The Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Vol.2, by Emile Gaboriau

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Title: Monsieur Lecoq, Vol.2

Author: Emile Gaboriau

Release Date: August, 2005  [EBook #8719]
[This file was first posted on August 3, 2003]
[Date last updated: October 28, 2004]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: US-ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR LECOQ, VOL.2 ***




Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online
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MONSIEUR LECOQ par MILE GABORIAU

SECONDE PARTIE

L'HONNEUR DU NOM




I


Le premier dimanche du mois d'aot 1815,  dix heures prcises,--comme
tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna
les trois coups, qui annoncent aux fidles que le prtre monte 
l'autel pour la grand'messe.

L'glise tait plus d'-moiti pleine, et de tous cts arrivaient en
se htant des groupes de paysans et de paysannes.

Les femmes taient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien
tirs  quatre pingles, leurs jupes  larges rayures et leurs grandes
coiffes blanches. Seulement, conomes autant que coquettes, elles
allaient les pieds nus, tenant  la main leurs souliers, que
respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de
Dieu.

Les hommes, eux, n'entraient gure.

Presque tous restaient  causer, assis sous le porche ou debout sur la
place de l'glise,  l'ombre des ormes sculaires.

Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.

Les deux heures que les femmes consacrent  la prire, les hommes les
emploient  se communiquer les nouvelles,  discuter l'apparence ou le
rendement des rcoltes, enfin  baucher des marchs qui se terminent
le verre  la main dans la grande salle de l'auberge du _Boeuf
couronn_.

Pour les cultivateurs,  une lieue  la ronde, la messe du dimanche
n'est gure qu'un prtexte de runion, une sorte de bourse
hebdomadaire.

Tous les curs qui se sont succd  Sairmeuse, ont essay de
dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette foire
scandaleuse; leurs efforts se sont briss contre l'obstination
campagnarde.

Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment o sonne l'lvation,
les voix se taisent, les fronts se dcouvrent, et nombre de paysans
mme plient le genou en se signant.

C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitt reprennent
de plus belle.

Mais ce dimanche d'aot, la place n'avait pas son animation
accoutume.

Nul bruit ne s'levait des groupes, pas un juron, pas un rire.
L'pre intrt faisait trve. On n'et pas surpris entre vendeurs et
acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que
ponctuent toutes sortes de serments, des ma foi de Dieu! des que le
diable me brle!

On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait
sur les visages, la circonspection pinait les lvres, les bouches
mystrieusement s'approchaient des oreilles, l'inquitude tait dans
tous les yeux.

On sentait un malheur dans l'air.

C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait t, pour la
seconde fois, install aux Tuileries par la coalition triomphante.

La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang rpandus
 Waterloo; douze cent mille soldats trangers foulaient le sol de la
patrie; le gnral prussien Muffling tait gouverneur de Paris.

Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.

Ce roi, que ramenaient les allis, ne les pouvantait gure moins que
les allis eux-mmes.

Dans leur pense, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait
signifier que dme, droits fodaux, corves, oppression de la
noblesse....

Il signifiait surtout ruine, car il n'tait pas un d'entre eux qui
n'et acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que
toutes les terres allaient tre rendues aux anciens propritaires
migrs.

Aussi, est-ce avec une curiosit fivreuse qu'on entourait et qu'on
coutait un tout jeune homme, revenu de l'arme depuis deux jours.

Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les
misres de l'invasion.

Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orlans, et aussi
comment d'impitoyables rquisitions dpouillaient de tout les pauvres
gens des campagnes.

--Et ils ne s'en iront pas, rptait-il, ces trangers maudits
auxquels nous ont livrs des tratres, ils ne s'en iront pas tant
qu'ils sentiront en France un cu et une bouteille de vin!...

Il disait cela, et de son poing crisp il menaait le drapeau arbor
au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait  la brise.

Sa gnreuse colre gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui
accordait n'tait pas prs de se lasser, quand il fut interrompu par
le galop d'un cheval sonnant sur le pav de l'unique rue de Sairmeuse.

Un frisson agita les groupes. La mme crainte serrait tous les coeurs.

Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou
Prussien?... Il annoncerait l'arrive de son rgiment et exigerait
imprieusement de l'argent, des vtements et des vivres pour ses
soldats....

Mais l'anxit dura peu.

Le cavalier qui apparut au bout de la pince, tait un homme du pays,
vtu d'une mchante blouse de toile bleue. Il btonnait  tour de bras
un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'cume, faisait
encore feu des quatre fers.

--Eh!... c'est le pre Chupin!... murmura un des paysans avec un
soupir de soulagement.

--Mme, observa un autre, il parat terriblement press.

--C'est que sans doute le vieux coquin a vol quelque part le cheval
qu'il monte.

Cette dernire rflexion disait la rputation de l'homme.

Le pre Chupin, en effet, tait un de ces terribles pillards qui sont
l'effroi et le flau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais
la vrit est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses
journes au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa
femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouv le
secret d'chapper  toutes les conscriptions.

Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne ft vol. Bl, vin,
bois, fruits, tout tait pris sur la proprit d'autrui. La chasse
et la pche partout, en tout temps, avec des engins prohibs,
fournissaient l'argent comptant.

Tout le monde savait cela,  Sairmeuse, et cependant, lorsque, de
temps  autre, le pre Chupin tait poursuivi, il ne se trouvait
jamais de tmoins pour dposer contre lui.

--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait  quelqu'un,
il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer
dessus comme sur un lapin.

Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrter devant l'auberge
du _Boeuf couronn_.

Il sauta lestement  terre, chassa son cheval vers les curies et
s'avana sur la place.

C'tait un grand vieux, d'une cinquantaine d'annes, maigre et noueux
comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne rvlait le
coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilit de ses yeux,
l'expression de sa bouche  lvres minces, trahissaient une astuce
diabolique et la plus froide mchancet.

A tout autre moment, on et vit ce personnage redout et mpris,
mais les circonstances taient graves, on alla au-devant de lui.

--Eh bien, pre Chupin! lui cria-t-on ds qu'il fut  porte de la
voix, d'o nous arrivez-vous donc comme cela?

--De la ville.

La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est
le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante
sous-prfecture de huit mille mes, distante de quatre lieues.

--Et c'est  Montaignac que vous avez achet le cheval que vous
rossiez si bien tout  l'heure?...

--Je ne l'ai pas achet, on me l'a prt.

L'assertion du maraudeur tait si singulire que ses auditeurs ne
purent s'empcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.

--On me l'a prt, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une
fameuse nouvelle.

La peur reprit tous les paysans.

--L'ennemi est-il  la ville? demandaient vivement les plus effrays.

--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est
l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.

--Ah! mon Dieu! on le disait mort.

--On se trompait.

--Vous l'avez vu?

--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parl. Et cet autre
est M. Laugdron, le matre de l'_Htel de France_, de Montignac.
Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: Vieux, me
demanda-t-il, veux-tu me rendre un service? Naturellement je rponds:
oui. Alors il me met un cu de six livres dans la main, en me
disant: Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'
Sairmeuse, et tu diras  mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est
arriv ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial,
et deux domestiques.

Au milieu de tous ces paysans qui l'coutaient, la joue ple et les
dents serres, le pre Chupin gardait la mine contrite d'un messager
de malheur.

Mais,  le bien examiner, on et surpris sur ses lvres un ironique
sourire, et dans ses yeux les ptillements d'une joie mchante.

La vrit est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses
bassesses et de tous les mpris endurs. Quelle revanche!

Et si les paroles tombaient comme  regret de sa bouche, c'est qu'il
cherchait  prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses
auditeurs.

Mais un jeune et robuste gars,  physionomie intelligente, qui l'avait
peut-tre pntr, l'interrompit brusquement.

--Que nous importe, s'cria-t-il, la prsence du duc de Sairmeuse
 Montignac!... Qu'il reste  l'_Htel de France_ tant qu'il s'y
trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.

--Non!... nous n'irons pas l'y qurir, approuvrent les paysans.

Le vieux maraudeur hocha la tte d'un air d'hypocrite piti.

--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il;
avant deux heures il sera ici.

--Comment le savez-vous?

--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourch son
bidet: Surtout, vieux, explique bien  mon ami Lacheneur que le duc a
command pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire
 Sairmeuse.

D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la
consultrent.

--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune mtayer.

--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, rpondit le maraudeur; mais il
n'y a pas besoin d'tre malin pour le deviner. Il vient visiter ses
anciens domaines et les reprendre  ceux qui les ont achets. A toi,
Rousselet, il rclamera les prs de l'Oiselle qui donnent toujours
deux coupes;  vous, pre Gauchais, les pices de terre de la
Croix-Brle;  vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....

Chanlouineau, c'tait ce beau gars qui deux fois dj avait interrompu
le pre Chupin.

--Nous rclamer la Borderie!... s'cria-t-il avec une violence inoue,
qu'il s'en avise ... et nous verrons. C'tait un terrain maudit, quand
mon pre l'a achet, il n'y poussait que des ajoncs et une chvre n'y
et pas trouv sa pture... Nous l'avons pierr pierre  pierre, nous
avons us nos ongles  gratter le gravier, nous l'avons engraiss de
notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant
ma dernire goutte de sang.

--Je ne dis pas, mais....

--Mais quoi?... Est-ce notre faute  nous, si les nobles se sont
sauvs  l'tranger? Nous n'avons pas vol leurs biens, n'est-ce pas?
La nation les a mis en vente, nous les avons achets et pays, nos
actes sont en rgle, la loi est pour nous.

--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...

Personne alors, sur la place de l'glise, ne s'occupait de ce jeune
soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles
sentiments.

La France envahie, l'ennemi menaant, tout tait oubli. Le
tout-puissant instinct de la proprit avait parl.

--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller
consulter M. le baron d'Escorval.

--Oui, oui!... s'crirent les paysans, allons!

Ils se mettaient en route, quand un homme du village mme, qui lisait
quelquefois les gazettes, les arrta.

--Prenez garde  ce que vous allez faire, prononat-il. Ne savez-vous
donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus
rien?... Fouch l'a couch sur ses listes de proscription, il est ici
en exil et la police le surveille.

A cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.

--C'est pourtant vrai, murmurrent plusieurs vieux, une visite  M.
d'Escorval nous ferait, peut-tre, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel
conseil nous donnerait-il?

Seul Chanlouineau avait oubli toute prudence.

--Qu'importe!... s'cria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil 
nous donner, il peut toujours se mettre  notre tte et nous apprendre
comment on rsiste et comment on se dfend.

Depuis un moment, le pre Chupin tudiait d'un oeil impassible ce
grand dchanement de colres. Au fond du coeur, il ressentait quelque
chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire  la vue des
flammes qu'il a allumes.

Peut-tre avait-il dj le pressentiment du rle ignoble qu'il devait
jouer quelques mois plus tard.

Mais, pour l'instant, satisfait de l'preuve, il se posa en
modrateur.

--Attendez donc, pour crier, qu'on vous corche, pronona-t-il d'un
ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous
dit que le duc de Sairmeuse s'inquitera de vous? Qu'avez-vous de ses
anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes,
des ptures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne
rapportait pas cinq cents pistoles par an....

--a, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous
dites a quadrupl, c'est que ces terres sont entre les mains de plus
de quarante propritaires qui les cultivent eux-mmes.

--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se
mettre tout le pays  dos. Dans mon ide, il ne s'en prendra qu'
un seul des possesseurs de ses biens,  notre ancien maire,  M.
Lacheneur, enfin.

Ah! il connaissait bien le froce gosme de ses compatriotes, le
vieux misrable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on
accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut
de tous.

--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possde presque
tout le domaine de Sairmeuse.

--Dites tout, allez, pendant que vous y tes, reprit le pre Chupin.
O demeure M. Lacheneur? Dans ce beau chteau de Sairmeuse dont nous
voyons d'ici les girouettes  travers les arbres. Il chasse dans les
bois des ducs de Sairmeuse, il pche dans leurs tangs, il se fait
traner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures o
on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.

Il y a vingt ans, Lacheneur tait un pauvre diable comme moi,
maintenant c'est un gros monsieur  cinquante mille livres de rente.
Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes  retroussis comme
le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les
autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu' terre. Pour un
moineau tu sur ses terres, comme il dit, il vous enverrait un homme
au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nomm maire.
Les Bourbons l'ont destitu, mais que lui importe! En est-il moins le
vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses matres
et les ntres? Sou fils en fait-il moins ses classes  Paris, pour
devenir notaire? Quant  sa fille, Mlle Marie-Anne...

--Oh!... de celle-l, pas un mot, s'cria Chanlouineau... si elle
tait la matresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et mme
on abuse de sa bont ... demandez plutt  votre femme, pre Chupin.

Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tte.

Cependant, le vieux maraudeur dvora cet affront qu'il ne devait pas
oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:

--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il
lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas...
Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore trs-heureux aprs
avoir restitu la moiti, les trois quarts mme des biens qu'il a
acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour
craser le pauvre monde.

Aprs s'tre adress  l'gosme, le pre Chupin s'adressait 
l'envie ... son succs devait tre infaillible.

Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe tait finie, et les
fidles sortaient de l'glise.

Bientt apparut sous le porche l'homme dont il avait t tant
question, M. Lacheneur, donnant le bras  une toute jeune fille d'une
blouissante beaut.

Le vieux maraudeur marcha droit  lui, et brusquement s'acquitta de
son message.

Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis
si affreusement ple, qu'on crut qu'il allait tomber.

Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'loigna
rapidement en entranant sa fille...

Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le
village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrtait devant la cure.

Alors on eut un singulier spectacle.

Le pre Chupin avait runi sa femme et ses deux fils, et tous quatre
ils entouraient la voiture en criant  pleins poumons:

--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...




II


Une route en pente douce, longue de prs d'une lieue, ombrage d'un
quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au chteau de
Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
l'tranger qui la gravit s'explique le dicton navement vaniteux du
pays:

    Ne sait combien la France est belle,
     Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.

L'Oiselle, c'est la petite rivire qu'on passe sur un pont en bois en
sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent  la
valle sa dlicieuse fracheur.

Et  chaque pas,  mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
comme un panorama enchanteur qui se droule lentement.

A droite, on aperoit les scieries de Frol et les moulins de la
Rche. A gauche, pareille  un ocan de verdure, frmit  la brise
la fort de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre ct de la
rivire, sont tout ce qu'il reste du manoir fodal des sires de
Breulh. Cette maison de briques rouges,  artes de granit,  demi
cache dans un pli du coteau, appartient  M. le baron d'Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
clochers de Montaignac....

C'est cette route que prit M. Lacheneur, aprs que le vieux Chupin lui
eut appris la grande nouvelle, l'arrive du duc de Sairmeuse....

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait t assomm, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blesss
mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un foss
o se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
vnements prcdents et des circonstances extrieures... Il allait,
abm dans ses rflexions, guid par le seul instinct de l'habitude.

A deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait  ses
cts, lui adressa la parole; un ah! laisse-moi!... prononc d'un
ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours aprs un coup terrible, cet homme
malheureux repassait toutes les phases de sa vie...

A vingt ans, Lacheneur n'tait qu'un pauvre garon de charrue, au
service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions taient modestes alors. Quand il s'tendait sous un
arbre  l'heure de la sieste, ses rves taient nafs autant que ceux
d'un enfant.

--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
pre Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
pas...

Cent pistoles!... Mille livres!... somme norme, pour lui, qui, en
deux ans de travail et de privations, n'avait conomis que onze
louis, qu'il tenait cachs dans une bote de corne enfouie au fond de
sa paillasse.

Pourtant il ne dsesprait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
Marthe qu'elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille trs-riche,
tait sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
l'intresserait peut-tre  ses amours.

C'est alors qu'clata le terrible orage de la rvolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait migr
avec M. le comte d'Artois. Ils se rfugiaient  l'tranger comme un
passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
disant: Cela ne durera pas.

Cela dura, et l'anne suivante la vieille demoiselle Armande, qui
tait reste  Sairmeuse, mourut de saisissement  la suite d'une
visite des patriotes de Montaignac.

Le chteau fut ferm, le prsident du district s'empara des cls au
nom de la nation, et les serviteurs se dispersrent, chacun tirant de
son ct.

C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa rsidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, dou d'une physionomie
nergique, d'une intelligence trs-au-dessus de sa condition, il ne
tarda pas  se faire une renomme dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

A ce mtier de tribun on ne s'enrichissait gure; aussi la surprise
fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
ferme venait d'acheter le chteau et presque toutes les terres de ses
anciens matres.

Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtime
seulement de sa valeur. Il avait t adjug au prix de soixante-cinq
mille livres. C'tait pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
possdait, puisqu'il l'avait verse en beaux louis d'or entre les
mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularit fut perdue. Les patriotes qui avaient
acclam le pauvre valet de charrue renirent le capitaliste. Il s'en
moqua et fit bien. De retour  Sairmeuse, il put constater qu'on
saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses esprances passes au
moment o elles devenaient ralisables.

Il pousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
se remit  la culture...

On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
crurent remarquer qu'il tait tout tourdi du brusque changement de sa
situation.

Il ne semblait pas jouir en matre de ses proprits. Ses allures
avaient quelque chose de si gn et de si inquiet, qu'on et dit,  le
voir, un domestique tremblant d'tre surpris.

Il avait laiss le chteau ferm et s'tait install avec sa jeune
femme dans l'ancien logis du garde-chasse,  l'entre du parc. Il
visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
il ne rclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu  peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
lui vint.

Le Consulat avait succd au Directoire, l'Empire remplaa le
Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nomm maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
garde-chasse et s'installa dfinitivement au chteau.

L'ancien valet de ferme coucha dans le lit  estrade des ducs de
Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbre  leurs armes,
il reut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
Montaignac.

La prise de possession tait complte.

Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur tait devenu
mconnaissable. Il avait su se maintenir  la hauteur de ses
prosprits. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
prodigieux  son ge, d'acqurir l'instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui russissait,  ce point que ce bonheur tait devenu
proverbial. Il suffisait qu'il se mlt d'une entreprise pour qu'elle
tournt  bien.

Sa femme lui avait donn deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administr avec une sagesse et une habilet que n'avaient
pas les anciens propritaires, rapportait bon an mal an soixante mille
livres en sacs.

Beaucoup,  la place de M. Lacheneur, eussent t blouis. Il sut,
lui, garder son sang-froid.

En dpit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
revenus, trs-considrables  cette poque, il les consacrait presque
entirement  amliorer ses terres ou  en acqurir de nouvelles. Et
cependant il n'tait pas avare. Ds qu'il s'agissait de sa femme ou de
ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, tait lev  Paris,
il voulait qu'il pt prtendre  tout. Ne pouvant se rsoudre  se
sparer de sa fille, il lui avait donn une institutrice.

Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition dmesure pour ses
enfants, mais alors il hochait tristement la tte et rpondait:

--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui et prvu, il y a trente
ans, que la famille de Sairmeuse serait dpossde...

Avec de telles ides, il devait tre un bon matre; il le fut, mais
on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
pardonner sa prestigieuse lvation. Il tait rare qu'on parlt de lui
sans souhaiter sa ruine  mots couverts.

Hlas!... les mauvais jours arrivrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les dsastres de 1813 lui
enlevrent toute sa fortune mobilire confie  un industriel de ses
amis. Fortement compromis lors de la premire Restauration, il fut
oblig de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, 
Paris, lui donnait de srieuses inquitudes...

La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...

Mais voici qu'un nouveau malheur le menaait, si pouvantable que tous
les autres taient oublis...

Entre le jour o il avait achet Sairmeuse, et ce fatal dimanche
d'aot 1815, vingt ans s'taient couls...

Vingt ans!... Et il lui semblait que c'tait hier que, rouge et
tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du
district.

Avait-il rv?... Avait-il vcu?...

Il n'avait pas rv... une vie entire tient dans l'espace de dix
secondes, avec ses luttes et ses misres, ses joies inattendues et ses
espoirs envols....

Perdu dans ses souvenirs il tait  mille lieues de la situation
prsente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa
fille, le ramena brutalement  l'affreuse ralit.

La grille du chteau de Sairmeuse--de son chteau--o il venait
d'arriver se trouvait ferme.

Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la
serrure, il sonna  briser la cloche.

Au bruit, le jardinier se hta d'accourir.

--Pourquoi cette grille est-elle ferme?... demanda M. Lacheneur avec
une violence inoue... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque
moi, le matre, je suis dehors!...

Le jardinier voulut prsenter quelques excuses.

--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus 
mon service!...

Il passa, laissant le jardinier ptrifi, et traversa la cour du
chteau, cour d'honneur princire, sable de sable fin, entoure de
gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.

Dans le vestibule dall de marbre, trois de ses mtayers taient
assis, l'attendant, car c'tait le dimanche qu'il recevait les gens de
son immense exploitation.

Ils se levrent ds qu'il parut, se dcouvrant respectueusement. Mais
il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.

--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaant;
que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...
Sortez!...

Les trois hommes demeurrent plus bahis que le jardinier, et leurs
rflexions durent tre singulires.

Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du
grand salon, et il s'y tait prcipit suivi de sa fille pouvante.

Jamais Marie-Anne n'avait vu son pre ainsi, et elle tremblait, le
coeur navr par les plus affreux pressentiments.

Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines
passions, des infortuns perdent tout  coup la raison, et elle se
demandait si son pre ne devenait pas fou.

En vrit, il semblait l'tre. Ses yeux flamboyaient, des spasmes
convulsifs le secouaient, une cume blanche montait  ses lvres.

Il tournait autour du salon furieusement, comme la bte fauve dans sa
cage, avec des gestes dsordonns et des exclamations rauques.

Ses faons taient tranges, incomprhensibles. Tantt il semblait
tter du bout du pied l'paisseur du tapis, tantt il se penchait sur
les meubles comme pour en prouver le moelleux.

Par moments, il s'arrtait brusquement devant un des tableaux de
matre qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On et dit
qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et
coteuses qui dcoraient cette pice, la plus somptueuse du chteau.

--Et je renoncerais  tout cela!... s'cria-t-il enfin. Ce mot
expliquait tout.

--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!
jamais!... Je ne saurais m'y rsoudre ... je ne peux pas... je ne veux
pas!

Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit
de son pre? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse o elle
tait assise, elle alla se placer debout devant lui.

--Tu souffres, pre? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,
qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier  moi? Ne
suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...

A cette voix si chre, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur
arrach aux pouvantements du cauchemar, et il arrta sur sa fille un
regard indfinissable.

--N'as-tu donc pas entendu, rpondit-il lentement, ce que m'a dit
Chupin? Le duc de Sairmeuse est  Montaignac, il va arriver... et
nous habitons le chteau de ses pres, et son domaine est devenu le
ntre!...

Cette question brlante des biens nationaux, qui, durant trente
annes, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir
entendu mille fois dbattre.

--Eh! cher pre, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses
terres, tu les a payes, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et
lgitimement  nous.

M. Lacheneur hsita un moment avant de rpondre...

Mais son secret l'touffait; mais il tait dans une de ces crises o
l'homme, si nergique qu'il soit, chancle et cherche un appui, si
fragile qu'il puisse tre.

--Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tte, si
l'or que j'ai donn en change de Sairmeuse m'et appartenu.

A cet trange aveu, la jeune fille recula en plissant.

--Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'tait pas  toi, mon pre?... A
qui donc tait-il, d'o venait-il?...

Le malheureux s'tait trop avanc pour ne pas aller jusqu'au bout.

--Je vais tout te dire, ma fille, rpondit-il, tout, et tu me jugeras,
tu dcideras... Quand les Sairmeuse ont migr, je n'avais que mes
bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne
manquerait pas bientt...

Voil o j'en tais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant
que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me
parler. J'accourus.

On avait dit vrai, Mlle Armande tait  l'agonie; je le compris bien
en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...

Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage  ce
moment. On et dit qu' force de volont et d'nergie, elle retenait
pour quelque grande tche son dernier soupir prs de s'envoler.

Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se dtendirent.

--Comme tu as tard!... murmura-t-elle d'une voix faible.

Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux
femmes qui l'entouraient de se retirer.

Ds que nous fmes seuls:

--Tu es un honnte garon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te
donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se
trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du
monde, j'conomisais les cinq cents louis de pension que me servait
annuellement M. le duc mon frre...

Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller prs de son lit.

J'obis, et aussitt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque
ses lvres contre mon oreille et ajouta:

--Je possde quatre-vingt mille livres en or.

J'eus comme un blouissement, mais ma marraine ne s'en aperut pas.

--Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus
de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour
l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre,
Lacheneur, je la confie  ta probit et  ton dvouement... On va
mettre en vente, dit-on, les terres des migrs. Si cette affreuse
injustice a lieu, tu rachteras pour soixante-dix mille livres de nos
proprits... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme
 M. le duc mon frre qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus,
c'est--dire les mille pistoles de diffrence, je te les donne, elles
sont  toi...

Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me
tendant la croix de son chapelet:

--Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu
excuteras fidlement les dernires volonts de ta marraine mourante.

Je jurai, et son visage exprima une grande joie.

--C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une
protectrice l-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps o nous
vivons, cet or ne sera en sret entre tes mains que si on ignore que
tu le possdes... J'ai cherch comment tu le sortirais de ma chambre
et du chteau,  l'insu de tous, et j'ai trouv un moyen. L'or est l,
dans cette armoire,  la tte de mon lit, entass dans un coffre de
chne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le
faut. Tu vas l'attacher  un drap et le descendre bien doucement, par
la fentre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es
entr, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras
chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre
tes prcautions... Mais hte-toi, je suis  bout de forces...

Le coffre tait lourd, mais j'tais robuste. Deux draps que je pris
dans un bahut firent l'affaire.

En moins de dix minutes, j'eus termin, sans embarras, sans un seul
bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fentre:

--C'est fini, marraine, dis-je.

--Dieu soit lou!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauv!...

J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle tait morte.

Cette scne que retraait M. Lacheneur, il la voyait...

Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du pass
comme les flammes d'un incendie mal teint.

Feindre, dguiser la vrit, mnager des rticences, tait hors de son
pouvoir.

Il ne s'appartenait plus.

Ce n'est pas  sa fille qu'il s'adressait, mais  la morte,  Mlle
Armande de Sairmeuse...

Et s'il frissonna en prononant ces mots: elle tait morte, c'est
qu'il lui semblait qu'elle allait apparatre et lui demander compte de
son serment.

Aprs un moment de silence pnible, c'est d'une voix sourde qu'il
poursuivit:

--J'appelai au secours... on vint. Mlle Armande tait adore,
les larmes clatrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable
confusion. Tout le monde perdait la tte except moi... Je pus me
retirer sans tre remarqu, courir au jardin et enlever le coffre
de chne... Une heure plus tard, il tait enterr dans la misrable
masure que j'habitais... L'anne suivante, j'achetai Sairmeuse...

Il avait tout avou, il s'arrta tremblant, cherchant son arrt dans
les yeux de sa fille.

--Et vous hsitez?... demanda-t-elle.

--Ah!... tu ne sais pas...

--Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse.

C'tait bien l ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix
qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers
ne saurait touffer.

--Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me
souponnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais
personne ne sait rien...

Marie-Anne se redressa, l'oeil tincelant de la plus gnreuse
indignation.

--Mon pre!... interrompit-elle, oh!... mon pre!...

Et d'un ton plus calme elle ajouta:

--Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...

M. Lacheneur semblait prs de succomber aux souffrances des horribles
combats qui se livraient en lui.

Moins abattu est l'accus  l'heure o se dcide son sort, pendant ces
minutes ternelles o il attend un verdict de vie ou de mort, l'oeil
fix sur cette petite porte par o il a vu le jury sortir pour
dlibrer.

--Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reu?... Soit, je
consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai
les intrts de cette somme depuis que je l'ai en dpt, et... nous
serons quittes.

La jeune fille hochait la tte d'un air doux et triste.

--Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? pronona-t-elle. Tu
sais bien que c'est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au
serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre.

Ce mot de serviteur devait rvolter un homme qui, tant qu'avait dur
l'Empire, avait t un des puissants du pays.

--Ah!... vous tes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde
amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle
comme celui qui, n'ayant jamais t tent, est impitoyable pour qui
succombe  la tentation.

Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger,
parce que seul il sait tout et lit au fond des mes...

Je ne suis qu'un dpositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me
considrais jadis...

Si ta pauvre sainte mre vivait encore, elle te dirait mon trouble et
mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'tait pas
mienne... Je tremblais de me laisser prendre  ses sductions, j'avais
peur de moi... J'tais comme le joueur charg de tenir le jeu d'un
autre, comme un ivrogne qui aurait reu en dpt les plus dlicieuses
liqueurs...

Ta mre te dirait que j'ai remu ciel et terre pour retrouver le duc
de Sairmeuse. Mais il avait quitt le comte d'Artois, on ne savait ce
qu'il tait devenu... J'ai t dix ans avant de me dcider  habiter
le chteau, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait
brosser les meubles et les tapis comme si le matre et d revenir le
soir.

Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc
avait t tu  la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, 
mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et
plus vaste, je m'en sentais plus lgitimement le possesseur...

Mais ce plaidoyer dsespr en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait
toucher la loyale Marie-Anne.

--Il faut restituer!... rpta-t-elle.

M. Lacheneur se tordait les bras.

--Implacable!... s'cria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui
ne comprend pas que c'est pour elle que je prtends, que je veux
rester ce que je suis. Hsiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi...
Je suis vieux et je connais la misre et le travail; l'oisivet n'a
pas fait disparatre les callosits de mes mains. Que me faudrait-il
pour vivre en attendant ma place au cimetire? Une crote de pain
frotte d'oignon le matin, une cuelle de soupe le soir, et pour la
nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela.
Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frre, que deviendriez-vous?

--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon pre... Je crois
cependant que vous vous effrayez  tort. Je suppose au duc l'me trop
haute pour nous laisser jamais manquer du ncessaire aprs l'immense
service que vous lui aurez rendu.

L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un clat de rire nouveau.

--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui
ont t nos matres pendant des sicles. Un tu es un brave garon!
bien froid, serait toute ma rcompense, et on nous renverrait, moi
 ma charrue, toi  l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des
mille pistoles qui m'ont t donnes, on me traiterait de bltre, de
faquin et d'impudent drle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne
sera pas.

--Oh!... mon pre!...

--Non, cela ne saurait tre... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas
voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aims  Sairmeuse?...
tu te trompes. Nous avons t trop heureux pour ne pas tre jalouss
et has. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour
nous dchirer, ceux qui aujourd'hui nous lchent les mains...

Ses yeux brillrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument
victorieux.

--Et toi-mme, poursuivit-il, toi si entoure, tu connatrais les
horreurs du mpris... Tu prouverais cette douleur pouvantable de
voir s'loigner de toi jusqu' celui que ton coeur a choisi librement,
entre tous!...

Il avait frapp juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de
larmes.

--Si vous disiez vrai, mon pre, murmura-t-elle d'une voix altre, je
mourrais peut-tre de douleur, mais il me faudrait bien reconnatre
que j'avais mal plac ma confiance et mon affection.

--Et tu t'obstines  me conseiller de rendre Sairmeuse?...

--L'honneur parle, mon pre...

M. Lacheneur disloqua  demi, d'un coup de poing terrible, le meuble
prs duquel il se trouvait.

--Et si je m'enttais, moi aussi, s'cria-t-il, si je gardais tout...
que ferais-tu?

--Je me dirais, mon pre, qu'une misre honnte vaut mieux qu'une
fortune vole, je quitterais ce chteau, qui est au duc de Sairmeuse,
et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...

Cette terrible rponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue.
Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait
assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.

Mais il tait vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se rsoudre 
l'hroque sacrifice.

--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...

Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.

C'tait un tout jeune homme d'une vingtaine d'annes, de tournure
distingue,  l'air mlancolique et doux.

Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontr celui de
Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se dtourna  demi,
rougissant jusqu' la racine des cheveux.

--Monsieur, dit ce jeune homme, mon pre m'envoie vous dire que le
duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demand
l'hospitalit  M. le cur.

M. Lacheneur s'tait lev, dissimulant mal son trouble affreux.

--Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher
Maurice, rpondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui mme,
aprs une dmarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.

Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'oeil, que sa prsence
tait importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.

Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout
bas, et sans vouloir s'expliquer autrement:

--Je crois connatre votre coeur, Maurice, ce soir, je le connatrai
certainement.




III


Peu de gens  Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible
duc dont l'arrive mettait le village en moi.

C'est  peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir
entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait,  de longs
intervalles, rendre visite  sa tante, la vieille demoiselle Armande.

Sa charge le retenait  la cour.

S'il n'avait pas donn signe de vie tant qu'avait dur l'Empire, c'est
qu'il n'avait pas eu  subir les misres et les humiliations qui
attendaient les migrs dans l'exil.

Il y avait au contraire trouv, en change de la fortune dlabre que
lui enlevait la Rvolution, une fortune royale.

Rfugi  Londres aprs le licenciement de l'impuissante arme de
Cond, il avait eu le bonheur de plaire  la fille unique d'un des
plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait pouse.

Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six
millions de francs.

Cependant ce mnage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop
faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prtendu
reprendre sous Louis XVI les moeurs de la Rgence, ne pouvait pas tre
un bon mari.

La jeune duchesse songeait  une sparation quand elle mourut en
donnant le jour  un garon, qui fut baptis sous les noms de
Anne-Marie-Martial.

Cette mort ne dsola pas le duc de Sairmeuse.

Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais t.

Ds que les convenances le lui permirent, il confia son fils  une
parente de sa femme et se remit  courir le monde.

La renomme disait vrai: Il s'tait battu, et furieusement, contre
la France, tantt dans les rangs Autrichiens, tantt dans les rangs
Russes.

Et jarnibieu!--c'tait un de ses jurons,--il ne s'en cachait gure,
disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il
estimait bien et loyalement gagn le grade de gnral que lui avait
confr sur le champ de bataille l'empereur de Russie.

On ne l'avait pas vu, lors de la premire Restauration, mais son
absence avait t bien involontaire. Son beau-pre, lord Holland,
venait de mourir, et il avait t retenu  Londres par les embarras
d'une immense succession.

Les Cent-Jours l'avaient exaspr.

Mais la bonne cause, ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il
se htait d'accourir.

Hlas! Lacheneur souponnait bien les vritables sentiments de son
ancien matre, quand il se dbattait sous les obsessions de sa fille.

Lui qui avait t oblig de se cacher en 1814, il savait bien que les
revenants n'avaient rien appris ni rien oubli.

Le duc de Sairmeuse tait comme les autres.

Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu.

Il pensait, et rien n'tait si tristement grotesque, qu'il suffisait
d'un acte de sa volont pour supprimer net tous les vnements de la
Rvolution et de l'Empire.

Quand il avait dit: Je ne reconnais pas tout a!... il s'imaginait,
de la meilleure foi du monde, que tout tait dit, que c'tait fini,
que ce qui avait t n'tait pas.

Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII  l'oeuvre en
1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu chang depuis
1789, il rpondait en haussant les paules:

--Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rbellion
nous a surpris rentreront dans l'ombre.

C'tait bien l, srieusement, son opinion.

Tout le long de la route accidente qui conduit de Montaignac 
Sairmeuse, le duc, confortablement tabli dans le fond de sa berline
de voyage, dveloppait ses plans  son fils Martial.

--Le roi a t mal conseill, marquis, concluait-il, sans compter que
je le souponne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les ides
jacobines, S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout
le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les
allis ont mis  sa disposition. Douze cent mille baonnettes ont un
peu plus d'loquence que les articles d'une charte.

C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il
s'interrompit.

Il tait mu, lui, si peu accessible  l'motion, en se sentant dans
ce pays o il tait n, o il avait jou enfant, et dont il n'avait
pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.

Tout avait bien chang, mais les grandes lignes du paysage taient
restes les mmes, les coteaux avaient gard leurs ombrages, la valle
de l'Oiselle tait toujours riante comme autrefois.

--Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait
oublier ses graves proccupations, je me reconnais!...

Bientt les changements devinrent plus frappants.

La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavs de la rue
unique du village.

Cette rue, autrefois, c'tait un chemin qui devenait impraticable ds
qu'il pleuvait.

--Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrs, cela!...

Il ne tarda pas  en remarquer d'autres.

L o il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes
de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes
et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant
au-dessus de la porte.

Bientt il aperut la mairie, une vilaine construction toute neuve,
visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.

--Jarnibieu!... s'cria-t-il, pris d'inquitude, les coquins sont
capables d'avoir bti tout cela avec les pierres de notre chteau!...

Mais la berline longeait alors la place de l'Eglise, et Martial
observait les groupes qui s'y agitaient.

--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il
 son pre, leur trouvez-vous la mine de gens qui prparent une
triomphante rception  leur ancien matre?

M. de Sairmeuse haussa les paules. Il n'tait pas homme  renoncer
pour si peu  une illusion.

--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste,
rpondit-il. Quand ils le sauront....

Des cris de Vive M. le duc de Sairmeuse! lui couprent la parole.

--Vous entendez, marquis? fit-il.

Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha  la
portire de la voiture, saluant de la main l'honnte famille Chupin,
qui courait et criait.

Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix
formidables, et il ne tint qu' M. de Sairmeuse de croire que le pays
entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrta devant
la porte du presbytre, il tait bien persuad que le prestige de la
noblesse tait plus grand que jamais.

Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait
debout. Elle savait dj quels htes arrivaient  son matre, car la
servante du cur est toujours et partout la mieux informe.

--Monsieur le cur n'est pas revenu de l'glise, rpondit-elle aux
questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre,
il ne tardera pas  arriver, car il n'a pas djeun le pauvre cher
homme...

--Entrons!... dit le duc  son fils.

Et guids par la gouvernante, ils pntrrent dans une sorte de salon,
o une table tait dresse.

D'un coup d'oeil, M. de Sairmeuse inventoria cette pice. Les
habitudes de la maison devaient lui dire celles du matre. Elle tait
propre, pauvre et nue. Les murs taient blanchis  la chaux; une
douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une
simplicit monastique, il n'y avait que des couverts d'tain.

Ce logis tait celui d'un ambitieux ou d'un saint.

--Ces messieurs prendraient peut-tre quelque chose? demanda Bibiane.

--Ma foi! rpondit Martial, j'avoue que la route m'a singulirement
aiguis l'apptit.

--Doux Jsus!... s'cria la vieille gouvernante, d'un air dsespr,
et moi qui n'ai rien!... C'est--dire, si, il me reste encore un
poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le
vider...

Elle s'interrompit prtant l'oreille, et on entendit un pas dans le
corridor.

--Ah!... dit-elle, voici monsieur le cur.

Fils d'un pauvre mtayer des environs de Montaignac, le cur de
Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

A le voir, on reconnaissait bien l'homme annonc par le presbytre.

Grand, sec, solennel, il tait plus froid que les pierres tombales de
son glise.

Par quels prodiges de volont, au prix de quelles tortures avait-il
ainsi faonn ses dehors? On s'en faisait une ide en regardant ses
yeux, o, par moments, brillaient les clairs d'une me ardente.

Bien des colres domptes avaient d crisper ses lvres
involontairement ironiques, dsormais assouplies par la prire.

Etait-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur et hsit 
mettre un ge sur son visage maci et pli, coup en deux par un nez
immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, use et rapice, mais
d'une propret miraculeuse, et elle pendait le long de son corps
maigre aussi misrablement que les voiles d'un navire en pantenne.

On l'appelait l'abb Midon.

A la vue de deux trangers assis dans son salon, il parut lgrement
surpris.

La berline arrte  sa porte lui avait bien annonc une visite, mais
il s'attendait  trouver quelqu'un de ses paroissiens.

Personne ne l'ayant prvenu, ni  la sacristie, ni en chemin, il se
demandait  qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante
venait de s'esquiver.

Le duc comprit l'tonnement de son hte.

--Par ma foi!... l'abb, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand
seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans faon
votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je
suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le cur s'inclina, mais il ne parut pas qu'il ft fort touch de la
qualit de ses visiteurs.

--Ce m'est un grand honneur, pronona-t-il d'un ton plus que rserv,
de recevoir chez moi les anciens matres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle faon qu'il tait impossible de
se mprendre sur sa pense et ses intentions.

--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici,
messieurs, les aises de la vie auxquelles vous tes accoutums, et je
crains...

--Bast!... interrompit le duc,  la guerre comme  la guerre, ce
qui vous suffit nous suffira, l'abb... Et comptez que nous saurons
reconnatre de faon ou d'autre le drangement que nous allons vous
causer.

L'oeil du cur brilla. Ce sans-gne, cette familiarit choquante,
cette dernire phrase outrageante atteignirent la fiert de l'homme
violent cach sous le prtre.

--D'ailleurs, ajouta gaiment Martial, que les angoisses de Bibiane
avaient beaucoup amus, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en
mue...

--C'est--dire qu'il y avait, monsieur le marquis...

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la rponse de son
matre. Elle semblait au dsespoir.

--Doux Jsus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a
disparu... On nous l'a vol pour sr, car la mue est bien ferme.

--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le cur, on
ne nous a rien vol... La Bertrande est venue ce matin me demander
quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas
d'argent, je lui ai donn cette volaille dont elle fera un bon
bouillon...

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant
de l'autre main.

--Voil pourtant comme il est, s'cria-t-elle en montrant son matre,
moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de dfense qu'un
innocent... Il n'y a pas de paysanne bte qui ne lui fasse accroire
tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arros de larmes, et on
a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers
qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte  sa bouche. La fille 
la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...

--Assez!... disait svrement le prtre, assez!...

Puis, sachant par exprience que sa voix n'avait pas le pouvoir
d'arrter le flot des rcriminations de la vieille gouvernante, il la
prit par le bras et l'entrana jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air constern.

Etait-ce l une comdie prpare  leur intention? Evidemment non,
puisqu'ils taient arrivs  l'improviste.

Or, le prtre que rvlait cette querelle domestique, n'tait pas leur
fait.

Ce n'tait pas l, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
espraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
indispensable  la russite de leurs projets.

Cependant ils n'changrent pas un mot, ils coutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le matre parlait
bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
elle et t stupfie. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientt le prtre rentra.

--J'espre, messieurs, dit-il avec une dignit qui ne laissait aucune
prise  la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scne ridicule
de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
pauvre qu'elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne rpondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait mme si bien dmonte, que M.
de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le rcit
des vnements dont il venait d'tre tmoin  Paris, insistant sur
l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
Majest Louis XVIII...

Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.

Elle arrivait charge de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
derrire elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
adroitement trois ou quatre plats.

C'est l'ordre d'aller qurir ce repas  l'auberge du _Boeuf couronn_,
qui avait arrach  Bibiane tant de: Doux Jsus!

L'instant d'aprs le cur et ses htes se mettaient  table.

Le poulet et t court, la digne servante se l'avoua, en voyant le
terrible apptit de M. de Sairmeuse et de son fils.

--On et jur qu'ils n'avaient pas mang de quinze jours, disait-elle
le lendemain aux dvotes, ses amies.

L'abb Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il ft prs de deux heures
et qu'il n'et rien pris depuis la veille.

L'arrive soudaine des anciens matres de Sairmeuse l'avait
boulevers. Elle prsageait, pensait-il, les plus effroyables
malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
une contenance; en ralit, il observait ses htes, il appliquait 
les tudier toute la pntration du prtre, bien suprieure  celle du
mdecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
venait d'avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son ge mr, des excs
exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
fer.

Taill en hercule, il tirait vanit de sa force et talait avec
complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, paisses,
puissantes, ornes aux phalanges de bouquets de poils roux, vritables
mains de gentilhomme dont les anctres ont donn les grands coups
d'pe des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractre. Des courtisans de l'ancienne
monarchie il avait tous les travers, les rares qualits et les vices.

Il tait  la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatu
jusqu'au dlire des prjugs de sa race. Affectant pour les intrts
srieux la plus noble insouciance, il devenait pre, rude, implacable,
ds que son ambition ou sa vanit taient en jeu.

Pour tre moins robuste que son pre, Martial n'en tait pas moins un
fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mre.

De son pre, il avait l'nergie, la bravoure et, il faut bien le dire
aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une ducation solide et
des ides politiques. S'il partageait les prjugs de son pre, il
les avait raisonns. Ce que le vieillard et fait dans un moment
d'emportement, le fils tait capable de le faire froidement.

C'est bien ainsi que l'abb Midon, avec une rare sagacit, jugea ses
deux htes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
des ides impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
migrs.

Connaissant le pays, renseign quant  l'tat des esprits, le cur de
Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstin vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
commenait  jurer des jarnibieu  branler le presbytre, lorsque
Bibiane se montra  la porte du salon.

--Monsieur le duc, dit-elle, il y a l M. Lacheneur et sa demoiselle
qui dsireraient vous parler.




IV


Ce nom de Lacheneur n'veillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.

D'abord, il n'avait jamais habit Sairmeuse...

Puis, quand mme!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien rgime
daigna s'inquiter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
qu'il confondait dans sa profonde indiffrence!

Ces gens-l, on les appelait: hol!... h!... l'ami!... mon brave!...

C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mmoire, que le
duc de Sairmeuse rptait:

--Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pntrant que
son pre, avait vu le regard du cur vaciller  ce nom, jet 
l'improviste par Bibiane.

--Qu'est-ce que cet individu, l'abb? demanda le duc d'un ton lger.

Si matre de soi que ft le prtre, si habitu qu'il ft depuis des
annes,  garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
cruelle inquitude.

--M. Lacheneur, rpondit-il avec une visible hsitation, est le
possesseur actuel du chteau de Sairmeuse.

Martial, ce prcoce diplomate, ne put se retenir de sourire  cette
rponse qu'il avait presque prvue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

--Ah!... s'cria-t-il, c'est le drle qui a eu l'impudence de....
Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l'abb Midon redoubla.

--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
pays... se l'aliner serait impolitique....

--J'entends... vous me conseillez des mnagements. C'est parler en pur
Jacobin, l'abb. Si Sa Majest, qui n'y est que trop porte, coute
des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifies...
Jarnibieu! nos intrts sont cependant les mmes... Si la Rvolution
s'est empare des proprits de la noblesse, elle a pris aussi les
biens du clerg ... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

--Les biens d'un prtre ne sont pas de ce monde, monsieur, pronona
froidement le cur.

M. de Sairmeuse allait probablement rpondre quelque grosse
impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L'infortun tait livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
ses tempes, et l'garement de ses yeux disait la dtresse de sa
pense.

Aussi ple que son pre tait Marie-Anne, mais son attitude et la
flamme de son regard, disaient sa virile nergie.

--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le chtelain de
Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarit que le cur en rougit.
C'tait chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
jugeait son gal.

Il se leva, et avanant deux chaises:

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
politesse qui voulait tre une leon, et vous aussi, mademoiselle,
faites-moi cet honneur...

Mais le pre et la fille refusrent d'un signe de tte pareil.

--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
votre maison....

--Ah! Ah!...

--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accord  ma pauvre mre la
faveur d'tre ma marraine....

--Parbleu!... mon garon, interrompit le duc, je me souviens de toi
maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bonts pour les
tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
empress d'acheter nos biens!...

L'ancien valet de charrue tait parti de bien bas, mais son coeur et
son caractre se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
sa dignit et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le dtestaient,
mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus crasant mpris et se
permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indign de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vrit, il n'avait qu'
se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il tait matre encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop clair pour
ignorer qu'entre les esprances des anciens migrs et le possible, il
y avait cet abme qui spare le rve de la ralit.

Un mot suppliant, prononc  demi-voix par sa fille, le ramena.

--Si j'ai achet Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
laiss  l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
restituer le dpt confi  mon honneur.

Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les allis n'en ramenrent
que trop, et t profondment mu.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
probit.

--Voil qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
maintenant des intrts... Sairmeuse, si j'ai bonne mmoire, rendait
autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entasss
doivent produire une belle somme, o est-elle?...

Cette rclamation, ainsi formule,  ce moment, avait un caractre si
odieux que Martial, rvolt, fit  son pre un signe que celui-ci ne
vit pas.

Mais le cur, lui, protesta, essayant de rappeler cet insens  la
pudeur.

--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
les paules d'un air rsign.

--Les revenus, dit-il, je les ai employs  vivre et  lever mes
enfants... mais surtout  amliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
le double d'autrefois....

--C'est--dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
chtelain... La comdie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
pas?...

--Je ne possde rien! Mais j'espre que vous m'autoriserez  prendre
dix mille livres que votre tante m'avait donnes...

--Ah! elle t'avait donn mille pistoles!... Et quand cela?...

--Le soir o elle me remit les quatre-vingt mille francs destins au
rachat de ses terres...

--Parfait!... Quelle preuve as-tu  me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut rpondre, il ne le put... Il
ne trouvait au service de sa rage que les plus pouvantables menaces
ou un torrent d'injures...

Marie-Anne, alors, s'avana vivement.

--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononc, vient de vous
rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'taient 
demi-dnous, le sang affluait  ses joues, ses yeux d'un bleu
sombre lanaient des flammes; et la douleur, la colre, l'horreur de
l'humiliation, donnaient  son visage une expression sublime.

Elle tait si belle que Martial en fut remu.

--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
l'insurrection.

Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
avait dit assez, son pre se sentit veng.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton o clatait une haine
implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
vous... Je ne remettrai plus les pieds  Sairmeuse... Misrable j'y
suis entr, misrable j'en sors...

Il quitta le salon la tte haute, et une fois dehors, il ne dit  sa
fille qu'un seul mot:

--Eh bien!...

--Vous avez fait votre devoir; rpondit-elle, c'est ceux qui ne le
font pas qui sont  plaindre!...

Elle n'en put dire davantage, Martial accourait, ne songeant qu'
se mnager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beaut
l'avait si fortement impressionn.

--Je me suis esquiv, dit-il en s'adressant plutt  Marie-Anne qu'
M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
avocat prs de mon pre...

--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en prsence de ce jeune homme qui, le
matin, tait all prvenir M. Lacheneur.

--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
impertinent.

--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.

Ils se toisrent un moment en silence, chacun attendant peut-tre une
insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
leurs regards taient chargs d'une haine atroce. Peut-tre eurent-ils
ce pressentiment qu'ils n'taient pas deux rivaux, mais deux
principes, en prsence.

Martial, proccup de son pre, cda.

--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! pronona-t-il en se
retirant.

Maurice,  cette menace, haussa les paules, et dit:

--Ne le souhaitez pas.




V


L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques 
saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
Sairmeuse, tait petite et modeste.

Son seul luxe tait un joli parterre dont les gazons se droulaient
jusqu' l'Oiselle, et un parc assez vaste dlicieusement ombrag.

Dans le pays on disait: le chteau d'Escorval, mais c'tait pure
flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse et
voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
surtout.

C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un ternel
honneur--n'tait pas riche.

Aprs avoir t charg de nombre de ces missions d'o gnraux et
administrateurs revenaient lourds de millions  crever les chevaux
de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
patrimoine que lui avait lgu son pre: vingt  vingt-cinq mille
livres de rentes au plus.

Cette simple maison,  trois quarts de lieues de Sairmeuse,
reprsentait ses conomies de dix annes.

Lui-mme l'avait fait btir vers 1806, sur un plan trac de sa main,
et elle tait devenue son sjour de prdilection.

Il se htait d'y accourir ds que ses travaux lui laissaient quelques
journes, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n'tait pas venu  Escorval de son plein gr.

Il venait d'y tre exil par la liste de mort et de proscription du
24 juillet, cette mme liste fatale qui envoyait devant un conseil de
guerre l'enthousiaste Labdoyre et l'intgre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude mme des campagnes de Montaignac, sa
situation n'tait pas exempte de prils.

Il tait de ceux qui, quelques jours avant le dsastre de Waterloo,
avaient le plus vivement press l'Empereur de faire fusiller Fouch,
l'ancien ministre de la police.

Or, Fouch savait ce conseil et il tait tout-puissant.

--Gardez-vous!... crivaient  M. d'Escorval ses amis de Paris.

Lui s'en remettait  la Providence, envisageant l'avenir, si menaant
qu'il dt paratre, avec l'inaltrable srnit d'une conscience pure.

Le baron d'Escorval tait un homme jeune encore, il n'avait pas
cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passes aux
prises avec les difficults les plus ardues de la politique impriale
l'avaient vieilli avant l'ge.

Il tait grand, lgrement charg d'embonpoint et un peu vot.

Ses yeux calmes malgr tout, sa bouche srieuse, son large front
dpouill, ses manires austres inspiraient le respect.

--Il doit tre dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
la premire fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignor sut
rsister  tous les entranements et aux plus furieuses passions, s'il
restait de fer ds qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
vie prive simple comme l'enfant, doux et bon jusqu' la faiblesse.

A ce beau caractre, noblement apprci, il dut la flicit de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du mnage, que n'envie pas le vulgaire qui
l'ignore, bonheur rare et prcieux, si pntrant et si doux, qui
emplit la vie et l'embaume comme un cleste parfum.

A l'poque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
arrach au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
arrire-cousine des Rhteau de Commarin, belle comme un ange et moins
ge que lui de trois ans seulement.

Il l'aima... et bien qu'elle ft orpheline et qu'elle n'et rien, il
l'pousa, estimant que les trsors de son coeur vierge valaient la dot
la plus magnifique.

Celle-l fut une honnte femme, comme son mari tait un honnte homme,
dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
les portes. Les splendeurs de la cour impriale, qui dpassaient alors
les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.

Grces, beaut, jeunesse, elle rservait pour l'intimit du foyer les
qualits exquises de son esprit et de son coeur.

Son mari fut son Dieu, elle vcut en lui et par lui, et jamais elle
n'eut une pense qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu'il drobait pour elle  ses labeurs opinitres
taient ses heures de fte.

Et lorsque le soir,  la veille, ils taient assis chacun d'un ct
de la chemine de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien 
souhaiter ici-bas.

Les vnements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent... non. Il y avait longtemps dj que M. d'Escorval
sentait chanceler le prodigieux difice du gnie dont il avait fait
son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navr
surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lchets qui la
suivirent. Il fut pouvant et coeur, quand il vit la leve en masse
de toutes les cupidits se prcipitant  la cure.

Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paratre un
bienfait...

--Sans compter, disait-il  la baronne, que nous serons vite oublis
ici.

Ce n'tait pas tout  fait ce qu'il pensait.

Mais, de son ct, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
qu'elle tremblait pour la scurit des siens.

Ce premier dimanche d'aot, cependant, M. d'Escorval et sa femme
taient plus tristes que de coutume. Le mme pressentiment vague d'un
malheur terrible et prochain leur serrait le coeur.

A l'heure mme o Lacheneur se prsentait chez l'abb Midon, ils
taient accouds  la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
oeil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au chteau et
au village du Sairmeuse.

Prvenu, le matin mme, par ses amis de Montaignac de l'arrive du
duc, le baron avait envoy son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommand d'tre le moins longtemps possible... et
malgr cela, les heures s'coulaient et Maurice ne reparaissait pas.

--Pourvu, pensaient-ils chacun  part soi, qu'il ne lui soit rien
arriv!...

Non, il ne lui tait rien arriv... Seulement un mot de Mlle Lacheneur
avait suffi pour lui faire oublier sa dfrence accoutume aux
volonts paternelles.

--Ce soir, lui avait-elle dit, je connatrai vraiment votre coeur!...

Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...

Tortur par les plus douloureuses anxits, le pauvre garon n'avait
pu se rsoudre  s'loigner sans une explication, et il avait rd
autour du chteau de Sairmeuse, esprant que Marie-Anne reparatrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son pre.

Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientt il les vit entrer
au presbytre. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
fils s'y trouvaient.

Le temps qu'ils y restrent, et qu'il attendit sur la place lui parut
plus long qu'un sicle.

Ils sortirent, cependant, et il s'avanait pour les aborder, quand il
fut prvenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence tait, autant
dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se mprendre aux
intentions qui dictaient la dmarche du marquis de Sairmeuse.

A cette pense que le caprice d'un libertin osait s'arrter sur cette
jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
de son me, dont il avait jur qu'il ferait sa femme, tout son sang
afflua  son cerveau.

Il se dit qu'il se devait de chtier l'insolent, le misrable...

Heureusement--malheureusement peut-tre--son bras fut arrt par le
souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois rpter  son
pre:

Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.

Et il eut assez de volont pour paratre de sang-froid, quand, en
ralit, il tait hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
menaa...

--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... rptait Maurice, les dents
serres, en suivant de l'oeil son ennemi qui s'loignait.

Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son pre l'avaient abandonn,
et il les aperut  plus de cent pas. Bien que cette indiffrence le
confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole  M.
Lacheneur.

--Nous allons chez votre pre, lui fut-il rpondu d'un ton farouche.

Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit 
marcher  quelques pas en arrire, la tte incline sur la poitrine,
mortellement inquiet et cherchant vainement  s'expliquer ce qui se
passait.

Son attitude trahissait une si relle douleur, que sa mre la devina,
lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperut au tournant du
chemin.

Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un
mois se rsumrent en un cri.

--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y chapperons pas.

C'tait le malheur, on n'en pouvait douter  la seule vue de M.
Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.

Il s'avanait du pas lourd d'un ivrogne, l'oeil morne et sans
expression, la face injecte, les lvres blanches et tremblantes.

--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...

Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.

--Ah!... je l'avais bien prvu, murmura-t-il, continuant un monologue
commenc dehors, je l'avais bien dit  ma fille...

Mme d'Escorval, aprs avoir embrass Marie-Anne, l'avait attire prs
d'elle.

--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.

D'un geste empreint de la plus dsolante rsignation, la jeune fille
lui lit signe de regarder et d'couter son pre.

M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible
anantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles
pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au rveil
les misres oublies pendant le sommeil, il retrouvait avec la facult
de se souvenir la facult de souffrir.

--Ce qu'il y a, monsieur le baron, rpondit-il d'une voix rauque, il y
a que je me suis lev ce matin le plus riche propritaire du pays, et
que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la
commune. J'avais tout, je n'ai plus rien ... rien que mes deux bras.
Ils m'ont gagn mon pain jusqu' vingt-cinq ans, ils me le gagneront
jusqu' la mort... J'ai fait un beau rve, il vient de finir...

Devant l'explosion de ce dsespoir, M. d'Escorval plissait.

--Vous devez vous exagrer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi
ce qui vous arrive...

Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lana
son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrire ses cheveux gris
qu'il portait fort longs.

--A vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis
venu pour cela. On vous connat, vous, on connat votre coeur...
D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler
votre ami?...

Aussitt, avec la prcision brutale de la vrit palpitante, il
retraa la scne du presbytre.

Le baron coutait ptrifi d'tonnement, doutant presque du tmoignage
de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient 
quel point, en elle, tous les nobles sentiments taient rvolts.

Mais il tait un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le
rcit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur
tait Maurice.

Adoss  la porte, ple comme la mort, il faisait pour retenir des
larmes de douleur et de rage les plus nergiques et aussi les plus
inutiles efforts.

Insulter Lacheneur, c'tait insulter Marie-Anne, c'est--dire
l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de
plus cher au monde.

Ah! s'il et pu se douter de cela quand Martial tait debout devant
lui,  porte de sa main, il et fait payer cher au fils l'odieuse
conduite du pre.

Mais il se jurait bien que le chtiment n'tait que diffr.

Et ce n'tait pas, de sa part, forfanterie de la colre. Ce jeune
homme si modeste et si doux avait un coeur inaccessible  la crainte.
Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidit tremblante
des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit  l'ennemi comme une
lame d'pe.

Lorsque M. Lacheneur eut termin par la dernire phrase qu'il avait
adresse au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.

--Je vous ai dit jadis que j'tais votre ami, prononat-il d'une voix
mue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami
tel que vous.

Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui
tait tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable
douceur.

--Si mon pre n'et pas rendu, murmura l'opinitre Marie-Anne, mon
pre n'et t qu'un dpositaire infidle... un voleur. Il a fait son
devoir.

M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.

--Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais
lorsque vous aurez mon ge et mon exprience, vous saurez que
l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un
hrosme dont peu du gens sont capables.

M. Lacheneur s'tait redress.

--Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il,
maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait.

La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir rsister aux
gnreuses inspirations de son coeur.

--Moi aussi, monsieur Lacheneur, pronona-t-elle, je veux vous serrer
la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je mprise
les tristes ingrats qui ont essay de vous humilier alors qu'ils
devaient tomber  vos pieds... Vous avez rencontr des monstres sans
coeur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.

--Hlas! soupira le baron, les allis nous en ont ramen comme cela
quelques-uns qui pensent que le monde a t cr pour eux.

--Et ces gens-l, gronda Lacheneur, voudraient tre nos matres!...

La fatalit voulut que personne n'entendt M. Lacheneur. Questionn
sur le sens de sa phrase, il et sans doute laiss deviner quelque
chose des projets dont le germe existait dj dans son esprit... Et
alors, que de catastrophes vites!...

Cependant M. d'Escorval reprenait peu  peu son sang-froid.

--Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous
proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?

--Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins.

--Quoi!... vous ne rclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous
doivent?...

--Je ne demanderai rien...

--Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parl du legs de
dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en
poursuiviez par tous les moyens lgaux la restitution... Il y a encore
des juges en France...

M. Lacheneur hocha la tte.

--Les juges, ft-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je
ne m'adresserai pas  eux...

--Cependant...

--Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces
nobles de malheur. Je n'enverrai mme pas chercher  leur chteau mes
hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il
leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite  mon gard
sera honteuse, infme, odieuse, plus je serai satisfait...

Le baron ne rpliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant,
croyait-elle, un moyen sr de vaincre cette incomprhensible
obstination.

--Je comprendrais votre rsolution, monsieur, dit-elle, si vous tiez
seul au monde, mais vous avez des enfants...

--Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne sant et de
l'ducation... il se tirera d'affaire tout seul  Paris,  moins qu'il
ne prfre ici me seconder.

--Mais votre fille?...

--Marie-Anne restera prs de moi.

M. d'Escorval crut devoir intervenir.

--Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous gare.
Rflchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...

Le pauvre dpossd eut un sourire navrant.

--Oh!... rpondit-il, nous ne sommes pas aussi dnus que je l'ai dit,
j'ai exagr. Nous sommes propritaires encore. L'an dernier, une
vieille cousine  moi, que je n'avais jamais pu dterminer  venir
habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne hritire de tout
son bien... Tout son bien, c'tait une mchante masure tout en haut de
la lande de la Rche, avec un petit jardin devant et quelques perches
de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait rparer sur les prires
de ma fille, et j'y ai fait mme porter quelques meubles, deux mauvais
lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y tablir
gratis, en manire de retraite, le pre Grivat et sa femme... Et moi,
du sein de mon opulence, je disais: Mais ils seront suprieurement
l dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pte!... Eh
bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi...
Je cultiverai des lgumes et Marie-Anne ira les vendre...

Parlait-il srieusement?

Maurice le crut, car il s'avana brusquement au milieu du salon.

--Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'cria-t-il.

--Oh!...

--Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la
demande pour femme.




VI


Il y avait bien des annes dj que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.

Enfants, ils avaient jou ensemble sous les ombrages magnifiques de
Sairmeuse et dans les alles du parc d'Escorval.

Alors, ils couraient aprs les papillons, ils cherchaient parmi le
sable de la rivire les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans
les foins pendant que leurs mres se promenaient le long des prairies
de l'Oiselle.

Car leurs mres taient amies...

Mme Lacheneur avait t leve comme les filles des paysans pauvres,
et c'est  grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint 
former sur le registre les lettres de son nom.

Mais,  l'exemple de son mari, elle avait compris que prosprit
oblige, et avec un rare courage, couronn d'un succs plus rare
encore, elle avait entrepris de se donner une ducation en rapport
avec sa fortune et sa situation nouvelle.

Et la baronne d'Escorval n'avait pas rsist  la sympathie qui
l'entranait vers cette jeune femme si mritante, en qui elle avait
reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence
suprieure et une me d'lite.

Quand tait morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleure comme
une soeur prfre.

De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractre plus srieux.

Elev  Paris dans un lyce, il arrivait quelquefois que ses matres
avaient  se plaindre de son application.

--Si tes professeurs sont mcontents, lui disait sa mre, tu ne
m'accompagneras pas  Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta
petite amie...

Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent colier un
redoublement d'ardeur au travail.

Ainsi, d'anne en anne tait alle s'affirmant cette grande passion
qui devait prserver Maurice des inquitudes et des garements de
l'adolescence.

Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle
rjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.

Ils taient, ces beaux enfants si pris, timides et nafs autant l'un
que l'autre.

De longues promenades  la brune, sous les yeux de leurs parents, un
regard o clatait toute leur me quand ils se revoyaient, quelques
fleurs changes,--reliques prcieusement conserves...--telles
taient leurs joies.

Ce mot magique et sublime: amour, si doux  bgayer et si doux 
entendre, ne monta pas une seule fois de leur coeur  leurs lvres.

Jamais l'audace de Maurice n'avait dpass un serrement de main
furtif. Jamais Marie-Anne n'avait t ose autant que ce matin mme,
en reconduisant son ami.

Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et
s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs
desseins.

M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle  ce que leur fils
poust une jeune fille dont ils avaient pu apprcier le noble
caractre, bonne autant que belle, et la plus riche hritire du pays,
ce qui ne gtait rien.

M. Lacheneur, de son ct, tait ravi de cette perspective de devenir,
lui, l'ancien valet de charrue, l'alli d'une vieille famille dont le
chef tait un homme considrable.

Aussi, sans que jamais un seul mot direct et t hasard, soit par
le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles
tait arrte en principe...

Oui, le mariage tait parfaitement dcid...

Et cependant,  l'imptueuse et inattendue dclaration de Maurice, il
y eut dans le salon un mouvement de stupeur.

Ce mouvement, le jeune homme l'aperut malgr son trouble, et inquiet
de sa hardiesse, il interrogea son pre du regard.

Le baron tait fort grave, triste mme, mais son attitude n'exprimait
aucun mcontentement.

Cela rendit courage au pauvre amoureux.

--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il  Lacheneur, si j'ai os vous
prsenter ainsi une telle requte... C'est en ce moment o le sort
vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs
empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont
vous avez t l'objet...

Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer
Marie-Anne.

Rougissante et confuse, elle dtournait  demi la tte, peut-tre
pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de
reconnaissance et de joie.

L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une preuve
qu'il serait imprudent  beaucoup d'hritires de tenter.

Maintenant, oui, elle pouvait se dire sre du coeur de Maurice.

Lui, cependant, poursuivait:

--Je n'ai pas consult mon pre, monsieur, mais je connais son
affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma
vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me
comprendre, lui qui a pous ma chre mre sans dot...

Il se tut, attendant son arrt...

--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix
profond, vous venez de vous conduire en honnte homme... Certes, vous
tes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez
dit, les circonstances commandent.

Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:

--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.

Maurice n'avait pas espr un succs si facile...

Dans son dlire, il tait presque tent de bnir cet hassable duc de
Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...

Il s'avana vivement vers son pre, et lui prenant les mains, il les
porta  ses lvres, en balbutiant:

--Merci!... vous tes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis
heureux!

Hlas! le pauvre garon se htait trop de se rjouir. Un clair
d'orgueil avait brill dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit
vite son attitude morne.

--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondment touch de votre
grandeur d'me... oh! oui, bien profondment. Vous venez d'effacer
jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela prcisment, je
serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur
que vous faites  ma fille.

--Quoi!... fit le baron stupfait, vous refusez...

--Il le faut.

Foudroy tout d'abord, Maurice s'tait redress, puisant dans son
amour une nergie qu'il ne se connaissait pas.

--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'cria-t-il, briser notre
vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...

Il disait vrai, il tait ais de le voir. La malheureuse jeune fille,
si rouge l'instant d'avant, tait devenue plus blanche que le marbre,
elle semblait atterre et adressait  son pre des regards perdus.

--Il le faut, rpta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bnirez
l'affreux courage que j'ai en ce moment.

Effraye du dsespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint.

--Ce refus, commena-t-elle, a des raisons...

--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que
je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.

--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'cria la baronne.

M. Lacheneur hocha tristement la tte.

--M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...

--Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...

--Et votre fille? interrogea la baronne.

Ah! c'tait bien l vraiment la place faible, celle o il fallait
frapper; l'instinct de la mre ne s'tait pas tromp. M. Lacheneur
eut une minute d'hsitation visible, mais se raidissant contre
l'attendrissement qui le gagnait.

--Marie-Anne, rpondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir
pour ne pas obir quand il commande... Quand je lui aurai dit le
secret de ma conduite, elle se rsignera, et si elle souffre, elle
saura cacher ses souffrances...

Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade,
des feux de file que dominait la voix puissante du canon.

Tous les fronts plirent. Les circonstances donnaient  ces sourdes
dtonations une signification terrible.

Le coeur serr d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se
prcipitrent sur la terrasse.

Mais dj tout tait rentr dans le silence. Si large que ft
l'horizon, l'oeil n'y dcouvrait rien. Le ciel tait bleu, pas un
nuage de fume ne se balanait au-dessus des arbres.

--C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel
coeur il et, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et march
aux allis...

Il s'arrta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et
durant cinq minutes elles se succdrent sans interruption.

M. d'Escorval coutait les sourcils froncs.

--Ce n'est pas l, murmurait-il, le feu d'un engagement...

Demeurer plus longtemps dans cet tat d'anxit tait impossible.

--Si tu veux bien me le permettre, pre, hasarda Maurice, je vais
aller aux informations?

--Va!... rpondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce
dont je doute, ne t'expose pas, reviens.

--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait dj son
fils expos aux plus affreux dangers.

--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui tait seule  comprendre
quels attraits devait avoir le pril pour ce malheureux dsespr.

Les recommandations taient inutiles. Au moment o Maurice s'lanait
vers la porte, son pre le retint.

--Attends, lui dit-il, voici venir l-bas quelqu'un qui nous donnera
peut-tre des renseignements.

En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait
d'apparatre.

Il marchait  grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tte nue
sous le soleil, et par moments il brandissait son bton, furieusement,
comme s'il et menac un ennemi visible pour lui seul.

Bientt on put distinguer ses traits.

--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.

--Le propritaire des vignes de la Borderie?

--Prcisment... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah!
il a du bon sang dans les veines, celui-l, et on peut se fier  lui.

--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.

M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains
en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:

--Oh!... Chanlouineau.

Le robuste gars leva la tte.

--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.

Chanlouineau rpondit par un geste d'assentiment, on le vit dpasser
la grille, traverser le jardin, enfin il parut  la porte du salon.

Ses traits bouleverss, ses vtements en dsordre trahissaient quelque
grave vnement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise
dchir laissait voir son cou musculeux.

--O se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...

Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort  un
rugissement de rage.

--On ne se bat pas, rpondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que
vous entendez sont tirs en l'honneur et gloire de M. le duc de
Sairmeuse.

--C'est impossible...

--Je le sais bien ... et cependant c'est la pure vrit. C'est Chupin,
le misrable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre,
qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais 
porte de mon bras, dans un endroit cart, tu ne voleras plus!...

M. Lacheneur tait confondu.

--Enfin, que s'est-il pass? interrogea-t-il.

--Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arriv 
Sairmeuse, Chupin, le sclrat, ses deux gredins de fils et sa femme,
l'infme vieille, se sont mis  courir aprs la voiture, comme des
mendiants aprs une diligence, en criant: Vive monsieur le duc! Lui,
enchant, qui s'attendait peut-tre  recevoir des pierres, a fait
remettre un cu de six livres  chacun de ces gueux. L'argent, vous
m'entendez, a mis Chupin en apptit, et il s'est log en tte de faire
 ce vieux noble une fte comme on en faisait  l'Empereur. Ayant
appris par Bibiane, une langue de vipre, tout ce qui s'tait
pass chez le cur entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de
Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voil aussitt tous
les acqureurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait
l-dessus ... et bien vite il se met  raconter  ces pauvres
imbciles qu'ils n'ont qu' brler de la poudre au nez du duc pour
obtenir la confirmation des ventes...

--Et ils l'ont cru?

--Dur comme fer... Ah! les prparatifs n'ont pas t longs. On est
all prendre  la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur
hangar les trois pierriers des ftes publiques, le maire a donn de
la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitt Sairmeuse, ils
taient plus de deux cents braillards devant le presbytre, qui
criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...

C'est bien l ce qu'avait devin M. d'Escorval.

--Voil, en petit, l'ignoble comdie du roi  Paris, murmura-t-il. La
bassesse et la lchet humaines sont semblables partout!...

Cependant, Chanlouineau poursuivait:

--Enfin, fte complte!... Le diable avait sans doute prvenu les
nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de
Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il
veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je
ne suis qu'un pauvre paysan, moi,--il disait psan--mais jamais je
ne me mettrais  plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec
nous autres, devant le duc... Ils lui lchaient les mains... Et lui
se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de
Courtomieu...

--Et son fils?... interrompit Maurice.

--Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant
l'glise, donnant le bras  Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne
sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille
qui n'est pas plus grande que a, si blonde qu'on dirait qu'elle a des
cheveux morts sur la tte... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se
moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et mme, ce
soir, on donne un grand dner au chteau de Courtomieu en l'honneur du
duc...

Il avait cont tout ce qu'il savait, il s'arrta.

--Tu n'as oubli qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire
pourquoi tes habits sont dchirs comme si tu t'tais battu?...

Le robuste gars hsita un moment, puis brusquement:

--Je puis bien vous le dire tout de mme, rpondit-il. Pendant que
Chupin prchait, je prchais aussi, et pas pour le mme saint...
Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout
rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrt devant
moi: Tu es donc une mauvaise tte? m'a-t-il dit. J'ai rpondu que
non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma
cravate, et il m'a secou en me disant qu'il me corrigerait et qu'il
me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti
la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai
empoign  bras le corps!... Heureusement on s'est jet  six sur moi
et j'ai t oblig de lcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de
venir rder autour de _mes_ vignes!...

Ses poings se crispaient, toute sa personne menaait; le feu des
rvoltes flambait dans ses yeux.

Et M. d'Escorval se taisait, pouvant de ces haines si imprudemment
allumes, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...

Mais M. Lacheneur s'tait redress.

--Il faut que je regagne ma masure, dit-il  Chanlouineau, tu vas
m'accompagner, j'ai un march  te proposer...

M. et Mme d'Escorval, stupfaits, essayrent de le retenir; mais il ne
se laissa pas flchir, et il sortit entranant sa fille.

Pourtant Maurice ne dsesprait pas encore.

Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le
bois de sapins qui est au bas des landes de la Rche.




VII


Lorsqu'il disait quelles dmonstrations avaient accueilli M. le duc de
Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vrit.

Chupin avait trouv le secret de chauffer  blanc l'enthousiasme de
commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.

C'tait un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pntrant et
cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage;
enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en
trouve qu'au fond de la campagne.

On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas compltement.

Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors
dpenses misrablement  ctoyer, sans y tomber, les prcipices du
Code rural.

Pour se garder des gendarmes et pour drober quelques sacs de bl,
il avait dpens des trsors d'intrigue  faire la fortune de vingt
diplomates.

Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.

Aussi, est-ce dsesprment qu'il s'accrocha  l'occasion rare et
unique qui se prsentait.

Comme de juste, ce rus gredin n'avait rien dit des circonstances qui
entouraient la restitution de Sairmeuse.

Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait
semant la nouvelle de groupe en groupe.

--M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Chteau, bois, vignes,
terres  bl, il rend tout!...

C'tait plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces
propritaires de la veille.

Si M. Lacheneur, cet homme si puissant  leurs yeux, se jugeait assez
menac pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils
pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans
dfense?...

On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un dcret se
prparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de
proprit, ils ne virent de salut que dans la gnrosit de M. de
Sairmeuse, cette gnrosit que Chupin faisait briller devant leurs
yeux comme un miroir  alouettes.

--Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les
orateurs de leurs dlibrations, on plie comme l'osier, qui se relve
quand l'orage est pass.

Et ils plirent... Et leur soi-disant enthousiasme dborda avec
un dlire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y
mlaient.

A bien couter, on et reconnu dans certains cris l'accent de la rage
et de la menace.

Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaill de
dfiances, ne garde pas une arrire-pense, chacun d'eux se disait 
part soi:

--Que risquons-nous  crier: Vive M. le duc! Rien absolument. S'il
se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas,
il sera toujours temps de voir  trouver autre chose.

L-dessus, ils clamaient  s'gosiller...

Et tout en savourant son caf dans la petite salle du presbytre, le
duc se laissait aller  son ravissement.

Il devait, lui, le grand seigneur du temps pass, l'incorrig et
l'incorrigible, l'homme des grotesques prjugs et des illusions
obstines, il devait prendre pour argent comptant les acclamations,
fausse monnaie de la foule, vritable monnaie de singe, prtendait
Chateaubriand.

--Que me chantiez-vous donc, cur? disait-il  l'abb Midon. Comment
avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposes pour
nous? Ce serait  croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions
n'existent que dans votre esprit et votre coeur.

L'abb Midon se taisait. Qu'et-il pu rpondre!...

Il ne concevait rien  ce revirement brusque de l'opinion,  cette
allgresse soudaine, succdant au plus sombre mcontentement.

--Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.

Ce quelqu'un ne tarda pas  se rvler.

Enhardi par son succs, Chupin osa se prsenter au presbytre.

Il s'avana dans le salon, l'chine arrondie en cerceau, humble,
rampant, l'oeil plein des plus viles soumissions, un sourire
obsquieux aux lvres.

Et, par l'entre-billement de la porte, on apercevait dans l'ombre du
corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.

Il venait en ambassadeur, il le dclara aprs une interminable litanie
de protestations. Il venait conjurer monseigneur de se montrer sur
la place.

--Eh bien!... Oui! s'cria le duc en se levant, oui, je veux me rendre
aux dsirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!

Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitt un immense
hurrah s'leva, tous les fusils des pompiers furent dchargs en
l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ou pareil
fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de casses au _Boeuf
couronn_.

Vritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa
froideur hautaine et indiffrente,--s'mouvoir est du commun--mais en
ralit il tait ravi, transport.

Si ravi qu'il chercha vite comment rcompenser cet accueil.

Un simple coup d'oeil jet sur les titres remis par Lacheneur lui
avait appris que Sairmeuse lui tait rendu presque intact.

Les lots dtachs de l'immense domaine et vendus sparment taient
d'une importance relativement minime.

Le duc pensa qu'il serait politique et peu coteux d'abandonner ces
misrables lopins de terre, partags peut-tre entre quarante ou
cinquante paysans.

--Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes
descendants  tous les biens de ma maison que vous avez achets, ils
sont  vous, je vous les donne!...

Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble
sa popularit. Erreur. Il assurait simplement la popularit de
Chupin, l'organisateur de la comdie, de Chupin qui se dessinait en
personnage.

Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait
au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne
venaient-ils pas de jouer l'ancien seigneur, comme disaient les
vieux.

Mme, s'ils s'taient si promptement dclars contre Chanlouineau,
c'est que la donation leur semblait un peu frache... sans cela...

Mais le duc n'eut pas le temps de se proccuper de cet incident qui
frappa vivement son fils...

Un de ses anciens amis de l'migration, le marquis de Courtomieu,
qu'il avait prvenu de son arrive par un exprs, accourait  sa
rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.

Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras  la fille de l'ami de
son pre, et ils se promenrent  petits pas,  l'ombre des grands
arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec
toute la noblesse des environs...

Il n'tait pas un hobereau qui ne tnt  serrer la main de M. de
Sairmeuse. D'abord, il possdait, affirmait-on, plus de vingt millions
en Angleterre. Puis, il tait l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour
ses parents, pour ses amis, avait quelque requte  faire appuyer...

Pauvre roi!... il et eu la France entire  partager comme du gteau
entre tous ces apptits, qu'il ne les et pas satisfaits...

Ce soir-l, aprs un grand dner au chteau de Courtomieu, le duc
coucha au chteau de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupe
Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de
Buonaparte.

Il tait gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.

--Ah!... on est bien chez soi, rptait-il  son fils.

Mais Martial ne rpondait que du bout des lvres.

Sa pense tait obsde par le souvenir de deux femmes qui, dans cette
journe, l'avaient mu, lui si peu accessible  l'motion. Il songeait
 ces deux jeunes filles si diffrentes:

Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.




VIII


Ceux-l seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aim, ont
t aims et ont vu, tout  coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un
abme infranchissable, ceux-l seuls peuvent comprendre la douleur de
Maurice d'Escorval.

Tous les rves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son
amour pour Marie-Anne.

Cet amour lui chappant, l'difice enchant de ses esprances
s'croulait, et il gisait foudroy au milieu des ruines.

Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens  son existence.

C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le
lendemain lui tait apparu comme le salut mme, il se disait, en y
rflchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien,
puisque tout dpendait d'une volont trangre, la volont de M.
Lacheneur.

Il garda donc, tout le reste de la journe, un morne silence. L'heure
du dner venue, il se mit  table, mais il lui fut impossible d'avaler
une bouche, et il demanda bientt  ses parents la permission de se
retirer.

M. d'Escorval et la baronne changrent un regard afflig, mais ils ne
se permirent aucune observation.

Ils respectaient cette douleur qu'ils taient si dignes de partager.
Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de
toute consolation, pareils  ces blessures qui saignent, si lgre que
soit la main qui les panse.

--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, ds que son fils se fut
retir.

Et son mari ne rpondant pas:

--Peut-tre, ajouta-t-elle d'une voix hsitante, peut-tre serait-il
sage  nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son
dsespoir.

Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible apprhension
de sa femme.

--Nous n'avons rien  redouter, pronona-t-il vivement; j'ai entendu
Marie-Anne promettre  Maurice de l'attendre demain au bois de la
Rche.

La malheureuse mre respira plus librement. Tout son sang s'tait
glac  cette ide que son fils songerait peut-tre au suicide; mais
elle tait mre, elle voulait savoir.

Elle monta rapidement  la chambre de son fils, entre-billa doucement
la porte, et regarda... Il tait si bien perdu dans ses tristes
rveries, qu'il n'entendit rien et ne souponna mme pas la
sollicitude qui veillait sur lui.

Maurice tait  sa fentre, les coudes sur la barre d'appui, le front
entre ses mains, et il regardait...

Bien que sans lune, la nuit tait claire, et par del le lger
brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait
la masse imposante du chteau de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses
toits dentels.

Que de fois il l'avait contempl ainsi, au milieu du silence, ce
chteau qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus prcieux
au monde.

De sa fentre, il apercevait les fentres de Marie-Anne, et son coeur
battait plus fort quand il les voyait s'clairer.

--Elle est l, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille...
Elle s'agenouille pour dire ses prires... Elle murmure mon nom aprs
celui de son pre en implorant la bndiction de Dieu...

Mais ce soir, il n'avait pas  attendre qu'une lumire brillt
derrire les vitres de cette fentre chrie.

Marie-Anne n'tait plus  Sairmeuse... elle en avait t chasse.

O tait-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle,
accoutume aux recherches de la richesse, qu'une misrable masure
couverte de chaume, dont les murs n'taient mme pas blanchis  la
chaux, sans autre plancher que le sol mme, poudreux en t comme la
grande route et boueux en hiver.

Elle en tait rduite  garder pour elle-mme l'aumne que, charitable
en sa prosprit, elle destinait  de pauvres gens.

Que faisait-elle  cette heure?... Elle pleurait sans doute...

A cette ide, le coeur du pauvre Maurice se brisait.

Mais que devint-il, quand un peu aprs minuit, il vit soudainement
s'illuminer le chteau de Sairmeuse?

Le duc et son fils rentraient; aprs le dner de fte du marquis de
Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique
demeure o avaient vcu leurs pres. Ils reprenaient pour ainsi dire
possession de ce chteau dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le
seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.

Maurice vit les lumires courir d'tage en tage, de chambre en
chambre, et enfin les fentres de Marie-Anne s'clairrent.

A ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.

Des hommes, des trangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge,
o il osait  peine, lui, pntrer par la pense.

Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils
parlaient haut. Maurice frmissait, en songeant  ce que se permettait
peut-tre leur insolente familiarit. Il lui semblait les voir
examiner et toucher ces mille riens dont aiment  s'entourer les
jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre
inacheve laisse sur le pupitre...

Jamais avant cette soire Maurice n'et voulu croire qu'on pouvait
har quelqu'un autant qu'il hassait ces Sairmeuse.

Dsespr, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa 
songer  ce qu'il dirait  Marie-Anne et  chercher une issue  une
inextricable situation.

Lev avant le jour, il erra dans le parc comme une me en peine,
redoutant et appelant le moment o son sort serait fix. Mme
d'Escorval eut besoin de toute son autorit pour le dcider  prendre
quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il
n'avait rien mang.

Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.

Les landes de la Rche tant situes de l'autre ct de l'Oiselle,
Maurice dut gagner, pour traverser la rivire, un endroit o il y
avait un bac,  une porte de fusil d'Escorval. Quand il arriva au
bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui
attendaient le passeur.

Ces gens ne remarqurent pas Maurice. Ils causaient; il couta.

--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garon  l'air rjoui, et moi
qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau,
hier soir... Il ne se tenait pas de joie... Je vous invite tous  la
noce! criait-il, j'pouse la fille de M. Lacheneur, c'est dcid.

Cette stupfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bton
sur la tte. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu' la facult de
rflchir.

--Du reste, poursuivait le gros garon, il y a assez longtemps qu'il
en tait amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il
la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que
le pre a t dans les grandeurs, il n'a rien os dire... ds qu'il
l'a su tomb, il s'est dclar et on a top.

--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.

--Tiens!... pourquoi donc?

--S'il est ruin, comme on dit...

Les autres clatrent de rire.

--Ruin!... M. Lacheneur! disaient-ils tous  la fois, quelle farce...
Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous...
On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bte pour n'avoir
rien mis de ct, en vingt ans!... Il en a plac, allez, de cet
argent; pas en terres, parce que a se voit, mais autrement... Mme
il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas
possible...

--Vous mentez!... interrompit Maurice indign, M. Lacheneur quitte
Sairmeuse aussi pauvre qu'il y tait entr.

En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans taient devenus
fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'tait enlev tout moyen de
se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des
choses vagues. Le paysan interrog ne rpond jamais que ce qu'il pense
devoir tre agrable  qui l'interroge; il a peur de se compromettre.

Ce fut une raison pour Maurice de hter sa course quand il eut
travers l'Oiselle.

--Marie-Anne pouser Chanlouineau! rptait-il, c'est impossible!
c'est impossible!...




IX


Les landes de la Rche, o Marie-Anne avait promis  Maurice de le
rejoindre, doivent leur nom  la nature de leur sol pre et rebelle.

La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y dtrempe
contre les cailloux, le sable y dfie les fumures. Si bien que la
patience opinitre des paysans s'y est mousse comme le fer des
outils.

Quelques chnes rabougris s'levant de place en place au-dessus des
gents et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.

Mais le bois qui est au bas de la lande prospre. Les sapins y
poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charri dans
quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie  des
clmatites sauvages et  des chvrefeuilles dont les spirales
s'accrochent aux branches voisines.

En arrivant  ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi.
Il s'tait cru en retard et il tait en avance de plus d'une heure.

Il s'assit sur un quartier de roche d'o il dcouvrait toute la lande,
et il attendit.

Le temps tait magnifique, l'air enflamm. Le soleil d'aot dans
toute sa force chauffait le sable et grillait les herbes rares des
dernires pluies.

Le calme tait profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la
campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frmissement de brise
dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portt le regard, rien
ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.

Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte
de son coeur, devait tre un bienfait pour Maurice. Ces moments de
solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses ides,
plus parpilles au souffle de la passion que les feuilles jaunies 
la bise de novembre.

Avec le malheur, l'exprience lui venait vite, et cette science
cruelle de la vie qui apprend  se tenir en garde contre les
illusions.

Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il
comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Prcipit
brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne
trouvait en bas que haines, dfiances et mpris. Des deux cts on
le repoussait et on le reniait. Tratre, disaient les uns, voleur,
criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il tait
l'homme tomb, celui qui a t et qui n'est plus...

Un tel excs de misre impatiemment support ne suffit-il pas 
expliquer les plus tranges dterminations et les plus dsespres?...

Cette rflexion faisait frmir Maurice. Rapprochant des cancans des
paysans des paroles prononces la veille  Escorval par M. Lacheneur,
il arrivait  cette conclusion que peut-tre cette nouvelle du mariage
de Marie-Anne et de Chanlouineau n'tait pas si absurde qu'il l'avait
juge tout d'abord.

Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille  un paysan
sans ducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance
dont-il et t fier au temps de sa prosprit. Par amour-propre
alors?... Peut-tre ne voulait-il pas qu'il ft dit qu'il dt quelque
chose  un gendre...

Maurice puisait tout ce qu'il avait de pntration  chercher le
mot de cette nigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la
lande, une femme apparut: Marie-Anne.

Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa
quitter l'ombre des arbres.

Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en
jetant de tous cts des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans
surprise, qu'elle tait tte nue, et qu'elle n'avait sur les paules
ni chle ni charpe.

Enfin, elle atteignit le bois, il se prcipita au-devant d'elle, et
lui prit la main qu'il porta  ses lvres.

Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonne, elle la
retira doucement avec un geste si triste qu'il et bien d comprendre
qu'il n'tait plus d'espoir.

--Je viens, Maurice, commena-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir
l'ide de votre inquitude... Je trahis en ce moment la confiance
de mon pre... il a t oblig de sortir, je me suis chappe... Et
cependant je lui ai jur, il n'y a pas deux heures, que je ne vous
reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.

Elle parlait vite, d'une voix brve, et Maurice tait confondu de la
fermet de son accent.

Moins mu, il et vu combien d'efforts ce calme apparent cotait
 cette jeune fille si vaillante. Il l'et vu,  sa pleur,  la
contraction de sa bouche,  la rougeur de ses paupires qu'elle avait
vainement baignes d'eau frache, et qui trahissait les larmes de la
nuit.

--Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour
votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de
votre coeur, l'ombre d'une pense d'esprances... Tout est bien fini,
c'est pour toujours que nous sommes spars!... Les faibles seuls
se rvoltent contre une destine qu'ils ne peuvent changer;
rsignons-nous... Je voulais vous voir une dernire fois et vous
dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval,
oubliez-moi...

--Vous oublier, Marie-Anne! s'cria le malheureux, vous oublier!...

Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontr, il
ajouta d'une voix sourde:

--Vous m'oublierez donc, vous?...

--Moi je suis une femme, Maurice...

Mais il l'interrompit.

--Ah! ce n'est pas l ce que j'attendais, pronona-t-il. Pauvre
fou!... Je m'tais dit que vous sauriez trouver dans votre coeur de
ces accents auxquels le coeur d'un pre ne saurait rsister.

Elle rougit faiblement, hsita, et dit:

--Je me suis jete aux pieds de mon pre... il m'a repousse.

Maurice fut ananti, mais se remettant:

--C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'cria-t-il avec une
violence inoue, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles
raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice
briserait-il ma vie!... Je vous aime ... de par mon amour vous tes
 moi, oui, plus  moi qu' lui!... Je lui ferai entendre cela, vous
verrez... O est-il, o le rencontrer  cette heure?...

Dj il prenait son lan, pour courir il ne savait o, Marie-Anne
l'arrta par le bras.

--Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas
comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vrit. Je connais
maintenant les raisons du refus de mon pre, et quand je devrais
mourir de sa rsolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon
pre... Si, touch de vos prires, il accordait son consentement,
j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...

Si hors de soi tait Maurice que cette rponse ne l'claira pas.
Sa tte s'gara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il
adressait  cette femme tant aime:

--Est-ce donc pour Chanlouineau, s'cria-t-il, que vous gardez votre
consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous
serez bientt sa femme...

Marie-Anne frissonna comme si elle et t atteinte dans sa chair
mme, et cependant il y avait plus de douleur que de colre dans le
regard dont elle accabla Maurice.

--Dois-je m'abaisser jusqu' me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer
que si je souponne ce qu'ont pu projeter mon pre et Chanlouineau,
je n'ai pas t consulte? Me faut-il vous apprendre qu'il est des
sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouv en moi
assez de dvouement pour renoncer  l'homme que j'avais choisi... Je
ne saurais me rsoudre  en accepter un autre.

Maurice baissait la tte, foudroy par cette parole vibrante, bloui
de la sublime expression du visage de Marie-Anne.

La raison lui revenait, il sentait l'indignit de ses soupons, il se
faisait horreur pour avoir os les exprimer.

--Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...

Que lui importaient alors les causes mystrieuses de tous ces
vnements qui se succdaient, les secrets de M. Lacheneur, les
rticences de Marie-Anne!...

Il cherchait une ide de salut; il crut l'avoir trouve.

--Il faut fuir! s'cria-t-il, partir  l'instant, sans retourner la
tte!... Avant la nuit nous aurons pass la frontire...

Les bras tendus, il s'avanait comme pour prendre possession de
Marie-Anne, et l'entraner, elle l'arrta d'un seul regard.

--Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous,
Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe  coups
redoubls mon pauvre pre, et j'ajouterais ce dsespoir et cette honte
 ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis
l'ont abandonn, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je
serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lche des
cratures. Si mon pre, chtelain de Sairmeuse, et exig de moi ce
que j'ai hier soir accord  ses instances, je me serais peut-tre
rsolue au parti extrme que vous m'offrez ... je serais sortie en
plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde
que je crains, moi!... Mais si on fuit le chteau d'un pre riche et
heureux, on ne dserte pas la masure d'un pre dsespr et misrable.
Laissez-moi, Maurice, o m'attache l'honneur... Je saurai devenir
paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez ... je n'ai pas trop
de toute mon nergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait tre
compltement malheureux avec la conscience du devoir accompli...

Maurice voulait rpondre, un bruit de branches sches brises lui fit
tourner la tte.

A dix pas, Martial de Sairmeuse tait debout, immobile, appuy sur son
fusil de chasse.




X


Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la
premire nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.

