The Project Gutenberg EBook of Voyage d'un Habitant de la Lune  Paris  la Fin du XVIIIe Sicle
by Pierre Gallet

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Title: Voyage d'un Habitant de la Lune  Paris  la Fin du XVIIIe Sicle

Author: Pierre Gallet

Release Date: July, 2005  [EBook #8520]
[This file was first posted on July 19, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE  PARIS  LA FIN DU XVIIIE SICLE ***




Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
Proofreading Team




VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe. SICLE

PAR P. GALLET




AU LECTEUR.

Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la
bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous
aimez  voir l'crivain  la hauteur de son tat. Ce desir noble doit
tre le vtre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la
vrit ne dplat point. En outre, l'crivain a pour lui les principes
qui lui servent d'abri, mme contre vos caprices, qui vous portent
quelquefois  blmer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre,
et  vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance  la fois; Je vais
vous armer, en ma faveur, contre vous-mme, et prendre votre opinion
pour gide. Sans doute, si vous ressemblez  un juge qui s'est tromp
ou laiss sduire, vous deviendrez, comme lui, moins svre: la honte
de se dmentir retient; l'effet de la sduction amollit les ames,
et tend  les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet,
et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre
indulgence.

Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne
doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement  la morale
qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comdie,
qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez
aucun roman moral, ni les pomes hroques et mme sacrs. Elle se
trouve dans tous: les attaques au vice,  la tyrannie, etc. sont
autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on
l'a long-tems envisage, celle qui tient  la personalit, qui se
permet de juger la moralit des individus; ce qui est un attentat
contre la socit: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le
tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers
la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu' vous
retracer que Socrate, ce svre Socrate, qui fut l'ornement de la
nature et le vrai modle social, prit souvent en main l'arme de la
satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on
employe lorsqu'on sert la socit?.... L'crivain ne peut s'garer
en suivant un tel modle. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle
gnral, il a justifi son motif et sa moralit.

Venons  mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui
donne pour monture des lphans als. Cela est fort, direz-vous? Sans
m'arrter  la possibilit du principe naturel, dont mon voyageur vous
parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence;
et je prendrai les exemples o vous la porttes  l'excs, envers les
genres, mme, qui ne semblaient pas la mriter. Rappelez-vous que vous
passtes  Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter
davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir
prsent des substances immatrielles pourfendues, le nant dou d'un
corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jet un pont dans
l'abme du vide, etc. Vous permtes  l'Arioste de se servir de
l'hyppogriffe, qui, n'en dplaise  l'auteur de Roland, ne vaut pas
mes lphans; parce qu'il n'a pas un caractre distinct, et qu'il
ne l'a pas pris dans la Lune. C'est le cheval d'un enchanteur!
s'criera-t-on peut-tre: les enchanteurs ont droit de prendre
par-tout, et de renverser l'ordre de la nature! Eh bien, lecteur,
supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me rtracte envers
l'Arioste, et j'ai gagn ma cause auprs de vous?.... Rappelez-vous
encore, que vous autoristes Voltaire  faire manger des montagnes par
ses hros; que vous lui passtes l'oiseau de Formosante, les licornes,
le merle d'Amazan et les moutons  toison d'or de Candide. Lecteur,
n'oubliez pas que le Prou est encore sur votre globe, et qu'il est
malheureusement trop connu.

Me calquant sur cet crivain, j'aurais pu vous faire parler mes
lphans sans vous rvolter. Vous pensez, sans doute, qu'un lphant 
plus de droit  tous gards qu'un merle, de faire un rcit ou de tenir
un beau discours; passe encore pour le phnix! ... Si tout cela ne
vous dterminait point  supporter mes quadrupdes als, et si votre
esprit, ayant pris une nouvelle direction, tait devenu plus svre,
j'ajouterais que j'ai t soumis  la loi de la ncessit, comme le
furent Homre, Fnlon, et tant d'autres, qui furent obligs de faire
descendre leurs hros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne
pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, form
en plan inclin, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du
soleil ne partant pas de cette planete, et tant divergs seulement en
courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon hros;
et il fallait que celui-ci et vcu deux mille ans; car, sans cela,
comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote,
que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi
repousseriez-vous mes lphans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian,
puisqu'ils peuvent offrir des leons  l'humanit.

Mais, direz-vous, vous montrez cet vnement arriv  paris, il y a
seulement quelques annes; et nul des habitans de cette ville n'a vu
votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse
toujours voir? Vous auriez peut-tre prfr que j'eusse choisi pour
ma scne, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pens
que le nom de la scne ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait dguiser
entirement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des
Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant  un parallle exact
et vraisemblable.

Lecteur, si ne vous arrtant point sur les choses utiles que dit et
fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et
oubliant vos jugemens passs, vous balanciez  regarder mon livre d'un
oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous dcider, trois
observations plus dterminantes; et qui sont devenues des maximes de
l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a rpt,
d'aprs les anciens les plus habiles  transmettre les leons utiles
aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous
dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des
plantes agrables sur les rochers: enfin je vous observerais, que
l'exprience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut
des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les
instruire.

Malgr tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre rpter
autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de
certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir  mon voyageur, nous
discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop
lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser.

Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne
depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans
l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit crit, l'absence du
jugement et de la raison. Il ne peut pas tre applicable  l'ignorance
des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne
porterait point atteinte  l'opinion d'un homme ni  son crit. Le
cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit
dans le cercle du monde: on peut tre clair, sage, et mme grand,
sans connatre ses prjugs, son ton, ses modes, sa politique sociale,
ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot
au particulier, lorsque tout, sur la terre, est rput niaiserie au
gnral. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez
convaincu, lorsque vous aurez envisag le tableau que je vais mettre
sous vos yeux; et o vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car
tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais....
Commenons par nous, et voyons nos grands crivains, prenant les
couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages trangers,
comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits.

N'ont-ils pas appel des niaiseries, nos bals masqus, nos
flicitations du jour de l'an; nos visites d'tiquette, les discours
de nos socits, les soins de nos petits matres et de nos petites
matresses  ne pomponer et  s'admirer sans cesse, en disant que
tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volont, et
contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donn le mme
nom  notre amour dsordonn pour la mode et le faste, en faisant
entrevoir qu'on est vritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa
fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de
la simplicit,  ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que
l'ennui ou le dgot? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille
autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous
lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute
pas pargn le titre dont nous parlons.

Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costums
comme on le serait sous l'quateur, et en envisageant que nous
habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone
tempre? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme
en voyant la complaisance extrme des maris franais pour leurs
femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs,
nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos crivains, en
disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.?

Ne regardez-vous pas,  votre tour, comme des niais les Espagnols,
lorsqu'ils passent les nuits sous les fentres de leurs matresses,
auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens,
lorsqu'ils livrent leurs femmes  d'aimables Sigisbs? les Allemands,
lorsque vous les voyez entts; soit de la supriorit qu'ils croyent
avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune,
et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de
noblesse, et qui regardent le cabinet o sont leurs illustres
parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi?
N'avez-vous pas trait de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent tre
agrables  Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs
mosques? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la
bannire de St. Nicolas ils seront  l'abri de la mort? N'avez-vous
pas donn ce titre aux Lapons, lorsqu'ils prtent leurs femmes
aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgr les assertions de
plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux
Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler
des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les
talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau....
N'avez-vous pas mis ds long-tems au rang des niais les Egyptiens,
qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils
regardaient le porc comme immonde? les prtres grecs qui croyaient
trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous
rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traits de tels, ces
chevaliers des 12., 13. et 14mes. sicles, qui juraient un amour
ternel  leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur
demander jamais le dernier prix de l'amour?

Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retraais tous ceux que nos
grands hommes et nous, nommmes niais sur la terre, et tous les
traits de niaiserie qu'on nous prta. Je dois, avant de terminer sur
l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application
du mot qui m'a entran si loin. Je crois que le vritable niais est
celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer
avec audace, et d'aprs lui-mme, lve comme l'insecte son dard contre
le soleil, que reprsente la raison; et je crois que celui-l est
seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature,
de la Vrit, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but.

Voil un avant-propos sur un ton bien gai, s'crieront quelques
lecteurs svres, tandis que le voyage est srieux au fond, et offre
des discussions de systme.... Mais quel rapport a l'avant-propos
avec l'ouvrage? L'crivain doit-il tre toujours associ au hros?
Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des
mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la
prface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blmer l'ouvrage, et
applaudir au but de l'crivain, ainsi qu'au ton de la prface. En ne
considrant que l'crivain, vous vous exposez  tre entran par la
prvention, et  porter, malgr vous-mme, un jugement quivoque;
l'homme tant, peut-tre, aussi esclave de la prvention que de
l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au priode.... Lecteur,
conduisez-vous envers les crivains de bonne foi, et qui vous disent
la vrit, mme en s'gayant, comme un pre qui laisse foltrer son
fils,  son gr, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs,
pourquoi chercherais-je  justifier auprs de vous le ton de mon
avant-propos? Ne sais-je pas,  mes propres dpens peut-tre, que
vous vous attachez gnralement, et avec propension, aux ouvrages qui
portent le caractre de la gaiet? Enfin n'tes-vous pas Franais? Je
suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont t cent fois
plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans
srieux.... Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez
les motifs de l'crivain plus que le ton qu'il prend, et la manire
dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autoris par l'art, et que
sa manire de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et
 ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de phmres; si
je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de
l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur clat
sducteur ou leur aspect bizarre vous attire.




VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SICLE


Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant
connatre  fond notre planete, avait envoy ds long-tems des
ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses
forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas o les
deux globes se rapprocheraient, par une des rvolutions qui se font
quelquefois dans le ciel, non  l'gard des grands astres, car un seul
ne pourrait tre drang sans que l'harmonie gnrale fut
branle, que l'quilibre fut rompu, et qu'il n'y et peut-tre un
bouleversement gnral; mais, dans les planetes, et sur-tout
dans leurs satellites. Ses savans avaient dcouvert une certaine
inclinaison dans l'axe de la terre o ils l'avaient cru; car, en
fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me
paraissent tre sujets  s'garer. J'en appelle aux ntres qui,  coup
sr, ne nous ont pas toujours dit la vrit, mme dans leurs mmoires
prsents  l'acadmie.

Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique
moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le
trouble et les chocs; que, s'tant persuads que l'univers a t fait
pour eux, ils le conquirent en imagination, et qu'ils tcheraient de
ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte 
leur ambition et  leur extravagance. Il avait voulu se prmunir
contre ceux-ci, dans le cas o, la force attractive dominant sur la
repressive, le satellite se prcipiterait sur la planete.

_Alphonaponor_, le mme qui va figurer dans notre voyage, avait dj
fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie
orientale, alors seulement peuple et police; car il avait fait son
voyage il y a deux mille ans.... Comment deux mille ans! s'crie le
lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'o
peut provenir cet cart de la nature? N'est-elle pas un satellite de
la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de
droits? S'ils ne vivent qu'un sicle, ceux de la Lune ne devraient pas
exister un demi lustre; la terre tant neuf cent fois plus grosse que
son satellite? ... Suspendez votre dcision, lecteur: Alphonaponor
rpondra bientt  votre question, et vous verrez combien l'esprit
d'analyse est ncessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide....

Le roi de la Lune tait donc prmuni contre les peuples qui habitaient
la terre il y a deux mille annes. Il connaissait l'ambition effrne
des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines ides
sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait
que cela ne pouvait lui servir pour les sicles prsens, ayant appris
qu'il s'tait fait de grandes rvolutions sur ce globe. Il n'aimait
pas  laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y
revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons
de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts
de ceux qui s'loignent de leur pays. Cependant, matris par sa
politique, il se vit forc d'employer la mesure des voyageurs, dont
la plupart vont chez les peuples, en pntrant dans leur sein comme
l'Ichneumon d'Egypte pntre dans celui du Crocodile; examinent les
parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause
de leur perte. N Franc, et guid par une morale saine; il pensait que
ce n'tait pas agir d'une manire loyale. En se dcidant, il
n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens
d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur
donnent l'hospitalit, qui les reoivent en amis, et souvent les
comblent d'honneurs dans l'instant o elles devraient se mfier d'eux
et les bannir de leurs tats.

Les instructions qu'il donna  Alphonaponor, furent simples. Observe,
lui dit-il, l'tat de la terre, en jettant sur ses nations un
coup-d'oeil. Apprcie leurs moeurs, et leur degr de force: quant
 leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce ddale
bourbeux et sans fond. Je me confie  ton jugement. D'aprs tes
observations, j'tablirai le systme qui doit tre notre gide,
dans le cas o un jour la rvolution plantaire que je redoute
s'effectuerait. Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la
Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent
quelquefois au-dessus d'eux, et le congdia.

Avant de suivre le voyageur dans les prparatifs de son voyage,
faisons une petite digression: elle doit contenir l'loge du roi de la
Lune. Sa politique est sage; il veut connatre ce qui se passe autour
de lui; cela est dans l'ordre. _De l'observation_, comme cela a
t dit ailleurs, _nat la comparaison, et la comparaison amne la
transformation favorable_. C'est parce qu'on n'a pas su observer et
comparer qu'on est tomb sur la terre dans tant d'carts. Une nation
ou un homme qui ne possde pas ces deux facults, ressemble  l'ne
qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui
voyant l'nier comme son seul matre, reoit humblement, et d'une ame
rsigne, les coups de bton que ne lui pargne pas ce dernier. Si
l'ne observait et comparait, il saurait que l'nier n'a pas plus
de droit  les lui distribuer, que lui  lancer des ruades  ce
premier.... La politique du roi de la Lune est encore intressante et
noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme
tant d'autres l'ont fait.

Alphonaponor est bientt prt  se mettre en route. Il fait seller
deux lphans als qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont
la race se trouve dans sa planete.... Des lphans als! ... Pourquoi
pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut
assurer qu'elle a puis toutes ses ressources pour la terre?
Savons-nous si dans les divers mondes habits, elle n'a point cr des
hommes qui portent des sens assez forts pour rsister des millions de
sicles  l'atteinte du tems? ... Pauvres insenss, nous n'avons vu
la nature qu' travers un microscope, et nous voulons limiter sa
puissance!....

Le but d'Alphonaponor en choisissant les lphans, prfrablement 
nombre d'autres quadrupdes als qui se trouvent dans la Lune,
tait d'avoir avec lui des tres dous de la force, et sur-tout
de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux
attirent l'admiration par cette dernire facult, qu'ils portent  un
tel point qu'elle gale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs
besoins; et dont le dvouement, la douceur et les autres qualits
morales, qui tiennent  leur instinct, les lvent quelquefois
au-dessus de l'homme.

Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son
voyage, qui se rduisait  une cinquantaine de boisseaux de farine, 
deux outres pleines de la plus belle eau, et  des vases pour abreuver
ses lphans; par bizarrerie; (est-il un seul tre sorti du moule de
l'humanit qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il
se servait lui-mme en route de la tasse que Diogne trouva avec
tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques
instrumens de mathmatique, avec lesquels il voulait mesurer notre
globe, car Alphonaponor tait un habile physicien. Il se chargea enfin
d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans
de la terre si, emports par leur prvention ridicule, qu'il n'y a
qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne
triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait port  prendre ces
objets, et  faire ces rflexions, c'est que, dans son voyage en
Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il
parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne
s'tant pas muni de preuves matrielles.

Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupdes als,  qui il
n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont dploy leurs ales, qui
ont plus de deux-cent pieds d'envergre; il fallait au moins cela pour
soutenir de si lourdes masses; il crie  droite ou  gauche: cela
suffit  l'lphant qui le porte; le second le suit avec la mme
docilit. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et
lorsqu'ils auraient t  une lieue de la terre dployer tout--coup
leurs ales; le voyage aurait t fait plus vite, et Alphonaponor
n'aurait t, d'aprs l'observation qu'on a faite de la chte de la
meule de moulin, qui n'est gure plus lourde qu'un lphant, que de
quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que
ceux du voyageur, auraient pu rsister  la pression de l'air,
mme lorsqu'ils auraient trouv l'horison pais de la terre. Mais
Alphonaponor n'aimait pas les trs-grands mouvemens, sachant qu'ils ne
sont point naturels  l'homme de la Lune, non plus qu' celui de notre
planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une
corde trop tendue, si elle ne casse prouve au moins une forte
distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait
s'arrter  point nomm pour observer. En outre, il voulait mnager
ses lphans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui
s'amusent  crever leurs montures, dirigs par de bizarres caprices,
et qui ne rflchissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc.,
dont on se sert sur ce globe, doivent tre mnags par eux, parce
qu'ils leur sont utiles.... Il ordonna  ses lphans de louvoyer, en
formant des spirales dans l'ther, et ceux-ci lui obirent en agitant
leurs ales....

Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent,
sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il et
t un bndictin, un prlat de la Lune, un financier et mme un
acadmicien couronn.... Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines
ni de prlats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers
et les acadmiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans tre
vivement rveills par l'opinion.... Il avait quelque chose dans
l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la
raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc  mditer, non ce qu'il
devait faire sur la terre; il n'avait qu' se laisser aller  son bon
sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouv trop petit l'objet de
sa mditation en ce moment: mais il s'arrta sur les miracles de la
nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfant
l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensit des
globes infinis qui nagent dans l'espace tait sous ses yeux.

On pense que l'lan d'un coup d'ale de deux-cens pieds d'envergre,
et dirig par un animal aussi fort que l'lphant, devait embrasser un
grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente
fois plus d'activit que le plus grand condor; aussi les lphans
descendaient trs-rapidement. Ils firent halte une seule fois:
pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs ales immobiles et
tendues; et, pendant ce repos, ils reurent quelques morceaux de pte
de la main de leur matre qui n'eut pas besoin de se dranger pour
cette opration, non plus que pour leur donner  boire, les lphans
se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains.
Enfin ils arrivrent  deux cent lieues de la surface de la terre, o
Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station.... L il
voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait
voir si la physionomie de ses habitans avait chang depuis qu'il s'y
tait port; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier,
les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent
sa surface, pouvoir apprcier ainsi en partie leur caractre.
Alphonaponor tait un grand physionomiste, et il ne s'tait jamais
tromp sur ceux dont il avait jug le caractre et l'humeur d'aprs
les signes extrieurs.... Oh! qu'il serait  dsirer que le talent
d'Alphonaponor fut connu sur la terre!.... Alphonaponor! si tu pouvais
l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Prou, le
Gange, le Mexique et les deux continens runis, n'offriraient pas
assez de trsors pour les dposer  tes pieds.... Quelle couronne ne
mriterait pas celui qui nous apprendrait  distinguer l'hypocrisie de
la vrit, la bonne foi de la perfidie et l'amiti de l'indiffrence!
Humanit, tu aurais tout acquis!.... Que dis-je? respectons l'oeuvre
de la nature: ns vicieux, ou du moins levs au sein des vices et des
prjugs, qui ont dsorganis nos ames, nous ressemblerions aux btes
froces: lorsque tout masque serait enlev, il n'existerait plus de
digue, et nous nous dvorerions tous.

