle de cette aurole: il y en aura deux dsormais, et comme on
dit le Grand Corneille, on dira le Grand Hugo.

Il y a dans la plus haute renomme une partie caduque dont elle se
dgage par la mort.

Il semble alors qu'elle s'lance avec l'me du mourant, secouant ainsi
une sorte de dpouille mortelle, pour planer radieuse au dessus de la
dispute humaine.

La renomme, ce jour-l s'appelle la Gloire, et la postrit commence.
Elle a commenc pour Victor Hugo. Ce n'est pas  des funrailles que
nous assistons, c'est  un sacre. On est tent d'appliquer au pote
ces beaux vers qu'il adressait  son glorieux prdcesseur sous
l'arche triomphale:

    Matre, en ce moment-l vous aurez pour royaume
    Tous les fronts, tous les coeurs qui battront sous le ciel;
    Les nations feront asseoir votre fantme
          Au trne universel.

    Les nuages auront pass dans votre gloire.
    Rien ne troublera plus son rayonnement pur;
    Elle se posera sur toute notre histoire
          Comme un dme d'azur.


DISCOURS DE M. MICHELIN

PRSIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS.


Au nom de la Ville de Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,

    Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,

saluer Victor Hugo et adresser un suprme adieu au pote incomparable,
 l'homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a t
si bien remplie au profit de l'humanit.

Je laisse  d'autres le soin de clbrer le gnie littraire du pote
de _la Lgende des Sicles_, d'_Hernani_ et des _Chtiments_.

Il ne m'appartient pas de retracer le rle politique de Victor Hugo.
Je me contente de rappeler que l'auteur de _Napolon le Petit_ et des
_Misrables_ a dsir et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le
triomphe de la libert, de la vrit et de la justice.

Je veux simplement et en quelques mots constater le lien indissoluble
qui unit Paris  Victor Hugo.

Notre grand pote national professait pour notre grande cit un
sentiment d'admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune
de ses oeuvres.

Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris:

    Oh! Paris est la Cit mre!
    Paris est le lieu solennel
    O le tourbillon phmre
    Tourne sur un centre ternel

    Frre des Memphis et des Romes,
    Il btit au sicle o nous sommes
    Une Babel pour tous les hommes,
    Un Panthon pour tous les dieux.

    Toujours Paris s'crie et gronde.
    Nul ne sait, question profonde,
    Ce que perdrait le bruit du monde
    Le jour o Paris se tairait.

En mai 1867, alors qu'il tait en exil, loign de Paris depuis le
crime du 2 Dcembre, notre grand et illustre citoyen, examinant le
rle de notre chre cit par le monde, s'exprime ainsi: La fonction
de Paris, c'est la dispersion de l'ide, secouant sur le monde
l'inpuisable poigne des vrits; c'est l son devoir, et il le
remplit. Faire son devoir est un droit. Paris est un semeur. O
sme-t-il? Dans les tnbres. Que sme-t-il? Des tincelles. Tout ce
qui, dans les intelligences parses sur cette terre, prend feu  et
l et ptille est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrs,
c'est Paris qui l'attise. Il y travaille sans relche. Il y jette
ce combustible: les superstitions, les fanatismes, les haines, les
sottises, les prjugs. Toute cette nuit fait de la flamme, et grce 
Paris, chauffeur du bcher sublime, monte et se dilate en clart. De
l le profond clairage des esprits. Voil trois sicles surtout que
Paris triomphe dans ce lumineux panouissement de la raison et qu'il
prodigue la libre pense aux hommes: au seizime sicle, par Rabelais;
au dix-septime, par Molire; au dix-huitime, par Voltaire.

Rabelais, Molire et Voltaire, cette trinit de la raison: Rabelais,
le pre; Molire, le fils; Voltaire, l'esprit; ce triple clat de
rire: gaulois au seizime sicle, romain au dix-septime, cosmopolite
au dix-huitime, c'est Paris.

Qu'il me soit permis de complter l'numration faite par notre grand
pote, et d'ajouter son nom  ceux de Rabelais, de Molire et de
Voltaire. Ce nom de Victor Hugo sera videmment donn  notre sicle
par l'histoire.

Le dix-neuvime sicle s'appellera le sicle de Victor Hugo.

Aprs la chute de l'empire, au lendemain du dsastre de Sedan et 
la veille du sige, Victor Hugo s'empresse de rentrer  Paris pour
partager ses souffrances et ses dangers. Nous nous rappelons tous son
arrive le 5 septembre au soir. Quelle joie! Quel enthousiasme dans
la population parisienne! Elle revoyait enfin celui qui tait absent
depuis dix-neuf ans!

Dsormais Victor Hugo est rest parmi nous toujours prt  dfendre
les droits de notre grande cit.

Devant l'Assemble de Bordeaux, il dfend Paris en ces termes: Paris
esprait votre reconnaissance et il obtient votre suspicion! Mais
qu'est-ce donc qu'il vous a fait? Ce qu'il vous a fait, je vais vous
le dire: Dans la dfaillance universelle, il a lev la tte; quand il
a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfigur en
arme; il a espr quand tout dsesprait; aprs Phalsbourg tombe,
aprs Toul tombe, aprs Strasbourg tombe, aprs Metz tombe, Paris
est rest debout. Un million de vandales ne l'a pas tonn. Paris
s'est dvou pour tous, il a t la ville superbe du sacrifice. Voici
ce qu'il vous a fait. Il a plus que sauv la vie  la France, il lui a
sauv l'honneur.

Voil comment Victor Hugo parlait de Paris. Vous voyez que j'ai
raison de dire que le lien entre notre grand citoyen et Paris est
indissoluble. Mon affirmation est confirme par la population
parisienne, qui se presse pour assister  ses magnifiques funrailles.

En rappelant ici les services considrables rendus  Paris par Victor
Hugo, j'honore sa mmoire et je lui apporte la reconnaissance et la
gratitude de notre grande cit.

Aprs les vnements terribles de mai 1871, Victor Hugo est le premier
 parler de concorde et d'apaisement et  rclamer l'amnistie. A
Bruxelles, il offre un asile aux Parisiens vaincus, obligs de
s'expatrier pour chapper aux rigueurs des conseils de guerre.

Il conseille la clmence alors que la rpression et la vengeance sont
 l'ordre du jour.

Au point de vue municipal, Paris est encore plac sous un rgime
d'exception. Il y a longtemps que Victor Hugo a rclam la
reconnaissance des droits municipaux de Paris, et voici en quels
termes: Le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus
ncessaire de toutes comme la plus illustre. Paris commune est le
rsultat de la France rpublique. Comment! Londres est une commune
et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et
Paris, sous la dmocratie, n'existerait pas! La monarchie respecte
Londres et la monarchie violerait Paris! noncer de telles choses
suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France
est de droit rpublique.

Je remercie Victor Hugo d'avoir rclam les droits de Paris. Je suis
heureux de rappeler ces paroles en prsence des pouvoirs publics.
Qu'ils me permettent d'esprer qu'ils voudront bien se souvenir que
Paris vit encore sous un rgime d'exception, et qu'il est digne
cependant d'obtenir enfin ses liberts communales, son autonomie
municipale qu'il rclame depuis si longtemps.

La reconnaissance de Paris envers Victor Hugo sera ternelle.
Paris s'est honor en envoyant Victor Hugo le reprsenter dans les
assembles lgislatives. Le conseil municipal, par trois fois, l'a
lu dlgu snatorial et a attach son nom  l'une des plus belles
avenues de Paris. Ds que le bruit de sa mort s'est rpandu dans
la ville, le conseil municipal a cru qu'il tait de son devoir de
demander pour Victor Hugo le triomphe du Panthon. Il s'est empress,
avant de lever sa sance en signe de deuil, d'mettre un voeu tendant
 restituer le Panthon aux grands hommes. Le gouvernement a donn
satisfaction  ce voeu de la population parisienne, et Victor Hugo va
reposer au Panthon, au milieu de la jeunesse des coles, qui professe
pour lui la plus grande vnration.

Je rsume en ces mots la vie de Victor Hugo: Grandeur d'me, bont,
clmence, fraternit, civilisation.

Paris, reconnaissant  Victor Hugo, s'associe aujourd'hui  l'univers
entier pour pleurer un mort et pour saluer un immortel. Le travailleur
s'en est all, mais son travail subsiste imprissable.

Honneur et gloire  Victor Hugo, le gnie de l'humanit!


DISCOURS DE M. LEFVRE

VICE-PRSIDENT DU CONSEIL GNRAL DE LA SEINE.


Messieurs,

Dans ce jour de deuil, au nom du conseil gnral de la Seine, je viens
rendre un suprme hommage  Victor Hugo.

Au milieu d'une manifestation nationale, si superbement mrite par
tant d'oeuvres clatantes, le dpartement de la Seine tmoigne au
grand mort son admiration sans bornes. Il se souvient avec orgueil
qu'il a deux fois envoy siger au snat celui que toutes les bouches
ont raison de proclamer aujourd'hui le premier des potes et le plus
grand des Franais.

Nous, ses lecteurs, nous avons principalement admir le dmocrate
aussi dvou qu'inbranlable.

Sans doute, avec tout le monde civilis, nous savions l'immensit de
son gnie; sans doute nous savions la ciselure merveilleuse et la
majest de son langage; nous savions que jamais front plus inspir ne
rayonna parmi les humains; et, pour tout dire en un mot, nous savions
que le dix-neuvime sicle, si tincelant de lumire, s'appellera le
sicle de Victor Hugo. Assurment nous acclamions avec enthousiasme,
avec vnration, tant de grandeur, tant de puissance et tant d'clat.

Mais s'il fut notre hros, c'est surtout parce qu'il se montra
l'aptre infatigable des revendications populaires et des grandes
rformes.

Ami des faibles et des dshrits, nous avons nomm leur plus loquent
dfenseur, l'auteur immortel des _Misrables_, le coeur toujours
saignant des blessures de la France, nous avons nomm celui qui marqua
ternellement d'un fer rouge les criminels envers la patrie, le
sublime justicier des _Chtiments_ et de l'_Anne terrible_.

Et, le jour mme de notre premier vote, en face du palais du
Luxembourg, le peuple ratifiait magnifiquement notre choix, en faisant
au nouvel lu une de ces ovations d'un caractre  la fois si touchant
et si grandiose. Oui,  cette poque d'angoisse et de combat, alors
que sur la France la raction dressait encore sa face tnbreuse,
Victor Hugo proclam snateur  Paris, ce fut un triomphe que ne
peuvent oublier les rpublicains et tous ceux qui sont anims d'un
vritable patriotisme.

Bientt l'ancien proscrit de dcembre, qui, au sortir d'horribles
temptes politiques, avait senti toutes les douleurs de l'exil et qui
connaissait maintenant tous les bienfaits de l'apaisement, rclama,
avec son loquence magistrale, en faveur des dports de nos
commotions civiles, la clmence et l'amnistie.

De sa haute autorit, il soutint constamment les oeuvres les plus
gnreuses, et de tous les points de la France et du monde il tait
salu comme le reprsentant le plus vnr de la dmocratie.

A l'avenir, si le grand homme n'est plus au milieu de nous pour parler
et pour agir, du moins son exemple, ses oeuvres et ses enseignements
resteront notre plus riche hritage. Et sans cesse, du fond de sa
tombe, sortira comme un large souffle vivifiant qui fera fleurir
partout la Justice et la Fraternit.

Gloire donc et reconnaissance  cet immortel gnie de la patrie
franaise et de l'humanit!


Au Panthon.

DISCOURS DE M. OUDET

AU NOM DE LA VILLE DE BESANON.


La ville de Besanon, qui s'enorgueillit d'avoir t le berceau du
grand citoyen que pleure aujourd'hui la France, avait sa place marque
dans ces obsques. C'tait pour elle un devoir, c'tait un grand
honneur de venir, au milieu de ce deuil national, dire un dernier
adieu au plus illustre de ses enfants. Et j'ai accept du conseil
municipal, aprs bien des hsitations et avec le sentiment intime de
mon insuffisance, la mission prilleuse de prendre ici la parole en
son nom.

C'est  Besanon, le 7 ventse an X de la Rpublique franaise (26
fvrier 1802), que la femme du commandant Lopold Hugo, aprs une
grossesse laborieuse, mit au monde cet enfant, faible et chtif, qui
deviendra l'honneur de la France, la gloire des lettres, la grande
personnification du sicle, et dont nous accompagnons aujourd'hui, 
quatre-vingt-trois ans de date, la dpouille mortelle dans ce monument
que la patrie reconnaissante vient, aprs bien des vicissitudes, de
consacrer de nouveau  la spulture et  la mmoire de ses grands
hommes.

Victor Hugo lui-mme, dans les _Feuilles d'automne_, a dcrit, en vers
d'une dlicatesse inimitable, son apparition dans la vie; mais, le
moment n'tant point aux longs discours, je ne les citerai pas.

Quiconque, d'ailleurs, sait lire les a lus; quiconque, a un coeur les
a aims, s'il m'est permis de paraphraser l'un de ses biographes.
Mais  qui donc cet enfant que la vie effaait de son livre, et qui
n'avait pas mme un lendemain  vivre, dut-il de surmonter alors les
dangers d'une aussi dlicate constitution? Il nous l'a dit lui-mme:
aux soins d'une mre adore.

Dieu me garde d'en douter et de commettre un pareil sacrilge.
Serait-il cependant tmraire de penser que, dans cette oeuvre de
dvouement et d'amour, la mre dut tre puissamment seconde par
l'influence bienfaisante de l'air si pur qui, dans nos montagnes,
contribue  crer ces natures solides dans lesquelles se trouvent des
caractres si fortement tremps?

Serait-il tmraire de croire que, nous quittant plusieurs mois aprs
sa naissance et dj inscrit comme enfant de troupe, dou ds lors de
cette admirable constitution qui le conserva  sa patrie pendant prs
d'un sicle, il put emporter en germe de notre pays une portion de ces
qualits physiques qui ont fait de lui l'un des plus puissants gnies
de son temps?

Ah! laissez-moi, vous qui voulez bien m'couter avec indulgence,
laissez-moi appeler  mon aide, en ce moment solennel, quelques vers
de l'un de nos jeunes potes francs-comtois, adressant, en 1881, une
    ode  Victor Hugo:....A votre me il reste quelque chose
    De ce qui l'entoura dans ses premiers moments....
    O, vieux matre, c'est bien dans la Franche-Comt
    Que vous avez puis pour toute votre vie
    Cette sublime soif sans cesse inassouvie
    De justice suprme et d'pre libert.

C'est pntr moi-mme de cette pense que, ds le mois de mars 1879,
tant maire de Besanon, je proposais au conseil municipal, pour
perptuer parmi nous le nom du grand citoyen dont Besanon fut le
berceau et pour en transmettre la mmoire aux gnrations  venir, de
donner son nom  l'une de nos rues et de placer sur la faade de la
maison o il est n un cartouche en bronze, dont le matre lui-mme
dicta l'inscription: _Victor Hugo: 26 fvrier 1802_, inscription qu'il
faut aujourd'hui complter par cette date funbre: 22 mai 1885.

La pose de ce cartouche fut l'occasion d'une fte presque nationale
et d'un banquet o le matre se fit reprsenter par M. Paul Meurice,
porteur d'une lettre que nous conservons dans nos archives comme un
monument bien prcieux.

Elle est ainsi conue:

Dcembre 1880.

Je remercie mes compatriotes avec une motion profonde. Je suis une
pierre de la route o marche l'humanit; mais c'est la bonne route.
L'homme n'est le matre ni de sa vie ni de sa mort. Il ne peut
qu'offrir  ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance
humaine et qu'offrir  Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de
la libert.

VICTOR HUGO.

Voil l'admirable testament qu'il a laiss  ceux qui conservent son
berceau. Voil pourquoi la ville de Besanon a dlgu une partie
de sa municipalit  ces solennelles obsques, pendant que toute
sa population, sur l'initiative des tudiants de ses coles
prparatoires, des instituteurs et des lves de ses coles primaires,
runis  la mme heure devant la maison o le matre est n, dposent
en ce moment sur la faade des couronnes de fleurs, afin d'honorer sa
mmoire, en attendant que la ville complte son oeuvre par l'rection
de la statue du grand citoyen sur l'une de nos places publiques.

Adieu donc, matre, recevez une dernire fois l'hommage de notre
douleur profonde et de notre souvenir respectueux.

Aprs les dsastres de la patrie foule par l'envahissement, vous
avez, le premier, jet le cri de protestation et de rage sur les deux
provinces carteles, Strasbourg en croix, Metz au cachot, et depuis
la douloureuse sparation, vous n'avez cess de conserver  nos frres
malheureux d'Alsace et de Lorraine l'amour de la patrie franaise et
l'esprance dans l'avenir. Matre, soyez sans inquitude sur votre
berceau; depuis que la Franche-Comt, aprs toutes ses vicissitudes,
se donna  la France, il y a deux sicles de cela, elle resta le
rempart avanc et fidle de la patrie.

Jamais Besanon n'a vu l'ennemi dans sa citadelle, jamais sur ses
tours l'ombre d'Attila, et les hirondelles qui viennent chaque anne
construire leurs nids aux fentres de cette chambre o vous tes n ne
diront jamais: La France n'est plus l.

Adieu donc, matre, au nom de tous mes concitoyens! ou plutt au
revoir au sein du Dieu de la raison, du droit, du bien, de la
justice, dont vous nous avez lgu la foi!


DISCOURS DE M. HENRI DE BORNIER

AU NOM DE LA SOCIT DES AUTEURS DRAMATIQUES.


La Socit des auteurs et compositeurs dramatiques m'a charg
d'apporter l'hommage de son admiration et de sa douleur  l'homme qui
a illustr  jamais la scne franaise.

Je n'ai  parler que du pote dramatique, mais  l'insuffisance de mes
paroles supplera cette voix mystrieuse que chacun coute dans son
me en face des grands tombeaux.

Victor Hugo a crit cette phrase dont on pourrait faire l'pigraphe de
son thtre: Dieu frappe l'homme, l'homme jette un cri; ce cri c'est
le drame.

Oui, c'est le drame, le drame de Victor Hugo surtout. Dans aucun
temps, dans aucun pays, aucun pote n'a cout de plus prs, n'a
reproduit avec plus de force ce cri de la douleur humaine. Chacune de
ses oeuvres tragiques semble porter le nom d'un champ de bataille:
_Hernani_ a l'aspect d'un combat tincelant sous le soleil de
l'Espagne, dans quelque sierra dsole; _Ruy Blas_ ressemble au choc
de deux escadrons farouches plus avides de donner la mort que de
trouver la victoire; _les Burgraves_ ont la grandeur douloureuse et
titanique des trilogies d'Eschyle. Cette puissance admirable dans la
peinture des souffrances de l'humanit n'est qu'un des mrites du
thtre de Victor Hugo; il en a un autre: le sentiment profond de
la piti! Tous ces hros, tous ces vaincus de la fatalit, tous ces
dsesprs de la vie, tous ces martyrs, tous ces bourreaux mmes ont
sur leur visage un ruissellement de larmes qui tombe comme un torrent
d'une montagne sombre. C'est pourquoi le pote glorifie les uns et
absout les autres. Il sait que tout crime est le germe d'un dsespoir,
que le pote, ayant dans une main la justice, doit avoir dans l'autre
la clmence et que, si Adam a pleur sur Abel, ve a pleur sur Can!

C'est en cela que l'oeuvre de Victor Hugo est  la fois terrible et
touchante, et c'est pour cela qu'elle doit rester parmi les plus
nobles et les plus hautes dont s'honore le gnie humain.


DISCOURS DE M. JULES CLARETIE

AU NOM DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES.


Dans l'immense deuil de cette journe, le monde clbre et pleure
l'Immortel, la littrature franaise le Matre, la Socit des gens de
lettres le Pre.

Aux hommages universels, qui changent ces funrailles en apothose,
notre famille littraire apporte son pieux et respectueux souvenir.
Les acclamations disent assez combien partout Victor Hugo est admir:
chez nous, il fut aim. Quand il s'est agi, pour nous, de donner des
canons  la dfense nationale, de clbrer le centenaire d'un grand
homme, de dfendre pour l'crivain le droit  la libert et le droit 
la vie, le grand pote nous apporta toujours l'autorit de sa parole
et l'apostolat de son gnie.

Oui, ce fut un aptre avant tout, ce grand et incomparable homme de
lettres qui, dans toute sa longue et glorieuse existence, n'eut jamais
d'autre autorit officielle que celle qu'exerce la pense, d'autre
pouvoir que celui du livre, et qui gouverna l'esprit humain par la
plume, comme d'autres--mieux que d'autres--par l'pe ou par le
sceptre.

Il a dit de Paris que sa fonction, c'est la dispersion de l'ide. Sa
fonction,  lui, ce fut la diffusion de la pense nationale, par sa
langue, cette langue claire et nette des traits diplomatiques, des
souverains, dont il fit le verbe vivant et gnreux de l'me des
peuples. Messieurs, ce qui assure encore  notre pays la suprmatie
dans le monde, c'est la littrature et l'art, c'est le roman, c'est le
thtre, c'est l'histoire, et aucun homme n'a plus fait pour la gloire
de son pays que Victor Hugo, le plus grand des lyriques de France. Un
jour, en un vers admirable, il a parl dugeste auguste du semeur
secouant sur le monde l'inpuisable poigne des vrits; il fut,
lui, le semeur, le majestueux et sublime semeur de l'ide franaise!

Oui, ne l'oublions jamais, ce grand homme qui rva, salua l'immense
fraternit des peuples, a troitement aussi, nergiquement et
tendrement aim la patrie, et aprs avoir dit  la France: Sers
l'humanit et deviens le monde, son oeuvre entire dit au monde:
Honore, respecte, acclame, remercie la France.

Ainsi toute sa vie fut un combat. Lorsqu'il n'tait encore que
l'enfant sublime, celui qui devait tre le sublime aeul avait
proclam que le pote a charge d'mes et, en merveilleux artiste,
en artiste souverain et inimitable, dans ces livres dont les titres
chantent en toutes les mmoires, il opposa  la doctrine de l'art pour
l'art, l'art pour le droit, l'art pour une foi, l'art pour la vrit,
l'art pour le Dieu qu'il proclamait, pour l'humanit qu'il consolait,
pour la patrie qu'il glorifiait!

A travers son oeuvre, qui a toutes les temptes et tous les
apaisements du grand nourricier l'Ocan, un autre sentiment souffle
comme une brise ou court plutt comme le sang mme des veines du
pote, cette vertu dont on vous parlait tout  l'heure: la piti. Il a
toujours jet sur les douleurs le voie d'une ide consolante. Il a
partout cherch dans l'obscurit de la nature humaine la mlancolie
latente et la vertu cache, la fleur ignore qu'un peu de bont
pouvait faire refleurir. Tout ce qui souffre a place dans sa vaste
tendresse: Fantine et Marion purifies par l'amour, Jean Valjean par
le repentir, Triboulet chti dans son coeur de pre, Lucrce dans ses
entrailles de mre.

Il a pour les petits des caresses de lion; l'orphelin, le pauvre, le
marin, il les adopte comme le matelot des Pauvres gens recueille
les paves de la mer, et dans un sourire d'enfant Victor Hugo voit un
monde de posie, comme dans la larme d'une femme qui tombe il voit un
monde de douleurs.

Voil l'exemple que ce grand crivain a donn  tous les crivains. Il
nous disait, un soir, en parlant d'un illustre homme de lettres qu'il
aimait et qui venait de mourir: Il fut grand, ce qui est bien; mais
il fut bon, ce qui est mieux! Messieurs, Shakspeare a parl quelque
part des mamelles sublimes de la charit. De ce lait de la bont
humaine Victor Hugo s'tait nourri, il en garda jusqu' la fin
l'hroque douceur et, offrant au monde la manne de sa posie, il
rclama, de sa premire ode  son dernier livre,

    Avec le pain qu'il faut aux hommes,
    Le baiser qu'il faut aux enfants!

Et maintenant il a laiss tomber sa tte puissante dans le dernier
sommeil. Il a rejoint Homre, Eschyle, Dante, Rabelais, Isae, Tacite
--ceux qu'il appelait des gnies--Cervantes, Shakspeare, Corneille,
Molire; il a libre croyant, montr l'vidence du surhumain sortant
de l'homme; il a servi  la fois la posie et le progrs, les lettres
et les peuples dans son ascension vers l'idal; et, libre dans
l'art, libre dans le tombeau, il a, je cite ses paroles, dploy
dans la mort ces autres ailes qu'on ne voyait pas.

Il n'avait demand que le corbillard des pauvres. Le monde vient de
lui faire des funrailles inoubliables, immortelles comme son oeuvre.
C'est comme de l'histoire de France qui vient de passer triomphalement
 travers l'histoire de Paris. Cherchez parmi ces couronnes: il y en
a une qui apporte au fils du dfenseur de Thionville l'hommage des
habitants de Thionville annexe. Et par une sorte de voie sacre, de
l'avenue qui porta le nom d'Eylau, o son oncle dfendit le cimetire
dans la neige, en passant par l'Arc de l'toile, o le nom de son pre
devrait tre inscrit.

N'ajoutons rien, nous, gens de lettres,  cette rclamation. Rien --si
ce n'est cette parole mme que faisait entendre, il y a trente-cinq
ans, sa grande voix sur le tombeau de Balzac: Ce penseur, ce pote,
ce gnie a vcu parmi nous de cette vie d'orages commune dans tous
les temps  tous les grands hommes!.... Mais Victor Hugo n'avait
pas attendu que la mort fut un avnement, et, dominant les partis,
dominant les passions, continuant l-haut son rve, il va briller
dsormais au-dessus de toutes ces poussires qui sont sous nos pas,
de toutes ces nues qui sont sur nos ttes, parmi les toiles de la
patrie!

Victor Hugo a eu comme un cortge de monuments: les statues voiles
de nos cits en deuil, la Colonne, Notre-Dame, le trophe et la
cathdrale, le bronze et le granit qu'il a contresigns de sa griffe,
et, l-haut, du fronton cisel par le matre sculpteur de sa jeunesse,
tombe le cri profond de tout un peuple: Aux grands hommes, la patrie
reconnaissante!


DISCOURS DE M. LECONTE DE L'ISLE

AU NOM DES POTES.


C'est avec le profond sentiment de mon insuffisance que j'ose
adresser, au nom de la posie et des potes, le suprme adieu de ses
disciples fidles, respectueux et dvous, au matre glorieux qui
leur a enseign la langue sacre. Puisse ma gratitude infinie et ma
religieuse admiration pour notre matre  tous me faire pardonner la
faiblesse de mes paroles!

Messieurs,

Nous pleurons sans doute le grand homme qui a daign nous honorer de
sa bienveillance inpuisable, de sa bont d'aeul indulgent; mais nous
saluons aussi, avec un lgitime orgueil filial, dans la srnit de sa
gloire, du fond de nos coeurs et de nos intelligences, le plus grand
des potes, celui dont le gnie a toujours t et sera toujours pour
nous la lumire vivante qui ne cessera de nous guider vers la beaut
immortelle, qui dsormais a vaincu la mort, et dont la voix sublime ne
se taira plus parmi les hommes.

Adieu et salut, matre trs illustre et trs vnr, ternel honneur
de la France, de la Rpublique et de l'humanit!


