The Project Gutenberg EBook of La Terre, by Emile Zola

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Title: La Terre

Author: Emile Zola

Release Date: July, 2005  [EBook #8563]
[This file was first posted on July 23, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA TERRE ***





Christine De Ryck Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.

This file was produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE




                                LA TERRE


                            Par  MILE  ZOLA





LA TERRE





PREMIRE PARTIE




I


Jean, ce matin-l, un semoir de toile bleue nou sur le ventre, en tenait
la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il
y prenait une poigne de bl, que d'un geste,  la vole, il jetait. Ses
gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement
cadenc de son corps; tandis que,  chaque jet, au milieu de la semence
blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste
d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air
grandi; et, derrire, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement,
attele de deux chevaux, qu'un charretier poussait  longs coups de fouet
rguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.

La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares  peine, au lieu dit des
Cornailles, tait si peu importante, que M. Hourdequin, le matre de la
Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mcanique, occup ailleurs.
Jean, qui remontait la pice du midi au nord, avait justement devant lui, 
deux kilomtres, les btiments de la ferme. Arriv au bout du sillon, il
leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.

C'taient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au
seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'tendait. Sous le ciel
vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures
talaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands
carrs de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et
des trfles; et cela sans un coteau, sans un arbre,  perte de vue, se
confondant, s'abaissant, derrire la ligne d'horizon, nette et ronde comme
sur une mer. Du ct de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une
bande roussie. Au milieu, une route, la route de Chteaudun  Orlans,
d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues,
droulant, le dfil gomtrique des poteaux du tlgraphe. Et rien autre,
que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes
immobiles. Des villages faisaient des lots de pierre, un clocher au loin
mergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vt l'glise, dans les molles
ondulations de cette terre du bl.

Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son
balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air
d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche,
coupant la plaine ainsi qu'un foss, l'troit vallon de l'Aigre, aprs
lequel recommenait la Beauce, immense, jusqu' Orlans. On ne devinait les
prairies et les ombrages qu' une ligne de grands peupliers, dont les cimes
jaunies dpassaient le trou, pareilles, au ras des bords,  de courts
buissons. Du petit village de Rognes, bti sur la pente, quelques toitures
seules taient en vue, au pied de l'glise, qui dressait en haut son
clocher de pierres grises, habit par des familles de corbeaux trs
vieilles. Et, du ct de l'est, au del de la valle du Loir, o se cachait
 deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains
coteaux du Perche, violtres sous le jour ardois. On se trouvait l dans
l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Chteaudun, entre
le Perche et la Beauce, et  la lisire mme de celle-ci,  cet endroit o
les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse.
Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arrta encore, jeta un coup d'oeil
en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair  travers les
herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonne ce samedi-l par les
carrioles des paysans allant au march. Puis, il remonta.

Et toujours, et du mme pas, avec le mme geste, il allait au nord, il
revenait au midi, envelopp dans la poussire vivante du grain; pendant
que, derrire, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les
germes, du mme train doux et comme rflchi. De longues pluies venaient de
retarder les semailles d'automne; on avait encore fum en aot, et les
labours taient prts depuis longtemps, profonds, nettoys des herbes
salissantes, bons  redonner du bl, aprs le trfle et l'avoine de
l'assolement triennal. Aussi la peur des geles prochaines, menaantes  la
suite de ces dluges, faisait-elle se hter les cultivateurs. Le temps
s'tait mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle
de vent, d'une lumire gale et morne sur cet ocan de terre immobile. De
toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur  gauche,  trois cents
mtres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore
s'enfonaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats.
C'taient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus
minces, qui se perdaient  des lieues. Mais tous avaient le geste,
l'envole de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour
d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noys, o
les semeurs pars ne se voyaient plus.

Jean descendait pour la dernire fois, lorsqu'il aperut, venant de Rognes,
une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant,
conduisait  la corde. La petite paysanne et la bte suivaient le sentier
qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourn, il avait
achev l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris
trangls, lui fit de nouveau lever la tte, comme il dnouait son semoir
pour partir. C'tait la vache emporte, galopant dans une luzernire,
suivie de la fille qui s'puisait  la retenir. Il craignit un malheur, il
cria:

--Lche-la donc!

Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de
colre et d'pouvante.

--La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bte!... Ah! sacre
rosse!

Jusque-l, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes,
elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une premire fois, se releva
pour retomber plus loin; et, ds lors, la bte s'affolant, elle fut
trane. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un
sillage.

--Lche-la donc, nom de Dieu! continuait  crier Jean. Lche-la donc!

Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en
comprenant enfin: la corde devait s'tre noue autour du poignet, serre
davantage  chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un
labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effraye,
stupide, s'arrta net. Dj, il dnouait la corde, il asseyait la fille
dans l'herbe.

--Tu n'as rien de cass?

Mais elle ne s'tait pas mme vanouie. Elle se mit debout, se tta, releva
ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la
brlaient, si essouffle encore, qu'elle ne pouvait parler.

--Vous voyez, c'est l, a me pince... Tout de mme, je remue, il n'y a
rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'tais en bouillie!

Et, examinant son poignet forc, cercl de rouge, elle le mouilla de
salive, y colla ses lvres, en ajoutant avec un grand soupir, soulage,
remise:

--Elle n'est pas mchante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle
nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mne au taureau, 
la Borderie.

--A la Borderie, rpta Jean. a se trouve bien, j'y retourne, je
t'accompagne.

Il continuait  la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle tait
fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton lev, regardait d'un air
srieux ce gros garon chtain, aux cheveux ras,  la face pleine et
rgulire, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme.

--Oh! je vous connais, vous tes Caporal, le menuisier qui est rest comme
valet chez M. Hourdequin.

A ce surnom, que les paysans lui avaient donn, le jeune homme eut un
sourire; et il la contemplait  son tour, surpris de la trouver presque
femme dj, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allonge aux
yeux noirs trs profonds, aux lvres paisses, d'une chair frache et rose
de fruit mrissant. Vtue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire,
la tte coiffe d'un bonnet rond, elle avait la peau trs brune, hle et
dore de soleil.

--Mais tu es la cadette au pre Mouche! s'cria-t-il. Je ne t'avais pas
reconnue... N'est-ce pas? ta soeur tait la bonne amie de Buteau, le
printemps dernier, quand il travaillait avec moi  la Borderie?

Elle rpondit simplement:

--Oui, moi, je suis Franoise... C'est ma soeur Lise qui est alle avec le
cousin Buteau, et qui est grosse de six mois,  cette heure... Il a fil,
il est du ct d'Orgres,  la ferme de la Chamade.

--C'est bien a, conclut Jean. Je les ai vus ensemble.

Et ils restrent un instant muets, face  face, lui riant de ce qu'il avait
surpris un soir les deux amoureux derrire une meule, elle mouillant
toujours son poignet meurtri, comme si l'humidit de ses lvres en et
calm la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille,
arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en taient
alls, faisant un dtour pour gagner la route. On entendait le croassement
de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les
trois coups de l'anglus tintrent dans l'air mort.

--Comment! dj midi! s'cria Jean. Dpchons-nous.

Puis, apercevant la Coliche, dans le champ:

--Eh! ta vache fait du dgt. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas
te rgaler!

--Non, laissez, dit Franoise, qui l'arrta. C'est  nous, cette pice. La
garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbute!... Tout le bord est  la
famille, jusqu' Rognes. Nous autres, nous allons d'ici l-bas; puis, 
ct, c'est  mon oncle Fouan; puis, aprs, c'est  ma tante, la Grande.

En dsignant les parcelles du geste, elle avait ramen la vache dans le
sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la
corde, qu'elle songea  remercier le jeune homme.

--N'empche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci,
merci bien de tout mon coeur!

Ils s'taient mis  marcher, ils suivaient le chemin troit qui longeait le
vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La dernire sonnerie de
l'anglus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et,
derrire la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient
plus, retombs dans ce silence des paysans qui font des lieues cte  cte,
sans changer un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir
mcanique, dont les chevaux tournrent prs d'eux; le charretier leur cria:
Bonjour! et ils rpondirent: Bonjour! du mme ton grave. En bas,  leur
gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer,
le march n'ouvrant qu' une heure. Elles taient secoues durement sur
leurs deux roues, pareilles  des insectes sauteurs, si rapetisses au
loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes.

--Voil mon oncle Fouan avec ma tante Rose, l-bas, qui s'en vont chez le
notaire, dit Franoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de
noix, fuyant  plus de deux kilomtres.

Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine,
exerce aux dtails, capable de reconnatre un homme ou une bte, dans la
petite tache remuante de leur silhouette.

--Ah! oui, on m'a cont, reprit Jean. Alors, c'est dcid, le vieux partage
son bien entre sa fille et ses deux fils?

--C'est dcid, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur
Baillehache.

Elle regardait toujours fuir la carriole.

--Nous autres, nous nous en fichons, a ne nous rendra ni plus gras ni plus
maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'pousera
peut-tre, quand il aura sa part.

Jean se mit  rire.

--Ce sacr Buteau, nous tions camarades... Ah! a ne lui cote gure, de
mentir aux filles! Il lui en faut quand mme, il les prend  coups de
poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse.

--Bien sr que c'est un cochon! dclara Franoise d'un air convaincu. On ne
fait pas  une cousine la cochonnerie de la planter l, le ventre gros.

Mais, brusquement, saisie de colre:

--Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voil qui recommence,
elle est enrage, cette bte, quand a la tient!

D'une violente secousse, elle avait ramen la vache. A cet endroit, le
chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous
deux continurent de marcher en plaine, n'ayant plus en face,  droite et 
gauche, que le droulement sans fin des cultures. Entre les labours et les
prairies artificielles, le sentier s'en allait  plat, sans un buisson,
aboutissant  la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui
reculait, sous le ciel de cendre. Ils taient retombs dans leur silence,
ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravit rflchie de
cette Beauce, si triste et si fconde.

Lorsqu'ils arrivrent, la grande cour carre de la Borderie, ferme de
trois cts par les btiments des tables, des bergeries et des granges,
tait dserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une
jeune femme, petite, l'air effront et joli.

--Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin?

--J'y vais, madame Jacqueline.

Depuis que la fille  Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on
la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme  douze ans, tait
monte aux honneurs de servante-matresse, elle se faisait traiter en dame,
despotiquement...

--Ah! c'est toi, Franoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh
bien! tu attendras. Le vacher est  Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais
il va revenir, il devrait tre ici.

Et, comme Jean se dcidait  entrer dans la cuisine, elle le prit par la
taille, se frottant  lui d'un air de rire, sans s'inquiter d'tre vue, en
amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du matre.

Franoise, reste seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre,
devant la fosse  fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait
sans pense une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes
sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait
fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean
reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas boug. Il s'assit
prs d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en
meuglant, il finit par dire:

--C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas.

La jeune fille haussa les paules. Rien ne la pressait. Puis, aprs un
nouveau silence:

--Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme?

--Mais non, Jean Macquart.

--Et vous n'tes pas de nos pays?

--Non, je suis Provenal, de Plassans, une ville, l-bas.

Elle avait lev les yeux pour l'examiner, surprise qu'on pt tre de si
loin.

--Aprs Solfrino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu
d'Italie avec mon cong, et c'est un camarade qui m'a amen par ici...
Alors, voil, mon ancien mtier de menuisier ne m'allait plus, des
histoires m'ont fait rester  la ferme.

--Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs.

Mais,  ce moment, la Coliche prolongea son meuglement dsespr de dsir;
et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte tait ferme.

--Tiens! cria Jean, ce bougre de Csar l'a entendue!... coute, il cause-l
dedans... Oh! il connat son affaire, on ne peut en faire entrer une dans
la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut...

Puis, s'interrompant:

--Dis donc, le vacher a d rester avec monsieur Hourdequin... Si tu
voulais, je t'amnerais le taureau. Nous ferions bien a,  nous deux.

--Oui, c'est une ide, dit Franoise, qui se leva.

Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore:

--Et ta bte, faut-il l'attacher?

--L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prte, elle ne
bougera seulement point.

La porte ouverte, on aperut, sur deux rangs, aux deux cts de l'alle
centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couches dans la litire,
les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle o il se
trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir tach de blanc, allongeait
la tte, dans l'attente de sa besogne.

Ds qu'il fut dtach, Csar, lentement, sortit. Mais tout de suite il
s'arrta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une
minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balance, le
cou enfl, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait
vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avana, se
colla contre elle, posa la tte sur la croupe, d'une courte et rude
pression; sa langue pendait, il carta la queue, lcha jusqu'aux cuisses;
tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau
seulement plisse d'un frisson. Jean et Franoise, gravement, les mains
ballantes, attendaient.

Et, quand il fut prt, Csar monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec
une lourdeur puissante qui branla le sol. Elle n'avait pas pli, il la
serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande
taille, tait si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il
n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement.

--Il est trop petiot, dit Franoise.

--Oui, un peu, dit Jean. a ne fait rien, il entrera tout de mme.

Elle hocha la tte; et, Csar ttonnant encore, s'puisant, elle se dcida.

--Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra
pas.

D'un air calme et attentif, comme pour une besogne srieuse, elle s'tait
avance. Le soin qu'elle y mettait fonait le noir de ses yeux,
entr'ouvrait ses lvres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le
bras d'un grand geste, elle saisit  pleine main le membre du taureau,
qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramass dans sa
force, il pntra d'un seul tour de reins,  fond. Puis, il ressortit.
C'tait fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la
fertilit impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait reu, sans
un mouvement, ce jet fcondant du mle. Elle n'avait mme pas frmi dans la
secousse. Lui, dj, tait retomb, branlant de nouveau le sol.

Franoise, ayant retir sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par
le baisser, en disant:

--a y est.

--Et raide! rpondit Jean d'un air de conviction, o se mlait un
contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait.

Il ne songeait pas  lcher une de ces gaillardises, dont les garons de la
ferme s'gayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette
gamine semblait trouver a tellement simple et ncessaire, qu'il n'y avait
vraiment pas de quoi rire, honntement. C'tait la nature.

Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et,
avec un roucoulement de gorge qui lui tait familier, elle lana gaiement:

--Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil,  ce
bout-l!

Jean ayant clat d'un gros rire, Franoise subitement devint toute rouge.
Confuse, pour cacher sa gne, tandis que Csar rentrait de lui-mme 
l'table, et que la Coliche broutait un pied d'avoine pouss dans la fosse
 fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en dnoua
la corne, o elle avait serr les quarante sous de la saillie.

--Tenez! v'l l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir!

Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en
disant  Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que
M. Hourdequin avait donns pour la journe.

--Bon! rpondit-elle. La herse doit y tre.

Puis, comme le garon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils
s'loignaient  la file, dans l'troit sentier, elle leur cria encore, de
sa voix chaude et farceuse:

--Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connat le
bon chemin.

Derrire eux, la cour de la ferme redevint dserte. Ni l'un ni l'autre
n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de
leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa
nuque enfantine, o frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond.
Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas:

--Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Franoise posment.
J'aurais pu lui rpondre...

Et, se tournant vers le jeune homme, le dvisageant d'un air de malice:

--C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter  monsieur Hourdequin,
comme si elle tait sa femme dj... Vous en savez peut-tre bien quelque
chose, vous?

Il se troubla, il prit une mine sotte.

--Dame! elle fait ce qu'il lui plat, a la regarde.

Franoise, le dos tourn, s'tait remise en marche.

--a, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez tre quasiment
mon pre, et que a ne tire pas  consquence... Mais, voyez-vous, depuis
que Buteau a fait sa cochonnerie  ma soeur, j'ai bien jur que je me
couperais plutt les quatre membres que d'avoir un amoureux.

Jean hocha la tte, et ils ne parlrent plus. Le petit champ du Poteau se
trouvait au bout du sentier,  moiti chemin de Rognes. Quand il y fut, le
garon s'arrta. La herse l'attendait, un sac de semence tait dcharg
dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant:

--Adieu, alors!

--Adieu! rpondit Franoise. Encore merci!

Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria:

--Dis donc, si la Coliche recommenait... Veux-tu que je t'accompagne
jusque chez toi?

Elle tait dj loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au
travers du grand silence de la campagne:

--Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein!

Jean, le semoir nou sur le ventre, s'tait mis  descendre la pice de
labour, avec le geste continu, l'envole du grain; et il levait les yeux,
il regardait Franoise dcrotre parmi les cultures, toute petite derrire
sa vache indolente, qui balanait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il
cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetisse encore, si
mince, qu'elle ressemblait  une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et
son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la
chercha, elle avait d tourner, devant l'glise.

Deux heures sonnrent, le ciel restait gris, sourd et glac; et des
pelletes de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de
longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire
plissait les nuages, vers Orlans, comme si, de ce ct, le soleil et
resplendi quelque part,  des lieues. C'tait sur cette chancrure blme
que se dtachait le clocher de Rognes, tandis que le village dvalait,
cach dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au
nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa nettet de trait d'encre
coupant un lavis, entre l'uniformit terreuse du vaste ciel et le
droulement sans bornes de la Beauce. Depuis le djeuner, le nombre des
semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite
culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires
fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant
sur une besogne dmesure, gante  ct de leur petitesse; et l'on
distinguait pourtant, mme chez les plus lointains, le geste obstin,
toujours le mme, cet enttement d'insectes en lutte avec l'immensit du
sol, victorieux  la fin de l'tendue et de la vie.

Jusqu' la nuit tombe, Jean sema. Aprs le champ du Poteau, ce fut celui
des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait,  longs pas
rythms dans les labours; et le bl de son semoir s'puisait, la semence
derrire lui fcondait la terre.




II


La maison de matre Baillehache, notaire  Cloyes, tait situe rue
Grouaise,  gauche, en allant  Chteaudun: une petite maison blanche d'un
seul tage, au coin de laquelle tait fixe la corde de l'unique rverbre
qui clairait cette large rue pave, dserte en semaine, anime le samedi
du flot des paysans venant au march. De loin, on voyait luire les deux
panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derrire,
un troit jardin descendait jusqu'au Loir.

Ce samedi-l, dans la pice qui servait d'tude et qui donnait sur la rue,
 droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chtif et
ple, avait relev l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le
monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et trs sale, un plus
jeune, dcharn, ravag de bile, crivaient sur une double table de sapin
noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un
pole de fonte, qu'on allumait seulement en dcembre, mme lorsqu'il
neigeait  la Toussaint. Les casiers dont les murs taient garnis, les
cartons verdtres, casss aux angles, dbordant de dossiers jaunes,
empoisonnaient la pice d'une odeur d'encre gte et de vieux papiers
mangs de poussire.

Et, cependant, assis cte  cte, deux paysans, l'homme et la femme,
attendaient, dans une immobilit et une patience pleines de respect. Tant
de papiers, et surtout ces messieurs crivant si vite, ces plumes craquant
 la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des ides d'argent et de
procs. La femme, ge de trente-quatre ans, trs brune, de figure
agrable, gte par un grand nez, avait crois ses mains sches de
travailleuse sur son caraco de drap noir, bord de velours; et, de ses yeux
vifs, elle fouillait les coins, avec l'vidente rverie de tous les titres
de biens qui dormaient l; tandis que l'homme, de cinq ans plus g, roux
et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute
neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l'ombre
d'une pense animt sa large face de terre cuite, rase soigneusement,
troue de deux gros yeux bleu-faence, d'une fixit de boeuf au repos.

Mais une porte s'ouvrit, matre Baillehache, qui venait de djeuner en
compagnie de son beau-frre, le fermier Hourdequin, parut trs rouge, frais
encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses lvres paisses, ses paupires
brides, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il
portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs
poils grisonnants de ses favoris.

--Ah! c'est vous, Delhomme, dit-il. Le pre Fouan s'est donc dcid au
partage?

Ce fut la femme qui rpondit.

--Mais oui, monsieur Baillehache... Nous avons tous rendez-vous, pour
tomber d'accord et pour que vous nous disiez comment on fait.

--Bon, bon, Fanny, on va voir... Il n'est qu'une heure  peine, il faut
attendre les autres.

Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du bl en baisse
depuis deux mois, tmoignant  Delhomme la considration amicale due  un
cultivateur qui possdait une vingtaine d'hectares, un serviteur et trois
vaches. Puis, il rentra dans son cabinet.

Les clercs n'avaient pas lev la tte, exagrant les craquements de leurs
plumes; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C'tait une
chanceuse, cette Fanny, d'avoir t pouse par un amoureux honnte et
riche, sans mme tre enceinte, elle qui, pour sa part, n'esprait du pre
Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas,
car il n'aurait pu trouver une mnagre plus intelligente ni plus active,
au point qu'il se laissait conduire en toutes choses, d'esprit born, mais
si calme, si droit, que souvent,  Rognes, on le prenait pour arbitre.

A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, touffa un rire
entre ses doigts, en murmurant  son voisin, le vieux, ventru et trs sale:

--Oh! Jsus-Christ!

Vivement, Fanny s'tait penche  l'oreille de son homme.

--Tu sais, laisse-moi faire... J'aime bien papa et maman, mais je ne veux
pas qu'ils nous volent; et mfions-nous de Buteau et de cette canaille
d'Hyacinthe.

Elle parlait de ses deux frres, elle avait vu par la fentre arriver
l'an, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de
Jsus-Christ: un paresseux et un ivrogne, qui,  son retour du service,
aprs avoir fait les campagnes d'Afrique, s'tait mis  battre les champs,
refusant tout travail rgulier, vivant de braconnage et de maraude, comme
s'il et ranonn encore un peuple tremblant de Bdouins.

Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante
ans, les cheveux boucls, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une
face de Christ ravag, un Christ solard, violeur de filles et dtrousseur
de grandes routes. Depuis le matin  Cloyes, il tait gris dj, le
pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques
renverse sur la nuque; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir,
qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noys, il y avait de la
goguenardise pas mchante, le coeur ouvert d'une bonne crapule.

--Alors, le pre et la mre ne sont pas encore l? demanda-t-il.

Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui rpondait rageusement d'un
signe de tte ngatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son
cigare fumait tout seul dans sa main. Il n'avait pas eu un coup d'oeil pour
sa soeur et son beau-frre, qui, eux-mmes, ne paraissaient pas l'avoir vu
entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le
trottoir.

--Oh! Jsus-Christ! oh! Jsus-Christ! rpta en faux bourdon le petit
clerc, le nez vers la rue, l'air de plus en plus amus du sobriquet qui
veillait en lui des histoires drles.

Mais cinq minutes  peine se passrent, les Fouan arrivrent enfin, deux
vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le pre, jadis trs robuste, g
de soixante-dix ans aujourd'hui, s'tait dessch et rapetiss dans un
travail si dur, dans une passion de la terre si pre, que son corps se
courbait, comme pour retourner  cette terre, violemment dsire et
possde. Pourtant, sauf les jambes, il tait gaillard encore, bien tenu,
ses petits favoris blancs, en pattes de livre correctes, avec le long nez
de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coups de
grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d'une semelle; la mre,
plus petite, semblait tre reste grasse, le ventre gros d'un commencement
d'hydropisie, le visage couleur d'avoine, trou d'yeux ronds, d'une bouche
ronde, qu'une infinit de rides serraient ainsi que des bourses d'avare.
Stupide, rduite dans le mnage  un rle de bte docile et laborieuse,
elle avait toujours trembl devant l'autorit despotique de son mari.

--Ah! c'est donc vous! s'cria Fanny, qui se leva.

Delhomme avait galement quitt sa chaise. Et, derrire les vieux,
Jsus-Christ venait de reparatre, se dandinant, sans une parole. Il crasa
le bout de son cigare pour l'teindre, puis fourra le fumeron empest dans
une poche de sa blouse.

--Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau... Jamais 
l'heure, jamais comme les autres, ce bougre-l!

--Je l'ai vu au march, dclara Jsus-Christ d'une voix enroue par
l'eau-de-vie. Il va venir.

Buteau, le cadet, g de vingt-sept ans, devait ce surnom  sa mauvaise
tte, continuellement en rvolte, s'obstinant dans des ides  lui, qui
n'taient celles de personne. Mme gamin, il n'avait pu s'entendre avec ses
parents; et, plus tard, aprs avoir tir un bon numro, il s'tait sauv de
chez eux, pour se louer, d'abord  la Borderie, ensuite  la Chamade.

Mais, comme le pre continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui,
le grand nez des Fouan s'tait aplati, tandis que le bas de la figure, les
maxillaires s'avanaient en mchoires puissantes de carnassier. Les tempes
fuyaient, tout le haut de la tte se resserrait et, derrire le rire
gaillard de ses yeux gris, il y avait dj de la ruse et de la violence. Il
tenait de son pre le dsir brutal, l'enttement dans la possession,
aggravs par l'avarice troite de la mre. A chaque querelle, lorsque les
deux vieux l'accablaient de reproches, il leur rpondait: Fallait pas me
faire comme a!

--Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade  Cloyes, rpondit-il aux
grognements. Et puis, quoi? j'arrive en mme temps que vous... Est-ce qu'on
va encore me tomber sur le dos?

Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix perantes et
hautes, habitues au plein vent, dbattaient leurs affaires, absolument
comme s'ils se fussent trouvs chez eux. Les clercs, incommods, leur
jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de
nouveau la porte de son cabinet.

--Vous y tes tous? Allons, entrez!

Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait
jusqu'au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles.
Ornant la chemine, il y avait une pendule de marbre noir, entre des
paquets de dossiers; et rien autre que le bureau d'acajou, un cartonnier et
des chaises.

Tout de suite, M. Baillehache s'tait install  ce bureau, comme  un
tribunal; tandis que les paysans, entrs  la queue, hsitaient, louchaient
en regardant les siges, avec l'embarras de savoir o et comment ils
devaient s'asseoir.

--Voyons, asseyez-vous!

Alors, pousss par les autres, Fouan et Rose se trouvrent au premier rang,
sur deux chaises; Fanny et Delhomme se mirent derrire, galement cte 
cte; pendant que Buteau s'isolait dans un coin, contre le mur, et
qu'Hyacinthe, seul, restait debout, devant la fentre, dont il bouchait le
jour de ses larges paules. Mais le notaire, impatient, l'interpella
familirement.

--Asseyez-vous donc, Jsus-Christ!

Et il dut entamer l'affaire le premier.

--Ainsi, pre Fouan, vous vous tes dcid  partager vos biens de votre
vivant entre vos deux fils et votre fille?

Le vieux ne rpondit point, les autres demeurrent immobiles, un grand
silence se fit. D'ailleurs, le notaire, habitu  ces lenteurs, ne se
htait pas, lui non plus. Sa charge tait dans la famille depuis deux cent
cinquante ans; les Baillehache de pre en fils s'taient succd  Cloyes,
d'antique sang beauceron, prenant de leur clientle paysanne la pesanteur
rflchie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de
paroles inutiles le moindre dbat. Il avait ouvert un canif, il se rognait
les ongles.

--N'est-ce pas? il faut croire que vous vous tes dcid, rpta-t-il
enfin, les yeux fixs sur le vieux.

Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les
mots:

--Oui, a se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parl  la
moisson, vous m'aviez dit d'y penser davantage; et j'y ai pens encore, et
je vois qu'il va falloir tout de mme en venir l.

Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupes de continuelles
incidentes. Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'motion
refoule dans sa gorge, c'tait la tristesse infinie, la rancune sourde, le
dchirement de tout son corps,  se sparer de ces biens si chaudement
convoits avant la mort de son pre, cultivs plus tard avec un acharnement
de rut, augments ensuite lopins  lopins, au prix de la plus sordide
avarice. Telle parcelle reprsentait des mois de pain et de fromage, des
hivers sans feu, des ts de travaux brlants, sans autre soutien que
quelques gorges d'eau. Il avait aim la terre en femme qui tue et pour qui
on assassine. Ni pouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain: la terre!
Et voil qu'il avait vieilli, qu'il devait cder cette matresse  ses
fils, comme son pre la lui avait cde  lui-mme, enrag de son
impuissance.

--Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes
ne vont plus, les bras ne sont gure meilleurs, et, dame! la terre en
souffre... a aurait encore pu marcher, si l'on s'tait entendu avec les
enfants...

Il jeta un coup d'oeil sur Buteau et sur Jsus-Christ, qui ne bougrent
pas, les yeux au loin, comme  cent lieues de ce qu'il disait.

--Mais, quoi? voulez-vous que je prenne du monde, des trangers qui
pilleront chez nous? Non, les serviteurs, a cote trop cher, a mange le
gain, au jour d'aujourd'hui... Moi, je ne peux donc plus. Cette saison,
tenez! des dix-neuf setiers que je possde, eh bien! j'ai eu  peine la
force d'en cultiver le quart, juste de quoi manger, du bl pour nous et de
l'herbe pour les deux vaches... Alors, a me fend le coeur, de voir cette
bonne terre qui se gte. Oui, j'aime mieux tout lcher que d'assister  ce
massacre.

Sa voix s'trangla, il eut un grand geste de douleur et de rsignation.
Prs de lui, sa femme, soumise, crase par plus d'un demi-sicle
d'obissance et de travail, coutait.

--L'autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombe le
nez dedans. Moi, a me casse, rien que de venir en carriole au march... Et
puis, la terre, on ne l'emporte pas avec soi, quand on s'en va. Faut la
rendre, faut la rendre... Enfin, nous avons assez travaill, nous voulons
crever tranquilles... N'est-ce pas, Rose?

--C'est a mme, comme le bon Dieu nous voit! dit la vieille.

Un nouveau silence rgna, trs long. Le notaire achevait de se couper les
ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant:

--Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent forc de se
rsoudre  la donation... Je dois ajouter qu'elle offre une conomie aux
familles, car les droits d'hritage sont plus forts que ceux de la
dmission de biens...

Buteau, dans son affectation d'indiffrence, ne put retenir ce cri:

--Alors, c'est vrai, monsieur Baillehache?

--Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs.

Les autres s'agitrent, le visage de Delhomme lui-mme s'claira, tandis
que le pre et la mre partageaient aussi cette satisfaction. C'tait
entendu, l'affaire tait faite, du moment que a cotait moins.

--Il me reste  vous prsenter les observations d'usage, ajouta le notaire.
Beaucoup de bons esprits blment la dmission de biens, qu'ils regardent
comme immorale, car ils l'accusent de dtruire les liens de famille... On
pourrait, en effet, citer des faits dplorables, les enfants se conduisent
des fois trs mal, lorsque les parents se sont dpouills...

Les deux fils et la fille l'coutaient, la bouche ouverte, avec des
battements de paupires et un frmissement des joues.

--Que papa garde tout, s'il a ces ides! interrompit schement Fanny, trs
susceptible.

--Nous avons toujours t dans le devoir, dit Buteau.

--Et ce n'est pas le travail qui nous fait peur, dclara Jsus-Christ.

D'un geste, M. Baillehache les calma.

--Laissez-moi donc finir! Je sais que vous tes de bons enfants, des
travailleurs honntes; et, avec vous, il n'y a certainement pas de danger
que vos parents se repentent un jour.

Il n'y mettait aucune ironie, il rptait la phrase amicale que vingt-cinq
ans d'habitude professionnelle arrondissaient sur ses lvres. Mais la mre,
bien qu'elle n'et pas sembl comprendre, promenait ses yeux brids, de sa
fille  ses deux fils. Elle les avait levs tous les trois, sans
tendresse, dans une froideur de mnagre qui reproche aux petits de trop
manger sur ce qu'elle pargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce
qu'il s'tait sauv de la maison, lorsqu'il gagnait enfin; la fille, elle
n'avait jamais pu s'accorder avec elle, blesse de se heurter  son propre
sang,  une gaillarde active, chez qui l'intelligence du pre s'tait
tourne en orgueil; et son regard ne s'adoucissait qu'en s'arrtant sur
l'an, ce chenapan qui n'avait rien d'elle ni de son mari, cette mauvaise
herbe pousse on ne savait d'o, et que peut-tre pour cela elle excusait
et prfrait.

Fouan, lui aussi, avait regard ses enfants, l'un aprs l'autre, avec le
sourd malaise de ce qu'ils feraient de son bien. La paresse de l'ivrogne
l'angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il
hocha sa tte tremblante:  quoi bon se manger le sang, puisqu'il le
fallait!

--Maintenant que le partage est rsolu, reprit le notaire, il s'agit de
rgler les conditions. tes-vous d'accord sur la rente  servir?

Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tanns avaient
pris une expression rigide, la gravit impntrable de diplomates abordant
l'estimation d'un empire. Puis, ils se ttrent d'un coup d'oeil, mais
personne encore ne parla. Ce fut le pre qui, de nouveau, expliqua les
choses.

--Non, monsieur Baillehache, nous n'en avons pas caus, nous avons attendu
d'tre tous ensemble, ici... Mais c'est bien simple, n'est-ce pas? J'ai
dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit  cette heure.
Alors, si je louais, a ferait donc neuf cent cinquante francs,  cent
francs l'hectare...

Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise.

--Comment!  cent francs l'hectare! est-ce que vous vous foutez de nous,
papa?

Et une premire discussion s'engagea sur les chiffres. Il y avait un setier
de vigne: a, oui, on l'aurait lou cinquante francs. Mais est-ce qu'on
aurait jamais trouv ce prix pour les douze setiers de terres de labour, et
surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces prs du bord de
l'Aigre, dont le foin ne valait rien? Les terres de labour elles-mmes
n'taient gure bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le
plateau, car la couche arable s'amincissait  mesure qu'on approchait du
vallon.

--Voyons, papa, dit Fanny d'un air de reproche, il ne faut pas nous fiche
dedans.

--a vaut cent francs l'hectare, rptait le vieux avec obstination en se
donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai  cent francs, si je
veux... Et qu'est-ce que a vaut donc, pour vous autres? Dites un peu voir
ce que a vaut?

--a vaut soixante francs, dit Buteau.

Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un loge outr de sa
terre, une si bonne terre, qui donnait du bl toute seule, lorsque
Delhomme, silencieux jusque-l, dclara avec son grand accent d'honntet:

--a vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins.

Tout de suite, le vieux se calma.

--Bon! mettons quatre-vingts; je veux bien faire un sacrifice pour mes
enfants.

Mais Rose, qui l'avait tir par un coin de sa blouse, lcha un seul mot, la
rvolte de sa ladrerie:

--Non, non!

Jsus-Christ s'tait dsintress. La terre ne lui tenait plus au coeur,
depuis ses cinq ans d'Afrique. Il ne brlait que d'un dsir, avoir sa part,
pour battre monnaie. Aussi continuait-il  se dandiner d'un air goguenard
et suprieur.

--J'ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c'est quatre-vingts! Je n'ai jamais
eu qu'une parole: devant Dieu, je le jure! Neuf hectares et demi, voyons,
a fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents... Eh bien!
la pension sera de huit cents francs, c'est juste!

Violemment, Buteau clata de rire, pendant que Fanny protestait d'un branle
de la tte, comme stupfie. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion,
regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint  ses clients, sembla
les couter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la
digestion du fin djeuner qu'il avait fait.

Cette fois, pourtant, le vieux avait raison: c'tait juste. Mais les
enfants, chauffs, emports par la passion de conclure le march au plus
bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec
la mauvaise foi des paysans qui achtent un cochon.

--Huit cents francs! ricanait Buteau. C'est donc que vous allez vivre comme
des bourgeois?... Ah bien! huit cents francs, on mangerait quatre! dites
tout de suite que c'est pour vous crever d'indigestion!

Fouan ne se fchait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il
faisait simplement face  ce dchanement prvu, allum lui aussi, allant
carrment jusqu'au bout de ses exigences.

--Et ce n'est pas tout, minute!... Nous gardons jusqu' notre mort la
maison et le jardin, bien entendu... Puis, comme nous ne rcolterons plus
rien, que nous n'aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une pice
de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine
d'oeufs et trois fromages.

--Oh! papa! gmit douloureusement Fanny atterre, oh! papa!

Buteau, lui, ne discutait plus. Il s'tait lev d'un bond, il marchait avec
des gestes brusques; mme il avait enfonc sa casquette, pour partir.
Jsus-Christ venait galement de quitter sa chaise, inquiet  l'ide que
toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme
restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde
rflexion et de gros ennui.

Alors, M. Baillehache sentit la ncessit de hter un peu les choses. Il
secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d'une main plus
active:

--Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et
les oeufs, sont dans les usages.

Mais il fut interrompu par une vole de phrases aigres.

--Des oeufs avec des poulets dedans, peut-tre!

--Est-ce que nous buvons notre vin? nous le vendons!

--Ne rien foutre et se chauffer, c'est commode, lorsque vos enfants
s'esquintent!

Le notaire, qui en avait entendu bien d'autres, continua avec flegme:

--Tout a, ce n'est pas  dire... Saperlotte! Jsus-Christ, asseyez-vous
donc! Vous bouchez le jour, c'est agaant!... Et voil qui est entendu,
n'est-ce pas, vous tous? Vous donnerez les redevances en nature, parce que
vous vous feriez montrer au doigt... Il n'y a donc que le chiffre de la
rente  dbattre...

Delhomme, enfin, fit signe qu'il avait  parler. Chacun venait de reprendre
sa place, il dit lentement, au milieu de l'attention gnrale:

--Pardon, a semble juste, ce que demande le pre. On pourrait lui servir
huit cents francs, puisque c'est huit cents francs qu'il louerait son
bien... Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue
pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la
mre ont besoin pour vivre... Oui, pas davantage, ce qu'ils ont besoin pour
vivre.

--En effet, appuya le notaire, c'est ordinairement la base que l'on prend.

Et une autre querelle s'ternisa. La vie des deux vieux fut fouille,
tale, discute besoin par besoin. On pesa le pain, les lgumes, la
viande; on estima les vtements, rognant sur la toile et sur la laine; on
descendit mme aux petites douceurs, au tabac  fumer du pre, dont les
deux sous quotidiens, aprs des rcriminations interminables, furent fixs
 un sou. Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se rduire.
Est-ce que la mre, elle aussi, ne pouvait se passer de caf noir? C'tait
comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans
utilit: il y avait beau temps qu'on aurait d lui allonger un coup de
fusil. Quand le calcul se trouva termin, on le recommena, on chercha ce
qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un
centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et
retaillant, en puisant les conomies infimes, on arriva de la sorte  un
chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les
enfants agits, hors d'eux, car ils s'enttaient  ne pas dpasser cinq
cents francs tout ronds.

Cependant, Fanny se lassait. Elle n'tait pas mauvaise fille, plus
pitoyable que les hommes, n'ayant point encore le coeur et la peau durcis
par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d'en finir, rsigne
 des concessions. Jsus-Christ, de son ct, haussait les paules, trs
large sur l'argent, envahi mme d'un attendrissement d'ivrogne, prt 
offrir un appoint sur sa part, qu'il n'aurait, du reste, jamais pay.

--Voyons, demanda la fille, a va-t-il pour cinq cent cinquante?

--Mais oui, mais oui! rpondit-il. Faut bien qu'ils nocent un peu, les
vieux!

La mre eut pour son an un regard souriant et mouill d'affection, tandis
que le pre continuait la lutte avec le cadet. Il n'avait cd que pas 
pas, bataillant  chaque rduction, s'enttant sur certains chiffres. Mais,
sous l'opinitret froide qu'il montrait, une colre grandissait en lui,
devant l'enragement de cette chair, qui tait la sienne,  s'engraisser de
sa chair,  lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu'il avait mang
son pre ainsi. Ses mains s'taient mises  trembler, il gronda:

--Ah! fichue graine! dire qu'on a lev a et que a vous retire le pain de
la bouche!... J'en suis dgot, ma parole! j'aimerais mieux pourrir dj
dans la terre... Alors, il n'y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne
voulez donner que cinq cent cinquante?

Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui
soufflant:

--Non, non!

--Ce n'est pas tout a, dit Buteau aprs une hsitation, et l'argent de vos
conomies?... Si vous avez de l'argent, n'est-ce pas? vous n'allez pas,
bien sur, accepter le ntre.

Il regardait son pre fixement, ayant rserv ce coup pour la fin. Le vieux
tait devenu trs ple.

--Quel argent? demanda-t-il?

--Mais l'argent plac, l'argent dont vous cachez les titres.

Buteau, qui souponnait seulement le magot, voulait se faire une certitude.
Certain soir, il avait cru voir son pre prendre, derrire une glace, un
petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s'tait
mis aux aguets; mais rien n'avait reparu, il ne restait que le trou vide.

Fouan, de blme qu'il tait, devint subitement trs rouge, sous le flot de
sa colre qui clatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste:

--Ah a! nom de Dieu! vous fouillez dans mes poches, maintenant! Je n'ai
pas un sou, pas un liard de plac. Vous avez trop cot pour a, mauvais
bougres!... Mais est-ce que a vous regarderait, est-ce que je ne suis pas
le matre, le pre?

Il semblait grandir, dans ce rveil de son autorit. Pendant des annes,
tous, la femme et les enfants, avaient trembl sous lui, sous ce despotisme
rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini.

--Oh! papa, voulut ricaner Buteau.

--Tais-toi, nom de Dieu! continua le vieux, la main toujours en l'air,
tais-toi, ou je cogne!

Le cadet bgaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de
la gifle, il tait repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se
garer.

--Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les
yeux!... Aussi vrai que le soleil nous claire, je vas vous faire danser,
moi!

Il tait seul debout et menaant. La mre tremblait, comme si elle et
craint les torgnoles gares. Les enfants ne bougeaient plus, ne
soufflaient plus, soumis, dompts.

--Vous entendez a, je veux que la rente soit de six cents francs...
Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout,
pour que vous n'ayez pas un radis aprs moi... Les donnez-vous, les six
cents francs?

--Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez.

--Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme.

--Moi, dclara Jsus-Christ, je veux ce qu'on veut.

Buteau, les dents serres de rancune, parut consentir par son silence. Et
Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de matre obi. Il
finit par se rasseoir, en disant:

--Alors, a va, nous sommes d'accord.

M. Baillehache, sans s'mouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de
la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement:

--Puisque vous tes d'accord, en voil assez... Maintenant que je connais
les conditions, je vais dresser l'acte... De votre ct, faites arpenter,
divisez et dites  l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la
dsignation des lots. Lorsque vous les aurez tirs au sort, nous n'aurons
plus qu' inscrire, aprs chaque nom, le numro tir, et nous signerons.

Il avait quitt son fauteuil pour les congdier. Mais ils ne bougrent pas
encore, hsitant, rflchissant. Est-ce que c'tait bien tout?
n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur
laquelle il tait peut-tre temps de revenir?

Trois heures sonnrent, il y avait prs de deux heures qu'ils taient l.

--Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent.

Ils durent se dcider, il les poussa dans l'tude, o, en effet, des
paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le
petit clerc suivait par la fentre une bataille de chiens, et que les deux
autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier
timbr.

Dehors, la famille demeura un moment plante au milieu de la rue.

--Si vous voulez, dit le pre, l'arpentage sera pour aprs-demain, lundi.

Ils acceptrent d'un signe de tte, ils descendirent la rue Grouaise, 
quelques pas les uns des autres.

Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourn dans la rue du Temple, vers
l'glise, Fanny et Delhomme s'loignrent par la rue Grande. Buteau s'tait
arrt sur la place Saint-Lubin,  se demander si le pre avait ou n'avait
pas de l'argent cach. Et Jsus-Christ, rest seul, aprs avoir rallum son
bout de cigare, entra, en se dandinant, au caf du _Bon Laboureur_.




III


La maison des Fouan tait la premire de Rognes, au bord de la route de
Cloyes  Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux
en sortait ds le jour,  sept heures, pour se rendre au rendez-vous donn
devant l'glise, lorsqu'il aperut, sur la porte voisine, sa soeur, la
Grande, dj leve, malgr ses quatre-vingts ans.

Ces Fouan avaient pouss et grandi l, depuis des sicles, comme une
vgtation entte et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il
ne restait aucun vestige,  peine les quelques pierres enterres d'un
chteau dtruit, ils avaient d tre affranchis sous Philippe le Bel; et,
ds lors, ils taient devenus propritaires, un arpent, deux peut-tre,
achets au seigneur dans l'embarras, pays de sueur et de sang dix fois
leur prix. Puis, avait commenc la longue lutte, une lutte de quatre cents
ans, pour dfendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que
les pres lguaient aux fils: lopins perdus et rachets, proprit
drisoire sans cesse remise en question, hritages crass de tels impts
qu'ils semblaient fondre, prairies et pices de labour peu  peu largies
pourtant, par ce besoin de possder, d'une tnacit lentement victorieuse.
Des gnrations y succombrent, de longues vies d'hommes engraissrent le
sol; mais, lorsque la Rvolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan
d'alors, Joseph-Casimir, possdait vingt et un arpents, conquis en quatre
sicles sur l'ancien domaine seigneurial.

En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour o ce qu'il
restait du domaine fut dclar bien national et vendu par lots aux
enchres, il brla d'en acqurir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval,
ruins, endetts, aprs avoir laiss crouler la dernire tour du chteau,
abandonnaient depuis longtemps  leurs cranciers les fermages de la
Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jachres. Il y
avait surtout,  ct d'une de ses parcelles, une grande pice que le
paysan convoitait avec le furieux dsir de sa race. Mais les rcoltes
taient mauvaises, il possdait  peine, dans un vieux pot, derrire son
four, cent cus d'conomies; et, d'autre part, si la pense lui tait un
moment venue d'emprunter  un prteur de Cloyes, une prudence inquite l'en
avait dtourn: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne
les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partag entre son dsir et sa
mfiance, il eut le crve-coeur de voir, aux enchres, la Borderie achete
le cinquime de sa valeur, pice  pice, par un bourgeois de Chteaudun,
Isidore Hourdequin, ancien employ des gabelles.

Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partag ses vingt et un arpents, sept
pour chacun, entre son ane, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel;
une fille cadette, Laure, leve dans la couture, place  Chteaudun, fut
ddommage en argent. Mais les mariages rompirent cette galit. Tandis que
Marianne Fouan, dite la Grande, pousait un voisin, Antoine Pchard, qui
avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait
d'une amoureuse,  laquelle son pre ne devait laisser que deux arpents de
vigne. De son ct, Louis Fouan, mari  Rose Maliverne, hritire de douze
arpents, avait runi de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, 
son tour, diviser entre ses trois enfants.

Dans la famille, la Grande tait respecte et crainte, non pour sa
vieillesse, mais pour sa fortune. Encore trs droite, trs haute, maigre et
dure, avec de gros os, elle avait la tte dcharne d'un oiseau de proie,
sur un long cou fltri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle,
se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu,
sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents,
des mchoires  vivre de cailloux. Elle marchait le bton lev, ne sortait
jamais sans sa canne d'pine, dont elle se servait uniquement pour taper
sur les btes et le monde. Reste veuve de bonne heure avec une fille, elle
l'avait chasse, parce que la gueuse s'tait obstine  pouser contre son
gr un garon pauvre, Vincent Bouteroue; et, mme, maintenant que cette
fille et son mari taient morts de misre, en lui lguant une petite-fille
et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, gs dj, l'une de trente-deux ans,
l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonn, elle les laissait
crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelt leur existence. Depuis la
mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres,
avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait  l'auge
commune, obie par tous dans un aplatissement de terreur.

Fouan, en la voyant sur sa porte, s'tait approch, par gard. Elle tait
son ane de dix ans, il avait pour sa duret, son avarice, son enttement
 possder et  vivre, la dfrence et l'admiration du village tout entier.

--Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis
dcid, je vais l-haut pour le partage.

Elle ne rpondit pas, serra son bton, qu'elle brandissait.

--L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogn,
personne n'a rpondu.

Alors, elle clata de sa voix aigre.

--Imbcile!... Je te l'ai donn, conseil! Faut tre bte et lche pour
renoncer  son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saigne, moi, que
j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est  soi, se
mettre  la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non!

--Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre
souffre...

--Eh bien, elle souffre! Plutt que d'en lcher un setier, j'irais tous les
matins y regarder pousser les chardons!

Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour dplum. Puis, le
tapant de sa canne sur l'paule, comme pour mieux faire entrer en lui ses
paroles:

--coute, retiens a... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout,
tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi
qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je
t'ai assez prvenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein
veux-tu?

Il attendait, sans rvolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra,
elle referma violemment la porte derrire elle, en criant:

--Je ferai a... Crve dehors!

Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un
geste de dcision rsigne, il gravit le sentier qui menait  la place de
l'glise. L, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des
Fouan, que son frre Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage;
tandis que la maison habite par lui, en bas, sur la route, venait de sa
femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux
filles, Lise et Franoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humili
de son mariage pauvre, accusant son frre et sa soeur, aprs quarante ans,
de l'avoir vol, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin
l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laiss au fond du
chapeau, ce qui semblait tre devenu vrai  la longue, car il se montrait
si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait
perdu de moiti. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce.

Ce matin-l, Mouche tait galement sur sa porte, en train de guetter,
lorsque, son frre dboucha, au coin de la place. Ce partage le
passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'et rien  en
attendre. Mais, pour affecter une indiffrence complte, lui aussi tourna
le dos et ferma la porte,  la vole.

Tout de suite, Fouan avait aperu Delhomme et Jsus-Christ, qui
attendaient,  vingt mtres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le
second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent  fouiller des
yeux le sentier qui longeait le bord du plateau.

--Le v'l, dit enfin Jsus-Christ.

C'tait Grosbois, l'arpenteur jur, un paysan de Magnolles, petit village
voisin. Sa science de l'criture et de la lecture l'avait perdu. Appel
d'Orgres  Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme
conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles
habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessolait plus. Trs gros, trs gaillard
pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de
bourgeons violtres; et, malgr l'heure matinale, il tait, ce jour-l,
abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de
Montigny,  la suite d'un partage entre hritiers. Mais cela n'importait
pas, plus il tait ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de
mesure, jamais une addition fausse! On l'coutait et on l'honorait, car il
avait une rputation de grande malignit.

--Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y!

Un gamin de douze ans, sale et dpenaill, le suivait, portant la chane
sous un bras, le pied et les jalons sur une paule, et balanant, de la
main reste libre, l'querre, dans un vieil tui de carton crev.

Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de
reconnatre, debout et immobile devant une pice, la plus grande de
l'hritage, au lieu dit des Cornailles. Cette pice, de deux hectares
environ, tait justement voisine du champ o la Coliche avait tran
Franoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller
plus loin, s'tait arrt l, absorb. Quand les autres arrivrent, ils le
virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poigne de terre, puis
qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer.

--Voil, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai
lev dj un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez
demand, pre Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois
lots; et a, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi
un peu comment vous entendez la chose.

Le jour avait grandi, un vent glac poussait dans le ciel ple des vols
continus de gros nuages; et la Beauce, flagelle, s'tendait, d'une
tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du
large, gonflant les blouses, menaant d'emporter les chapeaux. Les cinq,
endimanchs pour la gravit de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord
de ce champ, au milieu de l'tendue sans bornes, ils avaient la face
rveuse et fige, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les
grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aise, mais
demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et rflchi, n'ayant
d'autre passion que la terre.

--Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau.

Grosbois hocha la tte, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progrs
par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de
contrecarrer ses clients de la petite proprit, en se dclarant contre le
morcellement  outrance. Est-ce que les dplacements et les charrois ne
devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce
que c'tait une culture, ces jardinets o l'on ne pouvait amliorer les
assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable
tait de s'entendre, de ne pas dcouper un champ ainsi qu'une galette, un
vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre
s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait  galiser les lots, et le
sort dcidait.

Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de
farce.

--Et si je n'ai que du pr, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe
alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du
bl et de la vigne pour moi.

Fouan qui coutait approuva d'un signe. De pre en fils, on avait partag
ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de
nouveau les pices.

Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des ides plus larges;
mais il se montrait conciliant, il n'tait venu, au nom de sa femme, que
pour n'tre pas vol sur les mesures. Et, quant  Jsus-Christ, il avait
lch les autres,  la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein
les mains. Lorsqu'une d'elles, contrarie par le vent, restait deux
secondes en l'air, immobile, les ailes frmissantes, il l'abattait avec une
adresse de sauvage. Trois tombrent, il les mit saignantes dans sa poche.

--Allons, assez caus, coupe-nous a en trois! dit gaiement Buteau,
tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir 
la fois Chartres et Orlans!

Grosbois, vex, se redressa, trs digne.

--Mon petit, tche d'tre aussi sol que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est
le malin qui veut prendre ma place  l'querre?

Personne n'osant relever le dfi, il triompha, il appela rudement le gamin
que la chasse au caillou de Jsus-Christ stupfiait d'admiration; et
l'querre tait dj installe sur son pied, on plantait des jalons,
lorsque la faon de diviser la pice souleva une nouvelle dispute.
L'arpenteur, appuy par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois
bandes parallles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les
bandes fussent prises perpendiculairement  ce vallon, sous le prtexte que
la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De
cette manire, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans
l'autre cas, le troisime lot serait tout entier de qualit infrieure.
Mais Fouan se fchait, jurait que le fond tait partout le mme, rappelait
que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le
sens qu'il indiquait; et la preuve, c'tait que les deux hectares de Mouche
borderaient ce troisime lot. Delhomme, de son ct, fit une remarque
dcisive: en admettant mme que le lot ft moins bon, le propritaire en
serait avantag, le jour o l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le
champ,  cet endroit.

--Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes  Chteaudun, par
la Borderie! En voil un que vous attendrez longtemps!

Puis, comme, malgr son insistance, on passait outre, il protesta, les
dents serres.

Jsus-Christ lui-mme s'tait rapproch, tous s'absorbrent,  regarder
Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil
aigu, comme s'ils l'avaient souponn de vouloir tricher d'un centimtre,
en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil  la
fente de l'querre, pour tre bien sr que le fil coupait nettement le
jalon. Jsus-Christ jurait contre le sacr galopin, parce qu'il tendait mal
la chane. Mais Buteau surtout suivait l'opration pas  pas, comptant les
mtres, refaisant les calculs,  sa manire, les lvres tremblantes. Et,
dans ce dsir de la possession, dans la joie qu'il prouvait de mordre
enfin  la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout
garder. C'tait si beau, cette pice, ces deux hectares d'un seul tenant!
Il avait exig la division, pour que personne ne l'et, puisqu'il ne
pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le dsesprait.

Fouan, les bras ballants, avait regard dpecer son bien, sans une parole.

--C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-l, on n'y trouverait
pas une livre de plus!

Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais
diviss en une dizaine de pices, ayant chacune moins d'un arpent; mme une
parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demand en
ricanant s'il fallait aussi la dtailler, la discussion recommena.

Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poigne de
terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la goter. Puis, d'un
froncement bat du nez, il sembla la dclarer la meilleure de toutes; et,
l'ayant laiss couler doucement de ses doigts, il dit que c'tait bien, si
on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division.
Delhomme et Jsus-Christ, agacs, refusrent, voulurent galement leur
part. Oui, oui! quatre ares  chacun, il n'y avait que a de juste. Et l'on
partagea toutes les pices, ils furent certains de la sorte qu'un des trois
ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point.

--Allons  la vigne, dit Fouan.

Mais, comme on revenait vers l'glise, il jeta un dernier regard vers la
plaine immense, il s'arrta un instant aux btiments lointains de la
Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion 
l'occasion manque des biens nationaux, autrefois:

--Ah! si le pre avait voulu, c'est tout a, Grosbois, que vous auriez 
mesurer!

Les deux fils et le gendre se retournrent d'un mouvement brusque, et il y
eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de
la ferme, pars devant eux.

--Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant  marcher, a nous fait
une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois
nous mangent toujours!

Dix heures sonnaient. Ils pressrent le pas, car le vent avait faibli, un
gros nuage noir venait de lcher une premire averse. Les quelques vignes
de Rognes se trouvaient au del de l'glise, sur le coteau qui descendait
jusqu' l'Aigre. Jadis, le chteau se dressait  cette place, avec son
parc; et il n'y avait gure plus d'un demi-sicle que les paysans,
encourags par le succs des vignobles de Montigny, prs de Cloyes,
s'taient aviss de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi
et sa pente raide dsignaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur
agrable, rappelant les petits vins de l'Orlanais. Du reste, chaque
habitant en rcoltait  peine quelques pices; le plus riche, Delhomme,
possdait six arpents de vignes; et la culture du pays tait toute aux
crales et aux plantes fourragres.

Ils tournrent derrire l'glise, filrent le long de l'ancien presbytre;
puis, ils descendirent parmi les plants troits, dcoups en damier. Comme
ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aigu,
montant d'un trou, cria:

--Pre, v'l la pluie, je sors mes oies!

C'tait la Trouille, la fille  Jsus-Christ, une gamine de douze ans,
maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds
embroussaills. Sa bouche grande se tordait  gauche, ses yeux verts
avaient une fixit hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garon,
vtue, en guise de robe, d'une vieille blouse  son pre, serre autour de
la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille,
quoiqu'elle portt le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que
Jsus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui
adresser la parole, sans ajouter: Attends, attends! je vas te rgaler,
sale trouille!

Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramasse sur le revers
d'un foss,  la suite d'une foire, et qu'il avait installe dans son trou,
au grand scandale de Rognes. Pendant prs de trois ans, le mnage s'tait
massacr; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en tait alle comme elle
tait venue, emmene par un autre homme. L'enfant,  peine sevre, avait
pouss dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la
soupe  son pre, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion tait ses
oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mle et une femelle, vols
tout petits, derrire la haie d'une ferme. Puis, grce  des soins
maternels, le troupeau s'tait multipli, et elle possdait vingt btes 
cette heure, qu'elle nourrissait de maraude.

Quand la Trouille parut, avec son museau effront de chvre, chassant
devant elle les oies  coup de baguette, Jsus-Christ s'emporta.

--Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille,
veux-tu bien fermer la maison,  cause des voleurs!

Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent galement s'empcher de
rire, tant cette ide de Jsus-Christ vol leur sembla drle. Il fallait
voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvs en terre, un vrai
terrier  renard, entre des croulements de cailloux, sous un bouquet de
vieux tilleuls. C'tait tout ce qu'il restait du chteau; et, quand le
braconnier,  la suite d'une querelle avec son pre, s'tait rfugi dans
ce coin rocheux qui appartenait  la commune, il avait d construire en
pierres sches, pour fermer la cave, une quatrime muraille, o il avait
laiss deux ouvertures, une fentre et la porte. Des ronces retombaient, un
grand glantier masquait la fentre. Dans le pays, on appelait a le
Chteau.

Une nouvelle onde creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait
voisin, et la division en trois lots fut rondement mene, sans provoquer de
contestation. Il n'y avait plus  partager que trois hectares de pr, en
bas, au bord de l'Aigre; mais,  ce moment, la pluie devint si forte, un
tel dluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une
proprit, proposa d'entrer.

--Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles?

Fouan s'tait arrt, hsitant, plein de respect pour son beau-frre et sa
soeur, qui, aprs fortune faite, vivaient retirs, dans cette proprit de
bourgeois.

--Non, non, murmura-t-il, ils djeunent  midi, a les drangerait. Mais M.
Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intress par
l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela.

--Entrez, entrez donc!

Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller
dans la cuisine, o il les rejoignit. C'tait un bel homme de soixante-cinq
ans, ras, aux lourdes paupires sur des yeux teints,  la face digne et
jaune de magistrat retir. Vtu de molleton gros bleu, il avait des
chaussons fourrs et une calotte ecclsiastique, qu'il portait dignement,
en gaillard dont la vie s'tait passe dans des fonctions dlicates,
remplies avec autorit.

Lorsque Laure Fouan, alors couturire  Chteaudun, avait pous Charles
Badeuil, celui-ci tenait un petit caf rue d'Angoulme. De l, le jeune
mnage, ambitieux, travaill d'un dsir de fortune prompte, tait parti
pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait russi, tout priclitait
entre leurs mains; ils tentrent vainement d'un autre cabaret, d'un
restaurant, mme d'un commerce de poissons sals; et ils dsespraient
d'avoir jamais deux sous  eux, lorsque M. Charles, de caractre trs
entreprenant, eut l'ide d'acheter une des maisons publiques de la rue aux
Juifs, tombe en dconfiture, par suite de personnel dfectueux et de
salet notoire. D'un coup d'oeil, il avait jug la situation, les besoins
de Chartres, la lacune  combler dans un chef-lieu qui manquait d'un
tablissement honorable, o la scurit et le confort fussent  la hauteur
du progrs moderne. Ds la seconde anne, en effet, le 19, restaur, orn
de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec got, se fit si
avantageusement connatre, qu'il fallut porter  six le nombre des femmes.
Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la
socit n'alla plus autre part. Et ce succs se maintint, grce au bras
d'acier de M. Charles,  son administration paternelle et forte; tandis que
Mme Charles se montrait d'une activit extraordinaire, l'oeil ouvert
partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolrer, quand il le
fallait, les petits vols des clients riches.

En moins de vingt-cinq annes, les Badeuil conomisrent trois cent mille
francs; et ils songrent alors  contenter le rve de leur vie, une
vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des
oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver
d'acheteur pour le 19, au prix lev qu'ils l'estimaient. N'tait-ce pas 
dchirer le coeur, un tablissement fait du meilleur d'eux-mmes, qui
rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des
mains inconnues, o il dgnrerait peut-tre? Ds son arrive  Chartres,
M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la
Visitation,  Chteaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'tait un
pensionnat dvot, d'une moralit rigide, dans lequel il laissa la jeune
fille jusqu' dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant
passer ses vacances au loin, ignorante du mtier qui l'enrichissait. Et il
ne l'en retira que le jour o il la maria  un jeune employ de l'octroi,
Hector Vaucogne, un joli garon qui gtait de belles qualits par une
extraordinaire paresse. Et elle touchait  la trentaine dj, elle avait
une fillette de sept ans, lodie, lorsque, instruite  la fin, en apprenant
que son pre voulait cder son commerce, elle vint d'elle-mme lui demander
la prfrence. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille,
puisqu'elle tait si sre et si belle? Tout fut rgl, les Vaucogne
reprirent l'tablissement, et les Badeuil, ds le premier mois, eurent la
satisfaction attendrie de constater que leur fille, leve pourtant dans
d'autres ides, se rvlait comme une matresse de maison suprieure, ce
qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dpourvue de sens
administratif. Eux s'taient retirs depuis cinq ans  Rognes, d'o ils
veillaient sur leur petite-fille lodie, qu'on avait mise  son tour au
pensionnat de Chteaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y tre
leve religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale.

Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, o une jeune bonne battait une
omelette, en surveillant une pole d'alouettes sautes au beurre, tous,
mme le vieux Fouan et Delhomme, se dcouvrirent et parurent extrmement
flatts de serrer la main qu'il leur tendait.

--Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui tre agrable, quelle charmante
proprit vous avez l, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous
avez pay a rien du tout! Oui, oui, vous tes un malin, un vrai!

L'autre se rengorgea.

--Une occasion, une trouvaille, a nous a plu, et puis Mme Charles tenait
absolument  finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses
du coeur, je me suis toujours inclin.

Roseblanche, comme on nommait la proprit, tait la folie d'un bourgeois
de Cloyes, qui venait d'y dpenser prs de cinquante mille francs,
lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroy, avant que les peintures fussent
sches. La maison, trs coquette, pose  mi-cte, tait entoure d'un
jardin de trois hectares, qui descendait jusqu' l'Aigre. Au fond de ce
trou perdu,  la lisire de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'tait
prsent, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y
contentait batement tous ses gots, des truites et des anguilles superbes,
pches dans la rivire, des collections de rosiers et d'oeillets cultives
avec amour, des oiseaux enfin, une grande volire pleine des espces
chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le mnage,
vieilli et tendre, mangeait l ses douze mille francs de rente, dans un
bonheur absolu, qu'il regardait comme la rcompense lgitime de ses trente
annes de travail.

--N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici.

--Sans doute, on vous connat, rpondit l'arpenteur. Votre argent parle
pour vous.

Et tous les autres approuvrent.

--Bien sr, bien sr.

Alors, M. Charles dit  la servante de donner des verres. Il descendit
lui-mme chercher deux bouteilles de vin  la cave. Tous, le nez tourn
vers la pole o se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur.
Et ils burent gravement, se gargarisrent.

--Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-l!... Fameux!

--Encore un coup... A votre sant!

--A votre sant!

Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de
soixante-deux ans,  l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige,
qui avait le masque pais et  gros nez des Fouan, mais d'une pleur rose,
d'une paix et d'une douceur de clotre, une chair de vieille religieuse
ayant vcu  l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille lodie,
en vacance  Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de
timidit gauche. Mange de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle
avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et dcolors de son
sang pauvre, si comprime, d'ailleurs, par son ducation de vierge
innocente, qu'elle en tait imbcile.

--Tiens! vous tes l? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frre
et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances.

Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes:

--Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bte est ici.

C'tait le vtrinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une
tte de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son
cabriolet boueux, sous l'averse battante.

--Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tide une corbeille
o agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a t pris hier d'un
tremblement, et c'est alors que je vous ai crit... Ah! il n'est pas jeune,
il a prs de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans,  Chartres; et,
l'anne dernire, ma fille a d s'en dbarrasser, je l'ai amen ici, parce
qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique.

La boutique, c'tait pour lodie,  laquelle on racontait que ses parents
tenaient un commerce de confiserie, si bousculs d'affaires qu'ils ne
pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent mme pas, car le
mot courait  Rognes, on y disait que la ferme aux Hourdequin, a ne
valait pas la boutique  M. Charles. Et, les yeux ronds, ils regardaient
le vieux chat jaune, maigri, pel, lamentable, le vieux chat qui avait
ronronn dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caress,
chatouill par les mains grasses de cinq ou six gnrations de femmes.
Pendant si longtemps, il s'tait dorlot en chat favori, familier du salon
et des chambres closes, lchant les restes de pommade, buvant l'eau des
verres de toilette, assistant aux choses en muet rveur, voyant tout de ses
prunelles amincies dans leurs cercles d'or!

--Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, gurissez-le.

Le vtrinaire carquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la
bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il
cria:

--Comment! c'est pour a que vous m'avez drang?... Bien sur que je vas
vous le gurir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le  l'eau!

lodie clata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation.

--Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour
donner le cholra  une maison?... Foutez-le  l'eau!

Pourtant, devant la colre de la vieille dame, il finit par s'asseoir  la
table, o il rdigea une ordonnance en grognant.

--a, c'est vrai, si a vous amuse d'tre empeste... Moi, pourvu qu'on me
paye, qu'est-ce que a me fiche?... Tenez! vous lui introduirez a dans la
gueule par cuilleres, d'heure en heure, et voil une drogue pour deux
lavements, l'un ce soir, l'autre demain.

Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, dsol de voir les alouettes
noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les
bras ballants. Aussi donna-t-il vivement  Patoir les six francs de la
consultation, en poussant les autres  vider leurs verres.

--Il faut djeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe
plus.

Ils sortirent d'un air de regret, et le vtrinaire, qui montait dans sa
vieille guimbarde disloque, rpta:

--Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre  l'eau!... Enfin, quand
on est riche!

--De l'argent  putains, a se dpense comme a se gagne, ricana
Jsus-Christ.

Mais tous, mme Buteau qu'une envie sourde avait pli, protestrent d'un
branle de la tte; et Delhomme, l'homme sage, dclara:

--N'empche qu'on n'est ni un feignant, ni une bte, lorsqu'on a su mettre
de ct douze mille livres de rente.

Le vtrinaire avait fouett son cheval, les autres descendirent vers
l'Aigre, par les sentiers changs en torrents. Ils arrivaient aux trois
hectares de prs qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommena,
d'une violence de dluge. Mais, cette fois, ils s'enttrent, mourant de
faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda,  propos du
troisime lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait
divis entre les deux autres. Tout, cependant, parut rgl et accept.
L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il pt
dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage
des lots, qui aurait lieu chez le pre,  dix heures.

Comme on rentrait dans Rognes, Jsus-Christ jura brusquement.

--Attends! attends! sale trouille, je vas te rgaler!

Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hte, promenait ses oies, sous
le roulement de l'averse. En tte du troupeau tremp et ravi, le jars
marchait; et, lorsqu'il tournait  droite son grand bec jaune, tous les
grands becs jaunes allaient  droite. Mais la gamine s'effraya, monta en
galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se
tendaient derrire le cou tendu du jars.




IV


Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la
Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abb Godard, le cur
de Bazoches-le-Doyen, charg de desservir l'ancienne paroisse de Rognes,
dboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre.
Rognes, plus important autrefois, rduit  une population de trois cents
habitants  peine, n'avait pas de cur depuis des annes et ne paraissait
pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait log
le garde champtre dans la cure,  moiti dtruite.

Chaque dimanche, l'abb Godard faisait donc  pied les trois kilomtres qui
sparaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le
cou si enfl que la tte s'en trouvait rejete en arrire, il se forait 
cet exercice, par hygine. Mais, ce dimanche-l, comme il se sentait en
retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face
apoplectique, o la graisse avait noy le petit nez camard et les petits
yeux gris; et, sous le ciel livide charg de neige, malgr le froid prcoce
qui succdait aux averses de la semaine, il balanait son tricorne, la tte
nue, embroussaille d'pais cheveux roux grisonnants.

La route dvalait  pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de
pierre, n'tait btie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que
l'abb traversa de son allure de tempte. Il n'eut pas mme un regard, ni
en amont, ni en aval, pour la rivire lente et limpide, dont les courbes se
droulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de
peupliers. Mais, sur la rive droite, commenait le village, une double file
de faades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau,
plantes au hasard; et, tout de suite aprs le pont, se trouvaient la
mairie et l'cole, une ancienne grange surleve d'un tage, badigeonne 
la chaux. Un instant, l'abb hsita, allongea la tte dans le vestibule
vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets,
en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmonte d'une
petite enseigne de bois jaune, o se lisait en lettres vertes: _Macqueron_,
_picier_; l'autre,  la porte simplement orne d'une branche de houx,
talant en noir, sur le mur grossirement crpi, ces mots: _Tabac, chez
Lengaigne_. Et, entre les deux, il se dcidait  prendre une ruelle
escarpe, un raidillon qui menait droit devant l'glise, lorsque la vue
d'un vieux paysan l'arrta.

--Ah! c'est vous, pre Fouan... Je suis press, je dsirais aller vous
voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils
Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui
crve les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte!

Le vieux l'coutait, d'un air de dfrence polie.

--Dame! monsieur le cur, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau
s'obstine?... Et puis, le garon a tout de mme de la raison, ce n'est
gure  son ge qu'on se marie, avec rien.

--Mais il y a un enfant!

--Bien sr... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on
sait?... Tout juste, c'est a qui n'encourage gure, un enfant, quand on
n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps!

Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connat la vie. Puis, de la
mme voix mesure, il ajouta:

--D'ailleurs, a va s'arranger peut-tre... Oui, je partage mon bien, on
tirera les lots tout  l'heure, aprs la messe... Alors, quand il aura sa
part, Buteau verra, j'espre,  pouser sa cousine.

--Bon! dit le prtre. a suffit, je compte sur vous, pre Fouan.

Mais une vole de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effar:

--C'est le second coup, n'est-ce pas?

--Non, monsieur le cur, c'est le troisime.

--Ah! bon sang! voil encore cet animal de Bcu qui sonne sans m'attendre!

Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une
attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge.

La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait drangs
volaient en croassant  la pointe du clocher, une flche du XVe sicle, qui
attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte,
un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne,
libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetire, le
maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits nergiques, causait
avec son adjoint, l'picier Macqueron. Lorsque le prtre eut pass,
saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos,
en suant sa pipe.

Dans l'glise,  droite du porche, un homme, pendu  une corde, tirait
toujours.

--Assez, Bcu! dit l'abb Godard, hors de lui. Je vous ai ordonn vingt
fois de m'attendre, avant de sonner le troisime.

Le garde champtre, qui tait sonneur, retomba sur les pieds, effar
d'avoir dsobi. C'tait un petit homme de cinquante ans, une tte carre
et tanne de vieux militaire,  moustaches et  barbiche grises, le cou
raidi, comme trangl continuellement par des cols trop troits. Trs ivre
dj, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse.

D'ailleurs, le prtre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les
bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme,
venu comme conseiller municipal. A droite, du ct des femmes, elles
taient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, sche,
nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mre, geignarde, molle
et douce; la Bcu, longue, noiraude, trs sale. Mais ce qui acheva de le
courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc.
Franoise tait l, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron,
Berthe, une jolie brune, leve en demoiselle  Cloyes, et la fille aux
Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effronte, que ses parents allaient
mettre en apprentissage chez une couturire de Chteaudun. Toutes trois
riaient d'une faon inconvenante. Et,  ct, la pauvre Lise, grasse et
ronde, la mine gaie, talait le scandale de son ventre, en face de l'autel.

Enfin, l'abb Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin
et sur Nnesse, qui jouaient  se pousser, en prparant les burettes.

Le premier, le fils  Bcu, g de onze ans, tait un gaillard hl et
solide dj, aimant la terre, lchant l'cole pour le labour; tandis
qu'Ernest, l'an des Delhomme, un blond mince et fainant, du mme ge,
avait toujours un miroir au fond de sa poche.

--Eh bien, polissons! cria le prtre. Est-ce que vous vous croyez dans une
table?

Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face blme se
hrissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la
planche d'une armoire:

--Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles,
quand je ne suis pas l!

C'tait le matre d'cole, un fils de paysan, qui avait suc la haine de sa
classe avec l'instruction. Il violentait ses lves, les traitait de brutes
et cachait des ides avances, sous sa raideur correcte  l'gard du cur
et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait mme soin des livres
sacrs; mais il avait formellement refus de sonner la cloche, malgr
l'usage, une telle besogne tant indigne d'un homme libre.

--Je n'ai pas la police de l'glise, rpondit-il schement. Ah! chez moi,
ce que je les giflerais!

Et, comme, sans rpondre, l'abb passait prcipitamment l'aube et l'tole,
il continua:

--Une messe basse, n'est-ce pas?

--Sans doute, et vite!... Il faut que je sois  Bazoches avant dix heures
et demie, pour la grand'messe.

Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla
poser le livre sur l'autel.

--Dpchons, dpchons, rptait le cur, en pressant Delphin et Nnesse.

Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'glise, il commena
la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de
sournois farceurs. C'tait une glise d'une seule nef,  vote ronde,
lambrisse de chne, qui tombait en ruines, par suite de l'enttement du
conseil municipal  refuser tout crdit: les eaux de pluie filtraient au
travers des ardoises casses de la toiture, on voyait de grandes taches
indiquant la pourriture avance du bois; et, dans le choeur, ferm d'une
grille, une couleur verdtre, en l'air, salissait la fresque de l'abside,
coupait en deux la figure d'un Pre ternel, que des Anges adoraient.

Lorsque le prtre se tourna vers les fidles, les bras ouverts, il s'apaisa
un peu, en voyant que du monde tait venu, le maire, l'adjoint, des
conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le marchal ferrant qui
jouait du trombone aux messes chantes. L'air digne, Lequeu tait rest au
premier rang. Bcu, sol  tomber, gardait dans le fond une raideur de
pieu. Et, du ct des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny,
Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge
avaient d se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs
paroissiens. Mais ce qui flatta le cur, ce fut d'apercevoir M. et Mme
Charles avec leur petite-fille lodie, monsieur en redingote de drap noir,
madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le
bon exemple.

Cependant, il dpchait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au
prne, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il
nonna, se perdit, renona  se retrouver: l'loquence tait son ct
faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais
pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur
l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen.
Et le reste fut bcl, les sonneries de l'lvation tintrent comme des
signaux lectriques pris de folie, il renvoya son monde d'un Ite, missa
est en coup de fouet.

L'glise s'tait  peine vide, que l'abb Godard reparaissait, le tricorne
pos de travers, dans sa hte. Devant la porte, un groupe de femmes
stationnait, Coelina, Flore, la Bcu, trs blesses d'avoir t ainsi
menes au galop. Il les mprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas
davantage, un jour de grande fte?

--Dites, monsieur le cur, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arrtant,
vous nous en voulez, que vous nous expdiez comme un vrai paquet de
guenilles?

--Ah! dame! rpondit-il, les miens m'attendent... Je ne puis pas tre 
Bazoches et  Rognes... Ayez un cur  vous, si vous dsirez des
grand'messes.

C'tait l'ternelle querelle entre Rognes et l'abb, les habitants exigeant
des gards, lui s'en tenant  son devoir strict, pour une commune qui
refusait de rparer l'glise, et o, d'ailleurs, de perptuels scandales le
dcourageaient. Il continua, en dsignant les filles de la Vierge, qui
partaient ensemble:

--Et puis, est-ce que c'est propre, des crmonies avec des jeunesses sans
aucun respect pour les commandements de Dieu?

--Vous ne dites pas a pour ma fille, j'espre? demanda Coelina, les dents
serres.

--Ni pour la mienne, bien sr? ajouta Flore.

Alors, il s'emporta, excd.

--Je le dis pour qui je dois le dire... a crve les yeux. Voyez-vous a
avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en
ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-mme!

Il les quitta, et la Bcu, reste muette, dut mettre la paix entre les deux
mres, qui, excites, se jetaient leurs filles  la tte; mais elle la
mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava.
Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de
velours et son piano! Et Suzanne, fameuse ide de l'envoyer chez la
couturire de Chteaudun, pour qu'elle ft la culbute?

L'abb Godard, libre enfin, s'lanait, lorsqu'il se trouva en face des
Charles. Son visage s'panouit d'un large sourire aimable, il lana un
grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle
rvrence. Mais il tait dit que le cur ne partirait point, car il n'tait
pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arrta. C'tait une
grande femme d'une trentaine d'annes, qui en paraissait bien cinquante,
les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, casse, puise
par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.

--Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'tes-vous pas venue  la messe, un jour
de Toussaint? C'est trs mal.

Elle eut un gmissement.

--Sans doute, monsieur le cur, mais comment faire?... Mon frre a froid,
nous gelons chez nous. Alors, je suis alle ramasser a, le long des haies.

--La Grande est donc toujours aussi dure?

--Ah bien! elle crverait plutt que de nous jeter un pain ou une bche.

Et, de sa voix dolente, elle rpta leur histoire, comment leur grand'mre
les chassait, comment elle avait d se loger avec son frre dans une
ancienne curie abandonne. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue
par un bec-de-livre, tait sans malice, malgr ses vingt-quatre ans, si
bte, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc
pour lui,  se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionns, une
tendresse vaillante de mre.

En l'coutant, la face paisse et suante de l'abb Godard se transfigurait
d'une bont exquise, ses petits yeux colres s'embellissaient de charit,
sa bouche grande prenait une grce douloureuse. Le terrible grognon,
toujours emport dans un vent de violence, avait la passion des misrables,
leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits,  ce point qu'on
aurait pas trouv, en Beauce, un prtre ayant une soutane plus rouge et
plus reprise.

Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa  Palmyre une pice de cent sous.

--Tenez! cachez a, je n'en ai pas pour les autres... Et il faudra que je
parle encore  la Grande, puisqu'elle est si mauvaise.

Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la
cte, de l'autre ct de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui
rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine,
secou, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide.

Pendant ce temps, la place de l'glise s'tait vide, Fouan et Rose
venaient de redescendre chez eux, o Grosbois se trouvait dj. Un peu
avant dix heures, Delhomme et Jsus-Christ arrivrent  leur tour; mais on
attendit en vain Buteau jusqu' midi, jamais ce sacr original ne pouvait
tre exact. Sans doute il s'tait arrt en chemin,  djeuner quelque
part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa
mauvaise tte, fit dcider qu'on tirerait les lots aprs le djeuner, vers
deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard
et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retomb dans
son tat d'ivresse habituel.

A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jsus-Christ, dans le besoin
de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fte, vint
passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela russit, la
porte fut brusquement ouverte, Bcu se montra et cria:

--Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon!

Il s'tait raidi encore, de plus en plus digne  mesure qu'il se grisait.
Une fraternit d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrte le portait
vers le braconnier; mais il vitait de le reconnatre quand il tait en
fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en
flagrant dlit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, ds
qu'il tait sol, il le rgalait en frre.

--Un cart, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bdouins nous embtent,
nous leur couperons les oreilles!

Ils s'installrent  une table, jourent aux cartes en criant fort, tandis
que les litres, un  un, se succdaient.

Macqueron, dans un coin, tass, avec sa grosse face moustachue, tournait
ses pouces. Depuis qu'il avait gagn des rentes, en spculant sur les
petits vins de Montigny, il tait tomb  la paresse, chassant, pchant,
faisant le bourgeois; et il restait trs sale, vtu de loques, pendant que
sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme
l'avait cout, ils auraient ferm boutique, et l'picerie, et le cabaret,
car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore;
mais elle tait d'une pret froce au lucre, et lui-mme, tout en ne
s'occupant de rien, la laissait continuer  verser des canons, pour ennuyer
son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi 
boire. C'tait une rivalit ancienne, jamais teinte, toujours prs de
flamber.

Cependant, il y avait des semaines o l'on vivait en paix; et, justement,
Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garon gauche, qui devait
bientt tirer au sort. Lui, trs long, l'air fig, ayant une petite tte de
chouette sur de larges paules osseuses, cultivait ses terres, pendant que
sa femme pesait le tabac et descendait  la cave. Ce qui lui donnait une
importance, c'tait qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un
mtier rapport du rgiment, qu'il exerait chez lui, au milieu des
consommateurs, ou encore  domicile,  la volont des clients.

--Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compre? demanda-t-il, ds
la porte.

--Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'cria Macqueron. Ma foi, tout
de suite, si a te plat.

Il dcrocha un vieux plat  barbe, prit un savon et de l'eau tide, pendant
que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se
mit  repasser sur un cuir fix  l'tui. Mais une voix glapissante vint de
l'picerie voisine.

--Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos salets sur
les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans
les verres!

C'tait une attaque  la propret du cabaret voisin, o l'on mangeait plus
de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle.

--Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, rpondit Macqueron,
vex de cette algarade devant le monde.

Jsus-Christ et Bcu ricanrent. Mouche, la bourgeoise! Et ils lui
commandrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole.
Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme
pour s'assommer. Atout, atout et atout!

Lengaigne avait dj frott son client de savon, et le tenait par le nez,
lorsque Lequeu, le matre d'cole, poussa la porte.

--Bonsoir, la compagnie!

Il resta debout et muet devant le pole,  se chauffer les reins, pendant
que le jeune Victor, derrire les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur
jeu.

--A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute o Lengaigne lui
essuyait sur l'paule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout 
l'heure, avant la messe, m'a encore parl du chemin... Faudrait se dcider
pourtant.

Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes  Chteaudun, qui devait
raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures taient
forces de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand intrt 
cette voie nouvelle, et le maire, pour entraner le conseil municipal,
comptait beaucoup sur son adjoint, intress lui aussi  une prompte
solution. Il tait, en effet, question de relier le chemin  la route du
bas, ce qui faciliterait aux voitures l'accs de l'glise, o l'on ne
grimpait que par des sentiers de chvre. Or, le trac projet suivait
simplement la ruelle trangle entre les deux cabarets, l'largissait en
mnageant la pente; et les terrains de l'picier, ds lors en bordure,
ayant un accs facile, allaient dcupler de valeur.

--Oui, continua-t-il, il parat que le gouvernement, pour nous aider,
attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es?

Lengaigne, qui tait conseiller municipal, mais qui n'avait pas mme un
bout de jardin derrire sa maison, rpondit:

--Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que a me fiche, ton chemin?

Et, en s'attaquant  l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une
rpe, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'tait pis
encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout gard, dans le
partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de
la misre du pauvre monde! Les autres l'coutaient, gns et heureux au
fond de ce qu'il osait dire, la haine sculaire, indomptable, du paysan
contre les possesseurs du sol.

--a va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lanant un regard
inquiet vers le matre d'cole. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi,
notre dput, M. de Chdeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur...

Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir.

--Encore un joli bougre, celui-l!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui
possde plus de cinq cents hectares du ct d'Orgres, ne devrait pas vous
en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous  la
commune?... Salle rosse!

Mais l'picier, terrifi cette fois, protesta.

--Non, non, il est bien honnte et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu
ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait?

Brusquement calm, Lengaigne se remit  lui gratter le menton. Il tait
all trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses ides
lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui
clatait entre Bcu et Jsus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise,
batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il
tait  jeun, s'attendrissait davantage  chaque verre de vin, devenait
d'une douceur et d'une bonhomie d'aptre solard. A cela, il fallait
ajouter leur diffrence radicale d'opinions: le braconnier, rpublicain, un
rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir,  Cloyes, en 48, fait danser
le rigodon aux bourgeoises; le garde champtre, d'un bonapartisme farouche,
adorant l'empereur, qu'il prtendait connatre.

--Je te jure que si! Nous avions mang ensemble une salade de harengs
sals. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien
reconnu,  cause de son portrait sur les pices de cent sous.

--Possible! Une canaille tout de mme, qui bat sa femme et qui n'a jamais
aim sa mre!

--Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule!

Il fallut enlever des mains de Bcu le litre qu'il brandissait, tandis que
Jsus-Christ, les yeux mouills, attendait le coup, dans une rsignation
souriante. Et ils se remirent  jouer, fraternellement. Atout, atout et
atout!

Macqueron, que l'indiffrence affecte du matre d'cole troublait, finit
par lui demander:

--Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites?

Lequeu, qui chauffait ses longues mains blmes contre le tuyau du pole,
eut un sourire aigre d'homme suprieur que sa position force au silence.

--Moi, je n'en dis rien, a ne me regarde pas.

Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en
reniflant, en s'essuyant:

--Eh bien? coutez a, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si
l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien.

Cette dclaration stupfia les autres. Jsus-Christ et Bcu eux-mmes,
malgr leur ivresse, levrent la tte. Il y eut un silence, on le regardait
comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouett par l'effet produit,
les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta:

--Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en ddit! C'est jur!

Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspr et malade de cette
largesse du voisin: la terre ne lui cotait gure, il avait assez vol le
monde! Macqueron, malgr le froid, dcrocha son fusil, sortit voir s'il
rencontrerait un lapin, aperu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta
que Lequeu, qui passait l ses dimanches, sans rien boire, et que les deux
joueurs, acharns, le nez dans les cartes. Des heures s'coulrent,
d'autres paysans vinrent et repartirent.

Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi
de Jean. Ds qu'il aperut Jsus-Christ, il cria:

--J'aurais pari vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous
t'attendons.

Mais l'ivrogne, bavant et s'gayant, rpondit:

--Eh! sacr farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous
fais droguer.

Buteau s'tait arrt  la Borderie, o Jacqueline, que ds quinze ans il
culbutait sur le foin, l'avait retenu  manger des rties avec Jean. Le
fermier Hourdequin tant all djeuner  Cloyes, au sortir de la messe, on
avait noc trs tard, et les deux garons arrivaient seulement, ne se
quittant plus.

Cependant, Bcu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'tait une
partie  continuer; tandis que Jsus-Christ, aprs s'tre dcoll
pniblement de sa chaise, suivait son frre, les yeux noys de douceur.

--Attends l, dit Buteau  Jean, et dans une demi-heure, viens me
rejoindre... Tu sais que tu dnes avec moi chez le pre.

Chez les Fouan, lorsque les deux frres furent entrs dans la salle, on se
trouva au grand complet. Le pre debout, baissait le nez. La mre, assise
prs de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales.
En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mang, qu'il s'tait assoupi, les
yeux  demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny
et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette pice
enfume, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles mangs par les
nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume taient
poss sur la table,  ct du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir
tourn au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie
et le soleil. La nuit tombait, l'troite fentre donnait une dernire lueur
boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire,
avec ses bords plats et sa forme d'urne.

Mais Grosbois, toujours  son affaire, malgr son ivresse, se rveilla,
bgayant:

--Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est prt. J'ai pass hier chez
M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numros des lots sent
rests en blanc,  la suite de vos noms... Nous allons donc tirer a, et le
notaire n'aura plus qu' les inscrire, pour que vous puissiez, samedi,
signer l'acte chez lui.

Il se secoua, haussa la voix.

--Voyons, je vas prparer les billets.

D'un mouvement brusque, les enfants se rapprochrent, sans chercher 
cacher leur dfiance. Ils le surveillaient, tudiaient ses moindres gestes,
comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord,
de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coup la feuille de
papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il crivait un
chiffre, 1, 2, 3, trs appuy, norme; et, par-dessus ses paules, tous
suivaient la plume, le pre et la mre eux-mmes hochaient la tte,
satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les
billets furent plis lentement et jets dans le chapeau.

Un silence rgna, solennel.

Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit:

--Faut vous dcider pourtant... Qui est-ce qui commence?

Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans
cette ombre.

--Par rang d'ges, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jsus-Christ,
qui est l'an.

Jsus-Christ, bon enfant, s'avana; mais il perdit l'quilibre, faillit
s'taler. Il avait enfonc le poing dans le chapeau, d'un effort violent,
comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il
dut s'approcher de la fentre.

--Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulirement
drle, car il suffoqua de rire.

--A toi, Fanny! appela Grosbois.

Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait,
remuait les billets, les pesait l'un aprs l'autre.

--C'est dfendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion
tranglait, et qui avait blmi au numro tir par son frre.

--Tiens! pourquoi donc? rpondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien
tter.

--Va, murmura le pre, a se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que
dans l'autre.

Elle se dcida enfin, courut devant la fentre.

--Un!

--Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garon.

Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se dcomposer le visage du
cadet. Sa voix clata de colre.

--Jamais de la vie!

--Comment?

--Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisime lot, n'est-ce pas?
le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non!
non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair
dans vos manigances? est-ce que ce n'tait pas au plus jeune  tirer le
premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche!

Le pre et la mre le regardaient se dmener, taper des pieds et des
poings.

--Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose.

--Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aim. Vous me
dcolleriez la peau du corps pour la donner  mon frre... A vous tous,
vous me mangeriez...

Fouan l'interrompit durement.

--Assez de btises, hein!... Veux-tu tirer?

--Je veux qu'on recommence.

Mais il y eut une protestation gnrale. Jsus-Christ et Fanny serraient
leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme
dclarait que le tirage avait eu lieu honntement, et Grosbois, trs
bless, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi.

--Alors, je veux que papa ajoute  ma part mille francs sur l'argent de sa
cachette.

Le vieux, un moment tourdi, bgaya. Puis, il se redressa, s'avana,
terrible.

--Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc  me faire assassiner, mauvais
bougre! On dmolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends
le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien!

Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing lev de
son pre.

--Non!

Le silence retomba, embarrass. Maintenant, l'norme chapeau gnait,
barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait
toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer
lui-mme. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fentre,
comme s'il ne l'et pas connu.

--Trois!... Tu as le troisime lot, entends-tu? L'acte est prt, bien sr
que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas 
refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour
rflchir... Allons, c'est fini, n'en causons plus.

Buteau, noy de tnbres, ne rpondit pas. Les autres approuvrent
bruyamment, tandis que la mre se dcidait  allumer une chandelle, pour
mettre le couvert.

Et,  cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, aperut deux
ombres enlaces, guettant de la route, dserte et noire, ce qu'on faisait
chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commenaient 
voler, d'une lgret de plume.

--Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur!

Alors, il reconnut Franoise, encapuchonne, avec sa face longue, aux
lvres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras 
la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la
sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agrable, malgr
ses gros traits et la bouffissure commenante de toute sa ronde personne,
restait rjouie dans son malheur.

--Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement.

--Dame! rpondit-elle, a m'intresse, ce qui se passe l-dedans... Savoir
si a va dcider Buteau!

Franoise, d'un geste de caresse, avait emprisonn de son autre bras le
ventre enfl de sa soeur.

--S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-tre qu'il
voudra une fille plus riche.

Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait tre termin, on
arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les
vieux. Franoise dit encore:

--Ah bien! nous vous reverrons tout  l'heure, nous irons  la veille.

Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus paisse, leurs
vtements confondus se lisraient d'un fin duvet blanc.




V


Ds sept heures, aprs le dner, les Fouan, Buteau et Jean taient alls,
dans l'table, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces
btes, attaches au fond, devant l'auge, chauffaient la pice de
l'exhalaison forte de leur corps et de leur litire; tandis que la cuisine,
avec les trois maigres tisons du dner, se trouvait dj glace par les
geles prcoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on l, sur la terre
battue, bien  l'aise, au chaud, sans autre drangement que d'y transporter
une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin
apportait la chandelle  son tour; de grandes ombres dansaient le long des
murailles nues, noires de poussire, jusqu'aux toiles d'araigne des
charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tides des vaches, qui,
couches, ruminaient.

La Grande arriva la premire, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de
chandelle, abusant de son grand ge, si redoute, que son frre n'osait la
rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le
chandelier, le garda pour elle seule,  cause de ses mauvais yeux. Elle
avait pos contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des
parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui
hrissaient sa tte d'oiseau dcharn.

--a tombe? demanda Rose.

--a tombe, rpondit-elle de sa voix brve.

Et elle se mit  son tricot, elle serra ses lvres minces, avare de
paroles, aprs avoir jet sur Jean et sur Buteau un regard perant.

Les autres, derrire elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'tait fait
accompagner par son fils Nnesse, Delhomme ne venant jamais aux veilles;
et, presque aussitt, Lise et Franoise, qui secourent en riant la neige
dont elles taient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir lgrement
la premire. Lui, tranquillement, la regardait.

--a va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu?

--Pas mal, merci.

--Allons, tant mieux!

Palmyre, pendant ce temps, s'tait furtivement glisse par la porte
entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se plaait le plus loin possible
de sa grand'mre, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la
fit se redresser. C'taient des bgaiements de fureur, des larmes, des
rires et des hues.

--Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore aprs lui! cria-t-elle.

D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des
grondements de lionne, elle dlivra son frre Hilarion des farces de la
Trouille, de Delphin de Nnesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux
autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essouffl, ahuri, Hilarion
entra en se dhanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-livre le faisait
saliver, il bgayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour
ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de crtin. Il tait devenu trs
mchant, enrag de ce qu'il ne pouvait attraper  la course et calotter les
gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'tait lui qui avait reu
une vole de boules de neige.

--Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a
mordue au pouce, tenez!

Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'trangler;
tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en
l'appelant son mignon.

--En voil assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien
l'empcher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!...
Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous
reconduire chez vos parents.

Mais, comme l'infirme continuait  bgayer, voulant avoir raison, la
Grande, dont les yeux flambrent, saisit sa canne et en assna un coup si
rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de
terreur, s'affaissrent, ne bougrent plus.

Et la veille commena. Les femmes, autour de l'unique chandelle,
tricotaient, filaient, travaillaient  des ouvrages, qu'elles ne
regardaient mme pas. Les hommes, en arrire, fumaient lentement avec de
rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se
pinaient en touffant leurs rires.

Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un trsor,
une clef rouge  la gueule; ou encore celui de la bte d'Orlans, qui avait
la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu' terre,
deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce
monstre avait mang un voyageur rouennais, dont il n'tait rest que le
chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin
sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des sicles, ont dvast la
Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pele, gardait
de ses forts premires quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables
de loups, pousses par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les
troupeaux. Des femmes, des enfants taient dvors. Et les vieux du pays se
rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les
villes:  Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; 
Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des tables et des
bergeries. Puis, les mmes anecdotes se succdaient; le meunier, surpris
par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la
petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui
fut mange seulement  sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres
encore, des lgendes de loups-garous, d'hommes changs en btes, sautant
sur les paules des passants attards, les forant  courir, jusqu' la
mort.

Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glaait les filles de la
veille, ce qui,  la sortie, les faisait se sauver, perdues, fouillant
l'ombre, c'taient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande
d'Orgres, dont aprs soixante ans la contre frissonnait. Ils taient des
centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, dserteurs, faux
colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de
meurtres et de dbauches. Ils descendaient des troupes armes et
disciplines de l'ancien brigandage, mettant  profit les troubles de la
Rvolution, faisant en rgle le sige des maisons isoles, o ils entraient
 la bombe, en enfonant les portes  l'aide de bliers. Ds la nuit
venue, comme les loups, ils sortaient de la fort de Dourdan, des
broussailles de la Conie, des repaires boiss o ils se cachaient; et la
terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'tampes 
Chteaudun, de Chartres  Orlans. Parmi leurs atrocits lgendaires, celle
qui revenait le plus souvent  Rognes, tait le pillage de la ferme de
Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgres.
Le Beau-Franois, le chef clbre, le successeur de Fleur-d'pine, cette
nuit-l, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon,
Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage
noirci. D'abord, ils jetrent dans la cave les gens de la ferme, les
servantes, les charretiers, le berger,  coups de baonnette; ensuite, ils
chauffrent le fermier, le pre Fousset, qu'ils avaient gard seul. Quand
ils lui eurent allong les pieds au-dessus des braises de la chemine, ils
allumrent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son
corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladrent de la pointe d'un
couteau, pour que la flamme pntrt mieux. Enfin, le vieux s'tant dcid
 dire o tait son argent ils le lchrent, ils emportrent un butin
considrable. Fousset, qui avait eu la force de se traner jusqu' une
maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le rcit se
terminait par le procs et l'excution,  Chartres, de la bande des
Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un procs monstre, dont
l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des
prvenus moururent en prison d'une peste dtermine par leur ordure; un
procs qui dfra  la cour d'assises cent quinze accuss dont trente-trois
contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui
aboutit  vingt-trois condamnations  mort. La nuit de l'excution, en se
partageant les dpouilles des supplicis, sous l'chafaud rouge de sang,
les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent.

Fouan,  propos d'un assassinat qui s'tait commis du ct de Janville,
raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et
il en tait  la complainte compose en prison par le Rouge-d'Auneau
lui-mme, lorsque des bruits tranges sur la route, des pas, des pousses,
des jurons, pouvantrent les femmes. Plissantes, elles tendaient
l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer  la
bombe. Bravement, Buteau alla ouvrir la porte.

--Qui va l?

Et l'on aperut Bcu et Jsus-Christ, qui,  la suite d'une querelle avec
Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une
chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils taient si sols, et
l'on avait eu si peur, qu'on se mit  rire.

--Entrez tout de mme, et soyez sages, dit Rose en souriant  son grand
chenapan de fils. Vos enfants sont ici, vous les emmnerez.

Jsus-Christ et Bcu s'assirent par terre, prs des vaches, mirent la
chandelle entre eux, et continurent: atout, atout, et atout! Mais la
conversation avait tourn, on parlait des garons du pays qui devaient
tirer au sort, Victor Lengaigne et trois autres. Les femmes taient
devenues graves, une tristesse ralentissait les paroles.

--Ce n'est pas drle, reprit Rose, non, non, pas drle, pour personne!

--Ah! la guerre, murmura Fouan, elle en fait, du mal! C'est la mort de la
culture... Oui, quand les garons partent, les meilleurs bras s'en vont, on
le voit bien  la besogne; et, quand ils reviennent, dame? ils sont
changs, ils n'ont plus le coeur  la charrue... Vaudrait mieux le cholra
que la guerre!

Fanny s'arrta de tricoter.

--Moi, dclara-t-elle, je ne veux pas que Nnesse parte... M. Baillehache
nous a expliqu une machine, comme qui dirait une loterie: on se runit 
plusieurs, chacun verse entre ses mains une somme, et ceux qui tombent au
sort sont rachets.

--Faut tre riche pour a, dit schement la Grande.

Mais Bcu, entre deux leves, avait attrap un mot au vol.

--La guerre, ah! bon sang! c'est a qui fait les hommes!... Lorsqu'on n'y
est pas all, on ne peut pas savoir. Il n'y a que a, se foutre des
coups... Hein? l-bas, chez les moricauds.

Et il cligna l'oeil gauche, tandis que Jsus-Christ ricanait d'un air
d'intelligence. Tous deux avaient fait les campagnes d'Afrique, le garde
champtre ds les premiers temps de la conqute, l'autre plus tard, lors
des rvoltes dernires. Aussi, malgr la diffrence des poques,
avaient-ils des souvenirs communs, des oreilles de Bdouins coupes et
enfiles en chapelets, des Bdouines  la peau frotte d'huile, pinces
derrire les haies et tamponnes dans tous les trous. Jsus-Christ surtout
rptait une histoire qui enflait de rires normes les ventres des paysans:
une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir
toute nue, avec une pipe dans le derrire.

--Nom de Dieu, reprit Bcu en s'adressant  Fanny, vous voulez donc que
Nnesse reste une fille?... Ce que je vais vous coller Delphin au rgiment,
moi!

Les enfants avaient cess de jouer, Delphin levait sa tte ronde et solide
de petit gars sentant dj la terre.

--Non! dclara-t-il carrment, d'un air ttu.

--Hein? qu'est-ce que tu dis? je vais t'apprendre le courage, mauvais
Franais!

--Je ne veux pas partir, je veux rester chez nous.

Le garde champtre levait la main, lorsque Buteau l'arrta.

--Laissez-le donc tranquille, cet enfant!... Il a raison. Est-ce qu'on a
besoin de lui? Il y en a d'autres... Avec a qu'on vient au monde pour
lcher son coin, pour aller se faire casser la gueule,  cause d'un tas
d'histoires dont on se fiche. Moi, je n'ai pas quitt le pays, je ne m'en
porte pas plus mal.

En effet, il avait tir un bon numro, il tait un vrai terrien, attach au
sol, ne connaissant qu'Orlans et Chartres, n'ayant rien vu, au del du
plat horizon de la Beauce. Et il semblait en tirer un orgueil, d'avoir
ainsi pouss dans sa terre, avec l'enttement born et vivace d'un arbre.
Il s'tait mis debout, les femmes le regardaient.

--Quand ils rentrent du service, ils sont tous si maigres! osa murmurer
Lise.

--Et vous, Caporal, demanda la vieille Rose, vous tes all loin?

Jean fumait sans une parole, en garon rflchi qui prfrait couter. Il
ta lentement sa pipe.

--Oui, assez loin comme a... Pas en Crime, pourtant. Je devais partir
quand on a pris Sbastopol... Mais, plus tard, en Italie...

--Et qu'est-ce que c'est, l'Italie?

La question parut le surprendre, il hsita, fouilla ses souvenirs.

--Mais l'Italie, c'est comme chez nous. Il y a de la culture, il y a des
bois avec des rivires... Partout, c'est la mme chose.

--Alors, vous vous tes battu?

--Ah! oui, battu pour sr!

Il s'tait remis  sucer sa pipe, il ne se pressait pas; et Franoise, qui
avait lev les yeux, restait la bouche entr'ouverte,  attendre une
histoire. Toutes, d'ailleurs, s'intressaient, la Grande elle-mme allongea
un nouveau coup de canne sur la table, pour faire taire Hilarion qui
geignait, la Trouille ayant invent le petit jeu de lui enfoncer une
pingle dans le bras, sournoisement.

A Solfrino, a chauffait dur, et il pleuvait cependant, oh! il pleuvait...
Je n'avais pas un fil de sec, l'eau m'entrait par le dos et coulait dans
mes souliers... a, on peut le dire sans mensonge, nous avons t mouills!

On attendait toujours, mais il n'ajouta rien, il n'avait vu que a de la
bataille. Au bout d'une minute de silence, il reprit de son air
raisonnable:

--Mon Dieu! la guerre, ce n'est pas si difficile qu'on le croit... On tombe
au sort, n'est-ce pas? on est bien oblig de faire son devoir. Moi, j'ai
lch le service, parce que j'aime mieux autre chose. Seulement, a peut
encore avoir du bon, pour celui que son mtier dgote et qui rage, quand
l'ennemi vient nous emmerder en France.

--Une sale chose, tout de mme! conclut le pre Fouan. Chacun devrait
dfendre son chez soi, et pas plus.

De nouveau, le silence rgna. Il faisait trs chaud, une chaleur humide et
vivante, accentue par la forte odeur de la litire. Une des deux vaches,
qui s'tait mise debout, fientait; et l'on entendit le bruit doux et
rythmique des bouses tales. De la nuit des charpentes, descendait le
cri-cri mlancolique d'un grillon; tandis que, le long des murailles, les
doigts rapides des femmes, activant les aiguilles de leur tricot,
semblaient faire courir des pattes d'araignes gantes, au milieu de tout
ce noir.

Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la
moucha si bas qu'elle l'teignit. Ce furent des clameurs, les filles
riaient, les enfants enfonaient l'pingle dans une fesse d'Hilarion; et
les choses se seraient gtes, si la chandelle de Jsus-Christ et de Bcu,
somnolents sur leurs cartes, n'avait servi  rallumer l'autre, malgr sa
mche longue, largie en un champignon rouge. Saisie de sa maladresse,
Palmyre tremblait comme une gamine qui craint de recevoir le fouet.

--Voyons, dit Fouan, qui est-ce qui va nous lire a, pour finir la
veille?... Caporal, vous devez trs bien lire l'imprim, vous.

Il tait all chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de
propagande bonapartiste, dont l'empire avait inond les campagnes.
Celui-ci, tomb l de la balle d'un colporteur, tait une attaque violente
contre l'ancien rgime, une histoire dramatise du paysan, avant et aprs
la Rvolution, sous ce titre de complainte: _Les Malheurs et le Triomphe de
Jacques Bonhomme_.

Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit
 lire, d'une voix blanche et nonnante d'colier qui ne tient pas compte
de la ponctuation. Religieusement, on l'couta.

D'abord, il tait question des Gaulois libres, rduits en esclavage par les
Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs,
en tablissant la fodalit. Et le long martyre commenait, le martyre de
Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploit, extermin,  travers
les sicles. Pendant que le peuple des villes se rvoltait, fondant la
commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isol, dpossd de
tout et de lui-mme, n'arrivait que plus tard  s'affranchir,  acheter de
son argent la libert d'tre un homme; et quelle libert illusoire, le
propritaire accabl, garrott par des impts de sang et de ruine, la
proprit sans cesse remise en question, greve de tant de charges, qu'elle
ne lui laissait gure que des cailloux  manger! Alors, un affreux
dnombrement commenait, celui des droits qui frappaient le misrable.
Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complte, ils pullulaient,
ils soufflaient  la fois du roi, de l'vque et du seigneur. Trois
carnassiers dvorants sur le mme corps: le roi avait le cens et la taille,
l'vque avait la dme, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec
tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu,
ni mme l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour
sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses
plaisirs. Il payait pour dtourner sur son fonds l'eau pluviale des fosss,
il payait pour la poussire des chemins que les pieds de ses moutons
faisaient voler, l't, aux grandes scheresses. Celui qui ne pouvait
payer, donnait son corps et son temps, taillable et corvable  merci,
oblig de labourer, moissonner, faucher, faonner la vigne, curer les
fosss du chteau, faire et entretenir les routes. Et les redevances en
nature; et les banalits; le moulin, le four, le pressoir, o restait le
quart des rcoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent,
mme aprs la dmolition des donjons; et le droit de gte, de prise et
pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, dvalisait les
chaumires, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant
de chez lui, quitte  ce qu'on arracht les portes et les fentres, s'il ne
dguerpissait pas assez vite. Mais l'impt excr, celui dont le souvenir
grondait encore au fond des hameaux, c'tait la gabelle odieuse, les
greniers  sel, les familles tarifes  une quantit de sel qu'elles
devaient quand mme acheter au roi, toute cette perception inique dont
l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France.

--Mon Pre, interrompit Fouan, a vu le sel  dix-huit sous la livre... Ah!
les temps taient durs!

Jsus-Christ rigolait dans sa barbe. Il voulut insister sur les droits
polissons, auxquels le petit livre se contentait de faire une allusion
pudique.

--Et le droit de cuissage, dites donc? Ma parole! le seigneur fourrait la
cuisse dans le lit de la marie, et la premire nuit il lui fourrait...

On le fit taire, les filles, Lise elle-mme avec son gros ventre, taient
devenues toutes rouges; tandis que la Trouille et les deux galopins, le nez
tomb par terre, se collaient leur poing dans la bouche, pour ne pas
clater. Hilarion, bant, ne perdait pas un mot, comme s'il et compris.

Jean continua. Maintenant, il en tait  la justice,  cette triple justice
du roi, de l'vque et du seigneur, qui cartelait le pauvre monde suant
sur la glbe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit crit, et
par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune
garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'pe. Mme aux sicles
suivants, lorsque l'quit protesta, on acheta les charges, la justice fut
vendue. Et c'tait pis pour le recrutement des armes, pour cet impt du
sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient
dans les bois, on les ramenait enchans,  coups de crosse, on les
enrlait comme on les aurait conduits au bagne. L'accs des grades leur
tait dfendu. Un cadet de famille trafiquait d'un rgiment ainsi que d'une
marchandise  lui qu'il avait paye, mettait les grades infrieurs aux
enchres, poussait le reste de son btail humain  la tuerie. Puis,
venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de
garenne, qui, de nos jours, mme abolis, ont laiss un ferment de haine au
coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement hrditaire, c'est
l'antique prrogative fodale qui autorisait le seigneur  chasser partout
et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui;
c'est la bte libre, l'oiseau libre, encags sous le grand ciel pour le
plaisir d'un seul; ce sont les champs parqus en capitaineries, que le
gibier ravageait, sans qu'il ft permis aux propritaires d'abattre un
moineau.

--a se comprend, murmura Bcu, qui parlait de tirer les braconniers comme
des lapins.

Mais Jsus-Christ avait dress l'oreille,  cette question de la chasse, et
il sifflota d'un air goguenard. Le gibier tait  qui savait le tuer.

--Ah! mon Dieu! dit Rose simplement, en poussant un grand soupir.

Tous avaient ainsi le coeur gros, cette lecture leur pesait peu  peu aux
paules, du poids pnible d'une histoire de revenants. Ils ne comprenaient
pas toujours, cela redoublait leur malaise. Puisque a s'tait pass comme
a, dans le temps, peut-tre bien que a pouvait revenir.

--Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit  nonner Jean de sa voix
d'colier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes
peines...

Le calvaire du paysan, en effet, se droulait. Il avait souffert de tout,
des hommes, des lments et de lui-mme. Sous la fodalit, lorsque les
nobles allaient  la proie, il tait chass, traqu, emport dans le butin.
Chaque guerre prive de seigneur  seigneur le ruinait, quand elle ne
l'assassinait pas: on brlait sa chaumire, on rasait son champ. Plus tard
taient venues les grandes compagnies, le pire des flaux qui ont dsol
nos campagnes, ces bandes d'aventuriers  la solde de qui les payait,
tantt pour, tantt contre la France, marquant leur passage par le fer et
le feu, laissant derrire elles la terre nue. Si les villes tenaient, grce
 leurs murailles, les villages taient balays dans cette folie du
meurtre, qui alors soufflait d'un bout  l'autre d'un sicle. Il y a eu des
sicles rouges, des sicles o nos plats pays, comme on disait, n'ont cess
de clamer de douleur, les femmes violes, les enfants crass, les hommes
pendus. Puis, lorsque la guerre faisait trve, les malttiers du roi
suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le
poids des impts n'taient rien,  ct de la perception fantasque et
brutale, la taille et la gabelle mises  ferme, les taxes rparties au
petit bonheur de l'injustice, exiges par des troupes armes qui faisaient
rentrer l'argent du fisc comme on lve une contribution de guerre; si bien
que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, vol en
route, diminu  chacune des mains pillardes o il passait. Ensuite, la
famine s'en mlait. L'imbcile tyrannie des lois immobilisant le commerce,
empchant la libre vente des grains, dterminait tous les dix ans
d'effrayantes disettes, sous des annes de soleil trop chaud ou de trop
longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les
rivires, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon
compromettant les rcoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups
terribles du mal de la faim, renchrissement brusque de toutes choses,
pouvantables misres, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des
fosss, ainsi que des btes. Et, fatalement, aprs les guerres, aprs les
disettes, des pidmies se dclaraient, tuaient ceux que l'pe et la
famine avaient pargns. C'tait une pourriture sans cesse renaissante de
l'ignorance et de la malpropret, la peste noire, la Grand'Mort, dont on
voit le squelette gant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le
peuple triste et blme des campagnes.

Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se rvoltait. Il avait
derrire lui des sicles de peur et de rsignation, les paules, durcies
aux coups, le coeur si cras qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait
le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortt de sa
prudence, de cet abtissement o il roulait des choses confuses, ignores
de lui-mme; et cela jusqu' une dernire injustice, une souffrance
dernire, qui le faisait tout d'un coup sauter  la gorge de ses matres,
comme un animal domestique, trop battu et enrag. Toujours, de sicle en
sicle, la mme exaspration clate, la jacquerie arme les laboureurs de
leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu' mourir. Ils
ont t les Bagaudes chrtiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des
Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles
et aux soldats du roi. Aprs quatre cents ans, le cri de douleur et de
colre des Jacques, passant encore  travers les champs dvasts, va faire
trembler les matres, au fond des chteaux. S'ils se fchaient une fois de
plus, eux qui sont le nombre, s'ils rclamaient enfin leur part de
jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en
guenilles, fous de brutalit et de dsirs, ruinant, exterminant, comme on
les a ruins et extermins, violant  leur tour les femmes des autres!

--Calme tes colres, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et
appliqu, car l'heure de ton triomphe sonnera bientt au cadran de
l'histoire...

Buteau avait eu son haussement brusque d'paules: belle affaire de se
rvolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs,
depuis que le petit livre contait les rbellions de leurs anctres,
coutaient les yeux baisss, sans hasarder un geste, pris de mfiance, bien
qu'ils fussent entre eux. C'taient des choses dont on ne devait pas causer
tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient l-dessus.
Jsus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de
plusieurs,  la prochaine, Bcu dclara violemment que tous les
rpublicains taient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa
silence, solennel, d'une gravit triste, en vieil homme qui en connat
long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes
semblaient s'intresser de plus prs  leur tricot, lcha cette sentence:
Ce qu'on a, on le garde, sans que cela parut se rapporter  la lecture.
Seule, Franoise, son ouvrage tomb sur les genoux, regardait Caporal,
tonne de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! rpta Rose en soupirant plus fort.

Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases
clbraient la Rvolution. C'tait l que Jacques Bonhomme triomphait, dans
l'apothose de 89. Aprs la prise de la Bastille, pendant que les paysans
brlaient les chteaux, la nuit du 4 aot avait lgalis les conqutes des
sicles, en reconnaissant la libert humaine et l'galit civile. En une
nuit, le laboureur tait devenu l'gal du seigneur qui, en vertu de
parchemins, buvait sa sueur et dvorait le fruit de ses veilles. Abolition
de la qualit de serf, de tous les privilges de la noblesse, des justices
ecclsiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits,
galit des impts; admission de tous les citoyens  tous les emplois
civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie
semblaient disparatre un  un, c'tait l'hosanna d'un nouvel ge d'or
s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entire flagornait, en l'appelant
le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait
s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 taient
stigmatises en termes, brlants, et le livre entamait un loge outr de
Napolon, l'enfant de la Rvolution, qui avait su la tirer des ornires de
la licence, pour faire le bonheur des campagnes.

--a, c'est vrai! lana Bcu, pendant que Jean tournait la dernire page.

--Oui, c'est vrai, dit le pre Fouan. Il y a eu du bon temps tout de mme,
dans ma jeunesse... Moi qui vous parle, j'ai vu Napolon une fois, 
Chartres. J'avais vingt ans... On tait libre, on avait la terre, a
semblait si bon! Je me souviens que mon pre, un jour, disait qu'il semait
des sous et qu'il rcoltait des cus... Puis, on a eu Louis XVIII, Charles
X, Louis-Philippe. a marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se
plaindre... Et voici Napolon III, aujourd'hui, et a n'allait pas encore
trop mal jusqu' l'anne dernire... Seulement....

Il voulut garder le reste, mais les mots lui chappaient.

--Seulement, qu'est-ce que a nous a foutu, leur libert et leur galit, 
Rose et  moi?... Est-ce que nous en sommes plus gras, aprs nous tre
esquints pendant cinquante ans?

Alors, en quelques mots lents et pnibles, il rsuma inconsciemment toute
cette histoire: la terre si longtemps cultive pour le seigneur, sous le
bton et dans la nudit de l'esclave, qui n'a rien  lui, pas mme sa peau;
la terre, fconde de son effort, passionnment aime et dsire pendant
cette intimit chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on
soigne, que l'on treint et que l'on ne peut possder; la terre, aprs des
sicles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue
sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce dsir sculaire,
cette possession sans cesse recule, expliquait son amour pour son champ,
sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse,
qu'on touche, qu'on pse au creux de la main. Combien pourtant elle tait
indiffrente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne
s'chauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies
pourrissaient les semences, des coups de grle hachaient le bl en herbe,
un vent de foudre versait les tiges, deux mois de scheresse maigrissaient
les pis; et c'taient encore les insectes qui rongent, les froids qui
tuent, des maladies sur le btail, des lpres de mauvaises plantes mangeant
le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au
hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'tait pas
pargn, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne
suffisait pas. Il y avait dessch les muscles de son corps, il s'tait
donn tout entier  la terre, qui, aprs l'avoir  peine nourri, le
laissait misrable, inassouvi, honteux d'impuissance snile, et passait aux
bras d'un autre mle, sans piti mme pour ses pauvres os, qu'elle
attendait.

--Et voil! et voil! continuait le pre. On est jeune, on se dcarcasse;
et, quand on est parvenu bien difficilement  joindre les deux bouts, on
est vieux, il faut partir... N'est-ce pas, Rose?

La mre hocha sa tte tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaill,
elle aussi, plus qu'un homme bien sr! Leve avant les autres, faisant la
soupe, balayant, rcurant, les reins casss par mille soins, les vaches, le
cochon, le ptrin, toujours couche la dernire! Pour n'en tre pas creve,
il fallait qu'elle ft solide. Et c'tait sa seule rcompense, d'avoir
vcu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, aprs
avoir coup les liards en quatre, s'tre couch sans lumire et content de
pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux
jours.

--Tout de mme, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis
laiss conter qu'il y a des pays o la terre donne un mal de chien. Ainsi,
dans le Perche, ils n'ont que des cailloux... En Beauce, elle est douce
encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi... Seulement a se gte.
Elle devient pour sr moins fertile, des champs o l'on rcoltait vingt
hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze... Et le prix de
l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du bl de chez
les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme
ils disent... Est-ce que le malheur est jamais fini? a ne met pas de
viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier
nous casse les paules, on nous prend toujours nos enfants pour la
guerre... Allez, on a beau faire des rvolutions, c'est bonnet blanc, blanc
bonnet, et le paysan reste le paysan.

Jean, qui tait mthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence
tant retomb, il lut doucement:

--Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, o il te
faudrait tout acheter, le lait, la viande et les lgumes, o tu dpenserais
toujours au del du ncessaire,  cause des occasions. N'as-tu pas au
village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honntes? La
vie des champs n'a point son gale, tu possdes le vrai bonheur, loin des
lambris dors; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se
rgaler  la campagne, de mme que les bourgeois n'ont qu'un rve, se
retirer prs de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres,
faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que
l'argent est une chimre. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.

Sa voix s'tait altre, il dut contenir une motion de gros garon tendre,
grandi dans les villes, et dont les ides de flicit champtre remuaient
l'me. Les autres restrent mornes, les femmes plies sur leurs aiguilles,
les hommes tasss, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux?
L'argent seul tait bon, et ils crevaient de misre. Puis, comme ce
silence, lourd de souffrance et de rancune, le gnait, le jeune homme se
permit une rflexion sage.

--Tout de mme, a irait mieux peut-tre avec l'instruction... Si l'on
tait si malheureux autrefois, c'tait qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on
sait un peu, et a va moins mal assurment. Alors, il faudrait savoir tout
 fait, avoir des coles pour apprendre  cultiver...

Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstin dans la routine.

--Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins a
marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait
davantage! a la fche qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce
qu'elle veut, la mtine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mang de
l'argent gros comme lui,  se fourrer dans les inventions nouvelles... Non,
non, c'est foutu, le paysan reste le paysan!

Dix heures sonnaient, et  ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup
de hache, Rose alla chercher un pot de chtaignes, qu'elle avait laiss
dans les cendres chaudes de la cuisine, le rgal oblig du soir de la
Toussaint. Mme elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fte
ft complte. Ds lors, on oublia les histoires, la gaiet monta, les
ongles et les dents travaillrent  tirer de leurs cosses les chtaignes
bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part
dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Bcu et Jsus-Christ les
avalaient sans les plucher, en se les lanant de loin au fond de la
bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait  les nettoyer un soin
extrme, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants,
ils faisaient du boudin. La Trouille piquait la chtaigne avec une dent,
puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nnesse
lchaient ensuite. C'tait trs bon. Lise et Franoise se dcidrent  en
faire aussi. On moucha la chandelle une dernire fois, on trinqua  la
bonne amiti de tous les assistants. La chaleur avait augment, une vapeur
rousse montait du purin de la litire, le grillon chantait plus fort, dans
les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent
du rgal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit
rgulier et doux.

A la demie de dix heures, le dpart commena. D'abord, ce fut Fanny qui
emmena Nnesse. Puis, Jsus-Christ et Bcu sortirent en se querellant,
repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et
Delphin, chacun soutenant son pre, le poussant, le remettant dans le droit
chemin, comme une bte rtive qui ne connat plus l'curie. A chaque
battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de
neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de
son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et
Hilarion, qui s'chapprent peureusement, secous d'un frisson, sous leurs
guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle,  ct, avec le
coup sourd du battant violemment referm. Et il ne resta que Franoise et
Lise.

--Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant
 la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin.

Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tte
de leur fichu.

Buteau s'tait lev, et il marchait d'un bout  l'autre de l'table, la
face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parl depuis la
lecture, comme possd par ce que le livre disait, ces histoires de la
terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui
devenait insupportable. Et c'taient d'autres choses encore, des choses
confuses, qui se battaient dans son crne pais, de la colre, de
l'orgueil, l'enttement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le dsir
exaspr du mle voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'tre dup.
Brusquement, il se dcida.

--Je monte me coucher, adieu!

--Comment a, adieu?

--Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour... Adieu, si je ne vous
revois pas.

Le pre et la mre, cte  cte, s'taient plants devant lui.

--Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu?

Buteau marcha jusqu' la porte; puis, se retournant:

--Non!

Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier
clat de l'antique autorit.

--C'est bon, tu es un mauvais fils... Je vas donner leurs parts  ton frre
et  ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je
m'arrangerai pour qu'ils la gardent... Tu n'auras rien, va-t'en!

Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose,  son tour,
essaya de l'attendrir.

--Mais on t'aime autant que les autres, imbcile!... Tu boudes contre ton
ventre. Accepte!

--Non!

Et il disparut, il monta se coucher.