Enfin il prit un de ses tlescopes qui portait  plus de deux cent
lieues, les lunetiers de son globe ayant surpass ceux de la terre.

Il le braqua sur la plante et sur l'hmisphre septentrional, tant
parti de la Lune  l'poque o elle tait en conjonction avec lui.
Tout--coup il apperut un pays, dont il examina la position, et
qu'il reconnut, en se retraant ses anciennes observations, pour
l'Asie-Mineure.

D'un coup-d'oeil, il s'apperut que ces vastes rgions avaient chang
de matres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses
habitans, qu'il jugea rduits au plus vil esclavage. Il n'arrta point
sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, tre la capitale
de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientt il
dtourna ses yeux en dcouvrant la Grce qu'il ne reconnut qu' sa
position, et il soupira en se retraant l'ancienne gloire de cet
empire dont il ne retrouvait pas un seul monument....

Il tendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce
pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grce et du
Latium: Voil o ont amene l'ambition et l'amour de la guerre! Les
Grecs et les Romains clipsrent toutes les nations de ce globe;
ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent
terniser leur empire.... Csars, que ne pouvez-vous reparatre!
Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux
systme! L'avilissement et l'impuissance qui nat de lui; semblent
avoir ananti  jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur....

Il cessa ses rflexions; et, tournant le tlescope vers la partie
septentrionale de l'Europe, il apperoit de nombreuses armes couvrant
son territoire, et s'tendant au dehors. Il entrevoit par-tout les
signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers tats,
il pensa que c'taitent les nations qu'il dcouvrait, qu'il devait
connatre. Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui
le seul peupl, et le seul redoutable. Observant quel est de ces tats
le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa
capitale, il se dcide  descendre en son sein, aprs avoir souri en
envisageant la position o elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau
qui la traverse qu'il distinguait aussi aisment que s'il l'et
observ du haut du Pont-Neuf.... Enfin il ordonne  ses lphans de
s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position
tranquille, aprs avoir renferm son tlescope, et descend rapidement
sur ce pays.

Il entre bientt dans l'horison de la terre, o il est prt 
suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus mphitique que dans celui
de l'horison de la Lune, comme cela lui tait arriv dans son premier
voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre clats de
toux, ainsi que ses lphans. Enfin il dcouvre Paris avec sa vue, et
il ordonne  ses lphans de ne pas descendre sur la Cit: il craint
de porter l'pouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un
dmon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les
habitans de la terre sont enclins aux prjugs, aux superstitions, et
 voir des choses surnaturelles dans les vnemens les plus simples et
les plus ordinaires.... Ce n'est pas une crainte personnelle qui le
dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute
rien que la honte de lui-mme et le cri de sa conscience.... Les
lphans qui devinent ses motifs, se htent d'excuter son voeu.

Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il
se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait taient
inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se
dit que s'ils taient barbares, il saurait bien leur chaper avec ses
lphans: quant  ses besoins, il rflchit qu'il camperait s'ils lui
refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec
lui, et qu' tout vnement, il remonterait  la hte vers la Lune, ou
chercherait d'autres pays.

Enfin ils prennent terre  deux lieues de Paris, et sont accueillis
par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient
taient des ballons et non des tres anims, taient accourus pour
fliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur
globe, et qui restent dans un tonnement stupide et ml de terreur
lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un vritable
lphant.... Ils sont prs de crier au miracle et de s'agenouiller
devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il
ne parlait point la langue, comme _Micromgas_, par science infuse,
qu'il tait homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des
signes, qui n'est pas tout--fait inutile comme on l'a cru si
sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays,
c'est--dire de la Lune.

Bientt il exera son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur
la figure de ceux qui l'environnaient qui annont la barbarie. Il
s'avana, en perant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers
une htellerie qu'il apperut, et o il voulut prouver si ce peuple
tait hospitalier: cette observation lui tait ncessaire avant
d'entre dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le
coin d'un empire,  quelques modifications prs, qui tiennent aux
usages et au climat, ressemble  la masse de la nation.

Il entra dans l'auberge dont on lui ouvrit les portes avec respect, et
on lui offrit  dner  table-d'hte, car c'tait l'heure du repas,
lorsqu'il eut enferm ses lphans dans la cour, et qu'il les eut
nourris et abreuvs. Il accepta et se mit  table, o il fut combl de
politesses par tous ceux qui s'y trouvaient, et qui taient muettes,
aucun d'eux n'entendant sa langue, ni le grec qu'il parla, esprant
que dans le nombre quelqu'un l'entendrait. (Il l'avait appris dans
son ancien voyage.) Ce fut en vain.... Enfin, il fut satisfait des
trangers qui se trouvaient avec lui, et se crut transport dans les
environs d'Athnes, en dcouvrant la mme urbanit dans les hommes
qu'il rencontrait dans ceux de Paris. Il tira le plus heureux augure
sur le caractre des franais d'aprs ce qu'il voyait. Il se dit
qu'une nation polie ne pouvait tre mchante, et qu'elle pouvait
avoir, tout au plus, des vices gnraux.... Alphonaponor jugeait assez
bien, comme on le voit: cependant j'aurais dsir qu'il se ft laiss
un peu moins sduire par la politesse; et il aurait du distinguer
qu'elle n'est qu'un accessoire des autres vertus, et que, chez nombre
de peuples, elle n'est qu'un signe trompeur. Ce que je dis ne regarde
point ma nation,  qui on ne pourra jamais refuser le caractre de
douceur et de bienveillance envers les trangers. Ses ennemis sont
forcs de lui rendre cette justice; et le philosophe, tout en
attaquant ses dfauts, doit s'attacher  proclamer ses qualits.

Lorsqu'Alphonaponor eut dn, il voulut partir pour la capitale, et
il l'annona par signes  son hte. Celui-ci lui apporta aussi-tt la
carte. Voyant que le voyageur ne le comprenait pas, il lui montra une
pice d'or, en lui faisant entendre qu'il fallait lui en donner une
semblable. Alphonaponor lui ayant fait signe qu'il n'en avait point,
l'aubergiste se montra mcontent, et sembla le menacer d'arrter ses
lphans.... Alors le Voyageur, qui comprit sa menace, se dit en
lui-mme: Je vois qu'en ce lieu l'or fait tout comme en Grce et 
Rome. c'est une pidmie qui parat ne avec ce globe, et qui s'y
propage par-tout comme la peste. Quelle-est donc cette manie de tout
immoler  ce morceau de boue? Je plains cette nation de n'tre pas
hospitalire, et de suivre le mauvais exemple. Je crains bien que l'or
ne parvienne  touffer en elle les vertus....

Aprs avoir rflchi un instant, il se rappela qu'il avait, outre ses
instrumens de physique, dont il ne se serait pas dfait pour rien au
monde, et-il fallu combattre le village entier, des morceaux de cette
matire qui servaient  assolider les selles de ses lphans; et il
rsolut d'en dtacher deux clous qu'il voulut donner  l'aubergiste.
Ce dernier n'avait pu les voir, les selles tant couvertes par
d'immenses housses qui les enveloppaient.

Enfin Alphonaponor, qui,  tout prix, ne voulait pas tre en reste
avec personne, dtacha deux clous de ses harnais, et les donna 
l'hte, qui les reut avec mfiance, et ne le laissa partir que
lorsqu'il eut fait passer les deux morceaux d'or dans les mains des
autres voyageurs, et qu'il fut convaincu qu'il tait pay. Sans doute,
il aurait du tre satisfait; Alphonaponor n'ayant pas fait la dpense
relle de trente sols, car il n'avait mang que du pain et des
lgumes, et il lui donnait pour plus de six louis pesans de cette
matire. Cependant l'aubergiste parut ne point l'tre, l'or n'tant
pas monnoi. Cette espce d'homme, Alphonaponor en aurait fait
la rflexion s'il l'eut connue, est la plus bizarre et la plus
intraitable qui soit sur la terre.

Enfin le voyageur monta sur son lphant, et prit au grand trot le
chemin de Paris, en se disant que, dans la Lune et tout tat bien
polic, un voyageur ne serait pas oblig de dclouer ses harnois pour
payer le plus modique des dners et l'abri de ses montures; et
il offrit un hommage aux grecs, dont il exalta l'amour de
l'hospitalit....

Il examina avec tonnement, dans sa route, les murailles de boue qui
ceignaient ou bordaient les villages. Lorsqu'il en vit formes avec
des ossemens, le dgot le saisit; et il se dit: il n'est pas
possible que cette ville soit ce qu'elle m'a paru avec mon tlescope;
ou bien la bizarrerie le bon et le mauvais got se sont associs pour
la construire....

Le trot de ses lphans quivalant au moins au galop des chevaux
barbes, il arriva dans quelques minutes aux portes de la capitale. Il
franchit les barrires, en n'coutant pas les commis qui semblaient
vouloir sonder le ventre de ses lphans, il s'avana dans le
fauxbourg St-Marceau ... m'y voici enfin, dit-il: mais tout--coup il
se frotta les yeux, et crut dormir, lorsqu'il apperut les masures qui
composent ce fauxbourg, ses rues troites, sales, qu'il regarda comme
des ruelles; et il s'cria: je m'abuse; je ne suis pas  l'entre
de cette grande cit: ordinairement un beau palais a un pristile
majestueux.... Cependant, aprs s'tre ralli, il vit qu'il tait
dans un des fauxbourgs de la capitale. Il fit, dans sa pense, la
comparaison des magnifiques rues qui conduisent au centre de la
capitale de la Lune, et il pensa que le satellite est bien au-dessus
de la plante.

Il poussa plus loin. Aprs avoir grimp un monticule escarp, et
aussi mal entour que l'entre du faubourg, o il ne dcouvrit pas
l'industrie accompagne de l'aisance, il arriva en face du Panthon.
Il s'arrta  son aspect, et se dit: voil un btiment qui offre un
bel aspect. En mme-tems il ne put s'empcher de rire en observant
ses alentours. Oh! s'cria-t-il, c'est de la dorure sur un manteau de
drap dchir! Il s'avana vers le petit tertre, qu'on nomme place,
pour l'observer, et il rflchit qu'il fallait que celui qui avait
donn l'ide de placer ce monument en ce lieu ft un insens. C'est
pour les habitans de la Lune et les voyageurs qu'on a voulu le
construire, et non sans-doute pour les habitans de la Cit!
s'appercevant que dans l'endroit o il est plac, il n'est apperu
d'aucun point de la ville, et que les Parisiens ne peuvent le voir que
lorsqu'ils sont en route, il s'interrogeait, en se disant: Pourquoi
sont faits les monumens dans une ville? Pour frapper  chaque instant
les regards de ceux qui l'habitent; pour leur donner une ide de
leur grandeur, de leur gnie, et pour concourir sur-tout  l'utilit
publique. Pour cela il faut qu'ils soient en harmonie avec la cit....
J'entrevois que l'harmonie est mconnue en ces lieux, quoiqu'elle soit
la base sur laquelle le bon et le beau s'tablissent.... Combien ce
monument fait ressortir la laideur de ce qui l'entoure!

Il s'avana jusqu'au centre de la ville, suivi d'une multitude de
personnes qui,  l'aspect de ses lphans, de sa figure et de son
costume, s'tait rassemble autour de lui, et qui grossissait sans
cesse. Les atteliers, les magasins, tout tait abandonn ds qu'on
l'appercevait: on se heurtait, on s'injuriait, on se battait pour
l'approcher de plus prs. Alexandre, en entrant  Babylone, n'eut
pas une escorte aussi nombreuse qu'il ne l'eut avant d'arriver au
Pont-Neuf. Alphonaponor ne se dconcerta point en voyant cette cohue:
il continuait mme ses soliloques, en se disant: je vois que je suis
chez un peuple qui immole jusqu' ses travaux  la curiosit. Si ce
n'est pas une preuve de sagesse, du moins ce n'en est pas une de
mchancet. Le curieux est lger; l'homme lger n'a pas la force de
nuire. Cependant il ne pouvait concevoir que deux lphans, dont on ne
voyait pas les ales, qui taient caches sous leurs housses, ce
qui, selon lui, aurait pu piquer l'attention, pussent exciter un tel
enthousiasme. Quant  sa personne, il ne pensait pas qu'elle dt
paratre extraordinaire. Il portait une robe longue,  peu prs faite
comme celle des Grecs, et, sur son visage, il ne dcouvrait aucun
trait qui fut diffrent de ceux de ce peuple.

Lorsqu'il fut arriv au Pont-Neuf, il jetta sa vue sur les btimens
qui bordent la rivire, notamment sur le Louvre, dont il appercevait
la colonade et qu'il analysait d'un coup-d'oeil; et il dit: on trouve
ici les arts; mais encore un dfaut d'harmonie. Quel est donc l'aspect
de cette colonade? Ne peut-on la contempler qu'en oblique?.... Son
imagination commena  s'gayer, en trouvant au moins un aspect de
cit.

Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour
de lui; et, comme il s'tait arrt pour contempler le Louvre, il vit
qu'il lui tait impossible de percer la foule, qui l'avait entirement
cern, qu'avec la plus grande difficult. Il aurait bien pu faire une
troue; il n'avait qu' dire un mot  ses lphans, et tout aurait t
renvers et dispers en un clin d'oeil: mais il portait  l'excs:
l'humanit, et la politesse qui mane d'elle, il se serait laiss
fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'craser le plus petit
des tres. Ses lphans se conduisaient de mme, ces animaux tant
de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de
l'homme.

Enfin il parvint  se dgager sans occasionner aucun dsastre, et
aussi-tt il chercha de ses yeux une htellerie: l'enseigne qu'il
avait vue sur celle du village o il avait dn lui avait appris 
les distinguer. N'en appercevant point, et prsumant que, dans une
population semblable, il se trouverait peut-tre quelqu'un qui
parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut
point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut.
Chacun s'empressa de les conduire dans un htel de la rue de Lille,
o, malgr l'normit de la porte cochre, il ne fit entrer qu'avec
peine ses lphans, qu'il fut oblig de laisser dans la cour, qui
suffisait tout au plus  l'tendue de leurs ales, malgr que la
nature, qui sait tout envisager et tout prvoir, les et faites
comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se
repliaient verticalement et horisontalement  la fois; ce qui les
rduisaient  peu prs  la longueur de celles des aigles, en
proportion de leur corps.

Il entra dans l'htel aprs avoir donn ses soins  ses animaux, et
sans les dcharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne
resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait dj connatre la
nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses lphans seraient
trs-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle
saison.

En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus
grande surprise. Il lui parut encombr de meubles, et il chercha
comment il pourrait s'y remuer. A quoi bon tant de meubles, dit-il
en lui-mme, n'est-ce pas assez de ceux qui sont ncessaires? Ces
chambres pourraient porter aisment le nom de magasin, car elles en
reprsentent un.... s'arrtant ensuite sur les ornemens, il jugea
que leur multitude les dparaient; et il s'cria: trop d'ornemens
fatiguent la vue; il y a une borne mme dans le beau. Il considra le
lit, et sentant le duvet qui tait entre les matelats, il vit qu'il
tait chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une consquence
singulire de cette dcouverte, et il se dit: comment, celui qui
couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre,
car je m'apperois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les
Romains, coucher sur la terre humide, ou rester expos aux intempries
de l'air? Ce peuple doit tre sujet aux plus grandes maladies,  cause
de la froideur et de l'humidit de son atmosphre: il est impossible
de passer de l'extrme chaleur que procurent ces lits,  un extrme
froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma plante, quoique plus
vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'aprs les
efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux,
n'y rsisterait pas.... Il chercha envain s'il y avait un bain dans la
maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels
des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'tre
aussi des ntres; la propret devant l'emporter sur la magnificence.
N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu' se coucher. Il
ne voulut point se mettre dans le lit, o il apprhenda d'touffer de
chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la
Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, aprs
l'avoir tendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tt.

A son rveil, qui fut trs-prompt, car il ne dormait ordinairement que
trois heures; (on connat ses ides sur le sommeil), deux hommes qui
taient dans la foule qui l'avait escort jusqu' l'htel, et qui
avaient distingu que c'tait l'ancien grec qu'il parlait, se
prsentrent  lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci taient des
matres de langue grecque. Ils lui parlrent, ou crurent lui parler
cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur
discours, et sur tout ceux o ils lui disaient qu'ils taient matres
de grec. Rien n'gala l'tonnement du lunian. Il parut stupfait
lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se
dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle  Aristote et  Socrate avec qui
j'ai convers dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute.
Je suis sr aussi de ne l'avoir pas oubli: je porte une mmoire o
tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais rpter, mot pour mot,
les discours qu'ils me tinrent  l'poque o je les connus. Il pensa
alors, et avec raison, que ceux qui s'annonaient comme des matres de
l'ancien grec, taient des ignorans qui ne le connaissaient point;
et il les congdia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus
instruits. Ayant tout--coup rflchi que, puisque ceux-ci avaient t
reconnus pour matres, il fallait qu'il existt une erreur gnrale
sur cette langue, il revint sur son ide, et son esprance, de se
faire entendre, s'anantit.

Le mme jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces
professeurs de grec, habill  la moderne, et il n'eut pas lieu d'tre
plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le
dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il
crut y dcouvrir quelques signes de l'ancien grec, dirig par son
grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il
parla la langue d'Aristote, quoique d'une manire assez confuse. Enfin
Alphonaponor avait trouv en lui ce qu'il lui fallait; c'est--dire,
un truchement.... Que ceux qui ont voyag, et qui se sont trouvs dans
la situation o tait notre hros, jugent qu'elle dut tre sa joie en
ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant racont
en deux mots qu'il tait sujet du roi de la Lune, il voulut savoir
pourquoi on se disait matre de grec  Paris, lorsqu'on n'entendait
point cette langue. Aprs que le personnage lui eut appris qu'il tait
un descendant des Grecs, voyageant lui-mme en France, et que l'idiome
des anciens avait t conserv comme un dpt sacr, de pre en fils,
par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes
avaient substitu  ce langage harmonieux le jargon le plus barbare;
il lui dit que c'tait une manie des Europens de parler grec, et de
vouloir corriger les anciens grecs eux-mmes. Il ajouta qu'il n'avait
pas trouv encore un seul savant qui l'expliqut correctement, et il
dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur
insuffisance.

Alphonaponor, trs-satisfait de la dcouverte d'un descendant de ses
anciens amis, le pria de s'associer  lui pendant son sjour  Paris,
qu'il dit devoir tre fort court.... Le grec, qui tait un homme
raisonnable, qui, sage et clair comme Anacharsis, voyageait encore
pour s'instruire, et qui avait jug, aux premiers mots que lui avait
dit Alphonaponor, et  son air simple et plein de dignit, que son
ame possdait l'lvation, que son esprit tait clair; et qu'il
connaissait les grands devoirs de la socit, accda  son voeu avec
joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en
France: il consentit mme, d'aprs l'invitation d'Alphonaponor,
d'habiter ds le jour mme avec lui.... Lorsque deux hommes ont une
manire de penser gale, lorsqu'ils marchent au mme but, une liaison
troite est bientt forme; c'est ce qui arriva eutre le grec et le
lunian.