DISCOURS DE M. PHILIPPE JOURDE

AU NOM DE LA PRESSE PARISIENNE.


Messieurs,

La presse parisienne m'a fait un honneur dont je sens le prix en me
chargeant de dire, en son nom, un dernier adieu au grand mort que nous
pleurons.

En ce jour o tant de voix loquentes s'lvent pour clbrer cette
illustre mmoire, la presse ne pouvait garder le silence sans manquer
 un devoir sacr.

N'a-t-elle pas, elle aussi, une dette de reconnaissance  acquitter
envers Victor Hugo?

Le journal n'tait pas seulement pour Victor Hugo une des plus belles
manifestations de la pense humaine: il tait  ses yeux l'instrument
du progrs, le flambeau de la civilisation: Le journal tait pour lui
l'avant-coureur du livre dans les masses profondes de notre socit
dmocratique.

Il n'a pas vingt ans qu'il publia le _Conservateur littraire_.
Lorsque plus tard, sorti vainqueur de la grande bataille romantique,
il largit son horizon, c'est au journal, c'est  l'_vnement_ de
1848 qu'il demande une tribune politique, comme il avait demand une
tribune littraire au _Conservateur_ de 1819.

Plus tard encore, pendant l'exil et aprs l'exil, toutes les fois
que le grand pote a eu une cause gnreuse  dfendre, il fait 
la presse l'honneur de l'associer  ses belles actions,  ses
revendications loquentes,  ses appels  la clmence et  l'humanit.
Qu'il s'agisse de combattre l'esclavage dans les colonies espagnoles
ou de rpondre  l'appel des Crtois, qu'il s'agisse de demander 
l'Angleterre la grce des fenians condamns  mort, ou d'implorer de
Juarez la grce de l'empereur Maximilien; plus tard encore, qu'il
s'agisse de plaider la cause de la France durant l'Anne terrible,
c'est le journal qui porte au monde les revendications de cette grande
conscience et les clats de cette voix puissante.

Voil, messieurs, pour la presse, un grand honneur. Elle en est fire.
On l'accuse parfois du mal dont elle est innocente: n'a-t-elle pas le
droit de se glorifier du bien qui s'est fait par elle?

On n'accusera pas la presse d'ingratitude vis--vis du grand homme
dont nous clbrons aujourd'hui l'apothose; l'immense publicit
qu'elle a donne aux oeuvres du matre a fait pntrer sa pense
jusque dans les hameaux les plus reculs. Elle a mis sa gloire 
l'abri des contestations qui se sont leves, dans d'autres pays,
autour d'illustres gnies.

La presse tout entire s'est incline avec respect devant les restes
du pote national. Les dissentiments se sont impos silence devant ce
glorieux cercueil; et c'est pour celui qui parle au nom de la presse
parisienne une satisfaction profonde de savoir qu'il est l'interprte
de tous ses confrres quand il exprime son admiration et sa gratitude
pour celui qui fut Victor Hugo.


DISCOURS DE M. LOUIS ULBACH

AU NOM DE L'ASSOCIATION LITTRAIRE INTERNATIONALE.


Si je n'coutais que la douleur d'une amiti de plus de quarante ans
et si je n'obissais qu' l'admiration de toute ma vie, je me tairais
devant le silence formidable de ce cercueil.

Mais j'ai reu de l'_Association littraire et artistique
internationale_, dont Victor Hugo tait le prsident d'honneur, un
mandat qu'il ne m'est pas permis de rcuser. Nos amis de la France et
de l'tranger, ceux qui dans nos courses  travers l'Europe,  chacun
de nos congrs,  Londres,  Lisbonne,  Vienne,  Rome,  Amsterdam,
 Bruxelles, acclamaient Victor Hugo avec tant de sympathie, en nous
donnant tant d'orgueil, ont aujourd'hui l'orgueil de faire retentir
leur sympathie dans notre profonde tristesse.

Nous sommes les soldats d'une ide que Victor Hugo nous a lgue, la
dfense de la proprit littraire et de la proprit artistique.
Partout o nous sommes alls livrer ce bon combat, son nom nous a
ouvert l'hospitalit la plus cordiale, son gnie nous a donn les
armes les plus sres et sa gloire a illumin nos succs.

Je viens donc, au nom de ceux qu'il a inspirs, commands, soutenus,
l'acclamer  mon tour, quand je voudrais uniquement le pleurer.

Victor Hugo est l'crivain franais le plus admir hors de France;
non pas parce que nous l'admirons, car les trangers parfois nous
reprochent de ne pas l'admirer assez, tant ils sont saisis par la
forte expansion de son gnie! A peine a-t-on besoin de le traduire!
Le relief de sa pense fait sa troue dans la langue trangre, et le
geste de sa parole aide  le deviner, avant qu'on l'ait pntr.

Sa gloire prodigieuse, messieurs, nous est donc doublement chre! Elle
rayonne sur nous, avec le souvenir de nos joies, de nos douleurs les
plus intimes, de nos ambitions les plus vastes, et en mme temps elle
resplendit au dehors comme une irradiation de la France gnreuse et
fraternelle.

Le patriotisme de Victor Hugo, qui ne sacrifie rien des droits stricts
de la patrie, s'augmente d'un sentiment de justice internationale,
suprieur aux prjugs de la diplomatie, aux ignorances populaires. Il
est un foyer hospitalier o toutes les patries s'chauffent pour aimer
et servir davantage la paix, l'union, la libert.

Soyons fiers,  travers notre douleur, de voir ce mort sublime se
dgager de nos treintes pour recevoir de toutes les nations tournes
vers lui une immortalit qui s'ajoute  notre reconnaissance
nationale.

On n'a trouv dans Paris qu'une porte assez haute pour y faire passer
son ombre: celle qu'il a mesure lui-mme  sa taille dans ses
strophes de granit, celle o son doigt filial a inscrit le nom de son
pre absent, celle, o son nom rayonnera dsormais, sans avoir besoin
d'y tre inscrit. Mais ce qu'on ne trouvera pas, c'est un horizon qui
borne sa renomme. Dj, devant ces tmoignages venus de tous les
points du globe, il semble que ce pote, vanoui dans l'infini,
dborde l'Europe comme il a dbord la France et qu' l'heure o nous
rouvrons pour lui le Panthon franais le monde lui lve un Panthon
international.

Gardons nos larmes pour le recueillement de demain; mais aujourd'hui
ne rsistons pas  cet entranement d'un enthousiasme universel. C'est
notre honneur d'y cder.

Il y a, en effet, messieurs, dans cette solennit comme un relvement
dfinitif de la patrie, qui se sent grande du gnie de son plus grand
homme, et aussi de la foi que ces funrailles rallument dans les
coeurs.

Conservons le souvenir de cette journe, comme celui d'un pacte
nouveau conclu avec l'amour du pays, avec sa gloire, avec sa puissance
dans le monde, avec le rayonnement de ses ides, et restons dignes de
ce transport unanime qui a fait s'agenouiller toute la France et se
dresser toute l'Europe sur ce seuil o notre pote national renat
dans sa vie immortelle.

Ce sera le dernier chef-d'oeuvre de Victor Hugo. C'et t son
ambition suprme aprs avoir tant crit, tant lutt pour la fraternit
humaine et pour la gloire de la France, de faire servir sa mort  une
fdration sincre entre les peuples et  une explosion radieuse du
patriotisme franais!


DISCOURS DE M. GOT

AU NOM DE LA COMDIE-FRANAISE.


C'est un grand honneur pour toute notre corporation qu'on ait fait
choix d'un dlgu qui prt aussi la parole dans cette crmonie
auguste.

Mais le thtre de Victor Hugo, cette portion si fameuse de son
oeuvre, vient d'tre apprci  sa valeur grandiose, et tout
d'ailleurs n'a-t-il pas t dit--par quelles voix loquentes!--sur le
matre pote devant qui la France et le monde s'inclinent aujourd'hui!

Je crois donc devoir restreindre  son but vritable la mission qu'on
a bien voulu me confier.

C'est au nom de l'Art et des artistes dramatiques, dont une moiti--la
plus brillante sans doute, les femmes--pouvait difficilement prendre
place dans le cortge, accouru fivreusement de toutes part  ces
funrailles triomphales; c'est au nom de nous tous enfin, que
je dpose ici cet hommage respectueux, mais plein d'un orgueil
patriotique!

A Victor Hugo, le Thtre-Franais reconnaissant!


DISCOURS DE M. MADIER DE MONTJAU

AU NOM DES PROSCRITS DU DEUX-DCEMBRE.


Concitoyens,

Mesdames et concitoyennes,

Au lendemain du coup terrible du 22 mai,  l'un de ceux dont ce coup
traversait le plus cruellement le coeur, un autre gnie contemporain,
un chantre illustre de l'art crivait: Devant la mort de cet
immortel, nulle parole n'est  la hauteur du silence. Que venons-nous
donc faire  cette place d'o je m'adresse  vous? Et celui qui vient
de m'y prcder, et ceux qui m'y suivront, et moi-mme? Ajouter une
feuille  la couronne de laurier que depuis si longtemps le monde a
tresse pour le Matre, glorifier la gloire elle-mme, illustrer cette
illustration universelle et dj presque sculaire, qui pourrait y
songer, qui oserait le dire?

Nous, nous venons tout simplement, modestement, humblement, je ne
crains pas de le dire, payer  celui qui n'est plus la dette norme
de notre reconnaissance. Et vous, modernes potes, modernes crivains
dont il fut le vaillant pionnier, pour qui il ouvrit des voies
nouvelles,  qui il fit entrevoir un immense horizon, et qui vous
levtes dans un gnreux essor, emports sur les ailes de son
inspiration; et vous, reprsentants du Parlement et des Acadmies,
qui dtes tant de gloire  sa vaillante loquence, aux oeuvres de son
grand esprit; et vous tous patriotes qui m'coutez, qui n'avez pas
oubli la grandeur de celui qui porta si haut l'honneur de la France.

Entre tous, la dette reste immense, pour ceux-l surtout qui m'ont
fait l'honneur de m'autoriser  parler ici en leur nom: les proscrits
de 1851. Des proscrits de tous les temps, de toutes les heures
douloureuses, comme de ceux-l, Victor Hugo fut en effet le champion
traditionnel.

Enfant, il avait vu sa mre recueillir dans la maison paternelle ceux
du premier empire. Jeune homme, dans son modeste gte, il offrait un
asile  ceux de la Restauration. Sous la monarchie de Juillet, il
disputait victorieusement  l'chafaud la tte de notre cher Barbs.
Et plus tard, s'il ne sauvait pas la tte de John Brown, du moins en
la dfendant il rendait la victime immortelle et fltrissait  jamais
les dfenseurs de l'esclavage sanglant.

Quand vint notre tour, quand, le coeur saignant de nos misres et
de celles de la France, il nous fallut quitter cette patrie qu'on
n'emporte pas, a dit un grand homme,  la semelle de ses souliers,
alors que quelques coeurs navrs s'abandonnaient au dsespoir, quelle
joie d'avoir  nos cts le matre, de le sentir  la fois notre
compagnon et le chef de notre phalange!

Dans l'obscurit profonde qui nous enveloppait, il brillait comme un
phare. Il tait le soleil o nous nous rchauffions. Par lui, on se
sentait clair, guid, protg! Protg, semblait-il, contre tous les
prils, mais protg certainement contre le plus grand de tous, contre
les odieuses calomnies, contre les infamies qu' flots on dversait
sur nous. Ne nous suffisait-il pas, en effet, pour nous laver, de
pouvoir affirmer, de dire: Nous sommes du parti de Victor Hugo; nous
sommes ses complices; nous sommes ses amis!

Oui, tu nous protgeas et tu nous vengeas, matre! Et en nous
protgeant, tu protgeais, tu vengeais, tu sauvais, plus grands, plus
prcieux que nous, ces proscrits de tous les temps funestes, le droit,
la libert, dont nous n'tions que les soldats.

Quelle ivresse parmi nous et pour toutes les mes o vivait encore
leur amour, quand de sa plume, formidable Eumnide, sortit et
traversa, comme un clair, le monde, cette histoire de _Napolon le
Petit_, crite avec le burin de Tacite; lorsque, plus tard, semblables
aux anathmes antiques, le suivaient les _Chtiments_, cette coule
potique colossale, pique, grandiose parfois, on l'a dit, grimaante
comme une charge de Callot, o se mlaient dans une alliance sublime
le terrible et le grotesque, la poignante ironie et l'inpuisable
colre.

Ah! ces oeuvres sublimes, filles de la vertu indigne, de la justice
implacable, et ces discours passionns, prononcs sur la tombe de
chacun des martyrs du Deux-Dcembre, et ces _Misrables_, et cette
_Lgende des Sicles_, revendication solennelle et plus large encore
au profit de toutes les misres, contre toutes les tyrannies de tous
les pays, de tous les temps, nous les rclamons comme ntres, nous
compagnons de l'exil de Hugo, solidaires de ses indignations, victimes
des perscutions qui le frappaient!

Elles ont t faites, en mme temps que de son gnie, du spectacle de
nos souffrances, de celles de nos proches, de la vue de notre sang,
voire du grondement de nos indignations.

crivains illustres de notre pays, vaillants des grandes batailles
littraires du matre, mettez dans votre lot toutes les autres sorties
de sa plume, mais ne nous disputez pas celles-l, n'y touchez pas,
elles sont dans le ntre, encore une fois, elles nous appartiennent,
et ce sont les plus belles!....

Quel rconfort nous y avons trouv! Et quel sentiment du devoir dans
l'exemple de ce stoque. Rsign  la solitude, renonant  cette cour
d'esprits d'lite, que faisait autour de lui, dans son pays, tout ce
qu'avaient la France et l'Europe de plus illustre, seul sur son roc,
au milieu de l'ocan, impassible et inflexible, attendant que l'heure
de la justice et de la rparation vint.

Ce roc, comme celui de Sainte-Hlne, il tait chaque jour battu par
le flot monotone, attrist par le mugissement de la vague temptueuse;
mais tandis que, de l o vcut ses derniers jours et mourut un tyran,
ne vinrent que des souvenirs sinistres d'iniquit, de sang partout
rpandu, l'cho de rancunes furieuses et d'impuissantes colres,--de
Hauteville-House partaient, pour courir  travers le monde, de nobles
appels  la rvolte contre l'oppression, de hautes leons de sagesse,
des paroles d'esprance, avec les plus nobles conseils, les plus
gnreux exemples!

Nous en retrouvons le reflet et l'cho dans le discours superbe que,
sur la tombe d'un autre grand homme dont le nom est li au sien et par
le malheur et par la grandeur du gnie, Edgar Quinet, Hugo prononait
il y a quelques annes.

Pour faire dignement l'oraison funbre de Hugo il et fallu Hugo
lui-mme. C'est lui, qui en clbrant la gloire d'un de ses pairs,
nous dira quelle fut sa propre gloire.

Il ne suffit pas, disait-il en 1876 au cimetire Montparnasse, de
faire une oeuvre, il faut en faire la preuve. L'oeuvre est faite par
l'crivain, la preuve est faite par l'homme. La preuve d'une oeuvre,
c'est la souffrance accepte.

Comme il l'acceptait, lui! Comme il s'offrait  elle en holocauste
avec ardeur, et comme il la faisait accepter  tous qui, en le voyant
invincible, invulnrable presque  la douleur, ne songeaient plus  se
plaindre, oubliant mme quils souffraient!

Par sa sympathie, il les consolait. Par ses encouragements, il les
levait au dessus d'eux-mmes.

Qui ne se fut senti fier et presque heureux d'tre proscrit quand,
des hauteurs d'o il planait, il laissait tomber ces paroles que nous
retrouvons plus tard encore sur ses lvres devant la tombe glorieuse
dont je parlais tout  l'heure: Il y a de l'lection dans la
proscription. tre proscrit, c'est tre choisi par le crime pour
reprsenter le droit. Le crime se connat en vertus. Le proscrit est
l'lu du maudit.

Il semble que le maudit lui dise: sois mon contraire.

Qui et voulu sortir du bataillon ainsi sanctifi? Qui aurait pu
songer  tre infidle  l'infortune et  l'exil, quand, parlant des
exils, il disait dans un de ses vers immortels, grav aujourd'hui
dans toutes les mmoires, que, s'il n'en restait qu'un, il serait
celui-l.

Pour les faibles, pour les dcourags, il affirmait pourtant la
victoire future et srement prochaine, avec la certitude, avec
l'autorit du _vates_, du pote prophte.

Elle vint, o proscrits! au milieu de quelles douleurs et de quels
dsastres, hlas! Nous nous en souvenons, sans pouvoir l'oublier!
Et pourtant, au milieu de ces dsastres, quand, sous le coup de ses
angoisses, Paris apprit le retour de son pote, de son orateur, de son
vaillant, tout entier il se leva, joyeux une heure, pour le recevoir.
Il lui fit fte dans le deuil, tant il lui semblait qu'en franchissant
nos murs Victor Hugo y conduisait avec lui la force invincible et la
victoire assure.

Avec la mme unanimit, pntr d'une motion plus forte encore, Paris
pleure aujourd'hui. Sur quoi? sur la fin de cette existence qu'avec
admiration nous avons vue se drouler? sur le sort de celui qui mourut
plein de jours et combl de gloire? Non; ne le croyez pas! Mais sur
lui-mme, sur le monde  jamais priv de cette grande lumire.

Quand de telles morts viennent nous attrister, ce n'est pas en effet
la tombe qui semble noire. De ses profondeurs un rayonnement jaillit
qui l'illumine. C'est nous tous, ce sont les vivants qui comme
envelopps dans un crpe de deuil se sentent dans les tnbres. Nous
pleurons comme pleure l'orphelin, qui, perdu, verse moins des larmes
sur sa mre que sur l'appui tutlaire, sur la protection sans gale
qui vient  lui manquer.

Lui, le Matre, jusqu'au dernier instant, jusqu' son dernier souffle,
il souriait  la mort; mieux encore, se sentant immortel, il n'y
pouvait pas croire. Il voyait au del la continuation de sa puissante
vitalit, devenue plus puissante encore.

Ici bas,  l'heure o se fermaient ses yeux, il pressentait sans
doute, avec l'amour de tout ce grand peuple entourant son cercueil,
ce temple devant lequel nous sommes, trop longtemps ravi au culte des
grands hommes,  celui de la patrie, reconquis par lui, s'ouvrant
 deux battants pour le recevoir, sans souci des quelques clameurs
vaines qui essayaient de troubler le triomphe, sans souci des
accusations inoues de profanation, comme si le contact du gnie
pouvait jamais profaner!

En d'autre temps, parlant de cet autre difice o d'autres honneurs
viennent de lui tre rendus tout  l'heure, de la grandeur que donne
 la pierre le temps coul, de la majest que lui prte l'usure des
ans, il avait dit:

    La vieillesse couronne et la ruine achve,
    Il faut  l'difice un pass dont on rve.

Ce qui est vrai de la pierre, l'est des hommes, chers concitoyens. Nul
n'eut rv, pour couronner une si admirable vie, une aussi glorieuse
vieillesse. La mort vient de les complter. Pour Victor Hugo le pass
a commenc tout  l'heure et, dans le rve, nous pouvons le voir
entour de Barbs, dont il prolongea la vie, de Ledru-Rollin dont la
mle loquence ne put qu'galer celle du grand pote, d'Edgar Quinet,
du grand Edgar Quinet, cet autre gnie qu'on peut clbrer, sans qu'il
plisse,  ct de celui du matre, et de Louis Blanc, qu'il aimait
d'une tendresse fraternelle et qui le payait d'un retour presque
filial. Pliade illustre qui tressaille de joie en se sentant
complte.

Nous seuls sommes en deuil. levons-nous  la hauteur de toutes ces
mes hroques, de celle qui vient de se sparer de nous. Dchirons
nos crpes. Cessons de pleurer sur la mort devant l'immortalit.
Ce que nous devons au Matre, ce ne sont pas des larmes, c'est le
souvenir intime de ses oeuvres, de ses exemples, germe fcond de
nouveaux dvouements, de nouvelles grandeurs, de nouvelles gloires
pour le monde.


DISCOURS DE M. GUILLAUME

AU NOM DE LA SOCIT DES ARTISTES FRANAIS.


Messieurs,

Le grand pote dont nous portons le deuil fut un artiste incomparable:
les artistes franais ne pouvaient manquer de s'associer  l'hommage
solennel qui lui est rendu. Eux aussi se font gloire d'appartenir  la
famille intellectuelle de Victor Hugo; car, si ce vaste gnie a rsum
les penses et les aspirations de son temps, s'il a voqu les sicles
passs et jet sur l'avenir un regard prophtique, en mme temps il a
donn, dans son oeuvre, une ide frappante de tous les arts. En lui
l'Art est intimement uni  la Posie.

Il y a, en effet, entre ces deux modes de l'inspiration, une troite
affinit. Fconde en images expressives, la posie cre dans le champ
de l'imagination des reprsentations pleines de vie. Sans doute elle
ne faonne point les matriaux qui assurent aux ides une forme
sensible; chez elle c'est l'esprit seul qui s'adresse  l'esprit. Mais
elle est capable de donner aux objets qu'elle fait natre un caractre
de dtermination qui les gale  des images peintes ou sculptes.
Alors ces objets nous apparaissent avec une sorte de ralit. On
croit les voir et ils restent sous le regard intrieur comme s'ils
existaient en dehors de nous.

Victor Hugo, entre tous les potes et  l'gal des plus grands, a eu
le rare privilge de susciter les illusions plastiques. Que d'exemples
n'a-t-il pas donns de ce pouvoir prestigieux! N'avait-il pas en lui
le gnie d'un grand architecte et d'un voyant alors que, dans les
_Orientales_, il a dcrit les villes maudites que le feu du ciel va
dvorer? L'archologie n'a rien  reprendre  cette cration qui
devana de beaucoup les dcouvertes de la science. Hugo avait la
divination du pote. Ds ses dbuts n'avait-il pas voqu le moyen
ge dans les _Odes et Ballades_, comme il le fit plus tard dans
_Notre-Dame de Paris_? Admirateur passionn et juste de notre
architecture nationale, il l'a releve dans l'opinion et a prpar
l'action des services publics destins  la protger.

Quel sculpteur a taill, a cisel avec plus d'nergie et de prcision
l'image des hros et des dieux, la figure des nations, l'effigie
des hommes? Quelques mots, et c'est assez pour rendre visible tel
phnomne de la forme que plusieurs ouvrages du ciseau suffiraient
 peine  faire comprendre. Qui ne se rappelle les trois vers dans
lesquels il a reprsent l'volution du masque de Napolon. Exacte
observation, vrit historique, sentiment de l'art, tout s'y trouve
runi. Les possibilits de la statuaire y sont atteintes et dpasses.
Combien d'autres images sont sorties de sa pense, les unes comme
dtaches d'un bloc de granit, les autres comme jetes en bronze, et
cela dans une strophe qui tonne l'esprit et, pour ainsi dire, le
regard.

Est-ce la varit, est-ce la richesse des formes et du coloris qui
font dfaut  ce peintre sans gal? Ceux qui ont lu dans la _Lgende
des Sicles_, la pice intitule le Satyre, ne sont-ils pas rests, en
quittant le livre, comme blouis et enivrs de couleur et de lumire?
Et puis, cette tude ardente de la nature pousse jusque dans ses
profondeurs, ce travail du pote qui suit les mmes voies que la
science, quel exemple et quel enseignement pour l'avenir et pour
nous-mmes!

Que dirai-je de l'harmonie qui dborde de ses pomes, de coupe et
de mouvement si divers. Le rythme suit toujours le sentiment. Il
accompagne la pense, tantt grave ou lger, tantt vif ou plein de
langueur; tantt soutenu comme pour quelque symphonie de la nature;
tantt bris comme pour un dialogue ou une plainte; tantt solennel
comme il convient  la mditation philosophique. Quelle musique que
cette posie! et combien, mme sans tenir compte des mots, elle berce
ou exalte l'me qui s'abandonne au cours mlodieux de la rime et des
sons!

Ah! oui, Victor Hugo est un grand artiste, un artiste complet, le plus
grand du sicle. Dans son oeuvre il a reconstitu l'unit de l'art,
cette unit qui n'existe que dans les antiques popes. Il a le
sentiment de toutes les activits humaines: elles vibrent en lui; il
en est l'interprte ardent. Artiste, il l'est aussi le crayon  la
main: ses dessins sont inimitables. Mais sa gloire, comme celle des
potes les plus sublimes, est de nous inspirer. Son oeuvre, comme
l'oeuvre d'Homre et de Dante, est une cole. Il en sortira des
ouvrages grandioses, car l'admiration est fconde. Un vers d'Homre
avait donn  Phidias l'ide du Jupiter Olympien. Nos sculpteurs
pourront tirer des vers de Victor Hugo de nobles figures, dignes des
matriaux les plus prcieux ... Je vois sur son tombeau les images des
plus nobles inspirations de son gnie: les statues de la Justice et de
la Piti.

Aucunes funrailles n'ont t plus magnifiques, plus imposantes, plus
triomphales. Nous avons eu au milieu de nous un gnie sans gal.
Honneur  lui! Honneur au pote qui a donn  ses oeuvres un caractre
d'universalit!

Gloire au matre souverain de l'ide et de la forme,  celui qui a
identifi avec la posie la reprsentation intellectuelle de tous les
arts!

Les artistes franais dposent sur le cercueil de Victor Hugo un
laurier d'or en ce jour mmorable consacr  son apothose.


DISCOURS DE M. DELCAMBRE

AU NOM DE L'ASSOCIATION DES TUDIANTS DE PARIS.


Aprs les contemporains de Victor Hugo, nous venons--nous la postrit
--affirmer la mme admiration et le mme amour. Nous venons, avec
toutes les gnrations du sicle, pleurer celui qui fut et restera
notre matre  tous. Nous n'avons pas vu grandir son gnie, mais nous
l'avons vu triompher, et nous avons applaudi au triomphe. Pour tous
les jeunes hommes, il a t l'initiateur et le bon guide. Ceux
qui vivaient loin de lui trouvaient dans ses oeuvres la parole
rvlatrice, ceux qui l'approchaient comprenaient combien notre poque
eut raison de l'appeler le Pre.

Tant de gnie et de bont mritent un long amour et une ternelle
reconnaissance; c'est pourquoi nous apportons  Victor Hugo, trs
grand et trs bon, des larmes avec des fleurs, prmices d'un culte qui
ne prira pas.


DISCOURS DE M. TULLO MASSARONI

SNATEUR DU ROYAUME D'ITALIE.


Messieurs,

Aprs les voix si loquentes que vous venez d'entendre, c'est  peine
si j'ose, moi tranger, parler prs de cette tombe. Si je l'ose, c'est
que ma voix, quelque faible qu'elle soit, est l'cho de l'me de tout
un peuple s'associant  votre douleur.

L o est le deuil de la France, la pense humaine est en deuil. Et ce
deuil de la pense, ces angoisses de l'esprit assoiff de vrit, de
posie et d'amour, et sevr tout  coup de la coupe d'or o il puisait
 grands traits sa triple vie, quel peuple les ressentirait jusqu'au
fond de l'me si ce n'est le peuple italien, qui, pendant des sicles
de souffrance et de lutte, n'a rsist que par l'esprit, ne s'est
senti vivre que par la pense?

