The Project Gutenberg EBook of Thermidor, by Ernest Hamel

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Title: Thermidor

Author: Ernest Hamel

Release Date: August, 2005  [EBook #8739]
[This file was first posted on August 6, 2003]
[Most recently updated: August 6, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: US-ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR ***




Produced by Distributed Proofreaders



ERNEST HAMEL



THERMIDOR


D'APRS LES SOURCES ORIGINALES

ET LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES

AVEC UN PORTRAIT DE ROBESPIERRE

grav sur acier.

DEUXIME DITION




PRFACE


_Scribitur ad narrandum_ ET PROBANDUM.

La pice, rcemment reprsente au Thtre-Franais sous le titre de
_Thermidor_, a rveill l'attention publique sur un des vnements
les plus controverss de la Rvolution franaise: la chute de Maximilien
Robespierre.

Des innombrables discussions auxquelles a donn lieu la pice de M.
Sardou, il est rsult pour moi cette conviction,  savoir que presque
personne, parmi ceux qui ont la prtention de bien connatre la
Rvolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amen la
catastrophe du 9 thermidor.

Pour un certain nombre de rpublicains de nos jours, peu d'accord avec
la grande cole rpublicaine de 1830, avec les Armand Carrel, les
Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pags, les Buchez, les Raspail, les
Armand Barbs et tant d'autres, Robespierre est rest l'incarnation de
la Terreur. On a beau leur rappeler le mot que prononait Barre, au nom
du comit de Salut public, dans la sance du 10 thermidor, mot qui donna
 la tragdie de ce jour sa vritable signification: Robespierre a pri
pour avoir voulu arrter le cours terrible, majestueux de la
Rvolution, rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne
veulent entendre.

Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon
sens gaulois: C'est le vieux prjug, la vieille lgende persistante,
qui fait de Robespierre un bouc missaire, charg de tous les mfaits de
la Terreur.

Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est dbarrass de sa part de
responsabilit en rejetant tout sur les vaincus qui, muets dans leur
tombe, n'taient plus l pour rpondre. Et malheur  qui et os lever
la voix pour les dfendre; on lui aurait fait voir que le rgne de la
guillotine n'tait point pass. Aussi la lgende a-t-elle pu s'tablir
avec une facilit merveilleuse. Il y a mme de graves docteurs qui vous
disent qu'il n'y a point d'intrt  la dtruire; que chacun a le droit
d'difier sur elle tous les contes en l'air que peut enfanter une
imagination maladive ou perverse, comme si la vrit n'tait pas d'un
intrt suprieur  tout.

S'il faut en croire certains publicistes qui prsentent plaisamment
_M. de Robespierre_ comme le plus noir sclrat des temps
modernes, les choses sans lui se seraient passes le plus doucement du
monde. Otez Robespierre de la Rvolution, et les principes de 1789,
qu'il n'avait pas peu contribu  faire proclamer, se seraient dfendus
tout seuls. Pas d'migration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI
et Marie-Antoinette se seraient agenouills devant la Rvolution; la
Vende ne se serait pas souleve; soixante dpartements ne se seraient
pas insurgs contre la Convention; l'arme de Cond n'aurait pas
bivouaqu sur nos frontires ds les premiers mois de 1792; toute
l'Europe ne se serait pas leve en armes contre nous; les millions de
l'Angleterre n'auraient pas servi  alimenter la coalition; Danton enfin
ne se serait pas cru oblig de rclamer l'tablissement du tribunal
rvolutionnaire et de faire mettre la terreur  l'ordre du jour. Non,
mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus
excuts sur la place de la Rvolution.

Nul n'ignore aujourd'hui la rponse de Cambacrs  Napolon lui
demandant ce qu'il pensait du 9 thermidor: C'est un procs jug, mais
non plaid. Cambacrs avait t le collgue et l'ami de Robespierre;
il s'tait bien gard de tremper dans le 9 thermidor; personne n'tait
donc mieux plac que lui pour faire la lumire complte sur cette
journe lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres soucis en
tte que celui de blanchir la mmoire de son ancien collgue, ce qui
l'et oblig de dresser un acte d'accusation formidable contre
l'ex-mitrailleur Fouch, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire.

Ce procs, je l'ai plaid, preuves en mains, d'aprs d'irrfutables
documents, en des circonstances et dans un temps o il y avait peut-tre
quelque courage  le faire. Mon _Histoire de Saint-Just_ avait t
saisie, poursuivie et dtruite en 1859. Je ne m'tais pas dcourag. Les
recherches qu'avait ncessites cette premire tude sur les vaincus de
Thermidor m'avaient fait dcouvrir les documents les plus prcieux sur
la principale victime de cette journe. A quelques annes de l
paraissait le premier volume de l'_Histoire de Robespierre et du coup
d'tat de Thermidor_. Seulement les diteurs, aux yeux desquels le
mot de _coup d'tat_ flamboyait comme un pouvantail avaient, par
prudence, supprim la seconde partie du titre[1].

[Note 1: Le titre a t rtabli _in extenso_ dans l'dition
illustre publie en 1878.]

Cette prcaution n'empcha pas l'_Histoire de Robespierre_ d'tre
l'objet des menaces du parquet de l'poque. Nous l'attendons au second
volume, s'tait cri un jour le procureur imprial en terminant son
rquisitoire dans un procs retentissant. Cette menace produisit son
effet. Les diteurs Lacroix et Verboekoven, effrays, refusrent de
continuer la publication du livre, il me fallut employer les voies
judiciaires pour les y contraindre. Un jugement, fortement motiv, les
condamna  s'excuter, et ce fut grce aux juges de l'Empire que
l'oeuvre, interrompue pendant dix-huit mois, put enfin paratre
entirement.

Ni l'auteur, ni l'diteur, ne furent inquits. Et pourquoi
l'auraient-ils t? La situation s'tait un peu dtendue depuis la
saisie de mon _Histoire de Saint-Just_. Et puis, le livre n'tait
pas une oeuvre de parti: c'tait l'histoire dans toute sa srnit, dans
toute sa vrit, dans toute son impartialit.

En sondant d'une main pieuse, comme celle d'un fils, disais-je alors,
les annales de notre Rvolution, je n'ai fait qu'obir  un sentiment de
mon coeur. Car, au milieu de mes ttonnements, de mes incertitudes et de
mes hsitations avant de me former un idal d'organisation politique et
sociale, s'il est une chose sur laquelle je n'aie jamais vari, et que
j'aie toujours entoure d'un amour et d'une vnration sans bornes,
c'est bien toi,  Rvolution, mre du monde moderne, _alma parens_.
Et quand nous parlons de la Rvolution, nous entendons tous les
bienfaits dcrts par elle, et dont sans elle nous n'aurions jamais
joui: la libert, l'galit, en un mot ce qu'on appelle les principes de
1789, et non point les excs et les erreurs auxquels elle a pu se
laisser entraner. Prtendre le contraire, comme le font certains
publicistes libraux, c'est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, 
Rvolution, un mot de blasphme n'est tomb de ma bouche sur tes
dfenseurs consciencieux et dvous, qu'ils appartinssent d'ailleurs 
la Gironde ou  la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales,
j'ai d rtablir, sur bien des points, la vrit altre ou mconnue,
j'ai, du moins, reconcili dans la tombe ces glorieux patriotes qui tous
ont voulu la patrie honore, heureuse, libre et forte. Adversaire
dcid, plus que personne peut-tre, de tous les moyens de rigueur, je
me suis dit que ce n'tait pas  nous, fils des hommes de la Rvolution,
hritiers des moissons arroses de leur sang,  apprcier trop
svrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils
ont juges indispensables pour sauver des entreprises de tant d'ennemis
la jeune Rvolution assaillie de toutes parts. Il est assurment fort
commode,  plus d'un demi-sicle des vnements, la plume  la main, et
assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d'un
masque d'indulgence, de se signer au seul mot de Terreur; mais quand on
n'a pas travers la tourmente, quand on n'a pas t ml aux enivrements
de la lutte, quand on n'a pas respir l'odeur de la poudre, peut-on
rpondre de ce que l'on aurait t soi-mme, si l'on s'tait trouv au
milieu de la fournaise ardente, si l'on avait figur dans la bataille?
Il faut donc se montrer au moins d'une excessive rserve en jugeant les
acteurs de ce drame formidable; c'est ce que comprennent et admettent
tous les hommes de bonne foi et d'intelligence, quelles que soient
d'ailleurs leurs opinions.

Il y a vingt-sept ans que j'crivais ces lignes, et elles sont
aujourd'hui plus vraies que jamais.

Sans doute il y a eu dans la Rvolution des svrits inoues et de
dplorables excs. Mais que sont ces svrits et ces excs, surtout si
l'on considre les circonstances effroyables au milieu desquelles ils se
sont produits, compars aux horreurs commises au temps de la monarchie?
Que sont, sans compter les massacres de la Saint-Barthlmy, les
excutions de 1793 et de 1794 auprs des cruauts sans nom qui ont
dshonor le rgne de Louis XIV avant et aprs la rvocation de l'dit
de Nantes? Et nous-mmes, avons-nous donc t si tendres, pour nous
montrer d'une telle rigueur dans nos jugements sur les grands lutteurs
de la Rvolution? N'avons-nous pas vu fusiller de nos jours, aprs le
combat, froidement, indistinctement, au hasard, des milliers et des
milliers de malheureux? Un peu plus de rserve conviendrait donc,
surtout de la part de gens chez qui ces immolations impitoyables n'ont
pas soulev beaucoup d'indignation.

Ah! combien M. Guizot apprciait plus sainement les choses, quand il
crivait  propos de la Rvolution d'Angleterre et de la ntre: Qu'on
cesse donc de les peindre comme des apparitions monstrueuses dans
l'histoire de l'Europe; qu'on ne nous parle plus de leurs prtentions
inoues, de leurs infernales inventions, elles ont pouss la
civilisation dans la route qu'elle suit depuis quatorze sicles....

Je ne pense pas qu'on s'obstine longtemps  les condamner absolument
parce qu'elles sont charges d'erreurs, de malheurs et de crimes: il
faut en ceci tout accorder  leurs adversaires, les surpasser mme en
svrit, ne regarder  leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en
oublient, et puis les sommer de dresser  leur tour le compte des
erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu'ils
ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le march.

Il ne s'agit donc pas d'cheniller la Rvolution. Il faut, dans une
certaine mesure, la prendre en bloc, comme on l'a dit si justement. Mais
cela n'empche de rendre  chacun des acteurs du drame immense la
justice qui lui est due, et surtout de rduire  leur juste valeur les
anathmes, faits de mensonges et de calomnies, dont on s'est efforc
d'accabler la mmoire de quelques-uns des plus mritants. C'est ce que
j'ai fait pour ma part, avec la srnit d'un homme qui n'a jamais
demand ses inspirations qu' sa conscience. Les fanatiques de la
lgende ont hurl, mais tous les amis de la vrit m'ont tendu la main.
Vous tes le laborieux reconstructeur du vrai, m'crivait Victor Hugo
en 1865. Cette passion de la vrit est la premire qualit de
l'historien. Elle n'a fait que grandir en moi devant la persistance de
l'erreur et de la calomnie.

Dans les polmiques souleves par la pice de Thermidor, et auxquelles
je ne me suis point ml, j'ai t plusieurs fois pris  partie.
Celui-ci, qui n'a jamais lu mes livres, s'imagine que je ne jure que par
Saint-Just et par Robespierre; celui-l insinue que je n'ai dgag la
responsabilit de ce dernier qu'en la rejetant sur Pierre, Jacques et
Paul. Ce brave homme ne s'aperoit pas qu'il a fait, dans un sens
contraire, ce qu'il me reproche si lgrement.

Je demande, moi, que les responsabilits, si responsabilits il y a,
soient partages. Je ne rclame pour Robespierre que la justice, mais
toute la justice, comme pour les autres. Que fait-il, lui? Il ramasse
tous les excs, toutes les erreurs, toutes les svrits de la
Rvolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir
l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour
rprimer tous ces excs, arrter le cours terrible de la Rvolution et
substituer la justice  la terreur.

Voil bien la mthode de M. Sardou. Il prtend connatre la Rvolution.
Oui, il la connat,  l'envers, par le rapport de Courtois et les plus
impurs libelles que la calomnie ait jamais enfants. C'est ainsi que
Robespierre lui apparat comme un tyran, comme un dictateur, comme un
Cromwell. Un exemple nous permettra de prciser.

M. Sardou met  la charge de Robespierre toutes les horreurs de la
Rvolution; en revanche, il en exonre compltement celui-ci ou
celui-l, Carnot par exemple. Cependant M. Sardou, qui connat si bien
son histoire de la Rvolution, mme par les libelles o il a puis ses
inspirations, ne doit pas ignorer que du 29 prairial au 8 thermidor,
c'est--dire dans les quarante jours o la Terreur a atteint son maximum
d'intensit, Robespierre est rest  peu prs tranger  l'action du
gouvernement, qu'il n'est pour rien, en consquence, dans les actes de
rigueur qui ont signal cette priode de six semaines, et qu'il s'est
volontairement dessaisi de sa part de dictature, alors que tel autre,
absous par lui, est rest jusqu'au bout inbranlable et immuable dans la
Terreur.

Est-ce Robespierre, oui ou non, qui, en dehors de l'action
gouvernementale, s'est us  faire une guerre acharne  certains
reprsentants en mission, comme Fouch et Carrier, et  leur demander
compte du sang vers par le crime?

Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est efforc d'empcher qu'on
n'riget en crime ou des prjugs incurables ou des choses
indiffrentes?

Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est plaint si amrement que l'on
perscutt les nobles uniquement parce qu'ils taient nobles, et les
prtres uniquement parce qu'ils taient prtres?

Est-ce Robespierre, oui ou non, qui demandait que l'on substitut la
Justice  la Terreur?

Est-ce enfin Robespierre qui est mort dans la journe du 10 thermidor,
pour avoir voulu, suivant l'expression de Barre, parlant au nom des
survivants du Comit de Salut public, arrter le cours terrible,
majestueux de la Rvolution?

Eh bien! l'histoire inflexible rpond que c'est Robespierre.

Mais M. Sardou se soucie bien de la vrit historique. Aux gmonies les
vaincus de Thermidor! et vive Carnot! dont le petit-fils occupe
aujourd'hui, si correctement d'ailleurs, la premire magistrature de la
Rpublique.

Ah! les vainqueurs de Thermidor! coutez ce que l'on en pensait, non pas
sous la Rpublique, mais en pleine Restauration. Voici ce qu'crivait
Charles Nodier, en 1829, dans la _Revue de Paris_: La nouvelle du
9 thermidor, parvenue dans les dpartements de l'Est, dveloppa un vague
sentiment d'inquitude parmi les rpublicains exalts, qui ne
comprenaient pas le secret de ces vnements, et qui craignaient de voir
tomber ce grand oeuvre de la Rvolution avec la renomme prestigieuse de
son hros, car derrire cette rputation d'incorruptible vertu qu'un
fanatisme incroyable lui avait faite, il ne restait plus un seul lment
de popularit universelle auquel les doctrines flottantes de l'poque
pussent se rattacher. Hlas! se disait-on  mi-voix, qu'allons-nous
devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des
amis et des parents et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte
n'tait pas sans motifs, car le parti de Robespierre venait d'tre
immol par le parti de la Terreur.

Il faut croire que Charles Nodier, qui avait travers la Rvolution,
tait mieux  mme que M. Sardou de juger sainement les choses.

Je sais bien que les suppts de la Terreur n'ont pas tard  tre dups;
que l'arme sanglante a pass de gauche  droite, et que la Terreur
blanche s'est promptement substitue  la Terreur rvolutionnaire. Mais
la moralit du 9 thermidor n'en reste pas moins la mme. Quiconque garde
au coeur le culte de la Rvolution, ne saurait avoir assez de mpris
pour cet excrable parti des Thermidoriens, qui, suivant l'expression
du mme Charles Nodier, n'arrachait la France  Robespierre que pour la
donner au bourreau, et qui, tromp dans ses sanguinaires esprances, a
fini par la jeter  la tte d'un officier tmraire; pour cette faction
 jamais odieuse devant l'histoire qui a tu la Rpublique au coeur dans
la personne de ses derniers dfenseurs, pour se saisir sans partage du
droit de dcimer le peuple, et qui n'a mme pas eu la force de profiter
de ses crimes. Les rpublicains de nos jours, qui font chorus avec cet
excrable parti des Thermidoriens, feraient peut-tre bien de mditer
ces paroles du royaliste auteur des _Souvenirs de la Rvolution et de
l'Empire_.

Eh bien! ce qu'il importe de rtablir  cette heure, c'est la vrit
toute nue sur le sanglant pisode de Thermidor.

C'est ce que je me suis efforc de faire en remettant sous les yeux du
lecteur l'histoire des faits dgage de tout esprit de parti, l'histoire
impartiale et sereine, qui ne se proccupe que de rendre  tous et 
chacun une exacte justice distributive.

Je ne saurais donc mieux terminer cette courte prface qu'en rappelant
ces lignes que je traais en 1859  la fin du prambule de mon
_Histoire de Saint-Just_, et dont je me suis inspir dans mon
_Prcis de l'Histoire de la Rvolution_:

Quant  l'crivain qui s'imposera la tche d'crire sincrement la vie
d'un de ces grands acteurs, il ne devra jamais perdre de vue que tous
les hommes de la Rvolution qu'a dirigs un patriotisme sans
arrire-pense, ont un droit gal  son respect. Son affection et son
penchant pour les uns ne devra diminuer en rien l'quit qu'il doit aux
autres. S'il considre comme un devoir de se montrer svre envers ceux
qui n'ont vu dans la Rvolution qu'un moyen de satisfaire des passions
perverses, une ambition sordide, et qui ont lev leur fortune sur les
ruines de la libert, il bnira sans rserve, tous ceux qui, par
conviction, se sont dvous  la Rvolution, qu'ils s'appellent
d'ailleurs Mirabeau ou Danton, Robespierre ou Camille Desmoulins, Carnot
ou Saint-Just, Romme ou Couthon, Le Bas ou Merlin (de Thionville),
Vergniaud ou Cambon. Il se rappellera que la plupart ont scell de leur
sang la fidlit  des principes qui eussent assur dans l'avenir la
grandeur et la libert de la France, et qu'il n'a pas tenu  eux de
faire triompher; il rconciliera devant l'histoire ceux que de
dplorables malentendus ont diviss, mais qui tous ont voulu rendre la
patrie heureuse, libre et prospre: son oeuvre enfin devra tre une
oeuvre de conciliation gnrale, parce que l est la justice, l est la
vrit, l est le salut de la dmocratie.

ERNEST HAMEL

Mars 1891.




CHAPITRE PREMIER


Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succs au barreau.--Son got
pour les lettres.--La socit des Rosati.--Discours sur les peines
infamantes.--L'loge de Gresset.--Robespierre est nomm dput aux
tats-gnraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comdiens.--
Popularit de Robespierre.--La ptition Laclos.--Robespierre chez
Duplay.--Triomphe de Robespierre.--Discussions sur la guerre.--
Dumouriez aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 aot.--Les massacres de
septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
Montagne.--Le tribunal rvolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
girondins sauvs par Robespierre.--Voix d'outre tombe.--Le colossal
effort de la France.--Lutte en faveur de la tolrance religieuse.
--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hbertisme.--Les Dantonistes
sacrifis.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.--
Reconnaissance de l'tre suprme.


I.


Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor,
d'en exposer,  l'aide d'irrfutables documents, les causes
dterminantes, et d'en faire pressentir les consquences, il importe,
pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme
qui en a t la principale victime et qui est tomb, entranant dans sa
chute d'incomparables patriotes et aussi, hlas! les destines de la
Rpublique.

Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit  Arras le 6 mai 1758[2].
Sa famille tait l'une des plus anciennes de l'Artois. Son pre et son
grand-pre avaient exerc, l'un et l'autre, la profession d'avocat au
conseil provincial d'Artois. Sa mre, femme d'une grce et d'un esprit
charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas
ge, deux fils et deux filles. Le pre, dsespr, prit en dgot ses
affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion  sa douleur, et,
peu de temps aprs, il mourut  Munich, dvor par le chagrin.

[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de
Robespierre  la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle
dition), pour laquelle nous avons crit, il y a une trentaine d'annes,
les articles Robespierre an, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre,
etc.]

Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'tait l'an de la famille.
D'tourdi et de turbulent qu'il tait, il devint tonnamment srieux et
rflchi, comme s'il et compris qu'il tait appel  devenir le soutien
de ses deux soeurs et de son jeune frre.

On le mit d'abord au collge d'Arras; puis bientt, par la protection de
M. de Conzi, vque de la ville, il obtint une bourse au collge
Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des lves, le plus soumis
des coliers, et, chaque anne, son nom retentissait glorieusement dans
les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des
vertus rpublicaines. Son professeur de rhtorique, le doux et savant M.
Hrivaux, l'avait surnomm le _Romain_.

Ses tudes classiques termines, il fit son droit, toujours sous le
patronage du collge Louis-le-Grand, dont l'administration, ds qu'il
eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de
l'estime et de l'intrt qu'elle lui portait, dcida, par une
dlibration en date du 19 juillet 1781 que, sur le compte rendu par M.
le principal, des talents minents du sieur de Robespierre, boursier du
collge d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze annes et de ses
succs dans le cours de ses classes, tant aux distributions de
l'Universit qu'aux examens de philosophie et de droit, il lui serait
allou une gratification de six cents livres.

Aprs s'tre fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa
ville natale, o une cause clbre ne tarda pas  le mettre en pleine
lumire. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Val avait fait
lever sur sa maison et dont les chevins de Saint-Omer avaient ordonn
la destruction comme menaant pour la sret publique. Robespierre, dans
une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine  dmontrer le ridicule
d'une sentence digne des juges grossiers du quinzime sicle, et il
gagna son procs sur tous les points.

Nomm juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzi, il donna
bientt sa dmission, de chagrin d'avoir t oblig de prononcer une
condamnation  mort, et il se consacra entirement au barreau et aux
lettres.

Ces dernires taient son dlassement favori. Il entra dans une socit
littraire, connue sous le nom de _Socit des Rosati_, dont
faisait partie Carnot, alors en garnison  Arras, et avec lequel il noua
des relations d'amiti, comme le prouve cette strophe d'une pice de
vers qu'il composa pour une des runions de la socit:

  Amis, de ce discours us,
  Concluons qu'il faut boire;
  Avec le bon ami Ruz
  Qui n'aimerait  boire?
  A l'ami Carnot,
  A l'aimable Cot,
  A l'instant, je veux boire....

Peu de temps avant la Rvolution, il tait prsident de l'acadmie
d'Arras. En 1784, la Socit royale des arts et des sciences de Metz
couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui
en rejaillissait sur les familles des condamns. L'anne suivante, il
crivit un loge de Gresset, o se trouvent quelques pages qui semblent
le programme du romantisme et que l'on croirait dtaches de la clbre
prface de Cromwell, s'il n'tait pas antrieur de plus de trente ans au
manifeste de Victor Hugo.

Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la
Rvolution. A la nouvelle de la convocation des tats-gnraux,
Robespierre publia une adresse au peuple artsien, qui n'tait autre
chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne socit
franaise. Aussi, sa candidature ft-elle vivement combattue par les
privilgis qui, dans le camp du tiers-tat, disposaient de beaucoup
d'lecteurs. Il n'en fut pas moins lu dput aux tats-gnraux le 26
avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris o
l'attendait une carrire si glorieuse et si tragique.




II.


Ses dbuts  l'Assemble constituante furent modestes; mais il allait
bientt s'y faire une situation prpondrante. Assis  l'extrme gauche
de l'Assemble, il tait de ceux qui voulaient imprimer  la Rvolution
un caractre entirement dmocratique, et il s'associa  toutes les
mesures par lesquelles le tiers-tat signala son avnement. Toutes les
liberts eurent en lui le plus intrpide dfenseur. Rpondant  ceux qui
s'efforaient d'opposer des restrictions  l'expansion de la pense, il
disait: La libert de la presse est une partie insparable de celle de
communiquer ses penses; vous ne devez donc pas balancer  la dclarer
franchement. Lorsque l'Assemble discuta une motion de Target, tendant
 faire proclamer que le gouvernement tait monarchique, il demanda que
chacun pt discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait
de donner  la France.

Accueilli par les cris: _A l'ordre!  l'ordre!_ il n'en insista pas
moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considration de sa
motion. Ses tendances dmocratiques se trouvaient donc nettement
dessines ds cette poque, et la cour le considrait comme son plus
terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait
inaccessible  toute espce de corruption.

Sa renomme allait grandissant de jour en jour. Ses efforts dsesprs
et vains pour faire pntrer dans la Constitution nouvelle le suffrage
universel, achevrent de porter au comble sa popularit.

Mais il n'y avait pas que les proltaires qui fussent privs du droit de
participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien
rgime, taient compltement en dehors du droit commun, c'taient les
juifs et les comdiens. L'abb Maury, ayant propos de maintenir leur
exclusion de la vie civile, Robespierre s'lana  la tribune: Il tait
bon, dit-il, en parlant des comdiens, qu'un membre de cette Assemble
vnt rclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprime.... Et, 
propos des juifs: On vous a dit sur les juifs des choses infiniment
exagres et souvent contraires  l'histoire. Je pense qu'on ne peut
priver aucun des individus de ces classes des droits sacrs que leur
donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause gnrale.... Plus
heureux cette fois, il finit par triompher, grce au puissant concours
de Mirabeau.

Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit. Il
n'tait pas de question importante o il n'intervnt dans le sens le
plus large et le plus dmocratique. Dans les discussions relatives aux
affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le
partisan de la tolrance la plus absolue et le dfenseur rsolu de la
libert des cultes, n'hsitant pas d'ailleurs  appuyer de sa parole,
mme contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme  la
justice et  l'quit.

Ce fut  sa voix que l'Assemble constituante dcida qu'aucun de ses
membres ne pourrait tre promu au ministre pendant les quatre annes
qui suivraient la session, ni lu  la lgislature suivante, double
motion qui drangea bien des calculs ambitieux, et qui tmoignait de son
profond dsintressement. Il jouissait alors d'un ascendant considrable
sur ses collgues. Les journaux de l'poque clbraient  l'envi ses
vertus, ses talents, son courage, son loquence. Dj, le peuple l'avait
salu du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire.

En revanche, il tait en butte  la haine profonde de la raction. Mais
cela le touchait peu. Je trouve un ddommagement suffisant de la haine
aristocratique qui s'est attache  moi dans les tmoignages de
bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens, crivait-il  un
de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'tre nomm prsident de la
_Socit des Amis de la Constitution_, dont il avait t l'un des
fondateurs.

Au mois de juin de l'anne suivante, il tait nomm accusateur public
par les lecteurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans
quelque hsitation, la place d'accusateur prs le tribunal criminel de
Paris. Quelque honorable que soit un pareil choix, crivait-il  l'un
de ses amis  Arras, je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pnibles
auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une
sorte de tristesse et un trange pressentiment, je suis appel  une
destine orageuse; il faut en suivre le cours jusqu' ce que j'aie fait
le dernier sacrifice que je pourrai offrir  ma patrie. Il venait 
peine d'tre appel  ces fonctions que le roi et la reine quittaient
les Tuileries et Paris.

On connat les tristes pripties de l'arrestation de Varennes.
Robespierre fut de ceux qui alors proposrent la mise en accusation du
roi pour avoir dsert son poste. Toutefois, il se montra oppos, comme
s'il et prvu un pige,  la ptition fameuse, rdige par Laclos, au
sujet de la dchance, ptition que l'on devait colporter au
Champ-de-Mars dans la journe du 17 juillet, et qui devait tre arrose
de tant de sang franais.

Le soir mme de cette journe, un grand changement se fit dans la vie de
Robespierre. Jusque-l, il avait demeur, isol, dans un petit
appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de
l'Assemble  Paris. Dans la soire du 17, comme on craignait que la
cour et les ministres ne se portassent  quelque extrmit sur les
meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagrent  venir habiter avec
eux, mais il prfra l'hospitalit qui lui fut offerte par le menuisier
Duplay, son admirateur passionn, qui allait devenir son ami le plus
cher, et dont, jusqu' sa mort, il ne devait plus quitter la maison,
situe rue Saint-Honor,  quelques pas de  l'ancien couvent des
Jacobins.

Jusqu' la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une
intrpidit stoque contre l'esprit de raction qui l'avait envahie.
Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le prsident Thouret
eut proclam que l'Assemble avait termin sa mission, une scne trange
se passa  la porte de la salle. L, le peuple attendait, des couronnes
de chne  la main. Quand il aperut Robespierre et Ption, il les leur
mit sur la tte. Les deux dputs essayrent de se drober  ce triomphe
en montant dans une voiture de place, mais aussitt les chevaux en
furent dtels et quelques citoyens s'attelrent au fiacre, tenant 
honneur de le traner eux-mmes. Mais dj Robespierre tait descendu de
la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignit, et,
accompagn de Ption, il regagna  pied la demeure de son hte, salus
l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: Voil les
vritables amis, les dfenseurs des droits du peuple. Ici finit la
priode la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre.




III


Aprs tre all passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il
n'avait pas revu depuis deux ans, et o il fut galement l'objet d'une
vritable ovation, il revint  Paris qu'il trouva en proie  une
vritable fivre belliqueuse. Les Girondins, matres de l'Assemble
lgislative, y avaient prch la guerre  outrance, et leurs discours
avaient port au suprme degr l'exaltation des esprits.

Au risque de compromettre sa popularit, Robespierre essaya de calmer
l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre
intempestive. La guerre, dirige par une cour videmment hostile aux
principes de la Rvolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du
monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la
Constitution franaise contre la Rvolution, ceux du dedans et ceux du
dehors. Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des
ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir excutif? Je ne puis
rsoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les
rebelles franais et ceux qui passent pour vouloir les soutenir,
prtendent qu'ils ne sont les dfenseurs que de la cour de France et de
la noblesse franaise. Il parvint  ramener  son opinion la plus
grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnrent pas, et
ce fut l le point de dpart de leur acharnement contre lui.

La guerre se fit nanmoins. Mais ses dbuts, peu heureux, prouvrent
combien Maximilien avait eu raison de conseiller  la France d'attendre
qu'elle ft attaque avant de tirer elle-mme l'pe du fourreau.

On vit alors Robespierre donner sa dmission d'accusateur public, aimant
mieux servir la Rvolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire.
Il fonda, sous le titre de _Dfenseur de la Constitution_, un
journal pour dfendre cette Constitution, non pas contre les ides de
progrs, dont il avait t  la Constituante l'ardent propagateur, mais
contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le
salut public ordonnait  tous les bons citoyens de se rfugier  l'abri
de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du
despotisme. Il mettait donc au service de la Rvolution son journal et
la tribune des Jacobins, dont il tait un des principaux orateurs, se
gardant bien, du reste, d'tre le flagorneur du peuple et n'hsitant
jamais  lui dire la vrit.

Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre
girondin Dumouriez vint, coiff du bonnet rouge, promettre  la socit
de se conduire en bon patriote. Au moment o, la tte nue et les cheveux
poudrs, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui rpondre, un
_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tte. Aussitt il
arracha le bonnet sacr et le jeta ddaigneusement  terre, tmoignant,
par l, combien peu il tait dispos  flatter bassement la multitude.

Ds le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et  la
tribune des Jacobins, la question de la dchance et de la convocation
d'une Convention nationale. Est-ce bien Louis XVI qui rgne?
crivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour
 tour. Dpouill de la confiance publique, qui seule fait la force des
rois, il n'est plus rien par lui-mme.

... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la
nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance
de la cour une fois abattue, la reprsention nationale rgnre, et
surtout la nation assemble, le salut public est assur.

Le 10 aot, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu
voir excuter par la puissance lgislative. Il le flicita de son
heureuse initiative et complimenta l'Assemble d'avoir enfin effac, au
bruit du canon qui dtruisait la vieille monarchie, l'injurieuse
distinction tablie, malgr lui, par la Constituante entre les citoyens
actifs et les citoyens non actifs.

Dans la soire mme, sa section, celle de la place Vendme, le nomma
membre du nouveau conseil gnral de la commune. lu prsident du
tribunal institu pour juger les conspirateurs, il donna immdiatement
sa dmission en disant qu'il ne pouvait tre juge de ceux qu'il avait
dnoncs, et qui, s'ils taient les ennemis de la patrie, s'taient
aussi dclars les siens.[3]

[Note 3: Lettre insre dans le _Moniteur_ du 28 aot 1792.]

Nomm galement membre de l'assemble lectorale charge de choisir les
dputs  la Convention nationale, Il prit peu de part aux dlibrations
de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint
tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'lecteur. A cette
nouvelle, il se rendit au conseil gnral o, avec Deltroy et Manuel, il
reut la mission d'aller protger la prison du Temple qui fut, en effet,
pargne par les assassins.[4]

[Note 4: Procs-verbaux du conseil gnral de la commune de Paris.
_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.]

Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparat ni dans ses actes ni dans ses
paroles. Maintenant, jusqu'o doit aller, devant l'histoire, sa part de
responsabilit dans les mesures svres, terribles que, pour sauver la
Rvolution et la patrie, la Convention allait bientt prendre ou
ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'aprs ce rcit, crit
d'aprs les seules sources officielles, authentiques et originales.




IV


lu membre de la Convention nationale par les lecteurs de Paris,
Robespierre fut, ds les premires sances, l'objet d'une violente
accusation de la part des hommes de la Gironde. Dj Guadet, aux
Jacobins, lui avait reproch amrement d'tre l'idole du peuple, et
l'avait exhort navement  se soustraire par l'ostracisme  cette
idoltrie. Lasource l'accusa d'aspirer  la dictature. A l'accusation
dirige contre lui, il opposa toute sa vie passe. La meilleure rponse
 de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes
contraires. Loin d'tre ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux.
Ah! si j'avais t l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois,
tentrent de me sduire, si j'avais transig avec ma conscience et trahi
la cause du peuple, je serais  l'abri des perscutions....

Barbaroux et Louvet vinrent  la rescousse. Le frivole auteur de
_Faublas_, devanant les Thermidoriens, voulait absolument que la
Convention frappt d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti,
parce qu'on l'avait proclam l'homme le plus vertueux de France et que
l'idoltrie dont un citoyen tait l'objet pouvait tre mortelle  la
patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souverainet du
peuple, et qu'il avait abdiqu le poste prilleux d'accusateur public.
Malgr le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la
Convention applaudit  la robespierride de Louvet, que le ministre
Roland fit rpandre dans les provinces  quinze mille exemplaires.

crasante fut la rponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine  prouver
qu' l'poque o l'on prtendait qu'il exerait la dictature, toute la
puissance tait entre les mains de ses adversaires. Aprs avoir reproch
 ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mmes sans
frein, il termina par un appel  la conciliation, ne demandant d'autre
vengeance contre ses calomniateurs que le retour de la paix et le
triomphe de la libert.

Mais sourds  cet appel  la conciliation, les imprudents Girondins ne
firent que redoubler d'invectives et d'animosit  l'gard de
Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne
s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par
l'extermination d'un des deux partis. Mais d'o vinrent les attaques
passionnes et les premiers traits empoisonns? La justice nous commande
bien de le dire, elles vinrent des Girondins.

Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votrent en
grande majorit pour la mort, fut  peine une halte au milieu de cette
lutte sans trve ni merci.

Le jour mme o Louis XVI tait dcapit, Robespierre prenait la parole
pour faire l'loge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de
tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la mme sance,
Bazire proposa que la peine de mort ft dcrte contre quiconque
cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force
cette motion comme contraire aux principes. Quoi! s'cria-t-il, au
moment o vous allez effacer de votre code pnal la peine de mort, vous
la dcrteriez pour un cas particulier! Les principes d'ternelle
justice s'y opposent. Et, sur sa proposition, l'Assemble passa 
l'ordre du jour.

Dj, du temps de la Constituante, il avait loquemment, mais en vain,
rclam l'abolition de la peine de mort. Que ne ft-il cout alors!
Peut-tre, comme il le dit lui-mme un jour, l'histoire n'aurait-elle
pas eu  enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si
sombre sur la Rvolution. Mais on approchait de l'heure des svrits
implacables.

La Convention, croyant reconnatre la main de l'tranger et celle des
ternels adversaires de la Rvolution dans les agitations qui marqurent
le mois de mars 1793, commena  prendre des mesures terribles contre
les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de
Danton, elle adopta un projet de tribunal rvolutionnaire, projet rdig
par le girondin Isnard, dcrtant virtuellement ainsi le rgime de la
Terreur.

Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce
tribunal, Robespierre se borna  demander qu'il ft charg de rprimer
les crits soudoys tendant  pousser  l'assassinat des dfenseurs de
la libert, et surtout que l'on dfint bien ce que l'on entendait par
conspirateurs. Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient
d'tre victimes d'un tribunal institu pour les protger contre les
entreprises des contre-rvolutionnaires.

Nomm membre du comit de Dfense nationale, dit _Commission de Salut
public_, dont faisaient galement partie Isnard, Vergniaud, Guadet et
quelques autres Girondins, il donna presque aussitt sa dmission, ne
voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un
complice de Dumouriez. Il refusa galement d'entrer dans le grand comit
de Salut public qui succda  celui de dfense nationale.

Les dbats sur la Constitution firent  peine trve aux querelles
intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment o les
Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur ternelle
accusation de dictature que le premier, aprs avoir expos, aux
applaudissements de l'Assemble, son mmorable projet de Dclaration des
droits de l'homme, prononait ces paroles, toujours dignes d'tre
mdites: Fuyez la manire ancienne des gouvernements de vouloir trop
gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire
ce qui ne nuit point  autrui; laissez aux communes le droit de rgler
elles-mmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point
essentiellement  l'administration gnrale de la Rpublique; rendez 
la libert individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement 
l'autorit publique, et vous aurez laiss d'autant moins de prise 
l'ambition et  l'arbitraire. Sages paroles, dont il serait bien temps
de s'inspirer.

Mais,  chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces
pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient propos la mise en
accusation de Marat pour ses crits violents, Danton s'tait cri:
N'entamez pas la Convention, et Robespierre avait galement essay de
s'opposer  l'adoption d'un dcret qui devait tre suivi, hlas! de bien
d'autres dcrets analogues. Les Girondins ne firent que mnager 
l'_Ami du peuple_ un triomphe clatant.

On sait comment ils finirent par sombrer dans les journes du 31 mai et
du 2 juin, sous l'irrsistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils
avaient exaspr. Depuis huit mois qu'ils taient en possession du
pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemble par leurs
haines implacables et leurs rancunes immortelles. Encore quelques mois
d'un pareil gouvernement, a crit leur chantre inspir, et la France, 
demi conquise par l'tranger, reconquise par la contre-rvolution,
dvore par l'anarchie, dchire de ses propres mains, aurait cess
d'exister et comme rpublique et comme nation. Tout prissait entre les
mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se rsigner  prir avec
eux ou fortifier le gouvernement[5].

[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.]

Les journes des 31 mai et 2 juin, que trois mois aprs le 9 thermidor,
Robert Lindet qualifiait encore de grandes, heureuses, utiles et
ncessaires, ne cotrent pas une goutte de sang au pays, et
vraisemblablement les Girondins n'auraient pas t immols, s'ils
n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France
contre la Convention.




V


La libert ne sera point terrible envers ceux qu'elle a dsarms,
s'tait cri Saint-Just, dans la sance du 8 juillet 1793, en terminant
son rapport sur les Girondins dcrts d'accusation  la suite du 31
mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce
qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et
pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas tre confondue avec
le crime, et vous n'aimez point  tre svres.

Mais le dcret, rendu  la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf
reprsentants, qui s'taient mis en tat de rbellion dans les
dpartements de l'Eure, du Calvados et de Rhne-et-Loire, et ne frappait
d'accusation que les dputs Gensonn, Guadet, Vergniaud, Gardien et
Mollevault. Cela parut infiniment trop modr aux ardents de la
Montagne, aux futurs Thermidoriens.

Le 3 octobre, Amar parut  la tribune pour donner lecture d'un nouveau
rapport contre les Girondins, au nom du comit de Sret gnrale.
Quarante-six dputs, cette fois, taient impliqus dans l'affaire et
renvoys devant le tribunal rvolutionnaire. Mais ce n'tait pas tout.
Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, reste
secrte jusque-l, contre les vnements des 31 mai et 2 juin, et
portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemble, dont
il rclama l'arrestation immdiate.

Cette mesure parut insuffisante  quelques membres qui, appuys par le
rapporteur, proposrent, aux applaudissements d'une partie de
l'Assemble, de dcrter galement d'accusation les soixante-treize
signataires de la protestation. C'tait le glaive suspendu sur les ttes
de ces malheureux. O donc taient alors ceux qui, depuis, se sont
donns comme ayant voulu les sauver? L'Assemble allait les livrer au
bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du
comit de Salut public, s'lana  la tribune. En quelques paroles
nergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer
au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et
dont la plupart taient des hommes de bonne foi, qui n'avaient t
qu'gars.

L'Assemble, ramene  de tout autres sentiments, ne resta pas sourde 
ce langage gnreux, et, au milieu des applaudissements dcerns au
courageux orateur, elle se rangea  son avis. Les soixante-treize
taient sauvs.

Les tmoignages de reconnaissance n'ont pas manqu  Robespierre,
tmoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler.
Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me
contenterai d'en citer quelques-uns.

Citoyen notre collgue, lui crivaient, au nom de leurs compagnons
d'infortune, le 29 nivse an II, les dputs Hecquet, Queinec, Arnault,
Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emport, du sein de la
Convention et dans notre captivit, un sentiment profond de
reconnaissance, excit par l'opposition gnreuse que tu formas le 3
octobre,  l'accusation propose contre nous. La mort aura fltri notre
coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effac.

coutez Garilhe, dput de l'Ardche  la Convention: La loyaut, la
justice et l'nergie que vous avez dveloppes le 3 octobre, en faveur
des signataires de la dclaration du 6 juin, m'ont prouv que, de mme
que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer
vos talents  dmasquer les tratres, de mme vous savez lever votre
voix avec courage en faveur de l'innocent tromp. Cette conduite
gnreuse m'inspire la confiance de m'adresser  vous....

Lisez enfin ces quelques lignes crites de la Force  la date du 3
messidor an II (21 juin 1794), c'est--dire un peu plus d'un mois avant
le 9 thermidor, et signes de trente et un Girondins: Citoyen, tes
collgues dtenus  la Force t'invitent  prendre connaissance de la
lettre dont ils t'envoient copie. Ils esprent que, consquemment  tes
principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te
parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice 
un rpublicain tel que toi.

Combien y en a-t-il qui, aprs Thermidor, se souviendront de ce cri de
reconnaissance? C'est triste  dire, mais beaucoup, comme
Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre  Orphe, feront chorus
avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachs  la mort.




VI


C'tait le temps o, suivant l'expression du gnral Foy, la France
accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les
svrits de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre.
Croit-on que c'est avec des mnagements que la Rpublique serait
parvenue  rejeter l'Europe coalise et les migrs en armes au del du
Rhin,  craser la Vende,  faire rentrer sous terre l'arme des
conspirateurs? Comme tous ses collgues du comit de Salut public et de
la Convention, Robespierre s'associa  toutes les mesures inflexibles
que commandait la situation.

Mais, plus que ses collgues du comit, il eut le courage de combattre
les excs inutiles, ce qu'il appelait l'exagration systmatique des
faux patriotes et les fureurs anarchiques si propres  dconsidrer la
Rvolution franaise. La sagesse seule peut fonder une Rpublique,
disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793),  la Convention. Soyez
dignes du peuple que vous reprsentez; le peuple hait tous les excs.

Avec Danton, il s'leva courageusement contre les saturnales de la
dprtrisation et l'intolrance de quelques sectaires qui transformaient
la dvotion en crime d'tat. De quel droit, s'criait-il, le 1er
frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrire
de la Rvolution viendraient-ils troubler la libert des cultes au nom
de la libert? De quel droit feraient-ils dgnrer les hommages rendus
 la vrit pure en des farces ternelles et ridicules? Pourquoi leur
permettrait-on de se jouer ainsi de la dignit du peuple et d'attacher
les grelots de la folie au sceptre mme de la philosophie? La Convention
ne permettra pas qu'on perscute les ministres paisibles du culte. On a
dnonc des prtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empcher
est plus fanatique que celui qui dit la messe. Il faut avouer que si
c'tait l de la _religiosit_, il y avait quelque courage  en
faire parade, au moment o l'on emprisonnait comme suspects ceux qui
allaient aux vpres, et o, malgr son immense influence morale et sa
qualit de membre du comit de Salut public, il lui fut impossible, 
lui Robespierre, de rprimer ces odieux excs.

Quelques jours aprs, Danton disait  la Convention: Si nous n'avons
pas honor le prtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas
plus honorer le prtre de l'incrdulit. Nous voulons servir le peuple.
Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.

Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le mme sujet,
demandait instamment  la Convention qu'on empcht les autorits
particulires de servir les ennemis de la Rpublique par des mesures
irrflchies et qu'il ft svrement interdit  toute force arme de
s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses.

coutons-le encore, le 18 pluvise, stigmatisant les exagrs de sa
mordante ironie: Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre
d'assaut les glises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens
pour faire la guerre aux dvotes. Faut-il appuyer notre cause de la
fidlit de nos allis? ils dclameront contre tous les gouvernements,
et vous proposeront de mettre en tat d'accusation le Grand Mogol
lui-mme.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excs commis
par des contre-rvolutionnaires hypocrites pour fltrir la cause de la
Rvolution.

puis par ces luttes continuelles, il tomba malade  cette poque, et,
pendant trois semaines (du 30 pluvise au 23 ventse), il fut oblig de
garder la chambre. Quand il reparut, l'hbertisme, foudroy par le
_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport
de Saint-Just  la Convention, tait terrass, et ses plus ardents
sectaires, accuss d'avoir conspir le renversement de la Convention,
taient livrs au tribunal rvolutionnaire.

Mais ce coup port aux exagrs eut cela de funeste qu'il engagea
certains membres des comits de Salut public et de Sret gnrale 
poursuivre ceux qui s'taient le plus violemment dchans contre les
hbertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque
temps dj, Danton et Camille Desmoulins, considrs comme les chefs de
ce parti, aprs avoir tant pouss eux-mmes aux mesures extrmes,
avaient t l'objet des plus amres dnonciations. A diverses reprises,
Robespierre dfendit, avec une nergie suprme,  la Convention et aux
Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrire de la
Rvolution. Pourquoi aurait-il attaqu Camille? Est-ce que le _Vieux
Cordelier_ n'est pas d'un bout  l'autre un vritable dithyrambe en
son honneur[6]. Le jour o, au sein du comit de Salut public, Billaud-
Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva
comme un furieux en s'criant que l'on voulait perdre les meilleurs
patriotes[7].

[Note 6: Un journal a rcemment publi certains extraits du numro 7
du _Vieux Cordelier_, dfavorables  Robespierre. Mais ce numro 7,
arrang ou non aprs coup, n'a paru que six mois aprs la mort de
Camille Desmoulins, un mois aprs celle de Robespierre; celui-ci n'avait
donc pu s'en montrer froiss.]

[Note 7: Dclaration de Billaud-Varenne dans la sance du 9
thermidor.]

Robespierre ne consentit  abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu 
faire pntrer dans son esprit la conviction que Danton s'tait laiss
corrompre, conviction partage par l'intgre Cambon. Dans son procs,
Danton a parl, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient
perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de
Danton et de ses amis fut un grand malheur. Soixante-quatre ans se sont
couls depuis le jour o la Convention nationale a immol Danton, ai-je
crit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette poque,
les historiens n'ont cess d'agiter les discussions autour de ce fatal
holocauste. Les uns ont cherch  le justifier; les autres se sont
efforcs d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les
autres sont, je crois, hors de la vrit. La mort de Danton a t une
irrprochable faute; mais elle n'a pas t le fait particulier de
celui-ci ou de celui-l, elle a t le fait de la Convention entire; a
t le crime, je me trompe, a t la folie de tous[8]. La mort de
Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des
hbertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jete  la
raction[9].

[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, dition princeps, p. 444.]

[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrt rendu contre les
dantonistes par les comits de Salut public et de Sret gnrale. Il
est crit ou plutt griffonn entirement de la main de Barre tout en
haut d'une grande feuille de papier bleut, ne porte aucune date, et est
ainsi conu: Les comits de Salut public et de Sret gnrale arrtent
que Danton, Lacroix (du dpartement d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins
et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrts
et conduits dans la maison du Luxembourg pour y tre gards sparment
et au secret....

La premire signature est celle de Billaud-Varenne; il tait naturel que
le principal instigateur de la mesure signt le premier. Puis ont sign,
dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin)
Collot-d'Herbois, Barre, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon,
Dubarran, Voulland, Mose Bayle, Amar, lie Lacoste, Robespierre,
Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comit de Salut public ne
donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet.

Carnot, qui a sign le troisime, s'est excus plus tard en disant que,
fidle  sa doctrine de solidarit dans le gouvernement collectif, il
n'avait pas voulu refuser sa signature  la majorit qu'il venait de
combattre (_Mmoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise
excuse. Qui l'empchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion,
ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de
s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini
par cder aux obsessions de Billaud-Varenne.]




VII


Toutefois, il faut bien le dire, l'effet immdiat de cette sanglante
tragdie, fut de faire rentrer sous terre la contre-rvolution. L'ide
rpublicaine, loin de s'affaiblir, clata plus rayonnante que jamais, et
se manifesta sous toutes les formes.

Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport
de Carnot, supprimait l'institution des ministres et la remplaait par
l'tablissement de douze commissions, comprenant les diverses
attributions des anciens ministres. Il y avait la commission de
l'instruction publique, si nglige jadis, et qui, pour la premire
fois, figurait au rang des premiers besoins du pays.

Presque en mme temps, dans un accs de sombre enthousiasme, l'Assemble
dcrtait que tout individu qui usurperait la souverainet du peuple
serait mis  mort sur-le-champ, et que, dans le dlai d'un mois, chacun
de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l'tat de
sa fortune. C'tait l sans doute un dcret trs austre et personne
moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua
nanmoins, parce qu'il craignit que les malveillants ne s'en fissent une
arme contre les riches et ne portassent dans les familles une
inquisition intolrable. Il tait en cela fidle au systme de
modration et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l'avait engag
 dfendre les signataires des fameuses ptitions des huit mille et des
vingt mille, que certains nergumnes voulaient ranger en bloc dans la
catgorie des suspects.

Jusqu'au dernier jour, il ne se dpartit pas du systme qu'il avait
adopt: guerre implacable, sans trve ni merci,  tous les ennemis
actifs de la Rpublique,  tous ceux qui conspiraient la destruction de
l'ordre de choses rsultant des principes poss en 1789; mais tolrance
absolue  l'gard de ceux qui n'taient qu'gars. Il ne cessa de
demander que l'on ne confondt pas l'erreur avec le crime et que l'on ne
punt pas de simples opinions ou des prjugs incurables. Il voulait, en
un mot, que l'on ne chercht pas partout des coupables.

Nous le voyons,  la fin de germinal, refuser sa signature  la
proscription du gnral Hoche, qui avait t arrt  l'arme des Alpes
sur un ordre crit de Carnot et sign par ce dernier et
Collot-d'Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comit de Salut
public eut  statuer sur le sort du gnral. Neuf de ses membres taient
prsents: Barre, Carnot, Couthon, Collot-d'Herbois, C.-A. Prieur,
Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux taient
en mission aux armes, Jean-Bon Saint-Andr et Prieur (de la Marne), le
douzime, Hrault-Schelles, venait d'tre guillotin.

Le rsultat des dbats de cette sance du 22 germinal fut l'arrt
suivant: Le comit de Salut public arrte que le gnral Hoche sera mis
en tat d'arrestation et conduit dans la maison d'arrt dite des Carmes,
pour y tre dtenu jusqu' nouvel ordre. Tous signrent, tous except
Robespierre qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de
l'autorit de son nom[10].

[Note 10: Ont sign, dans l'ordre suivant: Saint-Just,
Collot-d'Herbois, Barre, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet
et Billaud-Varenne.--M. Hippolyte Carnot, dans ses _Mmoires sur
Carnot_, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet
arrt. C'est une grave erreur. Nous avons relev nous-mme cet arrt
sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons t
consulter--ce que chacun peut faire comme nous--l'ordre d'crou du
gnral aux archives de la prfecture de police, et nous l'avons trouv
parfaitement conforme au texte de l'arrt publi dans le catalogue
Laverdet.]

Hoche n'ignora point qu'il avait eu Robespierre pour dfenseur au Comit
de Salut public, et, le 1er prairial, il lui crivit la lettre suivante
que nous avons rvle  l'histoire: L. Hoche  Robespierre. Le soldat
qui a mille fois brav la mort dans les combats ne la craint pas sur
l'chafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre
en un moment l'estime du citoyen qu'il regarda de tout temps comme son
gnie tutlaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j'ai
conue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t'crivis de
Dunkerque[11] et mes professions de foi sur ton compte, adresses 
Bouchotte et  Audoin, en sont l'expression fidle; mais mon respect
pour toi n'est pas un mrite, c'est un acte de justice, et s'il est un
rapport sous lequel je puisse vritablement t'intresser, c'est celui
sous lequel j'ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais,
Robespierre, n soldat, soldat toute ma vie, il n'est pas une seule
goutte de mon sang que je n'ai (_sic_) consacr (_sic_)  la
cause que tu as illustre. Si la vie, que je n'aime que pour ma patrie,
m'est conserve, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour
pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m'entrane
au tombeau, j'y descendrai en bnissant la Rpublique et Robespierre. L.
HOCHE. Cette lettre ne parvint pas  son adresse[12]. Hoche tait
certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans
son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comits de perscuter les
gnraux patriotes[13].

[Note 11: Ces lettres ont disparu. C'est encore l un vol fait 
l'histoire par les Thermidoriens.]

[Note 12: Cette lettre de Hoche  Robespierre a t trouve dans le
dossier de Fouquier-Tinville, accompagne de celle-ci: Je compte assez,
citoyen, sur ton attachement aux intrts de la patrie pour tre
persuad que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe  son adresse.
L. Hoche.--Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans faon le
fougueux accusateur public agissait  l'gard de Robespierre.
(_Archives_, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).]

[Note 13: On lit dans les _Mmoires sur Carnot_, par son fils,
t. I, p. 450: J'avais sauv la vie  Hoche avec beaucoup de peine, du
temps de Robespierre, et je l'avais fait mettre en libert
_immdiatement_ aprs Thermidor. C'est l une allgation dmentie
par tous les faits. Hoche ne recouvra sa libert ni le 11, ni le 12, ni
le 13 thermidor, c'est--dire au moment o une foule de gens notoirement
ennemis de la Rvolution trouvaient moyen de sortir des prisons o ils
avaient t enferms.

Hoche n'obtint sa libert,  grand peine, que le 17. Voici l'arrt, qui
est de la main de Thuriot: Le 17 Thermidor de l'an II.... Le comit de
Salut public arrte que Hoche, ci-devant gnral de l'arme de la
Moselle, sera sur-le-champ mis en libert, et les scells, apposs sur
ses papiers, levs.... Sign Thuriot, Collot-d'Herbois, Tallien, P.-A.
Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (_Archives_, A. T. II,
60.)]

Ce fut surtout dans son rapport du 18 floral, sur les ftes dcadaires,
que Robespierre s'effora d'assurer le triomphe de la modration et de
la tolrance religieuse, sans rien diminuer de l'nergie rvolutionnaire
qui lui paraissait ncessaire encore pour assurer le triomphe de la
Rpublique.

C'tait Danton qui, le premier, avait rclam,  la Convention, le culte
de l'tre suprme. Si la Grce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans
la sance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera
aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des ftes dans
lesquelles il offrira de l'encens  l'tre suprme, le matre de la
nature; car nous n'avons pas voulu anantir la superstition pour tablir
le rgne de l'athsme.

On voit combien, sur ce point, il marchait d'accord avec Robespierre, et
l'on ne peut que dplorer qu'il n'ait plus t l pour soutenir avec lui
les saines notions de la sagesse et de la raison.

Dans la reconnaissance de l'tre suprme, qui fut avant tout un acte
politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les mes faibles
et de ramener le triomphe de la raison qu'on ne cessait d'outrager,
dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertes
pour la rendre ridicule, et qu'on ne semblait relguer, dans les
temples, que pour la bannir de la Rpublique.

Mais, en mme temps, il maintenait strictement la libert des cultes,
maintes fois dj dfendue par lui, et qui ne sombra tout  fait
qu'aprs le 9 thermidor. Que la libert des cultes, ajoutait-il, soit
respecte pour le triomphe mme de la raison. Et l'article XI du dcret
rendu  la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait
des ftes dcadaires pour rappeler l'homme  la pense de la Divinit et
 la dignit de son tre portait: La libert des cultes est maintenue,
conformment au dcret du 18 frimaire.

Il fut dcid, en outre, qu'une fte en l'honneur de l'tre suprme
serait clbre le 2 prairial, fte qui fut remise au 20, et  laquelle
Robespierre dut prsider, comme prsident de la Convention.

C'taient donc la libert de conscience et la tolrance religieuse qui
triomphaient, et c'est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floral
souleva, dans la France entire, des acclamations presque unanimes.




CHAPITRE DEUXIME


Le lendemain de la Fte de l'tre suprme.--Projet d'arrter la
Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
de prairial.--Dngations mensongres.--Sance du 22 prairial  la
Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
interprtations.--Bourdon apostroph.--Tallien pris en flagrant dlit de
mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission 
Bordeaux.--Thrzia Cabarrus et Tallien.--Fouch, le futur duc
d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang vers par le
crime.--Sance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurs de
Thermidor.--Prtendues listes de proscrits.


I


Nous sommes au lendemain de la fte de l'tre suprme,  laquelle
Robespierre, comme on l'a vu, avait prsid en sa qualit de prsident
de quinzaine de la Convention, et o il tait apparu comme un
modrateur.

Si le dcret relatif  l'tre suprme et  l'immortalit de l'me avait
t reu par l'immense majorit des Franais comme un rayon d'esprance
et le gage d'une pacification prochaine  l'intrieur, il avait
indispos un certain nombre d'hbertistes de la Convention; mais, au
fond, les ennemis de Robespierre, les Fouch, les Tallien, les Bourdon,
les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la desse Raison; ils
faisaient de l'irrligion un trafic, comme plus tard quelques-uns
d'entre eux mettront leurs intrts sous la sauvegarde de la religion
restaure. Ce qui les irrita le plus dans cette crmonie imposante, ce
fut le triomphe clatant de celui dont dj ils conspiraient la perte.
Aux marques de sympathie de la foule pour le prsident de l'Assemble,
aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils
rpandirent par des cris de haine et de fureur. _Voyez-vous comme on
l'applaudit!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer
le soupon contre lui dans le coeur de ses collgues[14]. _Il n'y a
qu'un pas du Capitole  la roche Tarpienne_, s'criait celui-ci,
parodiant un mot de Mirabeau; et celui-l, irrit des applaudissements
qui marquaient sa prsence, _Je te mprise autant que je
t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le
plus par ses grossiers sarcasmes et ses dclamations indcentes[16].

[Note 14: Discours de Robespierre  la sance du 8 thermidor.]

[Note 15: Lecointre a revendiqu l'honneur de cette insulte; il faut
le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand
crime de Robespierre, c'tait les applaudissements qui marquaient sa
prsence. (_Conjuration forme ds le 5 prairial_, p. 3.)]

[Note 16: Notes de Robespierre sur certains dputs. _Papiers
indits_, t. II, p. 19.]

Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le
mpris et le ddain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation
suffisante dans l'ovation dont il tait l'objet, et les cris d'amour
pousss  ses cts n'taient-ils pas assez puissants pour touffer les
discordantes clameurs de la haine? Aucune altration ne parut sur son
visage, o se refltait dans un sourire la joie universelle dont il
tait tmoin. Les chants patriotiques entonns sur la montagne
symbolique leve au milieu du champ de la Runion, l'hymne de Chnier 
l'tre suprme, qui semblait une paraphrase versifie de ses discours,
et auquel Gossec avait adapt une mlodie savante, temprrent, et au
del, pour le moment, l'amertume qu'on s'tait efforc de dposer dans
son coeur. Mais quand,  la fin du jour, les derniers chos de
l'allgresse populaire se furent vanouis, quand tout fut rentr dans le
calme et dans le silence, il ne put se dfendre d'un vague sentiment de
tristesse en songeant  l'injustice et  la mchancet des hommes.
Revenu au milieu de ses htes, qui, mls au cortge, avaient eux-mmes
joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait
t fltri par quelques-uns de ses collgues, et d'un accent pntr, il
leur dit: Vous ne me verrez plus longtemps[17]. Lui, du reste, sans se
proccuper des dangers auxquels il savait sa personne expose, ne se
montra que plus rsolu  combattre le crime sous toutes ses formes, et 
demander compte  quelques reprsentants impurs du sang inutilement
vers et des rapines exerces par eux.

[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le
manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'aprs M.A. Esquiros, qui la
tenait de Mme Le Bas elle-mme.]




II


Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fte  l'tre suprme
laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et
de bont[18]. On s'est souvent demand pourquoi lui, le vritable hros
de cette fte, lui sur qui taient dirigs en ce moment les regards de
la France et de l'Europe, n'avait pas profit de la dictature morale
qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du
gouvernement rvolutionnaire? Qu'il seroit beau, Robespierre, lui
avait crit, la veille mme de la fte  l'tre suprme, le dput
Faure, un des soixante-treize Girondins sauvs par lui (si la politique
le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer
une amnistie gnrale en faveur de tous ceux qui ont rsid en France
depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement excepts
les homicides et les fauteurs d'homicide[19]. Nul doute que Maximilien
n'ait eu, ds cette poque, la pense bien arrte de faire cesser les
rigueurs inutiles et de prvenir dsormais l'effusion du sang vers par
le crime. N'est-ce pas l le sens clair et net de son discours du 7
prairial, o il supplie la Rpublique de rappeler parmi les mortels la
libert et la justice exiles? Cette pense, le sentiment gnral la lui
prtait, tmoin cette phrase d'un pamphltaire royaliste: La fte de
l'tre suprme produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut
vritablement que Robespierre allait fermer l'abme de la Rvolution, et
peut-tre cette faveur nave de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui
qui en tait l'objet[20]. Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par
exemple, que ceux qui avaient inutilement dsol une partie du Midi, ou
mitraill indistinctement  Lyon, ou inflig  Nantes le rgime des
noyades, ou mis Bordeaux  sac et  pillage, comme Barras et Frron,
Fouch, Carrier, Tallien, aient t disposs  se laisser, sans
rsistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de
songer  supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la
justice impartiale, ds longtemps rclame par Maximilien, il fallait
rprimer les terroristes eux-mmes, les rvolutionnaires dans le sens du
crime, comme les avait baptiss Saint-Just. Mais est-ce que
Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entranant avec eux
Carnot, Barre et Prieur (de la Cte-d'Or), taient hommes  laisser de
sitt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils
abandonnrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le rpter avec
Barre, l'aveu est trop prcieux, ce fut parce qu'il voulut arrter
_le cours terrible_ de la Rvolution[21].

[Note 18: Discours du 8 thermidor.]

[Note 19: Lettre indite de Faure, en date du 19 prairial.]

[Note 20: Mallet-Dupan. _Mmoires_, t. II, p. 99.]

[Note 21: Paroles de Barre  la sance du 10 thermidor.]

Il ne se dcida pas moins  entrer rsolument en lutte contre les
sclrats gorgs de sang et de rapines, suivant sa propre expression.
Un de ces sclrats, de sinistre mmoire, venait d'tre tout rcemment
condamn  mort par le tribunal rvolutionnaire, pour s'tre procur des
biens nationaux  vil prix en abusant de son autorit dans le district
d'Avignon, o il commandait en qualit de chef d'escadron d'artillerie.
C'tait Jourdan Coupe-Tte, qui avait eu pour complice des vols et des
dilapidations ayant motiv sa condamnation le reprsentant du peuple
Rovre, un des plus horribles coquins dont la prsence ait souill la
Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain
le chtiment [22]. Jourdan Coupe-Tte avait t dnonc par Maignet.

[Note 22: Dnonc aux Jacobins le 21 nivse de l'an II (10 janvier
1794) comme perscutant les patriotes du Vaucluse, Rovre avait trouv
dans son ami Jourdan Coupe-Tte un dfenseur chaleureux. (_Moniteur_
du 1er pluvise (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas  demander s'il fut
du nombre des Thermidoriens les plus acharns. Un tel homme ne pouvait
tre que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de
Fonvielle avant la Rvolution, Rovre devint, aprs Thermidor, un des
plus fougueux sides de la raction. Dport au 18 fructidor comme
complice de machinations royalistes, il mourut un an aprs dans les
dserts de Sinnamari.]

C'tait ce mme dput, Maignet (du Puy-de-Dme), qui s'tait si
vivement plaint, auprs du comit de Salut public, des excs commis 
Marseille par Barras et Frron; et, grce  lui, la vieille cit
phocenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dpouille ces
coryphes de la faction thermidorienne. Plac au centre d'un dpartement
o tous les partis taient en lutte et fomentaient des dsordres chaque
jour renaissants, Maignet avait fort  faire pour sauvegarder, d'une
part les institutions rpublicaines dans le pays o il tait en mission,
et, de l'autre, pour viter dans la rpression les excs commis par les
Fouch et les Frron. Regardant comme impossible d'envoyer  Paris tous
les prvenus de conspiration dans son dpartement, comme le voulait le
dcret du 26 germinal, il demanda  tre autoris  former sur les lieux
mmes un tribunal extraordinaire.

Patriote intgre,  la fois nergique et modr, connu et apprci de
Robespierre, Maignet n'avait pas  redouter un refus. Une commission
compose de cinq membres, charge de juger les ennemis de la Rvolution
dans les dpartements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhne, fut en effet
tablie  Orange par arrt du comit de Salut public en date du 21
floral. L'tablissement de cette commission fut l'oeuvre collective du
comit de Salut public, et, longtemps aprs Thermidor, Billaud-Varenne
put dire, sans tre dmenti, que la Convention n'avait point dsapprouv
cette mesure de son comit[23].

[Note 23: Les diverses pices relatives  la commission d'Orange
sont signes par Collot-d'Herbois, Barre, Robespierre, Robert Lindet,
Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont mme sign
seuls les pices les plus importantes. Voyez  ce sujet le rapport de
Saladin, p. 50.]

Pareil accord prsida  la formation des commissions populaires tablies
 Paris en vertu du dcret du 23 ventse. Ces commissions taient
charges de dresser le recensement de tous les gens suspects  dporter
aux termes de la loi des 8 et 13 ventse, de prendre des renseignements
exacts sur les individus dtenus dans les prisons de Paris, et de
dsigner aux comits de Salut public et de Sret gnrale les patriotes
qui se trouveraient en tat d'arrestation. De semblables commissions
pouvaient rendre les plus grands services; tout dpendait du patriotisme
et de la probit de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommand de
tenir une conduite digne du ministre imposant qu'ils avaient  remplir,
de n'couter jamais que la voix de leur conscience, d'tre inaccessibles
 toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables
d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs
composes d'hommes d'une probit rigoureuse et d'un patriotisme
prouv[24]. En mme temps, le comit de Salut public arrta qu'au
commencement de chaque dcade l'accusateur public prs le tribunal
rvolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se
proposait de porter au tribunal dans le courant de la dcade[25]. Ce
sont ces listes auxquelles nous verrons bientt Robespierre refuser sa
signature.

[Note 24: Sance du comit de Salut public des 24 et 25 floral (13
et 14 mai 1794). taient prsents: Barre, Carnot, Collot-d'Herbois,
Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet.
(Registre des arrts et dlibrations du comit de Salut public.
_Archives_, 436 _a a_ 73.)]

[Note 25: Sance du 29 floral (14 mai 1794).]




III


Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comit de Salut
public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22
prairial, une entente gale  celle qui avait prsid  l'tablissement
de la commission d'Orange et  la formation des commissions populaires.

Ancien magistrat, Couthon fut charg, par ses collgues du comit, de
rdiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des
articles, le seul peut-tre qui devait susciter une violente opposition
dans l'Assemble, tait celui qui donnait aux comits la facult de
traduire au tribunal rvolutionnaire les reprsentants du peuple.

En voulant ragir contre les terroristes par la Terreur, en voulant
armer les comits d'une loi qui leur permt de frapper avec la rapidit
de la foudre les Tallien, les Fouch, les Rovre, ces hommes gorgs de
sang et de rapines, qui, forts dj de leurs partisans et de leurs
complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la
procdure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une
faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu
certains grands coupables chapper  la rigueur des lois, qui
n'pargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la
conscience des juges et des jurs pour juger les prvenus de
conspiration contre la sret de la Rpublique; et parce que certains
dfenseurs ranonnaient indignement les accuss, parce que les
malheureux taient obligs de s'en passer, ils s'imaginrent qu'il tait
plus simple de supprimer la dfense; ce fut un tort, un tort
irrparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expi pour sa
part, puisque cette loi de prairial est reste sur sa mmoire comme une
tache indlbile. Jusqu'alors il n'avait coopr en rien  aucune des
lois de la Terreur, dont les lgislateurs principaux avaient t
Cambacrs, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre
cette participation  la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien
embarrasss pour produire contre lui un grief lgitime.

Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgr les dngations
ultrieures des collgues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne
rencontra aucune espce d'opposition de la part des membres du comit de
Salut public, lequel avait t invit par dcret, ds le 5 nivse
prcdent,  rformer le tribunal rvolutionnaire[26]. Tous les membres
du Comit jugrent bon le projet prpar par Couthon, puisqu'il ne donna
lieu  aucune objection de leur part. Un jour, parat-il, l'accusateur
public, inform par le prsident Dumas qu'on prparait une loi nouvelle
par laquelle taient supprims la procdure crite et les dfenseurs des
accuss, se prsenta au comit de Salut public, o il trouva
Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barre et C.-A. Prieur,
auxquels il tmoigna ses inquitudes de ce qu'on abrogeait les
interrogatoires et la dfense des accuss. Fouquier-Tinville pris d'un
tendre intrt pour les prvenus! c'est  n'y pas croire. Ces membres du
comit se bornrent  lui rpondre que cet objet regardait Robespierre,
_charg du travail_[27].

[Note 26: Article 1er du dcret: Le comit de Salut public fera
dans le plus court dlai son rapport sur les moyens de perfectionner
l'organisation du tribunal rvolutionnaire. _Moniteur_ du 7 nivse
(27 dcembre 1793.)]

[Note 27: Mmoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cit dans
l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.]

Or, s'ils avaient soulev la moindre objection contre le projet de loi
confi aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'et pas manqu de le
rappeler, car ils taient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur
public avait tout intrt  s'attirer leurs bonnes grces.

Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus  leur tour
l'objet de graves accusations, essayrent de rejeter sur Robespierre et
sur Couthon seuls la responsabilit de cette loi; ils poussrent le
mpris de la vrit jusqu' prtendre qu'elle avait t prsente  la
Convention sans que les comits eussent t mme avertis, et ils
inventrent cette fameuse scne qui aurait eu lieu au comit, le matin
mme du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant
Robespierre, lui aurait reproch d'avoir port seul le dcret
abominable qui faisait l'effroi des patriotes. A quoi Maximilien aurait
rpondu en accusant Billaud de dfendre ses ennemis et en reprochant aux
membres du comit de conspirer contre lui. Tu veux guillotiner la
Convention! aurait rpliqu Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne
l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intrt  se poser comme
un des dfenseurs de l'Assemble.--Alors Robespierre, avec agitation:
Vous tes tous tmoins que je ne dis pas que je veuille faire
guillotiner la Convention nationale. Je te connais maintenant,
aurait-il ajout, en s'adressant  Billaud; et ce dernier lui aurait
rpondu: Et moi aussi je te connais _comme un contre-
rvolutionnaire_[28]. Tout cela doit tre sorti de l'imagination
fconde de Barre, car dans sa rponse particulire  Lecointre,
Billaud fait  peine allusion  cette scne[29]. Homme probe
et rigide au fond, Billaud et hsit  appuyer sa justification sur des
mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut tre, en vrit,
d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande navet, pour accepter
bnvolement les explications des membres des anciens comits. La
Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit
de se rappeler avec quelle ardeur Barre et mme Billaud-Varenne
dfendirent, comme on le verra tout  l'heure, cette nfaste loi du 22
prairial. Saladin, arrach au bourreau par Robespierre, se chargea de
rpondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30].

[Note 28: Voy. la _Rponse des anciens membres des comits aux
imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.]

[Note 29: _Rponse de J.-N. Billaud  Lecointre_, p. 56.]

[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. On vous a dit, s'criait
Clauzel, dans la sance du 12 vendmiaire de l'an III (3 octobre 1794),
que c'tait pendant les quatres dcades que Robespierre s'tait loign
du comit, que nos armes avaient remport tant de victoires; eh bien!
tous les massacres du tribunal rvolutionnaire ne se sont-ils pas commis
pendant ces quatre dcades? (_Moniteur_, du 14 vendmiaire, an
III).]

La scission qui n'allait pas tarder  clater entre Robespierre et
quelques-uns de ses collgues du comit de Salut public n'eut donc point
pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application dsastreuse
qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habilet avec
laquelle certains Conventionnels menacs, aussi habiles  manier
l'intrigue que prompts  verser le sang, semrent le soupon contre lui
dans l'me de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au
milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions
auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la dmonstration
la plus premptoire de notre thse.




IV


Robespierre prsidait. Le commencement de la sance avait t rempli par
un discours de Barre sur le succs de nos armes dans le Midi; Barre
tait, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la
Rpublique. Les membres des comits de Sret gnrale et de Salut
public taient  peu prs au complet, lorsque Couthon, aprs avoir rendu
compte lui-mme de quelques prises maritimes, prsenta, au nom du comit
de Salut public, son rapport sur le tribunal rvolutionnaire et les
modifications demandes par la Convention.

Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce
tribunal rvolutionnaire institu pour punir les ennemis du peuple, et
qui dsormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort,
c'tait la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnatre les
ennemis du peuple. Ainsi taient rputs tels ceux qui auraient provoqu
le rtablissement de la royaut ou la dissolution de la Convention
nationale, ceux qui auraient trahi la Rpublique dans le commandement
des places ou des armes, les fauteurs de disette, ceux qui auraient
abus des lois rvolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'tait l
des dfinitions bien vagues, des questions laisses  l'apprciation du
juge.

Ah! certes, si la conscience humaine tait infaillible, si les passions
pouvaient ne pas s'approcher du coeur de l'homme investi de la
redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large
part laisse  l'interprtation des jurs, dont la conviction devait se
former sur toute espce de preuve morale ou matrielle, verbale ou
crite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec
les passions en jeu? Si honntes, si probes qu'aient t la plupart des
jurs de la Rvolution, ils taient hommes, et partant sujets 
l'erreur. Pour n'avoir point pris garde  cela, les auteurs de la loi de
prairial se trouvrent plus tard en proie aux anathmes d'une foule de
gens appels, eux,  inonder la France de tribunaux d'exception, de
cours prvtales, de chambres toiles, de commissions militaires
jugeant sans l'assistance de jurs, et qui, pour de moins nobles causes,
se montrrent plus impitoyables que le tribunal rvolutionnaire.

Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop
souvent sans la bien connatre, certains articles auxquels on ne doit
pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la
suppression de l'interrogatoire secret, celle du rsum du prsident,
qui est rest si longtemps le complment inutile de nos dbats
criminels, o le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine 
maintenir gale la balance entre l'accusation et la dfense? Enfin, par
un sentiment de dfiance trop justifi, en prvision du cas o des
citoyens se trouveraient peut-tre un peu lgrement livrs au tribunal
par des socits populaires ou des comits rvolutionnaires gars, il
tait spcifi que les autorits constitues n'auraient le droit de
traduire personne au tribunal rvolutionnaire sans en rfrer au
pralable aux comits de Salut public et de Sret gnrale. C'tait
encore une excellente mesure que celle par laquelle il tait enjoint 
l'accusateur public de faire appeler les tmoins qui pourraient aider la
justice, sans distinction de tmoins  charge et  dcharge[31]. Quant 
la suppression des dfenseurs officieux, ce fut une faute grave et,
ajoutons-le, une faute inutile, car les dfenseurs ne s'acquittaient pas
de leur mission d'une manire compromettante pour la Rvolution, tant
s'en faut[32]! Ce fut trs probablement parce qu'ils s'taient
convaincus de l'inefficacit de leur ministre, que les rdacteurs de la
loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant
ainsi, ils violrent un principe sacr, celui du droit de la dfense, et
ils ont donn aux maldictions hypocrites de leurs ennemis un semblant
de raison.

[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le dcret portant
rorganisation du tribunal, dans le _Moniteur_ du 24 prairial (12
juin 1794.)]