Dehors, Lise et Franoise, encore saisies de cette scne, firent quelques
pas en silence. Elles s'taient reprises  la taille, elles se
confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige.
Mais Jean qui les suivait, galement silencieux, les entendit bientt
pleurer. Il voulut leur rendre courage.

--Voyons, il rflchira, il dira oui demain.

--Ah! vous ne le connaissez pas, s'cria Lise. Il se ferait plutt hacher
que de cder... Non, non, c'est fini!

Puis d'une voix dsespre:

--Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant?

--Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Franoise.

Cela les fit rire. Mais elles taient trop tristes, elles se remirent 
pleurer.

Lorsque Jean les eut laisses  leur porte, il continua sa route,  travers
la plaine. La neige avait cess, le ciel tait redevenu vif et clair,
cribl d'toiles, un grand ciel de gele, d'o tombait un jour bleu, d'une
limpidit de cristal; et la Beauce,  l'infini se droulait, toute blanche,
plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de
l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur
le sol durci. C'tait un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout
ce qu'il avait lu lui tournait dans la tte, il ta sa casquette pour se
rafrachir, souffrant derrire les oreilles, ayant besoin de ne plus penser
 rien. L'ide de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi.
Ses gros souliers sonnaient toujours. Une toile filante se dtacha,
sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse.

L-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant  peine d'une
lgre bosse la nappe blanche; et, ds que Jean se fut engag dans le
sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemenc  cette
place, quelques jours plus tt: il regarda vers la gauche, il le reconnut,
sous le suaire qui le couvrait. La couche tait mince, d'une lgret et
d'une puret d'hermine, dessinant les artes des sillons, laissant deviner
les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel
bon repos dans ces flancs glacs, jusqu'au tide matin, o le soleil du
printemps les rveillerait  la vie!






DEUXIME PARTIE




I


Il tait quatre heures, le jour se levait  peine, un jour rose des
premiers matins de mai. Sous le ciel plissant, les btiments de la
Borderie sommeillaient encore,  demi sombres, trois longs btiments aux
trois bords de la vaste cour carre, la bergerie au fond, les granges 
droite, la vacherie, l'curie et la maison d'habitation  gauche. Fermant
le quatrime ct, la porte charretire tait close, verrouille d'une
barre de fer. Et, sur la fosse  fumier, seul un grand coq jaune sonnait le
rveil, de sa note clatante de clairon. Un second coq rpondit, puis un
troisime. L'appel se rpta, s'loigna de ferme en ferme, d'un bout 
l'autre de la Beauce.

Cette nuit-l, comme presque toutes les nuits, Hourdequin tait venu
retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu'il
lui avait laiss embellir d'un papier  fleurs, de rideaux de percale et de
meubles d'acajou. Malgr son pouvoir grandissant, elle s'tait heurte  de
violents refus, chaque fois qu'elle avait tent d'occuper, avec lui, la
chambre de sa dfunte femme, la chambre conjugale, qu'il dfendait par un
dernier respect. Elle en restait trs blesse, elle comprenait bien qu'elle
ne serait pas la vraie matresse, tant qu'elle ne coucherait pas dans le
vieux lit de chne, drap de cotonnade rouge.

Au petit jour, Jacqueline s'veilla, et elle demeurait sur le dos, les
paupires grandes ouvertes, tandis que, prs d'elle, le fermier ronflait
encore. Ses yeux noirs rvaient dans cette chaleur excitante du lit, un
frisson gonfla sa nudit de jolie fille mince. Pourtant, elle hsitait;
puis, elle se dcida, enjamba doucement son matre, la chemise retrousse,
si lgre et si souple, qu'il ne la sentit point; et, sans bruit, les mains
fivreuses de son brusque dsir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une
chaise, il ouvrit les yeux  son tour.

--Tiens! tu t'habilles... O vas-tu?

--J'ai peur pour le pain, je vais voir.

Hourdequin se rendormit, bgayant, tonn du prtexte, la tte en sourd
travail dans l'accablement du sommeil. Quelle drle d'ide! le pain n'avait
pas besoin d'elle,  cette heure. Et il se rveilla en sursaut, sous la
pointe aigu d'un soupon. Ne la voyant plus l, tourdi, il promenait son
regard vague autour de cette chambre de bonne, o taient ses pantoufles,
sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un
valet! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son
histoire.

Son pre, Isidore Hourdequin, tait le descendant d'une ancienne famille de
paysans de Cloyes, affine et monte  la bourgeoisie, au XVIe sicle. Tous
avaient eu des emplois dans la gabelle: un, grenetier  Chartres; un autre,
contrleur  Chteaudun; et Isidore, orphelin de bonne heure, possdait une
soixantaine de mille francs, lorsque,  vingt-six ans, priv de sa place
par la Rvolution, il eut l'ide de faire fortune avec les vols de ces
brigands de rpublicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il
connaissait admirablement la contre, il flaira, calcula, paya trente mille
francs,  peine le cinquime de leur valeur relle, les cent cinquante
hectares de la Borderie, tout ce qu'il restait de l'ancien domaine des
Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n'avait os risquer ses cus; seuls, des
bourgeois, des robins et des financiers tirrent profit de la mesure
rvolutionnaire. D'ailleurs, c'tait simplement une spculation, car
Isidore comptait bien ne pas s'embarrasser d'une ferme, la revendre  son
prix ds la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le
Directoire arriva, et la dprciation de la proprit continuait: il ne put
vendre avec le bnfice rv. Sa terre le tenait, il en devint le
prisonnier,  ce point que, ttu, ne voulant rien lcher d'elle, il eut
l'ide de la faire valoir lui-mme, esprant y raliser enfin la fortune.
Vers cette poque, il pousa la fille d'un fermier voisin, qui lui apporta
cinquante hectares; ds lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce
bourgeois, sorti depuis trois sicles de la souche paysanne, retourna  la
culture, mais  la grande culture,  l'aristocratie du sol, qui remplaait
l'ancienne toute-puissance fodale.

Alexandre Hourdequin, son fils unique, tait n en 1804. Il avait commenc
d'excrables tudes au collge de Chteaudun. La terre le passionnait, il
prfra revenir aider son pre, dcevant un nouveau rve de ce dernier,
qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils
dans quelque profession librale. Le jeune homme avait vingt-sept ans,
lorsque, le pre mort, il devint le matre de la Borderie. Il tait pour
les mthodes nouvelles; son premier soin, en se mariant, fut de chercher,
non du bien, mais de l'argent, car, selon lui, il fallait s'en prendre au
manque de capital, si la ferme vgtait; et il trouva la dot dsire, une
somme de cinquante mille francs, que lui apporta une soeur du notaire
Baillehache, une demoiselle mre, son ane de cinq ans, extrmement laide,
mais douce. Alors, commena, entre lui et ses deux cents hectares, une
longue lutte, d'abord prudente, peu  peu enfivre par les mcomptes,
lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l'enrichir, lui avait
permis de mener une vie large de gros homme sanguin, dcid  ne jamais
rester sur ses apptits. Depuis quelques annes, les choses se gtaient
encore. Sa femme lui avait donn deux enfants: un garon, qui s'tait
engag par haine de la culture, et qui venait d'tre fait capitaine, aprs
Solfrino; une fille dlicate et charmante, sa grande tendresse,
l'hritire de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures.
D'abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L'automne suivant, sa fille
mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait mme plus une
fois par an, le pre se trouva brusquement seul, l'avenir ferm, sans
l'encouragement dsormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure
saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les
paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce
bourgeois assez audacieux pour tter de leur mtier, il s'obstina. Et que
faire, d'ailleurs? Il tait de plus en plus troitement le prisonnier de sa
terre: le travail accumul, le capital engag l'enfermaient chaque jour
davantage, sans autre issue possible dsormais que d'en sortir par un
dsastre.

Hourdequin, carr des paules, avec sa large face haute en couleur, n'ayant
gard que des mains petites de son affinement bourgeois, avait toujours t
un mle despotique pour ses servantes. Mme du temps de sa femme, toutes
taient prises; et cela naturellement, sans autre consquence, comme une
chose due. Si les filles de paysans pauvres qui vont en couture, se sauvent
parfois, pas une de celles qui s'engagent dans les fermes, n'vite l'homme,
les valets ou le matre. Mme Hourdequin vivait encore, lorsque Jacqueline
entra  la Borderie, par charit: le pre Cognet, un vieil ivrogne, la
rouait de coups, et elle tait si dessche, si minable, qu'on lui voyait
les os du corps, au travers de ses guenilles. Avec a, d'une telle laideur,
croyait-on, que les gamins la huaient. On ne lui aurait pas donn quinze
ans, bien qu'elle en et alors prs de dix-huit. Elle aidait la servante,
on l'employait  de basses besognes,  la vaisselle, au travail de la cour,
au nettoyage des btes, ce qui achevait de la crotter, salie  plaisir.
Pourtant, aprs la mort de la fermire, elle parut se dcrasser un peu.
Tous les valets la culbutaient dans la paille; pas un homme ne venait  la
ferme, sans lui passer sur le ventre; et, un jour qu'elle l'accompagnait 
la cave, le matre, ddaigneux jusque-l, voulut aussi goter de ce
laideron mal tenu; mais elle se dfendit furieusement, l'gratigna, le
mordit, si bien qu'il fut oblig de la lcher. Ds lors, sa fortune tait
faite. Elle rsista pendant six mois, se donna ensuite par petits coins de
peau nue. De la cour, elle tait saute  la cuisine, servante en titre;
puis, elle engagea une gamine pour l'aider; puis, tout  fait dame, elle
eut une bonne qui la servit. Maintenant, de l'ancien petit torchon, s'tait
dgage une fille trs brune, l'air fin et joli, qui avait la gorge dure,
les membres lastiques et forts des fausses maigres. Elle se montrait d'une
coquetterie dpensire, se trempait de parfums, tout en gardant un fond de
malpropret. Les gens de Rognes, les cultivateurs des environs, n'en
demeuraient pas moins tonns de l'aventure: tait-ce Dieu possible qu'un
richard se ft entich d'une mauviette pareille, pas belle, pas grasse, de
la Cognette enfin, la fille  Cognet,  ce solard qu'on voyait depuis
vingt ans casser les cailloux sur les routes! Ah! un fier beau-pre! une
fameuse catin! Et les paysans ne comprenaient mme pas que cette catin
tait leur vengeance, la revanche du village contre la ferme, du misrable
ouvrier de la glbe contre le bourgeois enrichi, devenu gros propritaire.
Hourdequin, dans la crise de ses cinquante-cinq ans, s'acoquinait, la chair
prise, ayant le besoin physique de Jacqueline, comme on a le besoin du pain
et de l'eau. Quand elle voulait tre bien gentille, elle l'enlaait d'une
caresse de chatte, elle le gorgeait d'un dvergondage sans scrupule, sans
dgot, tel que les filles ne l'osent pas; et, pour une de ces heures, il
s'humiliait, il la suppliait de rester, aprs des querelles, des rvoltes
terribles de volont, dans lesquelles il menaait de la flanquer dehors, 
grands coups de botte.

La veille encore, il l'avait gifle,  la suite d'une scne qu'elle lui
faisait, pour coucher dans le lit o tait morte sa femme; et, toute la
nuit, elle s'tait refuse, lui allongeant des tapes, ds qu'il
s'approchait; car, si elle continuait  se donner le rgal des garons de
la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d'abstinences, afin
d'augmenter son pouvoir. Aussi, ce matin-l, dans cette chambre moite, dans
ce lit dfait o il la respirait encore, fut-il repris de colre et de
dsir. Depuis longtemps, il flairait ses continuelles trahisons. Il se leva
d'un saut, il dit  voix haute:

--Ah! bougresse, si je te pince!

Vivement, il s'habilla et descendit.

Jacqueline avait fil  travers la maison muette, claire  peine par la
pointe de l'aube. Comme elle traversait la cour, elle eut un mouvement de
recul, en apercevant le berger, le vieux Soulas, dj debout. Mais son
envie la tenait si fort, qu'elle passa outre. Tant pis! Elle vita l'curie
de quinze chevaux, o couchaient quatre des charretiers de la ferme, alla
au fond, dans la soupente qui servait de lit  Jean: de la paille, une
couverture, pas mme de draps. Et, l'embrassant tout endormi, lui fermant
la bouche d'un baiser, frissonnante, essouffle,  voix trs basse:

--C'est moi, grosse bte. Aie pas peur... Vite, vite, dpchons!

Mais il s'effraya, il ne voulut jamais,  cette place, dans son lit,
crainte d'une surprise. L'chelle du fenil tait prs de l, ils
grimprent, laissrent la trappe ouverte, se culbutrent au milieu du foin.

--Oh! grosse bte, grosse bte! rptait Jacqueline pme, avec son
roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs.

Il y avait prs de deux ans que Jean Macquart se trouvait  la ferme. En
sortant du service, il tait tomb  Bazoches-le-Doyen, avec un camarade,
menuisier comme lui, et il avait repris du travail chez le pre de ce
dernier, petit entrepreneur de village, qui occupait deux ou trois
ouvriers; mais il ne se sentait plus le coeur  la besogne, les sept annes
de service l'avaient rouill, dvoy, dgot de la scie et du rabot,  ce
point qu'il semblait un autre homme. Jadis,  Plassans, il tapait dur sur
le bois, sans facilit pour apprendre, sachant tout juste lire, crire et
compter, trs rflchi pourtant, trs laborieux, ayant la volont de se
crer une situation indpendante, en dehors de sa terrible famille. Le
vieux Macquart le tenait dans une dpendance de fille, lui soufflait sous
le nez ses matresses, allait chaque samedi,  la porte de son atelier, lui
voler sa paie. Aussi, lorsque les coups et la fatigue eurent tu sa mre,
suivit-il l'exemple de sa soeur Gervaise, qui venait de filer  Paris, avec
un amant: il se sauva de son ct, pour ne pas nourrir son fainant de
pre. Et, maintenant, il ne se reconnaissait plus, non qu'il ft devenu
paresseux  son tour, mais le rgiment lui avait largi la tte: la
politique, par exemple, qui l'ennuyait autrefois, le proccupait
aujourd'hui, le faisait raisonner sur l'galit et la fraternit. Puis,
c'taient des habitudes de flne, les factions rudes et oisives, la vie
somnolente des casernes, la bousculade sauvage de la guerre. Alors, les
outils tombaient de ses mains, il songeait  sa campagne d'Italie, et un
grand besoin de repos l'engourdissait, l'envie de s'allonger et de
s'oublier dans l'herbe.

Un matin, son patron vint l'installer  la Borderie, pour des rparations.
Il y avait un bon mois de travail, des chambres  parqueter, des portes,
des fentres  consolider un peu partout. Lui, heureux, trana la besogne
six semaines. Sur ces entrefaites, son patron mourut, et le fils, qui
s'tait mari, alla s'tablir dans le pays de sa femme. Demeur  la
Borderie, o l'on dcouvrait toujours des bois pourris  remplacer, le
menuisier y fit des journes pour son compte; puis, comme la moisson
commenait, il donna un coup de main, resta six semaines encore; de sorte
que, le voyant si bien mordre  la culture, le fermier finit par le garder
tout  fait. En moins d'un an, l'ancien ouvrier devint un bon valet de
ferme, charriant, labourant, semant, fauchant, dans cette paix de la terre,
o il esprait contenter enfin son besoin de calme. C'tait donc fini de
scier et de raboter! Et il paraissait n pour les champs, avec sa lenteur
sage, son amour du travail rgl, ce temprament de boeuf de labour qu'il
tenait de sa mre. Il fut ravi d'abord, il gota la campagne que les
paysans ne voient pas, il la gota  travers des restes de lectures
sentimentales, des ides de simplicit, de vertu, de bonheur parfait,
telles qu'on les trouve dans les petits contes moraux pour les enfants.

A vrai dire, une autre cause le faisait se plaire  la ferme. Au temps o
il raccommodait les portes, la Cognette tait venue s'taler dans ses
copeaux. Ce fut elle rellement qui le dbaucha, sduite par les membres
forts de ce gros garon, dont la face rgulire et massive annonait un
mle solide. Lui, cda, puis recommena, craignant de passer pour un
imbcile, d'ailleurs tourment  son tour du besoin de cette vicieuse, qui
savait comment on excite les hommes. Au fond, son honntet native
protestait. C'tait mal, d'aller avec la bonne amie de M. Hourdequin,
auquel il gardait de la reconnaissance. Sans doute il se donnait des
raisons: elle n'tait pas la femme du matre, elle lui servait de trane;
et, puisqu'elle le trompait dans tous les coins, autant valait-il en avoir
le plaisir que de le laisser aux autres. Mais ces excuses n'empchaient pas
son malaise de crotre,  mesure qu'il voyait le fermier s'prendre
davantage. Certainement, a finirait par du vilain.

Dans le foin, Jean et Jacqueline touffaient leur souffle, lorsque lui,
l'oreille reste au guet, entendit craquer le bois de l'chelle. D'un bond,
il fut debout; et, au risque de se tuer, il se laissa tomber par le trou
qui servait  jeter le fourrage. La tte de Hourdequin, justement
apparaissait de l'autre ct, au ras de la trappe. Il vit du mme regard
l'ombre de l'homme, qui fuyait, et le ventre de la femme, encore vautre,
les jambes ouvertes. Une telle fureur le poussa, qu'il n'eut pas l'ide de
descendre pour reconnatre le galant, et que, d'une gifle  tuer un boeuf,
il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux.

--Ah! putain!

Elle hurla, elle nia l'vidence dans un cri de rage.

--Ce n'est pas vrai!

Il se retenait de dfoncer  coups de talon ce ventre qu'il avait vu, cette
nudit tale de bte en folie.

--Je l'ai vu!... Dis que c'est vrai, ou je te crve!

--Non, non, non, pas vrai!

Puis, quand elle se fut enfin remise sur les pieds, la jupe rabattue, elle
devint insolente, provocante, dcide  jouer sa toute-puissance.

--Et, d'ailleurs, qu'est-ce que a te fiche? Est-ce que je suis ta
femme?... Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien
libre de coucher o a me plat.

Elle eut son roucoulement de colombe, comme une moquerie lascive.

--Allons, te-toi de l, que je descende... Je m'en irai ce soir.

--Tout de suite!

--Non, ce soir... Attends donc de rflchir.

Il resta frmissant, hors de lui, ne sachant sur qui faire tomber sa
colre. S'il n'avait dj plus le courage de la jeter immdiatement  la
rue, avec quelle joie il aurait flanqu le galant dehors! Mais o le
prendre maintenant? Il tait mont droit au fenil, guid par les portes
ouvertes, sans regarder dans les lits; et lorsqu'il fut redescendu, les
quatre charretier de l'curie s'habillaient, ainsi que Jean, au fond de sa
soupente. Lequel des cinq? aussi bien celui-ci que celui-l, et les cinq 
la file peut-tre. Il esprait cependant que l'homme se trahirait, il donna
ses ordres pour la matine, n'envoya personne aux champs, ne sortit pas
lui-mme, serrant les poings, tournant dans la ferme, avec des regards
obliques et l'envie d'assommer quelqu'un.

Aprs le djeuner de sept heures, cette revue irrite du matre fit
trembler la maison. Il y avait,  la Borderie, les cinq charretiers pour
cinq charrues, trois batteurs, deux vachers ou hommes de cour, un berger et
un petit porcher, en tout douze serviteurs, sans compter la servante.
D'abord, dans la cuisine, il apostropha cette dernire, parce qu'elle
n'avait pas remis au plafond les pelles du four. Ensuite, il rda dans les
deux granges, celle pour l'avoine, celle pour le bl, immense celle-ci,
haute comme une glise, avec des portes de cinq mtres, et il y chercha
querelle aux batteurs, dont les flaux, disait-il, hachaient trop la
paille. De l, il traversa la vacherie, enrageant de trouver les trente
vaches en bon tat, l'alle centrale lave, les auges propres. Il ne savait
 quel propos tomber sur les vachers, lorsque, dehors, en donnant un coup
d'oeil aux citernes, dont ils avaient aussi l'entretien, il s'aperut qu'un
tuyau de descente tait bouch par des nids de pierrots. Ainsi que dans
toutes les fermes de la Beauce, on recueillait prcieusement les eaux de
pluie des toitures,  l'aide d'un systme compliqu de gouttires. Et il
demanda brutalement si l'on allait laisser les moineaux le faire crever de
soif. Mais ce fut enfin sur les charretiers que l'orage clata. Bien que
les quinze chevaux de l'curie eussent de la litire frache, il commena
par crier que c'tait dgotant de les abandonner dans une pourriture
pareille. Puis, honteux de son injustice, exaspr davantage, comme il
visitait, aux quatre coins des btiments, les quatre hangars o l'on
serrait les outils, il fut ravi de voir une charrue dont les mancherons
taient briss. Alors, il tempta. Est-ce que ces cinq bougres s'amusaient
exprs  casser son matriel? Il leur foutrait leur compte  tous les cinq,
oui!  tous les cinq, pour ne pas faire de jaloux! Pendant qu'ils les
injuriait, ses yeux de flamme fouillaient leur peau, attendaient une
pleur, un frisson, qui dnont le tratre. Aucun ne bougea, et il les
quitta avec un grand geste dsol.

En terminant son inspection par la bergerie, Hourdequin eut l'ide
d'interroger le berger Solas. Ce vieux de soixante-cinq ans tait  la
ferme depuis un demi-sicle, et il n'y avait rien amass, mang par sa
femme, ivrognesse et catin, qu'il venait enfin d'avoir la joie de porter en
terre. Il tremblait que son ge ne le fit congdier bientt. Peut-tre que
le matre l'aiderait; mais est-ce qu'on savait si les matres ne mourraient
pas les premiers? est-ce qu'ils donnaient jamais de quoi pour le tabac et
la goutte? D'ailleurs, il s'tait fait une ennemie de Jacqueline, qu'il
excrait, d'une haine d'ancien serviteur jaloux, rvolt par la fortune
rapide de cette dernire venue. Quand elle le commandait,  cette heure,
l'ide qu'il l'avait vue en guenilles, dans le crottin, le jetait hors de
lui. Elle l'aurait certainement renvoy, si elle s'en tait senti la
puissance; et cela le rendait prudent, il voulait garder sa place, il
vitait tout conflit, bien qu'il se crut certain de l'appui du matre.

La bergerie, au fond de la cour, occupait tout le btiment, une galerie de
quatre-vingts mtres, o les huit cents moutons de la ferme n'taient
spars que par des claies: ici, les mres, en divers groupes; l, les
agneaux; plus loin, les bliers. A deux mois, on chtrait les mles, qu'on
levait pour la vente; tandis qu'on gardait les femelles, afin de
renouveler le troupeau des mres, dont on vendait chaque anne les plus
vieilles; et les bliers couvraient les jeunes,  des poques fixes, des
dishleys croiss de mrinos, superbe avec leur air stupide et doux, leur
tte lourde au grand nez arrondi d'homme  passions. Quand on entrait dans
la bergerie, une odeur forte suffoquait, l'exhalaison ammoniacale de la
litire, de l'ancienne paille sur laquelle on remettait de la paille
frache pendant trois mois. Le long des murs, des crmaillres permettaient
de hausser les rteliers,  mesure que la couche de fumier montait. Il y
avait de l'air pourtant, de larges fentres, et le plancher du fenil,
au-dessus, tait fait de madriers mobiles, qu'on enlevait en partie,
lorsque diminuait la provision des fourrages. On disait, du reste, que
cette chaleur vivante, cette couche en fermentation, molle et chaude, tait
ncessaire  la belle venue des moutons.

Hourdequin, comme il poussait une des portes, aperut Jacqueline qui
s'chappait par une autre. Elle aussi avait song  Soulas, inquite,
certaine d'avoir t guette, avec Jean; mais le vieux tait rest
impassible, sans paratre comprendre pourquoi elle se faisait aimable,
contre sa coutume. Et la vue de la jeune femme, sortant de la bergerie, o
elle n'allait jamais, enfivra l'incertitude du fermier.

--Eh bien! pre Soulas, demanda-t-il, rien de nouveau, ce matin?

Le berger, trs grand, trs maigre, avec un visage long, coup de plis,
comme taill  la serpe dans un noeud de chne, rpondit lentement:

--Non, monsieur Hourdequin, rien du tout, sauf que les tondeurs arrivent et
vont tantt se mettre  la besogne.

Le matre causa un instant, pour n'avoir pas l'air de l'interroger. Les
moutons, qu'on nourrissait l, depuis les premires geles de la Toussaint,
allaient bientt sortir, vers le milieu de mai, ds qu'on pourrait les
conduire dans les trfles. Les vaches, elles, n'taient gure menes en
pture qu'aprs la moisson. Cette Beauce si sche, dpourvue d'herbages
naturels, donnait de bonne viande cependant; et c'tait routine et paresse,
si l'levage du boeuf s'y trouvait inconnu. Mme chaque ferme n'engraissait
que cinq ou six porcs, pour sa consommation.

De sa main brlante, Hourdequin flattait les brebis qui taient accourues,
la tte leve, avec leurs yeux doux et clairs; tandis que le flot des
agneaux, enferms plus loin, se pressait en blant contre les claies.

--Et alors, pre Solas, vous n'avez rien vu ce matin? redemanda-t-il en le
regardant droit dans les yeux.

Le vieux avait vu, mais  quoi bon parler? Sa dfunte, la garce et la
solarde, lui avait appris le vice des femmes et la btise des hommes.
Peut-tre bien que la Cognette, mme vendue, resterait la plus forte, et
alors ce serait sur lui qu'on tomberait, pour se dbarrasser d'un tmoin
gnant.

--Rien vu, rien vu du tout! rpta-t-il les yeux ternes, la face immobile.

Lorsque Hourdequin retraversa la cour, il remarqua que Jacqueline y tait
demeure, nerveuse, l'oreille tendue, avec la crainte de ce qui se disait
dans la bergerie. Elle affectait de s'occuper de ses volailles, les six
cents btes, poules, canards, pigeons, qui voletaient, cancanaient,
grattaient la fosse  fumier, au milieu d'un continuel vacarme; et mme, le
petit porcher ayant renvers un seau d'eau blanche qu'il portait aux
cochons, elle se dtendit un peu les nerfs en le giflant. Mais un coup
d'oeil jet sur le fermier la rassura: il ne savait rien, le vieux s'tait
mordu la langue. Son insolence en fut accrue.

Aussi, au djeuner de midi, se montra-t-elle d'une gaiet provocante. Les
gros travaux n'taient pas commencs, on ne faisait encore que quatre
repas, l'miette de lait  sept heures, la rtie  midi, le pain et le
fromage  quatre heures, la soupe et le lard  huit. On mangeait dans la
cuisine, une vaste pice, o s'allongeait une table, flanque de deux
bancs. Le progrs n'y tait reprsent, que par un fourneau de fonte, qui
occupait un coin de l'tre immense. Au fond, s'ouvrait la bouche noire du
four; et les casseroles luisaient, d'antiques ustensiles s'alignaient en
bon ordre, le long des murs enfums. Comme la servante, une grosse fille
laide, avait cuit le matin, une bonne odeur de pain chaud montait de la
huche, laisse ouverte.

--Alors, vous avez l'estomac bouch, aujourd'hui? demanda hardiment
Jacqueline  Hourdequin, qui rentrait le dernier.

Depuis la mort de sa femme et de sa fille, pour ne pas manger tout seul, il
s'asseyait  la table de ses serviteurs, ainsi qu'au vieux temps; et il se
mettait  un bout, sur une chaise, tandis que la servante-matresse faisait
de mme,  l'autre bout. On tait quatorze, la bonne servait.

Quand le fermier se fut assis, sans rpondre, la Cognette parla de soigner
la rtie. C'taient des tranches de pain grilles, casses ensuite dans une
soupire, puis arroses de vin, qu'on sucrait avec de la ripope, l'ancien
mot qui dsigne la mlasse en Beauce. Et elle en redemanda une cuillere,
elle affectait de vouloir gter les hommes, elle lchait des plaisanteries
qui les faisaient clater de gros rires. Chacune de ses phrases tait 
double entente, rappelait qu'elle partait le soir: on se prenait, on se
quittait, et qui n'en aurait jamais plus, regretterait de ne pas avoir
tremp une dernire fois son doigt dans la sauce. Le berger mangeait de son
air hbt, pendant que le matre, silencieux, semblait lui aussi ne pas
comprendre. Jean, pour ne pas se trahir, tait oblig de rire avec les
autres, malgr son ennui; car il ne se trouvait gure honnte dans tout a.

Aprs le djeuner, Hourdequin donna ses ordres pour l'aprs-midi. Il n'y
avait, dehors, que quelques petits travaux  terminer: on roulait les
avoines, on finissait le labour des jachres, en attendant de commencer la
fauchaison des luzernes et des trfles. Aussi garda-t-il deux hommes, Jean
et un autre, qui nettoyrent le fenil. Et lui-mme, accabl maintenant, les
oreilles bourdonnantes sous la raction sanguine, trs malheureux, se mit 
tourner, sans savoir  quelle occupation tuer son chagrin. Les tondeurs
s'taient installs sous un des hangars, dans un angle de la cour. Il alla
se planter devant eux, les regarda.

Ils taient cinq, des gaillards efflanqus et jaunes, accroupis, avec leurs
grands ciseaux d'acier luisant. Le berger, qui apportait les brebis, les
quatre pieds lis, pareilles  des outres, les rangeait sur la terre battue
du hangar, o elles ne pouvaient plus que lever la tte, en blant. Et,
lorsqu'un des tondeurs en saisissait une, elle se taisait, s'abandonnait,
ballonne par l'paisseur de sa fourrure, que le suint et la poussire
cuirassaient d'une crote noire. Puis, sous la pointe rapide des ciseaux,
la bte sortait de la toison comme une main nue d'un gant sombre, toute
rose et frache, dans la neige dore de la laine intrieure. Serre entre
les genoux d'un grand sec, une mre, pose sur le dos, les cuisses
cartes, la tte releve et droite, talait son ventre, qui avait la
blancheur cache, la peau frissonnante d'une personne qu'on dshabille. Les
tondeurs gagnaient trois sous par bte, et un bon ouvrier pouvait en tondre
vingt  la journe.

Hourdequin, absorb, songeait que la laine tait tombe  huit sous la
livre; et il fallait se dpcher de la vendre, pour qu'elle ne scht pas
trop, ce qui lui enlevait de son poids. L'anne prcdente, le sang de rate
avait dcim les troupeaux de la Beauce. Tout marchait de mal en pis,
c'tait la ruine, la faillite de la terre, depuis que la baisse des grains
s'accentuait de mois en mois. Et, ressaisi par ses proccupations
d'agriculteur, touffant dans la cour, il quitta la ferme, il s'en alla
donner un coup d'oeil  ses champs. Toujours, ses querelles avec la
Cognette finissaient ainsi: aprs avoir tempt et serr les poings, il
cdait la place, oppress d'une souffrance que soulageait seule la vue de
son bl et de ses avoines, roulant leur verdure  l'infini.

Ah! cette terre, comme il avait fini par l'aimer! et d'une passion o il
n'entrait pas que l'pre avarice du paysan, d'une passion sentimentale,
intellectuelle presque, car il la sentait la mre commune, qui lui avait
donn sa vie, sa substance, et o il retournerait. D'abord, tout jeune,
lev en elle, sa haine du collge, son dsir de brler ses livres
n'taient venus que de son habitude de la libert, des belles galopades 
travers les labours, des griseries de grand air, aux quatre vents de la
plaine. Plus tard, quand il avait succd  son pre, il l'avait aime en
amoureux, son amour s'tait mri, comme s'il l'et prise ds lors en
lgitime mariage, pour la fconder. Et cette tendresse ne faisait que
grandir,  mesure qu'il lui donnait son temps, son argent, sa vie entire,
ainsi qu' une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, mme
les trahisons. Il s'emportait bien des fois, lorsqu'elle se montrait
mauvaise, lorsque, trop sche ou trop humide, elle mangeait les semences,
sans rendre des moissons; puis, il doutait, il en arrivait  s'accuser de
mle impuissant ou maladroit: la faute en devait tre  lui, s'il ne lui
avait pas fait un enfant. C'tait depuis cette poque que les nouvelles
mthodes le hantaient, le lanaient dans les innovations, avec le regret
d'avoir t un cancre au collge, et de n'avoir pas suivi les cours d'une
de ces coles de culture, dont son pre et lui se moquaient. Que de
tentatives inutiles, d'expriences manques, et les machines que ses
serviteurs dtraquaient, et les engrais chimiques que fraudait le commerce!
Il y avait englouti sa fortune, la Borderie lui rapportait  peine de quoi
manger du pain, en attendant que la crise agricole l'achevt! N'importe! il
resterait le prisonnier de sa terre, il y enterrerait ses os, aprs l'avoir
garde pour femme, jusqu'au bout.

Ce jour-l, ds qu'il fut dehors, il se rappela son fils, le capitaine. A
eux deux, ils auraient fait de si bonne besogne? Mais il carta le souvenir
de cet imbcile qui prfrait traner un sabre. Il n'avait plus d'enfant,
il finirait solitaire. Puis, l'ide lui vint de ses voisins, les Coquart
surtout, des propritaires qui cultivaient eux-mmes leur ferme de
Saint-Juste, le pre, la mre, trois fils et deux filles, et qui ne
russissaient gure mieux. A la Chamade, Robiquet, le fermier,  bout de
bail, ne fumait plus, laissait le bien se dtruire. C'tait ainsi, il y
avait du mal partout, il fallait se tuer de travail, et ne pas se plaindre.
Peu  peu, d'ailleurs, une douceur berante montait des grandes pices
vertes qu'il longeait. De lgres pluies, en avril, avaient donn une belle
pousse aux fourrages. Les trfles incarnats le ravirent, il oublia le
reste. Maintenant, il coupait, par les labours, pour jeter un coup d'oeil
sur la besogne de ses deux charretiers: la terre collait  ses pieds, il la
sentait grasse, fertile, comme si elle et voulu le retenir d'une treinte;
et elle le reprenait tout entier, il retrouvait la virilit de ses trente
ans, la force et la joie. Est-ce qu'il y avait d'autres femmes qu'elle?
est-ce que a comptait, les Cognette, celle-ci ou celle-l, l'assiette o
l'on mange tous, dont il faut bien se contenter, quand elle est
suffisamment propre? Une excuse si concluante  son besoin lche de cette
gueuse acheva de l'gayer. Il marcha trois heures, il plaisanta avec une
fille, justement la servante des Coquart, qui revenait de Cloyes sur un
ne, en montrant ses jambes.

Lorsque Hourdequin rentra  la Borderie, il aperut Jacqueline dans la cour
qui disait adieu aux chats de la ferme. Il y en avait toujours une bande,
douze, quinze, vingt, on ne savait pas au juste; car les chattes faisaient
leur porte dans des trous de paille inconnus, et reparaissaient avec des
queues de cinq ou six petits. Ensuite, elle s'approcha des niches
d'Empereur et de Massacre, les deux chiens du berger; mais ils grognrent,
ils l'excraient.

Le dner, malgr les adieux aux btes, se passa comme tous les jours. Le
matre mangeait, causait, de son air habituel. Puis, la journe termine,
il ne fut question du dpart de personne. Tous allrent dormir, l'ombre
enveloppa la ferme silencieuse.

Et, cette nuit mme, Jacqueline coucha dans la chambre de feu Mme
Hourdequin. C'tait la belle chambre, avec son grand lit, au fond de
l'alcve tendue de rouge. Il y avait l une armoire, un guridon, un
fauteuil Voltaire; et, dominant un petit bureau d'acajou, les mdailles
obtenues par le fermier aux comices agricoles, luisaient, encadres et sous
verre. Lorsque la Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle
s'y tala, y carta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier,
riant de son rire de tourterelle.

Jean, le lendemain, comme elle lui sautait aux paules, la repoussa. Du
moment que a devenait srieux, a n'tait pas propre, dcidment, et il ne
voulait plus.




II


A quelques jours de l, un soir, Jean revenait  pied de Cloyes, lorsque,
deux kilomtres avant Rognes, l'allure d'une carriole de paysan qui
rentrait devant lui, l'tonna. Elle semblait vide, personne n'tait plus
sur le banc, et le cheval, abandonn, retournait  son curie d'une allure
flneuse, en bte qui connaissait son chemin. Aussi le jeune homme l'eut-il
vite rattrap. Il l'arrta, se haussa pour regarder dans la voiture: un
homme tait au fond, un vieillard de soixante ans, gros, court, tomb  la
renverse, et la face si rouge, qu'elle paraissait noire.

La surprise de Jean fut telle, qu'il se mit  parler tout haut.

--Eh! l'homme!... Est-ce qu'il dort? est-ce qu'il a bu?... Tiens! c'est le
vieux Mouche, le pre aux deux de l-bas!... Je crois, nom de Dieu! qu'il
est claqu! Ah! bien! en voil, une affaire!

Mais, foudroy par une attaque d'apoplexie, Mouche respirait encore, d'un
petit souffle pnible. Jean, alors, aprs l'avoir allong, la tte haute,
s'assit sur le banc et fouetta le cheval, ramenant le moribond au grand
trot, de peur qu'il ne lui passt entre les mains.

Quand il dboucha sur la place de l'glise, justement il aperut Franoise,
debout devant sa porte. La vue de ce garon dans leur voiture, conduisant
leur cheval, la stupfiait.

--Quoi donc? demanda-t-elle.

--C'est ton pre qui ne va pas bien.

--O a?

--L, regarde?

Elle monta sur la roue, regarda. Un instant, elle resta stupide, sans avoir
l'air de comprendre, devant ce masque violtre dont une moiti s'tait
convulse, comme tire violemment de bas en haut. La nuit tombait, un grand
nuage fauve qui jaunissait le ciel, clairait le mourant d'un reflet
d'incendie.

Puis, tout d'un coup, elle clata en sanglots, elle se sauva, elle
disparut, pour prvenir sa soeur.

--Lise! Lise!... Ah! mon Dieu!

Rest seul, Jean hsita. On ne pouvait pourtant pas laisser le vieux au
fond de la carriole. Le sol de la maison se creusait de trois marches, du
ct de la place; et une descente dans ce trou sombre lui semblait mal
commode. Ensuite, il s'avisa que, du ct de la route,  gauche, une autre
porte ouvrait sur la cour, de plain-pied. Cette cour, assez vaste, tait
close d'une haie vive; l'eau rousse d'une mare en occupait les deux tiers;
et un demi-arpent de potager et de fruitier la terminait. Alors, il lcha
le cheval, qui, de lui-mme, rentra et s'arrta devant son curie, prs de
l'table, o taient les deux vaches.

Mais, au milieu de cris et de larmes, Franoise et Lise accouraient. Cette
dernire, accouche depuis quatre mois, surprise pendant qu'elle faisait
tter le petit, l'avait gard au bras, dans son effarement; et il hurlait,
lui aussi. Franoise remonta sur une roue, Lise grimpa sur l'autre, leurs
lamentations devinrent dchirantes; tandis que le pre Mouche, au fond,
soufflait toujours de son sifflement pnible.

--Papa, rponds, dis?... Qu'est-ce que t'as, dis donc? qu'est-ce que t'as,
mon Dieu!... C'est donc dans la tte, que tu ne peux seulement rien
dire?... Papa, papa, dis, rponds!

--Descendez, vaut mieux le tirer de l, fit remarquer Jean avec sagesse.

Elles ne l'aidaient point, elles s'exclamaient plus fort. Heureusement, une
voisine, la Frimat, attire par le bruit, se montra enfin. C'tait une
grande vieille sche, osseuse, qui depuis deux ans soignait son mari
paralytique, et qui le faisait vivre en cultivant elle-mme, avec une
obstination de bte de somme, l'unique arpent qu'ils possdaient. Elle ne
se troubla pas, sembla juger l'aventure naturelle; et, comme un homme, elle
donna un coup de main. Jean empoigna Mouche par les paules, le tira,
jusqu' ce que la Frimat pt le saisir par les jambes. Puis, ils
l'emportrent, l'entrrent dans la maison.

--O est-ce qu'on le met? demanda la vieille.

Les deux filles, qui suivaient, la tte perdue, ne savaient pas. Leur pre
habitait, en haut, une petite chambre, prise sur le grenier; et il n'tait
gure possible de le monter. En bas, aprs la cuisine, il y avait la grande
chambre  deux lits, qu'il leur avait cde. Dans la cuisine, il faisait
nuit noire, le jeune homme et la vieille femme attendaient, les bras
casss, n'osant avancer davantage, de peur de culbuter contre un meuble.

--Voyons, faudrait se dcider, pourtant!

Franoise, enfin, alluma une chandelle. Et,  ce moment, entra la Bcu, la
femme du garde champtre, avertie par son flair sans doute, par cette force
secrte, qui, en une minute, porte une nouvelle d'un bout  l'autre d'un
village.

--Hein! qu'a-t-il, le pauvre cher homme?... Ah! je vois, le sang lui a
tourn dans le corps... Vite, asseyez-le sur une chaise.

Mais la Frimat fut d'un avis contraire. Est-ce qu'on asseyait un homme qui
ne pouvait se tenir! Le mieux tait de l'allonger sur le lit d'une de ses
filles. Et la discussion s'aigrissait, lorsque parut Fanny avec Nnesse:
elle avait appris la chose en achetant du vermicelle chez Macqueron, elle
venait voir, remue,  cause de ses cousines.

--Peut-tre bien, dclara-t-elle, qu'il faut l'asseoir, pour que le sang
coule.

Alors, Mouche fut tass sur une chaise, prs de la table, o brlait la
chandelle. Son menton tomba sur sa poitrine, ses bras et ses jambes
pendirent. L'oeil gauche s'tait ouvert, dans le tiraillement de cette
moiti de la face, et le coin de la bouche tordue sifflait plus fort. Il y
eut un silence, la mort envahissait la pice humide, au sol de terre
battue, aux murs lpreux,  la grande chemine noire.

Jean attendait toujours, gn, tandis que les deux filles et les trois
femmes, les mains ballantes, considraient le vieux.

--J'irai bien encore chercher le mdecin, hasarda le jeune homme.

La Bcu hocha la tte, aucune des autres ne rpondit: si a ne devait rien
tre, pourquoi dpenser l'argent d'une visite? et si c'tait la fin, est-ce
que le mdecin y ferait quelque chose?

--Ce qui est bon, c'est le vulnraire, dit la Frimat.

--Moi, murmura Fanny, j'ai de l'eau-de-vie camphre.

--C'est bon aussi, dclara la Bcu.

Lise et Franoise, hbtes maintenant, coutaient, ne se dcidaient 
rien, l'une berant Jules, son petit, l'autre les mains embarrasses d'une
tasse pleine d'eau, que le pre n'avait pas voulu boire. Et Fanny, voyant
a, bouscula Nnesse, absorb devant la grimace du mourant.

--Tu vas courir chez nous et tu diras qu'on te donne la petite bouteille
d'eau-de-vie camphre, qui est  gauche, dans l'armoire... Tu entends? dans
l'armoire,  gauche... Et passe chez grand-pre Fouan, passe chez ta tante,
la Grande, dis-leur que l'oncle Mouche est trs mal... Cours, cours vite!

Quand le gamin eut disparu d'un bond, les femmes continurent de disserter
sur le cas. La Bcu connaissait un monsieur qu'on avait sauv, en lui
chatouillant la plante des pieds pendant trois heures. La Frimat, s'tant
souvenue qu'il lui restait du tilleul, sur les deux sous achets l'autre
hiver pour son homme, alla le chercher; et elle revenait avec le petit sac,
Lise allumait du feu, aprs avoir pass son enfant  Franoise, lorsque
Nnesse reparut.

--Grand-pre Fouan tait couch... La Grande a dit comme a que, si l'oncle
Mouche n'avait pas tant bu, il n'aurait pas si mal au coeur...

Mais Fanny examinait la bouteille qu'il lui remettait, et elle s'cria:

--Imbcile, je t'avais dit  gauche!... Tu m'apportes l'eau de Cologne.

--C'est bon aussi, rpta la Bcu.

On fit prendre de force au vieux une tasse de tilleul, en introduisant la
cuiller entre ses dents serres. Puis, on lui frictionna la tte avec l'eau
de Cologne. Et il n'allait pas mieux, c'tait dsesprant. Sa face avait
encore noirci, on fut oblig de le remonter sur la chaise, car il
s'effondrait, il menaait de s'aplatir par terre.

--Oh! murmura Nnesse, retourn sur la porte, je ne sais pas ce qu'il va
pleuvoir... Le ciel est d'une drle de couleur.

--Oui, dit Jean, j'ai vu grandir un vilain nuage.

Et, comme ramen  sa premire ide:

--N'empche, j'irai bien encore chercher le mdecin, si l'on veut.

Lise et Franoise se regardaient, anxieuses. Enfin, la seconde se dcida,
avec la gnrosit de son jeune ge.

--Oui, oui, Caporal, allez  Cloyes chercher M. Finet... Il ne sera pas dit
que nous n'aurons pas fait ce que nous devons faire.

Le cheval, au milieu de la bousculade, n'avait pas mme t dtel, et Jean
n'eut qu' sauter dans la carriole. On entendit le bruit de ferraille, la
fuite cahote des roues. La Frimat, alors, parla du cur; mais les autres,
d'un geste, dirent qu'on se donnait dj assez de mal. Et Nnesse ayant
propos de faire  pied les trois kilomtres de Bazoches-le-Doyen, sa mre
se fcha: bien sr qu'elle ne le laisserait pas galoper par une nuit si
menaante, sous cet affreux ciel couleur de rouille. D'ailleurs, puisque le
vieux n'entendait ni ne rpondait, autant aurait-il valu dranger le cur
pour une borne.

Dix heures sonnrent au coucou de bois peint. Ce fut une surprise: dire
qu'on tait l depuis plus de deux heures, sans avancer en besogne! Et pas
une ne parlait de lcher pied, retenue par le spectacle, voulant voir
jusqu'au bout. Un pain de dix livres tait sur la huche, avec un couteau.
D'abord, les filles, dchires de faim malgr leur angoisse, se couprent
machinalement des tartines, qu'elles mangeaient toutes sches, sans savoir;
puis, les trois femmes les imitrent, le pain diminua, il y en avait
continuellement une qui taillait et qui crotonnait. On n'avait pas allum
d'autre chandelle, on ngligeait mme de moucher celle qui brlait; et ce
n'tait pas gai, cette cuisine sombre et nue de paysan pauvre, avec le rle
d'agonie de ce corps tass prs de la table.

Tout d'un coup, une demi-heure aprs le dpart de Jean, Mouche culbuta et
s'tala par terre. Il ne soufflait plus, il tait mort.

--Qu'est-ce que je disais? on a voulu aller chercher le mdecin! fit
remarquer la Bcu d'une voix aigre.

Franoise et Lise clatrent de nouveau en larmes. D'un lan instinctif,
elles s'taient jetes au cou l'une de l'autre, dans leur adoration de
soeurs tendres. Et elles rptaient, en paroles entrecoupes:

--Mon Dieu! nous ne sommes plus que nous deux... C'est fini, il n'y a plus
que nous deux... Qu'est-ce que nous allons devenir! mon Dieu?

Mais on ne pouvait laisser le mort par terre. En un tour de main, la Frimat
et la Bcu firent l'indispensable. Comme elles n'osaient transporter le
corps, elles retirrent le matelas d'un lit, elles l'apportrent et y
allongrent Mouche, en le recouvrant d'un drap, jusqu'au menton. Pendant ce
temps, Fanny, ayant allum les chandelles de deux autres chandeliers, les
posait sur le sol, en guise de cierges,  droite et  gauche de la tte.
C'tait bien, pour le moment: sauf que l'oeil gauche, referm trois fois
d'un coup de pouce, s'obstinait  se rouvrir, et semblait regarder le
monde, dans cette face dcompose et violtre, qui tranchait sur la
blancheur de la toile.

Lise avait fini par coucher Jules, la veille commena. A deux reprises,
Fanny et la Bcu dirent qu'elles partaient, puisque la Frimat offrait de
passer la nuit avec les petites; et elles ne partaient point, elles
continuaient de causer  voix basse, en jetant des regards obliques sur le
mort; tandis que Nnesse, qui s'tait empar de la bouteille d'eau de
Cologne, l'achevait, s'en inondait les mains et les cheveux.

Minuit sonna, la Bcu haussa la voix.

--Et M. Finet, je vous demande un peu! On a le temps de mourir avec lui...
Plus de deux heures, pour le ramener de Cloyes!

La porte sur la cour tait reste ouverte, un grand souffle entra, teignit
les lumires,  droite et  gauche du mort. Cela les terrifia toutes, et
comme elles rallumaient les chandelles, le souffle de tempte revint, plus
terrible, tandis qu'un hurlement prolong montait, grandissait, des
profondeurs noires de la campagne. On aurait dit le galop d'une arme
dvastatrice qui approchait, au craquement des branches, au gmissement des
champs ventrs. Elles avaient couru sur le seuil, elles virent une nue de
cuivre voler et se tordre dans le ciel livide. Et, soudain, il y eut un
crpitement de mousqueterie, une pluie de balles s'abattait, cinglantes,
rebondissantes,  leurs pieds.

Alors, un cri leur chappa, un cri de ruine et de misre.

--La grle! la grle!

Saisies, rvoltes et blmes sous le flau, elles regardaient. Cela dura
dix minutes  peine. Il n'y avait pas de coups de tonnerre; mais de grands
clairs bleutres, incessants, semblaient courir au ras du sol, en larges
sillons de phosphore; et la nuit n'tait plus si sombre, les grlons
l'clairaient de rayures ples, innombrables, comme s'il ft tomb des jets
de verre. Le bruit devenait assourdissant, une mitraillade, un train lanc
 toute vapeur sur un pont de mtal, roulant sans fin. Le vent soufflait en
furie, les balles obliques sabraient tout, s'amassaient, couvraient le sol
d'une couche blanche.

--La grle, mon Dieu!... Ah! quel malheur!... Voyez donc! de vrais oeufs de
poule!

Elles n'osaient se hasarder dans la cour, pour en ramasser. La violence de
l'ouragan augmentait encore, toutes les vitres de la ferme furent brises;
et la force acquise tait telle, qu'un grlon alla casser une cruche,
pendant que d'autres roulaient jusqu'au matelas du mort.

--Il n'en irait pas cinq  la livre, dit la Bcu, qui les soupesait.

Fanny et la Frimat eurent un geste dsespr.

--Tout est fichu, un massacre!

C'tait fini. On entendit le galop du dsastre s'loigner rapidement, et un
silence de spulcre tomba. Le ciel, derrire la nue, tait devenu d'un
noir d'encre. Une pluie fine serre, ruisselait sans bruit. On ne
distinguait, sur le sol, que la couche paisse des grlons, une nappe
blanchissante, qui avait comme une lumire propre, la pleur de millions de
veilleuses,  l'infini.

Nnesse, s'tant lanc au dehors, revint avec un vritable glaon, de la
grosseur de son poing, irrgulier, dentel; et la Frimat, qui ne tenait
plus en place, ne put rsister davantage au besoin d'aller voir.

--Je vas chercher ma lanterne, faut que je sache le dgt.

Fanny se matrisa quelques minutes encore. Elle continuait ses dolances.
Ah! quel travail! a en faisait du ravage, dans les lgumes et dans les
arbres  fruits! Les bls, les avoines, les seigles, n'taient pas assez
hauts, pour avoir beaucoup souffert. Mais les vignes, ah! les vignes! Et,
sur la porte, elle fouillait des yeux la nuit paisse, impntrable, elle
tremblait d'une fivre d'incertitude, cherchant  estimer le mal,
l'exagrant, croyant voir la campagne mitraille, perdant le sang par ses
blessures.

--Hein? mes petites, finit-elle par dire, je vous emprunte une lanterne, je
cours jusqu' nos vignes.

Elle alluma l'une des deux lanternes, elle disparut avec Nnesse.

La Bcu, qui n'avait pas de terre, au fond, s'en moquait. Elle poussait des
soupirs, implorait le ciel, par une habitude de mollesse geignarde. La
curiosit, pourtant, la ramenait sans cesse vers la porte, et un vif
intrt l'y planta toute droite, lorsqu'elle remarqua que le village
s'toilait de points lumineux. Par une chappe de la cour, entre l'table
et un hangar, l'oeil plongeait sur Rognes entier. Sans doute, le coup de
grle avait rveill les paysans, chacun tait pris de la mme impatience
d'aller voir son champ, trop anxieux pour attendre le jour. Aussi les
lanternes sortaient-elles une  une, se multipliaient, couraient et
dansaient. Et la Bcu, connaissant la place des maisons, arrivait  mettre
un nom sur chaque lanterne.

--Tiens! a s'allume chez la Grande, et voil que a sort de chez les
Fouan, et l-bas c'est Macqueron, et  ct c'est Lengaigne... Bon Dieu! le
pauvre monde, a fend le coeur... Ah! tant pis, j'y vais!

Lise et Franoise demeurrent seules, devant le corps de leur pre. Le
ruissellement de la pluie continuait, de petits souffles mouills rasaient
le sol, faisaient couler les chandelles. Il aurait fallu fermer la porte,
mais ni l'une ni l'autre n'y pensaient, prises elles aussi et secoues par
le drame du dehors, malgr le deuil de la maison. a ne suffisait donc,
pas, d'avoir la mort chez soi? Le bon Dieu cassait tout, on ne savait
seulement point s'il vous restait un morceau de pain  manger.

--Pauvre pre, murmura Franoise, se serait-il fait du mauvais sang!...
Vaut mieux qu'il ne voie pas a.

Et, comme sa soeur prenait la seconde lanterne:

--O vas-tu?

--Je songe aux pois et aux haricots... Je reviens tout de suite.

Sous l'averse, Lise traversa la cour, passa dans le potager. Il n'y avait
plus que Franoise prs du vieux. Encore se tenait-elle sur le seuil, trs
motionne par le va-et-vient de la lanterne. Elle crut entendre des
plaintes, des larmes. Son coeur se brisait.

--Hein? quoi? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a?

Aucune voix ne rpondait, la lanterne allait et venait plus vite, comme
affole.

--Les haricots sont rass, dis?... Et les pois, ont-ils du mal?... Mon
Dieu! et les fruits, et les salades?

Mais une exclamation de douleur qui lui arrivait distinctement la dcida.
Elle ramassa ses jupes, courut dans l'averse rejoindre sa soeur. Et le
mort, abandonn, demeura dans la cuisine vide, tout raide sous son drap,
entre les deux mches fumeuses et tristes. L'oeil gauche, obstinment
ouvert, regardait les vieilles solives du plafond.

Ah! quel ravage dsolait ce coin de terre! quelle lamentation montait du
dsastre, entrevu aux lueurs vacillantes des lanternes! Lise et Franoise
promenaient la leur, si trempe de pluie, que les vitres clairaient 
peine; et elles l'approchaient des planches, elles distinguaient
confusment, dans le cercle troit de lumire, les haricots et les pois
rass au pied, les salades tranches, haches, sans qu'on put songer
seulement  en utiliser les feuilles. Mais les arbres surtout avaient
souffert: les menues branches, les fruits en taient coups comme avec des
couteaux; les troncs eux-mmes, meurtris, perdaient leur sve par les trous
de l'corce. Et plus loin, dans les vignes, c'tait pis, les lanternes
pullulaient, sautaient, s'enrageaient, au milieu de gmissements et de
jurons. Les ceps semblaient fauchs, les grappes en fleur jonchaient le
sol, avec des dbris, de bois et de pampres; non seulement la rcolte de
l'anne tait perdue, mais les souches, dpouilles, allaient vgter et
mourir. Personne ne sentait la pluie, un chien hurlait  la mort, des
femmes clataient en larmes, comme au bord d'une fosse. Macqueron et
Lengaigne; malgr leur rivalit, s'clairaient mutuellement, passaient de
l'un chez l'autre, en poussant des nom de Dieu!  mesure que dfilaient les
ruines, cette vision courte et blafarde, reprise derrire eux par l'ombre.
Bien qu'il n'et plus de terres, le vieux Fouan voulait voir, se fchant.
Peu  peu, tous s'emportaient: tait-ce possible de perdre, en un quart
d'heure, le fruit d'un an de travail? Qu'avaient-ils fait pour tre punis
de la sorte? Ni scurit, ni justice, des flaux sans raison, des caprices
qui tuaient le monde. Brusquement, la Grande, furibonde, ramassa des
cailloux, les lana en l'air pour crever le ciel, qu'on ne distinguait pas.
Et elle gueulait:

--Sacr cochon, l-haut! Tu ne peux donc pas nous foutre la paix?

Sur le matelas, dans la cuisine, Mouche, abandonn, regardait le plafond de
son oeil fixe, lorsque deux voitures s'arrtrent devant la porte. Jean
ramenait enfin M. Finet, aprs l'avoir attendu prs de trois heures, chez
lui; et il revenait dans la carriole, tandis que le docteur avait pris son
cabriolet.

Ce dernier, grand et maigre, la face jaunie par des ambitions mortes, entra
rudement. Au fond, il excrait cette clientle paysanne, qu'il accusait de
sa mdiocrit.

--Quoi, personne?... a va donc mieux?

Puis, apercevant le corps:

--Non, trop tard!... Je vous le disais bien, je ne voulais pas venir. C'est
toujours la mme histoire, ils m'appellent quand ils sont morts.

Ce drangement inutile, au milieu de la nuit, l'irritait; et, comme Lise et
Franoise rentraient justement, il acheva de s'exasprer, lorsqu'il apprit
qu'elles avaient attendu deux heures avant de l'envoyer chercher.

--C'est vous qui l'avez tu, parbleu!... Est-ce idiot? de l'eau de Cologne
et du tilleul pour une apoplexie!... Avec a, personne prs de lui. Bien
sr qu'il n'est pas en train de se sauver...

--Mais, monsieur, balbutia Lise, en larmes, c'est  cause de la grle.

M. Finet, intress, se calma. Tiens! il tait donc tomb de la grle? A
force de vivre avec les paysans, il avait fini par avoir leurs passions.
Jean s'tait approch, lui aussi; et tous deux s'tonnaient, se rcriaient,
car ils n'avaient pas reu un grlon, en venant de Cloyes. Ceux-ci
pargns, ceux-l saccags, et  quelques kilomtres de distance: vrai!
quelle dveine de se trouver du mauvais ct! Puis, comme Fanny rapportait
la lanterne et que la Bcu et la Frimat la suivaient, toutes les trois
plores, ne tarissant pas en dtails sur les abominations qu'elles avaient
vues, le docteur, gravement, dclara:

--C'est un malheur, un grand malheur... Il n'y a pas de plus grand malheur
pour les campagnes...

Un bruit sourd, une sorte de bouillonnement l'interrompit. Cela venait du
mort, oubli entre les deux chandelles. Tous se turent, les femmes se
signrent.




III


Un mois se passa. Le vieux Fouan, nomm tuteur de Franoise, qui entrait
dans sa quinzime anne, les dcida, elle et sa soeur Lise, son ane de
dix ans,  louer leurs terres au cousin Delhomme, sauf un bout de pr, pour
qu'elles fussent convenablement cultives et entretenues. Maintenant que
les deux filles restaient seules, sans pre ni frre  la maison, il leur
aurait fallu prendre un serviteur, ce qui tait ruineux,  cause du prix
croissant de la main-d'oeuvre. Delhomme, d'ailleurs, leur rendait l un
simple service, s'engageant  rompre le bail ds que le mariage de l'une
des deux ncessiterait le partage entre elles de la succession.

Cependant, Lise et Franoise, aprs avoir galement cd au cousin leur
cheval, devenu inutile, gardrent les deux vaches, la Coliche et
Blanchette, ainsi que l'ne, Gdon. Elles gardaient de mme leur
demi-arpent de potager, que l'ane se rservait d'entretenir, tandis que
la cadette prendrait soin des btes. Certes, il y avait encore l du
travail; mais elles ne se portaient pas mal, Dieu merci! elles en verraient
bien la fin.

Les premires semaines furent trs dures, car il s'agissait de rparer les
dgts de la grle, de bcher, de replanter des lgumes; et ce fut l ce
qui poussa Jean  leur donner un coup de main. Une liaison se faisait entre
lui et elles deux depuis qu'il avait ramen leur pre moribond. Le
lendemain de l'enterrement, il vint demander de leurs nouvelles. Puis, il
revint causer, peu  peu familier et obligeant, si bien qu'une aprs-midi
il ta la bche des poings de Lise, pour achever de retourner un carr. Ds
lors, en ami, il leur consacra les heures que ne lui prenaient pas ses
travaux  la ferme. Il tait de la maison, de cette vieille maison
patrimoniale des Fouan, btie par un anctre il y avait trois sicles, et
que la famille honorait d'une sorte de culte. Lorsque Mouche, de son
vivant, se plaignait d'avoir eu le mauvais lot dans le partage et accusait
de vol sa soeur et son frre, ceux-ci rpondaient: Et la maison! est-ce
qu'il n'a pas la maison?

Pauvre maison en loques, tasse, lzarde et branlante, raccommode partout
de bouts de planches et de pltras! Elle avait d tre construite en
moellons et en terre; plus tard, on en refit deux murs au mortier; enfin,
vers le commencement du sicle, on se rsigna  en remplacer le chaume par
une toiture de petites ardoises, aujourd'hui pourries. C'tait ainsi
qu'elle avait dur et qu'elle tenait encore, enfonce d'un mtre, comme on
les creusait toutes au temps jadis, sans doute pour avoir plus chaud. Cela
offrait l'inconvnient que, par les gros orages, l'eau l'envahissait; et
l'on avait beau balayer le sol battu de cette cave, il restait toujours de
la boue dans les coins. Mais elle tait surtout malicieusement plante,
tournant le dos au nord,  la Beauce immense, d'o soufflaient les
terribles vents de l'hiver; de ce ct, dans la cuisine, ne s'ouvrait
qu'une lucarne troite, barricade d'un volet, au ras du chemin; tandis
que, sur l'autre face, celle du midi, se trouvaient la porte et les
fentres. On aurait dit une de ces masures de pcheur, au bord de l'Ocan,
dont pas une fente ne regarde le flot. A force de la pousser, les vents de
la Beauce l'avaient fait pencher en avant: elle pliait, elle tait comme
ces trs vieilles femmes dont les reins se cassent.

Et Jean, bientt, en connut les moindres trous. Il aida  nettoyer la
chambre du dfunt, l'encoignure prise sur le grenier, simplement spare
par une cloison de planches, et dans laquelle il n'y avait qu'un ancien
coffre, plein de paille, servant de lit, une chaise et une table. En bas,
il ne dpassait point la cuisine, il vitait de suivre les deux soeurs dans
leur chambre, dont la porte, toujours battante, laissait voir l'alcve 
deux lits, la grande armoire de noyer, une table ronde sculpte, superbe,
sans doute une pave du chteau, vole autrefois. Il existait une autre
pice derrire celle-l, si humide, que le pre avait prfr coucher en
haut: on regrettait mme d'y serrer les pommes de terre, car elles y
germaient tout de suite. Mais c'tait dans la cuisine qu'on vivait, dans
cette vaste salle enfume o, depuis trois sicles, se succdaient les
gnrations des Fouan. Elle sentait les longs labeurs, les maigres
pitances, l'effort continu d'une race qui tait arrive tout juste  ne pas
crever de faim, en se tuant de besogne, sans avoir jamais un sou de plus en
dcembre qu'en janvier. Une porte, ouvrant de plain-pied sur l'table,
mettait les vaches de compagnie avec le monde; et, quand cette porte se
trouvait ferme, on pouvait les surveiller encore par une vitre enchsse
dans le mur. Ensuite, il y avait l'curie, o Gdon restait seul, puis un
hangar et un bcher; de sorte qu'on n'avait pas  sortir, on filait
partout. Dehors, la pluie entretenait la mare, qui tait la seule eau pour
les btes et l'arrosage. Chaque matin, il fallait descendre  la fontaine,
en bas, sur la route, chercher l'eau de la table.

Jean se plaisait l, sans se demander ce qui l'y ramenait. Lise, gaie, avec
toute sa personne ronde, tait d'un bon accueil. Pourtant, ses vingt-cinq
ans la vieillissaient dj, elle devenait laide, surtout depuis ses
couches. Mais elle avait de gros bras solides, elle apportait  la besogne
un tel coeur, tapant, criant, riant, qu'elle rjouissait la vue. Jean la
traitait en femme, ne la tutoyait pas, tandis qu'il continuait, au
contraire,  tutoyer Franoise, dont les quinze ans faisaient pour lui une
gamine. Celle-ci, que le grand air et les durs travaux n'avaient pas eu le
temps  enlaidir, gardait son joli visage long, au petit front ttu, aux
yeux noirs et muets,  la bouche paisse, ombre d'un duvet prcoce; et,
toute gamine qu'on la croyait, elle tait femme aussi, il n'aurait pas
fallu, comme disait sa soeur, la chatouiller de trop prs, pour lui faire
un enfant. Lise l'avait leve, leur mre tant morte: de l venait leur
grande tendresse, active et bruyante de la part de l'ane, passionne et
contenue chez la cadette. Cette petite Franoise avait le renom d'une
fameuse tte. L'injustice l'exasprait. Quand elle avait dit: a c'est 
moi, a c'est  toi, elle n'en aurait pas dmordu sous le couteau; et, en
dehors du reste, si elle adorait Lise, c'tait dans l'ide qu'elle lui
devait bien cette adoration. D'ailleurs, elle se montrait raisonnable, trs
sage, sans vilaines penses, seulement tourmente par ce sang htif, ce qui
la rendait molle, un peu gourmande et paresseuse. Un jour, elle en vint,
elle aussi,  tutoyer Jean, en ami trs g et bonhomme, qui la faisait
jouer, qui la taquinait parfois, mentant exprs, soutenant des choses
injustes, pour s'amuser  la voir s'trangler de colre.

Un dimanche, par une aprs-midi dj brlante de juin, Lise travaillait,
dans le potager,  sarcler des pois; et elle avait pos sous un prunier
Jules, qui s'y tait endormi. Le soleil la chauffait d'aplomb, elle
soufflait, plie en deux, arrachant les herbes, lorsqu'une voix s'leva
derrire la haie.

--Quoi donc? on ne se repose pas, mme le dimanche!

Elle avait reconnu la voix, elle se redressa, les bras rouges, la face
congestionne, rieuse quand mme.

--Dame! pas plus le dimanche qu'en semaine, la besogne ne se fait pas toute
seule!

C'tait Jean. Il longea la haie, entra par la cour.

--Laissez donc a, je vas l'expdier, moi, votre travail!

Mais elle refusa, elle avait bientt fini; puis, si elle ne faisait pas a,
elle ferait autre chose: est-ce qu'on pouvait flner? Elle avait beau se
lever ds quatre heures, et le soir coudre encore  la chandelle, jamais
elle n'en voyait le bout.

Lui, pour ne point la contrarier, s'tait mis  l'ombre du prunier voisin,
en ayant soin de ne pas s'asseoir sur Jules. Il la regardait, plie de
nouveau, les fesses hautes, tirant sa jupe qui remontait et dcouvrait ses
grosses jambes, tandis que, la gorge  terre, elle manoeuvrait les bras,
sans craindre le coup de sang, dont le flot lui gonflait le cou.

--a va bien, dit-il, que vous tes rudement construite!

Elle en montrait quelque orgueil, elle eut un rire de complaisance. Et il
riait, lui aussi, l'admirant d'un air convaincu, la trouvant forte et brave
comme un garon. Aucun dsir malhonnte ne lui venait de cette croupe en
l'air, de ces mollets tendus, de cette femme  quatre pattes, suante,
odorante ainsi qu'une bte en folie. Il songeait simplement qu'avec des
membres pareils on en abattait, de la besogne! Bien sr que, dans un
mnage, une femme de cette btisse-l valait son homme.

Sans doute, une association d'ides se fit en lui, et il lcha
involontairement une nouvelle, qu'il s'tait promis de garder secrte.

--J'ai vu Buteau, avant-hier.

Lise, lentement, se mit debout. Mais elle n'eut pas le temps de
l'interroger. Franoise, qui avait reconnu la voix de Jean, et qui arrivait
de sa laiterie, au fond de l'table, les bras nus et blancs de lait,
s'emporta.

--Tu l'as vu... Ah! le cochon!

C'tait une antipathie croissante, elle ne pouvait plus entendre nommer le
cousin, sans tre souleve par une de ses rvoltes d'honntet, comme si
elle avait eu  venger un dommage personnel.

--Certainement que c'est un cochon, dclara Lise avec calme; mais a
n'avance  rien de le dire,  cette heure.

Elle avait pos les poings sur ses hanches, elle demanda srieusement:

--Alors, qu'est-ce qu'il raconte, Buteau?

--Mais rien, rpondit Jean embarrass, mcontent d'avoir eu la langue trop
longue. Nous avons parl de ses affaires,  cause de ce que son pre dit
partout qu'il le dshritera; et lui dit qu'il a le temps d'attendre, que
le vieux est solide, qu'il s'en fout, d'ailleurs.

--Est-ce qu'il sait que Jsus-Christ et Fanny ont sign l'acte tout de mme
et que chacun est entr en possession de sa part?

--Oui, il le sait, et il sait aussi que le pre Fouan a lou  son gendre
Delhomme la part dont lui, Buteau, n'a pas voulu; il sait que M.
Baillehache a t furieux,  ce point qu'il a jur de ne plus jamais
laisser tirer les lots avant d'avoir fait signer les papiers... Oui, oui,
il sait que tout est fini.

--Ah! et il ne dit rien?

--Non, il ne dit rien.

Lise, silencieusement, se courba, marcha un instant, arrachant les herbes,
ne montrant plus d'elle que la rondeur enfle de son derrire; puis, elle
tourna le cou, elle ajouta, la tte en bas:

--Voulez-vous savoir, Caporal? eh bien! a y est, je peux garder Jules pour
compte.

Jean qui, jusque-l, lui donnait des esprances, hocha le menton.

--Ma foi! je crois que vous tes dans le vrai.

Et il jeta un regard sur Jules qu'il avait oubli. Le mioche, serr dans
son maillot, dormait toujours, avec sa petite face immobile, noye de
lumire. C'tait a l'embtant, ce gamin! Autrement, pourquoi n'aurait-il
pas pous Lise, puisqu'elle se trouvait libre? Cette ide lui venait l,
tout d'un coup,  la regarder au travail. Peut-tre bien qu'il l'aimait,
que le plaisir de la voir l'attirait seul dans la maison. Il en restait
surpris pourtant, ne l'ayant pas dsire, n'ayant mme jamais jou avec
elle, comme il jouait avec Franoise, par exemple. Et, justement, en levant
la tte, il aperut celle-ci, demeure toute droite et furieuse au soleil,
les yeux si luisants de passion, si drles, qu'il en fut gay, dans le
trouble de sa dcouverte.

Mais un bruit de trompette, un trange turlututu d'appel se fit entendre;
et Lise, quittant ses pois, s'cria:

--Tiens! Lambourdieu!... J'ai une capeline  lui commander.

De l'autre ct de la haie, sur le chemin, apparut un petit homme court,
trompettant et prcdant une grande voiture longue, que tranait un cheval
gris. C'tait Lambourdieu, un gros boutiquier de Cloyes, qui avait peu 
peu joint  son commerce de nouveauts la bonneterie, la mercerie, la
cordonnerie, mme la quincaillerie, tout un bazar qu'il promenait de
village en village, dans un rayon de cinq ou six lieues. Les paysans
finissaient par lui tout acheter, depuis leurs casseroles jusqu' leurs
habits de noce. Sa voiture s'ouvrait et se rabattait, dveloppant des files
de tiroirs, un talage de vrai magasin.

Lorsque Lambourdieu eut reu la commande de la capeline, il ajouta:

--Et, en attendant, vous ne voulez pas de beaux foulards?

Il tirait d'un carton, il faisait claquer au soleil des foulards rouges 
palmes d'or, clatants.

--Hein? trois francs, c'est pour rien!... Cent sous les deux!

Lise et Franoise, qui les avaient pris par-dessus la haie d'aubpine, o
schaient des couches de Jules, les maniaient, les convoitaient. Mais elles
taient raisonnables, elles n'en avaient pas besoin:  quoi bon dpenser?
Et elles les rendaient, lorsque Jean se dcida tout d'un coup  vouloir
pouser Lise, malgr le petit. Alors, pour brusquer les choses, il lui
cria:

--Non, non, gardez-le, je vous l'offre!... Ah! vous me feriez de la peine,
c'est de bonne amiti, bien sr!

Il n'avait rien dit  Franoise, et comme celle-ci tendait toujours au
marchand son foulard, il la remarqua, il eut au coeur un lancement de
chagrin, en croyant la voir plir, la bouche souffrante.

--Mais toi aussi, bte! garde-le... Je le veux, tu ne vas pas faire ta
mauvaise tte!

Les deux soeurs, combattues, se dfendaient et riaient. Dj, Lambourdieu
avait allong la main par-dessus la haie pour empocher les cent sous. Et il
repartit, le cheval derrire lui dmarra la longue voiture, la fanfare
rauque de la trompette se perdit au dtour du chemin.

Tout de suite, Jean avait eu l'ide de pousser ses affaires auprs de Lise,
en se dclarant. Une aventure l'en empcha. L'curie tait sans doute mal
ferme, soudain l'on aperut l'ne, Gdon, au milieu du potager, tondant
gaillardement un plant de carottes. Du reste, cet ne, un gros ne,
vigoureux, de couleur rousse, la grande croix grise sur l'chine, tait un
animal farceur, plein de malignit: il soulevait trs bien les loquets avec
sa bouche, il entrait chercher du pain dans la cuisine; et,  la faon dont
il remuait ses longues oreilles, quand on lui reprochait ses vices, on
sentait qu'il comprenait. Ds qu'il se vit dcouvert, il prit un air
indiffrent et bonhomme; ensuite, menac de la voix, chass du geste, il
fila; mais, au lieu de retourner dans la cour, il trotta par les alles,
jusqu'au fond du jardin. Alors, ce fut une vraie poursuite, et, lorsque
Franoise l'eut enfin saisi, il se ramassa, rentra le cou et les jambes
dans son corps, pour peser plus lourd et avancer moins vite. Rien n'y
faisait, ni les coups de pied, ni les douceurs. Il fallut que Jean s'en
mlt, le bouscult par derrire de ses bras d'homme; car, depuis qu'il
tait command par deux femmes, Gdon avait conu d'elles le plus complet
mpris. Jules s'tait rveill au bruit et hurlait. L'occasion tait
perdue, le jeune homme dut partir ce jour-l, sans avoir parl.

Huit jours se passrent, une grande timidit avait envahi Jean, qui, 
cette heure, n'osait plus. Ce n'tait pas que l'affaire lui semblt
mauvaise:  la rflexion, il en avait, au contraire, mieux senti les
avantages. D'un ct et de l'autre, on n'aurait qu' y gagner. Si lui ne
possdait rien, elle avait l'embarras de son mioche: cela galisait les
parts; et il ne mettait l aucun vilain calcul, il raisonnait autant pour
son bonheur,  elle, que pour le sien. Puis, le mariage, en le forant 
quitter la ferme, le dbarrasserait de Jacqueline, qu'il revoyait par
lchet du plaisir. Donc, il tait bien rsolu, et il attendait l'occasion
de se dclarer, cherchant les mots qu'il dirait, en garon que mme le
rgiment avait laiss capon avec les femmes.

Un jour, enfin, Jean, vers quatre heures, s'chappa de la ferme, rsolu 
parler. Cette heure tait celle o Franoise menait ses vaches  la pture
du soir, et il l'avait choisie pour tre seul avec Lise. Mais un
contretemps le consterna d'abord: la Frimat, installe en voisine
obligeante, aidait justement la jeune femme  couler la lessive, dans la
cuisine. La veille, les deux soeurs avaient essang le linge. Depuis le
matin, l'eau de cendre, que parfumaient des racines d'iris, bouillait dans
un chaudron, accroch  la crmaillre, au-dessus d'un feu clair de
peuplier. Et, les bras nus, la jupe retrousse, Lise, arme d'un pot de
terre jaune, puisait de cette eau, arrosait le linge dont le cuvier tait
rempli: au fond les draps, puis les torchons, les chemises, et par-dessus
des draps encore. La Frimat ne servait donc pas  grand'chose; mais elle
causait, en se contentant, toutes les cinq minutes, d'enlever et de vider
dans le chaudron le seau, qui, sous le baquet, recevait l'goutture
continue de la lessive.

Jean patienta, esprant qu'elle s'en irait. Elle ne partait pas, parlait de
son pauvre homme, le paralytique, qui ne remuait plus qu'une main. C'tait
une grande affliction. Jamais ils n'avaient t riches; seulement, lorsque
lui travaillait encore, il louait des terres qu'il faisait valoir; tandis
que, maintenant, elle avait bien de la peine  cultiver toute seule
l'arpent qui leur appartenait; et elle s'reintait, ramassait le crottin
des routes pour le fumer, n'ayant pas de bestiaux, soignait ses salades,
ses haricots, ses pois, pied  pied, arrosait jusqu' ses trois pruniers et
ses deux abricotiers, finissait par tirer un profit considrable de cet
arpent, si bien que, chaque samedi, elle s'en allait au march de Cloyes,
pliant sous la charge de deux paniers normes, sans compter les gros
lgumes, qu'un voisin lui emportait dans sa carriole. Rarement elle en
revenait sans deux ou trois pices de cent sous, surtout  la saison des
fruits. Mais sa continuelle dolance tait le manque de fumier: ni le
crottin, ni les balayages des quelques lapins et des quelques poules
qu'elle levait ne lui donnaient assez. Elle en tait venue  se servir de
tout ce que son vieux et elle faisaient, de cet engrais humain si mpris,
qui soulve le dgot, mme dans les campagnes. On l'avait su, on l'en
plaisantait, on l'appelait la mre Caca, et ce surnom lui nuisait, au
march. Des bourgeoises s'taient dtournes de ses carottes et de ses
choux superbes, avec des nauses de rpugnance. Malgr sa grande douceur,
cela la jetait hors d'elle.

--Voyons, dites-moi, vous, Caporal, est-ce raisonnable?... Est-ce qu'il
n'est pas permis d'employer tout ce que le bon Dieu nous a mis dans la
main? Et puis, avec a que les crottes des btes sont plus propres!... Non,
c'est de la jalousie, ils m'en veulent,  Rognes, parce que le lgume
pousse plus fort chez moi... Dites, Caporal, est-ce que a vous dgote,
vous?

Jean, embarrass, rpondit:

--Dame! a ne me ragote pas beaucoup... On n'est pas habitu  a, ce
n'est peut-tre bien qu'une ide.

Cette franchise dsola la vieille femme. Elle qui n'tait pas cancanire,
ne put retenir son amertume.

--C'est bon, ils vous ont dj tourn contre moi... Ah! si vous saviez
comme ils sont mchants, si vous vous doutiez de ce qu'ils disent de vous!

Et elle lcha les commrages de Rognes sur le jeune homme. D'abord, on l'y
avait excr, parce qu'il tait ouvrier, qu'il sciait et rabotait du bois,
au lieu de labourer la terre. Ensuite, quand il s'tait mis  la charrue,
on l'avait accus de venir manger le pain des autres, dans un pays qui
n'tait pas le sien. Est-ce qu'on savait d'o il sortait? N'avait-il point
fait quelque mauvais coup, chez lui, qu'il n'osait seulement pas y
retourner? Et l'on espionnait ses rapports avec la Cognette, on disait qu'
eux deux, un beau soir, ils donneraient un bouillon de onze heures au pre
Hourdequin, pour le voler.

--Oh! les canailles! murmura Jean, blme d'indignation.

Lise, qui puisait un pot de lessive bouillante dans le chaudron, se mit 
rire,  ce nom de la Cognette, qu'elle-mme prononait parfois, histoire de
le plaisanter.

--Et, puisque j'ai commenc, vaut mieux aller jusqu'au bout, poursuivit la
Frimat. Eh bien! il n'y a pas d'horreur qu'on ne raconte, depuis que vous
venez ici... La semaine dernire, n'est-ce pas? vous avez fait cadeau 
l'une et  l'autre de foulards, qu'on leur a vus dimanche,  la messe...
C'est trop sale, ils affirment que vous couchez avec les deux!

Du coup, tremblant, mais rsolu, Jean se leva et dit:

--Ecoutez, la mre, je vas rpondre devant vous, a ne m'embarrasse pas...
Oui, je vas demander  Lise si elle veut que je l'pouse... Vous entendez,
Lise? je vous demande, et si vous dites oui, vous me rendrez bien content.

Justement, elle vidait son pot dans le cuvier. Mais elle ne se pressa pas,
acheva d'arroser soigneusement le linge; puis, les bras nus et moites de
vapeur, devenue grave, elle le regarda en face.

--Alors, c'est srieux?

--Trs srieux.

Elle n'en paraissait point surprise. C'tait une chose naturelle.
Seulement, elle ne disait ni oui ni non, elle avait srement une ide qui
la gnait.

--Faudrait pas dire non,  cause de la Cognette, reprit-il, parce que la
Cognette...

Elle l'interrompit d'un geste, elle savait bien que a ne tirait pas 
consquence, la gaudriole  la ferme.

--Il y a encore que je n'ai absolument que ma peau  vous apporter, tandis
que vous possdez cette maison et de la terre.

De nouveau, elle fit un geste pour dire que, dans sa position, avec un
enfant, elle pensait comme lui que les choses se compensaient.

--Non, non, ce n'est pas tout a, dclara-t-elle enfin. Seulement, c'est
Buteau...

--Puisqu'il ne veut pas.

--Bien sr, et l'amiti n'y est plus, car il s'est trop mal conduit...
Mais, tout de mme, il faut consulter Buteau.

Jean rflchit une grande minute. Puis, sagement:

--Comme vous voudrez... a se doit, par rapport  l'enfant.

Et la Frimat, qui, gravement, elle aussi, vidait le seau d'goutture dans
le chaudron, croyait devoir approuver la dmarche, tout en se montrant
favorable  Jean, un honnte garon, celui-l, pas ttu, pas brutal,
lorsqu'on entendit, au dehors, Franoise rentrer avec les deux vaches.

--Dis donc, Lise, cria-t-elle, viens donc voir... La Coliche s'est abm le
pied.

Tous sortirent, et Lise,  la vue de la bte qui boitait, le pied gauche de
devant meurtri, ensanglant, eut une brusque colre, un de ces clats
bourrus dont elle bousculait sa soeur, quand celle-ci tait petite et
qu'elle se mettait en faute.

--Encore une de tes ngligences, hein?... Tu te seras endormie dans
l'herbe, comme l'autre fois.

--Mais non, je t'assure... Je ne sais pas ce qu'elle a pu faire. Je l'avais
attache au piquet, elle se sera pris le pied dans sa corde.

--Tais-toi donc, menteuse!... Tu me la tueras un jour, ma vache!

Les yeux noirs de Franoise s'allumrent. Elle tait trs ple, elle
bgaya, rvolte:

--Ta vache, ta vache... Tu pourrais bien dire notre vache.

--Comment, notre vache? une vache  toi, gamine!

--Oui, la moiti de tout ce qui est ici est  moi, j'ai le droit d'en
prendre et d'en abmer la moiti, si a m'amuse!

Et les deux soeurs, face  face, se dvisagrent, menaantes, ennemies.
Dans leur longue tendresse, c'tait la premire querelle douloureuse, sous
ce coup de fouet du tien et du mien, l'une irrite de la rbellion de sa
cadette, l'autre obstine et violente devant l'injustice. L'ane cda,
rentra dans la cuisine pour ne pas gifler la petite. Et, lorsque celle-ci,
aprs avoir mis ses vaches  l'table, reparut et vint  la huche se couper
une tranche de pain, il se fit un silence.

Lise, pourtant, s'tait calme. La vue de sa soeur, raidie et boudeuse,
l'ennuyait maintenant. Elle lui parla la premire, elle voulut en finir par
une nouvelle imprvue.

--Tu ne sais pas? Jean veut que je l'pouse, il me demande.

Franoise, qui mangeait debout, devant la fentre, resta indiffrente, ne
se tourna mme pas.

--Qu'est-ce que a me fiche?

--a te fiche, que tu l'aurais pour beau-frre, et que je dsire savoir
s'il te plairait.

Elle haussa les paules.

--Me plaire,  quoi bon? lui ou Buteau, du moment que je ne couche pas
avec!... Seulement, voulez-vous que je vous dise? tout a n'est gure
propre.

Et elle sortit achever son pain dans la cour.

Jean, pris de malaise, affecta de rire, comme  la boutade d'une enfant
gte; tandis que la Frimat, dclarait que, dans sa jeunesse, on aurait
fouett une galopine comme a, jusqu'au sang. Quant  Lise, srieuse, elle
demeura un instant muette, de nouveau toute  sa lessive. Puis, elle
conclut.

--Eh bien! nous en restons l, Caporal... Je ne vous dis pas non, je ne
vous dis pas oui... Voici les foins, je verrai notre monde, je
questionnerai, je saurai  quoi m'en tenir. Et nous dciderons quelque
chose... a va-t-il?

--a va!

Il tendit la main, il secoua la sienne, qu'elle lui tendait. De toute sa
personne, trempe de bue chaude, s'exhalait une odeur de bonne mnagre,
une odeur de cendre parfume d'iris.




IV


Depuis la veille, Jean conduisait la faucheuse mcanique, dans les quelques
arpents de pr qui dpendaient de la Borderie, au bord de l'Aigre. De
l'aube  la nuit, on avait entendu le claquement rgulier des lames; et, ce
matin-l, il finissait, les derniers andains tombaient, s'alignaient
derrire les roues, en une couche de tiges fines, d'un vert tendre. La
ferme n'ayant pas de machine  faner, on lui avait laiss engager deux
faneuses, Palmyre, qui se tuait de travail, et Franoise, qui s'tait fait
embaucher par caprice, amuse de cette besogne. Toutes deux, venues ds
cinq heures, avaient, de leurs longues fourches, tal les mulons, l'herbe
 demi sche et mise en tas la veille au soir, pour la protger de la
rose nocturne. Le soleil s'tait lev dans un ciel ardent et pur, qu'une
brise rafrachissait. Un vrai temps pour faire de bon foin.

Aprs le djeuner, lorsque Jean revint avec ses faneuses, le foin du
premier arpent fauch tait fait. Il le toucha, le sentit sec et craquant.

--Dites donc, cria-t-il, nous allons le retourner encore, et ce soir nous
commenons les meules.

Franoise, en robe de toile grise, avait nou sur sa tte un mouchoir bleu,
dont un ct battait sa nuque, tandis que les deux coins flottaient
librement sur ses joues, lui protgeant le visage de l'clat du soleil. Et,
d'un balancement de sa fourche, elle prenait l'herbe, la jetait dans le
vent, qui en emportait comme une poussire blonde. Les brins volaient, une
odeur s'en dgageait, pntrante et forte, l'odeur des herbes coupes, des
fleurs fanes. Elle avait trs chaud, en s'avanant au milieu de cet
envolement continu, qui l'gayait.

--Ah! ma petite, dit Palmyre, de sa voix dolente, on voit bien que tu es
jeune... Demain, tu sentiras tes bras.

Mais elles n'taient point seules, tout Rognes fauchait et fanait, dans les
prs, autour d'elles. Avant le jour, Delhomme se trouvait l, car l'herbe,
trempe de rose, est tendre  couper, comme du pain mollet, tandis qu'elle
durcit,  mesure que le soleil la chauffe; et on l'entendait bien,
rsistante et sifflante  cette heure sous la faux, dont la vole allait et
revenait, continuellement, au bout de ses bras nus. Plus prs, touchant
l'herbage de la ferme, il y avait deux parcelles, l'une appartenant 
Macqueron, l'autre  Lengaigne. Dans la premire, Berthe, vtue en
demoiselle d'une robe  volants, coiffe d'un chapeau de paille, avait
suivi les faneuses, par distraction; mais, lasse dj, elle restait appuye
sur sa fourche,  l'ombre d'un saule. Dans l'autre, Victor, qui fauchait
pour son pre, venait de s'asseoir et, son enclume entre les genoux,
battait sa faux. Depuis cinq minutes, au milieu du grand silence
frissonnant de l'air on ne distinguait plus que ce martlement obstin, les
petits coups presss du marteau sur le fer.

Justement, Franoise arriva prs de Berthe.

--Hein? t'en as assez!

--Un peu, a commence... Quand on n'en a pas l'habitude!

Elles causrent, elles parlrent de Suzanne, la soeur  Victor, que les
Lengaigne avaient mise dans un atelier de couture,  Chteaudun, et qui, au
bout de six mois, s'tait envole  Chartres, pour faire la vie. On la
disait sauve avec un clerc de notaire, toutes les filles de Rognes en
chuchotaient, rvaient des dtails. Faire la vie, c'taient des orgies de
sirop de groseille et d'eau de Seltz, au milieu d'une dbandade d'hommes,
des douzaines vous passant  la file sur le corps, dans des
arrire-boutiques de marchands de vins.

--Oui, ma chre, c'est comme a... Ah! elle en prend!

Franoise, plus jeune, ouvrait des yeux stupfis.

--En voil un amusement! dit-elle enfin. Mais, si elle ne revient pas, les
Lengaigne vont donc tre seuls, puisque Victor est tomb au sort.

Berthe, qui pousait la haine de son pre, haussa les paules: il s'en
fichait bien, Lengaigne! il n'avait qu'un regret, celui que la petite ne
ft pas reste  se faire culbuter chez lui, pour achalander son bureau de
tabac. Est-ce qu'un vieux de quarante ans, un oncle  elle, ne l'avait pas
eue dj, avant qu'elle partt  Chteaudun, un jour qu'ils pluchaient
ensemble des carottes? Et, baissant la voix, Berthe, dit avec les mots,
comment a s'tait pass. Franoise, plie en deux, riait  s'touffer,
tant a lui semblait drle.

--Oh! la, la, est-ce bte qu'on se fasse des machines pareilles!

Elle se remit  sa besogne, elle s'loigna, soulevant des fourches
d'herbe, les secouant dans le soleil. On entendait toujours le bruit
persistant du marteau, qui tapait le fer. Et, quelques minutes plus tard,
comme elle s'tait rapproche du jeune homme assis, elle lui adressa la
parole.

--Alors, tu vas partir soldat?

--Oh! en octobre... J'ai le temps, ce n'est pas press.

Elle rsistait  l'envie de le questionner sur sa soeur, elle en causa
malgr elle.

--Est-ce vrai, ce qu'on raconte, que Suzanne est  Chartres?

Mais lui, plein d'indiffrence, rpondit:

--Parat... Si a l'amuse!

Tout de suite, il reprit, en voyant au loin poindre Lequeu, le matre
d'cole, qui semblait arriver par hasard, en flnant:

--Tiens! en v'l un pour la fille  Macqueron... Qu'est-ce que je disais?
Il s'arrte, il lui fourre son nez dans les cheveux... Va, va, sale tte de
pierrot, tu peux la renifler, tu n'en auras que l'odeur!

Franoise s'tait remise  rire, et Victor tombait maintenant sur Berthe,
par haine de famille. Sans doute, le matre d'cole ne valait pas cher, un
rageur qui giflait les enfants, un sournois dont personne ne connaissait
l'opinion, capable de se faire le chien couchant de la fille pour avoir les
cus du pre. Mais Berthe, elle non plus, n'tait gure catholique, malgr
ses grands airs de demoiselle leve en ville. Oui, elle avait beau porter
des jupes  volants, des corsages de velours, et se grossir le derrire
avec des serviettes, le par-dessous n'en tait pas meilleur, au contraire,
car elle en savait long, on en apprenait davantage en s'duquant  la
pension de Cloyes, qu'en restant chez soi  garder les vaches. Pas de
danger que celle-l se laisst de sitt coller un enfant: elle aimait mieux
se dtruire toute seule la sant!

--Comment a? demanda Franoise, qui ne comprenait point.

Il eut un geste, elle devint srieuse, et dit sans gne:

--C'est donc a qu'elle vous lche toujours des salets et qu'elle se
pousse sur vous!

Victor s'tait remis  battre son fer. Dans le bruit, il rigola, tapant
entre chaque phrase.

--Puis, tu sais, N'en-a-pas...

--Hein?

--Berthe, pardi!... N'en-a-pas, c'est le petit nom que les garons lui
donnent,  cause qu'il ne lui en a pas pouss.

--De quoi?

--Des cheveux partout... Elle a a comme une gamine, aussi lisse que la
main!

--Allons donc, menteur!

--Quand je te dis!

--Tu l'as vue, toi?

--Non, pas moi, d'autres.

--Qui, d'autres?

--Ah! des garons qui l'ont jur  des garons que je connais.

--Et o l'ont-ils vue? comment?

--Dame! comme on voit, quand on a le nez sur la chose, ou quand on la
moucharde par une fente. Est-ce que je sais?... S'ils n'ont pas couch
avec, il y a des moments et des endroits o l'on se trousse, pas vrai?

--Bien sr que s'ils sont alls la guetter!

--Enfin, n'importe! parat que c'est d'un bte, que c'est d'un laid, tout
nu! comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigneaux sans
plumes, qui ouvrent le bec, dans les nids, oh! mais vilain, vilain,  en
dgobiller dessus!

Franoise, du coup, fut secoue d'un nouvel accs de gaiet, tellement
l'ide de ce moigneau sans plumes lui paraissait farce. Et elle ne se
calma, elle ne continua  faner, que lorsqu'elle aperut sur la route sa
soeur Lise, qui descendait dans le pr. Celle-ci, s'tant approche de
Jean, expliqua qu'elle se rendait chez son oncle,  cause de Buteau. Depuis
trois jours, cette dmarche tait convenue entre eux, et elle promit de
repasser, pour lui dire la rponse. Quand elle s'loigna, Victor tapait
toujours, Franoise, Palmyre et les autres femmes, dans l'blouissement du
grand ciel clair, jetaient les herbes, encore et encore; tandis que Lequeu,
trs obligeant, donnait une leon  Berthe, piquant la fourche, l'levant
et la baissant, avec la raideur d'un soldat  l'exercice. Au loin, les
faucheurs s'avanaient sans un arrt, d'un mme mouvement rythmique, le
torse balanc sur les reins, la faux lance et ramene, continuellement.
Une minute, Delhomme s'arrta, se tint debout, trs grand au milieu des
autres. Dans son goujet, la corne de vache pleine d'eau, pendue  sa
ceinture, il avait pris la pierre noire, et il affilait sa faux, d'un long
geste rapide. Puis, son chine de nouveau se cassa, on entendit le fer
aiguis mordre le pr d'un sifflement plus vif.

Lise tait arrive devant la maison des Fouan. D'abord, elle craignit qu'il
n'y et personne, tant le logis semblait mort. Rose s'tait dbarrasse de
ces deux vaches, le vieux venait de vendre son cheval, il n'y avait plus ni
btes, ni travail, ni rien qui grouillt dans le vide des btiments et de
la cour. Pourtant, la porte cda; et Lise, en entrant dans la salle muette
et noire, malgr les gaiets du dehors, y trouva le pre Fouan debout, en
train d'achever un morceau de pain et de fromage, tandis que sa femme,
assise, inoccupe, le regardait.

--Bien le bonjour, ma tante... Et a va comme vous voulez?

--Mais oui, rpondit la vieille dont le visage s'claira, heureuse de cette
visite. Maintenant qu'on est des bourgeois, on n'a qu' prendre du bon
temps, du matin au soir.

Lise voulut aussi tre aimable pour son oncle.

--Et l'apptit marche,  ce que je vois?

--Oh! dit-il, ce n'est pas que j'aie faim... Seulement de manger un morceau
a occupe toujours, a fait couler la journe.

Il avait un air si morne, que Rose repartit en exclamation sur leur bonheur
de ne plus travailler. Vrai! ils avaient bien gagn a, ce n'tait pas trop
tt, de voir trimer les autres, en jouissant de ses rentes. Se lever tard,
tourner ses pouces, se moquer du chaud et du froid, n'avoir pas un souci,
ah! a les changeait rudement, ils taient dans le paradis pour sr.
Lui-mme, rveill, s'excitait comme elle, renchrissait. Et, sous cette
joie force, sous la fivre de ce qu'ils disaient, on sentait l'ennui
profond, le supplice de l'oisivet torturant ces deux vieux, depuis que
leurs bras, tout d'un coup inertes, se dtraquaient dans le repos, pareils
 d'antiques machines jetes aux ferrailles.

Enfin, Lise risqua le motif de sa visite.

--Mon oncle, on m'a cont que l'autre jour, vous aviez rencontr Buteau...

--Buteau est un jean-foutre! cria Fouan, subitement furieux, et sans lui
donner le temps d'achever. Est-ce que, s'il ne s'obstinait pas, comme un
ne rouge, j'aurais eu cette histoire avec Fanny?

C'tait le premier froissement entre lui et ses enfants, qu'il cachait, et
dont l'amertume venait de lui chapper. En confiant la part de Buteau 
Delhomme, il avait prtendu la louer quatre-vingts francs l'hectare, tandis
que Delhomme entendait servir simplement une pension double, deux cents
francs pour sa part et deux cents pour l'autre. Cela tait juste, le vieux
enrageait d'avoir eu tort.

--Quelle histoire? demanda Lise. Est-ce que les Delhomme ne vous payent
pas?

--Oh! si, rpondit Rose. Tous les trois mois,  midi sonnant, l'argent est
l, sur la table... Seulement, il y a des faons de payer, n'est-ce pas? et
le pre, qui est susceptible, voudrait au moins de la politesse... Fanny
vient chez nous de l'air dont elle irait chez l'huissier, comme si on la
volait.

--Oui, ajouta le vieux, ils payent et c'est tout. Moi, je trouve que ce
n'est point assez. Faudrait des gards... Est-ce que a les acquitte, leur
argent? Nous voil des cranciers, pas plus... Et encore on a tort de se
plaindre. S'ils payaient tous!

Il s'interrompit, un silence embarrass rgna. Cette allusion 
Jsus-Christ, qui ne leur avait pas donn un sou, buvant sa part qu'il
hypothquait morceau  morceau, dsolait la mre, toujours porte 
dfendre le chenapan, le chri de son coeur. Elle trembla de voir taler
cette autre plaie, elle se hta de reprendre:

--Ne te mange donc pas les sangs pour des btises!... Puisque nous sommes
heureux, qu'est-ce que a te fiche, le reste? Quand on a assez, on a assez.

Jamais elle ne lui avait tenu tte ainsi. Il la regarda fixement.

--Tu parles trop, la vieille!... Je veux bien tre heureux, mais faut pas
qu'on m'embte!

Et elle redevint toute petite, tasse et oisive sur sa chaise, pendant
qu'il achevait son pain, en roulant longuement la dernire bouche, pour
faire durer la rcration. La salle triste s'endormait.

--Alors, put continuer Lise, je dsirerais donc savoir ce que Buteau compte
faire, par rapport  moi et  son enfant... Je ne l'ai gure tourment, il
est temps que a se dcide.

Les deux vieux ne soufflaient plus mot. Elle interrogea directement le
pre.

--Puisque vous l'avez vu, il a d vous parler de moi... Qu'est-ce qu'il en
dit?

--Rien, il ne m'en a seulement point ouvert la bouche... Et il n'y a rien 
en dire, ma foi! Le cur m'assomme pour que j'arrange a, comme si c'tait
arrangeable, tant que le garon refusera sa part!

Lise, pleine d'incertitude, rflchissait.

--Vous croyez qu'il l'acceptera un jour?

--a se peut encore.

--Et vous pensez qu'il m'pouserait?

--Il y a des chances.

--Vous me conseillez donc d'attendre?

--Dame! c'est selon tes forces, chacun fait comme il sent.

Elle se tut, ne voulant pas parler de la proposition de Jean, ne sachant de
quelle faon obtenir une rponse dfinitive. Puis, elle tenta un dernier
effort.

--Vous comprenez, j'en suis malade,  la fin, de ne pas savoir  quoi m'en
tenir. Il me faut un oui ou un non... Vous, mon oncle, si vous alliez
demander  Buteau, je vous en prie!

Fouan haussa les paules.

--D'abord, jamais je ne reparlerai  ce jean-foutre... Et puis, ma fille,
que t'es serine! pourquoi lui faire dire non,  ce ttu, qui dira toujours
non ensuite? Laisse-lui donc la libert de dire oui, un jour, si c'est son
intrt!

--Bien sr! conclut simplement Rose, redevenue l'cho de son homme.

Et Lise ne put tirer d'eux rien de plus net. Elle les laissa, elle referma
la porte sur la salle, retombe  son engourdissement; et la maison, de
nouveau, parut vide.

Dans les prs, au bord de l'Aigre, Jean et ses deux faneuses avaient
commenc la premire meule. C'tait Franoise qui la montait. An centre,
pose sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourches de
foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu  peu, cela
grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes
sous les pieds, dans le creux o elle se trouvait,  mesure que le mur,
autour d'elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Dj,
elle tait  deux mtres; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches;
et la besogne n'allait pas sans de grands rires,  cause de la joie du
plein air et des btises qu'on se criait, dans la bonne odeur du foin.
Franoise surtout, son mouchoir gliss du chignon, sa tte nue au soleil,
les cheveux envols, embroussaills d'herbe, s'gayait comme une
bienheureuse, sur ce tas mouvant, o elle baignait jusqu'aux cuisses. Ses
bras nus enfonaient, chaque paquet jet d'en bas la couvrait d'une pluie
de brindilles, elle disparaissait, feignait de naufrager dans les remous.

--Oh! la, la, a me pique!

--O donc?

--Sous ma cotte, l-haut.

--C'est une araigne, tiens bon, serre les jambes!

Et de rire plus fort, de lcher de vilains mots qui les faisaient se
tordre.

Delhomme, au loin, s'en inquita, tourna an instant la tte, sans cesser de
lancer et de ramener sa faux. Ah! cette gamine, elle devait en faire, du
bon travail,  jouer ainsi! Maintenant, on gtait les filles, elles ne
travaillaient que pour l'amusement. Et il continua, couchant l'andain 
coups presss, laissant derrire lui le creux de son sillage. Le soleil
baissait  l'horizon, les faucheurs largissaient encore leurs troues.
Victor, qui ne battait plus son fer, ne se htait gure pourtant; et, comme
la Trouille passait avec ses oies, il s'chappa sournoisement, il fila la
retrouver,  l'abri d'une ligne paisse de saules, bordant la rivire.

--Bon? cria Jean, il retourne affter. La rmouleuse est l qui l'attend.

Franoise clata de nouveau,  cette allusion.

--Il est trop vieux pour elle.

--Trop vieux!... coute donc, s'ils n'afftent pas ensemble!

Et, d'un sifflement des lvres, il imitait le bruit de la pierre mangeant
le fil d'une lame, si bien que Palmyre elle-mme, se tenant le ventre comme
si une colique l'et tortille, dit:

--Qu'est-ce qu'il a aujourd'hui, ce Jean? est-il farce!

Les fourches d'herbe taient jetes toujours plus haut, et la meule
montait. On plaisanta Lequeu et Berthe, qui avaient fini par s'asseoir.
Peut-tre bien que N'en-a-pas se faisait chatouiller  distance, avec une
paille; et puis, le matre d'cole pouvait enfourner, ce n'tait pas pour
lui que cuirait la galette.

--Est-il sale! rpta Palmyre, qui ne savait pas rire et qui touffait.

Alors, Jean la taquina.

--Avec a que vous tes arrive  l'ge de trente-deux ans, sans avoir vu
la feuille  l'envers!

--Moi, jamais!

--Comment! pas un garon ne vous l'a pris? Vous n'avez pas d'amoureux?

--Non, non.

Elle tait devenue toute ple, trs srieuse, avec sa longue face de
misre, fltrie dj, hbte  force de travail, o il n'y avait plus que
des yeux de bonne chienne, d'un dvouement clair et profond. Peut-tre
revivait-elle sa vie dolente, sans une amiti, sans un amour, une existence
de bte de somme mene  coups de fouet, morte de sommeil, le soir, 
l'curie; et elle s'tait arrte, debout, les poings sur sa fourche, les
regards au loin, dans cette campagne qu'elle n'avait mme jamais vue.

Il y eut un silence. Franoise coutait, immobile en haut de la meule,
tandis que Jean, qui soufflait lui aussi, continuait  goguenarder,
hsitant  dire l'affaire qu'il avait aux lvres. Puis, il se dcida, il
lcha tout.

--C'est donc des menteries, ce qu'on raconte, que vous couchez avec votre
frre?

De blme qu'il tait, le visage de Palmyre s'empourpra d'un flot de sang
qui lui rendit sa jeunesse. Elle bgayait, surprise, irrite, ne trouvant
pas le dmenti qu'elle aurait voulu.

--Oh! les mchants... si l'on peut croire...

Et Franoise et Jean, repris de gaiet bruyante, parlaient  la fois, la
pressaient, la bouleversaient. Dame! dans l'table en ruines o ils
logeaient, elle et son frre, il n'y avait gure moyen de remuer, sans
tomber l'un sur l'autre. Leurs paillasses se touchaient par terre, bien sr
qu'ils se trompaient, la nuit.

--Voyons, c'est vrai, dis que c'est vrai... D'ailleurs, on le sait.

Toute droite, Palmyre, ahurie, s'emporta douloureusement.

--Et quand ce serait vrai, qu'est-ce que a vous fiche?... Le pauvre petit
n'a dj pas tant de plaisir. Je suis sa soeur, je pourrais bien tre sa
femme, puisque toutes les filles le rebutent.

Deux larmes coulrent sur ses joues  cet aveu, dans le dchirement de sa
maternit pour l'infirme, qui allait jusqu' l'inceste. Aprs lui avoir
gagn du pain, elle pouvait encore, le soir, lui donner a, ce que les
autres lui refusaient, un rgal qui ne leur cotait rien; et, au fond de
leur intelligence obscure d'tres prs de la terre, de parias dont l'amour
n'avait point voulu, ils n'auraient su dire comment la chose s'tait faite:
une approche instinctive sans consentement rflchi, lui tourment et
bestial, elle passive et bonne  tout, cdant ensuite l'un et l'autre au
plaisir d'avoir plus chaud, dans cette masure o ils grelottaient.

--Elle a raison, qu'est-ce que a nous fiche? reprit Jean de son air
bonhomme, touch de la voir si bouleverse. a les regarde, a ne fait du
tort  personne.

D'ailleurs, une autre histoire les occupa. Jsus-Christ venait de descendre
du Chteau, l'ancienne cave qu'il habitait au milieu des broussailles, 
mi-cte; et, du haut de la route, il appelait la Trouille  pleins poumons,
jurant, gueulant que sa garce de fille avait encore disparu depuis deux
heures, sans s'inquiter de la soupe du soir.

--Ta fille, lui cria Jean, elle est sous les saules,  regarder la lune
avec Victor.

Jsus-Christ leva ses deux poings au ciel.

--Nom de Dieu de bougresse qui me dshonore!... Je vas chercher mon fouet.

Et il remonta en courant. C'tait un grand fouet de roulier, qu'il avait
accroch derrire sa porte,  gauche, pour ces occasions.

Mais la Trouille avait d entendre. Il y eut, sous les feuilles, un long
froissement, un bruit de fuite; et, deux minutes plus tard, Victor reparut,
d'un pas nonchalant. Il examina sa faux, il se remit enfin  la besogne.
Et, comme Jean, de loin, lui demandait s'il avait la colique, il rpondit:

--Juste!

La meule allait tre finie, haute de quatre mtres, solide, arrondie en
forme de ruche. Palmyre, de ses longs bras maigres, lana les dernires
bottes, et Franoise, debout  la pointe, apparut alors grandie sur le ciel
ple, dans la clart fauve du soleil couchant. Elle tait tout essouffle,
toute vibrante de son effort, trempe de sueur, les cheveux colls  la
peau, et si dfaite, que son corsage billait sur sa petite gorge dure, et
que sa jupe, aux agrafes arraches, glissait de ses hanches.

--Oh! la, que c'est haut!... La tte me tourne.

Et elle riait avec un frisson, hsitante, n'osant plus descendre, avanant
un pied qu'elle retirait vite.

--Non, c'est trop haut. Va qurir une chelle.

--Mais, bte! dit Jean, assieds-toi donc, laisse-toi glisser!

--Non, non, j'ai peur, je ne peux pas!

Alors, ce furent des cris, des exhortations, des plaisanteries grasses. Pas
sur le ventre, a le ferait enfler! Sur le derrire,  moins qu'elle n'y
et des engelures! Et lui, en bas, s'excitait, les regards levs vers cette
fille dont il apercevait les jambes, peu  peu exaspr de la voir si haut,
hors de sa porte, pris inconsciemment d'un besoin de mle, la rattraper et
la tenir.

--Quand je te dis que tu ne te rompras rien!... Dboule, tu tomberas dans
mes bras.

--Non, non!

Il s'tait plac devant la meule, il largissait les bras, lui offrait sa
poitrine, pour qu'elle se jett. Et, lorsque, se dcidant, fermant les
yeux, elle se laissa aller, sa chute fut si prompte, sur la pente glissante
du foin, qu'elle le culbuta, en lui enfourchant les ctes de ses deux
cuisses. Par terre, les cottes trousses, elle tranglait de rire, elle
bgayait qu'elle ne s'tait pas fait de mal. Mais,  la sentir brlante et
suante contre sa face, il l'avait empoigne. Cette odeur cre de fille, ce
parfum violent de foin fouett de grand air, le grisaient, raidissaient
tous ses muscles, dans une rage brusque de dsir. Puis, c'tait autre chose
encore, une passion ignore pour cette enfant, et qui crevait d'un coup,
une tendresse de coeur et de chair, venue de loin, grandie avec leurs jeux
et leurs gros rires, aboutissant  cette envie de l'avoir, l, dans
l'herbe.

--Oh! Jean, assez! tu me casses!

Elle riait toujours, croyant qu'il jouait. Et lui, ayant rencontr les yeux
ronds de Palmyre, tressaillit et se releva, grelottant, de l'air perdu
d'un ivrogne que la vue d'un trou bant dgrise. Quoi donc? ce n'tait pas
Lise qu'il voulait, c'tait cette gamine! Jamais l'ide de la peau de Lise
contre la sienne, ne lui avait seulement fait battre le coeur; tandis que
tout son sang l'touffait,  la seule pense d'embrasser Franoise.
Maintenant, il savait pourquoi il se plaisait tant  rendre visite et 
tre utile aux deux soeurs. Mais l'enfant tait si jeune! il en restait
dsespr et honteux.

Justement, Lise revenait de chez les Fouan. En chemin, elle avait rflchi.
Elle aurait mieux aim Buteau, parce que, tout de mme, il tait le pre de
son petit. Les vieux avaient raison, pourquoi se bousculer? Le jour o
Buteau dirait non, il y aurait toujours l Jean qui dirait oui.

Elle aborda ce dernier, et tout de suite:

--Pas de rponse, l'oncle ne sait rien... Attendons.

Effar, frmissant encore, Jean la regardait, sans comprendre. Puis, il se
souvint: le mariage, le mioche, le consentement de Buteau, toute cette
affaire qu'il considrait, deux heures plus tt, comme avantageuse pour
elle et pour lui. Il se hta de dire:

--Oui, oui, attendons, a vaut mieux.

La nuit tombait, une toile brillait dj au fond du ciel couleur de
violette. On ne distinguait, sous le crpuscule croissant, que les rondeurs
vagues des premires meules, qui bossuaient l'tendue rase des prairies.
Mais les odeurs de la terre chaude s'exhalaient plus fortes, dans le calme
de l'air, et les bruits s'entendaient davantage, prolongs, d'une limpidit
musicale. C'taient des voix d'hommes et de femmes, des rires mourants,
l'brouement d'une bte, le heurt d'un outil; tandis que, s'enttant sur un
coin de pr, les faucheurs allaient toujours, sans relche; et le
sifflement des faux montait encore, large, rgulier, de cette besogne qu'on
ne voyait plus.




V


Deux ans s'taient passs, dans cette vie active et monotone des campagnes;
et Rognes avait vcu, avec le retour fatal des saisons, le train ternel
des choses, les mmes travaux, les mmes sommeils.

Il y avait en bas, sur la route,  l'encoignure de l'cole, une fontaine
d'eau vive, o toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table,
les maisons n'ayant que des mares, pour le btail et l'arrosage. A six
heures, le soir, c'tait l que se tenait la gazette du pays; les moindres
vnements y trouvaient un cho, on s'y livrait  des commentaires sans fin
sur ceux-ci qui avaient mang de la viande, sur la fille  ceux-l, grosse
depuis la Chandeleur; et, pendant les deux annes, les mmes commrages
avaient volu avec les saisons, revenant et se rptant, toujours des
enfants faits trop tt, des hommes sols, des femmes battues, beaucoup de
besogne pour beaucoup de misre. Il tait arriv tant de choses et rien du
tout!

Les Fouan, dont la dmission de biens avait passionn, vivotaient, si
assoupis, qu'on les oubliait. L'affaire en tait demeure l, Buteau
s'obstinait, et il n'pousait toujours pas l'ane des Mouche, qui levait
son mioche. C'tait comme Jean, qu'on avait accus de coucher avec Lise:
peut-tre bien qu'il n'y couchait pas; mais, alors, pourquoi continuait-il
 frquenter la maison des deux soeurs? a semblait louche. Et l'heure de
la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalit de Coelina
Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Bcu jetait l'une sur l'autre, sous
le prtexte de les rconcilier. Puis, en plein calme, venaient d'clater
deux gros vnements, les prochaines lections et la question du fameux
chemin de Rognes  Chteaudun, qui soufflrent un terrible vent de
commrages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s'en
allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir.

Or, justement, le lendemain, M. de Chdeville, dput sortant, djeunait 
la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tourne lectorale et il
mnageait ce dernier, trs puissant sur les paysans du canton, bien qu'il
ft certain d'tre rlu, grce  son titre de candidat officiel. Il tait
all une fois  Compigne, tout le pays l'appelait l'ami de l'empereur,
et cela suffisait: on le nommait, comme s'il et couch chaque soir aux
Tuileries. Ce M. de Chdeville, un ancien beau, la fleur du rgne de
Louis-Philippe, gardait au fond du coeur des tendresses orlanistes. Il
s'tait ruin avec les femmes, il ne possdait plus que sa ferme de la
Chamade, du ct d'Orgres, o il ne mettait les pieds qu'en temps
d'lection, mcontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le
tard de l'ide pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand,
lgant encore, le buste sangl et les cheveux teints, ils se rangeait,
malgr ses yeux de braise au passage du dernier des jupons; et il
prparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles.

La veille, Hourdequin avait eu une violente querelle avec Jacqueline, qui
voulait tre du djeuner.

--Ton dput, ton dput! est-ce que tu crois que je le mangerais?...
Alors, tu as honte de moi?

Mais il tint bon, il n'y eut que deux couverts, et elle boudait, malgr
l'air galant de M. de Chdeville, qui, l'ayant aperue, avait compris, et
tournait sans cesse les yeux vers la cuisine, o elle tait alle se
renfermer dans sa dignit.

Le djeuner tirait  sa fin, une truite de l'Aigre aprs une omelette, et
des pigeons rtis.

--Ce qui nous tue, dit M. de Chdeville, c'est cette libert commerciale,
dont l'empereur s'est engou. Sans doute, les choses ont bien march  la
suite des traits de 1861, on a cri au miracle. Mais, aujourd'hui, les
vritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s'avilissent.
Moi, je suis pour la protection, il faut qu'on nous dfende contre
l'tranger.

Hourdequin, renvers sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues,
parla lentement.

--Le bl, qui est  dix-huit francs l'hectolitre, en cote seize 
produire. S'il baisse encore, c'est la ruine... Et chaque anne, dit-on,
l'Amrique augmente ses exportations de crales. On nous menace d'une
vraie inondation du march. Que deviendrons-nous, alors?... Tenez! moi,
j'ai toujours t pour le progrs, pour la science, pour la libert. Eh
bien! me voil branl, parole d'honneur! Oui, ma foi! nous ne pouvons
crever de faim, qu'on nous protge!

Il se remit  son aile de pigeon, il continua:

--Vous savez que votre concurrent, M. Rochefontaine, le propritaire des
Ateliers de construction de Chteaudun, est un libre-changiste enrag?

Et ils causrent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents
ouvriers; un grand garon intelligent et actif, trs riche d'ailleurs, tout
prt  servir l'empire, mais si bless de n'avoir pu obtenir l'appui du
prfet, qu'il s'tait obstin  se poser en candidat indpendant. Il
n'avait aucune chance, les lecteurs des campagnes le traitaient en ennemi
public, du moment o il n'tait pas du ct du manche.

--Parbleu! reprit M. de Chdeville, lui ne demande qu'une chose, c'est que
le pain soit  bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher.

Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille
sur la table.

--Voil le terrible! cria-t-il. D'un ct, nous autres, les paysans, qui
avons besoin de vendre nos grains  un prix rmunrateur. De l'autre,
l'industrie, qui pousse  la baisse, pour diminuer les salaires. C'est la
guerre acharne, et comment finira-t-elle, dites-moi?

En effet, c'tait l'effrayant problme d'aujourd'hui, l'antagonisme dont
craque le corps social. La question dpassait de beaucoup les aptitudes de
l'ancien beau, qui se contenta de hocher la tte, en faisant un geste
vasif.

Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d'un trait.

--a ne peut pas finir... Si le paysan vend bien son bl, l'ouvrier meurt
de faim; si l'ouvrier mange, c'est le paysan qui crve... Alors, quoi? je
ne sais pas, dvorons-nous les uns les autres!

Puis, les deux coudes sur la table, lanc, il se soulagea violemment; et
son secret mpris pour ce propritaire qui ne cultivait pas, qui ignorait
tout de la terre dont il vivait, se sentait  une certaine vibration
ironique de sa voix.

--Vous m'avez demand des faits pour vos discours... Eh bien! d'abord,
c'est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez
l, s'abandonne, parce que son bail est  bout, et qu'il souponne votre
intention de l'augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et
l'on vous vole, rien de plus naturel... Ensuite, il y a,  votre ruine, une
raison plus simple: c'est que nous nous ruinons tous, c'est que la Beauce
s'puise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mre!

Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l'autre ct du
Loir, tait un pays pauvre, de maigre culture, presque sans bl, dont les
habitants venaient se louer pour la moisson,  Cloyes,  Chteaudun, 
Bonneval; et, aujourd'hui, grce  la hausse constante de la main-d'oeuvre,
voil le Perche qui prosprait, qui bientt l'emporterait sur la Beauce;
sans compter qu'il s'enrichissait avec l'levage, les marchs de
Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de
chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses
moutons. Deux ans plus tt, lorsque le sang de rate les avait dcims, elle
avait travers une crise terrible,  ce point que, si le flau et
continu, elle en serait morte.

Et il entama sa lutte  lui, son histoire, ses trente annes de bataille
avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui
avaient manqu, il n'avait pu amender certains champs comme il l'aurait
voulu, seul le marnage tait peu coteux, et personne autre que lui ne s'en
proccupait. Mme histoire pour les fumiers, on n'employait que le fumier
de ferme, qui tait insuffisant: tous ses voisins se moquaient,  le voir
essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualit, du reste, donnait
souvent raison aux rieurs. Malgr ses ides sur les assolements, il avait
d adopter celui du pays, l'assolement triennal, sans jachres, depuis que
les prairies artificielles et la culture des plantes sarcles se
rpandaient. Une seule machine, la machine  battre, commenait  tre
accepte. C'tait l'engourdissement mortel, invitable, de la routine; et
si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu'tait-ce donc
pour les petits propritaires, ttes dures, hostiles aux nouveauts? Un
paysan serait mort de faim, plutt que de ramasser dans son champ une
poigne de terre et de la porter  l'analyse d'un chimiste, qui lui aurait
dit ce qu'elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu'elle demandait,
la culture appele  y russir. Depuis des sicles, le paysan prenait au
sol, sans jamais songer  lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses
deux vaches et de son cheval, dont il tait avare; puis, le reste allait au
petit bonheur, la semence jete dans n'importe quel terrain, germant au
hasard, et le ciel injuri si elle ne germait pas. Le jour o, instruit
enfin, il se dciderait  une culture rationnelle et scientifique, la
production doublerait. Mais, jusque-l, ignorant, ttu, sans un sou
d'avance, il tuerait la terre. Et c'tait ainsi que la Beauce, l'antique
grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n'avait que son bl,
se mourait peu  peu d'puisement, lasse d'tre saigne aux quatre veines
et de nourrir un peuple imbcile.

--Ah! tout fout le camp! cria-t-il avec brutalit. Oui, nos fils verront
a, la faillite de la terre... Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis
amassaient sou  sou l'achat d'un lopin, convoit des annes, achtent
aujourd'hui des valeurs financires, de l'espagnol, du portugais, mme du
mexicain? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare!
Ils n'ont plus confiance, les pres tournent dans leur routine comme des
btes fourbues, les filles et les garons n'ont que le rve de lcher les
vaches, de se dcrasser du labour pour filer  la ville... Mais le pis est
que l'instruction, vous savez! la fameuse instruction qui devait sauver
tout, active cette migration, cette dpopulation des campagnes, en donnant
aux enfants une vanit sotte et le got du faux bien-tre... A Rognes,
tenez! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard chapp  la charrue,
dvor de rancune contre la terre qu'il a failli cultiver. Eh bien! comment
voulez-vous qu'il fasse aimer leur condition  ses lves, lorsque tous les
jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier
paternel, avec le mpris d'un lettr?... Le remde, mon Dieu! le remde, ce
serait assurment d'avoir d'autres coles, un enseignement pratique, des
cours gradus d'agriculture... Voil, monsieur le dput, un fait que je
vous signale. Insistez l-dessus, le salut est peut-tre dans ces coles,
s'il en est temps encore.

M. de Chdeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de
documents, se hta de rpondre:

--Sans doute, sans doute.

Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits,
en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il aperut le joli
profil de Jacqueline, il se pencha, cligna les yeux, s'agita pour attirer
l'attention de l'aimable personne; puis, il reprit de sa voix flte
d'ancien conqurant:

--Mais vous ne me parlez pas de la petite proprit?

Il exprimait les ides courantes: la petite proprit cre en 89,
favorise par le code, appele  rgnrer l'agriculture; enfin, tout le
monde propritaire, chacun mettant son intelligence et sa force  cultiver
sa parcelle.

--Laissez-moi donc tranquille! dclara Hourdequin. D'abord, la petite
proprit existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande.
Ensuite, il y a beaucoup  dire sur le morcellement, du bien et du mal.