Si inaccessible qu'il se prtendt aux motions qui agitent les gens
du commun, les scnes de la journe l'avaient profondment remu.

Il n'avait pu se dfendre de plus d'un retour vers le pass, lui qui
cependant s'tait fait une loi de ne jamais rflchir.

Tant qu'il avait t sous les yeux des paysans ou des convives du
chteau de Courtomieu, il avait mis son honneur  paratre froid ou
insouciant. Une fois enferm dans sa chambre, il s'abandonna sans
contrainte  l'excs de sa joie.

Elle tait immense et tenait presque du dlire.

Seul, il et pu dire, mais il s'en ft bien gard, quel prodigieux
service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.

Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme
probe jusqu' l'hrosme qu'il avait trait comme un valet infidle,
venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.

Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse  l'abri d'une
misre non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il
redoutait...

Celui-l et bien ri,  qui on et dit cela dans le pays.

--Allons donc! et-il rpondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse
possdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-tre, on
n'en connat pas le nombre.

Cela tait vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des
successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas t
lgus au duc.

Il remuait en matre absolu cette fortune norme, il disposait  sa
guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait 
son fils,  son fils seul.

Lui ne possdait absolument rien, pas douze cents livres de rentes,
pas de quoi vivre, strictement parlant.

Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner  souponner
qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens,
mais ce mot, il pouvait le dire...

N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque
jour, tt ou tard?...

Ce mot, le duc tremblait  tout moment de l'entendre, s'avouant, 
part soi, qu' la place de son fils il l'et dit depuis longtemps.

Rien qu'en songeant  cette ventualit, il frmissait.

Il se voyait rduit  une pension, considrable sans doute, mais enfin
 une pension fixe, immuable, convenue, rgle, sur laquelle il lui
faudrait baser ses dpenses.

Il serait oblig de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutum 
puiser  des coffres pour ainsi dira inpuisables...

--Et cela arrivera, pensait-il, forcment, ncessairement...
Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal
conseill... c'en est fait.

Lorsqu'il tait sous ces obsessions, il observait et tudiait son fils
comme une matresse dfiante un amant sujet  caution. Il croyait lire
dans ses yeux quantit de penses qui n'y taient pas. Et selon qu'il
le voyait gai ou triste, parleur ou proccup, il se rassurait ou
s'effrayait davantage.

Parfois il mettait les choses au pis.

--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute
sa fortune, et me voil sans pain...

Cette continuelle apprhension d'un homme qui jugeait les sentiments
des autres sur les siens, n'tait-elle pas un pouvantable chtiment?

Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix o il la payait, les
misrables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse
tendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.

Il y avait des jours o, vritablement, il se sentait devenir fou.

--Que suis-je? s'criait-il, cumant de rage; un jouet entre les mains
d'un enfant. J'appartiens  mon fils. Que je lui dplaise, il me
brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis
de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumne de mon luxe et
de ma grande existence... Mais je dpens d'un moment de colre, de
moins que cela, d'un caprice...

Avec de telles ides, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait gure aimer
son fils.

Il le hassait.

Il lui enviait passionnment tous les avantages qu'il lui voyait,
ses millions et sa jeunesse, sa beaut physique, ses succs, son
intelligence, qu'on disait suprieure.

On rencontre tous les jours des mres jalouses de leur fille, mais des
pres!...

Enfin, cela tait ainsi!...

Seulement, rien n'apparut  la surface de ces misres intrieures, et
Martial, moins pntrant, se serait cru ador. Mais s'il surprit le
secret de son pre, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.

Ils taient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu' la plus
extrme faiblesse, Martial plein de dfrence. Mais leurs relations
n'taient pas celles d'un pre et d'un fils, l'un craignant toujours
de dplaire, l'autre un peu trop sr de sa puissance. Ils vivaient sur
un pied d'galit parfaite, comme deux compagnons du mme ge, n'ayant
mme pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la
famille...

Eh bien! c'est cette horrible situation que dnouait Lacheneur.

Propritaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc
chappait  la tyrannie de son fils, il recouvrait sa libert!...

Aussi que de projets en cette nuit!...

Il se voyait le plus riche chtelain du pays, il tait l'ami du roi;
n'avait-il pas le droit d'aspirer  tout?

Lui qui avait puis jusqu'au dgot, jusqu' la nause tous les
plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goter
les dlices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...

Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de
moins sur la tte, les vingt ans passs hors de France.

Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il veiller Martial.

En revenant la veille du dner du marquis de Courtomieu, le duc avait
parcouru le chteau de Sairmeuse, redevenu son chteau, mais cette
rapide visite,  la lueur de quelques bougies, n'avait pas content sa
curiosit. Il voulait tout voir en dtail par le menu.

Suivi de son fils, il explorait les unes aprs les autres toutes les
pices de cette demeure princire, et  chaque pas les souvenirs de
son enfance lui revenaient en foule.

Lacheneur n'avait-il pas tout respect!... Le duc retrouvait toutes
choses vieillies comme lui, fanes, mais pieusement conserves,
laisses en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait
quittes.

Lorsqu'il eut tout vu:

--Dcidment, marquis, s'cria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un
aussi mauvais drle que je pensais. Je suis dispos  lui pardonner
beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre
absence...

Martial resta srieux.

--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par
une belle et large indemnit.

Ce mot fit bondir le duc.

--Une indemnit!... s'cria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien!
et mes revenus?... N'outes-vous pas le calcul que nous fit hier soir
le chevalier de La Livandire?...

--Le chevalier n'est qu'un sot!... dclara Martial. Il a oubli que
Lacheneur a tripl la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de
notre dignit de faire tenir  cet homme une indemnit de cent mille
francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'tat des
esprits, et Sa Majest vous en saura gr...

Politique... tat des esprits... Sa Majest... On et obtenu bien des
choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.

--Jarnibieu!... s'cria-t-il, cent mille livres!... comme vous
y allez!... Vous en parlez  votre aise, avec votre fortune!...
Cependant, si c'est bien votre avis...

--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vtre!... Oui, je vous
ai bien dit mon opinion. C'est  ce point que, si vous le permettez,
je verrai Lacheneur moi-mme et je m'arrangerai de faon  ne pas
blesser sa fiert. C'est un dvouement qu'il nous faut conserver...

Le duc ouvrait des yeux immenses.

--La fiert de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dvouement 
conserver... Que me chantez-vous l?... D'o vous vient cet intrt
extraordinaire?...

Il s'interrompit, clair par un rapide souvenir.

--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce
Lacheneur...

Martial sourit sans rpondre.

--Oui, jolie comme un coeur, poursuivit le duc, mais cent mille livres
... jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...

C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se
mit en route, arm d'un fusil qu'il avait trouv dans une des salles
du chteau, pour le cas o il ferait lever quelque livre.

Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure
qu'habitait dsormais M. Lacheneur...

--Remontez la rivire, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois
de sapins sur votre gauche, traversez-le...

Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il
s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obissant 
une inspiration de colre, il s'arrta, laissant tomber lourdement 
terre la crosse de son fusil.




XI


Aux heures dcisives de la vie, quand l'avenir tout entier dpend
d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent
traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un clair.

A la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la premire
ide de Maurice d'Escorval fut celle-ci:

--Depuis combien de temps est-il l? Nous piait-il, nous a-t-il
couts, qu'a-t-il entendu?...

Son premier mouvement fut de se prcipiter sur cet ennemi, de le
frapper au visage, de le contraindre  une lutte corps  corps.

La pense de Marie-Anne l'arrta.

Il entrevit les rsultats possibles, probables mme, d'une querelle
ne de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en ft l'issue,
perdait de rputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et
la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aime devenant,
par son fait, la fable du pays, montre au doigt... et il eut assez de
puissance sur soi pour matriser sa colre.

Tout cela ne dura pas la moiti d'une seconde.

Il toucha lgrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers
Martial:

--Vous tes tranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement
altre, et vous cherchez sans doute votre chemin...

L'expression trahissait ses sages intentions. Un passez votre chemin
bien sec et t moins blessant. Il oubliait que ce nom d'tranger
tait la plus sanglante injure qu'on jetait alors  la face des
anciens migrs revenus avec les armes allies.

Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose
insolemment nonchalente.

Il toucha du bout du doigt la visire de sa casquette de chasse et
rpondit:

--C'est vrai... je me suis gar.

Si trouble, si dfaillante que ft Marie-Anne, elle comprenait bien
que sa prsence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens.
Leur attitude, la faon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient
laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramass sur lui-mme,
comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son
fusil, tout prt  se dfendre...

Le silence de prs d'une minute qui suivit, fut menaant comme ce
calme profond qui prcde l'orage... Martial  la fin le rompit:

--Les indications des paysans ne brillent pas prcisment par leur
nettet, reprit-il d'un ton lger, voici plus d'une heure que je
cherche la maison o s'est retir M. Lacheneur...

--Ah!...

-Je lui suis envoy par M. le duc de Sairmeuse, mon pre.

D'aprs ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de
quelque rclamation de ces gens si trangement rapaces.

--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de
Sairmeuse avaient t rompues hier soir chez M. l'abb Midon...

Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas.
Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand mme, et il tait de
force  se tenir parole.

--Si ces relations, ce qu' Dieu ne plaise! pronona-t-il, sont jamais
rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre
faute...

--Ce n'est pas ce qu'on prtend.

--Qui, on...?

--Tout le pays.

--Ah!... Et que dit-il?...

--La vrit... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait
oublier ni pardonner.

Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tte d'un air grave.

--Vous tes prompt  vous prononcer, monsieur, dit-il froidement.
Permettez-moi d'esprer que M. Lacheneur sera moins svre que vous,
et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il
hsitait--devant des explications loyales.

Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, tait-ce
possible!...

Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et
s'adresser uniquement  elle, paraissant dsormais compter Maurice
pour rien.

--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez
pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... A qui fera-t-on entendre
que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dvou de notre
famille, et cela au moment mme o il nous rendait le plus signal
service! Un gentilhomme tel que mon pre et un hros de probit tel
que le vtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scne
d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rle, mais ma dmarche
d'aujourd'hui prouve ses regrets...

Certes, ce n'tait plus l le ton cavalier qu'avait pris Martial
quand, pour la premire fois, il avait abord Marie-Anne sur la place
de l'glise.

Il s'tait dcouvert, il restait  demi-inclin, et il s'exprimait
d'un ton de respect profond, comme s'il et eu devant lui une fire
duchesse, et non l'humble fille de ce maraud de Lacheneur.

Etait-ce simplement une manoeuvre de rou? Subissait-il, sans trop
s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si trange?...
C'tait l'un et l'autre. Mais il lui et t difficile de dire o
cessait le voulu et o commenait l'involontaire.

Cependant il continuait:

--Mon pre est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil,
loin de la France, est lourd  porter!... Mais si les chagrins et les
dceptions ont aigri son caractre, ils n'ont pas chang son coeur.
Ses dehors imprieux, hautains, souvent pres, cachent une bont que
j'ai vue souvent dgnrer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer?
le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un
enfant... Il se refuse  reconnatre que le monde a march depuis
vingt ans... On l'a abus par des rodomontades ridicules... Enfin,
nous tions encore  Montaignac que dj les ennemis de M. Lacheneur
avaient trouv le secret d'indisposer mon pre contre lui...

On et jur qu'il disait la vrit, tant sa voix tait persuasive,
tant l'expression de son visage, son regard, son geste, taient
d'accord avec ses paroles.

Et Maurice, qui sentait, qui tait sr qu'il mentait et mentait
impudemment, Maurice restait bahi de cette science de comdien que
donna le commerce de la haute socit, et qu'il ignorait, lui...

Mais o Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comdie?...

--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier,
dans cette petite salle du presbytre?... Non, je ne me rappelle pas,
en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'hrosme de M.
Lacheneur. Apprenant notre arrive, il accourait, et sans hsitation,
sans faste, il se dpouillait volontairement d'une fortune... et on le
rudoyait. Cet excs d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai
pas protest hautement, si je ne me suis pas rvolt, c'est que la
contradiction irrite mon pre jusqu' la folie... Mais  quoi bon
protester?... Le sublime lan de votre pit filiale devait tre plus
puissant que toutes mes paroles. Vous n'tiez pas hors du village, que
dj M. de Sairmeuse, honteux de ses prventions, me disait: J'ai eu
tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me rsoudre  faire le
premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez
qu'il oublie_...

Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement
embarrasse.

--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon pre...

--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera
 moi, au contraire, de vous rendre grces, si vous obtenez de M.
Lacheneur qu'il accepte les justes rparations qui lui sont dues... et
il les acceptera si vous consentez  plaider notre cause... Qui donc
rsisterait  votre voix si douce,  vos beaux yeux suppliants...

Si inexpriment que ft Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre
les projets de Martial. Cet homme, qu'il hassait dj mortellement,
osait parler d'amour  Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est--dire
que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait
abominablement de sa simplicit.

La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang  son
cerveau.

Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrsistible il le
fit pirouetter par deux fois sur lui-mme, et le repoussa, le lana
plutt  dix pas, en s'criant:

--Ah! c'est trop d'impudence  la fin, marquis de Sairmeuse!...

L'attitude de Maurice tait si formidable, que Martial le vit sur lui.
La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se
relever, il arma son fusil, prt  faire feu.

Ce n'tait pas lchet de la part du marquis de Sairmeuse, mais se
colleter lui reprsentait quelque chose de si ignoble et de si bas,
qu'il et tu Maurice comme un chien, plutt que de se laisser toucher
du bout du doigt.

Cette explosion de la colre si lgitime de Maurice, Marie-Anne
l'attendait, la souhaitait mme depuis un moment.

Elle tait bien plus inexprimente encore que son ami, mais elle
tait femme et n'avait pu se mprendre  l'accent du jeune marquis de
Sairmeuse.

Il tait vident qu'il lui faisait la cour. Et avec quelles
intentions!... il n'tait que trop ais de le deviner.

Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus
tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait
d'une si prodigieuse audace.

Comment, aprs cela, n'et-elle pas bni la violence qui mettait fin 
une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!

Une femme vulgaire se ft jete entre ces deux jeunes gens prts 
s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.

Le devoir de Maurice n'tait-il pas de la dfendre quand on
l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protgerait contre la
fltrissante galanterie d'un libertin? Elle et rougi, elle qui tait
l'nergie mme, d'aimer un tre faible et pusillanime.

Mais toute intervention tait inutile.

Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois
qu'elle claire.

Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paratre
souponner, sous peine de donner sur soi un avantage  qui les
adresse.

Il sentit que Marie-Anne devait tre hors de cause. C'tait affaire 
lui d'expliquer les motifs de son agression.

Cette intelligence instantane de la situation opra en lui une
si puissante raction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son
sang-froid et le libre exercice de ses facults.

--Oui, reprit-il d'un ton de dfi, c'est assez d'hypocrisie,
monsieur!... Oser parler de rparations aprs le traitement que
vous et les vtres lui avez inflig, c'est ajouter  l'affront une
humiliation prmdite... et je ne le souffrirai pas.

Martial avait dsarm son fusil; il s'tait relev, et il poussetait
le genou de son pantalon, o s'taient attachs quelques grains de
sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.

Il tait bien trop fin pour ne pas reconnatre que Maurice dguisait
la vritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il
s'avouait, qu'emport par l'trange impression que produisait sur lui
Marie-Anne, il tait all trop vite et trop loin, il n'en tait pas
absolument mcontent.

Cependant il fallait rpondre, et garder la supriorit qu'il
s'imaginait avoir eue jusqu' ce moment.

--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant
alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez  Mlle
Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espre...

--Vous me l'avez dj dit, interrompit brutalement Maurice. Rien
n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous
indiquera la maison du baron d'Escorval.

--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux
de mes amis...

--Oh!... quand il vous plairai...

--Naturellement... Mais il me plat de savoir avant en vertu de quel
mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et
prtendez le dfendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos
droits?

Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu
au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.

--Mes droits, rpondit-il, sont ceux de l'amiti... Si je vous dis
que vos dmarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur
n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous
dguisiez l'aumne que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour
faire taire votre conscience... Il prtend garder son affront qui est
son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs
de Sairmeuse!... vous l'avez lev  mille pieds de votre fausse
grandeur... Sa noble pauvret crase votre opulence, comme j'crase,
moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de
vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront
jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il
ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira:
Ces gens-l me doivent tout!

Sa parole enflamme avait une telle puissance d'motion, que
Marie-Anne ne sut pas rsister  l'inspiration qu'elle eut de lui
serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui plit.

--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon pre a
eu hier l'honneur de demander pour moi  M. Lacheneur la main de sa
fille...

--Et je l'ai refuse!... cria une voix terrible.

Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournrent avec un mme
mouvement de surprise et d'effroi.

M. Lacheneur tait l devant eux, et  ses cts se tenait
Chanlouineau qui roulait des yeux menaants.

--Oui, je l'ai refuse, reprit M. Lacheneur, et je ne prvoyais pas
que ma fille irait jamais contre mes volonts... Que m'avez-vous jur
ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des
rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez  la maison, 
l'instant...

--Mon pre...

--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.

Elle obit et s'loigna, non sans avoir adress  Maurice un regard o
se lisait un adieu qu'elle croyait devoir tre ternel.

Ds qu'elle fut  vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant
Maurice, les bras croiss:

--Quant  vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espre ne plus
vous reprendre  rder autour de ma fille...

--Je vous jure, monsieur...

--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de dtourner
une jeune fille de son devoir, qui est l'obissance... Vous venez
de rompre  tout jamais toutes relations entre votre famille et la
mienne...

Le pauvre garon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur
l'interrompit.

--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.

Et Maurice hsitant, il le saisit au collet et le porta presque
jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rche.

Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui
dire  l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:

--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre
toutes mes prcautions inutiles!...

Il suivit de l'oeil Maurice, qui se retirait tout tourdi de cette
scne, stupfi de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement
quand il le vit hors de la porte de la voix qu'il revint  Martial.

--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis,
dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous
cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend
pour se rendre au chteau de Courtomieu.

Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:

--Et nous, en route!...

Mais Martial l'arrta d'un geste.

--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon pre sait bien o
il m'a envoy... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...

--Chez moi?...

--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter
l'expression de nos regrets sincres de la scne qui a eu lieu chez le
cur Midon...

Et sans attendre une rponse, Martial, avec une extrme habilet et un
rare bonheur d'expression, se mit  rpter au pre l'histoire qu'il
venait de conter  la fille.

A l'entendre, son pre et lui taient dsesprs... Se pouvait-il que
M. Lacheneur et cru  une ingratitude si noire... Pourquoi s'tait-il
retir si prcipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait  sa
disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent
mille francs, davantage mme...

Cependant M. Lacheneur ne semblait pas bloui, et quand Martial eut
fini, il rpondit respectueusement mais froidement qu'il rflchirait.

Cette froideur devait stupfier Chanlouineau; il ne le cacha pas ds
que le marquis de Sairmeuse se fut retir aprs force protestations.

--Nous avions mal jug ces gens-l, dclara-t-il.

Mais M. Lacheneur haussa les paules.

--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est  moi qu'on offre tout cet
argent?

--Dame!... j'ai des oreilles...

--Eh bien! mon pauvre garon, il faut se dfier de ce qu'elles
entendent. La vrit est que ces grosses sommes sont destines aux
beaux yeux de ma fille. Elle a plu  ce freluquet de marquis, et il
voudrait en faire sa matresse...

Chanlouineau s'arrta court, l'oeil flamboyant, les poings crisps.

--Saint bon Dieu!... s'cria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis 
vous, corps et me... et pour tout ce que vous voudrez.




XII


--Non, dcidment, je n'ai de ma vie rencontr une femme qui se puisse
comparer  cette Marie-Anne. Quelle grce et quelle majest!... Ah! sa
beaut est divine!...

Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, aprs ses propositions 
M. Lacheneur.

Au risque de s'garer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
 travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
sauter les fosss.

Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et dlicieuse, 
se reprsenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
et mue, plissant et rougissant tour  tour, prs de dfaillir ou se
redressant superbe de fiert.

--Comment souponner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
cette navet pudique, une me de feu et une indomptable nergie!
Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbcile
d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour tre regard ainsi, ne
fut-ce qu'une minute!... Comment ce garon ne serait-il pas fou
d'elle!...

Lui-mme l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel
nom donner  cet envahissement de sa pense,  ces furieux dsirs qui
frmissaient en lui.

--Ah!... n'importe, s'cria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je
l'aurai.

En consquence, il se mit  tudier le ct politique et stratgique
de l'entreprise, avec la sagacit d'une exprience souvent mise 
l'preuve.

Son dbut, force lui tait d'en convenir, n'avait t ni heureux ni
adroit.

--C'est mon pre, murmurait-il, qui me vaut cette cole... Comment,
moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rveries pour des
ralits!...

Il est sr que l'preuve qu'il venait de tenter tait faite pour
porter la lumire dans son esprit. Hommages et argent avaient t
repousss. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur
ses dclarations dguises, M. Lacheneur avait accueilli plus que
froidement ses avances et l'offre d'une vritable fortune.

En outre, il se rappelait l'oeil terrible de Chanlouineau.

--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un
signe de Marie-Anne, il m'et cras comme un oeuf, sans souci de
mes aeux. Ah a! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois
poursuivants en ce cas.

Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et mme prilleuse, plus
elle irritait sa passion.

--Tout peut se rparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir
ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques
entrevues avec M. Lacheneur pour rgulariser la restitution de
Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rle est tout
trac. Mme, je profiterai de la dtestable impression que j'ai
produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai t hardi, et ce sera
bien le diable si elle n'est pas touche et flatte de ce triomphe de
sa beaut. Reste le d'Escorval.

C'tait l que le bt blessait Martial, ainsi qu'il se le rptait en
ce langage trivial qu'on emploie vis--vis de soi.

Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa
colre lui avait paru bien grande pour tre absolument relle.

Il souponnait une comdie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour
Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...

--En attendant, disait-il, me voici les mains lies, et empch de
demander compte  ce petit d'Escorval de son insolence. Digrer
un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est
incontestable; peut-tre s'avisera-t-il de venir me provoquer de
nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour
que je n'aie aucune satisfaction  lui refuser. D'un autre ct, si
j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tte,
Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne
chose en change d'un petit expdient pour le forcer  quitter le
pays.

Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni
prvoir, ni calculer les pouvantables consquences, Martial arrivait
 l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas
prcipits derrire lui.

Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des
signes, il s'arrta.

C'tait Chupin et un de ses fils.

Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'tait faufil parmi les gens
chargs d'aller prparer  Sairmeuse les appartements, il avait
dj trouv le secret de se rendre utile, il visait  devenir
indispensable.

--Ah! monsieur le marquis, s'cria-t-il ds qu'il fut  porte de la
voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...

--Bien, dit schement Maurice, je rentre.

Mais Chupin n'tait pus susceptible, et si fcheux que ft l'accueil,
il ne s'en risqua pas moins  cheminer derrire Martial, assez prs
pour tre entendu.

Il avait son projet, car il ne tarda pas  entamer le long rcit
de toutes les calomnies rpandues dans le pays sur le compte de M.
Lacheneur.

Pourquoi choisissait-il ce sujet plutt qu'un autre? Avait-il devin
quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...

A l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'tait
dfinitivement qu'un sclrat, la restitution de Sairmeuse n'tait
qu'une rouerie, enfin il possdait des mille et des cent mille francs,
puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.

Si le vieux maraudeur n'avait que des soupons, Martial les changea en
certitude par sa vivacit  demander:

--Comment, Mlle Lacheneur va se marier.

--Oui, monsieur le marquis.

--Et avec qui?...

--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien,
que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait
manqu de respect  M. le duc. Il est finaud, le mtin, et si
Marie-Anne ne lui apportait pas de bons cus vaillants, il ne la
mnerait pas  la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle
fille.

--Est-ce positif ce que vous dites l?...

--A ma connaissance, oui. Mon an qui est l a entendu dire 
Chanlouineau et  Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et
qu'on va publier les bans...

Et se retournant vers son fils:

--Pas vrai... garon? demanda-t-il.

--Ma grande foi, oui! rpondit le gars, qui jamais n'avait ou rien de
pareil.

Martial se tut, honteux peut-tre de s'tre laiss prendre aux amorces
de ce vieux, mais satisfait d'tre averti de cette circonstance si
importante.

Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de
mentir, il devenait vident que la conduite de M. Lacheneur cachait
quelque gros mystre. Comment, sans quelque tout-puissant motif,
et-il refus sa fille  Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la
donner  un paysan?...

Ce motif, Martial se jurait de le pntrer, quand il arriva 
Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace
sabl qui s'tendait entre le parterre et le perron du chteau, se
trouvaient amoncels toutes sortes d'effets d'habillement, du linge,
de la vaisselle, des meubles... On et dit un dmnagement. Une
demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce
remue-mnage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.

Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avana donc vers son pre,
et aprs l'avoir respectueusement salu:

--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.

M. de Sairmeuse clata de rire.

--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien
simple. Qu'un matre lgitime,  son retour, couche dans les draps
d'un usurpateur, c'est charmant pour une premire nuit, pour une
seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait
que j'tais chez lui, et a m'assassinait. J'ai donc fait rassembler
et descendre sa dfroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas
de l'ancien mobilier du chteau... On va charger le tout sur une
charrette et le lui porter...

Le jeune marquis de Sairmeuse bnit le ciel d'tre arriv si  point.
Le projet de son pre excut, il et pu dire adieu  ses esprances.

--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.

--Hein!... pourquoi? Qui m'en empcherait, je vous prie?

--Personne assurment... Mais vous rflchirez qu'un homme qui ne
s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit  quelques gards...

Le duc parut abasourdi.

--Des gards!... s'cria-t-il, ce maraud a droit  des gards!...
Voil qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est--dire
vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre 
vos dpens--vous lui faites prsent de cent mille livres, et il ne se
tient pas pour content, il lui faut encore des gards!... Accordez-lui
en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai
rsolu...

--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais  deux fois,  votre
place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est trs-bien. Mais o en
est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrit par vous, il
revenait sur sa parole?... O sont vos titres de proprit?...

M. de Sairmeuse devint vert.

--Jarnibieu! s'cria-t-il, je n'avais pas pens  cela... Hol! vous
autres, qu'on me rentre toute cette dpouille, et promptement!...

Et comme on lui obissait:

--Maintenant, dit-il  son fils, htons-nous de nous rendre 
Courtomieu, d'o on nous a dj envoy chercher deux fois... Il s'agit
d'une affaire d'une importance extrme.




XIII


Le chteau de Courtomieu passe, aprs Sairmeuse, pour la plus
magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse
s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et
ses eaux jaillissantes.

On y arrivait alors par une longue et troite chausse mal pave,
trs-laide, et qui gtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait
cependant cot au marquis les yeux de la tte,  ce qu'il disait, et,
pour cette raison, il la considrait comme un chef-d'oeuvre.

Quand la voiture qui amenait Martial et son pre quitta la grande
route pour cette chausse, les cahots tirrent le duc de la rverie
profonde o il tait tomb ds en quittant Sairmeuse.

Cette rverie, le marquis pensait bien l'avoir cause.

--Voil, se disait-il, non sans une secrte satisfaction, le rsultat
de mon adroite manoeuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne
sera pas lgalise, j'obtiendrai de mon pre tout ce que je voudrai...
oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne  sa
table.

Il se trompait. Le duc avait dj oubli cette affaire; ses
impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur
le sable.

Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et aprs avoir ordonn au
cocher de marcher au pas:

--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous tes dcidment
amoureux de cette petite Lacheneur?...

Martial ne put s'empcher de tressaillir.

--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton lger, ce serait peut-tre beaucoup
dire. Mettons qu'elle m'inspire un got assez vif, ce sera suffisant.

Le duc regardait son fils d'un air narquois.

--En vrit, vous me ravissez!... s'cria-t-il. Je craignais que cette
amourette ne dranget, au moins pour l'instant, certains plans que
j'ai conus... J'ai des vues sur vous, marquis!...

--Diable!...

--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en
dtail... Je me borne pour aujourd'hui  vous recommander d'examiner
Mlle Blanche de Courtomieu.

Martial ne rpondit pas. La recommandation tait inutile. Si Mlle
Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis
un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaait sous l'image radieuse
de Blanche.

--Mais avant d'arriver  la fille, reprit le duc, parlons du pre...
Il est fort de mes amis et je le sais par coeur. Vous avez entendu des
faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes prjugs, n'est-ce pas?
Eh bien! compar au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne
jacobin.

--Oh!... mon pre...

--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon poque, on l'et tenu,
lui, pour arrir, sous le rgne de Louis XIV. Seulement,--car il y
a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient
enferms dans sa tabatire... et fiez-vous  lui pour ne l'ouvrir
qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses
opinions, en ce sens qu'il a t forc de les cacher assez souvent. Il
les a caches sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'migration.
Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a
t quelque peu chambellan de Buonaparte, ce cher marquis... Mais,
chut! ne lui rappelez pas cet hrosme: il le dplore depuis Lutzen.

C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses
meilleurs amis.

--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses
mariages... Je dis: ses, parce qu'il s'est mari un certain nombre
de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de
perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches
les unes que les autres. Sa fille est de la troisime et dernire, une
Ciss-Blossac... c'est celle qui a le plus dur; elle est morte vers
1809. A chaque veuvage, il trompait son dsespoir en achetant quantit
de terres ou des rentes. Si bien qu' cette heure, il est aussi riche
que vous, marquis, et qu'il a des influences secrtes dans tous les
camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un dtail: il flaire, m'a-t-on
dit, l'influence du clerg, et il est devenu d'une haute pit.

Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrter dans la cour
d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne
au-devant de ses htes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.

C'tait bien l'homme du portrait.

Long plutt que grand, solennel et remuant  la fois, M. de Courtomieu
portait une lvite infinie et des souliers  boucle d'or. La tte
qui surmontait cette immense charpente tait remarquablement
petite,--signe de race,--couronne de rares cheveux plats et
noirs,--il les teignait,--et claire par de gros yeux ronds et sans
chaleur.

La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilit qui convient au
chrtien, se livraient, sur son visage, un perptuel et bien plaisant
combat.

Il serra tour  tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non
sans les combler de compliments dbits d'une petite voix de tte, qui
tonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons
de flte sortant des flancs d'un ophiclide.

--Enfin, vous voici... rptait-il; nous vous attendions pour
dlibrer... c'est trs-grave... trs-dlicat aussi. Il s'agit de
rdiger une adresse  Sa Majest. La noblesse, qui a tant souffert de
la Rvolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos
amis des environs, au nombre de seize, sont runis dans mon cabinet,
transform en chambre du conseil...

Martial frmit  l'ide de tout ce qu'il allait tre oblig d'entendre
de choses niaises et insipides, et la recommandation de son pre lui
revenant  propos:

--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de prsenter nos
respects  Mlle de Courtomieu?...

--Ma fille doit tre dans le salon avec notre vieille cousine,
rpondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait...  moins
qu'elles ne soient au jardin...

Cela pouvait signifier: Allez-y, si bon vous semble! Martial le prit
ainsi, et arriv dans le vestibule, il laissa monter seuls son pre et
le marquis.

Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il tait
vide.

--C'est bien, dit-il, je sais o est le jardin.

Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin:
personne.

Il allait se dcider  rentrer, et  marcher bravement  l'ennemi,
quand,  travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut
distinguer comme une robe blanche.

Il s'avana doucement, et son coeur battit, quand il reconnut qu'il
avait bien vu.

Mlle Blanche de Courtomieu tait assise prs d'une vieille dame, et
elle lui lisait  demi-voix une lettre.

Il fallait qu'elle ft bien proccupe, pour n'avoir pas entendu le
sable crier sous les bottes de Martial.

Il tait  dix pas d'elle, si prs qu'il distinguait, par une
claircie des jasmins, jusqu' l'ombre de ses longs cils.

Il s'arrta, retenant son haleine, s'abandonnant  une dlicieuse
extase.

--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...

Belle, non!... Mais jolie  ravir l'imagination. En elle, tout
souriait au dsir, ses grands yeux d'un bleu velout et ses lvres
entr'ouvertes. Elle tait blonde, mais de ce blond vivant et dor
des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque
s'chappaient  profusion des boucles folles o la lumire, en se
jouant, semblait allumer des tincelles.

Peut-tre l'et-on souhaite un peu plus grande... Mais elle avait le
charme pntrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait
des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effils taient celles
d'une enfant.

Hlas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les
apparences du marquis de Courtomieu.

Cette jeune fille au regard candide avait la scheresse d'me d'un
vieux courtisan. Elle avait t tant fte au couvent, en sa qualit
de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait
entoure de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait fltri
en leur germe toutes ses bonnes qualits.

Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus tre sensible
qu'aux jouissances de la vanit ou de l'ambition satisfaites. Elle
pensait  un tabouret  la cour, comme une pensionnaire rve d'un
amoureux...

Si elle avait daign remarquer Martial,--car elle l'avait
remarqu,--c'est que son pre lui avait dit que ce jeune homme
emporterait sa femme aux plus hautes sphres du pouvoir. L dessus,
elle avait prononc un c'est bien, nous verrons!  faire fuir un
prtendant  mille lieues...

Cependant, Martial, craignant d'tre surpris, s'avana et Mlle
Blanche,  sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouche...

Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:

--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de
m'apprendre o j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me
suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves...
seulement...

Il montra la lettre que la jeune fille tenait  la main et ajouta:

--Seulement, je suis peut-tre indiscret?

--Oh! en aucune faon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que
je viens de lire m'ait profondment mue... elle m'est adresse par
une pauvre enfant  qui je m'intressais, que j'envoyais chercher,
parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.

Exerc ds son enfance  la savante hypocrisie des salons, le jeune
marquis de Sairmeuse avait habitu son visage  ne rien trahir de ses
impressions.

Il savait rester riant avec l'angoisse au coeur, grave quand le
fou-rire et d le secouer de ses hoquets.

Et cependant,  ce nom de Marie-Anne montant aux lvres de Mlle de
Courtomieu, son oeil, o la satisfaction de soi le disputait au mpris
des autres, son oeil si clair se voila.

--Elles se connaissent!... pensa-t-il.

L'ide d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hsitait
sa passion le troublait extraordinairement, et veillait en lui toutes
sortes de pudeurs inconnues.

La main tourne, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche
l'avait aperu.

--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquite.

Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle
poursuivit:

--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre
Marie-Anne, puisque son pre tait le dpositaire de Sairmeuse?

--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, rpondit simplement Martial.

--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beaut
tout trange, et qui surprend?

Un sot et protest. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette
faute.

--Oui, elle est trs-belle, dit-il.

Cette soi-disant franchise dconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est
avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:

--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son pre rduit 
bcher la terre.

--Oh!... vous exagrez, mademoiselle, mon pre prservera toujours
Lacheneur de la gne.

--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour
Marie-Anne?

--Elle en a un tout trouv, mademoiselle... J'ai ou dire qu'elle
va pouser un garon des environs qui a quelque bien, un certain
Chanlouineau.

La nave pensionnaire tait plus forte que Martial. Elle le soumettait
 un interrogatoire en rgle, et il ne s'en apercevait pas. Elle
prouva un certain dpit en le voyant si bien instruit de tout ce qui
concernait Mlle Lacheneur.

--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est l le parti
qu'elle avait rv?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse;
nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici...
oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Mdie?

Tante Mdie, c'tait la vieille demoiselle assise prs de Mlle
Blanche.

--Oui, beaucoup, rpondit-elle.

Cette tante, cousine plutt, tait une parente pauvre que M. de
Courtomieu avait recueillie, et  qui Mlle Blanche faisait payer
chrement son pain; elle l'avait dresse  jouer le rle d'cho.

--Ce qui me dsole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois
brises des relations qui m'taient chres... Mais coutez plutt ce
que Marie-Anne m'crit.

Elle retira de sa ceinture, o elle l'avait passe, la lettre de Mlle
Lacheneur, et lut:

Ma chre Blanche,

Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris
comme un coup de foudre. Mon pre et moi, nous tions trop accoutums
 regarder comme ntre le dpt remis  notre fidlit; nous en avons
t punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et  cette heure
tout est consomm... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus
qu'une pauvre paysanne, comme sa mre...

Le plus subtil observateur et t pris  l'motion de Mlle Blanche.
On et jur qu'elle avait mille peines  retenir ses larmes...
peut-tre mme en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.

La vrit est qu'elle ne songeait qu' pier sur la figure de Martial
quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il tait en
garde, il restait de marbre.

Elle continua:

Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque
changement... Mais j'ai du courage, je saurai me rsigner. J'aurai, je
l'espre, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir
des flicits passes rendrait peut-tre intolrables les misres
prsentes...

Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.

--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous
cette fiert? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la
noblesse!

Martial ne rpondit pas. L'altration de sa voix l'et trahi, il le
sentit. Combien cependant, il et t plus touch encore s'il lui et
t donn de lire les dernires lignes de la lettre.

Il faut vivre, ma chre Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'prouve
aucune honte  vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment,
comme vous le savez, et je gagnerais ma vie  faire des broderies
si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui mme 
Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je
pourrais me prsenter en me recommandant de votre nom.

Mais Mlle de Courtomieu s'tait bien garde de parler de cette requte
si touchante. Elle avait tent une preuve, elle n'avait pas russi:
tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.

Elle semblait avoir oubli son amie, et elle babillait le plus
gaiement du monde, quand, approchant du chteau, elle fut interrompue
par un grand bruit de voix confuses montes  leur diapason le plus
lev.

C'tait la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement
dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrta.

--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je
vous tourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute tre
l-haut.

--Certes non! rpondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rle des
hommes d'action ne commence qu'aprs que les orateurs sont enrous...

Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une
nergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle
reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son pre, devait aller
si loin.

Malheureusement, son admiration fut trouble par un coup frapp  la
grosse cloche qui annonait les visiteurs.

Elle tressaillit, lcha le bras de Martial, et trs-vivement:

--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se
dit l-haut... Si je le demande  mon pre, il se moquera de ma
curiosit... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez 
la confrence, vous me diriez tout...

Un dsir ainsi exprim tait un ordre. Le marquis de Sairmeuse
s'inclina et obit.

--Elle me congdie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est
plus clair, et mme, elle n'y met pas de faons... Mais pourquoi
diable me congdie-t-elle?

Pourquoi?... C'est qu'un seul coup  la cloche annonait une visite
pour Mlle Blanche, qu'elle attendait son amie, et qu'elle ne voulait
 aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.

Elle n'aimait pas, et dj les tourments de la jalousie la
dchiraient... Telle tait la logique de son caractre.

Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompe. C'tait bien
Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon.

La malheureuse jeune fille tait plus ple que de coutume, mais
rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle
subissait depuis deux jours.

Et sa voix, en demandant  son ancienne amie une liste de pratiques,
tait aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait
de venir passer une aprs-midi  Sairmeuse.

Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si diffrentes s'embrassrent,
les rles furent-ils intervertis.

C'tait Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui
sanglota.

Mais tout en crivant  la file le nom des personnes de sa
connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu' l'occasion favorable
qui se prsentait de vrifier les soupons veills en elle par le
trouble de Martial.

--Il est inconcevable, dit-elle  son amie, inimaginable que le duc de
Sairmeuse vous rduise  une si pnible extrmit!...

Si loyale tait Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette
accusation sur l'homme qui avait si cruellement trait son pre.

--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait
faire, ce matin, des offres considrables, par son fils.

Mlle Blanche se dressa comme si une vipre l'et mordue.

--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chre Marie-Anne?
dit-elle.

--Oui.

--Serait-il all chez vous?...

--Il y allait... quand il m'a rencontre, dans les bois de la Rche...

Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir
de l'impertinente galanterie de Martial.

La sotte exprience de Mlle Blanche--elle tait terriblement
exprimente, cette fille qui sortait du couvent,--se mprit  ce
trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se
retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de
l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.

--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrs,
ils ont gard l'un de l'autre une impression si profonde!...
S'aimeraient-ils donc dj?...




XIV


Si Martial et rapport fidlement  Mlle Blanche tout ce qu'il
entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'et
probablement un peu tonne.

Il l'et,  coup sr, stupfie, s'il lui et confess en toute
sincrit ses impressions et ses rflexions.

C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux  qui on devait, plus
tard, reprocher les excs du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa 
combattre pour des prjugs que rprouvait sa raison.

Tombant, de par la volont de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion
enrage, ses impressions furent celles d'un homme  jeun arrivant au
dessert d'un djeuner d'ivrognes. L'chauffement des autres redoubla
son sang-froid.

Il fut rvolt, sans en tre surpris outre mesure, des prtentions
grotesques et des pres convoitises des nobles htes de M. de
Courtomieu.

Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.

Il n'en tait pas un dont le pur dvouement n'exiget imprieusement
les rcompenses les plus inoues. C'est  peine si les modestes
dclaraient se contenter d'une recette gnrale, d'une prfecture ou
des paulettes de lieutenant-gnral.

De l des rcriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches
amers. Tous les visages taient courroucs, on se mesurait de l'oeil,
les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nomm prsident,
s'puisait  rpter:

--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modration, de grce!...

--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant 
grand'peine une violente envie de rire; fous  lier!...

Mais il n'eut pas  rendre compte de cette sance, qu'interrompit par
bonheur l'annonce du dner.

Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne
songeait plus  interroger.

Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les dceptions de
ces personnages!

Elle les tenait en mdiocre estime, par cette raison que pas un
n'tait d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu' eux tous
ils taient  peine aussi riches.

Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur
absorbait despotiquement toutes ses facults.

Pendant les quelques moments o elle tait reste seule, aprs le
dpart de Marie-Anne, Mlle Blanche avait rflchi.

L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait
les premires motions fortes de sa vie, il runissait toutes les
conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle dcida qu'il
serait son mari.

Elle et eu quelques jours d'irrsolution, vraisemblablement, sans le
mouvement de jalousie qui l'avait agite. Mais, du moment o elle
put croire, souponner,  tort ou  raison, qu'une autre femme lui
disputerait Martial, elle le voulut...

De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que
sous l'inspiration d'un de ces amours tranges o le coeur n'est pour
rien, qui se fixent dans la tte et qui, tout en laissant une sorte de
sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.

Que la femme dont l'ombre d'une ralit n'a jamais fait battre le
pouls plus vite lui jette la premire pierre.

Qu'elle ft vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si
toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'tait pas sre, c'est une
ide qui ne pouvait venir  Mlle Blanche de Courtomieu.

On lui avait tant dit, tant rpt, qu'il s'estimerait heureux entre
tous l'homme qu'elle daignerait choisir!

Elle avait vu tant de prtendants assiger son pre!...

--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les
glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?

--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanit; et tu as, toi, ce
que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le gnie de la
coquetterie!...

Elle se sentait, en effet, assez d'habilet et de patience pour
prendre et soutenir le caractre qui lui semblait le plus propre 
blouir,  fasciner Martial!...

Quant  garder ce caractre, s'il lui dplaisait, aprs le mariage,
c'tait une autre affaire!...

Le rsultat de ces honntes dispositions fut que pendant le dner Mlle
Blanche dploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son gnie.

Elle cherchait si videmment  lui plaire, que plusieurs convives en
furent frapps.

D'une autre, cela et choqu comme une haute inconvenance. Mais
Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien.
N'tait-elle pas la plus riche hritire que l'on st  dix lieues
 la ronde? Il n'est pas de mdisance capable d'entamer le prestige
d'une dot d'un million comptant.

--Savez-vous, chevalier, disait  son voisin un vieux vicomte, que ces
deux beaux enfants runiraient  eux deux quelque chose comme sept 
huit cent mille livres de rentes.

Martial, lui, s'abandonnait sans dfiance au charme de cette
situation.

Comment souponner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs,
dont les petits rires avaient la sonorit cristalline du rire de
l'enfant!...

Involontairement il la comparait  la srieuse Marie-Anne, et son
imagination flottant de l'une  l'autre s'enflammait de l'tranget du
contraste.

Mlle Blanche l'avait fait placer prs d'elle  table, et ils causaient
gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la
discussion du tantt se rallumait entre les autres convives, et
s'enflammait  mesure que se succdaient les services.

Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient
du vin de Champagne, et on buvait aux allis, dont les triomphantes
baonnettes avaient ramen le roi; on buvait aux Anglais, aux
Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur
pied...

Le nom de d'Escorval, clatant tout  coup au milieu du choc des
verres, devait arracher brusquement Martial  son enchantement.

Un vieux gentilhomme, dont le chef tait couvert d'une petite calotte
de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on ft les plus
actives dmarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.

--La prsence d'un tel homme dshonore notre contre, disait-il; c'est
un jacobin frntique, et mme il a t jug si dangereux, que
M. Fouch l'a couch sur ses listes, et qu'il est ici sous la
surveillance de la haute police.

Ce discoureur avait d au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la
plus abjecte misre; aussi roulait-il des yeux froces et semblait-il
ivre de rancune.

On l'coutait, mais on se taisait, l'hsitation se lisait dans tous
les yeux.

Martial, lui, tait devenu si ple que Mlle Blanche remarqua sa pleur
et crut qu'il allait se trouver mal.

--Pourquoi cette motion si violente? se demanda-t-elle, souponneuse.

C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'me du jeune marquis de
Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.

Ne souhaitait-il pas, la veille, l'loignement de Maurice?

Eh bien!... une occasion se prsentait, telle qu'il tait impossible
d'en imaginer une meilleure!... Que la dmarche propose et lieu,
et certainement le baron et sa famille allaient tre forcs de
s'expatrier peut-tre pour toujours...

On hsitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un
seul, pour ou contre, entranerait tous les assistants.

Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.

Il se leva et dclara que la mesure tait mauvaise, impolitique...

--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui rpandent autour
d'eux comme un parfum d'honntet et de justice... Ayons le bon sens
de respecter la considration qui l'environne.

Ainsi qu'il l'avait prvu, Martial dcida les htes de M. de
Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa
parole brve et tranchante produisirent un grand effet.

--Evidemment, ce serait une faute! fut le cri gnral.

Martial s'tait rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.

--C'est bien!... ce que vous avez fait l, monsieur le marquis,
murmura-t-elle, vous savez dfendre vos amis.

Pris  l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:

--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a
rvolt, voil tout.

Mlle de Courtomieu ne pouvait tre dupe de cette explication. Un
pressentiment lui disait qu'il y avait l quelque chose. Cependant
elle ajouta:

--Votre conduite n'en est que plus belle.

Mais ce n'tait pas l l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en
regagnant son chteau quelques heures plus tard, il reprochait
amrement  son fils son intervention.

--Pourquoi, diable! vous mler de cette histoire! disait le duc. Je
n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition,
mais puisqu'elle tait lance...

--J'ai tenu  empcher une sottise inutile!

--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tt fait
de trancher. Pensez-vous que ce damn baron nous adore?... Que
rpondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre
nous?...

--Je hausserais les paules.

--Oui-d!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger
Chupin.




XV


Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse tait rentr en
France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers
la poussire de l'exil, et dj son imagination, trouble par la
passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n'tait  Sairmeuse que depuis deux jours, et dj il en tait
 accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les
rapports envenims qui caressaient ses rancunes.

Les soupons qu'il et voulu faire partager  Martial taient
cruellement et ridiculement injustes.

A l'heure mme o il accusait le baron d'Escorval de tramer quelque
chose, cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il
croyait, qu'il voyait mourant...

Maurice tait au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable  l'excs, n'avait pu
rsister aux rudes assauts de la destine,  ces brusques alternatives
de bonheur sublim et de dsespoir qui se succdaient sans rpit.

Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'tait loign
prcipitamment des bois de la Rche, il avait comme perdu la facult
de rflchir et de dlibrer.

L'inexplicable rsistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de
Sairmeuse, la feinte colre de Lacheneur, tout cela, pour lui, se
confondait en un seul malheur, immense, irrparable, dont le poids
crasait sa pense...

Les paysans qui le rencontrrent, errant au hasard  travers les
champs, furent frapps de sa dmarche insolite, et pensrent que sans
doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.

Quelques-uns le salurent... il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de
se briser en lui, et il faisait  son nergie un appel dsespr. Il
essayait de s'accoutumer au coup terrible.

L'habitude--cette mmoire du corps qui veille alors que l'esprit
s'gare--l'habitude seule le ramena  Escorval pour le dner.

Ses traits taient si affreusement dcomposs que Mme d'Escorval,
en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa
l'interroger.

Il parla le premier.

--Tout est fini! pronona-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquite
pas, mre, j'ai du courage, tu verras...

Il se mit  table, en effet, d'un air assez rsolu, il mangea presque
autant que de coutume, et son pre remarqua, sans mot dire, qu'il
buvait son vin pur.

Tout en lui tait si extraordinaire, qu'on l'et dit anim par une
volont autre que la sienne, effet trange et saisissant dont peuvent
seuls donner l'ide, les mouvements inconscients d'une somnambule.

Il tait fort ple, ses yeux secs brillaient d'un clat effrayant, son
geste tait saccad, sa voix brve. Il parlait beaucoup, et mme il
plaisantait... Cherchait-il  s'tourdir?...

--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval pouvante, je ne
craindrais pas tant, et je le consolerais...

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand
sa mre, qui tait venue  diverses reprises couter  sa porte, se
dcida  entrer vers minuit, elle le trouva couch, balbutiant des
phrases incohrentes...

Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnatre ni seulement la
voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face
congestionne, les lvres sches, et par moments il sortait de sa
gorge comme un rle. Elle lui prit la main... Cette main tait
brlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle
allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se trana
jusque sur le palier, o elle cria:

--Au secours!... mon fils se meurt!

D'un bond, M. d'Escorval fut  la chambre de Maurice. Il regarda,
comprit et se prcipita dehors en appelant son domestique d'une voix
terrible.

--Attle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu' Montaignac
et ramne un mdecin... crve le cheval plutt que de perdre une
minute!...

Il y avait bien un docteur  Sairmeuse, mais c'tait le plus born
des hommes. C'tait un ancien chirurgien militaire, renvoy de l'arme
pour son incurable incapacit; on le nommait Rublot. Il se solait, et
quand il tait ivre, il aimait  montrer une immense trousse pleine
d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de
bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils taient malades, ils
envoyaient qurir le cur. M. d'Escorval fit comme les paysans, aprs
avoir calcul que le mdecin ne pouvait arriver avant le jour.

L'abb Midon n'avait jamais frquent les coles de mdecine; mais au
temps o il n'tait que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui
demander conseil, qu'il s'tait mis courageusement  l'tude, et
que l'exprience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas
toujours le diplme de la Facult.

Quelle que ft l'heure  laquelle on vnt le chercher pour un malade,
de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prt. Il ne
rpondait qu'un mot: Partons!

Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins,
avec son large chapeau et son grand bton, sa bote de mdicaments
pendue  l'paule par une courroie, ils se dcouvraient
respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prtre estimaient
l'homme.

Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abb Midon devait
se hter. Le baron tait son ami. C'est dire quelle apprhension le
fit trembler, quand il aperut, devant la grille, Mme d'Escorval
guettant son arrive. A la faon dont elle se prcipita  sa
rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irrparable.
Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle
l'entrana jusqu' la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant tait des plus graves, il ne
fallut  l'abb qu'un coup d'oeil pour le reconnatre, mais elle
n'tait pas dsespre.

--Nous le tirerons de l, dit-il avec un sourire qui ramenait
l'esprance.

Et aussitt, avec le sang-froid d'un vieux gurisseur, il pratiqua une
large saigne et ordonna des applications de glace sur la tte et des
sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces
prescriptions de salut. Le prtre en profita pour attirer le baron
dans l'embrasure d'une fentre.

--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.

M. d'Escorval eut un geste dsol.

--Un dsespoir d'amour... rpondit-il. M. Lacheneur m'a refus la main
de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a d
voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il pass entre eux?... je
l'ignore, vous voyez le rsultat...

La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment
funbre de la chambre ne fut plus troubl que par les plaintes de
Maurice.

Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le dlire peuplait son
cerveau de fantmes, et  tout moment les noms de Marie-Anne, de
Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases,
trop incohrentes pour qu'il ft possible de suivre sa pense.

Ce que cette nuit-l parut longue  M. d'Escorval et  sa femme,
ceux-l seuls le savent qui ont compt les secondes d'une minute prs
du lit d'un malade aim...

Certes, leur confiance en l'abb Midon, leur compagnon de veille,
tait grande; mais enfin, il n'tait pas mdecin, tandis que l'autre,
celui qu'ils attendaient...

Enfin, comme l'aube faisait plir les bougies, on entendit au dehors
le galop furieux d'un cheval, et peu aprs le docteur de Montaignac
parut.

Il examina attentivement Maurice, et, aprs une courte confrence 
voix basse avec le prtre:

--Je n'aperois aucun danger immdiat, dclara-t-il. Tout ce qu'il y
avait  faire a t fait... il faut laisser le mal suivre son cours...
je reviendrai.

Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'aprs, car ce ne
fut qu' la fin de la semaine suivante que Maurice fut dclar hors de
danger.

Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.

--Hlas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.

Ce jour-l mme, il raconta  son pre toute la scne du bois de la
Rche, dont les moindres dtails taient rests profondment gravs
dans sa mmoire. Lorsqu'il eut termin:

--Tu es bien sr, lui demanda son pre, de la rponse de Marie-Anne?
Elle t'a bien dit que si son pre donnait son consentement  votre
mariage, elle refuserait le sien?...

--Elle me l'a dit.

--Et elle t'aime?

--J'en suis sr.

--Tu ne t'es pas mpris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais
va-t-en donc, petit malheureux!...

--Non.

M. d'Escorval demeura un moment pensif.

--C'est  confondre la raison, murmura-t-il.

Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:

--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystre
s'explique.




XVI


La maison o s'tait rfugi M. Lacheneur tait situe tout au haut
des landes de la Rche.

C'tait bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure troite et basse;
mais elle n'tait gure plus misrable que le logis de beaucoup de
paysans de la commune.

Elle se composait d'un rez-de-chausse divis en trois chambres et
tait couverte en chaume.

Devant tait un petit jardin d'une vingtaine de mtres, o vgtaient
quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les
brins couraient le long de la toiture.

Ce n'tait rien, ce jardinet. Eh bien! sa conqute sur un sol frapp
de strilit, avait exig de la dfunte tante de Lacheneur des
prodiges de courage et de tnacit.

Pendant les vingt dernires annes de sa vie, cette vieille paysanne
n'avait jamais failli un seul jour  apporter l deux ou trois hottes
de terre vgtale qu'elle allait prendre  plus d'une demi-lieue.

Il y avait prs d'un an qu'elle tait morte, et le petit routin
qu'elle avait trac  travers la lande, pour sa tche quotidienne,
tait parfaitement net encore, tant son pied,  la longue, l'avait
profondment battu.

C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidle  ses
rsolutions, venait avec l'espoir d'arracher au pre de Marie-Anne le
secret de son inexplicable conduite.

Il tait si vivement proccup de cette tentative suprme, qu'il
gravissait, en plein midi, la rude cte, sans s'apercevoir de la
chaleur, qui tait accablante.

Arriv au sommet, cependant, il s'arrta pour reprendre haleine, et
tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'oeil
au chemin qu'il venait de parcourir.

C'tait la premire fois qu'il venait jusqu' cet endroit; il fut
surpris de l'tendue du paysage qu'il dcouvrait.

De ce point, le plus lev de la contre, on domine toute la valle de
l'Oiselle. On aperoit surtout, avec une nettet extraordinaire, en
raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, btie
sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernire circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu
des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La
maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui reprsentait vivement les souffrances de ce
malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait
des splendeurs du chteau de Sairmeuse aux misres de cette triste
demeure.

--Hlas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas
rsist  de moindres preuves...

Mais il avait hte d'tre fix, il alla frapper  la porte de la
maison.

--Entrez!... dit une voix.

Par un trou pratiqu  la vrille, dans la porte, passait une petite
ficelle destine  soulever le loquet intrieur; le baron tira cette
ficelle et entra.

La pice o il pntrait tait petite, blanchie  la chaux, et n'avait
d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le
mobilier.

Assise sur un escabeau, prs d'une fentre  petits carreaux
verdtres, Marie-Anne travaillait  un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonn ses jolies robes de demoiselle, et son costume
tait presque celui des ouvrires de la campagne.

Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils
demeurrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en
apparence, lui visiblement agit.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigure. Elle
tait trs-visiblement plie et maigrie, mais sa beaut avait une
expression trange et touchante, rayonnement sublime du devoir
accompli et de la rsignation au sacrifice.

Cependant, songeant  son fils, il s'tonna de voir cette
tranquillit.

--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton
de reproche.

--On m'en a apport ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai
pas vcu tant que j'ai su sa vie en pril. Je sais qu'il va mieux, et
que mme depuis hier on lui a permis de manger un peu...

--Vous pensiez  lui?...

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou  son
front, mais c'est d'une voix presque assure qu'elle rpondit:

--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,
alors mme que je le voudrais...

--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre
pre!...

--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le
rpter.

--Mais vous avez dsespr Maurice, malheureuse enfant; mais il a
failli mourir!...

Elle redressa firement la tte, chercha le regard de M. d'Escorval,
et quand elle l'eut rencontr:

--Regardez-moi, monsieur, pronona-t-elle. Pensez-vous que je ne
souffre pas, moi?

M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il
prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les
siennes:

--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a
failli mourir, et vous le repoussez!...

--Il le faut, monsieur.

--Vous le dites, du moins, chre et malheureuse enfant; vous le dites
et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice
immense, je ne les dcouvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il
le faut... Qui sait si vous ne vous pouvantez pas de chimres que mon
exprience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en
moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre
pre, sous le coup de son dsespoir, ait pris quelques rsolutions
extrmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait
combien mon amiti lui est dvoue, je lui parlerai, il m'coutera...

--Je n'ai rien  vous apprendre, monsieur!...

--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible,
car c'est un pre qui vous prie  genoux, un pre qui vous dit:
Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison
de mon fils...

Les larmes,  ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle
dgagea vivement sa main.

--Ah! vous tes cruel, monsieur, s'cria-t-elle, vous tes sans
piti!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous
me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien  vous
dire; non, il n'y a rien  dire  mon pre!... Pourquoi venir branler
mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon nergie pour
combattre le dsespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne
cherche  me revoir... Il est de ces destines contre lesquelles on
ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes spars pour toujours.
Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous tes son
pre, commandez. Et vous-mme, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous,
nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre
maison est maudite, la fatalit qui pesa sur nous vous atteindrait...

Elle parlait avec une sorte d'garement, et si haut que sa voix devait
arriver  la pice voisine.

La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le
seuil.

A la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphme. Mais il y
avait plus de douleur et d'anxit que de colre, dans la faon dont
il dit:

--Vous, monsieur le baron, vous ici!...

Le trouble o Marie-Anne avait jet M. d'Escorval tait si grand qu'il
eut toutes les peines du monde  balbutier une apparence de rponse:

--Vous nous abandonniez, j'tais inquiet; avez-vous oubli notre
vieille amiti, je viens  vous...

Les sourcils de l'ancien matre de Sairmeuse restaient toujours
froncs.

--Pourquoi ne m'avoir pas prvenu de l'honneur que me fait M. le
baron, Marie-Anne? dit-il svrement  sa fille...

Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le
sang-froid revenait, qui rpondit:

--Mais j'arrive  l'instant, mon cher ami.

M. Lacheneur enveloppait d'un mme regard souponneux sa fille et le
baron.

--Que se sont-ils dit, pensait-il videmment, pendant qu'ils taient
seuls?

Mais si grandes que fussent ses inquitudes, il parvint  en matriser
l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix
des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval  le suivre dans la
chambre voisine.

--C'est le salon de rception et mon cabinet de travail, dit-il en
souriant.

Cette pice, beaucoup plus grande que la premire, tait tout aussi
sommairement meuble, mais elle tait encombre de petits volumes et
d'une quantit infinie de menus paquets.

Deux hommes taient occups  ranger ces paquets et ces livres.

L'un tait Chanlouineau.

M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui tait
tout jeune.

--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il
a chang depuis tantt dix ans que vous ne l'avez vu.

C'tait vrai... Il y avait bien dix bonnes annes au moins que le
baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.

Comme le temps passe!... Il l'avait quitt enfant, il le retrouvait
homme.

Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigus et une barbe
prcoce le faisaient paratre plus vieux.

Il tait grand, trs-bien de sa personne, et sa physionomie annonait
une vive intelligence.

Malgr cela, il ne plaisait pas  premire vue. Il y avait en lui un
certain on ne sait quoi qui effarouchait la sympathie. Son regard
mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le
caractre de l'astuce et de la mchancet.

--Ce garon, pensa M. d'Escorval, doit tre faux comme un jeton.

Prsent par son pre, il s'tait inclin devant le baron,
profondment, mais avec une mauvaise grce trs-apprciable.

M. Lacheneur, lui, poursuivait:

--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean  Paris, j'ai d le faire
revenir... Ma ruine sera peut-tre un bonheur pour lui!... L'air des
grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les
y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent 
s'lever au-dessus de leur pre, et pas du tout, ils n'aspirent qu'
descendre...

--Mon pre, interrompit le jeune homme, mon pre!... Attendez au moins
que nous soyons seuls!...

--M. d'Escorval n'est pas un tranger!...

Chanlouineau tait videmment du parti du fils; il multipliait les
signes pour engager M. Lacheneur  se taire.

Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il
continua:

--J'ai d vous ennuyer, monsieur le baron,  force de vous rpter:
Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il
travaille, il arrivera... Je le croyais sur la foi de ses lettres.
Ah! j'tais un pre naf! L'ami charg de porter  Jean l'ordre de
revenir m'a appris la vrit. Ce jeune homme modle ne sortait des
tripots que pour courir les bals publics... Il s'tait amourach d'une
mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel thtre infime, et pour
plaire  cette crature, il montait sur les planches et se montrait 
ses cts, la face barbouille de blanc et de rouge...

--Monter sur un thtre n'est pas un crime!

--Non, mais c'en est un que de tromper son pre, c'en est un que de se
draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refus de l'argent? non.
Mais plutt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu
dois au moins vingt mille francs!

Jean baissait la tte; son irritation tait visible, mais il craignait
son pre.

--Vingt mille francs!... rptait M. Lacheneur, je les avais il y a
quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis esprer cette somme que
de la gnrosit des Messieurs de Sairmeuse...

Cette phrase, dans sa bouche, dpassait tellement tout ce que pouvait
imaginer le baron, qu'il ne fut pas matre d'un mouvement de stupeur.

Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de
la sincrit et de la plus entire bonne foi, qu'il reprit:

--Ce que je dis l vous tonne, monsieur? Je le comprends. La colre
du premier moment m'a arrach tant de propos ridicules!... Mais je me
suis calm et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que ft le
duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a t un peu brusque,
je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des
hommes...

--Vous l'avez donc revu?...

--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Mme, je suis all
avec lui au chteau pour y dsigner les objets que je dsire garder...
Oh! il n'y a pas  dire non, on a tout mis  ma disposition, tout.
J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vtements, linge... On
m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...

--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...

--Celle-ci me plat, monsieur le baron; sa situation surtout me
convient.

Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regrett l'odieux
de leur conduite? tait-il impossible que les rancunes de Lacheneur
eussent cd devant les plus honorables rparations? Ainsi pensa M.
d'Escorval.

--Dire que M. le marquis a t bon, continuait Lacheneur, serait
trop peu dire. Il a eu pour nous les plus dlicates attentions. Par
exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a dclar
qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et
qu'il les ferait renouveler tous les mois...

Comme tous les gens passionns, M. Lacheneur outrait le rle qu'il
s'tait impos. Ce dernier exemple tait de trop; il claira d'une
sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.

--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux mditerait-il un crime!...

Il regarda Chanlouineau et son inquitude augmenta. Aux noms du
marquis et de Marie-Anne, le robuste gars tait devenu blme.

--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on
me donnera les dix mille francs que m'avait lgus Mlle Armande. En
outre, j'aurai  fixer le chiffre de l'indemnit qu'on reconnat
me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de grer Sairmeuse,
moyennant de bons appointements... Je serais all loger avec ma
fille au pavillon de garde, que j'ai habit si longtemps... Toutes
rflexions faites, j'ai refus. Aprs avoir joui longtemps d'une
fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien
 moi...

--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...

--Pas le moins du monde... Je m'tablis colporteur.

M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.

--Colporteur?... rpta-t-il.

--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, l-bas, dans ce coin...

--Mais c'est insens! s'cria M. d'Escorval, c'est  peine si les gens
qui font ce mtier gagnent leur vie de chaque jour!...

--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bnfice est
de trente pour cent. Et notez que nous serons trois  vendre, car je
confierai une balle  mon fils et une autre  Chanlouineau, qui feront
des tournes de leur ct.

--Quoi!... Chanlouineau...

--Devient mon associ.

--Et ses terres, qui en prendra soin?

--Il aura des journaliers...

Et l-dessus, voulant sans doute faire entendre  M. d'Escorval que sa
visite avait assez dur, Lacheneur se mit aussi, lui,  arranger les
petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.

Mais le baron ne pouvait s'loigner ainsi, maintenant surtout que ses
soupons devenaient presque une certitude.

--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.

M. Lacheneur se retourna.

--C'est que je suis bien occup, rpondit-il avec une visible
hsitation.

--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez
pas aujourd'hui, je reviendrai demain... aprs-demain... tous les
jours, jusqu' ce que je puisse me trouver seul avec vous.

Ainsi press, Lacheneur comprit qu'il n'viterait pas cet entretien;
il eut le geste de l'homme qui se rsigne, et, s'adressant  son fils
et  Chanlouineau:

--Allez donc voir un moment de l'autre ct, si j'y suis... dit-il.

Ils sortirent, et ds que la porte fut referme:

--Je sais, monsieur le baron, commena-t-il, trs-vite, quelles
raisons vous amnent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je
sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement
souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins dfinitif,
irrvocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire
revenir sur ma rsolution. Ne me demandez pas les motifs de ma
dcision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...

--Nous ne sommes donc pas vos amis!...

--Vous!... monsieur, s'cria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive
affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous tes les meilleurs,
les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus
misrable des hommes, si jusqu' mon dernier soupir je ne gardais le
souvenir prcieux de vos bonts. Oui, vous tes mes amis, oui je vous
suis dvou... et c'est pour cela mme que je vous rponds; non, non,
jamais!...

Il n'y avait plus  douter. M. d'Escorval saisit les poignets de
Lacheneur, et les serrant  les briser:

--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire!
quelle vengeance terrible rvez-vous!...

--Je vous jure...

--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon ge et de mon
exprience. Vos projets, je les devine... vous hassez les Sairmeuse
plus mortellement que jamais.

--Moi!...

--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient,
eux aussi... Ces gens-l vous ont trop cruellement offens pour ne pas
vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde
pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous
agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous tes sr qu'ils
seront  vous quand vous aurez endormi leurs dfiances, et que vous
pourrez les frapper plus srement...

Il s'arrta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:

--Mon pre, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.

Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au
milieu d'une explication brlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux
circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme
ptrifi.

--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs
ne s'croulent sur lui!...

M. Lacheneur avait foudroy sa fille du regard. Il la souponnait
d'une ruse qui pouvait le forcer  se dcouvrir. En une seconde, les
plus furieuses passions contractrent ses traits.

Mais il se remit, par un prodige de volont. Il courut  la porte,
repoussa Marie-Anne, et s'appuyant  l'huisserie, il se pencha dans la
premire pice, en disant:

--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la libert de
vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis  vous 
l'instant...

Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colre, mais bien une
respectueuse dfrence et comme un sentiment profond de gratitude.

Ayant dit, il attira la porte  lui et se retourna vers M. d'Escorval.

Le baron, debout, les bras croiss, avait assist  cette scne de
l'air d'un homme qui doute du tmoignage de ses sens; et cependant il
en comprenait la porte.

--Ainsi, dit-il  Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...

--Presque tous les jours... non  cette heure, mais un peu plus tard.

--Et vous le recevez, vous l'accueillez!...

--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas
sensible  l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons 
dbattre des intrts srieux... Nous nous occupons de rgulariser la
restitution de Sairmeuse... J'ai  lui donner des dtails infinis pour
l'exploitation des proprits...

--Et c'est  moi, interrompit le baron,  moi, votre ami, que
vous esprez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence
suprieure, vous tes dupe des prtextes dont se pare M. le marquis de
Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux...
oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que vritablement,
dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme
s'adressent  vous!...

L'oeil de Lacheneur ne vacilla pas.

--A qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.

Cette opinitre srnit trompait toutes les prvisions du baron. Il
n'avait plus qu' frapper un grand coup.

--Prenez garde, Lacheneur!... pronona-t-il svrement. Songez  la
situation que vous faites  votre fille, entre Chanlouineau qui la
voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...

--Qui la veut pour matresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais
que m'importe!... Je suis sur de Marie-Anne et je mprise les propos
des imbciles.

M. d'Escorval frmit.

--En d'autres termes, dit-il d'un ton indign, vous faites de
l'honneur et de la rputation de votre fille les enjeux de la partie
que vous engagez!...

C'en tait trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur
comprimait clatrent  la fois; il ne songea plus  se contenir.

--Eh bien! oui!... s'cria-t-il avec un affreux blasphme, oui,
vous l'avez dit: Marie-Anne doit tre et sera l'instrument de mes
projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est o j'en suis ne s'arrte
plus aux considrations qui retiennent les autres hommes. Fortune,
amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifi. Prisse
la vertu de ma fille, prisse ma fille mme, que m'importe! pourvu que
je russisse...

Il tait effrayant d'nergie et de fanatisme, ses poings crisps
menaaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.

Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il et craint
qu'il ne lui chappt...

--Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des
Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.

Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dgagea.

--Je n'avoue rien, rpliqua-t-il... Et cependant je veux vous
rassurer...

Il leva la main comme pour prter serment, et d'une voix solennelle:

--Devant Dieu qui m'entend, pronona-t-il; sur tout ce que j'ai de
sacr au monde, par la mmoire de ma sainte femme qui est en terre, je
jure que je ne mdite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu
l'ide de toucher seulement un cheveu de leur tte... Je les mnage
parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en
douter.

Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vrit trouve 
son service d'irrsistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit
de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colre
de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pense. C'est donc d'un
air de dfiance insultante qu'il dit:

--Comment croire  vos serments, aprs vos aveux!... Calcul
inutile!... Eclair par une dernire lueur de raison, Lacheneur vit le
pige; tout son calme lui revint comme par magie.

--Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous
n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop
dit. Je sais que votre seule amiti vous guide, ma reconnaissance est
grande, mais je ne puis vous rpondre. Les vnements ont creus un
abme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir
encore?... Il me faut vous rpter ce que je disais hier  M. l'abb
Midon. Si vous tes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit
ni de jour, sous aucun prtexte... On irait vous dire que je suis 
la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous
me rencontrez, dtournez-vous, vitez-moi comme un pestifr dont le
contact peut tre mortel!... Le baron se taisait. C'tait l, sous une
forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que dj lui avait
dit Marie-Anne. Et son esprit s'puisait  chercher le mot de cette
effrayante nigme.

--Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait
pour terniser le dsespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas
un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rve de ses
amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...

--Eh!... le puis-je!... Ce misrable Fouch ne m'a-t-il pas emprisonn
ici!...

--Raison de plus pour couter mes conseils. Vous avez t l'ami de
l'Empereur, donc vous tes suspect. Vous tes environn d'espions. Vos
ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur
faut-il pour vous jeter en prison?... Une dmarche mal interprte,
une lettre, un mot... La frontire est proche, allez attendre 
l'tranger des temps plus heureux...

--C'est ce que je ne ferai pas, dit firement M. d'Escorval.

Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que
trop, et il parut dsespr.

--Ah!... vous tes comme l'abb Midon, fit-il d'une voix sourde, vous
ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coter
d'tre venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa
destine. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur
votre paule, rappelez-vous que je vous ai prvenu, et ne me maudissez
pas...

Il dit... et voyant que cette sinistre prophtie n'branlait pas le
baron, il lui serra la main comme pour un suprme adieu, et alla
ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.

Martial tait peut-tre dpite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en
salua pas moins avec une politesse tudie, et tout aussitt il se mit
 raconter gaiement  M. Lacheneur que les objets choisis par lui
au chteau venaient d'tre chargs sur des charrettes qui allaient
arriver...

M. d'Escorval n'avait plus rien  faire dans cette maison. Parler 
Marie-Anne tait impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient  vue.

Il se retira donc... et lentement, poign par les plus cruelles
angoisses, il redescendit cette cte de la Rche que deux heures plus
tt il gravissait le coeur plein d'espoir.

Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...

Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le
sentier, le fit se retourner.

Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrta,
trs-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvnile franchise
qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:

--J'espre, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir
poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord,
j'excre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les
rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis:  votre place, je
voyagerais... La frontire est  deux pas, un bon cheval et un temps
de galop, et on est  l'abri... A bon entendeur salut!

Et sans attendre une rponse, il s'loigna.

M. d'Escorval tait confondu.

--On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai
de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.

Martial tait dj loin.

Moins proccup, il et aperu deux ombres le long du bois: Mlle
Blanche de Courtomieu, suivie de l'invitable tante Mdie, tait venue
l'pier.




XVII


M. le marquis de Courtomieu idoltrait sa fille; c'tait un fait
admis, notoire dans le pays, incontestable et incontest.

Venait-on  lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui
dire:

--Vous qui adorez votre fille...

Et si lui-mme en parlait, il disait:

--Moi qui adore Blanche...

La vrit est qu'il et donn bonne chose, le tiers de sa fortune,
pour en tre dbarrass.

Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant,
avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon
son expression en ses jours de mauvaise humeur, elle le menait comme
un tambour.

Or, le marquis tait excd du despotisme de sa fille. Il tait las de
plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et
Dieu sait si elle en avait!

Il lui avait bien jet tante Mdie, mais en trois mois la parente
pauvre avait t rompue, brise, assouplie, au point de ne compter
plus.

Souvent le marquis se rvoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher
ses tentatives de rbellion. Quand Mlle Blanche arrtait sur lui,
d'une certaine faon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son
courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme
un poignard empoisonn, et connaissant les endroits sensibles, elle
frappait avec une admirable prcision.

--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec
une sorte de dsespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement
cruelle que l'autre...

Pour comble, Mlle Blanche faisait frmir son pre.

Il savait de quoi sont capables ou plutt il se demandait de quoi ne
sont pas capables ces filles blondes, dont le coeur est un glaon et
la tte un brasier, qui rien n'meut et que tout passionne, qu'une
incessante inquitude d'esprit agite, et que la vanit mne.

--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me
plante l sans hsiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...

C'est dire de quels voeux il appelait le bon, l'honnte jeune homme
qui, en pousant Mlle Blanche, le dlivrerait de tous ses soucis.

Mais o le prendre, ce librateur?...

Le marquis avait annonc partout, et  son de trompe, qu'il donnait 
sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait
mis sur pied le ban et l'arrire-ban des pouseurs, non-seulement de
l'arrondissement, mais encore des dpartements voisins.

On et rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien
qu'avec les ambitieux qui avaient tent l'aventure.

Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez  M.
de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire  Mlle Blanche.

Son pre lui prsentait-il quelque prtendant, elle l'accueillait
gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses sductions; mais
ds qu'il avait tourn les talons, d'un seul mot qu'elle laissait
tomber de la hauteur de ses ddains, elle l'cartait.

--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez
noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...

Et  ces jugements sommaires, pas d'appel. On et vainement insist ou
discut. L'homme condamn n'existait plus.

Cependant, la revue des prtendants l'amusant, elle ne cessait
d'encourager son pre  des prsentations, et le pauvre homme battait
le pays avec un acharnement qui lui et valu des quolibets s'il et
t moins riche.

Il dsesprait presque, quand la fortune ramena  Sairmeuse le duc et
son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libration
prochaine.

--Celui-l sera mon gendre, pensa-t-il.

Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant
qu'il est chaud. Aussi, ds le lendemain, laissait-il entrevoir ses
vues au duc de Sairmeuse.

L'ouverture venait  propos.

Arrivant avec l'ide de se crer  Sairmeuse une petite souverainet,
le duc ne pouvait qu'tre ravi de s'allier  la maison la plus
ancienne et la plus riche du pays aprs la sienne.

La confrence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.

--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille cus de
rentes...

--J'irai, pour ma fille, jusqu'... oui, jusqu' quinze cent mille
francs, pronona le marquis.

--Sa Majest a des bonts pour moi... j'obtiendrai pour Martial un
poste diplomatique important...

--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...

Le trait tait conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en
parler  sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, et
t lui donner l'ide de la repousser. Laisser aller les choses lui
parut le plus sr...

La justesse de ses calculs lui fut dmontre, un matin que Mlle
Blanche fit irruption dans son cabinet.

--Ta capricieuse fille est dcide, pre, lui dit-elle
premptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de
Sairmeuse.

Il fallut  M. de Courtomieu beaucoup de volont pour dissimuler la
joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir
quelque chose, il perdrait peut-tre tout.

Il prsenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et
enfin, il osa dire:

--Voici donc un mariage  moiti fait. Dj une des parties consent.
Reste  savoir si l'autre...

--L'autre consentira, dclara l'orgueilleuse hritire.

Et dans le fait, depuis plusieurs jours dj, Mlle Blanche appliquait
toutes ses facults  l'oeuvre de sduction qui devait faire tomber
Martial  ses genoux.

Aprs s'tre avance, avec une inconsquence calcule, sre de
l'impression produite, elle battait en retraite, manoeuvre trop simple
pour ne pas russir toujours.

Autant elle s'tait montre vive, spirituelle, coquette, rieuse,
autant peu  peu elle devint timide et rserve. La pensionnaire
tourdie parut s'effacer sous la vierge.

Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comdie
divine du premier amour. Il put observer les naves pudeurs et les
chastes apprhensions de ce coeur qui semblait s'veiller pour lui.
Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot
elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu' travers les
franges soyeuses de ses sourcils.

Qui lui avait enseign cette politique de la coquetterie la plus
raffine?... On dit que le couvent est un grand matre.

Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que
les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les
grandes comdiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.

Elle le comprit un soir o une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui
rvla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.

Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frmissement de
jalousie, de colre plutt, qui dj l'avait agite.

Ce fut une douleur aigu, pre, intolrable, la sensation d'une lame
rougie dchirant ses chairs.

La premire fois, tout en rvant une vengeance, elle avait pu garder
son sang-froid; cette fois, non.

Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon prcipitamment. Elle
courut s'enfermer dans sa chambre, et l clata en sanglots.

--Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:

Cette pense la glaait, et elle, l'orgueilleuse hritire, pour la
premire fois elle douta de soi.

Elle songea que Martial tait assez noble pour se moquer de la
noblesse, trop riche pour ne pas mpriser l'argent, et qu'elle-mme
n'tait sans doute ni si jolie ni si sduisante qu'elle le croyait et
que le disaient ses flatteurs.

Elle pouvait n'tre pas aime... elle tremblait de ne l'tre pas.

Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle
fidlit sa mmoire la lui rappelait depuis une semaine, tout tait
fait pour lui rendre quelque assurance.

Il ne s'tait pas dclar formellement, mais il tait parfaitement
clair qu'il lui faisait la cour. Ses faons avec elle taient celles
du plus respectueux et en mme temps du plus pris des amants. A
certains moments, elle l'avait troubl, elle en tait sre. Il lui
semblait entendre encore le tremblement de sa voix,  quelques phrases
qu'il avait murmures  son oreille...

Mlle Blanche se rassurait  demi, quand le souvenir soudain d'une
conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les tnbres
o elle se dbattait.

L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari,
qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne
l'avait pas rompue.

pouse lgitime, elle tait entoure de soins et de respects; on lui
faisait la charit des apparences, mais l'autre avait la ralit,
l'amour.

Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la
plus misrable des cratures, qu'elle se taisait pourtant et dvorait
ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir
son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...

Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait
indigne en mme temps.

--Peut-on tre lche  ce point!... s'tait-elle dit.

Maintenant, il lui fallait bien reconnatre qu'elle avait raisonn la
passion comme un aveugle-n la lumire. Et elle se disait:

--Qui me garantit que Martial ne songe pas  se conduire comme le mari
de ma parente?...

Mais comme jadis, tout lui paraissait prfrable  l'ignominie d'un
partage.

--Il faudrait carter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais
comment?...

Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche dlibrait encore,
hsitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les
uns que les autres.

Pour la rappeler  la ralit, il ne fallut rien moins que l'entre de
sa camriste, qui lui apportait un norme bouquet de roses envoy par
Martial...

--Comment, mademoiselle ne s'est pas couche!... fit cette fille
surprise.

--Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'veille 
l'instant. Il est inutile de parler de cela.

Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase
du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupires gonfles par les
premires larmes sincres qu'elle et rpandues depuis qu'elle tait
au monde.

A quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait
pes plus qu'une anne sur le front de l'orgueilleuse hritire.

Elle tait si ple et si triste, si diffrente d'elle-mme,
lorsqu'elle parut  l'heure du djeuner, que tante Mdie s'inquita.

Mlle Blanche avait prpar une excuse, elle la donna d'un ton si doux
que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.

M. de Courtomieu n'tait gure moins intrigu.

--De quelle nouvelle lubie cette contenance tait-elle la prface?...
pensait-il.

Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment o il se levait
de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.

Il la prcda dans son cabinet, et ds qu'ils y furent seuls, sans
laisser  son pre le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de
lui apprendre sans rticences tout ce qui avait d se passer et
se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une
alliance taient arrtes, o en taient les choses, et enfin si
Martial avait t prvenu et ce qu'il avait rpondu.

Sa voix tait humble, son regard humide, tout en elle trahissait la
plus affreuse anxit.

Le marquis tait ravi.

--Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en
caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brle.

Ce moment le vengeait dlicieusement de quantit de coups d'pingles
qui lui cuisaient encore.

Mme, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il
n'osa, craignant un retour.

--Hier, mon enfant, rpondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement
demand ta main, et on n'attend que ta dcision pour les dmarches
officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un
jour duchesse.

Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que
ce mot amoureuse faisait monter  son front. Ce mot jusqu'alors lui
paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.

--Tu sais bien ma dcision, pre, balbutia-t-elle d'une voix  peine
distincte, il faut nous hter...

Il recula, croyant avoir mal entendu.

--Nous hter? rpta-t-il.

--Oui, pre, j'ai des craintes.

--Et lesquelles, bon Dieu?...

--Je te les dirai quand je serai sre, rpondit-elle en s'chappant.

Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, tant
de ces mes qui gotent une pre et affreuse jouissance  descendre
tout au fond de leur malheur.

Aussi, ds qu'elle eut quitt son pre, elle fora tante Mdie 
s'habiller en toute hte, et, sans un mot d'explication, elle la
trana au bois de la Rche,  un endroit d'o elle apercevait la
maison de Lacheneur.

C'tait le jour o M. d'Escorval tait venu demander une explication 
son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu aprs, arriva
Martial...

On ne l'avait pas trompe... elle pouvait se retirer.

Mais non. Elle se condamnait  compter les secondes que Martial
passerait prs de Marie-Anne...

M. d'Escorval ne tarda pas  sortir, elle vit Martial s'lancer aprs
lui et lui parler.

Elle respira... Sa visite n'avait pas dur une demi-heure, et sans
doute il allait s'loigner. Point. Aprs avoir salu le baron, il
remonta la cte et rentra chez Lacheneur.

--Que faisons-nous ici? demandait tante Mdie.

--Ah! laisse-moi!... rpondit durement Mlle Blanche; tais-toi!

Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des
pitinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.

Les charrettes annonces par Martial, et qui portaient le mobilier et
les effets de M. Lacheneur, arrivaient.

Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et aprs lui
parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.

Tout ce monde aussitt s'employa  dbarrasser les charrettes, et
positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on et
jur qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait,
parlait  tout le monde, et mme par moments ne ddaignait pas de
donner un coup de main.

--Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche...
quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse crature lui
ferait faire tout ce qu'elle voudrait...

Ce n'tait rien... une troisime charrette apparaissait, trane par
un seul cheval, et charge de pots de fleurs et d'arbustes.

Cette vue arracha  Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait
porter l'pouvante dans le coeur de tante Mdie.

--Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme  moi!...
Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dpouille les
massifs de Sairmeuse.

--Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.

Mlle Blanche et voulu rpondre qu'elle ne l'et pu. Elle touffait...
Et cependant elle se contraignit  rester l trois longues heures,
tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...

Les charrettes taient parties depuis un bon moment dj, quand enfin
Martial reparut sur le seuil de la maison.

Marie-Anne l'avait accompagn et ils causaient... Il semblait ne
pouvoir se dcider  partir...

Il se dcida cependant, et s'loigna doucement, comme  regret...
Marie-Anne, reste sur la porte, lui adressait un geste amical.

--Je veux parler  cette crature! s'cria Mlle Blanche... Viens,
tante Mdie... il le faut...

Il n'y a pas  en douter: si Marie-Anne se ft trouve en ce moment 
porte de la voix, Mlle de Courtomieu laissait chapper le secret des
souffrances qu'elle venait d'endurer.

Mais de l'endroit du bois o s'tait tablie Mlle Blanche, jusqu' la
pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mtres d'un terrain
trs en pente, sablonneux, malais, et tout entrecoup de bruyres et
d'ajoncs.

Il fallait  Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et
c'tait assez de cette minute pour changer toutes ses ides.

Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que dj elle regrettait
amrement de s'tre montre. Mais il n'y avait plus  reculer,
Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.

Il ne lui restait qu' profiter du reste de la route, pour se
remettre, pour composer son visage... elle en profita.

Elle avait aux lvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle
aborda Marie-Anne. Pourtant elle tait embarrasse, elle ne savait
trop de quel prtexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle
feignait d'tre trs-essouffle, presque autant que tante Mdie.

--Ah!... on n'arrive pas aisment chez vous, chre Marie-Anne,
dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...

Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle tait extrmement surprise et ne
savait pas le cacher.

--Tante Mdie prtendait connatre le chemin, continua Mlle Blanche,
mais elle m'a gare... n'est-ce pas, tante?

Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nice poursuivit:

--Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chrie, me rsigner 
rester sans nouvelles de vous, surtout aprs votre malheur. Que
devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procur le travail que
vous espriez?

Sans dfiances aucunes, Marie-Anne devait tre prise au ton d'intrt
touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entire
franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle
avoua l'inanit de presque toutes ses dmarches. Mme, il lui
avait sembl que plusieurs personnes avaient pris plaisir  la mal
recevoir...

Mais Mlle Blanche n'coutait pas. A deux pas d'elle taient les
caisses d'arbustes apportes de Sairmeuse, et leurs parfums
rallumaient sa colre.

--Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque
oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoy ces belles
fleurs?

Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin
rpondit ou plutt balbutia:

--C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.

--Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupfaite de ce
qu'elle jugeait une insigne impudence.

Mais elle russit  cacher sa rage sous un grand clat de rire, et
c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:

--Prenez garde, chre amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon
fianc que vous avez accept ces fleurs...

--Comment, le marquis de Sairmeuse...

--... a demand la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon
pre la lui a accorde. C'est encore un grand secret, mais je ne vois
nul danger  le confier  votre amiti.

Elle croyait ainsi percer le coeur de Marie-Anne, mais elle eut
beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus lger
tressaillement.

--Quel hrosme de dissimulation! pensa-t-elle.

Puis, tout haut, avec un effort de gaiet, elle reprit:

--Et le pays verra deux noces en mme temps, car vous allez vous
marier aussi, ma chrie?...

--Moi!...

--Oui, vous... vilaine cachottire! Tout le monde sait bien que vous
pousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je
sais... Chanlouineau!

Ainsi ce bruit qui dsolait Marie-Anne lui revenait de tous les cts,
ironique, persistant.

--Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'nergie, jamais je ne
serai la femme de ce jeune homme.

--Tiens!... pourquoi donc? On le dit trs-bien de sa personne et assez
riche...

--Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...

Le nom de Maurice d'Escorval montait  ses lvres, malheureusement
elle ne le pronona pas, arrte qu'elle fut par un regard trange de
son ancienne amie. Que de destines ont tenu  une circonstance tout
aussi futile en apparence!

--Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un
marquis de Sairmeuse.

Et comme Marie-Anne s'embarrassait  chercher une excuse plausible,
elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait  la fin deviner
toutes ses rancunes.

--Vous avez tort, ma chre, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce
Chanlouineau vous viterait, en tout cas, la pnible obligation
de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quter de
l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi--elle
appuyait sur ce mot--plus gnreuse que vos anciennes connaissances...
J'ai des bandes de jupons  broder, je vous les enverrai par ma femme
de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons,
adieu, ma chre!... Viens-tu, tante Mdie?

Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne ptrifie de surprise, de
douleur et d'indignation.

Sans avoir l'exprience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que
cette visite trange cachait quelque mystre, mais lequel?

Aprs plus d'une minute, elle tait encore immobile  la mme place,
au milieu du jardin, regardant s'loigner cette amie de sa prosprit,
quand une main s'appuya lgrement sur son bras.

Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son
pre.

Lacheneur tait plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux
brillaient d'un sinistre clat.

--J'tais l, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout
entendu...

--Mon pre...

--Quoi!... voudrais-tu par hasard la dfendre, aprs qu'elle a eu
l'infamie de venir ici, chez toi, t'craser de son insolent bonheur,
aprs qu'elle t'a accable de son ironique piti et de ses mpris!...
Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles  qui la
vanit a tourn la tte, et qui se croient dans les veines un autre
sang que le ntre... Mais patience!... Le jour de notre revanche
luira...

Ils eussent frmi, ceux qu'il menaait, s'ils l'eussent entendu et
vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il
paraissait formidable.

--Et toi, reprit-il, ma fille bien-aime, ma pauvre Marie-Anne; toi,
tu n'as rien compris aux outrages de cette noble hritire... Tu te
demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de
t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le
marquis de Sairmeuse est ton amant.

Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la
secoua de la nuque aux talons.

--Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!...
quelle humiliation!...

--Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il l qui
t'tonne?... Ne t'attendais-tu pas  cela, le jour o, fille dvoue,
tu t'es rsigne, pour servir mes desseins,  subir les fades et
coeurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu excres et que
je mprise?...

--Mais Maurice! Maurice me mprisera... Je puis tout accepter, oui,
tout, except cela...

M. Lacheneur ne rpondit pas, le dsespoir de Marie-Anne tait
dchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.

Mais sa pntration avait devin juste. En attendant de trouver une
vengeance digne d'elle, Mlle Blanche rsolut de se servir d'une arme
que la jalousie et la haine trouvent toujours  leur service: la
calomnie.

Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imagines, et
qu'elle forait tante Mdie de rpter partout, ne produisirent pas
l'effet qu'elle esprait.

La rputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser
ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus frquentes.
Mme, craignant d'tre pris pour dupe, il surveilla...

Et c'est ainsi qu'un soir o il tait sr que Lacheneur, son fils et
Chanlouineau taient absents, Martial aperut un homme qui s'chappait
de la maison et traversait en courant la lande.

Il s'lana  la poursuite de cet homme, mais il lui chappa...

Il avait cru reconnatre Maurice d'Escorval.




XVIII


Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, aprs les confidences
de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.

--Mon pauvre Maurice, pensait-il, est dsol mais rsign; mieux vaut
lui laisser la certitude du malheur que l'exposer  un mcompte...

Mais la passion a parfois les clairs de la double vue.

Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha  ce
chtif espoir avec l'pre tnacit du noy, qui, au fond de l'eau,
serre encore entre ses mains crispes la planche qui n'a pu le sauver.

S'il n'interrogea pas, c'est qu'il tait bien persuad qu'on ne lui
dirait pas la vrit.

Seulement, ds ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la
maison, servi par cette prodigieuse subtilit de sens que communique
la fivre.

Il tait dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des
mouvements du baron ne lui chappait.

Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et
trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il
distingua le grincement des ferrures de la grille extrieure.

--Mon pre sort, se dit-il.

Et si extrme que ft sa faiblesse, il russit  se traner jusqu'
la fentre, assez  temps pour reconnatre la justesse de ses
conjectures.

--Si mon pre sort, pensa-t-il encore, ce ne peut tre que pour se
rendre chez M. Lacheneur... donc il ne dsespre pas tout  fait...

Un fauteuil tait prs de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en
guettant  la fentre le retour de son pre, il connatrait sa
destine quelques secondes plus tt.

Il la connut au bout de trois mortelles heures.

A la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette
fois, tait irrmissiblement perdu; il en fut sr, comme l'accus
qui a lu sur le visage morne des jurs le verdict fatal qu'ils vont
prononcer.

Il eut besoin de toute son nergie pour regagner son lit, il se
sentait mourir.

Mais bientt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il
voulut savoir ce qui s'tait pass, demander des dtails.

Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler  son pre. M.
d'Escorval ne tarda pas  paratre.

--Eh bien?... cria Maurice.

Rien qu' l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit devin.

Ds lors,  quoi bon nier?...

--Lacheneur a t sourd  mes remontrances et  mes prires,
rpondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu' te soumettre,
mon fils, sans arrire-pense. Je ne te dirai pas que le temps
emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment
devoir tre ternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu
es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: dfends-toi
de penser  Marie-Anne, comme le voyageur ctoyant un prcipice se
dfend de songer au vertige...

--Vous avez vu Marie-Anne, mon pre, vous lui avez parl?...

--Je l'ai trouve plus inflexible que Lacheneur.

--Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reoivent peut-tre
Chanlouineau.

--Chanlouineau est devenu leur commensal...

--Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...

--Il vient chez eux familirement, je l'y ai trouv...

Chacune de ses rponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front
de Maurice, ce n'tait que trop vident.

Mais M. d'Escorval s'tait arm de l'impassible courage du chirurgien
qui, ayant entrepris une prilleuse opration, ne lche pas ses
bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.

M. d'Escorval voulait teindre dans le coeur de son fils la dernire
lueur d'espoir.

--C'en est fait, rptait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...

Le baron hocha la tte d'un air dcourag.

--C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.

--Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque
chose?...

--Rien... il a su esquiver toute explication.

--Et vous, mon pre, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute
votre exprience, vous n'avez pu pntrer ses intentions!

Entre le moment o Martial de Sairmeuse l'avait quitt au milieu de
la lande, et l'instant prsent, M. d'Escorval avait eu le temps de
rflchir:

--J'ai des soupons, rpondit-il, mais seulement des soupons... Il
se peut que Lacheneur, obissant aux inspirations de sa haine, rve
quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas  organiser
quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent
tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-mme, il mnagerait
le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations
indispensables...

Le sang revenait aux joues plies de Maurice.

--Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur 
me repousser...

--Hlas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient
Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme
demain, ils lui chappent aussitt... Puis, prcisment parce qu'il
nous aime, il ne voudrait  aucun prix nous mler  une aventure dont
le succs lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont l que des
conjectures.

--En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut
se soumettre, se rsigner... oublier, s'il se peut.

Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son pre, mais il pensait
prcisment le contraire.

Une ide venait d'clore en son cerveau, vague encore, indtermine,
obscure,  peine distincte, mais qu'il pressentait devoir tre une
ide de salut. Et, en effet, ds qu'il fut seul, elle se dgagea, elle
grandit, elle se prcisa:

--Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices
lui sont ncessaires; il doit mme en chercher... Pourquoi n'irais-je
pas m'offrir  lui? Du jour o je serai de moiti dans ses
prparatifs, o je partagerai ses dangers et ses esprances, il lui
sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille
entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...

De l  prendre la rsolution d'aller offrir ses services  Lacheneur,
il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne
songea plus qu' tout faire pour hter sa convalescence.

Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide 
tonner l'abb Midon qui remplaait le docteur de Montaignac.

--Jamais je n'aurais cru que Maurice pt se consoler ainsi, disait Mme
d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre  aimer la
vie.

Mais le baron ne rpondait pas. Il tenait pour suspect ce
rtablissement presque miraculeux, il tait assailli de dfiances...

Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il
n'en put rien tirer.

Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir
jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable
dissimulation d'un vieux diplomate.

Il avait dcid qu'il ne dirait rien  ses parents. A quoi bon les
inquiter!... D'un autre ct, il redoutait des remontrances, sentant
bien que plutt que de subir des empchements il dserterait la maison
paternelle...

Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abb Midon dclara que
Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que mme, le temps
se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient
favorables.

Volontiers, Maurice et embrass le digne prtre.

--Quel bonheur!... s'cria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!

La chasse, jusqu'alors, lui avait mdiocrement plu, mais il jugeait
utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perptuels
prtextes d'absence.

Jamais il ne s'tait senti si heureux que le matin o sur les sept
heures, le fusil sur l'paule, il passa L'Oiselle pour gagner la
maison de M. Lacheneur.

Ayant rflchi aux conjectures de son pre, il les tenait pour des
certitudes, et il ne doutait aucunement du succs de sa dmarche.

Cependant, en arrivant au bois de la Rche, il s'arrta un moment 
l'endroit d'o on dcouvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit
sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et
l'autre, une balle de colporteur.

Maintenant, Maurice tait sr que M. Lacheneur et sa fille taient
seuls  la maison.

Il y courut, et sans frapper il entra.

Dans la premire pice, Marie-Anne et son pre taient accroupis
devant la chemine o flambait un grand feu...

Au bruit de la porte, ils s'taient retourns;  la vue de Maurice,
ils se dressrent aussi rouges et aussi mus l'un que l'autre.

--Que venez-vous faire ici?... s'crirent-ils en mme temps.

En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval et t boulevers par
cet accueil ouvertement hostile.

En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troubl, mais c'est 
peine s'il le remarqua.

--C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volont et
aprs ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur
d'une voix rude.

Maurice sourit. Il avait la plnitude de son sang-froid, et mme
quelque chose de plus, l'trange lucidit des grandes crises.

D'un seul regard, il avait saisi tous les dtails de la pice o il
pntrait, et s'il et conserv un doute, il se fut envol.

Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en
fusion, et deux moules  balles prs des chenets.

--Si j'ose me prsenter chez vous, monsieur, pronona-t-il d'un ton
ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je
les ai pntrs. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce
pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si
je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrler...

Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa
feinte colre; je n'ai pas de projets...

--En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous tes
occups  fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins
fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...

Il dit, et joignant l'exemple au prcepte, il se retourna et alla
pousser le verrou.

--Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais rpondre:
Arrire! au soldat qui vient  vous librement serait une faute
dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne
prtends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est
les yeux ferms que je me donne, corps et me. Quelle que soit votre
cause, je la dclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux;
j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez,
j'obirai... Je ne rclame qu'une grce, celle de combattre, de
triompher ou de me faire tuer  vos cts!

--Oh! refusez, mon pre!... s'cria Marie-Anne, refusez... Accepter
serait un crime que vous ne commettrez pas!...

--Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plat?...

--Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vtre, parce que le
but est incertain, le succs improbable... parce que le danger est
partout, de tous cts!...

Une exclamation ddaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.

--Et c'est vous, pronona-t-il, vous, qui pensez m'arrter en me
montrant les dangers que vous bravez...

--Maurice!...

--Ainsi donc, si un pril me menaait, imminent, immense, au lieu
de me prter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez
lchement, en vous disant: Qu'il prisse, pourvu que je sois sauv!
Parlez!... est-ce l vritablement ce que vous feriez?...

Elle dtourna la tte et ne rpondit pas. Elle ne se sentait pas la
force de mentir, et elle ne voulait pas dire: J'agirais comme vous.

Maintenant, elle s'en remettait  la dcision de son pre.

--Si je me rendais  vos prires, Maurice, dit M. Lacheneur, avant
trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque clat.
Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un oeil impassible sa
position affreuse? Songez qu'elle ne doit dcourager absolument ni
Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je
le sais aussi bien que vous, c'est un rle indigne que je lui impose,
un rle odieux o elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus
prcieux en ce monde... sa rputation.

Maurice ne sourcilla pas.

--Soit! pronona-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui
de toutes les femmes qui se sont dvoues aux passions politiques de
l'homme qu'elles aimaient, pre, frre ou amant... elle sera injurie,
outrage, calomnie. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tche, je
souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous
triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une dfaite!...

Un geste complta sa pense, disant plus nergiquement que toutes les
affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se rsignait  tout.

M. Lacheneur fut visiblement branl.

--Au moins, laissez-moi le temps de rflchir, dit-il.

--Il n'y a plus  rflchir, monsieur.

--Mais vous tes un enfant, Maurice, mais votre pre est mon ami...

--Qu'importe!...

--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous
engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que
votre tte, vous jouez la vie de votre pre...

Mais Maurice l'interrompit violemment.

--C'est trop d'hsitations!... s'cria-t-il, c'est assez de
remontrances!... Rpondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien,
si vous me repoussez, je rentre chez mon pre, et avec ce fusil que je
tiens, je me fais sauter la cervelle...

Ce ne pouvait tre une menace vaine. On comprenait  son accent que
ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne
s'inclina vers son pre, les mains jointes, le regard suppliant.

--Soyez donc des ntres! pronona durement M. Lacheneur. Mais
n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il
arrive  vous ou aux vtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...

Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il dlirait,
il tait ivre de joie.

--Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste  vous dire mes
esprances et  vous apprendre pour quelle cause...

--Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.

Il s'avana vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta  ses
lvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'cria:

--Ma cause... la voil!...

Lacheneur se dtourna. Peut-tre songeait-il qu'il suffisait d'un
mouvement de sa volont, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le
bonheur de ces deux pauvres enfants...

Mais si une pense de rmission traversa son cerveau, il la repoussa,
et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:

--Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrter nos conventions...

--Dictez vos conditions, monsieur.

--D'abord, vos visites ici, aprs certains bruits rpandus par moi,
veilleraient des dfiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, 
des heures convenues d'avance, jamais  l'improviste...

L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.

--Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au
passeur, qui est un dangereux bavard?...

--Nous avons un vieux canot, je prierai mon pre de le faire rparer.

--Bien. Me promettez-vous aussi d'viter le marquis de Sairmeuse?

--Je le fuirai...

--Attendez... il faut tout prvoir. Il se peut que le hasard, en dpit
de nos prcautions, vous mette en prsence ici. M. de Sairmeuse est
l'arrogance mme, et il vous dteste... Vous le hassez et vous
tes violent... Jurez-moi que s'il venait  vous provoquer, vous
mpriseriez ses provocations...

--Mais je passerais pour un lche, monsieur!...

--Probablement!... Jurez-vous?...

Maurice hsitait, un regard de Marie-Anne le dcida.

--Je jure!... pronona-t-il.

--Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser
trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...

M. Lacheneur s'arrta, rflchissant, cherchant dans sa mmoire s'il
n'oubliait rien.

--Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu' vous adresser une
dernire et bien importante recommandation... Vous connaissez mon
fils?

--Certes!... nous tions camarades quand il venait en vacances...

--Eh bien! quand vous serez matre de mon secret, car  vous je dirai
toute ma pense... dfiez-vous de Jean.

--Oh!... monsieur.

--Restez sur vos gardes, vous dis-je...

Il rougit extrmement, le malheureux homme, et ajouta:

--Ah! c'est pour un pre un pnible aveu: je n'ai pas confiance en mon
fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de
son arrive... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir...
Peut-tre serait-il sage de l'loigner; mais que penserait-on? Sans
doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je
risque froidement la vie de tant de braves gens. Aprs cela, je
m'abuse peut-tre...

Il soupira et dit encore:

--Dfiez-vous!...




XIX


Ainsi, c'tait bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse
avait surpris s'chappant de la maison de M. Lacheneur.

Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurit l'et
tromp, mais le doute seul suffisait  gonfler son coeur de colre.

--Quel personnage fais-je donc! s'criait-il. Un personnage ridicule,
assurment.

Si pais tait le bandeau nou sur ses yeux par la passion, qu'il
n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.

L'amiti crmonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincre. Il
croyait aux respects tudis de Jean. Les empressements presque
serviles de Chanlouineau ne l'tonnaient pas.

Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colre, il concluait
qu'il s'avanait dans son esprit et dans son coeur.

Ayant oubli, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.

Aprs cela, il se figurait s'tre montr assez gnreux pour avoir des
droits  une certaine reconnaissance.

M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au chteau, avait reu le
montant du legs de Mlle Armande et une indemnit. Le tout allait  une
soixantaine de mille francs.

--Il serait, jarnibieu! bien dgot s'il n'tait pas content!
maugrait le duc, furieux d'une prodigalit qui cependant ne lui
cotait rien.

Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son pre, Martial
se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.

Le soupon des visites de Maurice faillit l'clairer...

--Serais-je donc dupe d'une roue?... pensa-t-il.

Son dpit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de
ne se point montrer  la Rche.

Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec
l'adresse de l'intrt en veil, il en sut tirer le consentement de
son fils  l'alliance avec les Courtomieu.

Livr jusqu'alors aux plus cruelles indcisions, Martial avait esquiv
toute rponse catgorique. Habilement agac, il s'cria enfin:

--Soit!... j'pouse Mlle Blanche.

Le duc n'tait pas homme  laisser refroidir ces bonnes dispositions.

En moins de quarante-huit heures, les dmarches officielles furent
faites; on rdigea un projet de contrat, les paroles furent changes
et on dcida que le mariage serait clbr au printemps.

C'est  Sairmeuse qu'eut lieu le dner des fianailles, dner d'autant
plus gai qu'o y clbrait deux petites victoires.

Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de
lieutenant-gnral, une commission qui lui attribuait un commandement
militaire  Montaignac.

Le marquis de Courtomieu, qui avait  faire oublier les adulations
prodigues  l'empereur, venait d'obtenir la prsidence de la Cour
prvtale, institue  Montaignac, pour y servir les haines et les
terreurs de la Restauration...

Mlle Blanche triomphait. Aprs cette fte, dclaration publique,
Martial se trouvait li.

En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas.
Elle le pntrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait
presque oublier la violence de ses sensations prs de Marie-Anne.

Malheureusement, l'orgueilleuse hritire ne sut pas rsister au
plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste,  ce qu'elle
appelait la bassesse des anciennes inclinations du marquis. Elle
trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour
l'aider  vivre.

Martial se contraignit  sourire, mais l'indignit du procd le
forait de plaindre Marie-Anne...

Et le lendemain mme, il courait chez M. Lacheneur.

A la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se
fondirent, tous ses soupons s'vaporrent... La joie de le revoir
clatait mme dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...

--Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.

C'est qu'en ralit on tait bien heureux de son retour. Fils du
commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire
du prsident de la Cour prvtale, Martial devenait un instrument
prcieux.

--Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'oeil et l'oreille
dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre
espion...

Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites
quotidiennes. Le mois de dcembre tait venu, les chemins taient
dfoncs, mais il n'tait pluie, neige, ni boue capables d'arrter
Martial.

Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre
l'tre, sous le haut manteau de la chemine, et il parlait...

Marie-Anne paraissait s'intresser prodigieusement aux vnements; il
lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.

Parfois ils restaient seuls...

Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le
commerce. Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait
achet un cheval afin d'tendre ses tournes.

Mais le plus souvent les causeries de Martial taient interrompues...
Il et d tre surpris de la quantit de paysans qui se prsentaient
pour parler  M. Lacheneur. C'tait une interminable procession. Et
 tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose  dire en secret.
Puis, elle offrait  boire... La maison tait comme un cabaret...

Qui ne sait o l'pret des convoitises peut mener un homme
amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants
et venants, il donnait une poigne de main,  l'occasion, il lui
arrivait de trinquer...

Il et accept bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert 
Lacheneur de l'aider  mettre ses comptes au net?...

Et une fois, c'tait vers le milieu de fvrier, comme il voyait
Chanlouineau trs-embarrass pour composer une lettre, il voulut
absolument lui servir de secrtaire.

--C'est que ce n'est pas pour moi, cette damne lettre, disait
Chanlouineau, c'est pour un oncle  moi qui marie sa fille...

Bref, Martial se mit  table, et, sous la dicte de Chanlouineau, non
sans mainte rature, il crivit:

Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est dcid.
Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixe  ... Nous
vous invitons  nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur
vous et vous devez tre persuad que plus vous amnerez de vos amis,
plus nous serons contents.

Comme la fte est sans faons et que nous serons trs-nombreux, vous
nous rendrez service en apportant quelques provisions.

Si Martial et pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant
de laisser en blanc la date de la noce, il et,  coup sr, reconnu
qu'il venait de tomber dans un pige grossirement tendu... Mais il
tait fascin.

--Ah a! marquis, lui disait son pre, Chupin prtend que vous ne
sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec
cette petite?

Martial ne rpondit pas. Il se sentait  la discrtion de cette
petite. Prs d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de
ses regards le remuait comme une commotion lectrique. Elle lui et
demand de la prendre pour femme, qu'il n'et pas dit: non...

Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses penses, tous
ses voeux taient pour le succs de son pre...

Maurice et Marie-Anne devaient tre les deux plus intrpides
auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient aprs le triomphe une
si magnifique rcompense!...

N'est-ce pas dire la fivreuse activit que dploya Maurice!... Toute
la journe, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitt
le dner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et
volait  la Rche.

M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer  la longue les absences
de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait
embauch; ce fut son expression.

Saisi d'effroi, il rsolut d'aller sur-le-champ, sans prvenir
Maurice, trouver son ancien ami, et prvoyant un nouvel chec, il pria
l'abb Midon de l'accompagner.

C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le
cur de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rche. Si tristes
ils taient et si inquiets, qu'ils n'changrent pas dix paroles le
long de la route.

Un spectacle trange les attendait  la sortie du bois...

Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...

Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de
personnes, et M. Lacheneur parlait...

Que disait-il?... Ni le baron, ni le prtre ne pouvaient l'entendre,
mais il y eut un moment o les plus vives acclamations accueillirent
ses paroles...

Aussitt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche
de paille et la lana sur le toit de chaume de sa maison en criant
d'une voix formidable:

--Le sort en est jet!... Voil qui vous prouve que je ne reculerai
pas...

Cinq minutes aprs la maison tait en flammes...

Dans le lointain on vit une des fentres de la citadelle de Montaignac
s'clairer comme un phare... et de tous cts l'horizon s'empourpra de
lueurs d'incendie.

On rpondait au signal de Lacheneur...




XX


Ah! l'ambition est une belle chose!...

Dj presque vieillards, prouvs par tous les orages du sicle,
riches  millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la
province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent
plus d, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique.

Il leur et t si facile de se crer une vie heureuse, tout en
rpandant le bien autour d'eux, tout en prparant pour leur dernire
heure un concert de bndictions et de regrets.

Mais non!... Ils avaient voulu tre pour quelque chose dans la
manoeuvre de ce vaisseau de l'tat, o personne ne consent plus 
rester simple passager.

Nomms, l'un commandant des forces militaires, l'autre prsident de la
Cour prvtale de Montaignac, ils avaient d quitter leurs chteaux
pour s'installer tant bien que mal  la ville.

Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille
maison toute dlabre, une ruine o, la nuit, la bise qui se glissait
par les portes mal closes venait rveiller ses rhumatismes.

Le marquis de Courtomieu s'tait tabli en camp volant chez un de ses
parents, rue de la Citadelle...

Leur vanit snile tait satisfaite... tout tait donc pour le mieux.

Et cependant on traversait alors cette priode douloureuse de la
Restauration, reste dans toutes les mmoires sous le nom de Terreur
Blanche.

Les reprsailles s'exeraient librement; les vengeances
s'assouvissaient en plein soleil; et les haines prives et
d'effroyables cupidits s'abritaient sous le manteau des rancunes
politiques. On menaait mme les acheteurs de biens nationaux...

Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les
paysans, dans les campagnes, pouvants et intimids, tournaient leurs
penses et leurs voeux vers l'autre, et il leur semblait que le
vaisseau qui portait  Sainte-Hlne le vaincu de Waterloo emportait
en mme temps leurs dernires esprances.

Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au
marquis de Courtomieu.

Louis XVIII rgnait, leurs prjugs triomphaient, ils taient heureux;
quel faquin et os ne l'tre pas!

Donc, nulle inquitude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis
aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Allis
sous la main!

Quelques esprits chagrins leur parlrent de mcontentements, ils les
traitrent de visionnaires.

Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait 
table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...

Il se leva... mais la porte au mme moment s'ouvrit, et un homme hors
d'haleine entra.

Cet homme, c'tait Chupin, le vieux maraudeur, lev par M. de
Sairmeuse  la dignit de garde-chasse.

Evidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.

--Qu'est-ce? interrogea le duc.

--Ils viennent!... monseigneur, s'cria Chupin, ils sont en route!...

--Qui?... qui?...

Pour toute rponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre
crite par Martial sous la dicte de Chanlouineau.

M. de Sairmeuse lut  haute voix:

Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est dcid.
Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixe au 4 mars...

La date n'tait plus en blanc, cette fois, mais tel tait
l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait  ne pas comprendre.

--Eh bien?... demanda-t-il.

Chupin s'arrachait les cheveux.

--Ils sont en route!... rpta-t-il... je parle des paysans... ils
comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener
l'autre, ou du moins le fils de l'autre... Gredins de paysans! Ils
m'ont tromp... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas
si proche...

Ce coup terrible, en pleine scurit, frappait le duc de stupeur. Il
demanda:

--Combien donc sont-ils?

--Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-tre... peut-tre
dix mille...

--Tous les gens de la ville sont pour nous.

--Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les
officiers  la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.

--Quels sont les chefs?...

--Lacheneur, l'abb Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval...

--Assez! cria le duc.

Le danger se prcisant, le sang-froid lui revenait; sa taille
herculenne courbe par les ans se redressait.

Il sonna  briser la sonnette; un valet parut:

--Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon pe, mes
pistolets!... Faites vite!

Le domestique se retirait abasourdi...

--Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte  cheval et qu'on aille
dire  mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes
meilleurs chevaux... On peut aller  Sairmeuse et en revenir en deux
heures...

Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:

--Qu'est-ce encore?...

Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lvres, commandant ainsi le
silence; mais ds que le valet fut sorti:

--Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis?

--Et pourquoi, matre drle?

--C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis
dvou...

--Jarnibieu!... parleras-tu?...

Positivement, Chupin regrettait de s'tre tant avanc...

--Alors donc, bgaya-t-il... monsieur le marquis...

--Eh bien?...

--Il en est!...

D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.

--Tu mens, misrable!... hurla-t-il, en jurant  faire tomber le crpi
du plafond, tu mens!...

Il tait  ce point menaant et terrible que le vieux maraudeur bondit
jusqu' la porte, dont il tourna le bouton, prt  s'enfuir.

--Que j'aie le cou coup si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la
fille  Lacheneur est une fire enjleuse, tous ses galants en sont,
Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les
autres...

M. de Sairmeuse commenait  vomir un torrent d'injures contre
Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...

Il se tut, endossa son uniforme, ordonna  Chupin de le suivre et
s'lana dehors.

Il esprait encore que Chupin exagrait, mais quand il arriva sur la
place d'Armes, d'o on dcouvrait une grande tendue de pays, ses
dernires illusions s'envolrent.

L'horizon flamboyait. Montaignac tait comme entour d'un cercle de
flammes.

--C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se
mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils
seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...

Le duc ne rpondit pas. Il ne lui restait plus qu' se concerter avec
M. de Courtomieu.

Il se dirigeait  grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en
tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte
deux hommes qui causaient, et qui,  la vue de ses paulettes brillant
dans la nuit, prirent la fuite...

Instinctivement il s'lana  leur poursuite et en atteignit un qu'il
saisit au collet.

--Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?

Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets
qu'il tenait cachs sous sa redingote tombrent  terre.

--Ah! brigand!... s'cria M. de Sairmeuse, tu conspires!...

Aussitt, sans un mot, il trana cet homme au poste de la Citadelle,
le jeta aux soldats stupfis et se prcipita chez M. de Courtomieu.

Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait t boulevers, son
ami sembla ravi.

--Enfin!... pronona-t-il, voici donc une occasion de faire clater
notre dvouement et notre zle!... Et sans danger!... Nous avons de
bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces
paysans sont fous!... Mais bnissez leur folie, cher duc, et courez
faire monter  cheval les chasseurs de Montaignac...

Mais une pense soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta:

--Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a d quitter
Courtomieu aprs dner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!...




XXI


Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux
plus de temps qu'ils ne croyaient.

Les paysans s'avanaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin.

Deux de ces circonstances qui, fatalement, chappent aux prvisions
humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...

Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur
avait compt les feux qui rpondaient  l'incendie qu'il venait
d'allumer.

Leur nombre rpondait  ses esprances, il eut une exclamation de
joie.

--Tous nos amis, s'cria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prts,
ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons tre les
premiers au rendez-vous!...

On lui amena son cheval, et dj il avait le pied  l'trier quand
deux hommes s'lancrent des gents voisins et bondirent jusqu' lui.
L'un d'eux saisit le cheval par la bride.

--L'abb Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!...

Et prvoyant peut-tre ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de
fureur concentre:

--Que me voulez-vous encore, tous deux?

--Nous voulons empcher l'accomplissement d'une oeuvre de dlire!...
s'cria M. d'Escorval. La haine vous gare, Lacheneur!

--Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!

--Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous esprez vous
emparer de Montaignac...

--Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...

Mais M. d'Escorval n'tait pas homme  se laisser imposer silence.

Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de faon 
tre entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:

--Insens!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de
guerre, dfendue par de profonds fosss et de hautes murailles...
Vous oubliez donc que derrire ces fortifications est une garnison
nombreuse commande par un homme  qui on ne saurait refuser une rare
nergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.

Lacheneur se dbattait, essayant de se dgager.

--Tout a t prvu, rpondit-il, et on nous attend  Montaignac. Vous
en seriez sr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumire aux
fentres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperoit encore.
Elle m'annonce, cette lumire, que deux  trois cents officiers en
demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, ds que nous
paratrons...

--Et aprs!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac.
Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront
l'empereur? Napolon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne
vous souvient-il pas que les souverains coaliss ont laiss 130,000
soldats  une journe de marche de Paris?

De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.

--Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce
que savent  cette heure les enfants, que toujours et quand mme,
dans une entreprise comme la vtre, il y a autant de tratres que de
dupes...

--Qui appelez-vous dupes, monsieur?...

--Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des
ralits; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose,
s'imaginent que cette chose est. Esprez-vous vritablement que ni le
marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont t prvenus?...

Lacheneur haussa les paules.

--Qui donc les aurait avertis? fit-il.

Mais sa tranquillit tait feinte, le regard dont il enveloppa son
fils Jean, le prouvait.

C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta:

--Il est probable qu' cette heure le duc et le marquis sont au
pouvoir de nos amis...

Ainsi, rien ne pouvait branler la rsolution de cet homme; il n'tait
force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...

C'tait au cur de Sairmeuse  joindre ses efforts  ceux du baron.

--Vous ne partirez pas, Lacheneur, pronona-t-il. Vous ne resterez pas
sourd  la voix de la raison... Vous tes un honnte homme, songez
 l'pouvantable responsabilit que vous acceptez... Quoi! sur des
chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves
gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux,
vous ne pouvez russir, vous devez tre trahis, je suis sr que vous
tes trahis!...

Le lieu, l'instant, l'anxit du pril, l'tranget de cette scne aux
clarts de l'incendie, la robe noire de ce prtre, son geste vhment,
sa parole vibrante, tout tait fait pour porter le trouble dans l'me
la plus ferme.

Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de
Lacheneur. Il tait visible pour tous qu'il tait remu jusqu'au plus
profond de ses entrailles.

Qui peut dire ce qui ft advenu sans l'intervention de Chanlouineau.

Le robuste gars s'avana, brandissant son fusil double:

--Par le saint nom de Dieu!... s'cria-t-il, voici bien du temps perdu
en bavardages inutiles!...

Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dgagea
brusquement et s'lana en selle:

--Partons!... commanda-t-il.

Mais le baron et l'abb ne dsespraient pas encore, ils s'taient
jets  la tte du cheval.

--Lacheneur, cria le prtre, insens, prenez garde!... Le sang que
vous allez faire rpandre retombera sur votre tte et sur la tte de
vos enfants!...

Epouvante de ces accents prophtiques, la petite troupe s'arrta...

Alors sortit des rangs et s'avana un des complices, vtu comme les
paysans des environs de Sairmeuse...

--Marie-Anne!... s'crirent en mme temps l'abb et le baron
stupfaits...

--Oui, moi!... rpondit la jeune fille, en retirant le large chapeau
qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de
ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la dfaite...
Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs 
l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se
rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy,  une lieue de
Montaignac, o est le rendez-vous gnral... Avant deux heures, il
y aura l quinze cents hommes dont mon pre doit prendre le
commandement... Et vous voudriez qu'il laisst sans chef ces soldats
qu'il est all arracher  leurs foyers?... C'est impossible!...

L'exaltation de son pre et de son amant l'avait gagne, elle
partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs
esprances... Sa beaut avait quelque chose de fulgurant, les clairs
de ses yeux faisaient plir les flammes de l'incendie... Ah!
c'est vraiment  cette heure, qu'elle mritait ce nom d'ange de
l'insurrection que lui avait donn Martial.

--Non!... il n'y a plus  hsiter, reprit-elle, ni  rflchir...
C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrire
qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon pre, messieurs,
chaque minute que vous nous faites perdre cote peut-tre la vie d'un
homme... et nous, mes amis, en avant!

Une immense acclamation lui rpondit et la petite troupe s'lana 
travers la lande.

Il n'y avait plus  lutter. M. d'Escorval tait constern, mais il ne
pouvait laisser s'loigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les
rangs.

--Maurice!... cria-t-il.

Le jeune homme hsita, mais enfin s'approcha...

--Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.

--Il faut que je les suive, mon pre...

--Je vous le dfends.

--Hlas! mon pre, je ne puis vous obir... je suis engag... j'ai
jur... je commande aprs Lacheneur...

Sa voix tait triste; mais elle annonait une inbranlable
dtermination.

--Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est  la
mort que tu marches...  une mort certaine.

--Raison de plus pour ne pas manquer  ma parole, mon pre...

---Et ta mre, Maurice, ta mre que tu oublies!...

Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.

--Ma mre, rpondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que
le garder prs d'elle, dshonor, fltri des noms de lche et de
tratre... Adieu, mon pre!

M. d'Escorval tait digne de comprendre la conduite de Maurice.
Il tendit les bras et serra sur son coeur ce fils tant aim,
convulsivement, comme si c'et t pour la dernire fois...

--Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...

Maurice avait dj rejoint les autres, dont les acclamations allaient
se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval tait encore  la
mme place, cras sous l'excs de sa douleur...

Tout  coup il se redressa.

--Un espoir nous reste, l'abb, s'cria-t-il.

--Hlas!... murmura le prtre.

--Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire
o est le rendez-vous?... En courant  Escorval, en attelant en hte
un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurs  la Croix-d'Arcy.
Votre voix, qui avait mu Lacheneur, touchera ses complices. Nous
dciderons ces pauvres gars  rentrer chez eux... Venez, l'abb,
venez vite!...

Et ils partirent en courant...




XXII


Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et
les siens quittrent la lande de la Rche.

Une heure plus tard, au chteau de Courtomieu, Mlle Blanche finissait
de dner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son pre 
Montaignac.

L'troitesse du logis mis  sa disposition avait forc le marquis  le
sparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle
Blanche se rendt  la ville, soit que le marquis vnt au chteau.

Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes
tablies; des circonstances graves l'expliquaient.

Il y avait six jours que Martial n'avait paru  Courtomieu, et Mlle
Blanche tait  moiti folle de douleur et de colre.

Ce qu'eut  endurer tante Mdie pendant ce temps, ne peut tre compris
que de ceux qui ont observ dans certaines familles riches de ces
pauvres parentes, rduites  tout attendre de la piti, le vtement,
le pain, le sou mme destin  payer la chaise  l'glise.

Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester
matresse de soi; le quatrime elle n'y tint plus, et malgr
l'inconvenance de sa dmarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles
de Martial. Etait-il malade, absent?...

On rpondit  son messager que M. le marquis se portait comme un
charme, mais que chassant de l'aurore au crpuscule, il se couchait
tous les soirs aussitt souper.

Quelle horrible injure!... Mais du moins elle tait persuade que
Martial, prvenu de sa dmarche, se hterait le lendemain d'accourir
s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna
pas donner signe de vie.

--Ah! sans doute il est prs de l'autre, disait-elle  tante Mdie, il
est aux genoux de cette misrable Marie-Anne... sa matresse.

Elle disait ainsi, ayant fini par croire--cela arrive--aux calomnies
qu'elle mme avait inventes.

En cette extrmit, elle se dcida  se confier  son pre, et elle
lui crivit pour lui annoncer son arrive.

Laisser voir le dchirement de son me, l'excs de son amour et de sa
jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances
taient intolrables.

Elle voulait que son pre contraignt Lacheneur  quitter le pays.
Ce devait tre un jeu pour lui, revtu d'une autorit presque
discrtionnaire,  une poque o une attitude tide pouvait tre un
prtexte de proscription.

Le calme qui rsulte du parti pris lui tait revenu quand elle quitta
Courtomieu, et ses esprances dbordaient en phrases passionnes que
la parente pauvre subissait avec son habituelle rsignation.

--Enfin!... disait-elle, je serai donc dbarrasse de cette coureuse,
de cette effronte!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la
suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!...

Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y
remarqua une animation inaccoutume.

Il y avait encore de la lumire dans toutes les maisons, les cabarets
paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes anims sur
la place, enfin sur le pas des portes, des commres causaient.

Mais qu'importait  Mlle de Courtomieu! C'est seulement  une lieue de
Sairmeuse qu'elle fut tire de ses proccupations.

--coute, tante Mdie! dit-elle tout  coup. Entends-tu?...

La parente pauvre prta l'oreille.

On entendait de lointaines clameurs qui,  chaque tour de roue,
devenaient plus distinctes.

--Sachons ce que c'est, fit Mlle Blanche.

Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.

--Il me semble, rpondit cet homme, que je vois, tout au haut de la
cte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...

--Doux Jsus!... interrompit tante Mdie pouvante.

--Ce doit tre quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses
chevaux.

Ce n'tait pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du
contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'levait 
500 hommes environ...

Depuis deux heures dj, Lacheneur et d tre  la Croix-d'Arcy.

Mais il lui tait arriv ce qui toujours arrive aux chefs populaires.
Le branle donn, il n'avait plus t le matre.

Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait
perdu quatre fois autant  Sairmeuse.

L, deux communes avaient opr leur jonction, et les paysans
s'taient aussitt rpandus dans les cabarets du village pour boire au
succs de l'entreprise.

Les arracher  leurs bouteilles avait t long et difficile...

Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut
impossible de les dcider  teindre des branches de pin qu'ils
avaient allumes en guise de torches.

Prires, menaces, tout choua contre une incomprhensible obstination.
Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...

Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficults,
ni des prils de l'entreprise.

On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrls,
on les avait griss de tant d'esprances!... Ils s'en allaient  la
conqute d'une place de guerre, dfendue par une nombreuse garnison,
comme  une partie de plaisir...

Et gais, insouciants, anims de l'imperturbable confiance de l'enfant,
ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons
patriotiques.

A cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux
blanchir d'angoisse.

Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient
penser les autres,  la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce
moment?...

--Avanons!... rptait-il, avanons!...

Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une
vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient
le dsespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au
terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils rptaient:

--Plus vite, marchons plus vite!...

Exhortations striles!... Il plaisait  ces gens de marcher ainsi,
lentement.

Et mme, tout  coup, la bande entire s'arrta. Quelques-uns, en
tournant la tte, avaient vu briller les lanternes de la voiture de
Mlle de Courtomieu...

Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la
livre, une immense clameur la salua.

M. de Courtomieu, par son pret au gain, s'tait fait plus d'ennemis
que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins,
croyaient avoir  se plaindre de sa cupidit, taient ravis de cette
occasion qui se prsentait de lui faire une peur pouvantable.

Car, en vrit, ils ne songeaient qu' cette vengeance: le procs
devait le prouver.

Grande fut donc la dception quand, la portire ouverte, on n'aperut
 l'intrieur que Mlle Blanche et tante Mdie qui poussait des cris
perants.

Mlle de Courtomieu tait brave.

--Qui tes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...

--Demain vous le saurez, rpondit Chanlouineau qui s'tait avanc.
Pour ce soir, vous tes notre prisonnire.

--Vous ignorez qui je suis, mon garon, je le vois bien...

--Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre...
Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval?

--Eh bien!... Moi je dclare que je ne descendrai pas, dit Mlle
Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!...

On et os, certainement, sans Marie-Anne qui arrta plusieurs paysans
prts  s'lancer.

--Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.

Mais cela pouvait avoir de telles consquences, que Chanlouineau eut
le courage de rsister.

--Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prvenir son pre...
Il faut la garder en tage, sa vie peut rpondre de la vie de nos
amis.

Mlle Blanche n'avait pas plus reconnu le dguisement masculin de
son ancienne amie qu'elle n'avait souponn le but de ce grand
rassemblement d'hommes.

Le nom de Marie-Anne prononc aprs celui de d'Escorval l'claira.

Elle comprit tout, et frmit de rage  cette pense qu'elle tait  la
merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.

--C'est bien, fit-elle... nous descendons.

Son ancienne amie l'arrta.

--Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille.

--D'une jeune fille honnte, devriez-vous dire.

Chanlouineau tait  deux pas, arm: si un homme et tenu ce propos,
il tait mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.

--Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme
elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont
l'accompagner jusqu' Courtomieu...

Elle commandait, on obit. La voiture, retourne, s'loigna, mais non
si vite que Marie-Anne ne pt entendre Mlle Blanche qui lui criait:

--Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de
ta gnrosit!...

Les heures volaient, cependant...

Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix sicles, et
pour comble les dernires apparences d'ordre avaient disparu.

M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la ncessit d'un parti
suprme; tout retard dsormais devenait mortel.

Il appela Maurice et Chanlouineau.

--Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au
monde pour hter la marche de ces insenss... Moi, je cours  la
Croix-d'Arcy... il y va de notre vie  tous.

Il partit, en effet, mais arriv  moins de cinq cents mtres en avant
de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points
noirs qui s'avanaient et grossissaient rapidement...

C'taient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant,
mnageant leur haleine, couraient...

L'un tait vtu comme les bourgeois aiss, l'autre portait un vieil
uniforme de capitaine des guides de l'empereur.

Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de
ces officiers  demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de
Montaignac, complices dvous qui hassaient la Restauration autant
que lui-mme, dont la voix devait troubler les soldats du duc de
Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner  tous les
poltrons qu'on pourrait leur amener.

--Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altre.

--Tout est dcouvert!...

--Grand Dieu!...

--Le major Carini est arrt.

--Par qui?... Comment?

--Ah! c'est une fatalit!... Au moment o nous convenions de nos
dernires mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le
duc lui-mme est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de
malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a
tran  la citadelle.

Lacheneur tait ananti. La sinistre prophtie de l'abb Midon
bourdonnait  ses oreilles...

--Aussitt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours
vous prvenir... C'est un coup manqu!...

Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne.
Mais aveugl par la haine et par la colre, il ne voulait pas avouer,
il ne voulait pas s'avouer l'irrparable dsastre.

Par un prodige de volont, il parvint  affecter un calme bien loign
de son me.

--Vous tes prompts  jeter le manche aprs la cogne, messieurs,
dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voil tout.

--Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons?

--Peut-tre... cela dpend. Vous venez de passer  la Croix-d'Arcy,
avez-vous dit  quoiqu'un quelque chose de ce que vous venez de
m'apprendre?...

--Pas un mot...  personne.

--Combien avons-nous d'hommes au rendez-vous?

--Au moins deux mille.

--En quelles dispositions?

--Ils brlent d'agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont
recommand de vous supplier de vous hter.

Lacheneur eut un geste menaant.

--En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens
que je prcde, et dites-leur simplement que vous tes envoys pour
les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je rponds du
succs.

Il dit, et enfonant les perons dans le ventre de son cheval, il
reprit sa course.

Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait
aucune, il ne conservait pas mme la plus chtive esprance. C'tait
un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son
libre arbitre. L'difice si laborieusement lev s'croulait, il
voulait tre enseveli sous les ruines. On devait tre vaincu, il en
tait sr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la
trouverait... Et il pensait:

--Pourvu qu'on ne se lasse pas, l-bas!...

L-bas,  la Croix-d'Arcy, on l'accusait...

Aprs le passage des deux officiers  demi-solde, les murmures
s'taient changs en imprcations.

Ces deux mille paysans, arrivs successivement au rendez-vous,
s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui tait venu les
dbaucher  la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.

--O est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au
dernier moment? Peut-tre se cache-t-il, pendant que nous sommes ici
risquant notre peau et le pain de nos enfants?

Et dj, ces terribles pithtes: tratre, agent provocateur,
circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colre toutes les
poitrines.

Quelques-uns des conjurs taient d'avis de se disperser; mais
d'autres, et c'taient les plus influents, voulaient au contraire
qu'on marcht sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ,
sans attendre seulement le moment fix pour l'attaque.

Mais toutes les dlibrations furent interrompues par le galop furieux
d'un cheval.

Un cabriolet parut, qui s'arrta au milieu du carrefour.

Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abb Midon.

Ils avaient pris la traverse et devanc Lacheneur. Ils respirrent...
Ils pensrent qu'ils arrivaient  temps.

Hlas! Ici comme l-bas, sur la lande de la Rche, tous leurs efforts,
leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus
aveugle obstination.

Ils taient venus avec l'espoir d'arrter le mouvement, ils le
prcipitrent.

--Nous sommes trop avancs pour reculer, s'cria un propritaire des
environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est
devant nous, elle est aussi derrire nous. Attaquer et vaincre...
telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et  l'instant,
c'est le seul moyen de dconcerter nos ennemis... Lche qui hsite; en
avant!...

Une seule et mme acclamation lui rpondit:

--En avant!...

Aussitt, on tire de son tui un drapeau tricolore, ce drapeau tant
regrett, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un
tambour bat la marche, et la colonne entire s'branle aux cris de:
Vive Napolon II!

Ples, les vtements en dsordre, la voix brise par la fatigue et
l'motion, M. d'Escorval et l'abb Midon s'obstinent  suivre les
conjurs.

Ils voient  quel prcipice courent ces pauvres gens, et ils demandent
 Dieu une inspiration pour les arrter.

En cinquante minutes, la distance qui spare la Croix-d'Arcy de
Montaignac est franchie.

Bientt on aperoit la porte de la citadelle, qui est celle que
doivent livrer les officiers  demi-solde.

Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.

Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurs que leurs amis
de l'intrieur sont matres de la ville et qu'ils les attendent en
force?...

Ils avancent donc sans dfiance, si certains du succs, que ceux qui
ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.

Seuls, M. d'Escorval et l'abb Midon pressentent une catastrophe.

Le chef de l'expdition est prs d'eux; ils le conjurent de ne pas
ngliger les plus vulgaires prcautions; ils le pressent d'envoyer
quelques hommes en reconnaissance, eux-mmes s'offrent d'y aller, 
condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin.

--Si un pige vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tte
baisse.

Mais on les repousse.

Dj on a dpass les ouvrages avancs; la tte de colonne touche au
pont-levis.

L'enthousiasme est devenu du dlire; c'est  qui le premier pntrera
dans la place.

Hlas!...  ce moment un coup de pistolet est tir.

C'est un signal, car aussitt, de tous cts, clate une fusillade
terrible.

Trois ou quatre paysans tombent mortellement frapps... Tous les
autres s'arrtent, glacs de stupeur, cherchant d'o partent les
coups...

L'indcision est affreuse; cependant un chef nergique lectriserait
ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napolon; la lutte
s'engagerait, pouvantable, dans l'obscurit!...

Mais ce n'est pas le cri de en avant! qui se fait entendre.

La voix d'un lche jette le cri des paniques:

--Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...

Ds lors, c'en est fait de l'expdition.

La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils
s'enfuient perdus, balays comme des feuilles sches par la tempte.




XXIII


Les stupfiantes rvlations de Chupin, l'ide que Martial, l'hritier
de son nom, conspirait peut-tre avec des paysans, l'arrestation si
imprvue d'un des conjurs de l'intrieur, toutes ces circonstances
avaient boulevers le duc de Sairmeuse.

Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit  ses
facults leur quilibre.

Retrouvant l'nergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins
d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents
cavaliers des chasseurs de Montaignac taient sous les armes, la
giberne garnie de cartouches.

Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de
sang n'tait qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville.
Ce n'tait pas avec leurs fusils de chasse et leurs btons, que ces
pauvres campagnards pouvaient forcer l'entre d'une place de guerre.

Mais tant de modration ne devait pas convenir  un homme d'un
temprament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de
bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zle.

Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle,
qui devait tre livre, et fit cacher une partie de ses fantassins
derrire les parapets des ouvrages avancs.

Quant  lui, il s'tablit  une porte d'o, dcouvrant parfaitement la
route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.

Chose trange, cependant. Sur quatre cents balles, tires de moins de
vingt mtres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement
avaient port.

Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient dcharg
leur fusil en l'air.

Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps  perdre  ces
considrations. Il enfourcha son cheval et,  la tte de 500 hommes
environ, cavaliers et fantassins, il s'lana sur les traces des
fuyards.

Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.

Pauvres gens!... Il leur et t bien facile de djouer toutes les
poursuites. Ils n'avaient qu' se disperser, qu' s'gailler, comme
autrefois les gars de la Vende.

Malheureusement bien peu eurent l'ide de se jeter isolment  travers
champs. Les autres, perdus, troubls, saisis de cet inconcevable
vertige des droutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons
d'un troupeau pris d'pouvante.

Ils allaient vite nanmoins, la peur leur donnait des ailes.
N'entendaient-ils pas  chaque moment des coups de fusil tirs aux
tranards!...

Mais il tait un homme qui,  chacune de ces dtonations recevait pour
ainsi dire la mort... Lacheneur.

Pench sur le cou de son cheval, haletant, dvor d'angoisses, il
approchait ventre  terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la
fusillade de Montaignac arriva jusqu' lui.

Terrifi, il arrta sa bte par une saccade si violente, qu'elle
chancela sur ses jarrets.

Il prta l'oreille et attendit... Rien. Nulle dcharge ne rpondait 
cette dcharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.

Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante chauffoure; il vit
tous ces paysans soulevs  sa voix, mitraills  bout portant.

Ah! toutes ces balles, il et voulu les avoir dans la poitrine.

De nouveau, il peronna les flancs de son cheval, et sa course devint
plus furieuse encore.

Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il tait
vide. A l'entre d'un des chemins tait arrt le cabriolet qui avait
amen M. d'Escorval et l'abb Midon; personne ne s'en tait inquit.

Enfin, M. Lacheneur aperut les fuyards.

Il poussa droit  eux, les chargeant des plus horribles maldictions
et les accablant d'injures.

--Lches!... vocifrait-il, tratres!... Vous fuyez et vous tes dix
contre un!... O courez-vous ainsi?... Chez vous? Insenss! vous
y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire 
l'chafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes  la main! Allons...
volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amne du
renfort, deux mille hommes me suivent...

Il promettait deux mille hommes, il en et promis dix mille, cent
mille... Il et promis aussi bien une arme et du canon...

Mais et-il eu tout cela,  moins d'employer la force, il n'et pas
arrt la droute... Il fut entran comme la branche morte par le
torrent.

Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement,  cet endroit d'o une
heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de
coeur purent se reconnatre et se compter, pendant que les autres
prcipitaient leur course dans toutes les directions...

Une centaine de conjurs, les plus braves et les plus compromis,
entouraient M. Lacheneur.

Parmi eux tait l'abb Midon, sombre, dsespr. Une pousse l'avait
spar de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'tait devenu
le baron? Avait-il t pris ou tu? Avait-il gagn les champs?

Et le digne prtre n'osait s'loigner, il attendait, heureux en son
malheur d'avoir retrouv la voiture et d'avoir russi  la dfendre
contre une douzaine de paysans qui prtendaient s'en emparer.

Il coutait la dlibration de M. Lacheneur et de ses amis.

Devaient-ils tirer chacun de son ct? Devaient-ils, en s'obstinant
 une rsistance dsespre, laisser  tous les conjurs le temps de
gagner leur maison?...

Ils hsitaient quand enfin arrivrent au rendez-vous les dbris de la
colonne confie  Maurice et  Chanlouineau.

De cinq cents hommes qui la composaient au dpart de Sairmeuse, quinze
restaient, en comptant les deux officiers  demi-solde.

Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.

La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hsitations.

--Je viens pour me battre, dclara-t-il, et je vendrai chrement ma
vie.

--Battons-nous donc! dirent les autres.

Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jug
le mieux dispos pour une longue dfense; il avait tir Maurice 
l'cart.

--Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous
retirer.

--Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...

--Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez,
emmenez-la.

--Je reste!... pronona Maurice.

Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrta.

--Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix
sourde, votre vie appartient  la femme qui s'est donne  vous.

--Malheureux!... qu'osez-vous dire!...

Chanlouineau hocha tristement la tte.

--A quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arriv devait arriver... Il
est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y rsisterait pas... Ce
n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a t un mauvais pre.
Il y a eu un jour... quand j'ai t sr... o je voulais me tuer ou
vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la
mort si prs de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon
fusil  cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrt ma main, en me
montrant son dsespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que
Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste  Marie-Anne... Jurez-moi
que vous l'pouserez... On vous inquitera peut-tre pour l'affaire de
cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...

Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse
arrivaient...

--Saint bon Dieu!... s'cria Chanlouineau, et Marie-Anne!

Ils s'lancrent, et Maurice le premier l'aperut, debout au milieu du
carrefour, appuye sur le cou du cheval de son pre. Il lui prit le
bras en cherchant  l'entraner:

--Venez, lui dit-il, venez!

Mais elle rsista.

--De grce, fit-elle, laissez-moi...

--Mais tout est perdu, mon amie!

--Oui, tout, je le sais... mme l'honneur... Et c'est pour cela qu'il
faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...

Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix  peine intelligible, elle
ajouta:

--Il le faut, pour que le dshonneur ne devienne pas public...

La fusillade tait d'une violence extraordinaire, ils restaient
debout  l'endroit le plus prilleux, ils allaient certainement tre
atteints, quand Chanlouineau reparut.

Avait-il devin le secret des rsistances de Marie-Anne? Peut-tre.
Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre
ses bras robustes, et la porta jusqu' la voiture que gardait l'abb
Midon.

--Montez, monsieur le cur, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur,
bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice,  votre tour.

Mais dj les soldats de M. de Sairmeuse taient matres du carrefour.
Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.

Alors, l'hroque paysan saisit son fusil par le canon, et le
manoeuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en chec et donna 
Maurice le temps de s'lancer prs de Marie-Anne, de prendre les
guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.

Ce que cette lamentable nuit cacha de lchets ou d'hrosmes,
d'inutiles cruauts ou de magnifiques dvouements, on ne l'a jamais su
au juste...

Deux minutes aprs le dpart de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau
luttait encore, barrant obstinment la route.

Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe.
Vingt coups de fusil lui avaient t tirs, pas une balle ne l'avait
touch; on l'et dit invulnrable.

--Rends-toi!... lui criaient les soldats, mus de tant de bravoure,
rends-toi!...

--Jamais! jamais!...

Il tait effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur
et une agilit surhumaines. Malheur  qui se trouvait  porte de ses
terribles moulinets.

C'est alors qu'un soldat, confiant son arme  un camarade, se jeta
 plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par
derrire, ce hros obscur.

Il chancela comme un chne sous la hache, se dbattit furieusement et
enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:

--A moi!... les amis,  moi!...

Nul ne rpondit  son appel.

A l'autre extrmit du carrefour, les conjurs, aprs une lutte
dsespre, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les
conjurs cdaient...

Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.

On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes
brillant dans la nuit.

Lacheneur, qui tait rest  la mme place, immobile sous les balles,
sentit que ses derniers compagnons allaient tre crass.

En ce moment suprme, le pass lui apparut fulgurant et rapide comme
l'clair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il
se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposes  sa fille. Il se
maudit pour les mensonges dont il avait abus tous ces braves gens qui
se faisaient tuer...

C'tait assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les
sauver.

--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...

On lui obit... et il put voir comme des ombres qui s'parpillaient
dans toutes les directions.

Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui
l'emporterait vite loin de l'ennemi!...

Mais il s'tait jur qu'il ne survivrait pas au dsastre; dchir
de remords, dsespr, fou de douleur et de rage impuissante, il ne
voyait d'autre refuge que la mort...

Il et pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant
d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des perons
et le lana sur les soldats du duc de Sairmeuse.

Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de
mle furieuse...

Mais bientt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les
baonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets
plirent, et il se renversa, entranant son cavalier...

Et les soldats passrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du
cheval le matre se dbattait sans blessures.

Il tait une heure et demie du matin... le carrefour tait dsert.

Rien ne troublait le silence que les gmissements de quelques blesss
appelant leurs compagnons et implorant des secours...

Les secours ne devaient pas venir encore.

Avant de penser aux blesss, M. de Sairmeuse songeait  tirer parti
des vnements pour sa fortune politique.

Maintenant que le soulvement tait comprim, il importait de
l'exagrer, les rcompenses devant tre proportionnes  l'importance
du service rendu.

On avait ramass, il le savait, un certain nombre de conjurs, quinze
ou vingt; mais ce n'tait pas assez pour l'clat qu'il dsirait, il
voulait plus d'accuss que cela  jeter  la Cour prvtale ou  une
commission militaire.

Il divisa donc ses troupes en plusieurs dtachements qu'il lana de
tous cts, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les
maisons isoles, et d'arrter tous les gens suspects...

Sa tche, aprs cela, tait termine sur ce terrain, il recommanda une
fois encore la plus implacable svrit, et reprit au grand trot la
route de Montaignac.

Il tait ravi, assurment il bnissait, comme M. de Courtomieu, ces
honntes et nafs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforait
vainement d'carter, empoisonnait en satisfaction.

Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du
complot?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir
de l'assurance de Chupin le troublait.

D'un autre ct, qu'tait donc devenu Martial?... Le domestique
expdi pour le prvenir l'avait-il rencontr?... S'tait-il mis
en route?... Par o?... Peut-tre tait-il tomb aux mains des
paysans?...

C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand
rentrant chez lui aprs une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui
apprit que Martial tait arriv depuis un quart d'heure.

--M. le marquis est mont prcipitamment  sa chambre en descendant de
cheval, ajouta le domestique.

--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.

Tout haut, devant ses gens, il disait: C'est bien! mais il se disait
tout bas:

--Ceci,  la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis  cheval, en
train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit
tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...

Il tait arriv  la chambre de son fils, mais la porte tait ferm en
dedans. Il frappa.

--Qui est-l? demanda Martial.

--Moi! ouvrez!

Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le
fit frmir.

Sur la table tait une cuvette de sang, et Martial, le torse nu,
lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.

--Vous vous tes battu!... exclama le duc d'une voix trangle.

--Oui!...

--Ah!... vous en tiez donc!...

--J'en tais!... de quoi?

--De la conjuration de ces misrables paysans qui dans leur folie
parricide ont os rver le renversement du meilleur des princes!...

Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la
plus violente envie de rire.

--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.

L'air et l'accent du jeune homme rassurrent un peu le duc, sans
toutefois dissiper entirement ses soupons.

--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqu!... s'cria-t-il.

--Du tout!... J'ai simplement t oblig d'accepter un duel.

--Avec qui?... Nommez-moi le sclrat qui a os vous provoquer.

Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton
lger qui lui tait habituel qu'il rpondit:

--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiteriez
peut-tre, et je lui dois de la reconnaissance  ce garon... C'tait
sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans crmonie, et il m'a
offert un combat loyal... Il est d'ailleurs bless plus grivement que
moi...

Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.

--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un mdecin, vous
enfermer pour soigner cette blessure?...

--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure
secrte.

Le duc hochait la tte.

--Tout cela n'est gure plausible, pronona-t-il, surtout aprs les
assurances qui m'ont t donnes de votre complicit.

Le jeune homme haussa les paules de la faon la moins rvrencieuse.

--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce
drle de Chupin. Il m'tonne, monsieur, qu'entre la parole de votre
fils et les rapports de ce chenapan, vous hsitiez une seconde.

--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme prcieux...
Sans lui nous eussions t surpris. C'est par lui que j'ai connu le
vaste complot ourdi par Lacheneur...

--Quoi! c'est Lacheneur...

--... Qui tait  la tte du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre
perspicacit a t outrageusement mystifie. Quoi! vous tes toujours
fourr dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le pre de
votre matresse conspire, elle conspire elle-mme, et vous n'y voyez
que du feu!... Et je vous destinais  la diplomatie!... Mais il y a
mieux. Vous savez  quoi ont t employs les fonds que vous avez
si magnifiquement donns  ces gens-l? Ils ont servi  acheter des
fusils, de la poudre et des balles  notre intention...

Le duc goguenardait  l'aise, maintenant. Il tait tout  fait rassur
dsormais, et il cherchait  piquer son fils.

Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait t jou, mais
il ne songeait pas  s'en indigner.

--Si Lacheneur tait pris, pensait-il, s'il tait condamn  mort, et
si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien  me refuser...




XXIV


Ayant pntr le mystre des continuelles absences de Maurice, le
baron d'Escorval avait su dissimuler  sa femme son chagrin et ses
craintes.

C'tait la premire fois qu'il avait un secret pour cette fidle et
vaillante compagne de son existence.

C'est sans la prvenir qu'il alla prier l'abb Midon de le suivre  la
Rche, chez M. Lacheneur.

Il se cacha d'elle pour courir  la Croix-d'Arcy.

Ce silence explique l'tonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du
dner venue, elle ne vit paratre ni son mari ni son fils.

Maurice, quelquefois, tait en retard; mais le baron, comme tous les
grands travailleurs, tait l'exactitude mme. Qu'tait-il donc arriv
d'extraordinaire?...

Sa surprise devint inquitude quand on lui apprit que son mari
venait de partir avec l'abb Midon. Ils avaient attel eux-mmes,
prcipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture
par la cour, comme d'habitude, ils avaient pass par la porte de
derrire de la remise qui donnait sur le chemin.

Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces tranges
prcautions?...

Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments
inexpliqus!...

Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractre
toujours gal, le baron tait ador de ses gens; tous se fussent mis
au feu pour lui.

Aussi, vers dix heures, s'empressrent-ils de conduire  leur
matresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la
nouvelle du mouvement.

Cet homme, qui tait un peu en ribote, racontait des choses tranges.

Il assurait que toute la campagne,  dix lieues  la ronde, avait
pris les armes, et que M. le baron d'Escorval tait  la tte du
soulvement.

Lui-mme se ft joint volontiers aux conjurs, s'il n'et eu une vache
prs de vler...

Il ne doutait pas du succs, affirmant que Napolon II, Marie-Louise
et tous les marchaux de l'Empire taient cachs  Montaignac...

Hlas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des
mensonges plus grossiers encore, ds qu'il s'agissait de gagner des
complices  sa cause.

Mme d'Escorval ne devait pas s'arrter  ces fables ridicules, mais
elle put croire, elle crut que le baron tait en effet le chef de ce
vaste complot.

Ce qui et absolument constern tant de femmes  sa place, la
rassurait.

Elle avait en son mari une foi entire, absolue, indiscute. Elle
le voyait bien suprieur  tous les autres hommes, impeccable,
infaillible pour ainsi dire. Du moment o il disait cela est, elle
croyait.

Donc, si son mari avait organis une conspiration, c'tait bien. S'il
s'tait aventur, c'est qu'il esprait russir. Donc, elle tait sre
du succs.

Impatiente cependant de connatre les rsultats, elle expdia le
jardinier  Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et
d'accourir ds qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.

Il revint sur le coup de deux heures, blme, effar, tout en larmes.

Le dsastre tait dj connu et on le lui avait racont avec les plus
pouvantables exagrations. On lui avait dit que des centaines et des
milliers d'hommes avaient t tus et que toute une arme se rpandait
dans la campagne, massacrant tout...

Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.

Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari
morts... pis encore: mortellement blesss et agonisant sur le grand
chemin... ils taient tendus sur le dos, les bras en croix, livides,
sanglants, les yeux dmesurment ouverts, rlant, demandant de
l'eau... une goutte d'eau...

--Je veux les voir!... s'cria-t-elle avec l'accent du plus affreux
garement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi
les morts, jusqu' ce que je les trouve... Allumez des torches, mes
amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous
les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps
sans spulture!... Oh! les misrables!... les misrables, qui me les
ont tus...

Les domestiques s'taient empresss d'obir, quand retentit sur
la route le galop saccad et convulsif d'un cheval surmen, et le
roulement d'une voiture.

--Les voil!... s'cria le jardinier, les voil!...

Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se prcipita dehors juste assez 
temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu,
rendu, puis, manquer des quatre fers et s'abattre.

Dj l'abb Midon et Maurice avaient saut  terre, et ils
soulevaient, ils attiraient un corps inanim, tendu en travers, sur
les coussins...

L'nergie si grande de Marie-Anne n'avait pu rsister  tant de chocs
successifs; la dernire scne l'avait brise. Une fois en voiture,
tout danger immdiat ayant disparu, l'exaltation dsespre qui la
soutenait tombant, elle s'tait trouve mal, et tous les efforts de
Maurice et du prtre pour la ranimer taient demeurs inutiles.

Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnatre Mlle Lacheneur sous ses
vtements masculins...

Elle vit seulement que ce n'tait pas son mari qui tait l, et elle
sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au
coeur...

--Ton pre!... Maurice, dit-elle d'une voix touffe, et ton pre!...

L'impression fut terrible.

Jusqu' ce moment, Maurice et le cur de Sairmeuse s'taient bercs de
cet espoir que M. d'Escorval serait rentr avant eux...

Maurice chancela  ce point qu'il faillit laisser chapper son
prcieux fardeau. L'abb s'en aperut, et sur un signe de lui, deux
domestiques soulevrent doucement Marie-Anne et l'emportrent...

Alors il s'avana vers Mme d'Escorval.

--Monsieur le baron ne saurait tarder  arriver, madame, dit-il  tout
hasard, il a d fuir des premiers...

Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jug sa mre... Sur ce mot, elle
se redressa.

--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un
gnral ne dserte pas en face de l'ennemi... Si la droute se met
parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramne au
combat o il se fait tuer...

--Ma mre! balbutia Maurice, ma mre!...

--Oh! ... ne cherchez pas  m'abuser!... Mon mari tait le chef du
complot... les conjurs battus et disperss se sauvent lchement...
Dieu ait piti de moi!... mon mari est mort!

Si perspicace que ft l'abb, il ne pouvait comprendre, il pensa que
la douleur garait la raison de cette femme si prouve...

--Eh! madame! s'cria-t-il, M. le baron n'tait pour rien dans ce
mouvement, bien loin de l...

Il s'arrta; ceci se passait dans une cour ferme seulement par une
grille,  la lueur des flambeaux allums par les gens; de la route on
pouvait voir... il comprit l'imprudence.

--Venez, madame, fit-il en entranant la baronne vers la maison, et
vous aussi, Maurice, venez!...

C'est avec la docilit passive et muette des grandes douleurs que Mme
d'Escorval suivit le cur de Sairmeuse...

Son corps seul agissait, machinalement; son me et sa pense
s'envolaient  travers les espaces, vers l'homme qui avait t tout
pour elle et dont l'me et la pense, sans doute, l'appelaient du fond
de l'abme o il avait roul...

Mais quand elle et pass le seuil du salon, elle tressaillit et
quitta le bras du prtre, brusquement ramene au sentiment de la
ralit prsente...

Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canap o les domestiques
l'avaient dpose.

--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume...
morte!...

On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant,  la voir
ainsi roide et glace, livide, comme si on lui et tir des veines
la dernire goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilit
du marbre, ses lvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents
convulsivement serres et un large cercle, d'un bleu intense, cernait
ses paupires fermes.

Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait rouls pour les glisser sous
son chapeau de paysan, s'taient dtachs, ils s'parpillaient
opulents et splendides sur ses paules et tranaient jusqu' terre...

--Ce n'est qu'une syncope sans gravit, dclara l'abb Midon, aprs
avoir examin Marie-Anne, elle ne tardera pas  reprendre ses sens...

Et aussitt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait 
faire, aux femmes de la baronne, aussi perdues que leur matresse.

Mme d'Escorval regardait la pupille dilate par la terreur, elle
paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main
sur son front mouill d'une sueur froide...

--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...

--Il faut vous remettre, madame, pronona le prtre d'un accent mu
mais ferme; la religion, le devoir vous dfendent de vous abandonner
ainsi!... Epouse, o donc est votre nergie!... Chrtienne, qu'est
devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...

--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bgayait l'infortune, j'ai du
courage!...

L'abb Midon la conduisit  un fauteuil o il la fora de s'asseoir,
pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne,
et d'un ton plus doux il reprit:

--Pourquoi dsesprer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est prs de
vous, en sret... Votre mari ne saurait tre compromis, il n'a rien
fait que je n'aie fait moi-mme...

Et en peu de mots, avec une rare prcision, il expliqua le rle du
baron et le sien pendant cette funeste soire.

Mais ce rcit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son
pouvante.

--Je vous entends, monsieur le cur, interrompit-elle, et je vous
crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont
persuads que mon mari commande les paysans soulevs, ils le croient
et ils le disent...

--Eh bien?

--S'il a t fait prisonnier, comme vous me le donnez  entendre,
il sera traduit devant la Cour prvtale... N'tait il pas l'ami de
l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jug et
condamn  mort...

--Non, madame, non!... ne suis-je pas l? Je me prsenterai devant le
tribunal, et je dirai: Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.

--Et ils vous arrteront vous aussi, monsieur l'abb, parce que vous
n'tes pas un prtre selon le coeur de ces hommes cruels; ils vous
jetteront en prison, et ils vous enverront  l'chafaud!...

Depuis un moment, Maurice coutait, ple, ananti, prs de tomber...

Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, 
genoux, cachant son visage entre ses mains...

--Ah!... j'ai tu mon pre!... s'cria-t-il...

--Malheureux enfant!... Que dis-tu!...

Le prtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et
poursuivit:

--Mon pre ignorait jusqu' l'existence de cette conspiration, dont
M. Lacheneur tait l'me, mais je la connaissais, moi!... Je voulais
qu'elle russt, parce que de son succs dpendait le bonheur de ma
vie... Et alors, misrable que je suis, quand il s'agissait d'attirer
dans nos rangs quelque complice timide et indcis, j'invoquais ce nom
respect et aim d'Escorval... Ah! j'tais fou!... j'tais fou!...

Il eut un geste dsespr, et, avec une expression dchirante, il
ajouta:

--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma
folie!... Oh! ma mre, ma mre; si tu savais!...

Les sanglots lui couprent la parole, et alors on put entendre comme
un faible gmissement...

Marie-Anne revenait  elle. Dj elle s'tait  demi redresse sur le
canap, et elle considrait cette scne navrante d'un air de profonde
stupeur, comme si elle n'y et rien compris.

D'un geste doux et lent, elle cartait ses cheveux de son front, et
elle clignait des yeux, blouie par l'clat des bougies...

Elle voulait parler, interroger, elle s'efforait de rassembler ses
ides, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abb Midon lui
commanda le silence.

Seul, au milieu de tous ces malheureux affols, le prtre conservait
son sang-froid et la lucidit de son intelligence.

Eclair par le tmoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice,
il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont
taient menacs le baron et son fils.

Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...

Il n'y avait ni  s'expliquer ni  rflchir; avec chaque minute
s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti
sur-le-champ et d'agir.

L'abb Midon eut ce courage. Il courut  la porte du salon et appela
les gens groups dans l'escalier.

Quand ils furent tous runis autour de lui:

--Ecoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix imprieuse et brve que
donne la certitude du pril prochain, et souvenez-vous que de votre
discrtion dpend peut-tre la vie de vos matres. On peut compter sur
vous, n'est-ce pas?

Toutes les mains se levrent comme pour prter serment.

--Avant une heure, continua le prtre, les soldats lancs sur les
traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est pass ce
soir ne doit tre prononc. Pour tout le monde, je dois tre parti
avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle
Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous,
mes amis, que le seul soupon de sa prsence ici perdrait tout... Si
les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M.
Maurice n'est pas sorti ce soir...

Il s'arrta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggrer
la prudence humaine, et ajouta:

--Un mot encore: Nous voir tous debout  l'heure qu'il est, paratra
suspect... C'est ce que je souhaite... Nous allguerons, pour nous
justifier, l'inquitude o nous mettent l'absence de M. le baron et
aussi une indisposition trs-grave de Mme la baronne... car Mme
la baronne va se coucher; elle vitera ainsi un interrogatoire
possible... Et vous, Maurice, courez changer de vtements... et
surtout, lavez-vous bien les mains, et rpandez ensuite quelque parfum
dessus...

Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de
rien tout fut dispos comme l'avait ordonn l'abb Midon.

Marie-Anne, bien qu'elle ft loin d'tre remise, fut conduite  une
petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa
chambre et les domestiques regagnrent l'office...

Maurice et l'abb Midon restrent seuls au salon, silencieux,
oppresss...

La figure si calme du cur de Sairmeuse trahissait d'affreuses
anxits. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et
toutes ses prcautions n'avaient qu'un but, carter de Maurice tout
soupon de complicit... c'tait, pensait-il, le seul moyen qu'il y
et de sauver le baron. Ses combinaisons russiraient-elles?...

Un violent coup de cloche  la grille l'interrompit...

On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de
la grille, puis le pitinement d'une compagnie de soldats dans la
cour.

Une voix forte commanda:

--Halte!... Reposez vos armes...

Le prtre regarda Maurice, et il vit qu'il plissait comme s'il allait
mourir.

--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre
sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...

--Ils peuvent venir, rpondit Maurice, j'ai du courage!...

La porte du salon s'ouvrit, si brutalement pousse, que les deux
battants cdrent  la fois comme sous un coup d'paule.

Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des
grenadiers de la lgion de Montaignac.

Il paraissait vingt-cinq ans  peine; il tait grand, mince, blond,
avec des yeux bleus et de petites moustaches effiles. Toute sa
personne trahissait des recherches d'lgance exagres jusqu'au
ridicule.

Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de
soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.

Derrire lui, dans l'ombre du palier, on voyait tinceler les armes de
plusieurs soldats.

Il promena autour du salon un regard dfiant, puis d'une voix rude:

--Le matre de la maison? demanda-t-il.

--M. le baron d'Escorval, mon pre, est absent, rpondit Maurice.

--O est-il?

L'abb Midon, rest assis jusqu'alors se leva.

--Au bruit du dsastreux soulvement de ce soir, rpondit-il, M. le
baron et moi nous sommes rendus prs des paysans pour les adjurer
de renoncer  une tentative insense... Ils n'ont pas voulu nous
entendre. La droute venue, j'ai t spar de M. d'Escorval, je suis
revenu seul ici, trs-inquiet, et je l'attends...

Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.

--Pas mal imagin!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de
cette bourde.

Une flamme aussitt teinte brilla dans l'oeil du prtre, ses lvres
tremblrent... mais il se tut.

--Mais, au fait, reprit l'officier, qui tes-vous?

--Je suis le cur de Sairmeuse.

--Eh bien!... les curs honntes doivent tre couchs  l'heure qu'il
est... Ah! vous allez courir la prtentaine, la nuit, avec les
paysans rvolts... Je ne sais, en vrit, ce qui me retient de vous
arrter...

Ce qui le retenait, c'tait la robe du prtre, toute-puissante sous la
Restauration. Avec Maurice, il tait plus  son aise.

--Combien y a-t-il de matres ici? demanda-t-il.

--Trois. Mon pre, ma mre, malade en ce moment, et moi.

--Et de domestiques?

--Sept, quatre hommes et trois femmes.

--Vous n'avez reu ni cach personne, ce soir?

--Personne.

--C'est ce qu'on va vrifier, dit le capitaine.

Et se tournant vers la porte:

--Caporal Bavois!... appela-t-il.

C'tait un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi
l'Empereur  travers l'Europe. Celui-ci tait plus sec que la pierre
de son fusil. Deux petits yeux gris terribles clairaient sa face
tanne, coupe en deux par un grand diable de nez trs-mince, qui se
recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.

--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine
d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous tes un
vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la
dcouvrirez, si quelqu'un y est cach, vous me l'amnerez... Demi-tour
et ne tranons pas!

Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.

--A nous deux, maintenant, dit-il  Maurice; qu'avez-vous fait ce
soir?

Le jeune homme eut une seconde d'hsitation; mais c'est avec une
insouciance bien joue qu'il rpondit:

--Je n'ai pas mis le nez dehors.

--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...

Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, tait
si offensant, que Maurice sentait monter  son front des bouffes de
colre. Heureusement, un coup d'oeil de l'abb Midon lui commanda le
calme.

Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les
tourna et les retourna, et finalement les flaira.

--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon
la pommade pour avoir tir des coups de fusil.

Il tait clair qu'il s'tonnait que le fils et eu le courage de
rester au coin du feu pendant que le pre conduisait les paysans  la
bataille.

--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?

--Oui, des armes de chasse.

--O sont-elles?

--Dans une petite pice du rez-de-chausse.

--Il faut m'y conduire.

On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait
fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrari.

Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant furet
partout, il n'avait rien rencontr de suspect.

--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.

Mais tous les domestiques ne firent que rpter fidlement la leon de
l'abb.

Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le
souponnait, il ne le saurait pas.

Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher,
et de nouveau il appela Bavois.

--Il faut que je continue ma tourne, lui dit-il, mais vous, caporal,
vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez  rendre compte
de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient,
empoignez-le-moi et ne le lchez pas... et ouvrez l'oeil, et le
bon!...

Il ajouta encore diverses instructions  voix basse, puis il se
retira, sans saluer, comme il tait entr.

Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas  se perdre dans la nuit,
et alors le caporal laissa chapper un effroyable juron.

--Hein! dit-il  ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-l!...
Ecoutez, surveillez, arrtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un
tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si l'autre
voyait ce qu'on fait de ses anciens!...

Les deux soldats rpondirent par un grognement sourd.

--Quant  vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant  Maurice
et  l'abb Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous
dclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous tes
libres comme l'oiseau et que nous n'arrterons personne... Mme,
s'il fallait un coup de main pour tirer du ptrin le pre du jeune
bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous
commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils
viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brl une
amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche
avant de la couler dans le canon.

Cet homme, assurment, devait tre sincre, mais il pouvait ne l'tre
pas.

--Nous n'avons rien  cacher, rpondit le circonspect abb Midon.

Le vieux caporal cligna de l'oeil d'un air d'intelligence.

--Connu!... fit-il, vous vous dfiez de moi. Vous avez tort, et je
vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est ais de faire le
poil  ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de
raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas
laisser traner dans la cour un fusil qui n'a certes pas t charg
pour tirer des merles.

Le cur et Maurice changrent un regard de stupeur. Maurice,
maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir
Marie-Anne, il avait pos son fusil contre le mur. Il avait chapp
aux regards des domestiques...

--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de cach l-haut...
j'ai l'oreille fine! Troisimement je me suis arrang pour que
personne n'entrt dans la chambre de la dame malade.

Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix
mue:

--Vous tes un brave homme!... dit-il.

Quelques instants plus tard, Maurice, l'abb Midon et Mme d'Escorval,
runis de nouveau au salon, dlibraient sur les mesures de salut
qu'il y avait  prendre, quand Marie-Anne qu'on tait all prvenir
parut.

Tant bien que mal elle avait rpar le dsordre de son costume. Elle
tait affreusement ple encore, mais sa dmarche tait ferme.

--Je vais me retirer, madame, dit-elle  la baronne. Matresse de
moi-mme, je n'eusse pas accept une hospitalit qui pouvait attirer
tant de malheurs sur votre maison... Hlas!... il ne vous en cote
dj que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue...
Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un
pressentiment me disait que ma famille serait fatale  la vtre...

--Malheureuse enfant!... s'cria Mme d'Escorval, o voulez-vous
aller!...

Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, o elle plaait toutes
ses esprances.

--Je l'ignore, madame, rpondit-elle; mais le devoir commande... Je
dois savoir ce que sont devenus mon pre et mon frre et partager leur
sort...

--Quoi!... s'cria Maurice, toujours cette pense de mort!... Vous
savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de
votre vie!...

Il s'arrta, il avait failli laisser chapper un secret qui n'tait
pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds
de Mme d'Escorval:

--O ma mre, lui dit-il, mre chrie, la laisserons-nous
s'loigner?... Je puis prir en essayant de sauver mon pre... Elle
serait ta fille alors, elle que j'ai tant aime, tu reporterais sur
elle tes tendresses divines...

Marie-Anne resta.




XXV


Le secret que les approches de la mort avaient arrach  Marie-Anne
au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait
quand elle joignait sa voix aux prires de son fils pour retenir la
malheureuse jeune fille.

Mais cette circonstance n'inquitait pas Maurice.

Sa foi en sa mre tait absolue, complte; il tait sr qu'elle
pardonnerait quand elle apprendrait la vrit.

Les femmes aimantes, chastes pouses et mres sans reproche, gardent
au fond du coeur des trsors d'indulgence pour les entranements de la
passion.

Elles peuvent mpriser et braver les prjugs hypocrites, celles dont
la vertu immacule n'eut jamais besoin des honteuses transactions du
monde.

Et d'ailleurs, est-il une mre qui, secrtement, n'excuse la jeune
fille qui n'a pu se dfendre de l'amour de son fils,  elle, de ce
fils que son imagination pare de sductions irrsistibles!...

Toutes ces rflexions avaient travers l'esprit de Maurice, et plus
tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu' son pre.

Le jour venait... Maurice dclara qu'il allait endosser un dguisement
et se rendre  Montaignac.

A ces mots, Mme d'Escorval se dtourna, cachant son visage dans les
coussins du canap pour y touffer ses sanglots.

Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se
prcipitait au-devant du danger... Peut-tre; avant le coucher de ce
soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.

Et pourtant elle ne dit pas: Non, je ne veux pas! Maurice ne
remplissait-il pas un devoir sacr!... Elle l'et aim moins, si elle
l'et cru capable d'une lche hsitation. Elle et sch ses larmes
s'il l'et fallu, pour lui dire: Pars!

Tout d'ailleurs n'tait-il pas prfrable aux horreurs de cette
incertitude o on se dbattait depuis des heures!...

Maurice gagnait dj la porte pour monter revtir un travestissement,
l'abb Midon lui fit signe de rester.

--Il faut, en effet, courir  Montaignac, lui dit-il, mais vous
dguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et
indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: Tu te
caches, donc tu es coupable. Vous devez marcher ouvertement, la tte
haute, exagrant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de
Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez  l'injustice!... Mais je
veux vous accompagner, nous irons en voiture  deux chevaux.

Maurice paraissait indcis.

--Suis les conseils de M. le cur, mon fils, dit Mme d'Escorval, il
sait mieux que nous ce que nous devons faire.

--J'obirai, mre!

L'abb n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre
d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour crire quelques lignes  une
amie dont le mari jouissait d'une certaine influence  Montaignac.
Maurice et son amie restrent seuls.

C'tait, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur premire minute de solitude
et de libert.

Ils taient debout,  deux pas l'un de l'autre, les yeux encore
brillants de pleurs rpandus, et ils restrent ainsi un instant,
immobiles, ples, oppresss, trop mus pour pouvoir traduire leur
sensation.

A la fin, Maurice s'avana, entourant de son bras la taille de son
amie.

--Marie-Anne, murmura-t-il, chre adore, je ne savais pas qu'on
pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous
avez souhait la mort, quand de votre vie une autre vie prcieuse
dpend!...

Elle hocha tristement la tte.

--J'tais terrifie, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je
voyais, que je vois, hlas! se dresser devant moi m'pouvantait
jusqu' garer ma raison... Maintenant, je suis rsigne...
j'accepterai sans rvolte la punition de l'horrible faute... je
m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...

--Des outrages,  vous!... Ah! malheur  qui oserait!... Mais ne
serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'tes devant
Dieu!... Le malheur  la fin se lassera!...

--Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.

--Ah!... c'est toi qui es sans piti!... Je ne le vois que trop, tu me
maudis, tu maudis le jour o nos regards se sont rencontrs pour la
premire fois!... Avoue-le... dis-le...

Marie-Anne se redressa.

--Je mentirais, rpondit-elle, si je disais cela... Mon lche coeur
n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humilie et brise, mais je ne
regrette rien, puisque...

Elle n'acheva pas; il l'attira  lui, leurs visages se rapprochrent,
et leurs lvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...

--Tu m'aimes, s'cria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je
saurai sauver mon pre et le tien, je sauverai ton frre!

Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abb Midon criait: Eh bien!
partons-nous? Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit 
Maurice.

Longtemps elle tint embrass dans une treinte convulsive ce fils
qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son
nergie, elle le repoussa en prononant ce seul mot:

--Va!...

Il sortit... et lorsque s'teignit, sur la route, le roulement de la
voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissrent
tomber  genoux, implorant la misricorde du Dieu des causes justes.

Elles ne pouvaient que prier. Le cur de Sairmeuse agissait, ou plutt
il poursuivait l'excution du plan de salut qu'il avait conu.

Ce plan, d'une simplicit terrible, comme la situation, il
l'expliquait  Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement
mens.

--Si en vous livrant vous deviez sauver votre pre, disait-il, je vous
crierais: Livrez-vous, et confessez la vrit, c'est votre devoir
strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait
dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait  vous sparer de votre
pre. On vous garderait, mais on ne le lcherait pas, et vous seriez
indubitablement condamns tous les deux... Laissons donc--je ne dirai
pas la justice, ce serait un blasphme--mais les hommes de sang qui
s'intitulent juges, s'garer sur son compte et lui attribuer tout ce
que vous avez fait... Au moment du procs, nous arriverons avec les
plus clatants tmoignages d'innocence, avec des alibi tellement
indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les
gens de notre pays pour tre sr que pas un des accuss ne rvlera
notre manoeuvre...

--Et si nous ne russissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me
restera-t-il  faire?

C'tait une question si terrible que le prtre n'osa rpondre. Tout le
reste du chemin, Maurice et lui gardrent le silence.

Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait t sage
l'abb Midon en l'empchant de recourir  un dguisement.

Arms des pouvoirs les plus tendus, le duc de Sairmeuse et le marquis
de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac,
hormis une seule.

Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir,
et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et
venants, qui les interrogeaient, et qui, mme, prenaient par crit les
noms et les signalements.

Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop
visible pour chapper  Maurice.

--Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon pre!... s'cria-t-il.

--Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, rpondit un des
officiers.

Si prpar que dt tre Maurice  cette rponse, il plit.

--Est-il bless? reprit-il vivement.

--Il n'a pas une gratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...

Aux regards inquiets de ces officiers, on et dit qu'ils craignaient
de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable.
Peut-tre, en effet, se compromettaient-ils.

La voiture roula, et elle ne s'tait pas avance de cent mtres dans
la Grand'Rue, que dj l'abb Midon et Maurice avaient remarqu
plusieurs affiches blanches colles aux murs...

--Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.

Ils firent arrter la voiture prs d'une affiche devant laquelle
stationnait dj un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRT:

ARTICLE 1er. _Les habitants de la maison dans laquelle sera trouv le
sieur Lacheneur seront livrs  une commission militaire pour tre
passs par les armes._

ARTICLE II. _Il est accord  celui qui livrera mort ou vif ledit
sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification._

Cela tait sign: _duc de Sairmeuse._

--Dieu soit lou!... s'cria Maurice; le pre de Marie-Anne est
sauv!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...

Un coup de coude et un coup d'oeil de l'abb Midon l'arrtrent.

L'abb lui montrait l'homme arrt prs d'eux... Cet homme n'tait
autre que Chupin.

Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se dcouvrit
devant le cur de Sairmeuse, et avec des regards o flamboyaient les
plus ardentes convoitises, il dit:--Vingt mille francs!... c'est une
somme cela! En la plaant  fonds perdus, on vivrait des revenus sa
vie durant!...

L'abb Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur
avait t impossible de se mprendre  l'accent de Chupin.

L'normit de la somme promise avait bloui le misrable et le
fascinait jusqu' ce point de lui arracher son masque de cautle
accoutume.

Il s'tait trahi. Il avait laiss entrevoir ses dtestables projets et
quelles esprances abominables s'agitaient dans les boues de son me.

--Lacheneur est perdu si cet homme dcouvre sa retraite, murmura le
cur de Sairmeuse.

--Par bonheur, rpondit Maurice, il doit avoir franchi la frontire,
il y a cent  parier contre un qu'il est dsormais hors de toute
atteinte.

--Et si vous vous trompiez?... Si, bless et perdant son sang,
Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traner jusqu' la
maison la plus proche pour y demander l'hospitalit?...

--Oh!... monsieur l'abb, je connais nos paysans!... Il n'en est pas
un qui soit capable de vendre lchement un proscrit!...

Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prtre le douloureux
sourire de l'exprience.

--Vous oubliez, reprit-il, les menaces affiches  ct des
provocations  la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas
souiller ses mains du prix du sang, peut tre saisi du vertige de la
peur.

Ils suivaient alors la grande rue, et ils taient frapps de l'aspect
morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie
d'ordinaire.

La consternation et l'pouvante y rgnaient. Les boutiques taient
fermes, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence
lugubre. On et dit un deuil gnral et que chaque famille avait perdu
quelqu'un de ses membres.

La dmarche des rares passants tait inquite et singulire. Ils se
htaient, en jetant de tous cts des regards dfiants.

Deux ou trois qui taient des connaissances du baron et qui croisrent
la voiture se dtournrent d'un air effray pour viter de saluer...

L'abb Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs
 l'htel o ils avaient donn l'ordre  leur cocher de les conduire.

Ils lui avaient dsign l'_Htel de France_, o descendait le baron
d'Escorval quand il venait  Montaignac, et dont le propritaire
n'tait autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier,
avait donn avis de l'arrive du duc de Sairmeuse.

Ce brave homme, en apprenant quels htes lui arrivaient, alla
au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche  la
main.

Ce jour-l, cette politesse tait de l'hrosme.

Etait-il du complot? on l'a toujours cru.

Le fait est qu'il invita Maurice et l'abb  se rafrachir, de faon 
leur donner  entendre qu'il avait  leur parler, et il les conduisit
 une chambre o il savait tre  l'abri de toute indiscrtion.

Grce  un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui frquentait
son tablissement, il en savait autant que l'autorit, il en savait
plus, mme, puisqu'il avait en mme temps des informations par ceux
des conjurs qui taient rests en libert.

Par lui, l'abb Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements
positifs.

D'abord on tait sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils
Jean; ils avaient chapp aux plus ardentes recherches.

En second lieu, il y avait jusqu' ce moment deux cents prisonniers 
la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.

Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante
arrestations  Montaignac mme.

On pensait gnralement que ces arrestations taient l'oeuvre d'un
tratre, et la ville entire tremblait...

Mais M. Langeron connaissait leur vritable origine, qui lui avait t
confie, sous le sceau du secret, par son habitu le valet de chambre.

--C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et
cependant elle est vraie. Deux officiers de la lgion de Montaignac,
qui revenaient de leur expdition ce matin, au petit jour,
traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un
foss, ils aperurent, gisant mort, un homme revtu de l'uniforme des
anciens guides de l'empereur...

Maurice tressaillit.

Cet infortun, il n'en pouvait douter, tait ce brave officier  la
demi-solde, qui tait venu se joindre  sa colonne sur la route de
Sairmeuse, aprs avoir parl  M. Lacheneur.

--Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers
s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient?
Un papier qui dpassait les lvres de ce pauvre mort. Comme bien vous
pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent...
C'tait la liste de tous les conjurs de la ville et de quelques
autres encore, dont les noms n'avaient t placs l que pour servir
d'appt... Se sentant bless  mort, l'ancien guide aura voulu
anantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empch de
l'avaler...

Cependant, ni l'abb ni Maurice n'avaient le temps d'couter les
commentaires dont le matre d'htel accompagnait son rcit.

Ils se htrent d'expdier  Mme d'Escorval et  Marie-Anne un exprs
destin  les rassurer, et sans perdre une minute, bien dcids 
tout oser, ils se dirigrent vers la maison occupe par le duc de
Sairmeuse.

Lorsqu'ils y arrivrent, une foule mue se pressait devant la porte.

Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes 
la figure bouleverse, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui
imploraient une audience.

Ceux-l taient les parents des malheureux qu'on avait arrts.

Deux valets de pied en superbe livre,  l'air important, avaient
toutes les peines du monde  retenir le flot grossissant des
solliciteurs...

L'abb Midon esprant que sa robe lverait la consigne, s'approcha et
se nomma. Il fut repouss comme les autres.

--M. le duc travaille et ne peut recevoir, rpondirent les
domestiques, M. le duc rdige ses rapports pour Sa Majest.

Et  l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux
tout sells des courriers qui devaient porter les dpches.

Le prtre rejoignit tristement son compagnon.

--Attendons! lui dit-il.

Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres
gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquitait peu de ses rapports.
Une scne de la dernire violence clatait entre M. de Courtomieu et
lui.

Chacun de ces deux nobles personnages prtendant s'attribuer le
premier rle,--celui qui serait le plus chrement pay, sans
doute,--il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.

Ils avaient commenc par changer quelques rcriminations, et ils en
taient vite venus aux mots piquants, aux allusions amres et enfin
aux menaces.

Le marquis prtendait dployer les plus effroyables--il disait les
plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait 
l'indulgence.

L'un soutenait que du moment o Lacheneur, le chef de la conspiration,
et son fils s'taient drobs aux poursuites, il tait urgent
d'arrter Marie-Anne.

L'autre dclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait
un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorit plus odieuse et
les conjurs plus intressants.

Et, entts chacun dans son opinion, ils discutaient sans se
convaincre.

--Il faut dcourager les rebelles en les frappant d'pouvante! criait
M. de Courtomieu.

--Je ne veux pas exasprer l'opinion, disait le duc.

--Eh!... qu'importe l'opinion!...

--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sr. Vous
ne savez donc pas ce qui est arriv cette nuit? Il s'est brl de
la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas rest quinze
paysans sur le carreau. Nos hommes ont tir en l'air. Vous ne savez
donc pas que la lgion de Montaignac est compose, pour plus de
moiti, d'anciens soldats de Buonaparte qui brlent de tourner leurs
armes contre nous!...

Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.

Mlle Blanche tait arrive le matin  Montaignac, elle avait confi
 son pre ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer
qu'il profiterait de cette occasion pour la dbarrasser de Marie-Anne.

De son ct, le duc de Sairmeuse, persuad que Marie-Anne tait la
matresse de son fils, ne voulait  aucun prix qu'elle part devant le
tribunal.  la fin, le marquis cda.

Le duc lui avait dit: Eh bien! vidons cette querelle... en regardant
si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson
taquin courir le long de sa maigre chine...

Ils sortiront donc ensemble pour se rendre prs des prisonniers,
prcds de soldats qui cartaient les solliciteurs, et on attendit
vainement le retour du duc de Sairmeuse.

Et tant que dura le jour, Maurice ne put dtacher ses yeux du
tlgraphe arien tabli sur la citadelle, et dont les bras noirs
s'agitaient incessamment.

--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il  l'abb Midon;
est-ce la vie? est-ce la mort?...




XXVI


--Surtout, htez-vous! avait dit Maurice au messager qu'il chargeait
de porter une lettre  sa mre.

Cet homme n'arriva pourtant  Escorval qu' la nuit tombante.

Troubl par la peur, il s'tait gar  chercher des chemins de
traverse, et il avait fait dix lieues pour viter tous les gens qu'il
apercevait, paysans ou soldats.

Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutt qu'elle ne la
prit. Elle l'ouvrit, la lut  haute voix  Marie-Anne et n'ajouta
qu'un seul mot:

--Partons!

C'tait plus ais  dire qu' excuter.

Il n'y avait jamais eu que trois chevaux  Escorval; l'un tait aux
trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres
taient  Montaignac.

Comment faire?... Recourir  l'obligeance des voisins tait l'unique
ressource.

Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris
l'arrestation du baron, refusrent bravement de prter leurs btes.
Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre
un service, si lger qu'il pt paratre,  la femme d'un homme sous le
poids de la plus terrible des accusations.

Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient dj de se mettre en route 
pied, quand le caporal Bavois, indign de tant de lchet, jura par le
sacr nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.

--Minute! dit-il, je me charge de la chose!...

Il s'loigna, et un quart d'heure aprs reparut, tranant par le licol
une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha
tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas,
mais on irait.

A cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.

Sa mission tait termine, puisque M. d'Escorval tait arrt, et il
n'avait plus qu' rejoindre son rgiment.

Il dclara donc qu'il ne laisserait pas des dames voyager seules,
de nuit, sur une route o elles seraient exposes  de fcheuses
rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...

--Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la
crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pkin ou militaire, on s'en
moque! pas vrai, vous autres?

Comme toujours, les deux hommes approuvrent par un juron.

Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne
les aperurent prcdant ou suivant la voiture, marchant  ct le
plus souvent.

Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses
protges, non sans les avoir respectueusement salues, tant en
son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'tre mis  leur
disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de
grenadiers, 1re compagnie, casern  la citadelle...

Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied 
terre dans la cour de l'_Htel de France_.

Elles trouvrent Maurice dsespr et l'abb Midon perdant courage.

C'est que, depuis l'instant o Maurice avait crit, les vnements
avaient march, et avec quelle pouvantable rapidit!...

On connaissait maintenant les ordres arrivs par le tlgraphe; ils
avaient t imprims et affichs...

Le tlgraphe avait dit:

_Montaignac doit tre regard comme en tat de sige. Les autorits
militaires ont un pouvoir discrtionnaire. Une commission militaire
fonctionnera aux lieu et place de la Cour prvtale. Que les citoyens
paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles,
le glaive de la loi va les frapper_!...

Six lignes en tout... mais chaque mot tait une menace.

Ce qui surtout faisait frmir l'abb Midon, c'tait la substitution
d'une commission  la Cour prvtale.

Cela renversait tous ses plans, strilisait toutes ses prcautions,
enlevait les dernires chances de salut.

La Cour prvtale tait certes expditive et passionne, mais du moins
elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose
encore de la solennit de la justice rgulire qui, avant de frapper,
veut tre claire.

Une commission militaire devait infailliblement ngliger toute
procdure, et juger les accuss sommairement, comme en temps de guerre
on juge un espion.

--Quoi!... s'criait Maurice, on oserait condamner sans enqute, sans
audition de tmoins, sans confrontation, sans laisser aux accuss le
temps de rassembler les lments de leur dfense!...

L'abb Midon se tut... Ses plus sinistres prvisions taient
dpasses... Dsormais, il croyait tout possible...

Maurice parlait d'enqute... Elle avait commenc dans la journe, et
elle se poursuivait, en ce moment mme,  la lueur des lanternes des
geliers.

C'est--dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu,
relgu au second plan par la mise en tat du sige, passaient la
revue des prisonniers...

Ils en avaient trois cents, et ils avaient dcid qu'ils choisiraient
dans ce nombre, pour les livrer  la commission, les trente plus
coupables.

Comment les choisirent-ils,  quoi reconnurent-ils le degr de
culpabilit de chacun de ces malheureux?... Ils eussent t bien
embarrasss de le dire.

Ils allaient de l'un  l'autre, posaient quelques questions au hasard,
et, d'aprs ce que l'homme terrifi rpondait, selon qu'ils lui
trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier
qui les accompagnait:--Pour demain, celui-l... ou pour plus tard,
cet autre.

Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux
premiers taient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.

Aucun des infortuns runis  l'_Htel de France_ ne pouvait
souponner cela, et cependant ils surent leur agonie pendant cette
nuit, qui leur parut ternelle...

Enfin l'aube fit plir la lampe, on entendit battre la diane  la
citadelle; l'heure o il tait possible de commencer de nouvelles
dmarches arriva...

L'abb Midon annona qu'il allait se rendre seul chez le duc de
Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...