[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l'an II (9 avril 1794),
crivait aux citoens composant le tribunal rvolutionnaire le plus
clbre des dfenseurs officieux, celui auquel la raction a tress le
plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: Avant mme que le tribunal et
arrt de demander aux dfenseurs officieux des certificats de civisme,
j'ai prouv par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes:
j'avois dj obtenu de l'assemble gnrale de ma section l'inscription
prliminaire; j'aurois mme depuis longtemps mon certificat si la
distribution n'en avoit t suspendue par l'ordre de la commune, et je
ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l'on ne me l'accorde sans
difficult, si l'on ne consulte que les preuves de patriotisme que j'ai
donnes avant et depuis la Rvolution.

Mais j'ai le malheureux honneur d'tre dfenseur au tribunal
rvolutionnaire, et cette qualit seule suffit pour inspirer de
l'ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manire j'ai exerc
ces fonctions.

D'ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd'hui la mme carrire,
il n'en est pas  qui ce titre puisse nuire autant qu' moi; si l'on
sait bien que j'ai dfendu la _Capet_ et la _Cordai_, l'on
ignore que le tribunal m'avoit nomm d'office leur dfenseur, et cette
erreur est encore propre  m'aliner l'esprit de ceux de mes concitoens
qui seroient, du reste, les plus disposs  me rendre justice.

Cependant, citoens, votre intention, en exigeant de nous un certificat
de civisme, n'est pas qu'un titre _honnorable_ et votre confiance,
plus _honnorable_ encore, me tachent d'incivisme.

Je demande que le tribunal veuille bien m'accorder, s'il croit que je
ne l'ai pas dmrit, un tmoignage ostensible de sa bienveillance, en
dclarant dans les termes et dans la forme qu'il jugera convenables, de
quelle manire je remplis comme citoen mes devoirs de dfenseur, et
jusqu' quel point je suis digne, sous ce rapport de son
estime.--Chauveau.

Ce 20 germinal, l'an deux de la Rpublique, une et indivisible.

La suscription porte: Au citoen Dumas, prsident du tribunal
rvolutionnaire.

L'original de cette lettre est aux _Archives_.]

Couthon avait  peine termin la lecture du dcret, qu'un patriote
connu, le dput Ruamps, en rclamait l'ajournement. Lecointre (de
Versailles) appuya la proposition. Alors Barre demanda s'il s'agissait
d'un ajournement indfini. Non, non, s'crirent plusieurs voix.
Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes, reprit Barre,
et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les lgislateurs
ne peuvent avoir qu'un voeu unanime; et il demanda que l'ajournement ne
dpasst pas trois jours.--Deux seulement, rpliqua Lecointre.

On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comit quand,
aprs Thermidor, ils prtendirent que le dcret avait t prsent pour
ainsi dire  leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre
toute espce d'ajournement, et l'on put connatre par ses paroles que
les tentatives d'assassinat dont certains reprsentants avaient t
l'objet n'taient pas trangres aux dispositions rigoureuses de la loi.
Le nouveau dcret augmentait, dans une proportion assez notable, le
nombre des jurs. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures
sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurs n'taient pas au
complet. Robespierre insista surtout sur cette considration. Depuis
deux mois l'Assemble n'avait-elle pas rclam du comit une loi plus
tendue encore que celle qu'on prsentait aujourd'hui? Pourquoi donc un
ajournement? La loi n'tait-elle pas entirement en faveur des patriotes
et des amis de la libert? tait-il naturel de venir lever une sorte de
barrire entre des hommes galement pris de l'amour de la
Rpublique?--Dans la rsistance au dcret, Maximilien avait bien aperu
la main des ennemis du comit de Salut public; ce n'taient pas encore
les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se
former contre un gouvernement qui se dvouait au salut de la patrie.
Citoyens, on veut vous diviser.--Non, non, s'cria-t-on de toutes
parts, on ne nous divisera pas.--Citoyens, reprit Robespierre, on veut
vous pouvanter. Il rappela alors que c'tait lui qui avait sauv une
partie de la Convention des poignards aiguiss contre elle par des
hommes anims d'un faux zle. Nous nous exposons aux assassins
particuliers pour poursuivre les assassins publics, ajouta-t-il. Nous
voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient
sauves!

Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient
entraver la marche de la justice nationale--ce qui tait parfaitement
vrai-- la condition qu'elle ne les atteignt pas.--Il proposa donc 
l'Assemble de voter, ds  prsent, l'article relatif aux jurs, et
d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi
ft vot article par article et sance tenante, ce qui fut aussitt
dcrt. Cela, certes, tmoigne de l'influence de Maximilien sur la
Convention  cette poque; mais cette influence, toute morale, ne lui
donnait pas un atome de plus de pouvoir rel, et nous le verrons bientt
se dpouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de
membre du comit de Salut public, quand il se trouvera dans
l'impuissance d'empcher les maux auxquels il aurait voulu remdier. Les
articles du projet de loi furent successivement adopts, aprs une
courte discussion et sans changements notables.

Ce jour-l mme expiraient les pouvoirs du comit de Salut public;
Couthon en prvint l'Assemble, le comit ne pouvant continuer de les
exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du
reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La
Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous
l'imprieuse ncessit du salut public, qui lui commandait de ne pas
rompre en ce moment l'unit du gouvernement. Mais tait-elle
_terrorise_, comme l'ont prtendu tant d'crivains? En aucune
faon, car le comit de Salut public n'avait pas un soldat pour la
forcer  voter, et il tait aussi facile  l'Assemble de briser
l'homognit du comit au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le
contraire, en se prvalant de quelques lches dclarations, c'est
gratuitement jeter l'insulte  une Assemble  la majorit de laquelle
on ne saurait refuser une grande me et un grand coeur.




V


Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre
la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacs,
virent dans certains articles du dcret une atteinte aux droits de
l'Assemble. Mais ils ne se demandrent pas si dans ce dcret de
prairial certaines rgles de la justice ternelle n'taient point
violes; ils ne se demandrent pas si l'on avait laiss intactes toutes
les garanties dont doit tre entour l'accus; non, ils songrent  eux,
uniquement  eux. De l'humanit, ils avaient bien souci!

Ds le lendemain, profitant de l'absence du comit de Salut
public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetrent les hauts cris
presque au dbut de la sance conventionnelle. En vain Robespierre
avait-il affirm que le comit n'avait jamais entendu rien innover en ce
qui concernait les reprsentants du peuple[33], il leur fallait un
dcret pour tre rassurs. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses
craintes et demanda que les reprsentants du peuple arrts ne pussent
tre traduits au tribunal rvolutionnaire sans un dcret pralable
d'accusation rendu contre eux par l'Assemble. Aussitt, le dput
Delbrel protesta contre les apprhensions chimriques de Bourdon, auquel
il dnia le droit de se dfier des intentions des comits[34]. Bourdon
insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans
Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dnonc les
excs dans le Doubs, aprs y avoir port remde par tous les moyens en
son pouvoir. On tait sur le point d'aller aux voix sur la proposition
de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) rclama fortement
la question pralable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemble
de dcrter elle-mme ses membres d'accusation et de les faire mettre en
jugement tait un droit inalinable. L'Assemble se rendit  cette
observation, et, adoptant le considrant rdig par Merlin, dcrta
qu'il n'y avait lieu  dlibrer [35].

[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.]

[Note 34: Dput du Lot  la Convention, Delbrel fut un des membres
du conseil des Cinq-Cents qui rsistrent avec le plus d'nergie au coup
d'tat de Bonaparte, et on l'entendit s'crier au 19 brumaire que les
baonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire
an VIII (10 novembre).]

[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et
_Journal des dbats et des dcrets de la Convention_, numro 620.]

La proposition de Bourdon parut au comit une grave injure. A la sance
du 24 prairial (12 juin 1794), au moment o Duhem, aprs Charlier,
venait de prendre la dfense du dcret, de comparer le tribunal
rvolutionnaire  Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses
fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son gide tous les amis
de la libert, Couthon monta  la tribune. Dans un discours dont la
sincrit n'est pas douteuse, et o il laissa en quelque sorte son coeur
se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des
calomnies lances contre le comit de Salut public les inductions tires
du dcret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda
le rapport du considrant vot la veille comme un _mezzo termine_.

Les applaudissements prodigus par l'Assemble  l'inflexible mercuriale
de Couthon donnrent  rflchir  Bourdon (de l'Oise). Il vint, pouss
par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour
le comit de Salut public et son rapporteur, pour l'inbranlable
Montagne qui avait sauv la libert. Robespierre ne fut dupe ni de cette
fausse bonhomie ni de cette reculade. N'tait-ce pas ce mme Bourdon
qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait  le
perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui mnagea pas la
vrit brutale. Dj, d'ailleurs, le comit tait instruit des
manoeuvres tnbreuses de certains dputs, sur qui il avait l'oeil.
Aprs avoir repouss ddaigneusement les rtratactions de Bourdon,
Maximilien lui reprocha de chercher  jeter la division entre le comit
et la Montagne. La Convention, la Montagne, le comit, dit-il, c'est
la mme chose. Et l'Assemble d'applaudir  outrance. Tout
reprsentant du peuple qui aime sincrement la libert, continua-t-il,
tout reprsentant du peuple qui est dtermin  mourir pour la patrie,
est de la Montagne. Ici de nouvelles acclamations clatrent, et toute
la Convention se leva en signe d'adhsion et de dvouement.

La Montagne, poursuivit-il, n'est autre chose que les hauteurs du
patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,
raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait
assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus
misrables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites,
s'efforassent d'entraner une partie de cette Montagne et de s'y faire
les chefs d'un parti. A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant:
Jamais il n'est entr dans mon intention de me faire le chef d'un
parti.--Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde 
l'interrupteur, ce serait l'excs de l'opprobre que quelques-uns de nos
collgues, gars par la calomnie sur nos intentions et sur le but de
nos travaux....--Je demande, s'cria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve
ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'tais un
sclrat. Alors Robespierre d'une voix plus forte: Je demande, au nom
de la patrie, que la parole me soit conserve. Je n'ai pas nomm
Bourdon; malheur  qui se nomme lui-mme. Bourdon (de l'Oise) reprit:
Je dfie Robespierre de prouver.... Et celui-ci de continuer: Mais
s'il veut se reconnatre au portrait gnral que le devoir m'a forc de
tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empcher. Oui, la Montagne
est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la
Montagne!--Nommez-les, s'cria une voix.--Je les nommerai quand il
le faudra, rpondit-il. L fut son tort. En laissant la Convention dans
le doute, il permit aux quatre ou cinq sclrats qu'il aurait d
dmasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouch, aux Rovre, de semer
partout l'alarme et d'effrayer une foule de reprsentants  qui lui et
le comit ne songeaient gure. Il se contenta de tracer le tableau, trop
vrai, hlas! des menes auxquelles se livraient les intrigants qui se
rtractaient lchement quand leurs tentatives n'avaient pas russi.

Bourdon (de l'Oise), atterr, garda le silence[36]. Maximilien cita, 
propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui
s'tait pass l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois
dputs, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du dcret de prairial,
dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mmes,
manifestaient tout haut leur mcontentement. Ayant rencontr deux agents
du gouvernement, ils se jetrent sur eux et les frapprent en les
traitant de coquins, de mouchards du comit de Salut public, et en
accusant les comits d'entretenir vingt mille espions  leur solde.
Aprs avoir racont ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta
encore une fois du respect des comits pour la Convention en gnral,
et, de ses paroles, il rsulte incontestablement qu' cette heure il n'y
avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemble. Il adjura
seulement ses collgues de ne pas souffrir que de tnbreuses intrigues
troublassent la tranquillit publique. Veillez sur la patrie, dit-il
en terminant, et ne souffrez pas qu'on porte atteinte  vos principes.
Venez  notre secours, ne permettez pas que l'on nous spare de vous,
puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mmes et que nous ne sommes
rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et
presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez impos. Soyons
toujours justes et unis en dpit de nos ennemis communs, et nous
sauverons la Rpublique.

[Note 36: Devenu aprs Thermidor un des plus violents sides de la
raction, Bourdon (de l'Oise) paya de la dportation, au 18 fructidor,
ses manoeuvres contre-rvolutionnaires. Il mourut  Sinnamari.]

Cette nergique et rapide improvisation souleva un tonnerre
d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'et mal
interprt le sentiment auquel il avait obi en s'interposant la veille,
voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour
l'minent jurisconsulte, s'empressa de dclarer que ses rflexions ne
pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but
d'attnuer et de combattre celle de Bourdon. Ceux que cela regarde se
nommeront, ajouta-t-il. Aussitt Tallien se leva. Le fait,
prtendit-il, ne s'tait pas pass l'avant-veille, mais bien la veille
au soir, et les individus avec lesquels une collision s'tait engage
n'taient pas des agents du comit de Salut public. Le fait est faux,
dit Robespierre; mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui
affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et
troubler la Convention.--Il n'a pas t du tout question de vingt
mille espions, objecta Tallien.--Citoyens, rpliqua Robespierre, vous
pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le
mensonge: il est ais de prononcer entre les assassins et les
victimes.--Je vais.... balbutia Tallien.

Alors Billaud-Varenne, avec imptuosit: La Convention ne peut pas
rester dans la position o l'impudeur la plus atroce vient de la jeter.
Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'tait hier que le fait
tait arriv; c'est avant-hier que cela s'est pass, et je le savais
hier  midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comit de
Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les
hommes qui veulent l'avilir et l'garer. Mais, citoyens, nous nous
tiendrons unis; les conspirateurs priront et la patrie sera sauve.
Oui, oui! s'cria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs
applaudissements[37].

[Note 37: Voyez, pour cette sance, le _Moniteur_ du 26
prairial (14 juin 1794), et le _Journal des dbats et des dcrets de
la Convention_, numros 630 et 631.]

Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses:
d'abord, que ce jour-l, 24 prairial (12 juin 1794), la dsunion n'avait
pas encore t mise au sein du comit de Salut public; ensuite que les
rapports de police n'taient pas adresss  Robespierre
particulirement, mais bien au comit tout entier. On sentira tout 
l'heure l'importance de cette remarque.

Barre prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du
considrant vot la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux
intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage;
seulement ce considrant lui paraissait une chose infiniment dangereuse
pour le gouvernement rvolutionnaire, parce qu'il tait de nature 
faire croire aux esprits crdules que l'intention du comit avait t de
violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraner
l'Assemble, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis
avaient recours pour dcrier la Rvolution et ses plus dvous
dfenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une
feuille anglaise, intitule _l'toile_ (_the Star_), envoye
de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces
contre les hommes de la Rvolution, contre Jean-Bon Saint-Andr, entre
autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqu rcemment
donn  Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, dguise en Charlotte
Corday, sortie du tombeau et tenant  la main un poignard sanglant,
avait poursuivi toute la nuit un individu reprsentant Robespierre,
qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation,
un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemble. Jouer 
l'assassinat des rpublicains franais, c'taient l distractions de
princes et d'migrs.

Ce n'tait pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'tait la
Rpublique elle-mme. Aprs avoir fltri ces odieux passe-temps de
l'aristocratie et montr le sort rserv par nos ennemis aux membres du
gouvernement rvolutionnaire, Barre termina en demandant le rapport du
considrant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions
faites  propos du dcret concernant le tribunal rvolutionnaire. Ce que
l'Assemble vota au milieu des plus vifs applaudissements[38].

[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.]

Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on  reprsenter le dcret
de prairial comme ayant t soumis  la Convention sans qu'il ait eu
l'assentiment de tous les membres du comit? L'opposition dont il fut
l'objet de la part de deux ou trois reprsentants vint des moins nobles
motifs et naquit d'apprhensions toutes personnelles. Quant  l'esprit
gnral du dcret, il eut l'assentiment gnral; pas une voix ne
rclama, pas une objection ne fut souleve. La responsabilit de cette
loi de prairial ne revient donc pas seulement  Robespierre ou  Couthon
en particulier, ou au comit de Salut public, mais  la Convention
nationale tout entire, qui l'a vote comme une loi de salut.




VI


Est-il vrai que, ds le lendemain mme du jour o cette loi fut vote,
c'est--dire le 25 prairial, Robespierre ait, en plein comit, demand
la mise en accusation ou, comme on dit, les ttes de Fouch, de Tallien
et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collgues amena sa
retraite volontaire du comit? C'est ce qu'a prtendu le duc d'Otrante;
mais quelle me honnte se pourrait rsoudre  ajouter foi aux
assertions de ce sclrat vulgaire, dont le nom restera ternellement
fltri dans l'histoire comme celui de Judas? La vrit mme paratrait
suspecte venant d'une telle source.

Mais si pareille demande et t faite, est-ce que les membres des
anciens comits ne s'en fussent pas prvalus dans leur rponse aux
imputations de Lecointre? Comment! ils auraient arrach neuf
reprsentants du peuple  la frocit de Robespierre, et ils ne s'en
seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, 
l'heure o on les poursuivait comme des proscripteurs? Or,  quoi
attribuent-ils le dchirement qui eut lieu au comit de Salut public?
Uniquement aux discussions--trs problmatiques--auxquelles aurait donn
lieu la loi de prairial. Robespierre, disent-ils, devint plus ennemi
de ses collgues, s'isola du comit et se rfugia aux Jacobins, o il
prparait, acrait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les
conspirateurs connus et contre les oprations du comit[39].

[Note 39: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 39 et 109.]

Eh bien! la scission ne se produisit pas le 25 prairial, mais seulement
au commencement de messidor, comme cela rsulte des propres aveux des
membres du comit, rapprochs de la dclaration de Maximilien. En effet,
ceux-l limitent  quatre dcades la dure de ce qu'ils ont appel la
retraite de Robespierre[40], et celui-ci dit trs haut,  la sance du 8
thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien
l'avaient oblig de renoncer en quelque sorte depuis six semaines  ses
fonctions de membre du comit de Salut public. Quatre dcades, six
semaines, c'est la mme chose. Ce fut donc vers le 1er messidor que la
dsunion se mit parmi les membres du comit. Chaque jour ici a son
importance.

[Note 40: _Ibid_., p. 44.]

Quelle fut la cause positive de cette dsunion et comment les choses se
passrent-elles? A cet gard, nous sommes rduits  de pures
conjectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche ferme par la
mort, et les anciens membres du comit s'tant entendus comme larrons en
foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes.
Encore doit-on tre tonn du vide de leurs accusations, qui tombent
d'elles-mmes par suite des contradictions tranges et grossires
chappes  leurs auteurs. Nous dirons tout  l'heure  quoi l'on doit
attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du
comit, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges
historiques, la lgende des neuf ttes--d'aucuns disent
trente--demandes par Robespierre  ses collgues, lgende si lgrement
accepte.

La vrit est que le nombre des misrables auxquels il aurait voulu
qu'on demandt compte de leurs rapines et du sang criminellement vers
par eux, s'levait  peine  cinq ou six[41], et que les quelques
membres menacs s'ingnirent, comme on le verra bientt, pour grossir
indfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriques afin
de jeter l'pouvante au milieu de la Convention et de recruter par la
peur des ennemis  Maximilien. Nous allons bientt tracer le tableau des
machinations infernales trames dans l'ombre contre ce patriote intgre;
je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot.
Mais, auparavant, il convient de dire comment Robespierre avait mrit
l'animadversion de cette horde de sclrats,  la tte desquels on doit
ranger l'atroce Fouch, le mitrailleur de Lyon, et le _hros_
Tallien.

[Note 41: Voyez  cet gard le discours de Saint-Just dans la sance
du 9 thermidor.]

Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mpris pour
Tallien, ce vritable histrion de la Rvolution. Une lettre qu'il reut
de lui, le lendemain mme du jour o il l'avait si hautement fltri en
pleine Convention, n'tait pas de nature  le relever dans son opinion.
L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes,
Robespierre, retentissent encore dans mon me ulcre. Je viens, avec la
franchise d'un homme de bien, te donner quelques claircissements....
crivait Tallien, le 25 prairial.--La franchise d'un homme de bien!...
Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulirement faire sourire
Robespierre. Dans cette lettre, dicte par la frayeur, Tallien se
donnait comme un ami constant de la justice, de la vrit et de la
libert. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des
prventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entire 
l'examen de ses concitoyens. Ce n'tait pas la crainte qui lui inspirait
ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase o il essayait
vainement de dissimuler sa lchet, mais bien le dsir de servir sa
patrie et de mriter l'estime de ses collgues[42].

[Note 42: Courtois s'est bien gard de publier cette lettre.
Voyez-la dans les _Papiers indits_, t. I, p. 115.]

Robespierre ne rpondit pas. Trois jours aprs, le mme Tallien
s'adressait en ces termes  Couthon: Je t'adresse, mon cher Couthon,
l'expos justificatif dont je t'ai parl dans ma lettre d'hier. Je te
prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comit. Si tu pouvois me
recevoir  l'issue de ton dner, je serois bien aise de causer un
instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante
jeunesse a besoin d'tre guide par l'exprience de l'ge mr[43]. Au
moment o Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de
Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle srie de mfaits
cet ancien secrtaire de la commune de Paris s'tait rendu suspect, non
pas seulement  Robespierre, mais au comit de Salut public tout entier.

[Note 43: Cette lettre, galement supprime par les Thermidoriens,
faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en
post-scriptum: Si le comit dsire quelques explications verbales, je
suis prt  les lui donner; je resterai  la Convention jusqu' la fin
de la sance. M. Louis Blanc en a donn un extrait dans son _Histoire
de la Rvolution_, t. XI, p. 171.]




VII


Envoy en mission  Bordeaux, Tallien s'y tait montr tout d'abord,
comme son collgue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur.
Non content de faire tomber les ttes des meneurs contre-rvolutionnaires,
et de saigner fortement la bourse des riches gostes, il montait 
l'assaut des clochers, dpouillait les glises de leur argenterie,
arrachait aux prtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'pouvante
dans toutes les consciences, en violant effrontment la libert des
cultes.

[Note 44: Voy.  ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de
Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le
_Moniteur_ du 12 frimaire (2 dcembre 1793).]

Tout  coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zle exagr. Le
farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientt,  la
place d'un austre envoy de la Convention, Bordeaux possda une sorte
de satrape asiatique. Sous quelle mystrieuse influence s'tait donc
opr ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote
Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la
Rpublique. Fascin par les charmes de Thrzia Cabarrus, qui, aprs
avoir habit successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'tait rendue 
Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier
mari, le terrible Tallien tait devenu en quelque sorte l'espoir des
contre-rvolutionnaires et des royalistes. Le rgime de la clmence
succda aux barbaries passes; mais clmence pour les riches surtout; la
libert devint vnale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus
tenait chez elle bureau de grces o l'on traitait  des prix excessifs
du rachat des ttes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-tre, selon nous,
dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thrzia
acceptait de magnifiques prsents des familles riches auxquelles elle
rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire
sur Tallien tait sans bornes. Par lui elle obtint une concession de
salptre, source de revenus considrables[46]. Ne fallait-il pas
subvenir au faste tout  fait royal dans lequel vivaient l'amant et la
matresse? Tallien, comme son collgue Ysabeau, avait chevaux et
voitures, l'quipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au thtre,
et sa place marque dans tous les lieux publics[47]. Les denres les
plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige taient
mis en rquisition pour le service des reprsentants[48]. Thtrale dans
toutes ses actions, la citoyenne Thrzia Cabarrus aimait  se montrer
en public auprs du tout-puissant proconsul. Vtue  l'antique, la tte
affuble d'un bonnet rouge d'o s'chappaient des flots de cheveux
noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur
l'paule de son amant, elle se plaisait  se promener en voiture
dcouverte dans les rues de la ville et  se donner en spectacle  la
population bordelaise[49]. Cela n'tonne gure quand on se rappelle les
excentricits auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine
de la mode, elle habita Paris, o l'on put admirer, aux Tuileries, ses
charmes nus livrs  la curiosit obscne du premier venu.

[Note 45: _Mmoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs
pourquoi la seule partie des Mmoires de Senar qui nous paraisse mriter
quelque crance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire
de Saint-Just_, livre V, chapitre II.]

[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne
Cabarrus. _Papiers indits_, t. I, p. 269.]

[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre  Saint-Just en
date du 25 prairial, publie sous le numro CVII,  la suite du rapport
de Courtois, et dans les _Papiers indits_, t. III, p. 37.]

[Note 48: Rapprocher  cet gard les _Mmoires_ de Senar, p.
199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des
lettres de Jullien  Robespierre sur l'existence des reprsentants 
Bordeaux.]

[Note 49: _Mmoires_ de Senar, p. 199.]

Les deux amants n'taient pas moins luxueux dans leur intrieur. Un
personnage de l'ancien rgime, le marquis de Paroy, nous a laiss une
description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay
qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprs d'elle en
faveur de son pre, dtenu  la Role. Je crus, dit-il, entrer dans
le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canap,
une harpe dans un coin ... une table  dessin avec une miniature
bauche,--peut-tre celle du patriote Tallien--un secrtaire ouvert,
rempli de papiers, de mmoires, de ptitions; une bibliothque dont les
livres paraissaient en dsordre, et un mtier  broder o tait monte
une toffe de satin[50]...

[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_,  l'art. PRINCESSE
DE CHIMAY.]

Ds le matin, la cour de l'htel o demeuraient les deux amants tait
encombre de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire
de la Convention. La belle Espagnole--car Thrzia tait
Espagnole--avait imagin, afin de distraire Tallien de ses occupations
patriotiques, de paratre dsirer vivement son portrait. Le plus habile
peintre de la ville avait t charg de l'excution, les sances avaient
t adroitement prolonges, et par cet _ingnieux artifice_
Thrzia tait parvenue  si bien occuper son amant qu'il avait oubli
l'objet de sa mission.

C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur
enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprs de ne laisser entrer
personne avait t donn aux domestiques. Cependant, un jour, le
directeur du thtre, Lemayeur, parvint  forcer la consigne, et il
trouva Tallien mollement assis dans un boudoir, et partag entre les
soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il tait anim
pour la belle Cabarrus[51]. Ainsi la Rpublique entretenait quatorze
armes, le sang de toute la jeunesse franaise coulait  flots sur nos
frontires dvastes, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord,
Jean-Bon Saint-Andr sur les ctes de l'Ocan, Cavaignac dans le Midi,
B dans la Vende, et tant d'autres, s'puisaient en efforts hroques
afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comit de Salut
public se tenait jour et nuit courb sous un labeur crasant, la
Convention nationale enfin frappait le monde d'pouvant et
d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oublit dans les
bras d'une femme aux moeurs quivoques les devoirs svres imposs par
la Rpublique aux dputs en mission.

[Note 51: _Les Femmes clbres de 1789  1795, et de leur
influence dans la Rvolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.]

Ah! ces devoirs, le jeune envoy du comit de Salut public, l'ami dvou
de Maximilien, le fils du reprsentant Jullien (de la Drme), les
comprenait autrement. J'ai toujours suivi dans ma mission, crivait-il
de Bordeaux  Robespierre, le 1er floral (20 avril 1794), le mme
systme, que, pour rendre la Rvolution aimable, il falloit la faire
aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages,
associer les femmes  l'amour de la patrie et les lier par de solennels
engagements[52].

[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers indits_, t. III,
p. 5, et  la suite du rapport de Courtois sous le numro CVII
_a_.]

La conduite de Tallien n'avait pas t sans tre dnonce au comit de
Salut public. Oblig d'obir  un ordre de rappel, l'amant de Thrzia
Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la
femme  laquelle il avait sacrifi les intrts de la patrie. Il se
plaignit  la Convention d'avoir t calomni[53], et, pour le moment,
l'affaire en resta l. Mais, tremblant toujours pour sa matresse, qui,
en sa qualit d'trangre et de femme d'un ex-noble, pouvait tre deux
fois suspecte, il eut recours  un singulier stratagme afin de la
mettre  l'abri de tout soupon. Il lui fit adresser de Bordeaux, o il
l'avait provisoirement laisse, une longue ptition  la Convention
nationale, ptition trs certainement rdige par lui, et dans laquelle
elle conjurait l'Assemble d'ordonner  toutes les jeunes filles
d'aller, avant de prendre un poux, passer quelque temps dans les
asiles de la pauvret et de la douleur pour y secourir les malheureux.
Elle-mme, qui tait mre et dj _n'tait plus pouse_, mettait,
disait-elle, toute son ambition  tre une des premires  se consacrer
 ces _ravissantes fonctions_[54].

[Note 53: Sance du 22 ventse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25
ventse.]

[Note 54: Voyez cette ptition dans le _Moniteur_ du 7 floral
an II (26 avril 1794), sance de la Convention du 5 floral.]

La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au
_Bulletin_ et la renvoya aux comits de Salut public et
d'instruction. La citoyenne Thrzia Cabarrus s'en tint, bien entendu, 
ces vaines protestations de vertu rpublicaine. Quant au comit de Salut
public, il n'eut garde de se laisser prendre  cette belle prose, o il
tait si facile de reconnatre la manire ampoule de Tallien, et,
voulant tre compltement renseign sur les oprations de ce dernier, il
renvoya  Bordeaux, par un arrt spcial, son agent Jullien, qui en
tait revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui
furent assurment des plus dfavorables, car, le 11 prairial, en
adressant  Robespierre l'extrait d'une lettre menaante de Tallien au
club national de Bordeaux, Jullien crivait: Elle concide avec le
dpart de la Fontenay, que le comit de Salut public aura sans doute
fait arrter; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait
encore  Maximilien: La Fontenay doit maintenant tre en tat
d'arrestation. Il croyait mme que Tallien l'tait aussi[56]. Il se
trompait pour l'amant; mais quant  la matresse, elle tait en effet
arrte depuis trois jours.

[Note 55: Arrt du 29 floral an II, sign: Carnot, Robespierre,
Billaud-Varenne et Barre (_Archives_, A F, II, 58).]

[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers indits_, t.
III, p. 32 et 30, et  la suite du rapport de Courtois, sous les numros
CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'chafaud
au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien,
qui, lorsqu'il fut entr dans le comit de Salut public, s'empressa de
le faire jeter en prison. Paris, le 28 thermidor. Le comit de Salut
public arrte que le citoyen Jullien fils, adjoint  la commission de
l'instruction publique, et prcdemment agent du comit de Salut public,
est destitu de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les
scells seront apposs sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien,
Eschasseriaux, Treilhard, Brard, G.-A. Prieur. (_Archives_, A F,
II, 60.)--Si terrible fut le coup d'tat de Thermidor, et si violente
fut la raction pendant de longues annes, que les plus chers amis de
Robespierre n'osaient plus avouer leur intimit avec lui. Jullien fils,
pendant la grande priode rvolutionnaire, avait donn, malgr son
extrme jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honntet et d'une
modration qui l'avaient rendu cher  Robespierre, que lui-mme  tout
propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce
_bon ami_, si nous devons nous en rapporter  une lettre de
l'ingnieur Jullien, son fils, lettre o nous lisons ces lignes: Mon
pre a trs peu connu Robespierre; je crois mme lui avoir entendu dire
qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-pre Jullien
(de la Drme), dput  la Convention, qui seul a connu Robespierre....
Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de
Jullien fils  Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur
leur parfaite intimit,--intimit, du reste, aussi honorable pour l'un
que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre  Jullien, elles ont
t supprimes par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut
voir, par l'extrait de la lettre de l'ingnieur Jullien, combien, dans
la gnration qui nous a prcds, les hommes mmes les plus distingus
sont peu au courant des choses de la Rvolution.]

Contrainte par le reprsentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux 
cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thrzia tait
accourue  Fontenay-aux-Roses, dans une proprit de son premier mari,
o elle avait reu de frquentes visites de Tallien. Souvent elle tait
venue dner avec lui  Paris chez le restaurateur Mot. Tallien avait
pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et
admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empchera pas, aprs
Thermidor, de le dchirer  belles dents. Ce Taschereau proposa 
Tallien de loger sa matresse, quand elle viendrait  Paris, rue de
l'Union, aux Champs-lyses, dans une maison appartenant  Duplay, et
qu'on pouvait en consquence regarder comme un lieu de sret. Mais dj
le comit de Salut public avait lanc contre Thrzia Cabarrus un mandat
d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se rfugier 
Versailles; il tait trop tard: elle y fut suivie de prs et arrte,
dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les gnraux La Vallette et
Boulanger[57].

[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et
porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois
et de Barre.]

L'impunit assure  Tallien par la catastrophe de Thermidor,
l'influence norme qu'il recueillit de sa participation  cet odieux
guet-apens, n'empchrent pas,  diverses reprises, des bouches
courageuses de lui cracher ses mfaits  la face. Entrons en lice,
Tallien et moi, s'cria un jour Cambon. Viens m'accuser, Tallien; je
n'ai rien mani, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les
oprations particulires tu as port le mme dsintressement; nous
verrons si, au mois de septembre, lorsque tu tais  la commune, tu n'as
pas donn ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent
mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse,
monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si
l'on veut ... je t'accuse d'avoir tremp tes mains, du moins par tes
opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]! Et
cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les
applaudissements. Nous n'avons pas les trsors de la Cabarrus, nous!
cria un jour  Tallien Duhem indign[59].

[Note 58: Sance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20
brumaire (10 novembre 1794).]

[Note 59: Sance du 11 nivse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13
nivse (2 janvier 1795).]

Maintenant, que des romanciers  la recherche de galantes aventures, que
de pseudo-historiens s'vertuent  rhabiliter Tallien et Thrzia
Cabarrus, c'est chose qu' coup sr ne leur envieront pas ceux qui ont
au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui
ne peuvent pas plus s'intresser  l'homme dont la main contribua si
puissamment  tuer la Rpublique qu' la femme dont la jeunesse
scandaleuse indigna mme l'poque corrompue du Directoire. N'est-ce pas
encore un des admirateurs de Thrzia qui raconte qu'un jour qu'elle se
promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la
gorge au vent, ses nudits attrouprent la populace, laquelle, n'aimant
ni les divorces ni les apostasies, se disposait  se fcher tout rouge?
Thrzia et couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par
bonheur, un dput de sa connaissance ne ft venu  passer juste  temps
pour la recueillir dans sa voiture[60]. Notre-Dame de Thermidor,
disaient en s'inclinant jusqu' terre les beaux esprits du temps, les
courtisans de la raction, quand par exemple la citoyenne
Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des
victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle
l'a bien gagn. N'a-t-elle pas prsid  l'orgie blanche, cynique et
sans frein, o l'on versait, pour se dsaltrer, non plus le sang des
conspirateurs, des tratres, des ennemis de la Rvolution, mais celui
des meilleurs patriotes et des plus dvous dfenseurs de la libert?
N'a-t-elle pas t la reine et l'idole de tous les flibustiers,
financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et rengats qui
fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de
Thermidor, l'hrone de cette journe o la Rvolution tomba dans
l'intrigue, o la Rpublique s'abma dans une fange sanglante.

[Note 60: _Les Femmes clbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3
et 5.]

On avait, en prairial, comme on l'a vu, song  donner pour asile 
Thrzia Cabarrus une maison des Champs-lyses appartenant  Duplay. Ce
nom amne sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en
soi un enseignement significatif. A l'heure o, libre, fte, heureuse,
la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les ttes coupes
dans les journes des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers
sanglants de son hros Tallien, une des filles de Duplay tait jete
dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant  la
mamelle: c'tait la femme du dput Le Bas, le doux et hroque ami de
Robespierre, une honnte femme celle-l! Une nuit,  la prison de
Saint-Lazare, o elle avait t dpose, le gelier vint la rveiller en
sursaut. Deux inconnus, envoys par quelque puissant personnage du jour,
la demandaient. Elle s'habilla  la hte et descendit. On tait charg
de lui dire que si elle consentait  quitter le nom de son mari, elle
pourrait devenir la femme d'un autre dput; que son fils,--le futur
prcepteur de l'empereur Napolon III--alors g de six semaines 
peine, serait adopt comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui
assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas tait une des plus
charmantes blondes qu'on pt voir, la grce et la fracheur mmes.
Allez dire  ceux qui vous envoient, rpondit-elle, que la veuve Le
Bas ne quittera ce nom sacr que sur l'chafaud.--J'tais, a-t-elle
crit plus tard, trop fire du nom que je portais, pour l'changer mme
contre une vie aise[61]. Demeure veuve  l'ge de vingt-trois ans,
Elisabeth Duplay se remaria, quelques annes aprs,  l'adjudant gnral
Le Bas, frre de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui tait
sa gloire. Elle vcut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle
encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu tmoignage de la
grandeur de ses sentiments et de l'austrit de son caractre. Elle
mourut dans un ge avanc, toujours fidle au souvenir des grands morts
qu'elle avait aims, et dont, jusqu' son dernier jour, elle ne cessa
d'honorer et de chrir la mmoire. Quant  la Dame de Thermidor,
Thrzia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis
princesse de Chimay, on connat l'histoire de ses trois mariages, sans
compter les intermdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants 
la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et
dites laquelle mrite le mieux le respect et les sympathies des gens de
bien.

[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.]




VIII


On sait  quoi s'en tenir dsormais sur Tallien, _le sauveur de la
France_, suivant les enthousiastes de la raction. N'omettons pas de
dire qu'il fut le dfenseur de Jourdan Coupe-Tte au moment o celui-ci
fut appel  rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal
rvolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plus
parler de lui. Pendant ce temps-l, il fit son oeuvre souterraine.
Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un  l'autre, colportant le
soupon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la
peur chez celui-l, et mettant au service de la contre-rvolution mme
sa lchet et ses rancunes[62].

[Note 62: Un des coryphes de la raction thermidorienne, Tallien se
vit un moment, sous le Directoire, repouss comme un tratre par les
rpublicains et par les royalistes  la fois. Emmen en Egypte, comme
_savant_, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement imprial
des fonctions diplomatiques, et mourut oubli sous la Restauration et
pensionn par elle.]

Mais Tallien n'tait qu'un bouffon auprs du sycophante Fouch. Saluons
ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne; nul plus que lui
ne contribua  la perte de Robespierre; il tua la Rpublique en
Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place
d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part
considrable pour laquelle il a contribu aux malheurs de notre pays.
Rien du reste ne saurait honorer davantage la mmoire de Robespierre que
l'animadversion de Fouch et les circonstances qui l'ont amene.

Ses relations avec lui remontaient  une poque antrieure  la
Rvolution; il l'avait connu  Arras, o le futur mitrailleur de Lyon
donnait alors des leons de philosophie. Fouch s'tait jet avec ardeur
dans le mouvement rvolutionnaire, bien dcid  moissonner largement
pour sa part dans ce champ ouvert  toutes les convoitises. Ame vnale,
caractre servile, habile  profiter de toutes les occasions capables de
servir sa fortune, il s'tait attach  Robespierre  l'heure o la
faveur populaire semblait dsigner celui-ci comme le rgulateur oblig
de la Rvolution. L'ide de devenir le beau-frre du glorieux tribun
flattait alors singulirement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre
pour se faire agrer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait tre un
obstacle, il parvint  charmer la femme  force d'esprit et d'amabilit.
Charlotte tait alors ge de trente-deux ans, et, sans tre d'une
grande beaut, elle avait une physionomie extrmement agrable; mais,
comme il est fort probable, Fouch ne vit en elle que la soeur de
Robespierre. Charlotte subordonna son consentement  l'autorisation de
son frre, auquel elle parla des avances de Fouch. Plein d'illusions
encore sur ce dernier, et confiant dans la sincrit de sa foi
dmocratique, Maximilien ne montra aucune opposition  ce mariage[63].
La sanguinaire conduite de Fouch dans ses missions brisa tout.

[Note 63: _Mmoires de Charlotte Robespierre_, p. 123. Les
relations de Charlotte et de Fouch ont donn lieu  d'infmes propos,
et l'on a prtendu qu'elle avait t sa matresse. M. Michelet, en
accueillant la calomnie, aurait d tenir compte des protestations
indignes d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais  qui l'on
n'a  reprocher ni dpravation, ni vnalit. (Voy. _Mmoires de
Charlotte_, p. 125.)]

Aprs la prise de Lyon, Couthon avait excut avec une extrme
modration les rigoureux dcrets rendus par la Convention nationale
contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens
avaient t trouvs trop doux, on avait envoy Collot-d'Herbois et
Fouch, deux messagers de mort. Aussi le dpart du respectable ami de
Robespierre donna-t-il lieu  de longs et profonds regrets. Ah? si le
vertueux Couthon ft rest  la Commune-Affranchie, que d'injustices de
moins![64] Citons galement cet extrait d'une autre lettre adresse 
Robespierre: Je t'assure que je me suis senti renatre, lorsque l'ami
sr et clair qui revenait de Paris, et qui avait t  porte de vous
tudier dans vos bureaux, m'a assur que, bien loin d'tre l'ami intime
de Collot-d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comit de
Salut public[65].... Collot d'Herbois et Fouch, c'est tout un.

[Note 64: Lettre de Cadillot. Voyez _Papiers indits_, t. II,
p. 139, et numro CVI,  la suite du rapport de Courtois.]

[Note 65: Lettre en date du 20 messidor, cite plus haut. (Voy.
_Papiers indits_, t. I, p. 144, et numro CV,  la suite du
rapport de Courtois.)]

Prdestin  la police, Fouch crivait de Nevers  son ami Chaumette,
ds le mois d'octobre 1793: Mes mouchards m'ont procur d'heureux
renseignements, je suis  la dcouverte d'un complot qui va conduire
bien des sclrats  l'chafaud.... Il est ncessaire de s'emparer des
revenus des aristocrates, d'une manire ou d'une autre.... Un peu plus
tard, le 30 frimaire, il lui crivait de Lyon, afin de se plaindre que
le comit de Salut public et suspendu l'excution des mesures prises
par lui pour saisir tous les trsors des dpartements confis  sa
surveillance, et il ajoutait: Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut
diminuer notre courage et notre fermet. _Lyon ne sera plus_, cette
ville corrompue disparatra du sol rpublicain avec tous les
conspirateurs[66]. Qui ne connat les atrocits commises  Lyon par les
successeurs de Couthon, et qui ne frmit  ce souvenir sanglant?

[Note 66: Les originaux de ces deux lettres, indites toutes deux,
sont aux _Archives_, F 7, 1435, liasse A.]

Collot-d'Herbois parti, on aurait pu esprer une diminution de rigueurs;
mais Fouch restait, et, le 21 ventse (11 mars 1794), il crivait  la
Convention nationale: ... Il existe encore quelques complices de la
rvolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre; il faut que
tout ce qui fit la guerre  la libert, tout ce qui fut oppos  la
Rpublique, ne prsente aux yeux des rpublicains que des cendres et des
dcombres[67].... Les cris et les plaintes des victimes avaient
douloureusement retenti dans le coeur de Maximilien. Son silence glacial
 l'gard de Collot-d'Herbois, son obstination  ne point rpondre  ses
lettres, tout dmontre qu'il n'approuvait nullement les formes
expditives qu'apportaient dans leurs missions les sauvages excuteurs
des dcrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus
longtemps sourd aux gmissements dont les chos montaient incessamment
vers lui: Ami de la libert, dfenseur intrpide des droits du peuple,
lui crivait encore un patriote de Lyon, c'est  toi que je m'adresse,
comme au rpublicain le plus intact. Cette ville fut le thtre de la
contre-rvolution et dj la plupart des sclrats ne respirent plus....
Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris.... Porte ton
attention, et promptement, car chaque jour en voit prir.... Le tableau
que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux....
Mon ami ... on attend de toi la justice  qui elle est due, et que cette
malheureuse cit soit rendue  la Rpublique.... Dans tes nombreuses
occupations, n'oublie pas celle-ci[68]. Le 7 germinal (27 mars 1794),
c'est--dire moins de quinze jours aprs la rception de la lettre o
Fouch parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la
rvolte lyonnaise, Robespierre le faisait brusquement rappeler par un
ordre du comit de Salut public[69].

[Note 67: Lettre cite par Courtois,  la suite de son rapport, sous
le numro XXV.]

[Note 68: Lettre non cite par Courtois. L'original est aux
_Archives_, F 7, 4435, liasse O.]

[Note 69: Arrt sign: Robespierre, Carnot, Collot-d'Herbois,
Billaud-Varenne, Barre, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. Il est
tout entier de la main de Robespierre. _Archives_, A F, II. 58.]

A peine de retour  Paris, Fouch courut chez Maximilien pour avoir une
explication. Charlotte tait prsente  l'entrevue. Voici en quels
termes elle a elle-mme racont cette scne: Mon frre lui demanda
compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec
une telle nergie d'expression que Fouch tait ple et tremblant. Il
balbutia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait
prises sur la gravit des circonstances. Robespierre lui rpondit que
rien ne pouvait justifier les cruauts dont il s'tait rendu coupable;
que Lyon, il est vrai, avait t en insurrection contre la Convention
nationale, mais que ce n'tait pas une raison pour faire mitrailler en
masse des ennemis dsarms. A partir de ce jour, le futur duc
d'Otrante, le futur ministre de la police impriale, devint le plus
irrconciliable ennemi de Robespierre.




IX


Ds le 23 prairial (11 juin 1794), une rclamation de la socit
populaire de Nevers fournit  Maximilien l'occasion d'attaquer trs
nergiquement Fouch au club des Jacobins, dont Fouch lui-mme tait
alors prsident. Les ptitionnaires se plaignaient des perscutions et
des excutions dont les patriotes taient victimes dans ce dpartement
o Fouch avait t en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette,
frapp aprs Hbert et Danton.

Il ne s'agit pas, s'cria Robespierre, de jeter  prsent de la boue
sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de
feu pour dfendre le comit de Salut public et qui aiguisent contre lui
les poignards. C'tait l'heure, ne l'oublions pas, o s'ourdissait
contre Maximilien la plus horrible des machinations, et dj sans doute
Robespierre souponnait Fouch d'en tre l'agent le plus actif. Quant 
lui, ne sparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du
gouvernement, dont elle tait le centre, disait-il, il engageait
fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrire de la
Rvolution, n'avaient cherch que le bien public,  se rallier autour de
l'Assemble et du comit de Salut public,  se tenir plus que jamais sur
leurs gardes et  touffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes
opprims il promit la protection du gouvernement, rsolu  combattre de
tout son pouvoir la vertu perscute. La premire des vertus
rpublicaines, s'cria-t-il en terminant, est de veiller pour
l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre  mort,
sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la libert. Cette rapide et
loquente improvisation fut suivie d'une violente explosion
d'applaudissements. Fouch, atterr, balbutia  peine quelques mots de
rponse[70].

[Note 70: Voir, pour cette sance, le _Moniteur_ du 20 prairial
an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numro 47 du
t. III.]

Il n'eut plus alors qu'une pense, celle de la vengeance. Attaquer
Robespierre de front, c'tait difficile; il fallait aller  lui par des
chemins tnbreux, frapper dans l'ombre sa rputation, employer contre
lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un
mot, rvolte la conscience humaine. Fouch et ses amis ne reculrent pas
devant cette oeuvre de coquins. On a parl de la conjuration de
Robespierre, et un crivain en a mme crit l'histoire, si l'on peut
profaner ce nom d'crivain en l'appliquant au misrable qui a sign cet
odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est l une de ces
bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'tre
dupe si l'on n'y met une excessive bonne volont; mais ce qui est bien
avr, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration
d'une bande de sclrats contre l'austre tribun.

[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
Montjoie.]

On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si
horrible complot. Les conjurs, on les connat. A Fouch et  Tallien il
faut ajouter Rovre, le digne associ de Jourdan Coupe-Tte dans le
trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, dj nomms; Guffroy, le
journaliste  la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux
qui, avec Montaut, avait le plus insist pour le renvoi des
soixante-treize girondins devant le tribunal rvolutionnaire[72]; enfin
Lecointre, Legendre et Frron. Ces trois derniers mritent une mention
particulire. Lecointre tait ce marchand de toiles qui commandait la
garde nationale de Versailles aux journes des 5 et 6 octobre. La
dprciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu 
refroidir son ardeur rvolutionnaire; cependant ses spculations comme
accapareur paraissent avoir largement compens ses pertes comme
commerant[73]. Extrme en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un
rvolutionnaire forcen, et il devint plus tard le boule-dogue de la
raction. Toutefois, tant que vcut Robespierre, il se tint sur une
rserve prudente, et ce fut seulement un mois aprs sa chute qu'il se
vanta d'avoir pris part  une conjuration forme contre lui ds le 5
prairial. C'tait du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour
o l'accusateur public fut mand  la barre de la Convention, aprs le 9
thermidor, Lecointre s'cria en le voyant: Voil un brave homme, un
homme de mrite[74]. Les Thermidoriens taient donc loin de considrer
Fouquier comme une crature de Robespierre.

[Note 72: Aprs le coup d'tat de Brumaire, Thuriot _de La
Rosire_ fut, par la grce de Sieys, nomm juge au tribunal criminel
de la Seine. Il tait en 1814 substitut de l'avocat gnral  la cour de
Cassation.]

[Note 73: Voyez  cet gard l'accusation formelle de Billaud-Varenne
dans sa _Rponse  Lecointre_, p. 40.]

[Note 74: Ce fut Louchet qui, aprs Thermidor, reprocha  Lecointre
ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre rpondit, aprs avoir
avou qu'il avait eu Fouquier-Tinville  dner chez lui, en compagnie de
Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un
homme propos, trois jours auparavant, comme accusateur public par le
comit de Salut public rgnr. (Voy. les _Crimes des sept membres
des anciens comits_, p. 75.)]

Quant  Legendre ... qui ne connat le fameux boucher? Il y a de lui un
fait atroce. Dans la journe du 25 prairial, il reut de Roch
Marcandier, vil folliculaire dont nous avons dj eu l'occasion de
parler, une lettre par laquelle cet individu, rduit  se cacher depuis
un an, implorait sa commisration. Le jour mme, Legendre faisait sa
dclaration au comit de Sret gnrale et promettait de prendre toutes
les mesures ncessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps
de l cet homme tait guillotin. Il semble que Legendre ait voulu se
venger de sa lchet sur la mmoire de Maximilien. C'tait lui pourtant
qui avait trac ces lignes: Une reconnaissance immortelle s'panche
vers Robespierre toutes les fois qu'on pense  un homme de bien[76].

[Note 75: Voyez, dans les _Papiers indits_, la lettre de
Marcandier  Legendre et la dclaration de celui-ci au comit de Sret
gnrale, t. I, p. 179 et 183.]

[Note 76: _Papiers indits_, t. I, p. 180.]

Que dire de Frron, ce dmolisseur stupide qui voulut raser l'Htel de
ville de Paris, ce matre expert en calomnies, ce chef de la jeunesse
dore? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur,
joignez les noms maudits de Courtois, dnonc  diverses reprises au
comit de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'tat, de
Barras, ce gentilhomme dclass qu'on et cru pay pour venger sur les
plus purs dfenseurs de la Rvolution les humiliations de sa caste;
d'Andr Dumont, qui s'entendait si bien  mettre Beauvais au bouillon
maigre et  prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine,
c'est--dire les nobles et les animaux noirs appels prtres[78], de
Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes,
rprimer les excs, et vous aurez la liste  peu prs complte des
auteurs de la conjuration thermidorienne.

[Note 77: Aussi violent contre les patriotes aprs Thermidor qu'il
l'avait t jadis contre les ennemis de la Rvolution, Frron faillit
pouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat,
nomm sous-prfet  Saint-Domingue, o il mourut peu de temps aprs son
arrive.]

[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26
octobre) et 22 frimaire (13 dcembre 1793).]




X


Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant  la fois, par les plus
infmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus
avancs de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la
Rvolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de dputs
possible en rpandant de prtendues listes de reprsentants vous par
lui au tribunal rvolutionnaire, tel fut le plan adopt par les
conjurs, plan digne du gnie infernal de Fouch! Ce n'est pas tout. Les
Girondins avaient autrefois,  grand renfort de calomnies, dress contre
Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oubli
les diffamations mensongres tombes de la bouche de leurs orateurs et
propages par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas  se mettre
en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thse
girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils
le frapprent tratreusement par derrire, ils le combattirent
sourdement, lchement, bassement. Ils rencontrrent de trs utiles
auxiliaires dans les feuilles trangres, leurs complices peut-tre, o
l'on s'ingniait aussi pour tout rapporter  Maximilien. _Les agents
de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On et pu
croire  une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imagin le
triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventrent
le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just.

[Note 79: Le plan adopt par les Thermidoriens contre le comit de
Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut tre considr
comme tant d'invention royaliste; jugez-en plutt. Voici ce qu'on lit
dans les _Mmoires_ de Mallet-Dupan: Il faudrait, en donnant le
plus de consistance possible et d'tendue  la haine qu'inspire le
comit de Salut public dans Paris, s'occuper surtout  organiser sa
perte dans l'Assemble, aprs avoir dmontr aux membres qui la
composent la facilit du succs et mme l'absence de tout danger pour
eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents
individus qui ont vot contre la mort du roi; leur opinion n'est pas
douteuse.... Tous ceux qui ont t entrans dans une conduite contraire
par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible.
Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce
qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres dputs
sacrifis prvoient qu'ils seront ses victimes; il est donc vident que
la majorit contre lui peut se composer; il suffirait de concerter
fortement les hommes qui conduisent ces diffrentes sections ... qu'ils
fussent prts  parler,  dnoncer le comit, qu'ils rassemblassent dans
leur pense des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre
ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers
importants, ils se montreraient avec nergie, accableraient le comit de
la responsabilit, l'accuseraient d'avoir exerc la plus malheureuse, la
plus cruelle dictature, d'tre l'auteur de tous les maux de la France.
La conclusion naturelle serait le renouvellement  l'instant des comits
de Salut public et de Sret gnrale, dont le remplacement serait
prpar d'avance. Aussitt nomms, les membres des nouveaux comits
feraient arrter les membres des anciens et leurs adhrents principaux.
On conoit, aprs ce succs, la facilit de dtruire le tribunal
rvolutionnaire, les comits de sections; en un mot, de marcher  un
dnoment utile. T. II, p. 95.

Ces lignes sont prcdes de cette rflexion si juste de Mallet-Dupan:
Les moyens qu'ils se proposaient d'employer taient prcisment ceux
qui amenrent en effet la perte de Robespierre.]

Le lendemain mme du 22 prairial, les conjurs se mirent en devoir de
raliser, suivant l'expression de Maximilien, des terreurs ridicules
rpandues par la calomnie[80], et ils firent circuler une premire
liste de dix-huit reprsentants qui devaient tre arrts par les ordres
des comits. Ds le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dnonait cette
manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collgues de la Convention  se
dfier de ces insinuations atroces, et en portant  six au plus le
nombre des sclrats et des tratres  dmasquer[81]. Cinq ou six
peut-tre, tel tait en effet le nombre exact des membres dont
Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemble[82].
Est-ce qu'aprs Thermidor la Convention hsitera  en frapper davantage?
Mais la peur est affreusement crdule; le chiffre alla grossissant de
jour en jour, et il arriva un moment o trente dputs n'osaient plus
coucher chez eux[83]. Est-il vrai, s'criait Robespierre,  la sance
du 8 thermidor, que l'on ait colport des listes odieuses o l'on
dsignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention,
et qu'on prtendait tre l'ouvrage du comit de Salut public et ensuite
le mien? Est-il vrai qu'on ait os supposer des sances du comit, des
_arrts rigoureux qui n'ont jamais exist, des arrestations non moins
chimriques_? Est-il vrai qu'on ait cherch  persuader  un certain
nombre de reprsentants irrprochables que leur perte tait rsolue; 
tous ceux qui, par quelque erreur avaient pay un tribut invitable  la
fatalit des circonstances et  la faiblesse humaine, qu'ils taient
vous au sort des conjurs? Est-il vrai que l'imposture ait t rpandue
avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient
plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et
les preuves de ces manoeuvres sont au comit de Salut public[84]. De
ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites  plus de six semaines
d'intervalle, il rsulte deux choses irrfutables: d'abord, que les
conjurs, en premier lieu, en voulaient au comit de Salut public tout
entier; ensuite, que ces prtendues listes de proscrits, dont les
ennemis de Robespierre se prvalent encore aujourd'hui avec une insigne
mauvaise foi, n'ont jamais exist. De quel poids peuvent tre, en
prsence de dngations si formelles, les assertions de quelques
misrables?

[Note 80: Discours du 8 thermidor.]

[Note 81: Sance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le
_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)]

[Note 82: Consultez  cet gard le discours de Saint-Just au 9
thermidor.]

[Note 83: C'est le chiffre donn par Lecointre; on l'a lev jusqu'
soixante.]

[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.]

La vrit est que des listes couraient, dresses non point par les
partisans de Robespierre, mais par ses plus acharns ennemis. En mettant
sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entrana
sans peine le comit de Sret gnrale, dont les membres,  l'exception
de deux ou trois, taient depuis longtemps fort mal disposs envers
Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comit de Salut
public, qui continua de surveiller les conjurs pendant tout le courant
de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police,
o nous trouvons le compte rendu des alles et venues des Bourdon (de
l'Oise), Tallien et autres. Le prtendu espionnage organis par
Robespierre est, nous le dmontrerons bientt, une fable odieuse et
ridicule invente par les Thermidoriens. Malgr les divisions nes dans
les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collgues du
comit, ceux-ci hsitrent longtemps, jusqu' la fin de messidor, 
l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le
livrant  ses ennemis, ils livraient la Rpublique elle-mme. Ils ne
consentirent  le sacrifier que lorsqu'ils le virent dcid  mettre fin
 la Terreur exerce comme elle l'tait et  en poursuivre les criminels
agents.

A Fouch revient l'honneur infme d'avoir triomph de leurs hsitations.
A la sance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prtendit qu'il tait rest
deux mois sans voir Fouch[85]. Mais c'tait l une allgation
mensongre, s'il faut s'en rapporter  la dclaration de Fouch
lui-mme, qui ici n'avait aucun intrt  dguiser la vrit: J'allai
droit  ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec
Robespierre, et que je savais tre _envieux et craintifs_ de son
immense popularit. Je rvlai  Collot-d'Herbois,  Carnot,  Billaud
_de_ Varenne les desseins du moderne Appius. Les dmarches du
futur duc d'Otrante russirent au del de ses esprances, car le 30
messidor, il pouvait crire  son beau-frre,  Nantes: Soyez
tranquille sur l'effet des calomnies atroces lances contre moi; je n'ai
rien  dire contre les _autheurs_, ils m'ont ferm la bouche. Mais
le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa
justice[86].

[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

[Note 86: Lettre saisie  Nantes par le reprsentant B, et envoye
au comit de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de
Thermidor. L'original est aux _Archives_.]

Que le futur duc d'Otrante ait trouv dans Billaud-Varenne et dans
Carnot des envieux de l'immense popularit de Robespierre, cela est
possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'tait
mieux. En entendant Maximilien demander compte  Fouch de l'effusion de
sang rpandu par le crime Collot se crut menac lui-mme, et il conclut
un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarit
du sang vers.




CHAPITRE TROISIME


Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
Catherine Thot.--Que Robespierre ne dserta point le comit.--De sa
retraite toute morale.--Le bureau de police gnral.--Rapports avec le
tribunal rvolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
Jacobins.--Appel  la justice et  la probit.--Violente apostrophe
contre Fouch.


I


Que reprocha surtout Robespierre  ses ennemis? Ce fut d'avoir multipli
les actes d'oppression pour tendre le systme de terreur et de
calomnie[87]. Ils ne reculrent devant aucun excs afin d'en rejeter la
responsabilit sur celui dont ils avaient jur la perte.

[Note 87: Discours du 8 thermidor.]

L'ide de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Ccile Renault  un
complot de l'tranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au
tribunal rvolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels
ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut trs probablement le
rsultat d'une noire intrigue. Charg de rdiger le rapport de cette
affaire, lie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre,
s'effora, dans la sance du 20 prairial, de rattacher la faction
nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hbert et
de Danton.

On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation tait dnue de
fondement  l'gard de la plupart des accuss; mfions-nous de la
sensiblerie affecte de ces crivains qui rservent toutes leurs larmes
pour les victimes de la Rvolution et se montrent impitoyables pour les
milliers de malheureux de tout ge et de tout sexe immols par le
despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_
et secrtaire du fameux de Batz, le conspirateur mrite et
insaisissable, ni l'picier Cortey, ni Michonis, n'taient innocents.
taient-ils moins coupables, ceux qui furent signals par Lacoste comme
ayant cherch  miner la fortune publique par des falsifications
d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz,
nomm Roussel, tait li avec Ladmiral. Cette circonstance permit  lie
Lacoste de prsenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments
dont s'taient servis Pitt et l'tranger pour frapper certains
reprsentants du peuple. Le pre, un des frres et une tante de Ccile
Renault, furent envelopps dans la fourne, parce qu'en faisant une
perquisition chez eux, on avait dcouvert les portraits de Louis XVI et
de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien
nomm Saintanax et plusieurs autres personnes arrtes pour s'tre
exprimes en termes calomnieux et menaants sur le compte de
Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqus dans l'affaire avec
la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien rgime.

Robespierre resta aussi tranger que possible  cet affreux amalgame et
 la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la
lumire du jour. Il y a mieux, un autre frre de la jeune Renault,
quartier-matre dans le deuxime bataillon de Paris, ayant t
incarcr,  qui s'adressa-t-il pour chapper  la proscription de sa
famille?... A Maximilien. A qui avoir recours? lui crivit-il. A toi,
Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma gnration si tu n'tais
pas gnreux.... Sois mon avocat.... Ce jeune homme ne fut point livr
au tribunal rvolutionnaire[88]. Fut-ce grce  Robespierre, dont
l'influence, hlas! tait dj bien prcaire  cette poque, je ne
saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines
aprs le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra
point tout de suite sa libert, ce fut par la volont de Maximilien.

[Note 88: Voyez cette lettre de Renault  Robespierre, en date du 15
messidor, non cite par Courtois, dans les _Papiers indits_, t. I,
p. 196.]

Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux
qui, par exemple, ne craignent pas d'crire qu'_il s'inventa un
assassin_, pour lui donner un rle quelconque dans ce lugubre drame
des _chemises rouges_, ainsi nomm parce qu'il plut au comit de
Sret gnrale de faire revtir tous les condamns de chemises rouges,
comme des parricides, pour les mener au supplice. C'tait l, de la part
du comit un coup de matre, ont suppos quelques crivains; on voulait
semer  la fois l'indignation et la piti: voil bien des malheureux
immols pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'crier.--Pourquoi
pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que
les conjurs faisaient circuler a et l dans les groupes des propos
atroces au sujet de la fille Renault. C'tait, sans doute, insinuait-on,
une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du
_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89].
Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre
puissance de la calomnie!

[Note 89: Discours de Robespierre  la sance du 13 messidor aux
Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).]




II


Une des plus atroces calomnies inventes par les crivains de la
raction est  coup sr celle  laquelle a donn lieu le supplice de la
famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entire dans le procs des
_chemises rouges_. Le malheur de ces crivains sans pudeur et sans
foi est de ne pouvoir pas mme s'entendre. Les uns ont attribu 
Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons dmontr ailleurs la
fausset et l'infamie de cette allgation[90]. Les autres, en ont rejet
la responsabilit sur Maximilien. Leur rcit vaut la peine d'tre
racont; il n'est pas mauvais de fltrir les calomniateurs par la seule
publicit de leurs oeuvres de mensonge.

[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
II.]

Suivant eux, Robespierre se serait laiss mener un soir dans la maison
de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du thtre des Italiens.
L, il aurait soup, se serait enivr, et au milieu des fumes du vin,
il aurait laiss chapper de redoutables secrets[91]. D'o la
ncessit pour lui de vouer  la mort tous ceux dont l'indiscrtion
aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vrit, et comme si ce
n'et pas t l, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte
d'entretenir le lecteur de pareilles inepties.

[Note 91: Il faut lire les Mmoires du comdien Fleury, qui fut le
commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'o
peuvent aller la btise et le cynisme de certains crivains. Ces
Mmoires (6 vol. in-8) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a,
pensons-nous, rdigs sur quelques notes informes de M. Fleury.]

Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants,
manquent rarement de fournir eux-mmes quelque preuve de leur imposture.
C'est ainsi que, voulant donner  leur rcit un certain caractre de
prcision, les inventeurs de cette fameuse scne o le monstre se
serait mis en pointe de vin l'ont place dans le courant du mois de
mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait t arrte ds la fin de mars et
transfre  Sainte-Plagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant 
l'acteur Trial, il tait si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il
fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune rgnre,
et qu'il signa comme tel les actes de dcs des victimes de ce glorieux
coup d'tat. Du reste, il opposa toujours le plus solennel dmenti  la
fable ignoble dans laquelle on lui donna le rle d'introducteur[93].

[Note 92: Archives de la prfecture de police.]

[Note 93: Parmi les crivains qui ont propag cette fable, citons
d'abord les rdacteurs de l'_Histoire de la Rvolution, par deux amis
de la libert_, livre o tous les faits sont sciemment dnaturs et
dont les auteurs mritent le mpris de tous les honntes gens. Citons
aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner
le nom d'crivain  un misrable sans conscience qui, pour quelque
argent, a fait trafic de prtendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas
 se demander si le digne abb Proyard a dvotement embaum l'anecdote
dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit
une variante. La scne ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe,
mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.)

On ne conoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a
pu supposer un moment que Robespierre dna jamais chez Mme de
Saint-Amaranthe, et qu'il y entr'ouvrit ses desseins pour y laisser
lire l'esprance. (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il
rpudi avec dgot la scne d'ivresse imagine par d'impudents
libellistes.]

La maison de Mme de Saint-Amaranthe tait une maison de jeux,
d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mre, femme spare
d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'pousa le fils fort
dcri de l'ancien lieutenant gnral de police, de Sartines, taient
l'une et l'autre de moeurs fort quivoques avant la Rvolution. Leur
salon tait une sorte de terrain neutre o le gentilhomme coudoyait
l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les htes de prdilection.
Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit
beaucoup. Plus tard, tous les rvolutionnaires de moeurs faciles, Proly,
Hrault de Schelles, Danton, s'y donnrent rendez-vous et s'y
trouvrent mls  une foule d'artisans de contre-rvolution.
Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opra, avec
Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des socitaires de la
Comdie-Franaise. C'tait longtemps avant le procs de Danton. Quand
Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blma si
svrement son frre et les deux neveux de son hte que ceux-ci se
gardrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgr
l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'an n'avait
pas vingt-neuf ans [94].

[Note 94: Voyez  ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas  M. de
Lamartine, cite dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, dsigne par quelques
crivains comme une des maisons les mieux hantes de Paris, avait t,
mme avant la Rvolution, l'objet de plusieurs dnonciations. En voici
une du 20 juin 1793, qu'il ne nous parat pas inutile de mettre sous les
yeux de nos lecteurs: Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y
demeurant, rue Fromenteau, htel de Nevers, n 38, section des _Gardes
franaises_, dclare au comit de Salut public du dpartement de
Paris, sant aux Quatre-Nations, qu'au mpris des ordonnances qui
prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_
et _biribi_, et mme qui condamnent  des peines pcuniaires et
afflictives les dlinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir:
une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie
du Palais-Royal, n 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le
sieur Leblanc  l'htel de la Chine, au premier au-dessus de
l'entresol d'un ct, rue de Beaujolloy, en face du caf de
Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la
Trsorerie nationale.

Dclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolres par la
section de la _Butte des Moulins_ et nommment favorises par les
quatre officiers de police de cette section qui en reoivent par jour,
savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour
celle de _biribi_. (_Archives_, comit de surveillance du
dpartement de Paris, 9e carton.)]

La famille de Saint-Amaranthe fut implique par le comit de Sret
gnrale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure tait un
foyer d'intrigues et qu'on y mditait le soulvement des prisons [95].
Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par lie Lacoste,
tablissait entre les membres de cette famille et les personnes arrtes
sous la prvention d'attentat contre la vie de Robespierre et de
Collot-d'Herbois un rapprochement trange, dont la malignit des ennemis
de la Rvolution ne pouvait manquer de tirer parti.

[Note 95: Rapport d'lie Lacoste, sance du 26 prairial
(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).]

Y eut-il prmditation de la part du comit de Sret gnrale, et
voulut-il, en effet, comme le prtend un historien de nos jours [96],
placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre
pour que leur excution l'assassint moralement? Je ne saurais le
dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'lie Lacoste ait
obi au mme sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du
baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dang,
Souls et Marino, compromis depuis longtemps dj, et qui se trouvaient
en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville
les joignit aux accuss renvoys devant le tribunal rvolutionnaire sur
le rapport de Lacoste.

[Note 96: Michelet, _Histoire de la Rvolution_, t. VIII, p.
358.]

A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un
dcret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la
conspiration du baron de Batz ou de l'tranger qui pourraient tre
dissmins dans les maisons d'arrt de Paris ou sur les diffrents
points de la Rpublique. Voil le dcret qui donna lieu aux grandes
fournes de messidor, qui permit  certaines gens de multiplier les
actes d'oppression qu'on essayera de mettre  la charge de Robespierre,
et contre lesquels nous l'entendrons s'lever avec tant d'indignation.




III


Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirige
contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le
lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint prsenter le rapport
 la Convention nationale.

Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqu le nom de la
Providence, parce qu'il avait dnonc comme impolitiques d'abord, et
puis comme souverainement injustes, les perscutions diriges contre les
prtres en gnral et les attentats contre la libert des cultes, les
Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs pigrammes les plus
mordantes, et ils s'taient ingnis pour faire de ce propre fils de
Rousseau et du rationalisme ... un prtre. On a dit, il y a longtemps,
que le ridicule tue en France, et l'on esprait tuer par le ridicule
celui dont la vie prive et la vie publique taient au-dessus de toute
attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens
imaginrent de transformer en une sorte de messie d'une secte
d'illumins l'homme qui, ragissant avec tant de courage contre
l'intolrance des indvots, venait  la face de l'Europe de faire,  la
suite du dcret relatif  l'tre suprme, consacrer par la Convention la
pleine et entire libert des cultes[97].

[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacr 
Catherine Thot, M. Michelet procde  la fois des Girondins et des
Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts
de baptme l'enfant d'un _jacobin catholique_, et oblig de
promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne
se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de
Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que,
dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de
quatre-vingt-sept ans crit  Robespierre qu'il le regarde comme le
Messie promis par l'tre ternel pour rformer toute chose (numro XII,
 la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs
lettres lui venaient qui le dclaraient un messie_. Puis il nous
parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu
_comme image sainte_. Il nous montre des gnraux, des femmes,
portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la
_miniature sacre_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne
regardait gure Maximilien comme un suppt de la Terreur. Et, entran
par la fantaisie furieuse qui le possde, M. Michelet nous reprsente
_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il
transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et
disant: Robespierre, tu es Dieu. Et de l l'historien part pour
accuser Maximilien d'encourager ces outrages  la raison. (T. VII, p.
366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M.
Michelet, Robespierre et t pour quelque chose l dedans.]

Il y avait alors, dans un coin retir de Paris, une vieille femme nomme
Catherine Thot, chez laquelle se runissaient un certain nombre
d'illumins, gens  cervelle troite, ayant soif de surnaturel, mais ne
songeant gure  conspirer contre la Rpublique. La rception des lus
pouvait prter  rire: il fallait, en premier lieu, faire abngation des
plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mre de
Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on tait consacr. Il n'y
avait vraiment l rien de nature  inquiter ni les comits ni la
Convention, c'taient de pures mmeries dont la police avait eu le tort
de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La
pauvre Catherine avait mme pass quelque temps  la Bastille et dans
une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre
jusqu' un certain point sous l'ancien rgime, o les consciences
touffaient sous l'arbitraire, tait inconcevable en pleine Rvolution.
Eh bien! le lieutenant de police fut dpass par le comit de Sret
gnrale; les intolrants de l'poque jugrent  propos d'attaquer la
superstition dans la personne de Catherine Thot, et ils transformrent
en crime de contre-rvolution les pratiques anticatholiques de quelques
illumins.

Parmi les habitus de la maison de la vieille prophtesse figuraient
l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collgue de Robespierre  l'Assemble
constituante, le mdecin de la famille d'Orlans, Etienne-Louis
Quesvremont, surnomm Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant
marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comit de
Sret gnrale imagina de traduire devant le Tribunal rvolutionnaire
en compagnie de Catherine Thot. Ils avaient t arrts ds la fin de
floral, sur un rapport de l'espion Senar, qui tait parvenu 
s'introduire dans le mystrieux asile de la rue Contrescarpe en
sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitt reu, avait
fait arrter toute l'assistance par des agents aposts.

L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurs de Thermidor
songrent  en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour dtruire
l'effet prodigieux produit par la fte du 20 prairial et l'clat nouveau
qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine
recommandait  ses disciples d'lever leurs coeurs  l'tre suprme, et
cela au moment o la nation elle-mme,  la voix de Maximilien, se
disposait  en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis
on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre crite
en son nom  Maximilien, lettre o elle l'appelait son premier prophte,
son ministre chri. Plus de doute, on conspirait en faveur de
Robespierre. La lettre tait videmment fabrique; Vadier n'osa mme pas
y faire allusion dans son rapport  la Convention; mais n'importe, la
calomnie tait lance.

Enfin, dom Gerle, prsent comme le principal agent de la conspiration,
tait un protg de Robespierre; on avait trouv dans ses papiers un mot
de celui-ci attestant son patriotisme, et  l'aide duquel il avait pu
obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intrt bien
naturelle donne par Maximilien  un ancien collgue dont il estimait
les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse ide de proposer
 l'Assemble constituante d'riger la religion catholique en religion
d'tat; le rapporteur du comit de Sret gnrale ne manqua pas de
rappeler cette circonstance pour donner  l'affaire une couleur de
fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'clair par ses
collgues de la gauche, sur les bancs de laquelle il sigeait, dom Gerle
s'tait empress, ds le lendemain, de retirer sa proposition, au grand
scandale de la noblesse et du clerg.

Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au
nom des comits de Sret gnrale et de Salut public. Magistrat de
l'ancien rgime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet
implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur 
obtenir des condamnations. Il y a,  cet gard, des lettres de lui 
Fouquier-Tinville o il _recommande_ nombre d'accuss, et qui font
vraiment frmir[98]. Tout d'abord, Vadier drida l'Assemble par force
plaisanteries sur les prtres et sur la religion; puis il amusa ses
collgues aux dpens de la vieille Catherine, dont, par une substitution
qu'il crut sans doute trs ingnieuse, il changea le nom de Thot en
celui de Thos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il tait
interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements.
Robespierre n'tait point nomm dans ce rapport, o le nombre des
adeptes de Catherine Thot tait grossi  plaisir, mais l'allusion
perfide perait a et l, et des rires d'intelligence apprenaient au
rapporteur qu'il avait t compris. Conformment aux conclusions du
rapport, la Convention renvoya devant le tribunal rvolutionnaire
Catherine Thot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise
de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la Rpublique, et
elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les
complices de cette prtendue conspiration.

[Note 98: Voyez ces lettres  la suite du rapport de Saladin, sous
les numros XXXII, XXXIV et XXXV.]

C'tait du dlire. Ce que Robespierre ressentit de dgot en se trouvant
condamn  entendre comme prsident ces plaisanteries de Vadier, sous
lesquelles se cachait une grande iniquit, ne peut se dire. Lui-mme a,
dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression:
La premire tentative que firent les malveillants fut de chercher 
avilir les grands principes que vous aviez proclams, et  effacer le
souvenir touchant de la fte nationale. Tel fut le but du caractre et
de la solennit qu'on donna  l'affaire de Catherine Thot. La
malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cache
sous le nom de quelques dvotes imbciles, et on ne prsenta 
l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inpuisable de
sarcasmes indcents ou puriles. Les vritables conjurs chapprent, et
l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mre de
Dieu. Au mme instant on vit clore une foule de pamphlets dgotants,
dignes du _Pre Duchesne_, dont le but tait d'avilir la Convention
nationale, le tribunal rvolutionnaire, de renouveler les querelles
religieuses, d'ouvrir une perscution aussi atroce qu'impolitique contre
les esprits faibles ou crdules imbus de quelque ressouvenir religieux.
En mme temps, une multitude de citoyens paisibles et mme de patriotes
ont t arrts  l'occasion de cette affaire; et les coupables
conspirent encore en libert, car le plan est de les sauver, de
tourmenter le peuple et de multiplier les mcontents. Que n'a-t-on pas
fait pour parvenir  ce but? Prdication ouverte de l'athisme,
violences inopines contre le culte, exactions commises sous les formes
les plus indcentes, perscutions diriges contre le peuple sous
prtexte de superstition ... tout tendait  ce but[99]....

[Note 99: Discours du 8 thermidor.]

Robespierre s'puisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes
indiques par Vadier. Il y eut au comit de Salut public de vhmentes
explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de
Catherine Thot qu'eut lieu la scne violente dont parlent les anciens
membres du comit dans leur rponse  Lecointre, et qu'ils prtendent
s'tre passe  l'occasion de la loi de prairial. D'aprs un historien
assez bien inform, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient rsist
aux prtentions de Robespierre, qui voulait touffer l'affaire ou la
rduire  sa juste valeur, c'est--dire  peu de chose. Billaud se
serait montr furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit,
Robespierre finit par dmontrer  ses collgues combien il serait odieux
de traduire au tribunal rvolutionnaire quelques illumins, tout  fait
trangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait
donn  la Rvolution des gages de dvouement.  [Note 100: Tissot,
_Histoire de la Rvolution_, t. V, p. 237. Tissot tait le
beau-frre de Goujon, une des victimes de prairial an III.]