De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait
les noyaux, il entra dans les dtails. En Beauce, la petite proprit,
l'hritage en dessous de vingt hectares, tait de quatre-vingts pour cent.
Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient
dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines
dmembrs, qu'ils cultivaient  leur temps perdu. Cela, certes, tait
excellent, car l'ouvrier se trouvait ds lors attach  la terre. Et l'on
pouvait ajouter, en faveur de la petite proprit, qu'elle faisait des
hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait
proportionnellement davantage, et de qualit meilleure, le propritaire
donnant tout son effort. Mais que d'inconvnients d'autre part! D'abord,
cette supriorit tait due  un travail excessif, le pre, la mre, les
enfants se tuant  la tche. Ensuite, le morcellement, en multipliant les
transports, dtriorait les chemins, augmentait les frais de production,
sans parler du temps perdu. Quant  l'emploi des machines, il paraissait
impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le dfaut
de ncessiter l'assolement triennal, dont la science proscrirait
certainement l'usage, car il tait illogique de demander deux crales de
suite, l'avoine et le bl. Bref, le morcellement  outrance semblait si
bien devenir un danger, qu'aprs l'avoir favoris lgalement, au lendemain
de la Rvolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines,
on en tait  faciliter les changes, en les dgrevant.

--coutez, continua-t-il, la lutte s'tablit et s'aggrave entre la grande
proprit et la petite... Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce
qu'elle parat aller dans le sens mme de la science et du progrs, avec
l'emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros
capitaux... Les autres, au contraire, ne croient qu' l'effort individuel
et prconisent la petite, rvent de je ne sais quelle culture en raccourci,
chacun produisant son fumier lui-mme et soignant son quart d'arpent,
triant ses semences une  une, leur donnant la terre qu'elles demandent,
levant ensuite chaque plante  part, sous cloche... Laquelle des deux
l'emportera? Du diable si je m'en doute! Je sais bien, comme je vous le
disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruines se dmembrent autour
de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite proprit gagne
certainement du terrain. Je connais, en outre,  Rognes, un exemple trs
curieux, une vieille femme qui tire de moins d'un arpent pour elle et son
homme, un vrai bien-tre, mme des douceurs: oui, la mre Caca, comme ils
l'ont surnomme, parce qu'elle ne recule pas  vider son pot et celui de
son vieux dans ses lgumes, selon la mthode des Chinois, parat-il. Mais
ce n'est gure l que du jardinage, je ne vois pas les crales poussant
par planches, comme les navets; et si, pour se suffire, le paysan doit
produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur bl
unique, dans notre Beauce dcoupe en damier?... Enfin, qui vivra verra
bien  qui sera l'avenir, de la grande ou de la petite...

Il s'interrompit, criant:

--Et ce caf, est-ce pour aujourd'hui?

Puis, en allumant sa pipe, il conclut:

--A moins qu'on ne les tue l'une et l'autre, tout de suite, et c'est ce
qu'on est en train de faire... Dites-vous, monsieur le dput, que
l'agriculture agonise, qu'elle est morte, si l'on ne vient pas  son
secours. Tout l'crase, les impts, la concurrence trangre, la hausse
continue de la main-d'oeuvre, l'volution de l'argent qui va vers
l'industrie et vers les valeurs financires. Ah! certes, on n'est pas avare
de promesses, chacun les prodigue, les prfets, les ministres, l'empereur.
Et puis, la route poudroie, rien n'arrive... Voulez-vous la stricte vrit?
Aujourd'hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui
des autres. Moi, j'ai quelques sous en rserve, a va bien. Mais que j'en
connais qui empruntent  six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le
trois! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un
homme fichu; il doit y laisser jusqu' sa chemise. L'autre semaine encore,
on a expuls un de mes voisins, le pre, la mre et quatre enfants jets 
la rue, aprs que les hommes de loi ont eu mang le btail, la terre et la
maison... Pourtant, voici des annes qu'on nous promet la cration d'un
crdit agricole  des taux raisonnables. Oui! va-t'en voir s'ils
viennent!... Et a dgote mme les bons travailleurs, ils en arrivent  se
tter, avant de faire un enfant  leurs femmes. Merci! une bouche de plus,
un meurt-la-faim qui serait dsespr de natre! Quand il n'y a pas de pain
pour tous, on ne fait plus d'enfants, et la nation crve!

M. de Chdeville, dcidment dconfort, risqua un sourire inquiet, en
murmurant:

--Vous ne voyez pas les choses en beau.

--C'est vrai, il y a des jours o je flanquerais tout en l'air, rpondit
gaiement Hourdequin. Aussi voil trente ans que les embtements durent!...
Je ne sais pas pourquoi je me suis entt, j'aurais d bazarder la ferme et
faire autre chose. L'habitude sans doute, et puis l'espoir que a changera,
et puis la passion, pourquoi ne pas le dire? Cette bougresse de terre,
quand elle vous empoigne, elle ne vous lche plus... Tenez! regardez sur ce
meuble, c'est bte peut-tre, mais je suis consol; lorsque je vois a.

De sa main tendue, il dsignait une coupe en argent, protge contre les
mouches par une mousseline, le prix d'honneur remport dans un comice
agricole. Ces comices, o il triomphait, taient l'aiguillon de sa vanit,
une des causes de son obstination.

Malgr l'vidente lassitude de son convive, il s'attardait  boire son
caf; et il versait du cognac dans sa tasse pour la troisime fois,
lorsque, ayant tir sa montre, il se leva en sursaut.

--Fichtre! deux heures, et moi qui ai une sance du conseil municipal!...
Oui, il s'agit d'un chemin. Nous consentons bien  en payer la moiti, mais
nous voudrions obtenir une subvention de l'tat, pour le reste.

M. de Chdeville avait quitt sa chaise, heureux, dlivr.

--Dites donc, je puis vous tre utile, je vais vous l'obtenir, votre
subvention... Voulez-vous que je vous conduise  Rognes dans mon cabriolet,
puisque vous tes press?

--Parfait!

Et Hourdequin sortit pour faire atteler la voiture, qui tait reste au
milieu de la cour. Quand il rentra, il ne trouva plus le dput, il finit
par l'apercevoir dans la cuisine. Celui-ci avait pouss la porte, et il se
tenait l souriant, devant Jacqueline panouie,  la complimenter de si
prs que leurs faces se touchaient presque: tous deux s'taient flairs,
s'taient compris, et se le disaient, d'un clair regard.

Lorsque M. de Chdeville fut remont dans son cabriolet, la Cognette retint
un moment Hourdequin, pour lui souffler  l'oreille:

--Hein? il est plus gentil que toi, il ne trouve pas que je suis bonne 
cacher, lui?

En chemin, pendant que la voiture roulait entre les pices de bl, le
fermier revint  la terre,  son ternel souci. Il offrait maintenant des
notes crites, des chiffres, car lui, depuis quelques annes, tenait une
comptabilit. Dans la Beauce, ils n'taient pas trois  en faire autant, et
les petits propritaires, les paysans haussaient les paules, ne
comprenaient mme pas. Pourtant, la comptabilit seule tablissait la
situation, indiquait ceux des produits qui taient  profit, ceux qui
taient  perte; en outre, elle donnait le prix de revient et par
consquent de vente. Chez lui, chaque valet, chaque bte, chaque culture,
chaque outil mme, avait sa page, ses deux colonnes, le _Doit_ et
l'_Avoir_, si bien que, continuellement, il se trouvait renseign sur le
rsultat de ses oprations, bon ou mauvais.

--Au moins, dit-il avec son gros rire, je sais comment je me ruine.

Mais il s'interrompit, pour jurer entre ses dents. Depuis quelques minutes,
 mesure que le cabriolet avanait, il tchait de se rendre compte d'une
scne, au loin, sur le bord de la route. Malgr le dimanche, il avait
envoy l, pour faner une coupe de luzerne qui pressait, une faneuse
mcanique d'un nouveau systme, achete rcemment. Et le valet, ne se
mfiant pas, ne reconnaissant pas son matre, dans cette voiture inconnue,
continuait  plaisanter la mcanique, avec trois paysans qu'il avait
arrts au passage.

--Hein! disait-il, en voil, un sabot!... Et a casse l'herbe, a
l'empoisonne. Ma parole! il y a trois moutons dj qui en sont morts.

Les paysans ricanaient, examinaient la faneuse comme une bte farce et
mchante. Un d'eux dclara:

--Tout a, c'est des inventions du diable contre le pauvre monde...
Qu'est-ce qu'elles feront, nos femmes, si l'on se passe d'elles, aux foins?

--Ah bien! ce qu'ils s'en foutent, les matres? reprit le valet, en
allongeant un coup de pied  la machine. Hue donc, carcasse!

Hourdequin avait entendu. Il sortit violemment le buste hors de la voiture,
il cria:

--Retourne  la ferme, Zphyrin, et fais-toi rgler ton compte!

Le valet demeura stupide, les trois paysans s'en allrent avec des rires
d'insulte, des moqueries, lches trs haut.

--Voil! dit Hourdequin, en se laissant retomber sur la banquette. Vous
avez vu... On dirait que nos outils perfectionns leur brlent les mains...
Ils me traitent de bourgeois, ils donnent  ma ferme moins de travail que
dans les autres, sous prtexte que j'ai de quoi payer cher; et ils sont
soutenus par les fermiers, mes voisins, qui m'accusent d'apprendre dans le
pays  mal travailler, furieux de ce que, disent-ils, ils ne trouveront
bientt plus du monde pour faire leur ouvrage comme au bon temps.

Le cabriolet entrait dans Rognes par la route de Bazoches-le-Doyen, lorsque
le dput aperut l'abb Godard qui sortait de chez Macqueron, o il avait
djeun ce dimanche-l, aprs sa messe. Le souci de sa rlection le
reprit, il demanda:

--Et l'esprit religieux, dans nos campagnes?

--Oh! de la pratique, rien au fond! rpondit ngligemment Hourdequin.

Il fit arrter devant le cabaret de Macqueron, rest sur la porte avec
l'abb; et il prsenta son adjoint, vtu d'un vieux paletot graisseux. Mais
Coelina, trs propre dans sa robe d'indienne, accourait, poussait en avant
sa fille Berthe, la gloire de la famille, habille en demoiselle, d'une
toilette de soie  petites raies mauves. Pendant ce temps, le village, qui
semblait mort, comme emparess par ce beau dimanche, se rveillait sous la
surprise de cette visite extraordinaire. Des paysans sortaient un  un, des
enfants se risquaient derrire les jupes des mres. Chez Lengaigne surtout,
il y avait un remue-mnage, lui allongeant la tte, son rasoir  la main,
sa femme Flore s'arrtant de peser quatre sous de tabac pour coller sa face
aux vitres, tous les deux ulcrs, enrags de voir que ces messieurs
descendaient  la porte de leur rival. Et, peu  peu, les gens se
rapprochaient, des groupes se formaient, Rognes savait dj d'un bout 
l'autre l'vnement considrable.

--Monsieur le dput, rptait Macqueron trs rouge et embarrass, c'est
vraiment un honneur...

Mais M. de Chdeville ne l'coutait pas, ravi de la jolie mine de Berthe,
dont les yeux clairs, aux lgers cercles bleutres, le regardaient
hardiment. Sa mre disait son ge, racontait o elle avait fait ses tudes,
et elle-mme, souriante, saluante, invita le monsieur  entrer, s'il
daignait.

--Comment donc, ma chre enfant! s'cria-t-il.

Pendant ce temps, l'abb Godard, qui s'tait empar de Hourdequin, le
suppliait une fois de plus de dcider le conseil municipal  voter des
fonds, pour que Rognes et enfin un cur  demeure. Il y revenait tous les
six mois, il donnait ses raisons: sa fatigue, ses continuelles querelles
avec le village, sans compter l'intrt du culte.

--Ne me dites pas non! ajouta-t-il vivement en voyant le fermier faire un
geste vasif. Parlez-en toujours, j'attends la rponse.

Et, au moment o M. de Chdeville allait suivre Berthe, il se prcipita, il
l'arrta, de son air ttu et bonhomme.

--Pardon, monsieur le dput. La pauvre glise, ici, est dans un tel
tat!... Je veux vous la montrer, il faut que vous m'obteniez des
rparations. Moi, on ne m'coute point... Venez, venez, je vous en prie.

Trs ennuy, l'ancien beau rsistait, lorsque Hourdequin, apprenant de
Macqueron que plusieurs des conseillers municipaux taient  la mairie, o
ils l'attendaient depuis une demi-heure, dit en homme sans gne:

--C'est a, allez donc voir l'glise... Vous tuerez le temps jusqu' ce que
j'aie fini, et vous me ramnerez chez moi.

M. de Chdeville dut suivre l'abb. Les groupes avaient grossi, plusieurs
se mirent en marche, derrire ses talons. On s'enhardissait, tous
songeaient  lui demander quelque chose.

Lorsque Hourdequin et Macqueron furent monts, en face, dans la salle de la
mairie, ils y trouvrent trois conseillers, Delhomme et deux autres. La
salle, une vaste pice passe  la chaux, n'avait d'autres meubles qu'une
longue table de bois blanc et douze chaises de paille; entre les deux
fentres, ouvrant sur la route, tait scelle une armoire, dans laquelle on
gardait les archives, mles  des documents administratifs dpareills;
et, autour des murs, sur des planches, s'empilaient des sceaux de toile 
incendie, le don d'un bourgeois qu'on ne savait o caser, et qui restait
encombrant et inutile, car l'on n'avait pas de pompe.

--Messieurs, dit poliment Hourdequin, je vous demande pardon, j'avais 
djeuner M. de Chdeville.

Aucun ne broncha, on ne sut s'ils acceptaient cette excuse. Ils avaient vu
par la fentre arriver le dput, et l'lection prochaine les remuait; mais
a ne valait rien de parler trop vite.

--Diable! dclara le fermier, si nous ne sommes que cinq, nous ne pourrons
prendre aucune dcision.

Heureusement Lengaigne entra. D'abord il avait rsolu de ne pas aller au
conseil, la question du chemin ne l'intressant pas; et il esprait mme
que son absence entraverait le vote. Puis, la venue de M. de Chdeville le
torturant de curiosit, il s'tait dcid  monter, pour savoir.

--Bon! nous voil six, nous pourrons voter, s'cria le maire.

Et Lequeu, qui servait de secrtaire, ayant paru d'un air rogue et
maussade, le registre des dlibrations sous le bras, rien ne s'opposa plus
 ce qu'on ouvrt la sance. Mais Delhomme s'tait mis  causer bas avec
son voisin, Clou, le marchal ferrant, un grand, sec et noir. Comme on les
coutait, ils se turent. Pourtant, on avait saisi un nom, celui du candidat
indpendant, M. Rochefontaine; et tous alors, aprs s'tre tts, tombrent
d'un mot, d'un ricanement, d'une simple grimace, sur ce candidat qu'on ne
connaissait seulement point. Ils taient pour le bon ordre, le maintien des
choses, l'obissance aux autorits qui assuraient la vente. Est-ce que ce
monsieur-l se croyait plus fort que le gouvernement? est-ce qu'il ferait
remonter le bl  trente francs l'hectolitre? C'tait un fier aplomb,
d'envoyer des prospectus, de promettre plus de beurre que de pain,
lorsqu'on ne tenait  rien ni  personne. Ils en arrivaient  le traiter en
aventurier, en malhonnte homme, battant les villages, histoire de voler
leurs votes comme il aurait vol leurs sous. Hourdequin, qui aurait pu leur
expliquer que M. Rochefontaine, libre changiste, tait, au fond dans les
ides de l'empereur, laissait volontairement Macqueron taler son zle
bonapartiste et Delhomme se prononcer avec son bon sens d'homme born;
tandis que Lengaigne,  qui sa situation de buraliste fermait la bouche,
ravalait, en grognant dans un coin, ses vagues ides rpublicaines. Bien
que M. de Chdeville n'et pas t nomm une seule fois, tout ce qu'on
disait le dsignait, tait comme un aplatissement devant son titre de
candidat officiel.

--Voyons, messieurs, reprit le maire, si nous commencions.

Il s'tait assis devant la table, sur son fauteuil de prsident, une chaise
 dossier plus large, munie de bras. Seul, l'adjoint prit place  ct de
lui. Les quatre conseillers restrent deux debout, deux appuys au rebord
d'une fentre.

Mais Lequeu avait remis au maire une feuille de papier; et il lui parlait 
l'oreille; puis, il sortit dignement.

--Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le matre
d'cole.

Lecture en fut donne. C'tait une demande d'augmentation, base sur
l'activit qu'il dployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines
s'taient rembrunies, ils se montraient avares de l'argent de la commune,
comme si chacun d'eux avait eu  le sortir de sa poche, surtout pour
l'cole. Il n'y eut pas mme de discussion, on refusa net.

--Bon! nous lui dirons d'attendre. Il est trop press, ce jeune homme...
Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin.

--Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot
 propos de la cure...

Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l'abb Godard avait djeun
chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc  celui-ci, qu'il se
mettait ainsi en avant? D'ailleurs, sa proposition subit le sort de la
demande du matre d'cole. Il eut beau faire valoir qu'on tait assez riche
pour se payer un cur  soi, que ce n'tait vraiment gure honorable de se
contenter des restes de Bazoches-le-Doyen: tous haussaient les paules,
demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non! il faudrait rparer
le presbytre, un cur  soi coterait trop cher; et une demi-heure de
l'autre, par dimanche, suffisait.

Le maire, bless de l'initiative de son adjoint, conclut:

--Il n'y a pas lieu, le conseil a dj jug... Et maintenant  notre
chemin, il faut en finir... Delhomme, ayez donc l'obligeance d'appeler M.
Lequeu. Est-ce qu'il croit, cet animal, que nous allons dlibrer sur sa
lettre jusqu' ce soir?

Lequeu, qui attendait dans l'escalier, entra d'un air grave; et, comme on
ne lui fit pas connatre le sort de sa demande, il demeura pinc, inquiet,
gonfl de sourdes insultes: ah! ces paysans, quelle sale race! Il dut
prendre dans l'armoire le plan du chemin et venir le dplier sur la table.

Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des annes, il tranait l.
Mais ils ne s'en rapprochrent pas moins tous, ils s'accoudrent, songrent
une fois de plus. Le maire numrait les avantages, pour Rognes: une pente
douce permettant aux voitures de monter  l'glise; puis, deux lieues
pargnes, sur la route actuelle de Chteaudun qui passait par Cloyes; et
la commune n'aurait que trois kilomtres  sa charge, leurs voisins de
Blanville ayant vot dj l'autre tronon, jusqu'au raccordement avec la
grand'route de Chteaudun  Orlans. On l'coutait, les yeux restaient
clous sur le papier, sans qu'une bouche s'ouvrt. Ce qui avait empch le
projet d'aboutir, c'tait avant tout la question des expropriations. Chacun
y voyait une fortune, s'inquitait de savoir si une pice  lui tait
touche, s'il vendrait de sa terre cent francs la perche  la commune. Et,
s'il n'avait pas de champ entam, pourquoi donc aurait-il vot
l'enrichissement des autres? Il se moquait bien de la pente plus douce, de
la route plus courte! Son cheval tirerait davantage, donc!

Aussi Hourdequin n'avait-il pas besoin de les faire causer, pour connatre
leur opinion. Lui ne dsirait si vivement ce chemin que parce qu'il passait
devant la ferme et desservait plusieurs de ses pices. De mme, Macqueron
et Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient
au vote. Cela faisait trois; mais ni Clou, ni l'autre conseiller, n'avaient
intrt dans la question; et, quant  Lengaigne, il tait violemment oppos
au projet, n'ayant rien  y gagner d'abord, dsespr ensuite que son
rival, l'adjoint, y gagnt quelque chose. Si Clou et l'autre, douteux,
votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet.
Enfin, la discussion commena.

--A quoi a sert?  quoi a sert? rptait Lengaigne. Puisqu'on a dj une
route! C'est bien le plaisir de dpenser de l'argent, d'en prendre dans la
poche de Jean pour le mettre dans la poche de Pierre... Encore, toi, tu as
promis de faire cadeau de ton terrain.

C'tait une sournoiserie  l'adresse de Macqueron. Mais celui-ci, qui
regrettait amrement son accs de libralit, mentit avec carrure.

--Moi, je n'ai rien promis... Qui t'a dit a?

--Qui? mais toi, nom de Dieu!... Et devant du monde! Tiens! monsieur Lequeu
tait l, il peut parler... N'est-ce pas, monsieur Lequeu?

Le matre d'cole, que l'attente de son sort enrageait, eut un geste de
brutal ddain. Est-ce que a le regardait, leurs salets d'histoires!

--Alors, vrai! continua Lengaigne, s'il n'y a plus d'honntet sur terre,
autant vivre dans les bois!... Non, non! je n'en veux pas de votre chemin!
Un joli vol!

Voyant les choses se gter, le maire se hta d'intervenir.

--Tout a, ce sont des bavardages. Nous n'avons pas  entrer dans les
querelles particulires... C'est l'intrt public, l'intrt commun, qui
doit nous guider.

--Bien sr, dclara sagement Delhomme. La route nouvelle rendra de grands
services  toute la commune... Seulement, il faudrait savoir. Le prfet
nous dit toujours: Votez une somme, nous verrons aprs ce que le
gouvernement pourra faire pour vous. Et, s'il ne faisait rien,  quoi bon
perdre notre temps  voter?

Du coup, Hourdequin crut devoir lancer la grosse nouvelle, qu'il tenait en
rserve.

--A ce propos, messieurs, je vous annonce que M. de Chdeville s'engage 
obtenir du gouvernement une subvention de la moiti des dpenses... Vous
savez qu'il est l'ami de l'empereur. Il n'aura qu' lui parler de nous, au
dessert.

Lengaigne lui-mme en fut branl, tous les visages avaient pris une
expression bate, comme si le saint-sacrement passait. Et la rlection du
dput se trouvait assure en tous cas: l'ami de l'empereur tait le bon,
celui qui tait  la source des places et de l'argent, l'homme connu,
honorable, puissant, le matre! Il n'y eut d'ailleurs que des hochements de
tte. Ces choses allaient de soi, pourquoi les dire?

Pourtant, Hourdequin restait soucieux de l'attitude muette de Clou. Il se
leva, jeta un regard dehors; et, ayant aperu le garde champtre, il
ordonna d'aller chercher le pre Loiseau et de l'amener, mort ou vif. Ce
Loiseau tait un vieux paysan sourd, oncle de Macqueron, qui l'avait fait
nommer membre du conseil, o il ne venait jamais, parce que, disait-il, a
lui cassait la tte. Son fils travaillait  la borderie, il tait 
l'entire dvotion du maire. Aussi, ds qu'il parut, effar, celui-ci se
contenta de lui crier, au fond d'une oreille, que c'tait pour la route.
Dj, chacun crivait gauchement son bulletin, le nez sur le papier, les
bras largis, afin qu'on ne pt lire. Puis, on procda au vote de la moiti
des dpenses, dans une petite bote de bois blanc, pareille  un tronc
d'glise. La majorit fut superbe, il y eut six voix pour, une seule
contre, celle de Lengaigne. Cet animal de Clou avait bien vot. Et la
sance fut leve, aprs que chacun eut sign, sur le registre, la
dlibration, que le matre d'cole avait prpare  l'avance, en laissant
en blanc le rsultat du vote. Tous s'en allaient pesamment, sans un salut,
sans un serrement de main, dbands dans l'escalier.

--Ah! j'oubliais, dit Hourdequin  Lequeu, qui attendait toujours, votre
demande d'augmentation est repousse... Le conseil trouve qu'on dpense
dj trop pour l'cole.

--Tas de brutes! cria le jeune homme, vert de bile, quand il fut seul.
Allez donc vivre avec vos cochons!

La sance avait dur deux heures, et Hourdequin retrouva devant la mairie
M. de Chdeville, qui revenait seulement de sa tourne dans le village.
D'abord, le cur ne lui avait pas fait grce d'une des misres de l'glise?
le toit crev, les vitraux casss, les murs nus. Puis, comme il s'chappait
enfin de la sacristie, qui avait besoin d'tre repeinte, les habitants,
tout  fait enhardis, se l'taient disput, chacun l'emmenant, ayant une
rclamation  prsenter, une faveur  obtenir. L'un l'avait tran  la
mare commune, qu'on ne curait plus par manque d'argent; l'autre voulait un
lavoir couvert au bord de l'Aigre,  une place qu'il indiquait; un
troisime rclamait l'largissement de la route devant sa porte, pour que
sa voiture pt tourner; jusqu' une vieille femme, qui, aprs avoir pouss
le dput chez elle, lui montra ses jambes enfles, en lui demandant si, 
Paris, il ne connaissait point un remde. Effar, essouffl, il souriait,
faisait le dbonnaire, promettait toujours. Ah! un brave homme, pas fier
avec le pauvre monde!

--Eh bien! partons-nous? demanda Hourdequin. On m'attend  la ferme.

Mais, justement, Coelina et sa fille Berthe accouraient de nouveau sur leur
porte, en suppliant M. de Chdeville d'entrer un instant; et celui-ci
n'aurait pas mieux demand, respirant enfin, soulag de retrouver les jolis
yeux clairs et meurtris de la jeune personne.

--Non, non! reprit le fermier, nous n'avons pas le temps, une autre fois!

Et il le fora, tourdi,  remonter dans le cabriolet; pendant que, sur une
interrogation du cur rest l, il rpondait que le conseil avait laiss en
l'tat la question de la paroisse. Le cocher fouetta son cheval, la voiture
fila, au milieu du village familier et ravi. Seul, furieux, l'abb refit 
pied ses trois kilomtres, de Rognes  Bazoches-le-Doyen.

Quinze jours plus lard, M. de Chdeville tait nomm  une grande majorit;
et, ds la fin d'aot, il avait tenu sa promesse, la subvention tait
accorde  la commune, pour l'ouverture de la nouvelle route. Les travaux
commencrent tout de suite.

Le soir du premier coup de pioche, Coelina, maigre et noire, tait  la
fontaine,  couter la Bcu, qui, longue, les mains noues sous son
tablier, parlait sans fin. Depuis une semaine, la fontaine se trouvait
rvolutionne par cette grosse affaire du chemin: on ne parlait que de
l'argent accord aux uns, que de la rage mdisante des autres. Et la Bcu,
chaque jour, tenait Coelina au courant de ce que disait Flore Lengaigne;
non, pour les fcher, bien sr; mais, au contraire, pour les faire
s'expliquer, parce que c'tait la meilleure faon de s'entendre. Des femmes
s'oubliaient, droites, les bras ballants, leurs cruches pleines  leurs
pieds.

--Alors donc, elle a dit comme a que c'tait arrang entre l'adjoint et le
maire, histoire de voler sur les terrains. Et elle a encore dit que votre
homme avait deux paroles...

A ce moment Flore sortait de chez elle, sa cruche  la main. Quand elle fut
l, grosse, molle, Coelina, qui clatait tout de suite en paroles sales,
les poings sur les hanches, dans son honntet rche, se mit  l'arranger
de la belle faon, lui jetant au nez sa garce de fille, l'accusant
elle-mme de se faire culbuter par les pratiques; et l'autre, tranant ses
savates, pleurarde, se contentait de rpter:

--En v'l une salope! en v'l une salope!

La Bcu se prcipita entre elles, voulut les forcer  s'embrasser, ce qui
faillit les faire se prendre au chignon. Puis, elle lana une nouvelle:

--Dites donc,  propos, vous savez que les filles Mouche vont toucher cinq
cents francs.

--Pas possible!

Et, du coup, la querelle fut oublie, toutes se rapprochrent, au milieu
des cruches parses. Parfaitement! le chemin, aux Cornailles, l-haut,
longeait le champ des filles Mouche, qu'il rognait de deux cent cinquante
mtres:  quarante sous le mtre, a faisait bien cinq cents francs; et le
terrain, en bordure, acqurait en outre une plus-value. C'tait une chance.

--Mais alors, dit Flore, voil Lise devenue un vrai parti, avec son
mioche... Ce grand serin de Caporal a eu du nez tout de mme de s'obstiner.

--A moins, ajouta Coelina, que Buteau ne reprenne la place... Sa part gagne
aussi joliment,  cette route.

La Bcu se retourna, en les poussant du coude.

--Chut! taisez-vous!

C'tait Lise, qui arrivait gaiement en balanant sa cruche. Et le dfil
recommena devant la fontaine.




VI


Lise et Franoise, s'tant dbarrasses de Blanchette, trop grasse et qui
ne vlait plus, avaient rsolu, ce samedi-l, d'aller au march de Cloyes
acheter une autre vache. Jean offrit de les y conduire, dans une carriole
de la ferme. Il s'tait rendu libre pour l'aprs-midi, et le matre l'avait
autoris  prendre la voiture, ayant gard aux bruits d'accordailles qui
couraient, entre le garon et l'ane des Mouche. En effet, le mariage
tait dcid; du moins, Jean avait promis de faire une dmarche prs de
Buteau, la semaine suivante, pour lui poser la question. L'un des deux, il
fallait en finir.

On partit donc vers une heure, lui sur le devant avec Lise, Franoise seule
sur la seconde banquette. De temps  autre, il se tournait et souriait 
celle-ci, dont les genoux, dans ses reins, le chauffaient. C'tait grand
dommage qu'elle et quinze ans de moins que lui; et, s'il se rsignait 
pouser l'ane, aprs bien des rflexions et des ajournements, a devait
tre, tout au fond, dans l'ide de vivre en parent prs de la cadette.
Puis, on se laisse aller, on fait tant de chose en ne sachant pas pourquoi,
lorsqu'on s'est dit un jour qu'on les ferait!

A l'entre de Cloyes, il mit la mcanique, lana le cheval sur la pente
raide du cimetire; et, comme il dbouchait au carrefour de la rue Grande
et de la rue Grouaise, pour remiser  l'auberge du _Bon Laboureur_, il
dsigna brusquement le dos d'un homme, qui enfilait cette dernire rue.

--Tiens! on croirait Buteau.

--C'est lui, dclara Lise. Sans doute qu'il va chez M. Baillehache...
Est-ce qu'il accepterait sa part?

Jean fit claquer son fouet en riant.

--On ne sait pas, il est si malin!

Buteau n'avait pas sembl les voir, bien qu'il les et reconnus de loin. Il
marchait, l'chine ronde; et tous deux le regardrent s'loigner, en
songeant, sans le dire, qu'on allait pouvoir s'expliquer. Dans la cour du
_Bon Laboureur_, Franoise, reste muette, descendit la premire, par une
roue de la carriole. Cette cour tait dj pleine de voitures dteles,
poses sur leurs brancards, tandis qu'un bourdonnement d'activit agitait
les vieux btiments de l'auberge.

--Alors, nous y allons? demanda Jean, quand il revint de l'curie, o il
avait accompagn son cheval.

--Bien sur, tout de suite.

Pourtant, dehors, au lieu de gagner directement, par la rue du Temple, le
march des bestiaux, qui se tenait sur la place Saint-Georges, le garon et
les deux filles s'arrtrent, flnrent le long de la rue Grande, parmi les
marchandes de lgumes et de fruits, installes aux deux bords. Lui, coiff
d'une casquette de soie, avait une grande blouse bleue, sur un pantalon de
drap noir; elles galement endimanches, les cheveux serrs dans leurs
petits bonnets ronds, portaient des robes semblables, un corsage de lainage
sombre sur une jupe gris-fer, que coupait un grand tablier de cotonnade 
minces raies roses; et ils ne se donnaient pas le bras, ils marchaient  la
file, les mains ballantes, au milieu des coudoiements de la foule. C'tait
une bousculade de servantes, de bourgeoises, devant les paysannes
accroupies, qui, venues chacune avec un ou deux paniers, les avaient
simplement poss et ouverts par terre. Ils reconnurent la Frimat, les
poignets casss, ayant de tout dans ses deux paniers dbordants, des
salades, des haricots, des prunes, mme trois lapins en vie. Un vieux, 
ct, venait de dcharger une carriole de pommes de terre, qu'il vendait au
boisseau. Deux femmes, la mre et la fille, celle-ci, Norine, rouleuse et
clbre, talaient sur une table boiteuse de la morue, des harengs sals,
des harengs saurs, un vidage de fonds de baril dont la saumure forte
piquait  la gorge. Et la rue Grande, si dserte en semaine, malgr ses
beaux magasins, sa pharmacie, sa quincaillerie, surtout ses Nouveauts
parisiennes, le bazar de Lambourdieu, n'tait plus assez large chaque
samedi, les boutiques combles, la chausse barre par l'envahissement des
marchandes.

Lise et Franoise, suivies de Jean, poussrent de la sorte jusqu'au march
 la volaille, qui tait rue Beaudonnire. L, des fermes avaient envoy de
vastes paniers  claire-voie, o chantaient des coqs et d'o sortaient des
cous effars de canards. Des poulets morts et plums, s'alignaient dans des
caisses, par lits profonds. Puis, c'taient encore des paysannes, chacune
apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses quelques douzaines
d'oeufs, ses fromages, les grands maigres, les petits gras, les affins,
gris de cendre. Plusieurs taient venues avec deux couples de poules lies
par les pattes. Des dames marchandaient, un gros arrivage d'oeufs
attroupait du monde devant une auberge, _Au Rendez-vous des Poulaillers_.
Justement, parmi les hommes qui dchargeaient les oeufs, se trouvait
Palmyre; car, le samedi, lorsque le travail manquait  Rognes, elle se
louait  Cloyes, portant des fardeaux  se rompre les reins.

--En voil une qui gagne son pain! fit remarquer Jean.

La foule augmentait toujours. Il arrivait encore des voitures par la route
de Mondoubleau. Elles dfilaient au petit trot sur le pont. A droite et 
gauche, le Loir se droulait, avec ses courbes molles, coulant au ras des
prairies, bord  gauche des jardins de la ville, dont les lilas et les
faux-bniers laissaient pendre leurs branches dans l'eau. En amont, il y
avait un moulin  tan, au tic-tac sonore, et un grand moulin  bl, un
vaste btiment que les souffleurs, sur les toits, blanchissaient d'un vol
continu de farine.

--Eh bien! reprit Jean, y allons-nous?

--Oui, oui.

Et ils revinrent par la rue Grande, ils s'arrtrent sur la place
Saint-Lubin, en face de la mairie, o tait le march au bl. Lengaigne,
qui avait apport quatre sacs, se tenait l, debout, les mains dans les
poches, au milieu d'un cercle de paysans, silencieux et le nez bas,
Hourdequin causait, avec des gestes de colre. On avait espr une hausse;
mais le prix de dix-huit francs flchissait lui-mme, on craignait pour la
fin une baisse de vingt-cinq centimes. Macqueron passa, ayant  son bras sa
fille Berthe, lui en paletot mal dgraiss, elle en robe de mousseline, une
botte de roses et de muguets sur son chapeau.

Comme Lise et Franoise, aprs avoir tourn par la rue du Temple,
longeaient l'glise Saint-Georges, contre laquelle s'installaient les
marchands forains, de la mercerie et de la quincaillerie, des dballages
d'toffes, elles eurent une exclamation.

--Oh! tante Rose!

En effet, c'tait la vieille Fouan, que sa fille Fanny, venue  la place de
Delhomme, pour livrer de l'avoine, avait amene avec elle dans sa voiture,
histoire simplement de la distraire. Toutes les deux attendaient, plantes
devant l'choppe roulante d'un rmouleur,  qui la vieille avait donn ses
ciseaux. Depuis trente ans, il les repassait.

--Tiens! c'est vous autres!

Fanny, s'tant retourne et ayant aperu Jean, ajouta:

--Alors, vous tes en promenade?

Mais, quand elles surent que les cousines allaient acheter une vache, pour
remplacer Blanchette, elles s'intressrent, elles les accompagnrent,
l'avoine d'ailleurs tant livre. Le garon, mis  l'cart, marcha derrire
les quatre femmes, espaces et de front: et l'on dboucha de la sorte sur
la place Saint-Georges.

Cette place, un vaste carr, s'tendait derrire le chevet de l'glise,
qui, de son vieux clocher de pierre, avec son horloge, la dominait. Des
alles de tilleuls touffus en fermaient les quatre faces, dont deux taient
dfendues par des chanes scelles  des bornes, et dont les deux autres se
trouvaient garnies de longues barres de bois, auxquelles on attachait les
bestiaux. De ce ct de la place, donnant sur des jardins, l'herbe
poussait, on se serait cru dans un pr; tandis que le ct oppos, long
par deux routes, bord de cabarets, _A Saint-Georges_, _A la Racine_, _Aux
bons Moissonneurs_, tait pitin, durci, blanchi d'une poussire, que des
souffles de vent envolaient.

Lise et Franoise, accompagnes des autres, eurent de la peine  traverser
le carr central, o stationnait la foule. Parmi la masse des blouses,
confuse et de tous les bleus, depuis le bleu dur de la toile neuve,
jusqu'au bleu ple des toiles dteintes par vingt lavages, on ne voyait que
les taches rondes et blanches des petits bonnets. Quelques dames
promenaient la soie miroitante de leurs ombrelles. Il y avait des rires,
des cris brusques, qui se perdaient dans le grand murmure vivant, que
parfois coupaient des hennissements de chevaux et des meuglements de
vaches. Un ne, violemment, se mit  braire.

--Par ici, dit Lise en tournant la tte.

Les chevaux taient au fond, attachs  la barre, la robe nue et
frmissante, n'ayant qu'une corde noue au cou et  la queue. Sur la
gauche, les vaches restaient presque toutes libres, tenues simplement en
main par les vendeurs, qui les changeaient de place pour les mieux montrer.
Des groupes s'arrtaient, les regardaient; et l, on ne riait pas, on ne
parlait gure.

Immdiatement, les quatre femmes tombrent en contemplation devant une
vache blanche et noire, une cotentine, qu'un mnage, l'homme et la femme,
venait vendre: elle, en avant, trs brune, l'air ttu, tenant la bte; lui,
derrire, immobile et ferm. Ce fut un examen recueilli, profond, de cinq
minutes; mais elles n'changrent ni une parole, ni un coup d'oeil; et
elles s'en allrent, elles se plantrent de mme, en face d'une seconde
vache,  vingt pas de l. Celle-ci, norme, toute noire, tait offerte par
une jeune fille, presque une enfant, l'air joli avec sa baguette de
coudrier. Puis, il y eut encore sept ou huit stations, aussi longues, aussi
muettes, d'un bout  l'autre de la ligne des btes  vendre. Et, enfin, les
quatre femmes retournrent devant la premire vache, o, de nouveau, elles
s'absorbrent.

Cette fois, seulement, ce fut plus srieux. Elles s'taient ranges sur une
seule ligne, elles fouillaient la cotentine sous la peau, d'un regard aigu
et fixe. Du reste, la vendeuse elle aussi ne disait rien, les yeux
ailleurs, comme si elle ne les avait pas vues revenir l et s'aligner.

Pourtant, Fanny se pencha, lcha un mot tout bas  Lise. La vieille Fouan
et Franoise se communiqurent de mme une remarque,  l'oreille. Puis,
elles retombrent dans leur silence et leur immobilit, l'examen continua.

--Combien? demanda tout d'un coup Lise.

--Quarante pistoles, rpondit la paysanne.

Elles feignirent d'tre mises en fuite; et, comme elles cherchaient Jean,
elles eurent la surprise de le trouver derrire elles avec Buteau, causant
tous les deux en vieux amis. Buteau, venu de la Chamade pour acheter un
petit cochon, tait l, en train d'en marchander un. Les cochons, dans un
parc volant, au cul de la voiture qui les avait apports, se mordaient et
criaient,  faire saigner les oreilles.

--En veux-tu vingt francs? demanda Buteau au vendeur.

--Non, trente!

--Et zut! couche avec!

Et, gaillard, trs gai, il vint vers les femmes, riant d'aise aux visages
de sa mre, de sa soeur et de ses deux cousines, absolument comme s'il les
eut quittes la veille. Du reste, elles-mmes gardrent leur placidit,
sans paratre se rappeler les deux ans de querelle et de brouille. Seule,
la mre,  qui l'on avait appris la premire rencontre, rue Grouaise, le
regardait de ses yeux brids, cherchant  lire pourquoi il tait all chez
le notaire. Mais a ne se voyait pas. Ni l'un ni l'autre n'en ouvrirent la
bouche.

--Alors, cousine, reprit-il, c'est donc que tu achtes une vache?... Jean
m'a cont a... Et, tenez! il y en a une l, oh! la plus solide du march,
une vraie bte!

--Il dsignait prcisment la cotentine blanche et noire.

--Quarante pistoles, merci! murmura Franoise.

--Quarante pistoles pour toi, petiote! dit-il en lui allongeant une tape
dans le dos, histoire de plaisanter.

Mais elle se fcha, elle lui rendit sa tape, d'un air furieux de rancune.

--Fiche-moi la paix, hein! Je ne joue pas avec les hommes.

--Il s'en gaya plus fort, il se tourna vers Lise, qui restait srieuse, un
peu ple.

--Et toi, veux-tu que je m'en mle? Je parie que je l'ai  trente
pistoles... Paries-tu cent sous?

--Oui, je veux bien... Si a te plat d'essayer...

Rose et Fanny approuvaient de la tte, car elles savaient le garon froce
au march, ttu, insolent, menteur, voleur,  vendre les choses trois fois
leur prix et  se faire donner tout pour rien. Les femmes le laissrent
donc s'avancer avec Jean, tandis qu'elles s'attardaient en arrire, afin
qu'il n'et pas l'air d'tre avec elles.

La foule augmentait du ct des bestiaux, les groupes quittaient le centre
ensoleill de la place, pour se porter sous les alles. Il y avait l un
va-et-vient continu, le bleu des blouses se fonait  l'ombre des tilleuls,
des taches mouvantes de feuilles verdissaient les visages colors. Du
reste, personne n'achetait encore, pas une vente n'avait eu lieu, bien que
le march ft ouvert depuis une heure. On se recueillait, on se ttait.
Mais, au-dessus des ttes, dans le vent tide, un tumulte passa. C'tait
deux chevaux, attachs cte  cte, qui se dressaient et se mordaient, avec
des hennissements furieux et le raclement de leurs sabots sur le pav. On
eut peur, des femmes s'enfuirent; pendant que, accompagns de jurons, de
grands coups de fouet qui claquaient comme des coups de feu, ramenaient le
calme. Et,  terre, dans le vide laiss par la panique, une bande de
pigeons s'abattit, marchant vite, piquant l'avoine du crottin.

--Eh bien! la mre, qu'est-ce que vous la vendez donc? demanda Buteau  la
paysanne.

Celle-ci, qui avait vu le mange, rpta tranquillement:

--Quarante pistoles.

D'abord, il prit la chose en farce, il plaisanta, s'adressa  l'homme,
toujours  l'cart et muet.

--Dis, vieux! ta bourgeoise est avec,  ce prix-l?

Mais, tout en goguenardant, il examinait de prs la vache, la trouvait
telle qu'il la faut pour tre une bonne laitire, la tte sche, aux cornes
fines et aux grands yeux, le ventre un peu fort sillonn de grosses veines,
les membres plutt grles, la queue mince, plante trs haut. Il se baissa,
s'assura de la longueur des pis, de l'lasticit des trayons, placs
carrment et bien percs. Puis, appuy d'une main sur la bte, il entama le
march, en ttant d'un air machinal les os de la croupe.

--Quarante pistoles, hein? c'est pour rire... Voulez-vous trente pistoles?

Et sa main s'assurait de la force et de la bonne disposition des os. Elle
descendit ensuite, se coula entre les cuisses,  cet endroit o la peau
nue, d'une belle couleur safrane, annonait en lait abondant.

--Trente pistoles, a va-t-il?

--Non, quarante, rpondit la paysanne.

Il tourna le dos, il revint, et elle se dcida  causer.

--C'est une bonne bte, allez, tout  fait. Elle aura deux ans  la Trinit
et elle vlera dans quinze jours... Pour sr qu'elle ferait bien votre
affaire.

--Trente pistoles, rpta-t-il.

Alors, comme il s'loignait, elle jeta un coup d'oeil  son mari, elle
cria:

--Tenez! c'est pour m'en aller... Voulez-vous  trente-cinq, tout de suite?

Il s'tait arrt, il dprciait la vache. a n'tait pas bti, a manquait
de reins, enfin un animal qui avait souffert et qu'on nourrirait deux ans 
perte. Ensuite, il prtendit qu'elle tait blesse au pied, ce qui n'tait
pas vrai. Il mentait pour mentir, avec une mauvaise foi tale, dans
l'espoir de fcher et d'tourdir la vendeuse. Mais elle haussait les
paules.

--Trente pistoles.

--Non, trente-cinq.

Elle le laissa partir. Il rejoignit les femmes, il leur dit que a mordait,
qu'il fallait en marchander une autre. Et le groupe alla se planter devant
la grande vache noire, qu'une jolie fille tenait  la corde. Celle-ci
n'tait justement que de trois cents francs. Il parut ne pas la trouver
trop cher, s'extasia, et brusquement retourna vers la premire.

--Alors, c'est dit, je vais porter mon argent ailleurs?

--Dame! s'il y avait possibilit, mais il n'y a pas possibilit... Faut y
mettre plus de courage, de votre part.

Et, se penchant, prenant le pis  pleine main:

--Voyez donc a comme c'est mignon!

Il n'en convint pas, il dit encore:

--Trente pistoles.

--Non, trente-cinq.

Du coup, tout sembla rompu. Buteau avait pris le bras de Jean, pour bien
marquer qu'il lchait l'affaire. Les femmes les rejoignirent, motionnes,
trouvant, elles, que la vache valait les trois cent cinquante francs.
Franoise, surtout,  qui elle plaisait, parlait de conclure  ce prix.
Mais Buteau s'irrita: est-ce qu'on se laissait voler de la sorte? Et
pendant prs d'une heure, il tint bon, au milieu de l'anxit des cousines,
qui frmissaient, chaque fois qu'un acheteur s'arrtait devant la bte.
Lui, non plus, ne la quittait pas du coin de l'oeil; mais c'tait le jeu,
il fallait avoir l'estomac solide. Personne,  coup sr, n'allait sortir
son argent si vite: on verrait bien s'il y avait un imbcile pour la payer
plus de trois cents francs. Et, en effet, l'argent ne paraissait toujours
pas, quoique le march tirt  sa fin.

Sur la route, maintenant, on essayait des chevaux. Un, tout blanc, courait,
excit par le cri guttural d'un homme, qui tenait la corde et qui galopait
prs de lui; tandis que Patoir, le vtrinaire, bouffi et rouge, plant
avec l'acheteur au coin de la place, les deux mains dans les poches,
regardait et conseillait,  voix haute. Les cabarets bourdonnaient d'un
continuel flot de buveurs, entrant, sortant, rentrant, dans les dbats
interminables des marchandages. C'tait le plein de la bousculade et du
vacarme,  ne plus s'entendre: un veau, spar de sa mre, beuglait sans
fin; des chiens, parmi la foule, des griffons noirs, de grands barbets
jaunes, se sauvaient en hurlant, une patte crase; puis, dans des silences
brusques, on n'entendait plus qu'un vol de corbeaux, drangs par le bruit,
tournoyant, croassant  la pointe du clocher. Et, dominant la senteur
chaude du btail, une violente odeur de corne roussie, une peste sortait
d'une marchalerie voisine, o les paysans profitaient du march pour faire
ferrer leurs btes.

--Hein? trente! rpta Buteau sans se lasser, en se rapprochant de la
paysanne.

--Non, trente-cinq!

Alors, comme un autre acheteur tait l, marchandant lui aussi, il saisit
la vache aux mchoires, les lui ouvrit de force, pour voir les dents. Puis,
il les lcha, avec une grimace. Justement, la bte s'tait mise , fienter,
les bouses tombaient molles; et il les suivit des yeux, sa grimace
s'accentuait. L'acheteur, un grand plot, impressionn, s'en alla.

--Je n'en veux plus, dit Buteau. Elle a un sang tourn.

Cette fois, la vendeuse commit la faute de s'emporter; et c'tait ce qu'il
voulait, elle le traita salement, il rpondit par un flot d'ordures. On
s'attroupait, on riait. Derrire la femme, le mari ne bougeait toujours
point. Il finit par la toucher du coude, et brusquement elle cria:

--La prenez-vous  trente-deux pistoles?

--Non, trente!

Il s'en allait de nouveau, elle le rappela d'une voix trangle.

--Eh bien, sacr bougre, emmenez-la!... Mais, nom de Dieu! si c'tait 
refaire, j'aimerais mieux vous foutre ma main sur la figure!

Elle tait hors d'elle, tremblante de fureur. Lui riait bruyamment,
ajoutait des galanteries, offrait de coucher, pour le reste.

Tout de suite, Lise s'tait rapproche. Elle tira la paysanne  l'cart,
lui donna ses trois cents francs, derrire un tronc d'arbre. Dj Franoise
tenait la vache, mais il fallut que Jean poussa la bte par derrire, car
elle refusait de dmarrer. On pitinait depuis deux heures, Rose et Fanny
avaient attendu le dnouement, muettes, sans lassitude. Enfin, comme on
partait, on chercha Buteau disparu, on le retrouva qui tapait sur le ventre
du marchand de cochons. Il venait d'avoir son petit cochon  vingt francs;
et, pour payer, il compta d'abord son argent dans sa poche, il ne sortit
que juste la somme, la recompta dans son poing  demi ferm. Ce fut tout
une affaire ensuite, quand il voulut fourrer le cochon au fond d'un sac,
qu'il avait apport sous sa blouse. La toile mre creva, les pattes de
l'animal passrent, ainsi que le groin. Et il le chargea de la sorte sur
son paule, il l'emporta grouillant, reniflant, poussant des cris atroces.

--Dis donc, Lise, et mes cent sous? rclama-t-il. J'ai gagn.

Elle les lui donna, pour rire, croyant qu'il ne les prendrait point. Mais
il les prit trs bien, les fit disparatre. Tous, lentement, se dirigrent
vers le Bon Laboureur.

C'tait la fin du march. L'argent luisait au soleil, sonnait sur les
tables des marchands de vin. A la dernire minute, tout se bclait. Dans
l'angle de la place Saint-Georges, il ne restait que les quelques btes non
vendues. Peu  peu, la foule avait reflu du ct de la rue Grande, o les
marchandes de fruits et de lgumes dbarrassaient la chausse, remportaient
leurs paniers vides. De mme, il n'y avait plus rien place de la Volaille,
que de la paille et de la plume. Et dj des carrioles partaient, on
attelait dans les auberges, on dnouait les guides des chevaux attachs aux
anneaux des trottoirs. Vers toutes les routes, de toutes parts, des roues
fuyaient, des blouses bleues se gonflaient au vent, dans les secousses du
pav.

Lengaigne passa ainsi, au trot de son petit cheval noir, aprs avoir
utilis son drangement, en achetant une faux. Macqueron et sa fille Berthe
s'attardaient encore dans les boutiques. Quant  la Frimat, elle retournait
 pied, et charge comme au dpart, car elle rapportait ses paniers pleins
de crottin ramass en route. Chez le pharmacien de la rue Grande, parmi les
dorures, Palmyre, reinte et debout, attendait qu'on lui prpart une
potion pour son frre, malade depuis une semaine: quelque sale drogue qui
lui mangeait vingt sous, sur les quarante si durement gagns. Mais ce qui
fit hter le pas flneur des filles Mouche et de leur socit, ce fut
d'apercevoir Jsus-Christ, trs sol, tenant la largeur de la rue. On
croyait savoir qu'il avait emprunt, ce jour-l, en hypothquant sa
dernire pice de terre. Il riait tout seul, des pices de cent sous
tintaient dans ses grandes poches.

Comme on arrivait enfin au Bon Laboureur, Buteau dit simplement, d'un air
gaillard:

--Alors, vous partez?... coute donc, Lise, si tu restais avec ta soeur,
pour que nous mangions un morceau?

Elle fut surprise, et comme elle se tournait vers Jean, il ajouta:

--Jean aussi peut rester, a me fera plaisir.

Rose et Fanny changrent un coup d'oeil. Certainement, le garon avait son
ide. Sa figure ne contait toujours rien. N'importe! il ne fallait pas
gner les choses.

--C'est a, dit Fanny, restez... Moi, je vais filer avec la mre. On nous
attend.

Franoise, qui n'avait pas lch la vache, dclara schement:

--Moi aussi, je m'en vais.

Et elle s'entta. Elle s'agaait  l'auberge, elle voulait emmener sa bte
tout de suite. On dut cder, tellement elle devenait dsagrable. Ds qu'on
eut attel, la vache fut attache derrire la voiture, et les trois femmes
montrent.

A cette minute seulement, Rose, qui attendait une confession de son fils,
s'enhardit  lui demander:

--Tu ne fais rien dire  ton pre?

--Non, rien, rpondit Buteau.

Elle le regardait dans les yeux, elle insista.

--C'est donc qu'il n'y a pas de nouveau?

--S'il y a du nouveau, vous le saurez quand il sera bon  savoir.

Fanny toucha son cheval, qui partit au pas, tandis que la vache, derrire,
se laissait tirer, allongeant le cou. Et Lise demeura seule, entre Buteau
et Jean.

Ds six heures, tous les trois s'attablrent dans une salle de l'auberge,
ouverte sur le caf. Buteau, sans qu'on st s'il rgalait, tait all  la
cuisine commander une omelette et un lapin. Lise, pendant ce temps, avait
pouss Jean  s'expliquer, pour en finir et s'viter une course. Mais on
achevait l'omelette, on en tait  la gibelotte, que le garon, gn, n'en
avait encore rien fait. D'ailleurs, l'autre, non plus, ne semblait gure
songer  tout a. Il mangeait dur, riait la bouche largie, allongeait
par-dessous la table des coups de genoux  la cousine et au camarade, en
bonne amiti. Puis, l'on causa plus srieusement, il fut question de
Rognes, du nouveau chemin; et, si pas un mot ne fut prononc de l'indemnit
de cinq cents francs, de la plus-value des terrains, cela pesa ds lors au
fond de tout ce qu'ils disaient. Buteau revint  des farces, trinqua;
tandis que, visiblement, dans ses yeux gris, passait l'ide de la bonne
affaire, ce troisime lot devenu avantageux, cette ancienne  pouser, dont
le champ,  ct du sien, avait presque doubl de valeur.

--Nom de Dieu! cria-t-il, est-ce que nous ne prenons pas du caf?

--Trois cafs! demanda Jean.

Et une heure se passa  siroter,  vider le carafon d'eau-de-vie, sans que
Buteau se dclart. Il s'avanait, se reculait, tranait en longueur, comme
s'il et encore marchand la vache. C'tait fait au fond, mais fallait voir
tout de mme. Brusquement, il se tourna vers Lise, il lui dit:

--Pourquoi n'as-tu pas amen l'enfant?

Elle se mit  rire, comprenant que a y tait, cette fois; et elle lui
allongea une tape, elle se contenta de rpondre, heureuse, indulgente:

--Ah! cette rosse de Buteau!

Ce fut tout. Lui aussi rigolait. Le mariage tait rsolu.

Jean, embarrass jusque-l, s'gaya avec eux, d'un air de soulagement. Mme
il parla enfin, il dit tout.

--Tu sais que tu fais bien de revenir, j'allais prendre ta place.

--Oui, on m'a cont a... Oh! j'tais tranquille, vous m'auriez prvenu
peut-tre!

--Eh! sr... D'autant que a vaut mieux avec toi,  cause du gamin. C'est
ce que nous avons toujours dit, n'est-ce pas, Lise?

--Toujours, c'est la vraie vrit!

Un attendrissement noyait leurs faces  tous trois; ils fraternisaient,
Jean surtout, sans jalousie, tonn de pousser  ce mariage; et il fit
apporter de la bire, Buteau ayant cri que, nom de Dieu! on boirait bien
encore quelque chose. Les coudes sur la table, Lise entre eux, ils
causaient maintenant des dernires pluies, qui avaient vers les bls.

Mais, dans la salle du caf,  ct d'eux, Jsus-Christ, attabl avec un
vieux paysan, sol comme lui, faisait un vacarme intolrable. Tous, du
reste, en blouse, buvant, fumant, crachant, dans la vapeur rousse des
lampes, ne pouvaient parler sans crier; et sa voix dominait encore les
autres cuivre, assourdissante. Il jouait  la chouine, une querelle
venait d'clater sur un dernier coup de cartes, entre lui et son compagnon,
qui maintenait son gain d'un air de tranquille obstination. Pourtant, il
paraissait avoir tort. Cela n'en finissait plus. Jsus-Christ, furieux, en
arrivait  gueuler si haut, que le patron intervint. Alors, il se leva,
circula de table en table, avec un acharnement d'ivrogne, promenant ses
cartes, pour soumettre le coup aux autres consommateurs. Il assommait tout
le monde. Et il se remit  crier, il revint vers le vieux, qui, fort de son
mauvais droit, restait stoque sous les injures.

--Lche! feignant! sors donc un peu, que je te dmolisse!

Puis, brusquement, Jsus-Christ reprit sa chaise en face de l'autre; et,
calm:

--Moi, je sais un jeu... Faut parier, hein! veux-tu?

Il avait sorti une poigne de pices de cent sous, quinze  vingt, et il
les planta en une seule pile devant lui.

--V'l ce que c'est... Mets-en autant.

Le vieux, intress, sortit sa bourse sans une parole, dressa une pile
gale.

--Alors, moi, j'en prends une  ton tas, et regarde!

Il saisit la pice, se la posa gravement sur la langue comme une hostie,
puis, d'un coup de gosier, l'avala.

--A ton tour, prends  mon tas... Et celui qui en mange le plus  l'autre,
les garde. V'l le jeu!

Les yeux carquills, le vieux accepta, fit disparatre une premire pice
avec peine. Seulement, Jsus-Christ, tout en criant qu'il n'y avait pas
besoin de se presser, gobait les cus comme des pruneaux. Au cinquime, il
y eut une rumeur dans le caf, un cercle se fit, ptrifi d'admiration. Ah!
le bougre, quelle gargamelle, pour se coller ainsi de la monnaie dans le
gsier! Le vieux avalait sa quatrime pice, lorsqu'il se renversa, la face
violette, touffant, rlant; et, un moment, on le crut mort. Jsus-Christ
s'tait lev, trs  l'aise, l'air goguenard: il en avait pour son compte
dix dans l'estomac, c'tait toujours trente francs de gain qu'il emportait.

Buteau, inquiet, craignant d'tre compromis, si le vieux ne s'en tirait
pas, avait quitt la table; et, comme il regardait les murs d'un oeil
vague, sans parler de payer, bien que l'invitation vnt de lui, Jean rgla
la note. Cela acheva de rendre le gaillard trs bon enfant. Dans la cour,
aprs avoir attel, il prit le camarade aux paules.

--Tu sais, je veux que t'en sois. La noce sera pour dans trois semaines...
J'ai pass chez le notaire, j'ai sign l'acte, tous les papiers seront
prts.

Et, faisant monter Lise dans sa voiture:

--Allons, houp! que je te ramne!... Je passerai par Rognes, a ne
m'allongera gure.

Jean revint seul dans sa voiture. Il trouvait a naturel, il les suivit.
Cloyes dormait, retomb  sa paix morte, clair par les toiles jaunes des
rverbres; et, de la cohue du march, on n'entendait plus; que le pas
attard et trbuchant d'un paysan ivre. Puis, la route s'tendit toute
noire. Il finit pourtant par apercevoir l'autre voiture, celle qui
emportait le mnage. a valait mieux, c'tait trs bien. Et il sifflait
fortement, rafrachi par la nuit, libre et envahi d'une allgresse.




VII


On tait de nouveau  l'poque de la fenaison, par un ciel bleu et trs
chaud, que des brises rafrachissaient; et l'on avait fix le mariage au
jour de la Saint-Jean, qui tombait cette anne-l un samedi.

Les Fouan avaient bien recommand  Buteau de commencer les invitations par
la Grande, l'ane de la famille. Elle exigeait des gards, en reine riche
et redoute. Aussi Buteau, un soir, s'en alla-t-il avec Lise, tous les deux
endimanchs, la prier d'assister  la noce,  la crmonie, puis au repas,
qui devait avoir lieu chez la marie.

La Grande tricotait, seule dans sa cuisine; et, sans ralentir le jeu des
aiguilles, elle les regarda fixement, elle les laissa s'expliquer, redire 
trois reprises les mmes phrases. Enfin, de sa voix aigu:

--A la noce, ah! non, bien sr!... Qu'est-ce que j'irais faire,  la
noce?... C'est bon pour ceux qui s'amusent.

Ils avaient vu sa face de parchemin se colorer,  l'ide de cette bombance
qui ne lui coterait rien; ils taient certains qu'elle accepterait; mais
l'usage voulait qu'on la prit beaucoup.

--Ma tante, l, vrai! a ne peut pas se passer sans vous.

--Non, non, ce n'est point fait pour moi. Est-ce que j'ai le temps, est-ce
que j'ai de quoi me mettre? C'est toujours de la dpense... On vit bien
sans aller  la noce.

Ils durent rpter dix fois l'invitation, et elle finit par dire d'un air
maussade:

--C'est bon, puisque c'est forc, j'irai. Mais faut que ce soit vous pour
que je me drange.

Alors, en voyant qu'ils ne partaient pas, un combat se livra en elle, car
d'habitude, dans cette circonstance, on offrait un verre de vin. Elle se
dcida, descendit  la cave, bien qu'il y et l une bouteille entame.
C'tait qu'elle avait, pour ces occasions, un reste de vin tourn, qu'elle
ne pouvait boire, tant il tait aigre, et qu'elle appelait du
chasse-cousin. Elle emplit deux verres, elle regarda son neveu et sa nice
d'un oeil si rond, qu'ils durent les vider sans une grimace, pour ne pas la
blesser. Ils la quittrent, la gorge en feu.

Ce mme soir, Buteau et Lise se rendirent  Roseblanche, chez les Charles.
Mais, l, ils tombrent au-milieu d'une aventure tragique.

M. Charles tait dans son jardin, trs agit. Sans doute une violente
motion venait de le saisir, au moment o il nettoyait un rosier grimpant,
car il tenait son scateur  la main, et l'chelle tait encore contre le
mur. Il se contraignit pourtant, il les fit entrer au salon, o lodie
brodait de son air modeste.

--Ah! vous vous mariez dans huit jours. C'est trs bien, mes enfants...
Mais nous ne pourrons tre des vtres, Mme Charles est  Chartres, elle y
restera une quinzaine.

Il souleva ses paupires lourdes, pour jeter un regard vers la jeune fille.

--Oui, dans les moments de presse, aux grandes foires, Mme Charles va
donner l-bas un coup de main  sa fille... Vous savez, le commerce est le
commerce, il y a des jours o l'on s'crase, dans la boutique. Estelle a
beau avoir pris le courant, sa mre lui est bien utile, d'autant plus que,
dcidment, notre gendre Vaucogne n'en fait gure... Et puis, Mme Charles
est heureuse de revoir la maison. Que voulez-vous? nous y avons laiss
trente ans de notre vie, a compte!

Il s'attendrissait, ses yeux se mouillaient, vagues, fixs l-bas, dans le
pass. Et c'tait vrai, sa femme avait souvent la nostalgie de la petite
maison de la rue aux Juifs, du fond de sa retraite bourgeoise, si
douillette; si cossue, pleine de fleurs, d'oiseaux et de soleil. En fermant
les paupires, elle retrouvait le vieux Chartres, dvalant sur le coteau,
de la place de la Cathdrale aux bords de l'Eure. Elle arrivait, elle
enfilait la rue de la Pie, la rue Porte-Cendreuse; puis, rue des cuyers,
pour couper au plus court, elle descendait le Tertre du Pied-Plat; et, de
la dernire marche, le 19, faisant le coin de la rue aux Juifs et de la rue
de la Planche-aux-Carpes, lui apparaissait, avec sa faade blanche, ses
persiennes vertes, toujours closes. Les deux rues taient misrables, elle
en avait vu pendant trente ans les taudis et la population sordides, le
ruisseau central charriant des eaux noires. Mais que de semaines, que de
mois vcus chez elle,  l'ombre, sans mme passer le seuil! Elle restait
fire des divans et des glaces du salon, de la literie et de l'acajou des
chambres, de tout ce luxe, de cette svrit dans le confortable, leur
cration, leur oeuvre,  laquelle ils devaient la fortune. Une dfaillance
mlancolique la prenait au souvenir de certains coins intimes, au parfum
persistant des eaux de toilette,  cette odeur spciale de la maison
entire, qu'elle avait garde dans la peau comme un regret. Aussi
attendait-elle les poques de gros travail, et elle partait rajeunie,
joyeuse, aprs avoir reu de sa petite-fille deux gros baisers, qu'elle
promettait de transmettre  la mre, ds le soir, dans la confiserie.

--Ah! c'est contrariant, c'est contrariant! rptait Buteau, vraiment vex
 l'ide qu'il n'aurait pas les Charles. Mais si la cousine crivait 
notre tante de revenir?

lodie, qui allait sur ses quinze ans, leva sa face de vierge bouffie et
chlorotique, aux cheveux rares, de sang si pauvre, que le grand air de la
campagne semblait l'anmier encore.

--Oh! non, murmura-t-elle, grand'mre m'a bien dit qu'elle en avait pour
plus de deux semaines, avec les bonbons. Mme qu'elle doit m'en apporter un
sac, si je suis sage.

C'tait un mensonge pieux. On lui apportait,  chaque voyage, des drages
qu'elle croyait fabriques chez ses parents.

--Eh bien! proposa enfin Lise, venez sans elle, mon oncle, venez avec la
petite.

Mais M. Charles n'coutait plus, retomb dans son agitation. Il se
rapprochait de la fentre, semblait guetter quelqu'un, renfonait dans sa
gorge une colre prs de jaillir. Et, ne pouvant se contenir davantage, il
renvoya la jeune fille d'un mot.

--Va jouer un instant, ma chrie.

Puis, quand elle s'en fut alle, habitue  sortir ainsi, ds que les
grandes personnes causaient, il se planta au milieu de la pice, croisa les
bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et
jaune de magistrat retir.

--Croyez-vous a! avez-vous jamais vu une abomination pareille!... J'tais
 nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier chelon, je me penche de
l'autre ct, machinalement, et qu'est-ce que j'aperois?... Honorine, oui,
ma bonne Honorine, avec un homme, l'un sur l'autre, les jambes  l'air, en
train de faire leurs salets... Ah! les cochons, les cochons! au pied de
mon mur!

Il suffoquait, il se mit  marcher, avec des gestes nobles de maldiction.

--Je l'attends pour la flanquer  la porte, la gueuse, la misrable!...
Nous n'en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de
six mois, c'est rgl, elles deviennent impossibles dans une famille
honnte, avec leurs ventres... Et celle-ci, que je trouve  la besogne, et
d'un coeur! Dcidment, c'est la fin du monde, la dbauche n'a plus de
bornes!

Buteau et Lise, ahuris, partagrent son indignation par dfrence.

--Sr, ce n'est pas propre, oh! non, pas propre!

Mais, de nouveau, il s'arrtait devant eux.

--Et vous imaginez-vous lodie montant  cette chelle, dcouvrant a?
Elle, si innocente, qui ne sait rien de rien, dont nous surveillons
jusqu'aux penses!... a fait trembler, parole d'honneur!... Quel coup, si
Mme Charles tait ici!

Justement,  cette minute, comme il jetait un regard par la fentre, il
aperut l'enfant, cdant  une curiosit, le pied sur le premier chelon.
Il se prcipita, il lui cria d'une voix trangle d'angoisse, comme s'il
l'avait vue au bord d'un gouffre.

--lodie! lodie! descends, loigne-toi, pour l'amour de Dieu!

Ses jambes se cassaient, il se laissa tomber dans un fauteuil, en
continuant  se lamenter sur le dvergondage des bonnes. Est-ce qu'il n'en
avait pas surpris une, au fond du poulailler, montrant  la petite comment
les poules avaient le derrire fait! C'tait dj assez de tracas, dehors,
d'avoir  lui pargner les grossirets des paysans et le cynisme des
animaux: il perdait courage, s'il devait trouver, dans sa maison, un foyer
constant d'immoralit.

--La voici qui rentre, dit-il brusquement. Vous allez voir.

Il sonna, et il reut Honorine, assis, svrement, ayant par un effort
recouvr son calme digne.

--Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous
payerai vos huit jours.

La bonne, chtive, maigrichonne, l'air pauvre et honteux, voulut
s'expliquer, bredouiller des excuses.

--Inutile, tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous livrer aux
autorits pour attentat aux moeurs.

Alors, elle se rvolta.

--Dites, c'est donc qu'on a oubli de payer la passe!

Il se leva tout droit, trs grand, et la chassa d'un geste souverain, le
doigt tendu vers la porte. Puis, quand elle fut partie, il se soulagea
brutalement.

--A-t-on ide de cette putain qui dshonorait ma maison!

Sr, c'en est une, ah! une vraie! rptrent complaisamment Lise et Buteau.

Et ce dernier reprit:

--N'est-ce pas, c'est convenu, mon oncle, vous viendrez avec la petite?

M. Charles demeurait frmissant. Il tait all se regarder dans la glace,
d'un mouvement inquiet; et il revenait, satisfait de lui.

--O donc? Ah! oui,  votre mariage... C'est trs bien a, mes enfants, de
vous marier... Comptez sur moi, j'irai; mais je ne vous promets pas
d'amener lodie, parce que, vous savez,  une noce, on en lche... Hein? la
garce, vous l'ai-je flanque dehors! C'est qu'il ne faut pas que les femmes
m'embtent!... Au revoir, comptez sur moi.

Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, acceptrent,
aprs les refus et les insistances d'usage. Il ne restait de la famille que
Jsus-Christ  inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouill
avec tous, inventant les plus sales affaires pour dconsidrer les siens;
et l'on se dcida  l'carter, en tremblant qu'il ne s'en venget par
quelque abomination.

Rognes tait dans l'attente, ce fut un vnement que ce mariage diffr si
longtemps. Hourdequin, le maire, se drangea; mais, pri d'assister au
repas du soir, il dut s'excuser, forc justement, ce jour-l, d'aller
coucher  Chartres pour un procs; et il promit que Mme Jacqueline
viendrait, puisqu'on lui faisait aussi la politesse de l'inviter. On avait
song un instant  convier l'abb Godard, afin d'avoir du monde bien.
Seulement, ds les premiers mots, le cur s'emporta, parce qu'on fixait la
crmonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand'messe, une
fondation,  Bazoches-le-Doyen: comment voulait-on qu'il ft  Rognes le
matin? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s'enttrent; elles ne
parlrent pas d'invitation, il finit par cder; et il vint  midi, si
furieux, qu'il leur lcha leur messe dans un coup de colre, ce dont elles
restrent blesses profondment.

D'ailleurs, aprs des discussions, on avait rsolu que la noce se ferait
trs simple, en famille,  cause de la situation de la marie, avec son
petit de trois ans bientt. Pourtant, on tait all chez le ptissier de
Cloyes commander une tourte et le dessert, en se rsignant  mettre dans ce
dessert toute la dpense, pour montrer qu'on savait faire sauter les cus,
lorsque l'occasion s'en prsentait: il y aurait, comme  la noce de l'ane
des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gteau mont, deux crmes,
quatre assiettes de sucreries et de petits fours. A la maison, on aurait
une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sauts, quatre lapins en
gibelotte, du boeuf et du veau rti. Et cela pour une quinzaine de
personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S'il en restait le
soir, on le finirait le lendemain.

Le ciel, un peu couvert le matin, s'tait clairci, et le jour s'achevait
dans une tideur et une limpidit heureuses. On avait dress le couvert au
milieu de la vaste cuisine, en face de l'tre et du fourneau, o
rtissaient les viandes, o bouillaient les sauces. Les feux chauffaient
tellement la pice, qu'on laissait larges ouvertes les deux fentres et la
porte, par lesquelles entrait la bonne odeur pntrante des foins,
frachement coups.

Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. A
trois heures, il y eut une motion, lorsque parut la voiture du ptissier,
qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le
dessert sur la table pour le voir. Et justement, la Grande arrivait, en
avance: elle s'assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le
manger de ses yeux durs. S'il tait permis de tant dpenser! Elle n'avait
rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir.

Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de tmoin, le vieux Fouan,
Delhomme accompagn de son fils Nnesse, tous en redingote et en pantalon
noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu'ils ne quittaient pas, jouaient
au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la
veille lodie  son pensionnat de Chteaudun; et, sans y prendre part, il
s'intressa au jeu, il mit des rflexions judicieuses.

Mais,  six heures, lorsque tout se trouva prt, il fallut attendre
Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu'elles avaient retrousses
avec des pingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise tait en
bleu, Franoise en rose, des soies d'un ton dur, dmodes, que Lambourdieu
leur avaient vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la
dernire nouveaut de Paris. La mre Fouan avait sorti la robe de popeline
violette qu'elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et
Fanny, vtue de vert, portait tous ses bijoux, sa chane et sa montre, une
broche, des bagues, des boucles d'oreilles. A chaque minute, une des femmes
sortait sur la route, courait jusqu'au coin de l'glise, pour voir si la
dame de la ferme n'arrivait pas. Les viandes brlaient, la soupe grasse,
qu'on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin,
il y eut un cri.

--La voil! la voil!

Et le cabriolet parut. Jacqueline en sauta lestement. Elle tait charmante,
ayant eu le got, en jolie fille, de s'habiller de simple cretonne, blanche
 pois rouge; et pas un bijou, la chair nue, rien que des brillants aux
oreilles, un cadeau de Hourdequin, qui avait rvolutionn les fermes
d'alentour. Mais on fut surpris qu'elle ne renvoyt pas le valet qui
l'avait amene, aprs qu'on l'eut aid  remiser la voiture. C'tait un
nomm Tron, une sorte de gant, la peau blanche, le poil roux,  l'air
enfantin. Il venait du Perche, il tait  la Borderie depuis une quinzaine
comme garon de cour.

--Tron reste, vous savez, dit-elle gament. Il me ramnera.

En Beauce, on n'aime gure les Percherons, qu'on accuse de fausset et de
sournoiserie. On se regardait: c'tait donc un nouveau  la Cognette, cette
grande bte-l? Buteau, trs gentil, trs farceur, depuis le matin,
rpondit:

--Bien sur qu'il reste! a suffit qu'il soit avec vous.

Lise ayant dit de commencer, on se mit  mit  table, dans une bousculade,
avec des clats de voix. Il manquait trois chaises, on courut chercher deux
tabourets dpaills, sur lesquels on plaa une planche. Dj les cuillers
tapaient ferme au fond des assiettes. La soupe tait froide, couverte
d'yeux de graisse qui se figeaient. a ne faisait rien, le vieux Fouan
exprima cette ide qu'elle allait se rchauffer dans leur ventre, ce qui
souleva une tempte de rires. Alors, ce fut un massacre, un
engloutissement: les poulets, les lapins, les viandes dfilrent,
disparurent, au milieu d'un terrible bruit de mchoires. Trs sobres chez
eux, ils se crevaient d'indigestion chez les autres. La Grande ne parlait
pas pour manger davantage, allant son train, d'un broiement continu; et
c'tait effrayant, ce qu'engouffrait ce corps sec et plat d'octognaire,
sans mme enfler. Il tait convenu que, par convenance, Franoise et Fanny
s'occuperaient du service, pour que la marie ne se levt pas; mais
celle-ci ne pouvait se tenir, quittait sa chaise  chaque minute, se
retroussait les manches, trs attentionne  vider une sauce ou  dbrocher
un rti. Bientt, du reste, la table entire s'en mla, toujours quelqu'un
tait debout, se coupant du pain, tchant de rattraper un plat. Buteau, qui
s'tait charg du vin, ne suffisait plus; il avait bien eu, pour ne pas
perdre son temps  boucher et  dboucher des bouteilles, le soin de mettre
simplement un tonneau en perce; seulement, on ne le laissait pas manger, il
devint ncessaire que Jean le relayt, en emplissant  son tour les litres.
Delhomme, carrment assis, dclarait de son air sage qu'il fallait du
liquide, si l'on ne voulait pas touffer. Lorsqu'on apporta la tourte,
large comme une roue de charrue, il y et un recueillement, les godiveaux
impressionnaient; et M. Charles poussa la politesse jusqu' jurer sur son
honneur qu'il n'en avait jamais vu de plus belle  Chartres. Du coup, le
pre Fouan, trs en train, en lcha une autre.

--Dites donc, si on se collait a sur la fesse, a y gurirait les
crevasses!

La table se tordit, Jacqueline surtout, qui eu eut les larmes aux yeux.
Elle bgayait, elle ajoutait des choses qui se perdaient dans ses rires.

Les maris taient placs face  face, Buteau entre sa mre et la Grande,
Lise entre le pre Fouan et M. Charles; et les autres convives se
trouvaient  leur plaisir, Jacqueline  ct de Tron, qui la couvait de ses
yeux doux et stupides, Jean prs de Franoise, spar d'elle seulement par
le petit Jules, sur lequel tous deux avaient promis de veiller; mais, ds
la tourte, une forte indigestion se dclara, il fallut que la marie allt
coucher l'enfant. Ce fut ainsi que Jean et Franoise achevrent de dner
cte  cte. Elle tait trs remuante, toute rouge du grand feu de l'tre,
brise de fatigue et surexcite pourtant. Lui, empress, voulait se lever
pour elle; mais elle s'chappait, elle tenait en outre tte  Buteau, qui,
trs taquin lorsqu'il tait gentil, l'attaquait depuis le commencement du
repas. Il la pinait au passage, elle lui allongeait une tape, furieuse;
puis, elle se relevait sous un prtexte, comme attire, pour tre pince
encore et le battre. Elle se plaignait d'avoir les hanches bleues.

--Reste donc l! rptait Jean.

--Ah! non, criait-elle, faut pas qu'il croie tre mon homme aussi, parce
qu'il est celui de Lise.

A la nuit noire, on avait allum six chandelles. Depuis trois heures, on
mangeait, lorsque enfin, vers dix heures, on tomba sur le dessert. Ds
lors, on but du caf, non pas une tasse, deux tasses, mais du caf  plein
bol, tout le temps. Les plaisanteries s'accentuaient: le caf, a donnait
du nerf, c'tait excellent pour les hommes qui dormaient trop; et, chaque
fois qu'un des convives maris en avalait une gorge, on se tenait les
ctes.

--Bien sur que tu as raison d'en boire, dit Fanny  Delhomme, trs rieuse,
jete hors de sa rserve habituelle.

Il rougit, allgua posment pour excuse son trop de travail, pendant que
leur fils Nnesse, la bouche grande ouverte, riait, au milieu de
l'explosion de cris et de claques sur les cuisses, produite par cette
confidence conjugale. D'ailleurs, le gamin avait tant mang, qu'il en
clatait dans sa peau. Il disparut, on ne le retrouva qu'au dpart, couch
avec les deux vaches.

La Grande fut encore celle qui tint le plus longtemps. A minuit, elle
s'acharnait sur les petits fours, avec le dsespoir muet de ne pouvoir les
finir. On avait torch les jattes des crmes, balay les miettes du gteau
mont. Et, dans l'abandon de l'ivresse croissante, les agrafes des corsages
dfaites, les boucles des pantalons lches, on changeait de place, on
causait par petits groupes autour de la table, grasse de sauce, macule de
vin. Des essais de chansons n'avaient pas abouti, seule la vieille Rose, la
face noye, continuait  fredonner une polissonnerie de l'autre sicle, un
refrain de sa jeunesse, dont sa tte branlante marquait la mesure. On tait
aussi trop peu pour danser, les hommes prfraient vider les litres
d'eau-de-vie, en fumant leurs pipes, qu'ils tapaient sur la nappe, pour en
faire tomber les culots. Dans un coin, Fanny et Delhomme supputaient  un
sou prs, devant Jean et Tron, quelle allait tre la situation pcuniaire
des maris et quelles seraient leurs esprances: cela dura
interminablement, chaque centimtre carr de terre tait estim, ils
connaissaient toutes les fortunes de Rognes, jusqu'aux sommes reprsentes
par le linge. A l'autre bout, Jacqueline s'tait empare de M. Charles,
qu'elle contemplait avec un sourire invincible, ses jolis yeux pervers
allums de curiosit. Elle le questionnait.

--Alors, c'est drle, Chartres? il y a du plaisir  y prendre?

Et lui rpondait par un loge du tour de ville, la ligne de promenades
plantes de vieux arbres, qui font  Chartres, une ceinture d'ombrages. En
bas surtout, le long de l'Eure, les boulevards taient trs frais, en t.
Puis, il y avait la cathdrale, il s'tendait sur la cathdrale, en homme
bien renseign et respectueux de la religion. Oui, un des plus beaux
monuments, devenu trop vaste pour cette poque de mauvais chrtiens,
presque toujours vide, au milieu de sa place dserte, que seules des ombres
de dvotes traversaient en semaine; et, cette tristesse de grande ruine, il
l'avait sentie, un dimanche qu'il y tait entr, en passant, au moment des
vpres: on y grelottait, on n'y voyait pas clair,  cause des vitraux, si
bien qu'il avait d s'habituer au noir, avant de distinguer deux
pensionnats de petites filles, perdues l comme une poigne de fourmis,
chantant d'une voix aigu de fifre, sous les votes. Ah! vraiment, a
serrait le coeur, qu'on abandonnt ainsi les glises pour les cabarets!

Jacqueline, tonne, continuait  le regarder fixement, avec son sourire.
Elle finit par murmurer:

--Mais, dites donc, les femmes,  Chartres...

Il comprit, devint trs grave, s'pancha pourtant, dans l'expansion de la
solerie gnrale. Elle, trs rose, frissonnante de petits rires, se
poussait contre lui, comme pour entrer dans ce mystre d'un galop d'hommes,
tous les soirs. Mais ce n'tait pas ce qu'elle croyait, il lui en contait
le dur travail, car il avait le vin mlancolique et paternel. Puis, il
s'anima, lorsqu'elle lui eut dit qu'elle s'tait amuse  passer, pour
voir, devant la maison de Chteaudun, au coin de la rue Davignon et de la
rue Loiseau, une petite maison dlabre, aux persiennes closes et  demi
pourries. Derrire, dans un jardin mal tenu, une grosse boule de verre
tam refltait la faade; tandis que, devant la lucarne du comble, chang
en pigeonnier, des pigeons volaient, roucoulant au soleil. Ce jour-l, des
enfants jouaient sur la marche de la porte, et l'on entendait les
commandements, par-dessus le mur de la caserne de cavalerie voisine. Lui,
l'interrompait, s'emportait. Oui, oui! il connaissait l'endroit, deux
femmes dgotantes et reintes, pas mme des glaces en bas. C'taient ces
bouges qui dshonoraient le mtier.

--Mais que voulez-vous faire dans une sous-prfecture? dit-il enfin, calm,
cdant  une philosophie tolrante d'homme suprieur.

Il tait une heure du matin, on parla d'aller se coucher. Lorsqu'on avait
eu un enfant ensemble, inutile, n'est-ce pas? d'y mettre des faons, pour
se fourrer sous la couverture. C'tait comme les farces, le poil  gratter,
le lit dboulonn, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout a,
avec eux, n'aurait gure t que de la moutarde aprs dner. Le mieux tait
de boire encore un coup et de se dire bonsoir.

A ce moment, Lise et Fanny poussrent un cri. Par la fentre ouverte, de
l'ordure venait d'tre jete  pleine main, une vole de merde ramasse au
pied de la haie; et les robes de ces dames se trouvaient perdues,
clabousses du haut en bas. Quel tait le cochon qui avait fait a? On
courut, on regarda sur la place, sur la route, derrire le mur. Personne.
D'ailleurs, tous furent d'accord: c'tait Jsus-Christ qui se vengeait de
n'avoir pas t invit.

Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le
tour de la table, cherchant s'il ne restait rien; et elle se dcida, aprs
avoir dit  Jean que les Buteau crveraient sur la paille. Dans le chemin,
pendant que les autres, trs ivres, culbutaient parmi les cailloux, on
entendit son pas ferme et dur s'loigner, avec les petits coups rguliers
de sa canne?

Tron ayant attel le cabriolet, pour Mme Jacqueline, celle-ci, sur le
marchepied, se retourna.

--Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean?... Non, n'est-ce pas?

Le garon, qui s'apprtait  monter, se ravisa, heureux de la laisser au
camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau
galant, il ne put s'empcher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui,
rentrerait  pied, et il vint s'asseoir un instant sur le banc de pierre,
dans la cour, prs de Franoise, qui s'tait mise l, tourdie de chaleur
et de lassitude, en attendant que le monde fut parti. Les Buteau taient
dj dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se
coucher elle-mme.

--Ah! qu'il fait bon l! soupira-t-elle, aprs cinq grandes minutes de
silence.

Et le silence recommena, d'une paix souveraine. La nuit tait crible
d'toiles, frache, dlicieuse. L'odeur des foins s'exhalait, montait si
fort des prairies de l'Aigre, qu'elle embaumait l'air comme un parfum de
fleur sauvage.

--Oui, il fait bon, rpta enfin Jean. a remet le coeur.

Elle ne rpondit pas, et il s'aperut qu'elle dormait. Elle glissait, elle
s'appuyait contre son paule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant
 des choses confuses. De mauvaises penses l'envahirent, puis se
dissiprent. Elle tait trop jeune, il lui semblait qu'en attendant, elle
seule vieillirait et se rapprocherait de lui.

--Dis donc, Franoise, faut se coucher. On prendrait du mal.

Elle se rveilla en sursaut.

--Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit... Au revoir, Jean.

--Au revoir, Franoise.






TROISIME PARTIE




I


Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoite,
qu'il avait refuse pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite
de dsir, de rancune et d'obstination! Lui-mme ne savait plus pourquoi il
s'tait ainsi entt, brlant au fond de signer l'acte, craignant d'tre
dupe, ne pouvant se consoler de n'avoir pas tout l'hritage, les dix-neuf
arpents, aujourd'hui mutils et pars. Depuis qu'il avait accept, c'tait
une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession; et une
chose la doublait, cette joie, l'ide que sa soeur et son frre taient
vols, que son lot valait davantage,  prsent que le nouveau chemin
bordait sa pice. Il ne les rencontrait plus sans ricaner, en malin, disant
avec des clins d'yeux:

--Tout de mme, je les ai fichus dedans!

Et ce n'tait point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps
diffr, des deux hectares que lui avait apports Lise, touchant sa pice,
car la pense du partage ncessaire entre les deux soeurs ne lui venait
pas; ou, du moins, il le repoussait  une poque tellement lointaine qu'il
esprait trouver d'ici l une faon de s'y soustraire. Il avait, en
comptant la part de Franoise, huit arpents de labour, quatre de pr,
environ deux et demi de vigne; et il les garderait, on lui arracherait
plutt un membre; jamais surtout il ne lcherait la parcelle des
Cornailles, au bord du chemin, laquelle, maintenant, mesurait prs de trois
hectares. Ni sa soeur ni son frre n'en avait une pareille; il en parlait
les joues enfles, crevant d'orgueil.

Un an se passa, et cette premire anne de possession fut pour Buteau une
jouissance. A aucune poque, quand il s'tait lou chez les autres, il
n'avait fouill la terre d'un labour si profond: elle tait  lui, il
voulait la pntrer, la fconder jusqu'au ventre. Le soir, il rentrait
puis, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l'argent. En mars, il
hersa ses bls, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant
tout entier. Lorsque les pices ne demandaient plus de travail, il y
retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait
et prenait, de son geste accoutum, une poigne, une motte grasse, qu'il
aimait  craser,  laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s'il
ne la sentait ni trop sche ni trop humide, flairant bon le pain qui
pousse.

Ainsi, la Beauce, devant lui, droula sa verdure, de novembre  juillet,
depuis le moment o les pointes vertes se montrent jusqu' celui o les
hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la dsirait sous ses
yeux, il avait dbarricad la fentre de la cuisine, celle de derrire, qui
donnait sur la plaine; et il se plantait l, il voyait dix lieues de pays,
la nappe immense, largie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un
arbre, rien que les poteaux tlgraphiques de la route de Chteaudun 
Orlans, filant droit,  perte de vue. D'abord, dans les grands carrs de
terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdtre,  peine
sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un
ton presque uniforme. Puis, les brins montrent et s'paissirent, chaque
plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du bl, le vert
bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pices  l'infini, tales
dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trfles incarnat. C'tait
l'poque o la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vtue de printemps,
unie et frache  l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et
ce fut la mer, la mer des crales, roulante, profonde, sans bornes. Le
matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que
montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes
haleines rgulires, creusant les champs d'une houle, qui partait de
l'horizon, se prolongeait, allait mourir  l'autre bout. Un vacillement
plissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des bls,
les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frmissants avaient des
reflets violtres. Continuellement, une ondulation succdait  une autre,
l'ternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des
faades lointaines, vivement claires, taient comme des voiles blanches,
des clochers mergeant plantaient des mts, derrire des plis de terrain.
Il faisait froid, les tnbres largissaient cette sensation humide et
murmurante de pleine mer, un bois lointain s'vanouissait, pareil  la
tache perdue d'un continent.

Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte  ses
pieds, de mme que le pcheur regarde de sa falaise la mer dmonte, o la
tempte lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nue noire qui la
plomba d'un reflet livide, des clairs rouges brlant  la pointe des
herbes, dans des clats de foudre. Il y vit une trombe d'eau venir de plus
de six lieues, d'abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis
une masse hurlante accourant d'un galop de monstre puis, derrire,
l'ventrement des rcoltes, un sillage de trois kilomtres de largeur, tout
pitin, bris, ras. Ses pices n'avaient pas souffert, il plaignait le
dsastre des autres avec des ricanements de joie intime. Et,  mesure que
le bl montait, son plaisir grandissait. Dj, l'lot gris d'un village
avait disparu  l'horizon, derrire le niveau croissant des verdures. Il ne
restait que les toitures de la Borderie, qui,  leur tour, furent
submerges. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu'une pave.
Partout du bl, la mer de bl envahissante, dbordante, couvrant la terre
de son immensit verte.

--Ah! nom de Dieu! disait-il chaque soir en se mettant  table, si l't
n'est pas trop sec, nous aurons du pain toujours!

Chez les Buteau, on s'tait install. Les poux avaient pris la grande
chambre du bas, et Franoise se contentait, au-dessus d'eux, de l'ancienne
petite chambre du pre Mouche, lave, meuble d'un lit de sangle, d'une
vieille commode, d'une table et de deux chaises. Elle s'occupait des
vaches, menait sa vie d'autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de
mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux soeurs,
laisse en suspens. Au lendemain du mariage de l'ane, le vieux Fouan, qui
tait tuteur de la cadette, avait insist pour que ce partage et lieu,
afin d'viter tout ennui plus tard. Mais Buteau s'tait rcri. A quoi bon?
Franoise tait trop jeune, elle n'avait pas besoin de sa terre. Est-ce
qu'il y avait rien de chang? elle vivait chez sa soeur comme auparavant,
on la nourrissait, on l'habillait; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre,
bien sr. A toutes ces raisons, le vieux hochait la tte: on ne savait
jamais ce qui arrivait, le mieux tait de se mettre en rgle; et la jeune
fille elle-mme insistait, voulait connatre sa part, quitte  la laisser
ensuite aux soins de son beau-frre. Celui-ci, cependant, l'avait emport
par sa brusquerie bon enfant, obstin et goguenard. On n'en parlait plus,
il talait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille.

--Faut de la bonne entente, je ne connais que a!

En effet, au bout des premiers dix mois, il n'y avait pas encore eu de
querelle entre les deux soeurs, ni dans le mnage, lorsque les choses,
lentement, se gtrent. Cela commena par de mchantes humeurs. On se
boudait, on en vint aux mots durs; et, dessous, le ferment du tien et du
mien, continuant son ravage, gtait peu  peu l'amiti.

Certainement, Lise et Franoise ne s'adoraient plus de leur grande
tendresse d'autrefois. Personne, maintenant, ne les rencontrait, les bras 
la taille, enveloppes du mme chle, se promenant dans la nuit tombante.
On les avait comme spares, une froideur grandissait entre elles. Depuis
qu'un homme tait l, il semblait  Franoise qu'on lui prenait sa soeur.
Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet
homme; et il tait ainsi devenu la chose trangre, l'obstacle, qui lui
barrait le coeur o elle vivait seule. Elle s'en allait sans embrasser son
ane, quand Buteau l'embrassait, blesse, comme si quelqu'un avait bu dans
son verre. En matire de proprit, elle gardait ses ides d'enfant, elle
apportait une passion extraordinaire: a, c'est  moi, a, c'est  toi; et,
puisque sa soeur tait dsormais  un autre, elle la laissait, mais elle
voulait ce qui tait  elle, la moiti de la terre et de la maison.

Dans cette colre de Franoise, il y avait une autre cause, qu'elle-mme
n'aurait pu dire. Jusque-l, glace par le veuvage du pre Mouche, la
maison, o l'on ne s'aimait pas, n'avait eu pour elle aucun souffle
troublant. Et voil qu'un mle l'habitait, un mle brutal, habitu 
trousser les filles au fond des fosss, et dont les rigolades secouaient
les cloisons, haletaient  travers les fentes des boiseries. Elle savait
tout, instruite par les btes, elle en tait dgote et exaspre. Dans la
journe, elle prfrait sortir pour les laisser faire leur cochonnerie 
l'aise. Le soir, s'ils commenaient  rire en quittant la table, elle leur
criait d'attendre au moins qu'elle et fini la vaisselle. Et elle gagnait
sa chambre, fermant les portes violemment, bgayant des insultes: Salops!
salops! entre ses dents serres. Malgr tout, elle croyait entendre encore
ce qui se passait en bas. La tte enfonce dans l'oreiller, le drap tir
jusqu'aux yeux, elle brlait de fivre, l'oue et la vue hantes
d'hallucinations, souffrant des rvoltes de sa pubert.

Le pis tait que Buteau, en la voyant si occupe de a, la plaisantait, par
farce. Eh bien? quoi donc? qu'est-ce qu'elle dirait, quand il lui faudrait
y passer? Lise, aussi, riait, ne trouvant l aucun mal. Et lui, alors,
expliquait son ide sur la bagatelle: puisque le bon Dieu avait donn 
chacun ce plaisir qui ne cotait rien, il tait permis de s'en payer tant
qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles; mais pas d'enfant, ah! pour a, non!
n'en fallait plus! On en faisait toujours trop, lorsqu'on n'tait pas
mari, par btise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de mme, qu'il
avait bien d accepter. Mais, lorsqu'on tait mari, on devenait srieux,
il se serait plutt coup comme un chat, que d'en recommencer un autre.
Merci! pour qu'il y et une bouche encore  la maison, o le pain, dj,
filait si raide! Aussi ouvrait-il l'oeil; se surveillant avec sa femme, si
grasse, la mtine, qu'elle goberait la chose du coup, disait-il, en
ajoutant pour rire qu'il labourait dur et ne semait pas. Du bl, oh! du
bl, tant que le ventre enfl de la terre pouvait en lcher! mais des
mioches, c'tait fini, jamais!

Et, au milieu de ces continuels dtails, de ces accouplements qu'elle
frlait et qu'elle sentait, le trouble de Franoise allait grandissant. On
prtendait que son caractre changeait: elle tait prise, en effet,
d'humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste,
puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d'un regard noir,
lorsque, sans se gner, il traversait la cuisine,  moiti nu. Des
querelles avaient clat entre elle et sa soeur pour des vtilles, pour une
tasse qu'elle venait de casser: est-ce qu'elle n'tait pas  elle aussi,
cette tasse, la moiti au moins? est-ce qu'elle ne pouvait pas casser la
moiti de tout, si a lui plaisait? Sur ces questions de proprit, les
disputes tournaient  l'aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours.

Vers cette poque, Buteau cda lui-mme  une humeur excrable. La terre
souffrait d'une terrible scheresse, pas une goutte d'eau n'tait tombe
depuis six semaines; et il rentrait les poings serrs, malade de voir les
rcoltes compromises, les seigles chtifs, les avoines maigres, les bls
grills avant d'tre en grains. Il en souffrait positivement, comme les
bls eux-mmes, l'estomac rtrci, les membres nous de crampes, rapetiss,
dessch de malaise et de colre. Aussi, un matin, pour la premire fois,
s'empoigna-t-il avec Franoise. Il faisait chaud, il tait rest la chemise
ouverte, la culotte dboutonne, prs de lui tomber des fesses, aprs
s'tre lav au puits; et, comme il s'asseyait pour manger sa soupe,
Franoise, qui le servait, tourna un instant derrire lui. Enfin, elle
clata, toute rouge.

--Dis, rentre ta chemise, c'est dgotant.

Il tait mal plant, il s'emporta.

--Nom de Dieu! as-tu fini de m'plucher?... Ne regarde pas, si a
t'offusque... Tas donc bien envie d'en tter, morveuse, que t'es toujours
l-dessus?

Elle rougit encore, elle bgaya, tandis que Lise avait le tort d'ajouter:

--Il a raison, tu nous embtes  la fin... Va-t'en, si l'on n'est plus
libre chez soi.

--C'est a, je m'en irai, dit rageusement Franoise, qui sortit en faisant
claquer la porte.

Mais, le lendemain, Buteau tait redevenu gentil, conciliant et goguenard.
Dans la nuit, le ciel s'tait couvert, il tombait depuis douze heures une
pluie fine, tide, pntrante, une de ces pluies d't qui ravivent la
campagne; et il avait ouvert la fentre, sur la plaine, il tait l ds
l'aube,  regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, rptant:

--Nous v'l bourgeois, puisque le bon Dieu travaille pour nous... Ah! sacr
tonnerre! des journes passes comme a,  faire le feignant, a vaut mieux
que les journes o l'on s'esquinte sans profit.

Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours; et il entendait
la Beauce boire, cette Beauce sans rivires et sans sources, si altre.
C'tait un grand murmure, un bruit de gorge universel, o il y avait du
bien-tre. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l'averse. Le
bl reprenait une sant de jeunesse, ferme et droit, portant haut l'pi,
qui allait se gonfler, norme, crevant de farine. Et lui, comme la terre,
comme le bl, buvait par tous ses pores, dtendu, rafrachi, guri,
revenant se planter devant la fentre, pour crier:

--Allez, allez donc!... C'est des pices de cent sous qui tombent!

Brusquement, il entendit quelqu'un ouvrir la porte, il se tourna, et il eut
la surprise de reconnatre le vieux Fouan.

--Tiens! le pre!... Vous venez donc de la chasse aux grenouilles?

Le vieux, aprs s'tre battu avec un grand parapluie bleu, entra, en
laissant ses sabots sur le seuil.

--Fameux coup d'arrosoir, dit-il simplement. Fallait a.

Depuis un an que le partage tait dfinitivement consomm, sign,
enregistr, il n'avait plus qu'une occupation, celle d'aller revoir ses
anciennes pices. On le rencontrait toujours rdant autour d'elles,
s'intressant, triste ou gai selon l'tat des rcoltes, gueulant contre ses
enfants, parce que ce n'tait plus a, que c'tait leur faute, si rien ne
marchait. Cette pluie le ragaillardissait, lui aussi.

--Et alors, reprit Buteau, vous entrez nous voir, en passant?

Franoise, muette jusque-l, s'avana et dit d'une voix nette:

--Non, c'est moi qui ai pri mon oncle de venir.

Lise, debout devant la table, en train d'cosser des pois, lcha la
besogne, attendit, les bras ballants, le visage subitement dur. Buteau, qui
avait d'abord ferm les poings, reprenait son air de rire, rsolu  ne pas
se fcher.

--Oui, expliqua lentement le vieux, la petite a caus avec moi, hier...
Vous voyez si j'avais raison de vouloir rgler les affaires tout de suite.
Chacun sa part, on ne se brouille pas pour a: au contraire, a empche les
disputes... Et,  cette heure, faut bien en finir. C'est son droit,
n'est-ce pas? d'tre fixe sur ce qui lui revient. Moi, je serai
rprhensible... Alors donc, nous allons dire un jour et nous irons tous
ensemble chez M. Baillehache.

Mais Lise ne put se contenir davantage.

--Pourquoi ne nous envoie-t-elle pas les gendarmes? On dirait qu'on la
vole, bon sang!... Est-ce que je raconte dehors, moi, qu'elle est un vrai
bton merdeux,  ne pas savoir par quel bout la prendre?

Franoise allait rpondre sur ce ton, lorsque Buteau, qui l'avait saisie
par derrire, comme pour jouer, s'cria:

--En v'l des btises!... On s'asticote, mais on s'aime tout de mme, pas
vrai? a serait propre de ne pas tre d'accord entre soeurs.

La jeune fille s'tait dgage d'une secousse, et la querelle allait
reprendre, lorsqu'il eut une exclamation joyeuse, en voyant la porte
s'ouvrir de nouveau.

--Jean!... Ah! quelle soupe! un vrai caniche!

En effet, Jean, venu au pas de course de la ferme, comme cela lui arrivait
souvent, n'avait jet qu'un sac sur ses paules, pour se protger; et il
tait tremp, ruisselant, fumant, riant lui-mme en bon garon. Pendant
qu'il se secouait, Buteau, retourn devant la fentre, s'panouissait de
plus en plus, devant la pluie entte.

--Oh! a tombe, a tombe, c'est une bndiction!... Non, vrai! c'est
rigolo, tant a tombe!

Puis, revenant:

--Tu arrives bien, toi. Ces deux-l se mangeaient... Franoise veut qu'on
partage, pour nous quitter.

--Comment? cette gamine! cria Jean, saisi.

Son dsir tait devenu une passion violente, cache; et il n'avait d'autre
satisfaction que de la voir dans cette maison, o il tait reu en ami.
Vingt fois dj, il l'aurait demande en mariage, s'il ne s'tait pas
trouv si vieux pour elle si jeune: il avait beau attendre, les quinze
annes de diffrence ne se comblaient pas. Personne ne semblait se douter
qu'il pt songer  elle, ni elle-mme, ni sa soeur, ni son beau-frre.
Aussi tait-ce pour cela que ce dernier l'accueillait si cordialement, sans
peur des suites.

--Gamine, ah! c'est le vrai mot, dit-il avec un haussement paternel des
paules.

Mais Franoise, raidie, les yeux  terre, s'enttait.

--Je veux ma part.

--Ce serait le plus sage, murmura le vieux Fouan.

Alors, Jean la prit doucement par les poignets, l'attira contre ses genoux;
et il la gardait ainsi, les mains frmissantes de lui sentir la peau, il
lui parlait de sa bonne voix, qui s'altrait,  mesure qu'il la suppliait
de rester. O irait-elle? chez des trangers, en condition  Cloyes ou 
Chteaudun? Est-ce qu'elle n'tait pas mieux, dans cette maison o elle
avait grandi, au milieu de gens qui l'aimaient? Elle l'coutait, et elle
s'attendrissait  son tour; car, si elle ne pensait gure  voir en lui un
amoureux, elle lui obissait volontiers d'habitude, beaucoup par amiti et
un peu par crainte, le trouvant trs srieux.

--Je veux ma part, rpta-t-elle, branle; seulement, je ne dis pas que je
m'en irai.

--Eh! bte, intervint Buteau, qu'est-ce que tu en ficheras, de ta part, si
tu restes? Tu as tout, comme ta soeur, comme moi: pourquoi en veux-tu la
moiti?... Non, c'est  crever de rire!... coutes-bien. Le jour o tu te
marieras, on fera le partage.

Les yeux de Jean, fixs sur elle, vacillrent, comme si son coeur et
dfailli.

--Tu entends? le jour de ton mariage.

Elle ne rpondait pas, oppresse.

Et, maintenant, ma petite Franoise, va embrasser ta soeur. a vaudra
mieux.

Lise n'tait pas mauvaise encore, dans sa gaiet bourdonnante de commre
grasse; et elle pleura, lorsque Franoise se pendit  son cou. Buteau,
enchant d'avoir ajourn l'affaire, cria que, nom de Dieu! on allait boire
un coup. Il apporta cinq verres, dboucha une bouteille, retourna en
chercher une seconde. La face tanne du vieux Fouan s'tait colore, tandis
qu'il expliquait que, lui, tait pour le devoir. Tous burent, les femmes
ainsi que les hommes,  la sant de chacun et de la compagnie.

--C'est bon, le vin! cria Buteau en reposant rudement son verre, eh bien!
vous direz ce que vous voudrez, mais a ne vaut pas cette eau qui tombe...
Regardez-moi a, en v'l encore, en v'l toujours! ah! c'est riche!

Et tous, en tas devant la fentre, panouis, dans une sorte d'extase
religieuse, regardaient ruisseler la pluie tide, lente, sans fin, comme
s'ils avaient vu, sous cette eau bienfaisante, pousser les grands bls
verts.




II


Un jour de cet t, la vieille Rose, qui avait eu des faiblesses, et dont
les jambes n'allaient plus, fit venir sa petite-nice Palmyre, pour laver
la maison, Fouan tait sorti rder  son habitude, autour des cultures; et,
pendant que la misrable, sur les genoux, trempe d'eau, s'puisait 
frotter, l'autre la suivait pas  pas, toutes les deux remchant les mmes
histoires.

D'abord, il fut question du malheur de Palmyre, que son frre Hilarion
battait maintenant. Oui, cet innocent, cet infirme tait devenu mauvais;
et, comme il ne connaissait pas sa force, avec ses poings capables de
broyer des pierres, elle craignait toujours d'tre tue, quand il
l'empoignait. Mais elle ne voulait pas qu'on s'en mlt, elle renvoyait le
monde, arrivant  l'apaiser, dans l'infinie tendresse qu'elle gardait pour
lui. L'autre semaine, il y avait eu un scandale dont tout Rognes causait
encore, une telle batterie, que les voisins taient accourus et l'avaient
trouv se livrant sur elle  des abominations.

--Dis, ma fille, demanda Rose pour provoquer ses confidences, c'est donc
qu'il voulait te forcer, le brutal.

Palmyre, cessant de frotter, accroupie dans ses guenilles ruisselantes, se
fcha, sans rpondre.

--Est-ce que a les regardait, les autres? est-ce qu'ils avaient besoin
d'entrer espionner chez nous?... Nous ne volons personne.

--Dame! reprit la vieille, pourtant si vous couchez ensemble, comme on le
raconte, c'est trs mal.

Un instant, la malheureuse resta muette, la face souffrante, les yeux
vagues au loin; puis, casse de nouveau en deux, elle bgaya, en coupant
chaque phrase du va-et-vient de ses bras maigres.

--Ah! trs mal, est-ce qu'on sait?... Le cur m'a fait demander, pour me
dire que nous irions en enfer. Pas le pauvre chri toujours... Un innocent,
monsieur le cur, ai-je rpondu, un garon qui n'en sait pas plus long
qu'un petit de trois semaines; et qui serait mort si je ne l'avais pas
nourri, et qui n'a gure eu de bonheur d'tre ce qu'il est!... A moi,
n'est-ce pas? c'est mon affaire. Le jour o il m'tranglera, dans un des
coups de rage qui le prennent  cette heure, je verrai bien si le bon Dieu
veut me pardonner.

Rose, qui savait la vrit depuis longtemps, voyant qu'elle n'apprendrait
aucun dtail nouveau, conclut d'un air sage:

--Quand les choses sont d'une manire, elles ne sont pas d'une autre...
N'importe, ce n'est pas une vie que tu t'es faite, ma fille.

Et elle se lamenta sur ce que tout le monde avait son malheur. Ainsi, elle
et son homme, en enduraient-ils des misres, depuis qu'ils avaient eu le
bon coeur de se dpouiller pour leurs enfants! Ds lors, elle ne s'arrta
plus. C'tait son ternel sujet de plaintes.

--Mon Dieu! les gards, on finit tout de mme par s'en passer. Lorsque les
enfants sont cochons, ils sont cochons... S'ils payaient la rente
seulement...

Elle expliqua, pour la vingtime fois, que Delhomme seul apportait ses
trimestres de cinquante francs, oh!  la minute. Buteau, lui, toujours en
retard, tchait de liarder: ainsi, bien que la date fut chue depuis dix
jours, elle l'attendait encore, il avait promis de venir s'acquitter, le
soir mme. Quant  Jsus-Christ, c'tait plus simple, il ne donnait rien,
on ne voyait jamais la couleur de son argent. Et, juste ce matin-l, est-ce
qu'il n'avait pas eu le toupet d'envoyer la Trouille, qui s'tait mise 
pleurnicher et  demander un emprunt de cent sous, pour faire du bouillon 
son pre, malade? Ah! on la connaissait, sa maladie: un fameux trou sous le
nez! Aussi l'avait-on bien reue, cette gueuse, en la chargeant de dire 
son pre que, si, le soir, il n'apportait pas ses cinquante francs, comme
son frre Buteau, on lui enverrait l'huissier.

--Histoire de l'effrayer, car le pauvre garon, tout de mme, n'est pas
mchant, ajouta Rose, qui s'attendrissait dj, dans sa prfrence pour son
an.

A la nuit tombante, Fouan tant rentr dner, elle recommena  table,
pendant qu'il mangeait, la tte basse, muet. tait-ce Dieu possible, cela,
que de leur six cents francs ils eussent seulement les deux cents francs de
Delhomme,  peine cent francs de Buteau, rien du tout de Jsus-Christ, ce
qui faisait juste la moiti de la rente! Et les bougres avaient sign chez
le notaire, c'tait crit, dpos  la justice! Ils s'en fichaient bien, de
la justice!

Palmyre qui, dans l'obscurit, achevait d'essuyer le carreau de la cuisine,
rpondait la mme phrase  chaque plainte, comme un refrain de misre.

--Ah! sr, chacun a son mal, on en crve!

Rose se dcidait enfin  allumer, lorsque la Grande entra, avec son tricot.
Dans ses longs jours, il n'y avait point de veille; mais, pour ne pas mme
user un bout de chandelle, elle venait passer chez son frre l'heure de
nuit, avant d'aller se coucher  ttons. Tout de suite, elle s'installa, et
Palmyre, qui avait encore  rcurer des pots et des casseroles, ne souffla
plus, saisie de voir sa grand'mre.

--Si tu as besoin d'eau chaude, ma fille, reprit Rose, entame un fagot.

Elle se contint un instant, s'effora de parler d'autre chose; car, devant
la Grande, les Fouan vitaient de se plaindre, sachant qu'ils lui faisaient
plaisir, quand ils regrettaient tout haut de s'tre dpouills. Mais la
passion l'emporta.

--Et va, tu peux mettre le fagot entier, si on appelle a un fagot. Des
brindilles de bois mort, des rognures de haies!... Faut vraiment que Fanny
ratisse son bcher, pour nous envoyer de la pourriture pareille.

Fouan, rest  la table, devant un verre plein, sortit alors du silence o
il semblait vouloir s'enfermer. Il s'emporta.

--As-tu fini, nom de Dieu! avec ton fagot? C'est de la salet, nous le
savons!... Qu'est-ce que je dirai donc, moi, de cette cochonnerie de
piquette que Delhomme me donne pour du vin?

Il leva le verre, le regarda  la chandelle.

--Hein? qu'a-t-il bien pu foutre l-dedans? Ce n'est pas mme de la rinure
de tonneau... Et il est honnte, celui-l! Les deux autres nous
laisseraient crever de soif, sans aller nous chercher une bouteille d'eau 
la rivire.

Enfin, il se dcida  boire son vin d'un coup. Mais il cracha violemment.

--Ah! la poison! c'est peut-tre bien pour me faire claquer tout de suite.

Ds ce moment, Fouan et Rose s'abandonnrent  leur rancune, sans plus rien
mnager. Leurs coeurs ulcrs se soulageaient, ils alternaient les litanies
de leurs rcriminations, chacun  son tour disait son grief. Ainsi, les dix
litres de lait par semaine: d'abord, ils n'en recevaient pas six; et puis,
s'il ne passait point entre les mains de monsieur le cur, ce lait-l,
n'empche qu'il devait tre bon chrtien. C'tait comme pour les oeufs,
certainement qu'on les commandait exprs aux poules, car on n'en aurait pas
trouv d'aussi petits sur tout le march de Cloyes: oui, une vraie
curiosit, et donns de si mauvais coeur, qu'ils avaient le temps de se
gter en route. Quant aux fromages, ah! les fromages! Rose se tordait de
coliques, chaque fois qu'elle en mangeait. Elle courut en chercher un, elle
voulut absolument que Palmyre y goutt. Hein? tait-ce une horreur? a ne
criait-il pas vengeance? Ils devaient y ajouter de la farine, peut-tre
bien du pltre. Mais dj Fouan se lamentait d'en tre rduit  ne plus
pouvoir fumer qu'un sou de tabac par jour; et, aussitt, elle regretta son
caf noir qu'il lui avait fallu supprimer; et tous les deux  la fois,
ensuite, les accusrent de la mort de leur vieux chien infirme, qu'ils
s'taient dcids  noyer la veille, parce qu'il cotait trop pour eux,
maintenant.

--Je leur ai tout donn, cria le vieux, et les bougres se foutent de
moi!... Ah! a nous tuera, tant nous rageons  nous voir dans cette misre!

Ils s'arrtrent enfin, et la Grande, qui n'avait pas desserr les lvres,
les regarda l'un aprs l'autre, de ses yeux ronds d'oiseau mauvais.

--C'est bien fait! dit-elle.

Mais, juste  ce moment, Buteau entra. Palmyre, ayant termin son travail,
en profita pour s'chapper, avec les quinze sous que Rose venait de lui
mettre dans la main. Et Buteau, debout au milieu de la pice, se tint
immobile, dans ce silence prudent du paysan qui ne veut jamais parler le
premier. Deux minutes s'coulrent. Le pre fut forc d'entamer les choses.

--Alors, tu te dcides, c'est heureux.... Depuis dix jours, tu te fais bien
attendre.

L'autre se dandinait.

--Quand on peut, on peut. Chacun sait comment son pain cuit.

--Possible, mais  ce compte-l, si a durait, pendant que tu en mangerais,
du pain, nous crverions, nous autres.... Tu as sign, tu dois payer au
jour et  l'heure.

En voyant son pre se fcher, Buteau plaisanta.

--Dites donc, si j'arrive trop tard, je m'en retourne.... Ce n'est donc pas
dj trs gentil, de payer? Il y en a qui s'en passent.

Cette allusion  Jsus-Christ inquita Rose, qui se permit de tirer la
veste de son homme. Il retint un geste de colre, il reprit:

--C'est bon, donne tes cinquante francs, j'ai prpar le reu.

Sans se presser, Buteau se fouilla. Il avait eu, sur la Grande, un coup
d'oeil de contrarit, l'air gn par sa prsence. Elle en abandonnait son
tricot, elle regardait de ses prunelles fixes, dans l'attente de voir
l'argent. Le pre et la mre, eux aussi, s'taient rapprochs, ne quittant
plus la main du garon. Et, sous ces trois paires d'yeux, largement
ouverts, il se rsigna  sortir une premire pice de cent sous.

--Une, dit-il, en la posant sur la table.

Les autres suivirent, avec une lenteur croissante. Il continuait  les
compter tout haut, d'une voix qui faiblissait. Aprs la cinquime il
s'arrta, dut faire de profondes recherches pour en trouver une encore,
puis cria d'une voix raffermie, trs forte:

--Et six!

Les Fouan attendaient toujours, mais rien ne vint plus.

--Comment, six? finit par dire le pre. C'est dix qu'il en faut.... Est-ce
que tu te fiches de nous? Le trimestre dernier, quarante francs, et
celui-ci trente!

Tout de suite, Buteau prit une voix geignarde. Ah! rien n'allait. Le bl
avait encore baiss, les avoines taient chtives. Jusqu' son cheval, dont
le ventre enflait, si bien qu'il avait d faire venir deux fois le
vtrinaire. Enfin, c'tait la ruine, il ne savait comment joindre les deux
bouts.

--a ne me regarde pas, rptait furieusement le vieux. Donne les cinquante
francs, ou je t'envoie en justice.

Cependant, il s'apaisa,  l'ide de n'accepter les six pices qu'en
acompte; et il parla de refaire son reu.

--Alors, tu me donneras les vingt francs la semaine prochaine.... Je vas
mettre a sur le papier.

Mais dj, d'une main prompte, Buteau avait repris l'argent sur la table.

--Non, non! pas de a!... Je veux tre quitte. Laissez le reu, ou je
file.... Ah bien! vrai! a ne vaudrait pas la peine de me dpouiller, si je
vous devais encore.

Et ce fut terrible, le pre et le fils s'obstinrent, rptant sans se
lasser les mmes mots, l'un exaspr de n'avoir pas empoch l'argent tout
de suite, l'autre le serrant dans son poing, rsolu  ne plus le lcher que
donnant donnant. Une seconde fois, la mre dut tirer son homme par la
veste, et il cda de nouveau.

--Tiens! sacr voleur, le voil, le papier! Je devrais te le coller d'une
gifle sur la gueule... Donne l'argent.

L'change eut lieu, de poing  poing; et Buteau, la scne joue, se mit 
rire. Il s'en alla, gentil, satisfait, en souhaitant bien le bonsoir  la
compagnie. Fouan s'tait assis devant la table, l'air puis. Alors, la
Grande, avant de reprendre son tricot, haussa les paules, lui jeta
violemment ces deux mots:

--Foutue bte!

Il y eut un silence, et la porte fut rouverte, Jsus-Christ entra. Averti
par la Trouille que son frre payait le soir, il le guettait de la route,
il avait attendu sa sortie, pour se prsenter  son tour. Le visage doux,
il tait simplement attendri d'un reste d'ivresse de la veille. Ds le
seuil, ses yeux allrent droit aux six pices de cent sous, que Fouan avait
eu l'imprudence de remettre sur la table.

--Ah! c'est Hyacinthe! cria Rose, heureuse de le voir.

--Oui, c'est moi.... Bonne sant  tous!

Et il s'avana, sans quitter de l'oeil les pices blanches, luisantes comme
des lunes,  la chandelle. Le pre, qui avait tourn la tte, suivit son
regard, aperut l'argent, dans un sursaut d'inquitude. Vivement, il posa
dessus une assiette, pour le cacher. Trop tard!

--Foutue bte! pensa-t-il, irrit de sa ngligence. La Grande a raison.

Puis, tout haut, brutal:

--Tu fais bien de venir nous payer, car, aussi vrai que cette chandelle
nous claire, je t'envoyais l'huissier demain.

--Oui, la Trouille m'a dit a, gmit Jsus-Christ trs humble, et je me
suis drang, parce que, n'est-ce pas? vous ne pouvez vouloir ma mort...
Payer, bon Dieu! avec quoi payer, quand on n'a pas du pain  sa
suffisance?.... Nous avons tout vendu, oh! je ne blague pas, venez voir
vous-mme, si vous croyez que je blague. Plus de draps aux lits, plus de
meubles, plus rien... Et, avec a je suis malade...

Un ricanement d'incrdulit l'interrompit. Il continua sans entendre:

--Peut-tre que a ne parat gure, mais n'empche que j'ai quelque chose
de mauvais dans le sac. Je tousse, je sens que je m'en vas... Encore, quand
on a du bouillon! Mais quand on a pas du bouillon, on claque, hein? c'est
la vrit.... Bien sur que je vous payerais, si j'avais de l'argent.
Dites-moi o il y en a, que je vous en donne, et que je commence par me
mettre un pot-au-feu. V'l quinze jours que je n'ai pas vu de viande.

Rose commenait  s'mouvoir, tandis que Fouan se fchait davantage.

--T'as tout bu, feignant, propre  rien, tant pis pour toi! De si belles
terres, qui taient dans la famille depuis des ans et des ans, tu les as
mises en gage! Oui, il y a des mois que, toi et ta garce de fille, vous
faites la noce, et si c'est fini,  cette heure, crevez donc!

Jsus-Christ n'hsita plus, il sanglota.

--Ce n'est pas d'un pre, ce que vous dites. Faut tre dnatur pour renier
son enfant... Moi, j'ai bon coeur, c'est ce qui causera ma perte... Si vous
n'aviez pas d'argent! mais puisque vous en avez, est-ce que a se refuse,
une aumne  un fils?.... J'irai mendier chez les autres, ce sera du
propre, ah! oui, du propre!

Et,  chaque phrase, lche au milieu de ses larmes, il jetait sur
l'assiette un regard oblique qui faisait trembler le vieux. Puis, feignant
d'touffer, il ne poussa plus que des cris assourdissants d'homme qu'on
gorge.

Rose, bouleverse, gagne par les sanglots, joignit les mains, pour
supplier Fouan.

--Voyons, mon homme...

Mais ce dernier, se dbattant, refusant encore, l'interrompit.

--Non non, il se fout de nous.... Veux-tu te taire, animal? Est-ce qu'il y
a du bon sens  gueuler ainsi? Les voisins vont venir, tu nous rends tous
malades.

Cela ne fit que redoubler les clameurs de l'ivrogne, qui beugla:

--Je ne vous ai pas dit... L'huissier vient demain saisir chez moi. Oui,
pour un billet que j'ai sign  Lambourdieu... Je ne suis qu'un cochon, je
vous dshonore, faut que j'en finisse. Ah! cochon! tout ce que je mrite,
c'est de boire un coup dans l'Aigre, jusqu' plus soif... Si seulement
j'avais trente francs...

Fouan, excd, vaincu par cette scne, tressaillit,  ce chiffre de trente
francs. Il carta l'assiette. A quoi bon? puisque le bougre les voyait et
les comptait  travers la faence.

--Tu veux tout, est-ce raisonnable, nom de Dieu!... Tiens! tu nous
assommes, prends-en la moiti, et file, qu'on ne te revoie pas!

Jsus-Christ, guri soudain, parut se consulter, puis dclara:

--Quinze francs, non, c'est trop court, a ne peut pas faire l'affaire.
Mettons-en vingt, et je vous lche.

Ensuite, lorsqu'il tint les quatre pices de cent sous, il les gaya tous,
en leur racontant le tour qu'il avait jou  Bcu, de fausses lignes de
fond, places dans la partie rserve de l'Aigre, de telle manire que le
garde champtre tait tomb  l'eau, en voulant les retirer. Et il s'en
alla enfin, aprs s'tre fait offrir un verre du mauvais vin de Delhomme,
qu'il traita de sale canaille, pour oser donner  un pre cette drogue-l.

--Tout de mme, il est gentil, dit Rose, lorsqu'il eut referm la porte.

La Grande s'tait mise debout, pliant son tricot, prs de partir. Elle
regarda sa belle-soeur, puis son frre, fixement; et elle sortit  son
tour, aprs leur avoir cri, dans une colre longtemps contenue:

--Pas un sou, foutues btes! ne me demandez pas un sou, jamais! jamais!