Il avait baign d'eau frache ses yeux rougis et gonfls, et il se
disposait  sortir, quand on frappa discrtement  la porte de la
chambre.

Maurice cria: entrez, et tout aussitt M. Langeron se prsenta.

Sa physionomie seule annonait un grand malheur, et en ralit, le
digne homme tait constern.

Il venait d'apprendre que la commission militaire tait constitue.

Au mpris de toutes les lois humaines et des rgles les plus vulgaires
de la justice, la prsidence de ce tribunal de vengeance et de haine
avait t attribue au duc de Sairmeuse...

Et il l'avait accepte, lui que son rle pendant les vnements allait
rendre tout  la fois acteur, tmoin et juge...

Les autres membres taient tous militaires.

--Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abb
Midon...

--Aujourd'hui mme, rpondit l'htelier d'une voix hsitante, ce
matin... dans une heure... peut-tre plus tt!...

L'abb Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: La
commission s'assemble, htez-vous.

--Venez! dit-il  Maurice, je veux tre prsent quand on interrogera
votre pre...

Ah! que n'et pas donn la baronne pour suivre le prtre et son fils!
Elle ne le pouvait, elle le comprit et se rsigna...

Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperurent un soldat
qui de loin leur faisait un signe amical.

Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrtrent.

Mais, lui, passa prs d'eux, de l'air le plus indiffrent, comme s'il
ne les et pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette
phrase:

--J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M.
d'Escorval!...




XXVII


Il y avait  la citadelle de Montaignac, engage au milieu des
fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on
appelait la chapelle.

Consacre jadis au culte, la chapelle restait sans destination. Elle
tait humide  ce point qu'elle ne pouvait mme servir de magasin au
rgiment d'artillerie; les affts des pices y pourrissaient plus
vite qu'en plein air. Une mousse noirtre y couvrait les murs jusqu'
hauteur d'homme.

C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu
avaient choisi pour les sances de la commission militaire.

Tout d'abord, en y pntrant, Maurice et l'abb Midon sentirent comme
un suaire de glace qui leur tombait sur les paules. Une anxit
indfinissable paralysa un instant toutes leurs facults.

Mais la commission ne sigeait pas encore, ils purent se remettre et
regarder...

Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle
lugubre attestaient la prcipitation des juges et la volont d'en
finir promptement et brutalement.

On devinait le mpris absolu de toute forme et l'effrayante certitude
du rsultat.

Un vaste lit de camp, arrach  quelque corps de garde et apport
pendant la nuit par des soldats de corve, figurait l'estrade. Il
avait fallu le caller d'un ct pour faire disparatre l'inclinaison.

Sur cette estrade taient places trois tables grossires empruntes
 la caserne, drapes de couvertes  cheval en guise de tapis. Des
chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu tincelait
le sige du prsident, un superbe fauteuil sculpt et dor, envoy par
M. le duc de Sairmeuse.

Plusieurs bancs de chne disposs bout  bout, sur deux rangs, taient
destins aux accuss.

Enfin, des cordes  fourrage tendues d'un mur  l'autre et fixes par
des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'tait une prcaution
contre le public.

Prcaution superflue, hlas!...

L'abb Midon et Maurice s'taient attendus  trouver une foule trop
grande pour la salle, si vaste qu'elle ft, et ils trouvaient presque
la solitude.

C'est qu'ils avaient compt sans la lchet humaine. La peur, infme
conseillre, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.

Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.

Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient
debout, ples et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents
serres par la colre... c'taient des officiers  la demi-solde.
Trois autres hommes vtus de noir causaient  voix basse prs de la
porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relev
sur leur tte, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le
silence... Celles-l taient les mres, les femmes ou les filles des
accuss...

Neuf heures sonnrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres
de l'unique fentre... Une voix forte au dehors cria: Prsentez...
armes! La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu
et de divers fonctionnaires civils.

Le duc de Sairmeuse tait en grand uniforme, un peu rouge peut-tre,
mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un
seul, un jeune lieutenant paraissait mu.

--La sance est ouverte!... pronona le duc de Sairmeuse, prsident.

Et d'une voix rude, il ajouta:

--Qu'on introduise les coupables.

Il n'avait mme pas cette pudeur vulgaire de dire: les accuss.

Ils parurent, et un  un, jusqu' trente, ils prirent place sur les
bancs, au pied de l'estrade.

Chanlouineau portait haut la tte et promenait de tous cts des
regards assurs. Le baron d'Escorval tait calme et grave, mais non
plus que lorsqu'il tait, jadis, appel  donner son avis dans les
conseils de l'Empereur.

Tous deux aperurent Maurice, rduit  s'appuyer sur l'abb pour ne
pas tomber. Mais pendant que le baron adressait  son fils un
simple signe de tte, Chanlouineau faisait un geste qui clairement
signifiait:

--Ayez confiance en moi... ne craignez rien.

L'attitude des autres conjurs annonait plutt la surprise que la
crainte. Peut-tre n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient
os, ni du danger qui les menaait...

Les accuss placs, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine
rapporteur se leva.

Son rquisitoire, d'une violence inoue, ne dura pas cinq minutes. Il
exposa brivement les faits, exalta les mrites du gouvernement de la
Restauration et conclut  la peine de mort contre les trente accuss.

Lorsqu'il eut cess de parler, le duc de Sairmeuse interpella le
premier conjur du premier banc:

--Levez-vous...

Il se leva.

--Votre nom? vos prnoms? votre ge?...

--Chanlouineau (Eugne-Michel), g de vingt-neuf ans,
cultivateur-propritaire.

--Propritaire de biens nationaux...

--Propritaire de biens qui, ayant t pays en bon argent, gagn 
force de travail, sont  moi lgitimement.

Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le dfi, car c'en tait un,
par le fait.

--Vous avez fait partie de la rbellion? poursuivit-il.

--Oui.

--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des tmoins qui vous
reconnatront.

Cinq grenadiers entrrent; qui taient de ceux que Chanlouineau avait
tenus en respect pendant que Maurice, l'abb Midon et Marie-Anne
montaient en voiture.

Ces militaires affirmrent qu'ils remettaient trs-bien l'accus, et
mme, l'un d'eux entama de lui un loge intempestif, dclarant que
c'tait un solide gaillard, d'une bravoure admirable.

L'oeil de Chanlouineau, pendant cette dposition, dut rvler
quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette
circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlrent pas.

--Il sufft!... interrompit le prsident. Et se tournant vers
Chanlouineau:

--Quels taient vos projets? interrogea-t-il.

--Nous esprions nous dbarrasser d'un gouvernement impos par
l'tranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et
garder nos terres...

--Assez!... Vous tiez un des chefs de la rvolte?

--Un des quatre chefs, oui...

--Quels taient les autres?

Un sourire inaperu glissa sur les lvres du robuste gars, il parut se
recueillir et dit:

--Les autres taient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de
Sairmeuse.

M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil dor.

--Misrable!... s'cria-t-il, coquin!... vil sclrat!... Il avait
empoign une lourde critoire de plomb place devant lui, et on put
croire qu'il allait la lancer  la tte de l'accus...

Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemble,
extraordinairement mue de son trange dclaration.

--Vous m'interrogez, reprit-il, je rponds. Faites-moi mettre un
billon, si mes rponses vous gnent... S'il y avait ici des tmoins
pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments...
Mais tous les accuss qui sont l peuvent vous assurer que je dis la
vrit... N'est-ce pas, vous autres?...

A l'exception du baron d'Escorval, il n'tait pas un accus capable de
comprendre la porte des audacieuses allgations de Chanlouineau; tous
cependant approuvrent d'un signe de tte.

--Le marquis de Sairmeuse tait si bien notre chef, poursuivit le
hardi paysan, qu'il a t bless d'un coup de sabre en se battant
bravement  mes cts...

Le duc de Sairmeuse tait plus cramoisi qu'un homme frapp d'un coup
de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.

--Tu ments, coquin, bgayait-il, tu ments!

--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on
verra bien s'il est ou non bless.

Il est sr que l'attitude du duc et donn  penser  un observateur.
C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en
apercevant la blessure de Martial. On l'avait cache, il tait
impossible de l'avouer maintenant.

Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.

--J'espre, monsieur le prsident, dit-il, que vous ne donnerez pas
satisfaction  cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...

Chanlouineau clata de rire.

--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coup, une blessure
est vite cicatrise, rien ne restera donc de la preuve que je dis.
J'en ai une autre par bonheur, matrielle, indestructible, hors de
votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera  six pieds sous
terre.

--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda
de travers.

L'accus hocha la tte.

--Je ne vous la donnerais pas, rpondit-il, quand vous m'offririez
ma vie en change... Elle est entre des mains sres qui la feront
valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rle
du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il tait vraiment des
ntres ou s'il n'tait qu'un agent provocateur.

Un tribunal soucieux des rgles immuables de la justice, ou simplement
proccup de son honneur, et exig, en vertu de ses pouvoirs
discrtionnaires, la comparution immdiate du marquis de Sairmeuse.

Et alors, tout s'claircissait, la vrit se dgageait des tnbres,
l'tonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.

Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.

Ces hommes, qui sigeaient en grand uniforme, n'taient pas des juges
chargs d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'taient
des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au
nom de ce code sauvage que deux mots rsument: _vae victis_!...

Le prsident, le noble duc de Sairmeuse, n'et consenti  aucun prix
 mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas
davantage.

Chanlouineau avait-il prvu cela? ... On est autoris  le supposer.
Et-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqu un coup si
hasardeux!...

Quoi qu'il en soit, le tribunal, aprs une courte dlibration, dcida
qu'on ne prendrait pas en considration cet incident qui avait remu
l'auditoire et stupfi Maurice et l'abb Midon.

L'interrogatoire se poursuivit donc avec une pret nouvelle.

--Au lieu de dsigner des chefs imaginaires, reprit le duc de
Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le vritable instigateur
du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis 
l'autre extrmit de ce banc o vous tes, le sieur Escorval.

--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure
sur tout ce qu'il y a de plus sacr, et mme...

--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutt
que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez  mriter
son indulgence!...

Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel ddain, que
son interrupteur en fut dcontenanc.

--Je ne veux pas d'indulgence, pronona-t-il... J'ai jou, j'ai perdu,
voici ma tte... payez-vous... Mais si vous n'tes pas plus cruels
que les btes froces, vous aurez piti de ces malheureux qui
m'entourent... J'en aperois dix, pour le moins, parmi eux, qui
jamais n'ont t nos complices et qui certainement n'ont pas pris les
armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le
savaient pas!...

Ayant dit, il se rassit, indiffrent et fier, sans paratre remarquer
le frmissement qui,  sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire,
parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.

La douleur des pauvres paysannes en tait ravive, et leurs sanglots
et leurs gmissements emplissaient la salle immense.

Les officiers  la demi-solde taient devenus plus sombres et plus
ples, et sur les joues rides de plusieurs d'entre eux, de grosses
larmes roulaient.

--Celui-l, pensaient-ils, est un homme!

L'abb Midon s'tait pench vers Maurice.

--Evidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rle... Il prtend
sauver votre pre... Comment?... Je ne comprends pas.

Les juges, cependant, s'taient retourns  demi, et tous inclins
vers le prsident, ils dlibraient  voix basse, avec animation.

C'est qu'une difficult se prsentait.

Les accuss, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation
immdiate, n'avaient pas pens  se pourvoir d'un dfenseur.

Et cette circonstance, amre drision! effrayait et arrtait ce
tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus
saintes lois de l'quit, qui s'tait affranchi de toutes les entraves
de la procdure.

Le parti de ces juges tait pris, leur verdict tait comme rendu
 l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'levt pour
dfendre ceux qui ne pouvaient plus tre dfendus.

Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de
plusieurs accuss se trouvaient dans la salle.

C'tait ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqus,
causant prs de la porte de la chapelle...

Cela fut dit  M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur
faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:

--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la dfense de ce
coupable?

Les avocats furent un instant sans rpondre. Cette sance monstrueuse
les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.

--Nous sommes tout disposs  dfendre le prvenu, rpondit enfin le
plus g, mais nous le voyons pour la premire fois, nous ignorons ses
moyens de dfense, un dlai nous est indispensable pour confrer avec
lui...

--Le conseil ne peut vous accorder aucun dlai, interrompit M. de
Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la dfense?...

L'avocat hsitait, non qu'il et peur, c'tait un vaillant homme, mais
parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la
conscience de ces juges.

--Et si nous refusions?... interrogea-t-il.

Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.

--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour dfenseur d'office  ce
sclrat, le premier tambour qui me tombera sous la main.

--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes
mes forces contre cette faon inoue de procder...

--Oh!... faites-nous grce de vos homlies... et soyez bref.

Aprs l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser l, sur-le-champ,
une plaidoirie, tait difficile. Pourtant le courageux dfenseur puisa
dans son indignation des considrations qui eussent fait rflchir un
autre tribunal.

Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil
dor, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...

--C'est bien long, pronona-t-il, ds que l'avocat eut fini, c'est
terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accuss
doit nous tenir autant!...

Il se retournait dj vers ses collgues pour recueillir leur opinion,
quand se ravisant tout  coup il proposa au conseil de runir toutes
les causes,  l'exception de celle du sieur d'Escorval.

--Ainsi, objectait-il, on abrgerait singulirement la besogne,
puisqu'on n'aurait que deux jugements  prononcer... Ce qui
n'empchera pas la dfense d'tre individuelle, ajouta-t-il.

Les avocats se rcrirent. Un jugement en bloc, comme disait le duc,
leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux
prvenus.

--Quelle dfense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne
savons rien de la situation particulire de chacun des accuss! Nous
ignorons jusqu' leurs noms!... Il nous faudra les dsigner par la
forme de leurs vtements et la couleur de leurs cheveux...

Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de dlai,
quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition
du prsident avait t adopte, il fut pass outre.

En consquence, chacun des prvenus fut appel d'aprs le rang qu'il
occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses
prnoms, son ge, indiquait son domicile et sa profession... et il
recevait l'ordre de retourner  sa place.

A peine laissa-t-on  six ou sept accuss le temps de dire qu'ils
taient absolument trangers  la conspiration, qu'on leur avait mis
la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient
paisiblement sur la grande route... Ils demandaient  fournir la
preuve matrielle de ce qu'ils avanaient... ils invoquaient le
tmoignage des soldats qui les avaient arrts...

M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appel.
Il devait tre interrog le dernier.

--Maintenant la parole est aux dfenseurs, dit le duc de Sairmeuse,
mais abrgeons, abrgeons!... Il est dj midi.

Alors commena une scne inoue, honteuse, rvoltante. A chaque
moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire,
les interpellait ou les raillait...

--C'est chose incroyable, disait-il, de voir dfendre de pareils
sclrats...

Ou encore:

--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les dfenseurs de ces
misrables!

Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanit de leurs
efforts. Mais que pouvaient-ils?... La dfense de ces vingt-neuf
accuss ne dura pas une heure et demie...

Enfin la dernire parole fut prononce, le duc de Sairmeuse respira
bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:

--Accus Escorval, levez-vous.

Interpell, le baron se leva, digne, impassible...

Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient tre terribles, rien
ne paraissait sur son noble visage.

Il avait rprim jusqu'au sourire de ddain que faisait monter  ses
lvres la misrable affectation du duc  ne lui point donner le titre
qui lui appartenait.

Mais en mme temps que lui, Chanlouineau s'tait dress, vibrant
d'indignation, rouge comme si la colre et charri  sa face tout le
sang gnreux de ses veines.

--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...

Lui dclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose  dire, des
observations  ajouter  la plaidoirie des avocats...

Alors, sur un signe, deux grenadiers approchrent, qui appuyrent
leurs mains sur les paules du robuste paysan. Il se laissa retomber
sur son banc, comme s'il et cd  une force suprieure, lui qui et
touff aisment ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses
bras de fer.

On l'et dit furieux; intrieurement il tait ravi. Le but qu'il se
proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontr les yeux de
l'abb Midon, et dans un rapide regard, inaperu de tous, il avait pu
lui dire:

--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne
compromette pas, par quelque clat, le dessein que je poursuis!...

La recommandation n'tait pas inutile.

La figure de Maurice tait bouleverse comme son me; il touffait, il
n'y voyait plus, il sentait s'garer sa raison.

--O donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le
prtre.

Cela ne fut pas remarqu. L'attention, dans cette grande salle
lugubre, tait intense, palpitante... Si profond tait le silence
qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de
la chapelle.

Chacun sentait instinctivement que le moment dcisif tait venu, pour
lequel le tribunal avait mnag et rserv tous ses efforts.

Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la
belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait t le
conseiller et l'ami fidle de l'Empereur... Quelle gloire et quel
espoir pour des ambitions ardentes, altres de rcompenses.

L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enqute
pralable des conjurs obscurs, les commissaires avaient poursuivi
contre M. d'Escorval une information relativement complte.

Grce  l'activit du marquis de Courtomieu, on avait runi sept chefs
d'accusation, dont le moins grave entranait la peine de mort.

--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira 
dtendre ce grand coupable?...

--Moi!... rpondirent ensemble ces trois hommes.

--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tche est...
lourde.

Lourde!... Il et mieux fait de dire dangereuse. Il et pu dire que le
dfenseur risquait sa carrire,  coup sr... le repos de sa vie et sa
libert, vraisemblablement... sa tte, peut-tre...

Mais il le donnait  entendre, et tout le monde le savait.

--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus g des
avocats.

Et tous trois, courageusement, ils allrent prendre place prs du
baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait
d'tre misrablement compromis dans une ville de cent mille mes, o
deux pures et innocentes victimes de ractions furieuses, n'avaient
pu,  honte! trouver un dfenseur.

--Accus, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prnoms,
votre profession?

--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la
Lgion d'honneur, ancien conseiller d'tat du gouvernement de
l'empereur.

--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...

--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de
lui avoir t utile dans la mesure de mes forces...

D'un geste furibond le duc l'interrompit:

--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprcieront...
C'est sans doute pour reconqurir ce poste de conseiller d'tat que
vous avez conspir contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de
misrables!...

--Ces paysans ne sont pas des misrables, monsieur, mais bien des
hommes gars. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi
que je n'ai pas conspir.

--On vous a arrt les armes  la main dans les rangs des rebelles!...

--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et
si j'tais parmi les rvolts, c'est que j'esprais les dcider 
abandonner une entreprise insense!...

--Vous mentez!...

Le baron d'Escorval plit sous l'insulte et ne rpondit pas.

Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter
l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emport hors de soi... Et
celui-l, ce fut l'abb Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le
calme  Maurice.

Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes
 fourrage qui barraient l'enceinte rserve, et s'avana au pied de
l'estrade.

--M. le baron d'Escorval dit vrai, pronona-t-il d'une voix clatante,
les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accuss
en feront serment la tte sur le billot... Et moi qui l'accompagnais,
qui marchais  ses cts, moi prtre, je jure devant Dieu qui vous
jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce
qu'il tait humainement possible de faire pour arrter le mouvement,
nous l'avons fait!...

Le duc coutait d'un air  la fois ironique et mchant.

--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la
rbellion avait un aumnier!... Allez, monsieur le cur, vous devriez
rentrer sous terre de honte. Vous, un prtre, ml  ces coquins, 
ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne
niez pas... Vos traits contracts, vos yeux rougis, le dsordre de vos
vtements souills de poussire et de boue, tout trahit votre conduite
coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous
rappelle  la pudeur, au respect de votre caractre sacr!...
Taisez-vous, monsieur, loignez-vous!...

Les avocats se levrent vivement.

--Nous demandons, s'crirent-ils, que ce tmoin soit entendu, il doit
l'tre... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois
qui rgissent les tribunaux ordinaires.

--Si je ne dis pas la vrit, reprit l'abb Midon, avec une animation
extraordinaire, je suis donc un faux tmoin, pis encore, un
complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrter...

La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.

--Non, monsieur le cur, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrter...
Je saurai viter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour
l'habit les gards que l'homme ne mrite pas... Une dernire fois,
retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...

A quoi et abouti une rsistance plus longue?... A rien. L'abb, plus
blanc que le pltre des murs, dsespr, les yeux pleins de larmes,
regagna sa place prs de Maurice.

Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une nergie
croissante... Mais le duc,  grand renfort de coups de poing sur la
table, finit par les rduire au silence.

--Ah! vous voulez des dpositions! s'cria-t-il. Eh bien! vous en
aurez. Soldats, introduisez le premier tmoin.

Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitt
parut Chupin, qui s'avana d'un air dlibr.

Mais sa contenance mentait; un observateur l'et vu  ses yeux, dont
l'inquite mobilit trahissait ses terreurs.

Mme, il eut dans la voix un tremblement trs-apprciable, quand, la
main leve, il jura sur son me et conscience de dire la vrit, toute
la vrit, rien que la vrit.

--Que savez-vous de l'accus Escorval? demanda le duc.

--Il faisait partie du complot qui a clat dans la nuit du 4 au 5.

--En tes-vous bien sr?

--J'ai des preuves.

--Soumettez-les  l'apprciation de la commission.

Le vieux maraudeur se rassurait.

--D'abord, rpondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a
couru aprs qu'il a eu restitu, bien malgr lui,  M. le duc, le
chteau des anctres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontr
Chanlouineau, et de ce jour-l date le plan de la conjuration.

--J'tais l'ami de Lacheneur, il tait naturel qu'il vnt me demander
des consolations aprs un grand malheur.

M. de Sairmeuse se retourna vers ses collgues.

--Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la
restitution d'un dpt!... Continuez, tmoin.

--En second lieu, reprit Chupin, l'accus tait toujours fourr chez
M. Lacheneur...

--C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis all qu'une fois, et
encore, ce jour-l, l'ai-je conjur de renoncer...

Il s'arrta, comprenant trop tard la terrible porte de ce qu'il
disait. Mais ayant commenc, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:

--Je l'ai conjur de renoncer  ses projets de soulvement.

--Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?

--Je les souponnais...

La non rvlation d'un complot, c'tait l'chafaud... Le baron
d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrt de mort.

trange caprice de la destine!... Il tait innocent, et cependant,
en l'tat de la procdure, il tait le seul de tous les accuss qu'un
tribunal rgulier et pu condamner lgalement, un texte sous les yeux.

Maurice et l'abb Midon taient atterrs de cet abandon de soi, mais
Chanlouineau, qui s'tait retourn vers eux, avait encore aux lvres
son sourire de confiance.

Qu'esprait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument
perdu?...

Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse
laissait clater une joie indcente.

--Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.

Les dfenseurs dissimulaient mal leur dcouragement, mais ils n'en
essayaient pas moins de contester la valeur de la dclaration de leur
client. Il avait dit qu'il souponnait le complot, et non qu'il le
connaissait... Ce n'tait pas la mme chose...

--Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes
encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en
produire. Continuez votre dposition, tmoin...

Le vieux maraudeur hocha la tte d'un air capable.

--L'accus, reprit-il, assistait  tous les conciliabules qui se
tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le
jour... Ayant  traverser l'Oiselle pour se rendre  la Rche, et
craignant que le passeur ne remarqut ses voyages nocturnes, le baron
a fait, juste  cette poque, raccommoder un vieux canot dont il ne se
servait pas depuis des annes...

--En effet!... voil une circonstance frappante! Accus Escorval,
reconnaissez-vous avoir fait rparer votre bateau?...

--Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.

--Dans quel but alors?...

Le baron garda le silence. N'tait-ce pas sur les instances de Maurice
que le canot avait t remis en tat!

--Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu  sa maison
pour donner le signal du soulvement, l'accus tait prs de lui...

--Pour le coup, s'cria le duc, voil qui est concluant...

--J'tais  la Rche, en effet, interrompit le baron, mais c'tait, je
vous l'ai dj dit, avec la ferme volont d'empcher le mouvement.

M. de Sairmeuse eut un petit ricanement ddaigneux.

--Messieurs les commissaires, pronona-t-il avec emphase, peuvent voir
que l'accus n'a mme pas le courage de sa sclratesse... Mais je
vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accus, quand les insurgs ont
quitt la lande de la Rche?

--Je suis rentr chez moi en toute hte, j'ai pris un cheval et je me
suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.

--Vous saviez donc que c'tait l'endroit dsign pour le rendez-vous
gnral?

--Lacheneur venait de me l'apprendre.

--Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir tait
d'accourir  Montaignac prvenir l'autorit... Mais vous n'avez pas
agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitt Lacheneur, vous l'avez
accompagn.

--Non, monsieur, non!...

--Et si je vous le prouvais d'une faon indiscutable?...

--Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.

A la sinistre satisfaction qui clairait le visage de M. de Sairmeuse,
l'abb Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains
une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait
tre cras sous quelqu'une de ces concidences fatales qui expliquent
sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...

Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait
quitt sa place et s'tait avanc jusqu' l'estrade.

--Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien
donner  la commission lecture de la dposition crite et signe de
Mlle votre fille.

Cet effet d'audience devait avoir t prpar. M. de Courtomieu
chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il dplia, et au
milieu d'un silence de mort, il lut:

Moi, Blanche de Courtomieu, soussigne, aprs avoir jur sur mon me
et conscience de dire la vrit, je dclare:

Dans la soire du 4 fvrier dernier, entre dix et onze heures,
suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse  Montaignac,
j'ai t assaillie par une horde de brigands arms. Pendant qu'ils
dlibraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et
piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'crier en parlant de moi:
Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval? Je crois que
le brigand qui a prononc ces paroles est un homme du pays nomm
Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.

Un cri terrible, suivi de gmissements inarticuls, interrompit le
marquis.

Le supplice endur par Maurice tait trop grand pour ses forces et
pour sa raison. Il venait de s'lancer vers le tribunal pour crier:
C'est  moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon
pre est innocent!...

L'abb Midon, par bonheur, eut la prsence d'esprit de se jeter devant
lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...

Mais le prtre n'et pu contenir ce malheureux jeune homme sans les
officiers  demi-solde placs prs de lui.

Devinant tout peut-tre, ils entourrent Maurice, l'enlevrent et
le portrent dehors, bien qu'il se dbattit avec une nergie
extraordinaire.

Tout cela ne prit pas dix secondes.

--Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard
irrit.

Personne ne souffla mot.

--Au moindre bruit je fais vacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse.
Et vous, accus, qu'avez-vous  dire pour votre justification, aprs
l'accablant tmoignage de Mlle de Courtomieu?

--Rien! murmura le baron.

--Ainsi, vous avouez?...

Une fois dehors, l'abb Midon avait confi Maurice  trois officiers 
demi-solde qui s'taient engags, sur l'honneur,  le conduire,  le
porter au besoin  l'htel, et  l'y retenir de gr ou de force.

Rassur de ce ct, le prtre rentra dans la salle juste  temps
pour voir le baron se rasseoir sans rpondre, indiquant ainsi qu'il
renonait  disputer plus longtemps sa tte.

Que dire, en effet!... se dfendre, n'tait-ce pas risquer de trahir
son fils, le livrer quand dj lui-mme, quoi qu'il advint, ne pouvait
plus tre sauv...

Jusqu'alors, il n'tait personne dans l'auditoire qui ne crt
 l'innocence absolue du baron. Etait-il donc coupable?... Sa
rsignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.

Mais les membres de la commission, qui avaient aperu le mouvement de
Maurice, ne pouvaient pas ne pas souponner la vrit. Ils se turent
cependant.

Toutes les affaires de ce genre ont des cts sombres et mystrieux
que n'clairent jamais les dbats publics.

Si les accuss se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter
d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.

Conseill par le marquis de Courtomieu, inquiet du rle de son fils,
le duc de Sairmeuse devait tenir  circonscrire l'accusation. Il
n'avait pas fait arrter l'abb Midon, il tait bien rsolu  ne pas
inquiter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.

Le baron d'Escorval semblait se reconnatre coupable; n'tait-ce pas
une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...

Il se retourna vers les avocats, et d'un air ddaigneux et ennuy:

--Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais
pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.

Le plus g des avocats se leva, frmissant d'indignation, prt  tout
braver pour dire sa pense; mais le baron l'arrta.

--N'essayez pas de me dfendre, monsieur, pronona-t-il froidement...
ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot  dire  mes juges: qu'ils se
souviennent de ce qu'crivait au roi le noble et gnreux marchal
Moncey: l'chafaud ne fait pas d'amis!

Ce souvenir n'tait pas de nature  mouvoir beaucoup la commission.
Le marchal, pour cette phrase, avait t destitu et condamn 
trois mois de prison...

Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse
rsuma les dbats et la commission se retira pour dlibrer.

M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses dfenseurs. Il leur
serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la libert
de son esprit, il les remercia de leur dvouement et de leur courage.

Ces hommes de coeur pleuraient...

Alors, le baron attira vers lui le plus g, et rapidement, tout bas,
d'une voix mue:

--J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service  vous demander...
Tout  l'heure, quand la sentence de mort aura t prononce,
rendez-vous prs de mon fils... Vous lui direz que son pre mourant
lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est
ma dernire volont: Qu'il vive... pour sa mre!...

Il se tut, la commission rentrait...

Des trente accuss, neuf, dclars non coupables, taient relchs...

Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau taient de ce
nombre, taient condamns  mort!...

Chanlouineau souriait toujours!...




XXVIII


L'abb Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers
 demi-solde.

Voyant que toutes leurs instances ne dcideraient pas Maurice 
s'loigner de la citadelle, ces hommes de coeur le saisirent chacun
sous un bras, et littralement l'emportrent.

Bien leur en prit d'tre robustes, car Maurice fit, pour leur
chapper, les efforts les plus dsesprs... Chaque pas en avant fut
le rsultat d'une lutte.

--Laissez-moi! criait-il en se dbattant, laissez-moi aller o le
devoir m'appelle!... vous me dshonorez en prtendant me sauver!...

Et au bruit de ce qui leur paraissait tre un rve, les gens de
Montaignac entre-billaient leurs volets et jetaient dans la rue un
regard inquiet.

--C'est, disaient-ils, le fils de cet honnte homme, qu'on va
condamner... Pauvre garon! comme il doit souffrir!...

Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de
l'agonie! Voil donc o l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce
radieux amour  qui tout jadis avait sembl sourire...

Misrable fou!... Il s'tait jet  corps perdu dans une entreprise
insense, et on faisait remonter  son pre la responsabilit de ses
actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son pre innocent serait jet
au bourreau!

Mais la facult de souffrir a ses limites...

Une fois dans la chambre de l'htel, entre sa mre et Marie-Anne,
Maurice se laissa tomber sur une chaise, ananti par cette invincible
torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.

--Rien n'est dcid encore, rpondirent les officiers aux questions
de Mme d'Escorval, M. le cur de Sairmeuse doit accourir ds que le
verdict sera rendu...

Puis, comme ils avaient jur de ne pas perdre Maurice de vue, ils
s'assirent, sombres et silencieux.

Au dehors, tout se taisait; on et cru l'htel dsert. Les gens de
la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble
infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du
condamn  mort la nuit qui prcde l'excution.

Enfin, un peu avant quatre heures, l'abb Midon arriva, suivi de
l'avocat, auquel le baron avait confi ses volonts dernires...

--Mon mari!... s'cria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.

Le prtre baissa la tte... elle comprit.

--Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamn!...

Et plus assomme que par un coup de maillet sur la tte, elle
s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...

Mais cet anantissement dura peu; elle se releva:

--A nous donc de le sauver!... s'cria-t-elle, l'oeil brillant de
la flamme des rsolutions hroques,  nous de l'arracher 
l'chafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de
lches lamentations,  l'oeuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous
m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le cur!...
Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque
chose  faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu
ne le permettra pas...

Elle s'arrta, brusquement, les mains jointes, les yeux levs au ciel,
comme si une inspiration divine lui ft venue...

--Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait
s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grce, il ne
saurait refuser de faire justice!... Je veux aller  lui, je lui dirai
tout!... Comment cette ide de salut ne m'est-elle pus venue plus
tt!... Il faut partir  l'instant pour Paris, sans perdre une
seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs,
m'aille commander des chevaux  la poste...

Elle pensa qu'on lui obissait, et prcipitamment elle passa dans la
pice voisine pour faire ses prparatifs de voyage.

--Pauvre femme!... murmura l'avocat  l'oreille de l'abb Midon, elle
ignore que les arrts des commissions militaires sont excutoires dans
les vingt-quatre heures.

--Eh bien?...

--Il faut quatre jours pour aller  Paris.

Il rflchit et ajouta:

--Aprs cela, la laisser partir serait peut-tre un acte d'humanit...
Ney, au matin de son excution, ne parla-t-il pas du roi pour
loigner la marchale qui sanglotait  demi vanouie au milieu de son
cachot?...

L'abb Midon hocha la tte.

--Non, dit-il, Mme d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir
empche de recueillir la dernire pense de son mari...

Elle reparut en ce moment, et le prtre rassemblait son courage pour
lui apprendre la vrit cruelle, quand on frappa  la porte  coups
prcipits.

Un des officiers  demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal
des grenadiers, entra, la main droite  son bonnet de police,
respectueusement; comme s'il et t en prsence d'un suprieur.

--Mlle Lacheneur? demanda-t-il.

Marie-Anne s'avana:

--C'est moi, monsieur, rpondit-elle, que me voulez-vous?

--J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire  la citadelle...

--Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrte les femmes aussi!...

Le digne caporal se donna sur le front un norme coup de poing.

--Je ne suis qu'une vieille bte!... pronona-t-il, et je m'explique
mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un
des condamns, le nomm Chanlouineau, qui voudrait lui parler...

--Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera
pas mademoiselle pntrer prs d'un condamn sans une permission
spciale...

--Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat.

Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien  redouter d'aucun de ces
visiteurs, et plus bas il ajouta:

--Mme, ce Chanlouineau m'a gliss dans le tuyau de l'oreille qu'il
s'agit d'une affaire que sait bien M. le cur.

Le hardi paysan avait-il donc rellement trouv quelque expdient de
salut?... L'abb Midon commenait presque  le croire.

--Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.

A la seule pense qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune
fille frissonna. Mais l'ide ne lui vint mme pas de se soustraire 
une dmarche qui lui semblait le comble du malheur...

--Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.

Mais le caporal restait  la mme place, clignant de l'oeil selon
son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses
interlocuteurs.

--Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit
de vous dire comme cela que tout va bien! ... Si je vois pourquoi, je
veux tre pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien pri aussi
de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour
de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il
tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obir...

--Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abb Midon, je le
promets...

--Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle,
au pas acclr, marche!... le pauvre diable l-bas, doit tre sur le
gril...

Qu'on permt  un condamn de recevoir la fille du chef de la
conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se drober  toutes les
poursuites, il y avait l de quoi surprendre...

Mais Chanlouineau,  qui cette autorisation tait indispensable,
s'tait ingni  chercher le moyen de se la procurer...

C'est pourquoi, ds que fut prononc le jugement qui le condamnait 
mort, il parut saisi de terreur et se mit  pleurer lamentablement.

Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout 
l'heure jusqu' l'insolence, si dfaillant qu'on dut le porter jusqu'
son cachot.

L, ses lamentations redoublrent, et il supplia ses gardiens d'aller
lui chercher quelqu'un  qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis
de Courtomieu, affirmant qu'il avait  faire des rvlations de la
plus haute importance...

Ce gros mot, rvlations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de
Chanlouineau.

Il y trouva un homme  genoux, les traits dcomposs, suant en
apparence l'agonie de la peur, qui se trana jusqu' lui, qui lui
prit les mains et les baisa, criant grce et pardon, jurant que pour
conserver la vie il tait prt  tout, oui,  tout, mme  livrer M.
Lacheneur...

Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zle du
marquis de Courtomieu.

--Vous savez donc o se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.

Chanlouineau dclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne,
la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la
plus entire confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer
chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se
faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son pre...
Ainsi pos, le march devait tre vite conclu.

La vie fut promise au condamn en change de la vie de Lacheneur...

Un soldat, qui se trouva tre le caporal Bavois, fut expdi 
Marie-Anne...

Et Chanlouineau attendit, dvor d'anxit.

L'nergie dploye par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine
et incomprhensible dfaillance, l'avait fait traiter en prisonnier
dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval,
l'honneur des plus minutieuses prcautions et la faveur de la
solitude.

On l'avait spar de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot
rput le plus sr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour
htes que les soldats condamns  mort.

Ce cachot, situ au rez-de-chausse, au fond d'un corridor obscur,
tait long et troit, et  demi conquis sur le roc.

Un abat-jour plac  l'extrieur, devant la fentre, mesurait si
parcimonieusement la lumire, qu' peine on y voyait assez pour
dchiffrer les exclamations dsespres et les noms charbonns sur le
mur.

Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une
cruche et un baquet infect, ajoutaient encore  l'aspect sinistre de
ce sjour, bien fait pour porter le dsespoir dans les mes les plus
solidement trempes. Mais qu'importait  Chanlouineau l'horreur de
son cachot!... Il tait dans une de ces crises o les circonstances
extrieures cessent d'exister.

Les geliers ne gardaient que son corps... son me libre se jouant des
verroux et des grilles, s'lanait vers les sphres suprieures, loin,
bien loin des misres, des passions, des bassesses et des rancunes
humaines.

Ah!... M. de Courtomieu revenant tout  coup n'et plus reconnu le
lche qui l'instant d'avant se tranait  ses pieds, tremblant et
blme. Ou plutt il et constat qu'il avait t dupe d'une habile et
audacieuse comdie.

Cet hroque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du
lendemain, tait comme transfigur par la joie qu'il ressentait du
succs de sa ruse.

Jusqu' ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances
futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite,
disloquent les plans les mieux connus.

Maintenant la fortune, videmment, se dclarait pour lui, il venait
d'en avoir la preuve.

Ce soldat, qu'on avait mis  sa disposition, ne s'tait-il pas trouv
un de ces vieux, comme  cette poque on en comptait tant, qui
portaient  leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui
gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de
leur coeur le souvenir de l'autre.

Il avait donc pu se confier relativement  ce soldat, et il ne doutait
pas qu'il ne lui rament Marie-Anne.

Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait inform de ce qui s'tait
pass  Escorval, mais il le devinait, clair par cette merveilleuse
prescience qui prcde les tnbres ternelles.

Il tait certain que Mme d'Escorval tait  Montaignac, il tait sr
que Marie-Anne y tait avec elle, il savait qu'elle viendrait...

Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son coeur.

Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant
avec l'tonnante acuit des sens surexcits par la passion, des bruits
qui eussent t insaisissables pour un autre...

Enfin, tout  l'extrmit du corridor, il entendit le frlement d'une
robe contre les murs.

--Elle!... murmura-t-il.

Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincrent, la porte
s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnte caporal Bavois.

--M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'cria
Chanlouineau.

--Aussi, je dcampe, rpondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de
revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.

La porte referme, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et
avec une violence contenue, il l'attira tout prs de la fentre, 
l'endroit o l'abat-jour dispensait le plus de lumire.

--Merci d'tre venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est
permis de parler... A prsent que je suis un mourant dont les minutes
sont comptes, je puis laisser monter  mes lvres le secret de mon
me et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent
amour je vous ai aime, je vous dirai combien je vous aime...

Instinctivement Marie-Anne dgagea sa main, et se rejeta en arrire.

L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque
chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble.

--Vous ai-je donc offense?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez
 qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui
demain sera teinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!...

C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a
plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aim que
la terre... Engranger de belles rcoltes et amasser de l'argent me
paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.

Pourquoi vous ai-je rencontre!... Mais j'tais si loin de vous, en ce
temps, vous tiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait
pas jusqu' vous. J'allais  l'glise le dimanche; tant que durait la
messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant
la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le coeur pleins de
vous... et c'tait tout.

C'est le malheur qui nous a rapprochs et c'est votre pre qui m'a
rendu fou, oui, fou comme il l'tait lui-mme...

Aprs les insultes des Sairmeuse, rsolu  se venger de ces nobles si
orgueilleux et si durs, votre pre vit en moi un complice, il m'avait
devin. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en
souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux
projets de votre pre.

Tu aimes ma fille, mon garon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te
promets que le lendemain du succs, elle sera ta femme... Seulement,
ajouta-t-il, je dois te prvenir que tu joues ta tte?

Mais qu'tait la vie compare  l'esprance dont il venait de
m'blouir! De ce soir-l, je me donnai corps, me et biens  la
conspiration. D'autres s'y sont jets par haine, pour satisfaire
d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconqurir des positions
perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines!

Que m'importaient les querelles des grands,  moi, ouvrier de la
terre! ... Je savais bien qu'il tait hors du pouvoir du plus puissant
de tous, de donner  mes rcoltes une goutte d'eau pendant la
scheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...

J'ai conspir parce que je vous aimais...

--Ah! vous tes cruel!... s'cria Marie-Anne, vous tes
impitoyable!...

Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleur, avaient encore des
larmes qui roulaient brlantes le long de ses joues.

Il lui tait donn de juger par le dnoment l'horreur du rle que
son pre lui avait impos et qu'elle n'avait pas eu l'nergie de
repousser.

Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de
Marie-Anne. Toutes les amertumes du pass montant  son cerveau comme
les fumes de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles.

--Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, o toutes les illusions
de ma folie s'envolrent... Vous ne pouviez plus tre  moi puisque
vous tiez  un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus
l'ide, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir,
entendre votre voix, tre votre commensal, c'tait encore une joie!...
Je vous voulais heureuse et honore, j'ai combattu pour le triomphe de
l'autre, de celui que vous aviez choisi!...

Un sanglot qui montait  sa gorge l'interrompit, il voila sa figure
de ses mains, pour drober le spectacle de ses larmes, et pendant un
moment il parut ananti.

Mais il ne tarda pas  se redresser, il secoua la torpeur qui
l'envahissait, et d'une voix ferme:

--C'est assez s'attarder au pass, pronona-t-il, l'heure vole...
l'avenir menace!...

Cela dit, il alla jusqu' la porte, et appliquant alternativement son
oeil et son oreille au guichet, il chercha  dcouvrir si on l'piait.

Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il tait sr de
la solitude autant qu'on peut l'tre au fond d'un cachot.

Il revint prs de Marie-Anne, et, dchirant avec ses dents la manche
de sa veste, il en tira deux lettres caches entre la doublure et le
drap.

--Voici, dit-il  voix basse, voici la vie d'un homme!...

Marie-Anne ne savait rien des esprances de Chanlouineau, et son
esprit en dtresse n'avait pas sa lucidit accoutume; elle ne comprit
pas tout d'abord.

--Ceci, s'cria-t-elle, la vie d'un homme!...

--Plus bas! ... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une
de ces lettres peut tre le salut d'un condamn...

--Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!...

Le robuste gars secoua tristement la tte.

--Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non,
n'est-ce pas? ... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans
la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai t
condamn justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitt la
Rche, un fusil double sur l'paule, un sabre pass dans ma ceinture.
Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques
ont frapp un innocent...

--Le baron d'Escorval.

--Oui, le pre de... Maurice...

Sa voix s'altra en prononant le nom de cet autre, dont il et pay
le bonheur du prix de dix existences, s'il les et eues.

--Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.

--Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.

--Je sais ce que je dis.

Il tremblait d'tre pi et entendu du dehors, il se rapprocha encore
de Marie-Anne, et d'une voix rapide:

--Je n'ai jamais cru au succs de la conspiration, reprit-il... Quand
je me demandais o trouver une arme en cas de malheur, le marquis de
Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser  nos complices
une lettre qui fixt le jour du soulvement; j'eus l'ide de prier
M. Martial d'en crire le modle... Il tait sans dfiances; je lui
disais que c'tait pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et
le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a
dcid le mouvement, crit de la main du marquis de Sairmeuse... Et
impossible de nier, il y a une rature  chaque ligue; on croirait
reconnatre le manuscrit d'un homme qui a cherch et tri ses
expressions pour bien rendre sa pense...

Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre
qu'il avait dicte, et o la date du soulvement tait reste en
blanc:

_Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est dcid,
etc_...

La flamme qui s'tait allume dans l'oeil de Marie-Anne s'teignit.

--Et vous croyez, fit-elle d'un ton dcourag, que cette lettre peut
servir  quelque chose?...

--Je ne crois pas, je suis sr.

--Cependant...

D'un geste il l'interrompit:

--Ne discutons pas, fit-il vivement,--coutez-moi plutt. Arrivant
seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai prpar l'effet
qu'il produira. J'ai dclar devant la commission militaire que le
marquis de Sairmeuse tait un des chefs du complot... On a ri et j'ai
lu l'incrdulit sur la figure de tous les juges... Mais une bonne
calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse
l'heure des rcompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se
souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que
les autres riaient il tait boulevers...

--Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnte Marie-Anne.

--Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix
des moyens. Mon assurance tait d'autant plus grande, que je savais
Martial bless... J'ai affirm qu'il s'tait battu  mes cts contre
la troupe, j'ai demand qu'on le fit comparatre, j'ai annonc des
preuves irrcusables de sa complicit...

--Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?...

Le plus vif tonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.

--Quoi!... commena-t-il, vous ne savez pas...

Mais se ravisant:

--Bte que je suis!... reprit-il, qui donc et pu vous conter ce qui
s'est pass!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la
route de Sairmeuse,  la Croix-d'Arcy, aprs que votre pre nous a eu
quitts pour courir en avant?... Maurice s'est mis  la tte de la
colonne et vous avez march prs de lui; votre frre Jean et moi
sommes rests en arrire pour pousser et ramasser les tranards.

Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout  coup nous
entendons le galop d'un cheval.

--Il faut savoir qui vient, me dit Jean.

Nous nous arrtons. Un cheval arrive sur nous  fond de train; nous
nous jetons  la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui tait le
cavalier?... Martial de Sairmeuse!

Vous dire la fureur de votre frre en reconnaissant le marquis est
impossible.

--Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'cria-t-il, et nous
allons rgler notre compte! Aprs avoir rduit au dsespoir mon pre
qui venait de te rendre une fortune, tu as prtendu faire de ma soeur
ta matresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se
battre...

A voir Marie-Anne, on et dit qu'elle doutait si elle rvait ou si
elle veillait...

--Mon frre, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!

Chanlouineau poursuivait:

--Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois.
Il balbutiait comme cela: Vous tes fou!... vous plaisantez!...
n'tions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...

Jean grinait des dents de rage.

--Cela signifie, rpondit-il, que j'ai assez longtemps endur les
outrages de ta familiarit, et que si tu ne descends pas de cheval
pour te battre en duel avec moi, je te casse la tte!...

Votre frre, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que
le marquis est descendu et s'est adress  moi.

--Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat?
Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?

Je lui jurai qu'il serait libre de s'loigner, aprs toutefois qu'il
m'aurait donn sa parole de ne pas rentrer  Montaignac avant deux
heures.

--Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...

Je lui donnai mon sabre, votre frre avait le sien, et ils tombrent
en garde au milieu de la grande route...

Le robuste paysan s'arrta pour reprendre haleine, et plus lentement
il dit:

--Marie-Anne, votre pre, vous et moi nous avons mal jug votre frre.
Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a
l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'oeil fuyant des
lches... Nous nous sommes dfis de lui, nous avons  lui en demander
pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le coeur
haut et bien plac, on peut lui donner sa confiance... Car
c'tait terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils
s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur
respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient
il jaillissait des gerbes d'tincelles... A la fin, Jean tomba...

--Ah! mon frre est mort! s'cria Marie-Anne.

--Non, rpondit Chanlouineau... on peut esprer que non. Les soins en
tout cas ne lui auront pas manqu. Ce duel avait un autre tmoin, un
homme que vous devez connatre, nomm Poignot, qui a t le mtayer de
votre pre... Il a emport Jean en me promettant de le garder dans sa
maison...

Pour ce qui est du marquis, il m'a montr qu'il tait bless et il est
remont  cheval en me disant: C'est lui qui l'a voulu.

Marie-Anne maintenant comprenait:

--Donnez-moi la lettre, dit-elle  Chanlouineau... J'irai trouver
le duc de Sairmeuse, j'arriverai  tout prix jusqu' lui, et Dieu
m'inspirera...

L'hroque paysan tendit  la jeune fille cette fragile feuille de
papier qui et pu tre son salut  lui.

--Et surtout, pronona-t-il, ne laissez pas souponner au duc que vous
avez apport avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce
dont il serait capable... Il vous rpondra d'abord qu'il ne peut rien,
qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui
rpondrez que c'est cependant  lui de trouver un moyen, s'il ne veut
pas que la lettre soit envoye  Paris,  un de ses ennemis...

Il s'arrta, les verroux grinaient... Le caporal Bavois reparut.

--La demi-heure est passe depuis dix minutes, fit-il tristement...
j'ai ma consigne.

--Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...

Et remettant  Marie-Anne la seconde lettre:

--Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je
ne serai plus... De grce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du
courage!... Vous serez bientt la femme de Maurice... Et quand vous
serez heureuse, pensez quelquefois  ce pauvre paysan qui vous a tant
aime!...

Quand il se ft agi de sa vie et de celle de tous les siens,
Marie-Anne n'et pu prononcer une parole... Mais elle avana son
visage vers celui de Chanlouineau...

--Ah! je n'osais vous le demander, s'cria-t-il.

Et pour la premire fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses
lvres effleura ses joues plies...

--Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...




XXIX


La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement,
moustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas
quitt la citadelle, encore que l'heure de son dner et sonn.

Post  l'entre de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de
Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer
aux dernires clarts du jour, rapide et toute vibrante d'nergie, il
douta de la sincrit du soi-disant rvlateur.

--Ce misrable paysan se serait-il jou de moi!... pensa-t-il.

Si aigu fut le soupon, qu'il s'lana sur les traces de la jeune
fille, rsolu  l'interroger,  lui arracher la vrit,  la faire
arrter au besoin.

Mais il n'avait plus son agilit de vingt ans. Quand il arriva au
poste de la citadelle, le factionnaire lui rpondit que Mlle Lacheneur
venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-mme, regarda de
tous cts, n'aperut personne et rentra furieux.

--Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera
jour pour mander cette pronnelle et la questionner.

Cette pronnelle, ainsi que le disait le noble marquis, remontait
alors la longue rue mal pave qui mne  _l'Htel de France_.

Insoucieuse de soi et de la curiosit des rares passants, uniquement
proccupe d'abrger des angoisses mortelles.

Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval
et Maurice, l'abb Midon et les officiers  demi-solde eux-mmes!...

--Tout n'est peut-tre pas perdu!... s'cria-t-elle en entrant.

--Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prires!...

Mais saisie aussitt d'une apprhension terrible, elle ajouta:

--Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas  m'abuser
d'irralisables esprances?... Ce serait une piti cruelle!...

--Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier
une arme qui, je l'espre, mettra M. de Sairmeuse  notre absolue
discrtion... Il est tout-puissant  Montaignac; le seul homme qui
pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je
crois que M. d'Escorval peut tre sauv.

--Parlez!... s'cria Maurice. Que faut-il faire?...

--Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sr que
tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique
de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...

Tout entire  la tche qu'elle s'tait impose, Marie-Anne ne
remarquait pas un tranger survenu pendant son absence, un vieux
paysan  cheveux blancs.

L'abb Midon le lui montra.

--Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande
et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre pre.

Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu' peine on distingua les
remercments qu'elle balbutia.

--Oh! il n'y a pas  me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit
comme a: Elle doit tre terriblement inquite, la pauvre fille, il
s'agit de la tirer de peine, et je suis venu. C'est pour vous dire
que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure  la jambe qui
le fait beaucoup souffrir, mais qui sera gurie en moins de trois
semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a
rencontr prs de la frontire en compagnie de deux des conjurs...
Maintenant ils doivent tre en Pimont,  l'abri des gendarmes...

--Esprons, fit l'abb Midon, que nous saurons bientt ce qu'est
devenu Jean.

--Je le sais, monsieur le cur, rpondit Marie-Anne, mon frre a t
grivement bless et de braves gens l'ont recueilli.

Elle baissa la tte, prs de dfaillir sous le fardeau de ses
tristesses; mais bientt, se redressant:

--Que fais-je!... s'cria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens
quand de ma promptitude et de mon courage dpend la vie d'un innocent
follement compromis par eux!...

Maurice, l'abb Midon et les officiers  demi-solde, entouraient la
vaillante jeune fille.

Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne
courait pas au-devant d'un danger inutile.

Elle refusa de rpondre aux plus pressantes questions. On voulait au
moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle dclara qu'elle irait
seule...

--Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixs, dit-elle en
s'lanant dehors...

Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse tait certes difficile;
Maurice et l'abb Midon ne l'avaient que trop prouv l'avant-veille.
Assig par des familles plores, il se sclait, craignant peut-tre
de faiblir.

Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquitait pas. Chanlouineau
lui avait donn un mot--celui dont il s'tait servi--qui, aux poques
nfastes, ouvre les portes les plus svrement et les plus obstinment
fermes.

Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre
valets flnaient et causaient.

--Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que
je parle  M. le duc,  l'instant mme, au sujet de la conspiration...

--M. le duc est absent.

--Je viens pour des rvlations.

L'attitude des domestiques changea brusquement.

--En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.

Elle le suivit le long de l'escalier et  travers deux ou trois
pices. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: Entrez.
Elle entra...

Ce n'tait pas le duc de Sairmeuse qui tait dans le salon, mais son
fils, Martial.

Etendu sur un canap, il lisait un journal,  la lueur des six bougies
d'un candlabre.

A la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pice, plus ple et
plus troubl que si la porte et livr passage  un spectre.

--Vous!... bgaya-t-il.

Mais il matrisa vite son motion, et en une seconde son esprit alerte
eut parcouru tous les possibles.

--Lacheneur est arrt! s'cria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui
rserve la commission militaire, vous vous tes souvenue de moi.
Merci, chre Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la
tromperai pas. Que votre coeur se rassure. Nous sauverons votre pre,
je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas
encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le
veux!...

Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant
dborder la joie qu'il ressentait, sans songer  ce qu'elle avait
d'insultant et de cruel.

--Mon pre n'est pas arrt, dit froidement Marie-Anne...

--Alors, fit Martial, d'une voix hsitante, c'est donc... Jean qui
est... prisonnier?

--Mon frre est en sret, et il chappera  toutes les recherches
s'il survit  ses blessures...

De blme qu'il tait, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le
feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il
n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:

--C'est Jean qui m'a provoqu, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai
fait que dfendre ma vie, dans un combat loyal,  armes gales...

Marie-Anne l'interrompit.

--Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, pronona-t-elle.

--Eh bien!... moi, je suis plus svre que vous... Jean a eu raison de
me provoquer, il avait devin mes esprances... Oui, je m'tais dit
que vous seriez ma matresse... C'est que je ne vous connaissais pas,
Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste
et si pure!...

Il cherchait  lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et
clata en sanglots.

Aprs tant de coups qui la frappaient sans relche, celui-ci, le
dernier, tait le plus terrible et le plus douloureux.

Quelle pouvantable humiliation que cette louange passionne, et
quelle honte! Ah! maintenant la mesure tait comble. Chaste et pure,
disait-il. Amre drision!... Le matin mme, elle avait cru sentir son
enfant tressaillir dans son sein.

Mais Martial devait se mprendre  la signification du geste de cette
infortune.

--Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation
croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous
offrir la rparation... J'ai t un fou, un misrable vaniteux, car je
vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis
de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous tre ma
femme?...

Marie-Anne coutait, perdue de stupeur...

Le vertige,  la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa
raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.

Tout  l'heure, c'tait Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui
criait qu'il mourait pour elle... C'tait Martial, maintenant, qui
prtendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.

Et le pauvre paysan condamn  mort et le fils du tout-puissant duc
de Sairmeuse, enflamms d'un dlire semblable, arrivaient pour le
traduire,  des expressions pareilles.

Martial, cependant, s'tait arrt. Tout enfivr d'esprances, il
attendait une rponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait
muette, immobile et glace...

--Vous vous taisez! reprit-il avec une vhmence nouvelle.
Douteriez-vous de ma sincrit? Non, c'est impossible! Pourquoi donc
ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon pre?... Je
saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa
volont! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon matre? ne suis-je
pas riche, immensment riche!... Je ne serais qu'un misrable sot, si
j'hsitais entre des prjugs stupides et le bonheur de ma vie...

Il s'efforait, videmment, de prvoir toutes les objections, afin de
les combattre et de les dtruire...

--Est-ce votre famille, qui vous inquite? continuait-il. Votre pre
et votre frre sont poursuivis et la France leur est ferme... Eh
bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre prs de nous.
Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous
fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bnis ma
fortune, qui me permettra de vous crer une existence enchante. Je
vous aime... je saurai bien,  force de tendresses, vous faire oublier
toutes les amertumes du pass!...

Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien
comprendre tout ce que rvlaient de passion ses propositions
inoues...

Mais pour cela, prcisment, elle hsitait  lui dire qu'il avait
inutilement dompt les rvoltes de son orgueil.

Elle se demandait avec pouvante  quelles extrmits le porteraient
les rages de son amour-propre offens et si elle n'allait pas trouver
en lui un ennemi qui ferait chouer toutes ses tentatives.

--Vous ne rpondez pas?... interrogea Martial dont l'anxit tait
visible.

Elle sentait bien qu'il fallait rpondre, en effet, parler, dire
quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lvres...

--Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle
enfin... Je vous prparerais, si j'acceptais, des regrets ternels!...

--Jamais!...

--D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-mme.
Vous avez donn votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre
fiance...

--Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je dteste sont
rompus.

Elle se tut. Il tait clair que son parti tait pris irrvocablement
et qu'elle refusait.

--Vous me hassez donc? fit tristement Martial.

S'il lui et t permis de dire toute la vrit, Marie-Anne et
rpondu: Oui. Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion
presque insurmontable.

--Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur,
pronona-t-elle.

Un clair de haine, aussitt teint, brilla dans l'oeil de Martial.

--Toujours Maurice!... dit-il.

--Toujours.

Elle s'attendait  une explosion de colre, il resta calme.

--Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende
 l'vidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous
m'avez fait jouer,  la Rche, un personnage affreusement ridicule...
Jusqu'ici je doutais.

La pauvre fille baissa la tte, rouge de honte jusqu' la racine des
cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.

--Je n'tais pas matresse de ma volont, balbutia-t-elle, mon pre
commandait et menaait, j'obissais...

--Peu importe, interrompit-il, votre rle n'a pas t celui d'une
jeune fille...

Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crt
de sa dignit de ne pas laisser deviner la blessure saignante de
son orgueil, soit que vritablement--ainsi qu'il le dclarait plus
tard--il ne put prendre sur lui d'en vouloir  Marie-Anne.

--Maintenant, reprit-il, je m'explique votre prsence ici. Vous venez
demander la grce de M. d'Escorval.

--Grce! non; mais justice? Le baron est innocent...

Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:

--Si le pre est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est
coupable!...

Elle recula terrifie. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas
su ou n'avaient pas voulu pntrer. Mais lui, voyant son angoisse, en
eut piti.

--Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang
vers sur l'chafaud creuserait entre Maurice et vous un abme que
rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vtres...

Rouge, embarrasse, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment
allait-elle reconnatre sa gnrosit? En le calomniant odieusement.
Ah! mille fois, elle et prfrer affronter sa colre.

Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet
ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand
uniforme, entra.

--Par ma foi!... s'cria-t-il ds le seuil, il faut avouer que ce
Chupin est un limier incomparable, grce  lui...

Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnatre Marie-Anne.

--La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus
surpris, que veut-elle?

Le moment dcisif tait arriv. La vie du baron allait dpendre de
l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible
responsabilit lui rendit comme par magie tout son sang-froid et mme
quelque chose de plus.

--On m'a charge de vous vendre une rvlation, monsieur, dit-elle
rsolument.

Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur coeur
qu'il se laissa tomber et s'tendit sur un canap.

--Vendez, la belle, rpondit-il, vendez!...

--Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.

Sur un signe de son pre, Martial se retira.

--Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.

Elle n'eut pas une seconde d'hsitation.

--Vous devez avoir lu, monsieur, commena-t-elle, la circulaire qui
convoquait tous les conjurs!

--Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.

--Par qui pensez-vous qu'elle a t rdige?

--Par le sieur Escorval, videmment, ou par votre pre...

--Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'oeuvre du marquis de
Sairmeuse, votre fils...

Le duc de Sairmeuse se dressa, l'oeil flamboyant, plus rouge que son
pantalon garance.

--Jarnibieu!... s'cria-t-il, je vous engage, la fille,  brider votre
langue!...

--La preuve existe de ce que j'avance!...

--Silence, coquine! sinon...

--La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possde le brouillon de
cette circulaire, crit en entier de la main de M. Martial, et je dois
vous dire...

Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu' la porte et d'une voix de
tonnerre appela son fils.

Ds que Martial rentra.

--Rptez, dit le duc  Marie-Anne, rptez devant mon fils ce que
vous venez de me dire.

Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne rpta.

Elle s'attendait, de la part du marquis,  des dngations indignes,
 des reproches cruels,  des explications violentes. Point. Il
coutait d'un air nonchalant et mme elle croyait lire dans ses yeux
comme un encouragement  poursuivre et des promesses de protection.

Ds que Marie-Anne eut achev:

--Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse  son fils.

--Avant tout, rpondit Martial d'un ton lger, je voudrais voir un peu
cette fameuse circulaire.

Le duc lui en tendit un exemplaire.

--Tenez!... lisez!...

Martial n'y jeta qu'un regard, il clata de rire et s'cria:

--Bien jou!...

--Que dites-vous?...

--Je dis que Chanlouineau est un rus compre... Qui diable! jamais se
serait attendu  tant d'astuce, en voyant la face honnte de ce gros
gars... Fiez-vous donc aprs  la mine des gens!...

De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait t soumis  une preuve si
rude.

--Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il  son fils d'une voix
trangle, vous tiez donc un des instigateurs de la rbellion...

La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de ddaigneuse
hauteur:

--Voici quatre fois dj, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette
question, et quatre fois que je vous rponds: non. Cela devrait
suffire. Si la fantaisie m'et pris de me mler de ce mouvement, je
vous l'avouerais le plus ingnument du monde. Quelles raisons ai-je de
me cacher de vous?...

--Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...

--Eh bien!... rpondit Martial, reprenant son ton lger, le fait est
qu'un brouillon de cette circulaire existe, crit de ma plus belle
criture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle
que cherchant l'expression juste j'ai ratur et surcharg plusieurs
mots... Ai-je dat ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en
jurerais pas...

--Conciliez donc cela avec vos dngations? s'cria M. de Sairmeuse.

--Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau
s'tait moqu de moi!...

Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exasprait plus que
tout, c'tait l'imperturbable tranquillit de son fils.

--Avouez donc plutt, dit-il en montrant le poing  Marie-Anne, que
vous vous tes laiss engluer par votre matresse...

Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolrer.

--Mlle Lacheneur n'est pas ma matresse, dclara-t-il d'un ton
imprieux jusqu' la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'
elle d'tre demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les
rcriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.

Une lueur de raison qui clairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse
arrta sur ses lvres la plus outrageante rplique.

Tout frmissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le
salon; puis revenant  Marie-Anne, qui restait  la mme place, roide
comme une statue:

--Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.

--Je ne l'ai pas, monsieur.

--O est-il?

--Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous
certaines conditions.

--Quelle est cette personne?

--C'est ce qu'il m'est dfendu de vous dire.

Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que
Martial attachait sur Marie-Anne.

Il tait bahi de son sang-froid et de sa prsence d'esprit. O donc
puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui
pour un rien rougissait... Ah! elle devait tre bien puissante, la
passion qui donnait  sa voix cette sonorit, cette flamme  ses yeux,
tant de prcision  ses rponses.

--Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prtend m'imposer?
interrogea M. de Sairmeuse.

--On utiliserait le brouillon de la circulaire...

--Qu'entendez-vous par l?...

--Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour
Paris un homme de confiance, charg de mettre ce document sous les
yeux de divers personnages, connus pour n'tre pas prcisment de vos
amis. Il le montrerait  M. Lain, par exemple... ou  M. le duc
de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la
signification et la valeur... Cet crit prouve-t-il, oui ou non, la
complicit de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non,
os juger et condamner  mort des infortuns qui n'taient que les
soldats de votre fils?...

--Ah!... misrable!... interrompit le duc, sclrate, coquine,
vipre...

Toutes les injures qui lui vinrent  la mmoire, il les grena comme
un chapelet. Il tait hors de soi, il cumait, les yeux lui sortaient
de la tte, il ne savait plus ce qu'il disait.

--Voil, criait-il avec des gestes furibonds, voil ce qu'il fallait
craindre. Oui, j'ai des ennemis acharns, oui, j'ai des envieux, qui
donneraient leur petit doigt pour cette excrable lettre... Ah! s'ils
la tenaient!... Ils obtiendraient une enqute... Et alors, adieu les
rcompenses clatantes dues  mes services...

Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intress  notre perte, et
il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera
sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous dclarait son
complice et son chef... Il vous fera dshabiller par des mdecins qui,
voyant une cicatrice frache, vous demanderont o vous avez reu une
blessure et pourquoi vous l'avez cache...

Aprs cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai
brusqu la procdure pour touffer les voix qui s'levaient contre mon
fils... Peut-tre irait-on jusqu' insinuer que je favorisais sous
main le soulvement... Je serais vilipend dans tous les journaux!...

Et qui aurait, s'il vous plat, renvers la fortune de notre maison
quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...

Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de
pntration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le
premier paysan venu...

On ne croit  rien, on doute de tout, on est froid, sceptique,
ddaigneux, frondeur, railleur, us, blas... Mais qu'un cotillon
paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un sminariste et on est prt
 toutes les sottises... C'est  vous que je m'adresse, marquis...
entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous  dire?...

Martial avait cout d'un air froidement railleur, sans mme essayer
d'interrompre.

Il rpondit lentement:

--Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur
la valeur du document qu'elle possde... elle ne les a plus.

Cette rponse devait tomber comme un seau d'eau glace sur la colre
du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout pouvant
de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'tonnement, bouche
bante, les yeux carquills.

Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.

--Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de
mon pre en change de cette lettre?...

--La vie et la libert du baron d'Escorval, monsieur.

Cela secoua le duc comme une dcharge lectrique.

--Ah!... s'cria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait
l'impossible!...

A son exaltation, un profond abattement succdait. Il se laissa
tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit,
cherchant videmment un expdient.

--Pourquoi n'tre pas venue me trouver avant le jugement,
murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains
lies. La commission a prononc, il faut que le jugement s'excute...

Il se leva, et du ton d'un homme rsign  tout:

--Dcidment, fit-il, je risquerais  essayer seulement de sauver le
baron--il lui rendait son titre, tant il tait troubl--mille fois
plus que je n'ai  craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle--il ne
disait plus: la belle--vous pouvez utiliser votre... document.

Le duc se disposait  quitter le salon, Martial le retint d'un signe.

--Rflchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche aprs la
cogne... Notre situation n'est pas sans prcdents. Il y a quatre
mois de cela, le comte de Lavalette venait d'tre condamn  mort.
Le roi souhaitait vivement faire grce, mais son entourage, des
ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs
forces... Que fit le roi, qui tait le matre, cependant?... Il parut
rester sourd  toutes les supplications, on dressa l'chafaud... et
cependant Lavalette fut sauv!... Et il n'y eut personne de compromis.
Pourtant... un gelier perdit sa place... il vit de ses rentes
maintenant.

Marie-Anne devait saisir avidement l'ide si habilement prsente par
Martial.

--Oui, s'cria-t-elle, le comte de Lavalette, protg par une royale
connivence, russit  s'chapper...

La simplicit de l'expdient, l'autorit de l'exemple surtout,
devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.

Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir
peu  peu s'effacer les plis de son front.

--Une vasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant,
avec un peu d'adresse, si on tait sr du secret...

--Oh! le secret sera religieusement gard, monsieur le duc...
interrompit Marie-Anne...

D'un coup d'oeil, Martial lui recommanda le silence.

--On peut toujours, reprit-il, tudier l'expdient et calculer ses
consquences... cela n'engage  rien. Quand doit tre excut le
jugement?

M. de Sairmeuse rpondit:

--Demain.

Cette terrible rponse n'arracha pas un tressaillement  Marie-Anne.
Les angoisses du duc lui avaient donn la mesure de ce qu'elle pouvait
esprer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.

--Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune
marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'
dix heures mon pre peut se montrer  la citadelle sans veiller le
moindre soupon...

Il s'interrompit. Ses yeux, o clatait la plus absolue confiance, se
voilaient.

Il venait d'apercevoir une difficult imprvue, et dans sa pense
presque insurmontable.

--Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il.
Le concours d'un subalterne, d'un gelier ou d'un soldat nous est
indispensable.

Il se retourna vers son pre, et brusquement:

--Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter
absolument?

--J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tter...

--Jamais! le misrable qui trahit ses camarades pour quelques sous,
nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnte homme,
partageant les ides du baron d'Escorval... un ancien soldat de
Napolon, s'il est possible.

Il tomba dans une rverie profonde, en proie videmment aux pires
perplexits...

--Qui veut agir doit se confier  quelqu'un, murmurait-il, et ici une
indiscrtion perd tout!...

De mme que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une
inspiration qu'elle jugea divine lui vint.

--Je connais l'homme que vous demandez! s'cria-t-elle.

--Vous!

--Oui, moi!... A la citadelle!...

--Prenez garde! ... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se
dvouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'vasion venant 
tre dcouverte, les instruments seraient sacrifis.

--Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je rponds de
lui.

--Et c'est un soldat?...

--C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son coeur il est
digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous
pouvons nous confier  lui sans crainte.

Si elle parlait ainsi, elle qui et donn sa vie pour le salut du
baron, c'est que sa certitude tait complte, absolue.

Ainsi pensa Martial.

--Je m'adresserai donc  cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?

--Il s'appelle Bavois et il est caporal  la 1re compagnie des
grenadiers de la lgion de Montaignac.

--Bavois!... rpta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la
mmoire, Bavois!... Mon pre trouvera bien quelque prtexte pour le
faire appeler.

--Oh! le prtexte est tout trouv, monsieur le marquis. C'est ce brave
soldat qui avait t laiss en observation  Escorval, aprs la visite
domiciliaire...

--Tout va donc bien de ce ct, fit Martial, poursuivons...

Il s'tait lev et il tait all s'adosser  la chemine, se
rapprochant ainsi de son pre.

--Je suppose, monsieur, commena-t-il, que le baron d'Escorval a t
spar des autres condamns...

--En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort
convenable.

--O est-elle situe, je vous prie?

--Au second tage de la tour plate.

Mais Martial n'tait pas aussi bien que son pre au fait des tres
de la citadelle de Montaignac; il fut un moment  chercher dans ses
souvenirs.

--La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on
aperoit de si loin, et qui est construite  un endroit o le rocher
est presque  pic?

--Prcisment.

A l'empressement que M. de Sairmeuse mettait  rpondre, empressement
bien loin de son caractre si fier, il tait ais de comprendre qu'il
tait prt  tenter beaucoup pour la dlivrance du condamn  mort.

--Comment est la fentre de la chambre du baron? continua Martial.

--Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les
fentres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de
fer croises et scelles profondment dans le mur.

--Bast!... on vient aisment  bout d'une barre de fer avec une bonne
lime... de quel ct ouvre cette fentre?

--Elle donne sur la campagne.

--C'est--dire sur le prcipice... Diable!... c'est une difficult
cela... il est vrai que d'un autre ct c'est un avantage. Place-t-on
des factionnaires au pied de cette tour?...

--Jamais... A quoi bon... Entre la maonnerie et le rocher  pic, il
n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, mme
en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni
parapet, ni garde-fou.

Martial s'arrta, cherchant s'il n'oubliait rien.

--Encore une question importante, reprit-il. A quelle hauteur est la
fentre de la chambre de M. d'Escorval?

--Elle est  quarante pieds environ de l'entablement...

--Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?

--Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.

--Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par
bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre
moyen.

Il tait temps que l'interrogatoire fint, M. de Sairmeuse commenait
 s'impatienter.

--Maintenant, dit-il  son fils, me ferez-vous l'honneur de
m'expliquer votre plan.

Aprs avoir mis, en commenant, une certaine pret  ses questions,
Martial, insensiblement, tait revenu  ce ton railleur et lger qui
avait le don d'exasprer si fort M. de Sairmeuse.

--Il est sr du succs, pensa Marie-Anne.

--Mon plan, disait Martial, est la simplicit mme... Soixante et
quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne
corde... Cela fera un volume norme, je le sais bien, mais peu
importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe
d'un large manteau et je vous accompagne  la citadelle... Vous
demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un
endroit obscur, je lui expose nos intentions...

M. de Sairmeuse haussait les paules.

--Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il,  cette
heure,  Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique?
Autant publier votre projet  son de trompe.

--Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval
le feront...

Le duc allait lever de nouvelles objections, il l'interrompit.

--De grce, monsieur, fit-il avec vivacit, n'oubliez pas quel danger
nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la
faute, laissez-moi la rparer...

Et se retournant vers Marie-Anne:

--Vous pouvez considrer le baron comme sauv, poursuivit-il, mais il
faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite  _l'htel
de France_ et envoyez le cur de Sairmeuse me rejoindre sur la place
d'Armes, o je vais l'attendre...




XXX


Arrt des premiers au moment de la panique des conjurs devant
Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde
d'illusions...

--Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.

Et envisageant d'une me sereine la mort toute proche, il ne songea
plus qu'aux prils qui menaaient son fils.

Son attitude devant ses juges fut le rsultat de cette proccupation.

Il ne respira vraiment qu'aprs avoir vu Maurice tran hors de la
salle par l'abb Midon et les officiers  demi-solde... Il avait
compris que son fils voulait se livrer...

C'est donc le front haut, le maintien assur, le regard droit et clair
que le baron couta la sentence fatale. D'avance son sacrifice tait
fait.

Mais bien lui en prit d'avoir dj confi  son courageux dfenseur
l'expression de ses volonts dernires... Les soldats chargs de
reconduire les condamns  leur prison envahirent la salle.

La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui
venaient d'tre frapps en taient encore  comprendre les vnements
dont la vertigineuse rapidit les conduisait  l'chafaud.

Et stupides d'tonnement plus que d'effroi, ils se pressaient  la
porte trop troite de la chapelle, comme des boeufs ahuris qui se
serrent les uns contre les autres  la porte de l'abattoir.

Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoul prs
de Chanlouineau, qui commena la comdie de sa dfaillance.

--Du courage donc!... lui dit-il, indign de cet accs de lchet.

--Ah!... c'est facile  dire!... geignit le robuste gars.

Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas,
d'une voix brve:

--C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour
cette nuit.

Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il
attribua ses paroles au dlire de la peur.

Ramen  sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il
eut cette vision terrible et sublime de la dernire heure qui est
l'esprance ou le dsespoir de qui va mourir...

Il savait quelles lois terribles rgissent les tribunaux
d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour,
peut-tre, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait
devant un peloton de soldats, un officier lverait son pe... et tout
serait fini, il tomberait sous les balles...

Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...

Ah! son coeur se brisait en songeant  ces tres chers et adors!...
Il tait seul, il pleura...

Mais, soudain, il se dressa, pouvant de son attendrissement... Si
son me allait s'amollir  ces dsolantes penses!... s'il allait tre
trahi par son nergie!... Manquerait-il de courage, tout  coup!...
Le verrait-on donc, lui, plir et dfaillir devant le peloton
d'excution!...

Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il
se mit  marcher dans sa prison, s'efforant d'occuper son esprit aux
choses extrieures...

La chambre qu'on lui avait donne tait trs-vaste, carrele et
extrmement haute d'tage. Jadis elle communiquait avec la pice
voisine, mais la porte de communication avait t mure depuis
longtemps, mme le ciment qui reliait entre elles les pierres larges
et peu paisses tait tomb, et il en rsultait des jours par o on
pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pice dans l'autre.

Machinalement, M. d'Escorval colla son oeil  un de ces interstices...
Peut-tre avait-il pour voisin quelque condamn?... Il ne vit
personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix
ne rpondit  la sienne.

--Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.

Il tressaillit, puis haussa les paules. Et aprs?... Cette cloison
renverse, il se trouverait dans une chambre pareille  la sienne,
ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il
entendait le pas monotone.

Cependant, c'tait une pense d'vasion qui lui tait venue. Quelle
folie!... Il devait bien savoir que toutes les prcautions taient
prises.

Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empcher d'aller examiner
la fentre... Deux rangs de barres de fer la dfendaient. Elles
taient scelles de telle sorte qu'il tait impossible d'avancer la
tte et de se rendre compte de la hauteur  laquelle on se trouvait du
sol.

Cette hauteur devait tre considrable,  en juger par l'tendue de la
vue.

Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain,
le baron dcouvrait une ligne onduleuse de collines dont le point
culminant ne pouvait tre que la lande de la Rche... Les grandes
masses sombres qu'il apercevait sur la droite taient probablement les
hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de
coteau, il devinait la valle de l'Oiselle et Escorval...

Son me s'envolait vers cette retraite riante, o il avait t si
heureux, o il avait t aim, o il esprait mourir de la mort calme
et sereine du juste...

Et au souvenir des flicits passes, en songeant aux rves vanouis,
ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...

Mais il les scha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.

Deux soldats parurent.

L'un d'eux avait  la main un flambeau allum, l'autre tenait un de
ces longs paniers  compartiments qui servent  porter le repas des
officiers de garde.

Ces hommes taient visiblement trs-mus, et cependant, obissant 
un sentiment de dlicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de
gaiet.

--C'est votre dner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un
d'eux, il doit tre trs-bon, car il vient de la cuisine du commandant
de la citadelle.

M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geliers
ont une signification sinistre.

Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de
lui prparer, il se trouva qu'il avait rellement faim.

Il mangea de bon apptit, et causa presque gaiement avec les soldats.

--Il faut toujours esprer, monsieur, lui disaient ces braves
garons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.

Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laisst la lumire et qu'on lui
apportt du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses
dsirs.

Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui
avait t utile... La dfaillance de son esprit tait passe, le
sang-froid lui tait revenu, il pouvait rflchir.

Alors il s'tonna d'tre sans nouvelles de Mme d'Escorval et de
Maurice.

Leur aurait-on donc refus l'accs de sa prison?... Non, il ne pouvait
le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existt des hommes assez
cruels pour empcher un malheureux de presser contre son coeur, dans
une suprme treinte, avant de mourir, sa femme et son fils...

C'tait donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essay d'arriver
jusqu' lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il tait
survenu quelque chose!... Quoi?

Son imagination lui reprsentait les pires malheurs... Il voyait sa
femme agonisante, morte peut-tre... Il voyait Maurice fou de douleur
 genoux devant le lit de sa mre...

Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle
marquait sept heures...

Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis
une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...

--Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir
deux fois!...

Il se disposait pourtant  crire, quand des pas retentirent dans le
corridor, nombreux, bruyants... Des perons sonnaient sur les dalles,
on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires prsentant les
armes...

Tout palpitant, le baron se dressa en disant:

--C'est eux!...

Il se trompait, les pas s'loignrent...

--Une ronde!... murmura-t-il.

Mais au mme moment, deux objets lancs par le judas de la porte
roulrent au milieu de la chambre...

M. d'Escorval se prcipita...

On venait de lui jeter deux limes.

Son premier sentiment fut tout de dfiance. Il savait qu'il est des
geliers qui mettent leur amour-propre  dshonorer leurs prisonniers
avant de les livrer  l'excuteur!...

Qui lui assurait qu'on n'esprait pas l'embarquer dans quelque
aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais o il
laisserait, sinon l'honneur, au moins la renomme de l'honneur.

Etait-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces
instruments de dlivrance et de libert?

Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles taient
accompagnes se reprsentaient bien  sa mmoire, mais il n'en tait
que plus perplexe.

Il restait donc debout, le front pliss par l'effort de sa pense,
tournant et retournant ces limes fines et bien trempes, lorsqu'il
aperut  terre, pli menu, un papier qu'il n'avait pas remarqu tout
d'abord.

Il le ramassa vivement, le dplia et lut:

Vos amis veillent... Tout est prt pour votre vasion... Htez-vous
de scier les barreaux de votre fentre... Maurice et sa mre vous
embrassent... Espoir, courage!

Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.

Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour tre rassur.
Il avait reconnu l'criture de l'abb Midon.

--Ah! celui-l est un vritable ami, murmura-t-il.

Puis, le souvenir des dchirements de son me lui revenant:

--Voil donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient
veiller ma dernire veille!... Et je doutais de leur nergie, et je me
plaignais de leur abandon!...

Une joie immense le pntrait, il porta  ses lvres cette lettre qui
lui annonait la vie, la libert, et rsolument il se dit:

--A l'oeuvre!...  l'oeuvre!...

Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les
normes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la
chambre voisine.

On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non  la clef...
Puis on marcha avec une certaine prcaution. Qu'est-ce que cela
voulait dire? Etait-ce quelque nouvel accus qu'on emprisonnait, ou
mettait-on l un espion?

Prtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et
dont il lui tait absolument impossible d'expliquer la cause.

Inquiet, il s'avana  pas muets jusqu' l'ancienne porte de
communication, s'agenouilla et appliqua son oeil  l'un des
interstices de la lgre maonnerie...

Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de
stupeur.

Dans un des angles, un homme tait debout, clair par une grosse
lanterne d'curie place  ses pieds.

Il tournait sur lui-mme, trs-vite, et par ce mouvement dvidait une
longue corde roule autour de son corps comme du fil sur une bobine...

M. d'Escorval se ttait, pour s'assurer qu'il tait bien veill,
qu'il n'tait pas le jouet d'un de ces rves dcevants, si cruels au
rveil, qui bercent les prisonniers de promesses de libert.

Evidemment cette corde lui tait destine. C'tait elle qu'il
attacherait  un des tronons de ses barreaux briss...

Mais comment cet homme se trouvait-il l, seul?...

De quelle autorit jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu,
en dpit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire
dans cette pice?... Il n'tait pas soldat, ou du moins il ne portait
pas l'uniforme...

Malheureusement, la fente de la cloison tait dispose de telle faon
que le rayon visuel n'arrivait pas  hauteur d'homme, et quelques
efforts que fit le baron, il lui tait impossible d'apercevoir le
visage de cet ami--il le jugeait tel--dont la bravoure touchait  la
folie.

Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde,
sur le carreau, prs de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait,
pour ne la point emmler les plus grandes prcautions.

Incapable de rsister  la curiosit qui le peignait, M. d'Escorval
tait sur le point de frapper  la cloison pour interroger, quand la
porte de la chambre o tait celui qu'il appelait dj son sauveur,
s'ouvrit avec fracas...

Un homme y pntra, dont la figure tait galement hors du champ de
l'oeil, et qui s'cria avec l'accent de la stupeur:

--Malheureux!... que faites-vous!...

Le baron, foudroy, faillit tomber en arrire,  la renverse.

--Tout est dcouvert!... pensait-il.

Point. Celui que M. d'Escorval nommait dj son ami, n'interrompit
seulement pas son opration de dvidage, et c'est de la voix la plus
tranquille qu'il rpondit:

--Comme vous le voyez, je me dbarrasse de tout ce chanvre, qui me
gnait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce
pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devint sous mon
manteau.

--Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.

--Je vais les faire passer  M. le baron d'Escorval,  qui j'ai dj
jet une lime. Il faut qu'il s'vade cette nuit...

Si invraisemblable tait cette scne, que le baron n'en voulait pas
croire ses oreilles.

--Il est clair que tout en me croyant fort veill, je rve, se
disait-il.

Cependant le nouveau venu avait  demi touff un terrible juron, et
d'un ton presque menaant, il poursuivait:

--C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma
raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...

--Pardon!... interrompit froidement l'homme  la corde, vous
permettrez... Ceci est le rsultat de votre... crdulit. C'est quand
Chanlouineau vous demandait  recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il
fallait dire: Je ne permets pas! Savez-vous ce qu'il voulait, ce
garon? Simplement remettre  Mlle Lacheneur une lettre de moi, si
compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel
personnage que je sais, mon pre et moi n'aurions plus qu' retourner
 Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...

Le dernier venu eut un gros soupir accompagn d'une exclamation
chagrine, mais dj l'autre poursuivait:

--Vous-mme, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas
t quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde
ou de votre troisime femme? Ah! marquis, comment un homme du votre
exprience, pntrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux
simagres d'un grossier paysan!...

Maintenant, M. d'Escorval comprenait...

Il ne dormait pas; c'tait le marquis de Courtomieu et Martial de
Sairmeuse qui causaient de l'autre ct du mur...

Mme, ce pauvre M. de Courtomieu avait t si prestement et si
habilement cras par Martial, qu'il ne discutait plus.

--Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.

--Marie-Anne l'a remise  l'abb Midon, qui est venu me trouver en
disant: Ou le duc s'vadera, ou cette lettre sera porte  M. le duc
de Richelieu. J'ai opt pour l'vasion. L'abb s'est procur tout ce
qui tait ncessaire, il m'a donn rendez-vous dans un endroit cart
sur le rempart, il m'a entortill toute cette corde autour du corps,
et me voici...

--Ainsi, vous pensez que si le baron s'chappe on vous rendra la
lettre?...

--Parbleu!...

--Pauvre jeune homme!... dtrompez-vous. Le baron sauv, on vous
demandera la vie d'un autre condamn avec les mmes menaces...

--Point!

--Vous verrez!

--Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette
lettre dans ma poche... L'abb Midon me l'a restitue en change de ma
parole d'honneur...

Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le cur de Sairmeuse
pour un peu plus simple qu'il ne convient.

--Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la
dmence! Brlez  la flamme de cette lanterne ce papier maudit,
laissez le baron o il est et allez dormir un bon somme.

Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.

--Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.

--Certes!... et sans hsiter...

--Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.

L'impertinence tait si forte, que M. de Courtomieu eut comme une
vellit de colre et presque l'envie de se fcher.

Mais ce n'tait pas un homme de premier mouvement, cet ancien
chambellan de l'empereur, devenu grand prvt de la Restauration.

Il rflchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec
Martial, avec ce prtendant inespr qu'avait agr sa fille... Une
rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et
quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche.

Il avala donc l'amre pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence
toute paternelle qu'il dit:

--Vous tes jeune, mon cher Martial...

Toujours agenouill contre la porte mure, retenant son haleine,
l'oeil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues
jusqu' la souffrance, le baron d'Escorval respira...

--Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de
Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente gnrosit de votre
ge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle,
seulement songez que tout peut tre dcouvert, et alors...

--Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes
mesures sont bien prises... Avez-vous rencontr un soldat le long des
corridors? Non. C'est que mon pre, sur ma prire, a runi tous les
hommes de garde, mme les factionnaires, sous prtexte de prescrire
des prcautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voil
comment j'ai pu monter ici sans tre aperu... Nul ne me verra quand
je sortirai... Qui donc aprs l'vasion oserait me souponner!...

--Si le baron s'vade, la justice se demandera qui l'a aid...

Martial riait.

--Si la justice cherche, rpondit-il, elle trouvera un coupable de
ma faon... Allez, j'ai tout prvu... Je n'avais qu'une personne 
craindre: vous. Un homme sr vous a pri de ma part de me rejoindre
ici, vous tes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester
neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Pimont, respirant
l'air  pleins poumons, quand le soleil se lvera.

Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua
d'un ton lger:

--Mais sortons... mon pre ne peut ternellement haranguer les
soldats.

--Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...

--Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...

Ils sortirent, la serrure et les verroux grincrent, et alors le baron
se redressa.

Toutes sortes d'ides contradictoires, de suppositions bizarres, de
doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.

Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en
tait-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais et cru
Martial si fidle  une parole arrache par des menaces?... Il
s'inquitait surtout de la faon dont lui parviendraient les cordes.

Mais c'tait le moment d'agir, non de rflchir... les barreaux
taient normes et il y en avait deux ranges...

M. d'Escorval se mit  la besogne.

Il avait jug sa tche difficile!... Elle l'tait mille fois plus
qu'il ne l'avait souponn, il le reconnut tout d'abord.

C'tait la premire fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait
comment la manoeuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le
fer, mais avec une lenteur dsesprante, et bien plus en surface qu'en
profondeur.

Et ce n'tait pas tout... Quelques prcautions que prit le baron,
chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaait son
sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui
paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait
formidable!...

Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient
repris leur poste dans le corridor...

Si faible, aprs vingt minutes, tait le rsultat, que le baron se
sentit envahi par un affreux dcouragement.

Aurait-il seulement sci le premier rang de barreaux quand paratrait
le jour? De toute vidence, non. Ds lors,  quoi bon s'puiser 
un travail inutile... Pourquoi ternir la dignit de sa mort par le
ridicule d'une vasion manque?...

Il hsitait, quand des pas nombreux s'arrtrent devant sa prison. Il
courut s'asseoir devant sa table.

La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier rest sur le
seuil dit:

--Vous savez la consigne, caporal... dfense de fermer l'oeil... Si le
prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...

Le coeur de M. d'Escorval battait  rompre sa poitrine... Qui arrivait
l?...

Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emport...
Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...

--Il s'agit de ne pas moisir ici! pronona le caporal, ds que la
porte fut referme.

M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'tait un ami, c'tait
un secours, c'tait la vie!...

--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a
dit comme cela: Il y a un ami de l'autre qui est dans une fichue
situation, veux-tu lui donner un coup de main?... J'ai rpondu:
prsent et me voil!...

Celui-l,  coup sr, tait un brave, le baron lui serra la main, et
d'une voix mue:

--Merci, lui dit-il, merci  vous qui sans me connatre vous exposez,
pour me sauver, au plus terrible danger...

Bavois haussa ddaigneusement les paules.

--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus
cher que la vtre... Si nous ne russissons pas, on nous lavera la
tte avec le mme plomb... Mais nous russirons... L-dessus, assez
caus!...

Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer
et un litre d'eau-de-vie qu'il dposa sur le lit.

Il prit ensuite la bougie; et  cinq ou six reprises il la fit passer
rapidement devant la fentre.

--Que faites-vous?... demanda le baron surpris.

--Je prviens vos amis que tout va bien. Ils sont l-bas,  nous
attendre, et tenez, voici qu'ils rpondent...

Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une
petite flamme trs-vive, comme celle que produit une pince de poudre.

--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste 
savoir o en sont les barreaux...

--Je n'ai gure avanc la besogne, murmura M. d'Escorval...

Le caporal s'approcha:

--Vous pouvez mme dire que vous ne l'avez pas avance du tout,
fit-il, mais rassurez-vous... j'ai t armurier, et je sais manier une
lime...

Le baron et souhait quelques claircissements; un laconique:
Silence dans le rang! fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.

Expansif en face d'une bouteille, l'honnte Bavois devenait dans les
grandes occasions fort mnager de sa salive--c'tait son expression.

S'il se taisait, c'est qu'il tudiait la situation, le fort et le
faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dpend de son
sang-froid.

--Il s'agit de n'tre ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en
tourmentant sa moustache grise.

C'tait plus ais  concevoir qu' raliser.

Et cependant, aprs un moment de rflexion, il ajouta:

--Cela se peut.

C'est qu'il avait plus d'un expdient dans son sac, le caporal.

Ayant retir le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apport, il
le fixa  l'extrmit d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un
linge mouill le manche de l'outil.

--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine  son instrument!...
fit-il.

Dj il avait reconnu les barreaux; il se mit  les attaquer
nergiquement.

Alors, on put reconnatre qu'il n'avait exagr ni son savoir-faire ni
l'efficacit de ses prcautions pour assourdir l'opration.

Le fer, sous sa main habile et prompte, s'miettait et s'entaillait 
miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fentre.

Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant
pouvant le baron. A peine et-on dit le frottement de deux morceaux
de bois dur l'un contre l'autre...

N'ayant rien  redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait song
 se mettre  l'abri des regards...

La porte de la chambre tait perce d'un guichet et  tout moment
quelque factionnaire pouvait y mettre l'oeil.

Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vtement et veill
des soupons... le caporal avait trouv mieux.

Dplaant la petite table de la prison, il y avait pos la lumire de
telle sorte que la fentre restait totalement dans l'ombre.

De plus, il avait command au baron de s'asseoir, et lui remettant un
journal, il lui avait dit:

--Lisez, monsieur,  haute voix, sans interruption, lisez jusqu' ce
que vous me voyez cesser ma besogne...

Comme cela, on pouvait dfier les factionnaires du corridor... Ils
n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent 
leurs camarades:

--Nous avons vu le condamn  mort... il est trs-ple et ses yeux
brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le
caporal Bavois est accoud  la fentre, il ne doit pas s'amuser...

La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement
suspect, s'il y en et eu un...

Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...

Dj il avait lu entirement le journal et il venait de le
recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fentre, lui fit signe
de se reposer.

--La moiti de la besogne est faite!... pronona-t-il tout bas. Les
barres de la premire range sont coupes...

--Ah!... comment reconnatrai-je jamais tant de dvouement!... murmura
le baron.

--L-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fch. Quand
j'aurai fil avec vous, je serai condamn  mort et je ne saurai
o aller, car le rgiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de
famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et  la
chandelle, et je serai trs-content!...

Il dit, avala une large lampe d'eau-de-vie, et se remit  l'oeuvre
avec une ardeur nouvelle...

Dj le caporal avait fortement entam un des barreaux de la
seconde range quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans
discontinuer sa lecture  haute voix, s'tait approch de lui et le
tirait par un pan de sa longue capote.

Vivement il se retourna.

--Qu'y a-t-il?...

--J'ai entendu un bruit singulier.

--O?

--Dans la pice  ct; o sont les cordes.

Le digne Bavois n'touffa qu' demi un terrible juron.

--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma
peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...

Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il
couta... Rien, pas un mouvement.

--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez
le journal...

Et lui-mme reprit la lime...

Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout
tait prt pour l'vasion: les barreaux taient scis et les cordes
apportes par un trou pratiqu  la cloison taient roules au bas de
la fentre.

L'instant dcisif venu, Bavois avait plac la couverture du lit devant
le guichet de la porte et enclou la serrure.

--Maintenant, dit-il au baron, du mme ton qu'il prenait pour rciter
la thorie  ses recrues,  l'ordre, monsieur, et attention au
commandement.