L'accusateur public fut aussitt mand, et l'ordre lui fut donn par
Robespierre lui-mme, au nom du comit de Salut public, de suspendre
l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un dcret de la Convention lui
enjoignait de la suivre, force lui fut d'obir, et de remettre les
pices au comit[101]. Trs dsappoint, et redoutant les reproches du
comit de Sret gnrale, auxquels il n'chappa point,
Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. L il rendit compte des
faits et dpeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les
deux comits. _Il, il, il_, dit-il par trois fois, s'y oppose au
nom du comit de Salut public.--_Il_, c'est--dire Robespierre,
rpondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, rpliqua Fouquier[102]. Si la
volont de Robespierre fut ici prpondrante, l'humanit doit s'en
applaudir, car, grce  son obstination, une foule de victimes
innocentes chapprent  la mort.

[Note 101: Mmoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.]

[Note 102: Mmoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M.
Michelet, qui marche  pieds joints sur la vrit historique plutt que
de perdre un trait, a crit: Le grand mot _je veux_ tait rtabli,
et la monarchie existait. (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un
dernier moment d'influence et par la seule force de la raison,
Robespierre tait parvenu  obtenir de ses collgues qu'on examint plus
attentivement une affaire o se trouvaient compromises un certain nombre
de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ tait rtabli, et la
monarchie existait! Peut-on draisonner  ce point! Pauvre monarque! Il
n'eut mme pas le pouvoir de faire mettre en libert ceux que, du moins,
il parvint  soustraire  un jugement prcipit qui et quivalu  une
sentence de mort. Six mois aprs Thermidor, dom Gerle tait encore en
prison.]

L'animosit du comit de Sret gnrale contre lui en redoubla. Vadier
ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, rpondant  Maximilien, il
promit un rapport plus tendu sur cette affaire des illumins dans
laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens
et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante rsolution
des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernire victoire de
Robespierre sur les exagrs. Lutteur impuissant et fatigu, il va se
retirer, moralement du moins, du comit de Salut public, se retremper
dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis,
dployant une activit merveilleuse, entasseront pour le perdre
calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies.

[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]




IV


Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles 
Robespierre, ont cru que, durant quatre dcades, c'est--dire quarante
jours avant sa chute, il s'tait compltement retir du comit de Salut
public, avait cess d'y aller. C'est l une erreur capitale, et l'on va
voir combien il est important de la rectifier. Si, en effet, depuis la
fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'tait purement et
simplement content de ne plus paratre au comit, il serait
souverainement injuste  coup sr de lui demander le moindre compte des
rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui
reprocher avec quelques crivains de n'y avoir oppos que la force
d'inertie.

Mais si, au contraire, nous prouvons, que pendant ces quarante derniers
jours, il a sig sans dsemparer au comit de Salut public, comme dans
cet espace de temps il a refus de s'associer  la plupart des grandes
mesures de svrit consenties par ses collgues, comme il n'a point
voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c'est donc
qu'il y tait absolument oppos, qu'il les combattait  outrance; c'est
donc que, suivant l'expression de Saint-Just, il ne comprenait pas
cette manire prompte d'improviser la foudre  chaque instant[104].
Voil pourquoi il mrita l'honorable reproche que lui adressa Barre
dans la sance du 10 thermidor, d'avoir voulu arrter le cours
_terrible, majestueux_ de la Rvolution; et voil pourquoi aussi,
n'ayant pu dcider les comits  s'opposer  ces actes d'oppression
multiplis dont il gmissait, il se rsolut  appeler la Convention 
son aide et  la prendre pour juge entre eux et lui.

[Note 104: _Rponse des membres des deux anciens comits_, p.
107, en note.]

Les Thermidoriens du comit ont bien senti l'importance de cette
distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne
paraissait plus aux sances et que, durant quatre dcades, il n'y tait
venu que deux fois, et encore sur une _citation_ d'eux, la premire
pour donner les motifs de l'arrestation du comit rvolutionnaire de la
section de l'_Indivisibilit_, la seconde pour s'expliquer sur sa
prtendue absence[105]. Robespierre n'tait plus l pour rpondre. Mais
si, en effet, il et rompu toutes relations avec le comit de Salut
public, comment ses collgues de la Convention ne s'en seraient-ils pas
aperus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains
membres des anciens comits porte prcisment sur ce qu'ils n'ont point
prvenu la Convention de l'absence de Robespierre. Rien d'embarrass sur
ce point comme la rponse de Billaud-Varenne: C'et t un fait trop
facile  excuser; n'aurait-il pu prtexter une indisposition?[106]

[Note 105: _Rponse des membres des deux anciens comits_, p.
7. Voyez aussi le rapport de Saladin, p. 99. _Il est convenu_,
dit ironiquement Saladin, que depuis le 22 prairial Robespierre
s'loigne du comit.]

[Note 106: _Rponse des membres des deux anciens comits_, p.
61.]

Mais, objectait-on, et les signatures apposes par Robespierre au bas
d'un assez grand nombre d'actes? Ah! disent les uns, il a pu signer
quand deux fois il est venu au comit pour rpondre  certaines
imputations, ou quand il _affectait_ de passer dans les salles,
vers cinq heures, aprs la sance, ou quand il se rendait
_secrtement_ au bureau de police gnrale[107]. Il n'est pas
tonnant, rpond un autre, en son nom particulier, que les chefs de
bureau lui aient port chez lui ces actes  signer au moment o il tait
au plus haut degr de sa puissance[108]. En vrit! Et comment donc se
fait-il alors que dans les trois premires semaines de ventse an II,
lorsque Robespierre tait rellement retenu loin du comit par la
maladie, les chefs de bureau n'aient pas song  se rendre chez lui pour
offrir  sa signature les arrts de ses collgues? Et comment expliquer
qu'elle se trouve sur certains actes de peu d'importance, tandis qu'elle
ne figure pas sur les arrts qui pouvaient lui paratre entachs
d'oppression? Tout cela est misrable.

[Note 107: _Rponse de J.-N. Billaud  Lecointre_, p. 81.]

[Note 108: _Rponse de J.-N. Billaud  Lecointre_, p. 82.]

Quand Saladin rdigea son rapport sur la conduite des anciens membres
des comits, il n'pargna pas  Robespierre les noms de tratre et de
tyran, c'tait un tribut  payer  la mode du jour; mais comme il le met
 part de ceux dont il tait charg de prsenter l'acte d'accusation, et
comme, sous les injures banales, on sent percer la secrte estime de ce
survivant de la Gironde pour l'homme  qui soixante-douze de ses
collgues et lui devaient la vie et auquel il avait nagure adress ses
hommages de reconnaissance!

L'abus du pouvoir pouss  l'extrme, la terre plus que jamais
ensanglante, le nombre plus que doubl des victimes, voil ce qu'il met
au compte des ennemis, que dis-je? des assassins de Robespierre, en
ajoutant  l'appui de cette allgation, justifie par les faits, ce
rapprochement effrayant: Dans les quarante-cinq jours qui ont prcd
la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq cent
soixante-dix-sept; il s'lve  mille deux cent quatre-vingt-six pour
les quarante-cinq jours qui l'ont suivie jusqu'au 9 thermidor[109].
Quoi de plus loquent? Et combien plus mritoire est la conduite de
Maximilien si, au lieu de se tenir  l'cart, comme on l'a jusqu'ici
prtendu, il protesta hautement avec Couthon et Saint-Just contre cette
_manire prompte d'improviser la foudre  chaque instant_!

[Note 109: Rapport de Saladin, p. 100.]  De toutes les listes
d'accuss renvoys devant le tribunal rvolutionnaire du 1er messidor au
9 thermidor par les comits de Salut public et de Sret gnrale, une
seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien  ct de
celles de ses collgues[110]. Une partie de ces listes, relatives pour
la plupart aux conspirations dites des prisons, ont t dtruites, et 
coup sr celles-l n'taient point signes de Robespierre[111]. Il n'a
pas sign l'arrt en date du 4 thermidor concernant l'tablissement
dfinitif de quatre commissions populaires cres par dcret du 13
ventse (3 mars 1794) pour juger tous les dtenus dans les maisons
d'arrt des dpartements[112].--Ce jour-l, du reste, il ne parut pas au
comit, mais on aurait pu, d'aprs l'allgation de Billaud, lui faire
signer l'arrt chez lui.

[Note 110: Voyez  cet gard les pices  la suite du rapport de
Saladin et les _Crimes des sept membres des anciens comits_, par
Lecointre, p. 132, 138. Herman, son homme, dit M. Michelet, t. VII, p.
426, qui faisait signer ces listes au comit de Salut public, se
gardait bien de faire signer son matre. O M. Michelet a-t-il vu
qu'Herman ft l'homme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi
n'aurait-il pas fait signer _son matre_? Est-ce qu' cette poque
on prvoyait la raction et ses fureurs?]

[Note 111: D'aprs les auteurs de l'_Histoire parlementaire_,
les signatures qui se rencontraient le plus frquemment au bas de ces
listes seraient celles de Carnot, de Billaud-Varenne et de Barre. (T.
XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud-Varenne a
crit aprs Thermidor: Nous aurions t bien coupables si nous avions
pu paratre indiffrents.... _Rponse de J.-N. Billaud  Laurent
Lecointre_, p. 75.]

[Note 112: Arrt sign: Barre, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis
(du Bas-Rhin), Collot-d'Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just,
Billaud-Varenne.]

En revanche, une foule d'actes, tout  fait trangers au rgime de la
Terreur, sont revtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses
collgues un arrt par lequel il est enjoint au citoyen Smitz
d'imprimer en langue et en caractres allemands quinze cents exemplaires
du discours sur les rapports des ides religieuses et morales avec les
principes rpublicains[113]. Donc ce jour-l l'entente n'tait pas tout
 fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses
collgues, la conduite du jeune Jullien  Bordeaux, et les dpenses
faites par lui dans sa mission[114]. La veille, il avait ordonnanc avec
Carnot et Couthon le payement de la somme de 3,000 livres au littrateur
Demaillot et celle de 1,500 livres au citoyen Tourville, l'un et l'autre
agents du comit[115]. Quelques jours aprs, il signait avec
Billaud-Varenne l'ordre de mise en libert de Desrozier, acteur du
thtre de l'galit[116], et, avec Carnot, l'ordre de mise en libert
de l'agent national de Romainville[117]. Le 18, il signe encore, avec
Couthon, Barre et Billaud-Varenne, un arrt qui rintgrait dans leurs
fonctions les citoyens Thoulouse, Pavin, Maginet et Blachre,
administrateurs du dpartement de l'Ardche, destitus par le
reprsentant du peuple Reynaud[118]. Au bas d'un arrt en date du 19
messidor, par lequel le comit de Salut public prvient les citoyens que
toutes leurs ptitions, demandes et observations relatives aux affaires
publiques, doivent tre adresses au comit, et non individuellement aux
membres qui le composent, je lis sa signature  ct des signatures de
Carnot, de C.-A. Prieur, de Couthon, de Collot-d'Herbois, de Barre et
de Billaud-Varenne[119]. Le 16, il crivait de sa main aux reprsentants
en mission le billet suivant: Citoen collgue, le comit de Salut
public dsire d'tre instruit sans dlai s'il existe ou a exist dans
les dpartements sur lesquels s'tend ta mission quelques tribunaux ou
commissions populaires. Il t'invite  lui en faire parvenir sur-le-champ
l'tat actuel avec la dsignation du lieu et de l'poque de leur
tablissement. Robert Lindet, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Carnot,
Barre, Couthon et Collot-d'Herbois signaient avec lui[120]. Le 28,
rappel de Dubois-Cranc, alors en mission  Rennes, par un arrt du
comit de Salut public sign: Robespierre, Carnot, Barre,
Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Couthon, Saint-Just et
Robert Lindet[121].

[Note 113: Registre des arrts et dlibrations du comit de Salut
public, _Archives_, 436 _a a_ 73.]

[Note 114: Registre des arrts et dlibrations du comit de Salut
public, _Archives_ 436 _a a_ 73.]

[Note 115: _Archives_, F. 7, 4437.]

[Note 116: _Ibid._]

[Note 117: _Ibid._]

[Note 118: _Ibid._]

[Note 119: _Archives_, A. F, II, 37.]

[Note 120: _Archives_, A, II, 58.]

[Note 121: Registre des dlibrations et arrts du comit de Salut
public, _Archives_ 436, _a a_ 73.]

L'influence de Maximilien est ici manifeste. On sait en effet combien ce
reprsentant lui tait suspect. Aprs lui avoir reproch d'avoir trahi 
Lyon les intrts de la Rpublique, il l'accusait  prsent d'avoir 
dessein occasionn  Rennes une fermentation extraordinaire en dclarant
qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[122]! A cette
date du 28 messidor, il signe encore avec Collot-d'Herbois, C.-A.
Prieur, Carnot, Couthon, Barre, Saint-Just, Robert Lindet, le mandat de
mise en libert de trente-trois citoyens dtenus dans les prisons de
Troyes par les ordres du jeune Rousselin. Enfin, le 7 thermidor, il
tait prsent  la dlibration o fut dcide l'arrestation d'un des
plus misrables agents du comit de Sret gnrale, de l'espion
Senar[123], dnonc quelques jours auparavant, aux Jacobins, par des
citoyens victimes de ses actes d'oppression, et dont Couthon avait dit:
S'il est vrai que ce fonctionnaire ait opprim le patriotisme, il doit
tre puni. Il existe bien videmment un systme affreux de tuer la
libert par le crime[124]. Nous pourrions multiplier ces citations,
mais il n'en faut pas davantage pour dmontrer de la faon la plus
premptoire que Robespierre n'a jamais dsert le comit dans le sens
rel du mot.

[Note 122: Note de Robespierre sur diffrents dputs. (Voy.
_Papiers indits_, t. II, p. 17, et numro LI,  la suite du
rapport de Courtois.)]

[Note 123: Registre des dlibrations et arrts, _ubi supra_.]

[Note 124: Sance des Jacobins du 3 thermidor. Voy. le
_Moniteur_ du 9 (27 juillet 1794).]

Au reste, ses anciens collgues ont accumul dans leurs explications
vasives et embarrasses juste assez de contradictions pour mettre  nu
leurs mensonges. Ainsi, tandis que d'un ct ils s'arment contre lui de
sa prtendue absence du comit pendant quatre dcades, nous les voyons,
d'un autre ct, lui reprocher d'avoir assist muet aux dlibrations
concernant les oprations militaires, et de s'tre abstenu de
voter[125]. Dans les derniers temps, lit-on dans des Mmoires sur
Carnot, il trouvait des prtextes pour ne pas signer les instructions
militaires, afin sans doute de se mnager, en cas de revers de nos
armes, le droit d'accuser Carnot[126]. Donc il assistait aux sances
du comit.

[Note 125: _Rponse des membres des deux anciens comits_, p.
10.]

[Note 126: _Mmoires sur Carnot_, par son fils, t. I, p. 523.
Nous avons peu parl de ces Mmoires, composs d'aprs des souvenirs
thermidoriens, et dnus par consquent de toute valeur historique. On
regrette d'y trouver des erreurs et, il faut bien le dire, des calomnies
qu'avec une tude approfondie des choses de la Rvolution, M. Carnot
fils se serait vit de laisser passer. Le dsir de dfendre une mmoire
justement chre n'autorise personne  sortir des bornes de
l'impartialit et de la justice.

De tous les anciens membres du comit de Salut public, Carnot, j'ai
regret de le dire, est certainement un de ceux qui, aprs Thermidor, ont
calomni Robespierre avec le plus d'opinitret. Il semble qu'il y ait
eu chez lui de la haine du sabre contre l'ide. Ah! combien Robespierre
avait raison de se mfier de l'engouement de notre nation pour les
entreprises militaires!

Dans son discours du 1er vendmiaire an III (22 septembre 1794), deux
mois aprs Thermidor, Carnot se dchana contre la mmoire de Maximilien
avec une violence inoue. Il accusa notamment Robespierre de s'tre
plaint avec amertume,  la nouvelle de la prise de Niewport, postrieure
au 16 messidor, de ce qu'on n'avait pas massacr toute la garnison. Voy.
le _Moniteur_ du 4 vendmiaire (25 septembre 1794). Carnot a trop
souvent fait flchir la vrit dans le but de sauvegarder sa mmoire aux
dpens d'adversaires qui ne pouvaient rpondre, pour que nous ayons foi
dans ses paroles. A sa haine invtre contre Robespierre et contre
Saint-Just, on sent qu'il a gard le souvenir cuisant de cette phrase du
second: Il n'y a que ceux qui sont dans les armes qui gagnent les
batailles. Lui-mme, du reste, Carnot, n'crivait-il pas,  la date du
8 messidor, aux reprsentants Richard et Choudieu, au quartier gnral
de l'arme du Nord, de concert avec Robespierre et Couthon: Ce n'est
pas sans peine que nous avons appris la familiarit et les gards de
plusieurs de nos gnraux envers les officiers trangers que nous
regardons et voulons traiter comme des brigands.... Catalogue Charavay
(janvier-fvrier 1863).]

Mais ce qui lve tous les doutes, ce sont les registres du comit de
Salut public, registres dont Lecointre ne souponnait pas l'existence,
que nous avons sous les yeux en ce moment, et o, comme dj nous avons
eu occasion de de le dire, les prsences de chacun des membres sont
constates jour par jour. Eh bien! du 13 prairial au 9 thermidor,
Robespierre, manqua de venir au comit SEPT FOIS, en tout et pour tout,
les 20 et 28 prairial, les 10, 11, 14 et 29 messidor et le 4
thermidor[127].

[Note 127: Registre des dlibrations et arrts du comit de Salut
public, _Archives_, 433 _a a_ 70 jusqu' 436 _a a_ 73.]

Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout en faisant acte de prsence au
comit, Robespierre n'ayant pu faire triompher sa politique,  la fois
nergique et modre, avait compltement rsign sa part d'autorit
dictatoriale et abandonn  ses collgues l'exercice du gouvernement.
Quel fut le vritable motif de la scission? Il est assez difficile de se
prononcer bien affirmativement  cet gard, les Thermidoriens, qui seuls
ont eu la parole pour nous renseigner sur ce point, ayant beaucoup vari
dans leurs explications.

La dtermination de Maximilien fut, pensons-nous, la consquence d'une
suite de petites contrarits. Dj, au commencement de floral, une
altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de
l'administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu'on et
opprim et menac d'arrestation arbitraire l'agent comptable des
ateliers du Luxembourg,  qui il portait un grand intrt. La discussion
s'chauffant, Carnot aurait accus Saint-Just _et ses amis_
d'aspirer  la dictature. A quoi Saint-Just aurait rpondu que la
Rpublique tait perdue si les hommes chargs de la dfendre se
traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait rpliqu:
Vous tes des dictateurs ridicules. Le lendemain, Saint-Just s'tant
rendu au comit en compagnie de Robespierre: Tiens, se serait-il cri
en s'adressant  Carnot, les voil, mes amis, voil ceux que tu as
attaqus hier. Or, quelle fut en cette circonstance le rle de
Robespierre? Il essaya de parler des torts respectifs _avec un ton
trs hypocrite_, disent les membres des anciens comits sur la foi
desquels nous avons racont cette scne, ce qui signifie,  n'en pas
douter, que Robespierre essaya de la conciliation[128].

[Note 128: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 103, 104, note de la p. 21.--M.
H. Carnot, dans les Mmoires sur son pre, raconte un peu diffremment
la scne, d'aprs un rcit de Prieur, et il termine par cette
exclamation mlodramatique qu'il prte  Carnot s'adressant  Couthon, 
Saint-Just et  Robespierre: Triumvirs, vous disparatrez. (T. I, p.
524.) Or il est  remarquer que dans la narration des anciens membres du
comit, crite peu de temps aprs Thermidor, il n'est pas question de
Couthon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme
mdiateur. Mais voil comme on embellit l'histoire.]

Si donc ce rcit, dans les termes mmes o il nous a t transmis, fait
honneur  quelqu'un, ce n'est pas assurment  Carnot. Que serait-ce si
Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications!
Dictateur! c'tait, parat-il, la grosse injure de Carnot, car dans une
autre occasion, croyant avoir  se plaindre de Robespierre, au sujet de
l'arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait
dit, en prsence de Levasseur (de la Sarthe): Il ne se commet que des
actes arbitraires dans ton bureau de police gnrale, tu es un
dictateur. Robespierre furieux aurait pris en vain ses collgues 
tmoins de l'insulte dont il venait d'tre l'objet. En vrit, on se
refuserait  croire  de si puriles accusations, si cela n'tait pas
constat par le _Moniteur_[129].

[Note 129: Voy. le _Moniteur_ du 10 germinal, an III (30 mars
1795). Sance de la Convention du 6 germinal.]

J'ai voulu savoir  quoi m'en tenir sur cette fameuse histoire des
secrtaires de Carnot, dont celui-ci signa l'ordre d'arrestation _sans
s'en douter_, comme il le dclara d'un ton patelin  la Convention
nationale. Ces deux secrtaires, jeunes l'un et l'autre, en qui Carnot
avait la plus grande confiance, pouvaient tre fort intelligents, mais
ils taient plus lgers encore. Un soir qu'ils avaient bien dn, ils
firent irruption au milieu d'une runion sectionnaire, y causrent un
effroyable vacarme, et, se retranchant derrire leur qualit de
secrtaires du comit de Salut public, menacrent de faire guillotiner
l'un et l'autre[130]. Ils furent arrts tous deux, et relchs peu de
temps aprs; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurment
celle-l, et tout gouvernement s'honore qui rprime svrement les excs
de pouvoir de ses agents[131].

[Note 130: _Archives_, F. 7, 4437.]

[Note 131: Rien de curieux et de triste  la fois, comme l'attitude
de Carnot aprs Thermidor. Il a pouss le mpris de la vrit jusqu'
oser dclarer, en pleine sance de la Convention (6 germinal an III),
que Robespierre avait lanc un mandat d'arrt contre un restaurateur de
la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, allait y
prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa
aussi, _sans le savoir_, ce mandat. Aussi ne fut-il pas
mdiocrement tonn lorsqu'on allant dner on lui dit que son traiteur
avait t arrt par son ordre. Je suis fch, en vrit, de n'avoir pas
dcouvert, parmi les milliers d'arrts que j'ai eus sous les yeux, cet
ordre d'arrestation. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de
son coeur que Carnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre,
crivit de sa main et signa la petite _recommandation_ qui servit 
Victor de Broglie de passeport pour l'chafaud?]

Je suis convaincu, rpterai-je, que la principale raison de la retraite
toute morale de Robespierre fut la scne violente  laquelle donna lieu,
le 28 prairial, entre plusieurs de ses collgues et lui, la ridicule
affaire de Catherine Thot, lui s'indignant de voir transformer en
conspiration de pures et innocentes mmeries, eux ne voulant pas
arracher sa proie au comit de Sret gnrale. Mon opinion se trouve
singulirement renforce de celle du reprsentant Levasseur, lequel a d
tre bien inform, et qui, dans ses Mmoires, s'est exprim en ces
termes: Il est constant que c'est  propos de la ridicule superstition
de Catherine Thot qu'clata la guerre sourde des membres des deux
comits[132]. Mais la rsistance de Robespierre en cette occasion tait
trop honorable pour que ses adversaires pussent l'invoquer comme la
cause de sa scission d'avec eux; aussi imaginrent-ils de donner pour
prtexte  leur querelle le dcret du 20 prairial, qu'ils avaient
approuv aveuglment les uns et les autres.

[Note 132: _Mmoires de Levasseur_, t. III, p. 112.]

Au reste, la rsolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs
motifs. Lui-mme s'en est expliqu en ces termes dans son discours du 8
thermidor: Je me bornerai  dire que, depuis plus de six semaines, la
nature et la force de la calomnie, l'IMPUISSANCE DE FAIRE LE BIEN ET
D'ARRTER LE MAL, m'ont forc  abandonner absolument mes fonctions de
membre du comit de Salut public, et je jure qu'en cela mme je n'ai
consult que ma raison et la patrie. Je prfre ma qualit de
reprsentant du peuple  celle de membre du comit de Salut public, et
je mets ma qualit d'homme et de citoyen franais avant tout[133].
Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuv durant les six
dernires semaines de sa vie.

[Note 133: Discours du 8 thermidor, p. 30.]




V


Les anciens collgues de Robespierre au comit de Salut public ont fait
un aveu bien prcieux: la seule preuve matrielle, la pice de
conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, rsultant de son
discours du 8 thermidor  la Convention, il ne leur avait pas t
possible de l'attaquer plus tt[134]. Or, si jamais homme, victime d'une
accusation injuste, s'est admirablement justifi devant ses concitoyens
et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours
qui a t son testament de mort.

[Note 134: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]

Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand
on se rappelle ces paroles de Frron,  la sance du 9 fructidor (26
aot 1794): Le tyran qui opprimait ses collgues puis encore que la
nation tait tellement envelopp dans les apparences des vertus les plus
populaires, la considration et la confiance du peuple formaient autour
de lui un rempart si sacr, que nous aurions mis la nation et la libert
elle-mme en pril si nous nous tions abandonns  notre impatience de
l'abattre plus tt[135].

[Note 135: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 24.]

On a vu dj comment il opprimait ses collgues: il suffisait d'un coup
d'oeil d'intelligence pour que la majorit ft acquise contre lui.
Billaud-Varenne ne se rvoltait-il pas  cette supposition que des
hommes comme Robert Lindet, Prieur (de la Cte-d'Or), Carnot et lui
avaient pu se laisser mener[136]? Donc, sur ses collgues du comit, il
n'avait aucune influence prpondrante, c'est un point acquis. Mais, ont
prtendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police gnrale, dont
il avait la direction suprme et au moyen duquel il gouvernait
despotiquement le tribunal rvolutionnaire; et tous les historiens de la
raction, voire mme certains crivains prtendus libraux, d'accueillir
avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine
de remonter aux sources.

[Note 136: _Rponse de J.-N. Billaud  Laurent Lecointre_, p.
94.]

Et d'abord signalons un fait en passant, ne ft-ce que pour constater
une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de
Robespierre. Lecointre ayant prtendu n'avoir point attaqu Carnot,
Prieur (de la Cte-d'Or) et Robert Lindet, parce qu'ils se tenaient
gnralement  l'cart des discussions sur les matires de haute police,
de politique et de gouvernement,--tradition menteuse accepte par une
foule d'historiens superficiels,--Billaud-Varenne lui donna un dmenti
sanglant, appuy des propres dclarations de ses collgues, et il
insista sur ce que les meilleures oprations de l'ancien comit de Salut
public taient prcisment celles de ce genre[137].

[Note 137: _Rponse de J.-N. Billaud  Lecointre_, p. 41.]

Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police
avaient t dnatures par Robespierre. tabli au commencement de
floral, non point, comme on l'a dit, dans un but d'opposition au comit
de Sret gnrale, mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et
surtout pour examiner les innombrables dnonciations adresses au comit
de Salut public; ce bureau avait t plac sous la direction de
Saint-Just, qui, tant parti en mission trs peu de jours aprs, avait
t provisoirement remplac par Robespierre.

coutons  ce sujet Maximilien lui-mme: J'ai t charg, en l'absence
d'un de mes collgues, de surveiller un bureau de police gnrale,
rcemment et faiblement organis au comit de Salut public. Ma courte
gestion s'est borne  provoquer une trentaine d'arrts, soit pour
mettre en libert des patriotes perscuts, soit pour s'assurer de
quelques ennemis de la Rvolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot
de police gnrale a servi de prtexte pour mettre sur ma tte la
responsabilit de toutes les oprations du comit de Sret
gnrale,--ce grand instrument de la Terreur--des erreurs de toutes les
autorits constitues, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
peut-tre pas un individu arrt, pas un citoyen vex,  qui l'on n'ait
dit de moi: Voil l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il
n'existait plus. Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les
espces d'impostures qui ont t clandestinement insinues, soit dans la
Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou
redoutable[138]!

[Note 138: Discours du 8 thermidor, p. 30.]

J'ai sous les yeux l'ensemble complet des pices relatives aux
oprations de ce bureau de police gnrale[139]; rien ne saurait mieux
dmontrer la vrit des assertions de Robespierre; et, en consultant ces
tmoins vivants, en fouillant dans ces registres o l'histoire se trouve
 nu et sans fard, on est stupfait de voir avec quelle facilit les
choses les plus simples, les plus honorables mme, ont pu tre
retournes contre lui et servir d'armes  ses ennemis.

[Note 139: _Archives_, A F 7, 4437.]

Quand Saladin prsenta son rapport sur la conduite des membres de
l'ancien comit de Salut public, il prouva, de la faon la plus
lumineuse, que le bureau de police gnrale n'avait nullement t un
tablissement distinct, spar du comit de Salut public, et que ses
oprations avaient t soumises  tous les membres du comit et
sciemment approuves par eux. A cet gard la dclaration si nette et si
prcise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l'ombre d'un
doute: Tous les ordres m'ont t donns dans le lieu des sances du
comit, de mme que tous les arrts qui m'ont t transmis taient
intituls: _Extrait des registres du comit de Salut public_, et
signs de plus ou de moins de membres de ce comit[140].

[Note 140: Voy. le rapport de Saladin, o se trouve cite la
dclaration de Fouquier-Tinville, p. 10 et 11.]

Rien de simple comme le mcanisme de ce bureau. Tous les rapports,
dnonciations et demandes adresss au comit de Salut public taient
transcrits sur des registres spciaux. Le membre charg de la direction
du bureau mettait en marge son avis, auquel tait presque toujours
conforme la dcision du comit. En gnral, suivant la nature de
l'affaire, il renvoyait  tel ou tel de ses collgues.

Ainsi, s'agissait-il de dnonciations ou de demandes concernant les
approvisionnements ou la partie militaire: Communiquer  Robert Lindet,
 Carnot, se contentait d'crire en marge Maximilien. Parmi les ordres
d'arrestation dlivrs sur l'avis de Robespierre, nous trouvons celui de
l'ex-vicomte de Mailly, dnonc par un officier municipal de Laon pour
s'tre livr  des excs dangereux en mettant la Terreur  l'ordre du
jour[141].

[Note 141: 8 prairial (27 mai 1794). _Archives_, F, 7, 4437.]

Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte
l'empreinte de la sagesse et de la vritable modration. L'agent
national du district de Senlis rend compte du succs de ses courses
rpublicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son
arrondissement; on lui fait rpondre qu'il doit se borner  ses
fonctions prcises par la loi, respecter le dcret qui tablit la
libert des cultes et _faire le bien sans faux zle_[142]. La
socit populaire du canton d'pinay, dans le dpartement de l'Aube,
dnonce le ci-devant cur de Pelet comme un fanatique dangereux et
accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire;
Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette socit
populaire et de celui du district de Bar[143]. L'agent du district
national de Compigne dnonce des malveillants cherchant  plonger le
peuple dans la superstition et dans le fanatisme; rponse: Quand on
envoie une dnonciation, il faut la prciser autrement. En marge d'une
dnonciation de la municipalit de Passy contre Reine Vind, accuse de
troubler la tranquillit publique par ses folies, il crit: On enferme
les fous[144]. Au comit de surveillance de la commune de Dourdan, qui
avait cru devoir ranger dans la catgorie des suspects ceux des
habitants de cette ville convaincus d'avoir envoy des subsistances 
Paris, il fait crire pour l'instruire des inconvnients de cette mesure
et lui dire de rvoquer son arrt. La socit populaire de Lodve
s'tant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, dlgu des
reprsentants du peuple Milhaud et Soubrany, lequel, avec les manires
d'un intendant de l'ancien rgime, avait exig qu'on apportt chez lui
les livres des dlibrations de la socit, il fit aussitt mander le
citoyen Favre  Paris[145]. Un individu, se disant prsident de la
commune d'Exmes, dans le dpartement de l'Orne, avait crit au comit
pour demander si les croix portes au cou par les femmes devaient tre
assimiles aux signes extrieurs des cultes, tels que croix et images
dont certaines municipalits avaient ordonn la destruction, Robespierre
renvoie au commissaire de police gnrale la lettre de l'homme en
question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour
mmoire une foule d'ordres de mise en libert, et j'arrive 
l'arrestation des membres du comit rvolutionnaire de la section de
_l'Indivisibilit_,  cette arrestation fameuse cite par les
collgues de Robespierre comme la preuve la plus vidente de sa
_tyrannie_.

[Note 142: 13 prairial (1er juin). _Ibid_.]

[Note 143: 10 floral (29 avril). _Ibid_.]

[Note 144: 19 floral (8 mai). _Ibid_.]

[Note 145: 21 prairial (9 juin 1794) _Archives_, 7, 7, 4437.]

A la sance du 9 thermidor, Billaud-Varenne lui reprocha, par-dessus
toutes choses, d'avoir dfendu Danton, et fait arrter le _meilleur
comit rvolutionnaire_ de Paris; et le vieux Vadier, arrivant
ensuite, lui imputa  crime d'abord de s'tre port ouvertement le
dfenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir
ordonn l'incarcration du comit rvolutionnaire _le plus pur_ de
Paris.

Le comit que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement
sous leur garde, c'tait celui de _l'Indivisibilit_. Quelle faute
avaient donc commise les membres de ce comit? taient-ils des
continuateurs de Danton? Non, assurment, car ils n'eussent pas trouv
un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais
bien que ce devaient tre quelques disciples de Jacques Roux ou
d'Hbert; mais, n'en ayant aucune preuve, j'tais fort perplexe,
lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplors du bureau de
police gnrale, j'ai t assez heureux dcouvrir les motifs trs graves
de l'arrestation de ce comite.

Elle eut lieu sur la dnonciation formelle du citoyen Prier, employ de
la bibliothque de l'Instruction publique, et prsident de la section
mme de l'_Indivisibilit_, ce qui ajoutait un poids norme  la
dnonciation. Pour la troisime fois,  la date du 1er messidor, il
venait dnoncer les membres du comit rvolutionnaire de cette section.
Mais laissons ici la parole au dnonciateur: Leur promotion est le
fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqu une
progression dans leurs facults pcuniaires. Ils se donnent des repas
splendides. Hyvert a touff constamment la voix de ses concitoyens dans
les assembles gnrales. Despote dans ses actes, il a port les
citoyens  s'entr'gorger  la porte d'un boucher. Le fait est constat
par procs-verbal. Grosler a dit hautement que les assembles
sectionnaires toient au-dessus de la Convention. Il a rtabli sous les
scells des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits.
Grosler a t prdicateur de l'athisme. Il a dit  Testard et  Gurin
que Robespierre, malgr son foutu dcret sur l'tre suprme, seroit
guillotin.... Viard a mis des riches  contribution, il a insult des
gens qu'il mettoit en arrestation. Lan a t perscuteur d'un Anglais
qui s'est donn la mort pour chapper  sa rage; Allemain, commissaire
de police, est dpositaire d'une lettre de lui.... Fournier a trait les
reprsentants de sclrats, d'intrigants qui seraient guillotins....
En marge de cette dnonciation on lit de la main de Robespierre: Mettre
en tat d'arrestation tous les individus dsigns dans l'article[146].
Nous n'avons point trouv la minute du mandat d'arrt, laquelle tait
probablement revtue des signatures de ceux-l mme qui se sont fait une
arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motive. On
voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient
par le comit rvolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris.

[Note 146: 1er messidor (19 juin). _Archives_, F, 7, 4437.]

Ainsi, dans toutes nos rvlations se manifeste la pense si claire de
Robespierre: rprimer les excs de la Terreur sans compromettre les
destines de la Rpublique et sans ouvrir la porte  la
contre-rvolution. A partir du 12 messidor--je prcise la date--il
devint compltement tranger au bureau de police gnrale. Au reste, les
Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois
 leur victime une justice clatante. Quoi de plus significatif que ce
passage d'un Mmoire de Billaud-Varenne o, aprs avoir tabli la
lgalit de l'tablissement d'un bureau de haute police au sein du
comit de Salut public, il s'crie: Si, depuis, Robespierre, marchant 
la dictature par la compression et la terreur, _avec l'intention
peut-tre de trouver moins de rsistance au dnouement par une clmence
momentane_, et en rejetant tout l'odieux de ses excs sur ceux qu'il
aurait immols, a dnatur l'attribution de ce bureau, c'est une de ces
usurpations de pouvoir qui ont servi et  raliser ses crimes et  l'en
convaincre. Ses crimes, ce fut sa rsolution bien arrte et trop bien
devine par ses collgues d'opposer une digue  la Terreur aveugle et
brutale, et de maintenir la Rvolution dans les strictes limites de la
justice inflexible et du bon sens.




VI


Il nous reste  dmontrer combien il demeura toujours tranger au
tribunal rvolutionnaire,  l'tablissement duquel il n'avait contribu
en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, compar aux tribunaux
exceptionnels et extraordinaires de la raction thermidorienne ou des
temps monarchiques et despotiques, o le plus grand des crimes tait
d'avoir trop aim la Rpublique, la patrie, la libert, ce tribunal
sanglant pourrait sembler un idal de justice. De simples rapprochements
suffiraient pour tablir cette vrit; mais une histoire impartiale et
srieuse du tribunal rvolutionnaire est encore  faire.

Emparons-nous d'abord de cette dclaration non dmentie par des membres
de l'ancien comit de Salut public: Il n'y avoit point de contact entre
le comit et le tribunal rvolutionnaire que pour les dnonciations des
accuss de crimes de lse-nation, ou des factions, ou des gnraux, pour
la communication des pices et les rapports sur lesquels l'accusation
tait porte, ainsi que pour l'excution des dcrets de la Convention
nationale.[147] Cela n'a pas empch ces membres eux-mmes et une foule
d'crivains sans conscience d'attribuer  Robespierre la responsabilit
d'une partie des actes de ce tribunal.

[Note 147: _Rponse des membres des anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.]

Assez embarrasss pour expliquer l'absence des signatures de
Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes
d'accuss traduits au tribunal rvolutionnaire en messidor et dans la
premire dcade de thermidor, les anciens collgues de Maximilien ont
dit: Qu'importe! si c'tait leur voeu que nous remplissions![148]
Hlas! c'tait si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha
prcisment  ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le
rappeler--d'avoir port la Terreur dans toutes les conditions, dclar
la guerre aux citoyens paisibles, rig en crimes ou des prjugs
incurables ou des choses indiffrentes, pour trouver partout des
coupables et rendre la Rvolution redoutable au peuple mme.[149] A
cette accusation terrible ils n'ont pu rpondre que par des mensonges et
des calomnies.

[Note 148: _Rponse des membres des anciens comits aux
imputations de Lecointre_, p. 44.]

[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.]

Prsenter le tribunal rvolutionnaire comme tout dvou  Maximilien,
c'tait chose assez difficile au lendemain du jour o ce tribunal
s'tait mis si complaisamment au service des vainqueurs, et,
Fouquier-Tinville en tte, avait t fliciter la Convention nationale
d'avoir su distinguer les _tratres_[150]. Si parmi les membres de
ce tribunal, jurs ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre
une estime sans borne, la plupart taient  son gard ou indiffrents ou
hostiles. Dans le procs o furent impliques les _fameuses
vierges_ de Verdun figuraient deux accuss nomms Bertault et Bonin,
 la charge desquels on avait relev, entre autres griefs, de violents
propros contre Robespierre. Tous deux se trouvrent prcisment au
nombre des acquitts[151].

[Note 150: Sance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet
1794]).]

[Note 151: Audience du 12 floral (25 avril 1794), _Moniteur_
du 13 floral (2 mai 1794).]

Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes
de ce tribunal. On s'est attach particulirement, a-t-il dit
lui-mme,  prouver que le tribunal rvolutionnaire tait un tribunal
de sang cr par moi seul, et que je matrisais absolument pour faire
gorger tous les gens de bien, et mme tous les fripons, car on voulait
me susciter des ennemis de tous les genres[152]. On imagina donc, aprs
Thermidor, de rpandre le bruit qu'il avait gouvern le tribunal par
Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prtendait-on,
qu'il avait eu avec eux des confrences journalires o _sans
doute_ il confrait des dtenus  mettre en jugement[153]. On ne s'en
tait pas dout auparavant. Mais plus la chose tait absurde,
invraisemblable, plus on comptait sur la mchancet des uns et sur la
crdulit des autres pour la faire accepter.

[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.]

[Note 153: _Rponse des membres des anciens comits aux
imputations de Lecointre_, p. 44.]

Hommes de tte et de coeur, dont la rputation de civisme et de probit
est demeure intacte malgr les calomnies persistantes sous lesquelles
on a tent d'touffer leur mmoire, Dumas et Coffinhal avaient t les
seuls membres du tribunal rvolutionnaire qui se fussent activement
dvous  la fortune de Robespierre dans la journe du 9 thermidor.

Emports avec lui par la tempte, ils n'taient plus l pour rpondre.
A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prtendues confrences
avec Maximilien? Non; mais c'tait chose dont on se passait volontiers
quand on crivait l'histoire  sous la dicte des vainqueurs. Dans les
papiers de Dumas on a trouv un billet de Robespierre, un seul: c'tait
une invitation pour se rendre ... au comit de Salut public[154].

[Note 154: Voici cette invitation cite en fac-simil  la suite des
notes fournies par Robespierre  Saint-Just pour son rapport sur les
dantonistes: Le comit de Salut public invite le citoen Dumas,
vice-prsident du tribunal criminel,  se rendre au lieu de ses sances
demain  midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la Rpublique.
--Robespierre.]

S'il n'avait aucune action sur le tribunal rvolutionnaire, du moins,
a-t-on prtendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualit de
commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons
sous sa surveillance. Nous avons dmontr ailleurs la fausset de cette
allgation. Herman, dont Robespierre estimait  juste titre la probit
et les lumires, avait bien pu tre nomm, sur la recommandation de
Maximilien, prsident du tribunal rvolutionnaire d'abord, et ensuite
commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se
bornrent  des relations purement officielles, et dans l'espace d'une
anne, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses dclarations  cet
gard n'ont jamais t dmenties[155].

[Note 155: Voyez le mmoire justificatif d'Herman, dj cit _ubi
supra_.]

Seulement il tait tout simple qu'en marge des rapports de dnonciations
adresses au comit de Salut public, Maximilien crivt: _renvo_
 Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et
tribunaux, comme il crivait: _renvo_  Carnot,  Robert Lindet,
suivant que les faits dnoncs taient de la comptence de tel ou tel de
ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dnonciations relatives
aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers
jours de messidor, le comit de Salut public autorisait le commissaire
des administrations civiles  oprer des recherches dans les prisons au
sujet des complots contre la sret de la Rpublique, pour en donner
ensuite le rsultat au comit, il prenait une simple mesure de
prcaution toute lgitime dans les circonstances o l'on se
trouvait[157].

[Note 156: Voyez entre autres les dnonciations de Valagnos et de
Grenier, dtenus  Bictre. _Archives_, F, 7, 4437.]

[Note 157: Arrt sign: Robespierre, Barre, Carnot, Couthon, C.-A.
Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.]

Au reste, Herman tait si peu l'homme de Robespierre, et il songea si
peu  s'associer  sa destine dans la tragique journe de Thermidor,
qu'il s'empressa d'enjoindre  ses agents de mettre  excution le
dcret de la Convention qui mettait Hanriot, son tat-major et plusieurs
autres individus, en tat d'arrestation.

Quoi qu'il en soit, Herman, sans tre li d'amiti avec Robespierre,
avait mrit d'tre apprci de lui, et il professait pour le caractre
de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire,
Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une
secrte rpulsion. On ne pourrait citer un mot d'loge tomb de sa
bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la
raction, d'ailleurs, ne s'est pas prive d'assombrir encore la sombre
figure. Fouquier s'asseyait  la table de Laurent Lecointre en compagnie
de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les
dputs Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien
d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du
comit de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour
de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-l il se rendit galement chez
Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gnait mme point pour manifester son
antipathie contre lui. Un jour, ayant reu la visite du reprsentant
Martel, dput de l'Allier  la Convention, il lui en parla dans les
termes les plus hostiles, en l'engageant  se liguer avec lui, afin,
disait-il, de sauver leurs ttes[160].

[Note 158: Mmoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.]

[Note 159: Mmoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.]

[Note 160: Mmoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corrobor
ici par la dposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t.
XXXV, p. 16.)]

Fouquier-Tinville tait-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il
recevait de frquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de
Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui
recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils dsignaient[161]. On
sait avec quel empressement il vint, dans la matine du 10 thermidor,
offrir ses services  la Convention nationale; on sait aussi comment le
lendemain,  la sance du soir, Barre, au nom des comits de Salut
public et de Sret gnrale, parla du tribunal rvolutionnaire, de
cette institution salutaire, qui dtruisait les ennemis de la
Rpublique, purgeait le sol de la libert, pesait aux aristocrates et
nuisait aux ambitieux; comment enfin il proposa de maintenir au poste
d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'tait donc pas le
tribunal de Robespierre, bien que dans la matine du 10, quelques-uns
des calomniateurs jurs de Robespierre, lie Lacoste, Thuriot, Brard,
eussent demand la suppression de ce tribunal comme tant compos de
cratures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces
sanguinaires Thermidoriens, le soir mme Barre annonait que les
_conjurs_ avaient form le projet de faire fusiller le tribunal
rvolutionnaire[163].

[Note 161: Dposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal
rvolutionnaire, dans le procs de Fouquier. (_Histoire
parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)]

[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er aot
1794).]

[Note 163: _Ibid_.]

La vrit est que Robespierre blmait et voulait arrter les excs
auxquels ce tribunal tait en quelque sorte forcment entran par les
manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant  son
influence sur les dcisions du tribunal rvolutionnaire, elle tait
nulle, absolument nulle; mais en et-il eu la moindre sur quelques-uns
de ses membres, qu'il lui et rpugn d'en user. Nous avons dit comment,
ayant ngligemment demand un jour  Duplay ce qu'il avait fait au
tribunal, et son hte lui ayant rpondu: Maximilien, je ne vous demande
jamais ce que vous faites au comit de Salut public, il lui avait
troitement serr la main, en signe d'estime et d'adhsion.




VII.


Quand les conjurs virent Robespierre fermement dcid  arrter le
dbordement des excs, ils imaginrent de retourner contre lui l'arme
mme dont il entendait se servir, et de le prsenter partout comme
l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient  dessein. Tous
ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'taient
souills de rapines ou baigns dans le sang  plaisir, les Bourdon, les
Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovre, les Dumont, les Vadier,
s'associrent  ce plan o se devine si bien la main de l'odieux Fouch.
D'impurs missaires, rpandus dans tous les lieux publics, dans les
assembles de sections, dans les socits populaires, taient chargs de
propager la calomnie.

Mais laissons ici Robespierre dvoiler lui-mme les effroyables trames
dont il fut victime: Pour moi, je frmis quand je songe que des ennemis
de la Rvolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des
ex-nobles, que des migrs peut-tre, se sont tout  coup faits
rvolutionnaires et transforms en commis du comit de Sret gnrale,
pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succs
de la Rpublique.... A ces puissants motifs qui m'avaient dj dtermin
 dnoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient 
la trame que j'avais commenc  dvelopper: nous sommes instruits qu'ils
sont pays par les ennemis de la Rvolution pour dshonorer le
gouvernement rvolutionnaire en lui-mme et pour calomnier les
reprsentants du peuple dont les tyrans ont ordonn la perte. Par
exemple, quand les victimes de leur perversit se plaignent, ils
s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne
pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques  quand l'honneur des
citoyens et la dignit de la Convention nationale seront-ils  la merci
de ces hommes-l? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une
branche du systme de perscution plus vaste dont je suis l'objet. En
dveloppant cette accusation de dictature mise  l'ordre du jour par les
tyrans, on s'est attach  me charger de toutes leurs iniquits, de tous
les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandes par le
salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous
a proscrits; on disait en mme temps aux patriotes: _il veut sauver
les nobles_; on disait aux prtres: _c'est lui seul qui vous
poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait
aux fanatiques: _c'est lui qui dtruit la religion_; on disait aux
patriotes perscuts: _c'est lui qui l'a ordonn ou qui ne veut pas
l'empcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais
faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dpend de lui
seul._ Des hommes aposts dans les lieux publics propageaient chaque
jour ce systme; il y en avait dans le lieu des sances du tribunal
rvolutionnaire, dans les lieux o les ennemis de la patrie expient
leurs forfaits; ils disaient: _Voil des malheureux condamns; qui
est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans
toutes les prisons; le plan de proscription tait excut  la fois dans
tous les dpartements par les missaires de la tyrannie.... Comme on
voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on
prtendit que moi seul avais os croire qu'elle pouvait renfermer dans
son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit  chaque dput revenu
d'une mission dans les dpartements que moi seul avais provoqu son
rappel; je fus accus, par des hommes trs officieux et trs insinuants,
de tout le bien et de tout le mal qui avait t fait. On rapportait
fidlement  mes collgues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que
je n'avais pas dit. On cartait avec soin le soupon qu'on et contribu
 un acte qui pt dplaire  quelqu'un; j'avais tout fait, tout exig,
tout command, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce
que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette
trame sont les agents de ce systme de corruption et d'extravagance, le
plus puissant de tous les moyens invents par l'tranger pour perdre la
Rpublique....[164]

[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voil ce
que d'aveugles crivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le
_sentiment populaire._]

Il n'est pas jusqu' son immense popularit qui ne servt
merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son
influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considrable
qu'elle ne l'tait en ralit. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore
une foule de gens tmoigner un tonnement assurment bien naf de ce
qu'il ait abandonn sa part de dictature au lieu de s'opposer  la
recrudescence de terreur inflige au pays dans les quatre dcades qui
prcdrent sa chute? Nous avons prouv, au contraire, qu'il lutta
nergiquement au sein du comit de Salut public pour refrner la
Terreur, cette Terreur dchane par ses ennemis sur toutes les classes
de la socit; l'impossibilit de russir fut la seule cause de sa
retraite, toute morale. L'impuissance de faire le bien et d'arrter le
mal m'a forc  abandonner absolument mes fonctions de membre du comit
de Salut public[165]. Quant  en appeler  la Convention nationale,
dernire ressource sur laquelle il comptait, il sera bris avec une
tonnante facilit lorsqu'il y aura recours. Remplac au fauteuil
prsidentiel, dans la soire du 1er messidor, par le terroriste lie
Lacoste, un de ses adversaires les plus acharns, peut-tre aurait-il d
se mfier des mauvaises dispositions de l'Assemble  son gard; mais il
croyait le ct droit converti  la Rvolution: l fut son erreur.

[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.]

On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voult ouvrir
toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre
 tous les ennemis de la Rvolution et d'accrotre ainsi les forces des
coaliss de l'intrieur et de l'extrieur. Dcid  combattre le crime,
il n'entendait pas encourager la raction. Ses adversaires, eux, n'y
prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la
Rpublique et de la libert! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le
gouvernement rvolutionnaire odieux par des excs de tous genres, et
d'en rejeter la responsabilit sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a
dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond  ce sujet:
Si nous russissons, disaient les conjurs, il faudra contraster par
une extrme indulgence avec l'tat prsent des choses. Ce mot renferme
toute la conspiration[166].

[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.]

Cela ne s'est-il point ralis de point en point au lendemain de
Thermidor, et n'a-t-on point us d'une extrme indulgence envers les
tratres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis 
courir sus aux rpublicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce
que Robespierre demandait, lui, c'tait que, tout en continuant de
combattre  outrance les ennemis dclars de la Rvolution, on ne
troublt point les citoyens paisibles, et qu'on n'riget pas en crimes
ou des prjugs incurables, ou des choses indiffrentes, pour trouver
partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'effora de
faire prvaloir dans le courant de messidor,  la socit des Jacobins,
o il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si
lgrement avanc, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans
l'espace de cinquante jours.

[Note 167: _Ibid_., p. 8.]

Ce fut dans la sance du 3 messidor (21 juin 1794) qu' propos d'une
proclamation du duc d'York, il commena  signaler les manoeuvres
employes contre lui. Cette proclamation avait t rdige  l'occasion
du dcret rendu sur le rapport de Barre, o il tait dit qu'il ne
serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'tait une
sorte de protestation exaltant la gnrosit et la clmence comme la
plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par
la Convention nationale.

Robespierre dmla trs bien la perfidie, et, dans un long discours
improvis, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue
astuce et la basse sclratesse des tyrans. Reprenant phrase  phrase la
proclamation du duc, aprs en avoir donn lecture, il tablit un
contraste frappant entre la probit rpublicaine et la mauvaise foi
britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la
socit, un homme libre pouvait pardonner  son ennemi ne lui prsentant
que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York
parlant d'humanit! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli
l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'tait  la fois risible et
odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames
ourdies dans l'intrieur, sur les piges des imposteurs, sur le systme
d'immoralit mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il
pas un rapprochement instructif  tablir entre le duc d'York, qui, par
une prfrence singulire donne  Maximilien, appelait les soldats de
la Rpublique _les soldats de Robespierre_, dpeignait celui-ci
comme entour d'une garde militaire, et ces rvolutionnaires quivoques,
qui s'en allaient dans les assembles populaires rclamer une sorte de
garde prtorienne pour les reprsentants? Je croyais tre citoyen
franais, s'cria Robespierre avec une animation extraordinaire, en
repoussant les qualifications que lui avait si gnreusement octroyes
le duc d'York, et il me fait roi de France et de Navarre! Y avait-il
donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen franais, et
quelque chose de prfrable, pour un ami de la libert,  l'amour de ses
concitoyens? C'taient l, disait Maximilien en terminant, des piges
faciles  djouer; on n'avait pour cela qu' se tenir fermement attach
aux principes. Quant  lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la
bouche et l'empcher de combattre les tyrans, les tratres et tous les
sclrats.

La Socit accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux
discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et
l'envoi aux armes[168].

[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu trs
imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est
la reproduction pure et simple de la version donne par le _Journal de
la Montagne_. Quant  l'arrt concernant l'impression du discours,
il n'a pas t excut. Invit  rdiger son improvisation, Robespierre
n'aura pas eu le temps ou aura nglig de le faire.]




VIII


Retranch dans sa conscience comme dans une forteresse impntrable,
isol, inaccessible  l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses
ennemis,  leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si
franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique
pour juge. Il est temps peut-tre, dit-il aux Jacobins, dans la sance
du 13 messidor, que la vrit fasse entendre dans cette enceinte des
accents aussi mles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti
dans toutes les circonstances o il s'est agi de sauver la patrie. Quand
le crime conspire dans l'ombre la ruine de la libert, est-il pour des
hommes libres des moyens plus forts que la vrit et la publicit?
Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs
les moyens de nous dfendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous
rpandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous
contre nos ennemis des mmes armes qu'ils emploient pour nous combattre?
Non. Les armes de la libert et de la tyrannie sont aussi opposes que
la libert et la tyrannie sont opposes. Contre les sclratesses des
tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la
vrit et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les
gens de bien.

Il n'tait pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il
savait bien quel orage dans l'ombre se prparait  fondre sur sa tte,
mais il rpugnait  son honntet de combattre l'injustice par
l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir.

La Rpublique tait-elle fonde sur des bases durables quand l'innocence
tremblait pour elle-mme, perscute par d'audacieuses factions? On
allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dnonant comme des
actes d'injustice et de cruaut les mesures svres dployes contre les
conspirateurs, et en mme temps on ne cessait de poursuivre les
patriotes. Ah! disait Robespierre, l'homme humain est celui qui se
dvoue pour la cause de l'humanit et qui poursuit avec rigueur et avec
justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une
main secourable  la vertu outrage et  l'innocence opprime. Mais
tait-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la
Rvolution aux dpens des rpublicains? On connat le mot de Bourdon (de
l'Oise)  Durand-Maillane: Oh! les braves gens que les gens de la
droite! Tel tait le systme des conjurs. Ils recrutaient des allis
parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la Rpublique, et
qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probit
mme, aimrent mieux le sacrifier  des misrables qu'ils mprisaient
que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la
Rvolution.

La crainte de Robespierre tait que les calomnies des tyrans et de leurs
stipendis ne finissent par jeter le dcouragement dans l'me des
patriotes; mais il engageait ses concitoyens  se fier  la vertu de la
Convention, au patriotisme et  la fermet des membres du comit de
Salut public et de Sret gnrale. Et comme ses paroles taient
accueillies par des applaudissements ritrs: Ah! s'cria ce
_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la libert, ce ne
sont ni des applaudissements ni des loges, mais une vigilance
infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les
circonstances se dvelopperaient, car aucune puissance au monde n'tait
capable de l'empcher de s'pancher, de dposer la vrit dans le sein
de la Convention ou dans le coeur des rpublicains, et il n'tait pas au
pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire chouer son courage.
Qu'on rpande des libelles contre moi, dit-il en terminant, je n'en
serai pas moins toujours le mme, et je dfendrai la libert et
l'galit avec la mme ardeur. Si l'on me forait de renoncer  une
partie des fonctions dont je suis charg, il me resterait encore ma
qualit de reprsentant du peuple, et je ferais une guerre  mort aux
tyrans et aux conspirateurs[169]. Donc,  cette poque, Robespierre ne
considrait pas encore la rupture avec ses collgues du comit de Salut
public, ni mme avec les membres du comit de Sret gnrale, comme une
chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforait de le perdre dans
l'esprit de ces comits, mais il avait encore confiance dans la vertu et
la fermet de leurs membres, et sans doute il ne dsesprait pas de les
ramener  sa politique  la fois nergique et modre. Une preuve assez
manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comit
de Salut public, c'est que vers cette poque (15 messidor) Couthon fut
investi d'une mission de confiance prs les armes du Midi, et charg de
prendre dans tous les dpartements qu'il parcourrait les mesures les
plus utiles aux intrts du peuple et au bonheur public[170].

[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor
an II (5 juillet 1794).]

[Note 170: Sance du comit de Salut public du 15 messidor (3
juillet 1794). Etaient prsents: Barre, Carnot, Collot-d'Herbois,
Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre,
Robert-Lindet. (Registre des dlibrations et arrts.) L'arrt est
sign, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et
C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.]

En confiant  Couthon, une importante mission, les collgues de
Robespierre eurent-ils l'intention d'loigner de lui un de ses plus
ardents amis? On le supposerait  tort; ils n'avaient pas encore de
parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de
l'arme du Nord aprs une participation glorieuse  la bataille de
Fleurus et  la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuv
eux-mmes la mission confie  leur ami? Si Couthon diffra son dpart,
ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus
manifeste et plus menaante, et que, comme il allait bientt le dclarer
hautement, il voulait partager les poignards dirigs contre
Robespierre[172].

[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signal
l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont
fait revenir Saint-Just la veille mme du 9 thermidor. (Voy. notre
_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)]

[Note 172: Sance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).]




IX


L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les
particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois
rvolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement gars,
clatrent d'une faon toute particulire aux Jacobins dans la sance du
21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare,  son sens, que la
dfense gnreuse des opprims quand on n'en attend aucun profit. Or, si
quelqu'un usa sa vie, se dvoua compltement  soutenir la cause des
faibles, des dshrits, sans mme compter sur la reconnaissance des
hommes, ce fut assurment lui. Ah! s'il et t plus habile, s'il et
prt sa voix aux puissants de la veille, destins  redevenir les
puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'loges pour sa
mmoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la libert et dans
l'galit; il ne voulait pas que la France devnt la proie de quelques
misrables qui dans la Rvolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il
ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zls multipliassent les
actes d'oppression, rigeassent en crimes des erreurs ou des prjugs
pour trouver partout des coupables et rendre la Rvolution redoutable au
peuple mme. Comment n'aurait-il pas t maudit des ambitieux vulgaires,
des fripons, des gostes, des spculateurs avides qui finirent par tuer
la Rpublique aprs l'avoir dshonore?

Un dcret avait t rendu qui, en mettant  l'ordre du jour la vertu et
la probit, et pu sauver l'tat; mais des hommes couverts du masque du
patriotisme s'en taient servi pour perscuter les citoyens. Tous les
sclrats, dit Robespierre, ont abus de la loi qui a sauv la libert
et le peuple franais. Ils ont feint d'ignorer que c'tait la justice
suprme que la Convention avait mise  l'ordre du jour, c'est--dire le
devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les
opprims, et de combattre les tyrans; ils ont laiss  l'cart ces
grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le
peuple et perdre les patriotes. Un comit rvolutionnaire avait imagin
d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fte
se seraient trouvs en tat d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons
citoyens, avaient t impitoyablement incarcrs. Voil ce dont
s'indignait Robespierre, qui peut-tre avait plus que ces inquisiteurs
mchants et hypocrites, comme il les appelait, le droit de se montrer
svre et rigide, car personne autant que lui ne prcha d'exemple
l'austrit des moeurs. Aprs avoir parl des obligations imposes aux
fonctionnaires publics dont il fltrit le faux zle, il ajoutait: Mais
ces obligations ne les forcent point  s'appesantir avec une inquisition
svre sur les actions des bons citoyens pour dtourner les yeux de
dessus les fripons; ces fripons qui ont cess d'attirer leur attention
sont ceux-l mme qui oppriment l'humanit, et sont de vrais tyrans. Si
les fonctionnaires publics avaient fait ces rflexions, ILS AURAIENT
TROUV PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des
mchants est la plus petite. Elle est la plus petite, il est vrai, mais
elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la
plus audacieuse.

En recommandant au gouvernement beaucoup d'unit, de sagesse et
d'action, Robespierre s'attacha  dfendre les institutions
rvolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les
intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles
se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point
rclamer des mesures svres contre les coupables, mais seulement
prmunir les citoyens contre les piges qui leur taient tendus, et
tcher d'teindre la nouvelle torche de discorde allume au milieu de la
Convention nationale, qu'on s'efforait d'avilir par un systme de
terreur. A la franchise on avait substitu la dfiance, et le sentiment
gnreux des fondateurs de la Rpublique avait fait place au calcul des
mes faibles. Comparez, disait Robespierre, comparez avec la justice
tout ce qui n'en a que l'apparence. Tout ce qui tendait  un rsultat
dangereux lui semblait dict par la perfidie. Qu'importaient,
ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre
humain, si les mmes hommes qui les dbitaient attaquaient sourdement le
gouvernement rvolutionnaire, tantt modrs et tantt hors de toute
mesure, dclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles
qu'on proposait. Ces hommes, il tait temps de se mettre en garde contre
leurs complots.

Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'taient les Bourdon
(de l'Oise), les Tallien, les Fouch, les Frron, les Rovre; c'tait 
ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce dfi hautain: Il faut
que ces lches conspirateurs ou renoncent  leurs complots infmes, ou
nous arrachent la vie. Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins;
il savait bien qu'on en voulait  ses jours.

Cependant il avait confiance encore dans le gnie de la patrie, et, en
terminant, il engageait vivement les membres de la Convention  se
mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages
qui, en craignant pour eux-mmes, cherchaient  faire partager leurs
craintes. Tant que la terreur durera parmi les reprsentants, ils
seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient
 la justice ternelle, qu'ils djouent les complots par leur
surveillance; que le fruit de nos victoires soit la libert, la paix, le
bonheur et la vertu, et que nos frres, aprs avoir vers leur sang pour
nous assurer tant d'avantages, soient eux-mmes assurs que leurs
familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur gnreux
dvouement.[173] Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit
une impression profonde sur une socit dont la plupart des membres
taient anims du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette
poque avaient t galement amis de la patrie et des lois, la
Rvolution se serait termine d'une manire bien simple, sans tre
inquite par les factieux comme venait de le dclarer Robespierre.
Mais, tandis que de sa bouche sortait cet loquent appel  la justice, 
la probit,  l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre
souterraine, et tous les vices coaliss se prparaient dans l'ombre 
abattre la plus robuste vertu de ces temps hroques.

[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor
(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunt au _Journal de la
Montagne_.]




X


Parmi les hommes pervers acharns  la perte de Robespierre, nous avons
dj signal Fouch, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir 
rendre compte du sang inutilement rpandu  Lyon, cherchait dans un
nouveau crime l'impunit de ses nombreux mfaits. Une adresse des
habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion
sur les affaires lyonnaises, fournit  Robespierre l'occasion de
dmasquer tout  fait ce sanglant matre fourbe.

C'tait le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus
haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse o s'taient
trouvs les patriotes de cette ville  l'poque du supplice de Chalier,
supplice si cruellement prolong par les aristocrates de Lyon. Par
quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tte de
l'infortun maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tte mutile,
s'tait cri d'une voix mourante: _Vive la Rpublique! attachez-moi
la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modration Couthon avait us
de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproch de s'tre laiss
entraner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait mme
dnonc  Robespierre ce systme d'indulgence inaugur par Couthon, en
rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collgue. La
commission temporaire, tablie pour juger les conspirateurs, avait
commenc par dployer de l'nergie; mais bientt, cdant  la sduction
de certaines femmes et  de perfides manoeuvres, elle s'tait relche
de sa puret; les patriotes avaient t de nouveau en butte aux
perscutions de l'aristocratie, et, de dsespoir, le rpublicain
Gaillard, un des amis de Chalier, s'tait donn la mort. Cette
commission ne fonctionnait pas d'ailleurs  titre de tribunal; il ne
s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_
institue par Fouch et par Collot-d'Herbois  la place des deux anciens
tribunaux rvolutionnaires galement crs par eux, et qui, astreints 
de certaines formes, n'acclraient pas  leur gr l'oeuvre de vengeance
dont ils taient les sauvages excuteurs. C'tait cette dernire
commission  laquelle Robespierre reprochait de s'tre montre
impitoyable, et d'avoir proscrit  la fois la faiblesse et la
mchancet, l'erreur et le crime.

Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font
de son livre un des livres les plus dangereux qui aient t crits sur
la Rvolution franaise, confond la commission temporaire de
surveillance rpublicaine avec la sanglante commission dite des
_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la
vrit, que Robespierre soutenait  Lyon les ultra-terroristes contre
l'excrable Fouch[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que
l'austre tribun invoquait  l'appui de son accusation le souvenir de
Gaillard, le plus violent des ultra-terroristes de Lyon. On ne saurait
vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que
Gaillard ait t un violent terroriste. Victime lui-mme de longues
vexations de la part de l'aristocratie, il s'tait tu le jour o, en
prsence de perscutions diriges contre certains patriotes, il avait
dsespr de la Rpublique, comme Caton de la libert. Son suicide avait
eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (dcembre 1793). Or,
trois mois aprs environ, le 21 ventse (11 mars 1794), Fouch crivait
de Lyon  la Convention ces lignes dj cites en partie: La justice
aura bientt achev son cours terrible dans cette cit rebelle; il
existe encore quelques complices de la rvolte lyonnaise, _nous allons
les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre 
la libert, tout ce qui fut oppos  la Rpublique, ne prsente aux yeux
des rpublicains que des cendres et des dcombres[175]. N'est-il pas
souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le
prtendu terrorisme de Gaillard  la modration de Fouch!

[Note 174: _Histoire de la Rvolution_, par M. Michelet, t.
VII, p. 402.--M. Michelet reproche  MM. Buchez et Roux de profiter des
moindres quivoques pour faire dire  Robespierre le contraire de ce
qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave
accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_
ont crit  la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il
veut arrter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient  la page
341, o ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de
Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrter
l'effusion du sang humain vers par le crime. Que veut donc de plus M.
Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table
des matires? Il sied bien, du reste,  cet crivain de suspecter la
franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_
est trop souvent btie sur des suppositions, des hypothses et des
quivoques!]

[Note 175: Voyez cette lettre  la suite du rapport de Courtois,
sous le numro XXV.]

Ce dont Robespierre fit positivement un crime  Fouch, ce furent les
perscutions indistinctement diriges contre les ennemis de la
Rvolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'taient
qu'gars et contre les coupables. Tout concourt  la dmonstration de
cette vrit. Son frre ne lui avait-il pas, tout rcemment, dnonc la
conduite extraordinairement extravagante de quelques hommes envoys 
Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'taient-elles pas
montes vers lui[177]? Que dis-je,  l'heure mme o il prenait si
vivement  partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas
une lettre dans laquelle on lui dpeignait le massacre d'une grande
quantit de pres de famille, dont la plupart n'avaient point pris les
armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'tait le retour  la justice,
 la modration, sinon  une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre
signification  attribuer  ces quelques mots dont se sont contents les
rdacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour
indiquer l'ordre d'ides dvelopp par lui dans cette sance du 23
messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: LES PRINCIPES
DE L'ORATEUR SONT D'ARRTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERS PAR LE
CRIME[179].

[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre  Maximilien, de Nice, en
date du 16 germinal. _Vide supra_.]

[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numro CVI,  la
suite du rapport de Courtois, et de Jrme Gillet, dans les _Papiers
indits_, t. I, p. 217.]

[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, dj cite, d'une
chaumire au midi de Ville-Affranchie, numro CV,  la suite du rapport
de Courtois.]

[Note 179: M. Michelet trouve que le rdacteur du journal a tendu
complaisamment la pense de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vrit,
c'est par trop naf!]

Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises  Lyon par
Fouch, Robespierre entendait aussi fltrir les actes d'oppression
multiplis sur tous les points de la Rpublique; il revendiquait pour
lui, et mme pour ses collgues du comit, dont il ne sparait point sa
cause, l'honneur d'avoir distingu l'erreur du crime et dfendu les
patriotes _gars_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait
perscut les patriotes de Commune-Affranchie avec une astuce, une
perfidie aussi lche que cruelle, c'est--dire Fouch, n'tait-il pas
le mme qui,  cette heure, se trouvait tre l'me d'un complot ourdi
contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comit de Salut
public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hlas!
dans quelle erreur il tait! Nous demandons enfin, dit-il, que la
justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple
victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses
pieds toutes les petites intrigues[180]. On convint, sur la proposition
de Robespierre, d'inviter Fouch  se disculper des reproches dont il
avait t l'objet.

[Note 180: Comment s'tonner que, ds 1794, Fouch ait t le flau
des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors
de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on
sait, proscrivit tant de rpublicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui,
en 1815, fournit  la monarchie une liste de cent citoyens vous
d'avance par lui  l'exil,  la ruine,  la mort?]

Les fourbes ont partout des partisans, et Fouch n'en manquait pas au
milieu mme de la socit des Jacobins, dont quelques jours auparavant
on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu
de temps de l'arme du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de
la socit contre les perscuteurs des patriotes, s'lana  la tribune,
et, d'une voix mue, raconta qu'on avait us  son gard des plus basses
flatteries pour l'loigner de son frre. Mais, s'cria-t-il, on
chercherait en vain  nous sparer. Je n'ambitionne que la gloire
d'avoir le mme tombeau que lui. Voeu touchant qui n'allait pas tarder
 tre exauc. Couthon vint aussi rclamer le privilge de mourir avec
son ami: Je veux partager les poignards de Robespierre.--Et moi
aussi! et moi aussi! s'cria-t-on tous les coins de la salle[181].
Hlas! combien, au jour de de l'preuve suprme, se souviendront de leur
parole!

[Note 181: Voyez cette sance des Jacobins reproduite d'aprs le
_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor
(14 juillet 1794).]

Le jour fix pour entendre Fouch (26 messidor) tait un jour solennel
dans la Rvolution, c'tait le 14 juillet; ce jour-l, tous les coeurs
devaient tre  la patrie, aux sentiments gnreux. On s'attendait, aux
Jacobins,  voir arriver Fouch; mais celui-ci n'tait pas homme 
accepter une discussion publique,  mettre sa vie  dcouvert,  ouvrir
son me  ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue taient ses
armes; il lui fallait les tnbres et les voies tortueuses.

Au lieu de venir, il adressa  la socit une lettre par laquelle il la
priait de suspendre son jugement jusqu' ce que les comits de Salut
public et de Sret gnrale eussent fait leur rapport sur sa conduite
politique et prive. Cette mfiance  l'gard d'une socit dont tout
rcemment il avait t le prsident tait loin d'annoncer une conscience
tranquille. Aussitt aprs la lecture de cette lettre, Robespierre prit
la parole: il avait pu tre li jadis avec l'individu Fouch, dit-il,
parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dnonait, c'tait moins
encore  cause de ses crimes passs que parce qu'il le souponnait de se
cacher pour en commettre d'autres.

Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prvisions.
N'tait-il pas dans le vrai quand il prsentait Fouch comme le chef,
l'me de la conspiration  djouer? Et pourquoi donc cet homme, aprs
avoir brigu le fauteuil o il avait t lev grce aux dmarches de
quelques membres qui s'taient trouvs avec lui  Commune-Affranchie,
refusait-il de soumettre sa conduite  l'apprciation de ceux dont il
avait sollicit les suffrages? Craint-il, s'cria Robespierre, cdant
 l'indignation qui l'oppressait, craint-il les yeux et les oreilles du
peuple? Craint-il que sa triste figure ne prsente visiblement le crime?
que six mille regards fixs sur lui ne dcouvrent dans ses yeux son me
tout entire, et qu'en dpit de la nature qui les a caches on n'y lise
ses penses[182]? Craint-il que son langage ne dcle l'embarras et les
contradictions d'un coupable?

[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de
L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce mme Fouch, dit: En portant 
la tribune _sa face ple, louche, fausse_.]

Puis, tablissant entre Fouch et les vritables rpublicains un
parallle crasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui
n'avaient servi la Rvolution que pour la dshonorer, et qui avaient
employ la terreur pour forcer les patriotes au silence. Ils
plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre,
et voil le crime que je reproche  Fouch. taient-ce l les principes
de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais t de jeter
la terreur dans l'me des bons citoyens? Et quelle ressource
resterait-il aux amis de la libert s'il leur tait interdit de parler,
tandis que des conjurs prparaient tratreusement des poignards pour
les assassiner? On voit avec quelle perspicacit Robespierre jugeait ds
lors la situation. Fouch, ajoutait-il, est un imposteur vil et
mprisable[183]. Et comme s'il ne pouvait se rsoudre  croire que la
Providence abandonnt la bonne cause, il assurait, en terminant, que
jamais la vertu ne serait sacrifie  la bassesse, ni la libert  des
hommes dont les mains taient pleines de rapines et de crimes[184].
Mais, hlas il se trompait ici cruellement; la victoire devait tre du
parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas
moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre
obscur, Fouch fut exclu de la socit.

[Note 183: Fouch, avons-nous dit, a contribu activement  perdre
la Rpublique au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postrit a
ratifi le jugement de Robespierre sur ce personnage. Je n'ai jamais vu
un plus hideux coquin, disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure).
Voyez  ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de
Vaulabelle, t. III, p. 404.]

[Note 184: Voyez, pour cette sance, _le Moniteur_ du 3
thermidor (12 juillet 1794).]

Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables
intrigues. Je n'ai rien  redouter des _calomnies_ de Maximilien
Robespierre, crivait-il vers la fin de messidor  sa soeur, qui
habitait Nantes ... dans peu vous apprendrez l'issue de cet vnement,
qui, j'espre, tournera au profit de la Rpublique. Dj les conjurs
comptaient sur le succs. Cette lettre, communique  B, alors en
mission  Nantes, o il s'tait fait bnir par une conduite semblable 
celle de Robespierre jeune, veilla les soupons de ce reprsentant,
homme  la fois nergique et modr, patriote aussi intgre
qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouch au
comit de Salut public, et il chargea un aide de camp du gnral
Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours aprs, nouvelles
lettres de Fouch et nouvel envoi de B. Mon affaire ... est devenue
celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est  ma vertu,
qu'on n'a pu flchir, que les ambitieux du pouvoir dclarent la guerre,
crivait le premier  la date du 3 thermidor. La vertu de Fouch!! Et le
surlendemain: ... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les
sclrats seront connus; l'intgrit des hommes probes sera triomphante.
Aujourd'hui peut-tre nous verrons les tratres dmasqus... Non,
jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au
lieu d'eau bnite. De plus en plus inquiet, B crivit au comit de
Salut public: Je vous envoie trois lettres de notre collgue
_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut
se hter, selon moi, de confondre et punir les menes
criminelles....[186] Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne
valut  B qu'une disgrce. Quand elle parvint au comit, tout tait
consomm. Nous sommes en effet  la veille d'une des plus tragiques et
des plus dplorables journes de la Rvolution.

[Note 185: Lettres de B au comit de Salut public, en date du 2
thermidor. _Archives_.]

[Note 186: Ces lettres de B et de Fouch, rvles pour la premire
fois, sont en originaux aux _Archives_, o nous en avons pris
copie.]




CHAPITRE QUATRIME


Situation de la Rpublique en Thermidor.--Participation de Robespierre
aux affaires.--La ptition Magenthies.--Plaintes des amis de
Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
Terreur.--Comment on est parvenu  noircir Robespierre--Les deux amis
de la libert.--Le rapport du reprsentant Courtois.--Cri de
Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
Robespierre.--Question de l'espionnage.


I


Avant de commencer le rcit du drame o succomba l'homme dont le malheur
et la gloire sont d'avoir entran dans sa chute les destines de la
Rvolution, arrtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand;
voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'couler, et
comparons ce qu'tait devenue la Rpublique dans les premiers jours de
thermidor avec ce qu'elle tait quand les hommes de la Montagne la
prirent, dfaillante et bouleverse, des mains de la Gironde.