Ils commencrent  s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor
fit l'loge des philosophes qu'il avait connus, et que _Marouban_
(ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite
ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond
observateur, fit connatre au lunian sous le rapport de ses lois, de
ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu
faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont tabli ce qu'ils
appellent systme de balance, ou mobile d'quilibre de pouvoir;
systme qu'il dit n'avoir exist que dans la tte des souverains ou
de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs
guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des tats,
tant garantis que non garantis par ce prtendu pacte.

Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris
perans qu'ils entendirent dans la cour annoncrent un vnement
extraordinaire. Ils coururent aux fentres, et quel fut leur
tonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux lphans avaient
enchan avec leurs trompes, qu'ils serraient de manire  l'touffer,
et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases
avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian dcouvrit
aussi-tt le mystre de l'aventure. Il dit  Marouban que sans doute
cet homme tait un voleur qui avait voulu drober la coupe, et que les
lphans le tenaient prisonnier jusqu' son arrive. Il ajouta qu'il
lui tait arriv une aventure -peu-prs semblable en Grce, ce qui
lui faisait faire ce rapprochement....

En effet, tant descendus aussi-tt, ils apprirent par la bouche mme
de ce misrable, qui avoua son crime pour se soustraire  la question
terrible o le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein.
Alphonaponor s'tant approch, les lphans lchrent,  sa voix, le
personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les
mains de leur matre.

Alphonaponor demanda alors  Marouban ce qui avait pu porter cet
homme  voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec tonnement et
admiration: Comment, s'cria-t-il, vous vous en tonnez? Parce que
ce vase est, en ces lieux, un trsor. Apprenez qu'il vaut une somme
immense: il est form d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes
sont devenus malheureusement trs-experts dans la connaissance de
cette matire, et j'ai t  porte de l'apprcier en vivant avec eux.
Sans doute, le voleur s'y connat aussi.... C'est un cristal de ma
plante, lui rpondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en
raison de sa duret, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases
de voyage. Je m'tonne qu'en ces lieux on le regarde comme un trsor.
Je me rappelle cependant que je vis en Grce de ces cristaux auxquels
on mettait un grand prix. Je l'avais oubli, comme je le fais de
tout ce qui tient  la purilit.... Je n'aurais pas cru que cette
bizarrerie eut t transmise aux Franais.--Ces objets sont
envisags de mme en tous les lieux polics de la terre, rpondit
Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et quivaut au signe
montaire; il le reprsente mme. Avec le prix de ce vase vous
pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au
moins quarante millions de livres. Il lui expliqua ce qu'tait
un million ou ce qu'il reprsentait, vu les besoins de la vie.
Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas dout, et qu'il ne
concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de
donner un prix inconcevable  des objets qui n'avaient point de valeur
au fond, et qui ne pouvaient tre mis en balance contre un seul pi de
bl.

Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres
objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant
entrevoir qu'il courrait le risque d'tre gorg avec ses lphans, au
sein mme de la ville, si on apprenait qu'il les possedt. Le lunian
se rcria, en disant: il n'y a donc pas de loix en ce pays qui
veillent sur les jours des trangers et de ses habitans?--Il y en
a, rpondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes
contra le crime. Il se propage d'une manire effroyable, et, quoiqu'on
fasse, on ne peut parvenir  l'extirper, parce que ses racines sont
trs-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, o elles sont
attaches par l'immoralit, par l'avarice et l'gosme qui prennent
chaque jour plus de puissance.... Alphonaponor fut rempli de surprise
en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa plante on
n'avait jamais vu un vnement semblable.... Comment, rpartit
Marouban, dans la Lune on ne connat point les voleurs?--Non,
rpondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix  rien qu' la
vertu, et que l'infamie est rserve  celui qui la mconnat....
Marouban fut extasi. Il allait questionner le lunian sur la
constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'htel fut
tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demandrent
 Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but tait
d'apprcier  la hte cette nation, il pensa qu'il devait parler
 tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui
transmettre les discours des personnages.

Parmi ceux qui parurent, taient un anatomiste et un mdecin. Ils
venaient, l'un pour examiner s'il tait organis comme les hommes de
la terre, car on avait dj su qu'il descendait de la Lune, et le
mdecin voulait connatre pourquoi il portait un teint si fleuri et
une constitution si robuste. En effet Alphonaponor tait la sant en
personne: quoiqu'g de plus de deux mille ans, il ne paraissait tre
que dans l'ge de virilit; et tout indiquait en lui le temprament le
plus fort. Le mdecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait
dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la gote, et notamment la
maladie qui fut, dit-on, le fatal prsent de Colomb; mais qu'on trouve
sur notre hmisphre, sous le nom de lpre, dans les tems les plus
reculs ... Il voulut enfin savoir s'il y avait des mdecins dans la
Lune, et quelle influence ils y avaient.

Aprs divers complimens, dont les mdecins sont moins avares que de
bons remdes et de gurisons, il expliqua le motif de leur visite,
en faisant entrevoir, par un excs de gloriole, que cela tenait 
l'intrt gnral; et il fit ses questions au lunian... Celui-ci
rpondit  l'anatomiste: Je suis dou d'intelligence; l'tes-vous?
tes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant
au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais
d'une farine gale  la vtre; comme vous je digre et je fais toutes
mes fonctions: j'ai donc un estomac, des viscres, des intestins. Ma
configuration est la mme que la vtre,  trs-peu de chose prs, car
j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de
votre ct, aucune observation  faire sur moi qui soit avantageuse an
gnral.... Se retournant alors vers le mdecin, il lui dit: Nous ne
connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la gote, ni ce que
vous nommez le prsent de _Colomb_, dont je vous prierai ensuite de me
faire connatre la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun
excs, et parce que nous n'avons point de mdecins. Je me rappelle
avoir entendu parler de la gote en Grce, et je m'apperus que ceux
qui en taient affligs taient des hommes intemprans, et qui ne
savaient pas se servir de leurs jambes. Je rflchis qu'un rouage
s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et
j'expliquai alors mathmatiquement la cause de la gote. Si nous ne
l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que
trs-rarement de chars dans notre plante; c'est un supplice pour nous
que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donn des
jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle
que doit natra l'quilibre de nos humeurs....

Comment, dit le mdecin, profitant d'une petite pause que fit le
voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est
certain qu'il est utile dans une infinit de cas. Rpondez: y a-t-il
jamais eu des mdecins? Peut-tre vous ne les connaissez pas....

Pour le malheur de nos habitans, rpliqua Alphonaponor, il s'y en
introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir dsarmer la
mort mme, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y
restrent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et
qu'elle les dirigeait. C'tait des charlatans dont l'ignorance tait
masque par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientt justice
en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas mconnu et ananti
tout--fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la
nature; et nous avons conserv quelques hommes qui s'en occupent nuit
et jour. Ces hommes sont pays par le gouvernement. On connat leur
extrme prudence, leur moralit et leur exprience; ainsi lorsqu'on
les consulte, c'est un pre et un tre bienfaisant  qui l'on
s'adresse. Ils ont rendu de trs-grands services; aussi les avons-nous
entours de la plus haute considration. Nous ne les appelons point
mdecins; mais des sages.... Alors il revint sur sa question relative
au prsent de Colomb. Le mdecin, qui avait t dconcert, et qui
s'tait rassur ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les
habitons de la Lune ici bas, v que le mme esprit de sagesse ne
pouvait s'y tablir, lui dit, aprs lui avoir fait un tableau des
effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor,
qu'elle avait t apporte d'Amrique lors de la dcouverte de ce
continent.... Eh! quel diable alliez-vous faire en Amrique pour
y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la
catalepsie, de la gote et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte 
des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette
opration, tait un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir
votre globe de cette lpre pour pouvoir se rendre ncessaire, et faire
triompher son ignorance et son art fatal.... Marouban lui ayant dit
que l'appt de l'or avait t la source de ce malheur, le lunian
s'cria avec le ton de l'indignation: Terrestriens, vous mritez
votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on mrite
de recevoir de sa divinit les plus funestes prsens.

Le mdecin, qui avait t tonn en lui entendant dire qu'il avait
vcu deux mille ans, lui tmoigna sa surprise sur ce qu'il annonait,
et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'tait pas dans la nature de
l'homme de vivre si long-tems.... Cela peut tre vrai pour les
habitans de la terre, rpondit Alphonaponor, quoique, d'aprs ce que
j'appris autrefois en Grce: il soit certain qu'il dpend de vous
de vivre un sicle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux
habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organiss
diffremment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que
celui de la terre, parce que leur nature n'est point dgnre, parce
que le germe de la vie n'est pas empest comme chez vous dans sa
source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les
Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous dtruire. Nous avons confi
le soin de notre vie  la sobrit,  la temprance et au travail:
ce sont eux  qui nous sommes principalement redevables de notre
conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples
physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est
prs de l'anantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe
est altr, prir en un instant; tandis que d'autres, de la mme
espce, durent des mille annes. J'ai fait ces observations dans la
fort de Dodone, en Grce. Elle est applicable aux Terrestriens et aux
Lunians.... Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait
tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais
rgime, prparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des
insenss, dans le gouffre de la mort que vous pourriez viter si tiez
plus sages.

Lorsqu'il eut parl au mdecin, un troisime personnage, qui tait
prsent, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des lphans,
en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa
marche; et s'il n'y avait pas des animaux als plus lgers dans
sa plante.... Le lunian lui rpondit qu'il y en avait; mais que
l'intelligence de l'lphant l'a fait prfrer chez eux  tout le
reste. Que sont, s'cria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres
qualits mathmatiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me
parat, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien apprcie sur ce globe; et
qu'on s'attache  l'corce et non au corps. A peine ceux-ci taient
sortis qu'un concours de femmes se prsente  la porte, et entoure
l'htel. Toutes demandaient  voir l'habitant de la Lune; et l'on
dcouvrait dans leurs yeux un dsir, qui et pu tre interprt d'une
manire trs-maligne, ml  la curiosit. Marouban ayant instruit
Alphonaponor de leur demande, l'engage  les faire entrer. Cela vous
amusera, dit-il, et peut-tre vous prendra-t-il envie d'prouver ce
qu'on vaut en amour sur notre globe.

--J'ai une femme dans la Lune, que j'idoltre, rpondit Alphonaponor;
ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je
trouver ici l'gale de la Vnus des Grecs pour la beaut. Cependant
voyons-les. Je m'instruirai au moins auprs d'elles: quoiqu'on en
dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose auprs des femmes.

Marouban les ayant faites entrer, elles se montrrent extasies
en dcouvrant la bonne mine, la fracheur, en un mot la beaut
d'Alphonaponor, et sur-tout l'extrme politesse avec laquelle il
les reut; car les femmes sont trs-susceptibles de s'attacher  la
politesse; elle la comptent mme trop souvent pour ce qu'elle ne vaut
pas.... Enfin elles s'assirent, et comme elles taient presque toutes
jeunes et jolies, elles lancrent  l'envi des oeillades sur le
voyageur. Les minauderies ne furent pas pargnes, et chacune forma
l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette prtention
commune dut exciter entr'elles des dbats qui ne se manifestrent que
par des regards; mais qui dirent beaucoup  Alphonaponor: ils lui
firent juger combien les femmes prtendent  rgner sur les hommes sur
notre globe. Il s'en apperut sur-tout lorsqu'il s'adressa  certaines
d'entr'elles, qu'il parut distinguer.... Mais nulle de ces femmes
ne devait obtenir de lui d'autres gards; et il les congdia en
redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle
paraissaient vouloir toutes s'tablir dans son htel[4].

Ds qu'elles se furent retires, le lunian tmoigna son tonnement de
voir ces femmes vtues comme les anciennes grecques. D'o vient cette
singularit? dit-il; j'ai cru un instant me trouver  Athnes....
Marouban lui rpondit que la folie de la mode avait introduit ce
costume en France, et il dit qu'au moins le bon got y avait gagn. En
mme tems il fit observer  Alphonaponor que ce costume tait oppos
au climat de Paris, et il lui prdit qu'il nuirait autant  la
population que la guerre. Il ajouta que tout annonait que les femmes
ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est
avantageux, et qu'il tend  rveiller les dsirs des hommes, qu'elles
jugent trs-enclins  s'engourdir.... Ces femmes ne connaissent pas
leurs intrts, rpondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent
pas  montrer leurs formes, comme je m'en suis apperu en envisageant
plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir
que l'imagination pare la beaut lorsqu'elle est sous le voile.
L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la
ralit la fait disparatre, et les dsirs s'enfuient avec elle....
Le lunian demanda aussitt  Marouban quelle tait la trempe morale
de ces femmes. Je crois l'avoir apprcie, dit-il, et je veux me
convaincre si je me suis tromp.... Marouban, lui rpondit: je
ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes
elle-mme. Prenez une matresse parmi celles qui se prsenteront
 vous, ne ft-ce que pour trois heures, et vous connatrez leurs
principes et leur but. Il s'en trouve de trs-aimables; vous serez
charm d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus
attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a
un grand rapport entre les deux sexes.

J'y consens, dit le lunian; fais-moi connatre une de celles que tu
dis aimables; je me plairai  converser avec elle. Je suis de ton
avis; leur conversation sert  juger des moeurs d'un peuple peut-tre
mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle
nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agrable que celui
d'un tre de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait
employ la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie
par la rgnration.

Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'htel.
Alphonaponor fut visiter et embrasser ses lphans[5], et annona
 l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant
donner de ses nouvelles  l'empereur. Aprs cela il crivit au roi de
la Lune ce qui suit.

    _Au roi de l'empire de la Lune._

    Je suis dans le coin de la terre qui fut nomm Gaule autrefois,
    et qui a pris le nom de France. J'ai trouv un peuple poli, aimable,
    mais que tout m'annonce tre le plus frivole de ceux qui habitent
    cette plante. J'ai dcouvert en lui une fiert naturelle et une
    audace qu'on croirait oppose  son caractre; mais la nature semble
    s'tre plue  le former d'lmens contraires; enfin c'est le grec de
    l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me parat l'un des plus
    influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je
    verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que
    je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'trangers; l'Europe
    entire s'y trouve runie. J'espre pouvoir hter ainsi mon retour.
    J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de
    Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays,
    et qui mritrent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce
    globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le ntre.
    Ce personnage me sert de guide et d'interprte. D'aprs mes entretiens
    avec lui, et les notions qu'il m'a donnes sur ce continent, le seul
    redoutable aujourd'hui, j'ai pens que, quoiqu'il arrive, votre trne
    et le sort de vos sujets, qui est plus prcieux pour vous que votre
    trne, sont  l'abri. Vous avez seul l'gide de a sagesse pour les
    couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des
    habitans des plantes s'ils peuvent jamais se runir contre vous.
    Comme homme, gal  vous, je vous salue; comme enfant, vous tes le
    pre de tous vos sujets, je vous embrasse.

    ALPHONAPONOR.

Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'ide de son pays
et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livre aux
plus douces illusions. On pourrait dire, d'aprs cet exemple et
d'aprs cent mille autres, que le sommeil ne procure  l'homme ces
agrables impressions que lorsqu'il porte une me dgage du vice et
tourne vers la nature. Le sclrat trouve l'inquitude et l'agitation
en son sein: le remords et la douleur s'attachent  l'homme pervers,
mme  l'instant o il semble dans les bras de la mort. Cette vrit,
je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un prsage ou un signe
rel du sort rserv aux mchans daus l'ternit?....

A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses lphans, et
remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus g d'entr'eux, et
par consquent au plus expriment. Ce voyage demandent beaucoup de
prcision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence
comme ncessaire. Aprs lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il
aurait fait un valet, de venir le rejoindre  Paris ds qu'il aurait
rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait tre le lendemain au
soir, il le dgagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place
de la Rvolution, o il pouvait seulement dployer ses ailes et
prendre son essor, il le vit s'lever avec force et majest, et
s'lancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa
comme l'hirondelle la plus active... Il revint  l'htel ds qu'il
l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'tre spar de
son cher lphant. Quelque sret qu'il et de la conservation de
celui-ci, il tait attrist. Nous ne voyons pas disparatre d'une
seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux
yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre me mue.
D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il
avait vu verser  l'lphant lorsqu'il l'avait quitt. Ces larmes
retombaient sur son propre coeur, et il se disait: Quelle est la
puissance de la sensibilit! Elle est telle que j'achterais de mon
sang les larmes que mon quadrupde versait, et que je me ferais tuer
pour le sauver. Cependant, rflchissant que son devoir l'avait forc
 s'en sparer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les
jouissances et tous les biens doivent tre immols au devoir, il calma
son coeur et revint dans l'htel o il redoubla de caresses envers
l'autre animal, tant pour le consoler du dpart de son compagnon que
pour satisfaire son coeur.... Telle est la nature de l'homme, et de la
terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui
reste, lorsqu'un autre, qui lui est galement cher, lui a t ravi.

A peine tait-il rentr dans son appartement, et avait-il rejoint
Marouban, que l'htel fut de nouveau assig par les femmes. Les plus
pudiques tchaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne
paraissant occupes que de son lphant. Marouban lui fit considrer
cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle  la femme, qui la
porte  montrer l'indiffrence dans le moment o elle est dvore par
le dsir. Alphonaponor s'tant arrt sur ce qu'il lui disait, et
employant sa logique sre et son art de physionomiste, conclut qu'il
ne se trompait point.... Marouban ayant envisag au mme instant une
de ces femmes, dit au lunian: Voyez-vous cette jolie brune qui parat
porter la vivacit  l'excs, et dont les yeux ptillent d'esprit,
je la connais; elle est aimable quoique extrmement frivole. Je
vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein
d'entretenir.--Soit, rpondit Alphonaponor; autant celle-l qu'une
autre: d'ailleurs son air et sa vivacit ne me dplaisent point.

Alors abordant la dame avec Marouban, elle parut confuse et joua la
pudeur, dans le moment o elle tait anime par la joie, qu'excitait
en elle l'orgueil d'avoir fix les regards d'Alphonaponor, et par
l'esprance de le rendre amoureux et de triompher de ses rivales, ce
qui est pour les femmes franaises, une jouissance plus grande que
celle occasionn par l'appt des plaisirs. Le lunian l'invita  entrer
dans son appartement. Elle parut s'y refuser. Alphonaponor allait
renoncer  la presser davantage, ayant l'habitude de ne jamais
contraindre personne: mais Marouban lui dit que cette petite faon
tait un autre effet de la tactique qu'il lui avait fait connatre,
qui fait refuser d'abord par les femmes ce qu'elles ambitionnent le
plus.... Le lunian lui rpartit:

Voil une singulire bizarrerie, et qui s'allie bien  toutes celles
que j'apperois sur votre globe. Pourquoi faire des faons lorsqu'on
a envie de quelque chose? C'est martyriser son coeur. J'entrevois que
jusqu'aux femmes tout est ici malheureux; et je dcouvre avec dpit et
piti que chacun aide  forger la chane qui l'crase.