Dehors, elle rencontra Buteau, qui revenait de chez Macqueron, tonn d'y
avoir vu entrer Jsus-Christ, trs gai, la poche sonnante d'cus. Il avait
souponn vaguement l'histoire.

--Eh! oui, cette grande canaille emporte ton argent. Ah! ce qu'il va se
gargariser avec, en se fichant de toi!

Buteau, hors de lui, tapa des deux poings dans la porte des Fouan. Si on ne
la lui avait pas ouverte, il l'aurait enfonce. Les deux vieux se
couchaient dj, la mre avait retir son bonnet et sa robe, en jupon, ses
cheveux gris tombs sur les tempes. Et, quand ils se furent dcides 
rouvrir, il se jeta entre eux, criant d'une voix trangle:

--Mon argent! mon argent!

Ils eurent peur, ils s'cartrent, tourdis, ne comprenant pas encore.

--Est-ce que vous croyez que je m'extermine pour ma rosse de frre? Il ne
foutrait rien, et c'est moi qui le gobergerais!... Ah! non, ah! non!

Fouan voulut nier, mais l'autre lui coupa brutalement la parole.

--Hein! quoi? voil que vous mentez,  cette heure!... Je vous dis qu'il a
mon argent. Je l'ai senti, je l'ai entendu sonner dans sa poche,  ce
gueux! Mon argent que j'ai su, mon argent qu'il va boire!... Si ce n'est
pas vrai, montrez-le-moi donc. Oui, si vous les avez encore, montrez-moi
les pices... Je les connais, je saurai bien. Montrez-moi les pices.

Et il s'entta, il rpta  vingt reprises cette phrase dont il fouettait
sa colre. Il en arriva  donner des coups de poing sur la table, exigeant
les pices, l, tout de suite, jurant qu'il ne les reprendrait pas, voulant
simplement les voir. Puis, comme les vieux tremblants balbutiaient, il
clata de fureur.

--Il les a, c'est clair!... Du tonnerre de Dieu si je vous rapporte un sou!
Pour vous autres, on pouvait se saigner; mais pour entretenir cette
crapule, ah! j'aimerais mieux me couper les bras!

Pourtant, le pre, lui aussi, finissait par se fcher.

--En v'l assez, n'est-ce pas? Est-ce que a te regarde, nos affaires? Il
est  moi, ton argent, j'en peux bien faire ce qu'il me plat.

--Qu'est-ce que vous dites? reprit Buteau, en s'avanant sur lui, blme,
les poings serrs. Vous voulez donc que je lche tout... Eh bien! je trouve
que c'est trop salop, oui! salop, de tirer des sous  vos enfants, lorsque
vous avez pour sr de quoi vivre... Oh! vous aurez beau dire non! Le magot
est par l, je le sais.

Saisi, le vieux se dmenait, la voix casse, les bras faibles, ne
retrouvant plus son autorit d'autrefois, pour le chasser.

--Non, non, il n'y a pas un liard... Vas-tu foutre le camp!

--Si je cherchais! si je cherchais! rptait Buteau qui dj ouvrait les
tiroirs et tapait dans les murs.

Alors, Rose, terrifie, craignant une bataille entre le pre et le fils, se
pendit  une paule de ce dernier, en bgayant:

--Malheureux, tu veux donc nous tuer?

Brusquement, il se retourna vers elle, la saisit par les poignets, lui cria
dans la face, sans voir sa pauvre tte grise, use et lasse:

--Vous, c'est votre faute! C'est vous qui avez donn l'argent 
Hyacinthe... Vous ne m'avez jamais aim, vous tes une vieille coquine!

Et il la poussa, d'une secousse si rude, qu'elle s'en alla, dfaillante,
tomber assise contre le mur. Elle avait jet une plainte sourde. Il la
regarda un instant, plie l comme une loque; puis, il partit d'un air fou,
il fit claquer la porte, en jurant:

--Nom de Dieu de nom de Dieu!

Le lendemain, Rose ne put quitter le lit. On appela le docteur Finet, qui
revint trois fois sans la soulager. A la troisime visite, l'ayant trouve
 l'agonie, il prit Fouan  part, il demanda comme un service d'crire tout
de suite et de laisser le permis d'inhumer: cela lui viterait une course,
il usait de cet expdient, pour les hameaux lointains. Cependant, elle dura
trente-six heures encore. Lui, aux questions, avait rpondu que c'tait la
vieillesse et le travail, qu'il fallait bien s'en aller, quand le corps
tait fini. Mais, dans Rognes, o l'on savait l'histoire, tous disaient que
c'tait un sang tourn. Il y eut beaucoup de monde  l'enterrement, Buteau
et le reste de la famille s'y conduisirent trs bien.

Et, lorsqu'on eut rebouch le trou, au cimetire, le vieux Fouan rentra
seul dans la maison, o ils avaient vcu et souffert  deux, pendant
cinquante ans. Il mangea debout un morceau de pain et de fromage. Puis, il
rda au travers des btiments et du jardin vides, ne sachant  quoi tuer
son chagrin. Il n'avait plus rien  faire, il sortit pour monter sur le
plateau,  ses anciennes pices, voir si le bl poussait.




III


Pendant tout une anne, Fouan vcut de la sorte, silencieux dans la maison
dserte. On l'y trouvait sans cesse sur les jambes, allant, venant, les
mains tremblantes, et ne faisant rien. Il restait des heures devant les
auges moisies de l'table, retournait se planter  la porte de la grange
vide, comme clou l par une songerie profonde. Le jardin l'occupait un
peu; mais il s'affaiblissait, il se courbait davantage vers la terre, qui
semblait le rappeler  elle; et, deux fois, on l'avait secouru, le nez
tomb dans ses plants de salades.

Depuis les vingt francs donns  Jsus-Christ, Delhomme payait seul la
rente, car Buteau s'enttait  ne plus verser un sou, dclarant qu'il
aimait mieux aller en justice, que de voir son argent filer dans la poche
de sa canaille de frre. Ce dernier, en effet, arrachait encore de temps 
autre une aumne force  son pre, que ses scnes de larmes
anantissaient.

Ce fut alors que Delhomme, devant cet abandon du vieux, exploit, malade de
solitude, eut l'ide de le prendre. Pourquoi ne vendrait-il pas la maison
et n'habiterait-il pas chez sa fille? Il n'y manquerait de rien, on
n'aurait plus les deux cents francs de rente  lui payer. Le lendemain,
Buteau, ayant appris cette offre, accourut, en fit une semblable, avec tout
un talage de ses devoirs de fils. De l'argent pour le gcher, non! mais du
moment qu'il s'agissait de son pre tout seul, celui-ci pouvait venir, il
mangerait et dormirait,  l'aise. Au fond, sa pense dut tre que sa soeur
n'attirait le vieux que dans le calcul de mettre la main sur le magot
souponn. Lui-mme pourtant commenait  douter de l'existence de cet
argent, flair en vain. Et il tait trs partag, il offrait son toit par
orgueil, en comptant bien que le pre refuserait, en souffrant  l'ide
qu'il accepterait peut-tre l'hospitalit des Delhomme. Du reste, Fouan
montra une grande rpugnance, presque de la peur, pour la premire comme
pour la seconde des deux propositions. Non! non! valait mieux son pain sec
chez soi que du rti chez les autres: c'tait moins amer. Il avait vcu l,
il mourrait l.

Les choses allrent ainsi jusqu' la mi-juillet,  la Saint-Henri, qui
tait la fte patronale de Rognes. Un bal forain, couvert de toile,
s'installait d'ordinaire dans les prs de l'Aigre; et il y avait, sur la
route, en face de la mairie, trois baraques, un tir, un camelot vendant de
tout, jusqu' des rubans, et un jeu de tournevire, o l'on gagnait des
sucres d'orge. Or, ce jour-l, M. Baillehache, qui djeunait  la Borderie,
tant descendu causer avec Delhomme, celui-ci le pria de l'accompagner chez
le pre Fouan, pour lui faire entendre raison. Depuis la mort de Rose, le
notaire conseillait galement au vieillard de se retirer prs de sa fille
et de vendre la maison inutile, trop grande  cette heure. Elle valait bien
trois mille francs, il offrait mme d'en garder l'argent et de lui en payer
la rente, par petites sommes, au fur et  mesure de ses menus besoins.

Ils trouvrent le vieux dans son effarement habituel, pitinant au hasard,
hbt devant un tas de bois, qu'il voulait scier, sans en avoir la force.
Ce matin-l, ses pauvres mains tremblaient plus encore que de coutume, car
il avait eu, la veille,  subir une rude attaque de Jsus-Christ, qui, pour
lui faire vingt francs, en vue de la fte du lendemain, tait venu jouer le
grand jeu, beuglant  le rendre fou, se tranant par terre, menaant de se
percer le coeur d'un coutelas, apport exprs dans sa manche. Et il avait
donn les vingt francs, il l'avoua tout de suite au notaire, d'un air
d'angoisse.

--Dites, est-ce que vous feriez autrement, vous? Moi, je ne peux plus, je
ne peux plus!

Alors, M. Baillehache profita de la circonstance.

--Ce n'est pas tenable, vous y laisserez la peau. A votre ge il est
imprudent de vivre seul; et, si vous ne voulez pas tre mang, il faut
couter votre fille, vendre et aller chez elle.

--Ah! c'est aussi votre conseil, murmura Fouan.

Il jetait un regard oblique sur Delhomme, qui affectait de ne pas
intervenir. Mais, quand celui-ci remarqua ce regard de dfiance, il parla.

--Vous savez, pre, je ne dis rien, parce que vous croyez peut-tre que
j'ai intrt  vous prendre.... Fichtre, non! ce sera un rude
drangement.... Seulement, n'est-ce pas? a me fche, de voir que vous vous
arrangez si mal, quand vous pourriez tre si  l'aise.

--Bon, bon, rpondit le vieux, faut y rflchir encore.... Le jour o a se
dcidera, je saurai bien le dire.

Et ni son gendre, ni le notaire, ne purent en tirer davantage. Il se
plaignait qu'on le bouscult, son autorit, peu  peu morte se rfugiait
dans cette obstination de vieil homme, mme contraire  son bien-tre. En
dehors de sa vague pouvante  l'ide de n'avoir plus de maison, lui qui
souffrait dj tant de n'avoir plus de terres, il disait non, parce que
tous voulaient lui faire dire oui. Ces bougres-l avaient donc  y gagner?
Il dirait oui, quand a lui plairait.

La veille, Jsus-Christ, enchant, ayant eu la faiblesse de montrer  la
Trouille les quatre pices de cent sous, ne s'tait endormi qu'en les
tenant dans son poing ferm; car la garce, la dernire fois, lui en avait
effarouch une sous son traversin, en profitant de ce qu'il tait rentr
gris, pour prtendre qu'il devait l'avoir perdue. A son rveil, il eut une
terreur, son poing avait lch les pices, dans le sommeil; mais il les
retrouva sous ses fesses, toutes chaudes, et cela le secoua d'une joie
norme, salivant dj  la pense de les casser chez Lengaigne: c'tait la
fte, cochon qui reviendrait chez soi avec de la monnaie! Vainement,
pendant la matine, la Trouille le cajola pour qu'il lui en donnt une, une
toute petite, disait-elle. Il la repoussait, il ne fut mme pas
reconnaissant des oeufs vols qu'elle lui servit en omelette. Non! a ne
suffisait pas d'aimer bien son pre, l'argent tait fait pour les hommes.
Alors, elle s'habilla de rage, mit sa robe de popeline bleue, un cadeau des
temps de bombance, en disant qu'elle aussi allait s'amuser. Et elle n'tait
pas  vingt mtres de la porte, qu'elle se retourna, criant:

--Pre, pre! regarde!

La main leve, elle montrait, au bout de ses doigts minces, une belle pice
de cent sous qui luisait comme un soleil.

Il se crut vol, il se fouilla, plissant. Mais les vingt francs taient
bien dans sa poche, la gueuse avait d faire du commerce avec ses oies; et
le tour lui sembla drle, il eut un ricanement paternel, en la laissant se
sauver.

Jsus-Christ n'tait svre que sur un point, la morale. Aussi, une
demi-heure plus tard, entra-t-il dans une grande colre. Il s'en allait 
son tour, il fermait sa porte, lorsqu'un paysan endimanch, qui passait en
bas, sur la route, le hla.

--Jsus-Christ! oh, Jsus-Christ!

--Quoi?

--C'est ta fille qu'est sur le dos.

--Et puis?

--Et puis, y a un homme dessus.

--O a donc?

--L, dans le foss, au coin de la pice  Guillaume.

Alors, il leva ses deux poings au ciel, furieusement.

--Bon! merci! je prends mon fouet!... Ah! nom de Dieu de salope qui me
dshonore!

Il tait rentr chez lui, pour dcrocher, derrire la porte,  gauche, le
grand fouet de roulier dont il ne se servait que dans ces occasions; et il
partit, le fouet sous le bras, se courbant, filant le long des buissons,
comme  la chasse, afin de tomber sur les amoureux sans tre vu.

Mais, lorsqu'il dboucha, au dtour de la route, Nnesse qui faisait le
guet, du haut d'un tas de pierres, l'aperut. C'tait Delphin qui tait sur
la Trouille, et chacun son tour d'ailleurs, l'un en sentinelle avance,
lorsque l'autre rigolait.

--Mfiance! cria Nnesse, v'l Jsus-Christ!

Il avait vu le fouet, il dtala comme un livre,  travers champs.

Dans le foss herbu, la Trouille, d'une secousse avait jet Delphin de
ct. Ah! fichu sort, son pre! Et elle eut pourtant la prsence d'esprit
de donner au gamin la pice de cent sous.

--Cache-la dans ta chemise, tu me la rendras.... Vite, tire-toi des pieds,
nom d'un chien!

Jsus-Christ arrivait en ouragan, branlant la terre de son galop, faisant
tournoyer son grand fouet, dont les claquements sonnaient ainsi que des
coups de feu.

--Ah, salope! ah, catin! tu vas la danser!

Dans sa rage, lorsqu'il eut reconnu le fils au garde champtre, il le
manqua, pendant que celui-ci, mal reculott, s'enfuyait  quatre pattes
parmi les ronces. Elle, emptre, la jupe en l'air, ne pouvait nier. D'un
coup, qui cingla les cuisses, il la mit debout, la tira hors du foss. Et
la chasse commena.

--Tiens, fille de putain!... Tiens, vois si a va te le boucher!

La Trouille, sans une parole, habitue  ces courses, galopait avec des
sauts de chvre. L'ordinaire tactique de son pre tait de la ramener ainsi
 la maison, o il l'enfermait. Aussi essayait-elle de s'chapper vers la
plaine, esprant le lasser. Cette fois, elle faillit russir, grce  une
rencontre. Depuis un instant, M. Charles et lodie, qu'il menait  la fte,
taient l, arrts, plants au milieu de la route. Ils avaient tout vu, la
petite les yeux carquills de stupfaction innocente, lui rouge de honte,
crevant d'indignation bourgeoise. Et le pis encore fut que cette Trouille
impudique, en le reconnaissant, voulut se mettre sous sa protection. Il la
repoussa, mais le fouet arrivait; et pour l'viter, elle tourna autour de
son oncle et de sa cousine, tandis que son pre, avec des jurons et des
mots de caserne, lui reprochait sa conduite, tournant lui aussi, claquant 
la vole, de toute la vigueur de son bras. M. Charles, emprisonn dans ce
cercle abominable, tourdi, ahuri, dut se rsigner  enfoncer la face
d'lodie dans son gilet. Et il perdait la tte  ce point, qu'il devint
lui-mme trs grossier.

--Mais, sale trou, veux-tu bien nous lcher! Mais qui est-ce qui m'a foutu
cette famille, dans ce bordel de pays!

Dloge, la Trouille sentit qu'elle tait perdue. Un coup de fouet, qui
l'enveloppa aux aisselles, la fit virer comme une toupie; un autre la
culbuta, en lui arrachant une mche de cheveux. Ds lors, ramene dans le
bon chemin, elle n'eut plus que l'ide de rentrer au terrier, le plus
vivement possible. Elle sauta les haies, franchit les fosss, coupa 
travers les vignes, sans craindre de s'empaler au milieu des chalas. Mais
ses petites jambes ne pouvaient lutter, les coups pleuvaient sur ses
paules rondes, sur ses reins encore frmissants, sur toute cette chair de
fillette prcoce, qui s'en moquait d'ailleurs, qui finissait par trouver a
drle, d'tre chatouille si fort. Ce fut en riant d'un rire nerveux
qu'elle rentra d'un bond et qu'elle se rfugia dans un coin, o le grand
fouet ne l'atteignait plus.

--Donne tes cent sous, dit le pre. C'est pour te punir.

Elle jura qu'elle les avait perdus en courant. Mais il ricana
d'incrdulit, et il la fouilla. Comme il ne trouvait rien, il s'emporta de
nouveau.

--Hein? tu les as donns  ton galant... Nom de Dieu de bte! qui leur fout
du plaisir et qui les paye!

Et il s'en alla, hors de lui, en l'enfermant, en criant qu'elle resterait
l toute seule jusqu'au lendemain, car il comptait ne pas rentrer.

La Trouille, derrire son dos, se visita le corps, zbr seulement de de
deux ou trois bleus, se recoiffa, se rhabilla. Ensuite, tranquillement,
elle dft la serrure, travail pour lequel elle avait acquis une extrme
adresse; puis, elle dcampa, sans mme prendre le soin de refermer la
porte: ah bien! les voleurs seraient joliment vols, s'il en venait! Elle
savait o retrouver Nnesse et Delphin, dans un petit bois, au bord de
l'Aigre. En effet, ils l'y attendaient; et ce fut le tour de son cousin
Nnesse. Lui, avait trois francs, l'autre, six sous. Lorsque Delphin lui
eut rendu sa pice, elle dcida en bonne fille qu'on mangerait le tout
ensemble. Ils revinrent vers la fte, elle leur fit tirer des macarons,
aprs s'tre achet un gros noeud de satin rouge, qu'elle se piqua dans les
cheveux.

Cependant, Jsus-Christ arrivait chez Lengaigne, quand il rencontra Bcu,
qui avait sa plaque astique sur une blouse neuve. Il l'apostropha
violemment.

--Dis donc, toi, si c'est comme a que tu fais ta tourne!... Sais-tu o je
l'ai trouv, ton Delphin?

--O a?

--Sur ma fille... Je vas crire au prfet, pour qu'il te casse, pre de
cochon, cochon toi-mme!

Du coup, Bcu se fcha.

--Ta fille, je ne vois que ses jambes en l'air... Ah! elle a dbauch
Delphin. Du tonnerre de Dieu si je ne la fais pas emballer par les
gendarmes!

--Essaye donc, brigand!

Les deux hommes, nez  nez, se mangeaient. Et, brusquement, il y eut une
dtente, leur fureur tomba.

--Faut s'expliquer, entrons boire un verre, dit Jsus-Christ.

--Pas le sou, dit Bcu.

Alors, l'autre, trs gai, sortit une premire pice de cinq francs, la fit
sauter, se la planta dans l'oeil.

--Hein? cassons-la, pre la Joie!... Entre donc, vieille tripe! C'est mon
tour, tu payes assez souvent.

Ils entrrent chez Lengaigne, ricanant d'aise, se poussant d'une grande
tape affectueuse. Cette anne-l, Lengaigne avait eu une ide: comme le
propritaire du bal forain refusait de venir monter sa baraque, dgot de
n'avoir pas fait ses frais, l'anne prcdente, le cabaretier s'tait lanc
 installer un bal dans sa grange, contigu  la boutique, et dont la porte
charretire ouvrait sur la route; mme il avait perc la cloison, les deux
salles communiquaient maintenant. Et cette ide lui attirait la clientle
du village entier, son rival Macqueron enrageait, en face, de n'avoir
personne.

--Deux litres tout de suite, chacun le sien! gueula Jsus-Christ.

Mais, comme Flore le servait, effare, radieuse de tant de monde, il
s'aperut qu'il avait coup la lecture d'une lettre que Lengaigne faisait 
voix haute, debout au milieu d'un groupe de paysans. Interrog, celui-ci
rpondit avec importance que c'tait une lettre de son fils Victor, crite
du rgiment.

--Ah! ah! le gaillard! dit Bcu intress. Et qu'est-ce qu'il raconte? Faut
nous recommencer a.

Lengaigne alors recommena sa lecture.

--Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici  Lille en
Flandre, depuis un mois moins sept jours. Le pays n'est pas mauvais, si ce
n'est que le vin est cher, car on doit y mettre jusqu' seize sous le
litre....

Et la lettre, dans ses quatre pages d'criture applique, ne contenait
gure autre chose. Le mme dtail revenait  l'infini, en phrases qui
s'allongeaient. Tous, du reste, se rcriaient chaque fois sur le prix du
vin: il y avait des pays comme a, fichue garnison! Aux dernires lignes,
perait une tentative de carotte, douze francs demands pour remplacer une
paire de souliers perdus.

--Ah! ah! le gaillard! rpta le garde champtre. Le v'l un homme, nom de
Dieu!

Aprs les deux litres, Jsus-Christ en demanda deux autres, du vin bouch,
 vingt sous; il payait  mesure, pour tonner, cognant son argent sur la
table, rvolutionnant le cabaret; et, quand la premire pice de cinq
francs fut bue, il en tira une seconde, se la vissa de nouveau dans l'oeil,
cria que lorsqu'il n'y en avait plus, il y en avait encore. L'aprs-midi
s'coula de la sorte, dans la bousculade des buveurs qui entraient et qui
sortaient, au milieu de la solerie montante. Tous, si mornes et si
rflchis en semaine, gueulaient, tapaient des poings, crachaient
violemment. Un grand maigre eut l'ide de se faire raser, et Lengaigne,
tout de suite, l'assit parmi les autres, lui gratta le cuir si rudement,
qu'on entendait le rasoir sur la couenne, comme s'il avait chaud un
cochon. Un deuxime prit la place, ce fut une rigolade. Et les langues
allaient leur train, on daubait sur le Macqueron, qui n'osait plus sortir.
Est-ce que ce n'tait pas sa faute,  cet adjoint manqu, si le bal avait
refus de venir? On s'arrange. Mais bien sr qu'il aimait mieux voter des
routes, pour se faire payer trois fois leur valeur des terrains qu'il
donnait. Cette allusion souleva une tempte de rires. La grosse Flore, dont
ce jour-l devait rester le triomphe, courait  la porte clater d'une
gaiet insultante, chaque fois qu'elle voyait passer, derrire les vitres
d'en face, le visage verdi de Coelina.

--Des cigares! madame Lengaigne, commanda Jsus-Christ d'une voix tonnante.
Des chers! des dix centimes!

Comme la nuit tait tombe, et qu'on allumait les lampes  ptrole, la Bcu
entra, venant chercher son homme. Mais une terrible partie de cartes
s'tait engage.

--Arrives-tu, dis? Il est plus de huit heures. Faut manger  la fin.

Il la regarda fixement, d'un air majestueux d'ivrogne.

--Va te faire foutre!

Alors, Jsus-Christ dborda.

--Madame Bcu, je vous invite... Hein? nous allons nous coller un gueuleton
 nous trois... Vous entendez, la patronne! tout ce que vous avez de mieux,
du jambon, du lapin, du dessert... Et n'ayez pas peur. Approchez voir un
peu... Attention!

Il feignit de se fouiller longuement. Puis, tout d'un coup, il sortit sa
troisime pice, qu'il tint en l'air.

--Coucou, ah! la voil!

On se tordit, un gros faillit s'en trangler. Ce bougre de Jsus-Christ
tait tout de mme bien rigolo! Et il y en avait qui faisaient la farce de
le tter du haut en bas, comme s'il avait eu des cus dans la viande, pour
en sortir ainsi jusqu' plus soif.

--Dites donc, la Bcu, rpta-t-il  dix reprises, en mangeant, si Bcu
veut, nous couchons ensemble... a va-t-il?

Elle tait trs sale, ne sachant pas, disait-elle, qu'elle resterait  la
fte; et elle riait, chafouine, noire, d'une maigreur rouille de vieille
aiguille; tandis que le gaillard, sans tarder, lui empoignait les cuisses 
nu sous la table. Le mari, ivre-mort, bavait, ricanait, gueulait que la
garce n'en aurait pas trop de deux.

Dix heures sonnaient, le bal commena. Par la porte de communication, on
voyait flamber les quatre lampes, que des fils de fer attachaient aux
poutres. Clou, le marchal ferrant, tait l, avec son trombone, ainsi que
le neveu d'un cordier de Bazoches-le-Doyen, qui jouait du violon. L'entre
tait libre, on payait deux sous chaque danse. La terre battue de la grange
venait d'tre arrose,  cause de la poussire. Quand les instruments se
taisaient, on entendait, au dehors, les dtonations du tir, sches et
rgulires. Et la route, si sombre d'habitude, tait incendie par les
rflecteurs des deux autres baraques, le bimbelotier tincelant de dorures,
le jeu de tournevire, orn de glaces et tendu de rouge comme une chapelle.

--Tiens! v'l fifille! cria Jsus-Christ, les yeux mouills.

C'tait la Trouille, en effet, qui faisait son entre au bal, suivie de
Delphin et de Nnesse; et le pre ne semblait pas surpris de la voir l,
bien qu'il l'et enferme. Outre le noeud rouge qui clatait dans ses
cheveux, elle avait au cou un pais collier en faux corail, des perles de
cire  cacheter, saignantes sur sa peau brune. Tous trois, du reste, las de
rder devant les baraques, taient hbts et empoisss d'une indigestion
de sucreries. Delphin, en blouse, avait la tte nue, une tte ronde et
inculte de petit sauvage, ne se plaisant qu'au grand air. Nnesse,
tourment dj d'un besoin d'lgance citadine, tait vtu d'un complet
achet chez Lambourdieu, un de ces troits fourreaux cousus  la grosse
dans la basse confection de Paris; et il portait un chapeau melon, en haine
de son village, qu'il mprisait.

--Fifille! appela Jsus-Christ. Fifille, viens me goter a... Hein? c'est
du fameux!

Il la fit boire dans son verre, tandis que la Bcu demandait svrement 
Delphin:

--Qu'est-ce que t'as fait de ta casquette?

--Je l'ai perdue.

--Perdue!... Avance ici que je te gifle!

Mais Bcu intervint, ricanant et flatt au souvenir des gaillardises
prcoces de son fils.

--Lche-le donc! le v'l qui pousse... Alors, vermines, vous fricassez
ensemble?... Ah! le bougre, ah! le bougre!

--Allez jouer, conclut paternellement Jsus-Christ. Et soyez sages.

--Ils sont sols comme des cochons, dit Nnesse d'un air dgot, en
rentrant dans le bal.

La Trouille se mit  rire.

--Tiens! j'te crois! j'y comptais bien... C'est pour a qu'ils sont
gentils.

Le bal s'animait, on n'entendait que le trombone de Clou, ptardant et
touffant le jeu grle du petit violon. La terre battue, trop arrose,
faisait boue sous les lourdes semelles; et bientt, de toutes les cottes
remues, des vestes et des corsages que mouillaient, aux aisselles, de
larges taches de sueur, il monta une violente odeur de bouc, qu'accentuait
l'cret filante des lampes. Mais, entre deux quadrilles, une chose
motionna, l'entre de Berthe, la fille aux Macqueron, vtue d'une toilette
de foulard, pareille  celles que les demoiselles du percepteur portaient 
Cloyes, le jour de la Saint-Lubin. Quoi donc? ses parents lui avaient-ils
permis de venir? ou bien, derrire leur dos, s'tait-elle chappe? Et l'on
remarqua qu'elle dansait uniquement avec le fils d'un charron, que son pre
lui avait dfendu de voir,  cause d'une haine de famille. On en
plaisantait: parat que a ne l'amusait plus, de se dtruire la sant toute
seule!

Jsus-Christ, depuis un instant, bien qu'il ft trs gris, s'tait avis de
la sale tte de Lequeu, plant  la porte de communication, regardant
Berthe sauter aux bras de son galant. Et il ne put se tenir.

--Dites, monsieur Lequeu, vous ne la faites pas danser, votre amoureuse?

--Qui a, mon amoureuse? demanda le matre d'cole, la face verdie d'un
flot de bile.

--Mais les jolis yeux culotts, l-bas!

Lequeu, furieux d'avoir t devin, tourna le dos, resta l, immobile, dans
un de ces silences d'homme suprieur, o il s'enfermait par prudence et
ddain. Et, Lengaigne s'tant avanc, Jsus-Christ le harponna. Hein? lui
avait-il lch son affaire,  ce chieur d'encre! On lui en donnerait, des
filles riches! Ce n'tait point que N'en-a-pas ft si chic, car elle
n'avait des cheveux que sur la tte; et, trs allum, il affirma la chose
comme s'il l'avait vue. a se disait de Cloyes  Chteaudun, les garon en
rigolaient. Pas un poil, parole d'honneur! la place aussi nue qu'un menton
de cur. Tous alors, stupfis du phnomne, se haussrent pour contempler
Berthe, en la suivant avec une lgre grimace de rpugnance, chaque fois
que la danse la ramenait, trs blanche, dans le vol de ses jupes.

--Vieux filou, reprit Jsus-Christ, qui se mit  tutoyer Lengaigne, ce
n'est pas comme ta fille, elle en a!

Celui-ci rpondit, d'un air de vanit:

--Ah! pour sr!

Suzanne, maintenant, tait  Paris, dans la haute, disait-on. Il se
montrait discret, parlait d'une belle place. Mais des paysans entraient
toujours, et un fermier lui ayant demand des nouvelles de Victor, il
sortit de nouveau la lettre. Mes chers parents, c'est pour vous dire que
nous voici  Lille en Flandre... On l'coutait, des gens qui l'avaient
dj entendue cinq ou six fois, se rapprochaient. Il y avait bien seize
sous le litre? oui, seize sous!

--Fichu pays! rpta Bcu.

A ce moment, Jean parut. Il alla tout de suite donner un coup d'oeil dans
le bal, comme s'il y cherchait quelqu'un. Puis, il revint, dsappoint,
inquiet. Depuis deux mois, il n'osait plus faire de si frquentes visites
chez Buteau, car il le sentait froid, presque hostile. Sans doute, il avait
mal cach ce qu'il prouvait pour Franoise, cette amiti croissante qui
l'enfivrait  cette heure, et le camarade s'en tait aperu. a devait lui
dplaire, dranger des calculs.

--Bonsoir, dit Jean en s'approchant d'une table, o Fouan et Delhomme
buvaient une bouteille de bire.

--Voulez-vous faire comme nous, Caporal? offrit poliment Delhomme.

Jean accepta; et, quand il eut trinqu:

--C'est drle que Buteau ne soit pas venu.

--Justement, le voici! dit Fouan.

En effet, Buteau entrait, mais seul. Lentement, il fit le tour du cabaret,
donna des poignes de main; puis, arriv devant la table de son pre et de
son beau-frre, il resta debout, refusant de s'asseoir, ne voulant rien
prendre.

--Lise et Franoise ne dansent donc pas? finit par demander Jean, dont la
voix tremblait.

Buteau le regarda fixement, de ses petits yeux durs.

--Franoise est couche, a vaut mieux pour les jeunesses.

Mais une scne, prs d'eux, coupa court, en les intressant. Jsus-Christ
s'empoignait avec Flore. Il demandait un litre de rhum pour faire un
brlot, et elle refusait de l'apporter.

--Non, plus rien, vous tes assez sol.

--Hein? qu'est-ce qu'elle chante?... Est-ce que tu crois, bougresse, que je
ne te payerai pas? Je t'achte ta baraque, veux-tu?... Tiens! je n'ai qu'
me moucher, regarde!

Il avait cach dans son poing sa quatrime pice de cent sous, il se pina
le nez entre deux doigts, souffla fortement, et eut l'air d'en tirer la
pice, qu'il promena ensuite comme un ostensoir.

V'l ce que je mouche, quand je suis enrhum!

Une acclamation branla les murs, et Flore, subjugue, apporta le litre de
rhum et du sucre. Il fallut encore un saladier. Ce bougre de Jsus-Christ
tint alors la salle entire, en remuant le punch, les coudes hauts, sa face
rouge allume par les flammes, qui achevaient de surchauffer l'air, le
brouillard opaque des lampes et des pipes.

Mais Buteau, que la vue de l'argent avait exaspr, clata tout d'un coup.

--Grand cochon, tu n'as pas honte de boire ainsi l'argent que tu voles 
notre pre!

L'autre le prit  la rigolade.

--Ah! tu causes, Cadet!... C'est donc que tu es  jeun, pour dire des
couillonnades pareilles!

--Je dis que tu es un salop, que tu finiras au bagne... D'abord, c'est toi
qui as fait mourir notre mre de chagrin...

L'ivrogne tapa sa cuiller, dchana une tempte de feu dans le saladier, en
touffant de rire.

--Bon, bon, va toujours... C'est moi pour sr, si ce n'est pas toi.

--Et je dis encore que des mangeurs de ton espce, a ne mrite pas que le
bl pousse... Quand on pense que notre terre, oui! toute cette terre que
nos vieux ont eu tant de peine  nous laisser, tu l'as engage, fichue 
d'autres!... Sale canaille, qu'as-tu fait de la terre?

Du coup, Jsus-Christ s'anima. Son punch s'teignait, il se carra, se
renversa sur sa chaise, en voyant que tous les buveurs se taisaient et
coutaient, pour juger.

--La terre, gueula-t-il, mais elle se fout de toi, la terre! tu es son
esclave, elle te prend ton plaisir, tes forces, ta vie, imbcile! et elle
ne te fait seulement pas riche!... Tandis que moi, qui la mprise, les bras
croiss, qui me contente de lui allonger des coups de botte, eh bien! moi,
tu vois, je suis rentier, je m'arrose!... Ah! bougre de jeanjean!

Les paysans rirent encore, pendant que Buteau, surpris par la rudesse de
cette attaque, se contentait de bgayer:

--Propre  rien! gcheur de besogne, qui ne travaille pas et qui s'en
vante!

--La terre, en voil une blague! continua Jsus-Christ, lanc. Vrai! tu es
rouill, si tu en es toujours  cette blague-l... Est-ce que a existe, la
terre? elle est  moi, elle est  toi, elle n'est a personne. Est-ce
qu'elle n'tait pas au vieux? et n'a-t-il pas d la couper pour nous la
donner? et toi, ne la couperas-tu pas, pour tes petits?... Alors quoi? a
va, a vient, a augmente, a diminue, a diminue surtout; car te voil un
gros monsieur, avec tes six arpents, lorsque le pre en avait dix-neuf...
Moi, a m'a dgot, c'tait trop petit, j'ai bouff tout. Et puis, j'aime
les placements solides, et la terre, vois-tu, Cadet, a craque! Je ne
foutrais pas un liard dessus, a sent la sale affaire, une fichue
catastrophe qui va vous tous nettoyer... La banqueroute! tous des jobards!

Un silence de mort se faisait peu  peu dans le cabaret. Personne ne riait
plus, les faces inquites des paysans se tournaient vers ce grand diable,
qui lchait dans l'ivresse le ple-mle baroque de ses opinions, les ides
de l'ancien troupier d'Afrique, du rouleur de villes, du politique de
marchands de vin. Ce qui surnageait, c'tait l'homme de 48, le communiste
humanitaire, rest  genoux devant 89.

--Libert, galit, fraternit! Faut en revenir  la rvolution! On nous a
vols dans le partage, les bourgeois ont tout pris, et, nom de Dieu! on les
forcera bien  rendre... Est-ce qu'un homme n'en vaut pas un autre? est-ce
que c'est juste, par exemple, toute la terre  ce jean-foutre de la
Borderie, et rien  moi?... Je veux mes droits, je veux ma part, tout le
monde aura sa part.

Bcu, trop ivre pour dfendre l'autorit, approuvait, sans comprendre. Mais
il eut une lueur de bon sens, il fit des restrictions.

--a oui, a oui... Pourtant, le roi est le roi. Ce qui est  moi, n'est
pas toi.

Un murmure d'approbation courut, et Buteau prit sa revanche.

--N'coutez donc pas, il est bon  tuer!

Les rires recommencrent, et Jsus-Christ perdit toute mesure, se mit
debout, en tapant des poings.

--Attends-moi donc  la prochaine... Oui, j'irai causer avec toi, sacr
lche! Tu fais le crne aujourd'hui, parce que tu es avec le maire, avec
l'adjoint, avec ton dput de quatre sous! Hein? tu lui lches les bottes,
 celui-l, tu es assez bte pour croire qu'il est le plus fort et qu'il
t'aide  vendre ton bl. Eh bien! moi, qui n'ai rien  vendre, je vous ai
tous dans le cul, toi, le maire, l'adjoint, le dput et les gendarmes!...
Demain, ce sera notre tour d'tre les plus forts, et il n'y aura pas que
moi, il y aura tous les pauvres bougres qui en ont assez de claquer de
faim, et il y aura vous autres, oui! vous autres, quand vous serez las de
nourrir les bourgeois, sans avoir seulement du pain  manger!.... Rass,
les propritaires! on leur cassera la gueule, la terre sera  qui la
prendra. Tu entends, Cadet! ta terre, je la prends, je chie dessus!

--Viens-y donc, je te crve d'un coup de fusil, comme un chien! cria
Buteau, si hors de lui, qu'il s'en alla en faisant claquer la porte.

Dj Lequeu, aprs avoir cout d'un air ferm, tait parti, en
fonctionnaire qui ne pouvait se compromettre plus longtemps. Fouan et
Delhomme, le nez dans leur chope, ne soufflaient mot, honteux, sachant que,
s'ils intervenaient, l'ivrogne crierait davantage. Aux tables voisines, les
paysans finissaient par se fcher: comment? leurs biens n'taient pas 
eux, on viendrait les leur prendre? et ils grondaient, ils allaient tomber
sur le partageux, le jeter dehors  coups de poing, lorsque Jean se leva.
Il ne l'avait pas quitt du regard, ne perdant pas une de ses paroles, la
face srieuse, comme s'il et cherch ce qu'il y avait de juste, dans ces
choses qui le rvoltaient.

--Jsus-Christ, dclara-t-il tranquillement, vous feriez mieux de vous
taire.... Ce n'est pas  dire, tout a, et si vous avez raison par hasard,
vous n'tes gure malin, car vous vous donnez tort.

Ce garon si froid, cette remarque si sage, calmrent subitement
Jsus-Christ. Il retomba sur sa chaise, en dclarant qu'il s'en foutait,
aprs tout. Et il recommena ses farces: il embrassa la Bcu, dont le mari
dormait sur la table, assomm; il acheva le punch, en buvant au saladier.
Les rires avaient repris, dans la fume paisse.

Au fond de la grange, on dansait toujours, Clou enflait les accompagnements
de son trombone, dont le tonnerre touffait le chant grle du petit violon.
La sueur coulait des corps, ajoutait son cret  la puanteur filante des
lampes. On ne voyait plus que le noeud rouge de la Trouille, qui tournait
aux bras de Nnesse et de Delphin,  tour de rle. Berthe, elle aussi,
tait encore l, fidle  son galant, ne dansant qu'avec lui. Dans un coin,
des jeunes gens qu'elle avait conduits ricanaient: dame! si ce godiche ne
tenait pas  ce qu'elle en et, elle avait raison de le garder, car on en
connaissait d'autres qui, malgr son argent, auraient, bien sr, attendu
qu'il lui en pousst pour voir  l'pouser.

--Allons dormir, dit Fouan  Jean et  Delhomme.

Puis, dehors, lorsque Jean les et quitts, le vieux marcha en silence,
ayant l'air de ruminer les choses qu'il venait d'entendre; et, brusquement,
comme si ces choses l'avaient dcid, il se tourna vers son gendre.

--Je vas vendre la cambuse, et j'irai vivre chez vous. C'est fait....
Adieu!

Lentement, il rentra seul. Mais son coeur tait gros, ses pieds butaient
sur la route noire, une tristesse affreuse le faisait chanceler, ainsi
qu'un homme ivre. Dj il n'avait plus de terre, et bientt il n'aurait
plus de maison. Il lui semblait qu'on sciait les vieilles poutres, qu'on
enlevait les ardoises au-dessus de sa tte. Dsormais, il n'avait pas mme
une pierre o s'abriter. Il errait par les campagnes comme un pauvre, nuit
et jour, continuellement; et, quand il pleuvrait, la pluie froide, la pluie
sans fin tomberait sur lui.




IV


Le grand soleil d'aot montait ds cinq heures  l'horizon, et la Beauce
droulait ses bls mrs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernires
averses de l't, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu  peu
jauni. C'tait maintenant une mer blonde, incendie, qui semblait reflter
le flamboiement de l'air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre
souffle. Rien que du bl, sans qu'on aperut ni une maison ni un arbre,
l'infini du bl! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les
pis, une odeur de fcondit fumait et s'exhalait de la terre. Les couches
s'achevaient, on sentait la semence gonfle jaillir de la matrice commune
en grains tides et lourds. Et, devant cette plaine, cette moisson gante,
une inquitude venait, celle que l'homme n'en vt jamais le bout, avec son
corps d'insecte, si petit dans cette immensit.

A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant termin les seigles,
attaquait les bls. L'anne d'auparavant, sa moissonneuse mcanique s'tait
dtraque; et, dsespr du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant 
douter lui-mme de l'efficacit des machines, il avait d se prcautionner
d'une quipe de moissonneurs, ds l'Ascension. Selon l'usage, il les avait
lous dans le Perche,  Mondoubleau: le capitaine, un grand sec, cinq
autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une
charrette venait de les amener  Cloyes, o la voiture de la ferme tait
alle les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide  cette
poque, ple-mle sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes,
demi-nus,  cause de la grosse chaleur.

C'tait le temps o Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le
coucher du jour dcidaient du travail: on secouait ses puces ds trois
heures du matin, on retournait  la paille vers dix heures du soir. Et il
fallait bien qu'elle ft debout la premire, pour la soupe de quatre
heures, de mme qu'elle se couchait la dernire, quand elle avait servi le
gros repas de neuf heures, le lard, le boeuf, les choux. Entre ces deux
repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du djeuner, la
seconde soupe de midi, l'miette au lait du goter: en tout, cinq, des
repas copieux, arross de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui
travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouette, elle
avait des muscles d'acier, dans sa souplesse de chatte; et cette rsistance
 la fatigue tait d'autant plus surprenante qu'elle tuait alors d'amour
Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui
donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l'emmenait dans
les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger,
dont elle craignait l'espionnage, couchait dehors, avec ses moutons.
C'tait, la nuit surtout, des ripailles de mle, dont elle sortait
lastique et fine, bourdonnante d'activit. Hourdequin ne voyait rien, ne
savait rien. Il tait dans sa fivre de moisson, une fivre spciale, la
grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement
intrieur, la tte en feu, le coeur battant, la chair secoue, devant les
pis mrs qui tombaient.

Les nuits taient si brlantes, cette anne-l, que Jean, parfois, ne
pouvait les passer dans la soupente o il couchait, prs de l'curie. Il
sortait, il prfrait s'allonger, tout vtu, sur le pav de la cour. Et ce
n'tait pas seulement la chaleur vivante et intolrable des chevaux,
l'exhalaison de la litire qui le chassaient; c'tait l'insomnie, la
continuelle image de Franoise, l'ide fixe qu'elle venait, qu'il la
prenait, qu'il la mangeait d'une treinte. Maintenant que Jacqueline,
occupe ailleurs, le laissait tranquille, son amiti pour cette gamine
tournait  une rage de dsir. Vingt fois, dans cette souffrance du
demi-sommeil, il s'tait jur qu'il irait le lendemain et qu'il l'aurait;
puis, ds son lever, lorsqu'il avait tremp sa tte dans un seau d'eau
froide, il trouvait a dgotant, il tait trop vieux pour elle; et le
supplice recommenait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent l,
il reconnut parmi eux une femme, marie avec un des faucheurs, et qu'il
avait culbute, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son
tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par
les pieds, entre le mari et un frre, qui ronflaient la bouche ouverte.
Elle cda, sans dfense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les tnbres
embrases, sur le sol battu qui, malgr le rteau, avait gard, de
l'hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aigu que les yeux en
pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits.

Ds la seconde semaine du mois d'aot, la besogne s'avana. Les faucheurs
taient partis des pices du nord, descendant vers celles qui bordaient la
valle de l'Aigre; et, gerbe  gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup
de faux mordait, emportait une entaille ronde, Les insectes grles, noys
dans ce travail gant, en sortaient victorieux. Derrire leur marche lente,
en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels
pitinaient les ramasseuses, la taille casse. C'tait l'poque o la
grande solitude triste de la Beauce s'gayait le plus, peuple de monde,
anime d'un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de
chevaux. A perte de vue, des quipes manoeuvraient du mme train oblique,
du mme balancement des bras, les unes si voisines, qu'on entendait le
sifflement du fer, les autres en tranes noires, ainsi que des fourmis,
jusqu'au bord du ciel. Et, en tous sens, des troues s'ouvraient, comme
dans une toffe mange, cdant de partout. La Beauce, lambeau  lambeau, au
milieu de cette activit de fourmilire, perdait son manteau de richesse,
cette unique parure de son t, qui la laissait d'un coup dsole et nue.

Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean
charriait des gerbes, prs du champ des Buteau, dans une pice de la ferme,
o l'on devait lever une grande meule, haute de huit mtres, forte de
trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de scheresse, et sur les bls
encore debout, immobiles, l'air brlait: on aurait dit qu'ils flambaient
eux-mmes d'une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une
fracheur de feuillage, rien que l'ombre courte des hommes,  terre. Depuis
le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, dchargeait sa
voiture, sans une parole, avec un seul coup d'oeil,  chaque voyage, vers
la pice o, derrire Buteau qui fauchait, Franoise ramassait, courbe en
deux.

Buteau avait d louer Palmyre, pour aider. Franoise ne suffisait pas, et
il n'avait point  compter sur Lise, qui tait enceinte de huit mois. Cette
grossesse l'exasprait. Lui qui prenait tant de prcautions! comment ce
bougre d'enfant se trouvait-il l? Il bousculait sa femme, l'accusait de
l'avoir fait exprs, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un
animal errant se ft introduit chez lui, pour manger tout; et, aprs huit
mois, il en tait  ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter:
foutu ventre! plus bte qu'une oie! la ruine de la maison! Le matin, elle
tait venue ramasser; mais il l'avait renvoye, furieux de sa lourdeur
maladroite. Elle devait revenir et apporter le goter de quatre heures.

--Nom de Dieu! dit Buteau, qui s'enttait  finir un bout du champ, j'ai le
dos cuit, et ma langue est un vrai copeau.

Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vtu seulement d'une
chemise et d'une cotte de toile, la chemise ouverte,  moiti hors de la
cotte, laissant voir jusqu'au nombril les poils suants de la poitrine.

--Faut que je boive encore!

Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu'il avait abrit l.
Puis, quand il eut aval deux gorges de cette boisson tide, il songea 
la petite.

--Tu n'as pas soif?

--Si.

Franoise prit la bouteille, but longuement, sans dgot; et, tandis
qu'elle se renversait, les reins plis, la gorge tendue, crevant l'toffe
mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d'indienne 
moiti dfaite, le corsage dgraf du haut, montrant la chair blanche. Sous
le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tte et sa nuque, ses yeux
semblaient trs grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur.

Sans ajouter une parole, il se remit  la besogne, roulant sur ses hanches,
abattant l'andain  chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui
cadenait sa marche; et elle, de nouveau ploye, le suivait, la main droite
arme de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons
sa brasse d'pis, qu'elle posait ensuite en javelle, rgulirement, tous
les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s'essuyer le front d'un
revers de main, et qu'il la voyait trop en arrire, les fesses hautes, la
tte au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s'offre, sa langue
paraissait se scher davantage, il criait d'une voix rauque:

--Feignante! faudrait voir  ne pas enfiler des perles!

Palmyre, dans le champ voisin, o depuis trois jours la paille des javelles
avait sch, tait en train de lier des gerbes; et, elle, il ne la
surveillait pas; car, ce qui ne se fait gure, il l'avait mise au cent de
gerbes, sous le prtexte qu'elle n'tait plus forte, trop vieille dj,
use, et qu'il serait en perte s'il lui donnait trente sous, comme aux
femmes jeunes. Mme elle avait d le supplier, il ne s'tait dcid  la
prendre qu'en la volant, de l'air rsign d'un chrtien qui consent  une
bonne oeuvre. La misrable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses
bras maigres pouvaient en contenir; puis avec un lien tout prt, elle
nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes
d'habitude se rservent, l'puisait, la poitrine crase des continuelles
charges, les bras casss d'avoir  treindre de telles masses et de tirer
sur les liens de paille. Elle avait apport le matin une bouteille, qu'elle
allait remplir, d'heure en heure,  une mare voisine, croupie et empeste,
buvant goulment, malgr la diarrhe qui l'achevait depuis les chaleurs,
dans le dlabrement de son continuel excs de travail.

Mais le bleu du ciel avait pli, d'une pleur de vote chauffe  blanc;
et, du soleil attis, il tombait des braises. C'tait, aprs le djeuner,
l'heure lourde, accablante de la sieste. Dj, Delhomme et son quipe,
occups, prs de l,  mettre des gerbes en ruche, quatre en bas, une en
haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchs au fond de quelque pli de
terrain. Un instant encore, on aperut debout le vieux Fouan, qui vivait
chez son gendre, depuis quinze jours qu'il avait vendu sa maison; mais, 
son tour, il dut s'tendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans
l'horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin que la
silhouette sche de la Grande, examinant une haute meule que son monde
avait commence, au milieu du petit peuple  moiti dfait des ruches. Elle
semblait un arbre durci par l'ge, n'ayant plus rien  craindre du soleil,
toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indigne contre ces
gens qui dormaient.

--Ah! zut! j'ai la peau qui pte, dit Buteau.

Et, se tournant vers Franoise:

--Dormons, hein?

Il chercha du regard un peu d'ombre, n'en trouva pas. Le soleil, d'aplomb,
tapait partout, sans qu'un buisson ft l pour les abriter. Enfin, il
remarqua qu'au bout du champ, dans une sorte de petit foss, le bl encore
debout projetait une raie brune.

--Eh! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous?

Elle tait  cinquante pas, elle rpondit d'une voix teinte, qui arrivait
pareille  un souffle:

--Non, non, pas le temps.

Il n'y eut plus qu'elle qui travaillt, dans la plaine embrase. Si elle ne
rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait; car non
seulement il la tuait de ses apptits de brute, il la volait aussi 
prsent pour se griser d'eau-de-vie. Mais ses forces dernires la
trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, rabot comme une
planche par le travail, craquait, prs de se rompre,  chaque nouvelle
gerbe ramasse et lie. Et, le visage couleur de cendre, mang ainsi qu'un
vieux sou, vieille de soixante ans  trente-cinq, elle achevait de laisser
boire sa vie au brlant soleil, dans cet effort dsespr de la bte de
somme, qui va choir et mourir.

Cte  cte, Buteau et Franoise s'taient couchs. Ils fumaient de sueur,
maintenant qu'ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de
suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure; et la
sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et
pesant de fournaise. Lorsque Franoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau,
tourn sur le flanc, qui la regardait d'un regard jaune. Elle referma les
paupires, feignit de se rendormir. Sans qu'il lui et encore rien dit,
elle sentait bien qu'il voulait d'elle, depuis qu'il l'avait vue pousser et
qu'elle tait une vraie femme. Cette ide la bouleversait: oserait-il, le
cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa soeur?
Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irrite  ce point.
Oserait-il? et elle l'attendait, le dsirant sans le savoir, dcide, s'il
la touchait,  l'trangler.

Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna.

--Cochon! cochon! bgaya-t-elle en le repoussant.

Lui, ricanait d'un air fou, rptait tout bas:

--Bte! laisse-toi faire!... Je te dis qu'ils dorment, personne ne regarde.

A ce moment, la tte blme et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des
bls, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-l, pas plus
qu'une vache qui aurait allong son mufle. Et, en effet, elle se remit 
ses gerbes, indiffrente. On entendit de nouveau le craquement de ses
reins,  chaque effort.

--Bte! gotes-y donc! Lise n'en saura rien.

Au nom de sa soeur, Franoise qui faiblissait, vaincue, se raidit
davantage. Et, ds lors, elle ne cda pas, tapant des deux poings, ruant de
ses deux jambes nues, qu'il avait dj dcouvertes jusqu'aux hanches.
Est-ce qu'il tait  elle, cet homme? est-ce qu'elle voulait les restes
d'une autre?

--Va donc avec ma soeur, cochon! crve-la, si a l'amuse! fais-lui un
enfant tous les soirs!

Buteau, sous les coups, commenait  se fcher, grondait, croyait qu'elle
avait seulement peur des suites.

--Foutue bte! quand je te jure que je m'terai, que je ne t'en ferai pas,
d'enfant!

D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lcher, il
la poussa si brutalement, qu'elle touffa un cri de douleur.

Il tait temps que le jeu fint, car Buteau, lorsqu'il se mit debout,
aperut Lise qui revenait, apportant le goter. Il marcha  sa rencontre,
la retint, pour permettre  Franoise de rabattre ses jupes. L'ide qu'elle
allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l'avoir assomme d'un
coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s'asseoir au
milieu des javelles, l'air ttu et insolent. Et, comme il recommenait 
faucher, elle resta l, oisive, en princesse.

--Quoi donc? lui demanda Lise, allonge aussi, lasse de sa course, tu ne
travailles pas?

--Non, a m'embte! rpondit-elle rageusement.

Alors, Buteau, n'osant la secouer, tomba sur sa femme. Qu'est-ce qu'elle
foutait encore l, tendue comme une truie,  chauffer son ventre au
soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge  faire mrir! Elle
s'gaya de ce mot, ayant gard sa gaiet de grasse commre: c'tait
peut-tre bien vrai que a le mrissait, que a le poussait, le petiot; et,
sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre norme, qui semblait la
bosse d'un germe, souleve de la terre fconde. Mais, lui, ne riait pas. Il
la fit se redresser brutalement, il voulut qu'elle essayt de l'aider.
Gne par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dt
s'agenouiller, elle ramassa les pis d'un mouvement oblique, soufflante et
monstrueuse, le ventre dplac, rejet dans le flanc droit.

--Puisque tu ne fiches rien, dit-elle  sa soeur, rentre au moins  la
maison... Tu feras la soupe.

Franoise, sans une parole, s'loigna. Dans la chaleur encore touffante la
Beauce avait repris son activit, les petits points noirs des quipes
reparaissaient, grouillants,  l'infini. Delhomme achevait ses ruches avec
ses deux serviteurs; tandis que la Grande regardait monter sa meule,
appuye sur sa canne, toute prte  l'envoyer par la figure des paresseux.
Fouan alla y donner un coup d'oeil, revint s'absorber devant la besogne de
son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et
qui regrette. Et Franoise, la tte bourdonnante, mal remise de la
secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu'une voix l'appela.

--Par ici! viens donc!

C'tait Jean,  demi cach derrire les gerbes, que, depuis le matin, il
charriait des pices voisines. Il venait de dcharger sa voiture, les deux
chevaux attendaient immobiles au soleil. On ne devait se mettre  la grande
meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes
de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille
profond et discret.

--Viens donc! c'est moi!

Machinalement, Franoise obit  cet appel. Elle n'eut pas mme la dfiance
de regarder en arrire. Si elle s'tait tourne, elle aurait aperu Buteau
qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route.

Jean plaisanta d'abord.

--Tu es bien fire, que tu passes sans dire bonjour aux amis!

--Dame! rpondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas.

Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu'on lui faisait maintenant chez
les Buteau, Mais elle n'avait pas la tte  cela, elle se taisait, elle ne
lchait que des paroles brves. D'elle-mme, elle s'tait laisse tomber
sur la paille, au fond du trou, comme brise de fatigue. Une seule chose
l'emplissait, tait reste dans sa chair, matrielle, aigu: l'attaque de
cet homme au bord du champ, l-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait
encore, l'tau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mle
qu'elle attendait toujours, l'haleine coupe, dans une angoisse de dsir
combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.

Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renverse, s'abandonnant, le
sang de ses veines battait  grands coups. Il n'avait point calcul cette
rencontre, il rsistait, dans son ide que ce serait mal d'abuser de cette
enfant. Mais le bruit de son coeur l'tourdissait, il l'avait tant dsire!
et l'image de la possession l'affolait, comme dans ses nuits de fivre. Il
se coucha prs d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux
mains, qu'il serrait  les broyer, en n'osant mme les porter  sa bouche.
Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupires
lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face
nerveusement allonge. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le
rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux
cuisses, comme l'autre.

--Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie... c'est sale...

Mais elle ne se dfendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui
semblait que le sol fuyait sous elle; et, dans ce vertige, elle ne savait
plus: tait-ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la mme rudesse, la
mme cret du mle, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint
telle, dans le noir incendi de ses paupires obstinment closes, qu'il lui
chappa des mots, bgays, involontaires.

--Pas d'enfant... te-toi...

Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi dtourne et
perdue, tomba dans le bl mr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse
jamais, le flanc ouvert  tous les germes, ternellement fconde.

Franoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvements hbte.
Quoi? c'tait dj fini, elle n'avait pas eu plus de plaisir! Il ne lui en
restait qu'une souffrance. Et l'ide de l'autre lui revint, dans le regret
inconscient de son dsir tromp. Jean,  son ct, la fchait. Pourquoi
avait-elle cd? elle ne l'aimait pas, ce vieux! Il demeurait comme elle
immobile, ahuri de l'aventure. Enfin, il eut un geste mcontent, il chercha
quelque chose  lui dire, ne trouva rien. Gn davantage, il prit le parti
de l'embrasser; mais elle se reculait, elle ne voulait plu, qu'il la
toucht.

--Faut que je m'en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore.

Elle ne rpondit point, les regards en l'air, perdus dans le ciel.

--N'est-ce pas? attends cinq minutes, qu'on ne te voie pas reparatre en
mme temps que moi.

Alors, elle se dcida  desserrer les lvres.

--C'est bon, va-t'en!

Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s'en
alla  ct de sa voiture, d'un pas alourdi, la tte basse.

Cependant, Buteau s'tonnait d'avoir perdu Franoise derrire les gerbes,
et lorsqu'il vit Jean s'loigner, il eut un soupon. Sans se confier 
Lise, il partit, courb, en chasseur qui ruse. Puis, d'un lan, il tomba au
beau milieu de la paille, au fond du trou. Franoise n'avait point boug,
dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues toujours en l'air, ses
jambes restes nues. Il n'y avait pas  nier, elle ne l'essaya pas.

--Ah! garce! ah! salope! c'est avec ce gueux que tu couches, et tu me
flanques des coups de pied dans le ventre,  moi!.... Nom de Dieu! nous
allons bien voir.

Il la tenait dj, elle lut clairement sur sa face congestionne qu'il
voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque
l'autre venait d'y passer? Ds qu'elle sentit de nouveau la brlure de ses
mains, elle fut reprise de sa rvolte premire. Il tait l, et elle ne le
regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-mme conscience
des sautes de sa volont, dans une protestation rancunire et jalouse de
tout son tre.

--Veux-tu me laisser, cochon!... Je te mords!

Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il bgayait de fureur, enrag de
ce plaisir qu'on avait pris sans lui.

--Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensemble!... J'aurait d le
foutre dehors depuis longtemps... Nom de Dieu de cateau! qui te fais tanner
le cuir par ce vilain bougre!

Et le flot d'ordures continua, il lcha tous les mots abominables, parla de
l'acte avec une crudit, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enrage
aussi, raidie et ple, affectait un grand calme, rpondait  chaque salet,
d'une voix brve:

--Qu'est-ce que a te fiche?... Si a me plat, est-ce que je ne suis pas
libre?

--Eh bien! je vas te flanquer  la porte, moi! Oui, tout  l'heure, en
rentrant... Je vas dire la chose  Lise, comment je t'ai trouve, ta
chemise sur-la tte; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque a
t'amuse.

Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, o sa
femme attendait.

--Dis-le  Lise.... Je m'en irai, si je veux.

--Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir!... A coup de pied au cul!

Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la pice des Cornailles
reste jusque-l indivise entre elle et sa soeur, cette pice dont il avait
toujours retard le partage; et, brusquement, il demeura saisi, une ide
aigu lui tait saute au cerveau: il avait vu dans un clair, s'il la
chassait, le champ tranch en deux, la moiti emporte par elle, donne au
galant peut-tre. Cette ide le glaa, fit tomber net son dsir exaspr.
Non! c'tait bte, fallait pas tout lcher pour une fois qu'une fille vous
laissait le bec en l'air. a se retrouve, la gaudriole; tandis que la
terre, quand on la tient, le vrai est de la garder.

Il ne disait plus rien, il avanait d'un pas ralenti, ennuy, ne sachant
comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se
dcida.

--Moi, je n'aime pas les mauvais coeurs, c'est parce que tu as l'air d'tre
dgote de moi, que a me vexe.... Autrement, je n'ai gure envie de faire
du chagrin  ma femme, dans sa position....

Elle s'imagina qu'il craignait d'tre vendu  Lise, lui aussi.

--a, tu peux en tre sr: si tu parles, je parlerai.

--Oh! je n'en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai
que tu mens, que tu te venges de ce que je t'ai surprise.

Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide:

--Alors, a reste entre nous.... Faudra voir  en recauser tous les deux.

Lise, pourtant, commenait  s'tonner, ne comprenant, pas comment
Franoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse
tait alle bouder derrire une meule, l-bas. D'ailleurs, un cri rauque
les interrompit, on oublia l'affaire.

--Quoi donc? qui a cri?

C'tait un cri effrayant, un long soupir hurl, pareil  la plainte de mort
d'une bte qu'on gorge. Il monta et s'teignit, dans la flamme implacable
du soleil.

--Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os casss!

Ils se tournrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume
voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras dfaillants,
contre sa poitrine plate, une dernire gerbe, qu'elle s'efforait de lier.
Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus dchir, d'une dtresse
affreuse; et lchant tout, tournant sur elle-mme, elle s'abattit dans le
bl, foudroye par le soleil qui la chauffait depuis douze heures.

Lise et Franoise se htrent, Buteau les suivit, d'un pas moins empress;
tandis que, des pices d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les
Delhomme, Fouan qui rdait par l, la Grande qui chassait les pierres du
bout de sa canne.

--Qu'y a-t-il donc?

--C'est la Palmyre qui a une attaque.

--Je l'ai bien vue tomber, de l-bas.

--Ah! mon Dieu!

Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mystrieux dont la maladie frappe le
paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle tait allonge, la
face au ciel, les bras en croix, comme crucifie sur cette terre, qui
l'avait use si vite  son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau
avait d se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en
allait plus encore d'puisement, sous des besognes de bte surmene, si
sche au milieu du chaume, si rduite  rien, qu'elle n'y tait qu'une
loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la
fcondit grasse des moissons.

Cependant, la Grande, l'aeule, qui l'avait renie et qui jamais ne lui
parlait, s'avana enfin.

Je crois bien qu'elle est morte.

Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans
l'clatante lumire, la bouche largie au vent de l'espace, ne remua pas.
Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mre, qui
s'tait baisse, ajouta:

--Bien sr qu'elle est morte.... Vaut mieux a que d'tre  la charge des
autres.

Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans
aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord  voix basse, puis ils se
remirent  crier, pour s'entendre.

--Je vas qurir mon chelle, qui est l-bas contre la meule, finit par dire
Delhomme. a servira de civire.... Un mort, faut jamais le laisser par
terre, ce n'est pas bien.

Mais, quand il revint avec l'chelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et
y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna.

--On te le rendra ton bl!

--J'y compte, fichtre!

Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme
oreiller, et l'on y dposa le corps de Palmyre, pendant que Franoise, dans
une sorte de rve, tourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa
premire besogne avec l'homme, ne pouvait dtacher les yeux du cadavre,
trs triste, tonne surtout que cela et jamais pu tre une femme. Elle
demeura ainsi que Fouan,  garder, en attendant le dpart; et le vieux ne
disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont
bien heureux.

Quand le soleil se coucha,  l'heure o l'on rentre, deux hommes vinrent,
prendre la civire. Le fardeau n'tait pas lourd, ils n'avaient gure
besoin d'tre relays. Pourtant, d'autres les accompagnrent, tout un
cortge se forma. On coupa  travers champs, pour viter le dtour de la
route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des pis, derrire la
tte, retombaient et se balanaient, aux secousses cadences des pas.
Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amasse, une chaleur
rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre ct de la
valle du Loir, le soleil, noy dans une vapeur, n'pandait plus sur la
Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce
jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les bls encore debout
avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes hrissaient des brins de
vermeil luisant; et, de toutes parts,  l'infini, bossuant cette mer
blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir dmesurment,
flambantes d'un ct, dj noires de l'autre, jetant des ombres qui
s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande
srnit tomba, il n'y eut plus, trs haut, qu'un chant d'alouette.
Personne ne parlait, parmi les travailleurs harasss, qui suivaient avec
une rsignation de troupeau, la tte basse. Et l'on n'entendait qu'un petit
bruit de l'chelle, sous le balancement de la morte, rapporte dans le bl
mr.

Ce soir-l, Hourdequin rgla le compte de ses moissonneurs, qui avaient
fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les
femmes soixante, pour leur mois de travail. C'tait une anne bonne, pas
trop de bls verss o la faux s'brche, pas un orage pendant la coupe.
Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagn de son
quipe, prsenta la gerbe, la croix d'pis tresss,  Jacqueline, qu'on
traitait en matresse de la maison; et la ripane, le repas d'adieu
traditionnel, fut trs gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on
trinqua si tard, que tous se couchrent en ribote. Jacqueline, grise
elle-mme, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron.
tourdi, Jean tait all se jeter sur la paille de sa soupente. Malgr sa
fatigue, il ne dormit point, l'image de Franoise tait revenue et le
tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colre, car il
avait eu si peu de plaisir avec cette fille, aprs tant de nuits passes 
la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien jur qu'il ne
recommencerait pas. Et voil qu' peine couch, il la revoyait se dresser,
il la dsirait encore, dans une rage d'vocation charnelle: l'acte, l-bas,
renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris got, dont les moindres
dtails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, o la tenir
le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frlement le fit
tressaillir, une femme se coulait prs de lui: c'tait la Percheronne, la
ramasseuse, tonne qu'il ne vint point, cette nuit dernire. D'abord, il
la repoussa; puis, il l'touffa d'une treinte; et il tait avec l'autre,
il l'aurait brise ainsi, les membres serrs, jusqu' l'vanouissement.

A cette mme heure, Franoise, rveille en sursaut, se leva, ouvrit la
lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rv qu'on se battait, que
des chiens mangeaient la porte, en bas. Ds que l'air l'eut rafrachie un
peu, elle se retrouva avec l'ide des deux hommes, l'un qui la voulait,
l'autre qui l'avait prise; et elle ne rflchissait pas plus loin, cela
tournait simplement en elle, sans qu'elle juget ni dcidt rien. Mais elle
tendit l'oreille, ce n'tait donc pas un rve? un chien hurlait au loin, au
bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'tait Hilarion, qui, depuis la
tombe du jour, hurlait prs du cadavre de Palmyre. On avait tent de le
chasser, il s'tait cramponn, avait mordu, refusant de lcher ses restes,
sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui
emplissait la nuit.

Franoise, frissonnante, couta longtemps.




V


--Pourvu que la Coliche ne vle pas en mme temps que moi! rptait Lise
chaque matin.

Et, tranant son ventre norme, Lise s'oubliait dans l'table,  regarder
d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi
dmesurment. Jamais bte ne s'tait enfle  ce point, d'une rondeur de
futaille, sur ses jambes devenues grles. Les neuf mois tombaient juste le
jour de la Saint-Fiacre, car Franoise avait eu le soin d'inscrire la date
o elle l'avait mene au taureau. Malheureusement, c'tait Lise qui, pour
son compte, n'tait pas certaine,  quelques jours prs. Cet enfant-l
avait pouss si drlement, sans qu'on le voult, qu'elle ne pouvait savoir.
Mais a taperait bien sr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-tre
la veille, peut-tre le lendemain. Et elle rptait, dsole:

--Pourvu que la Coliche ne vle pas en mme temps que moi!... a en ferait,
une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres!

On gtait beaucoup la Coliche, qui tait depuis dix ans dans la maison.
Elle avait fini par tre une personne de la famille. Les Buteau se
rfugiaient prs d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que
l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-mme se montrait trs
affectueuse, surtout  l'gard de Franoise. Elle la lchait de sa langue
rude,  la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux
de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute  elle. Aussi la soignait-on
davantage,  mesure que le vlage approchait: des soupes chaudes, des
sorties aux bons moments de la journe, une surveillance de chaque heure.
Ce n'tait pas seulement qu'on l'aimt, c'taient aussi les cinquante
pistoles qu'elle reprsentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie
fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant.

Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'couler. Dans le mnage,
Franoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se ft rien pass
entre elle et Buteau. Il semblait avoir oubli, elle-mme vitait de songer
 ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontr et averti par elle,
n'tait pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de
s'chapper, de le rejoindre le soir, dans des fosss qu'il indiquait. Mais
elle refusait, effraye, cachant sa froideur sous des airs de grande
prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle  la maison. Et,
un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre,
elle s'obstina  ne pas le suivre derrire l'glise, elle lui parla tout le
temps de la Coliche, des os qui commenaient  se casser, du derrire qui
s'ouvrait, signes certains auxquels lui-mme dclara que a ne pouvait pas
aller bien loin, maintenant.

Et voil que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, aprs le
dner, fut prise de grosses coliques, au moment o elle tait dans l'table
avec sa soeur,  regarder la vache, qui, les cuisses cartes par l'enflure
de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.

--Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Plie
en deux, tenant  pleins bras son ventre  elle, le brutalisant pour le
punir, elle rcriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui
foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'taient comme des mouches qui
la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui
descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle
pitinait, en rptant qu'elle voulait faire rentrer a.

Vers dix heures, lorsqu'on eut couch le petit Jules, Buteau, ennuy de
voir que rien n'arrivait, dcid  dormir, laissa Lise et Franoise
s'entter dans l'table, autour de la Coliche, dont les souffrances
grandissaient. Toutes deux commenaient  tre inquites, a ne marchait
gure, bien que le travail, du ct des os, part fini. Le passage y tait,
pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bte,
l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci
refusait, la tte basse, la croupe agite de secousses profondes. A minuit,
Lise, qui jusque-l s'tait tordue, se trouva brusquement soulage: ce
n'tait encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes;
mais elle fut persuade qu'elle avait rentr a, comme elle aurait rprim
un besoin. Et, la nuit entire, elle et sa soeur veillrent la Coliche, la
soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brlants
sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernire achete au
march de Cloyes, tonne de cette chandelle qui brlait, les suivait de
ses gros yeux bleutres, ensommeills.

Au soleil levant, Franoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se
dcida  courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci tait rpute
pour ses connaissances, elle avait aid tant de vaches, qu'on recourait
volontiers  elle dans les cas difficiles, afin de s'viter la visite du
vtrinaire. Ds qu'elle arriva, elle eut une moue.

--Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme a?

--Mais depuis douze heures.

La vieille femme continua de tourner derrire la bte, mit son nez partout,
avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient
les deux autres.

--Pourtant, conclut-elle, v'l la bouteille qui vient... Faut attendre pour
voir.

Alors, toute la matine fut employe  regarder se former la bouteille, la
poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'tudiait, on la
mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de mme qui en valait une
autre, bien qu'elle s'allonget, trop grosse. Mais, ds neuf heures, le
travail s'arrta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable,
agite d'un balancement rgulier, par les frissons convulsifs de la vache,
dont la situation empirait  vue d'oeil.

Lorsque Buteau rentra des champs pour djeuner, il prit peur  son tour, il
parla d'aller chercher Patoir, tout en frmissant  l'ide de l'argent que
a coterait.

--Un vtrinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein?
Celle au pre Saucisse lui a bien claqu sous le nez... Non, vois-tu, je
vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau!

--Mais, fit remarquer Franoise, monsieur Patoir dfend de la crever. Il
dit que a aide, l'eau dont elle est pleine.

La Frimat eut un haussement d'paules exaspr. Un bel ne, Patoir! Et,
d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselrent avec un
bruit d'cluse, tous s'cartrent, trop tard, clabousss. Un instant, la
Coliche souffla plus  l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frott
sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tcha d'aller reconnatre la
position du veau; et elle fouillait l-dedans, sans hte. Lise et Franoise
la regardaient faire, les paupires battantes d'anxit. Buteau lui-mme,
qui n'tait pas retourn aux champs, attendait, immobile et ne respirant
plus.

--Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tte n'est pas l... Ce n'est
gure bon, quand on ne trouve pas la tte...

Elle dut ter sa main. La Coliche, secoue d'une tranche violente,
poussait si fort, que les pieds parurent. C'tait toujours a, les Buteau
eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir dj un peu de leur
veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, ds lors, ils furent
travaills d'une pense unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme
s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrt et qu'il ne ressortt plus.

--Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira
bien par sortir.

Franoise tait de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les
pieds  toutes minutes, en se fchant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas.
Brusquement il prit une corde, qu'il y noua d'un noeud solide, aid de sa
femme, aussi frmissante que lui; et, comme justement la Bcu entrait,
amene par son flair, on tira, tous attels  la corde, Buteau d'abord,
puis la Frimat, la Bcu, Franoise, Lise elle-mme, accroupie, avec son
gros ventre.

--Oh hisse! criait Buteau, tous ensemble!... Ah! le chameau, il n'a pas
grouill d'un pouce, il est coll l-dedans!... Ae donc! ae donc! bougre!

Les femmes, suantes, essouffles, rptaient:

--Oh hisse!... Aie donc! bougre!

Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille,  demi pourrie, cassa, et
toutes furent culbutes dans la litire, au milieu de cris et de jurons.

--a ne fait rien, il n'y a pas de mal! dclara Lise qui avait roul
jusqu'au mur et qu'on se htait de relever.

Cependant,  peine debout, elle eut un blouissement, il lui fallut
s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les
douleurs de la veille recommenaient, profondes,  des intervalles
rguliers. Et elle qui croyait avoir rentr a! Quel fichu guignon tout de
mme que la vache n'allt pas plus vite, et qu'elle, maintenant, ft
reprise,  ce point qu'elle tait bien capable de la rattraper! On
n'vitait pas le sort, c'tait dit, que toutes les deux vleraient
ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle clata entre elle
et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tir? est-ce que a
la regardait, le sac des autres? qu'elle vidt donc le sien, d'abord! Elle
rpondit par des injures, tellement elle souffrait: cochon! salop! s'il ne
le lui avait pas empli, son sac, il ne la gnerait pas tant!

--Tout a, fit remarquer la Frimat, c'est des paroles, a n'avance  rien.

Et la Bcu ajouta:

--a soulage tout de mme.

On avait heureusement envoy le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour
s'en dbarrasser. Il tait trois heures, on attendit jusqu' sept. Rien ne
vint, la maison tait un enfer: d'un ct, Lise qui s'enttait sur une
vieille chaise,  se tortiller en geignant; de l'autre, la Coliche qui ne
jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, d'un caractre de plus
en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'tait mise  meugler de peur.
Franoise alors perdit la tte, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer
encore. Il appela deux voisins, on tira  six, comme pour draciner un
chne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche,
branle, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allonge, soufflante,
pitoyable.

--Le bougre, nous ne l'aurons pas! dclara Buteau en nage, et la garce y
passera avec lui!

Franoise joignit les mains, suppliante.

--Oh! va chercher monsieur Patoir!... a cotera ce que a cotera, va
chercher monsieur Patoir!

Il tait devenu sombre. Aprs un dernier combat, sans rpondre un mot, il
sortit la carriole.

La Frimat, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on
reparlait du vtrinaire, s'inquitait maintenant de Lise. Elle tait bonne
aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les
mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes  la
Bcu, qui rappela Buteau, en train d'atteler.

--coutez... Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un
mdecin.

Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se
faire dorloter! Bien sr qu'il ne payerait pas pour tout le monde!

--Mais non! mais non! cria Lise entre deux coliques. a ira toujours, moi!
On n'a pas d'argent  jeter par les fentres.

Buteau se hta de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la
route de Cloyes, dans la nuit tombante.

Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au mme
point, la Coliche rlant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, 
moiti gliss de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses
duraient.

--Pour laquelle, voyons? demanda le vtrinaire, qui tait d'esprit jovial.

Et, tout de suite, tutoyant Lise:

--Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te
coller dans ton lit. Tu en as besoin.

Elle ne rpondit pas, elle ne s'en alla pas. Dj, il examinait la vache.

--Fichtre! elle est dans un foutu tat, votre bte. Vous venez toujours me
chercher trop tard... Et vous avez tir, je vois a. Hein? vous l'auriez
plutt fendue en deux, que d'attendre, sacrs maladroits!

Tous l'coutaient, la mine basse, l'air respectueux et dsespr; et,
seule, la Frimat pinait les lvres, pleine de mpris. Lui, tant son
paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, aprs les avoir nous
d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite.

--Pardi! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais: la
tte se trouve replie  gauche, vous auriez pu tirer jusqu' demain,
jamais il ne serait sorti... Et, vous savez, mes enfants, il est fichu,
votre veau. Je n'ai pas envie de me couper les doigts  ses quenottes, pour
le retourner. D'ailleurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abmerais la
mre.

Franoise clata en sanglots.

--Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache... Cette pauvre
Coliche qui m'aime...

Et Lise, qu'une tranche verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal
des autres, se lamentaient, s'attendrissaient, dans la mme supplication.

--Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait,
depuis des annes et des annes... Sauvez-la, monsieur Patoir...

--Mais, entendons-nous bien, je vas tre forc de dcouper le veau.

--Ah! le veau, on s'en fout, du veau!... Sauvez notre vache, monsieur
Patoir, sauvez-la!

Alors, le vtrinaire, qui avait apport un grand tablier bleu, se fit
prter un pantalon de toile; et, s'tant mis tout nu dans un coin, derrire
la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier 
ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court
dans ce costume lger, la Coliche souleva la tte, s'arrta de se plaindre,
tonne sans doute. Mais personne n'eut un sourire, tellement l'attente
serrait les coeurs.

--Allumez des chandelles!

Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la
paille, derrire la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il
resta aplati, le nez entre les cuisses de la bte. Ensuite, il se dcida 
tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement.
Prs de lui, il avait pos une petite bote longue, et il se redressait sur
un coude, et il en sortait un bistouri, lorsqu'un gmissement rauque
l'tonna et le fit s'asseoir.

--Comment! ma grosse, tu es encore l?... Aussi, je me disais: ce n'est pas
la vache!

C'tait Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs
arrachs.

--Mais, nom de Dieu! va donc faire ton affaire chez toi, et laisse-moi
faire la mienne ici! a me drange, a me tape sur les nerfs, parole
d'honneur! de t'entendre pousser derrire moi... Voyons, est-ce qu'il y a
du bon sens! emmenez-la, vous autres!

La Frimat et la Bcu se dcidrent  prendre chacune Lise sous un bras et 
la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force
de rsister. Mais, en traversant la cuisine, o brlait une chandelle
solitaire, elle exigea pourtant qu'on laisst toutes les portes ouvertes,
dans l'ide qu'elle serait ainsi moins loin. Dj, la Frimat avait prpar
le lit de misre, selon l'usage des campagnes: un simple drap jet au
milieu de la pice, sur une botte de paille, et trois chaises renverses.
Lise s'accroupit, s'cartela, adosse  une des chaises, la jambe droite
contre la seconde, la gauche contre la troisime. Elle ne s'tait pas mme
dshabille, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus
montaient  ses genoux; et sa jupe, rejete sur sa gorge, dcouvrait son
ventre monstrueux, ses cuisses grasses, trs blanches, si largies, qu'on
lui voyait jusqu'au coeur.

Dans l'table, Buteau et Franoise taient rests pour clairer Patoir,
tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle,
tandis que le vtrinaire, allong de nouveau, pratiquait au bistouri une
section autour du jarret de gauche. Il dcolla la peau, tira sur l'paule
qui se dpouilla et s'arracha. Mais Franoise, plissante, dfaillante,
laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant:

--Ma pauvre vieille Coliche... Je ne veux pas voir a! je ne veux pas voir
a!

Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se relever, pour teindre un
commencement d'incendie, dtermin dans la paille par la chute de la
chandelle.

--Nom de Dieu de gamine! a vous a des nerfs de princesse!... Elle nous
fumerait comme des jambons.

Toujours courant, Franoise tait alle se jeter sur une chaise, dans la
pice o accouchait sa soeur, dont l'cartement bant ne l'motionna pas,
comme s'il se ft agi d'une chose naturelle et ordinaire, aprs ce qu'elle
venait de voir. D'un geste, elle chassait cette vision de chairs dcoupes
toutes vives; et elle raconta en bgayant ce qu'on faisait  la vache.

--a ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui
malgr ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises.

Mais dj la Frimat et la Bcu, se fchant, la maintenaient en place.

--Ah a! voulez-vous bien rester tranquille! Qu'est-ce que vous avez donc
dans le corps?

Et la Frimat ajouta:

--Bon! voil que vous crevez la bouteille, vous aussi!

En effet, les eaux taient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le
drap, but tout de suite; et les derniers efforts de l'expulsion
commencrent. Le ventre nu poussait malgr lui, s'enflait  clater,
pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s'ouvraient,
d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge.

--Voyons, reprit la Bcu, pour vous tranquilliser, j'y vas aller, moi, et
je vous donnerai des nouvelles.

Ds lors, elle ne fit que courir de la chambre  l'table. Mme, pour
s'pargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la
cuisine. Le vtrinaire continuait son dpeage, dans la litire trempe de
sang et de glaires, une pnible et sale besogne, dont il sortait
abominable, souill de haut en bas.

--a va bien, Lise, criait la Bcu. Poussez sans regret... Nous avons
l'autre paule. Et, maintenant, c'est la tte qu'on arrache... Il la tient,
la tte, oh! une tte!... Et c'est fini, de ce coup, le corps est venu d'un
paquet.

Lise accueillait chaque phase de l'opration d'un soupir dchirant; et l'on
ne savait si elle souffrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement,
Buteau apporta la tte, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation
gnrale.

--Oh! le beau veau!

Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les
cuisses gonfles, parut prise d'un inconsolable dsespoir.

--Mon Dieu! est-ce malheureux!... Oh! le beau veau, mon Dieu!... Est-ce
malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu'on n'en a jamais vu de si
beau?

Franoise galement se lamentait, et les regrets de tous devinrent si
agressifs, si pleins de sous-entendus hostiles, que Patoir s'en blessa. Il
accourut, il s'arrta pourtant  la porte, par dcence.

--Dites donc, je vous avais avertis... Vous m'avez suppli de sauver votre
vache... C'est que je vous connais, mes bougres! Faut pas aller raconter
partout que je vous ai tu votre veau, hein?

--Bien sr, bien sr, murmura Buteau, en retournant dans l'table avec lui.
Tout de mme, c'est vous qui l'avez coup.

Par terre, Lise, entre ses trois chaises, tait parcourue d'une houle, qui
lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses,
en un largissement continu des chairs. Et Franoise, qui jusque-l n'avait
pas vu, dans sa dsolation, demeura tout d'un coup stupfaite, debout
devant sa soeur, dont la nudit lui apparaissait en raccourci, rien que les
angles relevs des genoux,  droite et  gauche de la boule du ventre, que
creusait une cavit ronde. Cela tait si inattendu, si dfigur, si norme,
qu'elle n'en fut pas gne. Jamais elle ne se serait imagin une chose
pareille, le trou billant d'un tonneau dfonc, la lucarne grande ouverte
du fenil, par o l'on jetait le foin, et qu'un lierre touffu hrissait de
noir. Puis, quand elle remarqua qu'une autre boule, plus petite, la tte de
l'enfant, sortait et rentrait  chaque effort, dans un perptuel jeu de
cache-cache, elle fut prise d'une si violente envie de rire, qu'elle dut
tousser, pour qu'on ne la souponnt pas d'avoir mauvais coeur.

--Un peu de patience encore, dclara la Frimat. a va y tre.

Elle s'tait agenouille entre les jambes, guettant l'enfant, prte  le
recevoir. Mais il faisait des faons, comme disait la Bcu; mme un moment
il s'en alla, on put le croire rentr chez lui. Alors seulement, Franoise
s'arracha  la fascination de cette gueule de four braque sur elle; et un
embarras la saisit aussitt, elle vint prendre la main de sa soeur,
s'apitoyant, depuis qu'elle dtournait les yeux.

--Ma pauvre Lise, va! t'as de la peine.

--Oh! oui, oh! oui, et personne ne me plaint... Si l'on me plaignait... Oh!
la, la, a recommence, il ne sortira donc pas!

a pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l'table.
C'tait Patoir, qui, tonn de voir la Coliche s'agiter et meugler encore,
avait souponn la prsence d'un second veau; et, en effet, replongeant la
main, il en avait tir un, sans difficult aucune cette fois, comme il
aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaiet de gros homme farceur fut
telle, qu'il oublia la dcence, au point de courir dans la chambre de
l'accouche, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi.

--Hein! ma grosse, t'en voulais un... Le v'l!

Et il tait  crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le
visage, le corps entier barbouill de fiente, avec son veau mouill encore,
qui semblait ivre, la tte trop lourde et tonne.

Au milieu de l'acclamation gnrale, Lise,  le voir, fut prise d'un accs
de fou rire, irrsistible, interminable.

--Oh! qu'il est drle! oh! que c'est bte de me faire rire comme a!... Oh!
la, la, que je souffre, a me fend!... Non, non, ne me faites donc plus
rire, je vas y rester!

Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son
ventre, o ils poussaient d'un souffle de tempte. Elle en tait ballonne,
et la tte de l'enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet prt
de partir.

Mais ce fut le comble, lorsque le vtrinaire, ayant pos le veau devant
lui, voulut essuyer d'un revers de main la sueur qui lui coulait du front.
Il se balafra d'une large trane de bouse, tous se tordirent, l'accouche
suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond.

--Je meurs, finissez! Foutu rigolo qui me fait rire  claquer dans ma
peau?... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu, a crve...

Le trou bant s'arrondit encore,  croire que la Frimat, toujours  genoux,
allait y disparatre; et, d'un coup, comme d'une femme canon, l'enfant
sortit, tout rouge, avec ses extrmits dtrempes et blmes. On entendit
simplement le glouglou d'un goulot gant qui se vidait. Puis, le petit
miaula, tandis que la mre, secoue comme une outre dont la peau se
dgonfle, riait plus fort. a criait d'un bout, a riait de l'autre. Et
Buteau se tapait sur les cuisses, la Bcu se tenait les ctes, Patoir
clatait en notes sonores, Franoise elle-mme, dont sa soeur avait broy
la main dans sa dernire pousse, se soulageait enfin de son envie
contenue, voyant toujours a, une vraie cathdrale o le mari devait loger
tout entier.

--C'est une fille, dclara la Frimat.

--Non, non, dit Lise, je n'en veux pas, je veux un garon.

--Alors, je le renfile, ma belle, et tu feras un garon demain.

Les rires redoublrent, on en fut malade. Puis, comme le veau tait rest
devant elle, l'accouche, qui finissait par se calmer, eut cette parole de
regret:

--L'autre tait si beau... Tout de mme, a nous en ferait deux!

Patoir s'en alla, aprs qu'on eut donn  la Coliche trois litres de vin
sucr. Dans la chambre, la Frimat dshabilla et coucha Lise, tandis que la
Bcu, aide de Franoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes,
tout fut en ordre, on ne se serait pas dout qu'un accouchement venait
d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait 
l'eau tide. Mais, emmaillote, couche dans son berceau, elle se tut peu 
peu; et la mre, anantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de plomb, la
face congestionne, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise.

Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Franoise dit 
Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la
nuit, avait jet par terre un matelas, o elle comptait s'tendre, de faon
 ne pas quitter sa soeur. Il ne rpondit point, il acheva silencieusement
sa pipe. Un grand calme s'tait fait, on n'entendait que la respiration
forte de Lise endormie. Puis, comme Franoise s'agenouillait sur son
matelas, au pied mme du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet,
vint brusquement la culbuter par derrire. Elle se retourna, comprit
aussitt,  son visage contract et rouge. a le reprenait, il n'avait pas
lch son ide de l'avoir; et fallait croire que a le travaillait rudement
fort, tout d'un coup, pour qu'il voult d'elle ainsi,  ct de sa femme,
aprs des choses qui n'taient gure engageantes. Elle le repoussa, le
renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante.

Lui, ricanait, la voix trangle.

--Voyons, qu'est-ce que a te fout?... Je suis bon pour vous deux.

Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En effet, elle
rsistait sans une parole, trop fire pour appeler sa soeur, ne voulant
mettre personne dans ses affaires, pas mme celle-ci. Il l'touffait, il
tait sur le point de la vaincre.

--a irait si bien... Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas...

Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfonc
les ongles dans le cou; et il s'enragea alors, il fit allusion  Jean.

--Si tu crois que tu l'pouseras, ton salop... Jamais, tant que tu ne seras
pas majeure!

Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe,  pleine main brutale,
elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il hurla. D'un
bond, il s'tait remis debout, effray, regardant le lit. Sa femme dormait
toujours, du mme souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste
de terrible menace.

Lorsque Franoise se fut allonge sur le matelas, dans la grande paix de la
chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle
ne le laisserait faire, mme si elle en avait l'envie. Et elle s'tonnait,
car l'ide qu'elle pourrait pouser Jean ne lui tait pas encore venue.




VI


Depuis deux jours, Jean tait occup dans les pices que Hourdequin
possdait prs de Rognes, et o celui-ci avait fait installer une batteuse
 vapeur, loue  un mcanicien de Chteaudun, qui la promenait de Bonneval
 Cloyes. Avec sa voiture et ses deux chevaux, le garon apportait les
gerbes des meules environnantes, puis emportait le grain  la ferme; tandis
que la machine, soufflant du matin au soir, faisant voler au soleil une
poussire blonde, emplissait le pays d'un ronflement norme et continu.

Jean, malade, se cassait la tte  chercher comment il pourrait bien ravoir
Franoise. Il y avait dj un mois qu'il l'avait tenue, justement l, dans
ce bl que l'on battait; et elle s'chappait sans cesse, peureuse. Il
dsesprait de jamais recommencer. C'tait un dsir croissant, une passion
envahissante. Tout en conduisant ses btes, il se demandait pourquoi il
n'irait pas carrment chez les Buteau rclamer Franoise en mariage. Rien
encore ne l'avait fch avec eux d'une faon ouverte et dfinitive. Il leur
criait toujours un bonjour en passant. Et, ds que cette ide de mariage
lui eut pouss comme le seul moyen de ravoir la fille, il se persuada que
son devoir tait l, qu'il serait un malhonnte homme, s'il ne l'pousait
point.

Pourtant, le lendemain matin, lorsque Jean retourna  la machine, la peur
le prit. Jamais il n'aurait os risquer la dmarche, s'il n'avait vu Buteau
et Franoise partir ensemble pour les champs. Il songea que Lise lui avait
toujours t favorable, qu'il tremblerait moins avec elle; et il s'chappa
un instant, aprs avoir confi ses chevaux  un camarade.

--Tiens, c'est vous, Jean, cria Lise, releve gaillardement de ses couches.
On ne vous voit plus. Qu'arrive-t-il?

Il s'excusa. Puis, en hte, avec la brutalit des gens timides, il aborda
la chose; et elle put croire d'abord qu'il lui faisait une dclaration, car
il lui rappelait qu'il l'avait aime, qu'il l'aurait eue volontiers pour
femme. Mais, tout de suite, il ajouta:

--Alors, c'est pourquoi j'pouserais tout de mme Franoise, si on me la
donnait.

Elle le regarda, tellement surprise, qu'il se mit  bgayer.

--Oh! je sais, a ne se fait pas comme a.... Je voulais seulement vous en
parler.

--Dame! rpondit-elle enfin, a me surprend, parce que je ne m'y attendais
gure,  cause de vos ges.... Avant tout, faudrait savoir ce que Franoise
en pense.

Il tait venu avec le projet formel de tout dire, dans l'espoir de rendre
le mariage ncessaire. Mais un scrupule, au dernier moment, l'arrta. Si
Franoise ne s'tait pas confesse  sa soeur, si personne ne savait rien,
avait-il le droit de parler le premier? Cela le dcouragea, il eut honte, 
cause de ses trente-trois ans.

--Bien sr, murmura-t-il, on lui en causerait, on ne la forcerait pas.

D'ailleurs, Lise, son tonnement pass, le regardait de son air rjoui; et
la chose, videmment, ne lui dplaisait pas. Mme elle fut tout  fait
engageante.

--Ce sera comme elle voudra, Jean.... Moi, je ne suis pas de l'avis de
Buteau, qui la trouve trop jeune. Elle va sur ses dix-huit ans, elle est
btie  prendre deux hommes au lieu d'un.... Et puis, on a beau s'aimer
entre soeurs, n'est-ce pas? maintenant que la voil femme, je prfrerais
avoir  sa place une servante que je commanderais.... Si elle dit oui,
pousez-l. Vous tes un bon sujet, ce sont les plus vieux coqs souvent qui
sont les meilleurs.

C'tait un cri qui lui chappait, cette dsunion lente, grandie
invinciblement entre elle et sa cadette, cette hostilit aggrave par les
petites blessures de chaque jour, un sourd ferment de jalousie et de haine
couvant depuis qu'un homme tait l, avec ses volonts et ses apptits de
mle.

Jean, heureux, lui mit un gros baiser sur chaque joue, lorsqu'elle eut
ajout:

--Justement, nous baptisons la petite, et nous aurons la famille  dner ce
soir.... Je vous invite, vous ferez votre demande au pre Fouan, qui est le
tuteur, si Franoise veut bien de vous.

--Entendu! cria-t-il. A ce soir.

Et il rejoignit ses chevaux  grandes enjambes, il les poussa tout le
jour, en faisant chanter son fouet, dont les claquements partaient comme
des coups de feu, au matin d'une fte.

Les Buteau, en effet, baptisaient leur enfant, aprs bien des retards.
D'abord, Lise avait exig d'tre tout  fait solide, voulant manger au
repas. Puis, travaille d'une pense d'ambition, elle s'tait obstine 
avoir les Charles pour parrain et marraine; et ceux-ci, par condescendance,
ayant accept, il avait fallu attendre madame Charles, qui venait de partir
 Chartres, donner un coup de main dans l'tablissement de sa fille: on
tait  la foire de septembre, la maison de la rue aux Juifs ne
dsemplissait pas. D'ailleurs, ainsi que Lise l'avait dit  Jean, on devait
tre simplement en famille: Fouan, la Grande et les Delhomme, en dehors du
parrain et de la marraine.

Mais, au dernier moment, de grosses difficults se prsentrent avec l'abb
Godard, qui ne dcolrait plus contre Rognes. Il s'tait efforc de prendre
son mal en patience, les six kilomtres que lui cotait chaque messe, les
exigences taquines d'un village sans vraie religion, tant qu'il avait
espr que le conseil municipal finirait par se donner le luxe d'une
paroisse. A bout de rsignation, il ne pouvait se leurrer davantage, le
conseil repoussait chaque anne la rparation du presbytre, le maire
Hourdequin dclarait le budget trop grev dj, seul l'adjoint Macqueron
mnageait les prtres, par de sourdes vises ambitieuses. Et l'abb,
n'ayant dsormais aucun mnagement  garder, traitait Rognes durement, ne
lui accordait du culte que le strict ncessaire, sans gteries de prires
en plus, de cierges et d'encens brls pour le plaisir. Aussi vivait-il
dans de continuelles querelles avec les femmes. En juin surtout, une
vritable bataille s'tait livre,  propos de la premire communion. Cinq
enfants, deux filles et trois garons, suivaient le catchisme qu'il
faisait le dimanche, aprs la messe; et, comme il lui aurait fallu revenir
pour les confesser, il avait exig qu'ils vinssent eux-mmes le trouver 
Bazoches-le-Doyen. De l, une premire rvolte des femmes: merci! trois
quarts de lieue pour l'aller, autant pour le retour! est-ce qu'on savait
comment a tournait, ds que des garons et des filles couraient ensemble?
Puis, l'orage clata, terrible, lorsqu'il refusa nettement de clbrer 
Rognes la crmonie, la grand'messe chante et le reste. Il entendait la
clbrer dans sa paroisse, les cinq enfants taient libres de s'y rendre,
s'ils en avaient le dsir. Pendant quinze jours,  la fontaine, les femmes
en bgayrent de colre: quoi donc! il les baptisait, il les mariait, il
les enterrait chez eux, et il ne voulait pas les y faire communier
proprement! Il s'obstina, ne dit qu'une messe basse, expdia les cinq
communiants, n'ajouta pas une fleur, pas un oremus de consolation; mme il
brutalisa les femmes, quand, vexes aux larmes de cette solennit bcle
ainsi, elles le supplirent de chanter les vpres. Rien du tout! il leur
donnait ce qu'il leur devait, elles auraient eu la grand'messe, les vpres,
tout enfin,  Bazoches, si leur mauvaise tte ne les avait pas mises en
rbellion contre Dieu. Depuis cette brouille, une rupture tait imminente
entre l'abb Godard et Rognes, le moindre heurt allait amener la
catastrophe.

Lorsque Lise se rendit chez le cur, pour le baptme de sa petite, il parla
de le fixer au dimanche, aprs la messe. Mais elle le pria de revenir le
mardi,  deux heures, car la marraine ne rentrerait de Chartres que ce
jour-l, dans la matine; et il finit par consentir, en recommandant d'tre
exact, dcid, criait-il,  ne pas attendre une seconde.

Le mardi,  deux heures prcises, l'abb Godard tait  l'glise, essouffl
de sa course, mouill par une averse brusque. Personne n'tait encore
arriv. Il n'y avait qu'Hilarion,  l'entre de la nef, en train de
dblayer un coin du baptistre, encombr de vieilles dalles rompues, qu'on
avait toujours vues l. Depuis la mort de sa soeur, l'infirme vivait de la
charit publique, et le cur, qui lui glissait de temps en temps des pices
de vingt sous, avait eu l'ide de l'occuper  ce nettoyage, vingt fois
rsolu et sans cesse remis. Pendant quelques minutes, il s'intressa  ce
travail. Puis, il eut un premier sursaut de colre.

--Ah a! est-ce qu'ils se fichent de moi? Il est dj deux heures dix.

Comme il regardait, de l'autre ct de la place, la maison des Buteau,
muette, l'air endormi, il aperut le garde champtre qui attendait sous le
porche en fumant sa pipe.

--Sonnez donc, Bcu! cria-t-il. a les fera venir, ces lambins!

Bcu se pendit  la corde de la cloche, trs ivre, comme toujours. Le cur
tait all mettre son surplis. Ds le dimanche, il avait prpar l'acte sur
le registre, et il comptait expdier la crmonie seul, sans l'aide des
enfants de choeur, qui le faisaient damner. Lorsque tout se trouva prt, il
s'impatienta de nouveau. Dix autres minutes s'taient coules, la cloche
continuait de sonner, entte, exasprante, dans le grand silence du
village dsert.

--Mais qu'est-ce qu'ils font? mais faudra donc les amener par les oreilles!

Enfin, il vit sortir, de chez les Buteau, la Grande, qui marchait de son
air de vieille reine mchante, aussi droite et sche qu'un chardon, malgr
ses quatre-vingt-cinq ans. Un gros ennui effarait la famille: tous les
invits taient l, sauf la marraine, qu'on attendait vainement depuis le
matin; et M. Charles, confondu, rptait sans cesse que c'tait bien
tonnant, qu'il avait encore reu une lettre la veille au soir, que
srement madame Charles, retenue peut-tre  Cloyes, allait arriver d'un
instant  l'autre. Lise, inquite, sachant que le cur n'aimait gure
attendre, avait fini par avoir l'ide de lui envoyer la Grande, pour le
faire patienter.

--Quoi donc? lui demanda-t-il de loin, est-ce pour aujourd'hui ou pour
demain?... Vous croyez peut-tre que le bon Dieu est  vos ordres?

--a va venir, monsieur le cur, a va venir, rpondit la vieille femme,
avec son calme impassible.

Justement, Hilarion sortait les derniers dbris de dalles, et il passa,
portant contre son ventre une pierre norme. Il se balanait sur ses jambes
torses, mais il ne flchissait pas, d'une solidit de roc, d'une force
musculaire  charrier un boeuf. Son bec-de-livre salivait, sans qu'une
goutte de sueur mouillt sa peau dure.

L'abb Godard, outr du flegme de la Grande, tomba sur elle.

--Dites donc, la Grande, puisque je vous tiens, est-ce que c'est charitable
 vous, qui tes si riche, de n'avoir qu'un petit-fils et de le laisser
mendier sur les routes?

Elle rpliqua rudement:

--La mre m'a dsobi, l'enfant ne m'est de rien.

--Eh bien! je vous ai assez prvenue, je vous rpte, moi, que vous irez en
enfer, si vous avez mauvais coeur.... L'autre jour, sans ce que je lui ai
donn, il serait mort de faim, et aujourd'hui j'ai t oblig d'inventer du
travail.

Au mot d'enfer, la Grande avait eu un mince sourire. Comme elle le disait,
elle en savait trop, l'enfer tait sur cette terre, pour le pauvre monde.
Mais la vue d'Hilarion portant les dalles la faisait rflchir, plus que
les menaces du prtre. Elle tait surprise, jamais elle ne l'aurait cru si
fort, avec ses jambes en manches de veste.

--S'il veut du travail, reprit-elle enfin, peut-tre tout de mme qu'on lui
en trouvera.

--Sa place est chez vous, prenez-le, la Grande!

--On verra, qu'il vienne demain.

Hilarion, qui avait compris, se mit  trembler tellement, qu'il faillit
s'craser les pieds, en laissant tomber son dernier morceau de dalle,
dehors. Et il eut, quand il s'loigna, un regard furtif sur sa grand'mre,
un regard d'animal battu, pouvant et soumis.

Une demi-heure encore se passa. Bcu, las de sonner, fumait de nouveau sa
pipe. Et la Grande, muette, imperturbable, restait l, comme si sa prsence
et suffi  la politesse qu'on devait au cur; pendant que celui-ci, dont
l'exaspration montait, allait  chaque instant, sur la porte de l'glise,
jeter, au travers de la place vide, un regard flamboyant vers la maison des
Buteau.

--Mais sonnez donc, Bcu! cria-t-il tout d'un coup. Si, dans trois minutes,
ils ne sont pas ici, je file, moi!

Alors, dans la reprise affole de la cloche, qui fit envoler et croasser
les corbeaux centenaires, on vit les Buteau et leur monde sortir un  un,
puis traverser la place. Lise tait consterne, la marraine n'arrivait
toujours pas. On avait dcid de se rendre doucement  l'glise, avec
l'espoir que cela la ferait venir. Il n'y avait pas cent mtres, l'abb
Godard les bouscula tout de suite.

--Dites-le, si c'est pour vous moquer de moi! J'ai des complaisances, et
voil une heure que j'attends! Dpchons, dpchons!

Et il les poussait vers le baptistre, la mre qui portait le nouveau-n,
le pre, le grand-pre Fouan, l'oncle Delhomme, la tante Fanny, jusqu' M.
Charles, trs digne en parrain, dans sa redingote noire.

--Monsieur le cur, demanda Buteau, d'un air d'humilit exagre o
ricanait une malice, si c'tait un effet de votre bont d'attendre encore
un petit peu.

--Qui, attendre?

--Mais la marraine, monsieur le cur.

L'abb Godard devint rouge,  faire craindre un coup de sang. Il touffait,
il bgaya:

--Prenez-en une autre!

Tous se regardrent, Delhomme et Fanny hochrent la tte, Fouan dclara:

--a ne se peut pas, ce serait une sottise.

--Mille pardons, monsieur le cur, dit M. Charles, qui crut devoir
expliquer les choses en homme de belle ducation, c'est de notre faute,
sans l'tre.... Ma femme m'avait formellement crit qu'elle rentrerait ce
matin. Elle est  Chartres....

L'abb Godard eut un sursaut, jet hors de lui, perdant cette fois toute
mesure.

--A Chartres,  Chartres.... Je regrette pour vous que vous soyez
l-dedans, monsieur Charles. Mais a ne peut pas continuer, non, non! je ne
tolrerai pas davantage....

Et il clata.

--On ne sait qu'elle avanie faire  Dieu dans ma personne, c'est un nouveau
soufflet chaque fois que je viens  Rognes.... Eh bien! je vous en ai
menacs assez souvent, je m'en vais aujourd'hui, et pour ne plus revenir.
Dites a  votre maire, cherchez un cur et payez-le, si vous en voulez
un.... Moi, je parlerai  monseigneur, je lui raconterai qui vous tes, je
suis bien sr qu'il m'approuvera.... Oui, nous verrons qui sera puni. Vous
allez vivre sans prtre, comme des btes....

Ils l'coutaient tous, curieusement, avec la parfaite indiffrence, au
fond, de gens pratiques qui ne craignaient plus son Dieu de colre et de
chtiment. A quoi bon trembler et s'aplatir, acheter le pardon, puisque
l'ide du diable les faisait rire dsormais, et qu'ils avaient cess de
croire le vent, la grle, le tonnerre, aux mains d'un matre vengeur?
C'tait bien sr du temps perdu, valait mieux garder son respect pour les
gendarmes du gouvernement, qui taient les plus forts.

L'abb Godard vit Buteau goguenard, la Grande ddaigneuse, Delhomme et
Fouan eux-mmes trs froids, sous la dfrence de leur gravit; et ce
peuple qui lui chappait acheva la rupture.

--Je sais bien que vos vaches ont plus de religion que vous.... Adieu! et
trempez-le dans la mare, pour le baptiser, votre enfant de sauvages!

Il courut arracher son surplis, il retraversa l'glise et s'en alla, dans
un tel coup de tempte, que les gens du baptme, laisss ainsi en dtresse,
n'eurent pas le temps d'ajouter une parole, bants, les yeux carquills.

Mais le pis fut qu' ce moment, comme l'abb Godard dvalait dans la
nouvelle rue  Macqueron, on vit arriver par la route une carriole, o se
trouvait Mme Charles et lodie. La premire expliqua qu'elle s'tait
arrte  Chteaudun, dsireuse d'embrasser la chre petite, et qu'on lui
avait permis de l'emmener en vacances, deux jours. Elle se montrait dsole
du retard, elle n'avait pas mme pouss jusqu' Roseblanche pour dposer sa
malle.

--Faut courir aprs le cur, dit Lise. Il n'y a que les chiens qu'on ne
baptise pas.

--Buteau prit sa course, et on l'entendit  son tour descendre au galop la
rue  Macqueron. Mais l'abb Godard avait de l'avance, le pre passa le
pont, monta la cte, ne l'aperut qu' la crte, au dtour du chemin.

--Monsieur le cur! monsieur le cur!

Il finit par se retourner et attendre.

--Quoi?

--La marraine est l.... a ne se refuse point, le baptme.

Un instant, il resta immobile. Puis, du mme pas rageur, il se mit 
redescendre la cte, derrire le paysan; et ce fut ainsi qu'ils rentrrent
dans l'glise, sans avoir chang un mot. La crmonie fut bcle, le
prtre bouscula le _Credo _du parrain et de la marraine, oignit l'enfant,
appliqua le sel, versa l'eau, violemment. Dj, il faisait signer sur le
registre.

--Monsieur le cur, dit Mme Charles, j'ai une bote de bonbons pour vous,
mais elle est dans la malle.

Il eut un geste de remerciement, il partit, aprs avoir rpt, en se
tournant vers tous:

--Et adieu, cette fois!

Les Buteau et leur monde, essouffls d'avoir t mens d'un tel train, le
regardrent disparatre au coin de la place, dans l'envolement noir de sa
soutane. Tout le village tait aux champs, il n'y avait l que trois
gamins, convoitant des drages. Au milieu du grand silence, on entendait le
ronflement lointain de la batteuse  vapeur, qui ne cessait pas.

Ds qu'on fut rentr chez les Buteau,  la porte desquels la carriole tait
reste avec la malle, on tomba d'accord qu'on allait boire un coup, puis
qu'on reviendrait dner le soir. Il n'tait que quatre heures, qu'est-ce
qu'on aurait fait ensemble, jusqu' sept? Alors, quand les verres et les
deux litres furent sur la table de la cuisine, Mme Charles voulut
absolument qu'on descendt la malle, pour faire ses cadeaux. Elle l'ouvrit,
en tira la robe et le bonnet qui arrivaient un peu tard, sortit ensuite les
six botes de bonbons qu'elle donnait  l'accouche.

--a vient de la confiserie de maman? demanda lodie, qui les regardait.

Mme Charles eut une seconde d'embarras. Puis, tranquillement:

--Non, ma mignonne, ta mre n'a pas cette spcialit.

Et, se tournant vers Lise:

--Tu sais, j'ai aussi song  toi, pour du linge... Du vieux linge, il n'y
a rien de si utile dans un mnage... J'ai demand  ma fille, j'ai dvalis
ses fonds d'armoire.

Au mot de linge, la famille s'tait approche, Franoise, la Grande, les
Delhomme, Fouan lui-mme; et, en cercle autour de la malle, ils regardaient
la vieille dame dballer tout un lot de chiffons, blancs du lavage,
exhalant, malgr la lessive, une odeur persistante de musc. Ce furent
d'abord des draps de toile fine en loques, puis des chemises de femme,
fendues, et dont, visiblement, on avait arrach les dentelles.

Mme Charles dpliait, secouait, expliquait.

--Dame! les draps ne sont pas neufs. Voil bien cinq ans qu'ils servent, et
 la longue le frottement du corps, a use... Vous voyez, ils ont un grand
trou au milieu; mais les bords sont encore bons, on peut tailler l-dedans
une foule de choses.

Tous y mettaient le nez, et ils ttaient avec des hochements de tte
approbateurs, les femmes surtout, la Grande et Fanny, dont les lvres
pinces disaient l'envie sourde. Buteau, lui, avait un rire silencieux,
aiguis des gaudrioles qu'il retenait, par convenance; tandis que Fouan et
Delhomme, trs graves, montraient le respect du linge, la vraie richesse
aprs la terre.

--Quant aux chemises, continua Mme Charles, en les dpliant  leur tour,
voyez donc! elles ne sont pas uses du tout... Ah! pour les dchirures,
elles ne manquent pas, un vrai massacre; et, comme on ne peut toujours les
recoudre, que a finit par faire des paisseurs et que ce n'est gure
riche, on prfre les jeter au vieux linge... Mais toi, Lise, tu en tireras
un bon parti.

--Je les mettrai, donc! cria la paysanne. Moi, a ne fait rien que ma
chemise soit raccommode.

--Et moi, dclara Buteau de son air malin, avec un clignement des
paupires, je serai bien aise que tu me fasses des mouchoirs avec.

Cette fois, on s'gayait ouvertement, lorsque la petite lodie, qui avait
suivi des yeux chaque drap, chaque chemise, s'cria:

--Oh! la drle d'odeur, comme a sent fort!... Est-ce que c'est du linge 
maman, tout a?

Mme Charles n'eut pas une hsitation.

--Mais bien sr ma chrie... C'est--dire, c'est le linge  ses demoiselles
de magasin. Il en faut, va! dans le commerce.

Ds que Lise eut tout fait disparatre dans son armoire, avec l'aide de
Franoise, on trinqua enfin, on but  la sant de l'enfant baptise, que la
marraine avait nomme Laure, de son prnom. Puis, l'on s'oublia un instant,
 causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme
Charles, sans attendre d'tre seul avec elle, dans l'impatience o il tait
de savoir comment les choses marchaient, l-bas. Il se passionnait encore,
il rvait toujours de cette maison, si nergiquement fonde autrefois, tant
regrette depuis. Les nouvelles n'taient pas bonnes. Certes, leur fille
Estelle avait de la poigne et de la tte; mais, dcidment, leur gendre
Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les
journes  fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les
rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge
tait fle, partout les pots  eau et les cuvettes s'brchaient, sans
qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme tait si ncessaire, pour
faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau dgt qu'il
apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa
pleur augmentait. Une dernire plainte, murmure  voix plus basse,
l'acheva.

--Enfin, il monte lui-mme avec celle du 5, une grosse...

--Qu'est-ce que tu dis l?

--Oh! j'en suis sre, je les ai vus.

M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un lan d'indignation
exaspre.

--Le misrable! fatiguer son personnel, manger son tablissement!... Ah!
c'est la fin de tout!

D'un geste, Mme Charles le fit taire, car lodie revenait de la cour. o
elle tait alle voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut
recharge dans la carriole, que les Charles suivirent  pied, jusque chez
eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil  sa maison, en attendant
le repas.

Ds qu'il fut seul, Buteau, mcontent de cette aprs-midi perdue, ta sa
veste et se mit  battre, dans le coin pav de la cour; car il avait besoin
d'un sac de bl. Mais il s'ennuya vite  battre seul, il lui manquait, pour
s'chauffer, la cadence double des flaux, tapant en mesure; et il appela
Franoise, qui l'aidait souvent  cette besogne, les reins forts, les bras
aussi durs que ceux d'un garon. Malgr la lenteur et la fatigue de ce
battage primitif, il avait toujours refus d'acheter une batteuse  mange,
en disant, comme tous les petits propritaires, qu'il prfrait ne battre
qu'au jour le jour, suivant les ncessits.

--Eh! Franoise, viens-tu?

Lise, le nez dans un ragot de veau aux carottes, et qui avait charg sa
soeur de surveiller une pine de cochon  la broche, voulut empcher
celle-ci d'obir. Mais Buteau, mal plant, parla de les rosser toutes les
deux.

--Nom de Dieu de femelles! je vas vous foutre vos casseroles  la
gueule!... Faut bien gagner du pain, puisque vous fricasseriez la maison
pour la bfrer avec les autres!

Franoise, qui s'tait dj remise en souillon, de crainte d'attraper des
taches, dut le suivre. Elle prit un flau, au long manche et au battoir de
cornouiller, que des boucles de cuir reliaient entre eux. C'tait le sien,
poli par le frottement, garni d'une ficelle serre, pour qu'il ne glisst
pas. A deux mains, elle le fit voler au-dessus de sa tte, l'abattit sur la
gerbe, que le battoir, dans toute sa longueur, frappa d'un coup sec. Et
elle ne s'arrta plus, le relevant trs haut, le repliant comme sur une
charnire, le rabattant ensuite, dans un mouvement mcanique et rythm de
forgeron; tandis que Buteau, en face d'elle, allait de mme,  contretemps.
Bientt, ils s'chauffrent, le rythme s'acclra, on ne vit plus que ces
pices de bois volantes, qui rebondissaient chaque fois et tournoyaient
derrire leur nuque, en un continuel essor d'oiseaux lis aux pattes.

Aprs dix minutes, Buteau jeta un lger cri. Les flaux s'arrtrent, et il
retourna la gerbe. Puis, les flaux repartirent. Au bout de dix autres
minutes, il commanda un nouvel arrt, il ouvrit la gerbe. Jusqu' six fois,
elle dut ainsi passer sous les battoirs avant que les grains fussent
compltement dtachs des pis, et qu'il pt nouer la paille. Une  une,
les gerbes se succdaient. Durant deux heures, on n'entendit dans la maison
que le toc-toc rgulier des flaux, que dominait au loin le ronflement
prolong de la batteuse  vapeur.

Franoise, maintenant, avait le sang aux joues, les poignets gonfls, La
peau entire brlante, dgageant autour d'elle comme une onde de flamme,
qui tremblait, visible, dans l'air. Un souffle fort sortait de ses lvres
ouvertes. Des brins de paille s'taient accrochs aux mches envoles de
ses cheveux. Et,  chaque coup, lorsqu'elle relevait le flau, son genou
droit tendait sa jupe, la hanche et le sein s'enflaient, crevaient
l'toffe, toute une ligne s'indiquait rudement, la nudit mme de son corps
de fille solide. Un bouton du corsage s'arracha, Buteau vit la chair
blanche, sous la ligne hle du cou, une monte de chair que le tour de
bras, continuellement, faisait saillir, dans le jeu puissant des muscles de
l'paule. Il semblait s'en exciter davantage, comme du coup de reins d'une
bonne femelle, vaillante  la besogne; et les flaux s'abattaient toujours,
le grain sautait, pleuvait en grle, sous le toc-toc haletant du couple de
batteurs.

A sept heures moins un quart, au jour tombant, Fouan et les Delhomme se
prsentrent.

--Faut que nous finissions, leur cria Buteau, sans s'arrter. Hardi l!
Franoise!

Elle ne lchait pas, tapait plus dur, dans l'emportement du travail et du
bruit. Et ce fut ainsi que Jean, qui arrivait  son tour, avec la
permission de dner dehors, les trouva. Il en prouva une jalousie brusque,
il les regarda comme s'il les surprenait ensemble, accoupls dans cette
besogne chaude, d'accord pour cogner juste, au bon endroit, tous les deux
en sueur, si chauffs, si dfaits, qu'on les aurait dits en train plutt
de planter un enfant que de battre du bl. Peut-tre Franoise qui y allait
d'un tel coeur, eut la mme sensation, car elle s'arrta net, gne.
Buteau, s'tant retourn alors, demeura un instant immobile de surprise et
de colre.

--Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi?

Mais Lise, justement, descendait au-devant de Fouan et des Delhomme. Elle
s'approcha avec eux, elle s'cria de son air gai:

--Tiens! c'est vrai, je ne t'ai pas cont... Je l'ai dj vu ce matin, et
je l'ai invit pour ce soir.

La face enflamme de son mari devint si terrible, qu'elle ajouta, voulant
s'excuser:

--J'ai ide, pre Fouan, qu'il a une demande  vous faire.

--Quelle demande? dit le vieux.

Jean rougissait, et il balbutia, trs contrari que la chose s'engaget de
la sorte, si vite, devant tous. Du reste, Buteau l'interrompit violemment,
le regard rieur que sa femme jetait sur Franoise ayant suffi  le
renseigner.

--Est-ce que tu te fous de nous? Elle n'est pas pour ton bec, vilain merle!

Cet accueil brutal rendit  Jean son courage. Il tourna le dos, il
s'adressa au vieux.

--Voici l'histoire, pre Fouan, c'est tout simple... Comme vous tes le
tuteur de Franoise, faut que je m'adresse  vous pour l'avoir, n'est-ce
pas?... Si elle veut bien de moi, je veux bien d'elle. C'est le mariage que
je demande.

Franoise, qui tenait encore son flau, le laissa tomber de saisissement.
Elle devait pourtant s'y attendre; mais jamais elle n'aurait pens que Jean
oserait la demander ainsi, tout de suite. Pourquoi ne lui en avait-il pas
caus d'abord? a la bousculait, elle n'aurait pu dire si elle tremblait
d'espoir ou de crainte. Et, toute vibrante de travail, la gorge souleve
dans son corsage dfait, elle tait entre les deux hommes, chaude d'une
telle pousse de sang, qu'ils en sentaient venir le rayonnement jusqu'
eux.

Buteau ne laissa pas  Fouan le temps de rpondre. Il avait repris, avec
une fureur croissante:

--Hein? tu as le toupet!... Un vieux de trente-trois ans, pouser une
jeunesse de dix-huit! Rien que quinze ans de diffrence! Est-ce que ce
n'est pas une dgotation?... On t'en donnera, des poulettes, pour ton sale
cuir!

Jean commenait  se fcher.

--Qu'est-ce que a te fiche, si je veux d'elle et si elle veut de moi!

Et il se tourna vers Franoise, pour qu'elle se pronont. Mais elle
restait effare, raidie, sans avoir l'air de comprendre. Elle ne pouvait
pas dire non, elle ne dit pas oui, pourtant. Buteau, d'ailleurs, la
regardait  la tuer,  lui renfoncer le oui dans la gorge. Si elle se
mariait, il la perdait, il perdait aussi la terre. La pense brusque de
cette consquence acheva de l'enrager.

--Voyons, papa, voyons, Delhomme, a ne vous dgote pas, cette gamine  ce
vieux bougre, qui n'est pas mme du pays, qui vient on ne sait d'o, aprs
avoir roul partout sa bosse?... Un menuisier manqu, qui s'est fait
paysan, parce que, bien sr, il avait  cacher quelque sale affaire!

Toute sa haine de l'ouvrier des villes clatait.

--Et aprs? si je veux d'elle et si elle veut de moi! rpta Jean, qui se
contenait et qui s'tait promis, par gentillesse, de la laisser conter la
premire leur histoire. Allons, Franoise, cause un peu.

--Mais c'est vrai! cria Lise, qu'emportait le dsir de marier sa soeur,
pour s'en dbarrasser, qu'as-tu  dire, s'ils se conviennent? Elle n'a pas
besoin de ton consentement, elle est bien bonne de ne pas t'envoyer
promener... Tu nous embtes  la fin!

Alors, Buteau vit que la chose allait tre faite, si la jeune fille
parlait. Ce qu'il redoutait surtout, c'tait que, la liaison tant connue,
le mariage ft regard comme raisonnable. Justement, la Grande entrait dans
la cour, suivie des Charles, qui revenaient avec lodie. Et il les appela
du geste, sans savoir encore ce qu'il dirait. Puis, la face gonfle, il
trouva, il gueula, en menaant du poing sa femme et sa belle-soeur:

--Nom de Dieu de vaches!... Oui, toutes les deux, des vaches, des
salopes!... Voulez-vous savoir? je couche avec les deux! et si c'est pour
a qu'elles se foutent de moi!... Avec les deux, je vous dis, les putains!

Bants, les Charles reurent les mots  la vole, en plein visage. Mme
Charles se prcipita, comme pour couvrir de son corps lodie qui coutait;
puis, la poussant vers le potager, elle cria elle-mme trs fort:

--Viens voir les salades, viens voir les choux... Oh! les beaux choux!

Buteau continuait, inventant des dtails, racontant que, lorsque l'une
avait sa ration, c'tait au tour de l'autre  se faire bourrer jusqu' la
gorge; et il lchait cela en termes crus, un flot d'gout charriant les
mots abominables qu'on ne dit pas. Lise, tonne simplement de cet accs
brusque, se contentait de hausser les paules, en rptant:

--Il est fou, c'est pas Dieu possible! il est fou.

--Dis-lui donc qu'il ment! cria Jean  Franoise.

--Bien sr qu'il ment! dit la jeune fille d'un air tranquille.

--Ah! je mens! reprit Buteau, ah! ce n'est pas vrai qu' la moisson tu en
as voulu, dans la meule!... Mais c'est moi,  cette heure, qui vas vous
faire marcher toutes les deux, garces que vous tes!