A l'intrieur, les dpartements, soulevs l'anne prcdente par les
prdications insurrectionnelles de quelques dputs gars, taient
rentrs dans le devoir; de gr ou de force, la contre-rvolution avait
t comprime dans le Calvados,  Bordeaux,  Marseille; Lyon s'tait
soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modr et clment; Toulon,
livr  l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait
t repris aux Anglais et aux Espagnols  la suite d'attaques hardies
dans lesquelles Robespierre jeune avait illustr encore le nom si
clbre qu'il portait; la Vende, victorieuse d'abord, et qui, au bruit
de ses succs, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de
combattants, tait dsorganise, constamment battue, rduite aux abois,
et  la veille de demander grce.

Sur nos frontires et au dehors, que de prodiges accomplis! O est le
temps o les armes de la coalition taient  peine  deux journes de
la capitale? Les rles sont bien changs. D'envahissante, l'Europe est
devenue envahie; partout la guerre est rejete sur le territoire ennemi.
Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde
sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord,
Dunkerque et Maubeuge ont t sauves; les allis ont repass la Sambre
en dsordre aprs la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies,
Le Quesnoy, Cond, ont t repris galement; enfin, sous les yeux de
Saint-Just, nos troupes se sont empares de Charleroi et ont gagn la
bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait 
la sret de nos flottes, Ostende est  nous. A l'Est, grce encore, en
grande partie, aux efforts nergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau
a t dbloqu, les lignes de Wissembourg ont t recouvres; dj voici
le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est  la veille d'tre
sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.

Etait-ce l'esprit de conqute qui animait le grand coeur de la
Rpublique? Non certes; mais, expose aux agressions des tats
despotiques, elle avait senti la ncessit de s'enfermer dans des
positions inexpugnables et de se donner des frontires faciles  garder:
l'Ocan d'une part, les Pyrnes, les Alpes et le Rhin de l'autre.

Le comit de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas
rvolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indiffrents au
spectacle de nos luttes intrieures et extrieures. Nous ne devons
point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la
neutralit, crivait-il, le 22 pluvise an II (10 fvrier 1794), au
reprsentant Albite. Force, implacabilit aux tyrans qui voudroient
nous dicter des lois sur les dbris de la libert; franchise, fraternit
aux peuples amis. Malheur  qui osera porter sur l'arche de notre
libert un bras sacrilge et profanateur, mais laissons aux autres
peuples le soin de leur administration intrieure. C'est pour soutenir
l'inviolabilit de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les
peuples faibles se bornent  suivre quelquefois les grands exemples, les
peuples forts les donnent, et nous sommes forts. Ce langage, o semble
se reconnatre l'pre et hautain gnie de Saint-Just, n'tait-il pas
celui de la raison mme[187]?

[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F
II, 37.]

Pour atteindre les immenses rsultats dont nous avons rapidement trac
le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'nergie et de vigilance
il fallut dployer! Quatorze armes organises, quipes et nourries au
milieu des difficults d'une vritable disette, notre marine remonte et
mise en tat de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela
atteste suffisamment la prodigieuse activit des membres du comit de
Salut public.

Lorsque, aprs Thermidor, les survivants de ce comit eurent, pour se
dfendre,  dresser le bilan de leurs travaux, ils essayrent de ravir 
Robespierre sa part de gloire, en prtendant qu'il n'avait t pour rien
dans les actes utiles mans de ce comit, notamment dans ceux relatifs
 la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer  ce mensonge, au
risque de ternir la juste considration attache  son nom. Robespierre,
Couthon, Saint-Just n'taient plus l pour confondre l'imposture;
heureusement le temps est pass o l'histoire des vaincus s'crivait
avec la pointe du sabre des vainqueurs.

Nous avons prouv ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa
toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la
voulut pousse  outrance pour qu'elle ft plus vite termine; mais sans
cesse il s'effora de subordonner l'lment militaire  l'lment civil,
le premier ne devant tre que l'accessoire dans une nation bien
organise. Tant qu'il vcut, pas un gnral ne fut pris de l'ambition du
pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorits constitues.
Quand ils partaient, nos volontaires de 92,  la voix des Robespierre et
des Danton, ce n'tait point le bton de marchal qu'ils rvaient,
c'tait le salut, le triomphe de la Rpublique, puis le prochain retour
au foyer.

Quelle tait donc la perspective que Robespierre montrait  nos troupes
dans les lettres et proclamations adresses par lui aux officiers et aux
soldats, et dont nous avons pu donner quelques chantillons? Etait-ce la
gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas
directement  la dfense du pays? Non, c'tait surtout la rcompense que
les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir
accompli. Et  cette poque le dsintressement tait grand parmi les
masses. Comment oser rvoquer en doute les constants efforts de
Maximilien pour hter le moment du triomphe dfinitif de la Rpublique?
Plus d'une fois ses collgues du comit de Salut public se servirent de
lui pour parler aux gnraux et aux reprsentants du peuple en mission
prs les armes le langage mle et svre de la patrie. Il s'attacha
surtout  teindre les petites rivalits qui, sur plusieurs points,
s'levrent parmi les commissaires de la Convention. Amis, crivait-il
en nivse  Saint-Just et  Le Bas,  propos de quelques discussions
qu'ils avaient eues avec leurs collgues J.-B. Lacoste et Baudot, j'ai
craint, au milieu de nos succs, et  la veille d'une victoire dcisive,
les consquences funestes d'un malentendu ou d'une misrable intrigue.
Vos principes et vos vertus m'ont rassur. Je les ai seconds autant
qu'il toit en moi. La lettre que le comit de Salut public vous adresse
en mme temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de
toute mon me[188].

[Note 188: Lettre indite en date du 9 nivse an II (27 fvrier
1791), de la collection Portiez (de l'Oise).]

Un peu plus tard, il crivait encore  ces glorieux associs de sa
gloire et de son martyre: Mes amis, le comit a pris toutes les mesures
qui dpendoient de lui dans le moment pour seconder votre zle; il me
charge de vous crire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de
ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier chec
toit la pnurie de gnraux habiles; il vous adressera les militaires
patriotes et instruits qu'il pourra dcouvrir. Puis, aprs leur avoir
annonc l'envoi du gnral Stetenofer, officier apprci pour son mrite
personnel et son patriotisme, il ajoutait: Le comit se repose du reste
sur votre sagesse et sur votre nergie.[189] On voit avec quel soin,
mme dans une lettre particulire adresse  ses amis intimes,
Robespierre s'effaait devant le comit de Salut public; et l'on sait si
Saint Just et Le Bas ont justifi la confiance dont les avait investis
le comit.

[Note 189: Lettre en date du 15 floral an II (4 mai 1794), de la
collection de M. Berthevin.]

Maintenant,--toutes concessions faites aux ncessits de la dfense
nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait
considre comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour
les missionnaires arms une invincible rpulsion, c'est ce dont
tmoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la
guerre offensive. Les batailles o coulait  flots le sang des hommes
n'taient pas  ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les
principes de la Rvolution se rpandirent en Europe, ce ne fut point par
la force des armes, comme le prtendent certains publicistes, ce fut par
la puissance de l'opinion. Ce n'est ni par des phrases de rhteur, ni
mme par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe, disait
Robespierre, mais par la sagesse de nos lois, la majest de nos
dlibrations et la grandeur de nos caractres[190].

[Note 190: Discours du 8 thermidor.]

Les nations, tout en combattant, s'imprgnaient des ides nouvelles et
tournaient vers la France rpublicaine de longs regards d'envie et
d'esprance. Nos interminables courses armes  travers l'Europe ont
seules tu l'enthousiasme rvolutionnaire des peuples trangers et rendu
au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre
engageait vivement ses concitoyens  se mfier de l'engouement
militaire, s'il avait une trs mdiocre admiration pour les
_carmagnoles_ de son collgue Barre, si, comme Saint-Just, il
n'aimait pas qu'on ft trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il
connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les gnraux
victorieux, c'est qu'instruit par les leons de l'histoire, il savait
avec quelle facilit les peuples se jettent entre les mains d'un chef
d'arme habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est
une mauvaise cole de libert; voil pourquoi il la maudissait. Quel
sage, quel philosophe, quel vritable ami de la libert et de l'humanit
ne lui en saurait gr?

Si nous examinons la situation intrieure, que de progrs accomplis ou 
la veille de l'tre! Tous les anciens privilges blessants pour
l'humanit, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le
despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze
sicles--dtruits, anantis, briss. Les institutions les plus
avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonne ou
livre aux prtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive
sollicitude de la part de la Convention; des secours sont vots aux
familles des dfenseurs de la Rpublique; de sages mesures sont prises
pour l'extinction de la mendicit; le code civil se prpare et se
discute; enfin une Constitution, o le respect des droits de l'homme est
pouss aux dernires limites, attend, pour tre mise  excution,
l'heure o, dbarrasse de ses ennemis du dedans et du dehors, la France
victorieuse pourra prendre d'un pas sr sa marche vers l'avenir, vers le
progrs. Contester  Robespierre la part immense qu'il eut dans ces
glorieuses rformes, ce serait nier la lumire du jour. Au besoin, ses
ennemis mmes stipuleraient pour lui. Ne sentiez-vous donc pas que
j'avois pour moi une rputation de cinq annes de vertus...; que j'avois
beaucoup servi  la Rvolution par mes discours et mes crits; que
j'avois, en marchant toujours dans la mme route  ct des hommes les
plus vigoureux, su m'lever un temple dans le coeur de la plus grande
partie des gens honntes.... lui fait dire, comme contraint et forc,
un de ses plus violents dtracteurs[191].

[Note 191: _La tte  la queue, ou Premire lettre de Robespierre
 ses continuateurs_, p. 5 et 6.]

Cet aveu de la part d'un pamphltaire hostile est bien prcieux 
enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette anne 1794,
fidle  ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que
d'avoir dfendu sous la Convention les vrits ternelles dont, sous la
Constituante, il avait t le champion le plus assidu et le plus
courageux. Il tait bien prs de voir se raliser ses voeux les plus
chers; encore un pas, encore un effort, et le rgne de la justice tait
inaugur, et la Rpublique tait fonde. Mais il suffit de l'audace de
quelques coquins et du coup de pistolet d'un misrable gendarme pour
faire chouer la Rvolution au port, et peut-tre ajourner  un sicle
son triomphe dfinitif.




II


Revenons  la lutte engage entre Robespierre et les membres les plus
gangrens de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de
ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes
rests  la fameuse sance des Jacobins o Robespierre avait dnonc
Fouch comme le plus vil et le plus misrable des imposteurs. Maximilien
savait trs bien que les quelques dputs impurs dont il avait signal
la bassesse et les crimes  ses collgues du comit de Salut public
promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous
avons parl dj des listes de proscription habilement fabriques et
colportes par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et,
s'il attaquait rsolument les reprsentants vritablement coupables 
ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui
avaient pu se tromper sans mauvaise intention.

On l'entendit,  la sance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux
Jacobins, dfendre avec beaucoup de vivacit un dput du Jura nomm
Prost, accus, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant
allusion aux individus qui cherchaient  remplir la Convention de leurs
propres inquitudes pour conspirer impunment contre elle, il dit:
Ceux-l voudraient voir prodiguer des dnonciations hasardes contre
les reprsentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que
par erreur, pour donner de la consistance  leur systme de terreur.

Il fallait se mfier, ajoutait-il, de la mchancet de ces hommes qui
voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le
crime, pour accrditer par l ce principe affreux et tyrannique invent
par les coupables, que dnoncer un reprsentant infidle, c'est
conspirer contre la reprsentation nationale.... Vous voyez entre quels
cueils leur perfidie nous force  marcher, mais nous viterons le
naufrage. La Convention est pure en gnral; elle est au-dessus de la
crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poigne de
conjurs. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je dclare aux
contre-rvolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la
ruine de la patrie qu'en dpit de toutes les trames diriges contre moi,
je continuerai de dmasquer les tratres et de dfendre les
opprims[192]. On voit sur quel terrain les enrags pouvaient se
rencontrer avec les ennemis de la Rvolution, comme cela aura lieu au 9
thermidor.

[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet
1794).]

Cependant, en dpit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement
ascensionnel. Ecoutons-le lui-mme s'en plaindre  la face de la
Rpublique: Partout les actes d'oppression avaient t multiplis pour
tendre le systme de terreur et de calomnie. Des agents impurs
prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance
destructeurs menaaient toutes les fortunes modiques et portaient le
dsespoir dans une multitude innombrable de familles attaches  la
Rvolution; on pouvantait les nobles et les prtres par des motions
concertes....[193] Comment ne pas s'tonner de l'injustice de ces
prtendus libraux qui aprs tous les pamphltaires de la raction,
viennent lui jeter  la tte les mesures tyranniques, les maux auxquels
il lui a t impossible de s'opposer et dont il tait le premier 
gmir! Tout ce qui tait de nature  compromettre,  avilir la
Rvolution lui causait une irritation profonde et bien lgitime.

[Note 193: Discours du 8 thermidor.]

Un jour, il plut  un individu du nom de Magenthies de rclamer de la
Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un
jurement le nom de Dieu: n'tait-ce point l une manoeuvre
contre-rvolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une ptition
mane de la Socit des Jacobins, ptition o d'un bout  l'autre son
esprit se reconnat tout entier, il la fit dnoncer  l'Assemble comme
une injure  la nation elle-mme. N'est-ce pas l'tranger qui, pour
tourner contre vous-mmes ce qu'il y a de plus sacr, de plus sublime
dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la
philosophie et de la morale, en prononant la peine de mort contre tout
individu qui laisserait chapper ces mots: _Sacr nom de
Dieu_[194]?

[Note 194: Voy. cette ptition dans _le Moniteur_ du 8
thermidor (26 juillet 1794).]

N'tait-ce pas aussi pour dverser le ridicule sur la Rvolution que
certains personnages avaient invent les repas communs en plein air,
dans les rues et sur les places publiques, repas o l'on forait tous
les citoyens de se rendre. Cette ide d'agapes renouveles des premiers
chrtiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du
vin, avait souri  quelques patriotes de bonne foi, mais  courte vue.
Ils ne surent pas dmler ce qu'il y avait de perfide dans ces dners
soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter  la
pauvret de leurs voisins par des tables splendidement servies; l des
aristocrates attiraient les sans-culottes  leurs banquets somptueux et
tentaient de corrompre l'esprit rpublicain. Les uns s'en faisaient un
amusement: _A ta sant, Picard_, disait telle personne  son
valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite matresse
de s'crier avec affectation: Voyez comme j'aime l'galit; je mange
avec mes domestiques. D'autres se servaient de ces banquets comme
autrefois du bonnet rouge, et les contre-rvolutionnaires accouraient
s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire
pour faciliter l'excution de leurs desseins artificieux. Payan  la
commune[195], Barre  la Convention[196], Robespierre aux
Jacobins[197], dpeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces
sortes de runions, et engagrent fortement les bons citoyens 
s'abstenir d'y assister dsormais. Ces conseils furent entendus; les
repas prtendus fraternels disparurent des rues et des places publiques,
comme jadis,  la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont
tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Rvolution.

[Note 195: Sance du Conseil gnral du 27 messidor (15 juillet).
Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.]

[Note 196: Sance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_
du 29 messidor.]

[Note 197: Sance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794).
Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette sance. Je n'en ai
trouv mention que dans une lettre de Garnier-Launay  Robespierre. Voy.
cette lettre dans les _Papiers indits_..., t. 1er p. 231.]




III


Mais c'tait l une bien faible victoire remporte par Robespierre, 
ct des maux qu'il ne pouvait empcher. Plus d'une fois son coeur
saigna au bruit des plaintes dont il tait impuissant  faire cesser les
causes.

Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses
oreilles: Permettez  une ancienne amie d'adresser  vous-mme une
faible et lgre peinture des maux dont est accable votre patrie. Vous
prconisez la vertu: nous sommes depuis six mois perscuts, gouverns
par tous les vices. Tous les genres de sduction sont employs pour
garer le peuple: mpris pour les hommes vertueux, outrage  la nature,
 la justice,  la raison,  la Divinit, appt des richesses, soif du
sang de ses frres. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme
une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans
vos mains; toutes les mes vertueuses vous rclament.... Cette lettre
tait de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami  qui Robespierre
au commencement de la Rvolution, crivait les longues lettres dont nous
avons donn des extraits. Depuis, la correspondance tait devenue
beaucoup plus rare.

[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de
Mme Buissart, en date du 26 floral (15 mai 1794). Supprime par
Courtois, elle a t insre, mais d'une faon lgrement inexacte, dans
_les Papiers indits_..., t. 1er, p. 254.]

Absorb par ses immenses occupations, Maximilien n'avait gure le temps
d'crire  ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tu en lui
l'homme priv. Ses amis se plaignaient, et trs amrement quelquefois.
Ma femme, outre de ton silence, a voulu t'crire et te parler de la
position o nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin rsolu de ne
plus te rien dire[199]...., lui mandait Buissart de son ct.--Mon
cher Bon bon..., crivait d'autre part, le 30 messidor,  Augustin
Robespierre, Rgis Deshorties, sans doute le frre de l'ancien notaire
Deshorties qui avait pous en secondes noces Eulalie de Robespierre, et
dont Maximilien avait aim et failli pouser la fille, que te
chargerai-je de dire  Maximilien? Te prierai-je de me rappeler  son
souvenir, et o trouveras-tu l'homme priv? Tout entier  la patrie et
aux grands intrts de l'humanit entire, Robespierre n'existe plus
pour ses amis....[200] Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, 
quelles douloureuses proccupations l'ami dont ils taient si fiers
alors se trouvait en proie au moment o ils accusaient son silence.

[Note 199: Voy. _Papiers indits_..., t. 1er, p. 253.]

[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle
porte en suscription: Au citoen Robespierre jeune, maison du citoen
Duplay, au premier sur le devant, rue Honor, Paris.]

Les plaintes dont Mme Buissart s'tait faite l'cho auprs de
Robespierre concernaient l'pre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que
les Thermidoriens n'ont pas manqu de transformer en agent de
Maximilien. Voil le bourreau dont se servait Robespierre, disaient
d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et Andr Dumont  la sance du
15 thermidor (2 aot 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon
tait un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just
et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intrt  faire
disparatre Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis
l'anne prcdente par le misrable auteur du _Rougyff_. Si quelque
chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignit de
ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des
Carrier, des Barras et des Fouch. S'il eut, dans son proconsulat, des
formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de
rapines, et lors de son procs, il se justifia victorieusement
d'accusations de vol diriges contre lui par quelques coquins.

[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 aot 1794).]

[Note 202: Voy. notamment une lettre crite par Guffroy  ses
concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 aot 1794).]

Commissaire de la Convention dans le dpartement du Pas-de-Calais, Le
Bon rendit  la Rpublique des services dont il serait galement injuste
de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et
les calomnies sous lesquels la raction est parvenue  touffer sa
mmoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable
des vengeances rvolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une
duret parfois excessive. Ce fut prcisment l ce que lui reprocha
Robespierre.

Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premires
annes de la Rvolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui
avait crit  diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager
 renouveler sa motion contre le clibat des prtres[203], et un peu
plus tard, en aot, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de
la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arriv au grade de capitaine,
venait d'tre suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du
reste, nomm membre de la Convention sans autre recommandation que
l'estime qu'il avait su inspirer  ses concitoyens par ses vertus
patriotiques.

[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers indits_..., t.
III, p. 237.]

[Note 204: _Papiers indits_..., t. III, p. 254. Gnral de
division et comte de l'Empire, le protg de Joseph Le Bon tait
commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du gnral
Malet pour renverser le gouvernement imprial. Le gnral Hullin est
mort  Paris dans un ge assez avanc.]

Charg, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le
Pas-de-Calais pour y rprimer les manoeuvres et les menes
contre-rvolutionnaires dont ce dpartement tait le thtre[205], il
dploya contre les aristocrates de ce pays une nergie terrible. Mais
par qui fut-il encourag dans sa redoutable mission? Fut-ce par
Robespierre? Lisez cette lettre:

[Note 205: Arrt sign: Robespierre, Barre, Collot-d'Herbois,
Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.]

... Vous devez prendre dans votre nergie toutes les mesures commandes
par le salut de la patrie. Continuez votre attitude rvolutionnaire;
l'amnistie prononce lors de la Constitution captieuse et invoque par
tous les sclrats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les
forfaits ne se rachtent point contre une Rpublique, ils s'expient sous
le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frapp.... Secouez sur les
tratres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collgue,
sur la ligne rvolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comit
applaudit  vos travaux. _Sign_ Billaud-Varenne, Carnot,
Barre[206].

[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793),
_Rapport de Saladin_, p. 68.]

Lisez encore cette autre lettre  propos de la ligne de conduite suivie
par Le Bon: Le comit de Salut public applaudit aux mesures que vous
avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais
encore commandes par votre mission; rien ne doit faire obstacle  votre
marche rvolutionnaire. Abandonnez-vous  votre nergie; vos pouvoirs
sont illimits.... _Sign_ Billaud-Varenne, Carnot, Barre et
Robert Lindet[207].

[Note 207: Cette lettre est galement du mois de brumaire.
_Rapport de Saladin_, p. 69.]

Certes, je ne viens pas blmer ici les intentions du comit de Salut
public; mais j'ai tenu  montrer combien Robespierre tait rest en
dfinitive tranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit
Carnot se retrancher piteusement et humblement derrire une excuse
banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et
_sans savoir_, on ne peut s'empcher de sourire. Carnot, dans tous
les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de
Robespierre au bas d'actes du comit de Salut public recommandant aux
commissaires de la Convention de secouer, mme sur les tratres, le
flambeau et le glaive.

Ce n'est pas tout: lorsqu'en excution du dcret du 14 frimaire (4
dcembre 1793), le comit de Salut public fut autoris  modifier le
personnel des envoys conventionnels, Joseph Le Bon se trouva dsign
pour les dpartements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par
Billaud-Varenne, Barre, Collot-d'Herbois et Carnot[208].

[Note 208: Arrt en date du 9 nivse an II (29 dcembre 1793),
_Archives_.]

Revenu  Paris au commencement de pluvise, sur une invitation pressante
de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de
quelques jours  peine, en vertu d'un arrt ainsi conu: Le comit de
Salut public arrte que le citoyen Le Bon retournera dans le dpartement
du Pas-de-Calais, en qualit de reprsentant du peuple, pour y suivre
les oprations dj commences; il pourra les suivre dans les
dpartements environnants. Il est revtu  cet effet des pouvoirs qu'ont
les autres reprsentants du peuple. _Sign_ Barre, Collot-d'Herbois
et Carnot[209].

[Note 209: Arrt en date du 11 ventse (1er mars 1794),
_Archives_, A F II, 58.]

Je n'ai aucunement l'intention, je le rpte, d'incriminer les
signataires de ces divers arrts, ni de rechercher jusqu' quel point
Joseph Le Bon dpassa, dans la rpression des crimes contre
-rvolutionnaires, les bornes d'une juste svrit; seulement il
importe de laisser  chacun la responsabilit de ses actes, et de
montrer une fois de plus ce que valent les dclamations de tous ces
crivains qui persistent  attribuer  Robespierre ce qui fut l'oeuvre
commune du comit de Salut public et de la Convention nationale.

Il y avait  Arras un parti compltement oppos  Joseph Le Bon, et dans
lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui
explique la lettre de Mme Buissart  Robespierre. Mais une chose me rend
infiniment suspecte la prtendue modration de ce parti: il avait pour
chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont
l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en
soit, Mme Buissart accourut auprs de Robespierre et vint loger sous le
mme toit, dans la maison de Duplay, ou elle reut la plus affectueuse
hospitalit. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui
dpeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville
natale.

De son ct, le mari crivait  son ami,  la date du 10 messidor (18
juillet 1794): N'accordez rien  l'amiti, mais tout  la justice; ne
me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-tre
vous-mme, puisque vous la dfendez si bien.... On comptait beaucoup
alors  Arras sur la prochaine arrive d'Augustin Robespierre, dont il
avait t un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. Quand
viendra Bon bon tant dsir? ajoutait Buissart; lui seul peut calmer
les maux qui dsolent votre patrie...[210]

[Note 210: Cette lettre, supprime par Courtois, et dont nous avons
l'original sous les yeux, a t insre dans les _Papiers
Indits_..., t. 1er, p. 247.]

On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin
Robespierre avait su allier la sagesse, la modration  une inbranlable
fermet et  une nergie  toute preuve.

Trois jours aprs, Buissart crivait encore,  sa femme cette fois:
L'arrive de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de
ceux qui osent les perscuter; il connat trop bien les individus de la
ville d'Arras pour ne pas rendre justice  qui il appartient. Sa
prsence ne peut tre supple par celle d'aucun autre. Il faut donc
qu'il vienne  Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais
patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu' ce que je puisse le faire
moi-mme; rendez-moi le mme service auprs de Maximilien[211].... Mais
Augustin n'tait pas homme  quitter Paris  l'heure o dj il voyait
prt  clater l'orage amass contre son frre.

[Note 211: _Papiers indits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre
porte en suscription: A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue
Saint-Honor,  Paris.--Telle fut la terreur qui, aprs le 9 Thermidor,
courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne
reculrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de
la commune d'Arras  la Convention, adresse dirige contre Joseph Le
Bon, et dans laquelle Robespierre Cromwell est assimil  Tibre, 
Nron et  Caligula, on voit figurer, non sans en tre attrist, la
signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II
(11 aot 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payrent du reste
ce tribut  la lchet humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'hroque
Duquesnoy lui-mme, lequel, dans une lettre adresse  ses concitoyens
d'Arras et de Bthune,  la date du 16 fructidor (12 septembre 1794),
pour se dfendre d'avoir t _le complice_ de Maximilien, jeta
l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta
amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la
raction. Mnage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un dfenseur tel
que toi, crivait-il  Robespierre en floral. (Lettre indite de la
collection Portiez [de l'Oise]).]

Cependant Robespierre, mu des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du
comit de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au
propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa
conduite avait t l'objet d'une accusation violente de la part de
Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collgues?
Le comit de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention
par la bouche de Barre, et l'Assemble carta par un ordre du jour
ddaigneux les rclamations auxquelles avaient donn lieu les oprations
de ce reprsentant dans le dpartement du Pas-de-Calais[213]. Toutefois,
le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en
libert un certain nombre de ses compatriotes, incarcrs par les ordres
du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet,
les frres Le Blond et leurs femmes. Ils arrivrent dans leur pays le
coeur plein de reconnaissance, et en bnissant leur sauveur, juste au
moment o y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi
il faillit leur en coter cher pour avoir, dans un sentiment de
gratitude, prononc avec loge le nom de Robespierre[214].

[Note 212: Sance de la Convention du 15 thermidor (2 aot 1794),
_Moniteur_ du 16 thermidor.]

[Note 213: Sance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794),
_Moniteur_ du 22 messidor.]

[Note 214: Ceci, tir d'un pamphlet de Guffroy intitul: _les
Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxime censure
rpublicaine_, in-8 de 474 p., an III, p. 167.]

Quand, victime des passions contre-rvolutionnaires, Joseph Le Bon
comparut devant la cour d'assises d'Amiens, o du moins l'nergie de son
attitude et la franchise de ses rponses contrastrent singulirement
avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il rpondit  ceux qui
prtendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une crature
de Robespierre: Qu'on ne croie point que ce ft pour faire sortir les
dtenus et pour anantir les chafauds qu'on le proscrivt; non, non;
qu'on lise son discours du 8  la Convention et celui que Robespierre
jeune pronona la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il
provoquait lui-mme l'ouverture des prisons et qu'il s'levait contre la
multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire
encore[215].... Et l'accusation ne trouva pas un mot  rpondre. Qu'on
ne s'imagine point, ajouta Le Bon, que le renversement de Robespierre
a t opr pour ouvrir les prisons; hlas! non; 'a t simplement pour
sauver la tte de quelques fripons[216]. L'accusation demeura muette
encore.

[Note 215: _Procs de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.]

[Note 216: _Ibid._, p. 167.]

Ces paroles, prononces aux portes de la tombe, en face de l'chafaud,
par un homme dont l'intrt au contraire et t de charger la mmoire
de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont
l'indiscutable vrit. Il faut tre d'une bien grande navet ou d'une
insigne mauvaise foi pour oser prtendre que la catastrophe du 9
thermidor fut le signal du rveil de la justice. Quelle ironie
sanglante!




IV


Que Robespierre ait t dtermin  mettre fin aux actes d'oppression
inutilement et indistinctement prodigus sur tous les points de la
Rpublique, qu'il ait t rsolu  subordonner la svrit nationale 
la stricte justice, en vitant toutefois de rendre courage  la
raction, toujours prte  profiter des moindres dfaillances du parti
dmocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression,
arrter l'effusion de sang humain vers par le crime, c'est ce qui est
hors de doute pour quiconque a tudi aux vraies sources, de sang-froid
et d'un esprit impartial, l'histoire de la Rvolution franaise. La
chose tait assez peu aise puisqu'il prit en essayant de l'excuter.
Or l'homme qui est mort  la peine dans une telle entreprise mriterait
par cela seul le respect et l'admiration de la postrit.

De son ferme dessein d'en finir avec les excs sous lesquels la
Rvolution lui paraissait en danger de prir, il reste des preuves de
plus d'un genre, malgr tout le soin apport par les Thermidoriens 
dtruire les documents de nature  tablir cette incontestable vrit.
Il se plaignait qu'on prodigut les accusations injustes pour trouver
partout des coupables. Une lettre du littrateur Aignan, qui alors
occupait le poste d'agent national de la commune d'Orlans, nous apprend
les proccupations o le tenait la moralit des dnonciateurs[217]. Il
avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes
mme ne fussent victimes de vengeances particulires, perscuts par des
hommes pervers; et ses craintes, hlas! n'ont t que trop justifies.
Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations
publiques, de les composer de citoyens probes, dvous, incapables de
sacrifier l'intrt gnral  leur intrt particulier, et dcids 
combattre rsolment tous les abus, sans dtendre le ressort
rvolutionnaire.

[Note 217: Lettre  Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin
1794). Devenu plus tard membre de l'Acadmie franaise, Aignan tait,
pendant la Rvolution, un partisan et un admirateur sincre de
Robespierre. Je suis bien enchant du retour de Saint-Just et de
l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner  mes
oprations. Le bien public, l'affermissement de la Rpublique une et
indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que
je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime, crivait-il  son
cher Deschamps qui sera frapp avec Robespierre. (_Papiers
indits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la
bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime
_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut
poursuivi comme un ami, comme une crature de Maximilien. (Voy.
notamment la _Biographie universelle_,  l'article AIGNAN). Chose
assez singulire, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur 
l'Acadmie franaise le pote Soumet, qui fut un des plus violents
calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais
vers. (Voy. _Divine pope_.)]

Les seuls titres  sa faveur taient un patriotisme et une intgrit 
toute preuve. Ceux des reprsentants en mission en qui il avait
confiance taient pris de lui dsigner des citoyens vertueux et
clairs, propres  occuper les emplois auxquels le comit de Salut
public tait charg de pourvoir.

Ainsi se formrent les listes de patriotes trouves dans les papiers de
Robespierre. Ainsi fut appel au poste important de la commission des
hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des
gens de bien et de courage en nombre suffisant n'tait pas chose facile,
tant d'indignes agents taient parvenus, en multipliant les actes
d'oppression  jeter l'pouvante dans les coeurs! Tu me demandes la
liste des patriotes que j'ai pu dcouvrir sur ma route, crivait
Augustin  son frre, ils sont bien rares, ou peut-tre la torpeur
empchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression o
se trouvoit la vertu[218].

[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), dj
cite.]

Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laiss tomber un
jour du haut de la tribune: La vertu a toujours t en minorit sur la
terre. Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures 
quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractre et
le talent, et il chargea une personne de confiance de demander 
Cambacrs s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprme contre les
rvolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence
suprieure, Cambacrs sentait bien que la justice, l'quit, le bon
droit, l'humanit taient du ct de Robespierre; mais, caractre
mdiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment
le rsultat du combat pour passer du ct du vainqueur. On comprend
maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il
disait, en parlant du 9 thermidor: a t un procs jug, mais non
plaid. Personne n'et t plus que lui en tat de le plaider en toute
connaissance de cause, s'il et t moins ami de la fortune et des
honneurs.

[Note 219: Ce fait a t assur  M. Haurau par Godefroy Cavaignac,
qui le tenait de son pre; et la personne charge de la dmarche auprs
de Cambacrs n'aurait t autre que Cavaignac lui-mme. Pour dtacher
de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchrent
son nom sur une des prtendues listes de proscrits qu'ils faisaient
circuler. Aprs Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva
en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la raction.]

Tandis que Robespierre gmissait et s'indignait de voir des prjugs
incurables, ou des choses indiffrentes, ou de simples erreurs rigs en
crimes[220], ses collgues du comit de Salut public et du comit de
Sret gnrale proclamaient bien haut, au moment mme o la hache
allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie taient des crimes
irrmissibles[221]. La force du gouvernement rvolutionnaire devait tre
centuple, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularit
tait trop grande pour une Rpublique[222].

[Note 220: Discours du 8 thermidor.]

[Note 221: Discours de Barre  la sance du 10 thermidor (28
juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.]

[Note 222: _Ibid._]

Le dsir d'en finir avec la Terreur tait si loin de la pense des
hommes de Thermidor, que, dans la matine du 10, faisant allusion aux
projets de Robespierre de ramener au milieu de la Rpublique la justice
et la libert exiles, ils s'levrent fortement contre l'trange
prsomption de ceux qui voulaient arrter le cours _majestueux,
terrible_ de la Rvolution franaise[223].

[Note 223: Discours de Barre  la sance du 10 thermidor
(_Moniteur_ du 12).]

Les anciens membres des comits nous ont du reste laiss un aveu trop
prcieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore
une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des sances du comit de
Salut public  la veille mme de la catastrophe: Lorsqu'on faisoit le
tableau des circonstances malheureuses o se trouvait la chose publique,
disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des
moyens. Saint-Just nous arrtoit, jouoit l'tonnement de n'tre pas dans
la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs
toient ferms, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne
concevoit pas cette manire prompte d'improviser la foudre  chaque
instant, et il nous conjuroit, au nom de la Rpublique, de revenir  des
ides plus justes,  des mesures plus sages[224]. C'taient ainsi,
ajoutent-ils, que le _tratre_ les tenait en chec, paralysait
leurs mesures et refroidissait leur zle[225]. Saint-Just se contentait
d'tre ici l'cho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait
pas manqu de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre
plaisir  multiplier les actes d'oppression et  rendre les institutions
rvolutionnaires odieuses par des excs[226].

[Note 224: _Rponse des membres des deux anciens comits de Salut
public et de Sret gnrale aux imputations de Laurent Lecointre_,
note [illisible] Voy. p. 107.]

[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.]

[Note 226: Discours du 8 thermidor.]

Un simple rapprochement achvera de dmontrer cette vrit,  savoir que
le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables
lettres, trouves dans les papiers de Robespierre, il y avait une
certaine quantit de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de
fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lchet et d'infamie.
Plusieurs de ces lettres provenant du mme auteur, et remarquables par
la beaut et la nettet de l'criture, contenaient, au milieu de
rflexions senses et de vrits, que Robespierre tait le premier 
reconnatre, les plus horribles injures contre le comit de Salut
public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec
complaisance une de ces lettres o il tait dit que Tibre, Nron,
Caligula, Auguste, Antoine et Lpide n'avaient jamais rien imagin
d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de
s'extasier,--naturellement[228].

[Note 227: Pice  la suite du rapport de Courtois, numros XXXI et
XXXII.]

[Note 228: P. 18 du rapport.]

Ces lettres taient d'un homme de loi, nomm Jacquotot, demeurant rue
Saint-Jacques. Robespierre ne se proccupait gure de ces lettres et de
leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les
ides. Affam de perscution comme d'autres de justice, l'ancien avocat,
lass en quelque sorte de la tranquillit dans laquelle il vivait au
milieu de cette Terreur dont il aimait tant  dnoncer les excs,
crivit une dernire lettre, d'une violence inoue, o il stigmatisa
rudement la politique extrieure et intrieure du comit de Salut
public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il
adressa sa missive  Saint-Just: Jusqu' prsent j'ai gard l'anonyme,
mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans
ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].

[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle
porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, dput  la Convention et
membre du comit de Salut public.]

D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent
empresss d'aller dposer ce libelle sur le bureau du comit afin de
faire montre de zle, eussent rclam l'arrestation de l'auteur;
Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda
le silence, et Jacquotot continua de vivre sans tre inquit jusqu'au 9
thermidor. Mais, au lendemain de ce jour nfaste, les glorieux
vainqueurs trouvrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans
perdre un instant, ils le firent arrter et jeter dans la prison des
Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal
du rveil de la modration, de la justice et de l'humanit!

[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: Paris, le 11
thermidor.... Les comits de Salut public et de Sret gnrale arrtent
que le nomm Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13,
sera mis sur-le-champ en tat d'arrestation dans la maison de dtention
dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera
faite, et ceux qui paratront suspects seront ports au comit de Sret
gnrale de la Convention nationale. Barre, Dubarran, Billaud-Varenne,
Robert Lindet, Jagot, Voulland, Mose Bayle, C.-A. Prieur,
Collot-d'Herbois, Vadier. (_Archives_. coll. 119.)]




V


C'est ici le lieu de faire connatre par quels tranges procds, par
quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis
de Robespierre sont parvenus  ternir sa mmoire aux yeux d'une partie
du monde aveugl. Nous dirons tout  l'heure de quelle rputation
clatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous
n'aurons qu' interroger un de ses plus violents adversaires. Disons
auparavant ce qu'on s'est efforc d'en faire, et comment on a tent de
l'assassiner au moral comme au physique.

Un historien anglais a crit: De tous les hommes que la Rvolution
franaise a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus
remarquable.... Aucun homme n'a t plus mal reprsent, plus dfigur
dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de
toute espce[231]. Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils  des
malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change,
sont les premiers  crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a
vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la
responsabilit des crimes dont ils s'taient couverts. D'o ce cri
dsespr de Maximilien: J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'tre
souill aux yeux de la postrit par le voisinage impur des hommes
pervers qui s'introduisaient parmi les sincres amis de
l'humanit[232]. Et ces hommes, quels taient-ils? Ceux-l mmes qui
avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le
savons de Robespierre lui-mme: Que dirait-on si les auteurs du complot
... taient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins 
l'chafaud[233]? Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion
taient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah!  cette heure
suprme, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une
voix secrte ne lui reprocha pas amrement de s'tre laiss tromper au
point de consentir  abandonner ces citoyens illustres?

[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.]

[Note 232: Discours du 8 thermidor.]

[Note 233: _Ibid._]

Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songrent
pas tout d'abord  faire de Maximilien le bouc missaire de la Terreur;
au contraire, ainsi qu'on l'a vu dj, ils le dnoncrent bien haut
comme ayant voulu arrter le cours _majestueux, terrible_ de la
Rvolution. Il est si vrai que le coup d'tat du 9 thermidor eut un
caractre ultra-terroriste, qu'aprs l'vnement Billaud-Varenne et
Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois
comme entachs d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre
1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'excrable Fouch,
s'crier: Toute pense d'indulgence est une pense contre
-rvolutionnaire[235].

[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu' ce jour
signal cette particularit.]

[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5
septembre 1794).]

Mais quand la contre-rvolution en force fut venue s'asseoir sur les
bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemble eurent t
rouvertes  tous les dbris des partis girondin et royaliste, quand la
raction enfin se fut rendue matresse du terrain, les Thermidoriens
changrent de tactique, et ils s'appliqurent  charger Robespierre de
tout le mal qu'il avait tent d'empcher, de tous les excs qu'il avait
voulu rprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver
 leurs fins sont  peine croyables.

On commena par chercher  ternir le renom de puret attach  sa vie
prive. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes,
il ne manqua pas de misrables pour lancer contre le gant tomb des
libelles remplis des plus dgotantes calomnies. Ds le 27 thermidor (14
aot 1794), un des hommes les plus vils et les plus dcris de la
Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aim  punir les excs et
les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Frron,
osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses
concubines, de s'tre rserv la proprit de Monceau pour ses plaisirs,
tandis que Couthon s'tait appropri Bagatelle, et Saint-Just le
Raincy[236]. Et les votes de la Convention ne s'croulrent pas quand
ces turpitudes tombrent de la bouche de l'homme qui plus tard achtera,
du fruit de ses rapines peut-tre, le magnifique domaine de
Grosbois[237].

[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 aot 1794).]

[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent diriges
contre Barras et Frron, notamment  la sance de la Convention du 2
vendmiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendmiaire, 27 septembre
1794). L'active participation de ces deux reprsentants au coup d'tat
de Thermidor contribua certainement  les faire absoudre par
l'Assemble. Consultez  ce sujet les Mmoires de Barre qui ici ont un
certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de
Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce
membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50  100,000 francs des
fournisseurs et hommes  grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai
que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un
remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a racont  ce sujet M.
Alexandre Dumas: Barras nous reut dans son grand fauteuil qu'il ne
quittait gure plus vers les dernires annes de sa vie. Il se rappelait
parfaitement mon pre, l'accident qui l'avait loign du commandement de
la force arme au 13 vendmiaire, et je me souviens qu'il me rpta
plusieurs fois, ce jour-l, ces paroles, que je reproduis textuellement:
Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux rpublicain: je
n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les
seuls qui seront assis  mon chevet le jour o je mourrai: J'ai le
double remords d'avoir renvers Robespierre par le 9 thermidor, et lev
Bonaparte par le 13 vendmiaire. (_Mmoires d'Alexandre Dumas_, t.
V, p. 299.)]

Barras ne faisait du reste qu'accrotre et embellir ici une calomnie
mane de quelques misrables appartenant  la socit populaire de
Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux,
eurent l'ide d'adresser au comit de Sret gnrale une dnonciation
contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand
mercier de la rue Bthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur
les fonts de baptme. Deschamps avait lou  Maisons-Alfort une maison
de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et o
ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des
dnonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison
d'migr o Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de
l'tat-major de Paris venaient se livrer  des orgies, courant  cheval
quatre et cinq de front  bride abattue, et renversant les habitants qui
avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus
loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just
avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient chang
d'avis. 11 ne faut point demander de logique  ces impurs artisans de
calomnies[238].

[Note 238: Les signataires de cette dnonciation mritent d'tre
connus: c'taient Preuille, vice-prsident, Bazin et Trouv, secrtaires
de la Socit populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dnonciation,
cite _in extenso_,  la suite d'un rapport de Courtois sur les
vnements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dnonciateurs se plaignaient
surtout qu' la date du 28 thermidor, Deschamps n'et pas encore t
frapp du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas  tre rempli; le
pauvre Deschamps fut guillotin le 5 fructidor an II (22 aot 1794).]

Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut
s'attendre  tout de la part de certaines natures perverses; mais
qu'elles se soient produites  la face d'une Assemble qui si longtemps
avait t tmoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait
retenti  la lecture de cette pice odieuse, c'est  confondre
l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvs chez
Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne,
n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais
un peu plus tard, et la raction grandissant, il jugea  propos d'en
orner le discours prononc par lui  la Convention sur les vnements
du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe.

Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchrir sur cette
dnonciation signe de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procd
qui lui tait familier, comme on le verra bientt, confondant
Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien tait
compltement tranger, et mme avec quelques-uns de ses proscripteurs,
proscrits  leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos
tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de
leurs dbauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est l que
d'aprs des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprtant 
tablir son trne  Clermont, promettant quatorze millions pour
l'embellissement de la ville, et se faisant prparer par ses cratures
un palais superbe  Chamallire![241] Tout cela dit et cout
srieusement.

[Note 239: Rapport sur les vnements du 9 thermidor, p. 24.]

[Note 240: Voyez ces notes  la suite du rapport de Courtois sur les
vnements du 9 thermidor, p. 80]

[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original
de cette note, en marge de laquelle Courtois a crit: _Verits
tardives!_]

Du reprsentant Courtois aux coquins qui ont crit le livre intitul:
_Histoire de la Rvolution par deux amis de la libert_, il n'y a
qu'un pas. Dans cette oeuvre, o tant d'crivains, hlas! ont t puiser
des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit,  petit
bruit, dans un beau chteau garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant
 toutes sortes d'excs, au milieu d'images lubriques rflchies par des
glaces nombreuses,  la lueur de cent bougies, signant d'une main
tremblante de dbauches des arrts de proscription, et laissant chapper
devant des prostitues la confidence qu'il y aurait bientt plus de six
mille Parisiens gorgs[242]. Voil bien le pendant de la fameuse scne
d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre
honteux qu'on nous montre Robespierre dispos  frapper d'un seul coup
la majorit de la Reprsentation nationale, et faisant creuser de vastes
souterrains, des catacombes o l'on pt enterrer des immensits de
cadavre[243]. Jamais romanciers  l'imagination pervertie, depuis Mme
de Genlis jusqu' ceux de nos jours, n'ont aussi lchement abus du
droit que se sont arrog les crivains de mettre en scne dans des
oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus,
et de dnaturer tout  leur aise leurs actes et leurs discours.

[Note 242: _Histoire de la Rvolution, par deux amis de la
libert_, t. XIII p. 300 et 301.]

[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore l, une
amplification du rcit de Courtois. Voyez son rapport sur les vnements
du 9 thermidor, p. 9.]

Devant ces inventions de la haine o l'ineptie le dispute  l'odieux, la
conscience indigne se rvolte; mais il faut surmonter son dgot, et
pntrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce
dont est capable la rage des partis. Ces mmes _Amis de la libert_
ont insr dans leur texte, comme un document srieux, une lettre
censment trouve dans les papiers de Robespierre, et signe
_Niveau_, lettre d'un vritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un
tissu d'absurdits dont l'auteur, sur une foule de points, semble
ignorer les ides de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le
genre de celle-ci: Encore quelques ttes  bas, et la dictature vous
est dvolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul matre
aux Franais. On comprend ds lors que d'honntes historiens, comme les
_deux Amis de la libert_, n'aient pas nglig une telle pice.
Cette lettre ne figure pas  la suite du premier rapport de Courtois: ce
reprsentant l'aurait-il ddaigne? C'est peu probable. Il est 
prsumer plutt qu'elle n'tait pas encore fabrique  l'poque o il
crivit son rapport[244].

[Note 244: Les diteurs des _Papiers indits_ ont donn cette
lettre comme indite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de
la Rvolution par deux amis de la libert_. Voy. _Papiers
indits_, t. I, p. 261.]




VI


J'ai nomm Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mpris public. Si
quelque chose est de nature  donner du poids aux graves soupons dont
reste encore charge la mmoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami
intime un tel misrable. Aucun scrupule, un mlange d'astuce, de
friponnerie et de lchet, Basile et Tartufe, voil Courtois. Signal
ds le mois de juillet 1793 comme s'tant rendu coupable de
dilapidations dans une mission en Belgique, il avait t, pour ce fait,
mand devant le comit de Salut public par un arrt portant la
signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'tant pas trouvs
suffisamment tablis, il n'avait pas t donn suite  la plainte; mais
de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentre, se
donna largement et en toute sret carrire aprs Thermidor[246]. Charg
du rapport sur les papiers trouvs chez Robespierre, Couthon, Saint-Just
et autres, Courtois s'acquitta de cette tche avec une mauvaise foi et
une dloyaut  peine croyables. La postrit, je n'en doute pas, sera
trangement surprise de la facilit avec laquelle cet homme a pu, 
l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matriels, garer pendant
si longtemps l'opinion publique.

[Note 245: Voici cet arrt: Du 30 juillet 1793, les comits de
Salut public et de Sret gnrale arrtent que Beffroy, dput du
dpartement de l'Aisne, et Courtois, dput du dpartement de l'Aube,
seront amens sur-le-champ au comit de Salut public pour tre entendus.
Chargent le maire de Paris de l'excution du prsent arrt.
Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar,
Legendre.]

[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins
constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus
prcieux de Robespierre, tait bien capable de spculer sur les
fourrages de la Rpublique. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut
limin du Tribunal  cause de ses tripotages sur les grains. Devenu
riche, il acheta en Lorraine une terre o il vcut isol jusqu'en 1814.
On raconte qu'en Belgique, o il se retira sous la Restauration, les
rfugis s'loignaient de lui avec dgot. Voyez  ce sujet les
_Mmoires de Barre_ t. III, p. 253.]

Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien
distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pices  l'appui.
Voici en quels termes un crivain royaliste, peu suspect de partialit
pour Robespierre, a apprci ce rapport: Ce n'est gure qu'une mauvaise
amplification de collge, o le style emphatique et dclamatoire va
jusqu'au ridicule[248]. L'emphase et la dclamation sont du fait d'un
mchant crivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnte homme, c'est
l'tonnante mauvaise foi rgnant d'un bout  l'autre de cette indigne
rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit
seul responsable; d'autres y ont travaill;--Guffroy notamment.--C'est
bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de
malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mpris.

[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se
garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvs chez
Robespierre et autres, prsent  la Convention dans la sance du 16
nivse de l'an III (5 janvier 1795), imprim par ordre de la Convention,
in-8 de 408 p.; le second, sur les vnements du 9 thermidor, prononc
le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et galement imprim par
ordre de la Convention, in-8 de 220 p.; ce dernier prcd d'une
prface en rponse aux dtracteurs de la journe du 9 thermidor.]

[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie
universelle_.]

La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les
crivains et historiens de la raction, a t d'attribuer  Robespierre
tout le mal, toutes les erreurs insparables des crises violentes d'une
rvolution, et tous les excs qu'il combattit avec tant de courage et de
persvrance. Le rdacteur du laborieux rapport o l'on a cru ensevelir
pour jamais la rputation de Maximilien a mis en rquisition la
mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone,
Asmode, le dieu Vishnou et la bte du Gvaudan, figurent ple-mle dans
cette oeuvre. Csar et Sylla, Confucius et Jsus-Christ, pictte et
Domitien, Nron, Caligula, Tibre, Damocls s'y coudoient, fort tonns
de se trouver ensemble; voil pour le ridicule.

Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantit de lettres trouves chez
Robespierre on commena par supprimer tout ce qui tait  son honneur,
tout ce qui prouvait la bont de son coeur, la grandeur de son me,
l'lvation de ses sentiments, son horreur des excs, sa sagesse et son
humanit. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons
pu remettre une partie en lumire, celles du gnral Hoche, la
correspondance change entre les deux frres et une foule d'autres
pices prcieuses  jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des
larrons de Thermidor, le dput Rovre, qui le premier se plaignit qu'on
eut _escamot_ beaucoup de pices[240]. Courtois, comme on sait,
s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut
une bonne portion; d'autres encore participrent au larcin. Les uns et
les autres ont fait commerce de ces pices, lesquelles se trouvent
aujourd'hui disperses dans des collections particulires. Enfin une
foule de lettres ont t rendues aux intresss, notamment celles
adresses  Robespierre par nombre de ses collgues, dont les
Thermidoriens payrent par l la neutralit, ou mme achetrent
l'assistance.

[Note 249: Sance de la Convention du 20 frimaire an III (10
dcembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.]

[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les
ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers
qu'il n'avait point vendus ou cds se trouvrent saisis. Casimir Perier
lui en fit rendre une partie aprs 1830.]

Mme au plus fort de la raction, ces inqualifiables procds
soulevrent des protestations indignes. Dans la sance du 29 pluvise
de l'an III (17 fvrier 1795), le reprsentant Montmayou rclama
l'impression gnrale de toutes les pices, afin que tout ft connu du
peuple et de la Convention, et un dput de la Marne, nomm Deville, se
plaignit que l'on n'et imprim que ce qui avait paru favorable au parti
sous les coups duquel avait succomb Robespierre [251]. Les votes de la
Convention retentirent ce jour-l des plus tranges mensonges. Le
boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais crit 
Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrtion de ses allis de
Thermidor; peut-tre lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, o se lit
cette phrase dj cite: Une reconnaissance immortelle s'panche vers
Robespierre toutes les fois qu'on pense  un homme de bien. Garde par
malice ou par mgarde, cette lettre devait paratre plus tard comme pour
attester la mauvaise foi de Legendre [252].

[Note 251: Journal des dbats et des dcrets de la Convention,
numro 877, p. 415.]

[Note 252: Nous avons dj cit cette lettre en extrait dans notre
premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans
les Papiers indits, t. I, p. 180.]

Le mme dput avoua--aveu bien prcieux--qu'une foule d'excellents
citoyens avaient crit  Robespierre, et que c'tait  lui que, de
toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des
infortuns et les rclamations des opprims [253]. Preuve assez
manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un
terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il tait le
premier  gmir. Dcrter l'impression de pareilles pices, n'tait-ce
point condamner et fltrir les auteurs de la journe du 9 thermidor?
Andr Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mmoire de
Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de
n'avoir pas crit au vaincu:--Tes lettres sont au _Bulletin_, lui
cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et rclama  son tour
l'impression gnrale de toutes les pices trouves chez
Robespierre.--Cette impression, dit-il, fera connatre une partialit
rvoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice
que l'on rclame. On verra qu'on a choisi toutes les pices qui
pouvaient satisfaire des vengeances particulires pour refuser la
publicit des autres[254]. L'honnte Choudieu ne se doutait pas alors
que les auteurs du rapport n'avaient pas recul devant des faux
matriels. L'Assemble se borna  ordonner l'impression de la
correspondance des reprsentants avec Maximilien, mais on se garda bien,
et pour cause, de donner suite  ce dcret.

[Note 253: Journal des dbats et des dcrets de la Convention,
numro 877.]

[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventse an III (21 fvrier 1795).]




VII


On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec
quelle effroyable mauvaise foi a t conu le rapport de Courtois. Tous
les tmoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adresss 
Robespierre y sont retourns en arguments contre lui. Et il faut voir
comment sont traits ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime  un
crivain nomm Flix d'avoir exprim le dsir de connatre un homme
aussi vertueux[255]; crime  un vieillard de quatre-vingt-sept ans
d'avoir regard Robespierre comme le messie annonc pour rformer toutes
choses[256]; crime  celui-ci d'avoir baptis son enfant du nom de
Maximilien; crime  celui-l d'avoir voulu rassasier ses yeux et son
coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en
Bourgogne, de l'avoir regard comme la pierre angulaire de l'difice
constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond
sclrat d'avoir t l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut
s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient
qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant
de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un
peuple.

[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.]

[Note 256: P. 11.]

[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion
figurent  la suite du rapport de Courtois.]

[Note 258: P. 13 du rapport.]

Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout
concourait  prouver que c'tait un parfait homme de bien, les
Thermidoriens ont us d'un stratagme digne de l'cole jsuitique dont
ils procdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus trange
qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule
de lettres et de pices entirement trangres  Maximilien, lettres
manes de patriotes trs sincres, mais quelquefois peu clairs, et
dont certaines expressions triviales ou exagres ont t releves avec
une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce
rapport est plein, du reste, de rminiscences de Louvet, et l'on sent
que le rdacteur tait un lecteur assidu, sinon un collaborateur des
journaux girondins. La soif de la domination qu'il prte si gratuitement
 Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens
sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de
l'gosme et de l'envie[259]. Quel goste en effet! Jamais homme ne
songea moins  ses intrts personnels; l'humanit et la patrie
occuprent uniquement ses penses. Quant  tre envieux, beaucoup de ses
ennemis avaient de fortes raisons pour l'tre de sa renomme si pure,
mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il t?

[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25)
que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de
Robespierre. D'aprs Courtois, ce courage n'tait que de l'insolence. Il
y a toutefois l un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout
quand on songe que tant d'crivains, parmi lesquels on a le regret de
voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de
Robespierre un tre faible, timide, pusillanime].

Un exemple fera voir jusqu'o Courtois a pouss la dloyaut. Dans les
papiers trouvs chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres
anonymes, plus niaises et plus btes les unes que les autres. Le premier
devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de
lettres, monuments de lchet et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!!
Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit tre crite sur
le ton d'une rponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble
mystification. On y parle  Robespierre de la _ncessit_ de fuir
un thtre o il doit bientt paratre pour la dernire fois; on
l'engage  venir jouir des trsors qu'il a amasss; tout cela crit d'un
style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint
de prendre cette lettre au srieux, et, aprs en avoir cit un assez
long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe
usuelle, afin d'y donner un air un peu plus vridique, il s'crie
triomphalement: Voil l'incorruptible, le dsintress
Maximilien[260]! Non, je ne sais si dans toute la comdie italienne on
trouverait un fourbe pareil.

[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'tre
oblig de prmunir le lecteur contre de si grossires inventions. Voici
le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir
tir un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_
sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: Sans
doute vous tre inquiette de ne pas avoire reu plutt des nouvelles des
effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter
votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que
votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos
crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous
faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a t
interrompu par sa dernire course, ce qui est cause de mon retard
aujourd'huit, mais lorsque vous la rceverz vous emploirz toute la
vigilance que l'exige la nesesit de fuir un thtre ou vous deviez
bientt paratre et disparatre pour la dernire fois; il est inutil de
vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui
vient de vous mettre sur le soffa de la prsidence vous raproche de
l'chafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage
comme elle a fait  ceux que vous avez jug, l'galit, dit d'Orlans,
vous en fournit un assez grand exemple, etc.

Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.

Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: Au
cytoyen cytoyen Robespierre, prsident de la Convention national, en son
hotel, a Paris. (_Archives_, F. 7, 4436.)]

Au reste, de quoi n'taient pas capables des gens qui ne reculaient
point devant des faux matriels? Courtois et ses amis, comme s'ils
eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes
finiraient par tre dcouvertes, refusaient avec obstination de rendre
les originaux des pices saisies chez les victimes de Thermidor. Il
fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, charge de
prsenter un rapport sur les anciens membres des comits, menat
Courtois d'un dcret de la Convention, pour l'amener  une restitution.
Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les
pices dont l'existence se trouvait rvle par l'impression, et il
garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues
annes fait les dlices de la raction, est  la fois l'oeuvre d'un
faussaire et d'un voleur.




VIII


Nous avons dj signal en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et
le lecteur ne les a sans doute pas oublies. Ici, au lieu des crivains
mercenaires dont parlait Maximilien, on a gnralis et l'on a crit:
_les crivains_; l, au lieu d'une couronne _civique_, on lui
fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour
l'accuser d'avoir aspir  la royaut. Mais de tous les faux commis par
les Thermidoriens pour charger la mmoire de Robespierre, il n'en est
pas de plus odieux que celui qui a consist  donner comme adresse 
Maximilien une lettre crite par Charlotte Robespierre  son jeune frre
Augustin, dans un moment de dpit et de colre. A ceux qui rvoqueraient
en doute l'infamie et la sclratesse de cette faction thermidorienne
que Charles Nodier a si justement fltrie du nom d'excrable, de ces
_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme
Tallien, il n'y a qu' opposer l'horrible trame dont nous allons placer
le rcit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce
fait monstreux taient,  coup sr, disposs  tout. On s'tonnera moins
que Robespierre ait eu la pense de dnoncer  la France ces hommes
couverts de crimes, les Fouch, les Tallien, les Rovre, les Bourdon
(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais mme s'il ne faut pas
s'applaudir  cette heure des faux dont nous avons dcouvert les preuves
authentiques, et qui resteront comme un monument ternel de la bassesse
et de l'immoralit de ces misrables.

Charlotte Robespierre aimait passionnment ses frres. Depuis sa sortie
du couvent des Manares, elle avait constamment vcu avec eux et, grce
aux libralits de Maximilien, qui supplaient  la modicit de son
patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aise.
Spare de lui pendant la dure de la Constituante et de l'Assemble
lgislative, elle tait venue le rejoindre aprs l'lection d'Augustin 
la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison
de Duplay. Toute dvoue  des frres adors, elle tait malheureusement
affecte d'un dfaut assez commun chez les personnes qui aiment
beaucoup: elle tait jalouse, jalouse  l'excs. Cette jalousie, jointe
 un caractre assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une
cause de vritable souffrance. Charlotte avait accompagn Augustin
Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait d
prcipitamment quitter Nice, sur l'ordre mme de son frre,  la suite
de trs vives discussions avec Mme Ricord, dont les prvenances pour
Augustin l'avaient vivement offusque.

Fort contrarie d'avoir t ainsi congdie, elle tait revenue  Paris
le coeur gonfl d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied
chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'arme
d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de
s'expliquer franchement auprs de son frre an sur ce qui s'tait
pass entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla rcriminer
violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans
se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces
rcriminations que Robespierre jeune crivit  son frre: Ma soeur n'a
pas une seule goutte de sang qui ressemble au ntre. J'ai appris et j'ai
vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande
ennemie. Elle abuse de notre rputation sans tache pour nous faire la
loi.... Il faut prendre un parti dcid contre elle. Il faut la faire
partir pour Arras, et loigner ainsi de nous une femme qui fait notre
dsespoir commun. Elle voudrait nous donner la rputation de mauvais
frres[262].

[Note 261: _Mmoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.]

[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F
7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure  la suite du
rapport de Courtois, sous le numro XLII (_a_).]

Maximilien, dont le caractre tait aussi doux et aussi conciliant dans
l'intrieur que celui de Charlotte tait irritable, n'osa adresser de
reproches  sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre
Augustin; mais Charlotte vit bien,  sa froideur, qu'il tait mcontent
d'elle[263]. Son dpit s'en accrut, et Augustin n'tant pas all la voir
en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui crivit, le 18
messidor, la lettre suivante: Votre aversion pour moi, mon frre, loin
de diminuer comme je m'en tois flatte, est devenue la haine la plus
implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi,
je ne dois pas esprer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est
pourquoi je vais essayer de vous crire....

[Note 263: _Mmoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.]

Cette lettre est longue, trs longue et d'une violence extrme; on
s'aperoit qu'elle a t crite sous l'empire de la plus aveugle
irritation, et cependant, au milieu des expressions de colre: _Si
vous pouvez, dans le dsordre de vos passions, distinguer la voix du
remords.... Que cette passion de la haine doit tre affreuse,
puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien
vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les
sentiments de la soeur aimante percent instinctivement  travers
certaines paroles de fureur irrflchie. On l'avait, s'il faut l'en
croire, indignement calomnie auprs de son frre[264]. Ah! si vous
pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, vous y verriez,
avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer
l'attachement tendre qui me lie  vous, et que c'est le seul sentiment
auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de
votre haine? Que m'importe  moi d'tre hae par ceux qui me sont
indiffrens et que je mprise! Jamais leur souvenir ne viendra me
troubler; mais tre hae de mes frres, moi pour qui c'est un besoin de
les chrir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse
que je le suis. Puis, aprs avoir dclar  son frre Augustin que,
_sa haine pour elle tant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout
ce qui lui porterait quelque intrt_, elle tait dispose  quitter
Paris sous quelques jours, elle ajoutait: _Je vous quitte donc
puisque vous l'exigez_; mais, malgr vos injustices, mon amiti pour
vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun
ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_,
lorsque dsabus, tt ou tard, vous viendrez  prendre pour moi les
sentiments que je mrite. Qu'une mauvaise honte ne vous empche pas de
m'instruire que j'ai retrouv votre amiti, et, en quelque lieu que je
sois, _fusse-je par del les mers_, si je puis vous tre utile 
quelque chose, sachez m'en instruire, et bientt je serai auprs de
vous....

[Note 264: _Mmoires de Charlotte Robespierre_.]

L se termine la version donne par les Thermidoriens de la lettre de
Charlotte Robespierre. Jusqu' ce jour, impossible aux personnes non
inities aux rapports ayant exist entre la soeur et les deux frres de
savoir auquel des deux tait adresse cette lettre. Quelle belle
occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change  tout un
peuple, sans qu'une voix ost les dmentir, et d'imputer  Maximilien
tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait
en droit de reprocher  son frre Augustin! Ils se gardrent bien de la
laisser chapper; ils n'eurent qu' supprimer vingt lignes dont nous
parlerons tout  l'heure, qu' remplacer la suscription: _Au citoyen
Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne
Robespierre  son frre_, et le tour fut fait.

Quand plus tard, longtemps, bien longtemps aprs, il fut permis 
Charlotte Robespierre d'lever la voix, elle protesta de toutes les
forces de sa conscience indigne et elle dclara hautement, d'abord que
cette lettre avait t adresse  son jeune frre, et non pas 
Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne
reconnaissait pas comme siennes. Elle dniait, notamment, les passages
souligns par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une
erreur. La colre est une mauvaise conseillre, et l'on ne se souvient
pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraner.
Or, ne pas s'en souvenir, c'est dj avouer qu'on avait tort de s'y
laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a t insre  la
suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationns
avec le plus grand soin sur l'original.

[Note 265: Voyez,  cet gard, la note de Laponneraye, p. 133 des
_Mmoires de Charlotte Robespierre_.]

Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs mme ont soutenu que Mlle
Robespierre n'avait fait cette dclaration que par complaisance et 
l'instigation de quelques anciens amis de son frre an. Charlotte ne
s'est pas aperue de la suppression d'un passage qui, plac sous les
yeux du lecteur, et coup court  tout dbat. Deux lignes de plus et il
n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon tonnement, et
quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_,
la main sur les pices cites par Courtois et qu'il ne restitua, comme
je l'ai dit, qu'un dcret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans
l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'o jaillit la lumire:
Je vous envoie l'tat de la dpense que j'ai faite depuis VOTRE DPART
POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous tiez singulirement
dgrad par la manire dont vous avez parl de cet affaire
d'intrt.... Suivent des explications sur la nature des dpenses
faites par Charlotte, dpenses qui, parat-il, avaient sembl un peu
exagres  Augustin. Charlotte s'tait charge de tenir le mnage de
son jeune frre, avec lequel elle avait habit jusqu'alors; quelques
reproches indirects sur l'exagration de ses dpenses n'avaient sans
doute pas peu contribu  l'exasprer. Je vous rends tout ce qui me
reste d'argent, disait-elle en terminant, si cela ne s'accorde pas
avec ma dpense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oubli
quelques articles[266]. On comprend de reste l'intrt qu'ont eu les
Thermidoriens  supprimer ce passage: toute la France savait que c'tait
Augustin et non pas Maximilien qui avait t en mission  Nice; or, pour
tromper l'opinion publique, ils n'taient pas hommes  reculer devant un
faux par omission.

[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux
_Archives_, o chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).]

Comment sans cela le rdacteur du rapport de Courtois et-il pu crire:
Il se disoit philosophe, Robespierre, hlas! il l'toit sans doute
comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se ft teint
comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit dj
menac de sa fureur une de ses soeurs... Et, comme preuve, le
rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur  la lettre tronque cite 
la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de
mpris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous
les yeux la lettre mme de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel
parti ont tir de ce faux la plupart des crivains de la raction. Il
avait rsolu de faire prir aussi sa propre soeur, a crit l'un d'eux
en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de
cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a l, ce
me semble, une de ces infamies que certains sclrats n'eussent point
os commettre et contre laquelle ne saurait trop se rvolter la
conscience des gens de bien. Quelle infernale ide que celle d'avoir
falsifi la lettre de la soeur pour tcher de fltrir le frre!

[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronque
de Charlotte figure  la suite de ce rapport, sous le numro XLII
(_b_). Elle a t reproduite telle quelle par les diteurs des
_Papiers indits_, t. II, p. 112. Dans des Mmoires, dont quelques
fragments ont t rcemment publis, un des complices de Courtois, le
cynique Barras, a crit: Courtois n'a point calomni Robespierre en
disant qu'il n'avait point d'entrailles, mme pour ses parents. _Les
lettres que sa soeur lui a crites_ sont l'expression de la douleur
et du dsespoir. N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens
s'taient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a
son utilit; il donne une ide du degr de confiance que mritent les
Mmoires de Barras.]

[Note 268: L'abb Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous
avons plusieurs fois dj cit ce libelle impur, fruit d'une imagination
en dlire, et o se trouvent condenses avec une sorte de frnsie
toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mmoire de
Robespierre.]

Charlotte ne se consola jamais de la publicit donne, par une odieuse
indiscrtion,  une lettre crite dans un moment de dpit, et dont le
souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pense qu'on pouvait
supposer que cette lettre ait t adresse par elle  son frre
Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait t crite le
18 messidor;  moins de trois semaines de l, dans la matine du 10
thermidor, une femme toute trouble, le dsespoir au coeur, parcourait
les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frres. C'tait
Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frres sont  la Conciergerie,
elle y court, demande  les voir, supplie  mains jointes, se trane 
genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse,
on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, mues de piti,
la relevrent et parvinrent  l'emmener; sa raison s'tait gare.
Quant, au bout de quelques jours, elle revint  elle, ignorant ce qui
s'tait pass depuis, elle tait en prison[270].

[Note 269: _Mmoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.]

[Note 270: _Mmoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.]

Voici donc bien tablis les vritables sentiments de Charlotte pour ses
frres, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'trange
abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honntes
gens se fliciteront donc de la dcouverte d'un faux qui imprime une
souillure de plus sur la mmoire de ces hommes souills dj de tant de
crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici
comme ailleurs, dgager l'histoire des tnbres dont elle tait
enveloppe.




IX


Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les
Thermidoriens pour charger la mmoire de Robespierre, est celui qui
concerne les pices relatives  l'espionnage, insres  la suite du
rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, form,
ds le 5 prairial, contre Robespierre, et trs certainement contre le
comit de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous
nous sommes dj expliqu en dtail. Leurs menes n'avaient pas t sans
transpirer. Rien d'tonnant, en consquence,  ce que les membres
formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance
active. Des agents du comit pirent avec le plus grand soin les
dmarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres.
Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions  sa solde, comme on
l'a rpt sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien
contre-rvolutionnaire qui n'ait relev ce fait  la charge de
Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorit des pices imprimes
par Courtois, lesquelles pices sont en effet donnes comme ayant t
adresses particulirement  Robespierre. Les crivains les plus
consciencieux y ont t pris, notamment les auteurs de l'_Histoire
parlementaire_; seulement ils ont cru  un espionnage officieux
organis par des amis dvous et quelques agents srs du comit de Salut
public[271].

[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.]

Cependant la manire embrouille et ambigu dont Courtois, dans son
rapport, parle des documents relatifs  l'espionnage, aurait d les
mettre sur la voie du faux. Il tait difficile, aprs la scne violente
qui avait eu lieu  la Convention nationale, le 24 prairial, entre
Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police
taient adresss  Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut
rdig aprs les poursuites intentes contre plusieurs des anciens
membres des comits et qui, par consquent, put dterrer  son aise dans
les cartons du comit de Salut public les pices de nature  donner
quelque poids  ses accusations, s'attacha  entortiller la question.
Ainsi, aprs avoir dclar qu'il y avait des crimes communs aux membres
des comits et communs  Robespierre, comme espionnage exerc sur les
citoyens et surtout sur les dputs[272], il ajoute: L'espionnage a
fait toute la force de Robespierre et des comits...; il servit aussi 
alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait  Robespierre
des projets vrais ou supposs de ceux qui mditaient sa perte....[273]
Billaud-Varenne, il est vrai,  la sance du 9 thermidor, essaya, dans
une intention facile  deviner, de rejeter sur Robespierre la
responsabilit de la surveillance exerce par le comit sur certains
reprsentants du peuple; mais combien mrit le dmenti qu'un peu plus
tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scne du 24
prairial[274]!

[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission charge de
l'examen des papiers trouvs chez Robespierre et ses complices, par
L.-B. Courtois_, reprsentant du dpartement de l'Aube, p. 16.]

[Note 273: _Ibid._, p. 17.]

[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comits_,
etc., par Laurent Lecointre, p. 53.]

Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugrent utile d'appuyer d'un
certain nombre de pices la ridicule accusation de dictature dirige par
eux contre leur victime, et comme ils avaient dcor du nom de _gardes
du corps_ les trois ou quatre personnes dvoues qui, de loin et
secrtement, veillaient sur Maximilien, ils imaginrent de le gratifier
d'espions  sa solde, que, par parenthse, il lui et t assez
difficile de payer. Comme  tous les personnages entours d'un certain
prestige et d'une grande notorit, il arrivait  Robespierre de
recevoir une foule de lettres plus ou moins srieuses, plus ou moins
bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, o les avis, les
avertissements et les menaces ne lui taient pas pargns. C'est, par
exemple, une sorte de dclaration crite d'une femme Labesse, laquelle
dnonce une autre femme nomme Lacroix comme ayant appris d'elle,
quelque jours aprs l'excution du pre Duchesne, que la faction
_Pierrotine_ ne tarderait pas  tomber. Voil pourtant ce que les
Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du
prtendu espionnage organis par Robespierre. Cette pice, d'une
orthographe dfectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de
l'norme fatras de notes adresses  Maximilien, suivant Courtois, c'est
 coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme
chantillon. Jugez du reste.

[Note 275: Cette pice figure  la suite du rapport de Courtois,
sous le numro XXVIII; mais elle n'a pas t imprime conforme 
l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.]

Viennent ensuite une srie de rapports concernant le boucher Legendre,
Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouch, signs de la lettre G.
Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du mme mois; ainsi ils sont d'une
poque o Robespierre se contentait de faire acte de prsence au sein du
comit de Salut public, sans prendre part aux dlibrations; o le
fameux bureau de police gnrale, dont il avait eu un moment la
direction, n'existait plus; o enfin il avait compltement abandonn 
ses collgues l'exercice du pouvoir. C'tait donc aussi bien sous les
yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a
dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour
lui de se dfendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines
pices taient portes  la signature chez Maximilien lui-mme par les
employs du comit--allgation dont nous avons dmontr la fausset--et
l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient t
adresss chez lui.

Si en effet le rdacteur de ces rapports, lequel tait un nomm Gurin,
et t un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se
fussent empresss, aprs leur facile victoire, de lui faire un trs
mauvais parti, cela est de toute vidence. Plus d'un fut guillotin qui
s'tait moins compromis pour Maximilien. Or, ce Gurin continua pendant
quelque temps encore, aprs comme avant Thermidor, son mtier d'agent
secret du comit; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports
conservs aux Archives. Voici, du reste, un arrt en date du 26
messidor, rendu sur la proposition de Gurin. Le comit de Salut public
arrte que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comit le 28
de ce mois, dans la matine, pour tre entendu. Arrt sign:
Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait t
surpris par Gurin en possession de faux assignats[276].

[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux
arrts en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la
question: Le comit de Salut public arrte qu'il sera dlivr au
citoyen Gurin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous  prendre sur
les 50 millions  la disposition des membres du comit de Salut public.

Le comit de Salut public arrte que les appointements du citoyen
Gurin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix
citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses oprations seront pays 
raison de 166 livres 13 sous. (_Archives_, F 7, 4437).]

Mais les Thermidoriens avaient  coeur de prsenter leur victime comme
ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destines de ses
collgues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des
imaginations effrayes l'ide de ce Robespierre faisant pier par ses
agents les moindres dmarches de ceux des reprsentants que, disait-on,
il se disposait  frapper! Trente, cinquante dputs devaient tre
sacrifis par lui; on en leva mme le nombre  cent quatre-vingt-douze,
cela ne cotait rien[277]. Le comit de Salut public s'tait born 
surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes
lui causaient de lgitimes inquitudes; n'importe! il fallait mettre sur
le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix
ans a dfray presque toutes les _Histoires de la Rvolution_. Les
Thermidoriens ont commenc par supprimer des rapports de Gurin tout ce
qui tait tranger aux reprsentants, notamment une dnonciation contre
un bijoutier du Palais-Royal nomm Lebrun; car, se serait-on demand,
quel intrt pouvait avoir Robespierre  se faire rendre compte,  lui
personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite,
partout o dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve
clatante que ces pices taient adresses  tous les membres du comit
et non pas  un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au
lieu de citoyens, ils ont imprim CITOYEN[278].

[Note 277: Voyez  cet gard une vie apologtique de Carnot, publie
en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.]

[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de
Gurin, F 7, 4436, liasse R. Ces pices figurent  la suite du rapport
de Courtois, sous le numro XXVIII, p. 128 et suiv.]

Je ne saurais rendre l'impression singulire que j'ai ressentie
lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pices
insres par Courtois  la suite de son rapport, j'ai dcouvert cette
supercherie, constat ce faux. Quel qu'ait t ds lors mon mpris pour
les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y et eu chez
eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le
jugement sur Robespierre s'est form d'aprs les donnes thermidoriennes
partagera mon tonnement. La postrit, qui nous jugera tous, se
demandera aussi, stupfaite, comment, sur de pareils tmoignages, on a
pu, durant tant d'annes, apprcier lgrement les victimes de
Thermidor, et elle frappera d'une rprobation ternelle leurs bourreaux,
ces faussaires dsormais clous au pilori de l'histoire.




CHAPITRE CINQUIME


Lchets et apostasies.--Rares exemples de fidlit.--Moyens d'action de
la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
Robespierre.--Les vaincus au thtre.--L'historien Montjoie.--Le
vritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas.
--Hsitation du comit de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de
Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux
Madelonnettes.--Les conjurs et les dputs de la droite.--Lettres
anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses allis.--Le gnral
Hanriot.--Sances des comits les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de
Saint-Just.