Et aussitt, avec une parfaite libert d'esprit, en dcomposant bien,
comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment
l'vasion prsentait deux oprations distinctes, consistant  gagner
d'abord l'troit entablement situ au bas de la tour plate, pour
descendre de l jusqu'au pied du rocher  pic.

L'abb Midon, qui avait fort bien prvu cette circonstance, avait
remis  Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour
le rocher, tait bien plus longue que l'autre.

--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait
Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'
l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse
corde et la pince... Et ne lchez rien!... Si nous nous trouvions
dmunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous
prcipiter... Je ne serai pas long  vous aller rejoindre... tes-vous
prt?

M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attache et il se laissa
glisser entre les barreaux...

D'o il tait, la hauteur paraissait immense...

En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit
personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient,
silencieuses, mues, toutes palpitantes...

C'tait Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abb Midon et quatre
officiers  demi-solde...

La nuit, bien que sans lune, tait fort claire, et d'o ils taient
ils pouvaient voir quelque chose...

Donc, lorsque quatre heures sonnrent, ils aperurent fort bien une
forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'tait
le baron. Peu aprs, une autre forme suivit trs-rapidement: c'tait
Bavois...

La moiti du prilleux trajet tait accomplie...

D'en bas, on voyait confusment deux ombres se mouvoir sur l'troite
plate-forme... Le caporal et le baron runissaient leurs forces pour
ficher solidement la pince dans une fente du rocher...

Mais au bout d'un moment, une des ombres mergea du saillant, et tout
doucement, le long du rocher, glissa...

Ce ne pouvait tre que M. d'Escorval... Transporte de bonheur, sa
femme s'avanait les bras ouverts pour le recevoir...

Malheureuse!... Un cri effroyable dchira la nuit...

M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il tait
prcipit... il s'crasait au bas de la citadelle... La corde s'tait
rompue...

S'tait-elle naturellement rompue?...

Maurice qui en avait examin le bout, s'criait avec d'horribles
imprcations de vengeance et de haine, qu'ils taient trahis, qu'on
s'tait arrang pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde
enfin, avait t coupe.




XXXI


Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin
funeste o il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrt
de M. le duc de Sairmeuse, promettant  qui livrerait Lacheneur, mort
ou vif, une gratification de 20,000 francs.

L'odieuse provocation s'adressait  de telles mes.

--Vingt mille francs, rptait-il, d'un air sombre, vingt sacs de
cent pistoles chaque, pleins  crever, de pices de cent sous, o je
puiserais  mme comme un richard!... Ah! je dcouvrirai Lacheneur,
ft-il  cent pieds sous terre, je le dnoncerai et la toucherai la
rcompense!...

L'infamie du crime, le nom de tratre et d'infme qui lui en
reviendrait, la honte et la rprobation qui en rsulteraient pour lui
et les siens ne l'arrtrent pas un instant.

Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le
prix du sang...

Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice,
mme vague.

Tout ce qu'on savait  Montaignac, c'tait que le cheval de M.
Lacheneur avait t tu  la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en
travers de la route.

Mais on ignorait si M. Lacheneur avait t bless ou s'il s'tait tir
sain et sauf de la mle. Avait-il gagn la frontire?... Etait-il
all demander un asile  quelque fermier de ses amis?...

Donc Chupin se mangeait le sang, selon son expression, quand le jour
mme du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de
la citadelle aprs sa dposition, tant entr dans un cabaret, son
attention fut veille par le nom de Lacheneur prononc  demi-voix
prs de lui.

Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain ge,
racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner  Mlle
Lacheneur des nouvelles de son pre.

Il disait comment son gendre avait rencontr le chef du soulvement
dans les montagnes qui sparent l'arrondissement de Montaignac de
la Savoie. Il prcisait l'endroit de la rencontre, c'tait dans les
environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.

Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse
indiscrtion. A son avis, sans doute, Lacheneur, si prs de la
frontire, pouvait tre considr comme hors de tout danger.

En quoi il se trompait.

Du ct de la Savoie, la frontire tait entoure d'un cordon de
carabiniers royaux,--gendarmes du Pimont,--qui, ayant reu des
ordres, fermaient aux conjurs tous les dfils praticables.

Franchir la frontire prsentait donc les plus grandes difficults,
et encore, de l'autre ct, on pouvait tre recherch, arrt et
emprisonn, en attendant les brves formalits de l'extradition.

Avec cette promptitude de coup d'oeil, trop souvent dpartie  des
sclrats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il
pouvait tirer du renseignement.

Mais il n'y avait pas une seconde  perdre.

Il jeta une pice blanche dans le tablier de la cabaretire, et sans
attendre sa monnaie il courut jusqu' la citadelle, entra au poste et
demanda au sergent une plume et du papier...

Le vieux maraudeur, d'ordinaire, crivait pniblement; ce jour-l, il
ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:

_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner
que quelques soldats  cheval m'accompagnent pour le saisir._

CHUPIN.

Ce billet fut remis  un homme de garde avec prire de le porter au
duc de Sairmeuse, qui prsidait la commission militaire.

Cinq minutes aprs, le soldat reparut, rapportant le billet...

En marge, le duc de Sairmeuse avait crit de mettre  la disposition
de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les
chasseurs de Montaignac dont on tait sr, et qu'on ne souponnait
pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des voeux pour
le succs du soulvement...

Le vieux maraudeur avait demand un cheval de troupe, on lui en
accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tte
du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa
fortune sous les fers de sa bte...

De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il
entra brusquement dans le salon o Marie-Anne et Martial ngociaient
dj l'vasion du baron d'Escorval.

C'est parce qu'il avait pris  la lettre les promesses en vrit fort
hasardes de son espion, qu'il s'tait cri ds la porte:

--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier
incomparable!... Grce  lui...

Alors, il avait aperu Mlle Lacheneur et s'tait arrt court...

Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'taient dans une
situation d'esprit  remarquer la phrase et l'interruption.

Questionn, M. le duc de Sairmeuse et peut-tre laiss chapper la
vrit, et trs-probablement M. Lacheneur et t sauv.

Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destine
fatale qu'ils ne sauraient fuir...

Renvers sous son cheval, aprs une mle furieuse, M. Lacheneur avait
perdu connaissance...

Lorsqu'il revint  lui, ranim par la fracheur de l'aube, le
carrefour tait dsert et silencieux. Non loin de lui, il aperut deux
cadavres qu'on n'tait pas encore venu relever.

Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son me, il maudit la
mort qui avait trahi ses suprmes dsirs.

S'il et eu une arme sous la main, sans nul doute il et mis fin, par
le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donn  un
homme d'endurer... mais il tait dsarm.

Force lui tait donc d'accepter le chtiment de la vie qui lui tait
laisse...

Peut-tre aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se
soustraire par la mort  la responsabilit de ses actes est une
insigne lchet... Si irrparable que paraisse le mal qu'on a fait, il
y a toujours  rparer.

Enfin ne se devait-il pas  sa fille, si misrablement sacrifie!...
Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval,
et sans aide, ce n'tait pas chose facile; outre que son pied tait
rest engag dans l'trier, tous ses membres taient  ce point
engourdis qu' grand'peine il parvenait  se mouvoir.

Il se dgagea cependant, et, s'tant dress, il s'examina et se
palpa...

Lui qui et d tre tu dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un
coup de baonnette  la jambe, une longue raflure qui, partant du
coup de pied, remontait jusqu'au genou.

Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se
baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la
route un bruit de pas...

Il n'y avait pas  hsiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la
gauche de la Croix-d'Arcy...

C'taient des soldats qui regagnaient Montaignac, aprs avoir
poursuivi le gros des conjurs pendant plus de trois lieues, la
baonnette dans les reins.

Ils pouvaient tre deux cents, et ramenaient des prisonniers, une
vingtaine de pauvres paysans, attachs deux  deux par les poignets,
avec des lanires de cuir coupes aux fourniments.

Blotti derrire un gros chne,  moins de quinze pas de la route,
Lacheneur reconnut, aux premires clarts du jour, quelques-uns de ces
prisonniers...

Comment ne fut-il pas dcouvert lui-mme?... Ce fut une grande chance.

Il chappa  ce danger, mais il comprit combien il lui serait
difficile du gagner la frontire, sans tomber au milieu d'un de ces
dtachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant
les bois, fouillant les fermes et les villages.

Cependant, il ne dsespra pas.

Deux lieues  peine le sparaient des montagnes, et il croyait
fermement qu'il serait  l'abri de toutes les poursuites aussitt
qu'il aurait atteint les premires gorges.

Il se mit donc courageusement en route...

Hlas, il avait compt sans les fatigues exorbitantes des jours
prcdents qui maintenant l'crasaient, sans sa blessure dont il ne
pouvait arrter le sang...

Il avait arrach un chalas  une vigne, et s'en servant en guise de
bquille, il se tranait plutt qu'il ne marchait, restant sous bois
tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fosss
quand il avait  traverser un espace dcouvert.

A tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales,
un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la
faim.

Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait
dfaillir de besoin.

Bientt, la torture devint si intolrable, qu'il se sentit prt  tout
braver pour y mettre un terme.

A une porte de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il
rsolut de s'y rendre, projetant de pntrer dans la premire maison
par le jardin...

Il approchait, il arrivait  un petit mur de clture en pierres
sches, quand il entendit un roulement de tambour...

Instinctivement il s'aplatit derrire le petit mur.

Mais ce n'tait qu'un de ces bans comme en battent les crieurs de
village pour amasser le monde.

Aussitt aprs une voix s'leva, claire et perante, qui arrivait
trs-distincte  M. Lacheneur.

Elle disait:

C'est pour vous faire assavoir que les autorits de Montaignac
promettent de donner une rcompense de vingt mille livres--vous
m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!-- qui
livrera le nomm Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce
pas?... Il serait mort que la gratification serait la mme: vingt
mille francs!... On paiera comptant... en or.

D'un bond, Lacheneur s'tait dress, fou d'pouvante et d'horreur...

Lui qui s'tait cru  bout d'nergie, il trouva des forces
surnaturelles pour courir, pour fuir...

Sa tte tait mise  prix... Cette horrible pense le transportait de
cette frnsie, qui,  la fin, rend si redoutables les btes traques.

De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter
des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infme
rcompense.

O aller, maintenant, qu'il tait comme un vivant appt offert  la
trahison et  la cupidit!... A quelle crature humaine se confier!...
A quel toit demander un abri!...

Et mort, il vaudrait encore une fortune.

Quand il serait tomb d'inanition et d'puisement sous quelque
buisson, quand il y serait crev comme un chien aprs la lente agonie
de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.

Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la
spulture.

Il le chargerait sur une charrette et le porterait  Montaignac.

Il irait droit aux autorits et dirait:

Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...

Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-mme
n'a pu le dire.

Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de
Charves, ayant aperu deux hommes qui s'taient levs  son approche
et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:

--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis
Lacheneur.

Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-mme reconnut
deux des conjurs, des mtayers dont les familles taient aises et
qu'il avait eu bien de la peine  enrler.

Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine
d'eau-de-vie.

--Prenez... dirent-ils au pauvre affam.

Ils s'taient assis prs de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il
mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient t signals,
on les recherchait, leur maison tait pleine de soldats. Mais ils
espraient gagner les Etats sardes, grce  un guide qui les attendait
 un endroit convenu...

Lacheneur leur tendit la main.

--Je suis donc sauv, dit-il. Faible et bless comme je le suis, je
prissais si je restais seul...

Mais les deux mtayers ne prirent pas la main qui leur tait tendue.

--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre,
car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez
tromps, monsieur Lacheneur!...

Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes
l'crasait.

--Bast!... qu'il vienne tout de mme, fit l'autre paysan, avec un
regard trange.

Ils partirent, et le soir mme, aprs neuf heures de marche, dont cinq
de nuit,  travers les montagnes, ils franchirent la frontire...

Mais cette longue route ne s'tait pas faite sans d'amers reproches,
sans les plus cruelles rcriminations.

Press de questions par ses compagnons, l'esprit affaiss comme le
corps, Lacheneur avait fini par reconnatre l'inanit des promesses
dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que
Marie-Louise, le roi de Rome et tous les marchaux de l'Empire
devaient se trouver  Montaignac, et c'tait l un monstrueux
mensonge. Il confessa qu'il avait donn le signal du soulvement sans
chance de succs, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au
hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de rel que sa haine, la haine
implacable qu'il avait voue aux Sairmeuse...

Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la
marche de Lacheneur avaient t sur le point de le pousser dans un des
prcipices qu'ils ctoyaient.

--Ainsi, pensaient-ils, frmissants de rage, c'est pour ses haines 
lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et
qu'il nous perd... on verra!

Les fugitifs arrivaient  la premire maison qu'ils eussent vue sur le
territoire sarde.

C'tait une auberge isole, btie  une lieue en avant du petit bourg
de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nomm Balstain.

Ils frapprent, sans s'inquiter de l'heure--il tait plus de minuit.
On leur ouvrit et ils demandrent qu'on leur prpart  souper.

Mais Lacheneur, puis par la perte de son sang, bris par l'effort
d'une marche si pnible, dclara qu'il ne souperait pas.

Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pice de l'auberge, et
s'endormit...

C'tait, depuis qu'ils avaient rencontr Lacheneur, la premire fois
que les deux mtayers se trouvaient seuls et pouvaient changer leurs
impressions.

La mme ide leur tait venue.

Ils avaient pens qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur
grce.

Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti  accepter un sou
de l'argent promis au tratre, mais changer leur libert et leur vie
contre la vie et la libert de Lacheneur ne leur semblait pas une
trahison...

--D'ailleurs, il nous a tromps, se disaient-ils.

Ils dcidrent donc que ds qu'ils auraient soup ils iraient 
Saint-Jean-de-Coche, prvenir les gendarmes pimontais.

Mais ils devaient tre devancs.

Ils avaient parl assez haut, et un homme les avait entendus, qui
avait appris dans la journe quelle prime splendide tait promise  la
dlation.

Cet homme tait l'aubergiste Balstain.

En apprenant le nom de l'hte qui dormait sans dfiance sous son
toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot  sa femme et
s'chappa par une fentre pour courir aux gendarmes.

Depuis une demi-heure il tait parti, quand les mtayers sortirent.

Pour monter leur courage jusqu' l'abominable action qu'ils allaient
commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.

Ils fermrent si violemment la porte, que Lacheneur, rveill par la
secousse, se leva.

La femme de l'aubergiste tait seule dans la premire pice.

--O sont mes amis?... demanda-t-il vivement, o est votre mari?...

Trouble, mue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses...
N'en trouvant pas, elle se laissa tomber  genoux, en criant:

--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous tes trahi!...

Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrire, cherchant de l'oeil une
arme pour se dfendre, une issue pour fuir.

Il avait pu se croire abandonn; mais trahi... non, jamais.

--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix trangle.

--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient l,  cette table.

--Impossible, madame, impossible!...

C'est qu'il tait  mille lieues de souponner les calculs et les
esprances des deux mtayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas
les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.

--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours  genoux,
ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche o ils vont vous
dnoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie
rachterait la leur... Ils vont pour sr ramener les gendarmes!...
Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari,
lui aussi, est all vous vendre...

Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprme malheur, aprs tant
de misres, brisa les derniers ressorts de son nergie.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une
chaise en murmurant:

--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas
d'ici!... C'est trop disputer une misrable existence.

Mais la femme du tratre s'tait releve, et elle s'attachait
obstinment aux vtements du malheureux, elle le secouait, elle le
tirait, elle l'et port si elle en et eu la force.

--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une vhmence
extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous
soyez pris ici, cela nous porterait malheur!

Ebranl par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation
reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avana jusque sur le seuil
de l'auberge.

La nuit tait noire, et un brouillard glac paississait encore les
tnbres.

--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider 
travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, o il n'y a point
de routes, o les sentiers sont  peine frays...

D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le
tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:

--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu
vous protge!... Adieu!

Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la
femme tait rentre dans l'auberge et avait referm la porte.

Il s'loigna donc, soutenu par l'excitation d'une fivre terrible, et
durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tard  perdre
la direction, et il errait au hasard,  travers les montagnes de la
frontire, transi de froid, buttant  chaque pas contre des roches,
tombant parfois et se relevant meurtri...

Comment il ne roula pas au fond de quelque prcipice, c'est ce qu'il
est difficile d'expliquer.

Ce qui est sr, c'est qu'il s'gara compltement, et le soleil tait
dj bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperut au milieu de ces
mornes solitudes un tre humain  qui demander o il se trouvait.

C'tait un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chvres, et
qui, effray de l'aspect de cet tranger qui lui apparaissait, refusa
d'abord d'approcher.

Une pice de monnaie l'attira pourtant.

--Vous tes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la
chane, et juste sur la ligne de la frontire... Ici est la France, l
c'est la Savoie...

--Et quel est le village le plus proche?...

--Du ct de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du ct de la France,
Saint-Pavin...

Ainsi, aprs tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'tait pas
loign d'une lieue de l'auberge de Balstain...

Constern par cette dcouverte, il demeura un moment indcis,
dlibrant...

A quoi bon!... Les infortuns vous  la mort choisissent-ils?...
Toutes les routes ne les mnent-elles pas fatalement  l'abme o ils
doivent rouler!...

Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menac la femme de
l'aubergiste, et lentement, avec des difficults inoues, il descendit
les pentes roides qui le ramenaient en France.

Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant
une cabane isole, il aperut une jeune femme, frache et jolie, qui
filait assise au soleil.

Pniblement il se trana jusqu' elle, et d'une voix expirante il lui
demanda l'hospitalit.

A la vue de ce malheureux hve et ple, aux vtements souills de boue
et de sang, la jolie paysanne s'tait leve, plus surprise videmment
qu'effraye.

Elle l'examinait et elle reconnaissait que son ge, sa taille et ses
traits se rapportaient  un signalement publi au tambour et rpandu 
profusion sur toute cette frontire...

--Vous tes, dit-elle, celui qui a conspir, qu'on cherche partout et
dont on promet deux mille pistoles!...

Lacheneur tressaillit.

--Eh bien! oui, rpondit-il aprs un moment de silence, je suis
Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par piti, donnez-moi
un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...

A ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur
et de dgot.

--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas
les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre
lit, pendant que je prparerai des oeufs au lard... Quand mon mari
sera rentr, nous aviserons...

La journe tait bien avance, quand parut le matre de la maison, un
robuste montagnard  l'oeil ouvert et franc...

En apercevant cet tranger, assis devant son tre, il plit
affreusement.

--Malheureuse!... dit-il  sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme
chez qui celui-ci sera trouv sera fusill et que sa maison sera
rase!...

Lacheneur se leva frissonnant.

Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime
promise  l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on
menaait les gens d'honneur.

--Je me retire, monsieur, pronona-t-il.

Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'paule de son
hte, le fora  se rasseoir.

--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parl, monsieur, dit-il.
Vous tes chez moi, vous y resterez jusqu' ce que je trouve un moyen
de pourvoir  votre sret...

La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la
passion la plus vive:

--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'cria-t-elle.

Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte
reste ouverte:

--Veille, dit-il.

M. Lacheneur put croire que la destine enfin se lassait.

--Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnte montagnard, que
vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis
en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux
environs... Un gredin d'aubergiste a pass la frontire tout exprs
pour vous dnoncer aux gendarmes franais...

--Balstain.

--Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je
traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats
 cheval, guids par un paysan  cheval comme eux... Ils ont dclar
qu'ils vous savaient cach dans le village et ils se sont mis 
visiter toutes les maisons...

Ces soldats n'taient autres que les chasseurs de Montaignac confis 
Chupin par le duc de Sairmeuse.

Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.

Cette besogne n'tait certes pas de leur got, mais ils taient
surveills de prs par le sous-officier qui les commandait.

Ce sous-officier n'tait pas un mchant homme, mais il avait t,
le long de la route, endoctrin par Chupin, lequel avait pouss
l'impudence jusqu' lui promettre l'paulette, au nom de M. de
Sairmeuse, si les investigations taient couronnes de succs.

Antoine, cependant, exposait  M. Lacheneur ses esprances et ses
craintes.

--Epuis et bless comme vous l'tes, lui disait-il, vous ne serez
pas en tat d'entreprendre une longue marche avant quinze jours...
Jusque-l il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite
sre,  deux portes de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai,
de nuit, avec des provisions pour une semaine...

Un cri touff de sa femme l'interrompit.

Il se retourna, et l'aperut toute dfaillante, appuye au montant de
la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier
qui de Saint-Pavin conduisait  la cabane.

Elle disait:

--Les soldats!... ils viennent!

Plus prompts que la pense, Lacheneur et l'honnte montagnard se
prcipitrent vers la porte, allongeant la tte pour voir sans se
montrer.

La jeune femme n'avait dit que trop vrai.

Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement,
embarrasss qu'ils taient par leurs lourdes bottes peronnes, mais
obstinment.

En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les
animait.

Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionn
venait, il n'y avait pas vingt minutes, de dcider du sort de M.
Lacheneur.

Revenu  Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef
des conjurs, cet enfant avait dit au hasard:

--Je l'ai rencontr, moi, sur les hauts, il m'a demand son chemin,
et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des
Antoine.

Et,  l'appui de son dire, il montrait firement la pice blanche que
le monsieur lui avait donne.

--Du coup, s'tait cri Chupin transport, nous tenons notre homme!
En route, camarades!...

Et maintenant, le petit dtachement n'tait pas  plus de deux cents
pas de la maison o le proscrit avait trouv asile...

Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait
dans leurs yeux.

Ils voyaient leur hte irrmissiblement perdu.

--Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le
faut...

--Oui, il le faut!... rpta le mari d'un air sombre. On me tuera
avant de porter la main sur mon hte, dans ma maison!...

--S'il se cachait dans le grenier, derrire les bottes de paille...

--On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil
gredin qui les mne doit avoir le flair d'un chien de chasse.

Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:

--Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fentre de derrire et
gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers
 pied ne doivent pas tre lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je
vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on
nous manquera...

--Et votre femme?... fit Lacheneur.

L'honnte montagnard frissonna, mais il dit:

--Elle nous rejoindra.

Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il
ne cherchait ni  se cacher ni  se dfendre.

--Ah!... vous tes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous
rcompensera de votre piti pour le pauvre proscrit... Mais vous
avez trop fait dj... Je serais le plus lche des hommes si je vous
exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus tre sauv.

Il attira  lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le
front:

--J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme
vous, gnreuse et fire... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue,
elle que j'ai impitoyablement sacrifie  mes rancunes?... Allez! il
ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mrit.

Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct.
Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure dcisive toute
l'nergie dont son me altire tait capable...

--Restez!... commanda-t-il  Antoine et  sa femme. Moi, je sors, je
ne veux pas qu'on m'arrte chez vous.

Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard
calme et assur.

Les soldats arrivaient.

--Hol!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous
cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.

Pas une acclamation ne rpondit.

La mort qui planait au-dessus de sa tte imprimait  sa personne une
si imposante majest, que les soldats s'arrtrent frapps de respect.

Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.

Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le
coeur du misrable, et blme, tremblant, perdu, il essayait de se
dissimuler derrire les soldats.

Lacheneur marcha droit  lui.

--C'est donc toi qui me vends, Chupin, pronona-t-il. Tu n'as pas
oubli, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta
huche vide... et tu te venges!...

Le vieux maraudeur tait cras, on et dit qu'il allait tomber 
genoux.

Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...

--Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang,
mais il ne te portera pas bonheur!... tratre!...

Mais dj Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tte,
s'efforant de secouer la frayeur qui l'envahissait.

--Vous avez conspir contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon
devoir en vous dnonant.

Et se retournant vers les soldats:

--Quant  vous, camarades, soyez sr que monseigneur le duc de
Sairmeuse vous tmoignera sa satisfaction...

On avait li les poignets de Lacheneur, et la petite troupe
s'apprtait  redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant
de sueur, hors d'haleine, la tte nue...

Il faisait presque nuit dj, cependant M. Lacheneur reconnut
Balstain.

Ds qu'il fut  porte de la voix:

--Ah!... vous le tenez!... s'cria-t-il en montrant le prisonnier...
C'est  moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dnonc
le premier, de l'autre ct de la frontire, les carabiniers de
Saint-Jean-de-Coche en tmoigneront... Il devait tre pris cette nuit,
chez moi, mais il a profit de mon absence, le gueux, le sclrat!...
pour sduire ma femme et s'vader... Quand je suis revenu avec les
carabiniers, il tait parti... Ma femme est au lit, de la correction
que je lui ai administre... Et moi, depuis seize heures, je suis les
traces de ce bandit!...

Il s'exprimait avec une violence et une volubilit extraordinaires, la
cupidit due le jetait hors de soi; il tait comme fou, en songeant
que de sa dlation il ne recueillait que l'infamie.

--Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez
valoir prs des autorits...

--Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me
les conteste?

Il promenait autour de lui des regards menaants; il reconnut Chupin.

--Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as
dcouvert le brigand...

--Oui! c'est moi qui ai devin sa retraite.

--Tu mens, imposteur!... vocifrait l'aubergiste, tu mens!...

Les soldats ne bougeaient pas; cette scne les vengea des dgots de
l'aprs-midi.

--Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son
pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun
ne sait-il pas que dix fois au moins il a t oblig de quitter la
France pour ses crimes... O te rfugiais-tu quand tu passais la
frontire, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnte
Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois
t'ai-je sauv de la potence et des galres?... Je n'ai pas compt. Et
pour me rcompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme
qui tait  moi!...

--Il est fou!... rptait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...

Alors l'aubergiste changea de tactique.

--Si du moins tu tais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un
bon mouvement, pour un vieil ami... Part  deux, hein! veux-tu?...
Non... tu me rponds non... Que veux-tu donc me donner, compre?... Le
tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...

Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du dtachement taient
ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il
les avait vus viter son contact avec une visible horreur.

Transport de colre, il poussa violemment Balstain en criant aux
soldats:

--Ah a!... allons-nous coucher ici!...

Un clair d'implacable haine flamboya dans l'oeil du Pimontais.

Il tira trs-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec
le signe de la croix:

--Saint-Jean-de-Coche, pronona-t-il d'une voix clatante, et vous,
bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damn si
jamais je me sers d'un couteau  mes repas avant d'avoir enfonc celui
que je tiens dans le ventre du sclrat qui me vole!

Ayant dit, il disparut, et le dtachement se mit en marche.

Mais le vieux maraudeur n'tait plus le mme. Rien ne lui restait de
son impudence accoutume. Il marchait la tte basse, remu par toutes
sortes de penses comme jamais il n'en avait eues, assailli par les
plus sinistres pressentiments.

Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme,
c'tait, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrt de mort, du
moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...

Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le
dtachement coucher  Saint-Pavin, comme c'tait convenu. Il lui
tardait de s'loigner.

Quand les soldats eurent soup, et longuement, Chupin envoya chercher
une charrette, o le prisonnier fut garrott, et on partit.

Deux heures aprs minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut crou
 la citadelle de Montaignac.

Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment mme, M. d'Escorval et le
caporal Bavois travaillaient  leur vasion.




XXXII


Seul dans son cachot, aprs le dpart de Marie-Anne, Chanlouineau
s'abandonnait au plus affreux dsespoir.

Il venait de donner plus que sa vie  cette femme tant aime.

N'avait-il pas risqu son honneur en simulant, pour obtenir une
entrevue, les plus ignobles dfaillances de la peur.

Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait t l, il ne songeait
qu'au succs de sa ruse... Mais maintenant il ne prvoyait que trop ce
que diraient les gardiens.

--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'tait aprs tout
qu'un misrable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grce 
genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.

La pense que sa mmoire pouvait tre fltrie de ces imputations de
lchet et de trahison, le rendait fou de douleur.

Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de
rhabilitation.

--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du
peloton d'excution, si je plis et si je tremble!...

Il tait dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant
passage au marquis de Courtomieu, qui, aprs avoir vu lui chapper
Mlle Lacheneur, venait s'informer des rsultats de sa visite.

--Eh bien! mon brave garon, commena-t-il de son ton doucereux.

--Sortez! cria Chanlouineau exaspr, sortez, sinon!...

Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement,
effray et surtout fort surpris du changement.

--Quel redoutable et froce sclrat! dit-il au gardien, il serait
peut-tre prudent de lui mettre la camisole de force...

Ah!... il n'en tait pas besoin. L'hroque paysan venait de se
laisser tomber sur la paille de son cachot, bris par cette horrible
fivre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.

Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de
mettre entre ses mains?...

S'il l'esprait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et
pour guide un homme dont l'exprience lui inspirait une confiance
absolue: l'abb Midon.

--Martial aura peur de la lettre, se rptait-il, certainement il aura
peur...

En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence tait
certes au-dessus de sa condition, mais elle n'tait pas assez
raffine pour pntrer un caractre tel que celui du jeune marquis de
Sairmeuse.

Ce brouillon, crit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement,
fut presque sans influence sur les dterminations de Martial.

Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en pouvanter son pre,
mais au fond il considrait la menace comme purile.

Marie-Anne, sans la lettre, et obtenu de lui la mme assistance.

D'autres causes eussent dcid Martial: la difficult et le danger de
l'entreprise, les risques  courir, les prjugs  braver.

Dj,  cette poque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter
cet esprit aventureux et blas, et cependant avide d'motions.

Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches
de l'chafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur
d'une femme qu'il adorait et qui lui prfrait un autre homme, lui
parut digne de lui...

Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facults de son
sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...

Il fallait jouer son pre, c'tait ais; il le joua.

Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'tait difficile; il crut
l'avoir jou.

Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles
contradictions, et il se consumait d'anxit.

C'est avec joie qu'il et consenti  subir la torture avant de
recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les dmarches
de Marie-Anne.

Que faisait-elle?... Comment savoir?...

Dix fois, pendant la soire, sous toutes sortes de prtextes, il
appela ses gardiens et s'effora de les faire causer. Sa raison lui
disait bien que ces gens n'taient pas plus instruits que lui-mme,
qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on rsolt...
n'importe!...

La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des
feux...

Aprs, rien, le silence...

L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son me en un
effort surhumain d'attention, Chanlouineau coutait.

Il lui semblait que si de faon ou d'autre le baron d'Escorval
recouvrait sa libert, il en serait averti par quelque signe...
Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de
reconnaissance...

Un peu aprs deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand
mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait
des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...

Le corridor s'clairant, il regarda, et  la lueur douteuse des
lanternes, il crut voir passer, comme une ombre ple, Lacheneur,
entran par des soldats.

Lacheneur!... tait-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il
se disait que ce ne pouvait tre l qu'une vision de la fivre qui
brlait son cerveau.

Un peu plus tard il entendit un cri dchirant... Mais qu'avait de
surprenant un cri dans une prison o vingt et un condamns  mort
suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui prcde l'excution...

Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la
fentre. Chanlouineau dsespra.

--C'est fini, murmura-t-il, la lettre a t inutile!...

Pauvre gnreux garon... Son coeur et bondi de joie s'il et pu
jeter un coup d'oeil dans la cour de la citadelle...

Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonn le rveil, les cavaliers
achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne,
de celles qui apportent au march leur beurre et leurs oeufs, se
prsentrent au poste.

Elles racontaient que passant le long des rochers  pic de la tour
plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.

Une corde!... Un des condamns s'tait donc vad!...

On courut  la chambre du baron d'Escorval... elle tait vide.

Le baron s'tait enfui, entranant l'homme qui lui avait t donn
pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.

La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut
plus grande encore...

Il n'tait pas un des officiers de service qui ne frmit en songeant 
sa responsabilit, qui ne vt presque sa carrire brise.

Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de
Courtomieu, bien autrement redout avec ses faons froides et polies?
Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dpch.

Bientt ils parurent, accompagns de Martial, enflamms, en apparence,
d'une effroyable colre, tout  fait propre, en vrit,  carter tout
soupon de connivence de leur part.

M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.

Il jurait, injuriait, accusait, menaait, et s'en prenait  tout le
monde.

Il avait commenc par faire mettre en prison tous les factionnaires,
jusqu' plus ample inform, et il parlait de demander la destitution
en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.

--Quant  ce misrable Bavois, criait-il aux soldats, quant  ce
lche dserteur, il sera fusill ds qu'on l'aura repris... et on le
reprendra, comptez-y!...

On avait espr calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant
l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait os
l'veiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.

Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mrites du tratre.

--Celui qui a dcouvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le
sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!...

Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre,
disait-il, le grand coupable sous la main de la justice.

Il expdiait des courriers dans toutes les directions, et faisait
porter avis de l'vnement dans les localits voisines.

Ses commandements taient prcis et brefs: surveiller la frontire,
soumettre les voyageurs  un examen svre, pratiquer de nombreuses
visites domiciliaires, rpandre  profusion le signalement du sieur
Escorval.

Avant tout, il avait donn l'ordre de rechercher et d'arrter le sieur
Midon, ancien cur de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.

Mais parmi tous les officiers prsents, il y en avait un, c'tait
un vieux lieutenant dcor, que le ton du duc de Sairmeuse avait
profondment bless.

Il s'avana, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute tait
bel et bien, mais que le plus press tait de procder  une enqute
qui, en faisant connatre les moyens d'vasion, rvlerait peut-tre
les complices.

A ce simple mot: enqute, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de
Courtomieu n'avaient t matres d'un imperceptible tressaillement.

Pouvaient-ils ignorer  combien peu tient le secret des trames les
mieux ourdies!

Que fallait-il, ici, pour dgager la vrit des apparences
mensongres? Une prcaution nglige, un puril dtail, un mot, un
geste, un rien...

Ils tremblrent que cet officier ne ft un homme d'une perspicacit
suprieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins,
avait des prsomptions qu'il tait impatient de vrifier.

Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupon, il avait parl ainsi
au hasard, uniquement pour exhaler son mcontentement. Mme son
intelligence tait si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup
d'oeil qu'changrent le marquis et le duc.

Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitt:

--Je suis de l'avis du lieutenant, pronona-t-il avec une politesse
trop tudie pour n'tre pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une
enqute... cela est aussi ingnieusement pens que bien dit.

Le vieil officier dcor tourna le dos en mchonnant un juron.

--Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son pre et cet
autre pkin mriteraient... mais il faut vivre!...

A s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien
qu'il ne courait pas le moindre risque.

A qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis.
Ils taient donc, en vrit, un peu nafs de s'inquiter. Ne
resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire
ou de rvler, et compltement matres de cacher ce qui serait de
nature  trahir leur connivence?...

Ils se mirent donc  l'oeuvre immdiatement, avec un empressement qui
et fait vanouir les doutes, s'il y en et eu parmi les assistants.

Mais qui donc se ft avis de concevoir des doutes!...

Le succs de la comdie tait d'autant plus certain que la fuite du
baron d'Escorval paraissait menacer srieusement les intrts de ceux
qui l'avaient favorise.

Les dtails de l'vasion, Martial pensait les connatre aussi
exactement que les vads eux-mmes... Il tait l'auteur, s'ils
avaient t les acteurs du drame de la nuit.

Il s'abusait, il ne tarda pas  se l'avouer.

L'enqute, ds les premiers pas, rvla des circonstances qui lui
parurent inexplicables.

Il tait clair, et la disposition des lieux le dmontrait, que pour
recouvrer leur libert, le baron d'Escorval et le caporal Bavois
avaient eu  accomplir deux descentes successives.

Ils avaient d, d'abord, descendre de la fentre de la prison jusque
sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait
ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des
rochers  pic.

Pour raliser cette double opration, et les prisonniers l'avaient
ralise, puisqu'ils s'taient chapps, deux cordes leur taient
indispensables. Martial les avait apportes, on et d les retrouver.

Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient
aperue, pendant de la saillie o elle tait accroche  une pince de
fer.

De la fentre  la saillie, point de corde...

Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.

--Voil qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.

--Tout  fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu.

--Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fentre du
cachot  cette troite corniche?...

--C'est ce qui ne se comprend pas...

Martial allait trouver une bien autre occasion de s'tonner.

Ayant examin la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde
descente, il reconnut qu'elle n'tait pas d'un seul morceau. On avait
nou bout  bout les deux cordes qu'il avait apportes... La plus
grosse videmment ne s'tait pas trouve assez longue.

Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal valu la
hauteur du rocher?... l'abb Midon avait-il mal pris ses mesures?...

Il aunait cette grosse corde de l'oeil, et positivement il lui
semblait qu'elle avait t raccourci... elle lui avait paru avoir un
bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour
l'entrer dans la citadelle.

--Il sera survenu quelque accident imprvu, disait-il  son pre et au
marquis de Courtomieu; mais lequel?...

--Eh!... que nous importe? rpondait le marquis; vous avez la lettre
compromettante, n'est-ce pas?...

Mais Martial tait de ces esprits qui ne sauraient rester en repos
tant qu'ils sont en face d'un problme  rsoudre.

Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le
bas des rochers.

Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.

--Un des prisonniers est tomb, fit Martial vivement, et s'est
dangereusement bless!

--Par ma foi!... s'cria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se
serait bris les os que j'en serais ravi.

Martial rougit, et regardant fixement son pre:

--Je suppose, monsieur, pronona-t-il froidement, que vous ne pensez
pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engags sur
l'honneur de notre nom  sauver M. le baron d'Escorval, s'il
s'tait tu ce serait un malheur pour nous, monsieur, un trs grand
malheur!...

Quand son fils prenait ce ton hautain et glac, le duc ne trouvait
rien  rpondre; il s'en indignait, mais c'tait plus fort que lui.

--Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-l s'tait seulement
bless, nous le saurions...

Ce fut l'opinion de Chupin qui, mand par le duc, venait d'arriver.

Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empress,
rpondit brivement, et, chose trange, n'offrit point ses services.

De son imperturbable assurance, de son impudence familire, de son
sourire obsquieux et bas, rien ne restait.

Son oeil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le
tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la
dtresse de son me...

Si visible tait le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.

--Quelle msaventure t'est arrive, matre Chupin? demanda-t-il.

--Il est arriv, rpondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que
pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jet de
la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant:
Tratre!... Infme!...

Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il et mdit quelque
vengeance, et il ajouta:

--Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'vasion du
baron et ils se rjouissent.

Hlas!... cette joie des habitants de Montaignac devait tre de courte
dure.

Ce jour tait dsign pour l'excution des condamns  mort.

Jugs par un conseil de guerre, ils devaient tre passs par les
armes.

C'tait un vendredi.

A midi, les portes furent fermes et les troupes prirent les armes.

L'impression fut profonde, terrible, quand les funbres roulements des
tambours annoncrent les prparatifs de l'pouvantable holocauste.

La consternation et une sorte d'pouvante se rpandirent dans la
ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous
les quartiers; les rues devinrent dsertes et bientt on put voir
chaque habitant fermer ses fentres et ses portes...

Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle
s'ouvrirent et donnrent passage  quatorze condamns, qui
s'avancrent lentement, accompagns chacun d'un prtre...

Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de
Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'excution de six
condamns, et en ce moment mme, un courrier emportait vers Paris six
demandes de grce, signes par la commission militaire.

Chanlouineau n'tait pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la
clmence royale...

Tir de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait
t inutile, il comptait avec une poignante anxit les condamns...

Il y eut un moment o ses regards eurent une telle expression
d'angoisse, que le prtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en
murmurant:

--Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?...

--Le baron d'Escorval.

--Il s'est vad cette nuit.

--Ah!... je mourrai donc content!... s'cria l'hroque paysan.

Il mourut sans plir, comme il se l'tait promis, calme et fier, le
nom de Marie-Anne sur les lvres...




XXXIII

Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'murent ni ne
touchrent les lamentables scnes dont Montaignac tait le thtre.

Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au
milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restrent secs
pendant que coulaient tant de pleurs.

Fille d'un homme qui, durant une semaine, exera une vritable
dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des
malheureux qui furent jets  la commission militaire.

On avait arrt sa voiture sur le grand chemin!... Voil le crime que
Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier...

Elle n'avait d qu' l'intercession de Marie-Anne, de n'tre pas
retenue prisonnire. Voil ce qu'il tait au-dessus de ses forces de
pardonner.

Aussi, est-ce avec l'exagration du ressentiment que le lendemain,
en arrivant  Montaignac, elle avait racont  son pre ce qu'elle
appelait ses humiliations, l'incroyable arrogance de la fille de
Lacheneur et l'pouvantable brutalit des paysans.

Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait 
dposer contre le baron d'Escorval, elle rpondit froidement:

--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit
pnible.

Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa
dposition serait un arrt de mort, elle persista, parant sa haine et
son insensibilit des noms de vertu et de sacrifice  la bonne cause.

Au moins faut-il lui rendre cette justice que son tmoignage fut
sincre.

Elle croyait rellement, en son me et conscience, que c'tait le
baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurs sur la route de
Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqu l'opinion.

Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens,
venait de l'habitude o on tait dans le pays de ne jamais dsigner
Maurice que par son prnom.

En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M.
d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.

Du reste, une fois cette accablante dposition crite et signe de sa
jolie et petite criture aristocratique, bien fine et bien sche,
Mlle de Courtomieu affecta pour les vnements la plus profonde
indiffrence.

Elle voulait qu'il ft bien dit que rien de ce qui touchait des gens
de rien, comme ces pauvres paysans, n'tait capable de troubler la
srnit de son orgueil.

On ne l'entendit pas adresser une seule question.

Mais cette superbe indiffrence tait joue. En ralit, au fond de
son me, Mlle de Courtomieu bnissait cette conspiration avorte qui
faisait verser tant de larmes et tant de sang.

Marie-Anne n'tait-elle pas, la pauvre jeune fille, emporte par le
tourbillon des vnements!...

--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai
vite fait oublier cette effronte qui l'avait ensorcel.

Chimres!... Le charme s'tait vanoui qui avait fait flotter indcise
la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de
Lacheneur.

Surpris d'abord par les grces pntrantes de Mlle Blanche, il avait
fini par distinguer l'exprience cruelle et la profondeur de calcul
dissimules sous les apparences d'une adorable candeur.

Mis en garde, il dcouvrit vite la froide ambitieuse sous la
pensionnaire nave, il comprit la scheresse de son me, ses vanits
froces, son gosme, et la comparant  la noble et gnreuse
Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'loignement.

Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais
uniquement par suite de cette lgret qui tait le fond de son
caractre, pouss par cet inexplicable sentiment qui parfois nous
dtermine aux actions qui nous sont le plus dsagrables, et aussi par
dsoeuvrement, par dcouragement, par dsespoir, parce qu'il sentait
bien que Marie-Anne tait perdue pour lui.

Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole change entre le duc de
Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-mme avait promis, que
Mlle Blanche tait sa fiance...

Etait-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il
pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi
qu'il tait convenu! Autant pouser Mlle de Courtomieu que toute
autre, puisqu'il tait sr que la seule femme qu'il et aime, la
seule qu'il pt aimer, ne serait jamais sienne.

Froid et matre de lui prs d'elle, et certain qu'il resterait de
mme, il lui fut ais de jouer la comdie merveilleuse de l'amour,
avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est
triste  dire, un sentiment vrai.

Son amour-propre, bien qu'il ne ft point fat, y trouvait son compte,
et aussi cet instinct de duplicit qui perptuellement mettait en
contradiction ses actes et ses penses.

Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis
qu'il berait Mlle Blanche, enivre, de rves dcevants et des plus
doux projets d'avenir, il ne s'inquitait que du baron d'Escorval.

Qu'taient devenus, aprs leur vasion, le baron et le caporal
Bavois?... Qu'taient devenus tous ceux qui taient alls les
attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et
Marie-Anne, l'abb Midon et Maurice, et aussi quatre officiers  la
demi-solde?...

C'tait donc dix personnes en tout qui s'taient enfuies.

Et il en tait  se demander comment tant de gens avaient pu
disparatre comme cela, tout  coup, sans laisser de traces, sans
seulement avoir t aperues...

--Ah! il n'y a pas  dire, pensait Martial, cela dnote une habilet
suprieure... je reconnais la main du prtre...

L'habilet en effet tait grande, car les recherches ordonnes par
M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une
fivreuse activit.

Cette activit mme dsolait le duc et le marquis, mais qu'y
pouvaient-ils?...

Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se
passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excit le zle de
leurs subalternes, et maintenant que ce zle allait  l'encontre de
leurs intrts et de leurs dsirs, ils ne pouvaient ni le modrer, ni
mme se dispenser de le louer.

Ils ne songeaient cependant pas sans terreur  ce qui se passerait si
le baron d'Escorval et Bavois taient repris.

Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la libert?
Evidemment, non. Ils n'taient certains que de la complicit de
Martial, puisque Martial seul avait parl au vieux caporal, mais
c'tait assez pour tout perdre.

Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.

Un seul tmoin dclarait que, le matin de l'vasion, au petit jour, il
avait rencontr, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de
personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.

Rapproch des circonstances des cordes et du sang, ce tmoignage
faisait frmir Martial.

Il avait not un autre indice encore, rvl par la suite de
l'enqute.

Tous les soldats de service la nuit de l'vasion ayant t interrogs,
voici ce que l'un d'eux avait dclar:

--J'tais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers
deux heures et demie, aprs qu'on et crou Lacheneur, je vis venir
 moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le
laissai passer. Il a travers le corridor et est entr dans la chambre
voisine de celle o tait enferm M. d'Escorval et en est ressorti au
bout de cinq minutes...

--Reconnatriez-vous cet officier? avait-on demand  ce
factionnaire.

Et il avait rpondu:

--Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet tait relev
jusqu' ses yeux.

Quel pouvait tre ce mystrieux officier? qu'tait-il all faire dans
la chambre o les cordes avaient t dposes?...

Martial se mettait l'esprit  la torture sans trouver une rponse 
ces deux questions.

Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.

--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison
des adhrents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui
se cachait si exactement tait un complice qui, prvenu par Bavois,
venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.

C'tait une explication et plausible mme: cependant elle ne pouvait
satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette
affaire un secret qui irritait sa curiosit.

--Il est inconcevable, pensait-il avec dpit, que M. d'Escorval n'ait
pas daign me faire savoir qu'il est en sret!... Le service que je
lui ai rendu valait bien cette attention.

Si obsdante devint son inquitude, qu'il rsolut de recourir 
l'adresse de Chupin, encore que ce tratre lui inspirt une rpugnance
extrme.

Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.

Ayant touch le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui
l'avaient fascin, Chupin avait dsert la maison du duc de Sairmeuse.

Retir dans une auberge des faubourgs, il passait ses journes tout
seul, dans une grande chambre du premier tage.

La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus
souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis
imaginaires.

Cependant il n'osa pas rsister  l'ordre que lui porta un soldat de
planton, d'avoir  se rendre sur-le-champ  l'htel de Sairmeuse.

--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda
Martial  brle-pourpoint.

Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui tait de bronze autrefois, et
une fugitive rougeur courut sous le hle de ses joues.

--La police de Montaignac est l, rpondit-il d'un ton bourru, pour
contenter la curiosit de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de
la police...

Etait-ce srieux?... N'attendait-il pas plutt qu'on et intress sa
cupidit? Martial le pensa.

--Tu n'auras pas  te plaindre de ma gnrosit, lui dit-il, je te
paierai bien...

Mais voil qu' ce mot payer, qui huit jours plus tt et allum dans
son oeil l'clair de la convoitise, Chupin parut transport de fureur.

--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir,
s'cria-t-il, mieux valait me laisser tranquille  mon auberge.

--Qu'est-ce  dire, drle!...

Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit mme pas; il
poursuivait avec une violence croissante:

--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la
bonne cause... je l'ai livr et on me traite comme si j'avais commis
le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage
et de maraude, on me mprisait peut-tre, mais on ne me fuyait pas...
On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on
trinquait tout de mme avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux
mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bte venimeuse. Si
j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...

Le souvenir des injures qu'il avait subies lui tait si cruel qu'il
paraissait vritablement hors de soi.

--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infme que j'ai commise,
ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il
propose?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente
pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au
contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protger...

C'tait un esprit troubl qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.

--Chupin, mon garon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M.
d'Escorval pour le dnoncer, loin de l... Je dsire seulement que tu
te mettes en campagne pour dcouvrir si on a eu connaissance de son
passage  Saint-Pavin ou  Saint-Jean-de-Coche...

A ce dernier nom le vieux maraudeur devint blme.

--Vous voulez donc me faire assassiner! s'cria-t-il en pensant 
Balstain, je tiens  ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...

Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial tait stupfait.

--On dirait, pensait-il, que le misrable se repent de ce qu'il a
fait.

Il n'et pas t le seul en tout cas.

Dj M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en taient  se reprocher
mutuellement les exagrations de leurs premiers rapports, et les
proportions mensongres donnes au soulvement.

L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'tant
dissipe, ils mesuraient avec effroi les consquences de leurs odieux
calculs.

Ils s'accusaient rciproquement de la prcipitation fatale des juges,
de l'oubli de toute procdure, de l'injustice de l'arrt rendu.

Chacun prtendait rejeter sur l'autre et le sang vers et l'excration
publique.

Du moins, espraient-ils obtenir la grce des six condamns dont ils
avaient suspendu l'excution.

Ils ne l'obtinrent pas.

Une nuit, un courrier arriva  Montaignac, qui apportait de Paris
cette laconique dpche:

Les vingt-et-un condamns doivent tre excuts.

Quoi qu'et pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres
entran par M. Decazes, ministre de la police, avait dcid que les
grces devaient tre rejetes...

Cette dpche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu.
Ils savaient mieux que personne combien peu mritaient la mort ces
pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils
savaient, cela tait prouv et public, que de ces six condamns deux
n'avaient pris aucune part au complot.

Que faire?

Martial voulait que son pre rsignt son autorit, le duc n'eut pas
ce courage.

M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela tait bien
fcheux, mais que le vin tant tir il fallait le boire, qu'on ne
pouvait se djuger sans s'attirer une disgrce clatante.

C'est pourquoi, le lendemain, les funbres roulements du tambour se
firent encore une fois entendre, et les six condamns--dont deux
reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et
fusills  la place mme o, sept jours auparavant, taient tombs les
quatorze malheureux qui les avaient prcds dans la mort...

Et cependant l'organisateur du complot n'tait pas jug encore.

Enferm dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur
tait tomb dans un morne engourdissement qui dura autant que sa
dtention. Ame et corps, il tait bris.

Une seule fois, on vit remonter un peu de sang  son visage pli, le
matin o le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.

--C'est vous qui m'avez amen l o je suis, dit-il, Dieu nous voit et
nous juge!...

Malheureux homme!... ses fautes avaient t grandes, son chtiment fut
terrible.

Il avait sacrifi ses enfants aux rancunes de son orgueil bless; il
n'eut pas cette consolation suprme de les serrer sur son coeur et
d'obtenir leur pardon avant de mourir...

Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pense de son fils et
de sa fille, et telle tait l'horreur de la situation qu'il avait
faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils taient devenus.

A la seule piti d'un gelier, il dut d'apprendre qu'on tait sans
nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passe 
l'tranger avec la famille d'Escorval.

Renvoy devant la Cour prvtale, Lacheneur fut calme et digne pendant
les dbats. Loin de marchander sa vie, il rpondit avec la plus
entire franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses
complices.

Condamn  avoir la tte tranche, il fut conduit  la mort le
lendemain qui tait le jour du march de Montaignac.

Malgr la pluie, il voulut faire le trajet  pied. Arriv 
l'chafaud, il gravit les degrs d'un pas ferme, et de lui-mme
s'tendit sur la planche fatale....

Quelques secondes aprs, le soulvement du 4 mars comptait sa
vingt-et-unime victime.

Et le soir mme, des officiers  la demi-solde s'en allaient racontant
partout que des rcompenses magnifiques venaient d'tre accordes
au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient
marier leurs enfants  la fin de la semaine.




XXXIV


Que Martial de Sairmeuse poust Mlle Blanche de Courtomieu, il n'y
avait rien l qui dt surprendre les habitants de Montaignac.

Mais en rpandant, comme toute frache, cette vieille nouvelle, le
soir mme de l'excution de Lacheneur, les officiers  la demi-solde
savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes
qui taient devenus le point de mire de leur haine.

Ils prvoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-mme natrait dans
les cervelles les plus bornes.

Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
s'efforaient alors d'attnuer, autant qu'il tait en eux, l'horreur
de leur conduite.

Des cent et quelques rvolts dtenus  la citadelle, dix-huit ou
vingt au plus furent mis en jugement et frapps de peines lgres. Les
autres furent relchs.

Le major Carini lui-mme, le chef des conjurs de la ville, qui avait
fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner  deux
ans de prison.

Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'attnue. L'opinion
attribua  la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis...

On les excrait pour leurs cruauts, on les mprisa pour ce qu'on
appelait leur lchet.

Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de
leurs enfants, sans se douter qu'on le considrait comme un odieux
dfi.

La crmonie avait t fixe au 17 avril, et il avait t dcid que
la noce aurait lieu au chteau de Sairmeuse, transform  grands frais
en un palais ferique.

C'est dans l'glise du petit village de Sairmeuse, par la plus belle
journe du monde, que ce mariage fut bni par le cur qui avait
remplac le pauvre abb Midon.

A la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux jeunes poux,
il pronona ces paroles qu'il croyait prophtiques:

--Vous serez, vous devez tre heureux!...

Qui n'et cru comme lui? Ne runissaient-ils pas, ces beaux jeunes
gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent
devoir faire le bonheur!...

Et cependant, si une joie dissimule clatait dans les yeux de la
nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarqurent la
proccupation du mari. On et dit qu'il faisait effort pour carter
des penses sinistres.

C'est qu'en ce moment, o sa jeune femme se suspendait radieuse
et fire  son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus
palpitant, plus obstin que jamais.

Qu'tait-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'excution
de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle
n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su...

Ah!... s'il et t aim d'elle, oui, vritablement il se ft cru
heureux... Tandis que maintenant, il tait li pour la vie  une femme
qu'il n'aimait point...

Au dner, cependant, il russit  secouer la tristesse qui l'avait
envahi, et quand les convives se levrent de table pour se rpandre
dans les salons, il avait presque oubli ses noirs pressentiments.

Il se levait,  son tour, quand un domestique mystrieusement
s'approcha de lui.

--On demande M. le marquis en bas, dit ce valet  voix basse.

--Qui?...

--Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer.

--Un jour de mariage, il faut donner audience  tout le monde, fit
Martial.

Et souriant et gai, il descendit.

Dans le vestibule, encombr de plantes rares et d'arbustes, un jeune
homme tait debout, fort ple, dont les yeux avaient l'clat de la
fivre.

En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de
stupeur.

--Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!...

Le jeune homme s'avana.

--Vous vous tiez cru dlivr de moi, pronona-t-il d'un ton amer.
Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me
faire prendre par vos gens...

La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.

Jean tira de sa veste un pli cachet.

--Vous remettre ceci, rpondit-il, de la part de Maurice d'Escorval.

D'une main fivreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un
coup d'oeil, plit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot:

--Infamie!...

--Que dois-je dire  Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?

Grce  un prodige d'nergie, Martial avait dompt sa dfaillance. Il
parut rflchir dix secondes, puis tout  coup saisissant le bras de
Jean, il l'entrana vers l'escalier en disant:

--Venez... je le veux... vous allez voir...

En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'taient  ce point
dcomposs qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une
lettre ouverte d'une main, tranant de l'autre un jeune paysan que
personne ne reconnaissait.

--O est mon pre?... demanda-t-il d'une voix affreusement altre, o
est le marquis de Courtomieu?...

Le duc et le marquis taient prs de Mme Blanche, dans un petit salon,
au bout de la grande galerie.

Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invits qui, pressentant
quelque scne trs-grave, tenaient  n'en pas perdre une syllabe.

Il alla droit  M. de Courtomieu, debout prs de la chemine, et lui
tendant la lettre de Maurice:

--Lisez!... dit-il d'un ton terrible.

M. de Courtomieu obit, et aussitt il devint livide, le papier
trembla dans sa main, ses yeux se voilrent, et il fut oblig de
s'appuyer au marbre pour ne pas tomber.

--Je ne comprends pas, bgayait-il, non, je ne vois pas...

Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s'avancrent vivement.

--Qu'est-ce?... demandrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il?

D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de
Courtomieu, et s'adressant  son pre:

--Ecoutez ce qu'on m'crit, fit-il.

Il y avait l trois cents personnes, et cependant le silence
s'tablit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de
Sairmeuse s'entendit jusqu' l'extrmit de la galerie pendant qu'il
lisait:

Monsieur le marquis,

En change de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez
promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval.

Vous lui avez, en effet, port des cordes pour qu'il puisse s'vader,
mais d'avance, sans qu'il y part rien, elles avaient t coupes, et
mon pre a t prcipit du haut des roches de la citadelle.

Vous avez forfait  l'honneur, Monsieur, et souill votre nom d'un
opprobre ineffaable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les
veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lche et
vile trahison.

En me tuant, vous chapperiez il est vrai  la fltrissure que je vous
rserve... Consentez  vous battre avec moi... Dois-je vous attendre
demain sur les landes de la Rche?... A quelle heure? Avec quelles
armes?...

Si vous tes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous
et envoyer des gendarmes qui m'arrteront. C'est un moyen.

MAURICE D'ESCORVAL.

Le duc de Sairmeuse tait dsespr. Il voyait le secret de l'vasion
du baron livr... c'tait sa fortune politique renverse.

--Malheureux, disait-il  son fils, malheureux!... tu nous perds!...

Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut termin:

--Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu.

--Je continue  ne pas comprendre... dit froidement le vieux
gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.

Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il
allait frapper cet homme qui tait son beau-pre depuis quelques
heures.

--Eh bien!... moi, je comprends!... s'cria-t-il. Je sais maintenant
qui tait cet officier qui s'est introduit dans la chambre o j'avais
dpos les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire!

Il avait froiss la lettre de Maurice entre ses mains, il la lana au
visage de M. de Courtomieu, en disant:

--Voil votre salaire... lche!

Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et dj Martial
sortait entranant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme perdue lui
barra le passage.

--Vous ne sortirez pas, s'cria-t-elle exaspre, je ne le veux
pas!... O allez-vous?... Rejoindre la soeur de ce jeune homme, que je
reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre matresse...

Hors de soi, Martial repoussa sa femme...

--Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus
pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne...
Adieu!...

Et il passa...




XXXV


Etroite tait la saillie de rocher o avaient d prendre pied en
fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois.

A son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mtre et
demi.

Elle tait extrmement ingale, en outre, glissante, toute rugueuse,
et coupe de fissures et de crevasses.

S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrire
soi, et devant un prcipice, et t considr comme une grave
imprudence.

A plus forte raison tait-il prilleux de laisser glisser de l, en
pleine nuit, un homme attach  l'extrmit d'une longue corde.

Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnte Bavois
avait-il pris toutes les prcautions possibles pour n'tre pas
entran par le poids qu'il aurait  soutenir.

Sa pince de fer loge solidement dans une fente, servit  son pied de
point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en
arrire, et c'est seulement quand il fut bien sr de sa position qu'il
dit au baron:

--J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!...

La corde rompant tout  coup, le baron tombant, l'effort devenant
inutile, le brave caporal fut lanc violemment contre le mur de la
tour, et rejet en avant par le contre-coup.

Sans son inaltrable sang-froid, c'en tait fait de lui...

Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu
au-dessus de l'abme o venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se
crisprent dans le vide.

Un mouvement brusque, et il tait prcipit.

Mais il eut cette puissance de volont merveilleuse de ne tenter
aucun effort violent. Prudemment, mais avec une nergie obstine, il
s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux asprits du roc, ses
mains cherchrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin
reprit plante...

Il tait temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut
contraint de s'asseoir.

Que le baron se fut tu sur le coup, c'est ce dont il ne doutait
pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce
vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades
emports  ses cts par le brutal.

Ce qui le confondait, c'tait que la corde se ft rompue au raz de sa
main... une corde si grosse, qu'on et juge,  la voir, solide assez
pour supporter dix fois le poids du corps du baron.

Comme il ne pouvait,  cause de l'obscurit, voir le point de rupture,
Bavois promena son doigt dessus, et  son inexprimable tonnement, il
le trouva lisse...

Point de filaments, point de brins de chanvre, comme aprs un
arrachement... la section tait nette.

Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lcha
son plus effroyable juron.

--Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coup la corde!...

Et un souvenir qui ne remontait pas  quatre heures lui revenant:

--Voil donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre
baron dans la chambre  ct!... Et moi qui lui disais: Bast! c'est
les rats!

Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vrifier
l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et
tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en
trois endroits.

Cette dcouverte consterna le vieux soldat.

--Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.

Une partie de la corde tait tombe avec le malheureux baron, et il
tait clair que tous les morceaux runis ne suffiraient pas pour
atteindre le bas du rocher.

De cette saillie isole, il tait impossible de gagner le terre-plein
de la citadelle.

Avec ce rapide coup d'oeil des gens d'excution, l'honnte Bavois
envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit dsespre.

--Allons, murmura-t-il, vous tes f...lamb, caporal, il n'y a pas 
dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du
baron... On met le nez  la fentre, et on vous aperoit ici, comme un
saint de pierre sur son pidestal... Naturellement, on vous repche,
on vous juge, on vous condamne, et on vous mne faire un tour dans les
fosss de la citadelle... Portez armes!... Apprtez armes!... Joue!...
Feu!... Et voil l'histoire.

Il s'arrta court... Une ide lui venait vague encore, indcise, qu'il
sentait devoir tre une ide de salut.

Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait
servi  descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement
attache aux barreaux, pendait le long du mur.

--Si vous aviez cette corde, qui pend l, inutile, caporal, reprit-il,
vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez
glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible ...
mais comment redescendre sans qu'elle soit accroche solidement l
haut?...

Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant  soi-mme, comme
s'il y et eu deux Bavois en un seul; l'un prompt  la conception,
l'autre un peu born,  qui il tait indispensable de tout expliquer
par le menu.

--Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me
raboutir les cinq morceaux de la corde coupe que voici, vous les
attachez  votre ceinture et vous remontez  la prison  la force du
poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un
escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous
n'tes pas dgot, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans
la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous dtachez la corde
fixe  la fentre, vous la nouez  celle-ci, et le tout vous
donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu
d'assujettir cette longue corde  demeure, vous la passez  cheval
autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi double, et une fois
de retour ici, vous n'avez qu' tirer un des bouts pour la dpasser l
haut... Est-ce compris?

C'tait si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal
tait revenu sur l'troite corniche, ayant accompli la difficile et
audacieuse opration qu'il avait imagine...

Non sans efforts inous, par exemple, non sans s'tre mis les mains et
les genoux en sang.

Mais il avait russi  dpasser la corde, mais il tait certain
maintenant de s'chapper.

Il riait, oui, il riait de bon coeur, de ce rire muet qui lui tait
habituel.

L'anxit, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le
souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.

--Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui
n'intresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute 
cette heure, ses amis l'ont emport...

Il s'tait pench au-dessus de l'abme, en disant ces mots... il se
demanda s'il n'tait pas pris d'un blouissement.

Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumire qui allait
et venait...

Qu'tait-il donc arriv?

Bien videmment il avait fallu quelque raison d'une gravit
extraordinaire, impossible  concevoir pour dcider les amis du baron
d'Escorval, des hommes intelligents,  allumer une lumire qui, vue
des fentres de la citadelle, trahissait leur prsence et les perdait.

Mais les minutes taient trop prcieuses pour que le caporal Bavois
les gaspillt en striles conjectures.

--Mieux vaut descendre en deux temps, pronona-t-il  haute voix,
comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez
dans vos mains, et en avant... en route!...

Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'tait couch  plat ventre
sur l'troite corniche, et il reculait lentement vers l'abme,
assurant de toutes ses forces, aprs la corde, ses mains et ses
genoux.

L'me tait forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une
batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais
affronter un pril inconnu, mais suspendre sa vie  une corde...
diable!...

Quelques gouttes de sueur perlrent  la racine de ses cheveux, quand
il sentit que la moiti de son corps avait dpass le bord du rocher,
qu'il se trouvait absolument en quilibre et que le plus faible
mouvement le lanait dans l'espace...

Ce mouvement il le fit, en murmurant:

--S'il y a un Dieu pour les honntes gens, qu'il ouvre l'oeil, c'est
l'instant!...

Le Dieu des honntes gens veillait.

Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement
dchirs, mais sain et sauf.

Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si
rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de
bte assomme.

Durant plus d'une minute, il demeura  terre, ahuri, tourdi.

Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers 
demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant  les briser...

--Eh!... doucement, fit-il, pas de btises, c'est moi, Bavois!...

Ceux qui le tenaient ne le lchrent pas.

--Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le
baron d'Escorval ait t prcipit et que vous ayez russi  descendre
ensuite?...

Le vieux soldat avait trop d'exprience pour ne pas comprendre toute
la porte de cette humiliante question.

La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnrent la force
de se dgager.

--Mille tonnerres!... s'cria-t-il, je passerais pour un tratre,
moi!... Non, ce n'est pas possible... coutez-moi.

Et aussitt, rapidement et avec une surprenante prcision, il raconta
tous les dtails de l'vasion, sa douleur, ses angoisses, et quels
obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.

Il n'avait pas besoin de tant se dbattre. L'entendre c'tait le
croire...

Les officiers lui tendirent la main, sincrement affligs d'avoir
froiss un tel homme, si digne d'estime et si dvou.

--Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend
dfiant et injuste, et nous sommes malheureux...

--Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'tais
dfi, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de l'autre, mille
tonnerres!... serait encore de ce monde!

--Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.

Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.

--Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!...
s'cria-t-il enfin.

--S'il peut tre sauv, il le sera, mon ami... Ce brave prtre que
vous voyez l, est, parait-il, un fameux mdecin... Il examine, en
ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son
ordre que nous nous sommes procur et que nous avons allum cette
bougie qui, d'un instant  l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis
sur les bras... mais il n'y avait pas  balancer...

Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne
distinguait qu'un groupe confus,  quelques pas.

--Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement.

--Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!...

Il s'avana, et  la lueur tremblante d'une bougie que tenait
Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus
d'une fois, avait fait la corve du champ de bataille.

Le baron tait tendu  terre, tout de son long, sur le dos, la tte
appuye sur les genoux de Mme d'Escorval...

Il n'tait pas dfigur; la tte n'avait point port dans la chute,
mais il tait ple comme la mort mme, et ses yeux taient ferms...

Par intervalles, une convulsion le secouait, il rlait, et alors une
gorge de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lvres et
coulait jusque sur sa poitrine...

Ses vtements avaient t hachs, littralement, et on voyait que tout
son corps n'tait pour ainsi dire qu'une effroyable plaie.

Agenouill prs du bless, l'abb Midon, avec une dextrit admirable,
tanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de
toutes les personnes prsentes.

Maurice et un officier  la demi-solde l'aidaient.

--Ah! si je tenais le gredin qui a coup la corde, murmurait le
caporal violemment mu; mais patience, je le retrouverai...

--Vous le connaissez?...

--Que trop!

Il se tut; l'abb Midon venait dterminer tout ce qu'il tait possible
de faire l, et il haussait un peu le bless sur les genoux de Mme
d'Escorval.

Ce mouvement arracha au malheureux un gmissement qui trahissait
des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques
paroles... c'taient les premires.

--Firmin!... murmura-t-il, Firmin!...

C'tait le nom d'un secrtaire qu'avait eu le baron autrefois, qui
lui avait t absolument dvou, mais qui tait mort depuis plusieurs
annes.

Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!...

Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il
ajouta d'une voix touffe,  peine distincte:

--Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre
les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achveras plutt... tu
entends, je te l'ordonne...

Et ce fut tout: ses yeux se refermrent, et sa tte qu'il avait
souleve retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le
dernier soupir.

Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxit qu'ils
entranrent l'abb Midon  quelques pas de Mme d'Escorval.

--Est-ce fini, monsieur le cur? demandrent-ils; esprez-vous
encore?...

Le prtre hocha tristement la tte, et du doigt montrant le ciel:

--J'espre en Dieu!... pronona-t-il.

L'heure, le lieu, l'motion de l'horrible catastrophe, le danger
prsent, les menaces de l'avenir, tout se runissait pour donner aux
paroles du prtre une saisissante solennit.

Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers
 demi-solde demeurrent silencieux, remus profondment, eux, de
vieux soldats, dont tant de scnes sanglantes avaient d mousser la
sensibilit.

Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au
sentiment de l'implacable ralit.

--Ne devons-nous pas nous hter d'emporter mon pre, monsieur
l'abb? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en
Pimont?...

--Oui!... s'crirent les officiers, partons!

Mais le prtre ne bougea pas, et d'une voix triste:

--Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre ct de la
frontire, serait le tuer, pronona-t-il.

Cela semblait si bien un arrt de mort que tous frmirent.

--Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre!

Pas une voix ne s'leva. Il tait clair que du prtre seul on
attendait une ide de salut.

Lui rflchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit:

--A une heure et demie d'ici, au-del de la Croix-d'Arcy, habite un
paysan dont je puis rpondre, un nomm Poignot, qui a t autrefois le
mtayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses
trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un
brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnte homme.

--Quoi!... monsieur le cur, interrompit un des officiers, vous voulez
que nous cherchions un brancard  cette heure aux environs!

--Il le faut.

--Mais cela ne va pas manquer d'veiller des soupons.

--Assurment.

--La police de Montaignac nous suivra  la piste.

--J'y compte bien.

--Le baron sera repris...

--Non.

L'abb s'exprimait de ce ton bref et imprieux de l'homme qui
assumant toute la responsabilit d'une situation, veut tre obi sans
discussion.

--Une fois le baron dpos chez Poignot, reprit-il, l'un de vous,
messieurs, prendra sur le brancard la place du bless, les autres le
porteront, et tous ensemble vous tcherez de gagner le territoire
pimontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivs  la frontire,
mettez toute votre adresse  tre maladroits, cachez-vous, mais de
telle faon qu'on vous voie partout...

Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prtre.

De quoi s'agissait-il?... simplement de crer une fausse piste
destine  garer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le
duc de Sairmeuse.

Du moment o il paratrait bien prouv que le baron avait t aperu
dans les montagnes, il serait en sret chez Poignot...

--Encore un mot, messieurs, ajouta l'abb. Il importe de donner au
cortge du faux bless toutes les apparences de la suite qui et
accompagn M. d'Escorval... Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi
Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami,
et ma robe me dsigne  l'attention; l'un de vous revtira ma robe...
Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif...

Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers
dlibraient pour dcider  quelle porte prochaine ils iraient
frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.

--Pardon, excuse, fit-il; ne vous drangez pas, je connais,  dix
enjambes d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire...

Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard,
reparut, portant une manire de civire, un mince matelas et une
couverture. Il avait pens  tout...

Mais il s'agissait de soulever le bless et de le placer sur le
matelas.

Ce fut une difficile opration, fort longue, et qui, en dpit de
prcautions extrmes, arracha au baron deux ou trois cris dchirants.

Enfin tout fut prt, les officiers prirent chacun un bras de la
civire et on se mit en route.

Le jour se levait... Le brouillard qui se balanait au-dessus des
collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les
objets insensiblement mergeaient des tnbres...

Le triste cortge, guid par l'abb Midon, avait pris  travers champs
et  chaque instant quelque obstacle se prsentait, haie ou foss
qu'il fallait franchir.

Que d'attentions alors pour viter au brancard des oscillations dont
la moindre devait causer au bless des tortures inoues... Que de
soins!... mais aussi que de temps perdu!

Appuye au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait prs de
la civire, et aux passages difficiles elle pressait la main de son
mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un rle
sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang
qui pouvantaient si fort l'abb Midon.

On avanait cependant, et la campagne s'veillait et s'animait.

C'tait tantt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait,
tantt quelque gars, l'aiguillon sur l'paule, qui conduisait ses
boeufs au labour.

Hommes et femmes s'arrtaient, et bien aprs qu'on les avait dpasss,
on les apercevait encore, plants  la mme place, suivant d'un oeil
tonn ces gens qui leur semblaient porter un mort...

Le prtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait
rien pour les viter.

Mais il s'inquita visiblement et devint circonspect, quand aprs
trois heures de marche on aperut la ferme de Poignot.

Heureusement, il y avait  une porte de fusil de la maison un petit
bois. L'abb Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la
plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant
s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses esprances.

Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme,  cheveux
gris, trs-maigre, au teint basan, sortait de l'curie.

C'tait le pre Poignot.

--Comment! vous, monsieur le cur, s'cria-t-il tout joyeux... Dieu!
ma femme va-t-elle tre contente!... Nous avons un fier service  vous
demander.

Et aussitt, sans laisser  l'abb Midon le temps d'ouvrir la bouche,
il se mit  raconter son embarras... La nuit du soulvement, il avait
ramass un malheureux qui avait reu un coup de sabre; ni sa femme ni
lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller
qurir un mdecin.

--Et ce bless, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon
ancien matre.

Une affreuse anxit serrait le coeur du prtre.

Ce fermier, qui avait dj donn asile  un bless, consentirait-il 
en recevoir un autre?

La voix de l'abb Midon tremblait en prsentant sa requte...

Ds les premiers mots, le fermier devint fort ple, et tant que parla
le prtre, il hocha gravement la tte. Quand ce fut fini:

--Savez-vous, monsieur le cur, dit-il froidement, que je risque gros
 faire de ma maison un hpital pour les rvolts?

L'abb Midon n'osa pas rpondre...

--On m'a dit comme a, poursuivit le pre Poignot, que j'tais un
lche, parce que je ne voulais pas me mler du complot... a n'tait
pas mon ide, j'ai laiss dire. Maintenant il me convient de ramasser
les clops...je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que
d'aller tirer des coups de fusil...

--Ah!... vous tes un brave homme!... s'cria l'abb.

--Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval...
Il n'y a ici que ma femme et mes trois garons, personne ne le
trahira!...

Une demi-heure aprs, le baron tait couch dans un petit grenier o
dj on avait install Jean Lacheneur.

De la fentre, l'abb Midon et Mme d'Escorval purent voir s'loigner
rapidement le cortge destin  donner le change aux espions.

Le caporal Bavois, la tte entortille de linges ensanglants, avait
remplac le baron sur le brancard.

C'est aux poques troubles de l'histoire qu'il faut chercher l'homme.
Alors l'hypocrisie fait trve, et il apparat tel qu'il est, avec ses
bassesses et ses grandeurs.

Certes, de grandes lchets furent commises aux premiers jours de la
seconde Restauration, mais aussi que de dvouements sublimes!

Ces officiers  demi-solde qui entourrent Mme d'Escorval et Maurice,
qui prtrent ensuite leur concours  l'abb Midon, ne connaissaient
le baron que de nom et de rputation.

Il leur suffit de savoir qu'il avait t ami de l'autre, de celui
qui avait t leur idole, pour se donner entirement, sans hsitation
comme sans forfanterie.

Ils triomphrent, quand ils virent M. d'Escorval couch dans le
grenier du pre Poignet, en sret relativement.

Aprs cela, le reste de leur tche, qui consistait  crer une
fausse piste jusqu' la frontire, leur paraissait un vritable jeu
d'enfants.

Ils ne songeaient en vrit qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de
Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.

Et ils riaient  l'ide de la besogne et de la dception qu'ils
prparaient  la police de Montaignac.

Mais toutes ces prcautions taient bien inutiles. En cette occasion
clatrent les sentiments vritables de la contre, et on put voir que
les esprances de Lacheneur n'taient pas sans quelque fondement.

La police ne dcouvrit rien; elle ne connut pas un dtail de
l'vasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de
trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un bless sur un
brancard.

Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'tait le baron
d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un dlateur, il ne
se rencontra pas mme un indiscret.

Cependant, en approchant de la frontire qu'ils savaient strictement
surveille, les fugitifs devinrent circonspects.

Ils attendirent que la nuit ft venue, avant de se prsenter  une
auberge isole qu'ils avaient aperue, et o ils espraient trouver un
guide pour franchir les dfils des montagnes.

Une affreuse nouvelle les y avait devancs.

L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes reprsailles
de Montaignac.

De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les
dtails de l'excution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assist.

Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'vasion de
M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur...

Mais il avait connu particulirement Chanlouineau, et il tait
constern de la mort de ce beau gars, le plus solide du pays.

Les officiers qui avaient laiss le brancard dehors, jugrent alors
que cet homme tait bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils
pouvaient lui confier une partie de leur secret.

--Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis bless... Pouvez-vous
nous faire franchir la frontire cette nuit mme?...

L'aubergiste rpondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait
mme d'viter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer 
s'engager dans la montagne avant le lever de la lune.

A minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le
territoire du Pimont.

Depuis assez longtemps dj ils avaient congdi leur guide. Ils
brisrent le brancard, et poigne par poigne ils jetrent au vent la
laine du matelas.

--Notre tche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers 
Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protge!...
Adieu!...

C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'loigner ces
braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie  son pre.
Maintenant il tait le seul protecteur de Marie-Anne, qui, ple,
anantie, brise de fatigue et d'motion, tremblait  son bras...

Non, cependant... Prs de lui se tenait encore le caporal Bavois.

--Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous
faire?...

--Vous suivre, donc!... rpondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et
 la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre pre!... Ainsi, pas
acclr, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois
l-bas le clocher de l'tape.




XXXVI


Femme par la grce et par la beaut, femme par le dvouement et la
tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-mme une vaillance
virile. Son nergie et son sang-froid, en ces jours dsols, furent
l'admiration et l'tonnement de tous ceux qui l'approchrent.

Mais les forces humaines sont bornes... Toujours, aprs des efforts
exorbitants, un moment arrive o la chair dfaillante trahit la plus
ferme volont.

Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle
tait  bout: ses pieds gonfls ne la soutenaient plus, ses jambes se
drobaient sous elle, la tte lui tournait, des nauses soulevaient
son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au coeur.

Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.

Heureusement il n'tait pas fort loign ce village dont les fugitifs
apercevaient le clocher  travers la brume matinale.

Dj ces infortuns distinguaient les premires maisons quand le
caporal s'arrta brusquement en jurant.

--Milliard de tonnerres!... s'cria-t-il, et mon uniforme!... Entrer
avec ce fourniment dans ce mchant village, ce serait se jeter dans la
gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramasss
par les gendarmes pimontais... Faut attendre!...

Il rflchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui
et fait frmir et fuir un passant:

--A la guerre comme  la guerre!... fit-il. Faut acheter un quipement
 la foire d'empoigne! Le premier pkin qui passe...

--Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en dbouclant une
ceinture pleine d'or qu'il avait place sous ses habits le soir du
soulvement.

--Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela tant...
Donnez, j'aurai vite trouv quelque bicoque aux environs...

Il s'loigna, et ne tarda pas  reparatre affubl d'un costume de
paysan qu'on et dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait
sous un immense chapeau...

--Maintenant, pas acclr, en avant, marche!... dit-il  Maurice et 
Marie-Anne qui le reconnaissaient  peine.

Le village o ils arrivaient, le premier aprs la frontire,
s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.

La quatrime maison tait une htellerie, _Au Repos des Voyageurs_.
Ils y entrrent, et d'un ton bref commandrent  la matresse de
conduire la jeune dame  une chambre et de l'aider  se coucher.

On obit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune,
demandrent quelque chose  manger.

On les servit, mais les regards qu'on arrtait sur eux n'taient rien
moins que bienveillants. Evidemment, on les tenait pour trs-suspects.

Un gros homme, qui semblait le patron de l'htellerie, rda autour
d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'oeil, et finalement il
leur demanda leurs noms.

--Je me nomme Dubois, rpondit Maurice sans hsiter, je voyage pour
mon commerce, avec ma femme qui est l-haut et mon fermier que
voici...

Cette vivacit heureuse dcida un peu l'htelier, et atteignant un
petit registre crasseux il se mit  y consigner les rponses.

--Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.

--Je viens dans votre sacr pays de curieux pour acheter des mulets,
rpondit Maurice en frappant sur sa ceinture.

Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'lve des
mulets tait la richesse de la contre, le bourgeois tait bien jeune,
mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?

--Vous m'excuserez, reprit l'hte d'un tout autre ton; c'est que,
voyez-vous, nous sommes trs-surveills; il y a du tapage,  ce qu'il
parait, vers Montaignac...

L'imminence du pril et le sentiment de la responsabilit donnaient 
Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le
plus dgag qu'il dbita une histoire passablement plausible, pour
expliquer son arrive matinale,  pied, avec une jeune femme malade.

Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal tait moins
satisfait.

--Nous sommes trop prs de la frontire pour bivaquer ici,
grogna-t-il. Ds que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos
escarpins.

Il croyait et Maurice esprait comme lui que vingt-quatre heures de
repos absolu rtabliraient Marie-Anne.

Ils se trompaient, car elle avait t atteinte aux sources mme de la
vie.

A vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait
immobile et comme engourdie dans une torpeur glace, dont rien
n'tait capable de la tirer. On lui parlait, elle ne rpondait pas.
Entendait-elle, comprenait-elle? c'tait au moins douteux.

Par un rare bonheur, la mre de l'htelier se trouvait tre une
vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de
Mme Dubois, comme on disait  l'htellerie du _Repos des Voyageurs_.

--Rassurez-vous, disait-elle  Maurice, qu'elle voyait dvor
d'inquitude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au
clair de lune... vous verrez...

Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violente reprit-elle
seule son quilibre, toujours est-il que dans la soire du troisime
jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.

--Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...

C'tait d'elle-mme qu'elle parlait.

Par un phnomne frquent, aprs les crises o a sombr
l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se
percevait double.

Il lui semblait que c'tait une autre qui avait t victime de tous
les malheurs dont le souvenir, peu  peu, lui revenait, trouble et
confus comme les rminiscences d'un rve pnible, au matin...

Toutes les scnes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les
derniers mois de sa vie, se droulaient devant elle, comme les actes
divers d'un drame sur un thtre.

Que d'vnements, depuis ce dimanche d'aot, o, sortant de l'glise
avec son pre, elle avait appris l'arrive du duc de Sairmeuse.

Et tout cela avait tenu dans huit mois!...

Quelle diffrence entre ce temps o elle vivait heureuse, honore et
envie, dans ce beau chteau de Sairmeuse dont elle se croyait la
matresse, et l'heure prsente, o elle gisait fugitive et abandonne,
dans une misrable chambre d'auberge, soigne par une vieille femme
qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux
soldat qui avait dsert, et celle de son amant proscrit... Car elle
avait un amant!...

De ce grand naufrage de ses chres ambitions et de toutes ses
esprances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle
n'avait pas mme sauv son honneur de jeune fille!...

Mais tait-elle responsable toute seule?

Qui donc lui avait impos le rle odieux qu'elle avait jou entre
Maurice, Martial et Chanlouineau?

A ce dernier nom traversant sa pense, toute la scne du cachot,
soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un clair.

Chanlouineau, condamn  mort, lui avait remis une lettre en lui
disant:

--Vous la lirez quand je ne serai plus...

Elle pouvait la lire, maintenant qu'il tait tomb sous les balles!...
Mais qu'tait-elle devenue?... Depuis le moment o elle l'avait reue
elle n'y avait pas pens...

Elle se souleva, et d'une voix brve:

--Ma robe!... demanda-t-elle  la vieille assise prs du lit,
donnez-moi ma robe!...

La vieille obit, et d'une main fivreuse Marie-Anne palpa la poche.

Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous
l'toffe, elle tenait la lettre.

Elle l'ouvrit, la lut lentement  deux reprises et, se laissant
retomber sur son oreiller, fondit en larmes...

Inquiet, Maurice s'approcha.

--Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix mue.

Elle lui tendit la lettre en disant:

--Lisez.

Chanlouineau n'tait qu'un pauvre paysan.

Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne,
dont il avait frquent l'cole pendant trois hivers, et qui
s'inquitait infiniment moins de l'application de ses lves que de la
grosseur de la bche qu'ils apportaient chaque matin.

Sa lettre, crite sur le papier le plus commun, avait t ferme avec
un de ces matres pains  cacheter, larges et pais comme une pice de
deux sous, que l'picier de Sairmeuse dbitait au quarteron.

Pnible tait l'criture. Lourde et toute tremble, elle trahissait la
main roide de l'homme qui a mani la bche plus que la plume.

Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la
page, et les fautes d'orthographes s'y enlaaient...

Mais si l'criture tait d'un paysan vulgaire, la pense tait digne
des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.

Voici ce qu'avait crit Chanlouineau, la veille, trs-probablement, du
soulvement:

Marie-Anne,

Le complot va donc clater. Qu'il russisse ou qu'il choue, j'y
serai tu... Cela a t dcid par moi et arrt le jour o j'ai su
que vous ne pouviez plus ne pas pouser Maurice d'Escorval.

Mais le complot ne russira pas, et je connais assez votre pre pour
savoir qu'il ne voudra pas survivre  sa dfaite.

Si Maurice et votre frre Jean venaient  tre frapps mortellement,
que deviendriez-vous,  mon Dieu?... En seriez-vous donc rduite 
tendre la main aux portes?...

Je ne fais que penser  cela en dedans de moi, continuellement. J'ai
bien rflchi et voici ma dernire volont:

Je vous donne et lgue en toute proprit, tout ce que je possde:

Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en
dpendent, les taillis et les ptures de Brarde et cinq pices de
terre au Valrollier.

Vous trouverez le dtail de cela et de diverses choses encore dans
mon testament en votre faveur, dpos chez le notaire de Sairmeuse...

Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je
suis matre de mon bien.

Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera
aisment du tout une quarantaine de mille-francs...

Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre
contre. La maison de la Borderie est commode  habiter, depuis que
j'ai fait diviser le bas en trois pices, et que j'ai fait rparer le
fourneau de la cuisine.

Au premier est une chambre qui a t arrange par le plus fameux
tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vtre.

J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connat de plus beau, dans un
temps o j'tais fou, et o je me disais que peut-tre cette chambre
serait la ntre. Les droits de main-morte seront chers, mais j'ai un
peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre,
vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et
cent quarante cus de six livres...

Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me
dsesprer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins
pour... je n'ose pas crire cela, mais vous ne me comprenez que trop.

Si Maurice n'est pas tu, et je tcherai d'tre toujours entre les
balles et lui, il vous pousera... Alors, il vous faudra peut-tre son
consentement pour accepter ma donation. J'espre qu'il ne le refusera
pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!

Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le
pauvre paysan qui vous a tant aime...

Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si
j'tais  l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en rchapperai pas, bien
sr...

Allons... adieu, Marie-Anne.

CHANLOUINEAU.

Maurice, lui aussi, relut  deux reprises avant de la rendre, cette
lettre o palpitait  chaque mot une passion sublime.

Il se recueillit un moment, et d'une voix touffe:

--Vous ne pouvez refuser, pronona-t-il, ce serait mal!

Son motion tait telle, que se sentant impuissant  la dissimuler, il
sortit.

Il tait comme foudroy par la grandeur d'me de ce paysan qui, aprs
lui avoir sauv la vie  la Croix-d'Arcy, avait arrach le baron
d'Escorval aux excuteurs, qui mourait pour n'avoir pu tre aim, qui
jamais n'avait laiss chapper une plainte ni un reproche, et dont la
protection s'tendait par del le tombeau sur la femme qu'il avait
adore.

Se comparant  ce hros obscur, Maurice se trouvait petit, mdiocre,
indigne...

Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se prsentait
jamais  l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment carter ce
souvenir crasant, on ne se mesure pas contre une ombre...

Chanlouineau s'tait tromp: on peut tre jaloux des morts!...

Mais cette poignante jalousie, ces penses douloureuses, Maurice sut
les ensevelir au plus profond de son me, et les jours qui suivirent,
il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.

Car elle ne se rtablissait toujours pas, l'infortune...

Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les
forces ne lui revenaient pas. Il lui tait impossible de se lever, et
Maurice ne pouvait songer  quitter Saliente, encore qu'il sentt que
le terrain y brlait sous les pieds.

Mme, cette faiblesse persistante commenait  tonner la vieille
garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en
tait presque branle.

L'honnte caporal Bavois parla le premier de consulter un major,
s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il dans ce pays de
sauvages.

Oui, il se trouvait un mdecin aux environs, et mme un homme d'une
exprience suprieure. Attach autrefois  la cour si brillante du
prince Eugne, il avait tout  coup quitt Milan et tait venu cacher,
en cette contre perdue, un dsespoir d'amour, prtendaient les uns,
les dceptions de son ambition, assuraient les autres.

C'est  ce mdecin que Maurice eut recours, non sans de longues
indcisions, aprs une confrence avec Marie-Anne.

Il vint un matin, mont sur un petit bidet, et avant de se faire
conduire  la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps
avec Maurice, dans la cour de l'htellerie, tout en marchant.

C'tait un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'ge, qui
semblent vieillis plutt que vieux.

Il tait grand, maigre et un peu vot. Son pass, quel qu'il ft,
avait creus sur son front des rides profondes, et ses regards, quand
il fixait son interlocuteur, taient plus aigus et plus tranchants que
des bistouris.

Il resta prs d'un quart d'heure enferm avec Marie-Anne, et quand il
sortit, il attira Maurice  part.

--Cette jeune dame est enceinte, pronona-t-il.

L tait le secret des hsitations de Maurice. Il ne rpondit pas, et
alors le mdecin ajouta:

--Cette jeune dame est-elle vritablement votre femme, monsieur...
Dubois?

Il insistait d'une faon si trange sur ce nom: Dubois; ses yeux
avaient un clat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir
jusqu'au blanc des yeux.

--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un
accent irrit.

Le mdecin haussa lgrement les paules.

--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il...
seulement, je vous ferai remarquer que vous tes bien jeune pour
un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en
tourne!... Quand on parle  la jeune dame de son mari, elle devient
cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches
pour un fermier!... Aprs cela, vous me direz qu'il y a eu des
troubles, de l'autre ct de la frontire,  Montaignac.

De pourpre qu'il tait, Maurice tait devenu blme.

Il se sentait dcouvert; il se voyait aux mains de ce mdecin.

Que faire?... Nier! A quoi bon!

Il songea que s'abandonner est parfois la suprme prudence, que
l'extrme confiance force souvent la discrtion... et d'une voix mue:

--Vous ne vous tes pas tromp, monsieur, dit-il... L'homme qui
m'accompagne et moi, sommes des rfugis, sans doute condamns  mort
en France  cette heure.

Et sans laisser au docteur le temps de rpondre, il lui dit quels
terribles vnements l'avaient amen  Saliente, et l'histoire
navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni
celui de Marie-Anne.

Le mdecin, quand il eut termin, lui serra la main...

--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il.
Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que
j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prvenez pas votre
htelier de votre dpart. Il n'a pas t dupe de vos explications.
L'intrt seul lui a ferm la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que
vous en dpenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait  la
veille de lui chapper, il parlerait peut-tre...

--Eh!... monsieur, comment partir?...

--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.

Il parut se recueillir, ses yeux se voilrent comme si la situation de
Maurice lui et rappel de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il
ajouta:

--Et croyez-moi... Au prochain village arrtez-vous et donnez votre
nom  Mlle Lacheneur.

Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le
mdecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.

--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un
honnte homme ne peut hsiter  pouser au plus tt cette malheureuse
jeune fille.

Le conseil avait paru presque ridicule  Maurice; la leon l'irrita.

--Eh! monsieur, s'cria-t-il, avez-vous rflchi  ce que vous me
conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamn  mort
peut-tre, je me procure les pices qu'on exige pour un mariage!...

Le mdecin hochait la tte.

--Permettez!... Vous n'tes plus en France, monsieur d'Escorval, vous
tes en Pimont...

--Raison de plus...

--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du
moins, sans toutes les formalits qui vous proccupent.

Maurice tait devenu attentif.

--Est-ce possible!... exclama-t-il.

--Oui!... qu'un prtre se trouve, qui consente  votre union, 
vous inscrire sur le registre de sa paroisse et  vous donner un
certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et
vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...

Suspecter la vrit de ces affirmations tait difficile, et cependant
Maurice doutait encore.

--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hsitant, je trouverais un prtre qui
consentirait...

Le mdecin se taisait, on et dit qu'il se reprochait de s'tre tant
avanc, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'tait pas sienne.

Puis, tout  coup, d'un ton brusque, il reprit:

--Ecoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais
avant j'aurai soin de recommander  la malade beaucoup d'exercice...
Je le lui ordonnerai devant vos htes. En consquence, aprs-demain,
mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur,
le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez
jusqu' Vigano,  trois lieues d'ici, c'est l que je demeure...
Je vous conduirai  un prtre qui est mon ami, et qui, sur ma
recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Rflchissez.
Dois-je vous attendre mercredi?...

--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...

--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'htelier, redevenez M.
Dubois.

Maurice tait ivre de joie. Il comprenait fort bien toute
l'irrgularit d'un tel mariage, mais il tait persuad qu'il
rassurerait la conscience trouble de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le
sentiment de sa faute la tuait.

Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un vnement imprvu qui
peut-tre anantirait ses projets.

--La bercer d'esprances qui ne se raliseraient pas serait cruel,
pensait-il.

Mais le vieux mdecin ne s'tait pas avanc  la lgre, et tout
devait se passer comme il l'avait promis.

Un prtre de Vigano bnit le mariage de Maurice d'Escorval et de
Marie-Anne Lacheneur, et aprs les avoir inscrits sur le registre de
son glise, leur dlivra un certificat que signrent comme tmoins le
mdecin et le caporal Bavois...

Le soir mme, les mules taient renvoyes  Saliente, et les fugitifs
qui avaient  redouter les bavardages de l'htelier se remettaient en
route.

L'abb Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressment
recommand de gagner Turin le plus tt possible.

--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme
dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse;
vous irez le voir, et j'espre, par lui, vous faire passer des
nouvelles de votre pre.

C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se
dirigeaient.

Mais ils n'avanaient que lentement, obligs qu'ils taient d'viter
les routes frquentes et de renoncer aux moyens ordinaires de
transport.

Selon le hasard des localits, ils louaient une mauvaise charrette,
des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil  la nuit, ils
marchaient.

Ces fatigues qui, en apparence, eussent d achever Marie-Anne, la
remirent... Aprs cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le
sang remontait  ses joues plies.

--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles
rcompenses nous garde l'avenir!...

Non, le sort ne se lassait pas, ce n'tait qu'un rpit de la
destine...