Cette audace enrage paralysait, tourdissait Jean. Pouvait-il expliquer
maintenant qu'il avait eu Franoise? a lui semblait sale, surtout si elle
ne l'aidait pas. Les autres, d'ailleurs, les Delhomme, Fouan, la Grande, se
tenaient sur la rserve. Ils n'avaient pas eu l'air surpris, ils pensaient,
videmment, que, si le gaillard couchait avec les deux, il tait bien le
matre de faire d'elles ce qu'il voulait. Quand on a des droits, on les
fait valoir.

Ds lors, Buteau se sentit victorieux, dans sa force indiscute de la
possession. Il se tourna vers Jean.

--Et toi, bougre, avise-toi de venir encore m'emmerder dans mon mnage....
D'abord, tu vas foutre le camp tout de suite... Hein? tu refuses...
Attends, attends!

Il ramassa son flau, il en ft tournoyer le battoir, et Jean n'eut que le
temps de saisir l'autre flau, celui de Franoise, pour se dfendre. Il y
eut des cris, on voulut se jeter entre eux; mais ils taient si terribles,
qu'on recula. Les grands manches portaient les coups  plusieurs mtres, la
cour en tait balaye. Eux seuls restrent, au milieu,  distance l'un de
l'autre, largissant le cercle de leurs moulinets. Ils ne disaient plus un
mot, les dents serres. On n'entendait que les claquements secs des pices
de bois,  chaque parade.

Buteau avait lanc le premier coup, et Jean, baiss encore, aurait eu la
tte fracasse, s'il ne s'tait jet d'un saut en arrire. Tout de suite,
d'un raidissement brusque des muscles, il leva, il abattit le flau, comme
un batteur crasant le grain. Mais dj l'autre tapait aussi, les deux
battoirs de cornouiller se rencontrrent, se replirent sur leurs
courroies, dans un vol fou d'oiseaux blesss. Trois fois, le mme heurt se
reproduisit. On ne voyait que ces btons, en l'air, tourner et siffler au
bout des manches, toujours prs de retomber et de fendre les crnes qu'ils
menaaient.

Delhomme et Fouan, pourtant, se prcipitaient, lorsque les femmes crirent.
Jean venait de rouler dans la paille, pris en tratre par Buteau, qui, d'un
coup de fouet,  ras de terre, heureusement amorti, l'avait touch aux
jambes. Il se remit debout, il brandit son flau dans une rage que
dcuplait la douleur. Le battoir dcrivit un large cercle, tomba  droite,
lorsque l'autre l'attendait  gauche. Quelques lignes de plus, et la
cervelle sautait. Il n'y eut que l'oreille d'effleure. Le coup, obliquant,
tapa en plein sur le bras qui fut cass net. L'os avait eu un bruit de
verre qu'on brise.

--Ah! l'assassin! hurla Buteau, il m'a tu!

Jean, hagard, les yeux rougis de sang, lcha son arme. Puis, un moment, il
les regarda tous, comme hbt des choses, qui venaient de se passer l, si
rapides; et il s'en alla, en boitant, avec un geste de furieux dsespoir.

Quand il eut tourn le coin de la maison, vers la plaine, il aperut la
Trouille, qui avait assist  la bataille, par-dessus la haie du jardin.
Elle en riait encore, venue l pour rder autour de ce baptme, auquel ni
son pre ni elle n'taient invits. Ce qu'il en rigolerait, Jsus-Christ;
de la petite fte de famille, de la patte casse  son frre! Elle se
tortillait comme si on l'et chatouille, prs de tomber sur le dos, tant
a l'amusait.

--Ah! Caporal, quelle cogne! cria-t-elle. L'os a fait clac! C'tait rien
drle!

Il ne rpondit pas, ralentissant sa marche d'un air accabl. Et elle le
suivit, elle siffla ses oies, qu'elle avait emmenes, pour avoir le
prtexte de stationner et d'couter derrire les murs. Lui, machinalement,
retournait vers la batteuse, qui fonctionnait encore dans le jour
finissant. Il songeait que c'tait fichu, qu'il ne pourrait revoir les
Buteau, que jamais on ne lui donnerait Franoise. tait-ce bte! dix
minutes venaient de suffire: une querelle qu'il n'avait pas cherche, un
coup si malheureux, juste au moment o les choses marchaient! et jamais,
jamais plus, maintenant! Le ronflement de la machine, au fond du
crpuscule, se prolongeait comme une grande plainte de dtresse.

Mais il y eut une rencontre: Les oies de la Trouille, qu'elle rentrait, se
trouvrent,  l'angle d'un carrefour, en face des oies du pre Saucisse,
qui redescendaient toutes seules au village. Les deux jars, en tte,
s'arrtrent brusquement, hanchant sur une patte, leurs grands becs jaunes
tourns l'un vers l'autre; et les becs de chaque bande, tous  la fois,
suivirent le bec de leur chef, tandis que les corps hanchaient du mme
ct. Un instant, l'immobilit fut complte, on et dit une reconnaissance
en armes, deux patrouilles changeant le mot d'ordre. Puis, l'oeil rond et
satisfait, l'un des jars, continua tout droit, l'autre jars prit  gauche;
tandis que chaque troupe filait derrire le sien, allant  ses affaires,
d'un dhanchement uniforme.






QUATRIME PARTIE




I


Depuis le mois de mai, aprs la tonte et la vente des lves, le berger
Soulas avait sorti les moutons de la Borderie, prs de quatre cents btes
qu'il conduisait seul, avec le petit porcher Auguste et ses deux chiens,
Empereur et Massacre, des btes terribles. Jusqu'en aot, le troupeau
mangeait dans les jachres, dans les trfles et les luzernes, ou encore
dans les friches, le long des routes; et il y avait  peine trois semaines,
au lendemain de la moisson, qu'il le parquait enfin dans les chaumes, sous
les derniers soleils brlants de septembre.

C'tait l'poque abominable, la Beauce dpouille, dsole, talant ses
champs nus sans un bouquet de verdure. Les chaleurs de l't, le manque
absolu d'eau, avaient sch la terre qui se fendait; et toute vgtation
disparaissait, il n'y avait plus que la salissure des herbes mortes, que le
hrissement dur des chaumes, dont les carrs  l'infini, largissaient le
vide ravag et morne de la plaine, comme si un incendie et pass d'un bout
 l'autre de l'horizon. Un reflet jauntre semblait en tre rest au ras du
sol, une lumire louche, un clairage livide d'orage: tout paraissait
jaune, d'un jaune affreusement triste, la terre rtie, les moignons des
tiges coupes, les chemins de campagne, bossus, corchs par les roues. Au
moindre coup de vent, de grandes poussires s'envolaient, couvrant les
talus et les haies de leur cendre. Et le ciel bleu, le soleil clatant,
n'taient qu'une tristesse de plus, au-dessus de cette dsolation.

Justement, ce jour-l, il faisait un grand vent, des souffles chauds et
brusques, qui amenaient des galops de gros nuages; et, lorsque le soleil se
dgageait, il avait une morsure de fer rouge, il brlait la peau. Depuis le
matin, Soulas attendait, pour lui et pour ses btes, de l'eau qu'on devait
apporter de la ferme; car le chaume o il se trouvait, tait au nord de
Rognes, loin de toute mare. Dans le parc, au milieu des claies mobiles, que
fixaient les btons des crosses, enfoncs en terre, les moutons, vautrs,
respiraient d'une haleine courte et pnible; tandis que les deux chiens,
allongs en dehors, haletaient eux aussi, la langue pendante. Le berger,
pour avoir un peu d'ombre, s'tait assis contre la cabane  deux roues,
qu'il poussait  chaque dplacement du parc, une troite niche qui lui
servait de lit, d'armoire et de garde-manger. Mais,  midi, le soleil tapa
d'aplomb, et il se remit debout, regardant au loin si Auguste revenait de
la ferme, o il l'avait envoy voir pourquoi le tonneau n'arrivait pas.

Enfin, le petit porcher reparut, criant:

--On va venir, on n'avait pas de chevaux, ce matin.

--Et, bougre de bte, tu n'as pas pris un litre d'eau pour nous?

--Ah! non, je n'y ai pas song.... Moi, j'ai bu.

Soulas,  poing ferm, lana une gifle, que le gamin vita d'un saut. Il
jurait, il se dcida pourtant  manger sans boire, malgr la soif qui
l'tranglait. Mfiant, Auguste, sur son ordre, avait tir de la voiture du
pain de huit jours, de vieilles noix, un fromage sec; et tous les deux se
mirent  djeuner, guetts par les chiens qui vinrent s'asseoir devant eux,
happant de temps  autre une crote, si dure, qu'elle craquait entre leurs
mchoires comme un os. Malgr ses soixante-dix ans, le berger besognait de
ses gencives aussi vite que le petit avec ses dents. Il tait toujours
droit, rsistant et noueux ainsi qu'un bton d'pine, la face creuse
davantage, pareille  une trogne d'arbre, sous l'emmlement de ses cheveux
dteints, couleur de terre. Et le porcher eut quand mme sa gifle, une
calotte qui l'envoya rouler dans la voiture, au moment o, ne se dfiant
plus, il y serrait le reste du pain et du fromage.

--Tiens! foutue couenne, bois encore a, en attendant!

Jusqu' deux heures, rien ne se montra. La chaleur avait augment,
intolrable dans les grands calmes qui, tout d'un coup se faisaient. Puis,
de la terre rduite en poudre, le vent soulevait sur place de minces
tourbillons, des sortes de fumes aveuglantes, touffantes, exasprant le
supplice de la soif.

Le berger qui patientait, stoque, sans une plainte, eut enfin un
grognement de satisfaction.

--Nom de Dieu! ce n'est pas trop tt!

En effet, deux voitures,  peine grosses comme le poing, venaient
d'apparatre,  l'horizon de la plaine; et, dans la premire, que Jean
conduisait, Soulas avait parfaitement reconnu le tonneau d'eau; tandis que
la seconde, conduite par Tron, tait charge de sacs de bl, qu'il portait
 un moulin, dont on voyait la haute carcasse de bois,  cinq cents mtres.
Cette dernire voiture s'arrta sur la route, Tron ayant accompagn l'autre
jusqu'au parc,  travers le chaume, sous le prtexte de donner un coup de
main: histoire de flner et de causer un instant.

--C'est donc qu'on veut nous faire tous crever de la ppie! criait le
berger.

Et les moutons qui, eux aussi, avaient flair le tonneau, s'taient levs
en tumulte, s'crasaient contre les claies, allongeant la tte, blant
plaintivement.

--Patience! rpondit Jean, v'l de quoi vous soler!

Tout de suite, on installa l'auge, on l'emplit  l'aide de la rigole de
bois; et, comme il y avait une fuite en dessous, les chiens taient l, qui
lapaient  la rgalade; pendant que le berger et le petit porcher, sans
attendre, buvaient goulment dans la rigole mme. Le troupeau entier
dfila, on n'entendait que le ruissellement de cette eau bienfaisante, des
glouglous de gorge qui avalaient, tous heureux de s'clabousser, de se
tremper, les btes et les gens.

--A cette heure, dit ensuite Soulas ragaillardi, si vous tiez gentils,
vous me donneriez un coup de main pour avancer le parc.

Jean et Tron consentirent. Dans les grands chaumes, le parc voyageait, ne
restait gure plus de deux ou trois jours  la mme place, juste le temps
laiss aux moutons de tondre les herbes folles; et ce systme avait en
outre l'avantage de fumer les terres, morceau  morceau. Pendant que le
berger, aid de ses chiens, gardait le troupeau, les deux hommes et le
petit porcher arrachrent les crosses, transportrent les claies  une
cinquantaine de pas; et, de nouveau, ils les fixrent sur un vaste carr,
o les btes vinrent se rfugier d'elles-mmes, avant qu'il ft ferm
compltement.

Dj Soulas, malgr son grand ge, poussait sa voiture, la ramenait prs du
parc. Puis, parlant de Jean, il demanda:

--Qu'est-ce qu'il a donc? On dirait qu'il porte le bon Dieu en terre.

Et, comme le garon hochait tristement la tte, malade depuis qu'il croyait
avoir perdu Franoise, le vieux ajouta:

--Hein? il y a quelque femelle, l-dessous... Ah! les sacres gouines, ou
devrait leur tordre le cou  toutes!

Tron, avec ses membres de colosse, son air innocent de beau gaillard, se
mit  rire.

--a se dit, a, quand on ne peut plus.

--Je ne peux plus, je ne peux plus, rpta le berger ddaigneux, est-ce que
j'ai essay avec toi?... Et, tu sais, mon fils, il y en a une avec qui tu
ferais mieux de ne pas pouvoir, car a tournera  du vilain, pour sr!

Cette allusion  ses rapports avec Mme Jacqueline, fit rougir le valet
jusqu'aux oreilles. Un matin, Soulas les avait surpris ensemble, au fond de
la grange, derrire les sacs d'avoine. Et, dans sa haine de cette ancienne
laveuse de vaisselle, mauvaise aujourd'hui pour ses anciens camarades, il
s'tait enfin dcid  ouvrir les yeux du matre; mais, ds le premier mot,
celui-ci l'avait regard d'un air si terrible, qu'il tait redevenu muet,
rsolu  ne parler que le jour o la Cognette le pousserait  bout, en le
faisant chasser; de sorte qu'ils vivaient sur un pied de guerre, lui
redoutant d'tre jet dehors comme une vieille bte infirme, elle attendant
d'tre assez forte pour exiger cela de Hourdequin, qui tenait  son berger.
Dans toute la Beauce, il n'y avait pas un berger qui st mieux faire manger
son troupeau, sans dgt ni perte, rasant un champ d'un bout  l'autre, en
ne laissant pas une herbe.

Le vieux, pris de cette dmangeaison de parler qui vide parfois le coeur
des gens solitaires, continua:

--Ah! si ma garce de femme, avant d'en crever, n'avait pas bu tout mon
saint-frusquin,  mesure que je le gagnais, c'est moi qui aurais dcamp de
la ferme, pour ne pas y voir tant de salets!... Cette Cognette, en voil
une dont les fesses ont plus travaill que les mains! et ce n'est pas bien
sr  son mrite, c'est  sa peau qu'elle la doit, sa position! Quand on
pense que le matre la laisse coucher dans le lit de sa dfunte et qu'elle
a fini par l'amener  manger seul avec elle, comme si elle tait sa vraie
femme! Faut s'attendre, au premier jour,  ce qu'elle nous foute tous
dehors, et lui aussi, par-dessus le march!... Une salope qui a tran avec
le dernier des cochons!

Tron,  chaque phrase, serrait les poings davantage. Il avait des colres
sournoises que sa force de gant rendait terribles.

--En v'l assez, hein? cria-t-il. Si tu tais encore un homme, je t'aurais
claqu dj... Elle est plus honnte dans son petit doigt que toi dans
toute ta vieille carcasse.

Mais Soulas, goguenard, avait hauss les paules sous la menace. Lui qui ne
riait jamais, eut un rire brusque et rouill, le grincement d'une poulie
hors d'usage.

--Jeannot, va! grand serin! tu es aussi bte qu'elle est maligne! Ah! elle
te le montrera sous verre, son pucelage!... Quand je te dis que tout le
pays lui a tran sur le ventre! Moi, je me promne, je n'ai qu' regarder,
et j'en vois sans le vouloir, de ces filles qu'on bouche! Mais, elle, ce
que je l'ai vue bouche de fois, non! c'est trop!... Tiens! elle avait
quatorze ans  peine, dans l'curie, avec le pre Mathias, un bossu qui est
mort; plus tard, un jour qu'elle ptrissait, contre le ptrin mme, avec un
galopin, le petit porcher Guillaume, soldat aujourd'hui; et avec tous les
valets qui ont pass, et dans tous les coins, sur de la paille, sur des
sacs, par terre.... D'ailleurs, pas besoin de chercher si loin. Si tu veux
en causer, il y en a un l que j'ai aperu un matin dans le fenil en train
de la recoudre, solidement!

Il lcha un nouveau rire, et le regard oblique qu'il jeta sur Jean gna
beaucoup ce dernier, qui se taisait en arrondissant le dos depuis qu'on
parlait de Jacqueline.

--Que quelqu'un essaye voir  la toucher, maintenant! gronda Tron, secou
d'une colre de chien  qui on retire un os. Je lui ferai passer le got du
pain,  celui-l!

Soulas l'examina un instant, surpris de cette jalousie de brute. Puis,
retomb dans l'hbtement de ses longs silences, il conclut de sa voix
brve:

--a te regarde, mon fils.

Lorsque Tron eut rejoint la voiture qu'il conduisait au moulin, Jean
demeura quelques minutes encore avec le berger, pour l'aider  enfoncer au
maillet certaines des crosses; et celui-ci, qui le voyait si muet, si
triste, finit par reprendre:

--Ce n'est pas la Cognette, au moins, qui te met le coeur  l'envers?

Le garon rpondit non, d'un branle nergique de la tte.

--Alors, c'est une autre?... Quelle autre donc, que je ne vous ai jamais
aperus ensemble?

Jean regardait le pre Soulas, en se disant que les vieux, dans ces choses,
sont parfois de bon conseil. Il cda aussi  un besoin d'expansion, il lui
conta toute l'affaire, comment il avait eu Franoise et pourquoi il
dsesprait de la ravoir, aprs la batterie avec Buteau. Mme, un instant,
il avait craint que celui-ci ne le ment en justice,  cause de son bras
cass, qui lui interdisait tout travail, bien qu' moiti raccommod dj.
Mais Buteau, sans doute, avait pens qu'il n'est jamais bon de laisser la
justice mettre le nez chez soi.

--T'as bouch Franoise, alors? demanda le berger.

--Une fois, oui!

Il resta grave, rflchit, se pronona enfin.

--Faut aller le dire au pre Fouan. Peut-tre bien qu'il te la donnera.

Jean s'tonna, car il n'avait pas song  cette dmarche si simple. Le parc
tait pos, il partit en dcidant que, le soir mme, il irait voir le
vieux. Et, tandis qu'il s'loignait, derrire sa voiture vide, Soulas
reprit son ternelle faction, maigre et debout, coupant d'une barre grise
la ligne plate de la plaine. Le petit porcher, entre les deux chiens,
s'tait mis  l'ombre de la cabane roulante. Brusquement, le vent venait de
tomber, l'orage avait coul vers l'est; et il faisait trs chaud, le soleil
braisillait dans un ciel d'un bleu pur.

Le soir, Jean, quittant le travail une heure plus tt, s'en alla voir le
pre Fouan chez les Delhomme, avant le dner. Comme il descendait le
coteau, il aperut ceux-ci dans leurs vignes, o ils dgageaient les
grappes, en arrachant les feuilles: des pluies avaient tremp la fin de
l'autre lune, le raisin mrissait mal, il s'agissait de profiter des
derniers beaux soleils. Et, le vieux n'y tant point, le garon pressa le
pas, dans l'espoir de causer seul avec lui, ce qu'il prfrait. La maison
des Delhomme se trouvait  l'autre bout de Rognes, aprs le pont, une
petite ferme qui s'tait encore augmente rcemment de granges et de
hangars, trois corps de btiments irrguliers, enfermant une cour assez
vaste, balaye chaque matin, et o les tas de fumier semblaient faits au
cordeau.

--Bonjour, pre Fouan! cria Jean de la route, d'une voix mal affermie.

Le vieux tait assis dans la cour, une canne entre les jambes, la tte
basse. Pourtant,  un second appel, il leva les yeux, finit par reconnatre
celui qui parlait.

--Ah! c'est vous, Caporal! Vous passez donc par ici?

Et il l'accueillait si naturellement, sans rancune, que le garon entra.
Mais il n'osa pas d'abord lui parler de l'affaire, son courage s'en allait,
 l'ide de conter ainsi tout de go la culbute avec Franoise. Ils
causrent du beau temps, du bien que a faisait  la vigne. Encore huit
jours de soleil, et le vin serait bon. Puis, le jeune homme voulut lui tre
agrable.

--Vous tes un vrai bourgeois, il n'y a pas un propritaire dans le pays si
heureux que vous.

--Oui, pour sr.

--Ah! quand on a des enfants comme les vtres, car on irait loin sans en
trouver de meilleurs!

--Oui, oui.... Seulement, vous savez, chacun a son caractre.

Il s'tait assombri davantage. Depuis qu'il habitait chez les Delhomme,
Buteau ne lui payait plus la rente, en disant qu'il ne voulait pas que son
argent allt profiter  sa soeur. Jsus-Christ n'avait jamais donn un sou,
et quant  Delhomme, comme il nourrissait et couchait son beau-pre, il
avait cess tout versement. Mais ce n'tait point du manque d'argent de
poche que souffrait le vieux, d'autant plus qu'il touchait, chez matre
Baillehache, les cent cinquante francs annuels, juste douze francs
cinquante par mois, qui lui venaient de la vente de sa maison. Avec cela,
il pouvait se payer des douceurs, ses deux sous de tabac chaque matin, sa
goutte chez Lengaigne, sa tasse de caf chez Macqueron; car Fanny, trs
regardante, ne tirait le caf et l'eau-de-vie de son armoire que lorsqu'on
tait malade. Et, malgr tout, bien qu'il et de quoi s'amuser au dehors et
qu'il ne manqut de rien chez sa fille, il s'y dplaisait, il n'y vivait
maintenant que dans le chagrin.

--Ah! dame, oui, reprit Jean, sans savoir qu'il mettait le doigt sur la
plaie vive, lorsqu'on est chez les autres, on n'est plus chez soi.

--C'est a, c'est bien a! rpta Fouan d'une voix qui grondait.

Et, se levant, comme pris d'un besoin de rvolte:

--Nous allons boire un coup.... J'ai peut-tre le droit d'offrir un verre 
un ami!

Mais, ds le seuil, une peur lui revint.

--Essuyez vos pieds, Caporal, parce que, voyez-vous, ils font un tas
d'histoires avec la propret.

Jean entra gauchement, dsireux de vider son coeur avant le retour des
matres. Il fut surpris du bon ordre de la cuisine: les cuivres luisaient,
pas un grain de poussire ne ternissait les meubles, on avait us le
carreau  force de lavages. Cela tait net et froid, comme inhabit. Contre
un feu couvert de cendre, une soupe aux choux de la veille se tenait
chaude.

--A votre sant! dit le vieux, qui avait sorti du buffet une bouteille
entame et deux verres.

Sa main tremblait un peu en buvant le sien, dans la crainte de ce qu'il
faisait l. Il le reposa en homme qui a tout risqu, il ajouta brusquement:

--Si je vous racontais que Fanny ne me parle plus depuis avant-hier, parce
que j'ai crach.... Hein? cracher! est-ce que tout le monde ne crache pas?
Je crache, bien sr, quand j'en ai envie.... Non, non, autant foutre le
camp,  la fin, que d'tre taquin comme a!

Et, en se versant un nouveau verre, heureux d'avoir trouv un confident 
qui se plaindre, ne le laissant pas placer un mot, il se soulagea. Ce
n'taient que de minces griefs, la colre d'un vieillard dont on ne
tolrait point les dfauts, qu'on voulait soumettre trop strictement  des
habitudes autres que les siennes. Mais des svices graves, des mauvais
traitements ne lui auraient pas t plus sensibles. Une observation rpte
d'une voix trop vive lui tait aussi dure qu'un soufflet; et sa fille, avec
a, montrait une susceptibilit outre, une de ces vanits mfiantes de
paysanne honnte qui se blessait, boudait au moindre mot mal compris; de
sorte que les rapports devenaient chaque jour plus difficiles entre elle et
son pre. Elle qui, autrefois, lors du partage, tait certainement la
meilleure, s'aigrissait, en arrivait  une vritable perscution, toujours
derrire le bonhomme, essuyant, balayant, le bousculant pour ce qu'il
faisait et pour ce qu'il ne faisait pas. Rien de grave, et tout un supplice
dont il finissait par pleurer seul, dans les coins.

--Faut y mettre du sien, rptait Jean  chaque plainte. Avec de la
patience, on s'entend toujours.

Mais Fouan, qui venait d'allumer une chandelle, s'excitait, s'emportait.

--Non, non, j'en ai assez!... Ah! si j'avais su ce qui m'attendait ici!
J'aurais mieux fait de crever, le jour o j'ai vendu ma maison....
Seulement, ils se trompent, s'ils croient me tenir. J'aimerais mieux casser
des pierres sur la route.

Il suffoqua, il dut s'asseoir, et le jeune homme en profita pour parler
enfin.

--Dites donc, pre Fouan, je voulais vous voir  cause de l'affaire, vous
savez. J'ai eu bien du regret, j'ai d me dfendre, n'est-ce pas? puisque
l'autre m'attaquait.... N'empche que j'tais d'accord avec Franoise, et
il n'y a que vous,  cette heure, qui puissiez arranger a.... Vous iriez
chez Buteau, vous lui expliqueriez la chose.

Le vieux tait devenu grave. Il hochait le menton, l'air embarrass pour
rpondre, lorsque le retour des Delhomme lui en vita la peine. Ils ne
parurent pas surpris de trouver Jean chez eux, ils lui firent le bon
accueil accoutum. Mais, du premier coup d'oeil, Fanny avait vu la
bouteille et les deux verres sur la table. Elle les enleva, alla prendre un
torchon. Puis, sans le regarder, elle dit schement, elle qui ne lui avait
pas adress la parole depuis quarante-huit heures:

--Pre, vous savez bien que je ne veux pas a.

Fouan se redressa, tremblant, furieux de cette observation devant du monde.

--Quoi encore? Est-ce que, nom de Dieu! je ne suis pas libre d'offrir un
verre  un ami?... Enferme-le, ton vin! je boirai de l'eau.

Du coup, ce fut elle qui se vexa horriblement d'tre ainsi accuse
d'avarice. Elle rpondit, toute ple:

--Vous pouvez boire la maison et en crever, si a vous amuse.... Ce que je
ne veux pas, c'est que vous salissiez ma table, avec vos verres qui
dgoulinent et qui font des ronds, comme au cabaret.

Des larmes taient montes aux yeux du pre. Il eut le dernier mot.

--Un peu moins de propret et un peu plus de coeur, a vaudrait mieux, ma
fille.

Et, pendant qu'elle essuyait rudement la table, il se planta devant la
fentre, regardant la nuit noire qui tait venue, tout secou du dsespoir
qu'il cachait.

Delhomme, vitant de prendre parti, avait simplement appuy par son silence
l'attitude ferme et sense de sa femme. Il ne voulut pas laisser partir
Jean sans avoir bu un autre coup, dans des verres qu'elle servit sur des
assiettes. Et,  demi voix, elle s'excusa posment.

--On n'a pas ide du mal qu'on a avec les vieilles gens! C'est plein de
manies, de mauvaises habitudes, et ils en crveraient plutt que de se
corriger.... Celui-l n'est point mchant, il n'en a plus la force. a
n'empche que j'aimerais mieux avoir quatre vaches  conduire, qu'un vieux
 garder.

Jean et Delhomme l'approuvaient de la tte. Mais elle fut interrompue par
l'entre brusque de Nnesse, mis comme un garon de la ville, en veston et
en pantalon de fantaisie, achets tout faits chez Lambourdieu, coiff d'un
petit chapeau de feutre dur. Le cou long, la nuque rase, il se dandinait
d'un air louche de fille, avec ses yeux bleus, sa face molle et jolie. Il
avait toujours eu l'horreur de la terre, il partait le lendemain pour
Chartres, o il allait servir chez un restaurateur qui tenait un bal
public. Longtemps, les parents s'taient opposs  cette dsertion de la
culture; mais enfin la mre, flatte, avait dcid le pre. Et, depuis le
matin, Nnesse noait avec les camarades du village, pour les adieux.

Un instant, il parut contrari de trouver l un tranger. Puis, se
dcidant:

--Dis donc, mre, je vas leur payer  dner chez Macqueron. Me faudrait des
sous.

Fanny le regarda fixement, la bouche ouverte pour refuser. Mais elle tait
si vaniteuse, que la prsence de Jean la retint. Bien sr que leur fils
pouvait dpenser vingt francs sans les gner! Et elle disparut, raide et
muette.

--Tu es donc avec quelqu'un? demanda le pre  Nnesse.

Il avait aperu une ombre  la porte. Il s'avana, et reconnaissant le
garon rest dehors:

--Tiens! c'est Delphin.... Entre donc, mon brave!

Delphin se risqua, saluant, s'excusant. Lui, tait en cotte et en blouse
bleues, chauss de ses gros souliers de labour, sans cravate, la peau dj
cuite par le travail au grand soleil.

--Et toi, reprit Delhomme qui le tenait en grande estime, est-ce que tu vas
partir aussi pour Chartres, un de ces jours?

Delphin carquilla les yeux; puis, violemment:

--Ah! nom de Dieu, non! J'y claquerais, dans leur ville!

Le pre eut, sur son garon, un regard oblique, tandis que l'autre
continuait, venant au secours du camarade:

--Bon pour Nnesse d'aller l-bas, lui qui porte la toilette et qui joue du
piston!

Delhomme sourit, car le talent de son fils sur le piston le gonflait
d'orgueil. Fanny, d'ailleurs, revenait, la main pleine de pices de
quarante sous, et elle en compta dix, longuement, dans celle de Nnesse,
des pices toutes blanches d'tre restes sous un tas de bl. Elle ne se
fiait point  son armoire, elle cachait ainsi son argent, par petites
sommes, au fond de tous les coins de la maison, dans le grain, dans le
charbon, dans le sable; si bien que, lorsqu'elle payait, son argent tait
tantt d'une couleur, tantt d'une autre, blanc, noir ou jaune.

--a va tout de mme, dit Nnesse pour remerciement. Viens-tu, Delphin?

Et les deux gaillards filrent, on entendit leurs rires qui s'loignaient.

Jean alors vida son verre, en voyant le pre Fouan, qui ne s'tait pas
retourn pendant la scne, quitter la fentre et sortir dans la cour. Il
prit cong, il retrouva le vieux debout, au milieu de la nuit noire.

--Voyons, pre Fouan, voulez-vous aller chez Buteau pour m'avoir
Franoise?... C'est vous le matre, vous n'avez qu' parler.

Le vieillard, dans l'ombre, rptait d'une voix saccade:

--Je ne peux pas... je ne peux pas...

Puis, il clata, il avoua. C'tait fini avec les Delhomme, il s'en irait le
lendemain vivre chez Buteau, qui lui avait offert de le prendre. Si son
fils le battait, il souffrirait moins que d'tre tu par sa fille  coups
d'pingle.

Exaspr de ce nouvel obstacle, Jean parla enfin.

--Faut que je vous dise, pre Fouan, c'est que nous avons couch, Franoise
et moi.

Le vieux paysan eut une simple exclamation.

--Ah!

Puis, aprs avoir rflchi:

--Est-ce que la fille est grosse?

Jean, certain qu'elle ne pouvait l'tre, puisqu'ils avaient trich,
rpondit:

--Possible tout de mme.

--Alors, il n'y a qu' attendre.... Si elle est grosse, on verra.

A ce moment, Fanny parut sur la porte, appelant son pre pour la soupe.
Mais il se tourna, il gueula:

--Tu peux te la foutre au cul, ta soupe! Je vas dormir.

Et il monta se coucher, le ventre vide, par rage.

Jean reprit le chemin de la ferme, d'un pas ralenti, si tourment de
chagrin, qu'il se retrouva sur le plateau, sans avoir eu conscience de la
route. La nuit, d'un bleu sombre, crible d'toiles, tait lourde et
brlante. Dans l'air immobile, on sentait de nouveau l'approche, le passage
au loin de quelque orage, dont on ne voyait, du ct de l'est, que des
rverbrations d'clairs. Et, comme il levait la tte, il aperut, 
gauche, des centaines d'yeux phosphorescents qui flambaient, pareils  des
chandelles, et qui se tournaient vers lui, au bruit de ses pas. C'taient
les moutons dans leur parc, le long duquel il passait.

La voix lente du pre Soulas s'leva.

--Eh bien, garon?

Les chiens, tendus  terre, n'avaient pas boug, flairant un homme de la
ferme. Chass de la cabane roulante par la chaleur, le petit porcher
dormait dans un sillon. Et, seul, le berger restait debout, au milieu de la
plaine rase, noye de nuit.

--Eh bien, garon, est-ce fait?

Sans mme s'arrter, Jean rpondit:

--Il a dit que, si la fille est grosse, on verra.

Dj, il avait dpass le parc, lorsque cette rponse du vieux Soulas lui
arriva, grave dans le vaste silence:

--C'est juste, faut attendre.

Et il continua sa route. La Beauce,  l'infini, s'tendait, crase sous un
sommeil de plomb. On en sentait la dsolation muette, les chaumes brls,
la terre corche et cuite,  une odeur de roussi,  la chanson des
grillons qui crpitaient comme des braises dans de la cendre. Seules, des
ombres de meules bossuaient cette nudit morne. Toutes les vingt secondes,
au ras de l'horizon, les clairs traaient une raie violtre, rapide et
triste.




II


Ds le lendemain, Fouan alla s'installer chez les Buteau. Le dmnagement
ne drangea personne: deux paquets de hardes, que le vieux tint  porter
lui-mme, et dont il fit deux voyages. Vainement, les Delhomme voulurent
provoquer une explication. Il partit, sans rpondre un mot.

Chez les Buteau, on lui donna, derrire la cuisine, la grande pice du
rez-de-chausse, o, jusque-l, on n'avait serr que la provision de pommes
de terre et les betteraves pour les vaches. Le pis tait qu'une lucarne,
place  deux mtres, l'clairait seule d'un jour de cave. Et le sol de
terre battue, les tas de lgumes, les dtritus jets dans les coins, y
entretenaient une humidit qui coulait en larmes jaunes sur le pltre nu
des murailles. D'ailleurs, on laissa tout, on ne dbarrassa qu'un angle,
pour y mettre un lit de fer, une chaise et une table de bois blanc. Le
vieux parut enchant.

Alors Buteau triompha. Depuis que Fouan tait chez les Delhomme, il
enrageait de jalousie, car il n'ignorait pas ce qu'on disait dans Rognes:
bien sr que a ne gnait point les Delhomme de nourrir leur pre; tandis
que les Buteau, dame! ils n'avaient pas de quoi. Aussi, dans les premiers
temps, le poussa-t-il  la nourriture, rien que pour l'engraisser, histoire
de prouver qu'on ne crevait pas de faim chez lui. Et puis, il y avait les
cent cinquante francs de rente, provenant de la maison vendue, que le pre
laisserait certainement  celui de ses enfants qui l'aurait gard. D'autre
part, ne l'ayant plus  sa charge, Delhomme allait sans doute recommencer 
lui payer sa part de la rente annuelle, deux cents francs, ce qu'il fit en
effet. Buteau comptait sur ces deux cents francs. Il avait tout calcul, il
s'tait dit qu'il aurait la gloire d'tre un bon fils, en ne rien sortant
de sa poche, et avec l'esprance d'en tre rcompens, plus tard; sans
parler du magot qu'il souponnait toujours au vieux, bien qu'il ne ft
jamais parvenu  avoir une certitude.

Ce fut, pour Fouan, une vraie lune de miel. On le ftait, on le montrait
aux voisins: hein? quelle mine de prosprit! avait-il l'air de dprir?
Les petits, Laure et Jules, toujours dans ses jambes, l'occupaient, le
chatouillaient au coeur. Mais il tait surtout heureux de retourner  ses
manies de vieil homme, d'tre plus libre, dans le laisser-aller plus grand
de la maison. Quoique bonne mnagre, et propre, Lise n'avait pas les
raffinements ni les susceptibilits de Fanny, et il pouvait cracher
partout, sortir, rentrer  sa guise, manger  chaque minute, par cette
habitude du paysan qui ne passe pas devant le pain sans y tailler une
tartine, au gr des heures de travail. Trois mois s'coulrent ainsi, on
tait en dcembre, des froids terribles gelaient l'eau de sa cruche, au
pied de son lit; mais il ne se plaignait pas, les dgels mme avaient beau
tremper la pice, en faire ruisseler les murs, comme sous une pluie
battante, il trouvait a naturel, il avait vcu dans cette rudesse. Pourvu
qu'il et son tabac, son caf, et qu'on ne le taquint point, disait-il, le
roi n'tait pas son oncle.

Ce qui commena de gter les choses, ce fut qu'un matin de clair soleil,
rentrant dans sa chambre chercher sa pipe, lorsqu'on le croyait dj sorti,
Fouan y trouva Buteau en train de culbuter Franoise sur les pommes de
terre. La fille, qui se dfendait gaillardement, sans un mot, se ramassa,
quitta la pice, aprs avoir pris les betteraves qu'elle y venait chercher
pour ses vaches; et le vieux, rest seul en face de son fils, se fcha.

--Sale cochon, avec cette gamine,  ct de ta femme!... Et elle ne voulait
pas, je l'ai bien vue qui gigotait!

Mais Buteau, encore soufflant, le sang au visage, n'accepta pas la
remontrance.

--Est-ce que vous avez  y foutre le nez? Fermez les quinquets, taisez
votre bec, ou a tournera mal!

Depuis les couches de Lise et la bataille avec Jean, Buteau s'tait de
nouveau enrag aprs Franoise. Il avait attendu que son bras cass ft
solide, il sautait sur elle, maintenant, dans tous les coins de la maison,
certain que s'il l'avait une fois, elle serait ensuite  lui tant qu'il
voudrait. N'tait-ce pas la meilleure faon de reculer le mariage, de
garder la fille et de garder la terre? Ces deux passions arrivaient mme 
se confondre, l'enttement  ne rien lcher de ce qu'il tenait, la
possession furieuse de ce champ, le rut inassouvi du mle, fouett par la
rsistance. Sa femme devenait norme, un tas  remuer; et elle nourrissait,
elle avait toujours Laure pendue aux ttines; tandis que l'autre, la petite
belle-soeur, sentait bon la chair jeune, de gorge aussi lastique et ferme
que les pis d'une gnisse. D'ailleurs, il ne crachait pas plus sur l'une
que sur l'autre: a lui en ferait deux, une molle et une dure, chacune
agrable dans son genre. Il tait assez bon coq pour deux poules, il rvait
une vie de pacha, soign, caress, gorg de jouissance. Pourquoi
n'aurait-il pas pous les deux soeurs si elles y consentaient? Un vrai
moyen de resserrer l'amiti et d'viter ce partage des biens, dont il
s'pouvantait, comme si on l'avait menac de lui couper un membre!

Et, de l, dans l'table, dans la cuisine, partout, ds qu'ils taient
seuls une minute, l'attaque et la dfense brusques, Buteau se ruant,
Franoise cognant. Et toujours la mme scne courte et exaspre: lui,
envoyant la main sous la jupe, l'empoignant l,  nu, en un paquet de peau
et de crinire, ainsi qu'une bte qu'on veut monter; elle, les dents
serres, les yeux noirs, le forant  lcher prise, d'un grand coup de
poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine
brlante, un souffle touff, le bruit amorti de la lutte: il retenait un
cri de douleur, elle rabattait sa robe, s'en allait en boitant, le
bas-ventre tir et meurtri, avec la sensation de garder  cette place les
cinq doigts qui la trouaient. Et cela, lorsque Lise tait dans la pice d'
ct, mme dans la mme pice, le dos tourn pour ranger le linge d'une
armoire, comme si la prsence de sa femme l'et excit, certain du silence
fier et ttu de la gamine.

Cependant, depuis que le pre Fouan les avait vus sur les pommes de terre,
des querelles clataient. Il tait all dire crment la chose  Lise, pour
qu'elle empcht son mari de recommencer; et celle-ci, aprs lui avoir cri
de se mler de ses affaires, s'tait emporte contre sa cadette: tant pis
pour elle, si elle agaait les hommes! car autant d'hommes, autant de
cochons, fallait s'y attendre! Le soir, pourtant, elle avait fait  Buteau
une telle scne, que, le lendemain, elle tait sortie de leur chambre avec
un oeil  demi ferm et noir d'un coup de poing, gar pendant
l'explication. Ds ce moment, les colres ne cessrent plus, se gagnrent
des uns aux autres: il y en avait toujours deux qui se mangeaient, le mari
et la femme, ou la belle-soeur et le mari, ou la soeur et la soeur, quand
les trois n'taient pas  se dvorer ensemble.

Ce fut alors que la haine lente, inconsciente, s'aggrava entre Lise et
Franoise. Leur bonne tendresse de jadis en arrivait  une rancune sans
raison apparente, qui les heurtaient du matin au soir. Au fond, la cause
unique tait l'homme, ce Buteau, tomb l comme un ferment destructeur.
Franoise, dans le trouble dont il l'exasprait, aurait succomb depuis
longtemps, si sa volont ne s'tait bande contre le besoin de se laisser
faire, chaque fois qu'il la touchait. Elle s'en punissait durement, entte
 cette ide simple du juste, ne rien donner d'elle, ne rien prendre aux
autres; et sa colre tait de se sentir jalouse, d'excrer sa soeur, parce
que celle-ci avait  elle cet homme, prs duquel elle-mme serait morte
d'envie, plutt que de partager. Quand il la poursuivait, dbraill, le
ventre en avant, elle crachait furieusement sur sa nudit de mle, elle le
renvoyait  sa femme, avec ce crachat: c'tait un soulagement  son dsir
combattu, comme si elle et crach au visage de sa soeur, dans le mpris
douloureux du plaisir dont elle n'tait pas. Lise, elle, n'avait point de
jalousie, certaine que Buteau s'tait vant en gueulant qu'il se servait
d'elles deux; non qu'elle le crut incapable de la chose; mais elle tait
convaincue que la petite, avec son orgueil, ne cderait pas. Et elle lui en
voulait uniquement de ce que ses refus changeaient la maison en un
vritable enfer. Plus elle grossissait, plus elle se tassait dans sa
graisse, satisfaite de vivre, d'une gaiet d'gosme rapace, ramenant 
elle la joie d'alentour. tait-ce possible qu'on se disputt de la sorte,
qu'on se gtt l'existence, lorsqu'on avait tout pour tre heureux! Ah! la
bougresse de gamine, dont le sacr caractre tait la seule cause de leurs
embtements!

Chaque soir, quand elle se couchait, elle criait  Buteau:

--C'est ma soeur, mais qu'elle ne recommence pas  m'aguicher, ou je te la
flanque dehors!

Lui, n'entendait pas de cette oreille.

--Un joli coup! tout le pays nous tomberait dessus.... Nom de Dieu de
femelles! c'est moi qui vas vous foutre  dessaler ensemble dans la mare,
pour vous mettre d'accord!

Deux mois encore se passrent, et Lise, bouscule, hors d'elle, aurait
sucr deux fois son caf, comme elle le disait, sans le trouver bon. Les
jours o sa soeur avait repouss une nouvelle attaque de son homme, elle le
devinait  une recrudescence de mchante humeur; si bien qu'elle vivait
maintenant dans la crainte de ces checs de Buteau, anxieuse quand il
filait sournoisement derrire la jupe de Franoise, certaine de le voir
reparatre brutal, cassant tout, torturant la maison. C'taient des
journes abominables, et elle ne les pardonnait point  la fichue entte
qui ne faisait rien pour arranger les choses.

Un jour surtout, ce fut terrible. Buteau, qui tait descendu  la cave,
avec Franoise, tirer du cidre, en remonta si mal arrang, si rageur, que
pour une btise, pour sa soupe qui tait trop chaude, il lana son assiette
contre le mur, puis s'en alla, en renversant Lise d'une gifle  tuer un
boeuf.

Celle-ci se ramassa, pleurante, saignante, la joue enfle. Et elle se jeta
sur sa soeur, elle cria:

--Salope! couche avec,  la fin!... J'en ai assez, je file, moi! si tu
t'obstines, pour me faire battre!

Franoise l'coutait, saisie, toute ple.

--Aussi vrai que Dieu m'entend, j'aime mieux a!... Il nous fichera la paix
peut-tre!

Elle tait retombe sur une chaise, elle pleurait  petits sanglots; et
toute sa grasse personne qui fondait, disait son abandon, son unique dsir
d'tre heureuse, mme au prix d'un partage. Du moment qu'elle garderait sa
part, a ne la priverait de rien. On se faisait des ides btes l-dessus,
car ce n'tait bien sr pas comme le pain qui s'use  tre mang. Est-ce
qu'on n'aurait pas d s'entendre, se serrer les uns contre les autres pour
le bon accord, enfin vivre en famille?

--Voyons, pourquoi ne veux-tu pas?

Rvolte, trangle, Franoise ne trouva que ce cri de colre:

--Tu es plus dgotante que lui!

Elle s'en alla de son ct sangloter dans l'table, o la Coliche la
regarda de ses gros yeux troubles. Ce qui l'indignait, ce n'tait pas la
chose en elle-mme, c'tait ce rle de complaisance, le coup de noce
tolr, la paix du mnage. Si elle avait eu l'homme  elle, jamais elle
n'en aurait cd un bout, pas mme grand comme a! Sa rancune contre sa
soeur devint du mpris, elle se jura d'y laisser toute la peau de son
corps, plutt que de consentir,  prsent.

Mais, ds ce jour, la vie se gta davantage, Franoise devint le
souffre-douleur, la bte sur qui l'on tapait. Elle tait rabaisse au rle
de servante, crase de gros travaux, continuellement gronde, bouscule,
meurtrie. Lise ne lui tolrait plus une heure de flne, la faisait sauter
du lit avant l'aube, la gardait si tard, la nuit, que la malheureuse,
parfois, s'endormait, sans avoir la force de se dshabiller. Sournoisement,
Buteau la martyrisait de petites privauts, des claques sur les reins, des
pinons aux cuisses, toutes sortes de caresses froces, qui la laissaient
en sang, les yeux pleins de larmes, raidie dans son obstination de silence.
Lui, ricanait, s'y contentait un peu, quand il la voyait dfaillir, en
retenant le cri de sa chair blesse. Elle en avait le corps bleui, zbr
d'raflures et de contusions. Devant sa soeur, elle mettait surtout son
courage  ne pas mme tressaillir, pour nier le fait, comme s'il n'et pas
t vrai que ces doigts d'homme lui fouillaient la peau. Cependant, elle
n'tait pas toujours matresse de la rvolte de ses muscles, elle rpondait
par un soufflet,  la vole; et, alors, il y avait des batailles, Buteau la
rossait, tandis que Lise, sous prtexte de les sparer, cognait sur les
deux,  grands coups de sabot. La petite Laure et son frre Jules
poussaient des hurlements. Tous les chiens d'alentour aboyaient, a faisait
piti aux voisins. Ah! la pauvre enfant, elle avait de la constance, de
rester dans cette galre!

C'tait, en effet, l'tonnement de Rognes. Pourquoi Franoise ne se
sauvait-elle pas? Les malins hochaient la tte: elle n'tait point majeure,
il lui fallait attendre dix-huit mois; et se sauver, se mettre dans son
tort, sans pouvoir emporter son bien, dame! elle avait raison d'y rflchir
 deux fois. Encore si le pre Fouan, son tuteur, l'avait soutenue! Mais
lui-mme n'tait gure  la noce, chez son fils. La peur des claboussures
le faisait se tenir tranquille. D'ailleurs, la petite lui dfendait de
s'occuper de ses affaires, dans une bravoure et une fiert farouches de
fille qui ne compte que sur elle.

Dsormais, toutes les querelles finissaient par les mmes injures.

--Mais fous donc le camp! fous donc le camp!

--Oui, c'est ce que vous esprez.... Autrefois, j'tais trop bte, je
voulais partir.... Maintenant, vous pouvez me tuer, je reste. J'attends ma
part, je veux la terre et la maison, et je les aurai, oui! j'aurai tout!

La crainte de Buteau, pendant les premiers mois, fut que Franoise se
trouvt enceinte des oeuvres de Jean. Depuis qu'il les avait surpris, dans
la meule, il calculait les jours, il la surveillait d'un oeil oblique,
inquiet de son ventre; car la venue d'un enfant aurait tout gt, en
ncessitant le mariage. Elle, tranquille, savait bien qu'elle ne pouvait
tre grosse. Mais, quand elle eut remarqu qu'il s'intressait  sa taille,
elle s'en amusa, elle fit exprs de se tenir le ventre en avant, pour lui
faire croire qu'il enflait. Maintenant, ds qu'il l'empoignait, elle le
sentait qui la ttait l, qui la mesurait de ses gros doigts; et elle finit
par lui dire, d'un air de dfi:

--Va, il y en a un! il pousse!

Un matin mme, elle plia des torchons qu'elle banda sur elle. On faillit se
massacrer, le soir. Et une terreur la saisit, aux regards d'assassin qu'il
lui jetait: bien sr que, si elle avait eu un vrai petit sous la peau, le
brutal lui aurait allong quelque mauvais coup, pour le tuer. Elle cessa
les farces, rentra son ventre. D'ailleurs, elle le surprit dans sa chambre,
le nez dans son linge sale, en train de s'assurer des choses.

--Fais-en donc un! lui dit-il, goguenard.

Et elle rpondit, toute ple, rageuse:

--Si je n'en fais pas, c'est que je ne veux pas.

C'tait vrai, elle se refusait  Jean, avec obstination. Buteau n'en
triompha pas moins bruyamment. Et il tomba sur l'amoureux: un beau mle, je
t'en fiche! il tait donc pourri, qu'il ne pouvait pas faire un enfant? a
cassait le bras au monde, par tratrise; mais a n'tait seulement pas
capable d'emplir une fille, tellement a manquait de nerf! Ds lors, il
poursuivit Franoise d'allusions, il l'accabla elle-mme de plaisanteries
sur le cul de son chaudron qui fuyait.

Lorsque Jean sut comment le traitait Buteau, il parla de lui casser la
gueule; et il guettait toujours Franoise, il la suppliait de cder: on
verrait bien s'il ne lui collait pas un enfant, et un gros! Son dsir,
maintenant, se doublait de colre. Mais, chaque fois, elle trouvait une
nouvelle excuse, dans l'ennui qu'elle prouvait  l'ide de recommencer a,
avec ce garon. Elle ne le dtestait pas, elle n'avait pas envie de lui,
simplement; et il fallait qu'elle ne le dsirt vraiment gure, pour ne
point dfaillir et se livrer, lorsqu'elle tombait entre ses bras, derrire
une haie, encore furieuse et rouge d'une attaque de Buteau. Ah! le cochon!
Elle ne parlait que de ce cochon-l, passionne, excite, tout d'un coup
refroidie, ds que l'autre voulait profiter et la prendre. Non, non, a lui
faisait honte! Un jour, pousse  bout, elle le remit  plus tard, au soir
de leur mariage. C'tait la premire fois qu'elle s'engageait, car elle
avait vit jusque-l de rpondre nettement, quand il la demandait pour
femme. Ds lors, ce fut comme entendu: il l'pouserait, mais aprs sa
majorit, aussitt qu'elle serait matresse de son bien et qu'elle pourrait
exiger des comptes. Cette bonne raison le frappa, il lui prcha la
patience, il cessa de la tourmenter, except dans les moments o l'ide de
rire le tenait trop fort. Elle, soulage, tranquillise par le vague de
cette chance lointaine, se contentait de lui saisir les deux mains pour
l'empcher, en le regardant de ses jolis yeux suppliants, d'un air de femme
susceptible qui ne dsirait risquer d'avoir un petit que de son homme.

Cependant, Buteau, certain qu'elle n'tait pas enceinte, avait une autre
crainte, celle qu'elle ne le devnt, si elle retournait avec Jean. Il
continuait de le dfier, et il tremblait, car on lui rapportait de partout
que celui-ci jurait de remplir Franoise jusqu'aux yeux, comme jamais fille
n'avait t pleine. Aussi, la surveillait-il, du matin au soir, exigeant
d'elle l'emploi de chacune de ses minutes, la tenant  l'attache, sous la
menace du fouet, ainsi qu'une bte domestique dont on craint les farces; et
c'tait un supplice nouveau, elle sentait toujours derrire ses jupes son
beau-frre ou sa soeur, elle ne pouvait aller au trou  fumier pour un
besoin, sans rencontrer un oeil qui l'piait. La nuit, on l'enfermait dans
sa chambre; mme, au soir, aprs une dispute, elle avait trouv un cadenas
condamnant le volet de sa lucarne. Puis, comme elle parvenait quand mme 
s'chapper, il y avait  son retour d'abominables scnes, des
interrogatoires, parfois des visites, le mari l'empoignant aux paules,
tandis que la femme la dshabillait  moiti, pour voir. Elle en fut
rapproche de Jean, elle en arriva  lui donner des rendez-vous, heureuse
de braver les autres. Peut-tre lui aurait-elle cd enfin, si elle les
avait eus l, derrire elle. En tous cas, elle acheva de se promettre, elle
lui jura, sur ce qu'elle avait de plus sacr, que Buteau mentait, lorsqu'il
se vantait de coucher avec les deux soeurs, dans l'ide de faire le coq et
de forcer  tre des choses qui n'taient pas. Jean, tourment d'un doute,
trouvant au fond l'affaire possible et naturelle, parut la croire. Et, en
se quittant, ils s'embrassrent, trs bons amis, si bien qu' partir de ce
jour, elle le prit pour confident et conseil, tchant de le voir  la
moindre alerte, ne risquant rien sans son approbation. Lui, ne la touchait
plus du tout, la traitait en camarade avec qui l'on a des intrts communs.

Maintenant, chaque fois que Franoise courait rejoindre Jean derrire un
mur, la conversation tait la mme. Elle dgrafait violemment son corsage,
ou retroussait sa jupe.

--Tiens! ce cochon-l m'a encore pince.

Il constatait, restait froid et rsolu.

--a se payera, faut montrer a aux voisines.... Surtout, ne te revenge
pas. La justice sera pour nous, quand nous aurons le droit.

--Et ma soeur tiendrait la chandelle, tu sais! Est-ce qu'hier, lorsqu'il a
saut sur moi, elle n'a pas fil, au lieu de lui allonger par derrire un
seau d'eau froide!

--Ta soeur, elle finira mal avec ce bougre.... Tout a est bon. Si tu ne
veux pas, il ne peut pas, c'est sr; et, quant au reste, qu'est-ce que a
nous fiche?... Soyons d'accord, il est foutu.

Le pre Fouan, bien qu'il vitt de s'en mler, tait de toutes les
querelles. S'il se taisait, on le forait  prendre parti; s'il sortait, il
retombait au retour dans un mnage en droute, o sa prsence suffisait
souvent  rallumer les colres. Jusque-l, il n'avait pas souffert
rellement, physiquement; tandis que commenaient  cette heure les
privations, le pain mesur, les douceurs supprimes. On ne le bourrait plus
de nourriture ainsi qu'aux premiers jours, chaque tartine coupe trop
paisse lui attirait des paroles dures: quel trou! moins on travaillait,
plus on bfrait, alors! Il tait guett, dvalis, tous les trimestres,
quand il revenait de toucher  Cloyes la rente que M. Baillehache lui
faisait sur les trois mille francs de la maison. Franoise en arrivait 
voler des sous  sa soeur, pour lui acheter du tabac, car on la laissait,
elle aussi, sans argent. Enfin, le vieux se trouvait trs mal dans la
chambre humide o il couchait, depuis qu'il avait cass un carreau de
lucarne, qu'on avait bouche avec de la paille, pour viter la dpense de
cette vitre  remettre. Ah! ces gueux d'enfants, tous les mmes! Il
grognait du matin au soir, il regrettait mortellement d'avoir quitt les
Delhomme, dsespr d'tre tomb d'un mal dans un pire. Mais ce regret, il
le cachait, ne le tmoignait que par des mots involontaires, car il savait
que Fanny avait dit: Papa, il viendra nous demander  genoux de le
reprendre! Et c'tait fini, cela lui restait pour toujours, comme une
barre obstine, en travers du coeur. Il serait plutt mort de faim et de
colre chez les Buteau, que de retourner s'humilier chez les Delhomme.

Justement, un jour que Fouan revenait  pied de Cloyes, aprs s'tre fait
payer sa rente chez le notaire, et qu'il s'tait assis au fond d'un foss,
Jsus-Christ, qui flnait par l, visitant des terriers  lapins, l'aperut
trs absorb, profondment occup  compter des pices de cent sous, dans
son mouchoir. Il s'accroupit aussitt, rampa, arriva au-dessus de son pre,
sans bruit; et, l, allong, il eut la surprise de lui voir nouer
soigneusement une grosse somme, peut-tre bien quatre-vingts francs: ses
yeux flambrent, un rire silencieux dcouvrit ses dents de loup. Tout de
suite, l'ancienne ide d'un magot lui tait venue. Evidemment, le vieux
avait des titres cachs, dont il touchait les coupons, chaque trimestre, en
profitant de sa visite  M. Baillehache. La premire pense de Jsus-Christ
fut de larmoyer et d'arracher vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin,
un autre plan s'largissait dans sa tte, il s'carta aussi doucement qu'il
s'tait approch, d'un glissement souple de couleuvre; de sorte que Fouan,
remont sur la route, n'eut aucune mfiance, en le rencontrant cent pas
plus loin, avec l'allure dsintresse d'un gaillard, qui, lui aussi,
rentrait  Rognes. Ils achevrent le chemin ensemble, ils causrent, le
pre tomba fatalement sur les Buteau, des sans-coeur, qu'il accusait de le
faire crever de faim; et le fils, bonhomme, les yeux mouills, proposa de
le sauver de ces canailles, en le prenant chez lui,  son tour. Pourquoi
non? On ne s'embtait pas, on rigolait du matin au soir, chez lui. La
Trouille faisait de la cuisine pour deux, elle en ferait pour trois. Une
sacre cuisine, quand il y avait des sous!

tonn de la proposition, pris d'une inquitude vague, Fouan refusa. Non,
non, ce n'tait pas  son ge qu'on se mettait  courir de l'un chez
l'autre et  changer ses habitudes tous les ans.

--Enfin, pre, c'est de bon coeur, vous rflchirez.... Voil, vous savez
toujours que vous n'tes pas  la rue. Venez au Chteau, lorsque vous en
aurez assez, de ces crapules!

Et Jsus-Christ le quitta, perplexe, intrigu, se demandant  quoi le vieux
pouvait manger ses rentes, puisque, dcidment, il en avait. Quatre fois
par anne, un tas pareil de pices de cent sous, a devait faire au moins
trois cents francs. S'il ne les mangeait pas, c'tait donc qu'il les
gardait? Faudrait voir a. Un fameux magot, alors!

Ce jour-l, un jour doux et humide de novembre, lorsque le pre Fouan
rentra, Buteau voulut le dvaliser des trente-sept francs cinquante, qu'il
touchait tous les trois mois, depuis la vente de sa maison. Il tait
convenu, d'ailleurs, que le vieux les lui abandonnait, ainsi que les deux
cents francs annuels des Delhomme. Mais, cette fois, une pice de cent sous
s'tait gare parmi celles qu'il avait noues dans son mouchoir; et, quand
il eut retourn ses poches et qu'il n'en tira que trente-deux francs
cinquante, son fils s'emporta, le traita de filou, l'accusa d'avoir
fricass les cinq francs,  de la boisson et  des horreurs. Saisi, la main
sur son mouchoir, avec la peur sourde qu'on ne le visitt, le pre bgayait
des explications, jurait ses grands dieux qu'il devait les avoir perdus, en
se mouchant. Une fois de plus, la maison fut en l'air jusqu'au soir.

Ce qui rendait Buteau d'une humeur froce, c'tait qu'en ramenant sa herse,
il avait aperu Jean et Franoise, fuyant derrire un mur. Celle-ci, sortie
sous le prtexte de faire de l'herbe pour ses vaches, ne reparaissait plus,
car elle se doutait de la scne qui l'attendait. La nuit tombait dj, et
Buteau, furieux, sortait  chaque minute dans la cour, allait jusqu' la
route, guetter si cette garce-l, enfin, revenait du mle. Il jurait tout
haut, lchait des ordures, sans voir le pre Fouan, qui s'tait assis sur
le banc de pierre, aprs la querelle, se calmant, respirant la douceur
tide, qui faisait de ce novembre ensoleill un mois de printemps.

Un bruit de sabots monta de la pente, Franoise parut, plie en deux, les
paules charges d'un norme paquet d'herbes, qu'elle avait nou dans une
vieille toile. Elle soufflait, elle suait,  moiti cache sous le tas.

--Ah! nom de Dieu de trane! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre
de moi  te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu'il y a
de la besogne ici!

Et il la culbuta dans le paquet d'herbe qui tait tomb, il se rua sur
elle, juste au moment o Lise,  son tour, sortait de la maison pour
l'engueuler.

--Eh! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le
derrire!... Tu n'as pas honte!

Mais Buteau, dj, avait empoign la fille sous la jupe,  pleine main. Son
enragement tournait toujours en un coup brusque de dsir. Tandis qu'il la
troussait sur l'herbe, il grognait, trangl, la face bleuie et gonfle de
sang.

--Sacre cateau, faut cette fois que j'y passe  mon tour.... Quand le
tonnerre de Dieu y serait, je vas y passer aprs l'autre!

Alors, une lutte furieuse s'engagea. Le pre Fouan distinguait mal, dans la
nuit. Mais il vit pourtant Lise, debout, qui regardait et laissait faire;
pendant que son homme, vautr, jet de ct  chaque seconde, s'puisait en
vain, se satisfaisait quand mme, au petit bonheur, n'importe o.

Quand ce fut fini, Franoise, d'une dernire secousse, put se dgager,
rlante, bgayante.

--Cochon! cochon? cochon!... Tu n'as pas pu, a ne compte pas.... Je m'en
fiche, de a! jamais tu n'y arriveras, jamais!

Elle triomphait, elle avait pris une poigne d'herbe, et elle s'en essuyait
la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se ft
contente elle-mme un peu,  cette obstination de refus. D'un geste de
bravade, elle jeta la poigne d'herbe aux pieds de sa soeur.

--Tiens! c'est  toi.... Ce n'est pas ta faute, si je te le rends!

Lise, d'une gifle, lui fermait la bouche, lorsque le pre Fouan, qui avait
quitt le banc de pierre, rvolt, intervint en brandissant sa canne.

--Bougres de saligots, tous les deux! voulez-vous bien la laisser
tranquille!... En v'l assez, hein?

Des lumires paraissaient chez les voisins, on commenait  s'inquiter de
cette tuerie, et Buteau se hta de pousser son pre et la petite au fond de
la cuisine, o une chandelle clairait Laure et Jules terrifis, rfugis
dans un coin. Lise rentra aussi, saisie et muette depuis que le vieux tait
sorti de l'ombre. Il continuait, s'adressant  elle:

--Toi, c'est trop dgotant et trop bte.... Tu regardais, je t'ai vue.

Buteau, de toute sa force, allongea un coup de poing au bord de la table.

--Silence! c'est fini... Je cogne sur le premier qui continue.

--Et si je veux continuer, moi! demanda Fouan, la voix tremblante, est-ce
que tu cogneras?

--Sur vous comme sur les autres.... Vous m'embtez!

Franoise, bravement, s'tait mise entre eux.

--Je vous en prie, mon oncle, ne vous en mlez point.... Vous avez bien vu
que je suis assez grande fille pour me dfendre.

Mais le vieux l'carta.

--Laisse, a ne te regarde plus.... C'est mon affaire.

Et, levant sa canne:

--Ah! tu cognerais, bandit!... Faudrait voir si ce n'est pas  moi de te
corriger.

D'une main prompte, Buteau lui arracha le bton, qu'il envoya sous
l'armoire; et, goguenard, les yeux mauvais, il se planta, lui parla dans le
visage.

--Voulez-vous me foutre la paix, hein? Si vous croyez que je vas tolrer
vos airs, ah! non! Regardez-moi donc, pour voir comment je m'appelle!

Tous les deux, face  face, se turent un instant, terribles, cherchant  se
dompter du regard. Le fils, depuis le partage des biens, s'tait largi,
carr sur les jambes, avec ses mchoires qui avanaient davantage, dans sa
tte de dogue, au crne resserr et fuyant; tandis que le pre, extermin
par ses soixante ans de travail, sch encore, la taille casse, n'avait
gard de son visage rduit que le nez immense.

--Comment tu t'appelles? reprit Fouan, je le sais trop, je t'ai fait.

Buteau ricana.

--Fallait pas me faire.... Ah! mais, oui! a y est, chacun son tour. Je
suis de votre sang, je n'aime pas qu'on me taquine.... Et encore un coup,
foutez-moi la paix, ou a tournera mal!

--Pour toi, bien sr.... Jamais je n'ai parl ainsi  mon pre.

--Oh! la, la, en voil une raide!... Votre pre, vous l'auriez crev, s'il
n'tait pas mort!

--Sale cochon, tu mens!... Et, nom de Dieu de nom de Dieu! tu vas ravaler
a tout de suite.

Franoise, une seconde fois, tenta de s'interposer. Lise elle-mme fit un
effort, effraye, dsespre de ce nouveau tracas. Mais les deux hommes les
bousculrent, pour se rapprocher et se souffler leur violence avec leur
haleine, sang contre sang, dans ce heurt de la brutale autorit que le pre
avait lgue au fils.

Fouan voulut se grandir, en essayant de retrouver son ancienne
toute-puissance de chef de famille. Pendant un demi-sicle, on avait
trembl sous lui, la femme, les enfants, les btes, lorsqu'il dtenait la
fortune avec le pouvoir.

--Dis que tu as menti, sale cochon, dis que tu as menti, ou je vas te faire
danser, aussi vrai que cette chandelle nous claire!

La main haute, il menaait, du geste dont il les faisait tous rentrer en
terre, autrefois.

--Dis que tu as menti...

Buteau, qui, au vent de la gifle, dans sa jeunesse, levait le coude et se
garait, en claquant des dents, se contenta de hausser les paules, d'un air
de moquerie insultante.

--Si vous croyez que vous me faites peur!... C'tait bon quand vous tiez
le matre, des machines comme a.

--Je suis le matre, le pre.

--Allons donc, vieux farceur, vous n'tes rien du tout.... Ah! vous ne
voulez pas me foutre la paix!

Et, voyant la main vacillante du vieillard s'abaisser pour taper, il la
saisit au vol, il la garda, l'crasa dans sa poigne rude.

--Sacr ttu que vous tes, faut donc qu'on se fche pour vous entrer dans
la caboche qu'on se fiche de vous,  cette heure!... Est-ce que vous tes
bon  quelque chose? Vous cotez, v'l tout!... Lorsqu'on a fait son temps
et qu'on a pass la terre aux autres, on avale sa chique, sans les emmerder
davantage!

Il secouait son pre, en appuyant sur les mots; puis, d'une dernire
secousse, il l'envoya, grelottant, trbuchant, tomber  reculons sur une
chaise, prs de la fentre. Et le vieux resta l,  suffoquer une minute,
vaincu, dans l'humiliation de son ancienne autorit morte. C'tait fini, il
ne comptait plus, depuis qu'il s'tait dpouill.

Un grand silence rgna, tous demeuraient les mains ballantes. Les enfants
n'avaient pas souffl, de peur des gifles. Puis, la besogne reprit, comme
s'il ne s'tait rien pass.

--Et l'herbe? demanda Lise, est-ce qu'on la laisse dans la cour?

--Je vas la mettre au sec, rpondit Franoise.

Lorsqu'elle fut rentre et qu'on eut dn, Buteau, incorrigible, enfona la
main dans son corsage ouvert, pour chercher une puce, qui la piquait,
disait-elle. Cela ne la fchait plus, elle plaisanta mme.

--Non, non, elle est quelque part o a te mordrait.

Fouan n'avait pas boug, raidi et muet dans son coin d'ombre. Deux grosses
larmes coulaient sur ses joues. Il se rappelait le soir o il avait rompu
avec les Delhomme; et c'tait ce soir-l qui recommenait, la mme honte de
n'tre plus le matre, la mme colre qui le faisait s'entter  ne pas
manger. On l'avait appel trois fois, il refusait sa part de soupe.
Brusquement, il se leva, disparut dans sa chambre. Le lendemain, ds
l'aube, il quittait les Buteau, pour s'installer chez Jsus-Christ.




III


Jsus-Christ tait trs venteux, de continuels vents soufflaient dans la
maison et la tenaient en joie. Non, fichtre! on ne s'embtait pas chez le
bougre, car il n'en lchait pas un sans l'accompagner d'une farce. Il
rpudiait ces bruits timides, touffs entre deux cuirs, fusant avec une
inquitude gauche; il n'avait jamais que des dtonations franches, d'une
solidit et d'une ampleur de coup de canon; et, chaque fois, la cuisse
leve, dans un mouvement d'aisance et de crnerie, il appelait sa fille,
d'une voix pressante de commandement, l'air svre:

--La Trouille, vite ici, nom de Dieu!

Elle accourait, le coup partait, faisait balle dans le vide, si vibrant,
qu'elle en sautait.

--Cours aprs! et passe-le entre tes dents, voir s'il y a des noeuds!

D'autres fois, quand elle arrivait, il lui donnait sa main.

--Tire donc, chiffon! faut que a craque!

Et, ds que l'explosion s'tait produite, avec le tumulte et le
bouillonnement d'une mine trop bourre:

--Ah! c'est dur, merci tout de mme!

Ou encore il mettait en joue un fusil imaginaire, visait longuement; puis,
l'arme dcharge:

--Va chercher, apporte, feignante!

La Trouille suffoquait, tombait sur son derrire, tant elle riait. C'tait
une gaiet toujours renouvele et grandissante: elle avait beau connatre
le jeu, s'attendre au tonnerre final, il l'emportait quand mme dans le
comique vivace de sa turbulence. Oh! ce pre, tait-il assez rigolo!
Tantt, il parlait d'un locataire qui ne payait pas son terme et qu'il
flanquait dehors; tantt, il se retournait avec surprise, saluait
gravement, comme si la table avait dit bonjour; tantt, il en avait tout un
bouquet, pour M. le cur, pour M. le maire, et pour les dames. On aurait
cru que le gaillard tirait de son ventre ce qu'il voulait, une vraie bote
 musique; si bien qu'au Bon Laboureur,  Cloyes, on pariait: Je te paye
un verre, si tu en fais six, et il en faisait six, il gagnait  tous
coups. a tournait  de la gloire, la Trouille en tait fire, amuse, se
tordant d'avance, ds qu'il levait la cuisse, en admiration continuelle
devant lui, dans la terreur et la tendresse qu'il lui inspirait.

Et, le soir de l'installation du pre Fouan au Chteau, ainsi qu'on nommait
l'ancienne cave o se terrait le braconnier, ds le premier repas que la
fille servit  son pre et  son grand-pre, debout derrire eux en
servante respectueuse, la gaiet sonna ainsi, trs haut. Le vieux avait
donn cent sous, une bonne odeur se rpandait, des haricots rouges et du
veau aux oignons, que la petite cuisinait  s'en lcher les doigts. Comme
elle apportait les haricots, elle faillit casser le plat, en se pmant.
Jsus-Christ, avant de s'asseoir, en lchait trois, rguliers et claquant
sec.

--Le canon de la fte!... C'est pour dire que a commence!

Puis, se recueillant, il en fit un quatrime, solitaire, norme et
injurieux.

--Pour ces rosses de Buteau! qu'ils se bouchent la gueule avec!

Du coup, Fouan, sombre depuis son arrive, ricana. Il approuva d'un branle
de la tte. a le mettait  l'aise, on le citait comme un farceur, lui
aussi, en son temps; et, dans sa maison, les enfants avaient grandi,
tranquilles au milieu du bombardement paternel. Il posa les coudes sur la
table, il se laissa envahir d'un bien-tre, en face de ce grand diable de
Jsus-Christ, qui le contemplait, les yeux humides, de son air de canaille
bon enfant.

--Ah! nom de Dieu! papa, ce que nous allons nous la couler douce! Vous
verrez mon truc, je me charge de vous dsemmerder, moi!... Quand vous serez
 manger la terre avec les taupes, est-ce que a vous avancera, de vous
tre refus un fin morceau?

branl dans la sobrit de toute sa vie, ayant le besoin de s'tourdir,
Fouan finit par dire de mme.

--Bien sr qu'il vaudrait mieux tout bouffer que de rien laisser aux
autres.... A ta sant, mon gars!

La Trouille servait le veau aux oignons. Il y eut un silence, et
Jsus-Christ, pour ne pas laisser tomber la conversation, en lana un
prolong, qui traversa la paille de sa chaise avec la modulation chantante
d'un cri humain. Tout de suite, il s'tait tourn vers sa fille, srieux et
interrogateur:

--Qu'est-ce que tu dis?

Elle ne disait rien, elle dut s'asseoir, en se tenant le ventre. Mais ce
qui l'acheva, ce fut, aprs le veau et le fromage, l'expansion dernire du
pre et du fils, qui s'taient mis  fumer et  vider le litre
d'eau-de-vie, pos sur la table. Ils ne parlaient plus, la bouche empte,
trs sols.

Lentement, Jsus-Christ leva une fesse, tonna, puis regarda la porte, en
criant:

--Entrez!

Alors, Fouan, provoqu, fch  la longue de ne pas en tre, retrouva sa
jeunesse, la fesse haute, tonnant  son tour, rpondant:

--Me v'l!

Tous les deux se taprent dans les mains, nez  nez, bavant et rigolant.
Elle tait bonne. Et c'en fut de trop pour la Trouille, qui avait gliss
par terre, agite d'un rire frntique, au point que, dans les secousses,
elle aussi en laissa chapper un, mais lger, fin et musical, comme un son
de fifre,  ct des notes d'orgue des deux hommes.

Indign, rpugn, Jsus-Christ s'tait lev, le bras tendu dans un geste
d'autorit tragique.

--Hors d'ici, cochonne!... Hors d'ici, puanteur!... Nom de Dieu! je vas
t'apprendre  respecter ton pre et ton grand-pre!

Jamais il ne lui avait tolr cette familiarit. Fallait avoir l'ge. Et il
chassait l'air de la main, en affectant d'tre asphyxi par ce petit
souffle de flte: les siens, disait-il, ne sentaient que la poudre. Puis,
comme la coupable, trs rouge, bouleverse de son oubli, niait et se
dbattait pour ne pas sortir, il la jeta dehors d'une pousse.

--Bougre de grande sale, secoue tes jupes!... Tu ne rentreras que dans une
heure, lorsque tu auras pris l'air.

De ce jour, commena une vraie vie d'insouciance et de rigolade. On donna
au vieux la chambre de la fille, l'un des compartiments de l'ancienne cave,
coupe en deux par une cloison de planches; et elle, complaisante, dut se
retirer au fond, dans une excavation de la roche, qui formait comme une
arrire-pice, et o s'ouvraient, disait la lgende, d'immenses
souterrains, que des boulements avaient bouchs. Le pis tait que le
Chteau, ce trou  renard, s'enterrait davantage chaque hiver, lors des
grandes pluies, dont le ruissellement sur la pente raide de la cte,
roulait les cailloux; mme la masure aurait fil, les fondations antiques,
les raccommodages en pierres sches, si les tilleuls sculaires, plants
au-dessus, n'avaient tout maintenu de leurs grosses racines. Mais, ds que
venait le printemps, c'tait un recoin d'une fracheur charmante, une
grotte disparue sous un buisson de ronces et d'aubpines. L'glantier qui
cachait la fentre s'toilait de fleurs roses, la porte elle-mme avait une
draperie de chvrefeuille sauvage, qu'il fallait, pour entrer, carter de
la main, ainsi qu'un rideau.

Sans doute, la Trouille n'avait pas tous les soirs  cuisiner des haricots
rouges et du veau aux oignons. Cela n'arrivait que lorsqu'on avait tir du
pre une pice blanche, et Jsus-Christ, sans y mettre de la discrtion, ne
le violentait pas, le prenait par la gourmandise et les sentiments pour le
dpouiller. On noait les premiers jours du mois, ds qu'il avait touch
les seize francs de sa pension, chez les Delhomme; puis, c'taient des
ftes  tout casser, chaque trimestre, quand le notaire lui versait sa
rente de trente-sept francs cinquante. D'abord, il ne sortait que des
pices de dix sous, voulant que a durt, entt dans son avarice ancienne;
et, peu  peu, il s'abandonnait aux mains de son grand vaurien de fils,
chatouill, berc d'histoires extraordinaires, parfois secou de larmes, si
bien qu'il lchait des deux et trois francs, tombant lui-mme  la
goinfrerie, se disant qu'il valait mieux tout manger de bon coeur, puisque,
tt ou tard, ce serait mang. D'ailleurs, on devait rendre cette justice 
Jsus-Christ: il partageait avec le vieux, il l'amusait au moins s'il le
volait. Au dbut, l'estomac attendri, il ferma les yeux sur le magot, ne
tenta point de savoir: son pre tait libre de jouir  sa guise, on ne
pouvait rien lui demander de plus, du moment qu'il payait des noces. Et des
rveries ne lui venaient sur l'argent entrevu, cach quelque part, que dans
la seconde quinzaine du mois, quand les poches du vieux taient vides. Pas
un liard  en faire sortir. Il grognait contre la Trouille, qui servait des
ptes de pommes de terre sans beurre, il se serrait le ventre, en songeant
que c'tait bte en somme de se priver pour enfouir des sous, et qu'un
jour,  la fin, faudrait le dterrer et le claquer, ce magot!

Tout de mme, les soirs de misre, lorsqu'il tirait ses membres de grande
rosse, il ragissait contre l'embtement, il demeurait expansif et
temptueux, comme s'il avait bien dn, ramenant la gaiet d'une borde de
grosse artillerie.

--Aux navets, ceux-l! la Trouille, et du beurre, nom de Dieu!

Fouan ne s'ennuyait point, mme dans ces pnibles fins de mois; car la
fille et le pre se mettaient alors en campagne pour emplir la marmite; et
le vieux, entran, finissait par en tre. Le premier jour o il avait vu
la Trouille rapporter une poule, pche  la ligne, de l'autre ct d'un
mur, il s'tait fch. Ensuite, elle l'avait fait trop rire, la seconde
fois, un matin qu'elle tait cache dans les feuilles d'un arbre, laissant
pendre, au milieu d'une bande de canards en promenade, un hameon appt de
viande: un canard, brusquement, s'tait jet, avalant tout, la viande, le
hameon, la ficelle; et il avait disparu en l'air, tir d'un coup sec,
touff, sans un cri. Ce n'tait gure dlicat, bien sr; mais les btes
qui vivent dehors, n'est-ce pas? a devrait appartenir  qui les attrape,
et tant qu'on ne vole pas de l'argent, mon Dieu! on est honnte. Ds lors,
il s'intressa aux coups de maraude de cette bougresse, des histoires  ne
pas croire, un sac de pommes que le propritaire l'avait aide  porter,
des vaches en pture traites dans une bouteille, jusqu'au linge des
blanchisseuses qu'elle chargeait de pierres et qu'elle coulait au fond de
l'Aigre, o elle revenait plonger la nuit, pour le reprendre. On ne voyait
qu'elle par les chemins, ses oies lui taient un continuel prtexte 
battre le pays, guettant une occasion du bord d'un foss, pendant des
heures, de l'air endormi d'une gardeuse qui fait manger son troupeau; mme
elle se servait de ses oies, ainsi que de vrais chiens, le jars sifflait et
la prvenait, ds qu'un importun menaait de la surprendre. Elle avait
dix-huit ans  cette heure, et elle n'tait gure plus grande qu' douze,
toujours souple et mince comme un scion de peuplier, avec sa tte de
chvre, aux yeux verts, fendus de biais,  la bouche large, tordue 
gauche. Sous les vieilles blouses de son pre, sa petite gorge d'enfant
s'tait durcie sans grossir. Un vrai garon, qui n'aimait que ses btes,
qui se moquait bien des hommes, ce qui ne l'empchait pas, quand elle
jouait  se taper avec quelque galopin, de finir le jeu sur le dos,
naturellement, parce que c'tait fait pour a et que a ne tirait point 
consquence. Elle avait la chance d'en rester aux vauriens de son ge, ce
serait devenu tout  fait sale, si les hommes poss, les vieux, la trouvant
mal en chair, ne l'avaient laisse tranquille. Enfin, comme disait le
grand-pre, amus et sduit,  part qu'elle volait trop et qu'elle manquait
un peu de dcence, elle tait tout de mme une drle de fille, moins rosse
qu'on ne l'aurait cru.

Mais Fouan, surtout, s'gayait  suivre Jsus-Christ, dans ses flneries de
rdeur  travers les cultures. Au fond de tout paysan, mme du plus
honnte, il y a un braconnier; et a l'intressait, les collets tendus, les
lignes de fond poses, des inventions de sauvage, une guerre de ruses, une
lutte continuelle avec le garde champtre et les gendarmes. Ds que les
chapeaux galonns et les baudriers jaunes dbouchaient d'une route, filant
au-dessus des bls, le pre et le fils, couchs sur un talus, semblaient
dormir; puis, tout d'un coup,  quatre pattes le long du foss, le fils
allait relever les engins, tandis que le pre, de son air innocent de bon
vieux, continuait de surveiller les baudriers et les chapeaux dcroissants.
Dans l'Aigre, il y avait des truites superbes, qu'on vendait des quarante
et cinquante sous  un marchand de Chteaudun; le pis tait qu'il fallait
les guetter pendant des heures,  plat ventre sur l'herbe, tant elles
avaient de malice. Souvent aussi on poussait jusqu'au Loir, dont les fonds
de vase nourrissent de belles anguilles. Jsus-Christ, lorsque ses lignes
n'amenaient rien, avait imagin une pche commode, qui tait de dvaliser,
la nuit, les boutiques  poisson des bourgeois riverains. Ce n'tait
d'ailleurs l qu'un amusement, toute sa fivre de passion tait  la
chasse. Les ravages qu'il y faisait, s'tendaient  plusieurs lieues; et il
ne ddaignait rien, les cailles aprs les perdreaux, mme les sansonnets
aprs les alouettes. Rarement il employait le fusil, dont la dtonation
porte loin en pays plat. Pas une couve de perdreaux ne s'levait dans les
luzernes et les trfles, sans qu'il la connt, si bien qu'il savait
l'endroit et l'heure o les petits, lourds de sommeil, tremps de rose, se
laissaient prendre  la main. Il avait des gluaux perfectionns pour les
alouettes et les cailles, il tapait  coups de pierres dans les paisses
nues de sansonnets, que semblent apporter les grands vents d'automne.
Depuis vingt ans qu'il exterminait ainsi le gibier de la contre, on ne
voyait plus un lapin, parmi les broussailles des coteaux de l'Aigre, ce qui
enrageait les chasseurs. Et les livres seuls lui chappaient, assez rares
du reste, filant librement en plaine, o il tait dangereux de les
poursuivre. Oh! les quelques livres de la Borderie, il en rvait, il
risquait la prison, pour en bouler un de temps  autre, d'un coup de feu.
Fouan, lorsqu'il le voyait prendre son fusil, ne l'accompagnait pas:
c'tait trop bte, il finirait srement par tre pinc.

La chose arriva donc, naturellement. Il faut dire que le fermier
Hourdequin, exaspr de la destruction du gibier, sur son domaine, donnait
 Bcu les ordres les plus svres; et celui-ci, se vexant de n'empoigner
jamais personne, dormait dans une meule, pour voir. Or, un matin au petit
jour, un coup de fusil, dont la flamme lui passa sur le visage, l'veilla
en sursaut. C'tait Jsus-Christ,  l'afft derrire le tas de paille, qui
venait de tuer un livre, presque  bout portant.

--Ah! nom de Dieu, c'est toi! cria le garde champtre, en s'emparant du
fusil que l'autre avait pos, contre la meule, pour ramasser le livre. Ah!
canaille, j'aurais d m'en douter!

Au cabaret, ils couchaient ensemble; mais, dans les champs, ils ne
pouvaient se rencontrer sans pril, l'un toujours sur le point de pincer
l'autre, et celui-ci dcid  casser la gueule  celui-l.

--Eh bien! oui, c'est moi, et je t'emmerde!... Rends-moi mon fusil.

Dj, Bcu tait ennuy de sa prise. D'habitude, il tirait volontiers 
droite, quand il apercevait Jsus-Christ  gauche. A quoi bon se mettre
dans une vilaine histoire avec un ami? Mais, cette fois, le devoir tait
l, impossible de fermer les yeux. Et, d'ailleurs, on est poli au moins,
lorsqu'on est en faute.

--Ton fusil, salop! je le garde, je vas le dposer  la mairie... Et ne
bouge pas, ne fais pas le malin, ou je te lche l'autre coup dans les
tripes!

Jsus-Christ, dsarm, enrag, hsita  lui sauter  la gorge. Puis, quand
il le vit se diriger vers le village, il se mit  le suivre, tenant
toujours son livre, qui se balanait au bout de son bras. L'un et l'autre
firent un kilomtre sans se parler, en se jetant des regards froces. Un
massacre,  chaque minute, semblait invitable; et, pourtant, leur ennui 
tous deux grandissait. Quelle fichue rencontre!

Comme ils arrivaient derrire l'glise,  deux pas du Chteau, le
braconnier tenta un dernier effort.

--Voyons, fais pas la bte, vieux... Entre boire un verre  la maison.

--Non, faut que je verbalise, rpondit le garde champtre d'un ton raide.

Et il s'entta, en ancien militaire qui ne connaissait que sa consigne.
Cependant, il s'tait arrt, il finit par dire, comme l'autre lui
empoignait le bras, pour l'emmener:

--Si t'as de l'encre et une plume, tout de mme... Chez toi ou ailleurs, je
m'en fous, pourvu que le papier soit fait.

Lorsque Bcu arriva chez Jsus-Christ, le soleil se levait, le pre Fouan
qui fumait dj sa pipe sur la porte, comprit et s'inquita; d'autant plus
que les choses restaient trs graves: on dterra l'encre et une vieille
plume rouille, le garde champtre commena  chercher ses phrases, d'un
air de contention terrible, les coudes carts. Mais, en mme temps, sur un
mot de son pre, la Trouille avait servi trois verres et un litre; et, ds
la cinquime ligne, Bcu, puis, ne se retrouvant plus dans le rcit
compliqu des faits, accepta une rasade. Alors, peu  peu, la situation se
dtendit. Un second litre parut, puis un troisime. Deux heures plus tard,
les trois hommes se parlaient violemment et amicalement dans le nez: ils
taient trs sols, ils avaient totalement oubli l'affaire du matin.

--Sacr cocu, criait Jsus-Christ, tu sais que je couche avec ta femme.

C'tait vrai. Depuis la fte, il culbutait la Bcu dans les coins, tout en
la traitant de vieille peau, sans dlicatesse. Mais Bcu, qui avait le vin
mauvais, se fcha. S'il tolrait la chose,  jeun, elle le blessait, quand
il tait ivre. Il brandit un litre vide, il gueula:

--Nom de Dieu de cochon!

Le litre s'crasa contre le mur, il manqua Jsus-Christ, qui bavait, d'un
sourire doux et noy. Pour apaiser le cocu, on dcida qu'on allait rester
ensemble,  manger le livre tout de suite. Quand la Trouille faisait un
civet, la bonne odeur s'en rpandait jusqu' l'autre bout de Rognes. Ce fut
une rude fte, et qui dura la journe. Ils taient encore  table, resuant
les os, lorsque la nuit tomba. On alluma deux chandelles, et ils
continurent. Fouan retrouva trois pices de vingt sous, pour envoyer la
petite acheter un litre de cognac. Les gens dormaient dans le pays, qu'ils
sirotaient toujours. Et Jsus-Christ, dont la main ttonnante cherchait
continuellement du feu, rencontra le procs-verbal commenc, qui tait
rest sur un coin de la table, tach de vin et de sauce.

--Ah! c'est vrai, faut le finir! bgaya-t-il, le ventre secou d'un rire
d'ivrogne.

Il regardait le papier, mditait une farce, quelque chose o il mettrait
tout son mpris de l'criture et de la loi. Brusquement, il leva la cuisse,
glissa le papier, bien en face, en lcha un dessus, pais et lourd, un de
ceux dont il disait que le mortier tait au bout.

--Le v'l sign!

Tous, Bcu lui-mme, rigolrent. Ah! on ne s'embta pas, cette nuit-l, au
Chteau!

Ce fut vers cette poque que Jsus-Christ fit un ami. Comme il se terrait
un soir dans un foss, pour laisser passer les gendarmes, il trouva au fond
un gaillard, qui occupait dj la place, peu dsireux d'tre vu; et l'on
causa. C'tait un bon bougre, Leroi, dit Canon, un ouvrier charpentier, qui
avait lch Paris depuis deux ans,  la suite d'histoires ennuyeuses, et
qui prfrait vivre  la campagne, roulant de village en village, faisant
huit jours ici, huit jours plus loin, allant d'une ferme  une autre
s'offrir, quand les patrons ne voulaient pas de lui. Maintenant, le travail
ne marchait plus, il mendiait le long des routes, il vivait de lgumes et
de fruits vols, heureux lorsqu'on lui permettait de dormir dans une meule.
A la vrit, il n'tait gure fait pour inspirer la confiance, en loques,
trs sale, trs laid, ravag de misre et de vices, le visage si maigre et
si blme, hriss d'une barbe rare, que les femmes, rien qu' le voir,
fermaient les portes. Ce qui tait pis, il tenait des discours abominables,
il parlait de couper le cou aux riches, de nocer un beau matin  s'en
crever la peau, avec les femmes et le vin des autres: menaces lches d'une
voix sombre, les poings tendus, thories rvolutionnaires apprises dans les
faubourgs parisiens, revendications sociales coulant en phrases enflammes,
dont le flot stupfiait et pouvantait les paysans. Depuis deux annes, les
gens des fermes le voyaient arriver ainsi,  la tombe du jour, demandant
un coin de paille pour coucher; il s'asseyait prs du feu, il leur glaait
 tous le sang, par les paroles effrayantes qu'il disait; puis, le
lendemain, il disparaissait, pour reparatre huit jours plus tard,  la
mme heure triste du crpuscule, avec les mmes prophties de ruine et de
mort. Et c'tait pourquoi on le repoussait de partout, dsormais, tant la
vision de cet homme louche traversant la campagne, laissait de terreur et
de colre derrire elle.

Tout de suite, Jsus-Christ et Canon s'taient entendus.

--Ah! nom de Dieu! cria le premier, ce que j'ai eu tort, en 48, de ne pas
les saigner tous,  Cloyes!... Allons, vieux, faut boire un litre!

Il l'emmena au Chteau, il le ft coucher le soir avec lui, pris de
dfrence,  mesure que l'autre parlait, tellement il le sentait suprieur,
sachant des choses, ayant des ides pour refaire d'un coup la socit. Le
surlendemain, Canon s'en alla. Deux semaines plus tard, il revint, repartit
au petit jour. Et, ds lors, de temps  autre, il tomba au Chteau, mangea,
ronfla, comme chez lui, jurant  chaque apparition que les bourgeois
seraient nettoys avant trois mois. Une nuit que le pre tait  l'afft,
il voulut culbuter la fille; mais la Trouille, indigne, rouge de honte, le
griffa et le mordit si profondment, qu'il dut la lcher. Pour qui donc la
prenait-il, ce vieux-l? Il la traita de grande serine.

Fouan, non plus, n'aimait gure Canon, qu'il accusait d'tre un fainant et
de vouloir des choses  finir sur l'chafaud. Quand ce brigand tait l, le
vieux en devenait tout triste,  ce point qu'il prfrait fumer sa pipe
dehors. D'ailleurs, la vie de nouveau se gtait pour lui, il ne godaillait
plus si volontiers chez son fils, depuis que toute une fcheuse histoire
les divisait. Jusque-l, Jsus-Christ n'avait vendu les terres de son lot,
lopins  lopins, qu' son frre Buteau et  son beau-frre Delhomme; et,
chaque fois, Fouan, dont la signature tait ncessaire, l'avait donne sans
rien dire, du moment que le bien restait dans la famille. Mais voil qu'il
s'agissait d'un dernier champ, sur lequel le braconnier avait emprunt, un
champ que le prteur parlait de faire mettre aux enchres, parce qu'il ne
touchait pas un sou des intrts convenus. M. Baillehache, consult, avait
dit qu'il fallait vendre soi-mme, et tout de suite, si l'on ne voulait pas
tre dvor par les frais. Le malheur tait que Buteau et Delhomme
refusaient d'acheter, furieux de ce que le pre se laisst manger la peau
chez sa grande fripouille d'an, rsolus  ne s'occuper de rien, tant
qu'il vivrait l. Et le champ allait tre vendu par autorit justice, le
papier timbr marchait bon train, c'tait la premire pice de terre qui
sortait de la famille. Le vieux n'en dormait plus. Cette terre que son
pre, son grand-pre, avaient convoite si fort et si durement gagne!
cette terre possde, garde jalousement comme une femme  soi! la voir
s'mietter ainsi dans les procs, se dprcier, passer aux bras d'un autre,
d'un voisin, pour la moiti de son prix! Il en frmissait de rage, il en
avait le coeur si crev, qu'il en sanglotait comme un enfant. Ah! ce cochon
de Jsus-Christ!

Il y eut des scnes terribles entre le pre et le fils. Ce dernier ne
rpondait pas, laissait l'autre s'puiser en reproches et en gmissements,
debout, tragique, hurlant sa peine.

--Oui, t'es un assassin, c'est comme si tu prenais un couteau, vois-tu, et
que tu m'enlves un morceau de viande.... Un champ si bon, qu'il n'y en a
pas de meilleur! un champ o tout pousse, rien qu' souffler dessus!...
Faut-il que tu sois feignant et lche, pour ne pas te casser la gueule,
plutt que de l'abandonner  un autre.... Nom de Dieu de nom de Dieu!  un
autre! c'est cette ide-l, moi, qui me retourne le sang! Tu n'en as donc
pas, de sang, bougre d'ivrogne!... Et tout a, parce que tu l'as bue, la
terre, sacr jean-foutre de noceur, salop, cochon!

Puis, lorsque le pre s'tranglait et tombait de fatigue, le fils rpondait
tranquillement:

--Que c'est donc bte, vieux, de vous tourmenter comme a! Tapez sur moi,
si a vous soulage; mais vous n'tes gure philosophe, ah! non!... Eh bien,
quoi? on ne la mange pas, la terre! Si l'on vous en servait un plat, vous
feriez une drle de gueule. J'ai emprunt dessus, parce que c'est ma faon,
 moi, d'y faire pousser des pices de cent sous. Et puis, on la vendra, on
a bien vendu mon patron Jsus-Christ; et, s'il nous revient quelques cus,
on les boira donc, v'l la vraie sagesse!... Ah! mon Dieu, on a le temps
d'tre mort et de l'avoir  soi, la terre!

Mais o le pre et le fils s'entendaient, c'tait dans leur haine de
l'huissier, le sieur Vimeux, un petit huissier minable, qu'on chargeait des
corves dont son confrre de Cloyes ne voulait pas, et qui se hasarda un
soir  venir dposer au Chteau une signification de jugement. Vimeux tait
un bout d'homme trs malpropre, un paquet de barbe jaune, d'o ne sortaient
qu'un nez rouge et des yeux chassieux. Toujours vtu en monsieur, un
chapeau, une redingote, un pantalon noirs, abominables d'usure et de
taches, il tait clbre dans le canton, pour les terribles racles qu'il
recevait des paysans, chaque fois qu'il se trouvait oblig d'instrumenter
contre eux, loin de tout secours. Des lgendes couraient, des gaules
casses sur ses paules, des bains forcs au fond des mares, une galopade
de deux kilomtres  coups de fourche, une fesse administre par la mre
et la fille, culotte bas.

Justement, Jsus-Christ rentrait avec son fusil; et le pre Fouan, qui
fumait sa pipe, assis sur un tronc d'arbre, lui dit, dans un grognement de
colre:

--Voil le dshonneur que tu nous amnes, vaurien!

--Attendez voir! murmura le braconnier, les dents serres.

Mais, en l'apercevant avec un fusil, Vimeux s'tait arrt net,  une
trentaine de pas. Toute sa lamentable personne, noire, sale et correcte,
tremblait de peur.

--Monsieur Jsus-Christ, dit-il d'une petite voix grle, je viens pour
l'affaire, vous savez.... Et je mets a l. Bien le bonsoir!

Il avait dpos le papier timbr sur une pierre, il s'en allait dj 
reculons, vivement, lorsque l'autre cria:

--Nom de Dieu de chieur d'encre, faut-il qu'on t'apprenne la politesse!...
Veux-tu bien m'apporter ton papier!

Et, comme le misrable, immobilis, effar, n'osait plus ni avancer, ni
reculer d'une semelle, il le mit en joue.

--Je t'envoie du plomb, si tu ne te dpches pas.... Allons, reprends ton
papier, et arrive.... Plus prs, plus prs, mais plus prs donc, foutu
capon, ou je tire!

Glac, blme, l'huissier chancelait sur ses courtes jambes. Il implora d'un
regard le pre Fouan. Celui-ci continuait de fumer tranquillement sa pipe,
dans sa rancune froce contre les frais de justice et l'homme qui les
incarne, aux yeux des paysans.

--Ah! nous y sommes enfin, ce n'est pas malheureux. Donne-moi ton papier.
Non! pas du bout des doigts, comme  regret. Poliment, nom de Dieu! et de
bon coeur.... L! tu es gentil.

Vimeux, paralys par les ricanements de ce grand bougre, attendait en
battant des paupires, sous la menace de la farce, du coup de poing ou de
la gifle, qu'il sentait venir.

--Maintenant, retourne-toi.

Il comprit, ne bougea pas, serra les fesses.

--Retourne-toi ou je te retourne!

Il vit bien qu'il fallait se rsigner. Lamentable, il se tourna, il
prsenta de lui-mme son pauvre petit derrire de chat maigre. L'autre,
alors, prenant son lan, lui planta son pied au bon endroit, si raide,
qu'il l'envoya tomber sur le nez,  quatre pas. Et l'huissier, qui se
relevait pniblement, se mit  galoper, perdu, en entendant ce cri:

--Attention! je tire!

Jsus-Christ venait d'pauler. Seulement, il se contenta de lever la
cuisse, et, pan! il en ft claquer un, d'une telle sonorit, que, terrifi
par la dtonation, Vimeux s'tala de nouveau. Cette fois, son chapeau noir
avait roul parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus fort.
Derrire lui, les coups de feu continuaient, pan! pan! pan! sans un arrt,
une vraie fusillade, au milieu de grands rires, qui achevaient de le rendre
imbcile. Lanc sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, il tait  cent
pas dj, que les chos du vallon rptaient encore la canonnade de
Jsus-Christ. Toute la campagne en tait pleine, et il y en eut un dernier,
formidable, lorsque l'huissier, rapetiss  la taille d'une fourmi, l-bas,
disparut dans Rognes. La Trouille, accourue au bruit, se tenait le ventre,
par terre, en gloussant comme une poule. Le pre Fouan avait retir sa pipe
de la bouche, afin de rire plus  l'aise. Ah! ce nom de Dieu de
Jsus-Christ! quel pas grand'chose! mais bien rigolo tout de mme!

La semaine suivante, il fallut cependant que le vieux se dcidt  donner
sa signature, pour la vente de la terre. M. Baillehache avait un acqureur,
et le plus sage tait de suivre son conseil. Il fut donc dcid que le pre
et le fils iraient  Cloyes, le troisime samedi de septembre, veille de la
Saint-Lubin, l'une des deux ftes de la ville. Justement, le pre qui,
depuis juillet, avait  toucher chez le percepteur la rente des titres
qu'il cachait, comptait profiter du voyage, en garant son fils au milieu
de la fte. On irait et on reviendrait de mme, en carrosse dans ses
souliers.

Comme Fouan et Jsus-Christ,  la porte de Cloyes, attendaient qu'un train
et pass, debout devant la barrire ferme du passage  niveau, ils furent
rejoints par Buteau et Lise, qui arrivaient dans leur carriole. Tout de
suite, une querelle clata entre les deux frres, ils se couvrirent
d'injures jusqu' ce que la barrire ft ouverte; et mme, emport de
l'autre ct,  la descente, par son cheval, Buteau se retournait, la
blouse gonfle de vent, pour crier encore des choses qui n'taient pas 
dire.

--Va donc, feignant, je nourris ton pre! gueula Jsus-Christ de toute sa
force, en se faisant un porte-voix de ses deux mains.

Rue Grouaise, chez M. Baillehache, Fouan passa un fichu moment; d'autant
plus que l'tude tait envahie, tout le monde utilisant le jour du march,
et qu'il dut attendre prs de deux heures; a lui rappela le samedi o il
tait venu dcider le partage: bien sur que, ce samedi-l, il aurait mieux
fait d'aller se pendre. Quand le notaire les reut enfin et qu'il fallut
signer, le vieux chercha ses lunettes, les essuya; mais ses yeux pleins
d'eau les brouillaient, sa main tremblait, si bien qu'on fut oblig de lui
poser les doigts sur le papier, au bon endroit, pour qu'il y mit son nom,
dans un pt d'encre. a lui avait tellement cot qu'il en suait, hbt,
grelottant, regardant autour de lui, comme, aprs une opration, quand on
vous a coup la jambe et qu'on la cherche. M. Baillehache sermonnait
svrement Jsus-Christ; et il les renvoya en dissertant sur la loi: la
dmission de biens tait immorale, on arriverait certainement  en lever
les droits, pour l'empcher de se substituer  l'hritage.

Dehors, dans la rue Grande,  la porte du Bon Laboureur, Fouan lcha
Jsus-Christ au milieu du tumulte du march; et, d'ailleurs, celui-ci, qui
ricanait en dessous, y mit de la complaisance, se doutant bien de quelle
affaire il s'agissait. Tout de suite, en effet, le vieux fila rue
Beaudonnire, o M. Hardy, le percepteur, habitait une petite maison gaie,
entre cour et jardin. C'tait un gros homme color et jovial,  la barbe
noire bien peigne, redout des paysans, qui l'accusaient de les tourdir
avec des histoires. Il les recevait dans un troit bureau, une pice coupe
en deux par une balustrade, lui d'un ct et eux de l'autre. Souvent, il y
en avait l une douzaine, debout, serrs, empils. Pour le moment, il ne
s'y trouvait tout juste que Buteau, qui arrivait.

Jamais Buteau ne se dcidait  payer ses contributions d'un coup. Lorsqu'il
recevait le papier, en mars, c'tait de la mauvaise humeur pour huit jours.
Il pluchait rageusement le foncier, la taxe personnelle, la taxe
mobilire, l'impt des portes et fentres; mais ses grandes colres taient
les centimes additionnels, qui montaient d'anne en anne, disait-il. Puis,
il attendait de recevoir une sommation sans frais. a lui faisait toujours
gagner une semaine. Il payait ensuite par douzime, chaque mois, en allant
au march; et, chaque mois, la mme torture recommenait, il en tombait
malade la veille, il apportait son argent comme il aurait apport son cou 
couper. Ah! ce sacr gouvernement! en voil un qui volait le monde!

--Tiens! c'est vous, dit gaillardement M. Hardy. Vous faites bien de venir,
j'allais vous faire des frais.

--Il n'aurait plus manqu que a! grogna Buteau. Et vous savez que je ne
paye pas les six francs dont vous m'avez augment le foncier.... Non, non,
ce n'est pas juste!

Le percepteur se mit  rire.

--Si, chaque mois, vous chantez cet air-l! Je vous ai dj expliqu que
votre revenu avait d s'accrotre avec vos plantations, sur votre ancien
pr de l'Aigre. Nous nous basons l-dessus, nous autres!

Mais Buteau se dbattit violemment. Ah! oui, son revenu s'accrotre!
C'tait comme son pr, autrefois de soixante-dix ares, qui n'en avait plus
que soixante-huit, depuis que la rivire, en se dplaant, lui en avait
mang deux: eh bien! il payait toujours pour les soixante-dix, est-ce que
c'tait de la justice, a? M. Hardy rpondit tranquillement que les
questions cadastrales ne le regardaient pas, qu'il fallait attendre qu'on
reft le cadastre. Et, sous prtexte de reprendre ses explications, il
l'accabla de chiffres, de mots techniques auxquels l'autre ne comprenait
rien. Puis, de son air goguenard, il conclut:

--Aprs tout, ne payez pas, je m'en fiche, moi! Je vous enverrai
l'huissier.

Effray, ahuri, Buteau rentra sa rage. Quand on n'est pas le plus fort,
faut bien cder; et sa haine sculaire venait encore de grandir, avec sa
peur, contre ce pouvoir obscur et compliqu qu'il sentait au-dessus de lui,
l'administration, les tribunaux, ces feignants de bourgeois, comme il
disait. Lentement, il sortit sa bourse. Ses gros doigts tremblaient, il
avait reu beaucoup de sous au march, et il ttait chaque sou avant de le
poser devant lui. Trois fois, il refit son compte, tout en sous, ce qui lui
dchirait le coeur davantage, d'avoir  en donner un si gros tas. Enfin,
les yeux troubles, il regardait le percepteur encaisser la somme, lorsque
le pre Fouan parut.

Le vieux n'avait pas reconnu le dos son fils, et il resta saisi, quand
celui-ci se retourna.

--Et a va bien, monsieur Hardy? bgaya-t-il. Je passais, j'ai eu l'ide de
vous dire un petit bonjour.... On ne se voit quasiment plus....

Buteau ne fut pas dupe. Il salua, s'en alla d'un air press; et, cinq
minutes plus tard, il rentrait, comme pour demander un renseignement
oubli, au beau moment o le percepteur, payant les coupons, talait devant
le vieux un trimestre, soixante-quinze francs, en pices de cent sous. Son
oeil flamba, mais il vita de regarder son pre, feignant de ne pas l'avoir
vu jeter son mouchoir sur les pices, puis les pcher comme dans un coup
d'pervier, et les engloutir au fond de sa poche. Cette fois, ils sortirent
ensemble, Fouan trs perplexe, coulant vers son fils des regards obliques,
Buteau de belle humeur, repris d'une brusque affection. Il ne le lchait
plus, voulait le ramener dans sa carriole; et il l'accompagna jusqu'au Bon
Laboureur.

Jsus-Christ tait l avec le petit Sabot, de Brinqueville, un vigneron, un
autre farceur renomm, qui ventait, lui aussi,  faire tourner les moulins.
Donc, tous les deux, se rencontrant, venaient de parier dix litres,  qui
teindrait le plus de chandelles. Excits, secous de gros rires, des amis
les avaient accompagns dans la salle du fond. On faisait cercle, l'un
fonctionnait  droite, l'autre  gauche, culotte bas, le derrire braqu,
teignant chacun la sienne,  tous coups. Pourtant, Sabot en tait  dix et
Jsus-Christ  neuf, ayant une fois manqu d'haleine. Il s'en montrait trs
vex, sa rputation tait enjeu. Hardi l! est-ce que Rognes se laisserait
battre par Brinqueville? Et il souffla comme jamais soufflet de forge
n'avait souffl: neuf! dix! onze! douze! Le tambour de Cloyes, qui
rallumait la chandelle, faillit lui-mme tre emport. Sabot, pniblement,
arrivait  dix, vid, aplati, lorsque Jsus-Christ, triomphant, en lcha
deux encore, en criant au tambour de les allumer, ceux-l, pour le bouquet.
Le tambour les alluma, ils brlrent jaune, d'une belle flamme jaune,
couleur d'or, qui monta comme un soleil dans sa gloire.

--Ah! ce nom de Dieu de Jsus-Christ! Quel boyau! A lui la mdaille!

Les amis gueulaient, rigolaient  se fendre les mchoires. Il y avait de
l'admiration et de la jalousie au fond, car tout de mme fallait tre
solidement bti pour en contenir tant et en pousser  volont. On but les
dix litres, a dura deux heures, sans qu'on parlt d'autre chose.

Buteau, pendant que son frre se reculottait, lui avait allong une claque
amicale sur la fesse; et la paix semblait se faire, dans cette victoire qui
flattait la famille. Rajeuni, le pre Fouan contait une histoire de son
enfance, du temps o les Cosaques taient en Beauce: oui, un Cosaque qui
s'tait endormi, la bouche ouverte, au bord de l'Aigre, et dans la gueule
duquel il en avait coll un,  l'empter jusqu'aux cheveux. Le march
finissait, tous s'en allrent, trs sols.

Il arriva alors que Buteau ramena dans sa carriole Fouan et Jsus-Christ.
Lise, elle aussi,  qui son homme avait caus bas, se montra gentille. On
ne se mangeait plus, on choyait le pre. Mais l'an, qui se dessolait,
faisait des rflexions: pour que le cadet ft si aimable, c'tait donc que
le bougre avait dcouvert le pot aux roses, chez le percepteur? Ah! non,
minute! Si, jusque-l, lui, cette fripouille, avait eu la dlicatesse de
respecter le magot, bien sr qu'il n'aurait pas la btise de le laisser
retourner chez les autres. Il mettrait bon ordre  a, en douceur, sans se
fcher, puisque maintenant la famille tait  la rconciliation.

Lorsqu'on fut  Rognes et que le vieux voulut descendre, les deux gaillards
se prcipitrent, rivalisant de dfrence et de tendresse.

--Pre, appuyez-vous sur moi.

--Pre, donnez-moi votre main.

Ils le reurent, ils le dposrent sur la route. Et lui, entre les deux,
restait saisi, frapp au coeur d'une certitude, ne doutant plus dsormais.

--Qu'est-ce que vous avez donc, vous autres,  m'aimer tant que a?

Leurs gards l'pouvantaient. Il les aurait prfrs, comme  l'ordinaire,
sans respect. Ah! foutu sort! allait-il en avoir des embtements,
maintenant qu'ils lui savaient des sous! Il rentra au Chteau, dsol.

Justement, Canon, qui n'avait pas paru depuis deux mois, tait l, assis
sur une pierre,  attendre Jsus-Christ. Ds qu'il l'aperut, il lui cria:

--Dis donc, ta fille est dans le bois aux Pouillard, et y a un homme
dessus.

Du coup, le pre manqua crever d'indignation, le sang au visage.

--Salope qui me dshonore!

Et, dcrochant le grand fouet de roulier, derrire la porte, il dvala par
la pente rocheuse jusqu'au petit bois. Mais les oies de la Trouille la
gardaient comme de bons chiens, quand elle tait sur le dos. Tout de suite,
le jars flaira le pre, s'avana, suivi de la bande. Les ailes souleves,
le cou tendu, il sifflait, dans une menace continue et stridente, tandis
que les oies, dployes en ligue de bataille, allongeaient des cous
pareils, leurs grands becs jaunes ouverts, prts  mordre. Le fouet
claquait, et l'on entendit une fuite de bte sous les feuilles. La
Trouille, avertie, avait fil.

Jsus-Christ, lorsqu'il eut raccroch le fouet, sembla envahi d'une grande
tristesse philosophique. Peut-tre le dvergondage entt de sa fille lui
faisait-il prendre en piti les passions humaines. Peut-tre tait-il
simplement revenu de la gloire, depuis son triomphe,  Cloyes. Il secoua sa
tte inculte de crucifi chapardeur et solard, il dit  Canon:

--Tiens! veux-tu savoir? tout a ne vaut pas un pet.

Et, levant la cuisse, au-dessus de la valle noye d'ombre, il en fit un,
ddaigneux et puissant, comme pour en craser la terre.




IV


On tait aux premiers jours d'octobre, les vendanges allaient commencer,
belle semaine de godaille, o les familles dsunies se rconciliaient
d'habitude, autour des pots de vin nouveau. Rognes puait le raisin pendant
huit jours; on en mangeait tant, que les femmes se troussaient et les
hommes posaient culotte, au pied de chaque haie; et les amoureux,
barbouills, se baisaient  pleine bouche, dans les vignes. a finissait
par des hommes sols et des filles grosses.

Ds le lendemain de leur retour de Cloyes, Jsus-Christ se mit  chercher
le magot; car le vieux ne promenait peut-tre pas sur lui son argent et ses
titres, il devait les serrer dans quelque trou. Mais la Trouille eut beau
aider son pre, ils retournrent la maison sans rien trouver d'abord,
malgr leur malice et leur nez fin de maraudeurs; et ce fut seulement la
semaine suivante, que le braconnier, par hasard, en descendant d'une
planche une vieille marmite fle, dont on ne se servait plus, y dcouvrit,
sous des lentilles, un paquet de papiers, envelopp soigneusement dans la
toile gomme d'un fond de chapeau. Du reste, pas un cu. L'argent, sans
doute, dormait ailleurs: un fameux tas, puisque le pre, depuis cinq ans,
ne dpensait rien. C'taient bien les titres, il y avait trois cents francs
de rente, en cinq pour cent. Comme Jsus-Christ les comptait, les flairait,
il dcouvrit une autre feuille, un papier timbr, couvert d'une grosse
criture, dont la lecture le stupfia. Ah! nom de Dieu! voil donc o
passait l'argent!

Une histoire  crever! Quinze jours aprs avoir partag son bien chez le
notaire, Fouan tait tomb malade, tellement a lui brouillait le coeur, de
n'avoir plus rien  lui, pas mme grand comme la main de bl. Non! il ne
pouvait vivre ainsi, il y aurait perdu la peau. Et c'tait alors qu'il
avait fait la btise, une vraie btise de vieux passionn donnant ses
derniers sous pour retourner en secret  la gueuse qui le trompe. Lui, un
finaud dans son temps, ne s'tait-il pas laiss entortiller par un ami, le
pre Saucisse! a devait le tenir bien fort, ce furieux dsir de possder,
qu'ils ont dans les os comme une rage, tous les anciens mles, uss 
engrosser la terre; a le tenait si fort, qu'il avait sign un papier avec
le pre Saucisse, par lequel celui-ci, aprs sa mort, lui cdait un arpent
de terre,  la condition qu'il toucherai quinze sous chaque matin, sa vie
durant. Un pareil march, quand on a soixante-seize ans, et que le vendeur
en a dix de moins! La vrit tait que ce dernier avait eu la gredinerie de
se mettre au lit, vers cette poque: il toussait, il rendait l'me, si bien
que l'autre, abti par son envie, se croyait le malin des deux, press de
conclure la bonne affaire. N'importe, a prouve que, lorsqu'on a le feu au
derrire, pour une fille ou pour un champ, on ferait mieux de se coucher
que de signer des choses; car a durait depuis cinq ans, les quinze sous
chaque matin; et plus il en lchait, plus il s'enrageait aprs la terre,
plus il la voulait. Dire qu'il s'tait dbarrass de tous les embtements
de sa longue vie de travail, qu'il n'avait plus qu' mourir tranquille, en
regardant les autres donner leur chair  la terre ingrate, et qu'il tait
retourn se faire achever par elle! Ah! les hommes ne sont gure sages, les
vieux pas plus que les jeunes!

Un instant, Jsus-Christ eut l'ide de tout prendre, le sous-seing et les
titres. Mais le coeur lui manqua: fallait filer, aprs un coup pareil. Ce
n'tait pas comme des cus, qu'on rafle, en attendant qu'il en repousse.
Et, furieux, il remit les papiers sous les lentilles, au fond de la
marmite. Son exaspration devint telle, qu'il ne put tenir sa langue. Ds
le lendemain, Rognes connut l'affaire du pre Saucisse, les quinze sous par
jour pour un arpent de terre mdiocre, qui ne valait bien sr pas trois
mille francs; en cinq ans, a faisait prs de quatorze cents francs dj,
et si le vieux coquin vivait cinq annes encore, il aurait son champ et la
monnaie. On plaisanta le pre Fouan, Seulement, lui qu'on ne regardait plus
dans les chemins, depuis qu'il n'avait plus que sa peau  traner au
soleil, il fut de nouveau salu et considr, lorsqu'on le sut rentier et
propritaire.

La famille, surtout, en parut retourne. Fanny, qui vivait trs en froid
avec son pre, blesse de ce qu'il s'tait retir chez son gredin d'an,
au lieu de se rinstaller chez elle, lui apporta du linge, de vieilles
chemises  Delhomme. Mais il fut trs dur, il fit allusion au mot dont il
saignait toujours: Papa, il viendra nous demander  genoux de le
reprendre! et il l'accueillit d'un: C'est donc toi qui viens  genoux
pour me ravoir! qu'elle garda en travers de la gorge. Rentre, elle en
pleura de honte et de rage, elle dont la susceptibilit de paysanne fire
se blessait d'un regard. Honnte, travailleuse, riche, elle en arrivait 
tre fche avec tout le pays. Delhomme dut promettre que ce serait lui,
dsormais, qui remettrait l'argent de la rente au pre; car, pour son
compte, elle jurait bien qu'elle ne lui adresserait jamais plus la parole.

Quant  Buteau, il les tonna tous, un jour qu'il entra au Chteau,
histoire, disait-il, de faire une petite visite au vieux. Jsus-Christ,
ricanant, apporta la bouteille d'eau-de-vie, et l'on trinqua. Mais sa
goguenardise devint de la stupeur, lorsqu'il vit son frre tirer dix pices
de cent sous, puis les aligner sur la table, en disant:

--Pre, faut pourtant rgler nos comptes.... Voil le dernier trimestre de
votre rente.

Ah! le nom de Dieu de gueusard! lui qui ne donnait plus un sou au pre
depuis des annes, est-ce qu'il ne venait pas l'empaumer, en lui remontrant
la couleur de son argent! Tout de suite, d'ailleurs, il carta le bras du
vieux qui s'avanait, et il ramassa les pices.

--Attention! c'tait pour vous dire que je les ai.... Je vous les garde,
vous savez o elles vous attendent.

Jsus-Christ commenait  ouvrir l'oeil et  se fcher.

--Dis donc! si tu veux emmener papa....

Mais Buteau prit la chose gaiement.

--Quoi, t'es jaloux? Et quand j'aurais le pre une semaine, et toi une
semaine, est-ce que ce ne serait pas dans la nature? Hein! si vous vous
coupiez en deux, pre?... A votre sant, en attendant!

Comme il partait, il les invita  venir faire, le lendemain, la vendange
dans sa vigne. On se gaverait de raisin, tant que la peau du ventre en
tiendrait. Enfin, il fut si gentil, que les deux autres le trouvrent une
fameuse canaille tout de mme, mais rigolo,  la condition de ne pas se
laisser fiche dedans par lui. Ils l'accompagnrent un bout de chemin, pour
le plaisir.

Justement, au bas de la cte, ils firent la rencontre de M. et de Mme
Charles, qui rentraient, avec lodie,  leur proprit de Roseblanche,
aprs une promenade le long de l'Aigre, Tous les trois taient en deuil de
Mme Estelle, comme on nommait la mre de la petite, morte au mois de
juillet, et morte  la peine, car chaque fois que la grand'mre revenait de
Chartres, elle le disait bien que sa pauvre fille se tuait, tant elle se
donnait du mal pour soutenir la bonne rputation de l'tablissement de la
rue aux Juifs, dont son fainant de mari s'occupait de moins en moins. Et
quelle motion pour M. Charles que l'enterrement, o il n'avait point os
conduire lodie,  qui l'on ne s'tait dcid , apprendre la nouvelle que
lorsque sa mre dormait depuis trois jours dans la terre! Quel serrement de
coeur pour lui, le matin o, aprs des annes, il avait revu le 19, 
l'angle de la rue de la Planche-aux-Carpes, ce 19 badigeonn de jaune, avec
ses persiennes vertes, toujours closes, l'oeuvre de sa vie enfin,
aujourd'hui tendu de draperies noires, la petite porte ouverte, l'alle
barre par le cercueil, entre quatre cierges! Ce qui le toucha, ce fut la
faon dont le quartier s'associa  sa douleur. La crmonie se passa
vraiment trs bien. Quand on sortit le cercueil de l'alle et qu'il parut
sur le trottoir, toutes les voisines se signrent. On se rendit  l'glise
au milieu du recueillement. Les cinq femmes de la maison taient l, en
robe sombre, l'air comme il faut, ainsi que le mot en courut le soir dans
Chartres. Une d'elles pleura mme au cimetire. Enfin, de ce ct, M.
Charles n'eut que de la satisfaction. Mais, le lendemain, comme il
souffrit, lorsqu'il questionna son gendre, Hector Vaucogne, et qu'il visita
la maison! Elle avait dj perdu de son clat, on sentait que la poigne
d'un homme y manquait,  toutes sortes de licences, que lui n'aurait jamais
tolres, de son temps. Il constata pourtant avec plaisir que la bonne
attitude des cinq femmes, au convoi, les avait fait si avantageusement
connatre en ville, que l'tablissement ne dsemplit pas de la semaine. En
quittant le 19, la tte bourrele d'inquitudes, il ne le cacha point 
Hector: maintenant que la pauvre Estelle n'tait plus l pour mener la
barque, c'tait  lui de se corriger, de mettre srieusement la main  la
pte, s'il ne voulait pas manger la fortune de sa fille.

Tout de suite, Buteau les pria de venir vendanger, eux aussi. Mais ils
refusrent,  cause de leur deuil. Ils avaient des figures mlancoliques,
des gestes lents. Tout ce qu'ils acceptrent, ce fut d'aller goter au vin
nouveau.

--Et c'est pour distraire cette pauvre petite, dclara Mme Charles. Elle a
si peu d'amusements ici, depuis que nous l'avons retire du pensionnat! Que
voulez-vous? elle ne peut toujours rester en classe.

lodie coutait, les yeux baisss, les joues envahies de rougeur, sans
raison. Elle tait devenue trs grande, trs mince, d'une pleur de lis qui
vgte  l'ombre.

--Alors, qu'est-ce que vous allez en faire, de cette grande jeunesse-l?
demanda Buteau.

Elle rougit davantage, tandis que sa grand'mre rpondait:

--Dame! nous ne savons gure.... Elle se consultera, nous la laisserons
bien libre.

Mais Fouan, qui avait pris M. Charles  part, lui demanda d'un air
d'intrt:

--a va-t-il, le commerce?

La mine dsole, il haussa les paules.

--Ah! ouiche! j'ai vu justement ce matin quelqu'un de Chartres. C'est 
cause de a que nous sommes si ennuys.... Une maison finie! On se bat dans
les corridors, on ne paye mme plus, tant la surveillance est mal faite!

Il croisa les bras, il respira fortement, pour se soulager de ce qui
l'touffait surtout, un grief nouveau dont il n'avait pas digr l'normit
depuis le matin.

--Et croyez-vous que le misrable va au caf, maintenant!... Au caf! au
caf! quand on en a un chez soi!

--Foutu alors! dit d'un air convaincu Jsus-Christ, qui coutait.

Ils se turent, car Mme Charles et lodie se rapprochaient avec Buteau. A
prsent, tous trois parlaient de la dfunte, la jeune fille disait combien
elle tait reste triste, de n'avoir pu embrasser sa pauvre maman. Elle
ajouta, de son air simple:

--Mais il parat que le malheur a t si brusque, et qu'on travaillait si
fort,  la confiserie....