Aussi, messieurs, ayant l'honneur de porter ici la parole au nom des
crivains, des artistes et des amis de l'enseignement populaire dans
mon pays, puis-je sans hsitation vous affirmer que je parle au nom de
mon pays mme.

Victor Hugo a t de ceux auxquels les sicles parlent, et qui
coutent le lendemain germer et crotre sous terre; il s'est pris
corps  corps avec les iniquits et les haines du pass, et il les
a terrasses; il a devin, au milieu du bruissement des foules, les
vrits de l'avenir, et, de ses bras d'athlte, il les a leves sur
le pavois.

Il avait avec cela toutes les charits et toutes les tendresses; et
les petits enfants et les misrables ont pu venir  lui avant
les puissants et les heureux. Jusque sur les degrs de ce temple
magnifique, o la France l'associe  toutes ses gloires, je ne
saurais oublier qu'il a voulu venir  son dernier repos, port par le
corbillard des pauvres, afin que la posie du coeur rayonnt encore
une fois  travers les fentes de sa bire; et je pense  Sophocle,
dont le tombeau se passa de mme, d'aprs le voeu du pote, de
lauriers et de palmes, et ne connut que la rose et le lierre.

Aussi, Matre, ne t'ai-je offert qu'un rameau de lierre et deux roses;
mais ces feuilles et ces fleurs ont pouss en terre de France, et,
sur le seuil de l'immortalit qui s'ouvre pour toi, elles mettent les
couleurs de l'Italie.

La main dans la main, tous les peuples qui se relvent viennent
s'incliner, Matre, devant ce tombeau.


DISCOURS DE M. LE MAT

AU NOM DE L'INSTITUT DE WASHINGTON.


C'est au nom de l'Institut national de Washington que j'ai l'insigne
honneur d'exprimer ici la douloureuse motion ressentie d'un bout
 l'autre des tats-Unis  la nouvelle de la mort de Victor Hugo,
l'homme considrable dont la perte a rempli de si unanimes regrets
l'me du monde civilis.


DISCOURS DE M. RAQUENI

AU NOM DES FRANCS-MAONS ITALIENS.


C'est au nom de la loge Michel-Ange de Florence, au nom de la
maonnerie italienne, que je viens adresser un dernier adieu au gnie
de la France, au pote de toutes les patries, de toutes les liberts,
au dfenseur des faibles et des opprims de toutes les nationalits, 
l'aptre loquent de toutes les nobles causes, au chantre du droit,
de la vrit et de la justice, dont la gloire rayonnera sur la monde
entier.

L'Italie tout entire porte le deuil de Victor Hugo qu'elle admirait
et vnrait. Le grand malheur qui a frapp la France et l'humanit
a prouv une fois de plus que le coeur des peuples latins bat 
l'unisson. Ils ont en commun les joies comme les douleurs, les
sentiments, les ides, les esprances et les aspirations.

L'Italie, dans cette circonstance douloureuse, a dsavou ce qu'on
l'avait reprsente, ce qu'elle n'est pas et qu'elle ne sera jamais.
Elle a montr les sentiments vritables qui l'animent  l'gard de la
France.

L'esprit de la patrie de Dante restera toujours uni  l'esprit de la
patrie de Victor Hugo.

Sur ce cercueil entour de l'admiration universelle, jurons de
resserrer de plus en plus les liens de fraternit qui unissent la
France  l'Italie, afin de hter la formation du faisceau latin qui
tait l'idal sublime du grand pote humanitaire. Ce sera l le plus
beau monument que nous puissions lever  la mmoire glorieuse de
l'auteur immortel de la _Lgende des Sicles_.

Que le peuple franais et le peuple italien, sur la tombe de leurs
gnies,--Victor Hugo et Garibaldi,--se retrempent  leur mission de
paix, de civilisation et de libert.



DISCOURS DE M. LEMONNIER AU NOM DE LA LIGUE DE LA PAIX.


Citoyennes et citoyens,

La Ligue internationale de la paix et de la libert apporte  son
tour sur cette tombe, avec ses pieux hommages, le tmoignage de sa
reconnaissance et de sa douleur.

Le 31 mai 1851, Victor Hugo prononait  la tribune de l'Assemble
nationale, au milieu des rires de la droite, ce mot prophtique: LES
TATS-UNIS D'EUROPE.

Notre ligne a inscrit cette parole sur sa bannire.

En 1869, Victor Hugo est venu du fond de l'exil prsider  Lausanne
notre troisime congrs.

Le 14 juillet 1870, il a de ses mains plant  Hauteville le chne des
_tats-Unis d'Europe_.

Victor Hugo aimait notre ligue, il suivait nos travaux, il nous
donnait ses conseils.

La Ligue n'oubliera jamais qu'elle a t fonde et guide par Victor
Hugo.



DISCOURS DE M. BOLAND AU NOM DE GUERNESEY.


Messieurs,

Le peuple de Guernesey nous a dlgus, mon estimable ami M. Frdric,
M. Allos et moi, pour le reprsenter aux funrailles de l'immense
gnie que quinze annes de sjour  Hauteville-House ont rendu cher 
la population guernesiaise, et il a cru qu'il appartenait a l'un des
obscurs ouvriers de l'ide qui souffrent et qui luttent sur le rocher
sculaire de l'exil de dire en son nom un dernier adieu au plus
illustre de ces proscrits auxquels la terre libre de Guernesey, a
toujours offert un inviolable asile.

Je me sens bien au dessous de la tche honorable qui m'est dvolue
et l'motion naturelle qui nous gagne tous, messieurs,  l'heure
solennelle o l'Europe, que dis-je? l'humanit tout entire, se courbe
avec douleur devant la dpouille mortelle du plus grand pote du
dix-neuvime sicle, me rend impuissant  exprimer les sentiments de
vnration, de respect et d'amour du peuple de Guernesey pour ce grand
mort.

Permettez-moi, sans rien ter a la France de ce qui lui appartient en
propre dans la gloire de Victor Hugo, d'en rclamer une partie pour
la petite le de Guernesey, pave normande au milieu de la Manche,
demeure aussi franaise par le coeur, les moeurs, les traditions et
le langage qu'elle est politiquement attache  l'Angleterre, dont les
souverains ont respect  travers les sicles, en dpit de toutes les
suggestions contraires, son autonomie et ses franchises, sans lui
imposer d'autre joug qu'une suzerainet nominale.

A Guernesey, tout en se tenant en dehors des querelles et des
comptitions locales, le Matre a attach son nom  des labeurs
charitables et humanitaires qui ne priront point avec lui. Il faisait
le bien sans ostentation, s'efforant d'arracher les humbles  la
dtresse et les petits enfants  cette pouvantable misre morale qui
s'appelle l'ignorance.

La sainte, digne et courageuse compagne du pote, la vaillante femme
qui l'a prcd dans l'ternel repos, le seconda dans son oeuvre
paternelle avec un zle qui lui acquit l'affection du peuple
guernesiais, et le nom de Madame Victor Hugo sera toujours confondu
dans l'archipel avec celui de son mari dans une mme pense de
reconnaissance mue et de respectueuse admiration.

Lorsque l'illustre Matre ddia, au plus fort des douleurs d'un long
exil, les _Travailleurs de la mer_  la vieille terre normande dont
l'ternel honneur sera de lui avoir donn l'hospitalit, il avait le
pressentiment d'une fin prochaine, et il appelait Guernesey: Mon
asile actuel, mon tombeau probable.

Le suprme arbitre de nos destines  tous, Dieu, que ce grand esprit
proclame sans cesse et dont il eut la constante et blouissante
vision, n'a pas voulu que cette prophtie se ralist; les portes de
la France se sont rouvertes pour Victor Hugo, et il est mort dans ce
Paris qu'il a tant aim et qui le lui rendait avec usure, tmoin
cet hommage sans prcdent de la capitale du monde, cette douleur
populaire, ce deuil gnral, qui constituent un spectacle consolant et
unique et rhabiliteront aux yeux de l'tranger ce grand Paris tant
calomni et pourtant si patriotique et si jaloux de ses gloires.

Que Paris garde ta dpouille mortelle,  Matre, Guernesey conservera
prcieusement ta mmoire et, longtemps aprs que nous ne serons
plus, ses enfants se dcouvriront devant cette sombre demeure
de Hauteville-House, que tu as immortalise et qui deviendra le
plerinage oblig des littrateurs et des potes de toutes les
nations.

Victor Hugo, au nom du peuple de Guernesey, je te dis adieu!



DISCOURS DE M. EM. DOUARD AU NOM DE LA RPUBLIQUE D'HATI.


Elle peut tre fire, elle peut s'enorgueillir, la nation qui nous
donne le majestueux spectacle que nous avons aujourd'hui sous les
yeux.

Ils ont menti ceux qui, il y a quelques annes,  propos de la France,
aprs une crise terrible subie par ce pays, ont prononc le mot de
dcadence; la France est bien debout!

Presque tous les peuples civiliss, librement, spontanment, ont
envoy ici des dlgations. Athnes, Rome, n'ont jamais t le thtre
d'une si imposante solennit. Paris dpasse Athnes et Rome!

Je reprsente ici la dlgation de la rpublique d'Hati. La
rpublique d'Hati a le droit de parler au nom de la race noire; la
race noire, par mon organe, remercie Victor Hugo de l'avoir beaucoup
aime et honore, de l'avoir raffermie et console.

La race noire salue Victor Hugo et la grande nation franaise.





PARIS

1867


I

L'AVENIR


Au vingtime sicle, il y aura une nation extraordinaire. Cette
nation sera grande, ce qui ne l'empchera pas d'tre libre. Elle sera
illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l'humanit.
Elle aura la gravit douce d'une ane. Elle s'tonnera de la gloire
des projectiles coniques, et elle aura quelque peine  faire la
diffrence entre un gnral d'arme et un boucher; la pourpre de l'un
ne lui semblera pas trs distincte du rouge de l'autre. Une bataille
entre italiens et allemands, entre anglais et russes, entre prussiens
et franais, lui apparatra comme nous apparat une bataille entre
picards et bourguignons. Elle considrera le gaspillage du sang humain
comme inutile. Elle n'prouvera que mdiocrement l'admiration d'un
gros chiffre d'hommes tus. Le haussement d'paules que nous avons
devant l'inquisition, elle l'aura devant la guerre. Elle regardera
le champ de bataille de Sadowa de l'air dont nous regarderions le
quemadero de Sville. Elle trouvera bte cette oscillation de
la victoire aboutissant invariablement  de funbres remises en
quilibre, et Austerlitz toujours sold par Waterloo. Elle aura pour
l'autorit  peu prs le respect que nous avons pour l'orthodoxie;
un procs de presse lui semblera ce que nous semblerait un procs
d'hrsie; elle admettra la vindicte contre les crivains juste comme
nous admettons la vindicte contre les astronomes, et, sans rapprocher
autrement Branger de Galile, elle ne comprendra pas plus Branger en
cellule que Galile en prison. _E pur si muove_, loin d'tre sa peur,
sera sa joie. Elle aura la suprme justice de la bont. Elle sera
pudique et indigne devant les barbaries. La vision d'un chafaud
dress lui fera affront. Chez cette nation, la pnalit fondra et
dcrotra dans l'instruction grandissante comme la glace au soleil
levant. La circulation sera prfre  la stagnation. On ne
s'empchera plus de passer. Aux fleuves frontires succderont les
fleuves artres. Couper un pont sera aussi impossible que couper une
tte. La poudre  canon sera poudre  forage; le salptre, qui a pour
utilit actuelle de percer les poitrines, aura pour fonction de percer
les montagnes. Les avantages de la balle cylindrique sur la balle
ronde, du silex sur la mche, de la capsule sur le silex, et de la
bascule sur la capsule, seront mconnus. On sera froid pour les
merveilleuses couleuvrines de treize pieds de long, en fonte frette,
pouvant tirer, au choix des personnes, le boulet creux et le boulet
plein. On sera ingrat pour Chassepot dpassant Dreyse et pour Bonnin
dpassant Chassepot. Qu'au dix-neuvime sicle, le continent, pour
l'avantage de dtruire une bourgade, Sbastopol, ait sacrifi la
population d'une capitale, sept cent quatrevingt-cinq mille hommes
[1] cela semblera glorieux, mais singulier. Cette nation estimera un
tunnel sous les Alpes plus que la gargousse Armstrong. Elle poussera
l'ignorance au point de ne pas savoir qu'on fabriquait en 1866 un
canon pesant vingt-trois tonnes appel _Bigwill_. D'autres beauts et
magnificences du temps prsent seront perdues; par exemple, chez ces
gens-l, on ne verra plus de ces budgets, tels que celui de la France
actuelle, lequel fait tous les ans une pyramide d'or de dix pieds
carrs de base et de trente pieds de haut. Une pauvre petite le comme
Jersey y regardera  deux fois avant de se passer, comme elle l'a fait
le 6 aot 1866, la fantaisie d'un pendu [2] dont le gibet cote deux
mille huit cents francs. On n'aura pas de ces dpenses de luxe. Cette
nation aura pour lgislation un fac-simile, le plus ressemblant
possible, du droit naturel. Sous l'influence de cette nation motrice,
les incommensurables friches d'Amrique, d'Asie, d'Afrique et
d'Australie seront offertes aux migrations civilisantes; les huit
cent mille boeufs, annuellement brls pour les peaux dans l'Amrique
du Sud, seront mangs; elle fera ce raisonnement que, s'il y a des
boeufs d'un ct de l'Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de
l'autre ct. Sous son impulsion, la longue trane des misrables
envahira magnifiquement les grasses et riches solitudes inconnues; on
ira aux Californies ou aux Tasmanies, non pour l'or, trompe-l'oeil et
grossier appt d'aujourd'hui, mais pour la terre; les meurt-de-faim et
les va-nu-pieds, ces frres douloureux et vnrables de nos splendeurs
myopes et de nos prosprits gostes, auront, en dpit de Malthus,
leur table servie sous le mme soleil; l'humanit essaimera hors de la
cit-mre, devenue troite, et couvrira de ses ruches les continents;
les solutions probables des problmes qui mrissent, la locomotion
arienne pondre et dirige, le ciel peupl d'air-navires, aideront
 ces dispersions fcondes et verseront de toutes parts la vie sur
ce vaste fourmillement des travailleurs; le globe sera la maison de
l'homme, et rien n'en sera perdu; le Corrientes, par exemple, ce
gigantesque appareil hydraulique naturel, ce rseau veineux de
rivires et de fleuves, cette prodigieuse canalisation toute faite,
traverse aujourd'hui par la nage des bisons et charriant des arbres
morts, portera et nourrira cent villes; quiconque voudra aura sur un
sol vierge un toit, un champ, un bien-tre, une richesse,  la
seule condition d'largir  toute la terre l'ide patrie; et de se
considrer comme citoyen et laboureur du monde; de sorte que la
proprit, ce grand droit humain, cette suprme libert, cette
matrise de l'esprit sur la matire, cette souverainet de l'homme
interdite  la bte, loin d'tre supprime, sera dmocratise et
universalise. Il n'y aura plus de ligatures; ni pages aux ponts, ni
octrois aux villes, ni douanes aux tats, ni isthmes aux ocans, ni
prjugs aux mes. Les initiatives en veil et en qute feront le mme
bruit d'ailes que les abeilles. La nation centrale d'o ce mouvement
rayonnera sur tous les continents sera parmi les autres socits ce
qu'est la ferme modle parmi les mtairies. Elle sera plus que nation,
elle sera civilisation; elle sera mieux que civilisation, elle sera
famille. Unit de langue, unit de monnaie, unit de mtre, unit de
mridien, unit de code; la circulation fiduciaire  son haut degr;
le papier-monnaie  coupon faisant un rentier de quiconque a vingt
francs dans son gousset; une incalculable plus-value rsultant de
l'abolition des parasitismes; plus d'oisivet l'arme au bras; la
gigantesque dpense des gurites supprime; les quatre milliards que
cotent annuellement les armes permanentes laisss dans la poche
des citoyens; les quatre millions de jeunes travailleurs qu'annule
honorablement l'uniforme restitus au commerce,  l'agriculture et 
l'industrie; partout le fer disparu sous la forme glaive et chane
et reforg sous la forme charrue; la paix, desse  huit mamelles,
majestueusement assise au milieu des hommes; aucune exploitation, ni
des petits par les gros, ni des gros par les petits, et partout la
dignit de l'utilit de chacun sentie par tous; l'ide de domesticit
purge de l'ide de servitude; l'galit sortant toute construite
de l'instruction gratuite et obligatoire; l'gout remplac par
le drainage; le chtiment remplac par l'enseignement; la prison
transfigure en cole; l'ignorance, qui est la suprme indigence,
abolie; l'homme qui ne sait pas lire aussi rare que l'aveugle-n; le
_jus contra legem_ compris; la politique rsorbe par la science;
la simplification des antagonismes produisant la simplification des
vnements eux-mmes; le ct factice des faits s'liminant; pour
loi, l'incontestable, pour unique snat, l'institut. Le gouvernement
restreint  cette vigilance considrable, la voirie, laquelle a deux
ncessits, circulation et scurit. L'tat n'intervenant jamais que
pour offrir gratuitement le patron et l'pure. Concurrence absolue des
 peu prs en prsence du type, marquant l'tiage du progrs. Nulle
part l'entrave, partout la norme. Le collge normal, l'atelier normal,
l'entrept normal, la boutique normale, la ferme normale, le thtre
normal, la publicit normale, et  ct la libert. La libert du
coeur humain respecte au mme titre que la libert de l'esprit
humain, aimer tant aussi sacr que penser. Une vaste marche en avant
de la foule Ide conduite par l'esprit Lgion. La circulation dcuple
ayant pour rsultat la production et la consommation centuples; la
multiplication des pains, de miracle, devenue ralit; les cours d'eau
endigus, ce qui empchera les inondations, et empoissonns, ce qui
produira la vie  bas prix; l'industrie engendrant l'industrie, les
bras appelant les bras, l'oeuvre faite se ramifiant en innombrables
oeuvres  faire, un perptuel recommencement sorti d'un perptuel
achvement, et, en tout lieu,  toute heure, sous la hache fconde
du progrs, l'admirable renaissance des ttes de l'hydre sainte du
travail. Pour guerre l'mulation. L'meute des intelligences vers
l'aurore. L'impatience du bien gourmandant les lenteurs et les
timidits. Toute autre colre disparue. Un peuple fouillant les
flancs de la nuit et oprant, au profit du genre humain, une immense
extraction de clart. Voil quelle sera cette nation.

Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s'appellera point la
France; elle s'appellera l'Europe.

Elle s'appellera l'Europe au vingtime sicle, et, aux sicles
suivants, plus transfigure encore, elle s'appellera l'Humanit.

L'Humanit, nation dfinitive, est ds  prsent entrevue par les
penseurs, ces contemplateurs des pnombres; mais ce  quoi assiste le
dix-neuvime sicle, c'est  la formation de l'Europe.

Vision majestueuse. Il y a dans l'embryognie des peuples, comme dans
celle des tres, une heure sublime de transparence. Le mystre consent
 se laisser regarder. Au moment o nous sommes, une gestation auguste
est visible dans les flancs de la civilisation. L'Europe, une, y
germe. Un peuple, qui sera la France sublime, est en train d'clore.
L'ovaire profond du progrs fcond porte, sous cette forme ds 
prsent distincte, l'avenir. Cette nation qui sera palpite dans
l'Europe actuelle comme l'tre ail dans la larve reptile. Au prochain
sicle, elle dploiera ses deux ailes, faites, l'une de libert,
l'autre de volont.

Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne son parti,
cet immense bonheur est invitable.

Avant d'avoir son peuple, l'Europe a sa ville. De ce peuple qui
n'existe pas encore, la capitale existe dj. Cela semble un prodige,
c'est une loi. Le foetus des nations se comporte comme le foetus
de l'homme, et la mystrieuse construction de l'embryon,  la fois
vgtation et vie, commence toujours par la tte.



Notes

[1]:                           Morts  la suite
                     Annes.   Tus.   de blessures     Total.
                                      ou de maladies.
Arme franaise     1854-1856  10,240      85,375       95,615
----  anglaise      1854-1856   2,755      19,427       22,182
----  pimontaise   1855-1856      12       2,182        2,194
----  turque        1853-1856  10,000      25,000       35,000
----  russe         1853-1856  30,000     600,000      630,000
                              --------   ---------    ---------
                               53,007     731,984      784,991.

[2]: Bradley. On croit en ce moment s'apercevoir qu'il tait
innocent.




II

LE PASS


I

Il y a des points du globe, des bassins de valles, des versants de
collines, des confluents de fleuves qui ont une fonction. Ils se
combinent pour crer un peuple. Dans telle solitude, il existe une
attraction. Le premier pionnier venu s'y arrte. Une cabane sufft
quelquefois pour dposer la larve d'une ville.

Le penseur constate des endroits de ponte mystrieuse. De cet oeuf
sortira une barbarie, de cet autre une humanit. Ici Carthage,
l Jrusalem. Il y a les villes-monstres de mme qu'il y a les
villes-prodiges.

Carthage nat de la mer, Jrusalem de la montagne. Quelquefois le
paysage est grand, quelquefois il est nul. Ce n'est pas une raison
d'avortement.

Voyez cette campagne. Comment la qualifierez-vous? Quelconque.  et
l des broussailles. Faites attention. La chrysalide d'une ville est
dans ces broussailles.

Cette cit en germe, le climat la couve. La plaine est mre, la
rivire est nourrice. Cela est viable, cela pousse, cela grandit. A
une certaine heure, c'est Paris.

Le genre humain vient l se concentrer. Le tourbillon des sicles
s'y creuse. L'histoire s'y dpose sur l'histoire. Le pass s'y
approfondit, lugubre.

C'est l Paris, et l'on mdite. Comment s'est form ce chef-lieu
suprme?

Cette ville a un inconvnient. A qui la possde elle donne le monde.

Si c'est par un crime qu'on l'a, elle donne le monde  un crime.


II

Paris est une sorte de puits perdu.

Son histoire, microcosme de l'histoire gnrale, pouvante par moments
la rflexion.

Cette histoire est, plus qu'aucune autre, spcimen et chantillon.
Le fait local y a un sens universel. Cette histoire est, pas  pas,
l'accentuation du progrs. Rien n'y manque de ce qui est ailleurs.
Elle rsume en soulignant. Tout s'y rfracte, mais tout s'y rflchit.
Tout s'y abrge et s'y exagre en mme temps. Pas d'tude plus
poignante.

L'histoire de Paris, si on la dblaie, comme on dblaierait
Herculanum, vous force  recommencer sans cesse le travail. Elle a
des couches d'alluvion, des alvoles de syringe, des spirales de
labyrinthe. Dissquer cette ruine  fond semble impossible. Une cave
nettoye met  jour une cave obstrue. Sous le rez-de-chausse, il y
a une crypte, plus bas que la crypte une caverne, plus avant que la
caverne un spulcre, au-dessous du spulcre le gouffre. Le gouffre,
c'est l'inconnu celtique. Fouiller tout est malais. Gilles Corrozet
l'a essay par la lgende; Malingre et Pierre Bonfons par la
tradition; Du Breul, Germain Brice, Sauval, Bquillet, Piganiol de La
Force par l'rudition; Hurtaut et Marigny par la mthode; Jalliot par
la critique; Flibien, Lobineau et Lebeuf par l'orthodoxie; Dulaure
par la philosophie; chacun y a cass son outil.

Prenez les plans de Paris  ses divers ges. Superposez-les l'un 
l'autre concentriquement  Notre-Dame. Regardez le quinzime sicle
dans le plan de Saint-Victor, le seizime dans le plan de tapisserie,
le dix-septime dans le plan de Bullet, le dix-huitime dans les plans
de Gomboust, de Roussel, de Denis Thierry, de Lagrive, de Bretez,
de Verniquet, le dix-neuvime dans le plan actuel, l'effet de
grossissement est terrible.

Vous croyez voir, au bout d'une lunette, l'approche grandissante d'un
astre.


III

Qui regarde au fond de Paris a le vertige. Rien de plus fantasque,
rien de plus tragique, rien de plus superbe. Pour Csar, ville
vectigale; pour Julien, maison de campagne; pour Charlemagne, cole,
o il appelle des docteurs d'Allemagne et des chantres d'Italie, et
que le pape Lon III qualifie _Soror bona (Sorbonne_, n'en dplaise 
Robert Sorbon); pour Hugues Capet, palais de famille; pour Louis VI,
port avec page; pour Philippe-Auguste, forteresse; pour saint Louis,
chapelle; pour Louis le Hutin, gibet; pour Charles V, bibliothque;
pour Louis XI, imprimerie; pour Franois 1er, cabaret; pour Richelieu,
acadmie, Paris est, pour Louis XIV, le lieu des lits de justice et
des chambres ardentes, et pour Bonaparte le grand carrefour de la
guerre. Le commencement de Paris est contigu au dclin de Rome.
La statue de marbre d'une dame latine, morte  Lutce comme Julia
Alpinula  Avenches, a dormi vingt sicles dans le vieux sol parisien;
on l'a trouve en fouillant la rue Montholon. Paris est qualifi la
ville de Jules par Boce, homme consulaire, qui mourut d'une corde
serre autour de sa tte par le bourreau jusqu'au jaillissement
des yeux. Tibre a, pour ainsi dire, pos la premire pierre de
Notre-Dame; c'est lui qui avait trouv cette place bonne pour un
temple, et qui y avait rig un autel au dieu Cerennos et au taureau
sus. Sur la montagne Sainte-Genevive on a ador Mercure, dans
l'le Louviers Isis, rue de la Barillerie Apollon, et l o sont les
Tuileries, Caracalla. Caracalla est cet empereur qui faisait dieu son
frre Geta  coups de poignard en disant: _divus sit, dum non vivus_.
Les marchands d'eau qu'on appelait les nautes ont prcd de quinze
cents ans la Samaritaine. Il y a eu une poterie trusque
rue Saint-Jean-de-Beauvais, une arne  gladiateurs rue
Fosss-Saint-Victor, aux Thermes un aqueduc venant de Rungis par
Arcueil, et rue Saint-Jacques une voie romaine avec embranchements sur
Ivry, Grenelle, Svres et le mont Ctard. L'gypte n'est pas seulement
reprsente  Lutce par Isis; une tradition veut qu'on ait trouv
vivant dans une pierre d'alluvion de la Seine un crocodile dont on
voyait encore au seizime sicle la momie applique au plafond de la
grande salle du Palais de justice. Autour de saint Landry se croisait
le rseau des rues romanes o circulaient les monnaies de Richiaire,
roi des suves, marques  l'effigie d'Honorius. Le quai des Morfondus
recouvre la berge de boue o s'imprimaient les pieds nus du roi de
France Clotaire, lequel habitait un chteau de poutres cloisonnes de
peaux de boeuf, dont quelques-unes, fraches corches, imitaient la
pourpre. O est la rue Gungaud, Herchinaldus, maire de Normandie,
et Flaochat, maire de Bourgogne, confraient avec Sigebert II, qui
portait, cloues  son chapeau, comme un roi sauvage d'aujourd'hui,
deux pices de monnaie, un quinaire des vandales et un triens d'or des
visigoths. Au chevet de Saint-Jean-le-Rond tait incruste une dalle
talant, grav en latin, le capitulaire du sixime sicle: Que le
voleur prsum soit saisi; si c'est un noble, qu'on le juge; si
c'est un vilain, qu'on le pende sur place. _Loco pendatur_. O est
l'archevch, il y a eu une pierre dresse en commmoration de la mise
 mort des neuf mille familles bulgares qui avaient fui en Bavire,
en 631. Dans une bruyre o est  prsent la Bourse, les hrauts ont
proclam la guerre entre Louis le Gros et la maison de Coucy. Louis
le Gros, qui donna asile en France  cinq papes chasss, Urbain II,
Paschal II, Glase II, Calixte II et Innocent II, venait de sortir
vainqueur de sa guerre contre le baron de Montmorency et le baron de
Puiset. Dans une crypte romaine qui a exist  peu prs o fut btie
la salle dite Rue de Paris au Palais de justice, on apporta de
Compigne le premier orgue connu en Europe, qui tait un don de
Constantin Copronyme  Ppin le Bref, et dont le bruit fit mourir une
femme de saisissement. Les caborsins, nous dirions aujourd'hui les
boursiers, taient battus de verges devant le pilier des Halles
_Septemsunt_ ddi  Pythagore le musicien; ce nom _Septem_ tait
justifi par six autres noms crits au revers du pilier: Ptolme
l'astronome, Platon le thologien, Euclide le gomtre, Archimde le
mcanicien, Aristote le philosophe et Nicomaque l'arithmticien. C'est
 Paris que la civilisation a germ, qu'Oribase de Pergame, questeur
de Constantinople, a abrg et expliqu Galien, que se sont fondes la
hanse pour les marchands, imite en Allemagne, et la basoche pour
les clercs, imite en Angleterre, que Louis IX a bti des glises,
Sainte-Catherine entre autres,  la prire des sergents d'armes, que
l'assemble des barons et des vques est devenue parlement, et que
Charlemagne, dans son capitulaire concernant Saint-Germain-des-Prs, a
dfendu aux ecclsiastiques de tuer des hommes. Clestin II y est venu
 l'cole sous Pierre Lombard. L'tudiant Dante Alighieri a log rue
du Fouarre. Abailard rencontrait Hlose rue Basse-des-Ursins. Les
empereurs d'Allemagne hassaient Paris comme tison de mauvais feu,
et Othon II, ce boucher, qu'on appelait la Ple mort des sarrasins,
_Pallida mors Sarracenorum_, frappait une des portes de la Cit d'un
coup de lance dont elle a eu longtemps la marque. Le roi d'Angleterre,
autre ennemi, a camp  Vaugirard.