Par une belle matine d'avril, les proscrits s'taient arrts, pour
djeuner, dans une auberge  l'entre d'un gros bourg...

Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer
l'htesse, quand un cri dchirant le ramena...

Marie-Anne, ple et les yeux gars agitait un journal, et d'une voix
rauque disait:

--La!... Maurice... Regarde!

C'tait un journal franais, vieux de quinze jours, oubli sans doute
par quelque voyageur, et qui depuis tranait sur les tables...

Maurice le prit et lut:

Hier, a t excut Lacheneur, le chef des rvolts de Montaignac.
Ce misrable perturbateur a conserv jusque sur l'chafaud l'audace
coupable dont il avait donn tant de preuves...

Tout le reste de l'article, crit sous l'empire des ides de M. de
Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, tait sur ce ton.

--Mon pre a t excut! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je
n'tais pas l, moi, sa fille, pour recueillir sa volont suprme et
son dernier regard...

Elle se leva, et d'un ton bref et imprieux:

--Je n'irai pas plus loin, dclara-t-elle; il faut revenir sur nos
pas,  l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...

Rentrer en France... s'exposer  des prils mortels!... A quoi bon!...
Le malheur affreux n'tait-il pas irrparable?...

C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par
exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le souponnt
d'avoir peur...

Mais Maurice ne l'couta pas.

Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait d
tre atteint et frapp en mme temps que M. Lacheneur.

--Oui, partons, s'cria-t-il, rentrons!...

Et comme il ne devait plus tre question de prudence, jusqu'au moment
o ils fouleraient le sol franais, ils se procurrent une voiture
pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus
rapproch de la frontire.

Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir,
proccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les
emportaient.

Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?

Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se rsigner au
chtiment et  l'humiliation...

Maurice frmissait  l'ide seule des mpris qui attendent une pauvre
jeune fille sduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux,
de dissimuler, de se cacher...

--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux
mchants... Que de misres alors!... Il faut cacher ce qui est, il
le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans
doute.

Malheureusement, Marie-Anne cda.

--Vous le voulez, dit-elle, j'obirai, personne ne saura rien...

Le lendemain, qui tait le 17 avril,  la tombe de la nuit, les
fugitifs arrivaient  la ferme du pre Poignet.

Maurice et le caporal Bavois taient dguiss en paysans...

Le vieux soldat avait fait  la sret commune un sacrifice qui lui
avait tir une larme:

Il avait coup sa moustache.




XXXVII


C'est entre l'abb Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la
place d'Armes de Montaignac, qu'avaient t discutes et arrtes les
conditions de l'vasion du baron d'Escorval.

Une difficult tout d'abord s'tait prsente qui avait failli rompre
la ngociation:

--Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.

--Sauvez le baron, rpondait l'abb, et votre lettre vous sera rendue.

Mais Martial tait de ces natures que l'ombre seule de la contrainte
exaspre.

L'ide qu'il paratrait se rendre  des menaces, quand en ralit il
ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.

--Voici mon dernier mot, monsieur le cur, pronona-t-il. Remettez-moi
 l'instant ce brouillon que m'a arrach une ruse de Chanlouineau,
et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est
humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai...
Sinon si vous vous dfiez de ma parole, bonsoir.

La situation tait dsespre, le danger pressant, le temps mesur...
Le ton de Martial annonait une rsolution inbranlable.

L'abb pouvait-il hsiter?

Il tira la lettre de sa poche, et la tendant  Martial:

--Voici, monsieur! pronona-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous
que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.

--Je me souviendrai, monsieur le cur... Allez chercher les cordes.

C'est ainsi que les choses s'taient passes.

C'est dire la douleur de l'abb Midon quand eut lieu l'pouvantable
chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'cria que la corde avait
t coupe.

--C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.

Et cependant il ne pouvait se rsoudre  charger Martial de cette
excrable action. Elle trahissait une profondeur de sclratesse et
d'hypocrisie qu'on ne rencontre gure chez les hommes de moins de
vingt-cinq ans.

Mais il avait sur ses motions la puissance du prtre. Nul ne put
souponner le secret de ses penses. Il resta matre de soi, et c'est
avec les apparences du plus inaltrable sang-froid qu'il donna sur
place les premiers soins au baron et qu'il rgla les dtails de la
fuite.

Quand il vit M. d'Escorval install chez Poignot, quand il et vu
s'loigner le cortge destin  donner le change, il respira.

Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait
dans ce pauvre corps bris une intensit de vie qu'on n'y et pas
souponne.

L'important,  cette heure, tait de se procurer les instruments de
chirurgie et les mdicaments qu'exigeait l'tat du bless.

Mais o, mais comment se les procurer?

La police du marquis de Courtomieu piait les mdecins et les
pharmaciens de Montaignac, esprant arriver par eux, et  leur insu,
jusqu'aux blesss du soulvement.

Le pass de l'abb Midon sauva le prsent.

Lui qui s'tait fait la Providence des malheureux de sa paroisse,
lui qui, pendant dix ans, avait t le mdecin et le chirurgien des
pauvres, il avait  sa cure une trousse presque complte, et cette
grande bote de mdicaments qu'il portait sur le dos dans ses
tournes.

--Ce soir, dit-il  Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela.

L'obscurit venue, en effet, il passa une longue blouse bleue,
rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers
le village de Sairmeuse.

Pas une lumire ne brillait aux fentres du presbytre. Bibiane, la
vieille gouvernante, devait tre  bavarder chez les voisins.

L'abb pntra dans cette maison, qui avait t la sienne, en forant
la porte du petit jardin; il trouva  ttons ce qu'il voulait, et se
retira sans avoir t aperu...

Et cette nuit-l mme, si quelque espion et rd autour de la ferme
du pre Poignot, il et entendu deux ou trois cris effrayants,
sinistres comme ceux de la bte qu'on gorge.

L'abb hasardait une cruelle, mais indispensable opration.

Son coeur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique
jamais il n'et rien tent de si difficile.

--Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit,
j'ai mis mon espoir plus haut.

Cet espoir ne fut pas du, car  trois jours de l, le bless, aprs
une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.

Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise  son chevet,
sa premire parole fut pour son fils.

--Maurice?... demanda-t-il.

--En sret!... rpondit l'abb Midon. Il doit tre sur la route de
Turin.

Les lvres de M. d'Escorval s'agitrent comme s'il et murmur une
prire, et d'une voix faible:

--Nous vous devrons tous la vie, cur, dit-il, car je crois bien que
je m'en tirerai.

Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans
souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois
faisaient trembler ceux qui l'entouraient.

Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied  la fin de la semaine.

En ces circonstances prilleuses, le pre Poignot et ses fils, ces
braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent hroques.
Pour que personne ne souponnt la prsence de leurs htes, ils surent
dployer cette finesse de paysan prs de laquelle la rouerie des plus
subtils diplomates n'est que simplicit.

Ainsi s'taient couls quarante jours, quand un soir, c'tait le 17
avril, pendant que l'abb Midon lisait un journal au baron d'Escorval,
la porte du grenier s'entrebilla doucement, et un des fils Poignot se
montra et disparut aussitt...

Sans affectation, le prtre acheva sa phrase, posa son journal et
sortit.

--Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.

--Eh! monsieur le cur, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal
viennent d'arriver; ils voudraient monter.


En trois bonds, l'abb Midon descendit le roide escalier.

--Malheureux!... s'cria-t-il en marchant sur les trois imprudents,
que voulez-vous?...

Et s'adressant  Maurice:

--C'est par vous et pour vous que votre pre a failli mourir!...
Craignez-vous donc qu'il en rchappe, que vous revenez, au risque de
montrer aux dlateurs le chemin de sa retraite!... Partez.

Le pauvre garon, atterr, balbutiait des excuses inintelligibles.
L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris
le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas rflchi; il allait
s'loigner; il ne demandait qu' voir son pre; il voulait seulement
embrasser sa mre...

Le prtre fut inflexible.

--Une motion peut tuer votre pre, dclara-t-il; apprendre  votre
mre votre retour et  quels dangers vous vous tes follement expos,
serait lui enlever toute scurit... Retirez-vous... Repassez la
frontire cette nuit mme.

Jean Lacheneur, tmoin de cette scne, s'approcha.

--Je m'loignerai aussi, monsieur le cur, dit-il, et je vous prierai
de garder ma soeur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les
grands chemins...

L'abb Midon se tut, valuant les chances bonnes ou mauvaises, puis
brusquement:

--Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne
vous poursuit pas...

Ainsi spar tout  coup de celle qui tait sa femme, aprs tout,
Maurice et voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernires
recommandations, l'abb ne le permit pas.

--Fuyez!... dit-il encore en entranant Marie-Anne... Adieu!

Le prtre s'tait trop ht.

Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le
livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.

Ds qu'ils furent dehors:

--Voil donc, s'cria Jean, l'oeuvre des Sairmeuse et du marquis de
Courtomieu!... Je ne sais, moi, o ils ont jet le corps de mon pre
excut; vous ne pouvez, vous, embrasser votre pre, lchement,
tratreusement assassin par eux!...

Il eut un clat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix
rauque poursuivit:

--Et cependant, si nous gravissions cette minence, nous apercevrions,
dans le lointain, le chteau de Sairmeuse illumin... Ce soir, on fte
le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons  l'aventure,
nous, sans amis, sans asile; l-bas, ils tiennent table, ils rient,
les verres se choquent.

Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colres de Maurice.
Tout son sang afflua  son cerveau. Il oublia tout pour se dire que
troubler cette fte de sa prsence serait une vengeance digne de lui.

--Je vais aller provoquer Martial, s'cria-t-il,  l'instant, chez
lui...

Mais Jean l'interrompit.

--Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lches, ils vous feraient
arrter. Il faut crire, je porterai la lettre.

Le caporal Bavois les entendait, il et pu s'opposer  leur folie...

Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique
leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils n'avaient pas froid aux
yeux il les estimait davantage...

A tous risques, ils entrrent donc dans le premier bouchon qu'ils
rencontrrent sur leur route, et la provocation fut crite et confie
 Jean Lacheneur....




XXXVIII


Troubler la fte du chteau de Sairmeuse, changer en tristesse la joie
d'un premier jour de mariage, pouvanter de sinistres prsages l'union
de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu...

Voil, en vrit, tout ce qu'esprait Jean Lacheneur.

Quant  croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel
de Maurice, misrable et proscrit... il ne le croyait pas.

Mme, tout en attendant Martial dans le vestibule du chteau, il
s'armait contre les mpris et les railleries dont ne manquerait pas de
l'accabler tout d'abord, prsumait-il, ce froid et hautain gentilhomme
qu'il venait dfier.

L'accueil videmment bienveillant de Martial le dconcerta un peu...

Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la
provocation mortellement offensante de Maurice.

--Nous avons frapp juste!... pensait-il.

Martial lui ayant pris la main pour l'entraner, il ne rsista pas...

Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumire, tout en
fendant les groupes d'invits surpris, Jean ne songeait ni  ses gros
souliers ferrs ni a ses habits de paysan.

Tout palpitant d'anxit, il se demandait;

--Que va-t-il se passer?...

Il le sut bientt.

Appuy au chambranle dor de la porte de la galerie, il assista  la
terrible scne du petit salon.

Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colre, jeter  la face du
marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.

On et cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid
et immobile, ple, les lvres pinces, les yeux baisss... Mais
ces apparences mentaient. Son coeur se dilatait en une espce de
jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas
qu'on pt voir quelle joie immense y clatait.

Jamais il n'et os souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si
terrible.

Et cependant ce n'tait rien encore...

Aprs avoir cart brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait
 sa sortie, qui s'accrochait dsesprment  ses vtements, Martial
reprit le bras de Jean Lacheneur.

--Arrivez!... lui dit-il d'une voix frmissante. Suivez-moi!...

Jean le suivit.

Ils traversrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invits
ptrifis; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara
d'un candlabre allum sur une console et ouvrit une petite porte qui
donnait sur un escalier de service.

--O me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.

Martial, qui avait dj gravi deux ou trois marches, se retourna:

--Avez-vous donc peur? fit-il.

L'autre haussa les paules, et froidement:

--Si vous le prenez ainsi, pronona-t-il, montons.

Ils montrent au second tage du chteau et arrivrent  un
appartement  demi dmeubl, o tout tait en dsordre.

C'tait l'appartement de garon de Martial. La veille au soir, il
avait bien cru qu'il y couchait pour la dernire fois.

Cet appartement, autrefois, tait celui de Jean Lacheneur lorsqu'il
venait passer les vacances prs de son pre, et rien n'y avait t
chang. Il reconnaissait les rideaux  ramages, les grandes rosaces
du tapis et jusqu'au vieux fauteuil o il avait lu tant de romans en
cachette.

Ds qu'ils furent entrs, Martial courut  un petit secrtaire rest
dans un angle, le brisa plutt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un
tiroir un papier pli fort menu qu'il glissa dans sa poche.

Bien qu'il part agir dans la plnitude de sa volont, un observateur
et t effray de ses mouvements saccads, de sa pleur et de l'clat
de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus
raisonnablement, se trahissent par un extrieur pareil.

--Maintenant, dit-il, partons... Il faut viter une scne; mon pre
et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons
dehors.

Ils descendirent en toute hte, sortirent par les jardins et eurent
bientt atteint la longue avenue de Sairmeuse.

Alors Jean Lacheneur s'arrta court.

--Venir si loin pour un oui ou un non, tait je crois inutile, dit-il.
Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je rpondre  Maurice d'Escorval?

--Rien! Vous allez me conduire prs de lui.

--Vous?...

--Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me
justifie... Marchons!

Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.

--Ce que vous me demandez est impossible, pronona-t-il.

--Pourquoi?

--Parce que Maurice est poursuivi. S'il tait pris, il serait traduit
devant la Cour prvtale et sans doute condamn a mort. Il se cache,
il a trouv une retraite sre, je n'ai pas le droit de la faire
connatre.

En fait de retraite sre, Maurice n'avait alors que la bois voisin,
o, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.

Mais Jean n'avait pu rsister  la tentation de prononcer cette
rponse, plus insultante que s'il et dit simplement:

--Nous craignons les dlateurs!...

La preuve que Martial n'tait pas soi, c'est que lui si fier, si
violent, il ne releva pas l'outrage.

--Vous vous dfiez de moi!... fit-il tristement.

Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.

--Cependant, insista Martial, aprs ce que vous venez de voir et
d'entendre, vous ne pouvez plus me souponner d'avoir coup les cordes
que j'ai portes au baron d'Escorval.

--Non... Je suis persuad que vous tes innocent de cette atroce
lchet.

--Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a os compromettre
l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-l, cependant, est le pre
de la jeune fille que j'ai pouse aujourd'hui mme...

--J'ai vu!... mais je vous rpondrai quand mme: impossible!

Vritablement, Jean tait stupfait de la patience,--il faut dire
plus,--de l'humble rsignation de Martial.

Au lieu de se rvolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il tait
all prendre  son appartement, et le tendant  Jean:

--Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront
chtis, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas  ma
sincrit, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a
Maurice et qui vous rassurera...

--Qu'est-ce que cette preuve?...

--Le brouillon crit de ma main, en change duquel mon pre a favoris
l'vasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a
empch de brler cette pice compromettante... je m'en rjouis
aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet  votre discrtion.

Tout autre que Jean Lacheneur et t touch de cette grandeur d'me,
que d'aucuns eussent taxe d'hroque niaiserie.

Jean demeura implacable. Il avait au coeur une de ces haines que rien
ne dsarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles
satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les annes,
grandissent et deviennent plus terribles.

Il et tout sacrifi, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux!
 l'ineffable jouissance de voir  ses pieds ce fier marquis qu'il
excrait.

--Bien, dit-il, je remettrai cela  Maurice.

--C'est un gage d'alliance, ce me semble?

Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.

--Un gage d'alliance! s'cria-t-il, comme vous y allez, monsieur le
marquis!... Avez-vous donc oubli tout le sang qui a coul entre nous?
Vous n'avez pas coup les cordes, soit!... Mais qui donc a condamn 
mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse?
Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vtres vous avez
conduit mon pre  l'chafaud!... Comment avez-vous remerci cet homme
dont l'hroque probit vous a rendu une fortune!... Vous avez essay
de sduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas
sduite, mais vous l'avez bien perdue de rputation.

--J'ai offert mon nom et ma fortune  votre soeur.

--Je l'eusse tue de ma main si elle et accept!... C'est que je
n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque
grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez  Jean
Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...

Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volont lui
rendit sa froideur, et d'un ton pos il ajouta:

--Et si vous tenez tant  voir Maurice, soyez demain  la lande de la
Rche  midi, il y sera. Au revoir!...

Ayant dit, il se jeta brusquement de ct, franchit d'un bond le talus
de l'avenue, et disparut dans les tnbres...

--Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez;
coutez-moi!

Pas de rponse...

Et bientt, le bruit des souliers ferrs du frre de Marie-Anne
s'teignit sur la terre laboure...

Une sorte d'tourdissement, comme aprs une chute, s'tait empar du
jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout  la mme place au
milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans penses...

Un cheval qui passait  fond de train, lanc du ct de Montaignac, et
qui en passant faillit l'craser, le tira de cet anantissement.

Il tressaillit comme un homme veill en sursaut, et la conscience de
ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui
revint.

Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui,
l'ivresse dissipe, constate avec pouvante ses extravagances.

Etait-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui
vantait son sang-froid et son insensibilit parfaite, qui s'tait
laiss emporter ainsi!

Hlas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, dsormais la marquise de
Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la
trompait pas absolument...

Martial, qui et ddaign l'opinion du monde entier, fut comme frapp
de vertige,  l'ide que Marie-Anne le mprisait sans doute, et
qu'elle le tenait pour un tratre et pour un lche...

C'est pour elle que, dans un accs de rage, il avait voulu une
clatante justification.

S'il suppliait Jean de le conduire prs de Maurice d'Escorval, c'est
que prs de Maurice il esprait trouver Marie-Anne pour lui dire:

--Les apparences taient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai
prouv en dmasquant le coupable.

C'est  Marie-Anne qu'il et voulu remettre le brouillon qu'il avait
conserv, se disant qu' tout le moins il l'tonnerait  force de
gnrosit...

Son attente avait t trompe, et il n'apercevait plus de rel qu'un
scandale inou.

--Ce sera le diable  arranger, cet esclandre... se dit-il; mais
bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est
d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...

Il disait cela: rentrons, du ton le plus dlibr. Le fait est qu'
mesure qu'il approchait du chteau, sa rsolution chancelait.

La fte de ses noces, qui devait tre si magnifique, tait dj
termine; les invits ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...

Martial rflchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune
femme, son pre et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors,
de cris, de larmes, de colre et de menaces!... Et il affronterait
tout cela...

--Ma foi! non!... pronona-t-il  demi-voix, pas si bte...
Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparatrai demain...

Mais o passer la nuit?... Il tait en costume de crmonie, nu-tte,
et il commenait  avoir froid... La maison occupe par le duc 
Montaignac tait une ressource.

--J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits,
du feu, et demain un cheval pour revenir.

C'tait une longue traite  faire  pied, mais dans sa disposition
d'esprit cela ne lui dplut pas.

Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de
son haut en le reconnaissant...

--Vous, monsieur le marquis!...

--Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y
des vtements pour me changer...

Le valet obit, et bientt Martial se trouva seul, tendu sur un
canap devant la chemine.

--Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le
dessus.

Il essaya, mais il n'tait pas de cette force.

Sa pense lui chappait pour s'envoler  Sairmeuse, dans cette chambre
nuptiale o il avait prodigu les plus exquises recherches du luxe.

Il eut d y tre  cette heure, prs de Blanche, cette jeune femme
si jolie qui tait la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il tait
passionnment aim...

Pourquoi l'avoir abandonne?... Etait-elle donc responsable de
l'infamie du marquis de Courtomieu?

--Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...

Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fivreux, et il tait
plus de neuf heures quand il s'veilla.

Il se fit servir  djeuner, dcid  rentrer  Sairmeuse, et il
mangeait de bon apptit, quand tout  coup:

--Qu'on me selle un cheval, s'cria-t-il. Vite!... trs-vite!...

Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas
s'y rendre!...

Il s'y rendit, et, grce  la rapidit de son cheval, il mettait pied
 terre  la Rche comme sonnait la demie de onze heures.

Les autres ne devant pas tre arrivs encore; il attacha son cheval
 un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point
culminant de la lande.

L avait t autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que
les quatre murs, noircis par l'incendie et  demi-bouls...

Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une
violente motion, quand il entendit un grand froissement dans les
ajoncs.

Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...

Le vieux soldat portait sous le bras un long et troit paquet
envelopp de serge: c'tait des pes que, pendant la nuit, Jean
Lacheneur tait all chercher  Montaignac, chez un officier 
demi-solde.

--Nous sommes fchs, monsieur, commena Maurice, de vous avoir fait
attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous
comptions peu sur vous...

--Je tenais trop  me... justifier, interrompit Martial, pour n'tre
pas exact.

Maurice haussa ddaigneusement les paules.

--Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude
jusqu' la grossiret, mais de se battre.

Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla
pas.

--Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur
ici prsent ne vous a rien dit.

--Jean m'a tout racont...

--Eh bien, alors?...

Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.

--Alors, rpondit-il, avec une violence inoue, ma haine est pareille,
si mon mpris a diminu... Vous me devez une rencontre, monsieur,
depuis le jour o nos regards se sont croiss sur la place de
Sairmeuse, en prsence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce
jour-l: Nous nous retrouverons! Nous voici face  face... Quelle
insulte vous faut-il pour vous dcider  vous battre?...

Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit
une des pes que lui prsentait le caporal Bavois, et tombant en
garde:

--Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de
Marie-Anne ne peut plus vous sauver...

Mais les fers taient  peine croiss, qu'un cri de Jean et du caporal
Bavois arrta le combat.

--Les soldats!... crirent-ils, fuyons!...

Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes
leurs forces.

--Ah! je l'avais bien dit!... s'cria Maurice, le lche est venu, mais
il avait prvenu les gendarmes!...

Il bondit en arrire, et brisant son pe sur son genou, il en lana
les tronons  la face de Martial en disant:

--Voil ton salaire, misrable!...

--Misrable!... rptrent Jean et le caporal Bavois, tratre!...
infme!...

Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroy...

Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au
sous-officier qui les commandait, et d'une voix brve:

--Me reconnaissez-vous?...

--Oui, rpondit le sergent, vous tes le fils du duc de Sairmeuse.

--Eh bien, je vous dfends de poursuivre ces gens qui fuient!...

Le sergent hsita d'abord, puis d'un ton dcid:

--Je ne puis vous obir, monsieur, j'ai ma consigne.

Et s'adressant  ses hommes:

--Allons, vous autres, haut le pied!

Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.

--Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous
envoie...

--Qui?... le colonel, parbleu! d'aprs les ordres que le grand prvt,
M. de Courtomieu, lui a envoys hier soir par un homme  cheval...
Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du
jour... Mais lchez-moi, sacr tonnerre!... vous allez me faire
manquer mon expdition...

Il s'chappa, et Martial, plus trbuchant qu'un homme ivre, descendit
la lande et alla reprendre son cheval.

Mais il ne rentra pas au chteau de Sairmeuse... Il revint 
Montaignac, et passa le reste de l'aprs-midi enferm dans sa chambre.

Et le soir mme il expdiait  Sairmeuse deux lettres...

L'une  son pre, l'autre  sa jeune femme.




XXXIX


Si abominable que Martial imagint le scandale de ses emportements,
l'ide qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la ralit.

La foudre tombant au milieu de la galerie, n'et pas impressionn les
htes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de
Maurice d'Escorval.

Un frisson courut par l'assemble, quand Martial, effrayant de colre,
lana la lettre froisse au visage de son beau-pre, le marquis de
Courtomieu.

Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes
femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri
d'effroi...

Il y avait bien vingt secondes que Martial tait sorti avec Jean
Lacheneur et les invits restaient encore immobiles comme des statues,
ples, muets, stupfaits et comme ptrifis.

Ce fut Mme Blanche, la marie, qui rompit le charme.

Pendant que le marquis de Courtomieu se pmait sans que personne
encore songet  le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse
trpignait et se mordait les poings de colre, la jeune marquise
essaya de sauver la situation...

Le poignet meurtri de l'treinte brutale de Martial, le coeur tout
gonfl de haine et de rage, plus blanche que son voile de marie,
elle eut la force de retenir ses larmes prtes  jaillir, elle sut
contraindre ses lvres  sourire.

--C'est vraiment donner trop d'importance  un petit malentendu qui
s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les
plus rapproches d'elle.

Et aussitt, s'avanant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe
 l'orchestre de commencer une contre-danse.

Mais aux premires mesures de l'orchestre, clatant soudainement, tous
les invits, d'un mouvement unanime, se prcipitrent vers la porte.

On et dit que le feu venait de prendre au chteau... On ne se
retirait pas, on fuyait...

Une heure plus tt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
taient excds d'empressements serviles et de plates adulations...

En ce moment, ils n'eussent pas trouv dans toute cette foule si noble
un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.

C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils
venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en touffant la
conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur
supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner
au profit de leurs amis...

Tandis que maintenant,  la suite de la lettre si explicite de
Maurice, aprs les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis
prcipits du fate de leurs grandeurs, disgracis, punis peut-tre...

Or, le grand art consiste  pressentir les disgrces...

Hroque jusqu'au bout, la marie fit, pour arrter cette droute,
d'incroyables efforts.

Debout prs de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux
lvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus
flatteuses paroles, s'puisant en arguments pour rassurer ces
dserteurs.

Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux
danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...

Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans
doute, ce soir-l, se donnrent la dlicate jouissance de faire payer
 la jeune marquise de Sairmeuse les ddains et les pigrammes de
Blanche de Courtomieu...

Enfin, le moment arriva o de tous ces htes si empresss  accourir,
le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel,
prudemment,  cause de sa goutte, avait laiss s'couler la foule.

Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et
rougissant de cette insulte  une femme, il sortit comme les autres...

Mme Blanche tait seule!... Elle n'avait plus besoin de se
contraindre... Il n'y avait plus l de tmoins pour pier ses
horribles souffrances et en jouir...

D'un geste furieux, elle arracha son voile de marie et sa couronne de
fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula
aux pieds...

Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrta.

--Eteignez partout!... lui dit-elle comme si elle et t chez son
pre,  Courtomieu et non pas  Sairmeuse.

On lui obit, et alors, ple et chevele, les yeux hagards, elle
courut au petit salon o avait eu lieu la scne...

Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui
gisait sur une causeuse.

On avait, quand il s'tait affaiss, prononc le terrible mot
d'apoplexie.

Mais le duc de Sairmeuse avait hauss les paules.

--Tout le sang de ses veines affluerait  son cerveau, qu'il ne lui
donnerait pas seulement un tourdissement, dit-il.

C'est que M. de Sairmeuse tait furieux contre son ancien ami.

Mme, en y rflchissant, il ne savait trop si c'tait  Martial ou au
marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...

Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser
l'chafaudage de sa fortune politique.

Mais, d'un autre ct, le marquis de Courtomieu n'tait-il pas cause
qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'ide seule soulevait
le coeur de dgot?...

Enfonc dans un fauteuil, les traits contracts par la colre, il
suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra.

Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:

--Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, pronona-t-elle,
pendant que je restais seule, expose aux dernires humiliations...
Ah!... si j'tais un homme!... Tous vos htes se sont enfuis,
monsieur, tous!...

Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:

--Eh bien, s'cria-t-il, qu'ils aillent au diable!...

C'est que de tous ces htes qui venaient de quitter ses salons,
rompant ainsi violemment avec lui, il n'en tait pas un seul que le
duc de Sairmeuse regrettt.

Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'tonnant orgueil
ne reconnaissait pas un gal.

Donnant une fte pour le mariage de son fils, il y avait convi tous
les gentilshommes de la contre. Ils taient venus... bien! Ils
s'enfuyaient... bon voyage!

Si le duc enrageait de cette dsertion, c'est qu'elle lui prsageait
avec une terrible loquence la disgrce tant redoute.

Cependant, il essaya de se mentir  lui-mme.

--Ils reviendront, dit-il  Mme Blanche, nous les reverrons repentants
et humbles! Fiez-vous  moi!... Mais o donc peut tre Martial?

Les yeux de la jeune femme flamboyrent, mais elle ne rpondit pas.

--Serait-il sorti avec le fils de ce sclrat de Lacheneur? reprit le
duc.

--Je le crois...

--Il ne saurait tarder  rentrer...

--Qui sait!...

M. de Sairmeuse donna sur la chemine un coup de poing  briser le
marbre.

--Jarnibieu!... s'cria-t-il, ce serait combler la mesure...

La jeune marie dut croire que le duc s'inquitait et s'irritait pour
elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son
ambition due.

Quoi qu'il en dit, il s'avouait,  part soi, la supriorit de son
fils; il avait confiance en son gnie d'intrigue, et avant de rien
rsoudre, il voulait le consulter.

--C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est  lui de le
rparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...

Et tout haut il reprit:

--Il faut retrouver Martial, il faut...

D'un geste terrible de douleur et de colre, Mme Blanche
l'interrompit:

--Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver...
mon mari.

Le duc avait eu une pense pareille, il n'osa l'avouer.

--Le ressentiment vous gare, marquise, fit-il.

--Je sais ce que je sais!...

--Non!... et la preuve c'est que Martial va reparatre... S'il est
sorti, il ne peut tre loin... On va le chercher, je le chercherai
moi-mme...

Il s'loigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la
jeune femme s'approcha de son pre qui ne semblait point reprendre
connaissance.

Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus imprieux:

--Mon pre!... appela-t-elle: mon pre!

Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de
Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il
entr'ouvrit languissamment un oeil, qu'il referma aussitt, mais non
si vite que sa fille ne s'en apert:

--J'ai  vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...

Il n'osa dsobir, et pniblement il se redressa sur la causeuse, la
cravate dnoue, le visage marbr de grandes plaques rouges.

--Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!

Sa fille l'crasa d'un regard mprisant, et d'un ton d'ironie amre:

--Pensez-vous que je suis aux anges?... pronona-t-elle.

--Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...

Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.

--Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.

Ils se retirrent, et aprs qu'elle et pouss le verrou de la porte:

--Parlons de Martial... commena-t-elle.

A ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crisprent.

--Ah! le misrable!... s'cria-t-il.

--Martial est mon mari, mon pre.

--Quoi!... aprs ce qu'il a fait, vous osez le dfendre!...

--Je ne le dfends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.

Qui et, en ce moment, annonc la mort de Martial, n'et pas dsespr
M. de Courtomieu.

--Vous l'avez entendu, mon pre, poursuivit Mme Blanche, on assigne
pour demain,  midi, un rendez-vous  Martial,  la lande de la
Rche... Je le connais, il a t insult, il s'y rendra... Y
rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des
assassins... Vous pouvez l'empcher d'tre assassin.

--Moi, mon Dieu!... et comment?

--En envoyant  la Rche des soldats qui se cacheront dans le bois, et
qui, le moment venu, arrteront les sclrats qui en veulent aux jours
de Martial...

Le marquis hocha gravement la tte:

--Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...

--De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends
tout sur moi?

Quelle tait la vritable intention de la marie? M. de Courtomieu
essaya vainement de la pntrer.

--Il faut expdier des ordres  Montaignac, insista-t-elle...

Moins mue, elle et vu l'ombre d'une pense mauvaise voiler les yeux
de son pre. Il songeait que faire ce que dsirait sa fille, c'tait
se venger de Martial et de la faon la plus cruelle, et le dshonorer,
lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.

--Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais crire...

Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien
que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le
colonel de la lgion de Montaignac.

Mme Blanche descendit elle-mme cette lettre  un domestique, elle lui
commanda de monter  cheval, et c'est seulement quand elle l'et
vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient t
prpars pour elle, ces appartements o Martial avait runi les plus
dlicates merveilles du luxe, et que devait clairer la plus radieuse
des lunes de miel.

Mais l tout tait fait pour raviver le dsespoir de la pauvre
abandonne, pour attirer sa haine et exasprer ses colres...

Ses femmes voulaient la dshabiller, elle les renvoya durement et
courut s'enfermer avec la tante Mdie dans la chambre nuptiale o
l'poux seul manquait...

Affaisse sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage
les flatteries excessives dont elle avait t l'objet quand elle tait
l'lve des Dames du Sacr-Coeur.

Alors, on s'tudiait  lui persuader qu'en raison de tous ses
avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beaut, elle devait
tre plus heureuse que les autres...

Et c'tait  elle, que par une trange drive de la destine, ce
malheur arrivait, incroyable, inou, d'tre abandonne la premire
nuit de ses noces...

Car elle tait abandonne, elle n'en doutait pas... Elle tait sre
que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...

Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques;
mais elle savait bien que c'tait peine perdue, qu'ils ne
rencontreraient pas Martial...

O pouvait-il tre? Prs de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne
pouvait l'imaginer ailleurs...

Et  cette pense atroce, qui l'obsdait, elle sentait la folie
envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rvait la
vengeance qu'on demande au fer ou au poison...

Martial,  Montaignac, avait fini par s'endormir...

Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vtements noirs sa
robe blanche de marie, et on la vit errer comme une ombre dans les
jardins de Sairmeuse... Elle n'tait plus, vritablement, que l'ombre
d'elle-mme; cette nuit d'indicibles tortures avait pes sur sa tte
plus que toutes les annes qu'elle avait vcues...

Elle passa la journe enferme dans son appartement, refusant d'ouvrir
au duc de Sairmeuse et mme  son pre...

Dans la soire seulement, vers les huit heures, on eut des
nouvelles...

Un domestique apportait les lettres adresses par Martial  son pre
et  sa femme.

Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hsita  ouvrir celle qui lui
tait destine: son sort allait tre fix, elle avait peur...

Enfin elle rompit le cachet et lut:

Madame la marquise,

Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement
possible...

De ce moment, reprenez votre libert... Je vous estime assez pour
esprer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis
vous enlever.

Vous trouverez comme moi, je pense, une sparation amiable prfrable
au scandale d'un procs.

Quand mes hommes d'affaires rgleront vos intrets, souvenez-vous que
j'ai trois cent mille livres de rentes...

MARTIAL DE SAIRMEUSE.

Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en tait fait, elle
tait abandonne, et abandonne, pensait-elle, pour une autre. Mais
elle se roidit, et d'une voix stridente:

--Oh! cette Marie-Anne! s'cria-t-elle, cette crature! je la
tuerai!...




XL


Les vingt-quatre mortelles heures passes par Mme Blanche  mesurer
l'tendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait
employes  tempter et  jurer  faire crouler les plafonds.

Lui non plus, il ne s'tait pas couch.

Aprs des recherches inutiles aux environs, il tait revenu  la
grande galerie du chteau, et il l'arpentait d'un pied furieux.

Il tombait de lassitude, aprs un accs de colre qui avait dur une
nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...

Elle tait brve...

Martial ne donnait  son pre aucune explication; il ne mentionnait
mme pas la rupture qu'il venait de signifier  sa femme.

Je ne puis me rendre  Sairmeuse, Monsieur le duc, crivait-il, et
cependant, nous voir est de la dernire importance.

Vous approuverez, je l'espre, mes dterminations, quand je vous
aurai expos les raisons qui les ont dictes.

Venez donc  Montaignac, le plus tt sera le mieux, je vous attends.

S'il n'et cout que les suggestions de son impatience, le duc de
Sairmeuse et fait atteler  l'instant mme, et se ft mis en route.

Mais pouvait-il, dcemment, abandonner ainsi brusquement le marquis
de Courtomieu, qui avait accept son hospitalit, et Mme Blanche, la
femme de son fils, en dfinitive.

S'il et pu les voir encore, leur parler, les prvenir...

Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'tait enferme et refusait
d'ouvrir; le marquis s'tait mis au lit, avait envoy chercher un
mdecin qui l'avait saign, et il se dclarait  la mort.

Le duc de Sairmeuse se rsigna donc  une nuit encore d'incertitudes,
vraiment intolrables, pour un caractre comme le sien.

--Attendons, se disait-il, demain  l'issue du djeuner, je saurai
bien trouver un prtexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que
je vais rejoindre Martial...

Il n'eut pas cette peine...

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de
s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille
l'attendaient au salon.

Surpris, il se hta de descendre.

Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui tait assis dans un
fauteuil, se dressa tout d'une pice, s'appuyant sur l'paule de tante
Mdie...

Et Mme Blanche s'avana d'un pas raide, ple et dfaite, autant que si
on lui et tir des veines la dernire goutte de sang.

--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons
vous faire nos adieux.

--Comment, vous partez, vous ne voulez pas...

D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage
la lettre de rupture, elle la tendit  M. de Sairmeuse en disant:

--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.

D'un seul coup d'oeil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne
trouva mme pas un juron.

--Incomprhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...

--Inimaginable, en effet!... rpta la jeune femme d'un ton triste,
mais sans amertume... Je suis marie d'hier et me voici abandonne...
Il et t gnreux de rflchir la veille et non le lendemain...
Dites pourtant  Martial que je lui pardonne d'avoir bris ma vie,
d'avoir fait de moi la plus misrable des cratures... Je lui pardonne
aussi cette insulte suprme de me parler de sa fortune... Je souhaite
qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous
reverrons plus... Adieu!...

Elle prit le bras de son pre et ils allaient se retirer... M. de
Sairmeuse, qui s'tait un peu remis, n'eut que le temps de se jeter
devant la porte.

--Vous ne partirez pas ainsi!... s'cria-t-il, je ne le souffrirai
pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-tre pas
coupable autant que vous le croyez...

--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...

Il dgagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:

--A quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hlas!... il est de
ces outrages qui ne se rparent pas... Puisse votre conscience vous
pardonner comme je vous pardonne moi-mme... Adieu!...

Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel
accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut bloui.

C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'loigner le marquis et
sa fille, et ils taient dj loin quand il s'cria:

--Cafard!... me croit-il sa dupe!...

Dupe!... M. de Sairmeuse l'tait si peu que sa seconde pense fut
celle-ci:

--O veut-il en venir, avec cette comdie? Il dit qu'il nous
pardonne... c'est donc qu'il nous rserve quelque coup de jarnac!...

Cette conviction l'emplit d'inquitude. En vrit il ne se sentait pas
de force  lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.

--Mais Martial lui damera le pion... s'cria-t-il... Oui, il faut voir
Martial!...

Si grande tait son anxit et telle son impatience, que de sa main il
aida  atteler la voiture qu'il avait commande, et que, prenant le
fouet, il voulut conduire lui-mme.

Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforait de rflchir,
mais les ides les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tte,
il n'y voyait plus clair, et la rapidit de la course fouettant son
sang ravivait sa colre.

Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial,  Montaignac.

--J'imagine que vous tes devenu fou, marquis! s'cria-t-il ds le
seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez
prsenter...

Mais Martial, qui attendait la visite de son pre, avait eu le temps
de se prparer.

--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit,
rpondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui
avez envoy des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait
loyalement assign?...

--Marquis!...

--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...

Le duc ne rpondit pas. En dpit de ses travers, de ses dfauts et
de ses vices, cet homme orgueilleux avait conserv les qualits
essentielles de la vieille noblesse franaise: la fidlit  la parole
jure et une admirable bravoure.

Il trouvait tout naturel que Martial se battt avec Maurice... Il
jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal
et confiant.

--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misrable essaie
de dshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je
l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je
ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment pouse que par
condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et
que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me
sont rien...

Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.

--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez
pas moins perdu la fortune politique de notre maison.

Un fin sourire glissa sur les lvres de Martial:

--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas,
toute cette affaire du soulvement de Montaignac est abominable, et
vous devez bnir l'occasion qui vous est offerte de dgager votre
responsabilit. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout
l'odieux des reprsailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder
pour vous que le prestige du service rendu...

Le duc se dridait, il entrevoyait le plan de son fils.

--Jarnibieu!... marquis, s'cria-t-il, savez-vous que c'est une ide
cela!... Savez-vous que ds maintenant, je crains infiniment moins le
Courtomieu?...

Martial tait devenu pensif.

--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille ... ma
femme.




XLI


Il faut avoir vcu au fond des campagnes pour savoir au juste avec
quelle prestigieuse rapidit une nouvelle s'y propage et vole de
bouche en bouche. Parfois, c'est  confondre l'esprit.

Ainsi, le soir mme des scnes du chteau de Sairmeuse, la rumeur en
arrivait aux infortuns cachs  la ferme du pre Poignot.

Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le
caporal Bavois s'taient loigns en promettant de repasser la
frontire cette nuit mme.

Aprs mres rflexions, l'abb Midon avait dcid qu'on ne dirait rien
 M. d'Escorval de la brusque apparition du son fils et qu'on lui
dissimulerait mme la prsence de Marie-Anne.

Son tat tait si alarmant encore, que la moindre motion pouvait
dcider quelque complication mortelle.

Vers les dix heures, le baron s'tant assoupi, l'abb Midon et Mme
d'Escorval taient descendus dans une salle basse de la ferme, pour
causer librement avec Marie-Anne, quand l'an des fils Poignot parut
la figure bouleverse.

Ce grave gars tait sorti aprs souper avec plusieurs de ses
camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des ftes de
Sairmeuse, et il revenait en toute hte apprendre aux htes de son
pre les tranges vnements de la soire.

--C'est inconcevable!... murmurait l'abb Midon abasourdi.

Pas si inconcevable, le prtre l'et bien compris, si l'ide lui ft
venue d'observer Marie-Anne.

Elle tait devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tte, et
autant que possible s'cartait du cercle de la lumire.

C'est qu'il ne lui tait pas possible de mconnatre un trait de cette
grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait dclar, le
soir o il lui avait offert son nom en mme temps qu'il lui avouait
son aversion pour sa fiance.

Ce qui s'tait pass dans l'me de Martial, il lui semblait qu'elle le
devinait.

Mais l'abb Midon tait trop proccup pour rien voir. Son premier
tonnement dissip, il tait devenu sombre, et le froncement de ses
sourcils trahissait l'effort de sa pense.

Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que
ces tranges vnements rendaient leur situation plus prilleuse que
jamais.

--Il est inou, murmurait-il, que Maurice ait os cette folie,
aprs ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron
d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons 
demain avant de rien dcider.

Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rche. Un paysan, qui avait
assist de loin aux prliminaires de ce duel qui ne devait pas finir,
put donner les dtails les plus circonstancis.

Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats
accourir et se mettre  la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.

Mais il tait sr aussi que les soldats en avaient t pour leurs
peines. Il les avait rencontrs sur les cinq heures, harasss et
furieux.

Le sous-officier disait que l'expdition avait manqu par la faute de
Martial qui l'avait retenu une minute...

Ce mme jour, le pre Poignot vint conter  l'abb Midon que le duc de
Sairmeuse et le marquis de Courtomieu taient brouills... C'tait le
bruit du pays. Le marquis tait rentr au chteau de Courtomieu avec
sa fille, et le duc tait parti pour Montaignac...

Cette dernire nouvelle devait rassurer l'abb Midou; mais ses transes
avaient t trop poignantes pour chapper au baron d'Escorval.

--Vous avez quelque chose, cur, lui dit-il.

--Rien, monsieur le baron, rien absolument.

--Aucun pril nouveau ne nous menace?

--Aucun, je vous jure.

L'assurance du prtre et ses protestations ne semblrent pas
convaincre M. d'Escorval.

--Oh!... ne jurez pas, cur... Avant-hier soir, tenez, quand vous tes
remont ici,  mon rveil, vous tiez plus ple que la mort, et ma
femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...

D'ordinaire, quand l'abb Midon ne voulait pas rpondre  certaines
questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce
qui tait vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'tait retarder sa
gurison...

Habituellement, le baron obissait, cette fois il rsista.

--Il dpend de vous, cur, poursuivit-il, de me rendre ma
tranquillit... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne dcouvre ma
retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi
que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la
paix...

--Je ne puis jurer cela! murmura l'abb en plissant.

Le regard de M. d'Escorval se voila:

--Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'tais repris,
qu'arriverait-il? On me soignerait, et ds que je pourrais me tenir
debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'pargner
l'horreur du supplice... Voyons, cur, vous tes mon meilleur ami,
n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprme service... Voulez-vous
que je vous maudisse de m'avoir sauv la vie...

L'abb ne rpondit pas, mais son oeil, volontairement ou non, s'arrta
avec une expression trange sur la bote de mdicaments pose sur la
table.

Voulait-il donc dire:

--Je ne ferai rien; mais l vous trouveriez du poison...

M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la
reconnaissance qu'il murmura:

--Merci!...

Persuad que dsormais il tait le matre de sa vie, qu'il aurait
du poison sous la main s'il tait dcouvert, le baron respirait
librement.

De ce moment, sa situation, si longtemps dsespre, s'amliora
visiblement et d'une faon soutenue.

--Je me moque  cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il
avec une gaiet qui certes n'tait pas feinte, je puis attendre
paisiblement mon rtablissement.

De son ct, l'abb Midon reprenait confiance. Les jours s'coulaient
et ses sinistres apprhensions ne se ralisaient pas.

Loin de provoquer un redoublement de svrits, l'imprudence affreuse
de Maurice et de Jean Lacheneur avait t comme le point de dpart
d'une indulgence universelle.

On et dit un parti pris des autorits de Montaignac d'oublier et de
faire oublier, s'il tait possible, la conspiration de Lacheneur et
les abominables reprsailles dont elle avait t le prtexte.

Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient  la ferme, calmaient
une inquitude, ou taient une garantie de scurit.

On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal
Bavois avaient russi  gagner le Pimont.

De Jean Lacheneur, il n'en tait pas question, on supposait qu'il
n'avait pas quitt le pays, mais on n'avait aucune raison de
craindre pour lui, puisqu'il n'tait port sur aucune des listes de
poursuites...

Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade,
qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas
son chevet.

Une autre fois, le pre Poignot raconta en revenant de Montaignac que
le duc de Sairmeuse tait all passer huit jours  Paris, qu'il tait
de retour avec une dcoration de plus, signe vident de faveur, et
qu'il avait fait  tous les conjurs condamns  la prison la remise
de leur peine.

Douter n'tait pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait
le surlendemain toutes ces circonstances.

L'abb Midon n'en revenait pas.

--Voil qui prouve bien l'inanit des prvisions humaines, disait-il 
Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.

C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abb
Midon l'attribuait uniquement  la rupture du marquis de Courtomieu et
du duc de Sairmeuse.

Si grande que ft sa perspicacit, il fut comme tout le monde dupe des
apparences.

Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les
officiers  demi-solde de Montaignac eux-mmes rptaient:

--Dcidment, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa rputation, et
s'il s'est montr implacable c'est qu'il tait conseill par l'odieux
marquis de Courtomieu.

Seule, Marie-Anne souponnait la vrit.

Il lui semblait qu'elle reconnaissait le gnie de Martial, cet
esprit souple, se plaisant aux coups de thtre, toujours pris de
l'impossible.

Un secret pressentiment lui disait que c'tait lui qui, secouant
son apathie habituelle, dirigeait avec une habilet souveraine les
vnements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de
Sairmeuse.

--Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans
d'elle-mme, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent
 cet insoucieux goste tous ces conjurs obscurs qu'il ne connat
pas!... S'il les protge c'est pour avoir le droit de te protger,
toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en
libert, n'est-ce pas qu'il se propose de faire rformer le jugement
injuste qui a condamn  mort le baron d'Escorval innocent!...

Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait 
cela.

Et dans le fait, n'tait-ce pas de l'hrosme de la part d'un homme
dont elle avait repouss les offres blouissantes!...

Pouvait-elle mconnatre tout ce qu'il y avait de relle grandeur dans
la faon dont Martial, plutt que d'tre souponn d'une lchet,
avait rvl un secret qui pouvait renverser la fortune politique du
duc de Sairmeuse!...

Et cependant jamais l'ide de cette grande passion d'un homme vraiment
suprieur ne fit battre son coeur plus vite. Jamais elle n'en prouva
un mouvement d'orgueil...

Hlas!... Rien n'tait plus capable de la toucher; rien ne pouvait
plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.

Deux mois aprs son arrive  la ferme du pre Poignot, elle n'tait
plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur
son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...

Elle maigrissait et dprissait  vue d'oeil, pour ainsi dire, ses
joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus ple que la
veille, chaque jour largissait le cercle bleutre qui cernait ses
grands yeux noirs.

Vive et active autrefois, elle tait devenue paresseuse et lente. Elle
ne marchait plus, elle se tranait. Souvent elle restait des journes
entires immobile sur une chaise, les lvres contractes comme par
un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes
roulaient silencieuses le long de ses joues.

Les gens de la ferme--et Dieu sait cependant si les campagnards sont
durs!--ne pouvaient se dfendre d'motion en la regardant, et ils la
plaignaient.

--Pauvre fille! rptaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui
profite gure!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.

--Dame! disait le pre Poignot, faut tre juste: elle n'a pas de
chance... Elle a t leve comme une reine, et maintenant la voil 
la charit... Son pre a t guillotin, elle ne sait ce qu'est devenu
son frre... On se ferait du chagrin  moins.

A maintes reprises, l'abb Midon, inquiet, l'avait questionne.

--Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave,
qu'avez-vous?...

--Je ne souffre pas, monsieur le cur.

--Pourquoi ne pas vous confier  moi? Ne suis-je pas votre ami? Que
craignez-vous?

Elle secouait tristement la tte et rpondait:

--Je n'ai rien  confier!...

Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et
d'angoisses.

Fidle  la promesse que lui avait arrache Maurice, elle n'avait
rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage  la fois nul et
indissoluble, contract dans la petite glise de Vigano.

Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment o il
lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.

Dj elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants,
et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.

Et encore russissait-elle vritablement?

Deux ou trois fois, l'abb Midon avait arrt sur elle un regard si
perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Etait-il sr qu'il ne
doutt de rien?

Les autres ne savaient rien, elle en tait certaine. Toute autre
qu'elle et peut-tre t souponne, mais elle!... Sa rputation
seule la mettait  l'abri de tout soupon.... Et nature droite et
loyale, elle se rvoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait
de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.

--La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se
dcouvrira!...

Ses angoisses taient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'et os
les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.

Fuir?... mais o aller?... Quel prtexte donner ensuite?... Ne
perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la
soutenait!

Elle songeait  fuir cependant, quand un vnement lui vint en aide,
qui lui sembla le salut.

L'argent manquait  la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer
du dehors, sous peine de se livrer, et le pre Poignot tait  bout de
ressources...

L'abb Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne
lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent
cach sous la pierre de la chemine de la belle chambre.

--Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir  la Borderie, m'y
introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien  moi,
n'est-ce pas?

Mais le prtre, aprs un moment de rflexion, jugea cette dmarche
impossible.

--Vous seriez peut-tre vue, dit-il, et qui sait?... arrte. On vous
interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter
que les scells doivent avoir t mis partout. Les briser, ce
serait donner l'ide qu'un vol a t commis, c'est--dire veiller
l'attention.

--Que faire, alors!

--Agir au grand jour. Vous n'tes nullement compromise, vous;
reparaissez demain comme si vous reveniez du Pimont, allez trouver
le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre
hritage, et installez-vous  la Borderie...

Marie-Anne frissonnait...

--Habiter la maison de Chanlouineau, bgaya-t-elle, moi... toute
seule!...

Si le prtre aperut le trouble de la malheureuse, il n'en tint
compte.

--Visiblement le ciel nous protge, ma chre enfant, reprit-il. Je ne
vois que des avantages  votre installation  la Borderie, et pas un
inconvnient. Nos communications seront faciles, et avec quelques
prcautions, sans danger. Nous choisirons avant votre dpart un
point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y
rencontrerez avec le pre Poignot...

L'esprance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:

--Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus
utile encore... Ds qu'on sera accoutum dans le pays  votre sjour 
la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera
bien plus rapide que dans le grenier troit et bas o nous le cachons
et o il souffre vritablement du manque d'air et d'espace...

Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la
bouche. Comme il s'arrtait, elle hasarda une objection:

--Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'tablir
comme cela, tout  coup, dans les biens d'un homme qui n'tait pas mon
parent?...

Le prtre ne voulut pas comprendre l'apprhension de Marie-Anne.

--Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...

Et aprs une pause:

--Pour vous-mme, ma pauvre enfant, pronona-t-il, sortir d'ici o
vous vivez enferme est indispensable... ce vous sera un bienfait, de
vous retrouver au grand air, libre, seule...

Le ton de l'abb, l'expression de son visage, ses regards parurent si
tranges  Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille
contre laquelle elle s'appuya toute dfaillante.

--Je ne m'tais pas trompe, se dit-elle, il sait!...

--D'ailleurs, insista l'abb d'un ton premptoire, il n'y a pas 
hsiter.

La dtermination prise, restait  en rgler l'excution avec assez
d'habilet pour n'veiller aucun soupon, et ne laisser au hasard que
le moins de prise possible.

Il fut convenu que, dans la nuit mme, le pre Poignot conduirait
Marie-Anne jusqu' la frontire o elle prendrait la diligence qui
fait le service entre le Pimont et Montaignac, et qui traverse le
village de Sairmeuse.

C'est avec le plus grand soin que l'abb Midon avait dict 
Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son sjour  l'tranger.

Toutes les rponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui
adresser devaient tendre  ce but de bien persuader  tout le monde
que le baron d'Escorval tait cach dans les environs de Turin.

Ce qui avait t convenu fut excut de point en point, et le
lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse
virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence
qui relayait.

--La fille  M. Lacheneur est ici!...

Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidit,
mit tout le village aux portes et aux fentres.

On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur,
remonter la grande rue suivie d'un garon d'curie qui portait une
petite malle, et entrer  l'auberge du _Boeuf couronn_.

A la ville, l'indiscrtion a quelque pudeur; on se cache pour pier. A
la campagne, la curiosit, effrontment nave, se montre sans vergogne
et obsde avec une inconsciente cruaut ceux qui en sont l'objet.

Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte
un rassemblement qui l'attendait bouche bante, les yeux largement
carquills.

Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de
rflexions qui bourdonnaient  ses oreilles, jusqu' la porte du
notaire o elle alla frapper.

C'tait un homme considrable, ce notaire, par sa corpulence, sa
fortune et la quantit d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate
et rougeaude, une faon de s'exprimer melliflue, une barbe bien
taille et des prtentions au bel esprit. On le disait  la fois pieux
et gaillard.

Il accueillit Marie-Anne avec la dfrence due  une hritire qui va
palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...

Mais jaloux d'taler sa perspicacit, il donna fort clairement 
entendre que lui, homme d'exprience, il devinait que l'amour avait
seul dict le testament de Chanlouineau...

La rsignation de Marie-Anne se rvolta.

--Vous oubliez ce qui m'amne, monsieur, pronona-t-elle, vous ne me
dites rien de ce que j'ai  faire?

Le notaire, interdit du ton, s'arrta.

--Peste! pensa-t-il, elle est presse de tter les espces, la
commre!...

Et  haute voix:

--Tout sera vite termin, dit-il; justement le juge de paix n'a pas
d'audience aujourd'hui, il sera  notre disposition pour la leve des
scells.

Pauvre Chanlouineau!... le gnie des nobles passions l'avait inspir
quand il avait pris ses dispositions dernires...

Un avou retors n'et pas imagin des prcautions plus ingnieuses
pour carter toutes ces infinies et irritantes difficults qui se
dressent comme des buissons d'pines autour des successions.

Le soir mme, les scells taient levs et Marie-Anne tait mise eu
possession de la Borderie.

Elle tait seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit
tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes
allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aime allait paratre,
et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la
dernire fois, dans son cachot.

Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumire,
et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la
sienne dsormais, et o palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui
l'avait habite.

Lentement, elle traversa toutes les pices du rez-de-chausse, elle
reconnut le fourneau rcemment rpar, et enfin elle monta dans
cette chambre du premier tage dont Chanlouineau avait fait comme le
tabernacle de sa passion.

L, tout tait magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.

L'pre paysan qui djeunait d'une crote frotte d'oignon avait
dpens une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destin
 son idole.

--Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, mue de cette motion dont
l'ide seule avait enflamm la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!

Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner  ses sensations... Le
pre Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.

Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme
annonce par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient
pas fait oublier son compte...

Le lendemain,  son rveil, l'abb Midon eut de l'argent...

Ds lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, aprs tant d'preuves
et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.

Fidle aux recommandations de l'abb, elle vivait seule, mais par
ses frquentes sorties, elle accoutumait  sa prsence les gens des
environs... Dans la journe, elle vaquait aux occupations de son
modeste mnage, et le soir, elle courait au rendez-vous o le pre
Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part
de l'abb, de quelque commission qu'il ne pouvait taire.

Oui, elle se ft trouve presque heureuse, si elle et pu avoir des
nouvelles de Maurice... Qu'tait-il devenu?... Comment ne donnait-il
pas signe de vie?... Que n'et-elle pas donn pour un conseil de
lui...

C'est que le moment approchait o il allait lui falloir un confident,
des secours, des soins... et elle ne savait  qui se confier.

En cette extrmit, et lorsque vritablement elle perdait la tte,
elle se souvint de ce vieux mdecin qui avait reconnu son tat 
Saliente, qui lui avait tmoign un si paternel intrt, et qui avait
t un des tmoins de son mariage  Vigano.

--Celui-l me sauverait, s'cria-t-elle, s'il savait, s'il tait
prvenu!...

Elle n'avait ni  temporiser ni  rflchir; elle crivit sur-le-champ
au vieux mdecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa
lettre  Vigano.

--Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit  son retour
le jeune commissionnaire.

Ce soir-l, en effet, Marie-Anne entendit frapper  sa porte. C'tait
bien cet ami inconnu qui venait  son secours...

Cet honnte homme resta quinze jours cach  la Borderie...

Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand
manteau, un enfant,--un garon,--dont il avait jur les larmes aux
yeux de prendre soin comme de son enfant  lui...

Marie-Anne avait repris son train de vie...

Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupon.




XLII


Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il
avait fallu  Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'nergie de
sa volont.

La plus pouvantable colre grondait en elle, pendant que, drape de
dignit mlancolique, elle murmurait des paroles de mansutude et de
pardon.

Ah! si elle n'et cout que les inspirations de ses ressentiments!...

Mais son indomptable vanit l'enflammait de l'hrosme du gladiateur
mourant dans l'arne, le sourire aux lvres...

Tombant, elle prtendait tomber avec grce.

--Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre,
disait-elle  son pre, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.

Et dans le fait, elle fut stoque,  son retour au chteau de
Courtomieu.

Son visage, pli, resta de marbre sous les regards des domestiques
bahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe
inoue.

--On m'appellera Mademoiselle comme par le pass, dit-elle d'un ton
imprieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoy.

Une femme de chambre l'oublia le soir mme et pronona le mot dfendu:
Madame... La pauvre fille fut chasse sur l'heure, sans misricorde,
malgr ses protestations et ses larmes.

Tous les gens du chteau taient indigns.

--Espre-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est
marie et que son mari l'a plante l!...

Hlas! elle et voulu l'oublier elle-mme.

Elle et voulu anantir jusqu'au souvenir de cette fatale journe du
17 avril, qui l'avait vue jeune fille, pouse et veuve, entre le lever
et le coucher du soleil.

Veuve!... ne l'tait-elle pas, par le fait?...

Seulement ce n'tait pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'tait,
pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infme et perfide
crature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.

Et elle, cependant, ignominieusement abandonne, ddaigne, repousse,
elle ne s'appartenait plus.

Elle appartenait  l'homme dont elle portait le nom comme une livre
de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...

Elle n'avait pas vingt ans et c'en tait fait de sa jeunesse, de sa
vie, de ses esprances, de ses rves mme.

Le monde la condamnait sans appel ni recours  vivre seule, dsole...
pendant que Martial, lui, libre de par les prjugs, talerait au
grand jour ses amours adultres.

Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une me  qui se
confier en sa dtresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...

Elle avait deux amies prfres, autrefois; elles taient insparables
au Sacr-Coeur, mais sortie du couvent elle les avait loignes par
ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour
elle...

Elle en tait rduite aux irritantes consolations de tante Mdie, une
brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait flchi
sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient
aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.

Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son
coeur le secret de ses dsespoirs.

Elle se montra, comme au temps o elle tait jeune fille, elle porta
audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se
contraindre  paratre gaie et insouciante.

Mais le dimanche suivant, ayant os aller  la grand'messe au village
de Sairmeuse, elle comprit l'inanit de ses efforts.

On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait
la tte sur son passage pour rire aux clats. Elle put mme entendre
sur son tat de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrrent dans
l'esprit comme des pointes de fer rouge.

On se moquait... Elle tait ridicule!... Ce fut le comble.

--Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, rptait-elle.

Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprme injure pour songer
 se venger, et elle avait trouv son pre prt  la seconder.

Pour la premire fois, le pre et la fille avaient t d'accord.

--Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en cote, disait M. de
Courtomieu, de prter les mains  l'vasion d'un condamn et
d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position,
faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruin, dconsidr,  mes
pieds!... Tu verras... tu verras!...

Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait t malade
trois jours, aprs les scnes de Sairmeuse, et il avait perdu trois
autres jours  composer et  crire un rapport qui devait craser son
ancien alli.

Ce retard devait le perdre, car il permit  Martial de prendre les
devants, de bien mrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc
de Sairmeuse, habilement endoctrin...

Que raconta le duc  Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le
recevoir?...

Il dmentit sans doute ses premiers rapports, il rduisit le
soulvement de Montaignac  ses proportions relles, il prsenta
Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des
niais inoffensifs.

Peut-tre donna-t-il  entendre que le marquis de Courtomieu pouvait
fort bien avoir provoqu ce soulvement de Montaignac... Il avait
servi Buonaparte, il tenait  montrer son zle; on savait des
exemples...

Il dplora, quant  lui, d'avoir t tromp par ce coupable ambitieux,
rejeta sur le marquis tout le sang vers et se porta fort de faire
oublier ces tristes reprsailles...

Il rsulta de ce voyage, que le jour o le rapport du marquis arriva
 Paris, on lui rpondit en le destituant de ses fonctions de grand
prvt.

Ce coup imprvu devait atterrer M. de Courtomieu.

Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait
sauv les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait
travers les poques les plus troubles comme une anguille ses bourbes
natales, qui avait su tablir sa colossale fortune sur trois mariages
successifs, qui avait servi d'un mme visage obsquieux tous les
matres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, tre jou
ainsi!...

Car il tait jou, il n'en pouvait douter, il tait sacrifi, perdu...

--Ce ne peut tre ce vieil imbcile de duc de Sairmeuse qui a
manoeuvr si vivement, et avec tant d'adresse, rptait-il...
Quelqu'un l'a conseill, mais qui? je ne vois personne...

Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop.

De mme que Marie-Anne, elle reconnaissait le gnie de Martial.

--Ah!... je ne m'tais pas trompe, pensait-elle: celui-l est bien
l'homme suprieur que je rvais... A son ge, jouer mon pre, ce
politique de tant d'exprience et d'astuce!

Mais cette ide exasprait sa douleur et attisait sa haine.

Devinant Martial, elle pntrait ses projets.

Elle comprenait que s'il tait sorti de son insouciance hautaine et
railleuse, ce n'tait pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le
marquis de Courtomieu.

--C'est pour plaire  Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de
rage. C'est un premier pas vers la grce des amis de cette crature...
Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'esprerais
en vain... Mais patience...

Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger
srement doit attendre, dissimuler, prparer l'occasion mais ne pas
violenter...

Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle
se vengerait, et dj elle avait jet les yeux sur un homme qui
serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable
de tout pour de l'argent: Chupin.

Comment le tratre qui avait livr Lacheneur pour vingt mille francs,
se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?...

Ce fut le rsultat d'une de ces simples combinaisons des vnements
que les imbciles admirent sous le nom de hasard.

Bourrel de remords, honni, conspu, maudit, pourchass  coups de
pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il
songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste pimontais,
Chupin avait quitt Montaignac et tait venu demander asile au chteau
de Sairmeuse.

Il pensait, dans la navet de son ignominie, que le grand seigneur
qui l'avait employ, qui l'avait convi au crime, qui avait profit
de sa trahison, lui devait, outre la rcompense promise, aide et
protection.

Les domestiques le reurent comme une bte galeuse dont on redoute la
contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines
et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les curies.
On lui jetait la pte comme  un chien et il dormait au hasard dans
les greniers  foin.

Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures,
s'estimant encore heureux de pouvoir acheter  ce prix une certaine
scurit.

Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli
et de conciliation en poche, ne pouvait tolrer la prsence d'un tel
homme, si compromettant et charg de l'excration de tout le pays.

Il ordonna de congdier Chupin.

Le vieux braconnier rsista, croyant deviner un complot de ses ennemis
les domestiques.

Il dclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de
force ou sur un ordre formel, de la bouche mme du duc.

Cette rsistance obstine, rapporte  M. de Sairmeuse, le fit presque
hsiter.

Il tenait peu  se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait
pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y et  dix lieues 
la ronde.

La ncessit du moment et les observations de Martial le dcidrent.

Ayant mand son ancien espion, il lui dclara qu'il ne voulait plus,
sous aucun prtexte, le revoir  Sairmeuse, adoucissant toutefois la
brutalit de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.

Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses
quelques hardes et s'loigna en montrant le poing au chteau, jurant
que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil,  la
brune, il lui ferait passer le got du pain.

Il est sr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.

Ainsi expuls, le vieux braconnier se retira dans sa masure, o
habitaient toujours sa femme et ses deux fils.

Il n'en sortait gure, et jamais que pour satisfaire son ancienne
passion pour la chasse, qui survivait  tout.

Seulement, il ne perdait plus son temps  s'entourer de prcautions
comme autrefois, pour tirer un livre ou quelques perdreaux.

Sr de l'impunit, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de
Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses paules et
rentrait chez lui en plein jour  la barbe des gardes intimids.

Le reste du temps, il vivait plong dans le somnambulisme d'une
demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le
vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner
une ralit plus terrifiante aux fantmes qui peuplaient son perptuel
cauchemar.

Parfois,  la tombe de la nuit, les paysans qui passaient prs de la
masure, entendaient comme un trpignement de lutte, des voix rauques,
des blasphmes et des cris aigus de femme.

C'est que Chupin tait plus ivre que de coutume, et que sa femme et
ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.

Car il n'avait rien donn aux siens du prix de la trahison.
Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reus en bel or?
On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrs
quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour pier leur pre,
l'ivrogne, plus rus qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. A
grand peine,  force de coups, se dcidait-il  lcher quelques louis.

On savait ces dtails dans le pays, et on voulait y reconnatre un
juste chtiment du ciel.

--Le sang de Lacheneur touffera Chupin et les siens, disaient les
paysans.

Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut
d'abord toute cette histoire.

Ne se sachant pas cout par la fille de l'homme qui avait suscit et
pay la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait 
deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait
d'indignation.

--Ah!... c'est une fire canaille que ce vieux, rptait-il, qui
devrait tre aux galres et non en libert dans un pays de braves
gens!...

De ces imprcations, une bonne part retombait sur le marquis de
Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas.

Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui
rgissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles
transactions sociales.

Le crime, fatalement attire le mpris, qui provoque la rvolte et un
nouveau crime.

--Voil bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait  l'oreille de Mme
Blanche la voix de la haine...

Certes!... Mais comment arriver jusqu' lui? comment entrer en
pourparlers?

Aller chez Chupin, c'tait s'exposer  tre aperue entrant dans sa
maison ou en sortant. Mme Blanche tait trop prudente pour avoir
seulement l'ide de courir un tel risque.

Mais elle songea que du moment o le vieux braconnier chassait
quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas tre
impossible de l'y rencontrer... par hasard.

--Ce sera, se dit-elle dj toute decide, l'affaire d'un peu de
persvrance et de quelques promenades adroitement diriges.

Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que
tante Mdie, l'invitable chaperon de la jeune femme, en tait sur les
dents.

--Encore une nouvelle lubie!... gmissait la parente pauvre, rendue de
fatigue, ma pauvre nice est dcidment folle.

Pas si folle, car par une belle aprs-midi du mois de mai, dans les
derniers jours, Mme Blanche aperut enfin celui qu'elle cherchait.

C'tait dans la partie rserve du bois de Courtomieu, tout prs des
tangs.

Chupin s'avanait au milieu d'une large alle de chasse, le doigt sur
la dtente de son fusil.

Il s'avanait  la manire des btes traques, d'un pas muet et
inquiet, tout ramass sur lui-mme comme pour prendre son lan,
l'oreille au guet, le regard dfiant... Ce n'est pas qu'il craignit
les gardes, mon Dieu! ni un procs-verbal; seulement, ds qu'il
sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son
couteau ouvert  la main...

Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais
elle le prvint, et enflant la voix  cause de la distance.

--Pre Chupin!... cria-t-elle.

Le vieux maraudeur parut hsiter, mais il s'arrta, laissant glisser
jusqu' terre la crosse de son fusil, et il attendit.

Tante Mdie tait devenue toute ple de saisissement.

--Doux Jsus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nice, pourquoi
appeler ce vilain homme!...

--Je veux lui parler.

--Comment, toi, Blanche, tu oserais...

--Il le faut.

--Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...

--Oh!... assez, interrompit l jeune femme, avec un de ces regards
imprieux qui fondaient comme cire les volonts de la parente pauvre,
assez, n'est-ce pas...

Et plus doucement:

--J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce
temps, tante Mdie, tu vas te tenir un peu  l'cart... Regarde bien
de tous les cts... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu
m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.

La parente pauvre, comme toujours, se rsigna et obit, et Mme Blanche
s'avana vers le vieux braconnier qui tait rest en place, aussi
immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...

--Eh bien!... mon brave pre Chupin, commena-t-elle ds qu'elle fut 
quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...

--Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car
vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de
moi?...

Il fallut  Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi
et de dgot; ce qui n'empche que c'est du ton le plus rsolu qu'elle
dit:

--Eh bien! oui, j'ai un service  vous demander...

--Ah! ah!...

--Un trs-lger service, du reste, qui vous cotera peu de peine et
qui vous sera bien pay.

Elle disait cela d'un petit air dtach, comme si vritablement il ne
se ft agi que de la moindre des choses. Mais si bien que ft jou son
insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.

--On ne demande pas des services si lgers que cela  un homme comme
moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'aprs
mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au pril de
ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me
marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont pay; mais
tout l'or qu'ils m'ont donn, je voudrais pouvoir le faire fondre et
le leur couler brlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il
en cote aux petits d'couter les paroles des gros! Passez votre
chemin, et si vous avez des abominations en tte, faites-les
vous-mme!...

Il remit son fusil sur l'paule, et il allait s'loigner, quand une
inspiration soudaine, vritable clair de la haine, illumina l'esprit
de Mme Blanche.

--C'est parce que je sais votre histoire, pronona-t-elle froidement,
que je vous ai arrt. J'imaginais que vous me serviriez volontiers,
moi qui hais les Sairmeuse.

Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.

--Je crois bien, en effet, dit-il, que vous hassez les Sairmeuse
en ce moment... Ils vous ont plante l, sans gne, tout comme moi;
seulement...

--Eh bien?

--Avant un mois, vous serez rconcilis... Et qui payera les frais de
la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbcile...

--Jamais.

Le tratre cherchait des objections, mais il tait branl.

--Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: Fontaine je
ne boirai pas de ton eau. Enfin, si je vous aidais, que m'en
reviendrait-il?

--Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la
terre, une maison...

--Grand merci!... Je veux autre chose.

--Quoi? Faites vos conditions.

Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:

--Voici la chose, rpondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref,
je ne me sens pas en sret dans ma masure; mes fils me cognent quand
j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon
vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence
ne peut durer. Promettez-moi un asile au chteau de Courtomieu aprs
l'affaire, et je suis  vous... Chez vous, je serai gard, et j'oserai
boire  ma soif et autrement que d'un oeil. Mais, entendons-nous, je
ne veux pas tre maltrait par les domestiques comme  Sairmeuse...

--Il sera fait ainsi que vous le dsirez.

--Jurez-moi cela sur votre part de paradis.

--Je le jure!

Tel tait l'accent de sincrit de la jeune femme, que Chupin en fut
rassur. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:

--Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.

Ses petits yeux tincelaient d'une infernale audace, ses lvres
minces se serraient sur ses dents aigus, il s'attendait  quelque
proposition de meurtre, et il tait prt.

Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en
frissonna.

--Vritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien.
Il ne s'agit que d'pier, de surveiller adroitement le marquis de
Sairmeuse, Martial...

--Votre mari?

--Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, o
il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de
tout son temps, minute par minute.

On et dit,  voir la figure tonne de Chupin, qu'il tombait des
nues.

--Quoi!... bgaya-t-il, srieusement, franchement, c'est tout ce que
vous demandez?

--Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce
que vous me rapporterez, j'agirai...

La jeune femme ne mentait qu' demi.

Entre tous les projets de vengeance qui s'taient prsents  son
esprit, elle hsitait encore.

Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait pier Martial que pour
arriver  Marie-Anne. Elle n'avait pas os prononcer devant le tratre
le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livr le pre au bourreau,
n'hsiterait-il pas  s'attaquer  la fille. Mme Blanche le craignait.

--Une fois qu'il sera engag, pensait-elle, ce sera tout diffrent.

Cependant le vieux maraudeur tait remis de sa surprise.

--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de
temps...

--Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous
quelque chose?...

--Dans cinq jours?... Oui, probablement.

--En ce cas, soyez ici jeudi;  cette heure-ci, vous m'y trouverez...

Un cri de tante Mdie l'interrompit.

--Quelqu'un!... dit-elle  Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie
ensemble, vite, sauvez-vous.

D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'alle et disparut dans un
taillis.

Il tait temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver prs de
tante Mdie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande
animation.

Rapidement elle s'avana.

--Ah! mada... c'est--dire mademoiselle, s'cria le domestique, voici
plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre pre, M. le
marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est all qurir le mdecin.

--Mon pre est mort!...

--Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!...
Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les faons
de ses vignes, il tait tout chose, n'est-ce pas, tout drle... Eh
bien!... quand il est revenu...

Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le
front.

--Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentr, la raison
n'y tait plus... partie... envole!...

--Courons!... interrompit Mme Blanche.

Et sans attendre tante Mdie terrifie, elle s'lana dans la
direction du chteau.

--M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperut sous
le vestibule.

--Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couch, il est un peu
plus tranquille, maintenant.

Dj la jeune femme arrivait  la chambre du marquis.

Il tait assis sur son lit, les manches de sa chemise arraches, et
deux domestiques guettaient ses mouvements.

Sa face tait livide, avec de larges marbrures bleutres aux joues...
Ses yeux roulaient gars sous leurs paupires bouffies, et une cume
blanchtre frangeait ses lvres. Des mches de cheveux rares colles
sur son front ajoutaient encore  l'effrayante expression de sa
physionomie.

La sueur,  grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il
grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus
rudement que le vent de dcembre ne tord et ne secoue les branches
mortes.

Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohrentes, d'une
voix tour  tour sourde ou clatante.

Cependant, il reconnut sa fille.

--Te voil, fit-il, je t'attendais.

Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne ft certes, ni
tendre, ni impressionnable.

--Mon pre!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arriv?

Le marquis riait d'un rire strident:

--Ah! ah!... rpondit-il, je l'ai rencontr, voil!... Il fallait bien
que cela fint ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je
l'ai vu, le misrable!... Je le connais bien, peut-tre, moi qui
depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite...
car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu...
C'tait en fort, prs des roches de Sanguille, tu sais, l o il fait
toujours sombre,  cause des grands arbres... Je revenais, lentement,
pensant  lui, quand tout  coup, brusquement, il s'est dress devant
moi, tendant les bras, pour me barrer le passage:

--Allons!... m'a-t-il cri, il faut venir me rejoindre! Il tait
arm d'un fusil, il m'a couch en joue et il a fait feu...

Le marquis s'interrompant, Mme Blanche russit enfin  prendre sur soi
de s'approcher de lui.

Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et
persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment
le bras:

--Revenez  vous, mon pre!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que
vous tes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous
ayez vu... l'homme que vous dites.

Quel homme croyait avoir aperu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le
devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son
nom.

Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:

--Ai-je donc rv!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en
suis sr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappel une circonstance de
notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'tait pendant
la Terreur, en 93, il tait tout-puissant  Montaignac, moi, j'tais
poursuivi pour avoir correspondu avec les migrs. Mes biens allaient
tre confisqus, je croyais dj sentir la main du bourreau sur mon
paule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me
cacha, le misrable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune
et il sauva ma tte... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voil
pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un
homme mort!...

Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa
tte, et demeura tellement immobile et roide, que vritablement on et
pu croire que c'tait un cadavre, dont la toile dessinait vaguement
les contours.

Muets d'horreur, les domestiques changeaient des regards effars.

Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils taient de
souponner quels calculs atroces pour faire clore l'ambition dans une
me de boue.

Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonn 
Lacheneur de l'avoir sauv? Cela tait cependant!...

Seule, Mme Blanche conservait sa prsence d'esprit au milieu de tous
ces gens perdus.

Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer,
et  voix basse:

--Il est impossible qu'on ait tir sur mon pre, dit-elle.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, et mme peu s'en est fallu
qu'on ne l'ait tu.

--Comment le savez-vous?

--En dshabillant M. le marquis, j'ai remarqu qu'il avait  la tte
une raflure qui saignait... J'ai aussitt examin sa casquette, et
j'y ai constat deux trous qui ne peuvent avoir t faits que par des
chevrotines.

Le digne valet de chambre tait certes bien plus mu que la jeune
femme.

--On aurait donc tent d'assassiner mon pre, murmura-t-elle, et la
frayeur expliquerait cet accs de dlire... Comment savoir qui a os
ce crime?

Le domestique hocha la tte:

--Je souponne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos
chevreuils en plein jour jusque sous nos fentres, mademoiselle le
connat... Chupin...

--Non, ce ne peut tre lui.

--Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans
la commune capable de ce mauvais coup.

Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient
l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'et avou
qu'elle l'avait rencontr  plus d'une lieue du thtre du crime,
qu'elle l'avait arrt, qu'elle avait caus avec lui plus d'une
demi-heure, enfin qu'elle le quittait  l'instant...

Elle se tut. Aussi bien le mdecin arrivait.

Il dcouvrit--il dut presque employer la force--le visage de M.
de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncs; puis,
brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications
de glace sur le crne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et
vite courir chercher  Montaignac. Tout le monde perdait la tte.

Quand le mdecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier:

--Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.

Il eut un geste quivoque, et d'une voix hsitante:

--On se remet de cela, rpondit-il.

Mais qu'importait  cette jeune femme, que son pre se rtablit ou
mourt! Elle devait suivre d'un oeil sec toutes les phases de cette
maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.

Ce qui n'empche que sa conduite fut cite.

Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort,
elle devait ramener l'opinion et s'improviser une rputation toute
diffrente de l'ancienne. Se faire un pidestal o elle poserait en
victime rsigne lui souriait. L'occasion tait admirable; elle la
saisit.

Jamais fille dvoue ne prodigua  un pre plus de soins touchants,
plus de dlicates attentions. Impossible de la dcider  s'loigner
une minute du chevet du malade. C'est  peine si la nuit elle
consentait  dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la
chambre mme.

Mais pendant qu'elle restait l, jouant ce rle de soeur de charit
qu'elle s'tait impos, sa pense suivait Chupin. Que faisait-il 
Montaignac? Epiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le
jour qu'elle lui avait fix tait lent  venir!...

Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, aprs
avoir bien recommand son pre  tante Mdie, Mme Blanche s'chappa,
et d'un pied fivreux courut au rendez-vous.

Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renvers. Il avait
presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une
proccupation, il avait presque cess de boire, et son intelligence se
dgageait des brouillards de l'ivresse.

--Parlez!... lui dit Mme Blanche.

--Volontiers! Seulement, je n'ai rien  vous conter.

--Ah!... vous n'avez pas surveill le marquis le Sairmeuse.

--Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais
que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de
Sairmeuse  Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le
reconnatriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Ds le
patron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la
matine, il crit des lettres. Dans l'aprs-midi, il reoit tous ceux
qui se prsentent. Lui qui tait haut comme le temps, autrefois, il
fait le pas fier, le bon enfant, le clin, il donne des poignes de
main au premier venu. Les officiers  demi-solde sont  pot et 
feu avec lui; il en a dj replac cinq ou six, il a fait rendre la
pension  deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soire...

Il s'arrta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le
silence, mue et confuse de la question qui lui montait aux lvres.
Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que
le feu, dtournant un peu la tte:

--Il est impossible qu'il n'ait pas une matresse!... dit-elle.

Chupin clata de rire.

--Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarit que
la jeune femme en fut rvolte, vous voulez parler de la fille de ce
sclrat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effronte de
Marie-Anne?

A l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilit de ses
mnagements.

Elle ignorait encore que l'assassin excre sa victime, uniquement
parce qu'il l'a tue.

--Oui, rpondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.

--Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait fil, la gueuse,
avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.

--Vous vous trompez...

--Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est rest ici que
le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de
vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'paule. Il
est effrayant  voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui
brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-l,
mon compte serait vite rgl...

Mme Blanche avait pli... C'tait Jean Lacheneur qui avait tir sur le
marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...

--Eh bien! moi, dit-elle, je suis sre que Marie-Anne est dans le
pays,  Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tchez
d'avoir dcouvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.

--Je chercherai, rpondit Chupin.

Il chercha en effet; et avec ardeur, dployant toute son adresse: en
vain.

D'abord toutes ses dmarches taient paralyses par les prcautions
qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre
ct, personne dans le pays n'et consenti  lui donner le moindre
renseignement.

--Toujours rien! disait-il  Mme Blanche  chaque entrevue.

Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, mme 
l'vidence.

Mme Blanche s'tait dit que Marie-Anne lui avait enlev son mari,
que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux
environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait
tre, encore que tout lui dmontrt le contraire...

Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.

--Bonne nouvelle!... lui cria-t-il ds qu'il l'aperut, nous tenons
enfin la coquine!




XLIII


C'tait le surlendemain du jour o, sur l'ordre formel de l'abb
Midon, Marie-Anne tait alle s'tablir  la Borderie.

On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et
le testament de Chanlouineau tait le texte de commentaires infinis.

--Voil la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de
rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la
maison...

--Une honnte fille n'aurait pas tant de chance que a! murmuraient
quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.

Jusqu'alors on n'tait pas parfaitement sr que Marie-Anne et t la
bonne amie de Chanlouineau. Mme aprs la chute de M. Lacheneur on
apercevait entre eux une distance difficile  franchir. La donation
leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence
posthume?

Voil cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait  Mme
Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.

Elle l'coutait, frmissante de colre, les poings si convulsivement
serrs que les ongles lui entraient dans les chairs.

--Quelle audace!... rptait-elle d'une voix trangle, quelle
impudence!...

Le vieux maraudeur semblait de cet avis.

--Le fait est, grommela-t-il d'un air de dgot, qu'elle et pu
attendre que le lit de Chanlouineau ft refroidi, avant de s'en
emparer.

Il branla la tte, et comme en -parte:

--Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus
riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.

Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il
dut tre satisfait.

--Et c'est une telle femme qui m'a enlev le coeur de Martial!...
s'cria-t-elle. C'est pour cette misrable qu'il m'abandonne!... Quels
philtres ces cratures font-elles donc boire  leurs dupes!...

L'indignit prtendue de cette infortune, en qui sa jalousie lui
montrait une rivale, transportait Mme Blanche  ce point qu'elle
oubliait la prsence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle
livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.

--Au moins, reprit-elle, tes-vous bien sr de ce que vous me dites,
pre Chupin?

--Comme je suis sr que vous tes l.

--Qui vous a dit tout cela?

--Personne... on a des yeux. J'ai pouss hier jusqu' la Borderie, et
j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait  une fentre.
Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...

C'est qu'en effet, jusqu' ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait
t rduite  la robe que Mme d'Escorval lui avait prte le soir du
soulvement, pour qu'elle pt quitter ses habits d'homme.

Le vieux maraudeur voulait continuer  scarifier Mme Blanche de ses
observations mchantes, elle l'interrompit d'un geste.

--Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?

--Pardienne!

--O est-ce?

--Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce ct de la rivire, 
une lieue et demie d'ici,  peu prs...

--C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y tes-vous entr
quelquefois?...

--Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.

--Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.

Les yeux de Chupin s'carquillrent prodigieusement.

--Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.

--Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est btie.

--Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en
plein champ,  une demi-porte de fusil de la grande route. Devant, il
y a une manire de jardin, et derrire un grand verger qui n'est pas
clos de murs, mais seulement entour d'une petite haie vive. Tout
autour sont des vignes, except  gauche, o se trouve un bocage qui
ombrage un cours d'eau.

Il s'arrta tout  coup, et clignant de l'oeil.

--Mais  quoi peuvent vous servir tous ces renseignements?
demanda-t-il.

--Que vous importe!... Comment est l'intrieur?

--Comme partout: trois grandes chambres carreles qui se commandent,
une cuisine, une autre petite pice noire...

--Voil pour le rez-de-chausse. Passons  l'tage suprieur.

--C'est que... dame!... je n'y suis jamais mont.

--Tant pis. Comment sont meubles les pices que vous avez
visites?...

--Comme celles de tous les paysans d'ici.

Personne, assurment, ne souponnait l'existence de cette chambre
magnifique du premier tage, que Chanlouineau, dans sa folie,
destinait  Marie-Anne. Jamais il n'en avait parl, mme il avait
pris les plus grandes prcautions pour qu'on ne vt pas apporter les
meubles.

--Combien de portes  la maison? poursuivit madame Blanche.

--Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisime communique
avec l'curie. L'escalier qui mne au premier tage se trouve dans la
pice du milieu.

--Et Marie-Anne est seule  la Borderie?...

--Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frre
ne tardera pas  aller demeurer avec elle...

Au lieu de rpondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rverie
si profonde et si prolonge, que le vieux maraudeur,  la fin, s'en
impatienta.

Il osa lui toucher le bras, et de cette voix touffe de complices
mditant un mauvais coup:

--Eh bien! fit-il, que dcidons-nous?...

La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout 
coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des
terribles instruments du chirurgien...

--Mon parti n'est pas encore pris, rpondit-elle, je rflchirai, je
verrai...

Et remarquant la mine dcontenance du vieux maraudeur:

--Je ne veux pas m'aventurer  la lgre, ajouta-t-elle vivement. Ne
perdez plus Martial de vue... S'il va  la Borderie, et il ira,
j'en dois tre informe... S'il crit, et il crira, tchez de vous
procurer une de ses lettres... Dsormais je veux vous voir tous les
deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez  gagner la bonne place
que je vous rserve  Courtomieu... Allez!...

Il s'loigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de
dissimuler son dsappointement et son mcontentement.

--Fiez-vous donc  toutes ces mijaures! grommela-t-il. Celle-l
jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brler, tout
dtruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se prsente,
le coeur lui manque, elle recule... elle a peur!...

Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.

Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir tait une
instinctive rvolte de la chair et non pas une dfaillance de son
inflexible volont.

Ses rflexions n'taient pas de nature  dsarmer sa haine.

Quoi que lui et dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, tait
persuad que la fille  Lacheneur revenait du Pimont, Mme Blanche
s'enttait  considrer ce voyage comme une fable ridicule.

Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite o
Martial avait jug prudent de la cacher jusqu' ce jour.

Or, pourquoi cette brusque apparition?

La vindicative jeune femme tait prte  jurer que c'tait une insulte
et une bravade  son adresse.

--Et je me rsignerais!... s'cria-t-elle. Ah! j'arracherais mon coeur
s'il tait capable d'une si indigne lchet.

La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion.
Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean
Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires reprsailles.

Elle ne reculait donc pas, mais une difficult imprvue l'arrtait:

Elle avait rv une de ces vengeances raffines, telles qu'on en cite
dans les histoires, elle voulait une de ces revanches clatantes
et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne
trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument
indigne d'elle.

--Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.

Et sa haine, alors, s'garant en conceptions insenses, elle imaginait
des combinaisons impossibles, ou rvait des revirements inous...

Au surplus, elle tait libre dsormais de s'abandonner sans contrainte
ni contrle  toutes ses inspirations.

Il n'y avait plus de soins  donner au marquis de Courtomieu.

Aux crises violentes de la dmence, aux frnsies de son premier
dlire, l'anantissement avait succd, puis peu aprs tait venue la
morne stupeur de l'idiotisme.

Puis, un matin, le mdecin avait dclar son malade guri.

Guri!... Le corps tait sauf, en effet, mais la raison avait
succomb.

Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie
si mobile autrefois, et qui se prtait si bien  toutes les
transformations de l'hypocrisie la plus consomme.

Plus une tincelle dans l'oeil, o jadis ptillaient l'esprit et la
ruse. Les lvres, nagure si fines, pendaient avec une dsolante
expression d'hbtement.

Et nul espoir de gurison.

Une seule et unique passion: la table, remplaait toutes les passions
qui avaient agit la vie de ce froid ambitieux.

Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la
plus dgotante voracit. Chaque repas tait une lutte o il fallait
employer la force pour lui arracher les plats.

Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'tre diaphane,
disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se
bouffissaient de mauvaise graisse.

Lev de grand matin, il errait, corps sans me, dans le chteau ou aux
environs, sans intentions, sans projet, sans but.

Conscience de soi, ide de dignit, notion du bien et du mal, pense,
mmoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation mme, le
dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller
comme un enfant.

Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du
chteau, Mme Blanche, accoude  sa fentre, le suivait des yeux, le
coeur serr par un mystrieux effroi.

Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer
en soi-mme, exaltait encore ses dsirs et ses esprances de
reprsailles.

--Qui ne prfrerait la mort  cet pouvantable malheur!...
murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement veng que si
sa balle et port. C'est une vengeance comme celle-l que je veux, il
me la faut, elle m'est due, je l'aurai!...

Ses indcisions ne l'empchaient pas de voir Chupin tous les deux
ou trois jours comme elle se l'tait promis, tantt seule, le plus
souvent accompagne de tante Mdie qui faisait le guet.

Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il comment  avoir
plein le dos de ce mtier d'espion.

--C'est que je risque gros, moi,  ce jeu-l, grognait-il. J'esprais
que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa soeur; il y
serait trs-bien... pas du tout! Le brigand continue  vagabonder son
fusil sous le bras et  coucher  la belle toile dans les bois. Quel
gibier chasse-t-il? Le pre Chupin naturellement. D'un autre ct, je
sais que mon sclrat d'aubergiste de l-bas a abandonn son auberge
et qu'il a disparu. O est-il? Peut-tre derrire un de ces arbres, en
train de choisir l'endroit de ma peau o il va planter son couteau...
On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-l aprs ses
chausses, et les promenades surtout ne valent rien...

Ce qui irritait particulirement le vieux maraudeur, c'est qu'aprs
deux mois de la surveillance la plus attentive, il tait arriv 
cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations
autrefois, tout tait fini entre eux.

C'tait ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir.

--Dites qu'ils sont plus fins que vous, pre Chupin! rpondait-elle.

--Fins!... et comment?... Depuis que j'pie M. Martial, il n'a pas
dpass une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre
ct, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrog par ma femme, a
dclar qu'il n'avait pas port une seule lettre  la Borderie...

Il est sr que sans l'espoir d'une douce et sre retraite 
Courtomieu, Chupin et brusquement abandonn la partie...

Et mme, en dpit de cette perspective, et malgr des promesses sans
cesse renouveles, ds le milieu du mois d'aot, il avait presque
entirement cess toute surveillance.

S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce
habitude de rclamer  chaque fois quelque argent pour ses frais.

Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps
de Martial, il racontait effrontment tout ce qui lui passait par la
tte.

Mme Blanche s'en aperut. C'tait au commencement de septembre. Un
jour, elle l'interrompit ds les premiers mots, et le regardant
fixement:

--Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'tes qu'un imbcile...
choississez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promens ensemble un
quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy.




XLIV


C'tait un honnte homme, ce vieux mdecin de Vigano, qui avait tout
quitt pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence tait
suprieure, comme son coeur, il connaissait la vie pour avoir aim
et souffert, et il devait  l'exprience deux vertus sublimes:
l'indulgence et la charit.

A un tel homme, une soire de causerie suffisait pour pntrer
Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta cach  la
Borderie, mit-il tout en oeuvre pour rassurer cette infortune qui se
confiait  lui, pour la rassurer, pour la rhabiliter en quelque sorte
 ses propres yeux.

Russit-il? Assurment il l'espra.

Mais ds qu'il se fut loign, Marie-Anne, livre aux inspirations de
la solitude, ne sut plus ragir contre la tristesse qui de plus en
plus l'envahissait.

Beaucoup, cependant,  sa place, eussent repris leur srnit et mme
se fussent rjouies.

N'avait-elle pas russi  dissimuler une de ces fautes qui,
d'ordinaire,  la campagne surtout, ne se clent jamais!

Qui donc la souponnait, except peut-tre l'abb Midon? Personne,
elle en tait convaincue, et c'tait vrai.

Chupin lui-mme, son ennemi, ne se doutait de rien. Proccup de
surveiller les dmarches de Martial  Montaignac, il n'tait pas
venu une seule fois rder autour de la Borderie pendant le sjour du
docteur.

Donc Marie-Anne n'avait plus rien  craindre et elle avait tout 
esprer.

Mais cette conviction mme ne pouvait lui rendre le calme.

C'est qu'elle tait de ces mes hautes et fires, plus sensibles au
murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion.

Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial
et Maurice, on les lui avait jets au visage, mais cette calomnie ne
l'avait pas mue. Ce qui la torturait, c'tait ce qu'on ne savait pas:
la vrit.

Cette amre pense: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille  un
ver log au coeur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.

Et ce n'tait pas tout!

L'instinct sublime de la maternit s'tait veill en elle le soir du
dpart du mdecin. Quand elle l'entendit s'loigner, emportant
son enfant, elle sentit au dedans d'elle-mme comme un horrible
dchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit tre qui lui
tait deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes
jaillirent de ses yeux,  cette ide que son premier sourire ne serait
pas pour elle.

Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle et firement brav
l'opinion et gard son enfant!...

Sa nature sincre et vaillante et moins souffert des humiliations que
de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.