Enfin la dame tant entre s'humanisa. Peu  peu la fausse honte
qu'elle avait fait paratre disparut de son front, o la gaiet et la
folie reprirent la place qu'ils lui avaient un instant cde. Bientt:
banissant toute tiquette, elle assaillit Alphonaponor de questions,
et avec une volubilit et une curiosit inexprimables; ce qui tonna
d'abord le voyageur, mais finit par l'amuser beaucoup, et par
l'clairer de plus en plus sur les moeurs de la nation chez laquelle
il se trouvait. Dites-moi, mon cher lunian, qu'elle est l'influence
des femmes dans votre planete? Y sont-elles coquettes? Prsumant
qu'Alphonaponor ne comprendrait pas le mot, ou que Marouban le
dfinirait mal; c'est--dire, ajouta-t-elle, par priphrase, si elles
jouent le sentiment lorsqu'elles ne l'prouvent point, comme on fait
en France, et si elles mettent leur gloire  inspirer de l'amour 
tous les hommes qu'elles rencontrent. Sont-elles mignardes dans les
momens o elles veulent obtenir ce qu'elles dsirent? Ont-elles des
vapeurs lorsqu'on ne fait pas ce qui leur plat? Se font-elles un
scrupule d'adjoindre des amans,  leurs poux? Et dit-on dans votre
planete, pour justifier cet usage, que la monotonie est le flau de la
vie et l'antagoniste du bonheur? Enfin les maris sont-ils complaisans
comme sur notre globe, et sur-tout dans cette ville? font-ils accueil
aux amans de leurs femmes? et croiraient-ils donner dans le mauvais
ton s'ils se conduisaient diffremment? Dites-moi enfin quelles sont
les modes de la Lune? Je brle de les connatre, et je voudrais les
porter la premire. Les modes doivent y tre en vogue, et faire, comme
en France, les dlices de tous. Y porte-t-on la la robe  la _Psych_,
 la _Circassienne_,  la _Hb_? N'oubliez pas, non plus, de me dire
s'il y a un opra dans la Lune? Comment y parat-on? les acteurs, les
chanteurs et danseurs sont-ils aimables, et font-ils les dlices des
femmes de votre monde? Comment est grande la salle? Quelle forme
a-t-elle? Comment est-elle dcore et claire? S'y voit-on de tous
les points? Dites-moi tout; je suis d'une curiosit extrme pour ces
choses. Avez-vous des ballets? Enfin en sort-on avec des vapeurs comme
 Paris? ... Parlez vite; racontez-moi tout cela: Nous parlerons
ensuite de nos amours, car je prtends bien vous enchaner un moment.

Alphonaponor tait rest interdit en voyant sa curieuse vivacit, et
sur-tout, en entendant ce qu'il regardait comme les plus bizarres
questions. Enfin, s'tant dit qu'il faut prendre les gens comme ils
sont, il rpondit  la dame ... Les femmes dans notre plante, ne
ressemblent point du tout  celles de ce pays, si elles sont enclines
aux penchans et sentimens que vous venez de manifester.

Elles ont sans doute de l'influence; les tres les plus charmans de
la nature doivent tre distingus: mais elles ne l'obtiennent que
lorsqu'elles allient  la beaut et  leurs charmes naturels,
les clatantes vertus. Ce sont elles-mmes qui la leur donnent 
l'exclusion des autres qualits. Elles ne cherchent point  attacher 
leur char mille amans, et  rendre amoureux tous les hommes qu'elles
rencontrent: ce serait le projet le plus extravagant. Ignorez-vous ici
bas que la beaut mme ne peut imposer la loi  l'amour; et que bien
souvent la laideur l'emporte sur elle? Nos femmes sont convaincues de
cette vrit. Que diriez-vous, si j'osais affirmer que les plus belles
qui ont paru sur votre plante, ont t les moins aimes? Cela doit
tre; on ne peut chrir ce qui est insensible, quand les objets
ressembleraient  la Vnus des grecs. La femme belle, en gnral, est
trop occupe d'elle-mme, et de l'adoration qu'elle croit mriter,
pour s'occuper des autres. D'ailleurs, la pudeur, qui est la
principale des vertus de nos femmes, ainsi que leurs autres sentimens,
les carteraient de la coquetterie: elles la regarderaient comme une
cole de trahison, et elles se rendraient horribles  elles-mmes....
Elles ne sont ni mignardes, ni vaporeuses; elles ont senti qu'on ne
s'y tromperait point: le sentiment a un signe distinct qui ne peut
tre imit. Elles savent que les feintes vapeurs sont dmenties par
le visage: ainsi la tromperie retomberait sur elles ... et pourquoi
l'employeraient-elles? On est toujours prt  voler au-devant de leurs
dsirs, parce que leurs desirs sont lgitimes. Elles n'ont pas besoin
de prendre des supplans  leur poux: rien ne les y porterait; elles
idoltrent ceux-ci, qui sont toujours les objets de leur premire
tendresse. Aucune considration, aucun prjug et aucune puissance
de famille ne les retient lorsqu'il s'agit de l'hymne. Quant  la
monotonie dont vous parlez, elles ont le bon sens de croire qu'elles
ne trouveraient dans les autres hommes que ce qui est dans leurs
maris, et souvent beaucoup moins. Rien de plus bizarre et de plus
ridicule que les ides qu'on se fait ici sur le plaisir: tout arbre
est un _arbre_; tout puits est un _puits_; je ne conois point que
les habitans de la terre n'aient pas fait cette rflexion. Leur
imagination aurait t dsabuse; et, l'illusion manquant, il ne
restait plus de vhicule pour l'inconstance.

Vous tes un tre bien singulier, avec vos rflexions saugrenues!
s'cria la dame. Vous ne pourrez pas cependant refuser d'avouer, qu'il
se trouve des diffrences dans les hommes comme dans tous les animaux;
qu'il y a des chances  courir.... Alphonaponor, quittant son srieux
 une pareille rplique, lui rpondit sur le mme ton: Oui, il y a
des chances  courir; et le plus souvent dsavantageuses pour vous
tous, de quelque ct que vous envisagiez la chose. D'aprs ce que je
vois, d'aprs ce que je prsume, et ce que mon esprit m'a montr,
je suis convaincu que que vous tes le plus souvent conduits. Que
d'illusions flatteuses, formes avec extravagance, et dtruites en un
instant! Que de surprises fatales et dsesprantes! Le bon est, sur
votre plante, plus rare que le mauvais: pardonnez l'apostrophe que
je fais  ses habitans; mais vous m'y avez contraint. Donc, si je
raisonne bien, le mauvais doit s'y trouver  chaque pas. Jugez 
prsent si la carrire de l'amour et de l'inconstance est toujours
seme de fleurs chez vous.... Venons au faste des femmes de la Lune.
D'abord, je dois vous dire qu'elles ne croient pas pouvoir briller par
un clat tranger; qu'elles sont persuades qu'une robe magnifique
dpare souvent la beaut, et qu'elle enlaidit tout--fait celle qui
est dnue d'attraits. Elles ont un costume lgant, plein de grces,
mais qui ne varie point! S'adressant  Marouban: Je dois faire ici
l'loge de vos compatriotes  cet gard. Dans le tems o je parcourus
votre empire, je vis avec satisfaction que la mode qui s'tait
introduite chez les Grecs  un certain point, n'avait pas agi sur
la forme des costumes, Rien de si simple et de si noble que leur
vtement, et rien de plus propre que celui des femmes  faire
ressortir leurs attraits, ou  cacher les dfauts du petit nombre
de celles qui en taient prives. Revenant  la dame, il ajouta:
Pardonnez-moi cette petite excursion philosophique. Pour varier
ses gots, il faut tomber ncessairement dans le ridicule. Tout est
contraste et parallle dans la nature: aux deux bouts d'une ligne
se trouvent le beau et le laid. Si on s'carte du beau, il faut
ncessairemeut se rapprocher du laid, et si on se rapproche encore,
il faut y toucher tout--fait. Il en est de mme pour les facults de
l'esprit que pour les modes: en s'loignant du bon sens, on tombe dans
la sottise; le ridicule enfin touche au bon genre.... Les femmes de la
Lune le savent; voil pourquoi elles ont renonc aux modes. Ce qui les
arrte, d'aprs ces notions qu'elles ont, c'est que personne n'aima
jamais  tre ridicule: ceux des deux sexes qui le sont en tous lieux,
l'ignorent et croyent suivre le bon ton.

Vous m'avez demand, reprit-il, en s'adressant toujours  la dame,
s'il y avait un opra dans la Lune? Sans doute nous en avons un, et
trs-brillant, o l'on clbre les exploits des hros, et o l'on met
sans cesse sous les yeux les magnifiques tableaux de la nature. Mes
compatriotes aiment beaucoup la musique: ils savent que son harmonie
influe sur l'ame, et qu'elle y rveille les sentimens doux, qui sont,
sur-tout, ceux que la ntre peint. Nous avons une salle forme en
cirque, qui contient vingt mille spectateurs. Elle ne doit pas tre
moins grande pour la capitale de la Lune, qui voit dans son sein trois
cent mille habitans; et la scne est assez grande pour qu'un escadron
entier puisse y manoeuvrer. La salle est simplement dcore, mais avec
dignit: elle est bien claire; il y a un lustre au milieu qui porte
mille bougies, et le jour de la scne est proportionn  cet clat....
Vous desirez savoir si on s'y voit de toutes parts? Permettez que je
vous observe que je n'entrevois point le motif de votre question: on
va  l'opra pour voir le spectacle; pourvu qu'on ait la scne sous
les yeux, voil, ce me semble, ce qu'il faut.--Point du tout, dit la
dame avec une espce d'emportement; on y va autant pour voir la bonne
compagnie, ou les gens qui nous sont agrables, que pour voir la
pice; du moins cela est ainsi  Paris.--C'est diffrent, rpartit
Alphonaponor; dans la Lune on pense diffremment.... Quant aux
ballets, nous en avons; nous aimons la danse autant que les habitons
d'aucune plante, parce que nous sommes naturellement vifs et gais.
Cela parat vous tonner: revenez sur votre ide, et ne croyez pas que
les vritables tres vertueux soient ennemis de la joie et des jeux
innocens. Nos ballets reprsentent toujours une action prise dans la
nature.--Vous n'y mettez donc pas des dieux comme ici? rpliqua
la dame.--Qu'avons-nous besoin des dieux dans nos ballets? ils y
porteraient la froideur: quel intrt peuvent inspirer des tres
surnaturels?--Cela donne de la magnificence  la scne, dit-elle de
nouveau.--Je l'accorde, rpartit Alphonaponor; mais la magnificence
meut-elle vos coeurs? La jouissance des yeux vaut-elle celle de
l'me? Dites-moi si l'apparition de vos dieux peut offrir un tableau
aussi agrable que celui d'un pre entour de ses enfans, qui lui sont
rendus aprs qu'il les a crus perdus  jamais, et qui fait triompher
la nature en ce moment? Aprs avoir vu des dieux on doit sortir du
spectacle l'me vide: lorsqu'on a vu des tableaux pareils  ceux dont
je parle, on en sort prouvant une jouissance douce, et l'ennui n'a
point atteint le coeur..... J'ai vu autrefois discuter l'intervention
des dieux dans les tragdies de Sophocle et d'Euripide, qui sont de
vritables opras; et je me rappelle qu'elle fut rprouve par tous
les gens de bon got, tant d'Athnes que des autres parties de la
Grce. Pour ce qui regarde les mimes, qui se rapportent  vos acteurs,
chanteurs et danseurs, on les choisit toujours aimables, adroits et
intelligens. Ils sont considrs dans notre plante; mais ils ne sont
pas les moteurs des dlices de nos femmes. Elles apprcient leurs
talens, leur donnent le prix qu'ils mritent; mais elles ne sont
pas aveugles au point de les confondre avec les hros qu'ils
reprsentent. Elles connaissent l'illusion de la lumire, celle de
l'optique, celle du costume, et elles dcouvrent toujours l'acteur
sous le masque du hros. Si elles pensaient et voyaient diffremment,
elles embrasseraient des fantmes: n'en sont-ce point que des tres
qu'on ne voit pas sous leur vritable aspect?

Voil ce que j'avais  rpondre  vos questions, madame. Pardonnez si
j'ai combattu vos ides: la galanterie franaise l'improuve peut-tre;
mais je suis un homme de la Lune. Je m'y permets de dbiter ces
maximes aux dames, et je passe cependant pour un des hommes les plus
galans de notre globe.

Je vois bien, dit la dame, que je ne pourrai me fcher avec vous,
quoique j'en aie, et quoique vous ayez fait pleinement notre satyre:
mais vous avez pris un ton si doux, et si peu prtentieux, que je
vous pardonne. Je vous trouve mme galant  un certain point. Je
m'apperois qu'il y a une manire de dire les vrits, et de les
faire entendre par ceux mme  qui elles s'adressent sans les
fcher.--Votre observation annonce un jugement naturel, rpartit
Alphonaponor; et je vois que si vous adoptez des ides fausses, c'est
plutt par ton, qu'en agissant d'aprs vous-mme: c'est un malheur non
un dfaut rel.

Je vois encore qu'il faudra que je vous fasse des complimens, rpliqua
la dame, et que je vous remercie de m'avoir si bien tance la premire:
eh bien! je vais au titre de galant, ajouter celui de sage. Cependant
il faudra que vous dposiez ce titre  mes pieds; car je compte vous
faire jouer un instant le rle de fou, et vous faire imiter les franais
en vous rendant amoureux.--Je puis vous donner le nom d'ami, reprit
Alphonaponor, mais non celui d'amant. Je sens que c'est vous outrager,
d'aprs vos prjugs: cependant, si vous apprciez le titre d'ami, vous
jugerez qu'Alphonaponor distingue votre mrite. Il croit ne point
satisfaire  une vaine politesse. Il voit en vous une ame bien faite
 qui il ne faudrait qu'un rgulateur. Le germe existant dans Elonore,
elle a mrit son estime....

Il allait continuer, lorsqu'il fut interrompu par un savant, qui
vint, au nom d'une socit compose de ses confrres, l'inviter  une
confrence qu'ils desiraient avoir avec lui. Alphonaponor, qui voit
dans cette occasion le moyen de s'assurer encore mieux du gnie et des
moyens de cette nation, v que Marouban lui observe que ce savant,
ainsi que sa socit, passe pour ce qu'il y a de plus clair en
Europe; il consent  se rendre en son sein.... La dame lui dit alors:
Alphonaponor, j'ai accept le droit que vous m'avez donn. Je vous
rejoindrai demain de bonne heure, et nous verrons si vous finirez par
me faire adopter votre genre de folie: je suis encore persuade que la
sagesse tient  elle par plus d'un anneau. Alphonaponor sourit, et,
l'ayant quitte, il sortit avec Marouban et le savant, aprs avoir dit
 son lphant de surveiller les voleurs; de prendre garde d'craser
quelque enfant, et de froisser, de sa masse, les femmes qui
l'entouraient. L'lphant lui fait entendre, par un signe, qu'il est
l'ami des enfans, parce qu'ils sont les emblmes de l'innocence, et
qu'il respecte les femmes  cause de leur foiblesse.... Le voyageur
s'applaudit de cette distinction faite par son animal, et l'ayant
communique  Marouban, celui-ci lui dit qu'il serait  souhaiter
que beaucoup d'hommes eussent, en pareil cas, l'apprciation de son
lphant; que l'harmonie sociale en irait mieux sur la terre.

Alponaponor fut reu  la porte de l'htel par une foule non moins
grande que celle qui l'entoura le jour de son arrive. Ce qu'on
entendait dire de lui, attirait de toutes parts les curieux. Ils
firent entendre mille _bravos_ rpts,  son aspect, et on le
conduisit, comme en triomphe, jusqu' l'endroit o l'attendaient les
savans. Il tmoigna d'un air noble  ceux qui le suivaient qu'il tait
satisfait de leur politesse, et ne parut ni norgueilli ni mu en
entendant les exclamations qu'on lui prodiguait. Il trouva que le
peuple s'oubliait  son gard. Il observa  Marouban qu'on ne devait
prodiguer l'loge qu' celui qui l'a mrite, et qu'il ne voyait pas
qu'il eut rien fait pour les franais. Il tira une induction forte, 
l'gard du caractre de la nation, d'aprs cet engouement, et il dit
au grec, qu'un peuple si sujet  l'exaltation devait tomber dans bien
des carts, et compromettre souvent sa raison et ses sentimens....
Marouban lui rpondit qu'il avait pens juste.... ils arrivrent au
lieu de l'assemble en s'entretenant  ce sujet.

tant entrs dans l'assemble de savans qui l'attendaient,
Alphonaponor reut leurs complimens avec modestie, et il leur dit
que l'invitation qu'ils lui faisaient tait trs-honorable et
trs-gracieuse pour lui. J'ai apprci l'tat de savant, et je me
suis convaincu que celui qui l'exerce se place au premier rang des
hommes. Lui seul sonde les abmes de la nature, en se dgageant des
liens de la socit; lui seul seulement existe.... Et peut-on exister,
s'cria-t-il, si on ne connat la nature, si on n'entrevoit tous les
ressorts qui font mouvoir notre tre et l'univers, et si on n'apprcie
pas la grandeur de l'oeuvre de l'Eternel? Alors l'homme est lui-mme:
il lve son gnie jusqu' sa source; et il y trouve ces sublimes
vrits, qui deviennent la consolation de ses pareils ou qui
contribuent  leur bonheur.

Les savans, tonns d'une dfinition aussi simple et aussi sublime
du principe et du but de leur art, applaudirent unanimement  son
discours, et revinrent sur l'ide qu'ils avaient eue, avant son
arrive, qu'ils allaient rencontrer en lui un ignorant. Ils ne
pouvaient se persuader, par une de ces bizarreries attaches  presque
tous les savans des divers pays, qu'on ne peut connatre quelque chose
que chez eux; qu'on ne peut tre savant hors de notre planete; en
oubliant ce que la science a du apprendre, tant au philosophe, qu'aux
politique, moraliste, physicien, etc., que l'ame de l'homme et la
nature sont sans bornes; qu'elles ne circonscrivent leur influence
 aucune classe d'tres,  aucun tat; et qu'aucune rgion n'est
la patrie du gnie, qui, comme Dieu, dont il est la plus sublime
manation, embrasse l'univers.