IV

Paris a grandi entre la guerre et la disette. Charles le
Chauve donnait aux normands, qui avaient brl les glises de
Sainte-Genevive et de Saint-Pierre et la moiti de la Cit, sept
mille livres d'argent pour racheter le reste. Paris a t le radeau de
la _Mduse_: la famine y a agonis; en 975, on y tirait au sort 
qui serait mang. L'abb de Saint-Germain-des-Prs et l'abb de
Saint-Martin-des-Champs, crnels dans leurs monastres, s'attaquaient
et se combattaient dans les rues, car le droit aux guerres prives a
exist jusqu'en 1257. En 1255, saint Louis tablit l'inquisition en
France; acclimatation vnneuse. A partir de ce moment, perscutions
sans nombre dans Paris; en 1255, contre les banquiers; en 1311, contre
les bguards, les hrtiques et les lombards; en 1323, contre les
franciscains et les magiciens; en 1372, contre les turlupins; puis
contre les jureurs, les patrins et les rformateurs. Les rvoltes
donnent la rplique. Les coliers, les jacques, les maillotins, les
cabochiens, les tuchins, bauchent cette rsistance, que plus tard les
prtres copieront dans la Ligue et les princes dans la Fronde; en 1588
viendra la premire barricade, et le peuple,  qui Philippe-Auguste a
donn ce dallage de grs nomm le pav de Paris, apprendra la manire
de s'en servir. Avec les rvoltes se multiplient les supplices; et,
honneur des lettres et de la science,  travers ce ple-mle de
charniers, de piloris et de potences, germent et croissent les
collges, Lisieux, Bourgogne, les cossais, Marmoutier, Chancer,
Hubant, l'Ave-Maria, Mignon, Autun, Cambrai, matre Clment, cardinal
Lemoine, de Thou, Reims, Coquerel, de la Marche, Sez, le Mans,
Boissy, la Merci, Clermont, les Grassins, d'o sortira Boileau,
Louis-le-Grand, d'o sortira Voltaire; et,  ct des collges, les
hpitaux, asiles terribles, espces de cirques o les pestes
dvorent les hommes. La varit de ces pestes, ne de la varit des
pourritures, est inoue; c'est le feu sacr, c'est la florentine,
c'est le mal des ardents, c'est le mal des enfers, c'est la fivre
noire; elles font des fous; elles gagnent jusqu'aux rois, et Charles
VI tombe en chaude maladie. Les impts taient si excessifs qu'on
tchait de devenir lpreux pour n'en point payer. De l le synonyme
de ladre et d'avare. Entrez dans cette lgende, descendez-y, errez-y.
Tout dans cette ville, si longtemps en mal de rvolution, a un sens.
La premire maison venue en sait long. Le sous-sol de Paris est un
receleur; il cache l'histoire. Si les ruisseaux des rues entraient en
aveu, que de choses ils diraient! Faites fouiller le tas d'ordures
des sicles par le chiffonnier Chodruc-Duclos au coin de la borne de
Ravaillac! Si trouble et si paisse que soit l'histoire, elle a des
transparences, regardez-y. Tout ce qui est mort comme fait, est vivant
comme enseignement. Et, surtout, ne triez pas. Contemplez au hasard.

Sous le Paris actuel, l'ancien Paris est distinct, comme le vieux
texte dans les interlignes du nouveau. Otez de la pointe de la Cit
la statue de Henri IV, et vous apercevrez le bcher de Jacques Molay.
C'est sur la place du chteau des Porcherons, devant l'htel Coq,
en prsence de l'oriflamme dploye par le comte de Vexin, avou de
l'abbaye de Saint-Denis, que, sur la proclamation des six vques
pairs de France, Jean Ier, immdiatement aprs son sacre, qui eut lieu
le 24 septembre, et le supplice du comte de Guines, qui eut lieu le
24 novembre, fut surnomm le Bon. A l'htel Saint-Pol, Isabeau de
Bavire mangeait de l'aigrun, c'est--dire des oignons de Corbeil, des
eschaloignes d'Etampes, et des gousses d'ail de Grandeluz, tout en
riant avec quelque prince anglais de la paternit de son mari Charles
VI sur son fils Charles VII. C'est sur le Pont au Change que fut cri,
le 23 aot 1553, l'dit du parlement dfendant de parler si une femme
grosse accoucherait d'une fille ou d'un garon. C'est dans la salle
basse du Chtelet que, sous Franois Ier, pre des lettres, on
donnait aux imprimeurs relaps la question  seize crans. C'est rue du
Pas-de-la-Mule que passait presque tous les jours, en 1560, le premier
prsident du parlement de Paris, Gilles le Maistre, mont sur une
mule, suivi de sa femme dans une charrette et de sa servante sur une
nesse, allant le soir voir pendre les gens qu'il avait jugs le
matin. Dans la tour de Montgomery, non loin du logis du concierge du
palais, lequel avait droit  deux poules par jour et aux cendres et
tisons de la chemine du roi, tait creus, au-dessous du niveau de
la Seine, ce cachot nomm _la Souricire_,  cause des souris qui
y rongeaient vivants les prisonniers. Dans l'embranchement de rues
appel le Trahoir, parce que Brunehaut, dit-on, y fut trane 
la queue d'un cheval  l'ge de quatrevingts ans, et plus tard
l'Arbre-Sec,  cause d'un arbre sec, c'est--dire d'une potence qui
tait l en permanence, au pied du gibet,  quelques pas d'un tuviste
o se faisaient les plus gaies orgies nobles du seizime sicle, des
bouquetires offraient des fleurs et des fruits aux passants avec ce
chant:

    Fleur d'aiglantier,
    Verjux  faire aillie.

A la porte Saint-Honor, le cardinal de Bourbon, qui fut une bauche
de Charles X, et le duc de Guise, se sont promens pour la premire
fois avec des gardes, nouvelle qui fit subitement blanchir la moiti
de la moustache du roi de Navarre. C'est en sortant de faire ses
dvotions  Sainte-Marie-l'gyptienne que Henri III tira de dessous
ses petits chiens pendus  son cou dans un panier rond l'dit qu'il
remit au chancelier Chiverny et qui reprenait aux bourgeois de Paris
la noblesse que leur avait octroye Charles V. C'est devant la
fontaine Saint-Paul, rue Saint-Antoine, qu'aux obsques du cardinal de
Birague la cour des aides et la chambre des comptes se donnrent
des coups de poing pour la prsance. Ici a t la grand'chambre o
sigeait la magistrature franaise, longues barbes au seizime
sicle, larges perruques au dix-septime, et ici est le guichet du
Louvre par o sortaient de grand matin les mousquetaires noirs ou gris
qui, de temps en temps, venaient mettre ces barbes et ces perruques 
la raison. On sait qu'elles taient parfois rfractaires. En 1644,
par exemple, l'opposition du parlement alla jusqu' consentir 
la surcharge de l'emprunt, dit _forc_, pour toute la France, le
parlement except. Une certaine acceptation des voleurs et des
chauves-souris a longtemps caractris les rues de Paris; avant Louis
XI, pas de police; avant La Reynie, pas de lanternes. En 1667, la
cour des miracles, ayant encore toutes ses guenilles gothiques, fait
vis--vis aux carrousels de Louis XIV. Cette vieille terre parisienne
est un gisement d'vnements, de moeurs, de lois, de coutumes; tout y
est minerai pour le philosophe. Venez, voyez. Cet emplacement a t le
March aux pourceaux; l, dans une cuve de fer, au nom de ces princes
qui, entre autres habilets montaires, inventrent le _tournois
noir_, et qui, au quatorzime sicle, en l'espace de cinquante
ans, trouvrent moyen de faire [Note: 1306.--1339.--1342.--1347.
--1348.--1353.--1358.] sept fois de suite  la fortune publique la
rognure d'une banqueroute, phnomne royal renouvel sous Louis XV, au
nom de Philippe I'er, qui dclara argent les espces de billon, au nom
de Louis VI et de Louis VII, qui contraignirent tous les franais, les
bourgeois de Compigne excepts,  prendre des sous pour des livres,
au nom de Philippe le Bel, qui fabriqua ces angevins d'or douteux
appels _moutons  la grande laine et moutons  la petite laine_, noms
qui symbolisent la tonte du peuple, au nom de Philippe de Valois, qui
altra le florin Georges, au nom du roi Jean, qui leva des rondelles
de cuir portant un clou d'argent au centre  la dignit de ducats
d'or, au nom de Charles VII, doreur et argenteur de liards qu'il
qualifia _saluts d'or_ et _blancs d'argent_, au nom de Louis XI, qui
dcrta que les hardis d'un denier en valaient trois, au nom de Henri
II, lequel fit des henris d'or qui taient en plomb, pendant cinq
sicles, on a bouilli vifs les faux monnayeurs.


VI

Au centre de ce qu'on appelait alors la Ville, distincte de la Cit,
est la Maubue (mauvaise fume), lieu o l'on a rti, dans le goudron
et les fagots verts, tant de juifs, pour punir leur anthropomance,
et, dit le conseiller De l'Ancre, les admirables cruauts dont
ils ont toujours us envers les chrtiens, leur forme de vie, leur
synagogue dplaisante  Dieu, leur immondicit et puanteur. Un
peu plus  l'cart, l'antiquaire rencontre le coin de la rue du
Gros-Chenet, o l'on brlait les sorciers en prsence d'un bas-relief
dor et peint, attribu  Nicolas Flamel, et reprsentant le
mtore tout en feu, gros comme une meule de moulin, qui tomba 
Aegos-Potamos, la nuit o naquit Socrate, et que Diogne d'Apollonie,
le lgislateur de l'Asie Mineure, appelle une toile de pierre. Puis
ce carrefour Baudet, o fut crie et commande,  son de corne ou de
trompe, comme le raconte Gaguin, l'extermination des lpreux par tout
le royaume,  cause d'une mixture d'herbe, de sang et d'eau humaine,
roule dans un linge et lie  une pierre, dont ils empoisonnaient les
citernes et les rivires. D'autres cris avaient lieu. Ainsi, devant le
Grand-Chtelet, les six hraults d'armes de France, vtus de velours
blanc sous leurs dalmatiques fleurdelyses, et le caduce  la main,
venaient, aprs les pestes, les guerres et les disettes, rassurer
le peuple et lui annoncer que le roi daignait continuer  recevoir
l'impt. A l'extrmit nord-est, cette place, place Royale de la
monarchie, place des Vosges de la rpublique, fut l'enclos royal des
Tournelles, o Philippe de Comines partageait le lit de Louis XI, ce
qui drange un peu son svre profil d'historien; on ne se figure
gure Tacite couchant avec Tibre. Philippe de Comines, qui tait
snchal de Poitiers, tait aussi seigneur de Chaillot, et avait toute
la Cerisaie jusqu'au foss de l'gout de Paris, sept fiefs arrirs
tenus de la Tour Carre, plus justice moyenne et basse avec mairie et
sergent. Cela, heureusement, ne l'empche pas d'tre un des anctres
de la langue franaise.


VII

Il faut, en prsence de cette histoire de Paris s'crier  chaque
instant comme John Howard devant d'autres misres: _C'est ici que les
petits faits sont grands_. Quelquefois cette histoire offre un double
sens; quelquefois un triple sens; quelquefois aucun. C'est alors
qu'elle inquite l'esprit. Il semble qu'elle tourne  l'ironie. Elle
met en relief tantt un crime, tantt une sottise, parfois on ne sait
quoi qui n'est ni sottise ni crime et qui pourtant fait partie de la
nuit. Au milieu de ces nigmes on croit entendre derrire soi, en
apart, l'clat de rire bas du sphinx. Partout des contrastes ou des
paralllismes qui ressemblent  de la pense dans le hasard. Au numro
14 de la rue de Bthisy meurt Coligny et nat Sophie Arnould, et voil
brusquement rapprochs les deux aspects caractristiques du pass, le
fanatisme sanglant et la jovialit cynique. Les halles, qui ont vu
natre le thtre (sous Louis XI), voient natre Molire. L'anne o
meurt Turenne, madame de Maintenon clt; remplacement bizarre; c'est
Paris qui donne  Versailles madame Scarron, reine de France, douce
jusqu' la trahison, pieuse jusqu' la frocit, chaste jusqu'au
calcul, vertueuse jusqu'au vice. Rue des Marais, Racine crit
_Bajazet_ et _Britannicus_ dans une chambre o, cinquante ans plus
tard, la duchesse de Bouillon, empoisonnant Adrienne Lecouvreur, vient
faire  son tour une tragdie. Au numro 23 de la rue du Petit-Lion,
dans un lgant htel de la renaissance dont il reste un pan de mur,
tout  ct d cette grosse tour  vis de Saint-Gilles o Jean sans
Peur, entre le coup de poignard de la rue Barbette et le coup d'pe
du pont de Montereau, causait avec son bourreau Capeluche, ont t
joues les comdies de Marivaux. Assez prs l'une de l'autre s'ouvrent
deux fentres tragiques: par celle-ci, Charles IX a fusill les
parisiens; par celle-l, on a donn de l'argent au peuple pour
l'carter de l'enterrement de Molire. Qu'est-ce que le peuple voulait
 Molire mort? l'honorer? Non, l'insulter. On distribua  cette
foule quelque monnaie, et les mains qui taient venues boueuses s'en
allrent payes. O sombre ranon d'un cercueil illustre! C'est de nos
jours qu'a t dmolie la tourelle  la croise de laquelle le dauphin
Charles, tremblant devant Paris irrit, se coiffa du chaperon carlate
d'tienne Marcel, trois cent trente ans avant que Louis XVI se coifft
du bonnet rouge. L'arcade Saint-Jean a vu passer un petit Dix-aot,
le 10 aot 1652, qui esquissa la mise en scne du grand; il y eut
branle du bourdon de Notre-Dame et mousqueterie. Cela s'appelle
l'_meute des ttes de papier_. C'est encore en aot, la canicule est
anarchique, c'est le 23 aot 1658, qu'eut lieu, sur le quai de la
Valle, dit autrefois le Val-Misre, la bataille des moines augustins
contre les hoquetons du parlement; le clerg recevait volontiers les
arrts de la magistrature  coups de fusil; il qualifiait la justice
empitement; il s'changea entre le couvent et les archers une grosse
arquebusade, ce qui fit accourir La Fontaine, criant sur le Pont-Neuf:
_Je vais voir tuer des augustins_. Non loin du collge Fortet, o ont
sig les Seize, est le clotre des Cordeliers, o a surgi Marat. La
place Vendme a servi  Law avant de servir  Napolon. A l'htel
Vendme il y avait une petite chemine de marbre blanc clbre par
la quantit de suppliques de forats huguenots qu'y a jetes au feu
Campistron, lequel tait secrtaire gnral des galres, en mme temps
que chevalier de Saint-Jacques et commandeur de Chimne en Espagne, et
marquis de Penange en Italie, dignits bien dues au pote qui avait
apitoy la cour et la ville sur Tiridate rsistant au mariage
d'rinice avec Abradate. Du lugubre quai de la Ferraille, qui a vu
tant d'atrocits juridiques, et qui tait aussi le quai des Racoleurs,
sont sortis tous ces joyeux types militaires et populaires, Larame,
Laviolette, Vadeboncoeur, et ce Fanfan la Tulipe mis de nos jours  la
scne avec tant de charme et d'clat par Paul Meurice. Dans un galetas
du Louvre est n de Thophraste Renaudot le journalisme; cette fois ce
fut la souris qui accoucha d'une montagne. Dans un autre compartiment
du mme Louvre a prospr l'Acadmie franaise, laquelle n'a jamais
eu un quarante et unime fauteuil qu'une fois, pour Pellisson, et n'a
jamais port le deuil qu'une fois, pour Voiture. Une plaque de
marbre  lettres d'or, incruste  l'un des coins de rue du
March-des-Innocents, a longtemps appel l'attention des parisiens sur
ces trois gloires de l'anne 1685, l'ambassade de Siam, le doge de
Gnes  Versailles, et la rvocation de l'dit de Nantes. C'est contre
le mur de l'difice appel Val-de-Grce que fut jete une hostie
[Note: Champ des Capucines. Croix de la Sainte-Hostie.]  propos de
laquelle on brla vifs trois hommes. Date: 1688. Six ans plus tard,
Voltaire allait natre. Il tait temps.


VIII

On montrait encore, il y a quarante ans, dans la sacristie de
Saint-Germain-l'Auxerrois, la chaise cramoisie, portant la date 1722,
en laquelle trnait le cardinal-archevque de Cambrai le jour o
Monsieur Clignet, bailli de l'abbaye de Saint-Remi de Reims, et les
sieurs de Romaine, de Sainte-Catherine et Godot, chevaliers de la
Sainte-Ampoule, vinrent prendre les ordres de son minence au sujet
du sacre de sa majest. L'minence tait Dubois, la majest tait
Louis XV. Le garde-meuble conservait une autre chaise  bras, celle du
rgent d'Orlans. C'est sur ce fauteuil que le rgent d'Orlans tait
assis le jour o il parla au comte de Charolais. M. de Charolais
revenait de la chasse o il avait tu quelques faisans dans les bois
et un notaire dans un village. Le rgent lui dit: _Allez-vous-en, vous
tes prince, et je ne ferai couper la tte ni au comte de Charolais
qui a tu un passant, ni au passant qui tuera le comte de Charolais_.
Ce mot a servi deux fois. Plus tard, on a jug utile de l'attribuer 
Louis XV promu Bien-Aim. Rue du Battoir, le marchal de Saxe avait
son srail qu'il menait avec lui  la guerre, ce qui faisait  la
suite de l'arme trois coches pleins appels par les hulans les
fourgons  femmes du marchal. Que d'vnements tranges, parfois
accumuls avec cette incohrence de la ralit o vous tes libre de
puiser des rflexions! Dans la mme semaine, une femme, madame de
Chaumont, gagne, dans l'agiotage du Mississipi, cent vingt-sept
millions, les quarante fauteuils de l'Acadmie franaise sont
envoys  Cambrai pour y asseoir le congrs qui a cd Gibraltar 
l'Angleterre, et la grande porte de la Bastille s'entr'ouvre  minuit,
laissant voir dans la premire cour l'excution aux flambeaux d'un
inconnu dont personne n'a jamais su ni le nom ni le crime. Les livres
taient traits de deux faons; le parlement les brlait, le thologal
les lacrait. On les brlait sur le grand escalier du palais, on les
lacrait rue Chanoinesse. C'est, dit-on, dans cette rue, au milieu
d'un rebut de livres condamns, que les ptres de Pline, depuis
imprimes chez Alde Manuce, furent dcouvertes par le moine Joconde,
le faiseur de ponts de pierre que Sannazar nommait _Pontifex_. [Note:
_Hunc tu jure potes dicere Pontificem_.] Quant aux grands degrs
du palais,  dfaut des crivains, qui sentaient le roussi, ils
voyaient brler les crits. Boindin, au pied de cet escalier, disait 
Lamettrie: _On vous perscute, parce que vous tes athe jansniste;
moi, on me laisse tranquille, parce que j'ai le bon sens d'tre athe
moliniste_. Il y avait, en outre, pour les livres, les sentences de
Sorbonne. La Sorbonne, calotte plutt que dme, dominait ce chaos de
collges qui tait l'Universit, et que le premier Balzac, dans sa
querelle avec le pre Golu, a appel le _Pays latin_, nom qui est
rest. La Sorbonne avait, de par la scolastique, juridiction morale.
La Sorbonne forait Jean XXII  rtracter sa thorie de la vision
batifique; la Sorbonne dclarait le quinquina corce sclrate,
sur quoi le parlement faisait au quinquina _dfense de gurir_; la
Sorbonne donnait,  propos du sac de Civitta-di-Castello, raison
contre le pape Sixte IV  Antoine Campani, cet vque dont une
paysanne accoucha sous un laurier, et  qui l'Allemagne dplut si
fort, dit son biographe, qu' son retour en Italie, se trouvant au
haut des Alpes, ce vnrable prlat ...................
[Note: Nous omettons une ligne.] et dit  l'Allemagne:_Aspice nudatas,
barbara terra, nates_.


IX

La maison numro 20,  Bercy, a appartenu  Le Prvost de Beaumont,
mis vivant dans une des tombes de pierre de la tour Bertaudire pour
avoir dnonc le Pacte de famine. Tout auprs, une autre maison toute
mystrieuse s'appelle la _Cour des crimes_. Personne ne sait ce que
c'est. Devant la porte de la prvt de Paris, o des cartouches
sculpts et peints reprsentaient ne, Scipion, Charlemagne,
Esplandian et Bayard, qualifis fleurs de chevalerie et de loyaut,
un huissier  verge, le 30 aot 1766, cria l'dit ordonnant aux
gentilshommes de n'avoir dsormais au ct que des pes longues de
trente-trois pouces au plus avec la pointe en langue de carpe. Les
pes de guet-apens abondaient dans Paris. Trs bien portes. De l
l'dit. D'autres rpressions taient ncessaires; en 1750,  l'poque
o l'ameublement d'une chambre pour le dauphin au pavillon de Bellevue
venait de coter dix-huit cent mille francs, on diminua, par esprit
d'conomie, la ration de pain des prisonniers, ce qui les affama
et les fit rvolter. On tira dans le tas  travers les grilles des
prisons, et l'on en tua plusieurs, entre autres, au For-l'vque, deux
femmes. Il y avait  l'Acadmie franaise un curieux effrayant, la
Condamine; il rimait des bouquets  Chloris comme Gentil-Bernard,
et explorait l'ocan comme Vasco de Gama. Entre un quatrain et une
tempte, il allait sur les chafauds considrer de prs les supplices.
Une fois il assistait, sur l'estrade mme du tourment, 
un cartlement. Le patient, hagard et cercl de fer, le
regardait.--_Monsieur est un amateur_, dit le bourreau. Telles taient
les moeurs. Ceci se passait sur la place de Grve, le jour o Louis XV
y assassina Damiens.


X

Faut-il continuer? S'il tait permis de se citer soi-mme, celui qui
crit ces lignes dirait ici: _J'en passe, et des meilleurs_. Ajoutez 
ce monceau douloureux la surcharge de Versailles, cette cour terrible,
la maltte, expdient des princes du dix-septime sicle, remplace
par l'agiotage, expdient des princes du dix-huitime, et ce Conti
difforme crasant de chiquenaudes le visage d'une jeune fille coupable
d'tre jolie, ce chevalier de Bouillon chtrant un manant pour le
punir de s'appeler Lecoq, cet autre chevalier, un Rohan, btonnant
Voltaire....--Quel prcipice que ce pass! Descente lugubre! Dante y
hsiterait. La vraie catacombe de Paris, c'est cela. L'histoire n'a
pas de sape plus noire. Aucun ddale n'gale en horreur cette cave des
vieux faits o tant de prjugs vivaces, et  cette heure encore bien
portants, ont leurs racines. Ce pass n'est plus cependant, mais son
cadavre est; qui creuse l'ancien Paris le rencontre. Ce mot cadavre
en dit trop peu. Un pluriel serait ici ncessaire. Les erreurs et les
misres mortes sont une fourmilire d'ossements. Elles emplissent
ce souterrain qu'on appelle les annales de Paris. Toutes les
superstitions sont l, tous les fanatismes, toutes les fables
religieuses, toutes les fictions lgales, toutes les antiques choses
dites sacres, rgles, codes, coutumes, dogmes, et l'on distingue 
perte de vue dans ces tnbres le ricanement sinistre de toutes
ces ttes de mort. Hlas! les hommes infortuns qui accumulent les
exactions et les iniquits oublient ou ignorent qu'il y a un compteur.
Ces tyrannies, ces lettres de cachet, ces jussions, ce Vincennes,
ce donjon du Temple, o Jacques Molay a assign le roi de France 
comparatre devant Dieu, ce Montfaucon, o est pendu Enguerrand de
Marigny qui l'a construit, cette Bastille o est enferm Hugues
Aubriot qui l'a btie, ces cachots copiant les puits, et ces
calottes copiant les plombs de Venise, cette promiscuit de tours,
les unes pour la prire, les autres pour la prison, cette dispersion
de glas et de tocsins faite par toutes ces cloches pendant douze cents
ans, ces gibets, ces estrapades, ces volupts, cette Diane toute nue
au Louvre, ces chambres tortionnaires, ces harangues des magistrats 
genoux, ces idoltries de l'tiquette, connexes aux raffinements
de supplices, ces doctrines que tout est au roi, ces sottises, ces
hontes, ces bassesses, ces mutilations de toutes les virilits, ces
confiscations, ces perscutions, ces forfaits, se sont silencieusement
additionns de sicle en sicle, et il s'est trouv un jour que toute
cette ombre avait un total: 1789.