--Oui, pour des baptmes, se hta de dire Mme Charles, en clignant les
yeux, tourne vers les autres.

D'ailleurs, pas un n'avait souri, tous compatissaient, d'un branle du
menton. Et la petite, dont le regard s'tait abaiss sur une bague qu'elle
portait, la baisa, pleurante.

--Voil tout ce qu'on m'a donn d'elle.... Grand'mre la lui a prise au
doigt, pour la mettre au mien.... Elle la portait depuis vingt ans, moi je
la garderai toute ma vie.

C'tait une vieille alliance d'or, un de ces bijoux de grosse joaillerie
commune, si use, que les guillochures en avaient presque disparu. On
sentait que la main o elle s'tait lime ainsi, ne reculait devant aucune
besogne, toujours active, dans les vases  laver, dans les lits  refaire,
frottant, essuyant, torchonnant, se fourrant partout. Et elle racontait
tant de choses, cette bague, elle avait laiss de son or au fond de tant
d'affaires, que les hommes la regardaient fixement, les narines largies,
sans un mot.

--Quand tu l'auras use autant que ta mre, dit M. Charles, trangl d'une
soudaine motion, tu pourras te reposer.... Si elle parlait, elle
t'apprendrait comment on gagne de l'argent, par le bon ordre et le travail.

lodie, en larmes, avait coll de nouveau ses lvres sur le bijou.

--Tu sais, reprit Mme Charles, je veux que tu te serves de cette alliance,
quand nous te marierons.

Mais,  ce dernier mot,  cette ide du mariage, la jeune fille, dans son
attendrissement, prouva une secousse si forte, un tel excs de confusion,
qu'elle se jeta, perdue, sur le sein de sa grand'mre, pour y cacher son
visage. Celle-ci la calma, en souriant.

--Voyons, n'aie pas honte, mon petit lapin.... Il faut que tu t'habitues,
il n'y a point l de vilaines choses.... Je ne dirais pas de vilaines
choses en ta prsence, bien sr.... Ton cousin Buteau demandait tout 
l'heure ce que nous allions faire de toi. Nous commencerons par te
marier.... Voyons, voyons, regarde-nous, ne te frotte pas contre mon chle.
Tu vas t'enflammer la peau.

Puis, aux autres, tout bas, d'un air de satisfaction profonde:

--Hein? est-ce lev? a ne sait rien de rien!

--Ah! si nous n'avions pas cet ange, conclut M. Charles, nous aurions
vraiment trop de chagrin,  cause de ce que je vous ai dit.... Avec a, mes
rosiers et mes oeillets ont souffert cette anne, et j'ignore ce qui se
passe dans ma volire, tous mes oiseaux sont malades. La pche seule me
console un peu, j'ai pris une truite de trois livres, hier.... N'est-ce
pas? quand on est  la campagne, c'est pour tre heureux.

On se quitta. Les Charles rptrent leur promesse d'aller goter le vin
nouveau. Fouan, Buteau et Jsus-Christ firent quelques pas en silence, puis
le vieux rsuma leur opinion.

--Un chanard tout de mme, le cadet qui l'aura avec la maison, cette
gamine!

Le tambour de Rognes avait battu le ban des vendanges; et, le lundi matin,
tout le pays fut en l'air, car chaque habitant avait sa vigne, pas une
famille n'aurait manqu, ce jour-l, d'aller en besogne sur le coteau de
l'Aigre. Mais ce qui achevait d'motionner le village, c'tait que la
veille,  la nuit tombe, le cur, un cur dont la commune se donnait enfin
le luxe, tait dbarqu devant l'glise. Il faisait dj si sombre, qu'on
l'avait mal vu. Aussi les langues ne tarissaient-elles pas, d'autant plus
que l'histoire en valait srement la peine.

Aprs sa brouille avec Rognes, pendant des mois, l'abb Godard s'tait
obstin  ne pas y remettre les pieds. Il baptisait, confessait, mariait
ceux qui venaient le trouver  Bazoches-le-Doyen; quant aux morts, ils
auraient sans doute sch  l'attendre; mais le point resta obscur,
personne ne s'tant avis de mourir, pendant cette grande querelle. Il
avait dclar  monseigneur qu'il aimait mieux se faire casser que de
rapporter le bon Dieu dans un pays d'abomination, o on le recevait, si
mal, tous paillards et ivrognes, tous damns, depuis qu'ils ne croyaient
plus au diable; et monseigneur le soutenait videmment, laissait aller les
choses, en attendant la contrition de ce troupeau rebelle. Donc, Rognes
tait sans prtre: plus de messe, plus rien, l'tat sauvage. D'abord, il y
avait eu un peu de surprise; mais, au fond, ma foi! a ne marchait pas plus
mal qu'auparavant. On s'accoutumait, il ne pleuvait ni ne ventait
davantage, sans compter que la commune y conomisait gros. Alors, puisqu'un
prtre n'tait point indispensable, puisque l'exprience prouvait que les
rcoltes n'y perdaient rien et qu'on n'en mourait pas plus vite, autant
valait-il s'en passer toujours. Beaucoup se montraient de cet avis, non
seulement les mauvaises ttes comme Lengaigne, mais encore des hommes de
bon sens, qui savaient calculer, Delhomme par exemple. Seulement, beaucoup
aussi se vexaient de n'avoir pas de cur. Ce n'tait point qu'ils fussent
plus religieux que les autres: un Dieu de rigolade qui avait cess de les
faire trembler, ils s'en fichaient! Mais pas de cur, a semblait dire
qu'on tait trop pauvre ou trop avare pour s'en payer un; enfin, on avait
l'air au-dessous de tout, des riens de rien qui n'auraient pas dpens dix
sous  de l'inutile. Ceux de Magnolles, o ils n'taient que deux cent
quatre-vingt-trois, dix de moins qu' Rognes, nourrissaient un cur, qu'ils
jetaient  la tte de leurs voisins, avec une faon de rire si provocante,
que a finirait certainement par des claques. Et puis, les femmes avaient
des habitudes, pas une n'aurait consenti bien sr  tre marie ou enterre
sans prtre. Les hommes eux-mmes allaient des fois  l'glise, aux grandes
ftes, parce que tout le monde y allait. Bref, il y avait toujours eu des
curs, et quitte  s'en foutre, il en fallait un.

Naturellement, le conseil municipal fut saisi de la question. Le maire,
Hourdequin, qui, sans pratiquer, soutenait la religion par principe
autoritaire, commit la faute politique de ne pas prendre parti, dans une
pense conciliante. La commune tait pauvre,  quoi bon la grever des
frais, gros pour elle, que ncessiterait la rparation du presbytre?
d'autant plus qu'il esprait ramener l'abb Godard. Or, il arriva que ce
fut Macqueron, l'adjoint, jadis l'ennemi de la soutane, qui se mit  la
tte des mcontents, humilis de n'avoir pas un cur  eux. Ce Macqueron
dut nourrir ds lors l'ide de renverser le maire, pour prendre sa place;
et l'on disait, d'ailleurs, qu'il tait devenu l'agent de M. Rochefontaine,
l'usinier de Chteaudun, qui allait se porter de nouveau contre M. de
Chdeville, aux lections prochaines. Justement, Hourdequin, fatigu, ayant
 la ferme de grands soucis, se dsintressait des sances, laissait agir
son adjoint; de telle sorte que le conseil, gagn par celui-ci, vota les
fonds ncessaires  l'rection de la commune en paroisse. Depuis qu'il
s'tait fait payer son terrain expropri, lors du nouveau chemin, aprs
avoir promis de le cder gratuitement, les conseillers le traitaient de
filou, mais lui tmoignaient une grande considration. Lengaigne seul
protesta contre le vote qui livrait le pays aux jsuites. Bcu aussi
grognait, expuls du presbytre et du jardin, log maintenant dans une
masure. Pendant un mois, des ouvriers refirent les pltres, remirent des
vitres, remplacrent les ardoises pourries; et c'tait ainsi qu'un cur,
enfin, avait pu s'installer la veille dans la petite maison, badigeonne 
neuf.

Ds l'aube, les voitures partirent pour la cte, charges chacune de quatre
ou cinq grands tonneaux dfoncs d'un bout, les gueulebes, comme on les
nomme. Il y avait des femmes et des filles, assises dedans, avec leurs
paniers; tandis que les hommes allaient  pied, fouettant les btes. Toute
une file se suivait, et l'on causait, de voiture  voiture, au milieu de
cris et de rires.

Celle des Lengaigne, prcisment, venait aprs celle des Macqueron, de
sorte que Flore et Coelina, qui ne se parlaient plus depuis six mois, se
remirent, grce  la circonstance. La premire avait avec elle la Bcu,
l'autre, sa fille Berthe. Tout de suite, la conversation tait tombe sur
le cur. Les phrases, scandes par le pas des chevaux, partaient  la vole
dans l'air frais du matin.

--Moi, je l'ai vu qui aidait  descendre sa malle.

--Ah!... Comment est-il?

--Dame! il faisait noir.... Il m'a paru tout long, tout mince, avec une
figure de carme qui n'en finit plus, et pas fort.... Peut-tre trente ans,
l'air bien doux.

--Et,  ce qu'on dit, il sort de chez les Auvergnats, dans des montagnes o
l'on est sous la neige, pendant les deux tiers de l'an.

--Misre! c'est a qu'il va se trouver  l'aise chez nous, alors!

--Pour sr!... Et tu sais qu'il s'appelle Madeleine.

--Non, Madeline.

--Madeline, Madeleine, ce n'est toujours pas un nom d'homme.

--Peut-tre bien qu'il viendra nous faire visite, dans les vignes,
Macqueron a promis qu'il l'amnerait.

--Ah! bon sang! faut le guetter!

Les voitures s'arrtaient au bas de la cte, le long du chemin qui suivait
l'Aigre. Et, dans chaque petit vignoble, entre les ranges d'chalas, les
femmes taient  l'oeuvre, marchant plies en deux, les fesses hautes,
coupant  la serpe les grappes dont s'emplissaient leurs paniers. Quant aux
hommes, ils avaient assez  faire, de vider les paniers dans les hottes et
de descendre vider les hottes dans les gueulebes. Ds que toutes les
gueulebes d'une voiture taient pleines, elles partaient se dcharger dans
la cuve, puis revenaient  la charge.

La rose tait si forte, ce matin-l, que tout de suite les robes furent
trempes. Heureusement, il faisait un temps superbe, le soleil les scha.
Depuis trois semaines, il n'avait pas plu; le raisin dont on dsesprait, 
cause de l't humide, venait de mrir et de se sucrer brusquement; et
c'tait pourquoi ce beau soleil, si chaud pour la saison, les gayait tous,
ricanant, gueulant, lchant des salets, qui faisaient se tordre les
filles.

--Cette Coelina! dit Flore  la Bcu, en se mettant debout et en regardant
la Macqueron, dans le plant voisin, elle qui tait si fire de sa Berthe, 
cause de son teint de demoiselle!... V'l la petite qui jaunit et qui se
dessche bigrement.

--Dame! dclara la Bcu, quand on ne marie point les filles! Ils ont bien
tort de ne pas la donner au fils du charron.... Et, d'ailleurs,  ce qu'on
raconte, celle-l se tue le temprament, avec ses mauvaises habitudes.

Elle se remit  couper les grappes, les reins casss. Puis, dodelinant du
derrire:

--a n'empche pas que le matre d'cole continue de tourner autour.

--Pardi! s'cria Flore, ce Lequeu, il ramasserait des sous avec son nez
dans la crotte.... Juste! le voil qui arrive les aider. Un joli merle!

Mais elles se turent. Victor, revenu du service depuis quinze jours 
peine, prenait leurs paniers et les vidait dans la hotte de Delphin, que
cette grande couleuvre de Lengaigne avait lou pour la vendange, en
prtextant la ncessit de sa prsence  la boutique. Et Delphin, qui
n'avait jamais quitt Rognes, attach  la terre comme un jeune chne,
billait de surprise devant Victor, crne et blagueur, ravi de l'tonner,
si chang, que personne ne le reconnaissait, avec ses moustaches et sa
barbiche, son air de se ficher du monde, sous le bonnet de police qu'il
affectait de porter encore. Seulement, le gaillard se trompait, s'il
croyait faire envie  l'autre: il avait beau lui conter des exploits de
garnison, des menteries sur la noce, les filles et le vin, le paysan
secouait la tte, stupfi au fond, nullement tent en somme. Non, non! a
cotait trop cher, s'il fallait quitter son coin! Il avait dj refus deux
fois d'aller faire fortune  Chartres, dans un restaurant, avec Nnesse.

--Mais, sacr cul-de-jatte! lorsque tu seras soldat?

--Oh! soldat!... Eh! donc, on tire un bon numro!

Victor, plein de mpris, ne put le sortir de l. Quel grand lche, quand on
tait bti comme un Cosaque! Il continuait, en causant, de vider les
paniers dans la hotte, sans que le bougre plit sous la charge. Et, par
farce, en fanfaron, il dsigna Berthe d'un signe, il ajouta:

--Dis donc, est-ce qu'il lui en est venu, depuis mon dpart?

Delphin fut secou d'un gros rire, car le phnomne de la fille aux
Macqueron restait la grande plaisanterie, entre jeunes gens.

--Ah! je n'y ai pas mis le nez.... Possible que a lui ait pouss, au
printemps.

--Ce n'est pas moi qui l'arroserai, conclut Victor avec une moue rpugne.
Autant se payer une grenouille.... Et puis, ce n'est gure sain, a doit
s'enrhumer, cet endroit-l, sans perruque.

Du coup, Delphin rigola si fort, que la hotte en chavirait sur son dos; et
il descendit, il la vidait au fond d'une gueulebe, qu'on l'entendait
encore trangler de rire.

Dans la vigne des Macqueron, Berthe continuait  faire la demoiselle, se
servait de petits ciseaux, au lieu d'une serpe, avait peur des pines et
des gupes, se dsesprait, parce que ses souliers fins, tremps de rose,
ne schaient pas. Et elle tolrait les prvenances de Lequeu, qu'elle
excrait, flatte pourtant de cette cour du seul homme qui et de
l'instruction. Il finit par prendre son mouchoir pour lui essuyer ses
souliers. Mais une apparition inattendue les occupa.

--Bon Dieu! murmura Berthe, elle en a, une robe!... On m'avait bien dit
qu'elle tait arrive hier soir, en mme temps que le cur.

C'tait Suzanne, la fille aux Lengaigne, qui risquait brusquement une
rapparition dans son village, aprs trois ans de folle existence  Paris.
Dbarque de la veille, elle avait fait la grasse matine, laissant sa mre
et son frre partir en vendange, se promettant de les y rejoindre plus
tard, de tomber parmi les paysans au travail, dans l'clat de sa toilette,
pour les craser. La sensation, en effet, tait extraordinaire, car elle
avait mis une robe de soie bleue, dont le bleu riche tuait le bleu du ciel.
Sous le grand soleil qui la baignait, se dtachant dans le plein air, au
milieu du vert jaune des pampres, elle tait vraiment cossue, un vrai
triomphe. Tout de suite, elle avait parl et ri trs fort, mordu aux
grappes, qu'elle levait en l'air pour se les faire descendre dans la
bouche, plaisant avec Delphin et son frre Victor, qui semblait trs fier
d'elle, merveill la Bcu et sa mre, les mains ballantes d'admiration,
les yeux humides. Du reste, cette admiration tait partage par les
vendangeurs des plants voisins: le travail se trouvait arrt, tous la
contemplaient, hsitaient  la reconnatre, tellement elle avait forci et
embelli. Un laideron autrefois, une fille rudement plaisante  cette heure,
sans doute  cause de la faon dont elle ramenait ses petits poils blonds
sur son museau. Et une grande considration se dgageait de cet examen
curieux,  la voir nippe si chrement, grasse, avec une gaie figure de
prosprit.

Coelina, un flot de bile au visage, les lvres pinces, s'oubliait, elle
aussi, entre sa fille Berthe et Lequeu.

--En v'l, un chic!... Flore raconte  qui veut l'entendre que sa fille a
domestiques, et voitures, l-bas. C'est peut-tre bien vrai, car faut
gagner gros pour s'en coller ainsi sur le corps.

--Oh! ces riens du tout, dit Lequeu, qui cherchait  tre aimable, on sait
comment elles le gagnent, l'argent.

--Qu'est-ce que a fiche, comment elles le gagnent? reprit amrement
Coelina, elles l'ont tout de mme!

Mais,  ce moment, Suzanne, qui avait aperu Berthe, et qui venait de
reconnatre en elle une de ses anciennes compagnes des filles de la Vierge,
s'avana, trs gentille.

--Bonjour, tu vas bien?

Elle la dvisageait d'un regard, elle remarqua son teint fltri. Et, du
coup, elle se redressa dans sa chair de lait, elle rpta, en riant:

--a va bien, n'est-ce pas?

--Trs bien, je te remercie, rpondit Berthe gne, vaincue.

Ce jour-l, les Lengaigne l'emportaient, c'tait une vraie gifle pour les
Macqueron. Hors d'elle, Coelina comparait la maigreur jaune de sa fille,
dj ride,  la bonne mine de la fille des autres, frache et rose. Est-ce
que c'tait juste, a? une noceuse sur qui des hommes passaient du matin au
soir, et qui ne se fatiguait point! une jeunesse vertueuse, aussi abme 
coucher seule, qu'une femme vieillie par trois grossesses! Non, la sagesse
n'tait pas rcompense, a ne valait pas la peine de rester honnte chez
ses parents!

Enfin, toute la vendange fit fte  Suzanne. Elle embrassa des enfants qui
avaient grandi, elle motionna des vieillards en leur rappelant des
souvenirs. Qu'on soit ce qu'on soit, on peut se passer du monde, lorsqu'on
a fait fortune. Et celle-l avait bon coeur encore, de ne pas cracher sur
sa famille et de revenir voir les amis, maintenant qu'elle tait riche.

A onze heures, tous s'assirent, on mangea du pain et du fromage. Ce n'tait
pas qu'on et apptit, car on se gavait de raisin depuis l'aube, le gosier
poiss de sucre, la panse enfle et ronde comme une tonne; et a bouillait
l-dedans, a valait une purge: dj,  chaque minute, une fille tait
oblige de filer derrire une haie. Naturellement, on en riait, les hommes
se levaient et poussaient des oh! oh! pour lui faire la conduite. Bref, de
la bonne gaiet, quelque chose de sain, qui rafrachissait.

Et l'on achevait le pain et le fromage, lorsque Macqueron parut sur la
route du bas, avec l'abb Madeline. Du coup, l'on oublia Suzanne, il n'y
eut plus de regards que pour le cur. Franchement, l'impression ne fut
gure favorable: l'air d'une vraie perche, triste comme s'il portait le bon
Dieu en terre. Cependant, il saluait devant chaque vigne, il disait un mot
aimable  chacun, et l'on finit par le trouver bien poli, bien doux, pas
fort enfin. On le ferait marcher, celui-l! a irait mieux qu'avec ce
mauvais coucheur d'abb Godard. Derrire son dos, on commenait  s'gayer.
Il tait arriv en haut de la cte, il restait immobile,  regarder
l'immensit plate et grise de la Beauce, pris d'une sorte de peur, d'une
mlancolie dsespre, qui mouillrent ses grands yeux clairs de
montagnard, habitus aux horizons troits des gorges de l'Auvergne.

Justement, la vigne des Buteau se trouvait l. Lise et Franoise coupaient
les grappes, et Jsus-Christ qui n'avait pas manqu d'amener le pre, tait
dj sol du raisin dont il se gorgeait, en ayant l'air de s'occuper 
vider les paniers dans les hottes. a cuvait si fort dans sa peau, a le
gonflait d'un tel gaz, qu'il lui sortait du vent par tous les trous. Et, la
prsence d'un prtre l'excitant, il fut incongru.

--Bougre de mal lev! lui cria Buteau. Attends au moins que M. le cur
soit parti.

Mais Jsus-Christ n'accepta pas la rprimande. Il rpondit en homme qui
avait de l'usage, quand il voulait:

--Ce n'est pas  son intention, c'est pour mon plaisir.

Le pre Fouan avait pris un sige par terre, comme il disait, las, heureux
du beau temps et de la belle vendange. Il ricana en dessous,
malicieusement, de ce que la Grande, dont la vigne tait voisine, venait
lui souhaiter le bonjour: celle-l aussi s'tait remise  le considrer,
depuis qu'elle lui savait des rentes. Puis, d'un saut, elle le quitta, en
voyant de loin son petit-fils Hilarion profiter goulment de son absence,
pour s'empiffrer de raisin; et elle tomba sur lui  coups de canne: cochon
 l'auge qui en gtait plus qu'il n'en gagnait!

--En v'l une, la tante, qui fera plaisir, quand elle claquera! dit Buteau,
en s'asseyant un instant prs de son pre, pour le flatter. Si c'est
gentil, d'abuser de cet innocent, parce qu'il est fort et bte comme un
ne!

Ensuite, il attaqua les Delhomme, qui se trouvaient en contre-bas, au bord
de la route. Ils avaient le plus beau vignoble du pays, prs de deux
hectares d'un seul tenant, o ils taient bien une dizaine  s'occuper.
Leurs vignes trs soignes donnaient des grappes comme pas un voisin n'en
rcoltait; et ils en taient si orgueilleux, qu'ils avaient l'air de
vendanger  l'cart, sans s'gayer seulement des coliques brusques qui
foraient les filles  galoper. Sans doute, a leur aurait cass les
jambes, de monter saluer leur pre, car ils ne semblaient pas savoir qu'il
tait l. Cet empot de Delhomme, un rude serin, avec sa pose au bon
travail et  la justice! et cette pie-griche de Fanny, toujours  se
fcher pour une vesse de travers, exigeant qu'on l'adort comme une image,
sans mme s'apercevoir des salets qu'elle faisait aux autres!

--Le vrai, pre, continua Buteau, c'est que je vous aime bien, tandis que
mon frre et ma soeur.... Vous savez, j'en ai encore le coeur gros, qu'on
se soit quitt pour des foutaises.

Et il rejeta la chose sur Franoise,  qui Jean avait tourn la tte. Mais
elle se tenait tranquille,  cette heure. Si elle bougeait, il tait dcid
 lui rafrachir le sang, au fond de la mare.

--Voyons; pre, faut se tter.... Pourquoi ne reviendriez-vous pas?

Fouan resta muet, prudemment. Il s'attendait  cette offre, que son cadet
lchait enfin; et il dsirait ne rpondre ni oui, ni non, parce qu'on ne
savait jamais. Alors, Buteau continua, en s'assurant que son frre tait 
l'autre bout de la vigne:

--N'est-ce pas? ce n'est gure votre place, chez cette fripouille de
Jsus-Christ. On vous y trouvera peut-tre bien assassin, un de ces quatre
matins.... Et puis, tenez! moi, je vous nourrirai, je vous coucherai, et je
vous payerai quand mme la pension.

Le pre avait clign les yeux, stupfait. Comme il ne parlait toujours pas,
le fils voulut le combler.

--Et des douceurs, votre caf, votre goutte, quatre sous de tabac, enfin
tout le plaisir!

C'tait trop, Fouan prit peur. Sans doute, a se gtait, chez Jsus-Christ.
Mais si les embtements recommenaient, chez les Buteau?

--Faudra voir, se contenta-t-il de dire, en se levant, afin de rompre
l'entretien.

On vendangea jusqu' la nuit tombante. Les voitures ne cessaient d'emmener
les gueulebes pleines et de les ramener vides. Dans les vignes, dores par
le soleil couchant, sous le grand ciel ros, le va-et-vient des paniers et
des hottes s'activait, au milieu de la griserie de tout ce raisin charri.
Et il arriva un accident  Berthe, elle fut prise d'une telle colique,
qu'elle ne put mme courir: sa mre et Lequeu durent lui faire un rempart
de leurs corps, pendant qu'elle s'aponichait, parmi les chalas. Du plant
voisin, on l'aperut. Victor et Delphin voulaient lui porter du papier;
mais Flore et la Bcu les en empchrent, parce qu'il y avait des bornes
que les mal levs seuls dpassaient. Enfin, on rentra. Les Delhomme
avaient pris la tte, la Grande forait Hilarion  tirer avec le cheval,
les Lengaigne et les Macqueron fraternisaient, dans la demi-ivresse qui
attendrissait leur rivalit. Ce qu'on remarqua surtout, ce furent les
politesses de l'abb Madeline et de Suzanne: il la croyait sans doute une
dame,  la voir la mieux habille; si bien qu'ils marchaient cte  cte,
lui rempli d'gards, elle faisant la sucre, demandant l'heure de la messe,
le dimanche. Derrire eux, venait Jsus-Christ, qui, acharn contre la
soutane, recommenait sa plaisanterie dgotante, dans une rigolade
obstine d'ivrogne. Tous les cinq pas, il levait la cuisse et en lchait
un. La garce se mordait les lvres pour ne pas rire, le prtre affectait de
ne pas entendre; et, trs graves, accompagns de cette musique, ils
continuaient d'changer des ides pieuses,  la queue du train roulant des
vendanges.

Comme on arrivait  Rognes enfin, Buteau et Fouan, honteux, essayrent
d'imposer silence  Jsus-Christ. Mais il allait toujours, en rptant que
M. le cur aurait eu bien tort de se formaliser.

--Nom de Dieu! quand on vous dit que ce n'est pas pour les autres! C'est
pour moi tout seul!

La semaine suivante, on fut donc invit  goter le vin, chez les Buteau.
Les Charles, Fouan, Jsus-Christ, quatre ou cinq autres, devaient venir 
sept heures manger du gigot, des noix et du fromage, un vrai repas. Dans la
journe, Buteau avait enft son vin, six pices qui s'taient emplies  la
chantepleure de la cuve. Mais des voisins se trouvaient moins avancs: un,
en train de vendanger encore, foulait depuis le matin, tout nu; un second,
arm d'une barre, surveillait la fermentation, enfonait le chapeau, au
milieu des bouillonnements du mot; un troisime, qui avait un pressoir,
serrait le marc, s'en dbarrassait dans sa cour, en un tas fumant. Et
c'tait ainsi dans chaque maison, et de tout a, des cuves brlantes, des
pressoirs ruisselants, des tonneaux qui dbordaient, de Rognes entier,
s'pandait l'me du vin, dont l'odeur forte aurait suffi pour soler le
monde.

Ce jour-l, au moment de quitter le Chteau, Fouan eut un pressentiment qui
lui fit prendre ses titres, dans la marmite aux lentilles. Autant les
cacher sur lui, car il avait cru voir Jsus-Christ et la Trouille regarder
en l'air, avec des yeux drles. Ils partirent tous les trois de bonne
heure, ils arrivrent chez les Buteau en mme temps que les Charles.

La lune, en son plein, tait si large, si nette, qu'elle clairait comme un
vrai soleil; et Fouan, en entrant dans la cour, remarqua que l'ne, Gdon,
sous le hangar, avait la tte au fond d'un petit baquet. Cela ne l'tonnait
point de le trouver libre, car le bougre, plein de malignit, soulevait
trs bien les loquets avec la bouche; mais, ce baquet l'intriguant, il
s'approcha, il reconnut un baquet de la cave, qu'on avait laiss plein de
vin de pressoir, pour achever de remplir les tonneaux. Nom de Dieu de
Gdon! il le vidait!

--Eh! Buteau, arrive!... Il en fait un commerce, ton ne!

Buteau parut sur le seuil de la cuisine.

--Quoi donc?

--Le v'l qu'a tout bu!

Gdon, au milieu de ces cris, finissait de pomper le liquide avec
tranquillit. Peut-tre bien qu'il sirotait ainsi depuis un quart d'heure,
car le petit baquet contenait aisment une vingtaine de litres. Tout y
avait pass, son ventre s'tait arrondi comme une outre,  clater du coup;
et, quand il releva enfin la tte, on vit son nez ruisseler de vin, son nez
de pochard, o une raie rouge, sous les yeux, indiquait qu'il l'avait
enfonc jusque-l.

--Ah! le jean-foutre! gueula Buteau en accourant. C'est de ses tours! Y a
pas de gueux pareil pour les vices!

Lorsqu'on lui reprochait ses vices, Gdon, d'habitude, avait l'air de s'en
ficher, les oreilles largies et obliques. Cette fois, tourdi, perdant
tout respect, il ricana positivement, il dodelina du rble, pour exprimer
la jouissance sans remords de sa dbauche; et, son matre le bousculant, il
trbucha.

Fouan avait d le caler de l'paule.

--Mais le sacr cochon est sol  crever!

--Sol comme une bourrique, c'est le cas de le dire, fit remarquer
Jsus-Christ, qui le contemplait d'un oeil d'admiration fraternelle. Un
baquet d'un coup, quel goulot!

Buteau, lui, ne riait gure, pas plus que Lise et que Franoise, accourues
au bruit. D'abord, il y avait le vin perdu; puis, ce n'tait pas tant la
perte que la confusion o les jetait cette vilaine conduite de leur ne,
devant les Charles. Dj ceux-ci pinaient les lvres,  cause d'lodie.
Pour comble de malheur, le hasard voulut que Suzanne et Berthe, qui se
promenaient ensemble, rencontrassent l'abb Madeline, juste devant la
porte; et ils s'taient arrts tous les trois, ils attendaient. Une propre
histoire, maintenant, avec tout ce beau monde, les yeux braqus!

--Pre, poussez-le, dit Buteau  voix basse. Faut le rentrer vite 
l'curie.

Fouan poussa. Mais Gdon, heureux, se trouvant bien, refusait de quitter
la place, sans mchancet, en solaud bon enfant, l'oeil noy et farceur,
la bouche baveuse, retrousse par le rire. Il se faisait lourd, branlait
sur ses jambes cartes, se rattrapait  chaque secousse, comme s'il et
jug la plaisanterie drle. Et, lorsque Buteau s'en mla, poussant lui
aussi, ce ne fut pas long: l'ne culbuta, les quatre fers en l'air, puis se
roula sur le dos et se mit  braire si fort, qu'il semblait se foutre de
tous les personnages qui le regardaient.

--Ah! sale carcasse! propre  rien! je vas t'apprendre  te rendre malade!
hurla Buteau, en tombant sur lui  coups de talon.

Plein d'indulgence, Jsus-Christ s'interposa.

--Voyons, voyons... Puisqu'il est sol, faut pas lui demander de la raison.
Bien sr qu'il ne t'entend pas, vaut mieux l'aider  retrouver son
chez-lui.

Les Charles s'taient carts, absolument choqus de cette bte
extravagante et sans conduite; tandis qu'lodie, trs rouge, comme si elle
avait eu  subir un spectacle indcent, dtournait la tte. A la porte, le
groupe du cur, de Suzanne et de Berthe, silencieux, protestait par son
attitude. Des voisins arrivaient, commenaient  goguenarder tout haut.
Lise et Franoise en auraient pleur de honte.

Cependant, rentrant sa rage, Buteau, aid de Fouan et de Jsus-Christ,
travaillait  remettre Gdon debout. Ce n'tait pas une affaire commode,
car le gaillard pesait bien comme les cinq cent mille diables, avec le
baquet qui lui roulait dans le ventre. Ds qu'on l'avait redress d'un
bout, il croulait de l'autre. Tous les trois s'puisaient  l'arc-bouter, 
l'tayer de leurs genoux et de leurs coudes. Enfin, ils venaient de le
planter sur les quatre pieds, ils l'avaient mme fait avancer de quelques
pas, lorsque, dans une brusque rvrence en arrire, il culbuta de nouveau.
Et il y avait toute la cour  traverser, pour gagner l'curie. Jamais on
n'y arriverait. Comment faire?

--Nom de Dieu de nom de Dieu! juraient les trois hommes, en le regardant
sous toutes les faces, sans savoir dans quel sens le prendre.

Jsus-Christ eut l'ide de l'accoter au mur du hangar; de l, on ferait le
tour, en suivant le mur de la maison, jusqu' l'curie. a marcha d'abord,
bien que l'ne s'corcht contre le pltre. Le malheur fut que ce
frottement lui devint sans doute insupportable. Tout d'un coup, se
dbarrassant des mains qui le collaient  la muraille, il rua, il gambada.

Le pre avait failli s'taler, les deux frres criaient:

--Arrtez-le, arrtez-le!

Alors, sous la blancheur clatante de la lune, on vit Gdon battant la
cour en un zigzag frntique, avec ses deux grandes oreilles cheveles. On
lui avait trop remu le ventre, il en tait malade. Un premier
haut-le-coeur l'arrta, tout chavirait. Il voulut repartir, il retomba
plant sur ses jambes raidies. Son cou s'allongeait, une boule terrible
agitait ses ctes. Et dans un tangage d'ivrogne qui se soulage, piquant la
tte en avant  chaque effort, il dgueula comme un homme.

Un rire norme avait clat  la porte, parmi les paysans amasss, pendant
que l'abb Madeline, faible d'estomac, plissait entre Suzanne et Berthe,
qui l'emmenrent avec des mots d'indignation. Mais l'attitude offense des
Charles disait surtout combien l'exhibition d'un ne dans un tat pareil,
tait contraire aux bonnes moeurs, mme  la simple politesse qu'on doit
aux passants. lodie, perdue, pleurante, s'tait jete au cou de sa
grand'mre, en demandant s'il allait mourir. Et M. Charles avait beau
crier: Assez! assez! de son ancienne voix imprieuse de patron obi, le
bougre continuait, la cour en tait pleine, des lchures furieuses
d'cluse, un vrai ruisseau rouge qui coulait dans la mare. Puis, il glissa,
se vautra l-dedans, les cuisses ouvertes, si peu convenable, que jamais
solard, tal en travers d'une rue, n'a dgot  ce point les gens. On
aurait dit que ce misrable le faisait exprs, pour jeter le dshonneur sur
ses matres. C'en tait trop, Lise et Franoise, les mains sur les yeux,
s'enfuirent, se rfugirent au fond de la maison.

--Assez donc! emportez-le!

En effet, il n'y avait pas d'autre parti  prendre, car Gdon, devenu plus
mou qu'une chiffe, alourdi de sommeil, s'endormait. Buteau courut chercher
une civire, six hommes l'aidrent  y charger l'ne. On l'emporta, les
membres abandonns, la tte ballante, ronflant dj d'un tel coeur, qu'il
avait l'air de braire et de se foutre encore du monde.

Naturellement, cette aventure gta d'abord le repas. Bientt, on se remit,
on finit mme par fter si largement le vin nouveau, que tous, vers onze
heures, taient comme l'ne. A chaque instant, il y en avait un qui sortait
dans la cour, pour un besoin.

Le pre Fouan tait trs gai. Peut-tre, tout de mme, qu'il ferait bien de
reprendre pension chez son cadet, car le vin y serait bon cette anne. Il
avait d quitter la salle  son tour, il roulait a dans sa tte, au milieu
de la nuit noire, lorsqu'il entendit Buteau et Lise, sortis derrire son
dos, accroupis cte  cte le long de la haie, et se querellant, parce que
le mari reprochait  la femme de ne pas se montrer assez tendre avec son
pre. Sacre dinde! fallait l'embobiner, pour le ravoir et lui tourdir son
magot. Le vieux, dgris, tout froid, eut un geste, s'assura qu'on ne lui
avait pas vol les papiers dans sa poche; et, quand on se fut tous
embrasss en partant, quand il se retrouva au Chteau, il tait bien rsolu
 ne point en dmnager. Mais, la nuit mme, il eut une vision qui le
glaa: la Trouille en chemise,  travers la chambre, rdant, fouillant sa
culotte, sa blouse, regardant jusque dans ses souliers. videmment,
Jsus-Christ, n'ayant plus trouv le magot envol de la marmite aux
lentilles, envoyait sa fille le chercher pour l'tourdir, comme disait
Buteau.

Du coup, Fouan ne put rester au lit, tellement ce qu'il avait vu lui
travaillait le crne. Il se leva, ouvrit la fentre. La nuit tait blanche
de lune, l'odeur du vin montait de Rognes, mle  celle des choses qu'on
enjambait depuis huit jours le long des murs, tout ce bouquet violent des
vendanges. Que devenir? o aller? Son pauvre argent, il ne le quitterait
plus, il se le coudrait sur la peau. Puis, comme le vent lui soufflait
l'odeur au visage, l'ide de Gdon lui revint: c'tait rudement bti, un
ne! a prenait dix fois du plaisir comme un homme, sans en crever.
N'importe! vol chez son cadet, vol chez son an, il n'avait pas le
choix. Le mieux tait de rester au Chteau et d'ouvrir l'oeil, en
attendant. Tous ses vieux os en tremblaient.




V


Des mois s'coulrent, l'hiver passa, puis le printemps; et le train
accoutum de Rognes continuait, il fallait des annes pour que les choses
eussent l'air de s'tre faites, dans cette morne vie de travail, sans cesse
recommenante. En juillet, sous l'accablement des grands soleils, les
lections prochaines remurent pourtant le village. Cette fois, il y avait,
cache au fond, toute une grosse affaire. On en causait, on attendait la
tourne des candidats.

Et, justement, le dimanche o la venue de M. Rochefontaine, l'usinier de
Chteaudun, tait annonce, une scne terrible clata le matin, chez les
Buteau, entre Lise et Franoise. L'exemple prouva bien que, lorsque les
choses n'ont pas l'air de se faire, elles marchent cependant; car le
dernier lien qui unissait les deux soeurs, toujours prs de se rompre,
renou toujours, s'tait tellement aminci  l'usure des querelles
quotidiennes, qu'il cassa net, pour ne plus jamais se rattacher, et 
l'occasion d'une btise o il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un
chat.

Ce matin, Franoise, en ramenant les vaches, s'tait arrte un instant 
causer avec Jean, qu'elle venait de rencontrer devant l'glise. Il faut
dire qu'elle y mettait de la provocation, en face de la maison mme, dans
l'unique but d'exasprer les Buteau. Aussi, lorsqu'elle rentra, Lise lui
cria-t-elle:

--Tu sais, quand tu voudras voir tes hommes, tche que ce ne soit pas sous
la fentre!

Buteau tait l, qui coutait, en train de repasser une serpe.

--Mes hommes, rpta Franoise, je les vois de trop ici, mes hommes! et il
y en a un, si j'avais voulu, ce n'est pas sous la fentre, c'est dans ton
lit que le cochon m'aurait prise!

Cette allusion  Buteau jeta Lise hors d'elle. Depuis longtemps, elle
n'avait qu'un dsir, flanquer sa soeur dehors, pour tre tranquille dans
son mnage, quitte  rendre la moiti du bien. C'tait mme la raison qui
la faisait battre par son homme, d'avis contraire, dcid  ruser jusqu'au
bout, ne dsesprant pas d'ailleurs de coucher avec la petite, tant qu'elle
et lui auraient ce qu'il fallait pour a. Et Lise s'irritait de n'tre
point la matresse, tourmente maintenant d'une jalousie particulire,
prte encore  le laisser culbuter sa cadette, histoire d'en finir, tout en
enrageant de le voir s'chauffer aprs cette garce, dont elle avait pris en
excration la jeunesse, la petite gorge dure, la peau blanche des bras,
sous les manches retrousses. Si elle avait tenu la chandelle, elle aurait
voulu qu'il abmt tout a, elle aurait tap elle-mme dessus, ne souffrant
pas du partage, souffrant, dans leur rivalit grandie, empoisonne, de ce
que sa soeur tait mieux qu'elle et devait donner plus de plaisir.

--Salope! hurla-t-elle, c'est toi qui l'agaces!... Si tu n'tais pas
toujours pendue  lui, il ne courrait pas aprs ton derrire mal torch de
gamine. Quelque chose de propre!

Franoise devint toute ple, tant ce mensonge la rvoltait. Elle rpondit
posment, dans une colre froide:

--C'est bon, en v'l assez.... Attends quinze jours, et je ne te gnerai
plus, si c'est a que tu demandes. Oui, dans quinze jours, j'aurai vingt et
un ans, je filerai.

--Ah! tu veux tre majeure, ah! c'est donc a que tu as calcul, pour nous
faire des misres!... Eh bien! bougresse, ce n'est pas dans quinze jours,
c'est  l'instant que tu va filer... Allons, fous le camp!

--Tout de mme.... On a besoin de quelqu'un chez Macqueron. Il me prendra
bien.... Bonsoir!

Et Franoise partit, ce ne fut pas plus compliqu, il n'y eut rien autre
chose entre elles. Buteau, lchant la serpe qu'il aiguisait, s'tait
prcipit pour mettre la paix d'une paire de gifles et les raccommoder une
fois encore. Mais il arriva trop tard, il ne put, dans son exaspration,
qu'allonger un coup de poing  sa femme, dont le nez ruissela. Nom de Dieu
de femelles! ce qu'il redoutait, ce qu'il empchait depuis si longtemps! la
petite envole, le commencement d'un tas de sales histoires! Et il voyait
tout fuir, tout galoper devant lui, la fille, la terre.

--J'irai tantt chez Macqueron, gueula-t-il. Faudra bien qu'elle rentre,
quand je devrais la ramener  coup de pied au cul!

Chez Macqueron, ce dimanche-l, on tait en l'air, car on y attendait un
des candidats, M. Rochefontaine, le matre des Ateliers de construction de
Chteaudun. Pendant la dernire lgislature, M. Chdeville avait dplu, les
uns disaient en affichant des amitis orlanistes, les autres, en
scandalisant les Tuileries par une histoire gaillarde, la jeune femme d'un
huissier de la Chambre, folle de lui, malgr son ge. Quoi qu'il en ft la
protection du prfet s'tait retire du dput sortant, pour se porter sur
M. Rochefontaine, l'ancien candidat de l'opposition, dont un ministre
venait de visiter les Ateliers, et qui avait crit une brochure sur le
libre change, trs remarque de l'empereur. Irrit de cet abandon, M. de
Chdeville maintenait sa candidature, ayant besoin de son mandat de dput
pour brasser des affaires, ne se suffisant plus avec les fermages de la
Chamade, hypothque,  moiti dtruite. De sorte que, par une aventure
singulire, la situation s'tait retourne, le grand propritaire devenait
le candidat indpendant, tandis que le grand usinier se trouvait tre le
candidat officiel.

Hourdequin, bien que maire de Rognes, demeurait fidle  M. de Chdeville;
et il avait rsolu de ne tenir aucun compte des ordres de l'administration,
prt  batailler mme ouvertement, si on le poussait  bout. D'abord, il
jugeait honnte de ne pas tourner comme une girouette, au moindre souffle
du prfet; ensuite, entre le protectionniste et le libre changiste, il
finissait par croire ses intrts avec le premier, dans la dbcle de la
crise agricole. Depuis quelque temps, les chagrins que Jacqueline lui
causait, joints aux soucis de la ferme, l'ayant empch de s'occuper de la
mairie, il laissait l'adjoint Macqueron expdier les affaires courantes.
Aussi, lorsque l'intrt qu'il prenait aux lections le ramena prsider le
conseil, ft-il tonn de le sentir rebelle, d'une raideur hostile.

C'tait un sourd travail de Macqueron, men avec une prudence de sauvage,
qui aboutissait enfin. Chez ce paysan devenu riche, tomb  l'oisivet, se
tranant, sale et mal tenu, dans des loisirs de monsieur dont il crevait
d'ennui, peu  peu tait pousse l'ambition d'tre maire, l'unique
amusement de son existence, dsormais. Et il avait min Hourdequin,
exploitant la haine vivace, inne au coeur de tous les habitants de Rognes,
contre les seigneurs autrefois, contre le fils de bourgeois qui possdait
la terre aujourd'hui. Bien sr qu'il l'avait eue pour rien, la terre! un
vrai vol, du temps de la Rvolution! pas de danger qu'un pauvre bougre
profitt des bonnes chances, a retournait toujours aux canailles, las de
s'emplir les poches! Sans compter qu'il s'y passait de propres choses,  la
Borderie. Une honte, cette Cognette, que le matre allait reprendre sur les
paillasses des valets, par got! Tout cela s'veillait, circulait en mots
crus dans le pays, soulevait des indignations, mme chez ceux qui auraient
culbut ou vendu leur fille, si le drangement en avait valu la peine. De
sorte que les conseillers municipaux finissaient par dire qu'un bourgeois,
a devait rester  voler et  paillarder avec les bourgeois; tandis que,
pour bien mener une commune de paysans, il fallait un maire paysan.

Justement, ce fut au sujet des lections qu'une premire rsistance tonna
Hourdequin. Comme il parlait de M. de Chdeville, toutes les figures
devinrent de bois. Macqueron, quand il l'avait vu rester fidle au candidat
en disgrce, s'tait dit qu'il tenait le vrai terrain de bataille, une
occasion excellente pour le faire sauter. Aussi appuyait-il le candidat du
prfet, M. Rochefontaine, en criant que tous les hommes d'ordre devaient
soutenir le gouvernement. Cette profession de foi suffisait, sans qu'il et
besoin d'endoctriner les membres du conseil; car, dans la crainte des coups
de balai, ils taient toujours du ct du manche, rsolus  se donner au
plus fort, au matre, pour que rien ne changet et que le bl se vendt
cher. Delhomme, l'honnte, le juste, dont c'tait l'opinion, entranait
Clou et les autres. Et, ce qui achevait de compromettre Hourdequin,
Lengaigne seul tait avec lui, exaspr de l'importance prise par
Macqueron. La calomnie s'en mla, on accusa le fermier d'tre un rouge,
un de ces gueux qui voulaient la rpublique, pour exterminer le paysan; si
bien que l'abb Madeline, effar, croyant devoir sa cure  l'adjoint,
recommandait lui-mme M. Rochefontaine, malgr la sourde protection de
monseigneur acquise  M. de Chdeville. Mais un dernier coup branla le
maire, le bruit courut que, lors de l'ouverture du fameux chemin direct de
Rognes  Chteaudun, il avait mis dans sa poche la moiti de la subvention
vote. Comment? on ne l'expliquait pas, l'histoire en demeurait mystrieuse
et abominable. Quand on l'interrogeait l-dessus, Macqueron prenait l'air
effray, douloureux et discret d'un homme dont certaines convenances
fermaient la bouche: c'tait lui, simplement, qui avait invent la chose.
Enfin, la commune tait bouleverse, le conseil municipal se trouvait coup
en deux, d'un ct l'adjoint et tous les conseillers, sauf Lengaigne, de
l'autre le maire, qui comprit seulement alors la gravit de la situation.

Depuis quinze jours dj, dans un voyage  Chteaudun, fait exprs,
Macqueron tait all s'aplatir devant M. Rochefontaine. Il l'avait suppli
de ne pas descendre ailleurs que chez lui, s'il daignait venir  Rognes. Et
c'tait pourquoi le cabaretier, ce dimanche-l, aprs le djeuner, ne
cessait de sortir sur la route, aux aguets de son candidat. Il avait
prvenu Delhomme, Clou, d'autres conseillers municipaux, qui vidaient un
litre, pour patienter. Le pre Fouan et Bcu se trouvaient galement l, 
faire une partie, ainsi que Lequeu, le matre d'cole, s'acharnant  la
lecture d'un journal qu'il apportait, affectant de ne jamais rien boire.
Mais deux consommateurs inquitaient l'adjoint, Jsus-Christ et son ami
Canon, l'ouvrier rouleur de routes, installs nez  nez, goguenards, devant
une bouteille d'eau-de-vie. Il leur jetait des coups d'oeil obliques, il
cherchait vainement  les flanquer dehors, car les bandits ne criaient pas,
contre leur habitude: ils n'avaient que l'air de se foutre du monde. Trois
heures sonnrent, M. Rochefontaine, qui avait promis d'tre  Rognes vers
deux heures, n'tait pas arriv encore.

--Coelina! demanda anxieusement Macqueron  sa femme, as-tu mont le
bordeaux pour offrir un verre, tout  l'heure?

Coelina, qui servait, eut un geste dsol d'oubli; et il se prcipita
lui-mme vers la cave. Dans la pice voisine, o tait la mercerie et dont
la porte restait toujours ouverte, Berthe montrait des rubans roses  trois
paysannes, d'un air lgant de demoiselle de magasin, tandis que Franoise,
dj en fonction, poussetait des casiers, malgr le dimanche. L'adjoint,
que gonflait un besoin d'autorit, avait accueilli tout de suite cette
dernire, flatt qu'elle se mt sous sa protection. Sa femme, justement,
cherchait une aide. Il nourrirait, il logerait la petite, tant qu'il ne
l'aurait pas rconcilie avec les Buteau, chez qui elle jurait de se tuer,
si on l'y ramenait de force.

Brusquement, un landau, attel de deux percherons superbes, s'arrta devant
la porte. Et M. Rochefontaine, qui s'y trouvait seul, en descendit, tonn
et bless que personne ne ft l. Il hsitait  entrer dans le cabaret,
lorsque Macqueron remonta de la cave, avec une bouteille dans chaque main.
Ce fut pour lui une confusion, un vrai dsespoir,  ne savoir comment se
dbarrasser de ses bouteilles,  bgayer:

--Oh! monsieur, quelle malchance!... Depuis deux heures, j'ai attendu, sans
bouger; et pour une minute que je descends.... Oui,  votre intention....
Voulez-vous boire un verre, monsieur le dput?

M. Rochefontaine, qui n'tait encore que candidat et que le trouble du
pauvre homme aurait d toucher, parut s'en fcher davantage. C'tait un
grand garon de trente-huit ans  peine, les cheveux ras, la barbe taille
carrment, avec une mise correcte, sans recherche. Il avait une froideur
brusque, une voix brve, autoritaire, et tout en lui disait l'habitude du
commandement, l'obissance dans laquelle il tenait les douze cents ouvriers
de son usine. Aussi paraissait-il rsolu  mener ces paysans  coups de
fouet.

Coelina et Berthe s'taient prcipites, cette dernire avec son clair
regard de hardiesse, sous ses paupires meurtries.

--Veuillez entrer, monsieur, faites-nous cet honneur.

Mais le monsieur, d'un coup d'oeil, l'avait retourne, pese, juge  fond.
Il entra pourtant, il se tint debout, refusant de s'asseoir.

--Voici nos amis du conseil, reprit Macqueron, qui se remettait. Ils sont
bien contents de faire votre connaissance, n'est-ce pas? messieurs, bien
contents!

Delhomme, Clou, les autres, s'taient levs, saisis de la raide attitude de
M. Rochefontaine. Et ce fut dans un silence profond qu'ils coutrent les
choses qu'il avait arrt de leur dire, ses thories communes avec
l'empereur, ses ides de progrs surtout, auxquelles il devait de
remplacer, dans la faveur de l'administration, l'ancien candidat,
d'opinions condamnes; puis, il se mit  promettre des routes, des chemins
de fer, des canaux, oui! un canal au travers de la Beauce, pour tancher
enfin la soif qui la brlait depuis des sicles. Les paysans ouvraient la
bouche, stupfis. Qu'est-ce qu'il disait donc? de l'eau dans les champs, 
cette heure! Il continuait, il finit en menaant des rigueurs de l'autorit
et de la rancune des saisons ceux qui voteraient mal. Tous se regardrent.
En voil un qui les secouait et dont il tait bon d'tre l'ami!

--Sans doute, sans doute, rptait Macqueron,  chaque phrase du candidat,
un peu inquiet cependant de sa rudesse.

Mais Bcu approuvait,  grands coups de menton, cette parole militaire; et
le vieux Fouan, les yeux carquills, avait l'air de dire que c'tait l un
homme; et Lequeu lui-mme, si impassible d'ordinaire, tait devenu trs
rouge, sans qu'on st,  la vrit, s'il prenait du plaisir ou s'il
enrageait. Il n'y avait que les deux canailles, Jsus-Christ et son ami
Canon, pleins d'un vident mpris, si suprieurs, du reste, qu'ils se
contentaient de ricaner et de hausser les paules.

Ds qu'il eut parl, M. Rochefontaine se dirigea vers la porte. L'adjoint
eut un cri de dsolation.

--Comment! monsieur, vous ne nous ferez pas l'honneur de boire un verre?

--Non, merci, je suis en retard dj.... On m'attend  Magnolles, 
Bazoches,  vingt endroits. Bonsoir!

Du coup, Berthe ne l'accompagna mme pas; et, de retour dans la mercerie,
elle dit  Franoise:

--En voil un mal poli! C'est moi qui renommerais l'autre, le vieux!

M. Rochefontaine venait de remonter dans son landau, lorsque des
claquements de fouet lui firent tourner la tte. C'tait Hourdequin, qui
arrivait dans son cabriolet modeste, que conduisait Jean. Le fermier
n'avait appris la visite de l'usinier  Rognes que par hasard, un de ses
charretiers ayant rencontr le landau sur la route, et il accourait pour
voir le pril en face, d'autant plus inquiet que, depuis huit jours, il
pressait M. de Chdeville de faire acte de prsence, sans pouvoir
l'arracher  quelque jupon sans doute, peut-tre la jolie huissire.

--Tiens! c'est vous! cria-t-il gaillardement  M. Rochefontaine. Je ne vous
savais pas dj en campagne.

Les deux voitures s'taient ranges roue  roue. Ni l'un ni l'autre ne
descendirent, et ils causrent quelques minutes, aprs s'tre penchs pour
se donner une poigne de main. Ils se connaissaient, ayant parfois djeun
ensemble chez le maire de Chteaudun.

--Vous tes donc contre moi? demanda brusquement M. Rochefontaine, avec sa
rudesse.

Hourdequin, qui,  cause de sa situation de maire, comptait ne pas agir
trop ouvertement, resta un instant dcontenanc de voir que ce diable
d'homme avait une police si bien faite. Mais il ne manquait pas de carrure,
lui non plus, et il rpondit d'un ton gai, afin de laisser  l'explication
un tour amical:

--Je ne suis contre personne, je suis pour moi.... Mon homme, c'est celui
qui me protgera. Quand on pense que le bl est tomb  seize francs, juste
ce qu'il me cote  produire! Autant ne plus toucher un outil et crever!

Tout de suite, l'autre se passionna.

--Ah! oui, la protection, n'est-ce pas? la surtaxe, un droit de prohibition
sur les bls trangers, pour que les bls franais doublent de prix! Enfin,
la France affame, le pain de quatre livres  vingt sous, la mort des
pauvres!... Comment, vous, un homme de progrs, osez-vous en revenir  ces
monstruosits?

--Un homme de progrs, un homme de progrs, rpta Hourdequin de son air
gaillard, sans doute j'en suis un; mais a me cote si cher, que je vais
bientt ne plus pouvoir me payer ce luxe.... Les machines, les engrais
chimiques, toutes les mthodes nouvelles, voyez-vous, c'est trs beau,
c'est trs bien raisonn et a n'a qu'un inconvnient, celui de vous ruiner
d'aprs la saine logique.

--Parce que vous tes un impatient, parce que vous exigez de la science des
rsultats immdiats, complets, parce que vous vous dcouragez des
ttonnements ncessaires, jusqu' douter des vrits acquises et  tomber
dans la ngation de tout!

--Peut-tre bien. Je n'aurais donc fait que des expriences. Hein? dites
qu'on me dcore pour a, et que d'autres bons bougres continuent!

Hourdequin clata d'un gros rire  sa plaisanterie, qu'il jugeait
concluante. Vivement, M. Rochefontaine avait repris:

--Alors, vous voulez que l'ouvrier meure de faim?

--Pardon! je veux que le paysan vive.

--Mais moi qui occupe douze cents ouvriers, je ne puis pourtant lever les
salaires sans faire faillite.... Si le bl tait  trente francs, je les
verrais tomber comme des mouches.

--Eh bien! et moi, est-ce que je n'ai point de serviteurs? Quand le bl est
 seize francs, nous nous serrons le ventre, il y a de pauvres diables qui
claquent au fond de tous les fosss, dans nos campagnes.

Puis, il ajouta, en continuant  rire:

--Dame! chacun prche pour son saint.... Si je ne vous vends pas le pain
cher, c'est la terre en France qui fait faillite, et si je vous le vends
cher, c'est l'industrie qui met la clef sous la porte. Votre main-d'oeuvre
augmente, les produits manufacturs renchrissent, mes outils, mes
vtements, les cent choses dont j'ai besoin.... Ah! un beau gchis, o nous
finirons par culbuter!

Tous deux, le cultivateur et l'usinier, le protectionniste et le libre
changiste, se dvisagrent, l'un avec le ricanement de sa bonhomie
sournoise, l'autre avec la hardiesse franche de son hostilit. C'tait
l'tat de guerre moderne, la bataille conomique actuelle, sur le terrain
de la lutte pour la vie.

--On forcera bien le paysan  nourrir l'ouvrier, dit M. Rochefontaine.

--Tchez donc, rpta Hourdequin, que le paysan mange d'abord.

Et il sauta enfin de son cabriolet, et l'autre jetait un nom de village 
son cocher, lorsque Macqueron, ennuy de voir que ses amis du conseil,
venus sur le seuil, avaient entendu, cria qu'on allait boire un verre tous
ensemble; mais, de nouveau, le candidat refusa, ne serra pas une seule
main, se renversa au fond de son landau, qui partit, au trot sonore des
deux grands percherons.

A l'autre angle de la route, Lengaigne, debout sur sa porte, en train de
repasser un rasoir, avait vu toute la scne. Il eut un rire insultant, il
lcha trs haut,  l'adresse du voisin:

--Baise mon cul et dis merci!

Hourdequin, lui, tait entr et avait accept un verre. Ds que Jean eut
attach le cheval  un des volets, il suivit son matre. Franoise, qui
l'appelait d'un petit signe, dans la mercerie, lui conta son dpart, toute
l'affaire; et il en fut si remu, il craignit tellement de la compromettre,
devant le monde, qu'il revint s'asseoir sur un banc du cabaret, aprs avoir
simplement murmur qu'il faudrait se revoir, afin de s'entendre.

--Ah! nom de Dieu! vous n'tes pas dgots tout de mme, si vous votez
pour ce cadet-l! cria Hourdequin en reposant son verre.

Son explication avec M. Rochefontaine l'avait dcid  la lutte ouverte,
quitte  rester sur le carreau. Et il ne le mnagea plus, il le compara 
M. de Chdeville, un si brave homme, pas fier, toujours heureux de rendre
service, un vrai noble de la vieille France enfin! tandis que ce grand
pte-sec, ce millionnaire  la mode d'aujourd'hui, hein? regardait-il les
gens du haut de sa grandeur, jusqu' refuser de goter le vin du pays, de
peur sans doute d'tre empoisonn! Voyons, voyons, ce n'tait pas possible!
on ne changeait pas un bon cheval contre un cheval borgne!

--Dites, qu'est-ce que vous reprochez  M. de Chdeville? voil des annes
qu'il est votre dput, il a toujours fait votre affaire.... Et vous le
lchez pour un bougre que vous traitiez comme un gueux aux dernires
lections, lorsque le gouvernement le combattait! Rappelez-vous, que
diable!

Macqueron, ne voulant pas s'engager directement, affectait d'aider sa femme
 servir. Tous les paysans avaient cout, le visage immobile, sans qu'un
pli indiqut leur pense secrte. Ce fut Delhomme qui rpondit:

--Quand on ne connat pas le monde!

--Mais vous le connaissez maintenant, cet oiseau! Vous l'avez entendu dire
qu'il veut le bl  bon march, qu'il votera pour que les bls trangers
viennent craser les ntres. Je vous ai dj expliqu a, c'est la vraie
ruine.... Et, si vous tes assez btes pour le croire ensuite, quand il
vous fait de belles promesses! Oui, oui, votez! ce qu'il se fichera de vous
plus tard!

Un sourire vague avait paru sur le cuir tann de Delhomme. Toute la finesse
endormie au fond de cette intelligence droite et borne, apparut en
quelques phrases lentes.

--Il dit ce qu'il dit, on en croit ce qu'on en croit.... Lui ou un autre!
mon Dieu!... On n'a qu'une ide, voyez-vous, celle que le gouvernement soit
solide pour faire aller les affaires; et alors, n'est-ce pas? histoire de
ne point se tromper, le mieux est d'envoyer au gouvernement le dput qu'il
demande... a nous suffit que ce monsieur de Chteaudun soit l'ami de
l'empereur.

A ce dernier coup, Hourdequin demeura tourdi. Mais c'tait M. de
Chdeville, qui, autrefois, tait l'ami de l'empereur! Ah! race de serfs,
toujours au matre qui la fouaille et la nourrit, aujourd'hui encore dans
l'aplatissement et l'gosme hrditaires, ne voyant rien, ne sachant rien,
au del du pain de la journe!

--Eh bien! tonnerre de Dieu! je vous jure que, le jour o ce Rochefontaine
sera nomm, je foutrai ma dmission, moi! Est-ce qu'on me prend pour un
polichinelle,  dire blanc et  dire noir!... Si ces brigands de
rpublicains taient aux Tuileries, vous seriez avec eux, ma parole!

Les yeux de Macqueron avaient flamb. Enfin, a y tait, le maire venait de
signer sa chute; car l'engagement qu'il prenait aurait suffi, dans son
impopularit,  faire voter le pays contre M. de Chdeville.

Mais,  ce moment, Jsus-Christ, oubli dans son coin avec son ami Canon,
rigola si fort, que tous les yeux se portrent sur lui. Les coudes au bord
de la table, le menton dans les mains, il rptait trs haut, avec des
ricanements de mpris, en regardant les paysans qui taient l:

--Tas de couillons! tas de couillons!

Et ce fut justement sur ce mot que Buteau entra. Son oeil vif, qui, ds la
porte, avait dcouvert Franoise dans la mercerie, reconnut tout de suite
Jean, assis contre le mur, coutant, attendant son matre. Bon! la fille et
le galant taient l, on allait voir!

--Tiens, v'l mon frre, le plus couillon de tous! gueula Jsus-Christ.

Des grognements de menace s'levrent, on parlait de flanquer le mal
embouch dehors, lorsque Leroi, dit Canon, s'en mla, de sa voix raille
de faubourien, qui avait disput dans toutes les runions socialistes de
Paris.

--Tais ta gueule, mon petit! Ils ne sont pas si btes qu'ils en ont
l'air.... Ecoutez donc, vous autres, les paysans, qu'est-ce que vous
diriez, si l'on collait, en face,  la porte de la mairie, une affiche o
il y aurait, imprim en grosses lettres: Commune rvolutionnaire de Paris:
primo, tous les impts sont abolis; secundo, le service militaire est
aboli.... Hein? qu'est-ce que vous en diriez, les culs-terreux?

L'effet fut si extraordinaire, que Delhomme, Fouan, Clou, Bcu, demeurrent
bants, les yeux arrondis. Lequeu en lcha son journal; Hourdequin qui s'en
allait, rentra; Buteau, oubliant Franoise, s'assit sur un coin de table.
Et ils regardaient tous ce dguenill, ce rouleur de routes, l'effroi des
campagnes, vivant de maraudes et d'aumnes forces. L'autre semaine, on
l'avait chass de la Borderie, o il tait apparu comme un spectre, dans le
jour tombant. C'tait pourquoi il couchait  cette heure chez cette
fripouille de Jsus-Christ, d'o il disparatrait le lendemain peut-tre.

--Je vois que a vous gratterait tout de mme au bon endroit, reprit-il
d'un air gai.

--Nom de Dieu, oui! confessa Buteau. Quand on pense que j'ai encore port
hier de l'argent au percepteur! a n'en finit jamais, a nous mange la peau
du corps!

--Et ne plus voir ses garons partir, ah! bon sang! s'cria Delhomme. Moi
qui paie pour exempter Nnesse, je sais ce que a me cote.

--Sans compter, ajouta Fouan, que si vous ne pouvez pas payer, on vous les
prend et on vous les tue.

Canon hochait la tte, triomphait en riant.

--Tu vois bien, dit-il  Jsus-Christ, qu'ils ne sont pas si btes que a,
les culs-terreux!

Puis, se retournant:

--On nous crie que vous tes conservateurs, que vous ne laisserez pas
faire.... Conservateurs de vos intrts, oui, n'est-ce pas? Vous laisserez
faire et vous aiderez  faire tout ce qui vous rapportera. Hein? pour
garder vos sous et vos enfants, vous en commettriez des choses!...
Autrement, vous seriez de rudes imbciles!

Personne ne buvait plus, un malaise commenait  paratre sur ces visages
pais. Il continua, goguenard, s'amusant  l'avance de l'effet qu'il allait
produire.

--Et c'est pourquoi je suis bien tranquille, moi qui vous connais, depuis
que vous me chassez de vos portes  coups de pierres.... Comme le disait ce
gros monsieur-l, vous serez avec nous, les rouges, les partageux, quand
nous serons aux Tuileries.

--Ah! a, non! crirent  la fois Buteau, Delhomme et les autres.

Hourdequin, qui avait cout attentivement, haussa les paules.

--Vous perdez votre salive, mon brave!

Mais Canon souriait toujours, avec la belle confiance d'un croyant.
Renvers, le dos contre la muraille, il s'y frottait une paule aprs
l'autre, dans un lger dandinement de caresse inconsciente. Et il
expliquait l'affaire, cette rvolution dont l'annonce de ferme en ferme,
mystrieuse, mal comprise, pouvantait les matres et les serviteurs.
D'abord, les camarades de Paris s'empareraient du pouvoir: a se passerait
peut-tre naturellement, on aurait  fusiller moins de monde qu'on ne
croyait, tout le grand bazar s'effondrerait de lui-mme tant il tait
pourri. Puis, lorsqu'on serait les matres absolus, ds le soir, on
supprimerait la rente, on s'emparerait des grandes fortunes, de faon que
la totalit de l'argent, ainsi que les instruments de travail, feraient
retour  la nation; et l'on organiserait une socit nouvelle, une vaste
maison financire, industrielle et commerciale, une rpartition logique du
labeur et du bien-tre. Dans les campagnes, ce serait plus simple encore.
On commencerait par exproprier les possesseurs du sol, on prendrait la
terre....

--Essayez donc! interrompit de nouveau Hourdequin. On vous recevrait 
coups de fourche, pas un petit propritaire ne vous en laisserait prendre
une poigne.

--Est-ce que j'ai dit qu'on tourmenterait les pauvres? rpondit Canon,
gouailleur. Faudrait que nous soyons rudement serins, pour nous fcher avec
les petits.... Non, non, on respectera d'abord la terre des malheureux
bougres qui se crvent  cultiver quelques arpents.... Et ce qu'on prendra
seulement, ce sont les deux cents hectares des gros messieurs de votre
espce, qui font suer des serviteurs  leur gagner des cus.... Ah! nom de
Dieu! je ne crois pas que vos voisins viennent vous dfendre avec leurs
fourches. Ils seront trop contents!

Macqueron ayant clat d'un gros rire, comme voyant la chose en farce, tous
l'imitrent; et le fermier, plissant, sentit l'antique haine: ce gueux
avait raison, pas un de ces paysans, mme le plus honnte, qui n'aurait
aid  le dpouiller de la Borderie!

--Alors, demanda srieusement Buteau, moi qui possde environ dix setiers,
je les garderai, on me les laissera?

--Mais bien sr, camarade.... Seulement, on est certain que, plus tard,
lorsque vous verrez les rsultats obtenus,  ct, dans les fermes de la
nation, vous viendrez, sans qu'on vous en prie, y joindre votre morceau....
Une culture en grand, avec beaucoup d'argent, des mcaniques, d'autres
affaires encore, tout ce qu'il y a de mieux comme science. Moi, je ne m'y
connais pas; mais faut entendre parler l-dessus des gens,  Paris, qui
expliquent trs bien que la culture est foutue, si l'on ne se dcide pas 
la pratiquer ainsi!... Oui, de vous-mme, vous donnerez votre terre.

Buteau eut un geste de profonde incrdulit, ne comprenant plus, rassur
pourtant, puisqu'on ne lui demandait rien; tandis que, repris de curiosit
depuis que l'homme s'embrouillait sur cette grande culture nationale,
Hourdequin prtait de nouveau une oreille patiente. Les autres attendaient
la fin, comme au spectacle. Deux fois, Lequeu, dont, la face blme
s'empourprait, avait ouvert la bouche, pour s'en mler; et, chaque fois, en
homme prudent, il s'tait mordu la langue.

--Et ma part,  moi! cria brusquement Jsus-Christ. Chacun doit avoir sa
part. Libert, galit, fraternit!

Canon, du coup, s'emporta, levant la main comme s'il giflait le camarade.

--Vas-tu me foutre la paix avec ta libert, ton galit et ta
fraternit!... Est-ce qu'on a besoin d'tre libre? une jolie farce! Tu veux
donc que les bourgeois nous collent encore dans leur poche? Non, non, on
forcera le peuple au bonheur, malgr lui!... Alors, tu consens  tre
l'gal, le frre d'un huissier? Mais, bougre de bte! c'est en gobant ces
neries-l que tes rpublicains de 48 ont foir leur sale besogne!

Jsus-Christ, interloqu, dclara qu'il tait pour la grande Rvolution.

--Tu me fais suer, tais-toi!... Hein? 89, 93! oui, de la musique! une belle
menterie dont on nous casse les oreilles! Est-ce que a existe, cette
blague,  ct de ce qu'il reste  faire? On va voir a, quand le peuple
sera le matre, et a ne tranera gure, tout craque, je te promets que
notre sicle, comme on dit, finira d'une faon autrement chouette que
l'autre. Un fameux nettoyage, un coup de torchon comme il n'y en a jamais
eu!

Tous frmirent, et ce solard de Jsus-Christ lui-mme se recula, effray,
dgot, du moment qu'on n'tait plus frres. Jean, intress jusque-l,
eut aussi un geste de rvolte. Mais Canon s'tait lev, les yeux flambants,
la face noye d'une extase prophtique.

--Et il faut que a arrive, c'est fatal, comme qui dirait un caillou qu'on
a lanc en l'air et qui retombe forcment.... Et il n'y a plus l-dedans
des histoires de cur, des choses de l'autre monde, le droit, la justice,
qu'on n'a jamais vues, pas plus qu'on n'a vu le bon Dieu! Non, il n'y a que
le besoin que nous avons tous d'tre heureux.... Hein? mes bougres,
dites-vous qu'on va s'entendre pour que chacun s'en donne par-dessus la
tte, avec le moins de travail possible! Les machines travailleront pour
nous, la journe de simple surveillance ne sera plus que de quatre heures;
peut-tre mme qu'on arrivera  se croiser compltement les bras. Et
partout des plaisirs, tous les besoins cultivs et contents, oui! de la
viande, du vin, des femmes, trois fois davantage qu'on n'en peut prendre
aujourd'hui, parce qu'on se portera mieux. Plus de pauvres, plus de
malades, plus de vieux,  cause de l'organisation meilleure, de la vie
moins dure, des bons hpitaux, des bonnes maisons de retraite. Un paradis!
toute la science mise  se la couler douce! la vrai jouissance enfin d'tre
vivant!

Buteau, emball, donna un coup de poing sur une table, en gueulant:

--L'impt, foutu! le tirage au sort, foutu! tous les embtements, foutus!
rien que le plaisir!... Je signe.

--Bien sr, dclara Delhomme sagement. Faudrait tre l'ennemi de son corps
pour ne pas signer.

Fouan approuva, ainsi que Macqueron, Clou et les autres. Bcu, stupfi,
boulevers dans ses ides autoritaires, vint demander tout bas  Hourdequin
s'il ne fallait pas coffrer ce brigand, qui attaquait l'empereur. Mais le
fermier le calma d'un haussement d'paules. Ah! oui, le bonheur! on le
rvait par la science aprs l'avoir rv par le droit: c'tait peut-tre
plus logique, a n'tait toujours pas pour le lendemain. Et il partait de
nouveau, il appelait Jean, tout  la discussion, lorsque Lequeu cda
brusquement  son besoin de s'en mler, dont il touffait, comme d'une rage
contenue.

--A moins, lcha-t-il de sa voix aigre, que vous ne soyez tous crevs avant
ces belles affaires.... Crevs de faim ou crevs  coups de fusil par les
gendarmes, si la faim vous rend mchants....

On le regardait, on ne comprenait pas.

--Certainement que, si le bl continue  venir d'Amrique, il n'existera
plus dans cinquante ans un seul paysan en France.... Est-ce que notre terre
pourra lutter avec celle de l-bas? A peine commencerons-nous  y essayer
la vraie culture, que nous serons inonds de grains.... J'ai lu un livre
qui en dit long, c'est vous autres qui tes foutus....

Mais, dans son emportement, il eut la soudaine conscience de tous ces
visages effars, tourns vers lui. Et il n'acheva mme pas sa phrase, il
termina par un furieux geste, puis affecta de se replonger dans la lecture
de son journal.

--C'est bien  cause du bl d'Amrique, dclara Canon, que vous serez
foutus en effet, tant que le peuple ne s'emparera pas des grandes terres.

--Et moi, conclut Hourdequin, je vous rpte qu'il ne faut point que ce bl
entre.... Aprs a, votez pour M. Rochefontaine, si vous assez de moi  la
mairie et si vous voulez le bl  quinze francs.

Il remonta dans son cabriolet, suivi de Jean. Puis, comme ce dernier
fouettait le cheval, aprs avoir chang un regard d'entente avec
Franoise, il dit  son matre, qui l'approuva d'un hochement de tte:

--Faudrait pas trop songer  ces machines-l, on en deviendrait fou.

Dans le cabaret, Macqueron parlait vivement  Delhomme, tout bas, tandis
que Canon, qui avait repris son air de se ficher du monde, achevait le
cognac en blaguant Jsus-Christ dmont, qu'il appelait mademoiselle
Quatre-vingt-treize. Mais Buteau, sortant d'une songerie, s'aperut
brusquement que Jean s'en tait all, et il resta surpris de retrouver l
Franoise,  la porte de la salle, o elle tait venue se planter en
compagnie de Berthe, pour entendre. Cela le fcha d'avoir perdu son temps 
la politique, lorsqu'il avait des affaires srieuses. Cette salet de
politique, elle vous prenait tout de mme au ventre. Il eut, dans un coin,
une longue explication avec Coelina, qui finit par l'empcher de faire un
esclandre immdiat; valait mieux que Franoise retournt chez lui
d'elle-mme, quand on l'aurait calme; et il partit  son tour, en menaant
de la venir chercher avec une corde et un bton, si on ne la dcidait pas.

Le dimanche suivant, M. Rochefontaine fut lu dput, et Hourdequin ayant
envoy sa dmission au prfet, Macqueron enfin devint maire, crevant dans
sa peau d'insolent triomphe.

Ce soir-l, on surprit Lengaigne, enrag, qui posait culotte  la porte de
son rival victorieux. Et il gueula:

--Je fais o a me dit, maintenant que les cochons gouvernent!




VI


La semaine se passa, Franoise s'enttait  ne pas rentrer chez sa soeur,
et il y eut scne abominable, sur la route: Buteau, qui la tranait par les
cheveux, dut la lcher, cruellement mordu au pouce; si bien que Macqueron
prit peur et qu'il mit lui-mme la jeune fille  la porte, en lui dclarant
que, comme reprsentant de l'autorit, il ne pouvait l'encourager davantage
dans sa rvolte.

Mais justement la Grande passait, et elle emmena Franoise. Age de
quatre-vingt-huit ans, elle ne se proccupait de sa mort que pour laisser 
ses hritiers, avec sa fortune, le tracas de procs sans fin: une
complication de testament extraordinaire, embrouille par plaisir, o sous
le prtexte de ne faire du tort  personne, elle les forait de se dvorer
tous; une ide  elle, puisqu'elle ne pouvait emporter ses biens, de s'en
aller au moins avec la consolation qu'ils empoisonneraient les autres. Et
elle n'avait de la sorte pas de plus gros amusement que de voir la famille
se manger. Aussi s'empressa-t-elle d'installer sa nice dans sa maison,
combattue un instant par sa ladrerie, dcide tout de suite  la pense
d'en tirer beaucoup de travail contre peu de pain. En effet, ds le soir,
elle lui fit laver l'escalier et la cuisine. Puis, lorsque Buteau se
prsenta, elle le reut debout, de son bec mauvais de vieil oiseau de
proie; et lui, qui parlait de tout casser chez Macqueron, il trembla, il
bgaya, paralys par l'espoir de l'hritage, n'osant entrer en lutte avec
la terrible Grande.

--J'ai besoin de Franoise, je la garde, puisqu'elle ne se plat pas chez
vous.... Du reste, la voici majeure, vous avez des comptes  lui rendre.
Faudra en causer.

Buteau partit, furieux, pouvant des embtements qu'il sentait venir.

Huit jours aprs, en effet, vers le milieu d'aot, Franoise eut vingt et
un ans. Elle tait sa matresse,  cette heure. Mais elle n'avait gure
fait que changer de misre, car elle aussi tremblait devant sa tante, et
elle se tuait de travail, dans cette maison froide d'avare, o tout devait
reluire naturellement, sans qu'on dpenst ni savon ni brosse: de l'eau
pure et des bras, a suffisait. Un jour, pour s'tre oublie jusqu' donner
du grain aux poules, elle faillit avoir la tte fendue d'un coup de canne.
On racontait que, soucieuse d'pargner les chevaux, la Grande attelait son
petit-fils Hilarion  la charrue; et, si l'on inventait a, la vrit tait
qu'elle le traitait en vraie bte, tapant sur lui, le massacrant d'ouvrage,
abusant de sa force de brute,  le laisser sur le flanc, mort de fatigue,
si mal nourri d'ailleurs, de crotes et d'gouttures comme le cochon, qu'il
crevait continuellement de faim, dans son aplatissement de terreur. Lorsque
Franoise comprit qu'elle compltait la paire,  l'attelage, elle n'eut
plus qu'une envie, quitter la maison. Et ce fut alors que, brusquement, la
volont lui vint de se marier.

Elle, simplement, dsirait en finir. Plutt que de se remettre avec Lise,
elle se serait fait tuer, raidie dans une de ces ides de justice, qui,
enfant, la ravageaient dj. Sa cause tait la seule juste, elle se
mprisait d'avoir patient si longtemps; et elle restait muette sur Buteau,
elle ne parlait durement que de sa soeur, sans laquelle on aurait pu
continuer  loger ensemble. Aujourd'hui que c'tait cass, bien cass, elle
vivait dans l'unique pense de se faire rendre son bien, sa part
d'hritage. a la tracassait du matin au soir, elle s'emportait parce qu'il
fallait des formalits,  n'en point sortir. Comment? ceci est  moi, ceci
est  toi, et l'on n'en finissait pas en trois minutes! C'tait donc qu'on
s'entendait pour la voler? Elle souponnait toute la famille, elle en
arrivait  se dire que, seul, un homme, un mari, la tirerait de l. Sans
doute, Jean n'avait pas grand comme la main de terre, et il tait son an
de quinze ans. Mais aucun autre garon ne la demandait, pas un peut-tre ne
se serait risqu,  cause des histoires chez Buteau, que personne ne
voulait avoir contre soi, tant on le craignait  Rognes. Puis, quoi? elle
tait alle une fois avec Jean; a ne faisait trop rien, puisqu'il n'y
avait pas eu de suite; seulement, il tait bien doux, bien honnte. Autant
celui-l, du moment qu'elle n'en aimait pas d'autre et qu'elle en prenait
un, n'importe lequel, pour qu'il la dfendt et pour que Buteau enraget.
Elle aussi aurait un homme  elle.

Jean, lui, avait gard une grande amiti au coeur. Son envie de l'avoir
s'tait calme, et beaucoup,  la dsirer si longtemps. Il ne revenait pas
moins  elle trs gentiment, se regardant comme son homme, puisque des
promesses taient changes. Il avait patient jusqu' sa majorit, sans la
contrarier dans son ide d'attendre, l'empchant au contraire de mettre les
choses contre elle, chez sa soeur. Maintenant, elle pouvait donner plus de
raisons qu'il n'en fallait pour avoir les braves gens de son ct. Aussi,
tout en blmant la faon brutale dont elle tait partie, lui rptait-il
qu'elle tenait le bon bout. Enfin, quand elle voudrait causer du reste, il
tait prt.

Le mariage fut arrt ainsi, un soir qu'il tait venu la retrouver,
derrire l'table de la Grande. Une vieille barrire pourrie s'ouvrait l,
sur une impasse, et tous deux restrent accots, lui dehors, elle dedans,
avec le ruisseau de purin qui leur coulait entre les jambes.

--Tu sais, Caporal, dit-elle la premire, en le regardant dans les yeux, si
a te va encore, a me va,  cette heure.

Il la regardait fixement, lui aussi, il rpondit d'une voix lente:

--Je ne t'en reparlais plus, parce que j'aurais eu l'air d'en vouloir  ton
bien.... Mais tu as tout de mme raison, c'est le moment.

Un silence rgna. Il avait pos la main sur celle de la jeune fille,
qu'elle appuyait  la barrire. Ensuite, il reprit:

--Et il ne faut pas que l'ide de la Cognette te tourmente,  cause des
histoires qui ont couru.... Voici bien trois ans que je ne lui ai plus
seulement touch la peau.

--Alors, c'est comme moi, dclara-t-elle, je ne veux point que l'ide de
Buteau te taquine.... Le cochon gueule partout qu'il m'a eue. Peut-tre
bien que tu le crois?

--Tout le monde le croit dans le pays, murmura-t-il, pour luder la
question.

Puis, comme elle le regardait toujours:

--Oui, je l'ai cru.... Et, vrai! je comprenais a; car je connais le
bougre, tu ne pouvais pas faire autrement que d'y passer.

--Oh! il a essay, il m'a assez ptri le corps! Mais, si je te jure que
jamais il n'est all au bout, me croiras-tu?

--Je te crois.

Pour lui marquer son plaisir, il acheva de lui prendre la main, la garda
serre dans la sienne, le bras accoud sur la barrire. S'tant aperu que
l'coulement de l'table mouillait ses souliers, il avait cart les
jambes.

--Tu semblais rester chez lui de si bon coeur, a aurait pu t'amuser qu'il
t'empoignt....

Elle eut un malaise, son regard si droit et si franc s'tait baiss.

--D'autant plus que tu ne voulais pas davantage avec moi, tu te rappelles?
N'importe, cet enfant que j'enrageais de ne pas t'avoir fait, vaut mieux
aujourd'hui qu'il reste  faire. C'est tout de mme plus propre.

Il s'interrompit, il lui fit remarquer qu'elle tait dans le ruisseau.

--Prends garde, tu te trempes.

Elle carta ses pieds  son tour, elle conclut:

--Alors, nous sommes d'accord.

--Nous sommes d'accord, fixe la date qu'il te plaira.

Et ils ne s'embrassrent mme point, ils se secourent la main, en bons
amis, par-dessus la barrire. Puis, chacun d'eux s'en alla de son ct.

Le soir, lorsque Franoise dit sa volont d'pouser Jean, en expliquant
qu'il lui fallait un homme pour la faire rentrer dans son bien, la Grande
ne rpondit rien d'abord. Elle tait reste droite, avec ses yeux ronds;
elle calculait la perte, le gain, le plaisir qu'elle y aurait; et, le
lendemain seulement, elle approuva le mariage. Toute la nuit, sur sa
paillasse, elle avait roul l'affaire, car elle ne dormait presque plus,
elle demeurait les paupires ouvertes jusqu'au jour,  imaginer des choses
dsagrables contre la famille. Ce mariage lui tait apparu gros de telles
consquences pour tout le monde, qu'elle en avait brl d'une vraie fivre
de jeunesse. Dj, elle prvoyait les moindres ennuis, elle les
compliquait, les rendait mortels. Si bien qu'elle dclara  sa nice
vouloir se charger de tout, par amiti. Elle lui dit ce mot, accentu d'un
terrible brandissement de canne: puisqu'on l'abandonnait, elle lui
servirait de mre; et on allait voir a!

En premier lieu, la Grande fit comparatre devant elle son frre Fouan,
pour causer de ses comptes de tutelle. Mais le vieux ne put donner une
seule explication. Si on l'avait nomm tuteur, ce n'tait pas de sa faute;
et, au demeurant, puisque M. Baillehache avait tout fait, fallait
s'adresser  M. Baillehache. Du reste, ds qu'il s'aperut qu'on
travaillait contre les Buteau, il exagra son ahurissement. L'ge et la
conscience de sa faiblesse le laissaient perdu, lche,  la merci de tous.
Pourquoi donc se serait-il fch avec les Buteau? Deux fois dj, il avait
failli retourner chez eux, aprs des nuits de frissons, tremblant d'avoir
vu Jsus-Christ et la Trouille rder dans sa chambre, enfoncer leurs bras
nus jusque sous le traversin, pour lui voler les papiers. Bien sr qu'on
finirait par l'assassiner au Chteau, s'il ne filait pas, un soir. La
Grande, ne pouvant rien tirer de lui, le renvoya pouvant, en criant qu'il
irait en justice, si l'on avait touch  la part de la petite. Delhomme,
qu'elle effraya ensuite, comme membre du conseil de famille, rentra chez
lui malade, au point que Fanny accourut derrire son dos dire qu'ils
prfraient y tre de leur poche, plutt que d'avoir des procs. a
marchait, a commenait  tre amusant.

La question tait de savoir s'il fallait d'abord entamer l'affaire du
partage des biens ou procder tout de suite au mariage. La Grande y songea
deux nuits, puis se pronona pour le mariage immdiat: Franoise mari 
Jean, rclamant sa part, assiste de son mari, a augmenterait l'embtement
des Buteau. Alors, elle bouscula les choses, retrouva des jambes de jeune
garce, s'occupa des papiers de sa nice, se fit remettre ceux de Jean,
rgla tout  la mairie et  l'glise, poussa la passion jusqu' prter
l'argent ncessaire, contre un papier sign des deux, et o la somme fut
double, pour les intrts. Ce qui lui arrachait le coeur, c'taient les
verres de vin forcment offerts, au milieu des apprts; mais elle avait son
vinaigre tourn, son chasse-cousin, si imbuvable, qu'on se montrait d'une
grande discrtion. Elle dcida qu'il n'y aurait point de repas,  cause des
ennuis de famille: la messe et un coup de chasse-cousin, simplement, pour
trinquer au bonheur du mnage. Les Charles, invits, s'excusrent,
prtextant les soucis que leur causait leur gendre Vaucogne. Fouan,
inquiet, se coucha, fit dire qu'il tait malade. Et, des parents, il ne
vint que Delhomme, qui voulut bien tre l'un des tmoins de Franoise, afin
de marquer l'estime o il tenait Jean, un bon sujet. De son ct, celui-ci
n'amena que ses tmoins, son matre Hourdequin et un des serviteurs de la
ferme. Rognes tait en l'air, ce mariage si rondement men, gros de tant de
batailles, fut guett de chaque porte. A la mairie, Macqueron, devant
l'ancien maire, exagra les formalits, tout gonfl de son importance. A
l'glise, il y eut un incident pnible, l'abb Madeline s'vanouit, en
disant sa messe. Il n'allait pas bien, il regrettait ses montagnes, depuis
qu'il vivait dans la plate Beauce, navr de l'indiffrence religieuse de
ses nouveaux paroissiens, si boulevers des commrages et des disputes
continuelles des femmes, qu'il n'osait mme plus les menacer de l'enfer.
Elles l'avaient senti faible, elles en abusaient jusqu' le tyranniser dans
les choses du culte. Pourtant Coelina, Flore, toutes, montrrent un grand
apitoiement de ce qu'il tait tomb le nez sur l'autel, et elles
dclarrent que c'tait un signe de mort prochaine pour les maris.

On avait dcid que Franoise continuerait  loger chez la Grande, tant que
le partage ne serait pas fait, car elle avait arrt, dans sa volont de
fille ttue, qu'elle aurait la maison. A quoi bon louer ailleurs, pour
quinze jours? Jean, qui devait rester charretier  la ferme, en attendant,
viendrait simplement la retrouver, chaque soir. Leur nuit de noce fut toute
bte et triste, bien qu'ils ne fussent pas fchs d'tre enfin ensemble.
Comme il la prenait, elle se mit  pleurer si fort qu'elle en suffoquait;
et pourtant il ne lui avait pas fait de mal, il y tait all, au contraire,
trs gentiment. Le pire tait qu'au milieu de ses sanglots elle lui
rpondait qu'elle n'avait rien contre lui, qu'elle pleurait sans pouvoir
s'arrter, en ne sachant mme pas pourquoi. Naturellement, une pareille
histoire n'tait gure de nature  chauffer un homme. Il eut beau ensuite
la reprendre, la garder dans ses bras, ils n'y prouvrent point de
plaisir, moins encore que dans la meule, la premire fois. Ces choses-l,
comme il l'expliqua, quand a ne se faisait pas tout de suite, a perdait
de son got. D'ailleurs, malgr ce malaise, cette sorte de gne qui leur
avait barbouill le coeur  l'un et  l'autre, ils taient trs d'accord,
ils achevrent la nuit ne pouvant dormir,  dcider de quelle faon
marcheraient les choses, lorsqu'ils auraient la maison et la terre.

Ds le lendemain, Franoise exigea le partage. Mais la Grande n'tait plus
si presse: d'abord, elle voulait faire traner le plaisir, en tirant le
sang de la famille  coups d'pingle; ensuite, elle avait su trop bien
profiter de la petite et de son mari, qui, chaque soir, payait de deux
heures de travail son loyer de la chambre, pour tre impatiente de les voir
la quitter et s'installer chez eux. Cependant, il lui fallut aller demander
aux Buteau comment ils entendaient le partage. Elle-mme, au nom de
Franoise, exigeait la maison, la moiti de la pice de labour, la moiti
du pr, et abandonnait la moiti de la vigne, un arpent, qu'elle estimait
valoir la maison,  peu prs. C'tait juste et raisonnable, en somme, car
ce rglement  l'amiable aurait vit de mettre dans l'affaire la justice,
qui en garde toujours trop gras aux mains. Buteau, que l'entre de la
Grande avait rvolutionn, forc qu'il tait de la respecter, celle-l, 
cause de ses sous, ne put en entendre davantage. Il sortit violemment, de
crainte d'oublier son intrt jusqu' taper dessus. Et Lise, reste seule,
le sang aux oreilles, bgaya de colre.

--La maison, elle veut la maison, cette dvergonde, cette rien du tout,
qui s'est marie sans mme me venir voir!... Eh bien! ma tante, dites-lui
que le jour o elle aura la maison, faudra srement que je sois creve.

La Grande demeura calme.

--Bon! bon! ma fille, pas besoin de se tourner le sang.... Tu veux aussi la
maison, c'est ton droit. On va voir.

Et, pendant trois jours, elle voyagea ainsi, entre les deux soeurs, portant
de l'une  l'autre les sottises qu'elles s'adressaient, les exasprant  ce
point que toutes les deux faillirent se mettre au lit. Elle, sans se
lasser, faisait valoir combien elle les aimait et quelle reconnaissance ses
nices lui devraient, pour s'tre rsigne  ce mtier de chien. Enfin, il
fut convenu qu'on partagerait la terre, mais que la maison et le mobilier,
ainsi que les btes, seraient vendus judiciairement, puisqu'on ne pouvait
s'entendre. Chacune des deux soeurs jurait qu'elle rachterait la maison
n'importe  quel prix, quitte  y laisser sa dernire chemise.

Grosbois vint donc arpenter les biens et les diviser en deux lots. Il y
avait un hectare de prairie, un autre de vignes, deux de labour, et c'tait
ces derniers surtout, au lieu dit des Cornailles, que Buteau, depuis son
mariage, s'enttait  ne pas lcher, car ils touchaient au champ qu'il
tenait lui-mme de son pre, ce qui constituait une pice de prs de trois
hectares, telle que pas un paysan de Rognes n'en possdait. Aussi, quel
enragement, lorsqu'il vit Grosbois installer son querre et planter les
jalons! La Grande tait l,  surveiller, Jean ayant prfr ne pas y tre,
de peur d'une bataille. Et une discussion s'engagea, car Buteau voulait que
la ligne ft tire paralllement au vallon de l'Aigre, de faon que son
champ restt soud  son lot, quel qu'il ft; tandis que la tante exigeait
que la division ft faite perpendiculairement, dans l'unique but de le
contrarier. Elle l'emporta, il serra les poings, trangl de fureur
contenue.

--Alors, nom de Dieu! si je tombe sur le premier lot, je serai coup en
deux, j'aurai a d'un ct et mon champ de l'autre?

--Dame! mon petit, c'est  toi de tirer le lot qui t'arrange.

Il y avait un mois que Buteau ne dcolrait pas. D'abord, la fille lui
chappait; il tait malade de dsir rentr, depuis qu'il ne lui prenait
plus la chair  poignes sous la jupe, avec l'espoir obstin de l'avoir
toute un jour; et, aprs le mariage, l'ide que l'autre la tenait dans son
lit, s'en donnait sur elle tant qu'il voulait, avait achev de lui allumer
le sang du corps. Puis, maintenant, c'tait la terre que l'autre lui
retirait des bras pour la possder, elle aussi. Autant lui couper un
membre. La fille encore, a se retrouvait; mais la terre, une terre qu'il
regardait comme sienne, qu'il s'tait jur de ne jamais rendre! Il voyait
rouge, cherchait des moyens, rvait confusment des violences, des
assassinats, que la terreur des gendarmes l'empchait seule de commettre.

Enfin un rendez-vous fut pris chez M. Baillehache, o Buteau et Lise se
retrouvrent pour la premire fois en face de Franoise et de Jean, que la
Grande avait accompagns par plaisir, sous le prtexte d'empcher les
choses de tourner au vilain. Ils entrrent tous les cinq, raides,
silencieux, dans le cabinet. Les Buteau s'assirent  droite. Jean, 
gauche, resta debout derrire Franoise, comme pour dire qu'il n'en tait
pas, qu'il venait simplement autoriser sa femme. Et la tante prit place au
milieu, maigre et haute, tournant ses yeux ronds et son nez de proie sur
les uns, puis sur les autres, satisfaite. Les deux soeurs n'avaient mme
pas sembl se connatre, sans un mot, sans un regard, le visage dur. Il n'y
eut qu'un coup d'oeil chang entre les hommes, rapide, luisant et  fond,
pareil  un coup de couteau.

--Mes amis, dit M. Baillehache, que ces attitudes dvorantes laissaient
calme, nous allons terminer avant tout le partage des terres, sur lequel
vous tes d'accord.

Cette fois, il exigea d'abord les signatures. L'acte se trouvait prt, la
dsignation des lots seule demeurait en blanc,  la suite des noms; et tous
durent signer avant le tirage au sort, auquel il fit procder sance
tenante, afin d'viter tout ennui.

Franoise ayant amen le numro deux, Lise dut prendre le numro un, et la
face de Buteau devint noire, sous le flot qui en gonfla les veines. Jamais
de chance! sa parcelle tranche en deux! cette garce de cadette et son mle
plants l, avec leur part, entre son morceau de gauche et son morceau de
droite!

--Nom de Dieu de nom de Dieu! jura-t-il entre ses dents. Sacr cochon de
bon Dieu!

Le notaire le pria d'attendre d'tre dans la rue.

--Il y a que a nous coupe l-haut, en plaine, fit remarquer Lise, sans se
tourner vers sa soeur. Peut-tre qu'on consentira  faire un change. a
nous arrangerait et a ne ferait du tort  personne.

--Non! dit Franoise schement.

La Grande approuva d'un signe de tte: a portait malheur, de dfaire ce
que le sort avait fait. Et ce coup malicieux du destin l'gayait, tandis
que Jean n'avait pas boug, derrire sa femme, si rsolu  se tenir 
l'cart, que son visage n'exprimait rien.

--Voyons, reprit le notaire, tchons d'en finir, ne nous amusons pas.

Les deux soeurs, d'une commune entente, l'avaient choisi pour procder  la
licitation de la maison, des meubles et des btes. La vente par voie
d'affiches fut fixe au deuxime dimanche du mois: elle se ferait dans son
tude, et le cahier des charges portait que l'adjudicataire aurait le droit
d'entrer en jouissance le jour mme de l'adjudication. Enfin, aprs la
vente, le notaire procderait aux divers rglements de compte, entre les
cohritires. Tout cela fut accept, sans discussion.

Mais,  ce moment, Fouan, qu'on attendait comme tuteur, fut introduit par
un clerc, qui empcha Jsus-Christ d'entrer, tellement le bougre tait
sol. Bien que Franoise ft majeure depuis un mois, les comptes de tutelle
n'taient pas rendus encore, ce qui compliquait les choses; et il devenait
ncessaire de s'en dbarrasser, pour dgager la responsabilit du vieux. Il
les regardait, les uns et les autres, de ses petits yeux carquills; il
tremblait, dans sa peur croissante d'tre compromis et de se voir traner
en justice.

Le notaire donna lecture du relev des comptes. Tous l'coutaient, les
paupires battantes, anxieux de ne pas toujours comprendre, redoutant,
s'ils laissaient passer un mot, que leur malheur ne ft dans ce mot.

--Avez-vous des rclamations  faire? demanda M. Baillehache, quand il eut
fini.

Ils restrent effars. Quelles rclamations? Peut-tre bien qu'ils
oubliaient des choses, qu'ils y perdaient.

--Pardon, dclara brusquement la Grande, mais a ne fait pas du tout le
compte de Franoise, a! et faut vraiment que mon frre se bouche l'oeil
exprs, pour ne pas voir qu'elle est vole!

Fouan bgaya.

--Hein? quoi?... Je ne lui ai pas pris un sou, devant Dieu, je le jure!

--Je dis que Franoise, depuis le mariage de sa soeur, ce qui fait depuis
cinq ans bientt, est reste dans le mnage comme servante, et qu'on lui
doit des gages.

Buteau,  ce coup imprvu, sauta sur sa chaise. Lise, elle-mme, touffa.

--Des gages!... Comment?  une soeur!... Ah bien! ce serait trop cochon!

M. Baillehache dut les faire taire, en affirmant que la mineure avait
parfaitement le droit de rclamer des gages, si elle le voulait.

--Oui, je veux, dit Franoise. Je veux tout ce qui est  moi.

--Et ce qu'elle a mang, alors? cria Buteau hors de lui. a ne tranait pas
avec elle, le pain et la viande. On peut la tter, elle n'est pas grasse de
lcher les murs, la feignante!

--Et le linge, et les robes? continua furieusement Lise. Et le
blanchissage? qu'en deux jours elle vous salissait une chemise, tellement
elle suait!

Franoise, vexe, rpondit:

--Si je suais tant que a, c'est donc que je travaillais.

--La sueur, a sche, a ne salit pas, ajouta la Grande.

De nouveau, M. Baillehache intervint. Et il leur expliqua que c'tait un
compte  faire, les gages d'un ct, la nourriture et l'entretien de
l'autre. Il avait pris une plume, il essaya d'tablir ce compte sur leurs
indications. Mais ce fut terrible. Franoise, soutenue par la Grande, avait
des exigences, estimait son travail trs cher, numrait tout ce qu'elle
faisait dans la maison, et les vaches, et le mnage, et la vaisselle, et
les champs, o son beau-frre l'employait comme un homme. De leur ct, les
Buteau, exasprs, grossissaient la note des frais, comptaient les repas,
mentaient sur les vtements, rclamaient jusqu' l'argent des cadeaux faits
aux jours de fte. Pourtant, malgr leur pret, il arriva qu'ils
redevaient cent quatre-vingt-six francs. Ils en restrent les mains
tremblantes, les yeux enflamms, cherchant encore ce qu'ils pourraient
dduire.

On allait accepter le chiffre, lorsque Buteau cria:

--Minute! et le mdecin, quand elle a eu son sang arrt.... Il est venu
deux fois. a fait six francs.

La Grande ne voulut pas qu'on tombt d'accord sur cette victoire des
autres, et elle bouscula Fouan, exigeant qu'il se souvnt des journes que
la petite avait faites pour la ferme, autrefois, lorsqu'il demeurait dans
la maison. tait-ce cinq ou six journes  trente sous? Franoise criait
six, Lise cinq, violemment, comme si elles se fussent jet des pierres. Et
le vieux, perdu, donnait raison  l'une, donnait raison  l'autre, en se
tapant le front de ses deux poings. Franoise l'emporta, le chiffre total
fut de cent quatre-vingt-neuf francs.

--Alors, cette fois, c'est bien tout? demanda le notaire.

Buteau, sur sa chaise, semblait ananti, cras par ce compte qui
grossissait toujours, ne luttant plus, se croyant au bout du malheur. Il
murmura d'une voix dolente:

--Si l'on veut ma chemise, je vas l'ter.

Mais la Grande rservait un dernier coup, terrible, quelque chose de gros
et de bien simple, que tout le monde oubliait.

--coutez-donc, et les cinq cents francs de l'indemnit, pour le chemin,
l-haut?

D'un saut, Buteau se trouva debout, les yeux hors de la tte, la bouche
ouverte. Rien  dire, pas de discussion possible: il avait touch l'argent,
il devait en rendre la moiti. Un instant, il chercha; puis, ne trouvant
pas de retraite, dans la folie qui montait et lui battait le crne, il se
rua brusquement sur Jean.

--Bougre de salop, qui a tu notre bonne amiti! Sans toi, on serait encore
en famille, tous colls, tous gentils!

Jean, trs raisonnable dans son silence, dut se mettre sur la dfensive.

--Touche pas ou je cogne!

Vivement, Franoise et Lise s'taient leves, se plantant chacune devant
son homme, le visage gonfl de leur haine lentement accrue, les ongles
enfin dehors, prtes  s'arracher la peau. Et une bataille gnrale, que ni
la Grande ni Fouan ne semblaient disposs  empcher, aurait srement fait
voler les bonnets et les cheveux, si le notaire n'tait sorti de son flegme
professionnel.

--Mais, nom d'un chien! attendez d'tre dans la rue! C'est agaant, qu'on
ne puisse tomber d'accord sans se battre!

Lorsque tous, frmissants, se tinrent tranquilles, il ajouta:

--Vous l'tes, d'accord, n'est-ce pas?... Eh bien! je vais arrter les
comptes de tutelle, on les signera, puis nous procderons  la vente de la
maison, pour en finir.... Allez-vous-en, et soyez sages, les btises
cotent cher, des fois!

Cette parole acheva de les calmer. Mais, comme ils sortaient, Jsus-Christ,
qui avait attendu le pre, insulta toute la famille, en gueulant que
c'tait une vraie honte, de fourrer un pauvre vieux dans ces sales
histoires, pour le voler bien sr; et, attendri par l'ivresse, il l'emmena
comme il l'avait amen, sur la paille d'une charrette, emprunte  un
voisin. Les Buteau filrent d'un ct, la Grande poussa Jean et Franoise
au Bon Laboureur, o elle se fit payer du caf noir. Elle rayonnait.

--J'ai tout de mme bien ri! conclut-elle, en mettant le reste du sucre
dans sa poche.

Ce jour-l encore, la Grande eut une ide. En rentrant  Rognes, elle
courut s'entendre avec le pre Saucisse, un de ses anciens amoureux,
disait-on. Comme les Buteau avaient jur qu'ils pousseraient la maison,
contre Franoise, jusqu' y laisser la peau, elle s'tait dit que, si le
vieux paysan la poussait de son ct, les autres peut-tre ne se
mfieraient pas et la lui lcheraient; car il se trouvait leur voisin, il
pouvait avoir l'envie de s'agrandir. Tout de suite, il accepta, moyennant
un cadeau. Si bien que, le deuxime dimanche du mois, aux enchres, les
choses se passrent comme elle l'avait prvu. De nouveau, dans l'tude de
matre Baillehache, les Buteau taient d'un ct, Franoise et Jean de
l'autre, avec la Grande; et il y avait du monde; quelques paysans, venus
avec l'ide vague d'acheter, si c'tait pour rien. Mais, en quatre ou cinq
enchres, jetes d'une voix brve par Lise et Franoise, la maison monta 
trois mille cinq cents francs, ce qu'elle valait. Franoise,  trois mille
huit, s'arrta. Alors, le pre Saucisse entra en scne, dcrocha les quatre
mille, mit encore cinq cents francs. Effars, les Buteau se regardrent: ce
n'tait plus possible, l'ide de tout cet argent les glaait. Lise,
pourtant, se laissa emporter jusqu' cinq mille. Et elle fut crase,
lorsque le vieux paysan, d'un seul coup, sauta  cinq mille deux. C'tait
fini, la maison lui fut adjuge  cinq mille deux cents francs. Les Buteau
ricanrent, cette grosse somme serait bonne  toucher, du moment que
Franoise et son vilain bougre, eux aussi, taient battus.

Cependant, lorsque Lise, de retour  Rognes, rentra dans cette antique
demeure, o elle tait ne, o elle avait vcu, elle se mit  sangloter.
Buteau, de mme, tranglait, serr  la gorge, au point qu'il finit par se
soulager sur elle, en jurant que, lui, aurait donn jusqu'au dernier poil
de son corps; mais ces sans-coeurs de femmes, a ne vous avait la bourse
ouverte, comme les cuisses, que pour la godaille. Il mentait, c'tait lui
qui l'avait arrte; et ils se battirent. Ah! la pauvre vieille maison
patrimoniale des Fouan, btie il y avait trois sicles par un anctre,
aujourd'hui branlante, lzarde, tasse, raccommode de toutes parts, le
nez tomb en avant sous le souffle des grands vents de la Beauce! Dire que
la famille l'habitait depuis trois cents ans, qu'on avait fini par l'aimer
et par l'honorer comme une vraie relique, si bien qu'elle comptait lourd
dans les hritages! D'une gifle, Buteau renversa Lise, qui se releva et
faillit lui casser la jambe d'une ruade.

Le lendemain soir, ce fut autre chose, le coup de tonnerre clata. Le pre
Saucisse tant all, le matin, faire la dclaration de command, Rognes sut,
ds midi, qu'il avait achet la maison pour le compte de Franoise,
autorise par Jean; et non seulement la maison, mais encore les meubles,
Gdon et la Coliche. Chez les Buteau, il y eut un hurlement de douleur et
de dtresse, comme si la foudre tait entre. L'homme, la femme, tombs 
terre, pleuraient, gueulaient, dans le dsespoir sauvage de n'tre pas les
plus forts, d'avoir t jous par cette garce de gamine. Ce qui les
affolait, c'tait surtout d'entendre qu'on riait d'eux dans tout le
village, tant ils avaient peu montr de malignit. Nom de Dieu! s'tre fait
rouler ainsi, se laisser foutre  la porte de chez soi, en un tour de main!
Ah! non, par exemple, on allait voir!

Quand la Grande se prsenta, le soir mme, au nom de Franoise, pour
s'entendre poliment avec Buteau sur le jour o il comptait dmnager, il la
flanqua dehors, perdant toute prudence, rpondant d'un seul mot.

--Merde!

Elle s'en alla trs contente, elle lui cria simplement qu'on enverrait
l'huissier. Ds le lendemain, en effet, Vimeux, ple et inquiet, plus
minable qu' l'ordinaire, monta la rue, frappa avec prcaution, guett par
les commres des maisons voisines. On ne rpondit pas, il dut frapper plus
fort, il osa appeler, en expliquant que c'tait pour la sommation d'avoir 
dguerpir. Alors, la fentre du grenier s'ouvrit, une voix gueula le mot,
le mme, l'unique:

--Merde!

Et un pot plein de la chose fut vid. Tremp du haut en bas, Vimeux dut
remporter la sommation. Rognes s'en tient encore les ctes.

Mais, tout de suite, la Grande avait emmen Jean  Chteaudun, chez
l'avou. Celui-ci leur expliqua qu'il fallait au moins cinq jours, avant
d'en arriver  l'expulsion: le rfr introduit, l'ordonnance rendue par le
prsident, la leve au greffe de cette ordonnance, enfin l'expulsion, pour
laquelle l'huissier se ferait aider des gendarmes, s'il le fallait. La
Grande discuta afin de gagner un jour, et lorsqu'elle fut de retour 
Rognes, comme on tait au mardi, elle annona partout que, le samedi soir,
les Buteau seraient jets dans la rue  coups de sabre, ainsi que des
voleurs, s'ils n'avaient pas d'ici l quitt la maison de bonne grce.

Quand on rpta la nouvelle  Buteau, il eut un geste de terrible menace.
Il criait  qui voulait l'entendre qu'il ne sortirait pas vivant, que les
soldats seraient obligs de dmolir les murs, avant de l'en arracher. Et,
dans le pays, on ne savait s'il faisait le fou, ou s'il l'tait rellement
devenu, tant sa colre touchait  l'extravagance. Il passait sur les
routes, debout  l'avant de sa voiture, au galop de son cheval, sans
rpondre, sans crier gare; mme on l'avait rencontr la nuit, tantt d'un
ct, tantt d'un autre, revenant on ne savait d'o, du diable bien sr. Un
homme, qui s'tait approch, avait reu un grand coup de fouet. Il semait
la terreur, le village fut bientt en continuelle alerte. On s'aperut, un
matin, qu'il s'tait barricad chez lui; et des cris effroyables
s'levaient derrire les portes closes, des hurlements o l'on croyait
reconnatre les voix de Lise et de ses deux enfants. Le voisinage en fut
rvolutionn, on tint conseil, un vieux paysan finit par se dvouer en
appliquant une chelle  une fentre, pour monter voir. Mais la fentre
s'ouvrit, Buteau renversa l'chelle et le vieux, qui faillit avoir les
jambes rompues. Est-ce qu'on n'tait pas libre chez soi? Il brandissait les
poings, il gueulait qu'il aurait leur peau  tous, s'ils le drangeaient
encore. Le pis fut que Lise se montra, elle aussi, avec les deux mioches,
lchant des injures, accusant le monde de mettre le nez o il n'y avait que
faire. On n'osa plus s'en mler. Seulement, les transes grandirent  chaque
nouveau vacarme, on venait couter en frmissant les abominations qu'on
entendait de la rue. Les malins croyaient qu'il avait son ide. D'autres
juraient qu'il perdait la boule et que a finirait par un malheur. Jamais
on ne sut au juste.

Le vendredi, la veille du jour o l'on attendait l'expulsion, une scne
surtout motionna. Buteau, ayant rencontr son pre prs de l'glise, se
mit  pleurer comme un veau et s'agenouilla par terre, devant lui, en
demandant pardon, d'avoir fait la mauvaise tte, anciennement. C'tait
peut-tre bien a qui lui portait malheur. Il le suppliait de revenir loger
chez eux, il semblait croire que ce retour seul pouvait y ramener la
chance. Fouan, ennuy de ce qu'il braillait, tonn de son apparent
repentir, lui promit d'accepter un jour, quand tous les embtements de la
famille seraient termins.

Enfin, le samedi arriva. L'agitation de Buteau tait alle en croissant, il
attelait et dtelait du matin au soir, sans raison; et les gens se
sauvaient, devant cet enragement de courses en voiture, qui ahurissait par
son inutilit. Le samedi, ds huit heures, il attela une fois encore, mais
il ne sortit point, il se planta sur sa porte, appelant les voisins qui
passaient, ricanant, sanglotant, hurlant son affaire en termes crus. Hein?
c'tait rigolo tout de mme d'tre emmerd par une petite garce qu'on avait
eue pour trane pendant cinq ans! Oui, une putain! et sa femme aussi! deux
fires putains, les deux soeurs, qui se battaient  qui y passerait la
premire! Il revenait  ce mensonge, avec des dtails ignobles, pour se
venger. Lise tant sortie, une querelle atroce s'engagea, il la rossa
devant le monde, la renvoya dtendue et soulage, content, lui aussi,
d'avoir tap fort. Et il restait sur la porte  guetter la justice, il
goguenardait, l'insultait: est-ce qu'elle se faisait foutre en chemin, la
justice? Il ne l'attendait plus, il triomphait.

Ce fut seulement  quatre heures que Vimeux parut avec deux gendarmes.
Buteau plit, ferma prcipitamment la porte de la cour. Peut-tre
n'avait-il jamais cru qu'on irait jusqu'au bout. La maison tomba  un
silence de mort. Insolent cette fois, sous la protection de la force anne,
Vimeux frappa des deux poings. Rien ne rpondait. Les gendarmes durent s'en
mler, branlrent la vieille porte  coup de crosse. Toute une queue
d'hommes, de femmes et d'enfants les avaient suivis, Rognes entier tait
l, dans l'attente du sige annonc. Et, brusquement, la porte se rouvrit,
on aperut Buteau debout  l'avant de sa voiture, fouettant son cheval,
sortant au galop et poussant droit  la foule. Il clamait, au milieu des
cris d'effroi:

--Je vas me neyer! je vas me neyer!

C'tait foutu, il parlait d'en finir, de se jeter dans l'Aigre, avec sa
voiture, son cheval, tout!

--Gare donc! je vas me neyer!

Une pouvante avait dispers les curieux, devant les coups de fouet et le
train emport de la carriole. Mais, comme il la lanait sur la pente, 
fracasser les roues, des hommes coururent pour l'arrter. Cette sacre tte
de pioche tait bien capable de faire le plongeon, histoire d'embter les
autres. On le rattrapa, il fallut batailler, sauter  la tte du cheval,
monter dans la voiture. Quand on le ramena, il ne soufflait plus un mot,
les dents serres, tout le corps raidi, laissant s'accomplir le destin,
dans la muette protestation de sa rage impuissante.

A ce moment, la Grande amenait Franoise et Jean, pour qu'ils prissent
possession de la maison. Et Buteau se contenta de les regarder en face, du
regard noir dont il suivait maintenant la fin de son malheur. Mais c'tait
le tour de Lise  crier,  se dbattre, ainsi qu'une folle. Les gendarmes
taient l, qui lui rptaient de faire ses paquets et de filer. Fallait
bien obir, puisque son homme tait assez lche pour ne pas la dfendre, en
tapant dessus. Les poings aux hanches, elle tombait sur lui.

--Jean-foutre qui nous laisse flanquer  la rue! T'as pas de coeur, dis?
que tu ne cognes pas sur ces cochons-la.... Va donc, lche, lche! t'es
plus un homme!

Comme elle lui criait a dans la face, exaspre de son immobilit, il
finit par la repousser si rudement, qu'elle en hurla. Mais il ne sortit
point de son silence, il n'eut sur elle que son regard noir.

--Allons, la mre, dpchons, dit Vimeux triomphant. Nous ne partirons que
lorsque vous aurez remis les clefs aux nouveaux propritaires.

Ds lors, Lise commena  dmnager, dans un coup de fureur. Depuis trois
jours, elle et Buteau avaient dj port beaucoup de choses, les outils,
les gros ustensiles, chez leur voisine, la Frimat; et l'on comprit qu'ils
s'attendaient tout de mme  l'expulsion, car ils s'taient mis d'accord
avec la vieille femme, qui, pour leur donner le temps de se retourner, leur
louait son chez elle, trop grand, en s'y rservant seulement la chambre de
son homme paralytique. Puisque les meubles taient vendus avec la maison,
et les btes aussi, il ne restait  Lise qu' emporter son linge, ses
matelas, d'autres menues affaires. Tout dansa par la porte et les fentres,
jusqu'au milieu de la cour, tandis que ses deux petits pleuraient en
croyant leur dernier jour venu, Laure cramponne  ses jupes, Jules tal,
vautr en plein dballage. Comme Buteau ne l'aidait mme pas, les
gendarmes, braves gens, se mirent  charger les paquets dans la voiture.

Mais tout se gta encore, lorsque Lise aperut Franoise et Jean, qui
attendaient, derrire la Grande. Elle se rua, elle lcha le flot amass de
sa rancune.

--Ah! salope, tu es venue voir avec ton salop.... Eh bien! tu vois notre
peine, c'est comme si tu nous buvais le sang.... Voleuse, voleuse, voleuse!

Elle s'tranglait avec ce mot, elle revenait le jeter  sa soeur, chaque
fois qu'elle apportait dans la cour un nouvel objet. Celle-ci ne rpondait
pas, trs ple, les lvres amincies, les yeux brlants; et elle affectait
d'tre toute  une surveillance blessante, suivant des yeux les choses,
pour voir si on ne lui emportait rien. Justement, elle reconnut un escabeau
de la cuisine, compris dans la vente.

--C'est  moi, a, dit-elle d'une voix rude.

--A toi? alors, va le chercher! rpondit l'autre, qui envoya l'escabeau
nager dans la mare.

La maison tait libre, Buteau prit le cheval par la bride, Lise ramassa ses
deux enfants, ses deux derniers paquets, Jules sur le bras droit, Laure sur
le bras gauche; puis, comme elle quittait enfin la vieille demeure, elle
s'approcha de Franoise, elle lui cracha au visage.

--Tiens! v'l pour toi!

Sa soeur, tout de suite, cracha aussi.

--V'l pour toi!

Et Lise et Franoise, dans cet adieu de haine empoisonne, s'essuyrent
lentement sans se quitter du regard, dtaches  jamais, n'ayant plus
d'autre lien que la rvolte ennemie de leur mme sang.

Enfin, rouvrant la bouche, Buteau gueula le mot du dpart, avec un geste de
menace vers la maison.

--A bientt, nous reviendrons!

La Grande les suivit, pour voir jusqu'au bout, dcide d'ailleurs,
maintenant que ceux-l taient par terre,  se tourner contre les autres,
qui la lchaient si vite et qu'elle trouvait dj trop heureux. Longtemps,
des groupes stationnrent, causant  demi voix. Franoise et Jean taient
entrs dans la maison vide.

Au moment o les Buteau, de leur ct, dballaient leurs nippes chez la
Frimat, ils furent tonns de voir paratre le pre Fouan, qui demanda,
suffoqu, effar, avec un regard en arrire, comme si quelque malfaiteur le
poursuivait:

--Y a-t-il un coin pour moi, ici? Je viens coucher.

C'tait toute une pouvante qui le faisait galoper, en fuite du Chteau. Il
ne pouvait plus se rveiller la nuit, sans que la Trouille en chemise
proment dans la chambre sa maigre nudit de garon,  la recherche des
papiers, qu'il avait fini par cacher dehors, au fond d'un trou de roche,
mur de terre. Jsus-Christ l'envoyait, cette garce,  cause de sa
lgret, de sa souplesse, pieds nus, se coulant partout, entre les
chaises, sous le lit, ainsi qu'une couleuvre; et elle se passionnait 
cette chasse, persuade que le vieux reprenait les papiers sur lui en
s'habillant, furieuse de ne pas dcouvrir o il les dposait, avant de se
coucher; car il n'y avait certainement rien dans le lit, elle y enfonait
son bras mince, le sondait d'une main adroite, dont le grand-pre devinait
 peine le frlement. Mais voil qu'aprs le djeuner, ce jour-l, il avait
t pris d'une faiblesse, tourdi, culbut prs de la table. Et, en
revenant  lui, si assomm encore qu'il ne rouvrait pas les yeux, il
s'tait retrouv par terre,  la mme place, il avait eu l'motion de
sentir que Jsus-Christ et la Trouille le dshabillaient. Au lieu de lui
porter secours, les bougres n'avaient qu'une ide, profiter vite de
l'occasion, le visiter. Elle surtout y mettait une brutalit colre, n'y
allant plus doucement, tirant sur la veste, sur la culotte, et ae donc!
regardant jusqu' la peau, dans tous les trous, afin d'tre sre qu'il n'y
avait pas fourr son magot. Des deux poings elle le retournait, lui
cartait les membres, le fouillait comme une vieille poche vide. Rien! O
donc avait-il sa cachette? C'tait  l'ouvrir pour voir dedans! Une telle
terreur d'tre assassin, s'il bougeait, l'avait saisi, qu'il continuait de
feindre l'vanouissement, les paupires closes, les jambes et les bras
morts. Seulement, lch enfin, libre, il s'tait enfui, bien rsolu  ne
pas coucher au Chteau.

--Alors, vous avez un coin pour moi? demanda-t-il encore.

Buteau semblait ragaillardi par ce retour imprvu de son pre. C'tait de
l'argent qui revenait.

--Mais bien sr, vieux! On se serrera donc! a nous portera chance.... Ah!
nom de Dieu! je serais riche, s'il ne s'agissait que d'avoir du coeur!

Franoise et Jean taient entrs lentement dans la maison vide. La nuit
tombait, une dernire lueur triste clairait les pices silencieuses. Tout
cela tait trs ancien, ce toit patrimonial qui avait abrit le travail et
la misre de trois sicles; si bien que quelque chose de grave tranait l,
comme dans l'ombre des vieilles glises de village. Les portes taient
restes ouvertes, un coup d'orage semblait avoir souffl sous les poutres,
des chaises gisaient par terre, en droute, au milieu de la dbcle du
dmnagement. On aurait dit une maison morte.

Et Franoise,  petits pas, faisait le tour, regardait partout. Des
sensations confuses, des souvenirs vagues s'veillaient en elle. A cette
place, elle avait jou enfant. C'tait dans la cuisine, prs de la table,
que son pre tait mort. Dans la chambre, devant le lit sans paillasse,
elle se rappela Lise et Buteau, les soirs o ils se prenaient si rudement,
qu'elle les entendait souffler  travers le plafond. Est-ce que, maintenant
encore, ils allaient la tourmenter? Elle sentait bien que Buteau tait
toujours prsent. Ici, il l'avait empoigne un soir, et elle l'avait mordu.
L aussi, l aussi. Dans tous les coins, elle retrouvait des ides qui
l'emplissaient de trouble.

Puis, comme Franoise se retournait, elle resta surprise d'apercevoir Jean.
Que faisait-il donc chez eux, cet tranger? Il avait un air de gne, il
paraissait en visite, n'osant toucher  rien. Une sensation de solitude la
dsola, elle fut dsespre de ne pas tre plus joyeuse de sa victoire.
Elle aurait cru entrer l en criant de contentement, en triomphant derrire
le dos de sa soeur. Et la maison ne lui faisait pas plaisir, elle avait le
coeur barbouill de malaise. C'tait peut-tre ce jour si mlancolique qui
tombait. Elle et son homme finirent par se trouver dans la nuit noire,
rdant toujours d'une pice  une autre, sans avoir eu mme le courage
d'allumer une chandelle.

Mais un bruit les ramena dans la cuisine, et ils s'gayrent en
reconnaissant Gdon, qui, entr comme  son habitude, fouillait le buffet
rest ouvert. La vieille Coliche meuglait,  ct, au fond de l'table.

Alors, Jean, prenant Franoise entre ses bras, la baisa doucement, comme
pour dire qu'on allait tout de mme tre heureux.






CINQUIME PARTIE




I


Avant les labours d'hiver, la Beauce,  perte de vue, se couvrait de
fumier, sous les ciels plis de septembre. Du matin au soir, un charriage
lent s'en allait par les chemins de campagne, des charrettes dbordantes de
vieille paille consomme, qui fumaient, d'une grosse vapeur, comme si elles
eussent port de la chaleur  la terre. Partout, les pices se bossuaient
de petits tas, la mer houleuse et montante des litires d'table et
d'curie; tandis que, dans certains champs, on venait d'tendre les tas,
dont le flot rpandu ombrait au loin le sol d'une salissure noirtre.
C'tait la pousse du printemps futur qui coulait avec cette fermentation
des purins; la matire dcompose retournait  la matrice commune, la mort
allait refaire de la vie; et, d'un bout  l'autre de la plaine immense, une
odeur montait, l'odeur puissante de ces fientes, nourrices du pain des
hommes.