I


Aprs Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce
fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de
France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette
funeste journe, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une
protestation isole, perdue dans le concert des serviles adresses de
flicitations envoyes de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet
 qui et os ouvrir la bouche pour dfendre la mmoire de Robespierre!
On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient
port aux nues Maximilien vivant et s'taient extasis sur son humanit,
sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses
assassins, et l'accablrent, mort, des plus indignes outrages.

Les Girondins sauvs par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les
Olivier de Grente et tant d'autres injurirent bassement l'homme qui,
de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvs de la mort, et vers
lequel ils avaient pouss un long cri de reconnaissance. Mais, pass
Thermidor, leur reconnaissance tait avec les neiges d'antan. Celui
qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas prsentait au monde comme
l'Orphe de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale
et de la justice, n'tait plus, en ventse de l'an III (mars 1795), de
par le mme Boissy, qu'un hypocrite  la tyrannie duquel le 9 Thermidor
avait heureusement mis fin[279].

[Note 279: Sance de la Convention du 30 ventse an III (20 mars
1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).]

Toutes les lchets, toutes les turpitudes, toutes les apostasies
dbordrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barre, malgr
l'appui prt par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins
oblig de venir un jour faire amende honorable pour avoir,  diverses
reprises, parl de lui avec loge[280]. On entendit, sans que personne
ost protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues,
se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est dsign par le
montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hbert[281]. L, deux
rpublicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent
regretter, j'en suis sr, d'avoir un moment subi l'influence des
passions thermidoriennes, en parlent comme ayant t d'intelligence avec
la Vende[282]. Tandis que Thuriot _de Larozire_, le futur
magistrat imprial, demande que le tribunal rvolutionnaire continue
d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de
Douai), le lgislateur par excellence de la Terreur, annonce que les
rois coaliss, et spcialement le pape, sont dsesprs de la
catastrophe qui a fait tomber la tte de Maximilien[283]. Catastrophe,
le mot y est. Merlin l'a-t-il prononc intentionnellement? Je n'en
serais pas tonn. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce
Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du
catholicisme ont pris soin de dfendre sa mmoire!

[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars),
_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).]

[Note 281: Sance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 aot 1794),
_Moniteur_ du 30 thermidor.]

[Note 282: Sance de la Convention du 8 vendmiaire an III (29
septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendmiaire.]

[Note 283: Sance de la Convention du 12 vendmiaire an III (3
octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendmiaire.]

On frmit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, o tant de
fois le nom de Robespierre avait t cit avec loge, les injures
craches sur ce mme nom par un tas de misrables sans conscience et
sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, o nous voyons
qu'il fallait sans tarder faire son pitaphe ou bien celle du genre
humain[284]. Une autre fois, ce sont des articles d'un des rdacteurs
ordinaires du journal, o sont dlayes en un style emphatique et diffus
toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce
rdacteur, dj nomm, s'appelait Trouv. Auteur d'un hymne  l'tre
suprme, qui apparemment n'tait pas fait pour dplaire  Robespierre,
et qui, par une singulire ironie du sort, parut au _Moniteur_, le
jour mme o tombait la tte de Maximilien, Trouv composa une ode sur
le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'levrent
successivement sur les ruines de la Rpublique. Aprs avoir t baron et
prfet de l'Empire, cet individu tait devenu l'un des plus serviles
fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne
pouvaient qu'honorer la mmoire de Robespierre[286].

[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an
III (29 novembre 1794).]

[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal
an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floral an III (1er et 7
mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.]

[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_,
par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le
_baron_ Trouv s'est rendu complice comme prfet.]

Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a t pargn au martyr dans
sa tombe. Tantt c'est un dput du nom de Lecongne qui, rompant le
silence auquel il s'tait  peu prs condamn jusque-l, a l'effronterie
de prsenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votes
de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune 
tant de prtendus historiens; tantt c'est l'picurien Dupin, l'auteur
du rapport  la suite duquel les fermiers gnraux furent traduits
devant le tribunal rvolutionnaire, et leurs biens, de source assez
impure du reste, mis sous le squestre, qui accuse Maximilien d'avoir
voulu spolier ces mmes fermiers gnraux[287]. A peine si, de temps 
autre, une voix faible et isole s'levait pour protester contre tant
d'infamies et de mensonges.

[Note 287: Sance de la Convention du 16 floral an III (5 mai
1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floral.]

Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, prsenta
Robespierre comme le martyr de la libert, et qualifia d'excrable la
journe du 9 thermidor; mais,  l'origine, il avait, lui aussi,
calomni,  l'instar des Thermidoriens, ce vritable martyr de la
libert. Plus tard encore, dans le procs de Baboeuf, un des accuss,
nomm Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant
tmoins que le peuple tait plus heureux du temps de Robespierre. Cet
accus maintint firement son assertion devant la haute cour de Vendme.
Si ce propos est un crime, ajouta-t-il, j'en suis coupable, et le
tribunal peut me condamner. Mais ces exemples taient rares.

La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur
toutes les personnes suspectes d'attachement  la mmoire de Maximilien.
Malheur  qui osait prendre ouvertement sa dfense. Un ancien commensal
de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons dj eu l'occasion de
parler, craignant qu'on ne lui demandt compte de son amiti et de ses
admirations pour Robespierre, avait, peu aprs Thermidor, lanc contre
le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de
remords, croyant peut-tre les passions apaises, et que l'heure tait
venue o il tait permis d'ouvrir la bouche pour dire la vrit, il
publia un crit dans lequel il prconisait celui qu'un jour, le couteau
sur la gorge, il avait reni publiquement[288]; il fut impitoyablement
jet en prison[289].

[Note 288: Taschereau avait t mis hors la loi dans la nuit du 9 au
10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet
1795).]

[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril
1799).]

Tel tait le sort rserv aux citoyens auxquels l'amour de la justice,
ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les
honntes gens, ceux en qui le sentiment de l'intrt personnel n'avait
pas touff toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien
Robespierre, durent courber la tte; ils gmirent indigns, et gardrent
le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'taient pour la plupart
ni des crivains ni des orateurs; c'tait le peuple tout entier, et, au
9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps te au peuple. Puis
l'ge arriva, l'oubli se fit; et la gnration qui succda aux rudes
jouteurs des grandes annes de la Rvolution fut berce uniquement au
bruit des dclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie
et de diffamation, la raction se trouva merveilleusement aide par les
apostasies d'une multitude de fonctionnaires, dsireux de faire oublier
leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par
l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention
s'associrent  l'ide machiavlique d'attribuer  Maximilien tous les
torts, toutes les erreurs, toutes les svrits de la Rvolution,
croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dgager, par ce
lche et honteux moyen, de toute responsabilit dans les actes du
gouvernement rvolutionnaire.[291]

[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donn  leurs enfants le
nom de Robespierre, tant ce grand citoyen tait en effet un monstre
horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des
Anciens, un compatriote de Maximilien, nomm Dauchet, qui poussa le
ddain de la vrit jusqu' prtendre que c'taient les officiers de
l'tat civil qui avaient contraint les parents de donner  leurs enfants
ce _nom odieux_. Ingnieuse manire d'excuser les admirateurs du
vaincu. (Sance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)]

[Note 291: Le pre de Georges Sand, M. Maurice Dupin, crivait,  la
date du 10 thermidor de l'an II: C'est  la Convention que nous devons
notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent t victimes
de la tyrannie de Robespierre.

Mme Georges Sand, qui a cit cette lettre dans sa _Correspondance_,
l'a fait suivre d'une note o il est dit:

Voici l'effet des calomnies de la raction. De tous les terrroristes,
Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par
conviction des apparentes ncessits de la Terreur et du fatal systme
de la peine de mort. Cela est assez prouv, et l'on ne peut pas recuser
 cet gard le tmoignage de M. de Lamartine. La raction thermidorienne
est une des plus lches que l'histoire ait produites. Cela est encore
suffisamment prouv. A quelques exceptions prs, les Thermidoriens
n'obirent  aucune conviction,  aucun cri de la conscience, en
immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
et trop misricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
attriburent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
grand homme de la Rvolution, et l'un des plus grands hommes de
l'histoire....]

Dans les premiers jours de ventse an III (fvrier 1795), quelques
patriotes de Nancy, harcels, mourant de faim, ayant os dire que le
temps o vivait Robespierre tait l'ge d'or de la Rpublique, furent
aussitt dnoncs  la Convention par le reprsentant Mazade, alors en
mission dans le dpartement de la Meurthe. Htons-nous, crivit ce
digne mule de Courtois, de consigner dans les fastes de l'histoire que
les violences de ce monstre excrable, _que le sang des Franais qu'il
fit couler par torrents, que le pillage auquel il dvoua toutes les
proprits_, ont seuls amen ce moment de gne....[292]

[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du
12 ventse de l'an III (3 mars 1795).]

Tel fut en effet l'infernal systme suivi par les Thermidoriens. La
France et l'Europe se trouvrent littralement inondes de libelles, de
pamphlets, de prtendues histoires o l'odieux le dispute au bouffon. Le
rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal o les crivains
mercenaires et les pamphltaires de la raction puisrent  l'envi;
nanmoins, des imaginations perverties trouvrent moyen de renchrir sur
ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collgues de
Maximilien s'abaissrent jusqu' ramasser dans la fange la plume du
libelliste. Passe encore pour Frron qui, dans une note adresse 
Courtois, prsente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup 
celle du chat[293]! il n'y avait chez Frron ni conscience ni moralit;
mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de
cette trempe a prt les mains  l'oeuvre basse et tnbreuse entreprise
par les hros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa
brochure intitule _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un
honnte homme.

[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers indits_, t. I,
p. 154.]

Mais tout cela n'est rien auprs des calomnies enfantes par
l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses
de l'ancien propritaire-rdacteur du _Rougyff_ sortirent des
libelles dont les innombrables exemplaires taient rpandus  profusion
dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette
impure officine citons, outre les lucubrations de Laurent Lecointre,
_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la libert de la
presse_ par Mhe fils; _les Anneaux de la queue; Dfends ta queue;
Jugement du peuple souverain qui condamne  mort la queue infernale de
Robespierre; Lettre de Robespierre  la Convention nationale; la Tte 
la Queue, ou Premire Lettre de Robespierre  ses continuateurs_;
j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez  cela des nues de libelles
dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers,
tout servit  noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si
merveilleux clat aux yeux des rpublicains de l'an II. Les potes, en
effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de
potes  d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et
mercenaire au service des hros thermidoriens. Hlas! pourquoi faut-il
que parmi ces insulteurs du gant tomb, on ait le regret de compter
l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspir
par le gnie de la patrie, avait t sublime dans le chant qui a
immortalis son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux
compos par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant
l'expression de l'poque[296].

[Note 294: Prfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la
Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives  quelques
personnes et  plusieurs vnements remarquables de la Rvolution_,
un libelle effrontment cynique qu'une main complaisante rdita en
1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prtendit-on, avait t
supprimes lors de la premire dition. C'est l qu'on lit que
Saint-Just s'tait fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille
qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne
se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au
mpris de tous les honntes gens.]

[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Mhe fils,
lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons dj
dit autre part quel horrible coquin tait ce Mhe, qui ne put jamais
pardonner  Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature  la
Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Mhe de la
Touche, il fut un des mouchards de la police impriale, et qu'aprs la
chute de Napolon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.]

[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre
et la rvolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle,
capitaine au corps du gnie, auteur du chant marseillais,  Paris, l'an
deuxime de la Rpublique une et indivisible. Le couplet suivant, qui a
trait directement  Robespierre, peut donner une ide de cet hymne, que
par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la
_Marseillaise_:

  Voyez-vous ce spectre livide
  Qui dchire son propre flanc;
  Encore tout souill de sang,
  De sang il est encore avide.
  Voyez avec un rire affreux
  Comme il dsigne ses victimes,
  Voyez comme il excite aux crimes
  Ses satellites furieux.
Chantons, la libert, couronnons sa statue, etc....

Rouget de Lisle avait t arrt avant Thermidor, sur un ordre sign de
Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation
avait t l'oeuvre de Robespierre.]

Le thtre n'pargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scne
Maximilien Robespierre envoyant  la mort une jeune fille coupable de
n'avoir point voulu sacrifier sa virginit  la ranon d'un pre[297].

[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a chapp,
et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive  ct de celui de
Socrate. Le roman moderne offre quelques quivalents d'inepties
pareilles.

Nous ne connaissons gure qu'une oeuvre dramatique, reprsente au
thtre, o la grande figure de Robespierre ait t srieusement
tudie. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire
de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait
de magnifiques funrailles.

Cette pice intitule _Robespierre_ ou les _Drames de la
Rvolution_, a t reprsente en 1888 sur les thtres Voltaire, de
Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus lgitime succs,
ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de
ces thtres, en date du 17 juillet 1888. Cette oeuvre, dit-il,
mritait d'tre reprsente sur une scne du boulevard, o elle aurait
obtenu, je le garantis, cent reprsentations.

Elle a t imprime, aprs la mort de son auteur, par les soins pieux de
sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette pigraphe de M. Louis Combet: Ce
livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de rparation et
de justice. C'est un appel  l'impartiale histoire pour la revision d'un
jugement htivement rendu contre l'homme le plus pur de la Rvolution
franaise, et que la calomnie et la haine n'ont cess de poursuivre
jusqu'au del de la tombe.]

Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer
l'opinion des esprits un peu srieux, on eut des _historiens_ 
discrtion. Ds le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrte,
politique et curieuse de Robespierre_, dj mentionne par nous, et
dont l'auteur voulut bien reconnatre que ce monstre _feignit_ de
vouloir pargner le sang[298].

[Note 298: _Vie secrte, politique et curieuse de Maximilien
Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans
pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui reprsente une main
tenant par les cheveux la tte de Maximilien, in-12 de 36 pages.]

Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je!
du sieur Flix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de
Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_
qui est le modle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre
srieuse, et semble crite avec une certaine modration. On y lit
cependant des phrases dans le genre de celle-ci: Chaque citoyen arrt
toit destin  la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir
les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats.
Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite  son gr. On lui
parla d'un glaive qui frapperoit neuf ttes  la fois. Cette invention
lui plut. On en fit des expriences  Bictre, elles ne russirent pas;
mais l'humanit n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par
jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et
il fut obi[299]. Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter
le dgot qu'on prouve. C'est ce Montjoie qui prte  Maximilien le mot
suivant: Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit tre
gorg[300]. C'est encore lui qui porte  cinquante-quatre mille le
chiffre des victimes mortes sur l'chafaud durant les six derniers mois
_du rgne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mpris pour les
gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces
turpitudes s'crivaient et s'imprimaient  Paris en l'an II de la
Rpublique, quand quelques mois  peine s'taient couls depuis le jour
o, dans une heure d'enthousiaste panchement, Boissy-d'Anglas appelait
Robespierre l'_Orphe de la France_ et le flicitait d'enseigner
aux peuples les plus purs prceptes de la morale et de la justice.

[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
Montjoie, p. 149 de l'dit. in-8 de 1795 (Lausanne).]

[Note 300: _Ibid._, p. 154.]

[Note 301: _Ibid._, p. 158.]

Il n'y a pas  se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Raction
thermidorienne, raction girondine, raction royaliste battirent des
mains  l'envi. Les ditions de cet ouvrage se trouvrent coup sur coup
multiplies; il y en eut de tous les formats, et il fut presque
instantanment traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'tait
l sans doute que l'illustre Walter Scott avait puis ses renseignements
quand il crivit sur Robespierre les lignes qui dshonorent son beau
talent.

[Note 302: Collaborateur au _Journal gnral de France_ et au
_Journal des Dbats_, Montjoie reut du roi Louis XVIII une pension
de trois mille francs et une place de conservateur  la Bibliothque
Mazarine. Son pangyriste n'a pu s'empcher d'crire: Le respect qu'on
doit  la vrit oblige de convenir que Montjoie n'tait qu'un crivain
mdiocre; son style est incorrect et dclamatoire, et ses ouvrages
historiques ne doivent tre lus qu'avec une extrme dfiance. (Art.
MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).]

Est-il maintenant ncessaire de mentionner les _histoires_ plus ou
moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de
Robespierre_ par Leblond de Neuvglise, autrement dit l'abb Proyard,
ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imit de nos
jours par un autre abb Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies,
tous les contes en l'air, toutes les fables accepts bnvolement ou
imagins par les crivains de la raction? Et n'avions-nous pas raison
de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis
dix-huit cents ans, jamais homme n'avait t plus calomni sur la terre?
Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants  la
vrit, la conscience, interdite, se trouble; on croit rver. Heureux
encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libraux et des dmocrates
qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.




II


On voit  quelle cole a t leve la gnration antrieure  la ntre.
Nous avons dit comment l'oubli s'tait fait dans la masse des
admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent
sans rien comprendre au changement qui s'tait produit dans l'opinion
sur ce nom si respect jadis.

Une foule de ceux qui auraient pu le dfendre taient morts ou
proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient
de leurs sympathies anciennes, en allguant qu'ils avaient t tromps.
Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne
craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze
annes du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus gure question de la
Rvolution et de ses hommes, sinon de temps  autre pour dcimer ses
derniers dfenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit
du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne
songea qu' une chose,  savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom
tait comme le symbole et le drapeau de la Rpublique la grande croisade
thermidorienne, tant il paraissait ncessaire  la raction royaliste
d'avilir la dmocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents,
de ses plus dvous reprsentants. Et la plupart des libraux de
l'poque, anciens serviteurs de l'Empire, ou hritiers plus ou moins
directs de la Gironde, de laisser faire.

Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si
habilement propages, ces mensonges inous, ces diffamations hontes,
toutes ces infamies enfin, ont paru  certains crivains aveugls, je
devrais dire fourvoys, l'opinion des contemporains et l'expression du
sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la
chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la
maison Duplay comme une pluie de bndictions. Nous avons dj
mentionn, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue
historique, nous ont paru avoir une relle importance. Et, ceci est 
noter, presque toutes ces lettres sont inspires par les sentiments les
plus dsintresss. Si dans quelques-unes,  travers l'encens et
l'loge, on sent percer l'intrt personnel, c'est l'exception[304].

[Note 303: MM. Michelet et Quinet.]

[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers
indits_, t. III, p. 317, et  la suite du rapport de Courtois, sous
le n LXXIV. Volontaire  l'arme de la Vende, Cousin avait avec lui
deux fils au service de la Rpublique. Robespierre, parat-il, avait
dj eu des bonts pour lui; Cousin le prie de les continuer  un pre
de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers
que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirps. Quelle belle
occasion pour les Thermidoriens de fltrir un solliciteur! Voy. p. 61 du
rapport.]

En gnral, ces lettres sont l'expression nave de l'enthousiasme le
plus sincre et d'une admiration sans bornes. Tu remplis le monde de ta
renomme; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de
l'humanit; tu rends les hommes  leur dignit ... ton gnie et ta sage
politique sauvent la libert; tu apprends aux Franais, par les vertus
de ton coeur et l'empire de ta raison,  vaincre ou mourir pour la
libert et la vertu..., lui crivait l'un[305].--Vous respirez encore,
pour le bonheur de votre pays, en dpit des sclrats et des tratres
qui avoient jur votre perte. Grces immortelles en soient rendues 
l'tre suprme.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression
d'un coeur pntr de reconnaissance pour vos bienfaits, me mriter
quelque part  votre estime. Sans vous je prissois victime de la plus
affreuse perscution[306]...., crivait un autre.

[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23
prairial; cite sous le n 1,  la suite du rapport de Courtois. _Vide
supr_.]

[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, cite 
la suite du rapport sous le n IV. L'_honnte_ Courtois a eu soin
de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rtabli d'aprs
l'original conserv aux Archives, et en marge duquel on lit de la main
de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436,
liasse X.]

Un citoyen de Tours lui dclare que, pntr d'admiration pour ses
talents, il est prt  verser tout son sang plutt que de voir porter
atteinte  sa rputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en
rclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse  lui
en ces termes: Fondateur de la Rpublique,  vous, incorruptible
Robespierre, qui couvrez son berceau de l'gide de votre
loquence[308]!...

[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, cite  la suite du
rapport de Courtois sous le numro VII. L'original est aux
_Archives_, F 7, 4436, liasse R.]

[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 aot 1793, cite par
Courtois sous le numro VIII.]

Vers lui, avons-nous dit dj, s'levaient les plaintes d'une foule de
malheureux et d'opprims, plaintes qui retentissaient d'autant plus
douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il tait dans
l'impuissance d'y faire droit. Rpublicain vertueux et intgre, lui
mandait de Saint-Omer,  la date du 2 messidor, un ancien commissaire
des guerres destitu par le reprsentant Florent Guyot, permets qu'un
citoyen pntr de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes
illustres crits, o respirent le patriotisme le plus pur, la morale la
plus touchante et la plus profonde, vienne  ton tribunal rclamer la
justice, qui fut toujours la vertu inne de ton me.... Je fais reposer
le succs de ma demande sur ton quit, qui fut toujours la base de
toutes tes actions....[309] Et le citoyen Carpot: Je regrette de
n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse
chapper par l un moyen d'abrger la captivit des personnes qui
m'intressent.[310]

[Note 309: Lettre cite  la suite du rapport de Courtois sous le
numro IX. Le dernier membre de phrase a t supprim par Courtois.]

[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la prcieuse
collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothque du
Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre  notre disposition.]

Un littrateur du nom de Flix, qui depuis quarante ans vivait en
philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'o il s'associait par
le coeur aux destines de la Rvolution, tant venu  Paris au mois
d'aot 1793, crit  Robespierre afin de lui demander la faveur d'un
entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspir d'estime
et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance la plus
douce rcompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle
de tous les gens vertueux et clairs[311]. Aux yeux des uns, c'est
l'aptre de l'humanit, l'homme sensible, humain et bienfaisant par
excellence, rputation, lui dit-on, sur laquelle vos ennemis mmes
n'lvent pas le plus petit doute[312]; aux yeux des autres, c'est le
messie promis par l'Eternel pour rformer toutes choses[313]. Un citoyen
de Toulouse ne peut s'empcher de tmoigner  Robespierre toute la joie
qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance
frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au
rgnrateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regard
comme la pierre angulaire de l'difice constitutionnel, comme le
flambeau, la colonne de la Rpublique[315]. Tous les braves Franais
sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer
la libert, en vous criant par mon organe: Bni soit Robespierre! lui
crit le citoyen Jamgon[316]. L'estime que j'avois pour toi ds
l'Assemble constituante, lui mande Borel l'an, me fit te placer au
ciel  ct d'Andromde dans un projet de monument sidral[317]....

[Note 311: Lettre cite par Courtois sous le numro X.]

[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits
_rservs_, insre par Courtois sous le numro XI et dj cite
par nous. _Vide supr_.]

[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de
la compagnie des vtrans de Chteau-Thierry, en date du 30 prairial,
dj cite. Dans cette lettre trs-longue d'_un jeune homme de
quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_,
Courtois n'a cit qu'une vingtaine de lignes, numro XII.]

[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronque et altre par
Courtois, sous le numro XIII.]

[Note 315: Lettre de Dath, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne,
et de Picard, cites sous le numro XV  la suite du rapport de
Courtois.]

[Note 316: Lettre cite par Courtois sous le numro XXIV. _Vide
supr_.]

[Note 317: Lettre en date du 15 floral an II, cite par Courtois
sous le numro XXIV.]

Et Courtois ne peut s'empcher de s'crier dans son rapport: C'toit 
qui enivreroit l'idole.... Partout mme prostitution d'encens, de voeux
et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses
jours[318]. Le misrable rapporteur se console, il est vrai, en
ajoutant que si la peste avait des emplois et des trsors  distribuer,
elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois,
c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais
dsintresss. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni
trsors  distribuer. On connat sa belle rponse  ceux qui, pour le
dconsidrer, allaient le prsentant comme revtu d'une dictature
personnelle: Il m'appellent tyran! Si je l'tais, ils ramperaient  mes
pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre
tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].

[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.]

[Note 319: _Ibid._, p. 12.]

[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.]

Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre
tait presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit,
et Courtois s'est bien gard, comme on pense, de publier les plus
concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids  ces
tmoignages clatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme,
qu'a trouv Courtois  offrir  la postrit? quelques misrables
lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurires, oeuvres de
bassesse et de lchet dont nous aurons  dire un mot, et que tout homme
de coeur ne saurait s'empcher de fouler aux pieds avec ddain.

[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.]

[Note 322: Nous avons dj dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois
des innombrables lettres trouves chez Robespierre.]




III


On sait maintenant,  ne s'y pas mprendre, quelle tait l'opinion
publique  l'gard de Robespierre. Le vritable sentiment populaire pour
sa personne, c'tait de l'idoltrie, comme l'impur Guffroy se trouva
oblig de l'avouer lui-mme[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres
dont nous avons donn des extraits assez significatifs; il ressort de
ces lettres des Girondins sauvs par Robespierre, lettres que nous avons
rvles et qui reviennent au jour pour dposer comme d'irrcusables
tmoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des
Thermidoriens.

[Note 323: Lettre de Guffroy  ses concitoyens d'Arras, crite de
Paris le 29 Thermidor an II (16 aot 1793).]

D'aprs Billaud-Varenne, dont l'autorit a ici tant de poids, Maximilien
tait considr dans l'opinion comme l'tre le plus essentiel de la
Rpublique[324]. De leur ct, les membres des deux anciens comits ont
avou que, _quelque prvention qu'on et_, on ne pouvait se
dissimuler quel tait l'tat des esprits  cette poque, et que la
popularit de Robespierre dpassait toutes les bornes[325].

[Note 324: _Rponse de J.-N. Billaud  Lecointre_, p. 25.]

[Note 325: _Rponse des anciens membres des deux comits aux
imputations de L. Lecointre_, p. 19.]

coutons maintenant Billaud-Varenne, atteint  son tour par la raction
et se dbattant sous l'accusation de n'avoir pas dnonc plus tt la
_tyrannie_ de Robespierre: Sous quels rapports et-il pu paratre
coupable? S'il n'et pas manifest l'intention de frapper, de dissoudre,
d'exterminer la reprsentation nationale, si l'on n'et pas eu  lui
reprocher jusqu' sa POPULARIT mme ... popularit si norme qu'elle
et suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un tat libre,
en un mot s'il ne se ft point cr une puissance monstrueuse tout aussi
indpendante du comit de Salut public que de la Convention nationale
elle-mme, Robespierre ne se seroit pas montr sous les traits odieux de
la tyrannie, et tout ami de la libert lui et conserv son
estime[326]. Et plus loin: Nous demandera-t-on, comme on l'a dj
fait, pourquoi nous avons laiss prendre tant d'empire  Robespierre?
Oublie-t-on que ds l'Assemble constituante, il jouissoit dj d'une
immense popularit et qu'il obtint le titre d'Incorruptible?
Oublie-t-on, que pendant l'Assemble lgislative sa popularit ne fit
que s'accrotre...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale,
Robespierre se trouva bientt le seul qui, fixant sur sa personne tous
les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prpondrant, de
sorte que lorsqu'il est arriv au comit de Salut public, il toit dj
l'tre le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il
avoit russi  prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je
rpondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTRES,
LE DVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327]. Otez de
ce morceau ce double mensonge thermidorien,  savoir l'accusation
d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exerc une
puissance monstrueuse en dehors de l'Assemble et des comits, il reste
en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus
saisissante qu'elle est comme involontairement tombe de la plume d'un
de ses proscripteurs.

[Note 326: Mmoire de Billaud-Varenne conserv aux _Archives_,
F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.]

[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.]

Nous allons voir bientt jusqu'o Robespierre poussa le respect pour la
Reprsentation nationale; et quant  cette puissance monstrueuse,
laquelle tait purement et simplement un immense ascendant moral, elle
tait si peu relle, si peu effective, qu'il suffisait  ses collgues,
comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour
qu'instantanment la majorit ft acquise contre lui. Son grand crime,
aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques rpublicains sincres, fut
prcisment le crime d'Aristide: sa popularit; il leur rpugnait de
l'entendre toujours appeler _le Juste_.

Mais si le sentiment populaire tait si favorable  Maximilien, en
tait-il de mme de l'opinion des gens dont l'attachement  la
Rvolution tait mdiocre? Je rponds oui, sans hsiter, et je le
prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance
adresses  Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait
t le sauveur; ensuite je m'en rfrerai  l'avis de Boissy-d'Anglas,
Boissy le type le plus parfait de ces rvolutionnaires incolores et
incertains, de ces royalistes dguiss qui se fussent peut-tre
accommods de la Rpublique sous des conducteurs comme Robespierre, mais
qui, une fois la possibilit d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux
demand que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre
l'homme  l'existence duquel ils la savaient attache.

Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est
l'homme dont la raction royaliste et girondine a le plus exalt le
courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle ncessit le forait
de venir en messidor,  moins d'tre le plus lche et le dernier des
hommes, prsenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage ddi
 la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage,
ni  la puret de Maximilien? Rien ne nous autorise  rvoquer en doute
sa sincrit, et quand il comparait Robespierre  Orphe enseignant aux
hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait
chapper de sa conscience un cri qui n'tait autre chose qu'un splendide
hommage rendu  la vrit[328]. L'opinion postrieure de Boissy ne
compte pas.

[Note 328: _Essai sur les ftes nationales_, adress  la
Convention, in-8 de 192 p., dj cit. Membre du Snat et comte de
l'Empire, grand officier de la Lgion d'honneur, pair de France de la
premire Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair
de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considr
et combl d'honneurs en 1826. C'tait un sage!

Homme qui suit son temps  saison opportune, dirai-je avec notre vieux
pote Rgnier.]

Ainsi,  l'exception de quelques ultra-rvolutionnaires de bonne foi, de
royalistes se refusant  toute espce de composition avec la Rpublique,
de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner  Maximilien de
l'avoir laiss sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels
sans conscience et perdus de crimes, la France tout entire tait de
coeur avec Robespierre et ne prononait son nom qu'avec respect et
amour. Il tait arriv, pour nous servir encore d'une expression de
Billaud-Varenne,  une hauteur de puissance morale inoue jusqu'alors;
tous les hommages et tous les voeux taient pour lui seul, on le
regardait comme l'tre unique; la prosprit publique semblait inhrente
 sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte tait la plus
grande calamit qu'on et  craindre[329]. Eh bien! je le demande  tout
homme srieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer
la forte gnration de 1789 capable de s'tre prise d'idoltrie pour un
gnie mdiocre, pour un vaniteux, pour un rhteur pusillanime, pour un
esprit troit et mesquin, pour un tre bilieux et sanguinaire, suivant
les pithtes prodigues  Maximilien par tant d'crivains ignorants, 
courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des
libellistes?

[Note 329: Mmoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
7, 4579, p. 38 et 39.]

Au spectacle du dchanement qui, aprs Thermidor, se produisit contre
Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant jou un des principaux rles
dans le lugubre drame, ne put s'empcher d'crire: J'aime bien voir
ceux qui se sont montrs jusqu'au dernier moment les plus bas valets de
cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit mdiocre, maintenant qu'il
n'est plus[330]. On remarqua en effet, parmi les plus lches
dtracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa
chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331].

[Note 330: _Ibid._, p. 40.]

[Note 331: Mmoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
7, 4579, p. 40.]

Ah! je le rpte, c'est avoir une trange ide de nos pres que de les
peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne
saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il
faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si
ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre
un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut
le plus nergique dfenseur de la libert, c'est qu'il reprsenta la
dmocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus lev,
c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de
l'humanit. L'vnement du reste leur donna tristement raison, car, une
fois l'objet de leur culte bris, la Rvolution dchut des hauteurs o
elle planait et se noya dans une boue sanglante.




IV


Il est ais de comprendre  prsent pourquoi les collgues de Maximilien
au comit de Salut public hsitrent jusqu'au dernier moment  conclure
une alliance monstrueuse avec les conjurs de Thermidor, avec les
Fouch, les Tallien, les Frron, les Rovre, les Courtois et autres. Un
secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austre
auteur de la Dclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la
Rpublique elle-mme et prparaient leur propre perte. C'est un fait
avr que tout d'abord on songea  attaquer le comit de Salut public en
masse.

Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas trs-bien
pourquoi l'on s'en prenait  Robespierre seul, et ils l'eussent moins
compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comit
exerait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de
Maximilien. Un de ces mannequins de la raction, le dput Laurent
Lecointre, ayant conu le projet de rdiger un acte d'accusation contre
tous les membres du comit, reut le conseil d'attaquer Robepierre seul,
afin que le succs ft plus certain[332]. On sait comment il se rendit 
cet avis, et tout le monde connat le fameux acte d'accusation qu'il
rvla courageusement ... aprs Thermidor, et dont le titre se trouve
pompeusement orn du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein
Snat[333]. Le conseil tait bon, car si les Thermidoriens s'en fussent
pris au comit en masse, s'ils ne fussent point parvenus  entraner
Billaud-Varenne, qui devint leur alli le plus actif et le plus utile,
ils eussent t infailliblement crass.

[Note 332: _Conjuration forme ds le 5 prairial par neuf
reprsentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent
Lecointre_, in 8 de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.]

[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.]

Billaud, c'tait l'image incarne de la Terreur. Quiconque,
crivait-il en rpondant  ses accusateurs, est charg de veiller au
salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le
peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le
premier tratre  la patrie[334]. tonnez-vous donc si, en dpit de
Robespierre, les excutions sanglantes se multipliaient, si les
svrits taient indistinctement prodigues, si la Terreur s'abattait
sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de
Maximilien, qu'on et cherch  rendre les institutions rvolutionnaires
odieuses par les excs[335].

[Note 334: Mmoire de Billaud-Varenne, _ubi supr_, p. 69 du
manuscrit.]

[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.]

Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refus d'approuver
toutes les listes de dtenus renvoys devant le tribunal
rvolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant  des personnes
dont la culpabilit sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le
lendemain il repoussait, indign, une autre liste de trois cent dix-huit
dtenus offerte  sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme
nous l'avons dit dj, il refusait encore de participer  un arrt
rendu par les comits de Salut public et de Sret gnrale runis,
arrt instituant, en vertu d'un dcret rendu le 4 ventse, quatre
commissions populaires charges de juger promptement les ennemis du
peuple dtenus dans toute l'tendue de la Rpublique, et auquel
s'associrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337].

[Note 336: Les signataires de cette liste sont: Vadier, Voulland,
lie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barre, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur,
Billaud-Varenne. _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_,
p.142 et 254.]

[Note 337: Arrt sign: Barre, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du
Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert
Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle
(cit dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).]

En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait crit de sa main et
sign l'ordre d'arrestation d'un nomm Lpine, administrateur des
travaux publics, lequel avait abus de sa position pour se faire adjuger
 vil prix des biens nationaux[338].

[Note 338: Arrt en date du 26 messidor, sign: Robespierre,
Carnot, Collot-d'Herbois, Barre, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A.
Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide supr_.]

A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop lgrement
en besogne, comme le prouvent d'une faon irrfragable ces paroles
tombes de sa bouche dans la sance du 8 thermidor, dj cites en
partie: Partout les actes d'oppression avaient t multiplis pour
tendre le systme de terreur ... Est-ce nous qui avons plong dans les
cachots les patriotes et port la terreur dans toutes les conditions? Ce
sont les monstres que nous avons accuss. Est-ce nous qui, oubliant les
crimes de l'aristocratie et protgeant les tratres, avons dclar la
guerre aux citoyens paisibles, rig en crime ou des prjugs incurables
ou des choses indiffrentes, pour trouver partout des coupables et
rendre la Rvolution redoutable au peuple mme? Ce sont les monstres que
nous avons accuss. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
fruit de l'obsession des tratres, avons promen le glaive sur la plus
grande partie de la Convention nationale, demandions dans les socits
populaires les ttes de six cents reprsentants du peuple? Ce sont les
monstres que nous avons accuss....[339] Billaud-Varenne ne put
pardonner  Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que
Terreur, et la rduire  ne s'exercer, sous forme de justice svre, que
contre les seuls ennemis actifs de la Rvolution. Aussi fut-ce sur
Billaud que, dans une sance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute
la responsabilit des excutions sanglantes faites pendant la dure du
comit de Salut public[340].

[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.]

[Note 340: Sance du 14 thermidor an VIII (1er aot 1799).
_Moniteur_ du 20 Thermidor.]

Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hsita longtemps
avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collgues du comit
de Sret gnrale, acquis presque tous  la conjuration. Saint-Just,
dans son dernier discours, a trs bien dpeint les anxits et les
doutes de ce patriote aveugl. Il devenait hardi dans les moments o,
ayant excit les passions, on paraissait couter ses conseils, mais son
dernier mot expirait toujours sur ses lvres, il appelait tel homme
absent Pisistrate; aujourd'hui prsent, il tait son ami; il tait
silencieux, ple, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altrs. La vrit
n'a point ce caractre ni cette politique[341]. Un montagnard austre
et dvou, Ingrand, dput de la Vienne  la Convention, alors en
mission, tant venu  Paris vers cette poque, alla voir
Billaud-Varenne. Il se passe ici des choses fort importantes, lui dit
ce dernier, va trouver Ruamps, il t'informera de tout. Billaud eut
comme une sorte de honte de faire lui-mme la confidence du noir
complot.

[Note 341: Discours du 9 thermidor.]

Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations
ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement  se joindre aux
conjurs. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement
d'entrer dans la conjuration, mais il s'effora de persuader  Ruamps
d'en sortir, lui en dcrivant d'avance les consquences funestes, et
l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle tait suivie de
succs, entranerait infailliblement la perte de la Rpublique[342].
Puis il repartit, le coeur serr et plein d'inquitudes. gar par
d'injustifiables prventions, Ruamps demeura sourd  ces sages conseils;
mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la
sinistre prdiction d'Ingrand!

[Note 342: Ces dtails ont t fournis aux auteurs de l'_Histoire
parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-mme.
Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette
poque dans l'administration forestire et cessa de s'occuper de
politique. Proscrit en 1816, comme rgicide, il se retira  Bruxelles, y
vcut pauvre, souffrant stoquement comme un vieux rpublicain, et
revint mourir en France, aprs la Rvolution de 1830, fidle aux
convictions de sa jeunesse.]

La vrit est que Billaud-Varenne agit de dpit et sous l'irritation
profonde de voir Robespierre ne rien comprendre  son systme
d'improviser la foudre  chaque instant. Ce fut du reste le remords
cuisant des dernires annes de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa
vritable faute. Je le rpte, disait-il, la Rvolution puritaine a
t perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai dplor d'y
avoir agi de colre[343]. Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont
t partags par tous les vrais rpublicains coupables d'avoir, dans une
heure d'garement et de folie, coopr par leurs actes ou par leur
silence  la chute de Robespierre.

[Note 343: Dernires annes de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle
Minerve_, t. 1er, p. 351  358. La regrettable part prise par Billaud
au 9 Thermidor ne doit pas nous empcher de rendre justice  la fermet
et au patriotisme de ce rpublicain sincre. Au gnral Bernard, qui,
jeune officier alors, s'tait rendu auprs de lui  Cayenne pour lui
porter sa grce de la part de Bonaparte et de ses collgues, il
rpondit: Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du
peuple certains droits; mais le droit de faire grce que s'arrogent les
consuls franais n'ayant pas t puis  la mme source, je ne puis
accepter l'amnistie qu'ils prtendent m'accorder. Un jour, ajoute le
gnral Bernard, il m'chappa de lui dire sans aucune prcaution: Quel
malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait tach
de sang les belles pages qui ternisent son nergie contre les ennemis
de la Rpublique franaise, c'est--dire contre toute l'Europe
arme!--Jeune homme, me rpondit-il avec un air svre, quand les os
des deux gnrations qui succderont  la vtre seront blanchis, alors
et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.
Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: Venez donc voir
les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des
piceries, est venu lui-mme planter dans mon jardin.

(_Billaud-Varenne  Cayenne_, par le gnral Bernard, dans la
_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)]




V


Un des hommes qui contriburent le plus  amener les membres du comit
de Salut public  l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot.
Esprit laborieux, honnte, mais caractre sans consistance et sans
fermet, ainsi qu'il le prouva de reste quand, aprs Thermidor, il lui
fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comit de Salut
public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et
Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le systme de la
Terreur quand mme, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en
arrter les excs et s'efforcrent d'y substituer la justice[344]. Les
premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire
devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'taient
permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui
reprochait de perscuter les gnraux patriotes, et Saint-Just de ne pas
assez tenir compte des observations que lui adressaient les
reprsentants en mission aux armes, lesquels, placs au centre des
oprations militaires, taient mieux  mme de juger des besoins de nos
troupes et de l'opportunit de certaines mesures: Il n'y a que ceux qui
sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont
puissants qui en profitent....[345], disait Saint-Just. Paroles trop
vraies, que Carnot ne sut point pardonner  la mmoire de son jeune
collgue.

[Note 344: Voy., au sujet de la prfrence de Carnot pour
Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mmoires sur Carnot_ par
son fils, t. 1er, p. 511.]

[Note 345: Discours de Saint-Just dans la sance du 9 Thermidor.]

Nous avons dj parl d'une altercation qui avait eu lieu au mois de
floral entre ces deux membres du comit de Salut public, altercation 
laquelle on n'a pas manqu, aprs coup, de mler Robespierre, qui y
avait t compltement tranger. A son retour de l'arme, vers le milieu
de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au
sujet d'un ordre malheureux donn par son collgue. Carnot, ayant dans
son bureau des Tuileries imagin une expdition militaire, avait
prescrit  Jourdan de dtacher dix-huit mille hommes de son arme pour
cette expdition. Si cet ordre avait t excut, l'arme de
Sambre-et-Meuse aurait t force de quitter Charleroi, de se replier
mme sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et
Maubeuge[346]. Heureusement les reprsentants du peuple prsents 
l'arme de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le
malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait t signale
ds l'poque, et n'avait pas peu contribu  lui nuire dans l'opinion
publique[347].

[Note 346: _Ibid._]

[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de
Boulogne au comit de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet
1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que
Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pice de la
collection Beuchot). Les membres des anciens comits, dans la note 6 o
il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donn
aucune explication  ce sujet. (Voy. leur _Rponse aux imputations de
Laurent Lecointre_, p. 105.)]

Froiss dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas  Saint-Just, et
dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la
popularit n'tait peut-tre pas sans l'offusquer. Tout en reprochant 
son collgue de perscuter les gnraux fidles[348], Maximilien,
parat-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on,
ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dnote tout simplement chez
lui une intelligence mdiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il
fut, je crois, extrmement jaloux de la supriorit d'influence et de
talent d'un collgue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce
sentiment, il se laissa facilement entraner dans la conjuration
thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la
dupe de Fouch.

[Note 348: Discours du 8 Thermidor.]

[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assur  M. Hippolyte
Carnot.]

[Note 350: _Mmoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p.
510.]

Dans les divers Mmoires publis sur lui, on trouve contre Robespierre
beaucoup de lieux communs, d'apprciations errones et injustes, de
redites, de dclamations renouveles des Thermidoriens, mais pas un fait
prcis, rien surtout de nature  justifier la part active prise par
Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme
l'embarras des anciens collgues de Maximilien quand il s'est agi de
rpondre  cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour
le dmasquer?--Nous ne possdions pas son discours du 8 thermidor,
ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'tait l'unique preuve, la
preuve matrielle des crimes du _tyran_[351]. A cet gard
Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barre sont d'une unanimit
touchante. Dans l'intrieur du comit Robespierre tait inattaquable,
parat-il, car il colorait ses opinions de fortes nuances de bien
public et il les ralliait adroitement  l'intrt des plus graves
circonstances[352]. Aux Jacobins, ses discours taient remplis de
patriotisme, et ce n'est pas l sans doute qu'il aurait divulgu ses
plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu
arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'ide que Robespierre
et mdit des plans de dictature ou ft dou d'une _ambition
triumvirale_. Savez-vous quel a t, au dire de Collot-d'Herbois,
l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Reprsentation
nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son
discours[354]. Et de son ct Billaud-Varenne a crit: Je demande  mon
tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le
tyran, quand pour dissiper l'illusion gnrale nous n'avions ni son
discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]? C'est
puril, n'est-ce pas? Voil pourtant sur quelles accusations s'est
perptue jusqu' nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le
fantme est encore voqu de temps  autre par certains niais solennels,
chez qui la navet est au moins gale  l'ignorance.

[Note 351: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]

[Note 352: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.]

[Note 353: _Ibid._, p. 15.]

[Note 354: Sance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30
juillet 1794).]

[Note 355: Mmoire de Billaud-Varenne. _Ubi Supr_, p. 43 du
manuscrit.]

Que les misrables, coaliss contre Robespierre, se soient attachs 
rpandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de
la part de gens sans conscience: c'tait leur unique moyen d'ameuter
contre lui certains patriotes ombrageux. Ce mot de dictature a des
effets magiques, rpondit Robespierre dans un admirable lan, en
prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; il
fltrit la libert, il avilit le gouvernement, il dtruit la Rpublique,
il dgrade toutes les institutions rvolutionnaires, qu'on prsente
comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale,
qu'il prsente comme institue pour l'ambition d'un seul homme; il
dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme
et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la Rpublique
ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur rudition
nous est si fatale, que sera-ce de leurs trsors et de leurs intrigues?
Je ne parle point de leurs armes. N'est-ce pas l le ddain pouss
jusqu'au sublime[356]? Qu'il me soit permis, ajoutait Robespierre, de
renvoyer au duc d'York et  tous les crivains royaux les patentes de
cette dignit ridicule qu'ils m'ont expdies les premiers. Il y a trop
d'insolence  des rois qui ne sont pas srs de conserver leurs
couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer  d'autres.... J'ai vu
d'indignes mandataires du peuple qui auraient chang ce titre glorieux
(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de
d'Orlans. Mais qu'un reprsentant du peuple qui sent la dignit de ce
caractre sacr, qu'un citoyen franais digne de ce nom puisse abaisser
ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribu 
foudroyer, et qu'il se soumette  la dgradation civique pour descendre
 l'infamie du trne, c'est ce qui ne parat vraisemblable qu' ces
tres pervers qui n'ont pas mme le droit de croire  la vertu. Que
dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la
connatraient-elles, ces mes vnales qui ne s'ouvrirent jamais qu' des
passions lches et froces, ces misrables intrigants qui ne lirent
jamais le patriotisme  aucune ide morale?... Mais elle existe, je vous
en atteste, mes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre,
imprieuse, irrsistible, tourment et dlices des coeurs magnanimes,
cette horreur profonde de la tyrannie, ce zle compatissant pour les
opprims, cet amour sacr de la patrie, cet amour plus sublime et plus
saint de l'humanit, sans lequel une grande rvolution n'est qu'un crime
clatant qui dtruit un autre crime; elle existe cette ambition
gnreuse de fonder sur la terre la premire rpublique du monde, cet
gosme des hommes non dgrads qui trouve une volupt cleste dans le
calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur
public? Vous la sentez en ce moment qui brle dans vos mes; je la sens
dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils?
comment l'aveugle-n aurait-il l'ide de la lumire[357]?... Rarement
d'une poitrine oppresse sortirent des accents empreints d'une vrit
plus poignante. A cette noble protestation rpondirent seuls l'injure
brutale, la calomnie honte et l'chafaud.

[Note 356: Ce trait sublime: _Je ne parle pas de leurs
armes_, est de la hauteur de _Nicomde_ et de Corneille, a
crit Charles Nodier. _Souvenirs de la Rvolution_, t. 1er, p. 294
de l'dit. Charpentier.]

[Note 357: Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.]

Ce fut, j'imagine, pour s'excuser aux yeux de la postrit d'avoir
lchement abandonn Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de
stocisme rpublicain, que ses collgues du comit prtendirent, aprs
coup, l'avoir sacrifi parce qu'il aspirait  la dictature. Ce qui les
fchait, au contraire, c'tait d'avoir en lui un censeur incommode, se
plaignant toujours des excs de pouvoir. Les conclusions de son discours
du 8 thermidor ne tendaient-elles pas surtout  faire cesser
l'arbitraire dans les comits? Constituez, disait-il  l'Assemble,
constituez l'unit du gouvernement sous l'autorit suprme de la
Convention nationale, qui est le centre et le juge, et crasez ainsi
toutes les factions du poids de l'autorit nationale, pour lever sur
leurs ruines la puissance de la justice et de la libert[358]...

[Note 358: _Ibid._, p. 43.]

Et de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Prcisment
de ce qu'au comit de Salut public les dlibrations avaient t livres
 quelques hommes ayant le mme pouvoir et la mme influence que le
comit mme, et de ce que le gouvernement s'tait trouv abandonn 
un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres
d'y prtendre pour le conserver[359]. Les vritables dictateurs taient
donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barre, Carnot, C.-A. Prieur et
Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte,
rsign sa part d'autorit, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui
par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armes, qu'on
laissait  l'cart et paisible, comme un citoyen sans prtention[360].

[Note 359: Discours de Saint-Just dans la sance du 9 thermidor.]

[Note 360: Discours de Saint-Just dans la sance du 9
thermidor.--Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrts
portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de
Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor: Le comit de Salut
public arrte que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes ligeois,
seront mis sur le champ en libert ... Couthon, Robespierre,
Saint-Just. _Archives_, F 7, 4437. Eh bien! aprs Thermidor, il se
trouvera des gens pour accuser Robespierre d'tre l'auteur des
perscutions diriges contre certains patriotes ligeois.]

C'est donc le comble de l'absurdit et de l'impudence d'avoir prsent
ce dernier comme ayant un jour rclam pour Robespierre la ...
dictature. N'importe! comme Saint-Just tait mort et ne pouvait
rpondre, les membres des anciens comits commencrent par insinuer
qu'il avait propos aux comits runis de faire gouverner la France par
des _rputations patriotiques_, en attendant qu'il y eut des
institutions rpublicaines[361]! L'accusation tait bien vague; tout
d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de
Brutus indign. Dans des Mmoires o les erreurs les plus grossires se
heurtent de page en page aux mensonges les plus effronts, Barre
prtend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa
formellement aux deux comits runis de dcerner la dictature 
Robespierre.--Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant,
Saint-Just n'tait mme pas  Paris; il n'y revint que dans la nuit du
10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barre dans ses mensonges,
qu'un peu plus loin il transporte la scne en thermidor, pour la
replacer ensuite en messidor[362]. Pendant l'allocution de Saint-Just,
Robespierre se serait promen autour de la salle, gonflant ses joues,
soufflant avec saccades. Et il y a de braves[363] gens, srieux,
honntes, qui acceptent bnvolement de pareilles inepties!

[Note 361: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de L. Lecointre_, p. 16.]

[Note 362: Mmoires de Barre, t. II, p. 213, 216 et 232. Voy. au
surplus,  ce sujet, notre _Histoire de Saint-Just_.]

[Note 363: C'est M.H. Carnot qui, dans ses _Mmoires_ sur son
pre, raconte ce fait comme l'ayant trouv dans une note _videmment
mane d'un tmoin oculaire_ qu'il ne nomme pas (t. 1er, p. 530).]

Pour renfoncer son assertion, Barre s'appuie d'une lettre adresse 
Robespierre par un Anglais nomm Benjamin Vaughan, rsidant  Genve,
lettre dans laquelle on soumet  Maximilien l'ide d'un protectorat de
la France sur les provinces hollandaises et rhnanes confdres, ce
qui, suivant l'auteur du projet, aurait donn  la Rpublique huit ou
neuf millions d'allis[364]; d'o Barre conclut que Robespierre tait
en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait  la
dictature, demande en sa prsence par Saint-Just[365]. En vrit, on
n'a pas plus de logique! La dictature tait aussi loin de la pense de
Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9
thermidor, le premier disait en propres termes: Je dclare qu'on a
tent de mcontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire  des
dmarches funestes, et l'on n'a point espr de moi, sans doute, que je
prterais mes mains pures  l'iniquit. Ne croyez pas au moins qu'il ait
pu sortir de mon coeur l'ide de flatter un homme! Je le dfends parce
qu'il m'a paru irrprochable, et je l'accuserais lui-mme s'il devenait
criminel[366].--Criminel, c'est--dire s'il eut aspir  la dictature.

[Note 364: Voy. cette lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mmoires
de Barre (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut mme pas connaissance,
car, d'aprs Barre, elle arriva et fut dcachete au comit de Salut
public dans la journe du 9 thermidor.]

[Note 365: Mmoires de Barre, t. II, p. 232. Il faudrait tout un
volume pour relever les inconsquences de Barre.]

[Note 366: Discours de Saint-Just dans la sance du 9 thermidor.
Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premires paroles de
son discours.]

Enfin--raison dcisive et qui coupe court au dbat--comment! Saint-Just
aurait propos en pleine sance du comit de Salut public d'armer
Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait
prcisment d'avoir exerc l'autorit  l'exclusion de Maximilien ne se
serait lev pour retourner contre lui l'accusation! Personne n'et song
 s'emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurs et
bien de nature  exasprer contre celui qu'on voulait abattre les
rpublicains les plus dsintresss dans la lutte! Cela est
inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien! pas une voix accusatrice ne se fit
entendre  cet gard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prvaloir
d'une assertion maladroite de Barre, assertion dont on ne trouve aucune
trace dans les discours prononcs ou les crits publis  l'poque mme
par ce membre du comit de Salut public, on se prend involontairement 
douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu' sa dernire heure
trop de respect  la Convention nationale pour avoir jamais pens 
dtourner  son profit une part de l'autorit souveraine de la grande
Assemble, et nous avons dit tout  l'heure avec quelle instance
singulire il demanda que le comit de Salut public ft, en tout tat de
cause, subordonn  la Convention nationale.

Comme Billaud-Varenne, dont il tait si loin d'avoir les convictions
sincres et farouches, Barre eut son heure de remords. Un jour, sur le
soir de sa vie, peu de temps aprs sa rentre en France, retenu au lit
par un asthme violent, il reut la visite de l'illustre sculpteur David
(d'Angers). Il s'entretint longtemps de Robespierre avec l'artiste
dmocrate.

Aprs avoir parl du dsintressement de son ancien collgue et de ses
aspirations  la dictature--deux termes essentiellement
contradictoires--il ajouta: Depuis, j'ai rflchi sur cet homme; j'ai
vu que son ide dominante tait l'tablissement du gouvernement
rpublicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition
entravait les rouages de ce gouvernement.... Nous n'avons pas compris
cet homme ... il avait le temprament des grands hommes, et la postrit
lui accordera ce titre. Et comme David confiait au vieux Conventionnel
son projet de sculpter les traits des personnages les plus minents de
la Rvolution et prononait le nom de Danton:--N'oubliez pas
Robespierre! s'cria Barre en se levant avec vivacit sur son sant,
et, en appuyant sa parole d'un geste impratif: c'tait un homme pur,
intgre, un vrai rpublicain. Ce qui l'a perdu, c'est sa vanit, son
irascible susceptibilit et son injuste dfiance envers ses
collgues.... Ce fut un grand malheur!... Puis, ajoutent ses
biographes, sa tte retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps
enseveli dans ses rflexions [367]. Ainsi, dans cet panchement
suprme, Barre reprochait  Maximilien ... quoi? ... sa vanit, sa
susceptibilit, sa dfiance. Il fallait bien qu'il colort de l'ombre
d'un prtexte sa participation trop active au guet-apens de Thermidor.
Etonnez-vous donc qu'en ce moment des visions sanglantes aient travers
l'esprit du moribond, et qu'il soit rest comme ananti sous le poids du
remords!

[Note 367: _Mmoires de Barre_. Notice historique par MM.
Carnot et David (d'Angers), t. 1er, p. 118, 119.--David (d'Angers) a
accompli le voeu de Barre. Qui ne connat ses beaux mdaillons de
Robespierre?]




VI


Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manoeuvres
odieuses. Prsenter Robespierre, aux uns comme l'auteur des perscutions
indistinctement prodigues, aux autres comme un modr, dcid  arrter
le cours terrible de la Rvolution, telle fut leur tactique. On ne saura
jamais ce qu'ils ont rpandu d'assignats pour corrompre l'esprit public
et se faire des cratures. Leurs missaires salariaient grassement des
perturbateurs, puis s'en allaient de tous cts, disant: Toute cette
canaille-l est paye par ce coquin de Robespierre. Et, ajoute l'auteur
de la note o nous puisons ces renseignements, voil Robespierre qui a
des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mcontents bien
augment[368].

[Note 368: Pice anonyme trouve dans les papiers de Robespierre, et
non insre par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot
(4 p. in-4), et elle a t publie dans l'_Histoire parlementaire_,
t. XXXIII, p. 360.]

Mais c'tait surtout comme contre-rvolutionnaire qu'on essayait de le
dconsidrer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le
transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses
plus chers amis, Couthon, dnoncer aux Jacobins les perscutions
exerces par l'espion Senar, ce misrable agent du comit de Sret
gnrale, et se plaindre, en termes indigns, du systme affreux mis en
pratique par certains hommes pour tuer la libert par le crime. Les
fripons ainsi dsigns--quatre  cinq sclrats, selon Couthon--
prtendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la reprsentation
nationale. Personne plus que nous ne respecte et n'honore la
Convention, s'criait Couthon. Nous sommes tous disposs  verser
mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus
tout la justice et la vertu, et je dclare, pour mon compte, qu'il n'est
aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois
que je verrai la justice outrage[369].

[Note 369: Sance des Jacobins du 3 thermidor, _Moniteur_ du 9
Thermidor (27 juillet 1794).]

Robespierre jeune, de son ct, avec non moins de vhmence et
d'indignation, signalait un systme universel d'oppression. Il fallait
du courage pour dire la vrit, ajoutait-il. Tout est confondu par la
calomnie; on espre faire suspecter tous les amis de la libert; on a
l'impudeur de dire dans le dpartement du Pas-de-Calais, qui mritait
d'tre plus tranquille, que je suis en arrestation comme modr. Eh
bien! oui, je suis modr, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne
se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la
justice, mais qui veut leur application; si l'on entend un homme qui
sauve l'innocence opprime aux dpens de sa rputation. Oui, je suis un
modr en ce sens; je l'tais encore lorsque j'ai dclar que le
gouvernement rvolutionnaire devait tre comme la foudre, qu'il devait
en un instant craser tous les conspirateurs; mais qu'il fallait prendre
garde que cette institution terrible ne devnt un instrument de
contre-rvolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en
abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacs,
extrmit cruelle qui ne manquerait pas de rduire au silence tous les
amis de la libert[370].... Voil bien les sentiments si souvent
exprims dj par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui
entendre dvelopper tout  l'heure, avec une nergie nouvelle,  la
tribune de la Convention.

[Note 370: Sance des Jacobins du 3 thermidor, _ubi supr_.]

Robespierre pouvait donc compter, c'tait  croire du moins, sur la
partie modre de l'Assemble, je veux dire sur cette partie incertaine
et flottante formant l'appoint de la majorit, tantt girondine et
tantt montagnarde, sur ce ct droit dont il avait arrach
soixante-treize membres  l'chafaud. Peu de temps avant la catastrophe
on entendit le vieux Vadier s'crier, un jour o les mnagements de
Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes:
Si cela continue, je _lui_ ferai guillotiner cent crapauds de son
marais[371]. Cependant les conjurs sentirent la ncessit de se
concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d'ardeur
rpublicaine; il n'est sorte de stratagmes dont ils n'usrent pour les
dtacher de Maximilien.

[Note 371: Ce mot est rapport par Courtois  la suite de la prface
de son rapport sur les vnements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39.
Courtois peut tre cru ici, car c'est un complice rvlant une parole
chappe  un complice.]

Dans la journe du 5 thermidor, Amar et Voulland se transportrent, au
nom du comit de Sret gnrale, dont la plupart des membres, avons
nous dit, taient de la conjuration,  la prison des Madelonnettes, o
avaient t transfrs une partie des soixante-treize Girondins; et l,
avec une horrible hypocrisie, ils tmoignrent  leurs collgues dtenus
le plus affectueux intrt. Ces hommes qui, de si bon coeur, eussent
envoy  la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que
Robespierre leur avait arrachs des mains, parurent attendris.
Arrte-t-on votre correspondance?... Votre caractre est-il mconnu
ici? Le concierge s'est-il refus  mettre sur le registre votre qualit
de dputs? Parlez, parlez, nos chers collgues; le comit de Sret
nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos
plaintes.... Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractre
tait mconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar
s'cria: C'est un crime affreux, et il pleura, lui, le rdacteur du
rapport  la suite duquel les Girondins avaient t traduits devant le
tribunal rvolutionnaire! Quelle drision!

Les deux envoys du comit de Sret gnrale enjoignirent aux
administrateurs de police d'avoir pour les dtenus tous les gards dus
aux reprsentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils
criraient, toutes celles qui leur seraient adresses, _sans les
ouvrir_. Ils donnrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir
pour les dputs une maison commode avec un jardin. Alors tous les
reprsentants tendirent leurs mains qu'Amar et Voulland serrrent
alternativement, et ceux-ci se retirrent combls des bndictions des
dtenus[372]. Le but des conjurs tait atteint.

[Note 372: _Rapport fait  la police par Faro, administrateur de
police, sur l'entrevue qui a eu lieu entre les reprsentants du peuple
Amar et Voulland, envoys par le comit de Sret gnrale, et les
dputs dtenus aux Madelonnettes_. Ce rapport est de la main mme de
l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a t trouv. Payan
ne fut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland; il sut
trs bien dmler le stratagme des membres du comit de Sret
gnrale. (Voyez ce rapport  la suite du rapport de Courtois, sous le
numro XXXII, p. 150.) Il a t reproduit dans les _Papiers
indits_, t. II, p. 367.]

Ainsi se trouvait prpare l'alliance thermido-girondine. Les Girondins
dtenus allaient pouvoir crire librement  leurs amis de la droite, et
sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude
avec laquelle ils avaient t traits par le comit de Sret gnrale.
Or, ce n'tait un mystre pour personne qu' l'exception de trois ou
quatre de ses membres, ce comit, instrument sinistre de la Terreur,
tait entirement hostile  Robespierre. D'o la conclusion toute
naturelle que Robespierre tait le perscuteur, puisque ses ennemis
prenaient un si tendre intrt aux perscuts. Quels matres fourbes que
ces hros de Thermidor!




VII


Toutefois les dputs de la droite hsitrent longtemps avant de se
rendre, car ils craignaient d'tre dupes des manoeuvres de la
conspiration. Ils savaient bien que du ct de Robespierre taient le
bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires taient les plus
vils et les plus mprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort
bien que son triomphe assurait celui de la dmocratie, la victoire
dfinitive de la Rpublique, et cette certitude fut la seule cause qui
fit pouser aux futurs comtes Sieys, Boissy-d'Anglas, Dubois-Dubais,
Thibaudeau et autres la querelle des Rovre, des Fouch, des Tallien,
des Bourdon et de leurs pareils.

Par trois fois ceux-ci durent revenir  la charge, avoue
Durand-Maillane[373], tant la conscience, chez ces dputs de la droite,
balanait encore l'esprit de parti. Comment, en effet, eussent-ils
consenti  sacrifier lgrement, sans rsistance, celui qui les avait
constamment protgs[374], celui qu'ils regardaient comme le dfenseur
du faible et de l'homme tromp[375]? Mais l'esprit de parti fut le plus
fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des confrences o, dans le
dsir d'en finir plus vite avec la Rpublique, la majorit se dcida,
non sans combat,  livrer la tte du Juste, de celui que le matre du
logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphe de la
France[376]. Et voil comment des gens relativement honntes conclurent
un pacte odieux avec des coquins qu'ils mprisaient.

[Note 373: _Mmoires de Durand-Maillane_, p. 199.]

[Note 374: _Ibid._]

[Note 375: Lettre de Durand-Maillane, cite _in-extenso_ dans
son second volume. Il n'tait pas possible de voir plus longtemps
tomber soixante, quatre-vingts ttes par jour sans horreur.... dit
Durand-Maillane dans ses mmoires, qui sont, comme nous l'avons dit
dj, un mlange tonnant de lchet et de fourberie. Singulier moyen de
mettre fin  cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en taient
les auteurs contre celui qu'on savait dcid  les poursuivre _pour
arrter l'effusion du sang vers par le crime_.]

[Note 376: A l'gard de ces confrences chez Boissy-d'Anglas, je
n'ai rien trouv de certain. Je ne les mentionne que d'aprs un bruit
fort accrdit. Ce fut, du reste,  Boissy-d'Anglas particulirement, 
Champeaux-Duplasne et  Durand-Maillane que s'adressrent les conjurs.
(_Mmoires de Durand-Maillane_, p. 199.)]

Outre l'lment royaliste, il y avait dans la _Plaine_, cette
ppinire des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse
variable, compose d'individus craintifs et sans convictions, toujours
prts  se ranger du ct des vainqueurs. Un mot attribu  l'un d'eux
les peint tout entiers.

Pouvez-vous nous rpondre du _ventre_? demanda un jour
Billaud-Varenne  ce personnage de la _Plaine_. Oui, rpondit
celui-ci, si vous tes les plus forts. Abattre Robespierre ne
paraissait pas chose aise, tant la vertu exerce sur les hommes un
lgitime prestige.

Lui, pourtant, en face de la coalition menaante, restait volontairement
dsarm. Dpouill de toute influence gouvernementale, il ne songea mme
pas  tenter une dmarche auprs des dputs du centre, qui peut-tre se
fussent unis  lui s'il et fait le moindre pas vers eux. Tandis que
l'orage s'amoncelait, il vivait plus retir que jamais, laissant  ses
amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre,
car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des
lettres anonymes auxquelles certains crivains ont accord une
importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit dj, une vritable
fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la
bassesse et de la lchet humaines.

J'en ai l, sous les yeux, un certain nombre adresses  Hanriot, 
Hrault-Schelles,  Danton. Te voila donc, f.... coquin, prsident
d'une horde de sclrats, crivait-on  ce dernier; j'ose me flatter
que plus tt que tu ne penses je te verrai carteler avec
Robespierre.... Vous avez  vos trousses cent cinquante _Brutuse_
ou _Charlotte Cord_[377]. Toutes ces lettres se valent pour le
fond comme pour la forme. A Maximilien, on crivait, tantt:
Robespierre, Robespierre! Ah! Robespierre, je le vois, tu tends  la
dictature, et tu veux tuer la libert que tu as cre.... Malheureux, tu
as vendu ta patrie! Tu dclames avec tant de force contre les tyrans
coaliss contre nous, et tu veux nous livrer  eux.... Ah! sclrat,
oui, tu priras, et tu priras des mains desquelles tu n'attends gure
le coup qu'elles te prparent[378].... Tantt: Tu es encore....
Ecoute, lis l'arrt de ton chtiment. J'ai attendu, j'attends encore que
le peuple affam sonne l'heure de ton trpas.... Si mon espoir tait
vain, s'il tait diffr, coute, lis, te dis-je: cette main qui trace
ta sentence, cette main que tes yeux gars cherchent  dcouvrir, cette
main qui presse la tienne avec horreur, percera ton coeur inhumain. Tous
les jours je suis avec toi, je te vois tous les jours,  toute heure mon
bras lev cherche ta poitrine.... O le plus sclrat des hommes, vis
encore quelques jours pour penser  moi; que mon souvenir et ta frayeur
soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour mme, en te
regardant, je vais jouir de ta terreur[379]. A coup sr, le misrable
auteur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des
hommes qui aient possd au plus haut degr le courage civil, cette
vertu si prcieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontr des
crivains d'assez de btise ou de mauvaise foi pour voir dans les
lettres dont nous venons d'offrir un chantillon des caractres
_tracs par des mains courageuses_, des traits aigus lancs par
_le courage et la vertu_[380]. C'est  n'y pas croire!

[Note 377: Les originaux de ces lettres sont aux _Archives_, F
7, 4434.]

[Note 378: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_, F
7, 4436, liasse R, figure  la suite du rapport de Courtois, sous le
numro LVIII; elle a t reproduite dans les _Papiers indits_, t.
II, p. 151.]

[Note 379: Cette autre lettre, dont l'original est galement aux
_Archives_ (_ubi supr_), est d'une orthographe qu'il nous a
t impossible de conserver. On la trouve _arrange_  la suite du
rapport de Courtois, sous le numro LX, et dans les _Papiers
indits_, t. II, p. 155.]

[Note 380: Ce sont les propres expressions dont s'est servi le
rdacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.]

De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnte homme
fait ordinairement de pareilles pices, il les mprisait. Quelquefois,
pour donner  ses concitoyens une ide de l'ineptie et de la mchancet
de certains ennemis de la Rvolution, il en donnait lecture soit aux
Jacobins, soit  ses collgues du comit de Salut public, mais il n'y
prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus
srieux ne lui manqurent pas. Nous avons mentionn plus haut une pice
dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menes de la
conjuration. Dans la journe du 5 thermidor, le rdacteur de
l'_Orateur du peuple_, Labenette, un des plus anciens collaborateurs
de Frron, lui crivant pour rclamer un service, ajoutait: Qui sait?
Peut-tre que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas. Et il terminait
sa lettre en prvenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour
savoir l'heure et le moment o il pourrait lui ouvrir son coeur[381].
Celui-l devait tre bien inform. Vit-il Robespierre, et droula-t-il
devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a
de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son
discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres dtails
les manoeuvres de ses ennemis.

[Note 381: Cette lettre figure  la suite du rapport de Courtois,
sous le numro XVI, p. 113. Courtois n'a donn que l'initiale du nom de
Labenette. Nous l'avons rtabli d'aprs l'original de la lettre, qu'on
peut voir aux _Archives_.]

S'il et t dou du moindre esprit d'intrigue, comme il lui et t
facile de djouer toutes les machinations thermidoriennes, comme
aisment il se ft rendu d'avance matre de la situation! Mais non, il
sembla se complaire dans une complte inaction. Loin de prendre la
prcaution de sonder les intentions de ses collgues de la droite, il
n'eut mme pas l'ide de s'entendre avec ceux dont le concours lui tait
assur! La grande majorit des sections parisiennes, la socit des
Jacobins presque tout entire, la commune lui taient dvoues; il ne
songea point  tirer parti de tant d'lments de force et de succs. Les
inventeurs _de la conspiration de Robespierre_ ont eu beau
s'ingnier, ils n'ont pu prouver un lambeau de papier indiquant qu'il y
ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et
le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national
Payan[382]. Si ces deux hauts fonctionnaires, sur le compte desquels la
raction, malgr sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue 
mettre ni une action basse ni une lchet, ont, dans la journe du 9
thermidor, pris parti pour Robespierre, 'a t tout spontanment et
emports par l'esprit de justice. En revanche on a t beaucoup plus
fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le clbre gnral de la
garde nationale parisienne[383].

[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan  Robespierre;
elle est date du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous
avons dj parl plus haut, est surtout relative  un rapport de Vadier
sur Catherine Thot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le
fruit d'une intrigue contre-rvolutionnaire. Elle est trs loin de
respirer un ton d'intimit, et, contrairement aux habitudes du jour,
Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la  la suite du rapport de
Courtois, sous le numro LVI, p. 212, et dans les _Papiers
indits_, t. II, p. 359.)]

[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renonc  signaler les erreurs
tranges, les inconsquences, les contradictions se renouvelant de page
en page, fait offrir par Hanriot  Robespierre le _dploiement de ses
colonnes_ et une nergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la
Rvolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste,
n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'o lui est venu ce
renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.]




VIII


Oh! pour celui-l la raction a t impitoyable; elle a puis  son
gard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a pay cher sa
coopration active au mouvement dmocratique du 31 mai. De cet ami
sincre de la Rvolution, de ce citoyen auquel un jour,  l'Htel de
Ville, on promettait une renomme immortelle pour son dsintressement
et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont
malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les
massacres de Septembre.

On a jusqu' ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a
jamais rien articul de srieux. Dans son commandement il se montra
toujours irrprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut
digne de tous loges. Si la paix publique ne fut point trouble, si les
attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dgnrrent
pas en collisions sanglantes, ce fut grce surtout  son nergie
tempre de douceur.

S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu' parcourir les
ordres du jour du gnral Hanriot, et l'on se convaincra que ce
rvolutionnaire tant calomni tait un excellent patriote, un pur
rpublicain, un vritable homme de bien. A ses frres d'armes, de
service dans les maisons d'arrt, il recommande de se comporter avec le
plus d'gards possible envers les dtenus et leurs femmes. La justice
nationale seule, dit-il, a le droit de svir contre les
coupables[384].... Le criminel dans les fers doit tre respect; on
plaint le malheur, mais on n'y insulte pas[385]. Pour rprimer
l'indiscipline de certains gardes nationaux, il prfre l'emploi du
raisonnement  celui de la force: Nous autres rpublicains, nous devons
tre frapps de l'vidence de notre galit et pour la soutenir il faut
des moeurs, des vertus et de l'austrit[386]. Ailleurs il disait: Je
ne croirai jamais que des mains rpublicaines soient capables de
s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle  toutes les vertueuses mres
de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour
tout ce qui mrite d'tre respect, sont publiquement connus[387].
Est-il parfois oblig de recourir  la force arme, il ne peut
s'empcher d'en gmir: Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce
n'est pas pour nous en servir contre nos pres, nos frres et amis, mais
contre les ennemis du dehors[388]....

[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluvise (14 fvrier 1794).]

[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).]

[Note 386: _Ibid._ du 14 nivse (3 janvier 1794).]

[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluvise (7 fvrier 1794).]

[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluvise an II (5 fvrier
1794).]

Ce n'est pas lui qui et encourag notre malheureuse tendance  nous
engouer des hommes de guerre: Souvenez-vous, mes amis, que le temps de
servir les hommes est pass. C'est  la chose publique seule que tout
bon citoyen se doit entirement.... Tant que je serai gnral, je ne
souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes
frres les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous
mes ordres[389].

[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).]

Dans nos ftes publiques, il nous faut toujours des baonnettes qui
reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce dploiement de
l'appareil des armes dans des solennits pacifiques. Le lendemain d'un
jour de crmonie populaire, un citoyen s'tant plaint que la force
arme n'et pas t l avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre
dans la foule: Ce ne sont pas mes principes, s'crie Hanriot dans un
ordre du jour; quand on fte, pas d'armes, pas de despote; la raison
tablit l'ordre, la douce et saine philosophie rgle nos pas ... un
ruban tricolore suffit pour indiquer  nos frres que telles places sont
destines  nos bons lgislateurs.... Quand il s'agit de fte, ne
parlons jamais de force arme, elle touche de trop prs au
despotisme....[390].

[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).]

A coup sr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot
bien arrir. Dans un pays libre, dit encore cet trange gnral, la
police ne doit pas se faire avec des piques et des baonnettes, mais
avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de
surveillance sur la socit, l'purer et en proscrire les mchants et
les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps dsir o les fonctionnaires
publics seront rares, o tous les mauvais sujets seront terrasss, o la
socit entire n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un
peuple libre se police lui-mme, il n'a pas besoin de force arme pour
tre juste[392]...; La puissance militaire exerce despotiquement mne 
l'esclavage,  la misre, tandis que la puissance civile mne au
bonheur,  la paix,  la justice,  l'abondance[393]....

[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).]

[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).]

[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).]

Aux fonctionnaires qui se prvalent de leurs titres pour s'arroger
certains privilges, il rappelle que la loi est gale pour tous. Les
dpositaires des lois en doivent tre les premiers esclaves [394]. Un
arrt de la commune ayant ordonn que les citoyens trouvs mendiant
dans les rues fussent arrts et conduits  leurs sections respectives,
le gnral prescrit  ses soldats d'oprer ces sortes d'arrestations
avec beaucoup d'humanit et d'gards pour le malheur, qu'on doit
respecter[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la
plus grande modration dans le service: Souvenez-vous que le fer dont
vos mains sont armes n'est pas destin  dchirer le sein d'un pre,
d'un frre, d'une mre, d'une pouse chrie.... Souvenez-vous de mes
premires promesses o je vous fis part de l'horreur que j'avois pour
toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en
provoque un autre au meurtre et  l'assassinat. Les armes que vous
portez ne doivent tre tires que pour la dfense de la patrie, c'est le
comble de la folie de voir un Franais gorger un Franais; si vous avez
des querelles particulires, touffez-les pour l'amour de la
patrie[396].

[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.]

[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).]

[Note 396: _Ibid._ du 27 ventse (17 mars 1794).]

Le vritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit,  l'Hanriot
lgendaire de la plupart des crivains. Le bruit a-t-il couru, au plus
fort moment de l'hbertisme, que certains hommes songeraient  riger
une dictature, il s'empresse d'crire: Tant que nous conserverons notre
nergie, nous dfierons ces tres vils et corrompus de se mesurer avec
nous. Nous ne voulons pour matre que la loi, pour idole que la libert
et l'galit, pour autel que la justice et la raison[397].

[Note 397: Ordre du jour du 16 ventse an II (6 mars 1794).]

A ses camarades il ne cesse de prcher la probit, la dcence, la
sobrit, toutes les vertus. Ce sont nos seules richesses; elles sont
imprissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que
nous avons terrasss[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que
notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'tonnement les
peuples des autres climats[399].