III

SUPRMATIE DE PARIS


I

1789. Depuis un sicle bientt, ce nombre est la proccupation du
genre humain. Tout le phnomne moderne y est contenu.

Ces dates-l sont des chiffres exigibles.

Payez.

Et ne soyez pas de mauvaise foi avec ces chiffres imprieux. luds,
ils grossissent; et tout  coup, au lieu de 89, le dbiteur trouve 93.

Pourquoi tout  l'heure avons-nous rappel ces faits, puiss au hasard
dans le saisissant ple-mle du souvenir, tous ces faits, et tant
d'autres? Parce qu'ils expliquent.

Ils ont une source, le despotisme, et ils ont une embouchure, la
dmocratie.

Sans eux, et sans leur rsultat, 89, la suprmatie de Paris est une
nigme. Rflchissez, en effet. Rome a plus de majest, Trves a plus
d'anciennet, Venise a plus de beaut, Naples a plus de grce, Londres
a plus de richesse. Qu'a donc Paris? La rvolution.

Paris est la ville-pivot sur laquelle,  un jour donn, l'histoire a
tourn.

Palerme a l'Etna, Paris a la pense. Constantinople est plus prs du
soleil, Paris est plus prs de la civilisation. Athnes a bti le
Parthnon, mais Paris a dmoli la Bastille.

George Sand parle magnifiquement quelque part des vies antrieures.
Ces existences prparatoires, sortes de dpouillements successifs de
la destine, les villes les ont comme les hommes. Paris druidique,
Paris romain, Paris carlovingien, Paris fodal, Paris monarchique,
Paris philosophe, Paris rvolutionnaire, quelle ascension lente, mais
quelle sublime sortie des tnbres!

_Aprs moi le dluge!_ dit le dernier sultan de la srie. On sent en
effet, sous ce Louis XV, qu'un certain accomplissement s'apprte,
tant la petitesse de tout est formidable. Vers la fin du dix-huitime
sicle, l'histoire ne peut plus tre tudie qu'au microscope. On voit
un fourmillement de nains, et c'est tout; d'Aiguillon, Richelieu,
Maurepas, Calonne, Vergennes, Brienne, Montmorin; brusquement une
ouverture se fait dans ce qu'on pourrait nommer le mur du fond, et
il apparat des inconnus hauts de cent coudes, et voici Mirabeau,
l'homme-clair, et voici Danton, l'homme-foudre, et les vnements
deviennent dignes de Dieu.

Il semble que la France commence.


II

On sait ce que c'est que le point vlique d'un navire; c'est le lieu
de convergence, endroit d'intersection mystrieux pour le constructeur
lui-mme, o se fait la somme des forces parses dans toutes les
voiles dployes. Paris est le point vlique de la civilisation.
L'effort partout dispers se concentre sur ce point unique; la pese
du vent s'y appuie. La dsagrgation des initiatives divergentes
dans l'infini vient s'y recomposer et y donne sa rsultante. Cette
rsultante est une pousse profonde, parfois vers le gouffre, parfois
vers les Atlantides inconnues. Le genre humain, remorqu, suit.
Percevoir, pensif, ce murmure de la marche universelle, cette rumeur
des temptes en fuite, ce bruit d'agrs, ces soufflements d'mes en
travail, ces gonflements et ces tensions de manoeuvre, cette vitesse
de la bonne route faite, aucune extase ne vaut cette rverie. Paris
est sur toute la terre le lieu o l'on entend le mieux frissonner
l'immense voilure invisible du progrs.

Paris travaille pour la communaut terrestre.

De l autour de Paris, chez tous les hommes, dans toutes les races,
dans toutes les colonisations, dans tous les laboratoires de la
pense, de la science et de l'industrie, dans toutes les capitales,
dans toutes les bourgades, un consentement universel.

Paris fait  la multitude la rvlation d'elle-mme.

Cette multitude que Cicron appelle _plebs_, que Bessarion appelle
_canaglia_, que Walpole appelle _mob_, que de Maistre appelle
_populace_, et qui n'est pas autre chose que la matire premire de la
nation,  Paris elle se sent Peuple. Elle est  la fois brouillard et
clart. C'est la nbuleuse qui, condense, sera l'toile.

Paris est le condensateur.


III

Voulez-vous vous rendre compte de ce qu'est cette ville? Faites une
chose trange. Mettez-la aux prises avec la France. Et d'abord
clate une question. Quelle est la fille? quelle est la mre? Doute
pathtique. Stupfaction du penseur.

Ces deux gantes en viennent aux mains. De quel ct est la voie de
fait impie?

Cela s'est-il jamais vu? Oui. C'est presque un fait normal. Paris s'en
va seul, la France suit de force, et irrite; plus tard elle s'apaise
et applaudit; c'est une des formes de notre vie nationale. Une
diligence passe avec un drapeau; elle vient de Paris. Le drapeau n'est
plus un drapeau, c'est une flamme, et toute la trane de poudre
humaine prend feu derrire lui.

Vouloir toujours; c'est le fait de Paris. Vous croyez qu'il dort, non,
il veut. La volont de Paris en permanence, c'est l ce dont ne se
doutent pas assez les gouvernements de transition. Paris est toujours
 l'tat de prmditation. Il a une patience d'astre mrissant
lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixit. Un beau jour,
c'est fait. Paris dcrte un vnement. La France, brusquement mise en
demeure, obit.

C'est pour cela que Paris n'a pas de conseil municipal.

Cet change d'effluves entre Paris centre, et la France sphre, cette
lutte qui ressemble  un balancement de gravitations, ces alternatives
de rsistance et d'adhsion, ces accs de colre de la nation contre
la cit, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que
Paris, cette tte, est plus que la tte d'un peuple. Le mouvement est
franais, l'impulsion est parisienne. Le jour o l'histoire, devenue
de nos jours si lumineuse, donnera  ce fait singulier la valeur qu'il
a, on verra clairement le mode d'branlement universel, de quelle
faon le progrs entre en matire, sous quels prtextes la raction
s'attarde, et comment la masse humaine se dsagrge en avant-garde
et en arrire-garde, de telle sorte que l'une est dj  Washington,
tandis que l'autre est encore  Csar.

Sur ce conflit sculaire, et si fcond en mulation, de la nation et
de la cit, posez la rvolution, voici ce que donne ce grossissement:
d'un ct la Convention, de l'autre la Commune. Duel titanique.

Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait
dfinitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la
Populace. Mais ici la populace, personnage immense, a droit. Elle est
la Misre, et elle a quinze sicles d'ge. Eumnide vnrable. Furie
auguste. Cette tte de Mduse a des vipres, mais des cheveux blancs.

La Commune a droit; la Convention a raison. C'est l ce qui est
superbe. D'un ct la Populace, mais sublime; de l'autre, le Peuple,
mais transfigur. Et ces deux animosits ont un amour, le genre
humain, et ces deux chocs ont une rsultante, la Fraternit. Telle est
la magnificence de notre rvolution.

Les rvolutions ont un besoin de libert, c'est leur but, et un besoin
d'autorit, c'est leur moyen. La convulsion tant donne, l'autorit
peut aller jusqu' la dictature et la libert jusqu' l'anarchie.
De l un double accs despotique qui a le sombre caractre de la
ncessit, un accs dictatorial et un accs anarchique. Oscillation
prodigieuse.

Blmez si vous voulez, mais vous blmez l'lment. Ce sont des faits
de statique, sur lesquels vous dpensez de la colre. La force des
choses se gouverne par A+B, et les dplacements du pendule tiennent
peu de compte de votre mcontentement.

Ce double accs despotique, despotisme d'assemble, despotisme de
foule, cette bataille inoue entre le procd  l'tat d'empirisme et
le rsultat  l'tat d'bauche, cet antagonisme inexprimable du but
et du moyen, la Convention et la Commune le reprsentent avec une
grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de
l'histoire.

La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantits de
rvolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C'est
l'A plus B dont nous parlions tout  l'heure. Des chiffres ne se
combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se
combine. Rvolutionnairement aussi.

Ici l'avenir se bifurque et montre ses deux ttes; il y a plus de
civilisation dans la Convention et plus de rvolution dans la Commune.
Les violences que fait la Commune  la Convention ressemblent aux
douleurs utiles de l'enfantement.

Un nouveau genre humain, c'est quelque chose. Ne marchandons pas trop
qui nous donne ce rsultat.

Devant l'histoire, la rvolution tant un lever de lumire venu  son
heure, la Convention est une forme de la ncessit, la Commune est
l'autre; noires et sublimes formes vivantes debout sur l'horizon, et
dans ce vertigineux crpuscule o il y a tant de clart derrire tant
de tnbres, l'oeil hsite entre les silhouettes normes des deux
colosses.

L'un est Lviathan, l'autre est Bhmoth.


IV

Il est certain que la rvolution franaise est un commencement.
_Nescio quid majus nascitur Iliade_.

Remarquez ce mot: Naissance. Il correspond au mot Dlivrance. Dire: la
mre est dlivre, cela veut dire: l'enfant est n. Dire: la France
est libre, cela veut dire l'me humaine est majeure.

La vraie naissance, c'est la virilit.

Le 14 juillet 1789, l'heure de l'ge viril a sonn.

Qui a fait le 14 juillet?

Paris.

La grande gele d'tat parisienne symbolisait l'esclavage universel.

Paris toujours un peu tenu en prison, 'a t de tout temps
l'arrire-pense des princes. Gner qui nous gne est une politique.
La Bastille au centre, une muraille  la circonfrence, avec cela on
peut rgner. Murer Paris, ce fut le rve. Stabilit sous clture;
cette discipline impose aux moines, on a voulu l'imposer  Paris. De
l contre la croissance de cette ville mille prcautions, et beaucoup
de ceintures boucles avec des tours. D'abord, la circonvallation
romaine,  laquelle tait adosse, prs Saint-Merry, la maison
de l'abb Suger, puis le mur de Louis VII, puis le mur de
Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles
V, puis le mur de l'octroi de 1786, puis l'escarpe et contrescarpe
d'aujourd'hui. Autour de cette ville, la monarchie a pass son temps 
construire des enceintes, et la philosophie  les dtruire. Comment?
Par la simple irradiation de la pense. Pas de plus irrsistible
puissance. Un rayonnement est plus fort qu'une muraille.

Enfermer la ville est un expdient; l'amoindrir en serait un autre.
Ceux  qui Paris fait peur y ont song. Soutirer la vie  cette
cit monstre et prodige, pourquoi pas? On a essay. On installait
volontiers les tats gnraux  Blois; Bourges tait dclar capitale;
de temps en temps les rois envoyaient le parlement  Pontoise;
Versailles a t un exutoire. De nos jours on a propos de mettre
l'cole polytechnique  Orlans, l'cole de droit  Rouen, l'cole de
mdecine  Tours, l'institut ici, la cour de cassation l, etc. De
cette faon, on clivait Paris; cliver un diamant, c'est le couper
en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d'un gros.
Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs.
Demandez  un lapidaire ce qu'il pense de la dcentralisation du
Rgent.

Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a djou toutes ces
combinaisons.

Sous cette rserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans
l'assimilation du fait et de l'ide, l'agrandissement matriel donne,
en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral, Paris a
d'abord tenu tout entier dans l'le Notre-Dame; puis il a jet un
pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans
l'oeuf; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de
surface, et il a merveill Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI,
il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasm Philippe
de Comines; puis, au dix-septime sicle, il a eu quatre cent treize
rues, et il a bloui Flibien. Au dix-huitime sicle, il a fait la
rvolution, et sonn la grande cloche d'appel, avec six cent soixante
mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un
plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.

Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste
sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations  l'exposition
du chef-d'oeuvre de chacune.


V

Quelque chose de nous est toujours pench sur nos enfants, et dans
le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation
traverse des phases quelconques, toujours domines par la phase
prcdente. Aujourd'hui, surtout ce qui est, et sur tout ce qui sera,
la rvolution franaise est en surplomb. Pas un fait humain que ce
surplomb ne modifie. On se sent press d'en haut, et il semble que
l'avenir ait hte et double le pas. L'imminence est une urgence;
l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est
prsentement la grande imminence; menace souriante. Il semble,  voir
de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire
qui se prpare; mais ce contraire s'vanouira. Pour qui observe du
sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nue de l'horizon plus de
rayons que de tonnerres. Tous les faits suprmes de notre temps sont
pacificateurs. La presse, la vapeur, le tlgraphe lectrique, l'unit
mtrique, le libre change, ne sont pas autre chose que des agitateurs
de l'ingrdient Nations dans le grand dissolvant Humanit. Tous les
railways qui paraissent aller dans tant de directions diffrentes,
Ptersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au mme
lieu, la Paix. Le jour o le premier air-navire s'envolera, la
dernire tyrannie rentrera sous terre.

Le mot Fraternit n'a pas t en vain jet dans les profondeurs,
d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Rvolution
veut, Dieu le veut. L'me humaine tant majeure, la conscience humaine
est lucide. Cette conscience est rvolte par la voie de fait dite
guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naf
de convoitise et de brigandage, sont condamnes par l'humanit honnte
du genre humain. Remettre en marche les armures n'est dcidment plus
possible; les panoplies sont vides, les vieux gants sont morts.
Csarisme, militarisme, il y a des muses pour ces antiquits-l.
L'abb de Saint-Pierre, qui a t le fou, est maintenant le sage.
Quant  nous, nous pensons comme lui; et nous nous figurons sans trop
de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix,
est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rver une poque
o lorsque quelqu'un dira: propret, promptitude, exactitude, bon
service, on ne songera pas tout d'abord  un canon se chargeant par la
culasse, et o le fusil  aiguille cessera d'tre le modle de toutes
les vertus.


VI

Insistons-y, un certain empitement du prsent sur l'avenir est
ncessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui
est, Paris l'esquisse. C'est pour la faire mieux saillir, et pour
l'clairer des deux cts, que, tout  l'heure, en regard de l'avenir,
nous avons plac le pass. Le fruit est bon  voir, mais maintenant
retournez l'arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu'on vient
de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci; on n'en
modifiera ni le sens ni le rsultat. Changer l'altitude ne change
point le corps.

Qu'on interroge, non les archives de l'empire, car le mot _archives
de l'empire_ s'applique seulement aux deux priodes 1804-1814 et
1852-1867, et hors de l n'a aucun sens, qu'on interroge et qu'on
remue jusqu'au fond les _archives de France_, et, de quelque faon
que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la mme
histoire incorruptible en sortira.

Cette histoire, qu'on la prenne telle qu'elle est, qu'on en ait la
quantit d'horreur qu'elle mrite,  la condition qu'on finisse
par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple.
L'admiration comme conclusion, c'est l ce qui caractrise le penseur.
Il pse, examine, compare, sonde, juge; puis, s'il est tourn vers
le relatif, il admire, et, s'il est tourn vers l'absolu, il adore.
Pourquoi? parce que dans le relatif il constate le progrs; parce que
dans l'absolu il constate l'idal. En prsence du progrs, loi des
faits, et de l'idal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au
respect. Le coup de sifflet final est d'un idiot.

Admirons les peuples chercheurs, et aimons-les. Ils sont pareils aux
Empdocles dont il reste une sandale et aux Christophe Colombe dont il
reste un monde. Ils s'en vont  leurs risques et prils dans le grand
travail de l'ombre. Ils ont souvent aux mains la boue du dblaiement
 ttons. Leur reprocherez-vous les dchirures de leurs habits
d'ouvriers? O sombres ingrats que vous tes!

Dans l'histoire humaine, parfois c'est un homme qui est le chercheur,
parfois c'est une nation. Quand c'est une nation, le travail, au
lieu de durer des heures, dure des sicles, et il attaque l'obstacle
ternel par le coup de pioche continu. Cette sape des profondeurs,
c'est le fait vital et permanent de l'humanit. Les chercheurs,
hommes et peuples, y descendent, y plongent, s'y enfoncent, parfois
y disparaissent. Une lueur les attire. Il y a un engloutissement
redoutable au fond duquel on aperoit cette nudit divine, la Vrit.

Paris n'y a point disparu.

Au contraire.

Il est sorti de 93 avec la langue de feu de l'avenir sur le front.


VII

Depuis les temps historiques, il y a toujours eu sur la terre ce qu'on
nomme la Ville. _Urbs_ rsume _orbis_. Il faut le lieu qui pense.

Il faut l'endroit crbral, le gnrateur de l'initiative, l'organe de
volont et de libert, qui fait les actes quand le genre humain est
veill, et, quand le genre humain dort, les rves.

L'univers sans la ville; il y a l comme une ide de dcapitation. On
ne se figure pas la civilisation acphale.

Il faut la cit dont tout le monde est citoyen.

Le genre humain a besoin d'un point de repre universel.

Pour nous en tenir  ce qui est lucid, et sans aller chercher dans
les pnombres les cits mystrieuses, Gour en Asie, Palenque en
Amrique, trois villes, visibles dans la pleine clart de l'histoire,
sont d'incontestables appareils de l'esprit humain.

Jrusalem, Athnes, Rome. Les trois villes rhythmiques.

L'idal se compose de trois rayons: le Vrai, le Beau, le Grand. De
chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. A elles
trois, elles font toute la lumire.

Jrusalem dgage le Vrai. C'est l qu'a t dite par le martyr suprme
la suprme parole: _Libert, galit, Fraternit_. Athnes dgage le
Beau. Rome dgage le Grand.

Autour de ces trois villes, l'ascension humaine a accompli son
volution. Elles ont fait leur oeuvre. Aujourd'hui de Jrusalem il
reste un gibet, le Calvaire; d'Athnes, une ruine, le Parthnon; de
Rome, un fantme, l'empire romain.

Ces villes sont-elles mortes? Non. L'oeuf bris ne reprsente pas
la mort de l'oeuf, mais la vie de l'oiseau. Hors de ces enveloppes
gisantes, Rome, Athnes, Jrusalem, plane l'ide envole. Hors de Rome
la Puissance, hors d'Athnes l'Art, hors de Jrusalem la Libert. Le
Grand, le Beau, le Vrai.

En outre elles vivent en Paris. Paris est la somme de ces trois cits.
Il les amalgame dans son unit. Par un ct il ressuscite Rome, par
l'autre, Athnes, par l'autre, Jrusalem. Du cri du Golgotha il a tir
les Droits de l'homme.

Ce logarithme de trois civilisations rdiges en une formule unique,
cette pntration d'Athnes dans Rome et de Jrusalem dans Athnes,
cette tratologie sublime du progrs faisant effort vers l'idal,
donne ce monstre et produit ce chef-d'oeuvre: Paris.

Dans cette cit-l aussi il y a eu un crucifix. L, et pendant
dix-huit cents ans aussi,--nous avons compt les gouttes de sang tout
 l'heure,--en prsence du grand crucifi, Dieu, qui pour nous est
l'Homme, a saign l'autre grand crucifi, le Peuple.

Paris, lieu de la rvlation rvolutionnaire, est la Jrusalem
humaine.




IV

FONCTION DE PARIS


I

La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'ide. Secouer sur le
monde l'inpuisable poigne des vrits, c'est l son devoir, et il le
remplit. Faire son devoir est un droit.

Paris est un semeur. O sme-t-il? dans les tnbres. Que sme-t-il?
des tincelles. Tout ce qui, dans les intelligences parses sur cette
terre, prend feu a et l, et ptille, est le fait de Paris. Le
magnifique incendie du progrs, c'est Paris qui l'attise. Il y
travaille sans relche. Il y jette ce combustible, les superstitions,
les fanatismes, les haines, les sottises, les prjugs. Toute cette
nuit fait de la flamme, et, grce  Paris, chauffeur du bcher
sublime, monte et se dilate en clart. De l le profond clairage
des esprits. Voil trois sicles surtout que Paris triomphe dans ce
lumineux panouissement de la raison, qu'il envoie de la civilisation
aux quatre vents, et qu'il prodigue la libre pense aux hommes;
au seizime sicle par Rabelais,--qu'importe la tonsure!--au
dix-septime, par Molire,--qu'importe le travestissement et le
masque!--au dix-huitime, par Voltaire,--qu'importe l'exil!

Rabelais, Molire et Voltaire, cette trinit de la raison, qu'on nous
passe le mot, Rabelais le Pre, Molire le Fils, Voltaire l'Esprit,
ce triple clat de rire, gaulois au seizime sicle, humain au
dix-septime, cosmopolite au dix-huitime, c'est Paris.

Ajoutez-y Danton, pourtant.

Paris a sur la terre une influence de centre nerveux. S'il tressaille,
on frissonne.

Il est responsable et insouciant. Et il complique sa grandeur par son
dfaut.

Il se contente trop souvent d'avoir de la joie. Joie athnienne aux
yeux de l'historien, joie olympienne aux yeux du pote.

Cette joie est souvent une faute. Quelquefois elle est une force.

Elle vient en aide  la raison.

A l'heure qu'il est, et nous ne saurions trop en prendre acte, nous,
philosophes, la guerre tant dans la coulisse et prte  rentrer en
scne, Paris raille la guerre. La grosse voix militaire le fait rire.
Bon commencement. C'est l une gaiet de faubourien, mais Paris
est surtout de son faubourg. Le caporalisme ayant cess d'tre une
grandeur franaise et tant devenu une grandeur tudesque, Paris est
 l'aise pour s'en moquer. Cette moquerie est saine. On en verra les
suites. Dans _les Muettes de l'Histoire_, vivant et puissant livre,
on lit ceci: Un jour Henri VIII n'aima plus sa femme; de l une
religion. On pourra dire de mme: Un jour Paris n'aima plus le
soldat; de l une gurison.

Le caporalisme, c'est l'absolutisme. C'est Narvaz. C'est Bismarck.
Le despotisme est un paradoxe. L'omnipotence militaire monarchique
offense le bon got.

--Sifflons cela, dit Paris. Et il prend sa clef dans sa poche. La clef
de la Bastille.


II

Paris a t tremp dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point
passer les ombres. C'est par l que Paris est invulnrable.

Il s'engoue comme toutes les autres foules, puis, brusquement, devant
les apothoses, les tedeums, les cantates, les fanfares, il perd son
srieux.

Et voil les apothoses en danger.

Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de
laurier, sur sa tte aussi. C'est  peu prs un Csar. Il est en passe
d'tre empereur d'Allemagne. Mais Paris sourira. C'est terrible.

Que faire  cela?

Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux; mais vous ne
pouvez pas forcer Paris  admirer la passementerie de l'tranger.

Bien des choses seraient ou voudraient tre; mais le rire de Paris est
un obstacle.

Des principes d'autrefois, qui taient crnels et arms, lgitimit,
grce de Dieu, inviolabilit sculaire, etc., sont tombs devant ce
rictus, comme l'appelle Joseph de Maistre.

La tyrannie est un Jricho dont ce rire fait crouler les tours.

Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain
de faubourien les excute. tre excommuni tait une forme de la
dmolition; tre chansonn en est une autre.

La gaiet de Paris est efficace, parce que, venant des entrailles du
peuple, elle se rattache  des profondeurs tragiques.

C'est  Paris, dsormais, nous l'avons indiqu plus haut, qu'est
l'_urbi et orbi_. Mystrieux dplacement du pouvoir spirituel.

Au balcon du Quirinal succde cette bote  compartiments qu'on
appelle la casse d'imprimerie. De ces alvoles sortent, ailes, les
vingt-cinq lettres de l'alphabet, ces abeilles. Pour n'indiquer qu'un
dtail, dans une seule anne, 1864, la France a export pour dix-huit
millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitimes
de ces livres, c'est Paris qui les imprime.

Les clefs de Pierre, l'allusion dcourageante  la porte du ciel
plutt ferme qu'ouverte, sont remplaces par le rappel perptuel du
bien qu'ont fait aux peuples les grandes mes, et si Saint-Pierre de
Rome est un plus vaste dme, le Panthon est une plus haute pense. Le
Panthon, plein de grands hommes et de hros utiles, a au-dessus de la
ville le rayonnement d'un tombeau-toile.

Ce qui complte et couronne Paris, c'est qu'il est littraire.

Le foyer de la raison est ncessairement le foyer de l'art. Paris
claire dans les deux sens; d'un ct la vie relle, de l'autre la vie
idale. Pourquoi cette ville est-elle prise du beau? Parce qu'elle
est prise du vrai. Ici apparat dans son nant la purile distinction
entre le fond et la forme, dont une fausse cole de critique a vcu
pendant trente ans. Fond et forme, ide et image, sont, dans l'art
complet, des identits. La vrit donne la lumire blanche; en
traversant ce milieu trange qu'on nomme le pote, elle reste lumire
et devient couleur. Une des puissances du gnie, c'est qu'il est
prisme. Elle reste ralit et devient imagination. La grande posie
est le spectre solaire de la raison humaine.


III

Paris n'est pas une ville; c'est un gouvernement. Qui que tu sois,
voici ton matre. Je vous dfie de porter un autre chapeau que le
chapeau de Paris. Le ruban de cette femme qui passe gouverne. Dans
tous les pays, la faon dont ce ruban est nou fait loi. Le boy de
Blackfriars copie le gamin de la rue Grnetat. La manola de Madrid a
encore aujourd'hui pour idal la grisette. Caill, le blanc qui a vu
Tombouctou, disait avoir trouv, dans le Bagamedri, sur la hutte d'un
ngre, cette inscription: _A l'instar de Paris_. Paris a ses caprices,
ses faux gots, ses illusions d'optique; un moment il a mis Lafon
au-dessus de Talma et Wellington au-dessus de Napolon. Quand il se
trompe, tant pis pour le bon sens universel. La boussole est affole.
Le progrs est quelques instants  ttons.

L'autorit allant dans un sens, l'opinion allant dans l'autre; un
gouvernement obscur sur un peuple lumineux; ce phnomne se voit
parfois, mme  Paris. Paris le traverse comme on traverse une pluie.
Le lendemain il se sche au soleil.

C'est  Paris qu'est l'enclume des renommes. Paris est le point de
dpart des succs. Qui n'a pas dans, chant, prch, parl devant
Paris n'a pas dans, chant, prch et parl. Paris donne la palme et
il la chicane. Ce distributeur de popularit a parfois des avarices.
Les talents, les esprits, les gnies, sont de sa comptence, et il
conteste, volontiers, et le plus longtemps qu'il peut, les plus
grands. Qui a t plus ni que Molire [1]? Et  ce sujet,--disons-le
en passant,--que l'artiste et le pote ne souhaitent pas trop n'tre
point contests. tre discut, c'est traverser l'preuve. puiser de
son vivant la contradiction est utile. Le rabais qui n'aura pas t
essay sur vous votre vie durant, vous le subirez plus tard. A la
mort, les incontests dcroissent et les contests grandissent. La
postrit veut toujours retravailler  une gloire.