Mais elle avait promis: Maurice tait son mari, en dfinitive, le
matre, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non
son honneur, hlas!... mais les apparences de l'honneur...

Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle
pensait  son frre.

Ayant appris que Jean rdait dans le pays, elle avait envoy  sa
recherche, et aprs bien des tergiversations, un soir, il se dcida 
paratre  la Borderie.

Rien qu' le voir, son fusil double  l'paule, maintenu par la
bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin.

Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse cartait les amis au
temps de sa prosprit, avait en sa misre l'expression farouche du
dsespoir prt  tout. Sa maigreur, son teint hl et tann par les
intempries faisaient paratre plus profonds et plus noirs ses yeux o
la haine flambait, furibonde, ardente, permanente...

Littralement ses habits s'en allaient en lambeaux.

Quand il entra, Marie-Anne recula pouvante; elle ne le reconnaissait
pas; elle ne le remit qu' la voix quand il dit:

--C'est moi, ma soeur!...

--Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi!

Il s'examina de la tte aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie:

--Le fait est, pronona-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer 
la brune au coin d'un bois...

Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, 
travers cette moquerie de soi, deviner une menace.

--Mais aussi, mon pauvre frre, reprit-elle trs-vite, quelle vie est
la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tt?... Heureusement
te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne
m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!...
Tu vas demeurer avec moi...

--C'est impossible, Marie-Anne.

--Et pourquoi, mon Dieu!

Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean
Lacheneur, il parut indcis, puis prenant son parti:

--Parce que, rpondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais
non de la tienne... Nous ne devons plus nous connatre. Je te renie
aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie,
toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis
ne t'ont jamais calomnie autant que moi...

Il s'arrta, hsita une seconde et ajouta:

--J'ai t jusqu' dire tout haut, dans un cabaret o il y avait bien
quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison
qui t'avait t donne par Chanlouineau, parce que...

--Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frre!...

--Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouills, pour
que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicit, toi ou
Maurice d'Escorval.

Marie-Anne tait comme ptrifie.

--Il est fou!... murmura-t-elle.

--En ai-je vritablement l'air?...

Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets
de son frre qu'elle serrait  les briser:

--Que veux-tu faire?... rpta-t-elle. Que veux-tu donc faire?...

--Rien!... laisse-moi, tu me fais mal.

--Jean!...

--Ah! laisse-moi! fit-il en se dgageant.

Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa
l'esprit de Marie-Anne...

Elle recula, et avec un accent prophtique:

--Prends garde, pronona-t-elle, prends bien garde, mon frre!...
C'est attirer le malheur sur soi que d'empiter sur la justice de
Dieu!

Mais rien, dsormais, ne pouvait mouvoir ou seulement toucher Jean
Lacheneur. Il eut un clat de rire strident, et faisant sonner de la
paume de la main la batterie de son fusil:

--Voici ma justice,  moi!... s'cria-t-il.

Accable de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise.

Elle reconnaissait en son frre, cette ide fixe, fatale, qui un jour
s'tait empare du cerveau de leur pre,  laquelle il avait tout
sacrifi, famille, amis, fortune, le prsent et l'avenir, l'honneur
mme de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait
cot la vie  des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-mme 
l'chafaud.

--Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre pre.

Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crisprent, mais il
eut la force de refouler sa colre prs d'clater.

Il s'avana vers sa soeur, et froidement, d'un ton pos, qui ajoutait
 l'effroyable violence de ses menaces:

--C'est parce que je me souviens du pre, dit-il, que justice sera
faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils
avaient ma rsolution. Un sclrat hsiterait  s'attaquer  un homme
de bien, s'il avait  se dire: Je puis frapper cet honnte homme,
mais j'aurai ensuite  compter avec ses enfants. Ils s'acharneront
aprs moi et aprs les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni
trve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours
arme et veille, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre
de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre
un coup de fusil, je ne porterai plus une bouche de pain  ma bouche
sans redouter le poison... Et jusqu' ce que nous ayons succomb tous,
moi et les miens, nous aurons, rdant autour de notre maison, guettant
pour s'y glisser, une porte entrebille, la mort, le dshonneur, la
ruine, l'infamie, la misre!...

Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore:

--Voil, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont 
attendre de moi.

Il n'y avait pas  se mprendre sur la porte des menaces de Jean
Lacheneur.

Ce n'tait pas l les vaines imprcations de la colre. Son air grave,
son ton pos, son geste automatique, trahissaient une de ces rages
froides qui durent la vie d'un homme.

Lui-mme prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses
dents:

--Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je
suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce,
se met aux racines d'un chne l'arbre immense meurt...

Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanit de ses larmes et de ses
prires...

Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frre
s'loigner ainsi.

Elle se laissa glisser  genoux, et les mains jointes, d'une voix
suppliante:

--Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce  tes projets impies...
Au nom de notre mre, reviens  toi; ce sont des crimes que tu
mdites!...

Il l'crasa d'un regard plein de mpris pour ce qu'il jugeait une
faiblesse indigne; mais, presqu'aussitt, haussant les paules:

--Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes esprances...
Ne me fais pas regretter d'tre venu!...

Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant
ses lvres  sourire, et, comme si rien ne se ft pass, elle pria
Jean de lui donner au moins la soire et de partager son modeste
souper.

--Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien,
n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernire
fois que nous nous voyons d'ici des annes, accorde-moi quelques
heures, tu seras libre aprs. Il y a si longtemps que nous ne nous
sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses  te dire! Jean,
mon frre an, ne m'aimes-tu donc plus!...

Il et fallu tre de bronze pour rester insensible  de telles
prires; le coeur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement;
ses traits contracts se dtendaient, une larme tremblait entre ses
cils...

Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et
battant des mains:

--Ah!... tu restes, s'cria-t-elle, tu restes, c'est dit!...

Non. Jean se roidit, en un effort suprme, contre l'motion qui le
pntrait, et d'une voix rauque:

--Impossible, rpta-t-il, impossible.

Puis, comme sa soeur s'attachait  lui, comme elle le retenait par
ses vtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa
poitrine:

--Pauvre soeur, pronona-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais
tout ce qu'il m'en cote de te refuser, de me sparer de toi... Mais
il le faut. Dj, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que
tu ne peux savoir  quels prils tu serais expose si on souponnait
une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice
et pour toi, vous mler  mes luttes enrages serait un crime. Quand
vous serez maris, pensez  moi quelquefois, mais ne cherchez pas  me
revoir, ni mme  savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt
avec la famille, il combat, triomphe ou prit seul.

Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'garement, et comme elle se
dbattait, comme elle ne le lchait toujours pas, il la souleva, la
porta jusqu' une chaise et brusquement s'arracha  ses treintes.

--Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le pre sera veng.

Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop
tard.

Il avait ouvert la porte et s'tait enfui.

--C'est fini, murmura l'infortune, mon frre est perdu. Rien ne
l'arrtera plus maintenant.

Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait
l'horreur de la ralit, treignait son coeur jusqu'au spasme.

Elle se sentait comme entrane dans un tourbillon de passions, de
haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y
serait misrablement brise.

Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rtrcissant
autour d'elle de jour en jour.

Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments
funbres.

Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la premire
pice de la Borderie, elle entendit  la porte, qui tait ferme au
verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse.

Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.

Bravement, sans hsiter, elle courut ouvrir... personne!

Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les tnbres, elle prta
l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence.

Toute agite d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre,
s'approcha de la lumire et regarda l'adresse:

--Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupfie.

Elle venait de reconnatre l'criture de Martial.

Ainsi il lui crivait, il osait lui crire!...

Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brler cette lettre, et dj
elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachs 
la ferme du pre Poignot l'arrta.

--Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise...

Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:

Ma chre Marie-Anne,

Peut-tre avez-vous devin l'homme qui a su imprimer aux vnements
une direction toute nouvelle et certainement surprenante.

Peut-tre avez-vous compris les inspirations qui le guident.

S'il en est ainsi, je suis rcompens de mes efforts, car vous ne
pouvez plus me refuser votre amiti et votre estime...

Cependant, mon oeuvre de rparation n'est pas acheve. J'ai tout
prpar pour la rvision du jugement qui a condamn  mort le baron
d'Escorval, ou pour son recours en grce.

Vous devez savoir o se cache M. d'Escorval, faites-lui connatre mes
desseins, sachez de lui ce qu'il prfre ou de la rvision ou de sa
grce pure et simple.

S'il se dcide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un
sauf-conduit de Sa Majest.

J'attends une rponse pour agir.

MARTIAL DE SAIRMEUSE.

Marie-Anne eut comme un blouissement.

C'tait la seconde fois que Martial l'tonnait par la grandeur de sa
passion.

Voil donc de quoi taient capables deux hommes qui l'avaient aime et
qu'elle avait repousss!

L'un, Chanlouineau, aprs tre mort pour elle, la protgeait encore...

L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de
sa vie et les prjugs de sa race, et jouait, pour elle, avec une
magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison...

Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'lu de son me, le pre
de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait
quitte, n'avait pas donn signe de vie.

Mais toutes ces penses confuses s'effacrent devant un doute terrible
qui lui vint:

--Si la lettre de Martial cachait un pige!

Le soupon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas.

Tout  coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus
vive admiration  la plus extrme dfiance.

--Eh! s'cria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un hros, s'il
tait sincre!...

Or, elle ne voulait pas qu'il ft un hros.

Dj elle en tait  s'en vouloir comme d'une vilaine action,
d'avoir pu, d'avoir os comparer Maurice d'Escorval et le marquis de
Sairmeuse.

Le rsultat de ses soupons fut qu'elle hsita cinq jours  se rendre
 l'endroit o d'ordinaire l'attendait le pre Poignot.

Elle n'y trouva pas l'honnte fermier, mais l'abb Midon, fort inquiet
de son absence.

C'tait la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de
Martial par coeur.

L'abb la lui fit rciter  deux reprises, trs-lentement la seconde
fois, et quand elle eut termin:

--Ce jeune homme, dit le prtre, a les vices et les prjugs de sa
naissance et de son ducation, mais son coeur est noble et gnreux.

Et comme Marie-Anne exposait ses soupons:

--Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est
certainement sincre. Ne pas profiter de sa gnrosit, serait une
faute....  mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous
nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre
dcision...

Marie-Anne s'loigna, toute agite, et s'indignant de son agitation.

L'abb, cet homme de tant d'exprience, et si froid, avait t mu des
procds de Martial et les avait admirs. Il l'avait lou avec une
sorte d'enthousiasme, et il tait all jusqu' dire que ce jeune
marquis de Sairmeuse, combl dj de tous les avantages de la
naissance et de la fortune, cachait peut-tre, sous son insouciance
affecte, un gnie suprieur...

Elle s'arrtait complaisamment  ces loges de l'abb, puis, tout 
coup, s'en irritant:

--Eh! que m'importe!... rptait-elle, que m'importe!...

L'abb Midon l'attendait avec une impatience fbrile, quand elle le
rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.

--M. d'Escorval est entirement de mon avis, lui dit-il, nous devons
nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est
innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grce. Il demande la
rvision de l'inique jugement qui l'a condamn.

Encore qu'elle dt pressentir cette dtermination, Marie-Anne parut
stupfie.

--Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera  ses ennemis, il se
constituera prisonnier!...

--Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?

--Oui.

--Eh bien!...

Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis:

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le cur, dit-elle, je vous
demanderai le brouillon de la lettre que je dois crire  M. Martial.

Le prtre fut un moment sans rpondre. Il tait vident qu'il reculait
devant ce qu'il avait  dire. Enfin, se dcidant:

--Il ne faut pas crire, fit-il.

--Cependant...

--Ce n'est pas que je me dfie, je le rpte, mais une lettre est
indiscrte, elle n'arrive pas toujours  son adresse, ou elle
s'gare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse...

Marie-Anne recula, plus pouvante que si un spectre et jailli de
terre sous ses pieds.

--Jamais! monsieur le cur, s'cria-t-elle, jamais!...

L'abb Midon ne parut pas s'tonner.

--Je comprends votre rsistance, mon enfant, pronona-t-il doucement;
votre rputation n'a que trop souffert des assiduits du marquis de
Sairmeuse...

--Oh! monsieur, je vous en prie...

--Il n'y a pas  hsiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce
sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre pre...

Et aussitt, sr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette
infortune, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait  dire, et il ne la
quitta qu'aprs qu'elle lui et promis d'obir...

Elle avait promis, l'ide ne lui vint pas de manquer  sa promesse,
et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la
Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait t si douloureux.

Cependant, la cause de sa rpugnance n'tait pas celle que croyait
l'abb Midon. Sa rputation!... hlas! elle la savait  jamais perdue.
Non, ce n'tait pas cela!...

Quinze jours plus tt, elle ne se ft pas seulement inquite de cette
entrevue. Alors elle ne hassait plus Martial, il est vrai, mais il
lui tait absolument indiffrent, tandis que maintenant...

Peut-tre, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la
Croix-d'Arcy, peut-tre esprait-elle que cet endroit, qui lui
rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses
sentiments d'autrefois...

Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se
disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie
lgre qui lui tait habituel, et elle s'en rjouissait...

En cela elle se trompait.

Martial tait extrmement mu, elle le remarqua, si trouble qu'elle
ft elle-mme, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'et trait 
l'affaire du baron.

Seulement, quand elle eut termin, lorsqu'il eut souscrit  toutes les
conditions:

--Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement.

D'une voix expirante elle rpondit:

--Oui.

Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et
reprit  fond de train la route de Montaignac.

Cloue sur place, haletante, la joue en feu, remue jusqu'au plus
profond d'elle-mme, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors
une clart fulgurante se fit dans son me.

--Mon Dieu! s'cria-t-elle, quelle indigne crature suis-je donc!...
Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aim Maurice,
mon mari, le pre de mon enfant?

Sa voix tremblait encore d'une affreuse motion quand elle raconta 
l'abb Midon les dtails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperut pas.
Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval.

--Je savais bien, pronona-t-il, que Martial dirait _Amen_  tout. Je
le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron
quitte la ferme... Il attendra, cach chez vous, le sauf-conduit de Sa
Majest...

Et comme Marie-Anne s'tonnait de la rapidit de cette dcision:

--L'troitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence
du baron, poursuivit l'abb. Ainsi, apprtez tout chez vous pour
demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en
deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous
installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous
souperons tous  la Borderie...

Tout en regagnant son logis:

--Le ciel vient  notre secours, pensait Marie-Anne.

Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait prs d'elle
Mme d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui
l'entoureraient l'aideraient  chasser cette pense de Martial qui
l'obsdait.

Aussi, le lendemain tait-elle plus gaie qu'elle ne l'avait t depuis
bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit mnage, elle
se surprit  chanter.

Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet...

C'tait le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de
malade, qu'on avait eu bien de la peine  se procurer, la trousse et
la bote de mdicaments de l'abb Midon, et un sac plein de livres...

Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier
tage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et
qu'elle destinait au baron...

Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait
annonc qu'il allait revenir...

La nuit tait noire, Marie-Anne se htait... elle n'aperut pas dans
son petit jardin, prs d'un massif de lilas, deux ombres immobiles...




XLV


Pris par Mme Blanche en flagrant dlit de mensonge ou tout au moins de
ngligence, Chupin demeura un moment interloqu.

Il voyait s'vanouir cette perspective tant caresse d'une retraite
 Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles
bnfices qui lui permettaient d'pargner son trsor et mme de le
grossir.

Nanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:

--Il se peut bien que je ne sois qu'une bte, dit-il  la jeune
femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux
rapport.

Mme Blanche haussa les paules.

--Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui,
certes, ignoraient l'intrt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu
s'entendre...

--Aussi vrai que le soleil nous claire, je vous jure...

--Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqu de zle.

L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que
Chupin cessa de nier et changea de tactique.

Se grimant d'humilit, il confessa que la veille, en effet, il s'tait
relch de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars,
le cadet, s'tait foul le pied, puis il avait rencontr des amis, on
l'avait entran au cabaret, on l'avait rgal, il avait bu plus que
de coutume, de sorte que...

Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource
suprme de tout paysan serr de prs, et  chaque moment il
s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour
se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.

--Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...

Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne
faisait que fortifier le soupon qui lui tait venu.

--Tout cela est bel et bien, pre Chupin, interrompit-elle d'un
ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour rparer votre
maladresse?...

Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et,
feignant la plus violente colre:

--Ce que je compte faire!... s'cria-t-il; oh! on le verra bien. Je
prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunment. D'abord, je plante
l le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de
Marie-Anne. Tout prs de la Borderie, il y a un petit bocage; ds ce
soir je m'y installe, et je veux que le diable me brle s'il entre un
chat dans la maison sans que je le voie.

--Peut-tre votre ide est-elle bonne.

--Oh! j'en rponds.

Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en
tira trois louis qu'elle tendit  Chupin, en lui disant:

--Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme
celle-ci, et je me verrais force de m'adresser  un autre.

Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillis.

On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses
invalides...

Il avait tort de se rassurer ainsi. La gnrosit de Mme Blanche
n'tait qu'une ruse destine  masquer ses dfiances.

--Je ne dois rien en laisser paratre, pensait-elle, tant que je
n'aurai pas une preuve.

Et dans le fait, pourquoi ne l'et-il pas trahie, ce misrable, dont
le mtier tait de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi
 ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le
payant mieux devaient certainement avoir la prfrence!

Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller,
elle n'tait pas surveille elle-mme!... Elle et reconnu  ce trait
la duplicit du marquis de Sairmeuse, de son mari.

Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait
qu'un moyen, dsagrable sans doute, mais sr: pier elle-mme son
espion.

Cette ide l'obsda si bien, que le dner termin, et comme la nuit
tombait, elle appela tante Mdie.

--Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course
 faire et tu m'accompagnes.

La parente pauvre tendit la main vers un cordon de sonnette, sa nice
l'arrta.

--Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas
qu'on sache au chteau que nous sortons.

--Nous irons donc seules?

--Seules.

--Comme cela,  pied, la nuit...

--Je suis presse, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je
t'attends.

En un clin d'oeil la parente pauvre fut prte.

On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques
dnaient, Mme Blanche et tante Mdie purent gagner, sans tre vues,
une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.

--O allons-nous, mon Dieu!... gmissait tante Mdie.

--Que t'importe!... viens...

Mme Blanche allait  la Borderie.

Elle et pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle prfra
couper  travers champs, jugeant que de cette faon elle tait sre de
ne rencontrer personne.

La nuit tait magnifique mais trs-obscure, et  chaque instant les
deux femmes taient arrtes par quelque obstacle, haie vive ou foss.
Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Mdie se
heurtait  toutes les mottes de terre, trbuchait  tous les sillons,
elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nice tait
impitoyable.

--Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin
comme tu pourras.

Et la parente pauvre marchait.

Enfin, aprs une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle
reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrta dans le petit
bois que Chupin appelait le bocage.

--Sommes-nous donc arrives? demanda tante Mdie.

--Oui, mais tais-toi, reste l, je veux voir quelque chose.

--Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu
faire?... Mon Dieu, tu m'pouvantes... j'ai peur, Blanche!...

Dj la jeune femme s'tait loigne. Elle parcourait en tous sens le
petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.

--J'avais devin, pensait-elle, les dents serres par la colre, le
misrable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas l,
dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crdulit!...

Elle rejoignit tante Mdie  demi-morte de frayeur, et toutes deux
s'avancrent jusqu' la lisire du bocage,  un endroit d'o l'on
dcouvrait la faade de la Borderie.

Deux fentres au premier tage taient claires de lueurs rougetres
et mobiles... Evidemment il y avait du feu dans la pice.

--C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux!

Elle songeait  s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua
sur place.

Elle regarda de tous cts, et malgr l'obscurit, elle aperut au
milieu du sentier qui allait de la Borderie  la grande route, un
homme charg d'objets qu'elle ne distinguait pas...

Presque aussitt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la
maison et marcha  la rencontre de l'homme.

Ils ne se dirent que deux mots, et rentrrent ensemble  la Borderie.
Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'loigna.

--Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche.

Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme
rien ne bougeait:

--Approchons, dit-elle  tante Mdie, je veux regarder par les
fentres.

Elles approchrent, en effet, mais au moment o elles arrivaient
dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement
qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de
lilas...

Marie-Anne sortait sans fermer sa porte  clef, l'imprudente. Elle
descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...

Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Mdie, et le serrant  la
faire crier:

--Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brve, et quoi
qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours 
Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...

Et elle entra dans la Borderie...

Marie-Anne, en s'loignant, avait dpos un flambeau sur la table de
la premire pice, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit 
parcourir tout le rez-de-chausse.

Elle s'tait fait tant de fois expliquer la distribution de la
Borderie, que les tres lui taient familiers, elle se reconnaissait
pour ainsi dire.

Et elle allait, pousse par une volont plus forte que sa raison,
tranquillement, comme si elle et fait la chose du monde la plus
naturelle, examinant chaque chose...

Malgr les descriptions de Chupin, la pauvret de ce logis de paysan
l'tonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs taient
 peine passs  la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et
de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables  peine quarries,
quelques chaises grossires, des escabeaux et des bancs de bois
constituaient tout le mobilier.

Marie-Anne, videmment, habitait la pice du fond. C'tait la seule o
il y et un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts,
 baldaquin avec des colonnes torses, draps de rideaux de serge verte
glissant sur des tringles de fer.

A la tte du lit, accroch au mur, pendait un bnitier dont la croix
retenait un rameau de buis dessch. Mme Blanche trempa son doigt dans
le bnitier, il tait plein d'eau bnite.

Devant la fentre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet
mobile, supportait un pot  eau et une cuvette de la faence la plus
commune.

--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses
amours!...

Rellement, elle en tait presque  se demander si la jalousie ne
l'avait pas gare.

Elle se rappelait les habitudes dlicates de Martial, les recherches
de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les
concilier avec ce dnment. Puis, il y avait cette eau bnite!...

Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.

Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui embaumait, et sur des
cendres chaudes, plusieurs casseroles o mijotaient des ragots.

-Tout cela ne peut tre pour elle, murmura Mme Blanche.

Et le souvenir lui revenant de ces deux fentres du premier tage
qu'elle avait vues illumines par les clarts tremblantes de la
flamme.

--C'est l-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.

L'escalier tait dans la pice du milieu, elle le savait; elle monta
vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de
rage.

Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le
sanctuaire de son grand amour, qu'il avait orne avec le fanatisme de
la passion, o il avait accumul tout ce qu'on lui avait dit tre le
luxe des plus grands et des plus riches.

--Voil donc la vrit!... se disait Mme Blanche, anantie de stupeur,
et moi qui tout  l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que
c'tait trop pauvre et trop froid pour l'adultre. Misrable dupe que
je suis! En bas, ils ont tout dispos pour le monde, pour les allants
et venants, pour les imbciles... Ici, tout est arrang pour eux. Le
rez-de-chausse, c'est l'apparence de l'austre sagesse, le premier
tage, c'est la ralit de la dbauche. Maintenant, je reconnais bien
l'tonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette
vile crature qui est sa matresse, qu'il s'inquite mme de sa
rputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis
mystrieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre
dlaisse, dont le mariage n'a pas mme eu de premire nuit...

Elle avait souhait la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et
foudroyante.

Eh bien! elle prfrait encore cette horrible blessure de la vrit
aux incessants coups d'pingle du soupon.

Et comme si elle et got une pre jouissance  se prouver l'tendue
de l'amour de Martial pour une rivale excre, elle inventoriait, en
quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde
toffe de soie broche des rideaux, sondant du bout du pied
l'paisseur des tapis.

Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu
clair, le grand fauteuil roul prs de l'tre, les pantoufles brodes
places devant le fauteuil.

Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu
qui avait siffl venait lui annoncer l'arrive de son amant, et elle
tait sortie pour courir au-devant de lui.

Mme, une circonstance futile prouvait que ce messager n'tait pas
attendu.

Sur la chemine se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.

Il tait clair que Marie-Anne s'apprtait  le boire, quand elle avait
t surprise par le signal...

Mais qu'importait ce dtail  Mme Blanche!...

Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa
dcouverte, lorsque ses yeux s'arrtrent sur une grande bote de
chne, ouverte sur une table, prs de la porte vitre du cabinet de
toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.

Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en
distingua deux, de verre bleus, bouchs  l'meri, sur lesquels le
mot: poison, tait crit au-dessus de caractres indchiffrables.

Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir dtourner
les yeux de ce mot qui la fascinait.

Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces
flacons et le bol rest sur la chemine.

--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais aprs...

Une rflexion terrible l'arrta.

Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne
serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...

--Dieu dcidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs
savoir son mari mort qu'appartenant  une autre femme!...

Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...

Depuis son entre  la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le
dire, conscience de ses actes. La haine a des garements qui troublent
le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.

Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre
dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la
facult de dlibrer lui revint...

Et la preuve, c'est que sa premire pense fut celle-ci:

--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en
dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou trs-peu?...

Elle dboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son
contenu dans le creux de sa main.

C'tait une poudre blanche, trs-fine, scintillante comme s'il s'y ft
trouv de la poussire de verre, et ressemblant beaucoup  du sucre
pil.

--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.

Rsolue  s'en assurer, elle mouilla lgrement le bout de son doigt
et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa
langue et qu'elle cracha aussitt.

Sa sensation fut celle que lui et donn un morceau de pomme
trs-sre.

--L'tiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible
sourire.

Et, sans hsiter, sans plir, sans remords, elle laissa tomber dans la
tasse tout ce que contenait le flacon...

Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette
poudre serait peut-tre lente  se dissoudre, et qu'elle eut la
sinistre prvoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une
minute.

Cela fait,--elle pensait  tout,--elle gota le bouillon. Il avait
une saveur lgrement pre, mais trop peu sensible pour veiller des
dfiances...

Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle russt  s'esquiver maintenant,
et elle tait venge, et elle tait assure de l'impunit...

Dj elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans
l'escalier la terrifia.

Deux personnes montaient... O fuir, o se cacher?...

Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'ide de jeter
le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...

Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle
s'y prcipita.

Elle avait si bien attendu  la dernire seconde, qu'elle n'osa pas
refermer la porte: le seul claquement du pne dans sa gche l'et
trahie.

Elle devait s'en applaudir, l'entre-billure lui permettant de mieux
voir et de tout entendre.

Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros
paquet.

--Ah! voici ma lumire, s'cria-t-elle ds le seuil, le contentement
me fait perdre l'esprit; j'aurais jur que je l'avais descendue et
pose sur la table, en bas.

Mme Blanche frmit. Elle n'avait pas song  cette circonstance!

--O faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.

--Ici, rpondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.

Le brave paysan dposa son paquet et respira bruyamment.

--Voil donc le dmnagement fini, s'cria-t-il. 'a t fait
lestement, j'espre, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre
monsieur peut venir...

--A quelle heure se mettra-t-il en route?

--On attellera  onze heures, comme c'tait convenu... Ah! il lui
tarde joliment d'tre ici; il y sera vers minuit...

Marie-Anne consulta de l'oeil la magnifique pendule de la chemine.

--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus
qu'il ne faut. Le souper est prt, je vais dresser la table, l,
devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon apptit.

--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercments
d'tre venue  ma rencontre et de m'avoir aid au second voyage. Ce
que j'apportais n'tait pas lourd, mais c'tait si embarrassant!...

--Peut-tre accepteriez-vous un verre de vin?...

--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir,
mademoiselle Lacheneur.

--Au revoir, Poignot.

Ce nom de Poignot n'apprenait rien  Mme Blanche...

Ah! si elle et entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la
baronne ou de l'abb Midon, ses certitudes eussent t troubles, sa
rsolution et chancel, et qui sait alors!

Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour dsigner le baron, avait dit:
le monsieur, Marie-Anne disait: Il...

Il... n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsde notre pense,
ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.

Le monsieur!... Il!... Mme Blanche traduisait Martial.

Oui, pour elle c'tait le marquis de Sairmeuse qui devait arriver 
minuit, elle l'et jur, elle en tait sre.

C'tait lui qui s'tait fait prcder de ce commissionnaire charg de
paquets.

Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait
l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait
des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...

C'est--dire qu'il se trouvait si bien  la Borderie, qu'il y
compltait son installation, il s'y tablissait, il y voulait tre
chez lui. Peut-tre tait-il las du mystre, et se proposait-il d'y
vivre ouvertement, au mpris de son rang, de sa dignit, de ses
devoirs, sans souci des prjugs et des ides reues...

Voil quelles conjectures, pareilles  de l'huile sur un brasier,
enflammaient la haine de Mme Blanche.

Comment, aprs cela, et-elle hsit ou trembl!...

Elle ne tremblait, en vrit, que d'tre dcouverte dans sa
cachette...

Tante Mdie tait, il est vrai, dans le jardin, mais aprs la menace
qui lui avait t faite, la parente pauvre tait femme  rester la
nuit entire, immobile comme une pierre, derrire le massif de lilas.

Donc, rien  craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie 
rester seule avec Marie-Anne  la Borderie.

N'tait-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime,
sa vengeance et l'impunit.

Quand on dcouvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses
mesures taient prises pour qu'on ne st pas qu'elle tait sortie de
Courtomieu, nul ne l'avait aperue, la tante Mdie serait muette.

Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer  elle, marquise de
Sairmeuse, ne Blanche de Courtomieu!...

--Mais cette crature ne boit pas, pensait-elle.

Marie-Anne, en effet, avait oubli le bouillon, de mme que l'instant
d'avant elle ne s'tait plus souvenue de l'endroit o elle avait
dpos son flambeau.

Elle avait dnou le paquet, et, monte sur une chaise, elle
arrangeait les hardes, dans un grand placard, prs du lit...

Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa
gaiet et sa vivacit des jours heureux, et tout en allant et venant
par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice
chantait autrefois.

Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misres, ses amis
allaient l'entourer...

Cependant le paquet tait rang, le placard referm, elle se proccupa
de souper et roula devant la chemine une petite table.

C'est alors qu'elle aperut le bol sur la tablette.

--tourdie!... fit-elle tout haut en riant.

Et prenant la tasse, elle la porta  ses lvres.

De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne,
elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au
fond de son me.

Mais Marie-Anne ne but qu'une gorge, et avec un visible dgot elle
loigna le bol de ses lvres.

Une pouvantable angoisse serra le coeur de madame Blanche.

--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une
saveur suspecte?...

Nullement, mais il s'tait refroidi et il s'tait form  la surface
une gele qui rpugnait  Marie-Anne.

Elle prit donc la cuillre, crma le bouillon et ensuite l'agita
assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.

Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la chemine et reprit sa
besogne.

C'tait fini!... Le dnoment, dsormais, ne dpendait plus de
la volont de Mme Blanche; quoi qu'il advnt, elle tait une
empoisonneuse.

Mais si elle avait la conscience trs-nette de son crime, l'excs de
sa haine l'empchait encore d'en comprendre l'horreur et la lchet.

Elle se rptait mme que c'tait un acte de justice qu'elle
accomplissait, qu'elle ne faisait que se dfendre! que la vengeance
tait encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'tait capable
de payer les tortures qu'elle avait endures...

Au bout d'un moment, pourtant, une apprhension sinistre l'agita.

Ses notions sur les effets des poisons taient des plus incertaines.
Elle s'tait imagine que Marie-Anne tomberait comme foudroye, et
qu'elle serait libre de s'enfuir aprs lui avoir toutefois jet son
nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.

Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait  s'occuper
des apprts du souper comme si de rien n'tait.

Elle avait tendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait
avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....

--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!

Elle se sentait plir  l'ide d'tre surprise. C'tait miracle
qu'elle ne l'et pas t dj, c'tait un hasard prodigieux que
Marie-Anne n'et eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...

Tout  l'heure, peu lui et import en somme. En renversant la tasse
elle et ananti les preuves du crime, tandis que maintenant!...

L'effroi du chtiment, qui prcde le remords, faisait battre son
coeur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en
entendt pas les battements de l'autre ct, dans la chambre.

Son pouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumire,
se diriger vers la porte et descendre.

Mme Blanche tait seule. La pense d'essayer de s'chapper lui vint...
mais par o? mais comment, sans tre vue?

--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'tiquette ait menti!...

Hlas! non. Elle en fut bien sre lorsque reparut Marie-Anne.

En moins de cinq minutes qu'elle tait reste au rez-de-chausse, un
changement s'tait opr en elle, comme aprs une maladie de six mois.

Son visage affreusement dcompos tait livide et tout marbr de
taches violaces, ses yeux comme agrandis brillaient d'un clat
trange, ses dents claquaient...

Elle laissa tomber plutt qu'elle ne posa sur la table les assiettes
qu'elle montait.

--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence...

Marie-Anne restait debout devant la chemine, promenant autour d'elle
un regard perdu, comme si elle et cherch une cause visible 
d'incomprhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait
la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse;
elle remuait ses mchoires dans le vide et faisait claquer sa langue
comme si la salive lui et manqu; sa respiration haletait...

Puis, tout  coup, une nause lui vint, elle chancela, porta
violemment les mains  sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en
s'criant:

--Oh! mon Dieu! comme je souffre!...




XLVI


Agenouille  l'entre-billure de la porte, le cou tendu, toute
vibrante d'anxit, Mme Blanche piait les effets du poison qu'elle
avait vers.

Elle tait si prs de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au
battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son
haleine brlante comme la flamme...

A la crise qui avait bris Marie-Anne, une invincible prostration
succdait. On l'et crue morte,  la voir dans son fauteuil, sans le
mouvement continuel de ses mchoires, sans le rle profond et sourd
qui dchirait sa gorge.

Mais bientt un soubresaut la redressa toute frmissante, ses nerfs se
crisprent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nauses
revinrent, puis elle fut prise de vomissements.

Et  chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps tait
branl et secou des talons  la nuque, sa poitrine se soulevait 
clater, et de brusques secousses disloquaient ses paules. Peu  peu
une teinte terreuse, de mme qu'une couche de bistre, s'tendait sur
son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus fonces, les
yeux s'injectaient, et la sueur  grosses gouttes coulait de son
front.

Ses douleurs devaient tre intolrables... Elle gmissait faiblement,
par moments, et d'autres fois elle poussait de vritables hurlements.

Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait  boire
ou suppliait Dieu d'abrger ses tortures.

--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la
mort!...

Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant 
l'aide, d'une voix dchirante.

Elle appelait Mme d'Escorval, l'abb Midon, Maurice, son frre,
Chanlouineau, Martial!...

Martial! ce nom seul, ainsi prononc, et suffi pour teindre toute
piti dans le coeur de Mme Blanche.

--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop
tard.

Et Marie-Anne rptant encore ce nom:

--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspir  Martial
l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de
Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernire
des cratures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.

Non, elle n'avait pas piti. Si elle tait oppresse  ne pouvoir
respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspir
la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on dcore du
beau nom de sensibilit, et qui n'est qu'une manifestation du plus
grossier gosme.

Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant  vue d'oeil.

Les spasmes devenaient moins frquents, les priodes de rmission de
plus en plus longues; les nauses faisaient encore haleter ses flancs,
mais elle ne vomissait plus, et aprs chaque crise l'anantissement
augmentait, pareil  une syncope.

Bientt elle n'eut mme plus la force de se plaindre, ses yeux
s'teignirent, et aprs un grand effort qui amena  ses lvres une
bave sanglante, sa tte se renversa en arrire et elle ne bougea plus.

--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.

Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient  peine;
elle fut oblige de s'accoter contre la cloison.

Le coeur tait rest ferme, implacable; la chair dfaillait.

C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel
que celui qu'elle venait de voir.

Elle savait que le poison donne la mort; elle ne souponnait pas ce
qu'est l'agonie du poison.

Maintenant elle ne songeait plus  augmenter les angoisses de
Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprme vengeance... Elle
ne songeait qu' se retirer sans tre aperue de sa victime.

Fuir, s'loigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers
lui brlaient les pieds, elle ne voulait que cela.

Toutes ses ides vacillaient, une sensation trange, mystrieuse,
inexplicable l'envahissait; ce n'tait pas encore l'effroi, c'tait la
stupeur qui suit le crime, l'hbtement du meurtre...

Cependant elle se contraignit  attendre quelques minutes, et enfin,
voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupires
closes, elle se hasarda  ouvrir doucement la porte du cabinet et elle
s'avana dans la chambre.

Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout  coup,
brusquement, comme si elle et t galvanise par une commotion
lectrique, se dressa tout d'une pice, les bras en croix pour barrer
le passage.

Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu' une des
fentres.

--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.

Et s'expliquant ses souffrances par la prsence de cette jeune femme
qui avait t son amie, elle s'cria:

--Empoisonneuse!...

Mais Mme Blanche avait un de ces caractres de fer que les vnements
brisent et ne font pas ployer.

Pour rien au monde, puisqu'elle tait dcouverte, elle n'et consenti
 nier.

Elle s'avana rsolument, et d'une voix ferme:

--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.

Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:

--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir o tu as envoy ton
frre m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...

--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.

--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la matresse de Martial...

--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la premire fois,
depuis l'vasion du baron d'Escorval...

L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout,
pour parler, l'avait puise; elle retomba sur le fauteuil.

Mais Mme Blanche devait tre impitoyable.

--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc
alors qui t'a donn ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces
tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...

--Chanlouineau.

Mme Blanche haussa les paules.

--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi
Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau
que tu as mis chauffer ces pantoufles brodes et que tu dressais la
table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoy des vtements par un
paysan nomm Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...

Et comme sa victime se taisait:

--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, rponds!...

--Je ne puis...

--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari,
Martial!...

Marie-Anne rflchissait autant que le lui permettaient ses
souffrances intolrables et le trouble de son intelligence.

Pouvait-elle dire quels htes elle attendait?...

Nommer le baron d'Escorval  Mme Blanche, n'tait-ce pas le perdre, le
livrer!... On esprait sa grce, un sauf-conduit, la rvision de son
jugement; il n'en tait pas moins sous le coup d'une condamnation 
mort, excutoire dans les vingt-quatre heures...

--Ainsi, c'est bien dcid, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire
qui doit venir ici, dans une heure,  minuit!...

--Je refuse.

Mais une ide tait venue  Marie-Anne.

Bien que le moindre mouvement lui caust une douleur aigu, elle eut
assez d'nergie pour dgrafer sa robe, et dchirant son corset, elle
en retira un papier pli menu.

--Je ne suis pas la matresse du marquis de Sairmeuse, pronona-t-elle
d'une voix dfaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en
voici la preuve, lisez...

Mme Blanche n'eut pas plus tt lu que ses traits subitement se
dcomposrent; elle devint ple autant que sa victime, sa vue se
troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempe d'une
sueur froide.

Ce papier, c'tait le certificat du mariage religieux de Maurice et de
Marie-Anne, sign par le cur de Vigano, par le vieux mdecin et par
le caporal Bavois, dat et scell du sceau de la paroisse...

La preuve tait indiscutable.

Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche.

Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une
innocente...

Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son coeur plus vite,
elle ne calcula rien, elle oublia  quels prils elle s'exposait, et
d'une voix vibrante:

--A moi!... s'cria-t-elle,  l'aide!... au secours!...

Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la
Borderie en tait distante d'un quart de lieue.

La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la
nuit.

En bas, dans le jardin, tante Mdie entendait sans doute, mais elle se
ft laisse hacher en morceaux plutt que d'entrer.

Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de
dtresse.

Moins perdues de douleur et d'pouvante, les deux jeunes femmes
eussent remarqu le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un
homme qui montait  pas muets...

Ce n'tait pas un sauveur, car il ne se montra pas.

Mais ft-on venu aux appels dsesprs de Mme Blanche, il tait trop
tard.

Marie-Anne comprenait bien qu'il n'tait plus d'espoir pour elle, et
que c'tait le froid de la mort qui peu  peu gagnait son coeur. Elle
sentait que la vie lui chappait.

Aussi, quand Mme Blanche parut prte  s'lancer dehors pour courir
chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix
teinte:

--Blanche!... murmura-t-elle.

L'empoisonneuse s'arrta.

--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le
tutoiement d'autrefois,  quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que
du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...

--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu
meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, aprs!

Marie-Anne ne rpondit pas... Le poison poursuivait son oeuvre de
dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflamme; sa
langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse
sensation d'un fer rouge; ses lvres se tumfiaient, et ses mains
paralyses, inertes, n'obissaient plus  sa volont.

Mais l'horreur mme de la situation rendit  Mme Blanche une lueur de
raison.

--Rien n'est perdu, s'cria-t-elle. C'est dans cette grande bote-l,
sur la table, que j'ai trouv, que j'ai pris,--elle n'osa pas
prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai verse dans la tasse. Tu
sais quelle est cette poudre, tu dois connatre le remde...

Marie-Anne secoua tristement la tte.

--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix  peine
distincte, et entrecoupe de hoquets sinistres; mais je ne me plains
pas. Qui sait de quelles chutes la mort me prserve peut-tre. Je ne
regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant
d'humiliations, j'ai tant pleur... La fatalit tait sur moi!...

Elle eut, en ce moment, cet clair de seconde vue qui illumine les
agonisants. Le sens des vnements clata. Elle comprit qu'elle-mme
avait fait sa destine, et qu'en acceptant le rle de perfidie et de
mensonge compos par son pre, elle avait rendu possibles et comme
prpar les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les
trompeuses apparences dont enfin elle tait victime.

Sa parole allait s'teignant comme celle d'une personne qui
s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trve, tout s'apaisait en
elle aprs tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans
les bras de la mort...

Elle s'abandonnait, quand une pense jaillit de ses tnbres, si
terrible qu'elle lui arracha un cri:

--Mon enfant!...

Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait
de volont, d'nergie et de forces, elle s'tait redresse sur son
fauteuil, le visage contract par une indicible angoisse...

--Blanche!... pronona-t-elle d'un accent bref dont on l'et crue
incapable, coute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te
dise... personne ne le souponne... J'ai un fils de Maurice...
Hlas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il tait mort, que
deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues,
que tu me remplaceras prs de mon enfant...

Mme Blanche tait comme frappe de vertige.

--Je jure!... dit-elle, je jure!...

--Eh bien!  ce prix, mais  ce prix seulement, je te pardonne! Mais
prends garde! N'oublie pas que tu as jur!... Blanche, Dieu permet
parfois que les morts se vengent!... Tu as jur, souviens-toi! Mon
fantme ne t'accordera le sommeil qu'aprs que tu auras tenu ton
serment.

--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais...
ton enfant...

--Ah!... j'ai eu peur... Lche crature que je suis, j'ai recul
devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis spare
de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le chtiment... Pauvre
tre... je l'ai livr  des trangers... Malheureuse que je suis...
malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...

Elle bgaya quelques mots encore, mais indistincts,
incomprhensibles...

Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de
le secouer...

--A qui as-tu confi ton enfant, rpta-t-elle,  qui?... o?...
Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!

Les lvres de l'infortune s'agitrent, mais sa gorge ne rendit qu'un
rle sourd...

Elle s'tait affaisse sur son fauteuil; une convulsion suprme la
tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout
de son long, sur le dos...

Marie-Anne tait morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du
vieux mdecin de Vigano...

Elle tait morte, et l'empoisonneuse terrifie demeurait au milieu de
la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'oeil dmesurment
agrandi, le front moite d'une sueur glace...

Toutes ses penses tourbillonnaient comme des feuilles au souffle
furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme
celle de son pre--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle
s'oubliait elle-mme, elle ne se rappelait plus qu'un hte devait
arriver  minuit, que l'heure volait, qu'elle allait tre surprise si
elle ne fuyait pas.

Mais l'homme qui tait venu quand elle avait cri au secours, veillait
sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir,
il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure
grimaante.

--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappele au sentiment de la
ralit.

--En personne naturelle, rpondit le vieux maraudeur. C'est une fire
chance que vous avez!... Eh! eh!... a vous a trifouill l'estomac,
toute cette affaire... Bast! a passera. Mais il s'agit de ne pas
moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...

Machinalement, l'empoisonneuse avana, mais le cadavre de Marie-Anne
tait en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il
fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute
chancelante...

--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous tes incommode...

Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme
Blanche comme un enfant et l'emporta...

Le vieux maraudeur tait tout en joie. L'avenir ne l'inquitait plus,
maintenant que Mme Blanche tait rive  lui, par cette chane plus
solide que celle des forats, la complicit d'un crime.

Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de
seigneur, des annes de bombances et de ribotes. Les remords de sa
dlation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus gure.
Il se voyait nourri, log, rent, vtu, bien gard surtout par une
arme de domestiques.

Cependant, Mme Blanche, qui s'tait trouve mal, fut ranime par le
grand air.

--Je veux marcher, dit-elle.

Chupin la dposa  terre,  vingt pas de la maison. Alors, elle se
souvint.

--Et tante Mdie!... s'cria-t-elle.

La parente pauvre tait l; pareille  ces chiens que leurs matres
laissent  la porte des maisons o ils entrent, elle avait vu sortir
sa nice, porte par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait
suivi.

--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je
vais vous conduire.

Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du ct du bocage.

--Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en htant le pas.
Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais o diable a-t-elle
mis le petit en nourrice?...

--Je chercherai...

--Hum!... c'est facile  dire...

Un rire strident, qui retentit dans l'obscurit, l'interrompit. Il
lcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde...

Prcaution vaine. Un homme cach derrire un tronc d'arbre bondit
jusqu' lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant:

--Bonne Sainte Vierge, voil mon voeu rempli! Je ne mangerai plus avec
mes doigts.

--L'aubergiste!... murmura le tratre en s'affaissant.

Pour une fois tante Mdie eut de l'nergie.

--Viens! dit-elle, folle de peur, en entranant sa nice, viens, il
est mort!

Pas tout  fait, car le tratre eut la force de se traner jusqu' sa
maison et d'y frapper.

Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils an qui rentrait du
cabaret vint lui ouvrir.

Voyant son pre  terre, ce garon le crut ivre et voulut le relever;
le vieux maraudeur le repoussa.

--Laisse-moi, dit-il, mon compte est rgl; coute-moi plutt... La
fille  Lacheneur vient d'tre empoisonne par Mme Blanche... C'est
pour t'apprendre a que je suis venu crever ici... a vaut une
fortune, mon gars... si tu n'es pas une bte...

Et il expira, sans avoir pu dire aux siens o il avait enfoui le prix
du sang de Lacheneur.




XLVII


De tous les gens qui avaient t tmoins de l'pouvantable chute
du baron d'Escorval, l'abb Midon avait t le seul  ne pas
dsesprer...

Il n'tait pas mdecin, de par le diplme; mais il avait en sa vie,
toute de dvouement, raccommod tant de bras et rebout tant de
jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient.

Ce que plus d'un savant docteur n'et pas os, il l'osa.

Il tait prtre, il avait la foi, il se souvint de la rponse sublime
de modestie d'Ambroise Par: Je le pansai, Dieu le gurit.

Le baron devait tre guri.

Aprs six mois passs  la ferme du pre Poignot, M. d'Escorval se
levait et s'essayait  marcher en s'aidant de bquilles.

C'est alors, surtout, qu'il souffrit du dfaut d'espace, dans le
grenier o la prudence le confinait, et c'est avec un vritable
transport de joie qu'il accueillit l'ide de se rfugier  la
Borderie, prs de Marie-Anne.

Le jour du dpart fix, c'est avec l'impatience d'un colier attendant
les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours
de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend  aimer la vie.

--J'touffe, ici, rptait-il  sa femme, j'touffe!... Comme le temps
est long!... Quand donc arrivera le jour bni!...

Il arriva. Ds le matin, tous les objets que les proscrits avaient
russi  se procurer, pendant leur sjour  la ferme, furent runis
et empaquets. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commena le
dmnagement.

--Tout est  la Borderie, dit ce brave garon, au retour de son
dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande  M. le baron qu'un bon
apptit.

--Et j'en aurai, morbleu! rpondit gaiement le baron. Nous en aurons
tous!...

Dans la cour de la ferme, le pre Poignot attelait lui-mme son
meilleur cheval  la charrette qui devait transporter M. d'Escorval.

Le brave homme tait tout triste du dpart de ces htes pour lesquels
il s'tait expos  de si grands prils. Il sentait qu'ils lui
manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait
peut-tre jusqu' ses soucis.

Il ne voulut laisser  personne le soin de disposer bien commodment
dans la charrette un bon matelas.

--Allons!... voil qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il
eut termin.

Et lentement, il gravit l'troit escalier du petit grenier.

M. d'Escorval n'avait pas prvu ce moment.

A la vue de l'honnte fermier qui s'avanait, rouge d'motion, pour
lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-tre qu'il se promettait
 la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse
hospitalit de cette maison qu'il allait quitter. Son coeur se serra,
et une larme roula dans ses yeux.

--Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, pre
Poignot, pronona-t-il, avec une gravit solennelle, vous m'avez sauv
la vie...

--Oh! ne parlons pas de a, monsieur le baron. A ma place, vous
eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins...

--Soit!... je ne vous dirai mme pas merci. J'espre maintenant vivre
assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.

L'escalier tait si raide et si troit qu'on eut toutes les peines du
monde  descendre le baron. On l'tendit sur le matelas, et en cas de
fcheuse rencontre, on tendit sur lui quelques brasses de paille qui
le cachaient entirement....

--Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutt au revoir, monsieur
le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le cur...

Puis, quand la dernire poigne de main eut t change:

--Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.

--Oui, rpondit le baron.

--Alors en route!... hue! le gris!...

La charrette roula, conduite avec les plus extrmes prcautions par
le jeune paysan,  qui son pre avait bien recommand d'viter les
cahots.

A une vingtaine de pas en arrire, marchait Mme d'Escorval donnant le
bras  l'abb Midon.

La nuit tait noire, mais et-il fait grand jour, l'ancien cur de
Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'tre reconnu, dfier l'oeil
de tous ses paroissiens.

Il avait laisse crotre ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait
depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait paissi sa
taille. Il tait vtu comme tous les paysans aiss des environs, d'une
veste et d'un pantalon de ratine, et il tait coiff d'un immense
chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.

Il y avait bien des mois qu'il ne s'tait senti l'esprit si libre.
Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne
s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mmes?

Il se reprsentait dans un avenir prochain le baron rtabli, dclar
innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence 
Escorval. Il se voyait lui-mme, comme autrefois, dans son presbytre
de Sairmeuse...

Seul, le souvenir de Maurice troublait cette scurit. Comment ne
donnait-il pas signe de vie?...

--Mais s'il lui tait arriv malheur, nous le saurions, pensait le
prtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait
tout pour venir nous prvenir...

Ces penses le proccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que
Mme d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement  son bras.

--J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il
y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme dsappris de
marcher...

--Heureusement, nous approchons, madame, rpondit l'abb.

Bientt, en effet, le fils Poignot arrta sa charrette sur la grande
route, devant le petit sentier qui conduit  la Borderie.

--Voil le voyage fini!... dit-il au baron.

Et aussitt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait
quelques heures plus tt, pour avertir de son arrive.

Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de
toutes ses forces... rien encore.

Mme d'Escorval et l'abb Midon le rejoignaient  ce moment.

--C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas...
Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le
sait bien... Si je courais l'avertir?

--Elle se sera endormie, rpondit l'abb, veillez sur votre cheval,
mon garon, je vais aller la rveiller...

Il quitta le bras de Mme d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.

Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquitude. Tout tait calme et
silence autour de la Borderie; une lumire brillait aux fentres du
premier tage.

Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague
tressaillit en lui.

--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.

Au rez-de-chausse il n'y avait pas de lumire, et l'abb qui ne
connaissait pas les tres de la maison, fut oblig de chercher
l'escalier  ttons.

Enfin, il le trouva et monta...

Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrta, ptrifi par l'horreur
du spectacle qui s'offrit  lui...

La pauvre Marie-Anne gisait  terre, tendue sur le dos... Ses yeux,
grands ouverts, taient comme noys dans un liquide blanchtre; sa
langue noire et tumfie, sortait  demi de sa bouche.

--Morte!... balbutia le prtre. Morte!...

Cependant, elle pouvait ne l'tre pas... Il se roidit contre sa
dfaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main.
Cette main tait glace et le bras avait la rigidit d'une barre de
fer.

C'tait plus d'indications qu'il n'en fallait pour clairer
l'exprience de l'abb Midon.

--Empoisonne!... murmura-t-il, avec de l'arsenic...

Il s'tait relev, perdu de stupeur, et son regard errait autour de
la chambre, quand il aperut son coffre de mdicaments ouvert sur une
table.

Vivement il s'avana, prit sans hsiter un flacon, le dboucha et le
retourna dans le creux de sa main... il tait vide.

--Je ne m'tais pas tromp! fit-il.

Mais il n'avait pas de temps  perdre en conjectures.

L'important, avant tout, tait de dcider le baron  retourner  la
ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'et fortement
impressionn.

Imaginer un prtexte tait assez facile.

Faisant sur soi-mme un violent effort, le prtre recouvra presque les
apparences du sang-froid, et courant  la route, il expliqua au baron
que le sjour de la Borderie tait devenu impossible, qu'on avait vu
rder des hommes suspects, qu'on devait tre plus prudent que jamais,
maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de
Sairmeuse...

Non sans rsistance, le baron cda.

--Vous le voulez, cur, soupira-t-il, j'obis... Allons, Poignot, mon
garon, ramne-moi chez ton pre...

Mme d'Escorval tait monte sur la charrette prs de son mari, le
prtre les regarda s'loigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit
des roues il regagna la Borderie...

Il atteignait le corridor, quand des gmissements qu'il entendit, et
qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang
 son coeur... Il avana rapidement.

Prs du corps de Marie-Anne, un homme agenouill pleurait.

C'tait un tout jeune homme, vtu de haillons, et l'expression de son
visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense dsespoir.

Mme, sa douleur profonde absorbait si compltement toutes les
facults de son me, qu'il ne s'aperut ni de l'arrive ni de la
prsence de l'abb Midon.

Qui tait ce malheureux, qui avait os s'introduire ainsi dans la
maison?

Aprs un premier moment de stupeur, l'abb le devina plutt qu'il ne
le reconnut.

--Jean!... cria-t-il d'une voix forte et  deux reprises, Jean
Lacheneur!...

D'un bond, le jeune homme fut debout, ple, menaant; la flamme de la
colre schait les larmes dans ses yeux.

--Qui tes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous
ici?... Que me voulez-vous?...

Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien cur de
Sairmeuse tait  ce point mconnaissable qu'il fut oblig de se
nommer.

Mais, ds qu'il eut prononc son nom, Jean eut un cri de joie.

--C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abb, s'cria-t-il...
Marie-Anne ne peut pas tre morte!... Vous allez la sauver, vous qui
en avez sauv tant d'autres...

A un geste du prtre qui lui montrait le ciel, il s'arrta, devenant
plus blme encore. Il comprenait qu'il n'tait plus d'esprance.

--Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux dcouragement, la
destine ne s'est pas lasse... Je veillais sur Marie-Anne, cependant,
dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: Dfie-toi,
soeur, prends garde!...

--Quoi! vous saviez...

--Je savais qu'elle tait en grand danger, oui, monsieur l'abb... Il
y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand
le gars  Grollet est entr. Te voil, Jean? me dit-il; je viens de
voir le pre Chupin en embuscade prs de la maison  la Marie-Anne;
quand il m'a aperu, le vieux gueux, il a fil. Aussitt, j'ai
ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis
venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalit est
sur un homme, vous savez! Je suis arriv trop tard.

L'abb Midon rflchissait.

--Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...

--Je ne suppose pas, monsieur le cur, j'affirme que c'est lui, le
misrable tratre, qui a commis cet abominable forfait.

--Encore faudrait-il qu'il y et eu un intrt quelconque...

Jean eut un de ces clats de rire stridents qui sont peut-tre
l'expression la plus saisissante du dsespoir.

--Soyez tranquille, monsieur le cur, interrompit-il, le sang de la
fille lui sera pay et plus cher, sans doute, que le sang du pre.
Chupin a t le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a
conu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus
haut, dans le plus beau chteau du pays, au milieu d'une arme de
valets,  Sairmeuse enfin!...

--Malheureux, que voulez-vous dire!...

--Ce que je dis!

Et froidement il ajouta:

--L'assassin est Martial de Sairmeuse.

Le prtre recula, vritablement effray des regards de ce malheureux
jeune homme.

--Vous devenez fou!... dit-il svrement.

Mais Jean hocha gravement la tte.

--Si je vous parais tel, monsieur l'abb, rpondit-il, c'est que
vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il
en voulait faire sa matresse... Elle a eu l'audace de refuser cet
honneur, c'est un crime qu'on chtie, cela... Le jour o il a t
prouv  M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur
ne serait  lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas  un
autre...

Tout ce qu'on et dit  Jean en ce moment, pour lui dmontrer la folie
de ses accusations, et t inutile; des preuves ne l'eussent pas
convaincu; il et ferm les yeux  l'vidence. Il voulait que cela ft
ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...

--Demain, pensait l'abb, quand il sera plus calme, je le
raisonnerai...

Et comme Jean se taisait:

--Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi  terre le corps de cette
infortune, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.

Jean tressaillit de la tte aux pieds, et durant dix secondes hsita.

--Soit!... dit-il enfin...

Personne jamais n'avait couch dans ce lit que le pauvre Chanlouineau,
au temps des illusions de son amour, avait destin  Marie-Anne.

--Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.

Et ce ft elle, en effet, qui y coucha la premire, mais morte.

La douloureuse et pnible tche remplie, Jean se laissa tomber dans le
grand fauteuil o avait expir Marie-Anne, et la tte entre les mains,
les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces
statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.

L'abb Midon, lui, s'tait mis  genoux  la tte du lit, et il
rcitait les prires des morts, demandant  Dieu paix et misricorde
au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...

Mais il ne priait que des lvres... Sa pense, en dpit de sa volont
et de ses efforts d'attention, lui chappait.

Il se demandait comment tait morte Marie-Anne...

Etait-ce un crime?... Etait-ce un suicide?

Car l'ide du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui
jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortune,
et qui savait qu'elle tait mre, bien qu'il ne st pas ce qu'tait
devenu son enfant.

D'un autre ct, comment expliquer un crime?...

Le prtre avait scrupuleusement examin la chambre, et il n'y avait
rien dcouvert qui trahit la prsence d'une personne trangre.

Tout ce qu'il avait constat, c'est que son flacon d'arsenic tait
vide, et que Marie-Anne avait t empoisonne avec le bouillon dont il
restait quelques gouttes dans la tasse, laisse sur la chemine.

--Quand il fera jour, pensa l'abb Midon, je verrai dehors...

Ds que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit
 dcrire autour de la maison des cercles de plus en plus tendus, 
la faon des chiens qui qutent.

Il n'aperut rien, d'abord, qui pt le mettre sur la voie, ni traces
de pas ni empreintes.

Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, tant entr
dans le petit bois, il aperut de loin comme une grande tache noire
sur l'herbe. Il s'approcha... c'tait du sang.

Fortement impressionn, il courut appeler le frre de Marie-Anne pour
lui montrer sa dcouverte.

--On a assassin quelqu'un  cette place, pronona Jean, et cela cette
nuit mme, car le sang n'a pas eu le temps de scher.

D'un coup d'oeil l'abb Midon avait explor le terrain aux alentours.

--La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-tre
 la connatre en suivant ses traces.

--Je vais toujours essayer, rpondit Jean. Remontez, monsieur le cur,
je serai bientt de retour.

Un enfant et reconnu le chemin suivi par le bless, tant les marques
de son passage taient claires et distinctes. Il s'tait tran
presque  plat ventre, on le reconnaissait  l'herbe foule et aux
endroits o il y avait de la poussire, et en outre, de place en
place, on retrouvait des taches de sang.

Cette piste si visible s'arrtait  la maison de Chupin. La porte
tait ferme. Jean frappa sans hsiter.

L'an des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un
spectacle trange.

Le cadavre du tratre avait t jet  terre, dans un coin; le lit
tait boulevers et bris, toute la paille de la paillasse tait
parpille, et les fils et la femme du dfunt, arms de pelles et de
pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils
cherchaient le trsor...

--Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.

--Le pre Chupin...

--Tu vois bien qu'on l'a assassin, rpondit un des fils. Et
brandissant son pic  deux pouces de la tte de Jean:

--Et l'assassin est peut-tre dans ta chemise, canaille!...
ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, dcampe, ou
sinon!...

S'il n'et cout que les inspirations de sa colre, Jean Lacheneur
et certes essay de faire repentir les Chupin de leurs provocations
et de leurs menaces...

Mais une rixe, en ce moment, tait-elle admissible?

Il s'loigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la
Borderie.

Que Chupin et t tu, cela renversait toutes ses ides et en mme
temps l'irritait.

--J'avais jur, murmurait-il, que le tratre qui a vendu mon pre ne
prirait que de ma main, et voici que ma vengeance m'chappe, on me
l'a vole!...

Puis, il se demandait quel pouvait bien tre le meurtrier du vieux
maraudeur.

--Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassin aprs qu'il a eu
empoisonn Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sr de
s'assurer de son silence!...

Il tait arriv  la Borderie, et dj il prenait la rampe pour monter
au premier tage, quand il crut entendre comme le murmure d'une
conversation dans la pice du fond.

--C'est trange, se dit-il, qui donc serait l!...

Et, pouss par un mouvement instinctif de curiosit, il alla frapper 
la porte de communication...

A l'instant mme, l'abb Midon parut, et retira brusquement la porte 
lui. Il tait plus ple que de coutume, et visiblement agit.

--Qu'y a-t-il? monsieur le cur, demanda Jean vivement.

--Il y a... il y a... Devinez qui est l, de l'autre ct...

--Eh! comment deviner?...

--Maurice d'Escorval et le caporal Bavois.

Jean eut un geste de stupeur.

--Mon Dieu!... balbutia-t-il.

--Et c'est miracle qu'il ne soit pas mont.

--Mais d'o vient-il, comment n'avait-il pas donn de ses
nouvelles!...

--Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est l... Pauvre
garon!... Aprs que je lui ai eu dit que son pre est sauv, son
premier mot a t: Et Marie-Anne? Il l'aime plus que jamais... il
arrive le coeur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi
je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vrit...

--Oh! le malheureux! le malheureux!...

--Vous voici prvenu, soyez prudent... et maintenant, venez.

Ils entrrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amiti
la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrrent les mains de
Jean Lacheneur.

Ils ne s'taient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rche,
interrompu par l'arrive des soldats, et quand ils s'taient spars
ce jour-l, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais...

--Et cependant nous voici runis, rptait Maurice, et nous n'avons
plus rien  craindre.

Jamais cet infortun n'avait t si gai, et c'est de l'air le plus
enjou qu'il se mit  expliquer les raisons de son long silence.

--Trois jours aprs avoir pass la frontire, racontait-il, le caporal
Bavois et moi arrivions  Turin. Franchement il tait temps, nous
tions puiss de fatigue. J'avais tenu  descendre dans une assez
piteuse auberge, et on nous avait donn une chambre  deux lits...

Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait:
Je suis capable de dormir deux jours sans dbrider. Moi, je me
promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions
sans notre hte, comme vous l'allez voir...

Il faisait  peine jour, le lendemain, quand nous sommes veills
par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine
envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien,
de nous habiller... Nous n'tions pas les plus forts, nous obissons.
Et une heure plus tard, nous tions bel et bien en prison, enferms
dans la mme cellule. Nos ides, j'en conviens, n'taient pas couleur
de rose...

Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du
plus beau sang-froid: Pour obtenir notre extradition, il faut quatre
jours, trois jours pour nous ramener  Montaignac, a fait sept;
mettons qu'on me laissera l-bas vingt-quatre heures pour me
reconnatre, c'est en tout huit jours que j'ai encore  vivre.

--C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat.

--Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit,
en guise de bonsoir: C'est demain qu'on viendra nous chercher. Et on
ne venait pas.

Nous tions, d'ailleurs, convenablement traits; on m'avait laiss mon
argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on
nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour
aussi large qu'un puits; on nous prtait mme quelques livres...

Bref, je ne me serais pas trouv extraordinairement  plaindre, si
j'avais pu recevoir des nouvelles de mon pre et de Marie-Anne et leur
donner des miennes... Mais nous tions au secret, sans communications
avec les autres prisonniers...

Enfin,  la longue, notre dtention nous parut si trange et nous
devint si insupportable, que nous rsolmes, le caporal et moi,
d'obtenir, quoi qu'il dt nous en coter, des claircissements.

Nous changemes de tactique. Nous nous tions jusqu'alors montrs
rsigns et soumis, nous devnmes tout  coup indisciplins et
furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de
nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous rclamions
l'intervention de l'ambassadeur franais.

Ah! le rsultat ne se fit pas attendre.

Par une belle aprs-dner, le directeur nous mit poliment dehors, non
sans nous avoir exprim le regret qu'il prouvait de se sparer de
pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.

Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir  l'ambassade.
Nous n'arrivmes pas  l'ambassadeur, mais le premier secrtaire nous
reut. Il frona le sourcil, ds que je lui eus expos notre affaire,
et sa mine devint excessivement grave.

Je me rappelle mot pour mot sa rponse:

Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites
dont vous avez t l'objet en France, ne sont pour rien dans votre
dtention ici.

Et comme je m'tonnais:

Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion.
Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir  Turin des influences
trs-puissantes... Vous le gniez, sans doute, il vous a fait enfermer
administrativement par la police pimontaise...

D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur branla la table place
prs de lui.

--Ah!... le secrtaire d'ambassade avait raison, s'cria-t-il...
Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrter l-bas.

--Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abb, en jetant
 Jean un regard qui arrta sa pense sur ses lvres.

La flamme de la colre avait brill dans les yeux de Maurice, mais
presque aussitt il haussa les paules.

--Bast!... pronona-t-il, je ne veux plus me souvenir du pass... Mon
pre est rtabli, voil l'important. Nous trouverons bien, monsieur
le cur aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontire sans
danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences
ont failli lui coter la vie... Il est si bon, mon pre! Nous nous
tablirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur
l'abb, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous tes
de la maison...

Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de scurit, tout
rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frapp d'une catastrophe qui
doit briser sa vie...

Si dsolante tait l'impression de l'abb Midon et de Jean, qu'il en
parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.

--Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris.

Les autres tressaillirent, baissrent la tte et se turent.

Alors, l'tonnement de l'infortun se changea en une vague et
indicible pouvante.

D'un seul effort de rflexion, il s'numra tous les malheurs qui
pouvaient l'atteindre.

--Qu'est-il donc arriv? fit-il d'une voix touffe; mon pre est
sauv, n'est-ce pas?... Ma mre n'aurait rien  souhaiter, m'avez-vous
dit, si j'tais prs d'elle... C'est donc Marie-Anne!...

Il hsitait.

--Du courage, Maurice, murmura l'abb Midon, du courage!

Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de pltre contre lequel
il s'appuya.

--Marie-Anne est morte! s'cria-t-il.

Jean Lacheneur et le prtre gardrent le silence.

--Morte! rpta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-mme ne m'a
prvenu... Morte!... quand?

--Cette nuit mme, rpondit Jean.

Maurice se redressa, tout frmissant d'un espoir suprme.

--Cette nuit mme, fit-il... mais alors... elle est ici, encore!
O?... l haut...

Et sans attendre une rponse, il s'lana vers l'escalier, si
rapidement que ni Jean ni l'abb Midon n'eurent le temps de le
retenir.

En trois bonds il fut  la chambre, il marcha droit au lit et, d'une
main ferme, il carta le drap qui recouvrait le visage de la morte.

Mais il recula en jetant un cri terrible...

Etait-ce l, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui
l'avait aim jusqu' l'abandon de soi-mme!... Il ne la reconnaissait
pas.

Il ne pouvait reconnatre ces traits, dvasts et crisps par
l'agonie, ce visage gonfl et bleui par le poison; ces yeux, qui
disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente...

Quand Jean Lacheneur et le prtre arrivrent prs de lui, ils le
trouvrent debout, le buste rejet en arrire, la pupille dilate par
la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction
du cadavre.

--Maurice, fit doucement l'abb, revenez  vous, du courage...

Il se retourna, et avec une navrante expression d'hbtement:

--Oui, bgaya-t-il, c'est cela... du courage!...

Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu' un fauteuil.

--Soyez homme, poursuivait le prtre; o donc est votre nergie?
vivre, c'est souffrir...

Il coutait, mais il ne semblait pas comprendre.

--Vivre!... balbutia-t-il,  quoi bon, puisqu'elle est morte!...

Ses yeux secs avaient l'clat sinistre de la dmence. L'abb eut peur.

--S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.

Et d'une voix imprieuse:

--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... pronona-t-il,
vous vous devez  votre enfant!...

L'inspiration du prtre le servit bien.

Le souvenir qui avait donn  Marie-Anne la force de matriser
un instant la mort, arracha Maurice  sa dangereuse torpeur. Il
tressaillit, comme s'il et t touch par une tincelle lectrique,
et se dressant tout d'une pice:

--C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore
elle... conduisez-moi prs de lui...

--Pas en ce moment, Maurice, plus tard.

--O est-il?... Dites-moi o il est?...

--Je ne puis, je ne sais pas...

Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une
voix trangle:

--Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'tait donc pas confie
 vous?

--Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai t, j'en
suis sr, le seul  le surprendre...

--Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-tre, et s'il vit
qui me dira o il est!

--Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la
voie...

Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut
espr en faire jaillir une ide...

--Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en
danger, ne peut avoir oubli son enfant... Ceux qui la soignaient 
ses derniers moments ont d recueillir les indications qui m'taient
destines... Je veux interroger les gens qui l'ont veille... Quels
sont-ils?

Le prtre dtourna la tte.

--Je vous demande qui tait prs d'elle quand elle est morte, insista
Maurice, avec une sorte d'garement.

Et comme l'abb se taisait encore, une pouvantable lueur se fit dans
son esprit. Il s'expliqua le visage dcompos de Marie-Anne.

--Elle a pri victime d'un crime!... s'cria-t-il. Un monstre existait
qui la hassait  ce point de la tuer... la har, elle!

Il se recueillit un moment, et d'une voix dchirante:

--Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroye, notre enfant
est peut-tre perdu  tout jamais! Et moi qui lui avais recommand,
ordonn les plus savantes prcautions! Ah! c'est une maldiction!...

Il retomba sur le fauteuil, abm de douleur, l'clat de ses yeux
plit et des larmes silencieuses roulrent le long de ses joues.

--Il est sauv!... pensa l'abb Midon.

Et il restait l, tout mu de ce dsespoir immense, insondable, quand
il se sentit tirer par la manche.

Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entrana dans
l'embrasure d'une croise.

--Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque.

Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prtre.

--Vous avez entendu, rpondit-il.

--J'ai compris que Marie-Anne tait la matresse de Maurice, et
qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas,
je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vnrais  l'gal d'une
sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et
lui, Maurice, qui tait mon ami, qui tait comme le fils de notre
maison!... Son amiti n'tait qu'un masque qu'il prenait pour nous
voler plus srement notre honneur!...

Il parlait, les dents serres par la colre, si bas, que Maurice ne
pouvait l'entendre.

--Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa
grossesse... Personne dans le pays ne l'a souponne, personne
absolument. Et aprs? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle t
prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime
les pauvres filles sduites et abandonnes... Aurait-elle tu son
enfant?...

Un sourire sinistre effleurait ses lvres minces.

--Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en _a parte_, je saurai bien le
dcouvrir o qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie...

Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route,
attirait son attention et celle de l'abb Midon.

Ils regardrent  la fentre et virent un cavalier s'arrter devant le
petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride  son domestique, 
cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie...

A cette vue, Jean Lacheneur eut un vritable rugissement de bte
fauve.

--Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!...

Il bondit jusqu' Maurice, et le secouant avec une sorte de frnsie:

--Debout!... lui cria-t-il, voil Martial, l'assassin de Marie-Anne!
debout, il vient, il est  nous!...

Maurice se dressa, ivre de colre, mais l'abb Midon leur barra le
passage.

--Pas un mot, jeunes gens, pronona-t-il, pas une menace, je vous le
dfends... respectez au moins cette pauvre morte qui est l!...

Son accent et ses regards avaient une autorit si irrsistible, que
Jean et Maurice furent comme changs en statues.

Le prtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait...

Il ne dpassa pas le cadre de la porte, son coup d'oeil si pntrant
embrassa la scne, il plit extrmement, mais il n'eut ni un geste, ni
une exclamation...

Si grande cependant que ft son tonnante puissance sur soi, il ne put
articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant
Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulse dans l'ombre des
rideaux.

--Elle a t lchement empoisonne hier soir, pronona l'abb Midon.

Maurice, oubliant les ordres du prtre, s'avana...

--Elle tait seule, dit-il, et sans dfense, je ne suis en libert que
depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrter 
Turin et jeter en prison, on me l'a dit!

Instinctivement Martial recula.

--C'est donc toi, misrable!... s'cria Maurice, tu avoues donc ton
crime, infme...

Une fois encore l'abb intervint; il se jeta entre ces deux ennemis,
persuad que Martial allait se prcipiter sur Maurice.

Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et
hautain qui lui tait habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse
enveloppe et la lanant sur la table:

--Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais  Mlle Lacheneur. C'est
d'abord un sauf-conduit de Sa Majest pour M. le baron d'Escorval. De
ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer  Escorval,
il est libre, il est sauv; sa condamnation sera rforme. C'est
ensuite un arrt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abb Midon, et
une dcision de l'vque qui le rinstalle  sa cure de Sairmeuse.
C'est, enfin, un cong en bonne forme et un brevet de pension au nom
du caporal Bavois.

Il s'arrta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il
s'approcha du lit de Marie-Anne.

Il tendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui et fait
frmir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle
l'et entendue:

--A vous, Marie-Anne, pronona-t-il, je jure que je vous vengerai!...

Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout 
coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et
sortit...

--Et cet homme serait coupable!... s'cria l'abb Midon, vous voyez
bien, Jean, que vous tes fou!...

Jean eut un geste terrible.

--C'est juste!... fit-il, et cette dernire insulte  ma soeur morte,
c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?...

--Et le misrable me lie les mains, en sauvant mon pre! s'cria
Maurice.

Plac prs de la fentre, l'abb put voir Martial remonter  cheval...

Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac,
c'est vers le chteau de Courtomieu qu'il galopa...




XLVIII


La raison de Mme Blanche tait dj affreusement trouble quand Chupin
l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.

Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux
maraudeur.

Mais il tait dit que cette nuit-l tante Mdie prendrait sa revanche
de toutes ses dfaillances passes.

A grand'peine tolre jusqu'alors  Courtomieu, et  quel prix! elle
conquit le droit d'y vivre dsormais respecte et mme redoute.

Elle qui s'vanouissait d'ordinaire si un chat du chteau s'crasait
la patte, elle ne jeta pas un cri.

L'extrme pouvante lui communiqua ce courage dsespr qui enflamme
les poltrons pousss  bout. Sa nature moutonnire se rvoltant, elle
devint comme enrage.

Elle saisit le bras de sa nice perdue, et moiti de gr, moiti de
force, la tranant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au
chteau de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour
aller  la Borderie.

La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient  la petite porte
du jardin par o elles taient sorties...

Personne, au chteau, ne s'tait aperu de leur longue absence...
personne absolument.

Cela tenait  diverses circonstances. Aux prcautions prises par Mme
Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait dfendu qu'on pntrt
chez elle, sous n'importe quel prtexte, tant qu'elle ne sonnerait
pas.

En outre, c'tait la fte du valet de chambre du marquis; les
domestiques avaient dn mieux que de coutume; ils avaient chant au
dessert, et  la fin il s'taient mis  danser.

Ils dansaient encore  une heure et demie, toutes les portes taient
ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans tre vues,
jusqu' la chambre de Mme Blanche.

Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermes,
lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets  craindre, tante Mdie s'avana
prs de sa nice.

--M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est pass  la
Borderie, ce que tu as fait?...

Mme Blanche frissonna.

--Eh!... rpondit-elle; que t'importe!

--C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois
heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris dchirants que
j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme
un rle qui me faisait dresser les cheveux sur la tte... D'o vient
que Chupin t'a emporte entre ses bras?...

Tante Mdie et peut-tre fait ses malles le soir mme, et quitt
Courtomieu, si elle et vu de quels regards l'enveloppait sa nice.

En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour
foudroyer, pour anantir cette parente pauvre, irrcusable tmoin qui
d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours prs d'elle,
vivant reproche de son crime.

--Tu ne me rponds pas?... insista la pauvre tante.

C'est que la jeune femme en tait  se demander si elle devait dire la
vrit, si horrible qu'elle ft, ou inventer quelque explication  peu
prs plausible.

Tout avouer! C'tait intolrable, c'tait renoncer  soi, c'tait se
mettre corps et me  l'absolue discrtion de tante Mdie.

D'un autre ct, mentir, n'tait-ce pas s'exposer  ce que tante Mdie
la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait,
ce qui ne pouvait manquer,  apprendre le crime de la Borderie?

--Car elle est stupide! pensait Mme Blanche.

Le plus sage tait encore, elle le comprit, d'tre entirement
franche, de bien faire la leon  la parente pauvre et de a'efforcer
de lui communiquer quelque chose de sa fermet.

Et cela rsolu, la jeune femme ddaigna tous les mnagements...

--Eh bien!... rpondit-elle, j'tais jalouse de Marie-Anne, je croyais
qu'elle tait la matresse de Martial, j'tais folle, je l'ai tue!...

Elle s'attendait  des cris lamentables,  des vanouissements; pas du
tout. Si borne que ft la tante Mdie, elle avait  peu prs devin.
Puis, les ignominies qu'elle avait endures depuis des annes avaient
teint en elle tout sentiment gnreux, tari les sources de la
sensibilit, et dtruit tout sens moral.

--Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on
venait  savoir!...

Et elle se mit  pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours
pour la moindre des choses.

Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait
bien assure du silence et de l'absolue soumission de la parente
pauvre.

C'est pourquoi, tout aussitt, elle se mit  raconter tous les dtails
de ce drame effroyable de la Borderie.

Sans doute, elle cdait  ce besoin d'panchement plus fort que la
volont, qui dlie la langue des pires sclrats et qui les force, qui
les contraint de parler de leur crime, alors mme qu'ils se dfient de
leur confident.

Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient t
donnes que sa haine s'tait gare, elle s'arrta brusquement.

Ce certificat de mariage, sign du cur de Vigano, qu'en avait-elle
fait, qu'tait-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu
entre les mains.

Elle se dressa tout d'une pice, fouilla dans sa poche et poussa un
cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un
tiroir qu'elle ferma  clef.

Il y avait longtemps que tante Mdie demandait  gagner sa chambre,
mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'loigner. Elle ne voulait pas
rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...

Et comme si elle et espr touffer les voix qui s'levaient en elle
et l'pouvantaient, elle parlait avec une extrme volubilit, ne
cessant de rpter qu'elle tait prte  tout pour expier, et qu'elle
allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...

Et certes, la tche tait difficile et prilleuse.

Faire chercher cet enfant ouvertement, n'tait-ce pas s'avouer
coupable?... Elle serait donc oblige d'agir secrtement, avec
beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses
prcautions.

--Mais je russirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...

Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante,
elle ajoutait d'une voix touffe:

--Il faut que je russisse, d'ailleurs... le pardon est  ce prix...
j'ai jur!...

L'tonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Mdie.

Que sa nice, les mains chaudes encore du meurtre, pt se possder
ainsi, raisonner, dlibrer, faire des projets, cela dpassait son
entendement.

--Quel caractre de fer! pensait-elle.

C'est que, dans son aveuglement imbcile, elle ne remarquait rien de
ce qui et clair le plus mdiocre observateur.

Mme Blanche tait assise sur son lit, les cheveux dnous, les
pommettes enflammes, l'oeil brillant de l'clat du dlire, tremblant
la fivre, selon l'expression vulgaire.

Et sa parole saccade, ses gestes dsordonns, dcelaient, quoi
qu'elle fit, l'garement de sa pense et le trouble affreux de son
me...

Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour  tour sourde et
stridente, s'exclamant, interrogeant, forant tante Mdie  rpondre,
essayant enfin de s'tourdir et d'chapper eu quelque sorte 
elle-mme!

Le jour tait venu depuis longtemps, et le chteau s'emplissait
du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux
circonstances extrieures, expliquait encore comment elle tait sre
d'arriver, avant un an,  rendre  Maurice d'Escorval l'enfant de
Marie-Anne...

Tout  coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...

L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait  changer quelque
chose  ses habitudes.

Elle renvoya donc tante Mdie, en lui recommandant bien de dfaire son
lit, et comme tous les jours elle sonna...

Il tait prs de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette,
quand la cloche du chteau tinta, annonant une visite.

Presque aussitt, une femme de chambre parut, tout effare.

--Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est l?

--Ah! madame!... c'est--dire, mademoiselle, si vous saviez...

--Parlerez-vous!...

--Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon
bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...

La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'et moins
terriblement impressionne que ce nom qui clatait l, tout  coup.

Sa premire pense fut que tout tait dcouvert... Cela seul pouvait
amener Martial.

Elle avait presque envie de faire rpondre qu'elle tait absente,
partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de
raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-tre  tort, que son mari
finirait toujours par arriver jusqu' elle, et que, d'ailleurs, tout
tait prfrable  l'incertitude.

--Dites  M. le marquis que je suis  lui dans un instant,
rpondit-elle.

C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour
composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-mme, s'il
tait possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait
comme la feuille, le temps de se calmer.

Mais au moment o elle s'inquitait le plus de l'tat o elle tait,
une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire mchant.

--Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout
naturellement... Il peut mme me servir...

Et tout en descendant le grand escalier:

--N'importe!... se disait-elle, la prsence de Martial est
incomprhensible.

Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues
hsitations qu'il s'tait rsign  cette dmarche pnible.

Mais c'tait l'unique moyen de se procurer plusieurs pices
importantes, indispensables pour la rvision du jugement de M.
d'Escorval.

Ces pices, aprs la condamnation du baron, taient restes entre
les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander
maintenant qu'il tait frapp d'imbcillit. Force tait de s'adresser
 sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les
papiers de son pre.

C'est pourquoi, le matin, Martial s'tait dit:

--Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter  Marie-Anne le
sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu' Courtomieu.

Il arrivait tout en joie  la Borderie, palpitant, le coeur gonfl
d'esprances... Hlas! Marie-Anne tait morte.

Nul ne souponna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa
douleur devait tre d'autant plus poignante que l'avant-veille,  la
Croix-d'Arcy, il avait lu dans le coeur de la pauvre fille...

Ce fut donc bien son coeur, frmissant de rage, qui lui dicta son
serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il tait
pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait  tout le moins
facilit l'excution.

C'est que c'tait bien lui qui, abusant des grandes relations de sa
famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice  Turin.

Mais s'il tait capable des pires perfidies ds que sa passion tait
en jeu, il tait incapable d'une basse rancune.

Marie-Anne morte, il dpendait uniquement de lui d'anantir les grces
qu'il avait obtenues; l'ide ne lui en vint mme pas. Insult, il mit
une affectation ddaigneuse  craser ceux qui l'insultaient par sa
magnanimit.

Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus ple qu'un spectre, les
lvres encore glaces du baiser donn  la morte, il se disait:

--Pour elle, j'irai  Courtomieu... En mmoire d'elle, le baron doit
tre sauv.

A la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la
cour du chteau et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse
fut averti de l'impression qu'il allait produire.

Mais que lui importait! Il tait dans une de ces crises de douleur
o l'me devient indiffrente  tout, n'apercevant plus de malheur
possible.

Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon
du rez-de-chausse, tendu de soie bleu.

Ce petit salon, il le reconnaissait. C'tait l que d'ordinaire se
tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la
connaissait, lorsque son coeur hsitait encore entre Marie-Anne et
elle, et qu'il lui faisait la cour...

Que d'heures heureuses ils y avaient pass ensemble. Il lui semblait
la revoir, telle qu'elle tait alors, radieuse de jeunesse,
insoucieuse et rieuse... sa navet tait peut-tre cherche et
voulue, en tait-elle moins adorable.

Cependant, Mme Blanche entrait...

Elle tait si dfaite et si change, que c'tait  ne la pas
reconnatre, on et dit qu'elle se mourait. Martial fut pouvant.

--Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir
ce qu'il disait.

Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle
comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son motion et tout le
parti qu'elle en pouvait tirer.

--Je n'ai pas su me consoler de vous avoir dplu, rpondit-elle d'une
voix navrante de rsignation, je ne m'en consolerai jamais.

Du premier coup, elle touchait la place vulnrable chez tous les
hommes.

Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blas qu'on le
suppose, dont la vanit ne s'panouisse dlicieusement  l'ide qu'une
femme meurt de son abandon.

Il n'en est pas qui ne soit touch de cette divine flatterie, et qui
ne soit bien prs de la payer au moins d'une tendre piti.

--Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial mu.

L'admirable comdienne dtourna la tte, comme pour empcher de lire
dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'tait la
plus loquente des rponses.

Martial, cependant, n'insista pas. Il prsenta sa requte qui lui fut
accorde, et craignant peut-tre de trop s'engager:

--Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai...
demain... un autre jour.

Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial rflchissait.

--Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pleur, ni
cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, aprs tout. Les
raisons qui ont dtermin notre rupture n'existent plus... On peut
considrer le marquis de Courtomieu comme mort...

Tout le village de Sairmeuse tait sur la place, quand Martial le
traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abb
Midon tait chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de
l'empoisonnement.

Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait
garer la justice.

Aprs plus d'un mois d'efforts, l'enqute aboutit  cette conclusion:
que le nomm Chupin, homme mal fam, tait entr chez Marie-Anne,
avait profit de son absence momentane, pour mler  ses aliments du
poison qui s'tait trouv sous sa main.

Le rapport ajoutait: que Chupin avait t lui-mme assassin peu
aprs son crime, par un certain Balstain demeur introuvable...

Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire
que des visites de Martial  Mme Blanche.

Bientt il fut avr que le marquis et la marquise de Sairmeuse
taient rconcilis, et peu aprs on apprit leur dpart pour Paris.

C'est le surlendemain mme de ce dpart que l'an des Chupin annona
que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.

Et comme on lui disait qu'il y crverait sans doute de misre:

--Bast! rpondit-il avec une assurance singulire, qui sait?... J'ai
ide, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, l-bas!...




XLIX


Ainsi, moins d'un an aprs ce terrible ouragan de passions qui avait
boulevers la paisible valle de l'Oiselle, c'est  peine si on en
retrouvait des vestiges qui allaient s'effaant de jour en jour, sous
les tombes de neige du temps.

Que restait-il pour attester la ralit de tous ces vnements si
rcents et cependant dj presque du domaine de la lgende?...

Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rche.

Une tombe, au cimetire, o on lisait:

        _Marie-Anne Lacheneur, morte  vingt ans_.
             _Priez pour elle_!...

Seuls, quelques vieux politiques de village, en dpit des soucis des
rcoltes et des semailles, se souvenaient...

Souvent, les longs soirs d'hiver,  Sairmeuse, quand ils se
runissaient au _Boeuf couronn_ pour faire la partie, ils posaient
leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an
pass.

Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce
drame sanglant de Montaignac avaient eu une mauvaise fin?

Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une mme fatalit
inexorable.

Et que de noms dj sur la liste funbre!...

Lacheneur, mort sur l'chafaud.

Chanlouineau, fusill.

Marie-Anne empoisonne.

Chupin, le tratre, assassin.

Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutt se survivait. Mais
la mort devait paratre un bienfait, compare  cet anantissement de
toute intelligence. Il tait tomb bien au-dessous de la brute, qui,
du moins, a ses instincts. Depuis le dpart de sa fille, il restait
confi aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient  leur
aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans
sa chambre, mais  la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements
du dehors.

Un moment, on crut que les Sairmeuse viteraient la destine commune;
on se trompait. Ils ne devaient pas tarder  payer leur dette au
malheur.

Par une belle matine du mois de dcembre, le duc de Sairmeuse partit,
 cheval, pour courre un loup signal aux environs.

A la nuit tombante, le cheval rentra seul, renclant et soufflant,
tremblant d'pouvant, les triers battant ses flancs haletants et
ruisselants de sueur...

Qu'tait donc devenu le matre?

On se mit en qute aussitt, et toute la nuit vingt domestiques arms
de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.

Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonait presque
aux recherches, qu'un petit ptre, tout ple de saisissement, vint
annoncer au chteau qu'il avait dcouvert, au fond d'un prcipice, le
cadavre fracass et sanglant du duc de Sairmeuse.

Comment avait-il roul l, lui, si excellent cavalier? Cet accident
et paru louche, sans l'explication que donnrent les palfreniers.

--M. le duc montait une bte trs-ombrageuse, dirent ces hommes, elle
aura eu peur, elle aura fait un cart... il n'en faut pas davantage.

Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna
dfinitivement le pays.

La conduite de ce singulier garon avait donn lieu  bien des
conjectures.

Marie-Anne morte, il avait commenc par refuser son hritage.

--Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, rptait-il
partout, calomniant ainsi la mmoire de sa soeur comme il avait
calomni sa vie.

Puis,  quelques jours de l, aprs une courte absence, sans raison
apparente, ses rsolutions changrent brusquement.

Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hter
les formalits.

On et dit qu'il mditait quelque mchante action et qu'il s'efforait
d'carter les soupons, tant il mettait d'insistance  justifier
sa conduite et  donner,  tout propos, les explications les plus
embrouilles.

A l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se
conformer aux volonts de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas
un sou de cet hritage n'entrerait dans sa poche.

Ce qui est sr, c'est que, ds qu'il fut envoy en possession, il
vendit tout, s'inquitant peu du prix pourvu qu'on payt comptant.

Il ne s'tait rserv que les meubles qui garnissaient la belle
chambre de la Borderie, et il les brla.

On connut cette particularit, et ce fut le comble.

--Ce pauvre garon est fou! devint l'opinion gnralement admise.

Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean
Lacheneur s'tait engag dans une troupe de comdiens de passage 
Montaignac.

Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqu.

Pour dterminer ce malheureux jeune homme  retourner  Paris terminer
ses tudes, M. d'Escorval et l'abb Midon avaient mis en oeuvre toute
leur loquence...

C'est que ni le prtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher
dsormais. Grce  Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour,
comme autrefois, l'un  son presbytre, l'autre  Escorval.

Acquitt par un nouveau tribunal, rentr en possession de ses biens,
ne gardant de son effroyable chute qu'une lgre claudication, le
baron se ft estim heureux, aprs tant d'preuves immrites, si son
fils ne lui et caus les plus poignantes inquitudes.

Pauvre Maurice!... son coeur s'tait bris au bruit sourd des
pelletes de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie,
depuis lors, semblait ne tenir qu' l'esprance qu'il gardait encore
de retrouver son enfant.

Du moins avait-il des raisons srieuses d'esprer.

Sr dj du puissant concours de l'abb Midon, il avait tout avou
 son pre, il s'tait confi au caporal Bavois devenu le commensal
d'Escorval, et ces amis si dvous lui avaient promis de tenter
l'impossible.

La tche tait difficile cependant, et les volonts de Maurice
diminuaient encore les chances de succs.

Au contraire de Jean, il mettait son honneur  garder l'honneur de
la morte, et il avait exig que le nom de Marie-Anne ne ft jamais
prononc.

--Nous russirons quand mme, disait l'abb; avec du temps et de la
patience, on vient  bout de tout...

Il avait divis le pays en un certain nombre de zones, et chacun,
chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte,
interrogeant, questionnant, non sans prcautions toutefois, de
peur d'veiller des dfiances, car le paysan qui se dfie devient
intraitable.

Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le
dcouragement s'emparait de Maurice.

--Mon enfant est mort en naissant... rptait-il.

Mais l'abb le rassurait.

--Je suis moralement sr du contraire, rpondait-il. Je sais
exactement, par une absence de Marie-Anne,  quelle poque est n
son enfant. Je l'ai revue ds qu'elle a t releve, elle tait
relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.

--Et cependant il n'est bientt plus, aux environs, un coin que nous
n'ayons fouill.

--Eh bien!... nous tendrons le cercle de nos investigations...

Le prtre, en ce moment, cherchait surtout  gagner du temps, sachant
bien que le temps est le gurisseur souverain de toutes les douleurs.

Sa confiance, trs-grande au commencement, avait t singulirement
altre par la rponse d'une bonne femme qui passait pour une des
meilleures langues de l'arrondissement.

Adroitement mise sur la sellette, cette vieille rpondit qu'elle
n'avait aucune connaissance d'un btard mis en nourrice dans les
environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvt quelqu'un, puisque
c'tait la troisime fois qu'on la questionnait  ce sujet...

Si grande que fut sa surprise, l'abb sut la dissimuler.

Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux
heures rsulta pour lui une conviction trange.

Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.

Pourquoi, dans quel but, quelles taient ces personnes? voil ce que
toute la pntration de l'abb ne pouvait lui apprendre.

--Ah!... les coquins sont parfois ncessaires, pensait-il, ah! si nous
avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?

Mais le vieux maraudeur tait mort, et son fils an, celui qui savait
le secret de Mme Blanche tait  Paris.

Il n'y avait plus  Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.

Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la
trahison, et la fivre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient 
chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mre et le fils, la
sueur au front, bcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'
six pieds de profondeur autour de leur masure.

Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrter
ces fouilles.

--Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si bent que de
t'obstiner  dnicher des oiseaux envols depuis longtemps... ton
frre qui est  Paris te dirait sans doute o tait le trsor.

Chupin cadet eut un rugissement de bte fauve...

--Saint-bon Dieu!... s'cria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez
faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...




L


Plus encore que Mme Blanche, tante Mdie avait t pouvante de
la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au chteau de
Courtomieu.

En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'ides qu'en dix
ans.

Elle vit les gendarmes au chteau, sa nice arrte, conduite  la
prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...

Il est vrai que si elle n'et eu que cela  craindre!...

Mais elle-mme, Mdie, ne serait-elle pas compromise, souponne de
complicit, trane devant les juges, et accuse, qui sait, d'tre
seule coupable!

Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'chappa de
sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon,
elle alla coller son oreille  la porte du petit salon bleu, o elle
entendait parler Blanche et Martial.