[Note 398: _Ibid._ du 16 floral (5 mai 1794).]

[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).]

Indign de l'imprudence et de la brutalit avec lesquelles certains
soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues
de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants,
vieillards, il avait autoris les gardes nationaux de service  arrter
les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues.
L'honnte citoyen  pied doit tre respect par celui qui est 
cheval[400].

[Note 400: _Ibid._ du 15 pluvise (3 fvrier 1794).]

Un matin, l'ordre du jour suivant fut affich dans tous les postes:
Hier, un gendarme de la 29me division a jet  terre, il tait midi
trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard
ayant  la main une bquille.... Cette atrocit rvolte l'homme qui
pense et qui connat ses devoirs. Malheur  celui qui ne sait pas
respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il
doit  lui-mme et  la socit entire. Ce gendarme prvaricateur, pour
avoir manqu  ce qui est respectable, gardera les arrts jusqu' nouvel
ordre[401]. Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, 
l'angle de la vieille glise Saint-Mry qui, dans ce quartier
transform, est reste presque seule comme un tmoin de l'acte de
brutalit si svrement puni par le gnral de la garde nationale, je ne
puis m'empcher de songer  cet Hanriot dont la raction nous a laiss
un portrait si dfigur.

[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floral (16 mai 1794).]

Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte
plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience  la
porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se
montrer sages et dignes d'elles-mmes. Souvenez-vous que vous tes la
moiti de la socit et que vous nous devez un exemple que les hommes
sensibles ont droit d'attendre de vous[402]. Le 3 thermidor, il
invitait encore les canonniers  donner partout le bon exemple: La
patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein
la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manire utile et
agrable  la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui
aiment et dfendent la chose publique[403]. Voil pourtant l'homme
qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont prsent
comme ayant t jet ivre-mort par Coffinhal dans un gout de l'Htel de
Ville.

[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).]

[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les
ordres du jour du gnral Hanriot se trouvent en minutes aux
_Archives_, o nous les avons relevs. Un certain nombre ont t
publis,  l'poque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.]

Ces citations, que nous aurions pu multiplier  l'infini, tmoignent
assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modration
du gnral Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honntet
nave, et rvls pour la premire fois, c'est l'histoire prise sur le
fait, crite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du
lendemain.

En embrassant, dans la journe du 9 thermidor, la cause des proscrits,
Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne
fit que cder  l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures
d'avance seulement, Robespierre avait eu l'ide de s'entendre avec ces
hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues noues depuis si
longtemps contre lui il avait oppos les plus simples mesures de
prudence, s'il avait prvenu d'un mot quelques membres influents de la
Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'clairer sur les
sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs
et de ses amis inconnus, la victoire lui tait assure; mais, en dehors
de la Convention, il n'y avait pas de salut  ses yeux; l'Assemble,
c'tait l'arche sainte; plutt que d'y porter la main, il aurait offert
sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il
lui suffirait d'un discours, et il se prsenta sans autre arme sur le
champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de
justice et d'quit de la Convention. Fatale illusion, mais noble
croyance, dont sa mmoire devrait rester ternellement honore.




IX


D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collgues
du comit de Salut public l'abandonneraient si aisment  la rage de ses
ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux,  qui son
immense popularit portait ombrage. La persistance de Maximilien  ne
point s'associer  une foule d'actes qu'il considrait comme
tyranniques,  ne pas prendre part, quoique prsent, aux dlibrations
du comit, exaspra certainement quelques-uns de ses collgues, surtout
Billaud. Ce dernier lui reprochait d'tre le tyran de l'opinion,  cause
de ses succs de tribune. Singulier reproche qui fit dire  Saint-Just:
Est-il un triomphe plus dsintress? Caton aurait chass de Rome le
mauvais citoyen qui et appel l'loquence dans la tribune aux harangues
le tyran de l'opinion[404]. Son empire, ajoute-t-il excellemment, se
donne  la raison et ne ressemble gure au pouvoir des gouvernements.
Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot,
avaient pour ainsi dire accapar  cette poque l'exercice du
pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du
gouvernement contre balance par celle de l'opinion.

[Note 404: Discours du 9 Thermidor.]

[Note 405: Vous avez confi le gouvernement  douze personnes, il
s'est trouv, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.
Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.]

Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les
premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comit
de Salut public, mais encore entre les membres des deux comits runis.
On s'assembla une premire fois le 4. Ce jour-l l'entente parut
probable, puisqu'on chargea Saint-Just de prsenter  la Convention un
rapport sur la situation gnrale de la Rpublique, Saint-Just dont
l'amiti et le dvouement pour Robespierre n'taient ignors de
personne. L'pre et fier jeune homme ne dguisa ni sa pense ni ses
intentions. Il promit de dire tout ce que sa probit lui suggrerait
pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta:
Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la libert
aura ma haine[406]. Ces paroles donnrent sans doute  rflchir  ceux
qui ne le voyaient pas sans regret charg de prendre la parole au nom
des comits devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula
mme pas son dessein de rdiger l'acte d'accusation de Maximilien[407].

[Note 406: Discours du 9 thermidor.]

[Note 407: _Ibid._]

Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens
comits ont prtendu que ce jour-l Robespierre avait t cit devant
eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse
vaguement aux Jacobins et sur son absence du comit depuis quatre
dcades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacit pour dcouvrir la
fourberie cache sous cette dclaration intresse. D'abord il n'y avait
pas lieu de citer Robespierre devant les comits, puisque, du propre
aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes
ostensibles et ncessaires pour dmontrer une conjuration  l'opinion
publique abuse[408]. Cet acte _ostensible et ncessaire_ ce fut,
comme l'ont dit eux-mmes ses assassins, son discours du 8
thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a t, comme nous
l'avons prouv, une absence toute morale; de sa personne il tait l;
donc il tait parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on
se trouvait face  face avec lui.

[Note 408: _Rponse de J.-N. Billaud  Lecointre_, p. 89. M.
Michelet trouve moyen de surenchrir sur les allgations inadmissibles
des membres des deux anciens comits. Il raconte que le soir du 5
thermidor, le comit, _non sans tonnement, vit arriver
Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'minent crivain; les
tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le
croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait tudi avant d'crire,
il se serait aperu que Robespierre n'avait pas  gagner du temps
jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce reprsentant tait de retour
depuis le 10 messidor, c'est--dire depuis plus de trois semaines, et
que, dans son dernier discours, il a racont lui-mme avec des dtails
qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette sance du 5 thermidor, o il
joua un rle si important. (Voy. l'_Histoire de la Rvolution_ par
M. Michelet, t. VII, p. 428.)]

La vrit est que le 5 thermidor il consentit  une explication. Cette
explication, que ft-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes
en l'air dbits l-dessus par les uns et par les autres. Les anciens
membres des comits ont gard  cet gard un silence prudent[409]. Seul,
Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre
serait devenu lui-mme accusateur, aurait dsign nominativement les
victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproch aux deux
comits l'inexcution du dcret ordonnant l'organisation de six
commissions populaires pour juger les dtenus[410]. Sur ce dernier point
nous prenons Billaud en flagrant dlit de mensonge, car, ds le 3
thermidor, quatre de ces commissions taient organises par un arrt
auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique prsent
au comit, refus sa signature. Quant aux membres dnoncs par
Robespierre  ses collgues des comits pour leurs crimes et leurs
prvarications, quels taient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de
rvler leurs noms, et c'est infiniment fcheux; on et coup court
ainsi aux exagrations de quelques crivains, qui, feignant d'ajouter
foi aux rcits mensongers de certains conjurs thermidoriens, se sont
complu  porter jusqu' dix-huit et jusqu' trente le chiffre des
Conventionnels menacs. Le nombre des coupables n'tait pas si grand;
rappelons que, d'aprs les dclarations assez prcises de Couthon et de
Saint-Just, il ne s'levait pas  plus de quatre ou cinq, parmi
lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouch, Tallien et
Rovre. Robespierre s'est dclar le ferme appui de la Convention, a
crit Saint-Just, il n'a jamais parl dans le comit qu'avec mnagement
de porter atteinte  aucun de ses membres[411]. C'est encore au
discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir  peu prs au
juste ce qui s'est pass le 5 thermidor dans la sance des deux comits.

[Note 409: _Rponse des membres des deux anciens comits_, p. 7
et 61. Barre n'a pas t plus explicite dans ses _Observations sur le
rapport de Saladin_.]

[Note 410: _Rponse de J.-N. Billaud  Laurent Lecointre_, p.
89.]

[Note 411: Discours du 9 Thermidor.]

Au commencement de la sance tout le monde restait muet, comme si l'on
et craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il
raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et
interrog par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confi que les
puissances allies n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France
actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la
forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins
rigides. En effet, les manoeuvres des conjurs n'avaient pas t sans
transpirer au dehors. Les migrs, ajouta Saint-Just, sont instruits du
projet des conjurs de faire, s'ils russissent, contraster l'indulgence
avec la rigueur actuellement dploye contre les tratres. Ne verra-t-on
pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Frron, les Bourdon
(de l'Oise), s'prendre de tendresses singulires pour les victimes de
la Rvolution et mme pour les familles des migrs?

Arrivant ensuite aux perscutions sourdes dont Robespierre tait
l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il tait un dominateur qui
ne se ft pas d'abord environn d'un grand crdit militaire, empar des
finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les
mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupons. David appuya
chaleureusement les paroles de son jeune collgue. Il n'y avait pas  se
mprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors  Robespierre:
_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours march ensemble._ Et la
veille, il l'avait trait de Pisistrate. Ce dguisement, dit
Saint-Just, fit tressaillir mon coeur[412].

[Note 412: Discours du 9 thermidor.]

Il n'y eut rien d'arrt positivement dans cette sance; cependant la
paix parut, sinon cimente, au moins en voie de se conclure, et l'on
confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme
rdacteur d'un grand rapport sur la situation de la Rpublique. Les
conjurs, en apprenant l'issue de cette confrence, furent saisis de
terreur. Si cette paix et russi, a crit l'un d'eux, elle perdait 
jamais la France[413]; c'est--dire: nous tions dmasqus et punis,
nous misrables qui avons tu la Rpublique dans la personne de son plus
dvou dfenseur. De nouveau l'on se mit  l'oeuvre: des listes de
proscription plus nombreuses furent lances parmi les dputs.
Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser
l'innocence, voil ce que Saint-Just appelait un blasphme[414].

[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comits, etc.,
ou Dnonciation formelle  la Convention nationale_, par Laurent
Lecointre, p. 194.]

[Note 414: Discours du 9 Thermidor.]

Tel avait t le succs de ce stratagme, qu'ainsi que nous l'avons dit,
un certain nombre de reprsentants n'osaient plus coucher dans leurs
lits. Cependant on ne vint pas sans peine  bout d'entraner le comit
de Salut public; il fallut des pas et des dmarches dont l'histoire
serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comit
semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment
de livrer la grande victime. Tout  l'heure mme nous allons entendre
Barre, en leur nom, prodiguer  Robespierre la louange et l'loge. Mais
ce sera le baiser de Judas.




CHAPITRE SIXIME


Sortie de Couthon contre les conjurs.--Une ptition des Jacobins.
--Justification de Dubois-Cranc.--Runion chez Collot-d'Herbois.
Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
l'impression du discours.--Vadier  la tribune.--Intervention de
Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arne.--Fire attitude de
Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Sance du 8
thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprme auprs
des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.


I


Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquitude
vague, quelque chose qui annonait de grands vnements. Les
malveillants s'agitaient en tous sens et rpandaient les bruits les plus
alarmants pour dcourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient
jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit
vivement aux Jacobins dans la sance du 6, et il signala d'odieuses
menes dont, ce jour-l mme, l'enceinte de la Convention avait t le
thtre[415]. Aprs lui Couthon prit la parole et revint sur les
manoeuvres employes pour jeter la division dans la Convention
nationale, dans les comits de Salut public et de Sret gnrale. Il
parla de son dvouement absolu pour l'Assemble, dont la trs-grande
majorit lui paraissait d'une puret exemplaire; il loua galement les
comits de Salut public et de Sret gnrale, o, dit-il, il
connaissait des hommes vertueux et nergiques, disposs  tous les
sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comit de Sret
gnrale de s'tre entour de sclrats coupables d'avoir exerc en son
nom une foule d'actes arbitraires et rpandu l'pouvante parmi les
citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mmoires plus ou
moins authentiques ont si bien servi la raction. Il n'est pas,
dit-il, d'infamies que cet homme atroce n'ait commises. C'tait l un
de ces agents impurs dnoncs par Robespierre comme cherchant partout
des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne
s'en tint pas l: il signala la prsence de quelques sclrats jusque
dans le sein de la Convention, en trs petit nombre du reste: cinq ou
six, s'cria-t-il, dont les mains sont pleines des richesses de la
Rpublique et dgouttantes du sang des innocents qu'ils ont immols;
c'est--dire les Fouch, les Tallien, les Carrier, les Rovre, les
Bourdon (de l'Oise), qu' deux jours de l Robespierre accusera  son
tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir port la Terreur dans
toutes les conditions.

[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet
1794).]

[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par tre arrt sur les
plaintes ritres de Couthon.]

Trois jours auparavant, Couthon, aprs avoir rcrimin contre les cinq
ou six coquins dont la prsence souillait la Convention, avait engag la
socit  prsenter dans une ptition  l'Assemble ses voeux et ses
rflexions au sujet de la situation, et sa motion avait t unanimement
adopte. Il y revint dans la sance du 6. C'tait sans doute,  ses
yeux, un moyen trs puissant de dterminer les gens de bien  se
rallier, et les membres purs de la Convention  se dtacher des cinq ou
six tres tars qu'il considrait comme les plus vils et les plus
dangereux ennemis de la libert[417]. Quelques esprits exalts
songrent-ils alors  un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est
certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une nergie suprme 
l'ide de porter atteinte  la Convention nationale, dans des
circonstances nullement semblables  celles o s'tait trouve
l'Assemble  l'poque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne
mnagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs
paroles, poussaient le peuple  un 31 mai. C'tait bien mriter de son
pays, s'criat-il, d'arrter les citoyens qui se permettraient des
propos aussi intempestifs et aussi contre-rvolutionnaires[418].

[Note 417: Le compte rendu de la sance du 6 thermidor aux Jacobins
ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de
la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), o il est trs
incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et
les inexactitudes.]

[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace
des paroles de Robespierre. Le compte rendu trs incomplet de la sance
du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la
Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont t conserves
dans le discours prononc par Barre  la Convention le 7 thermidor, et
c'est l un document irrcusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8
thermidor [26 juillet 1794].)]

Rien de plus lgal, d'ailleurs, que l'adresse prsente par la socit
des Jacobins  la Convention dans la sance du 7 thermidor (25 juillet
1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemble. En effet, de
quoi y est-il question? D'abord, des inquitudes auxquelles donnaient
lieu les manoeuvres des dtracteurs du comit de Salut public,
manoeuvres que les Amis de la libert et de l'galit ne pouvaient
attribuer qu' l'tranger, contraint de placer sa dernire ressource
dans le crime. C'tait lui, disait-on, qui voudrait que des
conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la libert, au
nom mme de la patrie, afin qu'elle ne part puissante et terrible que
contre ses enfants, ses amis et ses dfenseurs.... Ces conspirateurs
impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la libert, c'taient les
Fouch, les Tallien, les Rovre, etc., les cinq ou six coquins auxquels
Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grce 
une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise  l'ordre du jour,
cette justice impartiale  laquelle se fie le citoyen honnte, mme
aprs des erreurs et des fautes, faisait trembler les tratres, les
fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de
bien[419]. On y dnonait comme une manoeuvre contre-rvolutionnaire la
proposition faite  la Convention, par un nomm Magenthies, de prononcer
la peine de mort contre les auteurs de jurements o le nom de Dieu
serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et
de la morale, proposition dont l'infamie avait dj t signale par
Robespierre  la tribune des Jacobins[420]. La dsignation de prtres et
de prophtes applique, dans la ptition Magenthies, aux membres de
l'Assemble qui avaient proclam la reconnaissance de l'tre suprme et
de l'immortalit de l'me, tait galement releve comme injurieuse pour
la Reprsentation nationale.

[Note 419: Impossible de travestir plus dplorablement que ne l'a
fait M. Michelet le sens de cette ptition. Elle accusait les
indulgents, dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est--dire ceux
qui dclaraient la guerre aux citoyens paisibles, rigeaient en crimes
ou des prjugs incurables ou des choses indiffrentes pour trouver
partout des coupables et rendre la Rvolution redoutable au peuple
mme. Voil les singuliers indulgents qu'accusait la ptition
jacobine.]

[Note 420: Voyez  ce sujet le discours de Barre dans la sance du
7 thermidor (25 juillet 1794).]

Comment, tait-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la
libert et de l'galit n'aurait-elle pas t veille quand ils
voyaient les patriotes les plus purs en proie  la perscution et dans
l'impossibilit mme de faire entendre leurs rclamations? Ici, bien
videmment, ils songeaient  Robespierre. Leur ptition respirait, du
reste, d'un bout  l'autre, le plus absolu dvouement pour la
Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement
pour les mandataires du pays. Avec vous, disaient-ils en terminant,
ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son
devoir et sa gloire  respecter et  dfendre ses reprsentants jusqu'
la mort[421]. En prsence d'un pareil document, il est assurment assez
difficile d'accuser la socit des Amis de la libert et de l'galit de
s'tre insurge contre la Convention, et il faut marcher  pieds joints
sur la vrit pour oser prtendre qu' la veille du 9 Thermidor on
sonnait le tocsin contre la clbre Assemble.

[Note 421: Cette adresse de la Socit des Jacobins se trouve dans
le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des
Dbats_ et des dcrets de la Convention, numro 673.]




II


Au moment o l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Cranc
s'lanait  la tribune comme s'il se ft senti personnellement dsign
et inculp. Suspect aux patriotes depuis le sige de Lyon, louvoyant
entre tous les partis, ce reprsentant du peuple s'tait attir
l'animosit de Robespierre par sa conduite quivoque. Rcemment exclu
des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et
entra dans de longs dtails sur sa conduite pendant le sige de Lyon. Un
des principaux griefs relevs  sa charge par Maximilien tait d'avoir
caus beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'criant
publiquement  Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait
un Breton[422]. Dubois-Cranc ne dit mot de cela, il se contenta de se
vanter d'avoir arrach la Bretagne  la guerre civile. Robespierre a
t tromp, dit-il, lui-mme reconnatra bientt son erreur[423].
Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce
personnage, digne alli des Fouch et des Tallien, devint l'un des plus
violents sides de la raction thermidorienne. On voit, du reste, avec
quels mnagements les conjurs traitaient Maximilien  l'heure mme o
ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comit de Salut public
n'avait pas dit encore son dernier mot.

[Note 422: Note de Robespierre sur quelques dputs,  la suite du
rapport de Courtois, sous le numro LI, et dans les _Papiers
indits_, t. II, p. 17.]

[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Cranc dans le
_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).]

On put mme croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa
garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barre prsenta au
nom du comit de Salut public un long rapport dans lequel il refit le
procs des Girondins, des Hbertistes et des Dantonistes, porta aux nues
la journe du 31 mai, et traa de Robespierre le plus pompeux loge. Des
citoyens aveugls ou malintentionns avaient parl de la ncessit d'un
nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'tait lev avec chaleur contre de
pareilles propositions, avait hautement prconis le respect de la
Reprsentation nationale, et cet homme, c'tait, comme on l'a vu plus
haut, Maximilien Robespierre. Dj, ajouta Barre, un reprsentant du
peuple qui jouit d'une rputation patriotique mrite par cinq annes de
travaux et par ses principes imperturbables d'indpendance et de
libert, a rfut avec chaleur les propos contre-rvolutionnaires que je
viens de vous dnoncer[424].

[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet
1794).]

En entendant de telles paroles, les conjurs durent trembler et sentir
se fondre leurs esprances criminelles. Qui pouvait prvoir qu' deux
jours de l Barre tiendrait, au nom de ce mme comit, un tout autre
langage?

Aprs la sance conventionnelle, les conjurs se rpandirent partout o
ils esprrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite
ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un rgime
d'indulgence et de douceur; aux yeux des rpublicains farouches, celle
d'une aggravation de terreur. Un singulier mlange de coquins,
d'imbciles et de royalistes dguiss, voil les Thermidoriens. Une
runion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, parat-il[425], o l'on parvint
 triompher des scrupules de certains membres qui hsitaient  sacrifier
celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire
de l'difice rpublicain, et qu'ils ne se pardonnrent jamais d'avoir
livr  la fureur des mchants. Fouch, prdestin par sa basse nature
au rle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurs de ce qui
se passait au comit de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprs
de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: La division
est complte, dit-il, demain il faut frapper[426].

[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac  M.
Haurau.]

[Note 426: Dclaration de Tallien dans la sance du 22 thermidor an
III (9 aot 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 aot).]

Cependant, au lieu de chercher des allis dans cette partie indcise,
craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui
n'et pas mieux demand que de se joindre  lui s'il et consenti 
faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir  l'cart.
Tandis que les conjurs, pour recruter des complices, avaient recours
aux plus vils moyens, en appelaient aux plus dtestables passions,
attendant impatiemment l'heure de le tuer  coup sr, il mditait ... un
discours, se fiant uniquement  son bon droit et  la justice de sa
cause. La lgende nous le reprsente s'garant dans ces derniers temps
en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les
potiques parages o vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son matre,
et o il lui avait t permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec
l'immortel philosophe. C'est l une tradition un peu incertaine.

Il ne quitta gure Paris dans les jours qui prcdrent le 8 thermidor;
sa prsence s'y trouve constate par les registres du comit de Salut
public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, aprs le repas, il allait
prendre l'air aux Champs-lyses, avec la famille Duplay. On se rendait,
de prfrence, du ct du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en
avant, ayant au bras la fille ane de son hte, lonore, sa fiance,
et, pour un moment, dans cet avant-got du bonheur domestique, il
oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrire
eux venaient le pre, dont la belle tte commandait le respect, et la
mre toute fire et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle
aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils.

[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.]

Ds qu'on tait rentr, Maximilien reprenait son travail quand il ne se
rendait pas  la sance des Jacobins, o il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut
vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le
manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition
rapide et presse. Robespierre se retrouve tout entier, avec son
systme, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse
harangue, qu'il a si justement appele lui-mme son testament de mort.

Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition
laborieusement conue, et pniblement travaille; on y sent, au
contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est
fait d'indignation. C'est la rvolte d'une me honnte et pure contre le
crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur tait rempli se
sont prcipits  flots presss sous sa plume; cela se voit aux ratures,
aux transpositions, au dsordre mme qui existe d'un bout  l'autre du
manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait t content de son
discours, et n'y ait compt comme sur une arme infaillible. La veille du
jour o il s'tait propos de le prononcer devant la Convention
nationale, il sortit avec son secrtaire, Simon Duplay, le soldat de
Valmy, celui qu'on appelait Duplay,  la jambe de bois, et il dirigea
ses pas du ct du promenoir de Chaillot tout en haut des
Champs-lyses. Il se montra gai, enjou jusqu' poursuivre les
hannetons fort abondants cette anne[429].

[Note 428: Ce discours, a crit Charles Nodier, est surtout
vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il
rvle d'une manire clatante les projets d'amnistie et les thories
librales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous
l'influence modratrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomph
le 9 thermidor. (_Souvenirs de la Rvolution_, t. I. p. 292, dit.
Charpentier).]

[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de
Duplay  la jambe de bois et pre de l'minent professeur de clinique
chirurgicale.

J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit
subir  Simon Duplay, qui avait servi de secrtaire  Robespierre. Le
lecteur ne sera peut-tre pas fch de connatre ce curieux document,
dont nous devons la communication  notre cher et vieil ami Jules
Claretie.

INTERROGATOIRE DE SIMON DUPLAY

Demeurant  Paris, rue Honor, section des Piques, n 366, chez son
oncle, Maurice Duplay.

D. N'est-ce pas chez ton oncle que logeaient les Robespierre?

R. Oui, mais Robespierre jeune en est sorti aprs son retour de l'arme
d'Italie pour aller loger rue Florentin.

D. N'as-tu pas connaissance que le 8 thermidor ou quelques jours
auparavant plusieurs membres du comit de Salut public dinrent chez
Robespierre an?

R. Non. Except Barre qui y dna dix, douze ou quinze jours auparavant
sans prciser le jour.

D. N'as-tu pas connaissance que Saint-Just et Le Bas y dnrent  la
mme poque?

R. Non.

D. Dans le dner o s'est trouv Barre, ne l'as-tu pas entendu proposer
 Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des
Comits, qui paraissaient lui tre opposs?

R. Non. Je crois mme que le dner dont il s'agit prcda la division
qui, depuis, a clat au Comit.

D. Ne sais-tu pas que Robespierre, indpendamment de la police gnrale
de la Rpublique, dont il s'tait charg, voulait encore diriger les
armes, et que c'est de l qu'est ne la division dont il s'agit?

R. Non. Je crois mme que Robespierre n'entendait rien  l'art
militaire.

D. Ne l'as-tu pas entendu diffrentes fois, le mme Robespierre,
dclamer contre les victoires des armes de la Rpublique, les tourner
en ridicule, et dire, dans d'autres moments, que le sacrifice de 6,000
hommes n'tait rien quand il s'agissait d'un principe?

R. Non. Je l'ai vu, au contraire, diffrentes fois, se rjouir de nos
victoires, et je ne l'ai jamais entendu tenir ce dernier propos. Simon
Duplay nie que Robespierre ait fait enlever des cartons  la police, que
Robespierre ret des Anglais, des trangers. Parfois des trangers qui,
obligs de sortir de Paris, rclamaient l'exception.

Il n'a vu ni Fleuriot, ni Hanriot, venir chez Robespierre.

(_Archives_ W, 79.)]

Nanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il
se sentait pris de je ne sais quelle vague inquitude, de cette
inquitude qu'on ne peut s'empcher de ressentir la veille d'une
bataille.

En rentrant dans la maison de son hte, il trouva le citoyen Taschereau,
dont nous avons dj eu occasion de parler, et il lui fit part de son
dessein de prendre la parole le lendemain  l'Assemble.--Prenez
garde, lui dit Taschereau, vos ennemis ont beaucoup intrigu, beaucoup
calomni.--C'est gal, reprit Maximilien, je n'en remplirai pas
moins mon devoir.




III


Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru  la tribune de la
Convention, et son silence prolong n'avait pas t sans causer quelque
tonnement  une foule de patriotes. Le bruit s'tant rpandu qu'il
allait enfin parler, il y eut  la sance un concours inusit de monde.
Il n'tait pas difficile de prvoir qu'on tait  la veille de grands
vnements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le
rsultat de la lutte.

Rien d'imposant comme le dbut du discours dont nous avons mis dj
quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons
analyser aussi compltement que possible. Que d'autres vous tracent des
tableaux flatteurs; je viens vous dire des vrits utiles. Je ne viens
point raliser des terreurs ridicules, rpandues par la perfidie; mais
je veux touffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la
seule force de la vrit. _Je vais dvoiler des abus qui tendent  la
ruine de la patrie et que votre probit seule peut rprimer_[430]. Je
vais dfendre devant vous votre autorit outrage et la libert viole.
_Si je vous dis aussi quelque chose des perscutions dont je suis
l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun
avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outrage
n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause
ne vous est point trangre.

[Note 430: Nous prvenons le lecteur que nous analysons ce discours
d'aprs le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession
duquel, quelque temps aprs le 9 thermidor, la famille Duplay parvint 
rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont t supprims ou
[illisible] dans l'dition donne par la commission thermidorienne.]

Aprs avoir tabli, en fait, la supriorit de la Rvolution franaise
sur toutes les autres rvolutions, parce que seule elle s'tait fonde
sur la thorie des droits de l'humanit et les principes de la justice,
aprs avoir montr comment la Rpublique s'tait glisse pour ainsi dire
entre toutes les factions, il traa rapidement l'historique de toutes
les conjurations diriges contre elle et des difficults avec
lesquelles, ds sa naissance, elle s'tait trouve aux prises. Il
dpeignit vivement les dangers auxquels elle tait expose quand, la
puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vrit, il n'y avait
plus de lgitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les
bons citoyens taient condamns au silence et les sclrats dominaient.
Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'pancher mon coeur, vous avez besoin
aussi d'entendre la vrit. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune
accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des
devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a
plus qu'une importance secondaire.

Arrtant un instant sa pense sur le systme de terreur et de calomnies
mis en pratique depuis quelque temps, il demandait  qui les membres du
gouvernement devaient tre redoutables, des tyrans et des fripons, ou
des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas
constamment dfendus et arrachs aux mains des intrigants hypocrites qui
les opprimaient encore et cherchaient  prolonger leurs malheurs en
trompant tout le monde par d'inextricables impostures? taient-ce
Danton, Chabot, Ronsin, Hbert, qu'on prtendait venger? Mais il fallait
alors accuser la Convention tout entire, la justice qui les avait
frapps, le peuple qui avait applaudi  leur chute. Par le fait de qui
gmissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens
innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la libert
et la coupable persvrance des tyrans ligus contre la Rpublique?
Puis, dans un passage que nous avons cit plus haut, Robespierre
reprochait  ses adversaires,  ses perscuteurs, d'avoir port la
terreur dans toutes les conditions, dclar la guerre aux citoyens
paisibles, rig en crime des prjugs incurables ou des choses
indiffrentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promen le
glaive sur une partie de la Convention et demand dans les socits
populaires les ttes de cinq cents reprsentants du peuple. Il rappelait
alors, avec une lgitime fiert, que c'tait lui qui avait arrach ces
dputs  la fureur des monstres qu'il avait accuss. Aurait-on oubli
que nous nous sommes jet entre eux et leurs perfides adversaires? Ceux
qu'il avait sauvs ne l'avaient pas oubli encore, mais depuis!

Et pourtant un des grands arguments employs contre lui par la faction
acharne  sa perte tait son opposition  la proscription d'une grande
partie de la Convention nationale. Ah! certes, s'criait-il,
lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les
intrts sacrs de la patrie, j'arrachais seul  une dcision prcipite
ceux dont les opinions m'auraient conduit  l'chafaud si elles avaient
triomph; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais  toutes les
fureurs d'une faction hypocrite pour rclamer les principes de la
stricte quit envers ceux qui m'avaient jug avec plus de
prcipitation, j'tais loin sans doute de penser que l'on dt me tenir
compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal prsum d'un pays o
elle aurait t remarque et o l'on aurait donn des noms pompeux aux
devoirs les plus indispensables de la probit; mais j'tais encore plus
loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'tre le bourreau de ceux
envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Reprsentation
nationale, que j'avais servie avec dvouement. Je m'attendais bien moins
encore qu'on m'accuserait  la fois de vouloir la dfendre et de vouloir
l'gorger.

N'avait on pas t jusqu' l'accuser auprs de ceux qu'il avait
soustraits  l'chafaud d'tre l'auteur de leur perscution! Il avait
d'ailleurs trs bien su dmler les trames de ses ennemis. D'abord on
s'tait attaqu  la Convention tout entire, puis au comit de Salut
public, mais on avait chou dans cette double entreprise, et  prsent
on s'efforait d'accabler un seul homme. Et c'taient des reprsentants
du peuple, se disant rpublicains, qui travaillaient  excuter l'arrt
de mort prononc par les tyrans contre les plus fermes amis de la
libert! Les projets de dictature imputs d'abord  l'Assemble entire,
puis au comit de Salut public, avaient t tout  coup transports sur
la tte d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du ct
ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocit. Vous
rendrez au moins compte  l'opinion publique de votre affreuse
persvrance  poursuivre le projet d'gorger tous les amis de la
patrie, monstres qui cherchez  me ravir l'estime de la Convention
nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai
ni usurp ni surpris, mais que j'ai t forc de conqurir. Paratre un
objet de terreur aux yeux de ce qu'on rvre et de ce qu'on aime, c'est
pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui
faire subir, c'est le plus grand des forfaits[431]!

[Note 431: On trouve dans les Mmoires de Charlotte Robespierre
quelques vers qui semblent tre la paraphrase de cette ide.

  Le seul tourment du juste  son heure dernire,
  Et le seul dont alors je serai dchir,
  C'est de voir en mourant la ple et sombre envie
  Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,
  De mourir pour le peuple et d'en tre abhorr.

Charlotte attribue ces vers  son frre. (Voy. ses Mmoires, p. 121.) Je
serais fort tent de croire qu'ils sont apocryphes.]

Aprs avoir montr les arrestations injustes prodigues par des agents
impurs, le dsespoir jet dans une multitude de familles attaches  la
Rvolution, les prtres et les nobles pouvants par des motions
concertes, les reprsentants du peuple effrays par des listes de
proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la
Reprsentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur
quelques-uns de ses collgues, il avait cru remplir un devoir, voil
tout. Alors tombrent de sa bouche des paroles difficiles  rfuter et
que l'homme de coeur ne relira jamais sans tre profondment touch:

Quant  la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier
penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le
crime, sans vouloir justifier en elles-mmes les erreurs funestes de
plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des dfenseurs nergiques de la
libert ... je dis que tous les reprsentants du peuple dont le coeur
est pur doivent reprendre la confiance et la dignit qui leur convient.
Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais
citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une
affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue
passagre qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la
morale.... Le coeur fltri par l'exprience de tant de trahisons, je
crois  la ncessit d'appeler surtout la probit et tous les sentiments
gnreux au secours de la Rpublique. Je sens que partout o l'on
rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut
lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois  des
circonstances fatales dans la Rvolution, qui n'ont rien de commun avec
les desseins criminels; je crois  la dtestable influence de l'intrigue
et surtout  la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde
peupl de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus
petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du
monde....

C'tait au bon sens et  la justice, ajoutait-il, si ncessaires dans
les affaires humaines, de sparer soigneusement l'erreur du crime.
Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si tratreusement
propage par les conjurs: Stupides calomniateurs! leur disait-il,
vous tes-vous aperus que vos ridicules dclamations ne sont pas une
injure faite  un individu, mais  une nation invincible qui dompte et
qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant  tous ses
collgues, j'aurais une rpugnance extrme  me dfendre
personnellement devant vous contre la plus lche des tyrannies, si vous
n'tiez pas convaincus que vous tes les vritables objets des attaques
de tous les ennemis de la Rpublique. Eh! que suis-je pour mriter leurs
perscutions, si elles n'entraient dans le systme gnral de
conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqu
que, pour vous isoler de la nation, ils ont publi  la face de
l'univers que vous tiez des dictateurs rgnant par la Terreur et
dsavous par le voeu tacite des Franais? N'ont-ils pas appel nos
armes des _hordes conventionnelles_, la Rvolution franaise le
_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner  un faible
individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance
gigantesque et ridicule, quel peut tre leur but, si ce n'est de vous
diviser, de vous avilir, en niant votre existence mme!...

Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cit plus haut, et
cette objurgation  ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si
poignante vrit: Ils m'appellent tyran! Si je l'tais, ils ramperaient
 mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de
commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je
l'tais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dnoncer (quel
tendre intrt ils prennent  notre libert!), me prteraient leur
coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur dtresse
qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protge par eux?
On arrive  la tyrannie par le secours des fripons. O courent ceux qui
les combattent? Au tombeau et  l'immortalit.... Qui suis-je, moi qu'on
accuse? Un esclave de la libert, un martyr vivant de la Rpublique, la
victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les
actions les plus indiffrentes, les plus lgitimes de la part des
autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le
plus malheureux de tous les hommes!... Il tait certainement aussi
habile que conforme, du reste,  la vrit, de la part de Robespierre,
de rattacher sa situation personnelle  celle de la Convention et de
prouver comment les attaques dont il tait l'objet retombaient, en
dfinitive, de tout leur poids sur l'Assemble entire; mais il ne
montra pas toujours la mme habilet, et nous allons voir tout  l'heure
comment il apporta lui-mme  ses ennemis un concours inattendu.

Eh quoi! disait-il encore, on assimile  la tyrannie l'influence
toute morale des plus vieux athltes de la Rvolution! Voulait-on que la
vrit ft sans force dans la bouche des reprsentants du peuple? Sans
doute elle avait des accents tantt terribles, tantt touchants, elle
avait ses colres, son despotisme mme, mais il fallait s'en prendre au
peuple, qui la sentait et qui l'aimait.

Combien vraie cette pense! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre,
c'tait sa franchise austre, son patriotisme, son clatante popularit.
Il signala de nouveau, comme les vritables allis des tyrans, et ceux
qui prchaient une modration perfide, et ceux qui prchaient
l'exagration rvolutionnaire, ceux qui voulaient dtruire la Convention
par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient  sa
justice par la sduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour
la sret matrielle de l'Assemble, en dfendant sa gloire, ses
principes, la morale ternelle, qu'on marchait au despotisme?
Qu'avait-il fait autre chose jusqu' ce jour?

Expliquant le mcanisme des institutions rvolutionnaires, il se
plaignit nergiquement des excs commis par certains hommes pour les
rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on
plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. Est-ce l,
s'cria-t-il, le gouvernement rvolutionnaire que nous avons institu
et dfendu? Ce gouvernement, c'tait la foudre lance par la main de la
libert contre le crime, nullement le despotisme des fripons,
l'indpendance du crime, le mpris de toutes les lois divines et
humaines. Il tait donc loin de la pense de Robespierre, contrairement
 l'opinion de quelques crivains, de vouloir dtruire un gouvernement
indispensable, selon lui,  l'affermissement de la Rpublique.
Seulement, ce gouvernement devait tre l'expression mme de la justice,
sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait
l'instrument de la contre-rvolution. C'est bien ce que l'on verra se
raliser aprs Thermidor.

Maximilien attribuait principalement  des agents subalternes les actes
d'oppression dnoncs par lui. Quant aux comits, au sein desquels il
apercevait des hommes dont il tait impossible de ne pas chrir et
respecter les vertus civiques, il esprait bien les voir combattre
eux-mmes des abus commis  leur insu peut-tre et dus  la perversit
de quelques fonctionnaires infrieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de
Robespierre sur l'emploi d'une certaine catgorie d'individus dans les
choses de la police: En vain une funeste politique prtendrait-elle
environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne
sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime
royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la libert ne
doivent tre touches que par des mains pures. Epurons la surveillance
nationale, au lieu d'empailler les vices. La vrit n'est un cueil que
pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du ntre. Ne sont-ce
point l des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait
faire son profit?

L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employes par ses
ennemis pour le perdre. Nous avons cit ailleurs le passage si frappant
o il rend compte lui-mme, avec une prcision tonnante, des
stratagmes  l'aide desquels on essayait de le faire passer pour
l'auteur principal de toutes les svrits de la Rvolution et de tous
les abus qu'il ne cessait de combattre. Dj les papiers allemands et
anglais annonaient son arrestation, car de jour en jour ils taient
avertis que cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
d'amours-propres irrits, allait enfin clater.

On voit jusqu'o les conjurs taient alls recruter des allis.
Maximilien tait instruit des visites faites par eux  certains membres
de la Convention, et il ne le cacha pas  l'Assemble. Seulement il ne
voulut pas--et ce fut sa faute, son irrparable faute--nommer tout de
suite les auteurs des trames tnbreuses dont il se plaignait: Je ne
puis me rsoudre  dchirer entirement le voile qui couvre ce profond
mystre d'iniquits.

Il assigna, pour point de dpart  la conjuration ourdie contre lui, le
jour o, par son dcret, relatif  la reconnaissance de l'tre suprme
et de l'immortalit de l'me, la Convention avait raffermi les bases
branles de la morale publique, frapp  la fois du mme coup le
despotisme sacerdotal et les intolrants de l'athisme, avanc d'un demi
sicle l'heure fatale des tyrans et rattach  la cause de la Rvolution
tous les coeurs purs et gnreux. Ce jour-l, en effet, avait, comme le
dit trs bien Robespierre, laiss sur la France une impression profonde
de calme, de bonheur, de sagesse et de bont. Mais ce fut prcisment
ce qui irrita le plus les royalistes cachs sous le masque des
ultra-rvolutionnaires, lesquels, unis  certains nergumnes plus ou
moins sincres et aux misrables qui, comme les Fouch, les Tallien, les
Rovre et quelques autres, ne cherchaient dans la Rvolution qu'un moyen
de fortune, dirigrent tous leurs coups contre le citoyen assez os pour
dclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la libert et
l'galit sur les bases de la morale et de la justice.

Maximilien rappela les insultes dont il avait t l'objet de la part de
ces hommes le jour de la fte de l'tre suprme, l'affaire de Catherine
Thot, sous laquelle se cachait une vritable conspiration politique,
les violences inopines contre le culte, les exactions et les pirateries
exerces sous les formes les plus indcentes, les perscutions
intolrables auxquelles la superstition servait de prtexte. Il rappela
la guerre suscite  tout commerce licite sous prtexte
d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcrations indistinctement
prodigues. Toute occasion de vexer un citoyen tait saisie avec
avidit, et toute vexation tait dguise, selon l'usage, sous des
prtextes de bien public.

Ceux qui avaient men  l'chafaud Danton, Fabre d'glantine et Camille
Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir tre leurs vengeurs et
figuraient au nombre de ces conjurs impurs ligus pour perdre quelques
patriotes. Les lches! s'criait Robespierre, ils voulaient donc me
faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laiss sur la
terre que la mmoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de
ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les
bons citoyens! Comme leur feinte amiti tait nave et caressante! Tout
 coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
froce brillait dans leurs yeux, c'tait le moment o ils croyaient
leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent
de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois
jours ils taient prts  me dnoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils
me prtent les vertus de Caton.--Allusion aux loges que la veille lui
avait dcerns Barre.

Comme nous avons eu soin de le dire dj, la calomnie n'avait pas manqu
de le rendre responsable de toutes les oprations du comit de Sret
gnrale, en se fondant sur ce qu'il avait dirig pendant quelque temps
le bureau de police du comit de Salut public. Sa courte gestion,
dclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'tait borne, comme on
l'a vu plus haut,  rendre une trentaine d'arrts soit pour mettre en
libert des patriotes perscuts, soit pour s'assurer de quelques
ennemis de la Rvolution; mais l'impuissance de faire le bien et
d'arrter le mal l'avait bien vite dtermin  rsigner ses fonctions,
et mme  ne prendre plus qu'une part tout  fait indirecte aux choses
du gouvernement. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voil au moins six
semaines que ma dictature est expire et que je n'ai aucune influence
sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il t plus protg, les
factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais
cette influence s'est borne dans tous les temps  plaider la cause de
la patrie devant la Reprsentation nationale et au tribunal de la raison
publique.... A quoi avaient tendu tous ses efforts?  draciner le
systme de corruption et de dsordre tabli par les factions, et qu'il
regardait comme le grand obstacle  l'affermissement de la Rpublique.
Cela seul lui avait attir pour ennemis toutes les mauvaises
consciences, tous les gens tars, tous les intrigants et les ambitieux.

Un moment, sa raison et son coeur avaient t sur le point de douter de
cette Rpublique vertueuse dont il s'tait trac le plan. Puis, d'une
voix douloureusement mue, il dnona le projet mdit dans les
tnbres, par les monstres ligus contre lui de lui arracher avec la
vie le droit de dfendre le peuple. Oh! je la leur abandonnerai sans
regret: j'ai l'exprience du pass et je vois l'avenir. Quel ami de la
patrie peut vouloir survivre au moment o il n'est plus permis de la
servir et de dfendre l'innocence opprime? Pourquoi demeurer dans un
ordre de choses o l'intrigue triomphe ternellement de la vrit, o la
justice est un mensonge, o les plus viles passions, o les craintes les
plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intrts sacrs de
l'humanit? Comment supporter le supplice de voir cette horrible
succession de tratres plus ou moins habiles  cacher leurs mes
hideuses sous le voile de la vertu et mme de l'amiti, mais qui tous
laisseront  la postrit l'embarras de dcider lequel des ennemis de
mon pays fut le plus lche et le plus atroce? En voyant la multitude des
vices que le torrent de la Rvolution a rouls ple-mle avec les vertus
civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'tre souill aux yeux
de la postrit par le voisinage impur des hommes pervers qui
s'introduisaient parmi les sincres amis de l'humanit, et je
m'applaudis de voir la fureur des Verrs et des Catilina de mon pays
tracer une ligne profonde de dmarcation entre eux et tous les gens de
bien. Je conois qu'il est facile  la ligue des tyrans du monde
d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un
homme qui sait mourir en dfendant la cause du genre humain. J'ai vu
dans l'histoire tous les dfenseurs de la libert accabls par la
calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les
mchants disparaissent de la terre, mais  des conditions diffrentes.
Franais, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos mes et
nerver vos vertus par leurs dsolantes doctrines. Non, Chaumette, non,
Fouch[432], la mort n'est pas un sommeil ternel. Citoyens, effacez des
tombeaux cette maxime grave par des mains sacrilges qui jette un crpe
funbre sur la nature, qui dcourage l'innocence opprime et qui insulte
 la mort; gravez-y plutt celle-ci: _La mort est le commencement de
l'immortalit_.

[Note 432: Ces mots _Non, Fouch_, ne se trouvent point  cette
place dans l'dition imprime par ordre de la Convention, o ce passage
a t reproduit deux fois avec quelques variantes.]

Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas
croire  l'immortalit de l'me; mais il est impossible de ne pas
admirer sans rserve cette page magnifique du discours de Robespierre,
et l'on est bien forc d'avouer que de tels accents ne seraient point
sortis de la bouche d'un homme lche et pusillanime.

Les lches et les pusillanimes connaissent l'art des mnagements;
Robespierre, lui, dans son austre franchise, ne savait ni flatter ni
dissimuler. Ceux qui vous disent que la fondation de la Rpublique est
une entreprise si facile vous trompent.... Et il demanda o taient les
institutions sages, le plan de rgnration propres  justifier cet
ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de
sagesse? Depuis longtemps il s'tait plaint qu'on et indistinctement
prodigu les perscutions, port la terreur dans toutes les conditions,
et la veille seulement le Comit de Salut public, par la bouche de
Barre, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient
rpares: Pourquoi, s'cria-t-il, ont-elles t commises impunment
depuis quatre mois? C'tait encore  l'adresse de Barre cette phrase
ironique: On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une lgret
acadmique qui ferait croire qu'elles n'ont cot  nos hros ni sang,
ni travaux; et Barre en fut piqu jusqu'au sang. Ce n'est ni par des
phrases de rhteurs ni mme par des exploits guerriers que nous
subjuguerons l'Europe, ajouta-t-il, mais par la sagesse de nos lois,
par la majest de nos dlibrations et par la grandeur de nos
caractres.

Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succs
de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie
militaire, de perscuter les gnraux patriotes.--On se rappelle
l'affaire du gnral Hoche.--Maintes fois dj il avait manifest ses
mfiances  l'gard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour
quelque gnral victorieux trangler la libert lui arracha ces paroles
prophtiques: Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si
vaste empire, les tyrans dont je vois les armes fugitives, mais non
enveloppes, mais non extermines, se retirent pour vous laisser en
proie  vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mmes, et  une
arme d'agents criminels que vous ne savez mme pas apercevoir. LAISSEZ
FLOTTER UN MOMENT LES RNES DE LA RVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME
MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA
REPRSENTATION NATIONALE AVILIE. Un sicle de guerre civile et de
calamits dsolera notre patrie, et nous prirons pour n'avoir pas voulu
saisir un moment marqu dans l'histoire des hommes pour fonder la
libert; nous livrons notre patrie  un sicle de calamits, et les
maldictions du peuple s'attacheront  notre mmoire, qui devait tre
chre au genre humain. Nous n'aurons mme pas le mrite d'avoir
entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra
avec les indignes mandataires du peuple qui ont dshonor la
Reprsentation nationale.... L'immortalit s'ouvrait devant nous, nous
prirons avec ignominie....

Le 19 brumaire devait tre une consquence fatale et ncessaire du 9
Thermidor; Robespierre le prdit trop bien[433].

[Note 433: Le coup d'tat connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu
lieu en ralit que le 19.]

Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui
paraissaient de nature  dsoler les citoyens peu fortuns et 
augmenter le nombre des mcontents; il se plaignit qu'on et rduit au
dsespoir les petits cranciers de l'tat en employant la violence et la
ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes  leurs
intrts; qu'on favorist les riches au dtriment des pauvres, et qu'on
dpouillt le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre tait ici
dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens
nationaux, au lieu de les diviser  l'infini, sauf  les faire payer par
annuits, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens
propritaires on en a substitu de nouveaux, plus avides et non moins
hostiles, pour la plupart,  la libert,  l'galit,  tous les
principes de la Rvolution.

  Des grands seigneurs un peu modernes,
  Des princes un peu subalternes
  Ont aujourd'hui les vieux chteaux,

a dit Chnier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu
subalternes ont figur en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens;
ils sont devenus, je le rpte, les pires ennemis de la Rvolution, qui,
hlas! a t trahie par tous ceux qu'elle a gorgs et repus.

En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel,
Mallarm, Cambon, auxquels il attribua le mcontentement rpandu dans
les masses par certaines mesures financires intempestives. Il tait
loin, du reste, d'imputer tous les abus signals par lui  la majorit
des membres des comits; cette majorit lui paraissait seulement
paralyse et trahie par des meneurs hypocrites et des tratres dont le
but tait d'exciter dans la Convention de violentes discussions et
d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient dcids  combattre avec
nergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes
les parties de la Rpublique poursuivaient tranquillement, comme s'ils
eussent t inviolables, le cours de leurs coupables entreprises!
N'avaient-ils pas fait riger en loi que dnoncer un reprsentant
infidle et corrompu, c'tait conspirer contre l'Assemble? Un opprim
venait-il  lever la voix, ils rpondaient  ses rclamations par de
nouveaux outrages et souvent par l'incarcration. Cependant,
continuait Maximilien, les dpartements o ces crimes ont t commis
les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous
repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs
comprims des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'tre
juste! Pourquoi nous dvouer  l'opprobre des coupables en les tolrant?
Mais quoi! les abus tolrs n'iront-ils pas en croissant? Les coupables
impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager
tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du
peuple? C'tait l,  coup sr, un langage bien propre  rassrner les
coeurs,  rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel
effroi il dut frapper les quelques misrables qui, partout sur leur
passage, avaient sem la ruine et la dsolation.

La proraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre
aussi imposante, aussi magistrale: Peuple, souviens-toi que si dans la
Rpublique la justice ne rgne pas avec un empire absolu, et si ce mot
ne signifie pas l'amour de l'galit et de la patrie, la libert n'est
qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on
mprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave,
souviens-toi que partout o la justice ne rgne pas, ce sont les
passions des magistrats, et que le peuple a chang de chanes et non de
destines.

Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-mme sur tes
propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit
en dtail dans la personne de tous les bons citoyens.

Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poigne de fripons  ton
bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier  cette poigne de fripons,
auteurs de tous nos maux et seuls obstacles  la prosprit publique.

Sache que tout homme qui s'lvera pour dfendre ta cause et la morale
publique sera accabl d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
tout ami de la libert sera toujours plac entre un devoir et une
calomnie; que ceux qui ne pourront tre accuss d'avoir trahi seront
accuss d'ambition; que l'influence de la probit et des principes sera
compare  la force de la tyrannie et  la violence des factions; que ta
confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes
amis; que les cris du patriotisme opprim seront appels des cris de
sdition; et que, n'osant t'attaquer toi-mme en masse, on te proscrira
en dtail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu' ce que les
ambitieux aient organis leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans
arms contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les
hommes corrompus, toujours ports  les servir. Ainsi donc les sclrats
nous imposent la loi de trahir le peuple,  peine d'tre appels
dictateurs. Souscrirons-nous  cette loi? Non! Dfendons le peuple au
risque d'en tre estims; qu'ils courent  l'chafaud par la route du
crime et nous par celle de la vertu.

Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir svrement
tous ceux qui abuseraient des principes rvolutionnaires pour vexer les
bons citoyens, tel tait, selon lui, le but  atteindre. Dans sa pense,
il existait une conspiration qui devait sa force  une coalition
criminelle cherchant  perdre les patriotes et la patrie, intriguant au
sein mme de la Convention et ayant des complices dans le comit de
Sret gnrale et jusque dans le comit de Salut public. Rien n'tait
plus vrai assurment. La conclusion de Robespierre fut que, pour
remdier au mal, il fallait punir les tratres, renouveler les bureaux
du comit de Sret gnrale, purer ce comit et le subordonner au
comit de Salut public, pur lui-mme, constituer l'autorit du
gouvernement sous l'autorit suprme de la Convention, centre et juge de
tout, et craser ainsi les factions du poids de l'autorit nationale
pour lever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la
libert. Tels sont les principes, dit-il en terminant. S'il est
impossible de les rclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai
que les principes sont proscrits et que la tyrannie rgne parmi nous,
mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter  un homme qui
a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]

[Note 434: Ce discours a t imprim sur des brouillons trouvs chez
Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui
explique les rptitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut vote,
sur la demande de Brard, dans la sance du 30 thermidor (17 aot 1794).
On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu
l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de
Saint-Just, o leur atroce conduite est mise en pleine lumire et leur
systme de terreur vou  la maldiction du monde, si l'on ne savait que
tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du
9 Thermidor fut d'avoir voulu arrter le cours majestueux, terrible de
la Rvolution. Ce discours de Robespierre a eu  l'poque deux ditions
in-8, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il
a t reproduit dans ses _Oeuvres_ dites par Laponneraye, t. III;
dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406  409; dans le
_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266  309, et
dans les Mmoires de Ren Levasseur, t. III, p. 285  352.]

Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement
de tous ceux qu'il avait prononcs depuis cinq ans, et o ses vues, ses
tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si
fermement formules, pour demander o il voulait aller, et quels
mystrieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus
clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait
parfaitement compris: Robespierre obtint un clatant triomphe. Ce devait
tre le dernier. Electrise par le magnifique discours qu'elle venait
d'entendre, l'Assemble clata en applaudissements ritrs quand
l'orateur quitta la tribune. Les conjurs, perdus, tremblants n'osrent
troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435].
Evidemment ils durent croire la partie perdue.

[Note 435: Ceci est constat par tous les journaux qui rendirent
compte de la sance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre
autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, o il est dit:
Ce discours est fort applaudi. Quant au _Moniteur_, comme il ne
publia son compte rendu de la sance du 8 thermidor que le lendemain de
la victoire des conjurs, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut
chercher la vrit.]




IV


Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovre, se
penchant  l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter  la tribune
et de donner lecture  l'Assemble de ce fameux acte d'accusation
concert ds le 5 prairial, avec huit de ses collgues, contre
Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prtendu Lecointre[436]. Si
ce maniaque avait suivi le conseil de Rovre, la conspiration et t
infailliblement crase, car, l'acte d'accusation incriminant au fond
tous les membres des comits sans exception, les uns et les autres se
fussent runis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun
doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donne plus
tard par Lecointre, de sa rserve dans cette sance du 8 thermidor[437].
Mais l ne fut point, suivant nous, le motif dterminant de sa prudence.
A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout  fait compromise la
cause des conjurs, et voulant se mnager les moyens de rentrer en grce
auprs de celui dont, aprs coup, il se vanta d'avoir dress l'acte
d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le
premier le silence ... pour rclamer l'impression du discours de
Robespierre[438].

[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comits_ ou
_dnonciation formelle  la Convention nationale_, par Laurent
Lecointre, p. 79.]

[Note 437: _Ibid._]

[Note 438: Nous racontons cette sance du 8 thermidor d'aprs le
_Moniteur_, parce que c'est encore l qu'elle se trouve reproduite
avec le plus de dtails; mais le compte rendu donn par ce journal tant
postrieur  la journe du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que
notre rcit est entirement bas sur une version rdige par les pires
ennemis de Maximilien.]

Bourdon (de l'Oise) s'leva vivement contre la prise en considration de
cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs
comme des vrits, et il en demanda le renvoi  l'examen des deux
comits. Mais, rpondit Barre, qui sentait le vent souffler du ct de
Maximilien, dans un pays libre la lumire ne doit pas tre mise sous le
boisseau. C'tait  la Convention d'tre juge elle-mme, et il insista
pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours
 l'examen des comits, c'tait, selon ce tendre ami de Maximilien,
faire outrage  la Convention nationale, bien capable de sentir et de
juger par elle-mme. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais
encore l'envoyer  toutes les communes de la Rpublique, afin que la
France entire st qu'il tait ici des hommes ayant le courage de dire
la vrit. Lui aussi, il dnona les calomnies diriges depuis quelque
temps contre les plus vieux serviteurs de la Rvolution; il se fit
gloire d'avoir parl contre quelques hommes immoraux indignes de siger
dans la Convention, et il s'cria en terminant: Si je croyais avoir
contribu  la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-mme de
douleur. Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva
d'entraner l'Assemble. L'impression du discours, l'envoi  toutes les
communes furent dcrts d'enthousiasme. On put croire  un triomphe
dfinitif.

A ce moment le vieux Vadier parut  la tribune. D'un ton patelin, le
rus compre commena par se plaindre d'avoir entendu Robespierre
traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Thot, dont lui Vadier,
on s'en souvient, avait t le rapporteur. Se sentant cout, il prit
courage et s'effora de justifier le comit de Sret gnrale des
inculpations dont il avait t l'objet. On l'avait accus d'avoir
perscut des patriotes, et sur les huit cents affaires dj juges par
les commissions populaires, de concert avec les deux comits, les
patriotes, prtendit Vadier, s'taient trouvs dans la proportion d'un
sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'tait pas seulement plaint des
perscutions exerces contre les patriotes; il avait aussi reproch 
quelques-uns de ses collgues d'avoir port la Terreur dans toutes les
conditions, rig en crimes des erreurs ou des prjugs afin de trouver
partout des coupables, et voil comment, sur un si grand nombre
d'accuss, les commissions populaires, de concert avec les comits, dont
s'tait spar Maximilien, avaient rencontr si peu d'innocents. Du
reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle rcrimination contre
Robespierre.

Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il
avait sur le coeur une accusation peut-tre un peu lgrement tombe de
la bouche de Maximilien. Avant d'tre dshonor, je parlerai  la
France, s'cria-t-il. Et il dfendit avec une extrme vivacit ses
oprations financires, et surtout le dernier dcret sur les rentes,
auquel on reprochait d'avoir jet la dsolation parmi les petits
rentiers, des ncessiteux, des vieillards pour la plupart[439].

[Note 439: M. Michelet, qui est bien forc d'avouer avec nous que la
Rpublique a t engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la
dplorable partialit contre Robespierre ne se dment pas jusqu'au
dnoment, a travesti de la faon la plus ridicule et la plus odieuse ce
qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre,  qui il ne peut
pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.)
Mais les oprations de Cambon ne parurent pas funestes  Robespierre
seulement, puisque aprs Thermidor elles furent,  diverses reprises,
l'objet des plus srieuses critiques, et qu' cause d'elles leur auteur
se trouva gravement inculp. M. Michelet a-t-il oubli ce passage de la
Dnonciation de Lecointre: Cambon disait  haute voix, en prsence du
public et de notre collgue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face
 vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dpenses immenses de
vos quatorze armes? guillotinez. Voulez-vous payer les estropis, les
mutils, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez.
Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez,
guillotinez, et puis guillotinez. (P. 195.)--Assurment je n'attache
pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les
reproches de Maximilien  Cambon sont bien ples  ct de ceux que le
grand financier de la Rvolution eut  subir de la part des hommes
auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si
passionn, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait
bien d se rappeler que son hros, Cambon, manifesta tout le reste de sa
vie l'amer regret d'avoir moralement coopr au crime de Thermidor.]

Puis, prenant  partie Robespierre, il l'accusa de paralyser  lui tout
seul la volont de la Convention nationale. Cette inculpation contre un
reprsentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru  la tribune de
l'Assemble, tait purile; et Robespierre rpondit avec raison qu'une
telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire.
Comment aurait-il t en son pouvoir de paralyser la volont de la
Convention, et surtout en fait de finances, matire dont il ne s'tait
jamais ml? Seulement, ajouta-t-il, par des considrations gnrales
sur les principes, j'ai cru apercevoir que les ides de Cambon en
finances ne sont pas aussi favorables au succs de la Rvolution qu'il
le pense. Voil mon opinion; j'ai os la dire; je ne crois pas que ce
soit un crime. Et tout en dclarant qu'il n'attaquait point les
intentions de Cambon, il persista  soutenir que le dcret sur les
rentes avait eu pour rsultat de dsoler une foule de citoyens pauvres.

Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le dbat modifia
singulirement la face des choses. Les connaissances spciales de ce
reprsentant, ses remarquables rapports sur les questions financires,
l'achvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui
avaient attir une juste considration et donn sur ses collgues une
certaine influence. Des applaudissements venaient mme d'accueillir ses
paroles. C'tait comme un encouragement aux conjurs. Ils sortirent de
leur abattement, et Billaud-Varenne s'lana imptueusement  la
tribune. A son avis, il tait indispensable d'examiner trs
scrupuleusement un discours dans lequel le comit tait inculp.--Ce
n'est pas le comit en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il
demanda  l'Assemble la permission d'expliquer sa pense. Alors un
grand nombre de membres se levant simultanment:

Nous le demandons tous. Sentant la Convention branle,
Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de rpondre aux nombreux
griefs dont Robespierre s'tait fait l'cho, il balbutia quelques
explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'cria
que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur
quelque visage qu'il se trouvt: S'il est vrai que nous ne jouissions
pas de la libert des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de
trne  un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses
forfaits. Aprs cette superbe dclaration, il rclama le renvoi du
discours  l'examen des deux comits. C'tait demander  la Convention
de se djuger.

A Billaud-Varenne succda Panis, un de ces reprsentants mous et indcis
 qui les conjurs avaient fait accroire qu'ils taient sur la prtendue
liste de proscription dresse par Maximilien. Cet ancien membre du
comit de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon
de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta
qu'un homme l'avait abord aux Jacobins et lui avait dit: Vous tes de
la premire fourne ... votre tte est demande; la liste a t faite
par Robespierre. Aprs quoi il invita ce dernier  s'expliquer  son
gard et sur le compte de Fouch. Touchante sollicitude pour un
misrable! Quelques applaudissements ayant clat aux dernires paroles
de Panis: Mon opinion est indpendante, rpondit firement
Robespierre; on ne retirera jamais de moi une rtractation qui n'est
pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis prsent 
dcouvert  mes ennemis; je n'ai flatt personne, je ne crains personne;
je n'ai calomni personne.--Et Fouch? rpta Panis, comme Orgon et
dit: Et Tartufe?--Fouch! reprit Maximilien d'un ton mprisant, je ne
veux pas m'en occuper actuellement ... je n'coute que mon devoir; je ne
veux ni l'appui ni l'amiti de personne, je ne cherche point  me faire
un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse
tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur.

Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours  toutes les
communes, il avait voulu que la Convention en ft juge la Rpublique
entire. Mais c'tait l ce qu' tout prix les conjurs tenaient 
empcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la
France ne pouvait tre un moment douteuse.

Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comits. Quoi!
s'cria Maximilien, j'aurai eu le courage de venir dposer dans le sein
de la Convention des vrits que je crois ncessaires au salut de la
patrie, et l'on renverrait mon discours  l'examen des membres que
j'accuse! On murmure  ces paroles. Quand on se vante d'avoir le
courage de la vertu, il faut avoir celui de la vrit, riposte
Charlier; et les applaudissements de retentir.

L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise
ici par Robespierre. Ce n'tait pas  lui, ont prtendu quelques
crivains, de formuler son accusation; il n'avait qu' indiquer aux
comits la faction qu'il combattait les abus et les excs dont elle
s'tait rendue coupable, et il appartenait  ces comits de prendre
telles mesures qu'ils auraient juges ncessaires. C'est l,  notre
avis, une grande erreur; et telle tait aussi l'opinion de Saint-Just 
cet gard, puisqu'il a crit dans son discours du 9 Thermidor: Le
membre qui a parl longtemps hier  cette tribune ne me parat point
avoir assez nettement distingu ceux qu'il inculpait. Le mystre dont
Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit
merveilleusement les conjurs. Grce aux insinuations perfides rpandues
par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemble. Plus d'un membre
se crut menac, auquel il n'avait jamais song. Quelle diffrence s'il
avait rsolment nomm les cinq ou six coquins dont le chtiment et t
un hommage rendu  la morale et  la justice! L'immense majorit de la
Convention se ft rallie  Robespierre; avec lui eussent dfinitivement
triomph, je n'en doute pas, la libert et la Rpublique. Au lieu de
cela, il persista dans ses rticences, et tout fut perdu.

Amar et Thirion insistrent,  leur tour, pour le renvoi aux comits, en
faveur desquels taient toutes les prsomptions, suivant Thirion,
montagnard aveugl qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la
lgret avec laquelle il agit en cette circonstance. Barre, sentant
chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques
paroles quivoques qui lui permissent,  un moment donn, de se tourner
contre lui. Enfin l'Assemble, aprs avoir entendu Brard en faveur des
comits, rapporta son dcret et, par une ironie sanglante, renvoya le
discours de Robespierre  l'examen d'une partie de ceux-l mmes contre
lesquels il tait dirig[440]. Ce n'tait pas encore pour les conjurs
un triomphe dfinitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions
extrmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraner
cette masse incertaine des dputs du centre, dont quelques paroles de
Cambon avaient si subitement modifi les ides. Jamais, depuis,
l'illustre et svre Cambon ne cessa de gmir sur l'influence fcheuse
exerce par lui dans cette sance mmorable. Proscrit sous la
Restauration, aprs s'tre tenu stoquement  l'cart tant qu'avaient
dur les splendeurs du rgime imprial, il disait alors: Nous avons tu
la Rpublique au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je
servis,  mon insu, les passions de quelques sclrats! Que n'ai-je
pri, ce jour-l avec eux! la libert vivrait encore[441]! Combien
d'autres pleurrent en silence, avec la libert perdue, la mmoire du
Juste sacrifi, et expirent par d'ternels remords l'irrparable faute
de ne s'tre point interposs entre les assassins et la victime!

[Note 440: Voyez, pour cette sance du 8 thermidor, le
_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que
le compte-rendu de cette feuille, fait aprs coup, et t tout autre si
Robespierre l'avait emport?]

[Note 441: Paroles rapportes  M. Laurent (de l'Ardche) par un ami
de Cambon, (Voy. la _Rfutation de l'Histoire de France de l'abb de
Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard  qui
Cambon avait exprim les mmes sentiments.]




V


Il tait environ cinq heures quand fut leve la sance de la Convention.
S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait
all, dans la soire mme, se promener aux Champs-lyses avec sa
fiance, qui, triste et rveuse, flattait de sa main la tte de son
fidle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du
soleil tait empourpr: Ah! se serait crie Elonore, c'est du beau
temps pour demain[442].. Mais c'est l de la pure lgende. D'abord, les
moeurs taient trs-svres dans cette patriarcale famille Duplay, et
Mme Duplay, si grande que ft sa confiance en Maximilien, n'et pas
permis  sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment
aurait-il t possible  Robespierre d'aller se promener aux
Champs-lyses  la suite de cette orageuse sance du 8, et dans cette
soire o sa destine et celle de la Rpublique allaient tre en jeu?

[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote
dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, tromp par ses
souvenirs, M. Esquiros a videmment fait confusion ici. Nous avons sous
les yeux une lettre crite par Mme Le Bas au rdacteur de l'ancienne
_Revue de Paris_,  propos d'un article dans lequel M. Esquiros
avait retrac la vie intime de Maximilien d'aprs une conversation avec
Mme Le Bas, lettre o la vnrable veuve du Conventionnel se plaint de
quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux
crivain.]

[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette
prtendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les
promenades habituelles de Maximilien aux Champs-lyses avec toute la
famille Duplay.]

Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hte il ne dsesprait pas
encore; il montra mme une srnit qui n'tait peut-tre pas dans son
coeur, car il n'ignorait pas de quoi tait capable la horde de fripons
et de coquins dchane contre lui. Toutefois, il comptait sur la
majorit de la Convention: La masse de l'Assemble m'entendra, dit-il.
Aprs dner, il se hta de se rendre aux Jacobins, o, comme on pense
bien, rgnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors mme
taient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports
d'enthousiasme clatrent de toutes parts; on se prcipita vers lui pour
le choyer et le consoler. Cependant, c et l, on pouvait apercevoir
quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui
depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, taient accourus,
fort inquiets de la tournure que prendraient les choses.

[Note 444: Rponse de J.N. Billaud  Laurent Lecointre; p. 36.]

Que se passa-t-il dans cette sance fameuse? Les journaux du temps n'en
ayant pas donn le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que
les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de
Robespierre qui y ont jou un rle ont t immols avec lui. Quelques
rcits plus ou moins travestis de certains orateurs  la tribune de la
Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa rponse aux
imputations personnelles dont il fut l'objet aprs Thermidor, voil les
seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une ide
des scnes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le thtre dans la
soire du 8 thermidor.

Ds le dbut de la sance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et
Robespierre demandrent en mme temps la parole. Elle fut accorde au
dernier, qu'on invita  donner lecture du discours prononc par lui dans
la journe. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commena en ces
termes: Aux agitations de cette Assemble, il est ais de s'apercevoir
qu'elle n'ignore pas ce qui s'est pass ce matin dans la Convention. Les
factieux craignent d'tre dvoils en prsence du peuple. Mais je les
remercie de s'tre signals d'une manire aussi prononce et de m'avoir
mieux fait connatre mes ennemis et ceux de ma patrie. Aprs quoi, il
lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des
applaudissements prolongs. Quand il eut achev sa lecture, il ajouta,
dit la tradition: Ce discours que vous venez d'entendre est mon
testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des mchants est
tellement forte que je ne puis esprer de lui chapper. Je succombe sans
regret; je vous laisse ma mmoire; elle vous sera chre et vous la
dfendrez.

On prtend encore que, comme  ce moment ses amis s'levaient avec
vivacit contre un tel dcouragement et s'criaient en tumulte que
l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonn, il aurait dit: Eh bien!
sparez les mchants des hommes faibles; dlivrez la Convention des
sclrats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous
comme au 31 mai et au 2 juin. Mais cela est tout  fait inadmissible.
L'ide d'exercer une pression illgale sur la Reprsentation nationale
n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montr combien tranger il
tait rest aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de
l'anne prcdente, avaient prcipit la chute des Girondins, et l'on a
vu tout  l'heure avec quelle nergie et quelle indignation il s'tait
lev deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir  un
3l mai; bientt on l'entendra infliger un dmenti sanglant 
Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir pouss
les esprits  la rvolte. Si la moindre allusion  un nouveau 31 mai ft
sortie de sa bouche dans cette soire du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se
serait pas empress le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre
lui? Est-ce que la rponse de Billaud-Varenne, o il est rendu compte de
la sance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention?

Non, Robespierre, disons-le  son ternel honneur, ne songea pas un seul
instant  en appeler  la force. Dans l'tat d'enthousiasme et
d'exaspration o la lecture de son discours avait port l'immense
majorit des patriotes, il n'avait qu'un signal  donner, et c'en tait
fait de ses ennemis; la Convention, pure de [sic] par la volont
populaire, se ft avec empressement rallie  lui, et il n'et pas
succomb le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la
lgalit.

_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protgez donc ma vie
pour la Rpublique, aurait-il pu dire avec Cicron[445]; et cette
exclamation et suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de
Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cdant  un sentiment de
mlancolie bien naturel, il se soit cri: S'il faut succomber, eh
bien! mes amis, vous me verrez boire la cigu avec calme, cela est
certain. Non moins authentique est le cri de David: Si tu bois la
cigu, je la boirai avec toi! Et en prononant ces paroles d'une voix
mue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et
l'embrassa comme un frre[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit
pas se ranger parmi les hommes hroques qui demandrent  partager le
sort du Juste immol. Averti par Barre du rsultat probable de la
journe[447], il s'abstint de paratre  la Convention. On l'entendit
mme, dans un moment de dplorable faiblesse, renier son ami et
s'excuser d'une amiti qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait
concevoir jusqu' quel point ce _malheureux_ l'avait tromp par ses
vertus hypocrites[448].

[Note 445: XIIe Philippique.]

[Note 446: Voyez  cet gard la dclaration de Goupilleau (de
Fontenay) dans la sance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794).
David nia avoir embrass Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en
effet: Si tu bois la cigu, je la boirai avec toi. (Voy. le
_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 aot 1794].)]

[Note 447: _Mmoire de Barre_.]

[Note 448: Sance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_
du 15.]

L'artiste effray s'exprimait ainsi sous la menace de l'chafaud. Mais
ce ne ft l qu'une faiblesse momentane, qu'une heure d'garement et
d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaa de son coeur. Trs
peu de temps aprs le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes
devant ses deux fils: On vous dira que Robespierre tait un sclrat;
on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez
rien. Il viendra un jour o l'histoire lui rendra une clatante
justice[449]. Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au
thtre de Bruxelles, il fut abord par un Anglais qui lui demanda la
permission de lui serrer la main.

[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire
encyclopdique_ de Philippe Le Bas.]

Le grand peintre se montra trs flatt de cette marque d'admiration,
qu'il crut tout d'abord due  la notorit dont il jouissait,  son
gnie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda  l'tranger s'il
aimait les arts.--L'Anglais lui rpondit: Ce n'est pas  cause de votre
talent que je dsire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez
t l'ami de Robespierre.--Ah! s'cria alors David, ce sera pour
celui-l comme pour Jsus-Christ, on lui lvera des autels[450].
Jusqu' la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mmes
sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il et senti le
besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit
un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'an de ses fils,
Jules David, l'minent hellniste, lui dit: Eh bien! mon pre, trente
ans sont couls depuis le 9 thermidor, et la mmoire de Robespierre est
toujours maudite.--Je vous le rpte, rpondit le peintre, c'tait un
vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais,
soyez en certains, il viendra[451]. Est-il beaucoup d'hommes  qui de
semblables tmoignages puissent tre rendus?

[Note 450: David a souvent racont lui-mme cette anecdote  l'un de
ses lves les plus aims, M. de Lafontaine, mort au mois de dcembre
1860,  l'ge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a t transmise pur M.
Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me
trompe, proche parent de M. de Lafontaine.]

[Note 451: Biographie de David, _ubi supr_.]

L'motion ressentie par David aux Jacobins fut partage par toute
l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayrent en vain de
se faire entendre, on refusa de les couter. Depuis longtemps ils ne
s'taient gure montrs aux Jacobins; leur prsence au club ce soir-l
parut trange et suspecte. Conspus, poursuivis d'imprcations, ils se
virent contraints de se retirer, et ds ce moment ils ne songrent plus
qu' se venger[452].

[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de
Billaud-Varenne d'avoir agi de colre. Quelques instants avant cette
scne, Collot-d'Herbois s'tait, dit-on, jet aux genoux de Robespierre
et l'avait conjur de se rconcilier avec les comits. Mais c'est l une
assertion qui ne repose sur aucune donne certaine.]

Le silence se rtablit un instant  la voix de Couthon, dont la parole
ardente et indigne causa une fermentation extraordinaire. Deux dputs
souponns d'appartenir  la conjuration, Dubarran et Duval, furent
ignominieusement chasss. Quelques hommes de tte et de coeur, l'agent
national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intgres, qui
lirent volontairement leur destine  celle de Maximilien, auraient
voulu profiter de l'enthousiasme gnral pour frapper un grand coup. Ils
pressrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les
comits; Robespierre demeura inflexible dans sa rsolution de ne pas
enfreindre la lgalit. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral
de la socit pour rsister victorieusement  ses ennemis. Dernire
illusion d'un coeur fltri pourtant dj par la triste exprience de la
mchancet des hommes.

Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la
journe du lendemain, il se retira tranquillement chez son hte. On se
spara aux cris de _Vive la Rpublique! Prissent les tratres!_
Mais c'taient l des cris impuissants. Il et fallu, malgr
Robespierre, se dclarer rsolument en permanence. Les Jacobins avaient
sur la Convention, divise comme elle l'tait, l'avantage d'une majorit
compacte et bien unie. Sans mme avoir besoin de recourir  la force,
ils eussent, en demeurant en sance, exerc la plus favorable influence
sur une foule de membres de l'Assemble indcis jusqu'au dernier moment;
les vnements auraient pris une tout autre tournure, et la Rpublique
et t sauve.




VI


Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurs,
peu rassurs, se rpandirent de tous cts et dployrent l'nergie du
dsespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains,
hsitants, ceux  qui leur conscience trouble semblait dfendre de
sacrifier l'intgre et austre tribun. De l'attitude de la droite
dpendait le sort de la journe du lendemain, et dans la sance du 8
elle avait paru d'abord toute dispose en faveur de Robespierre.

On vit alors, spectacle trange! les Tallien, les Fouch, les Rovre,
les Bourdon (de l'Oise), les Andr Dumont, tous ces hommes dgouttants
de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des
membres de cette partie de la Convention dont ils taient has et
mpriss. Ils promirent de fermer l're de la Terreur, eux qui dans
leurs missions avaient commis mille excs, multipli d'une si horrible
manire les actes d'oppression, et demand mainte et mainte fois
l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A
ces rpublicains quivoques,  ces royalistes dguiss, ils
s'efforcrent de persuader que la protection qui leur avait t
jusqu'alors accorde par Maximilien n'tait que passagre, que leur tour
arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les
excutions qui s'taient multiplies prcisment depuis le jour o il
avait cess d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement.