Ceux d'entre eux sur le front desquels avait paru le sourire du
ddain, et le signe de la prvention  l'abord du lunian, quittrent
le ton gai qu'ils avaient pris, et l'humeur _aretine_ qui les avaient
ports  lui lancer,  son insu, des sarcasmes, arme qui devrait tre
trangre aux savans de toutes les sortes, et dont malheureusement ils
se servent trop souvent, parce qu'ils n'ont pas analys l'effet du
sarcasme, et sa nature entirement oppose  la critique et  la saine
satire.

Enfin ils s'assirent autour d'Alphonaponor, et s'apprtrent  le
questionner sur toutes les parties des sciences et sur les systmes.

Le politique parla le premier, et lui demanda quelle tait la
population de sa planete.... Nous comptons chez nous cent millions
d'habitans.--Comment, s'cria le politique, votre planete peut-elle
suffire  les nourrir, tandis que notre globe, qui a infiniment moins
d'individus, proportionnellement  son tendue, ne peut suffire 
leurs besoins[6].

Nous possdons cette population, et le terrein de la Lune lui suffit
amplement, parce qn'il n'existe pas un pouce cube de terre qui n'y
soit cultiv: nous avons tir du grain de la cme mme de nos rochers,
 l'appui de l'agriculture, cet art respectable et bienfaisant  qui
nous sommes redevables de notre existence et de notre bonheur. Il a
bien mrit l'hommage que nous lui rendons, et d'tre nomm, parmi
nous, le premier des arts.... Je me suis apperu, en contemplant la
terre avec mon tlescope, que sa plus grande partie tait aride et en
friche: il n'est pas tonnant que ses habitans soient dans le besoin.
Cependant j'ai vu un modle qui devrait vous servir; j'ai dcouvert un
de vos empires de l'Orient organis  peu prs, sous ce rapport, comme
celui de la Lune[7]. J'y ai vu une population immense, et qui m'a paru
n'tre point en harmonie avec aucune autre partie de la terre, en
raison de la population et de l'tendue du sol.--Vous n'arrachez
donc pas les hommes  l'agriculture, et vous ne faites donc pas, comme
sur ce globe, de vos laboureurs des soldats? Vous n'avez donc pas
des armes? Il vous en faut cependant s'il existe auprs de vous des
voisins puissans et redoutables.... Si la guerre n'a point exerc son
pouvoir sur votre planete, quelle est donc la constitution de votre
empire et la trempe de ceux qui le gouvernent? Je regarderais comme un
prodige des plus clatans, l'absence de la guerre d'un tat, o
qu'il se trouve, ft-ce dans l'toile du grand _Chien_. Si vous nous
ressemblez par votre organisation physique, vous devez avoir nos
passions.

Nous ne connaissons point ce flau, aussi redoutable,  mes yeux,
que la peste et la famine; dont j'eus lieu de connatre la fatale
influence dans le voyage que je fis autrefois en Grce, et que je
jugeai devoir renverser sa puissance, ayant t tmoin de la fameuse
bataille des Thermopiles, o Xercs fut vaincu. Je vis en ce moment
que l'arme la plus formidable n'offre point un bouclier sr  un
monarque; et je conclus que la guerre avait ananti ou anantirait
toute puissance relle sur la terre. L'organisation de notre planete
en un seul tat, fait que nous n'avons pas de voisins puissans, ni
ambitieux, dont nous soyons obligs de repousser les attaques; nous
n'avons pas besoin de tenir des grandes armes sur pied, et arracher,
par consquent, nos sujets  l'agriculture. Quand il en existerait,
nous serions assurs de rendre leurs efforts impuissans: nous leur
opposerions le bouclier de la sagesse. Un de nos voyageurs nous a
rapport que, dans une course faite dans votre Orient, il avait appris
que l'empire, que vous nommez Chine, et dont j'ai dj parl, avait
exist plus de quatre mille ans, parce qu'il n'avait pas introduit la
guerre en son sein, et qu'il avait oppos sa sagesse  ses voisins. Il
s'y trouva au moment o un vainqueur effrn et barbare envahit cet
tat. Il vit clairement qu'elle tait la puissance de cette sagesse,
lorsque l'ambitieux, qui venait de le conqurir, reconnut les loix de
ce peuple, et se rendit lui et les siens sujets de cet empire, qu'il
agrandit.... Cet exemple est frappant chez vous: il prouve ce que
j'annonce. 

Quand notre planete serait divise en royaumes, comme la terre,
continua-t-il, cela n'appuyerait pas le systme de la guerre. Les
monarques connatraient trop bien leurs intrts, qui leur seraient
rappels par les peuples, s'ils ne les envisageaient point eux-mmes,
pour ne pas s'assurer que la guerre est toujours funeste au vainqueur;
et ils verraient qu'en puisant leurs peuples, et les fatiguant, ils
finiraient par aliner leur confiance, et par s'exposer  se voir
ravir la puissance. J'ai appris autrefois en Grce, de la bouche de
Socrate, que nombre de rois de votre globe avaient t victimes de
l'erreur dont je parle; et qu'en allumant les flammes de la guerre,
ils avaient t consums par elles.... Rappelez-vous qu'Athnes et
Sparte furent dtruites par la guerre, qu'elle anantit par la main
l'une de l'autre. Lorsque j'ai approch de votre plante, j'ai vu ses
funestes effets. Je n'ai point reconnu un seul des empires que j'y
avais vus; et, par-tout, j'ai vu les monumens de la destruction, et
les signes de ce flau dvorateur.

Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste,
et frapp de la force de ses raisons, lui dit: Je sais comme vous
que la guerre est un flau pour notre globe; et je vois avec peine
qu'on ne peut le dtruire. L'ignorance, les prjugs des peuples, et
l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent  l'y affermir,
malgr que les souverains commencent  s'appercevoir, ou au moins 
dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le rptent tacitement
sur tous les points de la terre.... Vous tes plus fortuns que nous,
qui voyons  chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A
peine une gnration est ne, qu'elle est engloutie. Notre population,
nos trsors, les fruits de notre industrie sont anantis par elle.

Alors il lui demanda qu'elle tait la constitution de leur
tat.--Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien  la
dmocratie, rpondit le lunian; ou, plutt, c'est le peuple qui
gouverne par l'organe de son monarque. Un snat, compos de tout ce
que l'empire possde de plus clair et de plus vertueux, forme son
conseil, et lui transmet les actes de l'autorit. Les ministres ne
sont point comme ceux que je vis dans les tats de l'Orient, des
souverains souvent plus puissans que les monarques eux-mmes; mais des
simples organes du monarque, pour excuter ses volonts, et pour lui
transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est
autre qu'un pre de famille, qui veille nuit et jour  la sret, aux
besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur
ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et
qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-mme. Le politique avoua
que cette constitution, base sur un principe aussi sublime, tait
celle qui contribuerait au bonheur de l'humanit, si elle tait
adopte dans tous les tats.... Quittant alors ce sujet, il questionna
Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian rpondit, que
l'industrie tait porte au plus haut point dans sa planete; mais
qu'elle tait circonscrite, le systme de l'uniformit qui existait
dans son pays l'exigeant.... Nous ne multiplions point, dit-il,
les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte
gnralement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des
voitures de cent sortes, des maisons construites et meubles
diffremment; des habits de mille faons; ce qui ne peut exister
qu'aux dpens du bon got et du bon sens! Nos maisons sont propres,
commodes, lgantes, et formes sur le mme plan. Si d'un cot
l'uniformit parat dplaire, de l'autre elles concourt  l'harmonie.
Lorsque nous voulons trouver la varit, nous contemplons le ciel et
nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets
d'agrment sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent 
nos yeux l'aspect de la majest, sentiment peut-tre le plus utile 
l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais
en petit nombre. Nos habits ayant toujours les mmes formes, nous ne
connaissons point les modes. Les arts libraux doivent tre borns
chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encourags par
tout les moyens. Les inventeurs sont distingus par l'opinion; et
rcompenss avec clat par le monarque ... Enfin nos instrumens
d'agriculture, de mathmatique, de physique, d'astronomie, de musique
mme, sont  un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu
sur la terre, malgr que, d'aprs ce que j'ai dcouvert, l'industrie
s'y soit leve  une hauteur assez grande: on pourrait dire, mme,
que c'est elle qui y a fait le plus de progrs.

Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, rpondit un
astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les numera, en
lui donnant une ide de nos dcouvertes en astronomie, et lui
montrant un planisphre. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir
de Tchernaiis, el lui en dmontra la proprit. Il lui fit voir les
effets de l'lectricit, et ceux oprs par la machine pneumatique;
il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces
attractives.... Le lunian, d'abord tonn, le fut au dernier point
lorsque le physicien lui parla du systme de Newton, et il fit
connatre la cause de sa surprise, en disant que la mme dcouverte
avait t faite dans la Lune.

Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete
connaissaient la circulation du sang. Oui, dit-il, la sve des arbres
nous la fit dcouvrir. Il lui rpondit au sujet de la pesanteur de
l'air, et de la dcomposition de la lumire, qu'ils connaissaient les
proprits de l'air, et qu'ils avaient des prismes.

Le naturaliste lui demanda,  son tour, s'ils avaient fait des
dcouvertes importantes dans les trois rgnes; s'ils avaient observ
les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il,
votre globe tant organis comme le ntre, doit contenir les mmes
substances, et tre vivifi par les feux souterrains. Alphonaponor
expliqua en grand les causes de ces vnemens. Le physicien lui
demanda encore si on tait parvenu dans la Lune  donner des
organes aux sourds et muets ns? Cette dernire question fixa toute
l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il rpliqua
aussi-tt: auriez-vous fait cette sublime dcouverte? Vous auriez
ravi  l'art son plus beau secret; malgr nos efforts nous n'y sommes
point parvenus.--Eh! bien, rpondit le physicien, ce secret nous
est connu. Il a dj rendu  la socit nombre d'individus que
la nature avait rduits  une espce de nant; ils ont retrouv
l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir
les effets dans cette ville.... Si vous nous surpassez en nombre de
points, nous avons, vous le voyez, quelques trsors  mettre sous
votre vue.--Cette dcouverte est plus prcieuse que celle de votre
Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui
sut trouver un secret si utile  l'humanit, et qui justifie la
nature, mrite l'hommage de tout tre qui porte un coeur sensible.

Il dit alors, en s'adressant au physicien,  l'astronome et au
naturaliste: vous vous tes rapprochs entirement de nous par vos
travaux; et nos principes sont les mmes. Je vous avoue que je suis
dans l'tonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me
douter, d'aprs ce que je vis en Grce, que les sciences dont nous
venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, o
plutt qu'elles fussent nes chez vous. Ce que je dcouvris  Athnes
ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote
mme, n'taient pas aux premiers lmens de physique et d'astronomie;
et je ne pus venir  bout de les convaincre, tant ils taient entts
de leur systme. J'augurai alors que cet enttement serait fatal 
votre planete; car je pressentis que leurs ides seraient adoptes par
les nations qui succderaient aux Grecs, et que leurs faux principes
germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de
renverser ce faux systme. Je sais combien les prjugs sont enchans
l'un  l'autre, et qu'un seul, rpandu dans un globe quelconque, peut
mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de sicles.

Le physicien lui dit qu'il avait prsum juste; que le systme
d'Aristote avait excit des rixes terribles sur cette planete,
sur-tout en Europe; qu'il avait rgn jusqu'au dix-septime sicle;
et que les efforts des savans ne parvinrent  l'anantir, qu'aprs la
lutte la plus longue et la plus pnible.

Alors un philosophe, s'adressant  Alphonaponor, voulut savoir en
quel tat tait la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un
moteur suprme, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en
une ou plusieurs divinits: s'ils avaient analys sa nature; s'ils
reconnaissaient l'immortalit de l'ame et la rcompense ou punition
futures.... Il ajouta: s'est-il montr beaucoup de sectes
philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume,
c'est--dire des manires de voir diffrentes? La religion a-t-elle
enfant des guerres de vingt sicles comme ici bas, et a-t-on confondu
le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouv des hommes qui,
comme Pithagore, ont proclam la Mtempsicse? et d'autres qui, comme
Anaxagoras, etc., ayent annonc que l'ame de l'homme n'est rien,
puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous tes sauvs de
toutes ces extravagances, qui ont inond de sang cet univers, et qui
ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osrent
prendre son masque, en tablissant des principes subversifs?

Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui
parlait sur le mme ton que Socrate; et l'ayant d'abord pri de lui
faire connatre ce qu'tait le fanatisme, dont il n'avait point
entendu parler en Grce, celui-ci lui rpondit que c'tait la rage,
cache sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de
dcombres; et il lui dpeignit entirement son but et ses funestes
actions.... Il lui raconta que c'tait lui qui avait prsent la cigue
 Socrate, et fait prir le juste Galilen sur le poteau rserv au
supplice des sclrats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux
de la terre, depuis dix sicles, manaient de lui. Il ajouta qu'il
tait tems qu'on mit une borne  sa fureur; que sans cela le globe
allait tre dpeupl: il dit encore  Alphonaponor: si sa puissance
n'tait point limite, sage lunian, vous n'auriez pu paratre sur
notre plante sans danger. Peut-tre seriez-vous tomb sous ses coups,
au moment o votre sagesse mrite notre admiration, et o vous nous
apportez des leons salutaires, plus grandes que tous les trsors.

Alphonaponor, qui avait recul d'horreur en entendant que Socrate, qui
fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait pri sous
les coups du monstre, et qui avait t saisi de douleur  ces mots,
s'cria: si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui
sa perte! ... Eh quoi! la terre a pu vnrer ce monstre aprs ces
attentats? Elle a pu voir tomber le plus mritant de ses enfans
sans plir, et sans anantir  jamais l'auteur de ses maux?--Oui,
rpondit le philosophe: jugez  prsent qu'elle a t notre
dgradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables
il a fallu pour l'enchaner, et quels assauts redoutables on a d
soutenir contre lui. Alphonaponor soupira, et repartit: Le sicle
qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve,
le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient 
tre ananti tout--fait, je prvois que vous vous lancerez davantage
vers le bonheur.--Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de
sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la
dernire barrire qui arrte le gnie et les arts; et la philosophie
triomphante pourra donner alors  la morale l'essor qu'elle doit
avoir. Les flaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans
l'ombre, disparatront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur
de la raison natra celui du bonheur.

Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner
aux hommes; et, aprs avoir flicit le philosophe sur ses sentimens,
il s'apprta  le satisfaire en ces mots.

Nous reconnaissons un moteur universel de notre tre et de l'univers:
quel homme, dou de sa facult principale, de sa raison, pourrait,
en envisageant le firmament, la nature et lui-mme, douter de son
existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur?
que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et prsider  l'harmonie
qui conduit ce tout, et lie si troitement toutes ses parties? Je
vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grce. Je les regardai comme des
insenss qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres
hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer
 la postrit.... Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons
l'immortalit de l'me. J'ai avec moi un crit qui contient les
bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera
connatre; je consentirai  le laisser parmi vous.

Quant au partage de la divinit, nous pensons que le moteur suprme
n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans
attenter  sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et
nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'
l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractre sublime ... Nous
n'offrons notre hommage qu' lui seul, et notre culte est unique comme
l'objet de notre adoration l'est lui-mme: partager notre encens
serait, selon nous, mconnatre sa grandeur.

Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes
tous unis au mme principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a
dvast votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur,
est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire.
Notre peuple est trop clair pour mconnatre ce monstre, qui,
d'aprs le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanit
et de Dieu lui-mme. Tous les dbats cessent chez nous au seul nom de
la divinit. Ce nom suffit pour touffer les haines et les discordes;
bien loin de les faire natre, c'est le ralliement universel, le
centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que
le trouble et la discorde puissent lui tre agrables; ce serait une
contradiction  ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis
que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos
coeurs, dmontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire....

Voil quelles sont nos ides sur la divinit, et comment nous voyons
sa nature ... Nous croyons aussi  une vie future: en douter, serait
faire outrage au crateur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime,
pour qu'il et voulu l'anantir en un instant: cinquante sicles
d'existence ne sont rien aux yeux de la divinit, qui n'envisage que
l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous runir  son
essence. Nous croyons que le seul tre vertueux aura des droits auprs
de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut
s'unir  la source de toute puret.... A ces mots, le philosophe
embrassa Alphonaponor, et lui dit: Vous possdez la profonde sagesse;
vos compatriotes mritent le bonheur dont ils jouissent.

Dans le nombre des savans, quelques-uns s'taient endormis pendant ces
discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrment,
qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de
morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en
maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela o serait
l'_utile_ d'Horace, et de tous ceux qui, avant et aprs lui, ont
adopt son systme? Mais ils se rveillrent, lorsqu'un des plus
instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel tat
tait la littrature dans sa plante: y fait-on, dit-il, des Epopes,
des Tragdies, des Comdies, des Histoires, des Romans, et enfin des
Critiques et des Satires? y a-t-on bien dfini les principes de
ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les
jugez-vous? Y a-t-il parmi vos crivains des critiques qui soient
prposs pour faire adopter les jugemens aux tres moins clairs?
S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez
clairs eux-mmes pour prononcer d'emble sur toutes sortes d'crits?
Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi 
leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou
sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme
ceux des Grecs? Contiennent-ils un systme, on y sont-ils lis; et
s'attache-t-on chez vous plus aux dtails qu'au fond, en ddaignant
la pense, le jugement et la vrit? Instruisez-nous; on a besoin
d'exemples et de leons sur notre globe, pour se dcider  adopter un
systme. Nous n'en avons point pour la littrature: tout y est sans
ordre; on marche  ttons dans cette carrire. Les lmens sont bons;
mais nous n'avons pu former un tout, faute de mthode, de prcision et
de philosophie littraire. Les crivains ont-ils enfin dans la Lune la
considration que leurs travaux semblent mriter?