Paris, insistons-y, est un gouvernement. Ce gouvernement n'a ni juges,
ni gendarmes, ni soldats, ni ambassadeurs; il est l'infiltration,
c'est--dire la toute-puissance. Il tombe goutte  goutte sur le
genre humain, et le creuse. En dehors de qui a la qualit officielle
d'autorit, au-dessus, au-dessous, plus bas, plus haut, Paris existe,
et sa faon d'exister rgne. Ses livres, ses journaux, son thtre,
son industrie, son art, sa science, sa philosophie, ses routines
qui font partie de sa science, ses modes qui font partie de sa
philosophie, son bon et son mauvais, son bien et son mal, tout
cela agite les nations et les mne. Vous empcherez plus aisment
l'invasion des sauterelles que l'invasion des modes, des moeurs, des
lgances, des ironies, des enthousiasmes. Cela entre partout, et
opre irrsistiblement. Toutes ces choses, qui sont Paris, sont autant
de rongeurs invisibles. Dans toutes les constructions sociales et
politiques actuellement solides et satisfaisantes au regard, Paris,
 l'tat latent, pullule, sape et mine, mnageant les surfaces qui
restent intactes. Ce fourmillement des ides parisiennes, dry-rot
effrayant, vide l'intrieur des pouvoirs patents, met dedans
l'inconnu, et les laisse debout jusquau jour de la chute
en poussire. Mme dans les pays hirarchiques, tels que la
Grande-Bretagne, ou despotiques, tels que la Russie, ce travail de
Paris se fait. La rforme, en Angleterre, rsulte de notre suffrage
universel. Et c'est bien. Le prsent, si robuste qu'il semble et si
hautain qu'il soit, est attaqu de cette maladie incurable, l'avenir.
Tous les matins, l'humanit en s'veillant regarde le coin de son
mur. Paris y affiche son spectacle jusqu' ce qu'il y affiche sa
rvolution. Que donne-t-on aujourd'hui? Scribe. Et demain? Lafayette.

Quand il est mcontent, Paris se masque. De quel masque? d'un masque
de bal. Aux heures o d'autres prendraient le deuil, il dconcerte
trangement l'observateur. En fait de suaire, il met un domino.
Chansons, grelots, mascarades, tous les airs penchs de
l'abtardissement, pyrrhiques excessives, musiques bizarres, la
dcadence joue  s'y mprendre, des fleurs partout. Transformation
gaie. Y rflchir.


Note [1]:

    Avant qu'un peu de terre obtenu par prire
    Pour jamais dans la tombe et enferm Molire,
    Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vants,
    Furent des sots esprits  nos yeux rebuts.
    L'ignorance et l'erreur,  ses naissantes pices,
    En habits de marquis, en robes de comtesses,
    Venaient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau,
    Et secouaient la tte  l'endroit le plus beau.
    Etc. (BOILEAU.)


IV

Un dfunt procureur gnral, fort peu malveillant pour le pouvoir,
s'est fch tout rouge contre Paris. Son mcontentement contre les
parisiens produisit des catilinaires contre les parisiennes. Ce
magistrat, qui tait,  ce qu'il parat, de l'Acadmie, a prolong ses
rquisitoires jusque sur les toilettes des femmes. La mort l'a surpris
prmaturment, car probablement le svre accusateur officiel, en
sortant de sa colre contre le trop d'ampleur des jupes, et pass 
la seconde question, le trop de largeur des consciences; et, aprs
s'tre nergiquement indign de beaucoup de bijoux sur une femme, il
nous et dit l'effet que lui faisaient beaucoup de serments sur un
homme.

On est Caton ou on ne l'est pas.

Il existe d'autres vieillards, loigns de Paris pour des motifs
quelconques depuis quinze ou seize ans, qui vivent solitaires, qui ne
voient jamais d'autres toilettes que celle de l'aurore sortant de la
mer, et qui sont plus indulgents. Ils aiment ces villes o le soudain
est toujours cach. D'ailleurs, dans les villes o il y a de la femme,
il y a du hros. Les excs de parure ont au fond la mme source que
les excs de bravoure. Prenez garde, cette langueur n'est peut-tre
que l'attente d'une occasion. On a vu les effmins se redresser
virils. Une ville tait plus vaillante que Sparte; c'tait Sybaris.
Supposez, par exemple, le territoire  dfendre, un roulement de
tambour  la frontire, et vous verrez. Quelle plus folle journe que
le dix-huitime sicle? Le soir arriv, c'est la Convention, c'est la
Patrie en danger, c'est le premier venu immense, c'est Rouget de Lisle
trouvant le chant dont Barra trouve l'action, c'est la France des
Quatorze armes. Sur ce, comptez les dfauts, et requrez contre
Paris. Montrez-lui le poing. Pourquoi pas? Boerhaave, tudiant les
fivres crbrales, s'criait: _Que de mal on peut dire du soleil!_

En quatre mots, et tout net, Paris ne recule pas.

Pourtant il a ses inconsquences, parfois coupables. Ainsi, il s'est
mu pour la Pologne et ne s'meut pas pour l'Irlande; il s'est mu
pour l'Italie et ne s'meut pas pour la Roumanie, qui est Italie;
il s'est mu pour la Grce et ne s'meut pas pour la Crte, qui est
Grce. Il y a quarante ans, Psara l'a soulev; aujourd'hui Arcadion
le laisse froid. Mme hrosme pourtant, mme cause, mme droit; mais
autre moment. Hlas! Paris aussi a ses sommeils. _Quandoque bonus
dormitat_. Quelquefois, cette immensit a pour occupation le nant.

Il faut l'aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville
frivole, lgre, chantante, dansante, farde, fleurie, redoutable,
qui, nous l'avons dit,  qui la prend donne la puissance, que
Maximilien, aeul de Charles-Quint, aurait paye de tout son empire,
que les Girondins auraient achete de leur sang et que Henri IV eut
pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris,
cuve, est sagesse.


V

Mais, dira-t-on, le Paris immdiatement actuel, le Paris de ces quinze
dernires annes, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de
bacchanale, auquel on applique particulirement le mot dcadence,
qu'en pensez-vous? Ce que nous en pensons? nous n'y croyons pas. Ce
Paris-l existe-t-il? S'il existe, il est au vrai Paris du pass et de
l'avenir ce qu'est une feuille  un arbre. Moins encore. Ce qu'est
une excroissance  un organisme. Jugerez-vous le chne sur le gui?
Jugerez-vous Cicron sur le pois chiche.

Un peu d'ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d'aurore.
Nous nions la dcadence, nous ne nions pas la raction. Une raction
ressemble  une dcadence; faites la diffrence pourtant: la dcadence
est incurable, la raction n'est que momentane. Qu'en cet instant o
nous sommes la raction svisse, nous n'en disconvenons point. Nous
constatons volontiers une raction actuelle, aussi violente, et par
consquent aussi faible qu'on voudra, et sur tous les points, et
qui se manifeste  peu prs partout, contre l'ensemble du fait
rvolutionnaire et dmocratique, contre tout le mouvement d'esprits
driv de 89, contre toutes les ides qui ont la vie et l'avenir.
Cette raction, si vaillamment dnonce par l'loquence fire et forte
d'Eugne Pelletan, par l'tincelante gaiet philosophique de Pierre
Vron, par l'ironie pntrante et profonde de Henri Rochefort, par
Michelet, par Louis Ulbach, et par la gnreuse indignation de presque
tous les crivains dmocratiques, essaie de remonter tous les courants
de la rvolution, le courant littraire comme le courant politique, le
courant philosophique comme le courant social, le courant des ides
comme le courant des faits, et prend le progrs  rebours et le
sicle  contre-sens. Nous en sommes peu inquiet. Cet odium des
intelligences est superficiel; le fond de la pense publique n'est
point touch; quel que soit l'effort rtrograde, la tendance de
l'poque n'en sera en rien altre. C'est la minute qui est malade,
non le sicle.

Cela voudrait tre un retour au pass, pass politique absolutiste,
pass littraire monarchique, restauration du droit divin comme
principe et du got classique comme dogme. Peine perdue. Ce
contre-courant produit par un barrage disparatra avec le barrage.
Cette raction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les
ractions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes
est aussi ternel, aussi absolu et aussi certain que le reflux des
ocans. Donc passons. De bas empire point.

Le fond du sicle est grand et honnte. Disons-le, aprs la rvolution
franaise, aucune gangrne de peuple n'est possible. Grce  la France
pntrante, grce  notre idal social infiltr  cette heure dans
toutes les intelligences humaines, d'un ple  l'autre, grce  ce
vaccin sublime, l'Amrique se gurit de l'esclavage, la Russie du
servage, Rome du fanatisme, les croyances de l'absurdit, les codes de
la barbarie. De chaque chose le virus t, voil l rvolution vue
par un de ses plus grands cts. Regardez. Constatez, sinon le fait
rgnant, du moins la tendance souveraine. C'est l'ducation sans
la compression, l'enseignement sans le pdantisme, l'ordre sans le
despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sans l'gosme, la
concurrence sans le combat, la libert sans l'isolement, l'homme sans
la bte, la vrit sans la glose, Dieu sans Bible. Qu'est-ce que la
rvolution franaise? un vaste assainissement. Il y avait une peste,
le pass. Cette fournaise a brl ce miasme.


VI

Mal parler de Paris, l'injurier, le railler, le ddaigner, cela est
sans inconvnient. Prendre avec les colosses un air de mpris,
rien n'est plus facile. C'est mme enfantin. Il y a l-dessus des
rdactions toutes faites. Dfiez-vous des ritournelles, c'est comme en
pdagogie la comparaison des potes vivants  Claudien,  Lucain et 
Stace. Cela date de loin. Cecchi dclare que Dante n'est qu'un Stace;
pour Scudery, Corneille n'est qu'un Claudien, pour Greene, Shakespeare
n'est qu'un Lucain et un Gongora. Voil Dante, Corneille et
Shakespeare bien malades. Ces procds de critique, qui ont pris place
dans les cahiers d'expressions des rhtoriciens, sont vieux; mais
qu'importe! ils servent encore aujourd'hui. De mme Paris n'est qu'une
Gomorrhe. _Sodome_ est la variante de Joseph de Maistre.

Paris tant ha, c'est un devoir de l'aimer. Pourquoi le hait-on?
parce qu'il est foyer, vie, travail, incubation, transformation,
creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses rgnantes
aujourd'hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurit, recul,
hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. A une poque
o les syllabus dcrtent l'immobilit, il fallait rendre un service
au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouve. Comment? en
tant Paris.

tre Paris, c'est marcher.

A cette heure de raction contre toutes les tendances du progrs,
dnonc de tous cts, de par l'encyclique, de par le droit divin, de
par le bon got, de par le _magister dixit_, de par l'ornire, de
par la tradition, etc., en cette insurrection flagrante de tout le
pass, pass fanatique, pass scolastique, pass autoritaire, contre
ce puissant dix-neuvime sicle, fils de la rvolution et pre de
la libert, il est utile, il est ncessaire, il est juste de rendre
tmoignage  Paris. Attester Paris, c'est affirmer, en dpit de toutes
les apparences videntes acceptes du vulgaire, la continuation de la
vaste volution humaine vers la libration universelle. Au moment o
nous sommes, la coalition nocturne des vieux prjugs et des vieux
rgimes triomphe, et croit Paris en dtresse,  peu prs comme les
sauvages croient le soleil en danger pendant l'clipse.

Cette affirmation de Paris, ce livre la fait.

Cette affirmation, elle est dans les pages qu'on lit en ce moment.
Affirmation de la dmocratie, affirmation de la paix, affirmation du
sicle. Pourtant indiquons ce qui est en notre pense le ct rserv.
Une affirmation n'existe qu' la condition d'tre en mme temps une
ngation. Donc ces pages nient quelque chose.

C'est un Oui qui dit Non.

Du reste, en crivant ces quelques feuilles, nous n'engageons pas
plus le livre [Note: Le livre _Paris-Guide_, publi pour l'Exposition
universelle de 1867, et dont les pages de Victor Hugo taient
l'Introduction.] que nous ne sommes engag par lui. Si quelqu'un
dans ce livre est peu de chose, c'est nous. Un difice bti par une
blouissante lgion d'esprits, voil ce que c'est que ce livre. Si 
tous les noms dont il offre la pliade, il runissait les autres noms
lumineux qui, pour des raisons diverses, lui manquent, ce livre, ce
serait Paris mme. Quant  nous, ainsi que cela convient, nous sommes
sur le seuil, presque dehors. Absent de la ville, absent du livre. Il
existe au del de nous, et nous sommes en de. Isolement humble et
svre, que nous acceptons.




V

DECLARATION DE PAIX


I

Que l'Europe soit la bienvenue.

Qu'elle entre chez elle. Qu'elle prenne possession de ce Paris qui
lui appartient, et auquel elle appartient! Qu'elle ait ses aises et
qu'elle respire  pleins poumons dans cette ville de tous et pour
tous, qui a le privilge de faire des actes europens! c'est d'ici que
sont parties toutes les hautes impulsions de l'esprit du dix-neuvime
sicle; c'est ici que s'est tenu, magnifique spectacle contemporain,
pendant trente-six ans de libert, le concile des intelligences;
C'est ici qu'ont t poses, dbattues et rsolues dans le sens de la
dlivrance, toutes les grandes questions de cette poque: droit de
l'individu, base et point de dpart du droit social, droit du travail,
droit de la femme, droit de l'enfant, abolition de l'ignorance,
abolition de la misre, abolition du glaive sous toutes ses formes,
inviolabilit de la vie humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait, quelle chastet grandiose,
et qui, d'un mouvement insensible, mais irrsistible et inconnu,
rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors
toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort.
Cette pnalit, inquitude de la conscience publique qui sent l un
empitement sur l'inconnu, Paris l'a supprime autant qu'il tait en
lui. Il a compris que l'chafaud chass, c'tait, dans un temps donn,
l'chafaud dtruit, et il a mis la guillotine  la porte. De cette
faon, il a t aussi peu complice que possible du suicide qui a eu
lieu dernirement par le moyen du bourreau, la socit obissant  la
rquisition d'un enfant-monstre. [Footnote: Lemaire.] En dpit de la
fiction de l'enceinte fortifie, la Roquette, c'est dehors. On pend
dans Londres, on ne pourrait guillotiner dans Paris. De mme qu'il n'y
a plus de Bastille, il n'y a plus de place de Grve. Si l'on essayait
de redresser la guillotine devant l'htel de ville, les pavs se
soulveraient. Tuer dans ce milieu humain n'est plus possible. Prsage
dcisif et certain. Le pas qui reste  faire est celui-ci: mettre hors
la loi ce qui est hors la ville. Il se fera. La sagesse du lgislateur
est de suivre le philosophe, et ce qui a son commencement dans les
esprits a invitablement sa fin dans le code. Les lois sont le
prolongement des moeurs. Enregistrons les faits  mesure qu'ils se
prsentent. Ds  prsent, quand la peine de mort opre sur une
place publique de France, dfense est faite  l'arme de regarder
l'chafaud; les hommes de garde ne doivent point faire face au
supplice, et les soldats ont ordre de tourner le dos  la loi. C'est
l,  vrai dire, une excution de la guillotine. Il faut louer
l'autorit publique quelconque qui l'a voulue.

Au fond, cette autorit, c'est Paris.

Paris est un flambeau allum. Un flambeau allum a une volont.

Paris, aprs 89, la rvolution politique, a fait 1830, la rvolution
littraire; remise en quilibre des deux rgions, la rgion de
l'ide applique et la rgion de l'ide pure; installation dans
l'intelligence de la dmocratie installe dans l'tat; suppression des
routines ici comme des abus l; transformation du got franais en
got europen; remplacement d'un art ayant pour souverain le public
par un art ayant pour lve le peuple. Ce peuple, celui de Paris, est
dj pensif et profond. Prenez ce petit tre qu'on appelle le gamin
de Paris; en rvolution que fait-il? il respecte le chemin de fer et
dmolit l'octroi; et l'instinct de cet enfant claire toute l'conomie
politique. C'est  Paris que la question des banques s'labore, et que
se centralise ce vaste et fcond mouvement coopratif qui, donnant
raison aux prvisions du grand socialiste de 1848, Louis Blanc,
amalgame le capitaliste  l'ouvrier, associe les industries sans gner
la libert, proportionne le rsultat  l'effort, et rsout l'un par
l'autre les deux problmes du bien-tre et du travail. Les prjugs et
les erreurs sont des torsions qui exigent un redressement; l'appareil
orthopdique, bauch par Ramus, agrandi par Rabelais, retouch par
Montaigne, rectifi par Montesquieu, perfectionn par Voltaire,
complt par Diderot, achev par la Constitution de l'an II, est 
Paris. Paris tient cole. cole de civilisation, cole de croissance,
cole de raison et de justice. Que les peuples viennent se tremper
l'me dans ce tourbillon de vie! que les nations viennent vnrer cet
htel de ville d'o est sorti le suffrage universel, cet Institut,
avant peu rgnr, d'o sortira l'enseignement gratuit et
obligatoire, ce Louvre d'o sortira l'galit, ce champ de Mars d'o
sortira la fraternit. Ailleurs on forge des armes; Paris est une
forge d'ides.

Bonne esprance  l'avenir! Paris est la ville de la puissance par la
concorde, de la conqute par le dsintressement, de la domination par
l'ascension, de la victoire par l'adoucissement, de la justice par
la piti et de l'blouissement par la science. De l'Observatoire la
philosophie voit une plus grande quantit de Dieu que la religion n'en
voit de Notre-Dame. Dans cette cit prdestine, le contour vague,
mais absolu, du progrs est partout reconnaissable; Paris, chef-lieu
d'Europe, est dj hors de l'bauche, et, dans toutes les rvolutions
qui dgagent lentement sa forme dfinitive, on distingue la pression
de l'idal, comme on voit sur le bloc de glaise  demi ptri le pouce
de Michel-Ange.

Le merveilleux phnomne d'une capitale dj existante reprsentant
une fdration qui n'existe pas encore, et d'une ville ayant
l'envergure latente d'un continent, Paris nous l'offre. De l
l'intrt pathtique qui se mle au puissant spectacle de cette
cit-me.

Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n'a pas un dme, pas
un toit, pas un pav, qui n'ait quelque chose  dire dans le sens de
l'alliance et de l'union, et qui ne donne une leon, un exemple ou
un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet de
monuments, de tombeaux et de trophes peler la paix et dsapprendre
la haine. Qu'ils aient confiance. Paris a fait ses preuves. De Lutce
devenir Paris, quel plus magnifique symbole? Avoir t la boue et
devenir l'esprit!


II

L'anne 1866 a t le choc des peuples, l'anne 1867 sera leur
rendez-vous.

Les rendez-vous sont des rvlations. L o il y a rencontre, il y a
entente, attraction, frottement, contact fcond et utile, veil des
initiatives, intersection des convergences, rappel des dviations au
but, fusion des contraires dans l'unit; telle est l'excellence des
rendez-vous. Il en sort un claircissement. Un carrefour de sentiers
avec son poteau indicateur dbrouille une fort, un confluent de
rivires conseille la colonisation, une conjonction de plantes
claire l'astronomie. Qu'est-ce qu'une exposition universelle? C'est
le monde voisinant. On va causer un peu ensemble. On vient comparer
les idals. Confrontation de produits en apparence, confrontation
d'utopies en ralit. Tout produit a commenc par tre une chimre.
Voyez-vous ce grain de bl; il a t, pour les mangeurs de glands, une
absurdit.

Chaque peuple a son patron de l'avenir qui est une extravagance;
l'amalgame et la superposition de toutes ces extravagances diverses
composent, pour l'oeil fixe du penseur, la confuse et lointaine figure
du rel. Ces rverbrations viennent des profondeurs. Ainsi les
fantmes bauchent l'tre; ainsi les idoltries esquissent Dieu.

Celui qui rve est le prparateur de celui qui pense. Le ralisable
est un bloc qu'il faut dgrossir, et dont les rveurs commencent le
model. Ce travail initial semble toujours insens. La premire phase
du possible, c'est d'tre l'impossible. Quelle quantit de folie
y a-t-il dans le fait? paississez tous les songes, vous avez
la ralit. Concentration auguste de l'utopie, semblable  la
concentration cosmique, qui de fluide devient liquide, et de liquide
solide. A un certain moment l'utopie est maniable; c'est l que la
philosophie la quitte et que l'homme d'tat la prend; l'homme d'tat
n'tant que le deuxime ouvrier. Il n'est rien qui ne dbute par
l'tat visionnaire. Prenez le fait le plus algbriquement positif, et
remontez-le de sicle en sicle, vous arriverez  un prophte. Quel
songe-creux que Denis Papin! S'imagine-t-on une marmite transfigurant
l'univers? Comme l'Acadmie des sciences leur dit leur fait de temps
en temps  tous ces inventeurs! Ils ont toujours tort aujourd'hui et
raison demain. Or le demain d'une foule de chimres est arriv; c'est
de cela que se composent aujourd'hui la richesse publique et la
prosprit universelle. Ce qui vous et fait mettre  Charenton
au sicle dernier a, en 1867, la place d'honneur au palais de
l'Exposition internationale. Toutes les utopies d'hier sont toutes
les industries de maintenant. Allez voir. Photographie, tlgraphie,
appareil Morse, qui est l'hiroglyphe, appareil Hughes, qui est
l'alphabet ordinaire, appareil Caselli, qui envoie en quelques
minutes votre propre criture  deux mille lieues de distance, fil
transatlantique, sonde artsienne qu'on appliquera au feu aprs
l'avoir applique  l'eau, machines  percement, locomotive-voiture,
locomotive-charrue, locomotive-navire, et l'hlice dans l'ocan en
attendant l'hlice dans l'atmosphre. Qu'est-ce que tout cela? Du
rve condens en fait. De l'inaccessible  l'tat de chemin battu.
Continuez donc, vous, pdants,  nier, vous, voyants,  marcher.

Une rencontre des nations comme celle de 1867, c'est la grande
Convention pacifique. Elle a cela d'admirable qu'elle accable comme
l'vidence, qu'elle supprime subitement partout l'obstacle, et qu'elle
remet en mouvement dans tous ses engrenages plus ou moins entravs
le divin mcanisme de la civilisation. Une exposition universelle, 
Paris, et en 1867, c'est une brusque rupture partout  la fois et un
splendide vol en clats de tous les btons dans les roues. Nous disons
_tous_, et nous ne nous opposons  aucun des rves que contient ce
monosyllabe immense. Un grand espoir de clart prochaine, c'est l
toute notre vie. Allons, allons, incendiez-vous dans le progrs. Une
chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez.


III

Il manquera  ce palais de l'exposition ce qui lui et donn une
signification suprme: aux quatre angles, quatre statues colossales,
figurant quatre incarnations de l'idal; Homre reprsentant la Grce,
Dante reprsentant l'Italie, Shakespeare reprsentant l'Angleterre,
Beethoven reprsentant l'Allemagne; et, devant la porte, tendant la
main  tous les hommes, un cinquime colosse, Voltaire, reprsentant,
non le gnie franais, mais l'esprit universel.

Quant  l'exposition de 1867 en elle-mme, considre comme
ralisation, nous n'avons point  en juger. Elle est ce qu'elle est,
nous la croyons magnifique, mais l'ide nous suffit. Ce qu'est l'ide,
et quel chemin elle a fait, un chiffre le dira. En 1800,  la premire
exposition internationale, il y avait deux cents exposants; en 1867,
il y en a quarante-deux mille deux cent dix-sept.

Une certaine mise  point de la civilisation rsulte d'une exposition
universelle. C'est une sorte d'homologation. Chaque peuple remet
son dossier. O en est-on? Le genre humain vient l faire sa propre
connaissance. L'exposition est un _nosce te ipsum_.

Paris s'ouvre. Les peuples accourent  cette aimantation norme. Les
continents se prcipitent, Amrique, Afrique, Asie, Ocanie, les voil
tous, et la Sublime Porte, et le Cleste Empire, ces mtaphores qui
sont des royaumes, ces gloires qui sont de la barbarie. Vous plaire,
 athniens! c'tait l'ancien cri; vous plaire,  parisiens! c'est
le cri actuel. Chacun arrive avec l'chantillon de son effort. Cette
Chine elle-mme, qui se croyait le milieu, commence  en douter, et
sort de chez elle. Elle va juxtaposer son imagination  la ntre, les
cas tratologiques de la statuaire  notre recherche de l'idal, et
 notre sculpture de marbre et de bronze la sculpture torture et
magnifique du jade et de l'ivoire, art profond et tragique o l'on
sent le bourreau. Le Japon vient avec sa porcelaine, le Npaul avec
son cachemire, et le carabe apporte son casse-tte. Pourquoi pas?
Vous talez bien vos canons monstres.

Ici une parenthse. La mort est admise  l'exposition. Elle entre sous
la forme canon, mais n'entre pas sous la forme guillotine. C'est une
dlicatesse.

Un trs bel chafaud a t offert, et refus.

Enregistrons ces bizarreries de la dcence. La pudeur ne se discute
pas.

Quoi qu'il en soit, casse-tte et canons auront tort. Les machines de
meurtre ne sont ici que pour faire ombre. Elles ont honte, on le voit.
L'exposition, apothose pour tous les autres outils de l'homme, est
pour elles pilori. Passons. Voici toute la vie sous toutes les formes,
et chaque nation offre la sienne. Des millions de mains qui se serrent
dans la grande main de la France, c'est l l'exposition.

Comme les conqurants ont vieilli! o est aujourd'hui le blocus
continental?

Appuyons sur ces phnomnes dmocratiques d'une signification si
haute. Les portes ne sont jamais ouvertes trop grandes dans la
dmonstration du progrs. Le trop n'est pas  craindre lorsqu'on
numre les vidences rassurantes  l'extrmit desquelles est la
concorde. L'unit se forme; donc l'union. L'homme Un, c'est l'homme
Frre, c'est l'homme gal, c'est l'homme Libre.

Le fait des peuples se produit en dehors du fait des gouvernements.

Symptme dcisif. Ce qui vient  ce rendez-vous de l'exposition
universelle, ce n'est pas seulement l'Europe, redisons-le, ce n'est
pas seulement le groupe civilis, ce n'est pas seulement l'Angleterre
avec sa pyramide dore de soixante pieds de haut figurant le rendement
d'or de l'Australie, la Prusse avec son temple de la Paix et sa grotte
de sel gemme, la Russie avec sa vieille orfvrerie byzantine, la
Crime avec ses laines, la Finlande avec ses lins, la Sude avec ses
fers, la Norvge avec ses fourrures, la Belgique avec ses dentelles,
le Canada avec ses bois de luxe, New-York avec son anthracite dont
un seul bloc pse huit mille livres, le Brsil avec les bijoux
entomologiques et ornithologiques que lui fait son soleil; ce qui
arrive, ce qui accourt, ce qui s'empresse, c'est le vieux Thibet
fanatique, c'est le Kolkar, le Travancore, le Bhopa, le Drangudra, le
Punwah, le Chatturpore, l'Attipor, le Gundul, le Ristlom; c'est le
jam de Norvanaghur, c'est le nizam d'Hyderabad, c'est le kao de Rusk,
c'est le thakore de Morwe; c'est toute cette famille de nations
embryonnaires sur lesquelles psent les hautesses asiatiques, les
maharadjahs, les jageerdars, les bgums. Jusqu' un baril de poudre
d'or, qui est envoy par cet informe roi ngre de Bonny, habitant d'un
palais bti d'ossements humains. Disons-le en passant, ce dtail a
fait horreur. C'est avec des pierres que notre Louvre  nous est bti.
Soit.