Ds les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre
reconnut l'inanit de ses terreurs.

Elle respira, comme si sa poitrine et t soulage d'un poids norme,
longuement et dlicieusement. Mais une ide venait de germer dans sa
cervelle, qui devait poindre, bientt grandir, s'panouir et porter
des fruits.

Martial sorti, tante Mdie ouvrit la porte de communication et entra
dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait cout...

Jamais, la veille seulement, elle n'et os une normit pareille.
Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irrflchie.

--Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.

La jeune femme ne rpondit pas.

Encore sous le coup de sa terrible motion, toute saisie des faons
de Martial, elle rflchissait, s'efforant de dterminer les
consquences probables de tous ces vnements qui se succdaient avec
une foudroyante rapidit.

--Peut-tre l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme
Blanche, comme se parlant  soi-mme.

--Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.

--Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse
autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh!
alors...

--Dieu t'entende! fit hypocritement tante Mdie.

Au fond elle croyait peu  la prdiction, et qu'elle se ralist ou
non, peu lui importait.

--Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux
complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta
jalousie s'est trompe, l-bas,  la Borderie, et que... ce que tu as
fait tait inutile.

Tel avait t, tel n'tait plus l'avis de Mme Blanche.

Elle hocha la tte, et de l'air le plus sombre:

--C'est, au contraire, ce qui s'est pass l-bas qui me ramne mon
mari, rpondit-elle. J'y vois clair,  cette heure... C'est vrai,
Marie-Anne n'tait pas la matresse de Martial, mais Martial
l'aimait... Il l'aimait, et les rsistances qu'il avait rencontres
avaient exalt sa passion jusqu'au dlire. C'est bien pour cette
crature qu'il m'avait abandonne, et jamais, tant qu'elle et vcu,
il n'et seulement pens  moi... Son motion en me voyant, c'tait
un reste de son motion quand il a vu l'autre... Son attendrissement
n'tait qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne,
je n'aurai que les restes de cette crature, que ce qu'elle a
ddaign!...

Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.

--Et je regretterais ce que j'ai fait, s'cria-t-elle... jamais!...
non, jamais.

Ce jour-l, en ce moment, elle et recommenc, elle et tout brav...

Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la
justice venait de commencer une enqute.

Il tait venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui
interrogeaient quantit de tmoins, et une douzaine d'hommes de la
police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait
mme de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus
 djouer toutes les ruses du crime.

Tante Mdie en perdait la tte, et ses frayeurs  certains moments
taient si videntes que Mme Blanche s'en inquita.

--Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.

--Ah!... c'est plus fort que moi.

--Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.

--Oui, ce serait plus prudent.

--Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.

Le visage de la parente pauvre s'panouissait.

--C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!

Vritablement, elle tait ravie.

tre servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une
petite table au coin du feu, le soir, cela avait t longtemps le rve
et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois
fois, tant un peu indispose, elle avait os demander qu'on lui
montt ses repas, mais elle avait t vertement repousse.

--Si tante Mdie a faim, elle descendra se mettre  table avec nous,
avait rpondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...

Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce chteau o il y
avait toujours dix domestiques  bayer aux corneilles.

Tandis que maintenant...

Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier
montait prendre les ordres de tante Mdie, et il ne tenait qu' elle
de dicter le menu de la journe, et de se commander les plats qu'elle
aimait.

Et la tante Mdie trouvait cela excellent d'tre ainsi soigne,
choye, mignote et dorlote. Elle se dlectait dans ce bien-tre
comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans tre rest des
mois sans coucher dans un lit.

Et ces jouissances nouvelles faisaient natre en elle quantit de
penses tranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait
du crime de la Borderie...

L'enqute cependant tait le sujet de toutes ses conversations avec sa
nice. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier
de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouv,
dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de
Montaignac.

Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur dfunt
Chupin. Ne l'avait-on pas aperu, le soir du crime, rdant autour de
la Borderie? Le tmoignage du jeune paysan qui avait prvenu Jean
Lacheneur paraissait dcisif.

Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt
personnes l'avaient entendu dclarer avec d'affreux jurons qu'il ne
serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.

Ainsi, tout ce qui et d perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du
vieux maraudeur lui parut vritablement providentielle.

Pouvait-elle souponner que Chupin avait eu le temps de rvler son
secret avant de mourir?...

Le jour o le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient
de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine  dissimuler sa
joie.

--Plus rien  craindre, rptait-elle  tante Mdie... plus rien!...

Elle chappait en effet  la justice des hommes...

Restait la justice de Dieu.

Quelques semaines plus tt, cette ide de la justice de Dieu et
peut-tre amen un sourire sur les lvres de Mme Blanche.

Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort mme,  ce qu'elle
prtendait, elle et trait cette incomprhensible justice de lieu
commun de morale ou encore d'pouvantail ingnieux imagin pour
contenir dans les limites du devoir les consciences timores...

Le lendemain de son crime, elle haussait presque les paules en
songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...

Elle se souvenait de son serment, mais elle n'tait plus dispose  le
tenir.

Elle avait rflchi, et elle avait vu  quels prils elle s'exposerait
en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.

--Le pre saura bien le retrouver, songeait-elle.

Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'prouver le
soir mme...

Brise de fatigue, elle s'tait retire dans sa chambre de fort bonne
heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle
teignit sa bougie ds qu'elle fut couche, en se disant:

--Il faut dormir.

Mais c'en tait fait du repos de ses nuits...

Son crime se reprsentait  sa pense, et elle en jugeait l'horreur
et l'atrocit... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se
sentait dans son lit,  Courtomieu, et cependant il lui semblait
tre l-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis
ensuite piant ses effets, cache dans le cabinet de toilette...

Elle luttait, elle dpensait toute la puissance de sa volont pour
carter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une
clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.

Alors, aux lueurs ples de sa veilleuse, elle crut voir sa porte
s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle
s'avanait, elle glissait plutt comme une ombre. Arrive  un
fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient
le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaant 
la fois...

L'empoisonneuse, sous ses couvertures, tait baigne d'une sueur
glace.

Pour elle, ce n'tait pas une apparition vaine... c'tait une
effroyable ralit.

Mais elle n'tait pas d'une nature  subir sans rsistance une telle
impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit
 se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix et d la
rassurer.

--Je rve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je
enfant de me laisser mouvoir ainsi par les fantmes ridicules de mon
imagination!...

Elle disait cela, mais le fantme ne se dissipait pas.

Elle fermait les yeux, mais elle le voyait  travers ses paupires...
 travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tte, elle le voyait
encore...

Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa.

Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours,
et toujours, et l'pouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs
des nuits prcdentes.

Le jour, aux clarts du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les
forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-mme.

--Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce
stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde
faiblesse...

Puis, le soir venu, toutes ces belles rsolutions s'envolaient; la
fivre la reprenait, quand arrivaient les tnbres avec leur cortge
de spectres.

Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les
attribuait aux inquitudes de la journe.

Les gens de justice taient encore  Sairmeuse, et elle tremblait. Que
fallait-il pour que de Chupin on remontt jusqu' elle? Un rien, une
circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'et rencontre avec Chupin,
lors de leur rendez-vous, et les soupons taient veills et le juge
d'instruction arrivait  Courtomieu.

--L'enqute termine, pensait-elle, j'oublierai.

L'enqute finit, et elle n'oublia pas.

Darvin l'a dit: C'est quand l'impunit leur est assure que les
grands coupables connaissent vritablement le remords.

Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du
sicle.

Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne dtournait pas sa
volont du but qu'elle s'tait fix le jour de la visite de Martial.

Elle joua pour lui une si merveilleuse comdie, que touch, presque
repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda  ne
pas rentrer  Montaignac.

Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers tonnements du
mariage, n'avaient rendu la paix  Mme Blanche.

Entre ses lvres et les lvres de Martial, se dressait encore,
implacable pouvantement, le visage convuls de Marie-Anne.

Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une
cruelle dception. Elle reconnut que cet homme, dont le coeur avait
t bris, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui
la moindre influence.

Et pour comble, il avait ajout  ses tortures dj intolrables, une
angoisse plus poignante encore que toutes les autres.

Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua
hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin ft
mort, car il et prouv, disait-il, une indicible jouissance 
tenailler,  faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances,
le misrable empoisonneur.

Il s'exprimait avec une violence inoue, d'une voix o vibrait encore
sa puissante passion...

Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son
mari venait  dcouvrir qu'elle tait coupable... et il pouvait le
dcouvrir...

C'est vers cette poque qu'elle commena  regretter de n'avoir
pas tenu le serment fait  sa victime, et qu'elle rsolut de faire
rechercher l'enfant de Marie-Anne.

Mais, pour cela, il fallait  toute force qu'elle habitt une grande
ville, Paris, par exemple, o, avec de l'argent, elle trouverait des
agents habiles et discrets...

Il ne s'agissait que de dcider Martial.

Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne ft pas difficile, et, un matin, Mme
Blanche rayonnante, put dire  tante Mdie:

--Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.




LI


Dvore d'angoisses, obsde de soucis poignants, Mme Blanche n'avait
pas remarqu que tante Mdie n'tait plus la mme.

Le changement,  vrai dire, tait peu sensible, il ne frappait pas
les domestiques, mais il n'en tait pas moins positif et rel, et se
trahissait par quantit de petites circonstances inaperues.

Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement
rsign, elle perdait petit  petit ses mouvements craintifs de bte
maltraite; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la
parole, et il y avait par instants des vellits d'indpendance dans
son accent.

Depuis la fameuse semaine o on l'avait servie dans sa chambre, elle
hasardait toutes sortes de dmarches insolites.

S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement  l'cart,
elle avanait sa chaise et mme se mlait  la conversation. A table,
elle laissait paratre ses dgots ou ses prfrences. A deux ou trois
reprises elle eut une opinion qui n'tait pas celle de sa nice, et il
lui arriva de discuter des ordres.

Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant prie de l'accompagner,
elle se dclara enrhume et resta au chteau.

Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vpres,
tante Mdie dclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda
qu'on lui attelt une voiture, ce qui fut fait.

Tout cela n'tait rien en apparence; en ralit, c'tait monstrueux,
inimaginable.

Il tait clair que la parente pauvre s'exerait timidement 
l'audace...

Jamais devant elle il n'avait t question de ce dpart que sa nice
lui annonait si gaiement; elle en parut toute saisie...

--Ah!... vous partez, rptait-elle, vous quittez Courtomieu...

--Et sans regrets...

--Pour o aller, mon Dieu!...

--A Paris... Nous nous y fixons, c'est dcid. L est la place de mon
mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui
assurent une grande situation. Il va racheter l'htel de Sairmeuse et
le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...

Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente
pauvre.

--Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.

--Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et matresse. Ne
faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre
pre!... Hein! te voil heureuse et contente, j'espre.

Mais non; tante Mdie ne paraissait point satisfaite.

--Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester
seule dans ce grand chteau.

--Eh! sotte, tu auras prs de toi des domestiques, le concierge, les
jardiniers...

--N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met  hurler
le soir, il me semble que je deviens folle moi-mme.

Mme Blanche haussait les paules.

--Qu'esprais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.

--Je pensais... je me disais... que tu m'emmnerais avec vous...

--A Paris! tu perds la tte, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!

--Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.

--Impossible, tante, impossible!

Tante Mdie semblait dsespre:

--Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que
je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...

Le rouge de l'impatience commenait  empourprer le front de Mme
Blanche.

--Ah! tu m'ennuies,  la fin, dit-elle rudement.

Et avec un geste qui ajoutait  la cruaut de sa phrase:

--Si Courtomieu te dplat tant que cela, rien ne t'empche de
chercher un sjour plus  ton gr; tu es libre et majeure...

La parente pauvre tait devenue excessivement ple, et elle serrait 
les faire saigner ses lvres minces sur ses dents jaunies.

--C'est--dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir
de frayeur  Courtomieu, ou mourir de misre  l'hpital. Merci, ma
nice, merci, je reconnais ton coeur; je n'attendais pas moins de toi,
merci!

Elle relevait la tte et une mchancet diabolique tincelait dans ses
yeux.

Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipre
se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:

--Eh bien! cela me dcide. Je suppliais, tu m'as brutalement
repousse, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends
et je prtends aller avec vous  Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela
te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bte de tante
Mdie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me
rvolte  la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai,
vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et loge, mais vous m'avez
pris en change ma vie entire, heure par heure. Quelle servante
jamais endurerait tout ce que j'ai support... As-tu jamais, Blanche,
trait une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre
nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais
de la reconnaissance, puisque je vivais  vos crochets. Ah! le crime
d'tre pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez
ravale, assez abaisse, assez foule aux pieds!... A une livre de
pain par humiliation, vous tes en reste avec moi!...

Elle s'arrta.

Tout le fiel qui depuis des annes, goutte  goutte, s'amassait en
elle, lui remontait  la gorge et l'touffait.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amre ironie:

--Tu me demandes ce que je ferai  Paris, continua-t-elle. J'y
prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-mme? Tu iras  la
cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je
serai de toutes tes ftes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui
depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes
de laine noire. Avez-vous jamais song  me donner la joie d'une
toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire,
en me recommandant de bien la mnager... Mais ce n'tait pas pour moi
que vous vous dcidiez  cette dpense, c'tait pour vous, et pour que
la pauvresse ft honneur  votre gnrosit. Vous me mettiez a sur le
dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par
vanit. Et moi, je me soumettais  tout, je me taisais petite, humble,
tremblante, soufflete sur une joue, je tendais l'autre... il faut
manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volont
m'as-tu pas dit: Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester 
Courtomieu. Et j'obissais, force m'tait bien d'obir, puisque je ne
savais o aller... Ah! vous avez abus de toutes les faons; mais mon
tour est venu, et j'abuse...

Mme Blanche tait  ce point stupfie qu'il lui et t impossible
d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Mdie.

A la fin, cependant, d'une voix  peine intelligible, elle balbutia:

--Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.

Comme sa nice, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les
paules.

--En ce cas, pronona-t-elle lentement, je te dirai que du moment o
tu as fait de moi, bien malgr moi, ta complice, tout, entre nous,
doit tre commun. Je suis de moiti pour le danger, je veux tre de
moiti pour le plaisir. Si tout se dcouvrait!... Penses-tu  cela
quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches  t'tourdir. Eh bien!
je veux m'tourdir aussi... J'irai  Paris avec vous...

Faisant appel  toute son nergie, Mme Blanche avait un peu repris
possession de soi.

--Et si je rpondais non? fit-elle froidement.

--Tu ne rpondras pas non.

--Et pourquoi, s'il te plat?

--Parce que... parce que...

--Iras-tu donc me dnoncer  la justice?

Tante Mdie hocha ngativement la tte,

--Pas si bte, rpondit-elle, ce serait me livrer moi-mme... Non, je
ne ferais pas cela, seulement, je raconterais  ton mari l'histoire de
la Borderie.

La jeune femme frissonna. Nulle menace n'tait capable de l'pouvanter
autant que celle-l.

--Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.

Et plus doucement:

--Mais il tait inutile de me menacer. Tu as t cruelle, tante, et
injuste en mme temps. Il se peut que tu aies t fort malheureuse
dans notre maison; c'est  toi seule que tu dois t'en prendre.
Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances 
ton amiti pour moi...

Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:

--Quant  deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu
souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'tait impossible.
Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je rparerai ma
sottise...

Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait,
balbutiait quelques excuses:

--Bast! s'cria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu
me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme
autrefois.

La tante et la nice s'embrassrent en effet, avec de grandes
effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli
sparer.

Mais les patelinages de cette rconciliation force ne trompaient pas
plus l'inepte tante Mdie que la perspicace Mme Blanche.

--Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente
pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chre nice m'enverrait
rejoindre Marie-Anne.

Peut-tre, en effet, quelque pense pareille traversa-t-elle l'esprit
de Mme Blanche.

Sa sensation tait celle du forat qui verrait river  sa chane
d'ignominie son ennemi le plus excr, son dnonciateur, par exemple,
l'agent de police qui l'a arrt.

--Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours lie 
cette dangereuse et perfide crature. Je ne m'appartiens plus, je
suis  elle. Qu'elle exige, je devrai obir. Il me faudra adorer ses
caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude 
venger.

Les perspectives de cette existence commune la faisaient frmir, et
elle se torturait  chercher par quels moyens elle parviendrait  se
dbarrasser de cette complice.

Elle n'en apercevait aucun pour le prsent, mais il lui semblait en
entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...

Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer  tante
Mdie l'ambition de vivre indpendante dans une maison  soi, servie
par des gens  soi!...

tait-il prouv qu'on ne russirait pas  pousser au mariage
cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des vellits de
coquetterie et la passion de la toilette... L'appt d'une bonne dot
attirerait toujours un mari.

Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait  Mme Blanche de
l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pt disposer sans avoir  en
rendre compte  personne.

Cette conviction la dcida  dtourner de la fortune de son pre, une
somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en
or...

Cette somme reprsentait les conomies du marquis de Courtomieu depuis
trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il tait
devenu imbcile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans
danger s'emparer du trsor.

--Avec cela, se disait la jeune femme, je puis,  un moment donn,
enrichir tante Mdie, sans avoir recours  Martial.

La tante et la nice semblaient d'ailleurs, depuis la scne dcisive,
vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'tait, entre elles, un
perptuel change d'attentions dlicates et de soins touchants.

Et, du matin au soir, ce n'tait que des petite tante chrie, ou des
chre nice aime,  n'en plus finir.

Mme, il tait temps que le dpart arrivt. Plusieurs femmes de
hobereaux du voisinage, accoutumes aux faons d'autrefois, au ton
imprieux de l'une et  l'humilit de l'autre, commenaient  trouver
cela drle.

Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur
et appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Mdie
n'et pas froid en route, un manteau garni de prcieuses fourrures,
exactement pareil au sien.

Elles eussent t confondues, si on leur et dit que tante Mdie
voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans
la propre chaise de poste des matres, entre le marquis et la marquise
de Sairmeuse.

C'tait trop fort pour que Martial ne le remarqut pas, et  un moment
o il se trouvait seul avec sa femme:

--Oh! chre marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de
petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chre
tante.

Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.

--Je l'aime tant, cette bonne Mdie! fit-elle. Jamais je ne
reconnatrai assez les tmoignages d'affection et de dvouement
qu'elle m'a donns quand j'tais malheureuse.

C'tait une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne
s'tait plus inquit d'une circonstance toute futile en apparence.

Il avait, d'ailleurs,  ce proccuper de bien d'autres choses.

L'homme d'affaires qu'il avait envoy  Paris pour racheter, si faire
se pouvait, l'htel de Sairmeuse, lui avait crit d'accourir, se
trouvant, marquait-il, en prsence d'une de ces difficults qu'un
mandataire ne saurait rsoudre. Il ne s'expliquait pas davantage.

--La peste touffe le maladroit! rptait Martial. Il est capable de
manquer une occasion que mon pre attendait depuis dix ans. Je ne
saurais me plaire  Paris, si je n'habite l'htel de ma famille.

Sa hte d'arriver tait si grande, que le second jour de voyage, le
soir il dclara que s'il et t seul il et couru la poste toute la
nuit.

--Qu' cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens
aucunement fatigue, et une nuit en voiture est loin de me faire
peur...

Ils marchrent en consquence toute la nuit, et le lendemain, qui
tait un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient 
l'htel Meurice.

C'est  peine si Martial prit le temps de djeuner.

--Il faut que je voie o nous en sommes, fit-il en se dpchant de
sortir, je serai bientt de retour.

Il reparut, en effet, moins de deux heures aprs, tout joyeux, cette
fois.

--Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas
m'crire qu'un coquin, de qui dpend la conclusion de la vente, exige
un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!

Et d'un ton de galanterie affecte qu'il prenait toujours en
s'adressant  sa femme:

--Je n'ai plus qu' signer, ma chre amie, ajouta-t-il; mais je ne
le ferai que si l'htel vous convient. Je vous demanderais, si vous
n'tes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous
avons des concurrents...

Cette visite, assurment, tait de pure forme. Mais Mme Blanche et
t bien difficile si elle n'et pas t satisfaite de cet htel de
Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entre
est rue de Grenelle et dont les jardins ombrags d'arbres sculaires
s'tendent jusqu' la rue de Varennes.

Cette belle demeure malheureusement avait t fort nglige depuis
plusieurs annes.

--Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton
chagrin, un an peut-tre... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois,
avoir ici un appartement provisoire trs-habitable.

--On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le
dsir de son mari.

--Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour
presser les ouvriers.

En dpit, ou plutt en raison de son immense fortune, le marquis de
Sairmeuse savait qu'on n'est gure bien servi, vite et selon ses
dsirs que par soi-mme. Press, il rsolut de s'occuper de tout. Il
s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il
courait les fabricants.

Sitt lev, il dcampait, djeunait dehors, le plus souvent, il ne
rentrait que pour dner.

Rduite par le mauvais temps  passer toutes ses journes dans son
appartement de l'htel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant
pas  plaindre.

Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutums, le bruit de
Paris sous ses fentres, un entourage tranger, toutes sortes de
proccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire  soi-mme. Les
pouvantements de ses nuits faisaient trve, une sorte de brume
enveloppait l'horrible scne de la Borderie, les clameurs de sa
conscience devenaient murmure...

Mme, elle en arrivait  har moins tante Mdie, qui,  la condition
prs de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles
habitudes de servilit et lui tenait compagnie...

Le pass s'effaait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux
esprances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des
domestiques de l'htel parut, et dit:

--Il y a en bas un homme qui demande  parler  madame la marquise.




LII


A demi-couche sur un canap, le coude sur les coussins, le front dans
la main, Mme Blanche coutait la lecture d'un livre nouveau que lui
faisait tante Mdie.

L'entre du domestique ne lui fit seulement pas lever la tte.

--Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?

Elle n'attendait personne. Dans sa pense, celui qui venait ainsi ne
pouvait tre qu'un des ouvriers employs par Martial.

--Je ne puis renseigner madame la marquise, rpondit le domestique.
Cet individu est tout jeune, il est vtu comme les paysans, je
supposais qu'il cherchait une place...

--C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?

--Madame m'excusera, c'est bien  Madame qu'il veut parler, il me l'a
dit.

--Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il dsire.

Et se retournant vers la parente pauvre:

--Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage
le plus intressant.

Mais tante Mdie n'avait pas eu le temps de finir la page, que dj le
domestique tait de retour.

--L'homme, dit-il, prtend que madame la marquise comprendra ce dont
il s'agit ds qu'elle saura son nom.

--Et ce nom?

--Chupin.

Ce fut comme un obus clatant tout  coup dans le salon de l'htel
Meurice.

Tante Mdie eut un gmissement touff; elle laissa son livre et
s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.

Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pice, plus ple que son
peignoir de cachemire blanc, l'oeil trouble, les lvres tremblantes.

--Chupin! rptait-elle, comme si elle et espr qu'on allait lui
dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...

Puis, avec une certaine violence:

--Rpondez  cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est
inutile qu'il se reprsente. Jamais je ne le recevrai!...

Mais, dans le temps que mit le domestique  s'incliner
respectueusement et  gagner la porte  reculons, la jeune femme se
ravisa.

--Au fait, non, pronona-t-elle, j'ai rflchi, faites monter cet
homme.

--Oui, approuva tante Mdie d'une voix dfaillante, qu'il vienne, cela
vaut mieux.

Le domestique sortit, et les deux femmes restrent en face l'une
de l'autre, immobiles, consternes, le coeur serr par les plus
effroyables apprhensions, la gorge serre au point de ne pouvoir qu'
grand peine articuler quelques paroles.

--C'est un des fils de ce vieux sclrat de Chupin, dit enfin Mme
Blanche.

--En effet, je le crois, mais que veut-il?

--Quelque secours, probablement.

La parente pauvre leva les bras au ciel.

--Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son pre, Blanche,
pronona-t-elle. Doux Jsus!... pourvu qu'il ne sache rien!

--Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te dsesprer  l'avance!
Dans dix minutes, nous serons fixes. D'ici l, tante, du calme. Et
mme, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on
ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant 
paratre...

Mme Blanche ne se trompait pas.

C'tait bien l'an des Chupin qui tait l, celui  qui le vieux
maraudeur mourant avait confi son secret.

Depuis son arrive  Paris, il battait le pav du matin au soir,
demandant partout et  tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On
venait de lui indiquer l'htel Meurice, et il accourait.

Ce n'est toutefois qu'aprs s'tre bien assur de l'absence de Martial
qu'il avait demand Mme la marquise.

Il attendait le rsultat de sa dmarche sous le porche, debout, les
mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique
revint en lui disant:

--On consent  vous recevoir, suivez-moi.

Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigu et
tout brlant de curiosit, ne se htait pas, esprant tirer quelque
claircissement de ce campagnard.

--Ce n'est pas pour vous flatter, mon garon, dit-il, mais votre nom a
produit un fier effet sur Mme la marquise!

Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont
l'inonda cette nouvelle.

--Comme a, poursuivit le domestique, elle vous connat?

--Un petit peu.

--Vous tes pays?

--Je suis son frre de lait.

Le domestique n'en crut pas un mot; il souponnait bien autre chose,
vraiment! Cependant, comme il tait arriv  la porte de l'appartement
du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.

Le mauvais gars avait d'avance prpar une petite histoire, mais il
fut si bien bloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et
bant. Ce qui l'interloquait surtout, c'tait une grande glace, en
face de la porte, o il se voyait en pied, et les belles fleurs du
tapis qu'il craignait d'craser sous ses gros souliers.

Aprs un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur
les lvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se dcida 
rompre le silence.

--Vous dsirez?... demanda-t-elle.

Le gars Chupin tait intimid, mais il n'avait point peur: ce n'est
pas du tout la mme chose. Il garda son masque de gaucherie, mais
recouvrant son aplomb, il se mit  dbiter avec, un accent tranard
toutes les formules de respect qu'il savait.

--Au fait, insista la jeune femme impatiente.

Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'aprs
beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement
qu'il avait t oblig de quitter le pays  cause des ennemis qu'il y
avait, qu'on n'avait pas retrouv le trsor de son pre, qu'il tait,
en consquence, sans ressources...

--Oh! assez! interrompit Mme Blanche.

Puis, d'un ton qui n'tait rien moins que bienveillant:

--Je ne vois pas, continua-t-elle,  quel titre vous vous adressez 
moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une rputation dtestable
 Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous tes de mon pays, je consens 
vous accorder un secours,  la condition que vous n'y reviendrez pas.

C'est d'un air moiti humble et moiti goguenard que Chupin couta
cette semonce. A la fin, il releva la tte:

--Je ne demande pas l'aumne, articula-t-il firement.

--Que demandez-vous donc?

--Mon d.

Mme Blanche reut un coup dans le coeur, et cependant, elle eut le
courage de toiser Chupin d'un air ddaigneux, en disant:

--Ah! je vous dois quelque chose!...

--Pas  moi personnellement, madame la marquise, mais  mon dfunt
pre. Au service de qui donc a-t-il pri? Pauvre vieux! Il vous aimait
bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernire parole, avant de
mourir, a t pour vous. Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de
se passer des choses terribles  la Borderie. La jeune dame de M. le
marquis en voulait  Marie-Anne, et elle lui a fait passer le got du
pain. Sans moi, elle tait perdue. Quand je serai crev, laisse-moi
tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et a
innocentera la jeune dame... Et aprs, elle te rcompensera bien, et
tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...

Si grande que ft son impudence, il s'arrta, stupfait de la
physionomie de Mme Blanche.

En prsence de cette dissimulation suprieure, il douta presque du
rcit de son pre.

C'est que vritablement la jeune femme fut hroque en ce moment. Elle
avait compris que cder une fois c'tait se mettre  la discrtion de
ce misrable, comme elle tait dj  la merci de tante Mdie. Et avec
une merveilleuse nergie, elle payait d'audace.

--En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle
Lacheneur, et vous me menacez de me dnoncer si je ne vous accorde pas
ce que vous allez exiger?

Le gars Chupin inclina affirmativement la tte.

--Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...

Il est sr qu'elle allait,  force d'audace, gagner cette partie
prilleuse, dont le repos de sa vie tait l'enjeu; Chupin tait
absolument dconcert, lorsque tante Mdie qui coutait, debout devant
la fentre, se retourna, tout effare, en criant:

--Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.

La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant
Chupin, le faisant parler, dcouvrant tout.

Sa tte s'gara, elle s'abandonna, elle se livra.

Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misrable et
l'entrana, par une porte intrieure, jusqu' l'escalier de service.

--Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un
-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot  mon mari,
surtout!...

Elle avait t bien inspire de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle
rentra, elle trouva Martial dans le salon.

Il tait assis, la tte incline sur la poitrine, et tenait  la main
une lettre dploye.

Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans
ses yeux une larme furtive.

--Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que
l'excs de son motion de tout  l'heure rendait  peine intelligible.

Martial ne remarqua pas ce mot encore, qui l'et au moins tonn.

--Mon pre est mort, Blanche, pronona-t-il.

--Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...

--D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, prs des roches
de Sanguille...

--Ah!... c'est l que mon pauvre pre a failli tre assassin.

--Oui... c'est au mme endroit, en effet.

Un moment de silence suivit.

Martial n'aimait que trs-mdiocrement son pre, et il n'en tait
pas aim, il le savait; et il s'tonnait de l'amre tristesse qui
l'envahissait en songeant qu'il n'tait plus.

Puis, il y avait autre chose encore.

--D'aprs cette lettre, que m'apporte un exprs, poursuivit-il, tout
le monde,  Sairmeuse, croit  un accident. Mais moi!... moi!...

--Eh bien!...

--Moi, je crois  un crime.

Une exclamation d'effroi chappa  tante Mdie, et Mme Blanche plit.

--A un crime!... murmura-t-elle.

--Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes
pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon pre est celui
qui a tent d'assassiner le marquis de Courtomieu...

--Jean Lacheneur!...

Martial baissa tristement la tte. C'tait rpondre.

--Et vous ne le dnoncez pas, s'cria la jeune femme, et vous ne
courez pas demander vengeance  la justice!...

La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.

--A quoi bon!... rpondit-il. Je n'ai  donner que des preuves
morales, et c'est des preuves matrielles qu'il faut  la justice.

Il eut un geste d'affreux dcouragement, et, d'une voix sourde,
rpondant  ses penses plutt que s'adressant  sa femme, il
poursuivit:

--Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont rcolt ce
qu'ils avaient sem. La terre ne boit jamais le sang rpandu, et tt
ou tard le crime s'expie.

Mme Blanche frmissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un
cho en elle. Il et parl pour elle qu'il ne se ft pas exprim
autrement.

--Martial, fit-elle, essayant de le dtourner de ses funbres
proccupations, Martial!

Il ne parut pas l'entendre, et du mme ton il continua:

--Ces Lacheneur vivaient heureux et honors avant notre arrive 
Sairmeuse. Leur conduite a t au-dessus de tout loge, ils ont pouss
la probit jusqu' l'hrosme. D'un mot, nous pouvions nous les
attacher et en faire nos amis les plus srs et les plus dvous...
C'tait notre devoir avant notre intrt. Nous ne l'avons pas compris.
Nous les avons humilis, ruins, exasprs, pousss  bout... De
telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si
on n'est pas sr de les anantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me
dit qu' la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.

Il se tut un moment, puis, clair par un de ces rapides et
blouissants clairs, qui parfois dchirent les tnbres de l'avenir:

--Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer
sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger
de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe!
Nous avons tout  craindre. Nos millions sont comme un rempart autour
de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brche. Et les plus
minutieuses prcautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand
mme o nos dfiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera
toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera
terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre
dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la
porte...

Tante Mdie et sa nice taient trop bouleverses pour articuler
seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas
de Martial qui arpentait le salon.

Enfin il s'arrta devant sa femme.

--Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous
m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende 
Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.

Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se
trouva abandonne  elle-mme et matresse d'elle pour plusieurs
jours.

Ses angoisses taient plus intolrables encore qu'au lendemain du
crime. Ce n'tait plus contre des fantmes qu'elle avait  se dfendre
maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'tait pas plus
terrible que celle de la conscience, pouvait tre entendue.

Si Mme Blanche et su o le prendre, le misrable, elle et trait
avec lui. Elle et obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme,
qu'il quittt Paris, la France, qu'il s'en allt si loin qu'on
n'entendit plus jamais parler de lui...

Naturellement Chupin tait sorti de l'htel sans rien dire...

Les sinistres pressentiments exprims par Martial, ajoutaient encore
 l'pouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de
Lacheneur, se sentait remue jusqu'au plus profond de ses entrailles.
Elle ne pouvait s'ter l'ide qu'il souponnait quelque chose, et
que, des bas fonds de la socit o le retenait sa misre, il la
guettait...

C'est alors que plus vivement que jamais elle dsira retrouver
l'enfant de Marie-Anne.

Outre qu'elle se dbarrasserait ainsi des obsessions de son serment
viol, il lui semblait que cet enfant la protgerait peut-tre un jour
et qu'il serait entre ses mains comme un otage.

Mais o rencontrer un homme  qui se confier?...

Se mettant l'esprit  la torture, elle se souvint d'avoir entendu
autrefois son pre parler d'un espion du nom de Chefteux, garon
prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, mme
d'honntet, quand on y mettait le prix.

C'tait un de ces misrables comme il en grouille dans les bourbiers
de la politique, aux poques troubles, un jeune mouchard dress par
Fouch, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour 
tour tous les partis, qui avait trafiqu de tout, et qui, en dernier
lieu, avait t condamn pour faux et s'tait vad du bagne.

En 1815, Chefteux avait quitt ostensiblement la police, pour fonder
un bureau de renseignements privs.

Aprs quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme
demeurait place Dauphine, et elle rsolut de profiter de l'absence de
son mari pour s'adresser  lui.

Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie
de tante Mdie, elle alla frapper  la porte de l'lve de Fouch.

Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'tait un petit homme de
taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle
bonne humeur.

Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement
meubl, et tout aussitt Mme Blanche se mit  lui raconter qu'elle
tait marie et tablie rue Saint-Denis, et qu'une de ses soeurs, qui
venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle tait prte aux
plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette soeur, etc.,
etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait prpare, et qui tait
assez vraisemblable.

L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, ds qu'elle eut achev,
il lui frappa familirement sur l'paule, en disant:

--Bref, la petite mre, nous avons fait nos farces avant le mariage...

Elle se rejeta en arrire, comme au contact d'un reptile, crasant du
regard l'homme des renseignements.

tre traite ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!

--Je crois que vous vous mprenez! fit-elle d'un accent o vibrait
tout l'orgueil de sa race.

Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.

Mais tout en coutant et en notant les indispensables dtails que lui
donnait la jeune femme, il pensait:

--Quel oeil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier
Saint-Denis, c'est louche...

Ses soupons furent confirms par la somme de 20,000 francs que
lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succs et par la
consignation de 500 francs d'arrhes.

--Et o aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications,
madame?... demanda-t-il.

--Nulle part... rpondit la jeune femme, je passerai ici de temps 
autre...

Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...

Ds qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'lana dehors en se
disant:

--Pour le coup, je crois que la chance me sourit.

Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne toile, s'informer,
dcouvrir leur nom et leur qualit n'tait qu'un jeu pour l'ancien
agent de Fouch.

Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles taient  mille
lieues de souponner ses desseins.

La bassesse du personnage et sa gnrosit,  elle, rassuraient
absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vant ses
prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du
succs.

Tout en regagnant l'htel Meurice, elle s'applaudissait de sa
dmarche.

--Avant un mois, disait-elle  tante Mdie, nous aurons cet enfant; je
le ferai lever secrtement et il sera notre sauvegarde...

La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'normit de son
imprudence.

Etant retourne chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques
de respect, qu'elle vit bien qu'elle tait connue...

Consterne, elle essaya de donner le change, mais l'espion
l'interrompit:

--Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identit des
personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un chantillon
de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la
duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractre et par
profession. Nous avons d'ailleurs quantit de dames de la plus haute
vole dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant
le mariage est si vite arriv!...

Ainsi Chefteux tait persuad que c'tait son enfant  elle, que la
jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.

Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crt cela que
s'il et souponn la vrit.

Mme Blanche rentra dans un tat  faire piti.

Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et  chaque
mouvement, loin de se dgager, elle resserrait les mailles.

Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possdaient.
Comment dans de telles conditions esprer garder un secret, cette
chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche  une
oreille amie, s'vapore et se rpand!

Elle se voyait trois matres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard,
pouvaient plier sa volont comme une baguette de saule.

Et elle n'tait plus libre comme autrefois.

Martial tait revenu. Le temps avait march. La somptueuse
installation de l'htel de Sairmeuse tait termine...

Dsormais, la jeune duchesse tait condamne  vivre sous les yeux de
cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par consquent
intresss  la surveiller,  pier ses dmarches,  deviner jusqu'
ses plus intimes penses.

Il est vrai que tante Mdie lui tait plus utile que nuisible. Elle
lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle
la tranait partout  sa suite, et la parente pauvre se dclarait
ravie et prte  tout.

Chefteux n'inquitait pas non plus beaucoup Mme Blanche.

Tous les trois mois, il prsentait un mmoire de frais
d'investigations s'levant  dix mille francs environ, et il tait
clair que tant qu'on le payerait il se tairait.

L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystre de l'espoir qu'il
avait d'une rente viagre de vingt-quatre mille francs.

Mme Blanche lui ayant dit, aprs deux annes, qu'il devait renoncer 
ses explorations puisqu'il n'aboutissait  rien:

--Jamais, rpondit-il, je chercherai tant que je vivrai...  tout
prix.

Restait Chupin malheureusement...

Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un
seul coup...

Son frre cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir vol le
magot paternel, et rclamant sa part un couteau  la main.

Il y avait eu bataille, et c'est la tte tout enveloppe de linges
ensanglants que Chupin s'tait prsent  Mme Blanche.

--Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterre,
et je laisserai croire  mon frre que je l'avais prise... C'est bien
dsagrable de passer pour un voleur, quand on est honnte, mais je
supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra
bien que je lui avoue d'o je tire mon argent, et comment...

S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversit
du vieux maraudeur, ce misrable n'en avait ni l'intelligence ni la
finesse.

Loin de s'entourer de prcautions, comme le lui commandait son
intrt, il semblait prendre,  compromettre la duchesse, un plaisir
de brute.

Il assigeait l'htel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu  la
cloche. Et il venait  toute heure, le matin, l'aprs-midi, le soir,
sans s'inquiter de Martial.

Et les domestiques taient stupfaits de voir que leur matresse, si
hautaine, quittait tout, sans hsiter, pour cet homme de mauvaise
mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.

Une nuit qu'il y avait une grande fte  l'htel de Sairmeuse, il
se prsenta ivre, et imprieusement exigea qu'on allt prvenir Mme
Blanche qu'il tait l et qu'il attendait.

Elle accourut avec sa magnifique toilette dcollete, blme de rage et
de honte sous son diadme de diamants...

Et comme, dans son exaspration, elle refusait au misrable ce qu'il
demandait:

--C'est--dire que je crverais de faim pendant que vous faites la
noce!... s'cria-t-il. Pas si bte! De la monnaie, et vite, ou je crie
tout ce que je sais!

Que faire? cder. La duchesse s'excuta, comme toujours.

Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.

L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.

Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'parpillait sans en comprendre
la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le
voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se
croit riche de tout ce qu'il y a  voler au monde.

Lui faisait un beau coup tous les jours...

N'importe! c'tait  n'y rien comprendre, car il n'avait mme pas
eu l'ide de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il
prodiguait. Il ne songeait mme pas  se vtir proprement, il semblait
 la mendicit.

Il restait fidle  la boue et  la plus basse crapule. Peut-tre ne
se solait-il  l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour
compagnons les plus dgotants gredins, les plus abjects et les plus
vils.

C'est  ce point qu'une nuit il fut arrt dans un endroit immonde.
La police, mue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misrable,
crut  un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse.

Martial tait  Vienne  ce moment, par bonheur, car le lendemain un
inspecteur de la Prfecture se prsenta  l'htel...

Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'tait
elle, en effet, qui avait remis une grosse somme  cet homme, dont
elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des
services autrefois...

Souvent le misrable avait des lubies.

Il dclarait, par exemple, que se prsenter sans cesse  l'htel de
Sairmeuse lui rpugnait, que les domestiques le traitaient comme un
mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il crirait dsormais...

Et le lendemain, en effet, il crivait  Mme Blanche:

Apportez-moi telle somme,  telle heure,  tel endroit.

Et elle, la fire duchesse de Sairmeuse, elle tait toujours exacte au
rendez-vous.

Puis, c'tait sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il et
trouv une jouissance extraordinaire  constater continuellement son
pouvoir et  en abuser. C'tait  le croire, tant il y dployait de
science, de mchancet et de raffinements cruels.

Il avait rencontr, Dieu sait oui une certaine Aspasie Clapard, il
s'en tait pris, et bien qu'elle ft plus vieille que lui, il avait
voulu l'pouser. Mme Blanche avait pay la noce...

Une autre fois, il voulut s'tablir, rsolu, disait-il,  vivre de son
travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et
qui fut bu en un rien de temps.

Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptme comme elle
avait pay la noce, trop heureuse que Chupin n'exiget pas qu'elle ft
marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette ide...

A deux reprises, Mme Blanche fut oblige d'accompagner  Vienne et 
Londres, son mari, charg d'importantes missions diplomatiques. Elle
resta prs de trois ans  l'tranger...

Eh bien! pendant tout ce temps, elle reut chaque semaine une lettre,
au moins, de Chupin...

Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'tait, compare 
sa vie, la mort de Marie-Anne!...

Elle souffrait depuis autant d'annes bientt que Marie-Anne avait
souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne
devaient pas tre bien plus intolrables que ses angoisses...




LIII


Comment Martial ne s'aperut-il, ne se douta-t-il mme jamais de rien?

La rflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en
ralit.

Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est
toujours le dernier  apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout
le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est  la maison, que le
matre dort en pleine scurit. Il faut, pour l'veiller, l'explosion,
l'croulement, la catastrophe.

L'existence adopte par Martial tait d'ailleurs bien faite pour
empcher la vrit d'arriver jusqu' lui.

La premire anne de son mariage n'tait pas rvolue, que dj il
avait comme rompu avec sa femme.

Il restait parfait pour elle, plein de dfrences et d'attentions,
mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains
intrts.

Ils vivaient chacun de son ct, ne se retrouvant qu'au dner, ou
lors des ftes qu'ils donnaient et qui taient des plus brillantes de
Paris.

La duchesse avait ses appartements  elle, ses gens, ses voitures, ses
chevaux, son service  elle.

A vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande
maison de Sairmeuse, que la destine avait accabl de ses faveurs, qui
avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux
noms de France et une intelligence suprieure, Martial succombait sous
le poids d'un incurable ennui.

La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la
sensibilit. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir
de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il
recherchait les motions du pouvoir. Il s'tait jet dans la politique
comme un vieux lord blas se met au jeu.

Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester suprieure aux
vnements et jouer avec une hroque constance la comdie du bonheur.

Les plus atroces souffrances n'effacrent jamais de sa physionomie
cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le ddain
d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil.

Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec
une sorte de frnsie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle 
s'tourdir? Esprait-elle que l'excs de la fatigue anantirait la
pense?

A tante Mdie seule, et encore  de rares intervalles, Mme Blanche
laissa voir le fond de son me.

--Je suis, rptait-elle, comme un condamn qu'on aurait li sur
l'chafaud, et qu'on aurait abandonn en lui disant: Vis jusqu' ce
que le couperet tombe de lui-mme.

Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombt, c'est--dire
pour que Martial dcouvrt tout? une circonstance fortuite, un mot,
un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrt de la
Providence.

C'tait bien l, en effet, dans toute son horreur, la situation de
cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant envie et tant
adule. Elle a tous les bonheurs, disait-on. Et elle, cependant, se
sentait glisser peu  peu tout au fond d'abmes indfinissables.

Pareille au matelot dsesprment accroch  une pave, elle
interrogeait l'horizon d'un oeil perdu, et elle n'apercevait que
temptes et dsastres.

Les annes, pourtant, devaient lui amener quelques allgements.

Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses
nouvelles. Un mois et demi!... Qu'tait-il devenu? Ce silence semblait
 Mme Blanche menaant comme le calme qui prcde l'orage.

Un journal lui donna le mot de l'nigme.

Chupin tait en prison.

Le misrable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'tait pris
de querelle avec son frre, et l'avait assomm  coups de barre de
fer.

Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la
tte de ses enfants.

Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamn  vingt ans de travaux
forcs et envoy  Brest.

Cette condamnation ne devait pas rendre la paix  Mme Blanche. Le
meurtrier lui avait crit de sa prison de Paris, ds qu'il n'avait
plus t au secret; il lui crivait du bagne.

Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait  des
camarades qui avaient fait leur temps, qui se prsentaient  l'htel
de Sairmeuse et qui demandaient  parler  Mme la duchesse.

Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misres qu'on
endure l-bas au pr, et leur commission faite, ils finissaient
toujours par rclamer quelque petit secours...

Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta
ce laconique billet:

Je m'ennuie  crever ici; quitte  risquer ma peau, je veux m'vader.
Venez  Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous
entendrons. Et que a ne trane pas, sinon je m'adresse au duc, qui
m'obtiendra ma grce en change de ce que je lui apprendrai.

Mme Blanche demeura un moment anantie... il tait impossible,
croyait-elle, de crouler plus bas.

--Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enroue, quelle
rponse faut-il faire au camarade?

--J'irai, dites-lui que j'irai!...

Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle
n'aperut pas Chupin.

La semaine prcdente, il y avait eu au bagne une sorte de rvolte, la
troupe avait fait feu et Chupin avait t tu roide.

Cependant, la duchesse, de retour  Paris, n'osait pas trop se
rjouir.

Elle supposait que le misrable devait avoir livr  la crature qu'il
avait pouse, le secret de sa puissance.

--Je ne tarderai pas  la voir, pensait-elle.

La veuve Chupin se prsenta en effet, peu aprs, mais humblement et en
suppliante.

Elle avait souvent ou dire, prtendait-elle,  son pauvre dfunt, que
Mme la duchesse tait sa protectrice, et se trouvant sans ressources
aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de
lever un dbit de boissons.

Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors
dix-huit ans, venait de dcouvrir, du ct de Montrouge, une petite
maison bien commode et pas trop chre, et srement, avec trois ou
quatre cents francs...

Mme Blanche remit 500 francs  l'affreuse mgre.

--Son humilit n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne
lui a-t-il rien dit?

Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva.

Il manquait, dclara-t-il, trois cents francs pour l'installation,
et il venait de la part de sa mre supplier la bonne dame de les
avancer...

Rsolue  savoir au juste  quoi s'en tenir, la duchesse refusa net,
et l'affreux garnement se retira sans souffler mot.

Evidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin tait mort
avec son secret...

Cela se passait dans les premiers jours de janvier...

Vers la fin de fvrier, tante Mdie fut enleve par une fluxion de
poitrine prise en sortant d'un bal travesti o elle s'tait obstine 
aller, malgr sa nice, avec un costume ridicule.

Sa passion pour la toilette la tuait.

La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.

Les approches de la mort clairrent de lueurs terribles la conscience
de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profit et mme abus du
crime de sa nice, elle tait coupable autant que si elle l'et aide
 le commettre. Elle avait t trs-pieuse, autrefois; la foi lui
revint avec son cortge de terreurs.

--Je suis damne!... criait-elle; je suis damne!...

Elle se dbattait sur son lit, elle se tordait comme si elle et vu
l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si dj
elle et senti les morsures des flammes.

Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints  son secours.
Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir,
pour expier... Elle demandait un prtre, jurant qu'elle ferait une
confession publique.

Plus ple que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait,
aide par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.

--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai force
d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.

Cela ne dura pas.

Le dlire ne tarda pas  s'emparer de tante Mdie, puis un
anantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire  toute
minute qu'elle allait passer.

Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et
reprendre connaissance.

Elle se tourna pniblement vers sa nice, et d'une voix o vibraient
ses dernires forces:

--Tu n'as pas eu piti de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre
dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras
dsespre, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!

Et elle expira. Deux heures sonnaient.

Il tait loin, le temps o Mme Blanche et donn quelque chose de sa
vie pour sentir tante Mdie  six pieds sous terre.

En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait
profondment.

Elle perdait une complice qui parfois l'avait console, et elle ne
gagnait rien en libert, puisqu'une femme de chambre se trouvait
initie au secret du crime de la Borderie.

Toutes les personnes de l'intimit de la duchesse de Sairmeuse
remarqurent,  cette poque, son abattement et s'en tonnrent.

--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme
suprieure, regrette si fort cette antique caricature!

C'est que Mme Blanche avait t extraordinairement impressionne par
les sinistres prophties de cette parente pauvre, devenue  la longue
son me damne, et  qui elle avait refus les consolations suprmes
de la religion.

Contrainte  un retour vers le pass, elle s'pouvantait, comme
jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalit 
poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient vers le sang.

Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le
tratre, jusqu' son pre, le marquis de Courtomieu, le grand prvt,
qui avant de mourir avait tran dix ans sous les hues un corps dont
la pense s'tait envole.

--Mon tour viendra! pensait-elle.

L'anne prcdente, s'taient teints,  un mois d'intervalle, pleurs
de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal
Bavois.

De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mls aux
troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre:

Maurice d'Escorval, entr dans la magistrature, et qui tait juge prs
du tribunal de la Seine, l'abb Midon qui tait venu vivre  Paris
avec Maurice, enfin Martial et elle-mme.

Il en tait un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la
duchesse, et dont elle osait  peine articuler le nom...

Jean Lacheneur, le frre de Marie-Anne.

Une voix intrieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui
criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait
toujours, qu'il tait tout prs d'elle, protg par son obscurit,
piant l'heure de la vengeance...

Plus obsde par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme
Blanche rsolut de s'adresser  Chefteux, afin de savoir au moins 
quoi s'en tenir.

L'ancien agent de Fouch tait rest  sa dvotion. Toujours, tous les
trois mois, il prsentait un compte de frais qui lui tait pay sans
discussion, et mme, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous
les ans, un de ses hommes rder dans les environs de Sairmeuse.

Emoustill par l'espoir d'une magnifique rcompense, l'espion promit 
sa cliente et se promit  lui-mme de dcouvrir cet ennemi.

Il se mit en qute, et il tait dj parvenu  se procurer des preuves
de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement
arrtes...

Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassrent dans un ruisseau un
cadavre littralement hach de coups de couteau. C'tait le cadavre de
Chefteux.

Digne fin d'un tel misrable, disait le _Journal des Dbats_, en
enregistrant l'vnement.

Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante
sensation du coupable lisant son arrt.

--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...

La duchesse ne se trompait pas.

Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son
compte les biens de sa soeur.

L'hritage de Marie-Anne avait, dans sa pense, une destination
sacre. Il l'y employa tout entier sans en dtourner rien pour ses
besoins personnels.

Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe
ambulante l'engagea  raison de 45 francs par mois.

De ce jour, il vcut comme vivent les pauvres comdiens nomades, 
l'aventure; mal pay, toujours pris entre un manque d'engagement et la
faillite d'un directeur.

Sa haine tait toujours aussi violente; seulement, pour se venger
comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est--dire d'argent
devant soi.

Or, comment conomiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger
 sa faim!

Il tait loin, cependant, de renoncer  ses esprances. Ses rancunes
taient de celles que le temps aigrit et exaspre, au lieu de les
adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse
patience, suivant de l'oeil, des profondeurs de sa misre, la
brillante fortune des Sairmeuse.

Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un
engagement en Russie.

L'engagement n'tait rien; mais le pauvre comdien eut l'habilet de
s'associer  une entreprise thtrale, et en moins de six ans, il
avait ralis un bnfice de cent mille francs.

--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour
commencer la guerre.

Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait  Sairmeuse.

Au moment de mettre  excution quelqu'un de ces atroces projets
qu'il avait conus, il venait demander  la tombe de Marie-Anne un
redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.

Il ne venait que pour cela, en vrit, quand le soir mme de son
arrive les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son
dpart, c'est--dire depuis plus de vingt ans, deux personnes
s'obtenaient  faire chercher un enfant dans le pays.

Quel tait cet enfant, Jean le savait, c'tait celui de Marie-Anne.
Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait galement...

Mais pourquoi deux personnes?... L'une tait Maurice d'Escorval, mais
l'autre?...

Au lieu de rester une semaine  Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa
un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de
Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu' l'ancien espion de
Fouch, puis jusqu' la duchesse de Sairmeuse elle-mme.

Cette dcouverte le stupfia.

Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et
le sachant quel intrt avait-elle  le retrouver?

Voil les deux questions qui tout d'abord se prsentrent  l'esprit
de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de rponse
satisfaisante.

--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me rconcilierai
s'il le faut, en apparence, avec les fils du misrable qui a livr mon
pre...

Oui, mais les fils du vieux maraudeur taient morts depuis plusieurs
annes, et aprs des dmarches sans nombre, Jean ne rencontra que la
veuve Chupin et son fils Polyte.

Ils tenaient un cabaret bti au milieu des terrains vagues, non
loin de la rue du Chteau-des-Rentiers, bouge mal fam, appel la
_Poivrire_.

Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les
interrogea, son nom mme qu'il leur dit n'veilla en eux aucun
souvenir.

Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute esprait tirer
de lui quelques sous, se mit  dplorer sa misre prsente,
laquelle tait d'autant plus affreuse, qu'elle avait eu de quoi,
affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre dfunt, lequel
avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu' plus soif, d'une
dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...

Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils
reculrent...

Il voyait l'troite relation entre les recherches de Mme Blanche et
ses gnrosits. La vrit clairait le pass de ses fulgurantes
lueurs...

--C'est elle, se dit-il, l'infme, qui a empoisonn Marie-Anne...
C'est par ma soeur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a
combl Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son pre a t le
complice...

Il se souvenait du serment de Martial, et son coeur tait inond
d'une pouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des
Sairmeuse et la dernire des Courtomieu, punis l'un par l'autre et
faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...

Ce n'tait l cependant qu'une prsomption, et il voulait une
certitude.

Il sortit de sa poche une poigne d'or, et l'talant sur la table du
cabaret:

--Je suis trs-riche, dit-il  la veuve et  Polyte... voulez-vous
m'obir et vous taire? votre fortune est faite.

Le cri rauque arrach par la convoitise  la mre et au fils valait
toutes les protestations d'obissance.

La veuve Chupin savait crire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:

Madame la duchesse,

Je vous attends demain  mon tablissement, entre midi et quatre
heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si  cinq heures, je ne
vous ai pas vue, je porterai  la poste une lettre pour M. le duc....

--Et si elle vient, rptait la veuve stupfie, que lui dire?...

--Rien; vous lui demanderez de l'argent.

Et, en lui-mme, il se disait:

--Si elle vient, c'est que j'ai devin...

Elle vint.

Cach  l'tage suprieur de la _Poivrire_, Jean la vit par une fente
du plancher, remettre un billet de banque  la Chupin.

--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je
la traner, avant de la livrer  la vengeance de son mari!...




LIV


Dix lignes de l'article consacr  Martial de Sairmeuse, par la
BIOGRAPHIE GNRALE DES HOMMES DU SICLE, expliquent son existence
aprs son mariage.

Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dpensa au service de son parti
la plus haute intelligence et d'admirables facults... Mis en avant au
moment o les passions politiques taient le plus violentes, il eut le
courage d'assumer seul la responsabilit des plus terribles mesures...

Oblig de se retirer devant l'animadversion gnrale, il laissa
derrire lui des haines qui ne s'teignirent qu'avec la vie.

Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut
coupable--et cela dpend du point de vue--il le fut doublement, car il
n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltes jusqu'au fanatisme
qui font les fous, les hros et les martyrs.

Et il n'tait pas mme ambitieux.

Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il tait aux affaires, tmoins de
ses luttes passionnes et de sa dvorante activit, le croyaient ivre
du pouvoir...

Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges
lourdes et les compensations mdiocres. Son orgueil tait trop haut
pour tre touch des satisfactions qui dlectent les vaniteux, et la
flatterie l'coeurait.

Souvent dans ses salons, au milieu d'une fte, ses familiers voyant sa
physionomie s'assombrir, s'cartaient respectueusement.

--Le voil, pensaient-ils, proccup des plus graves intrts... Qui
sait quelles importantes dcisions sortiront de cette rverie.

Ils se trompaient.

En ce moment, o sa fortune  son apoge faisait plir l'envie, alors
qu'il paraissait n'avoir rien  souhaiter en ce monde, Martial se
disait:

--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres...
quelle duperie!

Il considrait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beaut, plus
entoure qu'une reine, et il soupirait.

Il songeait  l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'et
remu, dont un regard faisait monter  son cerveau tout le sang de son
coeur...

Car jamais elle n'tait sortie de sa pense. Aprs tant d'annes, il
la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la
Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lvres sa
chair glace.

Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse,
la faisait plus radieuse et la parait de qualits presque surhumaines.

Si la destine l'et voulu, pourtant, Marie-Anne et t sa femme. Il
s'tait rpt cela mille fois, et il cherchait  se reprsenter sa
vie avec elle.

Ils seraient rests  Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants
jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamn  cette reprsentation
continuelle, si bruyante et si creuse...

Les heureux ne sont pas ceux qui ont des trteaux en vue, jouent pour
la foule la parade du bonheur... Les vritables heureux se cachent, et
ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.

Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'Etat, il se disait
avec rage:

--Aimer et tre aim!... tout est l! Le reste... niaiserie.

Positivement il avait essay de se donner de l'amour pour Mme Blanche.
Il avait cherch  retrouver prs d'elle les chaudes sensations qu'il
avait prouves en la voyant  Courtomieu. Il n'avait pas russi. On
a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir
d'tincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien
ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en
paisseur.

--C'est incomprhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des
jours o je jurerais qu'elle m'aime... Son caractre, si irritable
autrefois, est entirement chang; elle est devenue la douceur mme...
Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...

Mais c'tait plus fort que lui...

Ses regrets striles, les douleurs qui le rongeaient, contriburent
sans doute  l'pret de la politique de Martial.

Il sut du moins tomber noblement.

Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance  une
situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.

Au fond, que lui importait.

Voyant vides ses antichambres encombres jadis de solliciteurs et
d'adulateurs, il se mit  rire, et son rire tait franc.

--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.

On ne le vit point plir quand l'meute vint hurler sous ses fentres
et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidle valet de chambre, le
conjurait de revtir un dguisement et de s'enfuir par la porte du
jardin:

--Ah! parbleu, non! rpondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas
devenir ridicule!...

Mme on ne put jamais l'empcher de s'approcher d'une fentre et de
regarder dans la rue.

Une singulire ide lui tait venue.

--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'tait-il dit, quelle
ne doit pas tre sa joie!... Et s'il vit,  coup sr il est l, au
premier rang, animant la foule.

Et il avait voulu voir.

Mais Jean Lacheneur tait encore en Russie,  cette poque. L'motion
populaire se calma, l'htel de Sairmeuse ne fut mme pas srieusement
menac.

Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparatre pour un
temps, se faire oublier, voyager...

Il ne proposa pas  la duchesse de le suivre.

--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chre amie, lui dit-il, vous
les faire payer en vous condamnant  l'exil serait injuste. Restez...
je vois un avantage  ce que vous restiez.

Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'et t un
bonheur, pour elle, mais tait-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle
demeurt pour tenir tte aux misrables qui la harcelaient. Dj,
quand par deux fois elle avait t oblige de s'loigner, tout avait
failli se dcouvrir, et cependant elle avait tante Mdie, alors, qui
la remplaait...

Martial partit donc, accompagn du seul Otto, un de ces serviteurs
dvous comme les bons matres en rencontrent encore. Par son
intelligence, Otto tait suprieur  sa position; il possdait une
fortune indpendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie,
pour tenir au sjour de Paris, mais son matre tait malheureux, il
n'hsita pas...

Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena  travers l'Europe
son ennui et son dsoeuvrement, cras sous l'accablement d'une vie
que nul intrt n'animait plus, que ne soutenait aucune esprance.

Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau
jour, un invincible dsir de revoir Paris le prit, et il revint.

Ce n'tait pas trs-prudent, peut-tre. Ses ennemis les plus acharns,
des ennemis personnels, mortellement blesss par lui autrefois,
offenss et perscuts, taient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et
d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien
tre!... Quelle prise offrait-il  des reprsailles?...

L'exil qui avait lourdement pes sur lui, le chagrin, les dceptions,
l'isolement o il s'tait tenu, avaient dispos son me  la
tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrte de
surmonter ses anciennes rpugnances et de se rapprocher franchement de
la duchesse.

--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aime 
mon foyer, j'y veux du moins une amie...

Et dans le fait, ses faons,  son retour, tonnrent Mme Blanche.
Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de
Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui et d tre
pour elle le rve ralis ne fut qu'une souffrance ajoute  toutes
les autres.

Cependant, Martial poursuivait l'excution du plan qu'il avait conu,
quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:

Moi, monsieur le duc,  votre place, je surveillerais ma femme.

Ce n'tait qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de
la colre lui monter au front.

--Aurait-elle un amant, se dit-il.

Puis rflchissant  sa conduite,  lui, depuis son mariage:

--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je  dire?... Ne lui
ai-je pas tacitement rendu sa libert!...

Il tait extraordinairement troubl, et cependant jamais il ne ft
descendu au vil mtier d'espion, sans une de ces futiles circonstances
qui dcident de la destine d'un homme.

Il rentrait d'une promenade  cheval, un matin, sur les onze heures,
et il n'tait pas  trente pas de son htel, quand il en vit sortir
rapidement une femme, plus que simplement vtue, tout en noir, qui
avait exactement la tournure de la duchesse.

--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne...
Pourquoi?...

S'il et t  pied, il ft rentr, certainement. Il tait  cheval,
il poussa la bte sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue
de Grenelle.

Elle marchait trs-vite, sans tourner la tte, tout occupe 
maintenir sur son visage une voilette trs-paisse.

Arrive  la rue Taranne, elle se jeta plutt qu'elle ne monta dans un
des fiacres de la station.

Le cocher vint lui parler par la portire, puis remontant lestement
sur son sige, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces matres
coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...

Le fiacre avait dj tourn la rue du Dragon, que Martial, honteux et
irrsolu, retenait encore son cheval  l'endroit o il l'avait arrt,
 l'angle de la rue des Saints-Pres, devant le bureau de tabac.

N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir  lui-mme.

--Bast! pensa-t-il en rendant la main  son cheval, qu'est-ce que je
risque  avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le
rejoindrai pas.

Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, o il y
avait comme toujours un encombrement...

C'tait bien le mme, Martial le reconnaissait  sa caisse verte et 
ses roues blanches.

L'encombrement cessant, le fiacre repartit.

Debout sur son sige, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est
au galop qu'il longea l'troite rue du Vieux-Colombier, qu'il ctoya
la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extrieurs, par
la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.

Toujours trottant,  cent pas en arrire, Martial rflchissait.

--Comme elle est presse! pensait-il. Ce n'est cependant gure le
quartier des rendez-vous.

Le fiacre venait de dpasser la place d'Italie. Il enfila la rue du
Chteau-des-Rentiers, et bientt s'arrta devant un espace libre...

La portire s'ouvrit aussitt, la duchesse de Sairmeuse sauta
lestement  terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle
s'engagea dans les terrains vagues...

Non loin de l, sur un bloc de pierre, tait assis un homme de
mauvaise mine,  longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille,
la pipe aux dents.

--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.

--Tout de mme! fit l'homme.

Martial lui jeta la bride et s'lana sur les pas de sa femme.

Moins proccup, il et t mis en dfiance par le sourire mchant qui
plissa les lvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'et
peut-tre reconnu.

C'tait Jean Lacheneur.

Depuis qu'il avait adress au duc de Sairmeuse une dnonciation
anonyme, il faisait multiplier  la duchesse ses visites  la veuve
Chupin, et,  chaque fois, il guettait son arrive.

--Comme cela, pensait-il, ds que son mari se dcidera  la suivre, je
le saurai...

C'est que pour le succs de ses projets, il tait indispensable que
Mme Blanche ft pie par son mari.

Car Jean Lacheneur tait dcid dsormais. Entre mille vengeances,
il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau
malade et enfivr par la haine pouvait seul concevoir.

Il voulait voir l'altire duchesse de Sairmeuse livre aux plus
dgotants outrages, Martial aux prises avec les plus vils sclrats,
une mle sanglante et immonde dans un bouge... Il se dlectait
 l'ide de la police, prvenue par lui, arrivant et ramassant
indistinctement tout le monde. Il rvait un procs hideux o
reparatrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le
bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait
ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu fltris d'une ternelle
ignominie.

Dans cette conception du dlire se retrouvait la frocit de
l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mle de monstrueux raffinements
emprunts par le cabotin nomade aux mlodrames o il jouait les rles
de tratre.

Et il pensait bien n'avoir rien oubli. Il avait sous la main deux
abjects sclrats, capables de toutes les violences, et un triste
garon du nom de Gustave, que la misre et la lchet mettaient 
sa discrtion, et  qui il comptait faire jouer le rle du fils de
Marie-Anne.

Certes ces trois complices ne souponnaient rien de sa pense. Quant
 la veuve Chupin et  son fils, s'ils flairaient quelque infamie
norme, il ne savaient de la vrit que le nom de la duchesse.

Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mre par l'appt du gain et la
promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.

Enfin, pour le premier jour o Martial suivrait sa femme, Jean avait
prvu le cas o il entrerait derrire elle  la _Poivrire_, et tout
avait t dispos pour qu'il crt qu'elle y tait amene par la
charit.

Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le coeur tait inond
d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est
trop fin pour cela.

Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombrent quand
il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infme, il se
dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.

Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant 
cheval, il partit au grand galop. Ses soupons taient absolument
drouts, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...

Mais il tait bien rsolu  pntrer ce mystre, et ds en rentrant 
l'htel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, 
ce serviteur si dvou, il n'avait pas de secrets pour lui.

Sur les quatre heures, le fidle valet de chambre reparut, la figure
bouleverse.

--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.

--Ah! monseigneur, la matresse de ce bouge est la veuve d'un fils de
ce misrable Chupin...

Martial tait devenu plus blanc que sa chemise...

Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en
tait rduite  subir la volont de sclrats matres de ses secrets.
Mais quels secrets? Ils ne pouvaient tre que terribles.

Les annes, qui avaient argent de fils blancs la chevelure de
Martial, n'avaient pas teint les ardeurs de son sang. Il tait
toujours l'homme du premier mouvement.

Enfin, d'un bond il fut  l'appartement de sa femme.

--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre,
pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise
d'Arlange.

--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!

Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche.

Tout y tait en dsordre, car la duchesse, de retour de la
_Poivrire_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annonc une
visite.

Les armoires taient ouvertes, toutes les chaises encombres, les
mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa
bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, tranaient sur
les commodes et sur la chemine.

Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.

--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis jou!... Il faut
se taire et surveiller.

Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'oeil, il
aperut, dans l'armoire  glace, un grand coffret  incrustations
d'argent, que sa femme possdait dj tant jeune fille, et qui
l'avait toujours suivie partout.

--L, se dit-il, est sans doute le mot de l'nigme.

Martial tait  un de ces moments o l'homme obit sans rflexions aux
inspirations de la passion. Il voyait sur la chemine un trousseau de
clefs, il sauta dessus et se mit  essayer les clefs au coffret... La
quatrime ouvrit. Il tait plein de papiers...

Avec une rapidit fivreuse, Martial avait dj parcouru trente
lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conue:

RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de
l'an 18--_

Martial eut comme un blouissement.

Un enfant!... Sa femme avait un enfant!

Il poursuivit nanmoins et il lut: Entretien de deux agents 
Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications  divers..., etc.,
etc. Le total s'levait  6,000 francs, le tout tait sign:
Chefteux.

Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit  bouleverser
le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une criture
ignoble, o il tait dit: Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends
au duc l'histoire de la Borderie. Puis trois autres factures de
Chefteux; puis une lettre de tante Mdie, o elle parlait de prison
et de remords. Enfin, tout au fond, tait le certificat de mariage de
Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, dlivr par le cur de
Vigano, sign par le vieux mdecin et par le caporal Bavois.

La vrit clatait plus claire que le jour.

Plus assomm que s'il et reu un coup de barre de fer sur la tte,
perdu, glac d'horreur; Martial eut cependant assez d'nergie pour
ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place.

Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs.

--C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonn Marie-Anne!

Il tait confondu, abasourdi, de la profondeur, de la sclratesse
de cette femme qui tait la sienne, de sa criminelle audace, de son
sang-froid, des perfections inoues de sa dissimulation.

Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de
dtails chappaient  sa pntration.

Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la
Chupin, il saurait tout par le menu.

Il ordonna donc  Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient
les habitants de la _Poivrire_, non de fantaisie, mais rel, ayant
servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.

De ce moment,--c'tait dans les premiers jours de fvrier,--Mme
Blanche ne fit plus un pas sans tre pie. Plus une lettre ne lui
parvint qui n'et t lue auparavant par son mari...

Et certes, elle tait  mille lieues de souponner cet incessant
espionnage.

Martial gardait la chambre; il s'tait dit malade. Se trouver en
face de sa femme et se taire et t au-dessus de ses forces. Il se
souvenait trop du serment jur sur le cadavre de Marie-Anne...

Cependant, ni Otto, ni son matre, ne surprenaient rien...

C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'tre arrt
sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de
Lacheneur.

Enfin, il jugea que tout serait prt le 20 fvrier, un dimanche, le
dimanche gras.

La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrine, et crivit  la
duchesse d'avoir  se trouver  la _Poivrire_, le dimanche soir, 
onze heures.

Ce mme soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal
fam de la banlieue, le bal de _l'Arc-en-Ciel_, et leur distribuer
leurs rles, et leur donner leurs dernires instructions.

Ces complices devaient ouvrir la scne; lui n'apparatrait que pour le
dnoment.

--Tout est bien combin, pensait-il, la mcanique marchera.

La mcanique, ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas
marcher.

Mme Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une vellit
de rvolte. L'heure insolite, l'endroit dsign l'pouvantaient...

Elle se rsigna cependant, et le soir venu, elle s'chappait
furtivement de l'htel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui
avait assist  l'agonie de tante Mdie.

La duchesse et sa camriste s'taient vtues comme les malheureuses de
la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sres
de n'tre ni pies, ni reconnues, ni vues...

Et cependant un homme les guettait, qui s'lana sur leurs traces:
Martial...

Inform avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endoss
un dguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procur
Otto. Et comme il tait dans son caractre de pousser jusqu' la
dernire perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait vritablement
russi  se rendre mconnaissable. Il avait sali et emml ses cheveux
et sa barbe, et souill ses mains de terre. Il tait, enfin, l'homme
des haillons qu'il portait.

Otto l'avait conjur de lui permettre de le suivre, il avait refus,
disant que le revolver qu'il emportait suffisait  sa sret. Mais il
connaissait assez Otto pour savoir qu'il dsobirait...

Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route,
et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne.

Il y avait un fiacre  la station, un seul...

Elles y montrent et il partit.

Cette circonstance arracha  Martial un juron digne de son costume.
Puis il songea que sachant o se rendait sa femme, il trouverait
toujours, pour la rejoindre, une autre voiture.

Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grce  dix francs de
pourboire exigs d'avance, le mena grand train jusqu' la rue du
Chteau-des-Rentiers.

Il venait de mettre pied  terre, quand il entendit le roulement sourd
d'une autre voiture, qui brusquement s'arrta  quelque distance.

--Dcidment, se dit-il, Otto me suit.

Et il s'engagea dans les terrains vagues.

Tout tait tnbres et silence, et le brouillard puant qui annonait
le dgel s'paississait. Martial trbuchait et glissait  chaque pas,
sur le sol ingal et couvert de neige.

Il ne tarda pas, cependant,  apercevoir une masse noire au milieu du
brouillard. C'tait la _Poivrire_. La lumire de l'intrieur filtrait
par les ouvertures en forme de coeur, des volets, et de loin on et
dit de gros yeux rouges, dans la nuit...

Etait-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse ft l!...

Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds
et  une des ouvertures, il s'enleva  la force des poignets et
regarda.

Oui, sa femme tait bien dans le bouge infme.

Elle tait assise  une table, ainsi que Camille, devant un saladier
de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat.

Au milieu de la pice, une vieille femme, la Chupin, un petit verre 
la main, prorait et ponctuait ses phrases de gorges d'eau-de-vie.

L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber  terre.

Un rayon de piti pntra en son me, car il eut comme une vague
notion de l'effroyable supplice qui avait t le chtiment de
l'empoisonneuse.

Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau.

La vieille avait disparu. Le militaire s'tait lev, il parlait en
gesticulant, et Mme Blanche et Camille l'coutaient attentivement.

Les deux gredins, face  face, les coudes sur la table, se
regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils changeaient des signes
d'intelligence.

Il avait bien vu. Les sclrats taient en train de comploter un bon
coup.

Mme Blanche, qui avait tenu  l'exactitude du travestissement, jusqu'
chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche
avait oubli de retirer ses riches boucles d'oreilles.

Elle les avait oublies... mais les complices de Lacheneur les avaient
bien aperues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient
plus que les diamants.

En attendant que Lacheneur part, comme il tait convenu, ces
misrables jouaient le rle qui leur avait t impos. Pour cela,
et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait t
promise...

Or, ils songeaient que cette somme ne s'lverait peut- tre pas
au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'oeil, ils se
disaient:

--Si nous les dcrochions, hein!... et si nous allions sans attendre
l'autre!...

Bientt ce fut entendu.

L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la
nuque, il la renversa sur la table.

Les boucles d'oreilles taient arraches du coup sans Camille, qui se
jeta bravement entre sa matresse et le malfaiteur.

Martial n'en put voir davantage.

Il bondit jusqu' la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant
les verrous sur lui.

--Martial!...

--Monsieur le duc!...

Ces deux cris chapps en mme temps  Mme Blanche et  Camille,
changrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se
prcipitrent sur Martial, rsolus  le tuer...

D'un bond de ct, Martial les vita. Il avait  la main son revolver,
il fit feu deux fois, les deux misrables tombrent.

Il n'tait pas sauv pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui,
s'efforant de le dsarmer.

Tout en se dbattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une
voix haletante:

--Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom...
Sauvez l'honneur du nom!...

Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un
jardinet, et presque aussitt des coups violents branlrent la porte.

On venait!... Cela doubla l'nergie de Martial, et dans un suprme
effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tte du
malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le
coup.

Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. A la porte, on
criait:

--Ouvrez, au nom de la loi!...

Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'tait peut-tre livrer la duchesse,
car on le poursuivrait certainement. Il vit le pril d'un coup d'oeil,
et son parti fut pris.

Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brve:

--Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire.

Puis, attirant une table  lui, il s'en fit comme un rempart.

La porte volait en clats... Une ronde de police, commande par
l'inspecteur Gvrol, se rua dans le bouge.

--Rends-toi! cria l'inspecteur  Martial.

Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son
revolver.

--Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux
minutes, pensait-il, tout peut encore tre sauv...

Il les gagna ces deux minutes... Aussitt il jeta son arme  terre,
et il prenait son lan quand un agent qui avait tourn la maison le
saisit  bras-le-corps et le renversa...

De ce ct, il n'attendait que des secours, aussi s'cria-t-il:

--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent!

En un clin d'oeil il fut garrott, et deux heures plus tard on
l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie.

Sa situation se rsumait ainsi:

Il avait jou le personnage de son costume de faon  tromper Gvrol
lui-mme. Les sclrats de la _Poivrire_ taient morts et il pouvait
compter sur la Chupin.

Mais il savait que le pige avait t tendu par Jean Lacheneur.

Mais il avait lu un volume de soupons dans les yeux du jeune policier
qui l'avait arrt, et que les autres appelaient Lecoq.




LV


Le duc de Sairmeuse tait de ces hommes qui restent suprieurs 
toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son exprience tait
grande, son coup d'oeil sr, son intelligence prompte et fconde en
ressources. Il avait, en sa vie, travers des hasards tranges, et
toujours son sang-froid avait domin les vnements.

Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, aprs les
scnes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans ides
comme sans esprances...

C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et
quand elle se trouve en face d'un mystre, elle n'a ni repos ni trve
qu'elle ne l'ait clairci.

Martial ne le comprenait que trop, une fois son identit constate,
on chercherait les raisons de sa prsence  la _Poivrire_, on ne
tarderait pas  les dcouvrir, on arriverait jusqu' la duchesse, et
alors le crime de la Borderie mergerait des tnbres du pass.

C'tait la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable,
le dshonneur, une honte ternelle...

Et sa puissance d'autrefois, loin de le protger, l'crasait. Qui donc
l'avait remplac aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi
eux deux ennemis personnels  qui il avait inflig de ces atroces
blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion
de vengeance pour eux!...

A cette ide d'une fltrissure ineffaable, imprime  ce grand nom de
Sairmeuse, qui avait t sa force et sa gloire, sa tte s'garait.

--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur
du nom!

Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon.
On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues;
mort, on ne s'inquiterait que mdiocrement de son identit.

--Allons!... il le faut! se dit-il.

Dj il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit
un grand mouvement,  ct, dans le poste, des trpignements et des
clats de rire.

La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussrent un
homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement  terre,
et presque aussitt se mit  rouler. Ce n'tait qu'un ivrogne...

Cependant un rayon d'espoir illuminait le coeur de Martial. En cet
ivrogne, il avait reconnu Otto, dguis, presque mconnaissable.

La ruse tait hardie, il fallait se hter d'en profiter et de dfier
de la surveillance. Martial s'tendit sur le banc, comme pour dormir,
de telle faon que sa tte n'tait pas  un mtre de celle de Otto.

--La duchesse est hors de danger... murmura le fidle domestique.

--Aujourd'hui, peut-tre. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'
elle.

--Monseigneur s'est donc nomm?

--Non... tous les agents, except un, me prennent pour un rdeur de
barrires.

--Eh bien!... il faut continuer  jouer ce personnage.

--A quoi bon!... Lacheneur ira me dnoncer...

Martial, pour le moment au moins, tait dlivr de Jean. Quelques
heures plus tt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_  la _Poivrire_,
Jean avait roul au fond d'une carrire abandonne et s'y tait
fracass le crne. Des carriers qui allaient  leur travail l'avaient
aperu et relev, et  cette heure mme, ils le portaient  l'hpital.

Bien que ne pouvant prvoir cela, Otto ne parut pas branl.

--On se dbarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc
soutienne seulement son rle... Une vasion n'est qu'une plaisanterie
quand on a des millions...

--On me demandera qui je suis, d'o je viens, comment j'ai vcu...

--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il
arrive de l'tranger, qu'il est un enfant trouv, qu'il a exerc une
profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.

--En effet, comme cela...

Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son matre, et
d'une voix brve:

--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite
entente dpend le succs. J'ai  Paris une amie--et personne ne sait
nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et
tient l'htel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira
qu'il est arriv hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu  cet
htel, qu'il y a laiss sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de
Mai, artiste forain, sans prnoms...

--C'est cela, approuvait Martial...

Et ainsi, avec une promptitude et une prcision extraordinaires,
ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient
drouter l'instruction...

Tout tant bien rgl, Otto sembla s'veiller du sommeil profond de
l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit  la libert.

Seulement, avant de quitter le poste, il avait russi  lancer un
billet  la veuve Chupin enferme dans le violon des femmes.

Lors donc que Lecoq, tout haletant d'esprance et d'ambition, arriva
au poste de la place d'Italie, aprs son enqute si habile  la
_Poivrire_, il tait battu d'avance par des hommes qui lui taient
infrieurs comme pntration, mais dont la finesse galait la sienne.

Le plan de Martial tait arrt, et il devait le poursuivre avec une
incroyable perfection de dtails.

Mis au secret au Dpt, le duc de Sairmeuse se prparait  la visite
du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se
reconnurent.

Ils taient aussi mus l'un que l'autre, et il n'y eut point
d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitt aprs le dpart
de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas 
la gnrosit de son ancien ennemi...

Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller,
Martial crut entendre une voix qui lui criait: Tu seras sauv.

Alors commena, entre le juge et Lecoq d'un ct, et le prvenu de
l'autre, cette lutte o il n'y eut point de vainqueur.

Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le pril, et cependant
il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidle  son
caractre, qui le portait  rendre quand mme justice  ses ennemis,
il ne pouvait s'empcher d'admirer l'tonnante pntration et la
tnacit de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la
vrit.

Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on
le servit au dehors avec une admirable prcision.

Toujours Lecoq fut devanc par Otto, ce mystrieux complice qu'il
devinait et ne pouvait saisir. A la Morgue comme  l'htel de
Mariembourg, prs de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi
bien que prs de Polyte lui-mme, partout Lecoq arriva deux heures
trop tard.

Lecoq surprit la correspondance de son nigmatique prvenu; il en
devina la clef si ingnieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un
homme qui avait devin en lui un rival ou plutt un matre futur le
trahit.

Si les dmarches du jeune policier prs du bijoutier et de la marquise
d'Arlange n'eurent pas le rsultat qu'il esprait, c'est que Mme
Blanche n'avait pas achet les boucles d'oreille qu'elle portait 
la _Poivrire_; elle les avait changes avec une de ses amies, la
baronne de Watchau.

Enfin, si personne  Paris ne s'aperut de la disparition de Martial,
c'est que, grce  l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille,
personne  l'htel de Sairmeuse, ne souponna son absence. Pour tous
les domestiques, le matre tait dans son appartement, souffrant, on
lui faisait faire des tisanes, on montait son djeuner et son dner
chaque jour.

Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien  tre renvoy
devant la cour d'assises et condamn sous le nom de Mai, lorsque
l'occasion lui fut bnvolement offerte de s'vader.

Trop fin pour ne pas venter le pige, il eut dans la voiture
cellulaire quelques minutes d'horrible indcision...

Il se hasarda, cependant, s'en remettant  sa bonne toile...

Et bien il fit, puisque dans la nuit mme, il franchissait le mur du
jardin de son htel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq,
un misrable qu'il avait ramass dans un bouge, Joseph Couturier...

Prvenu par Mme Milner, grce  la fausse manoeuvre de Lecoq, Otto
attendait son matre.

En un clin d'oeil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se
plongea dans un bain qu'on tenait tout prs, et ses haillons furent
brls...

Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants aprs, osa
crier:

--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur mtier.

Mais ce n'est qu'aprs le dpart de ces agents qu'il respira.

--Enfin!... s'cria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons jou
Lecoq.

Il venait de sortir du bain et avait pass une robe de chambre, quand
on lui apporta une lettre de la duchesse.

Brusquement il rompit le cachet et lut:

Vous tes sauv, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...

En deux bonds, il fut  l'appartement de sa femme.

La porte de la chambre tait ferme, il l'enfona; trop tard!...

Mme Blanche tait morte, comme Marie-Anne, empoisonne... Mais elle
avait su se procurer un poison foudroyant, et tendue toute habille
sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait
dormir...

Une larme brilla dans les yeux de Martial.

--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme
je te pardonne, toi dont le crime a t si effroyablement expi ici
bas!




FIN DE LA DEUXIME PARTIE.




PILOGUE


LE PREMIER SUCCS

Libre, dans son htel, au milieu de ses gens, rentr en possession de
sa personnalit, le duc de Sairmeuse s'tait cri avec l'accent du
triomphe:

--Nous avons jou Lecoq!

En cela, il avait raison.

Mais il se croyait  tout jamais hors des atteintes de ce limier au
flair subtil, et, en cela, il avait tort.

Le jeune policier n'tait pas d'un temprament  digrer, les bras
croiss, l'humiliation d'une dfaite.

Dj, lorsqu'il tait entr chez le pre Tabaret, il commenait 
revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de
tant d'exprience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses
facults, et il se sentait une nergie  soulever le monde.

--Eh bien!... bonhomme, disait-il au pre Absinthe, qui trottinait 
ses cts, vous avez entendu M. Tabaret, notre matre  tous? J'tais
dans le vrai.

Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme.

--Oui, vous aviez raison! rpondit-il d'un ton piteux.

--Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manoeuvres. Eh bien! je
saurai changer en victoire notre chec d'aujourd'hui.

--Ah!... vous en tes bien capable... si on ne nous met pas  pied.

Cette rflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment
de la situation prsente.

Elle n'tait pas brillante, mais elle n'tait pas non plus si
compromise que le disait le pre Absinthe.

Qu'tait-il arriv, en rsum?

Ils avaient laiss un prvenu leur glisser entre les doigts... c'tait
fcheux; mais ils avaient empoign et ils ramenaient un malfaiteur des
plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation.

Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise  pied a craindre, il
tremblait qu'on ne lui refust les moyens de suivre cette affaire de
la _Poivrire_.

Que lui rpondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de
Sairmeuse ne faisaient qu'un?

On hausserait les paules, sans doute, et on lui rirait au nez.

--Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me
comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples prsomptions, aller
de l'avant?

C'tait bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.

--On pourrait, continuait-il, imaginer un prtexte pour une descente
de justice  l'htel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait
oblig de se montrer, et en lui on reconnatrait Mai.

Il resta un moment sur cette ide, puis tout  coup:

--Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux
lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est
impossible qu'ils n'aient pas prvu une visite domiciliaire et prpar
une comdie de leur faon. Nous en serions pour nos frais.

Il avait fini par parler  demi-voix, et la curiosit ardait le pre
Absinthe.

--Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien...

--Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un
commencement de preuve matrielle... Oh!... peu de chose: la preuve,
seulement, d'une dmarche faite par quelqu'un de l'htel de Sairmeuse
prs d'un de nos tmoins...

Il s'arrta, les sourcils froncs, la pupille dilate, immobile, en
arrt...

Il dcouvrait parmi toutes les circonstances de son enqute, une
circonstance qui s'ajustait  ses desseins.

Il revoyait par la pense Mme Milner, la propritaire de l'htel de
Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la premire fois qu'il
l'avait aperue.

Oui, il la revoyait, hisse sur une chaise, le visage  hauteur d'une
cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, rptant avec
acharnement trois ou quatre mots d'allemand  un sansonnet, qui
s'obstinait  crier: Camille!... o est Camille!

--videmment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande
et qui a un accent allemand des plus prononcs, et lev cet oiseau,
il et parl l'allemand ou il et eu tout au moins l'accent de sa
matresse... Donc, il lui avait t donn depuis peu de temps... par
qui?

Le pre Absinthe commenait  s'impatienter.

--Srieusement, fit-il, que dites-vous?

--Je dis que si quelqu'un, homme ou femme,  l'htel de Sairmeuse,
porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matrielle... Allons,
papa, en route...

Et sans un mot d'explication, il entrana son compagnon au pas de
course.

Arriv rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s'arrta court devant un
commissionnaire adoss  la boutique d'un marchand de vins.

--Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre  l'htel de Sairmeuse,
vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l'attend
ici...

--Mais, Monsieur...

--Comment, vous n'tes pas encore parti!

Le commissionnaire s'loigna. Lecoq avait arrang sa phrase de telle
sorte qu'elle s'appliquait indiffremment  un homme ou  une femme.

Les deux policiers taient entrs chez le marchand de vins, et le pre
Absinthe avait eu bien juste le temps d'avaler un petit verre, quand
le commissionnaire reparut.

--Monsieur, dit-il, je n'ai pas pu parler  Mlle Camille....

--Bon!... pensa Lecoq, c'est une femme de chambre.

--L'htel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est dcde
de mort subite ce matin.

--Ah!... le gredin!... s'cria le jeune policier.

Et, se matrisant, il ajouta mentalement:

--Il aura assassin sa femme en rentrant... mais il est pinc.
Maintenant j'obtiendrai l'autorisation de continuer mes recherches.

Moins de vingt minutes aprs, il arrivait au Palais de Justice.

Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas dmesurment surpris de
la surprenante rvlation de Lecoq. Cependant il coutait avec une
visible hsitation l'ingnieuse dduction du jeune policier; ce fut la
circonstance du sansonnet qui le dcida.

--Peut-tre avez-vous devin juste, mon cher Lecoq, dit-il, et mme
l, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en
une circonstance si dlicate, ne peut marcher qu' coup sr... C'est 
la police, c'est  vous de rechercher, de runir des preuves tellement
accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l'ide
de nier...

--Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas...

--Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand
je leur aurai parl.

Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller  agir ainsi. On
avait tant ri, au Palais, on s'tait tellement gay de cette histoire
de soi-disant grand seigneur dguis en pitre, que beaucoup eussent
sacrifi leur conviction  la peur du ridicule.

--Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq.

--A l'instant mme.

Le juge ouvrait dj la porte de son cabinet, le jeune policier
l'arrta.

--J'aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grce  vous
demander... vous tes si bon, vous tes le premier qui ayez foi en
moi.

--Parlez, mon brave garon.

--Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d'Escorval...
Oh! un mot insignifiant, lui annonant par exemple l'vasion du
prvenu... je porterais ce mot, et alors... Oh! ne craignez rien,
monsieur, je serai prudent.

--Soit!... fit le juge, allons, venez!...

Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les
autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de
M. Segmuller  M. d'Escorval. Sa joie tait si grande, qu'il ne daigna
pas remarquer les lazzis qu'il recueillit le long des couloirs de la
Prfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gvrol, dit le Gnral, le
guettait...

--Eh! eh!... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins
qui partent pour la pche  la baleine, et qui ne rapportent mme pas
un goujon.

Du coup, Lecoq fut piqu. Il se retourna brusquement, se planta en
face du Gnral et le regardant bien dans le blanc des yeux:

--Cela vaut encore mieux, pronona-t-il du ton d'un homme sr de son
affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les
intelligences des prisonniers.

Surpris, Gvrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un
aveu.

Mais Lecoq n'abusa pas. Que lui importait que le Gnral, ivre de
jalousie, l'et trahi! Ne tenait-il pas une clatante revanche!

Il n'avait pas trop d'ailleurs du reste de sa journe pour mditer son
plan de bataille et songer  ce qu'il dirait en portant le billet de
M. Segmuller.

Son thme tait bien prt, quand le lendemain sur les onze heures, il
se prsenta chez M. d'Escorval.

--Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui rpondit le
domestique, mais comme il ne m'a rien dit vous pouvez entrer...

Lecoq entra, le cabinet tait vide.

Mais dans la pice voisine, dont on n'tait spar que par une
portire de velours, on entendait des exclamations touffes et des
sanglots entremls de baisers...

Assez embarrass de son personnage, le jeune policier ne savait s'il
devait rester ou se retirer, quand il aperut sur le tapis une lettre
ouverte...

Evidemment, cette lettre, toute froisse, contenait l'explication de
la scne d' ct. M par un sentiment instinctif plus fort que sa
volont, Lecoq la ramassa. Il y tait crit:

Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice,
ton fils... J'ai runi et je lui ai donn toutes les pices qui
justifient sa naissance...

C'est  son ducation que j'ai consacr l'hritage de ma pauvre
Marie-Anne. Ceux  qui je l'avais confi ont su en faire un homme.

Si je te le rends, c'est que je crains pour lui les souillures de
ma vie. Hier s'est empoisonne la misrable qui avait empoisonn ma
soeur... Pauvre Marie-Anne!... elle et t plus terriblement venge
si un accident qui m'est arriv n'et sauv le duc et la duchesse de
Sairmeuse du pige o je les avais attirs...

JEAN LACHENEUR.

Lecoq eut comme un blouissement.

Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s'tait dnou dans
le cabaret de la Chupin...

--Il n'y a pas  hsiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, l
je saurai tout!...

Et il se retira sans avoir parl  M. d'Escorval. Il avait rsist 
la tentation de s'emparer de la lettre.

C'tait un mois, jour pour jour, aprs la mort de Mme Blanche.

Etendu sur un divan, dans sa bibliothque, le duc de Sairmeuse lisait,
quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire
charg de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice
d'Escorval.

D'un bond, Martial fut debout.

--Est-ce possible! s'cria-t-il.

Et vivement:

--Qu'il entre, ce commissionnaire.

Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habill
de velours bleu blanchi par l'usage, se prsenta tendant timidement
une lettre.

Martial brisa le cachet et lut:

Je vous ai sauv, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prvenu
Mai. A votre tour, aidez-moi!... Il me faut pour aprs-demain, avant
midi, 260,000 francs.

J'ai assez confiance en votre honneur pour vous crire ceci, moi!...

MAURICE D'ESCORVAL.

Pendant prs d'une minute, Martial resta confondu... puis, tout
 coup, se prcipitant  une table, il se mit  crire, sans
s'apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son paule...

Monsieur,

Non pas aprs-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont  vous.
Je vous dois cela pour la gnrosit que vous avez eue de vous retirer
quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien
ennemi, maintenant votre dvou

MARTIAL DE SAIRMEUSE.

Il plia cette lettre d'une main fivreuse, et la remettant au
commissionnaire avec un louis:

--Voici la rponse, dit-il, htez-vous...

Mais le commissionnaire ne bougea pas...

Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d'un geste violent, fit
tomber sa barbe et ses cheveux rouges...

--Lecoq!... s'cria Martial, devenu plus ple que la mort.

--Lecoq, en effet, monseigneur, rpondit le jeune policier. Il me
fallait une revanche, mon avenir en dpendait... j'ai os imiter, oh!
bien mal, l'criture de M. d'Escorval...

Et comme Martial se taisait:

--Je dois d'ailleurs dire  monsieur le duc, poursuivit-il, qu'en
remettant  la justice l'aveu crit de sa main, de sa prsence  la
_Poivrire_, je donnerai des preuves de sa complte innocence.

Et pour montrer qu'il n'ignorait rien, il ajouta:

Mme la duchesse tant morte, il ne saurait tre question de ce qui a
pu se passer  la Borderie.

Huit jours aprs, en effet, une ordonnance de non-lieu tait rendue
par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse...

Nomm au poste qu'il ambitionnait, Lecoq eut le bon got,--ce dut tre
un calcul,--de grimer de modestie son triomphe...

Mais le jour mme, il avait couru au passage des Panoramas, commander
 Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise 
laquelle il est rest fidle: _Semper vigilans_.




FIN




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