Alphonaponor, tonn de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait
que, d'aprs ce qu'il avait vu en Grce, la littrature tait la
partie des arts la mieux cultive et la mieux hors d'atteinte sur
ce globe, rpondit: Nous avons une littrature, et tous les genres
d'ouvrages que vous avez cits, except l'pope. Cependant nous la
connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homre. Ce genre
nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est
oppose  ce que nous imitions Homre. Nous y avons renonc, pensant
qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un systme,
surtout dans l'pope. Nous avons vu que nous ne pouvions les y
introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scne la divinit, et
la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers
principes sur lesquels est tablie notre nature, interdit cette
intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien
rflchi, qu'Homre qui passait aux yeux de toute la Grce pour un
crivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit
pas circonscrit dans la ligne des pomes historiques; c'est--dire,
 la peinture relle ou fabuleuse des actions des hros, sans autre
intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les
vnements. Notre thtre est  peu prs organis comme celui des
Grecs,  l'exclusion des Dieux, qui ont encore t les agens de leurs
tragdies, et qui en ont dtruit l'intrt, comme je l'entendis dire
souvent, par Socrate,  Euripide et  Sophocle.... Pour la morale,
elle est la mme, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons
peu de comdies, parce que le nombre des ridicules est petit chez
nous: mais nous avons des histoires qui retracent  nos yeux les
vnemens du pass; et nous sommes trs-scrupuleux  l'gard de nos
crivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidlit elle-mme.
Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la vrit  l'lgance
de l'expression, et  la manie de prsenter des tableaux.... Nous
avons aussi des romans, que nous regardons comme des pomes en prose.
Ils ont tous un plan, des caractres, une action et un but moral.
Cette partie de la littrature n'est point la moins utile dans notre
globe; elle pourra l'tre dans tous les pays, lorsque les auteurs
sauront connatre le coeur humain, montrer ses dfauts ou ses
faiblesses, et lorsqu'ils y prsenteront d'une manire clatante les
tableau des vertus.... Nous connaissons les ouvrages de critique:
cette partie, qui est subalterne en littrature, vu qu'elle ne tient
point au gnie, mais au jugement et aux lumires acquises, est
regarde par nous comme un ressort qui tend  mettre en jeu les
autres, ou les arrter. Elle est porte trs-loin dans notre planete.
Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que
lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison svre, une
impartialit exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la
clairvoyance, de l'apprciation et de la mthode; indpendamment de la
connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systmes en
gnral. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et
fond sur leur opinion, que tout nous porterait  croire incertaine;
mais une analyse dtaille et complte, tant du systme de l'ouvrage
que des dtails du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et
 la pense, plus qu' l'expression; c'est le tronc et non l'corce
qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne
s'attacherait qu'aux dtails du style,  un fou qui regarderait comme
une divinit, une femme hideuse, dcharne, ou un squelette, si vous
aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de
Vnus. Nous voulons qu'ils nous prsentent sans cesse les prceptes de
l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous,
comme une mesure  laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et
qui nous servent  connatre si l'opinion des critiques est vraie ou
fausse.... Nous ne les croirions point, s'ils se prsentaient sans
tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'aprs leur opinion, qu'un
ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages.
Nous savons qu'un crit, mme mdiocre, peut contenir une grande
vrit et le germe d'un ouvrage sublime.... Le dfaut que nous avons
voulu viter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se
fondant trop sur leurs lumires, ou dirigs par leurs prventions,
porter les jugemens les plus quivoques sur nombre d'crits; et je me
rappelle d'en avoir fait le reproche  Aristote et  Longin, en leur
observant que l'analyse complte, seule, tait probante, et ne pouvait
tre rvoque. Ils se rcrirent sur la difficult du travail: je
leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque
d'tre injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il
s'agissait de travailler  la gloire de son pays, en clairant son
peuple, et lui montrant les modles du beau et du bon. Je dis,
en outre, que le critique n'a rempli son objet, aprs avoir fait
l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer
seul, que lorsqu'il a dmontr mathmatiquement ses qualits ou ses
dfauts.

Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connatre le but et la morale
des crits. Il analyse et juge  son tour; et c'est de l'opinion
recueillie, et mrement rflchie, sans aucune influence trangre,
que se forme le suffrage.... Quant aux crivains, il n'est permis de
prendre ce titre qu' celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant
un plan et des caractres, dans quelque genre que ce soit. Une ptre,
un ou plusieurs petits pomes descriptifs, quels qu'ils soient, ne
suffiraient point pour le lui acqurir. Un seul passage, qui esquisse
un caractre, ou qui forme ou dveloppe le noeud d'une action, offre
cent fois plus de difficults, et demande plus de jugement et de gnie
que vingt descriptions.... Ce titre devient trs-recommandable pour
ceux qui le portent; il leur donne la plus haute considration. Elle
leur est due sans doute; ceux qui parviennent  clairer,  instruire
les hommes, et  semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la
carrire du bonheur et la source des volupts pures ouvertes pour eux,
est un bienfaiteur de l'humanit. Que sont les autres services sociaux
auprs de celui-ci? Lorsque nous leur avons cd ce droit, nous avons
envisag cette vrit: qu'eux seuls sont utiles  tous, et servent la
socit entire; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement;
et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la rpandre que
sur quelques individus.

Une acclamation gnrale des savans, que cette dernire dfinition
avait tous rangs sous sa bannire, mme les persiffleurs, qui se
trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des
lunians.... Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant dcouvert
dans les questions du littrateur tout ce qu'il aurait pu lui dire
sur son art, et sur l'tat o il se trouve en Europe, se leva, et se
retira avec son fidle Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il
avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau
n'avait pas t le moins utile  mettre sous la vue des Franais.

Aprs tre rentrs  l'htel, et avoir t tmoin de l'allgresse que
montra son lphant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlaant
doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la
sensibilit st adoucir, et qui mirent son matre dans le cas de
penser et de dire  Marouban, que la sensibilit donne des organes
nouveaux aux tres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se
retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui tait dj devenu
cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des
habitans de sa planete....

L ils raisonnrent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre;
et Marouban lui fit connatre l'impression qu'il avait faite sur
les savans, et qu'ils lui avaient manifeste. Plusieurs d'entr'eux,
entts de leurs prjugs, avaient trouv ses ides sur les arts et
les systmes trop exaltes; d'autres, sur-tout les moins gs, avaient
ambitionn que ses ides se propageassent, et avaient cru que si
elles taient adoptes, ce qui ne pouvait tre, selon eux, qu'en les
modifiant, le bonheur pouvait reparatre sur ce globe.... Enfin, aprs
un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans
de l'Europe pensaient de mme que ceux-ci, et lui avoir observ que la
mme politique et le mme systme,  quelques diffrences prs, tait
celui des Franais, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il rsolut
de retourner bientt dans sa planete, en disant en lui-mme, et d'une
manire plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien  redouter
dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il
renverserait aisment leur politique, en lui opposant la force de la
franchise et de la saine raison.

Il proposa ensuite  Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant
qu'il tait dplac sur la terre, v qu'on n'avait pas su apprcier
son mrite.... Marouban! s'cria-t-il: le plus grand point de lumire
que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la
force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'apprciation
des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherchs, la
splendeur, la flicit du globe o l'on se trouve s'annonce; et
s'ils sont laisss dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces
qualits, la barbarie y rgne, et l'homme raisonnable est hors de sa
sphre dans son sein.

Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui tmoigna
sa reconnaissance. Il fut dcid qu'ils partiraient ds que l'lphant
courrier serait de retour. Le lunian aprs avoir embrass Marouban,
lui dit alors: je te reconnais ds ce moment comme mon compatriote,
et nous sommes tous frres. Prpare tout pour me suivre ds la
deuxime aurore.... Ils se sparrent, Alphonaponor visita son
lphant, et le nourrit lui-mme comme  l'ordinaire. Il ne voulait
rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son
matre lui tait seulement prcieux, parce qu'il le chrissait comme
on l'a vu. Tous les individus dous de l'intelligence, trouvent plus
prcieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main chrie....
Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait
sous sa vue: enfin il se livra au sommeil aprs s'tre couch sur sa
peau d'orignal.

Le lendemain il se leva  la lueur du crpuscule, le grand jour ne le
trouvant jamais couch. Il disait que la nature avait cre le jour
pour la veille. Il crivit ses reflexions sur le pays o il se
trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint  tracer
un fidle tableau.... Il est des esprits  qui il ne faut que quelques
traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une
chane conduit du doute jusqu' la conviction. Lorsqu'un homme dou
d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile,
il parvient bientt, en suivant la filiation, au terme o se trouve
l'claircissement. Il en est de mme que de celui qui juge, par la
fume qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan....

Marouban vint interrompre son occupation, et lui annona qu'une
socit dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui
passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur
ton dans la capitale, lui avait dpch un agent pour l'inviter 
prendre part  un festin qu'elle donnait le soir mme. Il l'engagea 
s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-l seulement
sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y
vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette socit le dernier trait
pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles
il devait le colorier. Alphonaponor avait montr au Grec comment il
peignait par induction.

Marouban lui tenait ce discours lorsque Elonore, c'est le nom de la
dame qui avait reu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit,
aprs l'avoir embrass avec la mme familiarit et la mme aisance que
si elle l'et connu depuis cent ans; mon cher lunian, je viens vous
dbaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opra pour une autre fois:
nous irons  une fte brillante o je suis invite; o vous l'tes
par-l mme, et o vous verrez la meilleure socit de Paris.--J'y
consens, rpondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais dj reu
une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y
paratre avec vous, et de montrer  tous que j'ai su distinguer votre
coeur.--Voil qui est vritablement galant, rpliqua Elonore: cet
loge me sduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je
deviendrais une vritable luniane; car je commence  voir vos ides
comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la
fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous
prodiguent.--Avez-vous mang jamais un bon plat sans un certain
assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:--non,
rpondit-elle.--Eh bien, les loges de vos petits matres sont des
plats non assaisonns. La nature s'est rserve seule le droit de
fournir les pices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les
donner, puisqu'ils ne les ont pas reus d'elle.... lonore ayant
rpondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'apprta  se retirer
pour aller s'habiller, et elle dit  Alphonaponor: puisque vous tes
aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je
mette? Je dois plaire  vous seul--Le plus simple que vous aurez
dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle,
non seulement aux yeux des gens de bon got; mais mme  ceux des
Terrestriens fascins. Je n'en doute pas, malgr vos bizarres manies,
un vtement simple et lgant doit avoir son prix chez vous. Sachez,
Elonore, que la nature est nglige jusques dans sa magnificence.
Trop d'art annonce l'apprt, et nuit  la fois  l'harmonie, car elle
ne peut puiser tous ses lmens dans la magnificence; et il dtruit
l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la vritable volupt.
--Il a ma foi raison en tout, repartit Elonore: on m'a toujours
dit que j'tais plus belle en nglig qu'en grande parure; et je me
rappele que je n'ai jamais t si redoutable pour les hommes que
lorsque j'tais en dshabill galant.... Elle sort  ces mots, en
disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, aprs lui
avoir promis, volontairement, de suivre son conseil.

Les deux amis, on dsignera dsormais de cette manire Alphonaponor et
Marouban, restrent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec
qu'il dcouvrait une transformation dans Elonore, lui fit entrevoir
combien les femmes, mme celles qui sont plies au joug de l'usage et
des prjugs, sont aises  ramener lorsquelles ont affaire  des gens
raisonnables. Je ne doute pas, si j'avais auprs de moi lonore un
seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolit, et que je
n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres franaises lui
ressemblent, j'en suis charm pour elles; elles pourront devenir
meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'apperois que cela
dpend d'eux.... Marouban trouva cette rflexion profonde et juste;
et lui dit que le caractre et la trempe morale d'Elonore tait
celle du gnral des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes,
n'envisageant pas que la nature les a cres pour tre leurs guides, la
faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pense
et de jugement ncessaire pour se diriger, et ne sachant point
gouverner le coeur de celles-ci, taient les moteurs de leurs carts.

Alors Alphonaponor lui dit: il me vient une ide qui peut tre utile
aux habitans de cette planete; c'est d'emmener lonore dans la Lune;
d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et
de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par
l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunes.--Cela
peut effectivement tre utile, rpondit Marouban; et je ne doute pas
que si vous le proposez  Elonore elle n'y consente. Elle est libre
d'elle-mme et assez hardie quant aux voyages.--Si elle y consent,
je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la
terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te
dplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader,
d'aprs l'opinion que tu m'as donne de toi.... Cette rsolution
prise, ils s'empressrent de se rendre chez lonore. ils arrivrent
chez la dame sous un dguisement; car Alphonaponor voulut se
soustraire au concours qui l'avait entour le jour prcdent, ne
ressemblant point  ces hommes qui aiment  se mettre en spectacle 
chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe des
triomphes, et sans s'occuper seulement s'ils existent.

Ils trouvrent lonore dans l'ajustement qu'Alphonaponor dsirait.
Il la vit, sans autre ornement que quelques fleurs tresses avec ses
beaux cheveux noirs, couverte d'une tunique d'une blancheur clatante,
et d'un ample voile qui lui couvrait la plus grande partie du corps,
et qui ressemblait au pallium des Grecques. Elle reprsentait la
simplicit et la modestie elles-mmes. Le lunian frapp  son aspect,
la trouva mille fois plus belle, et ne lui cacha pas sa pense, il
ajouta que cet habillement avait un rapport avec celui des femmes de
sa plante. lonore fut ravie en voyant l'impression qu'elle faisait
sur lui, ainsi que sur Marouban, dont elle apprciait le suffrage; et
le compliment d'Alphonaponor la flatta plus que tous les loges qu'on
lui avait donns jusqu'alors.... Ils se htrent de se rendre dans le
lieu de la fte, et ils y arrivrent aussitt.

Une acclamation gnrale accueillit le lunian, lorsqu'il entra dans
la salle o les convives taient rassembls; et les femmes, en
envisageant de prs sa tournure tonnante; car il tait plus fort
et plus muscl que l'Hercule de la fable; et, voyant sa beaut, sa
fracheur, son air noble et imposant, redoublrent les claquemens,
comme on le pense, tout en lanant des regards jaloux sur Elonore. Le
dsir tait entr dans leurs ames, et les avaieut ensuite ouvertes
 l'envie.... lonore qui, la veille, eut tal son triomphe avec
clat, et qui les aurait braves et humilies avec orgueil, matrisant
en elle ce sentiment, montra qu'elle commenait  apprcier ce qu'on
se doit mutuellement. Cependant elle ne put se vaincre tout--fait, ni
cacher sa joie; elle la montra dans toute sa plnitude, et, tout en
mnageant le grand nombre de ses rivales, envers lesquelles elle
redoubla d'empressement.... Alphonaponor, aprs avoir salu la
compagnie, s'assit avec lonore,  qui il donna ses soins, pendant
que Marouban remerciait, en son nom, la socit de l'accueil qu'elle
lui faisait; et la suppliait de ne point faire d'autre attention 
lui, en montrant la plus grande modestie sur son mrite.

Alors il fut assig de mille questions; mais la plus grande partie de
la socit se mit aux tables de jeu, mme les femmes, malgr l'envie
qu'elles avaient de s'occuper de lui; tant l'amour de l'intrt
matrise en ces lieux la curiosit et tout autre penchant, jusque
dans celles de ce sexe. La question des oisifs, qui s'adressrent au
voyageur, fut celle de savoir si on jouait dans la Lune.... On y
joue, rpondit Alphonaponor; mais c'est  des jeux o notre corps
s'exerce plus que notre esprit. Nous avons plusieurs de vos jeux, tels
que le ballon, le billard, la paume; nous possdons aussi celui des
checs, que j'apportai de la Grce, et qui a plu  nos habitans,
parce qu'il exerce l'imagination, et parce qu'il est une image de
la guerre.... Alors un des convives lui dit: Je m'tonne que
vous n'ayez pas adopt le jeu de socit dans votre planete: cette
occupation est un prservatif contre l'ennui, qui, sans cela, rendrait
la meilleure socit dserte ... Voyez-vous ces cartons, o sont ces
signes rouges et noirs; ils nous servent  tenter et  aiguillonner le
sort. Cela exerce, cela pique. L'intrt pcuniaire qu'on attache au
triomphe, nous entretient dans une crainte continuelle, qui tire l'ame
de l'engourdissement, et parvient  nous faire couler les longues
heures de la vie.--Eh quoi! rpondit Alphonaponor, vous avez besoin
de la terreur pour branler vos ames et leur donner des sensations?
Elles sont donc bien puises? Les sentimens y sont donc bien
mousss? N'avez-vous d'autres plaisirs pour carter de vous cet ennui
qui vous porte  vous isoler au sein de la socit mme; car je vois
que vous l'tes ici, quoique vous y soyez rassembls; qui y sme
enfin une morne tristesse, et y fait rgner des sentimens encore plus
funestes, dont je vois les signes sur les visages de plusieurs de ceux
qui sont autour de ces tables.... S'il vous faut des hochets pour vous
amuser, n'en est-il pas de plus simples que vous pouvez prendre dans
les mains de la gaiet?--Et o la trouver cette gaiet et ses
agrables hochets? Dites-nous o elle habite? Comment font vos
socits pour l'attirer? Qu'y fait-on pour se distraire? Qu'y dit-on?
Les momens ne vous y paraissent-ils pas des sicles? N'en sort-on
point avec des vapeurs?--Non, rpondit Alphonaponor, et jamais je
n'y ai vu pousser un baillement, ni compter les heures. Elles sont des
instans pour nous; et lorsque celle o l'on doit se sparer arrive, on
est oblig d'avertir l'assemble; sans cela elle ne se douterait pas
quelle et pu tre si rapproche.... Amans zls des arts, connaissant
pres-tous les sciences, et portant des coeurs trangers  tout ce qui
n'est pas sentiment, nous nous divisons en groupes pour converser, et
nous avons toujours quelque chose  nous dire. La nature et la socit
n'offrent-elles pas une source inpuisable de doux et constans
entretiens? N'a-t-on pas  faire l'loge des tres vertueux? A
s'entretenir sur la bienfaisance fconde de la divinit?  clbrer
les prodiges du gnie et  les juger? N'a-t-on pas des erreurs 
combattre? Les habitans de ma planete tant ns hommes, et n'tant pas
au-dessus de leur nature, ont du s'garer quelquefois. Chacun y trouve
un vhicule pour ses sentimens, et un stimulant pour son ame. Le
vieillard, en retraant aux jeunes gens les leons de l'hrosme et de
la vertu, et en leur peignant les dangers de la socit, montrent
leur raison, leur sagesse, leur exprience; et,  chaque instant, ils
reoivent un tribut d'hommages qui rveille leurs ames appesanties
par les maux de la vieillesse, et qui leur offrent les plus douces
sensations; ensorte que chaque soire leur offre un triomphe. Les
jeunes gens, de leur ct, avides d'loges; o est l'homme qui ne
porte en lui la vif dsir de les recevoir? recueillent des mains des
vieillards les lauriers rservs aux actions honorables qu'ils ont
faites, et  leurs succs dans la carrire des arts. On se plat 
les faire ressortir, en leur offrant des jouissances momentanes:
on excite leur mulation; et on la fait fructifier en faveur de la
socit. Les vertus des jeunes filles y sont sur-tout exaltes d'une
manire clatante, et sans que cela excite la jalousie? parce qu'aucun
rang, aucune distinction ne dirige ou ne borne l'loge. Leur candeur,
leur bienfaisance sur-tout, et leur dvouement filial sont clbrs
avec zle et enthousiasme.... On ne regarde leur beaut que comme un
accessoire, en considrant qu'il ne dpend de personne de l'acqurir,
et jamais il n'en est question devant des rivales: l'impuissance de
pouvoir l'obtenir bornant l'mulation, exciterait des hanes. Mes
compatriotes ont senti cette vrit; voil pourquoi ils ne parlent que
trs-rarement aux femmes de leurs agrmens physiques....