A deux reprises diffrentes, les gens de la droite repoussrent
ddaigneusement les avances intresses de ces _bravi_ de
l'Assemble; la troisime fois ils cdrent[453]. La raison de ce
brusque changement s'explique  merveille. Avec Robespierre triomphant,
la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et
de fltrir si loquemment les excs, prenait fin; mais les patriotes
taient protgs, mais la justice svre continuait d'avoir l'oeil sur
les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Rvolution n'tait
pas dtourne de son cours, mais la Rpublique s'affermissait sur
d'inbranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur
pouvait galement cesser, se retourner mme contre les patriotes, comme
cela arriva; mais la Rpublique tait frappe au coeur, et la
contre-rvolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voil ce
qu' la dernire heure comprirent trs-bien les Boissy-d'Anglas, les
Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient
la rigueur et l'austrit des principes rpublicains[454]; et voil
comment fut conclue l'alliance monstrueuse des ractionnaires et des
rvolutionnaires dans le sens du crime.

[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par
Durand-Maillane, p. 199.]

[Note 454: Buonaroti a prtendu, d'aprs les rvlations de
quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les ides sociales
exprimes en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu
contribu  grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur
Maximilien Robespierre.]

Sur les exagrs de la Montagne la bande des conjurs agit par des
arguments tout opposs. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un
modr, on lui reprocha d'avoir protg des royalistes, on rappela avec
quelle persistance il avait dfendu les signataires de la protestation
contre le 31 mai, et cela eut un plein succs. Il n'y eut pas, a-t-on
dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la
contre-rvolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'tait
son rle; et, suivant une apprciation consciencieuse et bien vraie, les
ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutt
les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la
dfaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455].

[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV,
p. 264. Paris, 1829.]

Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journe du 8, nous
sommes bien oblig de nous en tenir presque entirement aux
renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant t  jamais
ferme aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la sance du
comit de Salut public dans cette nuit suprme.

Les membres prsents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Cte-d'Or),
Barre, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rdigeait
 la hte son rapport pour le lendemain, et ne tmoignait ni
inquitude, _ni repos_[456], quand arrivrent Billaud-Varenne,
Collot-d'Herbois et certains membres du comit de Sret gnrale. A la
vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleverss accusaient le
trouble intrieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de
nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait
trait de tratre, de lche, etc. Puis lie Lacoste, se levant furieux,
se serait cri que Robespierre, Couthon et Saint-Just taient un
triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici
le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et
Barre, l'hroque Barre, d'apostropher  son tour Robespierre, Couthon
et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appels des pygmes
insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une
rputation patriotique mrite par cinq annes de travaux et par ses
principes imperturbables d'indpendance et de libert, est devenu tout 
coup, du jour au lendemain, un sclrat; le second n'est qu'un clop;
le troisime un enfant. Robespierre et Couthon n'taient pas l, notez
bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies
les assertions des membres des anciens comits,--que de se mettre 
trois,  quatre contre un _enfant_,  qui ils ont t obligs de
rendre cette justice qu'au milieu de leurs vocifrations il tait rest
calme et n'avait tmoign aucune inquitude!

[Note 456: _Rponse des membres des deux anciens comits aux
imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.]

Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonaient une
conscience pure, les glaait d'pouvante.--Tu prpares notre acte
d'accusation? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just
plit-il  cette interrogation, comme l'ont prtendu ses meurtriers?
C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, sance
tenante, communication du discours qu'il prparait. Personne ne voulut y
jeter les yeux.

Saint-Just se remit  l'oeuvre en promettant  ses collgues, s'il faut
s'en rapporter  eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le
prononcer devant la Convention. Quand il eut achev son travail, il prit
part  la conversation, comme si de rien n'tait, jouant, parat-il,
l'tonnement de n'tre pas dans la confidence des dangers dont il
entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs taient
ferms. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manire
prompte _d'improviser la foudre_  chaque instant, et que, au nom
de la Rpublique, il conjura ses collgues de revenir  des ides et 
des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons dj relat, venant
des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien
prcieux  recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est
vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en chec,
paralyser leurs mesures, et refroidir leur zle; mais c'tait si peu
cela, qu' cinq heures du matin il sortit, les laissant compltement
matres du terrain.

[Note 457: _Rponse des membres des deux anciens comits, aux
imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.]

Vers dix heures du matin, les comits de Sret gnrale et de Salut
public, je veux dire les membres appartenant  la conjuration, se
runirent. Comme on dlibrait sur la question de savoir si l'on ferait
arrter le gnral de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec
chaleur la dfense d'Hanriot. Une scne violente s'ensuivit entre lui et
Carnot. Je savais bien que tu tais le plus mchant des hommes, dit-il
 Carnot.--Et toi le plus tratre, rpondit celui-ci[458]. Que Carnot
ait agi mchamment dans cette journe du 9 thermidor, c'est ce que
malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tomb
de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hlas! les
Thermidoriens se sont montrs si prodigues  l'gard de leurs victimes.

[Note 458: _Ibid._, p. 108.]

Il tait alors midi. En cet instant se prsenta un huissier de la
Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conue:
L'injustice a ferm mon coeur, je vais l'ouvrir  la Convention[459].
Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comits,
Couthon, s'emparant du billet, l'aurait dchir, et Ruhl, un des membres
du comit de Sret gnrale, indign, se serait cri: Allons
dmasquer ces tratres ou prsenter nos ttes  la Convention[460]! Ah!
pauvre jouet des Fouch et des Tallien, vieux et sincre patriote, tu
songeras douloureusement, mais trop tard,  cette heure d'aveuglement
fatal, quand, victime  ton tour de la raction, tu chapperas par le
suicide  l'chafaud o toi-mme tu contribuas  pousser les plus fermes
dfenseurs de la Rpublique.

[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.]

[Note 460: _Rponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note
7, p. 108.]




CHAPITRE SEPTIME


Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succs de la faction.--Sance
du 9 thermidor.--Tallien  la tribune.--La parole te 
Robespierre.--Rapport de Barre.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les dcrets
d'arrestation et d'accusation.--Dvouements sublimes.--Les proscrits 
la barre.--Runion de la Commune.--La dernire charrette.--L'arrestation
d'Hanriot.--Mesures prises par les comits.--Attitude des Jacobins.
--Mouvement des sections.--Conseil excutif provisoire.--Dlivrance des
dputs dtenus.--Robespierre  la Commune.--Il s'oppose  l'insurrection.
--Le dcret de mise hors la loi.--Appel  la section des Piques.
--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal rvolutionnaire  la
barre.--Excution de Robespierre et de ses amis.--Moralit du 9
thermidor.--Conclusion.


I


Ce fut, sous tous les rapports, une triste et sombre journe que celle
du 9 thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd,
nuageux, semblait prsager les orages qui allaient clater. On et dit
qu'il se refltait dans le coeur des membres de la Convention, tant au
dbut de la sance la plupart des physionomies taient charges
d'anxit. Les conjurs seuls paraissaient tranquilles. Srs dsormais
des gens de la droite, lesquels, malgr leur estime pour Maximilien,
s'taient dcids  l'abandonner, sachant que, lui tomb, la Rpublique
ne tarderait pas  tomber aussi[461], ils s'taient arrts  un moyen
sr et commode, c'tait de couper la parole  Robespierre, de
l'assassiner purement et simplement; et en effet, la sance du 9
Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et un assassinat. Peu
d'instants avant l'ouverture de la sance, Bourdon (de l'Oise) ayant
rencontr Durand-Maillane aux abords de la salle, lui prit la main en
disant: Oh! les braves gens que les gens du ct droit[462]. Un moment
aprs on pouvait voir Durand-Maillane se promener avec Rovre dans la
salle de la Libert[463]. Et c'tait bien l le vrai type de la faction
thermidorienne: le brigandage et le meurtre allis  la raction et 
l'apostasie.

[Note 461: La droite, dit avec raison M. Michelet, finit par
comprendre que si elle aidait la Montagne  ruiner ce qui, dans la
Montagne tait la pierre de l'angle, l'difice croulerait.... (T. VII,
p. 459). Voil qui est bien assurment, et tout  fait conforme  la
vrit; mais par quelle inconsquence M. Michelet a-t-il pu crire un
peu plus haut: La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu'aprs
tout il tait homme d'ordre, nullement ennemi des prtres, donc un homme
de l'ancien rgime. (P. 451). Comment Robespierre pouvait-il tre 
fois l'homme de l'ancien rgime et la pierre de l'angle de l'difice
rpublicain? Il faudrait des volumes pour relever toutes les erreurs,
les inconsquences et les contradictions de M. Michelet.]

[Note 462: Mmoires de Durand-Maillane, p. 199.]

[Note 463: _Ibid._]

Au reste, jamais cette alliance impure et monstrueuse ne ft parvenue 
renverser Robespierre, si  cette poque du 9 Thermidor les membres les
plus probes et les plus patriotes de la Convention ne s'taient pas
trouvs en mission auprs des armes, dans les dpartements et dans les
ports de mer o ils avaient t envoys  la place de la plupart des
Thermidoriens, des Rovre, des Fouch, des Carrier, des Frron, des
Andr Dumont et des Tallien. Le triomphe de la faction tint  l'absence
d'une cinquantaine de rpublicains irrprochables. Laporte et Reverchon
taient  Lyon, Albite et Salicetti  Nice, Laignelot  Laval, Duquesnoy
 Arras, Duroy  Landau, Ren Levasseur  Sedan, Maure  Montargis,
Goujon, Soubrany, ces deux futures victimes de la raction, dans le
Haut-Rhin et dans les Pyrnes-Orientales, B  Nantes, Maignet 
Marseille, Lejeune  Besanon, Alquier et Ingrand  Niort, Lecarpentier
 Port-Mlo, Borie dans le Gard, Jean-Bon Saint-Andr et Prieur (de la
Marne), tous deux membres du comit de Salut public, sur les ctes de
l'Ocan, etc. Si ces reprsentants intgres et tout dvous  l'ide
rpublicaine se fussent trouvs  Paris, jamais une poigne de sclrats
ne seraient venus  bout d'abattre les plus fermes appuis de la
dmocratie.

Au moment o Robespierre quitta, pour n'y plus rentrer, la maison de son
hte, cette pauvre et chre maison o, depuis quatre ans, il avait vcu
avec la simplicit du sage, entour d'amour et de respect, Duplay ne put
s'empcher de lui parler avec beaucoup de sollicitude, et il l'engagea
vivement  prendre quelques prcautions contre les dangers au-devant
desquels il courait. La masse de la Convention est pure; rassure-toi;
je n'ai rien  craindre, rpondit Maximilien[464]. Dplorable
confiance, qui le livra sans dfense  ses ennemis! On s'attendait bien
dans Paris  un effroyable orage parlementaire, mais c'tait tout; et il
y avait si peu d'entente entre Robespierre et ceux dont le concours lui
tait assur d'avance, que le gnral de la garde nationale, Hanriot,
s'en tait all tranquillement djeuner au faubourg Saint-Antoine chez
un de ses parents.

[Note 464: Dtail transmis . MM. Buchez et Roux, par Buonaroti qui
le tenait de Duplay lui-mme. (_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
p. 3).]




II


Comme d'habitude, la sance du 9 Thermidor commena par la lecture de la
correspondance. Cette lecture  peine acheve, Saint-Just, qui attendait
au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le
fauteuil. Pour cette sance, nous devons prvenir le lecteur, ainsi que
nous l'avons fait pour les sances de la Convention et des Jacobins de
la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a
plu aux vainqueurs de fournir eux-mmes. Comme les historiens qui nous
ont devanc, nous sommes rduit ici  crire d'aprs des documents
longuement mdits et arrangs pour les besoins de leur cause par les
Thermidoriens eux-mmes[465].

[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la sance du
9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procs-verbal de
Charles Duval, imprim par ordre de la Convention. Charles Duval tait
de la conjuration. On peut juger par l si son procs-verbal est bien
digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donne par le _Journal
des Dbats et des Dcrets de la Convention_. C'est presque absolument
la mme que celle du _Moniteur_.]

Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne
s'teindront jamais que par les institutions qui produiront les
garanties, qui poseront la borne de l'autorit, et feront ployer sans
retour l'orgueil humain sous le joug des liberts publiques. Ces
paroles ne sont assurment ni d'un triumvir ni d'un aspirant  la
dictature; c'tait le dbut du discours de Saint-Just. Ds les premiers
mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empcher 
tout prix la lumire de se produire; car si Saint-Just avait pu aller
jusqu'au bout, nul doute que la Convention, claire et cdant  la
force de la vrit, n'et cras la conjuration. En effet, de quoi se
plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernires dcades,
c'est--dire durant l'poque o il avait t commis le plus d'actes
oppressifs et arbitraires, l'autorit du comit de Salut public avait
t en ralit exerce par quelques-uns de ses membres seulement; et ces
membres taient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barre et Carnot.
Toute dlibration du comit ne portant point la signature de six de ses
membres devait tre, selon Saint-Just, considre comme un acte de
tyrannie. Et c'tait lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer
 la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet
de dcret suivant: La Convention nationale dcrte que les institutions
qui seront incessamment rdiges prsenteront les moyens que le
gouvernement, sans rien perdre de son ressort rvolutionnaire, ne puisse
tendre  l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la
Convention nationale[466].

[Note 466: Voyez, pour plus de dtails sur le discours de
Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII,
dition Mline et Cans.]

En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme
lui, il n'tait d'aucune faction; on entendit ce misrable dclarer
qu'il n'appartenait qu' lui-mme et  la libert, et il n'tait que le
jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifi et sa
dignit de reprsentant du peuple et les intrts du pays. Il demanda
hypocritement que le voile ft tout  fait dchir,  l'heure mme o
ses complices et lui se disposaient  trangler la vrit. La bande
accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce
personnage mpris de Robespierre, qui mme avant l'ouverture de la
Convention nationale avait devin ses bas instincts, n'tait pas de
taille  entraner l'Assemble[467]. Billaud-Varenne l'interrompit
violemment  son tour, et s'lana  la tribune en demandant la parole
pour une motion d'ordre.

[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus
haut comment, aprs avoir t l'un des coryphes de la raction
thermidorienne, il suivit le gnral Bonaparte en Egypte, o il demeura
assez longtemps, charg de l'administration des domaines. Tout le monde
connat l'histoire de ses disgrces conjugales. Sous la Restauration, il
obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit
avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours  l'auteur
de la rvolution du 9 Thermidor. Tallien tait bien digne d'tre clbr
par Courtois. (Voyez les louanges que lui a dcernes ce dput dans son
rapport sur les vnements du 9 Thermidor (p. 39)).]

A ce moment, assure-t-on, Barre dit  son collgue: N'attaque que
Robespierre, laisse l Couthon et Saint-Just[468]; comme si attaquer le
premier, ce n'tait pas en mme temps attaquer les deux autres, comme si
ceux-ci n'taient pas rsolus d'avance  partager la destine du grand
citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egar par la
colre, Billaud n'coute rien. Il se plaint amrement des menaces qui,
la veille au soir, avaient retenti contre certains reprsentants au club
des Jacobins, o, dit-il, on avait manifest l'intention d'gorger la
Convention nationale. C'tait un mensonge odieux, mais n'importe! il
fallait bien exasprer l'Assemble. Du doigt, il dsigne sur le sommet
de la Montagne un citoyen qui s'tait fait remarquer par sa vhmence au
sein de la socit. Arrtez-le! arrtez-le! crie-t-on de toutes parts,
et le malheureux est pouss dehors au milieu des plus vifs
applaudissements.

[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note
ce dtail comme le tenant du reprsentant Espert, dput de l'Arige 
la Convention.]

A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comit le
discours dont ce dput avait commenc la lecture, et il en revient 
son thme favori: le prtendu projet d'gorgement de la Convention. Le
Bas, indign, veut rpondre; on le rappelle  l'ordre! Il insiste, on le
menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se
perd en des divagations calomnieuses qui pseront ternellement sur sa
mmoire. Il ose accuser Robespierre, la probit mme, de s'tre oppos 
l'arrestation d'un secrtaire du comit de Salut public accus d'un vol
de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les
fripons de l'Assemble_)[470]. Il l'accuse d'avoir protg Hanriot,
dnonc dans le temps par le tribunal rvolutionnaire comme un complice
d'Hbert; d'avoir plac  la tte de la force arme des conspirateurs et
des nobles, le gnral La Valette, entre autres, dont Robespierre avait
pris la dfense jadis, et qui,  sa recommandation, tait entr dans
l'tat-major de la garde nationale de Paris.

[Note 469: _Procs-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et
_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

Maximilien ne croyait pas qu'on dt proscrire les nobles par cela mme
qu'ils taient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de
reprhensible contre les lois rvolutionnaires! Quel crime! On tuera La
Valette comme noble et comme protg de Robespierre. Maximilien,
prtendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt
reprsentants dignes d'tre investis de missions dans les dpartements.
Encore un moyen ingnieux de passionner l'Assemble. Et la Convention de
frmir d'horreur! A droite,  gauche, au centre, l'hypocrisie commence
de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'tait loign du
comit, c'tait, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouv
de la rsistance au moment o seul il avait voulu faire rendre le dcret
du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propag. La loi de prairial,
nous l'avons surabondamment prouv, eut l'assentiment des deux comits,
et si Robespierre, dcourag, cessa un jour de prendre rellement part 
la direction des affaires, ce fut prcisment  cause de l'horrible
usage qu'en dpit de sa volont ses collgues des deux comits crurent
devoir faire de cette loi.

Nous mourrons tous avec honneur, s'crie ensuite Billaud-Varenne; je
ne crois pas qu'il y ait ici un seul reprsentant qui voult exister
sous un tyran. Non, non! _prissent les tyrans!_ rpondent ceux
surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher 
plat ventre devant toutes les tyrannies. Drision! Quel tyran que celui
qui, depuis quarante jours, s'tait abstenu d'exercer la moindre
influence sur les affaires du gouvernement, et  qui il n'tait mme pas
permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables
calomnies vomies contre lui par des royalistes dguiss, des bandits
fieffs et quelques patriotes fourvoys. Continuant son rquisitoire,
Billaud reproche  Maximilien d'avoir fait arrter le meilleur comit
rvolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilit_.
Or, nous avons racont cette histoire plus haut. Ce comit
rvolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excs de tous
genres, jet l'pouvante dans la section de l'_Indivisibilit_; et
voil pourquoi, d'aprs l'avis de Robespierre, on en avait ordonn
l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un
trait tout  l'avantage de Robespierre, trait dj cit, et dont les
partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte  Maximilien. Laissons-le
parler: La premire fois que je dnonai Danton au comit, Robespierre
se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je
voulais perdre les meilleurs patriotes[472]. Billaud ne souponnait
donc gure que certains dputs songeassent  venger Danton en
proscrivant Robespierre.

[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comit rvolutionnaire de la
section de l'_Indivisibilit_.]

[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]




III


Maximilien, qui jusqu'alors tait rest muet, monte prcipitamment  la
tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran!  bas le
tyran!_ hurle la troupe des conjurs. Encourag par la tournure que
prenaient les choses, Tallien remonte  la tribune au milieu des
applaudissements de ses complices. On l'entend dclarer, en vrai
saltimbanque qu'il tait, qu'il s'est arm d'un poignard--le poignard de
Thrzia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein
du nouveau Cromwell, au cas o l'Assemble n'aurait pas le courage de le
dcrter d'accusation. Ah! si Robespierre et t Cromwell, comme
Tallien se serait empress de flchir les genoux devant lui! On n'a pas
oubli ses lettres  Couthon et  Maximilien, tmoignage immortel de sa
bassesse et de sa lchet. Il cherche  mnager  la fois les exagrs
de la Montagne et les timides de la droite en se dfendant d'tre modr
d'une part, et, de l'autre, en rclamant protection pour l'innocence. Il
ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indign les
patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'tre servi par des hommes
crapuleux et perdus de dbauche, et la Convention indigne ne lui ferme
point la bouche[473]! Loin de l, elle vote, sur la proposition de cet
indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son tat-major, et elle
se dclare en permanence jusqu' ce que le glaive de la loi ait
_assur la Rvolution_.

[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).
Charles Duval se contente de dire dans son procs-verbal que Tallien
compara Robespierre  Catilina, et ceux dont il s'tait entour 
Verrs. (P. 9.)--La veille mme du 9 Thermidor, un de ces Montagnards
imprudents qui laissrent si lchement sacrifier les plus purs
rpublicains, le reprsentant Chazaud, dput de la Charente, crivait 
Couthon: Un collgue de trois ans, qui te chrit et qui t'aime, et qui
se glorifie de ne s'tre pas cart une minute du sentier que tes
talens, ton courage et tes vertus ont trac dans la carrire politique,
dsireroit pancher dans ton me une amertume cruelle... Lettre indite
en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).]

Le branle tait donn. Billaud-Varenne rclame  son tour surtout
l'arrestation du gnral Boulanger, auquel il reproche d'avoir t l'ami
de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux
Jacobins, trait Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette
et celle du gnral Dufraisse, dnoncs jadis l'un et l'autre par
Bourdon (de l'Oise) et dfendus par Maximilien. L'Assemble vote en
aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible
qu'Hanriot ne se soit pas entour de suspects, fait observer Delmas, et
il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et
aides-de-camp de ce gnral. Sont galement dcrts d'arrestation, sans
autre forme de procs, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste
si souvent perscut dj par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction
dut tre au comble. C'tait du dlire et du dlire sanglant, car
l'chafaud tait au bout de ces dcrets rendus contre tous ces
innocents.

[Note 474: Le gnral Boulanger fut galement accus par
Billaud-Varenne d'avoir t conspirateur avec Hbert, en sorte que ce
fut surtout comme Hbertiste et Dantoniste qu'il fut dcrt
d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant jou
aucun rle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et
guillotin le 11, sans autre forme de procs, avec les membres de la
commune.]

[Note 475: Projet de procs-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus
heureux que La Valette, cet autre protg de Robespierre, le gnral
Dufraisse chappa  l'chafaud et put encore servir glorieusement la
France.]

Robespierre s'puise en efforts pour rclamer en leur faveur; mais la
Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste.
_A bas le tyran!  bas le tyran!_ s'crie le choeur des conjurs.
Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien
prononce une parole: _A bas le tyran!  bas le tyran!_ rpte comme
un lugubre refrain la cohue sinistre.

Cependant Barre parat  la tribune et prononce un discours d'une
modration tonnante,  ct des scnes qui venaient de se
drouler[476]. Robespierre y est  peine nomm. Il y est dit seulement
que les comits s'occuperont de rfuter avec soin les faits mis la
veille  leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barre 
l'Assemble? D'adresser une proclamation au peuple franais, d'abolir
dans la garde nationale tout grade suprieur  celui de chef de lgion
et de confier  tour de rle le commandement  chaque chef de lgion,
enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de
service de veiller  la sret de la Reprsentation nationale. Ainsi, 
cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront
parti pour un homme contre une Assemble tout entire; mais cet homme
reprsentait la Rpublique, la dmocratie, et de purs et sincres
patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne
pouvaient hsiter un instant.

[Note 476: On a dit que Barre tait arriv  la Convention avec
deux discours dans sa poche. Barre n'avait pas besoin de cela.
Merveilleux improvisateur, il tait galement prt  parler pour ou
contre, selon l'vnement. La manire dont il s'exprima prouve, du
reste, qu'il tait loin de s'attendre, au commencement de cette sance,
 une issue fatale pour le collgue dont l'avant-veille encore il avait,
 la face de la Rpublique, clbr le patriotisme.]

Quant  la proclamation au peuple franais, il y tait surtout question
du gouvernement rvolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la
France et attaqu jusque dans le sein de la Convention nationale. De
Robespierre pas un mot[477]. Barre avait parl au nom de la majorit de
ses collgues, et la modration de ses paroles prouve combien peu les
comits  cette heure se croyaient certains de la victoire.

[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11
thermidor (29 juillet 1794).]

Mais tant de mnagements ne convenaient gure aux membres les plus
compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux  la tribune. Il
commence par faire un crime  Maximilien d'avoir pris ouvertement la
dfense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de
ne les avoir abandonns qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux
pouvaient le compromettre.

Puis, aprs s'tre vant,  son tour, d'avoir, le premier, dmasqu
Danton, il se flatte de faire connatre galement Robespierre, et de le
convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il
revient encore sur l'arrestation du comit rvolutionnaire de la section
de l'_Indivisibilit, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet
infatigable pourvoyeur de l'chafaud, qui s'entendait si bien 
recommander les victimes  son cher Fouquier-Tinville, recommence ses
plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Thot, et,
comme pris de la nostalgie du sang, il impute  crime  Maximilien
d'avoir couvert de sa protection les illumins et soustrait  la
guillotine son ex-collgue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479].
Il se plaint ensuite de l'espionnage organis contre certains dputs
(les Fouch, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait
t du fait particulier de Robespierre, et il prtend que, pour sa part,
on avait attach  ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour
lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de
Robespierre, les lui rcitait sans cesse[480].

[Note 478: Procs-verbal de Charles Duval, p. 15.]

[Note 479: Procs-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_
du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.]

Ennuy de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la
discussion  son vrai point. Je saurai bien l'y ramener, s'crie
Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empche
d'articuler une parole.

Tallien a libre carrire, et la seule base de l'accusation de tyrannie
dirige contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours
prononc par Maximilien dans la dernire sance; il ne trouve qu'un seul
fait  articuler  sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux
comit rvolutionnaire de la section de l'_Indivisibilit_.
Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomni les comits sauveurs de la
patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers
dont on s'tait plaint avaient eu lieu pendant le temps o Robespierre
avait t charg d'administrer le bureau de police gnrale
momentanment tabli au comit de Salut public.--Le mandat d'arrt de
Thrzia Cabarrus, la maltresse de Tallien, tait parti de ce
bureau.--C'est faux, je.... interrompt Maximilien; un tonnerre de
murmures couvre sa voix.

Sans se dconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrte un
moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur
ceux dont il n'avait jamais suspect les intentions, comme pour lire
dans leurs penses si en effet ils sont complices de l'abominable
machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de
piti, n'osent soutenir ce loyal regard et dtournent la tte; les
autres, gars par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui,
dominant le tumulte, et s'adressant  tous les cts de
l'Assemble[481]: C'est  vous, hommes purs, que je m'adresse, et non
pas aux brigands.... Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnte
homme, celle de Romme ou de Cambon, et rpondu  cet appel, on aurait
vu la partie saine de la Convention se rallier  Robespierre; mais nul
ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable
vacarme. Alors, cdant  un mouvement d'indignation, Robespierre s'crie
d'une voix tonnante: Pour la dernire fois, prsident d'assassins, je
te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou dcrte que tu veux
m'assassiner[483]. L'assassinat, telle devait tre en effet la dernire
raison thermidorienne.

[Note 481: Et non pas  la droite seulement, comme le prtend M.
Michelet, t. VII, p. 405. La masse de la Convention est pure, elle
m'entendra, avait dit Robespierre  Duplay au moment de partir. Il ne
pouvait s'attendre  tre abandonn de tout ce qui restait de membres de
la Montagne  la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette
sance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.]

[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le
_Moniteur_ s'est bien gard de reproduire cette exclamation. Il se
contente de dire que Robespierre apostrophe le prsident et l'Assemble
dans les termes les plus injurieux. (_Moniteur_ du 11 thermidor.)
--Le _Mercure universel_, numro du 10 thermidor, rapporte ainsi
l'exclamation de Robespierre: Vous n'accordez la parole qu' mes
assassins.... M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie,
nous montre Robespierre menaant du poing le prsident. Si, en effet,
Maximilien se ft laiss aller  cet emportement de geste, les
Thermidoriens n'eussent pas manqu de constater le fait dans leur compte
rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet crit trop d'aprs son
inpuisable imagination.]

[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu
thermidorien. Nous les empruntons  la narration trs dtaille que nous
a laisse Levasseur (de la Sarthe) des vnements de Thermidor.
(Mmoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, tait en mission
alors, mais il a crit d'aprs des renseignements prcis, et sa version
a le mrite d'tre plus dsintresse que celle des assassins de
Robespierre.]

Au milieu des vocifrations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le
fauteuil, o le remplace Thuriot. A Maximilien s'puisant en efforts
pour obtenir l parole, le futur magistrat imprial rpond ironiquement:
Tu ne l'auras qu' ton tour; fltrissant  jamais sa mmoire par cette
lche complicit dans le guet-apens de Thermidor.

Comme Robespierre, bris par cette lutte ingale, essayait encore, d'une
voix qui s'teignait, de se faire entendre: Le sang de Danton
t'touffe! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube),
compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe
inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute
d'avoir abandonn celui que, tant de fois, il avait couvert de sa
protection. C'est donc Danton que vous voulez venger? dit-il[484], et
il ajouta--rponse crasante!--Lches, pourquoi ne l'avez-vous pas
dfendu[485]? C'et t en effet dans la sance du 11 germinal que
Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dvouant alors 
une amiti illustre; il se fut honor par un acte de courage, au lieu de
s'avilir par une lchet inutile. On aurait tort de conclure de l que
la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les
principaux amis du puissant rvolutionnaire jourent dans cette journe
un rle tout  fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils
se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois
plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe gnralement pour
Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir
_combin la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien
de complice de Danton et se plaignait trs vivement qu'on et fait
sortir de prison une crature de ce dernier, le greffier Fabricius[487].

[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi supr_.]

[Note 485: Mmoires de Levasseur, t. III, p. 147.]

[Note 486: Sance du 12 vendmiaire an III (30 octobre 1794). Voy.
le _Moniteur_ du 14 vendmiaire.]

[Note 487: Sance du 13 fructidor an II (30 aot 1794). Voy. le
_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).]

Cependant personne n'osait conclure. Tout  coup une voix inconnue: Je
demande le dcret d'arrestation contre Robespierre. C'tait celle du
montagnard Louchet, dput de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemble
hsite, comme frappe de stupeur. Quelques applaudissements isols
clatent pourtant. Aux voix, aux voix! Ma motion est appuye! s'crie
alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins
terroriste, le reprsentant Lozeau, dput de la Charente-Infrieure,
renchrit sur cette motion, et rclame, lui, un dcret d'accusation
contre Robespierre; cette nouvelle proposition est galement appuye.

[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemble, Louchet,
demanda, aprs Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut
consolider en abattant Robespierre. Digne protg de Barre et de
Fouch, le rpublicain Louchet devint par la suite receveur gnral du
dpartement de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il
occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu,
laissant une fortune considrable.]

A tant de lchets et d'infamies il fallait cependant un contraste.
Voici l'heure des dvouements sublimes. Un jeune homme se lve, et
rclame la parole en promenant sur cette Assemble en dmence un clair
et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence.
Je suis aussi coupable que mon frre, s'crie-t-il; je partage ses
vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le dcret
d'accusation contre moi. Une indfinissable motion s'empare d'un
certain nombre de membres, et, sur leurs visages mus, on peut lire la
piti dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'tait un des
vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait dlivr de
l'oppression les dpartements de la Haute-Sane et du Doubs; il y avait
fait bnir le nom de la Rpublique et l'on pouvait encore entendre les
murmures d'amour et de bndiction soulevs sur ses pas. Ah! certes, il
avait droit aussi  la couronne du martyre. La majorit, en proie  un
dlire trange, tmoigne par un mouvement d'indiffrence qu'elle accepte
ce dvouement magnanime[490].

[Note 489: Robespierre jeune tait alors g de 31 ans, tant n le
21 janvier 1763.]

[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.]

Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie  la Rpublique, peu
lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraner son frre dans sa
chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile.
Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On
sait comme est communicative l'ivresse du sang. La sance n'est plus
qu'une orgie sans nom o dominent les voix de Billaud-Varenne, de Frron
et d'lie Lacoste. Ironie sanglante! un dput journaliste, Charles
Duval, rdacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande
si Robespierre sera longtemps le matre de la Convention[491]. Et un
membre d'ajouter: Ah! qu'un tyran est dur  abattre! Ce membre, c'est
Frron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque  qui,
un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cit
phocenne, et qui demain rclamera la destruction de l'Htel de Ville de
Paris. Le prsident met enfin aux voix l'arrestation des deux frres;
elle est dcrte au milieu d'applaudissements furieux et de cris
sauvages. Les accusateurs de Jsus n'avaient pas tmoign une joie plus
froce au jugement de Pilate.

[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de
procs-verbal, Charles Duval n'a pas os donner place  son exclamation
drisoire. Charles Duval rdigeait _le Rpublicain, journal des hommes
libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: Violent journaliste,
supprim par Robespierre. O M. Michelet a-t-il pris cela? Commenc le
4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans
interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour
paratre ensuite sous diverses dnominations jusqu'au 27 fructidor an
VIII. Aprs le coup d'tat de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas
d'offrir ses services au gnral Bonaparte, et il fut cas comme chef de
bureau dans l'administration des _Droits runis_.]

En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la libert! Vive la
Rpublique!_ La Rpublique! dit amrement Robespierre, elle est
perdue, car les brigands triomphent. Ah! sombre et terrible prophtie!
comme elle se trouvera accomplie  la lettre! Oui, les brigands
triomphent, car les vainqueurs dans cette journe fatale, ce sont les
Fouch, les Tallien, les Rovre, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise),
les Frron, les Courtois, tout ce que la dmocratie, dans ses bas-fonds,
contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre
et ses amis vont tre assassins tratreusement pour avoir voulu
rconcilier la Rvolution avec la justice; car avec eux va, pour bien
longtemps, disparatre la cause populaire; car sur leur chafaud
sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les vreux de la
dmocratie avec tous les royalistes dguiss de l'Assemble et tous les
tartufes de modration.

Cependant Louchet reprend la parole pour dclarer qu'en votant
l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter galement
celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'taient trouvs
proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient t livrs au tribunal
rvolutionnaire, nul des leurs ne s'tait lev pour rclamer hautement
sa part d'ostracisme. Le dvouement d'Augustin Robespierre, de ce
magnanime jeune homme qui, suivant l'expression trs vraie d'un pote de
nos jours,

  Environnait d'amour son formidable an,

peut paratre tout naturel; mais voici que tout  coup se lve  son
tour un des plus jeunes membres de l'Assemble, Philippe Le Bas, le doux
et hroque compagnon de Saint-Just.

En vain quelques-uns de ses collgues le retiennent par les pans de son
habit et veulent le contraindre  se rasseoir, il rsiste  tous leurs
efforts, et, d'une voix retentissante: Je ne veux pas partager
l'opprobre de ce dcret! je demande aussi l'arrestation. Tout ce que le
monde contient de sductions et de bonheurs rels, avons-nous dit autre
part[492], attachait ce jeune homme  l'existence. Une femme adore, un
fils de quelques semaines  peine, quoi de plus propre  glisser dans le
coeur de l'homme le dsir immodr de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en
mme temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit tre dont on est
appel  devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hsita pas un instant 
sacrifier toutes ses affections  ce que sa conscience lui montra comme
le devoir et l'honneur mmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de
plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre
de membres se regardent indcis, consterns; je ne sais quelle pudeur
semble les arrter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les
passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jet comme les autres en
proie aux assassins.

[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.]

Frron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il?
Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire  la dictature. A l'en croire,
Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui
et rappel les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six
cadavres de Conventionnels taient destins  servir de degrs  Couthon
pour monter au trne. Oui, je voulais arriver au trne, dit avec le
sourire du mpris, l'intgre ami de Robespierre. On ne sait en vrit ce
qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des
contradictions de ces misrables Thermidoriens.

Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et ddaigneux,
contemplait d'un oeil stoque le honteux spectacle offert par la
Convention[493]. Aprs Frron, on entend lie Lacoste, puis
Collot-d'Herbois. C'est  qui des deux mentira avec le plus d'impudence.
Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir song 
une nouvelle insurrection du 31 mai. Il en a menti, s'crie
Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemble de s'indigner,  la manire
de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comit de Salut public n'avait
point, par la bouche de Barre, hautement flicit Robespierre d'avoir
fltri avec nergie toute tentative de violation de la Reprsentation
nationale.

[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procs-verbal,
appel avoir l'air d'un tratre, p. 21.]

C'en est fait, Maximilien et son frre, Couthon, Saint-Just et Le Bas
sont dcrts d'accusation. A la barre,  la barre! s'crient, presss
d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le
reprsentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient  peine
excuter les ordres du prsident tant, jusqu'alors, ils avaient t
habitus  porter haut dans leur estime ces grands citoyens rduits
aujourd'hui au rle d'accuss. Les proscrits, du reste, ne songrent pas
 rsister; ils se rendirent d'eux-mmes  la barre; et, presque
aussitt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces
vritables fondateurs de la Rpublique. Il tait alors quatre heures et
demie environ.

[Note 494: Dput de l'Arige  la Convention, Clauzel, aprs avoir
affich longtemps un rpublicanisme assez fervent, acceuillit avec
transport le coup d'tat de Brumaire. Devenu membre du Corps lgislatif
consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de
dvouement et de zle. (_Biographie universelle_.)]

Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe.
L'unique grief invoqu par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas,
car l'aveu mrite assurment d'tre recueilli,--son discours de la
veille, c'est--dire la plus clatante justification qui jamais soit
tombe de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de
n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat.
Tout cela fort applaudi de la bande. On cria mme beaucoup _Vive la
Rpublique!_ les uns par drision, les autres, en petit nombre
ceux-l, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de
la tuer!




IV


Cette longue et fatale sance de la Convention avait dur six heures;
elle fut suspendue  cinq heures et demie pour tre reprise  sept
heures; mais d'ici l de grands vnements allaient se passer.

Le comit de Salut public, rduit  Barre, Billaud-Varenne, Carnot,
Collot-d'Herbois, Robert Lindet et C.-A. Prieur, comptait sur le
concours des autorits constitues, notamment sur la Commune de Paris,
le maire et l'agent national. La Convention, comme on l'a vu, avait
charg ces deux derniers de l'excution des dcrets rendus dans la
journe. Mais, patriotes clairs et intgres, auxquels, ai-je dit avec
raison, on n'a jamais pu reprocher une bassesse ou une mauvaise action,
Fleuriot-Lescot et Payan ne devaient pas hsiter  se dclarer contre
les vainqueurs et  prendre parti pour les vaincus, qui reprsentaient 
leurs yeux la cause de la patrie, de la libert, de la dmocratie. La
Commune tout entire suivit hroquement leur exemple.

  _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._

L'agent national reut  cinq heures, par l'entremise du commissaire des
administrations civiles, police et tribunaux, notification du dcret
d'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, Le Bas et
autres[495].

[Note 495: Dpche signe d'Herman et Lannes, son adjoint. (Pice de
la collection Beuchot.) Immols bientt aprs comme Robespierristes par
la rdaction thermidorienne, Herman et Lannes ne prirent nullement fait
et cause pour Robespierre dans la journe du 9 Thermidor.]

Prcisment,  la mme heure, le conseil gnral de la Commune, runi en
assemble extraordinaire  la nouvelle des vnements du jour, venait
d'ouvrir sa sance sous la prsidence du maire. Quatre-vingt-onze
membres taient prsents. Citoyens, dit Fleuriot-Lescot, c'est ici que
la patrie a t sauve au 10 aot et au 31 mai; c'est encore ici qu'elle
sera sauve. Que tous les citoyens se runissent donc  la Commune; que
l'entre de ses sances soit libre  tout le monde sans qu'on exige
l'exhibition de cartes; que tous les membres du conseil fassent le
serment de mourir  leur poste[496].

[Note 496: Renseignements donns par les employs au secrtariat sur
ce qui s'est pass  la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
(Pice de la collection Beuchot.)]

Aussitt, tous les membres de se lever spontanment et de prter avec
enthousiasme ce serment qu'ils auront  tenir, hlas! avant si peu de
temps. L'agent national prend ensuite la parole et peint, sous les plus
sombres couleurs, les dangers courus par la libert. Il trace un
parallle crasant entre les prescripteurs et les proscrits: ceux-ci,
qui s'taient toujours montr les constants amis du peuple; ceux-l, qui
ne voyaient dans la Rvolution qu'un moyen de fortune et qui, par leurs
actes, semblaient s'tre attachs  dshonorer la Rpublique. Sans
hsitation aucune, le conseil gnral adhre  toutes les propositions
du maire et de l'agent national, et chacun de ses membres, pour
revendiquer sa part de responsabilit dans les mesures prises, va
courageusement signer la feuille de prsence, signant ainsi son arrt de
mort[497].

[Note 497: _Ibid._]

Tout d'abord, deux officiers municipaux sont chargs de se rendre sur la
place de Grve et d'inviter le peuple  se joindre  ses magistrats afin
de sauver la patrie et la libert. On dcide ensuite l'arrestation
_des nomms_ Collot-d'Herbois, Amar, Lonard Bourdon, Dubarran,
Frron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Cranc, Vadier, Javogues, Fouch,
Granet et Moyse Bayle, pour dlivrer la Convention de l'oppression o
ils la retiennent. Une couronne civique est promise aux gnreux
citoyens qui arrteront ces ennemis du peuple[498]. Puis, le maire prend
le tableau des Droits de l'homme et donne lecture de l'article o il est
dit que, quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable
des devoirs. Successivement on arrte: que les barrires seront fermes;
que le tocsin de la ville sera sonn et le rappel battu dans toutes les
sections; que les ordres manant des comits de Salut public et de
Sret gnrale seront considrs comme non avenus; que toutes les
autorits constitues et les commandants de la force arme des sections
se rendront sur-le-champ  l'Htel de Ville afin de prter serment de
fidlit au peuple; que les pices de canon de la section des _Droits
de l'homme_ seront places en batterie sur la place de la Commune;
que toutes les sections seront convoques sur-le-champ pour dlibrer
sur les dangers de la patrie et correspondront de deux heures en deux
heures avec le conseil gnral; qu'il sera crit  tous les membres de
la Commune du 10 aot de venir se joindre au conseil gnral pour aviser
avec lui aux moyens de sauver la patrie[499]; enfin que le commandant de
la force arme dirigera le peuple contre les conspirateurs qui
opprimaient les patriotes, et qu'il dlivrera la Convention de
l'oppression o elle tait plonge[500].

[Note 498: Arrt, sign Payan, _Archives_, F. 7, 4579.]

[Note 499: Renseignements donns par les employs au secrtariat,
_ubi supr_. Voyez aussi le procs-verbal de la sance du 9
Thermidor  la Commune, dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
p. 45 et suiv.]

[Note 500: Arrt de la main de Lerebours, sign: Lerebours, Payan,
Bernard, Louvet, Arthur, Coffinhal, Chatelet, Legrand.]

Le substitut de l'agent national, Lubin, avait assist  la sance de
l'Assemble. Il raconte les dbats et les scnes dont il a t tmoin,
l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
Bas. Aussitt il est enjoint aux administrateurs de police de prescrire
aux concierges des diffrentes maisons d'arrt de ne recevoir aucun
dtenu sans un ordre exprs de l'administration de police[501]. Puis,
sur la proposition du substitut de l'agent national, une dputation est
envoye aux Jacobins afin de les inviter  fraterniser avec le conseil
gnral. Cependant les moments sont prcieux: il ne faut pas les perdre
en discours, mais agir, disent quelques membres. Jusque-l, du reste,
chaque parole avait t un acte. Le conseil arrte une mesure d'une
extrme gravit en dcidant que des commissaires pris dans son sein
iront, accompagns de la force arme, dlivrer Robespierre et les autres
prisonniers arrts. Enfin, en rponse  la proclamation
conventionnelle, il adopte l'adresse suivante et en vote l'envoi aux
quarante-huit sections.

[Note 501: Voici le modle de la prescription adresse aux
concierges des diffrentes maisons d'arrt: Commune de Paris,
dpartement de police.... Nous t'enjoignons, citoyen, sous ta
responsabilit, de porter la plus grande attention  ce qu'aucune lettre
ni autres papiers ne puissent entrer ni sortir de la maison dont la
garde t'est confie, et ce, jusqu' nouvel ordre. Tu mettras de ct,
avec soin, toutes les lettres que les dtenus te remettront.

Il t'est personnellement _dfendu_ de recevoir aucun dtenu ni de
donner aucune libert que par les ordres de l'administration de police.
Les administrateurs de police: Henry, Lelivre, Quenet, Faro,
Wichterich. (Pice de la collection Beuchot). L'ordre dont nous donnons
ici la copie textuelle est prcisment celui qui fut adress au
concierge de la maison du Luxembourg, o se trouva envoy Robespierre.]

Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger.

Des sclrats dictent des lois  la Convention, qu'ils oppriment. On
proscrit Robespierre, qui fit dclarer le principe consolant de l'tre
suprme et de l'immortalit de l'me; Saint-Just, cet aptre de la
vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, qui, ainsi que
Le Bas, fit triompher les armes de la Rpublique; Couthon, ce citoyen
vertueux, qui n'a que le coeur et la tte de vivant, mais qui les a
brlants de l'ardeur du patriotisme; Robespierre le jeune, qui prsida
aux victoires de l'arme d'Italie.

Venait ensuite l'numration des principaux auteurs du guet-apens
thermidorien. Quels taient-ils? Un Amar, noble de trente mille livres
de rente; l'ex-vicomte du Barran et des monstres de cette espce.
Collot-d'Herbois y tait qualifi de partisan de Danton, et accus
d'avoir, du temps o il tait comdien, vol la caisse de sa troupe. On
y nommait encore Bourdon (de l'Oise), l'ternel calomniateur, et Barre,
qui tour  tour avait appartenu  toutes les factions. La conclusion
tait celle-ci: Peuple, lve-toi! ne perds pas le fruit du 10 aot et
du 31 mai; prcipitons au tombeau tous ces tratres[502].

[Note 502: Cette adresse est signe: Lescot-Fleuriot, maire; Blin,
secrtaire-greffier adjoint, et J. Fleury, secrtaire-greffier. Il
existe aux _Archives_ quarante-six copies de cette proclamation. (F
7, 32.)]

Le sort en est jet! Au coup d'tat de la Convention la Commune oppose
l'insurrection populaire. On voit quelle nergie suprme elle dploya en
ces circonstances sous l'impulsion des Fleuriot-Lescot, des Payan, des
Coffinhal et des Lerebours. Si tous les amis de Robespierre eussent
montr la mme rsolution et dploy autant d'activit, c'en tait fait
de la faction thermidorienne, et la Rpublique sortait triomphante et
radieuse de la rude preuve o, hlas! elle devait tre si durement
frappe.




V


La nouvelle de l'arrestation de Robespierre causa et devait causer dans
Paris une sensation profonde. Tout ce que ce berceau de la Rvolution
contenait de patriotes sincres, de rpublicains honntes et convaincus,
en fut constern. Qu'elle ait t accueillie avec une vive satisfaction
par les royalistes connus ou dguiss, cela se comprend de reste,
Maximilien tant avec raison regard comme la pierre angulaire de
l'difice rpublicain. Mais fut-elle, suivant l'assertion de certains
crivains, reue comme un signe prcurseur du renversement de
l'chafaud[503]? Rien de plus contraire  la vrit. Quand la chute de
Robespierre fut connue dans les prisons, il y eut d'abord, parmi la
plupart des dtenus, un sentiment d'anxit et non pas de contentement,
comme on l'a prtendu aprs coup. Au Luxembourg, le dput Bailleul, un
de ceux qu'il avait sauvs de l'chafaud, se rpandit en dolances[504],
et nous avons dj parl de l'inquitude ressentie dans certains
dpartements quand on y apprit les vnements de Thermidor. Parmi les
rpublicains, et mme dans les rangs opposs, on se disait  mi-voix:
Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et
des parents, et que MM. Robespierre sont morts[505]! Il fallut quelques
jours  la raction pour tre tout  fait certaine de sa victoire et se
rendre compte de tout le terrain qu'elle avait gagn  la mort de
Robespierre.

[Note 503: C'est ce que ne manque pas d'affirmer M. Michelet avec
son aplomb ordinaire. Et il ajoute: Tellement il avait russi, dans
tout cet affreux mois de thermidor,  identifier son nom avec celui de
la Terreur. (t. VII, p. 472.) Est-il possible de se tromper plus
grossirement? Une chose reconnue de tous, au contraire, c'est que dans
cet affreux mois de thermidor, Robespierre n'eut aucune action sur le
gouvernement rvolutionnaire, et l'on n'a pas manqu d'tablir une
comparaison, toute en sa faveur, entre les excutions qui prcdrent sa
retraite et celles qui la suivirent. (Voir le rapport de Saladin.) Que
pour trouver partout des allis, les Thermidoriens l'aient prsent aux
uns comme le promoteur de la Terreur, aux autres comme un
antiterroriste, cela est vrai; mais finalement ils le turent pour avoir
voulu, suivant leur propre expression, arrter le cours terrible,
majestueux de la Rvolution, et il ne put venir  l'esprit de personne
au premier moment, que Robespierre mort, morte tait la Terreur.]

[Note 504: Ceci attest par un franc royaliste dtenu lui-mme au
Luxembourg, et qui a pass sa vie  calomnier la Rvolution et ses
dfenseurs. Voy. _Essais historiques sur les causes et les effets de
la Rvolution_, par C.A.B. Beaulieu, t. V, p. 367. Beaulieu ajoute
que, depuis, pour effacer l'ide que ses dolances avaient pu donner de
lui, Bailleul se jeta  corps perdu dans le parti thermidorien. Personne
n'ignore en effet avec quel cynisme Bailleul, dans ses _Esquisses_,
a diffam et calomni celui qu'il avait appel son sauveur.]

[Note 505: Nous avons dj cit plus haut ces paroles rapportes par
Charles Nodier, lequel ajoute: Et cette crainte n'toit pas sans
motifs, car le parti de Robespierre venoit d'tre immol par le parti de
la Terreur. (_Souvenirs de la Rvolution_, t. I, p. 305, d.
Charpentier).]

On doit, en consquence, ranger au nombre des mensonges de la raction
l'histoire fameuse de la _dernire charrette_, mene de force  la
place du Trne au milieu des imprcations populaires. D'aucuns vont
jusqu' assurer que les gendarmes, Hanriot  leur tte, durent disperser
la foule  coups de sabre[506]. Outre qu'il est difficile d'imaginer un
gnral en chef escortant de sa personne une voiture de condamns,
Hanriot avait,  cette heure, bien autre chose  faire. Il avait mme
expdi l'ordre  toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la
place de la Maison commune, et les voitures contenant les condamns
furent abandonnes en route par les gendarmes d'escorte, assure un
historien royaliste[507]; si donc elles parvinrent  leur funbre
destination, ce fut parce que la foule dont les rues taient encombres
le voulut bien. Il tait plus de cinq heures quand les sinistres
charrettes avaient quitt le Palais de justice[508], or,  cette heure,
les conjurs taient vainqueurs  la Convention, et rien n'tait plus
facile aux comits, s'ils avaient t rellement anims de cette
modration dont ils se sont targus depuis, d'empcher l'excution et de
suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille,
Robespierre avait dnonc les excs; mais ils n'y songrent pas un
instant, tellement peu ils avaient l'ide de briser l'chafaud. La
dernire charrette! quelle mystification! Ah! bien souvent encore il
portera sa proie  la guillotine, le hideux tombereau! Seulement ce ne
seront plus des ennemis de la Rvolution, ce seront des patriotes,
coupables d'avoir trop aim la Rpublique, que plus d'une fois la
raction jettera en pture au bourreau.

[Note 506: M. Michelet ne manque pas de nous montrer Hanriot sabrant
la foule, et assurant une dernire maldiction  son parti (t. VII, p.
473). M. Michelet n'hsite jamais  marier les fables les plus
invraisemblables  l'histoire. C'est un moyen d'tre pittoresque.]

[Note 507: Toulongeon, t. II, p. 512.]

[Note 508: Lettre de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
tribunaux,  la Convention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1794).
Voy. cette lettre sous le numro XXXI,  la suite du rapport de Courtois
sur les vnements du 9 Thermidor, p. 182.]

Une chose rendait incertaine la victoire des conjurs malgr la force
norme que leur donnait l'appui lgal de la Convention, c'tait l'amiti
bien connue du gnral Hanriot pour Robespierre. Aussi s'tait-on
empress de le dcrter d'arrestation un des premiers. Si la force arme
parisienne demeurait fidle  son chef, la cause de la justice
l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, ds la
premire heure, dans la garde nationale et dans l'arme de Paris, en
dpit des efforts d'Hanriot. On a beaucoup rcrimin contre cet
infortun gnral; personne n'a t plus que lui victime de l'injustice
et de la calomnie. Tous les partis semblent s'tre donn le mot pour le
sacrifier[509], et personne, avant nous, n'avait song  fouiller un peu
profondment dans la vie de cet homme pour le prsenter sous son vrai
jour. Il est temps d'en finir avec cette ivresse lgendaire dont on l'a
gratifi et qui vaut le fameux verre de sang de Mlle de Sombreuil.
Peut-tre Hanriot manqua-t-il du coup d'oeil, de la promptitude
d'esprit, de la dcision, en un mot des qualits d'un grand militaire,
qui eussent t ncessaires dans une pareille journe, mais le
dvouement ne lui fit pas un instant dfaut.

[Note 509: M. Michelet en fait un ivrogne et un bravache.
(_Histoire de la Rvolution_, t. VII, p. 467.) Voil qui est
bientt dit; mais o cet historien a-t-il puis ses renseignements?
Evidemment dans les crits calomnieux mans du parti thermido-girondin.
Quelle trange ide M. Michelet s'est-il donc faite des hommes de la
Rvolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement gnral de
l'arme parisienne un ivrogne et un bravache? Voil, il faut l'avouer,
une _histoire singulirement rpublicaine_.]

A la nouvelle de l'arrestation des cinq dputs, il monta rsolment 
cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la Commune, fit appel
au patriotisme des canonniers, convoqua la premire lgion tout entire,
et quatre cents hommes de chacune des autres lgions, donna l'ordre 
toute la gendarmerie de se porter  la Maison commune, prescrivit  la
commission des poudres et de l'Arsenal de ne rien dlivrer sans l'ordre
exprs du maire ou du conseil gnral, convoqua tous les citoyens dans
leurs arrondissements respectifs en les invitant  attendre les
dcisions de la Commune, installa une rserve de deux cents hommes 
l'Htel de Ville pour se tenir  la disposition des magistrats du
peuple, fit battre partout la gnrale et envoya des gendarmes fermer
les barrires; tout cela en moins d'une heure[510]. Il faut lire les
ordres dicts par Hanriot ou crits de sa main dans cette journe du 9
Thermidor, et qui ont t conservs, pour se former une ide exacte de
l'nergie et de l'activit dploye par ce gnral[511].

[Note 510: On ne saurait,  cet gard, mieux rendre justice 
Hanriot que Courtois ne l'a fait involontairement, et pour le dcrier
bien entendu, dans son rapport sur les vnements du 9 Thermidor (p. 60
et suiv.).]

[Note 511: Voy. les ordres divers insrs par Courtois dans son
rapport sur les vnements de Thermidor, sous les numros VII'1, VII'2,
VIII, IX, X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVII, et qui se trouvent
en originaux et en copies, soit aux _Archives_, soit dans la
collection Beuchot.]

Suivi de quelques aides de camp et d'une trs faible escorte, il se
dirigea rapidement vers les Tuileries afin de dlivrer les dputs
dtenus au comit de Sret gnrale sous la garde de quelques
gendarmes. Ayant rencontr, dans les environs du Palais-Royal, le dput
Merlin (de Thionville), dont le nom avait t prononc  la Commune
comme tant celui d'un des conjurs, il se saisit de lui et le confina
au poste du jardin galit. Jusqu' ce moment de la journe, Merlin
n'avait jou aucun rle actif, attendant l'issue des vnements pour se
dclarer. En se voyant arrt, il protesta trs hautement, assure-t-on,
de son attachement  Robespierre et de son mpris pour les
conjurs[512]. La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais 
une heure o la cause de la Commune se trouvera bien compromise.

[Note 512: C'est ce qu'a racont Lonard Gallois, comme le tenant
d'une personne tmoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La
conduite quivoque de ce dput dans la journe du 9 Thermidor rend
d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. _Histoire de la
Convention_, par Lonard Gallois, t. VII, p. 267.]

Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arriv au comit de Sret
gnrale, il y pntra avec ses aides de camp, laissant son escorte  la
porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et
sur la dfrence des soldats pour leur gnral. Robespierre et ses amis
se trouvaient encore au comit. Il engagea vivement Hanriot  ne pas
user de violence. Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien
me dfendre[513]. Nanmoins Hanriot persista  vouloir emmener les
prisonniers; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du
comit de Sret gnrale une rsistance inattendue. Des grenadiers de
la Convention, aids d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29e
division, se jetrent sur le gnral et ses aides de camp et les
garrottrent  l'aide de grosses cordes[514]. Les dputs furent
transfrs dans la salle du secrtariat, o on leur servit  dner, et
bientt aprs, entre six et sept heures, on les conduisit dans
diffrentes prisons. Maximilien fut men au Luxembourg, son frre 
Saint-Lazare d'abord, puis  la Force, Le Bas  la Conciergerie[515],
Couthon  la Bourbe, et Saint-Just aux cossais. Nous verrons tout 
l'heure comment le premier fut refus par le concierge de la maison du
Luxembourg et comment ses amis se trouvrent successivement dlivrs.

[Note 513: Lonard Gallois, _Histoire de la Convention_, t.
VII, p. 268.]

[Note 514: Nous empruntons notre rcit  la dposition fort
dsintresse d'un des aides de camp du gnral Hanriot, nomm Ulrik,
dposition faite le 10 thermidor  la section des _Gravilliers_.
(Voy. pice XXVII,  la suite du rapport de Courtois sur les vnements
du 9 Thermidor, p. 126.) Il y a sur l'arrestation du gnral Hanriot une
autre version d'aprs laquelle il aurait t arrt rue Saint-Honor,
par des gendarmes de sa propre escorte, sur la simple invitation de
Courtois qui, d'une fentre d'un restaurant o il dnait, leur aurait
cri de la manire la plus nergique, d'arrter ce conspirateur. Cette
version, adopte par la plupart des historiens, est tout  fait
inadmissible. D'abord elle est de Courtois (voy. p. 65 de son rapport);
ensuite elle est formellement contredite par le rcit que Merlin (de
Thionville) fit de l'arrestation d'Hanriot  la sance du soir
(procs-verbal de Charles Duval, p. 27); et par un des collgues de
Courtois, cit par Courtois lui-mme, par le dput Robin, qui dclare
que Courtois courut au Palais-galit pour inviter la force arme 
marcher sur Hanriot (note de la p. 66 dans le second rapport de
Courtois). La version rsultant de la dposition d'Ulrik est la seule
qui soit conforme  la vrit des faits. (Voy. aussi cette dposition
dans les _Papiers indits_, t. III, p. 307.) Voici d'ailleurs une
dclaration enfouie jusqu  ce jour dans les cartons des
_Archives_, et qui ajoute encore plus de poids  la version que
nous avons adopte, c'est celle du citoyen Jeannelle, brigadier de
gendarmerie, commandant le poste du comit de Sret gnrale, o
avaient t consigns les cinq dputs dcrts d'arrestation: Vers
cinq heures, Hanriot avec ses aides de camp, sabre en main,
_viennent_ pour les rclamer, forant postes et consignes,
redemandant Robespierre. Un autre dput est entr dans notre salle, a
mont sur la table, a ordonn de mettre la pointe de nos sabres sur le
corps d'Hanriot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui fut
fait avec exactitude, ainsi qu' ses aides de camp. _Archives_, F
7, 32.]

[Note 515: D'aprs le rcit de Courtois, Le Bas a t conduit  la
Conciergerie (p. 67). Il aurait t men  la Force suivant Mme Le Bas.]




VI


Tandis que la Commune de Paris s'efforait d'entraner la population
parisienne  rsister par la force au coup d'tat de la Convention, les
comits de Salut public et de Sret gnrale ne restaient pas inactifs,
et, aux arrts de la municipalit, ils rpondaient par des arrts
contraires. Ainsi: dfense de fermer les barrires et de convoquer les
sections, ils avaient peur du peuple assembl; ordre d'arrter ceux qui
sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; dfense
aux chefs de lgion d'excuter les ordres donns par Hanriot, etc. En
mme temps ils lanaient des mandats d'arrestation contre le maire,
Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police
et les citoyens qui ouvertement prenaient part  la rsistance, et ils
invitaient les comits de section, notamment ceux des _Arcis_ et de
l'_Indivisibilit_,  faire cesser les rassemblements en apprenant
au peuple que les reprsentants dcrts d'arrestation par l'Assemble
taient les plus _cruels ennemis de la libert et de l'galit_. On
verra bientt  l'aide de quel stratagme les Thermidoriens essayrent
de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comits
convoquaient autour de la Convention la force arme des sections de
_Guillaume Tell_, des _Gardes franaises_ et de la _Montagne_ (Butte
des Moulins)[516]. Cette dernire section avait, dans tous les temps,
montr peu de penchant pour la Rvolution, et l'on songea sans aucun
doute  tirer parti de ses instincts ractionnaires. Enfin le commandant
de  l'cole de Mars, le brave Labretche,  qui la Convention avait
dcern jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, tait arrt
 cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour
de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des
Sablons[517].

[Note 516: Nous avons relev aux _Archives_ les diffrents
arrts des comits de Salut public et de Sret gnrale. Les
signatures qui y figurent le plus frquemment sont celles d'Amar, de
Dubarran, Barre, Voulland, Vadier, lie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur,
Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi
celle de David; mais c'est encore l, je le crois, une supercherie
thermidorienne.]

[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.]

Les Jacobins, de leur ct, s'taient runis prcipitamment  la
nouvelle des vnements; il n'y eut de leur part ni hsitation ni
faiblesse. Ils ne se mnagrent donc pas, comme on l'a crit fort
lgrement[518], ceux du moins--et c'tait le plus grand nombre--qui
appartenaient au parti de la sagesse et de la justice reprsent par
Robespierre, car les conjurs de Thermidor comptaient au sein de la
grande socit quelques partisans dont les rangs se grossirent, aprs la
victoire, de cette masse d'indcis et de timors toujours prts  se
jeter entre les bras des vainqueurs. Un rpublicain d'une nergie rare,
le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en sance, les Jacobins
reurent du comit de Sret gnrale l'ordre de livrer le manuscrit du
discours prononc la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonn
l'impression. Refus de leur part, fond sur une exception
d'incomptence[519]. Sur le champ ils se dclarrent en permanence,
approuvrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune,
au fur et  mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyrent une
dputation au conseil gnral pour jurer de vaincre ou de mourir, plutt
que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il tait alors sept
heures[520].

[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a
reproduit la sance des Jacobins du 9 thermidor, et les procs-verbaux
de la socit n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cit
Courtois, dans son rapport sur les vnements de Thermidor, et ce qu'on
peut en voir par le procs-verbal de la Commune dmontre suffisamment
l'ardeur avec laquelle la majorit de la socit embrassa la cause de
Robespierre.]  [Note 519: Extrait du procs-verbal de la sance des
Jacobins, cit par Courtois dans son rapport sur les vnements du 9
Thermidor, p. 51.]

[Note 520: Extrait du procs-verbal, etc., p. 58.]

La socit dcida ensuite, par un mouvement spontan, qu'elle ne
cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de dputations et
qu'elle ne se sparerait qu'aprs que les manoeuvres des tratres
seraient compltement djoues[521]. Elle reut, du reste, du conseil
gnral lui-mme, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de
ses sances[522], et l'norme influence des Jacobins explique
suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en
corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler  elle. Le
dput Brival s'tant prsent, on le pria de rendre compte de la sance
de la Convention. Il le fit rapidement. Le prsident lui demanda alors
quelle avait t son opinion. Il rpondit qu'il avait vot pour
l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
Bas. Aussitt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta
tranquillement la salle. Mais, sur une observation du reprsentant
Chasles, et pour viter de nouvelles divisions, la socit rapporta
presque immdiatement l'arrt par lequel elle venait de rayer de la
liste de ses membres le dput Brival,  qui un commissaire fut charg
de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle dploya une infatigable
nergie. Un certain nombre de ses membres se rpandirent dans les
assembles sectionnaires pour les encourager  la rsistance, et, du
rapport de ces commissaires, il rsulte que, jusqu' l'heure de la
catastrophe, la majorit des sections penchait pour la Commune. A deux
heures et demie du matin, la socit recevait encore une dputation du
conseil gnral et chargeait les citoyens Duplay, l'hte de Maximilien,
Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et
Versenne, de reconduire cette dputation et de s'unir  la Commune, afin
de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais dj tout
tait fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour dcider des
destines de la Rpublique.

[Note 521: _Ibid._]

[Note 522: Lettre signe Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan,
Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et cite en note dans le second
rapport de Courtois, p. 51.]

[Note 523: Extrait du procs-verbal de la sance des Jacobins, cit
en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste
l'explication donne par Brival lui-mme  la Convention dans la sance
du soir. Le Thermidorien Brival est ce dput qui, aprs Thermidor,
s'tonnait qu'on _et pargn les restes de la race impure des
Capet_. (Sance de la Convention.)]

[Note 524: Arrt sign Vignier, prsident, et Cazals, secrtaire,
Pice XXI,  la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir
ignor tout cela, M. Michelet a trac de la sance des Jacobins dans la
journe du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.]

Avec Robespierre finit la priode glorieuse et utile des Jacobins.
Maximilien tomb, ils tombrent galement, et, dans leur chute, ils
entranrent les vritables principes de la dmocratie, dont ils
semblaient tre les reprsentants et les dfenseurs jurs. A cette
grande cole du patriotisme va succder l'cole des mauvaises moeurs,
des dbauches et de l'assassinat. Foin des doctrines svres de la
Rvolution! Arrire les ennuyeux sermonneurs, les prcheurs de libert
et d'galit! Il est temps de jouir. A nous les chteaux,  nous les
courtisanes,  nous les belles migres dont les sourires ont flchi nos
coeurs de tigres! peuvent dsormais s'crier les sycophantes de
Thermidor. Et tous de suivre  l'envi le choeur joyeux de l'orgie
lestement men par Thrzia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras,
tandis que, dans l'ombre,  l'cart, gmissaient, accabls de remords,
les dmocrates imprudents qui n'avaient pas dfendu Robespierre contre
les coups des assassins.

Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore
la douleur d'entendre insulter la mmoire des Jacobins par certains
crivains affichant cependant une tendresse sans gale pour la
Rvolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est  coup sr ignorance inoue
de leur part que d'oser nous prsenter les Jacobins comme ayant peupl
les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs
impriaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens
Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du
fameux club qu'on vit revtus du manteau de snateur, investis de
fonctions lucratives et affubls de titres de noblesse, furent
prcisment les allis et les complices des Thermidoriens, les Jacobins
de Fouch et d'lie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant  ceux qui
demeurrent toujours fidles  la pense de Robespierre, il faut les
chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de
Thermidor; il faut les chercher sur les plages brlantes de Sinnamari et
de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Prs de cent
vingt prirent dans la catastrophe o sombra Maximilien; c'tait dj
une assez jolie troue au coeur de la socit. On sait comment le reste
fut dispers et dcim par des proscriptions successives; on sait
comment Fouch profita d'un attentat royaliste pour dbarrasser son
matre de ces fiers lutteurs de la dmocratie et dporter le plus grand
nombre de ces anciens collgues qui, un jour,  la voix de Robespierre,
l'avaient, comme indigne, chass de leur sein. Chaque fois que, depuis
Thermidor, la voix de la libert proscrite trouva en France quelques
chos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine cole
librale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur
poussire que sont ns les plus vaillants et les plus dvous dfenseurs
de la dmocratie.




VII


Il ne suffisait pas, du reste, du dvouement et du patriotisme des
Jacobins pour assurer dans cette journe la victoire au parti de la
justice et de la dmocratie, il fallait encore que la majorit des
sections se pronont rsolment contre la Convention nationale. Un des
premiers soins de la Commune avait t de convoquer extraordinairement
les assembles sectionnaires, ce jour-l n'tant point jour de sance.
Toutes rpondirent avec empressement  l'appel du conseil gnral. Les
sections comprenant la totalit de la population parisienne, il est
absolument contraire  la vrit de croire, avec un historien de nos
jours,  la neutralit de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses
furent sur pied, flottantes, irrsolues, incertaines, penchant plutt
cependant du ct de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti
pour la Convention, ce fut grce  l'irrsolution de Maximilien et
surtout grce au coup de pistolet du gendarme Merda.

[Note 525: Michelet, _Histoire de la Rvolution_, t. VII. 488.]

Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous
renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soire du
9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres
des procs-verbaux des assembles sectionnaires[526]; puis les rsums
de ces procs-verbaux, insrs par Courtois  la suite de son rapport
sur les vnements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adresss 
Barras par les divers prsidents de section quelques jours aprs la
catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont galement
suspectes. De la dernire il est  peine besoin de parler; on sent assez
dans quel esprit ont d tre conus des rapports rdigs  la demande
expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours aprs la victoire. C'est le
cas de rpter: _Malheur aux vaincus!_

[Note 526: Ces registres des procs-verbaux des sections existent
aux _Archives_ de la prfecture de police, o nous les avons
consults avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas
complets; il en manque seize qui ont t dtruits ou gars. Ce sont les
registres des sections des _Tuileries_, de la _Rpublique_, de
la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de
_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnire_, _Popincourt_,
de la _Maison-Commune_, de la _Fraternit_, des _Invalides_, de la
_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du
_Panthon franais_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la
prfecture de police.)]

[Note 527: Voyez ces rsums, plus ou moins exacts,  la suite du
rapport de Courtois sur les vnements du 9 Thermidor, de la p. 126  la
p. 182.]

[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.]

Suivant les procs-verbaux consigns dans les registres des sections et
les rsums qu'en a donns Courtois, il semblerait que la plus grande
partie des sections (assembles gnrales, comits civils et comits
rvolutionnaires) se fussent, ds le premier moment, jetes
d'enthousiasme entre les bras de la Convention, aprs s'tre
nergiquement prononces contre le conseil gnral de la Commune. C'est
l, on peut l'affirmer, une chose compltement contraire  la vrit.
Les procs-verbaux sont d'abord, on le sait, rdigs sur des feuilles
volantes, puis mis au net, et couchs sur des registres par les
secrtaires. Or, il me parat hors de doute que ceux des 9 et 10
thermidor ont t profondment modifis dans le sens des vnements; ils
eussent t tout autres si la Commune l'avait emport. N'ont point tenu
de procs-verbaux, ou ne les ont pas reports sur leurs registres, les
sections du _Musum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des
_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Runion_[532],
de l'_Indivisibilit_[533] et des _Champs-Elyses_[534]. De ces six
sections, la premire et la dernire seules ne prirent pas rsolument
parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier
moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne
craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son
procs-verbal: La section a ouvert la sance en vertu d'une convocation
extraordinaire envoye par le conseil gnral de la Commune. Un membre a
rendu compte des vnements importants qui ont eu lieu aujourd'hui.
L'Assemble, vivement afflige de ces vnements alarmants pour la
libert, et de l'avis qu'elle reoit d'un dcret qui met hors la loi des
hommes jusqu'ici regards comme des patriotes zls pour la dfense du
peuple, arrte qu'elle se dclare permanente et qu'elle ajourne sa sance
 demain, huit heures du matin...[535]. Mais toutes les sections n'eurent
pas la mme fermet.

[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait runie
qu'_aprs la victoire remporte sur les tratres_. Voy. pices 
l'appui de son rapport sur les vnements du 9 Thermidor, p. 146.]

[Note 530: D'aprs Courtois, cette section, dans l'enceinte de
laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait
pas voulu se runir en assemble gnrale, et elle se serait conduite de
manire  _mriter les loges_. On comprend tout l'intrt qu'avait
Courtois  prsenter l'ensemble des sections comme s'tant montr
hostile  la Commune. (Voy. p. 153.)]

[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois parat avoir
crit sa rdaction d'aprs des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette
section appartenait le gnral Rossignol, lequel, malgr son attachement
pour Robespierre, qui l'avait si souvent dfendu, trouva grce devant
les Thermidoriens. Le gnral Rossignol, dit Courtois, s'est montr la
section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part  ce qui peut avoir
t dit de favorable pour la Commune.... (P. 174.)]

[Note 532: Le commandant de la force arme de cette section avait
prt serment  la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit
loign de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livr nanmoins au
tribunal rvolutionnaire, ce commandant eut la chance d'tre acquitt.]

[Note 533: Courtois parat avoir eu entre les mains la minute du
procs-verbal de la sance de cette section, qui, dit-il, flotta
longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)]

[Note 534: La section des Champs-Elyses, dit Courtois, a cru plus
utile de dfendre de ses armes la Convention. (P. 141.)]

[Note 535: Archives de la prfecture de police.]

Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections
parisiennes. Elles savaient fort bien quel tait l'objet de leur
convocation, puisqu' chacune d'elles la Commune avait adress la
proclamation dont nous avons cit la teneur. Au premier moment, elles
durent prendre parti pour le conseil gnral. A dix heures du soir,
vingt-sept sections avaient envoy des commissaires pour fraterniser
avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les
pouvoirs rgulirement donns  cet effet par quinze d'entre elles  un
certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhsion
particulire de divers comits civils et rvolutionnaires de chacune
d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnire_, de _Brutus_,
de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressrent d'annoncer  la
Commune qu'elles taient debout et veillaient pour sauver la patrie[538].
Celle de la _Cit_, qu'on prsente gnralement comme s'tant montre
trs oppose  la Commune, lui devint en effet trs hostile, mais aprs
la victoire de la Convention. A cet gard nous avons un aveu trs curieux
du citoyen Leblanc, lequel assure que le procs-verbal de la sance du 9
a t tronqu[539]. On y voit notamment que le commandant de la force
arme de cette section, ayant reu de l'administrateur de police Tanchoux
l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilit la personne de
Robespierre, refusa avec indignation et dnona le fonctionnaire
rebelle[540]. Or, les choses s'taient passes tout autrement.

[Note 536: C'est ce qui rsulte du procs-verbal mme de la section
de _Mutius Scaevola_. (Archives de la prfecture de police.)]

[Note 537: Pouvoirs mans des sections de la _Fraternit_, de
l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du
_Finistre_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthon
franais_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_,
des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Franaises_.
(Pice de la collection Beuchot.)]

[Note 538: Rapports adresss  Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)]

[Note 539: _Ibid._]

[Note 540: Registre des procs-verbaux des sances de la section de
la Cit. (Archives de la prfecture de police.)]

Cet officier, nomm Vanheck, avait, au contraire, trs chaudement pris
la parole en faveur des cinq dputs arrts. Racontant la sance de la
Convention  laquelle il avait assist, et o, selon lui, les vapeurs
du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes, il s'tait cri:
Toutes les formes ont t violes;  peine un dcret d'arrestation
tait-il propos qu'il tait mis aux voix et adopt. Nulle discussion.
Les cinq dputs ont demand la parole sans l'obtenir; ils sont
maintenant  l'administration de police[541]. Invit  prendre ces
reprsentants sous sa sauvegarde, il s'y tait refus en effet, par
prudence sans doute, mais en disant qu' ses yeux Robespierre tait
innocent. Il y a loin de l, on le voit,  cette indignation dont parle
le procs-verbal remani aprs coup. Eh bien! pareille supercherie eut
lieu, on peut en tre certain, pour les procs-verbaux de presque toutes
les sections.

[Note 541: Rapport  Barras. _Archives, ubi supr._]

Celle des _Piques_ (place Vendme), dans la circonscription de
laquelle se trouvait la maison de Duplay, se runit ds neuf heures du
soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du
matin seulement, comme l'allgue mensongrement Courtois, qui d'ailleurs
est oblig de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la
Socit des Jacobins, devenue complice des rebelles[542]. Le
procs-verbal de cette section, trs longuement et trs soigneusement
rdig, proteste en effet d'un dvouement sans bornes pour la
Convention; mais on sent trop qu'il a t fait aprs coup[543]. L, il
n'est point question de l'heure  laquelle s'ouvrit la sance; mais, des
pices que nous avons sous les yeux, il rsulte que, ds neuf heures,
elle tait runie; que Maximilien Robespierre, son ancien prsident, y
fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de
la mise en libert des dputs proscrits fut accueillie vers onze heures
avec des dmonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre  la
disposition de la Commune toute la force arme de la section, et que la
nouvelle du dnoment tragique et imprvu de la sance du conseil
gnral vint seule glacer l'enthousiasme[544].

[Note 542: Pices  la suite du rapport de Courtois sur les
vnements du 9 Thermidor, p. 159.]

[Note 543: Voyez le procs-verbal de la sance de la section des
Piques. (Archives de la prfecture de police.)]

[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.]