Une aprs-midi, Jean conduisit  sa pice des Cornailles une forte voiture
de fumier. Depuis un mois, lui et Franoise taient installs, et leur
existence avait pris le train actif et monotone des campagnes. Comme il
arrivait, il aperut Buteau, dans la pice voisine, une fourche aux mains,
occup  taler les tas, dposs l l'autre semaine. Les deux hommes
changrent un regard oblique. Souvent, ils se rencontraient, ils se
trouvaient ainsi forcs de travailler cte  cte, puisqu'ils taient
voisins; et Buteau souffrait surtout, car la part de Franoise, arrache de
ses trois hectares, laissait un tronon  gauche et un tronon  droite, ce
qui l'obligeait  de continuels dtours. Jamais ils ne s'adressaient la
parole. Peut-tre bien que, le jour o claterait une querelle, ils se
massacreraient.

Jean, cependant, s'tait mis  dcharger le fumier de sa voiture. Mont
dedans, il la vidait  la fourche, enfonc jusqu'aux hanches, lorsque, sur
la route, Hourdequin passa, en tourne depuis midi. Le fermier avait gard
un bon souvenir de son serviteur. Il s'arrta, il causa, l'air vieilli, la
face ravage de chagrins, ceux de la ferme et d'autres encore.

--Jean, pourquoi donc n'avez-vous pas essay des phosphates?

Et, sans attendre la rponse, il continua de parler comme pour s'tourdir,
longtemps. Ces fumiers, ces engrais, la vraie question de la bonne culture
tait l. Lui avait essay de tout, il venait de traverser cette crise,
cette folie des fumiers qui enfivre parfois les agriculteurs. Ses
expriences se succdaient, les herbes, les feuilles, le marc de raisin,
les tourteaux de navette et de colza; puis encore, les os concasss, la
chair cuite et broye, le sang dessch, rduit en poussire; et son
chagrin tait de ne pouvoir tenter du sang liquide, n'ayant point
d'abattoir aux environs. Il employait maintenant les raclures de routes,
les curures de fosss, les cendres et les escarbilles de fourneaux, surtout
les dchets de laine, dont il avait achet le balayage dans une draperie de
Chteaudun. Son principe tait que tout ce qui vient de la terre est bon 
renvoyer  la terre. Il avait install de vastes trous  compost derrire
sa ferme, il y entassait les ordures du pays entier, ce que la pelle
ramassait au petit bonheur, les charognes, les putrfactions des coins de
borne et des eaux croupies. C'tait de l'or.

--Avec les phosphates, reprit-il, j'ai eu parfois de bons rsultats.

--On est si vol! rpondit Jean.

--Ah! certainement, si vous achetez aux voyageurs de hasard qui font les
petits marchs de campagne.... Sur chaque march, il faudrait un chimiste
expert, charg d'analyser ces engrais chimiques, qu'il est si difficile
d'avoir purs de toute fraude.... L'avenir est l srement, mais avant que
vienne l'avenir, nous serons tous crevs. On doit avoir le courage de ptir
pour d'autres.

La puanteur du fumier que Jean remuait l'avait un peu ragaillardi. Il
l'aimait, la respirait avec une jouissance de bon mle, comme l'odeur mme
du cot de la terre.

--Sans doute, continua-t-il aprs un silence, il n'y a encore rien qui
vaille le fumier de ferme. Seulement, on n'en a jamais assez. Et puis, on
l'abme on ne sait ni le prparer, ni l'employer.... Tenez! a se voit,
celui-ci a t brl par le soleil. Vous ne le couvrez pas.

Et il s'emporta contre la routine, lorsque Jean lui confessa qu'il avait
gard l'ancien trou des Buteau, devant l'table. Lui, depuis quelques
annes, chargeait les diverses couches, dans sa fosse, de lits de terre et
de gazon. Il avait, en outre, tabli un systme de tuyaux pour amener  la
purinire les eaux de vaisselle, les urines des btes et des gens, tous les
gouts de la ferme; et, deux fois par semaine, on arrosait la fumire avec
la pompe  purin. Enfin, il en tait  utiliser prcieusement la vidange
des latrines.

--Ma foi, oui! c'est trop bte de perdre le bien du bon Dieu! J'ai
longtemps t comme nos paysans, j'avais des ides de dlicatesse
l-dessus. Mais la mre Caca m'a converti... Vous la connaissez, la mre
Caca, votre voisine? Eh bien! elle seule est dans le vrai, le chou au pied
duquel elle a vid son pot, est le roi des choux, et comme grosseur, et
comme saveur. Il n'y a pas  dire, tout sort de l.

Jean se mit  rire, en sautant de sa voiture qui tait vide et en
commenant  diviser son fumier par petits tas. Hourdequin le suivait, au
milieu de la bue chaude qui les noyait tous les deux.

--Quand on pense que la vidange seule de Paris pourrait fertiliser trente
mille hectares! Le calcul a t fait. Et on la perd,  peine en
emploie-t-on une faible partie sous forme de poudrette.... Hein? trente
mille hectares! Voyez-vous a ici, voyez-vous la Beauce couverte et le bl
grandir!

D'un geste large, il avait embrass l'tendue, l'immense Beauce plate. Et
lui, dans sa passion, voyait Paris, Paris entier, lcher la bonde de ses
fosses, le fleuve fertilisateur de l'engrais humain. Des rigoles partout
s'emplissaient, des nappes s'talaient dans chaque labour, la mer des
excrments montait en plein soleil, sous de larges souffles qui en
vivifiaient l'odeur. C'tait la grande ville qui rendait aux champs la vie
qu'elle en avait reue. Lentement, le sol buvait cette fcondit, et de la
terre gorge, engraisse, le pain blanc poussait, dbordait en moissons
gantes.

--Faudrait peut-tre bien un bateau, alors! dit Jean, que cette ide
nouvelle de la submersion des plaines par les eaux de vidange amusait et
dgotait.

Mais,  ce moment, une voix lui fit tourner la tte. Il s'tonna de
reconnatre Lise debout dans sa carriole, arrte au bord de la route,
criant  Buteau, de toute sa force:

--Dis donc, je vas  Cloyes chercher monsieur Finet.... Le pre est tomb
raide dans sa chambre. Je crois qu'il claque.... Rentre un peu voir, toi.

Et, sans mme attendre la rponse, elle fouetta le cheval, elle repartit,
diminue et dansante au loin, sur la route toute droite.

Buteau, sans hte, acheva d'taler ses derniers las. Il grognait. Le pre
malade, en voil un embtement! Peut-tre bien que ce n'tait qu'une frime,
histoire de se faire dorloter. Puis, l'ide que a devait tre srieux tout
de mme, pour que la femme et pris sur elle la dpense du mdecin, le
dcida  remettre sa veste.

--Celui-l le pse, son fumier! murmura Hourdequin, intress par la fumure
de la pice voisine. A paysan avare, terre avare... Et un vilain bougre,
dont vous ferez bien de vous mfier, aprs vos histoires avec lui....
Comment voulez-vous que a marche, quand il y a tant de salopes et tant de
coquins sur la terre? Elle a assez de nous, parbleu!

Il s'en alla vers la Borderie, repris de tristesse, au moment mme o
Buteau rentrait  Rognes, de son pas lourd. Et Jean, rest seul, termina sa
besogne dposant tous les dix mtres des fourches de fumier, qui
dgageaient un redoublement de vapeurs ammoniacales. D'autres tas fumaient
au loin, noyaient l'horizon d'un fin brouillard bleutre. Toute la Beauce
en restait tide et odorante, jusqu'aux geles.

Les Buteau taient toujours chez la Frimat, o ils occupaient la maison,
sauf la pice du rez-de-chausse, sur le derrire, qu'elle s'tait rserve
pour elle et pour son homme paralytique. Ils s'y trouvaient trop 
l'troit, leur regret tait surtout de ne plus avoir de potager; car,
naturellement, elle gardait le sien, ce coin qui lui suffisait  nourrir et
 dorloter l'infirme. Cela les aurait fait dmnager, en qute d'une
installation plus large, s'ils ne s'taient aperus que leur voisinage
exasprait Franoise. Seul, un mur mitoyen sparait les deux hritages. Et
ils affectaient de dire trs haut, afin d'tre entendus, qu'ils campaient
l, qu'ils allaient pour sr rentrer chez eux,  ct, au premier jour.
Alors inutile, n'est-ce pas, de se donner le souci d'un nouveau
drangement? Pourquoi, comment rentreraient-ils? ils ne s'expliquaient
point; et c'tait cet aplomb, cette certitude folle base sur des choses
inconnues, qui jetait Franoise hors d'elle, gtant sa joie d'tre reste
matresse de la maison; sans compter que sa soeur Lise plantait des fois
une chelle contre le mur, pour lui crier de vilaines paroles. Depuis le
rglement dfinitif des comptes, chez M. Baillehache, elle se prtendait
vole, elle ne tarissait pas en accusations abominables, lances d'une cour
 l'autre.

Lorsque Buteau arriva enfin, il trouva le pre Fouan tal sur son lit,
dans le recoin qu'il occupait derrire la cuisine, sous l'escalier du
fenil. Les deux enfants le gardaient, Jules g de huit ans dj, Laure de
trois, jouant par terre  faire des ruisseaux, avec la cruche du vieux,
qu'ils vidaient.

--Eh bien! quoi donc? demanda Buteau, debout devant le lit.

Fouan avait repris connaissance. Ses yeux grands ouverts se tournrent avec
lenteur, regardrent fixement; mais il ne remua pas la tte, il semblait
ptrifi.

--Dites donc, pre, y a trop de besogne, pas de btises!... Faut pas vous
raidir aujourd'hui.

Et, comme Laure et Jules venaient de casser la cruche, il leur allongea une
paire de gifles qui les fit hurler. Le vieux n'avait pas referm les
paupires, regardait toujours, de ses prunelles largies et fixes. Rien 
faire, alors, puisqu'il ne gigotait pas plus que a. On verrait bien ce que
le mdecin dirait. Il regretta d'avoir quitt son champ, il se mit  fendre
du bois devant la porte, histoire de s'occuper.

Du reste, Lise, presque tout de suite, ramena M. Finet, qui examina
longuement le malade, pendant qu'elle et son homme attendaient, d'un air
d'inquitude. La mort du vieux les et dbarrasss, si le mal l'avait tu
d'un coup; mais,  cette heure, a pouvait durer longtemps, a coterait
gros peut-tre; et, s'il claquait avant qu'ils eussent son magot, Fanny et
Jsus-Christ viendraient les embter bien sr. Le silence du mdecin acheva
de les troubler. Quand il se fut assis dans la cuisine, pour rdiger une
ordonnance, ils se dcidrent  lui poser des questions.

--Alors, c'est donc du srieux?... Possible que a dure huit jours,
hein?... Mon Dieu! qu'il y en a long! qu'est-ce que vous lui crivez
l-dessus?

M. Finet ne rpondait pas, habitu  ces interrogations des paysans que la
maladie bouleverse, ayant pris le parti sage de les traiter comme les
chevaux, sans entrer en conversation avec eux. Il avait une grande pratique
des cas frquents, il les tirait gnralement d'affaire, mieux que ne
l'aurait fait un homme de plus de science. Mais la mdiocrit o il les
accusait de l'avoir rduit, le rendait dur pour eux, ce qui augmentait leur
dfrence, malgr le continuel doute qu'ils gardaient sur l'efficacit de
ses potions. a ferait-il autant de bien que a coterait d'argent?

--Alors, reprit Buteau, effray devant la page d'criture, vous croyez
qu'avec tout a il ira mieux?

Le mdecin se contenta de hausser les paules. Il tait retourn devant le
malade, intress, surpris de constater un peu de fivre, aprs ce cas
lger de congestion crbrale. Les yeux sur sa montre, il recompta les
battements du pouls, sans mme essayer d'obtenir une indication du vieux,
qui le regardait de son air hbt. Et, lorsqu'il s'en alla, il dit
simplement:

--C'est une affaire de trois semaines.... Je reviendrai demain. Ne vous
tonnez pas s'il bat la campagne cette nuit.

Trois semaines! Les Buteau n'avaient entendu que cela, et ils demeurrent
consterns. Que d'argent, s'il y avait tous les soirs une queue pareille de
remdes! Le pis tait que Buteau dut,  son tour, monter dans la carriole,
pour courir chez le pharmacien de Cloyes. C'tait un samedi; la Frimat, qui
revenait de vendre ses lgumes, trouva Lise seule, si dsole, qu'elle
pitinait, sans rien faire; et la vieille aussi se dsespra, en apprenant
l'histoire: elle n'avait jamais eu de chance, elle aurait au moins profit
du mdecin pour son vieux, par-dessus le march, si cela tait arriv un
autre jour. Dj, la nouvelle s'tait rpandue dans Rognes, car l'on vit
accourir la Trouille, effronte; et elle refusa de partir, avant d'avoir
touch la main de son grand-pre, elle retourna dire  Jsus-Christ qu'il
n'tait pas mort, srement. Tout de suite, derrire cette gourgandine, la
Grande parut, envoye videmment par Fanny; celle-l se planta devant le
lit de son frre, le jugea  la fracheur de l'oeil, comme les anguilles de
l'Aigre; puis, elle s'en alla, avec un froncement du nez, en ayant l'air de
regretter que ce ne ft pas pour ce coup-ci. Ds lors, la famille ne se
drangea plus. Pourquoi faire, puisqu'il y avait gros  parier qu'il en
rchapperait?

Jusqu' minuit, la maison fut en l'air. Buteau tait rentr d'une humeur
excrable. Il y avait des sinapismes pour les jambes, une potion  prendre
d'heure en heure, une purge, en cas de mieux, le lendemain matin. La Frimat
aida volontiers; mais,  dix heures, tombant de sommeil, mdiocrement
intresse, elle se coucha. Buteau, qui dsirait en faire autant,
bousculait Lise. Qu'est-ce qu'ils fichaient l? Bien sr que de regarder le
vieux, a ne le soulageait point. Il divaguait maintenant, causait tout
haut de choses qui n'avaient gure de suite, devait se croire dans les
champs, o il travaillait dur, ainsi qu'aux jours lointains de son bel ge.
Et Lise, mal  l'aise de ces vieilles histoires bgayes  voix basse,
comme si le pre ft enterr dj et qu'il revnt, allait suivre son mari,
qui se dshabillait, lorsqu'elle songea  ranger les vtements du malade,
rests sur une chaise. Elle les secoua avec soin, aprs avoir longuement
fouill les poches, dans lesquelles elle ne dcouvrit qu'un mauvais couteau
et de la ficelle. Ensuite, comme elle les accrochait au fond du placard,
elle aperut en plein milieu d'une planche, lui crevant les yeux, un petit
paquet de papiers. Elle en eut une crampe au coeur: le magot! le magot tant
guett depuis un mois, cherch dans des endroits extraordinaires, et qui se
prsentait l, ouvertement, sous sa main! C'tait donc que le vieux voulait
le changer de cachette, quand le mal l'avait culbut?

--Buteau! Buteau! appela-t-elle, si serre  la gorge, qu'il accourut en
chemise, croyant que son pre passait.

Lui aussi resta suffoqu d'abord. Puis, une joie folle les emporta tous les
deux, ils se prirent par les mains, ils sautrent l'un devant l'autre comme
des chvres, oubliant le malade qui, les yeux ferms maintenant, la tte
cloue dans l'oreiller, dvidait sans fin les bouts de fil rompus de son
dlire. Il labourait.

--Eh! l, rosse, veux-tu!... a n'a pas tremp, c'est du caillou, nom de
Dieu!... Les bras s'y cassent, faudra en acheter d'autres.... Dia hue!
bougre!

--Chut! murmura Lise, qui se tourna en tressaillant.

--Ah! ouiche! rpondit Buteau, est-ce qu'il sait? Tu ne l'entends donc pas
dire des btises?

Ils s'assirent prs du lit, les jambes brises, tant la secousse de leur
joie venait d'tre forte.

--D'ailleurs, reprit-elle, on ne pourra pas nous accuser d'avoir fouill,
car Dieu m'est tmoin que je n'y songeais gure,  son argent! Il m'a saut
dans la main.... Voyons voir.

Lui, dj, dpliait les papiers, additionnait  voix, haute.

--Deux cent trente, et soixante-dix, trois cents tout ronds.... C'est bien
a, j'avais calcul juste,  cause du trimestre, des quinze pices de cent
sous, l'autre fois, chez le percepteur.... C'est du cinq pour cent. Hein?
est-ce drle que des petits papiers si vilains, a soit de l'argent tout de
mme, aussi solide que le vrai!

Mais Lise, de nouveau, le fit taire, effraye d'un brusque ricanement du
vieux, qui peut-tre bien en tait  la grande moisson, celle, sous Charles
X, qu'on n'avait pu serrer, faute de place.

--Y en a! y en a!... C'en est farce, tant y en a!... Ah! bon sang! quand y
en a, y en a!

Et son rire trangl avait l'air d'un rle, sa joie devait tre tout au
fond, car rien n'en paraissait sur sa face immobile.

--C'est des ides d'innocent qui lui passent, dit Buteau en haussant les
paules.

Il y eut un silence, tous les deux regardaient les papiers, rflchissant.

--Alors, quoi? finit par murmurer Lise, faut les remettre, hein? Mais, d'un
geste nergique, il refusa.

--Oh! si, si, faut les remettre.... Il les cherchera, il criera, a nous
ferait une belle histoire, avec les autres cochons de la famille.

Elle s'interrompit une troisime fois, saisie d'entendre le pre pleurer.
C'tait une misre, un dsespoir immense, des sanglots qui semblaient venir
de toute sa vie et sans qu'on st pourquoi, car il rptait seulement d'une
voix de plus en plus creuse:

--C'est foutu... c'est foutu... c'est foutu....

--Et tu crois, reprit violemment Buteau, que je vas laisser ses papiers 
ce vieux-l qui perd la boule!... Pour qu'il les dchire ou qu'il les
brle, ah! non, par exemple!

--a, c'est bien vrai, murmura-t-elle.

--Alors, en v'l assez, couchons-nous.... S'il les demande, je lui
rpondrai, j'en fais mon affaire. Et que les autres ne m'embtent pas!

Ils se couchrent, aprs avoir,  leur tour, cach les papiers sous le
marbre d'une vieille commode, ce qui leur semblait plus sr qu'au fond d'un
tiroir ferm  clef. Le pre, laiss seul, sans chandelle, de crainte du
feu, continua a causer et  sangloter toute la nuit, dans son dlire.

Le lendemain, M. Finet le trouva plus calme, mieux qu'il ne l'esprait. Ah!
ces vieux chevaux de labour, ils ont l'me cheville au corps! La fivre
qu'il avait crainte semblait carte. Il ordonna du fer, du quinquina, des
drogues de riche, dont la chert consterna de nouveau le mnage; et, comme
il partait, il eut  se dbattre contre la Frimat, qui l'avait guett.

--Mais, ma brave femme, je vous ai dj dit que votre homme et cette borne,
c'est la mme chose.... Je ne peux pas faire grouiller les pierres, que
diable!... Vous savez comment a finira, n'est-ce pas? et le plus vite sera
le meilleur, pour lui et pour vous.

Il fouetta son cheval, elle tomba assise sur la borne, en larmes. Sans
doute, c'tait long dj, d'avoir soign son homme depuis douze ans; et ses
forces s'en allaient avec l'ge, elle tremblait de ne pouvoir bientt plus
cultiver son coin de terre; mais, n'importe! a lui retournait le coeur,
l'ide de perdre le vieil infirme qui tait devenu comme son enfant,
qu'elle portait, changeait, gtait de friandises. Le bon bras dont il se
servait encore, s'engourdissait lui aussi, si bien que, maintenant, c'tait
elle qui devait lui planter la pipe dans la bouche.

Au bout de huit jours, M. Finet fut tonn de voir Fouan debout, mal
solide, mais s'obstinant  marcher, parce que, disait-il, ce qui empche de
mourir, c'est de ne pas vouloir. Et Buteau, derrire le mdecin, ricanait,
car il avait supprim les ordonnances, ds la seconde, dclarant que le
plus sr tait dlaisser le mal se manger lui-mme. Pourtant, le jour du
march, Lise eut la faiblesse de rapporter une potion ordonne la veille;
et, comme le docteur venait le lundi, pour la dernire fois, Buteau lui
conta que le vieux avait failli rechuter.

--Je ne sais pas ce qu'ils ont fichu dans votre bouteille, a l'a rendu
bougrement malade.

Ce fut ce soir-l que Fouan se dcida  parler. Depuis qu'il se levait, il
pitinait d'un air anxieux dans la maison, la tte vide, ne se rappelant
plus o il avait bien pu cacher ses papiers. Il furetait, fouillait
partout, faisait des efforts dsesprs de mmoire. Puis, un vague souvenir
lui revint: peut-tre qu'il ne les avait pas cachs, qu'ils taient rests
l, sur la planche. Mais, quoi? s'il se trompait, si personne ne les avait
pris, allait-il donc lui-mme donner l'veil, avouer l'existence de cet
argent pniblement amass autrefois, dissimul ensuite avec tant de soin?
Pendant deux jours encore, il lutta, combattu entre la rage de cette
brusque disparition et la ncessit o il s'tait mis de ne pas en ouvrir
la bouche. Les faits pourtant se prcisaient, il se souvenait que, le matin
de son attaque, il avait pos le paquet  cette place, en attendant de le
glisser, au plafond, dans la fente d'une poutre, qu'il venait de dcouvrir
de son lit, les yeux en l'air. Et, dpouill, tortur, il lcha tout.

On avait mang la soupe du soir. Lise rangeait les assiettes, et Buteau,
goguenard, qui suivait son pre des yeux depuis le jour o il s'tait
relev, s'attendait  l'affaire, se balanait sur sa chaise, en se disant
que a y tait cette fois, tant il le voyait excit et malheureux. En
effet, le vieux, dont les jambes molles chancelaient  battre obstinment
la pice, se planta tout d'un coup devant lui.

--Les papiers? demanda-t-il d'une voix rauque qui s'tranglait.

Buteau cligna les paupires, l'air profondment surpris, comme s'il ne
comprenait pas.

--Hein? qu'est-ce que vous dites?... Les papiers, quels papiers?

--Mon argent! gronda le vieux, terrible, la taille redresse, trs haute.

--Votre argent, vous avez donc de l'argent,  cette heure?... Vous juriez
si fort que nous avions trop cot, qu'il ne vous restait pas un sou....
Ah! sacr malin, vous avez de l'argent!

Il se balanait toujours, il ricanait, trs amus, triomphant de son flair
jadis, car il tait le premier qui et senti le magot.

Fouan tremblait de tous ses membres.

--Rends-le-moi.

--Que je vous le rende? est-ce que je l'ai, est-ce que je sais seulement o
il est, votre argent?

--Tu me l'as vol, rends-le-moi, nom de Dieu! ou je vas te le faire cracher
de force!

Et, malgr son ge, il le prit aux paules, le secoua. Mais le fils, alors,
se leva, l'empoigna  son tour, sans le bousculer, uniquement pour lui
gueuler violemment dans la figure:

--Oui, je l'ai et je le garde.... Je vous le garde, entendez-vous, vieille
bte, dont la boule dmnage!... Et, vrai! il tait temps de vous les
prendre, ces papiers que vous alliez dchirer.... N'est-ce pas, Lise, qu'il
les dchirait?

--Oh! aussi sr que j'existe. Quand on ne sait pas ce qu'on fait!

Saisi, Fouan s'effrayait de cette histoire. Est-ce qu'il tait fou, pour ne
se souvenir de rien? S'il avait voulu dtruire les papiers, comme un gamin
qui joue avec des images, c'tait donc qu'il faisait sous lui et qu'il
devenait bon  tuer? La poitrine casse, il n'avait plus ni courage ni
force. Il bgaya, en pleurant:

--Rends-les-moi, dis?

--Non!

--Rends-les-moi, puisque je vas mieux.

--Non! non! Pour que vous vous torchiez avec ou que vous en allumiez votre
pipe, merci!

Et, ds lors, les Buteau refusrent obstinment de se dessaisir des titres.
Ils en parlaient ouvertement, d'ailleurs, ils racontaient tout un drame,
comment ils taient arrivs juste pour les retirer des mains du malade, au
moment o il les entamait. Un soir, mme, ils montrrent  la Frimat la
coche de la dchirure. Qui aurait pu leur en vouloir, d'empcher un tel
malheur, de l'argent mis en miettes, perdu pour tout le monde? On les
approuvait  voix haute, bien qu'au fond on les souponnt de mentir.
Jsus-Christ, surtout, ne drageait pas: dire que ce magot, introuvable
chez lui, avait, du premier coup, t dnich par les autres! et il l'avait
tenu un jour dans sa main, il avait eu la btise de le respecter! Vrai! ce
n'tait pas la peine de passer pour une fripouille. Aussi jurait-il
d'exiger des comptes de son frre, lorsque le pre claquerait. Fanny,
galement, disait qu'il faudrait compter. Mais les Buteau n'allaient pas 
rencontre,  moins, bien entendu, que le vieux ne reprt son argent et n'en
dispost.

Fouan, de son ct, en se tranant de porte en porte, conta partout
l'affaire. Ds qu'il pouvait arrter un passant, il se lamentait sur son
misrable sort. Et ce fut ainsi qu'un matin il entra dans la cour voisine,
chez sa nice.

Franoise y aidait Jean  charger une voiture de fumier. Tandis que lui, au
fond de la fosse, la vidait  la fourche, elle, en haut, recevait les
paquets, les tassait des talons, pour qu'il en tnt davantage.

Debout devant eux, le vieux, appuy sur sa canne, avait commenc sa
plainte.

--Hein? est-ce vexant tout de mme, de l'argent  moi, qu'ils m'ont pris et
qu'ils ne veulent pas me rendre!... Qu'est-ce que vous feriez, vous autres?

Trois fois, Franoise lui laissa rpter la question. Elle tait trs
ennuye qu'il vnt causer ainsi, elle le recevait froidement, dsireuse
d'viter tout sujet de querelle avec les Buteau.

--Vous savez, mon oncle, finit-elle par rpondre, a ne nous regarde pas,
nous sommes trop heureux d'en tre sortis, de cet enfer!

Et, lui tournant le dos, elle continua de fouler dans la voiture, ayant du
fumier jusqu'aux cuisses, submerge presque, quand son homme lui en
envoyait des fourches coup sur coup. Elle disparaissait alors au milieu de
la vapeur chaude,  l'aise et le coeur d'aplomb, dans l'asphyxie de cette
fosse remue.

--Car je ne suis pas fou, a se voit, n'est-ce pas? poursuivit Fouan, sans
paratre l'avoir entendue. Ils devraient me le rendre, mon argent.... Vous
autres, est-ce que vous me croyez capable de le dtruire?

Ni Franoise ni Jean ne soufflrent mot.

--Faudrait tre fou, hein? et je ne suis pas fou.... Vous pourriez en
tmoigner, vous autres.

Brusquement, elle se redressa, en haut de la voiture charge; et elle avait
l'air trs grand, saine et forte, comme si elle et pouss l, et que cette
odeur de fcondit ft sortie d'elle. Les mains sur les hanches, la gorge
ronde, elle tait maintenant une vraie femme.

--Ah! non, ah! non, mon oncle, en v'l assez! Je vous ai dit de ne pas nous
mler  toutes ces gueuseries.... Et, tenez! puisque nous en sommes
l-dessus, vous feriez peut-tre bien de ne plus venir nous voir.

--C'est donc que tu me renvoies? demanda le vieux tremblant.

Jean crut devoir intervenir.

--Non, c'est que nous ne voulons pas de dispute. On en aurait pour trois
jours  s'empoigner, si l'on vous apercevait ici.... Chacun sa
tranquillit, n'est-ce pas?

Fouan restait immobile,  les regarder l'un aprs l'autre de ses pauvres
yeux ples. Puis, il s'en alla.

--Bon! si j'ai besoin d'un secours, faudra que j'aille autre part que chez
vous.

Et ils le laissrent partir, le coeur mal  l'aise, car ils n'taient point
mchants encore; mais quoi faire? a ne l'aurait aid en rien, et eux
srement y auraient perdu l'apptit et le sommeil. Pendant que son homme
allait chercher son fouet, elle, soigneusement, avec une pelle, ramassa les
fientes tombes et les rejeta sur la voiture.

Le lendemain, une scne violente clata entre Fouan et Buteau. Chaque jour,
du reste, l'explication recommenait sur les titres, l'un rptant son
ternel: Rends-les-moi! avec l'obstination de l'ide fixe, l'autre refusant
d'un: Foutez-moi la paix! toujours le mme. Mais peu  peu les choses se
gtaient, depuis surtout que le vieux cherchait o son fils avait bien pu
cacher le magot. C'tait son tour de visiter la maison entire, de sonder
les boiseries des armoires, de taper contre les murs, pour entendre s'ils
sonnaient le creux. Continuellement, ses regards erraient d'un coin  un
autre, dans sa proccupation unique; et, ds qu'il se trouvait seul, il
cartait les enfants, il se remettait  ses fouilles, avec le coup de
passion d'un galopin qui saute sur la servante, aussitt que les parents
n'y sont plus. Or, ce jour-l comme Buteau rentrait  l'improviste, il
aperut Fouan par terre, tendu tout de son long sur le ventre, et le nez
sous la commode, en train d'tudier s'il n'y avait pas l une cachette.
Cela le jeta hors de lui, car le pre brlait: ce qu'il cherchait dessous
tait dessus, cach et comme scell par le gros poids du marbre.

--Nom de Dieu de vieux toqu! V'l que vous faites le serpent!...
Voulez-vous bien vous relever!

Il le tira par les jambes, le remit debout d'une bourrade.

--Ah a! est-ce fini de coller votre oeil  tous les trous? J'en ai assez,
de sentir la maison pluche jusque dans les fentes!

Fouan, vex d'avoir t surpris, le regarda, rpta en s'enrageant tout
d'un coup de colre:

--Rends-les moi!

--Foutez-moi la paix! lui gueula Buteau dans le nez.

--Alors, je souffre trop ici, je m'en vais.

--C'est a, fichez le camp, bon voyage! et si vous revenez, nom de Dieu!
c'est que vous n'avez pas de coeur!

Il l'avait empoign par le bras, il le flanqua dehors.




VI


Fouan descendit la cte. Sa colre s'tait brusquement calme, il s'arrta,
en bas, sur la route, hbt de se trouver dehors, sans savoir o aller.
Trois heures sonnrent  l'glise, un vent humide glaait cette grise
aprs-midi d'automne; et il grelottait, car il n'avait pas mme ramass son
chapeau, tant la chose s'tait vite faite. Heureusement, il avait sa canne.
Un instant, il remonta vers Cloyes; puis, il se demanda o il allait de ce
ct, il rentra dans Rognes, du pas dont il s'y tranait d'habitude. Devant
chez Macqueron, l'ide lui vint de boire un verre; mais il se fouillait, il
n'avait pas un sou, la honte le prit de se montrer, dans la peur qu'on ne
connt dj l'histoire. Justement, il lui sembla que Lengaigne, debout sur
sa porte, le regardait de biais, comme on regarde les va-nu-pieds des
grands chemins. Lequeu, derrire les vitres d'une des fentres de l'cole,
ne le salua pas. a se comprenait, il retombait dans le mpris de tous,
maintenant qu'il n'avait plus rien, dpouill de nouveau, et cette fois
jusqu' la peau de son corps.

Quand il fut arriv  l'Aigre, Fouan s'adossa un moment contre le parapet
du pont. La pense de la nuit qui se ferait bientt, le tracassait. O
coucher? Pas mme un toit. Le chien des Bcu qu'il vit passer, lui fit
envie, car cette bte-l, au moins, savait le trou de paille o elle
dormirait. Lui, cherchait confusment, ensommeill dans la dtente de sa
colre. Ses paupires s'taient closes, il tchait de se rappeler les coins
abrits, protgs du froid. Cela tournait au cauchemar, tout le pays
dfilait, nu, balay de coups de vent. Mais il se secoua, se rveilla, en
un sursaut d'nergie. Fallait point se dsesprer de la sorte. On ne
laisserait pas crever dehors un homme de son ge.

Machinalement, il traversa le pont et se trouva devant la petite ferme des
Delhomme. Tout de suite, quand il s'en aperut, il obliqua, tourna derrire
la maison, pour qu'on ne le vt point. L, il fit une nouvelle pause, coll
contre le mur de l'table, dans laquelle il entendait causer Fanny, sa
fille. tait-ce dont qu'il avait song  se remettre chez elle? lui-mme
n'aurait pu le dire, ses pieds seuls l'avaient conduit. Il revoyait
l'intrieur du logis, comme s'il y tait rentr, la cuisine  gauche, sa
chambre au premier, au bout du fenil. Un attendrissement lui coupait les
jambes, il aurait dfailli, si le mur ne l'avait soutenu. Longtemps, il
resta immobile, sa vieille chine cale contre cette maison. Fanny parlait
toujours dans l'table, sans qu'il pt distinguer les mots: c'tait
peut-tre ce gros bruit touff qui lui remuait le coeur. Mais elle devait
quereller une servante, sa voix se haussa, il l'entendit, sche et dure,
sans paroles grossires, dire des choses si blessantes  cette malheureuse,
qu'elle en sanglotait. Et il en souffrait lui aussi, son motion s'en tait
alle, il se raidissait,  la certitude que, s'il avait pouss la porte, sa
fille l'aurait accueilli de cette voix mauvaise. Il s'imagina qu'elle
rptait: Papa, il viendra nous demander  genoux de le reprendre! la
phrase qui avait coup tous liens entre eux,  jamais, comme d'un coup de
hache. Non, non! plutt mourir de faim, plutt coucher derrire une haie,
que de la voir triompher, de son air fier de femme sans reproche! Il
dcolla son dos de la muraille, il s'loigna pniblement.

Pour ne pas reprendre la route, Fouan qui se croyait guett par tout le
monde, remonta la rive droite de l'Aigre, aprs le pont, et se trouva
bientt au milieu des vignes. Son ide devait tre de gagner ainsi la
plaine, en vitant le village. Seulement, il arriva qu'il dut passer  ct
du Chteau, o ses jambes semblaient aussi l'avoir ramen, dans cet
instinct des vieilles btes de somme qui retournent aux curies o elles
ont eu leur avoine. La monte l'touffait, il s'assit  l'cart, soufflant,
rflchissant. Srement que, s'il avait dit  Jsus-Christ: Je vas me
plaindre en justice, aide-moi contre Buteau, le bougre l'aurait reu  
cul ouvert; et l'on aurait fait une sacre noce, le soir. Du coin o il
tait, il flairait justement une ripaille, quelque solerie qui durait
depuis le matin. Attir, le ventre creux, il s'approcha, il reconnut la
voix de Canon, sentit l'odeur des haricots rouges  l'tuve, que la
Trouille cuisinait si bien, quand son pre voulait fter une apparition du
camarade. Pourquoi ne serait-il pas entr godailler entre les deux
chenapans, qu'il coutait brailler dans la fume des pipes, bien au chaud,
tellement sols, qu'il les jalousait? Une brusque dtonation de
Jsus-Christ lui alla au coeur, il avanait la main vers la porte, lorsque
le rire aigu de la Trouille le paralysa. C'tait la Trouille maintenant qui
l'pouvantait, il la revoyait toujours, maigre, en chemise, se jetant sur
lui avec sa nudit de couleuvre, le fouillant, le mangeant. Et, alors, 
quoi bon, si le pre l'aidait  ravoir ses papiers? la fille serait l pour
les lui reprendre sous la peau. Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, la
gueuse venait jeter un regard dehors, ayant flair quelqu'un. Il n'avait eu
que le temps de se jeter derrire les buissons, il se sauva, en
distinguant, dans la nuit tombante, ses yeux verts qui luisaient.

Lorsque Fouan fut en plaine, sur le plateau, il prouva une sorte de
soulagement, sauv des autres, heureux d'tre seul et d'en crever.
Longtemps, il rda au hasard. La nuit s'tait faite, le vent glac le
flagellait. Parfois,  certains grands souffles, il devait tourner le dos,
l'haleine coupe, sa tte nue hrisse de ses rares cheveux blancs. Six
heures sonnrent, tout le monde mangeait dans Rognes; et il avait une
faiblesse des membres, qui ralentissait sa marche. Entre deux bourrasques,
une averse tomba, drue, cinglante. Il fut tremp, marcha encore, en reut
deux autres. Et, sans savoir comment, il se trouva sur la place de
l'glise, devant l'antique maison patrimoniale des Fouan, celle que
Franoise et Jean occupaient  cette heure. Non! il ne pouvait s'y
rfugier, on l'avait aussi chass de l. La pluie redoublait, si rude,
qu'une lchet l'envahit. Il s'tait approch de la porte des Buteau, 
ct, guettant la cuisine, d'o sortait une odeur de soupe aux choux. Tout
son pauvre corps y revenait se soumettre, un besoin physique de manger,
d'avoir chaud, l'y poussait. Mais, dans le bruit des mchoires, des mots
changs l'arrtrent.

--Et le pre, s'il ne rentrait point?

--Laisse donc! il est trop sur sa gueule, pour ne pas rentrer quand il aura
faim!

Fouan s'carta, avec la crainte qu'on ne l'apert  cette porte, comme un
chien battu qui retourne  sa pte. Il tait suffoqu de honte, une
rsolution farouche le prenait de se laisser mourir dans un coin. On
verrait bien s'il tait sur sa gueule! Il redescendit la cte, il
s'affaissa au bout d'une poutre, devant la marchalerie de Clou. Ses jambes
ne pouvaient plus le porter, il s'abandonnait, dans le noir, et le dsert
de la route, car les veilles taient commences, le mauvais temps avait
fait clore les maisons, pas une me n'y semblait vivre. Maintenant, les
averses calmaient le vent, la pluie ruisselait droite, continue, d'une
violence de dluge. Il ne se sentait pas la force de se relever et de
chercher un abri. Sa canne entre les genoux, son crne lav par l'eau, il
demeurait immobile, stupide de tant de misre. Mme il ne rflchissait
point, c'tait comme a: quand on n'avait ni enfants, ni maison, ni rien,
on se serrait le ventre, on couchait dehors. Neuf heures sonnrent, puis
dix. La pluie continuait, fondait ses vieux os. Mais des lanternes
parurent, filrent rapidement: c'tait la sortie des veilles, et il eut un
rveil encore, en reconnaissant la Grande qui revenait de chez les
Delhomme, o elle conomisait sa chandelle. Il se leva d'un effort dont ses
membres craqurent, il la suivit de loin, n'arriva pas assez vite pour
entrer en mme temps qu'elle. Devant la porte referme, il hsitait, le
coeur dfaillant. Enfin, il frappa, il tait trop malheureux.

Il faut dire qu'il tombait mal, car la Grande tait d'une humeur froce, 
la suite de toute une histoire malheureuse qui l'avait drange, l'autre
semaine. Un soir qu'elle se trouvait seule avec son petit fils Hilarion,
elle avait eu l'ide de lui faire fendre du bois, pour tirer encore de lui
ce travail, avant de l'envoyer  la paille; et, comme il besognait
mollement, elle restait l, au fond du bcher,  le couvrir d'injures.
Jusqu' cette heure, dans son aplatissement d'pouvant, cette brute
stupide et contrefaite, aux muscles de taureau, avait laiss sa grand'mre
abuser de ses forces, sans mme oser lever les yeux sur elle. Depuis
quelques jours pourtant, elle aurait d se mfier, car il frmissait sous
les corves trop rudes, des chaleurs de sang raidissaient ses membres. Elle
eut le tort, pour l'exciter, de le frapper  la nuque, du bout de sa canne.
Il lcha la cogne, il la regarda, irrite de cette rvolte, elle le
cinglait aux flancs, aux cuisses, partout, lorsque, brusquement, il se rua
sur elle. Alors elle se crut renverse, pitine, trangle; mais, non, il
avait trop jen depuis la mort de sa soeur Palmyre, sa colre se tournait
en une rage de mle, n'ayant conscience ni de la parent ni de l'ge, 
peine du sexe. La brute la violait, cette aeule de quatre-vingt-neuf ans,
au corps de bton sch, o seule demeurait la carcasse fendue de la
femelle. Et, solide encore, inexpugnable, la vieille ne le laissa pas
faire, put saisir la cogne, lui ouvrit le crne, d'un coup. A ses cris,
des voisins accouraient, elle raconta l'histoire, donna des dtails: un
rien de plus, et elle y passait, le bougre tait au bord. Hilarion ne
mourut que le lendemain. Le juge tait venu; puis, il y avait eu
l'enterrement; enfin toutes sortes d'ennuis, dont elle se trouvait
heureusement remise, trs calme, mais ulcre de l'ingratitude du monde et
bien rsolue  ne plus jamais rendre un service  ceux de sa famille.

Fouan dut frapper trois fois, si peureusement, que la Grande n'entendait
point. Enfin, elle revint, elle se dcida  demander:

--Qui est l?

--Moi.

--Qui, toi?

--Moi, ton frre.

Sans doute, elle avait reconnu la voix tout de suite, et elle ne se
pressait pas, pour le plaisir de le forcer  causer. Un silence s'tait
fait, elle demanda de nouveau:

--Qu'est-ce que tu veux?

Il tremblait, il n'osait rpondre. Alors, brutalement, elle rouvrit; mais,
comme il entrait, elle barra la porte de ses bras maigres, elle le laissa
dans la rue sous la pluie battante, dont le ruissellement triste n'avait
pas cess.

--Je le sais, ce que tu veux. On est venu me dire a,  la veille.... Oui,
tu as eu la btise de te faire manger encore, tu n'as pas mme su garder
l'argent de ta cachette, et tu veux que je te ramasse, hein?

Puis, voyant qu'il s'excusait, bgayait des explications, elle s'emporta.

--Si je ne t'avais pas averti! Mais te l'ai-je assez rpt qu'il fallait
tre bte et lche pour renoncer  sa terre!... Tant mieux, si te voil tel
que je le disais, chass par tes gueux d'enfants, courant la nuit comme un
mendiant qui n'a pas mme une pierre  lui pour dormir!

Les mains tendues, il pleura, il essaya de l'carter. Elle tenait bon, elle
achevait de se vider le coeur.

--Non, non! va demander un lit  ceux qui t'ont vol. Moi, je ne te dois
rien. La famille m'accuserait encore de me mler de ses affaires....
D'ailleurs, ce n'est point tout a, tu as donn ton bien, jamais je ne
pardonnerai....

Et, redresse, avec son cou fltri et ses yeux ronds d'oiseau de proie,
elle lui jeta la porte sur la face, violemment.

--C'est bien fait, crve dehors!

Fouan resta l, raidi, immobile, devant cette porte impitoyable, pendant
que derrire lui, la pluie continuait avec son roulement monotone. Enfin,
il se retourna, il se renfona dans la nuit d'encre, que noyait cette chute
lente et glace du ciel.

O alla-t-il? Il ne se le rappela jamais bien. Ses pieds glissaient dans
les flaques, ses mains ttonnaient pour ne pas se heurter contre les murs
et les arbres. Il ne pensait plus, ne savait plus, ce coin de village dont
il connaissait chaque pierre, tait comme un lieu lointain, inconnu,
terrible, o il se sentait tranger et perdu, incapable de se conduire. Il
obliqua  gauche, craignit des trous, revint  droite, s'arrta
frissonnant, menac de toutes parts. Et, ayant rencontr une palissade, il
la suivit jusqu' une petite porte, qui cda. Le sol se drobait, il roula
dans un trou. L, on tait bien, la pluie ne pntrait pas, il faisait
chaud; mais un grognement l'avait averti, il tait avec un cochon, qui,
drang, croyant  de la nourriture, lui poussait dj son groin dans les
ctes. Une lutte s'engagea, il tait si faible, que la peur d'tre dvor
le fit sortir. Alors, ne pouvant aller plus loin, il se coucha contre la
porte, ramass, roul en boule, pour que l'avancement du toit le protget
de l'eau. Des gouttes quand mme continurent  lui tremper les jambes, des
souffles lui glaaient sur le corps ses vtements mouills. Il enviait le
cochon, il serait retourn avec lui, s'il ne l'avait pas entendu, derrire
son dos, manger la porte, avec des reniflements voraces.

Au petit jour, Fouan sortit de la somnolence douloureuse o il s'tait
ananti. Une honte le reprenait, la honte de se dire que son histoire
courait le pays, que tous le savaient par les routes, comme un pauvre.
Quand on n'a plus rien, il n'y a pas de justice, il n'y a pas de piti 
attendre. Il fila le long des haies, avec l'inquitude de voir une fentre
s'ouvrir, quelque femme matinale le reconnatre. La pluie tombait toujours,
il gagna la plaine, se cacha au fond d'une meule. Et la journe entire se
passa pour lui  fuir de la sorte, d'abri en abri, dans un tel effarement,
qu'au bout de deux heures, il se croyait dcouvert et changeait de trou.
L'unique ide, maintenant, qui lui battait le crne, tait de savoir si ce
serait bien long de mourir. Il souffrait moins du froid, la faim surtout le
torturait, il allait pour sr mourir de faim. Encore une nuit, encore un
jour, peut-tre. Tant qu'il fit clair, il ne faiblit pas, il aimait mieux
finir ainsi que de retourner chez les Buteau. Mais une angoisse affreuse
l'envahit avec le crpuscule qui tombait, une terreur de recommencer
l'autre nuit, sous ce dluge entt. Le froid le reprenait jusque dans les
os, la faim lui rongeait la poitrine, intolrable. Lorsque le ciel fut
noir, il se sentit comme noy, emport par ces tnbres ruisselantes; sa
tte ne commandait plus, ses jambes marchaient toutes seules, la bte
l'emmenait; et ce fut alors que, sans l'avoir voulu, il se retrouva dans la
cuisine des Buteau, dont il venait de pousser la porte.

Justement, Buteau et Lise achevaient la soupe aux choux de la veille. Lui,
au bruit, avait tourn la tte, et il regardait Fouan, silencieux, fumant
dans ses vtements tremps. Un long temps se passa, il finit par dire avec
un ricanement:

--Je savais bien que vous n'auriez pas de coeur.

Le vieux, ferm, fig, n'ouvrit pas les lvres, ne pronona pas un mot.

--Allons, la femme, donne-lui tout de mme la pte, puisque la faim le
ramne.

Dj, Lise s'tait leve et avait apport une cuelle de soupe. Mais Fouan
reprit l'cuelle, alla s'asseoir  l'cart, sur un tabouret, comme s'il
avait refus de se mettre  la table, avec ses enfants; et, goulment, par
grosses cuilleres, il avala. Tout son corps tremblait, dans la violence de
sa faim. Buteau, lui, achevait de dner sans hte, se balanant sur sa
chaise, piquant de loin des morceaux de fromage, qu'il mangeait au bout de
son couteau. La gloutonnerie du vieillard l'occupait, il suivait la
cuillre des yeux, il goguenarda.

--Dites donc, a parait vous avoir ouvert l'apptit, cette promenade au
frais. Mais faudrait pas se payer a tous les jours, vous coteriez trop 
nourrir.

Le pre avalait, avalait, avec un bruit rauque du gosier, sans une parole.
Et le fils continua.

--Ah! ce bougre de farceur qui dcouche! Il est peut-tre all voir les
garces.... C'est donc a qui vous a creus, hein?

Pas de rponse encore, le mme enttement de silence, rien que la
dglutition violente des cuilleres qu'il engouffrait.

--Eh! je vous parle, cria Buteau irrit, vous pourriez bien me faire la
politesse de rpondre.

Fouan ne leva mme pas de la soupe ses yeux fixes et troubles. Il ne
semblait ni entendre ni voir, isol,  des lieues, comme s'il avait voulu
dire qu'il tait revenu manger, que son ventre tait l, mais que son coeur
n'y tait plus. Maintenant il raclait le fond de l'cuelle avec la
cuillre, rudement, pour ne rien perdre de sa portion.

Lise, remue par cette grosse faim, se permit d'intervenir.

--Lche-le, puisqu'il veut faire le mort.

--C'est qu'il ne va pas recommencer  se foutre de moi! reprit rageusement
Buteau. Une fois, a passe. Mais vous entendez, sacr ttu? que l'histoire
d'aujourd'hui vous serve de leon! Si vous m'embtez encore, je vous laisse
crever de faim sur la route!

Fouan, ayant fini, quitta pniblement sa chaise; et, toujours muet, de ce
silence de tombe qui paraissait grandir, il tourna le dos, il se trana
sous l'escalier, jusqu' son lit, o il se jeta tout vtu. Le sommeil l'y
foudroya, il dormit  l'instant, sans un souffle, sous un crasement de
plomb. Lise, qui vint le voir, retourna dire  son homme qu'il tait
peut-tre bien mort. Mais Buteau, s'tant drang, haussa les paules. Ah!
ouiche, mort! est-ce que a mourait comme a? Fallait seulement qu'il et
tout de mme roul, pour tre dans un tat pareil. Le lendemain enfin
lorsqu'ils entrrent jeter un coup d'oeil, le vieux n'avait pas boug; et
il dormait encore le soir, et il ne se rveilla qu'au matin de la seconde
nuit, aprs trente-six heures d'anantissement.

--Tiens! vous rev'l! dit Buteau en ricanant. Moi qui croyais que a
continuerait, que vous ne mangeriez plus de pain!

Le vieux ne le regarda pas, ne rpondit pas, et sortit s'asseoir sur la
route, pour prendre l'air.

Alors, Fouan s'obstina. Il semblait avoir oubli les titres qu'on refusait
de lui rendre; du moins, il n'en causait plus, il ne les cherchait plus,
indiffrent peut-tre, en tous cas rsign; mais sa rupture tait complte
avec les Buteau, il restait dans son silence, comme spar et enseveli.
Jamais, dans aucune circonstance, pour aucune ncessit, il ne leur
adressait la parole. La vie demeurait commune, il couchait l, mangeait l,
il les voyait, les coudoyait du matin au soir; et pas un regard, pas un
mot, l'air d'un aveugle et d'un muet, la promenade tranante d'une ombre,
au milieu de vivants. Lorsqu'on se fut lass de s'occuper de lui, sans en
tirer un souffle, on le laissa  son obstination. Buteau, Lise elle-mme,
cessrent galement de lui parler, le tolrant autour d'eux comme un meuble
qui aurait chang de place, finissant par perdre la conscience nette de sa
prsence. Le cheval et les deux vaches comptaient davantage.

De toute la maison, Fouan n'eut plus qu'un ami, le petit Jules, qui
achevait sa neuvime anne. Tandis que Laure, ge de quatre ans, le
regardait avec les yeux durs de la famille, se dgageait de ses bras,
sournoise, rancunire, comme si elle et dj condamn cette bouche
inutile, Jules se plaisait dans les jambes du vieux. Et il demeurait le
dernier lien, qui le rattachait  la vie des autres, il servait de
messager, quand la ncessit d'un oui ou d'un non devenait absolue. Sa mre
l'envoyait, et il rapportait la rponse, car le grand-pre, pour lui seul,
sortait de son silence. Dans l'abandon o il tombait, l'enfant en outre,
ainsi qu'une petite mnagre, l'aidait  faire son lit le matin, se
chargeait de lui donner sa portion de soupe, qu'il mangeait prs de la
fentre, sur ses genoux, n'ayant jamais voulu reprendre sa place,  la
table. Puis, ils jouaient ensemble. Le bonheur de Fouan tait d'emmener
Jules par la main, de marcher longtemps, droit devant eux; et, ces
jours-l, il se soulageait de ce qu'il renfonait en lui, il en disait, il
en disait,  tourdir son compagnon, ne parlant dj plus qu'avec
difficult, perdant l'usage de sa langue, depuis qu'il cessait de s'en
servir. Mais le vieillard qui bgayait, le gamin qui n'avait d'autres ides
que les nids et les mres sauvages, se comprenaient trs bien  causer,
durant des heures. Il lui enseigna  poser des gluaux, il lui fabriqua une
petite cage, pour y enfermer des grillons. Cette frle main d'enfant dans
la sienne, par les chemins vides de ce pays o il n'avait plus ni terres ni
famille, c'tait tout ce qui le soutenait, le faisait se plaire  vivre
encore un peu.

Du reste, Fouan tait comme ray du nombre des vivants, Buteau agissait en
son lieu et place, touchait et signait, sous le prtexte que le bonhomme
perdait la tte. La rente de cent cinquante francs, provenant de la vente
de la maison, lui tait paye directement par M. Baillehache. Il n'avait eu
qu'un ennui avec Delhomme, qui s'tait refus  verser les deux cents
francs de la pension, entre des mains autres que celles de son pre; et
Delhomme exigeait donc la prsence de celui-ci; mais il n'avait pas le dos
tourn, que Buteau raflait la monnaie. Cela faisait trois cent cinquante
francs, auxquels, disait-il d'une voix geignarde, il devait en ajouter
autant et davantage, sans arriver  nourrir le vieux. Jamais il ne
reparlait des titres; a dormait-l, on verrait plus tard. Quant aux
intrts, ils passaient toujours, selon lui,  tenir l'engagement avec le
pre Saucisse, quinze sous chaque matin, pour l'achat  viager d'un arpent
de terre. Il criait qu'on ne pouvait pas lcher ce contrat, qu'il y avait
trop d'argent engag. Pourtant, le bruit courait que le pre Saucisse,
terroris, menac d'un mauvais coup, avait consenti  le rompre, en lui
rendant la moiti des sommes touches, mille francs sur deux mille; et, si
ce vieux filou se taisait, c'tait par une vanit de gueux qui ne voulait
point avoir t roul  son tour. Le flair de Buteau l'avertissait que le
pre Fouan mourrait le premier: une supposition qu'on lui aurait donn une
chiquenaude,  coup sr, il ne se serait pas relev.

Une anne s'coula, et Fouan, tout en dclinant chaque jour, durait quand
mme. Ce n'tait plus le vieux paysan propret, avec son cuir bien ras, ses
pattes de livre correctes, portant des blouses neuves et des pantalons
noirs. Dans sa face amincie, dcharne, il ne restait que son grand nez
osseux qui s'allongeait vers la terre. Un peu chaque anne, il s'tait
courb davantage, et maintenant il allait, les reins casss, n'ayant
bientt qu' faire la culbute finale, pour tomber dans la fosse. Il se
tranait sur deux btons, envahi d'une barbe blanche, longue et sale, usant
les vtements trous de son fils, si mal tenu, qu'il en tait rpugnant au
soleil, ainsi que ces vieux rdeurs de route en haillons, dont on s'carte.
Et, au fond de cette dchance, la bte seule persistait, l'animal humain,
tout entier  l'instinct de vivre. Une voracit le faisait se jeter sur sa
soupe, jamais content, volant jusqu'aux tartines de Jules, si le petit ne
les dfendait pas. Aussi le rduisait-on, mme on en profitait pour ne plus
le nourrir assez, sous le prtexte qu'il en crverait. Buteau l'accusait de
s'tre perdu, au Chteau, dans la compagnie de Jsus-Christ, ce qui tait
vrai; car cet ancien paysan sobre, dur  son corps, vivant de pain et
d'eau, avait pris l des habitudes de godaille, le got de la viande et de
l'eau-de-vie, tellement les vices se gagnent vite, lors mme que c'est un
fils qui dbauche son pre. Lise avait d enfermer le vin en le voyant
disparatre. Les jours o l'on mettait un pot-au-feu, la petite Laure
restait en faction autour. Depuis que le vieux avait fait la dette d'une
tasse de caf chez Lengaigne, celui-ci et Macqueron taient prvenus qu'on
ne les payerait pas, s'ils lui servaient des consommations  crdit. Il
gardait toujours son grand silence tragique, mais parfois, lorsque son
cuelle n'tait pas pleine, lorsqu'on enlevait le vin sans lui donner sa
part, il fixait longuement sur Buteau des yeux irrits, dans la rage
impuissante de son apptit.

--Oui, oui, regardez-moi disait Buteau, si vous croyez que je nourris les
btes  ne rien foutre! Quand on aime la viande, on la gagne, bougre de
goinfre!... Hein? n'avez-vous pas honte d'tre tomb dans la dbauche 
votre ge!

Fouan, qui n'tait pas retourn chez les Delhomme par un enttement
d'orgueil, ulcr du mot que sa fille avait dit, en arriva  tout endurer
des Buteau, les mauvaises paroles, mme les bourrades. Il ne songeait plus
 ses autres enfants; il s'abandonnait l, dans une telle lassitude, que
l'ide de s'en tirer ne lui venait point: a ne marcherait pas mieux
ailleurs,  quoi bon? Fanny, lorsqu'elle le rencontrait, passait raide,
ayant jur de ne jamais lui reparler la premire. Jsus-Christ, meilleur
enfant, aprs lui avoir gard rancune de la sale faon dont il avait quitt
le Chteau, s'tait amus un soir  le griser abominablement chez Lengaigne
puis  le ramener ainsi devant sa porte: une histoire terrible, la maison
en l'air, Lise oblige de laver la cuisine, Buteau jurant qu'une autre fois
il le ferait coucher sur le fumier; de sorte que le vieux, craintif, se
mfiait maintenant de son an, au point d'avoir le courage de refuser les
rafrachissements. Souvent aussi, il voyait la Trouille avec ses oies,
quand il s'asseyait dehors, au bord d'un chemin. Elle s'arrtait, le
fouillait de ses yeux minces, causait un instant, tandis que ses btes,
derrire elle, l'attendaient debout sur une patte, le cou en arrt. Mais,
un matin, il constata qu'elle lui avait vol son mouchoir; et, ds lors, du
plus loin qu'il l'aperut, il agita ses btons pour la chasser. Elle
rigolait, s'amusait  lancer ses oies sur lui, ne se sauvait que lorsqu'un
passant menaait de la gifler, si elle ne laissait pas son grand-pre
tranquille.

Cependant, jusque-l, Fouan avait pu marcher, et c'tait une consolation,
car il s'intressait encore  la terre, il montait toujours revoir ses
anciennes pices, dans cette manie des vieux passionns que hantent leurs
anciennes matresses d'autrefois. Il errait lentement par les routes, de sa
marche blesse de vieil homme; il s'arrtait au bord d'un champ, demeurait
des heures plant sur ses cannes; puis, il se tranait devant un autre, s'y
oubliait de nouveau, immobile, pareil  un arbre pouss l, dessch de
vieillesse. Ses yeux vides ne distinguaient plus nettement ni le bl, ni
l'avoine, ni le seigle. Tout se brouillait, et c'taient des souvenirs
confus qui se levaient du pass: cette pice, en telle anne, avait
rapport tant d'hectolitres. Mme les dates, les chiffres finissaient par
se confondre. Il ne lui restait qu'une sensation vive, persistante: la
terre, la terre qu'il avait tant dsire, tant possde, la terre  qui
pendant soixante ans, il avait tout donn, ses membres, son coeur, sa vie,
la terre ingrate, passe aux bras d'un autre mle, et qui continuait de
produire sans lui rserver sa part! Une grande tristesse le poignait, 
cette ide qu'elle ne le connaissait plus, qu'il n'avait rien gard d'elle
ni un sou ni une bouche de pain, qu'il lui fallait mourir, pourrir en
elle, l'indiffrente qui, de ses vieux os, allait se refaire de la
jeunesse. Vrai! pour en arriver l, nu et infirme, a ne valait gure la
peine de s'tre tu au travail! Quand il avait rd ainsi autour de ses
anciennes pices, il se laissait tomber sur son lit, dans une telle
lassitude, qu'on ne l'entendait mme plus souffler.

Mais ce dernier intrt qu'il prenait  vivre, s'en allait avec ses jambes.
Bientt, il lui devint si pnible de marcher, qu'il ne s'carta gure du
village. Par les beaux jours, il avait trois ou quatre stations prfres:
les poutres devant la marchalerie de Clou, le pont de l'Aigre, un banc de
pierre prs de l'cole; et il voyageait lentement de l'une  l'autre,
mettant une heure pour faire deux cents mtres, tirant sur ses sabots comme
sur des voitures lourdes, dbauch, djet, dans le roulis cass de ses
reins. Souvent, il s'oubliait l'aprs-midi entire au bout d'une poutre,
accroupi,  boire le soleil. Une hbtude l'immobilisait, les yeux ouverts.
Des gens passaient qui ne le saluaient plus, car il devenait une chose. Sa
pipe mme lui tait une fatigue, il cessait de fumer, tant elle pesait 
ses gencives, sans compter que le gros travail de la bourrer et de
l'allumer, l'puisait. Il avait l'unique dsir de ne pas bouger de place,
glac, grelottant, ds qu'il remuait, sous l'ardent soleil de midi.
C'tait, aprs la volont et l'autorit mortes, la dchance dernire, une
vieille bte souffrant, dans son abandon, la misre d'avoir vcu une
existence d'homme. D'ailleurs, il ne se plaignait point, fait  cette ide
du cheval fourbu, qui a servi et qu'on abat, quand il mange inutilement son
avoine. Un vieux, a ne sert  rien et a cote. Lui-mme avait souhait la
fin de son pre. Si,  leur tour, ses enfants dsiraient la sienne, il n'en
ressentait ni tonnement ni chagrin. a devait tre.

Lorsqu'un voisin lui demandait:

--Eh bien! pre Fouan, vous allez donc toujours!

--Ah! grognait-il, c'est bougrement long de crever, et ce n'est pourtant
pas la bonne volont qui manque!

Et il disait vrai, dans son stocisme de paysan qui accepte la mort, qui la
souhaite, ds qu'il redevient nu et que la terre le reprend.

Une souffrance encore l'attendait. Jules se dgota de lui, dtourn par la
petite Laure. Celle-ci, lorsqu'elle le voyait avec le grand-pre, semblait
jalouse. Il les embtait, ce vieux! c'tait plus amusant de jouer ensemble.
Et, si son frre ne la suivait pas, elle se pendait  ses paules,
l'emmenait. Ensuite, elle se faisait si gentille, qu'il en oubliait son
service de mnagre complaisante. Peu  peu, elle se l'attacha
compltement, en vraie femme dj qui s'tait donn la tche de cette
conqute.

Un soir, Fouan, tait all attendre Jules devant l'cole, si las, qu'il
avait song  lui, pour remonter la cte. Mais Laure sortit avec son frre;
et, comme le vieux, de sa main tremblante, cherchait la main du petit, elle
eut un rire mchant.

--Le v'l encore qui t'embte, lche-le donc!

Puis, se retournant vers les autres galopins:

--Hein? est-il couenne de se laisser embter!

Alors, Jules, au milieu des hues, rougit, voulut faire l'homme, s'chappa
d'un saut, en criant le mot de sa soeur  son vieux compagnon de
promenades:

--Tu m'embtes!

Effar, les yeux obscurcis de larmes, Fouan trbucha, comme si la terre lui
manquait, avec cette petite main qui se retirait de lui. Les rires
augmentaient, et Laure fora Jules  danser autour du vieillard,  chanter
sur un air de ronde enfantine:

--Tombera, tombera pas... son pain sec mangera, qui le ramassera....

Fouan, dfaillant, mit prs de deux heures  rentrer seul, tant il tranait
les pieds, sans force. Et ce fut la fin, l'enfant cessa de lui apporter sa
soupe et de faire son lit, dont la paillasse n'tait pas retourne une fois
par mois. Il n'eut mme plus ce gamin  qui causer, il s'enfona dans
l'absolu silence, sa solitude se trouva largie et complte. Jamais un mot,
sur rien,  personne.




III


Les labours d'hiver tiraient  leur fin, et par cette aprs-midi de
fvrier, sombre et froide, Jean, avec sa charrue, venait d'arriver  sa
grande pice des Cornailles, o il lui restait  faire deux bonnes heures
de besogne. C'tait un bout de la pice qu'il voulait semer de bl, une
varit cossaise de poulard, une tentative que lui avait conseille son
ancien matre Hourdequin en mettant mme  sa disposition quelques
hectolitres de semence.

Tout de suite, Jean enraya,  la place o il avait dray la veille; et,
faisant mordre le soc, les mains aux mancherons de la charrue, il jeta 
son cheval le cri rauque dont il l'excitait.

--Dia hue! hep!

Des pluies battantes, aprs de grands soleils, avaient durci l'argile du
sol, si profondment, que le soc et le coutre dtachaient avec peine la
bande qu'ils tranchaient, dans ce labour  plein fer. On entendait la motte
paisse grincer contre le versoir qui la retournait enfouissant au fond le
fumier, dont une couche tale couvrait le champ. Parfois, un obstacle, une
pierre, donnait une secousse.

--Dia hue! hep!

Et Jean, de ses bras tendus veillait  la rectitude parfaite du sillon, si
droit, qu'on l'aurait dit trac au cordeau; tandis que son cheval, la tte
basse, les pieds enfoncs dans la raie, tirait d'un train uniforme et
continu. Lorsque la charrue s'emptait, il en dtachait la boue et les
herbes, d'un branle de ses deux poings; puis elle glissait de nouveau en
laissant derrire elle la terre mouvante et comme vivante, souleve,
grasse,  nu jusqu'aux entrailles.

Quand il fut au bout du sillon, il tourna, en commena un autre. Bientt,
une sorte de griserie lui vint de toute cette terre remue, qui exhalait
une odeur forte, l'odeur des coins humides o fermentent les germes. Sa
marche lourde, la fixit de son regard, achevaient de l'tourdir. Jamais il
ne devait devenir un vrai paysan. Il n'tait pas n dans ce sol, il restait
l'ancien ouvrier des villes, le troupier qui avait fait la campagne
d'Italie; et ce que les paysans ne voient pas, ne sentent pas, lui le
voyait, le sentait, la grande paix triste de la plaine, le souffle puissant
de la terre, sous le soleil et sous la pluie. Toujours il avait eu des
ides de retraite  la campagne. Mais quelle sottise de s'tre imagin que,
le jour o il lcherait le fusil et le rabot, la charrue contenterait son
got de la tranquillit! Si la terre tait calme, bonne  ceux qui
l'aiment, les villages colls sur elle comme des nids de vermine, les
insectes humains vivant de sa chair, suffisaient  le dshonorer et  en
empoisonner l'approche. Il ne se souvenait pas d'avoir souffert autant que
depuis son arrive, dj lointaine,  la Borderie.

Jean dut soulever un peu les mancherons, pour donner de l'aisance. Une
lgre dviation du sillon lui causa de l'humeur. Il tourna, s'appliqua
davantage, en poussant son cheval.

--Dia hue! hep!

--Oui, que de misres, en ces dix annes! D'abord, sa longue attente de
Franoise; ensuite, la guerre avec les Buteau. Pas un jour ne s'tait pass
sans vilaines choses. Et,  cette heure qu'il avait Franoise, depuis deux
ans qu'ils taient maris, pouvait-il se dire heureux? S'il l'aimait
toujours, lui, il avait bien devin qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne
l'aimerait jamais, comme il aurait dsir l'tre,  pleins bras,  pleine
bouche. Tous deux vivaient en bon accord, le mnage prosprait,
travaillait, conomisait. Mais ce n'tait point a, il la sentait loin,
froide, occupe d'une autre ide, au lit, quand il la tenait. Elle se
trouvait enceinte de cinq mois, un de ces enfants faits sans plaisir, qui
ne donnent que du mal  leur mre. Cette grossesse ne les avait mme pas
rapprochs. Il souffrait surtout d'un sentiment de plus en plus net,
prouv le soir de leur entre dans la maison, le sentiment qu'il demeurait
un tranger pour sa femme; un homme d'un autre pays, pouss ailleurs, on ne
savait o, un homme qui ne pensait pas comme ceux de Rognes, qui lui
paraissait bti diffremment, sans lien possible avec elle, bien qu'il
l'et rendue grosse. Aprs le mariage, exaspre contre les Buteau, elle
avait, un samedi, rapport de Cloyes une feuille de papier timbr, afin de
tout laisser par testament  son mari, car elle s'tait fait expliquer
comment la maison et la terre retourneraient  sa soeur si elle mourait
avant d'avoir un enfant, l'argent et les meubles entrant seuls dans la
communaut; puis, sans lui donner aucune explication  ce sujet, elle
semblait s'tre ravise, la feuille tait encore dans la commode, toute
blanche; et il en avait ressenti un grand chagrin secret, non qu'il ft
intress, mais il voyait l un manque d'affection. D'ailleurs, aujourd'hui
que le petit allait natre,  quoi bon un testament? Il n'en avait pas
moins le coeur gros, chaque fois qu'il ouvrait la commode et qu'il
apercevait le papier timbr, devenu inutile.

Jean s'arrta, laissa souffler son cheval. Lui-mme secouait son
tourdissement, dans l'air glac. D'un lent regard, il regarda l'horizon
vide, la plaine immense, o d'autres attelages, trs loin, se noyaient sous
le gris du ciel. Il fut surpris de reconnatre le pre Fouan, qui revenait
de Rognes par le chemin neuf, cdant encore  quelque souvenir,  un besoin
de revoir un coin de champ. Puis, il baissa la tte, il s'absorba une
minute dans la vue du sillon ouvert, de la terre ventre  ses pieds: elle
tait jaune et forte au fond, la motte retourne avait apport  la lumire
comme une chair rajeunie, tandis que, dessous, le fumier s'enterrait en un
lit de fcondation grasse; et ses rflexions devenaient confuses, la drle
d'ide qu'on avait eue de fouiller ainsi le sol pour manger du pain,
l'ennui o il tait de ne pas se sentir aim de Franoise, d'autres choses
plus vagues, sur ce qui poussait l, sur son petit qui natrait bientt,
sur tout le travail qu'on faisait, sans en tre souvent plus heureux. Il
reprit les mancherons, il jeta son cri guttural.

--Dia hue! hep!

Jean achevait son labour, lorsque Delhomme, qui revenait  pied d'une ferme
voisine, s'arrta au bord du champ.

--Dites donc, Caporal, vous savez la nouvelle.... Parat qu'on va avoir la
guerre.

Il lcha la charrue, il se releva, saisi, tonn du coup qu'il recevait au
coeur.

--La guerre, comment a?

Mais avec les Prussiens,  ce qu'on m'a dit.... C'est dans les journaux.

Les yeux fixes, Jean revoyait l'Italie, les batailles de l-bas, ce
massacre dont il avait t si heureux de se tirer, sans une blessure. A
cette poque, de quelle ardeur il aspirait  vivre tranquille, dans son
coin! et voil que cette parole, crie d'une route par un passant, cette
ide de la guerre lui allumait tout le sang du corps!

--Dame! si les Prussiens nous emmerdent.... On ne peut pas les laisser se
foutre de nous.

Delhomme n'tait pas de cet avis. Il hocha la tte, il dclara que ce
serait la fin des campagnes, si l'on y revoyait les Cosaques comme aprs
Napolon. a ne rapportait rien de se cogner; valait mieux s'entendre.

--Ce que j'en dis, c'est pour les autres.... J'ai mis de l'argent, chez
monsieur Baillehache. Quoi qu'il arrive, Nnesse, qui tire demain, ne
partira pas.

--Bien sr, conclut Jean, calm. C'est comme moi, qui ne leur dois plus
rien et qui suis mari  cette heure, je m'en fiche qu'ils se battent!...
Ah! c'est avec les Prussiens! Eh bien! on leur allongera une racle, voil
tout!

--Bonsoir, Caporal!

--Bonsoir!

Delhomme repartit, s'arrta plus loin pour crier de nouveau la nouvelle, la
cria plus loin une troisime fois; et la menace de la guerre prochaine vola
par la Beauce, dans la grande tristesse du ciel de cendre.

Jean, ayant termin, eut l'ide d'aller tout de suite  la Borderie
chercher la semence promise. Il dtela, laissa la charrue au bout du champ,
sauta sur son cheval. Comme il s'loignait, la pense de Fouan lui revint,
il le chercha et ne le trouva plus. Sans doute, le vieux s'tait mis 
l'abri du froid, derrire une meule de paille, reste dans la pice aux
Buteau.

A la Borderie, aprs avoir attach sa bte, Jean appela inutilement; tout
le monde devait tre en besogne dehors; et il tait entr dans la cuisine
vide, il tapait du poing sur la table, lorsqu'il entendit enfin la voix de
Jacqueline monter de la cave, o se trouvait la laiterie. On y descendait
par une trappe, qui s'ouvrait au pied mme de l'escalier, si mal place,
qu'on redoutait toujours des accidents.

--Hein? qui est-ce?

Il s'tait accroupi sur la premire marche du petit escalier raide, et elle
le reconnut d'en bas.

Tiens, Caporal!

Lui aussi la voyait, dans le demi-jour de la laiterie, claire par un
soupirail. Elle travaillait l, au milieu des jattes, des crmoirs, d'o le
petit-lait s'en allait goutte  goutte, dans une auge de pierre; et elle
avait les manches retrousses jusqu'aux aisselles, ses bras nus taient
blancs de crme.

--Descends donc.... Est-ce que je te fais peur?

Elle le tutoyait comme autrefois, elle riait de son air de fille
engageante. Mais lui, gn, ne bougeait pas.

--C'est pour la semence que le matre m'a promise.

--Ah! oui, je sais.... Attends, je monte.

Et, quand elle fut au grand jour, il la trouva toute frache, sentant bon
le lait, avec ses bras nus et blancs. Elle le regardait de ses jolis yeux
pervers, elle finit par demander d'un air de plaisanterie:

--Alors, tu ne m'embrasses pas?... Ce n'est pas parce qu'on est mari qu'on
doit tre mal poli.

Il l'embrassa, en affectant de faire claquer fortement les deux baisers sur
les joues, pour dire que c'tait simplement de bonne amiti. Mais elle le
troublait, des souvenirs lui remontaient de tout le corps, dans un petit
frisson. Jamais avec sa femme, qu'il aimait tant, il n'avait prouv a.

--Allons, viens, reprit Jacqueline. Je vas te montrer la semence....
Imagine-toi que la servante elle-mme est au march.

Elle traversa la cour, entra dans la grange au bl, tourna derrire une
pile de sac; et c'tait l, contre le mur, en un tas que des planches
maintenaient. Il l'avait suivie, il touffa un peu de se trouver ainsi seul
avec elle, au fond de ce coin perdu. Tout de suite, il affecta s'intresser
 la semence, une belle varit cossaise de poulard.

--Oh! qu'il est gros!

Mais elle eut son roucoulement de gorge, elle le ramena vite au sujet qui
l'intressait.

--Ta femme est enceinte, vous vous en donnez, hein?... Dis donc, est-ce que
a va avec elle? est-ce que c'est aussi gentil qu'avec moi?

Il devint trs rouge, elle s'en amusa, enchante de le bouleverser de la
sorte. Puis, elle parut s'assombrir, sous une pense brusque.

--Tu sais, moi, j'ai eu bien des ennuis. Heureusement que c'est pass et
que j'en suis sortie  mon avantage.

En effet, un soir, Hourdequin avait vu tomber  la Borderie son fils Lon,
le capitaine, qui ne s'y tait pas montr depuis des annes; et, ds le
premier jour, ce dernier, venu pour savoir, fut renseign, lorsqu'il eut
constat que Jacqueline occupait la chambre de sa mre. Un instant, elle
trembla, car l'ambition l'avait prise de se faire pouser et d'hriter de
la ferme. Mais le capitaine commit la faute de jouer le vieux jeux: il
voulut dbarrasser son pre en se faisant surprendre par lui, couch avec
elle. C'tait trop simple. Elle tala une vertu farouche, elle poussa des
cris, versa des larmes, dclara  Hourdequin qu'elle s'en allait,
puisqu'elle n'tait plus respecte dans sa maison. Il y eut une scne
atroce entre les deux hommes, le fils essaya d'ouvrir les yeux du pre, ce
qui acheva de gter les choses. Deux heures plus tard, il repartit, il cria
sur le seuil qu'il aimait mieux tout perdre, et que, s'il rentrait jamais,
ce serait pour faire sortir cette catin  coups de botte.

L'erreur de Jacqueline, dans son triomphe, fut alors de croire qu'elle
pouvait tout risquer. Elle signifia  Hourdequin qu'aprs des vexations
pareilles, dont le pays clabaudait, elle se devait de le quitter, s'il ne
l'pousait pas. Mme elle commena  faire sa malle. Mais le fermier,
encore boulevers de sa rupture avec son fils, d'autant plus furieux qu'il
se donnait secrtement tort et que son coeur saignait, faillit l'assommer
d'une paire de gifles; et elle ne parla plus de partir, elle comprit
qu'elle s'tait trop presse. Maintenant, du reste, elle tait la matresse
absolue, couchant ouvertement dans la chambre conjugale, mangeant  part
avec le matre, commandant, rglant les comptes, ayant les clefs de la
caisse, si despotique, qu'il la consultait sur les dcisions  prendre. Il
dclinait, trs vieilli, elle esprait bien vaincre ses rvoltes dernires,
l'amener au mariage, quand elle aurait achev de l'user. En attendant,
comme il avait jur de dshriter son fils, dans le coup de sa colre, elle
travaillait pour le dcider  un testament en sa faveur; et elle se croyait
dj propritaire de la ferme, car elle lui en avait arrach la promesse,
un soir, au lit.

--Depuis des annes que je m'esquinte  l'amuser, conclut-elle, tu
comprends que ce n'est pas pour ses beaux yeux.

Jean ne put s'empcher de rire. Tout en parlant d'un geste machinal, elle
avait enfonc ses bras nus dans le bl; et elle les en retirait, les y
replongeait, poudrant sa peau d'une poudre fine et douce. Il regardait ce
jeu, il fit  voix haute une rflexion qu'il regretta ensuite.

--Et, avec Tron, a va toujours?

Elle ne parut pas blesse, elle parla librement comme  un vieil ami.

--Ah! je l'aime bien, cette grande bte, mais il n'est gure raisonnable,
vrai!... Est-ce qu'il n'est pas jaloux! Oui, il me fait des scnes, il ne
me passe que le matre, et encore! Je crois qu'il vient couter la nuit si
nous dormons.

De nouveau, Jean s'gayait. Mais elle ne riait pas, elle, ayant une peur
secrte de ce colosse, qu'elle disait sournois et faux, ainsi, que tous les
Porcherons. Il l'avait menace de l'trangler, si elle le trompait. Aussi
n'allait-elle plus avec lui qu'en tremblant, malgr le got qu'elle gardait
pour ses gros membres, elle toute fluette qu'il aurait crase entre son
pouce et ses quatre doigts.

Puis, elle eut un joli haussement d'paules, comme pour dire qu'elle en
avait mang d'autres. Et elle reprit, souriante:

--Dis, Caporal, a marchait mieux avec toi, nous tions si d'accord!

Sans le quitter de ses yeux plaisants, elle s'tait remise  brasser le
bl. Lui, se trouvait reconquis, oubliait son dpart de la ferme, son
mariage, l'enfant qui allait natre. Il lui saisit les poignets, au fond de
la semence; il remonta le long de ses bras, velouts de farine, jusqu' sa
gorge d'enfant, que l'abus de l'homme semblait durcir; et c'tait ce
qu'elle voulait, depuis qu'elle l'avait aperu, en haut de la trappe, un
regain de sa tendresse d'autrefois, le mauvais plaisir aussi de le
reprendre  une autre femme, une femme lgitime. Dj, il l'empoignait, il
la renversait sur le tas de bl, pme, roucoulante, lorsqu'une haute et
maigre figure, celle du berger Soulas, apparut derrire les sacs, toussant
violemment et crachant. D'un bond, Jacqueline s'tait releve, tandis que
Jean, essouffl, bgayait:

--Eh bien! c'est a, je reviendrai en chercher cinq hectolitres.... Oh!
est-il gros! est-il gros!

Elle, rageuse, regardant le dos du berger qui ne s'en allait pas, murmura,
les dents serres:

--C'est trop  la fin! Mme quand je me crois seule, il est l qui
m'embte. Ce que je vais te le faire flanquer dehors!

Jean, refroidi, se hta de quitter la grange et dtacha son cheval dans la
cour, malgr les signes de Jacqueline, qui l'aurait cach au fond de la
chambre conjugale, plutt que de renoncer  son envie. Mais, dsireux de
s'chapper, il rpta qu'il reviendrait le lendemain. Il partit  pied,
tenant sa bte par la bride, quand Soulas, sorti pour l'attendre, lui dit 
la porte:

--C'est donc la fin de l'honntet, que toi aussi, tu y retournes?...
Rends-lui le service, alors, de la prvenir qu'elle ferme son bec, si elle
ne veut pas que j'ouvre le mien. Ah! il y en aura, du grabuge, tu verras!

Mais Jean passa outre, avec un geste brutal, refusant de s'en mler
davantage. Il tait plein de honte, irrit de ce qu'il avait manqu faire.
Lui qui croyait bien aimer Franoise, il n'avait plus jamais prs d'elle de
ces coups btes de dsir. tait-ce donc qu'il aimait mieux Jacqueline?
cette garce lui avait-elle laiss du feu sous la peau? Tout le pass se
rveillait, sa colre s'accrut, lorsqu'il sentit qu'il retournerait la
voir, malgr sa rvolte. Et frmissant, il sauta sur son cheval, il galopa,
afin de rentrer plus vite  Rognes.

--Justement, cette aprs-midi-l, Franoise eut l'ide d'aller faucher un
paquet de luzerne pour ses vaches. C'tait elle d'habitude qui faisait ce
travail, et elle se dcidait en songeant qu'elle trouverait l-haut son
homme, au labour; car elle n'aimait gure s'y hasarder seule, dans la
crainte de s'y coudoyer avec les Buteau, qui, enrags de ne plus avoir
toute la pice  eux, cherchaient continuellement de mauvaises querelles.
Elle prit une faux, le cheval rapporterait le paquet d'herbe. Mais, comme
elle arrivait aux Cornailles, elle eut la surprise de ne point apercevoir
Jean, qu'elle n'avait pas averti du reste: la charrue tait l, o
pouvait-il bien tre, lui? Et ce qui acheva de l'motionner fortement, ce
fut de reconnatre Buteau et Lise, debout devant le champ, agitant les
bras, l'air furieux. Sans doute ils venaient de s'arrter, au retour de
quelque village voisin, endimanchs, les mains libres. Un instant, elle fut
sur le point de tourner les talons. Puis, elle s'indigna de cette peur,
elle tait bien la matresse d'aller  sa terre; et elle continua de
s'approcher, la faux sur l'paule.

La vrit tait que, lorsque Franoise rencontrait ainsi Buteau, surtout
seul, elle en demeurait bouleverse. Depuis deux ans, elle ne lui adressait
plus la parole. Mais elle ne pouvait le voir, sans prouver un lancement
dans tout son corps. C'tait peut-tre bien de la colre, peut-tre bien
autre chose aussi. A plusieurs reprises, sur ce mme chemin, comme elle se
rendait  sa luzernire, elle l'avait de la sorte aperu devant elle. Il
tournait la tte, deux, trois fois, pour la regarder de son oeil gris,
tach de jaune. Un frisson la prenait, elle htait le pas malgr son
effort, tandis qu'il ralentissait le sien; et elle passait  son ct,
leurs yeux se fouillaient une seconde. Puis, elle avait le trouble de le
sentir derrire son dos, elle se raidissait, ne savait plus marcher. Lors
de leur dernire rencontre, elle s'tait effare au point de s'taler tout
de son long, embarrasse par son ventre de femme grosse, en voulant sauter
de la route dans sa luzerne. Lui, avait clat de rire.

Le soir, lorsque Buteau raconta mchamment  Lise la culbute de sa soeur,
tous les deux eurent un regard o luisait la mme pense: si la gueuse
s'tait tue avec son enfant, le mari n'avait rien, la terre et la maison
leur faisaient retour. Ils savaient, par la Grande, l'aventure du testament
diffr, devenu inutile depuis la grossesse. Mais eux n'avaient jamais eu
de chance, pas de danger que le sort les dbarrasst de la mre et du
petit! Et ils y revinrent en se couchant, histoire simplement d'en causer,
car a ne tue pas les gens, de parler de leur mort. Une supposition que
Franoise ft morte sans hritier, comme tout s'arrangeait, quel coup de
justice du bon Dieu! Lise, empoisonne de sa haine, finit par jurer que sa
soeur n'tait plus sa soeur, qu'elle lui tiendrait la tte sur le billot,
s'il ne s'agissait que de a pour rentrer dans leur chez-eux, d'o la
salope les avait si dgotamment chasss. Buteau, lui, ne se montrait pas
gourmand, dclarait que ce serait dj gentil de voir le petit claquer
avant de natre. Cette grossesse surtout l'avait irrit: un enfant, c'tait
la fin de son espoir ttu, la perte dfinitive du bien. Alors, comme ils se
mettaient au lit tous deux, et qu'elle soufflait la chandelle, elle eut un
rire singulier, elle dit que tant que les mioches ne sont pas venus, ils
peuvent ne pas venir. Un silence rgna dans l'obscurit, puis il demanda
pourquoi elle lui disait a. Colle contre lui, la bouche  son oreille
elle lui fit un aveu: le mois dernier, elle avait eu l'embtement de
s'apercevoir qu'elle se trouvait de nouveau pince; si bien que, sans le
prvenir, elle avait fil chez la Sapin, une vieille de Magnolles qui tait
sorcire. Encore enceinte, merci! il l'aurait bien reue! La Sapin, avec
une aiguille, tout simplement, l'avait dbarrasse. Il l'coulait, sans
approuver, sans dsapprouver, et son contentement ne pera que dans la
faon goguenarde dont il exprima l'ide qu'elle aurait d se procurer
l'aiguille pour Franoise. Elle s'gaya aussi, le saisit  pleins bras, lui
souffla que la Sapin enseignait une autre manire, oh! une manire si
drle! Hein? laquelle donc? Eh bien! un homme pouvait dfaire ce qu'un
homme avait fait: il n'avait qu' prendre la femme en lui traant trois
signes de croix sur le ventre et en rcitant un _Ave_  l'envers. Le petit,
s'il y en avait un, s'en allait comme un vent. Buteau s'arrta de rire, ils
affectrent de douter, mais l'antique crdulit passe dans les os de leur
race, les secouait d'un frisson, car personne n'ignorait que la vieille de
Magnolles avait chang une vache en belette et ressuscit un mort. a
devait tre, puisqu'elle l'affirmait. Enfin, Lise dsira, trs cline,
qu'il essayt sur elle l'_Ave_,  l'envers et les trois signes de croix,
voulant se rendre compte si elle ne sentirait rien. Non, rien! C'tait que
l'aiguille avait suffi. Sur Franoise, a en aurait fait, du ravage? Il
rigola, est-ce qu'il pouvait? Tiens! pourquoi pas, puisqu'il l'avait dj
eue? Jamais! Il s'en dfendait maintenant, tandis que sa femme lui
enfonait les doigts dans la chair, devenue jalouse. Ils s'endormirent aux
bras l'un de l'autre.

Depuis ce temps, l'ide de cet enfant qui poussait, qui allait leur prendre
pour toujours la maison et la terre, les hanta; et ils ne rencontraient
plus la jeune soeur, sans que leur regard, tout de suite, se portt sur son
ventre. Quand ils la virent arriver par le chemin, ils la mesurrent d'un
coup d'oeil, saisis de constater que la grossesse avanait et que bientt
il ne serait plus temps.

--Non de Dieu! gueula Buteau, en revenant au labour qu'il examinait, le
voleur a bien mordu sur nous d'un bon pied.... Y a pas  dire, v'l la
borne!

Franoise avait continu de s'approcher, du mme pas tranquille, en cachant
sa crainte. Elle comprit alors la cause de leurs gestes furieux, la charrue
de Jean devait avoir entam leur parcelle. Il y avait l de continuels
sujets de dispute; pas un mois ne se passait sans qu'une question de
mitoyennet les jett les uns sur les autres. a ne pouvait finir que par
des coups et des procs.

--Tu entends, continua-il en levant la voix, vous tes chez nous, je vas
vous faire marcher!

Mais la jeune femme, sans mme tourner la tte, tait entre dans sa
luzernire.

--On te parle, cria Lise hors d'elle. Viens voir la borne, si tu crois que
nous mentons.... Faut se rendre compte du dommage.

Et, devant le silence, le ddain affect de sa soeur, elle perdit toute
mesure, s'avana sur elle, les poing ferms.

--Dis donc, est-ce que tu te fous de nous? Je suis ton ane, tu me dois le
respect. Je saurai bien te faire demander pardon de toutes les cochonneries
que tu m'as faites.

Elle tait devant elle, enrage de rancune, aveugle de sang.

--A genoux,  genoux, garce!

Toujours muette, Franoise, comme le soir de l'expulsion, lui cracha au
visage. Et Lise hurlait, lorsque Buteau intervint, en l'cartant
violemment.

--Laisse, c'est mon affaire.

Ah! oui, elle le laissait! Il pouvait bien la tordre et lui casser
l'chine, ainsi qu'un mauvais arbre; il pouvait bien en faire de la pte
pour les chiens, s'en servir comme d'une trane: ce n'tait pas elle qui
l'empcherait elle l'aiderait plutt! Et,  partir de ce moment, toute
droite, elle guetta, veillant  ce qu'on ne le dranget point. Autour
d'eux, sous le ciel morne, la pleine immense et grise s'tendait, sans une
me.

--Vas-y donc, il n'y a personne!

Buteau marchait sur Franoise, et celle-ci,  le voir, la face dure, les
bras raidis, crut qu'il venait la battre. Elle n'avait pas lch sa faux,
mais elle tremblait; dj, d'ailleurs, il en tenait le manche; il la lui
arracha, la jeta dans la luzerne. Pour lui chapper, elle n'eut plus qu'
s'en aller  reculons, elle passa ainsi dans le champ voisin, se dirigea
vers la meule qui s'y trouvait, comme si elle et espr s'en faire un
rempart. Lui, ne se htait point, semblait galement la pousser l, les
bras peu  peu ouverts, la face dtendue par un rire silencieux qui
dcouvrait ses gencives. Et, tout d'un coup, elle comprit qu'il ne voulait
pas la battre. Non il voulait autre chose, la chose qu'elle lui avait
refuse si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa
force l'abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que
jamais il n'y arriverait. Pourtant, elle n'tait plus une gamine, elle
avait eu vingt-trois ans  la Saint-Martin, une vraie femme  cette heure,
la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils  des cus. C'tait en
elle une sensation si tide et si molle, que ses membres lui semblaient
s'en engourdir.

Buteau, la forant toujours  reculer, parla enfin, d'une voix basse et
ardente:

--Tu sais bien que ce n'est pas fini entre nous, que je te veux, que je
t'aurai!

Il avait russi  l'acculer contre la meule, il la saisit aux paules, la
renversa. Mais,  ce moment, elle se dbattit, perdue, dans l'habitude de
sa longue rsistance. Lui, la maintenait, en vitant les coups de pied.

--Puisque t'es grosse  prsent, foutue bte! qu'est-ce que tu risques?...
Je n'en ajouterai pas un autre, va, pour sr!

Elle clata en larmes, elle eut comme une crise, ne se dfendant plus, les
bras tordus, les jambes agites de secousses nerveuses; et il ne pouvait la
prendre, il tait jet de ct,  chaque nouvelle tentative. Une colre le
rendit brutal, il se tourna vers sa femme.

--Nom de Dieu de feignante! quand tu nous regarderas!... Aide-moi donc,
tiens-lui les jambes, si tu veux que a se fasse!

Lise tait reste droite, immobile, plante  dix mtres, fouillant de ses
yeux les lointains de l'horizon, puis les ramenant sur les deux autres,
sans qu'un pli de sa face remut. A l'appel de son homme, elle n'eut pas
une hsitation, s'avana, empoigna la jambe gauche de sa soeur, l'carta,
s'assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Franoise, cloue au
sol, s'abandonna, les nerfs rompus, les paupires closes. Pourtant, elle
avait sa connaissance, et quand Buteau l'eut possde, elle fut emporte 
son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu'elle le serra de ses deux
bras  l'touffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui
s'en effrayrent. Derrire la meule, apparut la tte blme du vieux Fouan,
abrit l contre le froid. Il avait tout vu, il eut peur sans doute, car il
se renfona dans la paille.

Buteau s'tait relev, et Lise le regardait fixement. Elle n'avait eu
qu'une proccupation, s'assurer s'il faisait bien les choses; et, dans le
coeur qu'il y mettait, il venait d'oublier tout, les signes de croix,
l'_Ave_  l'envers. Elle en restait saisie, hors d'elle. C'tait donc pour
le plaisir qu'il avait fait a?

Mais Franoise ne lui laissa pas le temps de s'expliquer. Un moment, elle
tait demeure par terre, comme succombant sous la violence de cette joie
d'amour, qu'elle ignorait. Brusquement, la vrit s'tait faite: elle
aimait Buteau, elle n'en avait jamais aim, elle n'en aimerait jamais un
autre. Cette dcouverte l'emplit de honte, l'enragea contre elle-mme, dans
la rvolte de toutes ses ides de justice. Un homme qui n'tait pas  elle,
l'homme  cette soeur qu'elle dtestait, le seul homme qu'elle ne pouvait
avoir sans tre une coquine! Et elle venait de le laisser aller jusqu'au
bout, et elle l'avait serr si fort, qu'il la savait  lui!

D'un bond, elle se leva, gare, dfaite, crachant toute sa peine en mots
entrecoups.

--Cochons! salops!... Oui, tous les deux, des salops, des cochons!... Vous
m'avez abme. Y en a qu'on guillotine, et qui en ont moins fait.... Je le
dirai  Jean, sales cochons! C'est lui qui rglera votre compte.

Buteau haussait les paules, goguenard, content d'y tre arriv enfin.

--Laisse donc! tu en mourais d'envie, je t'ai bien sentie gigoter.... Nous
recommencerons a.

Cette rigolade acheva d'exasprer Lise, et toute la colre qui montait en
elle contre son mari, creva sur sa cadette.

--C'est vrai, putain! je t'ai vue. Tu l'as empoign, tu l'as forc....
Quand je disais que tout mon malheur venait de toi! Ose rpter  prsent
que tu ne m'as pas dbauch mon homme, oui! tout de suite au lendemain du
mariage, lorsque je te mouchais encore!

Sa jalousie clatait, singulire aprs ses complaisances, une jalousie qui
portait moins sur l'acte que sur la moiti de ce que sa soeur lui avait
pris dans l'existence. Si cette fille de son sang n'tait pas ne, est-ce
qu'il lui aurait fallu partager tout? Elle l'excrait d'tre plus jeune,
plus frache, plus dsire.

--Tu mens! criait Franoise. Tu sais bien que tu mens!

--Ah! je mens! Ce n'est peut-tre pas toi qui voulais de lui, qui le
poursuivais jusque dans la cave.

--Moi! moi! et, tout  l'heure, est-ce moi encore?... Vache qui m'as tenue!
Oui, tu m'aurais cass la jambe! Et a, vois-tu, je ne comprends pas, faut
que tu sois dgotante, ou faut que tu aies voulu m'assassiner, gueuse!

Lise,  la vole, rpondit par une gifle. Cette brutalit affola Franoise
qui se rua sur elle. Les mains au fond des poches, Buteau ricanait, sans
intervenir, en coq vaniteux pour lequel deux poules se battent. Et la
bataille continua, enrage, sclrate, les bonnets arrachs, les chairs
meurtries, chacune fouillant des doigts o elle pourrait atteindre la vie
de l'autre. Toutes deux s'taient bouscules, taient revenues dans la
luzerne. Mais Lise poussa un hurlement. Franoise lui enfonait les ongles
dans le cou; et, alors, elle vit rouge, elle eut la pense nette, aigu, de
tuer sa soeur. A gauche de celle-ci, elle avait aperu la faux, tombe le
manche en travers d'une touffe de chardons, la pointe haute. Ce fut comme
dans un clair. Elle culbuta Franoise, de toute la force de ses poignets.
Trbuchante, la malheureuse tourna, s'abattit  gauche, en jetant un cri
terrible. La faux lui entrait dans le flanc.

--Nom de Dieu! nom de Dieu! bgaya Buteau.

Et ce fut tout. Une seconde avait suffi, l'irrparable tait fait. Lise,
bante de voir se raliser si vite ce qu'elle avait voulu, regardait la
robe coupe se tacher d'un flot de sang. tait-ce donc que le fer avait
pntr jusqu'au petit, pour que a coult si fort? Derrire la meule, la
face ple du vieux Fouan s'allongeait de nouveau. Il avait vu le coup; ses
yeux troubles clignotaient.

Franoise ne bougeait plus, et Buteau, qui s'approchait, n'osa la toucher.
Un souffle de vent passa, le glaa jusqu'aux os, lui hrissa le poil, dans
un frisson d'pouvante.

--Elle est morte, filons, nom de Dieu!

Il avait saisi la main de Lise; ils furent comme emports, le long de la
route dserte. Le ciel bas et sombre semblait leur tomber sur le crne;
leur galop faisait derrire eux un bruit de foule, lance  leur poursuite;
et ils couraient par la plaine vide et rase, lui ballonn dans sa blouse,
elle chevele, son bonnet au poing, tous les deux rptant les mmes mots,
grondant comme des btes traques:

--Elle est morte, nom de Dieu!... Filons, nom de Dieu!

Leurs enjambes s'allongeaient, ils n'articulaient plus, grognaient des
sons involontaires, qui cadenaient leur fuite, un reniflement o l'on
aurait distingu encore:

--Morte, nom de Dieu!... Morte, nom de Dieu!... Morte, nom de Dieu!

Ils disparurent.

Quelques minutes plus tard, lorsque Jean revint, au trop de son cheval, ce
fut une grande douleur.

--Quoi donc? qu'est-il arriv?

--Franoise, qui avait rouvert les paupires, ne remuait toujours pas. Elle
le regardait longuement, de ses grands yeux douloureux; et elle ne
rpondait point, comme trs loin de lui dj, songeant  des choses.

--Tu es blesse, tu as du sang, rponds, je t'en prie!

Il se tourna vers le pre Fouan, qui s'approchait.

--Vous tiez l, que s'est-il pass?

Alors, Franoise parla, d'une voix lente.

--J'tais venue  l'herbe... je suis tombe sur ma faux.... Ah! c'est fini!

Son regard avait cherch celui de Fouan, elle lui disait,  lui, les autres
choses, les choses que la famille seule devait savoir. Le vieux, dans son
hbtement, parut comprendre, rpta:

--C'est bien vrai; elle est tombe, elle s'est blesse.... J'tais l, je
l'ai vue.

Il fallut courir  Rognes pour avoir une civire. En route, elle s'vanouit
de nouveau. On crut bien qu'on ne la rapporterait pas vivante.




IV


C'tait justement le lendemain, un dimanche, que les garons de Rognes
allaient  Cloyes tirer au sort; et, comme, dans la nuit tombante, la
Grande et la Frimat, accourues, dshabillaient, puis couchaient Franoise
avec d'infinies prcautions, le tambour battait en bas, sur la route, un
vrai glas pour le pauvre monde, au fond du triste crpuscule.

Jean, qui avait perdu la tte, partait chercher le docteur Finet, lorsqu'il
rencontra, prs de l'glise, Patoir le vtrinaire, venu pour le cheval du
pre Saucisse. Violemment, il l'obligea  entrer voir la blesse, bien que
l'autre s'en dfendit. Mais, devant l'affreuse plaie, il refusa tout net.
de s'en mler:  quoi bon! il n'y avait rien  faire. Lorsque, deux heures
plus tard, Jean ramena M. Finet, celui-ci eut le mme geste. Rien  faire,
des stupfiants qui adouciraient l'agonie. La grossesse de cinq mois
compliquait le cas, on sentait s'agiter l'enfant, mourant de la mort de la
mre, de ce flanc trou dans sa fcondit. Avant de partir, aprs avoir
essay d'un pansement, le docteur, tout en promettant de revenir le
lendemain, dclara que la pauvre femme ne passerait pas la nuit. Et elle la
passa pourtant; elle durait encore, lorsque, vers neuf heures, le tambour
recommena  battre pour runir les conscrits, devant l'cole.

Toute la nuit, le ciel s'tait fondu en eau, un vrai dluge que Jean avait
cout ruisseler, assis au fond de la chambre, hbt, les yeux pleins de
grosses larmes. Maintenant, il entendait le tambour, assourdi comme par un
crpe, dans la matine humide et tide. La pluie ne tombait plus, le ciel
tait rest d'un gris de plomb.

Longtemps, le tambour rsonna. C'tait un nouveau, un neveu  Macqueron, de
retour du service, et qui tapait comme s'il et conduit un rgiment au feu.
Tout Rognes en tait rvolutionn, car les nouvelles circulant depuis
quelques jours, la menace d'une guerre prochaine, aggravaient, cette
anne-l, l'motion toujours si vive du tirage au sort. Merci! pour aller
se faire casser la tte par les Prussiens! Il y avait neuf garons du pays
qui tiraient, ce qui ne s'tait jamais vu peut-tre. Et, parmi eux, se
trouvaient Nnesse et Delphin, autrefois insparables, spars aujourd'hui
que le premier servait  Chartres, chez un restaurateur. La veille, Nnesse
tant venu coucher  la ferme de ses parents, Delphin l'avait  peine
reconnu, tant il tait chang: un vrai monsieur, avec une canne, un chapeau
de soie, une cravate bleu de ciel, serre dans une bague; et il se faisait
habiller par un tailleur, il plaisantait les complets de Lambourdieu. Au
contraire, l'autre s'tait paissi, les membres gourds, la tte cuite sous
le soleil, pouss en force, ainsi qu'une plante du sol. Tout de suite,
d'ailleurs, ils avaient renou. Aprs qu'ils eurent pass ensemble une
partie de la nuit, ils arrivrent bras dessus bras dessous devant l'cole,
 l'appel du tambour, dont les roulements ne cessaient pas, entts,
obsdants.

Des parents stationnaient. Delhomme et Fanny, flatts de la distinction de
Nnesse, avaient voulu le voir partir; et ils taient du reste sans
crainte, puisqu'ils l'avaient assur. Quant  Bcu, sa plaque de garde
champtre astique, il parlait de gifler la Bcu, parce qu'elle pleurait:
quoi donc? est-ce que Delphin n'tait pas bon pour servir la patrie? Le
garon, lui, s'en fichait, sr, disait-il, d'amener un bon numro. Lorsque
les neuf furent runis, ce qui demanda une bonne heure, Lequeu leur remit
le drapeau. On discuta pour savoir qui en aurait l'honneur. D'habitude,
c'tait le plus grand, le plus vigoureux, si bien qu'on finit par tomber
d'accord sur Delphin. Il en parut trs troubl, timide au fond, malgr ses
gros poings, inquiet des choses dont il n'avait pas l'usage. En voil une
longue machine qui tait gnante dans les bras? et pourvu qu'elle ne lui
portt pas malechance!

Aux deux coins de la rue, chacune dans la salle de son cabaret, Flore et
Coelina donnaient un dernier coup de balai, pour le soir. Macqueron, l'air
morne, regardait du seuil de sa porte, lorsque Lengaigne parut sur la
sienne, en ricanant. Il faut dire que ce dernier triomphait; car les rats
de cave de la rgie, l'avant-veille, avaient saisi quatre pices de vin,
caches dans un bcher de son rival, que cette fichue aventure venait de
forcer  envoyer sa dmission de maire; et, personne n'en doutait, la
lettre de dnonciation, sans signature, tait srement de Lengaigne. Pour
comble de malheur, Macqueron enrageait d'une autre histoire: sa fille
Berthe s'tait tellement compromise avec le fils du charron, auquel il la
refusait, qu'il avait d consentir enfin  la lui accorder. Depuis huit
jours,  la fontaine, les femmes ne causaient que du mariage de la fille et
du procs du pre. L'amende tait certaine, peut-tre bien qu'il y aurait
de la prison. Aussi, devant le rire insultant de son voisin, Macqueron
prfra-t-il rentrer, gn de ce que le monde commenait aussi  rire.

Mais Delphin avait empoign le drapeau, le tambour se remit  battre; et
Nnesse embota le pas, les sept autres suivirent. Cela faisait un petit
peloton, filant par la route plate. Des galopins coururent, quelques
parents, les Delhomme, Bcu, d'autres, allrent jusqu'au bout du village.
Dbarrasse de son mari, la Bcu se hta, monta se glisser furtivement dans
l'glise; puis, lorsqu'elle s'y vit toute seule, elle qui n'tait pas
dvote, se laissa tomber sur les genoux en pleurant, en suppliant le bon
Dieu de rserver un bon numro pour son fils. Pendant plus d'une heure,
elle balbutia cette ardente prire. Au loin, du ct de Cloyes, la
silhouette du drapeau s'tait peu  peu efface, les roulements du tambour
avaient fini par se perdre dans le grand air.

Ce fut seulement vers dix heures que le docteur Finet reparut, et il sembla
trs surpris de trouver Franoise vivante encore, car il croyait bien
n'avoir plus qu' crire le permis d'inhumer. Il examina la plaie, hocha la
tte, proccup de l'histoire qu'on lui avait dite, n'ayant aucun soupon
d'ailleurs. On dut la lui rpter: comment diable la malheureuse tait-elle
ainsi tombe sur la pointe d'une faux? Il repartit, outr de cette
maladresse, contrari d'avoir  revenir pour la constatation du dcs. Mais
Jean tait rest sombre, les yeux sur Franoise qui fermait les paupires,
muette, ds qu'elle sentait le regard de son mari l'interroger. Lui,
devinait un mensonge, quelque chose qu'elle lui cachait. Ds le petit jour,
il s'tait chapp un instant, courant  la pice de luzerne, l-haut,
voulant voir; et il n'avait rien vu de net, des pas effacs par le dluge
de la nuit, une place foule,  l'endroit de la chute sans doute. Aprs le
dpart du mdecin, il se rassit au chevet de la mourante, seul justement
avec elle, la Frimat tant alle djeuner, et la Grande ayant d s'absenter
pour donner un coup d'oeil chez elle.

--Tu souffres, dis?

Elle serra les paupires, elle ne rpondit pas.

--Dis, tu ne me caches rien?

On l'aurait crue morte dj sans le petit souffle pnible de sa gorge.
Depuis la veille, elle tait sur le dos, comme frappe d'immobilit et de
silence. Dans la fivre ardente qui la brlait, sa volont, au fond d'elle,
semblait se bander et rsister au dlire, tellement elle craignait de
parler. Toujours, elle avait eu un singulier caractre, une sacre tte,
ainsi qu'on le disait, la tte des Fouan, ne faisant rien  l'exemple des
autres, ayant des ides qui stupfiaient le monde. Peut-tre obissait-elle
 un profond sentiment de la famille, plus fort que la haine et le besoin
de vengeance. A quoi bon, puisqu'elle allait mourir? C'taient des choses
qu'on enterrait entre soi, dans le coin de terre o l'on avait pouss tous,
des choses qu'il ne fallait jamais,  aucun prix, taler devant un
tranger; et Jean tait l'tranger, ce garon qu'elle n'avait pu aimer
d'amour, dont elle emportait l'enfant, sans le faire, comme si elle tait
punie de l'avoir commenc.

Cependant, lui, depuis qu'il l'avait ramene agonisante, songeait au
testament. Toute la nuit, l'ide lui tait revenue que, si elle mourait de
la sorte, il n'aurait que la moiti des meubles et de l'argent, cent
vingt-sept francs qui se trouvaient dans la commode. Il l'aimait bien, il
aurait donn de sa chair pour la garder; mais a augmentait encore son
chagrin, cette pense qu'il pouvait perdre avec elle la terre et la maison.
Jusque-l, pourtant, il n'avait point os lui en ouvrir la bouche: c'tait
si dur, et puis il y avait toujours du monde. Enfin, voyant qu'il n'en
saurait pas davantage sur la faon dont l'accident s'tait produit, il se
dcida; il aborda l'autre affaire.

--Peut-tre bien que tu as des arrangements  terminer.

Franoise, raidie, ne parut pas entendre. Sur ses yeux clos, sur sa face
ferme, rien ne passait.

--Tu sais,  cause de ta soeur, dans le cas o un malheur t'arriverait....
Nous avons le papier, l, dans la commode.

Il apporta le papier timbr, il continua d'une voix qui s'embarrassait.

--Hein? dsires-tu que je t'aide? Savoir si tu as encore la force
d'crire.... Moi, ce n'est pas l'intrt. C'est seulement l'ide que tu ne
peux rien vouloir laisser aux gens qui t'ont fait tant de mal.

Elle eut un lger frisson des paupires qui lui prouva qu'elle entendait.
Alors, elle refusait donc? Il en resta saisi, sans comprendre. Elle-mme,
peut-tre, n'aurait pu dire pourquoi elle faisait ainsi la morte, avant
d'tre cloue entre quatre planches. La terre, la maison n'taient pas 
cet homme, qui venait de traverser son existence par hasard, comme un
passant. Elle ne lui devait rien, l'enfant partait avec elle. A quel titre
le bien serait-il sorti de la famille? Son ide purile et ttue de la
justice protestait: ceci est  moi, ceci est  toi, quittons-nous, adieu!
Oui, c'taient ces choses, et c'taient d'autres choses encore, plus
vagues, sa soeur Lise recule, perdue dans un lointain, Buteau seul
prsent, aim malgr les coups, dsir, pardonn.

Mais Jean s'irrita, gagn et empoisonn lui aussi par la passion de la
terre. Il la souleva, tcha de l'asseoir sur son sant, essaya de lui
mettre une plume entre les doigts.

--Voyons, est-ce possible?... Tu les aimerais mieux que moi, ils auraient
tout, ces gueux!

Alors, Franoise ouvrit enfin les paupires, et le regard qu'elle tourna
vers lui, le bouleversa. Elle savait qu'elle allait mourir, ses grands yeux
largis en avaient le dsespoir sans fond. Pourquoi la torturait-il? Elle
ne pouvait pas, elle ne voulait pas. Un cri sourd de douleur lui avait seul
chapp. Puis elle retomba, ses paupires se refermrent, sa tte redevint
immobile, au milieu de l'oreiller.

Un tel malaise avait envahi Jean, honteux de sa brutalit, qu'il tait
rest le papier timbr  la main lorsque la Grande rentra. Elle comprit,
elle l'emmena  l'cart pour savoir s'il y avait un testament. Balbutiant
de son mensonge, il dclara que, justement, il cachait le papier, de peur
qu'on ne tourmentt Franoise. Elle parut l'approuver, elle continuait 
tre du ct des Buteau, prvoyant des abominations, si ces derniers
hritaient. Et, aprs s'tre assise devant la table, elle se remit 
tricoter, en ajoutant tout haut:

--Moi, je ne ferai bien sr du tort  personne.... Il y a longtemps que le
papier est en rgle. Oh! chacun a sa part, je me croirais trop malhonnte,
si j'avantageais quelqu'un.... Vous y tes, mes enfants. a viendra, a
viendra un jour!

C'tait ce qu'elle disait quotidiennement aux membres de la famille, et
elle le rptait, par habitude, prs de ce lit de mort. Un rire intrieur,
chaque fois, la chatouillait,  l'ide du fameux testament qui devait les
faire se tous dvorer, quand elle serait partie. Elle n'y avait pas
introduit une clause, sans y mettre dessous la possibilit d'un procs.

--Ah! si l'on pouvait emporter son avoir! conclut-elle. Mais, puisqu'on ne
l'emporte pas, faut bien que les autres s'en rgalent.

A son tour, la Frimat revint s'asseoir de l'autre ct de la table, en face
de la Grande. Elle aussi tricotait. Et les heures de l'aprs-midi se
succdrent, les deux vieilles femmes causaient tranquillement, tandis que
Jean, ne pouvant tenir en place, marchait, sortait, rentrait, dans une
attente affreuse. Le mdecin avait dit qu'il n'y avait rien  faire, on ne
faisait rien.

D'abord, la Frimat regretta qu'on ne ft pas all chercher matre Sourdeau,
un rebouteur de Bazoches, bon galement pour les blessures. Il disait des
paroles, il les refermait, rien qu'en soufflant dessus.

--Un fier homme, dclara la Grande, devenue respectueuse. C'est lui qui a
remis le brchet aux Lorillon.... V'la que le brchet tombe au pre
Lorillon. a se recourbait, a lui pesait sur l'estomac, si bien qu'il s'en
allait de langueur. Et le pis, c'est que v'l la mre Lorillon prise  son
tour de ce fichu mal, qui se communique, comme vous savez. Enfin, les v'l
tous pincs, la fille, le gendre, les trois enfants.... Ma parole, ils en
claquaient, s'ils n'avaient pas fait venir matre Sourdeau, qui leur a
remis a, en leur frottant l'estomac avec un peigne d'caille.

L'autre vieille appuyait chaque dtail d'un branle du menton: c'tait
connu, a ne se discutait pas. Elle-mme cita un autre fait.

--C'est encore matre Sourdeau qui a guri la petite aux Budin de la
fivre, en ouvrant en deux un pigeon vivant et en le lui appliquant sur la
tte.

Elle se tourna vers Jean, hbt devant le lit.

--A votre place, je le demanderais. Peut-tre bien que ce n'est pas trop
tard.

Mais il eut un geste de colre. Lui, gt par l'orgueil des villes, ne
croyait point  ces choses. Et les deux femmes continurent longtemps, se
communiqurent des remdes, du persil sous la paillasse contre les maux de
reins, trois glands de chne dans la poche pour gurir l'enflure, un verre
d'eau blanchie par la lune et bue  jeun pour chasser les vents.

--Dites donc, reprit brusquement la Frimat, si l'on ne va pas chercher
matre Sourdeau, on pourrait tout de mme faire venir monsieur le cur.

Jean eut le mme geste furieux, et la Grande pina les lvres.

--En v'l une ide! qu'est-ce qu'il y ficherait, monsieur le cur!

--Ce qu'il y fiche donc!... Il apporterait le bon Dieu, ce n'est pas
mauvais, des fois!

Elle haussa les paules, comme pour dire qu'on n'tait plus dans ces
ides-l. Chacun chez soi: le bon Dieu chez lui, les gens chez eux.

--D'ailleurs, fit-elle remarquer au bout d'un silence, le cur ne viendrait
pas, il est malade.... La Bcu m'a dit tout  l'heure qu'il partait en
voiture mercredi, parce que le mdecin a dclar qu'il crverait pour sr 
Rognes, si on ne l'emmenait point.

En effet, depuis deux ans et demi qu'il desservait cette paroisse, l'abb
Madeline ne faisait que dcliner. La nostalgie, le regret dsespr de ses
montagnes d'Auvergne l'avait rong un peu chaque jour, en face de cette
plate Beauce, dont le droulement  l'infini noyait son coeur de tristesse.
Pas un arbre, pas un rocher, des mares d'eau saumtre, au lieu des eaux
vives qui, l-haut, ruissellent en cascades. Ses yeux plissaient, il
s'tait dcharn davantage, on disait qu'il s'en allait de la poitrine.
Encore s'il avait trouv quelque consolation prs de ses paroissiennes!
Mais, au sortir de son ancienne cure si croyante, ce nouveau pays gt par
l'irrligion, respectueux des seules pratiques extrieures, le bouleversait
dans la timidit inquite de son me. Les femmes l'tourdissaient de cris
et de querelles, abusaient de sa faiblesse, au point de diriger le culte 
sa place, ce dont il restait effar, plein de scrupules, toujours sous la
crainte de pcher, sans le vouloir. Un dernier coup lui tait rserv: le
jour de la Nol, une des filles de la Vierge fut prise des douleurs de
l'enfantement dans l'glise. Et, depuis ce scandale, il tranait, on
s'tait rsign  le remporter en Auvergne, mourant.

--Nous v'l encore sans prtre, alors, dit la Frimat. Qui sait si l'abb
Godard voudra revenir?

--Ah! le bourru! s'cria la Grande, il en crverait de mauvais sang!

Mais l'entre de Fanny les fit taire. De toute la famille, elle tait la
seule qui ft dj venue la veille; et elle revenait, pour avoir des
nouvelles. Jean, de sa main tremblante, se contenta de lui montrer
Franoise. Un silence apitoy rgna. Puis, Fanny baissa la voix pour savoir
si la malade avait demand sa soeur. Non, elle n'en ouvrait pas la bouche,
comme si Lise n'et point exist. C'tait bien surprenant, car on a beau
tre brouill, la mort est la mort: quand donc ferait-on la paix, si on ne
la faisait pas avant de partir?

La Grande fut d'avis qu'on devait questionner Franoise l-dessus. Elle se
leva, elle se pencha.

--Dis, ma petite, et Lise?

La mourante ne bougea pas. Il n'y eut, sur ses paupires closes, qu'un
tressaillement  peine visible.

--Elle attend peut-tre qu'on aille la chercher. J'y vais.

Alors, toujours sans ouvrir les yeux, Franoise dit non, en roulant la tte
sur l'oreiller, doucement. Et Jean voulut qu'on respectt sa volont. Les
trois femmes se rassirent. L'ide que Lise ne venait pas d'elle-mme,
maintenant, les tonnait. Il y avait souvent bien de l'obstination dans les
familles.

--Ah! on a tant de contrarits! rprit Fanny avec un soupir. Ainsi, depuis
ce matin, je ne vis plus, moi,  cause de ce tirage au sort; et ce n'est
gure raisonnable, car je sais pourtant que Nnesse ne partira pas.

--Oui, oui, murmura la Frimat, a motionne tout de mme.

De nouveau, la mourante fut oublie. On parlait de la chance, des garons
qui partiraient, des garons qui ne partiraient pas. Il tait trois heures,
et bien qu'on les attendt, au plus tt, vers cinq heures, des
renseignements dj circulaient, venus de Cloyes on ne savait comment, par
cette sorte de tlgraphie arienne qui vole de village en village. Le fils
aux Briquet avait le numro 13: pas de chance! Celui des Couillot tait
tomb sur le 206, un bon, pour sr! Mais on ne s'entendait pas sur les
autres, les affirmations taient contradictoires, ce qui portait au comble
l'motion. Rien sur Delphin, rien sur Nnesse.

--Ah! j'en ai le coeur qui se dcroche, est-ce bte! rpta Fanny.

On appela la Bcu, qui passait. Elle tait retourne  l'glise, elle
errait comme un corps sans me; et, son angoisse devenait si forte, qu'elle
ne s'arrta mme pas  causer.

--Je ne peux plus tenir, je vais  leur rencontre.

Jean, devant la fentre, n'coutait pas, les yeux vagues, au dehors. Depuis
le matin, il avait remarqu,  plusieurs reprises, que le vieux Fouan se
tranait, sur ses deux cannes, autour de la maison. Brusquement, il le vit
encore, la face colle contre une vitre, tchant de distinguer les choses,
dans la chambre; et il ouvrit la fentre, le vieux eut l'air tout saisi,
bgaya pour demander comment a allait. Trs mal, c'tait la fin. Alors, il
allongea la tte, regarda de loin Franoise, si longuement, qu'il semblait
ne plus pouvoir s'arracher de l. En l'apercevant, Fanny et la Grande
taient revenues  leur ide d'envoyer chercher Lise. Fallait que chacun y
mt du sien, a ne pouvait pas se terminer ainsi. Mais, lorsqu'elles
voulurent le charger de la commission, le vieux, effray, grelottant, se
sauva, il grognait, il mchait des mots entre ses gencives emptes de
silence.

--Non, non... pas possible, pas possible....

Jean fut frapp de sa crainte, les femmes eurent un geste d'abandon. Aprs
tout, a regardait les deux soeurs, on ne les forcerait point  faire la
paix. Et,  ce moment, un bruit s'tant lev, d'abord faible, pareil au
bourdonnement d'une grosse mouche, puis de plus en plus fort, roulant comme
un coup de vent dans les arbres, Fanny eut un sursaut.

--Hein? le tambour... Les voici, bonsoir!

Elle disparut, sans mme embrasser sa cousine une dernire fois.

La Grande et la Frimat taient sorties sur la porte, pour voir. Il ne resta
que Franoise et Jean: elle, dans son obstination d'immobilit et de
silence, entendant tout peut-tre, voulant mourir ainsi qu'une bte terre
au fond de son trou; lui, debout devant la fentre ouverte, agit d'une
incertitude, noy d'une douleur qui lui semblait venir des gens et des
choses, de toute la plaine immense. Ah! ce tambour, comme il grandissait,
comme il rsonnait dans son tre, ce tambour dont les roulements continus
mlaient  son deuil d'aujourd'hui ses souvenirs d'autrefois, les casernes,
les batailles, la chienne de vie des pauvres bougres qui n'ont ni femmes ni
enfants pour les aimer!

Ds que le drapeau reparut au loin, sur la route plate, assombrie par le
crpuscule, un flot de gamins se mit  courir au-devant des conscrits, un
groupe de parents se forma  l'entre du village. Les neuf et le tambour
taient dj trs sols, gueulant une chanson dans la mlancolie du soir,
enrubanns de faveurs tricolores, la plupart le numro au chapeau, piqu
avec des pingles. En vue du village, ils braillrent plus fort, et ils y
entrrent d'un pas de conqute, pour la fanfaronnade.

C'tait toujours Delphin qui tenait le drapeau. Mais il le rapportait sur
l'paule, comme une loque gnante dont il ne concevait pas l'utilit. L'air
dfait, la face dure, lui ne chantait point, n'avait point de numro
pingl  sa casquette. Ds qu'elle l'aperut, la Bcu se prcipita,
tremblante, au risque de se faire culbuter par la bande en marche.

--Eh bien?

Delphin, furieusement, la jeta de ct, sans ralentir son pas.

--Tu m'emmerdes!

Bcu s'tait avanc, aussi trangl que sa femme. Quand il entendit le mot
de son fils, il n'en demanda pas davantage; et, comme la mre sanglotait,
il eut toutes les peines du monde  rentrer ses propres larmes, malgr sa
crnerie patriotique.

--Qu'est-ce que tu veux y foutre? il est pris!

Et, rests en arrire, sur la route dserte, tous deux revinrent
pniblement, l'homme se rappelant sa dure vie de soldat, la femme tournant
sa colre contre le bon Dieu, qu'elle tait alle prier deux fois et qui ne
l'avait pas coute.

Nnesse, lui, portait  son chapeau un superbe 214, peinturlur de rouge et
de bleu. C'tait un des plus hauts, et il triomphait de sa chance,
brandissant sa canne, menant le choeur sauvage des autres, en battant la
mesure. Quand elle vit le numro, Fanny, au lieu de se rjouir, eut un cri
de profond regret: ah! si l'on avait su, on n'aurait pas vers mille francs
 la loterie de M. Baillehache. Mais, tout de mme, elle et Delhomme
embrassrent leur fils, comme s'il venait d'chapper  un gros pril.