Les jeunes gens, continua-t-il, pousss par le mobile de la louange,
se rendent avec empressement auprs des vieillards, autour desquels
les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs
prix, sont ranges; et qui,  leurs yeux, couronnent d'clat la
vieillesse.... Enfin les poux s'y entretiennent de leur bonheur, et
forment ces panchemens mutuels, qui sont si agrables lorsqu'on a 
exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre
planete le plus noble des entretiens: ddaigner d'y parler de son
pouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache
ineffaable.... Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse;
car un faux prjug ne les force point  vivre comme des hiboux, en
s'loignant de la socit. Le pur amour est honor chez nous: rien ne
parat si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour
mes compatriotes, que de voir deux amans rpandre dans leurs ames les
manations d'une flamme pure. Souvent on se plat  les enchaner avec
des guirlandes de fleurs; et  leur montrer ainsi l'emblme de leur
bonheur futur.... Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens,
o brillent l'esprit et les grces, remplissent les vuides de nos
entretiens. Tous les ges confondus y prennent part: les heures
passent comme des clairs rapides: nous rentrons dans nos maisons,
l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du dsir de
devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui
vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins
cruel ennemi de votre repos, de votre sant et de votre bonheur.

Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent tonns en entendant
ce rcit: plusieurs jeunes gens sourirent aprs avoir lanc des
sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommrent des vrais
Quakers, et des insenss qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils
se retirrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans
les glaces, ou en dbitant des fadeurs aux femmes autour des tables
de jeux.... Quelques-unes de celles-ci baillrent, et annoncrent
qu'Alphonaponor, malgr ses agrmens, leur avait donn des vapeurs....
Quelques jeunes gens plus senss parurent occups de son rcit; et le
voyageur les vit rflchir avec satisfaction. Exerant son
coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opr en eux une espce de
transformation.... regardant alors Elonore, et la trouvant pensive 
son tour, il lui dit: vous rflchissez, Elonore! la femme qui porte
une ame noble, sensible, et qui rflchit, est prs de la vertu et du
bonheur.

Divers personnages s'apprtaient  lui faire des questions nouvelles,
lorsqu'on annona qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent
abandonnes, l'intrt ayant suspendu un instant son empire sur les
coeurs. L'attention gnrale se reporta sur Alphonaponor, et il fut
conduit  table avec pompe.

On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgr
sa modestie nouvelle, ne pouvait se rsoudre  la refuser; et
Alphonaponor ne consentit  la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint
avec une violence de politesse.

D'abord les yeux des convives furent fixs sur lui. Ou suivait tous
ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne
touchait point  la viande, mais seulement aux ptes, aux lgumes, au
maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperut qu'il ne buvait que de l'eau, et
encore avec une espce de rpugnance. Sans doute que l'eau de la Lune
est moins charge de parties grossires que la ntre: Alphonaponor
ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposes  cet
objet; mais les observateurs dcouvrirent en voyant l'attention avec
laquelle il la regardait, que cette ide tait celle qui l'occupait.

Un des savans avec lequel il avait convers la veille, et qui tait
dans le nombre des convives, remplissant le voeu gnral, qui tait de
savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit
la demande. Alphonaponor lui rpondit par la bouche de Marouban, qui
s'tait plac  sa porte: Je ne mange point, non plus qu'aucun
habitant de ma plante, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand
nous aurions ce got, nous nous ferions le plus grand scrupule de les
tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les crant; et
parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles  l'harmonie
gnrale.

D'autres motifs, plus directement lis  notre conservation
personnelle, nous porte  nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens
ont dcouvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le
sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altrer sa gaiet, devient
sombre, mlancolique: ils ont combin que deux lmens trangers,
runis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait;
et que le sang des animaux, compos d'lmens qui sont souvent des
poisons pour les hommes, ce que la nourriture dcs animaux dtermine,
ils doivent tre funestes  ces premiers.... Nos philosophes, d'aprs
leurs observations, ont conclu que l'humeur froce, le penchant 
l'inquitude,  la colre et  la fureur pouvait natre de cette
cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la
terre en faisaient usage; je le leur appris moi-mme aprs mon voyage
sur votre plante. Leur opinion a t confirme  nos yeux, lorsque
divers autres voyageurs, qui sont venus observer aprs moi votre
globe, ont rapport que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient
point adopt, taient plus doux, moins enclins aux troubles, aux
combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se
trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'aprs un axiome
prouv, que les grands effets ont les plus petites causes.

Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique
posait sur la table, et qui tait tout sanglant; car c'tait un filet
de boeuf arrang  l'anglaise, c'est--dire, macr seulement et
presque crud; il fit un mouvement de dgot; et l'on fut oblig d'ter
le plat, parce qu'on vit,  l'impression qu'il avait fait sur lui,
qu'il pourrait quitter la table.... Alors reprenant son discours, et
s'arrtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: J'avais vu
les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru
qu'on se conduisait de mme en ces lieux. Je me disais: la cuisson les
dnaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'aprs ce que
je viens de dcouvrir, je ne m'tonne plus si je vois sur vos figures,
au moment mme o vous paraissez vouloir vous gayer, la plus sombre
mlancolie.... Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils
plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperois qu'ils
ne sont pas en harmonie avec les autres? Depuis quelques annes
seulement, rpondit celui-ci.--Le peuple duquel vous l'avez reu,
rpliqua le lunian, est-il plus port  la gaiet, mieux dou de
la sant que vous? Non, dit le savant; c'est le peuple le plus
mlancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent
l'Europe.--Vous le voyez, rpliqua-t-il, nos physiciens et nos
philosophes ne se sont pas tromps; dans ce que vous venez de me dire
se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'aprs cela, je crois que
vous ne vous sauverez d'une infinit de maux ici bas, que lorsque vous
renoncerez  cette habitude dsastreuse.

Je dois arrter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor,
malgr son jugement et son excellente logique, nous a donn un conseil
quivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les
hommes: elle est aussi forte, et peut-tre plus pour son physique que
pour son moral. Cela peut tre bon pour les habitans de la Lune, de
ne vivre que de vgtaux, parce qu'ils ont t nourris par eux en
naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre
globe qui ne connoissent point la viande.... Si nous nous en privions
tout--fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger;
tant il est vrai que le poison mme, car je reconnais le principe de
la vrit que le lunian a expose, que la viande est un poison: elle
devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit
que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en
combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler
ici des viandes macres seulement; et je crois que tous les Franais,
qui ne tiennent pas d'une manire absolue  la mode, seront de mon
avis.

Le savant, trouvant l'argument sans rplique, et qui, tant gourmand
lui-mme, ne savait pas envisager sa sant, comme c'est l'usage de
tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il
lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point
dans la Lune.

Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en
faisons mme; mais nous l'employons seulement comme mdicament....
--Comment, pour mdicament! s'cria un petit homme  face rebondie, et
dont les yeux rouges et enflamms annonaient qu'il n'tait pas de la
trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc  tout
ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaiet en nous? Quelle est la
bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin
n'est pas de la nature du ntre; car, sans cela, il faudrait tre plus
qu'insens pour s'en priver.

La premire raison qui nous porte  nous priver du vin, rpondit le
lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous
avons qu'il n'est pas naturel  l'homme. La vigne ne se trouve que sur
quelques points de notre planete; est-ce de mme sur votre globe? Je
le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa
croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste  nos
yeux, d'aprs l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau
en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destine, non-seulement  la
fertilisation des globes opaques, mais  servir de boisson  leurs
habitans. Notre logique et notre exprience nous font donc renoncer
au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel 
l'homme lui est contraire.... Un second motif qui est le plus fort,
est celui d'viter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grce les
plus funestes effets. Tout objet qui branle les sens au point de les
renverser tout--fait, et de suspendre les ressorts de la mmoire
et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand
tourment ne peuvent parvenir  faire, doit tre un poison funeste
qui, (s'il ne dtruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans
exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos
corps, puise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de
nombre de vos infirmits, et souvent de votre perte. Interpellant
encore le savant, dites-moi si les hommes les plus forts de votre
globe boivent du vin. Le savant parut embarass. Marouban, prenant
lui-mme la parole, rpondit que non. Les Tartares, dit-il, les
Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de
l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson;
et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.--Voil une
preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve
encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont
su entrevoir d'une manire prcise la vritable proprit des choses
et leur utilit....

Je dois m'arrter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste
sur la nature du vin et sur ses effets, parle  nous, Europens, comme
aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Ptre; il veut que nous
nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des
habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre
sont dans le mme cas, ne mettraient pas en balance la privation du
vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus.

Le lunian cessa son discours pour laisser manger la socit, dans
laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur
estomac comme celle _sine qua non_, tout le monde avait cout sans
agir, et il dit au savant et  la socit, en dvoilant son motif
poli, qu'il rpondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui
faire  la fin du repas.

Il s'occupa alors de sa compagne, qui tait merveille en
l'entendant; et qui applaudissait tacitement  tout ce qu'il avait
dit; car elle n'aimait gure la viande, et point du tout le vin.
Alphonaponor mangea encore des ptes, des fruits, et attendit, en
servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une
adresse inconnues, qui tonnaient de plus en plus les convives, qu'ils
eussent complett leur repas. Il porta mme la complaisance jusqu'
servir  boire au petit homme rebondi  qui il avait parl, qui
branlait la tte, avec le signe de piti, pendant qu'il discutait sur
la proprit du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau,
en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer  l'empoisonner.

Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes
lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'tonna en voyant nombre
d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit:
Je ne me serais jamais dout qu'en aucun pays les femmes fissent les
mmes excs que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus
faibles, et elles employent les mmes vhicules pour les branler? Il
se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore
dans une apostrophe tacite: Franaises, vous n'avez encore, 
beaucoup d'gards, que le costume des anciennes habitantes de la
Grce. Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles
s'abreuvrent, et rflchit sur l'amalgame et la fermentation de ces
objets de natures diffrentes, dans l'estomac. Voyant Elonore ne
point imiter ses compagnes, et croyant que c'tait par rserve qu'elle
se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gner;
et que si ses raisons l'avaient frappe, elle ne devait pas pour
cela changer d'habitude tout--coup. Il dit qu'une transformation
quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il tait mme
dangereux de passer sans intermde d'un tat  l'autre. lonore, lui
ayant rpondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la flicita, en
ajoutant: Voil la cause de la fracheur que je dcouvre sur votre
figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hve, plomb: s'il se
colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excit par la
fermentation de la liqueur dans leur sang.

Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon,
Alphonaponor prouva une grande surprise, et eut lieu de faire une
dissertation secrete sur le dbandement que devait exciter dans les
esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au
plancher; il ne communiqua point ses ides, en voyant l'allgresse
qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait
 avaler la boisson avant, mme, que sa fougue fut calme par
l'influence de l'air atmosphrique. Il se contenta de rflchir, et
d'entretenir Elonore jusqu' ce qu'un vnement prpar par le vin,
et que le Champagne avait dtermin, le reporta sur ses premires
ides, et lui montra l'vidence de ce qu'il avait dit: Ce fut l'homme
rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit
avant le dessert, et qu'il tomba tout--coup, comme s'il tait frapp
d'apoplexie ou de mort.... Ce personnage fut emport par les valets,
et l'on continua le repas.

Le dessert tant arriv, l'tonnement d'Alphonaponor s'accrut,
lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et
lorsque l'un des convives lui ayant demand s'il la connaissait, et si
elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut
que c'tait la quintescence du vin.... Ds ce moment il vit que
les Terrestriens faisaient une guerre ternelle  la nature, et
cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus
funeste pour eux.... Il rpondit  celui qui l'interrogeait, qu'il ne
connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point
usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait
pas pu supposer son existence. Si nos chimistes, dit-il, eussent fait
cette dcouverte, ils l'auraient cache  tous les yeux: ils auraient
apperu, d'aprs les proprits du vin qu'ils connaissaient, que
la quintescence de cette liqueur devait _tre le poison le plus
dvorant..._ Il ajouta, en s'adressant tout bas  Marouban: Ami, je
ne m'tonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans
nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir
du poison qui attaque leur sant et leur raison, il faut qu'ils le
rarfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en runissant
ses parties vnneuses, et les dpouillant de tout ce qui peut
affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre
s'ennuient de vivre un demi-sicle: s'ils continuent, ils auront
bientt l'existence phmre du papillon. Je dcouvre au fond de ces
bouteilles, les sources de l'immoralit que tu m'as dit rgner en ces
lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes:
leur sang enflamm par cette liqueur terrible, doit les rendre comme
des bacchantes effrnes, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles
ont des poux devant ces poux eux-mmes.... Il dit ensuite: Les
femmes ont besoin de toute leur raison pour rsister  l'attaque
de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les
hommes; comment peuvent-elles viter les piges qu'on leur tend
lorsqu'elles ne possdent plus cette raison? Contemple ce tableau;
l'ivresse est gnrale sans tre parvenue  son comble; et juge 
prsent si je me trompe. Marouban lui rpondit qu'il avait fait ds
long-tems la mme rflexion.

Pendant que les convives se livraient  une joie bruyante et force,
en s'entretenant tous -la-fois; et que la plupart lanaient des
sarcasmes  tort et  travers, mme sur l'tranger leur convive,
Alphonaponor et le grec les contemplaient avec piti. lonore qui
devinait leurs penses, et qui partageait leurs sentimens, se runit
 leur entretien, aprs qu'elle eut reu de nouvelles leons et de
nouveaux complimens de son ami ... Mais le lunian ne devait pas
tre long-tems tranquille auprs d'elle: les femmes de la socit,
ralisant ce qu'il avait dit  Marouban, sur l'effet de l'ivresse
 l'gard de celles de ce sexe, l'entourrent en lui faisant les
observations et les questions les plus hardies. lonore eut 
supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui
dominait ces femmes n'tant retenue alors par aucun frein.

Alphonaponor montra en ce moment son extrme politesse, ainsi que
sa dignit. Ayant offert un tribut d'loges public  lonore, qui
faisait la satire de ses rivales, il se disposa  quitter l'assemble
avec elle et Marouban, et aprs avoir remerci la socit, qui voulut
en vain le retenir. Il dit,  cet gard, voyant qu'on le cernait et
qu'on lui fermait tout passage: dans mon pays, l'un des premiers
devoirs sociaux, qui rgle principalement la politesse, est celui de
rendre le convive indpendant: sans cela on l'asservirait  un
joug pnible; et la socit, quelqu'agrment qu'elle offrit, lui
deviendrait  charge.... Au mot de politesse on leur ouvrit le
cercle, et ils se retirrent.

Comme ils s'loignaient, un homme, qui portait sur son visage les
rides que forme la spculation, arrte Alphonaponor, et le tirant 
part avec Marouban, lui dit: avant de vous en aller, apprenez-moi
qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert
de signe montaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de
mon tat dans la Lune, c'est--dire des banquiers?--Alphonaponor,
quoique dpit au fond de l'ame contre la majorit des convives, crut
devoir  la politesse de lui rpondre, et lui rpondit: il n'y a
point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent
est trs-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mmes
principes qu'il a chez vous. Quant  la matire dont vous parlez
nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu' tre mise
en oeuvre, l'or tant le moins poreux et par consquent le plus dur
des mtaux: notre signe montaire est la plume de colibri.--Le
banquier partit d'un clat de rire  ces mots, et se retira en
s'criant: je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune
taient des insenss! prfrer les plumes du colibri  l'or, c'est
le comble de l'impertinence humaine! Pauvre ignorant, dit alors
Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta
propre folie lui donne ... Voil, ajouta-t-il, un homme qui ne connat
pas mme les principes de son tat.

tant arriv  l'htel avec ses amis, il discourut avec force sur
ce qu'il avait vu, et il annona qu'il partait irrvocablement, le
lendemain, pour sa planete. Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus
long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mmes;
et avoir  rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs
ridicules.--Comment! s'cria lonore, qui avait t frappe de
surprise en entendant la nouvelle de son dpart, et qui paraissait en
proie  la douleur, ce que ses larmes manifestrent aussitt: vous
partez! que vais-je devenir? vous m'avez attache  vous par le
plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui
de l'amour: mais ses jeux s'exprimrent au dfaut de sa bouche.
J'esprais au moins que vous achveriez l'ouvrage que vous avez
commenc, et que vous me mettriez  porte d'apprcier le bonheur,
qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.--Le bonheur
existe sur votre globe et en ces lieux mmes, rpondit le lunian: son
principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout
ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des tres vertueux,
confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous
pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays o la dpravation
a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grce. Il est vrai
qu'ils sont rares, et que bien souvent on les vite faute de savoir
apprcier le mrite.... Si vous ne voyez point sur votre globe les
mmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire
dans le mien, avec Marouban, qui est dcid  m'y suivre. Vous
resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage  vous faire
reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agrable, et si vous ne
vous plaisez point chez nous.... Je me trompe, le bon et le vrai beau
(vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entranent:
c'est parce qu'on ne les reconnat point qu'on s'en carte. Je suis
sr que la vertu et le mrite sont vnrs sur votre globe, mme par
vos compatriotes les plus dpravs.--Cela est vrai dit lonore.

Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites,
rpliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du
bon en eux. Vous tes des enfans qui ne pensez qu' vos hochets, et
les prfrez aux choses utiles et  la vertu. On peut vous comparer
encore  des enfans, qui fuient un pre qu'ils aiment, et dont ils
redoutent la svrit. Si on vous montrait ce pre prt  vous combler
de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son vritable
aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que
ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres
bien habiles pour rendre sensibles ses traits  vos yeux, qui ne sont
pas habitus  distinguer les nuances ... J'augure que nous vous
garderons dans la Lune, aimable lonore, si vous consentez  y passer
avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour
reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vtres.
lonore reprenant sa gaiet ordinaire, que la crainte de perdre
Alphonaponor pour toujours avait fait disparatre un instant, et
montrant encore son caractre, se dit: il m'a sduit par ses
loges, et  prsent il m'blouit par ses esprances de vertu et de
bonheur.... Faisons la folie: celle-ci, quoique trs-marquante; car
monter sur un lphant al, et aller de but en blanc dans la Lune
n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai dj
faites.... Cependant je sens en moi plus d'assurance; je prsume
qu'elle aura un meilleur rsultat. Ce diable de lunian m'a ensorcele;
les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?

Avant de consentir  vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a
point de risques  courir. Cela me parat bien hazardeux de n'avoir
pour appui que des ales, et point de sol auprs de soi pour se
soutenir. Si dans nos voyages un cheval trbche, ou se casse les
jambes, et si nous renversons, nous avons l'esprance de trouver
la terre  trois pieds. Celle-l est au moins solide.--Vous vous
abusez, rpondit le lunian. Vous ignorez, lonore, que vous tes sans
cesse sur le cratre d'un volcan prt  s'allumer, en quelque lieu que
vous vous trouviez sur la terre.--Comment, d'un volcan! mais il n'y
en a qu'en Italie, en Grce et dans le Prou.--Vous vous trompez
encore: la terre et notre plante ne sont autre chose qu'une masse de
feu concentre; c'est un foyer qui brle sans cesse. N'en voyez-vous
pas souvent des manations dans les endroits o l'on ne s'y attend
pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux?
J'ai vu nombre d'Iles, en Grce, disparatre  la suite d'un de ces
vnemens, et d'autres sortir de la mer inopinment. D'aprs cela
vous pouvez tre par-tout engloutie, et  chaque instant.--Comment,
rpliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer?
Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer gnral sous notre plante?
--Il le fallait pour que vous pussiez natre, et subsister ensuite;
c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la
fertilit: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre.
C'est la chaleur intrieure, encore plus que le concours du soleil,
qui produit la germination.--Cela me parat vraisemblable,
repartit-t-elle:  prsent je vois bien que l'air est aussi sr que la
terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra
une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout--fait; et gare les
bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les
bassins!.... Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor.
Comme elle n'tait pas invraisemblable, elle leur fit voir combien
l'esprit d'lonore tait ingnieux.

Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin
ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos lphans,
pour mettre toutes mes botes et mes cartons? je vous avertis que le
nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose:
lorsque je voyage, j'en charge une berline entire.... Alphonaponor,
 qui Marouban avoit expliqu ce qu'tait une berline, ne put
s'empcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui rpondit:
laissez ici vos botes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il
vous faut dans mon palais; c'est--dire, ce qui vous est ncessaire
pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie
dtache de vos modes.--En effet je le suis: mais la force de
l'habitude.--Je vois qu'elle est trs-puissante en ces lieux.
Tchez de vous en affranchir: sa chane est humiliante lorsqu'elle ne
vous attache qu' de petits objets.--Adieu donc mes bonnets et tous
mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me spare de vous
peut-tre  jamais, s'cria-t-elle en riant. Adieu, Opra, Tivoli,
Frascati, que je regardai comme des lieux enchants; je vais, dit-on,
vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paratrai qu'en luniane;
et dieu sait si j'y gagnerai.--Oui, sans doute, dit Alphonaponor.
J'espre vous y faire briller, de manire  vous prouver que vous
n'avez rien vu jusqu' ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que
votre personne dans votre miroir.

--Le voil encore qui m'entrane par ses loges, cet adroit
enchanteur!.... Eh bien! soit: je suis  vous: je ne vous quitte plus
ds ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.
Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regard sa montre, dit:
mon lphant ne doit pas tarder  paraitre; nous le laisserons
reposer cette nuit, et demain, ds l'aurore, nous nous lancerons dans
l'ther.

Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Elonore
sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit
Marouban, elle ne laissait pas d'tre inquiette sur la traverse, en
envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait
s'asseoir; lorsque des hennissemens, rpts avec force par l'lphant
de la cour, annoncrent  son matre l'approche de son compagnon....
En effet, prenant aussi-tt son tlescope et son graphomtre, il le
dcouvrit  cinquante lieues de la terre, et il le dit  Elonore et 
Marouban ... Comment, s'cria celle-ci, l'autre lphant l'a senti
de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!--Je
crois vous avoir dit, rpliqua le lunian, que ces animaux taient
d'une espce extraordinaire, et je vous ai vant leur intelligence:
elle donne  leurs sens une activit inconnue. Elonore, sachez que
l'intelligence, n'ayant point de bornes, et tant une portion du plus
grand attribut de la divinit, elle doit tre un moteur universel dans
quelque tre qu'elle se trouve.... Alors il engagea Marouban  sortir
avec lui jusqu' la grande place, o il prvoyait que s'abbattrait
l'animal. Elonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils
n'y furent pas une demi-heure, que l'lphant, s'abaissant d'un vol
rapide, et redoublant d'activit lorsqu'il apperut son matre, prit
terre. Repliant ses ales, il courut au grand trot vers Alphonaponor,
 qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa
encore des larmes d'attendrisement.... Alphonaponor, ayant rcompens
 son tour, par ses caresses ce zl serviteur, le conduisit vers son
compagnon; et ici, se passa une nouvelle scne de sensibilit, qu'on
ne peut dcrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier 
nombre d'hommes, comme l'observa Elonore, de leur ressembler.

Ds qu'Alphonaponor eut dtach les dpches, qui taient lies  la
trompe de l'lphant, il rentra avec ses amis dans l'htel, et leur
ayant dit qu'il avait  s'occuper de la lettre de son roi, il les
engagea  se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un
dans l'htel. Il les embrassa, en leur ritrant que lendemain, ils
quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans dlai.
Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dpche.

Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'crivait le roi de
la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:

    _A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans._

    Votre dpche, mon cher Alphonaponor, m'a t remise par votre
    intelligent courrier; et j'ai reu avec plaisir les notions que vous
    m'avez donnes sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline
    tout--fait, cela m'est indiffrent; je n'ai plus de crainte sur le
    sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention
    d'un roi,  l'exclusion entire de lui-mme. D'aprs cela, je vous
    invite  retourner au plutt auprs de moi. Je ne puis me passer de
    vous: un sujet clair et fidle, comme vous l'tes, est un trsor
    qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids
    de la puissance depuis que vous m'avez quitt; et je m'apperois, de
    plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il dou de la sagesse
    la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut
    marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables  vous, qui
    blment sans cesse ses actions, et lui prsentent les tableaux
    effrayans enfants par sa conduite. O est le roi assez fortun pour
    ne point faire un abus de son pouvoir? ... Vous le savez; je n'aime
    point les flatteurs: je suis convaincu, ds long-tems, qu'ils sont
    les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis
    de ma coeur, et ne me suis entour que d'hommes raisonnables: cependant,
    Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en
    apperoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vrit.
    L'ame d'un monarque a besoin d'tre sans cesse rveille: le pouvoir
    tend toujours  l'entraner dans la route oppose  celle du bonheur
    public: il faut un ressort puissant qui l'arrte; c'est la vrit....
    Quittez aussitt le globe o vous tes, si la gloire de votre roi vous
    est chre. Venez frapper mes regards, et rappeler ma rflexion, par
    votre aspect svre. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et
    j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre....

    Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous
    salue.

    _Le roi de l'empire de la Lune._

L'ame d'Alpbonaponor fut agite en lisant cette lettre, et en
envisageant le degr de sagesse auquel tait parvenu le monarque de la
Lune.... Le voila, s'cria-t-il, le vritable roi! voil l'tre fort
et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui
qui peut entendre la vrit, et la dsire, est parvenu au faite de la
grandeur. Rien ne peut branler son trne: lui seul peut dire, comme
la divinit, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, 
la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!.... Il arrosa de douces
larmes cet crit, o il trouvait un loge si pompeux pour lui-mme, et
il se dit: quel dvouement ne dois-je pas  un tel roi! Je le sens,
c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils
donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trnes entours de
sages et de hros!

Il passa la nuit livr  ces intressantes et utiles rflexions.
Lorsque le premier rayon de l'aurore pera le voile sombre de la nuit
dans l'Orient, il descendit vers ses lphans, et disposa tout pour
son dpart. Il paya l'hte avec l'argent que Marouban lui avait remis,
et ayant fait dire ensuite  ce premier, de lui faire venir quelques
malheureux  qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui
consistait en deux mille louis, s'tant apperu avec surprise et
douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda,
pour cela, son dpart, en se disant qu'on doit tout immoler  la
bienfaisance, jusqu' ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin
remis sa somme, aprs s'tre excus envers eux d'avoir os sonder le
secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutt comme le
prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congdia, en les
suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur
faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit
qu' son prix tacite; et que les louanges l'outragent. Il sait, leur
dit-il, qu'il n'a de proprit relle que ses vertus. S'il est riche,
il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point,
il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a
impos ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit
 l'loge.... Cependant il entendit avec satisfaction le discours de
celui de ces infortuns  qui il avait fait le don le plus fort, car
il avait cru qu'il en tait plus digne que les autres, ayant trouv, 
l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractristiques
de vertu sur sa figure.... Celui-ci dit: J'ai connu le malheur;
je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donns sans
ostentation; j'ai reu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont
offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misrable vie; et ils m'ont
fait dsirer la mort encore plus que la misre. Soyons bienfaisant, 
notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connat le prix
et les droits de la vertu!.... Alphonaponor embrassa le personnage,
qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble
orgueil de l'homme ne s'teignant jamais en lui dans quelque situation
qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.

Alors lonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de
l'admiration dans les yeux. Elle avait t tmoin de sa bienfaisante
action, d'une fentre o elle s'tait mise. Elle flicita, avec
allgresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la
plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu.
Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes
franaises, et il fit connatre ses esprances sur elles, en disant
 lonore: Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui
rside en votre me; la sensibilit est son organe. Je ne doute plus
que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos
pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont
 plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par
l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolit  l'auguste sentiment
dont je parle; elles seraient la consolation des infortuns. Les
fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, doue des
autres qualits de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect
excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les
dlices pour l'me des malheureux, sont inapprciables.... Femmes!
s'cria-t-il, la nature semble vous avoir cres pour rpandre les
dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer,
comme vous, son bienfait: Vous tes gales  l'ange qui descendrait
des cieux pour remplir ce sublime emploi!

Le moment du dpart tait arriv, et les lphans taient prts,
lorsque les littrateurs runis envoyrent un des leurs vers lui, pour
l'inviter  une seconde confrence: leur dessein tait de lui faire
mieux expliquer son systme d'analise....

Alphonaponor ayant rpondu au littrateur qu'il partait  l'instant
mme, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien,
en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se
restreignant. Comme elles divisent, dit-il, nos crivains; c'est nous
servir que de nous faire connatre votre opinion raisonne.

Le littrateur, tant le mme qui avait pris la parole dans
l'assemble des savans, et qui avait inspir de l'intrt au lunian,
ce dernier consentit  suspendre d'une demie heure son dpart, et il
l'engagea  tre court.

Le littrateur lui dit alors: Quelle est la borne qu'on oppose au
langage dans votre planete? Est-il permis  l'crivain de donner des
acceptions aux mots  son gr? Enfin, quelle est la barrire o l'on
doit s'arrter  l'gard de la posie? Il voulut savoir encore si
les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par
sentiment.

Ce que vous me demandez, rpondit Alphonaponor, serait le sujet
d'un ouvrage entier, dont je ne puis, mme, vous faire entrevoir
l'esquisse, devant partir sans dlai. Je vous exposerai seulement
quelques ides gnrales:

L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque
crivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que
les changemens soient consacrs par les socits savantes, et qu'ils
soient ensuite insrs dans les dictionnaires. Le lecteur peut
connatre l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprcier
les innovations: sans cela il ne conoit point ce qu'il lit ou ce
qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne
remplirait pas ce but, serait rput, par nous, hors de la ligne de
l'art et de la raison, et il serait suppose crire pour les habitans
d'une autre planete. Je m'tonne de votre question. N'avez-vous pas
des crivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homre,
Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient
entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pense et l'image,
o il rside principalement. Ils s'attachaient  la noblesse dans
l'expression; mais cette expression tait celle de tous. La noblesse
ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux
penses et les plus harmonieux. La varit tait dans les tours
de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils
choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou
retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils
prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation
dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clart, qu'elle
s'adapte si bien  l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant,
qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en
tolrerions pas beaucoup dans un crit, parce que nous serions srs
qu'elles y smeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la
nouveaut dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc
toujours  l'corce?... Le sublime ne peut natre de l'expression. Je
le rpte; il est dans la pense, dans les sentimens et dans l'image.
Si vous tendez  tonner, dveloppez  grands traits les passions:
trouvez cette force de sentimens qui entrane, et montrez les grands
tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne
ferez qu'amuser un instant.... L'expression est, dans un ouvrage, ce
que les pierres prcieuses, qui entourent un cadran de pendule sont 
la pendule elle-mme. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement
du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle
moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux,
peuvent tre compars aux couleurs exaltes, qu'on dcouvre, a et l,
dans un tableau; qui frappent la vue par leur clat; mais qui ne sont
pas en harmonie avec les autres nuances, et qui dparent entirement le
tableau, parce qu'elles dtruisent cette harmonie, source unique du beau.
Si vous ne voyez que l'expression dans un crit, vous ressemblerez  ceux
qui ne regardent que l'clat des couleurs bizarres dont je viens de parler,
et qui ngligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le
sentiment qu'on a voulu peindre est exprim; et qui n'envisagent point
qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un mme
type; c'est la nature: et ils concordent tous.

Quant  votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment,
j'avoue qu'elle m'tonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les
facults; mais ce ne peut tre ni la raison ni le sentiment qui jugent
un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le ptre le plus
ignorant, peut apprcier un trait relatif aux sensations; mais non
juger les termes du langage qui tiennent  des principes trangers au
moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui
est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application  la
nature, est, selon nous, la seule rgle. Si l'ame ou l'esprit pouvait
juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le ptre
mme, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer
sur le style comme ce dernier; parce qu'un ptre porte en lui les
mobiles du sentiment, et le jugement propre  remplir, dans ce cas,
ces objets.

Le littrateur lui dit alors: vous avez avanc dans votre confrence
avec nous, qu'un passage qui dveloppe un noeud ou esquisse un
caractre, demande plus de gnie que vingt descriptions. Comme vous
n'avez pas appuy votre assertion par des raisonnemens, permettez que
je vous interroge  cet gard.

Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de rflexion, pour que vous
en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention
pour dcrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement,
cela est hors de doute; car nous apprcions avec plus de difficult un
objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'tait point, nous
dcouvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que
nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abme du
coeur humain, ont besoin de la lumire de la raison et du jugement
pour y parvenir; et il faut possder pleinement ces facults pour voir
un caractre dans son ensemble.... Quant au noeud, il faut que le
gnie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la cration,
puisqu'il offre un incident indpendant d'aucune connaissance reue.
Il n'est li  l'art que par ce qui a rapport  la manire dont il
est form, ou, autrement, par le prcepte de l'organisation. Pour la
description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler
toutes les parties parses d'un tableau, et les runir. La comparaison
sert  celui qui dcrit  les mettre  leur place, en imitant la
nature; donc ce dernier n'a besoin que de la rflexion et de l'art de
peindre par les mots; c'est--dire, de choisir les couleurs propres 
ce qu'il veut prsenter. Je vois avec une surprise nouvelle que
vous ayez pu confondre la cration avec l'imitation. Rappelez-vous
qu'Homre fit des descriptions; mais qu'il n'a reu le titre de grand
pote, en Grce, que par ses applications et ses grandes descriptions
morales. La _chane-d'or_, les _prires_; enfin le plus sublime de
son ouvrage, offrent ces images et ces grandes penses. S'il n'avait
dpeint que le choc des guerriers, les temptes, etc., et s'il n'avait
su joindre  ces descriptions d'autres tableaux de cration, il
n'aurait t que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imit la
nature.

A ces mots il se leva sans attendre la rplique du littrateur, et
ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture,
 Marouban le plus jeune de ses lphans. Il monta, lui-mme, avec
lonore, sur l'autre; et, ayant attach la dame  son corps avec une
ceinture, ils gagnrent  la hte la grande place, o Alphonaponor
ayant ordonn aux lphans de retourner dans leur pays, ils prirent
leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosit avait
arrachs  la mollesse, et qui taient accourus au bruit qui s'tait
fait dans la rue....

Les lphans s'levrent avec majest, et d'abord doucement; il
fallait habituer lonore qui tremblait, de tous ses membres, derrire
Alphonaponor. Lorsqu'elle fut  un quart de lieue de la terre, elle se
montra plus hardie; et le lunian lui dit: il n'y a que le premier pas
qui cote dans la carrire de l'audace. Alors les deux animaux, 
la voix de leur matre, pressrent leur course. Paris ne leur parut
bientt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer
 Elonore, et lui dit: Voil  quoi se rduit la grandeur! Cette
ville ne vous parat qu'un grain de sable; bientt la terre entire
vous semblera de mme. Vous jugerez alors que, malgr son orgueil,
l'homme de toutes les planetes est rang dans la classe des infiniment
petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensit de
celui qui l'a cr.... Paris disparut: la terre ne s'offrit bientt
plus  leur vue; et ils nagrent dans l'espace sans bornes de
l'ther.[9]




Notes:


[1] _Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine
comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivire
serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par
consquent des montagnes moins hautes, doit prsenter des manations
d'eau moins fortes que chez nous. Peut-tre qu'il dcouvrit des
fleuves plus considrables dans notre pays, et qu'il jugea que
l'harmonie et l'utilit publique voudraient que la capitale ft situe
sur l'un d'eux._

[2] _La dcouverte de l'abb de l'Epe, dmontre que l'art des signes
peut tre aussi utile  la socit que la facult de la parole_.

[3] _Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'aprs la
bible, appuye son assertion d'une manire irrvocable, et rend
trs-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune_.

[4] _Ce qu'on vit  Paris lors de l'arrive des ambassadeurs Turcs,
tant Mhmd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance
morale de ce qu'on retrace ici_.

[5] _Cet embrassement n'est pas une purilit: on embrasse tous les
jours un cheval, qui n'a pas la centime partie de l'intelligence
de l'lphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si diffrent de
l'homme de socit, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une
niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que
lorsque nous serons assurs que nous analisons bien les droits et le
voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons
entirement dignes d'tre nomms sensibles_.

[6] _La terre est si loigne de fournir aux besoins de ses habitans,
qu'il se trouve des portions de peuples, mme en Europe, qui gotent 
peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorit
ne connat point ce qui constitue essentiellement la nourriture de
l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits._

[7] _La Chine, o l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au
sommet des monts les plus arides._

[8] _Les voyageurs rpondront  Marouban que les Russes boivent du
_Wodki_, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie
de grain, mais je leur rpliquerai que cette boisson n'est connue
gnralement que dans les villes, et sur les grandes routes de
l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intrieur,
les habitans en boivent rarement; ainsi la trs-grande majorit du
peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore,
pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut tre contredit,
que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort
que celui des villes qui en boit._

[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans
le voyage de la terre  la Lune; et que les physiciens m'observeront,
qu'lonore ne pourra supporter l'effet de la rarfaction de l'air
lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphre.

Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai nonces, je dirai aux
physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle
se place entre le doute et la vrit. Les courses des arostats
dans l'atmosphre, les observations sur les Cordillires, etc., ne
suffisent point pour anantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit
sur la rarfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance
d'un simple claircissement  la conviction? N'avons-nous pas droit
de douter, mme, de l'authenticit du systme de Newton, malgr sa
vraisemblance probable, en gard aux autres systmes? Physiciens,
littrateurs, philosophes, soyez trs-rservs avant d'en venir 
l'affirmation. La chute du systme d'Aristote, proclam et reconnu,
comme immuable, par vingt sicles, ne dmontre-telle pas que,
non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'garer; et
que ce qui tient  l'art ou aux lumires, ne peut avoir une
existence invariable, que lorsqu'il y a dmonstration mathmatique;
c'est--dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens,
soit par le jugement, et l'vidence du raisonnement._


FIN




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE  PARIS  LA FIN DU XVIIIE SICLE ***

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