Il en fut  peu prs de mme partout. Toutefois, dans nombre de
sections, la proclamation des dcrets de mise hors la loi, dont nous
allons parler bientt, commena de jeter une hsitation singulire et un
dcouragement profond. Ajoutez  cela les stratagmes et les calomnies
dont usrent certains membres de la Convention pour jeter le dsarroi
parmi les patriotes. A la section de Marat (Thtre-Franais), Lonard
Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas
encore t portes au Panthon, c'tait par la basse jalousie de
Robespierre, mais qu'elles allaient y tre incessamment
transfres[545]. Le dput Crassous, patriote gar, qu' moins d'un
mois de l on verra lutter nergiquement contre la terrible raction,
fille de Thermidor, annona  la section de Brutus qu'on avait trouv
sur le bureau de la municipalit un cachet  fleurs de lys[546], odieux
mensonge invent par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le
danger de perdre la tte donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la
nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la
Commune pour achever de mettre les sections en droute. Ce fut un
sauve-qui-peut gnral. Chacun d'abjurer et de se rtracter au plus
vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait
encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs
passionns, se trouva abandonn de tout le monde. Les sections renirent
 l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant  ses ennemis
cet intrpide dfenseur des droits du peuple, elles accomplirent un
immense suicide; la vie se retira d'elles;  partir du 9 Thermidor elles
rentrrent dans le nant.

[Note 545: Pices  la suite du rapport de Courtois, p. 136.]

[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.]

[Note 547: Aveu de Vadier  Cambon. Voyez  ce sujet une note des
auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.]

[Note 548: Voici un spcimen du genre: Je soussign, proteste
contre tout ce qui s'est pass hier  la Commune de Paris, et que
lorsque j'ai vu ce que l'on proposait toit contraire aux principes, je
me suis retir. Ce 10 thermidor, Talbot. (Pice annexe au
procs-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la prfecture
de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livr 
l'excuteur.]




VIII


On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il
suffit de son nom dans cette soire du 9 Thermidor pour contrebalancer
l'autorit de la Convention tout entire; et l'on comprend maintenant
les inquitudes auxquelles fut en proie l'Assemble quand elle rentra en
sance. Le peuple se portait autour d'elle menaant[549]; les conjurs
durent se croire perdus.

[Note 549: Dclaration de l'officier municipal Bernard au conseil
gnral de la Commune. (Pice de la collection Beuchot).]

Le conseil gnral de la Commune sigeait sans dsemparer, et continuait
de prendre les mesures les plus nergiques. A la nouvelle de
l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot,
de la section du _Thtre-Franais_, lequel, prsent  la sance,
prta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitt pour
se mettre  la tte de la force arme[550]. Aprs avoir galement reu
le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrta,
sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comit
excutif provisoire compos de neuf membres, qui furent: Payan,
Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et
Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil gnral, furent
aussitt chargs de veiller  l'excution des arrts du comit
provisoire[551]. Il fut ordonn  toute personne de ne reconnatre
d'autre autorit que celle de la Commune et d'arrter tous ceux qui,
abusant de la qualit de reprsentant du peuple, feraient des
proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses dfenseurs[552].

[Note 550: Voy. le procs-verbal de la sance du conseil gnral
dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.]

[Note 551: Furent dsigns: les citoyens Lacour, de _Brutus_;
Mercier, du _Finistre_; Leleu, des _Invalides_; Mich, des
_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Franaises_; Cochois, de
_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnire_; Barel, du _Faubourg
-du-Nord_; Gilbert, de la mme section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_;
Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistre_; arrt sign: Fleuriot
-Lescot, et Blin, cit par Courtois  la suite de son rapport sur les
vnements du 9 thermidor, p. 111.]

[Note 552: Pice de la collection Beuchot, cite par Courtois dans
son rapport sur les vnements du 9 thermidor, p. 159.]

Cependant il avait t dcid qu'on dlivrerait,  main arme, s'il en
tait besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes dtenus. Ame
intrpide, Coffinhal s'tait charg de cette expdition. Il partit  la
tte de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries.
Mais quand il pntra dans les salles du comit de Sret gnrale,
Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargs de la garde du gnral
et de ses aides de camp n'opposrent aucune rsistance. Libre de ses
liens, Hanriot monta  cheval dans la cour, et fut reu avec les plus
vives dmonstrations de fidlit et de dvouement par les troupes dont
elle se trouvait garnie[553].

[Note 553: Voy., au sujet de la dlivrance d'Hanriot, une
dclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte
ncessairement des circonstances dans lesquelles elle a t faite.
(Pice XXXI  la suite du rapport de Courtois, p. 186.)]

La Convention tait rentre en sance depuis une heure environ, et
successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de
Thionville), Legendre, Rovre et plusieurs autres conjurs; chacun
racontant a sa manire les divers incidents de la soire.
Billaud-Varenne dclamait  la tribune, quand Collot-d'Herbois monta
tout effar au fauteuil, en s'criant: Voici l'instant de mourir 
notre poste. Et il annona l'envahissement du comit de Sret gnrale
par une force arme. Nul doute, je le rpte, qu'en cet instant les
conjurs et toute la partie gangrene de la Convention ne se crurent
perdus. L'Assemble tait fort perplexe; elle tait  peine garde, et
autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut l que Hanriot manqua
de cet esprit d'initiative, de cette prcision de coup d'oeil qu'il et
fallu en ces graves circonstances au gnral de la Commune. Si, ne
prenant conseil que de son inspiration personnelle, il et rsolument
march sur la Convention, c'en tait fait de la conspiration
thermidorienne. Mais un arrt du comit d'excution lui enjoignait de
se rendre sur le champ au sein du conseil gnral[554]; il ne crut pas
devoir se dispenser d'y obir, et courut  toute bride vers l'Htel de
Ville.

Quand il parut  la Commune, o sa prsence fut salue des plus vives
acclamations[555], Robespierre jeune y tait dj. Conduit d'abord  la
maison de Saint-Lazare, o il n'avait pas t reu parce qu'il n'y avait
point de _secret_ dans cette prison, Augustin avait t men  la
Force; mais l s'taient trouvs deux officiers municipaux qui l'avaient
rclam au nom du peuple et taient accourus avec lui  la Commune.
Chaleureusement accueilli par le conseil gnral, il dpeignit, dans un
discours nergique et vivement applaudi, les machinations odieuses dont
ses amis et lui taient victimes. Il eut soin, du reste, de mettre la
Convention hors de cause, et il se contenta d'imputer le dcret
d'accusation  quelques misrables conspirant au sein mme de
l'Assemble[556]. A peine avait-il fini de parler que le maire, sentant
combien il tait urgent, pour l'effet moral, de possder Maximilien  la
Commune, proposa au conseil de l'envoyer chercher par une dputation
spcialement charge de lui faire observer qu'il se devait tout entier 
la patrie et au peuple[557]. Fleuriot-Lescot connaissait le profond
respect de Robespierre pour la Convention, son attachement  la
lgalit, et il n'avait pas tort, on va le voir, en s'attendant  une
vive rsistance de sa part.

[Note 554: Arrt sign: Louvet, Payan, Legrand et Lerebours. (Pice
de la collection Beuchot.)]

[Note 555: Procs-verbal de la sance du conseil gnral, dans
l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 53.]

[Note 556: Procs-verbal de la sance de la Commune (_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 52). A l'appui de cette partie du
procs-verbal, voyez la dclaration de Robespierre jeune au comit civil
de la section de la _Maison-Commune_, lorsqu'il y fut transport 
la suite de sa chute. A rpondu ... que quand il a t dans le sein de
la Commune, il a parl pour la Convention en disant qu'elle tait
dispose  sauver la patrie, mais qu'elle avait t trompe par quelques
conspirateurs; qu'il fallait veiller  sa conservation. (Pice XXXVIII
 la suite du rapport de Courtois sur les vnements du 9 thermidor, p.
205.)]

[Note 557: Procs-verbal de la sance de la Commune, _ubi
supr_.]

Transfr vers sept heures  la prison du Luxembourg, sous la garde du
citoyen Chanlaire, de l'huissier Filleul et du gendarme Lemoine[558],
Maximilien avait t refus par le concierge, en vertu d'une injonction
des administrateurs de police de ne recevoir aucun dtenu sans leur
ordre. Il insista vivement pour tre incarcr. Esclave du devoir, il
voulait obir quand mme au dcret qui le frappait. Je saurai bien me
dfendre devant le tribunal, dit-il. En effet, il pouvait tre assur
d'avance d'un triomphe clatant, et il ne voulait l'emporter sur ses
ennemis qu'avec les armes de la lgalit. Billaud-Varenne ne se trompait
pas en crivant ces lignes: Si, dans la journe du 9 thermidor,
Robespierre, au lieu _de se faire enlever_ pour se rendre  la
Commune et y arborer l'tendard de la rvolte, et obi aux dcrets de
la Convention nationale, qui peut calculer ce que _l'erreur_, moins
affaiblie par cette soumission, et pu procurer de chances favorables 
son ascendant[559]? La volont de Maximilien choua devant la
rsistance d'un guichetier.

[Note 558: Pice XIX  la suite du rapport de Courtois sur les
vnements du 9 thermidor, p. 113.]

[Note 559: Mmoires de Billaud-Varenne, p. 46 du manuscrit.
(_Archives, ubi supr_.)]

Du Luxembourg, Robespierre avait t conduit  l'administration de
police, situe  ct de la mairie, sur le quai des Orfvres, dans les
btiments aujourd'hui dmolis qu'occupait la prfecture de police. Il y
fut reu avec les transports du plus vif enthousiasme, aux cris de
_Vive Robespierre_[560]! Il pouvait tre alors huit heures et
demie. Peu aprs, se prsenta la dputation charge de l'amener au sein
du conseil gnral. Tout d'abord Maximilien se refusa absolument  se
rendre  cette invitation. Non, dit-il encore, laissez-moi paratre
devant mes juges. La dputation se retira dconcerte. Mais le conseil
gnral, jugeant indispensable la prsence de Robespierre  l'Htel de
Ville, dpcha auprs de lui une nouvelle dputation aux vives
insistances de laquelle Robespierre cda enfin. Il la suivit  la
Commune, o l'accueillirent encore les plus chaleureuses
acclamations[561]. Mais que d'heures perdues dj!

[Note 560: Dclaration de Louise Picard, pice XXXII,  la suite du
rapport de Courtois sur les vnements du 9 thermidor, p. 194.]

[Note 561: Renseignements donns par les employs au secrtariat sur
ce qui s'est pass  la Commune. (Pice de la collection Beuchot.)]

En mme temps que lui parurent ses chers et fidles amis, Saint-Just et
Le Bas, qu'on venait d'arracher l'un et l'autre aux prisons o les avait
fait transfrer le comit de Sret gnrale. Au moment o Le Bas
sortait de la Conciergerie, un fiacre s'arrtait au guichet de la
prison, et deux jeunes femmes en descendaient tout plores. L'une tait
Elisabeth Duplay, l'pouse du proscrit volontaire, qui, souffrante
encore, venait apporter  son mari divers effets, un matelas, une
couverture; l'autre, Henriette Le Bas, celle qui avait d pouser
Saint-Just. En voyant son mari libre, et comme emmen en triomphe par
une foule ardente, Mme Le Bas prouva tout d'abord un inexprimable
sentiment de joie, courut vers lui, se jeta dans ses bras, et se dirigea
avec lui du ct de l'Htel de Ville. Mais de noirs pressentiments
assigeaient l'me de Philippe. Sa femme nourrissait, il voulut lui
pargner de trop fortes motions, et il l'engagea vivement  retourner
chez elle, en lui adressant mille recommandations au sujet de leur fils.
Ne lui fais pas har les assassins de son pre, dit-il; inspire-lui
l'amour de la patrie; dis-lui bien que son pre est mort pour elle....
Adieu, mon Elisabeth, adieu[562]! Ce furent ses dernires paroles, et
ce fut un irrvocable adieu. Quelques instants aprs cette scne, la
barrire de l'ternit s'levait entre le mari et la femme.

[Note 562: Manuscrit de Mme Le Bas. D'aprs ce manuscrit, ce serait
 la Force que Lebas aurait t conduit; mais Mme Le Bas a d confondre
cette prison avec la Conciergerie. Comme tous les membres de sa
malheureuse famille, Mme Le Bas fut jete en prison avec son enfant  la
mamelle par les _hros_ de Thermidor, qui la laissrent vgter
durant quelques mois, d'abord  la prison Talarue, puis  Saint-Lazare,
dont le nom seul tait pour elle un objet d'pouvante. Toutefois elle se
rsigna. Je souffrais pour mon bien-aim mari, cette pense me
soutenait. On lui avait offert la libert, une pension mme, si elle
voulait changer de nom; elle s'y refusa avec indignation. Je n'aurais
jamais quitt ce nom si cher  mon coeur, et que je me fais gloire de
porter. Femme hroque de l'hroque martyr qui ne voulut point
partager l'opprobre de la victoire thermidorienne, elle se montra,
jusqu' son dernier jour, fire de la mort de son mari: Il a su mourir
pour sa patrie, il ne devait mourir qu'avec les martyrs de la libert.
Il m'a laisse veuve et mre  vingt et un ans et demi; je bnis le Ciel
de me l'avoir t ce jour-l, il ne m'en est que plus cher. On m'a
trane de prison en prison avec mon jeune fils de cinq semaines; il
n'est de souffrances que ne m'aient fait endurer ces monstres, croyant
m'intimider. Je leur ai fait voir le contraire; plus ils m'en faisaient,
plus j'tais heureuse de souffrir pour eux. Comme eux, j'aime la
libert; le sang qui coule dans mes veines  soixante-dix-neuf ans est
le sang de rpublicains. (Manuscrit de Mme Le Bas.) Et en parlant de
ces morts si regretts elle ne manque pas d'ajouter Comme vous eussiez
t heureux de connatre ces hommes vertueux sous tous les rapports!]




IX


La prsence de Robespierre  la Commune sembla redoubler l'ardeur
patriotique et l'nergie du conseil gnral; on y voyait le gage assur
d'une victoire prochaine, car on ne doutait pas que l'immense majorit
de la population parisienne ne se rallit  ce nom si grand et si
respect.

Le conseil gnral se composait de quatre-vingt-seize notables et de
quarante-huit officiers municipaux formant le corps municipal, en tout
cent quarante-quatre citoyens lus par les quarante-huit sections de la
ville de Paris. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, quatre-vingt-onze
membres signrent la liste de prsence, c'est--dire leur arrt de mort
pour la plupart. D'autres vinrent-ils? c'est probable; mais ils ne
signrent pas, et vitrent ainsi la proscription sanglante qui frappa
leurs malheureux collgues.

Parmi les membres du conseil gnral figuraient un certain nombre de
citoyens appartenant au haut commerce de la ville, comme Arthur,
Grenard, Avril; beaucoup de petits marchands, un notaire comme Delacour;
quelques hommes de loi, des employs, des artistes, comme Lubin,
Fleuriot-Lescot, Beauvallet, Cietty, Louvet, Jault; deux ou trois hommes
de lettres, des mdecins, des rentiers et plusieurs professeurs.
C'taient presque tous des patriotes d'ancienne date, dvous aux
grandes ides dmocratiques reprsentes par Robespierre. L'extrait
suivant d'une lettre d'un officier municipal de la section du
_Finistre_, nomm Mercier, directeur de la fabrication des
assignats, lettre adresse  l'agent national Payan, peut servir  nous
renseigner sur les sentiments dont la plupart taient anims: La
faction dsorganisatrice, sous le voile d'un patriotisme
ultrarvolutionnaire, a longtemps agit et agite encore la section du
_Finistre_. Le grand meneur est un nomm Bouland, ci-devant garde
de Monsieur. Ce motionneur  la Jacques Roux, en tonnant  la tribune
contre la prtendue aristocratie marchande, a maintes fois tent
d'garer par les plus dangereuses provocations la nombreuse classe des
citoyens peu clairs de la section du _Finistre_.... Cette cabale
a attaqu avec acharnement les rvolutionnaires de 89, trop purs en
probit et patriotisme pour adopter les principes dsorganisateurs. Leur
grand moyen tait de les perdre dans l'opinion publique par les plus
atroces calomnies; quelques bons citoyens ont t leurs
victimes...[563] Ne sent-on pas circuler dans cette lettre le souffle
de Robespierre? Mercier, on le voit, tait digne de mourir avec lui.

[Note 563: Pice de la collection Beuchot.]

Il tait alors environ dix heures du soir. Il n'y avait pas de temps 
perdre; c'tait le moment d'agir. Au lieu de cela, Maximilien se mit 
parler au sein du conseil gnral,  remercier la Commune des efforts
tents par elle pour l'arracher des mains d'une faction qui voulait sa
perte. Les paroles de Robespierre avaient excit un irrsistible
enthousiasme; on se serrait les mains, on s'embrassait comme si la
Rpublique tait sauve, tant sa seule parole inspirait de
confiance[564].

[Note 564: Voy.  ce sujet un extrait du procs-verbal de la section
de l'_Arsenal_, cit sous le numro XXXIV, p. 196,  la suite du
rapport de Courtois sur les vnements du 9 Thermidor.]

Dj, avant son arrive, un membre avait longuement retrac, avec
beaucoup d'animation, le tableau des services innombrables et
dsintresss que, depuis cinq ans, Maximilien n'avait cess de rendre 
la patrie[565]. Le conseil gnral n'avait donc nul besoin d'tre excit
ou encourag. C'taient le peuple et les sections en marche qu'il et
fallu haranguer. Aussi bien le conseil venait d'ordonner que la faade
de la Maison commune serait sur le champ illumine. C'tait l'heure de
descendre sur la place de Grve et de parler au peuple.

[Note 565: Rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des
tribunaux. (Pices  la suite du rapport de Courtois sur les vnements
du 9 thermidor, n XIX, 9e pice, p. 119.) Si Robespierre l'et emport,
ce rapport et t tout autre, comme bien on pense. On en peut dire
autant de celui du commandant Dumesnil, insr sous le n XXXI, p. 182,
 la suite du rapport. Degesne et Dumesnil se vantent trs fort d'avoir
embrass chaudement le parti de la Convention ds la premire heure,
mais nous avons sous les yeux une pice qui affaiblit singulirement
leurs allgations; c'est une lettre du nomm Haurie, garon de bureau du
tribunal rvolutionnaire, o il est dit: Le 9 thermidor, des officiers
de la gendarmerie des tribunaux sont venus dans la chambre du conseil du
tribunal rvolutionnaire promettre de servir Robespierre.... Les noms de
ces officiers sont: DUMESNIL, Samson, Aduet, DEGESNE, Fribourg, Dubunc
et Chardin. Il est  remarquer que Dumesnil et Degesne ont t
incarcrs par les rebelles. Le commandant de la gendarmerie  cheval
est venu leur assurer que tout son corps tait pour Robespierre.
(_Archives_, F. 7, 4437.)]

Un mot de Robespierre, et les sections armes et la foule innombrable
qui garnissaient les abords de l'Htel de Ville s'branlaient, se
ruaient sur la Convention, jetaient l'Assemble dehors. Mais ce mot, il
ne voulut pas le dire. Press par ses amis de donner un signal que
chacun attendait avec impatience, il refusa obstinment. Beaucoup de
personnes l'ont accus ici de faiblesse, ont blm ses irrsolutions;
et, en effet, en voyant les dplorables rsultats de la victoire
thermidorienne, on ne peut s'empcher de regretter amrement les
scrupules auxquels il a obi. Nanmoins, il est impossible de ne pas
admirer sans rserve les motifs dterminants de son inaction.
Reprsentant du peuple, il ne se crut pas le droit de porter la main sur
la Reprsentation nationale. Il lui rpugnait d'ailleurs de prendre
devant l'histoire la responsabilit du sang vers dans une guerre
civile. Certain du triomphe en donnant contre la Convention le signal du
soulvement, il aima mieux mourir que d'exercer contre elle le droit de
lgitime dfense.

Tandis que l'nergie du conseil gnral se trouvait paralyse par les
rpugnances de Maximilien  entrer en rvolte ouverte contre la
Convention, celle-ci n'hsitait pas, et elle prenait des mesures
dcisives. Un tas d'hommes qui, selon la forte expression du pote,

  Si tout n'est renvers ne sauraient subsister,

les Bourdon, les Barras, les Frron, vinrent, pour encourager
l'Assemble, lui prsenter sous les couleurs les plus dfavorables les
dispositions des sections. Sur la proposition de Voulland, elle chargea
Barras de diriger la force arme contre l'Htel de Ville, et lui
adjoignit Lonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Frron, Rovre, Delmas,
Ferrand et Bollet, auxquels on attribua les pouvoirs dont taient
investis les reprsentants du peuple prs les armes. A l'exception des
deux derniers, qui n'avaient jou qu'un rle fort effac, on ne pouvait
choisir  Barras de plus dignes acolytes.

Mais les conjurs ne se montraient pas satisfaits encore: il fallait
pouvoir se dbarrasser, sans jugement, des dputs proscrits dans la
matine; or, ils trouvrent un merveilleux prtexte dans le fait, de la
part de ces derniers, de s'tre, volontairement ou non, soustraits au
dcret d'arrestation. lie Lacoste commena par demander la mise hors la
loi de tous les conseillers municipaux qui avaient embrass la cause de
Robespierre et l'avaient trait en frre. Dcrte au milieu des
applaudissements, cette mesure ne tarda pas  tre tendue  Hanriot.
Personne ne parlait des dputs, comme si, au moment de frapper ces
grandes victimes, on et t arrt par un reste de pudeur. Bientt
toutefois Voulland, s'enhardissant, fit observer que Robespierre et
_tous les autres_ s'taient galement soustraits au dcret
d'arrestation, et,  sa voix, l'Assemble les mit aussi hors la
loi[566].

[Note 566: Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet
1794). Malgr le dcret du matin, par lequel avait t supprim le grade
de commandant gnral de la garde nationale, la Convention avait mis 
la tte de l'arme parisienne un chef de lgion nomm Esnard. Mais cet
officier avait t arrt  la Commune par ordre du maire et de l'agent
national prs desquels il s'tait rendu aussitt pour leur donner
communication de ses pouvoirs.]

Aussitt des missaires sont envoys dans toutes les directions, dans
les assembles sectionnaires, sur la place de Grve, pour y proclamer le
formidable dcret dont on attendait le plus grand effet. En mme temps
Barras, Lonard Bourdon et leurs collgues courent se mettre  la tte
de la force arme, qu'ils dirigent en deux colonnes, l'une par les
quais, l'autre par la rue Saint-Honor, vers l'Htel de Ville. A
grand'peine, ils avaient pu runir un peu plus de deux mille hommes,
mais leur troupe grossit en route, et, comme toujours, aprs la
victoire, si victoire il y eut, elle devint innombrable. Il pouvait tre
en ce moment un peu plus de minuit.

Cependant le conseil gnral continuait de dlibrer. Impossible de
dployer plus d'nergie et de rsolution que n'en montra le comit
d'excution. Dcid  dfendre jusqu' la mort les principes pour
lesquels il tait debout, il avait fait apporter des armes dans la salle
de ses dlibrations, voisine de celle o se tenait le conseil
gnral[567]. De plus, il venait d'inviter de nouveau,  cette heure
suprme, toutes les sections  faire sonner le tocsin, battre la
gnrale, et  runir leurs forces sur la place de la Maison-commune,
afin de sauver la patrie[568]. Mais cela n'tait pas encore suffisant 
ses yeux; il lui paraissait ncessaire, pour achever de produire un
grand effet sur les masses, d'avoir la sanction d'un grand nom
populaire, du nom de Robespierre, qui quivalait  un drapeau et
reprsentait la Convention.

[Note 567: Commune de Paris. Le 9 thermidor..., le gnral Hanriot
fera passer au comit d'excution des fusils, des pistolets et des
munitions pour douze membres. _Sign_: Arthur, Legrand, Louvet,
Grenard, Coffinhal. (Pice de la collection Beuchot.)]

[Note 568: Il est ordonn aux sections, pour sauver la chose
publique, de faire sonner le tocsin et de faire battre la gnrale dans
toute la commune de Paris, et de runir leurs forces dans la place de la
Maison-commune, o elles recevront les ordres du gnral Hanriot, qui
vient d'tre remis en libert, avec tous les dputs patriotes, par le
peuple souverain. _Sign_: Arthur, Legrand, Grenard, Desboisseau et
Louvet. (Pice de la collection Beuchot.)]

Parmi les commissaires faisant fonction de ministres, deux seulement,
Payan, frre an de l'agent national, commissaire de l'instruction
publique, et Lerebours, commissaire des secours publics, prirent parti
pour Robespierre. Les autres, quoique tous dvous pour la plupart aux
ides de Maximilien, jugrent prudent d'attendre le rsultat des
vnements. Rpublicain enthousiaste, patriote ardent, Lerebours s'tait
rendu un des premiers  la Commune o, comme on l'a vu, il avait t
nomm membre du comit d'excution. Seul il chappa au massacre des
membres de ce comit[569]. C'est sur les indications crites, sous sa
dicte, par son propre fils, que nous allons retracer la scne qui va
suivre[570], et pour la description de laquelle on s'est beaucoup trop
fi jusqu'ici aux relations plus ou moins mensongres de l'assassin
Merda ou du mouchard Dulac, grand ami de Tallien[571].

[Note 569: Parvenu  s'chapper dans le tumulte, Lerebours alla se
rfugier dans un gout des Champs-lyses, prs du Pont-Royal, o il se
tint cach pendant vingt-quatre heures,  cent pas de l'chafaud qui
l'attendait. Ayant pu, le lendemain, sortir de Paris, il se rendit
d'abord en Suisse, puis en Allemagne, et rentra en France sous le
Directoire. Il est mort, il n'y a pas longtemps,  l'ge de
quatre-vingt-dix ans. Devenu vieux, il essaya de dcliner toute
participation active de sa part  la rsistance de la Commune. Il
disait,  qui voulait l'entendre, que le 9 thermidor il s'tait trouv
_par hasard, sans savoir pourquoi_,  l'Htel de Ville, o _on
lui avait fait signer un ordre  la section des Piques_. Et cet ordre
est tout entier de sa main. (Voy.  ce sujet _le Journal_, par M.
Alp. Karr, numro du 17 octobre 1848.) Mais ce raisonnement d'un
vieillard craintif indignait  bon droit le propre fils de Lerebours.
Mon pre, a-t-il crit dans une note que nous avons sous les yeux,
aurait d se glorifier d'avoir particip  la rsistance de la
Commune.]

[Note 570: Pierre-Victor Lerebours, plus connu sous le nom de
Pierre-Victor, est mort il y a deux ans, fidle au culte que son pre,
dans sa jeunesse, avait profess pour Robespierre. Auteur de la tragdie
des _Scandinaves_ et de divers opuscules, il brilla un instant au
thtre o, dans les rles tragiques, il se fit applaudir  ct de
Talma. Nous tenons de lui-mme les notes d'aprs lesquelles il nous a
t permis de tracer un tableau exact de la scne sanglante qui mit fin
 la rsistance de la Commune.]

[Note 571: C'est ce qu'assur M. Michelet, t. VII, p. 480. Voy. le
rcit de Dulac,  la suite du rapport de Courtois sur les vnements du
9 thermidor, n XXXIV, p. 107. Ce Dulac a tout vu, tout conduit, tout
dirig. Il a jou,  proprement parler, le rle de la mouche du Coche.
Somme toute, son rapport, adress  Courtois un an aprs les vnements,
n'est qu'un placet dguis, une forme nouvelle de mendicit.]

Lerebours rdigea et crivit de sa main l'appel suivant  la section des
Piques, celle de Robespierre: COMMUNE DE PARIS. _Comit
d'excution_. Courage, patriotes de la section des Piques, la libert
triomphe! Dj ceux que leur fermet a rendus formidables aux tratres
sont en libert; partout le peuple se montre digne de son caractre. Le
point de runion est  la Commune...; le brave Hanriot excutera les
ordres du comit d'excution, qui est cr pour sauver la patrie. Puis,
il signa; avec lui signrent: Legrand, Louvet et Payan.

Il s'agissait de faire signer Robespierre, assis au centre de la salle,
 la table du conseil, entre le maire Fleuriot-Lescot et l'agent
national Payan. Longtemps Saint-Just, son frre et les membres du comit
d'excution le supplirent d'apposer sa signature au bas de cet appel
nergique; mais en vain. Au nom de qui? disait Maximilien. Au nom de la
Convention, rpondit Saint-Just; elle est partout o nous sommes. Il
semblait  Maximilien qu'en sanctionnant de sa signature cette sorte
d'appel  l'insurrection contre la Convention, il allait jouer le rle
de Cromwell, qu'il avait si souvent fltri depuis le commencement de la
Rvolution, et il persista dans son refus. Couthon, tardivement
arriv[572], parla d'adresser une proclamation aux armes, convint qu'on
ne pouvait crire au nom de la Convention; mais il engagea Robespierre 
le faire au nom du peuple franais, ajoutant qu'il y avait encore en
France des amis de l'humanit, et que la vertu finirait par
triompher[573]. La longue hsitation de Maximilien perdit tout.

[Note 572: Couthon ne sortit que vers une heure du matin de la
prison de Port-Libre, autrement dit la Bourbe, o il avait t
transfr. (Dclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre,
pice XXXV,  la suite du rapport de Courtois sur les vnements du 9
thermidor, p. 108.) Un officier municipal tait venu le chercher et lui
avait remis un billet ainsi conu: Couthon, tous les patriotes sont
proscrits, le peuple entier est lev; ce seroit le trahir que de ne pas
te rendre  la Maison commune, o nous sommes. Ce billet, sign
Robespierre et Saint-Just, fut trouv sur lui au moment de son
arrestation.]

[Note 573: Dclaration de Jrme Murou et Jean-Pierre Javoir,
gendarmes prs des tribunaux. Ils avaient accompagn l'officier
municipal qui tait all chercher Couthon et taient entrs avec lui 
l'Htel de Ville dans la salle du conseil gnral. (_Archives_, F.
7, 32.)]

Pendant ce temps, les missaires de la Convention proclamaient,  la
lueur des torches, le dcret de l'Assemble. Des fentres de l'Htel de
Ville on en aperut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle
dbouchait sur la place de Grve. Ils cherchaient  ameuter le peuple
contre la Commune. Quelques membres du conseil gnral s'offrirent
d'aller les arrter, partirent et revinrent bientt, ramenant avec eux
deux de ces missaires. Fleuriot-Lescot donna  l'assistance lecture de
la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les
signatures figurant au bas de cette pice, il remarqua celle de David.
C'est une sclratesse de plus de la part des intrigants!
s'cria-t-il; David ne l'a pas signe, car il est chez lui
malade[574].

[Note 574: Renseignements donns par les employs au secrtariat,
sur ce qui s'est pass  la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
(Pice de la collection Beuchot.) Dans une note place  la suite de son
rapport sur les vnements du 9 thermidor (n 37, p. 56), Courtois
prtend que ce fut Payan qui donna lecture du dcret mettant hors la loi
les membres du conseil gnral et autres, et qu'il ajouta au texte du
dcret _ces mots perfides_: et le peuple qui est dans les
tribunes, esprant par l augmenter l'exaspration contre la
Convention. Mais cette note, en dsaccord avec les pices authentiques
o nous avons puis nos renseignements, ne repose sur aucune donne
certaine, et Courtois, par lui-mme, ne mrite aucune espce de
confiance.]

Le grand peintre, avons-nous dit dj, avait, sur le conseil de Barre,
prudemment gard la chambre.

Ce formidable dcret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire
dans les rues un trs-fcheux effet. L'ardeur d'un certain nombre de
membres de la Commune, ne se trouvant pas soutenue par une intervention
directe de Robespierre, se ralentit singulirement. Beaucoup de
citoyens, ne sachant ce qui se passait  cette heure avance de la nuit,
rentrrent tranquillement chez eux. Il n'est pas jusqu'au temps qui ne
vnt en aide aux conjurs de la Convention. Le ciel avait t triste et
sombre toute la journe. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne
contribua pas peu  dissiper la foule. Quand, deux heures plus tard, les
colonnes conventionnelles dbouchrent sur la place de Grve, elle tait
presque dserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur
le quai, entre la force arme dirige par Barras, et les canonniers
rests autour d'Hanriot, Lonard Bourdon,  la tte de sa troupe, put
pntrer sans obstacle dans l'Htel de Ville, par le grand escalier du
centre, et parvenir jusqu' la porte de la salle de l'Egalit. Il tait
alors un peu plus de deux heures du matin[575].

[Note 575: Voir le procs-verbal de la sance de la Commune dans
l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 56.]

En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et
songeant, un peu tard,  la gravit des circonstances, se dcidait enfin
 signer l'adresse  la section des Piques. Dj il avait crit les deux
premires lettres de son nom, _Ro_, quand un coup de feu, parti du
couloir sparant la salle du conseil gnral de celle du corps
municipal, retentit soudainement[576]. Aussitt on vit Robespierre
s'affaisser, la plume lui chappa des mains, et, sur la feuille de
papier o il avait  peine trac deux lettres, on put remarquer de
larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il
venait de recevoir  la joue[577]. Fleuriot-Lescot, constern, quitta le
fauteuil, et courut vers l'endroit d'o le coup tait parti. Il y eut
dans l'assistance un dsarroi subit. On crut d'abord  un suicide.
Robespierre, disait-on, s'est brl la cervelle[578]. L'invasion de la
salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas  mettre fin 
l'incertitude.

[Note 576: Renseignements donns par les employs au secrtariat,
_ubi supr_.]

[Note 577: Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M.
Philippe de Saint-Albin, cette pice toute macule encore du sang de
Robespierre. Rien d'mouvant comme la vue de cette pice, qui suffit, 
elle seule,  donner la clef du drame qui s'est pass. Saisie par Barras
sur la table du conseil gnral, elle passa plus tard, avec les papiers
de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin
de Saint-Albin.]

[Note 578: Renseignements fournis par les employs au secrtariat
sur ce qui s'est pass  la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
(Pice de la collection Beuchot.) Entre ce rcit et celui que j'ai donn
dans mon _Histoire de Saint-Just_, il existe une lgre diffrence;
cela tient  ce que,  l'poque o j'ai crit la vie de Saint-Just, je
n'avais ni les renseignements donns par les employs au secrtariat ni
les notes de M. Lerebours fils.]




XI


Voici ce qui tait arriv. A tout prix les Thermidoriens voulaient se
dbarrasser de Robespierre. C'tait beaucoup d'avoir obtenu contre lui
un dcret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne
leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener  l'chafaud
cet hroque dfenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout,
les conjurs avaient tout  craindre; mieux valait en finir par un coup
de couteau ou une balle. Lui mort, on tait  peu prs sr de voir
tomber d'elle-mme la rsistance de la Commune. Restait  trouver
l'assassin. La chose n'tait pas difficile, il se rencontre toujours
quelque coupe-jarret prt  tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper
Robespierre en cette occurence pouvait tre une occasion de fortune. Il
y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Lonard
Bourdon un jeune drle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux
que de saisir cette occasion. Il avait  peine vingt ans.

[Note 579: Tel tait son vritable nom, que par euphmisme il
changea en celui de Mda. Il avait un frre qui mourut chef de bataillon
et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquide la
pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministre de la
guerre.)]

Ce fut,  n'en point douter, Lonard Bourdon qui arma son bras; jamais
il n'et os prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre
exprs d'un membre de la Convention. Intrigant mpris, suivant la
propre expression de Maximilien, complice oubli d'Hbert, Lonard
Bourdon tait ce dput  qui Robespierre avait un jour,  la
Convention, reproch d'avilir la Reprsentation nationale par des formes
indcentes. Comme Fouch, comme Tallien, comme Rovre, il hassait dans
Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est
trs probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes
les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la dbarrassait de
l'homme qui  cette heure encore contre-balanait son autorit. La
fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hsita point.

Parvenu avec son gendarme  la porte de la salle o sigeait le conseil
gnral[580], laquelle s'ouvrait  tout venant, Lonard Bourdon lui
dsigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se prsentant de
profil, la partie droite du corps tourne vers la place de Grve. Du
couloir o se tenait l'assassin  la place o tait la victime, il
pouvait y avoir trois ou quatre mtres au plus. Arm d'un pistolet,
Merda tendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne et pu
prvenir son mouvement[581].

[Note 580: Ce brave gendarme ne m'a pas quitt, avoua Lonard
Bourdon quelques instants aprs, en prsentant l'assassin  la
Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30
juillet 1794.))]

[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laiss une
relation o, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup
d'crivains se sont laiss prendre  cette relation si grossirement
mensongre; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser
son rcit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout  l'autre,
qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy.
_Histoire de la Rvolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda
prtend qu'il s'lana sur Robespierre et qu'il lui prsenta la pointe
de son sabre sur le coeur, en lui disant: Rends-toi, tratre! etc.
Comment les amis dvous qui entouraient Maximilien eussent-ils laiss
pntrer jusqu' lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son rcit, publi
longtemps aprs les vnements, Merda raconte qu'ayant fouill
Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes
valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus btement ni avec plus
d'impudence que ce lche et misrable assassin. Sa relation a t
prcieusement recueillie et publie par MM. Barrire et Berville dans
leur collection des Mmoires relatifs  la Rvolution franaise.]

Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en claboussant de son
sang la feuille de papier contenant l'appel  la section des Piques. La
question a t longtemps dbattue de savoir si Maximilien avait t
rellement assassin, ou s'il y avait eu de sa part tentative de
suicide. Le doute ne saurait tre cependant un seul instant permis.
Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'ide de recourir  ce moyen
extrme quand tout paraissait sourire  sa cause, et que, tardivement,
il s'tait dcid  en appeler lui-mme au peuple des dcrets de la
Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter  cet acte de
dsespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle et prcd le
coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entirement
indit et tout  fait dsintress (le rapport des employs au
secrtariat) que c'tait tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple
examen de la blessure suffit d'ailleurs pour dtruire tout  fait
l'hypothse du suicide. En effet, le projectile dirig de haut en bas,
avait dchir la joue  un pouce environ de la commissure des lvres,
et, pntrant de gauche  droite, il avait bris une partie de la
mchoire infrieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se
tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche  droite et de haut en
bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup
s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant
debout sur Maximilien assis et prsentant son profil gauche.

[Note 582: Rapport des officiers de sant sur les pansements des
blessures de Robespierre an. (Pice XXXVII, p. 202,  la suite du
rapport de Courtois sur les vnements du 9 thermidor.)]

A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens prouvrent
une joie indicible; cependant, malgr leur cynisme et leur effronterie,
ils ne tardrent pas  comprendre eux-mmes tout l'odieux qui
rejaillirait sur eux de ce lche assassinat, et aprs que le prsident
de la Convention (c'tait Charlier) eut, au milieu des applaudissements,
donn l'accolade  celui qu'on prsenta hautement  l'Assemble comme le
meurtrier de Maximilien, on s'effora de faire croire  un suicide.
Voil pourquoi Barre, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la
veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son
rapport du 10: Robespierre an s'est frapp. Voil pourquoi, un an
plus tard, Courtois, dans son rapport sur les vnements du 9 thermidor,
assurait, sur le tmoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait
manqu Robespierre et que celui-ci s'tait frapp lui-mme[583]. Mais
les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat
psera ternellement sur leur mmoire, et la postrit vengeresse ne
sparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Lonard Bourdon arma
le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584].

[Note 583: Rapport de Courtois sur les vnements..., p. 70. Rien de
curieux et de bte  la fois comme la dclaration du concierge Bochard:
Sur les deux heures du matin, dit-il, un gendarme m'a appel et m'a
dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de
l'galit. J'ai entr, j'ai vu Le Bas tendu par terre, et de suite
Robespierre l'an s'est tir un coup de pistolet dont la balle, en le
manquant, a pass  trois lignes de moi; j'ai failli tre tu. (Pice
XXVI, page 201,  la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE
MANQUER et la balle passer  trois lignes de lui. Ce prtendu tmoignage
ne mrite mme pas la discussion. Et voil pourtant les autorits
thermidoriennes!]

[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Lonard Bourdon, ne
cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nomm
sous-lieutenant au 5e rgiment de chasseurs, ds le 25 thermidor, pour
avoir fait feu sur _les tratres Couthon et Robespierre_
(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 aot 1794]), il ne tarda pas  se
plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donn, dit-il
deux ans aprs, la place la plus infrieure de l'arme. Un jour mme,
parat-il, fatigu de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barre lui
avaient dclar, furieux, qu'on ne devait rien  un assassin. (Lettre de
Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection
de M. de Girardot, cite par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grce  la
protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de
l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tu  la
bataille de la Moskowa.]

A peine Merda eut-il lch son coup de pistolet que la horde
conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil gnral dont les
membres, surpris sans dfense, ne purent opposer aucune rsistance.
Quelques-uns furent arrts sur-le-champ, d'autres s'chapprent  la
faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de prsence, dont se
saisirent les vainqueurs, ils furent repris ds le lendemain.
Saint-Just, s'oubliant lui-mme, ne songeait qu' donner des soins 
Robespierre[585]. Le Bas crut bless  mort celui  qui il avait dvou
sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la libert et
la Rpublique perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la
veuve Capet, celle o sigeait le comit d'excution; l il s'empara
d'un des pistolets apports par l'ordre de ce comit et se fit sauter la
cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton.

[Note 585: Extrait des Mmoires de Barras cit dans le 1er numro de
la _Revue du XIXe sicle_. Disons encore que le peu qui a paru des
Mmoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une
ide bien haute de leur valeur historique.]

[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet,
commissaire de police de la section des _Lombards_, assists du
citoyen Rousselle, membre du comit rvolutionnaire de la section de la
_Cit_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pice de la
collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut lev  sept heures du matin,
et port immdiatement au cimetire de Saint-Paul, section de
l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc
commis une grave erreur en prtendant que le cadavre de Le Bas avait t
men  la Convention ple-mle avec les blesss.]

Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre
les mains des assassins de son frre, il franchit une des fentres de
l'Htel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier
tage  contempler la Grve envahie par les troupes conventionnelles,
puis il se prcipita la tte la premire sur les premires marches du
grand escalier. On le releva mutil et sanglant, mais respirant encore.
Transport au comit civil de la section de la _Maison-commune_, o
il eut la force de dclarer que son frre et lui n'avaient aucun
reproche  se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers
la Convention, il y fut trait avec beaucoup d'gards, disons-le 
l'honneur des membres de ce comit, qui ne se crurent pas obligs, comme
tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le rclamer pour le
transfrer au comit de Sret gnrale, ils se rcrirent, disant qu'il
ne pouvait tre transport sans risque pour ses jours, et ils ne le
livrrent que sur un ordre formel des reprsentants dlgus par la
Convention[587].

[Note 587: Procs-verbal du comit civil de la
_Maison-commune_, cit sous le numro XXXVIII, p. 203,  la suite
du rapport de Courtois sur les vnements du 9 thermidor.]

Couthon, sur lequel Merda avait galement tir sans l'atteindre, s'tait
gravement bless  la tte en tombant dans un des escaliers de l'Htel
de Ville. Il avait t men, vers cinq heures du matin,  l'Htel-Dieu,
o il reut les soins du clbre chirurgien Desault, qui le fit placer
dans le lit n 15 de la salle des oprations. Au juge de paix charg par
Lonard Bourdon de s'enqurir de son tat il dit: On m'accuse d'tre un
conspirateur, je voudrais bien qu'on pt lire dans le fond de mon
me[588]. Le pauvre paralytique,  moiti mort, inspirait encore des
craintes aux conjurs, car Barras et son collgue Delmas enjoignirent 
la section de la _Cit_ d'tablir un poste  l'Htel-Dieu, et ils
rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tte, de la
personne de Couthon[589]. Peu aprs, le juge de paix Bucquet reut
l'ordre exprs d'amener le bless au comit de Salut public[590].

[Note 588: Procs-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la
section de la _Cit_. (Pice indite de la collection Beuchot). La
fameuse lgende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et
que des _hommes du peuple_ voulaient jeter  la rivire, est une
pure invention de Frron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les
vnements du 9 thermidor.)]

[Note 589: La section de la _Cit_ fera tablir un poste 
l'Htel-Dieu, o l'on a port Couthon, reprsentant du peuple, mis en
tat d'arrestation par dcret de la Convention nationale. Le commandant
du poste rpondra sur sa tte de la personne de Couthon. _Sign_:
Barras, J.-B. Delmas, reprsentants du peuple. (Pice indite de la
collection Beuchot.)]

[Note 590: Procs-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi
supr_).]

Quant  Hanriot, il ne fut arrt que beaucoup plus tard. S'il avait
manqu de cet clair de gnie qui lui et fait saisir le moment opportun
de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurs et de dlivrer la
Rpublique d'une bande de coquins par lesquels elle allait tre
honteusement asservie, ni le dvouement ni le courage, quoi qu'on ait pu
dire, ne lui avaient fait dfaut. Trahi par la fortune et abandonn des
siens, il lutta seul corps  corps contre les assaillants de la Commune.
Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand
l'assassinat de Robespierre trancha tout  fait la question. Oblig de
cder  la force, le malheureux gnral se rfugia dans une petite cour
isole de l'Htel de Ville, o il fut dcouvert dans la journe, vers
une heure de l'aprs-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures
qu'il avait reues dans la lutte ou qu'il s'tait faites lui-mme[593],
ayant peut-tre tent, comme Robespierre jeune, mais en vain galement,
de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une pouvantable catastrophe,
cette rsistance de la Commune, qui fut si prs d'aboutir  un triomphe
clatant.

[Note 591: Extrait des Mmoires de Barras. _Ubi supr_.]

[Note 592: Dclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
tribunaux, pice XXXI, p. 182  la suite du rapport de Courtois sur les
vnements de Thermidor.]

[Note 593: Procs-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et
Chandedellier, agents du comit de Sret, Bonnard, secrtaire agent;
Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pice XL, p.
214,  la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont
racont, d'aprs Barre et Dumesnil, qu'Hanriot avait t jet par
Coffinhal d'une _fentre du troisime tage_ dans un gout de
l'Htel de Ville. Mais c'est l une fable thermidorienne. C'est une
dclaration faite hier au tribunal rvolutionnaire, dit Barre dans la
sance du 11 thermidor. Une dclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barre ne
mritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot et t prcipit
d'une fentre du _troisime tage_, il est  croire que les agents
du comit de Sret gnrale chargs d'oprer son arrestation en eussent
su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est 
prsumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu  le faire
transporter  la Conciergerie et de l  l'chafaud.]




XII


Plac sur un brancard, Robespierre fut amen  la Convention par des
canonniers et quelques citoyens arms. Il tait si faible, qu'on
craignait  chaque instant qu'il ne passt. Aussi ceux qui le portaient
par les pieds recommandaient-ils  leurs camarades de lui tenir la tte
bien leve, pour lui conserver le peu de vie qui lui restait[594]. Ni
l'outrage ni l'injure ne lui furent pargns en chemin. Insulter le
gant tomb, n'tait-ce pas une manire de faire sa cour aux assassins
vainqueurs? Quand Jsus eut t mis en croix, ses meurtriers lui
dcernrent par drision le titre de roi des Juifs; les courtisans
thermidoriens usrent d'un sarcasme analogue  l'gard de Maximilien.
Ne voil-t-il pas un beau roi! s'criaient-ils. Allusion dlicate au
cachet fleurdelis qu'on prtendait avoir trouv sur le bureau de la
Commune.

[Note 594: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction, du 9 au 10 thermidor_. Paris, in-8 de 7 p. De
l'imp. de Pain, passage Honor. Cette brochure, sans nom d'auteur,
parat rdige avec une certaine impartialit, c'est--dire qu'on n'y
rencontre pas les calomnies ineptes et grossires dont toutes les
brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous
avons cru devoir y puiser quelques renseignements.]

Le lche Robespierre est l, dit le prsident Charlier en apprenant
l'arrive du funeste cortge. Vous ne voulez pas qu'il entre?--Non,
non, hurla le choeur des forcens. Et Thuriot, le futur serviteur du
despotisme imprial, d'enchrir l-dessus: Le cadavre d'un tyran ne
peut que porter la peste; la place qui est marque pour lui et ses
complices, c'est la place de la Rvolution[595]. Ces lches appelaient
lche celui qu'ils venaient de frapper tratreusement, et tyran celui
qui allait mourir en martyr pour la Rpublique et la libert perdues.

[Note 595: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Robespierre fut transport au comit de Salut public, dans la salle
d'audience prcdant celle des sances du comit et tendu sur une
table[596]. On posa sous sa tte, en guise d'oreiller, une bote de
sapin o taient renferms des chantillons de pain de munition. Il
tait vtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin,  peu
prs comme au jour de la fte de l'tre suprme, jour doublement
mmorable, o tant de bndictions taient montes vers lui et o aussi
plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son coeur de sombres
pressentiments. On crut pendant longtemps qu'il allait expirer,
tellement on le voyait immobile et livide. Il tait sans chapeau, sans
cravate, sa chemise entr'ouverte se trouvait teinte du sang qui
s'chappait en abondance de sa mchoire fracasse. Au bout d'une heure
il ouvrit les yeux et, pour tancher le sang dont sa bouche tait
remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des
assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots: _Au
grand monarque, Lecourt, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue
Saint-Honor, prs de celle des Poulies, Paris_[597]. Pas une plainte
ne s'chappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage
dnotrent seuls l'tendue de ses souffrances. Ajoutez  la douleur
physique les outrages prodigus  la victime par des misrables sans
conscience et sans coeur, et vous aurez une ide du long martyre
hroquement support par ce grand citoyen. Votre Majest souffre, lui
disait l'un; et un autre: Eh bien, il me semble que tu as perdu la
parole[598]. Certaines personnes cependant furent indignes de tant de
lchet et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui
donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont
il se servait, et qui tait tout imbib de sang[599]. Un employ du
comit, le voyant se soulever avec effort pour dnouer sa jarretire,
s'empressa de lui prter aide. Je vous remercie, monsieur, lui dit
Robespierre d'une voix douce[600]. Mais ces tmoignages d'intrt et
d'humanit taient  l'tat d'exception.

[Note 596: Cette table se trouve aujourd'hui aux _Archives_.]

[Note 597: Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide,
se sont imagin avoir trouv l un appui  leur thse. Courtois, aprs
avoir montr dans son rapport sur les vnements du 9 thermidor le
gendarme Merda _manquant_ Robespierre, reprsent celui-ci tenant
dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit  ses yeux par
l'adresse du marchand qui l'avoit vendu, et dont l'enseigne toit _Au
Grand Monarque_, le terme qu'avoit choisi son ambition (p. 73).
Honnte Courtois!--Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du
propritaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citoyen de
ce nom, peut-tre l'ancien dput des Bouches-du-Rhne  la Lgislative,
qui, mu de piti, aura,  dfaut de linge, donn ce sac  la victime.]

[Note 598: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction_, du 9 au 10 thermidor (_ubi supr_).--Voy.
aussi, au sujet des mauvais traitements infligs au vaincu, les notes
relatives  Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apport au comit de
Salut public, pice XLI, p. 215,  la suite du rapport de Courtois.]

[Note 599: Notes relatives  Maximilien Robespierre, _ubi
supr_.]

[Note 600: Nous empruntons ce trait  M. Michelet,  qui il fut
racont par le gnral Petiet, lequel le tenait de l'employ remerci
par Robespierre. (_Histoire de la Rvolution_, t. VII, p. 514.)]

Saint-Just et Dumas se trouvaient l. Quand on les avait amens,
quelques-uns des conjurs, s'adressant aux personnes qui entouraient
Robespierre, s'taient cris ironiquement: Retirez-vous donc, qu'ils
voient leur roi dormir sur une table comme un homme[601]. A la vue de
son ami tendu  demi mort, Saint-Just ne put contenir son motion; le
gonflement de ses yeux rougis rvla l'amertume de son chagrin[602].
Impassible devant l'outrage, il se contenta d'opposer aux insulteurs le
mpris et le ddain. On l'entendit seulement murmurer, en contemplant le
tableau des Droits de l'homme, suspendu  la muraille: C'est pourtant
moi qui ai fait cela[603]! Ses amis et lui tombaient par la plus
rvoltante violation de ces Droits, dsormais anantis, hlas!

[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction._]

[Note 602: _Ibid._]

[Note 603: Notes relatives  Maximilien Robespierre, _ubi
supr_.]




XIII


Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime
n'et pas la force de supporter le trajet de l'chafaud, firent panser
sa blessure par deux chirurgiens. lie Lacoste leur dit: Pansez bien
Robespierre, pour le mettre en tat d'tre puni[604]. Pendant ce
pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne
profra pas une plainte. Cependant quelques misrables continuaient de
l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destin 
assujettir sa mchoire brise, une voix s'cria: Voil qu'on met le
diadme  Sa Majest. Et une autre: Le voil coiff comme une
religieuse[605]. Il regarda seulement les oprateurs et les personnes
prsentes avec une fermet de regard qui indiquait la tranquillit de sa
conscience et le mettait fort au-dessus des lches dont il avait  subir
les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de
dfaillance. Ses meurtriers eux-mmes, tout en le calomniant, ont t
obligs d'attester son courage et sa rsignation[607].

[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction._]

[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de
Robespierre_.]

[Note 606: Rapport des officiers de sant Vergez et Martigues (pice
XXXVI,  la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives 
Maximilien, _ubi supr_.]

[Note 607: Notes relatives  M. Robespierre.]

Le pansement termin, on le recoucha sur la table, en ayant soin de
remettre sous sa tte la bote de sapin qui lui avait servi d'oreiller,
en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un
tour  la petite fentre[608]. Le comit de Salut public ne tarda pas 
l'envoyer  la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau,
que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Htel-Dieu. Ce
magistrat fut charg de faire toutes les rquisitions ncessaires pour
que les proscrits fussent conduits sous bonne et sre garde, tant on
redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609].
Le comit chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pans Maximilien
de l'accompagner  la prison, et de ne le quitter qu'aprs l'avoir remis
entre les mains des officiers de sant de service  la Conciergerie; ce
qui fut ponctuellement excut[610]. Il tait environ dix heures et
demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison
de justice du Palais[611].

[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction_.]

[Note 609: Le comit de Salut public arrte que sur-le-champ
Robespierre, Couthon et Goubault seront transfrs  la Conciergerie,
sous bonne et sre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la
section de la _Cit_, est charg de l'excution du prsent arrt,
et de faire toutes les rquisitions ncessaires  ce sujet. Le 10
thermidor, B. Barre, Billaud-Varenne, p. 260. (Pice de la collection
Beuchot.)]

[Note 610: Rapport des officiers de sant, _ubi supr_.--M.
Michelet s'est donc tromp quand il a crit, sur nous ne savons quel
renseignement que les comits firent faire  Robespierre l'inutile et
dure promenade d'aller  l'Htel-Dieu. (_Histoire de la
Rvolution_, t. VII, p. 517.)]

[Note 611: Reu  la Conciergerie le _nom_ Robespierre an,
Couthon, Goubeau, _amen prisonni_ par le citoyen Bucquet, juge de
paix de la section de la _Cit_, le 10 thermidor de l'an IIe de la
Rpublique une et indivisible. V. Richard fils. (Pice de la collection
Beuchot.)]

Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'tait alors prsente 
la Conciergerie, demandant  voir ses frres; comment, aprs s'tre
nomme, avoir pri, s'tre trane  genoux devant les gardiens, elle
avait t repousse durement, et s'tait vanouie sur le pav. Quelques
personnes, saisies de commisration, la relevrent et l'emmenrent,
comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle tait en
prison[612]. Les Thermidoriens avaient hte de faire main basse sur
quiconque tait souponn d'attachement  la personne de leur victime.

[Note 612: Mmoires de Charlotte Robespierre, p. 145.]

A l'heure o Robespierre tait conduit  la Conciergerie, la sance
conventionnelle s'tait rouverte, aprs une suspension de trois heures.
On vit alors se produire  la barre de l'Assemble toutes les lchets
dont la bassesse humaine est capable. Ce fut  qui viendrait au plus
vite se coucher  plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de
courtisan en jetant de la boue aux vaincus.

Voici d'abord le directoire du dpartement de Paris qui, la veille,
avait commenc par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'tait empress
d'abandonner ds que les chances avaient paru tourner du ct des
conjurs de la Convention[613]. Il accourait fliciter l'Assemble
d'avoir sauv la patrie. Quelle drision!

[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes 
la Commune: Les administrateurs du dpartement au conseil gnral de la
commune. Citoyens, nous dsirons connatre les mesures que la Commune a
prises pour la tranquillit publique, nous vous prions de nous en
informer. Trois heures plus tard, il crivait au prsident de la
Convention: Citoyen, le dpartement, empress de faire excuter les
dcrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter  lui
envoyer sur-le-champ une expdition. (Pice de la collection Beuchot.)]

Ensuite se prsenta le tribunal rvolutionnaire, si attach 
Maximilien, au dire de tant d'crivains superficiels. Un de ses membres,
dont le nom n'a pas t conserv, prodigua toutes sortes d'adulations 
la Convention, laquelle, dit-il, s'tait couverte de gloire. Tout dvou
 la Reprsentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres
pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficult cependant
entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria
l'Assemble de la lever au plus vite. Afin d'excuter les dcrets de
mort, il n'y avait plus qu' les sanctionner judiciairement; mais pour
cela la loi exigeait que l'identit des personnes ft constate par deux
officiers municipaux de la commune des prvenus; or tous les officiers
municipaux se trouvaient eux-mmes mis hors la loi; comment faire? Ce
scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altrs du sang de
Maximilien. Il faut, dit Thuriot, que l'chafaud soit dress
sur-le-champ, que le sol de la Rpublique soit purg d'un monstre qui
_tait en mesure de se faire proclamer comme roi_. Sur la
proposition d'lie Lacoste, l'Assemble dispensa le tribunal de
l'assistance des deux officiers municipaux, et elle dcida que
l'chafaud serait dress sur la place de la Rvolution, d'o il avait
t banni depuis quelque temps[614].

[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Fouquier-Tinville et le tribunal rvolutionnaire se le tinrent pour dit.
Des ordres furent donns en consquence par l'accusateur public, et,
tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalit de la constatation de
l'identit des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'levait
 la hte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier
holocauste offert  la raction par les pourvoyeurs habituels de la
guillotine, se trouvrent prtes pour l'chafaud. Parmi ces premiers
martyrs de la dmocratie et de la libert figuraient Maximilien et
Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les gnraux
Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la
commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nomm
Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir prsid la socit des
Jacobins dans la nuit prcdente.

Ce jour-l, 10 thermidor, devait avoir lieu une fte patriotique en
l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononc
l'loge. Mais au lieu d'une solennit destine  fortifier dans les
coeurs l'amour de la patrie, la Rpublique allait offrir au monde le
spectacle d'un immense suicide.

Quand les funbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des
imprcations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus
commencrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut
dans la rue comme le prlude de l'immonde comdie connue sous le nom de
_bal des victimes_. De prtendus parents des gens immols par la
justice rvolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamns;
insulteurs gags sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grce
et  Rome on louait pour assister aux funrailles des morts. Partout,
sur le chemin du sanglant cortge, se montraient joyeux, ivres,
enthousiastes, le ban et l'arrire-ban de la raction, confondus avec
les coryphes de la guillotine et les terroristes  tous crins. Derrire
les charrettes, se dmenant comme un furieux, un homme criait de tous
ses poumons: A mort le tyran! C'tait Carrier[615]. Il manquait
Tallien et Fouch pour complter ce tableau cynique.

[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.]

Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de
la rue Saint-Honor, les fentres taient garnies de femmes qui,
brillamment pares et dcolletes jusqu' la gorge, sous prtexte des
chaleurs de juillet, s'gosillaient  vocifrer: A la guillotine! Une
chose visible, c'est que le rgne des filles, des prostitues de tous
les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commenait.
Grces en soit rendues aux Frron, aux Lecointre et  toute leur
squelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de
vocifrer,  l'heure o toutes les vertus civiques allaient s'abmer
dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les
mmes mgres, aussi joyeuses, aussi richement vtues, accoudes sur le
velours aux fentres des boulevards, et de leurs mains finement gantes
agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par
des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse.

Quand le convoi fut arriv  la hauteur de la maison Duplay, des femmes,
si l'on peut donner ce nom  de vritables harpies, firent arrter les
charrettes et se mirent  danser autour, tandis que trempant un balai
dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la
maison, o durant quatre ans Maximilien avait vcu ador au milieu de sa
famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il tait sans
porte, car  cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous
ceux qui l'avaient habite: pre, mre, enfants, tout le monde avait t
plong dj dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enferme
 Sainte-Plagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme
Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout 
coup le surlendemain, trangle, dit-on, par ces mgres. Son crime
tait d'avoir servi de mre au plus pur et au plus vertueux citoyen de
son temps.

[Note 616: Ce fait est affirm par Nougaret et par les auteurs de
l'_Histoire de la Rvolution par deux amis de la libert_, double
autorit galement contestable. On aurait peine  croire  une aussi
horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor taient
capables de tout.]

[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de
Paris_, anne 1844.]

On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut
arriv au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et
vtue avec une certaine lgance s'accrocha aux barreaux de la
charrette, et vomit force imprcations contre Maximilien. J'incline 
croire que c'est l de la lgende thermidorienne. Robespierre se
contenta de lever les paules, avoue l'crivain hont  qui nous
empruntons ce dtail[618]. A ces vocifrations de la haine le mpris et
le ddain taient la seule rponse possible. Qu'importait d'ailleurs 
Maximilien ces lches et stupides anathmes? il savait bien que le vrai
peuple n'tait pas ml  cette cume bouillonnante souleve autour des
charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait  l'cart, constern. Parmi
les patriotes sincres beaucoup s'taient laiss abuser par les
mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblmes royaux
trouvs, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec
quelle facilit les fables les plus absurdes sont, en certaines
circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gmissaient de
leur impuissance  sauver ce grand citoyen. Mais toute la force arme,
si dispose la veille  se rallier  la cause de Robespierre, avait
pass du ct des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait
t dploye, et il et t difficile d'arracher aux assassins leur
proie.

[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitul: _La
Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux
complices_, p. 156 de la 1re dition.]

Parvenus au lieu de l'excution, les condamns ne dmentirent pas le
stocisme dont ils avaient fait preuve jusque-l; ils moururent tous
sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui dfiaient
l'avenir et embrassaient la mort avec la srnit d'une conscience pure
et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la
patrie, la justice et l'humanit.

Par un raffinement cruel, on avait rserv Robespierre pour le dernier.
N'tait-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frre
Augustin, ce pur et hroque jeune homme, qu'on attacha tout mutil sur
la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les btes
froces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien
monta d'un pas ferme les degrs de l'chafaud. Quand il apparut,
sanglant et livide, sur la plate-forme o se dressait la guillotine, un
murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse,
l'excuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait
la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri dchirant. Un
instant aprs, la tte de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste,
le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait
d'immoler la Rvolution et de dcapiter la Rpublique dans la personne
d'un de ses plus illustres reprsentants. Robespierre avait trente-cinq
ans et deux mois[620].

[Note 619: Ce grand homme n'tait plus, a crit M. Michelet, t.
VII. p. 520. Et un peu plus loin: Nous n'avons pas  raconter l'aveugle
raction qui emporta l'Assemble.... L'horreur et le ridicule y luttent
 force gale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Frron, la
perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lches, une
excrable comdie commena, d'assassinats lucratifs au nom de
l'humanit, la vengeance des hommes serviles massacrant les
patriotes....

Les quelques pages consacres par M. Michelet  la fin de Robespierre
sont vraiment d'une beaut poignante, mais c'est en mme temps la plus
amre critique qui puisse tre faite de son livre. Pour nous, aprs
avoir signal les contradictions, les erreurs accumules dans une oeuvre
qui a contribu  garer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous
fliciter de voir l'illustre crivain aboutir  une conclusion qui est
la ntre.]

[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrs
derrire le parc de Monceau, dans un terrain o il y eut longtemps un
bal public. Aprs la Rvolution de 1830, de gnreux citoyens firent
faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand
martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restes infructueuses.
Depuis, en dfonant ce terrain pour le passage du boulevard
Malesherbes, on a dcouvert les ossements des victimes de cette poque,
auxquelles la dmocratie doit bien un tombeau.]




XIV


A l'heure o cette terrible tragdie se jouait sur la place de la
Rvolution, la Convention nationale prenait soin de bien dterminer
elle-mme le sens du sanglant coup d'tat. Se fiant au langage tenu par
certains conjurs pour attirer  eux les gens de la droite, nombre de
gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons  toutes les
personnes dtenues pour crime ou dlit contre-rvolutionnaire. Mais,
afin qu'il n'y et pas de mprise possible, Barre, qui ne craignit pas
de prsenter comme un mouvement royaliste la rsistance de la Commune,
s'cria, parlant au nom des comits de Salut public et de Sret
gnrale: ... Quelques aristocrates dguiss parlaient d'indulgence,
comme si le gouvernement rvolutionnaire n'avait pas repris plus
d'empire par la rvolution mme dont il avait t l'objet, comme si la
force du gouvernement rvolutionnaire n'tait pas centuple, depuis que
le pouvoir, remont  sa source, avait donn une me plus nergique et
des comits mieux purs. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur
involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et
LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES. L'Assemble dcrta l'impression
du rapport de Barre et l'envoi de ce rapport  tous les
dpartements[621].

[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Robespierre, lui, s'tait plaint amrement qu'on portt la terreur dans
toutes les conditions, qu'on rendit la Rvolution redoutable au peuple
mme, qu'on riget en crimes des prjugs incurables ou des erreurs
invtres et l'on venait de le tuer. Toute la moralit du 9 thermidor
est l.

Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas  apaiser
la soif de sang dont taient dvors les vainqueurs: soixante-dix furent
encore tranes le lendemain  l'chafaud, et douze le surlendemain, 12
thermidor. C'taient en grande partie des membres du conseil gnral,
dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'taient
rendus  la Commune sans mme savoir de quoi il s'agissait.

Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrt
et guillotin quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor
et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura
son rgne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la
Rvolution avait dj cot bien des sacrifices  l'humanit, mais les
gens qu'avait jusqu'alors condamns le tribunal taient, pour la plus
grande partie, ou des ennemis dclars de la Rvolution, ou des fripons,
ou des tratres; cette fois, c'taient les plus purs, les plus sincres,
les plus honntes patriotes que venait de frapper la hache
thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on
n'pargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre vgta longtemps en
prison. Quel tait son crime? Elle avait t l'amie de Robespierre.

[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus
convaincus ou prvenus d'avoir pris part  la conjuration de l'infme
Robespierre_, signe Guffroy, Espers, Courtois et Cals. In-8.]

Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils
t immols ou se trouvaient-ils perscuts? Par les plus odieux et les
plus mprisables des hommes, par les Fouch, les Tallien, les Frron,
les Rovre, les Courtois mls, par une trange promiscuit,  une
partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulire drision--les
_modrs_. tonnez-vous donc que dans les prisons et les
dpartements on ait frmi  la nouvelle de la chute de Robespierre! La
raction seule dut s'battre de joie; sa cause tait gagne.

Bonaparte, trs fervent rpublicain alors, et dont la sret de coup
d'oeil, la haute intelligence et la perspicacit ne sauraient tre
rvoques en doute, regarda la rvolution du 9 thermidor comme un
malheur pour la France[623].

[Note 623: Voy.,  ce sujet, les _Mmoires du duc de Raguse_,
Il m'a dit  moi-mme ces propres paroles, ajoute Marmont: Si
Robespierre ft rest au pouvoir, il aurait modifi sa marche; il et
rtabli l'ordre et le rgne des lois. On serait arriv  ce rsultat
sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prtend
marcher par une rvolution, et cette rvolution en amnera beaucoup
d'autres. La prdiction s'est vrifie: les massacres du Midi, excuts
immdiatement au chant du _Rveil du Peuple_, l'hymne de cette
poque, taient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce
qui les avait devancs. (P. 56.)]

Les flatteurs ne manqurent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les
adresses d'adhsion afflurent de toutes parts; prose et vers
clbrrent  l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-l mme qui
n'eussent pas mieux demand que d'lever un trne  Maximilien furent
les premiers  cracher sur sa mmoire. Comment, sans courir risque de
l'chafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste  remarquer que la
plupart des adresses de flicitations parlent de Robespierre comme ayant
voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi,
suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert
d'enthousiasme emprunt, de ces plates adulations murmures aux oreilles
de quelques assassins, retentit une protestation indigne que l'histoire
ne doit pas oublier de mentionner.

[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhsion et de flicitations,
les procs-verbaux de thermidor et de fructidor an II.]

Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manire
nave et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous
avons rapport ailleurs l'exclamation de cette jeune fermire qui,  la
nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber  terre, de surprise
et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'cria
tout plore, en levant les yeux et les mains vers le ciel: O qu'os nes
finit pol bounheur del paour pople. On a tuat o quel que l'aimabo
tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tu
celui qui l'aimait tant[625]!

[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la
1re dition. Ce fait a t rapport par un tmoin oculaire, l'illustre
Laromiguire,  M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mmes.]

Ce jour-l, on peut le dire, une simple fermire fut la conscience du
pays. Comme elle comprit bien la signification des vnements qui
venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du
bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donn
toute sa jeunesse, tout son gnie et tout son coeur. Elle est pour
jamais teinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des
destines de la dmocratie, pesa plus que les armes de la coalition et
que les intrigues de la raction. Les intrts du peuple? On aura
dsormais bien d'autres soucis en tte! Assez de privations et de
sacrifices! Allons  la cure tous les hros de Thermidor!
Enrichissez-vous, mettez la Rpublique en coupe rgle; volez, pillez,
jouissez. Et si par hasard le peuple affam vient un jour troubler vos
orgies en vous rclamant la Constitution et du pain, rpondez-lui 
coups d'chafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prtoriens.
N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible
et qui avait fait mettre la probit  l'ordre du jour, car il est glac
pour toujours ce coeur affam de justice qui ne battit jamais que pour
la patrie et la libert.

Certes, les ides et les doctrines dont il a t le plus infatigable
propagateur et le plus fidle interprte, ces grandes ides de libert,
d'galit, d'indpendance, de dignit, de solidarit humaine qui forment
la base mme de la dmocratie, et dont l'application fut  la veille de
se raliser de son vivant, ont trouv un refuge dans une foule de coeurs
gnreux, mais elles ont cess depuis lors d'tre l'objectif des
institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et
surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des
ides sans celle des hommes, puisque la destine des premires est si
intimement lie  la destine de ceux-ci. Et pour en revenir 
Robespierre, ce sera,  n'en point douter, l'tonnement des sicles
futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les tnbres  la place de la
lumire, le mensonge  la place de la vrit, et qu' l'aide des
artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit
parvenu  tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes
individualits qu'ait produites la Rvolution franaise. La faute en a
t jusqu'ici au peu de got d'une partie du public pour les lectures
srieuses; on s'en est tenu  la tradition,  la lgende, aux narrations
superficielles; cela dispensait d'tudier. Et puis, ajoutez la force des
prjugs; on ne renonce pas aisment  des erreurs dont on a t
longtemps le jouet. Plus d'un, forc de s'avouer vaincu par la puissance
de la vrit, ne vous en dit pas moins, en hochant la tte: C'est gal,
vous ne ferez pas revenir le monde sur ds ides prconues.

Aussi, en prsence du triomphe persistant des prventions, de la
mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi
encore des maldictions de tant de personnes abuses, on est saisi de je
ne sais quel trouble, on se sent, malgr soi, dfaillir; on se demande,
effar, si l'humanit vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui
sacrifie ses veilles, son gnie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en
soi; si la fraternit n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux,
suivant l'expression d'un grand pote de nos jours:

  Laisser aller le monde  son courant de boue.

Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se dcourager de faire le
bien pour quelques injustices passagres que rparera l'avenir. La
postrit, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre  la place
d'honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanit, et nous
serons trop pay, pour notre part, de tant d'annes de labeur consacres
 la recherche de la vrit, si nous avons pu contribuer  la
destruction d'une iniquit criante.

Ceux qui ont suivi avec nous, pas  pas, heure par heure, l'austre
tribun, depuis le commencement de sa carrire, peuvent dire la puret de
sa vie, le dsintressement de ses vues, la fermet de son caractre, la
grandeur de ses conceptions, sa soif inextinguible de justice, son
tendre et profond amour de l'humanit, l'honntet des moyens par
lesquels il voulut fonder en France la libert et la Rpublique.

Est-ce  dire pour cela qu'il ne se soit pas tromp lui mme en
certaines circonstances? Certes, il serait insens de le soutenir. Il
tait homme; et, d'ailleurs, les fautes releves par nous-mme  sa
charge, d'autres les eussent-ils vites? C'est peu probable.

Sans doute, nous aurions aim qu'chappant  la tradition girondine, il
et nergiquement dfendu le principe de l'inviolabilit des membres de
la Reprsentation nationale; mais, outre qu'au milieu des passions
dchanes il se ft probablement puis en vains efforts, il faut tenir
compte des temps extraordinaires o il a vcu, et surtout lui savoir gr
de ce qu' l'heure de sa chute il mrita l'honneur de s'entendre
reprocher comme un crime d'avoir lev la voix en faveur de Danton et de
Camille Desmoulins.

Un jour, c'est notre plus chre esprance et notre intime conviction,
quand les tnbres se seront dissipes, quand les prventions se seront
vanouies devant la vrit, quand l'histoire impartiale et sereine aura
dcidment vaincu la lgende et les traditions menteuses, Robespierre
restera, non seulement comme un des fondateurs de la dmocratie, dont il
a donn la vritable formule dans sa Dclaration des droits de l'homme,
mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien
qui aient paru sur la terre.




TABLE DES MATIRES


PREFACE.


CHAPITRE PREMIER

Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succs au barreau.--Son got
pour les lettres.--La socit des Rosati.--Discours sur les peines
infamantes.--L'loge de Gresset.--Robespierre est nomm dput aux
tats-Gnraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comdiens.--Popularit
de Robespierre.--La ptition Laclos.--Robespierre chez Duplay.
--Triomphe de Robespierre.--Discussion sur la guerre.--Dumouriez
aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 aot.--Les massacres de
septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
Montagne.--Le tribunal rvolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
girondins sauvs par Robespierre.--Voix d'outre-tombe.--Le colossal
effort de la France.--Lutte en faveur de la tolrance religieuse.
--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hbertisme.--Les Dantonistes
sacrifis.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.
--Reconnaissance de l'tre suprme.


CHAPITRE DEUXIME

Le lendemain de la Fte de l'tre suprme.--Projet d'arrter la
Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
de prairial.--Dngations mensongres.--Sance du 22 prairial  la
Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
interprtations.--Bourdon apostroph.--Tallien pris en flagrant dlit de
mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission 
Bordeaux.--Thrzia Cabarrus et Tallien.--Fouch, le futur duc
d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang vers par le
crime.--Sance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurs de
Thermidor.--Prtendues listes de proscrits.


CHAPITRE TROISIME

Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
Catherine Thot.--Que Robespierre ne dserta point le comit.--De sa
retraite toute morale.--Le bureau de police gnrale.--Rapports avec le
tribunal rvolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
Jacobins.--Appel  la justice et la probit.--Violente apostrophe contre
Fouch.


CHAPITRE QUATRIME

Situation de la Rpublique en Thermidor.--Participation de Robespierre
aux affaires.--La ptition Magenthies.--Plaintes des amis de
Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
Terreur.--Comment on est parvenu  noircir Robespierre.--Les deux amis
de la libert.--Le rapport du reprsentant Courtois.--Cri de
Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
Robespierre.--Question de l'espionnage.


CHAPITRE CINQUIME

Lchets et apostasies.--Rares exemples de fidlit.--Moyens d'action de
la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
Robespierre.--Les vaincus au thtre.--L'historien Montjoie.--Le
vritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy-d'Anglas.
--Hsitation du comit de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestation de
Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Vadier aux Madelonnettes.--Les
conjurs et les dputs de la droite.--Lettres anonymes.--Inertie de
Robespierre.--Ses allis.--Le gnral Hanriot.--Sances des comits les
4 et 5 thermidor.--Avertissement de Saint-Just.


CHAPITRE SIXIME

Sortie de Couthon contre les conjurs.--Une ptition des Jacobins.
--Justification de Dubois-Cranc.--Runion chez Collot-d'Herbois.
--Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
l'impression du discours.--Vadier  la tribune.--Intervention de
Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arne.--Fire attitude de
Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Sance du 8
thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprme auprs
des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.


CHAPITRE SEPTIME

Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succs de la faction.--Sance
du 9 thermidor.--Tallien  la tribune.--La parole te 
Robespierre.--Rapport de Barre.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les dcrets
d'arrestation et d'accusation.--Dvouements sublimes.--Les proscrits 
la barre.--Runion de la Commune.--La dernire charrette.--L'arrestation
d'Hanriot.--Mesures prises par les comits.--Attitude des Jacobins.
--Mouvement des sections.--Conseil excutif provisoire.--Dlivrance des
dputs dtenus.--Robespierre  la Commune.--Il s'oppose  l'insurrection.
--Le dcret de mise hors la loi.--Appel  la section des Piques.
--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal rvolutionnaire  la
barre.--Excution de Robespierre et de ses amis.--Moralit du 9
thermidor.--Conclusion.





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