L'gypte n'a que sa momie; elle l'exhume. Ce cimetire tale tous ses
chefs-d'oeuvre, ses sarcophages de porphyre, ses cercueils de granit
rose, ses gaines  cadavres peintes et dores, d'autant plus ornes
qu'elles doivent tre plus enfouies. La contemporaine du zodiaque de
Denderah, la vache Hothor, descend de son socle de basalte, et vient.
Rhamss, Chephrem, Ateta, la reine Ammenisis, dbarquent par le
chemin de fer; l'antique statue de bois que les arabes appellent
Cheick-el-Beled, et qui est un dieu inconnu, arrive, apportant, au nom
d'Isis, la mre commune,  la vieille Lutce le salut de la vieille
Thbes. Comment t'appelles-tu, Lutce? Je m'appelle Paris. Et
toi, comment t'appelles-tu, Thbes? Je m'appelle Dehr-el-Bahari.
Constatation poignante; les deux villes de mme race ont, chacune de
leur ct, perdu figure, l'une dans la civilisation, l'autre dans la
barbarie. Diffrence entre ce qui a avanc et ce qui a recul.


IV

Donc, ce qui vient, c'est tous les peuples.

Non, il n'est plus temps de s'en ddire. L'exposition internationale
ne se rtracte pas. Les rois ont beau s'organiser militairement,
donnons-leur la joie de le leur rpter  satit, ce qui est
l'avenir, ce n'est pas la haine, c'est l'entente; ce n'est pas le
roulement des bombardes, c'est la course des locomotives. L'apaisement
de l'univers est fatal. Rien n'y peut. Pour tout ce qui est plumet,
dragonne, cymbale, quincaillerie meurtrire, gloriole sanglante, il y
a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil lectrique
la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu'on rsiste tant
qu'on voudra; les temps sont arrivs. L'ancien rgime lutte en pure
perte. Le pass est trs ingnieux pour un mort; il se donne beaucoup
de peine, il fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel
engin trs curieux et trs homicide. On lui donnera la croix
d'honneur, mais il n'aura pas d'autre russite. Les hommes commencent
 voir moins trouble; l'envie de s'entre-tuer leur passe. Rien
ne prvaut contre un tel courant d'ides. Les dclivits de la
civilisation versent le genre humain dans un tel ou tel sens, et
cette fois, et pour jamais, l'univers penche du bon ct. Il y aura
peut-tre encore une ou deux pripties, mais finales. L'immense vent
de l'avenir souffle la paix. Que faire contre l'ouragan de fraternit
et de joie? Alliance! alliance! crie l'infini. Et, sous cette
haleine de l'invisible, l'amour pousse hors de terre comme l'herbe.
Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel.
Dfaites donc la rvolution. Dfaites donc, non seulement le vingtime
sicle devant vous, mais le dix-huitime derrire vous. Rves! rves!
rves! Les normes boulets d'acier, du prix de mille francs chaque,
que lancent les canons titans fabriqus en Prusse par le gigantesque
marteau de Krupp, lequel pse cent mille livres et cote trois
millions, sont juste aussi efficaces contre le progrs que les bulles
de savon souffles au bout d'un chalumeau de paille par la bouche d'un
petit enfant.


V

Pourquoi voulez-vous nous faire croire aux revenants? Vous
imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte? Elle est
morte le jour o Jsus a dit: _Aimez-vous les uns les autres!_ et elle
n'a plus vcu sur la terre que d'une vie de spectre. Pourtant, aprs
le dpart de Jsus, la nuit a encore dur prs de deux mille ans, la
nuit est respirable aux fantmes, et la guerre a pu rder dans ces
tnbres. Mais le dix-huitime sicle est venu, avec Voltaire qui est
l'toile du matin, et la Rvolution qui est l'aube, et maintenant il
fait grand jour. La guerre habite un spulcre. Les larves ne sortent
pas des spulcres  midi. Qu'elle reste dans son tombeau et qu'elle
nous laisse dans notre lumire.

Cache tes drapeaux, guerre. Sinon, toi, misre, montre tes haillons.
Et confrontons les dchirures. Celles-ci s'appellent gloire; celles-l
s'appellent famine, prostitution, ruine, peste. Ceci produit cela.
Assez.

Est ce vous qui attaquez, allemands? Est ce nous? A qui en veut-on?
Allemands, _all Men_, vous tes Tous-les-Hommes. Nous vous aimons.
Nous sommes vos concitoyens dans la cit Philosophie, et vous tes nos
compatriotes dans la patrie Libert. Nous sommes, nous, europens de
Paris, la mme famille que vous, europens de Berlin et de Vienne.
France veut dire Affranchissement. Germanie veut dire Fraternit. Se
reprsente-t-on le premier mot de la formule dmocratique faisant la
guerre au dernier?

Les masses sont les forces; depuis 89, elles sont aussi les volonts.
De l le suffrage universel. Qu'est-ce que la guerre? C'est le suicide
des masses. Mettez donc ce suicide aux voix! Le peuple complice de son
propre assassinat, c'est le spectacle qu'offre la guerre. Rien de
plus lamentable. On voit l  nu tout ce hideux mcanisme des forces
dtournes de leur but et employes contre elles-mmes. On voit les
deux bouts de la guerre; nous en avons montr un tout  l'heure, qui
est le rsultat: la misre. Maintenant montrons l'autre, qui est la
cause: l'ignorance. Oh! ce sont l, en effet, les deux tragiques
maladies. Qui les gurira augmentera la lumire du soleil.

Le propre de l'ignorance, c'est de subir. Les forces s'ignorent.
Avez-vous remarqu le grand oeil doux du boeuf? Cet oeil est aveugle.
Il faut qu'il reste doux, mais qu'il devienne intelligent. La force
doit se connatre. Sans quoi elle est terrible. Elle aboutit 
commettre des crimes, elle qui doit les empcher. Que tout soit actif,
que rien ne soit passif, le secret de la civilisation est l. Forces
passives, quel mot inepte! De l des meurtres. Un cadavre tendu qui
regarde le ciel accuse videmment. Qui? Vous, moi, nous tous, non
seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont laiss faire.

Que les spectres s'en aillent! Que les mduses se dissipent! Non, mme
pendant le canon d'une bataille, nous ne croyons pas  la guerre.
Cette fume est de la fume. Nous ne croyons qu' la concorde humaine,
seul point d'intersection possible des directions diverses de
l'esprit humain, seul centre de ce rseau de voies qu'on appelle
la civilisation. Nous ne croyons qu' la vie,  la justice,  la
dlivrance, au lait des mamelles, aux berceaux des enfants, au sourire
du pre, au ciel toile. De ceux mmes qui gisent froids et saignants
sur le champ de bataille se dgage,  l'tat de remords pour les rois,
 l'tat de reproche pour les peuples, le principe fraternit; le viol
d'une ide la consacre; et savez-vous ce que recommandent aux vivants
les morts, ces paisibles sombres? La paix.


VI

Bas les armes! Alliance. Amalgame. Unit!

Tous ces peuples que nous numrions tout  l'heure, que viennent-ils
faire  Paris? Ils viennent en France. La transfusion du sang est
possible dans les veines de l'homme, et la transfusion de la
lumire dans les veines des nations. Ils viennent s'incorporer  la
civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la mme soif,
les barbares ont le mme amour. Ces yeux saturs de nuit viennent
regarder la vrit. Le lever lointain du Droit Humain a blanchi leur
sombre horizon. La Rvolution franaise a jet une trane de flamme
jusqu' eux. Les plus reculs, les plus obscurs, les plus mal situs
sur le tnbreux plan inclin de la barbarie, ont aperu le reflet
et entendu l'cho. Ils savent qu'il y a une ville-soleil; ils savent
qu'il existe un peuple de rconciliation, une maison de dmocratie,
une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frre ou
veut l'tre, et qui donne pour conclusion  toutes les guerres le
dsarmement. De leur ct, invasion; du ct de la France, expansion.
Ces peuples ont eu le vague branlement des profonds tremblements de
la terre de France. Ils ont, de proche en proche, reu le contre-coup
de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion
mystrieuse avec la conscience franaise. Lisent-ils Montaigne,
Pascal, Molire, Diderot? Non. Mais ils les respirent. Phnomne
magnifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d'un
peuple qui s'vapore en fraternit. O France, adieu! tu es trop grande
pour n'tre qu'une patrie. On se spare de sa mre qui devient desse.
Encore un peu de temps, et tu t'vanouiras dans la transfiguration.
Tu es si grande que voil que tu ne vas plus tre. Tu ne seras plus
France, tu seras Humanit; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquit.
Tu es destine  te dissoudre tout entire en rayonnement, et
rien n'est auguste  cette heure comme l'effacement visible de ta
frontire. Rsigne-toi  ton immensit. Adieu, Peuple! salut Homme!
Subis ton largissement fatal et sublime,  ma patrie, et, de mme
qu'Athnes est devenue la Grce, de mme que Rome est devenue la
chrtient, toi, France, deviens le monde.

Hauteville House, mai 1867.





MES FILS

1874




I


Un homme se marie jeune; sa femme et lui ont  eux deux trente-sept
ans. Aprs avoir t riche dans son enfance, il est devenu pauvre
dans sa jeunesse; il a habit des palais de passage,  prsent il est
presque dans un grenier. Son pre a t un vainqueur de l'Europe et
est maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvret. Cet
homme, qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille.
Travailler, cela fait qu'on aime; aimer, cela fait qu'on se marie.
L'amour et le travail, les deux meilleurs points de dpart pour la
famille; il lui en vient une. Le voil avec des enfants. Il prend au
srieux toute cette aurore. La mre nourrit l'enfant, le pre nourrit
la mre. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les
jours  la besogne, il y passera les nuits. Qu'est-ce qu'il fait? peu
importe. Un travail quelconque.

Sa vie est rude, mais douce. Le soir, avant de se mettre  l'oeuvre
jusqu' l'aube, il se couche  terre et les petits montent sur lui,
riant, chantant, bgayant, jouant. Ils sont quatre, deux garons et
deux filles.

Les annes passent, les enfants grandissent, l'homme mrit. Avec le
travail un peu d'aisance lui est venue. Il habite dans de l'ombre et
dans de la verdure, aux Champs-lyses. Il reoit l des visites de
quelques travailleurs pauvres comme lui, d'un vieux chansonnier appel
Branger, d'un vieux philosophe appel Lamennais, d'un vieux proscrit
appel Chateaubriand. Il vit dans cette retraite, rveur, s'imaginant
que les Champs-lyses sont une solitude, destin pourtant  la vraie
solitude plus tard. S'il coute, il n'entend que des chants. Entre les
arbres et lui, il y a les oiseaux; entre les hommes et lui, il y a les
enfants.

La mre leur apprend  lire; lui, il leur apprend  crire.
Quelquefois il crit en mme temps qu'eux sur la mme table, eux des
alphabets et des jambages, lui autre chose; et, pendant qu'ils font
lentement et gravement des jambages et des alphabets, il expdie une
page rapide. Un jour, le plus jeune des deux garons, qui a quatre
ans, s'interrompt, pose la plume, regarde son pre crire, et lui dit:
_C'est drle, quand on a de petites mains, on crit tout gros, et
quand on a de grosses mains, on crit tout petit._

Au pre matre d'cole succde le collge. Le pre pourtant tient
 mler au collge la famille, estimant qu'il est bon que les
adolescents soient le plus longtemps possible des enfants. Arrive,
pour ces petits  leur tour, la vingtime anne; le pre alors n'est
plus qu'une espce d'an; car la jeunesse finissante et la jeunesse
commenante fraternisent, ce qui adoucit la mlancolie de l'une et
tempre l'enthousiasme de l'autre.

Ces enfants deviennent des hommes; et alors il se trouve que ce sont
des esprits. L'un, le premier-n, est un esprit alerte et vigoureux;
l'autre, le second, est un esprit aimable et grave. La lutte du
progrs veut des intelligences de deux sortes, les fortes et les
douces: le premier ressemble plus  l'athlte, le second  l'aptre.
Leur pre ne s'tonne pas d'tre de plain-pied avec ces jeunes hommes;
et, en effet, comme on vient de le dire, il les sent frres autant que
fils.

Eux aussi, comme a fait leur pre, ils prennent leur jeunesse avec
probit, et, voyant leur pre travailler, ils travaillent. A quoi?
A leur sicle. Ils travaillent  l'claircissement des problmes,
 l'adoucissement des mes,  l'illumination des consciences,  la
vrit,  la libert. Leurs premiers travaux sont rcompenss; ils
sont dcors de bonne heure, l'un de six mois de prison, pour avoir
combattu l'chafaud, l'autre de neuf mois, pour avoir dfendu le droit
d'asile. Disons-le en passant, le droit d'asile est mal vu. Dans un
pays voisin, il est d'usage que le ministre de l'intrieur ait un fils
qui organise des bandes charges des assauts nocturnes aux partisans
du droit d'asile; si le fils ne russit pas comme bandit, le pre
russit comme ministre; et celui qu'on n'a pu assassiner, on
l'expulse. De cette faon, la socit est sauve. En France, en
1851, pour mettre  la raison ceux qui dfendent les vaincus et les
proscrits, on n'avait recours ni  la lapidation, ni  l'expulsion, on
se contentait de la prison. Les moeurs des gouvernements diffrent.

Les deux jeunes hommes vont en prison; ils y sont ensemble; le pre
s'y installe presque avec eux, faisant de la Conciergerie sa maison.
Cependant son tour vient  lui aussi. Il est forc de s'loigner
de France, pour des causes qui, si elles taient rappeles ici,
troubleraient le calme de ces pages. Dans la grande chute de tout,
qui survient alors, le commencement d'aisance bauch par son travail
s'croule; il faudra qu'il recommence; en attendant, il faut qu'il
parte. Il part. Il s'loigne par une nuit d'hiver. La pluie, la bise,
la neige, bon apprentissage pour une me,  cause de la ressemblance
de l'hiver avec l'exil. Le regard froid de l'tranger s'ajoute
utilement au ciel sombre; cela trempe un coeur pour l'preuve. Ce pre
s'en va, au hasard, devant lui, sur une plage dserte, au bord de
la mer. Au moment o il sort de France, ses fils sortent de prison,
concidence heureuse, de faon qu'ils peuvent le suivre; il avait
partag leur cellule, ils partagent sa solitude.




II


On vit ainsi. Les annes passent. Que font-ils pendant ce temps-l?
Une chose simple, leur devoir. De quoi se compose pour eux le devoir?
de ceci: Persister. C'est--dire servir la patrie, l'aimer, la
glorifier, la dfendre; vivre pour elle et loin d'elle; et, parce
qu'on est pour elle, lutter, et, parce qu'on est loin d'elle,
souffrir.

Servir la patrie est une moiti du devoir, servir l'humanit est
l'autre moiti; ils font le devoir tout entier. Qui ne le fait pas
tout entier, ne le fait pas, telle est la jalousie de la conscience.

Comment servent-ils l'humanit? en tant de bon exemple.

Ils ont une mre, ils la vnrent; ils ont une soeur morte, ils la
pleurent; ils ont une soeur vivante, ils l'aiment; ils ont un pre
proscrit, ils l'aident. A quoi?  porter la proscription. Il y a des
heures o cela est lourd. Ils ont des compagnons d'adversit, ils
se font leurs frres; et  ceux qui n'ont plus le ciel natal, ils
montrent du doigt l'esprance, qui est le fond du ciel de tous les
hommes. Il y a parfois dans ce groupe intrpide de vaincus des
instants de poignante angoisse. On en voit un qui se dresse la nuit
sur son lit et se tord les bras en criant: _Dire que je ne suis plus
en France!_ Les femmes se cachent pour pleurer, les hommes se cachent
pour saigner. Ces deux jeunes bannis sont fermes et simples. Dans ces
tnbres, ils brillent; dans cette nostalgie, ils persvrent; dans ce
dsespoir, ils chantent. Pendant qu'un homme, en ce moment-l empereur
des franais et des anglais, vit dans sa demeure triomphale, bais
des reines, vainqueur, tout-puissant et lugubre, eux, dans la maison
d'exil inonde d'cume, ils rient et sourient. Ce matre du monde et
de la minute a la tristesse de la prosprit misrable; eux, ils ont
la joie du sacrifice. Ils ne sont pas abandonns d'ailleurs; ils ont
d'admirables amis: Vacquerie, le puissant et superbe esprit; Meurice,
la grande me douce; Ribeyrolles, le vaillant coeur. Ces deux frres
sont dignes de ces fiers hommes-l. Aucune srnit n'clipse la
leur; que la destine fasse ce qu'elle voudra, ils ont l'insouciance
hroque des consciences heureuses. L'an,  qui l'on parle de
l'exil, rpond: _Cela ne me regarde pas_. Ils prennent avec cordialit
leur part de l'agonie qui les entoure; ils pansent dans toutes les
mes la plaie rongeante que fait le bannissement. Plus la patrie est
absente, plus elle est prsente, hlas! Ils sont les points d'appui de
ceux qui chancellent; ils dconseillent les concessions que le mal du
pays pourrait suggrer  quelques pauvres tres dsorients. En mme
temps, ils rpugnent  l'crasement de leurs ennemis, mme infmes. Il
arrive un jour qu'on dcouvre, dans ce campement de proscrits, dans
cette famille d'expatris, un homme de police, un tratre affectant
l'air farouche, un agent de Maupas affubl du masque d'Hbert; toutes
ces probits indignes se soulvent, on veut tuer le misrable, les
deux frres lui sauvent la vie. Qui use du droit de souffrance peut
user du droit de clmence. Autour d'eux, on sent que ces jeunes hommes
ont la foi, la vraie, celle qui se communique. De l, une certaine
autorit mle  leur jeunesse. Le proscrit pour la vrit est un
honnte homme dans l'acception hautaine du mot; ils ont cette grave
honntet-l. Toute dfaillance  ct d'eux est impossible; ils
offrent leur robuste paule  tous les accablements. Toujours debout
sur le haut de l'cueil, ils fixent sur l'nigme et sur l'ombre leur
regard tranquille, ils font le signal d'attente ds qu'ils voient
une lueur poindre  l'horizon, ils sont les vigies de l'avenir. Ils
rpandent dans cette obscurit on ne sait quelle clart d'aurore,
silencieusement remercis par la douceur sinistre des rsigns.



III


En mme temps qu'ils accomplissent la loi de fraternit, ils excutent
la loi du travail.

L'un traduit Shakespeare, et restitue  la France, dans un livre de
sagace peinture et d'rudition lgante, la Normandie inconnue.
L'autre publie une srie d'ouvrages solides et exquis, pleins d'une
motion vraie, d'une bont pntrante, d'une haute compassion. Ce
jeune homme est tout simplement un grand crivain. Comme tous les
puissants et abondants esprits, il produit vite, mais il couve
longtemps, avec la fconde paresse de la gestation; il a cette
prmditation que recommande Horace, et qui est la source des
improvisations durables. Son dbut dans le conte visionnaire (1856)
est un chef-d'oeuvre. Il le ddie  Voltaire, et, dtail qui montre la
magnifique envergure de ce jeune esprit, il et pu en mme temps le
ddier  Dante. Il a l'ironie comme Arouet et la foi comme Alighieri.
Son dbut au thtre (1859) est un chef-d'oeuvre aussi, mais un
chef-d'oeuvre petit, un badinage de penseur, vivant, fuyant, rapide,
inoubliable, comdie lgre et forte qui a la fragilit apparente des
choses ailes.

Ce jeune homme, pour qui le voit de prs, semble toujours au repos, et
il est toujours en travail. C'est le nonchalant infatigable. Du reste,
il a autant de facults qu'il fait d'efforts; il entre dans le roman,
c'est un matre; il aborde le thtre, c'est un pote; il se jette
dans les mles de la polmique, c'est un journaliste clatant. Dans
ces trois rgions, il est chez lui.

Toute son oeuvre est mle, c'est--dire une. Et c'est encore la loi
des intelligences planantes, lesquelles voient tout l'horizon. Pas
de cloison dans cet esprit; ou rien que des cloisons apparentes. Ses
romans sont des tragdies; ses comdies sont des lgies, et elles
sont tristes, ce qui ne les empche pas d'tre joyeuses; versement de
la raillerie dans la mlancolie et de la colre dans le sarcasme,
qui, de tout temps, d'Aristophane  Plaute et de Plaute  Molire, a
caractris l'art suprme. Rire, quel motif de pleurer! Ce jeune homme
est fait comme ces grands hommes. Il mdite, et sourit; il mdite,
et s'indigne. Par moments, son intonation moqueuse prend subitement
l'accent tragique. Hlas! la sombre gaiet des penseurs sanglote.

Pour ces causes et pour d'autres, ce jeune crivain a dans le style
cet imprvu qui est la vie. L'inattendu dans la logique, c'est le
souverain secret des crivains suprieurs. On ne sait pas assez ce que
c'est que le style. Pas de grand style sans grande pense. Le style
contient aussi ncessairement la pense que le fruit contient la sve.
Qu'est-ce donc que le style? C'est l'ide dans son expression absolue,
c'est l'image sous sa figure parfaite; tout ce qu'est la pense, le
style l'est; le style, c'est le mot fait me; le style, c'est
le langage fait verbe. Otez le style, Virgile s'efface, Horace
s'vanouit, Tacite disparat. On a de nos jours imagin un barbarisme
curieux: les stylistes. Il y a une trentaine d'annes, une cole
imbcile de critiques, oublie aujourd'hui, faisait tous ses efforts
pour insulter le style, et l'appelait: la forme. Quelle insulte!
_forma_, la beaut. La Vnus hottentote dit  la Vnus de Milo: Tu
n'as que la forme!

Les oeuvres succdent aux oeuvres; aprs _la Bohme dore, la Famille
tragique_; crations composes de divination et d'observation, o
l'ironie se dcompose en piti, o l'intrt dramatique arrive parfois
 l'effroi, o l'intelligence se dilate en mme temps que le coeur se
serre.

Toutes ces qualits, style, motion, bont d'crivain, vertu de pote,
dignit d'artiste, ce jeune homme les concentre et les condense dans
un grand livre, _les Hommes de l'exil_. Ce livre est un grand livre
politique, pourquoi? parce que c'est un grand livre littraire. Qui
dit _littrature_, dit _humanit_. Ce livre, _les Hommes de l'exil_,
est une protestation et un dfi; protestation soumise  Dieu, dfi
jet aux tyrans. L'me est le personnage, l'exil est le drame; les
martyrs sont divers, le martyre est un; l'preuve varie, les prouvs,
non. Cette svre peinture restera. Ce livre austre et tragique
est un livre d'amour; amour pour la vrit, pour l'quit, pour la
probit, pour la souffrance, pour le malheur, pour la grandeur; de l
une haine profonde contre ce qui est vil, lche, injuste et bas. Ce
livre est implacable; pourquoi? parce qu'il est tendre.

Partout la justice, et partout la piti; la belle me exprime par le
beau style; tel est ce jeune crivain.

Ajoutons  ce don de la nature, le pathtique, un don de la solitude,
la philosophie.

Insistons sur cette philosophie. L'isolement dveloppe dans les mes
profondes une sagesse d'une espce particulire, qui va au del de
l'homme. C'est cette sagesse trange qui a cr l'antique magisme.
Ce jeune homme, dans le dsert de Jersey et dans le crpuscule de
Guernesey, est, comme les autres solitaires pensifs qui l'entourent,
atteint par cette sagesse. Une intuition presque visionnaire donne 
plusieurs de ses ouvrages, comme  d'autres oeuvres des hommes du
mme groupe, une porte singulire; chose qu'on ne peut pas ne point
souligner, ce qui proccupe ce jeune esprit, c'est ce qui proccupe
aussi les vieux;  ce commencement de la vie o il semble qu'on a le
droit d'tre uniquement absorb par la prparation de soi-mme, ce qui
inquite ce penseur, lumineux et serein jusqu' l'clat de rire, mais
attendri, ce qui l'meut et le tourmente, c'est le ct impntrable
du destin; c'est le sort des tres condamns au cri ou au silence,
btes, plantes, de ce qu'on appelle l'animal, de ce qu'on appelle le
vgtal; il lui semble voir l des dshrits; il se penche vers eux;
il constate qu'ils sont hors de la libert, et presque de la lumire;
il se demande qui les a chasss dans cette ombre, et il oublie, en
se courbant sur ces bannis, qu'il est lui-mme un exil. Superbe
commisration, fraternit de l'tre parlant pour les tres muets,
noble augmentation de l'amour de l'humanit par la douceur envers
la cration. Les vivants d'en bas, quelle nigme! _Inferi_, mot
mystrieux; les infrieurs. L'Enfer. Creusez le rve des religions,
vous trouverez au fond la vrit. Seulement, les religions interposes
la dfigurent par leur grossissement. Toute vie infernale, tant
une vie plantaire, est une vie passagre: la vie cleste seule est
ternelle.




IV


Ces deux frres sont comme le complment l'un de l'autre: l'an est
le rayonnant, le plus jeune est l'austre. Austrit aimable comme
celle d'un jeune Socrate. Sa prsence est fortifiante; rien n'est sain
et rien n'est rassurant comme l'imperturbable amnit de l'ouvrier
content. Ce jeune exil volontaire conserve, dans le dsert o l'on
est pour jamais peut-tre, les lgances de sa vie passe, et en mme
temps il se met  la tche; il veut construire, et il construit un
monument; il ne perd pas une heure, il a le respect religieux du
temps; ses habitudes sont  la fois parisiennes et monacales. Il
habite une chambre encombre de livres. Au point du jour il entend
marcher au-dessus de sa tte, sur le toit de la maison, quelqu'un qui
travaille; c'est son pre; ce pas le rveille; alors il se lve et
travaille aussi. Ce qu'il fait, on l'a vu plus haut, il traduit
Shakespeare; entreprise considrable. Il traduit Shakespeare; il
l'interprte, il le commente, il le fait accessible  tous; il taille
degr par degr dans la roche et dans le glacier on ne sait quel
vertigineux escalier qui aboutit  cette cime. On a bien raison
de dire que ces proscrits-l sont des ambitieux; celui-ci rve la
familiarit avec les gnies, il se dit: Je traduirai plus tard de la
mme faon Homre, Eschyle, Isae et Dante. En attendant, il tient
Shakespeare. Conqute illustre  faire. Introduire Shakespeare en
France, quel vaste devoir! Ce devoir, il l'accepte; il s'y engage, il
s'y enferme; il sait que sa vie dsormais sera lie par cette promesse
faite au nom de la France au grand homme de l'Angleterre; il sait
que ce grand homme de l'Angleterre est un des grands hommes du genre
humain tout entier, et que servir cette gloire, c'est servir la
civilisation mme; il sait qu'une telle entreprise est imprieuse,
qu'elle sera exigeante et altire, et qu'une fois commence elle ne
peut tre ni interrompue ni abandonne; il sait qu'il en a pour douze
ans; il sait que c'est l une autre cellule, et qu'il se condamne au
clotre, et que lorsqu'on entre dans un tel labeur, on y est mur;
il y consent, et, de mme qu'il s'est exil pour son pre, il
s'emprisonne pour Shakespeare.

Sa rcompense, c'est son effort mme. Il a voulu traduire Shakespeare,
et, en effet, voil Shakespeare traduit. Il a renouvel l'effrayant
combat nocturne de Jacob; il ajout avec l'archange, et son jarret n'a
pas pli. Il est l'crivain qu'il fallait.