--Lchez-moi donc, criait-il, c'est emmerdant!

La bande, dans son lan brutal, continuait sa marche,  travers le village
rvolutionn. Et les parents ne se risquaient plus, certains d'tre envoys
au diable. Tous ces bougres revenaient aussi mal embouchs, et ceux qui
partaient, et ceux qui ne partaient pas. D'ailleurs, ils n'auraient rien su
dire, les yeux hors de la tte, saols d'avoir gueul autant que d'avoir
bu. Un petit rigolo qui jouait de la trompette avec son nez, avait
justement tir mauvais; tandis que deux autres, plots, les yeux battus,
taient srement parmi les bons. L'enrag tambour,  leur tte, les aurait
mens au fond de l'Aigre, qu'ils y auraient tous fait la culbute.

Enfin, devant la mairie, Delphin rendit le drapeau.

--Ah! nom de Dieu, j'en ai assez, de cette foutue mcanique qui m'a port
malheur!

Il saisit le bras de Nnesse, il l'emmena, pendant que les autres
envahissaient le cabaret de Lengaigne, au milieu des parents et des amis,
qui finirent par savoir. Macqueron apparut sur sa porte, navr de ce que la
recette serait pour son rival.

--Viens, rpta Delphin, d'une voix brve. Je vas te montrer quelque chose
de drle.

Nnesse le suivit. On avait le temps de retourner boire. Le sacr tambour
ne leur cassait plus les oreilles, a les reposait, de s'en aller ainsi
tous les deux par la route vide, peu  peu noire de tnbres. Et, le
camarade se taisant, enfonc dans des rflexions qui ne devaient pas tre
gaies, Nnesse se remit  lui parler d'une grosse affaire. L'avant-veille,
 Chartres, tant all pour son plaisir rue aux Juifs, il avait appris que
Vaucogne, le gendre des Charles, voulait vendre la maison. a ne pouvait
plus marcher, avec un rossard pareil, que ses femmes mangeaient. Mais
quelle maison  relever, quel beurre  y battre, pour un garon pas
feignant, pas bte, les bras solides, au courant du ngoce! La chose
tombait d'autant mieux que, lui, chez son restaurateur, s'occupait du bal,
o il avait l'oeil  la dcence des filles, fallait voir! Alors, le coup
tait d'effrayer les Charles, de leur montrer le 19  deux doigts d'tre
supprim par la police, tant il s'y passait des choses malpropres, et de
l'avoir pour un morceau de pain. Hein? a vaudrait mieux que de cultiver la
terre, il serait monsieur tout de suite!

Delphin, qui coutait confusment, absorb, eut un sursaut, quand l'autre
lui allongea une bourrade de malin dans les ctes.

--Ceux qui ont de la chance ont de la chance, murmura-t-il. Toi, t'es fait
pour donner de l'orgueil  ta mre.

Et il retomba dans son silence, pendant que Nnesse, en garon entendu,
expliquait dj les amliorations qu'il apporterait au 19, si ses parents
lui faisaient les avances ncessaires. Il tait un peu jeune, mais il se
sentait la vraie vocation. Justement, il venait d'apercevoir la Trouille,
filant prs d'eux dans l'ombre de la route, courant au rendez-vous de
quelque galant; et, pour montrer son aisance avec les femmes, il lui
appliqua une forte claque au passage. La Trouille, d'abord, lui rendit sa
tape; puis, les reconnaissant, lui et le camarade:

--Tiens! c'est vous autres.... Comme on a grandi!

Elle riait, au souvenir de leurs jeux d'autrefois. C'tait elle encore qui
changeait le moins, car elle restait galopin, malgr ses vingt et un ans,
toujours souple et mince comme un scion de peuplier, avec sa gorge de
petite fille. La rencontre l'amusant, elle les embrassa l'un aprs l'autre.

--On est toujours amis, pas vrai?

Et elle aurait bien voulu, s'ils avaient voulu, seulement pour la joie de
se retrouver, comme on trinque lorsqu'on se revoit.

--coute, dit Nnesse, en manire de farce, je vas peut-tre acheter la
boutique aux Charles. Viens-tu y travailler?

Du coup, elle cessa de rire, elle suffoqua, clata en larmes. Les tnbres
de la route semblrent la reprendre, elle disparut, en bgayant dans un
dsespoir d'enfant:

--Oh! c'est cochon, c'est cochon! Je ne t'aime plus!

Delphin tait rest muet, et il se remit  marcher d'un air de dcision.

--Viens donc, je vas te montrer quelque chose de drle.

Alors, il pressa le pas, quitta le chemin, pour gagner,  travers les
vignes, la maison o la commune avait log le garde champtre, depuis que
le presbytre tait rendu au cur. C'tait l qu'il habitait, avec son
pre. Il fit entrer son compagnon dans la cuisine, o il alluma une
chandelle, content que ses parents ne fussent pas de retour encore.

--Nous allons boire un coup, dclara-t-il, en posant sur la table deux
verres et un litre.

Puis, aprs avoir bu, il fit claquer sa langue, il ajouta:

--C'est donc pour te dire que, s'ils croient me tenir avec leur mauvais
numro, ils se trompent.... Lorsque,  la mort de notre oncle Michel, j'ai
d aller vivre trois jours  Orlans, j'ai failli en claquer, tant a me
rendait malade de n'tre plus chez nous. Hein? tu trouves a bte, mais que
veux-tu? c'est plus fort que moi, je suis comme un arbre qui crve quand on
l'arrache.... Et ils me prendraient, ils m'emmneraient au diable, dans des
endroits que je ne connais seulement pas? Ah, non! ah, non!

Nnesse, qui l'avait souvent entendu parler ainsi, haussa les paules.

--On dit a, puis on part tout de mme.... Y a les gendarmes.

Sans rpondre, Delphin s'tait tourn et avait empoign de la main gauche,
contre le mur, une petite hache qui servait  fendre les bchettes.
Ensuite, tranquillement, il posa l'index de sa main droite au bord de la
table; et, d'un coup sec, le doigt sauta.

--V'l ce que j'avais  te montrer.... Je veux que tu puisses dire aux
autres si un lche en ferait autant.

--Nom de Dieu de maladroit! cria Nnesse boulevers, est-ce qu'on
s'estropie! T'es plus un homme!

--Je m'en fous!... Qu'ils viennent, les gendarmes! Je suis sr de ne pas
partir.

Et il ramassa le doigt coup, le jeta dans le feu de souches qui brlait.
Puis, aprs avoir secou sa main toute rouge, il l'enveloppa rudement de
son mouchoir, qu'il serra avec une ficelle, afin d'arrter le sang.

--Faut pas que a nous empche de finir la bouteille, avant d'aller
retrouver les autres.... A ta sant!

--A ta sant!

Chez Lengaigne, dans la salle du cabaret, on ne se voyait plus, on ne
s'entendait plus, au milieu de la fume et des gueulements. Outre les
garons qui venaient de tirer, il y avait foule: Jsus-Christ et son ami
Canon, occups  dbaucher le pre Fouan, tous les trois autour d'un litre
d'eau-de-vie; Bcu, trop sol, achev par la mauvaise chance de son fils,
foudroy de sommeil sur une table; Delhomme et Clou qui faisaient un
piquet; sans compter Lequeu, le nez dans un livre, qu'il affectait de lire,
malgr le vacarme. Une batterie de femmes avait encore chauff les ttes,
Flore tant alle  la fontaine chercher une cruche d'eau frache, et y
ayant rencontr Coelina, qui s'tait rue sur elle,  coups d'ongle, en
l'accusant d'tre paye par les gabelous pour vendre les voisins. Macqueron
et Lengaigne, accourus, avaient failli se cogner aussi; le premier jurait 
l'autre de le faire pincer en train de mouiller son tabac, le second
ricanait, lui jetait sa dmission  la tte; et tout le monde s'en tait
ml, par plaisir de serrer les poings et de crier fort, si bien qu'un
instant on avait pu craindre un massacre gnral. C'tait fini, mais il en
restait une colre mal contente, un besoin de bataille.

D'abord, a manqua d'clater entre Victor, le fils de la maison, et les
conscrits. Lui, ayant fait son temps, crnait devant ces gamins, braillait
plus haut, les poussait  des paris imbciles, de vider d'en l'air un litre
au fond de sa gorge, ou encore de pomper son verre plein avec le nez, sans
qu'une goutte passt par la bouche. Tout d'un coup,  propos des Macqueron
et du mariage prochain de leur fille Berthe, le petit aux Couillot rigola
de N'en-a-pas, fit le farceur en reprenant les vieilles plaisanteries.
Voyons, faudrait demander a au mari, le lendemain: en avait-elle, oui ou
non? On en causait depuis si longtemps, c'tait bte  la fin!

Et l'on fut surpris de la brusque colre de Victor, qui, autrefois, tait
le plus acharn  dire qu'elle n'en avait pas.

--En v'l assez, elle en a!

Une clameur accueillit cette affirmation. Il l'avait donc vue, il avait
couch avec? Mais il s'en dfendit formellement. On peut bien voir sans
toucher. Il s'tait arrang pour a un jour que l'ide d'claircir la chose
le tourmentait. Comment? a ne regardait personne.

--Elle en a, parole d'honneur!

Alors, ce fut terrible, lorsque le petit aux Couillot, trs sol, s'entta
 crier qu'elle n'en avait pas, sans savoir, simplement pour ne pas cder.
Victor hurlait que lui aussi avait dit a, que s'il ne le disait plus, ce
n'tait point par ide de soutenir les Macqueron, ces sales canailles!
C'tait parce que la vrit est la vrit. Et il tomba sur le conscrit, on
dut le lui arracher des mains.

--Dis qu'elle en a, nom de Dieu! ou je te crve!

Bien du monde, d'ailleurs, garda un doute. Personne ne s'expliquait
l'exaspration du fils aux Lengaigne, car il tait dur aux femmes
d'ordinaire, il reniait publiquement sa soeur, que de sales noces,
disait-on, avaient conduite  l'hpital. Cette pourrie de Suzanne, elle
faisait bien de ne pas venir les empoisonner de sa carcasse!

Flore remonta du vin, mais on eut beau trinquer de nouveau, des injures et
des gifles restaient dans l'air. Pas un n'aurait lch pour aller dner.
Quand on boit, on n'a pas faim. Les conscrits entonnrent un chant
patriotique, accompagn de tels coups de poing sur les tables, que les
trois lampes  ptrole clignotaient en crachant leur fume cre. On
touffait. Delhomme et Clou se dcidrent  ouvrir la fentre, derrire
eux. Et ce fut  ce moment que Buteau entra, se glissa dans un coin. Il
n'avait pas son air provocant d'habitude, il promenait ses petits yeux
troubles, regardait les gens l'un aprs l'autre. Sans doute, il venait aux
nouvelles, ayant le besoin de savoir, ne pouvant plus tenir chez lui, o il
vivait enferm depuis la veille. La prsence de Jsus-Christ et de Canon
parut l'impressionner, au point qu'il ne leur chercha pas querelle d'avoir
sol le pre Fouan. Longtemps aussi, il sonda Delhomme. Mais Bcu endormi,
que l'affreux tapage ne rveillait pas, le proccupait surtout. Dormait-il
ou faisait-il le malin? Il le poussa du coude, il se tranquillisa un peu en
remarquant qu'il bavait le long de sa manche. Toute son attention, alors se
concentra sur le matre d'cole, dont le visage le frappait,
extraordinaire. Qu'avait-il donc  n'avoir pas sa figure de tous les jours?

En effet, Lequeu, bien qu'il feignt de s'isoler dans sa lecture, tait
secou de sursauts violents. Les conscrits, avec leurs chants, leur joie
imbcile, le jetaient hors de lui.

--Bougres de brutes! murmura-t-il, en se contenant encore.

Depuis quelques mois, sa situation se gtait dans la commune. Il avait
toujours t rude et grossier  l'gard des enfants, qu'il renvoyait d'une
claque au fumier paternel. Mais ses emportements s'aggravaient, il s'tait
fait une vilaine histoire avec une petite fille, en lui fendant l'oreille
d'un coup de rgle. Des parents avaient crit qu'on le remplat. Et,
l-dessus, le mariage de Berthe Macqueron venait de dtruire un ancien
espoir, des calculs lointains qu'il croyait prs d'aboutir. Ah! ces
paysans, cette sale race qui lui refusait ses filles, et qui allait le
priver de son pain, pour l'oreille d'une gamine!

Brusquement, comme s'il tait au milieu de sa classe, il tapa son livre
dans sa main ouverte, il cria aux conscrits:

--Un peu de silence, nom de Dieu!... a vous parat donc bien drle, de
vous faire casser la gueule par les Prussiens?

On s'tonna, on tourna les yeux vers lui. Certes, non, ce n'tait pas
drle. Tous en convinrent, Delhomme rpta cette ide que chacun devrait
dfendre son champ. Si les Prussiens venaient en Beauce, ils verraient bien
que les Beaucerons n'taient pas des lches. Mais, s'en aller se battre
pour les champs des autres, non, non! ce n'tait pas drle!

Justement, Delphin, suivi de Nnesse, arrivait, trs rouge, les yeux
brlants de fivre. Il entendit, il s'attabla avec les camarades, en
criant:

--C'est a, qu'ils viennent, les Prussiens, et ce qu'on en dmolira!

On avait remarqu le mouchoir ficel autour de son poing, on le
questionnait. Rien, une coupure. Violemment, de son autre poing, il branla
la table, il commanda un litre.

Canon et Jsus-Christ regardaient ces garons, sans colre, d'un air de
piti suprieure. Eux aussi jugeaient qu'il fallait tre jeune et joliment
bte. Mme Canon finit par s'attendrir, dans son ide d'organiser le
bonheur futur. Il parla tout haut, le menton entre les deux mains.

--La guerre, ah! foutre, il est temps que nous soyons les matres.... Vous
savez mon plan. Plus de service militaire, plus d'impt. A chacun la
satisfaction complte de ses apptits, pour le moins de travail
possible.... Et a va venir, le jour approche o vous garderez vos sous et
vos petits, si vous tes avec nous.

Jsus-Christ approuvait, lorsque Lequeu, qui ne se contenait plus, clata.

--Ah! oui, sacr farceur, votre paradis terrestre, votre faon de forcer le
monde  tre heureux malgr lui! En voil une blague! Est-ce que a se
peut, chez nous! est-ce que nous ne sommes pas trop pourris dj! Il
faudrait que des sauvages vinssent nous nettoyer d'abord, des Cosaques ou
des Chinois!

Cette fois, la surprise fut si vive, qu'il se fit un complet silence. Quoi
donc? il parlait, ce sournois, ce pisse-froid, qui n'avait jamais montr 
personne la couleur de son opinion, et qui se sauvait, dans la crainte de
ses suprieurs, ds qu'il s'agissait d'tre un homme! Tous coutaient,
surtout Buteau, anxieux, attendant ce qu'il allait dire, comme si ces
choses pouvaient avoir un lien avec l'affaire. La fentre ouverte avait
dissip la fume, la douceur humide de la nuit entrait, on sentait au loin
la grande paix noire de la campagne endormie. Et le matre d'cole, gonfl
de sa rserve peureuse de dix annes, se moquant de tout  cette heure,
dans le coup de rage de sa vie compromise, se soulageait enfin de la haine
dont il touffait.

--Est-ce que vous croyez les gens d'ici plus btes que leurs veaux,  venir
raconter que les alouettes leur tomberont rties dans le bec.... Mais,
avant que vous organisiez votre machine, la terre aura claqu, tout sera
foutu.

Sous la rudesse de cette attaque, Canon, qui n'avait pas encore trouv son
matre, chancela visiblement. Il voulut reprendre ses histoires des
messieurs de Paris, tout le sol  l'tat, la grande culture scientifique.
L'autre lui coupa la parole.

--Je sais, des btises!... Quand vous l'essayerez, votre culture, il y aura
beau temps que les plaines de France auront disparu, noyes sous le bl
d'Amrique.... Tenez! ce petit livre que je lisais, donne justement des
dtails l-dessus. Ah! nom de Dieu! nos paysans peuvent se coucher, la
chandelle est morte!

Et, de la voix dont il aurait fait une leon  ses lves, il parla du bl
de l-bas, des plaines immenses, vastes comme des royaumes, o la Beauce se
serait perdue, ainsi qu'une simple motte sche; des terres si fertiles,
qu'au lieu de les fumer, il fallait les puiser par une moisson
prparatoire, ce qui ne les empchait pas de donner deux rcoltes; des
fermes de trente mille hectares, divises en sections, subdivises en lots,
chaque section sous un surveillant, chaque lot sous un contrematre,
pourvues de baraquements pour les hommes, les btes, les outils, les
cuisines; des bataillons agricoles, embauchs au printemps, organiss sur
un pied d'arme en campagne, vivant en plein air, logs, nourris, blanchis,
mdicaments, licencis  l'automne; des sillons de plusieurs kilomtres 
labourer et  semer, des mers d'pis  abattre dont on ne voyait pas les
bords, l'homme simplement charg de la surveillance, tout le travail fait
par les machines, charrues doubles armes de disques tranchants, semoirs et
sarcloirs, moissonneuses-lieuses, batteuses locomobiles avec lvateur de
paille et ensacheur; des paysans qui sont des mcaniciens, un peloton
d'ouvriers suivant  cheval chaque machine, toujours prts  descendre
serrer un crou, changer un boulon, forger une pice; enfin, la terre
devenue une banque, exploite par des financiers, la terre mise en coupe
rgle, tondue ras, donnant  la puissance matrielle et impersonnelle de
la science le dcuple de ce qu'elle discutait  l'amour et aux bras de
l'homme.

--Et vous esprez lutter avec vos outils de quatre sous, continua-t-il,
vous qui ne savez rien, qui ne voulez rien, qui croupissez dans votre
routine!... Ah! ouiche! vous en avez jusqu'aux genoux, du bl de l-bas! et
a grandira, les bateaux en apporteront toujours davantage. Attendez un
peu, vous en aurez jusqu'au ventre, jusqu'aux paules, puis jusqu' la
bouche, puis par-dessus la tte? Un fleuve, un torrent, un dbordement o
vous crverez tous!

Les paysans arrondissaient les yeux, gagns d'une panique,  l'ide de
cette inondation du bl tranger. Ils en souffraient dj, est-ce qu'ils
allaient en tre noys et emports, comme ce bougre l'annonait? Cela se
matrialisait pour eux. Rognes, leurs champs, la Beauce entire tait
engloutie.

--Non, non, jamais! cria Delhomme trangl. Le gouvernement nous protgera.

--Un beau merle, le gouvernement! reprit Lequeu d'un air de mpris. Qu'il
se protge donc lui-mme!... Ce qui est farce, c'est que vous avez nomm
monsieur Rochefontaine. Le matre de Laborderie, au moins, tait consquent
avec ses ides, en voulant monsieur de Chdeville.... L'un ou l'autre,
d'ailleurs, c'est le mme empltre sur une jambe de bois. Pas une Chambre
n'osera voter une surtaxe assez forte, la protection ne peut vous sauver,
vous tes foutus, bonsoir!

Alors, il y eut un grand tumulte, tous parlaient  la fois. Est-ce qu'on ne
pourrait pas l'empcher d'entrer, ce bl de malheur? On coulerait les
bateaux dans les ports, on irait recevoir  coups de fusil ceux qui
l'apportaient. Leurs voix devenaient tremblantes, ils auraient tendu les
bras, pleurant, suppliant qu'on les sauvt de cette abondance, de ce pain 
bon march qui menaait le pays. Et le matre d'cole, avec des
ricanements, rpondait qu'on n'avait jamais vu a: autrefois, l'unique peur
tait la famine, toujours on craignait de n'avoir pas assez de bl, et il
fallait tre vraiment fichu pour arriver  craindre d'en avoir trop. Il se
grisait de ses paroles, il dominait les protestations furieuses.

--Vous tes une race finie, l'amour imbcile de la terre vous a mangs,
oui! du lopin de terre dont vous restez l'esclave, qui vous a rtrci
l'intelligence, pour qui vous assassineriez! Voil des sicles que vous
tes maris  la terre, et qu'elle vous trompe.... Voyez en Amrique, le
cultivateur est le matre de la terre. Aucun lien ne l'y attache, ni
famille, ni souvenir. Ds que son champ s'puise, il va plus loin.
Apprend-il qu' trois cents lieues, on a dcouvert des plaines plus
fertiles, il plie sa tente, il s'y installe. C'est lui qui commande enfin
et qui se fait obir, grce aux machines. Il est libre, il s'enrichit,
tandis que vous tes des prisonniers et que vous crevez de misre!

--Buteau plissait. Lequeu l'avait regard en parlant d'assassinat. Il
tacha de faire bonne contenance.

--On est comme on est. A quoi a sert de se fcher, puisque vous dites
vous-mme que a ne changerait rien.

Delhomme approuva, tous recommencrent  rire, Lengaigne, Clou, Fouan,
Delphin lui-mme et les conscrits, que la scne amusait, dans l'espoir que
a finirait par des claques, Canon et Jsus-Christ, vexs de voir ce chieur
d'encre, comme ils le nommaient, crier plus fort qu'eux, affectrent aussi
de rigoler. Ils en taient  se mettre avec les paysans.

--C'est idiot de se fcher, dclara Canon en haussant les paules. Il faut
organiser.

Lequeu eut un geste terrible.

--Eh bien! moi, je vous le dis  la fin.... Je suis pour qu'on foute tout
par terre!

Il avait la face livide, il leur jetait a comme s'il avait voulu les en
assommer.

--Sacrs lches, oui! les paysans, tous les paysans!... Quand on songe que
vous tes les plus nombreux, et que vous vous laissez manger par les
bourgeois et par les ouvriers des villes! Nom de Dieu! je n'ai qu'un
regret, celui d'avoir un pre et une mre paysans. C'est pour a peut-tre
que vous me dgotez davantage.... Car, il n'y a pas  dire, vous seriez
les matres. Seulement, voil! vous ne vous entendez gure ensemble,
isols, mfiants, ignorants; vous mettez toute votre canaillerie  vous
dvorer entre vous.... Hein? qu'est-ce que vous cachez, dans votre eau
dormante? Vous tes donc comme les mares qui croupissent! on les croit
profondes, on ne peut pas y noyer un chat. tre la force sourde, la force
dont on attend l'avenir, et ne pas plus grouiller qu'une bche!... Avec a,
l'exasprant, c'est que vous avez cess de croire aux curs. Alors, s'il
n'y a pas de bon Dieu, qu'est-ce qui vous gne? Tant que la peur de l'enfer
vous a tenus, on comprend que vous soyez rests  plat ventre; mais,
maintenant, allez donc! pillez tout, brlez tout!... Et, en attendant, ce
qui serait plus facile et plus drle, mettez-vous en grve. Vous avez tous
des sous, vous vous entterez aussi longtemps qu'il faudra. Ne cultivez que
pour vos besoins, ne portez plus rien au march, pas un sac de bl, pas un
boisseau de pommes de terre. Ce qu'on crverait  Paris! quel nettoyage,
nom de Dieu!

On aurait dit que, par la fentre ouverte, un coup de froid entrait, venu
de loin, des profondeurs noires. Les lampes  ptrole filaient trs haut.
Personne n'interrompait plus l'enrag, malgr les mauvais compliments qu'il
faisait  chacun.

Il finit en gueulant, en cognant son livre sur une table, dont les verres
tintaient.

--Je vous dis a, mais je suis tranquille.... Vous avez beau tre lches,
c'est vous autres qui foutrez tout par terre, quand l'heure viendra. Il en
a t souvent ainsi, il en sera de mme encore. Attendez que la misre et
la faim vous jettent sur les villes comme des loups.... Et ce bl qu'on
amne, l'occasion est peut-tre bien l. Quand il y en aura de trop, il n'y
en aura pas assez, on reverra les disettes. C'est toujours pour le bl
qu'on se rvolte et qu'on se tue.... Oui, oui, les villes brles et
rases, les villages dserts, les terres incultes, envahies par les ronces,
et du sang, des ruisseaux de sang, pour qu'elles puissent redonner du pain
aux hommes qui natront aprs nous!

Lequeu, violemment, avait ouvert la porte. Il disparut. Derrire lui, dans
la stupeur, un cri monta. Ah! le brigand, on aurait d le saigner! Un homme
si tranquille jusque-l! bien sr qu'il devenait fou. Sorti de son calme
habituel, Delhomme dclara qu'il allait crire au prfet; et les autres l'y
poussrent. Mais c'taient surtout Jsus-Christ et son ami Canon qui
semblaient hors d'eux, le premier avec son 89, sa devise humanitaire de
libert, galit, fraternit, le second avec son organisation sociale,
autoritaire et scientifique. Ils en restaient ples, exasprs de n'avoir
pas trouv un mot  rpondre, s'indignant plus fort que les paysans, criant
qu'un particulier de cette espce, on devrait le guillotiner. Buteau,
devant tout le sang que ce furieux avait demand, ce fleuve de sang qu'il
lchait du geste sur la terre, s'tait lev dans un frisson, la tte agite
de secousses nerveuses, inconscientes, comme s'il approuvait. Puis, il se
coula le long du mur, le regard oblique pour voir si on ne le suivait pas,
et il disparut  son tour.

Tout de suite, les conscrits recommencrent leur noce. Ils vocifraient,
ils voulaient que Flore leur ft cuire des saucisses, lorsque Nnesse les
bouscula, en leur montrant Delphin qui venait de tomber vanoui, le nez sur
la table. Le pauvre bougre tait d'une blancheur de linge. Son mouchoir,
gliss de sa main blesse, se tachait de plaques rouges. Alors, on hurla
dans l'oreille de Bcu, toujours endormi; et il s'veilla enfin, il regarda
le poing mutil de son garon. Sans doute il comprit, car il empoigna un
litre, pour l'achever, gueulait-il. Ensuite, lorsqu'il l'eut emmen,
chancelant, ou l'entendit dehors, au milieu de ses jurons, clater en
larmes.

Ce soir-l, Hourdequin ayant appris au dner l'accident de Franoise, vint
 Rognes demander des nouvelles, par amiti pour Jean. Sorti  pied, fumant
sa pipe dans la nuit noire, roulant ses chagrins au milieu du grand
silence, il descendit la cte, avant d'entrer chez son ancien serviteur,
calm un peu, dsireux d'allonger la route. Mais, en bas, la voix de
Lequeu, que la fentre ouverte du cabaret semblait souffler aux tnbres de
la campagne, l'arrta, immobile dans l'ombre. Puis, lorsqu'il se fut dcid
 remonter, elle le suivit; et maintenant encore, devant la maison de Jean,
il l'entendait amincie et comme aiguise par la distance, toujours aussi
nette, d'un fil tranchant de couteau.

Dehors,  ct de la porte, Jean tait adoss au mur. Il ne pouvait plus
rester prs du lit de Franoise, il touffait, il souffrait trop.

--Eh bien! mon pauvre garon, demanda Hourdequin, comment a va-t-il, chez
vous?

Le malheureux eut un geste accabl.

--Ah! monsieur, elle se meurt!

Et ni l'un ni l'autre n'en dirent davantage, le grand silence retomba,
tandis que la voix de Lequeu montait toujours, vibrante, obstine.

Au bout de quelques minutes, le fermier, qui coutait malgr lui, laissa
chapper ces mots de colre:

--Hein? l'entendez-vous gueuler, celui-l! Comme c'est drle, ce qu'il dit,
quand on est triste!

Tous ses chagrins l'avaient repris,  cette voix effrayante, prs de cette
femme qui agonisait. La terre qu'il aimait tant, d'une passion
sentimentale, intellectuelle presque, l'achevait, depuis les dernires
rcoltes. Sa fortune y avait pass, bientt la Borderie ne lui donnerait
mme plus de quoi manger. Rien n'y avait fait, ni l'nergie, ni les
cultures nouvelles, les engrais, les machines. Il expliquait son dsastre
par son manque de capitaux; encore doutait-il, car la ruine tait gnrale,
les Robiquet venaient d'tre expulss de la Chamade dont ils ne payaient,
pas les fermages, les Coquart allaient tre forcs de vendre leur ferme, de
Saint-Juste. Et pas moyen de briser la gele, jamais il ne s'tait senti,
davantage le prisonnier de sa terre, chaque jour l'argent engag, le
travail dpens l'y avaient riv d'une chane plus courte. La catastrophe
approchait, qui terminerait l'antagonisme sculaire de la petite proprit
et de la grande, en les tuant toutes les deux. C'tait le commencement des
temps prdits, le bl au-dessous de seize francs, le bl vendu  perte, la
faillite de la terre, que des causes sociales amenaient, plus fortes
dcidment que la volont des hommes.

Et, brusquement, Hourdequin, saignant dans sa dfaite, approuva Lequeu.

--Nom de Dieu! il a raison.... Que tout craque, que nous crevions tous, que
les ronces poussent partout, puisque la race est finie et la terre puise!

Il ajouta, en faisant allusion  Jacqueline:

--Moi, heureusement, j'ai sous la peau un autre mal qui m'aura cass les
reins avant a.

Mais, dans la maison, on entendit la Grande et la Frimat marcher,
chuchoter. Jean frissonna,  ce lger bruit. Il rentra, trop tard.
Franoise tait morte, peut-tre depuis longtemps. Elle n'avait pas rouvert
les yeux, pas desserr les lvres. La Grande venait simplement de
s'apercevoir qu'elle n'tait plus, en la touchant. Trs blanche, la face
amincie et ttue, elle semblait dormir. Debout au pied du lit, Jean la
regarda, hbt d'ides confuses, la peine qu'il avait, la surprise qu'elle
n'et pas voulu faire de testament, la sensation que quelque chose se
brisait et finissait dans son existence.

A ce moment, comme Hourdequin, aprs avoir salu en silence, s'en allait,
assombri encore, il vit, sur la route, une ombre se dtacher de la fentre
et galoper au fond des tnbres. L'ide lui vint de quelque chien rdeur.
C'tait Buteau qui, mont pour guetter la mort, courait l'annoncer  Lise.




VI


Le lendemain, dans la matine, on achevait de mettre en bire le corps de
Franoise, et le cercueil restait au milieu de la chambre, sur deux
chaises, lorsque Jean eut un sursaut de surprise indigne, en voyant entrer
Lise et Buteau, l'un derrire l'autre. Son premier geste fut pour les
chasser, ces parents sans coeur qui n'taient pas venus embrasser la
mourante, et qui arrivaient enfin ds qu'on avait clou le cercueil sur
elle, comme dlivrs de la crainte de se retrouver en sa prsence. Mais les
membres prsents de la famille, Fanny, la Grande, l'arrtrent: a ne
portait pas chance, de se disputer autour d'un mort; puis, quoi? on ne
pouvait empcher Lise de racheter sa rancune, en se dcidant  veiller les
restes de sa soeur.

Et les Buteau, qui avaient compt sur le respect d  ce cercueil,
s'installrent. Ils ne dirent pas qu'ils reprenaient possession de la
maison; seulement, ils le faisaient, d'une faon naturelle, comme si la
chose allait de soi,  prsent que Franoise n'tait plus l. Elle y tait
bien encore, mais emballe pour le grand dpart, pas plus gnante qu'un
meuble. Lise, aprs s'tre assise un instant, s'oublia jusqu' ouvrir les
armoires,  s'assurer que les objets n'avaient pas boug de place, pendant
son absence. Buteau rdait dj dans l'curie et dans l'table, en homme
entendu qui donne le coup d'oeil du matre. Le soir, l'un et l'autre
semblrent tout  fait rentrs chez eux, et il n'y avait que le couvercle
qui les embarrasst, maintenant, dans la chambre dont il barrait le milieu.
Ce n'tait, d'ailleurs, qu'une nuit  patienter: le plancher serait enfin
libre de bonne heure, le lendemain.

Jean pitinait, au milieu de la famille, l'air perdu, ne sachant que faire
de ses membres. D'abord, la maison, les meubles, le corps de Franoise
avaient paru  lui. Mais,  mesure que les heures s'coulaient, tout cela
se dtachait de sa personne, semblait passer aux autres. Quand la nuit
tomba, personne ne lui adressait plus la parole, il n'tait plus l qu'un
intrus tolr. Jamais il n'avait eu si pnible la sensation d'tre un
tranger, de n'avoir pas un des siens, parmi ces gens, tous allis, tous
d'accord, ds qu'il s'agissait de l'exclure. Jusqu' sa pauvre femme morte
qui cessait de lui appartenir, au point que Fanny, comme il parlait de
veiller prs du corps, avait voulu le renvoyer, sous le prtexte qu'on
tait trop de monde. Il s'tait obstin pourtant, il avait mme eu l'ide
de prendre l'argent dans la commode, les cent vingt-sept francs, pour tre
certain qu'ils ne s'envoleraient pas. Lise, ds son arrive, en ouvrant le
tiroir, devait les avoir vus, ainsi que la feuille de papier timbr, car
elle s'tait mise  chuchoter vivement avec la Grande; et c'tait depuis
lors, qu'elle se rinstallait si  l'aise, certaine qu'il n'existait point
de testament. L'argent, elle ne l'aurait toujours pas. Dans l'apprhension
du lendemain, Jean se disait qu'il tiendrait au moins a. Il avait ensuite
pass la nuit sur une chaise.

Le lendemain, l'enterrement eut lieu de bonne heure,  neuf heures; et
l'abb Madeline, qui partait le soir, put dire encore la messe et aller
jusqu' la fosse; mais il y perdit connaissance, on dut l'emporter. Les
Charles taient venus, ainsi que Delhomme et Nnesse. Ce fut un enterrement
convenable, sans rien de trop. Jean pleurait, Buteau s'essuyait les yeux.
Au dernier moment, Lise avait dclar que ses jambes se cassaient, que
jamais elle n'aurait la force d'accompagner le corps de sa pauvre soeur.
Elle tait donc reste seule dans la maison, tandis que la Grande, Fanny,
la Frimat, la Bcu, d'autres voisines, suivaient. Et, au retour, tout ce
monde, s'attardant exprs sur la place de l'glise, assista enfin  la
scne prvue, attendue depuis la veille.

Jusque-l, les deux hommes, Jean et Buteau, avaient vit de se regarder,
dans la crainte qu'une bataille ne s'engaget sur le cadavre  peine
refroidi de Franoise. Maintenant, tous les deux se dirigeaient vers la
maison, du mme pas rsolu; et, de biais, ils se dvisageaient. On allait
voir. Du premier coup d'oeil, Jean comprit pourquoi Lise n'tait pas alle
au convoi. Elle avait voulu rester seule, afin d'emmnager, en gros du
moins. Une heure venait de lui suffire, jetant les paquets par-dessus le
mur de la Frimat, brouettant ce qui aurait pu se casser. D'une claque
enfin, elle avait ramen dans la cour Laure et Jules, qui s'y battaient
dj, tandis que le pre Fouan, pouss aussi par elle, soufflait sur le
banc. La maison tait reconquise.

--O vas-tu? demanda brusquement Buteau, en arrtant Jean devant la porte.

--Je rentre chez moi.

--Chez toi! o a, chez toi?... Pas ici, toujours. Ici, nous sommes chez
nous.

Lise tait accourue; et, les poings sur les hanches, elle gueulait, plus
violente, plus injurieuse que son homme.

--Hein? quoi? qu'est-ce qu'il veut, ce pourri?... Y avait assez longtemps
qu'il empoisonnait ma pauvre soeur,  preuve que, sans a, elle ne serait
pas morte de son accident, et qu'elle a montr sa volont, en ne lui rien
laissant de son bien.... Tape donc dessus, Buteau! Qu'il ne rentre pas, il
nous foutrait la maladie!

Jean, suffoqu de cette rude attaque, tcha encore de raisonner.

--Je sais que la maison et la terre vous reviennent. Mais j'ai  moi la
moiti sur les meubles et les btes....

--La moiti, tu as le toupet! reprit Lise, en l'interrompant. Sale
maquereau, tu oserais prendre la moiti de quelque chose, toi qui n'as
seulement pas apport ici ton dmloir et qui n'y es entr qu'avec ta
chemise sur le cul. Faut donc que les femmes te rapportent, un beau mtier
de cochon!

Buteau l'appuyait, et d'un geste qui balayait le seuil:

--Elle a raison, dcampe!... Tu avais ta veste et ta culotte, va-t'en avec,
on ne te les retient pas.

La famille, les femmes surtout, Fanny et la Grande, arrtes  une
trentaine de mtres, semblaient approuver par leur silence. Alors, Jean,
blmissant sous l'outrage, frapp au coeur de cette accusation d'abominable
calcul, se fcha, cria aussi fort que les autres.

--Ah! c'est comme a, vous voulez du vacarme.... Eh bien! il y en aura.
D'abord, je rentre, je suis chez moi, tant que le partage n'est pas fait.
Et puis, je vais aller chercher M. Baillehache qui mettra les scells et
qui m'en nommera gardien.... Je suis chez moi, c'est  vous de foutre le
camp!

Il s'tait avanc si terrible, que Lise dgagea la porte. Mais Buteau avait
saut sur lui, une lutte s'engagea, les deux hommes roulrent au milieu de
la cuisine. Et la querelle continua dedans,  savoir maintenant qui serait
flanqu dehors, du mari ou de la soeur et du beau-frre.

--Montrez-moi le papier qui vous rend les matres.

--Le papier, on s'en torche! a suffit que nous ayons le droit.

--Alors, venez avec l'huissier, amenez les gendarmes, comme nous avons
fait, nous autres.

--L'huissier et les gendarmes, on les envoie chier! Il n'y a que les
crapules qui ont besoin d'eux. Quand on est honnte, on rgle ses comptes
soi-mme.

Jean s'tait retranch derrire la table, ayant le furieux besoin d'tre le
plus fort, ne voulant pas quitter cette demeure o sa femme venait
d'agoniser, o il lui semblait que tout le bonheur de sa vie avait tenu.
Buteau, enrag, lui aussi, par l'ide de ne pas lcher la place reconquise,
comprenait qu'il fallait en finir. Il reprit:

--Et puis, ce n'est pas tout a, tu nous emmerdes!

Il avait bondi par-dessus la table, il retomba sur l'autre. Mais celui-ci
empoigna une chaise, le fit culbuter en la lui envoyant  travers les
jambes; et il se rfugiait au fond de la chambre voisine pour s'y
barricader, lorsque la femme eut le brusque souvenir de l'argent, des cent
vingt-sept francs aperus dans le tiroir de la commode. Elle crut qu'il
courait les prendre, elle le devana, ouvrit le tiroir, jeta un hurlement
de douleur.

--L'argent? ce nom de Dieu a vol l'argent, cette nuit!

Et, ds lors, Jean fut perdu, ayant  protger sa poche. Il criait que
l'argent lui appartenait, qu'il voulait bien faire les comptes et qu'on lui
en redevrait, srement. Mais la femme et l'homme ne l'coutaient pas, la
femme s'tait rue, cognait plus fort que l'homme. D'une pousse folle, il
fut dlog de la chambre, ramen dans la cuisine, o ils tournrent tous
les trois en une masse confuse, rebondissante aux angles des meubles. A
coups de pied, il se dbarrassa de Lise. Elle revint, lui enfona ses
ongles dans la nuque, tandis que Buteau, prenant son lan, tapant de la
tte ainsi qu'un blier, l'envoyait s'taler dehors, sur la route.

Ils restrent l, ils bouchrent la porte de leur corps, clamant:

--Voleur qui a vol notre argent!... Voleur! voleur! voleur!

Jean, aprs s'tre ramass, rpondit, dans un bgayement de souffrance et
de colre:

--C'est bon, j'irai chez le juge,  Chteaudun, et il me fera rentrer chez
moi, et je vous poursuivrai en justice pour des dommages-intrts.... Au
revoir!

Il eut un dernier geste de menace, il disparut, en montant vers la plaine.
Quand la famille avait vu qu'on se tapait, elle s'en tait prudemment
alle,  cause des procs possibles.

Alors, les Buteau eurent un cri sauvage de victoire. Enfin, ils l'avaient
donc foutu  la rue, l'tranger, l'usurpateur! Et ils y taient rentrs,
dans la maison, ils disaient bien qu'ils y rentreraient! La maison! la
maison!  cette ide qu'ils s'y retrouvaient, dans la vieille maison
patrimoniale, btie jadis par un anctre, ils furent pris d'un coup de
folie joyeuse, ils galoprent au travers des pices, gueulrent 
s'trangler, pour le plaisir de gueuler chez eux. Les enfants, Laure et
Jules, accoururent, battirent du tambour sur une vieille pole. Seul, le
pre Fouan, rest sur le banc de pierre, les regardait passer de ses yeux
troubles, sans rire.

Brusquement, Buteau s'arrta.

--Nom de Dieu! il a fil par le haut, pourvu qu'il ne soit pas all faire
du mal  la terre!

C'tait absurde, mais ce cri de passion l'avait boulevers. La pense de la
terre lui revenait, dans une secousse de jouissance inquite. Ah! la terre,
elle le tenait aux entrailles plus encore que la maison! ce morceau de
terre de l-haut qui comblait le trou entre ses deux tronons, qui lui
rtablissait sa parcelle de trois hectares, si belle, que Delhomme lui-mme
n'en possdait pas une semblable? Toute sa chair s'tait mise  trembler de
joie comme au retour d'une femme dsire et qu'on a crue perdue. Un besoin
immdiat de la revoir, dans sa crainte folle que l'autre pouvait
l'emporter, lui tourna la tte. Il partit en courant, en grognant qu'il
souffrirait trop, tant qu'il ne saurait pas.

Jean, en effet, tait mont en plaine, afin d'viter le village; et, par
habitude, il suivait le chemin de la Borderie. Lorsque Buteau l'aperut,
justement il passait le long de la pice des Cornailles; mais il ne
s'arrta pas, il ne jeta,  ce champ tant disput, qu'un regard de dfiance
et de tristesse, comme s'il l'accusait de lui avoir port malheur; car un
souvenir venait de mouiller ses yeux, celui du jour o il avait caus avec
Franoise pour la premire fois: n'tait-ce pas aux Cornailles que la
Coliche l'avait trane, gamine encore, dans une luzernire? Il s'loigna
d'un pas ralenti, la tte basse, et Buteau qui le guettait, mal rassur, le
souponnant d'un mauvais coup, put s'approcher  son tour de la pice.
Debout, il la contempla longuement: elle tait toujours l, elle n'avait
pas l'air de se mal porter, personne ne lui avait fait du mal. Son coeur se
gonflait, allait vers elle, dans cette ide qu'il la possdait de nouveau,
 jamais. Il s'accroupit, il en prit des deux mains une motte, l'crasa, la
renifla, la laissa couler pour en baigner ses doigts. C'tait bien sa
terre, et il retourna chez lui, chantonnant, comme ivre de l'avoir
respire.

Cependant, Jean marchait, les yeux vagues, sans savoir o ses pieds le
conduisaient. D'abord, il avait voulu courir  Cloyes, chez M. Baillehache,
pour se faire rintgrer dans la maison. Ensuite, sa colre s'tait calme.
S'il y rentrait aujourd'hui, demain il lui en faudrait sortir. Alors,
pourquoi ne pas avaler ce gros chagrin tout de suite, puisque la chose
tait faite? D'ailleurs, ces canailles avaient raison: pauvre il tait
venu, pauvre il s'en allait. Mais, surtout, ce qui lui cassait la poitrine,
ce qui le dcidait  se rsigner, c'tait de se dire que la volont de
Franoise en mourant avait d tre que les choses fussent ainsi, du moment
o elle ne lui avait pas lgu son bien. Il abandonnait donc le projet
d'agir immdiatement; et, lorsque, dans le bercement de la marche, sa
colre se rallumait, il n'en tait plus qu' jurer de traner les Buteau en
justice, pour se faire rendre sa part, la moiti de tout ce qui tombait
dans la communaut. On verrait s'il se laisserait dpouiller comme un
capon!

Ayant lev les yeux, Jean fut tonn de se voir devant la Borderie. Un
raisonnement intrieur, dont il n'avait eu que la demi-conscience,
l'amenait  la ferme, comme  un refuge. Et, en effet, s'il ne voulait pas
quitter le pays, n'tait-ce pas l qu'on lui donnerait le moyen d'y rester,
le logement et du travail? Hourdequin l'avait toujours estim, il ne
doutait point d'tre accueilli sur l'heure.

Mais de loin, la vue de la Cognette, affole, traversant la cour,
l'inquita. Onze heures sonnaient, il tombait dans une catastrophe
terrible. Le matin, descendue avant la servante, la jeune femme avait
trouv, au pied de l'escalier, la trappe de la cave ouverte, cette trappe
place si dangereusement; et Hourdequin tait au fond, mort, les reins
casss,  l'angle d'une marche. Elle avait cri, on tait accouru, une
terreur bouleversait la ferme. Maintenant, le corps du fermier gisait sur
un matelas, dans la salle  manger, tandis que, dans la cuisine, Jacqueline
se dsesprait, la face dcompose, sans une larme.

Ds que Jean fut entr, elle parla, se soulagea d'une voix trangle.

--Je l'avais bien dit, je voulais qu'on le changet de place, ce trou!...
Mais qui donc a pu le laisser ouvert! Je suis certaine qu'il tait ferm
hier soir, quand je suis monte.... Depuis ce matin, je suis l,  me
creuser la tte.

--Le matre est descendu avant vous? demanda Jean, que l'accident
stupfiait.

--Oui, le jour pointait  peine.... Je dormais. Il m'a sembl qu'une voix
l'appelait d'en bas. J'ai d rver.... Souvent, il se levait de la sorte,
descendait toujours sans lumire, pour surprendre les serviteurs au saut du
lit.... Il n'aura pas vu le trou, il sera tomb. Mais qui donc, qui donc a
laiss cette trappe ouverte? Ah! j'en mourrai!

Jean, qu'un soupon venait d'effleurer, l'carta aussitt. Elle n'avait
aucun intrt  cette mort, son dsespoir tait sincre.

--C'est un grand malheur, murmura-t-il.

--Oh! oui, un grand malheur, un trs grand malheur, pour moi!

Elle s'affaissa sur une chaise, accable, comme si les murs croulaient
autour d'elle. Le matre qu'elle comptait pouser enfin! le matre qui
avait jur de lui tout laisser par testament! Et il tait mort, sans avoir
le temps de rien signer. Et elle n'aurait pas mme des gages, le fils
allait revenir, la jetterait dehors  coups de botte, comme il l'avait
promis. Rien! quelques bijoux et du linge, ce qu'elle avait sur la peau! Un
dsastre, un crasement!

Ce que Jacqueline ne disait pas, n'y songeant plus, c'tait le renvoi du
berger Soulas, qu'elle avait obtenu la veille. Elle l'accusait d'tre trop
vieux, de ne point suffire, enrage de le trouver sans cesse derrire son
dos,  l'espionner; et Hourdequin, bien que n'tant pas de son avis, avait
cd, tellement il pliait sous elle maintenant, dompt, rduit  lui
acheter des nuits heureuses par une soumission d'esclave. Soulas, congdi
avec de bonnes paroles et des promesses, regardait le matre fixement de
ses yeux ples. Puis, lentement, il s'tait mis  lcher son paquet sur la
garce, cause de son malheur: la galope des mles, Tron aprs tant
d'autres, et l'histoire de ce dernier, et le rut insolent, impudent,  la
connaissance de tous; si bien que, dans le pays, on disait que le matre
devait aimer a, les restes de valet. Vainement, le fermier, perdu,
tchait de l'interrompre, car il tenait  son ignorance, il ne voulait plus
savoir, dans la terreur d'tre forc de la chasser: le vieux tait all
jusqu'au bout, sans omettre une seule des fois qu'il les avait surpris,
mthodique, le coeur peu  peu soulag, vid de sa longue rancune.
Jacqueline ignorait cette dlation, Hourdequin s'tant sauv  travers
champs, avec la crainte de l'trangler, s'il la revoyait; ensuite, au
retour, il avait simplement renvoy Tron, sous le prtexte qu'il laissait
la cour dans un tat de salet pouvantable. Alors, elle avait bien eu un
soupon; mais elle ne s'tait pas risque  dfendre le vacher, obtenant
qu'il coucherait encore cette nuit-l, comptant arranger l'affaire le
lendemain, pour le garder. Et tout cela,  cette heure, restait trouble,
dans le coup du destin qui dtruisait ses dix annes de laborieux calculs.

Jean tait seul avec elle dans la cuisine, lorsque Tron parut. Elle ne
l'avait pas revu depuis la veille, les autres domestiques erraient par la
ferme, inoccups, anxieux. Quand elle aperut le Percheron, cette grande
bte  la chair d'enfant, elle eut un cri, rien qu' la faon oblique dont
il entrait.

--C'est toi qui as ouvert la trappe!

Brusquement, elle comprenait tout, et lui tait blme, les yeux ronds, les
lvres tremblantes.

--C'est toi qui as ouvert la trappe et qui l'as appel, pour qu'il fit la
culbute!

Saisi de cette scne, Jean s'tait recul. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs,
ne semblaient plus le savoir l, dans la violence des passions qui les
agitaient. Tron, sourdement, la tte basse, avouait.

--Oui, c'est moi... Il m'avait renvoy, je ne t'aurais plus vue, a ne se
pouvait pas... Et puis, dj j'avais song que, s'il mourait, nous serions
libres d'tre ensemble.

Elle l'coutait, raidie, dans une tension nerveuse qui la soulevait toute.
Lui, en grognements satisfaits, lchait ce qui avait roul au fond de son
crne dur, une jalousie humble et froce de serviteur contre le matre
obi, un plan sournois de crime pour s'assurer la possession de cette
femme, qu'il voulait  lui seul.

--Le coup fait, j'ai cru que tu serais contente... Si je ne t'en ai rien
dit, c'tait dans l'ide de ne pas te causer de la gne... Et alors,
maintenant qu'il n'est plus l, je viens te prendre, pour nous en aller et
nous marier.

Jacqueline, la voix brutale, clata.

--Toi! mais je ne t'aime pas, je ne te veux pas!... Ah! tu l'as tu pour
m'avoir! Il faut que tu sois plus bte encore que je ne pensais. Une btise
pareille, avant qu'il m'pouse et qu'il fasse le testament!... Tu m'as
ruine, tu m'as t le pain de la bouche. C'est  moi que tu as cass les
os, hein! brute, comprends-tu?... Et tu crois que je vais te suivre! Dis
donc, regarde-moi bien, est-ce que tu te fous de moi?

A son tour, il l'coutait, bant, dans la stupeur de cet accueil inattendu.

--Parce que j'ai plaisant, parce que nous avons pris du plaisir ensemble,
tu t'imagines que tu vas m'embter toujours... Nous marier? ah, non! ah,
non! j'en choisirais un plus malin, si j'avais l'envie d'un homme... Tiens!
va-t'en, tu me rends malade... Je ne t'aime pas, je ne te veux pas.
Va-t'en!

Une colre le secoua. Quoi donc? il aurait tu pour rien. Elle tait  lui,
il l'empoignerait par le cou et l'emporterait.

--T'es une fire gueuse, gronda-t-il. a n'empche que tu vas venir.
Autrement, je te rgle ton compte, comme  l'autre.

La Cognette marcha sur lui, les poings serrs.

--Essaye voir!

Il tait bien fort, gros et grand, et elle tait bien faible, avec sa
taille mince, son corps fin de jolie fille. Mais ce fut lui qui recula,
tant elle lui sembla effrayante, les dents prtes  mordre, les regards
aigus, luisants comme des couteaux.

--C'est fini, va-t'en!... Plutt que d'aller avec toi, je prfrerais ne
revoir jamais d'homme... Va-t'en, va-t'en, va-t'en!

Et Tron s'en alla;  reculons, dans une retraite de bte carnassire et
lche, cdant  la crainte, remettant sournoisement sa vengeance. Il la
regarda, il dit encore:

--Morte ou vivante, j'aurai ta peau!

Jacqueline, quand il fut sorti de la ferme, eut un soupir de bon dbarras.
Puis, se retournant, frmissante, elle ne s'tonna point de voir Jean, elle
s'cria dans un lan de franchise:

--Ah! la canaille, ce que je le ferais pincer par les gendarmes, si je ne
craignais d'tre emballe avec lui!

Jean restait glac. Une raction nerveuse se produisait, d'ailleurs, chez
la jeune femme: elle touffa, elle tomba dans ses bras, en sanglotant, en
rptant qu'elle tait malheureuse, oh! malheureuse, bien malheureuse! Ses
larmes coulaient sans fin, elle voulait tre plainte, tre aime, elle
s'attachait  lui, comme si elle avait dsir que celui-ci l'emportt et la
gardt. Et il commenait  tre trs ennuy, lorsque le beau-frre du mort,
le notaire Baillehache, qu'un valet de la ferme tait all prvenir, sauta
de son cabriolet, dans la cour. Alors, Jacqueline courut  lui, tala son
dsespoir.

Jean, qui s'tait chapp de la cuisine, se retrouva en plaine rase, sous
un ciel pluvieux de mars. Mais il ne voyait rien, boulevers par cette
histoire, dont le frisson s'ajoutait au chagrin de son malheur  lui. Il
avait son compte de malechance, un gosme lui faisait hter le pas, malgr
son apitoiement sur le sort de son ancien matre Hourdequin. Ce n'tait
gure son rle de vendre la Cognette et son galant, la justice n'avait qu'
ouvrir l'oeil. Deux fois, il se retourna, croyant qu'on le rappelait, comme
s'il se ft senti complice. Devant les premires maisons de Rognes
seulement, il respira; et il se disait, maintenant, que le fermier tait
mort de son pch, il songeait  cette grande vrit que, sans les femmes,
les hommes seraient beaucoup plus heureux. Le souvenir de Franoise lui
tait revenu, une grosse motion l'tranglait.

Lorsqu'il se revit devant le village, Jean se rappela qu'il tait all  la
ferme pour y demander du travail. Tout de suite, il s'inquita, il chercha
o il pourrait frapper  cette heure, et la pense lui vint que les Charles
avaient besoin d'un jardinier, depuis quelques jours. Pourquoi n'irait-il
pas s'offrir? Il restait tout de mme un peu de la famille, peut-tre
serait-ce une recommandation. Immdiatement, il se rendit  Roseblanche.

Il tait une heure, les Charles achevaient de djeuner, lorsque la servante
l'introduisit. Justement, lodie versait le caf, et M. Charles, ayant fait
asseoir le cousin, voulut qu'il en prt une tasse. Celui-ci accepta, bien
qu'il n'et rien mang depuis la veille: il avait l'estomac trop serr, a
le secouerait un peu. Mais quand il se vit  cette table, avec ces
bourgeois, il n'osa plus demander la place de jardinier. Tout  l'heure,
ds qu'il trouverait un biais. Madame Charles s'tait mise  le plaindre, 
pleurer la mort de cette pauvre Franoise, et il s'attendrissait. Sans
doute, la famille croyait qu'il venait lui faire ses adieux.

Puis, la servante, ayant annonc les Delhomme, le pre et le fils, Jean fut
oubli.

--Faites entrer et donnez deux autres tasses.

C'tait pour les Charles une grosse affaire, depuis le matin. Au sortir du
cimetire, Nnesse les avait accompagns jusqu' Roseblanche; et, tandis
que madame Charles rentrait avec lodie, il avait retenu M. Charles, il
s'tait carrment prsent comme acqureur du 19, si l'on tombait d'accord.
A l'entendre, la maison, qu'il connaissait, serait vendue un prix ridicule;
Vaucogne n'en trouverait pas cinq mille francs, tellement il l'avait
laisse dchoir; tout y tait  changer, le mobilier dfrachi, le
personnel choisi sans got, si dfectueux, que la troupe elle-mme allait
ailleurs. Pendant prs de vingt minutes, il avait ainsi dprci
l'tablissement, tourdissant son oncle, le stupfiant de son entente de la
partie, de sa science  marchander, des dons extraordinaires qu'il montrait
pour son jeune ge. Ah! le gaillard! en voil un qui aurait l'oeil et la
poigne! et Nnesse avait dit qu'il reviendrait, accompagn de son pre,
aprs le djeuner, afin de causer srieusement.

En rentrant, M. Charles s'en entretint avec madame Charles, qui,  son
tour, s'merveilla de trouver tant de moyens chez ce garon. Si seulement
leur gendre Vaucogne avait eu la moiti de ces capacits! Il fallait jouer
serr, pour ne pas tre fichu dedans par le jeune homme. C'tait la dot
d'lodie qu'il s'agissait de sauver du dsastre. Au fond de leur crainte
cependant, il y avait une sympathie invincible, un dsir de voir le 19,
mme  perte, aux mains habiles et vigoureuses d'un matre qui lui rendrait
son clat. Aussi, lorsque les Delhomme entrrent, les accueillirent-ils
d'une faon trs cordiale.

--Vous allez prendre du caf, hein!... lodie, offre le sucre.

Jean avait recul sa chaise, tous se trouvrent assis autour de la table.
Ras de frais, la face cuite et immobile, Delhomme ne lchait pas un mot,
dans une rserve diplomatique; tandis que Nnesse, en toilette, souliers
vernis, gilet  palmes d'or, cravate mauve, se montrait trs  l'aise,
souriant, sduisant. Lorsque lodie, rougissante, lui prsenta le sucrier,
il la regarda, il chercha une galanterie.

--Ils sont bien gros, ma cousine, vos morceaux de sucre.

Elle rougit davantage, elle ne sut que rpondre, tant cette parole d'un
garon aimable la bouleversait dans son innocence.

Le matin, Nnesse, en finaud, n'avait risqu que la moiti de l'affaire.
Depuis l'enterrement, o il avait aperu lodie, son plan s'tait largi
tout d'un coup: non seulement il aurait le 19, mais il voulait aussi la
jeune fille. L'opration tait simple. D'abord, rien  dbourser, il ne la
prendrait qu'avec la maison en dot; ensuite, si elle ne lui apportait
actuellement que cette dot compromise, plus tard elle hriterait des
Charles, une vraie fortune. Et c'tait pourquoi il avait amen son pre,
rsolu  faire immdiatement sa demande.

Un instant, on parla de la temprature qui tait vraiment douce pour la
saison. Les poiriers avaient bien fleuri, mais la fleur tiendrait-elle! On
finissait de boire le caf, la conversation tomba.

--Ma mignonne, dit brusquement M. Charles  lodie, tu devrais aller faire
un tour au jardin.

Il la renvoyait, ayant hte de vider le sac aux Delhomme.

--Pardon, mon oncle, interrompit Nnesse, si c'tait un effet de votre
bont que ma cousine restt avec nous... J'ai  vous parler de quelque
chose qui l'intresse; et, n'est-ce pas, vaut toujours mieux terminer les
affaires d'un coup que de s'y reprendre  deux fois.

Alors, se levant, il fit la demande, en garon bien lev.

--C'est donc pour vous dire que je serais trs heureux d'pouser ma
cousine, si vous y consentiez, et si elle y consentait elle-mme.

La surprise fut grande. Mais lodie surtout en parut rvolutionne,  ce
point que, quittant sa chaise, elle se jeta au cou de madame Charles, dans
un effarement de pudeur qui empourprait ses oreilles; et sa grand-mre
s'puisait  la calmer.

--Voyons, voyons, mon petit lapin, c'est trop, sois donc raisonnable!... On
ne te mange pas, parce qu'on te demande en mariage... Ton cousin n'a rien
dit de mal, regarde-le, ne fais pas la bte.

Aucune bonne parole ne put la dterminer  remontrer sa figure.

--Mon Dieu! mon garon, finit par dclarer M. Charles, je ne m'attendais
pas  ta demande. Peut-tre aurait-il mieux valu m'en parler d'abord, car
tu vois comme notre chrie est sensible... Mais, quoi qu'il arrive, sois
certain que je t'estime, car tu me sembles un bon sujet et un travailleur.

Delhomme, dont pas un trait n'avait boug jusque-l, lcha deux mots.

--Pour sr!

Et Jean, comprenant qu'il devait tre poli, ajouta:

--Ah! oui, par exemple!

M. Charles se remettait, et dj il avait rflchi que Nnesse n'tait pas
un mauvais parti, jeune, actif, fils unique de paysans riches. Sa
petite-fille ne trouverait pas mieux. Aussi, aprs avoir chang un regard
avec madame Charles, continua-t-il:

--a regarde l'enfant. Jamais nous ne la contrarierons l-dessus, ce sera
comme elle voudra.

Alors, Nnesse, galamment, renouvela sa demande.

--Ma cousine, si vous voulez bien me faire l'honneur et le plaisir...

Elle avait toujours le visage enfoui dans le sein de sa grand'mre, mais
elle ne le laissa pas achever, elle accepta d'un signe de tte nergique,
rpt trois fois, en enfonant sa tte davantage. Cela lui donnait sans
doute du courage, de se boucher les yeux. La socit en demeura muette,
saisie de cette hte  dire oui. Elle aimait donc ce garon, qu'elle avait
si peu vu? ou bien tait-ce qu'elle en dsirait un, n'importe lequel,
pourvu qu'il ft joli homme?

Madame Charles lui baisa les cheveux, en souriant, en rptant:

--Pauvre chrie! pauvre chrie!

--Eh bien, reprit M. Charles, puisque a lui va, a nous va.

Mais une pense venait de l'assombrir. Ses paupires lourdes retombrent,
il eut un geste de regret.

--Naturellement, mon brave, nous abandonnons l'autre chose, la chose que tu
m'as propose ce matin.

Nnesse s'tonna.

--Pourquoi donc?

--Comment, pourquoi? Mais parce que... voyons... tu comprends bien?... Nous
ne l'avons pas laisse jusqu' vingt ans chez les dames de la Visitation
pour que... enfin, c'est impossible!

Il clignait les yeux, il tordait la bouche, voulant se faire entendre,
craignant d'en trop dire. La petite l-bas, rue aux Juifs! une demoiselle
qui avait reu tant d'instruction! une puret si absolue, leve dans
l'ignorance de tout!

--Ah! pardon, dclara nettement Nnesse, a ne fait plus mon affaire... Je
me marie pour m'tablir, je veux ma cousine et la maison.

--La confiserie, s'cria madame Charles.

Et, ce mot lanc, la discussion s'en empara, le rpta  dix reprises. La
confiserie, allons! tait-ce raisonnable? Le jeune homme et son pre
s'enttaient  l'exiger comme dot, disaient qu'on ne pouvait pas lcher a,
que c'tait la vraie fortune de la future; et ils prenaient  tmoin Jean,
qui en convenait d'un hochement du menton. Enfin, ils finirent tous par
crier, ils s'oubliaient, prcisaient, donnaient des dtails crus, lorsqu'un
incident inattendu les fit taire.

Lentement, lodie venait enfin de dgager sa tte, et elle se leva, de son
air de grand lis pouss  l'ombre, avec sa pleur mince de vierge
chlorotique, ses yeux vides, ses cheveux incolores. Elle les regarda, elle
dit tranquillement:

--Mon cousin a raison, on ne peut pas lcher a.

Ahurie, madame Charles bgayait:

--Mais, mon petit lapin, si tu savais...

--Je sais... Il y a beau temps que Victorine m'a tout dit, Victorine, la
bonne qu'on a renvoye,  cause des hommes... Je sais, j'y ai rflchi, je
vous jure qu'on ne peut pas lcher a.

Une stupeur avait clou les Charles. Leurs yeux s'taient arrondis, ils la
contemplaient dans un hbtement profond. Eh quoi! elle connaissait le 19,
ce qu'on y faisait, ce qu'on y gagnait, le mtier enfin, et elle en parlait
avec cette srnit! Ah! l'innocence, elle touche  tout sans rougir!

--On ne peut pas lcher a, rpta-t-elle. C'est trop bon, a rapporte
trop... Et puis une maison que vous avez faite, o vous avez travaill si
fort, est-ce que a doit sortir de la famille?

M. Charles en fut boulevers. Dans son saisissement, montait une motion
indicible, qui lui partait du coeur et le serrait  la gorge. Il s'tait
lev, il chancela, s'appuya sur madame Charles, debout, elle aussi,
suffoque et tremblante. Tous les deux croyaient  un sacrifice, refusaient
d'une voix perdue.

--Oh! chrie, oh! chrie... Non, non, chrie...

Mais les yeux d'lodie se mouillaient, elle baisa la vieille alliance de sa
mre, qu'elle portait au doigt, cette alliance use l-bas, dans le
travail.

--Si, si, laissez-moi suivre mon ide... Je veux tre comme maman. Ce
qu'elle a fait, je peux le faire, il n'y a pas de dshonneur, puisque vous
l'avez fait vous-mmes... a me plat beaucoup, je vous assure. Et vous
verrez si j'aiderai mon cousin, si nous relverons promptement la maison, 
nous deux! Il faudra que a marche, on ne me connat pas!

Alors, tout fut emport, les Charles ruisselrent. L'attendrissement les
noyait, ils sanglotaient comme des enfants. Sans doute, ils ne l'avaient
pas leve dans cette ide; seulement, que faire, quand le sang parle? Ils
reconnaissaient le cri de la vocation. Absolument la mme histoire que pour
Estelle: elle aussi, ils l'avaient enferme chez les dames de la
Visitation, ignorante, pntre des principes les plus rigides de la
morale; et elle n'en tait pas moins devenue une matresse de maison hors
ligne. L'ducation ne signifiait rien, c'tait l'intelligence qui dcidait
de tout. Mais la grosse motion des Charles, les larmes dont ils
dbordaient sans pouvoir les arrter, venaient plus encore de cette pense
glorieuse que le 19, leur oeuvre, leur chair, allait tre sauv de la
ruine. lodie et Nnesse, avec la belle flamme de la jeunesse, y
continueraient leur race. Et ils le voyaient dj restaur, rentr dans la
faveur publique, tincelant, tel enfin qu'il brillait sur Chartres, aux
plus beaux jours de leur rgne.

Lorsque M. Charles put parler, il attira sa petite-fille dans ses bras.

--Ton pre nous a caus bien des soucis, tu nous consoles de tout, mon
ange!

Madame Charles l'treignit galement, ils ne firent plus qu'un groupe,
leurs pleurs se confondirent.

--C'est donc une affaire entendue? demanda Nnesse, qui voulait un
engagement.

--Oui, c'est entendu.

Delhomme rayonnait, en pre enchant d'avoir cas son fils, d'une faon
inespre. Dans sa prudence, il s'agita, il exprima son opinion.

--Ah! bon sang! s'il n'y a jamais de regret de votre ct, il n'y en aura
point du ntre... Pas besoin de souhaiter de la chance aux enfants. Quand
on gagne, a marche toujours.

Ce fut sur cette conclusion qu'on se rassit, pour causer des dtails,
tranquillement.

Mais Jean comprit qu'il gnait. Lui-mme, au milieu de ces effusions, tait
embarrass de sa personne, et il se serait chapp plus tt, s'il avait su
comment sortir. Il finit par emmener M. Charles  l'cart, il parla de la
place de jardinier. La face digne de M. Charles devint svre: une
situation chez lui  un parent, jamais! On ne tire rien de bon d'un parent,
on ne peut pas taper dessus. D'ailleurs, la place tait donne depuis la
veille. Et Jean s'en alla, pendant qu'lodie, de sa voix blanche de vierge,
disait que, si son papa faisait le mchant, elle se chargeait de le mettre
 la raison.

Dehors, il marcha d'un pas ralenti, ne sachant plus o frapper pour avoir
du travail. Sur les cent vingt-sept francs, il avait dj pay
l'enterrement de sa femme, la croix et l'entourage, au cimetire. Il lui
restait  peine la moiti de la somme, il irait toujours trois semaines
avec a, ensuite il verrait bien. La peine ne l'effrayait point, son unique
souci venait de l'ide de ne pas quitter Rognes,  cause de son procs.
Trois heures sonnrent, puis quatre, puis cinq. Longtemps il battit la
campagne, la tte barbouille de rvasseries confuses, retournant  la
Borderie, retournant chez les Charles. Partout la mme histoire, l'argent
et la femelle, on en mourait et on en vivait. Rien d'tonnant alors, si
tout son mal sortait aussi de l. Une faiblesse lui cassait les jambes, il
songea qu'il n'avait pas mang encore, il retourna vers le village, dcid
 s'installer chez Lengaigne, qui louait des chambres. Mais, comme il
traversait la place de l'glise, la vue de la maison dont on l'avait chass
le matin lui ralluma le sang. Pourquoi donc laisserait-il  ces canailles
ses deux pantalons et sa redingote? C'tait  lui, il les voulait, quitte 
recommencer la bataille.

La nuit tombait, Jean eut peine  distinguer le pre Fouan, assis sur le
banc de pierre. Il arrivait devant la porte de la cuisine, o brlait une
chandelle, lorsque Buteau le reconnut et s'lana pour lui barrer le
passage.

--Nom de Dieu! c'est encore toi... Qu'est-ce que tu veux?

--Je veux mes deux pantalons et ma redingote.

Une querelle atroce clata. Jean s'obstinait, demandait  fouiller dans
l'armoire; tandis que Buteau, qui avait pris une serpe, jurait de lui
ouvrir la gorge, s'il passait le seuil. Enfin, on entendit la voix de Lise,
 l'intrieur, crier:

--Ah! va, faut les lui rendre, ses guenilles!... Tu ne mettrais pas a, il
est pourri!

Les deux hommes se turent. Jean attendit. Mais, derrire son dos, sur le
banc de pierre, le pre Fouan, rva, la tte perdue, bgayant de sa voix
empte:

--Fous donc le camp! ils te saigneront, comme ils ont saign la petite!

Ce fut un blouissement. Jean comprit tout, et la mort de Franoise, et son
obstination muette. Il avait dj un soupon, il ne douta plus qu'elle
n'et sauv sa famille de la guillotine. La peur le prenait aux cheveux, et
il ne trouvait pas un cri, pas un geste, quand il reut, au travers de la
figure, les pantalons et la redingote que Lise lui jetait par la porte
ouverte,  la vole.

--Tiens! les v'l, tes salets!... a pue si fort, que a nous aurait fichu
la peste!

Alors, il les ramassa, il s'en alla. Et, sur la route seulement, lorsqu'il
fut sorti de la cour, il brandit le poing vers la maison, en criant un seul
mot, qui troua le silence.

--Assassins!

Puis, il disparut dans la nuit noire.

Buteau tait rest saisi, car il avait entendu la phrase grogne en rve
par le pre Fouan, et le mot de Jean venait de l'atteindre en plein corps,
ainsi qu'une balle. Quoi donc? les gendarmes allaient-ils s'en mler, 
prsent qu'il croyait l'affaire ensevelie avec Franoise? Depuis qu'il
l'avait vu descendre dans la terre, le matin, il respirait, et voil que le
vieux savait tout! Est-ce qu'il faisait la bte, pour les guetter? Cela
acheva d'angoisser Buteau, il en rentra si malade, qu'il laissa la moiti
de son assiette de soupe. Lise, mise au courant, grelottante, ne mangea pas
non plus.

Tous deux s'taient fait une fte de cette premire nuit passe dans la
maison reconquise. Elle fut abominable, la nuit de malheur. Ils avaient
couch Laure et Jules sur un matelas, devant la commode, en attendant de
les installer autre part; et les enfants ne dormaient pas encore,
qu'eux-mmes s'taient mis au lit, soufflant la chandelle. Mais impossible
de fermer l'oeil, ils se retournaient comme sur un gril brlant, ils
finirent par causer  demi voix. Ah! ce pre, qu'il pesait donc lourd,
depuis qu'il tombait en enfance! une vraie charge,  leur casser les reins,
tant il cotait! On ne s'imaginait pas ce qu'il avalait de pain, et
glouton, prenant la viande  pleins doigts, renversant le vin dans sa
barbe, si malpropre, qu'on avait mal au coeur rien que de le voir. Avec a,
maintenant, il s'en allait toujours dculott, on l'avait surpris en train
de se dcouvrir devant des petites filles: une manie de vieille bte finie,
une fin dgotante pour un homme qui n'tait pas plus cochon qu'un autre,
dans son temps. Vrai! c'tait  l'achever d'un coup de pioche, puisqu'il ne
se dcidait pas  partir de lui-mme!

--Quand on songe qu'il tomberait, si l'on soufflait dessus! murmura.
Buteau. Et il dure, il s'en fout pas mal, de nous gner! Ces bougres de
vieux, moins a fiche, moins a gagne, et plus a se cramponne!... Il ne
claquera jamais, celui-l.

Lise, sur le dos, dit  son tour:

--C'est mauvais qu'il soit rentr ici... Il y sera trop bien, il va passer
un nouveau bail... Moi, si j'avais eu  prier le bon Dieu, je lui aurais
demand de ne pas le laisser coucher une seule nuit dans la maison.

Ni l'un ni l'autre n'abordaient leur vrai souci, l'ide que le pre savait
tout et qu'il pouvait les vendre, mme innocemment. a, c'tait le comble.
Qu'il ft une dpense, qu'il les encombrt, qu'il les empcht de jouir 
l'aise des titres de rente vols, ils l'avaient support longtemps. Mais
qu'une parole de lui leur fit couper le cou, ah! non, a passait la
permission. Fallait y mettre ordre.

--Je vas voir s'il dort, dit Lise brusquement.

Elle ralluma la chandelle, s'assura du gros sommeil de Laure et de Jules,
puis fila en chemise dans la pice aux betteraves, o l'on avait rtabli le
lit de fer du vieux. Quand elle revint, elle tait frissonnante, les pieds
glacs par le carreau, et elle se refourra sous la couverture, se serra
contre son homme, qui la prit entre ses bras, pour la rchauffer.

--Eh bien?

--Eh bien! il dort, il a la bouche ouverte comme une carpe,  cause qu'il
touffe.

Un silence rgna, mais ils avaient beau se taire, dans leur treinte, ils
entendaient leurs penses battre sous leur peau. Ce vieux qui suffoquait
toujours, c'tait si facile de le finir: un rien dans la gorge, un
mouchoir, les doigts seulement, et l'on en serait dlivr. Mme, ce serait
un vrai service  lui rendre. Est-ce qu'il ne valait pas mieux dormir
tranquille au cimetire, que d'tre  charge aux autres et  soi?

Buteau continuait de serrer Lise entre ses bras. Maintenant, tous deux
brlaient, comme si un dsir leur et allum le sang des veines. Il la
lcha tout d'un coup, sauta  son tour pieds nus sur le carreau.

--Je vas voir aussi.

La chandelle au poing, il disparut, tandis qu'elle, retenant sa
respiration, coutait, les yeux grands ouverts dans le noir. Mais les
minutes s'coulaient, aucun bruit ne lui arrivait de la pice voisine. A la
fin, elle l'entendit revenir sans lumire, avec le frlement mou de ses
pieds, si oppress, qu'il ne pouvait contenir le ronflement de son haleine.
Et il s'avana, jusqu'au lit, il tta pour l'y retrouver, lui souffla dans
l'oreille:

--Viens donc, j'ose pas tout seul.

Lise suivit Buteau, les bras tendus, de crainte de se cogner. Ils ne
sentaient plus le froid, leur chemise les gnait. La chandelle tait par
terre, dans un coin de la chambre du vieux. Mais elle clairait assez pour
qu'on le distingut, allong sur le dos, la tte glisse de l'oreiller. Il
tait si raidi, si dcharn par l'ge, qu'on l'aurait cru mort, sans le
rle pnible qui sortait de sa bouche largement ouverte. Les dents
manquaient, il y avait l un trou noir, o les lvres semblaient rentrer,
un trou sur lequel tous les deux se penchrent, comme pour voir ce qu'il
restait de vie au fond. Longuement, ils regardaient, cte  cte, se
touchant de la hanche. Mais leurs bras mollissaient, c'tait trs facile et
si lourd pourtant, de prendre n'importe quoi, de boucher le trou. Ils s'en
allrent, ils revinrent. Leur langue sche n'aurait pu prononcer un mot,
leurs yeux seuls se parlaient. D'un regard, elle lui avait montr
l'oreiller: allons donc! qu'attendait-il? Et lui battait des paupires, la
poussait  sa place. Brusquement, Lise exaspre empoigna l'oreiller, le
tapa sur la face du pre.

--Bougre de lche! faut donc que ce soit toujours les femmes!

Alors Buteau se rua, pesa de tout le poids de son corps, pendant qu'elle,
monte sur le lit, s'asseyait, enfonait sa croupe nue de jument
hydropique. Ce fut un enragement, l'un et l'autre foulaient, des poings,
des paules, des cuisses. Le pre avait eu une secousse violente, ses
jambes s'taient dtendues avec des bruits de ressorts casss. On aurait
dit qu'il sautait, pareil  un poisson jet sur l'herbe. Mais ce ne fut pas
long. Ils le maintenaient trop rudement, ils le sentirent sous eux qui
s'aplatissait, qui se vidait de l'existence. Un long frisson, un dernier
tressaillement, puis rien du tout, quelque chose d'aussi mou qu'une chiffe.

--Je crois bien que a y est, gronda Buteau essouffl.

Lise, toujours assise, en tas, ne dansait plus, se recueillait, pour voir
si aucun frmissement de vie ne lui rpondait dans la peau.

--a y est, rien ne grouille.

Elle se laissa glisser, la chemise roule aux hanches, et enleva
l'oreiller. Mais ils eurent un grognement de terreur.

--Nom de Dieu! il est tout noir, nous sommes foutus!

En effet, pas possible de raconter qu'il s'tait mis lui-mme en un pareil
tat. Dans leur rage  le pilonner, ils lui avaient fait rentrer le nez au
fond de la bouche; et il tait violet, un vrai ngre. Un instant, ils
sentirent le sol vaciller sous eux: ils entendaient le galop des gendarmes,
les chanes de la prison, le couteau de la guillotine. Cette besogne mal
faite les emplissait d'un regret pouvant. Comment le raccommoder,  cette
heure? On aurait beau le dbarbouiller au savon, jamais il ne redeviendrait
blanc. Et ce fut l'angoisse de le voir couleur de suie qui leur inspira une
ide.

--Si on le brlait, murmura Lise.

Buteau, soulag, respira fortement.

--C'est a, nous dirons qu'il s'est allum lui-mme.

Puis, la pense des titres lui tant venue, il tapa des mains, tout son
visage s'claira d'un rire triomphant.

--Ah! nom de Dieu! a va, on leur fera croire qu'il a flamb les papiers
avec lui... Pas de compte  rendre!

Tout de suite, il courut chercher la chandelle. Mais elle, qui avait peur
de mettre le feu, ne voulut pas d'abord qu'il l'approcht du lit. Des liens
de paille se trouvaient dans un coin, derrire les betteraves; et elle en
prit un, elle l'enflamma, commena par griller les cheveux et la barbe du
pre, trs longue, toute blanche. a sentait la graisse rpandue, a
crpitait, avec de petites flammes jaunes. Soudain, ils se rejetrent en
arrire, bants, comme si une main froide les avait tirs par les cheveux.
Dans l'abominable souffrance des brlures, le pre, mal touff, venait
d'ouvrir les yeux, et ce masque atroce, noir, au grand nez cass,  la
barbe incendie, les regardait. Il eut une affreuse expression de douleur
et de haine. Puis, toute la face se disloqua, il mourut.

Affol dj, Buteau poussa un rugissement de fureur, lorsqu'il entendit
clater des sanglots  la porte. C'taient les deux petits, Laure et Jules,
en chemise, rveills par le bruit, attirs par cette grosse clart, dans
cette chambre ouverte. Ils avaient vu, ils hurlaient d'effroi.

--Nom de Dieu de vermines! cria Buteau en se prcipitant sur eux, si vous
bavardez, je vous trangle.... V'l pour vous souvenir!

D'une paire de gifles, il les avait jets par terre. Ils se ramassrent,
sans une larme, ils coururent se pelotonner sur leur matelas, o ils ne
bougrent plus.

Et lui voulut en finir, alluma la paillasse, malgr sa femme. Heureusement,
la pice tait si humide, que la paille brlait lentement. Une grosse fume
se dgageait, ils ouvrirent la lucarne,  demi asphyxis. Puis, des flammes
s'lancrent, grandirent jusqu'au plafond. Le pre craquait l-dedans, et
l'insupportable odeur augmentait, l'odeur des chairs cuites. Toute la
vieille demeure aurait flamb comme une meule, si la paille ne s'tait pas
remise  fumer sous le bouillonnement du corps. Il n'y eut plus, sur les
traverses du lit de fer, que ce cadavre  demi calcin, dfigur,
mconnaissable. Un coin de la paillasse tait rest intact, un bout du drap
pendait encore.

--Filons, dit Lise, qui, malgr la grosse chaleur, grelottait de nouveau.

--Attends, rpondit Buteau, faut arranger les choses.

Il posa au chevet une chaise, d'o il renversa la chandelle du vieux, pour
faire croire qu'elle tait tombe sur la paillasse. Mme il eut la
malignit d'enflammer du papier par terre. On trouverait les cendres, il
raconterait que, la veille, le vieux avait dcouvert et gard ses titres.

--C'est fait, au lit!

Buteau et Lise coururent, se bousculrent l'un derrire l'autre, se
replongrent dans leur lit. Mais les draps s'taient glacs, ils se
reprirent d'une treinte violente, pour avoir chaud. Le jour se leva,
qu'ils ne dormaient pas encore. Ils ne disaient rien, ils avaient des
tressaillements, aprs lesquels ils entendaient leur coeur battre,  grands
coups. C'tait la porte de la chambre voisine, reste ouverte, qui les
gnait; et l'ide de la fermer les inquitait davantage. Enfin, ils
s'assoupirent, sans se lcher.

Le matin, aux appels dsesprs des Buteau, le voisinage accourut. La
Frimat et les autres femmes constatrent la chandelle renverse, la
paillasse  moiti dtruite, les papiers rduits en cendres. Toutes
criaient que a devait arriver un jour, qu'elles l'avaient prdit cent
fois,  cause de ce vieux tomb en enfance. Et une chance encore que la
maison n'et pas brl avec lui!




VI


Deux jours aprs, le matin mme o le pre Fouan devait tre enterr, Jean,
las d'une nuit d'insomnie, s'veilla trs tard, dans la petite chambre
qu'il occupait chez Lengaigne. Il n'tait pas all encore  Chteaudun,
pour le procs, dont l'ide seule l'empchait de quitter Rognes; chaque
soir, il remettait l'affaire au lendemain, hsitant davantage,  mesure que
sa colre se calmait; et c'tait un dernier combat qui l'avait tenu
veill, fivreux, ne sachant quelle dcision prendre.

Ces Buteau! des brutes meurtrires, des assassins, dont un honnte homme
aurait d faire couper la tte! A la premire nouvelle de la mort du vieux,
il avait bien compris le mauvais coup. Les gredins, parbleu venaient de le
griller vif, pour l'empcher de causer. Franoise, Fouan: de tuer l'une, a
les avait forcs de tuer l'autre. A qui le tour, maintenant? Et il songeait
que c'tait son tour: on le savait dans le secret, on lui enverrait
srement du plomb, au coin d'un bois, s'il s'obstinait  habiter le pays.
Alors, pourquoi ne pas les dnoncer tout de suite? Il s'y dcidait, il
irait conter l'histoire aux gendarmes, ds son lever. Puis, l'hsitation le
reprenait, une mfiance de cette grosse affaire o il serait tmoin, une
crainte d'en souffrir autant que les coupables. A quoi bon se crer des
soucis encore? Sans doute, ce n'tait gure brave, mais il se donnait une
excuse, il se rptait qu'en ne parlant pas, il obissait  la volont
dernire de Franoise. Vingt fois dans la nuit, il voulut, il ne voulut
plus, malade de ce devoir devant lequel il reculait.

Lorsque, vers neuf heures, Jean eut saut du lit, il se trempa la tte dans
une cuvette d'eau froide. Brusquement, il prit une rsolution: il ne
conterait rien, il ne ferait pas mme de procs pour ravoir la moiti des
meubles. Le jeu n'en vaudrait dcidment pas la chandelle. Une fiert le
remettait d'aplomb, content de ne point en tre, de ces coquins, d'tre
l'tranger. Ils pouvaient bien se dvorer entre eux: un fameux dbarras,
s'ils s'avalaient tous! La souffrance, le dgot des dix annes passes 
Rognes, lui remontaient de la poitrine en un flot de colre. Dire qu'il
tait si joyeux, le jour o il avait quitt le service, aprs la guerre
d'Italie,  l'ide de n'tre plus un traneur de sabre, un tueur de monde!
Et, depuis cette poque, il vivait dans de sales histoires, au milieu de
sauvages. Ds son mariage, il en avait eu gros sur le coeur; mais les voil
qui volaient, qui assassinaient, maintenant! De vrais loups, lchs au
travers de la plaine, si grande, si calme! Non, non! c'tait assez, ces
btes dvorantes lui gtaient la campagne! Pourquoi en faire traquer un
couple, la femelle et le mle, lorsqu'on aurait d dtruire la bande
entire? Il prfrait partir.

A ce moment, un journal que Jean avait mont la veille du cabaret, lui
retomba sous les yeux. Il s'tait intress  un article sur la guerre
prochaine, ces bruits de guerre qui circulaient et pouvantaient depuis
quelques jours; et ce qu'il ignorait encore au fond de lui, ce que la
nouvelle y avait veill d'inconscient, toute une flamme mal teinte,
renaissante, se ralluma d'un coup. Sa dernire hsitation  partir, la
pense qu'il ne savait o aller, en fut emporte, balaye comme par un
grand souffle de vent. Eh donc! il irait se battre, il se rengagerait. Il
avait pay sa dette; mais, quoi? lorsqu'on n'a plus de mtier, lorsque la
vie vous embte et qu'on rage d'tre taquin par les ennemis, le mieux est
encore de cogner sur eux. Tout un allgement, toute une joie sombre, le
soulevait. Il s'habilla, en sifflant fortement la sonnerie des clairons qui
le menait  la bataille, en Italie. Les gens taient trop canailles, a le
soulageait, l'espoir de dmolir des Prussiens; et, puisqu'il n'avait pas
trouv la paix dans ce coin, o les familles se buvaient le sang, autant
valait-il qu'il retournt au massacre. Plus il en tuerait, plus la terre
serait rouge, et plus il se sentirait veng, dans cette sacre vie de
douleur et de misre que les hommes lui avaient faite!

Lorsque Jean fut descendu, il mangea deux oeufs et un morceau de lard, que
Flore lui servit. Ensuite, appelant Lengaigne, il rgla son compte.

--Vous partez, Caporal?

--Oui.

--Vous partez, mais vous reviendrez?

--Non.

Le cabaretier, tonn, le regardait, tout en rservant ses rflexions.
Alors, ce grand nigaud renonait  son droit?

--Et qu'est-ce que vous allez faire,  cette heure? Peut-tre bien que vous
redevenez menuisier?

--Non, soldat.

Lengaigne, du coup, les yeux ronds de stupfaction, ne put retenir un rire
de mpris. Ah! l'imbcile!

Jean avait dj pris la route de Cloyes, lorsqu'un dernier attendrissement
l'arrta et lui fit remonter la cte. Il ne voulait pas quitter Rognes sans
dire adieu  la tombe de Franoise. Puis, c'tait autre chose aussi, le
dsir de revoir une fois encore se drouler la plaine immense, la triste
Beauce, qu'il avait fini par aimer, dans ses longues heures solitaires de
travail.

Derrire l'glise, le cimetire s'ouvrait, enclos d'un petit mur  moiti
dtruit, si bas, que, du milieu des tombes, le regard allait librement d'un
bout  l'autre de l'horizon. Un ple soleil de mars blanchissait le ciel,
voil de vapeurs, d'une finesse de soie blanche,  peine avive d'une
pointe de bleu; et, sous cette lumire douce, la Beauce, engourdie des
froids de l'hiver, semblait s'attarder au sommeil, comme ces dormeuses qui
ne dorment plus tout  fait, mais qui vitent de remuer, pour jouir de leur
paresse. Les lointains se noyaient, la plaine en semblait largie, talant
les carrs dj verts des bls, des avoines et des seigles d'automne;
tandis que, dans les labours rests nus, on avait commenc les semailles de
printemps. Partout, au milieu des mottes grasses, des hommes marchaient,
avec le geste, l'envole continue de la semence. On la voyait nettement,
dore, ainsi qu'une poussire vivante, s'chapper du poing des semeurs les
plus proches. Puis, les semeurs se rapetissaient, se perdaient  l'infini,
et elle les enveloppait d'une onde, elle ne semblait tre, tout au loin,
que la vibration mme de la lumire. A des lieues, aux quatre points de
l'tendue sans borne, la vie de l't futur pleuvait dans le soleil.

Devant la tombe de Franoise, Jean se tint debout. Elle tait au milieu
d'une range, et la fosse du pre Fouan, ouverte, attendait  ct d'elle.
Des herbes folles envahissaient le cimetire, jamais le conseil municipal
ne s'tait rsign  voter cinquante francs au garde champtre, pour qu'il
nettoyt. Des croix, des entourages, avaient pourri sur place; quelques
pierres rouilles rsistaient; mais le charme de ce coin solitaire tait
son abandon mme, sa tranquillit profonde, que troublaient seuls les
croassements des corbeaux trs anciens, tournoyant  la pointe du clocher.
On y dormait au bout du monde, dans l'humilit et l'oubli de tout. Et Jean,
pntr de cette paix de la mort, s'intressait  la grande Beauce, aux
semailles qui l'emplissaient d'un frisson de vie, lorsque la cloche se mit
 sonner lentement, trois coups, puis deux autres, puis une vole. C'tait
le corps de Fouan qu'on levait et qui allait venir.

Le fossoyeur, un bancal, arriva en tranant la jambe, pour donner un regard
 la fosse.

--Elle est trop petite, fit remarquer Jean, qui restait mu, dsireux de
voir.

--Ah! ouiche, rpondit le boiteux, a l'a rduit, de se rtir.

Les Buteau, l'avant-veille, avaient trembl jusqu' la visite du docteur
Finet. Mais l'unique proccupation du docteur tait de signer vivement le
permis d'inhumer, pour s'viter des courses. Il vint, regarda, s'emporta
contre la btise des familles qui laissent de la chandelle aux vieux dont
la tte dmnage; et, s'il conut un soupon, il eut la prudence de ne pas
l'exprimer. Mon Dieu! ce pre obstin  vivre, quand on l'aurait grill un
peu! Il en avait tant vu, que a ne comptait gure. Dans son insouciance,
faite de rancune et de mpris, il se contentait de hausser les paules:
sale race, que ces paysans!

Soulags, les Buteau n'eurent plus qu' soutenir le choc de la famille,
prvu, attendu de pied ferme. Ds que la Grande se montra, ils clatrent
en larmes, pour avoir une contenance. Elle les examinait, surprise, jugeant
a peu malin, de trop pleurer; d'ailleurs, elle n'accourait que dans l'ide
de se distraire, car elle n'avait rien  rclamer sur l'hritage. Le danger
commena, lorsque Fanny et Delhomme parurent. Justement, celui-ci venait
d'tre nomm maire,  la place de Macqueron, ce qui gonflait sa femme d'un
tel orgueil, qu'elle en claquait dans sa peau. Elle avait tenu son serment,
son pre tait mort sans qu'elle se ft rconcilie; et la blessure de sa
susceptibilit saignait toujours, au point qu'elle demeura l'oeil sec,
devant le cadavre. Mais il y eut un bruit de sanglots, Jsus-Christ
arrivait, trs sol. Il trempa le corps de ses larmes, il beugla que
c'tait un coup dont il ne se relverait point.

Pourtant, dans la cuisine. Lise avait prpar des verres et du vin; et l'on
causa. Tout de suite, on mit en dehors les cent cinquante francs de rente
provenant de la maison; car il tait convenu qu'ils resteraient  celui des
enfants qui aurait eu soin du pre, dans ses derniers jours. Seulement, il
y avait le magot. Alors, Buteau conta son histoire, comment le vieux avait
repris les titres sous le marbre de la commode, et comment a devait tre,
en les regardant, pour le plaisir, la nuit, qu'il s'tait allum le poil du
corps; mme qu'on avait retrouv la cendre des papiers: du monde en ferait
tmoignage, la Frimat, la Bcu, d'autres. Pendant ce rcit, tous le
regardaient, sans qu'il se troublt, se tapant sur la poitrine, attestant
la lumire du jour. videmment, la famille savait, et lui s'en fichait,
pourvu qu'on ne le taquint point et qu'il gardt l'argent. D'ailleurs,
avec sa franchise de femme orgueilleuse, Fanny se soulagea, les traita
d'assassins et de voleurs: oui! ils avaient flamb le pre, ils l'avaient
vol, a sautait aux yeux! Violemment, les Buteau rpondirent par des
injures, par des accusations abominables. Ah! on voulait leur faire arriver
du mal! et la soupe empoisonne dont le vieux avait failli crever chez sa
fille? Ils en diraient long sur les autres, si l'on en disait sur eux.
Jsus-Christ s'tait remis  pleurer,  hurler de tristesse, en apprenant
que de semblables forfaits taient possibles. Nom de Dieu! son pauvre pre!
est-ce que, vraiment, il y avait des fils assez canailles pour rtir leur
pre! La Grande lchait des mots, qui attisaient la querelle, quand ils
taient  bout de souffle. Alors, Delhomme, inquiet de cette scne, alla
fermer les portes et les fentres. Il avait dsormais sa situation
officielle  dfendre, il tait toujours du reste pour les solutions
raisonnables. Aussi finit-il par dclarer que de pareilles affaires
n'taient pas  dire. On serait bien avanc, si les voisins entendaient. On
irait en justice, et les bons y perdraient peut-tre plus que les mauvais.
Tous se turent: il avait raison, a ne valait rien de laver son linge sale
devant les juges. Buteau les terrifiait, le brigand tait bien capable de
les ruiner. Et il y avait encore, au fond du crime accept, du silence
volontaire fait sur le meurtre et sur le vol, cette complicit des paysans
avec les rvolts des campagnes, les braconniers, les tueurs de
gardes-chasse, dont ils ont peur et qu'ils ne livrent pas.

La Grande demeura pour boire le caf de la veille, les autres partirent,
impolis, comme on sort de chez des gens qu'on mprise. Mais les Buteau en
riaient, du moment qu'ils tenaient l'argent, avec la certitude  cette
heure de n'tre plus tourments. Lise retrouva sa parole haute, et Buteau
voulut faire les choses bien, commanda le cercueil, se rendit au cimetire
s'assurer de la place o l'on creusait la fosse. Il faut dire qu' Rognes
les paysans qui se sont excrs pendant leur vie, n'aiment pas  dormir
cte  cte, quand ils sont morts. On suit les ranges, c'est au petit
bonheur de la chance. Aussi, lorsque le hasard fait que deux ennemis
meurent coup sur coup, cela cause-t-il de gros embarras  l'autorit, car
la famille du second parle de le garder, plutt que de le laisser mettre
prs de l'autre. Justement, du temps que Macqueron tait maire, il avait
abus de sa situation pour s'acheter un terrain, en dehors du rang; le
malheur tait que ce terrain touchait celui o se trouvait le pre de
Lengaigne, o Lengaigne lui-mme avait sa place garde; et, depuis cette
poque, ce dernier ne dcolrait pas, sa longue lutte avec son rival s'en
enrageait encore, la pense que sa carcasse pourrirait  ct de la
carcasse de ce bougre, lui gtait le reste de son existence. Ce fut donc
dans le mme sentiment que Buteau s'emporta, ds qu'il eut inspect le
terrain chu  son pre. Celui-ci aurait  sa gauche Franoise, ce qui
allait bien; seulement, la malechance voulait qu' la range suprieure,
juste en face, se rencontrt la tombe de la dfunte du pre Saucisse, prs
de laquelle son homme s'tait rserv un coin; de sorte que ce filou de
pre Saucisse, quand il serait enfin crev, aurait les pieds sur le crne
du pre Fouan. Est-ce que cette ide-l pouvait se supporter une minute?
Deux vieux qui se dtestaient, depuis la sale histoire de la rente viagre,
et le coquin des deux, celui qui avait fichu l'autre dedans, lui danserait
sur la tte pendant l'ternit! Mais, nom de Dieu! si la famille avait eu
le mauvais coeur de tolrer cela, les os du pre Fouan se seraient
retourns entre leurs quatre planches, contre ceux du pre Saucisse! Tout
bouillant de rvolte, Buteau descendit tempter  la mairie, tomba sur
Delhomme, pour le forcer, maintenant qu'il tait le matre,  dsigner un
autre terrain. Puis, comme son beau-frre refusait de sortir de l'usage, en
allguant le dplorable exemple de Macqueron et de Lengaigne, il le traita
de capon, de vendu, il gueula du milieu de la route que lui seul tait un
bon fils, puisque les autres de la famille se foutaient de savoir si le
pre serait  l'aise ou non dans la terre. Il ameutait le village, il
rentra, indign.

Delhomme venait de se heurter  un embarras plus grave. L'abb Madeline
tait parti l'avant-veille, et Rognes, de nouveau, se trouvait sans prtre.
L'essai d'en nourrir un  demeure, ce luxe coteux d'une paroisse, avait en
somme si mal russi, que le conseil municipal s'tait prononc pour la
suppression du crdit et le retour  l'ancien tat, l'glise simplement
desservie par le cur de Bazoches-le-Doyen. Mais l'abb Godard, bien que
monseigneur l'et raisonn, jurait de ne jamais y rapporter le bon Dieu,
exaspr du dpart de son collgue, accusant les habitants de l'avoir 
moiti assassin, ce pauvre homme, dans le but unique de le forcer, lui, 
revenir. Dj, il criait partout que Bcu pourrait sonner la messe
jusqu'aux vpres, le dimanche suivant, lorsque la mort brusque de Fouan
avait compliqu la situation, passe du coup  l'tat aigu. Un enterrement,
ce n'est point comme une messe, a ne se garde pas pour plus tard. Heureux
au fond de la circonstance, malicieux dans son bon sens, Delhomme prit le
parti de se rendre en personne  Bazoches, prs du cur. Ds que ce dernier
l'aperut, ses tempes se gonflrent, son visage noircit, il le repoussa du
geste, sans lui laisser ouvrir la bouche. Non! non! non! Plutt y perdre sa
cure! Et, quand il apprit que c'tait pour un convoi, il en bgaya de
fureur. Ah! ces paens faisaient exprs de mourir, ah! ils croyaient de la
sorte l'obliger  cder: eh bien! ils s'enfouiraient tout seuls, ce ne
serait fichtre pas lui qui les aiderait  monter au ciel! Paisiblement,
Delhomme attendait que ce premier flot ft pass; puis il exprima des
ides, on ne refusait l'eau bnite qu'aux chiens, un mort ne pouvait rester
sur les bras de sa famille; enfin, il fit valoir des raisons personnelles,
le mort tait son beau-pre, le beau-pre du maire de Rognes. Voyons, ce
serait pour le lendemain dix heures. Non! non! non! L'abb Godard se
dbattait, s'tranglait, et le paysan, tout en esprant que la nuit lui
porterait conseil, dut le quitter sans l'avoir flchi.

--Je vous dis que non! lui jeta une dernire fois le prtre, de sa porte.
Ne faites pas sonner... Non! mille fois non!

Le lendemain, Bcu reut du maire l'ordre de sonner  dix heures. On
verrait bien. Chez les Buteau, tout se trouvait prt, la mise en bire
avait eu lieu la veille, sous l'oeil exerc de la Grande. La chambre tait
lave dj, rien ne demeurait de l'incendie, que le pre entre ses quatre
planches. Et la cloche sonnait, lorsque la famille, runie devant la
maison, pour la leve du corps, vit arriver l'abb Godard par la rue 
Macqueron, essouffl d'avoir couru, si rouge et si furieux, qu'il balanait
son tricorne d'une main violente, tte nue, de peur d'une attaque. Il ne
regarda personne, s'engouffra dans l'glise, reparut tout de suite, en
surplis, prcd de deux enfants de choeur, dont l'un tenait la croix et
l'autre le bnitier. Au galop, il lcha sur le corps un balbutiement
rapide; et, sans s'inquiter si les porteurs l'accompagnaient avec le
cercueil, il revint vers l'glise, o il commena la messe, en coup de
vent. Clou et son trombone, ainsi que les deux chantres, s'effaraient  le
suivre. Assise au premier rang tait la famille, Buteau et Lise, Fanny et
Delhomme, Jsus-Christ, la Grande. M. Charles, qui honorait le convoi de sa
prsence, avait apport les excuses de madame Charles, partie  Chartres
depuis deux jours, avec lodie et Nnesse. Quant  la Trouille, au moment
de venir, s'tant aperu que trois de ses oies manquaient, elle avait fil
 leur recherche. Derrire Lise, les petits, Laure et Jules, ne bougeaient
pas, trs sages, les bras croiss, les yeux noirs et tout grands. Et, sur
les autres bancs, beaucoup de connaissances se pressaient, des femmes
surtout, la Frimat, la Bcu, Coelina, Flore, enfin une assistance dont il y
avait vraiment lieu d'tre fier. Avant la prface, quand le cur se tourna
vers les fidles, il ouvrit les bras terriblement, comme pour les gifler.
Bcu, trs sol, sonnait toujours.

En somme, ce fut une messe convenable, quoique mene trop vite. On ne se
fchait pas, on souriait de la colre de l'abb, qu'on excusait; car il
tait naturel qu'il ft malheureux de sa dfaite, de mme que tous
s'gayaient de la victoire de Rognes. Une satisfaction goguenarde
panouissait les visages, d'avoir eu le dernier mot avec le bon Dieu. On
l'avait bien forc  le rapporter, son bon Dieu, dont on se fichait au
fond. La messe finie, l'aspersoir passa de main en main, puis le cortge se
reforma: la croix, les chantres, Clou et son trombone, le cur suffoquant
de sa hte, le corps port par quatre paysans, la famille, puis la queue du
monde. Bcu s'tait remis  sonner si fort, que les corbeaux du clocher
s'envolrent, avec des croassements de dtresse. Tout de suite, on entra
dans le cimetire, il n'y avait que le coin de l'glise  tourner. Les
chants et la musique clatrent plus sonores, au milieu du grand silence,
sous le soleil voil de vapeurs, qui chauffait la paix frissonnante des
herbes folles. Et, ainsi baign de plein air, le cercueil apparut
brusquement d'une telle petitesse que tous en furent frapps. Jean, demeur
l, en prouva un saisissement. Ah! le pauvre vieux si dcharn par l'ge,
si rduit par la misre de la vie,  l'aise dans cette bote  joujoux, une
toute petite bote de rien! Il ne tiendrait pas grand'place, il
n'encombrerait pas trop cette terre, la vaste terre, dont l'unique passion
l'avait brl jusqu' fondre ses muscles. Le corps tait arriv au bord de
la fosse bante, le regard de Jean qui le suivait, alla plus loin, au del
du mur, d'un bout  l'autre de la Beauce; et, dans le droulement des
labours, il retrouvait les semeurs,  l'infini, avec leur geste continu,
l'onde vivante de la semence, qui pleuvait sur les sillons ouverts.

Les Buteau, lorsqu'ils aperurent Jean, changrent un coup d'oeil
d'inquitude. Est-ce que le bougre tait venu les attendre l, pour faire
un scandale? Tant qu'ils le sentiraient  Rognes, ils ne dormiraient pas
tranquilles. L'enfant de choeur qui tenait la croix, venait de la planter
au pied de la fosse, tandis que l'abb Godard rcitait vivement les
dernires prires, debout devant le cercueil, pos dans l'herbe. Mais les
assistants eurent une distraction, en voyant Macqueron et Lengaigne,
arrivs en retard, regarder obstinment vers la plaine. Tous alors se
retournrent de ce ct, s'intressrent  une grosse fume, roulant dans
le ciel. a devait tre  la Borderie, on aurait dit des meules qui
brlaient, derrire la ferme.

--_Ego sum_..., lana furieusement le cur.

Les visages revinrent vers lui, les yeux se fixrent de nouveau sur le
corps; et, seul, M. Charles continua  voix basse une conversation
commence avec Delhomme. Il avait reu le matin une lettre de madame
Charles, il tait dans l'enchantement. A peine dbarque  Chartres, lodie
se montrait tonnante, aussi nergique et maligne que Nnesse. Elle avait
roul son pre, elle tenait dj la maison. Le don, quoi! l'oeil et la
poigne! Et M. Charles s'attendrissait sur sa vieillesse dsormais heureuse,
dans sa proprit de Roseblanche, o ses collections de rosiers et
d'oeillets n'avaient jamais mieux pouss, o les oiseaux de sa volire,
guris, retrouvaient leurs chants, dont la douceur lui remuait l'me.

--_Amen!_ dit trs haut l'enfant de choeur qui portait le bnitier.

Tout de suite, l'abb Godard entama de sa voix colre:

--_De profundis clamavi ad te, Domine._

Et il continua, pendant que Jsus-Christ, qui avait emmen Fanny  l'cart,
retombait violemment sur les Buteau.

--L'autre jour, si je n'avais pas t si sol... Mais c'est trop bte de
nous laisser voler comme a.

--Pour tre vols, nous le sommes, murmura Fanny.

--Car, enfin, continua-t-il, ces canailles ont les titres... Et il y a
longtemps qu'ils en jouissent, ils s'taient arrangs avec le pre
Saucisse, je le sais... Nom de Dieu! est-ce que nous n'allons pas leur
foutre un procs?

Elle se recula de lui, elle refusa vivement.

--Non, non, pas moi! j'ai assez de mes affaires... Toi, si tu veux.

Jsus-Christ eut,  son tour, un geste de crainte et d'abandon. Du moment
qu'il ne pouvait mettre sa soeur en avant, il n'tait pas assez sr de ses
rapports personnels avec la justice.

--Oh! moi, on s'imagine des choses... N'importe, quand on est honnte, la
rcompense est de marcher le front haut.

La Grande, qui l'coutait, le regarda se redresser, d'un air digne de brave
homme. Elle l'avait toujours accus d'tre un simple jeannot, dans sa
gueuserie. a lui faisait piti, qu'un grand bougre pareil n'allt pas tout
casser chez son frre, pour avoir sa part. Et, histoire de se ficher de lui
et de Fanny, elle leur rpta sa promesse accoutume, sans transition,
comme si la chose tombait du ciel.

--Ah! bien sr que moi, je ne ferai du tort  personne. Le papier est en
rgle, il y a beau temps; et chacun sa part, je ne mourrais pas tranquille,
si j'avantageais quelqu'un, Hyacinthe y est, toi aussi, Fanny. J'ai
quatre-vingt-dix ans. a viendra, a viendra un jour!

--Mais elle n'en croyait pas un mot, rsolue  ne finir jamais, dans son
obstination  possder. Elle les enterrerait tous. Encore un, son frre,
qu'elle voyait partir. Ce qu'on faisait l, ce mort apport, cette fosse
ouverte, cette crmonie dernire, avait l'air d'tre pour les voisins, pas
pour elle. Haute et maigre, sa canne sous le bras, elle restait plante au
milieu des tombes, sans aucune motion, avec la seule curiosit de cet
ennui de mourir qui arrivait aux autres.

Le prtre bredouillait le dernier verset du psaume.

--_Et ipse redimet Israel ex omnibus iniquitatibus ejus._

Il prit l'aspersoir dans le bnitier, le secoua sur le cercueil, en levant
la voix.

--_Requiescat in pace._

--_Amen_, rpondirent les deux enfants de choeur.

Et la bire fut descendue. Le fossoyeur avait attach les cordes, deux
hommes suffirent, a ne pesait pas plus que le corps d'un petit enfant.
Puis, le dfil recommena, de nouveau l'aspersoir passa de main en main,
chacun l'agitait en croix, au-dessus de la fosse.

Jean, qui s'tait approch, le reut de la main de M. Charles, et ses yeux
plongrent au fond du trou. Il tait tout bloui d'avoir longtemps regard
l'immense Beauce, les semeurs enfouissant le pain futur, d'un bout 
l'autre de la plaine, jusqu'aux vapeurs lumineuses de l'horizon, o leurs
silhouettes se perdaient. Pourtant, dans la terre, il distingua le
cercueil, diminu encore, avec son troit couvercle de sapin, de la couleur
blonde du bl; et des mottes grasses coulaient, le recouvraient  moiti,
il ne voyait plus qu'une tache ple, comme une poigne de ce bl que les
camarades, l-bas, jetaient aux sillons. Il agita l'aspersoir, il le passa
 Jsus-Christ.

--Monsieur le cur! monsieur le cur! appela discrtement Delhomme.

Il courait aprs l'abb Godard, qui, la crmonie finie, s'en allait de son
pas de tempte, en oubliant ses deux enfants de choeur.

--Quoi encore? demanda le prtre.

--C'est pour vous remercier de votre obligeance... Dimanche, alors, on
sonnera la messe  neuf heures, comme d'habitude, n'est-ce pas?

Puis, le cur le regardant fixement, sans rpondre, il se hta d'ajouter:

--Nous avons une pauvre femme bien malade, et toute seule, et pas un
liard... Rosalie, la rempailleuse, vous la connaissez... Je lui ai envoy
du bouillon, mais je ne peux pas tout faire.

Le visage de l'abb Godard s'tait dtendu, un frisson de charit mue en
avait emport la violence. Il se fouilla, avec dsespoir, ne trouva que
sept sous.

--Prtez-moi cinq francs, je vous les rendrai dimanche... A dimanche!

Et il partit, suffoqu par une nouvelle hte. Srement, le bon Dieu qu'on
le forait  rapporter, les enverrait tous rtir en enfer, ces damns de
Rognes; seulement, quoi? ce n'tait pas une raison pour les laisser trop
souffrir dans cette vie.

Lorsque Delhomme retourna prs des autres, il tomba au milieu d'une
terrible querelle. D'abord, l'assistance s'tait intresse  suivre des
yeux les pelletes de terre que le fossoyeur jetait sur le cercueil. Mais,
le hasard ayant mis, au bord du trou, Macqueron coude  coude avec
Lengaigne, celui-ci venait carrment d'apostropher le premier, au sujet de
la question des terrains. Et la famille qui se disposait  s'loigner,
resta, se passionna bientt, elle aussi, dans la bataille, que les
pelletes accompagnaient de coups profonds et rguliers.

--T'avais pas le droit, criait Lengaigne, t'avais beau tre maire, fallait
suivre le rang; et c'est donc pour m'embter que t'es venu te coller prs
de papa?... Mais, nom de Dieu, tu n'y es pas encore!

Macqueron rpondait:

--Va-tu me lcher!... J'ai pay, je suis chez moi. Et j'y viendrai, ce
n'est pas un sale cochon de ton espce qui m'empchera d'y tre.

Tous deux s'taient pousss, ils se trouvaient devant leurs concessions,
les quelques pieds de terre o ils devaient dormir.

--Mais, sacr lche, a ne te fait donc rien, l'ide que nous serions l,
voisins de carcasse, comme une paire de vrais amis? Moi, a me brle le
sang... On se serait mang toute la vie, et l'on ferait la paix l-dessous,
l'un allong  ct de l'autre, tranquilles!... Ah! non, ah! non, pas de
raccommodement, jamais!

--Ce que je m'en fous! Je t'ai trop quelque part, pour m'inquiter de
savoir si tu pourris aux environs.

Ce mpris acheva d'exasprer Lengaigne. Il bgaya que, s'il claquait le
dernier, il viendrait plutt la nuit dterrer les os de Macqueron. Et
l'autre rpondait en ricanant qu'il voudrait voir a, lorsque les femmes
s'en mlrent. Coelina, maigre et noire, furieuse, se mit contre son mari.

--T'as pas raison, je te l'ai dit, que tu manquais de coeur l-dessus... Si
tu t'obstines, tu y resteras seul, dans ton trou. Moi, j'irai ailleurs, je
ne veux pas me faire empoisonner par cette salope.

Du menton, elle dsignait Flore, qui, molle, geignarde, ne se laissa pas
embter.

--Faudrait savoir celle qui gterait l'autre... Ne te fais pas de bile, ma
belle. Je n'ai pas envie que ta charogne foute la maladie  la mienne.

Il fallut que la Bcu et la Frimat intervinssent pour les sparer.

--Voyons, voyons, rptait la premire, puisque vous tes d'accord, puisque
vous ne serez pas ensemble!... Chacun son ide, on est bien libre de
choisir son monde.

La Frimat approuva.

--Pour sr, c'est naturel... Ainsi, mon vieux qui va mourir, j'aimerais
mieux le garder que de le laisser mettre prs du pre Couillot, avec lequel
il a eu des raisons, dans le temps.

Des larmes lui taient montes aux yeux,  la pense que son paralytique ne
passerait peut-tre pas la semaine. La veille, en voulant le coucher, elle
avait culbut avec lui; et, certainement, lorsqu'il serait parti, elle
aurait vite fait de le suivre.

Mais Lengaigne, brusquement, s'en prit  Delhomme, qui revenait.

--Dis donc, toi qui es juste, faut le faire filer de l, et le renvoyer 
la queue, avec les autres.

--Macqueron haussa les paules, et Delhomme confirma que, du moment o
celui-ci avait pay, le terrain lui appartenait. C'tait  ne plus
recommencer, voil tout. Alors, Buteau, qui s'efforait de rester calme,
fut emport. La famille se trouvait tenue  une certaine rserve, les coups
sourds des pelletes de terre continuaient sur le cercueil du vieux. Mais
son indignation tait trop forte, il cria  Lengaigne, en montrant Delhomme
du geste:

--Ah, ouiche! si tu comptes sur ce cadet-l pour comprendre le sentiment!
il a bien enterr son pre  ct d'un voleur!

Ce fut un scandale, la famille prenait parti, Fanny soutenait son homme, en
disant que la vraie faute, quand ils avaient perdu leur mre Rose, tait de
n'avoir pas achet, prs d'elle, un terrain pour le pre; tandis que
Jsus-Christ et la Grande accablaient Delhomme, en se rvoltant, eux aussi,
contre le voisinage avec le pre Saucisse, comme d'une chose inhumaine, que
rien n'excusait. M. Charles tait galement de cette opinion, mais avec
mesure.

On finissait par ne plus s'entendre, lorsque Bateau domina les voix,
gueulant:

--Oui, leurs os se retourneront dans la terre et se mangeront!

Du coup, les parents, les amis, les connaissances, tous en furent. C'tait
bien a, il l'avait dit: les os se retournaient dans la terre. Entre eux,
les Fouan achveraient de s'y dvorer; Lengaigne et Macqueron s'y
disputeraient  la pourriture; les femmes, Coelina, Flore, la Bcu, s'y
empoisonneraient de leurs langues et de leurs griffes. On ne couchait pas
ensemble, mme enterr, lorsqu'on s'excrait. Et, dans ce cimetire
ensoleill, c'tait, de cercueil  cercueil, sous la paix des herbes
folles, une bataille farouche des vieux morts, sans trve, la mme bataille
qui, parmi les tombes, heurtait ces vivants.

Mais un cri de Jean les spara, leur fit tourner  tous la tte.

--Le feu est  la Borderie!

Maintenant, le doute n'tait plus possible, des flammes s'chappaient des
toits, vacillantes et plies dans le grand jour. Un gros nuage de fume
s'en allait doucement vers le nord. Et l'on aperut justement la Trouille
qui accourait de la ferme, au galop. En cherchant ses oies, elle avait
remarqu les premires tincelles, elle s'tait rgale du spectacle,
jusqu'au moment o l'ide de raconter l'histoire avant les autres, venait
de lui faire prendre sa course. Elle sauta  califourchon sur le petit mur,
elle cria de sa voix aigu de gamin:

--Oh! ce que a brle!... C'est ce grand salop de Tron qui est revenu
foutre le feu; et  trois endroits, dans la grange, dans l'curie, dans la
cuisine. On l'a pinc comme il allumait la paille, les charretiers l'ont 
moiti dmoli... Avec a, les chevaux, les vaches, les moutons cuisent.
Non, faut les entendre gueuler! jamais on n'a gueul si fort!

Ses yeux vers luisaient, elle clata de rire.

--Et la Cognette donc! Vous savez qu'elle tait malade, depuis la mort du
matre. Alors, on l'avait oublie dans son lit... Elle grillait dj, elle
n'a eu que le temps de se sauver en chemise. Ah! ce qu'elle tait drle, 
se cavaler en pleins champs, les quilles nues! Elle gigotait, elle montrait
son derrire et son devant, des gens criaient: hou! hou! pour lui faire la
conduite,  cause qu'on ne l'aime gure... Il y a un vieux qui a dit: La
v'l qui sort comme elle est entre, avec une chemise sur le cul!

Un nouvel accs de gaiet la fit se tordre.

--Venez donc, c'est trop rigolo... Moi, j'y retourne.

Et elle sauta, elle reprit violemment sa course vers la Borderie en
flammes.

M. Charles, Delhomme, Macqueron, presque tous les paysans la suivirent;
tandis que les femmes, ayant la Grande  leur tte, quittaient aussi le
cimetire, s'avanaient sur la route, pour mieux voir. Buteau et Lise
taient rests, et celle-ci arrta Lengaigne, dsireuse de le questionner
au sujet de Jean, sans en avoir l'air: il avait donc trouv du travail,
qu'il logeait dans le pays? Lorsque le cabaretier eut rpondu qu'il
partait, qu'il se rengageait, Lise et Buteau, soulags d'un gros poids,
eurent le mme mot.

--En v'l un imbcile!

C'tait fini, ils allaient recommencer  vivre heureux. Ils eurent un coup
d'oeil sur la fosse de Fouan, que le fossoyeur achevait de remplir. Et,
comme les deux petits s'attardaient  regarder, la mre les appela.

--Jules, Laure, allons!... Et soyez sages, obissez, ou l'homme viendra
vous prendre pour vous mettre aussi dans la terre.

Les Buteau partirent, poussant devant eux les enfants, qui savaient et qui
avaient l'air trs raisonnable, avec leurs grands yeux noirs, muets et
profonds.

Il n'y avait plus dans le cimetire que Jean et Jsus-Christ. Ce dernier,
ddaigneux du spectacle, se contentait de suivre l'incendie de loin. Plant
entre deux tombes, il se tenait immobile, ses regards se noyaient d'un
rve, sa face entire de crucifi solard exprimait la mlancolie finale de
toute philosophie. Peut-tre songeait-il que l'existence s'en va en fume.
Et, comme les ides graves l'excitaient toujours beaucoup, il finit par
lever la cuisse, inconsciemment, dans le vague de sa rverie. Il en fit un,
il en fit deux, il en fit trois.

--Nom de Dieu! dit Bcu trs sol, qui traversait le cimetire, pour se
rendre au feu.

--Un quatrime, comme il passait, l'effleura de si prs, qu'il crut en
sentir le tonnerre sur sa joue. Alors, en s'loignant, il cria au camarade:

--Si ce vent-l continue, il va tomber de la merde.

Jsus-Christ, d'une pousse, se tta.

--Tiens! tout de mme... J'ai faim de chier.

Et, les jambes lourdes, cartes, il se hta, il disparut  l'angle du mur.

Jean tait seul. Au loin, de la Borderie dvore, ne montaient plus que de
grandes fumes rousses, tourbillonnantes, qui jetaient des ombres de nuages
au travers des labours, sur les semeurs pars. Et, lentement, il ramena les
yeux  ses pieds, il regarda les bosses de terre frache, sous lesquelles
Franoise et le vieux Fouan dormaient. Ses colres du matin, son dgot des
gens et des choses s'en allaient, dans un profond apaisement. Il se
sentait, malgr lui, peut-tre  cause du tide soleil, envahi de douceur
et d'espoir.

Eh! oui, son matre Hourdequin s'tait fait bien du mauvais sang avec les
inventions nouvelles, n'avait pas tir grand'chose de bon des machines, des
engrais, de toute cette science si mal employe encore. Puis, la Cognette
tait venue l'achever; lui aussi dormait au cimetire; et rien ne restait
de la ferme, dont le vent emportait les cendres. Mais, qu'importait! les
murs pouvaient brler, on ne brlerait pas la terre. Toujours la terre, la
nourrice, serait l, qui nourrirait ceux qui l'ensemenceraient. Elle avait
l'espace et le temps, elle donnait tout de mme du bl, en attendant qu'on
st lui en faire donner davantage.

C'tait comme ces histoires de rvolutions, ces bouleversements politiques
qu'on annonait. Le sol, disait-on, passerait en d'autres mains, les
moissons des pays de l-bas viendraient craser les ntres, il n'y aurais
plus que des ronces dans nos champs. Et aprs? est-ce qu'on peut faire du
tort  la terre? Elle appartiendra quand mme  quelqu'un, qui sera bien
forc de la cultiver pour ne pas crever de faim. Si, pendant des annes,
les mauvaises herbes y poussaient, a la reposerait, elle en redeviendrait
jeune et fconde. La terre n'entre pas dans nos querelles d'insectes
rageurs, elle ne s'occupe pas plus de nous que des fourmis, la grande
travailleuse, ternellement  sa besogne.

Il y avait aussi la douleur, le sang, les larmes, tout ce qu'on souffre et
tout ce qui rvolte, Franoise tue, Fouan tu, les coquins triomphants, la
vermine sanguinaire et puante des villages dshonorant et rongeant la
terre. Seulement, est-ce qu'on sait? De mme que la gele qui brle les
moissons, la grle qui les hache, la foudre qui les verse, sont ncessaires
peut-tre, il est possible qu'il faille du sang et des larmes pour que le
monde marche. Qu'est-ce que notre malheur pse, dans la grande mcanique
des toiles et du soleil? Il se moque bien de nous, le bon Dieu! Nous
n'avons notre pain que par un duel terrible et de chaque jour. Et la terre
seule demeure l'immortelle, la mre d'o nous sortons et o nous
retournons, elle qu'on aime jusqu'au crime, qui refait continuellement de
la vie pour son but ignor, mme avec nos abominations et nos misres.

Longtemps, cette rvasserie confuse, mal formule, roula dans le crne de
Jean. Mais un clairon sonna au loin, le clairon des pompiers de
Bazoches-le-Doyen qui arrivaient au pas de course, trop tard. Et,  cet
appel, brusquement, il se redressa. C'tait la guerre passant dans la
fume, avec ses chevaux, ses canons, sa clameur de massacre.

Il serrait les poings. Ah! bon sang! puisqu'il n'avait plus le coeur  la
travailler, il la dfendrait, la vieille terre de France!

Il partait, lorsque, une dernire fois, il promena ses regards des deux
fosses, vierges d'herbe, aux labours sans fin de la Beauce, que les semeurs
emplissaient de leur geste continu. Des morts, des semences, et le pain
poussait de la terre.


FIN




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA TERRE ***

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