L'anglais de Shakespeare n'est plus l'anglais d' prsent; il a t
ncessaire de superposer  cet anglais du seizime sicle le franais
du dix-neuvime, sorte de corps  corps des deux idiomes; la plus
redoutable aventure o puisse se hasarder un traducteur: ce jeune
homme a eu cette audace. Ce qu'il a entrepris de faire, il l'a fait.
Il importait de ne rien perdre de l'oeuvre norme. Il a mis sur
Shakespeare la langue franaise, et il a russi  faire passer, 
travers l'inextricable claire-voie de deux idiomes appliqus l'un sur
l'autre, tout le rayonnement de ce gnie.

Pour cela, il a d dpenser,  chaque phrase,  chaque vers, presque 
chaque mot, une inpuisable invention de style. Pour une telle oeuvre,
il faut que le traducteur soit crateur. Il l'a t.

Un crivain qui prouve son originalit par une traduction, c'est
trange et rare. Traduire ne lui suffit pas. Il btit autour de
Shakespeare, comme des contreforts autour d'une cathdrale, toute une
oeuvre  lui, oeuvre de philosophie, de critique, d'histoire. Il est
linguiste, artiste, grammairien, rudit. Il est docte et alerte;
toujours savant, jamais pdant. Il accumule et coordonne les
variantes, les notes, les prfaces, les explications. Il condense tout
ce qui est pars dans les environs de Shakespeare. Pas un antre de
cette caverne immense o il ne pntre. Il fait des fouilles dans ce
gnie.




V


Et c'est ainsi qu'aprs douze annes de labeur, il fait  la France
don de Shakespeare. Les vrais traducteurs ont cette puissance
singulire d'enrichir un peuple sans appauvrir l'autre, de ne point
drober ce qu'ils prennent, et de donner un gnie  une nation sans
l'ter  sa patrie.

Cette longue incubation se fait sans qu'il l'interrompe un seul jour.
Aucune solution de continuit, pas de relche, aucune lacune, aucune
concession  la fatigue, toutes les aurores ramnent la besogne;
_nulla dies sine linea_; c'est l, du reste, la bonne loi des fiers
esprits. L'oeuvre qu'on accomplit et qu'on voit crotre est par
elle-mme reposante. Aucun autre repos n'est ncessaire. Ce jeune
homme le comprend ainsi; il ne quitte jamais sa tche; il s'veille
chaque matin ds qu'il entend le marcheur d'en haut s'veiller; et
quand, l'heure de la table de famille venue, ils redescendent tous les
deux de leur travail, son pre et lui, ils changent un doux sourire.

Isolement, intimit, renoncement, apaisement de la nostalgie par la
pense; telle est la vie de ces hommes. Pour horizon le brouillard
des flots et des vnements, pour musique le vent de tempte, pour
spectacle la mobilit d'un infini, la mer, sous la fixit d'un autre
infini, le ciel. On est des naufrags, on regarde les abmes. Tout a
sombr, hors la conscience; navire dont il ne reste que la boussole.
Dans cette famille personne n'a rien  soi; tout est en commun,
l'effort, la rsistance, la volont, l'me. Ce pre et ces fils
resserrent de plus en plus leur troit embrassement.

Il est probable qu'ils souffrent, mais ils ne se le disent pas;
chacun s'absorbe et se rassrne dans son oeuvre diverse; dans les
intermittences, le soir, aux runions de famille, aux promenades sur
la plage, ils parlent. De quoi? de quoi peuvent parler des proscrits,
si ce n'est de la patrie? Cette France, ils l'adorent; plus l'exil
s'aggrave, plus l'amour augmente. Loin des yeux, prs du coeur. Ils
ont toutes les grandes convictions, ce qui leur donne toutes les
grandes certitudes. On a agi de son mieux; on a fait ce qu'on a pu;
quelle rcompense veut-on? Une seule. Revoir la patrie. Eh bien, on la
reverra. Comme on y tait heureux, et comme on y sera heureux encore!
Certes, l'heure bnie du retour sonnera. On les attend l-bas. Ainsi
parlent ces bannis. La causerie finie, on se remet au travail. Toutes
les journes se ressemblent. Cela dure dix-neuf ans. Au bout de
dix-neuf ans l'exil cesse, ils rentrent, les voil dans la patrie; ils
sont attendus en effet, eux par la tombe, lui par la haine.




VI


Est-ce que ceci est une plainte? Point. Et de quel droit la plainte?
Et vers qui se tournerait-elle? Vers vous, Dieu? Non. Vers toi,
patrie? Jamais.

Qui pourrait songer  la France autrement que reconnaissant et
attendri? Et pour cet homme-l, pour ce pre, n'y a-t-il pas trois
journes inoubliables, le 5 septembre 1870, le 18 mars 1871, le 28
dcembre 1873! Le 5 septembre 1870, il rentra dans la patrie, la
France; le 18 mars 1871, le 28 dcembre 1873, ses fils rentrrent,
l'un aprs l'autre, dans l'autre patrie, le spulcre; et  ces trois
rentres, tu vins de toutes parts faire cortge,  immense peuple de
Paris! Tu y vins tendre, mu, magnanime, avec ce profond murmure des
foules qui ressemble parfois au bercement des mres. Depuis ces trois
jours ineffaables, y a-t-il eu quelque part, n'importe o, dans des
rgions quelconques, de la calomnie, de l'insulte et de la haine? Cela
se peut, mais pourquoi pas? et  qui cela fait-il du mal?  ceux qui
hassent peut-tre. Plaignons-les. Le peuple est grand et bon. Le
reste n'est rien. Il faudrait pour s'en mouvoir n'avoir jamais vu
l'ocan. Qu'importe une vaine surface cumante quand le fond est
majestueusement ami et paisible! Se plaindre de la patrie, lui
reprocher quoi que ce soit, non, non, non! Mme ceux qui meurent par
elle vivent par elle.

Quant  vous, Dieu, que vous dire? Est-ce que vous n'tes pas
l'Ignor? Que savons-nous sinon que vous tes et que nous sommes?
Est-ce que nous nous connaissons,  mystre! ternel Dieu, vous faites
tourner sur ses gonds la porte de la tombe, et vous savez pourquoi.
Nous faisons la fosse, et vous ce qui est au del. Au trou dans la
terre s'ajuste une ouverture dans le firmament. Vous vous servez
du spulcre comme nous du creuset, et, l'indivisible tant
l'incorruptible, rien ne se perd, ni l'atome matriel, la molcule
dans le creuset, ni l'atome moral, le moi, dans le tombeau. Vous
maniez la destine humaine; vous abrgez la jeunesse, vous prolongez
la vieillesse; vous avez vos raisons. Dans notre crpuscule, nous
qui sommes le relatif, nous nous heurtons  ttons  vous qui tes
l'absolu, et ce n'est pas sans meurtrissure que nous faisons la
rencontre obscure de vos lois. Vous tes calomni vous aussi; les
religions vous appellent jaloux, colre, vengeur; par moments elles
plaident vos circonstances attnuantes; voil ce que font les
religions. La religion vous vnre. Aussi la religion a-t-elle pour
ennemies les religions. Les religions croient l'absurde. La religion
croit le vrai. Dans les pagodes, dans les mosques, dans les
synagogues, du haut des chaires et au nom des dogmes, on vous
conseille, on vous exhorte, on vous interprte, on vous qualifie; les
prtres se font vos juges, les sages non. Les sages vous acceptent.
Accepter Dieu, c'est l le suprme effort de la philosophie. Nos
propres dimensions nous chappent  nous-mmes. Vous les connaissez,
vous; vous avez la mesure de tout et de tous. Les lois de percussion
sont diverses. Tel homme est frapp plus souvent que les autres; il
semble qu'il ne soit jamais perdu de vue par le destin. Vous savez
pourquoi. Nous ne voyons que des raccourcis; vous seul connaissez les
proportions vritables. Tout se retrouvera plus tard. Chaque chiffre
aura son total. Vivre ne donne sur la terre pas d'autre droit que
mourir, mais mourir donne tous les droits. Que l'homme fasse son
devoir, Dieu fera le sien. Nous sommes  la fois vos dbiteurs et vos
cranciers; relation naturelle des fils au pre. Nous savons que nous
venons de vous; nous sentons confusment, mais srement, le point
d'attache de l'homme  Dieu; de mme que le rayon a conscience du
soleil, notre immortalit a conscience de votre ternit. Elles se
prouvent l'une par l'autre; cercle sublime. Vous tes ncessairement
juste puisque vous tes; et que ni le mal ni la mort n'existent. Vous
ne pouvez pas tre autre chose que la bont au haut de la vie et la
clart au fond du ciel. Nous ne pouvons pas plus vous nier que nous
ne pouvons nier l'infini. Vous tes l'illimit vident. La vie
universelle, c'est vous; le ciel universel, c'est vous. Votre bont
est la chaleur de votre clart; votre vrit est le rayon de votre
amour. L'homme ne peut que bgayer  jamais un essai de vous
comprendre. Il travaille, souffre, aime, pleure et espre  travers
cela. Devant vous, abaisser nos fronts, c'est lever nos esprits.
C'est l tout ce que nous avons  vous dire,  Dieu.




VII


Pas de plainte donc. Nous n'avons tout au plus droit qu'
l'tonnement. L'tonnement contient toute la quantit de protestation
permise  cet immense ignorant qui est l'homme. Et ce douloureux
tonnement, comment le rserver pour soi quand la France le rclame?
Comment songer aux douleurs prives en prsence de l'affliction
publique? Une telle patrie prend toute la place. Que chacun ait
sa blessure  lui, soit, mais qu'il la cache en prsence du flanc
saignant de notre mre. Ah! quels songes on faisait! On tait mis hors
la loi, expuls, banni, rebanni, proscrit, reproscrit; tel homme qui a
des cheveux blancs a t chass quatre fois, d'abord de France, puis
de Belgique, puis de Jersey, puis de Belgique encore; eh bien, quoi?
on tait des exils. On souriait. On disait: Oui, mais la France!
La France est l, toujours grande, toujours belle, toujours adore,
toujours France! Il y a un voile entre elle et nous, mais un de ces
jours l'empire se dchirera du haut en bas, et, derrire la dchirure
lumineuse, la France reparatra! La France reparatra, quel
blouissement! Dans sa splendeur, dans sa gloire, dans sa majest
fraternelle aux nations, avec toute sa couronne comme une reine, avec
toute son aurole comme une desse, puissante et libre, puissante
pour protger, libre pour dlivrer! Voil ce qui est triste, c'est
de s'tre dit cela. Hlas, on rvait l'apothose, on a le pilori. La
patrie a t foule aux pieds par cette sauvage, la guerre trangre,
et par cette folle, la guerre civile; l'une a essay d'assassiner la
civilisation et de supprimer le chef-lieu du monde; l'autre a brl
les deux crches sacres de la Rvolution, les Tuileries, nid de la
Convention, l'htel de ville, nid de la Commune. On a profit de la
prsence des prussiens pour jeter bas la colonne d'Ina. On leur a
ajout cette joie. On a tu des vieillards, on a tu des femmes, on
a tu des petits enfants. On a t des gens ivres qui ne savent
ce qu'ils font. On a creus des fosses immenses o l'on a enterr
ple-mle, et  demi morts, le juste et l'injuste, le faux et le vrai,
le bien et le mal. On a voulu abattre cette gante, Paris; on a voulu
ressusciter ce fantme, Versailles. On a eu des incendies dignes
d'rostrate et des fratricides dignes d'Atre. Qui a fait ces crimes?
Personne et tout le monde; ces deux excrables anonymes, la guerre
trangre et la guerre civile; les barbares, qui en sont venus aux
mains, stupidement, des deux cts  la fois, du ct orageux o
sont les aigles, du ct tnbreux o sont les hiboux, enjambant
la frontire, enjambant la muraille, ceux-ci franchissant le Rhin,
ceux-l ensanglantant la Seine, tous franchissant et ensanglantant la
conscience humaine, sans pouvoir dire pourquoi, sans rien comprendre,
sinon que le vent qui passe les avait mis en colre. Attentats des
ignorants. Aussi bien des ignorants d'en haut que des ignorants d'en
bas. Attentats des innocents aussi, car l'ignorance est une innocence.
Frocits farouches. Qui plaindre? les vaincus et les vainqueurs. Oh!
voir  terre, gisant, inerte, soufflet, le cadavre de notre gloire!
Et la vrit! et la justice! et la raison! et la libert! toutes ces
artres sont ouvertes. Nous sommes saigns aux quatre veines de notre
honneur. Pourtant nos soldats ont t hroques, et certes le seront
encore. Mais quels dsastres! Rien n'est crime, tout est fatalit! Les
vieilles calamits de Ninive, de Thbes et d'Argos sont dpasses.
Personne qui n'ait sa plaie, laquelle est la plaie publique. Et, 
travers tout cela, aggravation lugubre, il vous vient par moments
cette pense poignante qu' cette heure il y a,  cinq mille lieues
d'ici, loin de leur mre, des enfants de vingt ans condamns  mort,
puis au bagne, pour un article de journal. O pauvres hommes! ternelle
piti! fanatismes contre fanatismes. Hlas! fanatiques, nous le sommes
tous. Celui qui crit ces lignes, est un fanatique lui-mme; fanatique
de progrs, de civilisation, de paix et de clmence; inexorable pour
les impitoyables; intolrant pour les intolrants. Frappons-nous la
poitrine.

Oui, ces choses sombres ont t accomplies. On a vu cela, et,  cette
heure, que voit-on? La joie des rois assis comme des bourreaux sur un
dmembrement. Aprs les cartlements, cela se fait; et Charlot, avant
de les jeter au bcher, s'accroupit et se reposa un moment sur les
lamentables tronons de Damiens, comme Guillaume sur l'Alsace et la
Lorraine. Guillaume, du reste, n'est pas plus coupable que Charlot; les
bourreaux sont innocents; les responsables sont les juges; l'histoire
dira quels ont t, dans l'affreux trait de 1871, les juges de la
France. Ils ont fait une paix pleine de guerre. Ah! les infortuns! A
cette heure, ils rgnent, ils sont princes, et se croient matres.
Ils sont heureux de tout le bonheur que peut donner une tranquillit
violente; ils ont la gloire d'un immense sang rpandu; ils se pensent
invulnrables, ils sont cuirasss de toute-puissance et de nant; ils
prparent, au milieu des ftes, dans la splendeur de leur imbcillit
souveraine, la dvastation de l'avenir; quand on leur parle de
l'immortalit des nations, ils jugent de cette immortalit par leur
majest  eux-mmes, et ils en rient; ils se croient de bons tueurs,
et pensent avoir russi; ils se figurent que c'est fait, que les
dynasties en ont fini avec les peuples; ils s'imaginent que la tte du
genre humain est dcidment coupe, que la civilisation se rsignera
 cette dcapitation, qu!est-ce que Paris de plus ou de moins? Ils se
persuadent que Metz et Strasbourg deviendront de l'ombre, qu'il y aura
prescription pour ce vol, que nous en prendrons notre parti, que la
nation-chef sera paisiblement la nation-serve, que nous descendrons
jusqu' l'acceptation de leur pourpre pouvantable, que nous n'avons
plus ni bras, ni mains, ni cerveau, ni entrailles, ni coeur, ni
esprit, ni sabre au ct, ni sang dans les veines, ni crachat dans la
bouche, que nous sommes des idiots et des infmes, et que la France,
qui a rendu l'Amrique  l'Amrique, l'Italie  l'Italie, et la Grce
 la Grce, ne saura pas rendre la France  la France.

Ils croient cela,  frmissement!




VIII


Et cependant la nue monte; elle monte, pareille  la mystrieuse
colonne conductrice, noire sur l'azur, rouge sur l'ombre. Elle emplit
lentement l'horizon. Les vieillards la redoutent pour les enfants, et
les enfants la saluent. Une funeste inclmence germe. Les rancunes
couvent les reprsailles; les plus doux se sentent confusment
implacables; les augustes promiscuits fraternelles ne sont plus
de saison; la frontire redevient barrire; on recommence  tre
national, et le plus cosmopolite renonce  la neutralit; adieu la
mansutude des philosophes! entre l'humanit et l'homme la patrie se
dresse, terrible. Elle regarde les sages, indigne. Qu'ils ne viennent
plus parler d'union, d'harmonie et de paix! Pas de paix, que la
tte haute! Voil ce que veut la patrie. Ajournement de la concorde
humaine. Oh! la misrable aventure! Les chances sont invitables;
on entend sourdre sous terre les catastrophes semes, et sur leur
croissance, de plus en plus distincte, on peut calculer l'heure de
leur closion. Nul moyen d'chapper. L'avenir est plein d'arrives
fatales. Eschyle, s'il tait franais, et Jrmie, s'il tait teuton,
pleureraient. Le penseur mdite accabl. Que faire? Attendre et
esprer, mais esprer  travers le carnage. De l un sinistre
effarement. Le penseur, qui est toujours compliqu d'un prophte, a
devant les yeux un tumulte, qui est l'avenir. Il cherchait du regard,
au del de l'horizon, l'alliance et la fraternit, et il est condamn
 entrevoir la haine. Rien n'est certain, mais tout menace. Tout est
obscur, mais sombre. Il pense et il souffre. Ses rves d'inviolabilit
de la vie humaine, d'abolition de la guerre, d'arbitrage entre
les peuples et de paix universelle, sont traverss par de vagues
flamboiements d'pes.

En attendant on meurt, et ceux qui meurent laissent derrire eux ceux
qui pleurent. Patience. On n'est que prcd. Il est juste que le soir
vienne pour tous. Il est juste que tous montent l'un aprs l'autre
recevoir leur paie. Les passe-droits ne sont qu'apparents. La tombe
n'oublie personne.

Un jour, bientt peut-tre, l'heure qui a sonn pour les fils sonnera
pour le pre. La journe du travailleur sera finie. Son tour sera
venu; il aura l'apparence d'un endormi; on le mettra entre quatre
planches, il sera ce quelqu'un d'inconnu qu'on appelle un mort, et on
le conduira  la grande ouverture sombre. L est le seuil impossible
 deviner. Celui qui arrive y est attendu par ceux qui sont arrivs.
Celui qui arrive est le bienvenu. Ce qui semble la sortie est pour lui
l'entre. Il peroit distinctement ce qu'il avait obscurment
accept; l'oeil de la chair se ferme, l'oeil de l'esprit s'ouvre,
et l'invisible devient visible. Ce qui est pour les hommes le monde
s'clipse pour lui. Pendant qu'on fait silence autour de la fosse
bante, pendant que des pelletes de terre, poussire jete  ce
qui va tre cendre, tombent sur la bire sourde et sonore, l'me
mystrieuse quitte ce vtement, le corps, et sort, lumire, de
l'amoncellement des tnbres. Alors pour cette me les disparus
reparaissent, et ces vrais vivants, que dans l'ombre terrestre on
nomme les trpasss, emplissent l'horizon ignor, se pressent,
rayonnants, dans une profondeur de nue et d'aurore, appellent
doucement le nouveau venu, et se penchent sur sa face blouie avec ce
bon sourire qu'on a dans les toiles. Ainsi s'en ira le travailleur
charg d'annes, laissant, s'il a bien agi, quelques regrets derrire
lui, suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouills peut-tre et
par de graves fronts dcouverts, et en mme temps reu avec joie dans
la clart ternelle; et, si vous n'tes pas du deuil ici-bas, vous
serez l-haut de la fte,  mes bien-aims!





TESTAMENT LITTRAIRE

1875


Je veux qu'aprs ma mort tous mes manuscrits non publis, avec leurs
copies s'il en existe, et toutes les choses crites de ma main que je
laisserai, de quelque nature qu'elles soient, je veux, dis-je,
que tous mes manuscrits, sans exception, et quelle qu'en soit la
dimension, soient runis et remis  la disposition des trois amis dont
voici les noms:

Paul Meurice,

Auguste Vacquerie,

Ernest Lefvre.

Je donne  ces trois amis plein pouvoir pour requrir l'excution
entire et complte de ma volont.

Je les charge de publier mes manuscrits de la faon que voici:

Lesdits manuscrits peuvent tre classs en trois catgories:

Premirement, les oeuvres tout  fait termines;

Deuximement, les oeuvres commences, termines en partie, mais non
acheves;

Troisimement, les bauches, fragments, ides parses, vers ou
prose, semes  et l, soit dans mes carnets, soit sur des feuilles
volantes.

Je prie mes trois amis, ou l'un d'eux choisi par eux, de faire ce
triage avec le plus grand soin et comme je le ferais moi-mme, dans
l'esprit et dans la pense qu'ils me connaissent, et avec toute
l'amiti dont ils m'ont donn tant de marques.

Je les prie de publier, avec des intervalles dont ils seront juges
entre chaque publication:

D'abord, les oeuvres termines;

Ensuite, les oeuvres commences et en partie acheves;

Enfin, les fragments et ides parses.

Cette dernire catgorie d'oeuvres, se rattachant  l'ensemble de
toutes mes ides, quoique sans lien apparent, formera, je pense,
plusieurs volumes, et sera publie sous le titre OCAN. Presque tout
cela a t crit dans mon exil. Je rends  la mer ce que j'ai reu
d'elle.

Pour assurer les frais de la publication de cet ensemble d'oeuvres, il
sera distrait de ma succession une somme de _cent mille_ francs qui
sera rserve et affecte auxdits frais.

MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefvre, aprs les frais
pays, recevront, pour se les partager entre eux dans la proportion du
travail fait par chacun:

1 Sur la premire catgorie d'oeuvres, _quinze pour cent_ du bnfice
net;

2 Sur la deuxime catgorie, _vingt-cinq pour cent_ du bnfice net;

3 Sur la troisime catgorie, qui exigera des notes, des prfaces
peut-tre, beaucoup de temps et de travail, _cinquante pour cent_ du
bnfice net.

Indpendamment de ces trois catgories de publication, mes trois amis,
dans le cas o l'on jugerait  propos de publier mes lettres aprs ma
mort, sont expressment chargs par moi de cette publication, en vertu
du principe que les lettres appartiennent, non  celui qui les a
reues, mais  celui qui les a crites. Ils feront le triage de mes
lettres et seront juges des conditions de convenance et d'opportunit
de cette publication.

Ils recevront sur le bnfice net de la publication de mes lettres
_cinquante pour cent_.

Je les remercie du plus profond de mon coeur de vouloir bien prendre
tous ces soins.

En cas de dcs de l'un d'eux, ils dsigneraient, s'il tait
ncessaire, une tierce personne qui aurait leur confiance, pour le
remplacer.

Telles sont mes volonts expresses pour la publication de tous les
manuscrits indits, quels qu'ils soient, que je laisserai aprs ma
mort.

J'ordonne que ces manuscrits soient immdiatement remis  MM. Paul
Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefvre, pour qu'ils excutent
mes intentions comme l'eussent fait mes fils bien-aims que je vais
rejoindre.

Fait, et crit de ma main, en pleine sant d'esprit et de corps,
aujourd'hui vingt-trois septembre mil huit cent soixante-quinze, 
Paris.

VICTOR HUGO.


Le lendemain du jour o ce testament fut rendu public, les journaux
insrrent les dclarations qui suivent:

Nous sommes profondment touchs de la confiance que Victor Hugo nous
tmoigne et profondment reconnaissants de l'immense honneur qu'il
nous fait en nous choisissant pour les metteurs en oeuvre de ses
manuscrits et pour les interprtes de sa pense.

Nous acceptons la mission.

Nous n'acceptons pas l'argent.

Pendant trente ans, nous avons fait pour rien ce que Victor Hugo nous
demande de continuer. Il ne nous convient pas d'en tre pays aprs sa
mort plus que de son vivant.

Nous renonons entirement et irrvocablement  notre part dans les
bnfices de la publication de ses manuscrits. Nous la donnons 
tout ce gui servira sa mmoire et son oeuvre. Un acte rgulier en
dterminera et en constatera l'emploi.

Les premiers produits en seront attribus  la souscription pour le
monument.

PAUL MEURICE.--AUGUSTE VACQUERIE.

Extrmement honor d'avoir t associ par Victor Hugo au mandat de
MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie, je me joins  leur
dclaration: je refuse l'argent, et j'accepte la mission avec
reconnaissance.--ERNEST LEFVRE.





TABLE


DEPUIS L'EXIL


1876

I.   POUR LA SERBIE

II.  AU PRSIDENT DU CONGRS DE LA PAIX

III. LE BANQUET DE MARSEILLE


1877

I.   LES OUVRIERS LYONNAIS

II.  LE SEIZE MAI

     I.   La Prorogation.--_Runion des gauches_
     II.  La Dissolution.--_Au 4e bureau_
                         --_Sance du 12 juin_
                         --_Lettre aux lyonnais_
                         --_L'Histoire d'un crime_
     III. Les lections. --_Candidature Jules Grvy_


III. ANNIVERSAIRE DE MENTANA

IV.  LE DINER D'_HERNANI_


1878

I.   INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN

II.  LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE

III. A M. L'VQUE D'ORLANS

IV.  CONGRS LITTRAIRE INTERNATIONAL

        I.  Discours d'ouverture
        II. Le domaine public payant


1879

I.   POUR L'AMNISTIE

II.  DISCOURS SUR L'AFRIQUE

III. LA 100e REPRSENTATION DE _NOTRE-DAME DE PARIS_


1880

I.   LE CENTENAIRE D'_HERNANI_

II.  DEUXIME DISCOURS POUR L'AMNISTIE

III. L'INSTRUCTION LMENTAIRE

IV.  LA FTE DE BESANON


1881

I.   LA FTE DU 27 FVRIER

II.  OBSQUES DE PAUL DE SAINT-VICTOR


1882

I.   LE BANQUET GRISEL

II.  OBSQUES DE LOUIS BLANC


1883

BANQUET DU 81e ANNIVERSAIRE


1884

I.   LE DJEUNER DES ENFANTS DE VEULES

II.  VISITE A LA STATUE DE LA LIBERT


1885

I.   MORT DE VICTOR HUGO

II.  LES FUNRAILLES

        A l'Arc de Triomphe
        Les discours
        Le cortge
        Le dfil
        Au Panthon


NOTES.

Note I.     Le cercle des coles

Note II.    Le droit de la femme

Note III.   Meeting pour la paix

Note IV.    Un journal pour le peuple

Note V.     La ville de Saint-Quentin

Note VI.    Contre l'extradition d'Hartmann

Note VII.   Le centenaire de Camoens

Note VIII.  La tour du Vertbois

Note IX.    Les morts de Mentana

Note X.     Les arnes de Lutce

Note XI.    Demande en grce pour O'Donnell

Note XII.   Le mont Saint-Michel

Note XIII   L'abolition de l'esclavage au Brsil

Note XIV.   Anniversaire de la dlivrance de la Grce

Note XV.    Inauguration de la statue de George Sand

Note XVI.   La matine du Trocadro (27 fvrier 1881)

Note XVII.  Procs-verbaux des sances du Snat, de la Chambre et du
            Conseil municipal de Paris,  la mort de Victor Hugo

Note XVIII. Les dcrets sur le Panthon

Note XIX.   Discours prononcs aux funrailles


PARIS

I.   L'avenir

II.  Le pass

III. Suprmatie de Paris

IV.  Fonction de Paris

V.   Dclaration de paix


MES FILS


TESTAMENT LITTRAIRE






End of the Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, Vol. 4,
by Victor Hugo

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